Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) ALEXANDRE DUMAS LA SAN-FELICE TOME I DEUXIME DITION PARIS MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE AVANT-PROPOS Les vnements que je vais raconter sont si tranges, les personnages que je vais mettre en scne sont si extraordinaires, que je crois devoir, avant de leur livrer le premier chapitre de mon livre, causer pendant quelques minutes de ces vnements et de ces personnages avec mes futurs lecteurs. Les vnements appartiennent cette priode du Directoire comprise entre l'anne 1798 et 1800. Les deux faits dominants sont la conqute du royaume de Naples par Championnet, et la restauration du roi Ferdinand par le cardinal Ruffo;--deux faits aussi incroyables l'un que l'autre, puisque Championnet, avec 10,000 rpublicains, bat une arme de 65,000 soldats, et s'empare, aprs trois jours de sige, d'une capitale de 500,000 habitants, et que Ruffo, parti de Messine avec cinq personnes, fait la boule de neige, traverse toute la pninsule, de Reggio au pont de la Madeleine, arrive Naples avec 40,000 sanfdistes et rtablit sur le trne le roi dchu. Il faut Naples, son peuple ignorant, mobile et superstitieux pour que de pareilles impossibilits deviennent des faits historiques. Donc, voici le cadre: L'invasion des Franais, la proclamation de la rpublique parthnopenne, le dveloppement des grandes individualits qui ont fait la gloire de Naples pendant les quatre mois que dura cette rpublique, la raction sanfdiste de Ruffo, le rtablissement de Ferdinand sur le trne et les massacres qui furent la suite de cette restauration. Quant aux personnages, comme dans tous les livres de ce genre que nous avons crits, ils se divisent en personnages historiques et en personnages d'imagination. Une chose qui va paratre singulire nos lecteurs, c'est que nous leur livrons, sans plaider aucunement leur cause, les personnages de notre imagination qui forment la partie romanesque de ce livre; ces lecteurs ont t pendant plus d'un quart de sicle assez indulgents notre gard, pour que, reparaissant aprs sept ou huit ans de silence, nous ne croyions pas avoir besoin de faire appel leur ancienne sympathie. Qu'ils soient pour nous ce qu'ils ont toujours t, et nous nous regarderons comme trop heureux. Mais c'est de quelques-uns des personnages historiques, au contraire, qu'il nous parat de premire ncessit de les entretenir; sans quoi, nous pourrions courir ce risque qu'ils soient pris, sinon pour des crations de fantaisie, du moins pour des masques costums notre guise, tant ces personnages historiques, dans leur excentricit bouffonne ou dans leur bestiale frocit, sont en dehors non-seulement de ce qui se passe sous nos yeux, mais encore de ce que nous pouvons imaginer. Ainsi, nous n'avons nul exemple d'une royaut qui nous donne pour spcimen _Ferdinand_, d'un peuple qui nous donne pour type _Mammone_.--Vous le voyez, je prends les deux extrmits de l'chelle sociale: le roi, _chef d'tat_; le paysan, _chef de bande_. Commenons par le roi, et, pour ne pas faire crier les consciences royalistes l'impit monarchique, interrogeons un homme qui a fait deux voyages Naples, et qui a vu et tudi le roi Ferdinand l'poque o les ncessits de notre plan nous forcent le mettre en scne. Cet homme est Joseph Gorani, _citoyen franais_, comme il s'intitule lui-mme, auteur des _Mmoires secrets et critiques des cours et gouvernements et des moeurs des principaux tats de l'Italie_. Citons trois fragments de ce livre, et montrons le roi de Naples colier, le roi de Naples chasseur, le roi de Naples pcheur. C'est Gorani, et non plus moi, qui va parler: L'DUCATION DU ROI DE NAPLES. Lorsqu' la mort du roi Ferdinand VI d'Espagne, Charles III quitta le trne de Naples pour monter sur celui d'Espagne, il dclara incapable de rgner l'an de ses fils, fit le second prince des Asturies, et laissa le troisime Naples, o il fut reconnu roi, quoique encore en bas ge. L'an avait t rendu imbcile par les mauvais traitements de la reine, qui le battait toujours, comme les mauvaises mres de la lie du peuple; elle tait princesse de Saxe, dure, avare, imprieuse et mchante. Charles, en partant pour l'Espagne, jugea qu'il fallait nommer un gouverneur au roi de Naples, encore enfant. La reine, qui avait la plus grande confiance dans le gouvernement, mit cette place, une des plus importantes, aux enchres publiques; le prince San-Nicandro fut le plus fort enchrisseur et l'emporta. San-Nicandro avait l'me la plus impure qui ait jamais vgt dans la boue de Naples; ignorant, livr aux vices les plus honteux, n'ayant jamais rien lu de sa vie, que l'office de la Vierge, pour laquelle il avait une dvotion toute particulire, qui ne l'empchait pas de se plonger dans la dbauche la plus crapuleuse, tel est l'homme qui l'on donna l'importante mission de former un roi. On devine aisment quelles furent les suites d'un choix pareil; ne sachant rien lui-mme, il ne pouvait rien enseigner son lve; mais ce n'tait point assez pour tenir le monarque dans une ternelle enfance: il l'entoura d'individus de sa trempe et loigna de lui tout homme de mrite qui aurait pu lui inspirer le dsir de s'instruire; jouissant d'une autorit sans bornes, il vendait les grces, les emplois, les titres; voulant rendre le roi incapable de veiller la moindre partie de l'administration du royaume, il lui donna de bonne heure le got de la chasse, sous prtexte de faire ainsi sa cour au pre, qui avait toujours t passionn pour cet amusement. Comme si cette passion n'et pas suffi pour l'loigner des affaires, il associa encore ce got celui de la pche, et ce sont encore ses divertissements favoris. Le roi de Naples est fort vif, et il l'tait encore davantage tant enfant: il lui fallait des plaisirs pour absorber tous ses moments; son gouverneur lui chercha de nouvelles rcrations et voulut en mme temps le corriger d'une trop grande douceur et d'une bont qui faisaient le fond de son caractre. San-Nicandro savait qu'un des plus grands plaisirs du prince des Asturies, aujourd'hui roi d'Espagne, tait d'corcher des lapins; il inspira son lve le got de les tuer; le roi allait attendre les pauvres btes un passage troit par lequel on les obligeait de passer, et, arm d'une massue proportionne ses forces, il les assommait avec de grands clats de rire. Pour varier ce divertissement, il prenait des chiens ou des chats et s'amusait les berner jusqu' ce qu'ils en crevassent; enfin, pour rendre le plaisir plus vif, il dsira voir berner des hommes, ce que son gouverneur trouva trs raisonnable: des paysans, des soldats, des ouvriers et mme des seigneurs de la cour, servirent ainsi de jouet cet enfant couronn; mais un ordre de Charles III interrompit ce noble divertissement; le roi n'eut plus la permission de berner que des animaux, la rserve des chiens, que le roi d'Espagne prit sous sa protection catholique et royale. C'est ainsi que fut lev Ferdinand IV, qui l'on n'apprit pas mme lire et crire; sa femme fut sa premire matresse d'cole. LE ROI DE NAPLES CHASSEUR. Une telle ducation devait produire un monstre, un Caligula. Les Napolitains s'y attendaient; mais la bont naturelle de ce jeune monarque triompha de l'influence d'une instruction si vicieuse; on aurait eu avec lui un prince excellent s'il ft parvenu se corriger de son penchant pour la chasse et pour la pche, qui lui tent bien des moments qu'il pourrait consacrer avec utilit aux affaires publiques; mais la crainte de perdre une matine favorable pour son amusement le plus cher est capable de lui faire abandonner l'affaire la plus importante, et la reine et les ministres savent bien se prvaloir de cette faiblesse. Au mois de janvier 1788, Ferdinand tenait dans le palais de Caserte un conseil d'tat; la reine, le ministre Acton, Caracciolo et quelques autres y assistaient. Il s'agissait d'une affaire de la plus grande importance. Au milieu de la discussion, on entendit frapper la porte; cette interruption surprit tout le monde, et l'on ne pouvait concevoir quel tait l'homme assez hardi pour choisir un moment tel que celui-l; mais le roi s'lana la porte, l'ouvrit et sortit; il rentra bientt avec les signes de la plus vive joie et pria que l'on fint trs-vite, parce qu'il avait une affaire d'une tout autre importance que celle dont on s'entretenait; on leva le conseil, et le roi se retira dans sa chambre pour se coucher de bonne heure, afin d'tre sur pied le lendemain avant le jour. Cette affaire laquelle nulle autre ne pouvait tre compare tait un rendez-vous de chasse; ces coups donns la porte de la salle du conseil taient un signal convenu entre le roi et son piqueur, qui, selon ses ordres, venait l'avertir qu'une troupe de sangliers avait t vue dans la fort l'aube du jour, et qu'ils se rassemblaient chaque matin au mme lieu. Il est clair qu'il fallait rompre le conseil pour se coucher d'assez bonne heure et tre en tat de surprendre les sangliers. S'ils se fussent chapps, que devenait la gloire de Ferdinand? Une autre fois, dans le mme lieu et dans les mmes circonstances, trois coups de sifflet se firent entendre; c'tait encore un signal entre le roi et son piqueur; mais la reine et ceux qui assistaient au conseil ne prirent point cette plaisanterie en bonne part; le roi seul s'en amuse, ouvre promptement une fentre et donne audience son piqueur, qui lui annonce une pose d'oiseaux, ajoutant que Sa Majest n'avait pas un instant perdre si elle voulait avoir le plaisir d'un coup heureux. Le dialogue termin, Ferdinand revint avec prcipitation et dit la reine: --Ma chre matresse, prside ma place et finis comme tu l'entendras l'affaire qui nous rassemble. LA PCHE ROYALE. On croit couter un conte fait plaisir lorsque l'on entend dire non-seulement que le roi de Naples pche, mais encore qu'il vend lui-mme le poisson qu'il a pris; rien de plus vrai: j'ai assist ce spectacle amusant et unique en son genre, et je vais en offrir le tableau. Ordinairement, le roi pche dans cette partie de la mer qui est voisine du mont Pausilippe, trois ou quatre milles de Naples; aprs avoir fait une ample capture de poissons, il retourne terre; et, quand il est dbarqu, il jouit du plaisir le plus vif qui soit pour lui dans cet amusement: on tale sur le rivage tout le produit de la pche, et alors les acheteurs se prsentent et font leur march avec le monarque lui-mme. Ferdinand ne donne rien crdit, il veut mme toucher l'argent avant de livrer sa marchandise et tmoigne une mfiance fort souponneuse. Alors, tout le monde peut s'approcher du roi, et les lazzaroni ont surtout ce privilge, car le roi leur montre plus d'amiti qu' tous les autres spectateurs; les lazzaroni ont pourtant des gards pour les trangers qui veulent voir le monarque de prs. Lorsque la vente commence, la scne devient extrmement comique; le roi vend aussi cher qu'il est possible, il prne son poisson en le prenant dans ses mains royales et en disant tout ce qu'il croit capable d'en donner envie aux acheteurs. Les Napolitains, qui sont ordinairement trs-familiers, traitent le roi, dans ces occasions, avec la plus grande libert et lui disent des injures comme si c'tait un marchand ordinaire de mare qui voult surfaire; le roi s'amuse beaucoup de leurs invectives, qui le font rire gorge dploye; il va ensuite trouver la reine et lui raconte tout ce qui s'est pass la pche et la vente du poisson, ce qui lui fournit un ample sujet de facties; mais, pendant tout le temps que le roi s'occupe la chasse et la pche, la reine et les ministres, comme nous l'avons dit, gouvernent leur fantaisie et les affaires n'en vont pas mieux pour cela. Attendez, et le roi Ferdinand va nous apparatre sous un nouvel aspect. Cette fois, nous n'interrogerons plus Gorani, le voyageur qui un instant l'entrevoit vendant son poisson ou passant au galop pour se rendre un rendez-vous de chasse; nous nous adresserons un familier de la maison, Palmieri de Micciche, marquis de Villalba, amant de la matresse du roi, qui va nous montrer celui-ci dans tout le cynisme de sa lchet. coutez donc; c'est le marquis de Villalba qui parle, et qui parle dans notre langue: Vous connaissez, n'est-ce pas? les dtails de la retraite de Ferdinand, de sa fuite, pour parler plus exactement, lors des vnements de la basse Italie, la fin de l'anne 1798. Je les rappellerai en deux mots. Soixante mille Napolitains, commands par le gnral autrichien Mack, et encourags par la prsence de leur roi, s'avanaient triomphalement jusqu' Rome, lorsque Championnet et Macdonald, en runissant leurs faibles corps, tombent sur cette arme et la mettent en droute. Ferdinand se trouvait Albano, lorsqu'il apprit cette foudroyante dfaite. --_Fuimmo! fuimmo!_ se prit-il crier. Et il fuyait en effet. Mais, avant de monter en voiture: --Mon cher Ascoli, dit-il son compagnon, tu sais combien il fourmille de jacobins par le temps qui court! Ces fils de p...... n'ont d'autre ide que de m'assassiner. Faisons une chose, changeons d'habits. En voyage, tu seras le roi, et moi, je serai le duc d'Ascoli. De cette manire, il y aura moins de danger pour moi. Ainsi dit, ainsi fait: le gnreux Ascoli souscrit avec joie cette incroyable proposition; il s'empresse d'endosser l'uniforme du roi et lui donne le sien en change, puis il prend la droite dans la voiture, et fouette cocher! Nouveau Dandino, le duc joue son rle avec perfection dans leur course jusqu' Naples, tandis que Ferdinand, qui la peur donnait des inspirations, s'acquittait de celui du plus soumis des courtisans de manire faire penser qu'il n'avait t autre chose toute sa vie. Le roi, la vrit, sut toujours gr au duc d'Ascoli de ce trait peu ordinaire de dvouement monarchique, et, tant qu'il vcut, il ne cessa jamais de lui donner des preuves clatantes de sa faveur; mais, par une singularit que peut seulement expliquer le caractre de ce prince, il lui arrivait souvent de persifler le duc sur son dvouement, tandis qu'il se raillait sur sa propre poltronnerie. J'tais un jour en tiers avec ce seigneur chez la duchesse de Floridia, au moment o le roi vint lui offrir le bras pour la mener dner. Simple ami sans importance de la matresse du lieu, et me sentant trop honor de la prsence du nouvel arriv, je marmottais entre mes dents le _Domine, non sum dignus_, et je reculais mme de quelques pas, lorsque la noble dame, tout en donnant un dernier regard sa toilette, se prit faire l'loge du duc et de son attachement pour la personne de son royal amant. --Il est sans contredit, lui disait-elle, votre ami vritable, le plus dvou de vos serviteurs, etc., etc. --Oui, oui, donna Lucia, rpondit le roi. Aussi demandez Ascoli quel est le tour que je lui ai jou quand nous nous sauvmes d'Albano. Et puis il lui rendait compte du changement d'habits et de la manire dont ils s'taient acquitts de leurs rles, et il ajoutait, les larmes aux yeux et en riant de toute la force de ses poumons: --C'tait lui le roi! Si nous eussions rencontr les jacobins, il tait pendu, et moi, j'tais sauv! Tout est trange dans cette histoire: trange dfaite, trange fuite, trange proposition, trange rvlation de ces faits, enfin, devant un tranger, car tel j'tais pour la cour et surtout pour le roi, auquel je n'avais parl qu'une fois ou deux. Heureusement pour l'humanit, la chose la moins trange, c'est le dvouement de l'honnte courtisan. Maintenant, l'esquisse que nous traons d'un des personnages de notre livre, personnage la ressemblance duquel nous craignons que l'on ne puisse croire, serait incomplte si nous ne voyions ce _pulcinella_ royal que sous son ct lazzarone; de profil, il est grotesque; mais, de face, il est terrible. Voici, traduite textuellement sur l'original, la lettre qu'il crivait Ruffo, vainqueur et prs d'entrer Naples; c'est une liste de proscriptions dresse la fois par la haine, par la vengeance et par la peur: Palerme, 1er mai 1799. Mon trs-minent, Aprs avoir lu et relu, et pes avec la plus grande attention le passage de votre lettre du 1er avril, relatif au plan arrter sur le destin des nombreux criminels tombs ou qui peuvent tomber dans nos mains, soit dans les provinces, soit lorsque, avec l'aide de Dieu, la capitale sera rendue ma domination, je dois d'abord vous annoncer que j'ai trouv tout ce que vous me dites ce sujet plein de sagesse, et illumin de ces lumires, de cet esprit et de cet attachement dont vous m'avez donn et me donnez continuellement des preuves non quivoques. Je viens donc vous faire connatre quelles sont mes dispositions. Je conviens avec vous qu'il ne faut pas tre trop acharn dans nos recherches, d'autant plus que les mauvais sujets se sont fait si ouvertement connatre, que l'on peut en fort peu de temps mettre la main sur les plus pervers. Mon intention est donc que les suivantes classes de coupables _soient arrtes et dment gardes_: _Tous ceux du gouvernement provisoire et de la commission excutive et lgislative de Naples;_ _Tous les membres de la commission militaire et de la police forme par les rpublicains;_ _Tous ceux qui ont fait partie des diffrentes municipalits et qui, en gnral, ont reu une commission de la rpublique ou des Franais;_ _Tous ceux qui ont souscrit une commission ayant en vue de faire des recherches sur les prtendues dilapidations et malversations de mon gouvernement;_ _Tous les officiers qui taient mon service et qui sont passs celui de la soi-disant rpublique ou des Franais._ Il est bien entendu que, dans le cas o mes officiers seraient pris les armes la main contre mes armes ou contre celles de mes allis, _ils seront, dans le terme de vingt-quatre heures, fusills sans autre forme de procs, ainsi que tous les barons qui se seront opposs par les armes mes soldats ou ceux de mes allis_; _Tous ceux qui ont fond des journaux rpublicains ou imprim des proclamations et autres crits, comme par exemple des ouvrages pour exciter mes peuples la rvolte et rpandre les maximes du nouveau gouvernement._ _Seront galement arrts les syndics des villes et les dputs des places qui enlevrent le gouvernement mon vicaire le gnral Pignatelli, ou s'opposrent ses oprations, et prirent des mesures en contradiction avec la fidlit qu'ils nous doivent_. _Je veux galement que l'on arrte une certaine_ Louisa Molina San-Felice _et un nomm Vincenzo Cuoco, qui dcouvrirent la contre-rvolution que voulaient faire les royalistes, la tte desquels taient les Backer pre et fils_. Cela fait, mon intention est de nommer une commission extraordinaire de quelques hommes srs et choisis qui jugeront militairement les principaux criminels parmi ceux qui seront arrts, _et avec toute la rigueur des lois_. Ceux qui seront jugs moins coupables seront _conomiquement_ dports hors de mes domaines pendant toute leur vie, et leurs biens seront confisqus. Et, ce propos, je dois vous dire que j'ai trouv trs-sens ce que _vous observez_, quant la dportation; mais, tout inconvnient mis de ct, je trouve qu'il vaut mieux se _dfaire de ces vipres_ que de les garder chez soi. Si j'avais une le moi, trs loigne de mes domaines du continent, j'adopterais volontiers votre systme de les y relguer; mais la proximit de mes les des deux royaumes rendrait possible quelques conspirations que ces gens-l trameraient avec les sclrats et les mcontents que l'on ne serait pas parvenu extirper de mes tats. D'ailleurs, les revers considrables que, grce Dieu, les Franais ont subis, et que, je l'espre, ils devront subir encore, mettront les dports dans l'impossibilit de nous nuire. Il faudra cependant bien rflchir au lieu de la dportation et la manire avec laquelle on pourra l'effectuer sans danger: c'est ce dont je m'occupe actuellement. Quant la commission qui doit juger tous ces coupables, peine aurai-je Naples en main, que j'y songerai sans faute, en comptant expdier cette commission de cette ville-ci la capitale. Quant aux provinces et aux endroits o vous tes, de Fiore peut continuer, si vous en tes content. En outre, parmi les avocats provinciaux et royaux des gouvernements qui n'ont point pactis avec les rpublicains, qui sont attachs la couronne et qui ont de l'intelligence, on peut en choisir un certain nombre et leur accorder tous les pouvoirs extraordinaires et sans appel, ne voulant pas que des magistrats, soit de la capitale, soit des provinces, qui auraient servi sous la rpublique, y eussent-ils t, comme je l'espre, pousss par une irrsistible ncessit, jugent des tratres au rang desquels je les place. Et pour ceux qui ne sont pas compris dans les catgories que je vous ai indiques et que je me rserve, je vous laisse la libert de faire procder leur prompt et exemplaire chtiment, avec toute la svrit des lois, lorsque vous trouverez qu'ils sont les vritables et principaux criminels et que vous croirez ce chtiment ncessaire. Quant aux magistrats des tribunaux de la capitale, lorsqu'ils n'auront pas accept des commissions particulires des Franais et de la rpublique, et qu'ils n'auront fait que remplir leurs fonctions, de rendre la justice dans les tribunaux o ils sigeaient, ils ne seront pas poursuivis. Ce sont l, pour le moment, toutes les dispositions que je vous charge de faire excuter de la manire que vous jugerez convenable et dans les lieux o il y aura possibilit. A peine aurai-je reconquis Naples, que je me rserve de faire quelques nouvelles adjonctions que les vnements et les connaissances que j'acquerrai pourront dterminer. _Aprs quoi, mon intention est de suivre mes devoirs de bon chrtien et de pre aimant ses peuples, d'oublier entirement le pass, et d'accorder tous un pardon gnral et entier qui puisse leur assurer l'oubli de leurs fautes passes, que je dfendrai de rechercher plus longtemps, me flattant que ces fautes ont t causes, non par un esprit corrompu, mais par la crainte et la pusillanimit._ Mais n'oubliez point cependant qu'il faut que les charges publiques soient donnes dans les provinces des personnes qui se sont toujours bien comportes envers la couronne, et, par consquent, qui n'ont jamais chang de parti, parce que, de cette manire seulement, nous pourrons tre srs de conserver ce que nous avons reconquis. Je prie le Seigneur qu'il vous conserve pour le bien de mon service et pour pouvoir vous exprimer en tout lieu ma vraie et sincre reconnaissance. Croyez-moi toujours, en attendant, Votre affectionn. FERDINAND-L. B. Maintenant, nous avons ajout qu'une des personnalits incroyables, presque impossibles, que nous avons introduites dans notre livre afin que Naples, dans ses jours de rvolution, appart nos lecteurs sous son vritable aspect, c'est, l'autre extrmit de l'chelle sociale, cette espce de monstre, moiti tigre, moiti gorille, nomm Gaetano Mammone. Un seul auteur en parle comme l'ayant connu personnellement: Cuoco. Les autres ne font que reproduire ce que Cuoco en dit: Mammone Gaetano, d'abord meunier, ensuite gnral en chef des insurgs de Sora, fut un monstre sanguinaire la barbarie duquel il est impossible de rien comparer. En deux mois de temps, dans une petite tendue de pays, il fit fusiller trois cent cinquante malheureux, sans compter peu prs le double qui furent tus par ses satellites. Je ne parle pas des massacres, des violences, des incendies; je ne parle pas des fosses horribles o il jetait les malheureux qui tombaient entre ses mains, ni des nouveaux genres de mort que sa cruaut inventait: il a renouvel les inventions de Procuste et de Mzence. Son amour du sang tait tel, qu'il buvait celui qui sortait des blessures des malheureux qu'il assassinait ou faisait assassiner. _Celui qui crit ces lignes l'a vu_ boire son propre sang aprs avoir t saign, et rechercher avec avidit, dans la boutique d'un barbier, le sang de ceux que l'on venait de saigner avant lui. Il dnait presque toujours ayant sur sa table une tte coupe et buvait dans un crne humain. C'est ce monstre que Ferdinand de Sicile crivait: _Mon gnral et mon ami_. Quant nos autres personnages,--nous parlons des personnages historiques toujours,--ils rentrent un peu plus dans l'humanit: c'est la reine Marie-Caroline, dont nous essayerions de faire une esquisse prparatoire si cette esquisse n'avait t trace grands traits dans un magnifique discours du prince Napolon au Snat, discours qui est rest dans toutes les mmoires;--c'est Nelson, dont Lamartine a crit la biographie;--c'est Emma Lyonna, dont la Bibliothque impriale vous montrera vingt portraits;--c'est Championnet, dont le nom est glorieusement inscrit sur les premires pages de notre Rvolution, et qui, comme Marceau, comme Hoche, comme Klber, comme Desaix, comme mon pre, a eu le bonheur de ne pas survivre au rgne de la libert;--ce sont, enfin, quelques-unes de ces grandes et potiques figures comme en font rayonner les cataclysmes politiques, qui, en France, s'appellent Danton, Camille Desmoulins, Biron, Bailly, madame Roland, et qui, Naples, s'appellent Hector Caraffa, Manthonnet, Schipani, Cirillo, Cimarosa, lonore Pimentel. Quant l'hrone qui donne son nom au livre, disons un mot, non pas sur elle, mais sur son nom: _la San-Felice_. En France, on dit, en parlant d'une femme noble ou simplement distingue: _Madame_; en Angleterre: _Milady_ ou _Mistress_; en Italie, pays de la familiarit, on dit: _La une telle_. Chez nous, cette dnomination serait prise en mauvaise part; en Italie, Naples surtout, c'est presque un titre de noblesse. Pas une seule personne Naples, en parlant de cette pauvre femme que l'excs de son malheur a rendue historique, n'aurait l'ide de dire: Madame San-Felice, ou: La chevalire San-Felice. On dit simplement: la San-Felice. J'ai cru devoir conserver au livre, sans altration aucune, le titre qu'il emprunte son hrone. Sur ce, chers lecteurs, comme je vous ai dit ce que j'avais vous dire, nous entrerons en matire, si vous le voulez bien. ALEX. DUMAS LA SAN-FELICE I LA GALRE CAPITANE. Entre le rocher auquel Virgile, en y creusant la tombe du clairon d'Hector, a impos le nom de promontoire de Misne, et le cap Campanella, qui vit sur l'un de ses versants natre l'inventeur de la boussole, et sur l'autre errer proscrit et fugitif l'auteur de la _Jrusalem dlivre_, s'ouvre le magnifique golfe de Naples. Ce golfe, toujours riant, toujours sillonn par des milliers de barques, toujours retentissant du bruit des instruments et du chant des promeneurs, tait, le 22 septembre 1798, plus joyeux, plus bruyant et plus anim encore que d'habitude. Le mois de septembre est splendide Naples, plac qu'il est entre les ardeurs dvorantes de l't et les pluies capricieuses de l'automne; et le jour duquel nous datons les premires pages de notre histoire tait un des jours les plus splendides du mois. Le soleil ruisselait en flots dors sur ce vaste amphithtre de collines qui semble allonger un de ses bras jusqu' Nisida et l'autre jusqu' Portici, pour presser la ville fortune contre les flancs du mont Saint-Elme, que surmonte, pareille une couronne murale pose sur le front de la moderne Parthnope, la vieille forteresse des princes angevins. Le golfe, immense nappe d'azur, pareil un tapis sem de paillettes d'or, frissonnait sous une brise matinale, lgre, balsamique, parfume; si douce, qu'elle faisait clore un ineffable sourire sur les visages qu'elle caressait; si vivace, que dans les poitrines gonfles par elle se dveloppait l'instant mme cette immense aspiration vers l'infini, qui fait croire orgueilleusement l'homme qu'il est, ou du moins qu'il peut devenir un dieu, et que ce monde n'est qu'une htellerie d'un jour, btie sur la route du ciel. Huit heures sonnaient l'glise San-Ferdinando, qui fait le coin de la rue de Tolde et de la place San-Ferdinando. Le dernier frissonnement du timbre qui mesure le temps s'tait peine vanoui dans l'espace, que les mille cloches des trois cents glises de Naples bondissaient joyeusement et bruyamment par les ouvertures de leurs campaniles, et que les canons du fort de l'Oeuf, du Castel-Nuovo et del Carmine, clatant comme un roulement de tonnerre, semblaient vouloir teindre leurs bruyantes voles, tout en enveloppant la ville d'une ceinture de fume, tandis que le fort Saint-Elme, flamboyant et nuageux comme un cratre en ruption, improvisait, en face de l'ancien volcan muet, un Vsuve nouveau. Cloches et canons saluaient de leur voix de bronze une magnifique galre qui en ce moment se dtachait du quai, traversait le port militaire, et, sous la double pression des rames et de la voile, s'avanait majestueusement vers la haute mer, suivie de dix ou douze barques plus petites, mais presque aussi magnifiquement ornes que leur capitane, laquelle et pu le disputer en richesse au _Bucentaure_, menant le doge pouser l'Adriatique. Cette galre tait commande par un officier de quarante-six quarante-sept ans, vtu du riche uniforme d'amiral de la marine napolitaine; son visage mle, d'une beaut svre et imprative, tait hl tout la fois par le soleil et par le vent; quoiqu'il et la tte dcouverte en signe de respect, il portait haut son front, charg de cheveux grisonnants travers lesquels on devinait qu'avait d passer plus d'une fois le souffle aigu de la tempte, et l'on comprenait la premire vue que c'tait lui, quels que fussent les illustres personnages qu'il portait son bord, que le commandement tait dparti; le porte-voix de vermeil suspendu sa main droite et t le signe visible de ce commandement, si la nature n'et pris soin d'imprimer ce signe d'une faon bien autrement indlbile dans l'clair de ses yeux et dans l'accent de sa voix. Il s'appelait Franois Caracciolo et appartenait cette antique famille des princes Caraccioli, accoutums d'tre les ambassadeurs des rois et les amants des reines. Il se tenait debout sur son banc de quart, comme il et fait un jour de combat. Tout le tillac de la galre tait recouvert par une tente de pourpre, blasonne des armes des Deux-Siciles et destine garantir du soleil les augustes passagers qu'elle abritait. Ces passagers formaient trois groupes, de pose et d'aspect diffrents. Le premier de ces groupes, le plus considrable de tous, se composait de cinq hommes, occupant le centre du btiment, et dont trois dbordaient de la tente sur le pont; des rubans de toutes couleurs soutenaient leur cou des croix de tous les pays, et leurs poitrines, chamarres de plaques, taient sillonnes de cordons. Deux d'entre eux portaient, comme marques distinctives de leur rang, des clefs d'or aux boutons de taille de leur habit; ce qui signifiait qu'ils avaient l'honneur d'tre chambellans. Le personnage principal de ce groupe tait un homme de quarante-sept ans, grand et mince, quoique charpent vigoureusement. L'habitude de se pencher pour couter ceux qui lui parlaient lui avait lgrement courb la taille en avant. Malgr le costume couvert de broderies d'or dont il tait revtu, malgr les ordres en diamants qui tincelaient sur son habit, malgr le titre de majest qui revenait chaque instant la bouche de ceux qui lui adressaient la parole, son aspect tait vulgaire, et aucun de ses traits, en les dtaillant, ne rvlait la dignit royale. Il avait les pieds gros, les mains larges, les attaches des chevilles et des poignets sans finesse; un front dprim qui rvlait l'absence des sentiments levs, un menton fuyant, accusant un caractre faible et irrsolu, faisaient encore ressortir un nez dmesurment gros et long, signe de basse luxure et d'instincts grossiers; l'oeil seul tait vif et railleur, mais faux presque toujours, cruel quelquefois. Ce personnage tait Ferdinand IV, fils de Charles III, par la grce de Dieu roi des Deux-Siciles, et de Jrusalem, infant d'Espagne, duc de Parme, Plaisance et Castro, grand prince hrditaire de Toscane, que les lazzaroni de Naples appelaient plus simplement, et sans tant de titres et de faons, le roi Nasone. Celui avec lequel il s'entretenait le plus particulirement, et qui tait le plus simplement vtu de tous, quoiqu'il portt l'habit brod des diplomates, tait un vieillard de soixante-neuf ans, petit de taille, avec des cheveux rares, blancs et rejets en arrire. Il avait cette figure troite que les gens du peuple appellent si caractristiquement une figure en lame de couteau, le nez et le menton pointus, la bouche rentrante, l'oeil investigateur, clair et intelligent; ses mains, dont il paraissait prendre un soin extrme et sur lesquelles retombaient des manchettes de magnifique dentelle d'Angleterre, taient charges de bagues dont l'or enchssait des cames antiques et prcieux; il portait deux ordres seulement, la plaque de Saint-Janvier et le cordon rouge du Bain avec sa mdaille d'or toile, o l'on voit un sceptre entre une rose et un chardon, au milieu de trois couronnes impriales. Celui-l, c'tait sir William Hamilton, frre de lait du roi George III, et depuis trente-cinq ans ambassadeur de la Grande-Bretagne prs la cour des Deux-Siciles. Les trois autres taient le marquis Malaspina, aide de camp du roi; l'Irlandais Jean Acton, son premier ministre, et le duc d'Ascoli, son chambellan et son ami. Le second groupe, qui semblait un tableau peint par Angelica Kauffmann, se composait de deux femmes auxquelles, mme dans l'ignorance de leur rang et de leur clbrit, il et t impossible l'observateur le plus indiffrent de ne pas donner une attention particulire. La plus ge de ces femmes, quoique ayant pass la jeune et brillante priode de la vie, avait conserv des restes remarquables de beaut; sa taille, plutt grande que petite, commenait s'paissir sous un embonpoint que sa grande fracheur et pu faire accuser de prcocit si quelques rides profondes, creuses sur l'ivoire d'un front large et dominateur, plus encore par les proccupations de la politique et la pesanteur de la couronne que par l'ge lui-mme, n'avaient rvl les quarante-cinq ans qu'elle tait sur le point d'atteindre; ses cheveux blonds, d'une finesse rare, d'une nuance charmante, encadraient admirablement un visage dont l'ovale primitif s'tait lgrement dform sous les contractions de l'impatience et de la douleur. Ses yeux bleus, fatigus et distraits, jetaient, lorsque la pense venait tout coup les animer, un feu sombre et, en quelque sorte, lectrique, qui, aprs avoir t le reflet de l'amour, puis la flamme de l'ambition, tait devenu l'clair de la haine; ses lvres humides et carmines, dont l'infrieure, plus avance que la suprieure, donnait dans certains moments une indicible expression de ddain son visage, s'taient sches et avaient pli sous les morsures incessantes de dents toujours belles et clatantes comme des perles. Le nez et le menton taient rests d'une puret grecque; le cou, les paules et les bras demeuraient irrprochables. Cette femme, c'tait la fille de Marie-Thrse, la soeur de Marie-Antoinette; c'tait Marie-Caroline d'Autriche, la reine des Deux-Siciles, l'pouse de Ferdinand IV, que, pour des raisons que nous verrons se dvelopper plus tard, elle avait pris en indiffrence d'abord, puis en dgot, puis en mpris. Elle en tait cette troisime phase, qui ne devait pas tre la dernire, et les ncessits politiques rapprochaient seules les illustres poux, qui, en dehors de cela, vivaient compltement spars, le roi chassant dans ses forts de Lincola, de Persano, d'Astroni, et se reposant dans son harem de San-Leucio la reine faisant de la politique, Naples, Caserte ou Portici, avec son ministre Acton, ou se reposant sous les berceaux d'orangers avec sa favorite Emma Lyonna, en ce moment couche ses pieds, comme une esclave reine. Il suffisait, au reste, de jeter un regard sur cette dernire pour comprendre non-seulement la faveur tant soit peu scandaleuse dont elle jouissait prs de Caroline, mais encore les enthousiasmes frntiques soulevs par cette enchanteresse chez les peintres anglais, qui la reprsentrent sous toutes les formes, et les potes napolitains qui la chantrent sur tous les tons; si la nature humaine peut arriver la perfection de la beaut, certes Emma Lyonna avait atteint cette perfection. Sans doute, dans ses intimits avec quelque moderne Sappho, elle avait hrit de cette essence prcieuse donne Phaon par Vnus, pour se faire irrsistiblement aimer; l'oeil tonn semblait, en se fixant sur elle, ne distinguer d'abord les contours de ce corps admirable qu' travers la vapeur de volupt qui manait de lui; puis, peu peu, le regard perait le nuage et la desse transparaissait. Essayons de peindre cette femme, qui descendit dans les abmes les plus profonds de la misre et atteignit les plus splendides sommets de la prosprit, et qui, l'poque o elle nous apparat, et pu rivaliser d'esprit, de grce et de beaut avec la Grecque Aspasie, l'gyptienne Cloptre et la Romaine Olympia. Elle tait ou du moins paraissait arrive cet ge qui donne la femme l'apoge des accomplissements physiques; sa personne, lorsque l'oeil essayait de la dtailler, offrait au regard comme un blouissement successif; ses cheveux chtains encadraient un visage rond comme celui de la jeune fille qui touche peine la pubert; ses yeux iriss, dont il et t impossible de dterminer la couleur, tincelaient sous deux sourcils que l'on et crus dessins par le pinceau de Raphal; son cou flexible et blanc comme celui du cygne; ses paules et ses bras, dont la souplesse, la douce rondeur, la grce charmante rappelaient, non pas les froides crations du ciseau antique, mais les marbres suaves et palpitants de Germain Pilon, le disputaient ces marbres mmes en fermet et en veines d'azur; la bouche, semblable celle de cette princesse, filleule d'une fe, qui chaque parole laissait tomber une perle, et chaque sourire un diamant, semblait un inpuisable crin de baisers d'amour. Faisant contraste avec la parure toute royale de Marie-Caroline, elle tait vtue d'une longue et simple tunique de cachemire blanc larges manches, chancre la grecque dans sa partie suprieure, serre et plisse la taille, libre de toute autre treinte, par une ceinture de maroquin rouge, brode d'or, incruste de rubis, d'opales, de turquoises, et s'agrafant par un splendide came reprsentant le portrait de sir William Hamilton; elle s'enveloppait comme d'un manteau d'un large chle indien, aux couleurs changeantes et fleurs d'or, qui plus d'une fois, dans les soires intimes de la reine, lui avait servi danser ce pas du _chle_ qu'elle avait invent et dont jamais danseuse ni ballerine ne purent atteindre la voluptueuse et magique perfection. Plus tard, nous trouverons moyen de mettre sous les yeux de nos lecteurs l'trange pass de cette femme, laquelle, dans ce chapitre tout d'introduction descriptive, nous ne pouvons donner, quelque place qu'elle tienne dans l'histoire que nous allons raconter, qu'un coup d'oeil rapide et qu'une fugitive attention. Le troisime groupe, qui faisait pendant celui-ci et qui se trouvait la droite de celui du roi, se composait de quatre personnes, c'est--dire de deux hommes d'ge diffrent qui causaient science et conomie politique, et d'une jeune femme, ple, triste et rveuse, berant dans ses bras et serrant contre son coeur un enfant de quelques mois. Une cinquime personne, qui n'tait autre que la nourrice de l'enfant, grosse et frache paysanne portant le costume des femmes d'Aversa, se dissimulait dans la pnombre, o tincelaient, malgr elle, les broderies de son corsage passement d'or. Le plus jeune des deux hommes, peine g de vingt-deux ans, aux cheveux blonds, au menton encore imberbe, la taille paissie par une obsit prcoce, que le poison devait changer plus tard en maigreur cadavrique, vtu d'un habit bleu de ciel, brod d'or et surcharg de cordons et de plaques, tait le fils an du roi et de la reine Marie-Caroline, l'hritier prsomptif de la couronne, Franois, duc de Calabre. N avec un caractre timide et doux, il avait t effray des violences ractionnaires de la reine, s'tait jet dans la littrature et les sciences, et ne demandait rien autre chose que de rester en dehors de la machine politique, par les rouages de laquelle il craignait d'tre bris. Celui avec lequel il s'entretenait tait un homme grave et froid, g de cinquante cinquante-deux ans, qui tait, non pas prcisment un _savant_, comme on l'entend en Italie, mais, ce qui vaut parfois beaucoup mieux, un _sachant_. Il portait pour toute dcoration, sur un habit trs-simplement orn, la croix de Malte, qui exigeait deux cents ans de noblesse non interrompue: c'tait, en effet, un noble Napolitain, nomm le chevalier de San-Felice, qui tait bibliothcaire du prince et chevalier d'honneur de la princesse. La princesse, par laquelle nous eussions d commencer peut-tre, tait cette jeune mre, que nous avons indique d'un trait, qui, comme si elle et devin qu'elle devait bientt quitter la terre pour le ciel, pressait son enfant contre son coeur. Elle aussi, comme sa belle-mre, tait archiduchesse de la hautaine maison de Habsbourg; elle se nommait Clmentine d'Autriche; elle avait, quinze ans, quitt Vienne pour pouser Franois de Bourbon, et, soit amour laiss l-bas, soit dsillusion trouve ici, nul, mme sa fille, si elle et t en ge de comprendre et de parler, n'et pu raconter l'avoir vue sourire une seule fois. Fleur du Nord, elle se fanait, peine ouverte, l'ardent soleil du Midi; sa tristesse tait un secret dont elle mourait lentement sans se plaindre ni aux hommes ni Dieu; elle semblait savoir qu'elle tait condamne, et, pieuse et pure victime expiatoire, s'tait rsigne la condamnation qu'elle subissait, non point pour ses fautes, mais pour celles d'autrui; Dieu, qui a l'ternit pour tre juste, a de ces mystrieuses contradictions que ne comprend pas notre justice mortelle et phmre. La fille qu'elle pressait contre son coeur, et qui, depuis quelques mois peine, venait d'ouvrir ses yeux la lumire, tait cette seconde Marie-Caroline, qui peut-tre eut les faiblesses, mais non les vices de la premire; ce fut la jeune princesse qui pousa le duc de Berry, que le poignard de Louvel fit veuve, et qui, seule de la branche ane des Bourbons, a laiss en France une mmoire sympathique et un souvenir chevaleresque. Et tout ce monde de rois, de princes, de courtisans glissant sur cette mer d'azur, sous cette tente de pourpre, au son d'une musique mlodieuse dirige par le bon Dominique Cimarosa, matre de chapelle et compositeur de la cour, dpassait tour tour Resina, Portici, Torre-del-Greco, et s'avanait dans la nef magnifique, pousse vers le large par cette molle brise de Baa si fatale l'honneur des dames romaines, et dont la voluptueuse haleine allait, en expirant sous les portiques de ses temples, faire fleurir deux fois l'an les rosiers de Poestum. En mme temps, on voyait grandir l'horizon, bien au del encore de Capri et du cap Campanella, un vaisseau de guerre qui, de son ct, en apercevant la flottille royale, manoeuvra pour naviguer au plus prs, et, mettant le cap sur elle, tira un coup de canon. Une lgre fume apparut aussitt au flanc du colosse, et l'on vit gracieusement monter sa corne le pavillon rouge d'Angleterre. Puis on entendit, quelques secondes aprs, une dtonation prolonge pareille au roulement d'un tonnerre lointain. II LE HROS DU NIL. Ce btiment qui accourait au-devant de la flottille royale, et la corne duquel nous avons vu monter le pavillon rouge d'Angleterre, se nommait _le Van-Guard_. L'officier qui le commandait tait le commodore Horace Nelson,--qui venait de dtruire la flotte franaise Aboukir, d'enlever Bonaparte et l'arme rpublicaine tout espoir de retour en France. Disons en quelques mots ce que c'tait que ce commodore Horace Nelson, un des plus grands hommes de mer qui aient jamais exist, le seul qui ait balanc, et mme branl sur l'Ocan, la fortune continentale de Napolon. On s'tonnera peut-tre de nous entendre faire, nous, l'loge de Nelson, ce terrible ennemi de la France, qui lui a tir du coeur le meilleur et le plus pur de son sang Aboukir et Trafalgar; mais les hommes comme lui sont un produit de la civilisation universelle; la postrit ne fait pas pour eux une acception de naissance et de pays: elle les considre comme une partie de la grandeur de l'espce humaine, que l'espce humaine doit envelopper d'un large amour, caresser d'un immense orgueil; une fois descendus dans la tombe, ils ne sont plus compatriotes ni trangers, amis ni ennemis: ils s'appellent Annibal et Scipion, Csar et Pompe, c'est--dire des oeuvres et des actions. L'immortalit naturalise les grands gnies au profit de l'univers. Nelson tait n le 29 septembre 1758; c'tait donc, l'poque o nous sommes arrivs, un homme de trente-neuf quarante ans. Il tait n Barnham-Thorpes, petit village du comt de Norfolk; son pre en tait le pasteur; sa mre, qui mourut jeune, mourut en laissant onze enfants. Un oncle qu'il avait dans la marine, et qui tait apparent aux Walpole, le prit avec lui comme aspirant, sur le vaisseau de soixante-quatre canons _le Redoutable_. Il alla au ple et fut pris pendant six mois dans les glaces, lutta corps corps avec un ours blanc qui l'et touff entre ses pattes si un de ses camarades n'et fourr le bout de son mousquet dans l'oreille de l'animal et n'et fait feu. Il alla sous l'quateur, s'gara dans une fort du Prou, s'endormit au pied d'un arbre, fut piqu par un serpent de la pire espce, faillit en mourir et en garda, pour toute sa vie, des taches livides pareilles celles du serpent lui-mme. Au Canada, il eut son premier amour et pensa faire sa plus grande folie. Pour ne point quitter celle qu'il aimait, il voulut donner sa dmission de capitaine de frgate. Ses officiers s'emparrent de lui par surprise, le lirent comme un criminel ou comme un fou, l'emportrent sur _le Sea-Horse_, qu'il montait alors, et ne lui rendirent la libert qu'en pleine mer. De retour Londres, il se maria une jeune veuve nomme mistress Nisbett; il l'aima avec cette passion qui s'allumait si facilement et si ardemment dans son me, et, lorsqu'il se remit en mer, il emmena avec lui un fils nomm Josuah, qu'elle avait eu de son premier mari. Lorsque Toulon fut livr aux Anglais par l'amiral Trogof et le gnral Maudet, Horace Nelson tait capitaine bord de _l'Agamemnon_; il fut envoy avec son btiment Naples pour annoncer au roi Ferdinand et la reine Caroline la prise de notre premier port militaire. Sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, comme nous l'avons dit, le rencontra chez le roi, le ramena chez lui, le laissa au salon, passa dans la chambre de sa femme et lui dit: --Je vous amne un petit homme qui ne peut pas se vanter d'tre beau; mais, ou je m'tonne fort, ou il sera un jour la gloire de l'Angleterre et la terreur de ses ennemis. --Et comment prvoyez-vous cela? demanda lady Hamilton. --Par le peu de paroles que nous avons changes. Il est au salon; venez lui faire les honneurs de la maison, ma chre. Je n'ai jamais reu chez moi aucun officier anglais; mais je ne veux pas que celui-ci loge ailleurs que dans mon htel. Et Nelson logea l'ambassade d'Angleterre, situe l'angle de la rivire et de la rue de Chiaa. Nelson tait alors, en 1793, un homme de trente-quatre ans, petit de taille comme l'avait dit William, ple de visage, avec des yeux bleus, avec ce nez aquilin qui distingue le profil des hommes de guerre et qui fait ressembler Csar et Cond des oiseaux de proie, avec ce menton vigoureusement accentu qui indique la tnacit pousse jusqu' l'obstination; quant aux cheveux et la barbe, ils taient d'un blond ple, rares et mal plants. Rien n'indique qu' cette poque, Emma Lyonna ait t sur le physique de Nelson d'un autre avis que son mari; mais la foudroyante beaut de l'ambassadrice produisit son effet: Nelson quitta Naples, emmenant les renforts qu'il tait venu demander la cour des Deux-Siciles, et amoureux fou de lady Hamilton. Fut-ce par pure ambition de gloire, fut-ce pour gurir de cet amour qu'il sentait ingurissable, qu'il voulut se faire tuer la prise de Calvi, o il perdit un oeil, et dans l'expdition de Tnriffe, o il perdit un bras? On ne sait; mais, dans ces deux occasions, il joua sa vie avec une telle insouciance, que l'on dut penser qu'il n'y tenait que mdiocrement. Lady Hamilton le revit ainsi borgne et manchot, et rien n'indique que son coeur ait ressenti, pour le hros mutil, un autre sentiment que cette tendre et sympathique piti que la beaut doit aux martyrs de la gloire. Ce fut le 16 juin 1798 qu'il revint pour la seconde fois Naples, et pour la seconde fois se retrouva en prsence de lady Hamilton. La position tait critique pour Nelson. Charg de bloquer la flotte franaise dans le port de Toulon et de la combattre si elle en sortait, il avait vu lui glisser entre les doigts cette flotte, qui avait pris Malte en passant, et dbarqu 30,000 hommes Alexandrie! Ce n'tait pas le tout: battu par une tempte, ayant fait des avaries graves, manquant d'eau et de vivres, il ne pouvait continuer sa poursuite, oblig qu'il tait d'aller se refaire Gibraltar. Il tait perdu; on pouvait accuser de trahison l'homme qui pendant un mois avait cherch dans la Mditerrane, c'est--dire dans un grand lac, une flotte de treize vaisseaux de ligne et de trois cent quatre-vingt-sept btiments de transport, non-seulement sans pouvoir la joindre, mais encore sans avoir dcouvert son sillage. Il s'agissait, sous les yeux de l'ambassadeur franais, d'obtenir de la cour des Deux-Siciles, qu'elle permit Nelson de prendre de l'eau et des vivres dans les ports de Messine et de Syracuse, et du bois pour remplacer ses mts et ses vergues briss, dans la Calabre. Or, la cour des Deux-Siciles avait un trait de paix avec la France; ce trait de paix lui commandait la neutralit la plus absolue, et c'tait mentir au trait et rompre cette neutralit que d'accorder Nelson ce qu'il demandait. Mais Ferdinand et Caroline dtestaient tellement les Franais et avaient jur une telle haine la France, que tout ce que demandait Nelson lui fut impudemment accord, et Nelson, qui savait qu'une grande victoire seule pouvait le sauver, quitta Naples, plus amoureux, plus fou, plus insens que jamais, jurant de vaincre ou de se faire tuer la premire occasion. Il vainquit et faillit tre tu. Jamais, depuis l'invention de la poudre et l'emploi des canons, aucun combat naval n'avait pouvant les mers d'un pareil dsastre. Sur treize vaisseaux de ligne dont se composait, comme nous l'avons dit, la flotte franaise, deux seulement avaient pu se soustraire aux flammes et chapper l'ennemi. Un vaisseau avait saut, _l'Orient_; un autre vaisseau et une frgate avaient t couls, neuf avaient t pris. Nelson s'tait conduit en hros pendant tout le temps qu'avait dur le combat; il s'tait offert la mort, et la mort n'avait pas voulu de lui; mais il avait reu une cruelle blessure. Un boulet du _Guillaume-Tell_, expirant, avait bris une vergue du _Van-Guard_, qu'il montait, et la vergue brise lui tait tombe sur le front au moment mme o il levait la tte pour reconnatre la cause du craquement terrible qu'il entendait, lui avait rabattu la peau du crne sur l'oeil unique qui lui restait, et, comme un taureau frapp de la masse, l'avait renvers sur le pont, baign dans son sang. Nelson crut la blessure mortelle, fit appeler le chapelain pour qu'il lui donnt sa bndiction, et le chargea de ses derniers adieux pour sa famille; mais, avec le prtre, tait mont le chirurgien. Celui-ci examina le crne, le crne tait intact; la peau seule du front tait dtache et retombait jusque sur la bouche. La peau fut remise sa place, recolle au front, maintenue par un bandeau noir. Nelson ramassa le porte-voix chapp de sa main, et se remit son oeuvre de destruction en criant: Feu! Il y avait le souffle d'un Titan dans la haine de cet homme contre la France. Le 2 aot, huit heures du soir, nous l'avons dit, il ne restait plus de la flotte franaise que deux vaisseaux qui se rfugirent Malte. Un navire lger porta la cour des Deux-Siciles et l'Amiraut d'Angleterre la nouvelle de la victoire de Nelson et de la destruction de notre flotte. Ce fut dans toute l'Europe un immense cri de joie qui retentit jusqu'en Asie, tant les Franais taient craints, tant la rvolution franaise tait excre! La cour de Naples surtout, aprs avoir t folle de rage, devint insense de bonheur. Ce fut naturellement lady Hamilton qui reut la lettre de Nelson, annonant cette victoire, laquelle renfermait tout jamais trente mille Franais en gypte, et Bonaparte avec eux. Bonaparte, l'homme de Toulon, du 13 vendmiaire, de Montenotte, de Dego, d'Arcole et de Rivoli, le vainqueur de Beaulieu, de Wurmser, d'Alvinzi et du prince Charles, le gagneur de batailles qui, en moins de deux ans, avait fait cent cinquante mille prisonniers, conquis cent soixante et dix drapeaux, pris cinq cent cinquante canons de gros calibre, six cents pices de campagne, cinq quipages de pont; l'ambitieux qui avait dit que l'Europe tait une taupinire, et qu'il n'y avait jamais eu de grands empires et de grande rvolution qu'en Orient; l'aventureux capitaine qui, vingt-neuf ans, dj plus grand qu'Annibal et que Scipion, a voulu conqurir l'gypte pour tre aussi grand qu'Alexandre et que Csar, le voil confisqu, supprim, ray de la liste des combattants; ce grand jeu de la guerre, il a enfin trouv un joueur plus heureux ou plus habile que lui. Sur cet chiquier gigantesque du Nil, dont les pions sont des oblisques, les cavaliers des sphinx, les tours des pyramides, o les fous s'appellent Cambyse, les rois Ssostris, les reines Cloptre, il a t fait chec et mat! Il est curieux de mesurer la terreur qu'imprimaient aux souverains de l'Europe les deux noms de la France et de Bonaparte runis, par les cadeaux que Nelson reut de ces souverains, devenus fous de joie en voyant la France abaisse et en croyant Bonaparte perdu. L'numration en est facile; nous la copions sur une note crite de la main mme de Nelson: De George III, la dignit de pair de la Grande-Bretagne et une mdaille d'or; De la Chambre des communes, pour lui et ses deux plus proches hritiers, le titre de baron du Nil et de Barnham-Thorpes, avec une rente de deux mille livres sterling commenant courir du 1er aot 1798, jour de la bataille; De la Chambre des pairs, mme rente, dans les mmes conditions, partir du mme jour; Du Parlement d'Irlande, une pension de mille livres sterling; De la Compagnie des Indes orientales, dix mille livres une fois donnes; Du sultan, une boucle en diamants avec la plume du triomphe, value deux mille livres sterling, et une riche pelisse value mille livres sterling; De la mre du sultan, une bote enrichie de diamants, value douze cents livres sterling; Du roi de Sardaigne, une tabatire enrichie de diamants, value douze cents livres sterling; De l'le de Zante, une pe poigne d'or et une canne pomme d'or; De la ville de Palerme, une tabatire et une chane d'or, sur un plat d'argent; Enfin, de son ami Benjamin Hallowell, capitaine du _Swiftsure_, un prsent tout anglais, qui manquerait trop notre numration si nous le passions sous silence. Nous avons dit que le vaisseau _l'Orient_ avait saut en l'air; Hallowell recueillit le grand mt et le fit porter bord de son btiment; puis, avec le mt et ses ferrements, il fit faire, par le charpentier et le serrurier du bord, un cercueil orn d'une plaque contenant ce certificat d'origine: Je certifie que ce cercueil est entirement construit avec le bois et le fer du vaisseau l'Orient, dont le vaisseau de Sa Majest sous mes ordres sauva une grande partie dans la baie d'Aboukir. BEN. HALLOWELL. Puis, de ce cercueil ainsi certifi, il fit don Nelson avec et par cette lettre: _A l'honorable Nelson C. B._ Mon cher seigneur, Je vous envoie, en mme temps que la prsente, un cercueil taill dans le mt du vaisseau franais _l'Orient_, afin que vous puissiez, quand vous abandonnerez cette vie, reposer d'abord dans vos propres trophes. L'esprance que ce jour est encore loign est le dsir sincre de votre obissant et affectionn serviteur. BEN. HALLOWELL. De tous les dons qui lui furent offerts, htons-nous de dire que ce dernier parut tre celui qui toucha le plus Nelson; il le reut avec une satisfaction marque, il le fit placer dans sa cabine, appuy contre la muraille et prcisment derrire le fauteuil o il s'asseyait pour manger. Un vieux domestique, que ce meuble posthume attristait, obtint de l'amiral qu'il ft transport dans le faux pont. Lorsque Nelson quitta, pour _le Fulminant_, _le Van-Guard_, horriblement mutil, le cercueil, qui n'avait point encore trouv sa place sur le nouveau btiment, demeura quelques mois sur le gaillard d'avant. Un jour que les officiers du _Fulminant_ admiraient le don du capitaine Hallowell, Nelson leur cria de sa cabine: --Admirez tant que vous voudrez, messieurs, mais ce n'est pas pour vous qu'il est fait. Enfin, la premire occasion qu'il trouva, Nelson l'expdia son tapissier, en Angleterre, le priant de le garnir immdiatement de velours, attendu que, pouvant, au mtier qu'il faisait, en avoir l'emploi d'un moment l'autre, il dsirait le trouver tout prt l'heure o il en aurait besoin. Inutile de dire que Nelson, tu sept ans plus tard Trafalgar, fut enseveli dans ce cercueil. Revenons notre rcit. Nous avons dit que, par un btiment lger, Nelson avait expdi la nouvelle de la victoire d'Aboukir Naples et Londres. Aussitt la lettre de Nelson reue, Emma Lyonna courut chez la reine Caroline et la lui tendit tout ouverte; celle-ci jeta les yeux dessus et poussa un cri ou plutt un rugissement de bonheur; elle appela ses fils, elle appela le roi, elle courut comme une insense dans les appartements, embrassant ceux qu'elle rencontrait, serrant dans ses bras la messagre de bonnes nouvelles et ne se lassant pas de rpter: Nelson! brave Nelson! O sauveur! librateur de l'Italie! Dieu te protge! le ciel te garde! Puis, sans s'inquiter de l'ambassadeur franais Garat, le mme qui avait lu Louis XVI sa sentence de mort et qui avait sans doute t envoy par le Directoire comme un avertissement la monarchie napolitaine, elle ordonna, croyant n'avoir plus rien craindre de la France, de faire hautement, ostensiblement et au grand jour, tous les prparatifs ncessaires pour recevoir Nelson Naples comme on reoit un triomphateur. Et, pour ne pas rester en arrire des autres souverains, elle qui croyait lui devoir plus que les autres, menace qu'elle tait doublement, et par la prsence des troupes franaises Rome et par la proclamation de la rpublique romaine, elle fit soumettre la signature du roi, par son premier ministre Acton, le brevet de duc de Bronte avec trois mille livres sterling de rente annuelle, tandis que le roi, en lui prsentant ce brevet, se rservait d'offrir lui-mme Nelson l'pe donne par Louis XIV son fils Philippe V, lorsqu'il partit pour rgner sur l'Espagne, et par Philippe V son fils don Carlos, lorsqu'il partit pour conqurir Naples. Outre sa valeur historique qui tait inapprciable, cette pe, qui, d'aprs les instructions du roi Charles III, ne devait passer qu'au dfenseur ou au sauveur de la monarchie des Deux-Siciles, tait value, cause des diamants qui l'ornaient, cinq mille livres sterling, c'est--dire cent vingt-cinq mille francs de notre monnaie. Quant la reine, elle s'tait rserv de faire Nelson un cadeau que tous les titres, toutes les faveurs, toutes les richesses des rois de la terre ne pouvaient galer pour lui; elle s'tait rserv de lui donner cette Emma Lyonna, l'objet, depuis cinq annes, de ses rves les plus ardents. En consquence, le matin mme de ce mmorable 22 septembre 1798, elle avait dit Emma Lyonna, en cartant ses cheveux chtains pour baiser ce front menteur, si pur en apparence, qu'on l'et pris pour celui d'un ange: --Mon Emma bien-aime, pour que je reste roi, et, par consquent, pour que tu restes reine, il faut que cet homme soit nous, et, pour que cet homme soit nous, il faut que tu sois lui. Emma avait baiss les yeux, et, sans rpondre, avait saisi les deux mains de la reine et les avait baises passionnment. Disons comment Marie-Caroline pouvait faire une telle prire, ou plutt donner un tel ordre lady Hamilton, ambassadrice d'Angleterre. III LE PASS DE LADY HAMILTON Dans le court et insuffisant portrait que nous avons essay de tracer d'Emma Lyonna, nous avons dit: _l'trange pass de cette femme_, et, en effet, nulle destine ne fut plus extraordinaire que celle-l; jamais pass ne fut tout la fois plus sombre et plus blouissant que le sien; elle n'avait jamais su ni son ge prcis, ni le lieu de sa naissance; au plus loin que sa mmoire pouvait atteindre, elle se voyait enfant de trois ou quatre ans, vtue d'une pauvre robe de toile, marchant pieds nus par une route de montagne, au milieu des brouillards et de la pluie d'un pays septentrional, s'attachant de sa petite main glace aux vtements de sa mre, pauvre paysanne qui la prenait entre ses bras lorsqu'elle tait trop fatigue, ou qu'il lui fallait traverser les ruisseaux qui coupaient le chemin. Elle se souvenait d'avoir eu faim et froid dans ce voyage. Elle se souvenait encore que, lorsqu'on traversait une ville, sa mre s'arrtait devant la porte de quelque riche maison ou devant la boutique d'un boulanger; que, l, d'une voix suppliante, elle demandait ou quelque pice de monnaie qu'on lui refusait souvent, ou un pain qu'on lui donnait presque toujours. Le soir, l'enfant et la mre faisaient halte quelque ferme isole et demandaient l'hospitalit, qu'on leur accordait, soit dans la grange, soit dans l'table; les nuits o l'on permettait aux deux pauvres voyageuses de coucher dans une table taient des nuits de fte; l'enfant se rchauffait rapidement la douce haleine des animaux, et presque toujours, le matin, avant de se remettre en route, recevait, ou de la fermire ou de la servante qui venait traire les vaches, un verre de lait tide et mousseux, douceur laquelle elle tait d'autant plus sensible qu'elle y tait peu accoutume. Enfin la mre et la fille atteignirent la petite ville de Flint, but de leur course; c'tait l qu'taient ns la mre d'Emma et John Lyons, son pre. Ce dernier avait, cherchant du travail, quitt le comt de Flint pour celui de Chester; mais le travail avait t peu productif. John Lyons tait mort jeune et pauvre; et sa veuve revenait la terre natale pour voir si la terre natale lui serait hospitalire ou martre. Dans des souvenirs plus rapprochs de trois ou quatre ans, Emma se revoyait au penchant d'une colline gazonneuse et fleurie, faisant patre, pour une fermire des environs, chez laquelle sa mre tait servante, un troupeau de quelques moutons, et sjournant de prfrence prs d'une source limpide, o elle se regardait complaisamment, couronne par elle-mme des fleurs champtres qui s'panouissaient autour d'elle. Deux ou trois ans plus tard, et comme elle devait atteindre sa dixime anne, quelque chose d'heureux tait arriv dans la famille. Un comte d'Halifax, qui sans doute, dans un de ses caprices aristocratiques, avait trouv la mre d'Emma encore belle, envoya une petite somme dont partie tait destine au bien-tre de la mre, partie l'ducation de l'enfant; et Emma se souvenait d'avoir t conduite dans une pension de jeunes filles dont l'uniforme tait un chapeau de paille, une robe bleu de ciel et un tablier noir. Elle resta deux ans dans cette pension, y apprit lire et crire, y tudia les premiers lments de la musique et du dessin, arts dans lesquels, grce son admirable organisation, elle faisait de rapides progrs, lorsqu'un matin sa mre vint la chercher. Le comte d'Halifax tait mort et avait oubli les deux femmes dans son testament. Emma ne pouvait plus rester en pension, la pension n'tant plus paye; il fallut que l'ex-pensionnaire se dcidt entrer comme bonne d'enfants dans la maison d'un certain Thomas Hawarden, dont la fille, en mourant jeune et veuve, avait laiss trois enfants orphelins. Une rencontre qu'elle fit en promenant les enfants au bord du golfe dcida de sa vie. Une clbre courtisane de Londres, nomme miss Arabell, et un peintre d'un grand talent, son amant du jour, s'taient arrts, le peintre pour faire le croquis d'une paysanne du pays de Galles, et miss Arabell pour lui regarder faire ce croquis. Les enfants que conduisait Emma s'avancrent curieusement et se haussrent sur la pointe du pied pour voir ce que faisait le peintre. Emma les suivit; le peintre, en se retournant, l'aperut et jeta un cri de surprise: Emma avait treize ans, et jamais le peintre n'avait rien vu de si beau. Il demanda qui elle tait, ce qu'elle faisait. Le commencement d'ducation qu'avait reu Emma Lyonna lui permit de rpondre ces questions avec une certaine lgance. Il s'informa combien elle gagnait soigner les enfants de M. Hawarden; elle lui rpondit qu'elle tait vtue, nourrie, loge, et recevait dix schellings par mois. --Venez Londres, lui dit le peintre, et je vous donnerai cinq guines chaque fois que vous consentirez me laisser faire un croquis d'aprs vous. Et il lui tendit une carte sur laquelle taient crits ces mots: Edward Rowmney, Cavendish square, n 8, en mme temps que miss Arabell tirait de sa ceinture une petite bourse contenant quelques pices d'or et la lui offrait. La jeune fille rougit, prit la carte, la mit dans sa poitrine; mais, instinctivement, elle repoussa la bourse. Et, comme miss Arabell insistait, lui disant que cet argent servirait son voyage de Londres: --Merci, madame, dit Emma; si je vais Londres, j'irai avec les petites conomies que j'ai dj faites et celles que je ferai encore. --Sur vos dix schellings par mois? demanda miss Arabell en riant. --Oui, madame, rpondit simplement la jeune fille. Et tout finit l. Quelques mois aprs, le fils de M. Hawarden, M. James Hawarden, clbre chirurgien de Londres, vint voir son pre; lui aussi fut frapp de la beaut d'Emma Lyonna, et, pendant tout le temps qu'il resta dans la petite ville de Flint, il fut bon et affectueux pour elle; seulement, il ne l'exhorta point comme Rowmney venir Londres. Au bout de trois semaines de sjour chez son pre, il partit, laissant deux guines pour la petite bonne d'enfants en rcompense des soins qu'elle donnait ses neveux. Emma les accepta sans rpugnance. Elle avait une amie; cette amie s'appelait Fanny Strong et avait elle-mme un frre qui s'appelait Richard. Emma ne s'tait jamais informe de ce que faisait son amie, quoiqu'elle ft mieux mise que ne semblait le permettre sa fortune; sans doute croyait-elle qu'elle prlevait sa toilette sur les bnfices interlopes de son frre, qui passait pour un contrebandier. Un jour qu'Emma--elle avait alors prs de quatorze ans--s'tait arrte devant la boutique d'un marchand de glaces pour se regarder dans un grand miroir servant de montre au magasin, elle se sentit toucher l'paule. C'tait son amie, Fanny Strong, qui la tirait ainsi de son extase. --Que fais-tu l? lui demanda-t-elle. Emma rougit sans rpondre. En rpondant vrai, elle eut d dire: Je me regardais et me trouvais belle. Mais Fanny Strong n'avait pas besoin de rponse pour savoir ce qui se passait dans le coeur d'Emma. --Ah! dit-elle en soupirant, si j'tais aussi jolie que toi, je ne resterais pas longtemps dans cet horrible pays. --O irais-tu? lui demanda Emma. --J'irais Londres, donc! Tout le monde dit qu'avec une jolie figure, on fait fortune Londres. Vas-y, et, quand tu seras millionnaire, tu me prendras pour ta femme de chambre. --Veux-tu que nous y allions ensemble? demanda Emma Lyonna. --Volontiers; mais comment faire? Je ne possde pas six pence, et je ne crois pas Dick beaucoup plus riche que moi. --Moi, dit Emma, j'ai prs de quatre guines. --C'est plus qu'il ne nous faut pour toi, moi et Dick! s'cria Fanny. Et le voyage fut rsolu. Le lundi suivant, sans rien dire personne, les trois fugitifs prirent, Chester, la diligence de Londres. En arrivant au bureau o descendait la diligence de Chester, Emma partagea les vingt-deux schellings qui lui restaient entre Fanny Strong et elle. Fanny Strong et son frre avaient l'adresse d'une auberge o logeaient les contrebandiers; c'tait dans la petite rue de Villiers, aboutissant d'un ct la Tamise et de l'autre au Strand, qu'tait situe cette auberge. Emma laissa Dick et Fanny chercher leur logement; elle prit une voiture et se fit conduire Cavendish square, n 8. Edward Rowmney tait absent; on ne savait pas o il tait ni quand il reviendrait; on le croyait en France, et on ne l'attendait pas avant deux mois. Emma resta tourdie. Cette ventualit si naturelle de l'absence de Rowmney ne s'tait pas mme prsente son esprit. Une lueur lui traversa le cerveau; elle pensa M. James Hawarden, le clbre chirurgien qui, en quittant la maison de son pre, avait, avec tant de bont, laiss les deux guines qui avaient servi payer la majeure partie des dpenses du voyage. Il ne lui avait pas donn son adresse; mais deux ou trois fois elle avait port la poste les lettres qu'il crivait sa femme. Il demeurait Leicester square, n 4. Elle remonta en voiture, se fit conduire Leicester square, peu distant de Cavendish square, frappa en tremblant la porte. Le docteur tait chez lui. Elle trouva le digne homme tel qu'elle l'esprait; elle lui dit tout, et il eut piti, promit de s'employer la protger, et, en attendant, il la reut sous son toit, l'admit sa table, et la donna pour demoiselle de compagnie mistress Hawarden. Un matin, il annona la jeune fille qu'il avait trouv pour elle une place dans un des premiers magasins de bijouterie de Londres; mais, la veille du jour o Emma devait entrer dans ce magasin, il voulut lui faire la fte de la conduire au spectacle. La toile, en se levant devant elle au thtre de Drury-Lane, lui montra un monde inconnu; on jouait _Romo et Juliette_, ce rve d'amour qui n'a son pareil dans aucune langue; elle rentra folle, blouie, enivre; elle passa la nuit sans dormir une seule seconde, essayant de se rappeler quelques fragments des deux merveilleuses scnes du balcon. Le lendemain, elle entra dans son magasin; mais, avant d'y entrer, elle demanda M. Hawarden o elle pourrait acheter la pice qu'elle avait vu reprsenter la veille. M. Hawarden alla sa bibliothque, y prit un Shakspeare complet et le lui donna. Au bout de trois jours, elle savait par coeur le rle de Juliette; elle rvait par quels moyens elle pourrait retourner au thtre et s'enivrer une seconde fois de ce doux poison que forme le magique mlange de l'amour et de la posie; elle voulait tout prix rentrer dans ce monde enchant qu'elle n'avait qu'entrevu, lorsqu'un splendide quipage s'arrta devant la porte du magasin. Une femme en descendit, entra de ce pas dominateur que donne la richesse. Emma jeta un cri de surprise: elle avait reconnu miss Arabell. Miss Arabell, de son ct, la reconnut, ne dit rien, acheta pour sept ou huit cents livres sterling de bijoux, et invita le marchand lui envoyer ses emplettes par sa nouvelle demoiselle de magasin, indiquant l'heure laquelle elle serait rentre. La nouvelle demoiselle de magasin, c'tait Emma. A l'heure dite, on la fit monter en voiture avec les crins, et on l'envoya l'htel de miss Arabell. La belle courtisane l'attendait; sa fortune tait au comble: elle tait la matresse du prince rgent, g de dix-sept ans peine. Elle se fit tout raconter par Emma, puis, lui demanda si, en attendant le retour de Rowmney, elle ne prfrait pas rester chez elle pour la distraire dans ses heures d'ennui, plutt que de retourner au magasin. Emma ne demanda qu'une chose, ce fut s'il lui serait permis d'aller au thtre. Miss Arabell lui rpondit que, tous les jours o elle n'irait point au spectacle elle-mme, sa loge serait sa disposition. Puis elle envoya payer les bijoux et fit dire qu'elle gardait Emma. Le joaillier dont miss Arabell tait une des meilleures pratiques, n'eut garde de se brouiller avec elle pour si peu de chose. Par quel trange caprice la courtisane la mode conut-elle cet imprudent dsir, cet inconcevable caprice, d'avoir cette belle crature auprs d'elle? Les ennemis de miss Arabell--et sa haute fortune lui en avait fait beaucoup--donnrent cette fantaisie une explication que la Phryn anglaise, convertie en Sappho, ne se donna pas mme la peine de dmentir. Pendant deux mois, Emma resta chez la belle courtisane, lut tous les romans qui lui tombrent sous la main, frquenta tous les thtres, et, rentre dans sa chambre, rpta tous les rles qu'elle avait entendus, mima tous les ballets auxquels elle avait assist; ce qui n'tait pour les autres qu'une rcration devenait pour elle une occupation de toutes les heures; elle venait d'atteindre sa quinzime anne, elle tait dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beaut; sa taille souple, harmonieuse, se pliait toutes les poses, et par ses ondulations naturelles, atteignait les artifices des plus habiles danseuses. Quant son visage, qui, malgr les vicissitudes de la vie, conserva toujours les couleurs immacules de l'enfance, le velout virginal de la pudeur, dou par l'impressionnabilit de sa physionomie d'une suprme mobilit, il devenait, dans la mlancolie une douleur, dans la joie un blouissement. On et dit que la candeur de l'me transparaissait sous la puret des traits, si bien qu'un grand pote de notre poque, hsitant ternir ce miroir cleste, a dit, en parlant de sa premire faute: Sa chute ne fut point dans le vice, mais dans l'imprudence et la bont. La guerre que l'Angleterre soutenait, cette poque, contre les colonies amricaines, tait dans sa plus grande activit et la presse s'exerait dans toute sa rigueur. Richard, le frre de Fanny, pour nous servir du terme consacr, Richard fut press et fait marin malgr lui. Fanny accourut rclamer l'assistance de son amie; elle la trouvait si belle, qu'elle tait convaincue que personne ne pourrait rsister sa prire; Emma fut supplie d'exercer sa sduction sur l'amiral John Payne. Emma sentit se rvler sa vocation tentatrice; elle revtit sa robe la plus lgante et alla avec son amie trouver l'amiral: elle obtint ce qu'elle demandait; mais l'amiral, lui aussi, demanda, et Emma paya la libert de Dick, sinon de son amour, du moins de sa reconnaissance. Emma Lyonna, matresse de l'amiral Payne, eut une maison elle, des domestiques elle, des chevaux elle; mais cette fortune eut l'clat et la rapidit d'un mtore: l'escadre partit, et Emma vit le vaisseau de son amant lui enlever, en disparaissant l'horizon, tous ses songes dors. Mais Emma n'tait pas femme se tuer comme Didon pour un volage ne. Un des amis de l'amiral, sir Harry Fatherson, riche et beau gentleman, offrit Emma de la maintenir dans la position o il l'avait trouve. Emma avait fait le premier pas sur le brillant chemin du vice; elle accepta, devint, pendant une saison entire, la reine des chasses, des ftes et des danses; mais, la saison finie, oublie de son second amant, avilie par un second amour, elle tomba peu peu dans une telle misre, qu'elle n'eut plus pour ressource que le trottoir de Haymarket, le plus fangeux de tous les trottoirs pour les pauvres cratures qui mendient l'amour des passants. Par bonheur, l'entremetteuse infme laquelle elle s'tait adresse pour entrer dans le commerce de la dpravation publique, frappe de la distinction et de la modestie de sa nouvelle pensionnaire, au lieu de la prostituer comme ses compagnes, la conduisit chez un clbre mdecin, habitu de sa maison. C'tait le fameux docteur Graham, sorte de charlatan mystique et voluptueux, qui professait devant la jeunesse de Londres la religion matrielle de la beaut. Emma lui apparut; sa Venus Astart tait trouve sous les traits de la Vnus pudique. Il paya cher ce trsor; mais, pour lui, ce trsor n'avait pas de prix; il la coucha sur le lit d'Apollon; il la couvrit d'un voile plus transparent que le filet sous lequel Vulcain avait retenu Vnus captive aux yeux de l'Olympe, et annona dans tous les journaux qu'il possdait enfin ce spcimen unique et suprme de beaut qui lui avait manqu jusqu' prsent pour faire triompher ses thories. A cet appel fait la luxure et la science, tous les adeptes de cette grande religion de l'amour, qui tend son culte sur le monde entier, accoururent dans le cabinet du docteur Graham. Le triomphe fut complet: ni la peinture, ni la sculpture n'avaient jamais produit un semblable chef-d'oeuvre; Apelles et Phidias taient vaincus. Les peintres et les sculpteurs abondrent. Rowmney, de retour Londres, vint comme les autres et reconnut sa jeune fille du comt de Flint. Il la peignit sous toutes les formes, en Ariane, en bacchante, en Lda, en Armide, et nous possdons la Bibliothque impriale une collection de gravures qui reprsentent l'enchanteresse dans toutes les attitudes voluptueuses qu'inventa la sensuelle antiquit. Ce fut alors que, attir par la curiosit, le jeune sir Charles Grenville, de l'illustre famille de ce Warwick qu'on appelait le faiseur de rois, et neveu de sir William Hamilton, vit Emma Lyonna, et, dans l'blouissement que lui causait une si complte beaut, en devint perdument amoureux. Les plus brillantes promesses furent faites Emma par le jeune lord; mais elle prtendit tre enchane au docteur Graham par le lien de la reconnaissance et rsista toutes les sductions, dclarant qu'elle ne quitterait cette fois son amant que pour suivre un poux. Sir Charles engagea sa parole de gentilhomme de devenir l'poux d'Emma Lyonna, ds qu'il aurait atteint sa grande majorit. En attendant, Emma consentit un enlvement. Les amants vcurent, en effet, comme mari et femme, et, sur la parole de leur pre, trois enfants naquirent qui devaient tre lgitims par le mariage. Mais, pendant cette cohabitation, un changement de ministre fit perdre Grenville un emploi auquel tait attache la majeure partie de ses revenus. L'vnement arriva par bonheur au bout de trois ans et quand, grce aux meilleurs professeurs de Londres, Emma Lyonna avait fait d'immenses progrs dans la musique et le dessin; elle avait en outre, tout en se perfectionnant dans sa propre langue, appris le franais et l'italien; elle disait les vers comme mistress Siddons, et tait arrive la perfection dans l'art de la pantomime et des poses. Malgr la perte de sa place, Grenville n'avait pu se rsoudre diminuer ses dpenses; seulement, il crivit son oncle pour lui demander de l'argent. A chacune de ses demandes, son oncle fit droit d'abord; mais enfin, une dernire, sir William Hamilton, rpondit qu'il comptait sous peu de jours partir pour Londres, et qu'il profiterait de ce voyage pour tudier les affaires de son neveu. Ce mot _tudier_ avait fort effray les jeunes gens; ils dsiraient et craignaient presque galement l'arrive de sir William. Tout coup, il entra chez eux sans qu'ils eussent t prvenus de son retour. Depuis huit jours, il tait Londres. Ces huit jours, sir William les avait employs prendre des informations sur son neveu, et ceux auxquels il s'tait adress n'avaient pas manqu de lui dire que la cause de ses dsordres et de sa misre tait une prostitue dont il avait eu trois enfants. Emma se retira dans sa chambre et laissa son amant seul avec son oncle, qui ne lui offrit d'autre alternative que d'abandonner l'instant mme Emma Lyonna, o de renoncer sa succession, qui tait dsormais sa seule fortune. Puis il se retira, en donnant trois jours son neveu pour se dcider. Tout l'espoir des jeunes gens rsidait dsormais dans Emma; c'tait elle d'obtenir de sir William Hamilton le pardon de son amant, en montrant combien il tait pardonnable. Alors Emma, au lieu de revtir les habits de sa nouvelle condition, reprit l'habillement de sa jeunesse, le chapeau de paille et la robe de bure; ses larmes, ses sourires, le jeu de sa physionomie, ses caresses et sa voix feraient le reste. Introduite prs de sir William, Emma se jeta ses pieds; soit mouvement adroitement combin, soit effet du hasard, les cordons de son chapeau se dnourent, et ses beaux cheveux chtains se rpandirent sur ses paules. L'enchanteresse tait inimitable dans la douleur. Le vieil archologue, amoureux jusqu'alors seulement des marbres d'Athnes et des statues de la Grande Grce, vit pour la premire fois la beaut vivante l'emporter sur la froide et ple beaut des desses de Praxitle et de Phidias. L'amour qu'il n'avait pas voulu comprendre chez son neveu, entra violemment dans son propre coeur et s'empara de lui tout entier sans qu'il tentt encore de s'en dfendre. Les dettes de son neveu, l'infimit de la naissance, les scandales de la vie, la publicit des triomphes, la vnalit des caresses: tout, jusqu'aux enfants ns de leur amour, sir William accepta tout, la seule condition qu'Emma rcompenserait de sa possession le complet oubli de sa propre dignit. Emma avait triomph bien au del de son esprance; mais, cette fois, elle fit ses conditions compltes; une seule promesse de mariage l'avait unie au neveu: elle dclara qu'elle ne viendrait Naples que femme reconnue de sir William Hamilton. Sir William consentit tout. La beaut d'Emma fit Naples son effet accoutum; non-seulement elle tonna, mais elle blouit. Antiquaire et minralogiste distingu, ambassadeur de la Grande-Bretagne, frre de lait et ami de George III, sir William runissait chez lui la premire socit de la capitale des Deux-Siciles en hommes de science, en hommes politiques et en artistes. Peu de jours suffirent Emma, si artiste elle-mme, pour savoir, de la politique et de la science, ce qu'elle avait besoin d'en savoir, et bientt, pour tous ceux qui frquentaient le salon de sir William, les jugements d'Emma devinrent des lois. Son triomphe ne dut pas s'arrter l. A peine fut-elle prsente la cour, que la reine Marie-Caroline la proclama son amie intime et en fit son insparable favorite. Non-seulement la fille de Marie-Thrse se montrait en public avec la prostitue de Haymarket, parcourait la rue de Tolde et la promenade de Chiaa dans le mme carrosse qu'elle et portant la mme toilette qu'elle, mais, aprs les soires employes reproduire les poses les plus voluptueuses et les plus ardentes de l'antiquit, elle faisait dire sir William, tout enorgueilli d'une pareille faveur, qu'elle ne lui rendrait que le lendemain l'amie dont elle ne pouvait se passer. De l des jalousies et des haines sans nombre contre la favorite. Caroline savait quels insolents propos circulaient au sujet de cette merveilleuse et soudaine intimit; mais elle tait un de ces coeurs absolus, une de ces mes vaillantes qui, la tte haute, affrontent la calomnie et mme la mdisance, et quiconque voulut tre bien accueilli par elle dut partager ses hommages entre Acton, son amant, et sa favorite Emma Lyonna. On sait les vnements de 89, c'est--dire la prise de la Bastille et le retour de Versailles, ceux de 93, c'est--dire la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ceux de 96 et de 97, c'est--dire les victoires de Bonaparte en Italie, victoires qui branlrent tous les trnes, et qui firent, momentanment du moins, crouler le plus vieux et le plus immuable de tous: le trne pontifical. On a vu, au milieu de ces vnements qui avaient un retentissement si terrible la cour de Naples, apparatre et grandir Nelson, champion des royauts vieillies. Sa victoire d'Aboukir rendait l'espoir tous ces rois, qui avaient dj mis la main sur leurs couronnes vacillantes. Or, tout prix, Marie-Caroline, la femme avide de richesses, de pouvoir, d'ambition, voulait conserver la sienne; il n'est donc pas tonnant qu'appelant son aide la fascination qu'elle exerait sur son amie, elle ait dit lady Hamilton, le matin mme du jour o elle la conduisait au-devant de Nelson, devenu la clef de vote du despotisme: Il faut que cet homme soit nous, et, pour qu'il soit nous, il faut que tu sois lui. tait-ce bien difficile lady Hamilton de faire pour son amie Marie-Caroline, propos de l'amiral Horace Nelson, ce qu'Emma Lyonna avait fait pour son amie Fanny Strong, propos de l'amiral Payne? Ce dut tre, au reste, une glorieuse rcompense de ses mutilations pour le fils d'un pauvre pasteur de Barnham-Thorpes, pour l'homme qui devait sa grandeur son propre courage et sa renomme son gnie; ce dut tre une glorieuse rcompense des blessures reues, que de voir venir au-devant de lui ce roi, cette reine, cette cour, et, rcompense de ses victoires, cette magnifique crature qu'il adorait. IV LA FTE DE LA PEUR. Nous avons vu, au coup de canon tir bord du _Van-Guard_, presque aussi mutil que son matre, au pavillon britannique hiss sa corne, nous avons vu que Nelson avait reconnu le royal cortge qui venait au-devant de lui. La galre capitane n'avait rien eu hisser: depuis Naples, les couleurs d'Angleterre, mles celles des Deux-Siciles, flottaient ses mts. Lorsque les deux btiments ne furent plus qu' une encablure l'un de l'autre, la musique de la galre fit entendre le _Gode save the king_, auquel les matelots du _Van-Guard_, monts sur les vergues, rpondirent par trois hourras pousss avec la rgularit que les Anglais apportent dans cette officielle dmonstration. Nelson ordonna de mettre en panne afin de laisser arriver la galre cte cte du _Van-Guard_, fit abattre l'escalier de tribord, c'est--dire l'escalier d'honneur, et attendit au haut de cet escalier, la tte dcouverte et le chapeau la main. Tous les matelots et tous les soldats de marine, mme ceux qui, ples et souffrants, taient encore mal guris de leurs blessures furent appels sur le pont et, rangs sur une triple file, prsentrent les armes. Nelson s'attendait voir monter son bord le roi, puis la reine, puis le prince royal, c'est--dire recevoir les illustres visiteurs selon toutes les rgles de l'tiquette; mais, par une sduction toute fminine,--et Nelson, dans une lettre sa femme, consigne ce fait,--la reine poussa la belle Emma, qui, rougissant d'tre en cette occasion plus que la reine, monta l'escalier, et, soit motion relle, soit comdie bien joue, en revoyant Nelson avec une blessure de plus, le front ceint d'un bandeau noir, ple du sang perdu, jeta un cri, plit elle-mme, et, prs de s'vanouir, s'affaissa sur la poitrine du hros en murmurant: --O grand, cher Nelson! Nelson laissa tomber son chapeau, et, avec un cri de joyeux tonnement, l'enveloppa de son bras unique, et, en la soutenant, la pressa convulsivement contre son coeur. Dans l'extase profonde o le jeta cet incident inattendu, il y eut un instant, pour Nelson, oubli du monde entier et perception ineffable de toutes les joies, sinon du ciel des chrtiens, au moins du paradis de Mahomet. Lorsqu'il revint lui, le roi, la reine et toute la cour taient son bord, et la scne se gnralisa. Le roi Ferdinand lui prit la main, l'appela le librateur du monde; il lui tendit la magnifique pe dont il lui faisait don, et la poigne de laquelle, avec le grand cordon du Mrite de Saint-Ferdinand, que le roi venait de crer, tait suspendu le brevet de duc de Bronte, flatterie toute fminine trouve par la reine, titre quivalent celui de duc du Tonnerre, Bronte tant un des trois cyclopes qui forgeaient, dans les cavernes flamboyantes de l'Etna, la foudre de Jupiter. Puis vint la reine, qui l'appela son ami, le protecteur des trnes, le vengeur des rois, et qui, runissant dans les siennes la main de Nelson celle d'Emma Lyonna, serra leurs deux mains runies. Les autres vinrent leur tour: princes hrditaires, princesses royales, ministres, courtisans; mais qu'taient leurs louanges et leurs caresses pour Nelson, prs des louanges et des caresses du roi et de la reine, prs d'un serrement de main d'Emma Lyonna! Il fut convenu que Nelson descendrait bord de la galre capitane, qui, grce ses vingt-quatre rameurs, devait marcher plus vite qu'un btiment voiles; mais, avant tout, Emma lui demanda, au nom de la reine, de visiter dans tous ses dtails ce glorieux _Van-Guard_, sur lequel les boulets franais avaient creus de glorieuses blessures qui, pareilles celle de son commandant, n'taient pas encore fermes. Nelson fit les honneurs de son vaisseau avec l'orgueil d'un marin, et, pendant toute cette visite, lady Hamilton fut appuye son bras, lui faisant raconter au roi et la reine tous les dtails du combat du 1er aot, et le forant parler de lui-mme. Le roi, de ses mains, ceignit Nelson de l'pe de Louis XIV; la reine lui remit le brevet de duc de Bronte; Emma lui passa au cou le grand cordon de Saint-Ferdinand, opration pendant laquelle elle ne put empcher ses beaux cheveux parfums d'effleurer le visage du bienheureux Nelson. Il tait deux heures de l'aprs-midi, il fallait trois heures peu prs pour regagner Naples. Nelson remit le commandement du _Van-Guard_ Henry, son capitaine de pavillon, et, au bruit de la musique et de l'artillerie, descendit dans la galre royale, qui, lgre comme un oiseau de mer, se dtacha des flancs du colosse et glissa gracieusement la surface de la mer. C'tait l'amiral Caracciolo faire son tour les honneurs du btiment; Nelson et lui taient de vieilles connaissances: ils s'taient vus au sige de Toulon, ils avaient combattu tous deux les Franais, et le courage et l'habilet qu'avait dploys Caracciolo dans ce combat, lui avaient, malgr le mauvais rsultat de la campagne, valu, son retour, le grade d'amiral, qui le faisait, en tous points, l'gal de Nelson, sur lequel lui restait l'avantage de la naissance et d'une illustration historique de trois sicles. Ce petit dtail explique la nuance de froideur qu'il y eut dans le salut qu'changrent les deux amiraux et l'espce de hte avec laquelle Franois Caracciolo reprit sur le banc de quart son poste de commandement. Quant Nelson, la reine le fora s'asseoir prs d'elle, sous la tente de pourpre de la galre, dclarant que les autres hommes pouvaient devenir ce qu'ils voudraient, mais que l'amiral lui appartenait sans partage, elle et son amie. Sur quoi, selon son habitude, Emma prit place aux pieds de la reine. Pendant ce temps, sir William Hamilton, qui, en sa qualit de savant, connaissait mieux l'histoire de Naples que le roi lui-mme, expliquait Ferdinand comment l'le de Capri, devant laquelle on passait en ce moment, avait t achete aux Napolitains ou plutt change contre celle d'Ischia par Auguste, qui avait remarqu qu'au moment o il abordait dans cette le, les branches d'un vieux chne, dessches et courbes vers la terre, s'taient releves et avaient reverdi. Le roi couta sir William Hamilton avec la plus grande attention; puis, quand il eut fini: --Mon cher ambassadeur, lui dit-il, depuis trois jours, le passage des cailles est commenc; si vous voulez, dans une semaine, nous viendrons faire une chasse Capri: nous en trouverons des milliers. L'ambassadeur, qui tait grand chasseur lui-mme et qui devait cette qualit surtout la haute faveur dont il jouissait prs du roi, s'inclina en signe d'assentiment et garda pour une meilleure occasion une savante dissertation archologique sur Tibre, ses douze villas et la probabilit que la Grotte d'azur tait connue des anciens, mais n'avait point alors la magique couleur qui la dcore aujourd'hui et qu'elle doit au changement de niveau de la mer, qui, pendant les dix-huit sicles couls de Tibre jusqu' nous, s'est lev de cinq ou six pieds. Pendant ce temps, les commandants des quatre forts de Naples avaient leurs longues-vues fixes sur la flottille royale, et particulirement sur la galre capitane, et, quand ils virent celle-ci virer de bord et mettre le cap sur Naples, jugeant que Nelson y tait descendu, ils ordonnrent un immense salut de cent un coups de canon, le plus honorable de tous, puisque c'est le mme que celui qui se fait entendre lorsqu'un hritier nat la couronne. Au bout d'un quart d'heure, les salves s'arrtrent, mais pour recommencer au moment o la flottille, toujours guide par la galre royale, rentra dans le port militaire. Au pied de la pente conduisant au chteau, les voitures de la cour et celles de l'ambassade d'Angleterre attendaient, les voitures de l'ambassade rivalisant de luxe avec les voitures royales. Il avait t convenu que, ce jour-l, le roi et la reine des Deux-Siciles cdaient tous leurs droits sir William et lady Hamilton, que Nelson descendrait l'ambassade d'Angleterre, et que c'tait l'ambassadeur d'Angleterre qui donnerait le dner et la fte qui en tait la suite. Quant la ville de Naples, elle devait s'unir cette fte par ses illuminations et ses feux d'artifice. Avant de mettre pied terre, lady Hamilton s'avana vers l'amiral Caracciolo, et, de sa voix la plus douce et avec sa figure la plus gracieuse: --La fte que nous donnons notre illustre compatriote serait incomplte, dit-elle, si le seul homme de mer qui puisse rivaliser avec lui ne se joignait point nous, pour clbrer sa victoire et porter un toast la grandeur de l'Angleterre, au bonheur des Deux-Siciles et l'abaissement de cette orgueilleuse rpublique franaise qui a os dclarer la guerre aux rois. Ce toast, nous l'avons rserv l'homme qui a si courageusement combattu Toulon, l'amiral Caracciolo. Caracciolo s'inclina courtoisement mais gravement. --Milady, dit-il, je regrette sincrement de ne pouvoir accepter comme votre hte la glorieuse part que vous me rserviez; mais autant la journe a t belle, autant la nuit menace d'tre orageuse. Emma Lyonna parcourut l'horizon d'un seul regard; part quelques lgers nuages accourant du ct de Procida, l'azur du ciel tait aussi limpide que celui de ses yeux. Elle sourit. --Vous doutez de mes paroles, milady, reprit Caracciolo; mais l'homme qui a pass les deux tiers de sa vie sur cette mer capricieuse que l'on appelle la Mditerrane, connat tous les secrets de l'atmosphre. Voyez-vous ces lgres vapeurs qui glissent au ciel et qui s'approchent rapidement de nous, elles indiquent que le vent, qui tait nord-ouest, tourne l'ouest. Vers dix heures du soir, il soufflera du midi, c'est lire qu'il fera sirocco; le port de Naples est ouvert tous les vents et particulirement celui-l; je dois donc veiller l'ancrage des btiments de Sa Majest Britannique, qui, dj fort maltraits par la bataille, pourraient ne pas avoir conserv assez de forces pour rsister la tempte. Ce que nous avons fait aujourd'hui, milady, c'est une belle et bonne dclaration de guerre la France, et les Franais sont Rome, c'est--dire cinq journes de nous. Croyez-moi, d'ici peu de jours, nous aurons besoin que nos deux flottes soient en bon tat. Lady Hamilton ft un lger mouvement de tte qui ressemblait une contraction. --Prince, dit-elle, j'accepte votre excuse, qui prouve une si grande sollicitude pour les intrts de Leurs Majests Britannique et Sicilienne; mais, tout au moins, nous esprons voir au bal votre charmante nice, Cecilia Caracciolo, qui, du reste, n'aurait pas d'excuse, ayant t prvenue que nous comptions sur elle le jour mme o nous avons reu la lettre de l'amiral Nelson. --Eh! justement, madame, voil ce qui me restait vous dire. Depuis quelques jours, sa mre, ma belle-soeur, est tellement souffrante, que, ce matin, avant de partir, j'ai reu une lettre de la pauvre Cecilia, laquelle m'exprime tous ses regrets de ne pouvoir prendre sa part de votre fte; elle me chargeait, en outre, de prsenter ses excuses Votre Seigneurie, et c'est ce que j'ai l'honneur de faire en ce moment. Pendant ces quelques paroles changes entre lady Hamilton et Franois Caracciolo, la reine s'tait approche, avait cout, avait entendu, et, comprenant le motif du double refus de l'austre Napolitain, son front s'tait pliss, sa lvre infrieure s'tait allonge et une lgre pleur avait envahi son visage. --Prenez garde, prince! dit la reine d'une voix stridente et avec un sourire menaant comme ces lgers nuages que l'amiral avait fait remarquer lady Hamilton, et qui annonaient l'approche de la tempte; prenez garde! les seules personnes qui seront venues la fte de lady Hamilton seront invites aux ftes de la cour. --Hlas! madame, rpondit Caracciolo sans que sa srnit part le moins du monde altre par cette menace, l'indisposition de ma pauvre belle-soeur est tellement grave, que, les ftes donnes par Votre Majest Sa Seigneurie milord Nelson durassent-elles un mois, elle ne pourra y assister, ni ma nice par consquent, puisqu'une jeune fille de son ge et de son nom ne peut, mme chez la reine, paratre spare de sa mre. --C'est bien, monsieur, rpondit la reine incapable de se contenir; en temps et lieu, nous nous souviendrons de ce refus. Et, prenant le bras de lady Hamilton: --Venez, chre Emma, dit-elle. Puis, demi-voix: --Oh! ces Napolitains! ces Napolitains! murmura-t-elle, ils me hassent, je le sais bien; mais je ne suis pas en arrire avec eux: moi, je les excre! Et elle s'avana d'un pas rapide vers l'escalier de tribord, mais point si rapide cependant que l'amiral Caracciolo ne l'y devant. Un signe de lui ft clater la musique en brillantes fanfares; les canons tonnrent de nouveau, les cloches s'branlrent toutes la fois, et la reine, la rage dans le coeur, et Emma, la honte sur le front, descendirent au milieu de toutes les apparences extrieures de la joie et du triomphe. Le roi, la reine, Emma Lyonna, Nelson montrent dans la premire voiture; le prince, la princesse royale, sir William Hamilton et le ministre Jean Acton, dans la seconde; tous les autres, leur choix, dans les voitures de suite. On se rendit d'abord et directement l'glise Sainte-Claire, afin d'y entendre un _Te Deum_ d'action de grces. En leur qualit d'hrtiques, Horace Nelson, sir William et Emma Lyonna se fussent volontiers passs de cette crmonie; mais le roi tait trop bon chrtien, surtout quand il avait peur, pour permettre qu'on l'oublit. Le _Te Deum_ tait chant par monseigneur Capece Zurlo, archevque de Naples, excellent homme auquel, au point de vue du roi et de la reine des Deux-Siciles, on ne pouvait reprocher qu'une trop grande tendance vers les ides librales; il tait assist, dans l'accomplissement de ce triomphant office, par une autre sommit ecclsiastique, par le cardinal Fabrizio Ruffo, lequel n'tait encore, cette poque, connu que par les scandales de sa vie publique et prive. Aussi, tout le temps que dura le _Te Deum_, fut-il employ par sir William Hamilton, aussi grand collecteur d'anecdotes scandaleuses que de curiosits archologiques, mettre lord Nelson au courant des aventures de l'illustre _porporato_. Voici, au reste, ce qu'il lui apprit et ce qu'il est important que nos lecteurs sachent sur cet homme, destin jouer un si grand rle dans le cours des vnements que nous avons raconter. Un proverbe italien destin glorifier les grandes familles et constater leur anciennet historique dit: Les aptres Venise, les Bourbons en France, les Colonna Rome, les San-Severini Naples, les Ruffo en Calabre. Le cardinal Fabrizio Ruffo appartenait cette illustre famille. Un soufflet donn par lui, dans son enfance, au bel Ange Braschi, lequel, plus tard, devint pape sous le nom de Pie VI, fut la source de sa fortune. Il tait neveu du cardinal Tommaso Ruffo, doyen du sacr collge. Un jour, Braschi, alors trsorier de Sa Saintet, prit sur ses genoux l'enfant de son protecteur, et, comme le petit Ruffo voulait jouer avec les beaux cheveux blonds du trsorier et que celui-ci, en relevant la tte, lui faisait prouver un supplice pareil celui de Tantale, l'enfant, au moment o Braschi abaissait la tte vers lui, au lieu d'essayer de saisir les boucles de ses cheveux, comme il avait fait jusque-l, lui appliqua de toutes ses petites forces un vigoureux soufflet. Trente ans plus tard, Braschi, devenu pape, retrouva dans l'homme de trente-quatre ans l'enfant qui l'avait soufflet. Il se souvint que c'tait le neveu du protecteur auquel il devait tout, et il le fit ce qu'il tait lui-mme au moment o il avait reu ce soufflet, c'est--dire trsorier du saint-sige, poste d'o l'on ne sort que cardinal. Fabrizio Ruffo mena si bien la trsorerie, qu'au bout de trois ou quatre ans, on s'aperut d'un dficit de trois ou quatre millions: c'tait un million par an. Pie VI vit qu'il avait meilleur march de nommer Ruffo cardinal que de le laisser trsorier; il lui envoya le chapeau rouge et lui fit redemander la clef du trsor. Ruffo, cardinal trente mille francs par an au lieu de trsorier un million, ne voulut point rester Rome pour y faire la figure d'un homme ruin; il partit pour Naples, et, muni d'une lettre du pape Pie VI, vint demander un emploi Ferdinand, dont, en sa qualit de Calabrais, il tait le sujet. Consult sur ses aptitudes, Ruffo rpondit qu'elles taient toutes guerrires, que c'tait lui qui avait fortifi Ancne et invent une nouvelle manire de rougir les boulets; il demandait donc ou plutt dsirait un emploi la guerre ou la marine. Mais Ruffo n'avait pas eu le don de plaire la reine, et, comme c'tait la reine qui, par la signature de son favori Acton, premier ministre, nommait aux emplois de la marine et de la guerre, Ruffo fut inexorablement repouss, mme des emplois infrieurs. Le roi alors, pour faire honneur la recommandation de Pie VI, nomma le cardinal directeur de sa manufacture de soieries de San-Leucio. Si trange que ft ce poste pour un cardinal, surtout lorsque l'on approfondissait le mystre qui avait prsid la formation de cette colonie, Ruffo accepta. Ce qu'il lui fallait avant tout, c'tait de l'argent, et le roi avait attach au titre de directeur de la colonie de San-Leucio, une abbaye rapportant vingt-mille livres de rente. Au reste, le cardinal Ruffo tait instruit et mme savant, beau de visage, jeune encore, brave et fier comme ces prlats du temps de Henri IV et de Louis XIII qui disaient la messe dans leurs moments perdus, et, tout le reste du temps, portaient la cuirasse et maniaient l'pe. Le rcit de sir William dura juste autant que le _Te Deum_ de monseigneur Capece Zurlo. Le _Te Deum_ fini, on remonta en voiture, et l'on se rendit l'extrmit de la rue de Chiaa, o tait situ, comme nous l'avons dit, et o est encore situ aujourd'hui le palais de l'ambassade d'Angleterre, un des plus beaux et des plus vastes palais de Naples. Pour revenir de l'glise Sainte-Claire, comme pour y aller, les voitures furent obliges de marcher au pas, tant les rues taient encombres de monde. Nelson, peu habitu aux dmonstrations bruyantes et extrieures des peuples du Midi, tait enivr de ces cris de Vive Nelson! vive notre librateur! rpts par cent mille bouches, bloui par ces mouchoirs de toutes couleurs agits par cent mille bras. Une chose cependant l'tonnait quelque peu, au milieu de la bruyante grandeur de son triomphe, c'tait la familiarit des lazzaroni, qui montaient sur les marchepieds, sur le sige de devant et sur le sige de derrire de la voiture royale, et qui, sans que le cocher, les laquais ni les coureurs parussent s'en inquiter, tiraient la queue du roi ou lui secouaient le nez en l'appelant _compre Nasone_, en le tutoyant et en lui demandant quel jour il vendrait son poisson Mergellina, ou mangerait du macaroni Saint-Charles. Il y avait loin de l la majest qu'affectaient les rois d'Angleterre et la vnration dont on les entourait; mais Ferdinand paraissait si heureux de ces familiarits, il rpondait si gaiement par des quolibets et des gros mots du calibre de ceux qui lui taient lancs; il envoyait de si vigoureuses taloches ceux qui lui tiraient la queue trop rudement, qu'en arrivant la porte de l'htel de l'ambassade, Nelson ne voyait plus dans cet change de familiarits que les transports d'enfants fanatiques de leur pre et les faiblesses d'un pre trop indulgent pour ses enfants. L, de nouveaux blouissements attendaient son orgueil. La porte de l'ambassade tait transforme en un immense arc de triomphe, surmont des nouvelles armes que le roi d'Angleterre venait d'accorder au vainqueur d'Aboukir, avec le titre de baron du Nil et la dignit de lord. Aux deux cts de cette porte taient plants deux mts dors pareils ceux que l'on dresse, les jours de fte, sur la piazzetta de Venise, et l'extrmit de ces mts flottaient de longues flammes rouges avec les deux mots _Horace Nelson_, en lettres d'or, drouls par la brise de la mer et exposs la reconnaissance du peuple. L'escalier tait une vote de lauriers constelle des fleurs les plus rares, formant le chiffre de Nelson, c'est--dire une H et une N. Les boutons de la livre des valets, le service de porcelaine, tout, jusqu'aux nappes de l'immense table de quatre-vingts couverts dresse dans la galerie de tableaux; tout, jusqu'aux serviettes des convives, tait marqu de ces deux initiales, entoures d'un cercle de lauriers; une musique, assez douce pour permettre la conversation, se faisait entendre, mle des armes impalpables; l'immense palais, pareil la demeure enchante d'Armide, tait plein de parfums flottants et de mlodies invisibles. On n'attendit pour se mettre table que la prsence des deux officiants, l'archevque Capece Zurlo et le cardinal Fabrizio Ruffo. A peine furent-ils arrivs, que, selon les rgles des tiquettes royales, qui veulent que, partout o les rois sont, les rois soient chez eux, on annona que Leurs Majests taient servies. Nelson fut plac en face du roi, entre la reine Marie-Caroline et lady Hamilton. Comme cet Apicius qui, lui aussi, habitait Naples, qui Tibre renvoyait de Capre les turbots trop gros et trop chers pour lui, et qui se tua lorsqu'il ne lui resta plus que quelques millions, sous prtexte que ce n'tait plus la peine de vivre quand on tait ruin, sir William Hamilton, mettant la science aux ordres de la gastronomie, avait lev une contribution sur les productions du monde entier. Des milliers de bougies se refltant dans les glaces, dans les candlabres, dans les cristaux, jetaient travers cette galerie magique une lumire plus blouissante que n'avait jamais fait le soleil aux heures les plus ardentes de la journe et dans les jours les plus limpides et les plus transparents de l't. Cette lumire, en rampant sur les broderies d'or et d'argent et en rejaillissant en feux de mille couleurs des plaques, des ordres, des croix en diamants qui chamarraient leur poitrine, semblait envelopper les illustres convives dans cette aurole qui, aux yeux des peuples esclaves, fait des rois, des reines, des princes, des courtisans, des grands de la terre enfin, une race de demi-dieux et de cratures suprieures et privilgies. A chaque service, un toast tait port, et le roi Ferdinand lui-mme avait donn l'exemple en portant le premier toast au rgne glorieux, la prosprit sans nuages et la longue vie de son bien-aim cousin et auguste alli George III, roi d'Angleterre. La reine, contre tous les usages, avait port la sant de Nelson, librateur de l'Italie; suivant son exemple, Emma Lyonna avait bu au hros du Nil, puis, passant Nelson le verre o elle avait tremp sa lvre, chang le vin en flammes; et, chaque toast, des hourras frntiques, des applaudissements faire crouler la salle, avaient clat. On atteignit ainsi le dessert dans un enthousiasme croissant, qu'une circonstance inattendue porta jusqu'au dlire. Au moment o les quatre-vingts convives n'attendaient plus, pour se lever de table, que le signal que devait donner le roi en se levant lui-mme, le roi se leva en effet, et son exemple fut suivi; mais le roi debout demeura sa place. Aussitt, ce chant si grave, si large, si profondment mlancolique, command par Louis XIV Lulli pour faire honneur Jacques II, l'exil de Windsor, l'hte royal de Saint-Germain, le _God save the king_ clata chant par les plus belles voix du thtre Saint-Charles, accompagnes des cent vingt musiciens de l'orchestre. Chaque couplet fut applaudi avec fureur, et le dernier couplet applaudi plus longuement et plus bruyamment encore que les autres, parce que l'on croyait le chant termin, lorsqu'une voix pure, sonore, vibrante commena ce couplet, ajout pour la circonstance, et dont le mrite tait plus dans l'intention qui l'avait dict que dans la valeur des vers: Joignons-nous, pour fter la gloire Du favori de la Victoire, Des Franais l'effroi! Des Pharaons l'antique terre Chante avec la noble Angleterre, De Nelson orgueilleuse mre: Dieu sauve le roi!; (_Traduction littrale._) Ces vers, si mdiocres qu'ils fussent, avaient fait pousser une acclamation universelle, qui allait encore s'accrotre en se rptant, quand tout coup les voix s'teignirent sur les lvres des convives, et les yeux effars se tournrent vers la porte, comme si le spectre de Banquo ou la statue du Commandeur venait d'apparatre au seuil de la salle du festin. Un homme de haute taille et au visage menaant tait debout dans l'encadrement de la porte, vtu de ce svre et magnifique costume rpublicain, dont on ne perdait pas le moindre dtail, inond qu'il tait de lumire. Il portait l'habit bleu larges revers, le gilet rouge brod d'or, le pantalon collant blanc, les bottes retroussis; il avait la main gauche appuye la poigne de son sabre, la main droite enfonce dans sa poitrine, et, impardonnable insolence, la tte couverte de son chapeau trois cornes, sur lequel flottait le panache tricolore, emblme de cette Rvolution qui a lev le peuple la hauteur du trne et abaiss les rois au niveau de l'chafaud. C'tait l'ambassadeur de France, ce mme Garat qui, au nom de la Convention nationale, avait lu, au Temple, la sentence de mort Louis XVI. On comprend l'effet qu'avait produit dans un pareil moment une semblable apparition. Alors, au milieu d'un silence de mort, que nul ne songeait rompre, d'une voix ferme, vibrante, sonore, il dit: --Malgr les trahisons sans cesse renouveles de cette cour menteuse qu'on appelle la cour des Deux-Siciles, je doutais encore; j'ai voulu voir de mes yeux, entendre de mes oreilles; j'ai vu et entendu! Plus explicite que ce Romain qui, dans un pan de sa toge, apportait au Snat de Carthage la paix ou la guerre, moi, je n'apporte que la guerre, car vous avez aujourd'hui reni la paix. Donc, roi Ferdinand, donc, reine Caroline, la guerre puisque vous la voulez; mais ce sera une guerre d'extermination, o vous laisserez, je vous en prviens, malgr celui qui est le hros de cette fte, malgr la puissance impie qu'il reprsente, o vous laisserez le trne et la vie. Adieu! Je quitte Naples, la ville du parjure; fermez-en les portes derrire moi, runissez vos soldats derrire vos murailles, hrissez de canons vos forteresses, rassemblez vos flottes dans vos ports, vous ferez la vengeance de la France plus lente, mais vous ne la ferez pas moins invitable ni moins terrible; car tout cdera devant ce cri de la grande nation: _Vive la Rpublique!_ Et, laissant le nouveau Balthasar et ses convives pouvants devant les trois mots magiques qui venaient de retentir sous les votes, et que chacun croyait lire en lettres de flamme sur les murs de la salle du festin, le hraut qui venait, comme le fcial antique, de jeter sur le sol ennemi le javelot enflamm et sanglant, symbole de la guerre, s'loigna pas lents, faisant rsonner le fourreau de son sabre sur les degrs de marbre de l'escalier. Puis, ce bruit peine teint, succda celui d'une voiture de poste qui s'loignait au galop de quatre chevaux vigoureux. V LE PALAIS DE LA REINE JEANNE Il existe Naples, l'extrmit de Mergellina, aux deux tiers peu prs de la monte du Pausilippe, qui, l'poque dont nous parlons, n'tait qu'un sentier peine carrossable; il existe, disons-nous, une ruine trange, s'avanant de toute sa longueur sur un cueil incessamment baign par les flots de la mer, qui, aux heures des mares, pntre jusque dans ses salles basses; nous avons dit que cette ruine tait trange, et elle l'est en effet, car c'est celle d'un palais qui n'a jamais t achev et qui est arriv la dcrpitude sans avoir pass par la vie. Le peuple, dans la mmoire duquel vit avec plus de tnacit la popularit du crime que celle des vertus, le peuple, qui, Rome, oublieux des rgnes rgnrateurs de Marc-Aurle et de Trajan, ne montre pas au voyageur un dbris de monument se rapportant la vie de ces deux empereurs; le peuple, au contraire, encore enthousiaste aujourd'hui de l'empoisonneur de Britannicus et du meurtrier d'Agrippine, le peuple attache le nom du fils de Domitius nobarbus tous les monuments, mme ceux qui sont postrieurs lui de huit cents ans, et montre tout passant les bains de Nron, la tour de Nron, le spulcre de Nron; ainsi fait le peuple de Naples, qui a baptis la ruine de Mergellina, malgr le dmenti visible que lui donne son architecture du XVIIe sicle, du nom de palais de la reine Jeanne. Il n'en est rien; ce palais, qui est de deux cents ans postrieur au rgne de l'impudique Angevine, fut bti, non point par l'pouse rgicide d'Andrea, ou par la matresse adultre de Sergiani Caracciolo, mais par Anna Caraffa, femme du duc de Medina, favori de ce duc Olivars qu'on appelait le comte-duc, et qui tait lui-mme le favori du roi Philippe IV. Olivars, en tombant, entrana la chute de Medina, qui fut rappel Madrid et qui laissa Naples sa femme en butte la double haine qu'avait souleve contre elle son orgueil, contre lui sa tyrannie. Plus les peuples sont humbles et muets pendant la prosprit de leurs oppresseurs, plus ils sont implacables au jour de leur chute. Les Napolitains, qui n'avaient pas fait entendre un murmure tant qu'avait dur la puissance du vice-roi disgraci, le poursuivirent dans sa femme, et Anna Caraffa, crase sous les ddains de l'aristocratie, accable sous les insultes de la populace, quitta Naples son tour, et alla mourir Portici, laissant son palais demi-achev, symbole de sa fortune brise au milieu de son cours. Depuis ce temps, le peuple a fait de ce gant de pierre l'objet de ses superstitions nfastes; quoique l'imagination des Napolitains n'ait qu'une mdiocre tendance vers la nbuleuse posie du septentrion et que les fantmes, commensaux habituels des brouillards, n'osent s'aventurer dans l'atmosphre limpide et transparente de la moderne Parthnope, ils ont peupl, on ne sait pourquoi, cette ruine d'esprits inconnus et malfaisants qui jettent des sorts sur les incrdules assez hardis pour s'aventurer dans ce squelette de palais ou sur ceux qui, plus audacieux encore, ont essay de l'achever, malgr la maldiction qui pse sur lui, et malgr la mer, qui, dans son ascension progressive, l'envahit de plus en plus: on dirait que, pour cette fois, les murailles immobiles et insensibles ont hrit des passions humaines, ou que les mes vindicatives de Medina et d'Anna Caraffa sont revenues habiter, aprs la mort, la demeure dserte et croulante qu'il ne leur a point t permis d'habiter de leur vivant. Cette superstition s'tait encore augmente, vers le milieu de l'anne 1798, par les rcits qui avaient particulirement couru dans la population de Mergellina, c'est--dire dans la population la plus voisine du thtre de ces lugubres traditions. On racontait que, depuis quelque temps, on avait entendu dans le palais de la reine Jeanne,--car, nous l'avons dit, le peuple persistait lui donner ce nom, et nous le lui conservons comme romancier, tout en protestant contre comme archologue;--on racontait qu'on avait entendu des bruits de chanes, mls des gmissements; qu'on avait, travers les fentres bantes, vu flotter sous les sombres arcades des lumires d'un bleu ple qui erraient seules dans les salles humides et inhabites; on affirmait enfin,--et c'tait un vieux pcheur nomm Basso Tomeo, dans lequel on avait la foi la plus entire, qui le racontait,--on affirmait que ces ruines taient devenues un repaire de malfaiteurs. Et voici sur quelle certitude Basso Tomeo appuyait cette dernire croyance: Pendant une nuit de tempte o, malgr l'effroi que lui inspirait le chteau maudit, il avait t oblig de chercher un refuge dans une petite anse que forme naturellement l'cueil sur lequel il est bti, il avait entrevu, se glissant dans les tnbres des immenses corridors, des ombres vtues de la longue robe des _bianchi_, c'est dire du costume des pnitents qui assistent leurs derniers moments les patients condamns au gibet ou l'chafaud. Il disait plus, il disait que, vers minuit,--il pouvait prciser l'heure, car il venait de l'entendre sonner l'glise de la Madone de Pie-di-Grotta,--il avait vu un de ces hommes ou de ces dmons qui, apparaissant sur la roche au pied de laquelle se trouvait son bateau, s'y tait arrt un instant; puis, se laissant glisser sur le talus rapide qui descend la mer, s'tait avanc droit lui. Lui, alors pouvant de l'apparition, avait ferm les yeux et fait semblant de dormir. Il avait, un instant aprs, senti le mouvement d'inclinaison que faisait son bateau sous le poids d'un corps. De plus en plus effray, il avait faiblement desserr les paupires, juste ce qu'il fallait pour distinguer ce qui se passait au-dessus de lui, et il avait, comme travers un nuage, entrevu cette forme spectrale se penchant sur lui, un poignard la main. Ce poignard, un instant aprs, il en avait senti la pointe appuye sa poitrine; mais, convaincu que l'tre humain ou surhumain, quel qu'il ft, auquel il avait affaire, voulait s'assurer s'il dormait vritablement, il tait rest immobile, rglant de son mieux sa respiration sur celle d'un homme plong dans le plus profond sommeil; et, en effet, l'effrayante apparition, aprs avoir pes un instant sur lui, s'tait redresse tout entire sur le rocher, et, du mme pas et avec la mme facilit qu'elle l'avait descendu, avait commenc de le gravir, s'tait, comme en venant, arrte un instant au sommet pour s'assurer qu'il dormait toujours, puis avait disparu dans les ruines d'o elle tait sortie. Le premier mouvement de Basso Tomeo avait t alors de saisir ses avirons et de fuir force de rames; mais il avait rflchi qu'en fuyant il serait vu, que l'on reconnatrait qu'il n'avait pas dormi, mais avait fait semblant de dormir, dcouverte qui pouvait lui tre fatale, soit dans le moment, soit plus tard. Dans tous les cas, l'impression avait t si profonde sur le vieux Basso Tomeo, qu'il avait, avec ses trois fils Gennari, Luigi et Gaetano, sa femme et sa fille Assunta, quitt Mergellina et tait all fixer son domicile Marinella, c'est--dire l'autre bout de Naples et au ct oppos du port. Tous ces bruits, on le comprend bien, avaient pris une consistance de plus en plus grande parmi la population napolitaine, la plus superstitieuse des populations. Chaque jour, ou plutt chaque soir, c'taient, de l'extrmit du Pausilippe l'glise de la Madone de Pie-di-Grotta, soit dans la chambre qui runit toute la famille, soit bord des barques o les pcheurs stationnent en attendant l'heure de tirer leurs filets, c'taient de nouveaux rcits enrichis de nouveaux dtails, tous plus effrayants les uns que les autres. Quant aux personnes intelligentes qui croyaient difficilement l'apparition des esprits et aux maldictions jetes sur les ruines, elles taient les premires propager ces bruits, ou du moins les laisser circuler sans contradiction; car elles attribuaient les vnements qui donnaient naissance toutes ces lgendes populaires des causes bien autrement graves et surtout bien autrement menaantes que des apparitions de spectres et des gmissements d'mes en peine; et, en effet, voici ce qu'on se disait tout bas, en regardant autour de soi, d'un air inquiet, ce qu'on se disait de pre fils, de frre frre, d'ami ami: On se disait que la reine Marie-Caroline, irrite jusqu' la folie des vnements soulevs en France par la Rvolution et qui avaient amen la mort sur l'chafaud de son beau-frre Louis XVI et de sa soeur Marie-Antoinette, avait institu, pour poursuivre les jacobins, une junte d'tat, laquelle avait, comme on sait, condamn mort trois malheureux jeunes gens: Emmanuele de Deo, Vitaliano et Galiani, qui n'avaient pas ge de vieillard eux trois; mais, voyant les murmures que cette triple excution avait fait natre et combien Naples avait t dispos faire des trois prtendus coupables trois martyrs, on disait la reine, poursuivant dans l'ombre des vengeances moins clatantes, mais non moins sres, avait, dans une chambre du palais appele la chambre obscure, cause des tnbres o demeuraient les juges et les accusateurs, tabli une sorte de tribunal secret et invisible que l'on appelait le tribunal de _la sainte foi_; que, dans cette chambre et devant ce tribunal, on recevait les dlations d'accusateurs, non-seulement inconnus, mais masqus; que l'on y prononait des jugements auquels n'assistaient pas les prvenus, qui ne leur taient pas dnoncs, dont ils n'apprenaient l'existence que lorsqu'ils se trouvaient face face avec l'excuteur de ces jugements, Pasquale de Simone, lequel, que l'accusation porte contre Caroline d'Autriche fut vraie ou fausse, n'tait connu dans Naples que sous le nom de _sbire de la reine_. Ce Pasquale de Simone ne disait, assurait-on, qu'un seul mot tout bas au condamn qu'il frappait, et il le frappait d'un coup tellement sr, ajoutait-on encore, qu'il n'y avait pas d'exemple qu'aucun de ceux qui avaient t frapps par lui en ft revenu; au reste, prtendait-on toujours, pour qu'on ne fit pas doute d'o venait le coup, le meurtrier laissait dans la plaie le poignard, sur le manche duquel taient graves, ces deux lettres spares par une croix: _S. F._, initiales des deux mots _Santa Fede_. Il ne manquait pas de gens qui disaient avoir ramass des cadavres et trouv dans la blessure le poignard vengeur; mais il y en avait bien davantage encore qui avouaient avoir pris la fuite en voyant un cadavre terre, et cela sans s'tre donn la peine de vrifier si le poignard tait ou non rest dans la blessure, et encore moins si ce poignard, comme celui de la Sainte Vehme allemande, portait sur sa lame un signe quelconque, dnonant la main qui s'en tait servie. Enfin une troisime version avait cours qui n'tait peut-tre pas la plus vraie, quoi qu'elle ft la plus vraisemblable: c'est qu'une bande de malfaiteurs, si communs Naples, o les galres ne sont que la maison de campagne du crime, travaillait pour son propre compte, et trouvait l'impunit de ses actes en laissant ou en faisant croire qu'elle travaillait pour le compte des vengeances royales. Quelle que soit la version qui ft la vrit, ou qui s'en rapprocht le plus, pendant la soire de ce mme 22 septembre, tandis que les feux d'artifice clataient sur la place du chteau, sur le Mercatello et au largo delle Pigne; tandis que la foule, pareille un fleuve roulant grand bruit entre deux rives escarpes, s'coulait sous l'arcade de flammes des illuminations dans la seule artre charge de porter la vie d'un bout l'autre de Naples, c'est--dire dans la rue de Tolde; tandis que l'on commenait se remettre, au palais de l'ambassade d'Angleterre, du trouble caus par l'apparition de l'ambassadeur de France et de l'anathme lanc par lui, une petite porte de bois donnant sur l'endroit le plus dsert de la monte du Pausilippe, entre l'cueil de Frise et le restaurant de la Schiava, une petite porte, disons-nous, s'ouvrait de dehors au dedans pour donner passage un homme envelopp d'un grand manteau avec lequel il cachait le bas de sa figure, tandis que le haut tait perdu dans l'ombre que projetait sur elle un chapeau larges bords enfonc jusque sur ses yeux. La porte referme avec soin derrire lui, cet homme prit un troit sentier qui s'escarpait aux flancs du talus, par une pente rapide descendait vers la mer, et conduisait directement au palais de la reine Jeanne. Seulement, au lieu de mener jusqu'au palais, ce sentier aboutissait une roche pic surplombant l'abme de dix douze pieds. Il est vrai qu' cette roche adhrait pour le moment une planche dont l'autre extrmit s'appuyait sur le rebord d'une fentre du premier tage du palais et formait un pont mobile presque aussi troit que ce tranchant de rasoir sur lequel il faut passer pour atteindre le seuil du paradis de Mahomet. Cependant, si troit et si mobile que ft ce pont, l'homme au manteau s'y aventura avec une insouciance indiquant l'habitude qu'il avait de ce chemin; mais, au moment o il allait atteindre la fentre, un homme cach l'intrieur se dmasqua et barra le passage au nouvel arrivant en lui mettant un pistolet sur la poitrine. Sans doute celui-ci s'attendait-il cet obstacle, car il n'en parut nullement inquiet, et, sans s'mouvoir, sans paratre mme s'effrayer, il fit un signe maonnique, murmura celui qui lui barrait le chemin la moiti d'un mot que celui-ci acheva en dmasquant l'entre de la ruine, ce qui permit l'homme au manteau de descendre de l'appui de la fentre dans la chambre. Une fois cette descente opre, le dernier venu voulut remplacer son compagnon au poste de la fentre, comme sans doute c'tait l'usage, afin d'y attendre un nouvel arrivant, de mme qu'au haut de l'escalier du spulcre royal de Saint-Denis, le dernier roi de France mort attend son successeur. --Inutile, lui dit son compagnon; nous sommes tous au rendez-vous, except Velasco, qui ne peut venir qu' minuit. Et tous deux, runissant leurs forces, tirrent eux la planche qui formait le pont volant, menant du rocher aux ruines, la dressrent contre la muraille, et, enlevant ainsi aux profanes tout moyen d'arriver jusqu' eux, ils se perdirent dans l'ombre, plus paisse encore l'intrieur des ruines qu'au dehors. Mais, si grande que ft cette obscurit, elle ne paraissait pas avoir de secret pour les deux compagnons; car tous deux suivirent sans hsitation une espce de corridor o pntraient par les crevasses du plafond quelques parcelles de lumire sidrale, et arrivrent ainsi aux premires marches d'un escalier dont la rampe manquait, mais assez large pour que l'on pt s'y engager sans danger. A l'une des fentres de la salle laquelle aboutissait l'escalier et qui s'ouvrait sur la mer, on distinguait une forme humaine que son opacit rendait visible de l'intrieur, mais que, de l'extrieur, il devait tre impossible de distinguer. Au bruit des pas, cette espce d'ombre se retourna. --Sommes nous tous runis? demanda-t-elle. --Oui, tous, rpondirent les deux voix. --Alors, dit l'ombre, il ne nous reste plus attendre que l'envoy de Rome. --Et, pour peu qu'il tarde, je doute qu'il puisse, du moins cette nuit, tenir la parole donne, dit l'homme au manteau en jetant un coup d'oeil sur les vagues qui commenaient cumer sous les premires haleines du sirocco. --Oui, la mer se fche, rpondit l'ombre; mais, si c'est vritablement l'homme qu'Hector nous a promis, il ne s'arrtera point pour si peu. --Pour si peu! comme tu y vas, Gabriel! voil le vent du midi lch, et, dans une heure, la mer ne sera plus tenable; c'est le neveu d'un amiral qui te le dit. --S'il ne vient pas par mer, il viendra par terre; s'il ne vient point en barque, il viendra la nage; s'il ne vient pas la nage, il viendra en ballon, dit une voix jeune, frache et vigoureusement accentue. Je connais mon homme, moi qui l'ai vu l'oeuvre. Du moment qu'il a dit au gnral Championnet: J'irai! il viendra, dt-il passer travers le feu de l'enfer. --D'ailleurs, il n'y a point de temps perdu, reprit l'homme au manteau; le rendez-vous est entre onze heures et minuit, et--il fit sonner une montre rptition--et, vous le voyez, il n'est pas encore onze heures. --Alors, dit celui qui s'tait donn pour le neveu d'un amiral, et qui, par cette raison, devait se connatre au temps, c'est moi, qui suis le plus jeune, de monter la garde cette fentre, et vous, qui tes des hommes mrs et les fortes ttes, dlibrer. Descendez donc dans la salle des dlibrations; je reste ici, et, la moindre barque ayant un feu sa proue, vous tes prvenus. --Nous n'avons point dlibrer; mais nous devons avoir un certain nombre de nouvelles changer; le conseil que nous donne Nicolino est donc bon, quoiqu'il nous soit donn par un fou. --Si l'on me croit vritablement un fou, dit Nicolino, il y a ici quatre hommes encore plus insenss que moi: ce sont ceux qui, me sachant un fou, m'ont admis dans leurs complots; car, mes bons amis, vous avez beau vous appeler philomati et donner un prtexte scientifique vos sances, vous tes tout simplement des francs-maons, secte proscrite dans le royaume des Deux-Siciles, et vous conspirez la chute de Sa Majest le roi Ferdinand et l'tablissement de la Rpublique parthnopenne; ce qui implique le crime de haute trahison, c'est--dire la peine de mort. De la peine de mort, nous nous moquons, mon ami Hector Caraffa et moi, attendu qu'en notre qualit de patriciens, nous aurons la tte tranche, accident qui ne fait point tort au blason; mais, toi, Manthonnet, mais, toi, Schipani, mais Cirillo, qui est en bas, mais vous, comme vous n'tes que des gens de coeur, de courage, de science, de mrite, comme vous valez cent fois mieux que nous, mais que vous avez le malheur d'tre des vilains, vous serez pendus haut et court. Ah! comme je rirai, mes bons amis, quand, de la fentre de la _mannaa_[1], je vous verrai gigoter au bout de vos cordes, moins toutefois que l'illustrissimo signore don Pasquale de Simone ne me prive de ce plaisir par ordre de Sa Majest la reine... Allez dlibrer, allez! et, quand il y aura quelque chose d'impossible faire, c'est--dire quelque chose que puisse faire seulement un fou, pensez moi. [Note 1: Nom italien de la guillotine.] Ceux auxquels l'avis tait adress furent probablement de l'opinion de celui qui le donnait; car, moiti riant, moiti haussant les paules, ils laissrent Nicolino de garde sa fentre, descendirent un escalier tournant, sur les marches duquel se projetaient les lueurs d'une lampe clairant une chambre basse creuse dans le roc au-dessous du niveau de la mer, et qui avait, selon toute probabilit, t destine par l'architecte du duc de Medina au noble but d'enfermer, sous le nom prosaque de cave, les meilleurs vins d'Espagne et de Portugal. Dans cette cave, puisque malgr la posie et la gravit de notre sujet, nous sommes oblig d'appeler les choses par leur nom, dans cette cave tait un homme assis, pensif et mditant, le coude appuy sur une table de pierre; son manteau, rejet en arrire, laissait clair par la lumire de la lampe son visage ple et amaigri par les veilles; devant lui taient quelques papiers, des plumes et de l'encre, et la porte de sa main une paire de pistolets et un poignard. Cet homme, c'tait le clbre mdecin Domenico Cirillo. Les trois autres conjurs que Nicolino avait envoys dlibrer et dsigns sous les noms de Schipani, de Manthonnet et d'Hector Caraffa entrrent tour tour dans le cercle de lumire ple et tremblotante que projetait la lampe, se dbarrassrent de leur manteau et de leur chapeau, posrent chacun devant eux une paire de pistolets et un poignard, et commencrent, non pas dlibrer, mais changer les nouvelles qui couraient par la ville, et que chacun avait pu recueillir de son ct. Comme nous sommes aussi bien qu'eux, et mme mieux qu'eux, au courant de tout ce qui s'tait pass dans cette journe si pleine d'vnements, nous allons, si nos lecteurs veulent bien nous le permettre, les laisser discourir sur ce sujet, qui n'aurait plus d'intrt pour nous, et tracer une courte biographie de ces cinq hommes, appels jouer un rle important dans les vnements que nous avons entrepris de raconter. VI L'ENVOY DE ROME. Voyons donc ce que c'tait que ces cinq hommes, dont Nicolino, dans sa verve railleuse, venait, sans s'pargner lui-mme, de vouer trois au gibet et deux la guillotine, prdiction qui, au reste, moins un, devait de point en point se raliser pour tous. Celui que nous avons montr seul, assis, pensif et mditant, le coude appuy sur la table de pierre, et que nous avons dit se nommer Domenico Cirillo, tait un homme de Plutarque, un des plus puissants reprsentants de l'antiquit qui eussent jamais paru sur la terre de Naples. Il n'tait ni du pays ni du temps dans lequel il vivait, et il avait peu prs toutes les qualits dont une seule et suffi faire un homme suprieur. Il tait n en 1734, l'anne mme de l'avnement au trne de Charles III, Grumo, petit village de la Terre de Labour. Sa famille avait toujours t une ppinire d'illustres mdecins, de savants naturalistes et d'intgres magistrats. Avant d'avoir atteint vingt ans, il concourait pour la chaire de botanique et l'obtenait; puis il avait voyag en France, s'tait li avec Nollet, Buffon, d'Alembert, Diderot, Franklin, et, sans son grand amour pour sa mre,--il le disait lui-mme,--renonant sa patrie relle, il ft rest dans la patrie de son coeur. De retour Naples, il continua ses tudes et devint un des premiers mdecins de son poque; mais il tait particulirement connu comme le mdecin des pauvres, disant que la science devait tre, pour un vritable chrtien, non une source de fortune, mais un moyen de venir en aide la misre; ainsi, appel en mme temps par un riche citoyen et par un pauvre lazzarone, il allait de prfrence au pauvre, qu'il soulageait d'abord avec son art, tant qu'il tait en danger, et qu'un fois entr en convalescence il aidait de son argent. Malgr cela, disons mieux, cause de cela, il avait t mal vu la cour en 1791, poque laquelle la crainte des principes rvolutionnaires et la haine des Franais soulevrent Ferdinand et Caroline contre tout ce qu'il y avait Naples de coeurs nobles et d'esprits intelligents. Depuis ce temps, il avait vcu dans une demi-disgrce, et, ne voyant d'espoir pour son malheureux pays que dans une rvolution accomplie l'aide de ces mmes Franais qu'il avait aims, au point de les mettre en balance avec sa mre et sa propre patrie, il tait entr, avec la rsolution philosophique de son me et la sereine et douce tnacit de son caractre, dans un complot qui avait pour but de substituer l'intelligente et fraternelle autorit de la France la sombre et brutale tyrannie des Bourbons. Il ne se cachait point qu'il jouait sa tte, et, calme, sans faux enthousiasme, il persistait dans son projet, si dangereux qu'il ft, comme il et persist dans la dangereuse volont de soigner, au risque de sa propre vie, une population malade du cholra ou du typhus. Ses compagnons, plus jeunes et plus violents que lui, avaient pour ses avis, en toute chose, une suprme dfrence; il tait le fil qui les guidait dans le labyrinthe, la lumire qu'ils suivaient dans l'obscurit; et le sourire mlancolique avec lequel il accueillait le danger, la suave onction avec laquelle il parlait des lus qui ont le bonheur de mourir pour l'humanit, avaient sur leur esprit quelque chose de cette influence que donne Virgile l'astre charg de dissiper les tnbres et les terreurs de l'obscurit, et de leur substituer les silences protecteurs et bienveillants de la nuit. Hector Caraffa, comte de Ruvo, duc d'Andria, le mme qui tait intervenu dans la conversation pour rpondre de la persistante volont et du froid courage de l'homme que l'on attendait, tait un de ces athltes que Dieu cre pour les luttes politiques, c'est--dire une espce de Danton aristocrate, avec un coeur intrpide, une me implacable, une ambition dmesure. Il aimait par instinct les entreprises difficiles, et courait au danger du mme pas dont un autre l'aurait fui, s'inquitant peu des moyens, pourvu qu'il arrivt au but. nergique dans sa vie, il fut, ce que l'on eut cru impossible, plus nergique dans sa mort; c'tait enfin un de ces puissants leviers que la Providence, qui veille sur les peuples, met aux mains des rvolutions qui doivent les affranchir. Il descendait de l'illustre famille des ducs d'Andria, et portait le titre de comte de Ruvo; mais il ddaignait son titre et tous ceux de ses aeux qui ne s'offraient pas la reconnaissance de l'histoire avec quelqu'une de ces recommandations qu'il ambitionnait de conqurir, disant sans cesse qu'il n'y avait pas de noblesse chez un peuple esclave. Il s'tait enflamm au premier souffle des ides rpublicaines, introduites Naples la suite de Latouche-Trville, s'tait jet avec son audace accoutume dans la voie hasardeuse des rvolutions, et, quoique forc par sa position de paratre la cour, il s'tait fait le plus ardent aptre, le plus zl propagateur des principes nouveaux; partout o l'on parlait de libert, comme par une vocation magique, on voyait apparatre l'instant mme Hector Caraffa. Aussi, ds 1795, avait-il t arrt avec les premiers patriotes dsigns par la junte d'tat et conduit au chteau Saint-Elme; l, il tait entr en relation avec un grand nombre de jeunes officiers prposs la garde du fort. Sa parole ardente cra chez eux l'amour de la rpublique; bientt une telle amiti les unit, que, menac d'un jugement mortel, il n'hsita point leur demander leur aide pour fuir. Alors, il y eut lutte entre ces nobles coeurs: les uns disaient que, mme pour la libert, on ne devait point trahir son devoir, et que, chargs de la garde du chteau, c'tait un crime eux de concourir la fuite d'un prisonnier, ce prisonnier ft-il leur ami, ft-il leur frre. D'autres, au contraire, disaient qu' la libert et au salut de ses dfenseurs, mme l'honneur, un patriote doit tout sacrifier. Enfin, un jeune lieutenant de Castelgirone, en Sicile, plus ardent patriote que les autres, consentit tre non-seulement le complice, mais le compagnon de sa fuite; tous deux furent aids dans cette vasion par la fille d'un officier de la garnison qui, amoureuse d'Hector, lui fit passer une corde pour descendre du haut des murs du chteau, tandis que le jeune Sicilien l'attendait en bas. L'vasion s'excuta heureusement; mais les deux fugitifs n'eurent point mme fortune: le Sicilien fut repris, condamn mort, et, par faveur spciale de Ferdinand, vit son supplice commu en celui d'une prison perptuelle dans l'horrible fosse de Favignana. Hector trouva un asile dans la maison d'un ami, Portici; de l, par des sentiers connus des seuls montagnards, il sortit du royaume, se rendit Milan, y trouva les Franais, et devint facilement leur ami, tant celui de leurs principes. Eux, de leur ct, apprcirent cette me de feu, ce coeur indomptable, cette volont de fer. Le beau caractre de Championnet lui parut taill sur celui des Phocion et des Philopoemen; sans fonctions particulires, il s'attacha son tat-major, et, lorsque, aprs la chute de Pie VI et la proclamation de la rpublique romaine, le gnral franais vint Rome, il l'y accompagna; alors, se trouvant si prs de Naples, ne dsesprant pas d'y soulever un mouvement rvolutionnaire, il avait repris, pour rentrer dans le royaume, le mme chemin par lequel il en tait sorti, tait revenu demander l'hospitalit non plus du proscrit, mais du conspirateur, au mme ami chez lequel il avait dj trouv un asile et qui n'tait autre que Gabriel Manthonnet, que nous avons dj nomm, et, de l, il avait crit Championnet qu'il croyait Naples mre pour un soulvement et qu'il l'invitait lui envoyer un homme sr, calme et froid qui pt juger lui-mme de la situation des esprits et de l'tat des choses: c'tait cet envoy que l'on attendait. Gabriel Manthonnet, chez lequel Hector Caraffa avait trouv un asile, et que le bouillant patriote n'avait pas eu de peine entraner la cause de la libert, tait, comme Hector Caraffa, un homme de trente-quatre trente-cinq ans, d'origine savoyarde, comme l'indique son nom; sa force tait herculenne, et sa volont marchait l'gale de sa force; il avait cette loquence du courage et cet esprit du coeur qui, dans les circonstances extrmes, font jaillir de l'me ces paroles sublimes dont tressaille l'histoire, charge de les enregistrer; ce qui ne l'empchait pas, dans les circonstances ordinaires, de trouver ces fines railleries qui, sans arriver la postrit, font fortune chez les contemporains. Admis dans l'artillerie napolitaine en 1784, il avait t fait sous-lieutenant en 1787, tait pass en 1789 comme lieutenant au rgiment d'artillerie de la reine, avait, en 1794, t nomm lieutenant-capitaine, et enfin, au commencement de l'anne 1798, tait devenu capitaine commandant de son rgiment et aide de camp du gnral Fonseca. Celui des quatre conspirateurs que nous avons dsign sous le nom de Schipani tait un Calabrais de naissance. La loyaut et la bravoure taient ses deux qualits dominantes: homme d'excution sre tant qu'il restait sous le commandement de deux chefs de gnie, comme Manthonnet ou Hector Caraffa, il devenait, abandonn lui-mme, inquitant force de tmrit, dangereux force de patriotisme. C'tait une espce de machine de guerre, frappant des coups terribles et srs, mais la condition qu'il serait mis en mouvement par d'habiles machinistes. Quant Nicolino, qui tait rest de garde, comme le plus jeune, la fentre du vieux chteau donnant sur la pointe du Pausilippe, c'tait un beau gentilhomme de vingt et un vingt-deux ans, neveu de ce mme Franois Caracciolo que nous avons vu commander la galre de la reine et refuser pour lui une invitation dner, et, pour sa nice Cecilia, une invitation de bal chez l'ambassadeur ou plutt chez l'ambassadrice d'Angleterre; il tait, en outre, frre du duc de Rocca-Romana, le plus lgant, le plus aventureux, le plus chevaleresque des cavaliers servants de la reine et qui est rest, Naples, le type mridional de notre duc de Richelieu, amant de mademoiselle de Valois et vainqueur de Mahon; seulement, Nicolino, enfant d'un second mariage, tait fils d'une Franaise, avait t lev par sa mre dans l'amour de la France, et tenait, de cette portion de son sang, cette lgret d'esprit et cette insouciance du danger qui font au besoin du hros un homme aimable et de l'homme aimable un hros. Tandis que les quatre autres conjurs changeaient entre eux voix basse, et la main machinalement tendue vers leurs armes, ces paroles pleines d'esprance, comme en disent les conspirateurs, mais travers lesquelles, si pleines d'esprance qu'elles soient, brillent de temps en temps comme le reflet du glaive ou l'clair du poignard, quelques-uns de ces mots qui, par le frissonnement qu'ils veillent au fond du coeur, rappellent aux Damocls politiques qu'ils ont une pe suspendue au-dessus de leur tte, Nicolino, insoucieux comme on l'est vingt ans, rvait ses amours, qui, en ce moment, avaient pour objet une des dames d'honneur de la reine, encore plus qu' la libert de Naples, et, sans perdre de vue la pointe du Pausilippe, regardait s'amasser au ciel cette tempte prdite par Franois Caracciolo la reine, et par lui ses compagnons. En effet, de temps en temps, un tonnerre lointain grondait, prcd par des clairs qui, ouvrant une sombre masse de nuages, roulant du midi au nord, illuminaient tour tour d'une lueur fantastique le noir rocher de Capri, qui, aussitt l'clair teint, rentrait dans l'obscurit, ne faisant plus qu'un avec la masse opaque de nues dont il semblait former la base. De temps en temps, des bouffes de ce vent lourd et desschant qui apporte jusqu' Naples le sable enlev aux dserts de la Libye, passaient par rafales frissonnantes, soulevant la surface de la mer une trpidation phosphorescente qui, pour un instant, la changeait en un lac de flammes, rentrant presque aussitt dans sa sombre opacit. Au souffle de ce vent redout des pcheurs, une foule de petites barques se htaient de regagner le port, les unes emportes par leurs voiles triangulaires et laissant derrire elles un sillon de feu, les autres nageant de toutes leurs forces et pareilles ces grosses araignes qui courent sur l'eau, gratignant la mer de leurs avirons, dont chaque coup faisait jaillir une gerbe d'tincelles liquides. Peu peu, ces barques, en se rapprochant htivement de la terre, disparurent derrire la lourde et immobile masse du chteau de l'Oeuf et le phare du mle, dont la lumire jauntre apparaissait au centre d'un cercle de vapeur pareil celui qui entoure la lune l'approche des mauvais temps; enfin, la mer resta solitaire, comme pour laisser le champ libre au combat qu'allaient se livrer les quatre vents du ciel. En ce moment, la pointe du Pausilippe, apparut, comme un point dans l'espace, une flamme rougetre, faisant contraste avec les sulfureuses haleines de la tempte et les manations phosphorescentes de la mer; cette flamme se dirigeait en droite ligne sur le palais de la reine Jeanne. Alors, et comme si l'apparition de cette flamme tait un signal, clata un coup de tonnerre qui roula du cap Campanella au cap Misne, tandis que, dans la mme direction, le ciel, en s'ouvrant, offrait l'oeil effray les abmes insondables de l'ther. Des rafales venant de points compltement opposs passrent, en la creusant, la surface de la mer avec des rapidits et des bruits de trombe; les vagues montrent sans gradation, comme si un bouillonnement sous-marin provoquait leur bullition; la tempte venait de briser sa chane et parcourait le cirque liquide, comme un lion furieux. Nicolino, l'aspect effrayant que prenaient la fois la mer et le ciel, jeta un cri d'appel qui fit tressaillir les conjurs dans les profondeurs du vieux palais; ils s'lancrent par les degrs, et, arrivs la fentre, virent de quoi il s'agissait. La barque qui amenait, il n'y avait point en douter, le messager attendu, venait d'tre prise et comme enveloppe par la tempte, moiti chemin du Pausilippe au palais de la reine Jeanne; elle avait abattu l'instant mme la petite voile carre sous laquelle elle naviguait, et elle bondissait effare sur les vagues, o essayaient de mordre les avirons de deux vigoureux rameurs. Comme l'avait pens Hector Caraffa, rien n'avait arrt le jeune homme au coeur de bronze qu'ils attendaient. Comme il avait t convenu dans l'itinraire trac d'avance,--et plus encore par prcaution pour les conspirateurs napolitains que pour l'envoy, que son uniforme franais et son titre d'aide de camp de Championnet devaient protger dans une ville d'un royaume alli, dans une capitale amie,--il avait quitt la route de Rome Santa-Maria, avait gagn le bord de la mer, avait laiss son cheval Pouzzoles, sous prtexte qu'il tait trop fatigu pour aller plus loin; et, l, moiti menace, moiti sduction d'une forte rcompense, il avait dtermin deux marins partir malgr les prsages du temps; et, tout en protestant contre une pareille tmrit, ils taient partis au milieu des cris et des lamentations de leurs femmes et de leurs enfants, qui les avaient accompagns jusque sur les dalles humides du port. Leur crainte s'tait ralise, et, arrivs Nisida, ils avaient voulu mettre leur passager terre et s'abriter la jete; mais le jeune homme, sans colre, sans paroles vaines, avait tir les pistolets passs sa ceinture, en avait dirig le canon sur les rcalcitrants, qui, voyant, ce visage calme mais rsolu, que c'en tait fait d'eux s'ils abandonnaient leurs rames, s'taient courbs sur elles et avaient donn une nouvelle impulsion la barque. Ils avaient dbouch alors du petit golfe de Pouzzoles dans le golfe de Naples, et, partir de l, s'taient trouvs srieusement aux prises avec la tempte, qui, ne voyant, sur l'immense surface des flots, que cette seule barque anantir, semblait avoir concentr sur elle toute sa colre. Les cinq conjurs restrent un instant immobiles et muets; le premier aspect d'un grand danger couru par notre semblable commence toujours par nous stupfier; puis jaillit tout coup de notre coeur, comme un instinct imprieux et irrsistible de la nature, le besoin de lui porter secours. Hector Caraffa rompit le premier le silence. --Des cordes! des cordes! cria-t-il en essuyant la sueur qui venait de perler tout coup son front. Nicolino s'lana, il avait compris; il replaa la planche sur l'abme, bondit du rebord de la fentre sur la planche, de la planche sur le rocher, et du rocher jusqu' la porte de la rue, et, dix minutes aprs, il reparut avec une corde arrache un puits public. Pendant ce temps, si court qu'il ft, la tempte avait redoubl de rage; mais aussi, pousse par elle, la barque s'tait rapproche et n'tait plus qu' quelques encablures du palais; seulement, la vague battait avec tant de fureur contre l'cueil sur lequel il tait bti, qu'au lieu de se prsenter comme une esprance, il y avait un redoublement de danger s'en approcher, l'cume fouettant le visage des conspirateurs penchs la fentre du premier tage, c'est--dire vingt ou vingt-cinq pieds au-dessus de l'eau. A la lueur du feu allum la proue, et que chaque vague que surmontait la barque menaait d'teindre, on voyait les deux marins courbs sur leurs rames avec l'angoisse de la terreur peinte sur le visage; tandis que, debout, comme s'il tait riv au plancher du bateau, les cheveux fouetts par l'ouragan, mais le sourire sur les lvres et regardant d'un oeil ddaigneux ces flots qui, pareils la meute de Scylla, bondissaient et aboyaient autour de lui, le jeune homme semblait un dieu commandant la tempte, ou, ce qui est plus grand encore, un homme inaccessible la peur. On voyait, la faon dont il abaissait la main sur ses yeux et dont il dirigeait son regard vers la ruine gigantesque, que, dans l'esprance d'tre attendu, il essayait de distinguer travers l'ombre la prsence de ceux qui l'attendaient; un clair lui vint en aide, qui illumina la faade ride et sombre du vieux btiment, et il put voir, groups dans l'attitude de l'angoisse, cinq hommes qui d'une mme voix lui crirent: --Courage! Au mme moment, une vague monstrueuse, refoule par la base rocheuse du palais, s'abattit sur l'avant de la barque, et, teignant le feu, sembla l'avoir engloutie. La respiration s'arrta dans toutes les poitrines; d'un geste dsespr, Hector Caraffa saisit ses cheveux pleines mains; mais on entendit une voix forte et calme qui criait, dominant le bruit de la tempte: --Une torche! Ce fut Hector Caraffa qui s'lana son tour; il y avait dans une cavit de la muraille des torches prpares pour les nuits tnbreuses; il saisit une de ces torches, l'alluma la lampe qui brlait sur la table de pierre; puis, presque aussitt, on le vit apparatre sur la plate-forme extrieure du rocher, pench sur la mer et tendant vers la barque sa torche rsineuse au milieu d'un nuage d'cume impuissant l'teindre. Alors, comme si elle surgissait des abmes de la mer, la barque reparut quelques pieds seulement de la base du chteau; les deux rameurs avaient abandonn leur rames, et genoux, les bras levs au ciel, invoquaient la madone et saint Janvier. --Une corde! cria le jeune homme. Nicolino monta sur le rebord de la fentre, et, retenu bras-le-corps par l'herculen Manthonnet, prit sa mesure et lana dans le bateau une extrmit de la corde, dont Schipani et Cirillo tenaient l'autre extrmit. Mais peine avait-on entendu le bruit de la corde heurtant le bois de la barque, qu'une vague norme, venant cette fois de la mer, lana avec une force irrsistible la barque contre l'cueil. On entendit un craquement funbre suivi d'un cri de dtresse; puis barque, pcheurs, passagers, tout disparut. Seulement, cette exclamation simultane s'chappa de la poitrine de Schipani et de Cirillo: --Il la tient! il la tient! Et ils se mirent tirer la corde eux. En effet, au bout d'une seconde, la mer se fendit au pied de recueil, et, la lueur de la torche qu'tendait Hector Caraffa au-dessus de l'abme, on en vit sortir le jeune aide de camp, qui, second par la traction de la corde, escalada le rocher, saisit la main que lui tendit le comte de Ruvo, bondit sur la plateforme, et, press tout ruisselant sur la poitrine de son ami, avec son regard serein et sa voix dans laquelle il tait impossible de distinguer la moindre altration, levant la tte vers ses sauveurs, pronona ce seul mot: --Merci! En ce moment, un coup de tonnerre retentit, qui sembla vouloir arracher le palais sa base de granit; un clair flamboya, lanant, par toutes les ouvertures de la ruine, ses flches de feu, et la mer, avec un hurlement terrible, monta jusqu'aux genoux des deux jeunes gens. Mais Hector Caraffa, avec cet enthousiasme mridional qui faisait encore ressortir la tranquillit de son me, levant sa torche comme pour dfier la foudre: --Gronde, tonnerre! flamboie, clair! rugis tempte! s'cria-t-il. Nous sommes de la race de ces Grecs qui ont brl Troie, et celui-ci--ajouta-t-il en passant la main sur l'paule de son ami--celui-ci descend d'Ajax, fils d'Ole: il chappera malgr les dieux! VII LE FILS DE LA MORTE. Ce qu'il y a de particulier aux grands cataclysmes de la nature et aux grandes proccupations politiques,--et, htons-nous de le dire, la chose ne fait point honneur l'humanit,--c'est qu'ils concentrent l'intrt sur les individus qui, dans l'un ou l'autre cas, jouent les rles principaux et desquels on attend ou le salut ou le triomphe, en repoussant les personnages infrieurs dans l'ombre, et en laissant le soin de veiller sur eux cette banale et insouciante Providence qui est devenue, pour les gostes de caractre ou d'occasion, un moyen de mettre la charge de Dieu toutes les infortunes qu'ils ne se souciaient pas de secourir. Ce fut ce qui arriva au moment o la barque qui amenait le messager attendu si impatiemment par nos conspirateurs fut lance contre l'cueil et se brisa dans le choc. Eh bien, ces cinq hommes d'lite, au coeur loyal et misricordieux, qui, fervents aptres de l'humanit, taient prts sacrifier leur vie leur patrie et leurs concitoyens, oublirent compltement que deux de leurs semblables, fils de cette patrie et, par consquent, leurs frres, venaient de disparatre dans le gouffre, pour ne s'occuper que de celui qui se rattachait eux par un lien d'intrt non-seulement gnral, mais encore individuel, concentrant sur celui-l toute leur attention et tous leurs secours, et croyant qu'une vie si ncessaire leurs projets n'tait pas trop paye des deux existences secondaires qu'elle venait de compromettre et la perte desquelles, tant que dura le pril, ils ne songrent mme pas. --C'taient des hommes, cependant, murmurera le philosophe. --Non, rpondra le politique; c'taient des zros dont une nature suprieure tait l'unit. Quoi qu'il en soit, que les deux malheureux pcheurs aient eu leur part bien vive dans les sympathies et dans les regrets de ceux qui venaient de les voir disparatre, c'est ce dont il nous est permis de douter en les voyant s'lancer, le visage joyeux et les bras ouverts, la rencontre de celui qui, grce son courage et son sang-froid, apparaissait sain et sauf aux bras de son ami le comte de Ruvo. C'tait un jeune homme de vingt-quatre vingt-cinq ans, aux cheveux noirs, encadrant de leurs longues mches, colles aux tempes et le long des joues par l'eau de la mer, un visage naturellement ple, et dont tout le mouvement et toute la vie semblaient s'tre concentrs dans les yeux, suffisant d'ailleurs animer une physionomie qui, sans les clairs qu'ils jetaient, et sembl de marbre; ses sourcils noirs et naturellement froncs donnaient cette tte sculpturale une expression de volont inflexible, contre laquelle on comprenait que tout, except les mystrieux et implacables dcrets du sort, avait d se briser et devait se briser encore; si ses habits n'eussent t ruisselants d'eau, si les boucles de ses cheveux n'eussent point port les traces de son passage travers les vagues, si la tempte n'et rugi comme un lion furieux d'avoir laiss chapper sa proie, il et t impossible de lire sur sa physionomie le moindre signe d'motion qui indiqut qu'il venait d'chapper un danger de mort; c'tait bien enfin et de tout point l'homme promis par Hector Caraffa, dont l'imptueuse tmrit se plaisait s'incliner devant le froid et tranquille courage de son ami. Pour achever maintenant le portrait de ce jeune homme, destin devenir, sinon le principal personnage, du moins un des personnages principaux de de cette histoire, htons-nous de dire qu'il tait vtu de cet lgant et hroque costume rpublicain que les Hoche, les Marceau, les Desaix et les Klber ont non-seulement rendu historique, mais aussi fait immortel, et dont nous avons, propos de l'apparition de notre ambassadeur Garat, trac une description trop exacte et trop rcente pour qu'il soit utile de la renouveler ici. Peut-tre, au premier moment, le lecteur trouvera-t-il qu'il y avait une certaine imprudence un messager, charg de mystrieuses communications, se prsenter Naples vtu de ce costume qui tait plus qu'un uniforme, qui tait un symbole; mais nous rpondrons que notre hros tait parti de Rome, il y avait quarante-huit heures, ignorant compltement, ainsi que le gnral Championnet, dont il tait l'missaire, les vnements qu'avaient accumuls en un jour l'arrive de Nelson et l'inqualifiable accueil qui lui avait t fait; que le jeune officier tait ostensiblement envoy l'ambassadeur que l'on croyait encore son poste, comme charg de dpches, et que l'uniforme franais dont il tait revtu semblait devoir tre un porte-respect, au contraire, dans un royaume que l'on savait hostile au fond du coeur, mais qui, par crainte au moins, si ce n'tait par respect humain, devait conserver les apparences d'une amiti qu' dfaut de sa sympathie, lui imposait un rcent trait de paix. Seulement, la premire confrence du messager devait avoir lieu avec les patriotes napolitains, qu'il fallait avoir grand soin de ne pas compromettre; car, si l'uniforme et la qualit de Franais sauvegardaient l'officier, rien ne les sauvegardait, eux; et l'exemple d'Emmanuel de Deo, de Galiani et de Vitaliano, pendus sur un simple soupon de connivence avec les rpublicains franais, prouvait que le gouvernement napolitain n'attendait que l'occasion de dployer une suprme rigueur et ne manquerait pas cette occasion si elle se prsentait. La confrence termine, elle devait tre transmise dans tous ses dtails notre ambassadeur et devait servir rgler la conduite qu'il tiendrait avec une cour dont la mauvaise foi avait, juste titre, mrit chez les modernes la rputation que la foi carthaginoise avait dans l'antiquit. Nous avons dit avec quel empressement chacun s'tait lanc au-devant du jeune officier, et l'on comprend quelle impression dut faire sur l'organisation impressionnable de ces hommes du Midi cette froide bravoure qui semblait dj avoir oubli le danger, quand le danger tait peine vanoui. Quel que ft le dsir des conjurs d'apprendre les nouvelles dont il tait porteur, ils exigrent que celui-ci acceptt d'abord de Nicolino Caracciolo, qui tait de la mme taille que lui et dont la maison tait voisine du palais de la reine Jeanne[2], un costume complet pour remplacer celui qui tait tremp de l'eau de la mer et qui, joint la fracheur du lieu dans lequel on se trouvait, pouvait avoir de graves inconvnients pour la sant du naufrag; malgr les objections de celui-ci, il lui fallut donc cder; il resta seul avec son ami Hector Caraffa, qui voulut absolument lui servir de valet de chambre; et, lorsque Cirillo, Manthonnet, Schipani et Nicolino rentrrent, ils trouvrent le svre officier rpublicain transform en citadin lgant, Nicolino Caracciolo tant, avec son frre le duc de Rocca-Romana, un des jeunes gens qui donnaient la mode Naples. [Note 2: L'auteur a connu ce mme Nicolino Caracciolo dont il est question ici; il habitait encore, en 1860, cette maison, o il est mort l'ge de quatre-vingt-trois ans, en 1863.] En voyant rentrer ceux qui s'taient absents pour un instant, ce fut notre hros, son tour, qui, s'avanant leur rencontre, leur dit en excellent italien: --Messieurs, except mon ami Hector Ceraffa, qui a bien voulu vous rpondre de moi, personne ne me connat ici, tandis qu'au contraire, moi, je vous connais tous ou pour des hommes savants ou pour des patriotes prouvs. Vos noms racontent votre vie et sont des titres la confiance de vos concitoyens; mon nom, au contraire, vous est inconnu, et vous ne savez de moi, comme Caraffa et par Caraffa, que quelques actions de courage qui me sont communes avec les plus humbles et les plus ignors des soldats de l'arme franaise. Or, quand on va combattre pour la mme cause, risquer sa vie pour le mme principe, mourir peut-tre sur le mme chafaud, il est d'un homme loyal de se faire connatre et de n'avoir point de secrets pour ceux qui n'en ont pas pour lui. Je suis Italien comme vous, messieurs; je suis Napolitain comme vous; seulement, vous avez t proscrits et perscuts diffrents ges de votre vie; moi, j'ai t proscrit avant ma naissance. Le mot FRRE s'chappa de toutes les bouches, et toutes les mains s'tendirent vers les deux mains ouvertes du jeune homme. --C'est une sombre histoire que la mienne, ou plutt que celle de ma famille, continua-t-il les yeux perdus dans l'espace, comme s'il cherchait quelque fantme invisible tous, except lui; et qui vous sera, je l'espre, un nouvel aiguillon renverser l'odieux rgime qui pse sur notre patrie. Puis, aprs un instant de silence: --Mes premiers souvenirs datent de la France, dit-il; nous habitions, mon pre et moi, une petite maison de campagne isole au milieu d'une grande fort; nous n'avions qu'un domestique, nous ne recevions personne; je ne me rappelle pas mme le nom de cette fort. Souvent, le jour comme la nuit, on venait chercher mon pre; il montait alors cheval, prenait ses instruments de chirurgie, suivait la personne qui le venait chercher; puis, deux heures, quatre heures, six heures aprs, le lendemain mme quelquefois, reparaissait sans dire o il avait t.--J'ai su, depuis, que mon pre tait chirurgien, et que ses absences taient motives par des oprations dont il refusa toujours le salaire. Mon pre s'occupait seul de mon ducation; mais, je dois le dire, il donnait plus d'attention encore au dveloppement de mes forces et de mon adresse qu' celui de mon intelligence et de mon esprit. Ce fut lui, cependant, qui m'apprit lire et crire, puis qui m'enseigna le grec et le latin; nous parlions indiffremment l'italien et le franais; tout le temps qui nous restait, ces diffrentes leons prises, tait consacr aux exercices du corps. Ils consistaient monter cheval, faire des armes et tirer au fusil et au pistolet. A dix ans, j'tais un excellent cavalier, je manquais rarement une hirondelle au vol et je cassais presque chaque coup, avec mes pistolets, un oeuf se balanant au bout d'un fil. Je venais d'atteindre ma dixime anne lorsque nous partmes pour l'Angleterre; j'y restai deux ans. Pendant ces deux ans, j'y appris l'anglais avec un professeur que nous prmes la maison, et qui mangeait et couchait chez nous. Au bout de deux ans, je parlais l'anglais aussi couramment que le franais et l'italien. J'avais un peu plus de douze ans lorsque nous quittmes l'Angleterre pour l'Allemagne; nous nous arrtmes en Saxe. Par le mme procd que j'avais appris l'anglais, j'appris l'allemand; au bout de deux autres annes, cette langue m'tait aussi familire que les trois autres. Pendant ces quatre annes, mes tudes physiques avaient continu. J'tais excellent cavalier, de premire force l'escrime; j'eusse pu disputer le prix de la carabine au meilleur chasseur tyrolien, et, au grand galop de mon cheval, je clouais un ducat contre la muraille. Je n'avais jamais demand mon pre pourquoi il me poussait tous ces exercices. J'y prenais plaisir, et, mon got se trouvant d'accord avec sa volont, j'avais fait des progrs qui m'avaient amus moi-mme tout en le satisfaisant. Au reste, j'avais jusque-l pass au milieu du monde pour ainsi dire sans le voir; j'avais habit trois pays sans les connatre; j'tais trs-familier avec les hros de l'ancienne Grce et de l'ancienne Rome, trs-ignorant de mes contemporains. Je ne connaissais que mon pre. Mon pre, c'tait mon dieu, mon roi, mon matre, ma religion; mon pre ordonnait, j'obissais. Ma lumire et ma volont venaient de lui; je n'avais par moi-mme que de vagues notions du bien et du mal. J'avais quinze ans lorsqu'il me dit un jour, comme deux fois il me l'avait dj dit: --Nous partons. Je ne songeai pas mme lui demander: --O allons-nous? Nous franchmes la Prusse, le Rhingau, la Suisse; nous traversmes les Alpes. J'avais parl successivement l'allemand et le franais, tout coup, en arrivant au bord d'un grand lac, j'entendis parler une langue nouvelle, c'tait l'italien; je reconnus ma langue maternelle et je tressaillis. Nous nous embarqumes Gnes, et nous dbarqumes Naples. A Naples, nous nous arrtmes quelques jours; mon pre achetait deux chevaux et paraissait mettre beaucoup d'attention au choix de ces deux montures. Un jour, arrivrent l'curie deux btes magnifiques, croises d'anglais et d'arabe; j'essayai le cheval qui m'tait destin et je rentrai tout fier d'tre matre d'un pareil animal. Nous partmes de Naples un soir; nous marchmes une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, nous arrivmes un petit village o nous nous arrtmes. Nous nous y reposmes jusqu' sept heures du matin. A sept heures, nous djeunmes; avant de partir, mon pre me dit: --Salvato, charge tes pistolets. --Ils sont chargs, mon pre, lui rpondis-je. --Dcharge-les alors, et recharge-les de nouveau avec la plus grande prcaution, de peur qu'ils ne ratent: tu auras besoin de t'en servir aujourd'hui. J'allais les dcharger en l'air sans faire aucune observation; j'ai dit mon obissance passive aux ordres de mon pre; mais mon pre m'arrta le bras. --As-tu toujours la main aussi sre? me demanda-t-il. --Voulez-vous le voir? --Oui. Un noyer l'corce lisse ombrageait l'autre ct de la route; je dchargeai un de mes pistolets dans l'arbre; puis, avec le second, je doublai si exactement ma balle, que mon pre crut d'abord que j'avais manqu l'arbre. Il descendit, et, avec la pointe de son couteau, s'assura que les deux balles taient dans le mme trou. --Bien, me dit-il, recharge tes pistolets. --Il sont rechargs. --Partons alors. On nous tenait nos chevaux prts; je plaai mes pistolets dans leurs fontes; je remarquai que mon pre mettait une nouvelle amorce aux siens. Nous partmes. Vers onze heures du matin, nous atteignmes une ville o s'agitait une grande foule; c'tait jour de march et tous les paysans des environs y affluaient. Nous mmes nos chevaux au pas et nous atteignmes la place. Pendant toute la route, mon pre tait demeur muet; mais cela ne m'avait point tonn: il passait parfois des journes entires sans prononcer une parole. En arrivant sur la place, nous nous arrtmes; il se haussa sur ses triers et jeta les yeux de tous cts. Devant un caf se tenait un groupe d'hommes mieux vtus que les autres; au milieu de ce groupe, une espce de gentilhomme campagnard, l'air insolent, parlait haut, et, gesticulant avec une cravache qu'il tenait la main, s'amusait en frapper indiffremment les hommes et les animaux qui passaient sa porte. Mon pre me toucha le bras; je me retournai de son ct: il tait fort ple. --Qu'avez-vous mon pre? lui demandai-je. --Rien, me dit-il.--Vois-tu cet homme? --Lequel? --Celui qui a des cheveux roux. --Je le vois. --Je vais m'approcher de lui et lui dire quelques paroles. Quand je lverai le doigt au ciel, tu feras feu et tu lui mettras la balle au milieu du front. Entends-tu? Juste au milieu du front.--Apprte ton pistolet. Sans rpondre, je tirai mon pistolet de ma fonte, mon pre s'approcha de l'homme, lui dit quelques mots; l'homme plit. Mon pre me montra du doigt le ciel. Je fis feu, la balle atteignit l'homme roux au milieu du front: il tomba mort. Il se fit un grand tumulte et on voulut nous barrer le chemin; mais mon pre leva la voix. --Je suis Joseph Maggio-Palmieri, dit-il; et celui-ci, ajouta-t-il en me montrant du doigt, _c'est le fils de la morte!_ La foule s'ouvrit devant nous et nous sortmes de la ville sans que nul penst nous arrter ou nous poursuivre. Une fois hors de la ville, nous mmes nos chevaux au galop et nous ne nous arrtmes qu'au couvent du Mont-Cassin. Le soir, mon pre me raconta l'histoire que je vais vous raconter mon tour. VIII LE DROIT D'ASILE. La premire partie de l'histoire que venait de raconter le jeune homme avait paru tellement trange ses auditeurs, qu'ils l'avaient coute attentifs, muets et sans l'interrompre; en outre, il put se convaincre, par le silence qu'ils continuaient de garder pendant la pause d'un instant qu'il fit, de l'intrt qu'ils attachaient sa narration et du dsir qu'ils prouvaient d'en connatre la fin, ou plutt le commencement. Aussi n'hsita-t-il point reprendre son rcit. --Notre famille continua-t-il, habitait de temps immmorial la ville de Larino, dans la province de Molise: elle avait nom Maggio-Palmieri. Mon pre Giuseppe Maggio-Palmieri, ou plutt Giuseppe Palmieri, comme on l'appelait plus communment, vint, vers 1778, achever ses tudes l'cole de chirurgie de Naples. --Je l'ai connu, ajouta Dominique Cirillo; c'tait un brave et loyal jeune homme, mon cadet de quelques annes; il est retourn dans sa province vers 1771, l'poque o je venais d'tre nomm professeur; au bout de quelque temps, nous avons entendu dire qu' la suite d'une querelle avec le seigneur de son pays, querelle dans laquelle il y avait eu du sang rpandu, il avait t forc de s'exiler. --Soyez bni et honor, dit Salvato en s'inclinant, vous qui avez connu mon pre et qui lui rendez justice devant son fils. --Continuez, continuez! dit Cirillo; nous vous coutons. --Continuez! reprirent aprs lui, et d'une seule voix, les autres conjurs. --Donc, vers l'anne 1771, comme vous l'avez dit, Giuseppe Palmieri quitta Naples, emportant le diplme de docteur, et jouissant d'une rputation d'habilet que plusieurs cures fort difficiles, accomplies heureusement par lui, ne permettaient pas de mettre en doute. Il aimait une jeune fille de Larino, nomme Luisa-Angiolina Ferri. Fiancs avant leur sparation, les deux amants s'taient fidlement gard leur foi pendant les trois annes d'absence; leur mariage devait tre la principale fte du retour. Mais, en l'absence de mon pre, un vnement qui avait la gravit d'un malheur tait arriv: le comte de Molise tait devenu amoureux d'Angiolina Ferri. Vous savez mieux que moi, vous qui habitez le pays, ce que sont nos barons provinciaux et les droits qu'ils prtendent tenir de leur puissance fodale; un de ces droits tait d'accorder ou de refuser, selon leur bon plaisir, leurs vassaux, la permission de se marier. Mais ni Joseph Palmieri ni Angiolina Ferri n'taient les vassaux du comte de Molise. Tous deux taient ns libres et ne relevaient que d'eux-mmes; il y avait plus: mon pre, par la fortune, tait presque son gal. Le comte avait tout employ, menaces et promesses, pour obtenir un regard d'Angiolina; tout s'tait bris contre une chastet dont le nom de la jeune fille semblait tre le symbole. Le comte donna une grande fte et l'invita. Pendant cette fte, qui devait avoir lieu non-seulement dans le chteau, mais encore dans les jardins du comte, son frre, le baron de Boano, s'tait charg d'enlever Angiolina et de la transporter de l'autre ct du Tortore, dans le chteau de Tragonara. Angiolina, invite, comme toutes les dames de Larino, feignit, pour ne point assister la fte, une indisposition. Le lendemain, ne gardant plus aucune mesure, le comte de Molise envoya ses _campieri_ pour enlever la jeune fille, qui n'eut que le temps, tandis que ceux-ci foraient la porte de la rue, de fuir par celle du jardin et de se rfugier au palais piscopal, lieu doublement sacr par lui-mme et par le voisinage de la cathdrale. A ce double titre, il jouissait du droit d'asile. Voil donc le point o les choses en taient lorsque Giuseppe Palmieri revint Larino. Le sige piscopal tait, par hasard, vacant cette poque. Un vicaire remplaait l'vque; Giuseppe Palmieri alla trouver ce vicaire, ami de sa famille, et le mariage eut lieu secrtement dans la chapelle de l'vch. Le comte de Molise apprit ce qui s'tait pass, et, tout enrag de colre qu'il tait, il respecta les privilges du lieu; mais il plaa tout autour du palais des hommes d'armes chargs de surveiller ceux qui entraient dans le palais piscopal et surtout ceux qui en sortaient. Mon pre savait bien que ces hommes d'armes taient l, son intention surtout, et que, si sa femme courait risque de l'honneur, lui courait risque de la vie. Un crime cote peu nos seigneurs fodaux; sr de l'impunit, le comte de Molise avait cess depuis longtemps de tenir registre des assassinats qu'il avait commis lui-mme ou fait commettre par ses sbires. Les hommes du comte faisaient bonne garde; on disait qu'Angiolina vivante valait dix mille ducats, et mon pre mort cinq mille. Mon pre resta quelque temps cach au palais piscopal; mais, par malheur, il n'tait pas homme subir longtemps une pareille contrainte. Ennuy de sa captivit, Giuseppe Palmieri rsolut un jour d'en finir avec son perscuteur. Or, le comte de Molise avait l'habitude de sortir tous les jours en voiture de son palais, une heure ou deux avant l'Ave Maria, et d'aller faire une promenade jusqu'au couvent des Capucins, situ environ deux milles de distance de la ville; arriv l, le comte donnait invariablement au cocher l'ordre de revenir au palais; le cocher tournait bride, et, au petit trot, presque au pas, le comte reprenait le chemin de la ville. A mi-chemin de Larino au couvent, se trouve la fontaine de San-Pardo, patron du pays, et a et l, autour de la fontaine, des fourrs et des haies. Giuseppo Palmieri sortit du palais piscopal en habit de moine, et dpista tous ses gardiens. Sous sa robe, il cachait une paire d'pes et une paire de pistolets. Arriv la fontaine de San-Pardo, le lieu lui parut propice; il s'y arrta et se cacha derrire une haie. La voiture du comte passa, il la laissa passer: il y avait encore une heure de jour. Une demi-heure aprs, il entendit le roulement de la voiture qui revenait; il dpouilla sa robe de moine et se retrouva avec ses habits ordinaires. La voiture approchait. D'une main, il prit les pes hors de leur fourreau, de l'autre, les pistolets tout arms, et alla se placer au milieu de la route. En voyant cet homme, auquel il souponnait de mauvaises intentions, le cocher prit un des bas cts du chemin; mais mon pre n'eut qu'un mouvement faire pour se retrouver en face des chevaux. --Qui es-tu et que veux-tu? lui demanda le comte en se soulevant dans sa voiture. --Je suis Giuseppe Maggio-Palmieri, lui rpondit mon pre; je veux ta vie. --Coupe la figure de ce drle d'un coup de fouet, dit le comte son cocher, et passe! Et il se recoucha dans sa voiture. Le cocher leva son fouet; mais, avant que le fouet ft retomb, mon pre avait tu le cocher d'un coup de pistolet. Il roula de son sige terre. Les chevaux demeurrent immobiles; mon pre marcha la voiture et ouvrit la portire. --Je ne viens point ici pour t'assassiner, quoique j'en aie le droit, tant en cas de lgitime dfense, mais pour me battre loyalement avec toi, dit-il au comte. Choisis: voici deux pes d'gale longueur, voici deux pistolets; des deux pistolets, un seul est charg; ce sera vritablement le jugement de Dieu. Et il lui prsenta, d'une main, les deux poignes d'pe, et, de l'autre, les deux crosses de pistolet. --On ne se bat point avec un vassal, reprit le comte; on le bat. Et, levant sa canne, il en frappa mon pre la joue. Mon pre prit le pistolet charg et le dchargea bout portant dans le coeur du comte. Le comte ne fit pas un mouvement, ne jeta pas un cri; il tait mort. Mon pre reprit sa robe de moine, remit ses pes au fourreau, rechargea ses pistolets, et rentra au palais piscopal aussi heureusement qu'il en tait sorti. Quant aux chevaux, se sentant libres, il se remirent en route d'eux-mmes, et, comme ils connaissaient parfaitement la route, qu'ils faisaient deux fois par jour, d'eux-mmes encore ils revinrent au palais du comte; mais, chose singulire, au lieu de s'arrter devant le pont en bois qui conduisait la porte du chteau, comme s'ils eussent compris qu'ils menaient non pas un vivant, mais un mort, ils continurent leur chemin et ne s'arrtrent qu'au seuil d'une petite glise place sous l'invocation de saint Franois, dans laquelle le comte disait toujours qu'il voulait tre enterr. Et, en effet, la famille du comte, qui connaissait son dsir, ensevelit le cadavre dans cette glise et lui leva un tombeau. L'vnement fit grand bruit; la lutte engage entre mon pre et le comte tait publique, et il va sans dire que toutes les sympathies taient pour mon pre; personne ne doutait que ce dernier ne ft l'auteur du meurtre, et, comme si Giuseppe Palmieri et dsir lui-mme que l'on n'en doutt point, il avait envoy une somme de dix mille francs la veuve du cocher. Le frre cadet du comte hritait de toute sa fortune; il dclara en mme temps hriter de sa vengeance. C'tait celui qui avait voulu aider son frre enlever Angiolina; c'tait un misrable qui, vingt et un ans, avait commis dj trois ou quatre meurtres. Quant aux rapts et aux violences, on ne les comptait pas. Il jura que le coupable ne lui chapperait point, doubla les gardes qui entouraient le palais piscopal et en prit lui-mme le commandement. Maggio-Palmieri continua de se tenir cach dans le palais piscopal. Sa famille et celle de sa femme leur apportaient tout ce dont ils avaient besoin en vivres et en vtements. Angiolina tait enceinte de cinq mois; ils taient tout eux-mmes, c'est--dire tout leur amour, aussi heureux qu'on peut l'tre sans la libert. Deux mois s'coulrent ainsi; on arriva au 26 mai, jour o l'on clbre Larino la fte de saint Pardo, qui, comme je vous l'ai dit, est le patron de la ville. Ce jour-l, il se fait une grande procession; les mtayers ornent leurs chars de tentures, de guirlandes, de feuillages et de banderoles de toutes couleurs; ils y attellent des boeufs aux cornes dores, qu'ils couvrent de fleurs et de rubans; ces chars suivent la procession, qui porte par les rues le buste du saint, accompagne par toute la population de Larino et des villages voisins, chantant les louanges du bienheureux. Or, cette procession, pour entrer la cathdrale et pour en sortir, devait passer devant le palais piscopal qui donnait asile aux deux jeunes gens. Au moment o la procession et le peuple, arrts sur la grande place de la ville, chantaient et dansaient autour du char, Angiolina, croyant la trve de Dieu, s'approcha d'une fentre, imprudence que son mari lui avait pourtant bien recommand de ne pas commettre. Le malheur voulut que le frre du comte ft sur la place, juste en face de cette fentre; il reconnut Angiolina travers la vitre, arracha le fusil des mains d'un soldat, ajusta et lcha le coup. Angiolina ne jeta qu'un cri et ne pronona que deux paroles: --Mon enfant! Au bruit du coup, au fracas de la vitre casse, au cri pouss par sa femme, Giuseppe Palmieri accourut assez temps pour la recevoir dans ses bras. La balle avait frapp Angiolina juste au milieu du front. Fou de douleur, son mari la prit dans ses bras, la porta sur son lit, se courba sur elle, la couvrit de baisers. Tout fut inutile. Elle tait morte! Mais, dans cette douloureuse et suprme treinte, il sentit tout coup l'enfant qui tressaillait dans le sein de la morte. Il poussa un cri, une lueur traversa son cerveau, et, son tour, il laissa chapper de son coeur ces deux mots: --Mon enfant! La mre tait morte, mais l'enfant vivait; l'enfant pouvait tre sauv. Il fit un effort sur lui-mme, tancha la sueur qui perlait sur son front, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, et, se parlant lui-mme, il murmura ces deux mots: --Sois homme. Alors, il prit sa trousse, l'ouvrit, choisit le plus acr de ses instruments, et, tirant la vie du sein de la mort, il arracha l'enfant aux entrailles dchires le la mre. Puis, tout sanglant, il le mit dans un mouchoir qu'il noua aux quatre coins, prit le mouchoir entre ses dents, un pistolet de chaque main, et, tout sanglant lui-mme, les bras nus et rougis jusqu'au coude, mesurant du regard la place qu'il avait traverser, les ennemis qu'il avait combattre, il s'lana travers les degrs, ouvrit la porte du palais piscopal et fondit tte baisse au milieu de la population eu criant les dents serres: --Place au FILS DE LA MORTE! Deux hommes d'armes voulurent l'arrter, il les tua tous deux; un troisime essaya de lui barrer le passage, il l'tendit ses pieds assomm d'un coup de crosse de pistolet; il traversa la place, essuya le feu des gardes du chteau, devant lequel il devait passer, sans qu'aucune balle l'atteignt, gagna un bois, traversa le Biferno la nage, trouva dans une prairie un cheval qui paissait en libert, s'lana sur son dos, gagna Manfredonia, prit passage sur un btiment dalmate qui levait l'ancre, et gagna Trieste. L'enfant, c'tait moi. Vous savez le reste de l'aventure, et comment, quinze ans aprs, _le fils de la morte_ vengeait sa mre. Et, maintenant, ajouta le jeune homme, maintenant que je vous ai racont mon histoire, maintenant que vous me connaissez, occupons-nous de ce que je suis venu faire; il me reste une seconde mre venger: la patrie! IX LA SORCIRE. Pour l'intelligence des faits que nous racontons, et surtout pour l'harmonie que ces faits doivent forcment conserver entre eux, il faut que nos lecteurs abandonnent un instant la partie politique de cet ouvrage, laquelle, notre grand regret, nous n'avons pas pu donner une moindre extension, pour continuer avec nous une excursion dans les parties pittoresques qui s'y rattachent de telle faon, que nous ne saurions sparer l'une de l'autre. En consquence, nous allons, s'ils veulent bien toujours nous prendre pour guide, repasser sur la planche que, dans son empressement apporter la corde qui devait si puissamment aider au salut du hros de notre histoire,--car notre intention n'est pas de cacher plus longtemps que nous lui destinons ce rle,--Nicolino Caracciolo a oubli d'enlever de son double appui; puis, la planche repasse, remonter le talus, sortir par la mme porte qui nous a donn passage pour entrer, redescendre la pente du Pausilippe, jusqu' ce qu'ayant dpass le tombeau de Sannazar et le casino du roi Ferdinand, nous fassions, au milieu de Mergellina, halte entre le casino du roi Ferdinand et la fontaine du Lion, devant une maison communment appele Naples la maison du Palmier, parce que, dans le jardin de cette maison, un lgant individu de cette famille panache au-dessus d'un dme d'orangers tout constells de leurs fruits d'or, et qu'il domine des deux tiers de sa hauteur. Cette maison, bien dsigne la curiosit de nos lecteurs,--de peur d'effaroucher ceux qui pourraient avoir affaire une petite porte perce dans le mur, qui fait justement face au point o nous sommes arrts,--nous allons quitter la rue, longer le mur du jardin et gagner une pente, de laquelle nous pourrons, en nous haussant sur la pointe des pieds, surprendre peut-tre quelques-uns des secrets que ses murailles renferment. Et ce doivent tre des secrets charmants et auxquels nos lecteurs ne pourront manquer d'accorder toute leur sympathie, rien qu' voir celle qui va nous les livrer. En effet, malgr le tonnerre qui gronde, malgr l'clair qui luit, malgr le vent qui, en passant plus furieux et plus strident que jamais, secoue les orangers dont les fruits, se dtachant de leurs branches, tombent comme une pluie d'or, et tord sous ses rafales ritres le palmier dont les longs panaches semblent des tresses cheveles, une jeune femme de vingt-deux vingt-trois ans, en peignoir de batiste, un voile de dentelle jet sur la tte, apparat de temps en temps sur un perron de pierre conduisant du jardin au premier tage, o semblent tre les appartements d'habitation, s'il faut en juger par un rayon de lumire qui, chaque fois qu'elle ouvre la porte, se projette de l'intrieur l'extrieur. Ses apparitions ne sont pas longues; car, chaque fois qu'elle apparat et qu'un clair brille ou qu'un coup de tonnerre se fait entendre, elle pousse un petit cri, fait un signe de croix et rentre, la main appuye sur sa poitrine, comme pour y comprimer les battements prcipits de son coeur. Celui qui la verrait, malgr la crainte que lui cause la perturbation de l'atmosphre, rouvrir avec obstination, de cinq minutes en cinq minutes, cette porte, que chaque fois elle ouvre avec hsitation et referme avec terreur, offrirait bien certainement de parier que toute cette impatience et toute cette agitation sont celles d'une amante inquite ou jalouse, attendant ou piant l'objet de son affection. Eh bien, celui-l se tromperait; aucune passion n'a encore terni la surface de ce coeur, vritable miroir de chastet, et, dans cette me o tous les sentiments sensuels et ardents sommeillent encore, une curiosit enfantine veille seule, et c'est elle qui, empruntant la puissance d'une de ces passions inconnues jusqu'alors, cause tout ce trouble et toute cette agitation. Son frre de lait, le fils de sa nourrice, un lazzarone de la Marinella, sur ses vives instances, a promis de lui amener une vieille Albanaise, dont les prdictions passent pour infaillibles; au reste, ce n'est point d'elle seulement que date cet esprit sibyllique que ses aeules ont recueilli sous les chnes de Dodone, depuis que sa famille, la mort de Scanderberg le Grand, c'est--dire en 1467, a quitt les bords de l'Aos pour les montagnes de la Calabre, jamais une gnration ne s'est teinte sans que le vent qui passe au-dessus des cimes glaces du Tomero n'ait apport quelque pythie moderne le souffle de la divination, hritage de sa famille. Quant la jeune femme qui l'attend, un vague instinct lui fait craindre et dsirer la fois de connatre l'avenir dans lequel s'garent, en frissonnant, des pressentiments tranges, et son frre de lait lui a promis de lui amener le soir mme, minuit, heure cabalistique, celle qui pourra--tandis que son mari est retenu jusqu' deux heures du matin aux ftes de la cour--lui rvler les mystrieux secrets de cet avenir qui jette des ombres sur ses veilles et des lueurs dans ses rves. Elle attend donc tout simplement le lazzarone Michel le Fou et la sorcire Nanno. D'ailleurs, nous allons bien voir si l'on nous a tromp. Trois coups frapps gale distance ont retenti la petite porte du jardin, au moment mme o, des nuages livides et jauntres, commencent tomber de larges gouttes de pluie. Au bruit de ces trois coups, quelque chose comme un flot de gaze glisse le long de la rampe du perron, la porte du jardin s'ouvre, donne passage deux nouveaux personnages et se referme sur eux. L'un de ces personnages est un homme, l'autre une femme; l'homme porte des caleons de toile, le bonnet de laine rouge et le caban du pcheur de la Marinella; la femme est enveloppe d'un grand manteau noir aux paules duquel brilleraient, si l'on pouvait les distinguer, quelques fils d'or fans, reste d'une ancienne broderie: on ne voit rien, du reste, de son costume, et ses deux yeux seuls brillent dans l'ombre que projette le capuchon qui recouvre sa tte. En traversant l'espace qui spare la porte des premires marches du perron, la jeune femme a trouv moyen de dire au lazzarone: --Si fou que tu sois ou qu'on te croie, tu ne lui as pas dit qui j'tais, n'est-ce pas, Michel? --Non, sur la madone, elle ignore jusqu' la premire lettre de ton nom, petite soeur. Arrive au haut du perron, la jeune femme entra la premire; le lazzarone et la sorcire la suivirent. Lorsqu'ils traversrent la premire pice, on put voir la tte d'une jeune camriste soulevant une portire de tapisserie et suivant d'un regard curieux sa matresse et les htes bizarres qu'elle introduisait chez elle. Derrire eux la portire retomba. Entrons notre tour. La scne qui va se passer aura trop d'influence sur les vnements venir pour que nous ne la racontions pas dans tous ses dtails. La lumire dont nous avons vu le rayon transparatre jusque dans le jardin venait d'un petit boudoir dcor la manire de Pompi, avec des divans et des rideaux de soie rose, brochs de fleurs d'un bleu clair; la lampe qui jetait cette lueur tait enferme dans un globe d'albtre rpandant sur tous les objets un reflet nacr; elle tait pose sur une table de marbre blanc dont le pied unique tait un griffon aux ailes tendues. Un fauteuil de forme grecque, qui, par la puret de sa sculpture, et pu rclamer sa place dans le boudoir d'Aspasie, indiquait que l'oeil d'un amateur avait prsid aux moindres dtails de cet ameublement. Une porte place en face de celle qui avait donn entre nos trois personnages s'ouvrait sur une file de chambres rgnant dans toute la longueur de la maison; la dernire de ces chambres attenait non-seulement la maison voisine, mais encore avait une communication avec elle. Ce fait avait sans doute, aux yeux de la jeune femme, une certaine importance, car elle le fit remarquer Michel en lui disant: --Dans le cas o mon mari rentrerait, Nida viendrait nous prvenir, et vous sortiriez par la maison de la duchesse Fusco. --Oui, madame, rpondit Michel en s'inclinant avec respect. En entendant ces dernires paroles, la sorcire, qui tait en train de dpouiller son manteau, se retourna, et, avec un accent qui n'tait pas exempt d'une certaine amertume: --Depuis quand les frres d'un mme lait ne se tutoient-ils plus? demanda-t-elle. Ceux qui ont t pendus la mme mamelle ne sont-ils pas aussi proches parents que ceux qui ont t ports dans le mme sein? Tutoyez-vous, enfants, continua-t-elle avec douceur; cela fait plaisir Dieu, de voir ses cratures s'aimer, malgr la distance qui les spare. Michel et la jeune femme se regardrent avec tonnement. --Quand je te dis qu'elle est vritablement sorcire, petite soeur! s'cria Michel, et c'est ce qui me fait trembler. --Et pourquoi cela te fait-il trembler, Michel? demanda la jeune femme. --Sais-tu ce qu'elle m'a prdit, moi, pas plus tard que ce soir avant de venir? --Non. --Elle m'a prdit que je ferais la guerre, que je deviendrais colonel et que je serais... --Quoi? --C'est difficile dire. --Dis toujours. --Et que je serais pendu. --Ah! mon pauvre Michel! --Ni plus ni moins. La jeune femme reporta avec une certaine terreur ses yeux sur l'Albanaise; celle-ci avait compltement dpouill son manteau, qui gisait terre, et elle apparaissait dans son costume national, fltri par un long usage, mais riche encore; seulement, ce ne fut point le turban blanc broch de fleurs autrefois brillantes, qui serrait sa tte et d'o s'chappaient de longues mches de cheveux noirs mls de fils d'argent, ce ne fut point son corsage rouge broch d'or, ce ne fut point enfin son jupon couleur de brique bandes noires et bleues qu'elle remarqua; ce furent les yeux gris et perants de la sorcire, fixs sur elle comme s'ils eussent voulu lire au plus profond de son coeur. --O jeunesse! jeunesse curieuse et imprudente! murmura la sorcire, seras-tu donc toujours pousse, par une puissance plus forte que ta volont, aller au-devant de cet avenir qui vient si vite au-devant de toi? A cette apostrophe inattendue, faite d'une voix aigu et stridente, un frisson passa par les veines de la jeune femme, et elle se repentit presque d'avoir appel Nanno. --Il est encore temps, dit celle-ci, comme si aucune pense ne pouvait chapper son oeil avide et pntrant. La porte qui nous a donn entre est encore ouverte, et la vieille Nanno a trop souvent dormi sous l'arbre de Bnvent pour n'tre pas habitue au vent, au tonnerre et la pluie. --Non, non, murmura la jeune femme. Puisque vous voil, restez! Et elle tomba assise sur le fauteuil plac prs de la table, la tte renverse en arrire et expose toute la lumire de la lampe. La sorcire fit deux pas de son ct, et, comme se parlant elle-mme: --Cheveux blonds et yeux noirs, dit-elle: grands, beaux, clairs, humides, velouts, voluptueux. La jeune femme rougit et couvrit son visage de ses deux mains. --Nanno! murmura-t-elle. Mais celle-ci ne parut pas l'entendre, et, s'attaquant aux mains qui empchaient qu'elle ne poursuivit l'examen du visage, elle continua: --Les mains sont grasses, poteles; la peau en est rose, douce, fine, mate et vivante tout la fois. --Nanno! dit la jeune femme cartant ses mains comme pour les cacher, mais dmasquant un visage souriant, je ne vous ai point appele pour me faire des compliments. Mais Nanno, sans couter, continua, et, se reprenant la figure qu'on lui livrait de nouveau: --Le front beau, blanc, pur, sillonn de veines azures. Les sourcils noirs, bien dessins, commenant la racine du nez, et entre les deux sourcils, trois ou quatre petites lignes brises. Oh! belle crature! tu es bien consacre Vnus, va! --Nanno! Nanno! s'cria la jeune femme. --Mais laisse-la donc tranquille, petite soeur, dit Michel. Elle prtend que tu es belle; est-ce que tu ne le sais pas? est-ce que ton miroir ne te le dit pas tous les jours? est-ce que quiconque te voit n'est pas de l'avis de ton miroir? est-ce que tout le monde ne dit pas que le chevalier San-Felice porte un nom prdestin, puisque, _heureux_ de nom, il l'est aussi en effet[3]. [Note 3: Inutile de dire que la traduction de _San-Felice_ est _sainte heureuse_.] --Michel! fit la jeune femme mcontente que son frre de lait rvlt ainsi son nom en rvlant celui de son mari. Mais, tout son examen, la sorcire continua: --La bouche est petite, vermeille; la lvre suprieure est un peu plus grosse que la lvre infrieure; les dents sont blanches, bien ranges; les lvres sont couleur de corail; le menton est rond; la voix est molle, un peu tranante, s'enrouant facilement. Vous tes ne un vendredi, n'est-ce pas, minuit ou bien prs de minuit? --C'est vrai, murmura la jeune femme d'une voix, en effet, lgrement enroue par l'motion qu'elle prouvait et laquelle elle cdait, malgr ses efforts; ma mre m'a dit souvent que mon premier cri s'tait ml aux dernires vibrations de la pendule sonnant les douze heures qui sparaient le dernier jour d'avril du premier jour de mai. --Avril et mai, les mois des fleurs! Un vendredi; le jour consacr Vnus! Tout s'explique. Voil pourquoi Vnus domine, reprit la sorcire. Vnus! la seule desse qui ait conserv son empire sur nous, quand tous les autres dieux ont perdu le leur. Vous tes ne sous l'union de Vnus et de la Lune, et c'est Vnus qui l'emporte et qui vous donne ce cou blanc, rond, de moyenne longueur, que nous appelons _la tour d'ivoire_; c'est Vnus qui vous donne ces paules arrondies, un peu tombantes; ces cheveux ondoyants, soyeux, pais; ce nez lgant, rond, aux narines dilates et sensuelles. --Nanno! fit la jeune femme d'une voix plus imprative en se dressant tout debout et appuyant sa main sur la table. Mais l'interruption fut inutile. --C'est Vnus, continua l'Albanaise, qui vous donne cette taille souple, ces attaches fines, ces pieds d'enfant; c'est Vnus qui vous donne le got de la mise lgante, des vtements clairs, des couleurs tendres; c'est Vnus qui vous fait douce, affable, nave, porte l'amour romanesque, porte au dvouement. --Je ne sais si je suis prompte au dvouement, Nanno, dit la jeune femme d'un ton radouci et presque triste; mais, coup sur, tu te trompes l'endroit de l'amour. Puis, retombant sur son fauteuil comme si ses jambes eussent peu prs perdu la force de la porter: --Car jamais je n'ai aim! continua-t-elle avec un soupir. --Tu n'as jamais aim! reprit Nanno; et quel ge dis-tu cela? A vingt-deux ans, n'est-ce pas?... Mais attends, attends! --Tu oublies que je suis marie, dit la jeune femme d'une voix languissante, et laquelle elle essayait vainement de donner de la fermet,--et que j'aime et je respecte mon mari. --Oui, oui! je sais tout cela, rpliqua la sorcire; mais je sais aussi qu'il a prs de trois fois ton ge. Je sais que tu l'aimes et que tu le respectes; mais je sais que tu l'aimes comme un pre et que tu le respectes comme un vieillard. Je sais que tu as l'intention, la volont mme de rester pure et vertueuse; mais que peuvent l'intention et la volont contre l'influence des astres?--Ne t'ai-je pas dit que tu tais ne de l'union de Vnus et de la Lune, les deux astres d'amour? Mais peut-tre chapperas-tu leur influence.--Voyons ta main. Job, le grand prophte, a dit: Dans la main des hommes, Dieu a mis les signes qui font reconnatre son oeuvre. Et elle tendit vers la jeune femme sa main ride, osseuse et noire, dans laquelle vint, comme par une influence magique, se placer la main douce, blanche et fine de la San-Felice. X L'HOROSCOPE. C'tait la main gauche, celle o les cabalistes anciens prtendaient, et o les cabalistes modernes prtendent encore lire les secrets de la vie. Nanno regarda un instant le dessus de cette main charmante avant de la retourner pour lire dans l'intrieur, comme on tient un instant dans sa main, sans se presser de l'ouvrir, un livre qui doit vous rvler des choses inconnues et surnaturelles. En la regardant comme on regarde un beau marbre, elle murmurait: --Les doigts lisses, allongs, sans noeuds; les ongles roses, troits, pointus; main d'artiste s'il en fut, main destine tirer des sons de tous les instruments, cordes de la lyre--ou fibres du coeur. Elle retourna enfin cette main frissonnante, qui faisait un contraste si merveilleux avec sa main bronze, et un sourire d'orgueil clos sur ses lvres illumina tout son visage. --Ne l'avais-je pas devin! dit-elle. La jeune femme la regarda avec anxit. Michel, de son ct, s'approcha comme s'il et connu quelque chose la chiromancie. --Commenons par le pouce, reprit la sorcire; c'est lui qui rsume tous les autres signes de la main: le pouce est l'agent principal de la volont et de l'intelligence; les idiots naissent ordinairement sans pouces ou avec des pouces difformes ou atrophis[4]; les pileptiques, dans leurs crises, ferment leurs pouces avant les autres doigts. Pour conjurer le mauvais oeil, on tend l'index et l'auriculaire, et l'on cache les pouces dans la paume de la main. [Note 4: Voir, du reste, pour les tudes sur la main, le livre de mon excellent ami Desbarrolles.] --Cela est vrai, petite soeur, s'cria Michel, c'est ainsi que je fais quand j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin le chanoine Jorio. --La premire phalange du pouce, celle qui porte l'ongle, continua Nanno, est le signe de la volont. Vous avez la premire phalange du pouce courte; donc, vous tes faible, sans volont, facile entraner. --Faut-il que je me fche? demanda en riant celle qui tait donne cette explication plus vraie que flatteuse. --Voyons le mont de Vnus, dit la sorcire en allongeant son ongle, que l'on et dit une griffe de corne enchsse dans l'bne, sur la partie charnue et renfle qui faisait la base du pouce; toute cette portion de la main dans laquelle sont compris la gnration et les dsirs matriels, est consacre l'irrsistible desse; la ligne de vie l'entoure comme un ruisseau qui coule au bas d'une colline et l'isole comme une le.--Vnus, qui a prsid votre naissance, Vnus, qui, pareille ces fes, marraines prodigieuses des jeunes princesses, Vnus, qui vous a donn la grce, la beaut, la mlodie, l'amour des belles formes, le dsir d'aimer, le besoin de plaire, la bienveillance, la charit, la tendresse, Vnus se montre ici plus puissante que jamais.--Ah! si nous pouvions trouver les autres lignes aussi favorables que celles-ci, quoique... --Quoique?... --Rien. La jeune femme regarda la sorcire, dont les sourcils s'taient froncs un instant. --Il y a donc d'autres lignes que celles de vie? demanda-t-elle. --Il y en a trois: ce sont ces trois lignes qui forment dans la main l'M majuscule, que le vulgaire indique comme la premire lettre du mot _Mort_, signe terrible, charg par la nature elle-mme de rappeler l'homme qu'il est mortel; les deux autres sont la ligne du coeur; la voici: elle s'tend de la base de l'index celle du petit doigt; maintenant, voyez la ligne de tte, c'est celle qui coupe en deux le milieu de la main. Michel s'approcha de nouveau et donna une attention profonde la dmonstration de la sorcire. --Pourquoi ne m'as-tu pas expliqu tout cela moi? lui demanda-t-il. Me croyais-tu trop bte pour te comprendre? Nanno haussa les paules sans lui rpondre; mais, continuant de s'adresser la jeune femme: --Suivons d'abord la ligne du coeur, dit-elle; regarde comme elle s'tend depuis le mont de Jupiter, c'est--dire depuis la base de l'index, jusqu'au mont de Mercure, c'est--dire jusqu' la base du petit doigt. Elle indique, restreinte, une grande chance de bonheur: trop tendue, comme chez toi, elle indique une probabilit de souffrances terribles; elle se brise sous Saturne, c'est--dire sous le mdium, c'est fatalit; elle est d'un rouge vif qui tranche avec la mate blancheur de ta main, c'est amour, ardent jusqu' la violence. --Et voil justement ce qui m'empche de croire tes prdictions, Nanno, dit la San-Felice en souriant; mon coeur est tranquille. --Attends, attends, t'ai-je dit, rpliqua la sorcire en s'exaltant; attends, attends, incrdule! car le moment o un grand changement doit se faire dans ta destine n'est pas loin. Puis encore un signe funeste: regarde! La ligne du coeur s'unit, comme tu le vois, la ligne de tte, entre le pouce et l'index, signe funeste, mais qui peut cependant tre combattu par un signe contraire dans l'autre main. Voyons la main droite! La jeune femme obit et tendit la sibylle la main que celle-ci lui demandait. Nanno secoua la tte. --Mme signe, dit-elle, mme jonction. Et, pensive, elle laissa retomber la main; puis, comme elle restait rveuse et gardant le silence: --Parle donc, dit la jeune femme, puisque je te rpte que je ne te crois pas. --Tant mieux, tant mieux, murmura Nanno; puisse la science se tromper; puisse l'infaillible faillir! --Qu'indique donc la jonction de ces deux lignes? --Blessure grave, emprisonnement, danger de mort. --Ah! si tu me menaces de souffrances physiques. Nanno, tu vas me voir faiblir... N'as-tu pas dit toi-mme que je n'tais pas brave? Et o serai-je blesse? Dis! --C'est bizarre! deux endroits: au cou et au ct. Puis, laissant retomber la main gauche comme elle avait laiss retomber la main droite: --Mais peut-tre y chapperas-tu, continua-t-elle; esprons! --Non pas, reprit la jeune femme, achve. Tu ne devais rien me dire ou tu dois me dire tout. --J'ai tout dit. --Ton accent et tes yeux me prouvent que non; d'ailleurs, tu as dit qu'il y avait trois lignes: la ligne de vie, la ligne de coeur et la ligne de tte. --Eh bien? --Eh bien, tu n'en as examin que deux, la ligne de vie et la ligne de coeur. Reste la ligne de tte. Et, d'un geste impratif, elle tendit la main la sorcire. Celle-ci la prit, et, en affectant l'indiffrence: --Tu peux le voir comme moi, dit-elle, la ligne de tte traversant la plaine de Mars, s'incline sous le mont de la Lune. Cela signifie: rve, idalisme, imagination, chimre;--la vie comme elle est dans la lune, enfin, et non point ici-bas. Tout coup Michel, qui regardait avec attention la main de sa soeur, poussa un cri: --Regarde donc, Nanno! dit-il. Et il indiqua du doigt, avec l'expression de la plus profonde terreur, un signe de la main de sa soeur de lait. Nanno dtourna la tte. --Mais regarde donc, te dis-je! Luisa a dans le creux de la main le mme signe que moi. --Imbcile! fit Nanno. --Imbcile tant que tu voudras, s'cria Michel; une croix au milieu de cette ligne-l:--mort sur l'chafaud, m'as-tu dit?... La jeune femme jeta un cri, et, d'un air effar, regarda tour tour son frre de lait et la sorcire. --Tais-toi, mais tais-toi donc! fit celle-ci impatiente et frappant du pied. --Tiens, petite soeur; tiens, dit Michel ouvrant sa main gauche, regarde toi-mme si nous n'avons pas le mme signe, une croix. --Une croix! rpta Luisa en palissant. Puis, saisissant le bras de la sorcire: --Sais-tu que c'est vrai, Nanno? dit-elle. Que veut dire ceci? Y a-t-il dans la main de l'homme des signes selon sa condition, et ce qui est mortel pour l'un, est-il indiffrent pour l'autre? Voyons, puisque tu as commenc, achve. Nanno retira doucement son bras de la main qui s'efforait de le retenir. --Nous ne devons pas rvler les choses pnibles, dit-elle, lorsque, marques du sceau de la fatalit absolue, elles sont invitables, malgr tous les efforts de la volont et de l'intelligence. Puis, aprs une pause: --A moins, toutefois, ajouta-t-elle, que, dans l'espoir de combattre cette fatalit, la personne menace n'exige cette rvlation de nous. --Exige, petite soeur, exige! s'cria Michel; car, enfin, toi, tu es riche, tu peux fuir; peut-tre le danger que tu cours n'existe-t-il qu' Naples, peut-tre ne te poursuivrait-il pas en France, en Angleterre, en Allemagne! --Et pourquoi ne fuis-tu pas, toi, rpondit Luisa, puisque tu prtends que nous sommes marqus du mme signe? --Oh! moi, c'est autre chose; je ne puis pas quitter Naples, je suis enchan la Marinella comme le boeuf au joug; je suis pauvre, et, de mon travail, je nourris ma mre. Que deviendrait-elle, pauvre femme, si je m'en allais? --Et, si tu meurs, que deviendra-t-elle? --Si je meurs, c'est qu'elle aura dit vrai, Luisa, et, si elle a dit vrai, avant de mourir, je serai colonel. Eh bien, quand je serai colonel, je lui donnerai tout mon argent en lui disant: Mets cela de ct, _mamma_; et, quand on me pendra, puisqu'on doit me pendre, elle se trouvera tre mon hritire. --Colonel! Pauvre Michel, et tu crois la prdiction? --Eh bien, aprs? En supposant qu'il n'y ait que la mort de vraie, il faut toujours supposer le pire. Eh bien, elle est vieille; moi, je suis pauvre, nous ne faisons point dj une si grosse perte l'un et l'autre en perdant la vie. --Et Assunta? demanda en souriant la jeune femme. --Oh! Assunta m'inquite moins que ma mre, Assunta m'aime comme une matresse aime son amant, et non pas comme une mre aime son fils. Une veuve se console avec un autre mari; une mre ne se console pas mme avec un autre enfant. Mais laissons la vieille Mechelemma, et revenons toi, soeur, toi qui es jeune, qui es riche, qui es belle, qui es heureuse! Oh! Nanno! Nanno! coute bien ceci: il faut que tu lui dises l'instant mme d'o viendra le danger, ou malheur toi! La sorcire avait ramass son manteau, et tait occupe le rajuster sur ses paules. --Oh! tu ne t'en iras pas ainsi, Nanno, s'cria le lazzarone en bondissant vers elle et en la saisissant par le poignet; et moi, tu peux dire ce que tu voudras; mais ma sainte soeur, Luisa... oh! non, non! c'est autre chose. Tu l'as dit, nous avons suc le lait de la mme mamelle. Je veux bien mourir deux fois, s'il le faut, une pour moi, une pour elle; mais je ne veux pas que l'on touche un cheveu de sa tte! Entends-tu! Et il montra la jeune femme, ple, immobile, haletante, retombe sur son fauteuil, ne sachant pas quel degr de foi elle devait accorder l'Albanaise, mais, en tout cas, violemment mue, profondment agite. --Voyons, puisque vous le voulez tous deux, dit la sorcire se rapprochant de Luisa, essayons; et, si le sort peut tre conjur, eh bien, conjurons-le, quoique ce soit une impit, ajouta-t-elle, que de lutter contre ce qui est crit. Donne-moi ta main, Luisa. Luisa tendit sa main tremblante et crispe; l'Albanaise fut force de lui redresser les doigts. --Voil bien la ligne du coeur, brise ici en deux tronons sous le mont de Saturne; voil bien la croix au milieu de la ligne de tte; voil enfin la ligne de vie brusquement rompue entre vingt et trente ans. --Et tu ne vois pas d'o vient le danger? tu ne sais pas les causes qu'il faudrait combattre? s'cria la jeune femme sous le poids de la terreur qu'avait exprime pour elle son frre de lait, et que ses yeux, le tremblement de sa voix, l'agitation de tout son corps exprimaient leur tour. --L'amour, toujours l'amour! s'cria la sorcire, un amour fatal, irrsistible, mortel! --Mais connais-tu au moins celui qui en sera l'objet? demanda la jeune femme cessant de se dbattre et de nier, envahie qu'elle avait t, peu peu, par l'accent convaincu de la sorcire. --Tout est nuage dans ta destine, pauvre crature, rpondit la sibylle; je le vois, mais je ne le connais pas; il m'apparat comme un tre qui n'appartiendrait pas ce monde, c'est l'enfant du fer et non de la vie... Il est n... impossible! et cependant cela est ainsi: il est n d'une morte! La sorcire resta le regard fixe, comme si elle voulait absolument lire dans l'obscurit; son oeil se dilatait et prenait la rondeur de celui du chat et du hibou, tandis qu'avec la main elle faisait le geste de quelqu'un qui essaye d'carter un voile. Michel et Luisa se regardaient; une sueur froide coulait sur le front du lazzarone; Luisa tait plus ple que le peignoir de batiste qui l'enveloppait. --Ah! s'cria Michel aprs un instant de silence, et faisant un effort pour s'arracher la terreur superstitieuse qui l'crasait, que nous sommes imbciles d'couter cette vieille folle! Que je sois pendu, moi, c'est encore possible; j'ai mauvaise tte, et, dans notre condition, avec mon caractre, on dit des mots, on en vient aux faits, on met la main dans sa poche, on tire un couteau, on l'ouvre, le diable vous tente on frappe son homme, il tombe, il est mort, un sbire vous arrte, le commissaire vous interroge, le juge vous condamne, matre Donato[5] vous met la main sur l'paule, il vous passe la corde au cou, il vous pend, trs-bien! Mais toi! toi, petite soeur! que peut-il y avoir de commun entre toi et l'chafaud? quel crime peux-tu mme rver, avec ton coeur de colombe? qui peux-tu tuer avec tes petites mains? Car, enfin, on ne tue les gens que quand les gens ont tu; et puis, ici, on ne tue pas les riches! Tiens, veux-tu savoir une chose, Nanno? partir d'aujourd'hui, on ne dira plus Michel le Fou, on dira Nanno la Folle! [Note 5: C'tait le nom du bourreau de Naples cette poque.] En ce moment, Luisa saisit le bras de son frre de lait et lui montra du doigt la sorcire. Celle-ci tait toujours immobile et muette la mme place; seulement, elle s'tait courbe peu peu et semblait, force de volont, commencer distinguer quelque chose dans cette nuit qu'un instant auparavant elle se plaignait de voir s'paissir devant elle; son cou maigre s'allongeait hors de son manteau noir, et sa tte s'agitait de droite gauche, comme celle d'un serpent qui va s'lancer. --Oh! maintenant, je le vois, je le vois, dit-elle. C'est un beau jeune homme de vingt-cinq ans, aux yeux et aux cheveux noirs; il vient, il approche. Lui aussi est menac d'un grand danger,--d'un danger de mort.--Deux, trois, quatre hommes le suivent;--ils ont des poignards sous leurs habits... cinq, six... Puis, tout coup, comme frappe d'une rvlation subite: --Oh! s'il tait tu! s'cria-t-elle presque joyeuse. --Eh bien, demanda Luisa perdue et comme suspendue aux lvres de la sorcire, s'il tait tu, qu'arriverait-il? --S'il tait tu, comme c'est lui qui causera ta mort, tu serais sauve. --Oh! mon Dieu! s'cria la jeune femme, aussi convaincue que si elle voyait elle-mme ce que Nanno croyait voir; oh! mon Dieu! quel qu'il soit, protge-le. Au mme instant, sous les fentres de la maison, on entendit la double dtonation de deux coups de pistolet, puis des cris, un blasphme, et plus rien, que le frissonnement du fer contre le fer. --Madame! madame! dit en entrant la camriste le visage tout boulevers, on assassine un homme sous les murs du jardin. --Michel! s'cria Luisa, les bras tendus vers lui, les mains jointes, tu es un homme, et tu as un couteau; laisseras-tu gorger un autre homme sans lui porter secours? --Non, par la madone! s'cria Michel. Et il s'lana vers la fentre et l'ouvrit pour sauter dans la rue; mais, tout coup, il poussa un cri, se jeta en arrire, et, d'une voix touffe par la terreur: --Pasquale de Simone, le sbire de la reine! murmura-t-il en se courbant derrire l'appui de la fentre. --Eh bien, s'cria la San-Felice, c'est donc moi de le sauver. Et elle s'lana vers le perron. Nanno fit un mouvement pour la retenir; mais, secouant la tte et laissant tomber ses bras: --Va, pauvre condamne, dit-elle, et que l'arrt des astres s'accomplisse! XI LE GNRAL CHAMPIONNET. Nous avons, on se rappelle, laiss Salvato Palmieri sur le point de transmettre aux conjurs la rponse de Championnet. En effet, on se rappelle qu'au nom des patriotes italiens, Hector Caraffa avait crit au gnral franais qui venait d'obtenir le commandement de l'arme de Rome, pour lui faire part de la disposition des esprits Naples et lui demander si, le cas d'une rvolution chant, on pouvait compter sur l'appui, non-seulement de l'arme franaise, mais aussi du gouvernement franais. Disons quelques mots de cette belle personnalit rpublicaine, une des gloires les plus pures de nos jours patriotiques; nous avons lui faire prendre sa place dans le grand tableau que nous essayons de tracer, et, montrant o il va, il est bon que nous fassions voir d'o il vient. Le gnral Championnet tait, l'poque o nous sommes arrivs, un homme de trente-six ans, la figure douce et prvenante, mais cachant sous cette physionomie, qui tait plutt celle d'un homme du monde que celle d'un soldat, une puissante nergie de volont et un courage toute preuve. Il tait fils naturel d'un prsident aux lections qui, ne voulant pas lui donner son nom, lui avait donn celui d'une petite terre des environs de Valence, sa ville natale. C'tait un esprit aventureux, dompteur de chevaux avant d'tre un dompteur d'hommes. A douze ou quinze ans, il montait les animaux les plus rtifs et les rduisait l'obissance. A dix-huit ans, il se mit la poursuite de l'un ou de l'autre de ces deux fantmes que l'on nomme la gloire ou la fortune, partit pour l'Espagne, et, sous le nom de Bellerose, s'engagea dans les troupes wallones. Au camp de Saint-Roch, qui s'tait form devant Gibraltar, il rencontra, dans le rgiment de Bretagne, plusieurs de ses camarades de collge; ils obtinrent de son colonel qu'il quittt les gardes wallones et passt avec eux, comme volontaire. A la paix, il rentra en France et trouva son pre ouvrant ses deux bras l'enfant prodigue. Aux premiers mouvements de 1789, il s'engagea de nouveau. Le canon du 10 aot retentit et la premire coalition se forma. Chaque dpartement alors offrit son bataillon de volontaires; celui de la Drme fournit le 6e bataillon; Championnet en fut nomm chef et gagna avec lui Besanon. Ces bataillons de volontaires formaient l'arme de rserve. Pichegru, en passant par Besancon pour aller prendre le commandement de l'arme du Haut-Rhin, y retrouva Championnet, qu'il avait connu quand il tait chef de bataillon de volontaires comme lui. Championnet le supplia de l'appeler l'arme active; son dsir fut satisfait. A partir de ce moment, Championnet inscrivit son nom ct des noms de Joubert, de Marceau, de Hoche, de Klber, de Jourdanet de Bernadotte. Il servit alternativement sous eux, ou plutt fut leur ami. Ils connaissaient si bien le caractre aventureux du jeune homme, que, lorsqu'il y avait quelque expdition bien difficile, presque impossible conduire bien, ils disaient: --Envoyons-y Championnet. Et celui-ci, en revenant vainqueur, justifiait toujours le proverbe qui dit: _Heureux comme un btard_. Cette suite de succs fut rcompense par le titre de gnral de brigade, puis par celui de gnral de division, commandant les ctes de la mer du Nord depuis Dunkerque jusqu' Flessingue. La paix de Campo-Formio le rappela Paris. Il y revint, et, de toute sa maison militaire, ne garda qu'un jeune aide de camp. Dans les diffrentes rencontres qu'il avait eues avec les Anglais, Championnet avait remarqu un jeune capitaine qui, cette poque o tout le monde tait brave, avait trouv moyen d'tre remarqu pour sa bravoure. Aucun engagement n'avait lieu auquel il prit part, qu'on ne citt de lui quelque action d'clat. A la prise d'Altenkirchen, il tait mont le premier l'assaut. Au passage de la Lahn, il avait sond la rivire et trouv un gu sous le feu de l'ennemi. Aux dfils de Laubach, il avait pris un drapeau. Enfin, l'affaire du camp des Dunes, la tte de trois cents hommes, il avait attaqu quinze cents Anglais; mais, dans une charge dsespre qu'avait faite le rgiment du prince de Galles, les Franais ayant t repousss, lui, avait ddaign de faire un pas en arrire. Championnet, qui le suivait des yeux, l'avait vu de loin disparatre entour d'ennemis. Admirateur de la bravoure comme tout brave, Championnet alors s'tait mis de sa personne la tte d'une centaine d'hommes et avait charg pour le dlivrer. Arriv au point o le jeune officier avait disparu, il l'avait retrouv debout, le pied sur la poitrine du gnral anglais, qui il avait cass la cuisse d'un coup de pistolet, entour de cadavres et bless lui-mme de trois coups de baonnette; il le fora de sortir de la mle, le recommanda son propre chirurgien, et, lorsqu'il fut guri, lui offrit d'tre son aide de camp. Le jeune capitaine accepta. C'tait Salvato Palmieri. Lorsqu'il se nomma, son nom fut un nouveau sujet d'tonnement pour Championnet. Il tait vident qu'il tait Italien; d'ailleurs, n'ayant aucune raison de renier son origine, il la confessait lui-mme, et cependant, chaque fois qu'il avait fallu obtenir quelques renseignements de prisonniers anglais ou autrichiens, Salvato les avait interrogs dans leur langue avec autant de facilit que s'il ft n Dresde ou Londres. Salvato s'tait content de rpondre Championnet qu'ayant t transport tout jeune en France, et ayant achev son ducation en Angleterre et en Allemagne, il n'y avait rien d'tonnant ce qu'il parlt l'allemand, l'anglais et le franais comme sa langue maternelle. Championnet, comprenant de quelle utilit pouvait lui tre un jeune homme la fois si brave et si instruit, l'avait, comme nous l'avons dit, gard seul de toute sa maison militaire et ramen Paris. Lors du dpart de Bonaparte pour l'gypte, quoiqu'on ne connt pas le but de l'expdition, Championnet avait demand suivre la fortune du vainqueur d'Arcole et de Rivoli; mais Barras, auquel il s'tait adress, lui avait mis la main sur l'paule en lui disant: --Reste avec nous, citoyen gnral; nous aurons besoin de toi sur le continent. Et, en effet, Bonaparte parti, Joubert le remplaant dans le commandement de l'arme d'Italie, celui-ci demanda qu'on lui adjoignit Championnet pour commander l'arme de Rome, destine surveiller et, au besoin, menacer Naples. Et, cette fois, Barras, qui lui portait un intrt tout particulier, lui avait dit, en lui remettant ses instructions: --Si la guerre clate de nouveau, tu seras le premier des gnraux rpublicains charg de dtrner un roi. --Les intentions du Directoire seront remplies, rpondit Championnet avec une simplicit digne d'un Spartiate. Et, chose trange, la promesse devait se raliser. Championnet partit pour l'Italie avec Salvato; il parlait dj l'italien avec facilit, la pratique seule de la langue lui manquait; mais, partir de ce moment, il ne parla plus qu'italien avec Salvato, et mme, dans la prvoyance de ce qui pouvait arriver, il s'exera avec lui au patois napolitain, qu'en s'amusant Salvato avait appris de son pre. A Milan, o le gnral s'arrta peine quelques jours, Salvato fit connaissance avec le comte de Ruvo et le prsenta au gnral Championnet comme un des plus nobles seigneurs et des plus ardents patriotes de Naples. Il lui raconta comment Hector Caraffa, dnonc par les espions de la reine Caroline, perscut et emprisonn par la junte d'tat, s'tait vad du chteau Saint-Elme, et demanda pour lui la faveur de suivre l'tat-major sans y tre attach par aucun grade. Tous deux l'accompagnrent Rome. Le programme donn au gnral Championnet tait celui-ci: Repousser par les armes toute agression hostile contre l'indpendance de la rpublique romaine, et porter la guerre sur le territoire napolitain si le roi de Naples excutait les projets d'invasion qu'il avait si souvent annoncs. Une fois Rome, le comte de Ruvo, comme nous l'avons racont plus haut, n'avait pu rsister au dsir de prendre une part active au mouvement rvolutionnaire qui tait, disait-on, sur le point d'clater Naples; il tait entr dans cette ville sous un dguisement, et, par l'intermdiaire de Salvato, avait mis les patriotes italiens en communication avec les rpublicains franais, pressant le gnral de leur envoyer Salvato, dans lequel Championnet avait la plus grande confiance, et qui ne pouvait manquer d'inspirer une confiance pareille ses compatriotes. Le but de cette mission tait de faire voir au jeune homme, par ses propres yeux, le point o en taient les choses, afin qu'il pt, de retour prs du gnral, lui rendre compte des moyens que les patriotes avaient leur disposition. Nous avons vu travers quels dangers Salvato tait arriv au rendez-vous, et comment, les conjurs n'ayant point de secrets pour lui, il avait voulu, de son ct, pour qu'ils pussent mesurer son patriotisme la position que les vnements lui avaient faite, n'avoir point de secrets pour eux. Mais, par malheur, les moyens d'action de Championnet, dans le commandement qu'il venait de recevoir et qui avaient pour but la protection de la rpublique romaine, taient loin de rpondre ses besoins. Il arrivait dans la ville ternelle un an aprs que le meurtre du gnral Duphot, sinon provoqu, du moins tolr et laiss impuni par le pape Pie VI, avait amen l'envahissement de Rome et la proclamation de la rpublique romaine. C'tait Berthier qui avait eu l'honneur d'annoncer au monde cette rsurrection. Il avait fait son entre Rome et tait mont au Capitole comme un triomphateur antique, foulant cette mme voie Sacre qu'avaient foule, dix-sept sicles auparavant, les triomphateurs de l'univers. Arriv au Capitole, il avait fait deux fois le tour de la place o s'lve la statue de Marc-Aurle, aux cris frntiques de Vive la libert! vive la rpublique romaine! vive Bonaparte! vive l'invincible arme franaise! Puis, ayant rclam le silence, qui lui fut accord l'instant mme, le hraut de la libert avait prononc le discours suivant: --Mnes de Caton, de Pompe, de Brutus, de Cicron, d'Hortensius, recevez les hommages des hommes libres, dans ce Capitole o vous avez tant de fois dfendu les droits du peuple et illustr par votre loquence ou vos actions la rpublique romaine. Les enfants des Gaulois, l'olivier la main, viennent dans ce lieu auguste rtablir les autels de la libert dresss par le premier des Brutus. Et vous, peuple romain, qui venez de reprendre vos droits lgitimes, rappelez-vous quel sang coule dans vos veines! Jetez les yeux sur les monuments de gloire qui vous environnent, reprenez les vertus de vos pres, montrez-vous dignes de votre antique splendeur, et prouvez l'Europe qu'il est encore des mes qui n'ont point dgnr des vertus de vos anctres! Pendant trois jours, on avait illumin Rome, tir des feux d'artifice, plant des arbres de la Libert, dans, chant, cri: Vive la Rpublique! autour de ces arbres; mais l'enthousiasme avait t de courte dure. Dix jours aprs le discours de Berthier, qui, outre l'allocution aux mnes de Caton et d'Hortensius, contenait la promesse d'un respect inviolable pour les revenus et les richesses de l'glise, on avait, par l'ordre du Directoire, port la Monnaie les trsors de cette mme glise pour y tre fondus, transforms en pices d'or et d'argent, non pas l'effigie de la rpublique romaine, mais celle de la rpublique franaise, et verss dans les caisses, les uns disaient du Luxembourg et les autres de l'arme: ceux qui disaient dans les caisses de l'arme taient en minorit, et en minorit encore plus grande ceux qui le croyaient. Puis on avait mis en vente les biens nationaux, et, comme le Directoire avait un pressant besoin d'argent pour l'arme d'gypte, disait-il, ces biens avaient t vendus en toute hte et un prix fort au-dessous de leur valeur. Alors, des appels en argent et en nature avaient t faits aux riches propritaires, qui, malgr leur patriotisme, auquel les exigences ritres du gouvernement franais avaient, nous devons l'avouer, port une rude atteinte, avaient t bientt mis sec. Il en rsultait que, malgr les sacrifices faits par les classes riches de la socit, les besoins du Directoire se renouvelant sans cesse, aucune des dpenses les plus indispensables n'avait pu tre acquitte, et que la solde des troupes nationales, les appointements des fonctionnaires publics, prsentaient, au bout de trois mois, un arrir qui datait du jour mme o la rpublique avait t proclame. Les ouvriers, ne recevant plus de salaires, et, d'ailleurs, on le sait, n'tant pas normment enclins d'eux-mmes au travail, ils avaient, chacun de leur ct, abandonn leurs travaux et s'taient faits, les uns mendiants, les autres bandits. Quant aux autorits, qui eussent d, dans leurs fonctions, donner l'exemple d'une intgrit lacdmonienne, comme elles ne recevaient pas un sou, elles taient devenues encore plus vnales et encore plus voleuses qu'auparavant. La magistrature de l'annone, charge de la nourriture du peuple, institution de la vieille Rome des empereurs qui s'tait maintenue travers la Rome des papes, n'ayant pu, avec du papier-monnaie discrdit, faire les approvisionnements ncessaires, et manquant de farine, d'huile, de viande, dclarait qu'elle ne savait plus quel remde opposer la famine; si bien que, quand Championnet arriva, on se disait tout bas qu'il n'y avait plus Rome que pour trois jours de vivres, et que, si le roi de Naples et son arme n'arrivaient pas bien vite pour chasser les Franais, rtablir le saint-pre sur son trne et rendre l'abondance au peuple, on allait se trouver incessamment dans l'alternative de se manger les uns les autres, ou de mourir de faim. Voil ce que Salvato tait charg d'annoncer d'abord aux patriotes napolitains; c'tait la misrable situation de la rpublique romaine, situation laquelle on allait essayer de faire face force d'conomie et d'honntet. Pour commencer, Championnet avait chass de Rome tous les agents du fisc et avait pris sur lui d'appliquer aux besoins de la ville et de l'arme tous les envois d'argent, de quelque part qu'ils vinssent, qui se faisaient au Directoire. Maintenant, voici ce que Salvato avait ajouter relativement la situation de l'arme franaise, qui n'tait gure plus florissante que celle de la rpublique romaine: L'arme de Rome, dont Championnet venait de prendre le commandement et qui, sur les cadres qu'il avait reus du Directoire, se montait trente-deux mille hommes, tait de huit mille hommes en ralit. Ces huit mille hommes, qui, depuis trois mois, n'avaient pas reu un sou de solde, manquaient de chaussures, d'habits, de pain, et taient comme envelopps par l'arme du roi de Naples, se composant de 60,000 hommes, bien vtus, bien chausss, bien nourris et pays chaque jour. Pour toutes munitions, l'arme franaise avait cent quatre-vingt mille cartouches; c'tait quinze coups de fusil tirer par homme. Aucune place n'tait approvisionne, nous ne dirons pas de vivres, mais de poudre, et la pnurie tait telle, qu'on en avait manqu Civita-Vecchia pour tirer sur un btiment barbaresque qui tait venu capturer une barque de pcheur demi-porte de canon du fort. On n'avait en tout que neuf bouches feu. Toute l'artillerie avait t fondue pour faire de la monnaie de cuivre. Quelques forteresses avaient des canons, c'est vrai; mais, soit trahison, soit ngligence, dans aucune les boulets n'taient du calibre des pices; dans quelques-unes, il n'y avait pas de boulets du tout. Les arsenaux taient aussi vides que les forteresses; on avait inutilement essay d'armer de fusils deux bataillons de gardes nationales, et cela dans un pays o l'on ne rencontrait pas un homme qui n'et son fusil sur l'paule s'il tait pied, et en travers de sa selle s'il tait cheval. Mais Championnet avait crit Joubert, et l'on devait lui envoyer d'Alexandrie et de Milan un million de cartouches et dix pices de canon avec leurs parcs. Quant aux boulets, Championnet avait tabli des fours, et il en faisait fondre quatre ou cinq mille par jour. Ce qu'il demandait donc en grce aux patriotes, c'tait de ne rien hter, ayant besoin d'un mois encore pour se mettre en mesure, non pas d'envahir, mais de se dfendre. Salvato tait charg d'une lettre dans ce sens pour l'ambassadeur franais Naples, lettre o Championnet exposait Garat sa situation, et le priait de mettre tous ses soins retarder une rupture entre les deux cours. Cette lettre, heureusement enferme dans un portefeuille de basane hermtiquement ferm, n'avait point t atteinte par l'eau. Au reste, Salvato en connaissait le contenu, et, ft-elle devenue illisible, il pouvait la redire mot pour mot l'ambassadeur; seulement, l'ambassadeur, ne recevant pas la lettre, perdait la mesure du degr de confiance qu'il pouvait accorder au porteur. Tous ces faits exposs aux conjurs, il y eut un instant de silence pendant lequel ils se regardrent, s'interrogeant des yeux les uns les autres. --Que faire? demanda le comte de Ruvo, le plus impatient de tous. --Suivre les instructions du gnral, rpondit Cirillo. --Et, pour m'y conformer, ajouta Salvato, je me rends l'instant mme chez l'ambassadeur de France. --Htez-vous, alors! dit du haut de l'escalier une voix qui ft tressaillir tous les conjurs, et Salvato lui-mme; car cette voix n'avait pas encore t entendue. L'ambassadeur, ce que l'on assure, part cette nuit ou demain matin pour Paris. --Velasco! firent la fois Nicolino et Manthonnet. Puis, continuant seul, Nicolino ajouta: --Soyez tranquille, signor Palmieri: c'est le sixime ami que nous attendions et qui, par ma faute, par ma trs-grande faute, a pass sur la planche que j'ai oubli de retirer, non pas une fois, mais deux fois, la premire en rapportant la corde, et la seconde en rapportant les habits. --Nicolino, Nicolino, dit Manthonnet, tu nous feras pendre. --Je l'ai dit avant toi, rpliqua insoucieusement Nicolino. Pourquoi conspirez-vous avec un fou? XII LE BAISER D'UN MARI. Si la nouvelle donne par Velasco tait vraie, il n'y avait pas un instant perdre; car, au point de vue de Championnet, ce dpart, qui tait une dclaration de guerre, pouvait entraner de grands malheurs, et ce dpart, l'arrive de Salvato l'empcherait peut-tre en dterminant le citoyen Garat temporiser. Chacun voulait accompagner Salvato jusqu' l'ambassade; mais Salvato, autant par ses souvenirs que par un plan, s'tait fait une topographie de Naples; il refusa obstinment. Celui des conjurs qui et t vu avec lui, le jour o l'objet de sa mission transpirait, tait perdu: il devenait la proie de la police de Naples ou le but du poignard des sbires du gouvernement. Au reste, Salvato n'avait suivre que le bord de la mer en la gardant constamment sa droite, pour arriver l'ambassade de France, situe au premier tage du palais Caramanico; il ne risquait donc point de s'garer; le drapeau tricolore et le faisceau soutenant le bonnet de la libert lui indiqueraient la maison. Seulement, autant titre d'amiti qu' titre de prcaution, il changea ses pistolets, mouills par l'eau de mer, contre ceux de Nicolino Carracciolo; puis, sous son manteau, il boucla son sabre, qu'il avait sauv du naufrage et qu'il suspendit au porte-mousqueton, pour que son rebondissement sur les dalles ne le traht point. Il fut convenu qu'on le laisserait partir le premier, et que, dix minutes aprs son dpart, les six conjurs, sortant leur tour, les uns aprs les autres, se rendraient sparment chacun chez soi, en droutant ceux qui voudraient les suivre par ces dtours si faciles multiplier dans ce labyrinthe plus inextricable que celui de la Crte et que l'on appelle la ville de Naples. Nicolino conduisit le jeune aide de camp jusqu' la porte de la rue, et, lui montrant la descente du Pausilippe et les rares lumires brillant encore dans Mergellina: --Voil votre chemin, lui dit-il; ne vous laissez ni suivre ni accoster. Les deux jeunes gens changrent une poigne de main et se sparrent. Salvato jeta les yeux autour de lui: la rue tait entirement dserte, et, d'ailleurs, la tempte n'tait point encore calme, et, quoique la pluie et cess de tomber, de nombreux et frquents clairs, accompagns du grondement de la foudre, continuaient d'clater sur tous les points du ciel. En dpassant l'angle le plus obscur du palais de la reine Jeanne, il lui sembla entrevoir la silhouette d'un homme se dessinant sur le mur; il ne jugea point que cela valt la peine de s'arrter; arm comme il l'tait, que lui faisait un homme? Au bout de vingt pas, il tourna cependant la tte en arrire: il ne s'tait point tromp: l'homme traversait la route et semblait vouloir prendre la gauche du chemin. Dix pas plus loin, il crut distinguer, au-dessus du mur qui, du ct de la mer, sert de parapet la route, une tte qui, son approche, disparut derrire ce mur; il se pencha sur le parapet, regarda de l'autre ct, et ne vit qu'un jardin avec des arbres touffus, dont les branches montaient la hauteur du parapet. Pendant ce temps, l'autre homme avait gagn du terrain et marchait paralllement lui; Salvato affecta de s'en rapprocher, sans cependant perdre de vue l'endroit o la tte avait disparu. A la lueur d'un clair, il vit alors derrire lui un homme qui enjambait le mur et qui, comme lui, descendait vers Mergellina. Salvato mit la main sa ceinture, s'assura que ses pistolets ne pouvaient sortir facilement, et continua son chemin. Les deux hommes suivaient toujours paralllement la route, l'un un peu en avant de lui sa gauche, l'autre un peu en arrire de lui sa droite. A la hauteur du casino du Roi, deux homme tenaient le milieu du chemin, se disputant avec cette multiplicit de gestes et ces cris discordants particuliers aux gens du peuple Naples. Salvato arma ses pistolets sous son manteau, et, commenant souponner un guet-apens quand il vit qu'ils ne se drangeaient point, marcha droit eux: --Allons, place! dit-il en napolitain. --Et pourquoi place? demanda un des deux hommes d'un ton goguenard et oubliant la dispute dans laquelle il tait engag. --Parce que, rpondit Salvato, le haut du pav de Sa gracieuse Majest le roi Ferdinand est fait pour les gentilshommes et non pour des drles comme vous. --Et, si on ne vous la faisait point, place! repartit l'autre disputeur, que diriez-vous? --Je ne dirais rien, je me la ferais faire. Et, tirant ses deux pistolets de sa ceinture, il marcha sur eux. Les deux hommes s'cartrent et le laissrent passer; mais ils le suivirent. Salvato entendit celui qui semblait tre le chef dire aux autres: --C'est bien lui! Nicolino, on se le rappelle, avait recommand Salvato non-seulement de ne pas se laisser accoster, mais encore de ne pas se laisser suivre; d'ailleurs, les trois mots qu'il avait surpris indiquaient qu'il tait menac. Il s'arrta. En le voyant s'arrter, les hommes en firent autant, c'est--dire s'arrtrent de leur ct. Ils taient dix pas l'un de l'autre. L'endroit tait dsert. A gauche, une maison dont tous les volets taient ferms, se continuant par les murs d'un jardin, au-dessus desquels ont voyait frissonner la cime d'une fort d'orangers, et se courber et se relever tour tour le flexible panache d'un magnifique peuplier. A droite, la mer. Salvato fit encore dix pas en avant et s'arrta de nouveau. Les hommes, qui avaient continu de marcher en mme temps que lui, s'arrtrent en mme temps que lui. Alors, Salvato revint sur ses pas; les quatre hommes, qui s'taient runis et que l'on reconnaissait parfaitement pour tre de la mme bande, l'attendirent: --Non-seulement, dit Salvato, lorsqu'il ne fut plus qu' quatre pas d'eux, non-seulement je ne veux pas que l'on me barre le passage, mais encore je ne veux pas que l'on me suive. Deux des hommes avaient dj tir leur couteau et le tenaient la main. --Voyons, dit le chef, il y a peut-tre moyen de s'entendre, au bout du compte; car, la manire dont vous parlez le napolitain, il est impossible que vous soyez Franais. --Et que t'importe que je sois Franais ou Napolitain? --Ceci, c'est mon affaire. Rpondez franchement. --Je crois que tu te permets de m'interroger, coquin! --Oh! ce que j'en fais, monsieur le gentilhomme, c'est pour vous et non pour moi. Voyons: tes-vous l'homme qui, venant de Capoue cheval, avec l'uniforme franais, a pris une barque Pouzzoles, et, malgr la tempte, a forc deux marins de le conduire au palais de la reine Jeanne? Salvato pouvait rpondre non, se servir de sa facilit parler le patois napolitain pour augmenter les doutes de celui qui l'interrogeait; mais il lui sembla que mentir, mme un sbire, c'tait toujours mentir, c'est--dire commettre une action abaissant la dignit humaine. --Et si c'tait moi, demanda Salvato, qu'arriverait-il? --Ah! si c'tait vous, dit l'homme d'une voix sombre et en secouant la tte, il arriverait que je serais oblig de vous tuer, moins que vous ne consentissiez me donner de bonne volont les papiers dont vous tes porteur. --Alors, il fallait vous mettre vingt au lieu de quatre, mes drles; vous n'tes pas assez de quatre pour tuer ou mme voler un aide de camp du gnral Championnet. --Allons, dcidment, c'est lui, dit le chef; il faut en finir. A moi, Beccao! A cet appel, deux hommes se dtachrent d'une petite porte sombre dcoupe dans la muraille du jardin et s'lancrent rapidement pour attaquer Salvato par derrire. Mais, leur premier mouvement, Salvato avait fait feu de ses deux pistolets sur les deux hommes qui tenaient leur couteau la main, et avait tu l'un et bless l'autre. Puis, dgrafant son manteau et le rejetant loin de lui, il s'tait retourn en mettant le sabre la main, avait fendu d'un revers le visage de celui que le chef avait appel son aide sous le nom de Beccao, et, d'un coup de pointe, blesse grivement son compagnon. Il croyait tre dbarrass de ses agresseurs, dont quatre sur six taient hors de combat, et, n'ayant plus affaire qu'au chef et un de ses sbires qui se tenait prudemment dix pas de lui, avoir facilement raison des deux derniers, lorsqu'au moment o il se retournait vers eux pour les charger, il vit briller une espce d'clair qui, se dtachant de la main du chef, vint lui en sifflant; en mme temps, il sentit une vive douleur au ct droit de la poitrine. L'assassin, n'osant s'approcher de lui, lui avait lanc son couteau; la lame avait disparu entre la clavicule et l'paule, le manche seul tremblait hors de la blessure. Salvato saisit le couteau de la main gauche, l'arracha, fit quelques pas en arrire, car il lui semblait que la terre manquait sous ses pieds; puis, cherchant un appui, il rencontra le mur, et s'y adossa. Presque aussitt, tout parut tourner autour de lui; sa dernire sensation fut de croire qu' son tour le mur lui manquait comme la terre. Un clair qui fendit le ciel lui apparut, non plus bleutre, mais couleur de sang; il tendit les bras, lcha son sabre et tomba vanoui. Dans la dernire lueur de raison qui le spara de l'anantissement, il crut voir les deux hommes s'lancer vers lui. Il fit un effort pour les repousser; mais tout s'teignit dans un soupir que l'on et pu croire le dernier. C'tait quelques secondes auparavant qu' la dtonation des pistolets, la fentre de la San-Felice s'tait ouverte, et qu' ce cri de terreur de Michele: Pasquale de Simone, le sbire de la reine! la jeune femme avait rpondu par ce cri du coeur: Eh bien, c'est donc moi de le sauver. Or, quoique la distance ne ft pas grande du boudoir au perron et du perron la porte du jardin, lorsque Luisa ouvrit cette porte d'une main tremblante, les assassins avaient dj disparu, et le corps seul du jeune homme, demeurant appuy contre la porte, tombait, le haut du corps renvers, dans le jardin, au moment o la San-Felice ouvrait cette porte. Alors, avec une force dont elle ne se serait jamais crue capable, la jeune femme tira le bless dans le jardin, ferma la porte derrire lui, non-seulement la clef, mais encore au verrou, et, tout plore, elle appela Nina, Michele et Nanno son aide. Tous trois accoururent. Michele, de sa fentre, avait vu fuir les assassins; une patrouille dont on entendait le pas lent et mesur se chargerait probablement de faire disparatre les morts et de recueillir les blesss; il n'y avait donc plus rien craindre pour ceux qui portaient secours au jeune officier, dont la trace serait perdue, mme aux yeux les plus exercs. Michele souleva par le milieu le corps du jeune homme entre ses bras, Nina lui prit les pieds, Luisa lui soutint la tte, et, avec ces doux mouvements dont les femmes ont seules le secret l'gard des malades et des blesss, on le transporta dans l'intrieur de la maison. Nanno tait reste en arrire. Courbe vers la terre, elle marmottait entre ses dents des paroles magiques et cherchait des herbes elle connues parmi les herbes qui poussaient en toute libert dans les angles du jardin et dans les fentes des murailles. Arriv au boudoir, Michele demeura pensif; puis, tout coup, secouant la tte: --Petite soeur, dit-il, le chevalier va rentrer. Que dira-t-il quand il verra qu'en son absence, et sans le consulter, tu as apport ce beau jeune homme dans sa maison? --Il le plaindra, Michele, et dira que j'ai bien fait, rpondit la jeune femme en relevant son front resplendissant d'une douce srnit. --Oui, certainement, il en serait ainsi si ce meurtre tait un meurtre ordinaire; mais, quand il saura que le meurtrier est Pasquale de Simone, se croira-t-il le droit, lui qui est de la maison du prince Francesco, se croira-t-il le droit de donner asile un homme frapp par le sbire de la reine? La jeune femme resta pensive; puis, aprs quelques secondes: --Tu as raison, Michele, dit-elle. Voyons s'il y a sur lui quelque papier qui nous indique o nous devons le faire porter. On eut beau chercher dans les poches du bless, on ne trouva rien que sa bourse et sa montre; ce qui prouvait qu'il n'avait point eu affaire des voleurs; mais, quant ses papiers, s'il en avait eu sur lui, ils avaient disparu. --Mon Dieu, mon Dieu! que faire? s'cria Luisa. Je ne puis cependant pas abandonner une crature humaine dans cet tat. --Petite soeur, dit Michele du ton d'un homme qui a trouv un moyen, si le chevalier tait venu pendant que Nanno te disait la bonne aventure, ne devions-nous pas disparatre dans la maison de ton amie la duchesse Fusco, qui est vide et dont tu as les clefs? --Oh! tu as raison, tu as raison, Michele! s'cria la jeune femme. Oui, portons-le chez la duchesse; on le mettra dans une des chambres dont les fentres donnent sur le jardin. Il y a une porte de sortie. Merci, Michele! Nous pourrons, s'il ne meurt pas, pauvre jeune homme, nous pourrons lui donner l tous les soins que rclame son tat. --Et, continua Michele, ton mari, ignorant tout, pourra au besoin protester de son ignorance; ce qu'il ne ferait pas s'il tait averti. --Non, tu le connais bien, il se livrerait, mais ne mentirait pas. Il faut qu'il ignore tout, il le faut, non pas que je doute de son coeur; mais, comme tu le dis, je ne dois pas le mettre entre son devoir comme ami du prince et sa conscience comme chrtien. claire-nous, Nanno, dit la jeune femme la sorcire, qui rentrait avec un paquet de plantes de familles diverses; non, il ne faut pas que, dans la maison, il reste trace de ce jeune homme. Et le cortge, clair par Nanno, se remit en chemin, traversa trois ou quatre chambres, et finit par disparatre derrire la porte de communication qui donnait dans la maison voisine. Mais peine venait-on de dposer le bless sur un lit, dans une des chambres dsignes par la San-Felice elle-mme, que Nina, moins proccupe que sa matresse, lui posa vivement la main sur le bras. La jeune femme comprit que la camriste rclamait son attention, et couta. On frappait la porte du jardin. --C'est le chevalier! s'cria Luisa. --Et vite, vite, madame, dit Nina, mettez-vous au lit avec votre peignoir; je me charge du reste. --Michele! Nanno! s'cria la jeune femme, leur recommandant d'un geste suprme le bless. Un signe d'eux la rassura autant qu'elle pouvait tre rassure. Puis, comme enchane par un songe, se heurtant aux murailles, haletante, perdue, murmurant des paroles sans suite, elle gagna sa chambre, n'eut que le temps de jeter sur une chaise ses bas et ses pantoufles, de s'tendre dans son lit, et, le coeur bondissant, mais la respiration comprime, de fermer les yeux et de faire semblant de dormir. Cinq minutes aprs, le chevalier San-Felice, qui Nina avait expliqu la mise des verrous la porte du jardin comme une tourderie de sa part, entrait dans la chambre de sa femme sur la pointe du pied, le visage souriant et le bougeoir la main. Il s'arrta un instant debout devant le lit, contempla Luisa la lueur de cette bougie de cire rose qu'il tenait la main, puis abaissa avec lenteur ses lvres sur son front en murmurant: --Dors sous la garde du Seigneur, ange de puret, et le ciel te sauve de tout contact avec les anges de perdition que je quitte! Puis, respectant cette immobilit qu'il croyait tre le sommeil, il sortit sur la pointe du pied, comme il tait entr, referma doucement la porte de la chambre de sa femme et passa dans la sienne. Mais peine la lueur de la bougie se fut-elle efface des parois de la chambre, que la jeune femme se souleva sur son coude, et, l'oeil dilat, l'oreille tendue, couta. Tout tait rentr dans le silence et l'obscurit. Alors, elle souleva lentement la couverture de soie jete sur son lit, posa avec prcaution son pied nu sur le parquet de faence, se dressa sur un genou en s'appuyant au chevet, couta encore, et, rassure par l'absence de tout bruit, prit la porte oppose celle qui avait donn passage son mari, regagna le corridor qui conduisait chez la duchesse, ouvrit la porte de communication, et, lgre et muette comme une ombre, pntra jusqu'au seuil de la chambre o tait couch le malade. Il tait toujours vanoui; Michele pilait des herbes dans un mortier de bronze, et Nanno exprimait le jus de ces herbes sur la blessure du malade. XIII LE CHEVALIER SAN-FELICE. Nous croyons l'avoir dj dit dans un des prcdents chapitres, dans le premier peut-tre, le chevalier San-Felice tait un savant. Mais, quoique les savants, comme les voyageurs de Sterne, puissent se diviser et mme se subdiviser en une foule de catgories, on doit les diviser cependant en deux grandes espces: Les savants ennuyeux. Les savants amusants. La premire espce est la plus nombreuse et passe pour tre la plus savante. Nous avons connu, dans le cours de notre vie, quelques savants amusants; ils taient en gnral renis par leurs confrres, comme gtant le mtier en mlant la science l'esprit ou l'imagination. Quelque tort que cela puisse lui faire dans l'esprit de nos lecteurs, nous sommes forc d'avouer que le chevalier San-Felice appartenait la seconde espce, c'est--dire l'espce des savants amusants. Nous l'avons dit encore, mais il y a assez longtemps pour qu'on l'ait oubli, le chevalier San-Felice tait un homme de cinquante cinquante-cinq ans, d'une mise simple, mais lgante dans sa simplicit, et qui n'ayant, dans des tudes qui durrent toute sa vie, adopt aucune spcialit, tait plutt un sachant qu'un savant. Appartenant lui-mme l'aristocratie, ayant toujours vcu soit la cour, soit avec les seigneurs, ayant beaucoup voyag dans sa jeunesse, surtout en France, il avait les manires charmantes et l'aimable dsinvolture des Buffon, des Hlvtius et des d'Holbach, dont il partageait, avec les principes sociaux, l'insouciance, nous dirons presque l'irrligion philosophique. Et, en effet, ayant, comme Galile et Swammerdam, tudi les infiniment grands et les infiniment petits, tant descendu des mondes roulants dans l'ther aux infusoires nageant dans la goutte d'eau, ayant vu que l'astre et l'atome tenaient la mme place dans l'esprit de Dieu et avaient la mme part l'amour immense que le Crateur rpand sur toutes ses cratures, son me, tincelle chappe au foyer divin, s'tait prise tout aimer dans la nature. Les humbles de la cration avaient seulement droit chez lui une curiosit plus tendre que les superbes, et nous oserions presque affirmer que la transformation de la larve en nymphe et de la nymphe en scarabe, examine le jour au microscope, lui paraissait aussi intressante au moins que la lente locomotion du colosse Saturne, neuf cent fois plus gros que la Terre, et mettant prs de trente ans tourner autour du Soleil avec l'attirail monstrueux de ses sept lunes et l'ornement encore incompris de son anneau. Ces tudes l'avaient un peu soulev hors de la vie relle, pour le jeter dans la vie contemplative; ainsi, quand, de la fentre de sa maison,--maison qui avait t celle de son pre et de son aeul,--par une de ces chaudes nuits caniculaires de Naples, il voyait, sous la rame du pcheur ou sous le sillon de sa barque, s'allumer ce feu bleutre qu'on croirait un reflet de l'toile de Vnus, et que, pendant une heure, quelquefois une nuit, immobile l'appui de cette fentre, il regardait le golfe tinceler de lumires et, si le vent du sud agitait les vagues, nouer les unes aux autres des guirlandes de feu qui allaient se perdre ses yeux derrire Capri, mais qui se prolongeaient coup sr jusqu'aux rivages d'Afrique, on disait: Que fait l ce rveur de San-Felice? Ce rveur de San-Felice passait tout simplement du monde matriel au monde invisible, de la vie bruyante la vie silencieuse. Il se disait que cet immense serpent de flamme dont les replis enveloppent le globe, n'tait rien autre chose qu'une runion d'animalcules imperceptibles, et son imagination reculait, effraye, devant cette pouvantable richesse de la nature qui met au-dessous de notre monde, sur notre monde, autour de notre monde, des mondes dont nous ne nous doutons pas, et par lesquels l'infini suprieur, qui s'chappe nos yeux dans des torrents de lumire, s'enchane sans se rompre l'infini infrieur, qui, plongeant au plus profond des abmes, se perd dans la nuit. Ce rveur de San-Felice, au del du double infini, voyait Dieu, non pas comme le vit Ezchiel, passant au milieu des temptes; non pas comme le vit Mose, dans le buisson ardent, mais resplendissant dans la majestueuse srnit de l'amour ternel, gigantesque chelle de Jacob que monte et descend la cration tout entire. Peut-tre, maintenant, pourrait-on croire que cette tendresse infinie rpandue en portions gales sur toute la nature tait une partie de leur force ces autres sentiments qui ont fait dire au pote latin: _Je suis homme, et rien de ce qui appartient l'humanit ne m'est tranger_?--Non, c'est chez le chevalier San-Felice que l'on et pu faire surtout cette distinction entre l'me et le coeur qui permet au vice-roi de la cration d'tre tantt calme et serein comme Dieu, lorsqu'il contemple avec son me, tantt joyeux ou dsespr comme l'homme, quand il prouve avec son coeur. Mais, de tous les sentiments qui lvent l'habitant de notre plante au-dessus des animaux qui vivent autour de lui, l'amiti tait celui auquel le chevalier avait vou le culte le plus sincre et le plus dvou, et nous nous appesantissons sur celui-l, parce que celui-l eut une plus profonde et plus particulire influence sur sa vie. Le chevalier San-Felice, lev au collge des Nobles, fond par Charles III, y avait eu pour condisciple un des hommes dont les aventures, l'lgance et la haute fortune firent le plus de bruit dans le monde napolitain, vers la fin du dernier sicle; cet homme tait le prince Joseph Caramanico. Si le prince n'et t lui-mme que prince, il est probable que le jeune San-Felice n'et prouv pour lui que ce sentiment de respect banal ou de jalousie envieuse que les enfants prouvent pour ceux de leurs compagnons qui psent sur l'indulgence des matres par la supriorit de leur rang; mais, part son titre de prince, Joseph Caramanico tait un charmant enfant plein de coeur et d'abandon, comme il fut plus tard un charmant homme plein d'honneur, et de loyaut. Il arriva cependant, entre le prince Caramanico et le chevalier San-Felice, ce qui arrive invitablement dans toutes les amitis: il y eut un Oreste et un Pylade; le chevalier San-Felice eut le rle le moins brillant aux yeux du monde, mais peut-tre le plus mritoire aux yeux du seigneur: il fut Pylade. On devina quelle facile supriorit le futur savant, avec son intelligence distingue et ses dispositions studieuses, dut prendre sur ses rivaux de collge, et, combien, au contraire, avec son insouciance de grand seigneur, le futur ministre Naples, le futur ambassadeur Londres, le futur vice-roi Palerme devait tre un mauvais colier. Eh bien, grce au laborieux Pylade qui travaillait pour deux, le paresseux Oreste se maintint toujours au premier rang; il eut autant de prix, autant de couronnes, autant de rcompenses que San-Felice, et plus de mrite aux yeux de ses professeurs, qui ne savaient pas ou ne voulaient pas savoir le secret de sa supriorit; car cette supriorit, il la maintenait comme celle de sa position sociale, sans avoir l'air de se donner le moindre mal pour cela. Mais Oreste le savait, lui, ce secret de dvouement, et rendons-lui cette justice de dire qu'il l'apprcia comme il devait tre apprci, ainsi que le prouvera la suite de notre rcit, en le mettant l'preuve. Les jeunes gens sortirent du collge, et chacun suivit la carrire vers laquelle l'entranait ou sa vocation ou son rang. Caramanico prit celle des armes; San-Felice, celle de la science. Caramanico entra comme capitaine dans un rgiment de Lipariotes, nomm ainsi des les Lipari, d'o presque tous les soldats qui le composaient taient tirs. Ce rgiment, form par le roi, tait command par le roi; le roi portait le titre de colonel de ce rgiment, et y tre admis comme officier tait la plus haute faveur laquelle pt aspirer un noble Napolitain. San-Felice, au contraire, voyagea, visita la France, l'Allemagne, l'Angleterre, resta cinq ans hors de l'Italie, et, lorsqu'il revint Naples, trouva le prince Caramanico premier ministre et amant de la reine Caroline. Le premier soin de Caramanico, en arrivant au pouvoir, avait t d'assurer une position indpendante son cher San-Felice; en son absence, il l'avait fait, avec exemption de voeux, nommer chevalier de Malte, faveur, au reste, laquelle avaient droit tous ceux qui pouvaient faire leurs preuves, et lui avait fait donner une abbaye rapportant deux mille ducats. Cette rente, avec celle de mille ducats qu'il tenait de sa fortune patrimoniale, faisait du chevalier San-Felice, dont les gots taient ceux d'un savant, c'est--dire fort simples, un homme comparativement aussi riche que l'homme le plus riche de Naples. Les deux jeunes gens avaient march dans la vie et taient devenus des hommes; ils s'aimaient toujours; mais, occups, l'un de science, l'autre de politique, ils ne se voyaient plus que rarement. Vers 1783, quelques bruits qui couraient sur la disgrce prochaine du prince de Caramanico, commenaient proccuper la ville et inquiter San-Felice: on disait que Caramanico, surcharg de besogne, comme premier ministre, et voulant crer une marine respectable Naples, qu'il regardait, tout au contraire du roi, comme une puissance maritime, plutt que comme une puissance continentale, s'tait adress au grand-duc de Toscane Lopold, afin qu'il voult bien lui cder, pour le mettre la tte de la marine napolitaine, avec le titre d'amiral, un homme qui venait de faire rpter son nom avec loge dans une expdition contre les Barbaresques. Cet homme, c'tait le chevalier Jean Acton, d'origine irlandaise, n en France. Mais peine Acton s'tait-il trouv, par la protection de Caramanico, install la cour de Naples, dans une position laquelle ses rves les plus ambitieux n'auraient jamais cru pouvoir atteindre, qu'il combina tous ses efforts pour remplacer son protecteur, et dans l'affection de la reine et dans son poste de premier ministre, qu'il devait encore plus peut-tre cette affection qu' son rang et son mrite. Un soir, San-Felice vit entrer chez lui, comme un simple particulier et sans avoir permis qu'on l'annont, le prince de Caramanico. San-Felice, par une douce soire du mois de mai, tait occup, dans ce beau jardin dont nous avons essay de faire la description, donner la chasse des lucioles, sur lesquelles il voulait tudier, au retour du matin, la dgradation de la lumire. Il poussa un cri de joie en voyant le prince, se jeta dans ses bras et le pressa contre son coeur. Celui-ci rpondit ses embrassements avec son affection accoutume, laquelle une proccupation triste semblait donner encore une plus vive expression. San-Felice voulut l'entraner vers le perron; mais Caramanico, enferm dans son cabinet depuis le matin jusqu'au soir, ne voulait point perdre cette occasion de respirer l'air parfum par la fort d'orangers, dont le feuillage mtallique frissonnait au-dessus de sa tte; une douce brise venait de la mer, le ciel tait pur, la lune brillait au ciel et se refltait dans le golfe. Caramanico montra son ami un banc adoss au tronc d'un palmier; tous deux s'assirent sur ce banc. Caramanico resta un instant sans parler, comme s'il et hsit troubler le silence de toute cette nature muette; puis enfin, avec un soupir: --Mon ami, dit-il, je viens te dire adieu, peut-tre pour toujours. San-Felice tressaillit et le regarda en face; il croyait avoir mal entendu. Le prince secoua mlancoliquement sa belle tte ple, et, avec une profonde expression de dcouragement: --Je suis las de lutter, reprit-il. Je reconnais que j'ai affaire plus fort que moi; j'y laisserais mon honneur peut-tre, ma vie coup sr. --Mais la reine Caroline? demanda San-Felice. --La reine Caroline est femme, mon ami, rpondit Caramanico, par consquent faible et mobile. Elle voit aujourd'hui par les yeux de cet intrigant irlandais qui, j'en ai bien peur, poussera l'tat sa ruine. Que le trne tombe! mais sans moi. Je ne veux pas contribuer sa chute, je pars. --O vas-tu? demanda San-Felice. --J'ai accept l'ambassade de Londres; c'est un honorable exil. J'emmne ma femme et mes enfants, que je ne veux pas laisser exposs aux dangers de l'isolement; mais il y a une personne que je suis oblig de laisser Naples; j'ai compt sur toi pour me remplacer prs d'elle. --Prs d'elle? rpta le savant avec une espce d'inquitude. --Sois tranquille, dit le prince essayant de sourire; ce n'est point une femme, c'est une enfant. San-Felice respira. --Oui, continua le prince, au milieu de mes tristesses, une jeune femme me consolait. Ange du ciel, elle est remonte au ciel, en me laissant un vivant souvenir d'elle, une petite fille qui vient d'atteindre sa cinquime anne. --J'coute, dit San-Felice, j'coute. --Je ne puis ni la reconnatre, ni lui faire une position sociale, puisqu'elle est ne pendant mon mariage; d'ailleurs, la reine ignore et doit ignorer l'existence de cette enfant. --O est-elle? --A Portici. De temps en temps, je me la fais apporter; de temps en temps mme, je vais la voir; j'aime beaucoup cette innocente crature, qui, j'en ai bien peur, est ne dans un jour nfaste! et, m'en croiras-tu, San-Felice, il m'en cote moins, je te le jure, de quitter mon ministre, Naples, mon pays, que de quitter cette enfant; car celle-l, c'est bien l'enfant de mon amour. --Moi aussi, dit le chevalier avec sa douce simplicit, moi aussi, Caramanico, je l'aime. --Tant mieux! reprit le prince; car j'ai compt sur toi pour me remplacer prs d'elle. Je veux, tu comprendras cela, je veux qu'elle ait une fortune indpendante. Voici, en ton nom, une police de cinquante mille ducats. Cette somme, place par tes soins, se doublera en quatorze ou quinze ans par l'accumulation seule des intrts; tu prendras, sur ta fortune toi, ce qui sera ncessaire son entretien et son ducation, et, lors de sa majorit ou de son mariage, tu te rembourseras. --Caramanico! --Pardon, mon ami, dit en souriant le prince, je te demande un service; c'est moi de faire mes conditions. San-Felice baissa la tte. --M'aimerais-tu moins que je ne croyais? murmura-t-il. --Non, mon ami, reprit Caramanico. Tu es non-seulement l'homme que j'aime le mieux, mais celui que j'estime le plus au monde, et la preuve, c'est que je te laisse la seule partie de mon coeur qui soit reste pure et n'ait point t brise. --Mon ami, dit le savant avec une certaine hsitation, je voudrais te demander une faveur, et, si ma demande ne te contrariait pas, je serais heureux que tu me l'accordasses. --Laquelle? --Je vis seul, sans famille, presque sans amis; je ne m'ennuie jamais, parce qu'il est impossible que l'homme s'ennuie avec le grand livre de la nature ouvert devant les yeux; j'aime toute chose en gnral: j'aime l'herbe qui, le matin, se courbe sous le poids des gouttes de rose, comme sous un fardeau trop lourd pour elle; j'aime ces lucioles que je cherchais quand tu es arriv; j'aime le scarabe l'aile d'or dans laquelle se mire le soleil, mes abeilles qui me btissent une ville, mes fourmis qui me fondent une rpublique; mais je n'aime pas une chose plus que l'autre, et je ne suis aim tendrement par rien. S'il m'tait permis de prendre ta fille avec moi, je l'aimerais plus que toute chose, je le sens, et peut-tre, elle aussi, comprenant que je l'aime beaucoup, m'aimerait-elle un peu. L'air du Pausilippe est excellent; la vue que j'ai de mes fentres est splendide; elle aurait un grand jardin pour courir aprs les papillons, des fleurs la porte de sa main, des oranges la hauteur de ses lvres; elle grandirait flexible comme ce palmier, dont elle aurait la fois la grce et la vigueur. Dis, veux-tu que ton enfant demeure avec moi, mon ami? Caramanico le regardait les larmes aux yeux et l'approuvait d'un doux mouvement de tte. --Et puis, continua San-Felice croyant que son ami n'tait pas suffisamment convaincu, et puis un savant, a n'a rien faire; eh bien, je ferai son ducation, je lui apprendrai lire et crire l'anglais et le franais. Je sais beaucoup de choses, va, et je suis beaucoup plus instruit qu'on ne le croit; cela m'amuse de faire de la science, mais cela m'ennuie d'en parler. Tous ces rats de bibliothque napolitains, tous ces acadmiciens d'Herculanum, tous ces fouilleurs de Pompi, ils ne me comprennent pas et ils disent que je suis ignorant parce que je ne me sers pas de grands mots et que je parle simplement des choses de la nature et de Dieu; mais ce n'est pas vrai, Caramanico; j'en sais au moins autant qu'eux et peut-tre mme plus qu'eux, je t'en donne ma parole d'honneur... Tu ne me rponds pas, mon ami? --Non, je t'coute, San-Felice, je t'coute et je t'admire. Tu es la crature par excellence. Dieu t'a lu. Oui, tu prendras ma fille; oui, tu prendras mon enfant; oui, mon enfant t'aimera; seulement, tu lui parleras de moi tous les jours, et tu tcheras qu'aprs toi, ce soit moi qu'elle aime le plus au monde. --Oh! que tu es bon! s'cria le chevalier en essuyant ses larmes. Maintenant, tu m'as dit quelle tait Portici, n'est-ce pas? Comment reconnatrai-je la maison? Comment s'appelle-t-elle? Tu lui as donn un joli nom, j'espre? --Ami, dit le prince, voici son nom et l'adresse de la femme qui prend soin d'elle, et, en mme temps, l'ordre cette femme de te regarder, moi absent, comme son vritable pre... Adieu, San-Felice, dit le prince en se levant; sois fier, mon ami: tu viens de me donner le seul bonheur, la seule joie, la seule consolation qu'il me soit permis d'esprer encore. Les deux amis s'embrassrent comme des enfants, en pleurant comme des femmes. Le lendemain, le prince Caramanico partait pour Londres, et la petite Luisa Molina s'installait avec sa gouvernante dans la maison du Palmier. XIV LUISA MOLINA Le matin du jour o la petite Luisa Molina devait quitter Portici, on vit le chevalier San-Felice, ne voulant s'en rapporter personne de ce soin si important, courir les magasins de joujoux de la rue de Tolde et y faire une collection de moutons blancs, de poupes marchant toutes seules, de polichinelles faisant la cabriole, lesquels pouvaient faire croire ceux qui connaissaient l'inutilit de ces objets pour lui-mme, que le digne savant tait charg par quelque prince tranger de faire pour ses enfants une collection de jouets napolitains dans sa plus complte extension. Ceux-l se fussent tromps: toute cette acquisition insolite tait rserve aux plaisirs de la petite Luisa Molina. Puis on procda l'emmnagement. La plus belle chambre de la maison, donnant par une de ses fentres sur le golfe, et par l'autre sur le jardin, fut concde aux nouvelles locataires; un de ces charmants petits lits de cuivre que l'on fabrique si lgamment Naples, fut plac prs du lit de la gouvernante, et une moustiquaire, excute sous les yeux et d'aprs les conseils du savant chevalier, et dont toutes les mesures, gomtriquement prises, devaient drouter les plus habiles combinaisons des assigeants, fut place sur les montants du lit, tente transparente destine garantir l'enfant de la piqre des cousins. On donna l'ordre l'un de ces ptres qui conduisent dans les rues de Naples des troupeaux de chvres, qu'ils font quelquefois monter jusqu'au cinquime tage des maisons, de s'arrter tous les matins devant la porte. On choisit dans le troupeau une chvre blanche, la plus belle de toutes, pour donner l'trenne de son lait la petite Luisa, et la chvre lue reut, sance tenante, le nom mythologique d'Amalthe. Aprs quoi, toute prcaution paraissant prise au chevalier pour l'amusement, le confortable et la nutrition matrielle de l'enfant, il envoya chercher une voiture bien large et bien douce, et partit pour Portici. La translation se fit sans accident aucun, et, trois heures aprs le dpart de San-Felice pour Portici, la petite Luisa, prenant possession de son nouveau domicile avec cette satisfaction que fait toujours prouver aux enfants un changement de rsidence, habillait et dshabillait une poupe aussi grande qu'elle et qui possdait une garde-robe aussi varie et aussi riche que celle de la madone del Vescovato. Pendant bien des semaines et mme bien des mois, le chevalier oublia toutes les autres merveilles de la nature pour ne s'occuper que de celle qu'il avait sous les yeux; et, en effet, qu'est-ce qu'un bourgeon qui pousse, une fleur qui s'ouvre ou un fruit qui mrit prs d'un jeune cerveau qui, en se dveloppant, donne chaque jour naissance une ide nouvelle, en ajoutant un peu plus de clart l'ide close la veille. Ce progrs de l'intelligence de l'enfant, en raison du perfectionnement des organes, lui donnait bien quelques doutes l'endroit de l'me immortelle soumise au dveloppement de ces organes, comme la fleur et le fruit de l'arbre sont soumis la sve, tandis qu'au contraire, cette mme me que l'on a vue pour ainsi dire natre, grandir, acqurir ses facults dans l'adolescence, en jouir dans l'ge mr, les perd peu peu insensiblement, mais visiblement nanmoins, au fur et mesure que ces organes s'endurcissent et s'atrophient en vieillissant, comme les fleurs perdent de leur parfum et les fruits de leur saveur mesure que la sve tarit; mais, comme les grands esprits, le chevalier San-Felice avait toujours t quelque peu panthiste, et mme panthiste psychologique: en faisant de Dieu l'me universelle du monde, il regardait l'me individuelle comme une superfluit; il la regrettait cependant, comme il regrettait de ne point avoir des ailes, ainsi que l'oiseau; mais il n'en voulait point la nature d'avoir fait sur l'homme cette cleste conomie. Forc d'abandonner la _continuit_ de la vie, il se rfugiait dans ses _transformations_. Les gyptiens mettaient dans les tombeaux de leurs morts bien-aims un scarabe. Pourquoi cela? Parce que le scarabe meurt trois fois et renat trois fois, comme la chenille. Dieu fera-t-il, dans sa bont infinie, moins pour l'homme qu'il ne fait pour l'insecte? Tel tait le cri de ce peuple dont les nombreuses ncropoles nous ont transmis les spcimens envelopps dans des bandelettes sacres. Maintenant, le chevalier San-Felice se posait cette question que je me pose et que vous vous tes pose certainement: La chenille se souvient-elle de l'oeuf, la chrysalide se souvient-elle de la chenille, le papillon se souvient-il de la chrysalide, et enfin, pour accomplir le cercle des mtamorphoses, l'oeuf se souvient-il du papillon? Hlas! ce n'est pas probable: Dieu n'a pas voulu donner l'homme cet orgueil de se souvenir, ne l'ayant pas donn aux animaux. Du moment que l'homme se souviendrait de ce qu'il tait avant d'tre homme, l'homme serait immortel. Et, pendant que le chevalier faisait toutes ces rflexions, Luisa grandissait, avait appris sans s'en douter lire et crire, et faisait en franais ou en anglais toutes les questions qu'elle avait taire, le chevalier ayant signifi une fois pour toutes qu'il ne rpondrait qu'aux questions faites dans l'une ou l'autre de ces langues; or, comme la petite Luisa tait trs-curieuse, et, par consquent, faisait force questions, elle sut bientt non-seulement questionner, mais rpondre en franais et en anglais. Puis, sans s'en douter, elle apprenait beaucoup d'autres choses; d'astronomie, ce qu'il en faut une femme; ainsi, par exemple: la lune semble tout particulirement affectionner le golfe de Naples, probablement parce que, plus heureuse que la chenille, le scarabe et l'homme, elle se souvient d'avoir t autrefois la fille de Jupiter et de Latone, d'tre ne sur une le flottante, de s'tre appele Phb, d'avoir t amoureuse d'Endymion, et que, coquette qu'elle est, en sa qualit de femme, elle ne trouve pas sur toute la terre de plus limpide miroir o se regarder que le golfe de Naples. La lune, qu'elle appelait la lampe du ciel, proccupait beaucoup la petite Luisa, qui, lorsque l'astre tait dans son plein, voulait toujours y voir un visage, et qui, lorsqu'elle diminuait, demandait s'il y avait des rats au ciel, et si ces rats rongeaient l-haut la lune, comme un jour ils avaient rong ici-bas le fromage. Alors, le chevalier San-Felice, enchant d'avoir une dmonstration scientifique faire un enfant, et voulant la lui faire claire et la porte de son ge, s'amusait excuter lui-mme un modle en grand de notre systme plantaire; il lui montrait la lune, notre satellite, quarante-neuf fois plus petite que la terre; il lui faisait accomplir autour de notre monde, en une minute, le priple qu'elle accomplit en vingt-sept jours sept heures quarante-trois minutes, et la rvolution qu'elle accomplit sur elle en mme temps; il lui montrait que, dans ce priple, elle se rapproche et s'loigne alternativement de nous, que le point le plus loign de son orbite s'appelle l'_apoge_ et qu'alors elle est quatre-vingt-onze mille quatre cent dix-huit lieues de notre globe; que son point le plus rapproch s'appelle le _prige_ et n'en est loign que de quatre-vingt mille soixante-dix-sept lieues, il lui expliquait que la lune, comme la terre, n'tant lumineuse que parce qu'elle rflchit les rayons du soleil, nous n'en pouvons apercevoir que la partie claire par le soleil et non celle sur laquelle la terre projette son ombre: de l vient que nous la voyons sous diffrentes phases; il lui affirmait que ce visage qu'elle s'obstinait voir lorsque la lune tait dans son plein n'tait autre chose que les accidents du terrain lunaire, le creux de ses vallons o s'paissit l'ombre et la saillie de ses montagnes qui reflte la lumire; il lui faisait mme observer, sur un grand plan de notre satellite que l'on venait de faire l'observatoire de Naples, que ce qu'elle prenait pour le menton de la lune n'tait qu'un volcan qui avait autrefois, il y avait des milliers d'annes, jet des feux comme en jetait le Vsuve et s'tait teint comme le Vsuve s'teindra un jour. L'enfant comprenait mal la premire dmonstration; elle insistait, et, la seconde ou la troisime dmonstration, le jour se faisait dans son esprit. Un matin qu'on avait achet du tripoli pour remettre neuf son joli petit lit de cuivre, Luisa vit le chevalier trs-occup regarder au microscope cette poussire rougetre; elle s'approcha de lui sur la pointe du pied et lui demanda: --Que regardes-tu l, bon ami San-Felice? --Et quand je pense, rpondit le chevalier se parlant lui-mme, bien que rpondant Luisa, quand je pense qu'il faudrait cent quatre-vingt-sept millions de ces infusoires pour peser un grain! --Cent quatre-vingt-sept millions de quoi? demanda la petite fille. Cette fois, la dmonstration tait grave; le chevalier prit l'enfant sur ses genoux et lui dit: --La terre, petite Luisa, n'a pas toujours t ce qu'elle est aujourd'hui, c'est--dire tapisse de gazon, couverte de fleurs, ombrage par des grenadiers, des orangers et des lauriers-roses. Avant d'tre habite par l'homme et les animaux que tu vois, elle a t couverte d'eau d'abord, puis de grandes fougres, puis de palmiers gigantesques. De mme que les maisons n'ont pas pouss toutes seules et qu'on est forc de les btir, Dieu, le grand architecte des mondes, a t forc de btir la terre. Eh bien, comme on btit les maisons avec des pierres, de la chaux, du pltre, du sable et des tuiles, Dieu a bti la terre d'lments divers, et un de ces lments se compose d'animalcules imperceptibles, ayant des coquilles comme les hutres et des carapaces comme les tortues. A eux seuls, ils ont fourni les masses de cette grande chane de montagnes du Prou qu'on appelle les Cordillres; les Apennins de l'Italie centrale, dont tu vois d'ici les dernires cimes, sont forms de leurs dbris, et ce sont les fragments impalpables de leurs cailles qui font reluire ce cuivre en le polissant. Et il lui montrait son lit, que frottait le domestique. Un autre jour, en voyant un bel arbre de corail que venait d'apporter au chevalier un pcheur de Torre-del-Greco, l'enfant demanda pourquoi le corail avait des branches et pas de feuilles. Le chevalier lui expliqua alors que le corail n'tait pas une vgtation naturelle, comme elle le croyait, mais une composition animale. Il lui raconta, son grand tonnement, que des milliers de polypes cacticifres se runissaient pour composer, avec la chaux dont ils vivent et que la violence des vagues arrache aux rochers, ces branches folles d'abord, que sucent et broutent les poissons, et qui, se raffermissant peu peu, se colorent de ce vif et charmant incarnat auquel les potes comparent les lvres de la femme; il lui apprit qu'un petit animal, qu'il promit de lui faire voir au microscope, et que l'on nomme le _vermet_, construit, en remplissant le vide que laissent entre eux les madrpores et les coraux, un trottoir autour de la Sicile, tandis que d'autres animalcules, les _tubipors_, entre autres, construisent dans l'Ocanie des les de trente lieues de tour, qu'ils relient entre elles par des bancs de rcifs qui finiront un jour par arrter les flottes et intercepter la navigation. D'aprs ce que nous venons de raconter, on peut se faire une ide de l'ducation que reut de son infatigable et savant instituteur la petite Luisa Molina; elle eut ainsi, mise la porte des progrs successifs de son intelligence, l'explication, claire, nette et prcise, de toutes les choses explicables, de sorte qu'elle ne garda dans son cerveau aucune de ces notions troubles et vagues qui inquitent l'imagination des adolescents. Et, selon que l'avait promis San-Felice son ami, elle grandit forte et flexible, comme le palmier au pied duquel, la plupart du temps, toutes ces dmonstrations lui taient faites. Le chevalier San-Felice tait en correspondance suivie avec le prince Caramanico; deux fois par mois, il lui donnait des nouvelles de Luisa, qui, de son ct, chaque lettre de son tuteur, ajoutait quelques mots pour son pre. Vers 1790, le prince Caramanico passa de l'ambassade de Londres celle de Paris; mais, lorsque Toulon fut livr aux Anglais par les royalistes, et que le gouvernement des Deux-Siciles, sans se dclarer pourtant l'alli de M. Pitt, envoya des troupes contre la France, Caramanico, trop loyal pour accepter la position qui lui tait faite, demanda son rappel; ce rappel, Acton ne le voulait aucun prix; il le fit nommer vice-roi de Sicile, en remplacement du marquis Caraccioli, qui venait de mourir. Il se rendit son poste sans passer par Naples. L'intelligence suprieure et la bont naturelle du prince Caramanico, appliques au gouvernement de ce beau pays qu'on appelle la Sicile, y produisirent bientt des miracles, et cela juste au moment o, pousse par la funeste influence d'Acton et de Caroline sur une pente contraire, Naples marchait grands pas au prcipice, voyait gorger ses prisons des citoyens les plus illustres, entendait la junte d'tat rclamer les lois de torture, abolies depuis le moyen ge, et assistait l'excution d'Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Gagliani, c'est--dire de trois enfants. Aussi, les Napolitains, comparant les terreurs au milieu desquelles ils vivaient, les lois de proscription et de mort suspendues sur leurs ttes, au bonheur des Siciliens et aux lois protectrices et paternelles qui les rgissaient, n'osant accuser la reine que tout bas, accusaient tout haut Acton, rejetant tout sur le compte de l'tranger et ne cachant pas leur dsir que, de mme qu'Acton avait autrefois remplac Caramanico, Caramanico le remplat aujourd'hui. On disait plus: on disait que la reine, dans un doux souvenir de son premier amour, secondait les voeux des Napolitains, et, que, si elle n'tait retenue par une fausse honte, elle se dclarerait, elle aussi, pour Caramanico. Ces bruits prenaient une consistance qui et pu faire croire qu'il y avait un peuple Naples et que ce peuple avait une voix, lorsqu'un jour le chevalier San-Felice reut de son ami une lettre conue en ces termes: Ami, Je ne sais ce qui m'arrive, mais, depuis dix jours, mes cheveux blanchissent et tombent, mes dents tremblent dans leurs gencives et se dtachent de leurs alvoles; une langueur invincible, un abattement suprme m'ont envahi. Pars pour la Sicile avec Luisa, aussitt cette lettre reue, et tche d'arriver avant que je sois mort. Ton Giuseppe. Ceci se passait vers la fin de 1795; Luisa avait dix-neuf ans, et, depuis quatorze ans, n'avait pas vu son pre; elle se rappelait son amour, mais non pas sa personne; la mmoire de son coeur avait t plus fidle que celle de ses yeux. San-Felice ne lui rvla point d'abord toute la vrit: il lui dit seulement que son pre souffrant dsirait la voir; puis il courut au mle pour y chercher un moyen de transport. Par bonheur, un de ces btiments lgers que l'on appelle _speronare_, aprs avoir amen des passagers Naples, allait retourner vide en Sicile; le chevalier le loua pour un mois afin de n'avoir point s'inquiter du retour, et, le mme jour, il partit avec Luisa. Tout favorisa ce triste voyage: le temps fut beau, le vent fut propice; au bout de trois jours, on jetait l'ancre dans le port de Palerme. Au premier pas que le chevalier et Luisa firent dans la ville, il leur sembla qu'ils entraient dans une ncropole; une atmosphre de tristesse tait rpandue dans les rues, un voile de deuil semblait envelopper la cit qui s'est elle-mme appele _l'Heureuse_. Le passage leur fut barr par une procession; on portait la cathdrale la chsse de Sainte-Rosalie. Ils passrent devant une glise; elle tait tendue de noir et on y disait les prires des agonisants. --Qu'y a-t-il donc? demanda le chevalier un homme qui entrait l'glise, et pourquoi tous les Palermitains ont-ils l'air si dsespr? --Vous n'tes pas Sicilien? demanda l'homme. --Non, je suis Napolitain et j'arrive de Naples. --Il y a que notre pre se meurt, dit le Sicilien. Et, comme l'glise tait trop pleine de monde pour qu'il pt y entrer, l'homme s'agenouilla sur les degrs et dit tout haut en se frappant la poitrine: --Sainte mre de Dieu! offre ma vie ton divin fils, si la vie d'un pauvre pcheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roi bien-aim. --Oh! s'cria Luisa, entends-tu, bon ami? c'est pour mon pre qu'on prie, c'est mon pre qui se meurt... Courons! courons! XV LE PRE ET LA FILLE. Cinq minutes aprs, le chevalier San-Felice et Luisa taient la porte du vieux palais de Roger, situ l'extrmit de la ville oppose au port. Le prince ne recevait plus personne. Aux premires atteintes du mal, sous prtexte d'affaires rgler, il avait envoy Naples sa femme et ses enfants. Voulait-il leur pargner le spectacle de sa mort? mourir entre les bras de celle dont il avait t spar pendant toute sa vie? S'il pouvait nous rester des doutes sur ce point, la lettre adresse par le prince Caramanico au chevalier San-Felice suffirait les dissiper. On refusa, selon la consigne donne, de laisser entrer les deux nouveaux venus; mais peine San-Felice se fut-il nomm, peine eut-il nomm Luisa, que le valet de chambre poussa une exclamation de joie et courut vers l'appartement du prince en criant: --Mon prince, c'est lui! mon prince, c'est elle! Le prince, qui, depuis trois jours, n'avait pas quitt sa chaise longue, et que l'on tait forc de lever par-dessous les bras pour lui faire prendre les boissons calmantes avec lesquelles on essayait d'endormir ses douleurs, le prince se dressa debout en disant: --Oh! je savais bien que Dieu, qui m'a tant prouv, me donnerait cette rcompense de les revoir tous deux avant de mourir! Le prince ouvrit les bras; le chevalier et Luisa apparurent sur la porte de sa chambre. Il n'y avait place dans le coeur du mourant que pour un des deux. San-Felice poussa Luisa dans les bras de son pre en lui disant: --Va, mon enfant, c'est ton droit. --Mon pre! mon pre! s'cria Luisa. --Ah! qu'elle est belle! murmura le mourant, et comme tu as bien tenu la promesse que tu m'avais faite, saint ami de mon coeur! Et, tout en pressant d'une main Luisa sur sa poitrine, il tendit l'autre au chevalier. Luisa et San-Felice clatrent en sanglots. --Oh! ne pleurez pas, ne pleurez pas, dit le prince avec un ineffable sourire. Ce jour est pour moi un jour de fte. Ne fallait-il pas quelque grand vnement comme celui qui va s'accomplir pour que nous nous revissions encore une fois en ce monde! et, qui sait? peut-tre la mort spare-t-elle moins que l'absence. L'absence est un fait connu, prouv; la mort est un mystre. Embrasse-moi, chre enfant; oui, embrasse-moi, vingt fois, cent fois, mille fois; embrasse-moi pour chacune des annes, pour chacun des jours, pour chacune des heures qui se sont coules depuis quatorze ans. Que tu es belle! et que je remercie Dieu d'avoir permis que je pusse enfermer ton image dans mon coeur et l'emporter avec moi dans mon tombeau. Et, avec une nergie dont il se ft cru lui-mme incapable, il appuyait sa fille sur sa poitrine, comme s'il et voulu en effet la faire entrer matriellement dans son coeur. Puis, s'adressant au valet de chambre qui s'tait rang pour laisser passer San-Felice et Luisa: --Qui que ce soit, entends-tu bien, Giovanni? pas mme le mdecin! pas mme le prtre! La mort a seule le droit d'entrer ici maintenant. Le prince retomba sur sa chaise longue, cras de l'effort qu'il venait de faire; sa fille se mit genoux devant lui, le front la hauteur de ses lvres; son ami se tint debout son ct. Il leva lentement la tte vers San-Felice; puis, d'une voix affaiblie: --Ils m'ont empoisonn, dit-il tandis que sa fille clatait en sanglots; ce qui m'tonne seulement, c'est que, pour le faire, ils aient si longtemps attendu. Ils m'ont laiss trois ans; j'en ai profit pour faire quelque bien ce malheureux pays. Il faut leur en savoir gr; deux millions de coeurs me regretteront, deux millions de bouches prieront pour moi. Puis, comme sa fille semblait, en le regardant, chercher au fond de sa mmoire: --Oh! tu ne te souviens pas de moi, pauvre enfant, dit-il; mais tu t'en souviendrais, que tu ne pourrais pas me reconnatre, dvast comme je le suis. Il y a quinze jours, San-Felice, malgr mes quarante-huit ans, j'tais presque un jeune homme encore; en quinze jours, j'ai vieilli d'un demi-sicle... Centenaire, il est temps que tu meures! Puis, regardant Luisa et appuyant la main sur sa tte: --Mais, moi, moi, je te reconnais, dit-il: tu as toujours tes beaux cheveux blonds et tes grands yeux noirs; tu es maintenant une adorable jeune fille, mais tu tais une bien charmante enfant! La dernire fois que je la vis, San-Felice, je lui dis que j'allais la quitter pour longtemps, pour toujours peut-tre; elle clata en sanglots comme elle vient de le faire tout l'heure; mais, comme il y avait encore une esprance alors, je la pris dans mes bras et je lui dis: Ne pleure pas, mon enfant, tu me fais de la peine. Et elle, alors, tout en touffant ses soupirs: Va-t'en, chagrin! dit-elle, papa le veut. Et elle me sourit travers ses larmes. Non, un ange entrevu par la porte du ciel ne serait pas plus doux et plus charmant... Le mourant appuya ses lvres sur la tte de la jeune fille, et l'on vit de grosses larmes silencieuses rouler sur ses cheveux qu'il baisait. --Oh! je ne dirai pas cela aujourd'hui, murmura Luisa; car, aujourd'hui, ma douleur est grande... O mon pre, mon pre, il n'y a donc pas d'espoir de vous sauver? --Acton est fils d'un habile chimiste, dit Caramanico, et il a tudi sous son pre. Puis, se tournant vers San-Felice: --Pardonne-moi, Luciano, lui dit-il, mais je sens la mort qui vient, je voudrais rester un instant seul avec ma fille; ne sois pas jaloux, je te demande quelques minutes, et je te l'ai laisse quatorze ans... Quatorze ans!... J'eusse pu tre si heureux pendant ces quatorze annes!... Oh! l'homme est bien insens! Le chevalier, tout attendri que le prince se ft rappel le nom dont il l'appelait au collge, serra la main que son ami lui tendait et s'loigna doucement. Le prince le suivit des yeux; puis, lorsqu'il eut disparu: --Nous voila seuls, ma Luisa, dit-il. Je ne suis pas inquiet sur ta fortune; car, sur ce point, j'ai pris les mesures ncessaires; mais je suis inquiet pour ton bonheur... Voyons, oublie que je suis presque un tranger pour toi, oublie que nous sommes spars depuis quatorze ans; figure-toi que tu as grandi prs de moi dans cette douce habitude de me confier toutes tes penses; eh bien, s'il en tait ainsi et que nous fussions arrivs cette heure suprme o nous sommes, qu'aurais-tu me dire? --Rien autre chose que ceci, mon pre: en venant au palais, nous avons rencontr un homme du peuple qui s'agenouillait la porte d'une glise o l'on priait pour vous, joignant cette prire la prire universelle: Sainte mre de Dieu! offre ma vie ton divin fils, si la vie d'un pauvre pcheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roi bien-aim. A vous et Dieu, mon pre, je n'aurais rien autre chose dire que ce que disait cet homme la madone. --Le sacrifice serait trop grand, rpondit le prince en secouant doucement la tte. Moi, bonne ou mauvaise, j'ai vcu ma vie; toi, mon enfant, de vivre la tienne, et, pour que nous te la prparions la plus heureuse possible, voyons, n'aie point de secrets pour moi. --Je n'ai de secrets pour personne, dit la jeune fille en le regardant avec ses grands yeux limpides, dans lesquels se peignait une nuance d'tonnement. --Tu as dix-neuf ans, Luisa? --Oui, mon pre. --Tu n'es point arrive cet ge sans avoir aim quelqu'un? --Je vous aime, mon pre; j'aime le chevalier, qui vous a remplac prs de moi; l se borne le cercle de mes affections. --Tu ne me comprends pas ou tu affectes de ne pas me comprendre, Luisa. Je te demande si tu n'as distingu aucun des jeunes gens que tu as vus chez San-Felice ou rencontrs ailleurs? --Nous ne sortions jamais, mon pre, et je n'ai jamais vu chez mon tuteur d'autre jeune homme que mon frre de lait Michel, qui y venait, tous les quinze jours, chercher la petite pension que je faisais sa mre. --Ainsi, tu n'aimes personne d'amour? --Personne, mon pre. --Et tu as vcu heureuse jusqu' prsent? --Oh! trs-heureuse. --Et tu ne dsirais rien? --Vous revoir, voil tout. --Est-ce qu'une suite de jours pareils ceux que tu as passs jusqu'aujourd'hui, te paratrait un bonheur suffisant? --Je ne demanderais rien autre chose Dieu qu'un pareil chemin pour me conduire au ciel. Le chevalier est si bon! --coute, Luisa. Tu ne sauras jamais ce que vaut cet homme. --Si vous n'tiez point l, mon pre, je dirais que je ne connais pas un tre meilleur, plus tendre, plus dvou que lui. Oh! tout le monde sait ce qu'il vaut, mon pre, except lui-mme, et cette ignorance est encore une de ses vertus. --Luisa, j'ai, depuis quelques jours, c'est--dire depuis que je ne pense plus qu' deux choses, la mort et toi, j'ai fait un rve: c'est que tu pouvais passer au milieu de ce monde mchant et corrompu sans t'y mler. coute, nous n'avons point de temps perdre en prparations vaines; voyons, la main sur ton coeur, prouverais-tu quelque rpugnance devenir la femme de San-Felice. La jeune fille tressaillit et regarda le prince. --Ne m'as-tu point entendu? lui demanda celui-ci. --Si fait, mon pre; mais la question que vous venez de m'adresser tait si loin de ma pense. --Bien, ma Luisa, n'en parlons plus, dit le prince, qui crut voir une opposition dguise sous cette rponse. C'tait pour moi, encore plus que pour toi, goste que je suis, que je te faisais cette question. Quand on meurt, vois-tu, on est plein de trouble et d'inquitude, surtout quand on se rappelle la vie. Je fusse mort tranquille et sr de ton bonheur en te confiant un si grand esprit, un si noble coeur; n'en parlons plus et rappelons-le... Luciano! Luisa serra la main de son pre comme pour l'empcher de prononcer une seconde fois le nom du chevalier. Le prince la regarda. --Je ne vous ai pas rpondu, mon pre, dit-elle. --Rponds, alors. Oh! nous n'avons pas de temps perdre. --Mon pre, dit Luisa, je n'aime personne; mais j'aimerais quelqu'un, qu'un dsir exprim par vous en un pareil moment serait un ordre. --Rflchis bien, reprit le prince, dont une expression de joie claira le visage. --J'ai dit, mon pre! reprit la jeune fille, qui semblait puiser la fermet de la rponse dans la solennit de la situation. --Luciano! cria le prince. San-Felice reparut. --Viens, viens vite, mon ami! elle consent, elle veut bien. Luisa tendit sa main au chevalier. --A quoi consens-tu, Luisa? demanda le chevalier de sa voix douce et caressante. --Mon pre dit qu'il mourra heureux, bon ami, si nous lui promettons, moi, d'tre votre femme, vous, d'tre mon mari. J'ai promis de mon ct. Si Luisa tait peu prpare une pareille ouverture, certes, le chevalier l'tait encore moins; il regarda tour tour le prince et Luisa, et, avec une soudaine exclamation: --Mais cela n'est pas possible! dit-il. Cependant le regard dont il couvrait Luisa en ce moment donnait clairement entendre que ce n'tait pas de son ct que viendrait l'impossibilit. --Pas possible, et pourquoi? demanda le prince. --Mais regarde-nous donc tous deux! Vois-la, elle, apparaissant au seuil de la vie dans toute la fleur de la jeunesse, ne connaissant pas l'amour, mais aspirant le connatre; et moi!... moi avec mes quarante-huit ans, mes cheveux gris, ma tte incline par l'tude!... Tu vois bien que cela n'est pas possible, Giuseppe. --Elle vient de me dire qu'elle n'aimait que nous deux au monde. --Eh! voil justement! elle nous aime du mme amour; nous deux, l'un compltant l'autre, nous avons t son pre, toi par le sang, moi par l'ducation; mais bientt cet amour ne lui suffira plus. A la jeunesse, il faut le printemps; les bourgeons poussent en mars, les fleurs s'ouvrent en avril, les noces de la nature se font en mai; le jardinier qui voudrait changer l'ordre des saisons serait non-seulement un insens, mais encore un impie. --Oh! mon dernier espoir perdu! dit le prince. --Vous le voyez, mon pre, fit Luisa, ce n'est pas moi, c'est lui qui refuse. --Oui, c'est moi qui refuse, mais avec ma raison et non avec mon coeur. Est-ce que l'hiver refuse jamais un rayon de soleil? Si j'tais un goste, je dirais: J'accepte. Je t'emporterais dans mes bras comme ces dieux ravisseurs de l'antiquit emportaient les nymphes; mais, tu le sais, tout dieu qu'il tait, Pluton, en pousant la fille de Crs, ne put lui donner pour dot qu'une nuit ternelle o elle serait morte de tristesse et d'ennui si sa mre ne lui avait pas rendu six mois de jour.--Ne songe plus cela, Caramanico; en croyant prparer le bonheur de ton enfant et de ton ami, tu ferais le deuil de deux coeurs. --Il m'aimait comme sa fille, et ne veut pas de moi pour femme, dit Luisa. Je l'aimais comme mon pre, et cependant je veux bien de lui pour mon poux. --Sois bnie, ma fille, dit le prince. --Et moi, Giuseppe, reprit le chevalier, je suis exclu de la bndiction paternelle. Comment, continua-t-il en haussant les paules, comment se peut-il que, toi qui as puis toutes les passions, tu te trompes ainsi sur ce grand mystre qu'on appelle la vie? --Eh! s'cria le prince, c'est justement parce que j'ai puis toutes les passions, c'est justement parce que j'ai mordu dans ces fruits du lac Asphalte et que je les ai trouvs pleins de cendre, c'est justement pour cela que je lui voulais, elle, une vie douce, calme et sans passions, une vie telle qu'elle l'a mene jusqu' ce jour et qu'elle avoue tre le bonheur. M'as-tu dit avoir t heureuse jusqu'aujourd'hui? --Oui, mon pre, bienheureuse. --Tu l'entends, Luciano! --Dieu m'est tmoin, dit le chevalier en enveloppant la tte de Luisa de son bras, en approchant son front de ses lvres et en y dposant le mme baiser qu'il lui donnait tous les matins, Dieu m'est tmoin que, moi aussi, j'ai t heureux; Dieu m'est tmoin encore que, le jour o Luisa me quittera pour suivre un mari, ce jour-l, tout ce que j'aime au monde, tout ce qui me fait tenir la vie m'aura abandonn; ce jour-l, mon ami, je vtirai le linceul en attendant le tombeau! --Eh bien, alors? s'cria le prince. --Mais elle aimera, te dis-je! s'cria San-Felice avec un accent douloureux que sa voix n'avait pas pris encore; elle aimera, et celui qu'elle aimera, ce ne sera pas moi. Dis! ne vaut-il pas mieux qu'elle aime jeune fille et libre, que femme et enchane? Libre, elle s'envolera comme l'oiseau que le chant de l'oiseau appelle; et qu'importe l'oiseau qui s'envole que la branche sur laquelle il tait pos tremble, se fane et meure aprs son dpart? Puis, avec une expression de mlancolie qui n'appartenait qu' cette nature potique: --Si, au moins, ajouta-t-il, l'oiseau revenait faire son nid sur la branche abandonne, peut-tre reviendrait-elle! --Alors, dit Luisa, comme je ne veux pas vous dsobir, mon pre, je ne me marierai jamais. --Rejeton strile de l'arbre abattu par la tempte, murmura le prince, fltris-toi donc avec lui! Et il pencha sa tte sur sa poitrine; une larme chappe de ses yeux tomba sur la main de Luisa, qui, soulevant sa main, montra silencieusement cette larme au chevalier. --Eh bien, puisque vous le voulez tous deux, dit le chevalier, je consens cette chose, c'est--dire ce que je redoute et dsire tout la fois le plus au monde; mais j'y mets une condition. --Laquelle? demanda le prince. --Le mariage n'aura lieu que dans un an. Pendant cette anne, Luisa verra le monde qu'elle n'a pas vu, connatra ces jeunes gens qu'elle ne connat pas. Si, dans un an, aucun des hommes qu'elle aura rencontrs ne lui plat; si, dans un an, elle est toujours aussi prte renoncer ce monde qu'elle l'est aujourd'hui; si, dans un an enfin, elle vient me dire: Au nom de mon pre, mon ami, sois mon poux! alors je n'aurai plus aucune objection faire, et, si je ne suis pas convaincu, au moins serai-je vaincu par l'preuve. --Oh! mon ami! s'cria le prince lui saisissant les deux mains. --Mais coute ce qui me reste te dire, Joseph, et sois le tmoin solennel de l'engagement que je prends, son vengeur implacable, si j'y manquais. Oui, je crois la puret, la chastet, la vertu de cette enfant comme je crois celle des anges; cependant elle est femme, elle peut faillir. --Oh! murmura Luisa en couvrant son visage de ses deux mains. --Elle peut faillir, insista San-Felice. Dans ce cas, je te promets, ami, je te jure, frre, sur ce crucifix, symbole de tout dvouement et devant lequel nos mains se joindront tout l'heure, si un pareil malheur arrivait, je te jure de n'avoir pour la faute que misricorde et pardon, et de ne dire sur la pauvre pcheresse que les paroles de notre divin Sauveur sur la femme adultre: _Que celui qui est sans pch lui jette la premire pierre._ Ta main, Luisa! La jeune fille obit. Caramanico prit le crucifix et le leur prsenta. --Caramanico, dit San-Felice tendant sa main, jointe celle de Luisa, sur le crucifix, je te jure que, si, dans un an, Luisa conserve encore ses intentions d'aujourd'hui, dans un an jour pour jour, heure, pour heure, Luisa sera ma femme. Et maintenant, mon ami, meurs tranquille, j'ai jur. Et, en effet, la nuit suivante, c'est--dire la nuit du 14 au 15 dcembre 1795, le prince Caramanico mourut le sourire sur les lvres et tenant dans sa main les mains runies de San-Felice et de Luisa. XVI UNE ANNE D'PREUVE Le deuil fut grand Palerme; les funrailles qui se firent de nuit, comme d'habitude, furent magnifiques. La ville entire suivait le convoi; la cathdrale, sous l'invocation de sainte Rosalie, claire tout entire en chapelle ardente, ne pouvait contenir la foule; cette foule dbordait sur la place, et, de la place, si grande qu'elle fut, dans la rue de Tolde. Derrire le catafalque, couvert d'un immense velours noir charg de larmes d'argent et chamarr des premiers ordres de l'Europe, venait, conduit par deux pages, le cheval de bataille du prince, pauvre animal qui piaffait orgueilleusement sous ses caparaons d'or, ignorant et la perte qu'il avait faite et le sort qui l'attendait. En sortant de l'glise, il reprit sa place derrire le char mortuaire; mais alors le premier cuyer du prince s'approcha, une lancette la main, et, tandis que le cheval le reconnaissait, le caressait, hennissait, il lui ouvrit la jugulaire. Le noble animal poussa une faible plainte; car, quoique la douleur ne ft pas grande, la blessure devait tre mortelle; il secoua sa tte orne de panaches aux couleurs du prince, c'est--dire blancs et verts, et reprit son chemin; seulement, un filet de sang, mince mais continu, descendit de son cou sur son poitrail et laissa sa trace sur le pav. Au bout d'un quart d'heure, il trbucha une premire fois et se releva en hennissant non plus de joie, mais de douleur. Le cortge s'avanait au milieu du chant des prtres, de la lumire des cierges, de la fume de l'encens, suivant les rues tendues de noir, passant sous des arcs funbres de cyprs. Un caveau provisoire avait t prpar pour le prince dans le campo-santo des Capucins, son corps devant plus tard tre transport dans la chapelle de sa famille Naples. A la porte de la ville, le cheval, s'affaiblissant de plus en plus par la perte de son sang, butta une seconde fois; il hennit de terreur et son oeil s'effara. Deux trangers, deux inconnus, un homme et une femme conduisaient ce deuil presque royal, qui des classes suprieures atteignait les classes les plus infinies de la socit: c'tait le chevalier et Luisa, mlant leurs pleurs, l'une murmurant: Mon pre!... l'autre: Mon ami!... On arriva au caveau, dsign seulement par une grande dalle sur laquelle taient gravs les armes et le nom du prince; cette dalle fut souleve pour donner passage au cercueil, et un _De Profundis_ immense, chant par cent mille voix, monta au ciel. Le cheval agonisant, ayant perdu par la route la moiti de son sang, tait tomb sur ses deux genoux: on et dit que le pauvre animal, lui aussi, priait pour son matre; mais, lorsque s'teignit la dernire note du chant des prtres, il s'abattit sur la dalle referme, s'allongea sur elle comme pour en garder l'accs et rendit le dernier soupir. C'tait un reste des coutumes guerrires et potiques du moyen ge: le cheval ne devait pas survivre au chevalier. Quarante-deux autres chevaux, formant les curies du prince, furent gorgs sur le corps du premier. On teignit les cierges, et tout ce cortge immense, silencieux comme une procession de fantmes, rentra dans la ville sombre, o pas une lumire ne brillait, ni dans les rues, ni aux fentres. On et dit qu'un seul flambeau clairait la vaste ncropole, et que, la mort ayant souffl sur ce flambeau, tout tait rentr dans la nuit. Le lendemain, au point du jour, San-Felice et Luisa se rembarqurent et partirent pour Naples. Trois mois furent donns cette douleur bien sincre, trois mois pendant lesquels on vcut de la mme vie que par le pass, plus triste, voil tout. Ces trois mois couls, San-Felice exigea que comment l'anne d'preuve, c'est--dire que Luisa vit le monde; il acheta une voiture et des chevaux, la voiture la plus lgante, les chevaux les meilleurs qu'il put trouver; il augmenta sa maison d'un cocher, d'un valet de chambre et d'une camriste, et commena de se mler avec Luisa aux promeneurs journaliers de Tolde et de Chiaa. La duchesse Fusco, sa voisine, veuve trente ans et matresse d'une grande fortune, recevait beaucoup de monde et la meilleure socit de Naples: elle avait, attire par ce sentiment sympathique si puissant sur les Italiennes, invit souvent sa jeune amie assister ses soires, et Luisa avait toujours refus, objectant la vie retire que menait son tuteur. Cette fois, ce fut San-Felice lui-mme qui alla chez la duchesse Fusco, la priant de renouveler ses invitations sa pupille; ce que celle-ci fit avec plaisir. L'hiver de 1796 fut donc la fois une poque de ftes et de deuil pour la pauvre orpheline; chaque nouvelle occasion que lui donnait son tuteur de se faire voir et, par consquent, de briller, elle opposait une vritable rsistance et une sincre douleur; mais San-Felice rpondait par le mot charmant de son enfance: _Va t'en, chagrin, papa le veut._ Le chagrin ne s'en allait pas, mais seulement il disparaissait la surface; Luisa le renfermait au fond de son coeur, il jaillissait par ses yeux, se rpandait sur son visage, et cette douce mlancolie qui l'enveloppait comme un image, la faisait plus belle encore. On la savait, d'ailleurs, sinon une riche hritire, du moins ce que l'on appelle, en matire de mariage, un parti convenable. Elle avait, grce la prcaution prise par son pre et aux soins donns sa petite fortune par San-Felice, elle avait cent vingt-cinq mille ducats de dot, c'est--dire un demi-million plac dans la meilleure maison de Naples, chez MM. Simon Andr, Backer et Cie, banquiers du roi; puis on ne connaissait San-Felice, dont on la croyait la fille naturelle, d'autre hritier qu'elle, et San-Felice, sans tre un capitaliste, avait, de son ct, une certaine fortune. En ces sortes de matires, ceux qui calculent calculent tout. Luisa avait rencontr chez la comtesse Fusco un homme de trente trente-cinq ans, portant un des plus beaux noms de Naples et ayant marqu d'une faon distingue Toulon dans la guerre de 1793; il venait d'obtenir, avec le titre de brigadier, le commandement d'un corps de cavalerie, destin servir d'auxiliaire dans l'arme autrichienne, lors de la campagne de 1796, qui allait s'ouvrir en Italie: on l'appelait le prince de Moliterno. Il n'avait point encore reu cette poque, au travers du visage, le coup de sabre qui, en le privant d'un oeil, y mit ce cachet de courage que personne, au reste, ne songea jamais lui contester. Il avait un grand nom, une certaine fortune, un palais Chiaa. Il vit Luisa, en devint amoureux, pria la duchesse Fusco d'tre son intermdiaire prs de sa jeune amie et n'emporta qu'un refus. Luisa avait souvent crois Chiaa et Tolde, quand elle s'y promenait avec cette belle voiture et ces beaux chevaux que lui avait achets son tuteur, un charmant cavalier de vingt-cinq vingt-six ans peine, tout la fois le Richelieu et le Saint-Georges de Naples: c'tait le frre an de Nicolino Caracciolo, avec lequel nous avons fait connaissance au palais de la reine Jeanne, c'tait le duc de Rocca-Romana. Beaucoup de bruits, qui eussent t peut-tre peu honorables pour un gentilhomme dans nos capitales du Nord, mais qui, Naples, pays de moeurs faciles et de morale accommodante, ne servaient qu' rehausser sa considration, couraient sur son compte et le faisaient un objet d'envie pour la jeunesse dore de Naples; on disait qu'il tait un des amants phmres que le favori-ministre Acton permettait la reine, comme Potemkine Catherine II, la condition que lui resterait l'amant inamovible, et que c'tait la reine qui entretenait ce luxe de beaux chevaux et de nombreux serviteurs, qui n'avait pas sa source dans une fortune assez considrable pour alimenter de pareilles dpenses; mais on disait aussi que, protg comme il l'tait, le duc pouvait parvenir tout. Un jour, ne sachant comment s'introduire chez San-Felice, le duc de Rocca-Romana s'y prsenta de la part du prince hrditaire Franois, dont il tait grand cuyer; il tait porteur du brevet de bibliothcaire de Son Altesse, espce de sincure que le prince offrait au mrite bien reconnu de San-Felice. San-Felice refusa, se dclarant incapable, non pas d'tre bibliothcaire, mais de se plier aux mille petits devoirs d'tiquette qu'entrane une charge la cour. Le lendemain, la voiture du prince s'arrtait devant la porte de la maison du Palmier, et le prince lui-mme venait renouveler au chevalier l'offre de son grand cuyer. Il n'y avait pas moyen de refuser un tel honneur, offert par le futur hritier du royaume. San-Felice objecta seulement une difficult momentane et demanda que Son Altesse voult bien remettre six mois les effets de sa bonne volont; ces six mois couls, Luisa serait ou la femme d'un autre ou la sienne: si elle tait la femme d'un autre, il aurait besoin de distractions pour se consoler; si elle tait la sienne, ce serait un moyen de lui ouvrir les portes de la cour et de la distraire elle-mme. Le prince Franois, homme intelligent, amoureux de la vritable science, accepta le dlai, fit compliment San-Felice sur la beaut de sa pupille et sortit. Mais la porte fut ouverte Rocca-Romana, qui puisa en vain pendant trois mois prs de Luisa, les trsors de son loquence et les merveilles de sa coquetterie. Le temps approchait qui devait dcider du sort de Luisa, et Luisa, malgr toutes les sductions qui l'entouraient, persistait dans sa rsolution de tenir la promesse donne son pre; alors, San-Felice voulut lui rendre un compte exact de toute sa fortune afin de la sparer de la sienne, et que Luisa en ft, quoique sa femme, compltement matresse; il pria donc les banquiers Backer, chez lesquels la somme primitive de cinquante mille ducats avait t place il y avait dj quinze ans, de lui faire ce que l'on appelle, en termes de banque, un tat de situation. Andr Backer, fils an de Simon Backer, se prsenta chez San-Felice avec tous les papiers concernant ce placement et les preuves matrielles de la faon dont son pre avait plac et fait valoir cet argent. Quoique Luisa ne prt point un grand intrt tous ces dtails, San-Felice voulut qu'elle assistt la sance; Andr Backer ne l'avait jamais vue de prs, il fut frapp de sa merveilleuse beaut; il prit, pour revenir chez San-Felice, le prtexte de quelques papiers qui lui manquaient; il revint souvent et finit par dclarer son client qu'il tait amoureux fou de sa pupille; il pouvait distraire, en se mariant, un million de la maison de son pre en faisant valoir comme pour lui les cinq cent mille francs de Luisa, si elle consentait devenir sa femme; il pouvait en quelques annes doubler, quadrupler, sextupler cette fortune; Luisa serait alors une des femmes les plus riches de Naples, pourrait lutter d'lgance avec la plus haute aristocratie et effacer les plus grandes dames par son luxe, comme elle les effaait dj par sa beaut. Luisa ne se laissa aucunement blouir par cette brillante perspective; et San-Felice, tout joyeux et tout fier, au bout du compte, de voir que Luisa avait refus pour lui l'illustration dans Moliterno, l'esprit et l'lgance dans Rocca-Romana, la fortune et le luxe dans Andr Backer, San-Felice invita Andr Backer revenir dans la maison autant qu'il lui plairait comme ami, mais la condition qu'il renoncerait entirement y revenir comme prtendant. Enfin, le terme fix par San-Felice lui-mme tant arriv le 14 novembre 1795, anniversaire de la promesse faite par lui au prince Caramanico mourant, simplement, sans pompe aucune, seulement en prsence du prince Franois, qui voulut servir de tmoin son futur bibliothcaire, San-Felice et Luisa Molina furent unis l'glise de Pie-di-Grotta. Aussitt le mariage clbr, Luisa demanda pour premire grce son mari de rduire la maison sur le pied o elle tait auparavant, dsirant continuer de vivre avec cette mme simplicit o elle avait vcu pendant quatorze ans. Le cocher et le valet de chambre furent donc renvoys, les chevaux et la voiture furent vendus; on ne garda que la jeune femme de chambre Nina, qui paraissait avoir vou un sincre attachement sa matresse; on fit une pension la vieille gouvernante, qui regrettait toujours son Portici et qui y retourna joyeuse, comme un exil qui rentre dans sa patrie. De toutes les connaissances qu'elle avait faites pendant ses neuf mois de passage travers le monde, Luisa ne garda qu'une seule amie: c'tait la duchesse Fusco, veuve et riche, ge de dix ans plus qu'elle, comme nous l'avons dit, et sur laquelle la mdisance la plus exerce n'avait rien trouv dire, sinon qu'elle blmait peut-tre un peu trop haut et trop librement les actes politiques du gouvernement et la conduite prive de la reine. Bientt les deux amies furent insparables; les deux maisons n'en avaient fait qu'une autrefois et avaient t spares dans un partage de famille. Il fut convenu que, pour se voir sans contrainte toute heure du jour et mme de la nuit, une ancienne porte de communication qui avait t ferme lors de ce partage de famille serait rouverte; on soumit la proposition au chevalier San-Felice, qui, loin de voir un inconvnient cette rouverture, mit lui-mme les ouvriers l'oeuvre; rien ne pouvait lui tre plus agrable pour sa jeune femme qu'une amie du rang, de l'ge et de la rputation de la duchesse Fusco. Ds lors, les deux amies furent insparables. Une anne tout entire se passa dans la flicit la plus parfaite. Luisa atteignit sa vingt et unime anne, et peut-tre sa vie se serait-elle coule dans cette sereine placidit si quelques paroles imprudentes dites par la duchesse Fusco sur Emma Lyonna n'eussent t rapportes la reine. Caroline ne plaisantait pas l'endroit de la favorite: la duchesse Fusco reut, de la part du ministre de la police, une invitation d'aller passer quelque temps dans ses terres. Elle avait pris avec elle une de ses amies, compromise comme elle et nomme Eleonora Fonseca Pimentel. Celle-l tait accuse non-seulement d'avoir parl, mais encore d'avoir crit. Le temps que la duchesse Fusco devait passer en exil tait illimit; un avis man du mme ministre devait lui annoncer qu'il lui tait permis de rentrer Naples. Elle partit pour la Basilicate, o taient ses proprits, laissant Luisa toutes les clefs de sa maison, afin qu'en son absence elle pt veiller elle-mme ces mille soins qu'exige un mobilier lgant. Luisa se trouva seule. Le prince Franois avait pris en grande amiti son bibliothcaire, et, trouvant en lui, sous l'enveloppe d'un homme du monde, une science aussi tendue que profonde, ne pouvait plus se passer de sa socit, qu'il prfrait celle de ses courtisans. Le prince Franois tait, en effet, d'un caractre doux et timide, que la crainte rendit plus tard profondment dissimul. Effray des violences politiques de sa mre, la voyant se dpopulariser de plus en plus, sentant le trne chanceler sous ses pieds, il voulait hriter de la popularit que perdait la reine en paraissant compltement tranger, oppos mme la politique suivie par le gouvernement napolitain; la science lui offrait un refuge: il se fit de son bibliothcaire un bouclier, et parut compltement absorb dans ses travaux archologiques, gologiques et philologiques, et cela sans perdre de vue le cours des vnements journaliers, qui, selon lui, se pressaient vers une catastrophe. Le prince Franois faisait donc cette habile et sourde opposition librale que, sous les gouvernements despotiques, font toujours les hritiers de la couronne. Sur ces entrefaites, le prince Franois, lui aussi, s'tait mari et avait en grande pompe ramen Naples cette jeune archiduchesse Marie-Clmentine, dont la tristesse et la pleur faisaient, au milieu de cette cour, l'effet que fait dans un jardin une fleur de nuit, toujours prte se fermer aux rayons du soleil. Il avait fort invit San-Felice amener sa femme aux ftes qui avaient eu lieu l'occasion de son mariage; mais Luisa, qui tenait de son amie la duchesse Fusco des dtails prcis sur la corruption de cette cour, avait pri son mari de la dispenser de toute apparition au palais. Son mari, qui ne demandait pas mieux que de voir sa femme prfrer tout son chaste gynce, l'avait excuse de son mieux. L'excuse avait-elle t trouve bonne? L'important tait qu'elle et paru bonne et et t accepte. Mais, nous l'avons dit, depuis prs d'un an, la duchesse Fusco tait partie et Luisa s'tait trouve seule; la solitude est la mre des rves, et Luisa seule, son mari retenu au palais, son amie envoye en exil, Luisa s'tait mise rver. A quoi? Elle n'en savait rien elle-mme. Ses rves n'avaient point de corps, aucun fantme ne les peuplait; c'taient de douces et enivrantes langueurs, de vagues et tendres aspirations vers l'inconnu; rien ne lui manquait, elle ne dsirait rien, et cependant elle sentait un vide trange dont le sige tait sinon dans son coeur, du moins dj autour de son coeur. Elle se disait elle-mme que son mari, qui savait toute chose, lui donnerait certainement l'explication de cet tat si nouveau pour elle; mais elle ignorait pourquoi elle fut morte plutt que de recourir lui pour avoir des explications ce sujet. Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'un jour, son frre de lait Michele tant venu et lui ayant parl de la sorcire albanaise, elle lui avait, aprs quelque hsitation, dit de la lui amener le lendemain, dans la soire, son mari devant probablement tre retenu une partie de la nuit la cour par les ftes que l'on y donnerait en l'honneur de Nelson, et pour clbrer la victoire que celui-ci avait remporte sur les Franais. Nous avons vu ce qui s'tait pass pendant cette soire sur trois points diffrents, l'ambassade d'Angleterre, au palais de la reine Jeanne et la maison du Palmier; et comment, amene dans cette maison par Michele, soit hasard, soit pntration, soit connaissance relle de la mystrieuse science parvenue jusqu' nous du moyen ge sous le nom de cabale, la sorcire avait lu dans le coeur de la jeune femme et lui avait prdit le changement que la naissance prochaine des passions devait produire dans ce coeur encore si chaste et si immacul. L'vnement, soit hasard, soit fatalit, avait suivi la prdiction. Entrane par un sentiment irrsistible vers celui qui sa prompte arrive avait probablement sauv la vie, nous l'avons vue, ayant pour la premire fois un secret elle seule, fuir la prsence de son mari, faire semblant de dormir, recevoir sur son front plein de trouble le calme baiser conjugal, et, San-Felice sorti de la chambre, se relever furtivement pieds nus, l'me pleine d'angoisse, et venir, d'un oeil inquiet, interroger la mort planant au-dessus du lit du bless. Laissons Luisa, le coeur tout plein des bondissantes palpitations d'un amour naissant, veiller anxieuse au chevet du moribond, et voyons ce qui se passait au conseil du roi Ferdinand le lendemain du jour o l'ambassadeur de France avait jet aux convives de sir William Hamilton ses terribles adieux. XVII LE ROI Si nous avions entrepris, au lieu du rcit d'vnements historiques auxquels la vrit doit donner un cachet plus profondment terrible, et qui, d'ailleurs, ont pris une place ineffaable dans les annales du monde, si nous avions entrepris, disons-nous, d'crire un simple roman de deux ou trois cents pages, dans le but inutile et mesquin de distraire, par une suite d'aventures plus ou moins pittoresques, d'vnements plus ou moins dramatiques, sortis de notre imagination, une lectrice frivole ou un lecteur blas, nous suivrions le principe du pote latin, et, nous htant vers le dnoment, nous ferions assister immdiatement notre lecteur ou notre lectrice aux dlibrations de ce conseil auquel assistait le roi Ferdinand et que prsidait la reine Caroline, sans nous inquiter de leur faire faire une connaissance plus intime avec ces deux souverains, dont nous avons indiqu la silhouette dans notre premier chapitre. Mais alors, nous en sommes certain, ce que notre rcit gagnerait en rapidit, il le perdrait en intrt; car, notre avis, mieux on connat les personnages que l'on voit agir, plus grande est la curiosit qu'on prend aux actions bonnes ou mauvaises qu'ils accomplissent; d'ailleurs, les personnalits tranges que nous avons mettre en relief dans les deux hros couronns de cette histoire ont tant de cts bizarres, que certaines pages de notre rcit deviendraient incroyables ou incomprhensibles, si nous ne nous arrtions pas un instant pour transformer nos croquis, faits grands traits et au fusain, en deux portraits l'huile, models de notre mieux, et qui n'auront rien de commun, nous le promettons d'avance, avec ces peintures officielles de rois et de reines que les ministres de l'intrieur envoient aux chefs-lieux de dpartement et de canton pour dcorer les prfectures et les mairies. Reprenons donc les choses, ou plutt les individus, de plus-haut. La mort de Ferdinand VI, arrive en 1759, appela au trne d'Espagne son frre cadet, qui rgnait Naples et qui lui succda sous le nom de Charles III. Charles III avait trois fils: le premier, nomm Philippe, qui et d, l'avnement au trne de son pre, devenir prince des Asturies et hritier de la couronne d'Espagne, si les mauvais traitements de sa mre ne l'eussent rendu fou, ou plutt imbcile; le second, nomm Charles, qui remplit la vacance laisse par la dfaillance de son frre an, et qui rgna sous le nom de Charles IV; enfin le troisime, nomm Ferdinand, auquel son pre laissa cette couronne de Naples qu'il avait conquise la pointe de son pe et qu'il tait forc d'abandonner. Ce jeune prince, g de sept ans au moment du dpart de son pre pour l'Espagne, restait sous une double tutelle politique et morale. Son tuteur politique tait Tanucci, rgent du royaume; son tuteur moral tait le prince de San-Nicandro, son prcepteur. Tanucci tait un fin et rus Florentin qui dut la place assez distingue qu'il tient dans l'histoire, non pas son grand mrite personnel, mais au peu de mrite des ministres qui lui succdrent; grand par son isolement, il redescendrait une taille ordinaire s'il avait pour point de comparaison un Colbert ou mme un Louvois. Quant au prince de San-Nicandro,--qui avait, assure-t-on, achet la mre de Ferdinand, la reine Marie-Amlie[6], cette mme princesse qui avait rendu fou son fils an force de mauvais traitements, le droit de faire non pas un fou, mais un ignorant de son troisime fils, et qui avait pay ce droit trente mille ducats, ce que l'on assurait toujours,--c'tait le plus riche, le plus inepte, le plus corrompu des courtisans qui fourmillaient, vers la moiti du sicle dernier, autour du trne des Deux-Siciles. [Note 6: Inutile de dire que cette reine Marie-Amlie, quoique portant les mmes prnoms, n'a rien de commun que la parent avec la respectable et respecte reine Marie-Amlie, veuve du roi Louis-Philippe.] On se demande comment un pareil homme pouvait arriver, mme force d'argent, devenir prcepteur d'un prince dont un homme aussi intelligent que Tanucci tait ministre; la rponse est bien simple: Tanucci, rgent du royaume, c'est--dire vritable roi des Deux-Siciles, n'tait point fch de prolonger cette royaut au del de la majorit de son auguste pupille; Florentin, il avait sous les yeux l'exemple de la Florentine Catherine de Mdicis, qui rgna successivement sous Franois II, Charles IX et Henri III; or, lui ne pouvait pas manquer de rgner sous ou sur Ferdinand, comme on voudra, si le prince de San-Nicandro arrivait faire de son lve un prince aussi ignorant et aussi nul que son prcepteur. Et, il faut le dire, si telles taient les vues de Tanucci, le prince de San-Nicandro entra compltement dans ses vues: ce fut un jsuite allemand qui fut charg d'apprendre au roi le franais, que le roi ne sut jamais; et, comme on ne jugea point propos de lui apprendre l'italien, il en rsulta qu'il ne parlait encore, l'poque de son mariage, que le patois des lazzaroni, qu'il avait appris des valets qui le servaient et des enfants du peuple qu'on laissait approcher de lui pour sa distraction. Marie-Caroline lui fit honte de cette ignorance, lui apprit lire et crire, deux choses qu'il savait peine, et lui fit apprendre un peu d'italien, chose qu'il ne savait pas du tout; aussi, dans ses moments de bonne humeur ou de tendresse conjugale, n'appelait-il jamais Caroline que _ma chre matresse_, faisant ainsi allusion aux trois parties de son ducation qu'elle avait essay de complter. Veut-on un exemple de l'idiotisme du prince de San-Nicandro? Cet exemple, le voici: Un jour, le digne prcepteur trouva dans les mains de Ferdinand les _Mmoires de Sully_, que le jeune prince essayait de dchiffrer, ayant entendu dire qu'il descendait de Henri IV et que Sully tait ministre de Henri IV. Le livre lui fut immdiatement enlev, et l'honnte imprudent qui lui avait prt ce mauvais livre fut svrement rprimand. Le prince de San-Nicandro ne permettait qu'un livre, ne connaissait qu'un livre, n'avait jamais lu qu'un livre: c'tait l'_Office de la Vierge_. Et nous appuyons sur cette premire ducation pour ne pas faire au roi Ferdinand plus grande qu'il n'est juste la responsabilit des actes odieux que nous allons voir s'accomplir dans le cours du rcit que nous avons entrepris. Ce premier point d'impartialit historique bien tabli, voyons ce que fut cette ducation. Ce n'tait point assez pour la tranquillit de la conscience du prince de San-Nicandro que cette conviction consolante que, ne sachant rien, il ne pouvait rien apprendre son lve; mais, afin de le maintenir dans une ternelle enfance, tout en dveloppant, par des exercices violents, les qualits physiques dont la nature l'avait dou, il carta de lui, homme ou livre, tout ce qui pouvait jeter dans son esprit la moindre lumire sur le beau, sur le bon et sur le juste. Le roi Charles III tait, comme Nemrod, un grand chasseur devant Dieu; le prince de San-Nicandro fit tout ce qu'il put pour que, sous ce rapport du moins, le fils marcht sur les traces de son pre; il remit en vigueur toutes les ordonnances tyranniques sur la chasse, tombes en dsutude, mme sous Charles III: les braconniers furent punis de la prison, des fers et mme de l'estrapade; on repeupla les forts royales de gros gibier; on multiplia les gardes, et, de peur que la chasse, plaisir fatigant, ne laisst au jeune prince, par la lassitude qui en tait la suite, trop de temps libre, et que, pendant ce temps, chose peu probable mais possible, il ne lui prit le dsir d'tudier, son prcepteur lui donna le got de la pche, plaisir tranquille et bourgeois, pouvant servir de repos au plaisir violent et royal de la chasse. Une des choses qui inquitaient surtout le prince de San-Nicandro pour l'avenir du peuple sur lequel son lve tait appel rgner, c'est que celui-ci avait un naturel doux et bon; il tait donc urgent de le corriger avant tout de ces deux dfauts, auxquels, selon le prince de San-Nicandro, il fallait bien se garder de laisser prendre racine dans le coeur d'un roi. Voici comment s'y prit le prince de San-Nicandro pour corriger le jeune prince de ce double vice: Il savait que le frre an de son lve, celui qui, devenu prince des Asturies, avait suivi son pre en Espagne, trouvait, pendant son sjour Naples, un suprme plaisir corcher des lapins vivants. Il essaya de donner le got de cet amusement royal Ferdinand; mais le pauvre enfant y montra une telle rpugnance, que San-Nicandro rsolut de lui inspirer seulement le dsir de tuer les pauvres btes. Pour donner cet exercice le charme de la difficult vaincue, et, comme, de peur qu'il ne se blesst, on ne pouvait encore mettre un fusil entre les mains d'un enfant de huit ou neuf ans, on rassemblait dans une cour une cinquantaine de lapins pris au filet, et, en les chassant devant soi, on les forait de passer par une chatire pratique dans une porte; le jeune prince se tenait derrire cette porte avec un bton et les assommait ou les manquait au passage. Un autre plaisir auquel l'lve du prince de San-Nicandro prit un got non moins vif qu' celui d'assommer des lapins, fut celui de berner des animaux sur des couvertures; par malheur, un jour, il eut la malencontreuse ide de berner un des chiens de chasse du roi son pre, ce qui lui valut une mercuriale svre et une dfense absolue de s'adresser jamais l'un de ces nobles quadrupdes. Le roi Charles III parti pour l'Espagne, le prince de San-Nicandro ne vit point d'inconvnient laisser son lve reconqurir la libert qu'il avait perdue, et mme l'tendre des quadrupdes aux bipdes. Ainsi, un jour que Ferdinand jouait au ballon, il avisa, parmi ceux qui prenaient plaisir le regarder faire des merveilles cet exercice, un jeune homme maigre, poudr blanc et vtu de l'habit ecclsiastique. Le voir et cder l'irrsistible dsir de le berner fut l'affaire d'une seconde; il dit quelques mots tout bas l'oreille d'un des laquais attendant ses ordres; le laquais courut vers le chteau,--la chose se passait Portici,--en revint avec une couverture; la couverture apporte, le roi et trois joueurs se dtachrent du jeu, firent prendre par le laquais le patient dsign, le firent coucher sur la couverture qu'ils tenaient par les quatre coins, et le bernrent au milieu des rires des assistants et des hues de la canaille. Celui qui cette injure fut faite tait le cadet d'une noble famille florentine; il se nommait Mazzini. La honte qu'il prouva d'avoir ainsi servi de jouet au prince et de rise la valetaille, fut si grande, qu'il quitta Naples le jour mme, se sauva Rome, tomba malade en arrivant et mourut au bout de quelques jours. La cour de Toscane fit ses plaintes aux cabinets de Naples et de Madrid; mais la mort d'un petit abb cadet de famille tait chose de trop peu d'importance, pour qu'il ft fait droit par le pre du coupable et par le coupable lui-mme. On comprend que, tout entier abandonn de pareils amusements, le roi, enfant, s'ennuyt de la socit des gens instruits, et, jeune homme, en et honte; aussi passait-il tout son temps soit la chasse, soit la pche, soit faire faire l'exercice aux enfants de son ge, qu'il runissait dans la cour du chteau et qu'il armait de manches balai, nommant ces courtisans en herbe sergents, lieutenants, capitaines, et frappant de son fouet ceux qui faisaient de fausses manoeuvres et de mauvais commandements. Mais les coups de fouet d'un prince sont des faveurs, et ceux qui, le soir venu, avaient reu le plus de coups de fouet taient ceux qui se tenaient pour tre le plus avant dans les bonnes grces de Sa Majest. Malgr ce dfaut d'ducation, le roi conserva un certain bon sens qui, lorsqu'on ne l'influenait pas dans un sens contraire, le menait au juste et au vrai. Dans la premire partie de sa vie, celle qui fut antrieure la rvolution franaise, et tant qu'il ne craignit pas l'invasion de ce qu'il appelait les mauvais principes, c'est--dire de la science et du progrs, sachant lire et crire peine, jamais il ne refusait ni places ni pensions aux hommes qu'on lui assurait tre recommandables par leurs connaissances; parlant le patois du mle, il n'tait point insensible un langage lev et loquent. Un jour, un cordelier nomm le pre Fosco, perscut par les moines de son couvent parce qu'il tait plus savant et meilleur prdicateur qu'eux, parvint jusqu'au roi, se jeta ses pieds et lui raconta tout ce que lui faisaient souffrir leur ignorance et leur jalousie; le roi, frapp de l'lgance de ses paroles et de la force de son raisonnement, le fit causer longtemps; puis enfin il lui dit: --Laissez-moi votre nom et rentrez dans votre couvent; je vous donne ma parole d'honneur que le premier vch vacant sera pour vous. Le premier vch qui vint vaquer fut celui de Monopoli, dans la terre de Bari, sur l'Adriatique. Comme d'habitude, le grand aumnier prsenta au roi trois candidats, de grande maison tous trois, pour remplir cette place; mais le roi Ferdinand, secouant la tte: --Pardieu! dit-il, depuis que vous tes charg des prsentations, vous m'avez fait donner assez de mitres des nes auxquels il et suffi de mettre des bts; il me plat aujourd'hui de faire un vque de ma faon, et j'espre qu'il vaudra mieux que tous ceux que vous m'avez mis sur la conscience, et pour la nomination desquels je prie Dieu et saint Janvier de me pardonner. Et, biffant les trois noms, il crivit celui du pre Fosco. Le pre Fosco fut, ainsi que l'avait prvu Ferdinand, un des vques les plus remarquables du royaume, et, comme, un jour, quelqu'un qui l'avait entendu prcher faisait compliment au roi, non-seulement sur l'loquence, mais encore sur la conduite exemplaire de l'ex-cordelier: --Je les choisirais bien toujours ainsi, rpondit Ferdinand; mais, jusqu' prsent, je n'ai connu qu'un seul homme de mrite parmi les gens d'glise; le grand aumnier ne me propose que des nes pour vques. Que voulez-vous! le pauvre homme ne connat que ses confrres d'curie. Ferdinand avait parfois une bonhomie de caractre qui rappelait celle de son aeul Henri IV. Un jour qu'il se promenait dans le parc de Caserte en habit militaire, une paysanne s'approcha de lui et lui dit: --On m'a assur, monsieur, que le roi se promenait souvent dans cette alle; savez-vous si j'ai chance de le rencontrer aujourd'hui? --Ma bonne femme, lui rpondit Ferdinand, je ne puis vous indiquer quand le roi passera; mais, si vous avez quelque demande lui faire, je puis me charger de la lui transmettre, tant de service prs de lui. --Eh bien, voici la chose, dit la femme: j'ai un procs et, comme, tant une pauvre veuve, je n'ai point d'argent donner au rapporteur, cet homme le fait traner depuis trois ans. --Avez-vous prpar une requte? --Oui, monsieur; la voil. --Donnez-la-moi et venez demain la mme heure, je vous la rendrai apostille par le roi. --Et moi, dit la veuve, je n'ai que trois dindes grasses; mais, si vous faites cela, les trois dindes sont vous. --Revenez demain avec vos trois dindes, la bonne femme, et vous trouverez votre demande apostille. La veuve fut exacte au rendez-vous, mais pas plus que le roi ne le fut lui-mme. Ferdinand tenait la requte, la femme tenait les trois dindes; il prit les trois dindes et la femme la requte. Tandis que le roi ttait les dindes pour voir si elles taient effectivement aussi grasses que la femme l'avait dit, la bonne femme ouvrait la requte pour voir si elle tait rellement apostille. Chacun avait tenu fidlement sa parole; la femme s'en alla de son ct, le roi du sien. Le roi entra dans la chambre de la reine, tenant ses trois dindes par les pattes, et, comme Marie-Caroline regardait sans y rien comprendre cette volaille qui se dbattait aux mains de son mari: --Eh bien, lui dit-il, ma chre matresse, vous qui dites toujours que je ne suis bon rien, et que, si je n'tais pas n roi, je ne saurais pas gagner mon pain, cependant voil trois dindes que l'on m'a donnes pour une signature! Et il raconta toute l'aventure la reine. --Pauvre femme! dit celle-ci quand il eut fini son rcit. --Pourquoi, pauvre femme? --Parce qu'elle a fait un mauvaise affaire. Croyez-vous donc que le rapporteur aura gard votre signature? --J'y ai bien pens, dit Ferdinand avec un rire narquois; mais j'ai mon ide. Et, en effet, la reine avait raison: la recommandation de son auguste poux ne fit pas le moindre effet sur le rapporteur, et le procs se continua tout aussi lentement que par le pass. La veuve revint Caserte, et, comme elle ne savait pas le nom de l'officier qui lui avait rendu service, elle demanda l'homme auquel elle avait donn trois dindes. L'aventure avait fait du bruit; on prvint le roi que la plaideuse tait l. Le roi la fit entrer. --Eh bien, ma bonne femme, lui dit-il, vous venez m'annoncer que votre procs est jug? --Ah bien, oui! dit-elle, il faut que le roi n'ait pas grand crdit; car, lorsque j'ai remis au rapporteur la requte apostille par Sa Majest, il a dit: C'est bon, c'est bon! si le roi est press, il fera comme les autres, il attendra. Aussi, ajouta-t-elle, si vous tes un homme de conscience, vous me rendrez mes trois dindes, ou, tout au moins, vous me les payerez. Le roi se mit rire. --Avec la meilleure volont du monde, dit-il, je ne puis vous les rendre; mais je puis vous les payer. Et, prenant dans sa poche tout ce qu'il y avait de pices d'or, il les lui donna. --Quant votre rapporteur, ajouta-t-il, nous sommes au 25 du mois de mars: eh bien, vous verrez qu' la premire audience d'avril, votre procs sera jug. En effet, lorsque le rapporteur se prsenta la fin du mois pour toucher ses appointements, il lui fut dit, de la part du roi, par le trsorier: --Ordre de Sa Majest de ne vous payer que quand le procs qu'il vous a fait l'honneur de vous recommander sera jug. Comme l'avait prvu le roi, le procs fut jug la premire audience. Et l'on citait sur le roi, Naples, nombre d'aventures de ce genre, dont nous nous contenterons de rapporter deux ou trois. Un jour qu'il chassait dans la fort de Persano avec la mme livre que ses gardes, il rencontra une pauvre femme appuye un arbre et sanglotant. Il lui adressa le premier la parole et lui demanda ce qu'elle avait. --J'ai, rpondit-elle, que je suis veuve avec sept enfants; que, pour toute fortune, j'ai un petit champ, et que ce petit champ vient d'tre ravag par les chiens et les piqueurs du roi. Puis, avec un mouvement d'paules et un redoublement de sanglots: --Il est bien dur, ajouta-t-elle, d'tre les sujets d'un homme qui, pour une heure de plaisir, n'hsite pas ruiner toute une famille. Je vous demande un peu pourquoi ce butor est venu dvaster mon champ! --Ce que vous dites l est trop juste, ma bonne femme, rpondit Ferdinand; et, comme je suis au service du roi, je lui porterai vos plaintes, en supprimant, toutefois, les injures dont vous les accompagnez. --Oh! dis-lui ce que tu voudras, continua la femme exaspre; je n'ai rien attendre de bon d'un pareil goste, et il ne peut pas maintenant me faire plus de mal qu'il ne m'en a fait. --N'importe, dit le roi, fais-moi toujours voir le champ, afin que je juge s'il est rellement aussi dvast que tu le dis. La veuve le conduisit son champ; la rcolte tait, en effet, foule aux pieds des hommes, des chevaux et des chiens, et entirement perdue. Alors, apercevant des paysans, le roi les appela et leur dit d'estimer en conscience le dommage que la veuve avait pu prouver. Ils l'estimrent vingt ducats. Le roi fouilla dans sa poche, il en avait soixante. --Voil, dit-il aux deux paysans, vingt ducats que je vous donne pour votre arbitrage; quant aux quarante autres, ils sont pour cette pauvre femme. C'est bien le moins, lorsque les rois font un dgt, qu'ils payent le double de ce que payeraient de simples particuliers. Un autre jour, une femme dont le mari venait d'tre condamn mort, part d'Aversa sur le conseil de l'avocat qui a dfendu le condamn et vient pied Naples pour demander la grce de son mari. C'tait chose facile que d'aborder le roi, toujours courant pied ou cheval par les rues de Tolde et par la rivire de Chiaa; cette fois, malheureusement ou plutt heureusement pour la suppliante, le roi n'tait ni au palais, ni Chiaa, ni Tolde; il tait Capodimonte; c'tait la saison des becfigues, et son pre Charles III, de cyngtique mmoire, avait fait btir le chteau, qui avait cot plus de douze millions, dans le seul but de se trouver sur le passage de ce petit gibier si estim des gourmands. La pauvre femme tait crase de fatigue, elle venait de faire cinq lieues tout courant. Elle se prsenta la porte du palais royal, et, apprenant que Ferdinand tait Capodimonte, elle demanda au chef du poste la permission d'attendre le roi; le chef du poste, touch de compassion en voyant ses larmes et en apprenant le sujet qui les faisait couler, lui accorda sa demande. Elle s'assit sur la premire marche de l'escalier par lequel le roi devait monter au palais; mais, quelle que ft la proccupation qui la tenait, la fatigue devint plus forte que l'inquitude, et, aprs avoir, pendant quelques heures, lutt en vain contre le sommeil, elle renversa sa tte contre le mur, ferma les yeux et s'endormit. Elle dormait peine depuis un quart d'heure lorsque revint le roi, qui tait un admirable tireur, et qui avait t, ce jour-l, plus adroit encore que d'habitude; il tait donc dans une disposition d'esprit des plus bienveillantes, quand il aperut la bonne femme qui l'attendait. On voulut la rveiller; mais le roi fit signe qu'on ne la dranget point; il s'approcha d'elle, la regarda avec une curiosit mle d'intrt, et, voyant le bout de sa ptition qui sortait de sa poitrine, il la tira doucement, la lut, et, ayant demand une plume et de l'encre, il crivit au bas: _Fortuna e duorme_, ce qui correspond peu prs notre proverbe: _La fortune vient en dormant_, et signa: FERDINAND B. Aprs quoi, il ordonna de ne rveiller la paysanne sous aucun prtexte, dfendit qu'on la laisst pntrer jusqu' lui, veilla ce qu'il ft sursis l'excution et replaa la ptition l'endroit o il l'avait prise. Au bout d'une demi-heure, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa si le roi tait rentr et apprit qu'il venait de passer devant elle, tandis qu'elle dormait. Sa dsolation fut grande! elle avait manqu l'occasion qu'elle tait venue chercher de si loin et avec tant de fatigue! Elle supplia le chef du poste de lui permettre d'attendre que le roi sortit; le chef du poste rpondit que la chose lui tait positivement dfendue; la paysanne, au dsespoir, repartit pour Aversa. Sa premire visite, son retour, fut pour l'avocat qui lui avait donn le conseil d'aller implorer la clmence du roi; elle lui raconta ce qui s'tait pass et comment, par sa faute, elle avait laiss chapper une occasion dsormais introuvable; l'avocat avait des amis la cour, il lui dit de rendre la ptition, et qu'il aviserait au moyen de la faire tenir au roi. La femme remit l'avocat la ptition demande; par un mouvement machinal, celui-ci l'ouvrit; mais peine y eut-il jet les yeux, qu'il poussa un cri de joie. Dans la situation o l'on se trouvait, le proverbe consolateur crit et sign de la main du roi quivalait une grce, et, en effet, sur les instances de l'avocat, sur la production de l'apostille du roi, et surtout grce l'ordre donn directement par le roi, huit jours aprs, le prisonnier tait rendu la libert. Le roi Ferdinand n'tait rien moins que difficile dans la recherche de ses amours. En gnral, peu lui importaient le rang et l'ducation, pourvu que la femme ft jeune et belle; il avait, dans toutes les forts o il prenait le plaisir de la chasse, de jolies petites maisons composes de quatre ou cinq pices, trs-simplement mais trs-proprement meubles; il s'y arrtait pour y djeuner, pour y dner, ou pour y prendre simplement quelques heures de repos. Chacune de ces petites maisons tait tenue par une htesse, toujours choisie parmi les plus jeunes et les plus belles filles des villages voisins, et, comme il disait un jour au valet de chambre qui avait dans ses attributions celle de veiller ce que son matre ne retrouvt pas trop souvent les mmes visages: Prends garde que la reine ne sache ce qui se passe ici! le valet de chambre, qui avait son franc parler, lui rpondit: --Bon! n'ayez souci, sire: Sa Majest la reine en fait bien d'autres, et n'y met pas tant de prcautions! --Chut! rpondit le roi, il n'y a point de mal, cela croise les races. Et, en effet, le roi, voyant que la reine se gnait si peu, avait jug propos de ne pas se gner non plus son tour, et il avait fini par fonder sa fameuse colonie de San-Leucio, la tte de laquelle, comme nous l'avons racont, il avait mis le cardinal Fabrizio Ruffo. Cette colonie compta jusqu' cinq ou six cents habitants, qui, la condition que les maris et les pres ne verraient jamais entrer le roi Ferdinand dans leur maison et n'auraient jamais la prtention de se faire ouvrir une porte qui aurait ses raisons de rester ferme, jouissaient de toute sorte de privilges, comme, par exemple, d'tre exempts du service militaire, d'avoir des tribunaux particuliers, de se marier sans avoir besoin de la permission des parents, et enfin d'tre dots directement par le roi quand ils se mariaient. Il en rsulta que la population de cette autre Salente, fonde par cet autre Idomne, devint une espce de collection de mdailles frappes directement par le roi, et o les antiquaires retrouveront encore le type bourbonien, lorsqu'il aura disparu du reste du monde. D'aprs toutes les anecdotes que nous venons de raconter, il est facile de voir que le roi Ferdinand, comme l'avait parfaitement dcouvert son prcepteur le prince de San-Nicandro n'tait point naturellement cruel; seulement, sa vie, l'poque o nous sommes arrivs, c'est--dire l'an 1798, pouvait dj se sparer en deux phases: Avant la rvolution franaise,--aprs la rvolution franaise. Avant la rvolution franaise, c'est l'homme que nous avons vu, c'est--dire naf, spirituel, port au bien plutt qu'au mal. Aprs la rvolution franaise, c'est l'homme que nous verrons, c'est--dire craintif, implacable, dfiant, et port, au contraire, plutt au mal qu'au bien. Dans l'espce de portrait moral que nous venons de tracer un peu longuement peut-tre, mais par des faits et non par des paroles, nous avons eu pour but de faire connatre l'trange personnalit du roi Ferdinand: de l'esprit naturel, pas d'ducation, l'insouciance de toute gloire, l'horreur de tout danger, pas de sensibilit, pas de coeur, la luxure permanente, le parjure tabli en principe, la religion du pouvoir royal pousse aussi loin que chez Louis XIV, le cynisme de la vie politique et de la vie prive mis au grand jour par le mpris profond qu'il faisait des grands seigneurs qui l'entouraient, et dans lesquels il ne voyait que des courtisans; du peuple sur lequel il marchait et dans lequel il ne voyait que des esclaves; des instincts infrieurs qui l'attiraient vers les amours grossiers, des amusements physiques qui tendaient matrialiser incessamment le corps aux dpens de l'esprit, voil sur quelles donnes il faut juger l'homme qui monta sur le trne presque aussi jeune que Louis XIV, qui mourut presque aussi vieux que lui, qui rgna de 1759 1825, c'est--dire soixante-six ans, y compris sa minorit; sous les yeux duquel s'accomplit, sans qu'il st mesurer la hauteur des vnements et la profondeur des catastrophes, tout ce qui se fit de grand dans la premire moiti du sicle prsent et dans la dernire moiti du sicle pass. Napolon tout entier passa dans son rgne; il le vit natre et grandir, dcrotre et tomber; n seize ans avant lui, il le vit mourir cinq ans avant lui, et se trouva enfin, sans avoir d'autre valeur que celle d'un simple comparse royal, ml comme un des principaux acteurs ce drame gigantesque qui bouleversa le monde, de Vienne Lisbonne et du Nil la Moskova. Dieu le nomma Ferdinand IV, la Sicile le nomma Ferdinand III, le congrs de Vienne le nomma Ferdinand Ier, les lazzaroni le nommrent le roi Nasone. Dieu, la Sicile et le congrs se tromprent; un seul de ses trois noms fut vraiment populaire et lui resta c'est celui qui lui fut donn par les lazzaroni. Chaque peuple a eu son roi qui a rsum l'esprit de la nation: les cossais ont eu ROBERT BRUCE, les Anglais ont eu HENRI VIII, les Allemands ont eu MAXIMILIEN, les Russes ont eu IVAN LE TERRIBLE, les Polonais ont eu JEAN SOBIESKI, les Espagnols ont eu CHARLES-QUING, les Franais ont eu HENRI IV, les Napolitains ont eu NASONE. XVIII LA REINE Marie-Caroline, archiduchesse d'Autriche, avait quitt Vienne au mois d'avril 1768, pour venir pouser Ferdinand IV Naples. La fleur impriale entra dans son futur royaume avec le mois du printemps; elle avait seize ans peine, tant ne en 1752; mais, fille chrie de Marie-Thrse, elle arrivait avec un sens bien suprieur son ge; elle tait, d'ailleurs, plus qu'instruite, elle tait lettre; elle tait plus qu'intelligente, elle tait philosophe; il est vrai qu' un moment donn, cet amour de la philosophie se changea en haine contre ceux qui la pratiquaient. Elle tait belle dans la complte acception du mot, et, lorsqu'elle le voulait, charmante; ses cheveux taient d'un blond dont l'or transparaissait sous la poudre; son front tait large, car les soucis du trne, de la haine et de la vengeance n'y avaient point encore creus leurs sillons; ses yeux pouvaient le disputer en transparence l'azur du ciel sous lequel elle venait rgner; son nez droit, son menton lgrement accentu, signe de volont absolue, lui faisaient un profil grec; elle avait le visage ovale, les lvres humides et carmines, les dents blanches comme le plus blanc ivoire; enfin un cou, un sein et des paules de marbre, dignes des plus belles statues retrouves Pompi et Herculanum, ou venues Naples du muse Farnse, compltaient ce splendide ensemble. Nous avons vu, dans notre premier chapitre, ce qu'elle conservait de cette beaut, trente ans aprs. Elle parlait correctement quatre langues: l'allemand d'abord, sa langue maternelle, puis le franais, l'espagnol et l'italien; seulement, en parlant, et surtout quand un sentiment violent l'inspirait, elle avait un lger dfaut de prononciation pareil celui d'une personne qui parlerait avec un caillou dans la bouche; mais ses yeux brillants et mobiles, mais la nettet de ses penses surtout avaient bientt raison de ce lger dfaut. Elle tait altire et orgueilleuse comme il convenait la fille de Marie-Thrse. Elle aimait le luxe, le commandement, la puissance. Quant aux autres passions qui devaient se dvelopper en elle, elles taient encore enfermes sous la virginale enveloppe de la fiance de seize ans. Elle arrivait avec ses rves de posie allemande, dans ce pays inconnu, _o les citrons mrissent_, comme a dit le pote germain; elle venait habiter la contre heureuse, la _campania felice_, o naquit le Tasse, o mourut Virgile. Ardente de coeur, potique d'esprit, elle se promettait de cueillir d'une main au Pausilippe le laurier qui poussait sur la tombe du pote d'Auguste, de l'autre celui qui ombrageait Sorrente le berceau du chantre de Godefroy. L'poux auquel elle tait fiance avait dix ans; tant jeune et de grande race, sans doute il tait beau, lgant et brave. Serait-il Euryale ou Tancrde, Nisus ou Renaud? Elle tait dispose, elle, devenir Camille ou Herminie, Clorinde ou Didon. Elle trouva, la place de sa fantaisie juvnile et de son rve potique, l'homme que vous connaissez, avec un gros nez, de grosses mains, de gros pieds, parlant le dialecte du mle avec des gestes de lazzarone. La premire entrevue eut lieu le 12 mai Portella, sous un pavillon de soie brod d'or; la princesse tait accompagne de son frre Lopold, qui tait charg de la remettre aux mains de son poux. Comme Joseph II son frre, Lopold II tait nourri de maximes philosophiques; il voulait introduire force rformes dans ses tats, et, en effet, la Toscane se souvient qu'entre autres rformes, la peine de mort fut abolie sous son rgne. De mme que Lopold tait le parrain de sa soeur, Tanucci tait le tuteur du roi. Au premier regard qu'changrent la jeune reine et le vieux ministre, ils se dplurent rciproquement. Caroline devina en lui l'ambitieuse mdiocrit qui avait enlev son poux, en le maintenant dans son ignorance native, tous les moyens d'tre un jour un grand roi, ou tout simplement mme un roi. Sans doute, elle et reconnu le gnie d'un poux qui lui et t suprieur, et, dans son admiration pour lui, elle et probablement t alors reine soumise, pouse fidle; il n'en fut point ainsi; elle reconnut, au contraire, l'infriorit de son poux, et, de mme que sa mre avait dit ses Hongrois: _Je suis le roi Marie-Thrse_, elle dit aux Napolitains: _Je suis le roi Marie-Caroline_. Ce n'tait point ce que voulait Tanucci; il ne voulait ni roi ni reine, il voulait tre premier ministre. Par malheur, il y avait, dans les clauses du contrat de mariage des augustes poux, un petit article qui s'tait gliss sans que Tanucci, qui ne connaissait point encore la jeune archiduchesse, y et attach grande importance: Marie-Caroline avait le droit d'assister aux conseils d'tat, du moment qu'elle aurait donn son poux un hritier de la couronne. C'tait une fentre que la cour d'Autriche ouvrait sur celle de Naples. Jusque-l, l'influence--qui, sous Philippe II et Ferdinand VII, tait venue de France,--Charles III tant mont sur le trne d'Espagne, venait naturellement de Madrid. Tanucci comprit que, par cette fentre ouverte pour Marie-Caroline, entrait l'influence autrichienne. Il est vrai qu'ayant donn, cinq ans seulement aprs son mariage, un hritier la couronne, Marie-Caroline ne jouit que vers l'anne 1774 du privilge qui lui tait accord. En attendant, aveugle par des illusions qu'elle s'obstinait conserver, Marie-Caroline espra qu'elle pourrait faire une ducation compltement nouvelle son mari; cela lui parut d'autant plus facile que sa science elle avait frapp Ferdinand d'tonnement. Aprs avoir entendu causer Caroline avec Tanucci et les quelques rares personnes instruites de sa cour, il se frappait la tte avec stupfaction en disant: --La reine sait tout! Plus tard, lorsqu'il eut vu o cette science le conduisait et combien elle le faisait dvier de la route qu'il et voulu suivre, il ajoutait ces mots: _La reine sait tout!_ --Et cependant elle fait plus de sottises que moi, qui ne suis qu'un ne! Mais il n'en commena pas moins subir l'influence de cet esprit suprieur, et il se soumit aux leons qu'elle lui proposa: elle lui apprit littralement, comme nous l'avons dj dit, lire et crire; mais ce qu'elle ne put lui apprendre, ce furent ces faons lgantes des cours du Nord, ce soin de soi-mme, si rare surtout dans les pays chauds, o l'eau devrait tre non-seulement un besoin, mais encore un plaisir; cette sympathie fminine pour les fleurs et pour les parfums que la toilette leur demande; ce babillage doux et charmant, enfin, qui semble emprunt moiti au murmure des ruisseaux, moiti au ramage des fauvettes et des rossignols. La supriorit de Caroline humiliait Ferdinand; la grossiret de Ferdinand rpugnait Caroline. Il est vrai que cette supriorit, incontestable aux yeux de son poux, prvenu, pouvait tre, la rigueur, conteste par les gens vritablement instruits, qui ne voyaient dans le bavardage de la reine que le rsultat de cette science superficielle qui gagne en tendue ce qu'elle perd en profondeur. Peut-tre, en effet, en la jugeant comme elle devait tre juge, et-on trouv en elle plus de babil que de raisonnement, et surtout ce pdantisme particulier aux princes de la maison de Lorraine dont taient si profondment atteints ses frres Joseph et Lopold: Joseph parlant toujours sans jamais laisser personne le temps de lui rpondre; Lopold, vritable matre d'cole, plus fait pour tenir la frule d'Orbelius que le sceptre de Charlemagne. Ainsi tait la reine. Elle avait un petit manuscrit d'criture trs-fine, compos par elle-mme son usage et contenant les opinions des philosophes depuis Pythagore jusqu' Jean-Jacques Rousseau, et, lorsqu'elle devait recevoir des hommes sur lesquels elle voulait faire une certaine impression, elle repassait son manuscrit, et, selon les circonstances, plaait dans sa conversation les maximes qu'il contenait. Ce qu'il y avait de bizarre, c'est que, tout en faisant l'esprit fort, la reine donnait dans toutes les superstitions populaires qui agitaient les classes infrieures de la population de Naples. Nous citerons deux exemples de cette superstition; nous avons peindre dans le livre que nous crivons non-seulement des rois, des princes, des courtisans, des hommes qui sacrifient leur vie un principe et des hommes qui sacrifient tous les principes l'or et aux faveurs, mais encore un peuple mobile, superstitieux, ignorant, froce: disons donc l'aide de quels moyens ce peuple est soulev ou calm. Ce qui soulve l'Ocan, c'est la tempte; ce qui soulve le peuple de Naples, c'est la superstition. Il y avait Naples une femme que l'on appelait la _sainte des pierres_. Elle prtendait, sans tre aucunement malade, rendre tous les jours une certaine quantit de petites pierres qu'elle distribuait comme des reliques, vu son tat de sant, aux fidles qui avaient foi en elles. Ces pierres, nonobstant le chemin qu'elles avaient suivi pour arriver la lumire, avaient le privilge de faire des miracles, et, au bout de quelque temps, taient entres en concurrence avec les reliques des saints les plus accrdits de Naples. Cette prtendue sainte, quoique non malade, avait t, sur la demande de son confesseur et de son mdecin, transporte au grand hpital des Pellegrini de Naples, o elle jouissait de la nourriture des directeurs et de la plus belle chambre de l'tablissement. Une fois tablie dans cette chambre, grce la connivence du confesseur et des chirurgiens qui y trouvaient leur compte, elle jouait grand orchestre la farce de la vente des pierres miraculeuses. Nous disons tort la _vente_; non, les pierres ne se vendaient pas, elles se donnaient; mais la sainte, qui avait fait voeu de ne pas toucher d'argent monnay, acceptait des vtements, des bijoux, des cadeaux de toute espce enfin, en toute humilit et pour l'amour du Seigneur. Ce petit commerce, dans tout autre pays que Naples, et conduit la prtendue sainte la police correctionnelle ou aux Petites-Maisons; Naples, c'tait un miracle de plus, voil tout. Eh bien, la reine fut une des plus ardentes adeptes de la _sainte des pierres_; elle lui envoyait des prsents et lui crivait elle-mme--la reine tait prodigue de son criture--pour se recommander ses prires, sur lesquelles elle comptait pour l'accomplissement de ses voeux. On comprend que, du moment qu'on vit la reine en personne et une reine philosophe, recourir la sainte, les doutes, s'il en restait, disparurent ou firent semblant de disparatre. La science seule resta incrdule. Or, la science, cette poque, la science mdicale voulons-nous dire, tait reprsente par ce mme Dominique Cirillo, que nous avons vu apparatre au palais de la reine Jeanne pendant cette soire d'orage o l'envoy de Championnet aborda avec tant de difficult le rocher sur lequel est bti le palais; or, Dominique Cirillo, homme de progrs, qui et voulu voir sa patrie suivre le mouvement de la terre, auquel elle semblait ne point participer, Dominique Cirillo jugea honteux pour Naples, au moment o clataient sur le monde les lumires encyclopdiques, d'y laisser jouer cette comdie peine digne de s'accomplir dans les tnbres du XIIe ou du XIIIe sicle. Il commena, en consquence, par aller trouver le chirurgien qui servait de compre la sainte et essaya d'obtenir de lui l'aveu de sa fourberie. Le chirurgien affirma qu'il y avait miracle. Dominique Cirillo lui offrit, s'il voulait dire la vrit, de l'indemniser personnellement de la perte qu'amnerait pour lui la connaissance de cette vrit. Le chirurgien persista dans son dire. Cirillo vit qu'il y avait deux fourbes dmasquer au lieu d'un. Il se procura plusieurs des pierres rejetes par la sainte, les examina, se convainquit que les unes taient de simples cailloux ramasss au bord de la mer, les autres de la terre calcaire durcie, les autres, enfin, des pierres ponces; aucune n'tait du genre de celles qui peuvent se former dans le corps humain la suite de la pierre ou de la gravelle. Le savant, ses pierres en main, fit une nouvelle dmarche prs du chirurgien; mais celui-ci s'entta soutenir sa sainte. Cirillo comprit qu'il fallait en finir par un grand acte de publicit. Comme son talent et son autorit dans la science mdicale mettaient en quelque sorte tous les hpitaux sous sa juridiction, il fit, un beau matin, irruption dans le grand hpital, suivi de plusieurs mdecins et chirurgiens qu'il avait runis cet effet, entra dans la chambre de la sainte et visita son produit de la nuit. Elle avait quatorze pierres mettre la disposition des fidles. Cirillo la fit enfermer et veiller pendant deux ou trois jours, et elle continua de produire des pierres selon son habitude; seulement, le nombre des pierres variait, mais toutes taient de la mme nature que celle que nous avons dites. Cirillo recommanda l'lve qu'il avait mis de garde auprs d'elle de la surveiller avec le plus grand soin: celui-ci remarqua que la sainte tenait habituellement les mains dans ses poches, et, de temps en temps, les portait sa bouche, comme quelqu'un qui mangerait des pastilles. L'lve la fora de tenir les mains hors de ses poches et l'empcha de les porter sa bouche. La sainte, qui ne voulait pas se trahir en se mettant en opposition ouverte avec son gardien, demanda une prise de tabac, et, en portant les doigts son nez, porta en mme temps la main sa bouche, et, dans ce mouvement, parvint avaler trois ou quatre pierres. Il est vrai que ce furent les dernires: le jeune homme avait surpris l'escamotage; il la saisit par les deux mains, et fit entrer des femmes qui, par son ordre, ou plutt par celui de Cirillo, dshabillrent la sainte. On trouva un sac l'intrieur de sa chemise; il contenait cinq cent seize petites pierres. En outre, elle portait au cou un amulette, que, jusque-l, on avait pris pour un reliquaire et qui, de son ct, en contenait environ six cents. Procs-verbal fut dress du tout, et Cirillo traduisit la sainte devant le tribunal de police correctionnelle sous prvention d'escroquerie. Le tribunal la condamna trois mois de prison. On trouva dans la chambre de la sainte une malle pleine de vaisselle d'argent, de bijoux, de dentelles, d'objets prcieux; plusieurs de ces objets et des plus prcieux lui venaient de la reine, dont elle produisit les lettres au tribunal. La reine fut furieuse, et cependant le procs avait eu un tel clat, qu'elle n'osa tirer cette femme des mains de la justice; mais sa vengeance poursuivit Cirillo, et il dut cette circonstance les perscutions qu'il avait prouves, et qui, de l'homme de science, firent l'homme de rvolution. Quant la sainte, malgr le procs-verbal de Cirillo, malgr le jugement du tribunal qui la dclarait coupable, Naples ne manqua pas de coeurs pleins de foi qui continurent de lui envoyer des prsents et de se recommander ses prires. Le second exemple de superstition que nous nous sommes engag citer de la part de la reine est celui que nous allons raconter. Il y avait Naples, vers 1777, c'est--dire l'poque de la naissance de ce mme prince Franois que nous avons vu apparatre sur la galre capitane, arriv alors l'ge d'homme et duquel il a t question depuis comme protecteur du cavalier San-Felice, il y avait un frre minime, g de quatre-vingts ans, qui tait arriv se faire une rputation de saintet, propage par son couvent, auquel cette rputation tait trs-profitable; les moines ses collgues avaient rpandu le bruit que la calotte que le bonhomme portait habituellement avait reu du ciel la facult de faciliter le travail des femmes enceintes, de sorte que de tous cts on s'arrachait la sainte calotte, que les moines ne laissaient, comme on le pense bien, sortir du couvent qu' prix d'or. Les femmes qui, la suite de l'emploi de la calotte, avaient des couches heureuses, le criaient tout haut, et fortifiaient ainsi la rputation de la bienheureuse calotte; celles qui accouchaient difficilement ou mme qui mouraient, taient accuses de n'avoir pas eu la foi, et la calotte ne souffrait pas de l'accident. Caroline, dans les derniers jours de sa grossesse, prouva qu'elle tait femme avant d'tre reine et philosophe: elle envoya chercher la calotte en disant que, par chaque jour qu'elle la garderait, elle enverrait cent ducats au couvent. Elle la garda cinq jours la grande joie des religieux, mais au grand dsespoir des autres femmes en couches, qui taient obliges de courir toutes les chances de la parturition, sans y tre aides par la bienheureuse relique. Nous ne pourrions dire si la calotte du minime porta bonheur la reine; mais, coup sur, elle ne porta point bonheur Naples. Lche et faux comme prince, Franois fut faux et cruel comme roi. Cette manie de faire de la science, qui tait commune Caroline et ses frres Joseph et Lopold, tait telle, que le jeune prince Charles, duc de Pouille, hritier de la couronne, qui tait n en 1775, et dont la naissance avait ouvert sa mre la porte du Conseil d'tat, tant tomb malade en 1780, et les plus clbres mdecins ayant t appels pour lui donner des soins, Caroline, non point avec les angoisses d'une mre, mais avec l'aplomb d'un professeur, se mlait toutes les consultations, donnant son avis et cherchant prendre une influence sur le traitement que l'on faisait suivre l'enfant. Ferdinand, qui se contentait d'tre pre et qui tait dsol, il faut lui rendre cette justice, de voir l'hritier prsomptif marcher une mort certaine, ne put, un jour, supporter une froide dissertation de la reine sur les causes de la goutte, tandis que son enfant agonisait de la petite vrole; voyant alors que, malgr les gestes ritrs qui lui imposaient silence, elle continuait de discuter, il se leva et la prit par la main en lui disant: --Mais ne comprends-tu pas qu'il ne suffit point d'tre reine pour savoir la mdecine et qu'il faut encore l'avoir apprise? Je ne suis qu'un ne, moi, je le sais; aussi je me contente de me taire et de pleurer. Fais comme moi, ou va-t'en. Et, comme elle voulait continuer d'exposer sa thorie, il la mit la porte en la poussant un peu plus violemment qu'elle n'y tait habitue, et en pressant sa sortie avec un geste du pied qui appartenait bien plus un lazzarone qu' un roi. Le jeune prince mourut, au grand dsespoir de son pre; quant Caroline, elle se contenta, pour toute consolation, de lui rpter les paroles de la Spartiate, que le pauvre roi n'avait jamais entendues et dont il apprcia mal le sublime stocisme: --Lorsque je le mis au monde, je savais qu'il tait condamn mourir un jour. On comprend que deux individus de caractres si opposs ne pouvaient demeurer en bonne intelligence; aussi, quoique les mmes motifs de strilit n'existassent point entre Ferdinand et Caroline qu'entre Louis XVI et Marie-Antoinette, les commencements de leur union, si prolifique depuis, ne brillent-ils point par leur fcondit. En effet, en jetant les yeux sur l'arbre gnalogique dress par del Pozzo, je trouve que le premier n du mariage de Ferdinand et de Caroline est la jeune princesse Marie-Thrse, qui voit le jour en 1772, devient archiduchesse en 1790, impratrice en 1792, et meurt en 1803. Quatre ans s'taient donc passs sans que l'union des deux poux portt ses fruits; il est vrai qu' partir de ce moment, l'avenir rpara les lenteurs du pass: treize princes ou princesses vinrent tmoigner que les rapprochements des deux poux taient presque aussi frquents que leurs querelles; il est donc probable que, si un sentiment de rpulsion instinctive loigna d'abord Caroline de son poux, un calcul politique l'en rapprocha bientt. Une femme jeune, belle, ardente comme tait la reine, avait, du moment qu'elle eut bien tudi le temprament de son poux, toujours sa disposition un moyen de l'amener faire ce qu'elle voulait. En effet, Ferdinand n'avait jamais rien su refuser une matresse, plus forte raison sa femme--et quelle femme!--Marie-Caroline d'Autriche, c'est--dire une des femmes les plus sduisantes qui aient jamais exist. Ce qui avait surtout contribu d'abord loigner cette nature fine et sensitive de cette autre nature sensuelle et vulgaire, c'tait le ct lazzarone de Ferdinand. Ainsi, par exemple, chaque fois que le roi allait entendre l'opra San-Carlo, il se faisait apporter dans sa loge un souper. Ce souper, plus substantiel que dlicat, et t incomplet sans le plat de macaroni national; mais c'tait moins le macaroni en lui-mme qu'apprciait le roi que le triomphe populaire qu'il tirait de sa manire de le manger. Les lazzaroni ont, dans l'inglutition de ce plat, une adresse manuelle toute particulire qu'ils doivent au mpris qu'ils font de la fourchette; or, Ferdinand, qui en toute chose ambitionnait d'tre le roi des lazzaroni, ne manquait jamais de prendre son plat sur la table, de s'avancer sur le devant de la loge, et, au milieu des applaudissements du parterre, de manger son macaroni la manire de Polichinelle, le patron des mangeurs de macaroni. Un jour qu'il s'tait livr cet exercice en prsence de la reine et qu'il avait t couvert d'applaudissements, la reine n'y put tenir, elle se leva et sortit en faisant signe ses deux femmes, la San-Marco et la San-Clemente, de la suivre. Lorsque le roi se retourna, il trouva la loge vide. Et cependant, l'histoire consacre un plaisir de ce genre partag par Caroline; mais alors la reine tait amoureuse de son premier amour et aussi timide cette poque qu'elle fut depuis impudente; elle avait trouv, dans la mascarade visage dcouvert que nous allons raconter, un moyen de se rapprocher de ce beau prince Caramanico que nous avons vu mourir si prmaturment Palerme. Le roi avait form un rgiment de soldats qu'il prenait plaisir faire manoeuvrer et qu'il appelait ses Liparotis, parce que ceux qui le composaient taient presque tous tirs des les Lipariotes. Nous avons dit plus haut que Caramanico tait capitaine dans ce rgiment, dont le roi tait colonel. Un jour, le roi ordonna une grande revue de son rgiment privilgi dans la plaine de Portici, au pied de ce Vsuve, ternelle menace de destruction et de mort. On dressa des tentes magnifiques sous lesquelles on transporta du chteau royal des vins de tous les pays, des comestibles de toutes les espces. Une de ces tentes tait occupe par le roi en habit d'htelier, c'est--dire vtu d'une jaquette et d'une culotte de toile blanche, la tte orne du bonnet de coton traditionnel, et les flancs serrs par une ceinture de soie rouge dans laquelle tait pass, au lieu de l'pe avec laquelle Vatel se coupa la gorge, un immense couteau de cuisine. Jamais le roi ne s'tait senti si fort son aise que sous ce costume; il et voulu pouvoir le garder toute sa vie. Dix ou douze garons d'auberge, vtus comme lui, se tenaient prts obir aux ordres du matre et servir officiers et soldats. C'taient les premiers seigneurs de la cour, l'aristocratie du Livre d'or de Naples. L'autre tente tait occupe par la reine, vtue, en htesse d'opra-comique, d'une jupe de soie bleu de ciel, d'un casaquin noir brod d'or, d'un tablier cerise brod d'argent; elle avait une parure complte de corail rose, collier, boucles d'oreilles, bracelets; le sein et les bras moiti nus, et ses cheveux, sans poudre, c'est--dire dans toute leur luxuriante abondance et avec l'clat d'une gerbe dore, taient retenus, comme une cascade prte rompre sa digue, par une rsille d'azur. Une douzaine de jeunes femmes de la cour, vtues de leur ct en camristes de thtre, avec toute l'lgance et les raffinements de coquetterie qui pouvaient faire ressortir les avantages naturels de chacune d'elles, lui faisait un escadron volant qui n'avait rien envier celui de la reine Catherine de Mdicis. Mais, nous l'avons dit, au milieu de cette mascarade visage dcouvert, l'amour seul avait un masque. En allant et venant entre les tables, Caroline effleurait de sa robe, laissant voir le bas d'une jambe adorable, l'uniforme d'un jeune capitaine qui n'avait de regards que pour elle et qui ramassait et pressait sur son coeur le bouquet qu'elle laissait tomber de sa poitrine en lui versant boire. Hlas! un de ces deux coeurs qui battaient si ardemment au souffle du mme amour s'tait dj teint; l'autre battait encore, mais au dsir de la vengeance, aux esprances de la haine. Quelque chose de pareil se passait dix ans plus tard au Petit-Trianon, et une comdie pareille, laquelle ne se mlait point, il est vrai, une soldatesque grossire, se jouait entre le roi et la reine de France. Le roi tait le meunier, la reine la meunire, et le garon meunier, qu'il s'appelt Dillon ou Coigny, ne le cdait en rien en lgance, en beaut et mme en noblesse au prince Caramanico. Quoi qu'il en soit, le temprament ardent du roi s'accommodait mal des caprices conjugaux de Caroline, et il offrait d'autres femmes cet amour que la sienne mprisait; mais Ferdinand tait d'une telle faiblesse avec la reine, qu' certaines heures il ne savait pas mme garder le secret des infidlits qu'il lui faisait; alors, non point par jalousie, mais pour qu'une rivale ne lui ravit pas cette influence laquelle elle aspirait, la reine feignait un sentiment qu'elle n'prouvait point, et finissait par faire exiler celle dont son mari lui avait livr le nom. C'est ce qui arriva la duchesse de Luciano, que le roi lui-mme avait dnonce sa femme, et que celle-ci fit relguer dans ses terres. Indigne de la faiblesse de son royal amant, la duchesse s'habilla en homme, vint se poster sur le passage du roi et l'accabla de reproches. Le roi reconnut ses torts, tomba aux genoux de la duchesse, lui demanda mille fois pardon; mais elle n'en fut pas moins force de quitter la cour, d'abandonner Naples, de se retirer dans ses terres enfin, d'o le roi n'osa la rappeler qu'au bout de sept ans! Une conduite contraire valut une punition semblable la duchesse de Cassano-Serra. Vainement le roi lui avait fait une cour assidue, elle avait obstinment rsist. Le roi, aussi indiscret dans ses revers que dans ses triomphes, avoua la reine d'o venait sa mauvaise humeur; Caroline, pour laquelle une trop grande vertu tait un reproche vivant, fit exiler la duchesse de Cassano-Serra pour sa rsistance comme elle avait fait exiler la duchesse de Luciano pour sa faiblesse. Cette fois encore, le roi la laissa faire. Il est vrai que parfois aussi la patience chappait au roi. Un jour, la reine, n'ayant point par hasard s'en prendre une favorite, s'en prit un favori: c'tait le duc d'Altavilla, contre lequel elle croyait avoir quelque motif de plainte; or, comme dans ses emportements, cessant d'tre matresse d'elle-mme, la reine ne mnageait point ses injures, elle s'oublia jusqu' dire au duc qu'il achetait la faveur du roi par des complaisances indignes d'un galant homme. Le duc d'Altavilla, bless dans sa dignit, alla aussitt trouver le roi, lui raconta ce qui venait d'arriver, et lui demanda la permission de se retirer dans ses terres. Le roi, furieux, passa l'instant mme chez la reine, et, comme, au lieu de l'apaiser, elle l'irritait encore par des rponses acerbes, il lui envoya, toute fille de Marie-Thrse qu'elle tait, et tout roi Ferdinand qu'il tait lui-mme, un soufflet qui, parti de la main d'un crocheteur, n'et pas mieux rsonn sur la joue de la fille d'une porte faix. La reine se retira chez elle, se renferma dans ses appartements, bouda, cria, pleura; mais, cette fois, Ferdinand tint bon, ce fut elle qui dut revenir la premire, et force lui fut de demander au duc d'Altavilla lui-mme de la remettre bien avec son royal poux. Nous avons dit quel effet avait produit sur Ferdinand la rvolution franaise; on comprend--les caractres si opposs des deux souverains tant connus--que cet effet fut bien autrement terrible sur Caroline. Chez Ferdinand, ce fut un sentiment tout goste, un retour sur sa propre situation, une assez grande indiffrence sur le sort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qu'il ne connaissait pas, mais la terreur d'un sort semblable pour lui-mme. Chez Caroline, ce fut tout la fois l'affection de famille frappe au coeur. Cette femme, qui voyait mourir d'un oeil sec son enfant, adorait sa mre, ses frres, sa soeur, l'Autriche enfin, laquelle elle sacrifia ternellement Naples. Ce fut l'orgueil royal, mortellement bless, moins encore par la mort que par l'ignominie de cette mort; ce fut la haine la plus ardente, veille contre cet odieux peuple franais, qui osait traiter ainsi non-seulement les rois, mais encore la royaut, qui amenrent sur les lvres de cette femme un serment de vengeance contre la France, non moins implacable que celui qui sortit, contre Rome des lvres du jeune Annibal. En effet, en apprenant successivement, et huit mois de distance, les nouvelles de la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, Caroline devint presque folle de rage. Les diffrentes impressions de terreur et de colre qui agitaient son me avaient altr sa physionomie et boulevers le fil de ses ides; elle voyait partout des Mirabeau, des Danton, des Robespierre; on ne pouvait lui parler de l'amour et de la fidlit de ses sujets sans risquer de tomber dans sa disgrce. Sa haine pour la France lui faisait voir dans ses propres tats un parti rpublicain qui tait loin d'y exister, mais qu'elle finit par y crer force de perscutions; elle donnait le nom de jacobin tout homme dont la distinction et la valeur personnelles dpassaient la mesure ordinaire, tout imprudent lisant une gazette parisienne, tout dandy imitant les modes franaises, et particulirement ceux qui portaient les cheveux courts; des aspirations pures et simples dans un progrs social furent taxes de crimes que la mort ou une prison perptuelle pouvaient seules expier. Aprs que ses soupons eurent t chercher, dans le Mezzo-Ceto, Emmanuele de Deo, Vitagliano et Cagliani, trois enfants ayant peine soixante-cinq ans eux trois, et qui furent cruellement excuts sur la place du Chteau, les Pagano, les Conforti, les Cirillo furent emprisonns; seulement, cette premire fois, les soupons de la reine montrent jusqu' la plus haute aristocratie: un prince Colonna, un Caracciolo, un Riario, enfin ce comte de Ruvo que nous avons vu figurer avec Cirillo au nombre des conspirateurs du palais de la reine Jeanne, furent arrts sans aucun motif, conduits au chteau Saint-Elme et recommands au gelier comme les conspirateurs les plus dangereux. Le roi et la reine, si mal d'accord d'habitude en toute chose, s'accordrent cependant partir de ce moment sur un point, leur haine contre les Franais; seulement, la haine du roi tait indolente et se ft contente de les tenir loigns de lui, tandis que la haine de Caroline tait active et qu' cette haine, laquelle leur loignement ne suffisait point, il fallait leur destruction. Le caractre altier de Caroline avait depuis longtemps courb sous sa volont le caractre insoucieux de Ferdinand, qui, ainsi que nous l'avons dit, se rvoltait parfois par boutades, quand son bon sens naturel lui indiquait qu'on le faisait dvier du droit chemin; mais, avec du temps, de la patience et de l'obstination, la reine en arrivait toujours au but qu'elle se proposait. C'est ainsi que, dans l'espoir de prendre part quelque coalition contre la France, et mme de lui faire une guerre personnelle, elle avait, par l'intermdiaire d'Acton, lev et organis, presque l'insu de son mari, une arme de 70,000 hommes, construit une flotte de cent btiments de toute grandeur, runi un matriel considrable, et pris toutes les dispositions enfin pour que, du jour au lendemain, sur un ordre du roi, la guerre pt commencer. Elle avait t plus loin: apprciant l'impuissance des gnraux napolitains, qui n'avaient jamais command une arme en campagne, comprenant le peu de confiance qu'auraient en eux des soldats qui connatraient comme elle leur incapacit, elle avait demand son neveu l'empereur d'Autriche, un de ses gnraux qui passait pour le premier stratgiste de l'poque, quoiqu'il ne ft encore clbre que par ses checs, le baron Mack; l'empereur s'tait empress de le lui accorder, et l'on attendait de moment en moment l'arrive de cet important personnage, arrive dont la reine et Acton devaient tre seuls prvenus et que le roi ignorait compltement. Ce fut sur ces entrefaites qu'Acton, se sentant matre de la situation et ne connaissant au monde qu'un seul homme qui pt le renverser et se mettre sa place, se dcida se dbarrasser de cet homme, dont l'loignement ne lui suffisait plus. Un jour, on apprit Naples que le prince Caramanico, vice-roi de Sicile, tait malade, le lendemain qu'il tait mourant, le surlendemain qu'il tait mort. Dans aucun coeur peut-tre cette mort ne causa un branlement si terrible que dans celui de Caroline; cet amour, le premier de tous, y avait grandi par l'absence et ne pouvait en tre dracin que par la mort. Pas une des fibres dont il s'tait empar ne fut pargne dans ce douloureux dchirement, et l'angoisse fut d'autant plus grande, qu'elle dut la cacher aux regards curieux qui l'enveloppaient; elle feignit une indisposition, s'enferma dans la chambre la plus recule de son appartement, et, l, se roulant sur ses tapis, les ongles enfoncs dans ses cheveux, la figure inonde de larmes, avec des rugissements de panthre blesse, elle blasphma le ciel, maudit le roi, maudit sa couronne, maudit cet amant qu'elle n'aimait pas et qui lui tuait le seul amant qu'elle et aim, se maudit elle-mme, et, par dessus tout, maudit ce peuple qui, chantant cette mort dans les rues, l'accusait d'avoir fait ce sacrifice humain son complice Acton; enfin se promit de reverser sur la France et sur les Franais tout ce fiel extravas au fond de son coeur. Pendant cette agonie, une seule personne, confidente de tous ses secrets, et qu'elle allait associer sa haine, put pntrer jusqu' elle: ce fut sa favorite Emma Lyonna. Les deux annes qui s'taient coules depuis cette mort, la plus grande douleur peut-tre de toute la vie de Caroline, avaient pu paissir le masque d'impassibilit qu'elle portait sur son visage, mais n'avaient en rien cicatris les blessures qui saignaient en dedans. Il est vrai que l'loignement de Bonaparte squestr en gypte, l'arrive Naples du vainqueur d'Aboukir avec toute sa flotte, la certitude que, par cette Circ nomme Emma Lyonna, elle ferait de Nelson l'alli de sa haine et le complice de sa vengeance, lui avaient donn une de ces joies amres, les seules qu'il soit permis de connatre aux coeurs en deuil, aux mes dsespres. Dans cette situation d'esprit, la scne qui s'tait passe la veille au soir au palais de l'ambassade d'Angleterre, c'est--dire les menaces de l'ambassadeur franais et sa dclaration de guerre, loin d'avoir effray notre implacable ennemie, avaient, au contraire, rsonn son oreille comme le tintement du bronze sonnant l'heure si longtemps et si impatiemment attendue. Il n'en tait pas de mme du roi, sur lequel cette scne avait produit une trs-fcheuse impression et auquel elle avait fait passer une fort mauvaise nuit. Aussi, en rentrant dans son appartement, avait-il command qu'on lui prpart le lendemain, pour se distraire, une chasse au sanglier dans les bois d'Asproni. FIN DU TOME PREMIER TABLE Avant-propos I.--La galre capitaine II.--Le hros du Nil III.--Le pass de lady Hamilton IV.--La fte de la peur V.--Le palais de la reine Jeanne VI.--L'envoy de Rome VII.--Le fils de la morte VIII.--Le droit d'asile IX.--La sorcire X.--L'horoscope XI.--Le gnral Championnet XII.--Le baiser d'un mari XIII.--Le chevalier San-Felice XIV.--Luisa Molina XV.--Le pre et la fille XVI.--Une anne d'preuve XVII.--Le roi XVIII.--La reine FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER ___________________________________ POISSY.--TYP. ET STR. DE A. BOURET. End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome I, by Alexandre Dumas License: Share Alike