Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) ALEXANDRE DUMAS LA SAN-FELICE TOME VIII (Publi dans une autre dition sous le titre de "EMMA LYONNA" Tome IV) PARIS CALMANN LVY, DITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1876 EMMA LYONNA LXIV LA JOURNE DU 13 JUIN Sans doute, des ordres avaient t donns d'avance pour que ces trois coups de canon fussent un double signal. Car peine le grondement du dernier se fut teint, que les deux prisonniers du Chteau-Neuf, qui avaient t condamns la surveille, entendirent, dans le corridor qui conduisait leur cachot, les pas presss d'une troupe d'hommes arms. Sans dire une parole, ils se jetrent dans les bras l'un de l'autre, comprenant que leur dernire heure tait arrive. Ceux qui ouvrirent la porte les trouvrent embrasss, mais rsigns et souriants. --tes-vous prts, citoyens? demanda l'officier qui commandait l'escorte, et qui les plus grands gards avaient t recommands pour les condamns. Tous deux rpondirent: Oui, en mme temps, Andr avec la voix, Simon par un signe de tte. --Alors, suivez-nous, dit l'officier. Les deux condamns jetrent sur leur prison ce dernier regard que jette, ml de regrets et de tendresse, sur son cachot celui que l'on conduit la mort, et, par ce besoin qu'a l'homme de laisser quelque chose aprs lui, Andr, avec un clou, grava sur la muraille son nom et celui de son pre. Les deux noms furent gravs au-dessus du lit de chacun. Puis il suivit les soldats, au milieu desquels son pre tait dj all prendre place. Une femme vtue de noir les attendait dans la cour qu'ils avaient traverser. Elle s'avana d'un pas ferme au-devant d'eux; Andr jeta un cri et tout son corps trembla. --La chevalire San-Felice! s'cria-t-il. Luisa s'agenouilla. --Pourquoi genoux, madame, quand vous n'avez demander pardon personne? dit Andr. Nous savons tout: le vritable coupable s'est dnonc lui-mme. Mais rendez-moi cette justice qu'avant que j'eusse reu la lettre de Michele, vous aviez dj la mienne. Luisa sanglotait. --Mon frre! murmura-t-elle. --Merci! dit Andr. Mon pre, bnissez votre fille. Le vieillard s'approcha de Luisa et lui mit la main sur la tte. --Puisse Dieu te bnir comme je te bnis, mon enfant, et carter de ton front jusqu' l'ombre du malheur! Luisa laissa tomber sa tte sur ses genoux et clata en sanglots. Le jeune Backer prit une longue boucle de ses cheveux blonds flottants, la porta ses lvres et la baisa avidement. --Citoyens! murmura l'officier. --Nous voici, monsieur, dit Andr. Au bruit des pas qui s'loignaient, Luisa releva la tte, et, toujours genoux, les bras tendus, les suivit des yeux jusqu' ce qu'ils eussent disparu l'angle de l'arc de triomphe aragonais. Si quelque chose pouvait ajouter la tristesse de cette marche funbre, c'taient la solitude et le silence des rues que les condamns traversaient, et pourtant ces rues taient les plus populeuses de Naples. De temps en temps, cependant, au bruit des pas d'une troupe arme, une porte s'entre-billait, une fentre s'ouvrait, on voyait une tte craintive, de femme presque toujours, passer par l'ouverture, puis la porte ou la fentre se refermait plus rapidement encore qu'elle ne s'tait ouverte: on avait vu deux hommes dsarms au milieu d'une troupe d'hommes arms, et l'on devinait que ces deux hommes marchaient la mort. Ils traversrent ainsi Naples dans toute sa longueur et dbouchrent sur le March-Vieux, place ordinaire des excutions. --C'est ici, murmura Andr Backer. Le vieux Backer regarda autour de lui. --Probablement, murmura-t-il. Cependant, on dpassa le March. --O vont-ils donc? demanda Simon en allemand. --Ils cherchent probablement une place plus commode que celle-ci, rpondit Andr dans la mme langue: ils ont besoin d'un mur, et, ici, il n'y a que des maisons. En arrivant sur la petite place de l'glise del Carmine, Andr Backer toucha du coude le bras de Simon et lui montra des yeux, en face de la maison du cur desservant l'glise, un mur en retour sans aucune ouverture. C'est celui contre lequel est lev aujourd'hui un grand crucifix. --Oui, rpondit Simon. En effet, l'officier qui dirigeait la petite troupe s'achemina de ce ct. Les deux condamns pressrent le pas, et, sortant des rangs, allrent se placer contre la muraille. --Qui des deux mourra le premier? demanda l'officier. --Moi! s'cria le vieux. --Monsieur, demanda Andr, avez-vous des ordres positifs pour nous fusiller l'un aprs l'autre? --Non, citoyen, rpondit l'officier, je n'ai reu aucune instruction cet gard. --Eh bien, alors, si cela vous tait gal, nous vous demanderions la grce d'tre fusills ensemble et en mme temps. --Oui, oui, dirent cinq ou six voix dans l'escorte, nous pouvons bien faire cela pour eux. --Vous l'entendez, citoyen, dit l'officier charg de cette triste mission, je ferai tout ce que je pourrai pour adoucir vos derniers moments. --Ils nous accordent cela! s'cria joyeusement le vieux Backer. --Oui, mon pre, dit Andr en jetant son bras au cou de Simon. Ne faisons point attendre ces messieurs, qui sont si bons pour nous. --Avez-vous quelque dernire grce demander, quelques recommandations faire? demanda l'officier. --Aucune, rpondirent les deux condamns. --Allons donc, puisqu'il le faut, murmura l'officier; mais, sang du Christ! on nous fait faire l un vilain mtier! Pendant ce temps, les deux condamns, Andr tenant toujours son bras jet autour du cou de son pre, taient alls s'adosser la muraille. --Sommes-nous bien ainsi, messieurs? demanda le jeune Backer. L'officier fit un signe affirmatif. Puis, se retournant vers ses hommes: --Les fusils sont chargs? demanda-t-il. --Oui. --Eh bien, vos rangs! Faites vite et tchez qu'ils ne souffrent pas: c'est le seul service que nous puissions leur rendre. --Merci, monsieur, dit Andr. Ce qui se passa alors fut rapide comme la pense. On entendit se succder les commandements de Apprtez armes!--En joue!--Feu! Puis une dtonation se fit entendre. Tout tait fini! Les rpublicains de Naples, entrans par l'exemple de ceux de Paris, venaient de commettre une de ces actions sanglantes auxquelles la fivre de la guerre civile entrane les meilleures natures et les causes les plus saintes. Sous prtexte d'enlever aux citoyens toute esprance de pardon, aux combattants toute chance de salut, ils venaient de faire passer un ruisseau de sang entre eux et la clmence royale;--cruaut inutile qui n'avait pas mme l'excuse de la ncessit. Il est vrai que ce furent les seules victimes. Mais elles suffirent pour marquer d'une tache de sang le manteau immacul de Rpublique. Au moment mme o les deux Backer, frapps des mmes coups, tombaient enlacs aux bras l'un de l'autre, Bassetti allait prendre le commandement des troupes de Capodichino, Manthonnet celui des troupes de Capodimonte, et Writz celui des troupes de la Madeleine. Si les rues taient dsertes, en change toutes les murailles des forts, toutes les terrasses des maisons taient couvertes de spectateurs qui, l'oeil nu ou la lunette la main, cherchaient voir ce qui allait se passer sur cet immense champ de bataille qui s'tendait du Granatello Capodimonte. On voyait sur la mer, s'allongeant de Torre-del-Annonciata au pont de la Madeleine, toute la petite flottille de l'amiral Caracciolo, que dominaient les deux vaisseaux ennemis, _la Minerve_, commande par le comte de Thurn, et le _Sea-Horse_, command par le capitaine Ball, que nous avons vu accompagner Nelson cette fameuse soire o chaque dame de la cour avait fait son vers, et o tous ces vers runis avaient compos l'acrostiche de CAROLINA. Les premiers coups de fusil qui se firent entendre, la premire fume que l'on vit s'lever, fut en avant du petit fort du Granatello. Soit que Tchudy et Sciarpa n'eussent point reu les ordres du cardinal, soit qu'ils eussent mis de la lenteur les excuter, Panedigrano et ses mille forats se trouvrent seuls au rendez-vous, et n'en marchrent pas moins hardiment vers le fort. Il est vrai qu'en les voyant s'avancer, les deux frgates commencrent, pour les soutenir, leur feu contre le Granatello. Salvato demanda cinq cents hommes de bonne volont, se rua la baonnette sur cette trombe de brigands, les enfona, les dispersa, leur tua une centaine d'hommes et rentra au fort avec quelques-uns des siens seulement hors de combat; encore avaient-ils t atteints par les projectiles lancs des deux btiments. En arrivant Somma, le cardinal fut averti de cet chec. Mais de Cesare avait t plus heureux. Il avait ponctuellement suivi les ordres du cardinal; seulement, apprenant que le chteau de Portici tait mal gard et que la population tait pour le cardinal, il attaqua Portici et se rendit matre du chteau. Ce poste tait plus important que celui de Resina, fermant mieux la route. Il fit parvenir la nouvelle de son succs au cardinal en lui demandant de nouveaux ordres. Le cardinal lui ordonna de se fortifier du mieux qu'il lui serait possible, pour couper toute retraite Schipani, et lui envoya mille hommes pour l'y aider. C'tait ce que craignait Salvato. Du haut du petit fort du Granatello, il avait vu une troupe considrable, contournant la base du Vsuve, s'avancer vers Portici; il avait entendu des coups de fusil, et, aprs une courte lutte, la mousquetade avait cess. Il tait clair pour lui que la route de Naples tait coupe, et il insistait fortement pour que Schipani, sans perdre un instant, marcht vers Naples, fort l'obstacle et revnt avec ses quinze cents ou deux mille hommes, protgs par le fort de Vigliana, dfendre les approches du pont de la Madeleine. Mais, mal renseign, Schipani s'obstinait voir arriver l'ennemi par la route de Sorrente. Une vive canonnade, qui se faisait entendre du ct du pont de la Madeleine, indiquait que le cardinal attaquait Naples de ce ct. Si Naples tenait quarante-huit heures, et si les rpublicains faisaient un suprme effort, on pouvait tirer parti de la position o s'tait mis le cardinal, et, au lieu que ce ft Schipani qui ft coup, c'tait le cardinal qui se trouvait entre deux feux. Seulement, il fallait qu'un homme de courage, de volont et d'intelligence, capable de surmonter tous les obstacles, retournt Naples et pest sur la dlibration des chefs. La position tait embarrassante. Comme Dante, Salvato pouvait dire: Si je reste, qui ira? Si je vais, qui restera? Il se dcida partir, recommandant Schipani de ne pas sortir de ses retranchements qu'il n'et reu de Naples un ordre positif qui lui indiqut ce qu'il avait faire. Puis, toujours suivi du fidle Michele, qui lui faisait observer qu'inutile en rase campagne, il pourrait tre fort utile dans les rues de Naples, il sauta dans une barque, se dirigea droit sur la flottille de Caracciolo, se fit reconnatre de l'amiral, auquel il communiqua son plan et qui l'approuva, passa travers la flottille, qui couvrait la mer d'une nappe de feu et le rivage d'une pluie de boulets et de grenades, rama droit sur le Chteau-Neuf, et aborda dans l'anse du mle. Il n'y avait pas un instant perdre, ni d'un ct ni de l'autre. Salvato et Michele s'embrassrent. Michele courut au March-Vieux et Salvato au Chteau-Neuf, o se tenait le conseil. Esclave de son devoir, il monta droit la chambre o il savait trouver le directoire et exposa son plan aux directeurs, qui l'approuvrent. Mais on connaissait Schipani pour une tte de fer. On savait qu'il ne recevrait d'ordres que de Writz ou de Bassetti, ses deux chefs. On renvoya Salvato Writz, qui combattait au pont de la Madeleine. Salvato s'arrta un instant chez Luisa, qu'il trouva mourante et laquelle il rendit la vie comme un rayon de soleil rend la chaleur. Il lui promit de la revoir avant de retourner au combat, et, s'lanant sur un cheval neuf qu'il avait ordonn pendant ce temps, il suivit au grand galop le quai qui conduit au pont de la Madeleine. C'tait le fort du combat. Le petit fleuve du Sebeto sparait les combattants. Deux cents hommes jets dans l'immense btiment des Granili faisaient feu par toutes les fentres. Le cardinal tait l, bien reconnaissable son manteau de pourpre, donnant ses ordres au milieu du feu et affirmant dans l'esprit de ses hommes qu'il tait invulnrable aux balles qui sifflaient ses oreilles, et que les grenades qui venaient clater entre les jambes de son cheval ne pouvaient rien sur lui. Aussi, fiers de mourir sous les yeux d'un pareil chef; srs, en mourant, de voir s'ouvrir deux battants pour eux les portes du paradis, les sanfdistes, toujours repousss, revenaient-ils sans cesse la charge avec une nouvelle ardeur. Du ct des patriotes, le gnral Writz tait aussi facile voir que, du ct des sanfdistes, le cardinal. A cheval comme lui, il parcourait les rangs, excitant les rpublicains la dfense comme le cardinal, lui, excitait l'attaque. Salvato le vit de loin et piqua droit lui. Le jeune gnral semblait tre tellement habitu au bruit des balles, qu'il n'y faisait pas plus attention qu'au sifflement du vent. Si presss que fussent les rangs des rpublicains, ils s'cartrent devant lui: on reconnaissait un officier suprieur, alors mme que l'on ne reconnaissait pas Salvato. Les deux gnraux se joignirent au milieu du feu. Salvato exposa Writz le but de sa course. Il tenait l'ordre tout prt: il le fit lire Writz, qui l'approuva. Seulement, la signature manquait. Salvato sauta bas de son cheval, qu'il donna tenir l'un de ses Calabrais, qu'il reconnut dans la mle, et alla dans une maison voisine, qui servait d'ambulance, chercher une plume toute trempe d'encre. Puis il revint Writz et lui remit la plume. Writz s'apprta signer l'ordre sur l'aron de sa selle. Profitant de ce moment d'immobilit, un capitaine sanfdiste prit aux mains d'un Calabrais son fusil, ajusta le gnral et fit feu. Salvato entendit un bruit mat suivi d'un soupir. Writz se pencha de son ct et tomba dans ses bras. Aussitt, ce cri retentit: --Le gnral est mort! le gnral est mort! --Bless! bless seulement! cria son tour Salvato, et nous allons le venger! Et, sautant sur le cheval de Writz: --Chargeons cette canaille, dit-il, et vous la verrez se disperser comme de la poussire au vent. Et, sans s'inquiter s'il tait suivi, il s'lana sur le pont de la Madeleine, accompagn de trois ou quatre cavaliers seulement. Une dcharge d'une vingtaine de coups de fusil tua deux de ses hommes et cassa la cuisse son cheval, qui s'abattit sous lui. Il tomba, mais, avec son sang-froid ordinaire, les jambes cartes pour ne pas tre engag sous sa monture, et les deux mains sur ses fontes, qui taient heureusement garnies de leurs pistolets. Les sanfdistes se rurent sur lui. Deux coups de pistolet turent deux hommes; puis, de son sabre, qu'il tenait entre ses dents et qu'il y reprit aprs avoir jet loin de lui ses pistolets devenus inutiles, il en blessa un troisime. En ce moment, on entendit comme un tremblement de terre, le sol trembla sous les pieds des chevaux. C'tait Nicolino, qui, ayant appris le danger que courait Salvato, chargeait, la tte de ses hussards, pour le secourir ou le dlivrer. Les hussards tenaient toute la largeur du pont. Aprs avoir failli tre poignard par les baonnettes sanfdistes, Salvato allait tre cras sous les pieds des chevaux patriotes. Dgag de ceux qui l'entouraient par l'approche de Nicolino, mais risquant, comme nous l'avons dit, d'tre foul aux pieds, il enjamba le pont et sauta par-dessus. Le pont tait dgag, l'ennemi repouss; l'effet moral de la mort de Writz tait combattu par un avantage matriel. Salvato traversa le Sebeto et se retrouva au milieu des rangs des rpublicains. On avait port Writz l'ambulance, Salvato y courut. S'il lui restait assez de force pour signer, il signerait; tant qu'un souffle de vie palpitait encore dans la poitrine du gnral en chef, ses ordres devaient tre excuts. Writz n'tait pas mort, il n'tait qu'vanoui. Salvato rcrivit l'ordre qui avait chapp avec la plume la main mourante du gnral, se mit en qute de son cheval, qu'il retrouva, et, en recommandant une dfense acharne, il repartit fond de train pour aller trouver Bassetti Capodichino. En moins d'un quart d'heure, il y tait. Bassetti y maintenait la dfense, avec moins de peine que l o tait le cardinal. Salvato put donc le tirer part, lui faire signer par duplicata l'ordre pour Schipani, afin que, si l'un des deux ne parvenait pas sa destination, l'autre y parvnt. Il lui raconta ce qui venait de se passer au pont de la Madeleine et ne le quitta qu'aprs lui avoir fait faire serment de dfendre Capodichino jusqu' la dernire extrmit et de concourir au mouvement du lendemain. Salvato, pour revenir au Chteau-Neuf, devait traverser toute la ville. A la strada Floria, il vit un immense rassemblement qui lui barrait la rue. Ce rassemblement tait caus par un moine mont sur un ne, et portant une grande bannire. Cette bannire reprsentait le cardinal Ruffo, genoux devant saint Antoine de Padoue, tenant dans ses mains des rouleaux de cordes qu'il prsentait au cardinal. Le moine, de grande taille dj, grce sa monture, dominait toute la foule, laquelle il expliquait ce que reprsentait la bannire. Saint Antoine tait apparu en rve au cardinal Ruffo, et lui avait dit, en lui montrant des cordes, que, pour la nuit du 13 au 14 juin, c'est--dire pour la nuit suivante, les patriotes avaient fait le complot de pendre tous les lazzaroni, ne laissant la vie qu'aux enfants pour les lever dans l'athisme, et que, dans ce but, une distribution de cordes avait t faite par le directoire aux jacobins. Par bonheur, saint Antoine, dont la fte tombait le 14, n'avait pas voulu qu'un tel attentat s'accomplt le jour de sa fte, et avait, comme le constatait la bannire que droulait le moine en la faisant voltiger, obtenu du Seigneur la permission de prvenir ses fidles bourboniens du danger qu'ils couraient. Le moine invitait les lazzaroni fouiller les maisons des patriotes et pendre tous ceux dans les maisons desquels on trouverait des cordes. Depuis deux heures, le moine, qui remontait du Vieux-March vers le palais Borbonico, faisait, de cent pas en cent pas, une halte, et, au milieu des cris, des vocifrations, des menaces de plus de cinq cents lazzaroni, rptait une proclamation semblable. Salvato, ne sachant point la porte que pouvait avoir la harangue du capucin, que nos lecteurs ont dj reconnu, sans doute, pour fra Pacifico, le quel, en reparaissant dans les bas quartiers de Naples y avait retrouv sa vieille popularit avec recrudescence de popularit nouvelle,--Salvato, disons-nous, allait passer outre, lorsqu'il vit venir, par la rue San-Giovanni Carbonara, une troupe de ces misrables portant au bout d'une baonnette une tte couronne de cordes. Celui qui la portait tait un homme de quarante quarante-cinq ans, hideux voir, couvert qu'il tait de sang, la tte qu'il portait au bout de la baonnette tant frachement coupe et dgouttant sur lui. A sa laideur naturelle, sa barbe rousse comme celle de Judas, ses cheveux roidis et colls ses tempes par la pluie sanglante, il faut joindre une large balafre lui coupant la figure en diagonale et lui crevant l'oeil gauche. Derrire lui venaient d'autres hommes portant des cuisses et des bras. Ces hideux trophes de chair s'avanaient au milieu des cris de Vive le roi! vive la religion! Salvato s'informa de ce que signifiait la sinistre procession et apprit qu' la suite de la proclamation de fra Pacifico, des cordes ayant t trouves dans la cave d'un boucher, le pauvre diable, au milieu des cris Voil les lacets qui devaient nous pendre! avait t gorg petits coups, puis dpec en morceaux. Son torse, dchir en vingt parties, avait t pendu aux crochets de la boutique, tandis que sa tte, couronne de cordes, tait, avec ses bras et ses cuisses, porte par la ville. Il se nommait Cristoforo; c'tait le mme qui avait procur Michele une pice de monnaie russe. Quant son assassin, que Salvato ne reconnut point au visage, mais qu'il reconnut au nom, c'tait ce mme beccao qui l'avait attaqu, lui sixime, sous les ordres de Pasquale de Simone, dans la nuit du 22 au 23 septembre, et qui il avait fendu l'oeil d'un coup de sabre. A cette explication, que lui donna un bourgeois qui, ayant entendu tout ce bruit, s'tait hasard sur le pas de sa porte, Salvato n'y put tenir. Il mit le sabre la main et s'lana sur cette bande de cannibales. Le premier mouvement des lazzaroni fut de prendre la fuite; mais, voyant qu'ils taient cent et que Salvato tait seul, la honte les gagna, et ils revinrent menaants sur le jeune officier. Trois ou quatre coups de sabre bien appliqus cartrent les plus hardis, et Salvato se serait encore tir de cette mauvaise affaire si les cris des blesss et surtout les vocifrations du beccao n'eussent donn l'veil la troupe qui accompagnait fra Pacifico, et qui, en l'accompagnant, fouillait les maisons dsignes. Une trentaine d'hommes se dtachrent et vinrent prter main-forte la bande du beccao. Alors, on vit ce spectacle singulier d'un seul homme se dfendant contre soixante, par bonheur, mal arms, et faisant bondir son cheval au milieu d'eux comme si son cheval et eu des ailes. Dix fois, une voie lui fut ouverte et il et pu fuir, soit par la strada de l'Orticello, soit par la grotta della Marsa, soit par le vico dei Ruffi; mais il semblait ne pas vouloir quitter la partie, videmment si mauvaise pour lui, tant qu'il n'aurait pas atteint et puni le misrable chef de cette bande d'assassins. Mais, plus libre que lui de ses mouvements, parce qu'il tait au milieu de la foule, le beccao lui chappait sans cesse, glissant, pour ainsi dire, entre ses mains comme l'anguille entre les mains du pcheur. Tout coup, Salvato se souvint des pistolets qu'il avait dans ses fontes. Il passa son sabre dans sa main gauche, tira son pistolet de sa fonte et l'arma. Par malheur, pour viser srement, il fut oblig d'arrter son cheval. Au moment o Salvato touchait du doigt la gchette, son cheval s'affaissa tout coup sous lui; un lazzarone, qui s'tait gliss entre les jambes de l'animal, lui avait coup le jarret. Le coup de pistolet partit en l'air. Cette fois, Salvato n'eut pas le temps de se relever ni de chercher son autre pistolet dans son autre fonte: dix lazzaroni se rurent sur lui, cinquante couteaux le menacrent. Mais un homme se jeta au milieu de ceux qui allaient le poignarder, en criant: --Vivant! vivant! Le beccao, en voyant l'acharnement de Salvato le poursuivre, l'avait reconnu et avait compris qu'il tait reconnu lui-mme. Or, il estimait assez le courage du jeune homme pour savoir avec quelle indiffrence il recevrait la mort en combattant. Ce n'tait donc pas cette mort-l qu'il lui rservait. --Et pourquoi vivant? rpondirent vingt voix. --Parce que c'est un Franais, parce que c'est l'aide de camp du gnral Championnet, parce que c'est celui, enfin, qui m'a donn ce coup de sabre! Et il montrait la terrible balafre qui lui sillonnait le visage. --Eh bien, qu'en veux-tu faire? --Je veux me venger, donc! cria le beccao; je veux le faire mourir petit feu! je veux le hacher comme chair pt! je veux le rtir! je veux le pendre! Mais, comme il crachait, pour ainsi dire, toutes ces menaces au visage de Salvato, celui-ci, sans daigner lui rpondre, par un effort surhumain, rejeta loin de lui les cinq ou six hommes qui pesaient sur ses bras et sur ses paules, et, se relevant de toute sa hauteur, fit tournoyer son sabre au-dessus de sa tte, et, d'un coup de taille qu'et envi Roland, il lui et fendu la tte jusqu'aux paules si le beccao n'et par le coup avec le fusil la baonnette duquel tait embroche la tte du malheureux boucher. Si Salvato avait la force de Roland, son sabre, par malheur, n'avait point la trempe de Durandal: la lame, en rencontrant le canon du fusil, se brisa comme du verre. Mais, comme elle ne rencontra le canon du fusil qu'aprs avoir rencontr la main du beccao, trois de ses doigts tombrent terre. Le beccao poussa un rugissement de douleur et surtout de colre. --Heureusement, dit-il, que c'est la main gauche: il me reste la main droite pour te pendre! Salvato fut garrott avec les cordes que l'on avait prises chez le boucher et emport dans un palais, au fond de la cave duquel on venait de trouver des cordes et dont on jetait les meubles et les habitants par la fentre. Quatre heures sonnaient l'horloge de la Vicaria. la mme heure, le cur Antonio Toscano tenait la parole qu'il avait donne au jeune gnral. Comme toutes les heures de cette journe, clbre dans les annales de Naples, furent marques par quelques traits de dvouement, d'hrosme ou de cruaut, je suis forc d'abandonner Salvato, si prcaire que soit sa situation, pour dire quel point en tait le combat. Aprs la mort du gnral Writz, le commandant en second Grimaldi avait pris la direction de la bataille. C'tait un homme d'une force herculenne et d'un courage prouv. Deux ou trois fois, les sanfdistes, lancs au del du pont par ces lans des montagnards auxquels rien ne rsiste, vinrent attaquer corps corps les rpublicains. C'tait alors que l'on voyait le gant Grimaldi, se faisant une massue d'un fusil ramass terre, frapper avec la rgularit d'un batteur en grange et abattre chaque coup un homme, avec son terrible flau. En ce moment, on vit ce vieillard presque aveugle qui avait demand un fusil en promettant de s'approcher si prs de l'ennemi qu'il serait bien malheureux s'il ne le voyait pas;--en ce moment, disons-nous, on vit Louis Serio, tranant ses deux neveux plutt qu'il n'tait conduit par eux, s'avancer jusqu'au bord du Sebeto, o ils l'abandonnrent. Mais, l, il n'tait plus qu' vingt pas des sanfdistes. Pendant une demi-heure, on le vit charger et dcharger son fusil avec le calme et le sang-froid d'un vieux soldat, ou plutt avec le stoque dsespoir d'un citoyen qui ne veut pas survivre la libert de son pays. Il tomba enfin, et, au milieu des nombreux cadavres qui encombraient les abords du fleuve, son corps resta perdu ou plutt oubli. Le cardinal comprit que jamais on ne forcerait le passage du pont tant que la double canonnade du fort de Vigliana et de la flottille de Caracciolo prendrait ses hommes en flanc. Il fallait d'abord s'emparer du fort; puis, le fort pris, on foudroierait la flottille avec les canons du fort. Nous avons dit que le fort tait dfendu par cent cinquante ou deux cents Calabrais, commands par le cur Antonio Toscano. Le cardinal mit tout ce qu'il avait de Calabrais sous les ordres du colonel Rapini, Calabrais lui-mme, et leur ordonna de prendre le fort, cote que cote. Il choisissait des Calabrais pour combattre les Calabrais, parce qu'il savait qu'entre compatriotes la lutte serait mortelle: les luttes fratricides sont les plus terribles et les plus acharnes. Dans les duels entre trangers, parfois les deux adversaires survivent; nul n'a survcu d'tocle et de Polynice. En voyant le drapeau aux trois couleurs flottant au-dessus de la porte et en lisant la lgende grave au-dessous du drapeau: _Nous venger, vaincre ou mourir!_ les Calabrais, ivres de fureur, se rurent sur le petit fort, des haches et des chelles la main. Quelques-uns parvinrent entamer la porte coups de hache; d'autres arrivrent jusqu'au pied des murailles, o ils tentrent d'appuyer leurs chelles; mais on et dit que, comme l'arche sainte, le fort de Vigliana frappait de mort quiconque le touchait. Trois fois les assaillants revinrent la charge et trois fois furent repousss en laissant les approches du fort jonches de cadavres. Le colonel Rapini, bless de deux balles, envoya demander du secours. Le cardinal lui envoya cent Russes et deux batteries de canon. Les batteries furent tablies, et, au bout de deux heures, la muraille offrait une brche praticable. On envoya alors un parlementaire au commandant: il offrait la vie sauve. --Lis ce qui est crit sur la porte du fort, rpondit le vieux prtre: _Nous venger, vaincre ou mourir!_ Si nous ne pouvons vaincre, nous mourrons et nous nous vengerons. Sur cette rponse, Russes et Calabrais s'lancrent l'assaut. La fantaisie d'un empereur, le caprice d'un fou, de Paul Ier, envoyait des hommes ns sur les rives de la Nva, du Volga et du Don, mourir pour des princes dont ils ignoraient le nom, sur les plages de la Mditerrane. Deux fois ils furent repousss et couvrirent de leurs cadavres le chemin qui conduisait la brche. Une troisime fois, ils revinrent la charge, les Calabrais conduisant l'attaque. Au fur et mesure que ceux-ci dchargeaient leurs fusils, ils les jetaient; puis, le couteau la main, ils s'lanaient dans l'intrieur du fort. Les Russes les suivaient, poignardant avec leurs baonnettes tout ce qu'ils trouvaient devant eux. C'tait un combat muet et mortel, un combat corps corps, dans lequel la mort se faisait jour, au milieu d'embrassements si troits, qu'on et pu les croire des embrassements fraternels. Cependant, la brche une fois ouverte, les assaillants croissaient toujours, tandis que les assigs tombaient les uns aprs les autres sans tre remplacs. De deux cents qu'ils taient d'abord, peine en restait-il soixante, et plus de quatre cents ennemis les entouraient. Ils ne craignaient pas la mort; seulement, ils mouraient dsesprs de mourir sans vengeance. Alors, le vieux prtre, couvert de blessures, se dressa au milieu d'eux, et, d'une voix qui fut entendue de tous: --tes-vous toujours dcids? demanda-t-il. --Oui! oui! oui! rpondirent toutes les voix. A l'instant mme, Antonio Toscano se laissa glisser dans le souterrain o tait la poudre, il approcha d'un baril un pistolet qu'il avait conserv comme suprme ressource, et fit feu. Alors, au milieu d'une pouvantable explosion, vainqueurs et vaincus, assigeants et assigs, furent envelopps dans le cataclysme. Naples fut secoue comme par un tremblement de terre, l'air s'obscurcit sous un nuage de poussire, et, comme si un cratre se ft ouvert au pied du Vsuve, pierres, solives, membres cartels retombrent sur une immense circonfrence. Tout ce qui se trouvait dans le fort fut ananti: un seul homme, tonn de vivre sans blessures, emport dans l'air, retomba dans la mer, nagea vers Naples et regagna le Chteau-Neuf, o il raconta la mort de ses compagnons et le sacrifice du prtre. Ce dernier des Spartiates calabrais se nommait Fabiani. La nouvelle de cet vnement se rpandit en un instant dans les rues de Naples et y souleva un enthousiasme universel. Quant au cardinal, il vit immdiatement le parti qu'il pouvait tirer de l'vnement. Le feu du fort de Vigliana teint, rien ne lui dfendait plus d'approcher de la mer, et il pouvait, son tour, avec ses pices de gros calibre, foudroyer la petite escadre de Caracciolo. Les Russes avaient des pices de seize. Ils tablirent une batterie au milieu des dbris mmes du fort, qui leur servirent construire des paulements, et ils commencrent, vers cinq heures du soir, foudroyer la flottille. Caracciolo, cras par des boulets russes, dont un seul suffisait pour couler bas une de ses chaloupes, quelquefois deux, fut oblig de prendre le large. Alors le cardinal put faire avancer ses hommes par la plage, demeure sans dfense depuis la prise du fort de Vigliana, et les deux champs de bataille de la journe restrent aux sanfdistes, qui camprent sur les ruines du fort et poussrent leurs avant-postes jusqu'au del du pont de la Madeleine. Bassetti, nous l'avons dit, dfendait Capodichino, et, jusque-l, avait paru combattre franchement pour la Rpublique, qu'il trahit depuis. Tout coup, il entendit retentir derrire lui les cris de Vive la religion! vive le roi! pousss par fra Pacifico et les lazzaroni sanfdistes qui, profitant de ce que les rues de Naples taient demeures sans dfenseurs, s'en taient empars. En mme temps, il apprit la blessure et la mort de Writz. Il craignit alors de demeurer dans une position avance o la retraite pouvait lui tre coupe. Il croisa la baonnette et s'ouvrit, travers les rues encombres de lazzaroni, un passage jusqu'au Chteau-Neuf. Manthonnet, avec sept ou huit cents hommes, avait vainement attendu une attaque sur les hauteurs de Capodimonte; mais, ayant vu sauter le fort de Vigliana, ayant vu la flottille de Caracciolo force de s'loigner, ayant appris la mort de Writz et la retraite de Bassetti, il se retira lui-mme par le Ramero sur Saint-Elme, o le colonel Mejean refusa de le recevoir. Il s'tablit en consquence, lui et ses patriotes, dans le couvent Saint-Martin, plac au pied de Saint-Elme, moins fortifi que lui par l'art, mais aussi fortifi par la position. De l, il pouvait voir les rues de Naples livres aux lazzaroni, tandis que les patriotes se battaient au pont de la Madeleine et sur toute la plage, du port de Vigliana Portici. Exasprs par le prtendu complot dress contre eux par les patriotes, et la suite duquel ils devaient tre tous trangls si saint Antoine, meilleur gardien de leur vie que ne l'tait saint Janvier, ne ft venu en personne rvler le complot au cardinal, les lazzaroni, excits par fra Pacifico, se livraient des cruauts qui dpassaient toutes celles qu'ils avaient commises jusque-l. Pendant le trajet que Salvato dut parcourir pour aller de l'endroit o il avait t arrt celui o il devait attendre la mort que lui promettait le beccao, il put voir quelques-unes de ces cruauts auxquelles se livraient les lazzaroni. Un patriote attach la queue d'un cheval passa, emport par l'animal furieux, laissant, sur les dalles qui pavent les rues, une large trane de sang et achevant de laisser aux angles des rues et des vicoli les dbris d'un cadavre chez lequel le supplice survivait la mort. Un autre patriote, les yeux crevs, le nez et les oreilles coups, le croisa trbuchant. Il tait nu, et des hommes qui le suivaient en l'insultant, le foraient de marcher en le piquant par derrire avec des sabres et des baonnettes. Un autre, qui l'on avait sci les pieds, tait forc coups de fouet de courir sur les os de ses jambes comme sur des chasses, et, chaque fois qu'il tombait, coups de fouet tait forc de se relever et de reprendre cette course effroyable. Enfin la porte tait dress un bcher sur lequel on brlait des femmes et des enfants que l'on y jetait vivants ou moribonds, et dont ces cannibales, et, entre autres, le cur Rinaldi, que nous avons dj eu l'occasion de nommer deux ou trois fois, s'arrachaient les morceaux moit cuits pour les dvorer[1]. [Note 1: Comme on pourrait croire que nous faisons de l'horreur plaisir, nous allons citer les diffrents textes auxquels nous empruntons ces dtails. En outre,--dit Bartolomeo Nardini dans ses _Mmoires pour servir l'histoire des rvolutions de Naples_, par un tmoin oculaire,--en outre, le cardinal avait fait fabriquer une quantit de lacets qu'il faisait jeter dans les maisons pour donner ce mensonge l'apparence de la vrit. Les jeunes gens de la ville, qui avaient t forcs de s'inscrire aux rles de la garde nationale, fuyaient, quelques-uns travestis en femmes, les autres en lazzaroni, et se cachaient dans les maisons les plus misrables, pensant que celles-l seraient les plus respectes. Mais ceux qui avaient eu la chance de passer travers le peuple sans tre reconnus, ne trouvaient point d'htes qui voulussent les recevoir. On savait trop bien que les maisons o on les trouverait seraient livres au pillage et l'incendie. Les frres fermrent la porte leurs frres, les pouses leurs poux, les parents leurs enfants. Il se trouva Naples un pre si dnatur, que, pour prouver son attachement au parti royaliste, il livra de sa propre main son fils cette populace, sans mme qu'il ft poursuivi par elle, et se fit une cuirasse avec le sang de son enfant. Ces malheureux fugitifs, ne trouvant personne qui consentt leur donner asile, taient contraints de se cacher dans les gouts de la ville, o ils rencontraient d'autres malheureux, forcs de s'y cacher comme eux, et hors desquels la faim les forait de sortir la nuit pour aller chercher quelque nourriture. Les lazzaroni les attendaient l'afft, s'emparaient d'eux, les faisaient expirer au milieu des tortures; puis, ces corps mutils, ils coupaient les ttes, qu'ils portaient au cardinal Ruffo. Attendez-vous mieux que cela. Durant l'assaut des chteaux et de la ville, raconte l'historien Cuoco,--le mme que, dans sa lettre Ruffo, le roi condamna irrvocablement mort,--durant l'assaut des chteaux, le peuple napolitain commit des barbaries qui font frmir et deviennent inexplicables, mme l'endroit des femmes. Il leva sur les places publiques des bchers o il faisait cuire et mangeait les membres des malheureux qu'il y jetait vivants ou moribonds. Or, notez que l'homme qui raconte ceci est Vicenzo Cuoco, l'auteur du _Prcis sur les vnements de Naples_, c'est--dire un des magistrats les plus distingus du barreau napolitain. Malgr la recommandation de Ferdinand, il parvint chapper au massacre populaire et au massacre juridique qui le suivit. Exil pendant dix ans de sa patrie, il y rentra avec le roi Joseph, fut ministre sous Murat, et devint fou de terreur parce que, Murat tomb, le prince Lopold lui fit demander son _Prcis historique_. Un autre auteur, qui garde l'anonyme et qui intitule son livre _Mes Prils_, raconte que, s'tant sauv, dguis en femme, dans une maison o l'on voulut bien lui donner l'hospitalit, il y fit connaissance avec le cur Rinaldi, qui, ne sachant point crire, le tourmentait pour lui faire rdiger pour Ferdinand un mmoire o il sollicitait de Sa Majest la faveur d'tre nomm gouverneur de Capoue, numrant au nombre de ses droits incontestables ce poste d'avoir, cinq ou six reprises diffrentes, mang du jacobin, et, entre autres, une paule d'enfant tir du sein de sa mre ventre. On ferait un livre part du simple rcit des diffrentes tortures infliges aux patriotes, tortures qui font le plus grand honneur l'imagination des lazzaroni napolitains, en ce que ces tortures ne sont portes ni sur le rpertoire de l'inquisition, ni sur le catalogue des supplices des Indiens rouges.] Ce bcher tait fait d'une partie des meubles du palais jets par les fentres. Mais, la rue s'tant trouve encombre, le rez-de-chausse avait t moins dvast que les autres pices, et dans la salle manger restaient une vingtaine de chaises et une pendule qui continuait marquer l'heure avec l'impassibilit des choses mcaniques. Salvato jeta un coup d'oeil machinal sur cette pendule: elle marquait quatre heures un quart. Les hommes qui le portaient le dposrent sur la table. Dcid ne pas changer une parole avec ses bourreaux, soit par le mpris qu'il faisait d'eux, soit par la conviction que cette parole serait inutile, il se coucha sur le ct comme un homme qui dort. Alors, entre tous ces hommes, experts en torture, il fut dbattu de quel genre de mort mourrait Salvato. Brl petit feu, corch vif, coup en morceaux, Salvato pouvait supporter tout cela sans jeter une plainte, sans pousser un cri. C'tait du meurtre, et, aux yeux de ces hommes, le meurtre ne dshonorait pas, n'humiliait pas, n'abaissait pas celui qui en tait la victime. Le beccao voulait autre chose. D'ailleurs, il dclarait qu'ayant t dfigur et mutil par Salvato, Salvato lui appartenait. C'tait son bien, sa proprit, sa chose. Il avait donc le droit de le faire mourir comme il voudrait. Or, il voulait que Salvato mourt pendu. La pendaison est une mort ridicule, o le sang n'est point rpandu,--le sang ennoblit la mort;--les yeux sortent de leurs orbites, la langue enfle et jaillit hors de la bouche, le patient se balance avec des gestes grotesques. C'tait ainsi, pour qu'il mourt dix fois, que Salvato devait mourir. Salvato entendait toute cette discussion, et il tait forc de se dire que le beccao, et-il t Satan lui-mme, et, en sa qualit de roi des rprouvs, et-il pu lire en son me, il n'et pas mieux devin ce qui s'y passait. Il fut donc convenu que Salvato mourrait pendu. Au-dessus de la table o tait couch Salvato se trouvait un anneau ayant servi suspendre un lustre. Seulement, le lustre avait t bris. Mais on n'avait pas besoin du lustre pour ce que voulait faire le beccao: on n'avait besoin que de l'anneau. Il prit une corde dans sa main droite, et, si mutile que ft sa main gauche, il parvint y faire un noeud coulant. Puis il monta sur la table, et, de la table, comme il et fait d'un escabeau, sur le corps de Salvato, qui demeura aussi insensible la pression du pied immonde que s'il et t dj chang en cadavre. Il passa la corde dans l'anneau. Tout coup il s'arrta; il tait vident qu'une ide nouvelle venait de lui traverser l'esprit. Il laissa le noeud coulant pendre l'anneau et jeta terre l'autre extrmit de la corde. --Oh! dit-il, camarades, je vous demande un quart d'heure, rien qu'un quart d'heure! Pendant un quart d'heure, promettez-moi de me le garder vivant, et je vous promets, moi, pour ce jacobin, une mort dont vous serez tous contents. Chacun demanda au beccao ce qu'il voulait dire et de quelle mort il entendait parler; mais le beccao, refusant obstinment de rpondre aux questions qui lui furent faites, s'lana hors du palais et prit sa course vers la _via dei Sospiri-dell'Abisso_. LXV CE QU'ALLAIT FAIRE LE BECCAO VIA DEI SOSPIRI-DELL'ABISSO La via dei Sospiri-dell'Abisso, c'est--dire la rue des Soupirs-de-l'Abme, donnait d'un ct sur le quai della strada Nuova, de l'autre sur le Vieux-March, o se faisaient d'habitude les excutions. On l'appelait ainsi, parce qu'en entrant dans cette rue, les condamns, pour la premire fois, apercevaient l'chafaud et qu'il tait bien rare que cette vue ne leur tirt point un amer soupir du fond des entrailles. Dans une maison porte si basse qu'il semblait qu'aucune crature humaine n'y pt entrer la tte leve, et dans laquelle on n'entrait, en effet, qu'en descendant deux marches et en se courbant, comme pour entrer dans une caverne, deux hommes causaient une table sur laquelle taient poss un fiasco de vin du Vsuve et deux verres. L'un de ces hommes nous est compltement tranger; l'autre est notre vieille connaissance Basso Tomeo, le pcheur de Mergellina, le pre d'Assunta et des trois gaillards que nous avons vus tirer le filet le jour de la pche miraculeuse, qui fut le dernier jour des deux frres della Torre. On se rappelle la suite de quelles craintes qui le poursuivaient Mergellina il tait venu demeurer la Marinella, c'est--dire l'autre bout de la ville. En tirant ses filets, ou plutt les filets de son pre, Giovanni, son dernier fils, avait remarqu, la fentre de la maison faisant le coin du quai de la strada Nuova et de la rue des Soupirs-de-l'Abme, fentre fleur de terre cause des deux marches l'aide desquelles on descendait dans l'appartement que, dans le jargon de nos constructeurs modernes, on appellerait un sous-sol,--Giovanni avait, disons-nous, remarqu une belle jeune fille dont il tait devenu amoureux. Il est vrai que son nom semblait la prdestiner pouser un pcheur: elle s'appelait Marina. Giovanni, qui arrivait de l'autre ct de la ville, ne savait pas ce que personne n'ignorait du pont de la Madeleine la strada del Piliere: c'tait qui appartenait cette maison porte basse et de qui tait fille cette belle fleur de grve qui s'panouissait ainsi au bord de la mer. Il s'informa, et apprit que la maison et la fille appartenaient matre Donato, le bourreau de Naples. Quoique les peuples mridionaux, et particulirement le peuple napolitain, n'aient point pour l'excuteur des hautes oeuvres cette rpulsion qu'il inspire, en gnral, aux hommes du Nord, nous ne saurions cacher nos lecteurs que la nouvelle ne fut point agrable Giovanni. Son premier sentiment fut de renoncer la belle Marina. Comme nos deux jeunes gens n'avaient encore chang que des regards et des sourires, la rupture n'exigeait pas de grandes formalits. Giovanni n'avait qu' ne plus passer devant la maison, ou, quand il y passerait, tourner les yeux d'un autre ct. Il fut huit jours sans y passer; mais, le neuvime, il n'y put tenir: il y passa. Seulement, en y passant, il tourna la tte vers la mer. Par malheur, ce mouvement avait t fait trop tard, et, lorsqu'il avait dtourn la tte, la fentre o stationnait d'habitude la belle Marina s'tait trouve comprise dans le cercle parcouru par son rayon visuel. Il avait entrevu la jeune fille; il lui avait mme sembl qu'un nuage de tristesse voilait son visage. Mais la tristesse, qui enlaidit les vilains visages, fait un effet contraire sur les beaux. La tristesse avait encore embelli Marina. Giovanni s'arrta court. Il lui sembla qu'il avait oubli quelque chose la maison. Il et bien de la peine dire quoi; mais cette chose, quelle qu'elle ft, lui sembla si ncessaire, qu'il se retourna, m par une force suprieure, et qu'en se retournant, les mesures qu'il avait dj si mal prises, tant plus mal prises encore, il se trouva face face avec celle qu'il s'tait promis lui-mme de ne plus regarder. Cette fois, les regards des deux jeunes gens se croisrent et se dirent, avec ce langage si rapide et si expressif des yeux, tout ce qu'auraient pu se dire leurs paroles. Notre intention n'est point de suivre, quelque intrt que nous serions sr de lui donner, cet amour dans ses dveloppements. Il suffira nos lecteurs de savoir que, comme Marina tait aussi sage que belle et que l'amour de Giovanni allait toujours croissant, force lui fut, un beau matin, de s'ouvrir son pre, de lui avouer son amour et de lui dire, le plus sentimentalement qu'il put, qu'il n'y avait plus de bonheur pour lui en ce monde s'il n'obtenait pas la main de la belle Marina. Au grand tonnement de Giovanni, le vieux Basso Tomeo ne vit point ce mariage une insurmontable difficult. C'tait un grand philosophe que le pcheur de Mergellina, et la mme raison qui lui avait fait refuser sa fille Michele le poussait offrir son fils Marina. Michele, au su de tout le monde, n'avait pas le sou, tandis que matre Donato, exerant un mtier, exceptionnel, c'est vrai, mais, par cela mme, lucratif, devait avoir une escarcelle bien garnie. Le vieux pcheur consentit donc s'aboucher avec matre Donato. Il alla le trouver et lui exposa le motif de sa visite. Quoique Marina, ainsi que nous l'avons dit, ft charmante, et quoique le prjug social soit moins grand chez les Mridionaux que chez les hommes du Nord, Naples qu' Paris, une fille de bourreau n'est point marchandise facile placer, et matre Donato ouvrit l'oreille aux propositions du vieux Basso Tomeo. Toutefois, le vieux Basso Tomeo, avec une franchise qui lui faisait honneur, avouait que l'tat de pcheur, suffisant nourrir son homme, ne suffisait pas nourrir une famille, et qu'il ne pouvait pas donner son fils le moindre ducat en mariage. Il fallait donc que les jeunes poux fussent dots par matre Donato, ce qui lui serait d'autant plus facile qu'on entrait dans une phase de rvolution, et, comme il est de tradition qu'il n'est point de rvolution sans excutions, matre Donato, qui, six cents ducats, c'est--dire deux mille quatre cents francs de fixe par an, joignait dix ducats de prime, c'est--dire quarante francs chaque excution, allait, en quelques mois, faire une fortune, non-seulement rapide, mais colossale. Dans la perspective de ce travail lucratif, il promit de donner Marina une dot de trois cents ducats. Seulement, voulant donner cette somme, non point sur ses conomies dj faites, mais sur son gain venir, il avait remis le mariage quatre mois. C'tait bien le diable si la rvolution ne lui donnait point faire huit excutions en quatre mois, une par quinzaine. Ce bas chiffre reprsentait trois cents vingt ducats; ce qui lui donnait encore vingt ducats de bnfice. Par malheur pour Donato, on a vu de quelle faon philanthropique s'tait faite la rvolution de Naples; de sorte que, tromp dans son calcul et n'ayant pas eu la moindre pendaison excuter, matre Donato se faisait tirer l'oreille pour consentir au mariage de Marina avec Giovanni, ou plutt au versement de la dot qui devait assurer l'existence des deux jeunes gens. Voil pourquoi il tait assis la mme table que Basso Tomeo; car, nous ne le cacherons pas plus longtemps nos lecteurs, cet homme qui leur est inconnu, qui est assis en face du vieux pcheur, qui saisit le fiasco par son col mince et flexible et qui remplit le verre de son partner, c'est matre Donato, le bourreau de Naples. --Si, ce n'est pas fait pour moi! Comprenez-vous, compre Tomeo? c'est--dire que, quand j'ai vu s'tablir la Rpublique, que j'ai demand des gens instruits ce que c'tait que la Rpublique, et que ceux-ci m'ont expliqu que c'tait une situation politique dans laquelle la moiti des citoyens coupait le cou l'autre, je me suis dit: Ce n'est point trois cents ducats que je vais gagner, c'est mille, cinq mille, dix mille ducats, c'est--dire une fortune! --C'tait penser, en effet. On m'a assur qu'en France il y avait un citoyen nomm Marat qui demandait trois cent mille ttes dans chaque numro de son journal. Il est vrai qu'on ne les lui donnait pas toutes; mais enfin on lui en donnait quelques-unes. --Eh bien, pendant cinq mois qu'a dur notre rvolution, nous, pas un seul Marat: des Cirillo, des Pagano, des Charles Laubert, des Manthonnet tant qu'on en a voulu, c'est--dire des philanthropes qui ont cri sur les terrasses: Ne touchez pas aux individus! respectez les proprits! --Ne m'en parlez pas, compre, dit Basso Tomeo en haussant les paules; on n'a jamais vu une pareille chose. Aussi, vous voyez o ils en sont, MM. les patriotes: cela ne leur a point port bonheur. --C'est au point que, quand j'ai vu qu'on pendait Procida et Ischia, j'ai rclam. Partout o l'on pend, il me semble que je dois en tre; mais savez-vous ce que l'on m'a rpondu? --Non. --On m'a rpondu qu'on ne pendait pas dans les les pour le compte de la Rpublique, mais pour le compte du roi; que le roi avait envoy de Palerme un juge pour juger, et que les Anglais avaient fourni un bourreau pour pendre. Un bourreau anglais! Je voudrais bien voir comment il s'y prend! --C'est un passe-droit, compre Donato. --Enfin, il me restait un dernier espoir. Il y avait dans les prisons du Chteau-Neuf deux conspirateurs; ceux-l ne pouvaient m'chapper: ils avouaient hautement leur crime, ils s'en vantaient mme. --Les Backer? --Justement... Avant-hier, on les condamne mort. Je dis: Bon! c'est toujours vingt ducats et leur dfroque. Comme ils taient riches, leurs habits auraient une valeur. Pas du tout: savez-vous ce que l'on fait? --On les fusille: je les ai vu fusiller. --Fusiller! A-t-on jamais vu fusiller Naples? Tout cela pour faire sur un pauvre diable une conomie de vingt ducats! Oh! tenez, compre, un gouvernement qui ne pend pas et qui fusille ne peut pas tenir. Aussi, voyez, dans ce moment-ci, comment nos lazzaroni les arrangent, vos patriotes! --Mes patriotes, compre? Ils n'ont jamais t moi. Je ne savais pas mme ce que c'tait qu'un patriote. Je l'ai demand fra Pacifico, qui m'a rpondu que c'tait un jacobin; alors, je lui ai demand ce que c'tait qu'un jacobin, et il m'a rpondu que c'tait un patriote, c'est--dire un homme qui avait commis toute sorte de crimes, et qui serait damn. --En attendant, nos pauvres enfants? --Que voulez-vous, pre Tomeo! Je ne peux pourtant pas me tirer le sang des veines pour eux. Qu'ils attendent. J'attends bien, moi! Peut-tre que, si le roi rentre, cela changera et que j'aurai pendre (matre Donato grimaa un sourire), mme votre gendre Michele. --Michele n'est pas mon gendre, Dieu merci! Il a voulu l'tre; j'ai refus. --Oui, quand il tait pauvre; mais, depuis qu'il est riche, il n'a plus reparl de mariage. --a, c'est vrai. Le bandit! Aussi, le jour o vous le pendrez, je tirerai la corde; et, s'il nous faut l'aide de nos trois fils, ils la tireront avec moi. En ce moment, et comme Basso Tomeo offrait obligeamment son aide et celle de ses trois fils matre Donato, la porte de cette espce de cave qui servait de demeure matre Donato s'ouvrit, et beccao, secouant toujours sa main sanglante, parut devant les deux amis. Le beccao tait bien connu de matre Donato, tant son voisin. Aussi, la vue du beccao, appela-t-il sa fille Marina pour qu'elle apportt un verre. Marina parut, belle et gracieuse comme une vision. On se demandait comment une si belle fleur avait pu pousser en un pareil charnier. --Merci, merci, dit le beccao. Il ne s'agit point ici de boire, mme la sant du roi: il s'agit, matre Donato, de venir pendre un rebelle. --Pendre un rebelle? dit matre Donato, cela me va. --Et un vrai rebelle, matre, vous pouvez vous en vanter; et, en cas de doute, vous enqurir Pasquale de Simone. Nous avons t chargs ensemble de son excution et nous l'avons manqu comme des imbciles. --Ah! ah! fit matre Donato; et lui ne t'a pas manqu? Car je prsume que c'est lui qui t'a donn ce fameux coup de sabre qui t'a balafr le visage. --Et celui-ci qui m'a coup la main, rpliqua le beccao montrant sa main mutile et sanglante. --Oh! oh! voisin, dit matre Donato, laissez-moi panser cela. Vous savez que nous sommes un peu chirurgiens, nous autres. --Non, sang du Christ! non! dit le beccao. Quand il sera mort, la bonne heure; mais, tant qu'il sera vivant, saigne ma main, saigne. Allons, venez, matre: on vous attend. --On m'attend? C'est bientt dit; mais qui me payera? --Moi. --Vous dites cela parce qu'il est vivant; mais quand il sera pendu? --Nous ne sommes qu' un pas de ma boutique, nous nous y arrterons, et je te conterai dix ducats. --Hum! fit matre Donato, c'est dix ducats pour les excutions lgales; mais, pour les excutions illgales, cela en vaut vingt, et encore je ne sais pas si c'est bien prudent moi. --Viens, et je t'en donnerai vingt; seulement, dcide-toi; car, si tu ne veux pas le pendre, je le pendrai, moi, et ce sera vingt ducats de gagns. Matre Donato rflchit qu'en effet, ce n'tait pas chose difficile que de pendre un homme, puisque tant de gens se pendent tout seuls, et, craignant que cette aubaine ne lui chappt: --C'est bien, dit-il: je ne veux pas dsobliger un voisin. Et il alla prendre un rouleau de corde suspendu au mur par un clou. --O allez-vous donc? demanda le beccao. --Vous le voyez bien, je vais prendre mes instruments. --Des cordes? Nous en avons de reste l-bas. --Mais elles ne sont point prpares; plus une corde a servi, mieux elle glisse, et, par consquent, plus elle est douce au patient. --Plaisantes-tu? s'cria le beccao. Est-ce que je veux que sa mort soit douce? Une corde neuve, mordieu! une corde neuve! --Au fait, dit matre Bonato avec son sourire sinistre, c'est vous qui payez: c'est vous de faire votre carte. Au revoir, pre Tomeo! --Au revoir, rpondit le vieux pcheur, et bon courage, compre! J'ai ide que voil votre mauvaise veine coupe. Puis, lui-mme: --Lgale ou illgale, qu'importe! c'est toujours vingt ducats compte sur la dot. On sortit de la rue des Soupirs-de-l'Abme et l'on se rendit chez le beccao. Celui-ci alla droit au tiroir du comptoir et y prit vingt ducats, qu'il allait donner matre Donato, quand tout coup, se ravisant: --Voil dix ducats, matre, lui dit-il; le reste aprs l'excution. --L'excution de qui? demanda la femme du beccao en sortant de la chambre du fond. --Si on te le demande, tu diras que tu ne l'as jamais su ou que tu l'as oubli. S'apercevant alors seulement de l'tat dans lequel tait la main de son mari: --Jsus Dieu! dit-elle, qu'est-ce que cela? --Rien. --Comment, rien? Trois doigts coups, tu appelles cela rien! --Bon! dit le beccao, s'il faisait du vent, ce serait dj sch. Venez, matre. Et il sortit de sa boutique: le bourreau le suivit. Les deux hommes gagnrent la rue de Lavinago, le beccao guidant matre Donato, et marchant si vite, que matre Donato avait de la peine le suivre. Lorsque le beccao rentra, tout tait dans la mme situation que lorsqu'il tait parti. Le prisonnier, toujours couch sur la table, insult et frapp par les lazzaroni, n'avait pas fait un seul mouvement et semblait plong dans une immobilit complte. Au reste, il avait fallu presque autant de force morale pour supporter les injures, qu'il avait fallu de force physique pour supporter les coups et les blessures mme l'aide desquels on avait, vingt reprises diffrentes, essay de rveiller ce dormeur obstin. Injures et coups, nous l'avons dit, tout avait t inutile. Des cris de joie et des acclamations de triomphe salurent l'apparition du tueur de boucs et du tueur d'hommes, et les cris: _Il boa! il boa!_ s'lancrent de toutes les bouches. Si ferme que ft Salvato, il tressaillit ce cri; car il venait de comprendre la vritable cause du succs qu'il avait obtenu. Non-seulement, dans sa vengeance, le beccao voulait sa mort, mais il voulait qu'il mourt d'une main infme. Il rflchit, toutefois, que sa mort, rsultat d'une main exerce, serait plus prompte et moins douloureuse. L'oeil qu'il avait entr'ouvert se referma, et il retomba dans son impassibilit, dont personne, d'ailleurs, ne s'tait aperu qu'il ft sorti. Le beccao s'approcha de lui, et, le montrant matre Donato: --Tenez, dit-il, voici votre homme. Matre Donato jeta les yeux autour de lui pour chercher un endroit convenable o tablir un gibet provisoire; mais le beccao lui montra l'anneau et la corde. --On t'a prpar la besogne, lui dit-il. Cependant, ne te presse pas, tu as le temps. Matre Donato monta sur la table; mais, plus respectueux que le beccao pour le pauvre bipde qui se prtend fait la ressemblance de Dieu et que l'on appelle l'homme, il n'osa monter sur le corps du patient, comme avait fait le beccao. Il monta sur une chaise pour s'assurer que l'anneau tait solide et le noeud coulant bien fait. L'anneau tait solide; mais le noeud coulant ne coulait pas. Matre Donato haussa les paules, murmura quelques paroles railleuses l'adresse de ceux qui se mlaient de choses qu'ils ne savaient pas, et refit le noeud mal fait. Pendant ce temps, le beccao insultait de son mieux le prisonnier, toujours muet et immobile comme s'il et t mort. La pendule sonna sept heures. --Compte maintenant les minutes, dit le tueur de boucs Salvato; car tu as fini de compter les heures. La nuit n'tait point encore venue; mais, dans les rues troites et aux hautes maisons de Naples, l'obscurit commence descendre bien avant que se couche le soleil. On commenait voir un peu confusment dans cette salle manger, o se prparait un spectacle dont personne ne voulait perdre le moindre dtail. Plusieurs voix s'crirent: --Des torches! des torches! Il tait bien rare que, dans une runion de cinq ou six lazzaroni, il n'y et pas un homme muni d'une torche. Incendier tait une des recommandations faites par le cardinal Ruffo au nom de saint Antoine, et, en effet, l'incendie est un des accidents qui jettent le plus de trouble dans une ville. Or, comme il y avait dans la salle manger quarante ou cinquante lazzaroni, il s'y trouvait sept ou huit torches. En une seconde, elles furent allumes, et au jour triste du crpuscule tombant succda la lumire funbre et enfume des torches. A cette lumire, mle de grandes ombres, cause du mouvement qui leur tait imprim par ceux qui les portaient, les figures de tous ces hommes de meurtre et de pillage prirent une expression plus sinistre encore. Cependant, le noeud coulant tait fait, et la corde n'attendait plus que le cou du condamn. Le bourreau mit un genou en terre prs du patient, et, soit piti, soit conscience de son tat: --Vous savez que vous pouvez demander un prtre, lui dit-il, et que nul n'a le droit de vous le refuser. A ces paroles, dans lesquelles il sembla Salvato sentir luire la premire tincelle de sympathie qui lui et t tmoigne depuis qu'il tait tomb aux mains des lazzaroni, sa rsolution de garder le silence s'vanouit. --Merci, mon ami, dit-il d'une voix douce en souriant au bourreau: je suis soldat, et, par consquent, toujours prt mourir; je suis honnte homme, et, par consquent, toujours prt me prsenter devant Dieu. --Quel temps voulez-vous pour faire votre dernire prire? Foi de Donato, ce temps vous sera accord, ou vous ne serez pas pendu par moi. --J'ai eu le temps de faire ma prire depuis que je suis couch sur cette table, dit Salvato. Ainsi, mon ami, si vous tes press, que je ne vous retarde pas. Matre Donato n'tait point habitu trouver cette courtoisie chez ceux auxquels il avait affaire. Aussi, tout bourreau qu'il tait, et par cela mme qu'il tait le bourreau, elle le toucha profondment. Il se gratta l'oreille un instant. --Je crois, dit-il, qu'il y a des prjugs contre ceux qui exercent notre tat, et que certaines personnes dlicates n'aiment pas tre touches par nous. Voulez-vous dnouer votre cravate et rabattre le col de votre chemise vous-mme, ou voulez-vous que je vous rende ce dernier service? --Je n'ai pas de prjugs, rpondit Salvato, et, non-seulement vous tes pour moi ce qu'est un autre homme, mais encore je vous sais gr de ce que vous faites pour moi, et, si j'avais la main libre, ce serait pour vous serrer la main avant de mourir. --Par le sang du Christ! vous me la serrerez alors, dit matre Donato en se mettant en devoir de dlier les cordes qui liaient les poignets de Salvato: ce sera un bon souvenir pour le reste de ma vie. --Ah! c'est comme cela que tu gagnes ton argent! s'cria le beccao, furieux de voir que Salvato allait mourir aussi impassiblement aux mains du bourreau qu' celles d'un autre homme. Du moment que cela est ainsi, je n'ai plus besoin de toi. Et, poussant matre Donato hors de la plate-forme que reprsentait la table, il y prit sa place. --Dfaire la cravate! rabattre la chemise! quoi bon tout cela? dit le beccao. Je vous le demande un peu! Non pas! non pas! Mon bel ami, nous ne ferons pas tant de crmonies avec vous. Vous n'avez pas besoin de prtre? vous n'avez pas besoin de prires? Tant mieux! la chose va plus couramment. Et, pressant le noeud coulant de la corde, il souleva la tte de Salvato par les cheveux et lui passa le lacet au cou. Salvato tait retomb dans son impassibilit premire. Cependant quelqu'un qui et pu voir son visage, plong dans l'ombre, et reconnu, l'oeil entr'ouvert, au cou lgrement tendu du ct de la fentre, que quelque bruit extrieur attirait son attention, bruit que, dans leur proccupation haineuse, ne remarquait aucun des assistants. En effet, tout coup deux ou trois lazzaroni, rests dans la cour, se prcipitrent dans la salle manger en criant: Alarme! alarme! en mme temps qu'une dcharge de mousqueterie se faisait entendre, que les vitres de la fentre volaient en clats, et que le beccao, en poussant un horrible blasphme, tombait sur le prisonnier. Une effroyable confusion succda cette premire dcharge, qui avait tu ou bless cinq ou six hommes et cass la cuisse au beccao. Puis, par une fentre ouverte, une troupe arme s'lana, ayant sa tte Michele, dont la voix, dominant le tumulte, criait de toute la force de ses poumons: --Est-il encore temps, mon gnral? Si vous tes vivant, dites-le; mais, si vous tes mort, par la madone del Carmine! je jure qu'aucun de ceux qui sont ici n'en sortira vivant! --Rassure-toi, mon bon Michele, rpondit Salvato de sa voix ordinaire, et sans qu'on pt remarquer dans son accent la moindre altration; je suis vivant et parfaitement vivant. En effet, en tombant sur lui, le beccao l'avait protg contre les balles qui s'garaient dans ce combat nocturne et qui pouvaient atteindre l'ami aussi bien que l'ennemi, la victime aussi bien que le meurtrier. Puis, il faut le dire l'honneur de matre Donato, le digne excuteur, trompant compltement les esprances que l'on avait mises en lui, avait tir Salvato de dessus la table, si bien qu'en un clin d'oeil le jeune nomme s'tait trouv dessous. En un autre clin d'oeil, et avec une adresse qui dmontrait une habitude longtemps exerce, Donato avait achev de dnouer la corde qui lui liait les mains, et dans la main droite de l'ex-prisonnier il avait gliss tout hasard un couteau. Salvato avait fait un bond en arrire, s'tait adoss la muraille et s'apprtait vendre chrement sa vie, si par hasard le combat se prolongeait et si la victoire paraissait ne pas favoriser ses librateurs. C'tait de l, l'oeil ardent, la main replie contre la poitrine, le corps ramass comme un tigre prt s'lancer sur sa proie, qu'il avait rpondu Michele et l'avait rassur en lui rpondant. Mais ce qu'il avait craint n'arriva pas. La victoire ne fut pas un instant douteuse. Ceux qui avaient des torches les jetrent ou les teignirent pour fuir plus rapidement, et, au bout de cinq minutes, il ne restait dans la salle que les morts et les blesss, le jeune officier, matre Donato, Michele, Pagliucella, son fidle lieutenant, et les trente ou quarante hommes que les deux lazzaroni avaient russi rassembler grand'peine, lorsque Michele avait appris que Salvato tait prisonnier du beccao et avait devin le danger qu'il courait. Par bonheur, se croyant absolument matre de la ville aux cris de dsolation que l'on poussait de tous cts, le beccao n'avait point song poser des sentinelles, de sorte que Michele avait pu s'approcher de la maison o on lui avait dit que Salvato tait prisonnier. Arriv l, il tait mont sur les dbris des meubles briss, tait parvenu la hauteur des fentres du rez-de-chausse et avait pu voir le beccao passant la corde au cou de Salvato. Il avait alors fort judicieusement jug qu'il n'y avait pas de temps perdre; il avait vis le beccao et avait fait feu en criant: --A l'aide du gnral Salvato! Puis, le premier, il s'tait lanc; tous l'avaient suivi, faisant feu chacun de l'arme qu'il avait en ce moment: celui-ci de son fusil, celui-l de son pistolet. Le premier soin de Michele, une fois dans la salle manger, fut de ramasser une torche jete par un sanfdiste et qui avait continu de brler, quoique dans la position horizontale; de sauter sur la table et de secouer la torche pour clairer l'appartement jusque dans ses profondeurs. C'est alors qu'il avait vu clair sur le champ de bataille, qu'il avait reconnu le beccao rlant ses pieds, distingu deux ou trois cadavres, quatre ou cinq blesss se tranant dans leurs sang et cherchant s'appuyer contre la muraille; Salvato, le couteau la main droite et prt au combat, tandis qu'il protgeait de la main gauche un homme qu' son grand tonnement il reconnut peu peu pour matre Donato. Si intelligent que ft Michele, il avait peine s'expliquer le dernier groupe. Comment Salvato, qu'il venait de voir, cinq minutes auparavant, la corde au cou et les poignets lis, se retrouvait-il libre et le couteau la main? et comment enfin le bourreau, qui ne pouvait tre venu l que pour pendre Salvato, se trouvait-il protg par lui? En deux mots, Michele fut au courant de ce qui s'tait pass; mais l'explication ne fut donne qu'aprs que Salvato se fut jet dans ses bras. C'tait la contre-partie de la scne du largo del Pigne, quand Salvato avait sauv la vie Michele qu'on allait fusiller. Cette fois, c'tait Michele qui avait sauv la vie Salvato qu'on allait pendre. --Ah! ah! fit Michele lorsqu'il eut su, par matre Donato lui-mme, comment il avait t invit la fte et ce qu'il y tait venu faire, il ne sera pas dit, compre, qu'on t'aura drang pour rien. Seulement, au lieu de pendre un honnte homme et un brave officier, tu vas pendre un misrable assassin, un vil bandit. --Colonel Michele, rpondit matre Donato, je ne me refuse pas plus votre demande que je ne m'tais refus celle du beccao, et je dois dire que je pendrai mme avec moins de regret le beccao que ce brave officier. Mais je suis honnte homme avant tout, et, comme j'avais reu du beccao dix ducats pour pendre ce jeune homme, je ne crois pas qu'il soit dans mes droits de garder les dix ducats quand ce n'est plus le jeune homme que je pends, mais lui-mme. Tous tes donc tmoins, tous tant que vous tes ici, que j'ai rendu au voisin ses dix ducats avant de me porter aucune voie de fait contre lui. Et, tirant les dix ducats de sa poche, il les aligna sur la table o le beccao tait couch. --Maintenant, dit-il s'adressant Salvato, je suis prt obir aux ordres de Votre Seigneurie. Et, prenant la corde qu'un instant auparavant il tenait pour la passer au cou de Salvato, il s'apprta la passer au cou du beccao, n'attendant qu'un signe de Salvato pour commencer l'opration. Salvato tendit son regard calme sur tous les assistants, amis comme ennemis. --Est-ce en effet moi de donner des ordres ici? demanda-t-il, et, si j'en donne, seront-ils excuts? --L o vous tes, gnral, dit Michele, personne ne peut songer commander, et personne, vous commandant, n'aurait l'audace de dsobir. --Eh bien, alors, reprit Salvato, tu vas me reconduire avec tes hommes jusqu'au Chteau-Neuf; car, ayant des ordres de la plus haute importance faire passer Schipani, il est important que j'arrive le plus promptement possible, et sain et sauf. Pendant ce temps-l, matre Donato... --Grce! murmura le beccao, qui croyait entendre sortir de la bouche du jeune homme la sentence de mort, grce! Je me repens. Mais lui, sans l'couter, continua: --Pendant ce temps, vous ferez porter cet homme chez lui, et vous veillerez ce que tous les soins que ncessite sa blessure lui soient donns. Cela lui apprendra peut-tre qu'il y a des hommes qui combattent et qui tuent, et des gens qui assassinent et qui pendent. Seulement, comme les abominables actions de ces derniers sont contraires aux saintes volonts du Seigneur, ils n'assassinent qu' moiti et ne pendent pas du tout. Puis, tirant de sa poche un papier de banque: --Tenez, matre Donato, dit-il, voici une police de cent ducats pour vous indemniser des vingt ducats que vous avez perdus. Matre Donato prit les cent ducats d'un air mlancolique qui donnait sa figure une expression plus grotesque que sentimentale. --Vous m'aviez promis autre chose que de l'argent si vous aviez les mains libres, Excellence. --C'est vrai, dit Salvato, je t'avais promis ma main, et, comme un honnte homme n'a que sa parole, la voici. Matre Donato saisit la main du jeune officier avec reconnaissance et la baisa avec effusion. Salvato la lui laissa quelques secondes, sans que sa physionomie exprimt la moindre rpugnance, et, quand matre Donato la lui eut rendue: --Allons, Michele, dit-il, nous n'avons pas un instant perdre: rechargeons les fusils, et droit au Chteau-Neuf! Et en effet, Salvato et Michele, la tte des lazzaroni libraux qui venaient de seconder ce dernier dans la dlivrance du prisonnier, s'lancrent dans la strada dei Tribunali, gagnrent la rue de Tolde par Porta-Alba et le Mercatello, la suivirent jusqu' la strada de Santa-Anna-dei-Lombardi, et prirent enfin celles de Monte-Oliveto et de Medina, qui les conduisirent droit la porte du Castello-Nuovo. Lorsque Salvato se fut fait reconnatre, il apprit que l'vnement qui venait de lui arriver tait dj parvenu aux oreilles des patriotes enferms dans le chteau et que le gouverneur Massa venait de donner l'ordre une patrouille de cent hommes de partir au pas de course et d'aller le dlivrer. Salvato songea dans quelle inquitude devait tre Luisa, si la nouvelle de son arrestation tait parvenue jusqu' elle; mais, toujours esclave de son devoir, il chargea Michele d'aller la rassurer, tandis qu'il aviserait avec le directoire aux moyens de faire passer Schipani les ordres de son gnral en chef. En consquence, il monta droit la salle o les directeurs tenaient leurs sances. A sa vue, un cri de joie s'chappa de toutes les poitrines. On le savait pris, et, comme on connaissait, en pareille occasion, la rapidit d'excution des lazzaroni, on le croyait fusill, poignard ou pendu. On voulut le fliciter, mais lui: --Citoyens, dit-il, nous n'avons pas une minute perdre. Voici l'ordre de Bassetti en duplicata, prenez-en connaissance et veillez, en ce qui vous regarde, ce qu'il soit excut. Je vais, si vous le voulez bien, m'occuper, moi, de trouver des messagers pour le porter. Salvato avait une manire claire et rsolue de prsenter les choses qui ne permettait que l'acceptation ou le refus. Dans cette circonstance, il n'y avait qu' accepter. Les directeurs acceptrent, gardrent un double de l'ordre, pour le cas o le premier serait intercept, et remirent l'autre Salvato. Salvato, sans perdre une seconde, prit cong d'eux, descendit rapidement, et, sr de retrouver Michele prs de Luisa, il courut l'appartement vers lequel, il n'en doutait pas, l'appelaient les voeux les plus ardents. Et, en effet, Luisa l'attendait sur le seuil de la porte. Ds qu'elle aperut son amant, un long cri de Salvato! s'lana de la bouche de la jeune femme. Elle tait dans les bras de celui qu'elle attendait, que, les yeux ferms, le coeur palpitant, renverse en arrire, comme si elle allait s'vanouir, elle murmurait encore: --Salvato! Salvato! Ce nom qui, en italien, veut dire _sauv_, avait, dans la bouche de la jeune femme, la double tendresse de sa double signification, c'est--dire, qu'il alla, frmissant, veiller jusqu'aux dernires fibres du coeur de celui qu'il appelait. Salvato prit Luisa dans ses bras et l'emporta dans sa chambre, o, comme il l'avait prsum, l'attendait Michele. Puis, quand la San-Felice fut un peu revenue elle, que son coeur, encore bondissant dans sa poitrine, mais se calmant peu peu, eut permis au cerveau de reprendre le fil de ses ides momentanment interrompu: --Tu l'as bien remerci, n'est-ce pas, lui dit Salvato, ce cher Michele? Car c'est lui que nous devons le bonheur de nous revoir. Sans lui, cette heure, au lieu de serrer entre tes bras un corps vivant qui t'aime, te rpond, vit de ta vie et frissonne sous tes baisers, tu ne tiendrais qu'un cadavre froid, inerte, insensible, et avec lequel tu tenterais vainement de partager cette flamme prcieuse qui, une fois teinte, ne se rallume plus! --Mais non, dit avec tonnement Luisa; il ne m'a rien dit de tout cela, le mauvais garon! Il m'a dit seulement que tu tais tomb aux mains des sanfdistes, et que, grce ton courage et ton sang froid, tu t'en tais tir. --Eh bien, dit Salvato, connais enfin ton frre de lait pour un affreux menteur. Moi, je m'tais laiss prendre comme un sot, et j'allais tre pendu comme un chien, lorsque... Mais attends: sa punition va tre de te raconter la chose lui-mme. --Mon gnral, dit Michele, le plus press, je crois, est de faire passer la dpche au gnral Schipani: elle doit tre d'une certaine importance, en juger par le danger que vous avez affront pour vous la procurer. Il y a une barque en bas prte partir au premier ordre que vous donnerez. --Es-tu sr de ceux qui la montent? --Autant qu'un homme peut l'tre d'autres hommes; mais au nombre des matelots, dguis en matelot, sera Pagliucella, dont je suis sr comme de moi-mme. Je vais expdier la barque et la dpche. Vous, pendant ce temps-l, racontez Luisa comment je vous ai sauv la vie: vous raconterez la chose beaucoup mieux que moi. Et, poussant Luisa dans les bras de Salvato, il referma la porte sur les deux amants, et descendit l'escalier en chantant la chanson, si populaire Naples, des _Souhaits_, et qui commence par ce couplet: Que ne suis-je, hlas! l'enfant sans demeure Qui marche courb sous son tombereau! Devant ton palais, j'irais toute heure Criant: Voici l'eau! Je suis porteur d'eau. Tu dirais: Quel est cet enfant qui crie? De cette eau qu'il vend qu'il me monte un seau. Et je rpondrais: Cruelle Marie, Ce sont pleurs d'amour et non pas de l'eau! LXVI LA NUIT DU 13 AU 14 JUIN La nuit du 13 au 14 juin descendit sombre sur cette plage couverte de cadavres et sur ces rues rouges de sang. Le cardinal Ruffo avait russi dans son projet: avec son histoire de cordes et son apparition de saint Antoine, il tait arriv allumer la guerre civile au coeur de Naples. Le Jeu avait cess au pont de la Madeleine et sur la plage de Portici et de Resina; mais on se fusillait dans les rues de Naples. Les patriotes, voyant que l'on avait commenc gorger dans les maisons, avaient rsolu de ne pas attendre chez eux une mort sans vengeance. Chacun s'tait donc arm, tait sorti et s'tait runi au premier groupe qu'il avait rencontr, et, chaque coin de rue o se rencontrait une patrouille de patriotes et une bande de lazzaroni, on changeait des coups de fusil. Ces coups de fusil, qui avaient leur cho jusque dans le Chteau-Neuf, semblaient, comme autant de remords, venir dire Salvato qu'il y avait quelque chose de mieux faire que de dire sa matresse qu'on l'aime, lorsque la ville est abandonne une populace sans frein comme sans piti. D'ailleurs, il lui pesait lourdement d'avoir t deux heures le jouet de trente lazzaroni et de ne pas encore s'tre veng de cet affront. Michele, qui le fit demander, lui fut un prtexte pour sortir. Michele venait lui annoncer qu'il avait vu la barque se mettre en mer et Pagliucella prendre place au gouvernail. --Maintenant, lui dit Salvato, sais-tu o bivaquent Nicolino et ses hussards? --A l'Immacolatella, rpondit Michele. --O sont tes hommes? demanda Salvato. --Ils sont en bas, o je leur ai fait donner boire et manger. Ai-je mal fait? --Non pas, et, au contraire, ils ont bien gagn leur repos. Seulement, les crois-tu disposs te suivre de nouveau? --Je les crois disposs descendre en enfer ou monter la lune avec moi, mais la condition que vous leur direz un mot d'encouragement. --Qu' cela ne tienne. Allons! Salvato et Michele entrrent dans la salle basse o les lazzaroni buvaient et mangeaient. A la vue de leur chef et du jeune officier, ils poussrent des cris de Vive Michele! Vive le gnral Salvato! --Mes enfants, leur dit Salvato, si vous tiez runis au grand complet, combien seriez-vous? --Six ou sept cents, au moins. --O sont vos compagnons? --Heu! qui sait cela! rpondirent deux autres lazzaroni en allongeant les lvres. --Est-il impossible de runir vos compagnons? --Impossible, non; difficile, oui. --Si je vous donnais chacun deux carlins par homme que vous runirez, regarderiez-vous toujours la chose comme aussi difficile? --Non; cela aiderait beaucoup. --Voil d'abord deux ducats par homme; c'est sur le pied de dix compagnons chacun. Vous tes pays d'avance pour trois cents. --A la bonne heure! voil qui est parler. A votre sant, gnral! Puis, d'une seule voix: --Commandez, gnral, dirent-ils. --coute bien ce que je vais dire, Michele, et fais excuter ponctuellement ce que j'aurai dit. --Vous pouvez tre tranquille, mon gnral, je ne perdrai pas une de vos paroles. --Que chacun de tes hommes, reprit Salvato, runisse le plus qu'il pourra de compagnons et se fasse chef de la petite bande qu'il aura runie; prenez rendez-vous la strada del Tendeno; une fois l, comptez-vous; si vous tes quatre cents, divisez-vous en quatre bandes; si vous tes six cents, en six; dans les rues de Naples, des bandes de cent hommes peuvent rsister tout, et, si elles sont rsolues, tout vaincre. Quand onze heures sonneront Castel-Capuano, mettez-vous en marche en poussant tout ce que vous rencontrerez sur Tolde et en tirant des coups de fusil pour indiquer o vous tes. Trouvez-vous cela trop difficile? --Non, c'est bien facile, au contraire. Faut-il partir? --Pas encore. Trois hommes de bonne volont. Trois hommes se prsentrent. --Vous tes chargs tous trois de la mme mission. --Pourquoi trois hommes l o il n'est besoin que d'un? --Parce que, sur trois hommes, deux peuvent tre pris ou tus. --C'est juste, dirent les lazzaroni, qui ce langage ferme et tranchant donnait un surcrot de courage. --Cette mission dont vous tes chargs tous trois, c'est de parvenir, par o vous voudrez, par les chemins qu'il vous plaira de choisir, jusqu'au couvent de San-Martino, o sont runis six ou sept cents patriotes que Mejean a refus de recevoir Saint-Elme: vous leur direz d'attendre onze heures. --Nous le leur dirons. --Aux premiers coups de fusil qu'ils jugeront partir de vos rangs, ils descendront sans rsistance aucune;--ce n'est point de ce ct-l que sont les lazzaroni,--et ils barreront tous les petits vicoli par lesquels ceux que nos compagnons pousseront devant eux voudraient se rfugier dans le haut Naples. Pris entre deux feux, les sanfdistes se trouveront runis et masss dans la rue de Tolde. Le reste me regarde. --Du moment que le reste vous regarde, cela ne nous inquite point. --As-tu bien compris, Michele? --Pardieu! --Avez-vous bien compris, vous autres? --Parfaitement. --Alors, agissons. On ouvrit la porte, on baissa les ponts-levis: les trois hommes chargs de monter au couvent Saint-Martin, dans le haut de la strada del Mala, partirent; les autres se divisrent en deux troupes qui disparurent, l'une dans la strada Medina, l'autre dans la strada del Porte. Quant Salvato, il prit seul le chemin de l'Immacolatella. Comme le lui avait dit Michele, Nicolino et ses hussards bivaquaient entre l'Immacolatella et le petit port o est aujourd'hui la Douane. Il tait gard par des vedettes cheval, places du ct de la rue del Piliere, du ct de la strada Nuova et du ct de la strada Olivare. Salvato se fit reconnatre des sentinelles et pntra jusqu' Nicolino. Il tait couch sur le lastrico, la tte sur la selle de son cheval; il avait prs de lui une cruche et un verre d'eau. C'taient le lit et le souper de ce sybarite qu'un an auparavant le pli d'une feuille de rose empchait de dormir et qui faisait manger son lvrier dans des plats d'argent. Salvato l'veilla. Nicolino demanda, d'assez mauvaise humeur, ce qu'on lui voulait. Salvato se nomma. --Ah! cher ami, lui dit Nicolino, il faut que ce soit vous qui m'ayez rveill pour que je vous pardonne de m'avoir tir d'un si charmant rve. Imaginez-vous que je rvais que j'tais le beau berger Pris, que je venais de distribuer les pommes et que je buvais le nectar en mangeant l'ambroisie avec la desse Vnus, qui ressemblait comme deux gouttes d'eau la marquise de San-Clemente. Si vous avez des nouvelles d'elle, donnez-m'en. --Aucune. A quel propos voulez-vous que j'aie des nouvelles de la marquise? --Pourquoi pas? Vous aviez bien une lettre d'elle dans votre poche le jour o vous avez t assassin. --Trve de plaisanterie, cher ami, il s'agit de parler de choses srieuses. --Je suis srieux comme saint Janvier... Que voulez-vous de plus? --Rien. Avez-vous une monture et un sabre me donner? --Une monture? Mon domestique doit tre au bord de la mer avec mon cheval, moi, et un second cheval de main. Quant un sabre, j'ai trois ou quatre hommes assez grivement blesss pour qu'ils vous laissent prendre le leur sans que cela leur fasse tort. Quant aux pistolets, vous en trouverez dans les fontes, et de tout chargs. Vous savez que je suis votre fournisseur de pistolets. Faites un aussi joyeux usage de ceux-ci que des autres, et je n'aurai rien dire. --Eh bien, cher ami, maintenant que tout est arrt, je vais monter un de vos chevaux, ceindre le sabre d'un de vos hommes, prendre la moiti de vos hussards, et monter par Foria, tandis que vous remonterez par largo del Castello, et, quand nous serons aux deux bouts de Tolde, et que minuit sonnera, nous chargerons chacun de notre ct, et soyez tranquille: la besogne ne nous manquera point. --Je ne comprends pas trs-bien; mais n'importe, la chose doit tre parfaitement arrange puisqu'elle est arrange par vous. Je sabre de confiance, c'est convenu. Nicolino fit amener les deux chevaux; Salvato prit le sabre d'un bless, les deux jeunes gens se mirent en selle, et, comme il tait convenu, avec chacun moiti des hussards, remontrent vers Tolde, l'un par la strada Foria, l'autre par largo dei Castello. Et maintenant, tandis que les deux amis vont tcher de prendre les lazzaroni sanfdistes non-seulement entre deux feux, mais encore entre deux fers, nous allons franchir le pont de la Madeleine et entrer dans une petite maison d'aspect assez pittoresque, situe entre le pont et les Graneli. Cette maison que l'on montre encore aujourd'hui comme celle qui fut habite, pendant le sige, par le cardinal Ruffo, tait ou plutt,--car elle existe encore aujourd'hui en tat de parfaite conservation,--est celle o il avait tabli son quartier gnral. Plac dans cette maison, il n'tait qu' une porte de fusil des avant-postes rpublicains; mais il avait une partie de l'arme sanfdiste campe tout prs de lui, sur le pont de la Madeleine, et au largo del Ponte. Ses avant-postes venaient jusqu' via della Gabella. Ces avant-postes taient composs de Calabrais. Or, les Calabrais taient furieux. Dans cette grande lutte qu'ils avaient engage dans la journe, et dont le principal pisode avait t l'explosion du fort de Vigliana, les Calabrais n'avaient point t vaincus, c'est vrai, mais ne se regardaient point comme vainqueurs. Les vainqueurs, c'taient ceux qui taient morts hroquement; les vaincus, c'taient ceux qui taient revenus quatre fois la charge sans pouvoir emporter le fort, qui avaient eu besoin, pour lui faire une brche, des Russes et de leurs canons. Aussi, ayant devant eux, cent cinquante pas peine le fort del Carmine, ils complotrent tout bas de s'en emparer sans en demander l'autorisation leurs chefs. La proposition avait t accepte avec un tel enthousiasme, que les Turcs, qui campaient avec eux, leur avaient demand, de faire partie de l'expdition. L'offre avait t accueillie et l'on s'tait ainsi distribu les rles. Les Calabrais allaient s'emparer, les unes aprs les autres, de toutes les maisons qui sparaient la via della Gabella de la rue qui longeait le chteau del Carmine. Les tages suprieurs de la dernire maison donnant sur le chteau, ils dominaient les murailles du fort et, par consquent, voyaient ses dfenseurs dcouvert. Au fur et mesure que ses dfenseurs s'approchaient de la muraille, ils les fusilleraient, et, pendant ce temps, les Turcs, cimeterre aux dents, escaladeraient les murailles en montant sur les paules les uns des autres. A peine ce plan fut-il arrte, que les assaillants le mirent excution. La journe avait t rude, et les dfenseurs de la ville, croyant les soldats du cardinal aussi fatigus qu'eux, espraient une nuit tranquille. Ceux qui occupaient les maisons les plus proches du fort, c'est--dire ceux qui formaient les avant-postes rpublicains, furent surpris dans leur sommeil et gorgs, et, en moins d'un quart d'heure, une cinquantaine de Calabrais, choisis parmi les meilleurs tireurs, se trouvaient tablis au second, au troisime tage et sur la terrasse de la maison en avant de Fiumicello, c'est--dire trente pas peine du fort del Carmine. Ds les premiers cris, ds les premires portes brises, les sentinelles du fort avaient cri: Alarme! et les patriotes taient accourus sur la plate-forme de la citadelle, se croyant l'abri derrire leurs crneaux; mais tout coup un feu plongeant clata, et un ouragan de fer tomba sur eux. Pendant ce temps, les Turcs taient, en quelques bonds, arrivs au pied des murailles et avaient commenc l'escalade. Les assigs ne pouvaient s'opposer leur ascension qu'en se dcouvrant, et chaque homme qui se dcouvrait tait un homme mort. Une pareille lutte ne pouvait durer longtemps. Les patriotes qui restaient debout, sur la plate-forme de la forteresse jonche de cadavres, avisrent une porte de derrire ouvrant sur la place del Mercato, et, par la rue de la Conciana, gagnrent d'un ct le quai, de l'autre la rue San-Giovanni, et se dispersrent dans la ville. Le cardinal, au bruit de cette terrible fusillade faite par les Calabrais sur les dfenseurs du fort, avait cru une attaque de rpublicains, avait fait battre la gnrale et se tenait prt tout vnement, et il avait envoy des coureurs s'informer d'o venait tout ce bruit, lorsque, tout enivrs de leurs succs, Turcs et Calabrais vinrent lui annoncer qu'ils taient matres du fort. C'tait une grande nouvelle. Le cardinal ne pouvait plus tre attaqu ni par Marinella ni par le Vieux-March, les canons du fort commandant ces deux passages; et, comme fra Pacifico venait de rentrer, ayant promen toute la journe sa bannire et laissant la ville en feu, le cardinal, en rcompense de ses bons services, l'envoya, avec ses douze capucins, diriger l'artillerie du fort. A peine avait-il donn cet ordre, qu'on lui annona que l'on venait de prendre une barque qui, partie du Chteau-Neuf, paraissait se diriger vers le Granatello. Celui qui paraissait le patron de la barque tait porteur d'un billet dont on s'tait empar. Le cardinal rentra chez lui et se fit amener le patron de la barque capture. Mais, au premier mot que le cardinal lui adressa, il rpondit par un mot d'ordre qui appartenait la famille Ruffo, leurs domestiques et leurs serviteurs en gnral, et qui tait une espce de sauf-conduit dans les occasions difficiles: --_La Malaga siempre Malaga_. C'tait dj par ce mot de passe que l'ancien cuisinier Corcia s'tait fait reconnatre, lorsqu'on l'avait, au camp des Russes, amen devant le cardinal. En effet, au lieu de passer hors de vue, comme il lui tait facile de le faire, le patron s'tait approch du rivage, de manire tre remarqu, et enfin, au lieu de se diriger vers le Granatello, o il et pu arriver avant ceux qui le poursuivaient, il avait pouss au large; de sorte qu'il avait t facile la barque qui le poursuivait de le rejoindre, monte qu'elle tait par six rameurs. Quant la lettre qu'il portait, rien ne lui et t plus facile, s'il n'et pas t dans les intrts du cardinal, ou de la dchirer ou de la jeter l'eau avec une balle de plomb qui l'et entrane au fond de la mer. Au contraire, ce billet, il l'avait conserv et l'avait remis l'officier sanfdiste, la premire requte qui lui avait t faite. Cet officier sanfdiste tait justement Scipion Lamarra, qui avait apport la bannire de la reine au cardinal. Le cardinal le fit venir, et il confirma tout ce qu'avait dit le patron, dj sauvegard, du reste, par le mot d'ordre qu'il tenait de la soeur du cardinal mme, c'est--dire de la princesse de Campana. Ce mot d'ordre, il l'avait transmis, au reste, tous ceux de ses compagnons sur lesquels il croyait pouvoir compter et qui, comme lui, jouaient les patriotes jusqu'au moment de jeter le masque. Seulement, il annona au cardinal que, sans doute par dfiance de lui, le colonel Michele, qui l'avait envoy au Granatello, avait plac dans sa barque un homme lui qui n'tait autre que son lieutenant Pagliucella. Au moment o la barque avait t accoste par ceux qui la poursuivaient, soit accident, soit ruse pour ne point tre pris, Pagliucella tait tomb ou s'tait jet la mer et n'avait pas reparu. Ceci parut au cardinal un dtail d'une mdiocre importance, et il demanda la lettre dont le patron tait porteur. Scipion Lamarra la lui remit. Le cardinal la dcacheta. Elle contenait les dispositions suivantes: _Le gnral Bassetti au gnral Schipani, au Granatello_ [2]. Les destins de la Rpublique exigent que nous tentions un coup dcisif et que nous dtruisions en un seul combat cette masse de brigands agglomrs au pont de la Madeleine. En consquence, demain, au signal qui vous sera donn par trois coups de canon tirs au Chteau-Neuf, vous vous dirigerez sur Naples avec votre arme. Arriv Portici, vous forcerez la position et passerez au fil de l'pe tout ce que vous trouverez devant vous. Alors, les patriotes de San-Martino feront une descente en mme temps que ceux du chteau del Carmine, du Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf. Pendant que nous les attaquerons de trois cts diffrents et de front, vous tomberez sur les derrires de l'ennemi et les exterminerez. Toute notre esprance est en vous. Salut et fraternit. BASSETTI. [Note 2: Nous rptons, pour la dixime fois, que ce qui est lettre ou ordre est toujours copi sur la pice officielle.] --Eh bien, demanda le patron de la barque en voyant que pour la seconde fois le cardinal relisait la lettre avec plus d'attention encore que la premire, _la Malaga est-elle toujours Malaga_, Votre minence? --Oui, garon, rpondit le cardinal, et je vais te le prouver. Se tournant alors vers le marquis Malaspina: --Marquis, lui dit-il, faites donner ce garon cinquante ducats et un bon souper. Les nouvelles qu'il nous apporte valent bien cela. Malaspina accomplit la partie de l'ordre que venait de donner le cardinal, en ce qui le concernait, c'est--dire remit les cinquante ducats au patron; mais, quant la seconde partie, c'est--dire au souper, il le confia aux soins de Carlo Cuccaro, valet de chambre de Son minence. A peine Malaspina fut-il rentr, que le cardinal fit crire de Cesare, qui tait Portici, de ne pas perdre de vue l'arme de Schipani. En conservant toutes les dispositions prises la veille, il lui envoyait un renfort de deux ou trois cents Calabrais et de cent Russes, et il ordonnait en mme temps mille hommes des masses de se glisser sur les pentes du Vsuve, depuis Reniso jusqu' Torre-del-Annunziata. Ces hommes taient destins fusiller l'arme de Schipani derrire de petits bois, des scories de lave et des quartiers de rocher, dont abonde le versant occidental du Vsuve. De Cesare, en recevant la dpche, ordonna, de son ct, au commandant des troupes de Portici de feindre de reculer devant Schipani et de l'attirer dans la ville. Une fois engouffr dans cette rue de trois lieues qui conduit de la Favorite Naples, il lui couperait la retraite sur les flancs, tandis que les insurgs de Sorrente, de Castellamare et de la Cava l'attaqueraient par derrire et l'craseraient. Toutes ces mesures taient prises pour le cas o la dpche aurait t expdie en double et o, le duplicata parvenant Schipani, il excuterait la manoeuvre qui lui tait ordonne. Le cardinal ne prenait point une prcaution inutile. La dpche n'avait pas t expdie en double; mais elle allait l'tre, et, pour son malheur, ce double, Schipani devait le recevoir. LXVII LA JOURNE DU 14 JUIN Pagliucella n'tait point tomb la mer: Pagliucella s'tait jet la mer. Voyant les allures suspectes du patron, il avait compris que son colonel Michele avait mal plac sa confiance, et, comme Pagliucella nageait aussi bien que le fameux Pesce Colas, dont le portrait orne le march au poisson de Naples, il avait piqu une tte, avait fil entre deux eaux, n'avait reparu la surface de la mer que juste le temps de respirer, avait replong de nouveau; puis, se jugeant hors de la porte de la vue, avait continu son chemin vers le mle, avec le calme d'un homme qui avait trois ou quatre fois gagn le pari d'aller de Naples Procida en nageant. Il est vrai que, cette fois, il nageait avec ses habits, ce qui est moins commode que de nager tout nu. Il mit un peu plus de temps au trajet, voil tout, mais n'en aborda pas moins sain et sauf au mle, prit terre, se secoua et s'achemina vers le Chteau-Neuf. Il y arrivait vers une heure du matin, juste au moment o Salvato y rentrait lui-mme avec son cheval couvert de blessures, atteint de son ct de cinq ou six coups de couteau peu dangereux par bonheur, mais aussi avec ses pistolets dchargs et son sabre fauss et ne pouvant plus rentrer au fourreau; ce qui prouvait que, s'il avait reu des coups, il les avait rendus avec usure. Mais, la vue de Pagliucella, tout ruisselant d'eau, au rcit de ce qui tait arriv et surtout de la faon dont les choses s'taient passes, il ne songea plus s'occuper de lui, il ne pensa qu' remdier l'accident qui tait arriv en envoyant un second messager et un second message. Au reste, cet accident, Salvato l'avait prvu, puisque, on se le rappelle, il s'tait fait donner l'ordre par duplicata. En consquence, il monta la salle du directoire, lequel, nous l'avons dit, s'tait dclar en permanence. Deux membres sur cinq dormaient, tandis que trois, nombre suffisant pour prendre des dcisions, veillaient toujours, s'entretenant au nombre voulu. Salvato, qui semblait insensible la fatigue, entra dans la salle, amenant derrire lui Pagliucella. Son habit tait littralement dchiquet de coups de couteau, et, en plusieurs endroits, tach de sang. Il raconta en deux mots ce qui tait arriv: comment, avec Nicolino et Michele, il avait touff l'meute en pavant littralement de morts la rue de Tolde. Il croyait donc pouvoir rpondre de la tranquillit de Naples pour le reste de la nuit. Michele, bless au bras gauche d'un coup de couteau, tait all se faire panser. Mais on pouvait compter sur lui pour le lendemain: la blessure n'tait point dangereuse. Son influence sur la patrie patriote des lazzaroni de Naples rendait sa prsence ncessaire. Ce fut donc avec une grande satisfaction que les directeurs, apprirent que, ds le lendemain, il reprendrait ses fonctions. Puis vint le tour de Pagliucella, qui s'tait tenu modestement derrire Salvato tout le temps que celui-ci avait parl. En deux mots, il fit son tour son rcit. Les directeurs se regardrent. Si Michele, lazzarone lui-mme, avait t tromp par des mariniers de Santa-Lucca, sur qui pouvaient-ils compter, eux qui n'avaient sur ces hommes aucune influence de rang ni d'amiti? --Il nous faudrait, dit Salvato, un homme sr qui pt aller en nageant d'ici au Granatello. --Prs de huit milles, dit un des directeurs. --C'est impossible, dit l'autre. --La mer est calme, quoique la nuit soit tombe, dit Salvato en s'approchant d'une fentre; si vous ne trouvez personne, j'essayerai. --Pardon, mon gnral, dit Pagliucella en s'approchant: vous avez besoin ici, vous; c'est moi qui irai. --Comment, toi? dit Salvato en riant. Tu en reviens! --Raison de plus: je connais la route. Les directeurs se regardrent. --Si tu te sens la force de faire ce que tu offres, dit srieusement cette fois Salvato, tu auras bien mrit de la patrie. --J'en rponds, dit Pagliucella. --Alors, prends une heure de repos, et que Dieu veille sur toi! --Je n'ai pas besoin de prendre une heure de repos, rpondit le lazzarone; d'ailleurs, une heure de repos peut tout compromettre. Nous sommes aux plus courtes nuits de l't, c'est--dire au 14 juin; trois heures, le jour va venir: pas une minute perdre. Donnez-moi la seconde lettre, cousue dans un morceau de toile cire; je me la pendrai au cou comme une image de la Vierge; je boirai un verre d'eau-de-vie avant que de partir, et, moins que saint Antoine, mon patron, ne soit dcidment pass aux sanfdistes, avant quatre heures du matin, le gnral Schipani aura votre lettre. --Oh! s'il le dit, il le fera, dit Michele, qui venait d'ouvrir la porte et qui avait entendu la promesse de Pagliucella. La prsence de son camarade donna Pagliucella une nouvelle confiance en lui-mme. La lettre fut cousue dans un morceau de toile cire et ferme hermtiquement; puis, comme il tait de la plus haute importance que personne ne vt sortir le messager, on le fit descendre par une fentre basse donnant sur la mer. Arriv sur la plage, il se dbarrassa de ses habits, et, liant seulement sur sa tte sa chemise et son caleon, il se laissa couler la mer. Pagliucella l'avait dit, il n'y avait pas de temps perdre. Il fallait chapper aux barques du cardinal et passer sans tre vu au milieu de la croisire anglaise. Tout russit comme on pouvait l'esprer. Seulement, fatigu de sa premire course, Pagliucella fut oblig d'aborder Portici: par bonheur, le jour n'tait pas encore venu, et il put suivre le rivage jusqu'au Granatello, toujours prt, au moindre danger, se rejeter la mer. Les patriotes avaient eu raison de compter sur le courage de Schipani; mais, on le sait d'avance, il ne fallait pas compter sur autre chose que son courage. Il reut de son mieux le messager, lui fit servir boire, manger, le coucha dans son propre lit, et ne s'occupa plus que d'excuter les ordres du directoire. Pagliucella ne lui cacha aucun des dtails de la premire expdition manque et de la barque surprise par le cardinal. Schipani put donc comprendre, et, d'ailleurs, Pagliucella insista fort l-dessus, que le cardinal, tant au courant de son projet de marcher sur Naples, s'y opposerait par tous les moyens possibles. Mais les gens du caractre de Schipani ne croient pas aux obstacles matriels, et, de mme qu'il avait dit: Je prendrai Castelluccio, il dit: Je forcerai Portici. A six heures, sa petite arme, se composant de quatorze quinze cents hommes, fut sous les armes et prte partir. Il passa dans les rangs des patriotes, s'arrta au centre, monta sur un tertre qui lui permettait de dominer ses soldats, et, l, avec cette sauvage et puissante loquence si bien en harmonie avec sa force d'hercule et son courage de lion, il leur rappela leurs fils, leurs femmes, leurs amis, exposs au mpris, abandonns l'opprobre, demandant vengeance et attendant de leur courage et de leur dvouement la fin de leurs maux et de leur oppression. Enfin, leur lisant la lettre et particulirement le passage o Bassetti lui annonait, ignorant la prise du chteau del Carmine, la quadruple sortie qui devait seconder son mouvement, il leur montra les patriotes les plus purs, l'esprance de la Rpublique, venant au-devant d'eux sur les cadavres de leurs ennemis. A peine avait-il termin ce discours, qu' intervalles gaux trois coups de canon retentirent du ct de Castello-Nuovo, et que l'on vit trois fois une lgre fume paratre et s'vaporer au-dessus de la tour du Midi, la seule qui ft en vue de Schipani. C'tait le signal. Il fut accueilli aux cris de Vive la Rpublique! La libert ou la mort! Pagliucella, arm d'un fusil, vtu de son caleon et de sa chemise seulement,--ce qui, au reste, tait son costume habituel avant qu'il ft lev par Michele aux honneurs de la lieutenance,--prit place dans les rangs; les tambours donnrent le signal de la charge, et l'on s'lana sur l'ennemi. L'ennemi, nous l'avons dit, avait ordre de laisser Schipani s'engager dans les rues de Portici. Mais, n'et-il pas eu cet ordre, la fureur avec laquelle le gnral rpublicain attaqua les sanfdistes lui et ouvert le passage, tant qu'il n'eut eu que des hommes pour le lui fermer. Dans ces sortes de rcits, c'est chez l'ennemi qu'il faut aller chercher des renseignements; car lui n'est pas intress louer le courage de ses adversaires. Voici ce que dit de ce choc terrible Vicenzo Durante, aide de camp de Cesare, dans le livre o il raconte la campagne de l'aventurier corse: L'audacieux chef de cette troupe de dsesprs s'avanait menaant et furieux, frappant avec rage la terre de ses pieds et semblable au taureau qui rpand la terreur par ses mugissements. Mais, nous l'avons dit, malheureusement Schipani avait les dfauts de ses qualits. Au lieu de jeter des claireurs sur ses deux ailes, claireurs qui eussent fait lever les tirailleurs embusqus par de Cesare, il ngligea toute prcaution, fora les passages de Torre-del-Greco et de la Favorite, et s'engagea dans la longue rue de Portici, sans mme remarquer que toutes les portes et toutes les fentres taient fermes. La petite et longue ville de Portici ne se compose, en ralit, que d'une rue. Cette rue, en supposant que l'on vienne de la Favorite, tourne si brusquement gauche, qu'il semble, une distance de cent pas, qu'elle est ferme par une glise qui s'lve juste en face du voyageur. On dirait alors qu'elle n'a d'autre issue qu'une ruelle troite ouverte entre l'glise et la file de maisons qui continue en droite ligne. Arriv quelques pas de l'glise seulement, on reconnat gauche le vritable passage. C'tait l, dans cette espce d'impasse, que de Cesare attendait Schipani. Deux canons dfendaient l'entre de la ruelle et plongeaient dans toute la longueur de la rue par laquelle les rpublicains devaient arriver, tandis qu'une barricade crnele, runissant l'glise au ct gauche de la rue, prsentait, mme sans dfenseurs, un obstacle presque insurmontable. De Cesare et deux cents hommes se tenaient dans l'glise; les artilleurs, s'appuyant trois cents hommes, dfendaient la ruelle; cent hommes taient embusqus derrire la barricade; enfin, mille hommes, peu prs, occupaient les maisons dans la double longueur de la rue. Au moment o Schipani, chassant tout devant lui, ne fut plus qu' cent pas de cette embuscade, au signal donn par les deux pices de canon chargs mitraille, tout clata la fois. La porte de l'glise s'ouvrit et, tandis que l'on voyait le choeur illumin comme pour l'exposition du saint-sacrement, et, devant l'autel, le prtre levant l'hostie, l'glise, pareille un cratre qui se dchire, vomit le feu et la mort. Au mme instant, toutes les fentres s'enflammrent, et l'arme rpublicaine, attaque de face, sur ses flancs, sur ses derrires, se trouva dans une fournaise. La ruelle, dfendue par les deux pices de canon, pouvait seule tre force. Trois fois, Schipani, avec une troupe dcime chaque fois, revint la charge, conduisant ses hommes jusqu' la gueule des pices, qui alors clataient et emportaient des files entires. A la troisime fois, il dtacha cinq cents hommes de huit ou neuf cents qui lui restaient, leur ordonna de faire le tour par le rivage de la mer et de charger la batterie par la queue, tandis que lui l'attaquerait de face. Mais, par malheur, au lieu de confier cette mission aux plus dvous et aux plus braves, Schipani, avec son imprudence ordinaire, en chargea les premiers venus. Pour ce patriote d'lite, tous les hommes avaient le mme coeur, c'est--dire le sien. Les hommes envoys par lui pour attaquer les sanfdistes firent la manoeuvre commande; mais, au lieu d'attaquer les sanfdistes, ils se runirent eux aux cris de Vive le roi! Schipani prit ces cris pour un signal. Il chargea une quatrime fois; mais, cette quatrime fois, il fut reu par un feu plus violent encore que les trois autres, puisqu'il tait renforc de celui de ses cinq cents hommes. La petite troupe, fouille de tous cts par les boulets et les balles, tourbillonna comme si elle et eu le vertige, puis, rduite sa dixime partie, sembla s'vanouir comme une fume. Schipani restait avec une centaine d'hommes parpills; il parvint les rallier, se mit leur tte, et, dsesprant de passer, se retourna comme un sanglier qui revient sur le chasseur. Soit respect, soit terreur, la masse qui lui coupait la retraite s'ouvrit devant lui; mais il passa entre un double feu. Il y laissa la moiti de ses hommes, et, toujours poursuivi, avec trente ou quarante seulement, il arriva Castellamare. Il avait deux blessures: une au bras, l'autre la cuisse. L, il se jeta dans une ruelle. Une porte tait ouverte: il y entra. Par bonheur, c'tait celle d'un patriote, qui le reconnut, le cacha, pansa ses blessures et lui donna d'autres habits. Le mme jour, Schipani ne voulant pas plus longtemps compromettre ce gnreux citoyen, prit cong de lui et, la nuit venue, se jeta dans la montagne. Il erra ainsi deux ou trois jours; mais, reconnu pour ce qu'il tait, il fut arrt et conduit Procida avec deux autres patriotes, Spano et Battistessa. On se rappelle que c'tait Speciale, cet homme qui avait fait Troubridge l'effet de la plus venimeuse bte qu'il et jamais vue, qui jugeait Procida. Finissons-en avec Schipani, comme nous en aurons bientt fini avec tant d'autres, et faisons du mme coup connaissance avec Speciale par une de ces atrocits qui peignent mieux un homme que toutes les descriptions que l'on en pourrait faire. Spano tait un officier dont les services dataient de la monarchie; la Rpublique en avait fait un gnral, charg de s'opposer la marche de Cesare: il avait t surpris par un dtachement sanfdiste et fait prisonnier. Battistessa avait occup une position plus obscure; il avait trois enfants et passait pour un des plus honntes citoyens de Naples: le cardinal Ruffo s'approchant, sans bruit, sans ostentation, il avait pris son fusil et s'tait mis dans les rangs des patriotes, o il s'tait battu avec le franc courage de l'homme vritablement brave. Nul au monde n'avait un reproche lui faire. Il avait obi l'appel de son pays, voil tout. Il est vrai qu'il y a des moments o cela mrite la mort, et quelle mort! Vous allez voir. Que l'on ne s'tonne pas que, quand celui qui crit ces lignes sort du roman pour retomber dans l'histoire, il s'indigne et clate en imprcations. Jamais, dans les terribles conceptions de la fivre, il n'inventerait ce qu'il a vu repasser sous ses yeux le jour o il a mis la main dans ce charnier royal de 99. Les prisonniers, par jugement de Speciale, furent tous trois condamns mort. Cette mort, c'tait le gibet, mort dj terrible par l'ide infamante que l'on attache la corde. Mais une circonstance rendit la mort de Battistessa plus terrible encore qu'on n'avait pu le prvoir. Aprs tre rests vingt-quatre heures suspendus au gibet, les corps de Battistessa, de Spano et de Schipani furent exposs dans l'glise de Spirito-Santo, Ischia. Mais, une fois couch sur le lit funraire, le corps de Battistessa poussa un soupir, et le prtre s'aperut, avec un tonnement ml d'pouvante, que cette longue suspension n'avait point amen la mort. Un rle sourd, mais continu, attestait la persistance de la vie, en mme temps que l'on voyait sa poitrine s'abaisser et se soulever. Peu peu, il reprit ses sens et revint entirement lui. L'avis de tous tait que cet homme, qui avait t supplici, en avait fini avec la mort, laquelle, pendant vingt-quatre heures, l'avait tenu entre ses bras; mais personne, pas mme le prtre, dont c'tait peut-tre le devoir d'avoir du courage, n'osa rien dcider sans prendre les ordres de Speciale. On envoya, en consquence, un message Procida. Que l'on se figure l'angoisse d'un malheureux qui sort du tombeau, qui revoit le jour, le ciel, la nature, qui se reprend la vie, qui respire, qui se souvient, qui dit: Mes enfants! et qui pense que tout cela n'est peut-tre qu'un de ces rves du trpas que Hamlet craint de voir survivre la vie. C'est Lazare ressuscit, qui a embrass Marthe, remerci Madeleine, glorifi Jsus, et qui sent retomber sur son crne la pierre du tombeau. Ce fut ce qu'prouva, ce que dut prouver du moins le malheureux Battistessa en voyant revenir le messager accompagn du bourreau. Le bourreau avait ordre de tirer Battistessa de l'glise, qui, pour servir les vengeances d'un roi, cessait d'avoir droit d'asile; puis, sur les marches, il devait, pour qu'il n'en revnt pas, cette fois, le poignarder coups de couteau. Non-seulement, le juge ordonnait le supplice; mais il l'inventait: un supplice sa fantaisie, un supplice qui n'tait pas dans la loi. L'ordre fut excut la lettre. Et que l'on dise que la main des morts n'est pas plus puissante que celle des vivants pour renverser les trnes des rois qui ont envoy au ciel de pareils martyrs! Revenons Naples. Le dsordre tait si grand Naples, que pas un des fugitifs chapp au massacre du chteau des Carmes n'avait eu l'ide d'aller prvenir le directoire que ce chteau tait tomb au pouvoir des sanfdistes. Le commandant du Chteau-Neuf, qui ignorait ce qui s'tait pass pendant la nuit, tira donc, sept heures du matin, comme la chose en tait convenue, les trois coups de canon qui devaient servir de signal Schipani. On a vu le fcheux rsultat de son mouvement. A peine les trois coups de canon taient-ils tirs, que l'on vint annoncer aux commandants des chteaux et aux autres officiers suprieurs que le fort del Carmine tait pris et que les canons, au lieu de continuer tre tourns vers le pont de la Madeleine, taient retourns vers la strada Nuova et contre la place du March-Vieux, c'est--dire qu'ils menaaient la ville au lieu de la dfendre. Il n'en fut pas moins dcid qu'au moment o l'on verrait Schipani et sa petite arme sortir de Portici, au risque de ce qui pourrait arriver, on marcherait, pour faire une diversion, sur le camp du cardinal Ruffo. C'tait du Chteau-Neuf que le signal de la descente de San-Martino et de la sortie des chteaux devait tre donn. Aussi, les officiers suprieurs au nombre desquels tait Salvato, se tenaient-ils, la lunette en main, l'oeil fix sur Portici. On vit partir du Granatello une espce de tourbillon de poussire au milieu duquel brillaient des jets de flamme. C'tait Schipani marchant sur la Favorite et sur Portici. On vit les patriotes s'engouffrer dans la longue rue que nous avons dcrite; puis on entendit gronder le canon; puis un nuage de fume monta par-dessus les maisons. Pendant deux heures, les dtonations de l'artillerie se succdrent, spares par le seul intervalle ncessaire pour recharger les pices; et la fume, toujours plus paisse, continua de monter au ciel; puis ce bruit s'teignit, la fume se dissipa peu peu. On vit, sur les points o la route tait dcouverte, un mouvement en sens inverse de celui que l'on avait vu il y avait trois heures. C'tait Schipani qui, avec ses trente ou quarante hommes, regagnait Castellamare. Tout tait fini. Michele et Salvato s'obstinaient seuls suivre, en parlant bas et en se le montrant l'un l'autre, chaque fois qu'il reparaissait la surface de l'eau, un point noir qui allait se rapprochant. Quand ce point ne fut plus qu' une demi-lieue, peu prs, il leur sembla voir, de temps en temps, sortir de l'eau une main qui leur faisait des signes. Depuis longtemps, tous deux avaient, dans ce point noir, cru reconnatre la tte de Pagliucella. En voyant les signes qu'il faisait, une mme ide les frappa tous deux: c'est qu'il appelait au secours. Ils descendirent prcipitamment, s'emparrent d'une barque qui servait communiquer du Chteau-Neuf au chteau de l'Oeuf, s'y jetrent tous deux, saisirent chacun une rame, et, runissant leurs efforts, doublrent la lanterne. La lanterne double, ils regardrent autour d'eux et ne virent plus rien. Mais, au bout d'un instant, vingt-cinq ou trente pas d'eux seulement, la tte reparut. Cette fois, ils n'eurent plus de doute: c'tait bien Pagliucella. La face tait livide, les yeux sortaient de leur orbite, la bouche s'ouvrait pour crier et appeler du secours. Il tait vident que le nageur tait au bout de ses forces et se noyait. --Ramez seul, mon gnral, cria Michele: je serai plus promptement prs de lui en nageant qu'en ramant. Puis, jetant bas ses habits, Michele s'lana la mer. De cette seule impulsion, il franchit sous l'eau la moiti de la distance qui les sparait de Pagliucella, et reparut une douzaine de mtres de lui. --Courage! lui cria-t-il en reparaissant. Pagliucella voulut rpondre: l'eau de la mer s'engouffra dans sa bouche, il disparut. Michele plongea aussitt et fut dix ou douze secondes sans reparatre. Enfin la mer bouillonna, la tte de Michele fendit l'eau; il fit un effort pour revenir entirement la surface; mais, se sentant enfoncer son tour, il n'eut que le temps de crier: --A nous, mon gnral! l'aide! au secours! En deux coups de rame, Salvato fut une longueur d'aviron de lui; mais, au moment o il tendait la main pour le saisir aux cheveux, Michele s'enfona, entran dans le gouffre par une force invisible. Salvato ne pouvait qu'attendre: il attendit. Un nouveau bouillonnement apparut l'avant de la barque: Salvato s'allongea presque entirement en dehors et saisit Michele par le collet de sa chemise. Attirant la barque lui avec ses genoux, il maintint la tte du lazzarone hors de l'eau jusqu' ce qu'il et repris sa respiration. Avec la respiration revint le coeur. Michele se cramponna la barque, qu'il pensa faire chavirer. Salvato se porta rapidement de l'autre ct pour faire contre-poids. --Il me tient, balbutia Michele, il me tient! --Tche de monter avec lui dans la barque, lui rpondit Salvato. --Aidez-moi, mon gnral, en me donnant la main; mais ayez soin de passer du ct oppos! Tout en restant assis sur le banc de bbord, Salvato tendit la main jusqu' tribord. Michele saisit cette main. --Alors, avec sa merveilleuse vigueur, Salvato tira Michele lui. En effet, Pagliucella le tenait bras-le-corps et avait paralys tous ses mouvements. --Corps du Christ! s'cria Michele en enjambant avec peine par-dessus le bordage du bateau, peu s'en est fallu que je ne fisse mentir la prophtie de la vieille Nanno, et c'et t mon ami Pagliucella que j'en eusse eu l'obligation! Mais il parat que dcidment celui qui doit tre pendu ne peut pas se noyer. Je ne vous en remercie pas moins, mon gnral. Il est dit que nous jouons nous sauver la vie. Vous venez de gagner la belle, ce qui fait que je reste votre oblig. La! maintenant, occupons-nous de ce gaillard-l. Il s'agissait, comme on le comprend bien, de Pagliucella. Il tait sans connaissance et le sang coulait d'une double blessure: une balle, sans attaquer l'os, lui avait travers les muscles de la cuisse. Salvato jugea que ce qu'il y avait de mieux faire, c'tait de ramer vigoureusement vers le Chteau-Neuf et de remettre Pagliucella, qui donnait des signes non quivoques de vie, aux mains d'un mdecin. En abordant au pied de la muraille, ils trouvrent un homme qui les attendait: c'tait le docteur Cirillo, qui avait cherch, la nuit prcdente, un refuge au Chteau-Neuf. Il avait suivi des yeux et dans ses moindres dtails le drame qui venait de se passer, et il venait, comme le _Deus ex machin_, en faire le dnoment. Grce des couvertures chaudes, des frictions d'eau-de-vie camphre, des insufflations d'air dans les poumons, Pagliucella revint bientt lui, et put raconter l'effroyable boucherie laquelle il avait chapp par miracle. Il venait d'achever le rcit qui ne laissait plus aux patriotes de Naples d'autre ressource que de se dfendre, l'abri des forts, jusqu' la dernire extrmit, et le docteur Cirillo pansait la plaie de la cuisse, laquelle la fracheur de l'eau et surtout le danger qu'il avait couru avaient empch le bless de songer jusqu'alors, lorsqu'on vint annoncer que Bassetti, attaqu Capodichino par Fra-Diavolo et Mammone, avait t oblig de se mettre en retraite, et, poursuivi vigoureusement, rentrait en dsordre dans la ville. Les lazzaroni, disait-on, avaient dpass la strada dei Studi et taient au largo San-Spirito. Salvato sauta sur un fusil, Michele en fit autant; ils sortirent du Chteau-Neuf avec deux ou trois patriotes, en recrutrent quelques-uns encore au largo del Castello. Michele, avec ses lazzaroni camps strada Medina, s'lana strada dei Lombardi, afin de dboucher Tolde, un peu avant le Mercatello; Salvato tourna par Saint-Charles et l'glise Saint-Ferdinand pour rallier les hommes de Bassetti, qui, disait-on, fuyaient dans Tolde en criant la trahison, envoya deux ou trois messagers aux patriotes de San-Martino, afin qu'ils descendissent de leur hauteur et appuyassent son mouvement; puis il s'lana de son ct dans la rue de Tolde, qui, en effet, tait pleine de cris, de dsordre et de confusion. Pendant quelque temps, ce fleuve que conduisait Salvato coula entre deux remous de fuyards perdus. Mais, en voyant ce beau jeune homme, la tte nue, les cheveux flottants, le fusil la main, les encourageant dans leur langue, les rappelant au combat, ils commencrent rougir de leur panique, puis s'arrtrent et osrent regarder derrire eux. Les sanfdistes barraient la rue au bas de la monte dei Studi, et l'on voyait au premier rang Fra-Diavolo, avec son costume lgant et pittoresque, et Gaetano Mammone avec ses pantalons et sa veste de meunier, autrefois blancs et couverts de farine, aujourd'hui rouges et dgouttants de sang. A la vue de ces deux formidables chefs de masses, la terreur de la Terre de Labour, il y eu un mouvement d'hsitation parmi les patriotes. Mais, en ce moment, par bonheur, Michele dbouchait par la via dei Lombardi, et l'on entendait battre la charge dans la rue de l'Infrascata. Fra-Diavolo et Mammone craignirent de s'tre trop avancs, et, sans doute mal renseigns sur les positions occupes par le cardinal, ignorant la dfaite de Schipani, ordonnrent la retraite. Seulement, en se retirant, ils laissrent deux ou trois cents hommes dans le muse Bourbonien, o ils se barricadrent. De cette position excellente, qu'avaient nglig d'occuper les patriotes, ils commandaient la descente de l'Infrascata, la monte dei Studi, qui est une prolongation de la rue de Tolde, et le largo del Pigne, par lequel ils pouvaient se mettre en communication avec le cardinal. Au reste, arrivs l'imbrecciata della Sanita, Fra-Diavolo et Gaetano Mammone s'arrtrent, s'emparrent des maisons droite et gauche de la rue, et tablirent une batterie de canon la hauteur de la via delle Cala. Salvato et Michele n'taient point assez srs de leurs hommes, fatigus d'une lutte de deux jours, pour attaquer une position aussi forte que l'tait celle du muse Borbonico. Ils s'arrtrent au largo Spirito-Santo, barricadrent la salita dei Studi et la petite rue qui conduit la porte du palais, et mirent un poste de cent hommes dans la rue de Sainte-Marie-de-Constantinople. Salvato avait ordonn de s'emparer du couvent du mme nom, qui, plac sur une hauteur, domine le muse; mais il ne trouva point, parmi les six ou sept cents hommes qu'il commandait, cinquante esprits forts qui osassent commettre une pareille impit, tant certains prjugs taient encore enracins dans l'esprit des patriotes eux-mmes. La nuit s'avanait. Rpublicains et sanfdistes taient aussi fatigus les uns que les autres. Des deux cts, on ignorait la vraie situation des choses et le changement que les divers combats de la journe avaient amens dans les positions des assigeants et des assigs. D'un commun accord, le feu cessa, et, au milieu des cadavres, sur ces dalles rouges de sang, chacun se coucha, la main sur ses armes, s'essayant, sur la foi de la vigilance des sentinelles, par le sommeil momentan de la vie au sommeil ternel de la mort. LXVIII LA NUIT DU 14 AU 15 JUIN Salvato ne dormait pas. Il semblait que ce corps de fer avait trouv le moyen de se passer de repos et que le sommeil lui tait devenu inutile. Jugeant important de savoir, pour le lendemain, o chaque chose en tait, tandis que chacun s'accommodait, celui-ci d'une botte de paille, celui-l d'un matelas pris la maison voisine; pour passer la meilleure nuit possible, aprs avoir dit tout bas Michele quelques mots o se trouvait ml le nom de Luisa, il remonta la rue de Tolde comme s'il voulait aller au palais royal, devenu palais national, et, par le vico San-Sepolcro, il commena de gravir la pente rapide qui conduit la chartreuse de San-Martino. Un proverbe napolitain dit que le plus beau panorama du monde est celui que l'on voit de la fentre de l'abb San-Martino, dont le balcon, en effet, semble suspendu sur la ville, et d'o le regard embrasse l'immense cercle qui s'tend du golfe de Baa au village de Maddalone. Aprs la rvolte de 1647, c'est--dire aprs la courte dictature de Masaniello, les peintres qui avaient pris part cette rvolution, et qui, sous le titre de _Compagnons de la mort_, avaient jur de combattre et de tuer les Espagnols partout o ils les rencontreraient, les Salvator Rosa, les Aniello Falcone, les Mica Spadazo, ces raffins du temps, pour viter les reprsailles dont ils taient menacs, se rfugirent la chartreuse de San-Martino, qui avait droit d'asile. Mais, une fois l, l'abb songea tirer parti d'eux. Il leur donna son glise et son clotre peindre, et, lorsqu'ils demandrent quel prix leur serait allou pour leurs peines: --La nourriture et le logement, rpondit l'abb. Et, comme ils trouvaient la rtribution mdiocre, l'abb fit ouvrir les portes en leur disant: --Cherchez ailleurs: peut-tre trouverez-vous mieux. Chercher ailleurs, c'tait tomber dans les mains des Espagnols et tre pendus: ils firent contre fortune bon coeur et couvrirent les murailles de chefs-d'oeuvre. Mais ce n'tait point pour voir ces chefs-d'oeuvre que Salvato gravissait les pentes de San-Martino,--Rubens, de son fulgurant pinceau, nous a montr les arts fuyants devant le sombre gnie de la guerre,--c'tait pour voir o le sang avait t vers pendant la journe qui venait de s'couler, et o il serait vers le lendemain. Salvato se fit reconnatre des patriotes, qui, au nombre de cinq ou six cents, s'taient rfugis dans le couvent de San-Martino, au refus de Mejean, qui avait ferm de nouveau les portes du chteau Saint-Elme. Cette fois, ce n'tait point l'abb qui leur dictait ses lois, c'taient eux qui se trouvaient matres du couvent et des moines. Aussi, les moines leur obissaient-ils avec la servilit de la peur. On s'empressa de conduire Salvato dans la chambre de l'abb: celui-ci n'tait pas encore couch et lui en fit les honneurs en le conduisant cette fameuse fentre qui, au dire des Napolitains, s'ouvrant sur Naples, s'ouvre tout simplement sur le paradis. La vue du paradis s'tait quelque peu change en une vue de l'enfer. De l, on voyait parfaitement la position des sanfdistes et celle des rpublicains. Les sanfdistes s'avanaient sur la strada Nuova, c'est--dire sur la plage, jusqu' la rue Francesca, o ils avaient une batterie de canon de gros calibre, commandant le petit port et le port commercial. C'tait le point extrme de leur aile gauche. L, taient de Cesare, Lamarra, Durante, c'est--dire les lieutenants du cardinal. L'autre aile, c'est--dire l'aile droite, commande par Fra-Diavolo et Mammone, avait, comme nous l'avons dit, des avant-postes au muse Borbonico, c'est--dire au haut de la rue de Tolde. Tout le centre s'tendait, par San-Giovanni Carbonara, par la place des Tribunaux et par les rues San-Pietro et Arena, jusqu'au chteau del Carmine. Le cardinal tait toujours dans sa maison du pont de la Madeleine. Il tait facile d'estimer trente-cinq ou quarante mille hommes le nombre des sanfdistes qui attaquaient Naples. Ces trente-cinq ou quarante mille ennemis extrieurs taient d'autant plus dangereux qu'ils pouvaient compter sur un nombre peu prs gal d'ennemis intrieurs. Les rpublicains, en runissant toutes les forces, taient peine cinq ou six mille. Salvato, en embrassant cet immense horizon, comprit que, du moment o sa sortie n'avait point chass l'ennemi hors de la ville, il tait imprudent de laisser subsister cette longue pointe qu'il avait faite dans la rue de Tolde, pointe qui permettait l'ennemi, grce aux relations qu'il avait dans l'intrieur, de lui couper la retraite des forts. Sa rsolution fut donc prise l'instant mme. Il appela prs de lui Manthonnet, lui fit voir les positions, lui expliqua en stratgiste les dangers qu'il courait, et l'amena son opinion. Tous deux descendirent alors et se firent annoncer au directoire. Le directoire tait en dlibration. Sachant qu'il n'y avait rien attendre de Mejean, il avait envoy un messager au colonel Giraldon, commandant la ville de Capoue. Il lui demandait un secours d'hommes et s'appuyait sur le trait d'alliance offensive et dfensive entre la rpublique franaise et la rpublique parthnopenne. Le colonel Giraldon faisait rpondre qu'il lui tait impossible de tenter une pointe jusqu' Naples; mais il dclarait que, si les patriotes voulaient suivre son conseil, placer au milieu d'eux les vieillards, les femmes et les enfants, faire une sortie la baonnette et venir le rejoindre Capoue, il promettait, sur l'honneur franais, de les conduire jusqu'en France. Soit que le conseil ft bon, soit que ses craintes pour Luisa l'emportassent sur son patriotisme, Salvato, qui venait d'entendre le rapport du messager, se rangea de l'avis du colonel et insista pour que ce plan, qui livrait Naples mais qui sauvait les patriotes, ft adopt. Il prsenta, pour appuyer le conseil, la situation o se trouvaient les deux armes; il en appela Manthonnet, qui, comme lui, venait de reconnatre l'impossibilit de dfendre Naples. Manthonnet reconnut que Naples tait perdue, mais dclara que les Napolitains devaient se perdre avec Naples, et qu'il tiendrait honneur de s'ensevelir sous les ruines de la ville, qu'il reconnaissait lui-mme ne pouvoir plus dfendre. Salvato reprit la parole, combattit l'avis de Manthonnet, dmontra que tout ce qu'il y avait de grand, de noble, de gnreux, avait pris parti pour la Rpublique; que dcapiter les patriotes, c'tait dcapiter la Rvolution. Il dit que le peuple, encore trop aveugle et trop ignorant pour soutenir sa propre cause, c'est--dire celle du progrs et de la libert, tomberait, les patriotes anantis, sous un despotisme et dans une obscurit plus grands qu'auparavant, tandis qu'au contraire, les patriotes, c'est--dire le principe vivant de la libert, n'tant que transplant hors de Naples, continuerait son oeuvre avec moins d'efficacit sans doute, mais avec la persistance de l'exil et l'autorit du malheur. Il demanda--la hache de la raction abattant des ttes comme celle des Pagano, des Cirillo, des Conforti, des Ruvo--si la sanglante moisson ne striliserait pas la terre de la patrie pour cinquante ans, pour un sicle peut-tre, et si quelques hommes avaient droit, dans leur convoitise de gloire et dans leur ambition du martyre, de faire sitt la postrit veuve de ses plus grands hommes. Nous l'avons vu, un faux orgueil avait dj plusieurs fois gar Naples, non-seulement les individus, dans le sacrifice qu'ils faisaient d'eux-mmes, mais aussi les corps constitus, dans le sacrifice qu'ils faisaient de la patrie. Cette fois encore, l'avis de la majorit fut pour le sacrifice. --C'est bien, se contenta de dire Salvato, mourons! --Mourons! rptrent d'une seule voix les assistants, comme et pu faire le snat romain l'approche des Gaulois ou d'Annibal. --Et maintenant, reprit Salvato, mourons, mais en faisant le plus de mal possible nos ennemis. Le bruit court qu'une flotte franaise, aprs avoir travers le dtroit de Gibraltar, s'est runie Toulon, et vient d'en sortir pour nous porter secours. Je n'y crois pas; mais enfin la chose est possible. Prolongeons donc la dfense, et, pour la prolonger, bornons-la aux points qui se peuvent dfendre. --Quant cela, dit Manthonnet, je me range l'avis de mon collgue Salvato, et, comme je le reconnais pour plus habile stratgiste que nous, je m'en rapporterai lui pour cette concentration. Les directeurs inclinrent la tte en signe d'adhsion. --Alors, reprit Salvato, je proposerai de tracer une ligne qui, au midi, commencera l'Immacolatella, comprendra le port marchand et la Douane, passera par la strada del Molo, aura ses avant-postes rue Medina, poursuivra par le largo del Castello, par Saint-Charles, par le palais national, la monte du Gant, en embrassant Pizzofalcone, et descendra par la rue Chiatomone jusqu' la Vittoria, puis se reliera, par la strada San-Caterina et les Giardini, au couvent de Saint-Martin. Cette ligne s'appuiera sur le Chteau-Neuf, sur le palais national, sur le chteau de l'Oeuf et sur le chteau Saint-Elme. Par consquent, elle offrira des refuges ceux qui la dfendront, au cas o ils seraient forcs. En tout cas, si nous ne comptons pas de tratres dans nos rangs, nous pouvons tenir huit jours, et mme davantage. Et qui sait ce qui se passera en huit jours? La flotte franaise, tout prendre, peut venir; et, grce une dfense nergique,--et elle ne peut tre nergique qu'tant concentre,--peut-tre obtiendrons-nous de bonnes conditions. Le plan tait sage: il fut adopt. On laissa Salvato le soin de le mettre excution, et, aprs avoir rassur Luisa par sa prsence, il sortit de nouveau du Chteau-Neuf pour faire rentrer les troupes rpublicaines dans les limites qu'il avait indiques. Pendant ce temps-l, un messager du colonel Mejean descendait, par la via del Cacciottoli, par la strada Monte-Mileto, par la strada del Infrascata, passait derrire le muse Bourbonien, descendait la strada Carbonara, et, par la porte Capuana et l'Arenaccia, gagnait le pont de la Madeleine et se faisait annoncer chez le cardinal comme un envoy du commandant franais. Il tait trois heures du matin. Le cardinal s'tait jet sur son lit depuis une heure peine; mais, comme il tait le seul chef charg des pouvoirs du roi, c'tait lui que de toute chose importante on rfrait. Le messager fut introduit prs du cardinal. Il le trouva couch sur son lit, tout habill, avec des pistolets poss sur une table, la porte de sa main. Le messager tendit la main vers le cardinal et lui tendit un papier qui reprsentait pour lui ce que les plnipotentiaires appellent leurs lettres de crance. --Alors, demanda le cardinal aprs avoir lu, vous venez de la part du commandant du chteau Saint-Elme? --Oui, Votre minence, dit le messager, et vous avez d remarquer que M. le colonel Mejean a conserv, dans les combats qui se sont livrs jusqu'aujourd'hui sous les murs de Naples, la plus stricte neutralit. --Oui, monsieur, rpliqua le cardinal, et je dois vous dire que, dans l'tat d'hostilit o les Franais sont contre le roi de Naples, cette neutralit a t l'objet de mon tonnement. --Le commandant du fort Saint-Elme dsirait, avant de prendre un parti pour ou contre, se mettre en communication avec Votre minence. --Avec moi? Et dans quel but? --Le commandant du fort Saint-Elme est un homme sans prjugs et qui reste matre d'agir comme il lui conviendra: il consultera ses intrts avant d'agir. --Ah! ah! --On dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion de faire fortune; le commandant du fort Saint-Elme pense que cette occasion est venue pour lui. --Et il compte sur moi pour lui aider? --Il pense que Votre minence a plus d'intrt tre son ami que son ennemi, et il offre son amiti Votre minence. --Son amiti? --Oui. --Comme cela? gratis? sans condition? --J'ai dit Votre minence qu'il pensait que l'occasion tait venue pour lui de faire fortune. Mais que Votre minence se rassure: il n'est point ambitieux, et cinq cent mille francs lui suffiront. --En effet, dit le cardinal, la chose est d'une modestie exemplaire: par malheur, je doute que le trsor de l'arme sanfdiste possde la dixime partie de cette somme. D'ailleurs, nous pouvons nous en assurer. Le cardinal frappa sur un timbre: son valet de chambre entra. Comme le cardinal, tout ce qui l'entourait ne dormait que d'un oeil. --Demandez Sacchinelli combien nous avons en caisse. Le valet de chambre s'inclina et sortit. Un instant aprs, il rentra. --Dix mille deux cent cinquante ducats, dit-il. --Vous voyez; quarante et un mille francs en tout: c'est moins encore que je ne vous disais. --Quelle consquence dois-je tirer de la rponse de Votre minence? --Celle-ci, monsieur, dit le cardinal en se soulevant sur son coude et en jetant un regard de mpris au messager, celle-ci: qu'tant un honnte homme,--ce qui est incontestable, puisque, si je ne l'tais pas, j'aurais vingt fois cette somme ma disposition,--je ne saurais traiter avec un misrable comme M. le colonel Mejean. Mais, euss-je cette somme, je lui rpondrais ce que je vous rponds cette heure. Je suis venu faire la guerre aux Franais et aux Napolitains avec de la poudre, du fer et du plomb, et non avec de l'or. Portez ma rponse avec l'expression de mon mpris au commandant du fort Saint-Elme. Et, indiquant du doigt au messager la porte de la chambre: --Ne me rveillez dsormais que pour des choses importantes, dit-il en se laissant retomber sur son lit. Le messager remonta au fort Saint-Elme, et reporta la rponse du cardinal au colonel Mejean. --Ah! pardieu! murmura celui-ci quand il l'eut cout, ces choses-l sont faites pour moi! Rencontrer la fois d'honntes gens chez les sanfdistes et chez les rpublicains! Dcidment, je n'ai pas de chance! LXIX CHUTE DE SAINT JANVIER--TRIOMPHE DE SAINT ANTOINE Le lendemain, au point du jour, c'est--dire le 15 au matin, les sanfdistes s'aperurent que les avant-postes rpublicains taient vacus et poussrent devant eux des reconnaissances, timides d'abord, mais qui s'enhardirent peu peu, car ils souponnaient quelque pige. En effet, pendant la nuit, Salvato avait fait tablir quatre batteries de canon: L'une l'angle du palais Chiatamone, qui battait toute la rue du mme nom, domine en mme temps par le chteau de l'Oeuf; L'autre, derrire un retranchement dress la hte, entre la strada Nardonne et l'glise Saint-Ferdinand; La troisime, strada Medina; Et la quatrime entre porto Piccolo, aujourd'hui la Douane, et l'Immacolatella. Aussi, peine les sanfdistes furent-ils arrivs la hauteur de la strada Concezione, peine apparurent-ils au bout de la rue Monte-Oliveto, et atteignirent-ils la strada Nuova, que la canonnade clata la fois sur ces trois points, et qu'il virent qu'ils s'taient compltement tromps en croyant que les rpublicains leur avaient cd la partie. Ils se retirrent donc hors de l'atteinte des projectiles, se rfugiant dans les rues transversales, o les boulets et la mitraille ne les pouvaient atteindre. Mais les trois quarts de la ville ne leur appartenaient pas moins. Donc, ils pouvaient tout leur aise piller, incendier, brler les maisons des patriotes, et tuer, gorger, rtir et manger leurs propritaires. Mais, chose singulire et inattendue, celui contre lequel se porta tout d'abord la colre des lazzaroni fut saint Janvier. Une espce de conseil de guerre se runit au Vieux-March, en face de la maison du beccao bless, conseil auquel prenait part celui-ci, dans le but de juger saint Janvier. D'abord, on commena par envahir son glise, malgr la rsistance des chanoines, qui furent renverss et fouls aux pieds. Puis on brisa la porte de la sacristie, o est renferm son buste avec celui des autres saints formant sa cour. Un homme le prit irrvrencieusement entre ses bras, l'emporta au milieu des cris A bas saint Janvier! pousss par la populace, et on le dposa sur une borne, au coin de la rue Sant'Eligio. L, on eut grand'peine empcher les lazzaroni de le lapider. Mais, pendant qu'on tait all chercher le buste dans son glise, un homme tait arriv qui, par son autorit sur le peuple et sa popularit dans les bas quartiers de Naples, avait pris un grand ascendant sur les lazzaroni. Cet homme tait fra Pacifico. Fra Pacifico avait vu, du temps qu'il tait marin, deux ou trois conseils de guerre bord de son btiment. Il savait donc comment la chose se passait et donna une espce de rgularit au jugement. On alla la Vicaria, o l'on prit au vestiaire cinq habits de juge et deux robes d'avocat, et le procs commena. De ces deux avocats, l'un tait l'accusateur public, l'autre le dfenseur d'office. Saint Janvier fut interrog lgalement. On lui demanda ses noms, ses prnoms, son ge, ses qualits, et on l'interrogea pour qu'il et dire l'aide de quels mrites il tait parvenu la position leve qu'il occupait. Son avocat rpondit pour lui, et, il faut le dire, avec plus de conscience que n'en mettent ordinairement les avocats. Il fit valoir sa mort hroque, son amour paternel pour Naples, ses miracles, non pas seulement de la liqufaction du sang, mais encore les paralytiques jetant leurs bquilles,--les gens tombant d'un cinquime tage et se relevant sains et saufs,--les btiments luttant contre la tempte et rentrant au port,--le Vsuve s'teignant sa seule prsence,--enfin, les Autrichiens vaincus Velletri, la suite du voeu fait par Charles III, pendant qu'il tait cach dans son four. Par malheur pour saint Janvier, sa conduite, jusque-l exemplaire et limpide, devenait obscure et ambigu du moment que les Franais entraient dans la ville. Son miracle fait l'heure annonce d'avance par Championnet, et tous ceux qu'il avait faits en faveur de la Rpublique, taient des accusations graves et dont il avait de la peine se laver. Il rpondit que Championnet avait employ l'intimidation; qu'un aide de camp et vingt-cinq hussards taient dans la sacristie; qu'il y avait eu enfin menace de mort si le miracle ne se faisait point. A cela, il lui fut rpondu qu'un saint qui avait dj subi le martyre ne devait pas tre si facile intimider. Mais saint Janvier rpondit, avec une dignit suprme, que, s'il avait craint, ce n'tait point pour lui, que sa position de bienheureux mettait l'abri de toute atteinte, mais pour ses chers chanoines, moins disposs que lui subir le martyre; que leur frayeur, la vue du pistolet de l'envoy du gnral franais, avait t si grande et leur prire si fervente, qu'il n'avait pas pu y rsister; que, s'il les avait vus dans la disposition de subir le martyre, rien n'et pu le dcider faire son miracle; mais que ce martyre, il ne pouvait le leur imposer. Il va sans dire que toutes ces raisons furent victorieusement rtorques par l'accusateur, qui finit par rduire son adversaire au silence. On alla aux voix, et, la suite d'une chaude dlibration, saint Janvier fut condamn, non-seulement la dgradation, mais la noyade. Puis, sance tenante, on nomma sa place, par acclamation, saint Antoine, qui, en dcouvrant la _conjuration des cordes_, avait enlev saint Janvier son reste de popularit,--on nomma saint Antoine patron de Naples. La France, en 1793, avait dtrn Dieu; Naples pouvait bien, en 1799, dtrner saint Janvier. Une corde fut passe autour du cou du buste de saint Janvier, et le buste fut tran par toutes les rues du vieux Naples, puis conduit au camp du cardinal, qui confirma le jugement port contre lui, le dclara dchu de son grade de capitaine gnral du royaume, et, mettant, au nom du roi, le squestre sur son trsor et sur ses biens, reconnut non-seulement saint Antoine pour son successeur, mais encore--ce qui prouvait qu'il n'tait point tranger la rvolution qui venait de s'oprer--remit aux lazzaroni une immense bannire sur laquelle tait peint saint Janvier fuyant devant saint Antoine, qui le poursuivait arm de verges. Quant saint Janvier, le fuyard, il tenait d'une main un paquet de cordes et de l'autre une bannire tricolore napolitaine. Lorsqu'on connat les lazzaroni, on peut se faire une ide de la joie que leur causa un pareil prsent, avec quels cris il fut reu et combien il redoubla leur enthousiasme de meurtre et de pillage. Fra Pacifico fut nomm, l'unanimit, porte-enseigne, et prit, bannire la main, la tte de la procession. Derrire lui, venait la premire bannire, o tait reprsent le cardinal genoux devant saint Antoine, lui rvlant la conjuration des cordes. Celle-l tait porte par le vieux Basso Tomeo, escort de ses trois fils, comme de trois gardes du corps. Puis venait matre Donato, tirant saint Janvier par sa corde, attendu que, du moment qu'il tait condamn, il appartenait au bourreau, ni plus ni moins qu'un simple mortel. Enfin des milliers d'hommes, arms de tout ce qu'ils avaient pu rencontrer d'armes, hurlant, vocifrant, enfonant les portes, jetant les meubles par les fentres, mettant le feu ces bchers et laissant derrire eux une trane de sang. Et puis, soit superstition, soit raillerie, le bruit s'tait rpandu que tous les patriotes s'taient fait graver l'arbre de la libert sur l'une ou l'autre partie du corps, et ce bruit servait de prtexte des avanies tranges. Chaque patriote que les lazzaroni rencontraient, soit dans la rue, soit chez lui, tait dpouill de ses habits et chass par les rues coups de fouet, jusqu' ce que, las de cette course, celui qui le poursuivait lui tirt quelque coup de fusil ou de pistolet dans les reins, pour en finir tout de suite avec lui, ou dans la cuisse, pour lui casser une jambe et faire durer le plaisir plus longtemps. Les duchesses de Pepoli et de Cassano, qui avaient commis ce crime, impardonnable aux yeux des lazzaroni, de quter pour les patriotes pauvres, furent arraches de leur palais; on leur coupa avec des ciseaux leurs robes, leurs jupons, tous leurs vtements enfin, la hauteur de la ceinture, et on les promena nues--chastes matrones qu'aucun outrage ne pouvait avilir!--de rue en rue, de place en place, de carrefour en carrefour; aprs quoi, elles furent conduites au castel Capuana, et jetes dans les prisons de la Vicairie. Une troisime femme avait mrit, comme elles, le titre de mre de la patrie: c'tait la duchesse Fusco, l'amie de Luisa. Son nom fut tout coup prononc, on ne sait par qui,--la tradition veut que ce soit par un de ceux qu'elle avait secourus. Il fut aussitt dcid qu'on irait la chercher chez elle, et qu'on la soumettrait au mme supplice. Seulement, il fallait, pour arriver Mergellina, traverser la ligne forme par les rpublicains de la place de la Vittoria au chteau Saint-Elme. Mais, en arrivant aux Giardini, qu'ils ne savaient pas gards, ils furent accueillis par une telle fusillade, que force leur fut de rtrograder en laissant une douzaine de morts ou de blesss sur le champ de bataille. Cet chec ne les fit point renoncer leur dessein: ils se reprsentrent la salita di San-Nicolas-de-Tolentino. Mais ils rencontrrent le mme obstacle la strada San-Carlo-delle-Tartelle, ou ils laissrent encore un certain nombre de morts et de blesss. Enfin, ils comprirent que, dans leur ignorance des positions prises par les rpublicains, ils donnaient dans quelque ligne stratgique. Ils rsolurent, en consquence, de tourner le sommet de Saint-Martin, sur lequel ils voyaient flotter le drapeau des patriotes, par la rue de l'Infrascata, de gagner celle de Saint-Janvier-Antiquano, et de descendre Chiaa par la salita del Vomero. L, ils taient compltement matres du terrain. Quelques-uns s'arrtrent pour faire leurs dvotions la madone de Pie-di-Grotta, et les autres--et ce fut la majeure partie--continurent leur route par Mergellina, jusqu' la maison de la duchesse Fusco. En arrivant la fontaine du Lion, celui qui conduisait la bande proposa, pour plus grande certitude de s'emparer de la duchesse, de cerner la maison sans bruit. Mais un homme cria qu'il y avait une femme bien autrement coupable que la duchesse Fusco: c'tait celle qui avait recueilli l'aide de camp du gnral Championnet bless, celle qui avait dnonc le pre et le fils Backer, et qui, en les dnonant, avait t cause de leur mort. Or, cette femme, c'tait la San-Felice. Sur cette proposition, il n'y eut qu'un cri: Mort la San-Felice! Et, sans prendre les prcautions ncessaires pour s'emparer de la duchesse Fusco, les lazzaroni s'lancrent vers la maison du Palmier, enfoncrent les portes du jardin, et, par le perron, se rurent dans la maison. La maison, on le sait, tait compltement vide. La premire rage se passa sur les vitres, que l'on brisa, sur les meubles, que l'on jeta par les fentres; mais cette destruction d'objets nanmoins parut bientt insuffisante. Les cris La duchesse Fusco! la duchesse Fusco! mort la mre de la patrie! se firent bientt entendre. On enfona la porte du corridor qui joignait les deux maisons, et l'on se rua, de celle de la San-Felice dans celle de la duchesse. En examinant la maison de la San-Felice, il tait facile de voir que cette maison avait t compltement abandonne depuis quelques jours, tandis qu'on n'avait qu' jeter les yeux sur celle de la duchesse Fusco pour s'assurer qu'elle avait t abandonne l'instant mme. Les restes d'un dner se voyaient sur une table servie de trs-belle argenterie; dans la chambre de la duchesse, gisaient terre la robe et les jupons qu'elle venait de quitter, et dont la prsence indiquait qu'elle s'tait enfuie protge par un dguisement. S'ils ne s'taient pas amuss piller et saccager la maison de la San-Felice, ils prenaient la duchesse Fusco, qu'ils venaient chercher de si loin et pour laquelle ils avaient fait tuer inutilement une vingtaine d'entre eux. Une rage froce les prit. Ils commencrent tirer des coups de pistolet dans les glaces, mettre le feu aux tentures, hacher les meubles de coups de sabre,--lorsque, tout coup, les faisant tressaillir au milieu de cette occupation, une voix venant du jardin cria insolemment leur oreilles: --Vive la Rpublique! Mort aux tyrans! Un hurlement de cannibales rpondit ce cri; ils allaient donc avoir quelqu'un sur qui ils se vengeraient de leur dception. Ils s'lancrent dans le jardin par les fentres et par les portes. Le jardin formait un grand carr long, plant de beaux arbres et ferm de murs; seulement, comme ce jardin ne prsentait aucun abri, l'imprudent qui venait de rvler sa prsence par le cri provocateur ne pouvait leur chapper. La porte du jardin qui donnait sur le Pausilippe tait encore ouverte: il tait probable que cette porte avait donn passage la duchesse Fusco. Cette probabilit se changea en certitude, lorsque, sur le seuil de cette porte s'ouvrant sur la montagne, les lazzaroni trouvrent un mouchoir aux initiales de la duchesse. La duchesse ne pouvait tre loin, et ils allaient faire une battue aux environs; mais, pour la seconde fois, sans qu'ils pussent deviner d'o il venait, retentit le cri, pouss avec plus d'impudence encore que la premire fois, de Vive la Rpublique! Mort aux tyrans! Les lazzaroni, furieux, se retournrent: les arbres n'taient ni assez gros, ni assez serrs pour cacher un homme; d'ailleurs, le cri semblait parti du premier tage de la maison. Quelques-uns des pillards rentrrent dans la maison et se jetrent par les degrs, tandis que les autres restaient dans le jardin, en criant: --Jetez-le-nous par les fentres! C'tait bien l'intention des dignes sanfdistes; mais ils eurent beau chercher, regarder par les chemines, dans les armoires, sous les lits: ils ne trouvrent pas le moindre patriote. Tout coup, au-dessus de la tte de ceux qui taient rests dans le jardin, retentit, pour la troisime fois, le cri rvolutionnaire. Il tait vident que celui qui poussait ce cri tait cach dans les branches d'un magnifique chne vert qui tendait son ombre sur un tiers du jardin. Tous les yeux se portrent vers l'arbre et fouillrent son feuillage. Enfin, sur l'une des branches, on aperut, juch comme sur un perchoir, le perroquet de la duchesse Fusco, l'lve de Nicolino et de Velasco, qui, dans le trouble rpandu par l'invasion des lazzaroni, avait gagn le jardin, et qui, dans son effroi, ne trouvait rien de mieux dire que le cri patriotique que lui avaient appris les deux rpublicains. Mal prit au pauvre papagallo d'avoir rvl sa prsence et son opinion dans une circonstance o son premier soin et d tre de cacher l'une et l'autre. A peine fut-il dcouvert et reconnu pour le coupable, qu'il devint le point de mire des fusils sanfdistes, qu'une dcharge retentit, et qu'il tomba au pied de l'arbre, perc de trois balles. Ceci consola un peu les lazzaroni de leur msaventure: ils n'avaient pas fait buisson creux tout fait. Il est vrai qu'un oiseau n'est pas un homme; mais rien ne ressemble plus certains hommes qu'un oiseau qui parle. Cette excution faite, on se rappela saint Janvier, que Donato tranait toujours au bout d'une corde, et, comme on n'tait qu' deux pas de la mer, on monta dans une barque, on gagna le large, et, aprs avoir plong plusieurs fois le buste du saint dans l'eau, Donato, au milieu des cris et des hues, lcha la corde, et saint Janvier, ne pensant point que ce ft le moment de faire un miracle, au lieu de remonter la surface de la mer, soit impuissance, soit mpris des grandeurs clestes, disparut dans les profondeurs de l'abme. LXX LE MESSAGER Du haut des tours du Chteau-Neuf, Luisa San-Felice et Salvato, la jeune femme appuye au bras du jeune homme, avaient pu voir ce qui se passait dans la maison du Palmier et dans la maison de la duchesse Fusco. Luisa ignorait d'o venait cette invasion, et dans quel but elle tait faite. Seulement, on se rappelle que la duchesse avait refus de suivre Luisa au Chteau-Neuf, disant qu'elle prfrait rester chez elle et que, si elle tait menace d'un danger srieux, elle avait des moyens de fuite. Il tait incontestable, voir tout le mouvement qui se faisait Mergellina, que le danger, tait srieux; mais Luisa esprait que la duchesse avait pu fuir. Elle fut fort effraye lorsqu'elle entendit cette fusillade clatant tout coup: elle tait loin de se douter qu'elle ft dirige contre un perroquet. En ce moment, un homme vtu en paysan des Abruzzes toucha du bout du doigt l'paule de Salvato; celui-ci se retourna et poussa un cri de joie. Il venait de reconnatre ce messager patriote qu'il avait envoy son pre. --Tu l'as vu? demanda vivement Salvato. --Oui, Excellence, rpondit le messager. --Que lui as-tu dis? --Rien. Je lui ai remis votre lettre. --Que t'a-t-il dit, lui? --Rien. Il m'a donn ces trois grains tirs de son chapelet. --C'est bien. Que puis-je faire pour toi? --Me donner le plus d'occasions possible de servir la Rpublique, et, quand tout sera dsespr, celle de me tuer pour elle. --Ton nom? --Mon nom est un nom obscur et qui ne vous apprendrait rien. Je ne suis pas mme Napolitain, quoique j'aie dix ans habit les Abruzzes: je suis citoyen de cette ville encore inconnue qui sera un jour la capitale de l'humanit. Salvato le regarda avec tonnement. --Reste au moins avec nous, lui dit-il. --C'est la fois mon dsir et mon devoir, rpondit le messager. Salvato lui tendit la main: il comprenait qu' un tel homme on ne pouvait offrir d'autre rcompense. Le messager entra dans le fort; Salvato revint prs de Luisa. --Ton visage m'annonce une bonne nouvelle, bien-aim Salvato! lui dit Luisa. --Oui, cet homme vient de m'apporter une bonne nouvelle, en effet. --Cet homme! --Vois ces grains de chapelet. --Eh bien? --Ils nous indiquent qu'un coeur dvou et une volont persistante veillent, partir de ce moment, sur nous, et que, dans quelque danger que nous nous trouvions, il ne faudra point dsesprer. --Et de qui vient ce talisman, qui a le privilge de t'inspirer une telle confiance? --D'un homme qui m'a vou un amour gal celui que j'ai pour toi,--de mon pre. Et alors, Salvato, qui avait dj eu l'occasion, on se le rappelle peut-tre, de parler Luisa de sa mre, lui raconta pour la premire fois la terrible lgende de sa naissance, telle qu'il l'avait raconte aux six conspirateurs le soir de son apparition au palais de la reine Jeanne. Salvato touchait la fin de son rcit, quand son attention fut attire par le mouvement de la frgate anglais le _Sea-Horse_, commande, comme nous l'avons dj dit, par le capitaine Ball. Cette frgate, qui tait ancre d'abord en face du port militaire, avait dcrit, en passant devant le Chteau-Neuf et le chteau de l'Oeuf, un grand cercle qui aboutissait Mergellina, c'est--dire l'endroit mme o les lazzaroni, descendus par le Vomero, accomplissaient, dans la maison du Palmier et dans celle de la duchesse Fusco, l'oeuvre de vengeance laquelle nous avons assist. A l'aide d'une longue-vue, il crut reconnatre que les Anglais dbarquaient quatre pices de canon de gros calibre, et les mettaient en batterie dans la villa, l'endroit dsign sous le nom des Tuileries. Deux heures aprs, le bruit d'une vive canonnade se faisait entendre l'extrmit de Chiaa, et des boulets venaient s'enfoncer dans les murailles du chteau de l'Oeuf. Le cardinal, ayant appris que, par le Vomero, les lazzaroni taient descendus Mergellina, leur avait, par le mme chemin, envoy un renfort de Russes et d'Albanais, tandis que le capitaine Ball leur apportait des canons que l'on pouvait faire monter par l'Infrascata et descendre par le Vomero. C'taient ces canons, qui venaient d'tre mis en batterie, qui battaient le fort de l'Oeuf. Grce ce nouveau poste conquis par les sanfdistes, les patriotes taient investis de tous les cts, et il tait facile de comprendre que, garantie comme elle l'tait, la batterie que l'on venait d'lever ferait le plus grand mal au chteau de l'Oeuf. Aussi, la cinquime ou sixime dcharge d'artillerie, Salvato vit-il une barque se dtacher des flancs du colosse, qui semblait attach la terre par un fil. Cette barque tait monte par un patriote qui, en voyant Salvato sur l'une des tours du Chteau-Neuf, et, en le reconnaissant son uniforme pour un officier suprieur, lui montra une lettre. Salvato donna l'ordre qu'on ouvrt la porte de la poterne. Dix minutes aprs, le messager tait prs de lui et la lettre dans sa main. Il la lut, et, comme cette lettre paraissait d'un intrt gnral, il ramena Luisa sa chambre, descendit dans la cour, et, faisant appeler le commandant Massa et les officiers enferms dans le chteau, il leur lut la lettre suivante: Mon cher Salvato, J'ai remarqu que vous suiviez, avec le mme intrt que moi, mais sans jouir d'une aussi bonne place, les scnes qui viennent de se passer Mergellina. Je ne sais pas si Pizzofalcone, qui vous masque tant soit peu la rivire de Chiaa, ne vous empche pas de voir aussi distinctement ce qui se passe aux Tuileries: en tout cas, je vais vous le dire. Les Anglais viennent d'y dbarquer quatre pices de canon, qu'un dtachement d'artilleurs russes a mis en batterie sous la garde d'un bataillon d'Albanais. Vous entendez son ramage! Si elle chante ainsi pendant vingt-quatre heures seulement, il suffira qu'un autre Josu vienne avec une demi-douzaine de trompettes pour faire tomber les murailles du chteau de l'Oeuf. Cette alternative, qui m'est assez indiffrente, n'est pas prise avec la mme philosophie par les femmes et les enfants qui sont rfugis au chteau de l'Oeuf et qui, chaque boulet qui branle ses murailles, clatent en plaintes et en gmissements. Voil l'expos de la situation assez inquitante dans laquelle nous nous trouvons. Voici maintenant la proposition que je prends sur moi de vous faire pour en sortir. Les lazzaroni disent que, quand Dieu s'ennuie l-haut, il ouvre les fentres du ciel et regarde Naples. Or, je ne sais pourquoi j'ai l'ide que Dieu s'ennuie, et que, pour se rcrer ce soir, il ouvrira une de ses fentres pour nous regarder. Essayons ce soir de contribuer sa distraction en lui donnant, s'il est tel que je me le figure, le spectacle qui doit tre le plus agrable ses yeux: celui d'une troupe d'honntes gens houspillant une bande de canailles. Qu'en pensez-vous? J'ai avec moi deux cents de mes hussards, qui se plaignent d'engourdissement dans les jambes, et qui, ayant conserv leurs carabines, et chacun d'eux une douzaine de cartouches, ne demandent pas mieux que de les utiliser. Voulez-vous transmettre ma proposition Manthonnet et aux patriotes de Saint-Martin? Si elle leur agre, une fuse tire par eux indiquera qu' minuit nous nous joindrons pour chanter la messe sur la place de Vittoria. Faisons en sorte que cette messe soit digne d'un cardinal! Votre ami sincre et dvou, NICOLINO. Les dernires lignes de la lettre furent couvertes d'applaudissements. Le gouverneur du Chteau-Neuf voulait prendre le commandement du dtachement que fournirait pour cette excution nocturne le Chteau-Neuf. Mais Salvato lui ft observer que son devoir et l'intrt de tous taient qu'il restt au chteau dont il avait le gouvernement, pour en tenir les portes ouvertes aux blesss et aux patriotes, s'ils taient repousss. Massa se rendit aux instances de Salvato, qui chut alors, sans conteste, le commandement. --Maintenant, demanda le jeune brigadier, un homme de rsolution pour porter un double de cette lettre Manthonnet! --Me voici, dit une voix. Et, perant la foule, Salvato vit venir lui ce patriote gnois qui lui avait servi de messager auprs de son pre. --Impossible! dit Salvato. --Et pourquoi impossible? --Vous tes arriv depuis deux heures peine: vous devez tre cras de fatigue. --Sur ces deux heures, j'ai dormi une heure et je me suis repos. Salvato, qui connaissait le courage et l'intelligence de son messager, n'insista point davantage dans son refus; il fit une double copie de la lettre de Nicolino et la lui donna, avec injonction de ne la remettre qu' Manthonnet lui-mme. Le messager prit la lettre et partit. Par le vico della Strada-Nuova, par la strada de Monte-di-Dio, par la strada Ponte-di-Chiaa et enfin par la rampe del Petrigo, le messager atteignit le couvent de San-Martino. Il trouva les patriotes trs-inquiets. Cette canonnade qu'ils entendaient du ct de la rivire de Chiaa les proccupait dsagrablement. Aussi, lorsqu'ils surent qu'ils s'agissait d'enlever les pices qui la faisaient, furent-ils tous, et Manthonnet le premier, d'accord qu'une troupe de deux cents hommes se joindrait aux deux cents Calabrais de Salvato et aux deux cents hussards de Nicolino. On venait d'achever la lecture de la lettre, lorsqu'une fusillade se fit entendre aux Giardini. Manthonnet ordonna aussitt une sortie pour porter secours ceux que l'on attaquait. Mais, avant que ces hommes fussent la salita San-Nicolas-de-Tolentino, des fuyards remontaient vers le quartier gnral, annonant que, attaqus par un bataillon d'Albanais venant l'improviste du vico del Vasto, le petit poste des Giardini n'avait pu rsister et avait t emport de vive force. Les Albanais n'avaient fait grce personne, et une prompte fuite avait pu seule sauver ceux qui apportaient cette nouvelle. On remonta vers San-Martino. L'vnement tait dsastreux, surtout avec le plan que l'on venait d'arrter pour la nuit suivante. Les communications taient coupes entre San-Martino et le chteau de l'Oeuf. Si l'on essayait de passer de vive force, ce qui tait possible, on passait, mais en veillant par le bruit du combat ceux qu'on voulait surprendre. Manthonnet tait d'avis, cote que cote, de reprendre l'instant mme les Giardini; mais le patriote gnois qui avait apport la lettre de Salvato et que celui-ci avait prsent comme un homme d'une rare intelligence et d'un vrai courage, annona qu'il se ferait fort, entre dix et onze heures du soir, de dbarrasser toute la rue de Tolde de ses lazzaroni et de livrer ainsi le passage aux rpublicains. Manthonnet lui demanda la communication de son projet; le Gnois y consentit, mais ne voulut le dire qu' lui seul. La confidence faite, Manthonnet parut partager la confiance que le messager avait en lui-mme. On attendit donc la nuit. Au dernier tintement de l'_Ave Maria_, une fuse, partie de San-Martino, s'leva dans les airs et annona Nicolino et Salvato de se tenir prts pour minuit. A dix heures du soir, le messager, sur lequel tout le monde avait les yeux fixs, attendu que, de la russite de sa ruse, dpendait le succs de l'expdition nocturne qui, au dire de Nicolino, devait distraire et rjouir Dieu,-- dix heures, le messager demanda une plume et du papier, et crivit une lettre. Puis, la lettre crite, il mit bas son habit, endossa une veste dchire et sale, changea sa cocarde tricolore pour une cocarde rouge, plaa la lettre qu'il venait d'crire entre la baguette et le canon de son fusil, gagna, en faisant un grand tour par des chemins dtourns, la strada Foria, et, se prsentant dans la rue de Tolde par le muse Borbonico, comme s'il venait du pont de la Madeleine, il s'ouvrit, aprs des efforts inous, une route dans la foule, et finit par arriver au quartier gnral des deux chefs. Ces deux chefs taient, on se le rappelle, Fra-Diavolo et Mammone. Tous deux occupaient le rez-de-chausse du palais Stigliano. Mammone tait table, et, selon son habitude, avait prs de lui un crne nouvellement sci la tte d'un mort, peut-tre mme la tte d'un mourant, et auquel adhraient encore des dbris de cervelle. Il tait seul et sombre table: personne ne se souciait de partager ses repas de tigre. Fra-Diavolo, lui aussi, soupait dans une chambre voisine. Prs de lui tait assise, vtue en homme, cette belle Francesca dont il avait tu le fianc et qui, huit jours aprs, tait venue le rejoindre dans la montagne. Le messager fut conduit Fra-Diavolo. Il lui prsenta les armes, et l'invita prendre la dpche dont il tait porteur. Et effet, la dpche tait adresse Fra-Diavolo, et venait, ou plutt tait cense venir du cardinal Ruffo. Elle donnait l'ordre au clbre chef de bande de le rejoindre immdiatement au pont de la Madeleine avec tous les hommes dont il pouvait disposer. Il s'agissait, disait Son minence, d'une expdition de nuit qui ne pouvait tre confie qu' un homme d'excution tel qu'tait Fra-Diavolo. Quant Mammone, comme ses troupes se trouvaient diminues de plus de moiti, il se retirerait pour cette nuit, quitte reprendre son poste le lendemain matin, derrire le muse Borbonico et s'y fortifierait. L'ordre tait sign du cardinal Ruffo, et un post-scriptum portait qu'il n'y avait pas un instant perdre pour obir. Fra-Diavolo se leva pour aller se consulter avec Mammone. Le messager le suivit. Nous l'avons dit, Mammone soupait. Soit qu'il se dfit du messager, soit qu'il voult tout simplement faire honneur au cardinal, Mammone emplit de vin le crne qui lui servait de coupe et le prsenta tout sanglant et garni de ses longs cheveux au messager, en l'invitant boire la sant du cardinal Ruffo. Le messager prit le crne des mains du meunier de Sora, cria: Vive le cardinal Ruffo! et, sans la moindre apparence de dgot, aprs ce cri, le vida d'un seul trait. --C'est bien, dit Mammone: retourne auprs de Son minence, et dis-lui que nous allons lui obir. Le messager s'essuya la bouche avec sa manche, jeta son fusil sur son paule et sortit. Mammone secoua la tte. --Je n'ai pas foi dans ce messager-l, dit il. --Le fait est, dit Fra-Diavolo, qu'il a un singulier accent. --Si nous le rappelions, dit Mammone. Tous deux coururent la porte: le messager allait tourner le coin du vico San-Tommaso, mais on pouvait encore l'apercevoir. --H! l'ami! lui dit Mammone. Il se retourna. --Viens donc un peu, continua le meunier: nous avons quelque chose te dire. Le messager revint avec un air d'indiffrence parfaitement jou. --Qu'y a-t-il pour le service de Votre Excellence? demanda-t-il en posant le pied sur la premire marche du palais. --Il y a que je voulais te demander de quelle province tu es. --Je suis de la Basilicate. --Tu mens! rpondit un matelot qui se trouvait l par hasard; tu es Gnois comme moi: je te reconnais ton accent. Le matelot n'avait pas encore achev le dernier mot, que Mammone tirait un pistolet de sa ceinture et faisait feu sur le malheureux patriote, qui tombait mort. La balle lui avait travers le coeur. --Que l'on enlve le crne ce tratre, dit Mammone ses gens, et qu'on me le rapporte plein de son sang. --Mais, rpondit un de ses hommes, qui sans doute la besogne dplaisait, Votre Excellence en a dj un sur la table. --Tu jetteras l'ancien et me rapporteras le nouveau. A partir de cette heure, je fais serment de ne plus boire deux fois dans le mme. Ainsi mourut un des plus ardents patriotes de 1799. Il mourut sans laisser autre chose que son souvenir. Quant son nom, il est rest ignor, et, quelques recherches que celui qui crit ces lignes ait faites pour le connatre, il lui a t impossible de le dcouvrir. LXXI LE DERNIER COMBAT En ne voyant pas revenir celui dont il connaissait et avait approuv le projet, Manthonnet comprit ce qui tait arriv: c'est que son messager tait prisonnier ou mort. Il avait prvu le cas, et, la ruse qui venait d'chouer, il tait prt substituer une autre ruse. Il ordonna six tambours d'aller battre la charge au haut de la rue de l'Infrascata, et cela, avec autant d'lan et d'ardeur que s'ils taient suivis d'un corps d'arme de vingt mille hommes. L'ordre portait, en outre, de battre non pas la charge napolitaine, mais la charge franaise. Il tait vident que Fra-Diavolo et Mammone croiraient que le commandant du fort Saint-Elme se dcidait enfin les attaquer et se prcipiteraient au-devant des Franais. Ce que Manthonnet avait prvu arriva: aux premiers roulements du tambour, Fra-Diavolo et Mammone sautrent sur leurs armes. Ce battement de caisse, ce retentissement sombre, venaient l'appui de l'ordre donn par le cardinal. C'tait sans doute dans la prvision de cette sortie qu'il avait rappel Fra-Diavolo prs de lui, et ordonn Mammone de se retrancher derrire le muse Borbonico, qui est justement en face de la descente de l'Infrascata. --Oh! oh! fit Diavolo en secouant la tte, je crois que tu t'es un peu press, Mammone, et le cardinal pourrait bien te dire: Can, qu'as-tu fait de ton frre? --D'abord, dit Mammone, un Gnois n'est pas et ne sera jamais mon frre. --Bon! si ce n'tait pas ce messager qui et menti, si c'tait le matelot gnois? --Eh bien, alors, cela me ferait un crne de plus. --Lequel? --Celui du Gnois. Et, tout en parlant ainsi, les deux chefs appelaient leurs hommes aux armes, et, dgarnissant Tolde, couraient avec eux vers le muse Borbonico. Manthonnet entendit tout ce tumulte; il vit des torches qui semblaient des feux follets voltigeant au-dessus d'une mer de ttes, et qui, de la place du couvent de Monte-Oliveto, s'lanait vers la salita dei Studi. Il comprit que le moment tait venu de se laisser rouler dans la rue de Tolde, par la strada Taverna-Penta et par le vico Cariati. Il occupa, avec deux cents hommes, dans la rue de Tolde, la place que les avant-postes de Fra-Diavolo et de Mammone y occupaient dix minutes auparavant. Ils prirent aussitt leur course vers le largo del Palazzo, le rendez-vous commun tant l'extrmit de Santa-Lucia, au pied de Pizzo-Falcone, en face du chteau de l'Oeuf. Le chteau de l'Oeuf tait, en effet, le point central, en supposant que les patriotes de Manthonnet descendissent par les Giardini et la rue Ponte-di-Chiaa. Mais, comme on l'a vu, la prise des Giardini avait tout chang. Il en rsulta que, comme la troupe de Manthonnet n'tait point attendue par la rue de Tolde, on la prit, dans l'obscurit, pour une troupe de sanfdistes, et le poste de Saint-Ferdinand fit feu sur elle. Quelques hommes de la troupe de Manthonnet ripostrent, et les patriotes allaient se fusiller entre eux, lorsque Manthonnet s'lana seul en avant en criant: --Vive la Rpublique! A ce cri, rpt avec enthousiasme des deux cts, patriotes des barricades et patriotes de San-Martino se jetrent dans les bras les uns des autres. Par bonheur, quoiqu'on et tir une cinquantaine de coups de fusil, il n'y avait qu'un homme tu et deux lgrement blesss. Une quarantaine d'hommes des barricades demandrent faire partie de l'expdition et furent accueillis par acclamation. On descendit en silence la rue du Gant, on longea Santa-Lucia; cinq cents pas du chteau de l'Oeuf, quatre hommes des barricades, qui avaient le mot d'ordre, formrent l'avant-garde, et, pour que mme accident ne se renouvelt point, on fit reconnatre la petite troupe Saint-Ferdinand. La prcaution n'tait point inutile. Salvato avait rejoint avec ses deux cents Calabrais, et Michele avec une centaine de lazzaroni. On n'attendait plus personne du ct du Chteau-Neuf, et une troupe aussi considrable arrivant par Santa-Lucia et caus quelque inquitude. En deux mots, tout fut expliqu. Minuit sonna. Tout le monde avait t exact au rendez-vous. On se compta: on tait prs de sept cents, chacun arm jusqu'aux dents, et dispos vendre chrement sa vie. On jura donc de faire payer cher aux sanfdistes la mort du patriote tu par erreur. Les rpublicains savaient que les sanfdistes n'avaient point de mot d'ordre et se reconnaissaient aux cris de Vive le roi! Le premier poste de sanfdistes tait Santa-Maria-in-Portico. Ils n'ignoraient pas que l'attaque des Albanais sur les Giardini avait russi. Les sentinelles ne furent donc pas tonnes, surtout aprs avoir entendu une fusillade du ct de la rue de Tolde, de voir s'avancer une troupe qui, de temps en temps, poussait le cri de Vive le roi! Elles la laissrent approcher sans dfiance, et prte fraterniser avec elles; mais, victime de leur confiance, les unes aprs les autres, elles tombrent poignardes. La dernire, seule, eut le temps de lcher son coup de fusil en criant: Alarme! Le commandant de la batterie, qui tait un vieux soldat, se gardait mieux que les sanfdistes, soldats improviss. Aussi, au coup de fusil et au cri d'alarme, fut-il sous les armes, lui et ses hommes, et le cri Halte! se fit-il entendre. A ce cri, les patriotes comprirent qu'ils taient dcouverts, et, ne gardant plus aucune rserve, fondirent sur la batterie au cri de Vive la Rpublique! Ce poste tait compos de Calabrais et des meilleurs soldats de ligne du cardinal: aussi le combat fut-il acharn. D'un autre ct, Nicolino, Manthonnet et Salvato faisaient des prodiges, que Michele imitait de son mieux. Le terrain se couvrait de morts. Il fut repris, abreuv de sang pendant deux heures. Enfin, les rpublicains, vainqueurs, restrent matres de la batterie. Les artilleurs furent tus sur leurs pices et les pices encloues. Aprs cette expdition, qui tait le but principal de la triple sortie, comme il restait encore une heure de nuit, Salvato proposa de l'employer en surprenant le bataillon d'Albanais qui s'tait empar des Giardini, et qui avait coup les communications du chteau de l'Oeuf avec le couvent de San-Martino. La proposition fut accueillie avec enthousiasme. Alors, les rpublicains se sparrent en deux troupes. L'une, sous les ordres de Salvato et de Michele, prit par la via Pasquale, la strada Santa-Teresa Chiaa, et fit halte sans avoir t dcouverte, strada Rocella, derrire le palais del Vasto. L'autre, sous les ordres de Nicolino et de Manthonnet, remonta par la strada Santa-Catarina, et, dcouverte la strada de Chiaa, commena le feu. A peine Salvato et Michele entendirent-ils les premiers coups de fusil, qu'ils s'lancrent par toutes les portes du palais et des jardins del Vasto, escaladrent les murailles des Giardini et tombrent sur les derrires des Albanais. Ceux-ci firent une hroque rsistance, une rsistance de montagnards; mais ils avaient affaire des hommes dsesprs, jouant leur vie dans un dernier combat. Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, furent gorgs: nul n'chappa. Alors, on laissa ple-mle, dans une boue sanglante, Albanais et rpublicains, et, tout enivrs de leur victoire, les vainqueurs tournrent les yeux vers la rue de Tolde. Revenus de leur erreur, Mammone et Fra-Diavolo, aprs avoir reconnu que les tambours de l'Infrascata, en simulant une fausse attaque, ne servaient qu' voiler la vritable, taient revenus prendre leur poste dans la rue de Tolde. Ils coutaient avec une certaine inquitude le bruit du combat des Giardini, et, le bruit du combat ayant cess depuis une demi-heure, ils s'taient un peu relchs de leurs surveillance, lorsque, tout coup, par un rseau de petites rues qui descend du vico d'Afflito au vico della Carita, une avalanche d'hommes se prcipita, repoussant les sentinelles et les avant-postes sur les masses, fusillant ou poignardant tout ce qui s'opposait son passage, et, dsastreuse, mortelle, dvastatrice, passa travers l'immense artre, laissant, sur une largeur de trois cents mtres, les dalles couvertes de cadavres, et s'coula par les rues faisant face celles par lesquelles elle avait dbouch. Toute la troupe patriote se rallia au largo Castello et la strada Medina. Les trois chefs s'embrassrent, car, dans ces situations extrmes, on ignore, lorsqu'on se quitte, si l'on se reverra jamais. --Par ma foi! dit Nicolino en regagnant le chteau de l'Oeuf avec ses deux cents hommes, rduits d'un cinquime, je ne sais si Dieu a ouvert sa fentre; mais, s'il ne l'a pas fait, il a eu tort: il et vu un beau spectacle! celui d'hommes qui aiment mieux mourir libres que de vivre sous la tyrannie. Salvato tait en face du Chteau-Neuf. Le commandant Massa s'tait tenu veill, coutant avec anxit la fusillade, qui avait commenc par s'loigner et s'tait rapproche peu peu. Voyant, aux premiers rayons du jour, les rpublicains dboucher par le largo del Castello et la strada Medina, il ouvrit les portes, prt les recevoir tous s'ils taient vaincus. Ils taient vainqueurs, et chacun, mme Manthonnet, maintenant que les communications taient rtablies, pouvait regagner le point d'o il tait parti. La porte du chteau, qui avait ouvert ses larges mchoires, les referma donc sur Salvato et ses Calabrais, sur Michele et ses lazzaroni diminus d'un quart. Nicolino avait dj repris le chemin du chteau de l'Oeuf; Manthonnet le suivit, pour regagner la montagne et rentrer San-Martino. Les rpublicains avaient perdu deux cents hommes peu prs; mais ils en avaient tu plus de sept cents aux sanfdistes, tout tonns, au moment o ils se croyaient vainqueurs et n'ayant plus rien craindre, de subir un si effroyable chec. LXXII LE REPAS LIBRE Cette sortie, qui clairait le cardinal sur ce que peuvent faire des hommes pousss au dsespoir, l'pouvanta. Il avait entendu pendant toute la nuit l'cho de cette fusillade, mais sans savoir ce dont il tait question; au point du jour, il apprit avec terreur le massacre de la nuit. Il monta aussitt cheval, et voulut se rendre compte par ses propres yeux des vnements de la nuit. En consquence, accompagn de De Cesari, de Malaspina, de La Marra et de deux cents de ses meilleurs cavaliers, il gagna, par la porte Saint-Janvier, la strada Foria, traversa, au milieu des sanfdistes, le largo delle Pigne, et aborda la rue de Tolde par la strada dei Studi. Au largo San Spirito, il fut reu par fra Diavolo et Mammone, et vit immdiatement, au visage sombre des deux chefs, que le rapport des pertes faites par les sanfdistes n'tait point exagr. On n'avait pas eu le temps d'enlever les morts et de laver le sang. Arriv au largo della Carita, son cheval refusa d'aller en avant; il n'et pu faire un pas sans marcher sur un cadavre. Le cardinal s'arrta, descendit, entra dans le couvent de Monte Oliveto et envoya La Marra et De Cesari la dcouverte, leur ordonnant, sous peine de sa disgrce, de ne lui rien cacher. En attendant, il appela prs de lui Fra Diavolo et Mammone et les interrogea sur les vnements de la nuit. Ils ne savaient que ce qui s'tait pass dans la rue de Tolde. Le peu de cohsion qu'il y avait entre les diffrents corps sanfdistes empchait les communications d'tre ce qu'elles eussent t dans une arme rgulire. Les deux chefs racontrent que, vers trois heures du matin, ils avaient t assaillis par une troupe de dmons qui leur tait tombe sur les paules, sans qu'ils pussent savoir d'o elle venait, et au moment o ils s'en doutaient le moins. Leurs hommes, attaqus l'improviste, n'avaient fait aucune rsistance, et le cardinal avait vu le rsultat de leur irruption. Les rpublicains, au reste, avaient disparu comme une vision; seulement, cette vision laissait, pour preuve de sa ralit, cent cinquante ennemis couchs sur le champ de bataille. Le cardinal frona le sourcil. Puis De Cesari et La Marra arrivrent leur tour. Les nouvelles qu'ils apportaient taient dsastreuses. La Marra annonait que le bataillon albanais, une des forces de la coalition sanfdiste, tait gorg, depuis le premier jusqu'au dernier homme. De Cesari avait appris que, du poste et de la batterie de Chiaa, il ne restait pas vingt hommes. Les quatre canons fournis par le _Sea-Horse_ taient enclous et, par consquent, hors d'usage, et les artilleurs russes s'taient fait tuer sur leurs pices. Or, pendant la mme nuit, c'est--dire pendant la nuit qui venait de se passer, le cardinal, par un messager qui avait dbarqu Salerne, avait reu la lettre de la reine, en date du 14; dans laquelle lettre la reine lui disait que la flotte de Nelson, aprs avoir quitt Palerme pour conduire Ischia l'hritier de la couronne, y tait rentre pour remettre terre ce mme hritier, sur la nouvelle, reue par Nelson, que la flotte franaise tait sortie de Toulon. Il n'y avait que peu de probabilit que la flotte vnt Naples; cependant, il tait possible qu'elle y vnt: alors son entreprise tait ruine. Enfin, une chose pouvait arriver une seconde fois, comme elle tait arrive une premire. Aprs Cotrone, le pillage avait t si grand, que les trois quarts des sanfdistes, s'tant regards comme enrichis, avaient dsert avec armes, bagages et butin. Or, la moiti de Naples tait pille par les lazzaroni, et l'arme sanfdiste pouvait bien ne pas estimer l'autre la valeur des dangers que chaque homme courait en restant. Le cardinal ne s'abusait point. Son arme, c'tait bien plutt une bande de corbeaux, de loups et de vautours venant la cure, qu'une troupe de soldats faisant la guerre pour le triomphe d'une ide ou d'un principe. Donc, la premire mesure prendre tait d'arrter le pillage des lazzaroni, afin qu'en tout cas, il restt quelque chose pour ceux qui avaient fait cent lieues dans l'espoir de piller eux-mmes. En consquence, prenant son parti avec cette rapidit d'excution qui tait un des cts saillants de son gnie, il se fit apporter une plume, de l'encre et du papier, et rdigea une proclamation dans laquelle il ordonnait positivement de cesser le pillage et le massacre, promettant qu'il ne serait fait aucun mauvais traitement ceux qui remettaient leurs armes, _l'intention de Sa Majest tant de leur accorder amnistie pleine et entire_. On conviendra qu'il est difficile de concilier cette promesse avec les ordres rigoureux du roi et de la reine concernant les rebelles, si l'intention positive du cardinal n'et point t de sauver, en vertu de son pouvoir d'_alter ego_, autant de patriotes qu'il pourrait le faire. La suite, au reste, prouva que c'tait bien l son intention. Il ajoutait, en outre, que toute hostilit cesserait l'instant mme contre tout chteau et toute forteresse arborant la bannire blanche, en signe qu'ils acceptaient l'amnistie offerte, et il garantissait sur son honneur la vie des officiers qui se prsenteraient pour parlementer. Cette proclamation fut imprime et affiche, le mme jour, tous les coins de rue, tous les carrefours, sur toutes les places de la ville; et, comme il tait possible que les patriotes de San-Martino, ne descendant point en ville, demeurassent dans l'ignorance de ces nouvelles dispositions du cardinal, il leur envoya Scipion La Marra, prcd d'un drapeau blanc et accompagn d'un trompette, pour leur annoncer cette suspension d'armes. Les patriotes de San-Martino, encore tout enfivrs de leur succs de la nuit prcdente et du rsultat obtenu,--car ils ne doutaient point que ce ne ft leur victoire qu'ils dussent cette dmarche pacifique du cardinal,--rpondirent qu'ils taient rsolus mourir les armes en main et qu'ils n'entendraient rien avant que Ruffo et les sanfdistes eussent vacu la ville. Mais, cette fois encore, Salvato, qui joignait la sagesse du diplomate au bouillant courage du soldat, ne fut point de l'avis de Manthonnet, charg, au nom de ses compagnons, de rpondre par un refus. Il se prsenta au corps lgislatif, les propositions du cardinal Ruffo la main, et n'eut point de peine, aprs lui avoir expos la vritable situation des choses, le dterminer ouvrir des confrences avec le cardinal, ces confrences, si elles aboutissaient un trait, tant le seul moyen de sauver la vie des patriotes compromis. Puis, comme les chteaux taient sous la dpendance du corps lgislatif, le corps lgislatif fit dire Massa, commandant du Chteau-Neuf, et L'Aurora, commandant du chteau de l'Oeuf, que, s'ils ne traitaient pas directement avec le cardinal, il traiterait en leur nom. Il n'y avait rien ordonner de pareil Manthonnet, qui, n'tant point enferm dans un fort, mais occupant le couvent de San-Martino, ne dpendait que de lui-mme. Le corps lgislatif invitait, en mme temps, Massa s'aboucher avec le commandant du chteau Saint-Elme, non point pour qu'il acceptt les mmes conditions qui seraient offertes aux commandants de forts napolitains,--en sa qualit d'officier franais, il pouvait traiter part, et comme bon lui semblait,--mais pour qu'il approuvt la capitulation des autres forteresses, et signt au trait, sa signature paraissant, avec raison, une garantie de plus de l'excution des traits, puisque lui tait tout simplement un ennemi, tandis que les autres taient des rebelles. On rpondit donc au cardinal qu'il n'avait point s'arrter au refus des patriotes de San-Martino et que l'amnistie propose par lui tait accepte. On le priait d'indiquer le jour et l'heure o les chefs des deux partis se runiraient pour jeter les bases de la capitulation. Mais, pendant cette mme journe du 19 juin, arriva une chose laquelle on devait s'attendre. Les Calabrais, les lazzaroni, les paysans, les forats et tous ces hommes de rapine et de sang qui, pour piller et tuer leur satisfaction, suivaient les Sciarpa, les Mammone, les Fra-Diavolo, les Panedigrano et autres bandits de mme toffe, tous ces hommes enfin, voyant la proclamation du cardinal qui mettait une fin aux massacres et aux incendies, rsolurent de ne point obir cet ordre et de continuer le cours de leurs meurtres et de leurs dvastations. Le cardinal frmit en sentant l'arme avec laquelle jusque-l il avait vaincu, lui tomber des mains. Il donna l'ordre de ne plus ouvrir les prisons aux prisonniers que l'on y conduirait. Il renfora les corps russes, turcs et suisses qui se trouvaient dans la ville, les seuls, en effet, sur lesquels il pt compter. Alors, le peuple, ou plutt des bandes d'assassins, de meurtriers et de brigands qui dsolaient, incendiaient et ensanglantaient la ville, voyant que les prisons restaient fermes devant les prisonniers qu'ils y conduisaient, les fusillrent et les pendirent sans jugement. Les moins froces conduisirent les leurs au commandant du roi Ischia; mais, l, les patriotes trouvrent Speciale, lequel se contentait de rendre contre eux des jugements de mort, sans mme les interroger, quand, pour en finir plus tt avec eux, il ne les faisait pas jeter la mer sans jugement. Du haut de San-Martino, du haut du chteau de l'Oeuf et du haut du Chteau-Neuf, les patriotes voyaient avec terreur et avec rage tout ce qui se passait dans la ville, dans le port et sur la mer. Rvolts de ce spectacle, les patriotes allaient sans doute reprendre les armes, lorsque le colonel Mejean, furieux de n'avoir pu traiter ni avec le directoire ni avec le cardinal Ruffo, fit dire aux rpublicains qu'il avait au chteau Saint-Elme cinq ou six otages qu'il leur livrerait si les massacres ne cessaient pas. Au nombre de ces otages tait un cousin du chevalier Micheroux, lieutenant du roi, et un troisime frre du cardinal. On fit savoir Son minence l'tat des choses. Si les massacres continuaient, autant de patriotes massacrs, autant d'tages on jetterait du haut en bas des murailles du chteau Saint-Elme. Les rapports s'envenimaient et conduisaient naturellement les deux partis une guerre d'extermination. Il n'y avait aucun doute avoir que des hommes courageux et dsesprs ne tinssent point les menaces de reprsailles qu'ils avaient faites. Le cardinal comprit qu'il n'y avait pas un instant perdre. Il convoqua les chefs de tous les corps marchant sous son commandement, et les supplia de maintenir leurs soldats dans la plus rigoureuse discipline, et leur promettant de glorieuses rcompenses s'ils y russissaient. On ordonna alors des patrouilles composes de sous-officiers seulement. Ces patrouilles parcouraient les rues en tout sens, et, force de menaces, de promesses, d'argent jet, les incendies s'teignirent, le sang cessa de couler: Naples respira. Il ne fallut pas moins de deux jours pour arriver ce rsultat. Le 21 juin, profitant de l'armistice et de la tranquillit qui, aprs tant d'efforts, en tait la suite, les patriotes de Saint-Martin et des deux chteaux rsolurent de faire ce que faisaient les anciens quand ils taient condamns la mort: LE REPAS LIBRE. Csar, seul, manquait pour recevoir les paroles sacramentelles: _Morituri te salutant!_ Ce fut une triste fte que cette solennit suprme dans laquelle chacun semblait clbrer ses propres funrailles, quelque chose de pareil ce dernier festin des snateurs de Capoue, la fin duquel, au milieu des fleurs fanes et au son des lyres mourantes, on fit circuler la coupe empoisonne dans laquelle quatre-vingts convives burent la mort. La place choisie fut celle du Palais-National, aujourd'hui place du Plbiscite. Elle tait alors beaucoup plus troite qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des mts furent plants sur toute la longueur de la table; chaque mt droulait au vent une flamme blanche, sur laquelle, en lettres noires, taient crits ces mots: VIVRE LIBRE OU MOURIR! Au-dessus de cette flamme, et au milieu de chaque mt, tait un faisceau de trois bannires, dont les extrmits venaient caresser le front des convives. L'une tait tricolore: c'tait la bannire de la libert. L'autre tait rouge: c'tait le symbole du sang rpandu et qui restait rpandre encore. L'autre tait noire: c'tait l'emblme du deuil qui couvrirait la patrie lorsque la tyrannie, un instant chasse, reviendrait rgner sur elle. Au milieu de la place, au pied de l'arbre de la libert, s'levait l'autel de la patrie. On commena par y clbrer une messe mortuaire en l'honneur des martyrs morts pour la libert. L'vque della Torre, membre du corps lgislatif, y pronona leur oraison funbre. Puis on se mit table. Le repas fut sobre, triste, presque muet. Trois fois seulement, il fut interrompu par un double toast: A la libert et la mort! ces deux grandes desses invoques par les peuples opprims. De leurs avant-postes, les sanfdistes pouvaient voir le suprme festin; mais ils n'en comprenaient point la sublime tristesse. Seul le cardinal calculait de quels efforts dsesprs sont capables des hommes qui se prparent la mort avec cette solennelle tranquillit; il n'en tait, soit crainte, soit admiration, que plus affermi dans la rsolution de traiter avec eux. LXXIII LA CAPITULATION Le 19 juin, comme nous l'avons dit, les bases de la capitulation avaient t jetes sur le papier. Elles avaient t discutes pendant la journe du 20, au milieu de l'meute qui ensanglantait la ville et faisait parfois croire l'impossibilit de mener bonne fin les ngociations. Le 21, midi, l'meute tait calme, et le _repas libre_ avait eu lieu quatre heures du soir. Enfin, le 22 au matin, le colonel Mejean descendit du chteau Saint-Elme, escort par la cavalerie royaliste, et vint confrer avec le directoire. Salvato voyait avec une grande joie tous ces prparatifs de paix. La maison de Luisa pille, le bruit gnralement rpandu qu'elle avait dnonc les Backer et que la dnonciation tait cause de leur mort, lui inspiraient de vives inquitudes pour la sret de la jeune femme. Insensible toute crainte pour lui-mme, il tait plus tremblant et plus timide qu'un enfant quand il s'agissait de Luisa. Puis une seconde esprance pointait dans son coeur. Son amour pour Luisa avait toujours t croissant, et la possession n'avait fait que l'augmenter. Aprs la publicit qu'avait prise leur liaison, il tait impossible que Luisa demeurt Naples et y attendt le retour de son mari. Or, il tait, probable qu'elle profiterait de l'alternative donne aux patriotes de rester Naples ou de fuir, pour quitter non seulement Naples, mais encore l'Italie. Alors, Luisa serait bien lui, lui pour toujours: rien ne pourrait la sparer de lui. Au fait de la capitulation qui avait t discute sous ses ordres, il avait plusieurs fois, avec intention, expliqu Luisa l'article 5 de cette capitulation, qui portait que toutes les personnes qui y taient comprises avaient le choix, ou de rester Naples, ou de s'embarquer pour Toulon. Luisa, chaque fois, avait soupir, avait press son amant contre son coeur, mais n'avait rien rpondu. C'est que Luisa, malgr son ardent amour pour Salvato, n'avait rien dcid encore et reculait, en fermant les yeux pour ne pas voir l'avenir, devant l'immense douleur qu'il lui faudrait causer, le moment arriv, ou son poux, ou son amant. Certes, si Luisa et t libre, pour elle comme pour Salvato, c'et t le suprme bonheur de suivre au bout du monde l'ami de son coeur. Elle et alors, sans regret, quitt ses amis, Naples et mme cette petite maison o s'tait coule son enfance, si calme, si tranquille et si pure. Mais, ct de ce bonheur suprme, se dressait dans l'ombre un remords qu'elle ne pouvait carter. En partant, elle abandonnait la douleur et l'isolement la vieillesse de celui qui lui avait servi de pre. Hlas! cette entranante passion qu'on appelle l'amour, cette me de l'univers qui fait commettre l'homme ses plus belles actions et ses plus grands crimes, si ingnieuse en excuses tant que la faute n'est pas commise, n'a plus que des pleurs et des soupirs opposer au remords. Aux instances de Salvato, Luisa ne voulait pas rpondre: Oui et n'osait rpondre: Non. Elle gardait au fond du coeur ce vague espoir des malheureux qui ne comptent plus que sur un miracle de la Providence pour les tirer de la situation sans issue o ils se sont placs par une erreur ou par une faute. Cependant, le temps passait, et, comme nous l'avons dit, le 22 juin, au matin, le colonel Mejean descendait du chteau Saint-Elme, pour venir, escort de la cavalerie royaliste, confrer avec le directoire. Le but de sa visite tait de s'offrir comme intermdiaire entre les patriotes et le cardinal, le directoire n'esprant point obtenir les conditions qu'il demandait. On se rappelle la rponse de Manthonnet: Nous ne traiterons que lorsque le dernier sanfdiste aura abandonn la ville. Voulant savoir si les forts taient en mesure de soutenir les paroles hautaines de Manthonnet, le corps lgislatif, qui sigeait dans le palais national, fit appeler le commandant du Chteau-Neuf. Oronzo Massa, dont nous avons plusieurs fois dj prononc le nom, sans nous arrter autrement sur sa personne, a droit, dans un livre comme celui que nous nous sommes impos le devoir d'crire, quelque chose de plus qu'une simple inscription au martyrologe de la patrie. Il tait n de famille noble. Officier d'artillerie ds ses jeunes annes, il avait donn sa dmission lorsque, quatre ans auparavant, le gouvernement tait entr dans la voie sanglante et despotique ouverte par l'excution d'Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Galiani. La rpublique proclame, il avait demand servir comme simple soldat. La Rpublique l'avait fait gnral. C'tait un homme loquent, intrpide, plein de sentiments levs. Ce fut Cirillo qui, au nom de l'assemble lgislative, adressa la parole Massa. --Oronzo Massa, lui demanda-t-il, nous vous avons fait venir pour savoir de vous quel espoir nous reste pour la dfense du chteau et le salut de la ville. Rpondez-nous franchement, sans rien exagrer ni dans le bien ni dans le mal. --Vous me demandez de vous rpondre en toute franchise, rpliqua Oronzo Massa: je vais le faire. La ville est perdue; aucun effort, chaque homme ft-il un Curtius, ne peut la sauver. Quant au Chteau-Neuf, nous en sommes encore matres, mais par cette seule raison que nous n'avons contre nous que des soldats sans exprience, des bandes inexprimentes, commandes par un prtre. La mer, la darse, le port, sont au pouvoir de l'ennemi. Le palais n'a aucune dfense contre l'artillerie. La courtine est ruine, et si, au lieu d'assig, j'tais assigeant, dans deux heures j'aurais pris le chteau. --Vous accepteriez donc la paix? --Oui, pourvu, ce dont je doute, que nous puissions la faire des conditions qu'il ft possible de concilier avec notre honneur, comme soldats et comme citoyens. --Et pourquoi doutez-vous que nous puissions faire la paix des conditions honorables? Ne connaissez-vous point celles que le directoire propose? --Je les connais, et c'est pour cela que je doute que le cardinal les accepte. L'ennemi, enorgueilli par la marche triomphale qui l'a conduit jusque sous nos murs, pouss par la lchet de Ferdinand, par la haine de Caroline, ne voudra pas accorder la vie et la libert aux chefs de la Rpublique. Il faudra donc, mon avis, que vingt citoyens au moins s'immolent au salut de tous. Ceci tant ma conviction, je demande tre inscrit, ou plutt m'inscrire le premier sur la liste. Et alors, au milieu d'un frmissement d'admiration, s'avanant vers le bureau du prsident, en haut d'une feuille de papier blanc, il crivit d'une main ferme: ORONZO MASSA.--POUR LA MORT. Les applaudissements clatrent, et, d'une seule voix, les lgislateurs s'crirent: --Tous! tous! tous! Le commandant du chteau de l'Oeuf, L Aurora, tait, sur l'impossibilit de tenir, du mme avis que son collgue Massa. Restait Manthonnet, qu'il fallait ramener l'avis des autres chefs: aveugl par son merveilleux courage, il tait toujours le dernier se rendre aux prudents avis. On dcida que le gnral Massa monterait San-Martino et confrerait avec les patriotes tablis au pied du chteau Saint-Elme, et, s'il tombait d'accord avec eux, prviendrait le colonel Mejean que sa prsence tait ncessaire au directoire. Un sauf-conduit du cardinal fut donn au commandant du chteau de l'Oeuf. Le commandant Massa convainquit Manthonnet que le meilleur parti prendre tait de traiter aux conditions proposes par le directoire, et mme des conditions pires; et, comme il tait convenu, il prvint le colonel Mejean qu'on l'attendait pour porter ces conditions au cardinal. Voil pourquoi, le 22 juin, le commandant du chteau Saint-Elme quittait sa forteresse et descendait vers la ville. Il se rendit droit la maison qu'occupait le cardinal, au pont de la Madeleine, mais en ne cachant point au directoire qu'il n'avait pas grand espoir que le cardinal acceptt de pareilles conditions. Il fut immdiatement introduit prs de Son minence, laquelle il prsenta les articles de la capitulation, dj signs du gnral Massa et du commandant L'Aurora. Le cardinal, qui l'attendait, avait prs de lui le chevalier Micheroux, le commandant anglais Foote, le commandant des troupes russes, Baillie, et le commandant des troupes ottomanes, Achmet. Le cardinal prit la capitulation, la lut, passa dans une chambre ct, avec le chevalier Micheroux, et les chefs des camps anglais, russe et turc, pour en dlibrer avec eux. Dix minutes aprs, il rentra, prit la plume, et, sans discussion, mit son nom au-dessous de celui de L'Aurora. Puis il passa la plume au commandant Foote; celui-ci, son tour, la passa au commandant Baillie, qui la passa au commandant Achmet. La seule exigence du cardinal fut que le trait, quoique sign le 22, portt la date du 18. Cette exigence, laquelle n'hsita point se rendre le colonel Mejean, et qui fut un mystre pour tout le monde, grce la connaissance approfondie que nous avons de cette poque, et la correspondance du roi et de la reine, sur laquelle nous emes, en 1860, le bonheur de mettre la main, n'en est pas un pour nous. Il voulait que la date ft antrieure la lettre qu'il avait reue de la reine et qui lui dfendait de traiter, sous aucun prtexte, avec les rebelles. Il aurait cette excuse de dire que la lettre tait arrive quand la capitulation tait dj signe. Et maintenant, il est de la plus grande importance que, traitant cette heure un point purement historique, nous mettions sous les yeux de nos lecteurs le texte mme des dix articles, qui n'a jamais t publi qu'incomplet ou altr. Il s'agit d'un procs terrible, o le cardinal Ruffo, condamn en premire instance par l'histoire, ou plutt par un historien, juge partial ou mal renseign, en appelle la postrit contre Ferdinand, contre Caroline, contre Nelson. Voici la capitulation: ARTICLE 1er.--Le Chteau-Neuf et le chteau de l'Oeuf seront remis au commandant des troupes de Sa Majest le roi des Deux-Siciles, et de celles de ses allis, le roi d'Angleterre, l'empereur de toutes les Russies et le sultan de la Porte Ottomane, avec toutes les munitions de guerre et de bouche, artillerie et effets de toute espce existant dans les magasins, et qui seront reconnus par l'inventaire des commissaires respectifs, aprs la signature de la prsente capitulation. ART. 2.--Les troupes composant la garnison conserveront leurs forts jusqu' ce que les btiments dont on parlera ci-aprs, destins transporter les personnes qui voudront aller Toulon, soient prts mettre la voile. ART. 3.--Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires, c'est--dire avec armes et bagages, tambour battant, mches allumes, enseignes dployes, chacune avec deux pices de canon; elles dposeront leurs armes sur le rivage. ART. 4.--Les personnes et les proprits mobilires de tous les individus composant les deux garnisons seront respectes et garanties. ART. 5.--Tous les susdits individus pourront choisir, ou de s'embarquer sur les btiments parlementaires qui seront prposs pour les conduire Toulon, ou de rester Naples, sans tre inquits, ni eux ni leurs familles. ART. 6.--Les conditions arrtes dans la prsente capitulation sont communes toutes les personnes des deux sexes enfermes dans les forts. ART. 7.--Jouiront du bnfice de ces conditions, tous les prisonniers faits sur les troupes rgulires par les troupes de Sa Majest le roi des Deux-Siciles ou par celles de ses allis, dans les divers combats qui ont eu lieu avant le blocus des forts. ART. 8.--MM. l'archevque de Salerne, Micheroux, Dillon et l'vque d'Avellino resteront en otage entre les mains du commandant du fort Saint-Elme jusqu' l'arrive Toulon des patriotes expatris. ART<. 9.--Except les personnages nomms ci-dessus, tous les otages et prisonniers d'tat renferms dans les forts seront mis en libert aussitt la signature de la prsente capitulation. ART. 10.--Les articles de la prsente capitulation ne pourront tre excuts qu'aprs avoir t compltement approuvs par le commandant du fort Saint-Elme. Fait au Chteau-Neuf, le 18 juin 1799. Ont sign: MASSA, _commandant du Chteau-Neuf;_ L'AURORA, _commandant du chteau de l'Oeuf;_ CARDINAL RUFFO, _vicaire gnral du royaume de Naples;_ ANTONIO, CHEVALIER MICHEROUX, _ministre plnipotentiaire de Sa Majest le roi des Deux-Siciles prs les troupes russes;_ E.-T. FOOTE, _commandant les navires de Sa Majest Britannique;_ BAILLIE, _commandant les troupes de Sa Majest l'empereur de Russie;_ ACHMET, _commandant les troupes ottomanes_. Sous les signatures des diffrents chefs prenant part la capitulation, on lisait les lignes suivantes: En vertu de la dlibration prise par le conseil de guerre dans le fort Saint-Elme, le 3 messidor, sur la lettre du gnral Massa, commandant le Chteau-Neuf, lettre en date du 1er messidor, le commandant du chteau Saint-Elme approuve la susdite capitulation. Du fort Saint-Elme, 3 messidor an VII de la rpublique franaise (21 juin 1799.) MEJEAN. Le mme jour o la capitulation fut rellement signe, c'est--dire le 22 juin, le cardinal, enchant d'en tre arriv un si heureux rsultat, crivit au roi le rcit dtaill des oprations accomplies, et chargea le capitaine Foote, l'un des signataires de la capitulation, de remettre sa lettre Sa Majest en personne. Le capitaine Foote partit aussitt pour Palerme, sur le _Sea-Horse_.--Depuis quelques jours, il avait succd, dans le commandement de ce vaisseau, au capitaine Ball, rappel par Nelson prs de lui. Le lendemain, le cardinal donna tous les ordres ncessaires pour que les btiments qui devaient transporter Toulon la garnison patriote fussent prts le plus tt possible. Le mme jour, le cardinal crivit Ettore Caraffa pour l'inviter cder les forts de Civitella et de Pescara Pronio, aux mmes conditions que venaient d'tre cds le Chteau-Neuf et le chteau de l'Oeuf. Et, comme il craignait que le comte de Ruvo ne se fit point sa parole on vt quelque pige dans sa lettre, il fit demander s'il n'y avait point, dans l'un ou l'autre des deux chteaux, un ami d'Ettore Caraffa dans lequel celui-ci et toute confiance, pour porter sa lettre et donner au comte une ide exacte de la situation des choses. Nicolino Caracciolo s'offrit, reut la lettre des mains du cardinal et partit. Le mme jour, un dit sign du vicaire gnral fut imprim, publi et affich. Cet dit dclarait que la guerre tait finie, qu'il n'y avait plus dans le royaume ni partis ni factions, ni amis ni ennemis, ni rpublicains ni sanfdistes, mais seulement un peuple de frres et de citoyens soumis galement au prince, que le roi voulait confondre dans un mme amour. La certitude de la mort avait t telle chez les patriotes, que ceux mmes qui, n'ayant pas confiance entire dans la promesse de Ruffo, avaient dcid de s'exiler, regardaient l'exil comme un bien, en comparant l'exil au sort auquel ils se croyaient rservs. LXXIV LES LUS DE LA VENGEANCE Au milieu du choeur de joie et de tristesse qui s'levait de cette foule d'exils, selon qu'ils tenaient plus la vie ou la patrie, deux jeunes gens, silencieusement et tristement, se tenaient embrasss dans une des chambres du Chteau-Neuf. Ces deux jeunes gens taient Salvato et Luisa. Luisa n'avait pris encore aucun parti, et c'tait le lendemain, 24 juin, qu'il fallait choisir entre son mari et son amant, entre rester Naples ou partir pour la France. Luisa pleurait, mais, de toute la soire, n'avait point eu la force de prononcer une parole. Salvato tait rest longtemps genoux et, lui aussi, muet devant elle; puis enfin il l'avait prise entre ses bras, et la tenait serre contre son coeur. Minuit sonna. Luisa releva ses yeux baigns de larmes et brillants de fivre, et compta, les unes aprs les autres, les douze vibrations du marteau sur le timbre; puis, laissant tomber son bras autour du cou du jeune homme: --Oh! non, dit-elle, je ne pourrai jamais! --Que ne pourras-tu jamais, ma Luisa bien-aime? --Te quitter, mon Salvato. Jamais! jamais! --Ah! fit le jeune homme respirant avec joie. --Dieu fera de moi ce qu'il voudra, mais ou nous vivrons ou nous mourrons ensemble! Et elle clata en sanglots. --coute, lui dit Salvato, nous ne sommes point forcs de nous arrter en France; o tu voudras aller, j'irai. --Mais ton grade? mais ton avenir? --Sacrifice pour sacrifice, ma bien-aime Luisa. Je te le rpte, si tu veux fuir au bout du monde les souvenirs que tu laisses ici, j'irai au bout du monde avec toi. Te connaissant comme je te connais, ange de puret, ce ne sera pas trop de ma prsence et de mon amour ternels pour te faire oublier. --Mais je ne partirai point ainsi, comme une ingrate, comme une fugitive, comme une adultre; je lui crirai, je lui dirai tout. Son beau, son grand, son sublime coeur me pardonnera un jour, il me donnera l'absolution de ma faute, et, partir de ce jour seulement, je me pardonnerai moi-mme. Salvato dtacha son bras du cou de Luisa, s'approcha d'une table, y prpara du papier, une plume et de l'encre; puis, revenant elle et l'embrassant au front: --Je te laisse seule, sainte pcheresse, dit-il. Confesse-toi Dieu et lui. Celle sur laquelle Jsus a tendu son manteau n'tait pas plus digue de pardon que toi. --Tu me quittes! s'cria la jeune femme presque effraye de rester seule. --Il faut que ta parole coule dans toute sa puret, de ton me chaste ton coeur dvou: ma prsence en troublerait le limpide cristal. Dans une demi-heure, nous serons de retour et nous ne nous quitterons plus. Luisa tendit son front son amant, qui l'embrassa et sortit. Puis elle se leva, et, son tour, s'approchant de la table, s'assit devant elle. Tous ses mouvements avaient la lenteur que prend le corps dans les moments suprmes; son oeil fixe semblait chercher reconnatre, travers la distance et l'obscurit, la place o le coup frapperait, et quelle profondeur s'enfoncerait le glaive de la douleur. Un sourire triste passa sur ses lvres, et elle murmura en secouant la tte: --Oh! mon pauvre ami! comme tu vas souffrir! Puis, plus bas, et d'une voix presque inintelligible: --Mais pas plus, ajouta-t-elle, que je n'ai souffert moi-mme. Elle prit la plume, laissa tomber son front sur sa main gauche et crivit: Mon bien-aim pre! mon ami misricordieux! Pourquoi m'avez-vous quitte quand je voulais vous suivre! pourquoi n'tes-vous pas revenu quand je vous ai cri du rivage, vous qui disparaissiez dans la tempte: Ne savez-vous pas que je l'aime! Il tait temps encore: je partais avec vous, j'tais sauve! Vous m'avez abandonne, je suis perdue! Il y a eu fatalit. Je ne veux pas m'excuser, je ne veux pas vous rpter les paroles que, la main tendue vers le crucifix, vous avez dites au lit de mort du prince de Caramanico, lorsqu'il insistait et que j'insistais moi-mme pour que je devinsse votre pouse. Non: je suis sans excuse; mais je connais votre coeur. La misricorde sera toujours plus grande que la faute. Compromise politiquement par cette mme fatalit qui me poursuit, je quitte Naples, et, partageant le sort des malheureux qui s'exilent, et parmi lesquels, mon doux juge! je suis la plus malheureuse, je pars pour la France. Les derniers moments de mon exil sont vous comme les dernires heures de ma vie seront vous. En quittant la patrie, c'est vous que je songe; en quittant l'existence, c'est vous que je songerai. Expliquez cet inexplicable mystre; mon coeur a failli, mon me est reste pure; la meilleure partie de moi-mme, vous l'avez prise et garde. coutez, mon ami! coutez, mon pre! Je vous fuis encore plus par honte de vous revoir, que par amour pour l'homme que je suis. Pour lui, je donnerais ma vie en ce monde; mais, pour vous, mon salut dans l'autre. Partout o je serai, vous le saurez. Si, pour un dvouement quelconque, vous aviez besoin de moi, rappelez-moi, et je reviendrai tomber genoux devant vous. Maintenant, laissez-moi vous prier pour une crature innocente, qui non-seulement ne sait pas encore qu'elle devra le jour une faute, mais qui mme ne sait pas encore qu'elle vit. Elle peut se trouver seule sur la terre. Son pre est soldat: il peut tre tu; sa mre est dsespre: elle peut mourir. Promettez-moi que, tant que vous vivrez, mon enfant ne sera point orphelin. Je n'emporte point avec moi un seul ducat de l'argent dpos chez les Backer. Est-il besoin de vous dire que je suis parfaitement innocente de leur mort, et que j'eusse subi les tortures avant de dire un mot qui les compromit! Sur cet argent, vous ferez l'enfant que je vous lgue, en cas de mort, la part que vous voudrez. Vous ayant dit tout cela, vous pouvez croire, mon pre ador, que je vous ai tout dit; il n'en est rien. Mon me est pleine, ma tte dborde. Depuis que je vous cris, je vous revois, je repasse dans mon coeur les dix-huit ans de bonts que vous avez eues pour moi, je vous tends les bras comme au dieu qu'on adore, que l'on offense, et vers lequel on voudrait s'lancer. Oh! que n'tes-vous l, au lieu d'tre deux cents lieues de moi! je sens que c'est vous que j'irais, et qu'appuye votre coeur, rien ne pourrait m'en arracher. Mais ce que Dieu fait est bien fait. Aux yeux de tous, maintenant, je suis non-seulement pouse ingrate, mais encore sujette rebelle, et j'ai rendre compte, tout la fois, et de votre bonheur perdu et de votre loyaut compromise. Mon dpart vous sauvegarde, ma fuite vous innocente, et vous avez dire: Il n'y a pas s'tonner qu'tant femme adultre, elle soit sujette dloyale. Adieu, mon ami, adieu, mon pre! Quand vous voudrez vous faire une ide de ma souffrance, songez ce que vous avez souffert vous-mme. Vous n'avez que la douleur; moi, j'ai le remords. Adieu, si vous m'oubliez et si je vous suis inutile! Mais, si vous avez jamais besoin de moi, au revoir! Votre enfant coupable, mais qui ne cessera jamais de croire en votre misricorde, LUISA. Comme Luisa achevait ces derniers mots, Salvato rentra. Elle l'entendit, se retourna, lui tendit la lettre; mais, en voyant le papier tout baign de larmes et en comprenant ce qu'elle aurait souffrir tandis qu'il lirait ce papier, il le repoussa. Elle comprit cette dlicatesse de son amant. --Merci, mon ami, dit-elle. Elle plia la lettre, la cacheta, mit l'adresse. --Maintenant, dit-elle, comment faire passer cette lettre au chevalier San-Felice? Vous comprenez bien, n'est-ce pas, qu'il faut qu'il la reoive, lui et non pas un autre? --C'est bien simple, rpondit Salvato, le commandant Massa a un sauf-conduit. Je vais le lui demander, et je porterai moi-mme la lettre au cardinal, avec prire de la faire passer Palerme, en lui disant de quelle importance il est qu'elle arrive srement. Luisa avait grand besoin de la prsence de Salvato. Tant qu'il tait l, sa voix cartait les fantmes qui l'assaillaient ds qu'il avait disparu. Mais, comme elle l'avait dit, il tait ncessaire que cette lettre parvnt au chevalier. Salvato monta cheval: Massa, outre son sauf-conduit, lui donna un homme pour porter devant lui le drapeau blanc; de sorte qu'il arriva sans accident au camp du cardinal. Celui-ci n'tait pas encore couch. A peine Salvato se fut-il nomm, que le cardinal ordonna de l'introduire auprs de lui. Le cardinal le connaissait de nom. Il savait quels prodiges de valeur il avait faits pendant le sige. Brave lui-mme, il apprciait les hommes braves. Salvato lui exposa la cause de sa visite, et ajouta qu'il avait voulu venir en personne non-seulement pour veiller la sret de la lettre, mais encore pour voir l'homme extraordinaire qui venait d'accomplir l'oeuvre de la restauration. Malgr le mal qu' son avis cette restauration faisait, Salvato ne pouvait s'empcher de reconnatre que le cardinal avait t temprant dans la victoire, et que les conditions qu'il avait accordes taient celles d'un vainqueur gnreux. Tout en recevant les compliments de Salvato, ce qu'il semblait faire avec toutes les apparences de l'orgueil satisfait, le cardinal jeta les yeux sur la lettre que lui recommandait Salvato, et y lut l'adresse du chevalier San-Felice. Il tressaillit malgr lui. --Cette lettre, demanda le cardinal, serait-elle, par hasard, de la femme du chevalier? --D'elle-mme, Votre minence. Le cardinal se promena un instant soucieux. Puis, tout coup, s'arrtant devant Salvato: --Cette dame, lui dit-il en le regardant fixement, vous intresse-t-elle? Salvato ne put rprimer une expression d'tonnement. --Oh! dit le cardinal, ce n'est point une question de curiosit que je vous fais, et vous le verrez tout l'heure; d'ailleurs, je suis prtre, et un secret qu'on me confie devient ds lors une confession sacre. --Oui, Votre minence, elle m'intresse, et infiniment! --Eh bien, alors, monsieur Salvato, comme une preuve de l'admiration que j'ai pour votre courage, laissez-moi vous dire tout bas, bien bas, que la personne laquelle vous vous intressez est cruellement compromise, et, si elle tait dans la ville, et ne se trouvait point comprise dans la capitulation des forts, il faudrait la conduire immdiatement soit au chteau de l'Oeuf, soit au Chteau-Neuf, et trouver moyen d'y antidater son entre de cinq ou six jours. --Mais, dans le cas contraire, Votre minence, aurait-elle encore craindre? --Non, ma signature la couvrirait, je l'espre. Seulement, dans l'un ou l'autre cas, prenez toutes vos prcautions pour qu'elle soit embarque une des premires. Une personne trs-puissante la poursuit et veut sa mort. Salvato plit affreusement. --La signora San-Felice, dit-il d'une voix touffe, n'a pas quitt le Chteau-Neuf depuis le commencement du sige. Elle se trouve donc jouir du bnfice de la capitulation que le gnral Massa a signe avec Votre minence. Je ne vous en remercie pas moins, monsieur le cardinal, de l'avis que vous m'avez donn et dont j'ai pris bonne note. Salvato salua et s'apprta se retirer; mais le cardinal lui posa la main sur le bras. --Encore un mot, lui dit-il. --J'coute, minence, rpliqua le jeune homme. Quoi qu'en et dit le cardinal, il tait vident qu'il hsitait parler et qu'un combat se livrait en lui. Enfin, le premier mouvement l'emporta. --Vous avez dans vos rangs, dit-il, un homme qui n'est point mon ami, mais que j'estime cause de son courage et de son gnie. Cet homme, je voudrais le sauver. --Cet homme est condamn? demanda Salvato. --Comme la chevalire San-Felice, rpliqua le cardinal. Salvato sentit une sueur froide perler la racine de ses cheveux. --Et par la mme personne? demanda Salvato. --Par la mme personne, rpta le cardinal. --Et Votre minence dit que cette personne est trs-puissante? --Ai-je dit trs-puissante? Je me suis tromp alors: j'aurais d dire toute-puissante. --J'attends que Votre minence me nomme celui qu'elle honore de son estime et couvre de sa protection. --Franois Caracciolo. --Et que lui dirai-je? --Vous lui direz ce que vous voudrez; mais, vous, je vous dis que sa vie n'est en sret, ou plutt ne sera en sret que lorsqu'il aura les deux pieds hors du royaume. --Je remercie pour lui Votre minence, dit Salvato; il sera fait selon ses dsirs. --Ou ne confie de pareils secrets qu' un homme comme vous, monsieur Salvato, et on ne lui recommande pas le silence, tant on est certain qu'il en comprend la valeur. Salvato s'inclina. --Votre minence, demanda-t-il, a-t-elle d'autres recommandations me faire? --Une seule. --Laquelle? --De vous mnager, gnral. Les plus braves de mes hommes qui vous ont vu combattre vous ont accus de tmrit. Votre lettre sera remise au chevalier San-Felice, monsieur Salvato, je vous en jure ma foi. Salvato comprit que le cardinal lui donnait cong. Il salua, et, toujours prcd de son homme portant un drapeau blanc, reprit tout rveur le chemin du Chteau-Neuf. Mais, avant d'y rentrer, Salvato s'arrta au mle, descendit dans une barque et se fit conduire dans le port militaire, o Caracciolo s'tait rfugi avec sa flottille. Les marins s'taient disperss; quelques-uns de ces hommes seulement qui ne quittent le pont de leur btiment qu' la dernire extrmit, taient rests bord. Il parvint la chaloupe canonnire qui avait port Caracciolo dans le combat du 13. Trois hommes seulement se trouvaient bord. L'un d'eux tait le contre-matre, vieux marin qui avait fait toutes les campagnes avec l'amiral. Salvato le fit venir et l'interrogea. Le matin mme, l'amiral, voyant que le cardinal n'avait pas trait directement avec lui, et qu'il n'tait pas compris dans la capitulation des forts, s'tait fait mettre terre, dguis en campagnard, disant qu'on ne s'inquitt point de son sort, et qu'en attendant qu'il pt quitter le royaume, il avait un asile sr chez un de ses serviteurs, du dvouement duquel il tait certain. Salvato rentra au Chteau-Neuf, monta la chambre de Luisa et la retrouva assise devant la table, la tte appuye dans sa main, dans l'attitude mme o il l'avait laisse. LXXV LA FLOTTE ANGLAISE C'tait, on se le rappelle, le 24 juin au matin que les exils napolitains, c'est--dire ceux qui croyaient qu'il y avait plus de sret pour eux s'expatrier qu' rester Naples, devaient s'embarquer sur les btiments prpars et mettre la voile pour Toulon. Toute la nuit du 23 au 24 juin, en effet, on avait runi une petite flotte de tartanes, de felouques, de balancelles que l'on avait approvisionnes de vivres. Mais le vent soufflait de l'ouest et mettait les navires dans l'impossibilit de gagner la haute mer. Ds le point du jour, les tours du Chteau-Neuf taient couvertes de fugitifs qui attendaient qu'un vent favorable ft donner le signal de l'embarquement. Les parents et les amis se tenaient sur les quais et changeaient des signes avec leurs mouchoirs. Au milieu de tous ces bras mouvants, de tous ces mouchoirs agits, on pouvait distinguer un groupe immobile et ne faisant de signes personne, quoique l'un de ceux qui le composaient chercht videmment reconnatre quelqu'un dans la foule stationnant au bord de la mer. Les trois individus composant ce groupe taient Salvato, Luisa et Michele. Salvato et Luisa se tenaient debout appuys l'un l'autre: ils taient seuls au monde, et tout l'un pour l'autre, et l'on voyait bien qu'ils n'avaient rien faire avec cette foule qui encombrait les quais. Michele, au contraire, cherchait deux personnes: sa mre et Assunta. Au bout de quelque temps, il reconnut sa vieille mre; mais, soit que son pre et ses frres l'empchassent de venir ce dernier rendez-vous, soit que son chagrin ft si vif qu'elle craignait que la vue de Michele ne le rendt insupportable, Assunta resta invisible, quoique le regard perant de Michele s'tendt des premires maisons de la strada del Piliero l'Immacolatella. Tout coup son attention, comme celle des autres spectateurs, fut dtourne de cet objet, si attachant qu'il ft, pour se porter vers la haute mer. En effet, derrire Capri, au plus lointain horizon, on voyait poindre de nombreuses voiles. Ayant le vent grand largue, ces voiles grandissaient et s'avanaient rapidement. La premire ide de tous les pauvres fugitifs, fut que c'tait la flotte franco-espagnole qui venait leur porter secours, et l'on commena de dplorer la hte avec laquelle on avait sign les traits. Et, cependant, pas une voix n'osa hasarder la proposition de les annuler, ou, si cette ide se prsenta quelques esprits, ceux qui elle s'tait prsente,--les mauvaises penses se prsentent aux meilleurs esprits,--l'touffrent en eux sans la communiquer leurs voisins. Mais un de ceux qui, la lunette la main, du haut de la terrasse de sa maison, voyaient s'avancer ces vaisseaux avec le plus d'inquitude, c'tait, sans contredit, le cardinal. En effet, le matin mme, par la voie de terre, le cardinal avait reu, l'une du roi, l'autre de la reine, deux lettres dont nous donnerons des fragments. En les lisant, on verra dans quel embarras elles devaient mettre le cardinal. Palerme, 20 juin 1799. Mon minentissime, Rpondez-moi sur un autre point, qui me pse vritablement au coeur, mais que, je vous l'avoue franchement, je crois impossible. On croit ici que vous avez trait avec les chteaux, et que, d'aprs ce trait, il sera permis tous les rebelles d'en sortir sains et saufs, mme Caracciolo, mme Manthonnet, et de se retirer en France. De ce bruit, je n'en crois rien, comme vous pouvez bien le comprendre. Du moment que Dieu nous dlivre, ce serait insens nous de laisser en vie ces vipres enrages, et spcialement Caracciolo, qui connat tous les coins et tous les recoins de nos ctes. Ah! si je pouvais rentrer Naples avec les douze mille Russes qui m'avaient t promis, et que ce brigand de Thugut, notre ennemi jur, a empch de se rendre en Italie! Alors, je ferais ce que je voudrais. Mais la gloire de tout terminer est rserve vous et nos braves paysans, et cela, sans autre aide que celle de Dieu et de sa misricorde infinie. FERDINAND B. Voici maintenant la lettre de la reine. Pas plus qu'au fragment que nous venons de citer, la traduction ne changera une syllabe. On y reconnatra toujours le mme gnie hypocrite et persvrant. Je n'cris pas tous les jours Votre minence, comme mon coeur en a cependant l'ardent dsir, respectant ses oprations pnibles et multiplies, et ressentant la plus vive reconnaissance, je le proclame, pour les promesses de clmence et les exhortations la soumission auxquelles les obstins patriotes n'ont point voulu se rendre,--ce qui m'attriste fort pour les maux que cette obstination va produire,--mais qui doivent vous prouver de plus en plus qu'avec de semblables gens, il n'y pas d'esprance de repentir. En mme temps que cette lettre vous arrivera, arrivera probablement Nelson, avec son escadre. Il intimera aux rpublicains l'ordre de se rendre sans conditions. On dit que Caracciolo chappera. Cela me ferait grand'peine, un pareil forban pouvant tre horriblement dangereux pour Sa Majest sacre. C'est pourquoi je voudrais que ce tratre ft mis hors d'tat de faire le mal. Je sens combien doivent affliger votre coeur toutes les horreurs que Votre minence raconte Sa Majest, dans sa lettre du 17 de ce mois; mais il me semble, quant moi, que nous avons fait ce que nous avons pu, et que nous nous sommes mis un peu trop en frais de clmence pour de semblables rebelles, et qu'en traitant avec eux, nous ne ferons que nous avilir sans en rien tirer. On peut traiter, je vous le rpte, avec Saint-Elme, qui est dans la main des Franais; mais, si les deux autres chteaux ne se rendent pas immdiatement l'intimation de Nelson, et cela sans condition aucune, ils seront pris de vive force et traits comme ils le mritent. Une des premires et des plus ncessaires oprations accomplir est de renfermer le cardinal-archevque dans le couvent de Monte-Virgine ou dans quelque autre, pourvu qu'il soit hors de son diocse. Vous comprenez qu'il ne peut plus tre pasteur d'un troupeau qu'il a cherch garer par des pastorales factieuses, ni dispenser des sacrements dont il a fait un usage si abusif. En somme, il est impossible que celui qui a si indignement parl et abus de sa charge reste archevque exerant Naples. Il y a--Votre minence ne l'oubliera point--beaucoup d'autres vques dans le mme cas que notre archevque. Il y a La Torre, il y a Natale de Vico-Equense; il y a Rossini, malgr son _Te Deum;_ mais celui-ci, cause de sa pastorale imprime Tarente, et beaucoup d'autres rebelles reconnus, ne peuvent point rester au gouvernement de leurs glises, non plus que trois autres vques qui ont dnonc un pauvre prtre, lequel n'avait commis d'autre crime que d'avoir cri: Vive le roi! Ce sont des moines infmes et des prtres sclrats qui ont scandalis jusqu'aux Franais eux-mmes, et j'insiste sur leur punition, parce que la religion, influant sur l'opinion publique, quelle confiance les peuples pourraient-ils avoir dans des prtres prtendus pasteurs des peuples, en les voyant rebelles au roi! Et jugez quel pernicieux effet ce serait pour ces mmes peuples que de les voir, tratres, rebelles et rengats, continuer d'exercer leur mandat sacr! Je ne vous parle pas de ce qui concerne Naples, puisque Naples n'est pas encore nous. Tous ceux qui en viennent nous en racontent des horreurs. Cela m'a fait une vritable peine; mais qu'y faire? Je vis dans l'anxit, attendant tout moment la nouvelle que Naples est reprise et que le bon ordre y est rtabli. Alors, je vous parlerai de mes ides, les soumettant toujours aux talents, lumires et connaissances de Votre minence,--connaissances, talents, lumires que j'admire chaque jour davantage et qui lui ont donn l'incroyable possibilit d'entreprendre sa glorieuse mission et de reconqurir sans argent et sans arme un royaume perdu. Il reste maintenant Votre minence une gloire plus grande, celle de le rorganiser sur les bases d'une tranquillit vraie et solide; et, avec ces sentiments d'quit et de reconnaissance que je dois mon peuple fidle, je laisse au coeur dvou de Votre minence de rflchir ce qui est arriv pendant ces six mois et de dcider ce qu'elle a faire, comptant sur toute sa pntration. Les deux Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage. J'ai vu hier la soeur de Votre minence et son frre Pepe Antonio, qui se porte merveille. Que Votre minence soit convaincue que ma reconnaissance est tellement grande, qu'elle s'tend tous ceux qui lui appartiennent, et que je reste, en outre, avec un coeur rempli de gratitude, sa vraie et ternelle amie, CAROLINE. 20 juin 1799. Ces deux lettres, suivies de l'arrive de la flotte, donnaient au cardinal l'ide qu'il allait avoir, l'endroit des traits, maille partir avec Nelson; tandis qu'au contraire, en voyant le nouveau btiment mont par le vainqueur d'Aboukir arborer le pavillon de la Grande-Bretagne, les patriotes, qui croyaient plus en la foi de l'amiral anglais qu'en celle de Ruffo, se rjouissaient d'avoir affaire une grande nation, au lieu d'avoir affaire un ramas de bandits. Du reste, au moment o Nelson venait d'arborer le pavillon rouge et de l'assurer par un coup de canon, du milieu de la fume rpandue aux flancs du vaisseau, on vit se dtacher la yole du commandant. Cette yole, qui portait deux officiers, un contre-matre et dix rameurs, se dirigea en droite ligne sur le port de la Madeleine, et, ds lors, le cardinal n'eut plus aucun doute que ce ft lui que cherchassent les officiers qui montaient la yole. En effet, ils abordrent la Marinella. Voyant qu'ils s'informaient auprs des lazzaroni qui se tenaient sur le quai, et prsumant que ces informations avaient pour but de connatre sa demeure, il envoya au-devant d'eux son secrtaire Sacchinelli, avec invitation de les amener prs de lui. Un instant aprs, on annonait au cardinal les capitaines Ball et Troubridge, et les deux officiers faisaient leur entre dans le cabinet de Son minence avec cette roideur particulire aux Anglais, roideur que ne diminuait en rien le grade minent que Ruffo tenait dans la prlature catholique, Ball et Troubridge tant protestants. Quatre heures sonnaient. Troubridge, tant le plus ancien en grade, s'avana vers le cardinal, qui lui-mme avait fait un pas au-devant des deux officiers, et lui remit un large pli orn d'un grand cachet rouge aux armes d'Angleterre[3]. [Note 3: Comme tout ce qui va suivre est une grave accusation contre la mmoire de Nelson, inutile de dire que tous les lettres, et jusqu'aux moindres billets cits, sont historiques. Au besoin, nous pourrions mme donner ces lettres autographies, les autographes tant notre disposition.] Le cardinal, modelant son maintien sur celui des deux messagers, fit un lger salut, brisa le cachet rouge, et lut ce qui suit: A bord du Foudroyant[4], trois heures de l'aprs-midi, dans le golfe de Naples. [Note 4: C'tait le nom du nouveau btiment de Nelson, fatalement illustr le 29 juin suivant.] minence, Milord Nelson me prie d'informer Votre minence qu'il a reu du capitaine Foote, commandant la frgate le _Sea-Horse_, une copie de la capitulation que Votre minence a jug propos de faire avec les commandants de Saint-Elme, du Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf; qu'il dsapprouve entirement ces capitulations, et qu'il est rsolu ne point rester neutre avec les forces imposantes qu'il a l'honneur de commander. En consquence, il a expdi Votre minence les capitaines Troubridge et Ball, commandant les vaisseaux de Sa Majest Britannique _le Culloden_ et _l'Alexandre_. Ces deux capitaines sont parfaitement informs des sentiments de milord Nelson et auront l'honneur de les faire connatre Votre minence. Milord espre que Votre minence sera de la mme opinion que lui, et que, demain, au point du jour, il pourra agir d'accord avec Votre minence. Leur but ne peut tre que le mme, c'est--dire de rduire l'ennemi commun et soumettre les sujets rebelles la clmence de Sa Majest Sicilienne. J'ai l'honneur de me dire, De Votre minence, Le trs-humble et trs-obissant serviteur, W. HAMILTON. Envoy extraordinaire de Sa Majest Britannique prs Sa Majest Sicilienne. A quelque opposition que Ruffo s'attendt, il n'avait jamais pens que cette opposition dt se formuler d'une manire si positive et si insolente. Il relut une seconde fois la lettre, crite en franais, c'est--dire dans la langue diplomatique; la lettre tait, en outre, signe, non-seulement du nom, mais encore de tous les titres de sir William, de sorte qu'il tait vident que sir William parlait la fois au nom de milord Nelson, et au nom de l'Angleterre. Au moment o, comme nous l'avons dit, le cardinal achevait de relire cette lettre, le capitaine Troubridge, avec une lgre inclination de tte, demanda: --Votre minence a-t-elle lu? --J'ai lu, oui, monsieur, rpondit le cardinal; mais je vous avoue que je n'ai pas compris. --Votre minence a d voir, dans la lettre de sir William, qu'tant tout fait au courant des intentions de milord Nelson, nous pouvions, le capitaine et moi, rpondre toutes les questions qu'elle daignerait nous faire. --Je n'en ferai qu'une, monsieur. Troubridge s'inclina lgrement. --Suis-je, continua le cardinal, dpouill de mon pouvoir de vicaire gnral, et milord Nelson en est-il revtu? --Nous ignorons si Votre minence est destitue de ses pouvoirs de vicaire gnral et si milord Nelson en est revtu; mais nous savons que milord Nelson a pris les ordres de Leurs Majests Siciliennes, qu'il a eu l'honneur de faire savoir ses intentions Votre minence, et qu'en cas de difficults, il a sous ses ordres douze vaisseaux de ligne pour les appuyer. --Vous n'avez rien autre chose me dire de la part de milord Nelson, monsieur? --Si fait. Nous avons demander Votre minence une rponse positive cette question: Au cas d'une reprise d'hostilits contre les rebelles, milord Nelson pourrait-il compter sur la coopration de Votre minence? --D'abord, messieurs, il n'y a plus de rebelles, puisque les rebelles ont fait leur soumission entre mes mains; et, du moment qu'il n'y a plus de rebelles, il est inutile de marcher contre eux. --Milord Nelson avait prvu cette subtilit. Je poserai donc de sa part la question ainsi: Dans le cas o milord Nelson marcherait contre ceux avec lesquels Votre minence a trait, Votre minence fera-t-elle cause commune avec lui? --La rponse sera aussi claire que la demande, monsieur. Non-seulement ni moi ni mes hommes ne marcherons contre ceux avec lesquels j'ai trait, mais encore je m'opposerai de tout mon pouvoir ce que la capitulation signe par moi soit viole. Les officiers anglais changrent un coup d'oeil: il tait vident qu'ils s'attendaient cette rponse et que c'tait surtout celle-l qu'ils taient venus chercher. Le cardinal sentit le frisson de la colre courir par tout son corps. Seulement, il pensa que la chose allait prendre une tournure tellement grave, qu'il ne devait conserver aucun doute, et qu'une explication avec lord Nelson tait indispensable. --Milord Nelson, ajouta-t-il, a-t-il prvu le cas o je dsirerais avoir une confrence avec lui, et, dans ce cas, tes-vous autoriss, messieurs, me conduire son bord? --Milord Nelson, monsieur le cardinal, ne nous a rien dit ce sujet; mais nous avons tout lieu de penser qu'une visite de la part de Votre minence lui ferait toujours honneur et plaisir. --Messieurs, dit le cardinal, je n'attendais pas moins de votre courtoisie. Quand vous voudrez partir, je suis prt. Et il indiqua aux deux officiers la sortie de sa maison. --C'est nous, rpondit Troubridge, qui sommes prts suivre Votre minence. Si elle est prte, elle-mme de nous montrer le chemin. Le cardinal descendit d'un pas rapide l'escalier qui conduisait la cour, et, marchant droit au rivage, fit signe la barque d'arriver. La barque obit; le cardinal, ds qu'elle fut sa porte, y sauta avec la lgret d'un jeune homme et s'assit la place d'honneur entre les deux officiers. A l'ordre Nagez! les dix avirons retombrent la mer, et la barque rasa le sommet des vagues avec la rapidit d'un oiseau. LXXVI LA NMSIS LESBIENNE Le cardinal tait vtu de sa robe de pourpre. Nelson, qui se tenait debout sur le pont du _Foudroyant_, la lunette appuye sur son oeil unique, le reconnut et le fit saluer de cent coups de canon. En arrivant l'escalier d'honneur, le cardinal vit Nelson qui l'attendait sur la premire marche. Tous deux se salurent, mais ne purent changer une parole. Nelson ne parlait ni italien ni franais; le cardinal comprenait l'anglais, mais ne le parlait pas. Nelson indiqua au cardinal le chemin de sa cabine. Il y trouva sir William et Emma Lyonna. Il se rappela alors cette phrase de la lettre de la reine: Les deux Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage. Voici ce qui tait arriv: Le capitaine Foote, qui avait t expdi par le cardinal pour porter Palerme la capitulation, avait rencontr, la hauteur des les Lipari, la flotte anglaise, et, ayant reconnu le vaisseau de Nelson, son pavillon d'amiral, il avait mis le cap droit sur lui. De son ct, Nelson avait reconnu le _Sea-Horse_ et ordonn de mettre en panne. Le capitaine Foote descendit dans le canot et se rendit bord du _Foudroyant_. Le _Van-Guard_ tait tellement mutil, qu'on avait reconnu qu'il ne pouvait naviguer plus longtemps, surtout avec des chances de combat, et nous avons dj dit que Nelson avait transport son pavillon bord du nouveau vaisseau. Foote, qui ne s'attendait point rencontrer l'amiral, n'avait pas pris copie de la capitulation; mais, l'ayant signe, l'ayant lue et mme discute avec la plus grande attention, il put non-seulement annoncer Nelson la capitulation, mais encore lui dire les termes dans lesquels elle tait conue. Ds les premiers mots qu'il pronona, le capitaine Foote put voir la figure de l'amiral s'assombrir. En effet, sur les insistances de la reine, et s'cartant pour elle des ordres de l'amiral Keith, qui lui ordonnait de marcher au-devant de l'escadre franaise et de la combattre, il venait toutes voiles Naples pour porter Ruffo, de la part de Leurs Majests Siciliennes, l'ordre de ne traiter avec les rpublicains sous aucun prtexte; et voil qu'au tiers du chemin, il apprenait qu'il arriverait trop tard, et que, depuis deux jours, la capitulation tait signe. Ce cas n'tant point prvu, Nelson devait attendre de nouvelles instructions. Il ordonna, en consquence, au capitaine Foote de continuer son chemin en faisant force de voiles, tandis que lui mettrait en panne et l'attendrait pendant vingt-quatre heures. Le capitaine Foote remonta sur son btiment, et, cinq minutes aprs le _Sea-Horse_ fendait les flots avec la rapidit de l'animal dont il portait le nom. Le mme soir, il jetait l'ancre dans la rade de Palerme. La reine habitait sa villa de la Favorite, situe une lieue peu prs de la ville qui s'est donne elle-mme l'pithte d'_heureuse_. Le capitaine sauta dans une voiture et se fit conduire la Favorite. Le ciel semblait un tapis d'azur, tout brod d'toiles; la lune versait sur la ravissante valle qui conduit Castellamare des cascades de lumire argente. Le capitaine se nomma, dit qu'il arrivait de Naples, porteur de nouvelles importantes. La reine tait en promenade avec lady Hamilton: les deux amies taient alles sur la plage respirer la double fracheur de la nuit et de la mer. Le roi seul tait la villa. Foote, qui connaissait la puissance exerce par Caroline sur son mari, hsitait pour dcider s'il ne se mettrait point la recherche de la reine, lorsqu'on vint dire au capitaine que le roi, ayant appris son arrive, lui faisait dire qu'il l'attendait. Ds lors, l'hsitation tait tranche: cette invitation du roi tait un ordre. Le capitaine se rendit chez le roi. --Ah! c'est vous, capitaine! dit le roi le reconnaissant; on dit que vous apportez des nouvelles de Naples: sont-elles bonnes au moins? --Excellentes, sire, mon avis, du moins, puisque je viens vous annoncer que la guerre est termine, que Naples est prise, que, dans deux jours, il n'y aura plus un rpublicain dans votre capitale, et, dans huit jours, plus un Franais dans votre royaume. --Voyons, voyons, comment dites-vous cela? rpliqua Ferdinand. Plus un Franais dans le royaume, cela va bien,--plus loin nous serons de ces animaux enrags, mieux vaudra;--mais plus un patriote Naples! O seront-ils donc? au fond de la mer? --Pas tout fait; mais ils vogueront pleines voiles pour Toulon. --Diable! voil qui m'est assez gal, moi;--pourvu qu'on m'en dbarrasse, je ne demande pas mieux ni autre chose!--mais je vous prviens, capitaine, que la reine ne sera pas contente. Et comment se fait-il qu'ils vogueront vers Toulon, au lieu d'tre classs par catgories dans les prisons de Naples? --Parce que force a t au cardinal de capituler avec eux. --Le cardinal a capitul avec eux, aprs les lettres que nous lui avons crites? Et quelles conditions a-t-il capitul? --Sire, voici un pli renfermant une copie du trait certifie conforme par le cardinal. --Capitaine, donnez cela vous-mme la reine: je ne m'en charge pas. Peste! la premire personne sur laquelle elle mettra la main, aprs avoir lu votre dpche, passera un mauvais quart d'heure! --Le cardinal nous a fait voir ses pleins pouvoirs comme vicaire gnral de Votre Majest, et c'est aprs avoir vu ces pleins pouvoirs que nous avons sign le trait avec lui et en mme temps que lui. --Vous avez sign avec lui, alors? --Oui, sire: moi au nom de la Grande-Bretagne; M. Baillie au nom de la Russie, et Achmet-bey au nom de la Porte. --Et vous n'avez exclu personne de la capitulation? --Personne. --Diable! diable! Pas mme Caracciolo? pas mme la San-Felice? --Personne. --Mon cher capitaine, je fais mettre les chevaux la voiture et je pars pour la Ficuzza: vous vous tirerez de l comme vous pourrez. Une amnistie gnrale, aprs une pareille rbellion! a ne s'est jamais vu. Mais que vont dire mes lazzaroni si, pour les amuser, on ne leur pend pas au moins une douzaine de rpublicains? Ils vont dire que je suis un ingrat. --Et qui empchera qu'on ne les pende? demanda la voix imprieuse de Caroline, qui, ayant appris qu'un officier anglais, porteur de nouvelles importantes, venait d'arriver chez le roi, s'tait dirige vers l'appartement de son mari, tait entre sans tre vue et avait entendu le regret exprim par Ferdinand. --Messieurs nos allis, madame, qui ont trait avec les rebelles et qui, ce qu'il parat, leur ont assur la vie sauve. --Et qui a os faire cela? demanda la reine avec une telle rage, que l'on entendit grincer ses dents les unes contre les autres. --Le cardinal, madame, rpondit le capitaine Foote d'une voix calme et assure, et nous avec lui. --Le cardinal! dit la reine en jetant un regard de ct son mari comme pour lui dire: Vous voyez! voil ce qu'a fait votre crature! --Et Son minence, continua le capitaine, prie Votre Majest de prendre connaissance de la capitulation. Et, en mme temps, il prsenta le pli la reine. --C'est bien, monsieur, dit celle-ci; nous vous remercions de la peine que vous avez prise. Et elle lui tourna le dos. --Pardon, madame, dit le capitaine Foote avec le mme calme; mais je n'ai accompli que la moiti de ma mission. --Acquittez-vous au plus vite de l'autre moiti, monsieur, dit la reine: vous comprenez que j'ai hte de lire cette curieuse pice. --J'achverai de la faon la plus laconique qu'il me sera possible, madame. J'ai rencontr l'amiral Nelson la hauteur des les Lipari; je lui ai dit la teneur de la capitulation: il m'a ordonn de prendre les ordres de Votre Majest et de les lui reporter immdiatement. La reine, aux premiers mots, s'tait retourne, et, regardant le capitaine anglais, elle dvorait, haletante, chacune de ses paroles. --Vous avez rencontr l'amiral? s'cria-t-elle; il attend mes ordres? Alors, tout n'est point perdu. Venez avec moi, sire! Mais ce fut vainement qu'elle chercha des yeux le roi: le roi avait disparu. --Bon! dit-elle, je n'ai besoin de personne pour faire ce qui me reste faire! Puis, se tournant vers le capitaine: --Dans une heure, capitaine, vous aurez notre rponse. Et elle sortit. Un instant aprs, on entendit retentir furieusement la sonnette de la reine. C'tait la marquise de San-Clemente qui tait de service prs de Caroline: elle accourut. --Je vous annonce une bonne nouvelle, ma chre marquise, dit la reine: votre ami Nicolino ne sera pas pendu. C'tait la premire fois que la reine, parlant la marquise, faisait allusion aux amours de sa dame d'honneur. Celle-ci reut le coup en pleine poitrine, et, un instant, en fut suffoque; mais elle n'tait pas femme laisser sans rponse une pareille apostrophe. --Je m'en flicite d'abord, dit-elle, mais ensuite j'en flicite Votre Majest. Un Caracciolo tu ou pendu laisse toujours une terrible tache sur un rgne. --Non point quand ils soufflettent les reines; car, alors, ils descendent au rang de crocheteurs[5]; non point quand ils conspirent contre les rois, car ils descendent au rang des tratres. [Note 5: Caracciolo Sergiani, amant de la reine Jeanne, eut l'imprudence, dans une querelle avec sa royale matresse, de lui donner un soufflet; un coup de hache, qui lui coupa la tte en deux, vengea cet outrage fait la royaut.] --Je prsume, rpondit la marquise de San-Clemente, que Votre Majest ne m'a point fait l'honneur de m'appeler prs d'elle pour entamer avec moi une discussion historique? --Non, dit la reine: je vous ai fait appeler pour vous dire que, si vous voulez porter vous-mme nos flicitations votre amant, rien ne vous retient ici... La San-Clemente salua en signe d'adhsion. --Et ensuite, continua la reine, pour prvenir lady Hamilton que je l'attends l'instant mme. La marquise sortit. La reine l'entendit donner l'ordre son valet de pied de prvenir Emma Lyonna. Elle alla vivement la porte, et, la rouvrant avec colre: --Pourquoi transmettez-vous cet ordre un autre, marquise, quand c'est vous que je l'ai donn? cria-t-elle avec cette voix stridente qui annonait chez elle le paroxysme de la colre. --Parce que, n'tant plus au service de Votre Majest, je n'ai d'ordre recevoir de personne, pas mme de la reine. Et elle disparut dans les corridors. --Insolente! s'cria Caroline. Oh! si je ne me venge pas, je mourrai de rage. Emma Lyonna accourut, et trouva la reine se roulant sur un canap, et mordant les coussins belles dents. --Ah! mon Dieu!... qu'a donc Votre Majest? Qu'est-il arriv? La reine, sa voix, se redressa et bondit sur la belle Anglaise comme une panthre. --Ce qui est arriv, Emma? Il est arriv que, si tu ne viens pas mon aide, la royaut est jamais dshonore, et que je n'ai plus qu' retourner Vienne et y vivre en simple archiduchesse d'Autriche! --Bon Dieu! et moi qui accourais vers Votre Majest toute joyeuse! On me disait que tout tait fini, que Naples tait reprise, et j'tais sur le point d'crire Londres que l'on nous envoyt ce qu'il y avait de plus nouveau et de plus frais en robes de bal, pour les ftes auxquelles je prvoyais que votre retour donnerait lieu! --Des ftes! Si nous donnons des ftes pour notre retour Naples, on pourra les appeler les ftes de la honte! Des ftes! Il s'agit bien de ftes! Oh! misrable cardinal! --Comment, madame, s'cria Emma, c'est contre le cardinal que Votre Majest se met dans une pareille colre? --Oh! quand tu sauras ce que ce faux prtre a fait! --Il ne peut rien faire qui vous donne le droit de tuer vous-mme, comme vous le faites, votre chre beaut. Qu'est-ce que ces rougeurs sur vos beaux bras? Ces traces de vos dents, laissez-moi les enlever avec mes lvres. Qu'est que ces larmes qui brlent vos beaux yeux? Laissez-moi les scher avec mon haleine. Qu'est-ce que ces morsures qui ensanglantent vos lvres? Laissez-moi recueillir ce sang avec mes baisers. Oh! la mchante reine, qui fait grce tous, except elle! Et, tout en parlant, lady Hamilton promenait sa bouche des bras de Caroline ses yeux, et de ses yeux ses lvres! Le sein de la reine se gonfla comme si la colre venait se joindre un sentiment plus doux, mais non moins puissant. Elle jeta son bras autour du cou d'Emma et l'entrana avec elle sur un canap. --Oh! oui, toi seule m'aimes! dit-elle en lui rendant ses caresses avec une espce de fureur. --Et je vous aime pour tous, rpondit Emma demi touffe par les treintes de la reine, croyez-le bien, ma royale amie! --- Eh bien, si tu m'aimes vritablement, dit la reine, le moment est venu de m'en donner la preuve. --Que Votre chre Majest donne ses ordres, et j'obirai: voil tout ce que je puis lui dire. --Tu sais ce qui arrive, n'est-ce pas? --Je sais qu'un officier anglais est venu vous apporter, de la part du cardinal, une capitulation. --Tiens! dit la reine en montrant des fragments de papier pars et froisss sur le tapis, la voil, sa capitulation! Oh! traiter avec ces misrables! leur garantir la vie sauve! leur donner des btiments pour les conduire Toulon! Comme si l'exil tait une punition suffisante pour le crime qu'ils ont commis! Et cela, cela, continua la reine avec un redoublement de rage, lorsque j'avais crit de ne faire grce personne! --Pas mme au beau Rocca-Romana? demanda Emma en souriant. --Rocca-Romana, dit la reine, a rachet sa faute en revenant nous. Mais il ne s'agit point de cela, continua la reine en pressant Emma sur sa poitrine. coute! un espoir me reste, et, je te l'ai dit, cet espoir repose tout entier sur toi. --Alors, ma belle reine, dit Emma cartant les cheveux de Caroline et l'embrassant au front, si tout dpend de moi, rien n'est perdu. --De toi... et de Nelson, dit la reine. Un sourire d'Emma Lyonna rpondit Caroline plus loquemment que n'eussent pu le faire des paroles, si affirmatives qu'elles fussent. --Nelson, continua la reine, n'a point sign au trait: il faut qu'il refuse de le ratifier. --Mais je croyais qu'en son absence, le capitaine Foote avait sign en son nom? --Eh! justement, l sera sa force. Il dira que, n'ayant pas donn de pouvoirs au capitaine Foote, le capitaine Foote n'avait point le droit de faire ce qu'il a fait. --Eh bien? demanda Emma. --Eh bien, il faut que tu obtiennes de Nelson,--et ce sera pour toi chose facile, enchanteresse!--il faut que tu obtiennes de Nelson qu'il fasse, de cette capitulation, ce que j'en ai fait,--qu'il la dchire. --On essayera, dit lady Hamilton avec son sourire de sirne. Mais o est-il, Nelson? --Il croise la hauteur des les Lipari; il attend Foote avec mes ordres: eh bien, ces ordres, c'est toi qui iras les lui porter. Crois-tu qu'il sera heureux de te voir? crois-tu que ces ordres, il aura l'ide de les discuter, quand ils tomberont un un de ta bouche? --Et les ordres de Votre Majest sont...? --Pas de trait, pas de grce. Comprends-tu? Un Caracciolo, par exemple, qui nous a insults, qui m'a trahie! cet homme s'en va, sain et sauf, prendre du service, en France peut-tre, pour revenir contre nous et dbarquer les Franais dans quelque coin de notre royaume qu'il saura sans dfense! Est-ce que tu ne veux pas comme moi qu'il meure, cet homme, dis? --Moi, je veux tout ce que ma reine veut. --Eh bien, ta reine, qui connat ton bon coeur, veut que tu lui jures de ne te laisser attendrir par aucune prire, par aucune supplication. Jure-moi donc que, visses-tu tes genoux les mres, les soeurs, les filles des condamns, tu rpondrais ce que je rpondrais moi-mme: Non! non! non! --Je vous jure, ma chre reine, d'tre aussi impitoyable que vous. --Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut. Oh! chre lady de mon coeur! c'est toi que je devrai le plus beau diamant de ma couronne, la dignit; car, je te le jure mon tour, si ce honteux trait tenait, je ne rentrerais jamais dans ma capitale! --Et maintenant, dit Emma en riant, tout est arrang, sauf une tout petite chose. Je ne suis pas gne par sir William; cependant je ne puis ainsi courir les mers toute seule et rejoindre Nelson sans lui. --Je m'en charge, dit la reine: je lui donnerai une lettre pour Nelson. --Et moi, que me donnerez-vous? --Ce baiser d'abord (la reine appuya passionnment ses lvres sur celles d'Emma), puis ensuite tout ce que tu voudras. --C'est bien, dit Emma en se levant. A mon retour, nous rglerons nos comptes. Puis, faisant une rvrence crmonieuse la reine: --Quand Votre Majest l'ordonnera, dit-elle: son humble servante est prte. --Il n'y a pas une minute perdre: j'ai promis cet idiot d'Anglais que, dans une heure, il aurait ma rponse. --Je reverrai la reine? --Je ne te quitterai qu'au moment o tu monteras dans la barque. La reine, ainsi qu'elle l'avait prvu n'eut pas de peine dterminer sir William se charger de son refus, et, une heure aprs avoir quitt le capitaine Foote, elle l'invitait recevoir bord du _Sea-Horse_ sir William, charg de ses ordres crits. Mais les vritables ordres taient ceux qu'Emma avait reus entre deux baisers et qu'elle devait, de la mme manire, transmettre Nelson. Comme elle le lui avait promis, la reine ne quitta lady Hamilton que sur le quai de Palerme, et, tant qu'elle put l'apercevoir dans l'obscurit, elle continua de la saluer en agitant son mouchoir. Voil comment sir William Hamilton et Emma Lyonna, taient bord du _Foudroyant_. On a vu par la lettre qu'avait reue le cardinal, que la belle ambassadrice avait compltement russi dans sa mission. Le cardinal, en entrant dans la cabine de l'amiral anglais, avait jet un coup d'oeil rapide sur les deux personnes qu'elle renfermait. Sir William tait assis dans un fauteuil, devant une table sur laquelle se trouvaient de l'encre, des plumes, du papier, et, sur ce papier, les morceaux de la capitulation dchire par la reine. Emma Lyonna tait couche sur un canap, et, comme on tait aux mois chauds de l'anne, se faisait de l'air avec une ventail de plumes de paon. Nelson, entr derrire le cardinal, lui montra un fauteuil et s'assit en face de lui sur l'afft d'un canon, ornement guerrier de sa cabine. En voyant entrer le cardinal, sir William s'tait lev; mais Emma Lyonna s'tait contente de lui faire une simple inclination de tte. Sur le pont, la rception faite au cardinal Ruffo par l'quipage, et cela, malgr les cent coups de canon dont on avait salu sa venue, n'avait gure t plus polie, et, si le cardinal et aussi bien compris la langue parle par les matelots qu'il comprenait la langue crite par Pope et par Milton, il et certes port plainte l'amiral des insultes faites sa robe et son caractre, et dont une des moins graves, que Nelson avait fait semblant de ne pas entendre, tait: A la mer, le homard papiste! Ruffo salua les deux poux d'un air moiti sabre et moiti chapelet, et, s'adressant l'ambassadeur d'Angleterre: --Sir William, dit-il, je suis heureux de vous rencontrer ici, non-seulement parce que vous allez, je l'espre du moins, servir d'interprte entre milord Nelson et moi, mais encore parce que la lettre que Votre Seigneurie m'a fait l'honneur de m'crire vous engage vous-mme dans la question et y engage le gouvernement que vous reprsentez. Sir William s'inclina. --Que Votre minence, rpondit-il, veuille bien dire milord Nelson ce qu'elle a rpondre cette lettre, et j'aurai l'honneur de traduire aussi fidlement que possible Sa Grce la rponse de Votre minence. --J'ai rpondre que, si milord tait arriv plus tt dans la baie de Naples, et et t mieux renseign sur les vnements qui s'y sont passs, au lieu de dsapprouver les traits, il les et signs comme moi et avec moi. Sir William transmit cette rponse Nelson, qui secoua la tte avec un sourire de dngation. Ce signe n'avait pas besoin d'tre traduit. Ruffo se mordit les lvres. --Je persiste croire, continua le cardinal, que milord Nelson ou ne sait rien ou a t mal conseill. Dans l'un et l'autre cas, c'est moi de l'difier sur la situation. --difiez-nous, monsieur le cardinal. En tout cas, la chose ne sera point difficile. L'dification, par la parole ou par l'exemple est un de vos devoirs. --J'y tcherai, dit le cardinal avec son fin sourire, quoique j'aie le malheur de parler des hrtiques; ce qui m'te, vous en conviendrez, plus de la moiti de ma chance. Ce fut sir William de se mordre les lvres. --Parlez, dit-il; nous vous coutons. Alors, le cardinal commena en franais, la seule langue, au reste, que l'on et parle jusque-l, la narration des vnements du 13 et du 14 juin. Il dit le terrible combat contre Schipani, la dfense du cur Toscano et de ses Calabrais, qui avaient prfr se faire sauter plutt que se rendre. Il fit, avec une fidlit rare, le bulletin de chaque jour, depuis la journe du 14 jusqu' cette meurtrire sortie de la nuit du 18 au 19, dans laquelle les rpublicains avaient enclou les batteries de la ville, gorg, depuis le premier jusqu'au dernier homme, tout un bataillon d'Albanais; avaient jonch de morts la rue de Tolde et avaient perdu seulement une douzaine d'hommes. Enfin, il en arriva la ncessit o il s'tait vu de proposer une trve et de signer un armistice, dans la conviction o il tait qu'un second chec prouv dcouragerait les sanfdistes, qu'il devait avouer tre bien plutt des hommes de pillage que des soldats gardant leurs rangs dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il ajouta qu'ayant su par le roi lui-mme qu'une flotte franco-espagnole parcourait la Mditerrane, il avait craint que cette flotte ne se diriget vers le port de Naples; ce qui remettait tout en question. Il s'tait ht, surtout dans cette prvision, voulant tre matre des forts pour tenir le port en tat de dfense. Enfin, il termina en disant que, la capitulation ayant t faite volontairement et de bonne foi des deux cts, devait tre religieusement observe, et qu'agir d'une autre faon serait manquer au droit des gens. Sir William traduisit Nelson ce long plaidoyer en faveur de la foi due aux traits; mais, lorsqu'il en fut la crainte qu'avait eue le cardinal de voir arriver la flotte franaise dans la rade de Naples, Nelson interrompit le traducteur, et, avec l'accent de l'orgueil bless: --Monsieur le cardinal ne savait-il point, dit-il, que j'tais l, et craignait-il que je ne laissasse passer la flotte franaise pour venir prendre Naples? Sir William s'apprta traduire la rponse de l'amiral anglais; mais le cardinal avait prt une telle attention aux paroles que celui-ci venait de prononcer, qu'avant que l'ambassadeur et eu le temps d'ouvrir la bouche: --Votre Grce, dit-il, a bien laiss passer une premire fois la flotte franaise qui prit Malte: le mme accident pouvait lui arriver une seconde fois. Nelson se mordit lvres; Emma Lyonna resta muette et immobile comme une statue de marbre: elle avait laiss retomber son ventail de plumes, et, appuye sur son coude, elle semblait une copie de l'Hermaphrodite Farnse. Le cardinal jeta un regard sur elle, et il lui sembla, derrire ce masque impassible, voir le visage courrouc de la reine. --J'attends une rponse de milord, insista froidement le cardinal; une question n'est point une pouse. --Cette rponse, je la ferai pour Sa Grce, rpliqua sir William: _Les souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles_. --Il est possible, reprit Ruffo, que les souverains _ne traitent_ pas avec leurs sujets rebelles; mais, une fois que les sujets rebelles _ont trait_ avec leurs souverains, le devoir de ceux-ci est de respecter les traits. --Cette maxime, rpondit l'amiral anglais, est peut-tre celle de M. le cardinal Ruffo; mais, coup sr, elle n'est pas celle de la reine Caroline, et, si M. le cardinal doute, malgr notre affirmation, vous pouvez lui montrer les morceaux du trait dchirs par la reine, morceaux ramasss de la main de lady Hamilton sur le parquet de la chambre coucher de Sa Majest, et apports par elle bord du _Foudroyant_. Je ne sais quelles instructions Son minence a reues comme vicaire gnral; mais, quant moi (et il montra du doigt le trait dchir), voil celles que j'ai reues comme amiral commandant la flotte. Lady Hamilton fit de la tte un imperceptible signe d'approbation, et, plus que jamais, le cardinal parut convaincu qu'elle reprsentait dans cette confrence sa royale amie. Or, comme il vit que Nelson donnait raison Hamilton, qu'il comprit qu'il s'agissait dans cette circonstance d'entrer en lutte non-seulement avec Hamilton, qui n'tait que l'cho de sa femme, mais encore avec cette bouche de pierre qui apportait la mort de la part de la reine, et qui, comme la mort, tait muette, il se leva et, s'avanant vers la table devant laquelle tait assis Hamilton, dploya un des fragments du trait froiss par les mains fivreuses de Caroline, et reconnut d'autant mieux que c'tait un morceau de ce trait, que c'tait la portion qui contenait son cachet et sa signature. --Qu'avez-vous rpondre cela, monsieur le cardinal? demanda avec un sourire railleur l'ambassadeur d'Angleterre. --Je rpondrai, monsieur, dit le cardinal, que, si j'tais roi, j'aimerais mieux dchirer de mes mains mon manteau royal qu'un trait sign en mon nom par l'homme qui viendrait de reconqurir mon royaume. Et il laissa ddaigneusement retomber sur la table le morceau de papier qu'il tenait la main. --Mais enfin, reprit avec impatience l'ambassadeur, vous regardez, je l'espre, le trait comme dchir, non-seulement matriellement, mais encore moralement. --Immoralement, voulez-vous dire! Nelson, voyant que la discussion se prolongeait, et ne pouvant juger du sens des paroles que par la physionomie des interlocuteurs, se leva son tour, et, s'adressant sir William: --Il est inutile de discuter plus longtemps, dit-il. Si nous devons nous battre coups de sophismes et d'arguties, certainement le cardinal l'emportera sur l'amiral. Contentez-vous donc, mon cher Hamilton, de demander Son minence si elle s'obstine, oui ou non, maintenir les traits. Sir William rpta Ruffo la demande de Nelson traduite en franais. Ruffo l'avait comprise, peu prs; mais l'importance de la question tait telle, qu'il ne voulait rpondre qu'aprs l'avoir comprise tout fait. Et, comme sir William accentuait soigneusement la dernire phrase: --Les reprsentants des puissances allies tant intervenus dans le trait que Votre Seigneurie veut rompre, dit-il en s'inclinant, je ne puis rpondre que pour mon compte, et cette rponse, je l'ai dj faite MM. Troubridge et Ball. --Et cette rponse est...? demanda sir William. --J'ai engag ma signature et, en mme temps que ma signature, mon honneur. Autant qu'il sera en mon pouvoir, je ne laisserai faire tache ni l'une ni l'autre. Quant aux honorables capitaines qui ont sign le trait en mme temps que moi, je leur transmettrai les intentions de milord Nelson, et ils sauront ce qu'ils ont faire. Cependant, comme, en pareille matire, un mot mal rapport suffit changer le sens de toute une phrase, je serais oblig milord Nelson, de me donner par crit son _ultimatum_. La requte de Ruffo fut transmise l'amiral. --Dans quelle langue Son minence dsire-t-elle que cet ultimatum soit crit? demanda Nelson. --En anglais, rpondit le cardinal: je lis l'anglais, et le capitaine Baillie est Irlandais. D'ailleurs, je tiens avoir une pice si importante crite tout entire de la main de l'amiral. Nelson fit un signe de tte indiquant qu'il ne voyait aucun inconvnient satisfaire aux dsirs du cardinal, et, de cette criture renverse particulire aux gens qui crivent de la main gauche, il traa les lignes suivantes, que nous regrettons de ne point avoir fait autographier tandis que nous tions Naples et que nous avions l'original sous les yeux: Le grand amiral lord Nelson est arriv le 24 juin avec la flotte britannique dans la baie de Naples, o il a trouv qu'un trait avait t conclu avec les rebelles, trait qui, selon lui, ne peut recevoir son excution qu'aprs avoir t ratifi par Leurs Majests Siciliennes. H. NELSON. L'ambassadeur prit la dclaration des mains de l'amiral anglais et s'apprta la lire au cardinal; mais celui-ci fit signe que la chose tait inutile, la prit, son tour, des mains de l'ambassadeur, la lut et, saluant, une fois sa lecture termine: --Milord, dit-il, il me reste maintenant une dernire grce vous demander: c'est de me faire conduire terre. --Que Votre minence veuille bien monter sur le pont, rpondit l'amiral, et les mmes hommes qui l'ont amene auront l'honneur de la reconduire. Et, en mme temps, l'amiral indiquait de la main l'escalier Ruffo. Ruffo monta les quelques marches qu'il avait devant lui et se trouva sur le pont. Nelson se tint sur la premire marche de l'escalier d'honneur jusqu' ce que le cardinal ft dans la barque. Ils changrent alors un froid salut. La barque se dtacha du btiment et s'loigna. Mais les canons qui, selon le crmonial d'usage, eussent d saluer le dpart du mme nombre de coups que l'arrive, restrent silencieux. L'amiral suivit quelque temps des yeux le cardinal; mais bientt une petite main s'appuya sur son paule, tandis qu'un souffle murmurait son oreille: --Mon cher Horatio! --Ah! c'est vous, milady! dit Nelson en tressaillant. --Oui... L'homme que nous avons fait prvenir est l. --Quel homme? demanda Nelson. --Le capitaine Scipion Lamarra. --Et o est-il? --On l'a fait entrer chez sir William. --Apporte-t-il des nouvelles de Caracciolo? demanda vivement Nelson. --Je n'en sais rien, mais c'est probable. Seulement, il a cru prudent de se cacher, pour ne pas tre reconnu du cardinal, dont il est un des officiers d'ordonnance. --Allons le rejoindre. A propos, avez-vous t content de moi, milady? --Vous avez t admirable, et je vous adore. Et, sur cette assurance, Nelson prit tout joyeux le chemin de l'appartement de sir William. LXXVII OU LE CARDINAL FAIT CE QU'IL PEUT POUR SAUVER LES PATRIOTES, ET OU LES PATRIOTES FONT CE QU'ILS PEUVENT POUR SE PERDRE. Comme nous ne saurions manquer d'apprendre bientt ce qui se passa entre l'amiral Nelson et le capitaine Scipion Lamarra, suivons le cardinal, qui revient terre avec l'intention bien positive, ainsi qu'il l'a dit Nelson, de maintenir le trait envers et contre tous. En consquence, aussitt rentr dans sa maison du pont de la Madeleine, il appela prs de lui le ministre Micheroux, le commandant Baillie et le capitaine Achmet. Il leur raconta comment le capitaine Foote avait, sur son chemin, rencontr l'amiral, et comment il avait ramen de Palerme, bord du _Foudroyant_, sir William et Emma Lyonna, laquelle avait rapport, pour toute rponse de la reine, le trait dchir par elle. Aprs quoi, il leur raconta son entrevue avec Nelson, sir William et lady Hamilton, et leur demanda s'ils auraient le honteux courage de consentir la violation d'un trait dans lequel ils taient intervenus comme ministres plnipotentiaires de leurs souverains. Les trois reprsentants,--celui du roi de Sicile, Micheroux,--celui de Paul Ier, Baillie,--celui du sultan Selim, Achmet,--montrrent tous trois, cette proposition, une indignation gale. Alors, sance tenante, le cardinal appela son secrtaire Sacchinelli, et, en son nom et en celui des trois signataires de la capitulation, rdigea la protestation suivante. Est-il besoin de dire que cette pice--comme toutes les autres qui ont t publies dans ce livre--fait partie des correspondances secrtes retrouves par nous dans les tiroirs rservs du roi Ferdinand II? La voici, sans autre changement que sa traduction en franais: Le trait de la capitulation des chteaux de Naples est utile, ncessaire et honorable aux armes du roi des Deux-Siciles et de ses puissants allis, le roi de la Grande-Bretagne, l'empereur de toutes les Russies et le sultan de la Sublime Porte ottomane, attendu que, sans autre effusion de sang, a t termine par ce trait la guerre civile et meurtrire qui s'tait leve entre les sujets de Sa Majest, et que ce trait a pour rsultat l'expulsion de l'ennemi commun. En outre, ce trait ayant t solennellement conclu entre les commandants des chteaux et les reprsentants desdites puissances, ce serait commettre un abominable attentat contre la foi publique que de le violer ou mme de ne pas le suivre exactement. En suppliant lord Nelson de le reconnatre, les reprsentants desdites puissances dclarent tre irrvocablement dtermins l'excuter de point en point, et ils font responsable de sa violation devant Dieu et devant les hommes quiconque s'opposera son excution. Ruffo signa, et les trois autres signrent aprs lui. En outre, Micheroux, qui craignait avec raison des reprsailles contre les otages, attendu que, parmi ces otages, il avait un parent, le marchal Micheroux; en outre, Micheroux disons-nous, tint porter lui-mme cette remontrance bord du _Foudroyant_. Mais tout fut inutile: Nelson ne voulut, ni de vive voix ni par crit, rien affirmer au nom de Ferdinand. Et, en effet, lui-mme ignorait quelles taient les intentions dfinitives du roi, puisque, pour chapper aux premiers clats de colre de la reine, Ferdinand avait, comme on l'a vu, fait mettre les chevaux sa voiture et s'tait rfugi la Ficuzza. Mais, pour Ruffo, la chose tait claire, et les lettres qu'il avait reues du roi et de la reine lui avaient indiqu le chemin que ceux-ci comptaient suivre; et, s'il et conserv le moindre doute cet gard, la muette mais inflexible Emma Lyonna, sphinx charg de garder le secret de la reine, les et dissips. La matine du 25 juin se passa en continuelles alles et venues du _Foudroyant_ au quartier gnral et du quartier gnral au _Foudroyant_. Troubridge et Ball, de la part de Nelson, et Micheroux, de la part du cardinal, furent les ambassadeurs inutiles de cette longue confrence; nous disons inutiles parce que Nelson et Hamilton, inspirs tous deux par le mme gnie, se montrrent de plus en plus obstins dans la rupture du trait et dans la reprise des hostilits, tandis que le cardinal s'obstinait de plus en plus faire respecter la capitulation. Ce fut alors que le cardinal, ne voulant pas tre confondu avec les violateurs du trait, prit la rsolution d'crire au gnral Massa, commandant du Chteau-Neuf, un billet de sa propre main. Il tait conu en ces termes: Bien que les reprsentants des puissances allies tiennent pour sacr et inviolable le trait sign entre nous pour la reddition des chteaux, le contre-amiral Nelson, commandant de la flotte anglaise, ne veut pas nanmoins le reconnatre; et, comme il est loisible aux patriotes des chteaux de faire valoir en leur faveur l'article 5, et, comme ont fait les patriotes de San-Martino, qui sont presque tous partis par terre, de choisir ce moyen de salut, je leur fais cette ouverture et leur donne cet avis, ajoutant que les Anglais qui commandent le golfe n'ont aucun poste ni aucunes troupes qui puissent empcher les garnisons des chteaux de se retirer par terre. F. cardinal RUFFO. Le cardinal esprait ainsi sauver les rpublicains. Mais, par malheur, ceux-ci, dans leur aveuglement, tenaient Ruffo pour leur plus cruel ennemi. Ils crurent donc que sa proposition cachait quelque pige; et, aprs une dlibration, dans laquelle Salvato insista vainement pour que l'on acceptt la proposition de Ruffo, on rsolut, une majorit immense, de la refuser, et, au nom de tous les patriotes, Massa rpondit la lettre suivante: LIBERT GALIT _Le gnral Massa, commandant de l'artillerie et du Chteau-Neuf_. 26 juin 1799. Nous avons donn votre lettre l'interprtation qu'elle mritait. Fermes dans notre devoir, nous observerons religieusement les articles du trait convenu, convaincus qu'un mme lien oblige tous les contractants solennellement intervenus pour la rdaction et la signature de ce trait. Au reste, nous ne serons, quelque chose qui arrive, ni surpris ni intimids, et nous saurons, si l'on nous y contraint par la violence, reprendre l'attitude hostile que nous avons volontairement quitte. Et, d'ailleurs, notre capitulation ayant t dicte par le commandant du chteau Saint-Elme, nous demandons une escorte pour accompagner le messager que nous enverrons confrer de votre ouverture avec le commandant franais,--confrence aprs laquelle nous vous donnerons une rponse plus prcise. MASSA. Le cardinal, au dsespoir de voir ses intentions si mal interprtes, envoya l'instant mme l'escorte demande, chargeant le chef de cette escorte, qui n'tait autre que de Cesare, d'affirmer aux patriotes, sur son honneur, qu'ils se perdaient en ne profitant point du conseil qu'il leur donnait. Salvato fut choisi pour aller discuter avec Mejean sur ce qu'il y avait de mieux faire dans cette grave circonstance. C'tait la troisime fois que Salvato et Mejean se retrouvaient en face l'un de l'autre. Salvato, seulement, ne l'avait pas revu depuis le jour o Mejean avait, vis--vis de lui, abord franchement la question de vendre sa protection aux Napolitains cinq cent mille francs, proposition qui, on se le rappelle, avait t si gnreusement appuye par Salvato, et qu'un faux point d'honneur avait fait repousser par le directoire. Mejean avait, dans toutes les confrences qui avaient eu lieu pour la signature du trait, paru avoir oubli le honteux refus qu'il avait essuy. Il avait longuement et obstinment discut chaque article, et les patriotes reconnaissaient que c'tait grce sa patiente obstination qu'ils avaient eu le bonheur d'obtenir des conditions que les plus optimistes d'entre eux taient cent lieues d'esprer. Cette aide qu'il leur avait si gracieusement prte, rien, du moins, ne leur donnait soupon du contraire, avait rendu au colonel Mejean la confiance des patriotes. D'ailleurs, leur intrt voulait qu'ils ne se brouillassent pas avec lui. Il pouvait, en prenant parti pour eux, les sauver; en prenant parti contre eux, les anantir. Mejean, en apprenant que c'tait Salvato qui lui tait envoy, fit sortir tout le monde; il ne voulait point que qui que ce ft restt porte d'entendre les allusions que Salvato pouvait faire aux conditions qu'il avait mises sa protection. Il salua le jeune homme avec une politesse pleine de dfrence et lui demanda quel heureux motif il devait le bonheur de sa visite. Salvato lui rpondit en lui remettant le billet du cardinal, et le pria, au nom des patriotes, de leur donner un avis, ceux-ci promettant de s'y conformer. Le colonel lut et relut avec la plus grande attention le billet du cardinal; puis, prenant une plume, au-dessous de sa signature, il crivit un fragment de ce vers latin si significatif et si connu: Timeo Danaos et dona ferentes. Ce qui veut dire: Je crains les Grecs, mme lorsqu'ils portent des prsents. Salvato lut les cinq mots crits par le colonel Mejean. --Colonel, lui dit-il, je suis d'un avis tout oppos au vtre, et cela m'est d'autant plus permis que, seul avec Dominique Cirillo, j'ai appuy la proposition de prendre vos cinq cents hommes notre service et de les payer mille francs chaque homme. --Cinq cents francs, gnral; car je m'engageais faire venir cinq cents autres Franais de Capoue. Vous voyez qu'ils ne vous eussent point t inutiles. --C'tait si bien mon opinion, que j'ai offert cinq cent mille francs sur ma propre fortune. --Oh! oh! vous tes donc millionnaire, mon cher gnral? --Oui; mais, malheureusement, ma fortune est en terres. Il fallait emprunter de gr ou de force, en attendant, sur ce gage, mais attendre la fin de la guerre pour les rendre. --Pourquoi? dit d'un ton railleur Mejean. Rome n'a-t-elle pas mis en vente et vendu un tiers au-dessus de sa valeur le champ sur lequel tait camp Annibal? --Vous oubliez que nous sommes des Napolitains du temps de Ferdinand, et non des Romains du temps de Fabius. --De sorte que vous tes rest matre de vos fermes, de vos forts, de vos vignes, de vos troupeaux? --Hlas! oui. --_O fortunatos nimium sua si bona norint, agricolas!_ continua le colonel d'un ton railleur. --Cependant, monsieur le colonel, je suis encore assez riche d'argent comptant pour vous demander quelle somme vous demanderiez par chaque personne qui, ne se fiant pas Nelson, viendrait vous demander une hospitalit que vous garantiriez sur l'honneur? --Vingt mille francs; est-ce trop, gnral? --Quarante mille francs pour deux, alors? --Vous tes libre de marchander si vous trouvez que c'est trop cher. --Non: les deux personnes pour lesquelles je ngocie cette affaire avec vous... car c'est une affaire? --Une espce de contrat synallagmatique, comme nous disons, nous autres comptables; car il faut vous dire que je suis excellent comptable, gnral. --Je m'en suis aperu, colonel, dit en riant Salvato. --C'est donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire, une espce de contrat synallagmatique dans lequel celui qui s'excute oblige l'autre, mais dans lequel le manque d'excution rompt le contrat. --C'est bien entendu. --Alors, vous ne trouvez pas que ce soit trop cher? --Non, attendu que les deux personnes dont je vous parle peuvent racheter leur vie ce prix-l. --Eh bien, mon cher gnral, quand vos deux personnes voudront venir, elles seront les bienvenues. --Et, une fois ici, elles ne vous demanderont que vingt-quatre heures pour raliser les fonds. --Je leur en donnerai quarante-huit. Vous voyez que je suis beau joueur. --C'est march fait, colonel. --Au revoir, gnral. Salvato, toujours suivi de son escorte, redescendit vers le Chteau-Neuf. Il montra le _Timeo Danaos_ de Mejean Massa et au conseil, qui s'tait assembl pour dcider de cette importante affaire. Or, comme l'avis de Mejean tait celui de la majorit, il n'y eut pas de discussion; seulement, Salvato demanda accompagner de Cesare et reporter lui-mme Ruffo la rponse de Massa, afin de juger la situation par ses propres yeux. La chose lui fut accorde sur-le-champ, et les deux jeunes gens qui, s'ils se fussent rencontrs sur le champ de bataille quinze jours auparavant, se fussent hachs en morceaux, s'en allrent cte cte, suivant le quai et rglant chacun le pas de son cheval sur celui de son compagnon. LXXVIII OU RUFFO FAIT SON DEVOIR D'HONNTE HOMME ET SIR WILLIAM HAMILTON SON MTIER DE DIPLOMATE En moins de vingt minutes, les deux jeunes gens furent la porte de la petite maison que le cardinal occupait prs du pont de la Madeleine. De Cesare servit d'introducteur Salvato, qui parvint ainsi sans difficult jusqu'auprs du cardinal. Ruffo le reconnut, se leva en l'apercevant, et fit un pas vers lui. --Heureux de vous revoir, gnral, lui dit-il. --Et moi aussi, rpondit Salvato, mais dsespr de rapporter un refus absolu Votre minence. Et il lui remit sa propre lettre avec l'apostille de Mejean. Ruffo la lut et haussa les paules. --Le misrable! dit-il. --Votre minence le connat donc? demanda Salvato. --Il m'a offert de me livrer le fort Saint-Elme pour cinq cent mille francs, et j'ai refus. --Cinq cent mille francs! dit en riant Salvato, il parat que c'est son chiffre. --Ah! vous avez eu affaire lui? --Oui: pour la mme somme, il nous a offert de combattre contre vous. --Et...? --Et nous avons refus. --Laissons de ct ces coquins,--ils ne mritent pas que d'honntes gens s'occupent d'eux,--et revenons vos amis, qui je voudrais pouvoir persuader qu'ils sont aussi les miens. --J'avoue, dit en riant Salvato, et cela mon grand regret, que ce sera chose difficile. --Peut-tre pas tant que vous le croyez, si vous voulez tre mon interprte auprs d'eux, d'autant plus que je vais agir envers vous comme j'ai fait notre premire entrevue. Je ferai mme plus. A notre premire entrevue, j'ai affirm seulement; aujourd'hui, je vous donnerai des preuves. --Je vous ai cru sur parole, monsieur le cardinal. --N'importe! les preuves ne nuisent point quand il s'agit de la tte et de l'honneur. Asseyez-vous, prs de moi, gnral, et mesurez ce que je vais faire sa valeur. Pour rester fidle ma parole, je trahis, je ne dis pas les intrts,--je crois, au contraire, que je les sers,--mais les ordres de mon roi. Salvato s'inclina, et, obissant l'invitation de Ruffo, il s'assit prs de lui. Le cardinal tira une clef de sa poche, et, posant la main sur le bras de Salvato: --Les pices que vous allez voir, dit-il, ce n'est point moi qui vous les ai montres; elles sont parvenues votre connaissance n'importe comment; vous inventerez une fable quelconque, et, si vous n'en trouvez pas, vous aurez recours aux roseaux du roi Midas. Et, ouvrant son tiroir et prsentant Salvato la lettre de sir William Hamilton: --Lisez d'abord cette pice; elle est tout entire de la main de l'ambassadeur d'Angleterre. --Oh! fit Salvato aprs avoir lu, je reconnais bien l la foi punique. Comptons les canons d'abord, et, si nous sommes les plus forts, plus de traits. Eh bien, aprs? --Aprs? Ne voulant point discuter une affaire d'une telle importance avec de simples capitaines de vaisseau, je me suis rendu en personne bord du _Foudroyant_, o j'ai eu une discussion d'une heure avec sir William et lord Nelson. Le rsultat de cette discussion, dans laquelle j'ai refus toute transaction avec ce que je crois mon devoir, a t cette pice, comme vous le voyez, crite tout entire de la main de milord Nelson. Et il remit Salvato la pice qui commence par ces mots: Le grand amiral Nelson est arriv le 24 juin, et qui se termine par ceux-ci: Trait qui, selon son opinion, ne peut avoir lieu sans la ratification de Leurs Majests Siciliennes. --Votre minence a raison, dit Salvato en rendant le papier au cardinal, et voil, en effet, des pices d'une haute importance historique. --Maintenant, qu'avais-je faire et qu'eussiez-vous fait ma place? Ce que j'ai fait; car les honntes gens n'ont pas deux manires de procder. Vous eussiez crit, n'est-ce pas? aux commandants des chteaux, c'est--dire vos ennemis, pour leur donner avis de ce qui se passait. Voici ma lettre: est-elle claire? contient-elle plus ou moins que ce qu' ma place vous eussiez crit vous-mme? Elle est ce qu'elle doit tre, c'est--dire un bon conseil donn par un ennemi loyal. --Je dois dire, monsieur le cardinal, puisque vous voulez bien me prendre pour juge, que, jusqu'ici, votre conduite est aussi digne que celle de milord Nelson est... --Inexplicable, interrompit Ruffo. --Ce n'est pas tout fait _inexplicable_, que j'allais dire, reprit Salvato en souriant. --Et moi, mon cher gnral, dit Ruffo avec un abandon qui tait un des entranements de cette puissante organisation, moi, j'ai dit _inexplicable_, parce qu'inexplicable, en effet, pour vous qui ne connaissez pas l'amiral, elle est explicable pour moi. coutez-moi en _philosophe_, c'est--dire en homme _qui aime la sagesse;_ car la sagesse n'est rien autre chose que la vrit, et la vrit, je vais vous la dire sur Nelson. Puisse, pour son honneur, mon jugement tre celui de la postrit! --J'coute Votre minence, dit Salvato, et je n'ai pas besoin de lui dire que c'est avec le plus grand intrt. Le cardinal reprit: --Nelson n'est point, mon cher gnral, un homme de cour comme moi, ni un homme d'ducation comme vous. Except son tat de marin, il ne connat rien au monde; seulement, il a le gnie de la mer. Non: Nelson, c'est un paysan, un bouledogue de la vieille Angleterre, un grossier marin, fils d'un simple pasteur de village, qui, toujours isol du monde sur son btiment, n'est jamais entr ou plutt n'tait jamais entr, avant Aboukir, dans un palais, n'avait jamais salu un roi, mis un genou en terre devant une reine. Il est arriv Naples, lui, le navigateur des terres australes, habitu disputer aux ours blancs leurs cavernes de glace; il a t bloui par l'clat du soleil, aveugl par le feu des diamants. Lui, l'poux d'une bourgeoise, d'une mistress Nisbeth, il a vu la reine lui donner sa main et une ambassadrice ses lvres baiser,--et non pas une reine et une ambassadrice, je me trompe; non pas deux femmes, deux sirnes!--alors, il est devenu purement et simplement l'esclave de l'une et le serviteur de l'autre. Toutes les notions du bien et du mal ont t confondues dans ce pauvre cerveau; les intrts des peuples ont disparu devant les droits fictifs ou rels des souverains. Il s'est fait l'aptre du despotisme, le side de la royaut. Si vous l'aviez vu hier, pendant cette confrence o la royaut tait reprsente par ce que _l'Ecclsiaste_ appelle l'trangre, par cette Vnus Astart, par cette impure Lesbienne! Ses yeux, ou plutt son oeil ne quittait point ses yeux: la haine et la vengeance parlaient par la bouche muette de cette ambassadrice de la mort. J'avais piti, je vou le jur, de cet autre Adamastor, mettant volontairement sa tte sous le pied d'une femme. Au reste, tous les grands hommes,--et, tout prendre, Nelson est un grand homme,--tous les grands hommes ont de ces dfaillances-l, d'Hercule Samson et de Samson Marc-Antoine. J'ai dit. --Mais, rpondit Salvato, quel que soit le sentiment qui fait agir Nelson, il n'en est pas moins un adversaire mortel pour nous. Que compte faire Votre minence pour neutraliser cette force brutale inaccessible toute raison? --Ce que je compte faire, mon cher gnral? Vous allez le voir. Le cardinal prit une feuille de papier qu'il tira devant lui, une plume qu'il trempa dans l'encre, et crivit: Si milord Nelson ne veut pas reconnatre le trait sign par le cardinal Ruffo avec les commandants des chteaux de Naples, trait auquel est intervenu, au nom du roi de la Grande-Bretagne, un officier anglais, toute la responsabilit de la rupture lui en restera. En consquence, pour empcher autant qu'il sera en lui la rupture de ce trait, le cardinal Fabrizzio Ruffo prvient milord Nelson qu'il remettra l'ennemi dans l'tat o il tait avant la signature du trait, c'est--dire qu'il retirera ses troupes des positions occupes depuis la capitulation et se retranchera dans un camp avec toute son arme, laissant les Anglais combattre et vaincre l'ennemi avec leurs propres forces. Et il signa. Puis il passa le papier Salvato en l'invitant le lire. Le cardinal suivait des yeux sur le visage du jeune homme l'effet produit par cette lecture. Puis, quand elle fut termine: --Eh bien? demanda-t-il. --Le cardinal de Richelieu n'et pas fait si bien; Bayard n'et pas fait mieux, rpondit Salvato. Et il rendit le papier au cardinal en s'inclinant devant lui. Le cardinal sonna; son valet de chambre entra. --Faites venir Micheroux, dit-il. Cinq minutes aprs, Micheroux entra. --Tenez, mon cher chevalier, dit-il, Nelson m'a donn son ultimatum; voici le mien. Allez, pour la dixime fois, au _Foudroyant_; seulement, je puis vous promettre une chose, c'est que ce voyage sera le dernier. Micheroux prit la dpche tout ouverte, avec l'autorisation de Ruffo, la lut, salua et sortit. --Montez donc avec moi sur la terrasse de la maison, gnral, dit Ruffo; on a de l une vue magnifique. Salvato suivit le cardinal; car il pensait que ce n'tait pas sans raison que celui-ci l'invitait venir contempler une vue qu'il devait parfaitement connatre. Une fois arriv sur la terrasse de la maison, il distinguait en effet, sa droite, le quai de Marinella, la strada Nuova, la strada del Piliere et le mle; sa gauche, Portici, Torre-del-Greco, Castellamare, le cap Campana, Capri; en face de lui, la pointe de Procida et d'Ischia, et, dans l'intervalle compris entre ces les, Capri et le rivage sur lequel tait btie la maison habite par le cardinal, toute la flotte anglaise, ses pavillons au vent et ses artilleurs se promenant mche allume derrire leurs canons. Au milieu des btiments anglais, comme un monarque au milieu de ses sujets, s'levait _le Foudroyant_, gant de quatre-vingt-dix canons, qui dpassait les autres btiments de toute la hauteur de ses mts de perroquet sur l'un desquels, il portait le pavillon amiral. Au milieu de ce grand et solennel spectacle, les dtails n'chappaient point l'oeil exerc de Salvato. En consquence, il vit une barque se dtacher de la plage et s'avancer rapidement sous l'action de quatre vigoureux rameurs. Cette barque, qui portait le chevalier Micheroux, se dirigeait droit vers _le Foudroyant_, qu'elle eut joint en moins de vingt minutes. _Le Foudroyant_, au reste, tait, de tous les btiments, celui qui se tenait le plus rapproch du Chteau-Neuf. En supposant que les hostilits recommenassent, il pouvait ouvrir immdiatement le feu, tant peine trois quarts de porte de canon. Salvato vit la barque tourner autour de la proue du _Foudroyant_ pour aborder le colosse par son escalier de tribord. Alors, le cardinal se tourna vers Salvato: --Si _la vue_ a t selon vos dsirs, gnral, dit-il, rapportez vos compagnons _ce que vous avez vu_, et tchez de les amener suivre mon conseil. Vous aurez, pour en arriver l, j'espre, l'loquence de la conviction. Salvato salua le cardinal et pressa avec un certain respect la main que celui-ci lui tendait. Mais, tout coup, au moment o il allait prendre cong de lui: --Ah! pardon, dit-il, j'oubliais de rendre compte Votre minence d'une importante commission dont elle m'a charg. --Laquelle? --L'amiral Caracciolo... --Ah! c'est vrai! interrompit Ruffo avec une vivacit prouvant l'intrt qu'il prenait ce que Salvato allait dire. Parlez: j'coute. --L'amiral Caracciolo, reprit Salvato, n'tait ni sur la flottille, ni dans aucun des chteaux; depuis le matin, il s'tait drob, dguis en marin, disant qu'il avait chez un de ses serviteurs un asile sr. --Puisse-t-il avoir dit vrai! reprit l'amiral; car, s'il tombe entre les mains de ses ennemis, sa mort est jure d'avance; c'est vous dire, mon cher gnral, que, si vous avez quelque moyen de communiquer avec lui... --Je n'en ai aucun. --Alors, que Dieu le garde! Cette fois, Salvato prit cong du cardinal, et, toujours escort par de Cesare, reprit le chemin du Chteau-Neuf, o, comme on le comprend bien, ses compagnons l'attendaient avec impatience. L'ultimatum de Ruffo mettait Nelson dans un immense embarras. L'amiral anglais n'avait sa disposition que peu de troupes de dbarquement. Si le cardinal se retirait, selon la menace qu'il avait faite, Nelson tombait dans une impuissance d'autant plus ridicule qu'il avait parl avec plus d'autorit. Aprs avoir pris lecture de la dpche du cardinal, il se contenta donc de rpondre qu'il aviserait, et renvoya le chevalier Micheroux sans lui rien dire de positif. Nelson, nous l'avons dit, part son gnie vraiment merveilleux pour conduire une flotte dans un combat, tait sur tous les autres points un homme fort mdiocre. Cette rponse: J'aviserai, signifiait en ralit: Je consulterai ma pythie Emma, et mon oracle Hamilton. Aussi, peine Micheroux avait-il le pied dans la barque qui le ramenait terre, que Nelson faisait prier sir William et lady Hamilton de passer chez lui. Cinq minutes aprs, le _trium-feminavirat_ tait runi dans la cabine de l'amiral. Une dernire esprance restait Nelson: c'est que, comme la dpche tait en franais et que, pour qu'il la comprt, Micheroux avait t oblig de la lui lire en anglais, le traducteur ou n'avait pas donn aux mots leur valeur relle, ou avait fait quelque erreur importante. Il remit donc la dpche du cardinal sir William, en l'invitant la lire et la lui traduire de nouveau. Micheroux, contre l'habitude des traducteurs, avait t d'une exactitude parfaite. Il en rsulta que la situation apparut aux deux Hamilton avec la mme gravit qu'elle avait apparu l'amiral. Les deux hommes se tournrent la fois et d'un mme mouvement du ct de lady Hamilton, dpositaire des volonts suprmes de la reine: aprs que Nelson avait donn son ultimatum et le cardinal le sien, il fallait savoir quel tait le dernier mot de la reine. Emma Lyonna comprit l'interrogation, si muette qu'elle ft. --Rompre le trait sign, rpondit-elle, et, le trait rompu, rduire les rebelles par la force, s'ils ne se rendent point de bonne volont. --Je suis prt obir, dit Nelson; mais, abandonn mes seules ressources, je ne puis rpondre que de mon dvouement, sans pouvoir affirmer que ce dvouement nous conduira au but que la reine se propose. --Milord! milord! dit Emma d'un ton de reproche. --Trouvez le moyen, dit l'amiral, je me charge de le mettre excution. Sir William rflchit un instant. Sa figure sombre s'claira peu peu: ce moyen, il l'avait trouv. Nous laissons la postrit l tche de juger l'amiral, le ministre et la favorite, qui ne craignirent point, soit pour servir leurs vengeances particulires, soit pour satisfaire les haines royales, d'user du subterfuge que nous allons raconter. Aprs que sir William eut expos son moyen, qu'Emma l'eut soutenu, que Nelson l'eut adopt, voici mot mot la lettre que sir William crivit au cardinal. Nous ne craignons pas de commettre une erreur de traduction, la lettre est en franais. La voici; crite probablement dans la nuit qui suivit la visite de Micheroux, elle porte la date du lendemain: A bord du _Foudroyant_, dans le golfe de Naples. minence, Milord Nelson me prie d'assurer Votre minence qu'il est rsolu ne rien faire qui puisse rompre l'armistice que Votre minence a accord aux chteaux de Naples. J'ai l'honneur, etc. W. HAMILTON. La lettre fut, comme d'habitude, porte au cardinal par MM. les capitaines Troubridge et Ball, ambassadeurs ordinaires de Nelson. Le cardinal la lut, et, au premier moment, parut ravi qu'on lui et cd la victoire; mais, craignant quelque sens cach, quelque rticence, quelque pige enfin, il demanda aux deux officiers s'ils n'avaient pas quelque communication particulire lui faire. --Nous sommes autoriss, rpondit Troubridge, confirmer, au nom de l'amiral, les paroles crites par l'ambassadeur. --Me donnerez-vous une explication crite de ce que signifie le texte de la lettre, et, sa clart, qui, s'il ne s'agissait que de mon propre salut, paratrait suffisante, ajouterez-vous quelques mots qui me rassurent sur celui des patriotes? --- Nous affirmons, au nom de milord Nelson, Votre minence, qu'il ne s'opposera en aucune faon l'embarquement des rebelles. --Auriez-vous, dit le cardinal, qui ne pouvait, son avis, prendre trop de prcautions, auriez-vous quelque rpugnance me renouveler par crit l'assurance que vous venez de me donner de vive voix? Sans aucune difficult, Ball prit la plume et crivit sur un carr de papier les lignes suivantes: _Les capitaines Troubridge et Ball ont autorit, de la part de milord Nelson, pour dclarer Son minence que milord ne s'opposera point l'embarquement des rebelles et des gens qui composent la garnison du Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf_. Rien n'tait plus clair, ou du moins ne paraissait plus clair, que cette note: aussi, comme le cardinal ne demandait rien de plus, pria-t-il ces messieurs de signer au-dessous de la dernire ligne. Mais Troubridge s'y refusa, disant qu'il n'avait point pouvoir. Ruffo mit sous les yeux du capitaine Troubridge la lettre crite le 24 juin, c'est--dire la surveille, par sir William, et dont une phrase semblait, au contraire, donner aux deux ambassadeurs les pouvoirs les plus tendus. Mais Troubridge rpondit: --Nous avons, en effet, pouvoir de traiter pour les affaires militaires, mais non pour les affaires diplomatiques. Maintenant, qu'importe notre signature, puisque la note est crite de notre main? Ruffo n'insista point davantage; il croyait avoir pris toutes ses prcautions. En consquence, confiant dans la lettre crite par l'ambassadeur, laquelle disait que _milord tait rsolu ne rien faire qui pt rompre l'armistice;_--confiant dans la note des capitaines Troubridge et Ball, qui _dclaraient Son minence que milord ne s'opposerait point l'embarquement des rebelles_,--mais voulant, cependant, malgr cette double assurance, se dgager de toute responsabilit, il chargea Micheroux de conduire les deux capitaines aux chteaux, et de donner leurs commandants connaissance de la lettre qu'il venait de recevoir et de la note qu'il venait d'exiger, et, si ces deux assurances leur suffisaient, de s'entendre immdiatement avec eux pour l'excution des articles de la capitulation. Deux heures aprs, Micheroux revint et dit au cardinal que, grce au ciel, tout s'tait termin l'amiable et d'un commun accord. LXXIX LA FOI PUNIQUE Le cardinal fut si heureux de cette solution, laquelle il tait loin de s'attendre, que, le 27 juin au matin, il chanta un _Te Deum_ l'glise del Carmine, et cela, avec une pompe digne de la grandeur des vnements. Avant de se rendre l'glise, il avait crit une lettre lord Nelson et sir William Hamilton, leur prsentant ses plus sincres remercments pour avoir bien voulu rendre la tranquillit la ville, surtout sa conscience, en ratifiant le trait. Hamilton, toujours en franais, rpondit la lettre suivante: A bord du _Foudroyant_, le 27 juin 1799. minence, C'est avec le plus grand plaisir que j'ai reu le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'crire. Nous sommes tous galement travaills pour le service du roi et de la bonne cause; seulement, il y a, selon le caractre, diffrentes manires de prouver son dvouement. Grce Dieu, tout va bien, et je puis affirmer Votre minence que milord Nelson se flicite de la dcision qu'il a prise de ne point interrompre les oprations de Votre minence, mais de l'assister, au contraire, de tout son pouvoir, pour terminer l'entreprise que Votre minence a jusqu' prsent si bien mene, au milieu des circonstances critiques dans lesquelles Votre minence s'est trouve. Milord et moi serons trop heureux si nous avons tant soit peu pu contribuer au service de Leurs Majests Siciliennes et rendre Votre minence sa tranquillit, un instant trouble. Milord me prie de remercier Votre minence de son billet, et de lui dire qu'il prendra, en temps opportun, toutes mesures ncessaires. J'ai l'honneur d'tre, etc. W. HAMILTON. Maintenant, on a vu, dans les quelques lettres de Ferdinand et de Caroline au cardinal Ruffo, quelles protestations d'inaltrable estime et d'ternelle reconnaissance terminaient ces lettres et prcdaient les noms dos deux monarques, qui lui devaient leur royaume. Nos lecteurs dsirent-ils savoir de quelle manire se traduisaient ces protestations de reconnaissance? Qu'ils veuillent bien alors prendre la peine de lire la lettre suivante, crite, en date du mme jour, par sir William Hamilton au capitaine gnral Acton: A bord du _Foudroyant_, baie de Naples, 27 juin 1799. Mon cher seigneur, Votre Excellence aura vu, par ma dernire lettre, que le cardinal et lord Nelson sont loin d'tre d'accord. Mais, _aprs mres rflexions_, lord Nelson m'autorisa crire Son minence, hier matin, _qu'il ne ferait plus rien_ pour rompre l'armistice que Son minence avait cru convenable de conclure avec les rebelles renferms dans le Chteau-Neuf et le chteau de l'Oeuf, et que _Sa Seigneurie tait prte donner toute l'assistance dont tait capable la flotte place sous son commandement, et que Son minence croirait ncessaire pour le bon service de Sa Majest Sicilienne._ Cela produit le meilleur effet possible. Naples tait sens dessus dessous, dans la crainte que lord Nelson ne rompt l'armistice, tandis qu'aujourd'hui tout est calme. Le cardinal est convenu, avec les capitaines Troubridge et Ball, que les rebelles du Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf, seraient embarqus le soir, taudis que cinq cents marins seraient descendus terre pour occuper les deux chteaux sur lesquels, Dieu merci! flotte enfin la bannire de Sa Majest Sicilienne, tandis que les bannires de la Rpublique (courte a t leur vie!) sont dans la cabine du _Foudroyant_, o, je l'espre, la bannire franaise qui flotte encore sur Saint-Elme ne tardera point les rejoindre. J'ai grand espoir que la venue de lord Nelson dans le golfe de Naples sera trs-utile aux intrts et la gloire de Leurs Majests Siciliennes. Mais, en vrit, il tait temps que _j'intervinsse_ entre le cardinal et lord Nelson; sinon tout allait se perdant, et cela ds le premier jour. Hier, ce bon cardinal m'a crit pour me remercier, ainsi que lady Hamilton, L'arbre de l'abomination qui s'levait devant le palais royal a t abattu et le bonnet rouge arrach de la tte du gant. Maintenant, une bonne nouvelle! Caracciolo et une douzaine d'autres rebelles comme lui seront bientt entre les mains de lord Nelson. Si je ne me trompe, ils seront envoys directement Procida, o ils seront jugs, et, au fur et mesure de leur jugement, renvoys ici pour y tre supplicis. _Caracciolo sera probablement pendu l'arbre de trinquette de_ LA MINERVE, _o il demeurera expos du point du jour au coucher du soleil_. Un tel exemple est ncessaire pour le service futur de Sa Majest Sicilienne, dans le royaume de laquelle le jacobinisme fait de si grands progrs. W. HAMILTON. _Huit heures du soir._--Les rebelles sont dans leurs btiments et ne peuvent bouger sans un passeport de lord Nelson. En effet, comme le disait Son Excellence l'ambassadeur de la Grande-Bretagne dans la lettre que nous venons de lire, les rpublicains, sur la foi du trait, et rassurs par la promesse de Nelson _de ne point s'opposer l'embarquement des patriotes_, n'avaient fait aucune difficult pour livrer les chteaux aux cinq cents marins anglais qui s'taient prsents pour les occuper, et pour descendre dans les felouques, les tartanes et les balancelles qui devaient les conduire Toulon. Les Anglais prirent donc possession d'abord du Chteau-Neuf, de la darse et du palais royal. Puis la remise du chteau de l'Oeuf fut faite avec les mmes formalits. Un procs-verbal fut rdig de cette remise des chteaux et sign par les commandants des chteaux pour les patriotes, et par le brigadier Minichini pour le roi Ferdinand. Deux personnes seulement usrent du choix qui leur tait donn par la capitulation de chercher un asile terre ou de s'embarquer, en allant demander un asile au chteau Saint-Elme. Ces deux personnes furent Salvato et Luisa San-Felice. Nous reviendrons plus tard, pour ne plus les quitter, aux hros de notre livre; mais ce chapitre, nous l'avons indiqu par son titre, est tout entier consacr un grand claircissement historique. Comme nous allons faire, la mmoire d'un des plus grands capitaines que l'Angleterre ait eus, une de ces taches indlbiles que les sicles n'effacent point, nous voulons, en faisant passer, les unes aprs les autres, sous les yeux de nos lecteurs, les pices qui prouvent cette grande infamie, montrer jusqu'au bout que nous ne sommes ni dvoy par l'ignorance, ni aveugl par la haine. Nous sommes purement et simplement le flambeau qui claire un point de l'histoire rest obscur jusqu' nous. Il arrivait au cardinal ce qui arrive tout grand coeur qui entreprend une chose juge impossible par les timides et les mdiocres. Il avait laiss autour du roi une cabale d'hommes qui, n'ayant souffert aucune fatigue, n'ayant couru aucun danger, devaient naturellement attaquer celui qui avait accompli une oeuvre taxe par eux d'impossible. Le cardinal, chose presque incroyable, si l'on ne savait point jusqu'o peut aller cette vipre des cours qu'on appelle la calomnie, le cardinal tait accus, en conqurant le royaume de Naples, de ne point travailler pour le roi, mais pour lui-mme. On disait que, par le moyen de l'arme qu'il avait runie et qui lui tait toute dvoue, il voulait faire proclamer roi de Naples son frre don Francesco Ruffo! Nelson, avant son dpart de Palerme, avait reu des instructions ce sujet, et, la premire preuve qui confirmerait les doutes conus par Ferdinand et par la reine, Nelson devait attirer le cardinal bord du _Foudroyant_ et l'y retenir prisonnier. On va voir qu'il s'en fallut de bien peu que cet acte de reconnaissance ne s'accomplt, et nous avouons regretter fort pour notre compte qu'il n'ait pas eu lieu, afin qu'il restt comme un exemple ceux qui se dvouent pour les rois. Nous copions les lettres suivantes sur les originaux. A bord du _Foudroyant_, baie de Naples, 29 juin 1799. Mon cher seigneur, Quoique notre ami commun, sir William, vous crive avec dtail sur tous les vnements qui nous arrivent, je ne puis m'empcher de prendre la plume pour vous dire clairement que je n'approuve aucune des choses qui se sont faites et qui sont en train de se faire; bref, je dois vous dire que, quand mme le cardinal serait un ange, la voix du peuple tout entier s'lve contre sa conduite. Nous sommes entours ici _de petites et mesquines cabales et de sottes plaintes_, que, dans mon opinion, la prsence du roi, de la reine et du ministre napolitain peut seule teindre[6] et apaiser, de manire fonder un gouvernement rgulier et qui soit le contraire du systme qui est mis en pratique en ce moment. Il est vrai que, si j'eusse suivi mon inclination, l'tat de la capitale serait encore pire qu'il n'est, attendu que le cardinal, de son ct, _et fait pis que de ne rien faire._ [Note 6: Nelson appelle _petites et mesquines cabales_ l'insistance du cardinal pour faire respecter le trait, et _sottes plaintes_ les rclamations des patriotes! Cela prouve le cas que faisait Nelson de la parole des rois et de la vie des hommes.] C'est pourquoi j'espre et implore la prsence de Leurs Majests, rpondant sur ma tte de leur sret. Je serai peut-tre forc de m'loigner de ce port, avec _le Foudroyant_; mais, si je suis forc d'abandonner ce port, je crains que les consquences de mon dpart ne soient fatales. Le _Sea-Horse_ est galement un sr abri pour Leurs Majests; elles y seront autant en sret qu'on peut l'tre dans un vaisseau. Je suis, pour toujours, votre NELSON. _A sir John Acton._ Comme la premire, cette seconde lettre est du mme jour et adresse Acton. L'ingratitude des deux illustres obligs y est encore plus visible, et, notre avis, ne laisse, cette fois, rien dsirer. 29 juin au matin. Mon cher monsieur, Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de voir arriver le roi, la reine et Votre Excellence. Je vous envoie le double d'une proclamation que je charge le cardinal de faire publier, ce que Son minence a refus tout net, en disant qu'il tait inutile de lui rien envoyer, attendu qu'il ne ferait rien imprimer. Le capitaine Troubridge sera ce soir terre avec treize cents hommes de troupes anglaises, et je ferai tout ce que je pourrai pour rester d'accord avec le cardinal jusqu' l'arrive de Leurs Majests. Le dernier arrt du cardinal dfend d'emprisonner qui que ce soit sans son ordre: c'est vouloir clairement sauver les rebelles. En somme, hier, nous avons dlibr pour savoir si le cardinal ne serait point arrt lui-mme. Son frre est gravement compromis; mais il est inutile d'ennuyer plus longtemps Votre Excellence. Je m'arrangerai de manire faire le mieux possible, et je rpondrai sur ma tte du salut de Leurs Majests. Puisse Dieu mettre une prompte et heureuse fin tous ces vnements, et veuille Votre Excellence me croire, etc. HORACE NELSON. _A Son Excellence sir John Acton._ Sur ces entrefaites, le cardinal, ayant envoy son frre bord du _Foudroyant_, ne fut pas peu tonn de recevoir un billet de lui qui lui annonait que l'amiral l'envoyait Palerme pour porter la reine la nouvelle que Naples tait rendu _selon ses intentions_. La lettre qui portait cette nouvelle se terminait par cette phrase: J'envoie tout la fois Votre Majest, un messager et un otage. Comme on le voit, la rcompense du dvouement ne s'tait pas fait attendre. Maintenant, que venait faire le frre du cardinal bord du _Foudroyant?_ Il venait y rapporter, avec refus de l'imprimer et de l'afficher, cette note de Nelson, laquelle, dans la situation des choses et aprs les promesses faites, le cardinal n'avait rien compris. Voici cette _note_ ou plutt cette _notification:_ NOTIFICATION A bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799, au matin. Horace Nelson, amiral de la flotte britannique, dans la rade de Naples, donne avis tous ceux qui ont servi, comme officiers dans l'arme, ou comme officiers dans les charges civiles, l'infme soi-disant rpublique napolitaine, que, s'ils se trouvent dans la ville de Naples, ils doivent, dans le terme de vingt-quatre heures, pour tout dlai, se prsenter aux commandants du Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf, se fiant en tous points la clmence de Sa Majest Sicilienne; et, s'ils sont hors de la ville la distance de cinq milles, ils doivent galement se prsenter auxdits commandants, seulement, ceux-ci, il est accord le terme de quarante-huit heures;--autrement, ils seront considrs comme rebelles et ennemis de Sa susdite Majest Sicilienne. HORACE NELSON. Mais, si tonn que ft le cardinal du billet de son frre, qui lui annonait que milord Nelson l'envoyait Palerme sans lui demander si c'tait son bon plaisir d'y aller, il le fut bien davantage eu recevant cette lettre des patriotes: _A l'minentissime cardinal Ruffo, vicaire gnral du royaume de Naples._ Toute cette partie de la garnison qui, aux termes des traits, a t embarque pour faire voile vers Toulon, se trouve cette heure dans la plus grande consternation. Dans sa bonne foi, elle attendait l'excution du trait, quoique peut-tre, dans sa prcipitation sortir du chteau, toutes les clauses de cette capitulation n'aient pas t strictement observes. Maintenant, voici deux jours que le temps est propice pour mettre la voile, et les approvisionnements ne sont pas encore faits pour le voyage. En outre, hier, nous avons vu, avec une profonde douleur, enlever, des tartanes, vers sept heures du soir, les gnraux Manthonnet, Massa et Bassetti,--les prsidents de la commission excutive, Ercole et d'Agnese,--celui de la commission lgislative, Dominique Cirillo,--et plusieurs autres de nos compagnons, parmi lesquels Emanuele Borgo et Piati. Tous ont t conduits sur le btiment de l'amiral Nelson, o ils ont t retenus toute la nuit, et, finalement, o ils se trouvent encore maintenant, c'est--dire sept heures du matin. La garnison attend de votre loyaut l'explication de ce fait et l'accomplissement loyal du trait. ALBANESE. De la rade de Naples, 29 juin 1799, six heures du matin. Un quart d'heure aprs, le capitaine Baillie et le chevalier Micheroux taient prs du cardinal, et celui-ci expdiait Micheroux Nelson, en l'invitant lui expliquer sa conduite, laquelle il avouait ne rien comprendre, et en le suppliant, si son intention tait celle qu'il craignait de deviner, de ne point faire une pareille tache non-seulement son nom, mais encore au drapeau anglais. Nelson ne fit que rire de la rclamation du chevalier Micheroux en disant: --De quoi le cardinal se plaint-il? _J'ai promis de ne pas m'opposer l'embarquement de la garnison: j'ai tenu parole, puisque la garnison est embarque. Maintenant qu'elle l'est, je suis dgag de ma parole et je puis faire ce que je veux._ Et, comme le chevalier Micheroux lui faisait observer que l'quivoque qu'il invoquait tait indigne de lui, le sang lui monta au visage d'impatience, et il ajouta: --D'ailleurs, j'agis selon ma conscience, et j'ai carte blanche du roi. --Avez-vous les mmes pouvoirs de Dieu? lui demanda Micheroux. J'en doute. --Ceci n'est point votre affaire, rpliqua Nelson; c'est moi qui agis, et je suis prt rendre compte de mes actions au roi et Dieu. Allez. Et il renvoya le messager au cardinal, sans prendre la peine de lui faire une autre rponse et de voiler sa mauvaise foi sous une excuse quelconque. En vrit, la plume tombe des mains de tout honnte homme forc, par la vrit, crire de pareilles choses. En recevant cette rponse du chevalier Micheroux, le cardinal Ruffo jeta un regard plein d'loquence au ciel, prit une plume, crivit quelques lignes, les signa et les expdia Palerme par un courrier extraordinaire. C'tait sa dmission qu'il envoyait Ferdinand et Caroline. LXXX DEUX HONNTES COMPAGNONS Reprenons cette plume chappe nos doigts: nous ne sommes pas au bout de notre rcit, et le pire nous reste raconter. On se rappelle qu'au moment o Nelson reconduisait le cardinal, aprs la visite au _Foudroyant_, et changeait avec lui un froid salut, rsultat de la dissidence qui s'tait leve entre leurs opinions l'endroit du trait, Emma Lyonna, posant la main sur l'paule de Nelson, tait venue lui dire que Scipion Lamarra, le mme qui avait apport au cardinal la bannire brode par la reine et par ses filles, tait bord et l'attendait chez sir William Hamilton. Comme l'avait prvu Nelson, Scipion Lamarra venait s'entretenir avec lui sur les moyens de s'emparer de Caracciolo, qui avait quitt sa flottille le jour mme de l'apparition dans la rade de la flotte de la Grande-Bretagne. On n'a pas oubli que la reine avait recommand de vive voix Emma Lyonna, et par crit au cardinal, de ne faire aucune grce l'amiral Caracciolo, dvou par elle la mort. Elle avait crit dans les mmes termes Scipion Lamarra, un de ses agents les plus dvous et les plus actifs, afin qu'il s'entendit avec Nelson sur les moyens employer pour s'emparer de l'amiral Caracciolo, si l'amiral Caracciolo tait en fuite au moment o Nelson entrerait dans le port. Or, Caracciolo tait en fuite, comme on l'a vu par la rponse du contre-matre de la chaloupe canonnire que l'amiral avait monte dans le combat du 13, lorsque Salvato, prvenu par Ruffo des dangers que courait l'amiral, s'tait mis en qute de lui et tait venu demander de ses nouvelles dans le port militaire. Par un motif tout oppos, l'espion Lamarra avait fait les mmes dmarches que Salvato et tait arriv au mme but, c'est--dire savoir que l'amiral avait quitt Naples et cherch un refuge prs d'un de ses serviteurs. Il venait annoncer cette nouvelle Nelson et lui demander s'il voulait qu'il se mt en qute du fugitif. Nelson, non-seulement l'y engagea, mais encore lui annona qu'une prime de quatre mille ducats tait promise celui qui livrerait l'amiral. A partir de ce moment, Scipion jura que ce serait lui qui toucherait la prime, ou tout au moins la majeure partie de la prime. S'tant prsent en ami, il avait appris des matelots tout ce que ceux-ci savaient eux-mmes sur Caracciolo, c'est--dire que l'amiral avait cherch un refuge chez un de ses serviteurs de la fidlit duquel il croyait tre certain. Selon toute probabilit, ce serviteur n'habitait point la ville: l'amiral tait un homme trop habile pour rester si prs de la griffe du lion. Scipion ne prit donc mme point la peine de s'enqurir aux deux maisons que l'amiral possdait Naples, l'une Santa-Lucia, presque attenante l'glise,--et c'tait celle-l qu'il habitait,--l'autre, rue de Tolde. Non, il tait probable que l'amiral s'tait retir dans quelqu'une de ses fermes, afin d'avoir devant lui la campagne ouverte, s'il avait besoin de fuir le danger. Une de ces fermes tait Calvezzano, c'est--dire au pied des montagnes. En homme intelligent, Scipion jugea que c'tait dans celle-l que Caracciolo devait s'tre rfugi. L, comme nous l'avons dit, il avait, en effet, non-seulement la compagne, mais encore la montagne, ce refuge naturel du proscrit. Scipion se fit donner un sauf-conduit de Nelson, revtit un habit de paysan et partit avec l'intention de se prsenter la ferme de Calvezzano comme un patriote qui, fuyant la proscription, extnu qu'il tait par la faim, cras qu'il tait par la fatigue, aimait mieux risquer la mort que d'essayer d'aller plus loin. Il entra donc hardiment la ferme, et, feignant la confiance du dsespoir, il demanda au fermier un morceau de pain et un peu de paille dans une grange. Le prtendu fugitif joua si bien son rle, que le fermier ne prit aucun soupon; mais, au contraire, sous prtexte de s'assurer que personne ne l'avait vu entrer, le fit cacher dans une espce de fournil, disant que, pour leur sret commune, il allait faire le tour de la ferme. En effet, dix minutes aprs, il rentra avec un visage plus rassur, le tira de sa cachette, le fit asseoir la table de la cuisine, et lui donna un morceau de pain, un quartier de fromage et un fiasco de vin. Scipion Lamarra se jeta sur le pain comme un homme affam, mangeant et buvant avec tant d'avidit, que le fermier, en hte compatissant, se crut oblig de l'inviter se modrer, eu lui disant que le pain ni le vin ne lui manqueraient; qu'il pouvait donc boire et manger loisir. Comme Lamarra commenait suivre ce conseil, un autre paysan entra, qui portait le mme costume que le fermier, mais paraissait un peu plus g que lui. Scipion fit un mouvement pour se lever et sortir. --Ne craignez rien, dit le fermier: c'est mon frre. En effet, le nouveau venu, aprs un salut d'homme qui est chez lui, prit un tabouret et alla s'asseoir dans un coin de la chemine. Le faux patriote remarqua que le frre du fermier choisissait le ct o il y avait le plus d'ombre. Scipion Lamarra, qui avait vu l'amiral Caracciolo Palerme, n'eut besoin que de jeter un regard sur le prtendu frre du fermier pour le reconnatre. C'tait Franois Caracciolo. Ds lors, Scipion comprit toute la manoeuvre. Le fermier n'avait point os le recevoir sans la permission de son matre; sous prtexte de voir si l'tranger n'tait point suivi, il tait sorti pour aller demander cette permission Caracciolo, et Caracciolo, curieux d'apprendre des nouvelles de Naples, tait entr dans la salle et tait all s'asseoir dans la chemine, redoutant d'autant moins son hte, que, d'aprs ce qui lui avait t rapport, c'tait un proscrit. Aussi, au bout d'un instant: --Vous venez de Naples? demanda-t-il Scipion avec une indiffrence affecte. --Hlas! oui, rpondit celui-ci. --Que s'y passe-t-il donc? Scipion ne voulait pas trop effrayer Caracciolo, de peur que, lui parti, il ne chercht un autre asile. --On embarque les patriotes pour Toulon, dit-il. --Et pourquoi donc ne vous tes-vous pas embarqu pour Toulon avec eux? --Parce que je ne connais personne en France et qu'au contraire j'ai un frre Corfou. Je vais donc tcher de gagner Manfredonia et de m'y embarquer. La conversation se borna l. Le fugitif paraissait tellement fatigu, que c'tait piti de le faire veiller plus longtemps: Caracciolo dit au fermier de le conduire sa chambre, Scipion prit cong de lui avec de grandes protestations de reconnaissance, et, arriv sa chambre, pria son hte de le rveiller avant le jour, afin qu'il pt continuer son chemin vers Manfredonia. --Ce me sera d'autant plus facile, rpondit celui-ci, qu'il faut que je me lve moi-mme avant le jour pour aller Naples. Scipion ne fit aucune demande, ne risqua aucune observation; il savait tout ce qu'il voulait savoir, et le hasard, qui se fait parfois complice des grands crimes, le servait au del de ses souhaits. Le lendemain, deux heures, le fermier entra dans sa chambre. En un instant, il fut debout, habill, prt partir. Le fermier lui donna un petit paquet prpar d'avance: c'tait un pain, un morceau de jambon, une bouteille de vin. --Mon frre m'a charg de vous demander si vous avez besoin d'argent, ajouta le fermier. Scipion eut honte. Il tira sa bourse, qui contenait quelques pices d'or, et la montra son hte; puis il se fit indiquer un chemin de traverse, prit cong de lui, le chargea de prsenter tous ses remercments son frre et partit. Mais peine eut-il fait cent pas, qu'il changea de direction, contourna la ferme, et un endroit o le chemin se resserrait entre deux collines, vint attendre le fermier, qui ne pouvait manquer de passer l en allant Naples. En effet, une demi-heure aprs, il distingua, au milieu des tnbres qui commenaient s'claircir, la silhouette d'un homme qui suivait le chemin de Calvezzano Naples, et qu'il reconnut presque aussitt pour son fermier. Il marcha droit lui: l'autre le reconnut son tour et s'arrta tonn. Il tait vident qu'il ne s'attendait pas une pareille rencontre. --C'est vous? lui demanda-t-il. --Comme vous voyez, rpondit Scipion. --Que faites-vous ici, au lieu d'tre sur la route de Manfredonia? --Je vous attends. --Dans quel but? --Dans celui de vous dire que, par ordonnance de lord Nelson, il y et peine de mort pour quiconque cache un rebelle. --En quoi cela peut-il m'intresser? demanda le fermier. --En ce que vous cachez l'amiral Caracciolo. Le fermier essaya de nier. --Inutile, dit Scipion, je l'ai reconnu: c'est l'homme que vous voulez faire passer pour votre frre. --Ce n'est pas tout ce que vous avez me dire? demanda le fermier avec un sourire l'expression duquel il n'y avait pas se tromper. C'tait le sourire d'un tratre. --C'est bien, dit Scipion, je vois que nous nous entendrons. --Combien vous a-t-on promis, demanda le fermier, si vous livriez l'amiral Caracciolo? --Quatre mille ducats, dit Scipion. --Y en a-t-il deux mille pour moi? --Vous avez la bouche large, l'ami! --Et cependant je ne l'ouvre qu' moiti. --Vous vous contenterez de deux mille ducats? --Oui, si l'on ne se proccupe pas trop de ce que l'amiral peut avoir d'argent chez moi. --Et si l'on n'en passe point par o vous voulez? Le fermier fit un bond en arrire, et, du mme coup, tira un pistolet de chacune de ses poches. --Si l'on ne passe point par o je veux, dit-il, je prviens l'amiral, et, avant que vous soyez Naples, nous serons assez loin pour que vous ne nous rejoigniez jamais. --Venez ici, mon camarade: je ne peux et surtout je ne veux rien faire sans vous. --Ainsi, c'est convenu? --Pour ma part, oui; mais, si vous voulez vous fier moi, je vous mnerai en face de quelqu'un avec qui vous pourrez discuter vos intrts et qui, je vous en rponds, sera coulant sur vos exigences? --Comment nommez-vous celui-l? --Milord Nelson. --Oh! oh! j'ai entendu dire l'amiral Caracciolo que milord Nelson tait son plus grand ennemi. --Il ne se trompait pas. Voil pourquoi je puis vous rpondre que milord ne marchandera point avec vous. --Alors, vous venez de la part de l'amiral Nelson? --Je viens de plus loin. --Allons, allons, dit le fermier, comme vous l'avez dit, nous nous entendrons merveille. Venez. Et les deux honntes compagnons continurent leur chemin vers Naples. LXXXI DE PAR HORACE NELSON C'tait la suite de l'entrevue que le fermier et Scipion Lamarra avaient eue avec milord Nelson que sir William Hamilton avait crit sir John Acton: Caracciolo et _douze de ces infmes rebelles_ seront bientt entre les mains de milord Nelson. Les _douze infmes rebelles_, nous l'avons vu par la lettre d'Albanese au cardinal, avaient t expdis bord du _Foudroyant_. C'taient Manthonnet, Massa, Bassetti, Dominique Cirillo, Ercole, d'Agnese, Borgo, Piati, Mario Pagano, Conforti, Bassi et Velasco. Quant Caracciolo, il devait tre livr le 29 au matin. En effet, pendant la nuit, six matelots, dguiss en paysans et arms jusqu'aux dents, avaient abord au Granatello, taient descendus terre, et, guids par Scipion Lamarra, avaient pris le chemin de Calvezzano, o ils taient arrivs vers trois heures du matin. Le fermier veillait, tandis que Caracciolo, qui il avait rapport de Naples les nouvelles les plus tranquillisantes, s'tait couch et dormait aveugl par cette confiance que les honntes gens ont, par malheur, presque toujours, dans les coquins. Caracciolo avait son sabre sous son chevet, deux pistolets sur sa table de nuit; mais, prvenus par le fermier de ces prcautions, les marins, en s'lanant dans la chambre, avaient commenc par mettre la main sur les armes. Alors, en voyant qu'il tait pris et que toute rsistance tait inutile, Caracciolo avait relev la tte et tendu de lui-mme les mains aux cordes dont on s'apprtait le lier. Il avait bien voulu fuir la mort, tant que la mort n'tait pas l; mais, la sentant sous ses pas, il se retournait et lui faisait face. Une espce de charrette d'osier attele de deux chevaux attendait la porte. On y porta Caracciolo. Les soldats s'assirent autour de lui; Scipion prit les rnes. Le tratre se tint l'cart et ne parut pas. Il avait discut le prix de sa trahison, en avait reu une partie et devait recevoir le reste aprs livraison faite de son matre. On arriva sept heures du matin au Granatello; on transborda le prisonnier de la charrette dans la barque; les six paysans redevinrent des matelots, ressaisirent leurs avirons et ramrent vers _le Foudroyant_. Depuis dix heures du matin, Nelson tait sur le pont du _Foudroyant_, sa lunette la main, et l'oeil tourn vers le Granatello, c'est--dire entre Torre-del-Greco et Castellamare. Il vit une barque se dtacher du rivage; mais, sept ou huit milles de distance, il n'y avait pas moyen de la reconnatre. Cependant, comme elle tait la seule qui sillonnt la surface unie et calme de la mer, son oeil ne s'en dtourna point. Un instant aprs, la belle crature qu'il avait bord, souriante comme si elle entrait dans un jour de fte, montra sa tte au-dessus de l'escalier du tillac et vint s'appuyer son bras. Malgr ses douces habitudes de paresse, qui souvent lui faisaient commencer sa journe lorsque plus de la moiti de la journe tait passe, elle s'tait leve, ce jour-l, dans l'attente des grands vnements qu'il devait voir s'accomplir. --Eh bien? demanda-t-elle Nelson. Nelson lui montra silencieusement du doigt la barque qui s'approchait, n'osant encore lui affirmer que ce ft la barque attendue, mais jugeant, d'aprs la ligne rigide qu'elle suivait depuis qu'elle avait quitt le rivage en s'avanant vers _le Foudroyant_, que ce devait tre elle. --O est sir William? demanda Nelson. --C'est moi que vous faites cette question? demanda en riant Emma. Nelson rit son tour; puis, se retournant: --Parkenson, dit-il au jeune officier qui se trouvait le plus rapproch de lui, et auquel d'ailleurs, soit sympathie, soit certitude d'tre plus intelligemment obi, il adressait plus volontiers ses ordres,--Parkenson, tchez donc de dcouvrir sir William, et dites-lui que j'ai tout lieu de croire que la barque que nous attendons est en vue. Le jeune homme salua et se mit en qute de l'ambassadeur. Pendant les quelques minutes que le jeune lieutenant mit trouver sir William et l'amener, la barque continuait s'approcher, et les doutes de Nelson commenaient disparatre. Les rameurs, nous l'avons dit, dguiss en paysans, ramaient d'une faon trop rgulire pour tre des paysans, et, d'ailleurs, debout la proue, se tenait et faisait des signes de triomphe un homme que Nelson finit par reconnatre pour Scipion Lamarra. Parkenson avait trouv sir William Hamilton occup crire au capitaine gnral Acton, et il avait interrompu sa lettre, peine commence, pour venir en toute hte joindre Nelson et Emma Lyonna sur le pont. La lettre interrompue tait sur son bureau, et nous allons donner une nouvelle preuve de la conscience que nous avons mise dans nos recherches, en mettant sous les yeux de nos lecteurs ce commencement de lettre, dont, plus tard, nous leur donnerons la suite. Voici ce commencement: A Bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799. Monsieur, J'ai reu de Votre Excellence trois lettres, deux en date du 25, et l'autre en date du 26, et je suis enchant de voir que tout ce que lord Nelson et moi avons fait, a obtenu l'approbation de Leurs Majests Siciliennes. Le cardinal s'obstine se sparer de nous et ne veut pas se mler de la reddition de Saint-Elme. Il a envoy, pour le remplacer et pour se mettre d'accord sur les moyens d'attaque avec lord Nelson le duc de la Salandra. Le capitaine Troubridge commandera les milices anglaises et les soldats russes; vous arriverez avec quelques bonnes pices d'artillerie, et alors ce sera le duc de Salandra qui commandera en chef. Troubridge n'a fait aucune opposition cet arrangement. En somme, je me flatte que cette importante affaire sera promptement termine et que la bannire du roi flottera dans quelques jours sur Saint-Elme, comme elle flotte dj sur les autres chteaux... C'tait l qu'en tait sir William, lorsque le jeune officier tait venu le dranger. Il tait mont sur le pont, comme nous l'avons dit, et tait venu se joindre au groupe que formaient dj Nelson et Emma Lyonna. Quelques instants aprs, il n'y avait plus aucun doute: Nelson avait reconnu Scipion Lamarra, et les signes de celui-ci lui avaient donn connatre que Caracciolo tait prisonnier et qu'on le lui amenait. Que se passa-t-il dans le coeur de l'amiral anglais lorsqu'il apprit cette nouvelle tant dsire? Ni l'historien ni le romancier n'ont la vue assez perante pour voir au del de cette couche d'impassibilit qui s'tendit sur son visage. Bientt, l'oeil des trois personnes intresses cette capture put bientt, en plongeant au fond de la barque, y voir l'amiral couch et garrott. Son corps, plac en travers de la barque, avait pu servir d'appui aux deux rameurs du milieu. Sans doute ne jugea-t-on pas propos de prendre la peine de contourner le btiment pour aborder par l'escalier d'honneur, ou peut-tre encore eut-on honte de pousser jusque-l la drision. Mais tant il y a que la gaffe des deux premiers matelots s'attacha l'escalier de bbord, et que Scipion Lamarra s'lana sur cet escalier pour annoncer le premier de vive voix Nelson la russite de l'entreprise. Pendant ce temps, les marins dliaient les jambes de l'amiral pour qu'il pt monter bord; mais ils lui laissaient les mains lies derrire le dos avec une telle rigidit, que, lorsque ces liens tombrent, ils avaient laiss autour des poignets la trace sanglante de leurs nombreux anneaux. Caracciolo passa devant ce groupe ennemi dont la joie insultait son malheur, et fut conduit dans une chambre de l'entre-pont, dont on laissa la porte ouverte en plaant deux sentinelles cette porte. A peine Caracciolo avait-il fait cette courte apparition, que sir William, dsireux d'annoncer le premier au roi et la reine cette bonne nouvelle, se prcipita dans sa chambre, reprit la plume et continua: Nous venons d'avoir le spectacle de Caracciolo, _ple, avec une longue barbe, moiti mort, les yeux baisss, les mains garrottes_. Il a t amen bord du vaisseau _le Foudroyant_, o se trouvent dj non-seulement ceux que je vous ai nomms, mais encore le fils de Cassano[7], don Julio, le prtre Pacifico et d'autres infmes tratres. Je suppose qu'il sera fait promptement justice des plus coupables. En vrit, c'est une chose qui fait horreur; mais, moi qui connais leur ingratitude et leurs crimes, je suis moins impressionn du chtiment que les nombreuses personnes qui ont assist ce spectacle. Je crois, d'ailleurs, que c'est pour nous une excellente chose que d'avoir bord du _Foudroyant_ les principaux coupables, au moment o l'on va attaquer Saint-Elme, attendu que nous pourrons trancher une tte chaque boulet que les Franais tireront sur la ville de Naples. Adieu, mon trs-cher monsieur, etc. W. HAMILTON. [Note 7: Un mot sur ce jeune homme, qui ne joue aucun rle dans notre histoire, mais qui va nous fournir, en passant, la mesure de l'abaissement de certaines mes cette poque. Il eut la tte tranche, quoique g de seize ans peine. Huit jours aprs l'excution, son pre donnait un grand dner ses juges!] _P.-S._--Venez, s'il est possible, pour accommoder toutes choses. J'espre que nous aurons termin, avant leur arrive, quelques affaires qui pourraient affliger Leurs Majests. Le procs de Caracciolo va tre fait par les officiers de Leurs Majests Siciliennes. S'il est condamn, comme c'est probable, la sentence sera immdiatement excute. Il semble dj moiti mort d'abattement. Il demandait tre jug par des officiers anglais. Le btiment qui vous portera cette lettre partant l'instant pour Palerme, je ne puis rien vous dire de plus. Et, cette fois, sir William Hamilton pouvait, sans crainte de se tromper, annoncer que le procs ne durerait pas longtemps. Voici les ordres de Nelson; on ne l'accusera point d'avoir fait attendre l'accus: _Au capitaine comte de Thurn, commandant la frgate de Sa Majest_ LA MINERVE. De par Horace Nelson; Puisque Franois Caracciolo, commodore de Sa Majest Sicilienne, a t fait prisonnier, et est accus de rbellion contre son lgitime souverain, pour avoir fait feu sur la bannire royale hisse sur la frgate _la Minerve_, qui se trouvait sous vos ordres. Vous tes requis et, en vertu de la prsente, il vous est ordonn de runir cinq des plus anciens officiers qui se trouvent sous votre commandement, en retenant la prsidence pour vous, et d'informer pour savoir si le dlit dont est accus ledit Caracciolo peut tre prouv; et, si la preuve du dlit ressort de l'instruction, _vous devez recourir moi pour savoir quelle peine il subira_. A bord du _Foudroyant_, golfe de Naples, 29 juin 1799. HORACE NELSON. Ainsi, vous le voyez par le peu de mots que nous avons souligns, ce n'tait point le conseil de guerre qui faisait le procs, ce n'taient pas les juges qui avaient reconnu la culpabilit, qui devaient appliquer la peine selon leur conscience; non, c'tait Nelson, qui n'assistait ni l'instruction ni l'interrogatoire; qui, pendent ce temps peut-tre, parlait d'amour avec la belle Emma Lyonna; c'tait Nelson qui, sans mme avoir pris connaissance du procs, se chargeait de prononcer la sentence et de dterminer la peine! Aussi, l'accusation est-elle si grave, qu'une fois encore, comme la chose nous est arrive si souvent dans le cours de ce rcit, le romancier, qui craint qu'on ne l'accuse de trop d'imagination, passe la plume l'historien et lui dit: A ton tour, frre: la fantaisie n'a pas le droit d'inventer, l'histoire seule a le droit de dire ce que tu vas dire. Nous affirmons donc qu'il n'y a pas un mot de ce que l'on a lu depuis le commencement de ce chapitre, nous affirmons donc qu'il n'y a pas un mot de ce qu'on va lire jusqu' la fin de ce chapitre qui ne soit l'exacte vrit: ce n'est pas notre faute si, pour tre nue, elle n'en est pas moins terrible. Nelson, sans s'inquiter du jugement de la postrit et mme des contemporains, avait dcid que le procs de Caracciolo aurait lieu sur son propre btiment, attendu, comme le disent MM. Clarke et Marc Arthur dans leur _Vie de Nelson_, que l'amiral craignait que, si le procs se faisait bord d'un navire napolitain, le navire ne se rvoltt, _tant_, ajoutent ces messieurs, _tant Caracciolo tait aim dans la marine!_ Aussi le procs commena-t-il immdiatement aprs la publication de l'arrt rendu par Nelson, celui-ci ne s'inquitant point, dans son servilisme pour la reine Caroline, pour le roi Ferdinand, et peut-tre mme dans son orgueil personnel, si profondment offens par Caracciolo; celui-ci ne s'inquitant point, disons-nous, s'il foulait aux pieds toutes les lois internationales, puisqu'il n'avait pas le droit de juger son gal en rang, son suprieur comme position sociale, lequel, s'il tait coupable, n'tait coupable qu'envers le roi des Deux-Siciles, et non envers le roi d'Angleterre. Et maintenant, pour que l'on ne nous accuse pas de sympathie l'gard de Caracciolo et d'injustice envers Nelson, nous allons purement et simplement tirer du livre des pangyristes de l'amiral anglais le procs-verbal du jugement. Ce procs-verbal, dans sa simplicit, nous parat bien autrement mouvant que le roman invent par Cuoco ou fabriqu par Coletta. Les officiers napolitains composant le conseil de guerre, sous la prsidence du comte de Thurn, se runirent immdiatement dans le carr des officiers. Deux marins anglais, sur l'ordre du comte de Thurn, se rendirent la chambre o tait enferm Caracciolo, lui enlevrent les cordes qui le garrottaient et le conduisirent devant le conseil de guerre. La chambre o il tait runi resta ouverte, selon l'usage, et tous purent y entrer. Caracciolo, en reconnaissant dans ses juges, part le comte de Thurn, tous les officiers qui avaient servi sous lui, sourit et secoua la tte. Il tait vident que pas un de ces hommes n'oserait l'absoudre. Il y avait du vrai dans ce qu'avait dit sir William. Quoique g de quarante-neuf ans peine, grce sa barbe inculte, ses cheveux en dsordre, Caracciolo en paraissait soixante et dix. Cependant, arriv en face de ses juges, il se redressa de toute la hauteur de sa taille et retrouva l'assurance, la fermet, le regard d'un homme habitu commander, et son visage, boulevers par la rage, prit l'expression d'un calme hautain. L'interrogatoire commena. Caracciolo ne ddaigna point d'y rpondre, et le rsum de ses rponses fut celui-ci: Ce n'est point la Rpublique que j'ai servie, c'est Naples; ce n'est point la royaut que j'ai combattue, c'est le meurtre, le pillage, l'incendie. Depuis longtemps, je faisais le service de simple soldat, lorsque j'ai t en quelque sorte contraint de prendre le commandement de la marine rpublicaine, commandement qu'il m'tait impossible de refuser. Si Nelson et assist l'interrogatoire, il et pu appuyer cette assertion de Caracciolo; car il n'y avait pas trois mois que Troubridge lui avait crit, on se le rappelle: J'apprends que Caracciolo a l'honneur de monter la garde comme simple soldat. Hier, il a t vu faisant la sentinelle au palais. _Il avait refus de prendre du service;_ mais il parat que les jacobins forcent tout le monde. On lui demanda alors pourquoi, puisqu'il avait servi forcment, il n'avait pas profit des occasions nombreuses qui lui avaient t offertes de fuir. Il rpondit que fuir tait toujours fuir; que peut-tre avait-il t retenu par un faux point d'honneur, mais qu'enfin il avait t retenu. Si c'tait un crime, il l'avouait. L'interrogatoire se borna l. On voulait de Caracciolo un simple aveu: cet aveu, il l'avait fait, et, quoique fait avec beaucoup de calme et de dignit, bien que la manire dont avait rpondu Caracciolo _lui et_, dit le procs-verbal, _mrit la sympathie des officiers anglais parlant italien qui avaient assist la sance,_ la sance fut close: le crime tait prouv. Caracciolo fut reconduit sa chambre et gard de nouveau par deux sentinelles. Quant au procs-verbal, il fut port Nelson par le comte de Thurn. Nelson le lut avidement; une expression de joie froce passa sur son visage. Il prit une plume et crivit: _Au commodore comte de Thurn_. De par Horace Nelson: Attendu que le conseil de guerre, compos d'officiers au service de Sa Majest Sicilienne, a t runi pour juger Franois Caracciolo sur le crime de rbellion envers son souverain; Attendu que ledit conseil de guerre a pleinement acquis la preuve de ce crime, et, par consquent, dans cette conviction, rendu contre ledit Caracciolo un jugement qui a pour consquence la peine de mort; Vous tes, par la prsente, requis et command de faire excuter ladite sentence de mort contre ledit Caracciolo, par le moyen de la pendaison, l'antenne de l'arbre de trinquette de la frgate _la Minerve_, appartenant Sa Majest Sicilienne, laquelle frgate se trouve sous vos ordres. Ladite sentence devra tre excute aujourd'hui, cinq heures aprs midi; et, aprs que le condamn sera rest pendu, depuis l'heure de cinq heures jusqu'au coucher du soleil, ce moment la corde sera coupe et le cadavre jet la mer. A bord du _Foudroyant_, Naples, 29 juin 1799. HORACE NELSON. Deux personnes taient dans la cabine de Nelson au moment o il rendit cette sentence. Fidle au serment qu'elle avait fait la reine, Emma resta impassible et ne dit pas une parole en faveur du condamn. Sir William Hamilton, quoique mdiocrement tendre son gard, aprs avoir lu la sentence que venait d'crire Nelson, ne put s'empcher de lui dire: --La misricorde veut que l'on accorde vingt-quatre heures aux condamns pour se prparer la mort. --Je n'ai point de misricorde pour les tratres, rpondit Nelson. --Alors, sinon la misricorde, du moins la religion. Mais, sans rpondre sir William, Nelson lui prit la sentence des mains, et, la tendant au comte de Thurn: --Faites excuter, dit-il. LXXXII L'EXCUTION Nous l'avons dit et nous le rptons, dans ce funbre rcit,--qui imprime une si sombre tache la mmoire d'un des plus grands hommes de guerre qui aient exist,--nous n'avons rien voulu donner l'imagination, quoiqu'il soit possible que, par un artifice de l'art, nous ayons eu l'espoir d'arriver produire sur nos lecteurs une plus profonde impression que par la simple lecture des pices officielles. Mais c'tait prendre une trop grave responsabilit, et, puisque nous en appelons d'office la postrit du jugement de Nelson, puisque nous jugeons le juge, nous voulons que, tout au contraire du premier jugement, fruit de la colre et de la haine, l'appel ait tout le calme et toute la solennit d'une cause loyale et sre de son succs. Nous allons donc renoncer ces auxiliaires qui nous ont si souvent prt leur puissant concours, et nous en tenir la relation anglaise, qui doit naturellement tre favorable Nelson et hostile Caracciolo. Nous copions. Pendant ces heures solennelles qui s'coulrent entre le jugement et l'excution de la sentence, Caracciolo fit deux fois appeler prs de lui le lieutenant Parkenson et deux fois le pria d'aller intercder pour lui prs de Nelson. La premire, pour obtenir la rvision de son jugement; La seconde, pour qu'on lui fit la grce d'tre fusill au lieu d'tre pendu. Et, en effet, Caracciolo s'attendait bien la mort, mais la mort par la hache ou par la fusillade. Son titre de prince lui donnait droit la mort de la noblesse; son titre d'amiral lui donnait droit la mort du soldat. Toutes deux lui chappaient pour faire place la mort des assassins et des voleurs, une mort infamante. Non-seulement Nelson outre-passait ses pouvoirs en condamnant mort son gal comme rang, son suprieur comme position sociale, mais encore il choisissait une mort qui devait, aux yeux de Caracciolo, doubler l'horreur du supplice. Aussi, pour chapper cette mort infme, Caracciolo n'hsita-t-il point descendre la prire. --Je suis un vieillard, monsieur, dit-il au lieutenant Parkenson; je ne laisse point de famille pour pleurer ma mort, et l'on ne supposera point qu' mon ge, et isol comme je suis, j'aie grand'peine quitter la vie; mais la honte de mourir comme un pirate m'est insupportable, et, je l'avoue, me brise le coeur. Pendant tout le temps que dura l'absence du jeune lieutenant, Caracciolo fut fort agit et parut fort inquiet. Le jeune officier rentra: il tait vident qu'il revenait avec un refus. --Eh bien? demanda vivement Caracciolo. --Voici, mot pour mot, les paroles de milord Nelson, dit le jeune homme: Caracciolo a t impartialement jug par les officiers de sa nation: ce n'est point moi, qui suis tranger, d'intervenir pour faire grce. Caracciolo sourit amrement. --Ainsi, dit-il, milord Nelson a eu le droit d'intervenir pour me faire condamner tre pendu, et il n'a pas le droit d'intervenir pour me faire fusiller, au lieu de me faire pendre! Puis, se retournant vers le messager: --Peut-tre, mon jeune ami, lui dit-il, n'avez-vous point insist prs de milord comme vous eussiez d le faire. Parkenson avait les larmes aux yeux. --J'ai tellement insist, prince, dit-il, que milord Nelson m'a renvoy avec un geste de menace en me disant: Lieutenant, si j'ai un conseil vous donner, c'est de vous mler de votre affaire. Mais n'importe, continua-t-il, si Votre Excellence a quelque autre mission me donner, dt-elle me faire tomber en disgrce, je l'accomplirai de grand coeur. Caracciolo sourit en voyant les larmes du jeune homme, et, lui tendant la main: --Je me suis adress vous, lui dit-il, parce que vous tes le plus jeune officier, et qu' votre ge, il est rare que l'on ait le coeur mauvais. Eh bien, un conseil: croyez-vous qu'en m'adressant lady Hamilton, elle obtienne quelque chose pour moi de milord Nelson? --Elle a une grande influence sur milord, dit le jeune homme; essayons. --Eh bien, allez; suppliez-la. J'ai peut-tre, dans un temps plus heureux, eu des torts envers elle; qu'elle les oublie, et, en commandant le feu que l'on dirigera contre moi, je la bnirai. Parkenson sortit, alla sur le tillac, et, voyant qu'elle n'y tait point, essaya de pntrer chez elle; mais, malgr ses prires, la porte demeura ferme. A cette rponse, Caracciolo vit qu'il lui fallait perdre tout espoir, et, ne voulant point abaisser plus bas sa dignit, il serra la main du jeune officier et rsolut de ne plus prononcer une seule parole. A une heure, deux matelots entrrent chez lui, en mme temps que le comte de Thurn lui annonait qu'il fallait quitter _le Foudroyant_ et passer bord de _la Minerve_. Caracciolo tendit les mains. --C'est derrire et non pas devant que les mains doivent tre lies, dit le comte de Thurn. Caracciolo passa ses mains derrire lui. On laissa un long bout pendant dont un matelot anglais tint l'extrmit. Sans doute craignait-on, si on lui laissait les mains libres, qu'il ne s'lant la mer et n'chappt au supplice par le suicide. Grce la corde et la prcaution prise d'en mettre l'extrmit aux mains d'un matelot, cette crainte ne pouvait se raliser. Ce fut donc li et garrott comme le dernier des criminels, que Caracciolo, un amiral, un prince, un des hommes les plus minents de Naples, quitta le pont du _Foudroyant_, qu'il traversa tout entier entre deux haies de matelots. Mais, quand l'outrage est pouss jusque l, il retombe sur celui qui le fait, et non pas sur celui qui le subit. Deux barques, armes en guerre, accompagnaient bbord et tribord la barque que montait Caracciolo. On aborda _la Minerve_. En revoyant de prs ce beau btiment, sur lequel il avait rgn et qui lui avait obi avec tant de soumission pendant la traverse de Naples Palerme, Caracciolo poussa un soupir et deux larmes perlrent au coin de ses yeux. Il monta par l'escalier de bbord, c'est--dire par l'escalier des infrieurs. Les officiers et les soldats taient rangs sur le pont. La cloche piquait une heure et demie. Le chapelain attendait. On demanda Caracciolo s'il dsirait employer le temps qui lui restait une sainte confrence avec le prtre. --Est-ce toujours don Severo qui est chapelain de _la Minerve?_ demanda-t-il. --Oui, Excellence, lui rpondit-on. --En ce cas? conduisez-moi lui. On conduisit le condamn la cabine du prtre. Le digne homme avait dress la hte un petit autel. --J'ai pens, dit-il Caracciolo, qu' cette heure suprme, vous auriez peut-tre le dsir de communier. --Je ne crois pas mes pchs assez grands pour qu'ils ne puissent tre lavs que par la communion; mais, fussent-ils plus grands encore, la manire infme dont je vais finir me paratrait suffisante leur expiation. --Refuserez-vous de recevoir le corps sacr de Notre-Seigneur? demanda le prtre. --Non, Dieu m'en garde! rpondit Caracciolo en s'agenouillant. Le prtre dit les paroles saintes qui consacrent l'hostie, et Caracciolo reut pieusement le corps de Notre-Seigneur. --Vous aviez raison, mon pre, dit-il; je me sens plus fort et surtout plus rsign qu'auparavant. La cloche piqua successivement deux heures, trois heures, quatre heures, cinq heures. La porte s'ouvrit. Caracciolo embrassa le prtre, et, sans dire une parole, suivit le piquet qui venait le chercher. En arrivant sur le pont, il vit un matelot qui pleurait. --Pourquoi pleures-tu? lui demanda Caracciolo. Celui-ci, sans rpondre, mais en sanglotant, lui montra la corde qu'il tenait entre ses mains. --Comme nul ne sait que je vais mourir, dit Caracciolo, nul ne me pleure que toi, mon vieux compagnon d'armes. Embrasse-moi donc au nom de ma famille et de mes amis. Puis, se tournant du ct du _Foudroyant_, il vit sur la dunette un groupe de trois personnes qui regardaient. L'une d'elles tenait une longue-vue. --cartez-vous donc un peu, mes amis, dit Caracciolo aux marins qui faisaient la haie; vous empchez milord Nelson de voir. Les marins s'cartrent. La corde avait t jete par-dessus la vergue de misaine; elle pendait au-dessus de la tte de Caracciolo. Le comte de Thurn fit un signe. Le noeud coulant fut pass au cou de l'amiral, et douze hommes, tirant le cble, enlevrent le corps une dizaine de pieds de hauteur. En mme temps, une dtonation se fit entendre, et la fume d'un coup de canon monta dans les agrs du btiment. Les ordres de milord Nelson taient excuts. Mais, quoique l'amiral anglais n'et pas perdu le moindre dtail du supplice, aussitt ce coup de canon tir, le comte de Thurn rentra dans sa cabine et crivit: Avis est donn Son Excellence l'amiral lord Nelson que la sentence rendue contre Franois Caracciolo a t excute de la manire qui avait t ordonne. A bord de la frgate de Sa Majest Sicilienne _la Minerve_, le 29 juin 1799. Comte de THURN. Une barque fut mise immdiatement la mer pour porter cet avis Nelson. Nelson n'avait pas besoin de cet avis pour savoir que Caracciolo tait mort. Comme nous l'avons dit, il n'avait pas perdu un dtail de l'excution, et, d'ailleurs, en tournant ses regards vers _la Minerve_, il pouvait voir le cadavre se balanant au-dessous de la vergue et flottant dans l'espace. Aussi, avant que la chaloupe et atteint le btiment, avait-il dj crit Acton la lettre suivante: Monsieur, je n'ai point le temps d'envoyer Votre Excellence le procs fait ce misrable Caracciolo; je puis seulement vous dire qu'il a t jug ce matin et qu'il s'est soumis la juste sentence prononce contre lui. J'envoie Votre Excellence mon approbation telle que je l'ai donne: J'approuve la sentence de mort prononce contre Franois Caracciolo, laquelle sera excute aujourd'hui, bord de la frgate _la Minerve_, cinq heures. J'ai l'honneur, etc. HORACE NELSON. Le mme jour, et par le mme courrier, sir William Hamilton crivait la lettre suivante, qui prouve avec quel acharnement Nelson avait suivi, l'gard de l'amiral napolitain, les instructions du roi et de la reine: A bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799. Mon cher monsieur, J'ai peine le temps d'ajouter la lettre de milord Nelson, que Caracciolo a t condamn par la majorit de la cour martiale, et que milord Nelson a ordonn que l'excution de la sentence aurait lieu aujourd'hui, cinq heures de l'aprs-midi, la vergue de _la Minerve_, et que le corps serait ensuite jet la mer. Thurn a fait observer qu'il tait d'habitude, en pareille circonstance, d'accorder vingt-quatre heures au condamn pour pourvoir au salut de son me; mais les ordres de milord Nelson ont t maintenus, quoique j'aie appuy l'opinion de Thurn. Les autres coupables sont demeurs la disposition de Sa Majest Sicilienne bord des tartanes, enveloppes par toute notre flotte. Tout ce que fait lord Nelson est dict par sa conscience et son honneur, et je crois que, plus tard, ses dispositions seront reconnues comme les plus sages que l'on ait pu prendre. Mais, en attendant, pour l'amour de Dieu, faites que le roi vienne bord du _Foudroyant_ et qu'il y arbore son tendard royal. Demain, nous attaquerons Saint-Elme: le d est jet. Dieu favorisera la bonne cause! c'est nous de ne point dmentir notre fermet et de persvrer jusqu'au bout. W. HAMILTON. On voit que, malgr sa conviction que les dcisions de Nelson sont les meilleures que l'on puisse prendre, sir William Hamilton et ceux dont il est l'interprte appellent avec une espce de frnsie le roi sur _le Foudroyant_. Il leur tarde que la prsence royale consacre l'horrible drame qui vient d'y tre reprsent. Cette sentence et son excution, sont ainsi consignes sur le livre de bord de Nelson, o nous les copions littralement. On verra qu'ils n'y tiennent point grande place: Samedi 29 juin, le temps tant tranquille mais nuageux, est arriv le vaisseau de Sa Majest _le Rainah_ et le brick _Balloone_. UNE COUR MARTIALE A T RUNIE, A JUG, CONDAMN ET PENDU FRANOIS CARACCIOLO A BORD DE LA FRGATE NAPOLITAINE _la Minerve_. Et, moyennant ces trois lignes, le roi Ferdinand fut rassur, la reine Caroline satisfaite, Emma Lyonna maudite, et Nelson dshonor! FIN DU TOME QUATRIME TABLE LXIV.--La journe du 13 juin LXV.--Ce qu'allait faire le beccao via dei Sospiri-dell'Abisso LXVI.--La nuit du 13 au 14 juin LXVII.--La journe du 14 juin LXVIII.--La nuit du 14 au 15 juin LXIX.--Chute de saint Janvier.--Triomphe de saint Antoine LXX.--Le messager LXXI.--Le dernier combat LXXII.--Le repas libre LXXIII.--La capitulation LXXIV.--Les lus de la vengeance LXXV.--La flotte anglaise LXXVI.--La Nmsis lesbienne LXXVII.--O le cardinal fait ce qu'il peut pour sauver les patriotes, et o les patriotes font ce qu'il peuvent pour se perdre LXXVIII.--O Ruffo fait son devoir d'honnte homme, et sir William Hamilton son devoir de diplomate LXXIX.--La foi punique LXXX.--Deux honntes compagnons LXXXI.--De par Horace Nelson LXXXII.--L'excution Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie. 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