Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont crits avec un trma. _DU MME AUTEUR_ Le Boucher de Verdun, roman. 1 vol. LOUIS DUMUR NACH PARIS! ROMAN PARIS ALBIN MICHEL, DITEUR 22, Rue Huyghens, 22 Tous droits rservs IL A T TIR 25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE NUMROTS A LA PRESSE DE 1 A 25 ET 575 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA NUMROTS DE 26 A 600 Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation rservs pour tous pays. _Copyright 1919, by_ LOUIS DUMUR _Me trouvant l'an dernier en Suisse, j'eus l'occasion de causer avec quelques officiers allemands interns. L'un d'eux me parut assez naf et moins arrogant que les autres. Il me conta ses aventures. Mobilis ds le dbut de la guerre, deux fois bless, il avait t fait prisonnier Verdun. Il attendait avec impatience la fin des hostilits. Il avait, en Prusse, une famille qu'il dsirait retrouver et une fiance que, bien que fort dtrior, il comptait encore pouser. Je ne donne ici que la premire partie de ses souvenirs. Elle se termine la Marne et sa premire blessure. Je n'userai point de la supercherie habituelle des romanciers qui, en pareil cas et se figurant qu'on les en croire davantage, dclarent avoir reu ou trouv un manuscrit, rapporter mot pour mot un rcit ou l'avoir transcrit sous dicte. Je ne dirai rien ne semblable. Je ne prtends point reproduire, ni suivre pas pas la relation de mon narrateur. Je me suis born prendre des notes. Aprs quoi, me substituant mon Boche, je raconte mon tour son histoire, ma manire._ NACH PARIS I Qui m'et dit, aux premiers jours de ce beau mois de juillet, alors que les bras de la Saale coulaient si mollement entre les prairies sous les ruines pittoresques du vieux chteau de Halle et que, tout le long de la Promenade, la bonne ville universitaire alignait ses maisons aux toits roux, ses difices studieux, ogivait les baies somnolentes de son Dom, disposait ses parcs, ses jardins, ses quinconces, tandis que le public joyeux circulait en vtements clairs sur le Marktplatz, s'attardait aux talages, emplissait les boutiques, s'attablait au restaurant Grn ou au Ratskeller, que les casquettes des tudiants maillaient de leurs couleurs bruyantes les tonnelles du Jgerberg et que les touristes et feutres verts, affluant dj de partout, peuplaient les htels, animaient les salles des muses ou passaient respectueusement devant la statue de Hndel, qui m'et dit que, peu de semaines plus tard, ce paisible sjour se bouleverserait tout coup de rumeurs belliqueuses, retentirait d'appels aux armes et de chants de guerre, se hrisserait de baonnettes et frmirait tout entier au roulement des tambours et sous le grondement rgulier des trains militaires? Tout fier d'avoir heureusement termin ma premire anne d'universit, je me disposais jouir d'un repos bien gagn dans notre belle proprit estivale du Harz. Le nombre important des tonnelets de bire que j'avais d ingurgiter durant ces tudes, non moins que les livres lus, les cahiers remplis et les cours entendus, m'en imposaient l'agrable devoir. J'avais en outre rapport de Halle une balafre, que j'exhibais orgueilleusement et qui, me couturant du haut du menton jusqu'au bas de l'oreille, ne constituait pas un moindre tmoignage de mon assiduit aux auditoires et de mon ardeur pour la culture allemande. Je me prlassais donc sans scrupule et fort content de moi-mme dans la quitude de cet heureux dbut de vacances, fumant tout le jour de gros cigares de Brme bague dore, agaant mes soeurs, caressant mes chiens, saccageant coups de stick les fleurs du parc, inspectant les domaines paternels, pchant la truite dans l'onde jaillissante de l'Ilse, paradant et faisant le beau dans la rue principale du petit bourg. --Comme il est bien! comme il est distingu! murmurait-on sur mon passage. --Bon matin, Herr Wilfrid! me saluaient les commerants du lieu, ploys sur leur ventre l'entre de leurs boutiques. Je les couvrais d'un petit signe protecteur et satisfait. D'autres fois, digrant dans ma chambre, je passais un coup d'oeil dsoeuvr sur mes livres, j'en parcourais les ranges et les titres, reconnaissant mes manuels et mes dictionnaires, mon Goethe, mon Koerner, mon Nietzsche et mon Gobineau, ma Bible et mon _Kommersbuch_, sans ngliger ces ignobles romans franais dont tout tudiant qui se respecte se doit de dtenir quelques-uns sur le rayon secret de sa bibliothque. J'voquais, dans la fume du tabac, l'honorable silhouette de mes matres: le Geheimrat Wirbel, professeur de philosophie, qui nous dbrouillait Fichte, Schelling, Hegel et faisait remonter l'idalisme allemand les grandioses conceptions de Bismarck et la cration de l'Empire; le Geheimrat von Trmmerhaufen, professeur d'histoire moderne, qui, de son geste dcisif et de sa parole premptoire, nous initiait aux doctrines de Treitschke ou aux travaux de Lamprecht; le Geheimrat Radschuh et sa barbe savante, qui nous enseignait l'conomie politique, alignait ses statistiques victorieuses et confondait le commerce anglais; l'rudit Anton Glcken, doyen de la facult et non moins pourvu que les autres du titre de Geheimrat, qui professait l'histoire de l'art et nous rvlait les beauts de l'architecture gothique, cette pure manation du gnie allemand, comme il se faisait fort de nous le dmontrer. Parvenu dans ces sereines rgions, il m'arrivait alors de songer lointainement ce que pourrait tre le sujet de ma future thse. Y traiterais-je une question de philosophie, d'histoire ou d'esthtique? Je n'en savais rien encore, mais j'entrevoyais dj le jour o, cette laborieuse preuve heureusement soutenue, on ne m'appellerait plus Herr Wilfrid, dans le petit bourg, mais bien Herr Doktor. D'autres fois encore, coiffant le chapeau mou plume de coq de bruyre et empaumant la canne corne de chamois, j'allais excursionner dans la frache valle de l'Ilse ou travers les sites romantiques du Harz. Je longeais le torrent ou je gravissais les monts. Je me dirigeais par d'agrestes vallons pleins de cascades vers la butte rocheuse et les bonnes auberges de l'Ilsentein; ou, ployant mon jarret de plus importants exercices, j'escaladais les escarpements abrupts du Brocken, d'o se dcouvraient mes yeux enchants, comme sous le coup de balai des sorcires de Walpurgis, le panorama grandiose des forts et des gorges, les cimes de la Wolfswarte, du Rehberg, du Koboldskopf, de la Rosstrappe, la plateforme lgendaire de l'Hexentanzplatz, puis la plaine immense borde de l'ourlet de l'Elbe et, tout au loin, les taches brillantes d'Erfurt, de Cassel, de Brunswick, de Hanovre et l'ombre lgre et bleue des tours de Magdebourg. Mais, le plus souvent, pris de vellits plus sociables, je me dirigeais sur Goslar. Vingt minutes de bicyclette ou une heure et demie de marche ombrage m'y conduisaient. Dans le dcor sculaire de ses monuments, la petite cit mlangeait avec grce ses maisons mdivales ses villas modernes. On y respirait la paix bourgeoise et la majest de l'histoire. Goslar! C'est l qu'avaient sjourn Henri et Barberousse; c'est l que l'on montrait encore, dans la Maison des Empereurs, vieille de neuf cents ans, le trne imprial du XIIe sicle. Mais c'tait l aussi,--et voil principalement ce qui m'y attirait,--c'tait l que rsidait la belle Dorotha von Treutlingen, fille unique du conseiller de cour Otto von Treutlingen, blonde, rose, grasse, ge de dix-neuf ans et, par-dessus tout, ma fiance. Fiance, c'tait peut-tre beaucoup dire: nous ne l'tions encore que secrtement. Mais les relations de nos deux familles, la tacite complaisance avec laquelle le conseiller de cour aussi bien que mon pre, le conseiller de commerce Hering, et ma mre, Mme la conseillre de commerce Hering, tolraient mes assiduits, semblaient m'autoriser considrer mon choix comme agr et librer ma conscience du soin d'en drober l'expression sous un trop prudent mystre. J'tais heureux et j'tais ardent. Ma belle Dorotha habitait une jolie villa situe non loin de la Maison des Empereurs. J'en abordais le perron avec ivresse et un flot de chaleur inondait mon coeur. Le carillon de mon coup de timbre se mlait au bruit de son piano, qui martelait un farouche appel de Wagner ou une assourdissante symphonie de Mahler. Elle me recevait dans son petit salon, dcor de meubles de Munich, ou au jardin, tout flambant de gros zinnias doubles et de soleils de Californie. Je mettais un long baiser sur son poignet charnu. --O Dorotha, disais-je, encore deux ans d'universit et je serai docteur; j'obtiendrai un bon poste du gouvernement et nous pourrons nous marier. --Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid, j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de bire? J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma balafre, et je lui contais des histoires d'tudiants. Ah! quelles heures dlicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais nos moeurs universitaires et nos rites bachiques. Je lui dpeignais les costumes et les insignes des corporations, les vestes troites brandebourgs, les gants crispins, les hautes bottes l'cuyre montant sur la culotte blanche, les rubans, les chappes, les bierzipfel, les cerevis brods d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour Hannovera, violette liser rouge et blanc pour Alemania, et celle de Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je lui dcrivais le local o s'assemblait le corps dont je faisais partie, sa tourelle crneaux surmonte de notre bannire, sa statue en pied d'un chevalier arm, sa grande salle de kneipe aux murs dcors de sabres, de rapires, d'cussons, de grandes pipes de porcelaine, de cornes normes bordes d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de Guillaume Ier, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous nos anciens, coiffs du deckel orange. Puis je lui dtaillais nos sances de kneipe, les flots de bire blonde que nous absorbions au commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les chopes couvercle d'tain cisel et les cruchons de faence ornements de devises, les chants du _Kommersbuch_ vocifrs en choeur, les _Gaudeamus_, les _Ssassa geschmauset_, les _Alt Heidelberg_, les cris et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels boire: _Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt!_ et les mmorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von Pumplitz, surnomm Falstaff, tudiant de quinzime anne, qui engoulait rgulirement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une seule fois au vomitorium. --Seigneur Dieu! s'criait alors la belle Dorotha avec admiration. C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sre. --Pas maintenant, c'est certain. Mais l'anne prochaine, rpliquais-je, j'espre bien y arriver. Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centime fois l'histoire de ma balafre, ma premire balafre. Nous nous mesurions dans une salle de bal sise une demi-heure de la ville. Chaque samedi, c'tait un dfil de voitures charges d'tudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les duels commenaient sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'tre admis y assister; au bout de six, on m'avait fait celui de me dsigner pour soutenir le dfi port par ma corporation la Saxonia. J'tais aux anges. Tout droit, la poitrine gonfle sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les grosses lunettes noires armatures de fer, j'avais pris vaillamment position devant mon adversaire. _Silentium fr die Mensur!_ criait l'arbitre. Les seconds se garrent. _Auslegen_! commanda le directeur du combat. Les rapires se mirent en garde. _Los!_ Patata! patata! rapatatata! En moulinet, par-dessus les ttes, les poignets gants faisaient tournoyer les deux normes lames. Les aciers se choquaient, se cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre, raflaient les crnes et les visages. Les faces se tumfiaient sous leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon de coton aux doigts, l'arbitre venait crmonieusement les toucher. Un sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia! annonait-il. Puis les rapires, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept sangs avaient dj t compts sur moi, lgres et superficielles raillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient faire dgouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets vermeils, et je m'apprtais poursuivre sans broncher la partie, quand tout coup j'avais reu cette immense balafre qui, me fendant largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia tait victorieuse. Mais combien j'en tais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait grossirement les lvres, je songeais avec ravissement au lustre qu'allait me valoir cette premire preuve et qu'au bout de deux ou trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable dignit de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi, sur la Promenade, l'heure de la musique militaire, lorgnant insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tte prise dans mes linges de pansement et puant l'iodoforme quinze pas. La belle Dorotha coutait ce rcit avec un intrt toujours renouvel. Toute ple d'motion, elle se jetait mon cou et, emporte par l'enthousiasme jusqu' me tutoyer, elle s'criait: --Tu es un hros! Un hros, certes, je pensais bien en tre un; mais en ce moment, en cette heure d'intimit dlicieuse, dans ce petit salon o nous tions seuls tous les deux autour de nos chopes de bire et la main dans la main, mon hrosme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non moins noble mes yeux: l'amour. * * * * * C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses Goslar que m'attendait, un jour, la surprise la plus imprvue. Ce jour-l, autant le prciser tout de suite, tait le 25 juillet. Tout en regagnant paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui s'ouvrait devant moi, tandis que le crpuscule commenait nuancer de teintes moins vives le penchant de la fort. Je trouvai mon pre, le conseiller de commerce Hering, plong comme d'habitude dans la lecture du _Berliner Tageblatt_, pendant que mes soeurs brodaient sagement au crochet et que ma mre, Mme la conseillre de commerce Hering, penche sur son secrtaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance. L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir distinguer ce jour des prcdents, sinon la flicit renouvele qu'il m'avait value, quand Johann, notre domestique mle, vint me remettre un pli qu'un gendarme avait apport pendant mon absence. Je l'ouvris d'un doigt dtach, le prenant dj pour quelque banale contravention de pche ou telle autre futilit analogue; mais peine y avais-je jet les yeux, que j'prouvai une violente contrarit. Je ne vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues. C'tait un ordre de l'autorit militaire d'avoir rejoindre mon rgiment, Magdebourg, o je devais tre rendu le 27 juillet au soir six heures. Bien que le papier afficht l'angle cette recommandation: Strictement secret, je le tendis, comme je le devais, mon pre. Celui-ci, abandonnant son _Berliner Tageblatt_ qui resta largement tal sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, aprs avoir longuement rflchi, tandis qu'un ample pli bridait son front, pronona ce seul mot: --Mobilisation. --_Ach was?_ s'cria ma mre en se retournant d'un bloc sur son tabouret vis. Mes deux soeurs taient debout, leur crochet terre. Tout le monde s'exclamait, s'tonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit de ma subite importance. --_Ja wohl_, c'est comme cela, expliquait solennellement mon pre. Voil notre Wilfrid rappel sous les drapeaux. Pour moi, la chose est claire. Devant les complications de la situation internationale, notre gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence mobiliser l'arme allemande. --Est-ce qu'il va y avoir la guerre? questionna ma mre anxieusement. --Dieu et l'Empereur sont seuls au courant. Moi, je n'en sais rien. --Que dit le _Berliner Tageblatt_? --Le _Berliner_ pense que les vnements sont trs graves, que l'Allemagne doit montrer qu'elle est vraiment l'Allemagne, sortir sa poudre sche, tenir son poing haut dress et empcher ces taquins de Franais et ces bandits de Russes de se moquer de nous. --Et il a raison, m'criai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre. --Bien dit! ponctua mon pre. Au reste, je ne pense pas que les choses aillent si loin; il suffit gnralement de parler fort pour que cette vermine s'apaise aussitt. --Dieu le veuille! fit ma mre qui tremblait dj pour moi. Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir deux battants la porte de la salle manger et annonait: --La table est couverte. Mais cela ne mit pas fin, on le conoit, cette intressante conversation, qui se prolongea pendant tout le souper et dans la soire qui suivit. Les petites truites de l'Ilse, produit de ma pche du matin, les nouilles renfles la crme, le rti de porc la compote d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles, tant la proccupation gnrale tait vive. Mon pre, le conseiller de commerce, s'tait mu en un politicien de haute vole, qui en et remontr M. de Bethmann-Hollweg. Ma mre s'affolait, s'nervait, posait vingt fois les mmes questions, ne parvenant pas comprendre comment il se trouvait des gens assez fous pour oser rsister la puissance allemande et assez dnus de conscience pour vouloir empcher ce bon empereur Franois-Joseph de tirer une vengeance mrite de ces assassins de Serbes. Mes soeurs criaillaient, proraient, enfilaient leurs navets comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'tait pas jusqu' Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son service, ne donnt les signes d'une visible inquitude. --Qu'avez-vous, Johann? lui demanda enfin mon pre. --C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir. --Quel ge avez-vous, Johann? --Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce. --Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps? --Le dix-septime, monsieur le conseiller de commerce, celui de Dantzig. --Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre. --C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'affreux sauvages. On dit que les Cosaques mettent la broche les petits enfants. --Eh bien, mon ami, avec une bonne baonnette au bout de votre fusil, vous serez en mesure de les embrocher leur tour. --Quelle horreur! glapit ma mre, toute prte prendre une crise de nerfs. Mais quand nous fmes de nouveau runis au salon, autour de la table de th, que les cigares s'allumrent, que le kirschwasser brilla dans les verres liqueur, tandis que les portes-fentres ouvertes sur la fort endormie nous envoyaient l'odorante fracheur de la nuit, le calme se fit peu peu dans les esprits et l'on finit par conclure que tout cela se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la France rentre sous terre, la Russie musele, la Serbie triomphalement occupe du Danube au Balkan par les armes de Sa Majest Apostolique, la maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes vacances interrompues. Malgr ces prvisions rassurantes, ma nuit fut plutt perplexe et je ne dormis gure. Je songeais cette grande caserne de Magdebourg o, au sortir du gymnase, j'avais fait mon volontariat d'un an. J'en revoyais la vaste tour quadrangulaire, avec ses hauts murs ocre percs de centaines de petites fentres rgulires, ses bassins de pierre, ses trois arbres maladifs et son sol de terre battue qui s'ornait en son milieu une statue en fonte de l'empereur Guillaume Ier sur un socle de stuc. Je revoyais la salle d'exercice avec sa sciure de bois, ses rateliers de fusils et ses engins de gymnastique; les chambres de soldats, une par escouade, avec les lits plats aligns et les files d'armoires l'ordonnance; je me remmorais le drill puisant et le pas de parade, les assauts la baonnette et ces fastidieux labeurs de corve dont j'avais t vite dispens en ma qualit de fils de famille. Puis, c'tait le champ de manoeuvre, une heure de la ville, avec ses baraquements de matriel et son stand de tir; c'tait le local des sous-officiers, au rez de chausse de l'aile gauche de la caserne; le casino des officiers, dans une avenue voisine, avec son porche lgant, son vestibule l'antique, sa galerie de fte, son salon de musique, son petit parc, son tennis et sa salle manger gothique o chaque jour, sangl, correct, immobile et silencieux, j'tais admis m'asseoir au bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes suprieurs. Vie mcanique, fatigante et monotone. Mais quand ma priode d'instruction se fut termine par quinze jours de grandes manoeuvres d'arme sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des trompettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus march, contre-march, ramp, creus la terre, dormi sous la tente ou la belle toile, que j'eus brl d'innombrables cartouches, bataill, grimp, couru, charg, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des chevaux ou le passage des pices d'artillerie, que je me fus pntr de la conscience que j'tais une unit de ce vaste ensemble, un rouage de cette formidable machine, dont, quelle que ft l'infimit de mon rle, je concevais pourtant, comme si j'en tais le centre, l'norme et rgulier assemblage, alors toute cette anne d'obscure prparation me rapparut transfigure, comme baigne dans le rayonnement de son apothose finale; et quand, au cours de la triomphale revue qui cltura ces manoeuvres de l'Elbe, j'eus dfil, la jambe haute et le pied tendu, en tte de la demi-section dont on m'avait confi le commandement, devant le tertre o, dans la brillante escorte de son tat-major, se cambrait l'uniforme blouissant de S. M. l'Empereur Guillaume II, j'prouvai jusqu'au fond de mon tre, pendant que montaient de tous cts les clats des cuivres tonnant le _Deutschland, Deutschland ber alles_, l'intense et magnifique orgueil de me sentir un soldat allemand. Et maintenant, qu'allait-il m'advenir? La puissante machine, huile dans ses ressorts, allait-elle tre mise en action pour craser l'Europe du poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur? Comment allais-je retrouver la caserne de Magdebourg? Toute anime d'apprts belliqueux ou dormant massivement dans l'paisseur de ses lourdes murailles? Qu'allait-il se passer? Quel allait tre mon sort, et avec le mien celui de mon rgiment, celui de l'arme, celui de l'Allemagne, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir autour de la longue table du casino des officiers? Quel air aurait le colonel von Steinitz, entre ses favoris l'autrichienne? Quels discours nous servirait notre chef de bataillon, le major von Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lvres rases? Quels jurons partiraient des dents gtes du capitaine Braumller, mchant son ternelle cigarette? Quels changements se seraient produits dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe, plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel, coutur comme un damier, le lieutenant von Bckling, lgant, corset, pommad et le monocle l'oeil, le sergent-major Schlapps et le vice-feldwebel Biertmpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnomm Wacht-am-Rhein, pour sa constante habitude, quand il tait saoul, de brailler au milieu de ses renvois, de ses hoquets et de ses djections les strophes enflammes de cet hymne patriotique? Retrouverais-je ceux avec lesquels je m'tais plus ou moins li, ceux que, dans le cadre de la discipline et le mnagement de la hirarchie, je pouvais nommer mes amis, le lieutenant Koenig, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar et les trois autres volontaires du bataillon, Max Helmuth, Otto Fuchs et le baron Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prtentieux que son nom tait long et sa noblesse parchemine? J'tais rest sans relation avec eux tous, sauf Koenig, avec qui j'avais chang quelques billets et, naturellement, le capitaine, le major et le colonel, qui j'avais adress, pour le jour de Nol, de belles lettres de voeux. Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que l'inquitude commenait m'oppresser et que je me retournais dans mon lit sans dormir. Au canon des manoeuvres se substituait trangement dans ma tte le canon de la guerre: la guerre dont je me reprsentais dj en images vives le tumulte et l'ardente mle! Je sentais peu peu venir le rve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d'un sommeil reint. Quand je me rveillai, trs tard, je me trouvai couvert de sueur: j'tais entr le premier Paris et je venais de rapporter ma chre Dorotha, en guise de cadeau de noces, le trsor de la Banque de France. Le chocolat que Johann m'avait servi l'heure habituelle tait froid sur la table et le soleil inondait ma chambre. * * * * * L'aprs-midi de ce mme jour, qui tait un dimanche, je ne pus m'empcher de pdaler jusqu' Goslar, pendant que ma mre prparait ma cantine. Dorotha me reut avec de grands tmoignages d'affection non sans tonnement, vu ma visite de la veille. --Je pars demain, lui dis-je; vous ne me reverrez pas avant quinze jours. --Mon Dieu, Wilfrid, o allez-vous? -- Magdebourg. --Qu'allez-vous faire Magdebourg? --Je suis appel pour une priode d'instruction militaire. Ce pouvait tre vrai. J'avais, en effet, accomplir encore, la suite de ma libration, deux priodes de huit semaines pour tre nomm officier de rserve. J'aurais donc pu me contenter de cette explication. Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait pas t libelle de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel extraordinaire, je m'criai tout coup, saisi d'une motion trop naturelle et du besoin de mettre de la solennit dans mes adieux: --Je mens, Dorotha, ce n'est pas pour une priode d'instruction que je suis appel: je crois qu'il va y avoir la guerre. --La guerre? s'exclama-t-elle bouleverse. La guerre! _Herrgott!_ Et s'lanant du ct de la porte, elle se mit crier: --Papa! papa! il va y avoir la guerre!... Je l'arrtai tout effar, me souvenant du strictement secret de l'ordre de mobilisation. --Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit savoir encore... Je viens secrtement vous faire mes adieux. --_Herrje!_ que vais-je devenir? Je ne cherchai pas rassurer Dorotha. Il me plaisait de la voir pleurer, s'effondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant pas qu'il ft supposable, devant elle, que je ne partisse pas rellement pour la guerre. --Je vous rapporterai des bijoux franais, fis-je. Car j'espre bien avoir le plaisir de tuer quelques officiers. Ils portent tous, parat-il, des bracelets, des bagues, des breloques de prix, et l'on en voit, dit-on, orns de boucles d'oreilles. --De boucles d'oreilles!... susurra-t-elle dans ses pleurs. --Je vous en enverrai, dclarai-je. --Oui, oui, des boucles d'oreilles!... Vous me le promettez? Cela me rappela le cri du coeur de Marguerite, dans _Faust_, lorsqu'elle dcouvre la cassette apporte par Mphistophls: _Wenn nur die Ohrring' meine wren!_[1] --Je vous le promets. Je vous enverrai aussi des cartes postales dates de tous les lieux de nos victoires. --Mais, dit-elle, si c'est vous qui tes tu? --Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre vie. --Oh! plus que a, gmit-elle, jusque dans l'ternit! C'est en de tels propos que nous nous entretnmes pendant une heure, frquemment entrecoupe de cette exclamation qu'elle me lanait en mme temps que ses beaux bras autour du cou, ni plus ni moins que quand je lui contais l'histoire de ma balafre: --Tu es un hros! Doux souvenirs! moments inoubliables! Et quand fut venu celui de la sparation et qu'aprs lui avoir fait jurer nouveau de ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre, j'eus pris pour la dernire fois cong d'elle, j'emportai comme un miel mes lvres le got de son premier baiser sur la bouche. O ma Dorotha! * * * * * Il avait t dcid, pour ne pas prter aux commentaires de la population, que mon pre m'accompagnerait seul la gare, en chapeau de paille et les mains dans les poches, comme s'il s'agissait pour moi d'une courte excursion. Ainsi fut fait. Johann nous suivait cinq pas de distance, portant ma valise. Le train s'annona. Nous le vmes paratre au dclin de la courbe. Il vint se ranger le long de la petite gare. Il tait passablement plus long que d'habitude. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe. Des chants sortaient des wagons de troisime. --_Einsteigen!... Fertig!_ --Bon voyage, mon fils Wilfrid! Au revoir dans quinze jours! Le train s'branla, cracha sa fume, tandis que mon pre, le conseiller de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johann tait dignement sa casquette. II Le trajet jusqu' Magdebourg n'est pas long. Aprs Ilsenburg, il y a Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, o l'on rejoint la ligne de Halle. D'Halberstadt Magdebourg on met une heure et demie. Il faisait un temps superbe. Partout rgnaient la gaiet, le soleil, la vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient, presss ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames en parasol, les hommes le cigare aux lvres, causant diversement de choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant. J'aperus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'tudiants de Halle, la casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes circulaient, des Anglais Baedeker, des Russes lunettes d'or. D'entre ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un qui trahit une inquitude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans quelques jours peut-tre il aurait changer brusquement d'aspect sous l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune ide? Je ne fus cependant pas sans remarquer qu' chaque station montaient deux ou trois jeunes gens l'air proccup, munis d'un lger bagage. Il en descendit une cinquantaine Halberstadt. Quelques-uns avaient comme moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un baluchon de toile noue. Mais, dans le mouvement de la gare, leur prsence ne souleva nulle curiosit. Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux rservistes montaient, qui descendirent Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine la caserne et m'en fus faire un tour en ville. Tout y tait habituel et calme. Les magasins talaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le thtre taient placardes les affiches d'une troupe estivale. Des enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin Frdric-Guillaume. Une seule chose m'tonna: l'absence peu prs complte de soldats, dans cette ville qui l'ordinaire en regorge. J'avais encore deux heures de libert. Je dcidai de les employer me rafrachir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud. J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne tait pleine. Je finis cependant par trouver une place et me mis aussitt vider des cruchons avec la mme soif que si j'avais t notre valeureux Fuchsmajor, le gros von Pumplitz, surnomm Falstaff. A toutes les tables, des journaux taient dploys devant le nez alourdi de consommateurs absorbs. Prsumant qu'il pouvait tre survenu quelques vnements importants, je me fis apporter les dernires gazettes et ne tardai pas tre plong dans cette lecture aussi profondment que mes voisins. Comme il tait prvoir, la Serbie continuait faire des siennes. Cette insolente peuplade se refusait accepter les conditions exceptionnellement modres de la note autrichienne, forant ainsi le gouvernement austro-hongrois rompre les relations diplomatiques. Le ministre d'Autriche avait quitt Belgrade et le ministre de Serbie Vienne avait reu ses passeports. La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la Serbie, annonait-on de Vienne la _Gazette de Magdebourg_, a t rendue publique par des ditions spciales des journaux. La foule masse dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations en l'honneur de l'Empereur. Partout rgne un grand enthousiasme. Les manifestations Berlin, mandait l'agence Wolff, ont dur toute la nuit. Un cortge de cent mille personnes a parcouru la ville en chantant la _Wacht am Rhein_. Devant l'ambassade de Russie des cris hostiles ont t pousss. On a acclam l'ambassade d'Autriche et l'ambassade d'Angleterre. Aux dernires dpches, les informations suivantes taient donnes, datant du jour mme: Berlin, 27 juillet.--S. M. l'Empereur a dcid d'interrompre sa croisire sur les ctes de Norvge, pour rentrer directement Berlin. Copenhague, 27 juillet.--Le prsident de la Rpublique franaise, interrompant son voyage, a pris la dcision de revenir immdiatement en France. Il se passait assurment quelque chose. Mais quoi? Les articles de la presse taient divers et contradictoires. J'en lus attentivement une douzaine. Vienne et Berlin, crivait la _Neue Freie Presse_, mlent aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, domins par la mme motion, se retrouvent frres comme autrefois. Le peuple a raison: la guerre doit tre mene jusqu' la dernire extrmit. Cette guerre, exposait la _Zeit_, dcidera du sort de l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-tre de toute l'Europe: du sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie; de celui des Balkans, si un tat balkanique intervient; de celui de l'Europe, si la Russie bouge. Les _Dernires Nouvelles de Munich_ disaient: L'Autriche veut tre libre de cet ternel danger qui a son origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe, ainsi que dans une collision ventuelle entre la Triplice et la Duplice. L'Allemagne mobilisera, si c'est ncessaire spcifiait la _Deutsche Tageszeitung_. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit prpare jusque dans ses moindres dtails. Et la _National Zeitung_ insistait, dirigeant plus particulirement son avertissement du ct de l'Ouest: La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant d'avoir achev ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de 1870? A-t-elle oubli le sige de Paris? Ne ressent-elle dj plus la perte des cinq milliards qu'elle a d payer? En a-t-elle assez de la Rpublique et dsire-t-elle un autre rgime? C'est sur la France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la France. Tu l'as voulu, Georges Dandin! C'tait ce qui s'appelle envoy! La presse trangre, dont nos journaux donnaient de larges extraits, laissait en gnral une impression favorable, l'exception des feuilles franaises et russes dont le ton, en juger par les passages cits, me parut suspect. Le _Daily Chronicle_ disait: Si l'effort diplomatique en vue de la paix choue, il ne faudra pas en rejeter la responsabilit sur Londres ou sur Berlin, non plus que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donn par l'ardent dsir de paix des quatre puissances qui ne sont pas directement intresses dans le conflit. La presse de notre allie italienne se prononait en termes qui me semblrent fort justes sur la situation. L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les torts, dcidait le _Popolo Romano_. L'attitude de l'Autriche l'gard de la Serbie ne pouvait pas tre plut correcte. Et la _Tribuna_, le journal gouvernemental, commentant le voyage du prsident Poincar Saint-Ptersbourg, formulait: La politique extrieure franaise a eu deux objectifs en ces dernires annes: lier l'Angleterre la France et la Russie par un pacte d'alliance et donner la politique russe une orientation anti-germanique. La France ce point de vue a compltement chou. Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en dclarations catgoriques: Pour le proltariat allemand et international, crivait le _Vorwrts_ le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il arrive, le proltariat ne doit pas se croiser les bras. Si la classe ouvrire est sincre dans son intention de maintenir la paix entre les peuples et d'viter les conflits internationaux, elle doit tre son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrire; il veut une politique qui garantisse la paix. Sur quoi le leader franais Jaurs, lui faisant cho par dessus la frontire, rpondait dans son organe l'_Humanit_: Tout ce que nous voyons l'heure prsente, dans cette obscurit, c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement protest contre le caractre menaant et offensant de la note autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent d'efforts pour clairer l'opinion et pour opposer leur solidarit l'pouvantable catastrophe dont est menac le monde. J'en tais l de ma lecture, quand je me sentis frapp sur l'paule. --_Guten Abend_, Herr Wilfrid, vous tes donc Magdebourg? C'tait un ami de mon pre, le juge de district Obercassel, dont je frquentais la maison pendant mon anne de volontariat. --Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de passage. --Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, Ilsenburg? --Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon pre fait chaque jour son heure de trapze, ma mre cultive son piano et mes petites soeurs grandissent. --Tant mieux, tant mieux. Et vous, Herr Wilfrid? Vous tudiez Halle, je crois? --A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district. --Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes flicitations! Vous avez ramass l une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher! Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de cruchons, il demanda: --Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles? L'Autriche a-t-elle fait sa dclaration de guerre? --Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours la rupture diplomatique. Vous croyez donc la guerre? --Naturellement. --Et la mdiation des puissances? --Btise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera qu'une bouche. --C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie? --La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est gal. --Comment, cela nous est gal? Mais si la Russie bouge, nous intervenons! --Eh bien, nous intervenons. --Vous croyez donc aussi la guerre europenne? --J'y crois aussi. --Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix. --Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix. Mais je pense que c'est prcisment pour avoir un bon motif d'intervention qu'il laisse Franois-Joseph donner tte baisse dans l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait rellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot dire pour que tout rentre aussitt dans l'ordre. --Ce mot, l'empereur va peut-tre le dire. Qui sait s'il ne rentre pas aujourd'hui Berlin pour cela? --Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intrt une guerre europenne. Jamais la situation ne nous aura t plus favorable: la Russie sans chemins de fer et perdue par ses grves, la France plus qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire, l'Angleterre en proie la guerre civile et devant forcment rester neutre. --C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne l'offensive? Assumerait-elle la responsabilit de dclarer la guerre? --Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne dclarerait pas la guerre, si c'est ncessaire. Offensive, dfensive, tout cela ne signifie rien, Herr Wilfrid. En ralit, on se dfend toujours, mme quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqus, parce qu'on ne nous laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant notre tour, nous ne faisons donc que nous dfendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne comprenne cela. --Vous vouiez dire que, de quelque faon que la guerre s'engage, cette guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre dfensive? --C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes eux-mmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de _Vorwrts_, fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh bien, les socialistes eux-mmes finiront aussi par le comprendre. Et comme j'avais un geste d'incrdulit: --Vous verrez, affirma-t-il. Puis, aprs avoir allum un cigare et fait renouveler son litre, le juge de district Obercassel continua: --C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques annes, il serait trop tard. Nous avons besoin de nous tendre, de briser autour de nous des rsistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les ports du nord, les mines de fer et les colonies franaises. Il nous faut la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accs de la Mditerrane et la domination surtout l'empire ottoman. Voil pour commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans cinquante ans, les tats-Unis seront allemands, le Brsil de mme; le canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper srieusement de la Chine. --C'est magnifique! m'criai-je enthousiasm. --Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-tre, pas moi. Mais je suis modeste, je mcontenterai d'assister la premire partie de cette colossale trilogie. Il prononait tout cela tranquillement, l'oeil doucement merillonn, en ingurgitant petits coups sa bire blonde. --Mais j'y songe, fit-il, vous tes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous n'avez encore rien reu? J'hsitais rpondre. Mais je voulus maintenir le secret. --Non, dis-je en rougissant. --Cela m'tonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont dj partis. --Quand? --Il y a trois jours. Ils doivent tre bien loin maintenant. --Vous les avez vus? --Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26e rgiment d'infanterie est galement parti, mais la nuit dernire seulement. Il s'est embarqu la gare de Neustadt. --Et le 183e? --Le 183e, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore ici. Il doit tre consign dans sa caserne. Est-ce au 183e que vous tes incorpor? --Pour le moment, oui. Mais je serai peut-tre affect son rgiment de rserve. --C'est probable. Vous tes sous-officier maintenant? --J'ai t libr avec ce grade, mais je ne sais si on me le conserverait dans une campagne. --Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le porte-pe. Il y aura vite des trous combler, expliqua-t-il placidement. Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il tait cinq heures et demie. Je rglai ma consommation et, prtextant un train prendre, je laissai le juge Obercassel dans la salle enfume du Franziskaner. --Mes amitis chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbre de Paris! * * * * * La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon entre la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A tous les tages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, toutes les fentres s'astiquaient ou se brossaient des effets militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les multiples portes engouffraient on dgorgeaient un flot incessant d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans clat, sans vacarme, montait ou descendait de partout, coup de brefs commandements ou du bruissement cadenc des pas. Sur tout un ct de la cour principale taient aligns trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient des odeurs d'curie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard. J'aperus tout d'abord le lieutenant Koenig, occup dnombrer un amoncellement de bagages l'entre du magasin de bataillon. Une liste la main, il en vrifiait le compte, pendant que deux soldats du train rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitt lui. --Tiens, Hering! _Wie geht's, bester Freund?_ --Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces vnements. --Hein! Qui nous aurait dit aux dernires manoeuvres... --Alors quoi? Nous partons? --Nous partons. Mais quand, _das weiss ich nicht_. Le colonel reste mystrieux. Quand avez vous reu votre ordre? --Avant-hier. --Parfait. Avez-vous vu le capitaine? --Pas encore. J'arrive. --Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme extraordinaire. --Qui a, Braumller? --Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon tonnement: --C'est juste, vous ne savez pas... Braumller est parti avec l'active. --Le rgiment n'est plus ici? --Non. Nous autres, nous sommes affects au cadre de rserve. Nous avons un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf. --Kaiserkopf..., rptai-je, comme pour me graver dans la tte ces syllabes sonores. --Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira... c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau. --Qu'a-t-il de si extraordinaire? --Vous verrez. A propos, fit Koenig, ce n'est pas la peine de sortir votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de campagne. Faites-vous dlivrer le vtre. A tout l'heure. --C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-l, demandai-je, montrant les hommes l'exercice. Il y a l pour le moins, un demi-bataillon. --Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixime. --Une compagnie! m'criai-je. Vous plaisantez. --Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre rgiment vont avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre. Je restai suffoqu. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me semblait un chiffre norme. --_Kanonenfutter_, murmura philosophiquement le lieutenant Koenig. Ah! les Franais ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos: l'active et la rserve, tout la fois, et des compagnies de trois cent cinquante hommes! Sur quoi il se remit sa besogne d'estampillage. Je montai la compagnie. Notre tage bourdonnait comme une ruche en travail. Par les portes des chambres on voyait les hommes en tricot de coton prparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser leurs bottes. Des sous-officiers s'vertuaient, bougonnaient des instructions, mchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une prenante odeur de sue, de pieds et d'aisselles flottait dans les corridors. Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos. --Ah! vous voil, Hering! Je vous ai log chez le feldwebel Schlapps. Vous ne vous plaindrez pas! --Le feldwebel est absent? --Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour les cantonnements. --O? --Je n'en sais rien. --Quand partons-nous! --Je n'en sais rien. --Mais, savez-vous au moins si nous partons? --Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un casque. Tout le monde est quip neuf des pieds la tte. --Quel remue-mnage! --Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambres sont archi-pleines, je ne sais o caser mes hommes. Tout pntr de son importance, le fourrier Schmauser pongeait son front moite. Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le logement tait des plus confortables. Il se composait de deux pices donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre de chambre coucher. Le meuble en tait cossu et voyant. Un fort bureau recouvert d'un tapis de peluche carlate grosses franges d'or supportait un cabaret liqueurs, des pots tabac et quelques livres de service. Sous une panoplie de pipes aurolant de leurs rayons divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'talait, trs fatigu, un large divan bleu de Prusse, devant lequel tranait une peau de renard. Aux fentres pendaient de lourds rideaux de panne jaune serin. Les murs tendus d'un papier gaufr fleurs vertes se hrissaient de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets, de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse et d'armes exotiques. Sur la chemine, entre deux enveloppes d'obus garnies d'herbes strilises, je reconnus la jolie pendule en porcelaine de Meissen que j'avais donne au feldwebel pendant mon volontariat pour me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans l'appartement du feldwebel Schlapps, c'tait la quantit prodigieuse de souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne comptait pas les charpes, les rubans, les mouchoirs, les dbris de gaze, les bouquets fans, les gants jaunis, les jarretires, les noeuds de chemise qui s'accrochaient tous les clous, rdaient sur les meubles, chargeaient des tagres, piquaient les angles des cadres et des miroirs. Les plus intimes de ces objets taient naturellement dvolus la dcoration de la chambre coucher, o l'on pouvait voir jusqu' un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles, servant de ttire un fauteuil oriental. Le nombre des photographies surtout tait considrable: il y en avait de toutes les sortes, dans toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes prsentaient de smillants minois en toilette de ville, d'autres des dshabills suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de thtre-varit. Il y en avait de potiques et de provocantes, de sensuelles et de sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes mme pouvaient tre qualifies de nettement obscnes. Tout ce qui avait pass sur les scnes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics, dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'talait l, paradant, aguicheur, rotique et brutal, tmoignage impressionnant des robustes apptits et des succs fminins de notre feldwebel. J'en tais l de ma contemplation et ma pense rougissante s'en allait dj, porte par un courant naturel, errer la drive du ct des charmes encore peine entrevus de ma chre Dorotha, quand le tailleur Stich entra. Il avait les bras chargs de deux ou trois tuniques et d'autant de pantalons. --A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conserv vos mesures de l'anne dernire. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi? --Pas d'un pouce, Stich. --Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voil qui doit vous aller comme un gant. Il me prsenta un uniforme et m'aida l'endosser. J'en examinai l'effet dans la grande glace de Schlapps. C'tait le fameux uniforme _feldgrau_, dont j'avais dj port un spcimen aux manoeuvres. La glace me renvoyait mon image guerrire, grise du collet aux genoux. Tout y tait _feldgrau_, jusqu'aux pattes d'paules, jusqu'aux parements des manches. La couleur du corps d'arme ne se remarquait que par le mince liser rouge des pattes d'paules, sur lesquelles s'inscrivait en rouge le numro du rgiment. Un rang de boutons jaunes fermait la tunique. Un passepoil rouge et un galon dor de sous-officier bordaient le collet et les parements. --Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les cts, il me semble que a va! --a va. --C'est un peu ample, mais vous serez mieux votre aise. Vous n'allez pas la parade, vous allez la guerre. Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin d'habillement et l'armurerie toucher le reste de mon quipement. Je choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdtre, une casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets vivres, sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois cartouchires, son tui-musette et son petit bidon, un sabre-baonnette avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de retour chez le feldwebel, j'y trouvai Koenig qui m'attendait. --Et maintenant, _mein lieber_, allons voir le capitaine Kaiserkopf. Le bureau du capitaine tait situ l'extrmit de l'tage occup par notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baonnette au canon, en gardait l'entre. Au passage de Koenig, l'homme rectifia la position et prsenta l'arme. Nous fmes reus dans l'antichambre par l'ordonnance. --Monsieur le capitaine est-il l? --A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est l, avec le vice-feldwebel Biertmpel. Nous pntrmes dans une grande pice qui s'clairait sur la cour principale par deux hautes fentres stores verts. Derrire un bureau de chne charg de dossiers, se hrissait, entre une norme chope de bire et un revolver de gros calibre, une tte trange et presque monstrueuse. Sous la casquette visire un front prominent, bossu, corroy comme du cuir de botte projetait une paire de formidables sourcils aux soies paisses et menaantes. Le nez se gonflait et bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants mplats des joues aux teintes calcines. Une rude et gigantesque moustache grisonnante boisait entirement les lvres et retombait pesamment autour du menton bestial. Le col rouge, rig entre les pattes d'paules plates en argent piques de leurs deux toiles, soutenait violemment cette figure nergique et froce. Je m'tais fig dans une attitude raide, les talons joints, la main gante la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf daignt lever les yeux sur moi. Un crayon la main, il s'occupait pointer sur un tat d'effectifs des noms que lui dfilait la voix raille du vice-feldwebel Biertmpel: --Schuhmacher, Hans; Mller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf, Siegfried... Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore plus en dtail, si, ce qui lui arrivait sans doute intervalles rapprochs, il n'avait prouv le besoin de boire. Sa main velue se porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levrent, roulrent un instant sous leurs sourcils normes et se fixrent sur moi. J'en profitai pour m'annoncer: --_Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!_ Il aperut en mme temps Koenig qui le saluait; il lui tendit deux doigts, puis, montant sa chope ses lvres, il y trempa largement sa moustache, tandis que Koenig prononait: --Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire de la classe 1912. C'est un sujet distingu, qui fera honneur au rgiment. Le capitaine Braumller faisait grand cas de lui. --Braumller, Braumller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est pas une raison. --Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est une indication. --_Schoen, Schoen._ Voyons ses notes, Biertmpel. Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier: --Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son oeil gris. Superbe balafre. --S'il vous plat, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en lui prsentant la feuille qui me concernait. Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez. --Ah! voyons... _Einjhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering_, c'est bien a... octobre 1912... _stimmt_... Tenue, bonne; instruction militaire bonne; baonette, passable... Ah! ah! il parat que vous n'tes pas fort sur la baonnette? _Teufel!_ voil qui est mauvais, monsieur Hering, voil qui est trs mauvais! La baonnette, _Donnerwetter!_ c'est capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'tes pas fort sur la baonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands; _Schoen_. Vous avez t promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard sous officier surnumraire. Vous avez subi avec succs votre examen d'officier de rserve et reu votre qualification avec la note trs bien; ce n'est pas mal... Mais, _Donnerwetter!_ il y a encore quelque chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout... Il engoula une ample rasade, puis continua: --_Donnerwetter!_ dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, parat-il, la voix assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela, monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas. _Donnerwetter!_ que le hourrah allemand est avec la baonnette allemande le moyen le plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas manoeuvrer proprement sa baonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un zro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez aprs moi: Hourrah! Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon nergie et hurlai avec un souffle que je ne me connaissais pas: --Hourrah! --Hourrah! nom de Dieu! hourrah! --Hourrah! --Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bire, monsieur Hering. Je songeai tout ce que j'avais absorb peu d'heures auparavant, mais je n'en rpondis pas moins avec subordination: --J'en boirai davantage, monsieur le capitaine. Le lieutenant Koenig crut bon ce moment d'intervenir de nouveau: --Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des conseils d'administration de socits importantes, grand propritaire foncier, dcor de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis la frquentation de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce Karl Hering est plusieurs fois millionnaire. Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine Kaiserkopf. Son visage renfrogn se dtendit visiblement et il profra aussi aimablement qu'il lui tait possible: --Je vous flicite, monsieur Hering, d'appartenir une bonne famille. Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait a, _Sacrament!_ et l'Allemagne peut compter sur leur dvouement. Et se levant solennellement de derrire son bureau,--sa stature me parut norme,--il pronona en faisant le salut militaire: --Aspirant Hering, tes-vous prt verser votre sang pour Sa Majest l'Empereur? Je rpondis d'un ton pntr: --Je le suis, monsieur le capitaine. --Pour la patrie allemande? --Je le suis, monsieur le capitaine. --Pour votre capitaine? --Je le suis, monsieur le capitaine. --C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu l'honneur de conduire une demi-section en prsence de Sa Majest, lors de la dernire manoeuvre impriale. Je ne puis vous donner de demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous commanderez un groupe: ce sera le cinquime de la troisime section. Et maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la baonnette... et surtout beaucoup de bire allemande! L'audience tait termine. Je claquai des talons, bombai le buste et partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertmpel reprenait d'une voix rauque: --Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius... * * * * * Koenig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air trs satisfait. --Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a t charmant pour vous. --Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant! --Je vous rpte que vous avez fait bonne impression. Je compris alors la tactique de Koenig et pourquoi il avait tenu assister ma prsentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le sens qui pt m'tre le plus favorable, cette prilleuse formalit. Je le remerciai vivement de son amiti. --Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper. Voulez-vous que nous allions au casino! --Ce serait avec plaisir, fit Koenig, mais depuis trois jours, mon cher, nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers suprieurs seuls ont le droit d'aller en ville. On nous a amnag une cantine dans la salle d'honneur des sous-officiers. C'est l que nous allons nous rendre. En passant, nous entrmes dans la chambre numro 35, qu'occupaient mes hommes. --Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier. Aussitt les sept ou huit soldats prsents se prcipitrent chacun devant son armoire et s'immobilisrent dans la position de front, les mains au pantalon. --Combien d'hommes dans cette chambre? interrogea Koenig. --A vos ordres, monsieur le lieutenant. La chambre est occupe par vingt hommes, dont quinze du groupe cinq de la troisime section et cinq en supplment. La chambre, dispose en temps normal pour huit dix hommes d'un groupe, contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destines tre tendues sur le plancher et pour le moment roules contre le mur. Chaque armoire servait pour deux hommes. --Quel est le rle de service pour demain? demanda Koenig. --A vos ordres, monsieur le lieutenant. L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographie, placarde contre le panneau intrieur de la porte, et martela d'une voix sonore: --A quatre heures et demi, rveil. A cinq heures, appel et revue de chaussures, dans la chambre, passe par le chef de groupe. A six heures, revue d'effets, dans la chambre. A sept heures, caf. A sept heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf heures, revue de paquetage, dans la chambre. A dix heures, examen mdical, par le mdecin aide-major. A onze heures, revue de compagnie, dans la cour de l'intendance. A midi trente, dner. A deux heures, revue de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de rgiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures, soupe. --_Trefflich?_ fit Koenig au terme de cette lecture laborieuse. Voici monsieur l'aspirant Hering qui a t dsign pour commander votre groupe. Vous lui obirez comme Dieu. J'espre que monsieur le capitaine n'aura pas recevoir de plaintes sur la discipline du groupe cinq. Automatiquement, toutes les mains prsentes s'taient leves d'un geste pour le salut militaire. Je reconnus trois de mes hommes de l'anne prcdente, les mousquetaires Schnupf, Maurer et Vogelfnger, et les saluai par leurs noms. Il me sembla que mes drles taient tout contents de ne pas avoir pour les commander un sous-officier professionnel. Au sortir de la chambre 35, nous fmes surpris par un lointain vacarme qui paraissait provenir des abords de l'escalier K. --Que diable est-ce l? fit Koenig. Nous nous portmes dans La direction du tumulte. A mesure que nous approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dgageait d'une bousculade de meubles, de cris d'effroi et de hurlements de douleur. Les chos en remplissaient le corridor o s'attroupaient dj des ttes curieuses. Des mots furieusement vomis commenaient nous parvenir: Salauds! tas d'idiots! cochons!... --Je parie que c'est encore ce buffle de Wacht-am-Rhein! grommelait Koenig. Devant la chambre 17, dont la porte tait grande ouverte, un spectacle singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-douzaine d'hommes compltement terroriss et dont deux, le visage tumfi, saignaient lamentablement du nez sur des seaux, se dmenait une sorte de fou furieux, un norme individu au cou de taureau, au mufle de bte, dont les yeux apoplectiques, la face vermillonne et la bouche cumante prsentaient les signes d'un accs de rage au paroxysme. --Bougres de salauds! vocifrait-il inlassablement... Bougres de salauds! fils de truies thuringiennes!... Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il pouvait, encaissait stoquement les coups. --Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai, force de te l'enfoncer dans les ctes, ton mtier de fantassin de Sa Majest!... Tiens, cochon! En veux-tu encore, _verdammter Halunke_?... Tiens! tiens!... Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crne du pauvre diable, qui rsonnait comme une boule de bois. Deux filets de sang dgoulinaient des lvres et des ecchymoses rouges pchaient le pourtour des yeux. --Tiens, _Hundsfott_!... Tiens, charogne! Celui qui svissait d'un poing et d'un vocabulaire si nergique n'tait autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht-am-Rhein, le plus redout des grads de la compagnie. --Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch, fit Koenig d'une voix blanche, j'aurai vous dire deux mots. Bosch, dit Wacht-am-Rhein, s'aperut alors de la prsence du lieutenant. Mais, sans se dmonter, il porta hardiment la main son calot et rpondit: --A vos ordres, monsieur le lieutenant. Laissez-moi seulement achever ce sagouin!... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambre est tenue! Regardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces sacs!... Et ces lits!... Pas un qui soit l'ordonnance!... C'est une vritable curie!... Quel est le porc qui couche ici? continua-t-il en se jetant coups de bottes sur un lit dont il dispersa de tous cts les couvertures, les draps, le traversin et la paillasse... Ah! c'est Rohmann? Il n'est pas l?... Celui-ci, je le rattraperai demain! Je le ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de discipline!... Quant toi, _ausgespucktes Biest_! fit-il en revenant sur celui qu'il malmenait notre entre, voil ce qui te revient... Empoche a, ordure! Et dtachant son sabre-baonnette, qu'il leva deux mains par le fourreau, il en assna un coup formidable sur la nuque du fantassin de Sa Majest, qui s'abattit sur les genoux en soufflant. Nous n'en attendmes pas davantage et quittmes la chambre 17 assez dgots. Quelques instants aprs, Wacht-am-Rhein nous rejoignait sur le palier de l'escalier K. --Je n'ai pas voulu vous blmer devant vos hommes, fit Koenig, mais je trouve, Bosch, que vous y allez un peu rudement. Wacht-am-Rhein partit d'un clat de rire et rpliqua: --Si a n'est que a, monsieur Koenig, remettez-vous. Avec ces pachydermes-l, il n'y a jamais de casse, et il faut a pour les dresser. Ce n'est pas votre systme, je sais mais c'est le mien. C'est aussi celui de tous les bons sous-officiers de carrire. Vous tes lieutenant, c'est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le mtier et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non autrement: la trique! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes ensuite taper sur les autres. Voil comment on fait de bons soldats prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause, j'ai l-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf. --Je n'en doute pas, fit Koenig. Au reste, l n'est pas la question. Ce que j'avais vous dire ne concerne pas la faon dont vous traitez vos hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reu des ordres suprieurs d'avoir viter toute cause de bruit dans la caserne? Or, vous dchanez un tumulte infernal qui s'entend un demi-kilomtre la ronde! --Un demi-kilomtre!... Vous exagrez, monsieur Koenig. La voix de mes hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de fermer la gueule quand je les trille! Ce serait de la cruaut. D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on n'entend rien du dehors. J'ai tudi l'acoustique de la rgion, _Herr Leutnant_ on n'entend rien. --C'est possible, dit Koenig, mais enfin, il y a des ordres. Contenez-vous. --Je ferai ce que je pourrai, monsieur Koenig, mais je ne garantis rien. Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service, sacr mille millions, le service ayant tout!... C'est tout ce que vous aviez me dire? --C'est tout. --A vos ordres, _Herr Leutnant_. Wacht-am-Rhein salua et le bruit de ses bottes s'loigna dans le corridor. --Quelle brute! s'cria Koenig, tandis que nous descendions vers la cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien faire. Ces gens sont nos matres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de discipline. Les sous officiers sont la force de l'arme allemande, et nous nous en rendons compte. Il faut en passer par o ils veulent... Je sais bien qu'il y a les rglements... on a fait quelques exemples... Tout cela ne signifie rien. En fait, nous sommes impuissants... Et puis, ajouta-t-il voix basse, il y a tant d'officiers qui ont une mentalit de sous-officiers!... * * * * * La cantine tait pleine de jeunes officiers, quand nous y entrmes. Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai immdiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la permission de rester dans la salle, ce qui me fut accord d'un signe de tte. Nous prmes place, Koenig et moi, en compagnie du lieutenant Schimmel et de l'ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi la dignit d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schimmel tait d'ailleurs beaucoup moins sympathique que Koenig; il cultivait le genre _schneidig_; mais dans sa figure couture, auprs de laquelle ma balafre ne devait paratre qu'une modeste corchure, luisaient des yeux fauves qui ne manquaient pas d'intelligence. L'ordonnance servit la bire. --_Prost!_ --_Prost!_ --_Prost!_ --_Prost!_ --Nous sommes prts, archi-prts, dclarait Schimmel. Pourvu que cette fois-ci soit la bonne! Vont-ils se dcider, Berlin? Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait pas son assurance. --Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!... Vraiment, ce sera drle!... Croyez-m'en, Koenig. Et ce que je connais n'est qu'une parcelle, une minime parcelle de notre vaste organisation en pays ennemi. --La ligne de leurs forteresses est solide, observa Koenig. Il faudra sans doute de grands sacrifices... --Les hommes sont l pour a. --Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les troues, fit Helmuth qui se piquait de stratgie. --Oui, Charmes, Stenay... Quoi qu'il en soit, messieurs, soyez certains d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les Franais aient achev leur mobilisation. C'est mme ce qu'il y a d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il: ce sera si vite fait que notre avancement risque d'en tre singulirement compromis. Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations flottaient sur le mme thme. Du roulis des voix, des verres et des fourchettes mergeaient des mots plus fortement prononcs: aroplanes, poudres, calibres, canons de campagne, artillerie lourde, effectifs, coupoles, shrapnells, zeppelins. A la table des capitaines, o fumait une norme choucroute, une orageuse discussion se dchanait. Ailleurs dferlaient des rumeurs politiques, o les noms de _Serbien_ et de _Russland_ s'levaient et revenaient sur des vagues de mpris ou de fureur. J'aperus le joli lieutenant von Bckling brandissant avec agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corset, le cinglant premier-lieutenant Poppe battait l'air dans une dmonstration qui paraissait gomtrique. L'incessante oscillation des ttes qui mangeaient ou se rpondaient crtait vivement le bleu fonc des tuniques et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des uniformes de guerre arbors dj par quelques lieutenants. Une forte odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu'entrait par les fentres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de sa place d'honneur, dans son pesant cadre dor, un grand portrait de Bismarck dominait de sa moustache norme cette scne anime. --Avec tout a, qu'allons-nous manger? demanda Koenig en consultant le menu. Messieurs, on nous offre des ctelettes de porc la sauce bordelaise, du boeuf la mode, du ragot de veau, du poulet chasseur, des tournedos portugaise... --C'est une honte, s'cria Schimmel cette numration, de voir combien de mots trangers encombrent encore notre langue allemande. En cuisine, notamment, c'est un vritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand purgera-t-on nos menus de ces vocables franais qui les dshonorent? --Vous avez raison, fit Koenig en riant. Mais comment, par exemple, remplaceriez-vous le mot Kotelett? --Par le mot bien allemand de _Rippe_. Une ctelette de porc, c'est une _Schweinsrippe_. --Et la sauce bordelaise? --Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge. Nous dirons donc _Rotweinsauce_. --Ah! pardon, vous laissez le mot _Sauce_! --C'est juste. Alors _Rotweintunke_ ou _Rotweinbeiguss_. --Bravo! applaudmes-nous. --Et le boeuf la mode? demanda Koenig. --Le boeuf la mode? Voyons... Que diriez-vous de _Sauerbraten_? --a va, mais c'est moins savoureux qu'en franais. Comment vous en tirerez-vous maintenant avec le ragot de veau? Schimmel rflchit, plissa un instant sa figure ravage puis accoucha: --_Brauneingemachtes Kalbfleisch._ --Un peu pnible, jugea Koenig, mais on peut l'accepter. --Pour le poulet chasseur, continua Schimmel satisfait de son succs, je vous proposerai ceci: _Huhn mit Edelpilzbeiguss_. Voil qui me semble russi. --Russi indiscutablement, approuva Helmuth. --Quant aux tournedos portugaise... portugaise... Ma foi, c'est plus difficile! avoua Schimmel embarrass. Nous nous mmes tous quatre chercher. Le mot portugaise contenait tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggrai cependant: _Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_, et j'eus le plaisir de voir ma traduction adopte l'unanimit. --Et voil, conclut Schimmel avec un geste tranchant, voil quoi nos Herren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur temps fatiguer nos jeunes gens par l'tude des racines grecques. --Fort bien, fit Koenig en reprenant le menu qui avait pass de main en main, mais il s'agit pour le moment de dcider ce que nous allons commander. Sera-ce des _Schweinsrippen mit Rotweinbeiguss_, du _brauneingemachtes Kalbfleisch_ ou des _Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_? --Pour moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute l'allemande. --Moi aussi, dit Koenig. --Moi de mme, fit Helmuth. Je ne pus que me rallier ce choix gnral, et bientt une magnifique choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capitaines. --Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais qu'il nous faut souhaiter la guerre. Je ne m'occupe pas de politique, moins encore d'conomie politique, et je suppose qu' ces deux points de vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me place qu'au point de vue militaire; mais l je sais bien une chose, c'est que jamais l'Allemagne n'a t plus prte; et j'en sais bien une autre, c'est que la France ne l'est pas. J'ignore ce qui se passe du ct russe; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le _Militr Wochenblatt_; mais Poppe, qui l'a pratique, dclare qu'elle est encore moins prte que la France. Alors, que risquons-nous? --Rien, c'est bien clair, dit Helmuth. --Plusieurs fois dj, continua Schimmel sans cesser de mcher sa choucroute, plusieurs fois nous avons laiss fuir l'occasion. Cinq, si je compte bien, depuis 1871. La dernire, c'tait lors de l'affaire d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui tait l'aviation. --Votre avis, demanda Koenig, est que notre aviation est maintenant suprieure l'aviation franaise? --Trs suprieure. --Je parle des aroplanes, non des dirigeables. --J'entends bien. Extrmement suprieure. Ce n'est pas parce qu'ils excutent des tours de clown la tte en bas que cela change quoi que ce soit la situation. Ces prouesses, militairement, ne signifient rien. --_Ganz richtig_, approuva Helmuth. --Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En tout, vous m'entendez bien!... Notre infanterie, vous la connaissez aussi bien que moi, Koenig. Notre cavalerie, magnifique. Notre artillerie, splendide. En tout, vous dis-je!... Notre train, notre gnie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au point. Il n'y a plus qu' marcher. A l'oue de ces propos rconfortants, mon jeune coeur d'Allemand se soulevait d'enthousiasme et se dlectait d'esprance. Je voyais nos innombrables troupes franchir victorieusement la frontire et se rpandre en pays ennemi. Tout cdait leur approche, les rgiments s'effondraient, les divisions se disloquaient, les murailles btonnes sautaient, les coupoles d'acier volaient en clats. Successivement les villes se rendaient et les provinces tombaient. C'tait d'abord Nancy, l'orgueilleuse cit lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses palais; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armes envahissaient la Champagne, dbordaient sur la Bourgogne, la Brie, le Valois, coulaient irrsistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts crevait comme une digue impuissante et que, dans une dgringolade effroyable de poutrelles, de tles, de fermes, de chevrons, la tour Eiffel, haute de trois cents mtres, venait s'craser pitoyablement sur le sol, de nouveaux flots dgorgeaient inextinguiblement des bondes de l'est, o Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient dj plus que des amas de ruines fumantes. Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant moi le juge de district Obercassel, je croyais dj toucher des yeux cet avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la ralisation en pouvait tre acquise. J'assistais en imagination l'entre triomphale de notre arme de l'Ouest, notre fier Kronprinz sa tte, dans la capitale franaise abattue. J'entendais les puissants appels du _Deutschland, Deutschland ber alles_ rugis par douze musiques de rgiment la fois sur la place de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se prparait. Amiens, Rouen, Chartres taient occups, Orlans enlev, la Loire franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se soumettaient et les pantalons rouges fuyaient; les convois de prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes germaines extasies. Le sol du Languedoc tait foul; la Provence huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant, un escadron de nos hussards, dbouchant d'un vallon touffu d'orangers, dcouvrait tout coup la Mditerrane baigne de soleil, tandis que leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinire gonfle, reniflaient le vent brlant de l'Afrique. --Quelle gloire! murmurai-je, emport par mon rve. --Et surtout, dit Koenig, dont la pense semblait avoir pris un cours semblable la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos moeurs, nos arts, notre science affirmant leur suprmatie; notre langue et notre littrature se conqurant de nouveaux domaines: nos qualits nationales imposant leur supriorit et dmontrant leur valeur: l'ordre, la discipline, le travail, la tnacit, l'honneur, l'amour du droit et le respect de la parole jure; notre bonne foi et notre fidlit germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de l'envie; enfin, tout l'univers s'levant la culture allemande, qui n'est autre, messieurs, nous pouvons le dclarer sans orgueil, que la culture elle-mme. Schimmel avait suivi ce petit discours d'un oeil ironique. --Tout cela, dit-il, mon cher Koenig, est fort beau: mais c'est de l'idalisme! Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de concevoir de si belles choses, elle se contente moindre compte. Dans quelques jours, peut-tre, s'il plat Dieu, nous serons en France. Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de toute contrainte autre que le succs de nos armes et le bon plaisir du guerrier. Rien qu' y songer, je me sens dj plein de joie et d'ardente convoitise. Quel pays que la France! Quelles femmes, quels vins, quelles richesses!... Voil la ralit, voil ce qui est apprciable et tangible... La culture, c'est trs bien. Vous la rpandrez, je n'en doute pas, mon cher Koenig, vous et vos pareils. Mais croyez-moi, laissez cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bnfice de compensations immdiates. Pour moi, si, comme je l'espre, je rentre en France le sabre au clair et la tte de ma section, je veux bien me battre, bien tuer, bien manger, bien boire et bien b..... Aprs quoi, je m'en f... et je laisse la place aux professeurs... _Prosit!_ Peu peu Schimmel avait lev la voix et quand, parvenu au bout de son couplet, il eut hauss victorieusement son verre, de sonores hourras partirent des tables voisines. --Bravo!... _Hoch_ Schimmel!... Voil qui est parler! criait-on de divers cts. Le premier-lieutenant Poppe se drangea pour venir lui serrer la main, et la table des capitaines elle-mme fut secoue d'un frmissement joyeux. Les chos de cette animation gnrale ne s'taient pas encore calms, que la porte de la salle s'ouvrit. Elle livra passage au major von Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se leva. C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes, replet et rose, sans un poil sur la nuque, non plus que sous le busc de son nez d'pervier. Gant, sangl, la casquette profondment enfonce sur le crne, la torsade deux brins aux paules, la cravache sous l'aisselle et les jambes arques par l'exercice du cheval, il avait l'air tout la fois burlesque et matamore. Auprs de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait un colosse. --Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place. Il circulait de table en table, saluant aimablement du geste. --Vous n'tes pas trs commodment installs... Vous tes l'troit, messieurs... Vous regrettez votre casino... --D'autant plus, fit la grosse voix de Kaiserkopf, que ces bougres de sous-officiers nous font ici ct un sabbat... _Potztausend!_ Cette observation dchana une franche hilarit. Le fait est que les sous-officiers du rgiment, qui avaient leur cantine dans la salle voisine, ne se gnaient gure pour procder leur vacarme habituel, dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevions les clats et le grossier tintamarre. --Que voulez-vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme la guerre! A peine avait-il laiss choir ces mots qu'un vif moi s'emparait des assistants. Des officiers se prcipitaient: --La guerre!... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?... Est-ce la guerre?... Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au plafond ses bras courts. --Je vous en prie, messieurs, chevrota-t-il, calmez-vous... Je n'ai pas dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'tait sans y prendre garde, dans l'emploi d'une expression usuelle laquelle je n'attachais pas d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je vous en supplie... --Calmez-vous donc, nom de Dieu! tonitrua le capitaine Kaiserkopf. Le major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien: c'est qu'il ne sait rien. Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg st quelque chose qu'il ne voult pas dire ou que vraiment il ne st rien, le rsultat en tait le mme et la consquence identique: la patience. Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas la rencontre du major qui s'avanait vers notre table et de me prsenter lui. Il voulut bien me reconnatre, m'adressa plusieurs questions et me demanda des nouvelles de mon pre. Cet accueil ne manqua pas d'impressionner le capitaine Kaiserkopf. --_Gewiss_, fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confi le cinquime groupe de la troisime section. --Montrez-vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le major, et nous pourrons, je l'espre, avant qu'il soit longtemps, vous octroyer le porte-pe. Il s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant Koenig avait t charg. --Tout est en rgle, monsieur le commandant; le train n'a plus qu' enlever. --Bien, bien, trs bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis trs satisfait... Puis, aprs nous avoir encore adress un petit salut de la main, il se dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances accourues, aprs s'tre longuement concert avec son acolyte, commanda un punch. --C'est un malin, murmura Schimmel; il se rend populaire. Ce n'est pas le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les suprieurs sont en ville, au Frstenhof, au Theatergarten ou chez le gnral, tandis que nous moisissons ici ne rien savoir. Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Trs content de moi-mme et des gards que je m'tais vu tmoigner, heureux de me trouver dans cette atmosphre militaire et dans la compagnie de ces officiers distingus, je ne demandais qu' jouir de ma situation prsente, en attendant tranquillement les vnements. Je m'enqurais de ce qu'taient devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le baron Hildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wollenberg tait parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nomm sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilis, tait dsign pour le bataillon de dpt. Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui avait rat l'examen d'officier de rserve, son rang d'aspirant, ce que m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui tre concd sur l'intervention d'une princesse appartenant une famille souveraine. Nous ne tarderions pas le revoir parmi nous. Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son universit taient bien loin. Je me sentais militaire dans l'me, et je me demandais dj si je n'avais pas menti ma vocation, si je n'aurais pas d, comme Wollenberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutt que de coiffer la casquette orange du corps d'tudiants de Teutonia. Au reste, le bruit croissant et la mle dissonante o la forte voix du capitaine Kaiserkopf grondait sans effort comme une basse persistante, la fume des pipes et des cigares, le brandissement des chopes, le scintillement des liqueurs confraient de plus en plus cette runion le caractre d'une vaste kneipe. Un bourdonnement continu provenait de la salle des sous-officiers, gonfl d'chos de disputes et de braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors norme. Dominant toutes les autres, une voix avine, o l'on ne pouvait reconnatre que celle du sous-officier Michel Bosch, gueulait: _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein! Wer will des Stromes Hter sein? Lieb Vaterland, magst ruhig sein: Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_ Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des officiers reprenait le dessus. Il tait prs de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commenait se brouiller, mes yeux se fermer; je ne les maintenais ouverts qu' la force d'une volont flchissante. _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein..._ Le beuglement de Wacht-am-Rhein me rveillait en sursaut. --Allons, Hering!... Moi, fit Koenig, je vais me coucher. Demain rveil quatre heures et demie! Je me levai lourdement pour le suivre. Il me sembla que je titubais. Quelques minutes plus tard, j'avais regagn mon logement et, dshabill aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais avec dlice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies de femmes, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de la caserne endormie, me parvenait encore, par la fentre entr'ouverte, une lointaine et confuse clameur, que perait comme une vrille le refrain belliqueux: _Fest steht und treu die Wacht am Rhein, Fest steht und treu die Wacht, die Wa-a-acht a-a-am Rhei-ei-ein!..._ III A quatre heures et demie, une diane aigrelette me rveilla. Je sautai hors de mon lit. A cinq heures prcises, j'entrais dans la chambre 35 pour inspecter mes hommes. Tout y tait prt et en ordre. Mon groupe se composait de quinze hommes, dont un exempt: quatre avec deux ans de service et onze rservistes des trois classes prcdentes. Chacun d'eux me prsenta sa double paire de chaussures: les bottes en cuir fauve et les brodequins lacets. J'en vrifiai la condition, m'assurai de leur tat de neuf et de leur appropriation aux pieds auxquels elles taient destines. Puis j'examinai les accessoires: la brosse dcrotter, la brosse cirage, le tube de cire, la botte graisse, la capsule de clous et les semelles de rechange, constatant que chacun en possdait la collection. La visite des effets d'habillement occupa une seconde heure. Mes hommes allrent ensuite djeuner, et je les retrouvai dans la salle d'exercice, o avait lieu l'inspection d'armes, laquelle je fus moi-mme soumis. A neuf heures, selon le programme, on continua par l'examen des paquetages. Chaque sac fut ouvert, vid, refait, boucl, pes, il y avait de quoi s'tonner tout ce qu'il pouvait contenir: on y trouvait un bourgeron de coutil, un caleon et une chemise de rechange, un bonnet de police, deux paires de chaussettes, des bandes de toile, deux mouchoirs, une brosse habits, une brosse fusil, une brosse dents, une brosse cheveux, un pain de savon avec sa bote, un peigne, un miroir, une paire de ciseaux, un d, du fil noir, du fil blanc, des aiguilles, un couteau, une cuiller-fourchette, un ncessaire d'armes avec toupe, burette, flacon d'huile et lavoir. Autour du sac s'enroulait la capote et derrire s'appliquait la marmite. Le tout pesait onze kilos. L'quipement comportait en outre une musette vivres pouvant tenir deux rations, un bidon coiff de son gobelet, le ceinturon de cuir fauve et les trois cartouchires. Ainsi harnach, l'homme tait complet. L'inspection de tout cet attirail provoquait une bruyante activit dans les chambres. Les magasiniers et caserniers couraient partout, hls de droite et de gauche, recevant des plaintes ou des ordres, prenant htivement note de ce qui tait dfectueux ou manquait, leurs bras et leurs paniers chargs d'objets de fourniment et les yeux hors de la tte. Mthodique et inquisiteur, Schimmel procdait la visite successive des groupes de sa section. Ses observations taient brves et cinglantes. Du premier coup d'oeil il jaugeait une escouade et son flair le portait infailliblement sur l'homme qui n'tait pas au point. Un regard torve au sous officier responsable, qui avait ensuite toute latitude d'exercer sa vindicte sur le malheureux qui l'avait fait prendre en faute. J'eus la chance d'chapper cette courte honte: mes hommes se prsentrent sans un accroc. Mais ailleurs, tout ne se passait pas aussi tranquillement; on entendait gronder, glapir ou tonner, et du ct de Wacht-am-Rhein a chauffait. Aussi, quand, onze heures, nos trois sections se trouvrent ranges le long de trois cts de la cour de l'intendance, en ordre serr, sur deux rangs quatre-vingts centimtres, les vingt-six sous-officiers, les cinq signaleurs, les deux tambours et les deux cornets en serre-files, la compagnie du capitaine Kaiserkopf, tout quipe de neuf, brosse, rase, astique, offrait-elle un aspect magnifique. Et lorsque, au commandement de Garde vous! mugi par le capitaine et sur deux roulements brefs des tambours, tous les corps se cambrrent, s'immobilisrent, le bras coll l'arme, le regard fixe et le nez roide, nous comprmes le geste orgueilleux par lequel Kaiserkopf, prsentant sa troupe au major von Nippenburg, comme une arme de soldats de plomb sortis correctement de leur bote, avait l'air de lui dire:--Est-ce joli, a, _Donnerwetter!_ est-ce propre, est-ce dress! A mon grand tonnement, il n'y eut pas de manoeuvre, pas le moindre mouvement d'arme ou de marche. Assists du premier-lieutenant Poppe et du vice-feldwebel Biertmpel, les deux officiers passrent lentement le long de la ligne, s'arrtant tous les quatre ou cinq pas pour vrifier un harnachement, soupeser un sac, tapoter une cartouchire, discutant longuement voix basse sur un dtail d'quipement, la ternissure d'un bouton ou la pression d'une courroie. C'tait bien une revue, au sens prcis du terme, et point du tout une parade. De temps en temps, ils faisaient sortir un homme du rang. --Oui, toi, le grand blond... Comment t'appelles-tu? --Bohnenstengel. --Au pas gymnastique trois fois le tour de la cour! Et quand l'homme revenait, rouge et suant, on se jetait sur lui pour le mesurer de droite et de gauche, de biais et d'querre, et supputer l'quilibre de son ajustement. --Trois centimtres de dviation pour le sac, deux pour le ceinturon! annonait Kaiserkopf. Ou bien, on lui faisait prendre plusieurs fois de suite la position de tir genou, de tir accroupi, de tir couch; on lui donnait l'ordre de mettre le havresac terre, de le dboucler, d'en extraire la bote graisse ou la brosse dents, de le reboucler et de le rendosser, le tout aussi rapidement que possible. Le soldat s'y bousculait de toute son nergie. --Cinquante-quatre secondes! constatait alors, chronomtre en main, le capitaine Kaiserkopf. Le major hochait du menton et le premier-lieutenant Poppe relevait d'un doigt sa moustache. On termina par une inspection dtaille des sous-officiers et des quatre musiciens. Il tait midi trente-cinq quand retentit le commandement libratoire: Rompez! Pour la premire fois de ma vie militaire je n'avais entendu prononcer aucune punition. * * * * * Je retrouvai la cantine la socit de la veille, beaucoup augmente, car tout le monde tait prsent. Faute de place, plusieurs officiers mangeaient debout. Le major von Putz lui-mme tait l, ventripotent et trs excit, car tandis que nous avions notre revue de compagnie dans la cour de l'intendance, il passait la revue de son bataillon dans la cour principale. --Superbe! criait-il. Quinze cent soixante-dix hommes! Je n'ai jamais vu un bataillon pareil. Il me semblait que j'tais gnral de brigade! Je m'informai des nouvelles. La matine avait t si occupe que personne n'avait encore lu les journaux. Koenig, qui en dtenait un, le dvorait en mme temps que son ragot de porc, ou, pour parler comme Schimmel, son _eingemachtes Schweinefleisch_. --Rien, disait-il, rien de nouveau. L'Angleterre propose de rgler le conflit dans une confrence. L'Italie veut une mdiation des quatre puissances non intresses: Italie, Grande-Bretagne, France et Allemagne. Vous verrez que tout cela finira en douceur. --_Verdammter Schwindel!_ bougonna Schimmel, nos diplomates ne f..... donc rien?... En attendant que nos diplomates voulussent bien f... quelque chose, je fus charm de voir paratre mes yeux l'objet choy d'une diplomatie princire, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach en personne. --Ah! cher ami!... arriva-t-il vers moi la main tendue. Je dois expliquer que j'tais devenu son cher ami pour lui avoir prt souventes fois de l'argent, ce dont je n'tais pas peu fier, et ces emprunts ritrs du noble Hildebrand ma bourse taient mme, ma connaissance, une des rares preuves d'intelligence qu'il et jamais donnes. --Cher ami... khrr, khrr... je suis enchant... Je dois ajouter en outre que ce cher ami ne pouvait prononcer trois paroles sans les interrompre d'une sorte de rclement de la gorge, trs aristocratique sans doute, mais qui rappelait d'assez prs le jurement d'un chat en colre. Ses quatre poils de moustache hrisss et ses yeux verts changeants achevaient de lui confrer sa ressemblance avec ce flin. --Je suis enchant... khrr, khrr... de vous revoir. J'ai pass brillamment mon examen. Je viens d'entrer... khrr, khrr... avec mon grade dans la compagnie... khrr, khrr... du capitaine Tintenfass. --Trs heureux... tous mes compliments, cher baron. --Savez-vous qu'on m'a promis... khrr, khrr... le porte pe pour dans quinze jours? --Vraiment? --Oui, cher ami, pour dans quinze jours... khrr, khrr... s'il y a la guerre. --Sapristi!... Et vous croyez la guerre? --Si j'y crois... khrr, khrr!... J'ai des renseignements certains. --Ah! ah! voyons? s'crirent Koenig et Schimmel intresss. --Je tiens mes informations... khrr, khrr.. de haute source. La guerre clatera... dans quatre jours. Elle nous sera dclare... khrr, khrr.. par la Russie. Vingt-quatre heures aprs... khrr, khrr... nous envahissons la France. --Par o? demanda Schimmel. --C'est le secret... khrr... du grand tat-major. Mais je consens... khrr, khrr... le trahir pour vous. Sachez donc, _meine Herren_, que tandis que nous portons trois armes sur la frontire... nous en jetons quatre autres... khrr, khrr... sur la Suisse. --C'est impossible, dclara Koenig. --Je sais ce que je dis... khrr khrr... affirma le baron Hildebrand von Waldkatzenbach. Quatre armes. Le Rhin franchi sur vingt points la fois... khrr, khrr... nous bousculons les Helvtes... khrr, khrr... et les rejetons dans leurs montagnes. Le plateau est nous. Zurich, Berne, Fribourg occups... khrr... Lausanne emport... khrr... Genve pulvris... khrr, khrr... Par toutes les passes, routes, valles du Jura, nous dbordons sur la France surprise... khrr, khrr... Besanon, Dijon, Lyon sont saisis... khrr... le Creusot, Bourges dtruits... khrr... la France coupe en deux... khrr, khrr... Pendant que nous tenons la ligne de la Loire, l'arme de Metz rompt la digue de Verdun... khrr... Nous marchons sur Parie par l'est et par le sud. Nous dirigeons une arme sur Bordeaux... khrr... une autre sur Toulon... khrr... En deux mois, la France annihile est rduite se rendre... khrr, khrr... Nous l'occupons avec notre landwehr... khrr... et nous retournons l'active sur la Russie... khrr, khrr... Tel est, _meine Herren_, le plan du grand tat-major... khrr, khrr, khrr... --Vous tes fou! s'cria Koenig qui avait suivi ce dveloppement avec une impatience marque. Tout ce beau plan pche par la base. La Suisse est un pays neutre et l'Allemagne n'envahira pas un territoire dont la neutralit a t reconnue par l'Europe. Dmont par cette simple observation, le baron n'eut d'autre ressource que d'arguer de son ignorance. --Tiens, fit-il, la Suisse est neutre?... khrr, khrr... Vous me l'apprenez... khrr... On m'avait pourtant affirm... --On vous en a cont, mon bon. La neutralit helvtique est inviolable et constitue pour nos armes un obstacle beaucoup plus infranchissable que celui des forteresses franaises. Nous ne pouvons passer par la Suisse. --Ce ne serait pourtant pas si bte, murmura Schimmel pensif. --Ce ne serait pas si bte videmment, dit Koenig, mais ce serait dloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre dloyale. Notre force, c'est notre droit. --Que faites vous donc de la formule de Bismarck: la force prime le droit? --Jamais Bismarck n'a voulu dire que l o le droit existe, la force n'a pas le respecter, rpliqua Koenig avec irritation. Bismarck entendait que l o le droit n'existe pas ou est contestable, la force le cre, ce que j'admets. Ainsi dans la question de l'Alsace-Lorraine... --La force tait de notre ct, fit Schimmel. --Oui, reprit Koenig. Mais le droit n'tait pas du ct de la France. La France avait conquis l'Alsace-Lorraine par la force, nous la reconqurions par la force: rien de plus lgitime. Il en est autrement d'un droit reconnu par l'Allemagne, comme l'tat de neutralit permanente de la Suisse. Jamais Bismarck n'aurait conseill, mme dans un intrt stratgique minent, la violation du territoire suisse. La discussion se poursuivit quelque temps, coupe par les khrr, khrr du baron et les parfaitement, trs juste de Max Helmuth, lequel approuvait successivement toutes les rpliques des interlocuteurs, y compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse quivalait pour lui la dignit d'officier. On parla du Danemark, du Hanovre, du partage de la Pologne et l'on ft remont aux invasions des Barbares, si un incident imprvu ne s'tait produit, qui mit en rvolution toute l'assemble des dneurs. Nous tions justement en train de partager la Pologne en mme temps qu'un superbe poulet, quand nous vmes entrer comme un bolide l'adjudant du rgiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout essouffl, la tunique fumante sous l'charpe en sautoir. Cette survenue sensationnelle avait suffi pour arrter toutes les conversations et suspendre toutes les fourchettes. --Messieurs, j'arrive... bgayait-il, j'arrive des bureaux de la _Gazette de Mag... de Magdebourg_. On vient de recevoir... une dpche. J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire. Il tira un papier mouill de sa poche intrieure, souffla encore quelques instants, puis commena d'une voix peine moins haletante: --Vienne, 28 juillet... Messieurs, c'est une dpche de Vienne.... Le _Journal officiel_ de la double monarchie publie la dclaration suivante... suivante, signe du ministre des Affaires Etrangres, le comte Berch... Berchtold: Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas rpondu d'une manire satis... satisfaisante la note qui lui avait t remise par le ministre d'Autriche-Hongrie Bel... Belgrade, la date du 23 juillet 1914, le Gouvernement imprial et royal se trouve dans la n... se trouve dans la ncessit... On eut entendu voler une mouche. Seul un monosyllabe sonore du capitaine Kaiserkopf tomba comme une bombe: --_Sauf!_ --... Ncessit, continuait l'adjudant, de pourvoir lui-mme la sauvegarde de ses droits et intrts et de recourir, cet effet... effet, la force des armes... Une immense acclamation retentit, qui fit trembler les vitres. Tout le monde tait debout. Mais Derschlag agitait un grand geste au-dessus des ttes, pour rclamer le silence, car il n'avait pas fini. --Messieurs, messieurs... Voici comment se termine la dclaration impriale... priale et royale. coutez. Il pronona d'une voix forte: --L'Autriche Hongrie... se considre donc, de ce moment, en tat de guerre avec la Serbie. Ce fut du dlire. Des casquettes volrent. On monta sur les tables. Les _hoch!_, les _heil!_, les _hurra!_ ne cessaient pas. Les majors s'taient prcipits vers l'adjudant pour relire la bienheureuse dpche. Kaiserkopf hurlait comme un dmon. Des officiers dansaient, d'autres s'embrassaient. Une formidable jubilation soulevait la salle, gonflait les corps, secouait les uniformes, remplissait la cohue multicolore d'une frnsie de gestes, de clameurs et de chocs de sabres. --Khrr, khrr!... khrr, khrr!... crachotait perdument Hildebrand von Waldkatzenbach. Et tout coup, comme sur un signal invisible, de toutes les poitrines jaillit, clata en une harmonie norme, terrible et mystique le choral exaltant du _Deutschland, Deutschland ber alles_, dont la mlodie n'est autre, comme chacun sait, que l'hymne national autrichien. Ce fut une minute inoubliable!... * * * * * Aussi, je laisse penser quelle gravit, quel enthousiasme signalrent, une heure plus tard, la revue de bataillon, quels hourras accueillirent l'arrive du colonel von Steinitz, quelle rectitude, quel ensemble marqurent les mouvements et les prsentations d'arme. Du haut en bas, la grande nouvelle avait filtr, des officiers aux feldwebels, de ceux-ci aux sous-officiers, aux exempts, aux soldats. Cette simple annonce qu'une dclaration de guerre avait t faite quelque part en Europe transformait dj l'atmosphre et nous jetait en pleine fivre belliqueuse. Chacun avait maintenant revtu l'uniforme de guerre, jusqu'au major von Nippenburg, qui prsentait son bataillon au colonel von Steinitz. Seuls, le colonel et son adjudant, le premier-lieutenant Derschlag, conservaient encore l'uniforme bleu de la paix. Quel spectacle! Entre ses favoris l'autrichienne et sous ses lunettes d'or, le colonel von Steinitz, d'habitude renfrogn comme une taupe, dissimulait mal un sourire satisfait. Si la revue du bataillon von Putz avait t superbe, la ntre, on peut le dire, fut incomparable. Mais ce fut bien autre chose, quatre heures, quand les trois bataillons se trouvrent runis. Il semblait que la cour principale, de dimensions pourtant colossales, ft trop petite pour contenir cette masse d'hommes. Assembls par colonnes de sections, les douze compagnies, sur neuf rangs de profondeur en y comprenant les serre-files, chacune derrire son capitaine cheval, les lieutenants chefs de section droite, les grads d'aile gauche gauche, les drapeaux la droite des troisimes compagnies avec leurs cravates aux couleurs de l'empire et leurs deux sous-officiers de garde, construisaient un gigantesque mur gris, au sommet barbel de pointes de casques. Du haut de son cheval de bronze, l'empereur Guillaume Ier paraissait ordonner la revue du geste de son sabre lev. Nous attendions depuis une demi-heure, l'arme au pied, sous le soleil oblique, pendant que le colonel, les deux majors et le capitaine d'tat-major Morgenstein, qui remplaait au commandement du troisime bataillon le lieutenant-colonel Preuss absent, voluaient de-ci de-l, au pas souple de leurs btes, se joignaient, se sparaient, se retrouvaient de nouveau, traant des figures de quadrille comme dans une piste de cirque, quand un soudain raplapla de tambours crpita au corps de garde. Des quatre fers de son gros alezan le colonel von Steinitz se porta la rencontre d'un groupe d'officiers gnraux qui faisaient leur entre par la petite porte de la caserne. Je reconnus le gnral-major von Morlach, qui commandait notre brigade, le gnral-lieutenant von Zillisheim, commandant la division, le gnral de la cavalerie von Kahlberg, commandant la place de Magdebourg. Il y avait avec eux un colonel et un lieutenant-colonel d'tat major et deux ou trois officiers d'ordonnance. Tous taient pied et en petite tenue. L'pe la main, pench sur l'encolure de son cheval, le colonel von Steinitz s'entretint avec eux, puis, tandis qu'ils se dirigeaient, au petit carillon de leurs perons et de leurs dards de sabres, du ct de Guillaume Ier, la galopade du gros alezan retentit de nouveau, un commandement partit, les cornets sonnrent et les chefs de bataillons crirent de tous leurs poumons: --_Prsentiert's Gewehr!..... Prsentiert's..... Gewehr!_ Comme un immense mcanisme d'horlogerie, le mouvement se dclencha, raide, dans le bruissement des manches de tunique ployes et des biceps saillis. Nous restmes ainsi cinq minutes. Les gnraux faisaient avec lenteur le tour de Guillaume Ier, plongeant voluptueusement leurs yeux pres dans cette haie profonde de fusils. Nouvelle sonnerie, nouveau commandement hurl par les trois chefs: --_Gewehr... ab!_ Cinq mille crosses s'abattirent sur le sol dur en un seul coup de tonnerre. --Taratata!... taratata!... trompetrent de nouveau les cornets. --_Seitengewehr... auf!_ Un long crissement aigu, comme celui d'une formidable faux qu'et aiguise un titan, et les baonnettes jaillirent. --_Das Gewehr... ber!_ La fort mtallique se dressa. Elle pera la nappe du soleil dclinant qui la fit tinceler de toutes ses pointes. Une force surhumaine manait de cet ensemble massif. Le poids en semblait dcupl par l'espace restreint o elle se tassait. J'en tais mu, tremblant jusqu'aux moelles. Mme aux grandes manoeuvres, je n'avais rien prouv de pareil. Mais pas plus que le matin, dans la cour de l'intendance, sous le terrible oeil gris du capitaine Kaiserkopf, dont la carrure se dressait maintenant de dos devant moi, immobile, sur le derrire norme de son cheval, la mince ligne de l'pe dpassant lgrement la patte de l'paule droite, pas plus, dis-je, que le matin, il ne nous fut ordonn, du gant imprieux du colonel von Steinitz, d'excuter la moindre volution. Mettant pied terre, le colonel rejoignit les gnraux et leur suite, et tous ensemble, dans le cliquetis de leurs sabres et le bourdonnement de leurs paroles indistinctes, firent longuement le tour des fronts au port d'arme. Chaque drapeau s'inclina silencieusement sur leur passage. Il n'y eut ni roulements de tambours, ni sifflements de fifres, ni claironnements de trompettes. La musique du rgiment elle-mme, groupe dans un angle, toute gonfle de ses bombardons, de ses trombones, de ses ophiclides, paulete de ses nids d'hirondelles, avec son stabshobost, ses neuf musiciens sous-officiers et son tambour-matre arm de sa canne enrubanne pomme d'argent, s'abstint de ses cadences habituelles et de ses glorieuses fanfares. Leur promenade termine, notre surprise ne fut pas moindre de voir les gnraux s'engager mystrieusement dans l'escalier qui montait chez le colonel. Les majors et le capitaine Morgenstein les suivirent, aprs avoir command le repos aux troupes. Nous attendmes longtemps. Descendus de leurs btes, les capitaines avaient pris place leur tour sous la statue de Guillaume Ier et, tout en surveillant de l'oeil leurs compagnies, discutaient gravement voix basse. Les havresacs avaient t mis terre et les faisceaux forms. A sept heures, on commena faire souper les hommes. On les envoyait compagnie par compagnie aux cuisines; chacune avait un quart d'heure pour manger. Pendant ce temps, les officiers gagnaient la cantine pour dpcher un morceau. La nuit tombait quand nous vmes reparatre les gnraux. Ils s'en allrent aussi sobrement qu'ils taient venus, et nous entendmes le lointain brouement de leurs automobiles. Nous remarqumes alors que notre colonel, qui les avait reconduits l'entre, arborait maintenant l'uniforme de guerre. A dix heures, les voitures du train commencrent partir. Les premires furent celles du train rgimentaire, comprenant les fourgons bagages, les fourgons vivres et la voiture d'outils; puis vint le train de combat, avec les voitures de munitions, les douze cuisines roulantes et la voiture mdicale; toutes taient deux chevaux et sans lumires. La compagnie de mitrailleuses partit ensuite, avec ses six pices portes sur roues, ses trois caissons, ses soixante chevaux et sa centaine d'hommes. A minuit, le premier bataillon se forma en colonne de route et le major von Putz en prit la tte. Nous vmes la premire compagnie disparatre dans le gouffre obscur de la grande porte; puis la seconde, puis la troisime puis la quatrime. Il tait minuit vingt quand la dernire section eut t avale par l'ombre. A une heure, le capitaine Kaiserkopf monta cheval. Le major von Nippenburg vint se placer son ct et aprs avoir consult sa montre, cria de sa voix de fausset: --_Rechts um! Das Gewehr... ber!... Marsch!_ --_Marsch!... Marsch!..._ rptrent les lieutenants. Et nous nous trouvmes noys dans l'obscurit et dans l'air soudain plus pur de l'extrieur, tandis que retentissait derrire nous le _Gewehr... ber... Marsch!... Marsch!_ de la sixime compagnie du capitaine Tintenfass. * * * * * Par des rues dsertes et peine claires nous fmes dirigs sur la gare de Neustadt. Les abords en taient gards par des sentinelles prises dans notre quatrime bataillon, qui restait au dpt. Sur le quai d'embarquement, nous retrouvmes, envelopps dans leurs manteaux, le colonel von Steinitz et les gnraux de l'aprs-midi. Le premier bataillon tait dj loin. Un long train nous attendait. J'esprais pouvoir m'installer en premire classe avec les officiers, mais j'tais toujours de service et je dus monter en troisime avec mes hommes. Les ordres taient stricts: pas de cris, pas de chants, pas de lumires, et, sitt le jour venu, tous stores baisss. Un peu aprs deux heures, le train s'branla, sans autre bruit que celui des essieux, sans autre apparat que le geste des officiers gnraux rests sur le quai qui faisaient le salut militaire. IV --O diable sommes-nous? s'criait, vingt-six heures plus tard, l'lgant lieutenant von Bckling en promenant son monocle ahuri et son oeil mal veill sur un paysage qu'il ne connaissait pas. Le train s'tait arrt le long d'un interminable quai de dbarquement, au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De droite et de gauche, au del des lignes, se dessinaient dans le fin brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes de tentes. Une colline estompait au loin sa forme indcise qu'gratignait le coup d'ongle d'un clocher. --O diable sommes-nous? Actifs, nerveux ou bouffis de sommeil, officiers et sous officiers dgringolaient des wagons, se concertaient htivement avant de procder au dbarquement du bataillon. Sur le quai, jambes cartes, la badine la main et le cigare la bouche, le lieutenant colonel Preuss et le feldwebel Schlapps nous attendaient, avec un petit sourire satisfait dans les volutes de leur fume, comme pour nous dire:--Vous allez voir quels beaux cantonnements nous vous avons prpars! Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlapps et du capitaine Kaiserkopf. Elle fut touchante. On et cru que les deux hommes allaient s'embrasser. --Ah! cochon de feldwebel! s'criait jovialement Kaiserkopf, tu m'as bien manqu depuis huit jours que tu es loin! --Ne m'en parlez pas, capitaine! S'il n'y avait pas eu tant faire, j'aurais crev d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de pays! --Mais o diable sommes-nous? continuait demander le lieutenant von Bckling, battant d'un talon nerv l'asphalte du quai. Schimmel, qui semblait s'y reconnatre, rpondit, aprs avoir identifi ce qui tait visible du paysage: --Ce doit tre le camp d'Elsenborn. La brume lgre se dchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un soleil rayonnant. Les plans s'clairrent et les lieux se prcisrent. Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues constructions basses au toit de zinc. et l, des difices plus hauts, une maison deux tages, la tourelle d'un observatoire, arrtaient le regard. Des drapeaux flottaient hisss des mts. Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur ses cantonnements. Le camp grouillait d'une vie intense et mystrieuse. De toutes ses ruelles et de tous ses carrefours, par les trous de toutes ses tentes et les portes de toutes ses baraques sortaient des myriades de soldats gris, qui s'agitaient, circulaient, couraient ports sur leurs deux pattes, se croisaient en tous sens, leur grosse tte ronde domine par la corne pointue de leur casque ou l'antenne de leur fusil. Il y en avait de toutes les sortes: les plus nombreux, les fantassins de la ligne, fourmis guerrires, aux boutons jaunes, aux parements rouges, la longue baonnette aigu comme une tarire; puis les gros scarabes de l'artillerie, avec leur casque boule, leur col noir, leurs pattes d'paules grenade et leur baonnette courte; les pionniers, piocheurs et fouilleurs, tout bossus de leur sac charg d'outils; les chasseurs, verdtres comme des sauterelles, avec leurs passeports vert clair et leur singulier shako forme acridienne; les hussards, au dolman troit articul de brandebourgs; les uhlans chapska plate comme un dos de punaise; les infirmiers, les brancardiers, les tlgraphistes et les arostiers, le bton d'Esculape la manche ou la lettre l'paule, porteurs de civires ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut botts, membrus et coloptriques, semblables aux gros oryctes boursoufls, la corne au nez et le cuir aux pattes, zigzaguant partout lourdement, l'air ahuri sous leur norme casque. Si le silence tait prescrit dans la caserne de Magdebourg, la fourmilire d'Elsenborn chappait cette contrainte. Entoure d'un large dsert de forts de sapins, nulle oreille indiscrte n'en pouvait surprendre l'extraordinaire bruissement, nul oeil n'en pouvait souponner l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait-il d'un immense bourdonnement qui devait couvrir plusieurs kilomtres la ronde. Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardente crcelle des tambours menaient un vacarme incessant. Au milieu des rsonances des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes dcharges des caisses, les musiques de rgiment s'vertuaient battre l'air de leurs clats. Des galopades de chevaux ptillaient. Des trains ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient. Libre, l'innombrable voix des troupes se rpandait en sonorits surprenantes, vibrait, crpitait, grinait, grsillait, crissait, cliquetait, chantait, s'gosillait. Des frmissements d'lytres, des claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous cts, comme si l'norme amas ravageur s'apprtait prendre subitement son vol pour aller s'abattre quelque part au loin. Le lieutenant-colonel Preuss et le feldwebel Schlapps avaient raison d'tre fiers de leurs prparatifs. Nos cantonnements taient excellents. Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs parois de sapin; les officiers avaient chacun deux chambres troites, l'une avec le lit de sangle, l'autre meuble d'une table et de deux chaises; le colonel von Steinitz disposait pour lui seul et ses ordonnances d'une petite maison isole. Il y avait des cuisines, des boulangeries, un casino pour les officiers, un petit thtre pour les soldats, le tout galement en bois. Le temps tait superbe, il faisait trs chaud; aprs la bue trouble de la caserne de Magdebourg, nous respirions avec dlice le plein air libre du camp, charg des aromes de l't et du souffle vivifiant des forts. Un jour, deux jours passrent. Des troupes partaient, d'autres arrivaient. Le long des voies qui ceignaient le camp, c'tait un continuel mouvement de trains regorgeant d'hommes. On voyait, le jour, leurs anneaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit, leurs sifflements. Un troisime jour s'coula: c'tait le premier aot. N'et t l'incertitude o nous tions de ce qui se prparait, le sjour d'Elsenborn ne nous et pas paru dsagrable. De modestes exercices occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en haleine sans les fatiguer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus grands services et me dchargeait de toutes les basses besognes du sous-officier. J'en profitais pour frquenter les officiers. J'coutais leurs conversations, j'observais leurs caractres, j'enregistrais leurs opinions; j'essayais de me faire une ide juste sur les graves vnements qui s'laboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphre d'attente o nous nous trouvions nervait et dconcertait les esprits. Nous ne savions rien. De rares journaux filtrant de Malmdy avec un jour de retard ou apports par les survenants passaient de mains en mains. Nous apprenions ainsi que les premires hostilits avaient clat entre Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des explications la Russie sur la mobilisation de ses troupes, que l'tat de danger de guerre avait t dclar. Les bruits les plus tranges couraient. On assurait que la France effraye allait rompre son alliance avec la Russie, que la rvolution grondait Paris, que le Prsident de la Rpublique avait t assassin. --En tout cas, disait Schimmel, les Franais doivent tre l'heure actuelle dans une belle peur. Je les connais. Ce sont des pacifistes trois poils. Ils ne marcheront pas. --Ce que je voudrais savoir, moi, faisait Koenig, c'est o l'on va nous envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord. Cette observation requit tout notre intrt quand nous apprmes du major von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en concentrait Eupen, Aix-la-Chapelle, et jusqu' Rheydt et Crefeld. --Il faut tre prt tout, expliquait-il mystrieusement. Mais, part ce renseignement accessoire et en dpit de ses airs entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von Steinitz tait-il mieux inform? C'est possible, mais personne n'et os l'interroger. Il se cantonnait dans une rserve hautaine, dont il ne se dpartait qu' l'gard du joli lieutenant von Bckling. Mais la faveur marque qu'il lui tmoignait ne procdait pas de sympathies d'ordre militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de stratgique. Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne dcolrait pas. Le repos lui convenait peu. On le voyait arpenter grands pas les abords des cantonnements, la nuque gonfle d'impatience, comme un ours mis en captivit, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses terribles jurons. Le soir, aprs la musique, alors que les hommes regagnaient leurs dortoirs, aprs mme le _Kommers_ des officiers, qui durait jusqu' onze heures, on l'apercevait rdant sous la lune, suivi de son fidle feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus cruelles perplexits, paraissaient mchonner entre leurs dents rageuses: --Pas de femmes!... Pas de femmes!... Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit, tandis que subrepticement, comme pour narguer leur pas de femmes, l'ombre du lieutenant von Bckling quittait sa chambre pour se glisser du ct de la petite maison deux tages o brillait, telle une toile, la lampe laborieuse de colonel. Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais mes rveries, dont le cours plus chaste et plus potique ne tardait pas m'emmener vers les parages familiaux du Harz, o le conseiller de commerce et Mme la conseillre de commerce, l'un lisant son _Berliner Tageblatt_, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute moi; et pendant que du baraquement voisin les ronflements normes de Wacht-am-Rhein tmoignaient de sa fatigue et de l'emploi nergique de sa journe, je descendais mon tour au sommeil par le dtour oblig de Goslar, o je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorotha. * * * * * Le deuxime et le troisime jour d'aot succdrent au premier. Deux journes torrides. Le mystre s'paississait de plus en plus autour de nous. La France qui, parat-il, armait en secret depuis deux semaines, venait de dcrter sa mobilisation gnrale et, le 3, au matin, la nouvelle se rpandait, comme une trane de poudre, d'un bout l'autre du camp, que la Russie nous avait dclar la guerre. Pour fter cette bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne ses officiers. Ce que nous avions vu dfiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les rgiments se succdaient dans cet entrept; il y en avait du VIIIe corps, du IXe, du IIe; tout le VIIe y paraissait concentr; ils y restaient deux, trois jours, puis ils filaient un beau matin ou un beau soir, de prfrence un beau soir, la tombe de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud, d'autres vers l'ouest. Le 5 aot, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures avant le dpart. Aussitt la physionomie de la troupe changea. Fouette par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonfl de sve, elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fracheur des toiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivmes sur le flanc d'un coteau qui dominait une valle verdoyante o courait une ligne de chemin de fer. Nous fmes halte. Les compagnies, les unes aprs les autres, couvrirent le coteau comme les descentes successives d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout cela vibra, tressaillit, remua. C'tait tout gris, sans clat, comme une immense tache grouillante sur la campagne. Il pouvait y avoir l l'effectif d'une division. Dj de toutes parts les chaudrons bouillaient pour le caf et les bissacs vivres s'ouvraient autour des fusils en faisceaux. Une grande gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumes, ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses passerelles. Au loin, du ct du nord, une ville semblait crayonner un trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je distinguai un dme, un clocher, une fort de chemines usinires. --_Aachen_, pronona-t-il. Aix-la-Chapelle. Je ne me doutais pas que notre marche nocturne nous et fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, Koenig identifiait les lieux. La ligne frontire courait non loin de nous sur la gauche. --Je n'y comprends rien, murmurait-il. Tout coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel tait pourtant trs pur de ce ct-l. Nous nous regardmes interdits. Soudain, l'oeil jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie. --Le canon! fit-il avec un tremblement religieux dans la voix. Un nouveau grondement roula. Koenig pronona tout ple: --On se bat en Belgique! On percevait les coups comme des accents plus fermes sur la sourde vibration que prolongeaient les chos. Nous coutions, oubliant notre djeuner. Nous nous demandions encore si c'tait vraiment le canon et non quelque orage invisible. Les impressions comme les attitudes taient diverses: Schimmel rayonnait, Koenig demeurait comme hbt, le premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles, tudiait la direction de son; pour moi, je me sentais trs mu. Quant au lieutenant von Bckling, extnu de sa nuit de marche, il dormait dj poings ferms. --C'est bien le canon, dcida Poppe. On tire du ct de Lige. En mme temps, le roulement d'un train venait se marier celui de l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain, taient gaux en intensit et se fondaient l'un dans l'autre en une harmonie trange. Un long convoi rampait sur la voie qui se dveloppait sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontire. Il en sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de prs devaient tre tonitruants. On apercevait la lorgnette les ttes des soldats aux portires et celles des chevaux dans leurs boxes; on distinguait des drapeaux agits et des inscriptions la craie. Peu peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes cesser de se repatre et, la gamelle en suspens, prter l'oreille leur tour; d'autres, dj couchs, se redressaient demi sur le coude. On s'interrogeait, on se rpondait, des bras se tendaient dans la direction de l'ouest. Et un troisime roulement naquit, se propagea, gronda comme une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les deux autres, jusqu' les touffer un instant dans un crescendo de tempte: --Le canon!... Le canon!... Entendez-vous le canon?... --Poum!... poum!... poum!... reprenait Lige. --Le canon!... le canon!... Et le roulement d'un second train dferlait son tour de l'horizon, se substituant peu peu au premier qui s'assourdissait. De semblables jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants hourras, en brandissant des bras frntiques qui secouaient ou faisaient voler des casquettes. --Rrrroum!... poum!... C'tait la guerre. Nous vmes passer, trs excit, le capitaine Kaiserkopf qui se dirigeait en hte, la tunique dboutonne, une canette dans une main, un saucisson dans l'autre, du ct de l'tat-major du rgiment. Il nous cria sans s'arrter: --Bon apptit, messieurs!... _Donnerwetter!_ a chauffe par l-bas!... C'est la guerre!... _Krieg!_... _Krieg!_... Nous lui rpondmes par un triple _hoch!_ qui accompagna d'un chorus d'ovation ses fortes enjambes. Seul Koenig ne se joignait pas notre exubrance. Il paraissait tout dprim, moins, je crois, cause de la guerre maintenant certaine, que parce que l'arme allemande entrait en Belgique. Un lger tremblement agitait ses lvres, tandis qu'il considrait la carte, suivait le train en marche vers l'ouest, coutait le canon. --Qu'avez-vous, lieutenant Koenig? fit Poppe qui l'observait curieusement. Koenig n'entendit pas. En tout cas, il ne rpondit rien. Un khrr, khrr... reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que du sympathique gosier du baron Hildebrand von Waldkatzenbach vint le tirer de sa mditation. Le calot de drap post sur l'oreille, ses quatre poils de moustache pompeusement dresss, chauss contre toute ordonnance de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat dcouvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe. --Eh bien, Herr Koenig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr... l'autre jour? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr, khrr... un pays neutre! --La Belgique n'est pas la Suisse, rpliqua Koenig agac. --La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la manoeuvre est la mme... khrr... Je vous annonce, _meine Herren_, que dans cinq jours nous serons La Haye. --_Herrlich!_ applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le baron, vous voulez peut-tre dire Bruxelles. --Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est tout un. --Taisez-vous, fit Koenig avec irritation, vous ne dites que des sottises! --En attendant, Herr Koenig, faites-moi le plaisir de reconnatre... khrr, khrr... --En attendant, faites-moi le plaisir de vous taire! hurla Koenig hors de lui. --Qu'avez-vous donc, lieutenant Koenig? rpta Poppe. Cette fois Koenig entendit. Il tressaillit, regarda le premier-lieutenant, puis rpondit aussi calmement qu'il put: --Rien. Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en Belgique. --Comment, pourquoi?... Mais, mon cher, pour des raisons stratgiques. N'avez-vous jamais lu von der Goltz, von Schlieffen, von Bernhardi? Toutes nos autorits militaires prconisent l'offensive par la Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von Waldkatzenbach vient de vous le dire: pour oprer un vaste mouvement tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, dborder l'aile gauche de l'adversaire. Le baron, tout fier d'avoir t jug capable de citer Moltke, dont il n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu' faire craquer sa tunique. --Khrr, khrr... souligna-t-il sans modestie. Trs froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intrieurement, Koenig rpliqua: --Et les traits? --Quels traits? pronona Poppe de son ton tranchant. --Les traits, les conventions internationales! Poppe le toisa d'un sourcil svre. --Sachez, mon cher, que les traits sont faits pour le temps de paix, et non pour le temps de guerre. --Parfaitement, ponctua Helmuth. --La Belgique, continua le premier-lieutenant, est-ce que cela compte dans une guerre europenne?... La Belgique!... Mais nous passerions sur le corps de trente Belgique, si la victoire en dpendait, si cela nous assurait seulement une chance de victoire de plus!... Tel est mon sentiment, lieutenant Koenig; tel est aussi, j'en suis certain, celui de l'arme. --C'est une honte! partit alors Koenig oubliant toute prudence. Les traits sont faits pour le temps de paix, dites-vous? O avez-vous pris cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traits sont faits pour les clauses qui les rgissent, et celui qui nous lie l'gard de la Belgique concerne prcisment le cas de guerre, puisqu'il garantit la neutralit de ce pays. Et vous voulez que je reste indiffrent devant la violation par notre arme de ce sol dont nous garantissions la neutralit?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais j'espre encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Lige!... Schimmel lui dcocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes: --Assez gueul, Koenig!... D'ailleurs, vous tes absurde. Puis, flairant le danger, il ajouta, l'adresse du premier lieutenant Poppe: --Notre ami le lieutenant Koenig est surmen. Il a eu du mal, cette nuit, avec sa section. Il faut l'excuser... Koenig se mordit les lvres. --Bien, bien, fit Poppe schement. Cette petite discussion restera entre nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en se tournant vers les deux aspirants et vers moi-mme. Nous nous inclinmes et le baron fit entendre son khrr, khrr particulier. Cet incident venait peine de prendre fin, quand nous vmes reparatre le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et absorb son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans une exubrance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au rgiment: --Voil, _Donnerwetter!_ exultait-il: depuis deux jours nous sommes en Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occup par nos troupes. C'est du beau travail, _Potztausend_! Et dire que nous ne savions rien de cela, l-bas, Elsenborn!... Dommage seulement que notre rgiment n'ait pas t de ceux qui ont ouvert la danse, sacr mille millions de tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!... Trs excits par ces nouvelles, nous le pressions de questions. O en tions-nous? Combien avions nous dj remport de victoires? L'arme belge existait-elle? Que faisait la France? Mais Kaiserkopf ne savait rien de plus, sinon que Lige avait la prtention de rsister et que la France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait t dclare. --Au reste, fit-il, voici l'ordre du jour du gnral von Zillisheim qui sera lu aux troupes midi, aprs leur repos. Il remit chacun des lieutenants un des feuillets dactylographis qu'il tenait la main. Schimmel lut: _Soldats allemands de la 7e division de rserve!_ _La perfidie de la France, qui, sans provocation de notre part, s'est livre des actes d'hostilit caractriss sur divers points de notre pays, ayant notamment envoy des aviateurs bombarder nos voies ferres prs de Carlsruhe et de Nuremberg, nous a mis dans l'obligation de nous considrer comme en tat de guerre avec cette puissance. Les vaillantes troupes de Magdebourg ont t dsignes pour oprer avec nos armes du nord contre les forces ennemies qui menacent la Belgique, dont la neutralit a dj t viole par des officiers franais qui, sous un dguisement, ont travers le territoire belge en automobile pour pntrer en Allemagne._ _Soldats de la 7e division de rserve, l'Empereur compte sur vous!_ GNRAL-LIEUTENANT VON ZILLISHEIM. --Est-ce torch! savoura Kaiserkopf. Nous ne nous trouvions pas en tat d'admirer comme le capitaine Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de cet ordre du jour, telle tait l'indignation o nous jetait la dloyaut de ces sclrats de Franais, qui, non contents de s'allier contre nous la barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans dclaration de guerre et poussaient l'ignominie jusqu' violer les premiers la faible et malheureuse Belgique. Aussi fallut-il entendre le concert d'imprcations qui s'leva leur adresse: --Bandits! canailles! chiens de cochons!... Ils nous le paieront, les salauds: dans quinze jours nous serons Paris!... Schimmel criait: --Ils sont devenus fous; leurs nationalistes les ont pousss ces actes de dmence... Pauvre France! Malheur elle!... Puis se tournant vers Koenig: --Eh bien, qu'en dites vous? tes-vous rassur?... Vous voyez, mon cher, que nous avons tous les droits d'entrer en Belgique. Koenig s'tait, en effet, rassrn. Son visage mobile d'idaliste, qui avait un instant port les marques d'un violent drame intrieur, recouvrait peu peu son calme et son aspect coutumiers. --Oui, dit-il, c'est heureux, c'est fort heureux... Il vaut mieux avoir le droit avec soi. Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade s'activait et semblait augmenter d'intensit: --Mais pourquoi diable, fit-il, pourquoi diable les Belges rsistent-ils? --Question stupide! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux, _Donnerwetter!_ a nous intresse-t-il? Si les Belges rsistent, nous tapons dessus, voil tout! Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son djeuner et dormir son sol. Nous nous apprtmes en faire autant. Partout, sur les pentes herbues, les hommes taient allongs comme des cadavres, et l'on et dit le panorama d'un champ de bataille, n'eussent t les ronflements qui secouaient tous ces corps vautrs, les faisceaux bien aligns et les sentinelles debout, dtachant sur le ciel clair leurs silhouettes espaces. Le soleil de six heures montait progressivement l'est, faisant tinceler les surfaces miroitantes des fermes, des fumiers, des tangs et les vitres lointaines d'Aix-la-Chapelle. * * * * * --_Sammlung!... An die Gewehre...!_ A midi, le capitaine Kaiserkopf faisait sonner le rassemblement, et, sur toute l'tendue couverte par la division, d'analogues sonneries retentirent. La fourmilire se rveillait. Les lieutenants donnrent lecture de l'ordre du jour, chacun devant sa section, aprs une grosse tambourinade. Puis les musiques rgimentaires soufflrent l'hymne national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la faon mouvante et sobre dont la 7e division de rserve apprit la dclaration de guerre et s'apprta vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne. Mais nous ne partmes pas encore. On fit la cuisine en provisions fraches et l'aprs-midi s'coula sur notre position. Nous assistions de l un gigantesque passage de troupes. La ligne ferre projetait un train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler un segment au dbouch d'un pli de terrain semblait un interminable ver gris aux mouvements contractiles, se tranant sans fin travers le paysage dor. Ce n'tait plus une entre en campagne, c'tait une invasion. Vers trois heures commencrent passer des trains chargs d'artillerie lourde. On y dcouvrait des pices formidables, comme je n'en avais jamais vu, et dont le transport ncessitait plusieurs trucks pour chacune. Un vaste dirigeable apparut son tour l'orient, indistinct d'abord comme un lger flocon de nue, puis se fuselant, se prcisant, mesure qu'il avanait, prenant sa forme de poisson, d'norme ctac, avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire, blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable un vol de rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites pattes roue crispes sous le thorax, les rmiges tendues et puissantes, ils filaient toute allure, la croix noire sous l'aile et des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptmes dix-sept. Ils traversrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le firmament occidental. Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions de tous nos yeux, fut malheureusement coup par un pouvantable pisode qui, sous le grondement du canon de Lige, vint nous donner un premier aperu de la guerre. Le soleil dclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux interminables trains de matriel vide qui par la voie montante refluaient sur l'Allemagne succda un convoi peine moins long, que remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats bizarrement accoutrs. --Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur l'trange apparition, devenue bientt le point de mire de nombreuses jumelles. Par les fentres on dcouvrait, assis, debout, prostrs sur les banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantmes humains, qui n'avaient plus rien de militaire que la dfroque grise dont les lambeaux frips, souills, dchiquets battaient leurs membres. Les uns taient en manches de chemise et la toile lacre laissait apercevoir leur torse calfeutr de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans des bandages; d'autres avaient la tte enturbanne de linges. --Nom de Dieu, des blesss!... L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un moi extraordinaire. Les soldats se bousculrent, essayant de distinguer quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des blesss! Dj des blesss! Tout un train de blesss!... Combien y en avait-il? Cent? deux cents? mille peut-tre? D'o venaient-ils? Qui les avait ainsi arrangs?.... J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement: --Ah! les cochons! les tratres! les bouchers!... Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il n'assnait pas lui-mme. Mais s'il y avait des blesss, c'est qu'il y avait aussi des morts!... C'tait donc srieux, cette heure? C'tait le commencement de la grande bagarre?... Lentement le train s'engageait dans le ddale des voies, o il parut stopper. Quelques instants aprs, une demi-section de notre compagnie sanitaire, mande par signaux optiques, dvalait grands pas le coteau. Notre bataillon tait stationn sur le point le plus voisin de la gare et mon groupe fut dsign pour aller y prendre un service d'ordre, sous le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fmes en vingt minutes d'une marche rapide, et l'on nous rpartit aux diverses issues des quais pour empcher la population accourue d'approcher et d'interroger les blesss. De prs, c'tait plus tragique encore que de loin. D'effroyables soupirs, des rles, parfois de vritables hurlements sortaient des voitures. Sommairement panss, et aprs des heures dj d'un infernal voyage, la plupart des blesss souffraient atrocement. On en voyait de sinistrement allongs, sans mouvement, sans mme un tressaillement de vie, d'autres accroupis, la tte entre les mains ou s'treignant le ventre, d'autres tremblants de fivre ou agits de convulsions, d'autres stoquement dresss, draps dans leurs guenilles, les poings serrs, la pipe aux dents. Les faces taient terreuses et boueuses, d'autres ples et cadavriques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutils, intransportables. Les corps taient complets: tous les membres taient l. Il n'y avait que des jambes casses, des bras rompus, des chairs broyes, des yeux crevs, des muscles perfors on dchirs. Partout des linges sanglants armoriaient de rouge les paves guerrires; le sang se rpandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les portires, les poignes, les banquettes, les parois, marquant des traces de doigts, dgoulinant par les interstices des planchers et arrosant de flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se dgageait par bouffes, par larges ondes des wagons, empuantissant l'atmosphre et soulevant le coeur. D'pais essaims de mouches enveloppaient le train comme un charnier. --Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra dans une demi-heure. Ils disent qu' Lige a cuit dur. Von Emmich a fait donner l'assaut deux forts par masses compactes. --Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je. --Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade. Rien n'avait t prvu dans cette gare de frontire o ne se trouvaient ni mdecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train, expdi tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges, galement blesss, occupaient un wagon bestiaux, gards par deux fusiliers, baonnette au canon. J'examinai avec intrt leurs uniformes bleus passements de rouge, leurs kpis rabat, leurs molletires, la veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois taient couchs sur de la paille souille; les autres, le bras en chappe ou le crne emband, fumaient debout, appuys de l'paule ou du dos. Je me trouvais post la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir de les observer. Ils me parurent harasss et stupfaits. L'un d'eux, la figure brle de poudre, sans pansements, l'oeil et le nez emports, me demanda en franais: --Sommes-nous en Allemagne? Je ne rpondis pas. Un autre dit en mauvais allemand: --Tchez de nous faire donner un peu boire. Je ne rpondis pas davantage. Mais une foule hostile s'tait amasse au dehors qui, par-dessus les cltures, couvrait d'insultes les prisonniers. Des poings menaants se tendaient; une pierre vola. J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur l'asphalte, me dcocha durement: --Pas de zle, mon petit! Ce sont des ennemis. Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la casquette carlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train, tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires. --En routa!... La voie est libre... _Geschwind!_... _Aussteigen!_... Des coups de sifflet stridrent. Les essieux gmirent. Alors, aux premires secousses du train qui s'branlait, un immense cri de dtresse, une clameur infinie s'leva de tous ces wagons o se disloquaient des membres, o se dbridaient des plaies, o se rouvraient des blessures, o se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur d'angoisse me couvrit de la tte aux pieds et je crus que j'allais m'vanouir. Et tandis que le train hurlant s'loignait vers Aix-la-Chapelle, un autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le croisait et entrait en gare. Il tait bond de soldats de l'active, jeunes, bouillonnant de vie, agitant toutes les fentres, des bonnets trpidante et des casques en dlire. Les wagons taient dcors de drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions: _Nach Paris!_... Train de plaisir pour la France!... A bientt au bal des Veuves Montmartre!... _Gott mit uns!_... Des accordons beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait _Morgenroth, Morgenroth, leuchtest mir zum frhen Tod_ et _Krassier sind lustige Brder_. C'tait la folle ivresse, la frnsie, l'hystrie, l'pilepsie. Electrise, la foule rugissait et trpignait d'allgresse. Les ntres et les landsturmiens vocifraient: Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez dur!.... Laissez-nous-en!..... Moi-mme, je fus pris par cette dmence et, comme par une effroyable raction au spectacle des blesss, je joignis frocement ma voix au sabbat. Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare celui qui en revenait, le nouveau train de blesss. Et les mmes scnes recommencrent. De celui-l on tira six cadavres, qui allrent rejoindre les quatre premiers sous une bche. Le lendemain les landsturmiens les enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires. Quand nous remontmes notre stationnement, tout s'organisait pour un imminent dpart. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on entendait le cliquettement du tlphone de campagne. Le soir tombait. D'tranges lueurs trouaient, l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De distance en distance, des sonneries cornaient et se rpondaient, plus ou moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procdrent une distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses prparatifs. A dix heures, le bruit se rpandit que l'avant-garde se mettait en route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de cavalerie de tte d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avance et de trois compagnies de tte, puis d'un groupe d'artillerie, de deux bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'quipage de ponts divisionnaire et d'une colonne lgre de munitions. Le tout pouvait s'chelonner sur quatre cinq kilomtres et prit deux heures pour vider le terrain. Ils descendirent et contournrent la colline et nous entendmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le gros commena s'branler. Ce fut d'abord un rgiment d'infanterie, prcd d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie, un rgiment et demi, comportant cinquante-quatre pices, autant de caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service, une voiture observatoire, sur prs de trois kilomtres. Notre brigade partit ensuite vers trois heures; elle tait longue de quatre kilomtres, avec ses bataillons normes et ses compagnies gonfles. Nous tions suivis de trois colonnes lgres de munitions, de la compagnie d'ambulance et de cinq ou six kilomtres de trains rgimentaires. La tte de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras de la Belgique, que la queue se dtachait peine du versant caillouteux et sapineux o nous avions reu notre premire image de la guerre. Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur notre gauche les lueurs qui fulguraient de Lige. On nous poussait une forte allure, sans haltes, comme si l'on et t press de librer la route pour donner passage de nouveaux contingents. La bue, la poussire, le temps orageux couvraient le ciel, o nulle toile ne tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente venir. Nous progressions grands pas depuis plus de trois heures et nous distinguions encore peine ce qui se prsentait autour de nous. Lorsque la lumire fut moins rare, nous nous trouvmes dans un paysage doucement mamelonn de pturages coups de vergers. Aucun tre vivant ne l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un chteau fodal couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois. --Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en dgageant un geste indicatif. Une ferme calcine tordait au bord de la route son squelette noirci. Mes soldats se poussaient joyeusement du coude. --Nous sommes en Belgique, disait l'un. --'a d faire une belle flambe! disait l'autre. --S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lanait un troisime, j'espre qu'ils y sont rests! Dix minutes plus loin, c'tait un village, tout un petit village, de douze quinze maisons, compltement ravag par le feu, nou, crisp, disloquant ses ruines sans toits, ouvrant tous vents ses trous d'ombre et ses brches enfumes. Des boulis de gravats comblaient les cours et construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des faades se dcoupaient en pignons ou se crnelaient de mchicoulis. Des poutraisons demi consumes dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le dlabrement biscornu d'un moulin s'y refltait pittoresquement. Sauf le chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain, le silence planait sur cette dvastation. Quelques arbres mangs par l'incendie dressaient sur ce qui avait t la place du village leurs troncs boursoufls et leurs branches grimaantes. A l'un d'eux se distendaient trois pendus. Aprs un court instant de stupeur cause par l'inattendu de cette scne, la compagnie clata en hourras. Ce village ananti et ces trois pendus solitaires, c'tait la premire marque de la morsure de notre pied sur le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance allemande. Stranguls dans leur corde de chanvre, les pendus, deux hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler dmesurment vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs longs bras et leurs longues jambes tires. Les jupes de la femme lui collaient aux mollets. Dtache d'un mur par nos clameurs une pierre dgringola et fit flac! dans le ruisseau. Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit entonner, bien que par extraordinaire elle ne ft pas ivre, sinon d'enthousiasme et de patriotisme: _Es braust ein Ruf wie Donnerhall, Wie Schwertgeklirr und Wogenprall: Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein! Wer will des Stromes Hter sein?_ Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du sous-officier, suivit en choeur: _Lieb Vaterland, magst ruhig sein, Lieb Vaterland, magst ruhig sein: Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_ Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du soleil levant. _Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!_ Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'taient jets dans les maisons et les exploraient htivement. On les voyait en ressortir un un et rejoindre leurs groupes avec des mines dconfites: il n'y avait plus rien, tout avait t vid, nettoy. Pendant ce temps, le feldwebel Schlapps tait all flairer de plus prs les pendus. Il les examinait jovialement. Arrt sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous ses jupes un geste obscne. Nous quittmes ce lieu macabre le pas plus lger, les yeux curieux d'assister d'autres spectacles. Trs allums par ce dbut, nous marchions allgrement au travers d'une contre dvaste et qui semblait dsertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements jaunes, les meules carbonises crayonnaient des taches noires. De distance en distance, une mtairie dcharnait sa carcasse, un hameau charbonnait ses dcombres, une auberge pille amoncelait ses tessons et ses fts ventrs. Nous passmes une voie ferre, que rparaient htivement des soldats du gnie faisant trimer grands coups de bottes, de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans belges compltement harasss. La canonnade se poursuivait, ininterrompue, au sud-ouest. Quelques kilomtres plus tard, des ordres coururent le long de la brigade. On nous fit quitter la route, o continuait poudroyer l'artillerie, pour nous jeter en colonne large travers champs. Nous foulmes des chaumes et des jardins, nous sautmes des fosss, nous bousculmes des haies. Des livres perdus dtalaient devant nous, le cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient notre approche. Les ondulations succdaient aux ondulations et nous en franchissions les vastes plissements. D'une dernire croupe, nous surgmes la lisire d'une plaine immense qui s'inclinait en longue dgradation vers une ligne grise lgrement scintillante. D'innombrables troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement dploy. --La Meuse! fit Schimmel, qui marchait prs de mon groupe la droite de la section. La Meuse! pronona-t-il en tirant son pe et en dsignant de sa pointe la ligne qui clignotait l'horizon. --La Meuse!... rptrent des voix. Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et se roulaient avec la poussire dore; d'autres entremlaient leurs reptations, se frlaient, se joignaient, se sparaient, changeaient de forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes; une division au repos talait un large grouillement gris; droite, du ct de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontire toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une arme de cloportes. Un norme bruissement montait de cette inondation visqueuse, emplissant de sa verbration continue les interstices de la canonnade. Des fumes situaient, par places, des villages achevant de se consumer et l'on voyait, jusqu'au del de la Meuse, leurs flocons noirs ou violets se suspendre dans l'atmosphre tincelante. Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de compagnie. Nous disparmes entre des bls non coups. Quand nous en sortmes, nous apermes peu de distance un petit tertre couronn d'une douzaine d'officiers d'tat-major devant lesquels des troupes dfilaient. Ils taient groups autour d'un cheval noir qui supportait un gnral de haut grade. Ce personnage attira aussitt tous nos regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille replte, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte, les paules carres sous les torsades quatre toiles. A sa gauche, la hampe fiche au sol, flottait un fanion carr rouge damier noir et blanc. --Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras. Un tremblement sacr me parcourut. Les capitaines crirent: --_Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!_ Nos milliers de jambes se projetrent angle droit, mcaniquement, d'un seul lan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencs de nos semelles. --_Achtung!... Augen rechts!_ Toutes les ttes se tournrent du mme mouvement raide vers le cheval noir. Et nous passmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier du gnral-colonel von Kluck, tandis que le gnral-major von Morlach, qui s'tait port sa droite au galop de son rouan, lui nommait respectueusement les bataillons. V Nous fmes halte, au soir, prs d'un boqueteau de petits chnes et de coudres. Nous tions fatigus par cette rude journe de marche, l'excitation de l'entre en Belgique, la chaleur implacable du soleil d'aot et l'motion du dfil devant le gnral von Kluck. La division s'tait peu peu morcele dans ses lments; notre brigade s'tait sectionne; le rgiment lui-mme n'tait plus au complet, le bataillon von Putz ayant disparu dans la direction de l'est. Nous campmes plusieurs jours dans ce site champtre, qui n'avait pour voisinage que deux fermes carbonises. La rgion tait pleine de troupes: il y en avait Fouron, Warsage, au camp de Mouland, les unes qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coup tous les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille bruits alarmants. Le pays tait infest de francs-tireurs. On en prenait et on en fusillait de tous les cts. Plusieurs officiers allemands avaient dj reu des balles de ces bandits. Les femmes mmes, lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient d'incroyables svices envers nos hommes. On avait dcouvert dans une cave un soldat du 25e aux trois quarts gorg par une de ces mgres. De temps en temps, surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades crpitaient et l'on percevait de vagues cris: c'tait de ces lches civils que l'on excutait. A part cela, aucune nouvelle prcise. Nous ne recevions ni lettres, ni journaux. Les conjectures circulaient, nervantes, venues on ne savait d'o. Les Franais, assurait-on, avaient t crass dans une bataille en Lorraine. La petite arme belge enfonce par notre cavalerie tait en droute devant Bruxelles. Cependant Lige rsistait toujours: la canonnade qui persistait nous en parvenir, augmentait, selon le vent, jusqu' l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blesss, nous en supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu' la fureur. Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivmes quelques heures plus tard. Aprs une marche cahotante travers des trfles et des labours, nous joignmes une route qu'encombraient des colonnes de parc. Nous les dpassmes. Puis nous traversmes deux gros villages incendis, pills et dserts, seuls quelques cadavres en habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'taient devenues les populations, quand nous rencontrmes un lamentable cortge d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une douzaine de uhlans. --Du pain! criaient les dports. A boire!... O nous mne-t-on? --_Vorwrts!_ aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons. Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et un pitinement plus press incurvait une poche dans le flanc de la harde affole. Ce sinistre convoi pass, nous reprmes la largeur de la route, o longtemps nos pas effacrent, en les mlant la poussire, des tranes sanglantes. Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: VIS, 2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais pour la premire fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseign, me dit: --C'est sur la Meuse. Il y a un pont. Mais nous fmes immobiliss plusieurs heures, un peu plus loin, au croisement d'une autre route, plus importante, qui courait paralllement la rivire et, selon la topographie de Schimmel, conduisait Maestricht. D'interminables colonnes de rserves, des pices de 105, du matriel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus de poussire jauntre y soulevaient et y roulaient leurs volutes. Quand nous reprmes notre route, lests de soupe grasse et de saucisse aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une bue opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre des chnes noueux et des escarpements o affleurait le roc. Bientt les premires ruines fumantes de Vis apparurent. Une atmosphre cre de bois brl et de pltre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que nous approchions, le fusain de la petite ville ravage charbonnait ses maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses dcombres. Des murs dchiquets se suspendaient dans le vide, lanant en l'air, comme des bras dcharns, des chemines acrobatiques. Les intrieurs bants offraient leurs chambranles calcins, des porches et des pignons croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes rompues, des ferronneries grimaaient. Une fume dense tourbillonnait par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie. --Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme. Et il entonna son couplet favori. Le fait est que le tableau tait surprenant. Ce que nous avions vu jusqu'ici tait peu de chose. Pour la premire fois nous contemplions le spectacle mme de la guerre. Car on s'tait battu l, c'tait visible. Et le pillage, fruit de la victoire, talait sous nos yeux ses orgies. Des bandes de soldats avins circulaient chantant tue-tte et chargs de trophes. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de vtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'toffes. On marchait sur des dbris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des tapis souills, des linges dchirs, des ustensiles de cuisine et des objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse dbordait; on entendait des chos de rixes sortir de l'intrieur des ruines et du fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de tous les antres que formaient les enchevtrements des btisses effondres surgissaient des faces avides et des mains crispes sur du butin. Le long des murs bouls des dos pissaient intarissablement ou des trognes ployes dans des coudes vomissaient avec des bruits de gargouilles. Sur une petite place dvaste un cadavre de civil tranait dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficel un arbre, laissait pendre une tte cheveux blancs sur une poitrine troue. --Garde vous... fixe! On nous rpartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux allums, nous suivmes Schimmel et le capitaine, qui, aprs avoir reu les instructions d'un officier du service des tapes, partaient d'un pas prcipit. --Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront rien!... Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restes intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y tions-nous rendus qu'aprs quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous le vmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines. Quelques minutes aprs, Schimmel disparaissait son tour, escort du terrible Wacht-am-Rhein. De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24e rgiment, le 35e des fusiliers de Brandebourg et le 55e de Detmold paraissaient y tre au complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie taient intenses. C'tait une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu. Mais il n'y avait plus de Belges pour s'jouir ce spectacle! Les derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi de la schlague. Tout le reste, ce qu'on m'apprit, avait t pass par les armes ou emmen en captivit en Allemagne. Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui s'tait livr Vis, une dizaine de jours auparavant, et qui avait t le premier de la guerre. Quand nos cavaliers taient arrivs, dans l'aprs-midi du 4 aot, ils avaient trouv le pont dtruit et des lignards belges qui, embusqus de l'autre ct du fleuve, leur tiraient dessus sans le moindre souci de l'hospitalit. Il avait fallu se porter quelques kilomtres en aval, aux gus de Lixhe, o deux rgiments de hussards avaient russi passer. Tourne, la soldatesque ennemie avait d se rabattre sur Lige. Les pontonniers avaient amen leurs bacs, et ds lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivire et allaient rpandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dvastation et la mort. Le IIe corps tout entier, le IXe corps et son corps de rserve, une partie du IIIe, le IVe corps von Arnim, ainsi que la moiti de notre division avaient dj pass; le reste allait suivre: presque toute l'arme von Kluck inondait cette heure de ses flots torrentiels le gras terroir hesbayen et roulait irrsistiblement sur Bruxelles. On disait mme que, pour hter la manoeuvre, des trains de soldats en civil traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver leur quipement de l'autre ct de la frontire. Quant ce qui se passait plus au sud, Verdun, Nancy ou l-bas dans les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutt les allgations qui se colportaient taient si contradictoires qu'on n'en pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapporte par des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle tonnante, qu'on nous avait cache jusqu'ici et qui remplissait tout le monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait dclar la guerre. Aussi les injures, les imprcations, les violences l'adresse de nos bons cousins britanniques volaient elles de bouche en bouche. On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: _Gott strafe England!_ Mais au milieu de l'allgresse gnrale ces clameurs mmes et ce furieux _Gott strafe England_ rsonnaient encore comme un hallali de gloire, comme un sonore appel de plus magnifiques victoires. Je me mis la recherche de Koenig, dont la section cantonnait sur la hauteur, au collge de Saint-Hadelin, seul btiment de quelque importance qui et t pargn. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je rencontrai le lieutenant, plant sur ses hautes jambes, devant l'glise de Vis, dont il contemplait d'un oeil constern les cintres ventrs et les colonnes vif, scarifies par le feu. Rassrn un moment par l'assurance que les Franais avaient viol les premiers la Belgique, son humeur s'tait peu peu rembrunie mesure que nous progressions dans le pays dvast, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait la petite cit mosane, il ne dissimulait plus sa colre et son moi. --Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi a!... Il me montrait sur le pourtour de l'glise et dans les ruelles voisines des pignons brchs, des corniches abattues, une colonnette dcapite, ici les dbris d'une fentre meneaux, l le squelette carbonis de ce qui avait d tre quelque charmant logis du XVe sicle. --C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir dtruit tout cela? Qu'est-ce que ce vandalisme? --Ma foi, fis-je btement, on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs. --Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en tes! Je ne vous flicite pas. --Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges rsistent-ils? C'est bien leur faute. --Et pourquoi diable ne se dfendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux, ce que vous avancez l. Je me suis inform. On s'est battu ici le 4 et le 5 aot, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges taient deux divisions de cavalerie et le 25e de ligne: or, depuis longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il n'y a plus un seul Belge de l'autre ct de l'eau et nous ne recevons plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour tout, brl trois maisons et tu huit civils. Tout le reste a t fait postrieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu l'glise. C'est hier, c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout dtruit, incendi, pill. Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans raison, sans mme l'excuse de la bataille qu'elles ont ananti cette ville, massacr ou dport ce qui demeurait de population. --Bah! dis-je, nous n'avons pas nous apitoyer sur le sort des vaincus. Et me rappelant un mot de Schimmel: --_Krieg ist Krieg_, formulai-je. C'est la guerre! --Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Koenig. Il y a des rgles pour la guerre, et que nous avons signes. Nous ne devons pas attenter la vie des non-combattants et la proprit prive. Nous devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur occupation dans l'intrt de leurs habitants. Nous n'avons pas faire la guerre aux peuples, mais aux armes seulement. Voyez les conventions de La Haye, conclues par nous, parafes par nous, et cela, encore une fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas t faites, mais pour le temps de guerre. --Eh bien, dis-je, on s'est tromp. On a cru qu'on pouvait dicter des rgles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre rgle la guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur. C'tait toujours du Schimmel que je rcitais. --Non, protesta Koenig, on ne s'est pas tromp La Haye. C'est nous qui aurons l'air de nous tre servis de ces conventions et de la confiance inspire par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de cette manire et que ce que nous voyons l n'est qu'un accident, un dplorable accident. --Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous. Nous entrmes dans l'glise dvaste. Un amas innommable de dtritus en obstruait les accs et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en avait subsist aprs l'incendie, s'tait effondr dans la nef. De larges arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumire du couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs crouls. Un chapiteau corinthien ombr de suie sommait une colonne de marbre fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de vote. Quelques marches de pierre montaient la chaire absente. Au choeur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux amoncellement de moellons, de tuileaux, de coules de plomb, de fragments d'autel, de sculptures brises, de vitraux, de chandeliers, d'encensoirs et de tuyaux d'orgues. --Ah! les salauds! murmura Koenig. Une odeur abominable se dgageait du capharnam. On y sentait la victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litires de paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et d'innombrables traces de djections attestaient qu'on y avait camp, qu'on y avait festoy et qu'on s'y tait soulag ignoblement. L'excrment et l'ordure s'talaient peu prs partout. Il y en avait autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque devant le coffre ventr de l'autel; les bnitiers taient pleins de pissat, et une statue de vierge en pltre bleu de ciel, chue de son socle, prsentait un norme tron entre les fleurons dors de sa couronne. Nous marchions avec prcaution travers ce dsordre et cette salet. Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus viter la fcheuse msaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore frache et allai donner pesamment du nez dans le gravat. --Ah! les salauds! criai-je mon tour, plus humili par ma chute que par l'irrespect dont avait t souill le sanctuaire. Nous sortmes de ce lieu dgotant. Aux derniers rayons du soleil qui s'abmait dans la plaine, le cirque dentel des maisons en ruines prenait des aspects intressants. Droite comme un I majuscule, une sentinelle nous prsenta les armes. Un vol de corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut nous de rendre les honneurs rglementaires. Un gnral de brigade, entour d'officiers d'tat-major, faisait en petite tenue sa promenade digestive. Il avanait placidement, le ventre bedonnant et le havane au bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits. Nous nous immobilismes, les talons claquants, et, d'un gant automatique, nous donnmes le salut militaire. Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Koenig pour regagner mon cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas t sans m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y trouvai changea vite le cours de mes ides. Rpandus devant les maisons et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, o rtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pele. D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordons. Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque estaminet proche, ripaillaient grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'taient joints les sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine qui, en petit comit et lorsqu'il tait de belle humeur, ne ddaignait pas de faire de la popularit. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un tat d'brit avanc, m'accueillit avec exubrance: --Mettez votre cul l, mon garon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir la panse! Je m'assis la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et Wacht-am-Rhein. Il y avait, en effet, de quoi se remplir la panse, selon l'expression de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faence ses formes juteuses dj profondment creuses; des poulets embrochs passaient de main en main; des terrines de foie ctoyaient des pts de veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le vin et la bire coulaient flots. La chasse avait t fructueuse. Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forc une cave qui avait chapp jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait prs de lui quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes une bouteille crasseuse. --C'est des grands crus, _Donnerwetter!_ des vins franais!... A la sant de notre Kaiser! D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta tombait dans les gobelets. Au milieu de cette frairie j'oubliais aisment les complaintes de Koenig et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idologie et que signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on lampait, on poussait des _hoch_ l'Empereur et on s'empiffrait la gloire du _Vaterland_. Que pouvait-on rver de mieux? Kaiserkopf sacrait comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique. On tait entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison. C'tait la guerre, la belle guerre, frache et joyeuse, avec sa fougue et sa gaillardise, sa goinfrerie et son lan. Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse ple qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les premires toiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'actylne, sur les ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient aux martellements plus aigres des ponts et aux ptards de nos bouchons. Nous avions notre tour allum des bougies fiches dans des bouteilles et leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'oeil luisant, faisait circuler, au milieu d'homriques clats de rire et de magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes. --A dfaut de vritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu le boyau au souvenir du sexe! Quant Schimmel et Wacht-am-Rhein, qui avaient russi participer la razzia d'une dernire maison, ils talaient sans vergogne le produit de leur expdition et en distribuaient gnreusement des lots. Il y avait l des pices d'argenterie, des peintures, des statuettes, des bibelots d'ivoire, d'caille ou de bronze, des botes, des dentelles et un certain nombre de bijoux. Appel le premier choisir, le capitaine prit un gros chronomtre en or avec sa chane, dont il se para aussitt avec ostentation. Quteuses, les mains palpaient, soupesaient et les regards avides s'extasiaient. --Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait plaisir pour votre bonne amie? Je rougis considrablement. Etait-ce l'vocation brutale de ma Dorotha au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on m'engageait faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts tremblrent. J'hsitai. --_Donnerwetter!_ servez-vous donc! gueula le capitaine. J'avanai la main. J'avais distingu dj un joli bracelet en filigrane d'or, orn d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec un battement de coeur. Serait-il pour ma soeur Hedwige ou pour ma chre Dorotha? Je n'en savais rien encore. Mais il tait moi: c'tait ma premire dpouille sur l'ennemi! * * * * * Tandis que nous tions ainsi occups, nous vmes survenir un grand escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orang sur ses pattes d'paules bleues, qui nous dit, aprs avoir claqu des talons et port la dextre son schako: --_Melde den Herren Offizieren_, il y aura demain matin une leve de lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la compagnie. C'tait la premire fois que nous tions autoriss donner de nos nouvelles, et nous n'avions encore reu ni correspondance, ni journaux. Depuis notre dpart de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour ainsi dire, spars du reste du monde. Aussi, malgr mon tat de fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'brit certaine, je rsolus aussitt d'crire deux lettres, l'une pour mes vnrs parents, l'autre pour ma chre Dorotha. C'est par celle-ci que je commenai. Et voici ce qu' la lueur de deux bougies je couchai sur du papier d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, l'adresse de Goslar en Harz, Prusse: _Quelque part en pays ennemi._ Meine herzliebe Dorothea, _Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une ville, que nous avons brle et mise sac, aprs en avoir pass les habitants au fil de l'pe. Les soldats ennemis fuient en dsordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de gloire et rpandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est avec nous. Le pays que nous conqurons est riche et fertile. On y boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup d'autres choses dont on sera content chez nous._ Himmlische Dorothea, _je pense vous jour et nuit et je vous rserve le plus prcieux de mon butin de guerre. Dj je vous destine un souvenir de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte merveille et je vous aime. J'ai pour ma part dj tu cinq Welches._ _Votre Wilfrid pour la vie._ J'en traai peu prs autant l'intention de ma bien aime famille, avec force voeux et tendresses mon vnr pre, le conseiller de commerce Hering, ma vnre mre, Mme la conseillre de commerce Hering, mes chres soeurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre domestique Johann, au cas o il ne ft pas encore parti pour la Russie. VI Nous partmes le lendemain dix heures, ayant copieusement dormi et copieusement djeun. Le temps tait toujours radieux. Nous traversmes la Meuse sur un des ponts de bateaux tablis en face de Vis et foulmes hroquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'tait devenu le bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les units se dcomposaient ainsi dans leurs lments, selon la commodit des routes et les dispositions du service des tapes, pour se retrouver, se refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une impeccable stratgie. Les aspects que nous dcouvrions ne diffraient gure de ceux qui nous taient antrieurement apparus, sinon que le paysage ne prsentait plus de vallonnement et s'crasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive gauche comme sur la rive droite, c'tait partout la mme dvastation, les mmes fermes brles, les mmes villages croulants, les mmes thories de captifs, la mme poussire et la mme pestilence. On marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces miasmes. O se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le bourdonnement du canon continuait faire ronfler l'horizon, on ne percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les kilomtres succdaient aux kilomtres, et nous nous demandions, non sans impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer notre tour un peu de notre acier dans les reins. A mesure que nous avancions, Schimmel, qui tait le meilleur liseur de cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinraire de ses indications topographiques. Ici, c'tait le canal de l'Escaut; gauche, la route de Lige; droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; l-bas, se distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Herme, les hauts fourneaux de Lige, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevs; plus loin, c'tait Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais indiffrents toute gographie, la plupart de nos hommes, voire de nos sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir o ils se trouvaient. Quelques-uns mme demandaient avec obstination: --Arriverons-nous bientt Paris? A quoi le capitaine Kaiserkopf rpondait: --Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous, _Sacrament!_ que ce sera sans vous tre d'abord frott le lard avec ces cochons de Franais? Vous y arriverez, _Donnerwetter!_ mais pas tous: vous aurez pralablement laiss sur le chemin quelques unes de vos sales couennes! Des traces d'engagements rcents apparaissaient, en effet, de plus en plus nombreuses le long de la chausse que nous suivions et dans les champs de crales qui la bordaient. C'tait tantt un cheval gonfl comme un lphant, qui de ses quatre pattes raides menaait le ciel; tantt un caisson dmoli, gisant sur un talus entre ses roues brises; tantt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, tranant dans la poussire ou parsemant les fosss. Des voitures d'ambulance nous croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait passer; on tournait un peu la tte vers lui, pour voir si c'tait un Belge et quel uniforme il portait; mais c'tait souvent un des ntres, et on essayait avec colre d'identifier son arme et son unit. Nous arrivmes, sur la fin de l'aprs-midi, une ville appele Tongres. Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait littralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des trottoirs tait rang tout le bric--brac de la bourgade, des meubles, des cadres, des pianos, jusqu' une collection archologique et des mdaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la population tait demeure, qui n'avait pas eu le temps ou la volont de fuir. Expulse des maisons grands coups de crosses, elle se trouvait parque en plein air aux alentours, d'o elle voyait sa ville se consumer et se vider sous ses yeux. Nous emes le plaisir d'assister une excution. Je dis le plaisir, non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagr on impropre; car si j'prouvai une satisfaction raisonne voir fusiller deux misrables tratres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au spectacle nouveau pour moi de la mort inflige dlibrment, ne fut pas sans s'altrer quelque peu de piti ou d'horreur. Il n'en est pas moins vrai que le plaisir, un plaisir vident, pur et sans mlange, se peignit sur les faces excites de mes compagnons d'armes. Rien, en effet, n'agre plus l'Allemand que le dploiement sans mesure de sa force, quand l'adversaire se trouve hors d'tat de lui opposer de dfense. Il y a l un sens trs intressant de la proportion des valeurs, qui est tout l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays. Nous dbouchions donc dans un carrefour dj encombr de troupiers en maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant d'tat-major, au milieu des hues des soldats, deux pauvres Belges aux hardes lacres et aux visages tumfis d'ecchymoses. On hurlait: --Ce sont des francs-tireurs!... A mort!... Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine d'annes, autant qu'on pouvait en juger travers les contusions qui le dfiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dpasser quatorze ou quinze ans. Hves, l'oeil effar, ils se serraient l'un contre l'autre, l'homme essayant de protger le petit. --Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant, prenant peine le temps de les regarder. --Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je ne suis pas un franc-tireur!... j'ai dfendu mon gosse contre une de vos brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes! --Six hommes!... Qu'on me nettoie a vivement! On se prcipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un volet de boutique. Des fusils s'paulrent. --Salets!... lana l'homme avec dsespoir. On entendit une voix grle sangloter: --Papa!... papa!... Un commandement retentit: --_Feuer!_ La dcharge partit dans un grand cri d'enfant. De tous cts ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie froce. Dchane et pitinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je crus qu'ils allaient tre dchiquets. Je regardai mes hommes. Tous manifestaient une allgresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis soudain surgir une sorte de bte fauve: c'tait Wacht-am-Rhein qui, n'y pouvant plus tenir, s'lanait hors du rang et, d'un bond, allait vider son arme bout portant sur le tas sanguinolent. * * * * * Quelques heures aprs, bien lav, repos, je me prlassais dans une confortable chambre d'une des maisons non encore dmnages de la ville. De ma fentre embrasure vermicule, brlant batement ma pipe d'tudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre compagnie. Partielle jusqu'ici, l'oeuvre de destruction laissait Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon von Nippenburg avait pu y tre log tout entier, ainsi que le troisime. Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomtres en avant, Looz. On disait que l'arme belge s'tait retire derrire la Gette et avait t enfonce Diest. Quant aux Franais et aux Anglais, on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on Dinant, o une avant-garde franaise avait t taille en pices. O serions-nous demain? Pour le moment, tranquillement accoud ma fentre flamande, j'tais occup bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'oeil les allures avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six bruyants drles, repartait en expdition. Je me demandais s'ils retournaient la conqute de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient de passer toute leur nuit boire. Je n'prouvais nulle envie de les rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabanon trs lev, baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chne cir, sa niche compartiments et son vase de nuit en faence de Tournai. J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille ornaient la chambre cossue. Une armoire tait pleine de robes, une commode de linge. Sur la table, une bote ouvrage et un secrtaire de dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient une tagre. J'en remarquai deux: une vieille dame en bguin de dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect sympathique et doux. Peut-tre les habitantes du logement paisible que j'occupais. O taient-elles maintenant? Sur quelles routes erraient-elles, fugitives et dsempares, tandis qu'un hte imprvu, venu d'au del le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure que des murs calcins et une couche de cendres? _Macht nichts!_ Le lit tait moi, pour ce soir, et il tait excellent. Je m'y couchai avec dlice. Je gotai le plaisir de sentir sur ma peau le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je rsistai au sommeil et me mis lire des journaux d'Allemagne, dont il venait d'arriver tout un lot Tongres et dont j'avais russi me procurer quelques numros. Ils taient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le dbut de cette grande histoire et m'y instruisis des premiers vnements de la guerre. J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple allemand date du 6 aot 1914, et son allocution au premier rgiment de la Garde, lors de son dpart de Potsdam: J'ai tir l'pe que, sans honneur et sans tre victorieux, je ne puis remettre au fourreau. Vous tes garants que je puis dicter la paix mes ennemis. Debout et sus l'adversaire! A bas les ennemis de Brandebourg! Et dans sa proclamation notre Kaiser disait: Aux armes! Tout dlai serait une trahison. Nous rsisterons jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un cheval. Nous soutiendrons la lutte mme contre un monde d'ennemis. En avant, avec Dieu! Un monde d'ennemis, c'tait vrai. Nous en avions dj cinq sur le dos: la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien rellement dclar la guerre. Mais la flonie britannique ne paraissait gure redoutable et on ne faisait qu'en rire. Dans la _Germania_, l'minent leader du centre, Erzberger, s'en gaussait en ces termes: Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de ministre de la Guerre. Il a demand au Parlement britannique de lui accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a accords. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement: Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est? Les enfants eux-mmes riront de cette farce grossire et il faut toute la stupidit des Allis pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera enchante de voir venir ce demi million de soldats britanniques. Nous enverrons contre eux quelque vieux gnral dcrpit, sur un non moins vieux cheval, la tte d'un escadron d'invalides, qui seront chargs de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre dans un cirque, afin de les montrer la foire comme la dernire curiosit du sicle! Mes journaux taient pleins de belles citations extraites des crits de nos meilleurs gnraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai celle-ci de Treitschke: Socit du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il n'y a qu'une ralit vraie; l'tat. _Der Staat ist Macht._ La force de l'tat est le vhicule de la civilisation. L'pe de l'tat allemand est prcieuse, parce que l'tat allemand est le colporteur de la civilisation allemande. Et celle-ci de Bernhardi: Chaque nation dveloppe sa conception du droit. Les engagements pris par l'tat ne valent que si les conditions restent les mmes. Les conditions ont chang en Belgique. Cette autre de Clausewitz: N'oublions pas la tche civilisatrice qui nous incombe aux termes des dcrets de la Providence. De mme que la Prusse a t le noyau de l'Allemagne, de mme l'Allemagne sera le noyau du futur empire d'Occident. Nous proclamons que ds prsent notre nation a droit la mer, non seulement la mer du Nord, mais la Mditerrane et l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une aprs l'autre toutes les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la rgion de la Somme la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise. Sur quoi le gnral Bronsart von Schellendorf observait: Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'tait un pote qui mettait dans son encrier de l'eau de rose. Tannenberg disait: Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple allemand. Et le professeur Lasson crivait: Le faible est, malgr tous les traits la proie du plus fort. Cet tat de choses peut mme tre qualifi de moral, puisqu'il est rationnel. On citait ceci de K.-L. A. Schmidt: Le Ciel prserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix durable! Et ceci de notre grand crivain Thomas Mann: La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Dmoniaque. Elle est au-dessus de la morale, de la raison, de la science. Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann: Les Germains sont l'aristocratie de l'humanit; les Latins appartiennent la tourbe des dgnrs. Racine, avec sa taille moyenne, ses traits agrables, son regard limpide, sa physionomie douce et vive, Racine tait incontestablement de race germanique. Voltaire tait de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la dformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les cheveux blonds. La Fayette tait grand et avait les yeux bleus. Danton tait blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal Mirabeau. Tous les grands Franais sont de crne, de pigment, de type germaniques. Quant la Belgique, elle en prenait pour ses pchs. Le Dr Karl-A. Kuhn, dozent Charlottenbourg, l'excutait de belle faon: Celui qui se mprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavire, doit supporter les consquences de son aveuglement. Nous Allemands, ne pouvons tolrer dans un pays en majorit germanique un prince qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides assassins et de lches bandits la solde de l'Angleterre. Ton heure a sonn, roi des Belges! L'Allemagne, par contre, tait hisse sur le pavois de l'honneur: Le signe le plus profond du caractre allemand, dclarait le professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionn, pouss mme l'extrme, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre peuple ne le possde. Et, naturellement, c'tait l'arme qui en tait la manifestation la plus haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain: L'arme allemande est cette heure la plus importante institution d'ducation morale qu'il y ait dans le monde. J'en tais l de cette lecture, o je puisais une grande force d'me, quand un gros tumulte s'leva de la rue, ml de cris aigus de femmes et de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'tait mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expdition avec trois ou quatre captives qui se dbattaient comme des dmones. Sans se soucier de leur rsistance et de leurs ruades, ils les entranaient rudement par les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes de poche je crus distinguer qu'elles taient jeunes et jolies. Echeveles et dpoitrailles, elles semblaient bout de force, bien que luttant encore de tous leurs nerfs dsesprs contre la violence de leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement vanouie, quoique son corps ft secou de longs frissons, tait porte bras par deux de nos _Feldgrauen_; de sa tte renverse les cheveux coulaient et tranaient terre, tandis que les jupes de linon dchires pendaient sous ses jambes nues. La troupe hurlante, blasphmante et oscillante s'arrta, cinquante mtres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment clair par derrire, parut dans le chambranle, norme et rubicond, en bretelles et en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et l'emporta l'intrieur. La bande s'y prcipita aprs lui en y poussant le gibier fminin. Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je me reprsentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui allait se passer, ce qui se passait dj chez le capitaine Kaiserkopf. Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me figurais le capitaine, l'oeil flamboyant et les narines gonfles, se lanant comme un sanglier sur sa proie, la dnudant, la jetant sur une ottomane, l'y crasant de sa formidable masse. Je voyais l'infme Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la torturant de ses immondes caresses, se dlectant savamment de ses larmes et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles bougres se passant l'une aprs l'autre leurs victimes, assouvissant sur elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions, pour les livrer ensuite pantelantes la bestialit de leurs soudards. Je voyais le dbordement de l'orgie, la monte de la saturnale, les lits saccags, les sophas ventrs, les bottes et les buffleteries se roulant dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les pouvantes, les crispations, les yeux rvulss, la luxure, la frnsie, le stupre, les morsures, le sang, la mle s'acharnant, la souillure giclant... Ces obsdantes images me dgotaient et m'excitaient la fois. Je ne savais si je regrettais ou si je me flicitais de n'tre pas l-bas avec eux. Je me sentais envahi de fatigue et de dsir. J'avais besoin, moi aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste, d'une chair non brutaliser, mais d'une chair blanche brasser, ptrir, pntrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers viole... oh! doucement, tendrement!... _Herrgott!_ quel dommage!... Mes yeux se fermrent... Mes journaux, pars sur le couvre-pieds, avaient gliss sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une heure du matin... Je m'endormis enfin, en treignant avec passion l'ombre voluptueuse de ma chre Dorotha. * * * * * A cinq heures, les cornets sonnrent au rassemblement. Les yeux bouffis, je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agrable logis, o je ne coucherais plus, je jetai un dernier coup d'oeil sur son intrieur. Qu'en resterait-il ce soir? Je pris, titre de souvenir, deux de ses plus jolis bibelots, de ceux que mon peu de comptence estima tre aussi les plus prcieux: un came renaissance sur onyx et une charmante tabatire dix-huitime sicle en or cisel. Je les mis sans plus d'hsitation dans ma poche. Dans la rue, des escouades prtes pour le dpart croisaient des groupes avins de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par poignes des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine Kaiserkopf, dont le comble commenait s'enflammer. --Qu'est-ce que vous faites? dis-je. --C'est par ordre, me rpondirent-ils. Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur oeuvre. Sur la place de rassemblement, orne d'une statue d'Ambiorix, je trouvai mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais, caracolait dj sur son gros cheval. J'arrtai un moment Koenig, qui allait prendre la tte de sa section. Il tait ple, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'tait pour un tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-mme. Lui aussi avait vu les journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier von Bethmann-Hollweg la sance du Reichstag. Il avait lu cette phrase: _Not kennt kein Gebot_, et celle-ci: Nos troupes ont occup le Luxembourg et ont peut tre dj foul le territoire belge. C'est contraire au droit des gens. Il en tait boulevers. --C'est nous qui avons attaqu les premiers la Belgique, me dit il. Quelle rvlation!... Qu'avons-nous commis l? J'essayai de le remonter: --Et les avions de Nuremberg? Et les officiers franais en automobile? --Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: La France pouvait attendre; nous, pas. Nous avons t forcs de passer outre aux protestations justifies du Luxembourg et du gouvernement belge. On nous avait menti, on nous a tromps. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouv personne pour protester; pas un dput n'a lev la voix; tous ont applaudi. --Cependant... --C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire. Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux. Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre, j'entendis le lieutenant Koenig commander d'une voix blanche: --_Das Gewehr ber!_... _Rechts um!_... _Vorwrts... Marsch!_ La journe s'annonait belle, immuablement belle, poussireuse et brlante comme les prcdentes. Nous nous engagemes sur le gros pav de la chausse de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son orbe paraissait de plus en plus immense, dcrivant une circonfrence dmesure qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous semblait que nous tions le centre, le point mort. On l'entendait au nord, au del d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du ct du camp retranch d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-tre; au sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse. Le concert orageux prsentait toute la gamme des sonorits graves, comme un orgue jouant sourdement au clavier de pdales. Aux grondements du principal et de la contre-basse rpondaient les ronflements du violoncelle et du bourdon, en mme temps qu'aux harmonies profondes des fltes succdaient ou se superposaient les grommellements du basson, les grognements du gros nasard et les sombres dflagrations de la bombarde. Parfois ce ronronnement perptuel se piquait de crpitations plus vives, plus grles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de fusils ou de mitrailleuses qui excutaient des civils et chtiaient des villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur et sonore. Tout d'un coup, plaque lourdement sur cette mlope, nous permes, venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique trs lointaine, considrablement plus marque. C'tait comme une norme cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en chos. Vingt minutes aprs, une seconde dtonation analogue retentit, puis, intervalles semblables, une troisime, une quatrime... Nous nous interrogions, Helmuth, Kasper et moi: --Ce ne sont pas nos 210, ni mme nos 280 qui font un bruit pareil... Qu'est ce que c'est?... D'o cela vient-il?... Boussole en main, Schimmel finit par dterminer la direction: --Cela doit venir de Namur, dit-il. Puis il ajouta: --Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a fait venir pour rduire la place. Lige nous a dj fait perdre trop de temps. Je demandai navement: --L'Autriche a-t-elle donc dclar aussi la guerre la Belgique? --Pas que je sache, rpondit Schimmel, mais cela importe peu: son artillerie s'en charge. Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier d'artillerie lourde. Nous possdions des pices d'un calibre colossal, usines en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destins craser comme des oeufs toutes les forteresses. On en avait vu passer deux Verviers, qui chargeaient chacune un train entier. Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes pour la puissance allemande. Mais ce ne fut pas encore ce jour l qu'il nous fut donn de rencontrer l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semes sur notre route les troupes qui nous avaient prcds ou que par les menues exactions que nous exercions nous-mmes, partout o il restait quelque chose tuer, dtruire, piller ou violer. Au soir, nous arrivmes sur le bord de la Gette, o nous bivouaqumes. La nuit tait si belle que nous ne dplimes pas les tentes. Le lendemain, aprs avoir pass sans incident la rivire, le rgiment eut fournir une nouvelle tape en direction nord-ouest, qui l'amena un peu fourbu dans la rgion du Dmer. Le surlendemain, enfin, la parole fut la poudre. Ds le petit jour, nous avions t prvenus par l'tat-major divisionnaire d'avoir nous clairer attentivement, car nous tions arrivs dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques heures, les uhlans signalrent la prsence de l'ennemi, dploy, trois ou quatre kilomtres de l, sur une ligne assez tendue, derrire un rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la colonne de route nous avions pass la marche en formation prparatoire de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur les coupes de seigles et dans les ondulations de la glbe campinienne. Un lourd silence s'crasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de htres brillait trs loin un long clocher au sommet rectangulaire, que Schimmel assura tre la tour de Malines. Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mtres derrire la section qui avanait dploye en ordre serr, un clatement se produisit. Toutes les ttes se retournrent, pour voir jaillir et retomber une colonne de terre grasse. --Charogne! lcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit son ordonnance. Presque aussitt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, des distances varies. On entendit un hurlement lointain, paraissant provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache grise qui gigotait sur le sol. Plusieurs d'entre nous plirent. Kasper murmura prs de moi: --_Herr Fhnrich_, je crois que a y est; nous recevons le baptme du feu. Des commandements rauques partirent. La section Koenig, porte en avant, se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu peu les hommes disparatre comme des mulots dans les corchures du terrain, un fusil sautant et l entre les chaumes, dans la ptarade d'une mousqueterie prcipite. Nous tions dsigns comme soutien, appuys cent pas par la section von Bckling. --Mes garons, fit le capitaine Kaiserkopf, aprs avoir fait prcder ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment, _Sacrament!_ de montrer que vous tes des bougres! L'ennemi perfide est l qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux, cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces Franais, ces Anglais, toutes ces sales btes fuir lchement sous vos coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 aot, dans la salle blanche de son chteau royal, et maintenant, _Donnerwetter!_ nous allons les battre comme pltre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du soldat allemand: Hourrah! Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes. Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes ses projectiles clabousseurs. On les entendait vibrer comme des hannetons, dflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se labourait et qu'une dgringolade de terre, de cailloux, de racines et de dbris de fer lapidait nos compagnies dployes. --_Hinlegen!_... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrire nous. Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches ou se crevait de trous. C'tait notre gauche que le feu paraissait le plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fume, la poussire, le mphitisme, nous finissions par ne plus distinguer grand'chose de ce qui se passait au del de notre voisinage. Nous tions d'ailleurs bien trop occups de nous-mmes. L'effroi treignait visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les visages blmes; un souffle angoiss s'chappait des gorges. Il nous semblait que nous tions tombs dans un terrible guet-apens dont nous ne sortirions pas vivants. --_Auf!_... _Vorrcken!_... La section avanait prudemment, pousse par ses sous-officiers. Ecumeux et congestionn, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par saccades, tantt colls au sol et rampant entre les mottes, tantt relevs d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En contre-pente d'un mamelon crnel de quelques arbres, prs duquel nous passions, j'aperus un instant, juchs sur leurs chevaux, dont l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le major von Nippenburg, le capitaine d'tat-major Morgenstein et le premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur la selle, suivaient commodment le spectacle de l'opration, tandis qu'une escouade d'estafettes et de tlphonistes attendaient leurs ordres. Nous n'avions pas fait cinq cents mtres, beaucoup moins commodment, qu'une grle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits projectiles, opinitres et tarabustants comme des moustiques, me parut plus dsagrable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle qui vous stride l'oreille vous semble prcisment destine. L'obus est plus distant, plus impersonnel et, malgr son bruit, plus rassurant: on a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous obsde. Elle vous nerve et vous agite au plus haut point. Elle vous distille le supplice petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce n'est d'ailleurs pas tout fait un sifflement, mais plutt un claquement sec, sur une chromatique trs rapide, trs aigu, n'embrassant gure plus d'un quart de ton. Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure balaye d'acier, o je n'avais pas trop de toute ma prsence d'esprit pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres observations d'ailleurs ne tardaient pas s'imposer ce qui me restait de facult d'aperception. Nous rencontrmes un premier cadavre. C'tait un des tirailleurs du lieutenant Koenig. Il s'allongeait au creux d'une drayure, les doigts crisps au fusil, la face toruleuse et barbouille de sang, les yeux torves regardant le ciel. Inopinment j'allai donner en plein du genou sur sa tunique grise. Horrifi, je sursautai en poussant un cri. Sous mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous buttmes sur deux autres tus. Puis ce fut un bless, qui regagnait l'arrire, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement convulsif. --En tirailleurs commanda Schimmel. C'tait notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chane ou nous substituer elle. Je rassemblai mon souffle pour crier mes hommes: --_Mir nach!_... Je m'lanai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze mousquetaires, en ordre mince trois pas l'un de l'autre. La mitraille pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un canon de mauser! Aprs une srie de bonds dsordonns, nous rejoignions la ligne de feu o, terreux, abms, rendus, des fusiliers progressaient pniblement en tiraillant au hasard. --a chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terroriss par les sous-officiers. On leur passa des gourdes. Et soudain j'eus une vision stupfiante: Koenig debout, en terrain dcouvert, calme, intrpide, sa belle tte romantique se dtachant comme un mdaillon d'albtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de sa section, l'pe la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant de la mort, qu'il la cherchait. Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une corne de bois qui nous faisait face. Mon paule se paralysait. Bientt il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus bouger, derrire un parapet de sacs. Combien de minutes, combien d'heures restmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait disparu. Je sentais ma langue devenir pteuse, mon palais scher, ma salive se tarir. J'touffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine. Et tandis que, sous le glas de mon coeur qui battait grands coups, mes oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel naissait dans ma nuque, gagnait mes paules, se rpercutait le long du dos jusqu'aux lombes, m'anantissait, me faisait presque perdre connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce. Des ronronnements de moteurs frmirent au dessus de nous. Je levai les yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientt, sur les bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes mtalliques qui brillaient au soleil. tait-ce mon rve bizarre qui se continuait ou tais-je veill? Tout coup de formidables dcharges secourent l'air derrire nous. Des vrombissements normes passrent sur nos ttes. Vingt, quarante bordes pouvantables firent sonner la lumire et trpider le sol. Je me frottai les yeux, tout tourdi. En mme temps, les bois roux se couvraient de flamboiements, se panachaient de bouquets de fume noire. Des taillis grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupfaites, puis dlirantes, les troupes, ce tonnerre, s'taient rveilles de leur lthargie. D'immenses acclamations sortaient des fosss. On s'embrassait, on dansait. C'tait notre artillerie qui crasait les positions ennemies. Dix minutes aprs, tout s'tait tu en face de nous, et si quelques coups de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos pices et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui avanaient rapidement travers champs, en querre avec nous. C'tait le second rgiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la dfense belge et tournait ses lignes. La victoire tait nous. Cette assurance enflammait instantanment tous les coeurs. Dlivrs de leur terreur, les hommes se rharnachaient avec joie. Mes quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et moi-mme, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vmes reparatre, exubrant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait recouvr son cheval. Surgissant des paulements, des batteries de canons gris fonc allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'o elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements sonores et leurs appels clatants. --Baonnette au canon!... A l'assaut!... Les rangs se bousculrent au pas gymnastique, dgorgeant des hourras forcens. La courte distance qui nous sparait des lisires fut franchie en quelques minutes. Quand nous pntrmes sous bois, l'ombre et la fracheur nous surprirent. Des manations et des floches de vapeur rdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier ne nous reut. La position tait vide. Il n'y restait que des morts et des blesss. Alors d'effroyables scnes se produisirent. Ivres de carnage, les ntres se rurent sur les corps qui gisaient ou rlaient au pourtour brl des clairires ou au pied des arbres foudroys. Tailladant et perforant, assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui tait dj tu ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage la folie aveugle de dtruire, d'anantir, de rduire en bouillie tout ce qui se rencontrait sur leur chemin. Des dbris dj dchiquets par les obus volaient de tous les cts. Des lames plongeaient dans les chairs, crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des entrailles. Des orbites crevrent et des crnes s'ouvrirent. Une tte fut brandie la pointe d'une baonnette. C'tait une dbauche de massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruaut. De terribles hurlements, des imprcations, d'ignobles insultes se vomissaient de toutes parts: --Salauds!... cochons!... _verfluchtes Gesindel!_... _Hurenkinder!_... vocifraient les ntres en fracassant tour de bras. A quoi des voix flamandes ou wallonnes rpondaient, avant d'expirer sous les transpercements: --Bandits!... Vous achevez les blesss!... On en vit survenir un groupe de cinq ou six, dfigurs, moiti dmembrs, conduits par une patrouille. Furieux et l'cume la bouche, Kaiserkopf se mit tempter: --Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi tous ces gaillards! Vingt hommes leur brlrent leurs cartouches dans les yeux ou les clourent contre les troncs. C'est peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changs eux aussi, semblait il, en btes froces. Schnupf, Maurer, Vogelfnger, jusqu' mon excellent Kasper, participaient l'affreuse cure et s'affairaient contre un ennemi terre, comme s'ils avaient eu dfendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hlas! dans un instant d'garement, et me trouvant sous l'oeil de Kaiserkopf, j'y allai moi-mme de mon coup de baonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les jambes emportes, effondr et agonisant sous un buisson de fusains. Il me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se rouvrait sans pouvoir profrer un son. Je retrouve mon geste, mon lan, mon effort. J'prouve nouveau cette sensation trange de l'enfoncement de ma lame, la rsistance du drap d'uniforme, puis la pntration aise comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond, la rvulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lvres. Je compris alors ce que c'tait que ce _furor teutonicus_ dont nos manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer l'intensit. Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-l tait prodigieux. Dlirant comme un possd, la mchoire norme et les biceps gonfls, faisant tourner son arme deux bras comme une massue, il assnait de droite et de gauche sur les corps crouls d'immenses coups de crosse, ce qui tait sa manire prfre, faisant sauter les cervelles et craquer les vertbres, pitinant de ses lourdes bottes les cadavres charcuts, crasant des faces gmissantes, des thorax palpitants, pataugeant pouvantablement dans des ventres trips et des nids d'intestins bleus. Rien n'chappait sa fureur destructrice. Couvert de sang et de dtritus humains il avanait, tel un barbare des anciens temps issu des forts de la Germanie, la peau de bte sur l'paule et la hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins bless que d'autres, voulut enfin arrter cette brute. Il se dressa pniblement du milieu d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste, esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: Tratre! l'empoigna formidablement la gorge, le coucha sur son caisson, puis, le genou sur l'estomac, l'trangla. Aprs quoi, reprenant son fusil par le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la tte. Je me souviens de bien d'autres scnes semblables, auxquelles j'assistai par douzaines. Je ne puis toutes les numrer. A l'ore septentrionale de la position boise que nous venions de traverser en trombe, il nous arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges, tranes par des chiens. La machine, qui avait reu un obus, gisait disloque sur un tas de sable, avec son afft en morceaux, sa lunette rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un fragment de tnia. Le servant tait tendu mort ct, un clat d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un tait tu, l'autre, la patte casse et pris dans ses brides, geignait lamentablement. Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer qu'il tait fini, lui dfona le visage. Puis, tournant sa colre sur l'animal bless: --Sale bte! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi. Le pauvre mtin nous regardait de ses yeux suppliants. --Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra nous tre utile. --_Nein!_... C'est un chien welche!... Il faut le crever! --Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein. --Si on le pendait? mit Schnupf. Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre ce sujet, Wacht-am-Rhein avait dj saisi son sabre-baonnette et, d'une main puissante, le lui passait au travers du corps. La bte s'affaissa, rla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie grise, puis, dans le jet de sang qui claboussait son poil blanc, alla, se tranant sur le ventre, lcher en expirant la main cadavrique de son matre. * * * * * Quand nous sortmes de cet enfer, les bras fatigus et les semelles gluantes, nous entrmes dans un pays vert, serein, paisible, o n'avait pas encore pntr le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en tait dlicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violac, une campagne plate, frache, extrmement douce dveloppait toute la gamme des tons smaragdins, avec ses pturages luisants, ses prs vernisss, ses feuillages clairs, clatants de puret, comme lavs par une rcente onde. Un btail blanc, tach de noir, rpandu dans les herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins bords d'aulnes mandraient entre les cultures plantureuses, o affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus gras. Une intense posie manait de ce paysage calme, riche, gonfl de sve, et mon me, nourrie d'idylle, en gota suavement le charme enchanteur. Des maisons apparurent, d'abord parses, une ici, une l, chacune dans son jardinet, puis plus rapproches, groupes enfin, trs nettes, trs propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, poses comme des jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustr. --Un village intact! mugit Kaiserkopf. Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baonnettes flambrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'tait notre tour! Nous allions trenner une localit! Des acclamations, des _hoch_, des grognements de plaisir se propagrent dans les rangs; les sacs s'assurrent d'une secousse alerte sur les paules; anime d'une nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua marquer le pas. Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter, voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se mit sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos, regardaient stupides, appuys sur leur bche, ou regagnaient htivement leurs demeures. Un cheval chapp galopait travers une teule. A un croisement de chemins, o un christ rustique tendait ses bras maigres de chaque ct de sa tte pineuse, un petit groupe de villageois attendaient, chapeau bas, derrire leur bourgmestre et leur cur. La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier Schmauser, s'en allait assurer les accs. Ceint de son charpe, le bourgmestre, un gros homme la bonne figure pleine, s'avana trs dignement au devant du capitaine Kaiserkopf, s'arrta deux pas de son cheval et, s'tant inclin profondment, dit: --Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions pas que la guerre pt un jour toucher notre tranquille commune. Mais, puisque vous voil, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir pacifiquement. Nous mettrons votre disposition tout ce qui vous sera ncessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les dclarations des autorits militaires allemandes qu'il ne sera fait aucun mal aux populations inoffensives des rgions occupes, nous comptons que nos biens et nos personnes seront respects et que vous vous conformerez loyalement, selon le droit et les traits, aux usages de la guerre. Dployant un papier, le bourgmestre ajouta: --Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture: _Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur le grave danger qui pourrait rsulter pour les civils de se servir d'armes contre l'ennemi. Tous dtenteurs d'armes feu sont tenus obligatoirement d'en faire remise la maison communale. Le ministre de l'intrieur recommande aux civils, si l'ennemi se montre dans leur rgion, de ne pas combattre, de ne profrer ni injures, ni menaces, d'viter toute espce de provocation. Tout acte de violence commis par un seul civil serait un vritable crime, car il pourrait servir de prtexte une rpression sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des femmes et des enfants._ --Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez caus! Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, o mon fourrier va dsigner des logements pour ma troupe. Nous rquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure la maison communale. Rompez! Nous fmes notre entre dans l'agreste localit, bien certains que nous n'avions rien craindre d'aussi braves gens. C'tait du moins mon opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements inquitants de plusieurs hommes qui, mus peut-tre par le dsir de piller, parlaient dj de francs-tireurs, d'armes caches et de puits empoisonns. Posts par petits groupes devant leurs seuils, les paysans, effarouchs, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits, des gteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient peureusement derrire les robes de leurs mres. Par les soins de Schmauser, des numros s'inscrivaient la craie sur les portes, la troupe se distribuait par fournes dans les fermes et dj, de leurs intrieurs reluisants de propret, s'chappaient des bruits allchants d'cuelles, de pots et de casseroles. Kaiserkopf s'tait log chez le bourgmestre avec son insparable Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-mme tions reus chez le cur. Pendant ce temps, les vivres, les charretes de foin, les sacs de farine et d'avoine, ainsi que du btail sur pied venaient se concentrer devant la maison communale, o le capitaine Kaiserkopf, en confrence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et dictait ses exigences. On attendait d'un moment l'autre le reste du bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des tats. On prparait dans la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus tard, dans la nuit, avec l'tat-major du rgiment. Kaiserkopf, enfin, s'enttait rclamer, outre les rquisitions et titre de contribution de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui empcherait le village d'tre razzi et le bourgmestre d'tre pendu. Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu' se goberger aux dpens de leurs htes et qu' profiter de leur bon vouloir pour se farcir la panse. Chez le cur, nous n'tions pas moindre fte et la bombance y tait ecclsiastique. On avait dcroch le plus beau jambon de la chemine et je me remmore certain chapon de Campine dont le souvenir me dlecte encore les papilles. Le saint homme dbouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut toute force nous faire goter d'une sorte de bire trs estime dans le pays et qui se brassait Diest. Nous en bmes, mais je la jugeai infrieure nos bires d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genivre recueillit nos suffrages et nous le vidmes avec approbation. Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des vnements. Ils nous demandaient si les Allemands taient vraiment Lige. Ils croyaient que leur roi se trouvait toujours Bruxelles. Ils avaient bien entendu le vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et ils taient loin de se douter des scnes atroces qui s'taient droules quelques kilomtres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la paix serait bientt signe. Les choses commencrent se gter vers le soir. Ce furent d'abord des actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats dambuler furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de lgers svices envers les habitants. Des filles furent pourchasses. De sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu peu, le dsordre s'accrt. Un paysan, qui voulait s'opposer l'assaut de sa femme, fut fortement ross et remis sa place, qui n'tait pas celle de son lit. L'auberge devenait le thtre de rixes renaissantes, de collisions, de bruyantes chauffoures. Des enfants criaient. Des vaches meuglaient. Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait l'unique rue du village, dbordait des cours et des fenils, envahissait les cuisines, les celliers, les tables, se bousculait, s'invectivait et se molestait. Loin de refrner l'agitation, les sous-officiers l'accueillaient avec complaisance et semblaient mme l'encourager. On et dit que des provocateurs, circulant mystrieusement dans la foule, s'employaient y semer de mauvais bruits et nerver encore l'effervescence. Tout coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes propres yeux,--et cela j'en jurerais devant un tribunal,--je vis, une fentre de l'tage, le capitaine Kaiserkopf qui dchargeait par deux fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitt aprs, il apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entre en criant d'une voix terrible: --_Man hat geschossen!_[2] Ce fut le signal d'une affreuse mle. Furibonds, et comme dclenchs par un choc lectrique, les soldats se prcipitaient sur les malheureux leur porte ou dans l'intrieur des habitations, d'o retentirent bientt des hurlements de gens qu'on abmait ou qu'on gorgeait, au milieu d'un chaos tourdissant de jurons, de meubles briss, de coups de feu et de maldictions. En quelques instants, plusieurs cadavres jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baonnettes s'abattaient ou s'enfonaient dans les sarraux, les grgues et les corsages. Le sang tombait flaques. Des membres coups rougeoyaient dans la poussire. --_Man hat geschossen!... man hat geschossen!..._ hurlaient les ntres. A mort!... Tous les Belges sont des assassins!... On avait allum deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent dcrochs, et on tira au vis les fuyards dans la campagne. On les dgringolait comme des livres. Une mitrailleuse joua. --Eh bien, dis-je Schimmel, c'est du propre! --C'est du bon ouvrage, me rpliqua-t-il froidement. Ces idiots de Belges n'ont que ce qu'ils mritent. --Mais, fis-je interloqu... --Mon petit, il faudra vous habituer a. Pas d'motion. Nous en verrons bien d'autres! Un troupeau de femmes en dtresse s'taient rfugies contre l'glise. Elles en battaient l'entre avec dsespoir. L'une d'elles, une paysanne de vingt ans, eut son nourrisson crabouill sur son sein. Je crois bien que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-l. Le prtre parut, comme un spectre pouvant, les bras au ciel. --Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira, monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!... --A mort, le cur!... mort!... Les portes s'ouvrirent. L'glise se creusa comme un trou d'ombre. Seul, au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie. --A mort, le cur!... Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevrent, le tranrent dans le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grsillant, projetant une fume pourpre. On le renversa, on le roula terre. Puis on lui passa un noeud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la soutane. On lana l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des fusils s'paulrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la tte en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le troupeau des femmes mortes ou vanouies. Peu aprs cette scne qui m'avait, je dois le dire, assez fortement mu, je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui tait rien survenu de plus fcheux jusqu'ici que d'avoir t arrt et incarcr dans la salle d'cole, en compagnie d'une cinquantaine de ses administrs. Il y attendait la suite des vnements, sous la garde d'un piquet de nos braves Magdebourgeois. J'avais t charg depuis quelques jours dj, par le capitaine Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rdiger pour lui le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon travail se rduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, peu de chose: quelques indications sur l'tape du jour, un tat de la caisse, de brves observations, s'il y avait lieu, sur le service du ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre, relater succinctement les pisodes survenus en cours de route et justifier les rpressions exerces en pays ennemi. C'est l que mes dons d'imagination taient mis contribution par le capitaine Kaiserkopf. Avait-on, par exemple, pill ou brl une maison, j'inscrivais: Dtruit un repaire de francs-tireurs. Avait-on estourbi ou rvolvris quelques civils, je mettais: Pass par les armes deux espions. Il tait bon de varier, autant que possible, les prtextes, et j'avais t assez heureux pour ciseler dj diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se montrait fort satisfait. Ce jour-l, le rapport revtait une certaine importance. Pour la premire fois, la compagnie avait pris part un combat, et il convenait d'en verbaliser minutieusement le dtail. Ce papier serait port au colonel, qui le transmettrait l'tat-major de la division, d'o il irait, plus haut peut-tre, fondre sa petite note dans la vaste symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout l'honneur et je me reprsentais vivement la dignit de ma mission. J'coutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf, griffonnant mon brouillon, m'appliquant traduire en phrases dignes de Tacite ou de Csar les amphigouris ponctus de _Donnerwetter!_ et de _zum Teufel!_ de mon chef. Je croyais avoir assist une grande bataille. Je me rappelais ma peur et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je tonn du lger chiffre de nos pertes. Tant en tus qu'en blesss, le rgiment ne comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier n'avait reu une gratignure. Notre compagnie, la moins prouve, avait eu trois tus et quatre blesss, tous sept de la section de Koenig. J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter des troupes de couverture protgeant la retraite de l'arme belge sur le camp retranch d'Anvers. Il fallait nanmoins glorifier le plus possible notre participation la lutte. C'est quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en termes mesurs, mais frappants, la marche de l'opration, je montrais l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par les officiers, je clbrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de l'assaut. Parmi les actes hroques, dont je fis la nomenclature, figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein, que le capitaine Kaiserkopf n'hsitait pas proposer pour la croix de fer. Mais il fallait aussi, aprs avoir retrac les circonstances du combat, donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est l que mon embarras commenait. --_Donnerwetter!_ C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous avanons... nous avanons en colonne de route... nous recevons la dputation des autorits... nous procdons l'_Einquartierung_... la mise en cantonnement... nous rquisitionnons, comme il est de droit... nous... --Tout cela va trs bien jusque-l, monsieur le capitaine... mais aprs? --Aprs, _Donnerwetter!_... Eh bien, aprs nous surprenons des manifestations hostiles de la population l'gard de nos troupes... nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on profre sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le Deutschland... Des coups de feu sont tirs d'une fentre... --Des coups de feu, monsieur le capitaine? --Vous ne les avez pas entendus? --Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement entendus. --Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la maison communale, destines tre distribues aux habitants, qui se proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidles soldats de Sa Majest. Nous en tions l, et j'attendais quelques claircissements sur ce complot dont on avait heureusement trouv la trame, quand il se produisit un incident assez grave, fort grave mme, un fait d'une gravit vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'arme allemande. Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-mme, il y avait dans le salon du bourgmestre, rpandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils, cinq ou six des grads de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel Biertmpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux rapport, ce qui n'tait pas sans compliquer quelque peu ma tche. Deux femmes destines aux plaisirs du capitaine taient enfermes dans une pice voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications. Le lieutenant Koenig entra. Il tait extrmement ple et avait la figure dfaite. --Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On massacre, on pille, on brle: il ne restera bientt plus rien de ce village. --Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la guerre, _Donnerwetter!_ Si ces brigands de Belges n'avaient pas commenc... --Ils n'ont pas commenc, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que moi. --Que voulez-vous dire, lieutenant Koenig? Un silence subit s'tait tabli dans la chambre. Tous les regards taient fixs sur Koenig, dont on connaissait l'impressionnabilit et dont on apprhendait un esclandre. --Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire, fit-il d'une voix trangle, c'est que je ne puis plus supporter ce que je vois depuis notre entre en Belgique. Le crime et l'infamie suivent les pas de l'arme allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que je suis au service de Sa Majest l'empereur et roi et que j'ai le privilge de porter l'pe d'officier prussien. --Ah , lieutenant Koenig, devenez-vous fou? s'cria Kaiserkopf, rouge de colre. --Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne suis qu'coeur, rvolt, profondment bless dans ma conscience d'homme et dans mon honneur de soldat. --_Zum Teufel!_... Ah! on voit bien que vous tes de la province du Rhin, vous!... _Potzdonnerwetter!_ Vous me dgotez. Vous n'tes pas un vritable Prussien. Koenig devait tre, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence. Il devint plus blme encore et reprit tout tremblant: --Monsieur le capitaine Kaiserkopf... --Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si vous n'tes pas fou, vous tes singulirement agit... Allez vous coucher! --Monsieur le capitaine Kaiserkopf... --Taisez-vous! --Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je... --Taisez-vous, nom de Dieu!... Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'paule, entreprit d'intervenir d'un ton conciliant: --Mon vieux, calmez-vous... Vous n'tes pas dans votre bon sens... Pensez que si vous poussez plus loin les choses... Koenig se dgagea d'un recul brusque et, avec une rpulsion nerveuse dans la voix, cria: --Vous, lchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en tes aussi de ces corsaires et de ces sclrats, de ces impitoyables cumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, gorgent, exercent avec un raffinement de sauvagerie leur pouvantable flibuste!... --C'est un scandale, un vritable scandale! glapit le premier-lieutenant Poppe. --Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf. --Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Koenig, dpassant dsormais toute mesure. J'ai appris, je me suis inform, je me suis exactement renseign... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais dj me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Lige, l'assaut des forts, vous avez align devant vous des rangs de civils, mains lies au dos. A la Chartreuse, vous en avez plac sur les ponts pour empcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez rduit en cendres le village et tu trente-cinq personnes dont trois femmes. A Soumagne, vous avez incendi cent maisons et assassin cent cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste debout quarante. Le 6 aot, Warsage, la population a t parque sur la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres taient faits prisonniers, rous de coups, torturs, exhibs devant les troupes; puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six des survivants. A Herve, on met le feu l'htel de ville, on brle trois cents maisons; tout a t pralablement pill, vid, charg sur des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveign, vous contraignez le cur assister au spectacle de la destruction de son village. A Bligny, vous collez au mur de l'glise le bourgmestre et le cur, aprs quoi vous embrasez l'difice. A Hockay, Haccourt, Heure-le-Romain, le cur est fusill. A Jodoigne, vos hommes, marchant l'attaque, se font prcder du cur, bras en croix; pourtant, ce sont des catholiques, des Bavarois. Par contre, Dolhain, on compte au nombre des victimes un pasteur cossais. Un officier allemand cheval dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez vol dans les caisses de la Banque deux millions de francs. Mercredi, Aerschot, tout prs d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge; vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez tirs au sort, raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant les autres creuser les fosses; vous avez livr aux flammes l'glise et quatre cents maisons; vous avez excut un jeune garon de dix ans, fusill une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez li un homme un arbre et vous l'avez brl vif; deux autres, les nomms Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrs vivants... Soyez fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu de torrents de sang et dans un dchanement inou de barbarie, vous avez dj ruin, mis sac et partiellement ou totalement ananti douze villes et cent quatre-vingts villages. Il s'exaltait, s'enfivrait, lanait dans un emportement croissant son flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases tait hache, apostrophe, couverte d'interjections indignes et d'invectives menaantes; chacune soulevait une tempte de hues et d'imprcations. Le cou gonfl, les yeux hors de la tte, apoplectique et inject de sang, Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants jurons et vomissait ses blasphmes. Satanique et vert, le premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans _Faust_, le dmon cribl d'eau bnite. La figure contracte et grimaante de toutes ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards empoisonns, comme pour mieux l'imprgner des: Parfaitement, nous avons bien fait! dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard, disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus de rage et ne demandaient qu' cogner. --Vous tes tous des misrables! leur criait Koenig enflamm de passion. Grce vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au ban de la civilisation et nous rpandons partout la honte du nom allemand! A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonns. Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tumfiaient, les mchoires prominaient, le hourvari, sous l'outrage, tait devenu plus formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n tait plus qu'un abominable nergumne. On vit surgir une crosse de revolver et je crus mme distinguer que le rpugnant Schlapps s'apprtait lui cracher au visage. On allait se jeter sur lui ou l'tendre d'un coup de feu, quand la porte s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pnombre une haute et forte silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'tait le colonel von Steinitz accompagn de l'adjudant du rgiment, le premier lieutenant Derschlag. Le vacarme fut coup net. Tous se dressrent, s'immobilisrent, sonnrent des talons et donnrent le salut rglementaire. --Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce qui se passe? pronona d'une voix glaciale, entre ses favoris l'autrichienne, le colonel von Steinitz. --Je fais appel votre haute conscience, monsieur le colonel, commena le capitaine Kaiserkopf, aprs un instant de stupeur, je fais appel votre haute conscience pour juger de cette affaire et la rgler selon qu'il appartiendra votre sagesse. Monsieur le lieutenant Koenig, que voil, n'est pas content du tout... --Pas content? Et de quoi? --Pas content de ce que nous faisons en Belgique. --Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le dlinquant, vous n'tes pas satisfait de nos victoires, de l'avance merveilleuse de nos troupes et des avantages sans prcdent que nous valent dj nos armes? --Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Koenig n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des termes qui... en des termes que, _Donnerwetter!_... en des termes intolrables dans une socit d'officiers allemands. Il nous a traits d'assassins, de brigands... --Voyons, messieurs, je ne comprends pas trs bien. Veuillez m'exposer un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation. Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lana alors dans le rcit plutt rocailleux de l'affaire, aid par les prcisions qu'y ajoutait la langue acre du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz coutait avec attention ce rquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrire ses lunettes d'or mesure qu'il se dveloppait, l'accroissement des charges et en valuer la gravit. Koenig ne faisait pas un geste et semblait absent. --Qu'avez-vous rpondre pour votre dfense? lui demanda le colonel, lorsque ce fut peu prs fini. --Rien, monsieur le colonel. --Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prts? --Je la reconnais. --Et vous ne les rtractez pas? --Je ne les rtracte pas. Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain ddain: --Je vois, vous tes un humanitaire. --Non, monsieur, je suis un soldat. Chacun attendait. La minute tait angoissante, et moi-mme, bien que je me fusse gard de prendre la moindre part dans ce qui venait de se passer, je me sentais absolument boulevers. Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis, revenant sur Koenig et le regardant dans les yeux, il reprit: --Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec des doctrines telles que les vtres que l'on fait la guerre. O en serions-nous? O en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs militaires, monsieur, de grands matres, qui sont les miens et qui devraient tre les vtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus? Vous vous levez contre les procds rigoureux que les armes en campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre scurit que pour la prparation mthodique de la victoire. Ce sont de pnibles ncessits, mais des ncessits inluctables. Clausewitz a dit: La guerre est un acte de violence destin contraindre l'adversaire excuter notre volont. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de limites. La guerre ne connat que ce moyen: la force. Il n'en est pas d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dvastation des provinces, et cet emploi de la force brutale est de rgle absolue. Le gnral von Hartmann a crit: Ce serait de gaiet de coeur s'adonner une chimre que de mconnatre que la guerre du temps prsent devra tre conduite avec une rigueur plus dnue de scrupules, avec plus de violence et une violence plus gnrale que jamais dans le pass. Quand la guerre nationale clate, le terrorisme devient un principe militairement ncessaire. Et notre grand Bismarck: La vritable stratgie, disait-il, consiste pousser votre ennemi et le frapper durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes envahies le maximum de souffrances, de faon les dgoter de la lutte et vous assurer leur concours dans la pression faire sur leur gouvernement pour l'amener se rendre. Vous ne devez laisser aux populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer. --On ne les leur laisse mme pas, murmura Koenig. --Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand tat-Major (et, ce disant, le colonel porta les doigts sa visire) sur les _Lois de la Guerre continentale_?... Vous y auriez vu, avec toute la pondration et la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce genre, qu'une guerre nergiquement conduite ne peut pas tre uniquement dirige contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de dfense, mais qu'elle devra tendre galement la destruction de ses ressources matrielles et morales. Il dgansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intrieure, en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut: --C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se dfendra contre les ides humanitaire exagres, qu'il se rendra compte que la guerre comporte forcment une juste rigueur et, bien plus, que la seule vritable humanit rside souvent dans l'emploi dpourvu de mnagement de ces svrits. Puis il ajouta: --Voil, monsieur, ce que vous auriez d savoir, avant de vous permettre des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tte de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut Commandement. Tous se raidirent son exemple dans le geste du salut. --Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir os vous prononcer effrontment contre l'enseignement formel de nos autorits militaires, prenant ainsi position de rebelle l'gard de nos chefs tous et de notre souverain lui-mme, vous avez encore doubl votre faute par la faon intolrablement grossire, insultante et provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis trs mcontent. Vous allez prendre les arrts de rigueur, en attendant les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident monsieur le major von Nippenburg, aprs quoi j'adresserai un rapport au gnral. Blanc comme un mort, Koenig serrait les dents, et pas un muscle de son visage dcompos ne tressaillit. --_Ich habe die Ehre_... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un reproche vous faire. Vous avez t parfait. Bonsoir, messieurs. Puis, revenant Kaiserkopf et dsignant l'appartement proche o pleuraient toujours les prisonnires: --Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-tre de trop. * * * * * Le bourgmestre fut fusill le lendemain matin. Ses compagnons prirent, sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'o ils durent ensuite tre dirigs sur l'Allemagne. J'tais trs inquiet de Koenig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai longuement avec Schimmel. Son cas tait net: c'tait le conseil de guerre, la dgradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa colre de la veille tombe, n'avait plus que du mpris pour le malheureux Koenig et abandonnait toute animosit son endroit, il se refusait par contre tenter quoi que ce soit pour le sauver et se dsintressait de son sort. Il n'en tait pas de mme pour moi. J'aimais Koenig, et, bien que je fusse loin, trs loin, d'accorder la moindre approbation ses ides, je ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'trange sduction. J'prouvais un chagrin sincre de la terrible msaventure o l'avait entran son coeur trop chevaleresque et j'aurais donn tout au monde pour l'en tirer. A force d'y rflchir, je me rappelai opportunment le baron Hildebrandt von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son intervention, ou plutt celle de ses nobles protecteurs, pourrait peut-tre faire dvier le glaive de la justice martiale et lui soustraire, par quelque subtile manoeuvre d'influence, la belle tte pure de Koenig. Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cess d'tre dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son cher ami et continuait de faire ma bourse, surtout depuis notre entre en campagne, l'honneur d'emprunts ritrs, dont le total devait se monter maintenant une somme assez ronde. J'allai le trouver son cantonnement de la 6e compagnie. --Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir. Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hrissement affable. Je ne tardai pas le mettre au courant de l'affaire Koenig et lui faire pressentir le service que j'attendais de lui. Il rflchit un instant. Ses yeux changeants de chat passrent successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent leur vert primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit: --Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut. --Comment a? fis-je navement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit, vous m'entendez bien, d'arrter en route le rapport du colonel... --Ou d'empcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre. --Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais... Il sourit de nouveau et reprit: --Le petit lieutenant von Bckling... khrr, khrr... s'en chargera. Von Bckling n'a rien me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai. --Et vous croyez... fis-je en rougissant... Je commenais comprendre. Dcidment, le baron Hildebrandt von Waldkatzenbach tait plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais jamais os trouver celle-l!... --Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bckling suffira. Nous nous sparmes avec effusion. Je me sentais dlivr d'un grand poids. Le lieutenant von Bckling dut suffire, en effet, car nous n'entendmes jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, Koenig voyait lever ses arrts. On attendit. Rien ne se passa. D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des vnements qui suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier cette affaire. Et comme ce fou de Koenig eut l'esprit de ne se livrer aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernire, que je raconterai, personne n'y pensa plus. J'aime croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et la faveur de quels moyens dtourns, il put chapper au conseil de guerre. VII Le 25 aot, nous nous trouvions sur la route de Louvain. Nous marchions allgrement travers une riche campagne verte et jaune, exubrante d'arbres, de prs et de froment. La troupe chantait de beaux _lieder_ du pays natal, tandis que des ruines fumaient aux horizons et que des bandes errantes de fugitifs se dispersaient notre approche pour se jeter dans les champs, mains leves. On leur envoyait tranquillement quelques coups de fusil, sans autrement se dranger. Une odeur pntrante de moissons fraches et de chairs brles flottait dans l'atmosphre tide. La canonnade roucoulait. Sous le soleil ruisselant, c'tait un magnifique paysage de guerre et de nature. Nous commenmes par dcouvrir, dans le sud-sud-ouest, mergeant de la vgtation et comme suspendue dans l'azur, la pointe fine d'une flche denticule. S'levant de plus en plus, elle dgagea bientt quatre jolies tourelles d'angle, dont on distinguait trs bien la jumelle le dlicieux ouvragement. Puis la tour apparut, puis la longue arte du toit, portant, comme un joujou en quilibre, un clocheton. A mesure que nous avancions, se dvoilaient et se prcisaient d'autres tours, d'autres tourelles, d'autres toits aigus, des clochers ajours, des dmes, des frontons, des lanternes, des faades guilloches, des dentelles et des girouettes. Tout le centre de la ville tait occup par une splendide masse gothique, qui, dans l'panouissement de ses arcatures, de ses pinacles, de ses ogives, de ses campaniles et de ses roses, fleurissait comme une fastueuse corbeille de pierres dispose sur le parterre des maisons, devant un fond lger de frondaisons et la perspective harmonieuse d'une colline. C'tait Louvain. --Louvain! Louvain! rptions-nous remplis d'enthousiasme. --_Loewen! Loewen!_ frmissaient joyeusement les soldats. Je me rjouissais de visiter cette ville fameuse, pleine de merveilles d'architecture. Je me rappelais les leons de l'rudit Anton Glcken, professeur d'histoire de l'art l'universit de Halle. Il nous en avait fait une, prcisment, sur Louvain et j'en avais noirci plusieurs pages de mon cahier de notes. J'tais impatient de pntrer sous les votes majestueuses de Saint-Pierre, d'admirer les faades ornementes du clbre Htel de Ville, d'inspecter l'attique de Saint-Michel, les stalles de Sainte-Gertrude, le tabernacle de Saint-Jacques, la tour Jansnius, l'glise du Grand Bguinage, les vnrables salles de l'antique Universit et son vestibule gothique. Peut-tre mme, si notre sjour dans la vieille capitale des ducs de Brabant se prolongeait plus de quelques heures, peut-tre aurais-je le temps d'aller m'asseoir un pupitre de son illustre Bibliothque et l, oubliant pour de trop courts instants la guerre et le bruit des armes, d'y feuilleter pieusement quelques-uns de ses prcieux manuscrits et de ses exemplaires uniques. Colonel et musique en tte, le rgiment fit son entre dans la ville par la porte de Malines. De droite et de gauche s'inflchissaient les jardins tenant la place des anciens remparts. L se mamelonnait le Mont-Csar, portant encore les restes du chteau fodal o s'tait discipline la jeunesse de Charles-Quint, sous la direction de son prcepteur Floriszoon, qui fut pape. Nos tambours rveillrent les chos de la longue rue, o s'alignaient de vtustes et nobles htels, aux fentres endormies, aux manires graves. Des groupes de soldats allemands, le calot sur le front, les mains dans les poches, flnaient au long des trottoirs, regardant d'un air apathique les immeubles. L'un de ceux-ci, plus moderne, deux tages, portait cette enseigne brosse en initiales noires sur la largeur de sa muraille: MAISON AMRICAINE. Notre arrive bruyante faisait sensation. Durant que nous nous enfoncions, derrire nos cuivres, dans le coeur de la cit, la foule allemande ne cessait de crotre et nous acclamait. Il semblait que la ville ft dj pleine de troupes. Les _Feldgrauen_ entraient, sortaient par les portes voussures des maisons o ils avaient leurs cantonnements, bambochaient ou fumaient aux fentres, remplissaient les boutiques et les pintes, commeraient ou se querellaient avec les petits trafiquants de la rue. Parfois on voyait passer un otage encadr de baonnettes ou quelque soutane affole poursuivie par les lazzi de la soldatesque. Taratata! tanrantamplan!... Nous contournions l'norme vaisseau ogival de la Collgiale, flanqu comme au moyen ge de ses maisons basses, et nous dbouchions toute fanfare et au pas de parade sur la Grand'Place, o la surprenante vision de l'Htel de Ville nous apparut tout coup, orfvre comme un immense reliquaire, dans l'blouissement marmoren de ses trois tages et de ses trente-neuf fentres fleuries, de ses galeries, de ses balcons rseaux, de ses quarante lucarnes, de ses six tourelles surmontes de leurs six flches, et sous l'ploiement orgueilleusement noir, blanc, rouge de l'tendard allemand plant son sommet. A toutes les baies de l'admirable difice se montraient des grappes de ttes casques. Un peloton de garde tait rang sur les marches de l'escalier d'entre, au perron duquel se tenait l'_Etappen-Kommandant_, le major von Manteuffel, qui nous saluait de l'pe. La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux-March. Revolver au poing, sergents et feldwebels couraient de tous cts pour assurer des locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVIIe sicle de la rue des Moutons, appartenant un professeur de l'Universit. Notre premier soin fut de nous y restaurer copieusement, mettant contribution l'office, la cave, la cuisine, la cuisinire et le professeur lui-mme, qui fut contraint de nous servir de sommelier. Aussitt que je fus libre, je sortis faire un tour en ville. Nos soldats taient dj rpandus par bandes dans les rues. Il y en avait aussi beaucoup du 165e hanovrien, dont le rgiment paraissait tre au complet Louvain, comme le ntre. De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs d'affluer. Il en venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la rue de Namur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlemont et par celle des Joyeuses-Entres. Les parcs et les boulevards foisonnaient de campements. Sur les pelouses et les plates-bandes, le train avait tir ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux taient attachs aux platanes centenaires dont ils rongeaient l'corce. Les chausses, les trottoirs, les places, les gazons pitins et creuss d'ornires croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de l'arme pourrissait sur la ville. Revenu sur la Grand'Place, je m'absorbai longuement dans la contemplation de la riche joaillerie de l'Htel de Ville. Tout blanc, entirement sculpt, fouill comme un rtable d'ivoire, le somptueux monument tait couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de niches gmines, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cit s'y trouvait figure dans le costume de l'poque, sous les traits de personnages du temps ou la fable de scnes bibliques. Princes, seigneurs chanoines, thologiens, bourgmestres, chevins et marchands y mlaient leurs effigies hroques ou grotesques, svres ou hilares en toutes sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se doutaient-ils, tous ces joyeux compres, tous ces braves bourgeois de Louvain, qu'un jour viendrait o le gnral von Kluck, en route pour Bruxelles et Paris, coucherait cavalirement chez eux, o la botte peronne et la cravache altire du major von Manteuffel rgneraient la prussienne sur leur fastueuse demeure? Sous les trois couleurs de notre drapeau imprial, le magique Htel de Ville, l'orgueilleux palais communal, n'tait plus maintenant que la _Kommandantur_. En face se trouvait la collgiale de Saint-Pierre. Lorsque je pntrai dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses vingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumire de ses vitraux, la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystrieuse splendeur. Des groupes de femmes et de bguines priaient, affales sur les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-tre en une mme et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la Belgique. Dans une chapelle, un office bas se clbrait au son d'une clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'tait pas le mien m'intressaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables panneaux de matres flamands, des fonts baptismaux de Metsys, des orgues de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois peints, des marbres, des ferronneries, des tombeaux composaient un vritable muse allant du gothique au dix-huitime. Une chaire de vrit, complique et touffue, reprsentait sous un baldaquin de palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul. Deux chefs-d'oeuvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme, dsentraill par deux bourreaux en prsence de l'empereur. Le second, qui peignait la Cne, tait le panneau de milieu d'un triptyque dont les volets appartenaient l'un au muse de Berlin, l'autre la Pinacothque de Munich. Nous possdions maintenant l'ensemble, avec la partie centrale qui nous manquait. Mais le morceau le plus remarquable tait peut-tre le jub. Il ouvrait sur le choeur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant, festonnes, enguirlandes, enchevtres de feuillages et peuples de statuettes d'aptres. Eclair par un lustre douze branches et surmont d'une croix immense, il mettait dans l'austrit du milieu, et malgr le luxe de son ornementation, une touche d'une rare lgance et d'un art parfait. Au sortir de cette visite minutieuse, que mon got pour les belles choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolonge je sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatigues, tout en humectant mon gosier altr d'une chope ou deux de bire de Louvain. J'entrai cette fin, rue de Bruxelles, au caf Sody. Le tenancier, aid de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On tapageait, on se dbraillait, on lutinait les donzelles qui, rougissantes, regardaient leur pre, ne sachant si elles pouvaient rsister ou s'il leur fallait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui assuraient avoir travers le territoire hollandais, tiraient de leurs poches des poignes de cents et montraient des paquets de cigarettes de Maestricht. --Nous sommes de braves gens, disaient-ils en rpandant leur monnaie. Il n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands. Quel que ft l'agrment du lieu, je m'y attardai moins qu' la Collgiale, car je voulais voir l'Universit. Elle se trouvait rue de Namur. Il tait peu prs quatre heures quand j'y entrai. La Bibliothque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'esprais pouvoir en examiner mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes boiseries et leurs portiques colonnes, celle des Promotions, celle des Portraits, les statues de philosophes et d'crivains, les vieilles toiles retraant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansnius. Je dsirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de ses collections, le petit manuscrit de Thomas Kempis ou le fameux exemplaire sur vlin d'Andr Vsale, prsent de Charles-Quint. Sans prtendre l'rudition d'un mdiviste ou d'un docteur en droit canon, le modeste tudiant que j'tais pouvait cependant trouver dans ce docte sanctuaire de quoi intresser sa curiosit. Je m'arrtai d'abord, plein d'merveillement et de respect dans le grand vestibule du rez de chausse. L'admirable crypte s'approfondissait, rgulire et hypostyle, sous les poutres normes de son plafond, entre de larges arcades cannelures que supportaient de gros piliers ronds chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle avait longtemps retenti du bruit des changes, avant de rsonner du choc des discussions scolastiques et d'tre balaye par les robes des professeurs. La poussire en tait savante et l'ombre tutlaire. J'allais m'engager sur les marches de l'escalier double rampe qui montait aux tages, lorsqu'une fusillade insolite, clatant au dehors, vint m'arracher ma mditation. Le pitinement prcipit de gens qui couraient, des cris, d'inquitantes rumeurs parvenaient de la rue. Je sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se closaient, des soldats en alerte, l'oeil sur le qui-vive et la gchette au doigt, obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection. --Qu'y a-t-il? demandai-je un sous-officier qui se htait. --Vous n'entendez pas, _Herr Fhnrich_?... La bataille se rapproche... C'est l-bas... Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut. La canonnade, en effet, s'entendait peu de distance et avec une intensit singulire. Dans le zle de mon exploration je n'avais pas prt attention son accroissement. J'en percevais maintenant trs fort le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'apprhension. Que se passait-il exactement? Je m'lanai dans la direction indique. Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en dlire. Partout rgnait le plus grand dsordre. Des officiers, hors d'eux, clamaient des injures en brandissant des revolvers. Des cavaliers galopaient dans les rues, en criant: _Alarm! Alarm!_ Les estafettes se succdaient la Kommandantur. Une tourbe de soldats confluait de toutes parts, ahuris, furieux arms ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce dans le coude, d'autres belliqueux et harnachs jusqu'aux dents. Des automobiles ptaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et les gazons. Fouaills jusqu'au sang, les chevaux, par quatre, roidissant leurs muscles, entranaient dans un vacarme de ferraille et de jurements leurs canons et leurs caissons. Des bataillons prcipitamment rassembls prenaient le pas de course vers le nord. --_Alarm!_... _Alarm!_... Le tonnerre de l'artillerie semblait maintenant crouler aux abords mmes de la ville. Des essaims d'habitants masss sous les portes ou aux encoignures des rues haletaient d'motion et ne cachaient pas leur joie. --Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont les Anglais!... Ils arrivent de Malines! Une harde de hussards essouffls, poussireux, sordides, venant du combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs btes par la bride. Ils sentaient la dfaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits rompus, des dbris de convois, tout un ressac de champ de bataille refluait gros bouillons sales vers l'arrire en roulant ses paves. Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot qui remontait. Dans la confusion dans l'incertitude o l'on tait si l'ennemi ne se trouvait pas dj aux portes, les fusils partirent; des corps allemands tombrent des deux cts. Ce fut un instant d'inexprimable bagarre. Je vis mme, au carrefour de la rue du Poirier, prs de la Dyle, un officier du 165e descendu net d'un coup de feu par un soldat de son rgiment: une vengeance, sans doute. J'allais courir sus au misrable, car j'avais aperu son geste; mais l'assassin se perdit dans la cohue. Les dflagrations devenaient maintenant gnrales, se rpercutant avec une rapidit foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du ct du boulevard de Tirlemont, de la rue Lopold, de la rue Marie-Thrse, du Grand Bguinage, de la porte de Namur. Les hordes en dbandade mles aux troupes qui restaient ou celles qui arrivaient encore de l'est ou du sud taient dans un tat d'exaspration indescriptible. On hurlait de partout: --_Man hat geschossen!... Die Civilisten haben geschossen!..._ De nombreux cadavres d'habitants de Louvain parsemaient dj les rues. On paulait sur tout ce qui se montrait aux fentres ou sur les toits. La chasse l'homme tait ouverte. Au crpitement de la fusillade se joignit bientt la crcelle des mitrailleuses. Les carreaux et les vitrages volaient en clats. Les tuiles retentissaient sous la grle. On enfonait les portes. On plaait des ptards sous les murs. On se ruait frocement dans les maisons, crosses ou baonnettes leves. On poursuivait les gens de chambre en chambre. On en sortait des caves o ils s'taient rfugis et on les massacrait sur les pavs. Il en fuyait par-ci, par-l, au dehors, affols et tourbillonnants, qu'on abattait comme du gibier. --_Schweinehunde! Schweinehunde!_ aboyaient les massacreurs en traquant leurs victimes. J'essayai de regagner tant bien que mal la Grand'Place. Il tait huit heures du soir. En passant devant le caf Sody, o j'avais bu de la bire, je vis le patron tendu la gorge tranche sur son comptoir. Une de ses filles rlait et rendait le sang. L'autre avait disparu. Sur la Grand'Place, c'tait la fois le tumulte et la fte. Les cafs et tavernes dbordaient de monde. Au Lyrique, au Gambrinus, on s'crasait. J'entrai au caf Rubens, o des officiers ripaillaient au milieu d'un dferlement de drlesses, de filles en cheveux, de putains allemandes venues d'Anvers, de Bruxelles ou d'Ostende, qui hurlaient la mort ou excitaient au pillage. Kaiserkopf, moiti ivre, se dchanait entre deux pouffiasses. --J'ai vu le major von Manteuffel, braillait-il. Toute la ville sera punie. Jusqu'ici nous n'avons brl que des villages. Maintenant, _Donnerwetter!_ nous commenons avec les grandes villes. Louvain sera la premire qu'on dtruira. Toute la salle clata de joie dans une tempte de _hoch!_ Je fus pris d'un frisson cette perspective; mais je me rassurai en pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant capitaine. C'tait dj assez, me semblait-il, des meurtres de civils et de l'assaut des domiciles privs. On continuait tirailler au dehors. Parfois on entendait le sifflet d'un sous-officier, suivi d'une salve plus forte. C'taient les excutions rgulires qui commenaient. Soudain quelqu'un cria: --Au feu!... Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des officiers se rassirent, au milieu de leurs chopes, de leurs femmes et de leurs assiettes. Quelques-uns seulement sortirent. Je les suivis. Le feu venait, en effet, d'clater sur plusieurs points de la ville. Il rougeoyait chausse de Tirlemont, place du Peuple et du ct de la gare. Un instant aprs, les flammes s'levaient sur la rue de Diest. Une fume opaque montait et tournoyait, couvrant peu peu tous les quartiers de l'est. On percevait en mme temps le son de frquentes mitraillades, mais sans cris: c'tait trop loin. Dans la direction de Malines, le canon tonnait toujours, s'effaant graduellement. Au concert de l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de danses. Tandis qu'environn d'un grand concours de soldats qui applaudissaient et s'jouissaient je demeurais l, tout tourdi, me tournant de ct et d'autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et surveiller la marche du sinistre, j'aperus inopinment Schimmel qui traversait la place. Parfaitement dtach de ce qui se passait autour de lui, le lieutenant paraissait uniquement occup d'une affaire personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel tait en bonne fortune, mais comme peut tre en bonne fortune un officier prussien dans une ville conquise. Il emmenait ou plutt il entranait violemment par le poignet une femme, une religieuse d'une surprenante beaut. Toute ple, plore, mordant ses lvres, ses longs cheveux noirs baignant ses paules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'tamine ses formes fuseles, rsistait avec l'nergie vaincue de la faiblesse et du dsespoir. Un ecclsiastique courait derrire eux, en proie la plus vive motion. --Malheureux! suppliait-il... Respectez cette soeur!... C'est Mademoiselle de... Et il cita un des plus grands noms de la Belgique. Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur l'importun la mire de son revolver, visa et fit feu. Le prtre tomba raide mort. Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un htel du Vieux-March. Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait flamber tout prs de moi, allume d'un coup comme une bchette. Puis une autre; puis une troisime, place Marguerite. Une intense odeur de rsine empesta l'air. En mme temps dbouchait de la rue de la Station toute une escouade de sapeurs incendiaires, organise et munie d'instruments perfectionns, commande par un feldwebel du gnie. Ils avaient des pompes ptrole, des seringues benzine, des fuses, des grenades, des pastilles chimiques. Ils s'clairaient de torches d'actylne et lanaient des signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de faade de la Collgiale, au bas de laquelle ils commencrent de disposer un bcher. D'autres brisaient les vitraux coups de grenades ou dressaient des chelles aux angles du transept pour aller bouter le feu aux toits des chapelles. Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur subite se projeta d'un grand btiment situ l'entre de la rue de Namur. Horrifi, je me prcipitai de ce ct. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas tromp. Les Halles universitaires commenaient brler. Une quipe de ptroleurs s'y employait. Un officier dirigeait la manoeuvre. Tandis que je demeurais l, clou sur place, un pre josphite sortit boulevers de l'difice, et, courant l'officier, les mains jointes: --Au nom du ciel, arrtez!... Vous ne savez pas ce que vous faites!... Mon Dieu!... Mais c'est l'Universit!... C'est la Bibliothque!... L'officier toisa le pre d'un regard d'acier; il se borna rpondre sobrement: --_Es ist Befehl[3]._ Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vnrable que, peu d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allgre et si respectueux. Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-mme, pour ma scurit personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du ct de mon logement. J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de gendarmerie. --Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si a brle rue des Moutons? --Rue des Moutons... ma foi... ---C'est l que je suis cantonn... dans une maison... chez un professeur... --Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeune _Fhnrich_, les maisons o sont cantonnes nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement livres au pillage, mais elles ne seront pas brles... du moins pour le moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. _Guten Abend!_ Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, dsormais tranquille pour ce qui me concernait, je revins, comme mdus, contraint par une obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines de maisons incendiaient dj le ciel de lueurs framboises. Le Palais de Justice, l'Acadmie des Beaux-Arts, le Thtre brlaient. Le quartier de la Station n'tait qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De toutes parts, c'taient des craquements, des fracas, des dislocations, des effondrements. Des squelles d'habitants en appareil htroclite essayaient de se sauver, d'chapper l'crasement, au feu ou au massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles. D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris pouvantables. Seules les maisons immdiatement attenantes la Kommandantur taient protges. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manire empcher le rideau des flammes environnantes de se porter o il ne fallait pas et de propager l'incendie jusqu'au prcieux difice qui abritait le major von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des tuyaux taient posts cet effet travers les appartements et conduisaient l'eau sur les toits, d'o elle retombait tout autour en une fine pluie incessante. En dehors de cette oasis, la chaleur tait intolrable. Une sensation d'touffement prenait crement la gorge. Dans les rues, devenues peu prs impraticables, on se heurtait chaque pas des amas en ignition ou des boulements fumeux et il fallait faire de longs dtours pour circuler dangereusement d'un quartier l'autre, sous les chutes de poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein jour de soleil. Je tombai, rue Lopold, sur Wacht-am-Rhein qui, la tte d'une bande hurlante de forcens, avait pris possession de tout un lot, dont il tait le roi, le Nron, et dont il dtruisait systmatiquement les maisons. Le sac commenait s'organiser; mais l'incendie le rendait encore prilleux et, pour le moment, tout leur furie, les soldats s'acharnaient plutt brler qu' piller. Place de la Station, on excutait en masse. Plusieurs centaines de civils y taient parqus, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras levs. Sous les ordres d'un major cheval, des officiers les fouillaient, les dpouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis les envoyaient au peloton d'excution. Dans un coin de la place on fusillait des prtres lis quatre par quatre. Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par o nous avions fait, le matin, notre entre triomphale. Elle se consumait, d'une extrmit l'autre, l'exception toutefois de la maison amricaine, intacte, dont l'enseigne dtachait ses grandes lettres noires dans la clart aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait placarde cette affiche imprime et timbre du cachet du Commandant imprial de la Circonscription de Louvain: Dieses Haus ist zu schtzen. _Es ist streng verboten, ohne Genehmigung der Kommandantur Huser in Brand zu setzen._ Kaiserliches Garnison-Kommando[4]. Je reconnus la petite butte du Mont-Csar et n'eus que quelques pas faire pour l'escalader. De l, le panorama tait ferique. La mer de feu s'tendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues blouissantes. Au centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collgiale s'y balanait, comme soulev par la tempte, projetant fantastiquement ses agrs scintillants et sa mture en dtresse, prt s'abmer dans les flots embrass. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de lames dferlantes, des torrents d'cume roulaient et se tordaient en une formidable boule igne, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un cueil dchiquet, le massif abrupt de l'Htel de Ville, bravant la tourmente, dressait ses escarpements, ses crnelures, ses aiguilles, ses frontons sourcilleux par dessus les crtes irrites qui venaient se briser ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait dans cet ocan ses replis, ses ondulations, ses mandres lumineux, rverbrant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les clats de ses rives, toute cailleuse de reflets, de coruscations et d'tincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orang, blanc, un immense ciel charg de toutes les couleurs vibrait et rayonnait, intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonfls de fumes et de vapeurs brlaient et bavaient leur lave comme des cratres renverss. Des clairs cuivrs, des charpements violets, des entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un oeil crev et sanglant, regardait par un trou de bitume. Je restai longtemps contempler, ptrifi de stupeur et de fascination, cette fresque titanique. Son horrible beaut me remplissait d'merveillement. Mais quel dsastre!... Se pouvait-il que des hommes dtruisissent en quelques instants ce que des gnrations avaient mis des sicles difier?... Quel dsastre!... et quelle mlancolie!... Louvain ne serait bientt plus qu'une vaste ruine, semblable celle du chteau de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trbuchant les informas vestiges. L'est, par ou j'tais venu, je crois, m'tait maintenant dfendu. Je cherchai une route par l'ouest. Il tait deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le capitaine n'tait pas rentr. Dans la salle manger, le professeur, notre hte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accabl de fatigue, ne demandant plus qu' me jeter sur mon lit pour m'y endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la fentre, ne voulant pas tre incommod par les odeurs et la fume qui flottaient au dehors. Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais tirer les contrevents, un dbris de papier noirci vola jusqu' moi, port par le souffle chaud de l'incendie. C'tait un fragment d'incunable. J'y dchiffrai difficultueusement ces mots, imprims en caractres gothiques: ... _At Germani in summa feritate versutissimi natumque mendacio genus_... C'est tout ce que je pus consulter de la Bibliothque de Louvain. VIII Je renonce dcrire la dception, la colre qui s'empara de nos hommes, quand, le lendemain, l'ordre nous fut prescrit de reprendre la route. Quoi! partir, alors que le pillage, le vrai pillage, le grand pillage, le sac de toute une ville allait commencer! Sitt pass le plus fort de l'incendie, la garnison se jetterait sur les ruines: elle en avait pour huit jours au moins. Et c'est ce moment qu'il nous fallait vider les lieux! --Pas de chance! grommelait Kaiserkopf. Nous arrivons toujours ou trop tard ou trop tt! Mais il fallait obir: les ordres taient les ordres. La ville brlait toujours. La Collgiale, dont la tour s'tait effondre, lanait par toutes ses ouvertures des torrents de flammes jaunes; des nappes de maisons embrases bougeaient, flottaient, se suspendaient dans la vapeur, tandis que d'autres dj consumes, fumaient, craquaient, s'affaissaient. Un soleil sans rayons, ple comme une lune, essayait en vain de percer le voile opaque des gaz. Nous contournmes la ville par les boulevards de sud-est pour nous rendre la station, o trois trains nous attendaient. Tout le rgiment s'embarqua pour une destination inconnue. Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile et d'une rgion non ravage, le long de voies que rparaient htivement des nues de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extrieure, dans la lecture de mon courrier. Pour la premire fois nous venions de recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait t faite la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de notre postillon, tout un bouquet de ces prcieux souvenez-vous du pays. Il y avait une lettre de mon pre, le conseiller de commerce Hering, deux de ma mre, une de chacune de mes soeurs et deux de ma Dorotha. Je lus et relus cent fois ces missives chries, j'en savourai et j'en mditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une douce larme gonfler ma paupire et rouler toute chaude entre mes cils. Je dois mme avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des corolles de myosotis, furent en outre baises et rebaises longuement. Tout allait bien la maison. On y vivait dans la plus grande exaltation patriotique. Mon pre lisait quinze journaux par jour et souscrivait avec enthousiasme aux oeuvres de guerre. Ma mre et mes soeurs avaient pris la direction du petit poste de ravitaillement de la Croix-Rouge de la gare d'Ilsenburg. Ma soeur Hedwige me dcrivait minutieusement son costume, qui lui seyait ravir et avec lequel elle esprait bien faire la conqute de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique Johann tait parti pour la Russie. Ma chre Dorotha m'appelait son hros, son chevalier, son Lohengrin. Elle avait bien reu mon premier envoi, celui de Vis, mais point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets butins Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres. Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles d'oreilles: _... Des toffes, des soieries, mais surtout, surtout, mon cher fianc, les boucles d'oreilles que vous m'avez promises!..._ Adorable Dorotha! Certes, je la tiendrais, ma promesse!... Ainsi berc par ces tendres rveries, plong dans ces doux souvenirs, je ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occup songer mes chers absents et vagabonder sentimentalement dans les forts du Harz qu' regarder la plaine wallonne dvelopper de chaque ct de notre coup ses cultures prosaques et ses champs de betteraves. Le train ralentit considrablement, lanant de stridents appels de vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'veilla, billa, s'tira, mit sa tte balafre aux fentres, ouvrit sa montre, consulta une carte. --O sommes-nous? demandai-je. Aprs une nouvelle inspection des alentours, il me rpondit: --Nous devons approcher de Mnster. --Mnster? fis-je tonn. --Mons, si vous aimez mieux. Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d'un noeud important de voies ferres. De toutes parts des lignes couraient, bifurquaient, s'enchevtraient, charges de locomotives, de rames en mouvement ou l'arrt, qu'empanachaient leurs fumes et qu'articulaient leurs attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'tait un ddale inextricable, une chenillre de wagons de toute espce, de voitures compartimentes, de fourgons, de trucs, de tenders, o les gros chiffres blancs du matriel belge se mlaient aux longues inscriptions allemandes et o, sous l'apparent dsordre, tout manoeuvrait avec souplesse, dans le tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui arrivaient du nord ou de l'est amenaient des troupes fraches, des canons, des obus; ceux qui venaient du sud emportaient des blesss, des meubles, des machines, des stocks de mtaux, de coton, de laine ou de cuir. J'en vis un compos d'un bout l'autre de fourgons hermtiquement clos et dgageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que ce train devait tre plein de cadavres entirement nus, empils et presss comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel. Le ntre finit par s'arrter tout fait, bien avant l'entre de la gare, compltement engorge, le long d'un quai de fortune fait de planches. --_Heraus! heraus!_ crirent des voix. _Alles heraus!_ Nous descendmes sur ce quai improvis, puis, de l, par de larges passerelles de bois jetes par dessus les talus, sur une vaste promenade en boulevard, plante d'ormes et borde, du ct oppos, de maisons bourgeoises entoures de jardins et des hauts murs sombres d'un difice rbarbatif qui devait tre une prison. Ce dbarquement compliqu prit un certain temps; mais au bout d'une heure, le bataillon von Nippenburg se trouvait rang tout entier sous les ormes de la promenade avec armes, chevaux et bagages. Nos hommes, qui n'avaient cess de boire et de se restaurer depuis Louvain, tiraient encore de leurs musettes de nombreuses bouteilles et des provisions, dont les dbris, joints aux excrments dont ils se soulageaient l'envi, ne tardrent pas changer le sol en fumier. Je n'avais pas cherch revoir Koenig depuis son affaire. Je l'aperus alors. Il tait ple et tourment. Il me vit, mais ne s'approcha pas de moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il dtourna la tte. Me rangeait-il aussi au nombre des assassins? Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystre. De grands cars automobiles--j'en comptai bien une quarantaine--dbouchaient dans la partie du boulevard qui ctoyait la prison et venaient s'chelonner devant nos sections. Ils nous taient destins. Nous les peuplmes, trente hommes par vhicule, groupe aprs groupe, compagnie aprs compagnie, et, sitt garni, chacun d'eux dmarrait petite vitesse et grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux, accoupls, chaque paire monte par un palefrenier, suivaient au trot. Des autos-canons et des autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le cortge, une pice par cinq ou six voitures. Nous contournmes la ville. Elle semblait toute remuante d'un grand frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait, l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que par le visage et le costume, et ses flots incessants dbordaient jusqu' nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute incorporation, les uns en service command de police, de garde ou d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards, d'autres, blesss lgers, la tte bande ou le bras en charpe, on voyait dfiler, hves et farouches, de sinistres cohortes de prisonniers, qui s'avanaient pniblement sous les insultes, les crachats, les coups de baonnettes et les brandissements de crosses. Il y avait l des pantalons rouges franais, mais en petit nombre; la plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes plates bords aigus, devaient tre des Anglais. Ils fumaient, la bouche amre, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables trs maigres et trs secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'chassiers, enjuponns et coiffs de bonnets rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de pansements sommaires barbouills de sang et de pus. Ils nous jetaient, au passage, des regards affams. Nous n'emes pas le temps de recueillir grand'chose de Mons que cette rapide vision. Nous apermes un beffroi, pavois du drapeau allemand, une flche de cathdrale, une statue, une tour. Puis nous virmes droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pave. Du court contact que nous avions eu avec les ntres au frlement de cette ville que nous laissions derrire nous, nous avions cependant appris de grandes nouvelles, confirmant ou prcisant les bruits vagues qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre dpart de Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'tait livre entre nos armes et les armes franaises appuyes par quelques divisions britanniques, sur toute l'tendue d'un immense front courant des Ardennes l'Escaut. Partout les lgions ennemies avaient t bouscules, enfonces, disloques, pulvrises, laissant des centaines de milliers de morts et de prisonniers; et leurs dbris informes, en complte droute, fuyaient cette heure prcipitamment vers le sud, entranant dans leurs remous vertigineux les populations affoles de provinces entires. Jetes aprs elles comme un irrsistible raz de mare, nos phalanges les poursuivaient de leur rue triomphale. Jamais dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'tait vu. C'tait le monde occidental qui s'effondrait sons les coups de massue du Hermann germanique. Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblrent de joie. On faisait circuler de car en car un communiqu de notre Grand tat-Major peu prs ainsi conu: L'arme allemande de l'ouest a pntr victorieusement sur le territoire franais, de Cambrai aux Vosges. L'ennemi a t battu sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'tendue norme des champs de bataille il n'est pas possible de donner des chiffres exacts sur ses pertes en tus, blesss, prisonniers et tendards pris. L'arme du gnral von Kluck a culbut l'arme anglaise prs de Maubeuge. Les armes des gnraux von Blow et von Hausen ont battu compltement environ huit corps d'arme franais, entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'arme du duc de Wurtemberg poursuit l'ennemi au del de la Semoy. L'arme du prince imprial allemand s'est empare de Longwy. De grandes jubilations roulaient d'un bout l'autre de notre cortge, des _hoch_, des _vivat_, _semper vivat_, mls aux strophes dlirantes de nos chants patriotiques, le _Heil Dir im Siegerkranz_, le _Deutschland ber alles_, ainsi que l'hymne cher entre tous Wacht-am-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frntiquement dans la voiture qui nous suivait. De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'tait si victorieusement dnoue taient des plus visibles sur notre route: maisons fracasses, charrois dmonts, chevaux tumescents, cadavres kakis allongs ou recroquevills, blesss sautillants ou se convulsant terre et que nous tirions au jug, en passant. Nous traversmes un gros bourg dont une centaine de maisons avaient saut et qui brlait encore. Mais mesure que nous avancions, ces marques se rarfiaient. Il semblait que nous parvenions l'extrmit mme de ces lignes gigantesques de combats, dont les ondes furieuses taient venues s'teindre et mourir dans ces parages. En mme temps, le pays changeait d'aspect. Il se dnudait maintenant, se lprait, tout pel d'une teigne trange et charg de poussire noire. Combustible et phlogistique comme un champ de l'Erbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes cendres, uniformment coniques, qui le mouvementait d'une gographie singulire, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prs ou de boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits rouge vif coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriac. Je n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contre. La faune humaine, trs grouillante, semblait constitue par une peuplade troglodyte, dont le comportement habituel tait, ce qu'il me parut, de se tenir croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents, pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de beurre ou le bol de caf au lait la bouche. Ces indignes nous regardaient passer sans se dranger, bien qu'avec tonnement et mfiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous pouvions bien tre et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais nous n'avions pas le temps de nous arrter pour le leur apprendre, ni pour leur montrer quelle sorte de gens nous tions. * * * * * Tout coup des cris s'levrent, accompagns de hourras tumultueux: --France!... France!... Nous sommes en France!... _Frankreich!... Frankreich!..._ Nous continuions rouler imperturbablement sur une route tout fait libre, o ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Trs loin, dans le sud-est, le canon marmonnait. Aux mines et leurs puits d'extraction s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles mtalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des machines outils, c'tait l'impressionnant silence de l'abandon ou de la grve qui nous accueillait. Nous ctoymes deux villes toutes bardes de constructions mtallurgiques, de charpentes d'acier et de chemines usinires. --Dans quelques semaines, dclarait sarcastiquement Schimmel, il ne restera plus rien de tout cela. Tout aura t dmont, dtruit, dmnag. C'est le plan. Il paraissait connatre fort bien la rgion et nous en dcrivait la topographie. Mais, dsorients par cette marche rapide aussi bien que par la complexit du pays o l'on croisait sans cesse de nouvelles routes et de nouvelles lignes ferres, nous ne suivions qu'imparfaitement ses explications, qui, pour exactes qu'elles dussent tre, ne contribuaient gure nous clairer. Aussi les noms de localits consonnances trangres qu'il nous dfilait et dont nous entendions parler pour la premire fois n'ont-ils laiss dans ma mmoire qu'un souvenir incertain. Conjointement au plan conomique, Schimmel nous exposait le plan stratgique, beaucoup moins longue chance et sur lequel il croyait avoir des lumires spciales: --Nous participons, disait-il, une vaste opration d'aile, ayant pour but la prise revers de l'ennemi. Nous le dbordons largement sur sa gauche, nous le gagnons de vitesse et nous allons lui jeter dans le flanc, peut-tre jusque sur ses derrires, un nombre important de corps d'arme qui l'acculeront un colossal Sedan. En quinze jours nous aurons cueilli ce qui reste des armes franaises dans un immense coup de filet. --Et Paris? disions-nous. --Paris restera au fond de la nasse. Il tait peu probable que Schimmel ft si peu que ce soit dans le secret du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifi pour cela, et il ne faisait partie d'aucun tat-major, pas mme de celui du rgiment. Mais sa remarquable intelligence lui permettait de dduire de ce qu'il observait et des informations qui lui parvenaient le sens suprieur des vnements en prparation. C'est ainsi que, lorsque nous nous arrtmes, au soir, sur un flanc de cte bruyreux, en vue d'une rivire canalise que lui-mme, dans l'obscurit qui croissait, hsitait identifier, il dit: --Le plan est gnial. C'est une question de transports. Sommes-nous suivis ou prcds d'une quantit suffisante de canons et de munitions? tout est l. Nous quittmes nos voitures passablement courbatus, emmantels de couches de poussire de diverses couleurs. Nous avions couvert cent cinquante kilomtres dans la journe. L'endroit o l'on venait de nous dposer paraissait loign de toute localit importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses environs immdiats. Des charpentiers du gnie taient occups y monter des baraquements, dont l'un tait dj prt loger des troupes. Mais, ce qu'on y trouvait de plus particulier, c'tait l'entre d'un vaste souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'o par des galeries maonnes bien fournies de litires de paille et claires par une installation d'actylne, semblait capable de donner abri plusieurs rgiments. A cette vue, l'oeil de Schimmel brilla brusquement et il s'cria: --Je sais o nous sommes! Mais rendu tout aussitt discret et comme billonn par l'importance qu'il venait de se dcouvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus. C'est dans ce souterrain que nous passmes la nuit ou plutt les quelques heures de repos qui nous furent accordes. Avant le petit jour, nous reprenions la route, cette fois pied. Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, fronc de fines ondulations et de lignes de bois. L'air tait lger, le matin encore frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agrables campagnes de France aux aspects doux et nuancs. De lieue en lieue nous traversions un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient videmment plus qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque pointe du Prussien lgendaire de 1870. Nous acceptions les hommages de ces bonnes gens et surtout les prsents qu'ils nous faisaient avec libralit. Ils nous tendaient des ptisseries, du chocolat, des pots de confitures, des bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions mme pas la peine de payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie franaise par les soins de l'intendance. Comme nous ne faisions que passer, nous n'en demandions pas davantage, et cette comdie nous divertissait grandement. Il se produisit mme dans un de ces villages une scne des plus comiques. Comme nous y entrions grand tralala de tambours et de fifres--car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant donner la clique tout propos,--et comme les paysans accourus nous accablaient de leurs tmoignages de contentement, un homme blouse bleue et mine rjouie se dtacha de la foule villageoise et, avec de grands gestes d'effusion, se prcipita sur Schimmel. --Par exemple! s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais!... C'est ce bon monsieur Coursier!... Ah! a me fait plaisir de vous revoir!... Et comment a va-t-il, mon cher monsieur Coursier? Il lui tendait sa large main calleuse. Schimmel blmit un peu, mais ne se dcontenana pas. --Qui tes-vous? fit-il schement. Je ne vous connais pas. --Vous ne me connaissez point?... Ah! elle est bien bonne!... Comment, vous ne reconnaissez pas matre Jean Renard, du village de Courtavesnes, chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que l'an dernier, prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c'est moi, monsieur Coursier, moi, Jean Renard!... --Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous devez vous tromper, mon brave homme. --Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgr votre bel uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays... Vous tiez tu et toi avec le juge de paix, l'huissier, le percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les btes, sur tout... Le jour, vous tiez courir par monts et par vaux... mais, au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des photos... --Allez-vous vous taire, nom de Dieu! --Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fchez pas, je vous aimais bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la qurir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir. --Vous allez me foutre la paix immdiatement, sinon... --Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous tiez Anglais... Qui aurait pu se douter?... C'est que vous parlez rudement bien franais pour un Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous tes avec ces messieurs les Anglais pour les guider... Schimmel perdit patience. Il dgaina son revolver, et, avant que l'autre ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la mme sret de main qui avait abattu le prtre de Louvain, il lui brla la cervelle. Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient, personne ne se rendait bien compte de ce qui s'tait pass; on se demandait si c'tait un accident, ou quoi. Les soldats menaaient; Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait dj, heureusement en allemand, de faire au village son affaire. Le maire et le garde champtre survenaient en moi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourn, si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrt de la colonne, n'tait arriv au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde champtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il dclara tout de suite ces reprsentants de l'autorit qu'on tait en guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait exclusivement l'autorit militaire, qui procderait. Puis il donna l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout clopinant dans un lot de commres gesticulantes, le rebouteur du village qui venait s'enqurir si on n'avait pas besoin de ses soins. * * * * * Nous ne savions ce qu'taient devenus, depuis Louvain, les autres bataillons du rgiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps, les autres rgiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle grande quand, au soir, nous trouvmes, bivouaquant sous le couvert d'une fort, l'effectif divisionnaire peu prs complet. Il n'y manquait que deux bataillons, qui rejoignirent une heure aprs nous. C'est l que nous pmes admirer la science de nos tats-majors qui parvenaient diriger, comme sur un chiquier, la marche de leurs units par des routes diverses et les amener sans fourvoiement au lieu dcid d'avance, pour les rassembler, au moment prvu, sous la main de leur chef. Cette fort toute bruissante et rsonnante d'armes, au-dessus de laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y voyait runie, avec ses caissons bourrs d'obus, rendait en outre bien vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se prparaient pour nous. Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une htellerie de touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de garages, servait de mess aux officiers. Elle tait tenue par un Allemand naturalis qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se multipliait en l'honneur de ses htes prestigieux, devant les bottes poussireuses de chacun desquels, s'il en et eu le loisir, il aurait voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on seigneurialement, poulets, gigots, livres, cuissots de chevreuils, perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poles, mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables dbordaient d'uniformes et le champagne moussait flots. Les gnraux et les officiers de l'tat-major divisionnaire dnaient dans une salle spare, o, de quart d'heure en quart d'heure, confluaient des tlphonistes, des aviateurs ou des tlgraphistes de la sans-fil. Jamais encore je ne m'tais senti si prs du gnral von Zillisheim, commandant la division, et j'en avais tout un petit frisson. L'autre brigade, qui avait donn devant Mons, avait t, ce que nous apprmes alors, assez fortement prouve. Beaucoup de ses officiers manquaient; ceux qui taient l, le verbe sonore et le monocle avantageux, faisaient des rcits de la bataille. On avait srieusement frott le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur compte pour dguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions contre cinq de nos formidables corps. C'tait bien la mprisable petite arme dont on avait parl. Que venaient faire ces joueurs de cricket sous notre avalanche? Mais ces tableaux de tueries je prfrai la relation de l'entre de l'arme allemande Bruxelles, dont nous gratifia avec brio un officier de liaison du 66e. Il fallait l'entendre dcrire l'allure magnifique de nos rgiments, la stupfaction des Bruxellois leur aspect, les belles avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal. Les troupes avaient dfil pendant trois jours et trois nuits dans les vastes artres de cette capitale neutre, qui se croyait bien l'abri de leur atteinte. L'avant-garde tait entre le 20, deux heures aprs midi, sous les ordres du gnral Sixt von Arnim. Elle se composait de rgiments de cavalerie lgre et de cavalerie de ligne, des deux divisions du IVe corps, avec leurs brigades d'artillerie de campagne, leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de munitions, leurs compagnies de pionniers, leurs quipages de ponts, leurs ambulances et leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailleurs et ses cyclistes, d'un rgiment d'artillerie lourde, tranant des obusiers de 150 et des mortiers de 210, de compagnies tlphonistes et tlgraphistes, de dtachements d'arostiers et de cent mitrailleuses automobiles. Tout y tait gris, uniformment, mystrieusement et colossalement gris: gris les uhlans et leur fort de lances d'acier flammes de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs; vert-de gris les chasseurs, gris, profondment gris les rangs pais de l'infanterie de ligne et gris ses couvre-casque; grise toute l'artillerie, canons, affts, boucliers et caissons, gris tous les fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes, grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'paules paraissaient gris galement. Les drapeaux taient la croix blanche sur fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions triangulaires de commandement mouchetaient a et l de petits flottillements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable mare grise. De rgiment en rgiment les musiques aux instruments ternis effrayaient l'air de retentissantes marches guerrires. Les intervalles de leurs tonitruements taient remplis par les choeurs non moins terribles des guerriers allemands qui, par deux mille voix la fois, branlaient les murs des maisons et secouaient de rsonnements les tympans. Mais, quel que ft le bruit de ces sonorits cuivres ou buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferres battant puissamment le pav au rythme mcanique du pas de l'oie, ni le martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues jantes d'acier, le carillon des chanes de mitrailleuses, la stridence des essieux, le grincement des freins, l'brouement catapultueux des moteurs. Toute cette arme grise, cet norme boa gris, rampait avec rapidit et dans un tintamarre infernal travers la cit bruxelloise, comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout cailleux de mtal. La grande ville horrifie le regardait s'avancer dans ses rues, carquillant sur lui ses milliers de fentres vides. Vomi par la porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique, tal ses lourds replis devant la gare, tourn par le boulevard du Nord, englouti sous sa masse la place De Brouckre, puis s'tait allong dans le boulevard Anspach. L, un de ses rgiments avait annel sur sa gauche pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatre en avait frmi jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pignons historis et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contempl de pareil depuis les temps de l'Espagnol. Hrisse, la flche de l'Htel de Ville dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient soufflet les faades illustres des Corporations: la Maison du Roi, la Maison des Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison des Merciers, la Maison des Bateliers, la Maison des Archers, la Maison des Charpentiers, l'Htel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la Rose. Le gnral von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la Maison Communale, perons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant qu'il signifiait au bourgmestre Max et ses chevins que la ville lui appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la marche de l'arme grise se poursuivait interminablement, le reptile encombrait le boulevard du Hainaut, crasait le boulevard du Midi, et sa tte cumante, pouvantable, invincible venait s'engager sur la chausse de Waterloo. Nous entendmes ce rcit avec autant d'agrment que d'intrt. Il nous donnait un avant-got de l'entre plus sensationnelle encore que nous ferions nous-mmes, dans peu de jours sans doute, Paris. * * * * * Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances tant satisfaisants, la division s'branla sans retard, par trois routes. Le temps tait toujours magnifique: un vrai _Kaiserswetter!_ Comme l'affirmait notre devise guerrire, nous avions dcidment Dieu avec nous. Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le gnral von Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru rigoureux, mais dont nous reconnmes le fondement et auquel il fallut obir. Le gnral von Kluck ne voulait pas de tranards et les officiers avaient le devoir de les abattre sans piti. Il n'y en avait pas eu le premier jour dans notre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jour-l, dont un que je connaissais bien, un nomm Plump, qui avait t jardinier chez mon pre et qui, moins apte couper ses cors qu' tailler ses rosiers, avait vu, tape par tape, ses pieds s'enflammer jusqu' lui refuser tout service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants, qui tous reurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine Kaiserkopf. Nous avions fait trente-cinq kilomtres la veille; nous en couvrmes quarante pour notre seconde journe de marche sur terre de France. On faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre manoeuvre, ainsi que l'avait prvu Schimmel, tait extrmement rapide et ne s'oprait pas sans fatigue, elle n'en tait pas moins joyeuse. Le grand but nous galvanisait tous. Paris! Paris! Il semblait que ce mot magique nous pousst en avant et nous donnt des ailes. La troupe chantait frquemment pour lectriser son allure. C'tait tantt une compagnie, tantt l'autre qui donnait de la voix, et chacune avait son choeur de prdilection. Le ntre tait, bien entendu, celui de Wacht-am-Rhein lui-mme, _la Garde au Rhin_ et le terrible sous-officier en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enrag. Nous battions de loin comme sonorit tout ce qui sortait du reste du bataillon. Le capitaine Kaiserkopf en ressentait quelque fiert. --Ce n'est plus la _Garde au Rhin, meine Kinder_, qu'il vous faudra chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientt la _Garde la Seine_! --Ou la _Garde la Loire_! vaticinait plus prement Schimmel. Celui-ci ne ddaignait pas de se mler cette forte joie militaire, et, au milieu des baudissements de sous officiers ou de simples soldats qui gayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de ritournelles d'accordon, il lui arrivait de produire quelque chanson plus originale, dont il chevrotait d'un fausset aigre la mlodie ou dont il dclamait pompeusement les paroles. Je m'en rappelle une, qui devait tre nouvelle, car personne ne la connaissait. La voici: _Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt, Als er 70 aus Frankreich heimgekehrt, Eine Zeile lang, ohne Strophe und Reim, Das brachte er mit aus dem Kriege heim: Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_ _Nach Paris! Er tat seinen ersten Schlag, Ein Franzose chzend am Boden lag, Nach Paris! Seine Flinte nahm sicheres Ziel, Ein feindlicher Schtze zu Boden fiel. Nach Paris! Die Losung war gut und recht Und warf zu Boden ein neidisch Geschlecht. Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_ _Jetzt merke ich wohl meines Vaters Wut An den Erbfeind, sie lebt auch in meinem Blut, Wir marschierten nach Frankreich, die tausend Mann, Und ich stimmte das Lied meines Vaters an, Kein Lied war krzer und geller als dies. Ganz Deutschland singt's: Nach Paris! nach Paris![5]_ _Nach Paris!_ Toute l'Allemagne le chantait, en effet, et nous le chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'tait nous qui y allions. _Nach Paris!_ oui, oui, _nach Paris!_ Qui n'aurait chant? Je ne crois pas qu' ce moment il y ait eu, dans toute l'Allemagne, une seule voix discordante, mme aucune de celles qui, sur tant d'autres points, ne sont jamais d'accord. Je n'tais pas sans me proccuper parfois, je le dis sans fausse modestie, de l'tat d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas, comme tant de chefs de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer le service, sans plus considrer les hommes que des machines, d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire marcher. Ma qualit d'intellectuel m'imposait des prtentions la psychologie. Je m'intressais mes quatorze mousquetaires et me montrais curieux de leur mentalit. Que pensaient-ils au juste de la guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne jugeais pas indigne de moi de leur demander eux mmes. Pourquoi te bats-tu? Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un contact trop familier pour les inquiter, et ils se dfiaient trop peu de moi pour ne pas me rpondre avec simplicit et franchise. Pourquoi te bats-tu? La plupart rpondaient: Pour l'Empereur ou: Pour le _Vaterland_, et c'tait vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose; l'Empereur et le _Vaterland_ reprsentaient tout pour eux: l'Allemagne, leur coin de terre, leur famille, eux mmes. C'taient des protestants comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme moi, et, comme moi-mme, ils se battaient bien rellement et pleins d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le _Vaterland_ contre l'ennemi commun. Mais le cas de tous mes fusiliers n'tait pas aussi net. J'avais dans mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci m'intriguaient davantage. L'un des deux catholiques tait le soldat Schnupf, que je connaissais du temps que j'tais volontaire et que j'aimais bien. Quand je lui eus demand: Pourquoi te bats-tu, Schnupf? et qu'il m'eut rpondu: Pour l'Empereur, je lui objectai: --L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui? Schnupf rflchit un moment, paraissant faire un gros effort pour pntrer en lui-mme et dfinir la raison relle pour laquelle il se battait. Il dit: --Je me bats contre la France anti-chrtienne et perscutrice de l'glise. Elle doit prir. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant, c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protge. D'ailleurs le pape est avec nous. --C'est juste, dis-je. Mais tu es entr en Belgique, Schnupf, un pays catholique; tu y as brl des glises et massacr des curs. Comment arranges-tu a? --Je vais vous le dire, _Herr Fhnrich_. La Belgique a commis un grand crime en s'opposant notre passage et en tirant sur nos soldats. Si elle ne s'est pas mise de notre ct, et si elle a prfr l'Angleterre hrtique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique; ses glises sont de faux temples et ses curs de mauvais prtres. La Belgique n'a que ce qu'elle mrite. Il n'y avait rien rpliquer. La conviction de Schnupf tait entire: Schnupf savait pourquoi il se battait. Avec Vogelfnger, ce fut un peu plus compliqu. Vogelfnger tait un mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai l'interroger, non sans lui avoir pralablement offert une tourne l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer de ma discrtion, puis il dit d'une voix basse et farouche: --Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis rpublicain. --Bien entendu, accordai-je. --Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis internationaliste. --Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfnger, pourquoi te bats-tu? Est ce que tu ferais la guerre contre coeur? --Je fais la guerre de bon coeur. --Explique-moi donc ce mystre. --Il n y a pas l de mystre, _Herr Fhnrich_; vous allez comprendre. Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne, nous ont-ils dit, est le seul pays du monde o le socialisme soit vraiment puissant et vraiment organis. Qu'est-ce que c'est que les socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misrables, incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte; l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne peut vouloir cela. Aprs la victoire, nous tablirons le rgime socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes et les hobereaux qui ont dcid cette guerre ont en mme temps sign l'avnement du socialisme. Nous hassons le Kaiser et ses ministres, et nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre affaire. Voil ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers... --Je ne suis pas un junker. --Vous tes un bourgeois, pour nous c'est tout comme. Vous autres bourgeois et junkers, sans vous en douter, vous vous battez pour nous. Nous sommes maintenant vos allis c'est vrai, mais pour mieux vous dvorer plus tard. L'arme, cette arme que vous avez si bien organise, est en ralit notre arme. Sur trois combattants allemands il y a un socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von Kluck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre guerre. Plus il y aura de tueries, de sang rpandu, d'horreurs et de massacres, plus il y aura ensuite de socialistes. Voil pourquoi nous nous battons, _Herr Fhnrich_. Vive la guerre! Il y avait de quoi tre mdus, et je le fus. Mais j'avais compris. Vogelfnger savait, lui aussi, pour quoi il se battait: il se battait pour le socialisme. Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour un motif qui n'tait pas toujours le mme, mais qu'il connaissait parfaitement, qui le poussait avec une force irrsistible et le liait indissolublement tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une mme communaut de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour le plaisir; Schimmel se battait pour le mtier; von Bckling et von Waldkatzenbach se battaient pour la caste; leurs soldats se battaient pour le Kaiser, pour le pape ou pour la rvolution sociale. Non, personne ne regrettait la guerre, pas mme Koenig, qui ne dsapprouvait que la manire dont la guerre tait faite, non la guerre elle-mme. Et tous ensemble criaient: _Nach Paris!_ * * * * * Nous n'tions pas encore la Loire, ni mme la Seine mais nous venions de franchir la Somme. Il y avait eu, parat-il, sur quelques points certaines vellits de l'ennemi d'en dfendre le passage; dans la rgion o nous oprions, nous n'apermes rien de semblable et nous traversmes la rivire, au point du jour, dans la plus grande libert. Au del, le pays paraissait vide de forces hostiles. Mais nous n'avions pas fait trois kilomtres que nous tions arrts par des troupes franaises. Dj, sur notre droite, nous entendions la brigade qui nous flanquait canonner depuis quelque temps avec vivacit. Nous n'avancions plus que prudemment. Bientt nos lments reurent l'ordre de prendre leurs dispositifs de combat. Les tlphonistes taient sur les dents. De petits obus trs meurtriers commencrent alors tomber. Ils firent immdiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'levrent: --_Franzosen!... Franzosen!... Ach! die Franzosen-Kanaljen!..._ Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement dploy, la compagnie Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais ayant dj subi le baptme du feu, je me cravachai intrieurement le coeur pour me forcer au courage. Il fallut aussitt s'aplatir contre terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front, interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant, clataient avec un brisement dchirant, arrachaient les oreilles, cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inoue et la frquence d'un tir de mitrailleuse, projetant l'parpillement d'une myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre connaissance. Des morts et des blesss en nombre impressionnant roulaient dj et se dchiquetaient sur le sol. Mais il fallait progresser tout prix, c'tait l'ordre. --En avant, nom de Dieu! haletait Kaiserkopf derrire nous. Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats. On avanait sur le ventre, travaillant fbrilement de la pelle-bche. Nos batteries crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas faire taire celles qui nous aspergeaient. Nous tions couverts par une ondulation de terrain qu'il fallait atteindre travers un kilomtre terrible comme un glacis. C'tait autre chose qu'en Belgique! La mort, le dcervelage, le rle rdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dgoulinaient dans les sillons de nos petites tranches. Protgs par nos sacs, nous cherchions pniblement progresser par bonds rampants de quelques mtres. Les visages taient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine suintaient des vtements. Le soleil plombait nos casques qui crasaient nos ttes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient nos oreilles, tandis que de rauques clats de cornets, l'arrire, rayaient les interstices des explosions. J'eus la douleur de perdre mon fidle Kasper, souffl par un obus. Sans la moindre blessure discernable, sans paratre seulement avoir t touch, il devint subitement tout bleu et un mince filet de carmin farda ses lvres. Mais une fort de hourras bruissait derrire nous. Les trois autres compagnies, lances l'assaut, nous dpassaient en courant dans un cliquetis de culasses et une prcipitation de bottes. Hriss, convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach bondit prs de moi en miaulant des khrr, khrr angoisss. Une poussire brlante nous enveloppa. A travers ce brouillard, je vis avec horreur les vagues qui nous distanaient fondre rapidement dans leur course. Les hommes tombaient a et la, brusquement, au hasard, balays, emports comme des quilles sous la bourrasque des projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos, fauchant l'air de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur chappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix la fois. J'tais pouvant, et je crus ma dernire heure venue quand j'entendis le grondement de Kaiserkopf, rpt par le fausset de Schimmel, commander: --En avant!... _Zum Sturm!_.. Ceux qui le purent se levrent pour se joindre l'assaut. Sur les autres, les coups de bottes des grads furent malheureusement inutiles. Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien. Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste temps pour voir dtaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui disparurent dans un vallonnement. Etais-je bless? Je ne ressentais qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon bidon. Derrire nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et hurlait. Nous avions devant nous un bout de plaine coup de petites haies, sillonn de fosss, parsem de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y tait tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus l'arrosaient de leur grle, y soulevant des gerbes noirtres et y semant des incendies. J'tais encore tout tonn de respirer, stupfait d'tre vivant. Je regardai autour de moi, cherchant mes hommes. Onze taient l, qui m'avaient suivi, dont deux lgrement blesss. Trois manquaient, outre Kasper. Je me berai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans la tourmente, mais la vrit est que je ne les revis jamais. Les bataillons arrivaient les uns aprs les autres, droite, gauche, ou derrire le ntre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade tait l. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une trombe. Les tambours battaient; les fanions signalaient: Allonger le tir et: Envoyer munitions. A notre gauche, le bataillon von Putz avait trouv moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes, femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait prcder, baonnettes dans les reins, et qui lui servaient de bouclier. --Sacr mille millions! fit Kaiserkopf jaloux. Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fosss, de derrire les meules, les haies, des milliers de balles sifflrent, dcimant nouveau les rangs de nos courageux fantassins. Ces misrables Franais devaient avoir avec eux deux on trois mitrailleuses qui vidaient sans piti sur nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi, on les tenait, il n'y avait plus qu' leur tomber dessus. Les premiers pantalons rouges parurent. Ils taient morts ou blesss aux abords des obstacles que nous traversions. Les blesss, bien entendu, taient immdiatement rduits eux aussi l'tat de cadavres. La vue de ces Franais m'inspira aussitt une haine froce. Je sentis que je les excrais. Ah! les bandits! les lches!... On en voyait passer subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert. Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils taient garnis scintillaient. --Plus vite!... plus vite! nous adjuraient nos officiers. Il fallait gagner le plus rapidement possible l'espace qui nous sparait d'eux, rduire au minimum le temps d'efficacit de leur tir et les aborder promptement la baonnette. La rage meurtrire de leur feu nous abmait. Nos pertes taient dj assez leves. Heureusement que l'artillerie nous avait bien prpar la besogne. Leurs positions taient bouleverses et des amas de corps sanguinolents les jonchaient. Ce n'taient d'ailleurs que des dfenses de fortune amnages la hte et que l'on franchissait sans peine, une fois prives de leurs derniers dfenseurs. Nous nous rendmes bientt compte que ceux-ci taient moins nombreux que la frocit de leur tir n'avait pu le faire croire. Il pouvait y avoir l en tout un petit bataillon, dont la moiti devait avoir dj mordu la glbe. Cela dcupla notre courage, car il tait visible que nous les crasions sous notre nombre. On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils prfraient se faire tuer sur leurs mdiocres positions. Ils russissaient mme parfois se grouper, foncer sur nous et rompre sur quelque point notre treinte. C'est ainsi que nous vmes inopinment surgir devant notre front de compagnie une cinquantaine de ces enrags faisant mine de vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de dsarroi. Heureusement que Kaiserkopf eut une ide de gnie. C'est l que nous pmes apprcier la valeur d'un bon tacticien. Il fit avancer une trentaine d'hommes sans armes, avec l'ordre de lever les bras et de crier: _Kamerad!_. Donnant dans le panneau les Franais s'arrtrent net. Leur officier, tout joyeux, s'approcha sans dfiance, faisant signe aux ntres qu'il acceptait leur reddition. Mais, ce moment, les rangs des _Kameraden_ s'ouvrirent, dmasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait rapidement aposter derrire leur rideau. En un tour de bande, toute la racaille franaise tait par terre. A notre gauche, devant le bataillon von Putz, nos affaires marchaient mieux encore. L, c'tait la victoire clatante. Le bouclier des civils avait fait merveille. Il n'en restait pas grand'chose. Par contre, les hommes de von Putz sortaient peu prs indemnes de l'aventure et avaient tout balay devant eux. Plus loin, on voyait des flammes jaune ple sortir de derrire un cran de peupliers, dans des flots de fume pommele. N'ayant plus rien battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portrent. Nous reconnmes en approchant que c'tait une ambulance franaise qui brlait. Elle tait amnage dans un corps de grange, que le feu attaquait dj de trois cts. Des sergents amoncelaient encore des bottes de paille contre les charpentes. Deux drapeaux de la Croix Rouge arbors aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne tardrent pas se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce brasier. Trois ou quatre cents soldats mls d'officiers trpignaient de joie l'entour, poussant des hourras et tirant des coups de fusil dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'tait de voir surgir, moiti fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient de s'en chapper, des blesss, des malades, des infirmiers, qui gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grills, les yeux exorbits, des plaques noires ou vives au visage, les vtements en partie dtruits ou en feu, les linges et les pansements carboniss. Un mdecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait bless, car il soutenait son bras gauche, voulut s'lancer vers un de nos officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en profrant je ne sais quoi d'une voix indigne, qu'il tombait perc de balles. D'ailleurs, tout ce qui sortait tait aussitt couch en joue et abattu. --_Feuer! Feuer!_ ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques. S'excitant cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus avancs se tenaient une cinquantaine de mtres du foyer en raison de la chaleur et des escarbilles, paulaient, visaient, dchargeaient, puis attendaient le dbucher de la pice suivante, comme dans l'mulation d'une chasse enivrante. --_Noch einer!_ hurlaient-ils. Encore un!... Vingt, trente fusils dtenaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie. Je vis ainsi descendre des douzaines de blesss, mutils de la face, du torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttire chaque jambe, un autre amput d'un pied et dont les bquilles brlaient. Aux brches de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles masques dantesques et des bras ttaniques; il en mergeait des bustes, des corps qui se hissaient convulsivement et dgringolaient en perdant leurs bandages. Ils tombaient terre sur leurs moignons, se cassaient un reste d'paule ou de tibia, et n'taient pas moins fusills, aprs quelques sautillements dsesprs. Du ct des peupliers, une cinquantaine de blesss, capturs dans l'ambulance avant le dbut de l'incendie, taient excuts, plus rgulirement, feux de salves, sous les ordres d'un lieutenant pommad. Tout cela me surprenait et je commenais trouver qu'on allait peut-tre un peu loin. A quelques pas de moi, Koenig considrait ce spectacle sans un mot, son beau visage contract de tressaillements. Je vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, Koenig devait le connatre et l'avoir reu lui aussi, car il ne daigna pas le regarder. Schimmel me le tendit. Je lus: _Von heute ab werden keine Gefangenen mehr gemacht. Smmtliche Gefangenen werden niedergemacht. Verwundete, ob mit Waffen oder wehrlos, niedergemacht. Es bleibe kein Feind lebend hinter uns[6]._ Cet ordre tait sign du gnral-major von Morlach, commandant la brigade. Jamais, je dois le dire, ordre ne fut si ponctuellement excut. Rpandus sur la surface du champ de bataille, des escouades de massacreurs en exploraient consciencieusement les recoins. Tout buisson cachant un rle suspect tait battu et nettoy. Les giboyeurs suivaient la trace le sang, pistaient le gte et servaient la bte la baonnette. Le sang ruisselait et les entrailles coulaient dans les bauges forces. Mais quelque dcousu qu'il ft, le Franais traqu ne se laissait pas pieuter sans faire tte, et son gorgement n'allait pas sans danger pour les veneurs. Il leur fallait parfois se mettre six ou sept pour en achever un. Ces fauves se dfendaient jusqu' leur dernier grognement. Ceux qui ne pouvaient plus remuer un bras, pointer un pistolet, vomissaient contre nous d'abominables injures. --Boches! Boches! criaient-ils. Boches!... Ah! les vaches!... ah! les Boches!... Ce fut ici que j'entendis pour la premire fois ce terme de Boche, qui devait si souvent par la suite frapper mes oreilles et que j'eus plus d'une fois l'occasion de recevoir en plein visage. --Ah! les Boches!... ah! les salauds!... les assassins!... les Boches!... J'en tais tout indign, tout froiss dans mon amour-propre d'Allemand. Mais ces cris eux-mmes, ces injures cessrent. Les derniers blesss se turent et il n'y eut plus que des morts. Le gnral major von Morlach pouvait tre content. Cela ne refroidit pas l'ardeur de nos soldats, car s'il n'y avait plus rien ventrer, il y avait encore beaucoup fouiller. Le pillage des cadavres, qui avait dj commenc, se gnralisa. On vidait les poches et on coupait les doigts. On enlevait les bijoux, l'argent, les montres et le tabac. Des quipes organises dpouillaient les corps de leurs chaussures et de leurs uniformes, ceux-ci tant destins, comme je l'appris, costumer certaines de nos units en vue de tromper l'ennemi. Aprs leur besogne et parfois se disputant entre eux, nos soldats taient changs en hynes, en chacals, en dtrousseurs de morts, en cumeurs de champ de bataille. Devant un amoncellement de tus, rsultat d'une excution en masse ou d'une attaque fauche la mitrailleuse comme celle que nous avions dtruite, une soixantaine d'hommes de notre compagnie, s'abandonnant aux bats d'une joie dlirante, attendaient le moment de procder au dpcement. Des grads taient l, Biertmpel, Schmauser, Buchholz, Quarck, Schweinmetz; Wacht-am-Rhein y tait, le mufle sanguinaire; Schlapps et le capitaine Kaiserkopf y taient. On tirait les derniers coups de fusil sur le charnier o s'observaient encore d'obscurs tressaillements. Soudain un remuement se fit dans la masse sanglante; des corps s'cartrent, s'boulrent sous une pousse de l'intrieur; et l'on vit lentement surgir d'entre les cadavres un facis pouvantable, sans nez, sans sourcils, semblable un corch d'anatomie, avec un oeil crev et le front dchir; puis une paule, un torse, un bras galonn o manquait la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur. Promenant sur nous son oeil unique, l'horrible fantme se mit crier d'une voix stridente: --Bandits!... Vous n'tes tous que d'ignobles massacreurs!... La guerre a honte de vous, canailles!... vous la dshonorez!... Peuple d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la France ne vous pardonne jamais vos crimes!... Kaiserkopf, qui fut le premier se remettre de cette surprise, put enfin braire: --_Frankreich kaput!_ --Ah! _Frankreich kapout?_ salauds!... Pas si vite!... Il y a encore des poilus en France!... Je vous maudis!... Je maudis l'Allemagne!... _Deutschland, Deutschland nieder!_... Et si vous voulez mon nom, les Boches, eh bien, sachez que le capitaine Labastide vous emm...! Kaiserkopf s'tait prcipit sur lui, fou de rage, et braquait dj dans cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant que le coup partit, le capitaine franais, recueillant toutes ses forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang. Je ne voulus pas assister la cure et je m'loignai. A ce moment, j'aperus de nouveau Koenig. Avait-il t prsent cette scne, si pareille celle qu'il nous avait faite lui-mme en Belgique? Avait-il entendu la maldiction du capitaine franais? Le pillage ne put se poursuivre. J'avais peine rejoint le gros de la compagnie, que des signaux de cornets se mettaient sonner de partout. Les troupes se reformaient htivement. Les officiers couraient, criaient et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait rapide allure. Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait ranger. Notre artillerie recommenait tirer. Que se passait-il? Nous ne tardmes pas le savoir. De longues lignes rouges se dmasquaient au loin, sur notre gauche. En mme temps, nous tions arross de shrapnells. --Les Franais!... les Franais! criait-on. --Ils contre-attaquent, fit Schimmel. Des hommes roulrent en poussant des clameurs dchirantes quelques mtres de moi. Nous remes l'ordre de nous aplatir. Il apparut bientt que notre aile gauche tait fortement accroche. De nouvelles chanes de pantalons rouges se dployaient l'horizon, dbordant de part et d'autre les premires. Il y en avait bien au total un rgiment. Elles progressaient avec vlocit, fournissant un tir nourri et paraissant bien pourvues de mitrailleuses. Tout notre front fut de nouveau en feu. Les deux artilleries bombaient au-dessus de nous une vote tonnante. Les Franais avanaient avec une audace croissante. Il semblait que nos mitrailleuses, disloques peut-tre par leurs obus, fussent incapables de les arrter. Dj le contact tait pris et notre aile gauche commenait plier. Nous n'avions rien encore devant nous. Des commandements nous jetrent debout sous les balles des fusants. Le colonel von Steinitz poussait son rgiment en oblique, pour tomber sur le flanc de l'ennemi et dgager le reste de la brigade. C'est du moins ainsi que j'interprtai le mouvement qui nous tait command et que nous entreprenions dj d'excuter, lorsqu'une nouvelle priptie vint nous arrter et nous accrocher notre tour, nous obligeant ne plus songer qu' nous dfendre nous-mmes. Devant nous et sur notre droite venaient de jaillir une multitude de petits hommes bleus, extrmement agiles, qui se mirent nous mitrailler avec une ardeur peu commune, tout en se portant contre nous en courant. D'o sortaient-ils? Comment et sous quels couverts mystrieux taient-ils parvenus ramper sans tre aperus jusqu' cinq cents mtres de nos tirailleurs avancs, pour se montrer subitement au pourtour de nos lignes comme autant de diables bondissants, fulminants et criards? --Les chasseurs! fit Schimmel. Gare nous!... Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient, colls au terrain ou en surgissant, insaisissables et voltigeurs, lgers comme des oiseaux, souples comme des gupards, le kpi sur l'oeil, le collet l'cusson jonquille soulignant le menton nerveux. Leur mobilit nous tonnait, ahurissant nos hommes, qui ne savaient o tirer. Ils furent sur nous que nous avions peine eu le temps d'ajuster nos baonnettes. Je vis avec effroi que nous allions reculer sous leur fougue. Ils nous tombaient dessus en vocifrant dans un langage trange des mots inconnus, dont je pus surprendre quelques uns: --V'la les chassbis! --A la barbaque! --Mettons-en, les potes, les mecs! --Foutez-y la pilule, aux yayas! --Gercez-y la tomate! --Bouffez-les! zigouillez-les! --a barde! --Y mettent les btons! --Y z'ont les colombins! J'tais tout ce qu'il y a de plus effray. J'interrogeai Schimmel: --Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent tre des Africains! --Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils ne parlent plus franais. Je n'y comprends rien!... Je n'eus pas le loisir de m'enqurir davantage de ce langage mystrieux. L'engagement gagnait avec une rapidit foudroyante, au milieu des _Donnerwetter_ et des _zum Teufel_ vomis par Kaiserkopf, des coups de sifflet affols des officiers, des ululements furibonds des sergents, et il ne fallait plus que songer soi, sauver sa peau. C'est en vain que le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse: les diables bleus devaient dj le connatre, car tous nos malheureux _Kameraden_ tombrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mle devint vite effroyable. Des corps corps affreux se nouaient. On voyait les fusils se dresser, les bras se tendre, les baonnettes plonger de haut ou saillir d'en bas, les faces contorsionnes grimacer atrocement. Un vacarme pouvantable de chocs mtalliques, de dflagrations, de crissements, de jurons, de hurlements de douleur dchanait sa tempte et convulsionnait son dlire. Une odeur de poudre d'tal et de suint poignait les narines. Je me sentis deux fois rafl par des balles; un clat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Mous reculions, laissant de nombreux cadavres et des abats de blesss. Dans une bue de poussire tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lcher pied, ct de nous, ce qui restait de la section von Bckling; je vis les hommes fuir en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la rupture cre dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut son comble quand j'aperus aux trousses des fuyards un flot de ces diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'gipan la barbiche fourchue, atteindre la course le petit lieutenant von Bckling qui se sauvait, lui enfiler sa longue baonnette dans le derrire et le traverser frocement de part en part. Il nous fallut rompre notre tour, rendre du terrain le plus rapidement possible, afin d'viter d'tre cerns. La pression nous faisait craquer de partout. Les officiers rclamaient grands cris des mitrailleuses. --_Maschinengewehre!... Maschinengewehre!..._ Mais les mitrailleuses encore valides taient depuis longtemps loin, ramenes en arrire, par peur de capture, l'abri de positions nouvelles prpares en hte pour nous recevoir. J'avais perdu en quelques instants trois autres de mes hommes. J'tais dsespr. Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir. C'est ce moment, le plus tragique peut-tre de cette fatale journe, que se produisit un fait des plus impressionnants. Koenig, qui jusqu' cette minute avait dirig avec un magnifique sang-froid et la plus grande habilet la retraite de sa section, se dressa soudain de toute sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses hommes, s'avana face l'ennemi, sans casque, la poitrine hante et l'pe au salut. Nous le vmes s'estomper dans la poussire, tandis qu'un dernier rayon de soleil frappait sa tte blonde, et tous nous l'entendmes crier trs fort au milieu du tumulte: --Le capitaine franais avait raison: nous avons dshonor la guerre!... Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi!... La trombe franaise passa sur lui. Un dchirement se fit en moi. La dmoralisation de la droute, l'abominable carnage me donnrent un instant le dsir de me faire tuer aussi. Je fus arrach cette courte hantise par cette exclamation de Schimmel: --On ne dserte pas aussi stupidement! Nous refaisions en sens inverse, la rage au coeur, le chemin parcouru le matin, buttant sur les corps de Franais laisss l et qui commenaient dj sentir. Quant nos morts, ils avaient disparu. Desschs de soif, les pieds et les genoux brlants, nous parvnmes enfin, dcims, sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux blesss, qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs gmissements. Je me ttai minutieusement, ds que j'en eus la libert, sur tous mes membres. Je n'avais que quelques gratignures, et le sang qui me couvrait n'tait pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une prire de reconnaissance et je songeai tout mu ma famille lointaine, ma chre Dorotha, aux ombrages forestiers du Harz, au jardin de Goslar. L'obscurit protectrice nous enveloppait, troue des petites flammes de nos canons lgers. La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que ceux qui, extnus, taient tombs comme des masses. Les pionniers s'occupaient activement nous fortifier et nous entouraient de fils de fer barbels. On s'attendait une nouvelle attaque des Franais pour le petit jour, et peut-tre avec des forces fraches. L'inquitude tait trs vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions-nous repasser la Somme? On assurait que le gnral von Morlach avait demand instamment des renforts. Cependant l'artillerie ennemie avait cess de se faire entendre. On ne savait o avaient pass les bataillons franais qui nous avaient si violemment repousss. Nul feu, nul bruit du ct adverse, qui pt dceler leur prsence. Ils s'taient fondus dans l'ombre croissante, sans qu'on pt prciser quel moment ils avaient abandonn la poursuite. Le mystre n'en paraissait que plus redoutable. Ma pense se reporta sur le malheureux Koenig, mon ami. Ce drame m'avait boulevers. Que s'tait-il pass dans cette grande me, l'instant de son acte insens et sublime? Il avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il se battait: mais ce n'tait pas pour son idal que se battait l'Allemagne!... L'aurore parut, ple, puis rostre. Rien devant nous: le vide et le silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans l'loignement comme des vols de perdrix. J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps de Koenig. Je partis avec un de mes hommes. J'avais repr assez approximativement l'endroit o il tait tomb. Je traversai d'abord la zone des cadavres franais, o sautelaient dj des corneilles. Puis, j'arrivai la zone allemande, que parsemaient, actifs et penchs, des groupes de brancardiers. L, il n'y avait pas que des morts. Au milieu des tus, de nombreux blesss remuaient par grappes, criaient, suppliaient, rlaient ou se tranaient, disloqus et saignants. J'en avais le coeur chavir. Je ne pouvais, hlas! les secourir, ni mme m'arrter la sommation de leurs gestes dments. Ils taient trop, sur mon passage, et j'aurais d abandonner mon entreprise. Je me dirigeais la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de cercle sur l'est nord-est, le soleil gonflait son orbe rouge dans la touffeur d'un ciel accablant. Trs loin, au sud-ouest, l'ambulance brle achevait de fumer. Au bout de deux heures de recherches je dcouvris le corps de Koenig. Il tait allong sur une glbe rugueuse, perc de coups de baonnettes, le thorax effondr, le crne rompu vers le cervelet. Sa tte de cire aux yeux mystrieusement ferms se nimbait d'une flaque coagule de sang noir. A mon indicible horreur, je m'aperus qu'il respirait encore. --Koenig!... fis-je. Mon ami!... Son pe gisait deux mtres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main froide. --Pardon!... pardon!... balbutiai-je. J'aurais d mourir avec vous... Vous seul tiez noble, juste, grand... Koenig... Votre mmoire me sera toujours sacre... Je crus sentir une trs lgre pression, une pression presque imperceptible de sa main dans la mienne. --Koenig!... sanglotais-je. Sa faible respiration s'arrta. J'coutai. J'attendis. Elle ne reprit pas. Et mon coeur s'arrta aussi un instant dans ma poitrine. Je songeais avec pouvante qu'il tait rest l ainsi toute la nuit, toute la nuit sans pouvoir mourir. Il avait souffert d'une souffrance atroce, il s'tait tordu de douleur sur cette terre franaise toute la nuit, aprs s'tre offert lui-mme en sacrifice pour nos crimes, crucifi pour la vieille Allemagne. Des brancardiers s'approchaient. --Laissez-le en paix, dis-je. Je l'enterrerai moi-mme l o il est mort. --C'est un officier, monsieur l'aspirant. Nous devons l'emporter. Ils l'enlevrent. Je l'embrassai sur le front et je suivis le corps en pleurant. IX Dcidment les Franais avaient battu en retraite et personne n'y comprenait rien. Leurs arrire-gardes taient signales je ne sais combien de kilomtres au diable, et il n'y avait plus qu' reprendre la marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos effectifs eussent t fort prouvs, ils taient encore respectables, et je compris alors la haute sagesse du systme des compagnies renforces, qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver nanmoins, au moment voulu et pour le grand coup dcisif, en ordre de bataille avec des contingents normaux. En attendant les nouveaux officiers que devait nous envoyer la division pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe prit le commandement de la section Koenig et le feldwebel Schlapps celui de la section von Bckling. Le dpart s'effectua en plusieurs colonnes. La ntre se mit en marche midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomtres, quand nous arrivmes en vue d'une petite cit d'aspect pittoresque, abrite par un dbris de vieux rempart dans le coude bois d'une rivire. Cette petite cit, dont je prfre ne pas me rappeler le nom, me fit songer Goslar. Une tour, un donjon, une glise romane, des peupliers des ormes et des saules lui crayonnaient la mme silhouette archaque et feuillue. Un monticule, semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. Il n'y manquait que le dcor profond, rocheux et sauvage de la fort. Nous y entrmes par un pont de pierre en dos d'ne, dont une seule arche avait t rompue, et que nos pontonniers, qui avaient dj jet les madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'occupaient activement consolider pour les poids lourds. Nous tions les premiers Allemands qui pntraient dans le pays. Mais l on ne nous prenait pas pour des Anglais. Alarme par la bataille de la veille, la population, dont une partie tait dj sur les routes, faisait ses prparatifs de dpart en masse. Notre arrive les interrompit brusquement. En un clin d'oeil, l'htel de ville, la poste, la banque, les carrefours taient occups, des mitrailleuses postes au coin des rues, et les habitants recevaient l'injonction de rintgrer immdiatement leurs demeures. En mme temps, tout ce qui tait trouv sur la voie publique, voitures, charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, tait saisi. La ville n'avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient subi quelques obus qui avaient dfonc quelques toits. Le clocher de l'glise tait par terre. Faisceaux forms sur la place, le bataillon attendait les ordres, se demandant si cette riche proie qu'il tenait sa porte allait lui chapper ou si la rcompense bien due ses fatigues allait enfin lui tre accorde. Les officiers s'taient rendus l'htel de ville. Au bout d'un quart d'heure, nous vmes revenir Kaiserkopf suant et triomphant: --La ville est nous!... Plusieurs heures d'arrt... On attend l'artillerie et le convoi rgimentaire... Ordre de vider la ville de tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'arme... Meubles et objets de valeur seront dirigs sur l'Allemagne... Ah! _Donnerwetter!... Potzdonnerwetter!..._ Dans une explosion de joie, les troupes se dbandaient et, sous la conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons. Dj on entendait des cris de terreur et l'on commenait voir fuir des gens perdus que cueillaient aussitt les mitrailleuses. Kaiserkopf nous fit signe Schimmel et moi: --Venez. Il nous emmena, avec Schlapps et une trentaine d'hommes, jusqu' une maison de bonne apparence, sise cinquante pas de l, et qui, sous l'enseigne de la Licorne, tait le principal htel de la localit. Nous nous y engouffrmes grand bruit de bottes et de jurons. L'endroit tait cossu, luxuriant de vaisselle, de linge, de cuivres et d'argenterie, foisonnant de provisions et de tonneaux. C'tait une de ces vieilles htelleries de la province franaise, sanctuaires de la bonne chre et de la douceur de vivre. L'htelier, sa femme, son matre queux et ses deux servantes nous attendaient tout tremblants: --Ne nous tuez pas, messieurs... Tout ici est votre service. --Combien avez-vous de vhicules? interrogea Kaiserkopf en mauvais franais. --Un omnibus, un cabriolet, un char bancs et une charrette ridelles. --Pas d'automobile? --Non. --Combien de chevaux? --Trois chevaux. --Rassemblez-moi tout a dans la cour. Nous allons charger.--_Rumt mir hier alles fort, was gut zum mitnehmen ist_, ordonna-t-il ses hommes. Les soldats se rpandirent tapageusement dans l'htel et bientt ce fut un gros vacarme de meubles trans, de portes dfonces, d'armoires volant en clats, tandis qu'une sarabande d'objets htroclites, matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules, dgringolaient les escaliers ou sautaient par les fentres. --Et maintenant, boire!... Tes meilleures bouteilles, bonhomme!... Quelques coups de feu envoys dans les glaces avaient chang l'hte et ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous servir. La grande table de la salle manger ne tarda pas se charger de tout ce que les caves de la Licorne reclaient de plus prcieux en crus authentiques et en marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni n'ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi vnrables. Il y avait l, empoussirs et encrasss, blancs, jaunes ou rouges, dans leurs flacons divers obturs de leurs cachets multiformes, les bordeaux, les bourgognes, les champagnes, tous les grands vins de France sous leurs tiquettes les plus nobles et leurs dates les plus impressionnantes. Schimmel, qui prtendait s'y connatre, en dchiffrait avec admiration les appellations somptueuses. C'taient le Chteau-Margaux, le Chteau-Latour, le Chteau-Haut-Brion, le Loville, le Laroze-Balguerie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les bordeaux. La Bourgogne se prsentait avec le Romane-Conti, le Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le Corton pour les rouges, le Montrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le Sillery et l'Ay, sous leurs cartes clbres, affichaient brillamment leur renomme ptillante. Des Pommery 1900, des Chteau-Yquem 1893 et dix bouteilles de Chteau-Laffitte de 1870 formaient, au dire de Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionne. Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achev de cet inventaire pour en valuer l'importance. Ds les premires lampes il tait fix, et les noms lui importaient peu. --_Famos!... famos!..._ claquait-il. Schlapps, qui s'tait charg plus spcialement de rgler le dmnagement des liquides, commena par s'administrer d'un seul coup toute une bouteille de Corton. Plus raffin, Schimmel dbuta par un bordeaux blanc de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un grand Romane. Il m'engagea me verser de ce dernier vin. Je le trouvai magnifique et j'en conus une riche ide de la France. Au bout de dix douze verres, Kaiserkopf, trs anim, se mit hler par la fentre les officiers et jusqu'aux sous-officiers qui passaient, pour les faire participer la fte. Il y eut bientt l Biertmpel, Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht-am-Rhein, puis deux lieutenants de la compagnie Tintenfass, enfin le baron Hildebrand von Waldkatzenbach et son khrr, khrr satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit mme l'honneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons. L'htelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de nouvelles bouteilles. --Combien en avez-vous? lui demanda le colonel. --En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, rpondit l'htelier flageolant et courb jusqu' terre. --J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement dans des caisses. Je vous en laisse cent, dit-il Kaiserkopf. --Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine. --A votre sant, messieurs! Nous en boirons d'autres Paris. Il nous laissa notre orgie. Mais avant de quitter l'htel, il prit part le feldwebel Schlapps pour changer avec lui quelques propos mystrieux. Je ne sais si nos cent bouteilles y passrent ou s'il en resta pour les soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe tourdissante. Les bouquets des vieux vins franais et les mousses de notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une bullition extraordinaire, d'une nature diffrente de nos ivresses nationales, la fois plus lgre et plus capiteuse. Mais pour nous enivrer la franaise, nous n'en restions pas moins des Allemands. Flamboyant, hyperbolique et dchan, Kaiserkopf perdait tout sens de la dignit: --Arrive ici, Schlapps, ructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-pic immonde, ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demand de lui procurer quelque beau garon pour lui remplacer son mignon de von Bckling!... Ah! ah!... von Bckling!... _Potzsacrament!_... En voil un, bigre, qui a t dfinitivement emmanch par le diable!... C'est une belle mort!... Son dernier moment a d tre, _Donnerwetter!_ un moment de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose, _meine Herren_, m'exprimer ainsi... Ah! _Potztausend!_ tous ne mourront pas de cette agrable faon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice, nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut, _Sacrament!_ ce sont des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout ge, de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu song nous procurer des femmes?... Je vous prsente, messieurs, le plus grand marlou de l'Allemagne... _der groesste Louis_... Sans lui que ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais valoir tes talents... Vive Schlapps!... _Hoch Schlapps, dreimal hoch!_... Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait des attitudes obscnes et se donnait en spectacle dgradant la galerie pme de gros rires. --Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout pouvantes, dbouchaient des bouteilles tour de bras. Eh bien, nous nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, poil!... Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetrent sur les donzelles et se mirent les dpouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirs dans le lustre les rendirent immdiatement souples comme des agnelles, et bientt, entirement nues et les cheveux dfaits, elles passaient et repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un dbordement de gaiet bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les arrosaient de vin rouge. --Et toi, la mre! hurla Kaiserkopf l'htelire, qui considrait cette scne trangle de saisissement. --Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!... --Quel ge as-tu? --Quarante-quatre ans. --a ne fait rien. Nue aussi! --Messieurs... messieurs... --Nue, nom de Dieu!... Cette fois, ce fut l'htelier qui, plus mort que vif, aida la dshabiller. On vit couler des seins, rouler des mches grises, s'effondrer un ventre rid sur des cuisses fltries. Un lieutenant avait pris place au piano o il martelait des valses de Lehar. Un bal ignoble s'engagea. Des soldats s'taient amasss aux portes et accompagnaient de rires bruyants ces bats. Dj des divans s'affaissaient et craquaient sous des apptits trop presss, quand Kaiserkopf s'cria: --Non, non... Schlapps nous doit mieux que a... Pour moi, _Donnerwetter!_ il me faut la plus belle femme de la ville... _das schoenste Weib!_... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux soldats... L-dessus, un dpart dsordonn s'effectua, tandis que les soldats envahissaient leur tour la salle de la Licorne, o ils se jetaient tumultueusement sur nos restes. --J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps. Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique, qui se grossit en route d'un quatrime lieutenant et de deux autres sous-officiers, fit grand brouhaha quatre ou cinq cents mtres dans des rues dj tout encombres de pillage, o il nous fallait nous tenir les uns aux autres pour viter les chutes. Pareil un norme Silne militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf bravadait, sacrait, dversait ses flots de propos orduriers, enlumin, bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le vit trbucher sur un cadavre et, n'et t l'paule propice de Wacht-am-Rhein, il se ft croul comme un boeuf dans un cloaque de crottin et de sang. Schlapps nous arrta devant une grille d'une lgante demeure de style rococo entoure d'un jardin. Quelques coups de crosses en firent sauter le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait effar. Une balle de revolver mit bientt fin son zle. Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser la villa de Goslar. Ce n'tait pourtant ni le mme got, ni la mme ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin offrait des corbeilles d'oeillets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'effectuait l'brit dans mon cerveau tournoyant, je me trouvais transport Goslar invinciblement. Et tout coup Dorotha apparut. C'tait une jeune fille lance, vtue de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux chtains nous en chignon et dont une partie retombait sur l'paule, non pas grasse, mais fine, svelte, lgre et gracieuse comme une Diane de la Renaissance. Cependant c'tait bien Dorotha, et du mme ge qu'elle, peut tre un peu plus jeune, dix-huit dix neuf ans. Elle s'tait arrte, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait la maison et s'ouvrait par derrire non sur la fort du Harz, mais sur un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes centenaires. --La voil!... la voil! glapissait Schlapps. C'est elle!... Eh bien, qu'en dites-vous, monsieur le capitaine?... --Un morceau d'empereur! aboya Kaiserkopf. Comme une meute en dlire, la troupe avine se lana vers sa proie. Et, sans savoir ce que je faisais moi-mme, je m'lanais avec eux. La jeune fille s'tait enfuie dans le parc en poussant un cri. Nous traversmes en trombe la maison, renversant un lampadaire et brisant des potiches. On se jetait ses trousses dans les rosiers, les glaeuls. Cerne, rattrape, saisie par six poignes forcenes, Diane, qui se dbattait avec une nergie farouche, presque sans cris, concentrant toute sa force chapper l'treinte de ses ravisseurs, fut entrane, roule, porte vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'tait dfaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandis par l'effroi. Ses lvres taient convulsives et serres. Une large dchirure dnudait dj son paule. A ce moment, un grand vieillard sortit tout frmissant de la maison. --Messieurs... messieurs... C'est ma fille!... Je suis le comte de Saint-Elme... Il tait suivi par une dame d'une cinquantaine d'annes, aux traits bouleverss et qui se tordait les bras: --milienne!... mon enfant!... --Au diable! hurla Kaiserkopf. Soudain, je vis le vieillard brandir un pistolet. Mais d'un bond, Biertmpel et Schmauser s'taient rus sur lui, l'avaient dsarm, tandis qu'un norme coup de poing que Wacht-am-Rhein lui assnait sur la mchoire l'envoyait rouler sur le gravier. --Attachez les vieux aux arbres! beuglait Kaiserkopf. En quelques instants, ligots, saucissonns avec des courroies d'quipements, le vieillard et sa femme taient lis chacun un orme. --Faut-il les billonner? demanda le vice-feldwebel. --Non, rpondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus excitant. Renverse sur une pente de gazon, la tte dans une bordure d'oeillets, vingt mtres de ses parents, la jeune Franaise tait solidement prise aux quatre membres par les sergents Schmauser, Quarck, Buchholz et Schweinmetz. --Elle doit tre vierge, fit Schlapps... Tenez-la bien, nom de Dieu! cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise dsespre. Puis, aprs une pause et se grattant le nez: --Vous feriez peut-tre bien, capitaine, de faire frayer la voie par un de ces jeunes gens?... Il me sembla qu'il regardait de mon ct. --On pourrait aussi l'ouvrir avec une baonnette? proposa Wacht-am-Rhein. --Vous f......-vous de moi? se rcria Kaiserkopf. Pour qui me prenez-vous? Je suis encore d'ge et de vigueur dflorer une fille, tonnerre de Dieu! ft-elle troite comme le fourreau de mon sabre!... --Alors, allez-y, monsieur le capitaine! glapit joyeusement le feldwebel. Elle est soigneusement entrave. La pouliche ne ruera pas. Camp sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine Kaiserkopf dboucla son ceinturon. Un long hurlement farouche s'leva de la corbeille d'oeillets, tandis que d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes, au milieu du crissement des liens qui se tendaient. Il se releva, congestionn et triomphant. --_Ein Fressen!_ claironna-t-il. La victime se tordait terre, dans l'tau des sergents. Des taches de sang frais rougissaient la chair et le linge. --A vous, messieurs! fit Kaiserkopf, qui se rebouclait. Schimmel dclina d'un geste cette invitation. Il et sans doute trenn cette virginit de choix. Mais passer en second, ft-ce aprs son capitaine, ne lui convenait gure. Le spectacle seul, ici, agrait son dilettantisme cruel. Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des politesses: --Aprs vous, monsieur. --Non, monsieur, aprs vous. --Je n'en ferai rien, monsieur; passez devant, s'il vous plat. Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un aprs l'autre, chacun selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de mademoiselle de Saint-Elme. Au troisime, la jeune fille ne ragissait plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient dj lche. Et quand, hirarchiquement, fut venu le tour du feldwebel Schlapps, il ne restait plus que Schweinmetz surveiller encore l'attitude de plus en plus inerte de la malheureuse. Le vice-feldwebel Biertmpel succda Schlapps. La viole tait maintenant comme morte. Sa tte dcolore gisait, les yeux mi-clos et la bouche entr'ouverte, sur la couche des oeillets jaune d'or ocells de belles macules pourpre velout. Aucun cri, aucun gmissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les ormes hurlaient toujours. Il en manait deux cris parallles et continus: l'un aigu et ond comme une sirne, l'autre rauque et coup d'horribles sanglots. Nos vocifrations cumantes et nos clameurs de stupre russissaient peine les couvrir. Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions excits davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et la luxure redoublaient en nous leur vsanie. Nous tions autour de ce corps ravag et souill, comme une harde de loups en rut affams la fois de sang, de chair et d'accouplement. Kaiserkopf clatait d'norme joie et d'immondice. Sans se dpartir de leur politesse, laquelle ils savaient allier la plus invraisemblable grossiret, les lieutenants lui tenaient tte sur le mme ton. Les yeux fauves de Schimmel tincelaient; un rictus de tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux sous-officiers, le groin frmissant et le rein band, ils n'attendaient que le signal de leur rue successive. Les quatre sergents donnrent: Schmauser d'abord, puis Quarck, puis Buchholz, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures bleues. Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgr le deuil rcent o il tait de von Bckling, il n'hsita pas fournir sa monte, et son khrr, khrr violent s'vertua sans dfaillance sur la martyre. Max Helmuth s'empressa de s'enfoncer avec volupt sur sa trace. Quand sa fornication se fut faite, la voix de ruffian de Kaiserkopf retentit: --A vous, Hering!... _Den..... heraus und los zur Attacke!_ La marie ne donnait plus signe de vie. --Allez-y, monsieur l'aspirant! me cria horriblement Wacht-am-Rhein, fusil en main et baonnette au canon. Je vais vous la rveiller!... Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait l'abme. Je me jetai comme un somnambule dans l'gout de ce ventre. Et ce ventre se mit soudain palpiter monstrueusement. La baonnette de Wacht-am-Rhein le fouillait en mme temps que ma virilit, et je me trouvai inond d'un flot chaud, tandis que s'achevait dans un spasme d'agonie la vie de la vierge franaise. Je me retirai couvert de sang et de bave. Un sous-officier se prcipitait aprs moi sur le cadavre. Pendant ce temps, les officiers avaient organis un tir au revolver d'ordonnance sur le couple des parents. Posts vingt-cinq pas, ils avaient dj plac quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait relever le rsultat et annonait le carton. Dj, la mre, la plus avance, avait cess de crier. Sa tte pendait flasque sur sa poitrine garrotte. Une balle de Schimmel l'acheva. J'entendis Kaiserkopf qui m'interpellait: --Vous avez eu des prix de tir, Hering?... Avez-vous dj match au pistolet? --Trs peu. --Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tcher de me couper le sifflet au vieux. Tenez, me dit-il en me tendant son arme: vous avez cinq balles. Je mis le pied sur la ligne de tir et visai soigneusement. Mon premier coup partit. --Balle perdue, annona Schlapps. Trop haut. Je rectifiai et affermis mon bras... Pan!... --La clavicule gauche! fit Schlapps. ... Pif!... --l'oeil droit! Le cri du vieillard devint dchirant. J'envoyai ma quatrime balle. Le cri s'arrta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus de son. --Dans la gueule! glapit le feldwebel. Kaiserkopf me flicita: --Pour un dbut, _Sacrament_, voil qui est _famos_! Je me sentais dans un tat trange et nouveau. Les fumes du vin s'taient en partie dissipes, mais d'autres, plus puissantes, solaient mon cerveau et brlaient mes artres: la soif de violence et de meurtre, le besoin de dtruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la terrible _Berserker-Wut_ qui, certains moments, change tous les Allemands, mme les plus doux, en autant d'hynes buveuses de sang et de vautours dchireurs de chairs. Koenig n'tait plus l. Ma conscience tait morte sur les champs de la Somme. J'appartenais maintenant tout entier Kaiserkopf et sa bande, ses lieutenants cyniques, ses sinistres sous officiers, Schimmel, Schlapps, Wacht-am-Rhein. Une heure aprs, le vieillard laiss pour mort, la maison pille et dmnage, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec trois ou quatre de mes compagnons, chantant tue-tte, l'arme suspendue l'paule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville sac. Le spectacle tait extraordinaire. Partout des chars, des camions, des voitures de toute espce et de tout attelage se chargeaient de butin. De la cave au grenier, par les portes, par les fentres, par les trappons et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crdences, tapis, balles de vtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes, instruments de musique s'entassaient sur les pavs avant de venir se nouer de cordes sur les vhicules. Etalages et boutiques taient ravags. Des barriques grinaient aux poulains et des lits se balanaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train prsidaient mthodiquement aux enlvements. En coiffe blanche et le brassard la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient avec avidit la razzia, comptaient les piles de linge, valuaient les soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets d'art. Des drapeaux de Genve flottaient sur des tapissires combles. On faisait deux parts dans le butin: l'une tait pour les officiers, qui prlevaient ce qui se trouvait leur convenance; l'autre tait destine tre vendue en Allemagne au profit du rgiment. Les sous officiers et soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue rapine, notamment sur tout ce qui tait comestible. Quant l'argent, billets, espces, titres et valeurs, produit de la rafle des portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement. Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches. Sur les murs s'talait de place en place une affiche o se lisaient en caractres apparents ces mots imprims en langue franaise: _Tout Franais surpris piller sera fusill sur-le-champ._ Si on n'avait fusill que les Franais pris piller, il n'y aurait eu que peu de sang rpandu; mais ceux qu'on massacrait, c'tait le plus souvent et prcisment pour les piller. Tout bourgeois qui prtendait dfendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout habitant qui protestait, rclamait ou tentait de discuter, recevait immdiatement sur le mufle, sur le crne ou dans le ventre une crosse de Mnnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait d'autres pour le plaisir ou pour mieux les dtrousser. On volait tout: les bagues, les breloques, les montres, les chanes; on vidait les goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y chappaient pas. On les empoignait par les crins et on les tranait terre; on leur tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers, et quand a ne venait pas, on y allait au couteau. Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie. Nous fracassions des ttes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches s'emplissaient et ma baonnette tait gluante de sang. De toutes parts les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme tait effroyable, mle discordante de cris de terreur, de plaintes, de rles, d'gosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de chocs de crosses, de dflagrations, de dgringolades de meubles, de bris de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de violons, d'accordons et de pianos. Des flots de vin s'panchaient terre entre les dtritus et les toffes souilles. On dansait. Des hommes avaient revtu des habits de femme et, jupes releves, en bas orns de jarretires et en pantalons de madapolam, se livraient d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir, chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les maisons, dgobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux encore, dfquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait, par les fentres ouvertes, se poster de prfrence aux endroits les plus insolites, dans les salons, les salles manger, les chambres coucher, pour y dcharger leur abdomen et y dbonder leurs boyaux. Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de l'enfantement s'affaissaient tout coup, les cuisses ouvertes, le ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de parturition. D'autres, frappes de folie, riaient aux clats, gambadaient, se dchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule, griffes en avant et l'cume la bouche. J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient disperss. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertmpel, ivre-mort, qui rendait son vin comme une gouttire. Puis je rencontrai Schnupf et Vogelfnger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord, cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperus Wacht-am-Rhein, debout contre l'tal d'une boucherie, le couteau la main, fort occup quelque besogne singulire. Je m'approchai. C'taient des doigts, dont il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dpeait soigneusement pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande deux dogues, qui happaient les morceaux la vole. Mles aux doigts, se trouvaient quelques oreilles o pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'loignai sans rien lui demander. Je me retrouvai devant l'htel de la Licorne. On en achevait le dmnagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une charrette. Prs de l, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un adolescent d'une quinzaine d'annes, tout ple, aux grands yeux noirs battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux friss. Le jeune garon, dont le visage, malgr ses larmes et son bouleversement, me parut singulirement beau et d'un type trs pur, tait lgamment habill d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche famille de l'endroit et dont les parents avaient d tre assassins. Tous deux se dirigeaient du cot de l'htel de ville, o rsidait le colonel. Peu aprs, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occup qu'il tait entraner je ne sais o une petite fille de onze douze ans, dont je n'aperus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes nues et des cheveux blonds nous de faveurs roses qui lui tombaient dans le dos. Puis je me sentis bouscul, emport par un flot de soldats qui assigeaient une ruelle borgne, prs de l'glise. Une tourbe criarde et hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientt pour tre celle d'une maison louche, d'un _Bordell_, comme disent les Franais, et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baonnette dans l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son norme cadavre. On lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pntrer dans le lupanar, o se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux fentres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha mi-corps, de dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la foule. Et tout coup de grands cris, des clameurs d'pouvante s'levrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brlait. Prostitues et soldats dgringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle se remplissait de fume. Je m'chappai comme je pus. Je dbouchai devant un portail latral de l'glise, tout encombr de cuivreries et d'ornements sacrs qui gisaient au milieu des pierrailles du clocher croul, car on dmnageait l'glise comme le reste. De l'intrieur sortaient d'bouriffants sons d'orgue. Un capelmeister factieux s'amusait dchaner la scne infernale du _Freischtz_. Au tympan du portail, deux dmons pied fourchu ricanaient. Sur le pourtour, au del d'une arcade de clotre frachement brche, s'ouvrait le cimetire. Des voix allemandes en venaient et je m'y engageai. Quelques obus y taient tombs et y avaient remu des tombes. Mais le sol en tait davantage encore boulevers par la main de nos soldats, qui s'y taient ports en nombre et le dfonaient prement coups de bches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate, esprant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des vivants. Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout tait soulev, arrach, forc, bris, rompu par les lugubres dprdateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse commune taient respectes, tombes de pauvres que sanctifiait leur humilit. Une affreuse exhumation de corps en tout tat de dcomposition s'talait dans les bires ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de dbris de planches, de linceuls, de vtements pourris, de crucifix moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et blafards, le ventre ballonn, les ongles et les poils en vie, tirs brusquement de l'ombre, se dsagrgeaient vue d'oeil au soleil. D'autres, plus avancs, verdtres, violacs et chancreux, affaissaient des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et squelettiques, longeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient leurs maxillaires, vidaient leurs orbites sous des mches qui les coiffaient comme des perruques. Des ossements, des dchets putrides, des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desschs, des morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les graviers et les pelouses comme un fumier dispers. Une odeur mphitique, aux manations diverses et aux souffles composites, alternativement fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour tour, sous ses bouffes paisses de corruption et de ftidit, la suffocation, la nause, l'asphyxie. Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur besogne macabre. Quand une dalle tait descelle, on voyait deux ou trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner voracement. D'autres, l'cart, dj gorgs, comptaient, se partageaient ou se disputaient leurs dpouilles. J'tais coeur et stupfait. J'aurais d fuir. Mais je ne sais quelle fascination me retenait. Les morts m'attiraient. L'un d'eux me regardait de ses deux trous fixes et semblait me dire: --Toi aussi tu y viendras! J'en vis un autre recroquevill dans sa tombe, accroupi grotesquement sur son coccyx et qui me faisait signe d'une phalange. Il y avait prs de lui une bouteille vide et un excrment humain qui fumait. Soudain, j'aperus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oubli ou incompltement explor, un cadavre de femme en robe de damas noye de bourbe. Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, quelque chose qui me prenait les yeux, qui se gonflait et luisait au milieu d'un grouillement larvaire. Hypnotis, je descendis les marches. Cela brillait... Cela se dgageait des deux cts de la tte... Cela s'exhumait d'un amas de vers chasss par la lumire... Il y avait l deux choses qui rayonnaient... qui scintillaient... la place o avaient t les oreilles... Je me jetai en avant, les deux mains la fois dans la bouillie. Elles s'y plongrent. C'tait froid, glac, mou. Elles y happrent chacune un objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de sueur. Je sortis de la tombe. J'tais tremblant, rompu, comme aprs un effort surhumain ou un terrible pril. Je me prcipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la morte en robe de damas. Et j'osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'taient deux perles de grand prix entoures de diamants. Elles orneraient un jour les lobes satins de la belle Dorotha von Treutlingen, ma femelle. X Une heure avant le dpart, je reus crmonieusement le porte-pe des mains du major von Nippenburg, en mme temps que le baron Hildebrand von Waldkatzenbach. Je prenais rang immdiatement aprs le feldwebel. Avec ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'officier, j'tais fier comme un paon. On me confia le commandement de la section Koenig. Le lieutenant Bobersdorf, envoy par la division, remplaa von Bckling. C'tait un de ceux qui avaient particip au viol de Mlle de Saint-Elme et au meurtre de ses parents. Toujours pas de Franais. Notre marche reprit sans obstacle. Les nouvelles qui nous parvenaient taient au reste excellentes. Partout, sur l'tendue de notre immense front, l'avance de nos armes tait prodigieuse. Cambrai tait occup, Maubeuge investi, Saint-Quentin, Mzires, Sedan, Montmdy taient pris. Le gnral von Kluck tait Lassigny. De notre ct nous avions largement dpass Amiens. Rien ne nous arrtait, rien ne nous arrterait. Nous tions le 1er septembre Moreuil et, le 2 au matin, nous entrions Montdidier, o nous clbrmes le _Sedantag_ par un service divin. Combien, en effet, ne devions-nous pas tre reconnaissants envers Dieu, qui nous protgeait si merveilleusement et qui, de sa droite fidle, nous conduisait jour aprs jour la victoire! Et combien ce jour de Sedan, que nous ftions cette anne au coeur du pays ennemi, dans l'enivrement de notre marche triomphale, devait nous paratre beau et glorieux! Cet anniversaire nous prsageait, quarante-quatre ans aprs, un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un tiers de la France et une arme de deux millions d'hommes. Le culte eut lieu dans la principale glise. Le rgiment peu prs dans son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demand aucune permission aux prtres franais; du moment que nous tions l, l'difice tait nous et nous le protestantisions sans plus de crmonie. Les catholiques eurent une messe dans une autre glise. Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les capitaines et les officiers d'tat-major avaient pris place dans les stalles du banc d'oeuvre. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma section. J'admirais de l le vaste vaisseau de l'glise, qui me parut tre du XVe ou du XVIe sicle, ses belles boiseries Louis XIV, ses panneaux sculpts, sa grotte du Saint-Spulcre et son _Ecce Homo_ garrott, sous un dais renaissance, entour d'animaux symboliques. La foule des ttes d'hommes nues et des uniformes gris qui le remplissaient jusqu'au fond des chapelles donnait cette solennit pieuse et militaire un aspect de grandeur extraordinaire. Les orgues prludrent majestueusement; puis, debout, l'assemble guerrire entonna dans un ensemble formidable, soutenu par la musique rgimentaire, le choral de Luther _Ein feste Burg ist unser Gott..._ C'est un rempart que notre Dieu, Une invincible armure, Notre dlivrance en tout lieu, Notre dfense sre. L'ennemi contre nous Redouble de courroux, Vaine colre! Que pourrait l'adversaire? L'ternel dtourne ses coups. Un sergent lut une prire, et de nouveau le chant s'leva. Cette fois, ce fut le magnifique cantique de Haydn: Grand Dieu, nous te bnissons, Nous clbrons tes louanges! ternel, nous t'exaltons, De concert avec les anges, Et prosterns devant toi, Nous t'adorons, grand Roi! Saint, saint, saint est l'ternel. Le Seigneur Dieu des armes; Son pouvoir est immortel; Ses oeuvres partout semes Font clater sa grandeur, Sa majest sa splendeur! Aprs quoi l'aumnier de la division, le pasteur Muckerander, monta en chaire. Prenant texte loquemment du cantique que nous venions de chanter, il dbuta ainsi: --Oui, ses oeuvres sont partout semes, et nous les semons avec lui... nous les semons pour lui!... Car le peuple allemand, expliquait-il, tait l'lu de Dieu, son instrument, son ouvrier, son semeur. Et parmi ces oeuvres destines faire clater la grandeur divine, la plus sublime n'tait elle pas cette guerre si glorieusement commence, cette guerre comme le monde n'en avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de la Guerre, l'Empereur, ferait rgner par toute la terre la majest et la splendeur de l'ternel? Ah! nous devions tre fiers et reconnaissants d'avoir t choisis pour participer cette grande oeuvre! Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'tait aussi doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'tait si moral, si pur, si loign de tout esprit de violence et de haine. Quel autre peuple, en effet, pouvait s'honorer d'aussi grandes vertus? Quel autre tait aussi riche de bont, de gnrosit, de charit, de piti? Or, c'tait justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui avait t charg de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations impies vivant sous sa domination; c'tait prcisment le meilleur et le plus gnreux des peuples qui devait rpter aprs Jsus-Christ: Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu apporter non la paix, mais l'pe. Le sacrifice sanglant devait tre accompli; le combat sacr devait tre men jusqu'au bout. Le glaive d'une main, la torche de l'autre, l'ange exterminateur devait purger la terre de son pch et la racheter par le fer et par le feu. Jsus, le meilleur et le plus doux des hommes, n'avait-il pas dit aussi (LUC, XII, 49): Je suis venu jeter un feu sur la terre? Dsign spcialement par Dieu pour l'excution des dcrets clestes, le peuple allemand pouvait-il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur? Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ, l'orateur montrait que, de mme que le Christ avait voulu tre crucifi et, en se crucifiant, lui, l'Homme-Dieu, avait crucifi avec lui l'humanit pour la sauver, de mme le peuple allemand s'tait charg de la croix de guerre et, en y montant, lui, le Peuple-Dieu, devait y crucifier avec lui le reste de l'humanit criminelle pour l'oeuvre d'une nouvelle rdemption. Comme boulevers l'vocation de ce grand sacrifice et de cette tragique mission, l'aumnier s'criait alors, la voix tremblante d'motion: --Guerriers, parfois votre coeur est treint par l'horreur: ce que vos mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne l'avez point voulu!... Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu taient responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait impos la terrible mission de les anantir et, par leur supplice, qui tait en mme temps le ntre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les sauver. --Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre qui rendra tous les incendiaires pleins d'apprhension et d'angoisses. Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences de l'humanit sont crucifies!... S'levant alors aux plus hauts sommets de l'loquence sacre, le pasteur Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant: --Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanit crucifie! Il faut que tu le saches et que ce soit crit en caractres de feu dans ton me allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident persvrer. Le feu du sacrifice brle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les coeurs! Jamais encore tu n'as occup une place aussi leve. Au del de la guerre, c'est le salut: tu aides oprer la dlivrance allemande et, par elle, celle de toute l'humanit! Et dans une proraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un enthousiasme aussi brlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur guerrier termina de la sorte: --Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brle! Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus elle sera misricordieuse. Maldictions et grincements de dents sur tous les sclrats, afin que l'humanit ne soit pas de sitt crucifie nouveau! Dj le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas brl en vain. Le sang n'aura pas inutilement coul. Et nous qui sommes encore plongs en pleine mle, chaque fois que nous voyons la croix de notre Sauveur, saluons-la hroquement et chrtiennement de ces mots: Je suis venu jeter un feu sur la terre! N'et t la saintet du lieu, nous nous serions tous levs frmissants d'enthousiasme pour acclamer le prdicateur et la fin de son splendide sermon. L'auditoire tait transport de ravissement, et je vis le colonel von Steinitz essuyer de sa main gante des yeux qui devaient tre pleins de larmes mues. Nous chantmes alors le beau psaume de David: Que de gens, grand Dieu, Soulevs en tout lieu, Conspirent pour me nuire Que d'ennemis jurs Contre moi dclars S'arment pour me dtruire!... Puis, au milieu du recueillement gnral des uniformes debout, le pasteur Muckerander pronona la prire finale, qu'il termina, selon le rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris la haute porte et le lumineux symbole: --_Notre pre qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifi_ (et par consquent le nom allemand); _que ton rgne vienne_ (avec celui de l'Allemagne); _que ta volont_ (celle de l'Allemagne) _soit faite sur la terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien_ (tremp de champagne). _Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons ceux qui nous ont offenss._ (Nous ne pardonnons jamais tes ennemis qui sont les ntres; et si nous t'offensons par trop de clmence, ne nous pardonne pas davantage.) _Ne nous laisse pas tomber dans la tentation_ d'pargner tes ennemis (et les ntres), _mais dlivre-nous du Malin_ (l'Anglais, le Belge et le Franais). _Car c'est toi_ (et nous) _qu'appartiennent, dans tous les sicles, le rgne, la puissance et la gloire. Amen!_ A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustre, reprsentant un rang de soldats allemands, casque en tte et fusil en joue, avec, leur ct, Jsus, en robe de lin et en longs cheveux, leur dsignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: Voyez, je suis avec vous tous les jours. (MATTH., XXVIII, 20.) * * * * * Sur une place, devant un difice campanile, la musique joua _Heil Dir im Siegerkranz_ et _Muss i denn zum Stdtele raus_, tandis que nous nous formions pour le dpart. Mais si le _Sedantag_ ne fut pas pour nous un jour de repos, car nous dmes fournir une tape d'au moins quarante kilomtres, nous continumes le clbrer tout le long de notre route par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et l'immolation d'un certain nombre d'hommes franais, de femmes franaises et d'enfants franais au Vieux Seigneur Dieu allemand. Nous arrivmes le soir, trs tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont Sainte-Maxence. Nous y bivouaqumes. Les Franais avaient fait sauter le pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'tant pas arrivs, nous descendmes la rivire jusqu' Creil, o les quipages avaient lanc un pont de bateaux. Nous dmes attendre plusieurs heures pour laisser passage de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre ct, la ville brlait. Nous passmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers tait pris, le roi Albert captur, Belfort enlev et que nous avions remport une grande victoire Lunville, o nous avions fait cent mille prisonniers. Paris tait bombard depuis huit jours par nos avions et nous en tions soixante kilomtres. Nous y entrerions le surlendemain. La paix serait signe avant trois semaines. Mais notre extrme surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au sortir de Creil, nous obliqumes vers le sud-est. Une dizaine de kilomtres travers une belle fort de chnes, de htres et de charmes nous amenrent une trs curieuse et trs ancienne cit, nomme Senlis. Nos troupes s'y taient quelque peu amuses la veille, l'occasion du _Sedantag_. Mais, en somme, la ville avait t remarquablement mnage, et nous la trouvmes en fort bon tat. On n'y avait brl qu'une centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathdrale, l'htel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs dj en ruine, avaient t respects et l'on n'avait tu que dix-neuf personnes, dont le maire. Le lendemain matin, aprs avoir pass la nuit dans une nouvelle fort encore plus belle que la prcdente, nous atteignmes la localit d'Ermenonville. Ce nom ne m'tait pas inconnu. C'tait l qu'avait t enterr le clbre philosophe franais Jean-Jacques Rousseau. Profitant d'une halte, quelques officiers dsirrent aller visiter le tombeau, qui tait, parat-il, assez pittoresquement situ. Ils en demandrent la permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda, mais il se joignit nous. Nous n'emes que quelques pas faire, au milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel tang o se trouvait une petite le orne de peupliers. Le tombeau, de style antique, tait dans cette le. Nous le contemplions de la rive, quand nous vmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq officiers gnraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus parmi eux le gnral von Zillisheim, commandant la division, et le gnral von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous dit-on, occupaient prsentement le chteau d'Ermenonville avec l'tat-major du corps d'arme. Ils s'avancrent de notre ct et, les saluts rglementaires changs, une courte conversation s'engagea, que j'entendis en partie, bien que, n'tant pas officier, je me tinsse plusieurs pas de distance. --Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement le gnral von Zillisheim. --Avec votre haute permission, monsieur le gnral-lieutenant, rpondit confondu de servilisme le major von Nippenburg. --Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le gnral von Zillisheim. --Comment, dit le gnral von Morlach, le cadavre n'est pas l-dedans? --Il n'y est plus. Ces stupides Franais l'ont, parat-il, transport au Panthon de Paris, o ils l'ont mis ct de son ennemi Voltaire, l'insulteur de notre grand Frdric. --Quelle incongruit! crut devoir renchrir le major von Nippenburg. --Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlverons aux Parisiens le corps du grand homme et nous le transfrerons Berlin, o il a tous les droits de reposer. Car, peut-tre l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau tait notre compatriote. --Comment cela? s'tonnrent plusieurs voix. --Je croyais, mit le colonel von Steinitz, que ce personnage tait de Genve. --Il y est n seulement, dit le gnral von Zillisheim, dont l'rudition sur ce point d'histoire littraire venait sans doute d'tre frachement acquise au chteau d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette rpublique, vcut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin, dgot tout ensemble des Franais et des Genevois qui le perscutaient l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi philosophe, Frdric II, et se fit naturaliser neuchtelois. Or, Neufchtel, vous le savez, messieurs, fut une principaut prussienne. Voil comment ce gnie tait authentiquement notre compatriote et comme quoi ses cendres nous appartiennent. --C'est magnifique! s'cria le gnral von Morlach; cela nous fait donc un grand homme de plus! --Oui, messieurs, fit le gnral von Zillisheim charm de son succs, celui dont nous contemplons le tombeau a vcu les quinze dernires annes de sa vie sous la qualit de sujet prussien et il est mort Prussien. C'est un Prussien qui a crit ce livre admirable, cet immortel chef-d'oeuvre, les _Confessions_. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu tre, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie qu'tait alors la France?... --Et qui l'est rest, observa le colonel von Steinitz. --Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la nature la sche littrature franaise? Je vous propose, messieurs, de saluer de l'pe l'ombre illustre qui a repos l et qui nous coute peut-tre, _den grossen Preussen_, le grand Prussien Chean-Chagues Rouzeau! Sur ces mots, nous tirmes tous l'pe et nous prsentmes solennellement les armes au tombeau vide. --Ah! me disais-je fort mu, en voil un que le professeur Woltmann a oubli et qui tait encore plus lgitimement des ntres que le blond Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau! Et comme pour nous pntrer mieux de la noble atmosphre germanique et romantique qui se respirait en ce lieu, le gnral von Zillisheim nous montra, prs de l, une stle funraire o se trouvait grave une inscription dans notre langue. C'tait la tombe d'un jeune Allemand, disciple de Goethe et de Rousseau qui, atteint du mal du sicle, tait venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de Werther. Cela me rappela le malheureux Koenig. Il et aim cette promenade dans le parc d'Ermenonville. Nous revnmes on ne peut plus satisfaits de ce petit pisode littraire. Lorsque j'en fis le rcit Schimmel, qui avait ddaign de nous accompagner, il parut passablement vex. --Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des gnraux!... Quant Kaiserkopf, il n'avait pas t question de l'inviter. La halte avait peine t commande que, sur un signe de Schlapps, le bouillant capitaine s'tait clips. Nous le vmes reparatre tout juste pour remonter cheval, en rebouclant son ceinturon. * * * * * Une cte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer brusquement des dlices de la fort aux ardeurs d'un plateau sans borne et sans ombre. Le regard s'y tendait perte de vue. Bientt nous emes la sensation opprimante de toute une immense arme qui, par dix routes parallles ou obliques la ntre, s'coulait, presse, incessante, innombrable, en direction gnrale du sud-est. Notre seule colonne s'allongeait devant nous en une perspective linaire infinie, continuant, mesure que nous avancions, de sortir indfiniment de la fort. A droite, gauche, en avant, en arrire, d'autres colonnes visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans discontinuit, semblablement cilies de fusils, de canons et de machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons marchaient ou chevauchaient travers champs. On discernait dans le brouillard poussireux, selon l'chelle des distances, les batteries de campagne, les chapelets grles des compagnies de mitrailleuses, les files des voitures de train, des caissons munitions, des chariots ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient frquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais l'impression que notre corps d'arme tout entier tait rassembl l, dans cette coule uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le sud-est, et depuis plus longtemps peut-tre. C'tait un bruissement monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement, que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches, nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac perptuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses bruits familiers. Le canon s'tait tu. Nulle part on ne l'entendait. Au bout d'une longue marche en route droite, nous fmes de nouveau halte, aprs avoir travers une voie ferre. J'en profitai pour joindre Schimmel et connatre ses impressions. --Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse. --O sont nos armes? demandai-je. --Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrme aile droite. --Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothse est exacte, nous devrions rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui devraient pivoter autour de nous. --C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-tre justement ce qui va se produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armes dans la rgion du nord, ce qui me parat d'ailleurs certain. --Et les Franais? Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, dployant une carte de l'tat-major franais, il me montra o nous tions. --Voyez, prcisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine de kilomtres, nous arrivons Meaux, qui est sur la Marne. Portant alternativement les yeux de la carte nos jumelles, nous identifimes ensemble les divers points de repre du paysage qui nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans cltures les villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets d'arbres. C'taient, au nord, notre gauche, Silly-le-Long et Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chvreville, Oissery, Brgy; devant nous, Saint-Pathus, puis, demi masqu par un bois, Saint-Souplets; notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crte la grosse agglomration de Dammartin-en-Gole. Mais, tandis qu' gauche les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par les longs rampements de nos convois, droite on n'apercevait pas de fumes et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui les bordaient partiellement. Et au del, bien au del de Dammartin, invisible, mais prsente, nous devinions, dans la brume ardente et les rverbrations de la lumire, l'immense capitale Paris, _das grosse Paris_, but de tous nos efforts et fleuron de notre victoire. La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait install une petite buvette au bord de la route, nous invita nous restaurer. Nous y trouvmes avec lui le major von Nippenburg, et peu aprs survenait le colonel von Steinitz. Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'clairait entre ses favoris d'un abondant sourire. --a va bien, a va trs bien, disait-il. Je crois que nous allons tre au bout de nos peines. S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous tait assign, il apportait des renseignements du plus haut intrt sur la marche offensive de nos armes. A notre gauche, deux corps avaient franchi l'Ourcq et traversaient la Marne, prcds par la cavalerie qui avanait sur Crcy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps taient sur le Petit Morin. Plus loin, c'tait l'arme von Blow avec la Garde, la hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au del, c'taient les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi tait en pleine retraite, en fuite plutt, en complte droute, et on le pourchassait l'pe dans les reins en direction de la Seine et de l'Aube, o on serait dans deux jours. Tout l'arrire-pays tait conquis, occup, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Chlons. C'tait la marche triomphale dans la dbcle de la France. --Et Paris? demanda le major. --Eh bien, Paris est l, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest, l tout prs. Nous n'avons qu' le prendre. Nous le cueillerons quand nous voudrons. Et son geste s'attardait, se balanait, avec sa grosse main poilue qui s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en effet, qu' cueillir. --Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel. --Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomtres de plaine peu prs sans accident de terrain. --Et comme moyens de dfense? --Quelques forts mal entretenus, sans canons et o il y a plus d'espions allemands que d'artilleurs franais. --Comme troupes mobiles? --Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous disperserions d'une chiquenaude. --_Donnerwetter!_ jura joyeusement Kaiserkopf, si c'tait vous, monsieur le colonel, qui tiez destin entrer le premier dans Paris la tte de votre rgiment!... Le colonel von Steinitz ne rpondit rien, mais un tremblement de dsir agita sa lippe infrieure. Des signaux retentirent. Les trois officiers suprieurs remontrent cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussire et la lumire dclinante du soleil. Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, o nous n'emes que le temps de vider un tonneau l'auberge de la Belle-Ide, dj peu prs entirement bue. Et la marche continua, toujours sur la mme route et en mme orientation. Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru profondment dserte et silencieuse, commenait s'animer, semblait-il, de lgers frmissements. Ce n'tait rien encore, quelque chose d' peine perceptible, de plutt devin que senti, qui pouvait tre aussi bien le bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apport par quelque courant arien des banlieues de Paris ou que l'cho lointain de notre propre pitinement. J'eus un instant l'impression bizarre, hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, paralllement, d'un trot souple, maigre et feutr. Les grandes ombres qui naissaient de la nuit approchant, les fantmes noirs des arbres dmesurs, l'horizon charbonn sous un ciel violet fonc accentuaient le mystre et distillaient l'inquitude. Nous avions beau nous savoir flanc-gards par nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous apprhendions l'indfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque de couche de nos fusils. Au bout de trois quatre kilomtres, nous fmes halte derrire une hauteur sur laquelle se silhouettaient les premires btisses noires d'un village, et nous remes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans feux. Une section monta s'assurer de la localit, qui portait le nom de Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumires s'y teignirent. Harasss par cette longue et chaude journe, la plupart des hommes s'abattirent et s'endormirent aussitt. Le concert de leurs ronflements se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore derrire nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du znith, laquant le terrain d'une clart blafarde et projetant vers Paris l'ombre dcroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris de chouette qui servaient de signaux de ralliement nos patrouilles. Je m'endormis mon tour, la tte sur mon sac. La nuit fut admirablement tranquille. Je ne fus rveill qu'un instant, sur les deux heures du matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon. L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait ple et molle sur Paris. Le rveil se corna et se rpercuta le long des troupes tendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se continua pendant une partie de la matine et nous emes le loisir de prparer notre caf, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on nous fit appuyer d'un petit kilomtre sur la gauche, et nous nous arrtmes de nouveau, face l'ouest. Nous avions dbord la hauteur de Monthyon, et nous dcouvrions plus loin une nouvelle hauteur boise, semblablement couronne d'un village, que la carte nommait Penchard. Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait excellente et propre dcourager les effectifs peu redoutables que nous pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine ensoleille avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus frangs de peupliers, ses routes blanches, ses carts et ses villages: Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le Plessis-l'vque. Rien dans ce paysage tranquille et color ne semblait suspect. Assis ou vautrs sur les coudes, autour de nos armes en faisceaux, nous attendions d'un moment l'autre l'ordre de la marche en avant sur Paris. Il tait midi. Soudain, une dtonation retentit cinq cents mtres de nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'tait une de nos pices qui envoyait son premier obus. Nous vmes au bout de nos jumelles, sur la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie franaise tourner subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes aprs, le combat d'artillerie tait engag. Nos canons tiraient de Monthyon, de Penchard et d'une autre position un peu plus l'est. Des pices franaises ripostaient avec rapidit de derrire Iverny, et leurs petits projectiles rageurs tombaient dj avec prcision autour de la butte. Nous nous portmes en avant, en mme temps que d'autres lments d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbs et rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries franaises rvlaient l'une aprs l'autre leur prsence, crachant une mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mmes une heure pour atteindre une route o nous pmes nous retrancher, puis, deux cents mtres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie franaise se dmasquaient droite, du ct du Plessis-l'vque, gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrrent, dbouchant l'improviste de couverts insouponns. Nous en vmes surgir la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de mtres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersrent avec agilit dans un champ o ils se couchrent. Des milliers de balles sifflrent. Seul un lieutenant barbu tait rest debout, lorgnette la main. Mais presque aussitt il s'abattait de ct, raide, en portant la main gauche son front; et comme je l'avais bien expressment vis, je me demandai si ce n'tait pas une de mes balles qui l'avait tu. La grle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous tions bloqus dans notre ruisseau, gauche les ntres avanaient. Chauconin tait en feu. Plus prs de nous, un norme brasier montait d'une ferme tourelles. Mais, peu peu, nous commencions nous apercevoir, notre grand tonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles lments sacrifis d'avance, les Franais taient en force. Anims de la plus folle ardeur, on les voyait dcouvrir leurs compagnies les unes aprs les autres, les dissminer, les jeter en avant. Ils progressaient par lans rapides, tantt disparaissant, plaqus au terrain, tantt bondissant l'improviste, grandissant mesure qu'ils approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdtres ou bruntres les taches bleues de leurs kpis et de leurs capotes soulignes par les agenouillements ou les relvements rouges de leurs pantalons. Et pendant ce temps, l-bas, gauche, une nue d'autres petits soldats, blancs, ceux-l, avec des jambes noires, sautillaient l'assaut des hauteurs de Penchard. Tout coup, nous emes devant nous, trois cents mtres, une vague galopante de ces Franais bleus et rouges. Je vis un instant moutonner et claquer au-dessus de la vague un drapeau frang d'or trois bandes verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait mes oreilles un chant enflamm, o je reconnus les accents effroyables de _la Marseillaise_. Puis il y eut un crissement mtallique; des aciers flambrent. En mme temps nous tions pris en enfilade par une mitrailleuse. Il fallait dguerpir. Nous rampmes en hte du ct de la route, que nous finmes par regagner, non sans avoir laiss nombre de nos mousquetaires dans le foss ou entre les glbes. Nous tnmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells clataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles nous rlaient aux tympans, nous tions rouls, asphyxis, dcims. Nous avions beau vider avec tnacit nos chargeurs, les Franais renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'tait que nos canons ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne flchissaient pas. Nous fmes enfin relevs par le bataillon Preuss, et nous revnmes extnus sur notre position de dpart. Nous vmes en passant prs de Monthyon, dans un plissement de terrain, derrire des btiments de ferme, un de nos emplacements de batteries compltement ravag. Les pices taient parties. Il n'y avait plus que deux caissons dmolis et une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans une mare un millier d'obus qui, dans la prcipitation du dpart, avaient d tre abandonns. Il tait dj tard dans l'aprs-midi et le soir commenait couvrir de violet le champ de bataille. Pas pas, bond par bond, les Franais avanaient toujours, et le bataillon Preuss cdait son tour du terrain. Kaiserkopf avait reu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il se faisait extraire au poste de secours. --Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il. On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang. Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blesss. Bleu de rage, Schimmel se mit jurer plus fort encore que Kaiserkopf. Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se rpandait. Loin, sur notre droite, au del de nos lignes, dans la rgion de Saint-Soupplets, o nous avions pass la veille et o, parat-il, nous n'avions plus de troupes, tout un corps d'arme franais venait d'apparatre, qui avanait grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des ordres arrivaient du quartier gnral nous enjoignant de battre en retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sangl, le colonel von Steinitz faisait procder aux prparatifs de dpart. Il fallait qu'en une heure tout le monde ft loin, le bataillon Preuss formant l'arrire-garde. Dj les premiers lments de la brigade taient sur la route de Barcy. La jambe bande, Kaiserkopf se fit hisser pniblement sur son cheval. Schimmel ne dcolrait pas et allait jusqu' incriminer le Haut Commandement. --Ils ne sont donc pas renseigns? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce que c'est que ce corps d'arme franais? D'o vient-il? Comment n'avions-nous personne lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi pense-t-il?... Heureusement que notre train de rgiment tait en sret vers nos positions de repli; nous ne laissmes derrire nous qu'une petite ambulance et quelques espions brassards de la Croix-Rouge, bien munis de fanions et de fuses. L'encombrement tait tel, sur la route de Barcy, que nous mmes plus de trois heures pour faire trois kilomtres. Les units s'y mlangeaient dans un grand dsordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevtraient au milieu des cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La route tant insuffisante contenir cette cohue, des paquets de troupes cahotaient travers champs. Derrire nous, l'horizon flambait; Neufmontiers, Chauconin, Penchard, Monthyon, maisons, fermes, meules brlaient comme des torches. A Barcy, c'tait le chaos. Sur la place, o l'glise dressait son vieux clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous effroyables. Si de l'artillerie franaise avait t en action, elle en et fait un fleuve de sang. A ct de l'glise, la mairie tait en flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clarts douces de la lune mlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets diffrents. Encore trois heures pour faire cinq kilomtres, et nous arrivions, rompus de fatigue, au village d'Etrpilly, dont nous envahmes les maisons et les granges pour nous affaler tout harnachs dans l'anantissement d'un soleil de plomb. * * * * * Kaiserkopf, que sa blessure empchait de dormir, nous rveillait avec fureur quelques heures plus tard. --_Donnerwetter!_... Vous n'entendez pas?... La canonnade franaise avance du ct de Marcilly... La compagnie doit se porter deux kilomtres vers la rperie... Il tapotait avec rage un croquis de la rgion annex l'ordre du colonel. Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les hommes. On n'en runit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf, l'ancienne section von Bckling, n'existait presque plus. On procda un nouveau groupement. Kaiserkopf, se dclarant incapable de bouger, confia pour la journe le commandement de la compagnie au premier-lieutenant Poppe. --Etes-vous bless? me demanda Schimmel. --Non. Et vous? --Non. Nous avons de la chance. Dans quel gupier ce sacr von Kluck nous a-t-il fourrs? Il regardait avec inquitude du ct du nord-ouest, comme pour scruter jusqu'o le corps d'arme franais qui nous avait forcs la veille dcamper avait dj pu parvenir. Nous marchions pniblement dans les betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des champs; droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly, avec le vallonnement feuillu de la Throuanne; dans notre dos s'allongeait la crte d'Etrpilly Vareddes. Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout tait terr ou dfil. La plaine appartenait aux obus. De tous cts crpitait l'artillerie lgre, et il tait bien difficile de diffrencier dans ce tambourinement ce qui tait franais de ce qui tait allemand. Il semblait cependant que du ct du nord il n'y et que des roulements franais, et cela devenait tout fait alarmant. --Ils avancent, murmurait Schimmel. A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des dcharges de grosse caisse, dtonrent dans l'est, venant du plateau de Trocy. C'tait de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura. Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly. Heureusement nous n'tions pas en premire ligne. Aplatis dans les betteraves, nous creusions de petites tranches pour la prparation d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et procdrent l'installation d'un poste de secours, car les blesss commenaient affluer. On les pansait sommairement et on les vacuait sur Etrpilly. Ceux qui succombaient taient enterrs sur place. Nous surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le vallon de la Throuanne, en cas d'avance franaise. Au loin, l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de cercle. --Diable! fit tout coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy! Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamrent une longue discussion ce sujet. Il tait onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le nord-est: --Ecoutez!... De nouvelles crpitations d'artillerie lgre se faisaient entendre dans cette direction et plus l'est encore, entre les dflagrations de l'artillerie lourde. En mme temps nous voyions approcher le major von Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux. --C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos retranchements. Il tait temps!... Un soupir de soulagement s'chappa de nos poitrines. --Nous sommes sauvs! dclara Poppe. Et quel est ce corps d'arme qui vient si juste point notre secours? --Je crois savoir que c'est le IIe, dit le major. --Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de l'abattement le plus profond la joie la plus vive. Ah! je me disais bien aussi que cet excellent renard de _Generaloberst_ devait leur mnager quelque tour de sa faon!... Gagns par son enthousiasme, nous nous mmes presque danser dans la terre molle de notre tranche, lanant en l'air casques et casquettes et poussant de sonores acclamations. Et voici que, tout ct de nous, brusquement, partit une dtonation qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitt aprs dans d'inextinguibles clats de rire. C'tait une bouteille de champagne que ce bougre de Biertmpel avait trouv moyen d'apporter jusqu'ici et dont il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bmes triomphalement en l'honneur du gnral von Kluck, tandis que tout l-bas, dans le nord-est, les batteries du IIe corps dbouchaient galement la gaie ptarade de leurs canons de campagne. Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fcheuse ide de demander: --Ah ! mais... d'o vient-il donc, ce IIe corps? Le major von Nippenburg rpondit: --Eh bien, mais... il vient du sud... --Comment a, du sud? nous rcrimes-nous. Poppe, Schimmel, aussi bien que moi mme, tions tous, en effet, persuads que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et que, par consquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord. --Du sud, rpta le major. Il tait dans la rgion de Coulommiers. --Il avait pass la Marne? --Oui. --Et il l'a repasse? --Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre ct. Le gnral von Kluck l'a ramen cette nuit marches forces. --On a donc dgarni le front d'offensive? --Apparemment. --Mais alors...? Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquitude. --Alors... que se passe-t-il l-bas? Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du mme geste frmissant le bras vers le sud, dans la direction de la Marne. --L-bas... ma foi, je n'en sais rien, rpondit le major. Tout ce que je sais, c'est que nous sommes attaqus ici, de flanc, par des forces plus importantes que nous ne pouvions le prsumer. Nous avons dfendre tout le plateau d'Etrpilly, Trocy, tavigny, jusqu' l'Ourcq. Le salut de l'arme en dpend. Il avait prononc ces derniers mots d'une voix grave. Nous fmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout sanglant: --Les _Franzosen_ tiennent le carrefour et enlvent la rperie!... --Faites tirer sur la route, nous ordonna le major. --Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux. Nos troupes sont trop mles aux Franais. --Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut tout prix reprendre la rperie. Mais une brusque dflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa phrase. Un obus venait d'clater dans la tranche, tuant deux hommes et le boulant lui-mme dans la terre moiti dchir. --J'ai mon compte, rla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le com... le commandement... --Le capitaine Kaiserkopf est immobilis. --Alors Tintenfass... --Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lchent. --Alors... arrangez a comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus... Prvenez le colonel... Il touffait et rendait le sang. Nous nous lanmes dcouvert. En nous voyant sortir de nos trous, les fuyards de la sixime compagnie tentrent de se rallier, et tous ensemble, sur un front espac d'un demi kilomtre, nous fmes les plus grands efforts pour refouler les Franais. On apercevait entre les larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un ct, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pices, qui tiraient de derrire Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant que nous restions disperss, nous interdisaient toute attaque rgle. Il nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la rperie. Pendant deux heures nous restmes tapis dans les plantes nous fusiller, perdant peu peu, de notre ct, tout courage et rompus de lassitude. Nous finmes par tre rejets dans nos petites tranches. Les taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de subir un assaut la baonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun commandement n'et t donn, nous nous retrouvmes sur le terrain, mais en recul vers Etrpilly. Nous tions reints, affams, gonfls d'eau saumtre, rongs de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier le colonel de nous relever. La rponse avait t: Tenir. Tous les effectifs disponibles taient engags. La bataille semblait s'tendre le long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers l'est. A notre dtresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous esprions que l'obscurit mettrait fin notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus audacieux par les tnbres, les Franais, loin de suspendre leurs attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu, d'vacuer nos blesss et de recevoir le renfort de ceux de nos blesss lgers qui se retrouvaient en tat de combattre. D'angoissantes heures se passrent dans des alertes continuelles. On lanait des fuses clairantes. Assomms d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes dormaient au plus fort du danger, et il fallait les rveiller coups de bottes pour s'assurer qu'ils n'taient pas des morts. Au matin, nous fmes recueillis dans d'assez bonnes tranches que le bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait russi tablir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions l sous la protection immdiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement tout le plateau. Nous avions deux batteries lgres au-dessus d'Etrpilly, une batterie lourde entre Etrpilly et Trocy, une batterie lourde et sept batteries lgres Trocy, trois batteries lourdes et une lgre au Gu--Tresmes, trois batteries lgres sur les hauteurs de Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos tranches. Et de nouveau une journe sinistre se passa, sous l'crasement d'un soleil pulvrulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions laiss la moiti de notre effectif dans les betteraves; mais avec les petits blesss rcuprs la compagnie comptait encore quatre-vingts fusils. Schimmel avait un doigt emport; il demeurait nanmoins courageusement la tte de son dbris de section. Poppe et Bobersdorf taient intacts. Je n'avais rien non plus, grce Dieu, que des trous dans mes vtements et une dchirure mon casque. Les sergents Buchholz et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient; trois, blesss, avaient t vacus. Wacht-am-Rhein tait toujours l, mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Franais ne bougeaient pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoquement terrs dans les quatre kilomtres de champs qui nous en sparaient. La canonnade tait intense du ct du plateau d'tavigny. Enfin le colonel von Steinitz se laissa flchir. Il dut comprendre que, si un repos ne nous tait pas accord, nous serions tous claqus le lendemain et bons peupler les ambulances. Et comme un calme relatif semblait s'tablir dans notre secteur, nous remes l'ordre de regagner le village. Les tranches furent laisses la garde du bataillon von Putz, moins prouv que le ntre, et nous rentrmes dans Etrpilly. Les blesss dont l'tat ne ncessitait pas d'intervention chirurgicale remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux. Kaiserkopf, peu prs remis de sa jambe perce, achevait sa gurison en vidant des bouteilles. --Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reu mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-tre bien moi qui aurais t sa place!... Schlapps, qui avait prtext d'une raflure au cuir chevelu pour rester l'abri avec le capitaine, tait crapuleusement ivre. Il avait voulu organiser le pillage du village, mais il avait d renoncer son projet, faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le coeur piller. Chacun s'affala au hasard sur la premire litire venue. Quelques soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand nombre sombrrent aussitt dans un sommeil lthargique. * * * * * Je fus rveill au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, o je reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait: --Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas tre embroch vif sur votre paillasse, foutez le camp! Il faisait pleine nuit. --Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout tourdi. --Les Franais!... Je me jetai dehors, le revolver la main. Une mle formidable s'acharnait aux abords du village et jusqu' l'entour des maisons. Des cris forcens, des hurlements sauvages, des dtonations prcipites, des dchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les tnbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes d'paulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou roulaient. Dj les premires maisons du ct de l'ouest taient dbordes et il en sortait des clameurs d'gorgement. Des rideaux brlaient aux fentres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un cauchemar, d'effrayantes figures blanchtres sous des sortes de fez rouges la turque. Des pantalons blancs toffs comme des jupons balayaient tout devant eux. Et soudain, mon grand saisissement, je vis merger devant moi la face diabolique d'un ngre. Horrifi, je vidai mon pistolet. Puis, brusquement, je fus entran, renvers par une vague de fuyards qui me roulrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps chauds et ruisselants s'crouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le carnage nocturne continuait. Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je russis me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'tait leve, chancrant au-dessus de Trocy son disque rougetre. A sa vague clart je pus reconnatre que les Allemands s'taient retirs sur la hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car j'tais moulu et je dus faire un long dtour pour viter de tomber aux mains des Franais. Le cimetire avait t mis en tat de dfense et servait de rduit aux ntres, qui l'occupaient avec deux sections de mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf commandait l'infanterie du cimetire, dont il garnissait les murs de tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitt la garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Matres du village, les Franais s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de nos mitrailleuses ne les arrtait pas. Avec une audace incroyable, ils escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et se lanant comme des dmons l'assaut de notre forteresse. On mit le feu une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'taient bien des troupes blanches, et je n'aperus plus aucun moricaud du genre de celui qui m'avait si fortement pouvant. Mais ces hommes m'avaient rien de commun avec ceux que nous avions prcdemment combattus. Au lieu de la longue capote pans relevs, de petites vestes bleues soutaches d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges culottes extrmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient d'abord paru, elles taient devenues rouges, tellement elles avaient bu de sang. Je ne sais comment cela aurait tourn, et sans doute eussions-nous fini par tre emports, si des renforts ne nous taient arrivs de Trocy, qui nous aidrent tenir jusqu' l'aube. Les Franais s'clipsrent par o ils taient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la Throuanne. Nos pertes taient svres. Nombre de nos pauvres fusiliers gisaient ou rlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait t tu et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides. Kaiserkopf tait vert de rage et d'motion. --Nom de Dieu! si c'est a la guerre, bgayait-il, a commence ne plus tre drle du tout! Mais c'est en reprenant possession d'Etrpilly que nous pmes constater toute l'tendue du dsastre. Le village tait plein de morts et de blesss. Ces terribles Franais en chchia avaient fait des ntres, surpris dans leur sommeil, un vritable massacre. Eux-mmes avaient laiss de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais pas un bless, et nous ne pmes faire aucun prisonnier, de sorte que cette affaire resta pour nous des plus mystrieuses. Leurs pertes ne nous consolaient pas des ntres. Le spectacle tait lamentable. Des amoncellements de corps, d'o sortaient d'atroces gmissements, obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un ruisseau de sang s'coulait boueusement vers la Throuanne. Mais il fallait voir l'intrieur des maisons. L, tout avait t pass la baonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais t saign comme les autres, si je n'avais pas t rveill temps par Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le tiroir d'une commode, le postrieur nu et le pantalon sur ses bottes, avait t enfil par la gorge au moment o il rpandait sa fiente sur du linge fin. Je songeai la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait le tragique trpas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz taient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non moins fatales; on retrouva leurs cadavres percs de coups dans le fond d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent. Si dans le village il n'y avait gure que des morts, les champs environnants et surtout le thtre du combat fournissaient un nombre considrable de blesss. Les plus grivement atteints taient transports dans un hangar paille, situ courte distance du cimetire et qui avait t converti en ambulance. Les civires y affluaient en une procession ininterrompue. Disloqus, ventrs, fracturs ou trononns, les hideux dchets de la bataille y attendaient, hurlants ou inanims, leur tour de charcutage ou d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des bouchers. Je reconnus sur une des civires l'un des soldats de mon ancien groupe, le social-dmocrate Vogelfnger. Il avait les jambes en bouillie. Je m'approchai. --Eh bien, mon pauvre Vogelfnger, a ne va pas? Il ne voulut pas me regarder. --Malheur! malheur! gmissait-il. Et dire que je vais crever pour les junkers et les bourgeois!... Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce serait pour la patrie, sinon pour la rvolution sociale. On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, deux cents mtres de l, mls des souches et toute sorte de dbris combustibles, en un vaste bcher qu'on arrosait de ptrole. On n'avait plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se dgageait de la campagne, o les corps mal enfouis et les charognes de chevaux pourrissaient dj l'atmosphre, faisait prfrer ce mode de destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au cas d'un nouveau recul. Le bcher, qui commenait brler, recevait aussi les membres coups provenant du hangar. La bataille d'artillerie avait recommenc. Le ciel se sillonnait d'avions partant la recherche des batteries ennemies, dont le nombre augmentait ou qui avaient chang de position pendant la nuit. Une belle saucisse flottait sur un rideau de peupliers, deux kilomtres de nous, dore et pisciforme. Nous avions vacu le village, intenable, tant cause des obus franais qui y tombaient que de la puanteur qui en manait. De notre crte de plateau nous dominions l'immense plaine de l'ouest, immobile, dserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumes noires des percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes. Parfois un fracas norme nous anantissait: c'tait le foudroiement d'une explosion proche ou la dflagration d'une batterie d'obusiers derrire nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre artillerie lgre, dont plusieurs pices avaient t dtruites. L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord. --Venez, me dit Kaiserkopf. --A vos ordres, monsieur le capitaine. --Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du bataillon. Poppe me succde celui de la compagnie. Je dois aller Trocy, o je suis mand par le gnral-major. Venez. Je vous prends avec moi comme fonctionnaire adjudant. Il tait ple et ne profrait plus de jurons. Nous partmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est entre des trfles et des mas n'tait qu'un long encombrement d'hommes, de btes et de chariots. Des blesss s'y tranaient par petits groupes boursoufls de pansements rouges. De temps en temps un fusant clatait, qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejets des deux cts de la route, des cadavres humains ou chevalins schaient, verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur le plateau. Le plus proche tait notre bcher funbre, dont un coup d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel. On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphre et semblant dchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le ciel fonc ses fermes, son glise, sa porte mdivale et sa forte tour ronde coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croismes une grande auto d'tat-major qui contenait un gnral. Le front barr sous le casque pointe, les yeux ternes, les traits tirs et durcis, la courte moustache rche entre deux rides profondes, il me parut bien chang. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais dfil lors de l'entre en Belgique: le _Generaloberst_ von Kluck. Plong dans sa sombre mditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre salut militaire. Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier gnral divisionnaire. Dans une vaste pice rustiquement meuble se trouvaient runis le gnral-lieutenant von Zillisheim, le gnral major von Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le premier-lieutenant Derschlag portant un bras en charpe, un colonel d'artillerie et quelques autres officiers de l'tat-major ou de l'_Adjutantur_. --Ah! vous voil, Kaiserkopf, fit le gnral-major von Morlach. Quelles nouvelles d'Etrpilly? --On tient, monsieur le gnral, mais c'est tout juste. Pour le moment il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie franaise abme nos effectifs. --Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout l'heure. La conversation tait agite, houleuse, rompue de lourds silences, et ce que j'en pus comprendre me terrorisa. --Notre situation s'aggrave, disait le gnral von Zillisheim. Les forces franaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que l'ennemi nous avait d'abord jetes dans le flanc est venu s'ajouter un corps d'arme, contre lequel nous avons d ramener notre IIe corps. Avant-hier, c'tait une division d'Afrique qui arrivait sur le terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant vers Kaiserkopf. --Diable, oui, rpondit celui-ci presque douloureusement, songeant peut-tre la mort de Schlapps. --Hier, continuait le gnral von Zillisheim, une nouvelle division de rserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'o tout cela sort-il, on n'en sait rien. --Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit divisions. --Contre quatre, complta sinistrement von Morlach. --Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le gnral von Kluck a d ramener encore le IVe actif. Ce corps vient d'entrer en ligne du ct de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant l'arme britannique, mais le danger est plus pressant ici. Il se mit alors nous dcrire grands traits le schma de la bataille: l'immense ligne franaise, sans cesse accrue, qui nous prenait d'querre sur vingt kilomtres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux, arme formidable et audacieuse, surgie subitement de terre, miraculeusement leve de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment prcis o le grand coup dcisif allait tre donn. Au nord, le plateau d'tavigny tait tout hriss de ses baonettes et de ses petits canons, tout stri de ses files rouges infinies; puis c'taient, vers Acy, vers Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles chasseurs bleus qui nous avaient dj fait fuir sur la Somme; venaient ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves, accourus d'Algrie avec du rouge sur la tte; puis c'taient, plus au sud, Chambry, Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du dsert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbres, faces basanes et hurlantes, avec leurs nes, leurs mulets porteurs de mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchs de blanc et ceinturs de rouge, mls de ngres et marqus du croissant, enfivrs de cruaut, altrs de massacre. Et toute cette immense arme nous treignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'tau, vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques, renouvelant ses forces mesure que nous perdions des ntres. Toute cette arme imprvue venait d'clater comme un volcan sous nos pieds. Un accablant silence suivit les paroles du gnral von Zillisheim. Puis on perut la voix voile du colonel von Sleinitz qui demandait: --Et quel est le chef de cette grande arme? Connaissez-vous son nom monsieur le gnral? Alors le gnral von Zillisheim murmura tout ple: --Le chef de cette arme s'appelle Maunoury. Un bruissement de lvres courut le long des faces terreuses des officiers rptant ce nom qu'ils entendaient pour la premire fois. Quant au grand chef, le grand chef franais, nous le connaissions tous; mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renomme abusive et bruyante. Pour nous, c'tait le vaincu de Charleroi. Et voici que cet homme nous apparaissait maintenant tout diffrent de ce que nous l'avions cru; voici qu' nous souvenir de lui un trange respect nous pntrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'apprhension, secous d'une mystrieuse frayeur prononcer son nom: Joffre. Mais ce que nous venions d'apprendre n'tait qu'une partie de l'imminente et impitoyable ralit. Le gnral von Zillisheim tint nous la dvoiler tout entire. Il nous montra les armes que l'on croyait en droute se reformant tout coup sur un geste du grand chef, se retournant sur elles-mmes toutes la fois et, de Paris Verdun, se ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance dcuple. Nous avions t arrts net par le choc, et depuis trois jours nous luttions sans succs, avec l'nergie du dsespoir, rompre cette charge formidable. Il nous montra nos corps d'arme s'puisant dans une rsistance qui faiblissait d'heure en heure, s'extnuant d'hrosme et de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute infernale dchane, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur sang, succombant aux assauts rpts des molosses, l'hallali sonnant, et, Coulommiers, Esternay, Fre-Champenoise, Sermaize, Triaucourt, French, Franchet d'Esprey, Foch, Langle de Cary, Sarrail, arcbouts sur leurs jarrets frmissants, les yeux en braise et la salive en feu, semblables autant de dogues pouvantables, ouvrant, refermant et enfonant sur nous leurs mchoires froces. Hlas! il n'tait plus question pour nous de la Garde la Loire, ni mme de la Garde la Seine! A notre _Garde au Rhin_ les Franais rpondaient par la _Garde la Marne_! Comme le gnral von Zillisheim achevait son expos, au milieu de notre attention angoisse, un capitaine d'artillerie entra prcipitamment. --Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant son chef, l'ennemi vient de nous dmonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de tus. Les deux artilleurs sortirent. --Oui, dit le gnral von Zillisheim, ils ont trouv moyen d'avancer leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pices lourdes. La tempte des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres des fentres ouvertes. --Et maintenant, messieurs, vos postes! termina le gnral von Zillisheim. Nous aurons demain une rude journe. * * * * * Lorsque Kaiserkopf eut reu les instructions du gnral von Morlach, compltes par celles du colonel von Steinitz, nous repartmes pour Etrpilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombre de charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres proccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne foudroye. Au loin les incendies commenaient s'empourprer; devant nous, le bcher o se consumaient nos morts jetait des flammes cramoisies. A Etrpilly, une pnible nouvelle nous attendait: Poppe avait t tu. Un fusant lui avait dvers sur la tte sa gerbe de balles. Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la septime compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la huitime. Encore, sur ce nombre, trois taient lgrement blesss. Schimmel souffrait de son doigt, o la gangrne menaait de se mettre. --Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me coupera la main plus tard. Nous couchmes sur les positions. Les soldats, harasss, essayaient lourdement de dormir. Incapables de fermer l'oeil, les officiers faisaient les cent pas, fumant fbrilement, les nerfs surmens. Un silence prodigieux s'tait abattu sur l'tendue. Plus un canon ne tirait. Je n'entendais que le gmissement des grands blesss dans le hangar voisin et le ptillement plus lointain, les petits craquements sinistres du bcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: _Wer da?_ Appuy sur le mur bas du cimetire, je contemplais le dcor nocturne de cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant d'toiles, arrondissait sa vote pacifique. Fixes et limpides, les astres arrangeaient selon l'ordre accoutum sur le profond mystre cleste leurs constellations immuables. Pouss par ses trois boeufs et mont sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Vga brillait au znith, tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altar descendait gravement dans le sud occidental. Tout tait calme, grand, mesur, ternel. Les mondes sereins ennoblissaient l'espace, o, seul, Mars ouvrait un oeil rouge sur la terre o se fracassaient les humains. Je les vis peu peu plir, s'affaiblir, disparatre, tandis que l'aube argente, puis rostre se levait l'orient, sur l'Ourcq. Aux premires lueurs du matin, tout l'univers se rveilla, formidable et fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs, salurent l'aurore. Aussitt les innombrables soldats qui peuplaient cette tendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur coeur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air tait dj plein de poussire, d'opacit, de vapeurs, et les incendies redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se dchanait tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells claboussait de fer les hommes et les choses. De vifs clats, brefs et blancs comme des pointes de foudre, trouaient la rafale. Toute la matine se passa subir cette douche. Immobilise dans le cimetire, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrire les murs, les marbres et dans les petites tranches creuses travers les tombes. Mais les shrapnells clatant au znith la mitraillaient sans piti et parfois un percutant bien plac emportait un morceau du cimetire, faisant voler la fois de la terre, des pierres, des membres dchiquets et des dbris d'ossements. La lassitude et le dcouragement taient immenses. Presque tout le monde tait plus ou moins rafl, charp, contusionn, et nos sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relche. De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bcher. Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertmpel n'eut pas exercer longtemps son nouveau commandement. Dcapit par un clat d'obus, il tomba en deux tronons ingaux dans une fosse, o on n'eut plus qu' le couvrir de terre. Sombres et brutaux, les obusiers lchaient toujours leur tir irrit, mais leurs bordes semblaient moins frquentes. Quant notre artillerie lgre, elle ne rageait plus que par intermittence. C'tait au nord, vers Betz et le plateau d'tavigny, que s'exasprait le plus la canonnade; c'est l que se produisait le choc du IVe corps actif et des nouvelles divisions franaises, l qui se portaient les coups dcisifs. Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en naissait de partout, de derrire les haies, des chaumes, des bois, des vallons; il en fusait des villages et des carts, qui se dployaient rapidement en ventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements linaires, parfois domins de bleu ou de blanc. En mme temps l'artillerie franaise redoublait de furie. --C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne rsisterons pas. Les lignes avanaient lentement, de partout, sous notre mitraillade dbilite. Et tout coup, notre suprme horreur, nous n'entendmes plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de notre ct, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui tait l, hagard et tremblant d'une fureur concentre, dit brusquement: --En voil dj qui se retirent. Une colonne d'infanterie dbouchait en effet des derrires de la ferme de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy. Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosit. --Ordre de ramener en arrire les lments avancs du bataillon, fit-il sourdement. Un grand flottement commena alors rgner dans les lignes. Le vague sentiment d'un dsastre prochain ruinait les courages et brisait les volonts. Bientt on apprenait que le IVe corps, du ct de Nanteuil-le-Haudouin, dcim par l'artillerie franaise qui couchait les ntres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures, une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient pass la Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'tait la seconde branche de l'tau qui se refermait sur nous. Ds lors ce fut pouvantable. Les unes aprs les autres, les positions taient abandonnes; d'abord celles de la ligne Etrpilly-Vareddes, puis celles de la Throuanne, puis les ntres sur le plateau. L'artillerie lourde de Trocy tait partie; celle de Gu--Tresmes la suivait; les pices lgres, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Dj les balles des lignes franaises commenaient nous arriver par salves hurlantes. Et notre dsarroi fut son comble quand nous vmes brusquement surgir derrire nous une batterie franaise qui arrivait au grand galop de ses chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries dtruites et prendre en charpe nos retranchements. C'est ce moment que fut tu Schimmel. Il tait debout, cherchant runir ses hommes. Je le vis porter la main son front, comme l'officier franais de Villeroy. Il eut le temps de crier: --Je suis touch... Adieu, amis! Puis il s'effondra de son haut dans la poussire sanglante. Adieu, Schimmel!... Il avait sa duret, il avait ses vices; mais il tait brave, nergique, prcis, savant, esclave du devoir: c'tait un officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel loge. Tous les grads taient morts, la compagnie me revenait. Je dsignai Max Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis la recherche de Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le dpart du train de combat du bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les voitures disloques. --Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah! fatalit!... Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria: --Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard! J'avais peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu' vingt mtres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en ventrant un autre, brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes. --_Tausendhenkerpotzsacram_.... Mais Kaiserkopf n'avait pas achev son juron, qu'un second obus venait lui clater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphme et m'envoyait rouler moi-mme en plein dans le cheval ventr. Je me relevai aprs un tourdissement de quelques minutes. Le cheval avait amorti ma chute; mais mon paule gauche me faisait horriblement souffrir, et je m'aperus que du sang tombait par gouttes de ma manche. Quant Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnatre de lui dans les dbris informes qui jonchaient l'endroit o il avait t frapp. Un chapelet d'entrailles pendait une branche d'arbre. Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux. --Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez vous? me demanda-t-il. --Personne, monsieur le colonel. --Et la sixime?... Le capitaine Tintenfass? --Tu, fit un sergent. --Le lieutenant Korf? --Disparu. --Wachsmann?... Schuster? --On ne sait pas. Il se retourna vers moi: --Nous n'avons pas de temps perdre... Vous allez prendre la charge du bataillon... Mais vous tes bless, je crois? Je rpondis: --Pas suffisamment pour m'empcher de faire mon devoir, monsieur le colonel. --Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le rgiment part huit. C'est vous qui prenez la tte par la route de Vincy et de Rouvres, en direction de Villers-Cotterets. --Comptez sur moi, monsieur le colonel, dclarai-je, perdu d'orgueil, malgr ma blessure, et lchant mon bras gauche pour porter mon casque dchir ma main droite barbouille de sang. Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le bras dans un bandage et m'occupai aussitt de rassembler les quatre compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis procder l'appel, sous le mdiocre couvert d'un pli de terrain, le bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou blesss en tat de marcher. Nous possdions encore un fourgon, un caisson et trois chevaux. Le dpart s'effectuait dans le plus honteux dsordre. Outre les units plus ou moins rgulirement reconstitues qui commenaient s'couler par les deux routes montant du plateau d'Etrpilly vers le nord-est, des troupeaux de fuyards battaient confusment en retraite le long des colonnes ou travers champs, sans chefs et de leur propre autorit. Des monceaux d'objets disparates taient abandonns ou jets dans les fosss, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes, sacs, vtements, cartouchires, outils, dpouilles htroclites des villages, jusqu' des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche. J'aperus Wacht-am-Rhein prostr sur un talus, le corps secou de gros sanglots et pleurant tragiquement. --Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec svrit. Vous feriez mieux de venir m'aider mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... tes-vous bless? --Non, monsieur le commandant... --Alors que faites-vous l? --Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir a! fit-il lamentablement. J'aimerais mieux tre mort que d'assister des choses pareilles... Au mme instant, un soldat dband qui passait, et dans lequel je reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrs de coups de crosse, braqua sur lui un pistolet vol et fit feu en criant: --_Alles kaput!_... Tout est foutu!... Tiens, salaud, voil pour toi!... Wacht-am-Rhein reut la dcharge en pleine poitrine. D'un coup de revolver j'abattis mon tour le misrable. Les deux corps furent pousss ensemble dans le foss l'un sur l'autre. La mort du fidle Wacht-am-Rhein ne devait pas clore la liste de nos pertes. Il nous restait enregistrer la plus cruelle de toutes: celle du colonel von Steinitz, asphyxi par la dflagration d'un obus la mlinite, pendant qu'il prsidait au regroupement de son rgiment. Le lieutenant-colonel Preuss le remplaa. Il s'agissait d'vacuer les grands blesss. Il y en avait deux cent cinquante dans le hangar, qui tait archiplein. Ces malheureux taient intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Franais. On en amenait toujours de nouveaux, que les mdecins, dbords, refusaient de recevoir. Ils restaient l, aux abords de la btisse, dposs sur l'herbe, sommairement panss par les infirmiers, tandis que d'autres, mlangs aux cadavres, taient ports indistinctement au bcher o on les jetait encore vivants dans les flammes. Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax dfonc. Il me jeta un regard de dtresse. Une voix fit ct de moi. --Fameuse affaire! En voil un qui va faire tout de suite son purgatoire. Il ira droit au ciel! A cheval au milieu de la mitraille, le gnral von Morlach dirigeait la retraite, aiguillant successivement colonnes et convois sur la route de Vincy. Nous attendions notre tour. Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et ngatif, tout en profrant d'une voix rageuse: --_Nein!... Nein!..._ Le feu!... Ils n'auront que des cendres!... Je regardai du ct du hangar. Le personnel sanitaire dmnageait la hte. Bientt aprs je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des grenades incendiaires et des jets de ptrole. Le btiment s'embrasa tout entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La charpente de fer apparut, se tordant et grimaant comme un squelette, dans l'effondrement des poutrelles, des pltras et des briques, au milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des blesss, o je crus reconnatre la vocifration atroce de Vogelfnger. Nous partions. C'tait nous. Nous partions diminus encore d'une douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille franaise. Et nous nous enfonmes au coeur de la droute, tandis que les flammes froces du hangar d'Etrpilly lchaient le ciel violtre o fuyaient de grands nuages verts. * * * * * Je marchais au milieu du bataillon, rduit l'effectif d'une demi-compagnie, o figuraient de nombreuses ttes bandes et des bras en charpes, et o bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent dbarrasss. Nous cheminions mornes et dsesprs entre deux rangs de dbandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir changer notre retraite en dbcle. Ils nous lapidaient de terre, de pierres, de dbris de vgtaux et parfois ouvraient dans la colonne un trou pantelant. Nous venions de dpasser le croisement de la route de Puisieux, quand je fus atteint. Je m'affaissai, le souffle coup, les yeux pleins d'clairs, le cerveau tourbillonnant. Quand je voulus ragir, je m'aperus que je ne pouvais pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'tre abandonn sur place et d'tre fait prisonnier par les Franais, je me mis hurler comme un sourd: --Arrtez!... Arrtez, sacrs cochons!... Ne me laissez pas l!... Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre commandant... Obissez-moi, brutes!... Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevrent. Ils me dposrent sur de la paille dans l'obscurit du fourgon, o gisaient dj des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit la gorge. On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrrent dans les viscres. La fivre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient pniblement et je joignis mes gmissements aux leurs. Un khrr, khrr qui ne m'tait pas inconnu me sembla provenir du fond de la voiture. --C'est vous, Hildebrand? fis-je. --Qui tes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appelle? --C'est moi, Wilfrid Hering. --Ah! cher ami!... khrr, khrr... Bless? --Oui. Pouvez-vous venir vers moi? --Je ne puis pas bouger. --Moi non plus. --Moi non plus. --Ah! cher ami!... khrr, khrr... Quelle aventure!... --Qui et jamais cru... --... khrr, khrr, khrr... Nous continumes changer nos dolances dans la nuit. Nous fmes halte au petit jour, proximit d'une fort. Une ambulance se trouvait l et nous pmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie cheval restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une heure auparavant, une escarmouche avec des dragons franais. On en avait tu un. On avait trouv sur lui un papier dactylographi qu'on m'apporta. C'tait un ordre du jour sign d'un gnral franais. Il tait ainsi conu: _Soldats! sur les mmorables champs de bataille qui furent tmoins, il y a un sicle, des victoires de nos anctres sur les Prussiens de Blcher, notre vigoureuse offensive a triomph de la rsistance des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi bat en retraite vers l'est et le nord par marches forces. Les corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont replis en hte devant vous. Vous aurez encore supporter de dures fatigues combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souille par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats! Pour la France!_ Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hlas! tions-nous donc des barbares?... J'avais deux ctes brises. On me rinstalla, un peu plus commodment, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von Waldkatzenbach mourut avant le dpart, et j'en tais presque envier son sort, tellement la perspective d'une nouvelle tape au milieu d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse. Mais nous n'avions pas fait quatre kilomtres, et je croyais ne pouvoir supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion pouvantable souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une ruption volcanique...... Et je disparus dans le nant... * * * * * Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumire douce, tamise, bleutre m'enveloppait. Je devais tre dans un lit, car je sentais autour de moi comme le suaire lger d'un drap et ma tte reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller. Au del de l'atmosphre bleu ple, la limite de mon regard s'arrtait sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait tre un plafond. Au bout d'un temps assez long de demi conscience, occup m'apercevoir peu peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je voulus tourner ma tte pour voir ailleurs et reconnatre o j'tais. Je ne pus faire le moindre mouvement, troitement retenu par le rseau multiple de la douleur. J'essayai d'couter. Des bruits imprcis me parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouats, des glissements feutrs de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps chercher interprter ce demi silence. En quel lieu tais-je?... Comment m'y trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du sang... des batailles... Je devais tre quelque part dans un lit, la suite de ces horribles vnements... Avais-je rv?... tait-ce vrai?... ou rvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les Franais!... Un clair jaillit... Ah! mon Dieu! tais-je prisonnier des Franais?... Mon coeur se mit battre si fort qu'il me sabra d'une douleur aigu... Mon oue devenait meilleure; j'coutai plus attentivement... Et j'entendis des voix... oui... _Herrgott!_... des voix qui prononaient des mots allemands... Alors je m'efforai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire moi aussi rsonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de tout mon tre j'exhalai faiblement: --O suis je? Au bout d'un instant je vis apparatre dans mon champ visuel le haut d'une cornette blanche, et je perus ce mot qu'accentuait prs de moi une voix fminine: --_Aachen._ Aix-la-Chapelle!... N'tait-ce pas ce mme nom qu'avait prononc Schimmel, alors qu'tincelaient l'horizon sous les feux du soleil levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais revenu l'endroit d'o j'tais parti un mois auparavant!... Combien de jours avait dur ce voyage de retour dont je ne gardais pas de souvenir?... Comment s'tait il accompli?... Sans doute dans un de ces lugubres trains de blesss dont nous avions crois un si grand nombre et o, priv de sens, ballott comme une loque inerte, j'avais d rouler, rouler sans m'en apercevoir travers la France et la Belgique jusque dans cet hpital d'Allemagne... Je revoyais comme au droulement d'un rapide film cinmatographique les scnes tragiques auxquelles j'avais assist, que j'avais vcues, ou peut-tre seulement rves: les trains de soldats trpidants, chargs de drapeaux, d'inscriptions: _Nach Paris!_... les avions, le grand zeppelin fantastique, puis l'entre en Belgique, le dfil devant le gnral von Kluck, la premire bataille sur les bords du Demer; je revoyais l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de bruyre et leurs regards affams, la marche en France, le combat de la Somme, les chasseurs bleus, Koenig... pardon, pardon, vous seul tiez noble, juste, grand... le viol de la jeune fille franaise, Montdidier, Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment s'appelait-elle dj?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu notre force et m'avait rejet moi-mme sur ce lit de souffrance... comment s'appe... ah! _die Marne... die Marne!..._ Que s'tait-il pass ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... _Krieg ist Krieg_... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'pouvante!... Et comme je regardais, les yeux dilats d'effroi, je distinguai devant moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre dor. Sous un colback flamme carlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux perants, barr d'une moustache raide aux pointes aigus et menaantes, offrait arrogamment sa pose hautaine et thtrale. C'tait l'Empereur, _der Kaiser Wilhelm II_. Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux, de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'tait lui qui m'avait saisi!... Hlas! hlas!... Pourquoi tout cela?... Mon pre, ma mre, mes soeurs... Dorotha, la maison de Goslar, la fort romantique du Harz!... Qu'on tait bien l-bas!... et qu'il et t doux de vivre!... Et tandis que je demeurais comme hypnotis par cette apparition, j'entendis un bruit de pas botts qui approchaient. Puis une voix grave d'homme dit tout prs de moi: --Mettez-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'oprer. Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur ma bouche. Une odeur thre et piquante pntra en moi. Et pendant que mon cerveau se mettait vaciller, je vis le portrait qui se transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme carlate du toquet s'ornait d'une plume de coq, le dolman rouge se drapait en petit manteau de soie sur l'paule, les yeux se bridaient, les sourcils se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage, souligne par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui sortaient de la bouche du mphistophlique histrion: _Ich bin der Geist, der stets verneint! Und das mit Recht: denn alles, was entsteht, Ist wert, dass es zu Grunde geht; Drum besser wr's, dass nichts entstnde. So ist denn alles, was ihr Snde, Zerstoerung, kurz das Boese nennt, Mein eigentlich Element[7]._ APPENDICES _A la suite de la publication de Nach Paris! dans le Mercure de France, l'auteur a adress au directeur de cette revue, M. Alfred Vallette, la lettre suivante:_ Paris, le 2 septembre 1919. MON CHER AMI, Je ne crois pas servir une simple et banale formule de politesse en remerciant le _Mercure de France_ d'avoir publi _Nach Paris!_ La publication de ce rcit vous a valu, en effet, un certain nombre de protestations que vous m'ayez communiques. A part une ou deux lettres, ngligeables, de lecteurs mcontents que l'on ose rappeler les crimes allemands, ces protestations ont toutes trait la scne du viol d'une jeune fille par une bande de soudards germaniques. Cette scne a stupfait et indign vos correspondants. Il en est ainsi chaque fois que, dans ce pays, dont la littrature va de Rabelais Mirabeau et au grand Zola, on touche la question sexuelle, autrement que pour en faire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On vous traite aussitt de pornographe. C'est ce qui n'a pas manqu. Ecoeurant! scandaleux! lecture pour maison Tellier! s'crie un de vos correspondants dgot, qui se demande comment le _Mercure de France_ peut publier une littrature aussi inoue, et auquel il y aurait seulement rpondre que le _Mercure de France_, s'il avait exist l'poque, et sans doute t trs honor de pouvoir publier _la Maison Tellier_, de Guy de Maupassant. Une jeune fille de 21 ans, qui n'ose pas signer, ne voulant pas qu'on sache qu'elle a lu cette horreur vous exprime sa rpulsion, sa stupeur devant cette chose rvoltante de grossiret et se dclara honteuse, salie moralement d'avoir jet les yeux sur ce tissu d'obscnit et d'exagration. C'est bien sur quoi les Allemands avaient compt. Allons-y! ont-ils dit. Livrons-nous tous les excs! terrorisons jusqu' l'pouvantable! Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable moins on pourra le raconter. Ils ont spcule sur la pudeur, et ils ont russi. Les victimes elles-mmes _n'oseront pas se plaindre_! Et c'est exact. J'ai vu moi-mme en Suisse, au passage des rfugis de malheureuses femmes violentes par les Allemands, ayant assist des spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, _par pudeur_, et auxquelles il tait impossible d'arracher une parole. Ce n'est que plusieurs semaines aprs, une fois reposes, calmes, que certaines victimes de viols consentaient, quelquefois, donner des prcisions. MM. L. Mirman, prfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de la Rpublique Metz), G. Simon, maire de Nancy, G. Keller, maire de Lunville, dans leur brochure _Leurs Crimes_ (Berger-Levrault, 1916), publie sous le patronage des maires de Belfort, Epinal, Chlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Chteau Thierry (pour Laon), Beauvais, Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint-Di, Baccarat, Pont--Mousson, Lunville, Gerbviller, Nomny, Reims, Verdun, Sermaize, Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi leur chapitre sur les viols de femmes et d'enfants: Nous pourrions crire, sur ce sujet douloureux un long et poignant chapitre. Nous l'avions crit, mais, au dernier moment, un scrupule nous l'a fait supprimer: nous voulons en effet que cette brochure puisse tre et soit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment sous ceux de nos enfants des coles. Qu'il nous suffise donc de dire ceci: Les attentats contre les femmes et les jeunes filles _ont t d'une frquence inoue_. Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toujours inconnus; il faut un concours de circonstances spciales pour que l'acte ait t public, mais trop souvent, hlas! ces circonstances mmes se sont prsentes. Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler succinctement les auteurs figure celui ci: A Mlen-la-Bouxhe, Marguerite W... est martyrise par 20 soldats allemands avant d'tre fusille aux cts de son pre et de sa mre. Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont t extrmement nombreux, les viols collectifs par 10, 15, 20, accompagns ou suivis de meurtre, compliqus parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas t rares. C'est une des caractristiques de l'invasion allemande, et je me suis bien vu oblig, pour tre exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas abus. J'ai consacr ce sujet une seule scne, mais il fallait qu'elle y ft. Ma conscience m'et reproch de la sacrifier aux nerfs de mes lecteurs. J'y ai apport la modration compatible avec le souci de la vrit; j'ai attnu, estomp, dans la mesure o la vraisemblance n'en souffrait pas. Mais non, cela encore, parat-il, tait de trop. Il fallait faire le silence! Pauvres victimes de la lubricit et de la sauvagerie germaniques, pouviez-vous penser, pendant que vous agonisiez sous les tortures de vos bourreaux, et que tout votre sang, toute votre me expirante criait vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, o vous ne seriez plus qu'un objet de scandale, une chose honteuse dont on dtourne les yeux? La pudeur de vos soeurs qui ont eu la chance de ne pas se trouver sur le passage des brutes dchanes, ne veut pas que l'on parle de vous. Vous n'existez plus, vous n'avez jamais exist. Votre martyre aura t vain. Au nom le la morale, au nom de la biensance, au nom de la vertueuse hypocrisie sociale, il faut jeter sur vos douloureux corps supplicis la dcence d'un voile discret! MM. L. Mirman, G. Simon et G. Keller terminent ainsi leur brochure: Envers tous nos martyrs nous avons un devoir sacr: nous souvenir! Sans doute, l o ils sont tombs, nous graverons leurs noms dans la pierre ou le bronze. Mais plus loin? Quand, aprs les longues souffrances de cette guerre, humanit libre reprendra son pacifique labeur, on verra les Germains rapparatre en toutes les rgions, tous les carrefours--commerciaux ou industriels, financiers ou scientifiques, proltariens ou mondains,--partout o les hommes de tous les pays, de toutes les races, de toutes les couleurs se rencontrent et se coudoient: que ferons-nous devant eux? Nous rpondons ceci: Aussi longtemps que la nation au nom de laquelle et par laquelle ces atrocits ont t commises n'aura pas, de faon solennelle, repouss elle-mme de son sein les misrables qui l'ont entrane une telle dchance, nous considrons que ce serait trahir nos saintes victimes que de frayer avec leurs bourreaux et que jusqu' ce jour--s'il doit venir--d'une clatante rparation morale, _l'oubli serait une complicit_. Aucun des innombrables bandits et criminels de droit commun que l'Allemagne a lchs sur le monde n'a encore t arrt, ni poursuivi. Libres et insolents ils continuent dverser sur ceux qu'ils ont assaillis, dfaut de leurs bombes et de leurs gaz empoisonns, le venin de leur haine et de leurs calomnies. Et c'est cette heure que de malheureux inconscients et de dlicates effarouches parlant dj d'oublier?... Je n'en suis pas. Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dvous. LOUIS DUMUR. _Le Soleil du Midi du 26 septembre 1919 a publi l'article suivant:_ L'OUBLI DU CRIME M. Louis Dumur a publi rcemment en revue, dans le _Mercure de France_, un roman qui s'intitule _Nach Paris!_ et qui, sous la forme d'autobiographie d'un officier allemand, relate les pisodes criminels de la rue germanique en 1914 jusqu' l'arrt sur la Marne. M. Louis Dumur est un des crivains suisses qui ont tmoign le plus noble attachement la France comme une seconde patrie. Il s'est lev avec une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les tratres du caillautisme. Il est connu depuis vingt annes comme un homme de caractre gnreux et un romancier de talent robuste, et s'est plac au premier rang des crivains dont la vie et le travail mritent une entire estime. _Nach Paris!_ est un tableau d'une vrit cruelle et j'y ai admir, comme beaucoup, des pages d'une tonnante intensit, d'une vie ardente et tragique. Mais ce n'est point des considrations de critique littraire que je veux m'attacher prsentement. Le roman de M. Dumur, a, parat-il, soulev des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une oeuvre d'art des lments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres se dclarent offusqus par la violente vocation de certaines scnes, notamment du martyre d'une jeune fille outrage jusqu' la mort par une bande de soudards sous les yeux de ses parents garrotts et finalement cribls de balles. On dclare cela rpugnant. On rappelle qu'il y a des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire. Et enfin, on allgue que ces choses, rassembles par un romancier pour corser ses effets d'horreur, n'ont peut-tre jamais exist, tout au moins un tel point. Cela est trs symptomatique. M. Dumur s'est dfendu en invoquant les textes officiels des rapports Maringer-Payelle, tablis sur enqutes scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors prfet de Nancy, avait condens des extraits dans une brochure intitul _Leurs Crimes_ et destine perptuer dans toute la France le souvenir des infamies allemandes. J'ai aid M. Mirman rpandre ces brochures dans les rgions que la guerre n'avait pas touches et o on tait port croire que de telles abominations, presque incomprhensibles d'honntes consciences franaises, taient des bourrages de crnes. J'ai t tmoin de la campagne de ngation acharne que faisaient, pour dtruire l'effet de cette propagande, les affilis du _Bonnet Rouge_, protgs par le malvysme. J'ai reu les confidences de certains faits effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'tre injuri et tax de mensonge et d'excitation la haine ( la haine de l'envahisseur!) par la _Gazette des Ardennes_, l'_oeuvre_ et un tas de lettres anonymes. Il y a de grandes difficults pour faire la preuve totale de ces choses. Les victimes survivantes ont laiss en pays envahi des parents pour qui elles craignent des reprsailles si leur aventure est publie avec les noms des bourreaux. Ces noms mmes restent souvent inconnus d'elles, ou les bourreaux ont depuis reu leur chtiment dans quelque bataille. Enfin, et surtout, les victimes spciales du crime sexuel font tous leurs efforts pour cacher leur misre, et ne se dcident tmoigner que longtemps aprs ou jamais, par une pudeur dsespre trop explicable. J'ai t mme de savoir avec quelle peine les enquteurs avaient pu runir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient cart tout dlit non certifi par d'abondantes concordances de tmoignages trs contrls. Je suis, en un mot, mme d'affirmer que des centaines de crimes resteront ternellement ignors, que des milliers resteront impunis, que M. Dumur est encore demeur en de de la monstrueuse ralit en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'arme boche de 1914. Ces rapports Maringer-Payelle avaient t, si dulcors fussent-ils, constitus en vue d'un procs qui ne semble pas plus proche que celui du Kaiser lui-mme, et leur lecture est effrayante. Il y a l toutes les varits du crime, de la cruaut froide au sadisme dlirant, tous les immondices de la bte allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les intensifier par le relief du grand talent littraire, par le groupement des effets: mais il ne dpasse pas en horreur les constatations judiciaires et lgales de magistrats dont les procs-verbaux offrent le contraste d'un style terne et d'actes rvlant un redoutable enfer de la perversit et de la frocit humaines. Or, voici qu'il semble devenir la mode d'oublier, et mme de nier, ces choses qui furent commises en terre de France, et on rserve indignation et dsaveu non aux coupables, mais aux crivains qui clouent ces coupables au pilori! En 1870 les Allemands n'osrent pas la centime partie de ce qu'ils ont os en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni dportations ni butin systmatique. Ils fusillrent au plus quelques centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis sur plainte motive. Les dprdations furent faibles. L'arme du pitiste Guillaume Ier tait encore une arme presque honorable, en tous cas contenue par une discipline morale, auprs de l'atroce foule qui a pitin cette fois le Nord franais. Le souvenir du peu de meurtres et d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-l s'est pourtant gard vivace durant prs d'un demi sicle dans les mmoires des Franais, et ils ont toujours maudit les incendiaires de Bazeilles et bafou les voleurs de pendules. Il y a cinq ans que la rue allemande de Lige Meaux a prtext d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne furent que gentillesses inoffensives. Il parat pourtant qu'on est press de les oublier! Et les assassins, les brutes affoles de stupre, les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de prtres, de moniales, de jeunes filles, les hystriques de la bestialit et de la coprolalie, dment connus, accuss par d'innombrables victimes, ne sont pas mme encore recherchs et punis! Vraiment, c'est un peu tt pour prendre des airs indiffrents, scandalise mme, et dclarer avec pudibonderie qu'il serait de mauvais got de revenir sur ces drames-l! Ce sont des airs propres ravir les responsables, escomptant la dplorable facilit des Franais pardonner. La haine ennuie vite le Franais. Elle est le plat de prdilection que l'Allemand aime manger froid. Les humanitaires qui ne veulent pas enseigner la rancune nos enfants font souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu' esquiver le rglement de comptes. Ces sclrats n'en eussent sans doute pas tant fait s'ils ne s'taient crus alors absolument certains d'un triomphe effaant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir de spculer sur notre dbonnaire veulerie, en rejetant en bloc les crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgracis, alors qu'il s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une arme, reprsentative de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme dlirant. C'est prcisment pour cela que des livres vengeurs et terribles comme le _Nach Paris!_ de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et ncessaire en rimposant aux oublieux gostes et veules la vision de ce qui fut la ralit, la ralit crue, coeurante, rvoltante, presque insoutenable, mais justicire par son nonciation elle-mme. Il faut que de tels livres soient crits et divulgus, puisque les rapports des lgistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages rotiques dans l'enfer secret des bibliothques. Il faut que le plus grand nombre de Franais possible sache ce que des btes face humaine ont os accomplir en France. La mmoire des martyrs exige cette vindicte, la prudence et la sauvegarde des Franais venir exigent ce tmoignage. Et soyons tranquilles: _Nach Paris!_ n'aura pas, comme le _Feu_, les honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis! CAMILLE MAUCLAIR. III _Dans son numro du 1er octobre, le Mercure de France insrait une lettre d'un de ses lecteurs, M. J. Michaut, o figurait notamment le passage suivant:_ Je n'ai pas vu d'allusion aux mains coupes de jeunes enfants et des femmes en Belgique aux dbuts des hostilits, M. Dumur trouverait dans un auteur libral allemand, traduit chez Dentu en 1873, Johanns Scherr (_La Vie et les moeurs en Allemagne_), la relation que, pendant la guerre de Trente ans, des soldats de l'arme Wallenstein avaient dans leur poche une main de femme, d'enfant, ou de prfrence de foetus, dans le but de se rendre invulnrables. * * * * * _Le Mercure de France du 16 octobre a publi la rponse suivante:_ Paris, 3 octobre 1919. MON CHER VALLETTE, J'ai lu avec intrt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le dernier _Mercure_, propos de _Nach Paris!_ M. J. Michaut se demande pourquoi je n'ai pas parl des mains coupes aux enfants. C'est qu'il est douteux que les Allemands aient _systmatiquement_ coup les mains aux enfants. Des enqutes ont t faites ce sujet; elles n'ont pas donn de rsultat. Pendant que j'tais en Suisse, on signalait des enfants aux mains coupes Vevey, Neuchtel et dans plusieurs localits de Haute-Savoie. On a t voir. Chaque fois on s'est trouv en prsence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains coupes, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures provenant de svices allemands, mais sans qu'il soit possible d'tablir qu'il y ait eu volont expresse de couper des mains. Que parmi les trs nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des cas de poignets tranchs, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de recourir pour cela d'autre explication que le hasard mme des massacres. Le nombre des enfants mutils, tus ou viols par la soldatesque allemande fut en effet considrable. Rien que dans les 20 premires pages de l'_Appendice du Rapport de la commission d'enqute britannique sur les atrocits allemandes_, qui en comporte 280, je trouve sur 37 dpositions se rapportant toutes Lige et ses environs: A Vottem, le 4 aot, une petite fille de 9 ans tue; Melen, le 5 aot, un enfant tu par un officier; Soumagne, le 5 aot, une petite fille de 13 ans tue; Herstal, le 5 aot, deux enfants tus; le 6 aot, un enfant fusill; Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des jeunes garons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels galement des garons; Micheroux, un bb est arrach des mains d'une femme, jet terre et tu net; banlieue de Lige, le 7 aot, une petite fille de 10 ans a l'oreille coupe pour avoir eu la curiosit d'couter les Allemands; Heure-le-Romain, le 11 aot, un bb est bless d'un coup de feu et meurt peu aprs l'hpital; Ans, le 16 aot, deux enfants de 2 3 ans sont tus coups de baonnette; Ppinster, commencement d'octobre, un bb a la tte tranche par un officier; Herme, un enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baonnette et meurt l'hpital. Il n'y a qu'un cas de main coupe, qui est celui-ci (prs de Lige, le 7 aot): Nous vmes un jeune garon d'environ 12 ans, le poignet envelopp de bandages, l o la main aurait d se trouver. Nous demandmes ce qui s'tait pass, et on nous rpondit que les Allemands avaient tranch la main du petit, parce que celui-ci s'tait accroch ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes. S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les mains coupes, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la lgende des mains coupes, une raison toute matrielle, qui est le vol de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tir des dpositions recueillies par le professeur Morgan (mme document p. 271): Comme nous approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontr plusieurs rfugis, des femmes et des enfants pour la plupart. Les femmes taient puises; elles avaient leurs enfants avec elles, et plusieurs avaient eu les mains coupes de propos dlibr; les mains avaient t coupes par les Allemands, elles n'avaient pas t emportes par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les Allemands avaient coup les mains des femmes et des enfants pour enlever les bracelets de leurs poignets. Si je n'ai pas cru devoir faire plus particulirement tat des mains coupes, c'est que ce genre de mutilations ne m'a pas paru prsenter de signification spciale. Au reste, le bilan des atrocits allemandes est si formidable, il est d'une diversit si prodigieuse, que je ne saurais avoir la prtention d'avoir puis mon horrible sujet. Je pourrais crire trois autres _Nach Paris!_ sans me rpter. Quelques personnes ont trouv par contre fort mauvais que j'aie os mettre en scne le viol d'une jeune fille. Votre correspondant n'est pas du nombre et ne doute pas que cet pisode ne soit la relation d'un fait rigoureusement exact. Peu importe que l'exactitude en soit ou non rigoureuse. Il y a eu des centaines, des milliers de faits analogues et de plus effroyables encore. Dans les 20 pages ci-dessus signales, et que je ne choisis pas pour la circonstance, je relve: A Melen, prs de Herve, 8 aot, une jeune fille de 22 ans est force et meurt des suites du viol; Soumagne, deux femmes sont violes par un grand nombre d'Allemands et leurs maris fusills; Flmalle-Grande, 16 aot, une jeune femme, grosse de huit mois et demi, est viole par deux Allemands, elle accouche le lendemain; mme jour, mme endroit, une jeune fille de 16 ans est viole par deux Allemands; Ans, le 16 aot, une femme de 28 30 ans est trouve compltement nue, attache un arbre, morte et la poitrine couverte de sang; Lige, place de l'Universit, le 10 aot, une vingtaine de femmes et de jeunes filles sont extraites des maisons et couches sur des tables qu'on a apportes sur la place: Une quinzaine d'entre elles furent alors violes. Chacune d'elles fut viole par environ 12 soldats. Pendant que cela se passait, 70 Allemands peu prs se tenaient groups autour des femmes, y compris 5 officiers. Ce furent les officiers qui commencrent. Cette scne dura une heure et demie. Beaucoup de ces femmes s'vanouirent et ne donnrent plus signe de vie. La Croix-Rouge les emporta l'hpital. A Hermalle, septembre, viol de deux jeunes filles, l'une de 18 ans, l'autre de 12 ans, par un officier; Ppinster, viol d'une femme par un officier et deux soldats (il s'agit de la mre du bb dcapit signal plus haut): Aprs le meurtre du bb, l'officier et les deux soldats saisirent la femme, lui arrachrent tous ses vtements jusqu' ce qu'elle ft compltement nue. L'officier alors la viola pendant qu'un soldat la tenait aux paules et l'autre par les bras. Aprs l'officier, chaque soldat la viola son tour, tandis que l'officier et l'autre soldat tenaient la femme. Aprs que la femme eut t viole par les trois hommes l'officier coupa les seins de la femme. Et ce n'est l qu'un tout petit coin, un coin minuscule de l'immense bacchanale. Cordialement vous. LOUIS DUMUR. PARIS.--IMP RAMBLOT ET CIE, 52, AVENUE DU MAINE--1919. NOTES: [1] Si seulement les boucles d'oreilles m'appartenaient! [2] On a tir. [3] C'est l'ordre [4] Cette maison doit tre protge. Il est svrement dfendu, sans l'autorisation de la Kommandantur, de mettre le feu aux maisons.--Commandement imprial de la garnison. [5] Mon pre, revenant de France en 70, m'a appris un chant qu'il rapportait de la guerre. Ce chant n'a qu'un vers sans strophe et sans rime: _Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_ _Nach Paris!_ Mon pre porte son premier coup, et un Franais gmissant gisait terre. _Nach Paris!_ Son fusil visa avec sret, et un tireur ennemi tomba. _Nach Paris!_ Le mot d'ordre tait bon et renversa une race envieuse: _Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_ Maintenant je ressens la rage de mon pre contre l'ennemi hrditaire, elle revit dans mon sang. Nous marchions vers la France, des milliers d'hommes, et j'entonnais le chant de mon pre. Aucun chant n'est plus bref et plus clatant. Toute l'Allemagne le chante: _Nach Paris! nach Paris!_ [6] A partir d'aujourd'hui il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les prisonniers seront massacrs. Les blesss, arms ou non, massacrs. Il ne doit rester aucun ennemi vivant derrire nous. [7] MPHISTOPHLS: Je suis l'Esprit qui toujours nie! Et cela avec raison, car tout ce qui existe n'est bon qu' mettre en ruines; aussi vaudrait-il mieux que rien n'existt. Ainsi dans tout ce que vous appelez crime, destruction, le Mal, en un mot, est mon propre lment.--_Faust_, 834-839. End of the Project Gutenberg EBook of Nach Paris, by Louis Dumur License: Share Alike