Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) ALEXANDRE DUMAS LA SAN-FELICE TOME V DEUXIME DITION PARIS MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE LXXVI O MICHELE SE FACHE SRIEUSEMENT AVEC LE BECCAO. Les illustres fugitifs n'taient pas les seuls qui, dans cette nuit terrible, eussent eu lutter contre le vent et la mer. A deux heures et demie, selon sa coutume, le chevalier San-Felice tait rentr chez lui, et, avec une agitation en dehors de toutes ses habitudes, avait deux fois appel: --Luisa! Luisa! Luisa s'tait lance dans le corridor; car, au son de la voix de son mari, elle avait compris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire: elle en fut convaincue en le voyant. En effet, le chevalier tait fort ple. Des fentres de la bibliothque, il avait vu ce qui s'tait pass dans la rue San-Carlo, c'est--dire la mutilation du malheureux Ferrari. Comme le chevalier tait, sous sa douce apparence, extrmement brave et surtout de cette bravoure que donne aux grands coeurs un profond sentiment d'humanit, son premier mouvement avait t de descendre et de courir au secours du courrier, qu'il avait parfaitement reconnu pour celui du roi; mais, la porte de la bibliothque, il avait t arrt par le prince royal, qui, de sa voix cline et froide, lui avait demand: --O allez-vous, San-Felice? --O je vais? o je vais? avait rpondu San-Felice. Votre Altesse ne sait donc pas ce qui se passe? --Si fait, on gorge un homme. Mais est-ce chose si rare qu'un homme gorg dans les rues de Naples, pour que vous vous en proccupiez ce point? --Mais celui qu'on gorge est un serviteur du roi. --Je le sais. --C'est le courrier Ferrari. --Je l'ai reconnu. --Mais comment, pourquoi gorge-t-on un malheureux aux cris de Mort aux jacobins! quand, au contraire, ce malheureux est un des plus fidles serviteurs du roi? --Comment? pourquoi? Avez-vous lu la correspondance de Machiavel, reprsentant de la magnifique rpublique florentine Bologne? --Certainement que je l'ai lue, monseigneur. --Eh bien, alors, vous connaissez la rponse qu'il fit aux magistrats florentins propos du meurtre de Ramiro d'Orco, dont on avait trouv les quatre quartiers empals sur quatre pieux, aux quatre coins de la place d'Imola? --Ramiro d'Orco tait Florentin? --Oui, et, en cette qualit, le snat de Florence croyait avoir droit de demander son ambassadeur des dtails sur cette mort trange. San-Felice interrogea sa mmoire. --Machiavel rpondit: Magnifiques seigneurs, je n'ai rien vous dire sur la mort de Ramiro d'Orco, sinon que Csar Borgia est le prince qui sait le mieux faire et dfaire les hommes, selon leurs mrites. --Eh bien, rpliqua le duc de Calabre avec un ple sourire, remontez sur votre chelle, mon cher chevalier, et pesez-y la rponse de Machiavel. Le chevalier remonta sur son chelle, et il n'en avait pas gravi les trois premiers chelons, qu'il avait compris qu'une main qui avait intrt la mort de Ferrari, avait dirig les coups qui venaient de le frapper. Un quart d'heure aprs, on appelait le prince de la part de son pre. --Ne quittez pas le palais sans m'avoir revu, dit le duc de Calabre au chevalier; car j'aurai, selon toute probabilit, quelque chose de nouveau vous annoncer. En effet, moins d'une heure aprs, le prince rentra. --San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse que vous m'avez faite de m'accompagner en Sicile? --Oui, monseigneur. --tes-vous toujours prt la remplir? --Sans doute. Seulement, monseigneur... --Quoi? --Quand j'ai dit madame de San-Felice l'honneur que me faisait Votre Altesse... --Eh bien? --Eh bien, elle a demand m'accompagner. Le prince poussa une exclamation joyeuse. --Merci de la bonne nouvelle, chevalier! s'cria-t-il. Ah! la princesse va donc avoir une compagne digne d'elle! Cette femme, San-Felice, est le modle des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que je vous l'ai demande pour dame d'honneur de la princesse; car, alors, elle et t, de nom et de fait, une vraie dame d'honneur; c'est vous qui me l'avez refuse. Aujourd'hui, c'est elle qui vient nous. Dites-lui, mon cher chevalier, qu'elle sera la bienvenue. --Je vais le lui dire, en effet, monseigneur. --Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit. --C'est vrai. --Nous partons tous cette nuit. Le chevalier ouvrit de grands yeux. --Je croyais, dit-il, que le roi avait dcid de ne partir qu' la dernire extrmit? --Oui; mais tout a t boulevers par le meurtre de Ferrari. A dix heures et demie, Sa Majest quitte le chteau et s'embarque avec la reine, les princesses, mes deux frres, les ambassadeurs et les ministres, bord du vaisseau de lord Nelson. --Et pourquoi pas bord d'un vaisseau napolitain? Il me semble que c'est faire injure toute la marine napolitaine que de donner cette prfrence un btiment anglais. --La reine l'a voulu ainsi, et, sans doute par compensation, c'est moi qui m'embarque sur le btiment de l'amiral Caracciolo, et, par consquent, vous vous y embarquez avec moi. --A quelle heure? --Je ne sais encore rien de tout cela: je vous le ferai dire. Tenez-vous prt en tout cas; ce sera probablement de dix heures minuit. --C'est bien, monseigneur. Le prince lui prit la main, et, le regardant: --Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous. --Votre Altesse a ma parole, rpondit San-Felice en s'inclinant, et c'est un trop grand honneur pour moi de l'accompagner pour que j'hsite un moment le recevoir. Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il sortit. La foule, toute grondante encore, encombrait les rues; deux ou trois feux taient allums sur la place mme du palais, et l'on y faisait rtir sur les braises des morceaux du cheval de Ferrari. Quant au malheureux courrier, il avait t mis en morceaux. L'un avait pris les jambes, l'autre les bras; on avait tout mis au bout de btons pointus,--les lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baonnettes,--et l'on portait dans les rues ces hideux trophes en criant: Vive le roi! Mort aux jacobins! A la descente du Gant, le chevalier avait rencontr le beccao, qui s'tait empar de la tte de Ferrari, lui avait mis une orange dans la bouche, et portait cette tte au bout d'un bton. En voyant un homme bien mis,--ce qui tait Naples le signe du libralisme,--le beccao avait eu l'ide de faire baiser au chevalier la tte de Ferrari. Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'tait pas homme cder la crainte. Il avait refus de donner la sanglante accolade et avait rudement repouss l'ignoble assassin. --Ah! misrable jacobin! s'cria le beccao, j'ai dcid que vous vous embrasseriez, cette tte et toi, et, _mannaggia la Madonna!_ vous vous embrasserez. Et il revint la charge. Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que son parapluie, se mit en dfense avec son parapluie. Mais, au cri Le jacobin! le jacobin! pouss par le beccao, tous les misrables qui venaient d'habitude ce cri taient accourus, et dj un cercle menaant se formait autour du chevalier,--quand un homme fendit ce cercle, envoya, d'un coup de pied dans la poitrine, le beccao rouler dix pas, tira son sabre, et, se plaant devant le chevalier: --En voil un drle de jacobin! dit-il; le chevalier San-Felice, bibliothcaire de Son Altesse royale le prince de Calabre, rien que cela! Eh bien, continua-t-il en faisant le moulinet avec son sabre, que lui voulez-vous, au chevalier San-Felice? --Le capitaine Michele! crirent les lazzaroni. Vive le capitaine Michele! il est des ntres! --Ce n'est point Vive le capitaine Michele! qu'il faut crier; c'est Vive le chevalier San-Felice! et cela tout de suite. La foule, laquelle il est gal de crier: _Vive un tel!_ ou _Mort un tel!_ pourvu qu'elle crie, hurla d'une seule voix: --Vive le chevalier San-Felice! Seul, le beccao s'tait tu. --Allons, allons, lui dit Michele, ce n'est point une raison parce que c'est devant la porte de son jardin que tu as reu ta pile, pour que tu ne cries pas: Vive le chevalier! --Et s'il ne me plat pas de le crier, moi! dit le beccao. --Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu qu'il me plat, moi, que tu le cries! Ainsi donc, continua Michele, vive le chevalier San-Felice, et tout de suite, ou je t'appareille l'autre oeil! Et il fit tourner son sabre autour de la tte du beccao, qui devint trs-ple, encore plus de terreur que de colre. --Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier, laisse cet homme tranquille. Tu vois bien qu'il ne me connat pas. --Et quand il ne vous connatrait pas, serait-ce une raison pour vouloir vous forcer de baiser la tte de ce malheureux qu'il a tu? Il est vrai qu'il vaudrait mieux encore baiser cette tte, qui est celle d'un honnte homme, que la sienne, qui est celle d'un coquin. --Vous l'entendez! hurla le beccao, il appelle des jacobins des honntes gens! --Tais-toi, misrable! Cet homme n'tait pas un jacobin, tu le sais bien: c'tait Antonio Ferrari, le courrier du roi et l'un des plus rsolus serviteurs de Sa Majest. Et, si vous ne me croyez pas, demandez au chevalier. Chevalier, dites ces hommes qui ne sont point mchants, mais qui ont le malheur de suivre un mchant, dites-leur ce qu'tait le pauvre Antonio. --Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari, qui vient d'tre tu, a, en effet, t victime de quelque erreur fatale; car c'tait un des serviteurs dvous de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa mort. La foule coutait avec stupfaction. --Ose dire maintenant que cette tte n'est pas celle de Ferrari et que Ferrari n'tait pas un honnte homme! Dis-le! mais dis-le donc, que j'aie l'occasion de te couper l'autre moiti du visage! Et Michele leva son sabre sur le beccao. --Grce! dit celui-ci en tombant genoux: je dirai tout ce que tu voudras. --Et moi, je ne dirai qu'une chose, c'est que tu es un lche! Va-t'en, et, quand tu te trouveras sur mon chemin, vingt pas l'avance, droite ou gauche, aie soin de te dranger. Le beccao se retira au milieu des hues de cette foule qui, un instant auparavant, l'applaudissait, et gui se divisa en deux bandes: l'une suivit le beccao en l'injuriant; l'autre suivit Michele et le chevalier en criant: --Vive Michele! Vive le chevalier San-Felice! Michele resta la porte du jardin pour congdier son escorte; le chevalier rentra chez lui, et, comme nous l'avons dit, appela Luisa. Nous venons de raconter ce qu'il avait vu des fentres de la bibliothque et ce qui lui tait arriv la descente du Gant: deux choses suffisantes, notre avis, pour motiver sa pleur. A peine eut-il dit Luisa le motif qui le ramenait, qu'elle devint son tour plus ple que lui; mais elle ne rpliqua point une parole, ne fit point une observation; seulement: --A quelle heure le dpart? demanda-t-elle. --Entre dix heures et minuit, rpondit le chevalier. --Je serai prte, dit-elle; ne vous inquitez pas de moi, mon ami. Et elle se retira dans sa chambre, sous prtexte de faire ses prparatifs de dpart, en donnant l'ordre que le dner ft, comme d'habitude, servi trois heures. LXXVII FATALIT. Ce n'tait point dans sa chambre que s'tait retire Luisa; c'tait dans celle de Salvato. Dans la lutte entre le devoir et l'amour, le premier avait vaincu; mais, ayant sacrifi son amour au devoir, elle se croyait par cela mme le droit de donner des larmes son amour. Aussi, depuis le jour o Luisa avait dit son mari: Je partirai avec vous, elle avait beaucoup pleur. Ne sachant comment faire tenir ses lettres Salvato, elle ne lui avait point crit; mais elle avait reu deux nouvelles lettres de lui. Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu'elle trouvait chaque ligne dans les lettres du jeune homme lui brisait le coeur, lorsqu'elle songeait surtout quel amer dsappointement Salvato serait en proie quand, plein d'esprance et de scurit, croyant trouver la fentre ouverte et Luisa dans la chambre o elle pleurait si douloureusement cette heure, il trouverait Luisa absente et la fentre ferme. Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu'elle avait promis ou plutt offert: elle et eu le choix, maintenant que l'heure du dpart tait arrive, qu'elle et agi comme elle avait fait. Elle appela Giovannina. Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele la cuisine et se doutait qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire. --Nina, lui dit sa matresse, nous quittons Naples cette nuit. C'est vous que je charge du soin de runir et de mettre dans des caisses les objets de mon usage habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi, n'est-ce pas? --Sans doute, je les connais, rpondit la femme de chambre, et je ferai ce que madame m'ordonne; mais j'ai besoin que madame ait la bont de m'clairer sur un point. --Lequel? Dites Nina, rpliqua la San-Felice, un peu tonne de la fermet progressive avec laquelle la femme de chambre avait rpondu l'ordre qu'elle lui donnait. --Mais sur ces paroles: Nous quittons Naples; madame a dit cela, je crois? --Sans doute, je l'ai dit. --Est-ce que madame comptait m'emmener avec elle? --Si vous eussiez voulu, oui; mais, pour peu que la chose vous dplaise... Nina vit qu'elle avait t trop loin. --Si je ne dpendais que de moi, ce serait avec le plus grand plaisir que je suivrais madame jusqu'au bout du monde, dit-elle; mais, par malheur, j'ai une famille. --Ce n'est jamais un malheur d'avoir une famille mon enfant, dit Luisa avec une suprme douceur. --Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop franchement... --Vous n'avez pas besoin d'excuse. Vous avez une famille, disiez-vous, et cette famille, alliez-vous dire, ne permettra point que vous quittiez Naples. --Non, madame, j'en suis sre, rpondit vivement Giovannina. --Mais cette famille permettrait-elle, continua Luisa, qui venait de songer qu'il serait moins cruel Salvato de trouver, elle absente, quelqu'un qui parler d'elle, qu'une porte ferme et une maison muette,--cette famille permettrait-elle que vous restassiez ici comme une personne de confiance charge de veiller sur la maison? --Oh! pour cela, oui, s'cria Nina avec une vivacit qui, si elle et eu le moindre soupon de ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille, et ouvert les yeux de Luisa. Puis, se modrant: --Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur et un plaisir pour moi d'tre charge des intrts de madame. --Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habitue votre service, dit la jeune femme, vous resterez. Peut-tre notre absence ne sera pas longue. Pendant cette absence, ceux qui viendront pour me voir--retenez bien mes paroles, Nina,--vous direz que le devoir de mon mari tait de suivre le prince, et que mon devoir, moi, tait de suivre mon mari; vous direz--car vous apprciez mieux que personne, vous qui ne voulez pas quitter Naples, ce que je souffre, moi, en le quittant--vous direz, que c'est les yeux baigns de larmes que je fais mes premiers, et qu' l'heure de mon dpart, je ferai mes derniers adieux chacune des chambres de cette maison et chacun des objets renferms dans ces chambres. Et, quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que ce ne sont point de vaines paroles, car vous les aurez vues couler. Luisa acheva ces paroles en sanglotant. Nina la regardait avec une certaine joie, profitant de ce qu'ayant son mouchoir sur les yeux, sa matresse ne pouvait lire l'expression fugitive qui clairait son visage. --Et...--elle hsita un instant,--et si M. Salvato vient, que lui dirai-je, lui? Luisa dcouvrit son visage et, avec une suprme srnit: --Que je l'aime toujours, rpondit-elle, et que cet amour durera autant que ma vie. Allez dire Michele qu'il ne s'loigne pas: j'ai lui parler avant mon dpart et je compte sur lui pour me conduire jusqu'au bateau. Nina sortit. Reste seule, Luisa imprima son visage dans l'oreiller rest sur le lit, laissa un baiser dans l'empreinte qu'elle avait faite et sortit son tour. Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualit ordinaire que rien ne pouvait troubler, le chevalier entrait dans la salle manger par la porte de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait par celle de sa chambre coucher. Michele se tenait debout sur le perron en dehors de la porte. Le chevalier le chercha des yeux. --O est donc Michele? demanda-t-il. J'espre bien qu'il n'est point parti? --Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele! le chevalier t'appelle, et, moi, j'ai besoin de te parler. Michele entra. --Tu sais ce qu'a fait ce garon-l! dit le chevalier Luisa en lui posant la main sur l'paule. --Non, fit la jeune femme; quelque chose de bien, j'en suis sr. Puis, mlancoliquement: --On l'appelle Michele le Fou la Marinella; mais l'amiti qu'il a pour nous, mes yeux, du moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison. --Ah! pardieu! dit Michele, voil une belle affaire! --Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d'en parler, continua San-Felice avec son bon sourire; je suis si distrait, qu'en rentrant, je ne t'en ai rien dit;--il m'a trs-probablement sauv la vie. --Allons donc! fit Michele. --Sauv la vie! Et comment cela? demanda Luisa avec une vive altration dans la voix. --Imagine-toi qu'il y avait un drle qui voulait me faire baiser la tte de ce malheureux Ferrari, et qui, parce que je ne voulais pas la baiser, m'appelait jacobin. C'est malsain, d'tre appel jacobin, par le temps qui court. Le mot commenait faire son effet. Michele s'est lanc entre moi et la foule, il a jou du sabre et l'homme s'en est all en me menaant, je crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi? --Pas contre vous, mais contre la maison probablement. Vous vous rappelez ce que vous a dit le docteur Cirillo d'un assassinat qui avait eu lieu sous vos fentres dans la nuit du 22 au 23 septembre; eh bien, c'est un des cinq ou six coquins qui ont t si bien trills par celui-l mme qu'ils voulaient assassiner. --Ah! ah! et c'est sous mes fentres qu'il a reu la balafre qu'il a sous l'oeil. --Justement. --Je comprends que l'endroit lui paraisse nfaste; mais qu'ai-je voir l dedans? --Rien, bien entendu; mais, si jamais vous aviez affaire dans le Vieux-March, je vous dirais: Si cela vous est gal, monsieur le chevalier, n'y allez pas sans moi. --Je te le promets. Et maintenant embrasse ta soeur, mon garon, et mets-toi table avec nous. Michele tait habitu cet honneur que lui faisaient de temps en temps le chevalier et Luisa. Il ne fit donc aucune difficult d'accepter l'invitation, maintenant surtout qu'tant nomm capitaine, il avait mont quelques-uns des degrs de l'chelle sociale qui, autrefois, le sparaient de ses nobles amis. Vers quatre heures, une voiture s'arrta la porte de la rue, Nina introduisit le secrtaire du duc de Calabre, qui passa avec le chevalier dans son cabinet, mais en sortit presque aussitt. Michele avait fait semblant de ne rien voir. En sortant du cabinet, et aprs avoir reconduit le secrtaire du prince, le chevalier fit Luisa un signe pour lui demander s'il pouvait se confier Michele. Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour elle encore bien plus que pour le chevalier, lui rpondit que oui. Le chevalier regarda un instant Michele. --Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre de ne pas dire qui que ce soit au monde un seul mot du secret que nous allons te confier. --Ah! ah! tu sais ce que c'est, petite soeur? --Oui. --Et il faut se taire? --Tu entends bien ce que te dit le chevalier? Michele fit une croix sur sa bouche. --Parlez: c'est comme si le beccao m'et coup la langue. --Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir. --Comment, tout le monde? Qui cela? --Le roi, la reine, la famille royale, nous-mmes. Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele jeta un rapide coup d'oeil sur elle et vit ces larmes. --Et pour quel pays part-on? demanda Michele. --Pour la Sicile. Le lazzarone secoua la tte. --Ah! ah! fit le chevalier. --Je n'ai pas l'honneur d'tre du conseil de Sa Majest, dit Michele; mais, si j'en tais, je lui dirais: Sire, vous avez tort. --Oh! pourquoi n'a-t-il pas des conseillers aussi francs que toi, Michele! --On le lui a dit, reprit le chevalier; l'amiral Caracciolo, le cardinal Ruffo le lui ont dit; mais la reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur, et, la suite du meurtre d'aujourd'hui, le roi s'est dcid partir. --Ah! ah! fit Michele, je commence comprendre pourquoi, au nombre des assassins, j'ai vu Pasquale de Simone et le beccao. Quant fra Pacifico, pauvre homme, il y tait, comme son ne, sans savoir pourquoi. --Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que c'est la reine...? --Chut! petit soeur; on ne dit pas de ces choses-l Naples, on se contente de les penser. N'importe! le roi a tort. Si le roi tait rest Naples, jamais les Franais n'y seraient entrs, non, jamais: nous nous serions plutt fait tuer tous! Ah! si le peuple savait que le roi veut partir! --Oui; mais il ne faut pas qu'il le sache, Michele. Voil pourquoi je t'ai fait faire serment de ne rien de dire ce que j'allais te rvler. Enfin, nous partons ce soir, Michele. --Et petite soeur aussi? demanda Michele avec un accent dont il n'avait pu chasser toute surprise. --Oui; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre, cette chre enfant bien-aime, dit le chevalier en tendant sa main au-dessus de la table pour chercher celle de Luisa. --Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter d'avoir pous une sainte, vous! --Michele!... fit Luisa. --Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez ce soir! _Madonna_! moi, je voudrais bien tre quelqu'un: je partirais aussi avec vous. --Viens, Michele! viens! s'cria Luisa, qui voyait dans Michele un ami auquel elle pourrait parler de Salvato. --Par malheur, c'est impossible, petite soeur; chacun a son devoir. Le tien veut que tu partes, et le mien m'ordonne de rester. Je suis capitaine et chef du peuple, et ce n'est pas seulement pour faire le moulinet autour de la tte du beccao que j'ai un sabre au ct: c'est pour me battre, c'est pour dfendre Naples, c'est pour tuer le plus de Franais que je pourrai. Luisa ne put rprimer un mouvement. --Oh! sois tranquille, petite soeur, reprit Michele en riant, je ne les tuerai pas tous. --Eh bien, pour en finir, continua le chevalier, nous nous embarquons ce soir la Vittoria, pour rejoindre la frgate de l'amiral Caracciolo, derrire le chteau de l'Oeuf. Je voulais te prier de ne pas quitter ta soeur et, au besoin, de faire pour elle, au moment de l'embarquement, ce que tu as fait, il y a deux heures, pour moi, c'est--dire de la protger. --Oh! sous ce rapport-l, vous pouvez tre tranquille, chevalier. Pour vous, je me ferais tuer; mais, pour elle, je me ferais hacher en morceaux. Mais, c'est gal, si le peuple savait cela, il y aurait une fire meute. --Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j'ai ta parole, Michele: tu ne quittes Luisa que quand elle sera dans la barque. --Soyez tranquille, je ne la quitte d'ici l pas plus que son ombre un jour de soleil, attendu qu'aujourd'hui je ne sais pas trop ce que chacun de nous a fait de la sienne. Le chevalier, qui avait tous ses papiers mettre en ordre, tous ses livres emballer, tous ses manuscrits commencs emporter avec lui, rentra dans son cabinet. Quant Michele, qui n'avait rien faire qu' regarder sa petite soeur, il fixa son regard bienveillant sur elle, et, voyant deux grosses larmes qui coulaient silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues: --C'est gal, dit-il, il y a des hommes qui ont une fire chance, et le chevalier est de ces hommes-l. _Mannaggia la Madonna_! ce n'est pas Assunta qui ferait pour moi ce que tu fais pour lui. Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrt dans sa chambre, si rapidement qu'elle en refermt la porte, Michele put entendre le bruit des sanglots qui, malgr elle, maintenant qu'elle tait seule, s'chappaient tumultueusement de sa poitrine. Nous avons dj, dans une autre circonstance, et quand c'tait Salvato et non Luisa qui quittait Naples, suivi de l'oeil le mouvement lent et ingal de l'aiguille sur la pendule. Ce mouvement, en mme temps que nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuys l'un l'autre, il leur paraissait coup sur moins douloureux qu' ce pauvre coeur isol qui n'avait d'autre soutien que le sentiment du devoir accompli. Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer par sa chambre et avait regagn sur la pointe du pied celle de Salvato. En traversant le corridor, elle avait, avec un certain tonnement, recueilli quelques notes de la voix de Giovannina chantant une gaie chanson napolitaine. Aux accents de cette gaiet un peu intempestive, Luisa avait soupir et s'tait contente de se dire elle-mme: --Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter Naples, et, si j'tais libre et que je restasse comme elle Naples, comme elle, moi aussi, je chanterais quelque gaie chanson napolitaine. Et elle tait rentre dans sa chambre, le coeur encore plus oppress qu'auparavant de cette gaiet qui faisait contraste avec sa douleur. Il est inutile de dire quelles penses occupaient le coeur de Luisa une fois qu'elle tait rentre dans le sanctuaire de son amour. Toute sa vie repassait devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, dans ses souvenirs, elle n'avait vcu que pendant les six semaines que Salvato avait habit cette chambre. Alors, depuis le moment o le bless avait t apport sur son lit de douleur jusqu' celui o, appuy son bras, le convalescent tait sorti de la maison par cette fentre donnant sur la petite ruelle; o, avant de quitter cette fentre, il avait, dans un premier et dernier baiser, appuy ses lvres sur les siennes et vers son me dans sa poitrine,--alors, non-seulement chaque jour, mais chaque heure du jour passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou claire. Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps ferms, mais avec les yeux de l'me, cette longue et blanche thorie,--lorsqu'elle entendit gratter doucement sa porte, et que, de sa voix la plus douce, Michele lui souffla par le trou de la serrure: --C'est moi, petite soeur. --Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que, toi, tu peux entrer. Michele entra; il tenait une lettre la main. Luisa resta les yeux fixs sur cette lettre, les bras tendus, la respiration suspendue. Aurait-elle cette suprme consolation dans un pareil moment de recevoir une dernire lettre de Salvato? --C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai prise des mains du facteur, et je te l'apporte. --Oh! donne, donne! s'cria Luisa, c'est de lui! Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. Mais, avant de la fermer: --Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il. --Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai pas de secrets pour toi. Michele resta, mais se tint prs de la porte. Luisa dcacheta vivement la lettre, et, comme toujours, essaya vainement de la lire. Les larmes et l'motion tendaient devant ses yeux un brouillard qu'il fallait quelques secondes pour dissiper. Enfin, elle put lire: San-Germano, 19 dcembre, au matin. --Il est San-Germano, ou plutt il y tait lorsqu'il m'crivait cette lettre, dit Luisa Michele. --Lis, petite soeur, lui rpondit celui-ci: cela te fera du bien. Elle reprit,--car elle s'tait interrompue pour respirer en renversant sa tte en arrire et en appuyant la lettre contre son coeur,--elle reprit: San-Germano, 19 dcembre, au matin. Chre Luisa, Laissez-moi partager avec vous une grande joie: je viens de revoir la seule personne que j'aime d'un amour gal celui que je vous ai vou, quoiqu'il soit bien diffrent: je viens de revoir mon pre! Ce qu'il est et o il est, c'est un secret que je dois garder, mme vis--vis de vous, mais que nanmoins je vous dirais bien certainement si j'tais prs de vous. Un secret pour vous! En vrit, j'en ris moi-mme. Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde me? Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures du soir jusqu' six heures du matin avec mon pre, que, depuis dix ans, je n'avais pas vu. Toute la nuit, il m'a parl de la mort et de Dieu; toute la nuit, je lui ai parl de mon amour et de vous. C'est la fois, chose rare, un esprit lev et un coeur tendre que mon pre. Il a beaucoup aim, beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne croit pas. Priez pour le pre, cher ange du fils, et Dieu, qui ne doit avoir rien vous refuser, lui accordera peut-tre la foi. Une autre femme que vous, Luisa, se serait dj tonne de ne pas avoir trouv vingt fois dans ces lignes le mot: Je vous aime! Vous l'avez dj lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon pre, dont je ne puis parler personne, vous dire ma joie de l'avoir revu, vous le comprenez bien, n'est-ce pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et c'est vous dire deux genoux: Je vous aime, ma Luisa! je vous aime! Me voil donc vingt lieues de vous, ma belle fe du Palmier, et, quand vous recevrez cette lettre, j'en serai plus rapproch encore. Les brigands nous harclent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne nous arrtent point. C'est que nous ne sommes point une arme, c'est que nous ne sommes point des hommes en marche pour envahir un royaume et conqurir une capitale: nous sommes une ide faisant le tour du monde. Bon! voil que je parle politique! Je parie que je devine o vous lisez ma lettre. Vous la lisez dans notre chambre, assise au chevet de mon lit, dans cette chambre o nous nous reverrons et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs jours passs loin de vous... Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les yeux, les sanglots lui coupaient la voix. Michele courut elle et se mit ses genoux. --Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage! C'est beau, ce que tu fais, et le bon Dieu t'en rcompensera. Et qui sait, mon Dieu! vous tes jeunes tous deux: peut-tre, un jour, vous reverrez-vous. Luisa secoua la tte. --Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit pleuvoir les larmes de ses yeux ferms; non, nous ne nous reverrons jamais. Et il vaut mieux que je ne le revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que depuis que j'ai dcid de ne plus le revoir que je sais combien je l'aime. --Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur quelque chose de bon ce que tu ne le revoies pas; il y avait, au bout de votre amour, une triste prdiction de Nanno. --Oh! s'cria Luisa, que m'importeraient toutes les prdictions du monde si je pouvais l'aimer sans crime! --Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele. --Non, dit Luisa mettant la lettre moiti lue dans sa poitrine, non, s'il me parlait trop du bonheur qu'il aura de me revoir, peut-tre ne partirais-je pas! En ce moment, on entendit la voix de San-Felice qui appelait Luisa. La jeune femme s'lana dans le corridor, dont Michele ferma la porte derrire elle et derrire lui. La porte de la salle manger donnant sur le salon tait ouverte; dans le salon, tait le docteur Cirillo. Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le docteur Cirillo, lui aussi, tait dans son secret. D'ailleurs, elle n'ignorait point que c'tait par les mains du comit libral, dont Cirillo faisait partie, que lui parvenaient les lettres de Salvato. --Chre amie, dit le chevalier Luisa, voici notre bon docteur, que nous n'avions pas vu depuis longtemps, qui vient prendre des nouvelles de ta sant; j'espre qu'il en sera content. Le docteur salua la jeune femme et s'aperut, au premier coup d'oeil, du trouble moral qui l'agitait. --Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore gurie, et je suis enchant d'tre venu aujourd'hui. Le docteur appuya sur le mot _aujourd'hui_; Luisa baissa les yeux. --Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous laisse seul avec elle. En vrit, vous autres mdecins, vous avez des privilges que les maris eux-mmes n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque chose faire; sans quoi, bien certainement j'couterais la porte. --Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit Cirillo; car nous avons nous dire des choses de la plus haute importance politique; n'est-ce pas, ma chre enfant? Luisa essaya de sourire; mais ses lvres ne se crisprent que pour laisser passer un soupir. --Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo; c'est plus grave que je ne croyais. Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il ferma derrire lui. Puis, revenant Luisa et lui prenant les deux mains. --A nous deux, ma chre fille, lui dit-il. Vous avez pleur? --Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle. --Depuis que vous avez reu une lettre de lui, ou auparavant? --Auparavant et depuis. --Lui est-il arriv quelque accident? --Aucun, Dieu merci! --Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse nature; un de ces hommes comme nous n'en aurons jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples. Vous avez donc un autre sujet de chagrin? Luisa ne rpondit point, mais ses yeux se mouillrent. --Vous n'avez point vous plaindre de San-Felice, je prsume? demanda Cirillo. --Oh! s'cria Luisa en joignant les mains, c'est l'ange de la paternelle bont. --Je comprends, il part et vous restez. --Il part, et je le suis. Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil tonn qui, peu peu, se mouilla de larmes. --Et vous, lui dit-il, quel ange tes-vous? Je n'en connais pas au ciel un seul dont vous ne soyez digne de porter le nom, et qui soit digne de porter le vtre. --Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, puisque je pleure; les anges ne pleurent pas pour faire leur devoir. --Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en aurez que plus de mrite; faites-le, et, moi, je ferai le mien en lui disant combien vous l'aimez, combien vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps, dans vos prires, dites un mot de moi: ce sont les voix comme la vtre qui ont l'oreille du Seigneur. Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui jeta ses bras au cou. --Oh! embrassez-moi comme un pre embrasse sa fille, lui dit-elle. Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un respect ml d'admiration: --Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce pas? murmura-t-elle tout bas son oreille. Cirillo lui serra la main en signe de promesse. San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de son ami. --Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les embrassant que vous donnez des consultations vos malades, docteur? --Non; mais c'est en les embrassant que je prends cong de ceux que j'aime, de ceux que j'estime, de ceux que je vnre. Ah! chevalier, chevalier, vous tes un homme heureux! --Il est si digne de l'tre, dit Luisa tendant la main son mari. --Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et maintenant, au revoir, chevalier, car j'espre que nous nous reverrons. Allez! et servez votre prince. Moi, je reste et vais tcher de servir mon pays. Puis, runissant la main du mari et celle de la femme dans la sienne: --Je voudrais tre saint Janvier, leur dit-il, non pas pour faire un miracle deux fois par an, ce qui est bien joli cependant dans notre poque o les miracles sont rares, mais pour vous bnir comme vous mritez de l'tre. Adieu! Et il s'lana hors de la maison. San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore un signe d'adieu de la main; puis, revenant sa femme: --A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince vient nous prendre ici. --A dix heures, je serai prte, rpondit Luisa. Elle l'tait, en effet. Aprs avoir dit adieu la chambre bien-aime, aprs avoir pris cong de tous les objets qu'elle renfermait, aprs avoir coup une boucle de ses beaux cheveux blonds, aprs avoir nou avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur lequel elle avait crit ces quatre mots: Mon frre, je t'aime! elle prit le bras de son mari, et, plore comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, elle monta avec lui dans la voiture du prince. Michele monta sur le sige. Nina, les lvres frmissantes de joie, baisa la main de sa matresse. Puis la portire se referma et la voiture partit. Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la grle et la pluie battaient les vitres de la voiture, et le golfe que, malgr l'obscurit, l'on apercevait dans toute son tendue, n'tait qu'une nappe d'cume boursoufle par les vagues. San-Felice jeta un regard d'effroi sur cette mer furieuse, que Luisa, battue d'une tempte bien autrement violente, ne voyait mme pas. L'ide du danger auquel il allait exposer la seule crature qu'il aimt au monde, l'pouvanta. Il tourna les yeux vers Luisa. Elle tait ple et immobile dans l'angle de la voiture. Ses yeux taient ferms, et, ne croyant pas tre vue dans l'obscurit, elle laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, pour la premire fois, l'ide vint au chevalier que sa femme lui faisait quelque grand sacrifice qu'il ignorait. Il prit sa main et la porta ses lvres. Luisa rouvrit les yeux, et, souriant son mari travers les larmes: --Que vous tes bon, mon ami, lui dit-elle, et que je vous aime! Le chevalier passa un bras autour de son cou, appuya la tte de Luisa contre sa poitrine, et, relevant le capuchon de la mante de satin qui les couvrait, il baisa ses cheveux d'une lvre frmissante et plus que paternelle cette fois. Luisa ne put retenir un gmissement. Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre. On arriva la descente de la Vittoria. Une barque, monte de six rameurs, attendait, se maintenant grand'peine contre les vagues qui la poussaient vers la plage. A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrter, que, comprenant que ceux qu'ils attendaient taient dedans, ils crirent: --Faites vite! la mer est mauvaise; peine sommes-nous matres de la barque. Et, en effet, San-Felice n'eut qu' jeter un coup d'oeil sur l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui la montaient taient en danger de perdition. Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un mot tout bas Michele, prit Luisa par le bras et descendit avec elle jusqu' la plage. Avant qu'ils fussent arrivs au bord de la mer, une vague, en se brisant sur le sable, les avait couverts d'cume. Luisa jeta un cri. Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa contre son coeur. Puis, appelant Michele d'un signe: --Attends, dit-il Luisa; je descends dans la barque, et, une fois descendu, Michele et moi, nous t'aiderons descendre ton tour. Luisa en tait ce point de la douleur qui prcde le complet anantissement des forces et qui laisse peine la volont la facult de s'exprimer. Elle passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras du chevalier dans ceux de son frre de lait. Le chevalier s'approcha rsolument de la barque, et, au moment o, l'aide d'une gaffe, deux hommes la maintenaient, sinon immobile, du moins proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en criant: --Au large! --Et la petite dame? demanda le patron. --Elle reste, dit San-Felice. --Le fait est, rpliqua le patron, que ce n'est pas l un temps embarquer des femmes. Nagez, mes garons! nagez d'ensemble, et vivement! En une seconde, la barque fut dix brasses du rivage. Tout cela s'tait pass si rapidement, que Luisa n'avait pas eu le temps de deviner la rsolution de son mari, et, par consquent, de la combattre. En voyant la barque s'loigner, elle jeta un cri: --Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher des bras de Michele pour suivre son mari, et moi! vous m'abandonnez donc? --Que dirait ton pre, qui j'ai promis de veiller sur toi, en me voyant t'exposer un pareil danger? rpondit San-Felice en haussant la voix. --Mais je ne puis rester Naples! cria Luisa en se tordant les bras; je veux partir, je veux vous suivre! A moi, Luciano! si je reste, je suis perdue! Le chevalier tait dj loin; une rafale de vent apporta ces mots: --Michele, je te la confie! --Non, non, cria Luisa dsespre; personne qu' toi, Luciano! Tu ne sais donc pas! je l'aime! Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans lesquels Luisa avait mis tout ce qui lui restait de force, son me sembla l'abandonner. Elle s'vanouit. --Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement de rappeler sa soeur de lait la vie. --_Anank_! murmura une voix derrire Michele. Le lazzarone se retourna. Une femme tait debout derrire eux, et, la lueur d'un clair, il reconnut l'Albanaise Nanno, qui, voyant le chevalier parti pour la Sicile et Luisa rester Naples, prononait en grec le mot mystrieux et terrible que nous avons donn pour titre ce chapitre: FATALIT. Au mme moment, la barque qui emportait le chevalier disparaissait derrire la sombre et massive construction du chteau de l'Oeuf. LXXVIII JUSTICE DE DIEU. Le 22 dcembre au matin, c'est--dire le lendemain du jour et de la nuit o s'taient accomplis les vnements que nous venons de raconter, des groupes nombreux stationnaient ds le point du jour devant des affiches aux armes royales apposes pendant la nuit sur les murailles de Naples. Ces affiches renfermaient un dit dclarant que le prince de Pignatelli tait nomm vicaire du royaume, et Mack lieutenant gnral. Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de puissants secours. La vrit terrible tait donc enfin rvle aux Napolitains. Toujours lche, le roi abandonnait son peuple, comme il avait abandonn son arme. Seulement, cette fois, en fuyant, il dpouillait la capitale de tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un sicle, et de tout l'argent qu'il avait trouv dans les caisses. Alors, ce peuple dsespr courut au port. Les vaisseaux de la flotte anglaise, retenus par le vent contraire, ne pouvaient sortir de la rade. A la bannire flottant son mt, on reconnaissait celui qui portait le roi: c'tait, comme nous l'avons dit, le _Van-Guard_. En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que l'avait prvu le comte de Thurn, le vent tant un peu tomb, la mer avait calmi; et, aprs avoir pass la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans pouvoir se rchauffer, les fugitifs s'taient remis en mer et grand'peine avaient abord le vaisseau de l'amiral. Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient soup avec des anchois sals, du pain dur et de l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des filles de la reine, raconte ce fait et dcrit ses angoisses et celles de ses augustes parents pendant cette terrible nuit. Quoique la mer ft encore horriblement houleuse et le port mal garanti, l'archevque de Naples, les barons, les magistrats et les lus du peuple montrent dans des barques, et, force d'argent, ayant dcid les plus braves patrons les conduire, allrent supplier le roi de revenir Naples, promettant de sacrifier la dfense de la ville jusqu' la dernire goutte de leur sang. Mais le roi ne consentit recevoir que le seul archevque, monseigneur Capece Zurlo, lequel, malgr ses prires, ne put en tirer que ces paroles: --Je me fie la mer, parce que la terre m'a trahi. Au milieu de ces barques, il y en avait une qui conduisait un homme seul. Cet homme, vtu de noir, tenait son front abaiss dans ses mains, et, de temps en temps, relevait sa tte ple pour regarder d'un oeil hagard si l'on approchait du vaisseau qui servait d'asile au roi. Le vaisseau, comme nous l'avons dit, tait entour de barques; mais, devant cette barque isole et cet homme seul, les barques s'cartrent. Il tait facile de voir que c'tait par rpugnance et non par respect. La barque et l'homme arrivrent au pied de l'chelle; mais l se tenait un soldat de marine anglais, dont la consigne tait de ne laisser monter personne bord. L'homme insista pour qu'on lui accordt, lui, la faveur refuse tous. Son insistance amena un officier de marine. --Monsieur, cria celui qui l'on refusait l'entre du vaisseau, ayez la bont de dire ma reine que c'est le marquis Vanni qui sollicite l'honneur d'tre reu par elle pendant quelques instants. Un murmure s'leva de toutes les barques. Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les magistrats, les barons et les lus du peuple, recevaient Vanni, c'tait une insulte faite tous. L'officier avait transmis la demande Nelson. Nelson, qui connaissait le procureur fiscal, de nom, du moins, et qui savait les odieux services rendus la royaut par ce magistrat, l'avait transmise la reine. L'officier reparut au haut de l'chelle, et, en anglais: --La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir personne. Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de ne pas le comprendre, continuait se cramponner l'chelle, d'o le factionnaire le repoussait sans cesse. Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en mauvais italien. --Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible que le roi, que j'ai si fidlement servi, repousse la requte que j'ai lui prsenter. Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y avait faire, lorsque, en ce moment mme, le roi parut sur le pont, reconduisant l'archevque. --Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, c'est moi! c'est votre fidle serviteur! Le roi, sans rpondre Vanni, baisa la main de l'archevque. L'archevque descendit l'escalier, et, arriv Vanni, s'effaa le plus qu'il put pour ne point le toucher, mme de ses vtements. Ce mouvement de rpulsion, fort peu chrtien, du reste, fut remarqu des barques, o il souleva un murmure d'approbation. Le roi saisit cette dmonstration au passage et rsolut d'en tirer profit. C'tait une lchet de plus; mais Ferdinand, cet endroit, avait cess de calculer. --Sire, rpta Vanni, la tte dcouverte et les bras tendus vers le roi, c'est moi! --Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement qui, dans ses goguenarderies, lui donnait tant de ressemblance avec Polichinelle. --Moi, le marquis Vanni. --Je ne vous connais pas, dit le roi. --Sire, s'cria Vanni, vous ne reconnaissez pas votre procureur fiscal, le rapporteur de la junte d'tat? --Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la tranquillit ne serait rtablie dans le royaume que lorsqu'on aurait arrt tous les nobles, tous les barons, tous les magistrats, tous les jacobins, enfin; c'est vous qui demandiez la tte de trente-deux personnes et qui vouliez donner la torture Medici, Canzano, Teodoro Montecelli. La sueur coulait du front de Vanni. --Sire! murmura-t-il. --Oui, rpondit le roi, je vous connais, mais de nom seulement; je n'ai jamais eu affaire vous, ou plutt vous n'avez jamais eu affaire moi. Vous ai-je jamais personnellement donn un seul ordre? --Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la tte. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par le commandement de la reine. --Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque chose demander, demandez-le la reine et non moi. --Sire, je me suis, en effet, adress la reine. --Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus tait approuv par tous les assistants et qui, reconqurant un peu de sa popularit par l'acte d'ingratitude qu'il faisait, au lieu d'abrger la conversation, cherchait la prolonger; eh bien? --La reine a refus de me recevoir, sire. --C'est dsagrable pour vous, mon pauvre marquis; mais, comme je n'approuvais pas la reine quand elle vous recevait, je ne puis la dsapprouver quand elle ne vous reoit pas. --Sire! s'cria Vanni avec l'accent d'un naufrag qui sent glisser entre ses bras l'pave laquelle il s'tait cramponn, et sur laquelle il fondait son salut; sire! vous savez bien qu'aprs les soins que j'ai rendus votre gouvernement, je ne puis rester Naples... Me refuser l'asile que je vous demande sur un des btiments de la flotte anglaise, c'est me condamner mort: les jacobins me pendront! --Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien mrit! --Oh! sire! sire! il manquait mon malheur l'abandon de Votre Majest! --Ma Majest, mon cher marquis, n'est pas plus puissante ici qu' Naples. La vraie Majest, vous le savez bien, c'est la reine. C'est la reine qui rgne. Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci, je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait venir M. Mack et qui l'a nomm gnral en chef; c'est la reine qui fait la guerre; c'est la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais rester Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais je ne puis m'occuper de vous. Vanni prit, d'un geste dsespr, sa tte entre ses mains. --Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un conseil... Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur son visage livide. --Je puis, continua le roi, vous donner le conseil d'aller bord de _la Minerve_, o est embarqu le duc de Calabre et sa maison, demander passage l'amiral Caracciolo. Mais, quant moi, bonjour, cher marquis! bon voyage! Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque qu'il faisait avec la bouche et qui imitait, s'y mprendre, celui que fait le diable dont parle Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette. Quelques rires clatrent, malgr la gravit de la situation; quelques cris de Vive le roi! se firent entendre; mais ce qui fut unanime, ce fut le concert de hues et de sifflets qui accompagna le dpart de Vanni. Si peu de chance qu'il y et dans ce conseil donn par le roi, c'tait un dernier espoir. Vanni s'y cramponna et donna l'ordre de ramer vers la frgate _la Minerve_, qui se balanait gracieusement l'cart de le flotte anglaise, portant son grand mt le pavillon indiquant qu'elle avait bord le prince royal. Trois hommes monts sur la dunette suivaient, avec des longues-vues, la scne que nous venons de raconter. C'taient le prince royal, l'amiral Caracciolo et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons le dire, se tournait plus souvent du ct de Mergellina, o s'levait la maison du Palmier, que du ct de Sorrente, dans la direction de laquelle tait ancr le _Van-Guard_. Le prince royal vit cette barque qui, force de rames, se dirigeait vers _la Minerve_, et, comme il avait vu l'homme qui la montait parler longtemps au roi, il fixa avec une attention toute particulire sa lunette sur cet homme. Tout coup, le reconnaissant: --C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! s'cria-t-il. --Que vient faire mon bord ce misrable? demanda Caracciolo en fronant le sourcil. Puis, se rappelant tout coup que Vanni tait l'homme de la reine: --Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que les marins et les juges ne portent pas le mme uniforme; peut-tre un prjug me rend-il injuste. --Il ne s'agit point ici de prjug, mon cher amiral, rpondit le prince Franois: il s'agit de conscience. Je comprends tout. Vanni a peur de rester Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a t demander au roi de le recevoir sur le _Van-Guard_: le roi ayant refus, le malheureux vient nous. --Et quel est l'avis de Votre Altesse l'endroit de cet homme? demanda Caracciolo. --S'il vient avec un ordre crit de mon pre, mon cher amiral, comme nous devons obissance mon pre, recevons-le; mais, s'il n'est point porteur d'un ordre crit bien en rgle, vous tes matre suprme votre bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice. Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, que celui-ci lui avait cde, entranant derrire lui son secrtaire. La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un matelot sur le dernier degr de l'escalier, au haut duquel il se tint les bras croiss. --Oh! de la barque! cria le matelot, qui vive? --Ami, rpondit Vanni. L'amiral sourit ddaigneusement. --Au large! dit le matelot. Parlez l'amiral. Les rameurs, qui savaient quoi s'en tenir sur Caracciolo l'endroit de la discipline, se tinrent au large. --Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix rude et brve. --Je suis... L'amiral l'interrompit. --Inutile de me dire qui vous tes, monsieur: comme tout Naples, je le sais. Je vous demande, non pas qui vous tes, mais ce que vous voulez. --Excellence, Sa Majest le roi, n'ayant point de place bord du _Van-Guard_ pour m'emmener en Sicile, me renvoie Votre Excellence en la priant... --Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: o est l'ordre? --O est l'ordre? --Oui, je vous demande o il est; sans doute, en vous envoyant moi, il vous a donn un ordre; car le roi doit bien savoir que, sans un ordre de lui, je ne recevrais pas mon bord un misrable tel que vous. --Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni constern. --Alors, au large! --Excellence!... --Au large! rpta l'amiral. Puis, s'adressant au matelot: --Et, quand vous aurez cri une troisime fois: Au large! si cet homme ne s'loigne pas, feu dessus! --Au large! cria le matelot. La barque s'loigna. Tout espoir tait perdu. Vanni rentra chez lui. Sa femme et ses enfants ne s'attendaient point le revoir. Ces demandeurs de ttes ont des femmes et des enfants comme les autres hommes; ils ont mme quelquefois, assure-t-on, des coeurs d'poux et des entrailles de pre... Femme et enfants accoururent lui, tout tonns de son retour: Vanni s'effora de leur sourire, leur annona qu'il partait avec le roi; mais, comme le dpart n'aurait probablement lieu que dans la nuit, cause du vent contraire, il tait venu chercher des papiers importants que, dans son empressement quitter Naples, il n'avait pas eu le temps de runir. C'tait ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, qui le ramenait. Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra dans son cabinet et s'y renferma. Il venait de prendre une rsolution terrible: celle de se tuer. Il se promena quelque temps, passant de son cabinet dans sa chambre coucher, qui communiquaient l'une avec l'autre, flottant entre les diffrents genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, la corde, le pistolet, le rasoir. Enfin, il s'arrta au rasoir. Il s'assit devant son bureau, plaa en face de lui une petite glace, puis, ct de la petite glace, son rasoir. Aprs quoi, trempant dans l'encre cette plume qui tant de fois avait demand la mort d'autrui, il rdigea en ces termes son propre arrt de mort: L'ingratitude dont je suis victime, l'approche d'un ennemi terrible, l'absence d'asile, m'ont dtermin m'enlever la vie, qui, dsormais, est pour moi un fardeau. Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle serve d'exemple aux inquisiteurs d'tat. Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquite de ne point voir se rouvrir la chambre de son mari, inquite surtout de n'entendre aucun bruit dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle et cout, frappa la porte. Personne ne lui rpondit. Elle appela: mme silence. On essaya de pntrer par la porte de la chambre coucher: elle tait ferme, comme celle du cabinet. Un domestique offrit alors de casser un carreau et d'entrer par la fentre. On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir la porte par un serrurier. On redoutait un malheur: la prfrence fut donne au moyen propos par le domestique. Le carreau fut cass, la fentre ouverte: le domestique entra. Il jeta un cri et recula jusqu' la fentre. Vanni tait renvers sur un bras de son fauteuil, en arrire, la gorge ouverte. Il s'tait tranch la carotide avec son rasoir, tomb prs de lui. Le sang avait jailli sur ce bureau o tant de fois le sang avait t demand; le miroir devant lequel Vanni s'tait ouvert l'artre en tait rouge; la lettre o il donnait la cause de son suicide en tait souille. Il tait mort presque instantanment, sans se dbattre, sans souffrir. Dieu, qui avait t svre envers lui au point de ne lui laisser que la tombe pour refuge, avait du moins t misricordieux pour son agonie. Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit Marius. Du sang de Vanni naquit Speciale. Il et peut-tre t mieux, pour l'unit de notre livre, de ne faire de Vanni et de Speciale qu'un seul homme; mais l'inexorable histoire est l, qui nous force constater que Naples a fourni son roi deux Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donn qu'un la Rvolution. L'exemple qui aurait d survivre Vanni fut perdu. Il manque parfois de bourreaux pour excuter les arrts, jamais de juges pour les rendre. Le lendemain, vers trois heures de l'aprs-midi, le temps s'tant clairci et le vent tant devenu favorable, les vaisseaux anglais, ayant appareill, s'loignrent et disparurent l'horizon. LXXIX LA TRVE. Le dpart du roi, auquel on s'attendait cependant depuis deux jours, laissa Naples dans la stupeur. Le peuple, press sur les quais, et qui avait toujours espr, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait toucher par ses prires et ses promesses de dvouement, resta jusqu' ce que le dernier btiment se ft confondu avec l'horizon gristre, et, une fois le dernier btiment disparu, s'coula triste et silencieux. On en tait encore la priode de prostration. Le soir, une voix trange courut par les rues de Naples. Nous nous servons de la forme napolitaine, qui exprime merveille notre pense. Ceux qui se rencontraient se disaient les uns aux autres: Le feu! et personne ne savait o tait ce feu ni ce qui le causait. Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. Une paisse fume, partant du milieu du golfe, montait au ciel, incline de l'ouest vers l'est. C'tait la flotte napolitaine qui brlait par l'ordre de Nelson et par les soins du marquis de Nezza. C'tait un beau spectacle; mais il cotait cher! On livrait aux flammes cent vingt barques canonnires. Ces cent vingt barques brles en un seul et immense bcher, on vit sur un autre point du golfe,--o, quelque distance les uns des autres, taient l'ancre deux vaisseaux et trois frgates,--on vit tout coup un rayon de flamme courir d'un btiment l'autre, puis les cinq btiments prendre feu la fois, et cette flamme, qui d'abord avait gliss la surface de la mer, s'tendre le long des flancs des vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long des mts, suivre les vergues, les cbles goudronns, les hunes, s'lancer enfin jusqu'au sommet des mts, o flottaient les flammes de guerre, puis, aprs quelques instants de cette fantastique illumination, les vaisseaux tomber en cendre, s'teindre et disparatre engloutis dans les flots. C'tait le rsultat de quinze ans de travaux, c'taient des sommes immenses qui venaient d'tre ananties en une soire, et cela, sans aucun but, sans aucun rsultat. Le peuple rentra dans la ville comme en un jour de fte, aprs un feu d'artifice; seulement, le feu d'artifice avait cot cent vingt millions! La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'tait un de ces silences qui prcdent les irruptions du volcan. Le lendemain, au point du jour, le peuple se rpandit dans les rues, bruyant, menaant, tumultueux. Les bruits les plus tranges couraient. On racontait qu'avant de partir la reine avait dit Pignatelli: --Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon Naples que le peuple. Sauvez le peuple et anantissez le reste. On s'arrtait devant des affiches sur lesquelles tait inscrite cette recommandation: Aussitt que les Franais mettront le pied sur le sol napolitain, toutes les communes devront s'insurger en masse, et le massacre commencera. Pour le roi: PIGNATELLI, _vicaire gnral_. Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 dcembre, c'est--dire pendant la nuit qui avait suivi le dpart du roi, les reprsentants de _la ville_ s'taient runis pour pourvoir la sret de Naples. On appelait _la ville_ ce que, de nos jours, on appellerait la municipalit, c'est--dire sept personnes lues par les _sedili_. Les _sedili_ taient les titulaires de privilges qui remontaient plus de huit cents ans. Lorsque Naples tait encore ville et rpublique grecque, elle avait, comme Athnes, des portiques o se runissaient, pour causer des affaires publiques, les riches, les nobles, les militaires. Ces portiques taient son agora. Sous ces portiques, il y avait des siges circulaires appels _sedili_. Le peuple et la bourgeoisie n'taient point exclus de ces portiques; mais, par humilit, ils s'en excluaient eux-mmes, et les laissaient l'aristocratie, qui, comme nous l'avons dit, y dlibrait sur les affaires de l'tat. Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples avait de quartiers, puis six, puis dix, puis vingt. Ces sedili, enfin, s'levrent jusqu' vingt-neuf; mais, s'tant confondus les uns avec les autres, ils furent rduits dfinitivement cinq, qui prirent les noms des localits o ils se trouvaient, c'est--dire de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de Porta-Nuova. Les sedili acquirent une telle importance, que Charles d'Anjou les reconnut comme des puissances dans le gouvernement. Il leur accorda le privilge de reprsenter la capitale et le royaume, de nommer parmi eux les membres du conseil municipal de Naples, d'administrer les revenus de la ville, de concder le droit de citoyen aux trangers et d'tre juges dans certaines causes. Peu peu, un peuple et une bourgeoisie se formrent. Ce peuple et cette bourgeoisie, en voyant les nobles, les riches et les militaires seuls administrateurs des affaires de tous, demandrent leur tour un _seggio_ ou _sedile_, qui leur fut accord, et l'on nomma le sedile du peuple. Sauf la noblesse, ce sedile eut les mmes privilges que les cinq autres. La municipalit de Naples se forma alors d'un syndic et de six lus, un par sedile. Vingt-neuf membres choisis dans les mmes runions, et rappelait les vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient exist dans la ville, leur furent adjoints. Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix lus et ces vingt-neuf adjoints formant la cit, qui se runirent et qui prirent, comme premire mesure, la rsolution de former une garde nationale et d'lire quatorze dputs ayant mission de prendre la dfense et les intrts de Naples, dans les vnements encore inconnus, mais, coup sur, graves, qui se prparaient. Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications: nous les croyons ncessaires l'intelligence des faits qui nous restent raconter, et sur lesquels l'ignorance de la constitution civile de Naples et des droits et des privilges des Napolitains jetterait une certaine obscurit, puisque l'on assisterait cette grande lutte de la royaut et du peuple, sans connatre, nous ne dirons pas les forces, mais les droits de chacun d'eux. Donc, le 24 dcembre, c'est--dire le lendemain du dpart du roi, tandis qu'ils taient occups de l'lection de leurs quatorze dputs, _la ville_ et la magistrature allrent prsenter leurs hommages M. le vicaire gnral prince Pignatelli. Le prince Pignatelli, homme mdiocre dans toute la force du terme, fort au-dessous de la situation que les vnements lui faisaient, et, comme toujours, d'autant plus orgueilleux, qu'il tait plus infrieur sa position,--le prince Pignatelli les reut avec une telle insolence, que la dputation se demanda si les prtendues instructions que l'on disait laisses par la reine n'taient pas relles, et si la reine n'avait point lanc, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler les Napolitains. Sur ces entrefaites, les quatorze dputs, ou plutt reprsentants, que la ville devait lire, avaient t lus. Ils rsolurent, comme premier acte constatant leur nomination et leur existence, malgr le mdiocre succs de la premire ambassade, d'en envoyer une seconde au prince Pignatelli, ambassade qui serait particulirement charge de lui dmontrer l'utilit de la garde nationale, que la ville venait de dcrter. Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et plus brutal cette fois que la premire, rpondant aux dputs qui lui taient adresss que c'tait lui, et non pas eux, que la scurit de la ville avait t confie, et qu'il rendrait compte de cette scurit qui de droit. Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances o les pouvoirs populaires commencent, en vertu de leurs droits, exercer leurs fonctions. La ville, laquelle il fut rendu compte de la rponse insolente du vicaire gnral, ne se laissa aucunement intimider par cette rponse. Elle nomma de nouveaux dputs qui, une troisime fois, se prsentrent devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait plus grossirement encore cette troisime fois que les deux premires, se contentrent de lui rpondre: --Trs bien! Agissez de votre ct, nous agirons du ntre, et nous verrons en faveur de qui le peuple dcidera. Aprs quoi, ils se retirrent. On en tait Naples peu prs o en avait t la France aprs le serment du Jeu-de-Paume; seulement, la situation tait plus nette pour les Napolitains, le roi et la reine n'tant plus l. Deux jours aprs, la ville reut l'autorisation de former la garde nationale qu'elle avait dcrte. Mais, dans la manire de la former, bien plus encore que dans l'autorisation accorde ou refuse par le prince Pignatelli, tait la difficult. Le mode de formation tait l'enrlement; mais l'enrlement n'tait point l'organisation. La noblesse, habitue, Naples, occuper toutes les charges, avait la prtention, dans le nouveau corps qui s'organisait, d'occuper tous les grades ou, du moins, de ne laisser la bourgeoisie que les grades infrieurs, dont elle ne se souciait pas. Enfin, aprs trois ou quatre jours de discussion, il fut convenu que les grades seraient galement rpartis entre les bourgeois et les nobles. Sur cette base, un bon plan fut tabli, et, en moins de trois jours, les enrlements montrent quatorze mille. Mais, cette heure que l'on avait les hommes, il s'agissait de se procurer les armes. Ce fut cet endroit que l'on rencontra, de la part du vicaire gnral, une opposition obstine. A force de lutter, on obtint une premire fois cinq cents fusils, et une seconde fois deux cents. Alors les patriotes, le mot circulait dj hautement,--les patriotes furent invits prter leurs armes, les patrouilles commencrent immdiatement, et la ville prit un certain air de tranquillit. Mais tout coup, et au grand tonnement de chacun, on apprit Naples qu'une trve de deux mois, dont la premire condition devait tre la reddition de Capoue, avait t signe la veille, c'est--dire le 9 janvier 1799, la demande du gnral Mack, entre le prince de Migliano et le duc de Geno, d'un ct, pour le compte du gouvernement, reprsent par le vicaire gnral, et le commissaire ordonnateur Archambal, de l'autre, pour l'arme rpublicaine. La trve tait arrive merveille pour tirer Championnet d'un grand embarras. Les ordres donns par le roi pour le massacre des Franais avaient t suivis la lettre. Outre les trois grandes bandes de Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous avons vues l'oeuvre, chacun s'tait mis en chasse des Franais. Des milliers de paysans couvraient les routes, peuplaient les bois et la montagne, et, embusqus derrire les arbres, cachs derrire les rochers, couchs dans les plis du terrain, massacraient impitoyablement tous ceux qui avaient l'imprudence de rester en arrire des colonnes ou de s'loigner de leurs campements. En outre, les troupes du gnral Naselli, de retour de Livourne, runies aux restes de la colonne de Damas, s'taient embarques dans le but de descendre aux bouches du Garigliano et d'attaquer les Franais par derrire, tandis que Mack leur prsenterait la bataille de front. La position de Championnet, perdu avec ses deux mille soldats au milieu de trente mille soldats rvolts, et ayant affaire la fois Mack, qui tenait Capoue avec 15,000 hommes, Naselli, qui en avait 8,000, Damas, qui il en restait 5,000, et Rocca-Romana et Maliterno, chacun avec son rgiment de volontaires, tait assurment fort grave. Le corps d'arme de Macdonald avait voulu prendre Capoue par surprise. En consquence, il s'tait avanc nuitamment, et il enveloppait dj le fort avanc de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant du bruit et voyant des hommes se glisser dans l'obscurit, avait mis le feu sa pice et tir au hasard, mais, en tirant au hasard, avait donn l'alarme. D'un autre ct, les Franais avaient tent de passer le Volturne au gu de Caazzo; mais ils avaient t repousss par Rocca-Romana et ses volontaires. Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette occasion. Championnet avait aussitt donn l'ordre son arme de se concentrer autour de Capoue, qu'il voulait prendre, avant de marcher sur Naples. L'arme accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son isolement et comprit dans toute son tendue le danger de la situation. Il en tait chercher, dans quelqu'un de ces actes d'nergie qu'inspire le dsespoir, le moyen de sortir de cette position, en intimidant l'ennemi par quelque coup d'clat, lorsque, tout coup et au moment o il s'y attendait le moins, il vit s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de lui, prcds de la bannire parlementaire, quelques officiers suprieurs chargs de proposer l'armistice. Ces officiers suprieurs, qui ne connaissaient pas Championnet, taient, comme nous l'avons dit, le prince de Migliano et le duc de Geno. L'armistice, tait-il dit dans les prliminaires, avait pour objet d'arriver la conclusion d'une paix solide et durable. Les conditions que les deux plnipotentiaires napolitains taient autoriss proposer taient la reddition de Capoue et le trac d'une ligne militaire, de chaque ct de laquelle les deux armes napolitaine et franaise attendraient chacune la dcision de leur gouvernement. Dans la situation o tait Championnet, de telles conditions taient non-seulement acceptables, mais avantageuses. Cependant Championnet les repoussa, disant que les seules conditions qu'il pt couter taient celles qui auraient pour rsultat la soumission des provinces et la reddition de Naples. Les plnipotentiaires n'taient point autoriss aller jusque-l; ils se retirrent. Le lendemain, ils revinrent avec les mmes propositions, qui, comme la veille, furent repousses. Enfin, deux jours aprs, deux jours pendant lesquels la situation de l'arme franaise, enveloppe de tous cts, n'avait fait qu'empirer, le prince de Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisime fois et dclarrent qu'ils taient autoriss accorder toute condition qui ne serait point la reddition de Naples. Cette nouvelle concession des plnipotentiaires napolitains tait si trange dans la situation o se trouvait l'arme franaise, que Championnet crut quelque embche, tant elle tait avantageuse. Il runit ses gnraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder l'armistice. L'armistice fut donc accord, pour trois mois, et aux conditions suivantes: Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue avec tout ce qu'elle contenait. Une contribution de deux millions et demi de ducats serait leve pour couvrir les dpenses de la guerre laquelle l'agression du roi de Naples avait forc la France. Cette somme serait payable en deux fois: moiti le 15 janvier, moiti le 25 du mme mois. Une ligne tait trace de chaque ct de laquelle se tenaient les deux armes. Cette trve fut un objet d'tonnement pour tout le monde, mme pour les Franais, qui ignoraient quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit le nom de Sparanisi, du nom du village o elle fut conclue, et signe le 10 du mois de dcembre. Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure et qui furent rvls depuis, disons-les. LXXX LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT DE L'ANNE 1789. Notre livre--on a d depuis longtemps s'en apercevoir--est un rcit historique dans lequel se trouve, comme par accident, ml l'lment dramatique; mais cet lment romanesque, au lieu de diriger les vnements et de les faire plier sous lui, se soumet entirement l'exigence des faits et ne transparat en quelque sorte que pour relier les faits entre eux. Ces faits sont si curieux, les personnages qui les accomplissent si tranges, que, pour la premire fois depuis que nous tenons une plume, nous nous sommes plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas, lorsque la ncessit l'exige, d'abandonner pour quelques instants, nous ne disons pas le rcit fictif,--tout est vrai dans ce livre,--mais le rcit pittoresque, et de souder Tacite Walter Scott. Notre seul regret, et l'on en comprendra l'tendue, est de ne pas possder la fois la plume de l'historien romain et celle du romancier cossais; car, avec les lments qui nous taient donns, nous eussions crit un chef d'oeuvre. Nous avons faire connatre la France une rvolution qui lui est encore peu prs inconnue, parce qu'elle s'est accomplie dans un temps o sa propre rvolution absorbait son attention tout entire, et ensuite parce qu'une partie des vnements que nous racontons, par les soins du gouvernement qui les opprimait, tait inconnue aux Napolitains eux-mmes. Ceci pos, nous reprenons notre narration et nous allons consacrer quelques lignes l'explication de cette trve de Sparanisi, qui, le 10 dcembre, jour o elle fut connue, faisait l'tonnement de Naples. Nous avons dit comment la ville avait nomm des reprsentants, comment elle avait t elle-mme trouver le vicaire gnral, comment elle lui avait envoy des dputs. Le rsultat de ces alles et venues avait t d'tablir que le prince Pignatelli reprsentait le pouvoir absolu du roi, pouvoir vieilli, mais encore dans toute sa puissance, et _la ville_, le pouvoir populaire, naissant, mais ayant dj la conscience de droits qui ne devaient tre reconnus que soixante ans plus tard. Ces deux pouvoirs, naturellement antipathiques et agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher ensemble. Cependant, le pouvoir populaire avait remport une victoire sur le pouvoir royal: c'tait la cration de la garde nationale. Mais, ct de ces deux partis, reprsentant, l'un l'absolutisme royal, l'autre la souverainet populaire, il en existait un troisime qui tait, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le parti de l'intelligence. C'tait le parti franais, dont nous avons, dans un des premiers chapitres de ce livre, prsent les principaux chefs nos lecteurs. Celui-l, connaissant l'ignorance des basses classes Naples, la corruption de la noblesse, le peu de fraternit de la bourgeoisie, peine ne et n'ayant jamais t appele au maniement des affaires,--celui-l croyait les Napolitains incapables de rien faire par eux-mmes et voulait toute force l'invasion franaise, sans laquelle, son avis, on se consumerait en dissensions civiles et en querelles intestines. Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable Naples,--et ce gouvernement, selon les hommes de ce parti, devait tre une rpublique,--il fallait donc, pour fonder une rpublique, la main ferme et surtout loyale de Championnet. Ce parti-l seul savait fermement et clairement ce qu'il voulait. Quant au parti royaliste et au parti national, que les utopistes nourrissaient l'espoir de runir en un seul, tout tait trouble chez eux, et le roi ne savait pas plus les concessions qu'il devait faire que le peuple les droits qu'il devait exiger. Le programme des rpublicains tait simple et clair: Le gouvernement du peuple par le peuple, c'est--dire par ses lus. Une des choses bizarres de notre pauvre monde, c'est que ce soient toujours les choses les plus claires qui ont le plus de difficult s'tablir. Laisss libres d'agir par le dpart du roi, les chefs du parti rpublicain s'taient runis, non plus au palais de la reine Jeanne,--un si grand mystre devenait inutile, quoique l'on dt garder encore certaines prcautions,--mais Portici, chez Schipani. L, il avait t dcid que l'on ferait tout au monde pour faciliter l'entre des Franais Naples, et pour fonder, l'abri de la rpublique franaise, la rpublique parthnopenne. Mais, de mme que la ville avait appel son aide des dputs, de mme les chefs rpublicains avaient ouvert les portes de leurs conciliabules un certain nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se dcidait la pluralit des voix, les quatre chefs, dbords,--l'emprisonnement de Nicolino au fort Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa rduisaient le nombre des chefs rpublicains quatre,--les quatre chefs, dbords, n'avaient plus t assez puissants pour conduire les dlibrations et diriger les dcisions. Il fut donc, dans le club rpublicain de Portici, dcid l'unanimit moins quatre voix, qui taient celles de Cirillo, de Manthonnet, de Schipani et de Velasco, que l'on ouvrirait des ngociations avec Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre les Franais dans le combat de Caazzo, et Maliterno, qui venait de donner de nouvelles preuves de cet ardent courage qu'il avait, en 1796, montr dans le Tyrol. Et, en effet, des propositions leur furent faites, par lesquelles on offrait chacun d'eux une haute position dans le nouveau gouvernement qui allait se crer Naples, s'ils voulaient se runir au parti rpublicain. Le parlementaire charg de cette ngociation fit chaudement valoir prs des deux colonels les malheurs qui pouvaient rejaillir sur Naples de la retraite des Franais, et, soit ambition, soit patriotisme, les deux nobles consentirent pactiser avec les rpublicains. Mack et Pignatelli taient donc les seuls hommes qui s'opposassent la rgnration de Naples, puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli, c'est--dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire disparus, le parti national, spar de lui par des nuances seulement, se runirait au parti rpublicain. Nous empruntons les dtails suivants, que nos lecteurs ne trouveront ni dans Cuoco, crivain consciencieux, mais homme de parti pris sans s'en douter lui-mme, ni dans Colletta, crivain partial et passionn, qui crivait loin de Naples et sans autres renseignements que ses souvenirs de haine ou de sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les dtails suivants aux _Mmoires pour servir la dernire rvolution de Naples_, ouvrage trs-rare et trs-curieux, publi en France en 1803. L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec la navet de l'homme qui n'a qu'une notion confuse du bien et du mal, il raconte les faits en l'honneur de ses compatriotes comme ceux qui sont leur dshonneur. C'est une espce de Sutone qui crit _ad narrandum, non ad probandum_. Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince de Maliterno et un des chefs du parti jacobin de Naples, que je ne nomme pas, de peur de le compromettre[1]. Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans le courant de la nuit du 10 dcembre, on assassinerait Mack au milieu de Capoue, que Maliterno prendrait immdiatement le commandement de l'arme, et enverrait devant les murs du palais royal de Naples un de ses officiers, qui chercherait un conjur facile reconnatre son signalement d'abord, et ensuite un mot d'ordre convenu. Ce conjur, certain de la mort de Mack, pntrerait sous prtexte de visite amicale jusqu'au prince Pignatelli, _et l'assassinerait, comme on aurait assassin Mack_. Aussitt, on s'emparerait du Chteau-Neuf, sur le commandant duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes les mesures ncessaires un changement de gouvernement, et l'on ferait, avec les Franais, devenus des frres, la paix la plus avantageuse qui serait possible. [Note 1: Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti jacobin n'tait ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco, ni Ettore Caraffa, puisqu'en 1803, poque laquelle Bartolomeo N... crivait son livre, les quatre premiers taient pendus et le dernier dcapit.] L'envoy de Capoue se trouva l'heure dite devant le palais royal et y trouva les conjurs; seulement, au lieu d'avoir leur annoncer la mort de Mack, il avait leur annoncer l'arrestation de Maliterno. Mack, ayant eu quelque rvlation du complot, avait, ds la veille, fait arrter Maliterno; mais les patriotes de Capoue, en communication avec ceux de Naples, avaient soulev le peuple en faveur de Maliterno. Maliterno, en consquence, avait t relch, mais envoy, par le gnral Mack, Sainte-Marie. La conspiration tait vente, et il devenait inutile, Mack vivant, de se dbarrasser de Pignatelli. Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute, du complot dont tous deux avaient failli tre victimes, avait pris peur et avait envoy le prince de Migliano et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les Franais. Et voil pourquoi Championnet, au moment o il s'y attendait le moins et devait le moins s'y attendre, avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et venir lui les deux envoys du vicaire gnral. Maintenant, une courte explication l'endroit des mots que nous avons souligns tout l'heure et qui ont rapport l'assassinat de Mack et celui de Pignatelli. Ce serait un grand tort aux moralistes franais, et ce serait surtout le tort d'hommes qui ne connatraient pas l'Italie mridionale, d'examiner l'assassinat Naples et dans les provinces napolitaines au point de vue o nous l'examinons en France. Naples, et mme la haute Italie, ont des noms diffrents pour dsigner l'assassinat, selon qu'il s'excute sur un individu ou sur un despote. En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide. L'homicide est l'assassinat d'individu individu. Le tyrannicide est l'assassinat du citoyen au tyran ou l'agent du despotisme. Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et nous citerons les Allemands--partager cette grave erreur morale. Les Allemands ont presque lev des autels Karl Sand, qui a assassin Rotzebe, et Staps, qui a tent d'assassiner Napolon. Le meurtrier inconnu de Rossi et Agsilas Milano, qui a tent de tuer d'un coup de baonnette le roi Ferdinand II au milieu d'une revue, sont considrs Rome et Naples, non point comme des assassins, mais comme des tyrannicides. Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des Italiens. Sous quelque despotisme qu'ait t courbe l'Italie, l'ducation des Italiens a toujours t classique et, par consquent, rpublicaine. Or, l'ducation classique glorifie l'assassinat politique, que nos lois fltrissent, que notre conscience rprouve. Et cela est si vrai, que non-seulement la popularit de Louis-Philippe s'est soutenue, grce aux nombreux attentats dont il a failli tre victime pendant dix-huit ans de rgne, mais encore qu'elle s'en tait accrue. Faites dire en France une messe en l'honneur de Fieschi, d'Alibaud, de Lecomte, peine si une vieille mre, une soeur pieuse, un fils innocent du crime paternel, oseront y assister. A chaque anniversaire de la mort de Milano, une messe se dit Naples pour le salut de son me; chaque anniversaire, l'glise dborde dans la rue. Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise entre la tentative de meurtre de Mucius Scoevola sur le roi des trusques et l'assassinat de Csar par Brutus et Cassius. Et que fait le Snat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola allait tenter le meurtre de Porsenna, lorsque le meurtrier, graci par l'ennemi de Rome, rentre Rome avec son bras brl? Au nom de la Rpublique, il vote une rcompense l'assassin, et, au nom de la Rpublique, qu'il a sauve, lui donne un champ. Que fait Cicron, qui passe Rome pour l'honnte homme par excellence, lorsque Brutus et Cassius assassinent Csar? Il ajoute un chapitre son livre _De officiis_ pour prouver que, lorsqu'un membre de la socit est nuisible la socit, chaque citoyen, se faisant chirurgien politique, a le droit de retrancher ce membre du corps social. Et il rsulte de ce que nous venons de dire que, si nous croyions orgueilleusement que notre livre a une importance qu'il n'a pas, nous inviterions les philosophes et mme les juges peser ces considrations, que ne songent faire valoir ni les avocats ni les prvenus eux-mmes, chaque fois qu'un Italien, et surtout un Italien des provinces mridionales, se trouvera ml quelque tentative d'assassinat politique. La France seule est assez avance en civilisation pour placer sur le mme rang Louvel et Lacenaire, et, si elle fait une exception en faveur de Charlotte Corday, c'est cause de l'horreur physique et morale qu'inspirait le batracien Marat. LXXXI OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE. L'armistice fut, comme nous l'avons dit, sign le 10 dcembre, et la ville de Capoue fut, ainsi que la chose avait t convenue, remise aux Franais le 11. Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les reprsentants de la ville. Cet appel avait pour but de les inviter trouver le moyen de rpartir, entre les grands propritaires et les principaux ngociants de Naples, la moiti de la contribution de deux millions et demi de ducats qui devait tre paye le surlendemain. Mais les dputs, qui pour la premire fois taient bien accueillis, refusrent positivement de se charger de cette impopulaire mission, disant que cela ne les regardait aucunement, et que c'tait celui qui avait pris l'engagement de le tenir. Le 14,--les vnements vont devenir quotidiens et de plus en plus graves, de sorte que nous n'aurons qu' les noter jusqu'au 20,--le 14, les 8,000 hommes du gnral Naselli, rembarqus aux bouches du Volturne, entrrent dans le golfe de Naples avec leurs armes et leurs munitions. On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer sur la route de Capoue Naples, les faire soutenir par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la ville imprenable. Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularit, ne se regardait point, juste titre, comme assez fort pour prendre une pareille rsolution, que rendait cependant urgente la prochaine rupture de l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq millions, dont le premier sou n'tait point trouv, n'taient pas prts le lendemain, l'armistice tait rompu de droit. D'un autre ct, les patriotes dsiraient la rupture de cet armistice, qui empchait les Franais, leurs frres d'opinion, de marcher sur Naples. Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure l'endroit des 8,000 hommes qui entraient dans le port; ce que voyant les lazzaroni, ils montrent sur toutes les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de la Madeleine jusqu' Mergellina, vogurent vers les felouques et s'emparrent des canons, des fusils et des munitions des soldats, qui se laissrent dsarmer sans opposer aucune rsistance. Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella et fra Pacifico se trouvaient naturellement la tte de cette expdition, grce laquelle leurs hommes se trouvrent admirablement arms. Quand ils se virent si bien arms, les huit mille lazzaroni ce mirent crier: Vive le roi! vive la religion! et: Mort aux Franais! Quant aux soldats, ils furent mis terre et eurent permission de se retirer o ils voulaient. Au lieu de se retirer, ils se runirent aux groupes et crirent plus haut que les autres: Vive le roi! vive la religion! et: Mort aux Franais! En apprenant ce qui se passait et en entendant ces cris, le commandant du Chteau-Neuf, Massa, comprit qu'il ne tarderait probablement pas tre attaqu, et il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei, pour demander, en cas d'attaque, quelles taient les instructions du vicaire gnral. --Dfendez le chteau, rpondit le vicaire gnral; mais gardez-vous bien de faire aucun mal au peuple. Simonei rapporta au commandant cette rponse, qui, au commandant comme lui, parut singulirement manquer de clart. Et, en effet, il tait difficile, on en conviendra, de dfendre le chteau contre le peuple, sans faire de mal au peuple. Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour demander une rponse plus positive. --Faites feu poudre, lui fut-il rpondu: cela suffira pour disperser la multitude. Simonei se retira en levant les paules; mais, sur la place du palais, il fut rejoint par le duc de Geno, l'un des ngociateurs de l'armistice de Sparanisi, qui lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne pas faire feu du tout. De retour au Chteau-Neuf, Simonei raconta ses deux entrevues avec le vicaire gnral; mais, au moment mme o il entamait son rcit, une foule immense se prcipita vers le chteau, brisa la premire porte, et s'empara du pont en criant: La bannire royale! la bannire royale! En effet, depuis le dpart du roi, la bannire royale avait disparu de dessus le chteau, comme, en l'absence du chef de l'tat, le drapeau disparat du dme des Tuileries. La bannire royale fut dploye selon le dsir du peuple. Alors, la foule, et particulirement les soldats qui venaient de se laisser dsarmer, demandrent des armes et des munitions. Le commandant rpondit que, ayant les armes et les munitions en compte et sous sa responsabilit, il ne pouvait dlivrer ni un seul fusil ni une seule cartouche, sans l'ordre du vicaire gnral. Que l'on vnt avec un ordre du vicaire gnral, et il tait prt tout donner, mme le chteau. Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini, parlementait avec le peuple, le rgiment samnite, qui avait la garde des portes, les ouvrit au peuple. La foule se prcipita dans le chteau et en chassa le commandant et les officiers. Le mme jour et la mme heure, comme si c'tait un mot d'ordre,--et probablement, en effet, en tait-ce un,--les lazzaroni s'emparrent des trois autres chteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del Carmine. tait-ce mouvement instantan du peuple? tait-ce impulsion du vicaire gnral, qui voyait dans la dictature populaire un double moyen de neutraliser les projets des patriotes et d'excuter les instructions incendiaires de la reine? La chose demeura un mystre; mais, quoique les causes restassent caches, les faits furent visibles. Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de l'aprs-midi, cinq calches charges d'officiers franais, parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur gnral Archambal, signataire du trait de Sparanisi, entrrent Naples par la porte de Capoue et descendirent l'_Albergo reale_. Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui devaient tre pays titre d'indemnit au gnral Championnet, et, comme il y a du caractre franais partout o il y a des Franais, pour aller au thtre de Saint-Charles. Immdiatement, le bruit se rpandit qu'ils venaient prendre possession de la ville, que le roi tait trahi et qu'il fallait venger le roi. Qui avait intrt propager ce bruit? Celui qui, ayant cinq millions payer, n'avait pas ces cinq millions pour faire honneur sa parole, et qui, ne pouvant payer en argent, voulait trouver une dfaite, si mauvaise et si coupable qu'elle ft. Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille soldats ou lazzaroni arms se portrent l'Albergo reale en criant: Vive le roi! vive la religion! mort aux Franais! A la tte de ces hommes taient ceux que l'on avait vus la tte de l'meute o avaient pri les frres della Torre, et de celle o le malheureux Ferrari avait t mis en morceaux, c'est--dire les Pasquale, les Rinaldi, les Beccao. Quant Michele, nous dirons plus tard o il tait. Par bonheur, Archambal tait au palais, prs de Pignatelli, qui essayait de le payer en belles paroles, ne pouvant le payer en argent. Les autres officiers taient au spectacle. Tout ce peuple fanatis se prcipita vers Saint-Charles. Les sentinelles de la porte voulurent faire rsistance et furent tues. On vit tout coup un flot de lazzaroni, hurlant et menaant, se rpandre dans le parterre. Les cris de Mort aux Franais! retentissaient dans la rue, dans les corridors, dans la salle. Que pouvaient douze ou quinze officiers arms de leurs sabres seulement, contre des milliers d'assassins? Des patriotes les envelopprent, leur firent un rempart de leurs corps, les poussrent dans le corridor, ignor du peuple et rserv au roi seul, qui conduisait de la salle au palais. L, ils trouvrent Archambal prs du prince, et, sans avoir reu un sou des cinq millions, mais aprs avoir couru le risque de la vie, ils reprirent le chemin de Capoue, protgs par un fort piquet de cavalerie. A la vue de cette populace qui envahissait la salle, les acteurs avaient baiss la toile et interrompu le spectacle. Quant aux spectateurs, fort indiffrents ce qui pouvait arriver aux Franais, ils ne songrent qu' se mettre en sret. Ceux qui connaissent l'agilit des mains napolitaines peuvent se faire une ide du pillage qui eut lieu pendant cette invasion. Plusieurs personnes furent, en fuyant, touffes aux portes de sortie, d'autres foules aux pieds dans les escaliers. Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien que ceux qui n'avaient pas pu entrer eussent leur part de l'aubaine. Sous prtexte de s'assurer si elles ne cachaient pas des Franais, toutes les voitures furent ouvertes et ceux qui taient dedans dvaliss. Les membres de la municipalit, les patriotes, les hommes les plus distingus de Naples essayrent vainement de mettre de l'ordre parmi cette multitude, qui, courant par les rues, volait, dpouillait, assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils se rendirent chez l'archevque de Naples, monseigneur Capece Zurlo, homme fort estim de tous, d'une grande douceur d'esprit, d'une grande rgularit de moeurs, et le supplirent de recourir au secours et, s'il le fallait, aux pompes de la religion, pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable populace, qui roulait dsordonne et dvastatrice dans les rues de Naples comme un torrent de lave. L'archevque monta en carrosse dcouvert, mit des torches aux mains de ses domestiques, laboura, pour ainsi dire, cette multitude en tout sens, sans pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix tant incessamment couverte par les cris de Vive le roi! vive la religion! vive saint Janvier! mort aux jacobins! Et, en effet, le peuple, matre des trois chteaux, tait matre de la ville entire, et il commena d'inaugurer sa dictature en organisant le meurtre et le pillage, sous les yeux mmes de l'archevque. Depuis Masaniello, c'est--dire depuis cent cinquante-deux ans, la cavale que le peuple de Naples a pour armes n'avait point t lche sa fantaisie sans mors et sans selle. Elle s'en donnait plaisir et rattrapait le temps perdu. Jusque-l, les assassinats avaient t, pour ainsi dire, accidentels; partir de ce moment, ils furent rgulariss. Tout homme vtu avec lgance, et portant ses cheveux coups court, tait dsign sous le nom de jacobin, et ce nom tait un arrt de mort. Les femmes des lazzaroni, toujours plus froces que leurs maris aux jours de rvolution, les accompagnaient, armes de ciseaux, de couteaux et de rasoirs, et excutaient, au milieu des hues et des rires, sur les malheureux que condamnaient leurs maris, les mutilations les plus horribles et les plus obscnes. Dans ce moment de crise suprme, o la vie de tout ce qu'il y avait d'honntes gens Naples ne tenait qu' un caprice, un mot, un fil, quelques patriotes pensrent un reste de leurs amis prisonniers et oublis par Vanni dans les cachots de la Vicaria et del Carmine. Il se dguisrent en lazzaroni, criant qu'il fallait dlivrer les prisonniers pour accrotre les forces d'autant de braves. La proposition fut accueillie par acclamation. On courut aux prisons, on dlivra les prisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille forats, vtrans de l'assassinat et du vol, qui se rpandirent dans la ville et redoublrent le tumulte et la confusion. C'est une chose remarquable, Naples et dans les provinces mridionales, que la part que prennent les forats toutes les rvolutions. Comme les gouvernements despotiques qui se sont succd dans l'Italie mridionale, depuis les vice-rois espagnols jusqu' la chute de Franois II, c'est--dire depuis 1503 jusqu'en 1860, ont toujours eu pour premier principe de pervertir le sens moral, il en rsulte que le galrien n'y inspire point la mme rpulsion que chez nous. Au lieu d'tre parqus dans leurs bagnes et sans communication avec la socit qui les a repousss de son sein, ils sont mls la population, qui ne les rend pas meilleurs et qu'ils rendent plus mauvaise. Leur nombre est immense, presque le double de celui de la France, et, un moment donn, ils sont pour les rois, qui ne ddaignent pas leur alliance, un puissant et terrible secours Naples,--et, par Naples, nous entendons toutes les provinces napolitaines. Il n'y a pas de galres vie. Nous avons fait un calcul, bien facile faire, du reste, qui nous a donn une moyenne de neuf ans pour les galres vie. Ainsi, depuis 1799, c'est--dire depuis soixante-cinq ans, les portes des galres ont t ouvertes six fois, et toujours par la royaut, qui, en 1799, en 1806, en 1809, en 1821, en 1848 et en 1860, y recruta des champions. Nous verrons le cardinal Ruffo aux prises avec ces tranges auxiliaires, ne sachant comment s'en dbarrasser, et, dans toutes les occasions, les poussant au feu. J'avais pour voisins, pendant les deux ans et demi que j'ai passs Naples, une centaine de forats habitant une succursale du bagne situe dans la mme rue que mon palais. Ces hommes n'taient employs aucun travail et passaient leurs journes dans l'inaction la plus absolue. Aux heures fraches de l't, c'est--dire de six heures dix heures du matin et de quatre six heures du soir, ils se tenaient soit cheval, soit accouds sur le mur, regardant ce magnifique horizon qui n'a pour borne que la mer de Sicile, sur laquelle se dcoupe la sombre silhouette de Capre. --Quels sont ces hommes? demandai-je un jour aux agents de l'autorit. --_Gentiluomini_ (des gentlemen), me rpondit celui-ci. --Qu'ont-ils fait? --_Nulla! hanno amazzato_ (rien! ils ont tu). Et, en effet, Naples, l'assassinat n'est qu'un geste, et le lazzarone ignorant, qui n'a jamais sond les mystres de la vie et de la mort, te la vie et donne la mort sans avoir aucune ide, ni philosophique ni morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il te. Que l'on se figure donc le rle sanglant que doivent jouer, dans les situations pareilles celles o nous venons de montrer Naples, des hommes dont les prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang de leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire et qui les mangent! LXXXII LE PRINCE DE MALITERNO. Il fallait au plus tt porter remde la situation, ou Naples tait perdue et les ordres de la reine taient excuts la lettre, c'est--dire que la bourgeoisie et la noblesse disparaissaient dans un massacre gnral et qu'il ne restait que le peuple, ou plutt que la populace. Les dputs de la ville, alors, se runirent dans la vieille basilique de Saint-Laurent, dans laquelle tant de fois avaient t discuts les droits du peuple et ceux du pouvoir royal. Le parti rpublicain, qui, nous l'avons vu, avait dj t en relation avec le prince de Maliterno, et qui, d'aprs ses promesses, croyait pouvoir compter sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne de 1796, et ce que, quelques jours auparavant encore, il venait de faire pour la dfense de Capoue, le proposa comme gnral du peuple. Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre contre les Franais, n'eurent aucune dfiance et accueillirent son nom par acclamation. Son entre tait prpare pour se faire au milieu de l'enthousiasme gnral. Au moment o le peuple criait: Oui! oui! Maliterno! vive Maliterno! mort aux Franais! mort aux jacobins! Maliterno parut cheval et arm de pied en cap. Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile se laisser prendre des coups de thtre. L'arrive du prince, au milieu des bravos qui signalaient sa nomination, lui parut providentielle. A sa vue, les cris redoublrent. On enveloppa son cheval, comme, la veille et le matin encore, on avait envelopp le carrosse de l'archevque, et chacun hurla, de cette voix qu'on n'entend qu' Naples: --Vive Maliterno! vive notre dfenseur! vive notre pre! Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux mains des lazzaroni et entra dans l'glise de San-Lorenzo. Dj accept par le peuple, il fut proclam dictateur par le municipe, revtu de pouvoirs illimits, et libre de choisir lui-mme son lieutenant. Sance tenante, et avant mme que Maliterno sortit de l'glise, on annona une dputation charge de se rendre prs du vicaire gnral et de lui dire que _la ville_ et le peuple ne voulaient plus obir un autre chef que celui qu'ils s'taient choisi, et que ce chef, qui venait d'tre lu, tait le seigneur San-Girolame, prince de Maliterno. Le vicaire gnral devait donc tre invit par la dputation reconnatre les nouveaux pouvoirs crs par le municipe et accepts, mieux encore, proclams par le peuple. La dputation qui s'tait offerte, et qui avait t accepte, se composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani, Velasco et Pagano. Elle se prsenta au palais. La rvolution, depuis deux jours, avait march pas de gant. Le peuple, tromp par elle, lui prtait momentanment son appui, et, cette fois, les dputs ne venaient plus en suppliants, mais en matres. Ces changements n'tonneront point nos lecteurs, qui les ont vus s'oprer sous leurs yeux. Ce fut Cirillo qui fut charg de porter la parole. Sa harangue fut courte: il supprima le titre de _prince_ et mme celui d'_excellence_. --Monsieur, dit-il au vicaire gnral, nous venons, au nom de la ville, vous inviter renoncer aux pouvoirs que vous avez reus du roi, vous prier de nous remettre, ou plutt de remettre la municipalit, l'argent de l'tat qui est votre disposition, et de prescrire, par un dit, le dernier que vous rendrez, obissance entire la municipalit et au prince de Maliterno, nomm gnral par le peuple. Le vicaire gnral ne rpondit point positivement, mais demanda vingt-quatre heures pour rflchir, en disant que la nuit porte conseil. Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer au point du jour, avec le reste du trsor royal, sur un btiment faisant voile pour la Sicile. Revenons au prince de Maliterno. L'important tait de dsarmer le peuple, et, en le dsarmant, d'arrter les massacres. Le nouveau dictateur, aprs avoir engag sa parole aux patriotes et jur de marcher en tout point d'accord avec eux, sortit de l'glise, monta de nouveau cheval, et, le sabre la main, aprs avoir rpondu par le cri de Vive le peuple! au cri de Vive Maliterno! nomma pour son lieutenant don Lucio Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi populaire que lui, cause de son brillant combat de Caazzo. Le nom du beau gentilhomme qui, depuis quinze ans, avait chang trois fois d'opinions et qui devait se les faire pardonner par une troisime trahison, fut salu par une immense acclamation. Aprs quoi, le prince de Maliterno fit une harangue, pour inviter le peuple dposer les armes dans un couvent voisin destin servir de quartier gnral, et ordonna, sous peine de mort, d'obir toutes les mesures qu'il croirait ncessaires pour rtablir la tranquillit publique. En mme temps, pour donner plus de poids ses paroles, il fit dresser des potences dans toutes les rues et sur toutes les places, et sillonna la ville de patrouilles composes des citoyens les plus braves et et les plus honntes, charges d'arrter et de pendre, sans autre forme de procs, les voleurs et les assassins pris en flagrant dlit. Puis il fut convenu qu' la bannire blanche, c'est--dire la bannire royale, tait substitue la bannire du peuple, c'est--dire la bannire tricolore. Les trois couleurs du peuple napolitain taient le bleu, le jaune et le rouge. A ceux qui demandrent des explications sur ce changement et qui essayrent de le discuter, Maliterno rpondit qu'il changeait le drapeau napolitain pour ne pas montrer aux Franais une bannire qui avait fui devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir sa bannire, accepta. Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut Naples, la fuite du vicaire gnral et les nouveaux malheurs dont cette fuite menaait Naples, la colre du peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli, qu'il ne pouvait atteindre, se tourna tout entire contre Mack. Une bande de lazzaroni se mit sa recherche. Mack, selon eux, tait un tratre, qui avait pactis avec les jacobins et avec les Franais, et qui, par consquent, mritait d'tre pendu. Cette bande se dirigea vers Caserte, o elle croyait le trouver. Il y tait, en effet, avec le major Riescach, le seul officier qui lui ft rest fidle dans ce grand dsastre, lorsqu'on vint lui annoncer le danger qu'il courait. Ce danger tait srieux. Le duc de Salandra, que les lazzaroni avaient rencontr sur la route de Caserte et qu'ils avaient pris pour lui, avait failli y laisser la vie. Il ne restait qu'une ressource au malheureux gnral: c'tait d'aller chercher un asile sous la tente de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle, si grossirement trait dans la lettre qu'en entrant en campagne, il lui avait fait porter par le major Riescach; il avait, en quittant Rome, rendu contre les Franais un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait esprer dans la gnrosit du gnral franais. Mais le major Riescach le rassura, lui proposant de le prcder et de prparer son arrive. Mack accepta la proposition, et, tandis que le major accomplissait sa mission, il se retira dans une petite maison de Cirnao, la sret de laquelle il croyait cause de son isolement. Championnet tait camp en avant de la petite ville d'Aversa, et, toujours curieux de monuments historiques, il venait de reconnatre avec son fidle Thibaut, dans un vieux couvent abandonn, les ruines du chteau o Jeanne avait assassin son mari, et jusqu'aux restes du balcon o Andr fut pendu avec l'lgant lacet de soie et d'or tress par la reine elle-mme. Il expliquait Thibaut, moins savant que lui en pareille matire, comment Jeanne avait obtenu l'absolution de ce crime en vendant au pape Clment VI Avignon pour soixante mille cus, lorsqu'un cavalier s'arrta la porte de sa tente et que Thibaut jeta un cri de joie et de surprise en reconnaissant son ancien collgue, le major Riescach. Championnet reut le jeune officier avec la mme courtoisie qu'il l'avait reu Rome, lui exprima son regret de ce qu'il ne ft point arriv une heure plus tt pour prendre part la promenade archologique qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif qui l'amenait, lui offrit ses services comme un ami, et comme si cet ami ne portait point l'uniforme napolitain. --D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez que je commence par des remercments. J'ai trouv, mon retour Rome, le palais Corsini, que je vous avais confi, dans le meilleur tat possible. Pas un livre, pas une carte, pas une plume ne manquait. Je crois mme que l'on ne s'tait, pendant deux semaines qu'il a t habit, servi d'aucun des objets dont je me sers tous les jours. --Eh bien, mon gnral, si vous m'tes aussi reconnaissant que vous le dites du petit service que vous prtendez avoir reu de moi, vous pouvez, votre tour, m'en rendre un grand. --Lequel? demanda Championnet en souriant. --C'est d'oublier deux choses. --Prenez garde! oublier est moins facile que de se souvenir. Quelles sont ces deux choses? Voyons! --D'abord, la lettre que je vous ai porte Rome de la part du gnral Mack. --Vous avez pu voir qu'elle avait t oublie cinq minutes aprs avoir t lue. La seconde? --La proclamation relative aux hpitaux. --Celle-l, monsieur, rpondit Championnet, je ne l'oublie pas, mais je la pardonne. Riescach s'inclina. --Je ne puis demander davantage de votre gnrosit, dit-il. Maintenant, le malheureux gnral Mack... --Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on veut l'assassiner; comme Tibre, il est forc de coucher chaque nuit dans une nouvelle chambre. Pourquoi ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je ne pourrai pas, comme le roi des Perses Thmistocle, lui donner cinq villes de mon royaume pour subvenir son entretien; mais j'ai ma tente, elle est assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra l'hospitalit du soldat. Championnet achevait peine ces paroles, qu'un homme couvert de poussire sautait bas d'un cheval ruisselant d'cume, et se prsentait timidement au seuil de la tente que le gnral franais venait de lui offrir. Cet homme, c'tait Mack, qui, apprenant que les hommes lancs sa poursuite se dirigeaient sur Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le retour de son envoy et la rponse de Championnet. --Mon gnral, s'cria Riescach, entrez, entrez! Comme je vous l'avais dit, notre ennemi est le plus gnreux des hommes. Championnet se leva et s'avana au-devant de Mack, la main ouverte. Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour lui demander son pe. La tte basse, le front rougissant, muet, il la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, il la prsenta au gnral franais par la poigne. --Gnral, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et voici mon pe. --Gardez-la, monsieur, rpondit Championnet avec son fin sourire; mon gouvernement m'a dfendu de recevoir des prsents de fabrique anglaise. Finissons-en avec le gnral Mack, que nous ne retrouverons plus sur notre chemin, et que nous quittons, nous devons l'avouer, sans regret. Mack fut trait par le gnral franais comme un hte et non comme un prisonnier. Ds le lendemain de son arrive sous sa tente, il lui donna un passeport pour Milan, en le mettant la disposition du Directoire. Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie que Championnet. Il le fit arrter, l'enferma dans une petite ville de France, et, aprs la bataille de Marengo, l'changea contre le pre de celui qui crit ces lignes, lequel tait Brindisi prisonnier par surprise du roi Ferdinand. Malgr ses revers en Belgique, malgr l'incapacit dont il avait fait preuve dans cette campagne de Rome, le gnral Mack obtint, en 1804, le commandement de l'arme de Bavire. En 1805, l'approche de Napolon, il se renferma dans Ulm, o, aprs deux mois de blocus, il signa la plus honteuse capitulation que l'on ait jamais mentionne dans les annales de la guerre. Il se rendit avec 35,000 hommes. Cette fois, on lui fit son procs, et il fut condamn mort; mais sa peine fut commue en une dtention perptuelle au Spitzberg. Au bout de deux ans, le gnral Mack obtint sa grce et fut mis en libert. A partir de 1808 il disparat de la scne du monde, et l'on n'entend plus parler de lui. On a trs-justement dit de lui que, pour avoir la rputation de premier gnral de son sicle, il ne lui avait manqu que de ne pas avoir eu d'armes commander. Continuons drouler, dans toute sa simplicit historique, la liste des vnements qui conduisirent les Franais Naples, et qui, d'ailleurs, forment un tableau de moeurs o ne manque ni la couleur ni l'intrt. LXXXIII RUPTURE DE L'ARMISTICE. Les lazzaroni, furieux de voir le gnral Mack leur chapper, ne voulurent point avoir fait une si longue course pour rien. Ils marchrent, en consquence, sur les avant-postes franais, battirent les gardes avances et repoussrent la grand'garde. Mais, au premier coup de fusil, le gnral Championnet ayant dit Thibaut d'aller voir ce qui se passait, celui-ci rallia les hommes que cette irruption imprvue avait disperss et chargea toute cette multitude au moment o elle traversait la ligne de dmarcation trace entre les deux armes. Il en dtruisit une partie, mit l'autre en fuite, mais, sans la poursuivre, s'arrta dans les limites traces l'arme franaise. Deux vnements avaient rompu la trve: le dfaut de payement des cinq millions stipuls dans le trait et l'agression des lazzaroni. Le 19 janvier, les vingt-quatre dputs de la ville comprirent quels dangers les exposaient ces deux insultes, qui, faites un vainqueur, ne pouvaient manquer de le dterminer marcher sur Naples. Ils partirent donc pour Caserte, o Championnet avait son quartier gnral; mais ils n'eurent point la peine d'aller jusque-l, le gnral, nous l'avons dit, s'tant avanc jusqu' Maddalone. Le prince de Maliterno marchait leur tte. En arrivant en prsence du gnral franais, tous, comme c'est l'habitude en pareil cas, commencrent de parler la fois, les uns priant, les autres menaant, ceux-ci demandant humblement la paix, ceux-l jetant la face des Franais des dfis de guerre. Championnet couta avec sa courtoisie et sa patience ordinaires pendant dix minutes; puis, comme il lui tait impossible d'entendre un mot de ce qui se disait: --Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un d'entre vous tait assez bon pour prendre la parole au nom de tous, je ne doute pas que nous ne finissions par nous entendre, du moins par nous comprendre. Puis, s'adressant Maliterno, qu'il reconnaissait au coup de sabre qui lui partageait le front et la joue: --Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme vous, on doit savoir dfendre son pays avec la parole comme avec le sabre. Voulez-vous me faire l'honneur de me dire la cause qui vous amne? J'coute, je vous le jure, avec le plus grand intrt. Cette locution si pure, cette grce si parfaite, tonnrent les dputs, qui se turent et qui, faisant un pas en arrire, laissrent au prince de Maliterno le soin de dfendre les intrts de Naples. N'ayant point, comme Tite-Live, la prtention de faire les discours des orateurs que nous mettons en scne, nous nous empressons de dire que nous ne changeons point une parole au texte du discours du prince de Maliterno. --Gnral, dit-il, s'adressant Championnet, depuis la fuite du roi et du vicaire gnral, le gouvernement du royaume est dans les mains du snat de la ville. Nous pouvons donc faire, avec _Votre Excellence_, un durable et lgitime trait. Au titre d'_excellence_, donn au gnral rpublicain, Championnet avait souri et salu. Le prince lui prsenta un paquet. --Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les pouvoirs des dputs ici prsents. Peut-tre, vous qui, en vainqueur et la tte d'une arme victorieuse, tes venu au pas de course de Civita-Castellana Maddalone, regardez-vous comme un faible espace les dix milles qui vous sparent de Naples; mais vous remarquerez que cet espace est immense, infranchissable mme, lorsque vous rflchirez que vous tes entour de populations armes et courageuses, et que soixante mille citoyens enrgiments, quatre chteaux forts, des vaisseaux de guerre, dfendent une ville de cinq cent mille habitants enthousiasms par la religion, exalts par l'indpendance. Maintenant, supposez que la victoire continue de vous tre fidle et que vous entriez en conqurant Naples; il vous sera impossible de vous maintenir dans votre conqute. Ainsi, tout vous conseille de faire la paix avec nous. Nous vous offrons, non-seulement les deux millions et demi de ducats stipuls dans le trait de Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous demanderez en vous renfermant dans les limites de la modration. En outre, nous mettons votre disposition, pour que vous puissiez vous retirer, des vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes de la scurit desquelles nous vous rpondons... Vous avez remport de grands succs, vous avez pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un grand nombre de prisonniers, vous avez emport quatre forteresses: nous vous offrons un tribut et nous vous demandons la paix comme un vainqueur. Ainsi, du mme coup, vous conqurez la gloire et l'argent. Considrez, gnral, que nous sommes beaucoup trop faibles pour votre arme; que, si vous nous accordez la paix, que, si vous consentez ne pas entrer Naples, le monde applaudira votre magnanimit. Si, au contraire, la rsistance dsespre des habitants, sur laquelle nous avons le droit de compter, vous repousse, vous ne recueillerez que la honte d'avoir chou au bout de votre entreprise. Championnet avait cout, non sans tonnement, ce long discours, qui lui paraissait plutt une lecture qu'une improvisation. --Prince, rpondit-il poliment mais froidement l'orateur, je crois que vous commettez une erreur grave: vous parlez des vainqueurs comme vous parleriez des vaincus. La trve est rompue pour deux raisons: la premire, c'est que vous n'avez pas pay, le 15, la somme que vous deviez payer; la seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur Naples; mettez-vous en mesure de me recevoir, je suis, moi, en mesure d'y entrer. Le gnral et les dputs, chacun de leur ct, changrent un froid salut; le gnral rentra dans sa tente, les dputs reprirent la route de Naples. Mais, aux jours de rvolution comme aux jours orageux de l't, le temps change vite, et le ciel, serein l'aurore, est sombre midi. Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les dputs de la ville pour le camp franais, se crurent trahis, et, soulevs par les prtres prchant dans les glises, par les moines prchant dans les rues, tous couvrant l'gosme ecclsiastique du manteau royal, ils s'lancrent vers le couvent o ils avaient dpos leurs armes, s'en emparrent de nouveau, se rpandirent dans les rues, enlevrent Maliterno la dictature qu'ils lui avaient vote la veille, et se nommrent des chefs, ou plutt se remirent sous le commandement des anciens. On avait abaiss les bannires royales; mais on n'avait pas encore inaugur le drapeau populaire. Les bannires royales furent remises partout o elles avaient t enleves. Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit pices de canon, qu'il trana par les rues et qu'il mit en batterie Tolde, Chiaa et Largo del Pigne. Puis les pillages et les excutions commencrent. Les gibets que Maliterno avait fait dresser pour pendre les voleurs et les assassins servirent pendre les jacobins. Un sbire bourbonien dnona l'avocat Fasulo: les lazzaroni firent irruption chez lui. Il n'eut que le temps de se sauver avec son frre par les terrasses. On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes franaises, et on allait gorger leur jeune soeur, lorsqu'elle s'abrita d'un grand crucifix qu'elle prit entre ses bras. La terreur religieuse arrta les assassins, qui se contentrent de piller la maison et d'y mettre le feu. Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par bonheur, en dehors de la ville, il fut instruit de ce qui s'y passait, par les fugitifs qu'il rencontra. Il expdia alors deux messagers, porteurs chacun d'un billet dont ils avaient pris connaissance. S'ils taient arrts, ils devaient dchirer ou avaler les billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils chappaient aux mains des lazzaroni, excuter de mme leur mission. Un de ces billets tait pour le duc de Rocca-Romana: Maliterno lui disait o il tait cach, et, la nuit tombe, l'invitait le venir rejoindre avec une vingtaine d'amis. L'autre tait pour l'archevque: il lui enjoignait, sous peine de mort, dix heures prcises du soir, de mettre en branle toutes ses cloches, de runir son chapitre, ainsi que tout le clerg de la cathdrale, et d'exposer le sang et la tte de saint Janvier. Le reste, disait-il, le regardait. Deux heures aprs, les deux messagers taient arrivs sans accident destination. Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul; mais il annonait que ses vingt amis taient prts et se trouveraient au rendez-vous qui leur serait indiqu. Maliterno le renvoya immdiatement Naples, le priant de se trouver, lui et ses amis, minuit, sur la place du couvent de la Trinit, o il s'engageait les rejoindre. Ils devaient runir, en mme temps qu'eux, le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--matres et serviteurs bien arms. Le mot d'ordre tait _Patrie et Libert_. On ne devait s'occuper de rien. Maliterno rpondait de tout. Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre et revenir aussitt. En supposant l'absence de tous deux, on crirait Manthonnet, qui tait prvenu de son ct. A dix heures du soir, fidle l'ordre reu, le cardinal-archevque fit sonner toutes les cloches d'un mme coup. A ce bruit inattendu, cette immense vibration qui semblait le vol d'une troupe d'oiseaux aux ailes de bronze, les lazzaroni, tonns, s'arrtrent au milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant que c'tait un signal de joie, dirent que les Franais avaient pris la fuite; les autres, au contraire, crurent que, les Franais ayant attaqu la ville, on les appelait aux armes. Dans l'un et l'autre cas, et quelle que ft sa croyance, chacun courut la cathdrale. On y trouva le cardinal revtu de ses habits pontificaux, au milieu de son clerg, dans l'glise illumine d'un millier de cierges. La tte et le sang de saint Janvier taient exposs sur l'autel. On sait la dvotion que les Napolitains ont pour les saintes reliques du protecteur de leur ville. A la vue de ce sang et de cette tte, qui ont peut-tre jou encore un plus grand rle en politique qu'en religion, les plus ardents et les plus furieux commencrent s'apaiser, tombant genoux, dans l'glise, s'ils avaient pu y pntrer, dehors, si la foule qui encombrait la cathdrale les avait forcs de demeurer dans la rue; et tous, dans l'glise et au dehors, se mirent prier. Alors, la procession, le cardinal-archevque en tte, s'apprta pour sortir et pour parcourir la ville. En ce moment, la droite et la gauche du prlat, parurent, comme reprsentants de la douleur populaire, le prince de Maliterno et le duc de Rocca-Romana, vtus de deuil, pieds nus, les larmes aux yeux. Le peuple voyant tout coup, en costumes de pnitents, implorant la colre de Dieu contre les Franais, les deux plus grands seigneurs de Naples, accuss d'avoir trahi Naples en faveur de ces Franais, on ne songea plus les accuser de trahison, mais seulement prier et s'humilier avec eux. Le peuple, tout entier alors, suivit les saintes reliques portes par l'archevque, fit en procession un grand tour dans la ville et revint l'glise, d'o il tait parti. L, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un discours dans lequel il lui dit que saint Janvier, protecteur cleste de la ville, ne permettrait certainement pas qu'elle tombt aux mains des Franais; puis il invita chacun rentrer chez soi, se reposer, en dormant, des fatigues de la journe, afin que ceux qui voudraient combattre se trouvassent au point du jour les armes la main. Enfin l'archevque donna sa bndiction aux assistants, et chacun se retira en rptant les paroles qu'il avait prononces: Nous n'avons que deux mains, comme les Franais; mais saint Janvier est pour nous. L'glise vacue, les rues redevinrent solitaires. Alors, Maliterno et Rocca-Romana reprirent leurs armes, qu'ils avaient laisses dans la sacristie, et, se glissant dans l'ombre, se rendirent la place de la Trinit, o leurs compagnons les attendaient. Ils y trouvrent Manthonnet, Velasco, Schipani et trente ou quarante patriotes. La question tait de s'emparer du chteau Saint-Elme, o, l'on se le rappelle, tait prisonnier Nicolino Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet sur le sort de son frre, et les autres sur celui de leur ami, avaient dcid de le dlivrer. Un coup de main pour arriver ce but tait urgent. Aprs avoir chapp si heureusement la torture de Vanni, Nicolino ne pouvait manquer d'tre assassin si les lazzaroni s'emparaient du chteau Saint-Elme, le seul que, dans sa position imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer. A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre heures de dictature, n'osant ouvrir les portes Nicolino, de peur que les lazzaroni ne l'accusassent de trahison, avait ml la garnison trois ou quatre hommes faisant partie de sa domesticit. Par un de ces hommes, il avait eu le mot d'ordre du chteau Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21 janvier. Le mot d'ordre tait _Parthnope et Pausilippe_. Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler une patrouille venant de la ville apporter des ordres au commandant du fort; ensuite, faire irruption dans la citadelle et s'en emparer. Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet, Velasco et Schipani taient trop connus pour prendre le commandement de la petite troupe. Ils durent le cder un homme du peuple, enrl dans leur parti. Mais celui-ci, peu familier avec les usages de la guerre, au lieu de donner le mot _Parthnope_ pour mot d'ordre, croyant que c'tait la mme chose, donna celui de _Napoli_. La sentinelle reconnut la fraude et appela aux armes. La petite troupe fut alors accueillie par une vive fusillade et trois coups de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal aux assaillants. Cet chec avait une double gravit: d'abord de ne point dlivrer Nicolino Caracciolo, et ensuite de ne pas donner Championnet le signal qui lui avait t promis par les rpublicains. Et, en effet, Championnet avait promis aux rpublicains d'tre en vue de Naples, le 21 janvier dans la journe, et les rpublicains, de leur ct, lui avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter la bannire tricolore franaise sur le chteau Saint-Elme. Leur attaque de la nuit manque, ils ne pouvaient tenir Championnet la parole qu'ils lui avaient donne. Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout simplement dlivrer Nicolino Caracciolo, et qui n'taient que les allis et non les complices des rpublicains, n'taient point dans cette partie de leur secret. Pour les uns comme pour les autres, l'tonnement fut donc grand, lorsque le 21, au point du jour, on vit flotter la bannire tricolore franaise sur les tours du chteau Saint-Elme. Disons comment s'tait faite cette substitution inattendue, comment le drapeau franais avait t arbor sur le chteau Saint-Elme et de quelles matires il tait fait. LXXXIV UN GEOLIER QUI S'HUMANISE. On se rappelle comment, la suite du billet remis par Roberto Brandi, commandant du chteau Saint-Elme, au procureur fiscal Vanni, celui-ci avait suspendu les apprts de la torture et fait reconduire Nicolino Caracciolo dans le cachot numro 3, au second au-dessous de l'entre-sol, comme disait le prisonnier. Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du billet adress Vanni par le prince de Castelcicala; mais, au changement qui s'tait fait sur la physionomie de ce dernier, la pleur qui avait enseveli son visage, l'ordre donn de reconduire Nicolino dans sa prison, la rapidit avec laquelle il s'tait lanc hors de la salle de la torture, il avait t facile Brandi de deviner que la nouvelle contenue dans la lettre tait des plus graves. Vers quatre heures de l'aprs-midi, il avait, comme tout le monde, appris, par les affiches de Pronio, le retour du roi Caserte, et, le soir, il avait, du haut des murailles de son donjon, assist au triomphe du roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient t la suite. La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet aussi lectrique qu' Vanni, lui avait cependant donn penser. Il avait song que Vanni, dans sa crainte des Franais, s'tait arrt au moment de donner la torture Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui aussi, avoir maille partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier. Il songea donc se faire, pour l'hypothse dsormais possible de la venue des Franais Naples, il songea donc se faire un ami de ce prisonnier lui-mme. Vers cinq heures du soir, c'est--dire au moment o le roi entrait par la porte Campana, le commandant du chteau se fit ouvrir le cachot du prisonnier, et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle, d'ailleurs, il ne s'tait jamais cart entirement: --Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu vous plaindre hier M. le procureur fiscal de l'ennui que vous causait dans votre cachot le manque de livres. --C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, rpondit Nicolino avec sa bonne humeur ternelle. Quand je jouis de ma libert, je suis plutt un oiseau chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le merle, que rveur comme le hibou; mais, une fois en cage, j'aime encore mieux, par ma foi, pour causer avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre gelier, qui a l'habitude de rpondre aux demandes les plus prolixes par ce seul mot: _Oui_, ou: _Non_, quand il rpond toutefois. --Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques livres; et, si vous voulez bien me dire ceux qui vous seraient le plus agrables... --Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothque au chteau? --Deux ou trois cents volumes. --Diable! en libert, il y en aurait pour toute ma vie; en prison, il y en a bien pour six ans. Voyons, avez-vous le premier volume des _Annales_ de Tacite, traitant des amours de Claude et des dbordements de Messaline? Je ne serais point fch de relire cela, que je n'ai point lu depuis le collge. --Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais le premier volume manque. Dsirez-vous les autres? --Merci. J'aime tout particulirement Claude, et j'ai toujours t on ne peut plus sympathique Messaline; et, comme je trouve que nos augustes souverains, avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller bien innocemment, ont de grands points de ressemblance avec ces deux personnages, j'eusse voulu faire des parallles dans le genre de ceux de Plutarque, parallles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, j'en suis certain, l'excellent rsultat de me raccommoder avec eux. --Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir vous donner cette facilit. Mais demandez un autre livre, et, s'il se trouve dans la bibliothque... --N'en parlons plus. Avez-vous la _Science nouvelle_, de Vico? --Je ne connais pas cela, monsieur le duc. --Comment! vous ne connaissez pas Vico? --Non, monsieur le duc. --Un homme de votre instruction qui ne connat pas Vico! c'est extraordinaire. Vico tait le fils d'un petit libraire de Naples. Il fut, pendant neuf ans, prcepteur des fils d'un vque dont j'ai oubli et dont bien d'autres avec moi ont oubli le nom, malgr la confiance que cet vque avait bien certainement que son nom vivrait plus longtemps que celui de Vico. Or, pendant que monseigneur disait sa messe, donnait sa bndiction et levait paternellement ses trois neveux, Vico crivait un livre qu'il intitulait la _Science nouvelle_, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, livre o il distinguait, dans l'histoire des diffrents peuples, trois ges qui se succdent uniformment: l'_ge divin_, enfance des nations, pendant lequel tout est divinit, et o les prtres possdent l'autorit; l'_ge hroque_, qui est le rgne de la force matrielle et des hros, et l'_ge humain_, priode de civilisation aprs laquelle les hommes reviennent l'tat primitif. Or, comme nous en sommes l'ge des hros, j'aurais voulu tablir un parallle entre Achille et le gnral Mack, et, comme, bien certainement, le parallle et t en faveur de l'illustre gnral autrichien, je me fusse fait de celui-ci un ami qui et pu plaider ma cause vis--vis du marquis Vanni, lequel a si lestement, et sans nous dire adieu, disparu ce matin. --Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aid, monsieur le duc; mais nous n'avons point Vico. --Alors, laissons de ct les historiens et les philosophes, et passons aux chroniqueurs. Avez-vous la _Chronique du couvent de Sant'Archangelo Bajano_? tant clotr comme un religieux, je me sens plein de bienveillance pour mes soeurs clotres les religieuses. Imaginez-vous donc, mon cher commandant, que ces dignes religieuses avaient trouv moyen, par une porte secrte dont elles possdaient une clef en mme temps que l'abbesse, de faire entrer leurs amants dans les jardins. Seulement, une des soeurs qui venait de prononcer ses voeux quelques jours auparavant, et qui, par consquent, n'avait pas encore eu le temps de rompre tous les liens qui l'attachaient au monde, prit mal ses mesures, confondit les dates et donna pour la mme nuit rendez-vous deux de ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrrent, se reconnurent, et, au lieu de prendre la chose gaiement, comme je l'eusse prise, moi, la prirent au srieux: ils tirrent leurs pes. On ne devrait jamais entrer avec une pe dans un couvent. L'un des deux tua l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous comprenez bien, mon cher commandant, impossible de dire qu'il tait venu l tout seul. On fit une enqute, on voulut chasser le jardinier: le jardinier dnona la jeune soeur, laquelle on reprit la clef, et l'abbesse seule eut le droit de faire entrer qui elle voulut, de jour comme de nuit. Cette restriction ennuya deux jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. Elles rflchirent que, puisqu'une de leurs compagnes avait deux amants pour elle seule, elles pouvaient bien avoir un amant pour elles deux. Elles demandrent un clavecin. Un clavecin est un meuble fort innocent, et il faudrait une abbesse de bien mauvais caractre pour refuser un clavecin deux pauvres recluses qui n'ont que la musique pour toute distraction. On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la cellule tait trop troite pour qu'il pt entrer. C'tait un dimanche, au moment de la grand' messe: on remit le faire entrer avec des cordes par la fentre quand la grand' messe serait dite. La grand' messe dura trois heures, on mit une heure monter le clavecin, il avait mis une autre heure venir de Naples au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres religieuses taient-elles affames de mlodie. Les fentres et les portes fermes, elles ouvrirent en toute hte l'instrument. L'instrument tait devenu, de clavecin, un cercueil: le beau jeune homme qui y tait enferm et dont les deux bonnes amies comptaient faire leur matre de chant tait asphyxi. Autre embarras, l'endroit du second cadavre, bien autrement difficile cacher dans une cellule que le premier dans un jardin. La chose s'bruita. Naples avait alors pour archevque un jeune prlat trs-svre. Il rflchit la satisfaction qu'il pouvait donner la vindicte publique. Un procs faisait connatre au monde entier le scandale qui n'tait connu que de Naples; il rsolut d'en finir sans procs. Il alla chez un pharmacien, se fit prparer un extrait de cigu aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe d'archevque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse et les deux religieuses; puis il divisa la cigu en trois parts, et fora les coupables boire chacune leur part du poison sanctifi par Socrate. Elles moururent au milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevque avait de grands pouvoirs: il leur remit leurs pchs _in articulo mortis_. Seulement, il ferma le couvent et envoya les autres religieuses faire pnitence dans les monastres les plus svres de leur ordre. Eh bien, vous comprenez: sur un texte comme celui-l, dont, faute de mmoire, je m'carte peut-tre sur certains points, mais pas, coup sr, l'endroit des principaux, je comptais faire un roman moral dans le genre de _la Religieuse_, de Diderot, ou un drame de la famille des _Victimes clotres_, de Monvel; cela et occup mes loisirs pendant le temps plus ou moins long que j'ai encore demeurer votre hte. Vous n'avez rien de tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'_Histoire_ de Polybe, les Commentaires de Csar, la _Vie de la Vierge_, le _Martyre de saint Janvier_. Tout me sera bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de tout une gale reconnaissance. Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit dans sa bibliothque cinq ou six volumes, que Nicolino se garda bien d'ouvrir. Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant entra dans la prison de Nicolino, prcd d'un gelier portant deux bougies. Le prisonnier s'tait dj jet sur son lit, quoiqu'il ne dormt pas encore. Il ouvrit des yeux tonns de ce luxe de cire. Trois jours auparavant, il avait demand une lampe et on la lui avait refuse. Le gelier disposa les deux bougies sur la table et sortit. --Ah ! mon cher commandant, demanda Nicolino, est-ce que, par hasard, vous me feriez la surprise de me donner une soire? --Non: je vous faisais une simple visite, mon cher prisonnier, et, comme je dteste parler sans voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter des lumires. --Je me flicite bien sincrement de votre antipathie pour les tnbres; mais il est impossible que le dsir de venir causer avec moi vous soit pouss tout coup comme cela, de lui-mme et sans raison extrieure. Qu'avez-vous me dire? --J'ai vous dire une chose assez importante, et laquelle j'ai longtemps rflchi avant de vous en parler. --Et, aujourd'hui, vos rflexions sont faites? --Oui. --Dites, alors. --Vous savez, mon cher hte, que vous tes ici sur une recommandation toute particulire de la reine? --Je ne le savais pas, mais je m'en doutais. --Et au secret le plus absolu? --Quant cela, je m'en suis aperu. --Eh bien, imaginez-vous, mon cher hte, que dix fois, depuis que vous tes ici, une dame s'est prsente pour vous parler. --Une dame? --Oui; une dame voile qui n'a jamais voulu dire son nom et qui a prtendu qu'elle venait de la part de la reine, la maison de laquelle elle tait attache. --Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, par hasard? Ah! par ma foi! voil qui la rhabiliterait dans mon esprit. Et, naturellement, vous lui avez constamment refus la porte? --Venant de la part de la reine, j'ai pens que sa visite pourrait ne pas vous tre agrable, et j'ai craint de vous dsobliger en l'introduisant prs de vous. --La dame est-elle jeune? --Je le crois. --Est-elle jolie? --Je le gagerais. --Eh bien, mon cher commandant, une femme jeune et jolie ne dsoblige jamais un prisonnier au secret depuis six semaines, vnt-elle de la part du diable, et, je dirai mme plus, surtout de la part du diable. --Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait? --Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu! --Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'ide qu'elle reviendra ce soir. --Mon cher commandant, vous tes un homme charmant, d'une conversation pleine de verve et de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous l'homme le plus spirituel de Naples... --Oui, vous prfreriez la conversation de la dame inconnue la mienne; soit: je suis bon diable et n'ai point d'amour-propre. Maintenant, n'oubliez pas une chose ou plutt deux choses. --Lesquelles? --C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus tt, c'est que j'ai craint que sa visite ne vous dplt, et que, si je la fais entrer aujourd'hui, c'est que vous m'affirmez que sa visite vous est agrable. --Je vous l'affirme, mon cher commandant. tes-vous satisfait? --Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que de rendre de petits services mes prisonniers. --Oui; seulement, vous prenez votre temps. --Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe: _Tout vient point qui sait attendre_. Et, se levant avec son plus aimable sourire, le commandant salua son prisonnier et sortit. Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui avait pu arriver d'extraordinaire depuis la veille au matin pour qu'il se ft dans les manires de son juge et de son gelier un si grand changement son gard; et il n'avait pu encore se faire une rponse satisfaisante sa question, lorsque la porte de son cachot se rouvrit et donna passage une femme voile, qui se jeta dans ses bras en levant son voile. LXXXV QUELLE TAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME. Comme l'avait devin Nicolino Caracciolo, la femme voile n'tait autre que la marquise de San-Clemente. Au risque de perdre sa faveur et sa position prs de la reine, qui ne lui avait pas dit, au reste, un mot de ce qui tait arriv, et qui n'avait chang en rien ses faons vis--vis d'elle, la marquise de San-Clemente, comme l'avait dit Roberto Brandi, tait venue deux fois pour essayer de voir Nicolino. Le commandant avait t inflexible: les prires n'avaient pu le toucher, l'offre d'un millier de ducats n'avait pu le corrompre. Ce n'tait point que le commandant Brandi fut la perle des honntes gens; il s'en fallait, au contraire, du tout au tout. Mais c'tait un homme assez fort en arithmtique pour calculer que, quand une place vaut dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas s'exposer la perdre pour mille. Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur du chteau Saint-Elme ne ft en ralit que de quinze cents ducats, comme il tait charg de nourrir les prisonniers et que les arrestations venaient de durer et promettaient de durer encore longtemps Naples,--de mme que M. Delaunay, dont le traitement, comme gouverneur de la Bastille, tait de douze mille francs fixe, parvenait lui faire produire cent quarante mille livres,--de mme Roberto Brandi, dont le traitement tait de cinq ou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille francs. Cela explique l'intgrit de Roberto Brandi. En apprenant les nouvelles du 9 dcembre, c'est--dire le retour du roi, la dfaite des Napolitains et la marche de l'arme franaise sur Naples, il avait t plus loin que le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi acharn: Roberto Brandi avait rv de se faire, de Nicolino, non-seulement un ami, mais encore un protecteur. Et, cet effet, il avait, comme nous l'avons vu, essay de semer dans le coeur de son prisonnier, avant que celui-ci pt se douter dans quel but, cette graine qui fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte ses fruits, la reconnaissance. Mais, quoiqu'il ne ft qu' demi Napolitain, puisqu'il tait Franais par sa mre, Nicolino Caracciolo n'avait pas t assez naf pour attribuer une sympathie spontane le changement qui, depuis la veille, s'tait fait pour lui dans les faons du commandant. Aussi, l'avons-nous vu se demander quels taient les vnements extraordinaires qui avaient pu amener envers lui ce changement de faons. La marquise, en lui apprenant la catastrophe de Rome et la fuite prochaine de la famille royale pour Palerme, lui apprit sur ce point tout ce qu'il dsirait savoir. Mais, nous n'avons pas besoin de le dire nos lecteurs, qui, nous l'esprons, s'en seront aperus, Nicolino tait homme d'esprit. Il rsolut de tirer tout le parti possible de la situation, en laissant peu peu venir lui Roberto Brandi. Il y avait videmment, dans l'avenir et un moment donn, un pacte avantageux pour tout le monde faire entre le gouverneur du chteau Saint-Elme et les rpublicains. Jusque-l, toutes les avances avaient t faites par le commandant du chteau, tandis que Nicolino n'tait nullement engag de son ct. Quoique les instances obstines de la marquise San-Clemente, pour arriver jusqu' lui, instances qui avaient t couronnes par le succs, eussent laiss Nicolino, si sceptique qu'il ft, peu de doutes sur son dvouement, soit que ce peu de doutes qui lui restait ft suffisant pour le tenir en rserve vis--vis d'elle, soit qu'il craignt qu'elle ne ft pie, et qu'en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il ne les compromt et, en mme temps, ne compromt la marquise elle-mme, Nicolino n'occupa les deux heures qu'elle passa prs de lui qu' lui parler de son amour ou le lui prouver. Les amants se sparrent enchants l'un de l'autre et s'aimant plus que jamais. La marquise San-Clemente promit Nicolino que tous les soirs o elle ne serait pas de service prs de la reine, elle les viendrait passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant t interrog sur la possibilit de mettre ce projet excution, et n'y ayant vu aucun empchement de son ct, il fut convenu que les choses se passeraient ainsi. Le commandant n'avait point t sans savoir que la dame voile tait la marquise de San-Clemente, c'est--dire une des dames d'honneur les plus avant dans l'intimit de la reine; et, par un jeu de bascule des plus simples, il comptait bien toujours se trouver sur ses pieds par la marquise de San-Clemente, si c'tait le parti royal qui l'emportait, par Nicolino Caracciolo, si c'tait, au contraire, les rpublicains qui avaient le dessus. Les jours s'coulrent, nous avons vu de quelle faon, en projets de rsistance de la part du roi et ensuite de la part de la reine. Rien ne fut chang la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du commandant son gard, non-seulement continurent, mais allrent toujours augmentant... Il eut du pain blanc, trois plats son djeuner, cinq son dner, du vin de France discrtion, et la permission de se promener deux fois par jour sur les remparts, la condition de donner sa parole d'honneur de ne point sauter du haut en bas. La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout depuis la disparition du procureur fiscal et l'apparition de la marquise, tellement dsespre, qu'il dt, pour en sortir, risquer un suicide; aussi, sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, et put-il, sur sa foi, se promener tout son aise. Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et qui, grce l'indiffrence qu'elle affectait pour le prisonnier et aux prcautions qu'elle prenait pour le venir voir, n'tait aucunement inquite, Nicolino Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il connaissait le roi et ne crut jamais srieusement sa rsistance, et, comme la marquise de San-Clemente faisait partie des personnes qui devaient suivre la cour Palerme, il sut la vrit, entre sept et huit heures, le soir mme du 21 dcembre, c'est--dire trois heures avant la fuite de la famille royale. La marquise ne savait rien positivement de ce qui devait se passer. Elle avait reu l'ordre de se trouver dix heures du soir dans les appartements de la reine; l, il lui serait fait communication de la rsolution prise. La marquise n'avait aucun doute que la rsolution prise ne ft celle du dpart. Elle revenait donc tout hasard faire ses adieux Nicolino. Ces adieux faits ne rengageaient rien, et, si elle restait, il serait toujours temps de les refaire. On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, on fit venir le commandant, qui s'engagea, pourvu qu'elles lui fussent adresses, remettre Nicolino les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en prit lecture auparavant, promit de faire passer la marquise les lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien convenues, on changea le plus prs possible quelques paroles d'un dsespoir assez calme pour ne point donner aux amants eux-mmes de trop grandes inquitudes l'un sur l'autre. C'est une charmante chose que les amours faciles et les passions raisonnables. Comme les golands dans la tempte, elles ne font que mouiller le bout de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les emporte du ct vers lequel il souffle, et, plutt que de lutter contre lui, elles se laissent, souriantes au milieu des larmes, dans une pose gracieuse, emporter par le vent comme les Ocanides de Flaxman. Le chagrin donna grand apptit Nicolino. Il soupa de manire effrayer son gelier, qu'il fora de boire avec lui la sant de la marquise. Le gelier protesta contre la violence qui lui tait faite, mais il but. Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino veill fort avant dans la nuit; car, lorsque le commandant, vers huit heures du matin, entra dans le cachot de son prisonnier, il le trouva profondment endormi. Cependant la nouvelle qu'il lui apportait tait assez grave pour qu'il prt sur lui de l'veiller. On lui avait envoy, pour les afficher l'intrieur et l'extrieur du chteau, quelques-unes des proclamations qui annonaient le dpart du roi, qui promettaient son prochain retour, qui nommaient le prince Pignatelli vicaire gnral, et Mack lieutenant du royaume. Les gards que le commandant avait vous son prisonnier lui faisaient un devoir de lui communiquer cette proclamation avant de la faire connatre personne. La nouvelle, en effet, tait grave; mais Nicolino y tait prpar. Il se contenta de murmurer: Pauvre marquise! Puis, coutant les sifflements du vent dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus de sa tte, il ajouta, comme Louis XV regardant passer le convoi de madame de Pompadour: --Elle aura mauvais temps pour son voyage. --Si mauvais, rpondit Roberto Brandi, que les vaisseaux anglais sont encore dans la rade et n'ont pu partir. --Bah! vraiment! rpondit Nicolino. Et peut-on, quoique ce ne soit pas l'heure de la promenade, monter sur les remparts? --Certainement! La gravit de la situation serait une excuse, si l'on venait me faire un crime de ma complaisance. Dans ce cas, n'est-ce pas, monsieur le duc, vous auriez la bont de dire que cette complaisance, vous l'avez exige de moi? Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualit de neveu d'un amiral, comme il disait, reconnut, sur le _Van-Guard_ et _la Minerve_, les pavillons qui indiquaient la prsence du roi sur l'un de ces btiments et du prince de Calabre sur l'autre. Le commandant, qui l'avait quitt un instant, le rejoignit en lui apportant une excellente lunette d'approche. Grce cette excellente lunette, il put suivre les pripties du drame que nous avons racont. Il vit la municipalit et les magistrats venant supplier vainement le roi de ne point partir; il vit le cardinal-archevque monter bord du _Van-Guard_ et en descendre; il vit Vanni, chass de _la Minerve_, rentrer dsespr derrire le mle. Une ou deux fois mme, il vit apparatre sur le pont la belle marquise. Il lui sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et essuyait une larme; et ce spectacle lui parut d'un intrt tel, qu'il resta toute la journe sur le rempart, tenant sa lunette la main, et ne quitta son observatoire que pour descendre, la hte, djeuner et dner. Le lendemain, ce fut encore le commandant qui entra le premier dans sa chambre. Rien n'tait chang depuis la veille; le vent continuait d'tre contraire; les vaisseaux taient toujours dans le port. Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles descendirent gracieusement le long des mts et semblrent faire un appel au vent. Le vent obit, les voiles se gonflrent: vaisseaux et frgates se mirent en mouvement et s'avancrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut bord du _Van-Guard_ une femme qui faisait des signes non quivoques de reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait tre autre que la marquise de San-Clemente, il lui jeta travers l'espace un tendre et dernier adieu. Au moment o la flotte commenait disparatre derrire Capre, on vint annoncer Nicolino que le dner tait servi, et, comme rien ne le retenait plus sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas donner aux plats, qui devenaient de plus en plus dlicats, le temps de se refroidir. Le mme soir, le commandant, inquiet de la situation de coeur et d'esprit dans laquelle devait se trouver son prisonnier, aprs les terribles motions de la journe, descendit dans son cachot, et le trouva aux prises avec une bouteille de syracuse. Le prisonnier paraissait trs-mu. Il avait le front rveur et l'oeil humide. Il tendit mlancoliquement la main au commandant, lui versa un verre de syracuse et trinqua avec lui en secouant la tte. Puis, aprs avoir vid son verre jusqu' la dernire goutte: --Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil nectar qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! Il fallait que ce Borgia ft un bien grand coquin. Puis, vaincu par l'motion que lui causait ce souvenir historique, Nicolino laissa tomber sa tte sur la table et s'endormit! LXXXVI CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME. Il est inutile que nous passions en revue de nouveau chacun des vnements que nous avons dj vus se drouler sous nos yeux. Seulement, il est bon de dire que, du haut des remparts du chteau Saint-Elme, grce l'excellente lunette que lui avait laisse le commandant, Nicolino assistait tout ce qui se passait dans les rues de Naples. Quant aux vnements qui ne se produisaient point au grand jour, le commandant Roberto Brandi, qui tait devenu pour son prisonnier un vritable ami, les lui racontait avec une fidlit qui et fait honneur un prfet de police faisant son rapport son souverain. C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts le terrible et magnifique spectacle de l'incendie de la flotte, apprit le trait de Sparanisi, put suivre des yeux les voitures amenant les officiers franais qui venaient toucher les deux millions et demi, sut le lendemain en quelle monnaie les deux millions et demi avaient t pays, assista enfin toutes les pripties qui suivirent le dpart du vicaire gnral, depuis la nomination de Maliterno la dictature jusqu' l'amende honorable que nous lui avons vu faire de compte demi avec Rocca-Romana. Tous ces vnements lui eussent, perus par les yeux seulement, paru assez obscurs; mais les explications du commandant venaient les lucider et jouaient dans ce labyrinthe politique le rle du fil d'Ariane. On atteignit ainsi le 20 janvier. Le 20 janvier, on apprit la rupture dfinitive de la trve, la suite de l'entrevue entre le gnral franais et le prince de Maliterno, et l'on sut qu' six heures du matin, les troupes franaises s'taient branles pour marcher sur Naples. A cette nouvelle, les lazzaroni hurlrent de rage, et, brisant toute discipline, mirent leur tte Michele et Pagliuccella, criant qu'ils ne voulaient reconnatre qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les soldats et les officiers qui taient revenus de Livourne avec le gnral Naselli, ils commencrent traner des canons Poggioreale, Capodichino et Capodimonte. D'autres batteries furent tablies la porte Capuana, la Marinella, au largo delle Pigne et sur tous les points par lesquelles les Franais pouvaient tenter d'entrer Naples. C'tait pendant cette journe o se prparait la dfense, que, malgr les efforts de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies et les meurtres avaient t le plus terribles. Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino voyait avec terreur les cruauts qui s'accomplissaient. Il s'tonnait de ne voir le parti rpublicain prendre aucune mesure contre de pareilles atrocits, et se demandait si le comit rpublicain tait rduit un tel abandon, qu'il dt laisser les lazzaroni matres de la ville sans rien tenter contre les dsordres qu'ils commettaient. A tout moment, des clameurs nouvelles s'levaient de quelque point de la ville et montaient jusqu'aux hauteurs o est situe la forteresse. Des tourbillons de fume s'lanaient tout coup d'un pt de maisons, et, pousss par le sirocco, passaient comme un voile entre la ville et le chteau. Des assassinats commencs dans les rues se continuaient par les escaliers et venaient se dnouer sur les terrasses des palais, presque porte de fusil des sentinelles. Roberto Brandi veillait aux portes et aux poternes du chteau, dont il avait doubl les sentinelles, avec ordre de faire feu sur quiconque se prsenterait, lazzaroni ou rpublicains. Il conduisait videmment, avec des intentions hostiles, un but cach, un plan arrt avec lui-mme. La bannire royale continuait de flotter sur les murailles du fort, et, malgr le dpart du roi, n'avait point disparu un instant. Cette bannire, gage pour eux de la fidlit du commandant, rjouissait les yeux des lazzaroni. Sa longue-vue la main, Nicolino cherchait vainement dans les rues de Naples quelques figures de connaissance. On le sait, Maliterno n'tait point rentr Naples; Rocca-Romana se tenait cach; Manthonnet, Schipani, Cirillo et Velasco attendaient. A deux heures de l'aprs-midi, on releva les sentinelles, comme cela se pratiquait, de deux heures en deux heures. Il sembla Nicolino que la sentinelle qui se trouvait la plus proche de lui, lui faisait un signe de tte. Il ne parut point l'avoir remarqu; mais, au bout de quelques secondes, il tourna de nouveau les yeux de son ct. Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe avait t d'autant plus visible que les trois autres sentinelles, les yeux fixs, les unes l'horizon du ct de Capoue, o l'on s'attendait voir dboucher les Franais, les autres sur Naples, se dbattant sous le fer et au milieu du feu, ne faisaient aucune attention la quatrime sentinelle et au prisonnier. Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et passer un pas de lui. --Aujourd'hui, en dnant, faites attention votre pain, lui jeta en passant la sentinelle. Nicolino tressaillit et continua sa route. Son premier mouvement fut un mouvement de crainte: il crut qu'on voulait l'empoisonner. Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-mme, et, en repassant devant le factionnaire: --Du poison? demanda-t-il. --Non, rpondit celui-ci, un billet. --Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dgage. Et, s'loignant du factionnaire, il se tint distance sans plus regarder de son ct. Enfin, les rpublicains se dcidaient donc quelque chose! Le dfaut d'initiative dans le _mezzo ceto_ et dans la noblesse est le dfaut capital des Napolitains. Autant le peuple, poussire souleve au moindre vent, est toujours prt aux meutes, autant la classe moyenne et l'aristocratie sont difficiles aux rvolutions. C'est qu' tout changement qui arrive, mezzo ceto et aristocratie craignent de perdre une portion de ce qu'ils possdent, tandis que le peuple, qui ne possde rien, ne peut que gagner. Il tait trois heures de l'aprs-midi; Nicolino dnait quatre: il n'avait, en consquence, qu'une heure attendre. Cette heure lui parut un sicle. Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et les demies qui sonnaient aux trois cents glises de Naples. Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme d'habitude et son pain sur la table. Il examina ngligemment son pain, n'y vit aucune rupture; sur toute sa rotondit, la crote tait lisse et intacte. Si un billet avait t introduit dans l'intrieur, c'tait pendant la fabrication mme du pain. Le prisonnier commena de croire un faux avis. Il regarda le gelier charg de le servir table, depuis l'amlioration croissante de ses repas, esprant voir en lui quelque encouragement rompre son pain. Le gelier resta impassible. Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, regarda si rien ne manquait sur la table. La table tait irrprochablement prpare. --Mon cher ami, dit-il au gelier, le commandant est si bon pour moi, que je ne doute pas que, pour m'ouvrir l'apptit, il ne me donne une bouteille d'asprino, si je la lui demande. L'asprino correspond Naples, au vin de Suresne, Paris. Le gelier sortit en faisant un mouvement des paules qui signifiait: --En voil une ide de demander du vinaigre quand on a sur sa table du lacrima-cristi et du monte de Procida. Mais, comme on lui avait recommand d'avoir les plus grands gards pour le prisonnier, il s'empressa d'obir avec tant de diligence, que, pour aller plus vite, il ne ferma mme pas, en s'loignant, la porte du cachot. Nicolino le rappela. --Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le gelier. --Il y a que je vous prie de fermer votre porte, mon ami, rpondit Nicolino: les portes ouvertes donnent des tentations aux prisonniers. Le gelier, qui savait la fuite impossible au chteau Saint-Elme, moins que, comme Hector Caraffa, on ne descendt du haut des murailles avec une corde, referma la porte, non point pour sa conscience, mais pour ne pas dsobliger Nicolino. La clef ayant fait dans la serrure son mouvement et son bruit de rotation qui indiquaient la clture double tour, Nicolino, certain de ne pas tre surpris, brisa son pain. On ne l'avait point tromp: au beau milieu de la mie tait un billet roul, lequel, coll la pte, indiquait qu'il n'avait pu y tre introduit que pendant la fabrication, comme l'avait pens le prisonnier. Nicolino prta l'oreille, et, n'entendant aucun bruit, ouvrit vivement le billet. Il contenait ces mots: Jetez-vous sur votre lit sans vous dshabiller; ne vous inquitez point du bruit que vous entendrez de onze heures minuit; il sera fait par des amis; seulement, tenez-vous prt les seconder. --Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de me prvenir; je les eusse pris pour des lazzaroni, et j'eusse tap dessus. Voyons le post-scriptum: Il est urgent que, demain, le drapeau franais flotte, au point du jour, sur les murailles du chteau Saint-Elme. Si notre tentative chouait, faites ce que vous pourrez de votre ct pour arriver ce but. Le comit met cinq cent mille francs votre disposition. Nicolino dchira le billet en morceaux impalpables, qu'il parpilla sur toute la longueur de son cachot. Il achevait cette opration lorsque la clef tourna dans la serrure, et que son gelier entra une bouteille d'asprino la main. Nicolino, qui tenait de sa mre un palais franais, n'avait jamais pu souffrir l'asprino; mais, dans cette occasion, il lui parut qu'il devait faire un sacrifice la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air, porta un toast la sant du commandant, le vida d'un trait et fit clapper sa langue avec autant d'nergie qu'il et pu le faire aprs un verre de chambertin, de chteau-laffitte ou de bouzi. L'admiration du gelier pour Nicolino redoubla: il fallait tre dou d'un courage hroque pour boire sans grimace un verre d'un pareil vin. Le dner tait encore meilleur que d'habitude. Nicolino en fit son compliment au gouverneur, qui vint, comme il en prenait de plus en plus l'habitude, lui faire sa visite au caf. --Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, non pas au cuisinier, mais l'asprino, qui vous aura ouvert l'apptit. Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur le rempart aprs son dner, qu'il prolongeait, surtout depuis qu'il s'tait amlior, jusqu' cinq heures et demie et mme six heures du soir. Mais, surexcite, non point par l'asprino qu'il avait bu, comme le croyait le commandant, mais par le billet qu'il avait reu; voyant le seigneur Roberto Brandi de bonne humeur et ne doutant pas que Naples ne ft au moins aussi curieux voir de nuit que de jour, il se plaignit avec tant d'insistance d'une certaine lourdeur d'estomac et d'un certain embarras de tte, que, de lui-mme, le commandant lui demanda s'il ne voulait point prendre l'air. Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour ne pas le dsobliger, consentit monter avec le commandant sur le rempart. Naples prsentait dans la soire le mme spectacle que pendant le jour, except que, vu travers les tnbres, il devenait plus effrayant. Et, en effet, le pillage et les assassinats s'excutaient la lueur des torches qui, courant dans l'obscurit comme des insenses, semblaient jouer quelque jeu fantastique et terrible invent par la mort. De leur ct, les incendies, dtachant les flammes ardentes de la fume paisse qui les couronnait, offraient Nicolino la mme reprsentation que Rome, dix-huit cents ans auparavant, avait donne Nron. Rien n'et empch Nicolino, s'il et voulu se couronner de roses et chanter des vers d'Horace sur sa lyre, de se croire le divin empereur successeur de Claude et fils d'Agrippine et de Domitius. Mais Nicolino n'tait pas fantaisiste ce point; Nicolino avait tout simplement sous les yeux le spectacle d'une scne de meurtre et d'incendie comme Naples n'en avait point donn depuis la rvolte de Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, regardait ces canons dont le col de bronze s'allongeait hors des remparts, et se disait que, s'il tait gouverneur du chteau la place de Roberto Brandi, il aurait bientt forc toute cette canaille chercher un abri dans les gouts d'o elle sortait. En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait sur son paule, et, comme si elle et pu lire au plus profond de sa pense, une voix lui dit: --A ma place, que feriez-vous? Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui lui parlait ainsi: il reconnut la voix du digne commandant. --Par ma foi, rpondit Nicolino, je n'hsiterais pas, je vous le jure: je ferais feu sur les assassins, au nom de l'humanit et de la civilisation. --Comme cela? sans savoir ce que me rapportera ou me cotera chaque coup de canon que je tirerai? A votre ge et en paladin franais, vous dites: _Fais ce que dois, advienne que pourra._ --C'est le chevalier Bayard qui a dit cela. --Oui; mais, mon ge, et pre de famille comme je suis, je dis: _Charit bien ordonne est de commencer par soi-mme._ Ce n'est pas le chevalier Bayard qui a dit cela: c'est le bon sens. --Ou l'gosme, mon cher gouverneur. --Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier. --Mais, enfin, que voulez-vous? --Mais je ne veux rien. Je suis mon balcon, balcon bien tranquille: rien ne m'atteindra ici. Je regarde et j'attends. --Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais pas ce que vous attendez. --J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse imprenable: j'attends qu'on me fasse des propositions. Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles taient, en effet, c'est--dire pour une ouverture; mais, outre qu'il n'avait pas mission de traiter au nom des rpublicains, mission qu' la rigueur il se ft donne lui-mme, le billet qu'il avait reu lui recommandait tout simplement de se tenir tranquille, et d'aider, s'il tait en son pouvoir, aux vnements qui devaient s'accomplir de onze heures minuit. Qui lui disait que ce qu'il arrterait avec le commandant, si avantageux que cela ft, selon lui, aux intrts de la future rpublique parthnopenne, s'accorderait avec les plans des rpublicains? Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant Roberto Brandi, il fit, pour la troisime ou la quatrime fois, le tour des remparts en sifflant et en recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance, aux artilleurs de veiller prs de leurs pices, la mche allume. LXXXVII OU L'ON VOIT ENFIN COMMENT LE DRAPEAU FRANAIS AVAIT T ARBOR SUR LE CHATEAU SAINT-ELME. Nicolino couta en silence le commandant donner des ordres, d'une voix assez haute, au contraire, pour qu'elle ft entendue de son prisonnier. Ce redoublement de surveillance l'inquita; mais il connaissait la prudence et le courage de ceux qui lui avaient fait passer l'avis qu'il avait reu, et il se confiait eux. Seulement, il lui fut dmontr plus clair que jamais que toutes les attentions successives et croissantes qu'avait eues pour lui le directeur de la forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino lui faire quelque ouverture ou recueillir les siennes; ce qui serait arriv, sans aucun doute, si Nicolino ne se ft, cause de l'avis reu, tenu sur la rserve. Le temps s'coula sans aucun rapprochement entre le gouverneur et son prisonnier. Seulement, comme par oubli, celui-ci eut la permission de rester sur le rempart. Dix heures sonnrent. On se rappelle que c'tait l'heure indique par Maliterno l'archevque, pour sonner, sous peine de mort, toutes les cloches de Naples. A la dernire vibration des bronzes, toutes les cloches clatrent la fois. Nicolino tait prpar tout, except ce concert de cloches, et le gouverneur, ce qu'il parat, n'y tait pas plus prpar que lui; car, ce bruit inattendu, Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier et le regarda avec tonnement. --Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me demandez ce que signifie cet effroyable charivari; j'allais vous faire la mme question. --Alors, vous l'ignorez? --Parfaitement. Et vous? --Moi aussi. --Alors, promettons-nous que le premier des deux qui l'apprendra en fera part son voisin. --Je vous le promets. --C'est incomprhensible, mais c'est curieux, et j'ai pay bien cher, souvent, ma loge Saint-Charles pour voir un spectacle qui ne valait pas celui-ci. Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait de plus en plus curieux. En effet, comme nous l'avons dit, arrts au milieu de leur infernale besogne par une voix qui semblait leur parler d'en haut, les lazzaroni, qui entendent mal la langue cleste, coururent en demander l'explication la cathdrale. On sait ce qu'ils y trouvrent: la vieille mtropole claire _ giorno_, le sang et la tte de saint Janvier exposs, le cardinal-archevque en habits sacerdotaux, enfin Rocca-Romana et Maliterno en costume de pnitents, pieds nus, en chemise et la corde au cou. Les deux spectateurs, pour lesquels on et pu croire que le spectacle tait fait, virent alors l'trange procession sortir de l'glise, au milieu des pleurs, des cris, des lamentations. Les torches taient si nombreuses et jetaient un tel clat, qu' l'aide de sa lunette, que le commandant envoya chercher, Nicolino reconnut l'archevque sous son dais, portant le saint sacrement, les chanoines portant ses cts le sang et la tte de saint Janvier, et enfin, derrire les chanoines, Maliterno et Rocca-Romana, dans leur trange costume, ne portaient rien, ou plutt portaient, de tous les poids, le plus pesant: les pchs du peuple. Nicolino savait son frre Rocca-Romana aussi sceptique que lui, et Maliterno aussi sceptique que son frre. Il fut donc, malgr la grande proccupation qui le tenait, pris d'un rire homrique en reconnaissant les deux pnitents. Quelle tait cette comdie? dans quel but tait-elle joue? C'tait ce que ne pouvait s'expliquer Nicolino que par ce mlange, tout particulier Naples, du grotesque au sacr. Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il l'explication de tout cela. Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, paraissait plus inquiet et plus impatient que son prisonnier; car lui aussi connaissait Naples et se doutait qu'il y avait quelque immense pige cach sous cette comdie religieuse. Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec la plus grande curiosit, la procession dans les diffrentes volutions qu'elle accomplit depuis sa sortie de la cathdrale jusqu' sa rentre; puis ils virent le bruit diminuer, les torches s'teindre, et y succder le silence et l'obscurit. Quelques maisons auxquelles le feu avait t mis continurent de brler; mais personne ne s'en occupa. Onze heures sonnrent. --Je crois, dit Nicolino, qui dsirait suivre les instructions du billet en rentrant dans son cabinet, je crois que la reprsentation est termine. Qu'en dites-vous, mon commandant? --Je dis que j'ai encore quelque chose vous faire voir avant que vous rentriez chez vous, mon cher prisonnier. Et il lui fit signe de le suivre. --Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu' prsent proccups de ce qui se passe Naples, depuis Mergellina jusqu' la porte Capuana,--c'est--dire l'ouest, au midi et l'est:--occupons-nous un peu de ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient de ce ct fasse peu de bruit et jette peu de lumire, cela vaut la peine que nous y accordions un instant d'attention. Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur la partie du rempart exactement oppose celle du haut de laquelle il venait de contempler Naples, et, sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle de Capodimonte jusqu' celle de Poggioreale, il vit une ligne de feux disposs avec la rgularit d'une arme en marche. --Ah! ah! fit Nicolino, voil du nouveau, ce me semble. --Oui, et qui n'est pas sans intrt, n'est-ce pas? --C'est l'arme franaise? demanda Nicolino. --Elle-mme, rpondit le gouverneur. --Demain, alors, elle entrera Naples. --Oh! que non! On n'entre point Naples comme cela quand les lazzaroni ne veulent pas qu'on y entre. On se battra deux, trois jours, peut-tre. --Eh bien, aprs? demanda Nicolino. --Aprs?... Rien, rpondit le gouverneur. C'est nous de songer ce que peut, dans un pareil conflit, faire de bien ou de mal ses allis, quels qu'ils soient, le gouverneur du chteau Saint-Elme. --Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui seraient vos prfrences? --Mes prfrences! Est-ce qu'un homme d'esprit a des prfrences, mon cher prisonnier? Je vous ai fait ma profession de foi en vous disant que j'tais pre de famille, et en vous citant le proverbe franais: _Charit bien ordonne est de commencer par soi-mme._ Rentrez chez vous; mditez l-dessus. Demain, nous causerons politique, morale et philosophie, et, comme les Franais ont encore un autre proverbe qui dit: _La nuit porte conseil_, eh bien, demandez des conseils la nuit; au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle vous aura donns. Bonsoir, monsieur le duc! Et, comme, tout en causant, on tait arriv au haut de l'escalier qui conduisait aux prisons infrieures, le gelier reconduisit Nicolino son cachot et l'y enferma, comme d'habitude, double tour. Nicolino se trouva dans la plus complte obscurit. Par bonheur, les instructions qu'il avait reues n'taient point difficiles suivre. Il se dirigea ttons vers son lit, le trouva et se jeta dessus tout habill. A peine y tait-il depuis cinq minutes, qu'il entendit le cri d'alarme, cri suivi d'une fusillade assez vive et de trois coups de canon. Puis tout rentra dans le silence le plus absolu. Qu'tait-il arriv? Nous sommes obligs de dire que, malgr le courage bien prouv de Nicolino, le coeur lui battait fort en se faisant cette question. Dix autres minutes ne s'taient point coules, que Nicolino entendit un pas dans l'escalier, une clef tourna dans la serrure, les verrous grincrent et la porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant, clair d'une bougie qu'il tenait lui-mme la main. Roberto Brandi referma la porte avec la plus grande prcaution, dposa sa bougie sur la table, prit une chaise et vint s'asseoir prs du lit de son prisonnier, qui, ignorant absolument o aboutirait toute cette mise en scne, le laissait faire sans lui adresser une seule parole. --Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis son chevet, je vous le disais bien, mon cher prisonnier, que le chteau Saint-Elme tait d'une certaine importance dans la question qui doit se plaider demain. --Et quel propos, mon cher commandant, venez-vous, une pareille heure, vous fliciter prs de moi de votre perspicacit? --Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, que de pouvoir dire un homme d'esprit comme vous: Vous voyez bien que j'avais raison; ensuite parce que je crois que, si nous attendons demain pour causer de nos petites affaires, dont vous n'avez pas voulu causer ce soir,--je sais maintenant pourquoi,--si nous attendons demain, dis-je, il pourra bien tre trop tard. --Voyons, mon cher commandant, demanda Nicolino, il s'est donc pass quelque chose de bien important depuis que nous nous sommes quitts? --Vous allez en juger. Les rpublicains, qui avaient, je ne sais comment, surpris mon mot d'ordre, qui tait _Pausilippe et Parthnope_, se sont prsents la sentinelle; seulement, celui qui tait charg de dire _Parthnope_ a confondu la nouvelle ville avec l'ancienne et a dit _Napoli_ au lieu de _Parthnope_. La sentinelle, qui ne savait probablement pas que _Parthnope_ et _Napoli_ ne font qu'un ou plutt ne font qu'une, a donn l'alarme; le poste a fait feu, mes artilleurs ont fait feu, et le coup a t manqu. De sorte, mon cher prisonnier, que, si c'est dans l'attente de ce coup-l que vous vous tes jet tout habill sur votre lit, vous pouvez vous dshabiller et vous coucher, moins cependant que vous n'aimiez mieux vous lever pour que nous causions chacun d'un ct de cette table, comme deux bons amis. --Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez les atouts, abattez votre jeu, et causons. --Causons! dit le gouverneur, c'est bientt dit. --Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble. --Oui, mais aprs quelques claircissements. --Lesquels? Dites. --Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer avec moi? --J'en ai. --Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifi par vos amis? --Foi de gentilhomme! --Alors, il n'y a plus d'empchements. Asseyez-vous, mon cher prisonnier. --Je suis assis. --MM. les rpublicains ont donc bien besoin du chteau Saint-Elme? Voyons! --Aprs la tentative qu'ils viennent de faire, vous me traiteriez de menteur si je vous disais que sa possession leur est tout fait indiffrente. --Et, en supposant que messire Roberto Brandi, gouverneur de ce chteau, substitut en son lieu et place le trs-haut et trs-puissant seigneur Nicolino, des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, que gagnerait cette substitution ce pauvre Roberto Brandi? --Messire Roberto Brandi m'a prvenu, je crois, qu'il tait pre de famille? --J'ai oubli de dire poux et pre de famille. --Il n'y a pas de mal, puisque vous rparez temps votre oubli. Donc, une femme? --Une femme. --Combien d'enfants? --Deux: des enfants charmants, surtout la fille, qu'il faut songer marier. --Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je prsume? --Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: c'est une simple observation que je vous faisais, comme digne d'exciter votre intrt. --Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus haut degr. --Alors, que pensez-vous que puissent faire pour un homme qui leur rend un trs-grand service, pour la femme et les enfants de cet homme, les rpublicains de Naples? --Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats? --Oh! interrompit le gouverneur. --Attendez donc, laissez-moi dire. --C'est juste; dites. --Je rpte. Que diriez-vous de dix mille ducats de gratification pour vous, de dix mille ducats d'pingles pour votre femme, de dix mille ducats de bonne main votre fils, et de dix mille ducats de dot votre fille? --Quarante mille ducats? --Quarante mille ducats. --En tout? --Dame! --Cent quatre-vingt-dix mille francs? --Juste. --Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes comme ceux que vous reprsentez de ne pas offrir des sommes rondes? --Deux cent mille livres, par exemple? --Oui, deux cent mille livres, on rflchit. --Et combien terminerait-on? --Tenez, pour ne pas vous faire marchander, deux cent cinquante mille livres. --C'est un joli denier que deux cent cinquante mille livres! --C'est un joli morceau que le chteau Saint-Elme. --Hum! --Vous refusez? --Je me consulte. --Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: on dit... Toute la journe, nous avons parl par proverbes; passez-moi donc encore celui-ci: je vous promets que ce sera le dernier. --Je vous le passe. --Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion de faire fortune, que le tout est pour lui de ne pas laisser chapper l'occasion. L'occasion passe ct de la main: je la prends par ses trois cheveux, et je ne la lche pas, morbleu! --Je ne veux pas y regarder de trop prs avec vous, mon cher gouverneur, reprit Nicolino, d'autant plus que je n'ai qu' me louer de vos bons procds: vous aurez vos deux cent cinquante mille livres. --A la bonne heure. --Seulement, vous comprenez que je n'ai pas deux cent cinquante mille livres dans ma poche. --Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes les affaires au comptant, on ne ferait jamais d'affaires. --Alors, vous vous contenterez de mon billet? Roberto Brandi se leva et salua. --Je me contenterai de votre parole, prince les dettes de jeu sont sacres, et nous jouons dans ce moment-ci, et gros jeu, car nous jouons chacun notre tte. --Je vous remercie de votre confiance en moi, monsieur, rpondit Nicolino avec une suprme dignit; je vous prouverai que j'en tais digne. Maintenant, il ne s'agit plus que de l'excution, des moyens. --C'est pour arriver ce but que je vous demanderai, mon prince, toute la complaisance possible. --Expliquez-vous. --J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je tenais l'occasion par les cheveux, je ne la lcherais point sans y trouver une fortune. --Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de deux cent cinquante mille francs... --Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. Vous qui tes riche millions, vous devez le comprendre. --Merci! --Non: il me faut cinq cent mille francs. --Monsieur le commandant, je suis fch de vous dire que vous manquez votre parole. --En quoi, si ce n'est pas vous que je les demande? --Alors, c'est autre chose. --Et si j'arrive me faire donner par Sa Majest le roi Ferdinand, pour ma fidlit, le mme prix que vous m'offrez pour ma trahison? --Oh! le vilain mot que vous venez de dire l! Le commandant, avec le comique srieux particulier aux Napolitains, prit la bougie, alla regarder derrire la porte, sous le lit, et revint poser la bougie sur la table. --Que faites-vous? lui demanda Nicolino. --J'allais voir si quelqu'un nous coutait. --Pourquoi cela? --Mais parce que, si nous ne sommes que nous deux, vous savez bien que je suis un tratre, un peu plus adroit, un peu plus spirituel que les autres peut-tre, mais voil tout. --Et comment comptez-vous vous faire donner par le roi Ferdinand deux cent cinquante mille francs pour prix de votre fidlit? --C'est pour cela justement que j'ai besoin de toute votre complaisance. --Comptez dessus; seulement, expliquez-vous. --Pour en arriver l, mon cher prisonnier, il ne faut pas que je sois votre complice, il faut que je sois votre victime. --C'est assez logique, ce que vous me dites l. Eh bien, voyons, comment pouvez-vous devenir ma victime? --C'est bien facile. Le commandant tira des pistolets de sa poche. --Voil des pistolets. --Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens. --Que le procureur fiscal a oublis ici... Vous savez comment il a fini, ce bon marquis Vanni? --Vous m'avez annonc sa mort, et je vous ai mme rpondu que j'avais le regret de ne pas le regretter. --C'est vrai. Vous vous tes donc procur vos pistolets, qui taient je ne sais o, par vos intelligences dans le chteau; de sorte que, quand je suis descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge. --Trs-bien, fit Nicolino en riant: comme cela. --Prenez garde! ils sont chargs. Puis, le pistolet sur la gorge toujours, vous m'avez li cet anneau scell dans la muraille. --Avec quoi? avec les draps de mon lit? --Non, avec une corde. --Je n'en ai pas. --Je vous en apporte une. --A la bonne heure: vous tes homme de prcaution. --Quand on veut que les choses russissent, n'est-ce pas? il ne faut rien ngliger. --Aprs? --Aprs? Lorsque je suis bien li et bien garrott cet anneau, vous me billonnez avec votre mouchoir afin que je ne crie pas; vous refermez la porte sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence d'envoyer en patrouille tous les hommes dont je suis sr, et de ne laisser dans l'intrieur et aux portes que les dserteurs, pour faire une meute. --Et comment ferai-je cette meute? --Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats par homme. Ils sont une trentaine d'hommes, mettez-en trente-cinq avec les employs: c'est trois cent cinquante ducats. Vous distribuez immdiatement vos trois cent cinquante ducats; vous changez le mot d'ordre, et vous commandez de faire feu sur la patrouille, si elle insiste pour entrer. --Et o prendrai-je les trois cent cinquante ducats? --Dans ma poche; seulement, c'est un compte part, vous comprenez. --A joindre aux deux cent cinquante mille livres: trs-bien! --Une fois matre du chteau, vous me dliez, vous me laissez dans votre cachot, vous me traitez aussi mal que je vous y ai bien trait; puis, une nuit, quand vous m'avez pay mes deux cent cinquante mille francs et rendu mes trois cent cinquante ducats, vous me faites jeter la porte, par piti; je descends jusqu'au port, je frte une barque, un speronare, une felouque; j'aborde en Sicile travers mille prils, et je vais demander au roi Ferdinand le prix de ma fidlit. Le chiffre auquel je l'tendrai me regarde; au reste, vous le connaissez. --Oui, deux cent cinquante mille francs. --Tout cela est-il bien entendu? --Oui. --J'ai votre parole d'honneur? --Vous l'avez. --A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous pouvez reposer sur la table de peur d'accident; voici les cordes, et voici la bourse. Ne craignez pas de serrer les cordes; ne m'touffez pas avec le mouchoir. Vous en avez encore pour une bonne demi-heure avant que la patrouille rentre. Tout se passa exactement, comme l'avait prvu l'intelligent gouverneur, et l'on et dit qu'il avait donn ses ordres d'avance pour que Nicolino ne rencontrt aucun obstacle. Le commandant fut li, garrott, billonn point; la porte fut referme sur lui. Nicolino ne rencontra personne, ni sur les escaliers, ni dans les caves. Il alla droit au corps de garde, y entra, fit un magnifique discours patriotique, et, comme, la fin de son discours, il remarquait une certaine hsitation parmi ceux auxquels il s'adressait, il fit sonner son argent et lcha la parole magique qui devait tout enlever: Dix ducats par homme. A ces mots, en effet, les gestes d'hsitation disparurent, les cris de Vive la libert! retentirent. On sauta sur les armes, on courut aux postes et aux remparts, on menaa la patrouille de faire feu sur elle si elle ne disparaissait l'instant mme dans les profondeurs du Vomero ou dans les vicoli de l'Infrascata. La patrouille disparut comme disparat un fantme par une trappe de thtre. Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, opration laquelle on arriva, non sans peine, avec un morceau d'une ancienne bannire blanche, un rideau de fentre et un couvre-pieds rouge. Ce travail termin, on abattit la bannire blanche et l'on leva la bannire tricolore. Enfin, tout coup Nicolino sembla songer au malheureux commandant dont il avait usurp les fonctions. Il descendit avec quatre hommes dans son cachot, le fit dlier et dbillonner en lui tenant le pistolet sur la gorge, et, malgr ses gmissements, ses prires et ses supplications, il le laissa sa place, dans le fameux cachot numro 3, au deuxime au-dessous de l'entre-sol. Et voil comment, le 21 janvier au matin, Naples, en se rveillant, vit la bannire tricolore franaise flotter sur le chteau Saint-Elme. LXXXVIII LES FOURCHES CAUDINES. Championnet aussi la vit, la bannire sainte, et aussitt il donna l'ordre son arme de marcher sur Naples, afin de l'attaquer vers onze heures du matin. Si nous crivions un roman au lieu d'crire un livre historique, o l'imagination n'est qu'accessoire, on ne doute pas que nous n'eussions trouv moyen d'amener Salvato Naples, ne ft-ce qu'avec les officiers franais venant toucher les cinq millions convenus par la trve de Sparanisi. Au lieu d'aller au spectacle avec ses compagnons, au lieu de s'occuper de la rentre des cinq millions avec Archambal,--rentre qui, on se le rappelle, ne rentra point,--nous l'eussions conduit cette maison du Palmier, o il avait laiss, sinon la totalit, du moins la moiti de cette me laquelle le sceptique chirurgien du mont Cassin ne pouvait croire, et, au lieu d'un long rcit intressant, mais froid comme toute narration politique, nous eussions eu des scnes passionnes, rehausses de toutes les craintes qu'eussent inspires la pauvre Luisa les terribles scnes de carnage dont la rumeur arrivait jusqu' elle. Mais nous sommes forc de nous renfermer dans l'inflexible exigence des faits, et, quel que ft l'ardent dsir de Salvato, il lui avait fallu avant tout suivre les ordres de son gnral, qui, dans son ignorance de l'irrsistible aimant qui attirait son chef de brigade vers Naples, l'en avait plutt loign que rapproch. A San-Germano, au moment mme o, aprs avoir pass la nuit au couvent du mont Cassin, Salvato venait d'embrasser et de quitter son pre, Championnet lui avait donn l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, et, en faisant un circuit pour protger et clairer le reste de l'arme, de marcher sur Bnvent par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato devait constamment se tenir en communication avec le gnral en chef. Ainsi jet au milieu des brigands, Salvato eut tous les jours une attaque nouvelle repousser; toutes les nuits, une surprise dcouvrir et djouer. Mais Salvato, n dans le pays, parlant la langue du pays, tait la fois l'homme de la grande guerre, c'est--dire de la bataille range, par son sang-froid, par son courage et par ses tudes stratgiques, et celui de la petite guerre, c'est--dire de la guerre de montagnes, par son infatigable activit, sa vigilance perptuelle et cet instinct du danger que Fenimore Cooper nous montre si bien dvelopps chez les peuplades rouges de l'Amrique du Nord. Pendant cette marche longue et difficile dans laquelle on eut, au mois de dcembre, des rivires glaces franchir, des montagnes couvertes de neige traverser, des chemins boueux et dfoncs suivre, ses soldats, au milieu desquels il vivait, secourant les blesss, soutenant les faibles, louant les forts, ses soldats purent reconnatre l'homme suprieur et bon la fois, et, n'ayant lui reprocher ni une erreur, ni une faiblesse, ni une injustice, se grouprent autour de lui avec le respect non-seulement de subordonns pour leur chef, mais encore d'enfants pour leur pre. Arriv Venafro, Salvato avait appris que le chemin ou plutt le sentier des montagnes tait impraticable. Il tait remont jusqu' Isernia par une assez belle route, qu'il lui avait fallu conqurir pas pas sur les brigands; puis, de l, par un chemin dtourn, il avait, travers monts, bois et valles, atteint le village ou plutt la ville de Bocano. Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que dans les temps ordinaires, on peut faire en une tape. Ce fut Bocano qu'il apprit la trve de Sparanisi, qu'il reut l'ordre de s'arrter et d'attendre de nouvelles instructions. La trve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en marche, et, en combattant toujours, gagna Marcone. A Marcone, il apprit l'entrevue de Championnet avec les dputs de la ville, et la dcision prise le mme jour par le gnral en chef d'attaquer Naples le lendemain. Ses instructions portaient de marcher sur Bnvent et de se rabattre immdiatement sur Naples pour seconder le gnral dans son attaque du 21. Le 20 au soir, aprs une double tape, il entrait Bnvent. La tranquillit avec laquelle s'tait opre cette marche donnait Salvato de grandes inquitudes. Si les brigands lui avaient laiss le chemin libre de Marcone Bnvent, c'tait, sans aucun doute, pour le lui disputer ailleurs et dans une meilleure position. Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans lequel il tait engag, le connaissait du moins stratgiquement. Il savait qu'il ne pouvait aller de Bnvent Naples sans passer par l'ancienne valle Caudia, c'est--dire par ces fameuses Fourches Caudines, o, trois cent vingt et un ans avant le Christ, les lgions romaines, commandes par le consul Spurnius Postumus, furent battues par les Samnites et forces de passer sous le joug. Une de ces illuminations comme en ont des hommes de guerre lui dit que c'tait l que l'attendaient les brigands. Mais Salvato rsolut, les cartes de la Terre de Labour et de la principaut tant incompltes, de visiter le pays par lui-mme. A huit heures du soir, il se dguisa en paysan, monta son meilleur cheval, se fit accompagner d'un hussard de confiance, cheval comme lui, et se mit en chemin. A une lieue de Bnvent, peu prs, il laissa dans un bouquet de bois son hussard et les chevaux, et s'avana seul. La valle se rtrcissait de plus en plus, et, la clart de la lune, il pouvait distinguer la place o elle semblait se fermer tout fait. Il tait vident que c'tait cette mme place que les Romains s'taient aperus, mais trop tard, du pige qui leur avait t tendu. Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au milieu des arbres qui garnissent le fond de la valle, et arriva ainsi une ferme situe cinq cents pas, peu prs, de cet tranglement de la montagne. Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un verger. Une grande lueur venait d'une partie de la maison spare du reste de la ferme. Salvato se glissa jusqu' un endroit o ses regards pouvaient plonger dans la chambre claire. La cause de cet clairage tait un four que l'on venait de chauffer et o deux hommes se tenaient prts enfourner une centaine de pains. Il tait vident qu'une pareille quantit de pain n'tait point destine l'usage du fermier et de sa maison. En ce moment, on frappa violemment la porte de la ferme donnant sur la grande route. Un des deux hommes dit: --Ce sont eux. Le regard de Salvato ne pouvait s'tendre jusqu' la grande porte; mais il l'entendit crier sur ses gonds et vit bientt entrer, dans le cercle de lumire projet par le bois brlant dans le four, quatre hommes qu' leur costume il reconnut pour des brigands. Ils demandrent quelle heure serait prte la premire fourne, combien on en pourrait faire dans la nuit, et quelle quantit de pains pouvaient donner quatre fournes. Les deux boulangers leur rpondirent qu' onze heures et demie, ils pourraient livrer la premire fourne, deux heures la seconde, cinq heures la troisime. Chaque fourne pourrait donner de cent cent vingt pains. --Ce n'est gure, rpondit un des brigands en secouant la tte. --Combien tes-vous donc? demanda un des boulangers. Le brigand qui avait dj parl calcula un instant sur ses doigts. --Huit cent cinquante hommes environ, dit-il. --Ce sera peu prs une livre et demie de pain par homme, dit le boulanger, qui jusque-l avait gard le silence. --Ce n'est point assez, rpondit le brigand. --Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, rpondit le boulanger d'un ton bourru. Le four ne peut contenir que cent dix pains chaque fois. --C'est bien: dans deux heures, les mules seront ici. --Elles attendront une bonne demi-heure, je vous en prviens. --Ah ! tu oublies que nous avons faim, ce qu'il parat? --Emportez le pain comme il est, si vous voulez, dit le boulanger, et faites-le cuire vous-mmes. Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien faire avec ces hommes, qui avaient de pareilles rponses tout ce qu'on pouvait dire. --A-t-on des nouvelles de Bnvent? dirent-ils. --Oui, rpondit un boulanger; j'en arrive il y a une heure. --Y avait-on entendu parler des Franais? --Ils venaient d'y entrer. --Disait-on qu'ils y feraient sjour? --On disait que, demain, au point du jour, ils se remettraient en marche. --Pour Naples? --Pour Naples. --Combien taient-ils? --Six cents, peu prs. --En les rangeant bien, combien peut-il tenir de Franais dans ton four? --Huit. --Eh bien, demain soir, si nous manquons de pain, nous aurons de la viande. Un clat de rire accueillit cette plaisanterie de cannibales, et les quatre hommes, en ordonnant aux deux boulangers de se presser, regagnrent la porte qui donnait sur la grande route. Salvato traversa le verger, en vitant de passer dans le rayon de lumire projet par le four, franchit la seconde haie, suivit, cent cinquante pas en arrire, les quatre hommes qui regagnaient leurs compagnons, les vit gravir la montagne, et put tudier son aise, grce un clair de lune assez transparent, la disposition du terrain. Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan tait fait. Il passa devant la masserie cette fois, au lieu de passer derrire, rejoignit son hussard, remonta cheval, et rentra avant minuit son logement. Il y trouva l'officier d'ordonnance du gnral Championnet, ce mme Villeneuve que nous avons vu, la bataille de Civita-Castellana, traverser tout le champ de bataille pour aller porter Macdonald l'ordre de reprendre l'offensive. Championnet faisait dire Salvato qu'il attaquerait Naples midi. Il l'invitait faire la plus grande diligence possible, afin d'arriver temps au combat, et il autorisait Villeneuve rester prs de lui et lui servir d'aide-de-camp, le prvenant de se dfier des Fourches Caudines. Salvato raconta alors Villeneuve la cause de son absence; puis, prenant une grande feuille de papier et une plume, il fit un plan dtaill du terrain qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain, devait se livrer le combat. Aprs quoi, les deux jeunes gens se jetrent chacun sur un matelas et s'endormirent. Ils furent rveills au point du jour par les tambours de cinq cents hommes d'infanterie et par les cinquante ou soixante hussards qui formaient toute la cavalerie du dtachement. Les fentres de l'appartement de Salvato donnaient sur la place o se rassemblait la petite troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui se composaient d'un major, de quatre capitaines et de huit ou dix lieutenants ou sous-lieutenants, monter dans sa chambre. Le plan qu'il avait fait pendant la nuit tait tendu sur la table. --Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette carte avec attention. Arriv sur le terrain, que, par l'tude que vous allez faire, vous connatrez aussi bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a excuter. De votre adresse et de votre intelligence me seconder dpendra non-seulement le succs de la journe, mais encore notre salut tous. La situation est grave: nous avons affaire un ennemi qui a, tout la fois, l'avantage du nombre et celui de la position. Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques viandes rties qu'il avait demandes la veille, et invita les officiers manger, tout en tudiant la topographie du terrain o devait avoir lieu le combat. Quant aux soldats, une distribution de vivres leur fut faite sur la place mme de Bnvent et vingt-quatre de ces grandes bouteilles de verre contenant chacune une dizaine de litres leur furent apportes. Le repas fini, Salvato fit battre l'ordre, et les soldats formrent un immense cercle, dans lequel Salvato entra avec les officiers. Cependant, comme ils n'taient que six cents, nous l'avons dit, tous se trouvrent porte de la voix. --Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir aujourd'hui une belle journe; car nous remporterons une victoire sur le lieu mme o le premier peuple du monde a t battu. Vous tes des hommes, des soldats, des citoyens, et non pas de ces machines conqute et de ces instruments de despotisme comme en tranaient derrire eux les Cambise, les Darius et les Xercs. Ce que vous venez apporter aux peuples que vous combattez, c'est la libert et non l'esclavage, la lumire et non la nuit. Sachez donc sur quelle terre vous marchez et quels peuples avant vous foulaient la terre que vous allez fouler. Il y a environ deux mille ans que des bergers samnites--c'tait le nom des peuples qui habitaient ces montagnes--firent croire aux Romains que la ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, tait sur le point d'tre prise et que, pour la secourir en temps utile, il fallait traverser les Apennins. Les lgions romaines partirent, conduites par le consul Spurnius Postumus; seulement, venant de Naples, o nous allons, elles suivaient le chemin oppos celui que nous allons suivre. Arrivs une gorge troite o nous serons dans deux heures, et o les brigands nous attendent, les Romains se trouvrent entre deux rochers pic, couronns de bois pais; puis, arrivs au point le plus trangl de la valle, ils la trouvrent ferme par un immense amas d'arbres, coups et entasss les uns sur les autres. Ils voulurent retourner en arrire. Mais de tous cts les Samnites, qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent pleuvoir sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas de la montagne, les crasaient par centaines. C'tait le gnral samnite Caius Pontius qui avait prpar le pige; mais, en voyant les Romains pris, il fut pouvant d'avoir russi; car, derrire les lgions romaines, il y avait l'arme, et, derrire l'arme, Rome! Il pouvait craser les deux lgions, depuis le premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la mort suspendue sur leur tte et envoya consulter son pre Erennius. Erennius tait un sage. --Dtruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous libres et honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en des amis. Caius Pontius n'couta point ces sages conseils. Il donna la vie aux Romains, mais la condition qu'ils passeraient en courbant la tte sous une vote forme des massues, des lances et des javelots de leurs vainqueurs. Les Romains, pour venger cette humiliation, firent une guerre d'extermination aux Samnites et finirent par conqurir tout leur pays. Aujourd'hui, soldats, vous le verrez, l'aspect du pays est loin d'tre aussi formidable: ces rochers pic ont disparu pour faire place une pente douce, et des buissons de deux ou trois pieds de haut ont remplac les bois qui le couvraient. Cette nuit, veillant votre salut, je me suis dguis en paysan et j'ai t moi-mme explorer le terrain. Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Eh bien, je vous dis que, l o les Romains ont t vaincus, nous triompherons. Des hourras, des cris de Vive Salvato! clatrent de tous les cts. Les soldats agrafrent d'eux-mmes la baonnette au bout du fusil, entonnrent _la Marseillaise_, et se mirent en marche. En arrivant un quart de lieue de la ferme, Salvato recommanda le plus grand silence. Un peu au del, la route faisait un coude. A moins que les brigands n'eussent des sentinelles en avant de la masserie, ils ne pouvaient voir les dispositions qu'allait prendre Salvato. C'tait bien sur quoi le jeune chef de brigade avait compt. Les brigands voulaient surprendre les Franais, et des sentinelles places sur le chemin ventaient le plan. Les officiers avaient reu d'avance leurs instructions. Villeneuve, avec trois compagnies, alla par un dtour, et en ctoyant le verger, s'embusquer dans le foss grce auquel Salvato avait pu suivre pendant plus de cinq cents pas les quatre brigands retournant leur embuscade; lui-mme se plaa avec ses soixante hussards derrire la ferme; enfin, le reste de ses hommes, conduits par le major, vieux soldat sur le sang-froid duquel il pouvait compter, devaient paratre donner dans l'embuscade, rsister un instant, puis se dbander et attirer l'ennemi jusqu'au del de la masserie, en donnant peu peu leur retraite l'apparence d'une fuite. Ce qu'avait espr Salvato s'accomplit en tout point. Aprs une fusillade de dix minutes, les brigands, voyant les Franais plier, s'lancrent hors de leurs couverts en poussant de grands cris; comme s'ils taient pouvants la fois et par le nombre et par l'imptuosit des assaillants, les Franais reculrent en dsordre et tournrent le dos. Les hues succdrent aux cris et aux menaces, et, ne doutant pas que les rpublicains ne fussent en droute complte, les brigands les poursuivirent en dsordre, et, sans garder aucune prcaution, se prcipitrent sur le chemin. Villeneuve les laissa bien s'engager; puis, tout coup, se levant et faisant signe ses trois compagnies de se lever, il ordonna bout portant un feu, qui tua plus de deux cents hommes. Aussitt, au pas de course et en rechargeant les armes, Villeneuve alla derrire les brigands prendre la position qu'ils venaient de quitter. En mme temps, Salvato et ses soixante cavaliers dbouchaient de derrire la ferme, coupaient la colonne en deux, sabrant droite et gauche, tandis qu'au cri de Halte! les prtendus fuyards se retournaient et recevaient sur la pointe de leurs baonnettes les prtendus vainqueurs. Ce fut une horrible boucherie. Les brigands se trouvaient enferms comme dans un cirque par les soldats de Villeneuve et ceux du major, et, au milieu de ce cirque, Salvato et ses soixante hussards hachaient et pointaient loisir. Cinq cents brigands restrent sur le champ de bataille. Ceux qui s'enfuirent gagnrent le haut de la montagne au milieu du double feu qui les dcimait. A onze heures du matin, tout tait fini, et Salvato et ses six cents hommes, qui comptaient trois ou quatre morts et une douzaine de blesss au plus, reprenaient au pas de course la route de Naples, vers laquelle les attirait le grondement sourd du canon. LXXXIX PREMIRE JOURNE. A peine Championnet avait-il fait un quart de lieue sur la route de Maddalone Aversa, qu'il vit venir un cavalier sur un cheval lanc toute bride: c'tait le prince de Maliterno, qui fuyait son tour la colre des lazzaroni. A peine ceux-ci avaient-ils vu la bannire tricolore flotter sur le chteau Saint-Elme, que les cris: Aux armes! avaient retenti par la ville et que, de Portici Pouzzoles, tout ce qui tait en tat de porter un fusil, une pique, un bton, un couteau, depuis l'enfant de quinze ans jusqu'au vieillard de soixante, s'tait prcipit vers la ville en criant ou plutt en hurlant: Mort aux Franais! Cent mille hommes rpondaient l'appel frntique des prtres et des moines, qui, un drapeau blanc d'une main, un crucifix de l'autre, prchaient la porte des glises et sur les bornes des carrefours. Ces prdications efficaces avaient pouss les lazzaroni au plus haut degr d'exaltation contre les Franais et les jacobins. Tout homicide commis sur un jacobin ou sur un Franais tait une action mritoire, tout lazzarone tu serait un martyr. Depuis cinq ou six jours, cette population moiti sauvage, si facile conduire la frocit quand on la laisse s'enivrer de sang, de pillage et d'incendie, en tait arrive cette folie furieuse dans laquelle, devenu un instrument de destruction, l'homme, qui ne songe plus qu' tuer, oublie jusqu' l'instinct de sa propre conservation. Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que les Franais s'avanaient la fois par Capodichino et Poggioreale, qu'on apercevait la tte des deux colonnes, tandis qu'un nuage de poussire annonait qu'une troisime tournait la ville, et, par les marais et la via del Pascone, s'avanait vers le pont de la Madeleine, il sembla qu'une secousse lectrique poussait, comme un tourbillon, cette foule sur les points menacs. La colonne franaise qui suivait le chemin d'Aversa tait commande par le gnral Dufresse, qui remplaait Macdonald, lequel, la suite d'une discussion qu'il avait eue Capoue avec Championnet, avait donn sa dmission, et, pareil un cheval encore blanc d'cume, coutait en frissonnant tous ces bruits de trompette et de tambour, forc qu'il tait au repos. Le gnral Dufresse avait sous ses ordres Hector Caraffa, qui, Coriolan de la Libert, venait, au nom de la grande desse, faire la guerre au despotisme. La colonne qui s'avanait par Capodichino tait commande par Kellermann, ayant sous ses ordres le gnral Rusca, que celui qui crit ces lignes a vu tomber, en 1814, au sige de Soissons, la tte emporte par un boulet de canon. La colonne qui s'avanait par Poggioreale tait sous le commandement du gnral en chef lui-mme, lequel avait sous ses ordres les gnraux Duhesme et Monnier. Enfin, celle qui, par les marais et la via del Pascone, tournait la ville, marchait conduite par le gnral Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier. La colonne la plus avance dans sa marche, parce qu'elle suivait le plus beau chemin, tait celle de Championnet. Elle appuyait sa droite la route de Capodichino, que suivait, comme nous l'avons dit, Kellermann, et sa gauche aux marais, dans lesquels manoeuvrait Mathieu Maurice, mal remis d'une balle de Fra-Diavolo qui lui avait travers le ct. Duhesme, encore ple de ses deux blessures, mais chez lequel l'ardeur militaire supplait au sang perdu, commandait l'avant-garde de Championnet. Il avait l'ordre d'enlever de haute lutte tout ce qu'il rencontrerait sur son chemin. Duhesme tait l'homme de ces coups de main vigoureux qui veulent, avant tout, la dcision et le courage. A un quart de lieue en avant de la porte de Capoue, il rencontra une masse de cinq ou six mille lazzaroni; elle tranait avec elle une batterie de canons servie par les soldats du gnral Naselli, qui s'taient joints eux. Duhesme lana Monnier et six cents hommes sur cette foule, avec ordre de la percer d'outre en outre la baonnette, et de s'emparer des pices de canon tablies sur une petite hauteur et qui mitraillaient la colonne franaise par-dessus la tte des lazzaroni. Contre des troupes rgulires, un pareil ordre et t insens; l'ennemi que l'on et attaque ainsi n'et eu qu' s'ouvrir et faire feu des deux cts pour dtruire en un instant ses six cents agresseurs. Mais Duhesme ne fit point aux lazzaroni l'honneur de compter avec eux. Monnier partit la baonnette en avant, et, sans s'inquiter des coups de fusil, des coups de pistolet et des coups de poignard, il pntra au milieu de ce flot, y disparut, lardant coups de baonnette tout ce qui tait sa porte, le traversa comme un torrent traverse un lac, au milieu des cris, des hurlements et des imprcations, tandis que Duhesme, impassible la tte de ses hommes et sous le feu de la batterie, gravissait, toujours au pas de charge et la baonnette en avant, la colline occupe par l'ennemi, tuait sur leurs pices tous les artilleurs qui tentaient de rsister, abaissait le point de mire des pices et faisait feu sur les lazzaroni avec leurs propres canons. En mme temps, profitant du dsordre que cette dcharge avait jet au milieu de cette foule, Duhesme fit battre la charge et marcha sur elle la baonnette. Incapables de se former en colonnes d'attaque pour reprendre la batterie, ou en carrs pour soutenir l'assaut de Duhesme, les lazzaroni s'parpillrent dans la plaine, comme une bande d'oiseaux effarouchs. Sans s'inquiter davantage de ces six ou huit mille hommes, Duhesme, tranant avec lui les canons qu'il venait de conqurir, marcha sur la porte Capuana. Mais, deux cents pas de la place irrgulire qui s'tend devant la porte Capuana, Duhesme, au commencement de la monte de Casanuova, trouva un petit pont et, aux deux cts de ce petit pont, des maisons crneles, desquelles partit un feu si bien dirig, que les soldats hsitrent. Monnier vit cette hsitation, s'lana leur tte en levant son chapeau au bout de son sabre; mais peine eut-il fait dix pas, qu'il tomba dangereusement bless. Ses officiers et ses soldats s'lancrent pour le soutenir et le conduire hors du champ de bataille; mais les lazzaroni firent feu sur cette masse. Trois ou quatre officiers, huit ou dix soldats tombrent sur leur gnral bless: le dsordre se mit dans les rangs, l'avant-garde fit un pas en arrire. Les lazzaroni se prcipitrent sur les morts et sur les blesss: sur les blesss pour les achever, sur les morts pour les mutiler. Duhesme vit ce mouvement, appela son aide de camp Ordonneau, lui commanda de prendre deux compagnies de grenadiers, et, quelque prix que ce ft, de forcer le passage du pont. C'taient les vieux soldats de Montebello et de Rivoli: ils avaient forc, avec Augereau, le pont d'Arcole; avec Bonaparte, le pont de Rivoli. Ils abaissrent la baonnette, s'lancrent au pas de course, et, travers une grle de balles, chassrent les lazzaroni devant eux et arrivrent au sommet de la monte. Le gnral, les soldats et les officiers blesss taient sauvs; mais ils se trouvaient entre un double feu partant de toutes les fentres et de toutes les terrasses, tandis qu'au milieu de la rue s'levait, pareille une tour, une maison trois tages vomissant la flamme depuis le rez-de-chausse jusqu'au fate. Deux barricades s'levant la hauteur du premier tage avaient t construites de chaque ct de la maison et interceptaient la rue. Trois mille lazzaroni dfendaient la rue, la maison, les barricades. Cinq o six mille, parpills dans la plaine, se reliaient ceux-ci par les ruelles et les ouvertures des jardins. Ordonneau se trouva en face de la position et la jugea inexpugnable. Cependant, il hsitait donner l'ordre de la retraite, lorsqu'une balle l'atteignit et le renversa. Duhesme arrivait, tranant derrire lui les canons pris le matin aux lazzaroni sous le feu des tirailleurs. On mit ces pices en batterie, et, la troisime vole, la maison oscilla, fit un craquement terrible, et s'abma en crasant dans sa chute et ceux qu'elle renfermait, et les dfenseurs des barricades. Duhesme s'lana la baonnette, et, au cri de Vive la rpublique! planta le drapeau tricolore sur les ruines de la maison. Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaient tabli une vaste batterie de douze pices de canon sur une hauteur qui dominait de beaucoup l'amas de pierres au sommet duquel flottait le drapeau; et les rpublicains, matres des deux barricades et des ruines de la maison, furent bientt couverts d'une pluie de mitraille. Duhesme abrita sa colonne derrire les ruines et les barricades, ordonna au 25e rgiment de chasseurs cheval de prendre une trentaine d'artilleurs en croupe, de tourner la colline, o les douze pices taient en batterie, et de charger sur elles par derrire. Avant que les lazzaroni eussent pu reconnatre l'intention des chasseurs, ceux-ci, travers plaine, sans s'inquiter des coups de fusil qu'on leur tirait de la route, accomplirent leur demi-cercle; puis, tout coup, enfonant les perons dans le ventre de leurs chevaux, ils s'lancrent sur la colline, qu'ils gravirent au galop. Au bruit de cet ouragan d'hommes qui faisait trembler la terre, les lazzaroni abandonnrent leurs canons moiti chargs. De leur ct, arrivs au fate de la colline, les artilleurs sautrent terre et se mirent la besogne; puis, se laissant rouler comme une avalanche sur la pente oppose, les chasseurs se mirent la poursuite des lazzaroni, qu'ils dispersrent dans la plaine. Dbarrass de ces assaillants, Duhesme ordonna aux sapeurs d'ouvrir un chemin dans la barricade, et, poussant ses canons devant lui, il s'avana, balayant la route, tandis que, du haut de la colline, les artilleurs rpublicains faisaient feu sur tout groupe qui essayait de se former. En ce moment, Duhesme entendit battre la charge derrire lui: il se retourna et vit la 64e et la 73e demi-brigade de ligne, conduites par Thibaut, qui arrivaient au pas de course et aux cris de Vive la Rpublique! Championnet, entendant la terrible canonnade engage, reconnaissant, au nombre et l'irrgularit des coups de fusil, que Duhesme avait affaire des milliers d'hommes, avait mis son cheval au galop en ordonnant Thibaut de le suivre aussi vite que possible et de soutenir Duhesme. Thibaut ne se l'tait pas fait dire deux fois: il tait parti et arrivait au pas de course. Ils traversrent le pont, passrent par-dessus les morts qui jonchaient les rues, franchirent les ouvertures des barricades et arrivrent au moment o Duhesme, matre du champ de bataille, faisait faire halte ses soldats harasss. A cent pas des premiers soldats de Duhesme, se dressait la porte Capuana et ses tours, et deux ranges de maisons formant faubourg s'avanaient, pour ainsi dire, au-devant des rpublicains. Tout coup, et au moment o ceux-ci s'y attendaient le moins, une fusillade terrible partit des terrasses et des fentres de ces maisons, tandis que, de la plate-forme de la porte Capuana, deux petites pices de canon portes bras vomissaient leur mitraille. --Ah! pardieu! s'cria Thibaut, je craignais d'tre arriv trop tard. En avant, mes amis! Ces troupes fraches, conduites par un des plus braves officiers de l'arme, pntrrent dans le faubourg au milieu d'un double feu. Mais, au lieu de suivre le haut du pav, la droite de la colonne suivait le pied des maisons, tirant sur les fentres et les terrasses de gauche, et la colonne de gauche faisait feu sur les terrasses de droite, tandis que, arms de leurs haches, les sapeurs enfonaient les maisons. Alors, les braves de Duhesme, suffisamment reposs, comprirent la manoeuvre ordonne par Thibaut, et, en s'lanant dans les maisons au fur et mesure qu'elles taient ventres par les sapeurs, ils attaqurent les lazzaroni corps corps, les poursuivant travers les escaliers, du rez-de-chausse au premier tage, du premier tage au second, du second tage sur les terrasses. On vit alors dborder, dans un combat arien, lazzaroni et rpublicains. Les terrasses se couvrirent de feu et de fume, tandis que les fugitifs qui n'avaient pas le temps de gagner les terrasses, croyant, d'aprs ce que leur avaient dit leurs prtres et leurs moines, qu'ils n'avaient point de grce attendre des Franais, sautaient par les fentres, se brisaient les jambes sur le pav, ou tombaient sur la pointe des baonnettes. Toutes les maisons du faubourg furent ainsi prises et vacues; puis, comme la nuit tait venue, qu'il tait trop tard pour attaquer la porte Capuana, et que l'on craignait quelque surprise, les sapeurs reurent l'ordre d'incendier les maisons, et le corps de Championnet prit position devant la porte, qu'il devait attaquer le lendemain, et dont il fut bientt spar par un double rideau de flammes. Championnet arriva sur ces entrefaites, embrassa Duhesme, et, pour rcompenser Thibaut de ses belles actions oublies et du magnifique mouvement offensif qu'il venait d'accomplir: --En face de la porte Capuana, que tu prendras demain, lui dit-il, je te nomme adjudant gnral. --Eh bien, dit Duhesme, enchant de cette rcompense accorde un brave officier pour lequel il avait la plus grande estime, voil ce qui s'appelle arriver un beau grade et par une belle porte! XC LA NUIT. Sur les trois points o les Franais ont attaqu Naples, on s'est battu avec le mme acharnement. De toutes partes, les aides de camp arrivent au quartier gnral de la porte Capuana, et trouvent le bivac du gnral entre la via del Vasto et l'Arenaccia, derrire la double ligne de maisons qui brlent. Le gnral Dufresse, entre Aversa et Naples, a trouv, sur un point o le chemin se rtrcit, un corps de dix ou douze mille lazzaroni avec six pices de canon. Les lazzaroni taient au pied d'une colline, les canons au sommet. Les hussards de Dufresse ont fait cinq charges sur eux sans parvenir les entamer. Ils taient si nombreux et si presss, que les morts restaient debout, soutenus par les vivants. Il a fallu les grenadiers chargeant la baonnette pour faire une troue. Quatre pices d'artillerie volante, diriges par le gnral bl, ont, pendant trois heures, cribl de mitraille les lazzaroni; ils se sont rfugis sur les hauteurs de Capodimonte, o Dufresse les attaquera demain. Vers la fin du combat, un corps de patriotes, conduit par Schipani et Manthonnet, est venu se jeter dans les rangs du gnral Dufresse. Ils annoncent que Nicolino s'est empar du fort Saint-Elme; mais il n'a que trente hommes et est bloqu par des milliers de lazzaroni, qui amassent des fascines pour mettre le feu aux portes, et qui apportent des chelles pour monter aux murailles. Ils se sont empars du couvent de San-Martino, situ aux pieds des remparts du fort, ou plutt les moines les ont appels et leur ont ouvert les portes; des terrasses du couvent, ils font feu sur les murailles. Si Nicolino n'est pas secouru dans la nuit, le fort Saint-Elme sera incontestablement pris au point du jour. Trois cents hommes, conduits par Hector Caraffa et les patriotes, s'ouvriront, pendant la nuit, un chemin jusqu'aux portes du fort Saint-Elme; deux cents renforceront la garnison, cent enlveront aux lazzaroni le couvent de San-Martino. Kellermann, aprs un combat acharn, s'est empar des hauteurs de Capodichino; mais il n'a pas pu dpasser le Campo-Santo. Il lui fallu enlever les unes aprs les autres la baonnette les masseries, les glises, les villas, qui toutes ont fait une rsistance hroque. La cavalerie, qui constitue sa principale force, lui a t inutile au milieu de cette multitude de collines qui bossellent le terrain. De son bivac, il voit s'tendre devant lui la longue rue de Foria, encombre de lazzaroni; l'immense btiment de l'hospice des Pauvres les protge. On voit une lumire chacune de ses fentres; le lendemain, toutes ces fentres cracheront des balles. A la strada San-Giovanella, il y a une batterie de canons; au largo delle Pigne, un bivac en grande partie compos de soldats de l'arme royale. Deux pices de canon dfendent la monte du muse Borbonico, qui donne sur la grande rue de Tolde. A l'aide de sa lunette, Kellermann voit les chefs qui parcourent les rues cheval en encourageant leurs hommes. L'un de ces chefs est vtu en capucin et mont sur un ne. Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier se sont empars des marais. Seulement, coups par un rseau de fosss, ces marais ont d tre conquis avec des pertes considrables, les lazzaroni tant protgs par les mouvements du terrain, et les rpublicains attaquant dcouvert. Ils sont arrivs jusqu'aux Granili, qu'on n'avait point song garder; ils ont coup la route de Portici. Broussier est camp sur la plage de la Marinella; Mathieu Maurice, qui a t lgrement bless au bras gauche, est au moulin de l'Inferno. Le lendemain, ils seront prts attaquer le pont de la Madeleine, tout resplendissant des cierges qui brlent devant la statue de saint Janvier. Des fentres des Granili, on distingue tout Naples, depuis la plage de la Marinella jusqu' la hauteur du mle: la ville regorge de lazzaroni qui se prparent la dfense. Championnet coutait ce dernier rapport, lorsque tout coup de grands cris s'lvent derrire lui, et une fusillade clate sur un immense cercle, dont une des extrmits touche la route de Capoue et l'autre l'Arenaccia. Les balles font voler les cendres du feu auquel se chauffe le gnral en chef. En un instant, Championnet et Duhesme, Monnier et Thibaut sont sur pied. Les trois mille hommes qui composent le corps d'arme du gnral en chef se forment en carr et font feu sur les assaillants, qu'ils ne connaissent pas encore. Ce sont les insurgs de tous les villages que les Franais ont traverss dans la journe qui se sont runis et qui attaquent leur tour; ils ont profit de l'obscurit et ont fait leur premire dcharge presque bout portant. La multiplicit des coups de fusil indique que l'on a affaire un corps de quatre cinq mille hommes au moins. Mais, au milieu du ptillement de la fusillade, au-dessus des cris et des hurlements des lazzaroni, de l'autre ct de cette ligne qui menace, on entend battre la charge et sonner des trompettes, puis des feux de peloton admirablement nourris, qui annoncent l'approche d'une troupe rgulire. Les lazzaroni, qui croyaient surprendre, taient surpris. D'o vient ce secours, aussi inattendu que l'attaque? Championnet et Duhesme se regardent et s'interrogent inutilement. Le tambour et les fanfares se rapprochent, les cris de Vive la Rpublique! rpondent aux cris de Vive la Rpublique! Le gnral en chef s'crie: --Soldats! c'est Salvato et Villeneuve qui arrivent de Bnvent. Chargeons toute cette canaille, qui n'osera pas nous attendre, je vous en rponds. Duhesme et Monnier changent leurs carrs en colonnes d'attaque, les chasseurs montent cheval, tout s'branle d'un irrsistible mouvement. Les lazzaroni sont percs jour par les hussards de Salvato et par les chasseurs de Thibaut, par les baonnettes de Duhesme et de Monnier, et, sur un monceau de morts, les deux troupes se rejoignent et s'embrassent au cri de Vive la Rpublique! Championnet et Salvato changent quelques paroles rapides. Comme toujours, Salvato est arriv au bon moment et a rvl sa prsence par un coup de tonnerre. Il ira renforcer avec ses six cents hommes Mathieu Maurice et Broussier. Si la blessure de Mathieu Maurice est plus grave qu'on ne le croit, ou si ce gnral, toujours atteint, parce qu'il est toujours au premier rang, reoit une nouvelle blessure, Salvato prendra le commandement. Il portera au gnral Mathieu Maurice l'ordre d'attaquer le pont de la Madeleine au point du jour. Ce pont est dfendu par les maisons crneles de la Marine et du bourg de San-Loreto; derrire lui, il a pour le soutenir le fort del Carmine, dfendu par six pices de canon, par un bataillon d'Albanais et par des milliers de lazzaroni, auxquels s'est joint un millier de soldats revenus de Livourne. Vers trois heures du matin, on rveilla Championnet, qui dormait dans son manteau. Un aide de camp de Kellermann venait lui donner des nouvelles de l'expdition du chteau Saint-Elme. Hector Caraffa, profitant de l'obscurit, s'tait gliss travers cette multitude de collines qui runissent Capodimonte Saint-Elme. Outre la difficult du terrain, horriblement accident, il avait eu, pendant quatre heures de marche, un combat continuel soutenir, souvent ingal, meurtrier toujours. Il lui avait fallu franchir cinq milles d'embuscades entasses les unes sur les autres, et, de plus, un quartier de Naples insurg. Arriv sous le feu de Saint-Elme,--qui le soutenait de son mieux en tirant des coups de canon poudre, de peur que les boulets ne se trompassent de but, et, croyant atteindre des ennemis, n'atteignissent des amis,--Hector Caraffa, au lieu de sparer ses hommes en deux bandes, avait runi toutes ses forces, et, au moment o l'on croyait qu'il allait les porter sur le fort Saint-Elme, il s'tait jet sur la chartreuse de San-Martino. Les lazzaroni, qui ne s'attendaient point l'attaque, essayrent de se dfendre, mais inutilement. Les patriotes, jaloux de montrer aux Franais qu'ils ne le cdaient personne en courage, s'lancrent en avant de la colonne, et entrrent les premiers aux cris de Vive la Rpublique! En moins de dix minutes, les lazzaroni furent chasss du couvent et les portes refermes sur les Franais. Cent, comme il tait convenu, restrent la chartreuse; les deux autres cents, par la rampe del Petrio, montrent au fort, dont les portes leur furent ouvertes, non-seulement comme des allis, mais encore comme des librateurs. Nicolino faisait demander Championnet de lui accorder l'honneur de donner, le lendemain, le signal du combat en faisant, au premier rayon du jour, tirer un coup de canon. Cette faveur lui fut accorde, et le gnral envoya son aide de camp tous les chefs de corps pour leur dire que le signal de l'attaque serait un coup de canon tir par les _patriotes napolitains_ du haut du fort Saint-Elme. XCI DEUXIME JOURNE. A six heures prcises du matin, une ligne de feu raya le crpuscule au-dessus de la masse noire du chteau Saint-Elme, un coup de canon se fit entendre: le signal tait donn. Les trompettes et le tambour franais y rpondirent, et toutes les hauteurs plongeant sur les rues de Naples, garnies de canon pendant la nuit par le gnral bl, s'allumrent la fois. A ce signal, les Franais attaqurent Naples sur trois points diffrents. Kellermann, commandant l'extrme droite, se runit Dufresse, et attaqua Naples par Capodimonte et Capodichino. La double attaque devait aboutir la porte de Saint-Janvier, strada Foria. Le gnral Championnet devait, comme il l'avait dit la veille, enfoncer la porte Capuana, devant laquelle Thibaut avait t fait gnral de brigade, et entrer dans la ville par la strada dei Tribunali et par San-Giovanni Carbonara. Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussier devaient, comme nous l'avons dit encore, forcer le pont de la Madeleine, s'emparer du chteau del Carmine; par la place du Vieux-March, remonter jusqu' la strada dei Tribunali, et, par un autre courant qui suivrait le bord de la mer, pntrer jusqu'au mle. Les lazzaroni qui devaient dfendre Naples du ct de Capodimonte et de Capodichino, taient commands par fra Pacifico; ceux qui dfendaient la porte Capuana taient commands par notre ami Michel le Fou; enfin ceux qui dfendaient le pont de la Madeleine et la porte del Carmine taient commands par son compre Pagliuccella. Dans ces espces de combats qui consistent non pas prendre une ville d'assaut, mais prendre d'assaut, et les unes aprs les autres, toutes les maisons d'une ville, une populace mutine est bien autrement terrible qu'une troupe rgulire. Une troupe rgulire se bat mcaniquement, avec sang-froid, et, pour ainsi dire, _avec le moins de frais possible_[2], tandis que, dans un combat comme celui que nous allons essayer de dcrire, cette populace mutine substitue aux mouvements stratgiques, faciles repousser, parce qu'ils sont faciles prvoir, les lans furieux des passions, l'opinitret du dlire, et les ruses de l'imagination individuelle. [Note 2: Nous employons l'expression mme du gnral Championnet.] Alors, ce n'est plus un combat, c'est une lutte toute outrance, une boucherie, un carnage, un massacre dans lequel les assaillants sont forcs d'opposer l'enttement du courage la frnsie du dsespoir; dans cette circonstance surtout, o dix mille Franais attaquaient en face une population de cinq cent mille mes, menacs sur leurs flancs et sur leurs derrires par la triple insurrection des Abruzzes, de la Capitanate et de la Terre de Labour; craignant de voir revenir par mer au secours de cette population et de cette insurrection une arme dont les dbris pouvaient encore monter quatre fois leur nombre, il s'agissait tout simplement, non plus de vaincre pour l'honneur, mais de vaincre pour sa propre conservation. Csar disait: Dans toutes les batailles que j'ai livres, j'ai combattu pour la victoire; Munda, j'ai combattu pour la vie. A Naples, Championnet pouvait dire comme Csar, et il fallait, pour ne pas mourir, vaincre comme Csar avait vaincu Munda. Les soldats le savaient: de la prise de Naples dpendait le salut de l'arme. Le drapeau franais devait donc flotter sur Naples, flottt-il sur un monceau de cendres. Par chaque compagnie, il y avait deux hommes portant des torches incendiaires prpares par l'artillerie. A dfaut du canon, de la hache, de la baonnette, le feu devait, comme dans les inextricables forts de l'Amrique,--dans cet inextricable labyrinthe de ruelles et de _vicoli_,--le feu devait ouvrir un chemin. Presque en mme temps, c'est--dire vers sept heures du matin, Kellermann entrait, prcd de ses dragons, dans le faubourg de Capodimonte, Dufresse, la tte de ses grenadiers, dans celui de Capodichino, Championnet enfonait la porte Capuana, et Salvato, portant la main le drapeau tricolore de la rpublique italienne, c'est--dire bleu, jaune et noir, forait le pont de la Madeleine, et voyait le canon del Carmine abattre autour de lui les premires files de ses hommes. Il serait impossible de suivre ces trois attaques dans tous leurs dtails. Les dtails, d'ailleurs, sont les mmes. Sur quelque point de la ville que les Franais essayassent de s'ouvrir un passage, ils trouvaient la mme rsistance acharne, inoue, mortelle. Il n'y avait pas une fentre, pas une terrasse, pas un soupirail de cave qui n'et ses dfenseurs et qui ne vomt le feu et la mort. Les Franais, de leur ct, s'avanaient, poussant leur artillerie devant eux, se faisant prcder par des torrents de mitraille, enfonant les portes, ventrant les maisons, passant de l'une l'autre, et laissant l'incendie sur leurs flancs et derrire eux. Ainsi, les maisons que l'on ne pouvait prendre taient brles. Alors, du milieu d'un cratre de flammes, dont le vent poussait, comme un dme funbre, la fume au-dessus de la ville, sortaient les imprcations d'agonie, les hurlements de mort des malheureux qui brlaient vivants. Les rues prsentaient l'aspect d'une vote de feu sous laquelle roulait un fleuve de sang. Matres d'une formidable artillerie, les lazzaroni dfendaient chaque place, chaque rue, chaque carrefour, avec une intelligence, une vigueur qu'tait loin d'avoir souponnes l'arme de ligne; et, tour tour repousss ou agressifs, vaincus ou victorieux, se rfugiaient dans les ruelles sans cesser de combattre et reprenaient l'offensive avec l'nergie du dsespoir et l'obstination du fanatisme. Nos soldats, non moins acharns l'attaque qu'eux la dfense, les poursuivaient au milieu des flammes, qui semblaient devoir les dvorer, tandis que, pareils des dmons qui combattent dans leur lment naturel, ceux-ci, noircis et fumants, s'lanaient hors des maisons brlantes pour revenir la charge avec plus d'audace qu'auparavant. On combat, on marche, on avance, on recule sur un monceau de ruines. Les maisons qui s'croulent crasent les combattants; la baonnette enfonce les masses, qui se resserrent, et qui offrent l'trange spectacle d'un combat corps corps entre trente mille combattants, ou plutt trente mille combats dans lesquels les armes ordinaires deviennent inutiles. Nos soldats arrachent la baonnette du canon de leur fusil et s'en servent comme de poignards, tandis que, de leurs fusils teints et qu'ils n'ont pas le temps de recharger, ils font des massues. Les mains cherchent trangler, les dents mordre, les poitrines touffer. Sur les cendres, sur les pierres, sur les charbons enflamms, dans le sang qui coule, rampent les blesss, qui, comme des serpents fouls aux pieds, dchirent en expirant. Le terrain est disput pas pas, et le pied, chaque pas qu'il fait, se pose sur un mort ou un mourant. Vers midi, un hasard fit qu'un nouveau renfort arriva aux lazzaroni. Dix mille des leurs, excits par les moines et par les prtres, taient partis la surveille par la route de Pontana pour reprendre Capoue. Du haut de la chaire, on leur avait promis la victoire. Ils ne doutaient pas que les murailles de Capoue ne tombassent devant eux, comme celles de Jricho taient tombes devant les Isralites. Ces lazzaroni taient ceux du petit mle et de Santa-Lucia. Mais, en voyant cette foule soulever la poussire de la plaine qui dpasse Santa-Maria, et qui spare la vieille Capoue de la nouvelle, Macdonald, rest Franais, tout dmissionnaire qu'il tait, se mit comme volontaire la tte de la garnison, et, tandis que, du haut des remparts, dix pices de canon crachaient mitraille sur cette foule, il fit deux sorties par les deux portes opposes, et, formant un immense cercle dont le centre tait Capoue et son artillerie, et les deux ailes, son infanterie et sa fusillade, il fit un carnage horrible de toute cette multitude. Deux mille lazzaroni tus ou blesss restrent sur le champ de bataille, couchs entre Caserte et Pontana. Tout ce qui tait sain et sauf ou lgrement bless s'enfuit et ne se rallia qu' Casanuova. Le lendemain, le canon se fit entendre dans la direction de Naples; mais, encore harasss de leur droute de la veille, ils attendirent, en buvant, des nouvelles du combat. Le matin, ils apprirent que la journe avait t aux Franais, qui avaient pris leurs camarades vingt-sept pices de canon, leur avaient tu mille hommes et leur avaient fait six cents prisonniers. Alors, ils se runirent sept mille et marchrent toute course pour venir au secours des lazzaroni qui dfendaient la ville, laissant sur la route, comme des jalons de carnage, ceux de leurs blesss qui, rallis la veille et dans la nuit, n'eurent point la force de les suivre. Arrivs au largo del Castello, ils se divisrent en trois bandes. Les uns, par Toledo, portrent secours au largo delle Pigne; les autres, par la strada dei Tribunali, au Castel-Capuano; les autres, par la Marina, au March-Vieux. Couverts de poussire et de sang, ivres du vin qui leur avait t offert tout le long de la route, ils vinrent se jeter, combattants nouveaux, dans les rangs de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une premire fois, accourant au secours de leurs frres vaincus, ils ne voulurent pas l'tre une seconde. Tout rpublicain qui combattait dj un contre six, eut un ou deux ennemis de plus terrasser; et, pour les terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais encore les tuer; car, nous l'avons dit dj, tant qu'ils leur restait un souffle de vie, les blesss s'obstinaient combattre. La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu' trois heures de l'aprs-midi. Salvato, Monnier et Mathieu Maurice avaient pris le chteau del Carmine et le March-Vieux; Championnet, Thibaut et Duhesme s'taient empars de Castel-Capuano et poussaient leurs avant-postes jusqu'au largo San-Giuseppe et le tiers de la strada dei Tribunali; Kellermann s'tait avanc jusqu' l'extrmit de la rue dei Cristallini tandis que Dufresse, aprs un combat acharn, s'tait empar de l_'Albergo dei Poveri_. Il y eut alors une espce de trve due la fatigue; des deux cts, on tait las de tuer. Championnet esprait que cette terrible journe, dans laquelle les lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes, serait une leon pour eux et qu'ils demanderaient quartier. Voyant qu'il n'en tait rien, il rdigea, au milieu du feu, sur un tambour, une proclamation adresse au peuple napolitain, et il chargea son aide de camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions prs de lui, de la porter aux magistrats de Naples. En consquence, il lui donna, comme parlementaire, un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu de l'effroyable dsordre auquel Naples tait en proie, les magistrats avaient perdu toute autorit. Les patriotes, sachant qu'ils seraient gorgs chez eux, se tenaient cachs; Villeneuve, malgr sa trompette et son drapeau blanc, partout o il se prsenta pour passer, fut accueilli par des coups de fusil. Une balle brisa l'aron de sa selle, et il fut oblig de revenir sur ses pas sans avoir pu faire connatre l'ennemi la proclamation du gnral. La voici. Elle tait rdige en italien, langue que Championnet parlait aussi bien que la langue franaise: _Championnet, gnral en chef, au peuple napolitain._ Citoyens, J'ai pour un instant suspendu la vengeance militaire provoque par une horrible licence et par la fureur de quelques individus pays par vos assassins. Je sais combien le peuple napolitain est bon, et je gmis du plus profond de mon coeur sur le mal que je suis forc de lui faire. Aussi, je profite de ce moment de calme pour m'adresser vous, comme un pre ferait ses enfants rebelles, mais toujours aims, pour vous dire: Renoncez une dfense inutile, dposez les armes, et les personnes, la proprit et la religion seront respectes. Toute maison de laquelle partira un coup de fusil sera brle, et les habitants en seront fusills. Mais que le calme se rtablisse, j'oublierai le pass, et les bndictions du ciel pleuvront de nouveau sur cette heureuse contre. Naples, 3 pluvise, an VII de la Rpublique (22 janvier 1799). Aprs la manire dont Villeneuve avait t accueilli, il n'y avait point d'espoir garder, pour ce jour-l du moins. A quatre heures, les hostilits furent reprises avec plus d'acharnement que jamais. La nuit mme descendit du ciel sans sparer les combattants. Les uns continurent tirer des coups de fusil dans l'obscurit; les autres se couchrent au milieu des cadavres, sur les cendres brlantes et les ruines enflammes. L'arme franaise, crase de fatigue, aprs avoir perdu mille hommes, tant tus que blesss, planta l'tendard tricolore sur le fort del Carmine, sur le Castel-Capuano et sur l'_Albergo dei Poveri_. Comme nous l'avons dit, un tiers de la ville, peu prs, tait en son pouvoir. L'ordre fut donn de rester toute la nuit sous les armes, de garder les positions et de reprendre le combat au point du jour. XCII TROISIME JOURNE. L'ordre n'et point t donn par le gnral en chef de rester toute la nuit sous les armes, que le soin de leur propre conservation et forc les soldats de ne pas les abandonner un seul instant. Pendant toute la nuit, le tocsin sonna toutes les glises situes dans les quartiers de Naples demeurs aux Napolitains. Sur tous les postes avancs des Franais, les lazzaroni tentrent des attaques; mais partout ils furent repousss avec des pertes considrables. Pendant la nuit, chacun reut son ordre de bataille pour le lendemain. Salvato, en venant annoncer au gnral qu'il tait matre du fort del Carmine, reut l'ordre, pour le lendemain, de s'avancer la baonnette et au pas de course, par le bord de la mer, avec les deux ttes de son corps, vers le Chteau-Neuf et de l'enlever cote que cote, afin de tourner immdiatement ses canons contre les lazzaroni, tandis que Monnier et Mathieu Maurice, avec l'autre tiers, se maintiendraient dans leur position, et que Kellermann, Dufresse et le gnral en chef, runis la strada Foria, perceraient jusqu' Toledo par le largo delle Pigne. Vers deux heures du matin, un homme se prsenta au bivac du gnral en chef San-Giovanni Carbonara. Au premier coup d'oeil, sous son costume de paysan des Abruzzes, le gnral reconnut Hector Caraffa. Il avait quitt le chteau Saint-Elme et venait dire Championnet que le fort, mal approvisionn et n'ayant que cinq ou six cents coups tirer, n'avait point voulu user inutilement ses munitions, mais que, le lendemain, pour le seconder, son canon combattrait par derrire, et en plongeant sur tous les points o l'on pourrait les apercevoir, les lazzaroni, que l'arme attaquerait en face. Las de son inaction, Hector Caraffa venait non-seulement pour annoncer cette nouvelle au gnral, mais encore pour prendre part au combat du lendemain. A sept heures, les fanfares sonnrent et les tambours battirent. Pendant la nuit, Salvato avait gagn du terrain. Avec quinze cents hommes, au signal donn il dboucha de derrire la Douane et s'lana au pas de course vers le Chteau-Neuf. En ce moment, un hasard providentiel vint son aide. Nicolino, impatient de commencer l'attaque de son ct, se promenait sur les remparts, encourageant ses artilleurs employer utilement le peu de munitions qu'ils avaient. Un d'eux, plus hardi que les autres, l'appela. Nicolino vint. --Que me veux-tu? lui demanda-t-il. --Voyez-vous cette bannire qui flotte au Chteau-Neuf? reprit l'artilleur. --Sans doute que je la vois, fit le jeune homme, et je t'avoue mme qu'elle m'agace horriblement. --Mon commandant veut-il me permettre de l'abattre? --Avec quoi? --Avec un boulet. --Tu es capable d'une pareille adresse? --Je l'espre, mon commandant. --Combien de coups demandes-tu? --Trois. --Je veux bien; mais je te prviens que, si tu ne l'abats pas en trois coups, tu feras trois jours de salle de police. --Et si je l'abats? --Il y a dix ducats pour toi. --Accept, le march. L'artilleur pointa sa pice, y mit le feu: le boulet passa entre le blason et la hampe, trouant la toile du drapeau. --C'est bien, dit Nicolino; mais ce n'est point encore cela. --Je le sais bien, rpondit l'artilleur; aussi, je vais essayer de faire mieux. La pice fut pointe une seconde fois avec plus d'attention encore que la premire. L'artilleur tudia de quel ct soufflait le vent; il apprcia le faible changement de direction que ce souffle avait pu imposer au boulet, se releva, se baissa de nouveau, changea d'un centime de ligne le point de mire de sa pice, approcha la mche de la lumire: une dtonation qui domina le tumulte se fit entendre, et la bannire, coupe par sa base, tomba. Nicolino battit des mains et donna l'artilleur, sans se douter de l'influence qu'allait avoir cet incident, les dix ducats qu'il lui avait promis. En ce moment, la tte de la colonne de Salvato arrivait l'Immacolatella. Salvato, comme toujours, marchait le premier. Il vit tomber la bannire, et, quoiqu'il et reconnu que sa disparition tait cause par un accident, il s'cria: --On abaisse la bannire; le fort se rend. En avant, mes amis! en avant! Et il s'lana au pas de course. De leur ct, les dfenseurs du fort, ne voyant plus le drapeau et croyant qu'on l'avait enlev volontairement, crirent la trahison. Il en rsulta un tumulte au milieu duquel la dfense languit. Salvato profita de ce temps d'arrt pour franchir au pas de course la strada del Piliere. Il lana ses sapeurs contre la porte du fort: un ptard la fit sauter. Il s'lana dans l'intrieur du Chteau-Neuf en criant: --Suivez-moi! Dix minutes aprs, le fort tait pris, et son canon, balayant le largo del Castello et la descente du Gant, forait les lazzaroni se rfugier dans les rues qui donnent sur cette place et dans lesquelles la position des maisons les mettait l'abri des boulets. Immdiatement, le drapeau tricolore franais fut substitu la bannire blanche. Une sentinelle place au sommet du Castel-Capuano transmit au gnral Championnet la nouvelle de la prise du fort. Les trois chteaux dans le triangle desquels la ville est enferme, taient au pouvoir des Franais. Championnet, lorsqu'il reut la nouvelle de la prise de Castel-Nuovo, venait de faire sa jonction avec Dufresse, dans la rue de Foria. Il envoya Villeneuve, par le bord de la mer libre, fliciter Salvato et lui ordonner de laisser la garde du Chteau-Neuf un officier, et lui dire de venir le rejoindre l'instant mme. Villeneuve trouva le jeune chef de brigade appuy aux crneaux et l'oeil fix sur Mergellina. De l, il pouvait apercevoir cette chre maison du Palmier, que, depuis deux mois, il ne voyait plus que dans ses rves. Toutes les fentres en taient fermes; cependant, l'aide de sa longue-vue, il lui semblait voir ouverte la porte du perron donnant sur le jardin. L'ordre du gnral vint le prendre au milieu de cette contemplation. Il cda le commandement Villeneuve lui-mme, prit son cheval et partit au galop. Au moment o Championnet et Dufresse runis poussaient les lazzaroni vers la rue de Tolde, et o un effroyable feu partait, non-seulement du largo delle Pigne, mais encore de toutes les fentres, on aperut une lgre fume qui couronnait les remparts du chteau Saint-Elme; puis on entendit la dtonation de plusieurs pices de gros calibre, et l'on vit un grand trouble se produire parmi les lazzaroni. Nicolino tenait sa parole. En mme temps, une charge de dragons descendit comme un torrent qui se prcipite par la strada della Stalla, tandis qu'une vive fusillade se faisait entendre derrire le muse Borbonico. C'tait Kellermann qui, son tour, faisait sa jonction avec les corps de Dufresse et de Championnet. En un instant, le largo delle Pigne fut balay, et les trois gnraux purent s'y donner la main. Les lazzaroni battaient en retraite par la strada Santa-Maria in Costantinopoli et la salita dei Studi. Mais, pour traverser le largo San-Spirito et le Mercatello, ils taient forcs de passer sous le feu du chteau Saint-Elme, qui, malgr la clrit de leur passage, eut le temps d'envoyer dans leurs rangs cinq ou six messagers de mort. Pendant que s'oprait la retraite des lazzaroni, on amenait Championnet un de leurs chefs qu'on avait pris aprs une rsistance dsespre. Couvert de sang, les habits dchirs, la figure menaante, la voix railleuse, il tait le vrai type du Napolitain port au plus haut degr de l'exaltation. Championnet haussa les paules, et, lui tournant le dos: --C'est bien, dit-il. Qu'on me fusille ce gaillard-l pour l'exemple. --Bon! dit le lazzarone, il parat que dcidment Nanno s'est trompe. Je devais tre colonel et mourir pendu: je ne suis que capitaine et je vais mourir fusill. Cela me console pour ma petite soeur. Championnet entendit et comprit ces paroles. Il fut sur le point d'interroger le condamn; mais, comme en ce moment il voyait un cavalier accourir toute bride, et que, dans ce cavalier, il reconnaissait Salvato, son attention tout entire se porta du ct du nouvel arrivant. On entrana le lazzarone, on l'appuya contre les fondations du muse Bourbonien, et l'on voulut lui bander les yeux. Mais lui, alors, se rvolta. --Le gnral a dit qu'on me fusille, cria-t-il; mais il n'a pas dit qu'on me bande les yeux. Salvato tressaillit cette voix, se retourna et reconnut Michele; Michele, lui aussi, reconnut le jeune officier. --_Sangue di Cristo!_ cria le lazzarone, dites-leur donc, monsieur Salvato, que l'on n'a pas besoin de me bander les yeux pour me fusiller. Et, repoussant ceux qui l'entouraient, il croisa les bras et s'appuya de lui-mme la muraille. --Michele! s'cria Salvato.--Gnral, cet homme m'a sauv la vie, je vous prie de m'accorder la sienne. Et, sans attendre la rponse du gnral, bien sr d'avoir obtenu ce qu'il demandait, Salvato sauta bas de son cheval, carta le cercle de soldats qui dj apprtaient leurs armes pour fusiller Michele, et se jeta dans les bras du lazzarone, qu'il embrassa en le serrant contre son coeur. Championnet vit l'instant tout le parti qu'il pouvait tirer de cet vnement. Faire justice est d'un grand exemple, mais faire grce est parfois d'un grand calcul. Il fit aussitt un signe Salvato, qui lui amena Michele. Un immense cercle se forma autour des deux jeunes gens et du gnral. Ce cercle se composait de Franais vainqueurs, de Napolitains prisonniers, de patriotes accourus, soit pour fliciter Championnet, soit pour se mettre sous sa protection. Championnet, qui dominait ce cercle de toute la hauteur de son buste, leva la main en signe qu'il voulait parler, et le silence se fit. --Napolitains, dit-il en italien, j'allais, comme vous l'avez vu, fusiller cet homme, pris les armes la main et combattant contre nous; mais mon ancien aide de camp, le chef de brigade Salvato, me demande la grce de cet homme, qui, me dit-il, lui a sauv la vie. Non-seulement je lui accorde cette grce, mais encore je dsire donner une rcompense l'homme qui a sauv la vie un officier franais. Puis, s'adressant Michele tout merveill de ce langage: --Quel grade occupais-tu parmi tes compagnons? --J'tais capitaine, Excellence, lui rpondit le prisonnier. Et, avec la libert de langage familire ses pareils, il ajouta: --Mais il parat que je ne m'arrterai pas l. Une sorcire m'a prdit que je serais nomm colonel, et puis pendu. --Je ne puis et ne veux me charger que de la premire partie de la prdiction, rpondit le gnral; mais je m'en charge. Je te fais colonel au service de la rpublique parthnopenne. Organise ton rgiment. Je me charge de ta paye et de ton uniforme. Michele fit un bond de joie. --Vive le gnral Championnet! cria-t-il, vivent les Franais! vive la rpublique parthnopenne! --Nous l'avons dit, un certain nombre de patriotes entouraient le gnral. Le cri de Michele trouva donc un cho plus tendu que l'on n'aurait d s'y attendre. --Maintenant, dit le gnral s'adressant aux Napolitains qui l'entouraient, on vous a dit que les Franais taient des impies, ne croyant ni Dieu, ni la Madone, ni aux saints: on vous a tromps. Les Franais ont une dvotion trs-grande en Dieu, la Madone, et particulirement saint Janvier. Et la preuve, c'est que ma seule proccupation en ce moment est de faire respecter l'glise et les reliques du bienheureux vque de Naples, qui je veux donner une garde d'honneur, si Michele se charge de la conduire. --Je m'en charge! s'cria Michele en agitant son bonnet de laine rouge, je m'en charge! et il y a plus: je rponds d'elle! --Surtout, lui dit Championnet voix basse, si je lui donne pour chef ton ami Salvato. --Ah! pour lui et ma petite soeur, je me ferai tuer, gnral. --Tu entends, Salvato, dit Championnet au jeune officier: la mission est des plus importantes; il s'agit d'enrler saint Janvier parmi les rpublicains. --Et c'est moi que vous chargez de lui mettre une cocarde tricolore l'oreille? rpondit en riant le jeune homme. Je ne me croyais pas tant de vocation pour la diplomatie; mais n'importe: on fera ce que l'on pourra. --Une plume, de l'encre et du papier, demanda Championnet. On se prcipita, et, au bout d'un instant, Championnet avait pu choisir entre dix feuilles de papier et autant de plumes. Le gnral, sans descendre de cheval, crivit, sur l'aron de sa selle, cette lettre, adresse au cardinal-archevque: minence, J'ai suspendu un instant la fureur de mes soldats et la vengeance des crimes qui ont t commis. Profitez de cette trve pour faire ouvrir toutes les glises; exposez le saint sacrement et prchez la paix, le bon ordre et l'obissance aux lois. A ces conditions, je jetterai un voile sur le pass et m'appliquerai faire respecter la religion, les personnes et la proprit. Dclarez au peuple que, quels que soient ceux contre lesquels je devrai svir, j'arrterai le pillage, et que le calme et la tranquillit renatront dans cette malheureuse ville, trahie et trompe. Mais, en mme temps, je dclare qu'un seul coup de fusil tir d'une fentre fera brler la maison et fusiller les habitants qu'elle renfermera. Remplissez donc les devoirs de votre ministre, et votre zle religieux sera, je l'espre, utile au bien public. Je vous envoie une garde d'honneur pour l'glise de saint Janvier. CHAMPIONNET. Naples, 4 pluvise, an VII de la Rpublique (23 janvier 1790.) Michele, ayant entendu comme tout le monde la lecture de cette lettre, chercha des yeux dans la foule son ami Pagliuccella; mais, ne le trouvant pas, il choisit quatre lazzaroni sur lesquels il savait pouvoir compter comme sur lui-mme, et marcha devant Salvato, derrire lequel marchait une compagnie de grenadiers. Le petit cortge se rendit du largo delle Pigne l'archevch, assez voisin de cette place, par la strada dell'Orticello, le vico di San-Giacomo dei Ruffi et la strada de l'Arcivescovado, c'est--dire par quelques-unes des rues les plus troites et les plus populeuses du vieux Naples. Les Franais n'avaient point encore pntr sur ce point de la ville, o ptillaient de temps en temps quelques coups de fusil tirs par la populace en manire d'encouragement, et o, en passant, les rpublicains pouvaient lire sur les visages trois impressions seulement: la terreur, la haine et la stupfaction. Par bonheur, Michele, sauv par Palmieri, graci par Championnet, se voyant dj caracolant sur un beau cheval, dans son uniforme de colonel, s'tait franchement, et avec toute l'ardeur de sa loyale nature, ralli aux Franais, et marchait devant eux en criant de toute la force de ses poumons: Vivent les Franais! vive le gnral Championnet! vive saint Janvier! Puis, quand les visages lui paraissaient par trop renfrogns, Salvato lui mettait dans la main une poigne de carlini, qu'il jetait en l'air, en expliquant ses compatriotes la mission que Salvato tait charg d'accomplir et qui avait gnralement cette bienheureuse influence de donner aux physionomies une expression plus douce et plus bienveillante. En outre, Salvato, qui tait des provinces napolitaines et qui parlait le patois de Naples comme un homme de Porto-Basso, adressait de temps en temps ses compatriotes des allocutions qui, corrobores des poignes de carlins de Michele, avaient aussi leur influence. On parvint ainsi l'archevch: les grenadiers s'tablirent sous le portique. Michele fit un long discours pour expliquer leur prsence tous ses compatriotes; il ajouta que l'officier qui les commandait lui avait sauv la vie au moment o il allait tre fusill, et demanda, au nom de l'amiti que l'on avait pour lui, Michele, qu'il ne ft fait aucune insulte ni lui, ni ses soldats, devenus les protecteurs de saint Janvier. XCIII SAINT JANVIER ET VIRGILE. A peine Championnet eut-il vu disparatre Michele, Salvato et la compagnie franaise, au coin de la strada dell'Orticello, qu'il lui vint l'esprit une de ces ides que l'on peut appeler une illumination. Il pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs des lazzaroni qui s'obstinaient combattre encore, et de faire cesser le pillage individuel, tait de livrer le palais du roi un pillage gnral. Il s'empressa de communiquer cette ide quelques-uns des lazzaroni prisonniers, auxquels on rendit la libert, la condition qu'ils retourneraient vers les leurs et leur feraient part du projet comme venant d'eux. C'tait une manire de s'indemniser eux-mmes de la fatigue qu'ils avaient prise et du sang qu'ils avaient perdu. La communication eut tout le succs qu'en attendait le gnral en chef. Les plus acharns, voyant la ville aux trois quarts prise, avaient perdu l'espoir de vaincre, et trouvaient, par consquent, plus avantageux de se mettre piller que de continuer combattre. En effet, peine cette espce d'autorisation de piller le chteau fut-elle connue des lazzaroni, auxquels on ne laissa point ignorer qu'elle venait du gnral franais, que toute cette multitude se dbanda, se ruant travers la rue de Tolde et travers la rue des Tribunaux vers le palais royal, entranant avec elle les femmes et les enfants, renversant les sentinelles, brisant les portes et inondant comme un flot les trois tages du palais. En moins de trois heures, tout fut emport, jusqu'au plomb des fentres. Pagliuccella, que Michele avait vainement cherch sur le largo delle Pigne pour lui faire partager sa bonne fortune, s'tait, un des premiers, empress de se prcipiter vers le chteau et de le visiter, avec une curiosit qui n'avait pas t sans fruit, de la cave au grenier, et de la faade qui donne sur l'glise San-Ferdinand celle qui donne sur la Darsena. Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait mpris l'indemnit offerte son courage humili; et, avec un dsintressement qui faisait honneur aux anciennes leons de discipline reues sur la frgate de son amiral, il avait, pas pas et la manire du lion, c'est--dire en faisant face l'ennemi, battu en retraite dans son couvent par l'Infrascata et la salita dei Capuccini; puis, la porte de son couvent referme, il avait mis son ne l'curie, son bton dans le bcher, et s'tait ml aux autres frres qui chantaient dans l'glise le _Dies irae, dies illa_. Et t bien malin celui qui et t chercher l et qui y et reconnu, sous son froc, un des chefs des lazzaroni qui avaient combattu pendant trois jours. Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du chteau Saint-Elme, avait suivi toutes les phases du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons vu qu'au moment o il avait pu venir en aide aux Franais, il n'avait pas manqu ses engagements vis--vis d'eux. Son tonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que personne songet les poursuivre, les lazzaroni abandonner leurs postes, et, sans quitter leurs armes, avec les apparences d'une droute, non point rtrograder vers le palais royal, mais au contraire se ruer dessus. Au bout d'un instant, tout lui fut expliqu. A la manire dont ils culbutaient les sentinelles, dont ils envahissaient les portes, dont ils reparaissaient aux fentres de tous les tages, dont ils dgorgeaient sur les balcons, il comprit que les combattants, dans un moment de trve, pour ne pas perdre leur temps, s'taient faits pillards; et, comme il ignorait que ce ft l'instigation du gnral franais que le pillage tait organis, il envoya toute cette canaille trois coups de canon boulet, qui turent dix-sept personnes, parmi lesquelles un prtre, et qui cassrent la jambe au gant de marbre, ancienne statue de Jupiter Stator, qui dcorait la place du Palais. Veut-on savoir quel point l'amour du pillage s'tait empar de la multitude, et s'tait substitu chez elle tout autre sentiment? Nous citerons deux faits pris entre mille; ils donneront une ide de la mobilit d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges de valeur pour dfendre son roi. Au milieu de toute cette foule, acharne au pillage, l'aide de camp Villeneuve, qui continuait de tenir le Chteau-Neuf, envoya un lieutenant la tte d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes, avec ordre de remonter Tolde jusqu' ce qu'il et pris langue avec les avant-postes franais. Le lieutenant eut soin de se faire prcder par quelques lazzaroni patriotes, criant: Vivent les Franais! vive la libert! A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie, bourbonien enrag,--les mariniers de Sainte-Lucie sont encore bourboniens aujourd'hui,--un marinier de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit crier, lui: Vive le roi! Comme ce cri pouvait avoir un cho et servir de signal l'gorgement de toute la patrouille, le lieutenant saisit le marinier au collet, et, le maintenant au bout de son bras, cria: Feu! Le marinier tomba fusill au milieu de la foule, sans que la foule, proccupe maintenant d'autres intrts, songet le dfendre et le venger. Le second exemple fut celui d'un domestique du palais qui, ayant eu l'imprudence de sortir avec une livre galonne d'or, vit le peuple mettre sa livre en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette livre ft celle du roi. Au mme moment o on laissait le serviteur du roi Ferdinand en chemise pour lui arracher les galons de sa livre, Kellermann, qui tait descendu avec un dtachement de deux ou trois cents hommes, du ct de Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie, sur la place du chteau. Mais, avant d'arriver l, il avait fait une halte l'glise de Santa Maria di Porto-Salvo, et avait fait demander don Michelangelo Ciccone. C'tait, on se le rappelle, ce mme prtre patriote que Cirillo avait envoy chercher pour confrer les derniers sacrements au sbire bless par Salvato dans la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23 septembre, au matin, expira dans la maison o il avait t transport, l'angle de la fontaine du Lion. Kellermann tait porteur d'un billet de Cirillo qui faisait appel au patriotisme du digne prtre et l'invitait se rallier aux Franais. Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hsit un instant: il avait suivi Kellermann. A midi, les lazzaroni avaient dpos les armes, et Championnet, vainqueur, parcourait la ville. Les ngociants, les bourgeois, toute la partie tranquille de la population qui n'avait pas pris part la lutte, n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de mort, commencrent alors d'ouvrir timidement les portes et les fentres des magasins et des maisons. La premire vue au gnral tait dj une promesse de scurit; car il tait entour d'hommes que leur talent, leur science et leur courage avaient faits la vnration de Naples. C'taient les Baffi, les Poerio, les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, les Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, les Ettore Caraffa, les Cirillo, les Manthonnet, les Schipani. Le jour de la rmunration tait enfin arriv pour tous ces hommes qui avaient pass du despotisme la perscution, et qui passaient de la perscution la libert. Le gnral, alors, au fur et mesure qu'il voyait une porte s'ouvrir, s'approchait de cette porte, et, dans leur propre langue, essayait de rassurer ceux qui se hasardaient sur le seuil, leur disant que tout tait fini, qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, et substituer la libert la tyrannie. Alors, en jetant les yeux sur la route que le gnral avait suivie, en voyant le calme rgner l o, un instant auparavant, Franais et lazzaroni s'gorgeaient, les Napolitains se rassuraient en effet, et toute cette population _di mezzo ceto_, c'est--dire de la bourgeoisie, qui fait la force et la richesse de Naples, la cocarde tricolore l'oreille, criant: Vivent les Franais! vive la libert! vive la Rpublique! commena de se rpandre gaiement dans les rues, agitant des mouchoirs, et, au fur et mesure qu'elle se tranquillisait, se laissant emporter cette joie ardente qui s'empare de ceux qui, dj plongs dans l'abme tnbreux de la mort, se retrouvent tout coup et comme par miracle rendus au jour, la lumire et la vie. Et, en effet, si les Franais eussent tard de vingt-quatre heures encore entrer Naples, qui peut dire ce qu'il ft rest de maisons debout et de patriotes vivants? A deux heures de l'aprs-midi, Rocca-Romana et Maliterno, confirms dans leur grade de chefs du peuple, rendirent un dit pour l'ouverture des boutiques. Cet dit portait la date de l'an Ier et du deuxime jour de la rpublique parthnopenne. Championnet avait vu avec inquitude que la bourgeoisie et la noblesse seules s'taient runies lui et que le peuple se tenait l'cart. Alors, il rsolut de frapper le lendemain un grand coup. Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer saint Janvier dans son camp, le peuple suivrait saint Janvier partout o il irait. Il envoya un message Salvato. Salvato, qui gardait la cathdrale, c'est--dire le point le plus important de Naples, avait reu la consigne de ne point quitter son poste sans tre rclam par un ordre man directement du gnral. Le message envoy Salvato ordonnait celui-ci de s'aboucher avec les chanoines, et de les inviter exposer, le lendemain, la sainte ampoule la vnration publique, dans l'esprance que saint Janvier, auquel les Franais avaient la plus grande dvotion, daignerait faire son miracle en leur faveur. Les chanoines se trouvaient entre deux feux. Si saint Janvier faisait son miracle, ils taient compromis vis--vis de la cour. S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient la colre du gnral franais. Ils trouvrent un biais et rpondirent que ce n'tait point l'poque o saint Janvier avait l'habitude de faire son miracle, et qu'ils doutaient fort que l'illustre bienheureux consentt, mme pour les Franais, changer sa date habituelle. Salvato transmit, par Michele, la rponse des chanoines Championnet. Mais, son tour, Championnet rpondit que c'tait l'affaire du saint et non la leur; qu'ils n'avaient point prjuger des bonnes ou des mauvaises intentions de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une certaine prire laquelle il esprait que saint Janvier ne demeurerait pas insensible. Les chanoines rpondirent que, puisque Championnet le voulait absolument, ils exposeraient les ampoules, mais que, de leur ct, ils ne rpondaient de rien. A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il fit annoncer par toute la ville la nouvelle que les saintes ampoules seraient exposes le lendemain, et qu' dix heures et demie prcises du matin, la liqufaction du prcieux sang aurait lieu. C'tait une nouvelle trange et tout fait incroyable pour les Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait qui motivt de sa part une suspicion de partialit en faveur des Franais. Depuis quelque temps, au contraire, il s'tait montr capricieux jusqu' la manie. Ainsi, au moment de son dpart pour la campagne de Rome, le roi Ferdinand s'tait personnellement prsent la cathdrale pour demander saint Janvier son secours et sa protection, et saint Janvier, malgr son instante prire, lui avait obstinment refus la liqufaction de son sang; ce qui avait fait prvoir une dfaite un grand nombre de personnes. Or, si saint Janvier faisait pour les Franais ce qu'il avait refus au roi de Naples, c'est que saint Janvier avait chang d'opinion, c'est que saint Janvier s'tait fait jacobin. A quatre heures du soir, Championnet, voyant la tranquillit rtablie, monta cheval et se fit conduire au tombeau d'un autre patron de Naples, pour lequel il avait une bien plus grande vnration que pour saint Janvier. Ce tombeau tait celui de Publius Virgilius Maro, ou, du moins, celui dont les ruines ont, disent les archologues, renferm les cendres de l'auteur de l'_nide_. Tout le monde sait qu' son retour d'Athnes, d'o le ramenait Auguste, Virgile mourut Brindes, et que ses cendres revirent ce Pausilippe qu'il avait tant aim, et d'o il pouvait embrasser tous les lieux immortaliss par lui dans son sixime livre de l'_nide_. Championnet descendit de cheval au monument lev par Sannazar, et monta la pente rapide et escarpe qui conduit la petite rotonde que l'on montre au voyageur comme le columbarium o fut dpose l'urne du pote. Dans le centre du monument poussait un laurier sauvage que la tradition donnait comme tant immortel. Championnet en brisa une branche, qu'il passa dans la ganse de son chapeau, ne permettant ceux qui l'accompagnaient d'en prendre qu'une feuille chacun, de peur qu'une rcolte plus considrable ne ft tort l'arbre d'Apollon, et que la vnration ne correspondt, par son rsultat, l'impit. Puis, lorsqu'il eut rv pendant quelques instants sur ces pierres sacres, il demanda un crayon, et, dchirant une page de son portefeuille, il rdigea le dcret suivant, qui fut envoy le mme soir l'imprimerie, et qui parut le lendemain matin. Championnet, gnral en chef. Considrant que le premier devoir d'une rpublique est d'honorer la mmoire des grands hommes, et de pousser ainsi les citoyens vers l'mulation, en mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque dans la tombe les gnies sublimes de tous les pays et de tous les temps: Avons dcrt ce qui suit: 1 Il sera lev Virgile un tombeau en marbre au lieu mme o se trouve sa tombe, prs de la grotte de Pouzzoles. 2 Le ministre de l'intrieur ouvrira un concours dans lequel seront admis tous les projets de monument que les artistes voudront prsenter. Sa dure sera de vingt jours. Cette priode expire, une commission compose de trois membres, nomme par le ministre de l'intrieur, choisira, parmi les projets qui auront t prsents, celui qui semblera le meilleur, et la curie lvera le monument, dont l'rection sera confie celui dont le projet aura t adopt. Le ministre de l'intrieur est charg de l'excution de la prsente ordonnance. CHAMPIONNET. Il est curieux que les deux monuments dcrts Virgile, l'un Mantoue, l'autre Naples, aient t dcrts par deux gnraux franais: celui de Mantoue par Miollis; celui de Naples par Championnet. Aprs soixante-cinq ans, la premire pierre de celui de Naples n'est point encore pose. XCIV OU LE LECTEUR RENTRE DANS LA MAISON DU PALMIER. La ncessit o nous avons t de suivre sans interruption les vnements politiques et militaires la suite desquels Naples tait tombe au pouvoir des Franais, nous a forc de nous loigner de la partie romanesque de notre rcit et de laisser de ct les personnages passifs qui subissaient ces vnements, pour nous occuper, au contraire, des personnages actifs qui les dirigeaient. Que l'on nous permette donc, maintenant que nous avons donn aux acteurs pisodiques de cette histoire toute l'importance qu'ils rclamaient, de revenir aux premiers rles sur lesquels doit se concentrer tout l'intrt de notre drame. Au nombre de ces personnages, pour lesquels on nous accuse peut-tre, mais tort, d'oubli, est la pauvre Luisa San-Felice, qu'au contraire nous n'avons pas perdue de vue un seul instant. Reste vanouie entre les bras de son frre de lait Michele, sur la plage de la Vittoria, tandis que son mari, fidle la fois ses devoirs envers son prince et ses promesses envers son ami, rejoignait le duc de Calabre, au risque de sa vie, et laissait Luisa Naples, au risque de son bonheur, Luisa, reporte dans la voiture, avait t ramene, au grand tonnement de Giovannina, la maison du Palmier. Michele, qui ignorait les causes relles de cet tonnement auquel le sourcil fronc et l'oeil presque menaant de Giovannina donnaient un caractre tout particulier, raconta les choses comme elles s'taient passes. Luisa se mit au lit avec une fivre ardente. Michele passa la nuit dans la maison, et, comme le lendemain, au point du jour, l'tat de Luisa ne s'tait point amlior, il courut prvenir le docteur Cirillo. Pendant ce temps, le facteur apporta une lettre l'adresse de Luisa. Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avait remarqu, que chaque fois qu'arrivait une lettre pareille celle qu'elle tenait entre ses mains, l'motion de sa matresse en la recevant tait grande; puis qu'elle se retirait et s'enfermait dans la chambre de Salvato, d'o elle ne sortait que les yeux rouges de larmes. Elle comprit donc que c'tait une lettre de Salvato, et, tout hasard, et sans savoir encore si elle la lirait ou non, elle la garda, ayant pour excuse de ne pas l'avoir remise, si la lettre tait rclame, l'tat dans lequel se trouvait Luisa. Cirillo accourut. Il avait cru Luisa partie; mais, au simple rcit de Michele, qui le ramenait, il devina tout. On sait la tendresse paternelle du bon docteur pour Luisa. Il reconnut chez la malade tous les symptmes de la fivre crbrale, et, sans lui faire une question qui pt ajouter au trouble moral qu'elle avait prouv, il s'occupa de combattre le mal matriel. Trop habile pour se laisser vaincre par une maladie connue quand cette maladie en tait peine son dbut, il la combattit nergiquement, et, au bout de trois jours, Luisa tait, sinon gurie, du moins hors de danger. Le quatrime jour, elle vit sa porte s'ouvrir, et, la vue de la personne qui entra, poussa un cri de joie et tendit ses deux bras vers elle. Cette personne, c'tait son amie de coeur, la duchesse Fusco. Comme l'avait prdit San-Felice, la reine partie, la duchesse disgracie revenait Naples. En quelques instants, la duchesse fut au courant de la situation. Depuis trois mois, Luisa avait t force de tout enfermer dans son coeur; depuis quatre jours, son coeur dbordait, et, malgr cette maxime d'un grand moraliste, que les hommes gardent mieux les secrets des autres, mais que les femmes gardent mieux les leurs, au bout d'un quart d'heure, Luisa n'avait plus de secrets pour son amie. Inutile de dire que la porte de communication fut plus ouverte que jamais, et qu' toute heure du jour et de la nuit, la duchesse eut la disposition de la chambre sacre. Le jour o elle avait quitt le lit, Luisa avait reu une nouvelle lettre de Portici. Giovannina l'avait vue avec inquitude prendre cette lettre. Puis elle avait attendu que la lecture en fut faite. Si cette lettre indiquait la lettre prcdente, et si Luisa la rclamait, Giovannina cherchait cette lettre, la retrouvait intacte, et mettait son oubli sur le compte de la proccupation que lui avait cause la maladie de sa matresse. Si Luisa ne la rclamait pas, Giovannina la conservait tout hasard, comme un auxiliaire dans un sombre projet qu'elle n'avait pas encore mri, mais qui dj tait en germe dans son cerveau. Les vnements suivaient leur cours. On connat ces vnements: nous les avons longuement raconts. La duchesse Fusco, lance dans le parti patriote, avait rouvert ses salons et y recevait tous les hommes minents et toutes les femmes distingues de ce parti. Au nombre de ces femmes tait lonore Fonseca-Pimentel, que nous allons bientt voir, avec l'me d'une femme et le courage d'un homme, se mler aux vnements politiques de son pays. Ces vnements politiques avaient pris pour Luisa, qui, jusque-l, ne s'en tait jamais proccupe, une importance suprme. Si bien que fussent renseigns les familiers de la duchesse Fusco, il y avait toujours un point sur lequel Luisa tait mieux renseigne qu'eux: c'tait la marche des Franais sur Naples. En effet, tous les trois ou quatre jours, elle savait prcisment o taient les rpublicains. Elle avait reu aussi deux lettres du chevalier. Dans la premire, o il lui annonait son arrive bon port Palerme, il lui exprimait tout son regret de ce que l'tat orageux de la mer l'et empche de s'embarquer avec lui; mais il ne lui disait point de venir le rejoindre. La lettre tait tendre, calme et paternelle, comme toujours. Il tait probable que le chevalier n'avait point entendu ou n'avait pas voulu entendre le dernier cri de dsespoir jet par Luisa. La seconde lettre contenait, sur la situation de la cour Palerme, des dtails que l'on trouvera dans la suite de notre rcit. Mais, pas plus que la premire, elle n'exprimait le dsir de la voir quitter Naples. Au contraire, elle lui donnait des conseils sur la manire dont elle devait se conduire au milieu des crises politiques qui allaient agiter la capitale, et la prvenait que, par le mme courrier, la maison Backer recevait avis de mettre la disposition de la chevalire San-Felice les sommes dont elle pourrait avoir besoin. Le mme jour, la lettre du chevalier la main, Andr Backer, que Luisa n'avait point revu depuis le jour de sa visite Caserte, se prsentait la maison du Palmier. Luisa le reut avec la grce srieuse qui lui tait habituelle, le remercia de son empressement, mais le prvint que, vivant trs-retire, elle avait dcid de ne recevoir aucune visite pendant l'absence de son mari. S'il arrivait qu'elle et besoin d'argent, elle passerait elle-mme la banque, ou y enverrait Michele avec un reu. C'tait un cong dans toutes les formes. Andr le comprit, et se retira en soupirant. Luisa le reconduisit jusqu'au perron et dit Giovannina, qui venait de fermer la porte derrire lui: --Si jamais M. Andr Backer se reprsentait la maison et demandait me parler, souvenez-vous que je n'y suis pas. On connat la familiarit des serviteurs napolitains avec leurs matres. --Ah! mon Dieu! rpondit Giovannina, comment un si beau jeune homme a-t-il pu dplaire madame? --Il ne m'a point dplu, mademoiselle, rpondit froidement Luisa; mais, en l'absence de mon mari, je ne recevrai personne. Giovannina, toujours mordue au coeur par la jalousie, fut sur le point de rpliquer: Except M. Salvato; mais elle se retint, et un sourire dubitatif fut sa seule rponse. La dernire lettre que Luisa avait reue de Salvato portait la date du 19 janvier: elle arriva le 20. Toute la journe du 20 se passa pour Naples dans les angoisses, et pour Luisa ces angoisses furent plus grandes que pour tout autre. Elle savait par Michele les formidables prparatifs de dfense qui s'excutaient; elle savait par Salvato que le gnral en chef avait jur de prendre la ville tout prix. Salvato suppliait Luisa, si l'on bombardait Naples, de se mettre l'abri des projectiles dans les caves les plus profondes de sa maison. Ce danger tait surtout craindre si le chteau Saint-Elme ne tenait point la promesse qu'il avait faite et se dclarait contre les Franais et les patriotes. Le 21, au matin, une grande agitation se manifesta dans Naples. Le chteau Saint-Elme, on se le rappelle, avait arbor le drapeau tricolore; donc, il tenait sa promesse et se dclarait pour les patriotes et pour les Franais. Luisa en fut joyeuse, non point pour les patriotes, non point pour les Franais: elle n'avait jamais eu aucune opinion politique; mais il lui sembla que cet appui donn aux Franais et aux patriotes diminuait le danger que courait son amant, puisqu'il tait patriote de coeur, Franais d'adoption. Le mme jour, Michele vint lui faire visite. Michele, l'un des chefs du peuple, dcid combattre jusqu' la mort pour une cause qu'il ne comprenait pas trs-bien, mais laquelle il appartenait par le milieu dans lequel il tait n et par te tourbillon qui l'entranait,--- Michele, en cas d'accident, venait faire ses adieux Luisa et lui recommander sa mre. Luisa pleurait fort en prenant cong de son frre de lait; mais toutes ses larmes n'taient pas pour le danger que courait Michele: une bonne moiti coulait sur les dangers qu'allait courir Salvato. Michele, moiti riant, moiti pleurant, de son ct, et ne voyant pas plus loin que les paroles de Luisa, essaya de rassurer celle-ci sur son sort en lui rappelant la prdiction de Nanno. Selon la sorcire albanaise, Michele devait mourir colonel et pendu. Or, Michele n'tait encore que capitaine, et, s'il tait expos la mort, c'tait la mort par le fer ou par le feu, et non par la corde. Il est vrai que, si la prdiction de Nanno se ralisait pour Michele, elle devait se raliser aussi pour Luisa, et que, si Michele mourait pendu, Luisa devait mourir sur l'chafaud. L'alternative n'tait pas consolante. Au moment o Michele s'loignait de Luisa, la main de celle-ci le retint, et ces paroles qui depuis longtemps erraient sur ses lvres, s'en chapprent: --Si tu rencontres Salvato... --Oh! petite soeur! s'cria Michele. Tous deux s'taient parfaitement compris. Une heure aprs leur sparation, les premiers coups de canon se faisaient entendre. La plupart des patriotes de Naples, ceux qui, par leur ge avanc ou l'tat pacifique qu'ils exeraient, n'taient point appels prendre les armes, taient runis chez la duchesse Fusco. L, d'heure en heure, arrivaient les nouvelles du combat. Mais Luisa prenait trop d'intrt ce combat pour attendre ces nouvelles dans le salon et au milieu de la socit runie chez la duchesse. Seule, dans la chambre de Salvato, genoux devant le crucifix, elle priait. Chaque coup de canon lui rpondait au coeur. De temps en temps, la duchesse Fusco venait son amie et lui donnait des nouvelles des progrs que faisaient les Franais, mais, en mme temps, avec une espce d'orgueil national, lui disait la merveilleuse dfense des lazzaroni. Luisa rpondait par un gmissement. Il lui semblait que chaque boulet, chaque balle, menaait le coeur de Salvato. Cette lutte terrible serait-elle donc ternelle? Pendant les vnements du 21 et du 22, Luisa se coucha tout habille sur le lit de Salvato. Plusieurs alertes furent causes par les lazzaroni: la rputation de patriotisme de la duchesse n'tait pas sans danger. Luisa ne se proccupait point de ce qui faisait l'inquitude des autres: elle ne songeait qu' Salvato, ne pensait qu' Salvato. Dans la matine du troisime jour, la fusillade cessa, et l'on vint annoncer que les Franais taient vainqueurs sur tous les points, mais pas encore matres de la ville. Qu'tait-il arriv aprs cette lutte acharne? Salvato tait-il mort ou vivant? Le bruit du combat avait cess tout fait avec les trois derniers coups de canon du chteau Saint-Elme, tirs sur les pillards du palais royal. Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s'il ne leur tait point arriv malheur;--Michele le premier sans doute, car Michele pouvait venir toute heure du jour, trouver Luisa, tandis que Salvato, ignorant qu'elle ft seule, n'oserait jamais se prsenter chez elle qu' la nuit et par le chemin convenu. Luisa se mit la fentre, les yeux fixs sur Chiaa: c'tait de ce ct que devaient lui venir les nouvelles. Les heures s'coulaient. Elle apprit la reddition complte de la ville; elle entendit les cris de la foule qui accompagnait Championnet au tombeau de Virgile; elle sut l'annonce faite, pour le lendemain, de la liqufaction du bienheureux sang de saint Janvier; mais toutes ces choses passrent devant son intelligence comme des fantmes passent prs du lit d'un homme endormi. Ce n'tait rien de tout cela qu'elle attendait, qu'elle demandait, qu'elle esprait. Laissons Luisa sa fentre, rentrons dans la ville et assistons aux angoisses d'une autre me, non moins trouble que la sienne. On sait de qui nous voulons parler. Ou nous avons bien mal russi dans le portrait physique et moral que nous avons essay de tracer de Salvato, ou nos lecteurs savent que, de quelque ardent dsir que notre jeune officier ft atteint de revoir Luisa, le devoir du soldat prenait, en toute circonstance, le pas sur le dsir de l'amant. Il s'tait donc dtach de l'arme, il s'tait donc loign de Naples, il s'en tait donc rapproch sans une plainte, sans une observation, quoiqu'il et parfaitement su qu'au premier mot qu'il et dit Championnet de l'aimant qui l'attirait Naples, son gnral, qui avait pour lui la tendresse de l'admiration, la plus profonde peut-tre de toutes les tendresses, l'et pouss en avant et lui et donn toutes facilits pour entrer le premier Naples. Au moment o, arriv temps au largo delle Pigne pour sauver la vie Michele, il tint le jeune lazzarone press sur sa poitrine, son coeur bondit d'une double joie, d'abord parce qu'il pouvait, dans une mesure plus complte, reconnatre le service qu'il lui avait rendu, ensuite parce que, rest seul avec lui, il allait avoir des nouvelles de Luisa et quelqu'un qui parler d'elle. Mais, cette fois encore, son attente avait t trompe. La vive imagination de Championnet avait vu dans la runion des lazzaroni et de Salvato un vnement dont il pouvait tirer parti. Le germe de l'ide qu'il avait mrie au point de faire faire saint Janvier son miracle lui tait entr dans l'esprit, et il avait rsolu de donner en garde la cathdrale Salvato, et de choisir Michele pour conduire celui-ci la cathdrale. On a vu que ce double choix tait bon, puisqu'il avait russi. Seulement, Salvato tait consign jusqu'au lendemain la garde de la cathdrale, dont il rpondait. Mais peine parvenu jusqu' l'archevch, peine ses grenadiers disposs sous le portail de l'glise et sur la petite place qui donne sur la strada dei Tribunali, Salvato avait jet son bras autour du cou de Michele et l'avait entran dans la cathdrale, sans lui dire autre chose que ces deux mots, qui contenaient un monde d'interrogations: --ET ELLE? Et Michele, avec la profonde intelligence qu'il puisait dans le triple sentiment de vnration, de tendresse et de reconnaissance qu'il avait pour Luisa, Michele lui avait tout racont, depuis les efforts impuissants de la jeune femme pour partir avec son mari, jusqu' ce dernier mot chapp, il y avait trois jours, au plus profond de son coeur: SI TU RENCONTRES SALVATO!... Ainsi, les derniers mots de Luisa et les premiers mots de Salvato pouvaient se traduire ainsi: --Je l'aime toujours! --Je l'adore plus que jamais! Quoique le sentiment que Michele portait Assunta n'et pas atteint les proportions de l'amour que Salvato et Luisa avaient l'un pour l'autre, le jeune lazzarone pouvait mesurer les hauteurs auxquelles il n'atteignait point; et, dans l'effusion de sa reconnaissance, dans cette joie de vivre que la jeunesse prouve la suite d'un grand danger disparu, Michele s'tait fait l'interprte des sentiments de Luisa avec plus de vrit et mme d'loquence qu'elle n'et os le faire elle-mme, et, au nom de Luisa, sans en avoir t charg par Luisa, il lui avait vingt fois rpt,--chose que Salvato ne se lassait pas d'entendre,--il lui avait vingt fois rpt que Luisa l'aimait. C'tait Michele le dire et Salvato l'couter que tous deux passaient leur temps, tandis que, comme soeur Anne, Luisa regardait si elle ne voyait rien venir sur la route de Chiaa. XCV LE VOEU DE MICHELE. La nuit tomba lentement du ciel. Tant qu'elle eut l'espoir de distinguer quelque chose dans le crpuscule, Luisa tint ses regards la fentre; seulement, son regard s'levait de temps en temps vers le ciel, comme pour demander Dieu s'il n'tait pas l-haut, prs de lui, celui qu'elle cherchait vainement sur la terre. Vers huit heures, il lui sembla reconnatre dans les tnbres un homme ayant la tournure de Michele. Cet homme s'arrta la porte du jardin; mais, avant qu'il et eu le temps d'y frapper, Luisa avait cri: Michele! et Michele avait rpondu: Petite soeur! Au son de cette voix qui l'appelait, Michele tait accouru, et, comme la fentre n'tait qu' la hauteur de huit ou dix pieds, profitant des interstices des pierres, il avait grimp le long de la muraille, et, se cramponnant au balcon, il avait saut dans l'intrieur de la salle manger. Au premier son de la voix de Michele, au premier regard que Luisa jeta sur lui, elle comprit qu'elle n'avait redouter aucun malheur, tant le visage du jeune lazzarone respirait la paix et le bonheur. Ce qui la frappa surtout, ce fut l'trange costume dont son frre de lait tait revtu. Il portait d'abord une espce de bonnet de uhlan, surmont d'un plumet qui semblait emprunt au panache d'un tambour-major; son torse tait enferm dans une courte jaquette bleu de ciel, toute passemente de ganses d'or sur la poitrine et toute soutache d'or sur les manches; son cou pendait, couvrant l'paule gauche seulement, un dolman rouge, non moins riche que la jaquette. Un pantalon gris ganse d'or compltait ce costume, rendu plus formidable encore par le grand sabre que le lazzarone tenait de la libralit de Salvato et qui, il faut rendre justice son matre, n'tait pas rest oisif pendant les trois jours qui venaient de s'couler. C'tait le costume de colonel du peuple que, sachant la fidlit que le lazzarone avait montre Salvato, le gnral en chef s'tait empress de lui envoyer. Michele l'avait revtu l'instant mme, et, sans dire Salvato dans quel but il lui demandait cette grce, il avait sollicit de l'officier franais un cong d'une heure, que celui-ci lui avait accord. Il n'avait fait qu'un bond du porche de la cathdrale chez les Assunta, o sa prsence une pareille heure et dans un pareil costume avait jet la stupfaction, non-seulement chez la jeune fille, mais encore chez le vieux Basso-Tomeo et ses trois fils, dont deux taient occups panser dans un coin les blessures qu'ils avaient reues. Il avait t droit l'armoire, avait choisi le plus beau costume de sa matresse, l'avait roul sous son bras; puis, en lui promettant de revenir le lendemain matin, il tait parti avec une multiplicit de gambades et un dcousu de paroles qui lui eussent bien certainement fait donner le surnom _del Pazzo_, s'il n'et point t depuis longtemps dcor de ce surnom. Il y a loin de la Marinella Mergellina, et, pour aller de l'une l'autre, il faut traverser Naples dans toute sa largeur; mais Michele connaissait si bien tous les vicoli et toutes les ruelles qui pouvaient lui faire gagner un mtre de terrain, qu'il ne mit qu'un quart d'heure faire le trajet qui le sparait de Luisa, et l'on a vu que, pour diminuer d'autant ce trajet, il venait de grimper par la fentre au lieu d'entrer par la porte. --D'abord, dit Michele en sautant du rebord de la fentre dans l'appartement, il vit, il se porte bien, il n'est pas bless, et t'aime comme un fou! Luisa jeta un cri de joie; puis, mlant la tendresse qu'elle avait pour son frre de lait la joie que lui causait la bonne nouvelle apporte par lui, elle le prit dans ses bras et le pressa sur son coeur en murmurant: --Michele! cher Michele! que je suis heureuse de te revoir! --Et tu peux t'en rjouir, car il ne s'en est pas fallu de beaucoup que tu ne me revisses pas: sans lui, j'tais fusill. --Sans qui? demanda Luisa, quoiqu'elle st bien de qui parlait Michele. --Lui, pardieu! dit Michele, c'est lui! Est-ce qu'il y en avait un autre que M. Salvato qui put m'empcher d'tre fusill? Qui diable se serait inquit des trous que sept ou huit balles peuvent faire la peau d'un pauvre lazzarone? Mais lui, il est accouru, il a dit: C'est Michele! il m'a sauv la vie: je demande grce pour lui. Il m'a pris dans ses bras, il m'a embrass comme du pain, et le gnral en chef m'a fait colonel; ce qui me rapproche firement de la potence, ma chre Luisa. Puis, voyant que sa soeur de lait l'coutait sans rien comprendre ses paroles: --Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua-t-il. Au moment d'tre fusill, j'ai fait un voeu dans lequel tu es pour quelque chose, petite soeur. --Moi? --Oui, toi. J'ai fait voeu que, si j'en rchappais, et il n'y avait pas grande chance, je t'en rponds! j'ai fait voeu que, si j'en rchappais, la journe ne se passerait pas sans que j'allasse avec toi, petite soeur, faire ma prire saint Janvier. Or, il n'y a pas de temps perdre, et, comme on pourrait tre tonn de voir une grande dame comme toi courir les rues de Naples en donnant le bras Michele le Fou, tout colonel qu'il est, je t'apporte un costume sous lequel on ne te reconnatra pas. Tiens! Et il laissa tomber aux pieds de Luisa le paquet contenant les habits d'Assunta. Luisa comprenait de moins en moins; mais son instinct lui disait qu'il y avait, au fond de tout cela, pour son coeur bondissant, quelque surprise que ne pouvait deviner son esprit; et peut-tre ne voulait-elle pas approfondir la mystrieuse proposition de Michele, de peur d'tre oblige de le refuser. --Allons, dit Luisa, puisque tu as fait un voeu, mon pauvre Michele, et que tu crois devoir la vie ce voeu, il faut le remplir; y manquer te porterait malheur. Et, d'ailleurs, jamais, je te le jure, je ne me suis trouve eu meilleure disposition de prier qu'en ce moment. Mais..., ajouta-t-elle timidement. --Quoi, mais? --Tu te rappelles qu'il m'avait dit de tenir la fentre de la petite ruelle ouverte, ainsi que les portes qui, de cette fentre, conduisent sa chambre? --De sorte, dit Michele, que la fentre est ouverte et que les portes conduisant sa chambre sont ouvertes? --Oui. Juge donc ce qu'il et pens en les trouvant fermes! --Cela lui et caus, en effet, je te le jure, une bien grande peine. Mais, par malheur, depuis qu'il se porte bien, M. Salvato n'est plus son matre, et, cette nuit, il est de garde prs du _commandant, gnral_, et, comme il ne pourrit quitter ce poste que demain onze heures du matin, nous pouvons fermer fentres et portes, et aller accomplir saint Janvier le voeu que je lui ai fait. --Allons donc, soupira Luisa en emportant dans sa chambre les vtements d'Assunta, tandis que Michele allait fermer les portes et les fentres. En entrant dans la pice qui donnait sur la ruelle, Michele crut voir une ombre qui se dissimulait dans l'angle le plus obscur de l'appartement. Comme cette hte se cacher pouvait venir de mauvaises intentions, Michele s'avana les bras tendus dans les tnbres. Mais l'ombre, voyant qu'elle allait tre prise, vint au-devant de lui en disant: --C'est moi, Michele: je suis l par l'ordre de madame. Michele reconnut la voix de Giovannina, et, comme la chose n'avait rien d'invraisemblable, il ne s'en inquita pas davantage et seulement se mit fermer les fentres. --Mais, demanda Giovannina, si M. Salvato vient? --Il ne viendra pas, rpondit Michele. --Lui serait-il arriv malheur? demanda la jeune fille avec un accent qui trahissait plus qu'un intrt ordinaire et dont elle comprit elle-mme l'imprudence; car, presque aussitt:--Il faudrait en ce cas, continua-t-elle, apprendre cette nouvelle madame avec toute sorte de mnagements. --Madame, rpondit Michele, sait ce sujet tout ce qu'elle doit savoir, et, sans qu'il soit arriv malheur M. Salvato, il est retenu o il est jusqu' demain matin. En ce moment, on entendit la voix de Luisa qui appelait sa camriste. Giovannina, pensive et le sourcil fronc, se rendit lentement l'appel de sa matresse, tandis que Michele, habitu aux excentricits de la jeune fille, les remarquant peut-tre, mais ne cherchant mme pas les expliquer, fermait les fentres et les portes, que Luisa s'tait vingt fois promis de ne pas ouvrir, et que, depuis trois jours, cependant, elle tenait ouvertes. Lorsque Michele revint dans la salle manger, Luisa avait complt sa toilette. Le lazzarone jeta un cri d'tonnement: jamais sa soeur de lait ne lui avait paru si belle que sous ce costume, qu'elle portait comme s'il et toujours t le sien. Giovannina, de son ct, regardait sa matresse avec une trange expression de jalousie. Elle lui pardonnait d'tre belle sous ses habits de dame; mais, fille du peuple, elle ne pouvait lui pardonner d'tre charmante sous les habits d'une fille du peuple. Quant Michele, il admirait Luisa franchement et navement, et, ne pouvant deviner que chacun de ses loges tait un coup de poignard pour la femme de chambre, il ne cessait de rpter sur tous les tons du ravissement: --Mais regarde donc, Giovannina, comme elle est belle! Et, en effet, une espce d'aurole non-seulement de beaut, mais encore de bonheur, rayonnait autour du front de Luisa. Aprs tant de jours d'angoisses et de douleurs, le sentiment si longtemps combattu par elle avait pris le dessus. Pour la premire fois, elle aimait Salvato sans arrire-pense, sans regret, presque sans remords. N'avait-elle pas fait tout ce qu'elle avait pu pour chapper cet amour? et n'tait-ce pas la fatalit elle-mme qui l'avait enchane Naples et empche de suivre son mari? Or, un coeur vraiment religieux, comme l'tait celui de Luisa, ne croit pas la fatalit. Si ce n'tait pas la fatalit qui l'avait retenue, c'tait donc la Providence; et si c'tait la Providence, comment redouter le bonheur qui lui venait de cette fille bnie du Seigneur! Aussi dit-elle joyeusement son frre de lait: --J'attends, tu le vois, Michele; je suis prte. Et, la premire, elle descendit le perron. Mais, alors, Giovannina ne put s'empcher de saisir et d'arrter Michele par le bras. --O va donc madame? demanda-t-elle. --Remercier saint Janvier de ce qu'il a bien voulu sauver aujourd'hui la vie son serviteur, rpondit le lazzarone se htant de rejoindre la jeune femme pour lui offrir son bras. Du ct de Mergellina, o aucun combat n'avait eu lieu, Naples prsentait encore un aspect assez calme. La rive de la Chiaa tait illumine dans toute sa longueur, et des patrouilles franaises sillonnaient la foule, qui, toute joyeuse d'avoir chapp aux dangers qui, pendant trois jours, avaient atteint une partie de la population et avaient menac le reste, manifestait sa joie la vue de l'uniforme rpublicain en secouant ses mouchoirs, en agitant ses chapeaux et en criant: Vive la rpublique franaise! vive la rpublique parthnopenne! Et, en effet, quoique la rpublique ne ft point encore proclame Naples et ne dt l'tre que le lendemain, chacun savait d'avance que ce serait le mode de gouvernement adopt. En arrivant la rue de Tolde, le spectacle s'assombrissait quelque peu. L, en effet, commenait la srie des maisons brles ou livres au pillage. Les unes n'taient plus qu'un tas de ruines fumantes; les autres, sans portes, sans fentres, sans volets, avec leurs monceaux de meubls briss devant leur faade, donnaient une ide de ce qu'avait t ce rgne des lazzaroni et surtout de ce qu'il et t s'il et dur quelques jours de plus. Vers certains points o avaient t dposs les morts et les blesss et o s'tendaient, sur les dalles qui pavent les rues, de larges taches de sang, des voitures charges de sable taient arrtes, et des hommes arms de pelles faisaient tomber le sable des voitures, tandis que d'autres, avec des rteaux, tendaient ce sable, comme font en Espagne les valets du cirque lorsque les cadavres des taureaux, des chevaux et quelquefois des hommes sont enlevs de l'arne. En arrivant la place du Mercatello, le spectacle devint plus triste. On avait fait, devant la place circulaire qui s'tend devant le collge des Jsuites, une ambulance, et, tandis que l'on chantait des chansons contre la reine, que l'on allumait des feux d'artifice, que l'on tirait des coups de fusil en l'air, on abattait avec des cris de rage une statue de Ferdinand Ier, place sous le portique, et l'on faisait disparatre les derniers cadavres. Luisa dtourna les yeux avec un soupir et passa. Sous la porte Blanche, on avait fait une barricade moiti dmolie, et, en face, au coin de la rue San-Pietro Mazella, un palais achevait de brler et s'croulait en lanant vers le ciel des gerbes de feu aussi nombreuses que les fuses du bouquet d'un feu d'artifice. Luisa se serrait toute tremblante au flanc de Michele, et cependant sa terreur tait mle d'un sentiment de bien-tre dont il lui et t impossible d'indiquer la cause. Seulement, au fur et mesure qu'elle approchait de la vieille glise, son pas devenait de plus en plus lger, et les anges qui avaient transport au ciel le bienheureux saint Janvier semblaient lui avoir prt leurs ailes, pour franchir les degrs qui vont de la rue l'intrieur du temple. Michele conduisit Luisa dans un des coins les plus sombres de la mtropole; il lui mit une chaise devant les genoux et posa une autre chaise ct de celle-l; puis il dit sa soeur de lait: --Prie, je reviens. En effet, Michele s'lana hors de l'glise. Il avait cru reconnatre, appuy, rvant contre une des colonnes, Salvato Palmieri. Il alla l'officier: c'tait bien lui. --Venez avec moi, mon commandant, lui dit-il; j'ai quelque chose vous montrer qui vous fera plaisir, j'en suis sr. --Tu sais, lui rpondit Salvato, que je ne puis point quitter mon poste. --Bon! c'est dans votre poste mme. --Alors..., dit le jeune homme suivant Michele par complaisance, soit. Ils entrrent dans la cathdrale, et, la lueur de la lampe qui brlait dans le choeur clairant les rares fidles venus l pour faire leurs prires nocturnes, Michele montra Salvato une jeune femme qui priait avec ce profond recueillement des mes amoureuses. Salvato tressaillit. --Voyez-vous? demanda Michele en la lui montrant du doigt. --Quoi? fit Salvato. --Cette femme qui prie si dvotement. --Eh bien? --Eh bien, mon commandant, tandis que je veillerai pour vous et que je veillerai consciencieusement, soyez tranquille, allez vous agenouiller prs d'elle. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'ide qu'elle vous donnera de bonnes nouvelles de ma petite soeur Luisa. Salvato regarda Michele avec tonnement. --Allez! mais allez donc! lui disait Michele en le poussant. Salvato fit ce que lui disait Michele; mais, avant qu'il ft agenouill prs d'elle, au bruit de son pas, qu'elle avait reconnu, Luisa s'tait retourne, et un faible cri, retenu moiti par la majest du lieu, s'tait chapp de la poitrine des deux jeunes gens. A ce cri, tout imprgn d'une ineffable bonheur, qui annonait Michele qu'il avait russi selon ses intentions, la joie du lazzarone fut si grande, que, malgr la dignit nouvelle dont il tait revtu, malgr cette majest du lieu qui avait impos Salvato et Luisa et qui avait teint dans une prire leur double cri d'amour, il se livra, sa sortie de l'glise, une srie de gambades qui faisaient suite celles qu'il avait excutes en sortant de chez Assunta. Et maintenant, si l'on juge au point de vue de notre moralit, nous, cette action de Michele ayant pour but de rapprocher les deux amants, sans s'inquiter si, en faisant le bonheur des uns, il n'branlait point la flicit d'un autre, nous y trouverons, certes, quelque chose d'inconsidr et mme de rprhensible; mais la morale du peuple napolitain n'a pas les mmes susceptibilits que la ntre, et quelqu'un qui et dit Michele qu'il venait de faire une action douteuse, l'et bien tonn, lui qui tait convaincu qu'il venait de faire la plus belle action de sa vie. Peut-tre et-il pu rpondre qu'en mnageant aux deux amants leur premire entrevue dans une glise, il lui avait, par cela mme, en la forant de se passer dans les limites de la plus stricte biensance, enlev ce que le tte--tte, l'isolement, la solitude lui eussent, en tout autre lieu, donn de hasard; mais nous devons la plus stricte vrit de dire que le brave garon n'y avait pas mme song. XCVI SAINT JANVIER PATRON DE NAPLES. Nous avons dit l'effet qu'avait produit Naples l'annonce faite par Championnet du miracle de saint Janvier pour le lendemain. Championnet avait jou le tout pour le tout. Si le miracle ne se faisait point, c'tait une seconde sdition touffer; s'il se faisait, c'tait la tranquillit, et, par consquent, la fondation de la rpublique parthnopenne. Pour expliquer cette immense influence de saint Janvier sur le peuple napolitain, disons, en quelques mots, sur quels mrites s'est fonde cette influence. Saint Janvier n'est pas, comme les autres saints du calendrier, un saint banal force d'tre cosmopolite, invoqu, comme saint Pierre et saint Paul, dans toutes les basiliques du monde: saint Janvier est un saint local, patriote, napolitain. Saint Janvier remonte aux premiers sicles de l'glise. Il prcha la parole du Christ la fin du IIIe et au commencement du IVe sicle, et convertit des milliers de paens. Comme tous les convertisseurs, il s'attira naturellement la haine des empereurs et subit le martyre l'an 305 du Christ. Nous serons forc, pour faire comprendre le miracle de la liqufaction du sang, de donner quelques dtails sur ce martyre. La supriorit de saint Janvier sur les autres saints est, au dire des Napolitains, incontestable. Et, en effet, les autres saints ont bien fait, de leur vivant et mme aprs leur mort, quelques miracles qui, discuts par les philosophes, sont arrivs jusqu' nous sous la forme de tradition vague et d'une demi-authenticit, tandis qu'au contraire, le miracle de saint Janvier s'est perptu jusqu' nos jours et se renouvelle deux fois par an, la plus grande gloire de la ville de Naples et la suprme confusion des athes. Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime rellement que sa patrie et ne fait rien que pour elle. Le monde entier serait menac d'un second dluge, ou croulerait autour de l'homme juste d'Horace, que saint Janvier ne lverait pas le bout du doigt pour le sauver. Mais que les pluies torrentielles de novembre menacent de noyer les rcoltes, que les ardeurs caniculaires d'aot schent les citernes de son pays bien-aim, saint Janvier remuera le ciel et la terre pour avoir du soleil en novembre et de l'eau en aot. Si saint Janvier n'avait pas pris Naples sous sa garde toute spciale, il y a dix sicles que Naples n'existerait plus, ou serait abaisse au rang de Pouzzoles et de Baa. Et, en effet, il n'y a pas de ville au monde qui ait t plus de fois conquise et domine par l'tranger! mais, grce l'intervention active et persvrante de son patron, les conqurants ont disparu et Naples est reste. Les Normands ont rgn sur Naples; mais saint Janvier les a chasss. Les Souabes ont rgn sur Naples; mais saint Janvier les a chasss. Les Angevins ont rgn sur Naples; mais saint Janvier les a chasss. Les Aragonais ont, leur tour, occup le trne de Naples; mais saint Janvier les a punis. Les Espagnols ont tyrannis Naples; mais saint Janvier les a battus. Enfin, les Franais ont occup Naples; mais saint Janvier les a conduits. Et comme nous crivions ces mmes paroles en 1836, nous ajoutions: Et qui sait ce que saint Janvier fera encore pour sa patrie? Et, en effet, quelle que soit la domination indigne ou trangre, lgitime ou usurpatrice, quitable ou despotique, qui pse sur ce beau pays, il est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains et qui les rend patients jusqu'au stocisme: c'est que tous les rois et tous les gouvernements passeront et qu'il ne restera, en dfinitive, Naples que les Napolitains et saint Janvier. L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples et ne finira probablement qu'avec elle. La famille de saint Janvier appartient naturellement la plus haute noblesse de l'antiquit. Le peuple qui, en 1647, donnait sa rpublique de lazzaroni, commande par un lazzarone, le titre _de srnissime royale rpublique napolitaine_, et, qui, en 1799, poursuivait les patriotes coups de pierres pour avoir os abolir le titre d'_Excellence_, n'aurait jamais consenti se choisir un patron d'origine plbienne. Le lazzarone est essentiellement aristocrate, ou plutt, avant tout, a besoin d'aristocratie. La famille de saint Janvier descend en droite ligne de la famille des Januari de Rome, qui, eux-mmes, avaient la prtention de descendre de Janus. Ses premires annes sont obscures. En 304 seulement, sous le pontificat de saint Marcelin, il est nomm l'vch de Bnvent, que le pape vient de crer. trange destine de l'vch bnventin, qui commence saint Janvier et qui finit M. de Talleyrand! La dernire perscution qui avait atteint les chrtiens avait eu lieu sous les empereurs Diocltien et Maximien; elle datait de deux ans, c'est--dire de 302, et avait t des plus terribles: dix-sept mille martyrs consacrrent de leur sang la religion naissante. Aux empereurs Diocltien et Maximien succdrent les empereurs Constance et Galre, sous lesquels les chrtiens respirrent un instant. Au nombre des prisonniers entasss sous le rgne prcdent dans les prisons de Gumes taient Sosius, diacre de Misne, et Proculus, diacre de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait dur la perscution de 302, saint Janvier n'avait jamais manqu de leur apporter, au pril de sa vie, les secours de sa parole. Relchs provisoirement, les prisonniers chrtiens, qui croyaient toute perscution finie, rendaient grce au Seigneur dans l'glise de Pouzzoles, saint Janvier officiant et Sosius et Proculus l'aidant l'oeuvre sainte, quand, tout coup, la trompette se fit entendre, et un hraut cheval et tout arm entra dans l'glise et lut haute voix un ancien dcret de Diocltien, que les nouveaux csars remettaient en vigueur. Ce dcret, fort curieux, qu'il soit vrai ou apocryphe, existe dans les archives de l'archevch. Nous pouvons donc le mettre sous les yeux de nos lecteurs, o nous avons dj mis quelques pices historiques ne manquant point d'un certain intrt. Le voici: Diocltien, trois fois grand, toujours juste, empereur ternel, tous les prfets et proconsuls de l'empire romain, salut! Un bruit qui ne nous a point mdiocrement dplu tant parvenu nos oreilles divines, c'est--dire que l'hrsie de ceux qui s'appellent chrtiens, hrsie de la plus grande impit, reprend de nouvelles forces; que lesdits chrtiens honorent comme Dieu ce Jsus enfant par je ne sais quelle femme juive, insultent par des injures et des maldictions le grand Apollon, et Mercure, et Hercule, et Jupiter lui-mme, tandis qu'ils vnrent ce mme Christ, que les Juifs ont clou sur une croix comme sorcier. A cet effet, nous ordonnons que tous les chrtiens, hommes et femmes, dans toutes les villes et contres, subissent les supplices les plus cruels, s'ils refusent de sacrifier nos dieux et d'abjurer leur erreur. Si cependant quelques-uns se montrent obissants, nous voulons bien leur accorder leur pardon. Au cas contraire, nous exigeons qu'ils soient frapps par le glaive et punis par la mort la plus dure (_pessimo morte_.) Sachez, enfin, que, si vous ngligez nos divins dcrets nous vous punirons des mmes peines dont nous menaons les coupables. Dans la suite de cette histoire, nous aurons, pour faire pendant celui-ci, citer un ou deux dcrets du roi Ferdinand. On pourra les comparer ceux de Diocltien, et l'on verra qu'ils se ressemblent beaucoup. Seulement, ceux de l'empereur romain sont mieux rdigs. Comme on le comprend bien, ni saint Janvier ni les deux diacres ne se soumirent ce dcret. Saint Janvier continua de dire la messe, les deux diacres de la servir; si bien qu'un beau matin, ils furent arrts tous trois dans l'exercice de leurs fonctions. Inutile de dire que ceux qui assistaient la messe furent arrts avec eux; plus inutile encore de dire que les prisonniers ne se laissrent point intimider par les menaces du proconsul, nomm Timothe, et confessrent obstinment le Christ. Consignons seulement ceci, c'est qu'au moment de l'arrestation, une vielle femme, qui regardait dj saint Janvier comme un saint, le supplia de lui donner quelques reliques. Saint Janvier alors lui prsenta les deux fioles avec lesquelles il venait d'accomplir le mystre de l'Eucharistie, en lui disant: --Prends ces deux fioles, ma soeur, et recueilles-y mon sang! --Mais je suis paralytique et ne puis mettre un pied devant l'autre. --Bois le vin et l'eau qui y restent, et tu marcheras. Ce fut sur saint Janvier que s'acharna plus particulirement le proconsul, parce que c'tait lui que protgeait particulirement le Seigneur. On commena par le jeter dans une fournaise ardente; mais le feu s'teignit, et les charbons enflamms qui couvraient le plancher se changrent en une jonche de fleurs. Saint Janvier fut condamn tre jet dans le cirque et dvor par les lions. Au jour indiqu pour le supplice, la foule se pressa dans l'amphithtre. Elle y tait accourue de tous les points de la province; car l'amphithtre de Pouzzoles tait, avec celui de Capoue,--d'o se sauva, on s'en souvient, Spartacus,--un des plus beaux de la Campanie. C'tait le mme, au reste, dont les ruines existent encore aujourd'hui et dans lequel, deux cent trente ans auparavant, le divin empereur Nron avait donn une fte Tiridate, premier roi d'Armnie, lequel, chass de son royaume par Corbulon, qui soutenait Tigrane, tait venu redemander sa couronne au fils de Domitius et d'Agrippine. Tout avait t prpar pour frapper d'tonnement le barbare. Les animaux les plus puissants, les gladiateurs les plus habiles avaient combattu devant lui, et, comme il tait rest impassible ce spectacle et que Nron lui demandait ce qu'il pensait de ces combattants dont les efforts surhumains avaient fait clater le cirque en applaudissements, Tiridate, sans rien rpondre, s'tait lev en souriant, et, lanant son javelot dans le cirque, il avait perc de part en part deux taureaux d'un seul coup. Depuis le jour o Tiridate avait donn cette preuve de sa force, jamais le cirque n'avait contenu un si grand nombre de spectateurs. A peine le proconsul eut-il pris place sur son trne et les licteurs se furent-ils groups autour de lui, que les trois saints, amens par son ordre, furent placs en face de la porte par laquelle les animaux devaient tre introduits. A un signe de Timothe, cette porte s'ouvrit et les animaux de carnage s'lancrent dans l'arne. A leur vue, trente mille spectateurs battirent des mains avec joie. De leur ct, les animaux, tonns, rpondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes les voix et teignit tous les applaudissements; puis, excits par les cris de la multitude, dvors par la faim laquelle, depuis trois jours, leurs gardiens les condamnaient, allchs par l'odeur de la chair humaine, dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencrent secouer leur crinire, les tigres bondir et les hynes lcher leurs lvres... Mais l'tonnement du proconsul fut grand quand il vit les hynes, les tigres et les lions se coucher aux pieds des trois martyrs, en signe de respect et d'obissance, tandis que les liens de saint Janvier tombaient d'eux-mmes, et que, de sa main, redevenue libre, il bnissait en souriant les spectateurs. Timothe, vous le comprenez bien, proconsul pour l'empereur, ne pouvait pas avoir le dernier avec un misrable vque, d'autant qu' la vue du dernier miracle opr par lui, cinq mille spectateurs s'taient faits chrtiens. Voyant que le feu ne pouvait rien sur son prisonnier et que les lions se couchaient ses pieds, il ordonna que l'vque et les deux diacres fussent mis mort par le glaive. Ce fut par une belle matine d'automne, le 19 septembre 305, que saint Janvier, accompagn de Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, prs d'un cratre moiti teint, dans la plaine de la Solfatare, pour y subir le dernier supplice. Mais peine avait-il fait une cinquantaine de pas dans la direction du forum, qu'un pauvre mendiant, fendant la foule, vint, en trbuchant, se jeter ses genoux. --O tes-vous, saint homme? demanda le mendiant; car je suis aveugle et je ne vous vois pas. --Par ici, mon fils, dit saint Janvier s'arrtant pour couter le vieillard. --Oh! mon pre! s'cria le mendiant, il m'est donc, avant de mourir, accord de baiser la poussire que vos pieds ont foule! --Cet homme est fou, dit le bourreau en s'apprtant le repousser. --Laissez approcher cet aveugle, je vous prie, dit saint Janvier; car la grce du Seigneur est avec lui. Le bourreau s'carta en haussant les paules. --Que veux-tu, mon fils? demanda le saint. --Un simple souvenir de vous, quel qu'il soit. Je le garderai jusqu' la fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans ce monde et dans l'autre. --Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pas que les condamns n'ont rien eux? Imbcile, qui demande l'aumne un homme qui va mourir! --Qui va mourir? rpta le vieillard en secouant la tte. La chose n'est pas bien sre et ce n'est point la premire fois qu'il vous chappe. --Sois tranquille, rpondit le bourreau; cette fois, il aura affaire moi. --Mon fils, dit saint Janvier, il ne me reste plus rien que le linge avec lequel on me bandera les yeux au moment de me dcapiter; je te le laisserai aprs ma mort. --Et si les soldats ne me permettent pas d'approcher de vous? --Sois tranquille, je te le porterai moi-mme. --Merci, mon pre. --Adieu, mon fils. L'aveugle s'loigna: le cortge reprit sa marche. Arriv au forum de Vulcano, les trois martyrs s'agenouillrent, et saint Janvier dit haute voix: --Mon Dieu, par grce, veuillez aujourd'hui m'accorder le martyre que vous m'avez dj refus deux fois! et puisse notre sang qui va couler calmer votre colre et tre le dernier sang vers par les perscutions des tyrans contre notre sainte glise! Se levant alors, il embrassa tendrement ses deux compagnon de martyre et fit signe au bourreau de commencer son oeuvre de sang. Le bourreau trancha d'abord les deux ttes de Proculus et de Sosius, qui moururent en chantant les louanges du Seigneur; mais, comme il s'approchait de saint Janvier pour le dcapiter son tour, il fut pris d'un tremblement convulsif si violent, que l'pe lui tomba des mains et que la force lui manqua pour se courber et la ramasser. Alors, saint Janvier se banda les yeux lui-mme, et, se mettant dans la position la plus favorable la terrible opration: --Eh bien, demanda-t-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frre? --Je ne pourrai jamais relever cette pe si tu ne m'en donnes la permission, et je ne pourrai jamais te trancher la tte si je n'en reois l'ordre de ta propre bouche. --Non-seulement je te permets et te l'ordonne, frre, mais encore je t'en prie. Aussitt les forces revinrent au bourreau, qui frappa avec tant de vigueur, que la tte du saint et un de ses doigts furent tranchs du mme coup. Quant la double prire que saint Janvier avait adresse Dieu avant de mourir, elle fut sans doute agre du Seigneur; car le bourreau, en lui tranchant la tte, le mit au rang des martyrs, et, la mme anne de la mort du saint, Constantin, qui fut depuis Constantin le Grand et qui assura le triomphe de la religion chrtienne, s'enfuit de Nicomdie, reut York le dernier soupir de Constance Chlore, son pre, et fut proclam empereur par les lgions de la Grande-Bretagne, des Gaules et de l'Espagne. C'est donc de l'anne mme de la mort de saint Janvier que date le triomphe de l'glise. Le soir mme de l'excution, vers neuf heures, deux personnes, pareilles deux ombres, s'avanaient timidement vers le forum dsert, en cherchant des yeux les trois cadavres, que l'on avait laisss sur le lieu mme du supplice. La lune, qui venait de se lever, rpandait sa lumire sur la plaine jauntre de la Solfatare, de sorte que l'on pouvait distinguer chaque objet dans tous ses dtails. Les deux personnages qui hantaient seuls ce lieu dsol taient, l'un un vieillard, l'autre une vieille femme. Tous deux s'observrent un instant avec dfiance, puis, enfin, se dcidrent marcher l'un vers l'autre. Arrivs la distance de trois pas seulement, tous deux portrent la main leur front en faisant le signe de la croix. S'tant alors reconnus pour chrtiens: --Bonjour, mon frre, dit la femme. --Bonjour, ma soeur, dit le vieillard. --Qui tes-vous? --Un ami de saint Janvier. Et vous? --Une de ses parentes. --De quel pays tes-vous? --De Naples. Et vous? --De Pouzzoles. Qui vous amne cette heure? --Je viens pour recueillir le sang du martyr. Et vous? --Je viens pour ensevelir son corps. --Voici les deux fioles avec lesquelles il a dit sa dernire messe, et qu'il m'a donnes en sortant de l'glise et en m'ordonnant de boire l'eau et le vin qui y restaient. J'tais paralytique, ne pouvant remuer ni bras ni jambes depuis dix ans; mais peine, selon l'ordre du bienheureux saint Janvier, eus-je vid les fioles, que je me levai et que je marchai. --Et moi, j'tais aveugle. Je demandai au martyr, au moment o il marchait au supplice, un souvenir de lui: il me promit de me donner, aprs sa mort, le mouchoir avec lequel on lui banderait les yeux. Au moment mme o le bourreau lui trancha la tte, il m'apparut, me donna le mouchoir, m'ordonna de l'appuyer sur mes yeux et de venir le soir ensevelir son corps. Je ne savais comment excuter la seconde partie de son ordre; car j'tais aveugle; mais peine eus-je port la relique sainte mes paupires, que, pareil saint Paul sur la route de Damas, je sentis tomber les cailles de mes yeux, et me voici prt obir aux ordres du bienheureux martyr. --Soyez bni, mon frre! car je sais maintenant que vous tiez bien vritablement l'ami de saint Janvier, qui m'est apparu en mme temps qu' vous pour m'ordonner une seconde fois de recueillir son sang. --Soyez bnie, ma soeur! car, mon tour, je vois que vous tes bien vritablement sa parente. Mais, propos, j'oubliais une chose... --Laquelle? --Il m'a bien recommand de chercher un doigt qui lui a t coup en mme temps que la tte, et de les runir religieusement ses saintes reliques. --Il m'a dit de mme que je trouverais dans son sang un ftu de paille, et m'a ordonn de le garder avec soin dans la plus petite des deux fioles. --Cherchons, ma soeur. --Cherchons, mon frre. --Heureusement, la lune nous claire. --C'est encore un bienfait du saint; car, depuis un mois, la lune tait couverte de nuages. --Voici le doigt que je cherchais. --Voici le ftu de paille dont on m'a parl. Et, tandis que le vieillard de Pouzzoles plaait dans un coffre le corps, la tte et le doigt du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouille pieusement, recueillait, avec une ponge, jusqu' la dernire goutte du sang prcieux et en remplissait les deux fioles que le saint lui avait donnes. C'est ce mme sang qui, depuis quinze sicles et demi, se met en bullition, chaque fois qu'on le rapproche du saint, et c'est dans cette bullition prodigieuse, inexplicable, et qui se produit deux fois par an, que consiste le fameux miracle de saint Janvier, qui fait tant de bruit de par le monde et que, de gr ou de force, Championnet comptait bien obtenir du saint. XCVII OU L'AUTEUR EST FORC D'EMPRUNTER A SON LIVRE DU _Corricolo_ UN CHAPITRE TOUT FAIT, N'ESPRANT PAS FAIRE MIEUX. Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les diffrentes prgrinations qu'elles ont accomplies et qui les conduisirent de Pouzzoles Naples, de Naples Bnvent, et enfin les ramenrent de Bnvent Naples; cette narration nous entranerait l'histoire du moyen ge tout entire, et l'on a tant abus de cette intressante poque, qu'elle commence passer de mode. C'est depuis le commencement du XVIe sicle seulement que saint Janvier a un domicile fixe et inamovible, d'o il ne sort que deux fois par an, pour aller faire son miracle la cathdrale de Sainte-Claire, spulture des rois de Naples. Deux ou trois fois, par hasard, on drange bien encore le saint; mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent un empire ou qui bouleversent une province pour le faire sortir de ses habitudes sdentaires, et chacune de ces sorties devient un vnement dont le souvenir se perptue et grandit par tradition orale dans la mmoire du peuple napolitain. C'est l'archevch, et dans la chapelle du trsor, que, tout le reste de l'anne, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut btie par les nobles et les bourgeois napolitains; c'est le rsultat d'un voeu qu'ils firent simultanment, en 1527, pouvants qu'ils taient par la peste qui dsola, cette anne, la trs fidle ville de Naples. La peste cessa, grce l'intervention du saint, et la chapelle fut btie comme signe de la reconnaissance publique. A l'oppos des votants ordinaires qui, lorsque le danger est pass, oublient le plus souvent le saint auquel ils se sont vous, les Napolitains mirent une telle conscience remplir vis--vis de leur patron l'engagement pris, que doa Catherine de Sandoval, femme du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de contribuer, de son ct, pour une somme de trente mille ducats, la confection de la chapelle, ils refusrent cette somme, dclarant qu'ils ne voulaient partager avec aucun tranger, fut-il leur vice-roi ou leur vice-reine, l'honneur de loger dignement leur saint protecteur. Or, comme ni l'argent ni le zle ne manqurent, la chapelle fut bientt btie, il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne volont, nobles et bourgeois avaient pass une obligation, laquelle existe encore, devant matre Vicenzo de Bassis, notaire public. Cette obligation porte la date du 13 janvier 1527. Ceux qui l'ont signe s'engagent fournir, pour les frais du btiment, la somme de treize mille ducats; mais il parat qu' partir de cette poque, il fallait dj commencer se dfier du devis des architectes: la porte seule cota cent trente cinq mille francs, c'est--dire une somme triple de celle qui tait alloue pour les frais gnraux de la chapelle. La chapelle termine, on dcida qu'on appellerait, pour l'orner de fresques reprsentant les principales actions de la vie du saint, les premiers peintres du monde. Malheureusement, cette dcision ne fut point approuve par les peintres napolitains, qui dcidrent, leur tour, que la chapelle ne serait orne que par les artistes indignes, lesquels jurrent que tout rival qui rpondrait l'appel s'en repentirait cruellement. Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent point son excution, le Guide, le Dominiquin et le chevalier d'Arpino accoururent. Mais le chevalier d'Arpino fut oblig de fuir, avant mme d'avoir mis le pinceau la main. Le Guide, aprs deux tentatives d'assassinat, auxquelles il n'chappa que par miracle, quitta Naples son tour. Le Dominiquin seul, aguerri par les perscutions qu'il avait prouves, las d'une vie que ses rivaux lui avaient faite si triste et si douloureuse, n'couta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. Il avait fait successivement la _Femme gurissant les malades_ (avec l'huile de la lampe qui brle devant saint Janvier); la _Rsurrection d'un jeune homme_ et la coupole, lorsqu'un jour il se trouva mal sur son chafaud. On le rapporta chez lui: il tait empoisonn. Alors, les peintres napolitains se crurent dlivrs de toute concurrence; mais il n'en tait point ainsi. Un matin, ils virent arriver Gessi, qui venait avec deux de ses lves pour remplacer le Guide, son matre. Huit jours aprs, les deux lves, attirs sur une galre, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendt reparler d'eux. Alors, Gessi, abandonn, perdit courage et se retira son tour, et l'Espagnolet, Corenzio, Lanfranco et Stanzoni se trouvrent matres eux seuls de ce trsor de gloire et d'avenir auquel ils taient arrivs par des crimes. Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son _Saint sortant de la fournaise_, composition titanesque;--Stanzoni, _la Possde dlivre_ par le saint,--et enfin Lanfranco, la coupole, laquelle il refusa de mettre la main tant que les fresques commences par le Dominiquin aux angles des votes ne seraient pas entirement effaces. Ce fut cette chapelle, o l'art aussi avait eu ses martyrs, que furent confies les reliques du saint. Ces reliques se conservent dans une niche place derrire le matre-autel; cette niche est spare en deux parties par un compartiment de marbre, afin que la tte du saint ne puisse regarder son sang, vnement qui pourrait faire arriver le miracle avant l'poque fixe, puisque, disent les chanoines, c'est par le contact de la tte et des fioles que le sang fig se liqufie; enfin, elle est close par deux portes d'argent massif, sculptes aux armes du roi d'Espagne Charles II. Ces portes sont fermes par deux clefs, dont l'une est garde par l'archevque, et l'autre par une compagnie tire au sort parmi les nobles, et qu'on appelle les _dputs du Trsor_. On voit que saint Janvier jouit tout juste de la libert accorde aux doges, qui ne pouvaient jamais dpasser l'enceinte de la ville, et qui ne sortaient de leur palais qu'avec la permission du snat. Si cette rclusion a ses inconvnients, elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne de ne point tre drang toute heure du jour et de la nuit comme un mdecin de village. Aussi, les chanoines, les diacres, les sous-diacres, les bedeaux, les sacristains et jusqu'aux enfants de choeur de l'archevch connaissent-ils bien la supriorit de leur position sur leurs confrres les gardiens des autres saints. Un jour que le Vsuve faisait des siennes, et que sa lave, au lieu de suivre sa route ordinaire, ou d'aller pour la huitime ou neuvime fois faucher Torre-del-Greco, se dirigeait sur Naples, il y eut meute des lazzaroni, qui justement avaient le moins perdre en tout cela, mais qui sont toujours la tte des meutes, par tradition probablement. Ces lazzaroni se portrent l'archevch et commencrent crier pour que l'on sortt le buste de saint Janvier, et qu'on le portt l'encontre de l'inondation de flammes. Mais ce n'tait point chose facile que de leur accorder ce qu'ils demandaient. Saint Janvier tait sous double clef, et une de ces deux clefs tait entre les mains de l'archevque, pour le moment en course dans son diocse, tandis que l'autre tait entre les mains des dputs, qui, occups dmnager ce qu'ils avaient de plus prcieux, couraient, les uns d'un ct, les autres de l'autre. Heureusement, le chanoine de garde tait un gaillard qui avait le sentiment de la position aristocratique que son saint occupait au ciel et sur la terre. Il se prsenta au balcon de l'archevch, qui dominait toute la place encombre de monde; il fit signe qu'il voulait parler, et, balanant la tte de haut en bas, en homme tonn de l'audace de ceux qui il a affaire: --Vous me paraissez encore de plaisants drles, dit-il, de venir ici crier: Saint Janvier! saint Janvier! comme vous crieriez: Saint Fiacre! ou: Saint Crpin! Apprenez, canailles! que saint Janvier est un seigneur qui ne se drange pas ainsi pour le premier venu. --Tiens! dit un raisonneur, Jsus-Christ se drange bien pour le premier venu. Quand je demande le bon Dieu, moi, est-ce qu'on me le refuse? Le chanoine se mit rire avec une expression de foudroyant mpris. --Voil justement o je vous attendais, reprit-il. De qui est fils Jsus-Christ, s'il vous plat? D'un charpentier et d'une pauvre fille. Jsus-Christ est tout simplement un lazzarone de Nazareth, tandis que saint Janvier, c'est bien autre chose: il est fils d'un snateur et d'une patricienne. C'est donc, vous le voyez bien, un autre personnage que Jsus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez. Quant saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous runir en nombre dix fois plus grand et crier dix fois plus fort, il ne se drangera pas, car il a le droit de ne pas se dranger. --C'est juste, dit la foule. Allons chercher le bon Dieu. Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate, en effet, que saint Janvier, sortit de l'glise Sainte-Claire et s'en vint, suivi de son cortge populaire, au lieu qui rclamait sa misricordieuse prsence. Mais, soit que le bon Dieu ne voult pas empiter sur les droits de saint Janvier, soit qu'il n'et pas le pouvoir de dire la lave ce qu'il a dit la mer, la lave continua d'avancer quoiqu'elle ft conjure au nom de l'hostie sainte et de la prsence relle. Le danger redoublait donc, et les cris avec le danger, lorsque la statue de marbre de saint Janvier, qui domine le pont de la Madeleine, et qui, jusque-l, avait tenu sa main droite appuye sur son coeur, la dtacha et retendit vers la lave avec un geste de domination rpondant celui qui accompagnait le _Quos ego_ de Neptune. La lave s'arrta. On comprend quelle fut la gloire de saint Janvier aprs ce nouveau miracle. Le roi Charles III, pre de Ferdinand, avait t tmoin du fait. Il chercha ce qu'il pouvait faire pour honorer saint Janvier. Ce n'tait pas chose facile. Saint Janvier tait noble, saint Janvier tait riche, saint Janvier tait saint, saint Janvier--il venait de le prouver--tait plus puissant que le bon Dieu. Il donna saint Janvier une dignit laquelle celui-ci n'avait videmment jamais eu mme l'ide d'atteindre: il le nomma COMMANDANT GNRAL des troupes napolitaines, avec trente mille ducats d'appointements. C'est pourquoi Michele, sans mentir, pouvait rpondre Luisa Felice, qui lui demandait o tait Salvato: --Il est de garde jusqu' demain dix heures et demie du matin prs du COMMANDANT GNRAL. Et, en effet, comme le disait le bon chanoine, et comme nous l'avons rpt aprs lui, saint Janvier est un saint aristocratique. Il a un cortge de saints infrieurs qui reconnaissent sa suprmatie, peu prs comme les clients romains reconnaissaient celle de leur patron. Ces saints le suivent quand il sort, le saluent quand il passe, l'attendent quand il rentre. C'est le conseil des ministres de saint Janvier. Voici comment se recrute cette troupe de saints secondaires, garde, cortge et cour du bienheureux vque de Bnvent. Toute confrrie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout particulier qui tient faire dclarer un saint de ses amis patron de Naples, sous la prsidence de saint Janvier, n'a qu' faire fondre une statue d'argent massif du prix de huit mille ducats et l'offrir la chapelle du Trsor. La statue, une fois admise, est retenue perptuit dans la susdite chapelle. A partir de ce moment, elle jouit de toutes les prrogatives de sa prsentation en rgle. Comme les anges et les archanges qui, au ciel, glorifient ternellement Dieu, autour duquel ils forment un choeur, eux glorifient ternellement saint Janvier. En change de cette batitude qui leur est accorde, ils sont condamns la mme rclusion que saint Janvier. Ceux mmes qui en ont fait don la chapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en dposant entre les mains d'un notaire le double de la valeur de la statue laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dans l'intrt gnral, on dsire faire voir le jour. La somme dpose, le saint sort pour un temps plus ou moins long. Le saint rentr, son identit constate, le propritaire, muni du reu de son saint, va retirer sa somme. De cette faon, on est sr que les saints ne s'garent point, ou que, s'ils s'garent, ils ne seront, du moins, pas perdus, puisque, avec l'argent dpos, on pourra en faire fondre deux au lieu d'un. Cette mesure qui, au premier abord, peut paratre arbitraire, n'a t prise, il faut le dire, qu'aprs que le chapitre de saint Janvier a t dupe de sa trop grande confiance. La statue de san Gaetano, sortie sans dpt, non-seulement ne rentra point au jour convenu, mais ne rentra mme jamais. On eut beau essayer d'accuser le saint lui-mme et prtendre qu'ayant toujours t assez mdiocrement affectionn saint Janvier, il avait profit de la premire occasion qui s'tait prsente pour faire une fugue, les tmoignages les plus respectables vinrent en foule contredire cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, il fut reconnu que c'tait un cocher de fiacre qui avait dtourn la prcieuse statue. On se mit la poursuite du voleur; mais, comme il avait eu deux jours devant lui, qu'il avait une voiture attele de deux chevaux pour fuir, et que la police, n'en ayant pas, tait oblige de le poursuivre pied, il avait probablement pass la frontire romaine; de sorte que, si minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenrent aucun rsultat. Depuis ce malheureux jour, une tache indlbile s'tendit sur la respectable corporation des cochers de fiacre, qui, jusque-l, Naples comme en France, avait disput aux caniches la suprmatie de la fidlit, et qui n'osa plus se faire peindre, revenant au domicile de la pratique une bourse la main, avec cet exergue: _Au Cocher fidle_. Il y a plus: si vous avez Naples une discussion avec un cocher de fiacre et que vous pensiez que la discussion vaille la peine d'appliquer votre adversaire une de ces immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la Pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni par Ventre-saint-gris, comme jurait Henri IV; jurez tout simplement par san Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber vos pieds pour vous demander excuse. Il est vrai que, deux fois sur trois, il se relvera pour vous donner un coup de couteau. Comme on le comprend bien, les portes du Trsor sont toujours ouvertes pour recevoir les saints qui dsirent faire partie de la cour de saint Janvier, et cela, sans aucune investigation de date et sans que le rcipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de 1426. La seule rgle exige, la seule condition _sine qua non_, c'est que la statue soit d'argent pur, qu'elle soit contrle et qu'elle pse le poids. Cependant, la statue serait d'or et pserait le double, qu'on ne la refuserait pas pour cela. Les seuls jsuites, qui, comme on le sait, ne ngligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularit, ont dpos cinq statues au Trsor dans l'espace de moins de trois ans. Maintenant, nous esprons que ces dtails, que nous avons crus indispensables, une fois donns, le lecteur comprendra l'importance de l'annonce faite par le gnral en chef de l'arme franaise. XCVIII COMMENT SAINT JANVIER FIT SON MIRACLE ET DE LA PART QU'Y PRIT CHAMPIONNET. Ds le point du jour, les accs de la cathdrale de Sainte-Claire taient encombrs par une effroyable affluence de peuple. Les parents de saint Janvier, les descendants de la vieille femme que l'aveugle rencontra dans le forum de Vulcano recueillant le sang du saint dans des fioles, avaient pris leurs places dans le choeur, non pour activer le miracle, comme c'est leur habitude, mais pour l'empcher, si c'tait possible. La cathdrale tait dj pleine et dgorgeait dans la rue. Toute la nuit, les cloches avaient sonn pleine vole. On et dit qu'un tremblement de terre les mettait en branle, tant elles carillonnaient, isoles les unes des autres, dans une indpendance tout individuelle. Championnet avait donn l'ordre que pas une cloche ne dormt cette nuit-l. Il fallait non-seulement que Naples, mais que toutes les villes, tous les villages, toutes les populations environnantes fussent avertis que saint Janvier tait mis en demeure de faire son miracle. Aussi, ds le point du jour, les principales rues de Naples apparurent-elles comme des canaux roulant des fleuves d'hommes, de femmes et d'enfants. Toute cette foule se dirigeait vers l'archevch pour prendre sa place la procession qui, sept heures du matin, devait se mettre en route, de l'archevch la cathdrale. En mme temps, par toutes les portes de la ville, entraient les pcheurs de Castellamare et de Sorrente, les corailleurs de Torre-del-Greco, les marchands de macaroni de Portici, les jardiniers de Pouzzoles et de Baa, enfin les femmes de Procida, d'Ischia, d'Acera, de Maddalone, dans leurs plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diapre, bruyante, dore, passait de temps en temps une vieille femme aux cheveux gris et pars, pareille la sibylle de Cumes, criant plus haut, gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans s'inquiter des coups qu'elle donnait, entoure, au reste, sur tout son chemin, de respect et de vnration. C'tait quelque parente de saint Janvier en retard, se htant de rejoindre ses compagnes pour prendre, la procession ou dans le choeur de Sainte-Claire, la place qui lui appartenait de droit. Dans les temps ordinaires, et quand le miracle doit se faire sa date, la procession met un jour pour se rendre de l'archevch la cathdrale; les rues sont tellement encombres, qu'il lui faut quatorze ou quinze heures pour parcourir un trajet d'un demi-kilomtre. Mais, cette fois, il ne s'agissait point de s'amuser en route, de s'arrter aux portes des cafs et des cabarets, de faire trois pas en avant et un en arrire, comme les plerins qui ont fait un voeu. Une double haie de soldats rpublicains s'tendait de l'archevch Sainte-Claire, dgageant le passage, dissipant les groupes, faisant disparatre enfin tout obstacle que la procession pouvait rencontrer. Seulement, ils avaient la baonnette au ct et des bouquets de fleurs dans le canon de leur fusil. Et, en effet, la procession devait faire en soixante minutes le trajet qu'elle fait ordinairement en quinze heures. A sept heures prcises, Salvato et sa compagnie, c'est--dire la garde d'honneur de saint Janvier, ayant au milieu d'eux Michele, revtu de son bel uniforme, et portant une bannire sur laquelle tait crit en lettres d'or: GLOIRE A SAINT JANVIER! se mirent en route, partant de l'archevch pour la cathdrale. Aussi cherchait-on vainement, dans cette crmonie toute militaire, cet trange laisser aller qui fait le caractre distinctif de la procession de saint Janvier Naples. D'habitude, en effet, et lorsqu'elle est abandonne elle-mme, la procession s'en va vagabonde comme la Durance ou indpendante comme la Loire, battant de ses flots le double rang de maisons qui forme ses rives, s'arrtant tout coup sans qu'on sache pourquoi elle s'arrte, se remettant en marche sans que l'on puisse deviner le motif qui lui rend le mouvement. On ne voyait pas briller au milieu des flots du peuple les uniformes couverts d'or, de cordons, de croix, des officiers napolitains, un cierge renvers la main, escorts chacun de trois ou quatre lazzaroni qui se heurtent, se culbutent, se renversent pour recueillir dans un cornet de papier gris la cire qui tombe de leurs cierges, tandis que les officiers, la tte haute, ne s'occupant point de ce qui se passe leurs pieds et autour d'eux, faisant royalement largesse d'un ou deux carlins de cire, lorgnent les dames amasses aux fentres et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter des fleurs sur le chemin de la procession, leur envoient des bouquets en change de leurs clins d'oeil. On cherchait encore et vainement, autour de la croix ou de la bannire, mls au peuple dont le flot les enveloppe en les isolant, ces moines de tous les ordres et de toutes les couleurs, capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmes chausss ou dchausss;--les uns au corps gros, gras, rond, court, avec une tte enlumine pose carrment sur de larges paules, s'en allant comme une fte de campagne ou une foire de village, sans aucun respect de cette croix qui les domine, de cette bannire qui jette son ombre flottante sur leur front; riant, chantant, causant, offrant, dans leur tabatire de corne, du tabac aux maris, donnant des consultations aux femmes enceintes, des numros de loterie celles qui ne le sont pas, regardant, un peu plus charnellement qu'il ne convient aux rgles de leur ordre, les jeunes filles tages sur le pas des portes, sur les bornes des coins de rue et sur le perron des palais;--les autres, longs, minces, maigres, macis par le jene, plis par l'abstinence, affaiblis par les austrits, levant au ciel leur front d'ivoire, leurs yeux caves et bistrs, marchant sans voir, emports par le flot humain, spectres vivants, fantmes palpables qui se sont fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer les conduira tout droit en paradis, et qui, aux grands jours des ftes religieuses, recueillent le fruit de leurs douleurs claustrales par le respect craintif dont ils sont environns. Non! pas de peuple, pas de moines, gras ou maigres, asctiques ou mondains, la suite de la croix et de la bannire. Le peuple est entass dans les rues troites, dans les ruelles et les vicoli: il regarde d'un oeil menaant les soldats franais, qui marchent insoucieusement au pas au milieu de cette foule, o chaque individu qui la compose a la main sur son couteau, n'attendant que le moment de le tirer de sa poitrine, de sa poche ou de sa ceinture, et de le plonger dans le coeur de cet ennemi victorieux, qui a dj oubli sa victoire et qui remplace les moines dans les oeillades et dans les compliments, mais qui, moins bien reu qu'eux, n'obtient, en change de ses avances, que des murmures et des grincements de dents. Quant aux moines, ils sont l, mais dissmins dans la foule, qu'ils excitent tout bas au meurtre et la rbellion. Cette fois, si diffrente que soit la robe qu'ils portent, leur opinion est la mme, et _cette voix_, comme on dit Naples, serpente dans la foule, pareille un clair charg d'orage: Mort aux hrtiques! mort aux ennemis du roi et de notre sainte religion! mort aux profanateurs de saint Janvier! mort aux Franais! Aprs la croix et la bannire, portes par des gens d'glise et escortes seulement de Pagliuccella, que Michele avait ralli lui, puis fait sous-lieutenant, et qui lui-mme avait ralli une centaine de lazzaroni, objets pour le moment des sarcasmes de leurs compagnons et des anathmes des moines, venaient les soixante-quinze statues d'argent des patrons secondaires de la ville de Naples, lesquels, comme nous l'avons dit, forment la cour de saint Janvier. Quant saint Janvier, pendant la nuit, son buste avait t transport Sainte-Claire, et il attendait sur l'autel, expos la vnration des fidles. Cette escorte de saints, qui, par la runion des noms les plus honors du calendrier et du martyrologe, commande ordinairement sur son passage le respect et la vnration, devait tre fort indigne, ce jour-l, de la faon dont elle tait reue et des apostrophes qui lui taient adresses. Et, en effet, comme on craignait que la plupart de ces saints, adors en France, ne donnassent saint Janvier le conseil de favoriser les Franais, les lazzaroni, que la chronique publique avait mis au courant des peccadilles que les bienheureux avaient se reprocher, les apostrophaient au fur et mesure qu'ils passaient, reprochant saint Pierre ses trahisons, saint Paul son idoltrie, saint Augustin ses fredaines, sainte Thrse ses extases, saint Franois Borgia ses principes, saint Gaetano son insouciance, et cela, avec des vocifrations qui faisaient le plus grand honneur au caractre des saints et qui prouvaient qu'en tte des vertus qui leur avaient ouvert le paradis, figuraient la patience et l'humilit. Chacune de ces statues s'avanait, porte sur les paules de six hommes, et prcde de six prtres appartenant aux glises o ces saints taient particulirement honors, et chacune d'elles soulevait sur sa route les hourras que nous avons dits et qui, au fur et mesure qu'elles approchaient de l'glise, passaient des vocifrations aux menaces. Ainsi apostrophes, ainsi menaces, les statues arrivrent enfin l'glise Sainte-Claire, firent humblement la rvrence saint Janvier, et allrent prendre leur place en face de lui. Aprs les saints, venait l'archevque, monseigneur Capece Zurlo, que nous avons dj vu apparatre dans les troubles qui ont prcd l'arrive des Franais, et qui tait fortement souponn de patriotisme. Le torrent aboutit l'glise Sainte-Claire, o tout s'engouffra. Les cent vingt hommes de Salvato formaient une haie allant du portail au choeur, et lui-mme tait l'entre de la nef, son sabre la main. Voici le spectacle que prsentait l'glise encombre: Sur le matre-autel tait, d'un ct, le buste de saint Janvier; de l'autre, la fiole contenant le sang. Un chanoine tait de garde devant l'autel; l'archevque, qui n'a rien faire avec le miracle, s'tait retir sous son dais. A droite et gauche de l'autel tait une tribune, de manire qu'entre ces deux tribunes se trouvait l'autel: la tribune de gauche charge de musiciens attendant, leurs instruments la main, que le miracle se fit pour le clbrer; la tribune de droite encombre de vieilles femmes s'intitulant parentes de saint Janvier, venant l, d'habitude, pour activer le miracle par leurs accointances avec le saint, et venues, cette fois, pour l'empcher de se faire. Au haut des marches conduisant au choeur s'tendait une grande balustrade de cuivre dor, l'ouverture de laquelle, nous l'avons dit, se tenait Salvato, le sabre la main. Devant cette balustrade, c'est--dire sa droite et sa gauche, venaient s'agenouiller les fidles. Le chanoine, debout devant l'autel, prenait alors la fiole et la leur faisait baiser, montrant tous le sang parfaitement coagul; puis les fidles, satisfaits, se retiraient pour faire place d'autres. Cette adoration du bienheureux sang avait commenc huit heures et demie du matin. Le saint, qui a ordinairement un jour, deux jours et mme trois jours pour faire son miracle, et qui quelquefois, au bout de trois jours, ne l'a pas fait, avait deux heures et demie pour le faire. Le peuple tait convaincu que le miracle ne se ferait pas, et les lazzaroni, en se comptant et en voyant le peu de Franais qu'il y avait dans l'glise, se promettaient si, dix heures et demie sonnantes, le miracle n'tait pas fait, d'avoir bon march d'eux. Salvato avait donn l'ordre ses cent vingt hommes, lorsqu'ils entendraient sonner dix heures, et, par consquent, lorsque le moment dcisif approcherait, d'enlever les bouquets qui ornaient les canons des fusils et d'y substituer les baonnettes. Si, dix heures et demie, le miracle ne s'oprait point et si des menaces se faisaient entendre, une manoeuvre tait commande pour que les cent vingt grenadiers fissent demi-tour, les uns droite, les autres gauche, abaissassent les armes, et, au lieu de prsenter le dos la foule, lui prsentassent la pointe de leurs baonnettes. Au commandement Feu! une fusillade terrible s'engagerait; chaque Franais avait cinquante cartouches tirer. En outre, une batterie de canons avait t tablie pendant la nuit au Mercatello, enfilant toute la rue de Tolde; une autre la strada dei Studi, enfilant le largo delle Pigne et la strada Foria; enfin deux batteries, adosses, l'une au chteau de l'Oeuf, l'autre la Victoria, enfilaient d'un ct tout le quai de Santa-Lucia, et de l'autre toute la rivire de Chiaa. Le Chteau-Neuf et le chteau del Carmine, pourvus de garnison franaise, se tenaient prts tout vnement, et Nicolino, sur les remparts du chteau Saint-Elme, une lunette la main, n'avait qu'un signe faire ses artilleurs pour qu'ils commenassent le feu qui, terrible trane de poudre, incendierait Naples. Championnet tait Capodimonte, avec une rserve de trois mille hommes, la tte de laquelle il devait, selon les circonstances, faire son entre solennelle et pacifique Naples, ou descendre, la baonnette en avant, sur Tolde. On voit que, mme part cette prire saint Janvier, qui devait tre dcisive et sur laquelle comptait Championnet, toutes les mesures taient prises, et que, si l'on s'apprtait attaquer d'un ct, on tait prs de l'autre se dfendre. Au reste, jamais rumeurs plus menaantes n'avaient couru dans les rues, au-dessus d'une foule plus compacte, et jamais angoisses plus mouvantes ne furent ressenties par ceux qui, de leurs balcons ou de leurs fentres, dominaient cette foule et attendaient ou que la paix fut dfinitivement rtablie, ou que les massacres, les incendies et les pillages recommenassent. Au milieu de cette foule, et la poussant la rvolte, taient ces mmes agents de la reine que nous avons dj vus si souvent l'oeuvre, les Pasquale de Simone, le beccao et ce terrible prtre calabrais, le cur Rinaldi, qui, de mme que l'cume ne se montre la surface de la mer que les jours de tempte, ne se montrait la surface de la socit que les jours d'meute et de boucherie. Tous ces cris, tout ce tumulte, toutes ces menaces cessaient l'instant mme, comme par magie, ds que l'on entendait la premire vibration du marteau des horloges frappant le timbre et marquant l'heure. Cette multitude, attentive, comptait alors les coups de marteau, mais, l'heure sonne, remontait aussitt ce diapason de rumeurs confuses qui n'a de comparable que le mugissement de la mer. Elle compta ainsi huit heures, neuf heures, dix heures. A dix heures sonnantes, au milieu du silence qui se faisait pour couter sonner l'heure dans l'glise comme dehors, les grenadiers de Salvato enlevrent les bouquets du canon de leurs fusils et les armrent de leurs baonnettes. La vue de cette manoeuvre exaspra les assistants. Jusque-l, les lazzaroni s'taient contents de montrer le poing nos soldats: cette fois, ils leur montrrent les couteaux. De leur ct, les vieilles hideuses qui s'intitulent les parentes de saint Janvier et qui, en vertu de cette parent, se croient le droit de parler librement au saint, le menaaient de leurs plus terribles maldictions, si le miracle s'accomplissait; jamais tant de bras maigres et rids ne s'taient tendus vers le saint, jamais tant de bouches tordues par la colre et par la vieillesse n'avaient hurl au pied de l'autel de plus grossires injures. Le chanoine qui faisait voir la fiole, et qu'on relayait de demi-heure en demi-heure, en tait assourdi, et semblait prs de devenir fou. Tout coup, on entendit, dans la rue, un redoublement de cris et de menaces. Il tait occasionn par un peloton de vingt-cinq hussards qui, le mousqueton sur la cuisse, s'avanaient dans l'espace laiss vide, c'est--dire entre la double haie forme par les soldats franais depuis l'archevch jusqu' la cathdrale. Ce peloton, command par l'aide de camp Villeneuve, calme, impassible, prit une des petites rues qui contournaient la cathdrale, et s'arrta la porte extrieure de la sacristie. Dix heures sonnaient, et il se faisait un de ces moments de silence que nous avons indiqus. Villeneuve descendit de cheval. --Mes amis, dit-il aux hussards, si, dix heures trente-cinq minutes, vous ne me voyez pas revenir et si le miracle n'est point accompli, entrez dans la sacristie sans vous inquiter de la dfense, des menaces ou mme de la rsistance qui pourraient vous tre faites. Un simple Oui, mon commandant! fut la rponse. Villeneuve pntra jusqu' la sacristie, o tous les chanoines, moins celui qui faisait baiser la fiole, taient assembls et s'encourageaient les uns les autres ne point laisser s'oprer le miracle. En voyant entrer Villeneuve, ils firent un mouvement d'tonnement; mais, comme c'tait un jeune officier de bonne maison, la figure douce, plutt mlancolique que svre, et qui entrait en souriant, ils se rassurrent, et mme ils s'apprtaient lui demander compte d'une pareil inconvenance, lorsque, celui-ci, s'avanant vers eux: --Mes chers frres, dit-il, je viens de la part du gnral. --Pour quoi faire? demanda le chef du chapitre d'une voix assez assure. --Pour assister au miracle, rpondit l'aide de camp. Les chanoines secourent la tte. --Ah! ah! dit Villeneuve, vous avez peur, ce qu'il parait, que le miracle ne se fasse point? --Nous ne vous cacherons pas, rpondit le chef du chapitre, que saint Janvier est mal dispos. --Eh bien, rpliqua Villeneuve, je viens, moi, vous dire une chose qui changera peut-tre ses dispositions. --Nous en doutons, rpondirent en choeur les chanoines. Alors, Villeneuve, toujours souriant, s'approcha d'une table, et de la main gauche, tira de sa poche cinq rouleaux de cent louis chacun, tandis que, de la main droite, il prenait une paire de pistolets sa ceinture; puis, tirant sa montre son tour et la plaant entre les cinq cents louis et les pistolets: --Voici, dit-il, cinq cents louis destins l'honorable chapitre de Saint-Janvier, si, dix heures et demie prcises, le miracle est fait. Vous le voyez, il est dix heures quatorze minutes; vous avez donc encore seize minutes devant vous. --Et si le miracle ne se fait point?... demanda le chef du chapitre d'un ton lgrement goguenard. --Ah! ceci, c'est autre chose, rpondit tranquillement l'officier, mais en cessant de sourire. Si, dix heures et demie, le miracle n'est point fait, dix heures trente-cinq minutes, je vous fais tous fusiller, depuis le premier jusqu'au dernier. Les chanoines firent un mouvement pour fuir; mais Villeneuve, prenant un pistolet de chaque main: --Que pas un de vous ne bouge, dit-il, l'exception de celui qui va sortir d'ici pour faire le miracle. --C'est moi qui le ferai, dit le chef du chapitre. --A dix heures et demie prcises, riposta Villeneuve, pas une minute avant, pas une minute aprs. Le chanoine fit un signe d'obissance et sortit en se courbant jusqu' terre. Il tait dix heures vingt minutes. Villeneuve jeta les yeux sur sa montre. --Vous avez encore dix minutes, dit-il. Puis, sans dtourner les yeux de la montre, il continua avec un sang-froid terrible: --Saint Janvier n'a plus que cinq minutes! Saint Janvier n'a plus que trois minutes! Saint Janvier n'a plus que deux minutes! Il est impossible de s'imaginer le tumulte qui se faisait et qui, toujours croissant, semblait les rugissements de la mer et de la foudre runis, quand la demie sonna, prcde de deux tintements prparatoires. Un silence de mort lui succda. La demie vibra lentement au milieu de ce silence; puis on entendit la voix du chanoine qui, d'un accent plein et sonore, au moment o les cris, les menaces recommenaient, s'cria, en levant la fiole au dessus des ttes: --Le miracle est fait! A l'instant mme, rumeurs, cris et menaces cessrent comme par enchantement. Chacun tomba la face contre terre en criant: Gloire saint Janvier! tandis que Michele, s'lanant hors de l'glise, s'criait du haut du perron en agitant sa bannire: --_Il miracolo fatto!_ Chacun tomba genoux. Puis toutes les cloches de Naples, partant avec un ensemble admirable, sonnrent pleine vole. Comme l'avait dit Championnet, il savait une prire laquelle saint Janvier ne manquerait pas de se rendre. Et, en effet, comme on le voit, saint Janvier s'y tait rendu. Une joyeuse vole d'artillerie, partant des quatre forts, annona Naples et ses environs que saint Janvier venait de se dclarer pour les Franais. XCIX LA RPUBLIQUE PARTHNOPEENNE. A peine Championnet eut-il entendu le carillon des cloches, ml la quadruple borde d'artillerie, qu'il comprit que le miracle tait fait, et qu'il sortit de Capodimonte pour faire son entre solennelle Naples. Il traversa toute la ville, entrant par la strada dei Cristallini, suivant le largo delle Pigne, le largo San-Spirito, le Mercatello, au milieu de la joie la plus bruyante et des cris mille fois rpts de Vivent les Franais! vive la rpublique franaise! vive la rpublique parthnopenne! Toute cette populace, qui, pendant trois jours, avait combattu contre lui, avait gorg, mutile, brl ses soldats, qui, une heure auparavant, tait prte les brler, les mutiler, les gorger encore,--avait t, l'instant mme, convertie par le miracle de saint Janvier, et, du moment que le saint tait pour les Franais, ne trouvait plus aucune raison d'tre contre eux! --Saint Janvier sait mieux que nous ce qu'il y a faire, disaient-ils: faisons donc comme saint Janvier. De la part du _mezzo ceto_ et de la noblesse, que l'invasion franaise arrachaient la tyrannie bourbonienne, la joie et l'enthousiasme taient non moins grands. Toutes les fentres taient pavoises de drapeaux tricolores franais et de drapeaux tricolores napolitains mlant leurs plis en confondant leurs couleurs. Des milliers de jeunes femmes se tenaient ces fentres, agitant leurs mouchoirs, et criant: Vive la Rpublique! vivent les Franais! vive le gnral en chef! Les enfants couraient devant son cheval en agitant de petites banderoles jaunes, rouges et noires. Il restait bien encore, il est vrai, quelques taches de sang sur le pav, quelques ruines de maisons fumaient bien encore; mais, dans ce pays de la sensation du moment, o les orages passent sans laisser leur trace dans un ciel d'azur, le deuil tait dj oubli. Championnet se rendit directement la cathdrale, o l'archevque Capece Zurlo chanta un _Te Deum_, en face du buste et du sang de saint Janvier, exposs tous les regards, et que Championnet, en reconnaissance de la protection spciale qu'il accordait aux Franais, couvrit d'une mitre orne de diamants, que le saint daigna accepter et se laissa mettre sans rsistance. Nous verrons plus tard ce que devait coter l'archevque cette faiblesse pour les Franais. Pendant que l'on chantait le _Te Deum_ dans l'glise, on affichait sur tous les murs la proclamation suivante: Napolitains[3]! [Note 3: Nous citons toutes ces pices originales, qui ne se trouvent dans aucune histoire, et qui ont t tires par nous des cachettes o elles taient demeures enfouies pendant soixante-quatre ans.] Soyez libres et sachez user de votre libert. La rpublique franaise trouvera dans votre bonheur une large compensation de ses fatigues et de ses combats. S'il en est encore parmi vous qui restent partisans du gouvernement tomb, ils sont libres de quitter cette terre de libert. Qu'ils fuient un pays o il n'y a plus que des citoyens, et, esclaves, retournent avec les esclaves. A partir de ce moment, l'arme franaise prend le nom d'arme napolitaine et s'engage, par un serment solennel, maintenir vos droits et prendre pour vous les armes toutes les fois que l'exigeront les intrts de votre libert. Les Franais respecteront le culte, les droits sacrs de la proprit et des personnes. De nouveaux magistrats, nomms par vous, par une sage et paternelle administration, veilleront au repos et au bonheur des citoyens, feront vanouir les terreurs de l'ignorance, calmeront les fureurs du fanatisme, et vous montreront enfin autant d'affection que vous montrait de perfidie le gouvernement tomb. Avant de sortir de l'glise, Championnet, en rendant Salvato la libert, constitua une garde d'honneur qui devait reconduire saint Janvier l'archevch et veiller sur lui, avec cette consigne: _Respect saint Janvier_. Ds le matin, et dans la prvision que saint Janvier aurait la complaisance de faire son miracle, complaisance dont ne doutait point Championnet, un gouvernement provisoire avait t arrt et six comits avaient t nomms: le comit central,--le comit de l'intrieur,--le comit des finances,--le comit de la justice et de la police,--le comit de la lgislation. Tous les membres des comits avaient t pris dans le gouvernement provisoire. Cirillo et Manthonnet, nos conspirateurs des premiers chapitres, taient membres du gouvernement provisoire, et Manthonnet, de plus, ministre de la guerre; Ettore Caraffa tait nomm chef de la lgion napolitaine; Schipani prendrait l'un des premiers commandements de l'arme lorsque l'arme serait rorganise; Nicolino gardait son commandement du chteau Saint-Elme; Velasco n'avait rien voulu tre, que volontaire. De la cathdrale, Championnet se rendit l'glise Saint-Laurent. Cette glise, pour les Napolitains, qui, depuis le XIIe sicle, ne se sont jamais gouverns eux-mmes, est une espce de municipalit dans laquelle, aux jours de trouble ou de danger, se sont retirs pour dlibrer les lus et les chefs du peuple. Le gnral tait accompagn des membres du gouvernement provisoire, qui, ainsi que nous l'avons dit, taient en mme temps les membres du comit. L, au milieu d'une foule immense, Championnet prit la parole, et, en excellent italien: Citoyens, dit-il, vous gouvernerez provisoirement la rpublique napolitaine; le gouvernement dfinitif sera nomm par le peuple, lorsque vous-mmes, constituants et constitus, gouvernant avec les rgles qui ont t le but de cette rvolution, vous aurez abrg le travail qu'exige la rdaction des nouvelles lois, et c'est dans cette esprance que je vous ai provisoirement remis la charge de lgislateurs et de gouvernants. Vous avez donc autorit sans limites, mais, en mme temps, immense responsabilit. Pensez qu'entre vos mains est le bonheur public ou le malheur suprme de la patrie, votre gloire ou votre dshonneur. Je vous ai nomms; vos noms ne m'ont t prsents ni par la faveur ni par l'intrigue, mais recommands de votre seule renomme: vous rpondrez par vos oeuvres la confiance qui voit en vous non-seulement des hommes de gnie, mais encore de jeunes, chauds et sincres amants de la patrie. Dans la constitution de la rpublique napolitaine, vous prendrez, autant que le permettront les moeurs et les lois du pays, exemple de la constitution franaise, mre de la nouvelle rpublique et de la nouvelle civilisation. En gouvernant votre patrie, faites la rpublique parthnopenne, amie, allie, compagne, soeur de la rpublique franaise. Quelles ne fassent qu'une, qu'elles soient indivisibles! N'esprez point de bonheur spars d'elle. Si la rpublique franaise chancelle, la rpublique napolitaine tombe. L'arme franaise, qui garantit votre libert, prendra, comme je vous l'ai dj dit, le nom d'arme napolitaine. Elle soutiendra vos droits et vous aidera dans vos travaux; elle combattra avec vous et pour vous, et, en mourant pour votre dfense, ne vous demandera d'autre prix que votre alliance et votre amiti. Ce discours s'acheva au milieu des acclamations et des applaudissements, des cris de joie et des larmes de la foule. Ce spectacle tait nouveau pour le pays, ces paroles taient inconnues aux Napolitains. C'tait la premire fois que, parmi eux, on proclamait la grande loi de la fraternit des peuples, suprme voeu du coeur, dernire parole de la civilisation humaine. Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jour de fte pour les Napolitains: ce que fut pour nous notre 14 juillet. Les rpublicains s'embrassaient en se rencontrant dans les rues et levaient, en action de grces, leurs yeux au ciel. Pour la premire fois, les corps et les mes se sentaient libres Naples. La rvolution de 1647 avait t la rvolution du peuple, toute matrielle et constamment menaante: celle de 1799 tait la rvolution de la bourgeoisie et de la noblesse, c'est--dire toute intellectuelle et toute misricordieuse. La rvolution de Masaniello tait la rclamation de sa nationalit par un peuple conquis un peuple conqurant; la rvolution de Championnet tait la rclamation de sa libert faite par un peuple opprim son oppresseur. Il y avait donc une immense diffrence et surtout un immense progrs entre les deux rvolutions. Et alors, une chose touchante s'accomplit. Nous avons dj parl des trois premiers martyrs de la libert italienne, de Vitagliano, de Galiani et d'Emanuele de Deo. Ce dernier avait refus la vie qu'on lui offrait s'il voulait trahir ses complices. C'taient des enfants: eux trois, ils avaient soixante-deux ans. Deux avaient t pendus; puis le troisime, Vitagliano,--comme le supplice des deux premiers avait produit une certaine motion dans le peuple,--le troisime avait t poignard par le bourreau, de peur qu' la faveur d'un mouvement, il ne lui chappt, et pendu mort avec sa plaie sanglante au ct comme le Christ. Une dputation patriotique s'organisa spontanment, et dix mille citoyens environ vinrent, au nom de la libert naissante, saluer les familles de ces gnreux jeunes gens, dont le sang avait consacr la place o l'on allait planter l'arbre de la libert. Le soir, des feux de joie furent allums dans toutes les rues et sur toutes les places, et, comme s'il et voulu se runir saint Janvier, son rival en popularit, le Vsuve lana des flammes qui furent plutt de sa part une communion l'allgresse publique qu'une menace. Ces flammes, muettes et sans lave, taient une espce de buisson ardent, un Sina politique. Aussi, Michel le Fou, vtu de son magnifique costume, se dmenant sur un magnifique cheval, au milieu de son arme de lazzaroni, criant cette heure: Vive la libert! comme la veille elle avait cri: Vive le roi! disait-il toute cette populace: --Vous le voyez, ce matin, c'tait saint Janvier qui se faisait jacobin, ce soir, c'est le Vsuve qui met le bonnet rouge! FIN DU TOME CINQUIME. TABLE LXXVI.--O Michele se fche srieusement avec le beccao. LXXVII.--Fatalit. LXXVIII.--Justice de Dieu. LXXIX.--La trve. LXXX.--Les trois partis de Naples au commencement de l'anne 1799. LXXXI.--O ce qui devait arriver arrive. LXXXII.--Le prince de Maliterno. LXXXIII.--Rupture de l'armistice. LXXXIV.--Un gelier qui s'humanise. LXXXV.--Quelle tait la diplomatie du gouverneur du chteau Saint-Elme. LXXXVI.--Ce qu'attendait le gouverneur du chteau Saint-Elme. LXXXVII.--O l'on voit enfin comment le drapeau franais avait t arbor sur le chteau Saint-Elme. LXXXVIII.--Les Fourches caudines. LXXXIX.--Premire journe. XC.--La nuit. XCI.--Deuxime journe. XCII.--Troisime journe. XCIII.--Saint Janvier et Virgile. XCIV.--O le lecteur rentre dans la maison du Palmier. XCV.--Le voeu de Michele. XCVI.--Saint Janvier patron de Naples. XCVII.--O l'auteur est forc d'emprunter son livre du _Corricolo_ un chapitre tout fait, n'esprant pas faire mieux. XCVIII.--Comment saint Janvier fit son miracle et de la part qu'y prit Championnet. XCIX.--La rpublique parthnopenne. FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIME POISSY.--TYP. ET STR. DE AUG. BOURET. End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas License: Share Alike