E-text prepared by Clarity, Valrie Leduc, and the Online Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images generously made available by Internet Archive/Canadian Libraries (http://archive.org/details/toronto) Note: Images of the original pages are available through Internet Archive/Canadian Libraries. See http://archive.org/details/paulineoulaliber00dumu Note de transcription Les mots indiqus =comme ceci= sont en gras dans le texte d'origine. LOUIS DUMUR PAULINE ou la libert de l'amour [Marque d'imprimeur] PARIS SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV M DCCC XCVI * * * * * * _DU MME AUTEUR._ LASSITUDES, posies 1 vol. LA NVA, posies 1 plq. ALBERT, roman 1 vol. LA MOTTE DE TERRE, 1 acte 1 vol. LA NBULEUSE, 1 acte 1 vol. REMBRANDT, drame en 5 actes (en collaboration avec VIRGILE JOSZ) 1 vol. * * * * * * LOUIS DUMUR PAULINE ou la libert de l'amour [Marque d'imprimeur] PARIS SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV M DCCC XCVI Tous droits rservs I --Vous n'avez pas de cheveux qui tombent, Pauline? La jeune femme tait sa toilette. Elle se retourna vers son mari, qui la contemplait, et rpondit en souriant: --Non, mon ami, cet accident ne m'est pas encore arriv. --C'est curieux: moi, je m'aperois depuis quelque temps que je deviens chauve. Un silence, et Facial reprit: --Quel ge avez-vous, Pauline? --Ne le savez-vous pas? Vingt-neuf ans. --C'est juste. Je ne sais pourquoi j'ai toujours dans l'esprit que vous avez trente ans. Oh! vous n'en avez pas l'air! Vous ne paraissez mme pas avoir vingt-neuf ans. Mais moi, je deviens vieux. J'ose peine me figurer que dans six mois j'aurai quarante ans. Quarante ans! La moiti de la vie d'un octognaire! Deviendrai-je octognaire? Je l'espre: on vit longtemps dans ma famille. Et puis, je suis encore plein de sant. Tu as connu Derollin? A quarante ans, c'tait un homme fini. C'est qu'aussi personne ne s'est surmen comme lui. Il passait les nuits, mangeait beaucoup, s'alcoolisait, n'avait aucune rgularit de travail. Il n'tait pas mari, et changeait de matresse trop souvent: c'est mauvais. Bref, il est mort avant-hier dans une maison de sant; nous l'enterrons aujourd'hui. Ce pauvre Derollin! Ah! je me flicite d'avoir t plus sage. Je n'ai point eu de ces aventures bouriffantes, mais je puis me rendre le tmoignage que je suis rest trs jeune. Je suis trs jeune. N'est-ce pas, Pauline, que j'ai vingt ans? Pauline, qui avait cout le monologue de son mari sans cesser de sourire, quoique avec une nuance d'irritation, rpondit: --Vous avez bien peur de vieillir, mon ami! Une inquitude glissa sur le visage de Facial. --C'est vrai, dit-il. Quelle dplaisante chose que la vieillesse! --Au fond, dit Pauline, ce sont vos ides qui sont vieilles. Car pour votre personne physique, je suis persuade, comme vous l'tes, qu'elle ira sans encombres jusqu'aux extrmes limites. Mais votre caractre a toujours t vieux; vous tiez dj vieux trente ans, lorsque vous m'avez pouse. Vos habitudes strictes, vos dbats perptuels sur ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire, vos jugements implacables sur tout ce qui effraie vos principes font de vous le sage morose, ou simplement, peut-tre, le bourgeois timor que j'ai toujours connu. Avez-vous jamais su ce que c'tait qu'un lan de coeur? Vous taxez cela de folie, et vous avez raison. C'est la sagesse qui constitue la flicit: mais c'est elle aussi qui rend vieux. --Suis-je si sage que cela? dit Facial. --Entendons-nous: vous n'tes point un philosophe, mais un de ces esprits pondrs qui se figurent planer au-dessus des passions humaines, alors qu'ils ne font que ramper au-dessous. Vous tes un sage parce que vous n'tes pas la hauteur de la folie, et non point parce que vous foulez les sommets tranquilles de la raison. --Tranchez le mot: un goste. --Plus que cela: un prudent. --Vous tes injuste, Pauline. Vous oubliez mon amour pour vous. Si j'tais tellement un goste et un prudent, vous aurais-je choisie comme compagne de ma vie? Mon choix a t heureux, je le veux bien: mais il aurait pu ne pas l'tre. Ai-je pes alors le pour et le contre du mariage? Non, certes. Je vous aimais. Un goste aime-t-il? --Un goste n'aime pas, mais il pouse. --Alors vous prtendez que je ne vous aime pas? --Si, vous m'aimez, votre faon! Vous ne pouvez pas aimer autrement. Ce n'est pas de l'amour cela, c'est du mariage. --Comment? --Mon Dieu, vous insistez! Ne voyez-vous pas que notre situation est celle de deux plantes qui vgtent cte cte, parce que quelque hasard les a fait pousser dans le mme terrain? Nous habitons une seule maison, nous mangeons une seule table, nous avons l'habitude de nous voir et de nous sentir, mais nous ne nous sommes point ncessaires l'un l'autre. Il n'existe pas entre nous cette attraction invincible qui lie fatalement deux tres et ne peut sans dchirures pouvantables tre contrarie ou rompue. Vous m'aimez, je vous aime, comme on aime un appartement lorsque l'on y est confortablement install et que l'on a l'horreur des dmnagements. --Qu'est-ce qu'il vous faut de plus? Il nous est agrable de vivre en commun: c'est l l'amour, et c'est aussi le mariage. La passion n'a qu'un temps, heureusement. Elle passe comme un accs de fivre, pour faire place un tranquille tat de bien-tre la fois plus raisonnable et plus doux. Oseriez-vous dire que, mme l'heure qu'il est, je ne suis pas un bon mari? --Oh! vous remplissez vos devoirs. --Ai-je jamais eu la vellit de chercher ailleurs des satisfactions que je suis accoutum trouver chez moi? --Votre fidlit n'est pas discutable. --Avouez donc que je vous aime? Pauline secoua la tte. Ce geste de doute exprimait encore plus l'agacement caus par une discussion o elle mettait peu d'intrt, que le chagrin de n'tre pas convaincue par les protestations de son mari. Facial se leva, s'avana vers Pauline, dont la toilette n'tait pas encore termine, la prit par la taille et posa ses lvres sur son paule nue. --Tenez, dit-il, faut-il que je sois assez jeune! La porte s'ouvrit, et un petit garon se prcipita dans la chambre: --Bonjour, maman! bonjour, papa! Pauline courut lui et le pressa dans ses bras. --Mon cher enfant! mon Marcelin ador! Comment te portes-tu ce matin, mon petit charmeur? --Bien, maman. --As-tu dj pris ton chocolat? --Oui, et je vais aller l'cole. Ma gouvernante m'attend dans l'antichambre. --C'est trs bien, dit Facial d'un ton sentencieux. La nourriture spirituelle est encore plus ncessaire aux enfants que le chocolat. --As-tu soigneusement prpar tes devoirs? demanda Pauline. Rcite-moi ta dclinaison latine. L'enfant se campa d'un air grave, concentra son attention et commena: --_Saluber_, _salubris_, _salubre_; _salubris_, pour les trois genres; _salubri_, idem; _salubrem_, _salubre_; _salu_... Il hsita. --Eh bien! dit Pauline, l'ablatif des adjectifs est en _i_: _salubri_, par consquent. --Comment, vous savez le latin? s'cria Facial stupfait. --Mais oui, rpondit-elle; du moins ce que Marcelin en sait lui-mme. Il m'arrive souvent de le faire tudier. --Quelle drle de femme vous tes! Lorsque Marcelin fut parti, Facial reprit: --Nous n'avons eu que cet enfant: c'est tant mieux pour votre beaut et pour l'conomie de notre fortune; mais, en ralit, c'est un tort. Il faut que les femmes soient fcondes; c'est leur rle dans la socit, et c'est aussi l'intrt des maris, qui ne tiennent bien leurs femmes que par la maternit. --Pensez-vous que celui-ci ne suffise pas dfrayer mes devoirs de mre? --Oh! vous tes admirable. Mais l'enfant devient grand; il vous chappera bientt. Ne regretterez-vous pas de ne pas en avoir d'autres qui puissent occuper vos soins? --Dcidment, c'est votre tour de me tenir en suspicion! Mon amour maternel comporte heureusement autre chose que le simple emploi de mon temps; et lorsque le lyce et plus tard la vie m'enlveront mon fils, je ne l'en aimerai pas moins et n'en serai pas moins toujours prte me sacrifier pour lui. --Ce sont de nobles paroles assurment, et tant que vous serez dans ces sentiments je ne saurai que vous louer. L'amour d'une femme pour son mari et ses enfants est la meilleure garantie du mariage. Pauline ne put s'empcher de rire. --Ne riez pas! dit Facial. Qu'est-ce que l'amour hors du mariage? Une passion drgle dont les consquences sont terribles pour la socit, navrantes pour les individus... --Oh! pas de discours! interrompit Pauline. Qu'est-ce aussi que le mariage sans l'amour? --Pardon! rpliqua Facial en s'excitant, le mariage est une institution si solide, qu'il subsiste par lui-mme, mme sans l'amour. Je soutiens d'ailleurs, comme corollaire ce que je disais l'instant et dont vous aviez le mauvais esprit de rire, que le mariage est encore la meilleure garantie de l'amour. --Ce mot est double sens, prenez garde. --Qu'insinuez-vous? --Le mariage n'est-il pas souvent un couvert d'honntet l'abri duquel hommes et femmes se livrent tranquillement aux amours les plus libres? --C'est que l'institution est abominablement fausse. --Sans doute, mais il faut compter avec l'hypocrisie des moeurs. Voyez ce que devient alors le mariage: un simple trompe-l'oeil. --L'apparence de l'honntet est au moins sauvegarde. C'est dj quelque chose; et ne ft-ce qu' ce titre... --O en arrivez-vous? Vous conserveriez encore le mariage, s'il vous tait prouv qu'il ne sert qu' favoriser les liaisons irrgulires? --Oui. Mais ce n'est l qu'une dernire consquence de principes fermement arrts chez moi. En ralit, le mariage maintient les moeurs. --Regardez autour de vous. Voyez-vous beaucoup d'poux dont on ne puisse dire: ils ont difi le mariage lgitime comme un mur entre le public et leur vie prive, et, derrire ce mur, il se passe des choses qui ne sont plus lgitimes du tout? --Il y a nous d'abord, dit Facial. --Il y a nous, acquiesa Pauline, mais non sans un instant d'hsitation. Ensuite? Facial chercha, puis hasarda: --Les Chandivier. Pauline se pina les lvres. --tes-vous bien sr de la loyaut de M. Chandivier? demanda-t-elle. --Chandivier! assura Facial, c'est un parfait honnte homme! --Ne protge-t-il pas avec une bienveillance... comment dirai-je?... exagre cette jeune comdienne... comment l'appelez-vous?... Rbecca? --Vous savez cela! --Il ne le cache pas trop. Facial prit son parti de cette dconvenue. --Oui, dit-il, c'est vrai. Ou plutt, ce doit tre vrai: car je ne voudrais pas porter d'accusation qui risqut d'tre calomnieuse contre un homme comme Chandivier, que je respecte infiniment. Mais a-t-il bien en sa femme l'pouse qu'il mrite? --Julienne? Elle est charmante. --Charmante, d'accord, mais peut-tre pas irrprochable. --Que lui reprochez-vous? Quelques coquetteries! --L'euphmisme est joli. Voyons, vous qui la connaissez bien: elle a une intrigue avec Snchal, le snateur? --Snchal? Dites que Snchal est trs empress auprs d'elle. --C'est ce que je pensais. Et Rderic? Quelles sont exactement les relations de Rderic avec Mme Chandivier? --Que voulez-vous que je vous dise? Je crois qu'entre les deux son coeur balance. --En somme, est-ce Rderic ou Snchal? --Ma foi, tantt l'un, tantt l'autre. Facial et sa femme se regardrent, comprenant tout coup ce que la conversation avait de ridicule. --Comme ce que je disais est pourtant vrai! s'cria Pauline, retrouvant alors le fil des ides. Comme le mariage n'est qu'un trompe-l'oeil! Il en impose tellement, que nous-mmes, dans un entretien intime, nous nous laissons abuser par la situation lgale de deux personnes dont nous connaissons pertinemment les moeurs: vous dfendez Monsieur pied pied, je dfends Madame avec non moins de discrtion, et nous savons fort bien l'un et l'autre que Monsieur a une matresse et que Madame a deux amants. --Chut! chut! mnagez vos expressions. --Encore! Sentez-vous l'effet du mur, mme quand nous perons travers? --Je vous en prie, Pauline, observez un peu plus les conventions. Il y a une manire d'exprimer les choses, des rticences que nous devons employer lorsque nous parlons de gens honorablement connus et qui de plus sont nos amis. Leur rputation est absolument intacte. --Oh! je le sais: le public ne se doute de rien, les prcautions sont prises. Et quand mme ce serait le secret de Polichinelle--et peut-tre l'est-ce--tant qu'il n'y a pas de scandale, les poux adultres ont droit tous les respects d'un monde qui n'exige que les formes et devant qui l'on peut plaisir jouer des gobelets, pourvu qu'on fasse passer muscade. --Vous tes svre! --Tout l'heure, c'est vous qui l'tiez. --Que disais-je? Que l'amour dans le mariage tait le seul vraiment utile et vraiment sain. Je le maintiens. De toute ma conscience d'honnte homme, je fltris ceux qui contreviennent cette loi fondamentale. Mais je ne puis, sous le prtexte que l'adultre se glisse malheureusement jusque dans les unions en apparence les plus correctes, prter la main aux fauteurs de dsordre, qui veulent saper par la base les institutions et bouleverser la socit. Si le mariage est parfois mal compris, s'ensuit-il qu'il soit un mal? Et si ceux qui le comprennent mal comprennent cependant qu'ils doivent en respecter les usages, n'avons-nous pas les estimer au moins pour leur savoir-vivre et leur bonne tenue? --Estimons, je le veux bien: quoique, pour ma part, l'estime n'aille qu' la franchise. --Ma chre Pauline, vous tes trop indiscipline d'esprit. Dans ce monde tout ne va pas notre fantaisie; les principes qui nous rglent nous-mmes ne sont pas ncessairement ceux des autres. Il faut savoir s'accoutumer ces contrarits de la conscience. Qu'avons-nous exiger, en somme? La dcence: la dcence de la vie extrieure, des paroles, des actes publics, des relations civiles. Ce qui se passe derrire ce mur dont vous parlez ne nous regarde pas. Surtout, dfions-nous des personnalits. Libre nous d'avoir des thories et de les appliquer ce qui nous concerne; quant au voisin, il est matre chez lui, et tant qu'il ne heurte pas violemment et de parti pris notre religion, nous sommes tenus envers lui la mme dfrence. Le juste milieu, ma chre, en tout le juste milieu! Vous manquez en gnral du calme et de la souplesse qui conviennent l'existence. Vous tes exalte, Pauline, et rien n'est plus nuisible au bon quilibre des facults morales et intellectuelles que cette perptuelle excitation contre ce qui froisse tant soit peu les sentiments. Certes, votre me est noble! Mais elle est d'une susceptibilit exagre. Vous prenez parti pour ce que vous croyez gnreux avec une ardeur qui vous honore: mais vous oubliez trop que la vie est faite de concessions. Souvenez-vous du juste milieu! Et heureux d'avoir inflig sa femme cette leon de juste milieu, Facial respira, prit son air gai des heures o il tait content de lui, s'apaisa dans son triomphe. Pauline ne se donna pas le plaisir de jongler avec les contradictions et les lieux communs qui composaient, comme d'habitude, la conversation de son mari. Elle prfra garder pour elle ce qu'elle aurait pu rpondre et qui n'aurait servi qu' garer Facial dans un nouveau discours. Elle le connaissait. Maintes fois dj elle avait essuy ses exhortations. Elle savait d'avance et par le menu ses propos. Pourquoi parler? Lorsqu'elle fut habille: --Djeunerez-vous avec moi, mon ami? demanda-t-elle. --Non, pas aujourd'hui, dit Facial. Nous enterrons ce pauvre Derollin, comme je vous l'ai appris. C'est midi. Ne m'attendez pas..... A propos, votre soire est-elle libre, lundi? --Pourquoi? --Chandivier a une loge au Thtre-Franais; il nous invite. --Que joue-t-on? --Je ne sais pas. La petite Rbecca dbute. --Ah! ah! fit Pauline. --Au reste, continua Facial, ce n'est qu'un bout de rle insignifiant. Mais Chandivier jubile d'avoir russi pousser Rbecca jusque dans la Maison de Molire. Et il faut avouer qu'il a lieu d'tre fier de son influence. Un accessit de comdie et deux fours noirs l'Odon taient un peu durs faire avaler comme antcdents! La petite n'a pas plus de talent qu'une borne. --Madame y sera? --Madame y sera, cela va sans dire. --C'est trange. --Mais non. --Vous tenez beaucoup cette soire? --Oui. Pourquoi n'irions-nous pas? --Oh! je n'y vois aucun inconvnient. --Les Chandivier sont des gens trs bien. --Des gens trs bien. Pauline pronona ces derniers mots avec une ironie mal dissimule. Il lui tait difficile, malgr son habitude de la socit, de rester impassible devant ces compromis incessants entre la morale et les moeurs. --Sapristi! s'cria Facial en tirant sa montre. Onze heures et demie! Et ce pauvre Derollin qu'on enterre! Il ne faut pas que je manque les obsques. J'espre y rencontrer Snchal; je le tterai au sujet de ma dcoration. --Celui-l, dit Pauline, vous le rencontrerez comme vous voudrez chez les Chandivier. --Je sais: mais aux crmonies funbres les gens sont toujours beaucoup plus abordables. Et Facial partit, aprs avoir donn un baiser rapide sa femme. II Quel mari! songeait Pauline. Comme il est diffrent de moi! Il a des ides troites que je n'ai pas et de larges tolrances dont je suis incapable. Il aime le bel ordre social; et je souffre de le savoir superficiel et menteur. Il s'applaudit de ce qui me navre, se lamente de ce qui me console. Nos mes sont aux antipodes. Il a peut-tre raison, mais je sens la vie avec une telle divergence, que je ne puis que lui donner tort. Jadis, j'essayais de le comprendre; maintenant, je fuis jusqu'aux discussions avec lui. Quelle me banale! comme il se repat avec plaisir de cette existence frelate! Je l'ai bien jug, lorsque je l'ai appel un goste et un prudent. S'est-il rendu compte de ce que cela signifiait? Un goste: un homme qui non seulement n'aime et ne satisfait que lui, mais entend imposer ses gots et ses doctrines, et n'admet pas qu'on puisse se mouvoir dans un autre ordre d'ides que le sien; un prudent: c'est--dire un mdiocre, dont par consquent ni les gots, ni les doctrines ne sont originaux, mais qui ramasse dans le domaine public les formules les plus uses pour en confectionner sa personne morale. Un goste encore, dans la pratique de la vie, par le souci qu'il a de sauvegarder ses plus minces intrts, ft-ce aux dpens de ses dogmes, lorsqu'ils se trouvent en opposition; et un prudent toujours, par sa pusillanimit devant ceux qui ont l'opinion pour eux. Comment se fait-il que j'aie support pendant dix ans un homme qui m'est si tranger? Je sais qu'autrefois je ne rflchissais pas sur moi-mme avec l'intensit d'aujourd'hui. Je n'ai cependant jamais t docile me plier aux servitudes. Mais l'habitude nous matrise: on commence cder par bienveillance, on continue par amour de la paix; jusqu'au moment o l'exaspration mme de cette rsignation dchane une tempte d'autant plus violente qu'elle a t plus longtemps retenue. Il y a des jours o je suis sur le point de har mon mari. Ce que je sais, en tout cas, c'est que je ne l'aime plus. L'ai-je jamais aim? Sur cette interrogation douloureuse, d'anciens souvenirs se firent jour. Elle vivait alors chez une vieille tante, qui l'avait recueillie, elle et les rentes qu'elle tenait de son pre. Elle tait quasi orpheline. Son pre mort, sa mre interne dans une maison de sant. A dix-huit ans, l'existence retire qu'elle avait mene jusqu'ici changea. On lui fit voir du monde. La vieille tante rouvrit pour elle son salon. Parmi les hommes qui lui furent prsents se trouvait Facial. Elle l'avait aperu jadis dans la maison de ses parents, alors qu'elle courait encore en robe courte. Facial, qui en tait sa premire moustache, se mlait dj d'tre srieux. La fillette n'avait eu que peu de rapports avec lui. Lorsqu'elle le revit chez sa tante, elle le reut cependant avec moins de froideur que les autres, pour la raison qu'il ne lui tait pas compltement inconnu. Ils se dirent les choses d'usage: --Comme vous voil transforme! Je ne faisais gure attention vous, autrefois. Maintenant, vous tes une demoiselle accomplie, d'une ducation parfaite. Vous devez avoir bien des admirateurs! --En vous comptant? --Le tout premier. Quelques soires musicales, un ou deux bals, o il fut empress. Ils jourent une fois la comdie. Un jour enfin: --Mademoiselle Pauline--permettez-moi de vous donner ce nom en une circonstance aussi solennelle--je voudrais vous faire une question, laquelle je vous prie de rpondre avec la gravit qu'elle comporte. Que pensez-vous du mariage? --Mais, ce que tout le monde en pense, rpondit la jeune fille: le mariage est un lien sacr unissant deux personnes qui s'aiment. --Trs bien, et c'est ainsi que je l'entends moi-mme. Malheureusement, tout le monde ne pense pas comme nous. Trop de gens ne font du mariage qu'une affaire et engagent leur existence sans engager aussi leur coeur. Les hommes recherchent une dot, une alliance utile leur carrire: les femmes un nom, l'indpendance, que sais-je? Je ne suis pas plus de ceux-l, que vous n'tes, je l'espre, de celles-ci. Certes, un mariage doit toujours prsenter quelque chose d'honorable pour les deux parties: mais la raison principale de cet acte important ne saurait tre que l'amour. Est-ce bien l votre opinion? --Oui, Monsieur. --J'en suis heureux, car je ne vous cacherai pas, Pauline, que je vous aime; et si ce sentiment trouve quelque cho dans votre coeur, mon voeu le plus cher serait de vous pouser. A cette dclaration attendue, Pauline ne se troubla pas trop. De la meilleure foi du monde, elle mit sa main dans celle de Facial et lui avoua que, de tous les hommes qu'elle avait vus jusqu'ici, lui seul avait su lui plaire. --Vous m'aimez donc! s'cria celui-ci avec une douce joie. Et le oui fatal, aussi sincre qu'il pouvait l'tre alors, sortit sans inquitude des lvres de la jeune fille. Le lendemain, Facial la demanda officiellement en mariage la vieille tante et fut agr. Deux mois aprs, ils taient unis. Extraordinaire illusion, pensait Pauline, que celle de la vierge qui se figure qu'elle aime, lorsqu'elle ne sait pas ce que c'est que l'amour! De gaiet de coeur, elle se lie pour la vie avec un homme pour lequel elle n'prouve pas d'aversion, sans se demander ce qui arrivera, une fois lie, si elle en rencontre un autre qu'elle aime. A-t-on le droit d'exiger d'elle qu'elle connaisse son avenir et qu'elle discerne du premier coup celui qui doit tre son vritable poux? Hlas! comme tant d'autres, j'ai cru faire un mariage d'amour! Je me serais rvolte contre qui aurait os me dire que je n'aimais pas mon fianc. Mais tait-ce de l'amour, le sentiment que j'avais pour lui? Ce sentiment n'a fait depuis que dcrotre: et mon exprience actuelle de la vie me force reconnatre que, mme cette poque, ce n'tait pas de l'amour. Et c'en et t, de l'amour, tait-ce une raison pour me lier pareillement? L'me demeure-t-elle tellement ptrifie, qu'elle ne puisse se transformer, dcouvrir en elle d'autres besoins, tre agite de dsirs nouveaux? Nous sommes si instables que c'est se moquer de la destine que de se contraindre la stabilit. O en arrivons-nous alors? A l'indiffrence, si nous ne sommes pas dous d'une trop vive impressionnabilit; la rbellion, au crime, au martyre, si nous ne pouvons effacer en nous notre qualit d'tres sensibles. Les premiers mois du mariage passrent sans peine. Pauline s'amusait de son changement de position plus encore qu'elle ne s'intressait la personne de son mari. Le choix d'un appartement, l'ameublement, le train de maison, la toilette dissiprent son attention sur une foule de sujets extrieurs et rcratifs. Grce aux revenus de sa dot et l'argent que gagnait Facial, elle n'tait point tenue des conomies irritantes; et, comme ses gots n'taient pas dispendieux, elle pouvait aisment subvenir ses fantaisies. Puis, ce furent les relations mondaines, les dners, les rceptions, les visites, ce premier hiver d'un jeune mnage Paris, si charg et si captivant. Elle n'eut gure le temps de rflchir, encore moins celui de rver. L'heure vint cependant o, blase sur ces joies phmres, elle dsira participer une vie plus intime et plus profonde. Elle reprit possession d'elle-mme, discerna ses vrais besoins, reconnut en elle une source imprvue de tendresse et presque de passion. Sans qu'elle s'en doutt, son ducation de femme s'tait acheve par le mariage: elle tait mre pour aimer, pour se dvouer et pour souffrir. Sa premire pense fut son mari. Honnte et simple, aurait-elle pu dj douter que le seul homme qui et reu jusqu'ici ses baisers ne ft capable de lui assurer les ivresses dont son coeur tait avide? Elle remarqua, cependant, que ce qui l'animait tait moins une attraction spciale de lui elle, que cet instinct vague et puissant qui pousse la femme aimante aimer, mme sans objet prcis qui s'impose irrsistiblement son amour. Quoique Facial ne lui dplt point, elle ne l'et point distingu de son propre mouvement. Mais il tait son mari: et cette situation en faisait ncessairement aux yeux de Pauline l'tre privilgi auquel devaient aller ses caresses, tant qu'il n'existait pas de raison violente pour les dtourner sur un autre. A le connatre de plus prs et vouloir vivre de sa vie, bien des dsillusions l'attendaient. Elle s'aperut vite que leurs deux mes n'habitaient pas la mme rgion. Celle de Pauline, subtile, idaliste, eut souffrir au contact de l'me empese, matrielle de Facial. Nul doute que Facial ne ft un homme foncirement honorable, satur de bonnes intentions: mais ces qualits ne suffisaient point constituer le bonheur deux. Celles, par contre, qui eussent pu captiver Pauline, lui manquaient. Il ignorait les sentimentalits exquises de l'amour, et aux heures rares o il consentait oublier la terre, son vol court et maladroit l'y faisait continuellement retomber. Peu d'imagination, un sens troit et rassis des choses, un respect inn pour ce qui est admis, aucune culture personnelle de l'esprit, le dsir de paratre et la crainte de se distinguer, autant de dispositions ngatives et dsagrables qui composaient la vertu de cet homme estimable et contribuaient, plus que de graves manquements, lui aliner petit petit l'affection que sa femme tait d'abord bien dcide lui porter. Ah! si elle l'et aim! On ne discute pas celui qu'on aime, on le subit. Mais elle ne l'aimait pas. Il avait donc la conqurir: conqute facile, puisqu' ce moment elle n'aimait personne. Encore y fallait-il une dvotion de sentiments et un appareil de sductions dont Facial tait vraiment incapable! Pauline tait trop bien leve pour que son ressentiment croissant se manifestt, sinon par de frquentes lassitudes ou de cruels mots d'esprit ordinairement peu entendus. Mais la tte de la jeune femme travaillait. A cette dfaillance du sort, qui, en pture ses dsirs, lui offrait un mari qu'elle ne pouvait aimer, n'avait-elle opposer que l'amertume d'une incomprise ou la rsignation d'une sainte? Une catastrophe menaait. Pauline en tait l de ses souvenirs, lorsqu'on annona Mme Chandivier. --Bonjour, Julienne. Vous me surprenez dans de tristes rveries. --Vraiment, chre amie? Que vous arrive-t-il? --Peu de chose: je songe ma vie. --Et vous voil toute mlancolique! Moi, lorsque je me raconte mon histoire--cela se trouve d'abord rarement, et puis je ne m'en souviens pas bien--j'y vois plus sujet rire qu' pleurer. C'est gai, la vie: ou du moins, c'est amusant. Je sais qu'il y a beaucoup de misre dans le monde; mais quand par la naissance, la fortune, l'ducation, on appartient aux classes privilgies, que l'on n'a eu ni chagrins srieux, ni contrarits humiliantes, et que l'on jouit d'une bonne sant, il faut avoir l'esprit vraiment mal tourn pour ne pas tre charm de l'aventure. Auriez-vous l'esprit mal tourn, Pauline? --Peut-tre; j'envie parfois les femmes du peuple, qui, moins favorises, exigent moins de l'existence. --Et quelles sont vos exigences? --Une seule: le bonheur. --Nous tournons dans un cercle vicieux. --Je m'en aperois. --Ah a! dit Julienne avec enjouement, que vous faut-il de plus? Un mari? Vous l'avez. Un enfant? Vous l'avez. De l'argent? Vous en avez. Des distractions? des gots? des relations? Vous avez tout cela. Il ne tient qu' vous d'en profiter pour votre plus grand plaisir. Peut-tre, ajouta-t-elle malicieusement, n'tes-vous pas trs heureuse en mnage? Mais non, vous m'avez toujours assure du contraire. --C'est vrai, rpliqua Pauline qui ne voulait pas se laisser interroger par Julienne; c'est vrai, et lorsque je cherche des raisons valables mon mcontentement, je n'en trouve pas. Attribuez-le mon caractre, moins propice que le vtre, ou aux ides noires qui, sans qu'on sache pourquoi, troublent les meilleures volonts, et n'en parlons plus. Parlons de vous, continua-t-elle pour prendre son tour l'offensive: qu'avez-vous fait toute cette semaine que je ne vous ai pas vue? J'ai bien des choses vous raconter. Vous savez que je n'ai pas de secrets pour vous, et que je me plais vous tenir au courant des moindres vnements. Imaginez-vous que je suis rconcilie avec Arthur. --Arthur? fit Pauline sans comprendre. --Oui, Snchal, le snateur. Vous ne saviez pas qu'il s'appelle Arthur? --J'ignorais mme que vous fussiez brouills. --A mort, depuis deux mois. Je ne le voyais plus. Hier, enfin, il me revient, contrit, repentant, implorant son pardon pour la scne ridicule qui avait t cause de notre querelle. Je le lui accorde dlibrment. L-dessus, il tire de sa poche un crin, l'ouvre, m'exhibe un charmant bracelet de turquoises et me l'offre pour sceller la paix. Je me drape alors de toute la dignit que je puis rassembler, je le considre calmement et je lui dis en propres termes: Pour qui me prenez-vous, Monsieur? Je n'ai pas l'habitude de recevoir des prsents de mes amis, surtout dans de pareilles circonstances. Mon mari gagne assez d'argent pour me donner des turquoises quand j'en ai envie. Si j'ai eu quelques bonts pour vous et si je suis dispose oublier le pass, ce n'est pas pour d'autres intrts que celui de votre personne. Je ne veux pas qu'il y ait dans nos rapports l'ombre d'une vnalit. Ce petit discours a fait le meilleur effet. Il m'a appele une Dana arme d'un parapluie. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais ce doit tre un compliment. Nanmoins, comme les turquoises taient jolies, j'ai fini par les accepter. Allons! a dit Arthur, vous fermez votre parapluie: il fait de nouveau beau temps. Comment trouvez-vous mon histoire? --J'en suis heureuse pour vous. Mais quel tait le sujet de la querelle? --Arthur tait jaloux de Rderic. De quoi venait-il se mler? Rderic est un charmant garon. Ne suis-je pas libre de le recevoir chez moi comme je veux et autant que je veux? --Et M. Chandivier? --Mon mari?... Mon mari n'entend pas que je sois chez lui comme au couvent. Nous recevons beaucoup. Parmi les hommes qui frquentent notre maison, il y en a naturellement qui me plaisent plus que les autres. Ceux-l reviennent plus souvent. Mon mari a d'autant moins s'en offusquer, qu'il les trouve lui-mme trs agrables. Le reste ne le regarde pas. --J'adore votre srnit. --Mais, ma chre, le mariage n'est pas un enfer. C'est un tat-civil. Pourquoi voulez-vous que nous autres femmes alinions notre libert sous prtexte que nous changeons notre nom contre celui d'un homme? Cet acte nous vaut, au contraire, l'indpendance. En rgle avec la socit, nous avons le droit dsormais d'couter les propos flatteurs murmurs nos oreilles par de sduisants amis, nous montrons nos paules et nos gorges dans les bals, nous conversons avec aisance sur les sujets qui piquent notre curiosit et qui nous taient auparavant dfendus, nous lisons les livres jadis mis sous cl, tous les rves que crait subrepticement notre imagination deviennent la ralit, nous sommes matresses de nous donner qui nous aime et d'aimer qui nous semble aimable. Qu'y a-t-il l de si triste, et comment peut-on souffrir du mariage? Il y a des maris tyrans, jaloux, insupportables, j'en conviens; et les femmes qui en sont affliges me paraissent fort malheureuses. Mais le cas est relativement rare: ce n'est, au moins, ni le vtre, ni le mien. Et puis, une femme de quelque intelligence sait toujours se tirer d'affaire. --Rien n'est facile, en effet, comme de tromper son mari, si jaloux qu'on le suppose. --Tromper! tromper! C'est un mot bien gros et surtout bien dmod. Qui trompe-t-on? Personne. Il ne s'agit point, sans doute, de mener ostensiblement une vie drgle: nous avons trop le sens des proportions et de ce qui sied notre rang et notre monde! Mais en voilant discrtement les mystres de notre coeur, nous n'avons en aucune faon l'intention de tromper. Le sentiment qui nous retient est plutt une pudeur qu'une hypocrisie. Vous imaginez-vous le charivari que cela ferait, si chacun criait ses petites affaires sur les toits! Ma chre, nous restons silencieuses tout simplement, sans y mettre de mauvais desseins, parce que l'amour s'effarouche du bruit et ne s'panouit qu' l'ombre. L'amour conjugal lui-mme agit-il autrement? Non, n'est-ce pas: nous ne faisons gure part au public des relations plus ou moins intimes que nous avons avec nos poux. Le public ne voit le mari que dans ses fonctions de cavalier, au bal ou au thtre, de matre de maison et de pre de nos enfants; le reste lui chappe et doit lui chapper. N'est-ce point aussi par un esprit de dlicate charit que nous cachons aux hommes qui nous nous donnons, poux ou amants, que nous nous sommes donnes d'autres? Chacun d'eux, s'il est intelligent, doit se douter qu'il n'est pas seul: mais quoi bon le lui faire savoir? Ce serait d'une extrme incivilit. --Cela est trs naturel, fit Pauline, surtout quand vous le dites. _Pour vous_, accentua-t-elle, cela n'offre vraiment aucune difficult. Je comprends qu'avec de pareilles ides vous vous sentiez libre. Vous me faites l'effet d'tre trs heureuse. --Trs heureuse, je vous le jure. --Vous avez rsolu l un grave problme. --Et, comme vous le voyez, la solution est la disposition de tout le monde. --C'est--dire de ceux pour qui _libert_ n'implique rien de plus que la simple possibilit de satisfaire leurs caprices. --Que vous faut-il d'autre? --La libert morale. --Qu'est-ce que cela veut dire? --C'est juste, rpondit Pauline; j'oubliais que vous tes heureuse: vous ne pouvez pas savoir ce que c'est. --Ne cherchez-vous pas un peu midi quatorze heures, ma chre? --Que voulez-vous! Chacun n'habite pas sous le mme mridien. --Je crois que ce qui vous trouble est l'apparente hypocrisie qu'il y a ce que nous gardions le secret de nos amours. Vous voudriez l'amour au grand soleil. Ne voyant dans l'amour qu'un bien, vous vous demandez pourquoi on le cache comme le mal. Vous avez raison, et dans le pays d'Utopie on doit aimer comme vous le dsirez. Mais vous ne tenez pas compte de ces affreuses passions humaines qui s'appellent la jalousie, l'amour-propre, la mdisance, la domination, l'intolrance. Concevez-vous les prcautions prendre pour n'offenser personne, ne pas provoquer une mle gnrale et faire rgner un peu de paix sur cette pauvre terre, o il y a d'ailleurs tant d'occasions de se battre? --Oui, dit Pauline, et cela revient justement ce que je disais, c'est qu'il faut manquer de sens moral pour ne pas s'apercevoir que cette libert de l'amour dont vous vous prvalez n'est, en ralit, que la pire des tyrannies. --Voyez, pourtant, ce qui m'arrive, reprit Julienne, qui n'tait pas d'humeur soutenir longtemps une discussion de principes et prfrait s'en rfrer aux incidents de la vie quotidienne. Vous savez que je ne m'inquite gure de ce que fait mon mari hors de ma maison. Je ne suis ni jalouse, ni curieuse. Il doit avoir, comme tous les hommes, ses aventures. Je ne l'en blme point. Je ne demande de lui que les gards et le respect auxquels une femme a droit. M. Chandivier a, du reste, toujours observ vis--vis de moi une rserve dont je le loue. Ce n'est pas que je n'aie parfois surpris quelques indices de ses infidlits probables. Mais, jusqu' prsent, je ne lui connaissais pas de matresse. Or, hier, en mme temps que je me rconciliais avec Arthur, j'apprenais, par le plus grand des hasards, que mon mari avait une liaison. Voici comment: enchant, perdu, l'me au paradis, ainsi qu'il me l'affirmait, Arthur tait en train de me baiser les mains avec une dvotion presque contagieuse, lorsque, sur un mouvement qu'il fit pour se jeter mes pieds, des papiers s'chapprent de sa poche, dont un entre autres qui s'ouvrit juste sur mes genoux et o je lus distinctement ce qui suit: Mon cher snateur, j'ai le plaisir de vous annoncer que, sur votre pressante recommandation, Mlle Rbecca, artiste dramatique, vient d'tre engage comme pensionnaire la Comdie. La lettre tait signe du ministre. Je ne fis ni une, ni deux: Monsieur, dis-je, une honnte femme n'admet pas dans son intimit un homme qui ose lui dclarer qu'il l'aime, lorsqu'il porte dans sa poche la preuve crite de ses relations avec une actrice. Que vouliez-vous qu'il ft? Qu'il traht! Il n'y manqua pas. Doucement, il reprit ses papiers parpills, les rangea dans son portefeuille, puis en choisit un, qu'il me tendit en disant: Vous m'y forcez, ma chre; ne m'en veuillez pas. C'tait une lettre de mon mari: Mon cher Snchal, mille mercis pour votre aimable intervention. Grce vous, ma charmante Rbecca va tre au comble de ses voeux. Depuis six mois elle ne rvait qu'au jour o je lui apporterais, au lieu de bouquet, ce bienheureux engagement... Bref, il ressortait clairement de ce billet que, loin d'tre la matresse d'Arthur, Mlle Rbecca tait celle de mon mari... --Il fallait s'y attendre. --Et je m'y attendais si bien, que, le premier moment de surprise pass, j'ai peine prouv l'ombre d'un dpit. Lorsque j'ai revu M. Chandivier, rien n'et pu lui faire souponner que j'tais au courant de son intrigue. Faut-il tout dire? Eh bien, je lui sais un gr infini de ne m'avoir jamais laiss deviner par ses paroles ou sa conduite qu'il possdait une matresse. Voil comme je comprends le mariage! Pensez-vous que cela ne vaut pas mieux que s'il m'et brutalement annonc, sous prtexte de franchise, qu'il aimait une autre femme? A ce compte-l, il y aurait bientt plus de divorces que de mariages! --Vous avez raison, Julienne, et vous tes excellemment conditionne pour vivre l'aise dans notre tat de socit. Que ne suis-je comme vous! --Vous y viendrez. En attendant, je compte sur vous pour lundi. --Cette reprsentation au Thtre-Franais? Irez-vous vraiment? --J'irai. Ne sera-ce point trs amusant de voir Mlle Rbecca? Mon mari m'a beaucoup vant la pice: mais je me doute des vraies causes de son subit enthousiasme pour la comdie srieuse, lui qui, jusqu' prsent, ne frquentait que les petits thtres! --Et vous tes dcide ne lui faire aucune observation? --Aucune. Tant qu'il reste correct vis--vis de moi et vis--vis du monde, je ne saurais lui reprocher de prendre des liberts que je suis la premire revendiquer pour moi-mme. --C'est bien l l'idal du mariage moderne, dit Pauline en manire de conclusion. Elles causrent encore de choses et d'autres, puis Julienne se leva pour partir. --Bien entendu, ma chre, pas un mot de tout cela personne. Du reste, je vous sais un tombeau. Comme Julienne sortait, Marcelin revenait de l'cole. --Oh! le bel enfant! C'est votre fils? Comme il a grandi! Je ne le reconnaissais pas. Pauline, toute fire, souriait. --Il vous ressemble, dit Julienne, mais en homme. Elle le regarda, comme si elle le voyait pour la premire fois, admirativement. Et, se penchant vers lui: --On peut encore vous embrasser, Monsieur? L'enfant, rougissant, reut le baiser de la jeune femme. C'est curieux, pensa Pauline, il me semble que je suis jalouse. Julienne partie, Pauline effaa ce baiser sous les siens. Puis elle s'occupa longuement de son fils, le questionna sur l'emploi de sa journe, causa amicalement avec lui, s'intressant ses rcits d'cole. Attentive et douce, la fois comme une mre et comme une institutrice, elle lui fit prparer ses devoirs pour le lendemain. Une de ses plus relles joies tait de suivre pas pas les progrs de cette jeune intelligence. Quand il eut termin, miss Dobby, sa gouvernante, vint prendre possession de lui pour la leon d'anglais, et Pauline se trouva de nouveau seule. Hlas! pensa-t-elle, moi aussi je le connais, l'adultre, l'adultre louche, faux, dissimul, tissu d'expdients infimes et d'abdications de conscience! J'ai savour jusqu'au coeur ce fruit doucetre et pervers de l'amour qu'on cache. Je sais ce que c'est que les courses furtives travers Paris vers l'appartement meubl o, prcipitamment, l'on jouit d'un bonheur limit au temps vraisemblable d'une visite sa couturire; je n'ignore point les rendez-vous labors comme les combinaisons d'une diplomatie complique; j'ai ressenti les inquitudes que fait natre tout regard o l'on croit deviner un soupon! Ah! l'adultre!--car il faut bien lui conserver ce nom cet amour qui prend les allures du crime--l'adultre m'est familier! L'enfant que je viens de caresser, cet enfant que j'aime, que j'adore, mon enfant, est un enfant adultrin. Et poursuivant le plerinage de ses souvenirs, avivs encore par la conversation qu'elle venait d'avoir avec Julienne Chandivier, Pauline revcut rapidement l'histoire peu gaie de sa liaison avec le comte Auguste de Hartwald. Ce fut l'poque o, Facial lui devenant odieux, elle s'apercevait amrement de l'erreur qu'elle avait faite en l'pousant, qu'apparut dans sa vie celui qui allait remuer en son coeur de nouvelles couches de sensibilit. On le lui prsenta dans un bal officiel: --M. le comte de Hartwald, secrtaire d'ambassade l'ambassade d'Autriche-Hongrie. Au premier regard, il la charma. Elle reut un petit coup lectrique, qu'elle reconnut de suite, quoiqu'elle ne l'et jamais prouv. Facial n'avait pas produit cet effet. Jeune, aimable, lgant, Hartwald exera sur Pauline une action dont il se rendit compte; et il faut croire qu' son tour la jeune femme ne lui dplut pas, car il s'occupa de la revoir, lia connaissance avec son mari et ne tarda pas se faire inviter chez eux. Deux mois ne s'taient pas couls depuis leur rencontre, que Pauline devenait sa matresse. Quelle joie que cette lune de miel de l'adultre, bien plus fertile que l'autre en ivresses aigus! Dans l'adultre, Pauline mettait de sa volont, de son dsir, de sa personnalit; dans le mariage, elle ne constatait que son inertie, sa faiblesse, son enrlement. Elle participait l'adultre; elle subissait le mariage. Cette conviction de la conqute de son indpendance fut si vive, qu'elle en oublia longtemps la fausse position o elle se trouvait, pour ne s'abandonner qu' son bonheur. Elle aimait enfin! Lorsqu'elle pensait ces deux hommes qui la possdaient, et qu'elle mesurait la distance qu'il y avait de la lassitude ressentie avec l'un, au monde de volupt cr par l'autre, elle ne pouvait que s'crier avec enthousiasme: J'ai trouv! j'ai trouv! Sa sensualit avait t veille par ce bel Autrichien, au regard velout, aux gestes rsolus. Elle se livrait lui avec des frmissements de jeunesse, et son tre entier fondait sous ses baisers. N'taient-ce point l ces dlices aprs lesquelles elle avait soupir si souvent? Son me n'tait point non plus trangre cette aventure. Hartwald lui devenait cher chaque jour davantage. Elle et aim causer longuement avec lui sur mille sujets, afin de pntrer sa vie intellectuelle; elle et voulu connatre son coeur et partager sa vie morale. Malheureusement Hartwald ne s'ouvrait gure elle, soit que son caractre froid, sous son masque aimable, le rendt peu communicatif, soit qu'il ne considrt sa liaison avec Pauline que comme une intrigue sans consquence. Ce manque de confiance causa un rel chagrin la jeune femme. Lorsqu'elle s'aperut qu'elle tait grosse de lui, elle le lui annona avec une douce esprance. L'enfant ne serait-il pas entre eux un lien plus effectif que les heures d'amour? Hartwald n'en parut pas trop charm. Ce lien que Pauline cherchait nouer, il s'employa le dfaire insensiblement. Avant mme que Marcelin ft venu au monde, il espaa petit petit ses rendez-vous, prtextant tantt d'absorbants travaux, tantt des voyages l'tranger. Toujours correct cependant, il s'appliquait ne donner prise aucun reproche. Pauline ne pouvait dcemment exiger qu'il lui ft le complet sacrifice de sa vie, de ses ambitions, de ses talents. Peu de temps aprs la naissance de Marcelin eut lieu un mouvement diplomatique. M. de Hartwald fut nomm ministre d'Autriche Athnes. C'tait la sparation. Quelque chose se brisa dans le coeur de Pauline. Un pressentiment l'avertit que l'adieu serait ternel. Leur dernire entrevue fut pour elle d'une tristesse profonde. Hartwald se montra particulirement affectueux, comme s'il comprenait le vide que son absence allait laisser chez cette femme qui l'avait aim; quelques larmes d'motion coulrent mme le long de ses joues d'habitude si calmes. Il promit de rester son amant distance, de penser elle, de lui crire, de revenir le plus souvent qu'il le pourrait Paris. Hlas!... Pauline reut quelques lettres. Puis, plus rien: un silence de mort. Un an s'tait coul, lorsqu'elle apprit le mariage du comte Auguste de Hartwald avec l'hritire d'une des familles les plus aristocratiques de Vienne. Quel triste roman! songeait-elle. Et pourtant, je ne me repens pas d'avoir t la dupe de mon coeur. Il fallait ce drivatif la duperie plus grande encore de mon mariage. J'y ai expriment ma facult d'aimer et de souffrir: j'y ai pris conscience de moi-mme. Mais j'y ai vu aussi la vanit de l'adultre. Personne ne s'tait jamais dout de sa faute. Elle avait vit les confidences auxquelles les femmes se laissent si facilement aller, les imprudences de langage si vite commises, les allusions si tentantes. Rien n'et pu mme faire souponner qu'elle avait un secret cacher. Son mari avait t tromp avec l'habilet la plus consomme. Le remords? Pauline ne l'avait pas connu. Il lui aurait fallu se sentir coupable: et vraiment, pleine de sa dignit, de son droit, elle ne pouvait considrer que comme lgitime le don d'elle-mme fait l'homme aim. Sa philosophie tait nette ce sujet; et ce n'tait point l une philosophie d'occasion impose sa conscience par sa raison ou ses passions et en contradiction avec elle: elle lui apparaissait comme souverainement juste. En quoi tait-elle lie Facial? Le mariage qui les unissait avait uni leurs corps, leurs biens, leurs noms, non leurs mes. En consquence, elle se trouvait libre, supposer mme qu'elle n'et pas eu le droit de dlier son me si celle-ci avait t lie. Facial l'et ardemment aime, qu'elle et pu prouver son gard un sentiment de piti qui l'et fait hsiter: mais ce n'tait point le cas. Facial tait un amoureux trop superficiel, et s'il avait dcouvert que sa femme le trompait, il et t bless bien plus dans son amour-propre que dans son coeur. Ni le danger, ni le remords ne constituaient donc pour Pauline le vice de l'adultre. Sa vraie souffrance avait t de sentir sur elle la main de fer de la socit, cet tau qui comprime les aspirations, empche les motions d'clater librement et sincrement, meurtrit ce qu'il y a de meilleur dans l'me, avilit le caractre, supprime le courage. Alors qu'elle aurait voulu faire couler pleins bords son ivresse, elle avait d la contenir et n'en pas laisser filtrer une goutte. Radieuse, il lui avait fallu arrter les rayons trop ardents qui partaient de ses yeux. Et quand, plus tard, sa sensibilit douloureusement multiplie aurait eu besoin de se rpandre en larmes apaisantes, c'est le visage sec et impassible qu'elle s'tait vue oblige de faire face au monde qui exigeait d'elle le mensonge d'une attitude. Oh! feindre! toujours feindre! quel supplice pour son me droite! Que de fois elle aurait dsir manciper son amour, briser autour de lui ces barrires qui le retenaient captif, bousculer cet attirail irritant de stratagmes et vivre sa fantaisie, comme l'oiseau vole dans les espaces qui lui plaisent. Mais il ne fallait pas y songer: tant de mailles l'enserraient! Hartwald, le premier, n'aurait point consenti s'vader avec elle hors des lois. Aux quelques allusions que sa matresse avait faites une vie plus libre, il avait manifest un tel effroi, que Pauline, intimide, avait elle-mme eu peur de son audace. Et ses prcautions avaient redoubl pour que l'adultre restt bien ce qu'il devait tre, le plaisir secret, dfendu, silencieux, qu'on prend l'insu de tous, dont on rougit de se murmurer l'aveu et dont la divulgation publique serait le dshonneur. Si c'tait l la libert de l'amour, quelle ironie! Aussi, aprs le dpart de Hartwald, tait-elle reste prive de courage pour tenter de nouvelles expriences et courir d'autres dsastres. Elle avait renonc l'amour. Ce qu'elle voyait autour d'elle, le triste spectacle de l'adultre contemporain contribuait la maintenir dans la dtermination qu'elle avait prise. Il semblait qu'on ne pt pas aimer autrement que de cette faon avilissante. Plutt ne pas aimer! se disait-elle. Les annes avaient pass. Cependant, Pauline avait beau se faire illusion sur sa tranquillit prsente, elle sentait bien, au fond, qu'elle n'avait pas encore rellement pris cong de la vie. Elle tait jeune, l'avenir s'ouvrait toujours devant elle. Partage entre sa volont bien arrte de ne plus tomber dans le pige de l'adultre et les aspirations de son coeur qui ne pouvait pas s'abstenir de battre, elle demeurait incertaine d'elle-mme, inquite d'tre femme, irritable et sans fondement moral. Lorsque Facial l'avait par trop nerve, elle se laissait aller aux plus amres penses de rvolte. Il fallait que le souvenir de son fils, le visage aim de son Marcelin s'interpost et l'exhortt la patience. Pour lui, elle taisait ses griefs. Puis, d'autres fois, dans les priodes d'indiffrence, elle s'estimait relativement heureuse. Son mari tait bon, commode. Avec lui, elle jouissait d'une douce scurit. A tout prendre, cela valait mieux, peut-tre, que d'tre livre aux hasards du coeur. Des pas se firent entendre. Pauline tressaillit, arrache aux souvenirs, qui, malgr tout, sont encore du rve. C'tait Facial qui rentrait. Il arrivait d'excellente humeur. --Quelle belle journe! fit-il. Il faut croire que ce pauvre Derollin avait invit le soleil son enterrement. Cette promenade m'a fait du bien. --Y avait-il beaucoup de monde? --Oui, oui: Derollin avait des amis. J'ai vu Snchal. Nous avons caus pendant le trajet. Mon affaire va trs bien. Je compte figurer l'_Officiel_ au nouvel an. Il y a dj longtemps que j'en ai assez de cette petite fioriture, dit-il en envoyant une chiquenaude sur sa boutonnire, o tait nou un ruban de chevalier: c'est le moment de remplacer a par une rosette. Facial se mit raconter par le menu sa journe. Il s'extasia sur le djeuner qu'il avait fait, avec Snchal, la sortie du cimetire, dans un cabaret du boulevard Montparnasse. --Il y a des coins ignors dans Paris! Les hutres, le perdreau, le fromage, tout s'tait trouv exquis. On avait servi un cassoulet provenal dont il se pourlchait encore les lvres. Et quel Chambertin! --A propos, dit-il ngligemment, une nouvelle qui vous intressera peut-tre: les journaux annoncent la mort de M. de Hartwald, dcd Constantinople... Vous savez, ce M. de Hartwald qui a t ici secrtaire d'ambassade et qui, pendant quelque temps, venait assez souvent chez nous. --Pauline plit. Une violente motion serra ses tempes. Un instant, tout tourna dans sa tte. Puis, brusquement, elle sentit que des larmes allaient jaillir. III Le rideau se levait, lorsque Facial et Pauline arrivrent. Ils trouvrent dans la loge M. et Mme Chandivier dj installs. Pauline prit place ct de Julienne, tandis que Chandivier, aprs un rapide serrement de main Facial, lui soufflait dans l'oreille: --Attention, elle va faire son entre. Facial regarda la scne. La comdienne qui jouait le rle principal venait de donner un coup de timbre. Une femme de chambre parut: c'tait Rbecca. --Mademoiselle est auprs de M. le vicomte, eut-elle dire. Puis elle sortit. Facial se tourna vers Chandivier qui rayonnait: --Mes flicitations, fit-il, elle a trs bien dit a. --Ces petits rles n'ont l'air de rien, dit Chandivier; mais le difficile n'est pas tant de parler que de se tenir en scne, d'effectuer convenablement les entres et les sorties. Du reste, attendez-la sa grande scne du deuxime acte: vous verrez qu'elle n'est pas trop dplace sur les planches du Thtre-Franais. A la vue de Rbecca, Julienne n'avait pas sourcill. Lorsqu'elle eut disparu, un fin sourire erra sur ses lvres. Elle toucha du bout de son ventail le bras de Pauline et, tandis que les deux hommes chuchotaient derrire elle, lui demanda voix basse. --Comment la trouvez-vous? Jolie fille, n'est-ce pas? La pice se poursuivait. --Je ne suis pas de celles qui se figurent qu'un autre homme peut faire oublier une femme l'homme qu'elle aime et qui la trahit, dbitait la premire actrice une seconde qui servait la fois de confidente et de mentor; ce compte-l, on ne s'arrterait plus; car il n'y a aucune chance que le second vaille mieux que le premier et l'invitable troisime que le second. Ou nous aimons notre mari, et alors celui qui prtend le supplanter nous apparat comme un simple imbcile, ou nous n'aimons plus notre mari, et alors, si, ayant pous librement, comme nous l'avons fait, toi et moi, un homme qui nous plaisait plus que les autres, nous arrivons ne plus rien lui inspirer, ne plus rien prouver pour lui, c'est dmence ou dvergondage de risquer une nouvelle preuve avec un monsieur qui vient vous offrir secrtement, sans respect, sans sacrifice, sans amour, je ne sais quel passe-temps honteux, quelle compensation dgradante de fiacre et d'htel garni. Julienne se mit rire cette tirade qu'elle tait si peu faite pour goter. --Ce personnage est un peu bte, glissa-t-elle Pauline. Comme si l'on n'aimait qu'un seul homme dans la vie, et comme si ce seul homme devait ncessairement tre le mari! On aime ou on n'aime pas son mari, c'est certain: mais, si on l'aime, rien n'empche qu'on ne puisse en aimer d'autres aussi; et si on ne l'aime pas, c'est une raison majeure pour chercher ailleurs ce qu'on ne trouve pas chez lui. Avant tout l'amour! Pauline tait mieux en situation de comprendre. Mais, dans sa pense, elle rapportait ces paroles bien plus Hartwald qu' Facial, et le sens en tait ainsi compltement dnatur. D'ailleurs, elle n'admettait pas cet exclusivisme de l'amour. Et si, pratiquement, les nouvelles preuves lui faisaient peur, c'tait pour le peu de dignit que l'adultre lui semblait comporter dans la socit actuelle, et non point par fidlit quelque souvenir que ce soit. Qu'est-ce que le souvenir, une fois que l'amour est mort? Et qu'tait-ce que le souvenir pour elle qui--elle s'en rendait bien compte maintenant--n'avait pas mme connu le vritable amour? --Et si Lucien est infidle, continuait l'actrice, je me vengerai, c'est certain, mais pas comme les autres... Il faudra bien que je sache la vrit. Si elle est ce que je crois, je te rponds que j'en aurai vite fait et que je ne resterai pas longtemps au partage. Tout ou rien! C'tait donc une femme jalouse de son mari, et qui, pour peu que ses soupons fussent fonds, mditait de se venger de lui, non point par les procds ordinaires, l'amant consolateur, mais par l'adultre brutal, sans plaisir, pour la seule satisfaction de lui crier aprs: Voil, je t'ai rendu la monnaie de ta pice. Un quart d'heure de dialogue entre divers personnages, et les soupons se changeaient en certitude. Suivait alors la scne avec le mari: --Tu sors? --Oui. --A cette heure-ci? O vas-tu? --Au cercle. --Qu'est-ce que tu vas faire au cercle? Lucien s'embrouillait et finissait par avouer qu'il allait au bal de l'Opra. L-dessus, l'ultimatum, sur lequel allait, sans doute, pivoter la pice: --Regarde-moi bien. Je t'aime passionnment; j'adore l'enfant n de cet amour, je suis une trs honnte femme et je n'ai qu'une ide, c'est de continuer l'tre; mais, comme je tiens le mariage pour un engagement mutuel, comme nous nous sommes volontairement jur respect et fidlit, que je te suis fidle et que tu n'as me reprocher que d'avoir fait mon devoir, je te donne ma parole que, si jamais j'apprends que tu as une matresse, une heure aprs que j'en aurai acquis la certitude... --Une heure aprs? interrogeait l'acteur. --J'aurai un amant, rpondait sa partenaire. Et je te promets, moi, que tu seras le premier le savoir. OEil pour oeil, dent pour dent! --Quelle effronte! murmura Facial, froiss dans ses principes. Julienne haussait les paules. Elle trouvait cette femme de plus en plus bte. Chandivier n'coutait pas. Pour Pauline, la pice prenait dcidment une tournure dplaisante. La jalousie tait un sentiment si peu conforme sa notion moderne de l'amour. Cet homme n'avait-il pas le droit d'avoir une matresse, si sa femme le laissait indiffrent? Celle-ci, par contre, pouvait se dtacher tranquillement de lui et se donner un autre, pour peu que le coeur lui en dt. Mais cette menace de prendre un amant par dpit, cette vengeance mesquine, ridicule, folle, comme cela tait peu digne, comme cela tait bas! La tyrannie du mariage s'talait l cruellement. Non, certes, jamais il ne ft venu l'ide de Pauline d'imposer de la sorte son amour. Elle jeta un coup d'oeil sur la salle. Ces hommes, ces femmes entrs ici au sortir de l'existence quotidienne, apportant avec eux leurs dsirs, leurs souffrances, le secret de leurs passions et le trouble de leurs besoins inapaiss, que pouvaient-ils bien penser de ces thories troites et rudes prches leurs oreilles et mises en action sous leurs yeux? coutaient-ils srieusement, ou ne se laissaient-ils pas plutt distraire du fond par le prestige du style, l'ingniosit de l'intrigue et le charme de l'interprtation? S'ils rflchissaient, accepteraient-ils avec des applaudissements ces doctrines si contraires celles qu'ils devaient pratiquer rellement? Mais la plupart ne cherchaient videmment pas discuter; ils taient venus au thtre pour se dlasser: et, pourvu que la pice ft bien faite et leur offrt un amusement suffisant, ils se dclaraient satisfaits. Elle aperut, l'orchestre, Snchal. Aux bons passages, il hochait la tte avec satisfaction. Il ne se faisait cependant pas faute de dtourner tout moment sa lorgnette de la scne pour la braquer sur Julienne. Non loin de lui se trouvait Rderic. Par quel hasard? Ou plutt n'taient-ils pas tous deux prvenus de la prsence de leur matresse au thtre? Julienne avait envoy de leur ct un lger signe d'intelligence. Auquel s'adressait-il? A l'orchestre, plus personne de connaissance. Mais, en face d'elle, elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Bhutin qui occupaient une loge. Ils taient, comme d'habitude, froids, corrects, silencieux: impossible de distinguer si le spectacle les intressait. Vers la fin de l'acte, un monsieur entra dans leur loge et prit place derrire eux. Pauline se demanda en vain qui ce pouvait tre. Ce n'tait pourtant point, lui semblait-il, la premire fois qu'elle le voyait. O s'tait-elle dj sentie trouble sous cette prunelle douce et sombre? Un instant, elle eut l'ide d'interroger Julienne. Celle-ci saurait mettre un nom sur ce visage. Mais une pudeur retint la question. Soudain, Pauline rougit: l'inconnu venait de la lorgner. --Clestin! Clestin! disait sur la scne Rbecca qui avait reparu, prends ton chapeau, vite, vite! dis au portier que tu accompagnes madame la comtesse et trouve le moyen de la suivre sans qu'elle te voie. Elle est pied. Sache o elle va et ne dis rien personne. Elle poussa Clestin dehors. Elle sonna. Un domestique parut. --On peut teindre, fit-elle. Le rideau tomba lentement. Chandivier applaudit avec bruit. Puis, il se prcipita hors de la loge pour aller dans les coulisses. Facial sortit aussi. Un moment aprs, Pauline le voyait apparatre dans la loge des Bhutin, prsenter ses hommages la vicomtesse et toucher la main aux deux hommes. Mon Dieu! pensa-t-elle, ils vont venir ici me rendre cette politesse. Snchal et Rderic taient dj accourus. Julienne, radieuse, causait beaucoup, les amorait l'un et l'autre tour de rle. Elle se savait dsirable jusqu'au moindre de ses gestes. Mais sa force principale tait encore d'tre amoureuse elle-mme. Amoureuse superficielle, qui avait moins des passions que des caprices: amoureuse cependant, s'prenant tantt de celui-ci, tantt de celui-l, mettant sa joie satisfaire ces fantaisies de coeur et son charme les provoquer. Pauline tait la fois plus srieuse, plus sensible, plus sensuelle et plus retenue. Ce ne fut donc point sans un tressaillement, mais immdiatement enfoui sous une couche apparente d'indiffrence, qu'elle vit entrer dans la loge le vicomte de Bhutin suivi de son compagnon. Le vicomte la salua ainsi que Julienne. --Permettez-moi de vous prsenter mon beau-frre, M. Odon de Rocrange. Pauline se souvint tout coup des circonstances o pareille prsentation lui avait t faite. C'tait deux ans auparavant, dans une vente de charit, o elle tenait une boutique. La vicomtesse de Bhutin, dont elle venait alors de faire la connaissance, s'tait arrte quelques instants, au bras de son frre, devant son talage. Odon de Rocrange lui avait pay cent francs un bouquet de violettes. Depuis lors, bien que ses relations avec les Bhutin se fussent poursuivies, elle ne l'avait jamais revu. Quelle impression curieuse, se dit-elle, tandis qu'Odon s'inclinait, que de se trouver soudainement en prsence d'un homme que l'on a rencontr une fois, il y a longtemps, dont on avait conserv le souvenir latent, mais auquel on ne pensait plus. --Vous avez, sans doute, oubli, Madame, dit Odon, que j'ai eu une fois l'honneur de vous acheter des violettes. Il est vrai qu'elles ont eu le temps de se faner depuis. --Je me le rappelle, rpondit Pauline. --Le temps passe la fois bien lentement et bien vite. J'ai t absent de Paris; j'ai beaucoup voyag: alors que j'habitais l'tranger, absorb par de nouveaux spectacles, je croyais tre loin depuis une ternit, et maintenant que me voici de retour, il me semble que je vous achetais hier ces fleurs, et j'en sens encore le parfum. --Vous connaissez mon mari? demanda brle-pourpoint Pauline, qui avait remarqu leur poigne de main dans la loge de la vicomtesse. --Nous nous sommes vus, M. Facial et moi, la semaine dernire, l'occasion d'une triste crmonie. C'tait aux obsques de Jacques Derollin. Quel charmant garon, quel coeur d'or que Derollin! Je ressens vivement sa perte. J'tais arriv depuis quelques jours peine et j'ignorais sa maladie. Je n'aurai pas eu la joie de le revoir vivant. La mort est toujours une surprise, quoiqu'elle soit la fatalit. --Moi, je n'ai pas peur de la mort, dit Pauline. --Moi, beaucoup, dit Odon. --Qu'avez-vous craindre? N'est-elle pas la mme pour tous? --Qui sait? Peut-tre pas plus que la vie. --En tout cas, nous devons la subir. Le mieux est de s'accoutumer cette perspective, puisque les choses dont on a l'habitude ne sont plus capables d'effrayer. --Cette ncessit de la mort, dit Odon, est justement ce qui me blesse. En face de ce qui est ncessaire, l'homme perd toute dignit; il se sent raval au rang de la machine inerte. De quoi lui servent, l contre, son nergie, ses talents, sa science? Il lui faut en passer par l. La libert, dont nous sommes si fiers, et qui est, en somme, notre seule prrogative, ne se trouve plus alors qu'un vain mot. Et je ne parle pas seulement de la mort, mais de tout ce qui, dans la vie, porte le sceau de la ncessit. Ne sommes-nous pas humilis de traner un corps invariable, qui a ses tares et ses maladies? Mais ce qui me parat insupportable, c'est le joug des ncessits artificielles, dont l'homme, auquel ne suffisaient pas les ncessits physiques, s'est ingni se charger, pour avoir encore plus courber la tte. Que nous n'ayons pas la libert du corps, c'est triste, mais que nous n'ayons pas celle de l'me, c'est irritant. --Vous voulez parler des conventions sociales? --En gnral de tous ces liens spirituels, moraux, mondains, qui jettent autour de nous leur trame inextricable. L o les lois ne nous tiennent pas, nous sommes assujettis par les habitudes, les manires de voir, les jugements du milieu o nous sommes ns. Voyez, par exemple, la religion. En principe, je le sais, nous jouissons de la libert religieuse: mais sommes-nous libres? Songez aux obstacles presque insurmontables que rencontre celui qui veut changer de religion. Il faut qu'il ait une foi bien ardente ou un intrt bien puissant pour braver l'animadversion, la colre, la haine, le mpris que son entreprise ne manquera pas de soulever autour de lui. Que de dboires prouvera suivre Voltaire le jeune homme qui appartient une famille catholique, ou prendre le voile la jeune fille dont les parents sont voltairiens! L'intolrance rgne. Voyez la politique, voyez les arts, voyez les castes professionnelles. Partout nous sommes les jouets d'une artificielle destine, qui est encore plus implacable que l'autre. --C'est vrai, dit Pauline, nous nous sentons domins par l'norme puissance des moeurs et trop faibles pour oser rsister. --Nous cdons mme contre notre conscience. --Et en cdant, nous contribuons au dveloppement de cette tyrannie. --N'avez-vous pas remarqu, Madame, que chacun, en secret, manifeste son horreur du rgime d'oppression morale sous lequel nous vivons, et que cependant il n'y a personne qui par ses actes, par ses paroles, par sa conduite publique et quelquefois mme particulire ne fasse partie de cette fameuse opinion commune que l'on craint tant de se mettre dos? Tous complices! N'est-ce point l le titre de la tragi-comdie que nous jouons? --Pour les hommes peut-tre: mais les femmes, ces sacrifies, ont trop souffrir de cet tat de choses pour y consentir autrement que par impuissance. --Les femmes comme les hommes, rpartit Odon: ne sont-ce pas elles qui font et qui dfont les moeurs? En morale, je crois les femmes plus puissantes que les hommes. C'est au public fminin que s'adressent de prfrence nos littrateurs, lorsqu'ils entreprennent de traiter quelque question de morale. Et ils ont raison: la femme est le grand juge de ce qui est bien et de ce qui est mal, et l'homme qui, sans la femme, serait peut-tre dispos faire assez bon march de ce qu'on appelle la dcence, avec elle devient le plus rigoureux des censeurs. --Avec elle, ou plutt devant elle: car je pense qu'il y a l surtout un moyen de la tenir en dpendance. --Il faut, au moins, avouer qu'elle s'y prte de bonne grce. Croyez-vous que si les femmes ne scellaient pas de leur approbation cette morale sociale, parfois si immorale, les hommes songeraient la leur imposer? Voyez en amour: la libert de l'amour, dont les hommes usent jusqu' un certain point, quoiqu'il ne faille point confondre la libert de l'amour avec la libert de la dbauche, n'a pas de plus farouches ennemis que les femmes. Elles condamnent celle d'entre elles qui succombe. Et l'envie ne leur manque pas de condamner aussi l'homme! Nous y viendrons; le progrs des moeurs l'exige. Les signes prcurseurs de cette rforme se font dj sentir, et les auteurs nous offrent des pices comme celle de ce soir, o l'homme et la femme sont mis sur le mme pied, non de libert, mais de vasselage. Vous connaissez la pice? --Je ne la connais pas, fit Pauline, mais, d'aprs le premier acte, je me doute de ce qu'elle sera. --En effet, car la pice est bien construite. Vous avez donc entendu Francillon dclarer la guerre son mari. S'il la trompe, elle le trompera: ou plutt elle le dshonorera, ne songeant nullement le tromper, puisque son premier soin, une fois souille, sera de lui faire un rcit complet de l'adultre. Au bal de l'Opra o elle vient de se rendre, seule, suivant de prs son cervel de Lucien, elle a toutes les facilits du monde pour s'apercevoir qu'elle est, comme l'on dit, abominablement trahie: et, qui pis est, pour une ancienne matresse, ce qui, parat-il, constitue le comble de l'ignominie. Elle tiendra parole. Elle se jette la tte du premier venu, l'emmne souper en cabinet particulier, dans le restaurant mme o Lucien termine la fte avec sa belle, et, le lendemain, raconte tout celui-ci avec de tels dtails qu'il lui est impossible de douter de son malheur. Bien entendu, et pour la satisfaction du public, les choses s'arrangent. Francine n'a t, matriellement, la matresse de personne. Mais, dans la ralit, elle n'aurait pu faire autrement que d'aller jusqu'au bout: et la morale de cette comdie ne s'en dgage pas moins avec une implacable rigueur. La thse, Madame, ce n'est pas, comme on pourrait le croire sur une audition distraite, que la femme a le droit d'avoir des amants du moment que l'homme a des matresses, mais, au contraire, que l'homme n'a pas plus le droit d'avoir des matresses que la femme des amants. C'est donc l'indissolubilit absolue du mariage qui est reprsente ici comme la loi. Ailleurs, dans des pices que vous vous rappelez probablement, le mme auteur, qui semble s'tre donn pour mission de diriger la socit moderne dans l'amour, revendique pour la femme le droit de tuer l'homme qui lui est infidle. Inutile d'insister sur celui de l'homme de tuer la femme qui le trompe: ce droit est acquis depuis longtemps. Ailleurs encore, il veut que l'homme vierge pouse la femme vierge. Que devient l'amour dans tout cela? On se le demande; cependant, chacun applaudit: les femmes d'abord, les hommes ensuite, sans penser que l'amour n'est pas une matire inerte sur laquelle on puisse contracter, stipuler, engager sa parole et sa signature comme pour un marchandage, mais la vie elle-mme, la passion, avec toute sa mobilit, ses mtamorphoses, ses secousses et son incertitude, le mouvement perptuel de notre me en qute du bonheur, l'agitation folle de l'tre dans sa course vers l'idal. Mais quoi, c'est la morale, ce qu'on croit la morale, la morale sans laquelle tout serait perdu. Et on applaudit; on n'oserait pas ne pas applaudir. Et vous aussi, Madame, vous applaudissez: et moi aussi, j'applaudis. Trs surprise, Pauline regardait cet homme qu'elle connaissait peine et qui exprimait si bien ce qu'elle sentait elle-mme. Il lui semblait qu'il la pntrt, qu'il lt en elle, pour pouvoir conformer ses paroles sa pense et se rendre sympathique, et que, de ce fait trange, une intimit subite vnt de se former entre elle et lui. Elle ne voulut cependant pas se laisser si facilement deviner. --Non, Monsieur, dit-elle, vous vous trompez: je suis plus franche que cela. Jamais je n'applaudirai quelque chose que je n'approuve pas. Mais le mariage est une chose si complexe! En un cas tel que celui dont il est question dans la pice, on ne peut que souscrire aux angoisses de l'pouse et son hroque rsolution. Car l, il y a vritablement amour: Francine adore son mari; celui-ci, on le sent, aime aussi sa femme, et cette matresse qu'il va rejoindre n'est pour lui qu'un simple amusement. Dans de pareilles circonstances, un homme est inexcusable de se conduire comme il fait. --Mais certainement, Madame a raison, s'cria Snchal qui avait entendu ces dernires phrases. Voudriez-vous vraiment, de Rocrange, que ce grand sot de Lucien abandonnt impunment son exquise Francillon pour Dieu sait quelle demoiselle? Quand on a la bonne fortune de plaire une charmante femme, ajouta-t-il avec son sourire le plus flatteur l'adresse de Julienne, on mrite tous les chtiments si on ne la cultive pas avec dvotion. --Que vous devenez sentimental, mon cher snateur! dit Julienne. Il faut vous soigner. --Que voulez-vous, Madame: mon mal m'est cher, et je mets ma volupt l'entretenir. --Et vous, Rderic, que pensez-vous des infidlits de Monsieur Francillon? dit Julienne. Rderic, debout derrire la chaise de Julienne, tordait sa moustache avec humeur. --Je n'ai pas cout la pice, rpondit-il. --Comme vous tes dsagrable, ce soir, observa-t-elle. --Il y a de quoi. Le vicomte de Bhutin restait impassible. --Si Francillon crase tellement de sa supriorit l'insipide demoiselle qui lui est prfre, dit Odon, c'est pour le seul intrt de la pice, et il ne s'ensuit pas que la thse soit plus juste. Ne peut-il pas se trouver, et ne se trouve-t-il pas souvent dans la vie, que la femme intressante, la femme qui aime, la femme sduisante et noble soit justement l'illgitime? Lucien serait-il encore inexcusable, si c'tait Francillon sa matresse, si c'tait Francillon qu'il allait rejoindre, laissant se morfondre la maison quelque peu captivante matrone, dans le genre de cette madame Smith, par exemple? Ne voyez-vous pas que la thse du mariage indissoluble s'effondrerait alors dans l'absurde? --Oui, dit Pauline: car la sympathie va toujours l'amour, quoi qu'on fasse. --Et il faut prsenter le mariage sous les couleurs de l'amour pour le rendre acceptable. --En effet. --Ce qui revient dire qu'il n'y a qu'une seule morale possible: celle de l'amour. --Et le mariage? --Mon Dieu, Madame, il me semble que le mariage, ds qu'il n'est pas l'amour, est immoral. --C'est une conclusion laquelle nous ne sommes pas habitues, nous autres femmes, mais qui, je l'avoue, s'impose presque. --Et comme l'amour, poursuivit Odon, n'obit point des lois humaines et n'est point sujet aux prescriptions d'un code, il s'ensuit que l'amour libre seul est moral. --Ce qu'il fallait dmontrer! dit Julienne en riant. Mes compliments, monsieur de Rocrange: vous entortillez les choses si bien, qu' vous entendre on se laisserait aller vivre comme des sauvages. --Votre prsence, Madame, suffirait cependant tablir l'immense avantage de la civilisation. Tous sourirent; Julienne pina les lvres; Pauline fut incroyablement heureuse de cette impertinente riposte. La sonnette de l'entr'acte mit fin l'entretien. C'est extraordinaire ce que cet homme, en dix minutes de conversation, s'est empar de moi! pensait Pauline, tandis qu'Odon prenait cong d'elle. Et Odon de Rocrange, regagnant sa loge, lgrement troubl, se disait: Je vais l'aimer... je l'aime dj... O mon pauvre coeur! Un instant, Julienne et Pauline se trouvrent seules. --Comment trouvez-vous M. de Rocrange? demanda Julienne avec un clignement d'oeil intrigu. Pauline eut envie de la souffleter. --Indiffrent, rpondit-elle. Chandivier arrivait tout essouffl. Dans le couloir, il rencontra Facial. --Je viens de voir Rbecca. Nous soupons aprs le thtre. Vous en tes? Facial frona le sourcil. --Non, dit-il, je dois rentrer avec Pauline. Je suis un homme mari, moi. --Et moi, donc? --Que faites-vous de Mme Chandivier? --Oh! un de ces messieurs la reconduira. Ils reprirent leurs places. Chandivier, se penchant vers Facial, lui chuchota: --Vous allez voir la scne du deux: vous m'en direz des nouvelles! Le rideau se leva. IV Odon dut s'avouer que, depuis la soire de la veille, il n'avait fait que penser Pauline. Quelle trange femme! Elle a eu l'air de goter ce que je lui disais. Vraiment c'est la premire fois que cela m'arrive: ouvrir ainsi mon coeur, parler srieusement, presque philosophiquement, devant une femme que je n'avais, pour ainsi dire, jamais vue, dont j'ignorais le caractre et les ides! D'habitude, je fais comme tous les hommes: j'offre les botes de bonbons de l'esprit, je dploie l'ventail du flirt. Faut-il croire qu'elle m'a inspir? Je me suis terriblement dcouvert: c'tait plus fort que moi. Il alluma une cigarette et s'tendit sur un divan. D'o vient-elle? Que fait-elle? N'ai-je pas tort de lancer mon imagination sur cet inconnu d'o elle pourrait revenir trop imprgne de dsirs pour que je n'en souffre pas? Ah! les femmes! comme elles sont dcevantes, lorsqu'on les touche de prs! Mais celle-l me parat tre d'une race part. Au moins, ce que j'ai prouv auprs d'elle diffre compltement de mes motions ordinaires. Faut-il faire courir mon coeur les risques d'une nouvelle aventure? Ne vaut-il pas mieux qu'il jouisse du calme relatif qu'avec mille prcautions j'avais enfin russi lui rendre? Hlas! peine instaure, il faut que ma fragile tour d'ivoire s'croule, comme un chteau de cartes, sous le souffle d'une femme! Car je sens bien que mon coeur est dj pris. L'image de Pauline flottait devant ses yeux, et elle se prcisait, se revtait d'un charme grandissant, mesure qu'il y fixait quelque dtail de plus dont il se souvenait. C'tait surtout le son de sa voix qu'il se rappelait avec un vrai dlice, cette voix si joliment murmurante, si harmonieuse, qui l'avait remu si profondment. Il l'entendait encore lui dire: --La sympathie va toujours l'amour, quoi qu'on fasse. C'est qu'elle est spirituelle, continua-t-il rver, elle a une me fine, originale, intelligente. Elle doit comprendre merveille les raisonnements sur la vie, et cependant elle est frache comme une jeune fille et ses observations les plus inquitantes ont encore la grce de la candeur. Que je voudrais savoir le fin fond de son tre, aborder d'intimes sujets en compagnie de cet esprit captivant et singulier! Que pense-t-elle vraiment de l'amour? A-t-elle aim? Elle ne doit pas avoir fait de bien cruelles expriences, mais elle en a fait. Comme une femme est mystrieuse, quand on y songe! Il suffit de s'intresser un instant une femme, pour se trouver en prsence d'un paquet de hiroglyphes qu'il s'agit de dchiffrer. Me donnerai-je cette peine? Oh! oui, car ce sduisant sphinx m'attire par toutes les fibres runies de mon coeur et de mon imagination. Il se leva, erra d'un coin l'autre, rvant toujours, la fois joyeux et triste. C'est que j'en ai dj aim des femmes! J'ai dj cherch des solutions d'nigmes qui n'existaient pas! J'ai dj cru trouver des trsors, et, soulevant la pierre qui semblait les sceller, je n'ai dcouvert que le vide, des chiffons, de la verroterie ou du fumier. N'importe! L'amour mme du est encore de l'amour; il y a une douceur jusque dans la lie de cette coupe fatale et enchanteresse. Se lancer corps perdu dans la destine est peut-tre le meilleur moyen d'en moins souffrir. Il ouvrit un carton, o se trouvaient des portraits de femmes l'aquarelle, des dessins, des photographies, des lettres dont beaucoup taient jaunies par le temps. Il considra ces choses o restaient accrochs tant de souvenirs. Celle-ci, c'est Anne, ma premire matresse. J'avais vingt ans, peine. Oh! la premire chair de femme soi! Quelles motions charmantes! Quels frissons extatiques! Que de dlices dans les moindres gestes fminins! On est baign de ravissement. Il semble que l'on soit un voyageur de gnie qui dcouvrirait le paradis. Je garde trs vives ces impressions de printemps. Qu'tait Anne, en ralit? Je n'en sais rien: je ne la vois qu' travers ce mirage... Voici Gabrielle. Pauvre fille! Elle m'aimait, je crois. Mais, ce moment, je succombais tant de sensualits diverses! La curiosit, le plaisir me jetaient, pour une nuit ou deux, dans les bras des unes et des autres. C'tait l'poque cruellement exubrante de la jeunesse. Et Gabrielle pleurait; elle voulait me tenir par le coeur: c'tait trop tt pour moi. Pauvre Gabrielle! J'en ai conu plus tard quelques remords... Dolors! Rencontre dans un voyage en Espagne. Ce fut celle-ci qui duqua ma sensibilit. Oh! je me passionnai d'elle. Quels yeux brlants! Quels embrassements magntiques! Un amour de feu qui dura deux mois. J'tais ensorcel. Puis, tout coup, des soupons atroces me poignirent. Je dcouvris que je n'tais plus seul. Un rival! Je connus la haine que ce mot peut enfanter. Les journes et les nuits tragiques commencrent. J'piai, je menaai, je m'humiliai, je criai d'angoisse. Lche jusqu' songer au meurtre ou au suicide, brutal jusqu' vouloir m'approprier par la force cette femme qui s'tait prise d'un autre et me dtestait maintenant, j'puisai les tortures et les hontes de la jalousie. Est-il possible que je sois descendu si bas! Chaque fois que je revois cette figure d'ange dchu, belle comme les tnbres, sauvage comme la tempte, j'ai piti de moi-mme; et cependant d'anciennes blessures se rouvrent et recommencent saigner... Henriette! Eveline! Mortes toutes deux. Eveline avait une grce d'enfant; Henriette se compliquait d'un grain de folie. Elles taient jolies vraiment, mais bien superficielles... Et Thrse, qu'est-elle devenue? La dernire fois que je l'ai aperue, c'est au Bois, il y a trois ou quatre ans. Elle conduisait un lgant tilbury. Son groom anglais prenait ct d'elle des airs insolents. Elle me fit un lger signe de tte: elle daignait se souvenir peut-tre qu'elle m'avait aim... J'ai presque peur de tourner ces images. Combien il y en a! Prs d'une vingtaine! Que de vagues o mon coeur a t ballott comme une coquille de noix! Oserais-je dire qu'il n'y a pas sombr? Voici Marcelle, cette ternelle coquette, qui faisait payer chaque baiser de mille coups d'pingle. Voici Mme de Willis. Jamais elle ne se donna. Est-ce cela que je dois cette srnit avec laquelle je conserve sa mmoire? Elle fut avant tout une consolatrice; nulle plus qu'elle ne sut l'art de verser le baume sur les plaies, de combler de douceur les trous bants creuss par les brlures de l'existence. Je lui dois la reconnaissance du malade pour sa soeur de charit... Qui sont celles-ci? Dorothe, Mlle Symens... Non, assez, fermons cela: c'est inutile. L'impression qui se dgageait de ces ruines tait dcidment triste. Avoir vcu tout cela! Que tout cela ait t successivement prsent et ait absorb son coeur! Avait-il, au moins, t heureux? Oui, de certains moments, il avait cru goter le ciel; d'autres, il avait mordu l'enfer. En somme, rien ne lui tait demeur tranger en amour, et, parvenu ce terme, il se demandait s'il tait bien certain que l'amour existt. Comme la vie elle-mme, songea-t-il: si on la discute, elle s'vanouit. Et cependant, il faut vivre. Il faut aimer aussi. Et Odon se reprit penser Pauline. Je la reverrai. La revoir lui tait facile. Il pouvait la rencontrer soit chez sa soeur, la vicomtesse de Bhutin, soit chez les Snchal ou chez les Chandivier, avec lesquels il entretenait comme elle des relations. Il avait t absent deux ans: quoi de plus simple que de reparatre dans le monde? Il pouvait enfin se rendre chez elle, son jour de rception, puisqu'il lui avait t prsent et avait fait la connaissance de son mari. Il s'arrta ce dernier parti, qui lui parut le plus prompt. Maintenant, que se passera-t-il? On est souvent dsillusionn lorsqu'on revoit une femme, qui, une premire fois, grce peut-tre un ensemble de circonstances spciales et qui ne se reproduiront pas, a caus une forte impression. Et puis, si je l'aime vritablement, comment mon amour sera-t-il reu? Est-elle une de ces femmes qui mettent leur tranquillit au-dessus de tout? Craindrait-elle les risques de la passion? Serait-elle trop sage pour exposer son coeur? Je n'ai aucune donne pour rpondre, sinon que quelque chose de mystrieux s'est chang entre nous, quelque chose que j'ai bien senti, et que j'ai senti qu'elle sentait! Contre son habitude, il djeuna chez lui. Il demanda les journaux et les parcourut d'un oeil distrait. Puis il s'informa s'il n'tait pas venu de lettres. --Il n'en est venu qu'une, ce matin. --Pourquoi ne me l'avez-vous pas remise? --Je l'ai dpose sur la table crire, comme Monsieur me l'a recommand, pour qu'il trouve son courrier immdiatement son lever. Sur la table crire se trouvait, en effet, une lettre laquelle Odon n'avait pas pris garde. Elle tait timbre de la province. A peine eut-il jet les yeux sur la suscription, qu'il reconnut l'criture et tressaillit. Il lui sembla qu'une couche d'eau glaciale tombait sur son coeur. Il lut: Monsieur de Rocrange, Au fond de la retraite o je vis depuis si longtemps confine, je n'oublie ni mes devoirs, ni les droits que vous m'avez vous-mme donns sur vous. Nous avons t unis par l'glise; vous m'avez jur fidlit, je vous ai jur fidlit: et si vous avez cru pouvoir en agir lgrement avec ce serment, je me considre toujours comme lie par lui. Jusqu' ma mort, vous serez mon poux, et rien, mes yeux, ne pourra vous priver de ce titre. Votre nom, Odon, revient souvent sur mes lvres dans mes prires. Je supplie Dieu de daigner vous pardonner vos fautes comme je vous les pardonne. Vous m'avez gravement et longuement offense: nanmoins je suis prte vous ouvrir de nouveau mes bras. Revenez de meilleurs sentiments, repentez-vous, manifestez un dsir de rconciliation, et le scandale de notre sparation cessera. Car ce qu'il y a de terrible dans notre situation, c'est que nous sommes en tat permanent de pch et que chaque jour qui s'coule augmente la dette effroyable dont nous aurons rendre compte. Je sais bien que vous seul l'avez voulu, que vous seul tes coupable: mais, votre femme jusqu'au bout, je suis rsolue prendre ma part de la rprobation que vous encourez. O mon ami, songez la douleur, la honte dont votre conduite me charge! Les remords sont pour moi, parat-il: car si vous en prouviez, vous ne me laisseriez pas l'initiative de cette tentative de rapprochement; c'est vous qui reviendriez moi, comme l'enfant prodigue est revenu son pre; et vous ne seriez pas reu avec moins de gnrosit. Rappelez-vous cette sainte parole, bien faite pour vous encourager, qu'il y a plus de joie au ciel pour un pcheur qui s'amende que pour mille justes qui persvrent. On me dit que vous tes de retour d'un long voyage. L'absence est quelquefois une source de calme pour les mes tourmentes. A-t-elle su rfrner le flot tumultueux de vos passions? Alors que vous erriez sur la terre trangre, de ville en ville et de pays en pays, avez-vous rflchi l'instabilit des choses humaines, avez-vous vu le nant de votre vie sans Dieu? C'est dans cet espoir que je vous cris. Si cette lettre trouve quelque cho en vous, dites un mot: tout le pass sera oubli. Sinon, ne me rpondez pas: laissez-moi seule mon cilice. MARIE DE ROCRANGE. Odon rejeta la lettre avec humeur. Elle tombait bien, vraiment, Mme de Rocrange! Arrach aux rveries qui l'avaient captiv toute la matine, il en voulait cette femme de venir ainsi interposer brusquement son ombre dplaisante entre lui et la vision lumineuse de Pauline. Quel malencontreux souvenir que son mariage! Voil bientt dix ans que, cdant aux instances de ses parents, aujourd'hui morts, de sa mre, surtout, qu'il adorait, il avait pous sa cousine Marie de Rocrange, dont la beaut problmatique menaait de se fltrir, autrement, dans la paix de quelque couvent. Il ne l'avait jusque-l connue que comme une personne insignifiante, modeste, sans dsirs et sans prtentions; et persuad qu'elle n'exigerait de lui le sacrifice d'aucune de ses liberts d'homme, il n'avait pas marqu trop de rpugnance dfrer au voeu de sa famille et la conduire sans amour l'autel. Le mariage consomm, Odon s'aperut de son erreur. Sa femme n'tait rien moins que docile et dispose s'effacer. Ds l'abord, elle manifesta l'intention de le convertir. Ce furent de furieux assauts de femme fanatique contre ses habitudes de sceptique. Elle le trana aux offices, l'entoura de prtres et de vieilles demoiselles pieuses, organisa dans son salon de petites runions chrtiennes o on l'assigeait de discussions et d'homlies. Il aurait volontiers laiss sa femme libre de se conduire comme elle entendait, condition qu'elle ne le fatigut point de sa dvotion et ne se mlt pas de sa vie intime; il aurait mme consenti l'accompagner l'glise, le dimanche, lui donner tout l'argent qu'elle dsirait pour ses oeuvres pies, et, en gnral, ne pas la choquer par l'talage de ses moeurs et de ses ides. Mais, du moment que celle-ci entreprenait de lui imposer une nouvelle existence aussi peu conforme ses gots que contraire au sens vif qu'il avait de son indpendance, l'quilibre dj prcaire du mnage risquait fort de faire place au plus complet dsarroi. Mme de Rocrange ne borna pas ses efforts aux choses de la religion. Il lui prit fantaisie de s'opposer ce que son mari frquentt ses amis; elle intriguait pour qu'il dmissionnt de son cercle, protestait chaque fois qu'il sortait, soit pour dner en ville, soit pour passer la soire au thtre. Elle et voulu le clotrer dans son milieu elle, avec interdiction de s'en chapper, ft-ce un instant, pour aller respirer un autre air. Au bout de six mois, Odon n'y tenait plus. Il signifia sa femme que toute espce de vie conjugale tait impossible entre eux; qu'tant donns leurs caractres, il n'tait pas mme sant de sauver les apparences. Et pour prcipiter une sparation devenue invitable, il afficha la matresse qu'il avait alors. Pendant quelques semaines, Mme de Rocrange lutta pied pied; puis, elle se retira dignement et alla s'enterrer en province. Odon l'avait vite oublie. De loin en loin elle lui crivait une lettre semblable celle qu'il venait de recevoir: c'tait tout. Il n'avait t question ni de sparation judiciaire, ni de divorce. Mme de Rocrange, qui, en l'tat, avait seule qualit pour introduire une demande devant les tribunaux, s'y serait certainement refuse. Cette grande femme asctique, qui avait si inopinment travers sa vie, contrastant avec toutes celles qu'il avait connues et plus ou moins aimes, lui faisait, s'en souvenir, l'effet d'un long lambeau de nuage noir dans le ciel bigarr de ses matresses. Quelle ironie que l'existence! Il avait pous la seule pour laquelle il n'et pas une minute senti battre son coeur! tait-ce pour cela qu'il pouvait rester des mois entiers sans que le nom mme de Marie de Rocrange, sa femme lgitime, visitt sa pense, alors qu'il lui arrivait si souvent de retrouver un dtour de sa mmoire la robe blanche ou rose de la plus humble des petites amies que le hasard lui avait donnes? Il s'empressa de chasser cet oiseau de mauvais augure. Puis, il s'habilla pour sortir. --Ah! c'est bien: je te trouve encore la maison, fit Rderic en entrant. Comment vas-tu? --Et toi? Tu m'as l'air trs satisfait de toi-mme, aujourd'hui. --Il y a de quoi. Je te conterai a. Mais tu sortais, je crois? --J'allais faire un tour sur le boulevard. Nous irons ensemble. Une fois dehors, sur le trottoir, Rderic prit le bras de son ami. --Eh bien! mon cher, c'est moi qui tiens de nouveau le haut du pav. --Le pav, c'est Julienne? demanda Odon. --C'est Julienne. --Alors, ton rival? Snchal? --Dgomm depuis hier. --Il me semble que ces alternances de rgime se produisent bien souvent! Le rgne du snateur n'a pas dur longtemps! --Quinze jours. Et le mien commence, ou plutt recommence: car, tu le sais, ce n'est pas la premire fois que je suis au pouvoir. --a t'amuse? --Mon cher, que veux-tu? Si ce n'est pas cette femme, ce sera une autre! Nous en sommes tous rduits l. --Tu n'es pas jaloux? --Jaloux, non: mais irritable quand c'est moi qui suis mis au rancart. --Comme hier! tu n'tais pas toucher avec des pincettes. --Tu t'en es aperu? Eh oui, je l'avoue: la prsence de ce glorieux de Snchal m'nervait. Mais qu'est-il arriv? Au dernier entr'acte, comme j'tais venu prendre cong de l'artificieuse femme, elle me dit: Comment, vous partez? Mais, je compte sur vous pour me reconduire chez moi.--Vraiment? dis-je, je croyais qu' dfaut de M. Chandivier cet honneur tait rserv M. Snchal.--Vous vous trompez, dit-elle: c'est vous qui me reconduirez. A l'issue du spectacle, nous montons dans son coup. Elle est plus adorable, plus fline, plus enveloppante que jamais. Je me laisse aller au charme que scrte toute sa frivole personne. Ma mauvaise humeur fond gros bouillons. Une fois chez elle: Restez, m'ordonne-t-elle: mon mari est en partie fine, nous avons quelques heures nous. Je veux aussi faire ma Francillon. Je ne l'ai quitte qu'au petit jour. Elle a si bien fait sa Francillon, comme elle dit, qu'il lui serait difficile, elle, de venir crier: Il en a menti! --Confidence pour confidence, dit Odon: je suis amoureux. --Allons, bon! s'cria Rderic. Je croyais que les voyages t'avaient guri. --On peut gurir d'un amour: on ne gurit pas de l'amour. --Est-ce alors la peine de changer? --On ne change pas, on n'a pas l'intention de changer: on volue. --Ou plutt l'on tourne, comme l'cureuil dans sa cage. --Tu ne me demandes pas de qui je suis amoureux? --Je le devine, rpondit Rderic. On ne discute gure sur l'amour qu'avec les femmes qui l'inspirent. Or, hier, tu as discut de manire dessiller mes yeux d'observateur. --Me suis-je fait remarquer? --De moi seul: les autres taient trop occups de leurs petites intrigues. --Et d'elle? --Je l'espre pour toi, mais je crains que tu ne te sois mis en frais inutilement. Mme Facial est marie depuis dix ans, et pendant tout ce temps, dans ce Paris aux yeux d'Argus, qui voit tout et qui invente ce qu'il ne voit pas, il n'a pas couru sur elle une seule de ces histoires dont les plus irrprochables savent mal se garder. Si elle tait laide, passe encore: mais elle est jolie, quel miracle! --Cette femme, dit Odon, a plus mu mon me que mes sens. Il m'et t pnible de penser qu'elle pt tre mle quelque mauvaise et banale aventure. On ne mdit pas d'elle: tant mieux! Le principal mrite d'une femme n'est-il pas dans cette image pure d'elle-mme qu'elle dresse dans les esprits? Elle prdispose ainsi l'adoration. Rien de matriel ne s'attache sa personne. Elle peut s'idaliser sans peine, et, lorsqu'elle provoque l'amour, c'est dans ce qu'il a de noble, de consolant, de saint. L'homme qui a dj beaucoup aim rclame de plus en plus l'amour qui lve. --Ton cas est grave, mon ami. T'imagines-tu que tu trouveras chez cette femme ce que tu n'as pas rencontr chez les autres: le dsintressement, la loyaut, le dvouement? Et ft-elle une exception, n'oublies-tu pas qu'elle n'est ni une vierge, ni un ange, mais une femme marie et une mre, et qu'elle connat les turpitudes et les douleurs de la chair? La posie est morte, et ce n'est ni toi, ni Mme Facial qui la ressusciterez. --Pessimiste! Sache que je ne demande la femme que d'aimer, et cela suffit. L'amour transforme la crature terrestre en incarnation de Dieu. L'amour, c'est justement la posie. Le corps, les sens, les baisers perdent leur ignominie de choses matrielles pour ne plus tre que des instruments d'expression de l'idal. N'y a-t-il pas une diffrence essentielle entre l'acte charnel de deux vritables amants et l'accouplement brutal dont il est dit: _Omne animal post cotum triste_? Je ne prtends pas nier la nature; mais je pense que par l'amour la nature se transfigure au point de devenir le signe du divin. Une femme peut n'tre plus vierge de corps: si elle n'a pas encore aim, elle est plus vierge que la petite fille de dix ans qui verse des larmes de dsespoir sur la mort de son oiseau. Mieux que a: je crois que chaque nouvel amour redonne une virginit la femme. Y a-t-il, en effet, deux amours qui soient comparables? A toute volution du coeur, n'prouve-t-on pas des sentiments indits, dont on n'avait auparavant aucune ide, ne semble-t-il pas que l'on dcouvre d'autres horizons exceptionnels, n'est-on pas transform de telle faon que l'on croit n'tre plus le mme? L'amour est un grand thaumaturge qui opre continuellement le prodige de la rsurrection. --A ce compte-l, fit Rderic, il n'y a besoin que d'un peu d'imagination pour voir dans les simples mortelles la fine fleur des sraphins du paradis. Je t'envie. --C'est si vrai, ce que je te dis, que rien qu' l'ide de la possibilit de cet amour je me sens rgnr. Et Dieu sait si j'ai dj vcu! Eh bien, mon coeur est tout neuf: ou plutt, j'ai un nouveau coeur, prt fonctionner. --Aprs avoir balay de la place les dcombres des anciens coeurs briss! --Tu plaisantes, mais c'est cela: quelques tessons enlever, et il ne reste que le nouveau coeur battant de jeunesse et d'esprance. --Tu es heureux, soupira Rderic. Moi je garde toujours la mme vieille sacoche pleine de trous, de dchirures, d'affaissements, et les raccommodages que j'en tente ne font qu'emporter d'autres morceaux. --C'est que tu ne crois pas l'amour, dit Odon. --Comment, je n'y crois pas? Ah! j'y crois, malheureusement, j'y crois et j'en souffre. Mais, pour moi, l'amour est une passion malfaisante, un vice comme le tabac, l'alcool ou la morphine, dont on ne peut plus se passer, une fois qu'on s'y livre, et dont on meurt empoisonn. L'amour me cause des joies du mme ordre que celles de l'ivresse, joies malsaines accompagnes de rveils coeurants. Je me sens un jouet stupide entre les mains de femmes qui s'amusent. Je remplis consciencieusement mon rle de pantin, et quand elles tirent la ficelle, je lve les jambes, les bras, la tte et tout ce qu'on veut. La seule chose qui me reste faire, c'est de me moquer de moi-mme; je n'y manque pas: on appelle cela du scepticisme, et c'est bien port. --C'est que tu ne connais pas le vritable amour. --Il n'y a pas de vritable ni de faux amour: il n'y a que l'amour, et l'amour ce sont les femmes. Les femmes sont toujours vritables, et leur fausset mme est encore la vrit. Ce qu'il faut dire, c'est que les individus sont diffrents, et que chacun, vis--vis des femmes, vibre d'une manire particulire. Plains-moi de vibrer si schement; aime ta faon, qui est, sinon la bonne, du moins la plus agrable, et ne cherche pas m'inspirer autre chose qu'une profonde admiration pour ceux qui, comme toi, parlent encore avec bonheur de l'amour. --Si j'en parle avec bonheur, Rderic, ce n'est pas que j'en ignore les souffrances. Tout l'heure, rvant aux femmes que j'ai aimes, ces disparues qui furent tour tour mon univers, je me suis senti envelopp d'une effroyable mlancolie. Quel tait le rsultat de ces bouleversements d'me, de ces tumultes de passion? L'amour n'tait-il donc qu'un perptuel leurre? Mais quoi! C'est l la vie elle-mme. Bienheureux celui qui a vcu, ft-ce pour avoir dire ensuite: La vie c'est le nant! Vois-tu, mon cher, il n'y a encore que ces envahissements du coeur par l'amour, pour remplir ce vide de l'existence, si terrifiant lorsqu'on cde au vertige d'y penser. Ceux qui rflchissent sont peut-tre des sages: ceux qui aiment sont ou des fous, radieux inconscients qui ne sont nullement plaindre, ou de plus sages encore que les sages, qui ont appris l'inanit de la sagesse et retournent avec transport l'inoubliable folie. --Et la folie, c'est la sagesse, ou vice versa! fit Rderic en riant. Allons! je vois avec plaisir que le monde n'est pas encore prs d'entrevoir la vrit. Il me semble que toi-mme, au moment o tu quittais Paris et que tu secouais contre cette ville agite la poussire de tes pieds, tu vantais avec loquence les avantages d'une vie chaste et exempte de passions. Comment concilier cela avec tes dithyrambes d'aujourd'hui? --Cela ne se concilie pas: ou plutt cela se concilie, comme tout ce qui est inconciliable, par les soubresauts du dsir humain. Penses-tu que je sois toujours le mme, que je n'aie pas comme un autre, plus qu'un autre, mes poques de dgot et de fatigue? Les fins de passions sont gnralement marques par de pareilles lassitudes. Le coeur inoccup cesse de vivre, devient philosophe, rve de calme, c'est--dire d'anantissement. Mais comme l'anantissement n'est gure possible, le coeur, priv d'alimentation prsente, se met ruminer tristement les souvenirs du pass. Ce sont alors ces thories fausses et creuses sur l'amour qui viennent tenir la place de l'amour lui-mme. On n'aime plus, et l'on raisonne sur ce que c'est qu'aimer. Il n'est pas tonnant qu'au lieu du calme que l'on cherchait on rencontre l'amertume. La mlancolie n'atteint que ceux qui regardent en arrire. Regarder en avant, tout est l! Et l'on s'en aperoit vite, ds qu'une passion naissante prend en victorieuse possession de ce coeur bant, lui apparaissant tout coup, lui qui niait, vidente comme la rvlation, irrsistible comme le salut. --Le coup de la grce! --Et une fois plein de la seule chose qui puisse le remplir, l'amour, il lui semble qu'il retrouve le bonheur, qu'il avait perdu, le bonheur avec ses prils, c'est vrai, mais avec sa souveraine vitalit, son ternelle jeunesse. Il ne conoit plus qu'on discute l'amour: il n'aspire qu' aimer. --Le coup de grce! --Voil mon tat prsent, Rderic. Ce que je me demande seulement, avec une douce angoisse, c'est si mon coeur, qui recommence battre, s'est mis en mouvement pour une de ces passions srieuses et bnies qui remuent l'homme entier et l'arrachent dcidment aux mesquineries de la solitude. Tout l'heure, je recevais une lettre de Mme de Rocrange. Rarement j'ai eu plus vivement conscience de ce crime de mon existence: avoir consenti, ft-ce pour quelques mois, vivre sans amour avec une femme. --Qu'est-ce alors que d'aimer une femme comme j'aime Julienne, la dtestant cordialement et attendant le jour de dlivrance o j'en serai guri? --C'est trange! --Hlas, non! La plupart de tes contemporains aiment ainsi, et c'est toi qui es exceptionnel. Ils arrivaient sur le boulevard. --Nous prenons l'apritif? dit Rderic. --Si tu veux, rpondit Odon. O dnes-tu, ce soir? --Quelle question! Chez les Chandivier. Ils s'assirent la terrasse d'un caf. --L'amour est pourtant la raison de la vie, dit Odon. --Connu! fit Rderic. Garon, l'absinthe! V --Je servirai le th aujourd'hui, chre amie, si vous voulez bien me confier ces dlicates fonctions, dit Julienne, qui tait arrive la premire, pimpante, la rception de Pauline. Qui comptez-vous avoir? --Peu de monde, les habitus. Je rtrcis de plus en plus le cercle de mes relations. --Les miennes s'tendent: je ne sais comment cela se fait. --C'est que vous aimez la socit, et que la socit vous le rend. --La socit est bien polie. --Aurons-nous M. Chandivier? --Mon mari est trs occup; il viendra cependant, un peu tard: il m'a prie de l'attendre. Mais je puis vous annoncer la visite de Paul. --Paul? demanda Pauline. --Oui, Paul Rderic: il se nomme Paul. --Ah! Et celle de Snchal probablement? --Mchante! Snchal ne va dans le monde que flanqu de sa femme, la Snchale, ainsi qu'on l'appelle, cette grosse dame confite dans ses prtentions. Avec elle, ce cher snateur devient assommant; il pontifie comme dans la vnrable assemble dont il est d'ailleurs un des pavots les plus hauts en fleur. --Puis, deux ou trois bonnes amies, je pense. --Mme d'Orgely, Mme Sermais, la baronne Citre? --Oui. Peut-tre les Bhutin: et voil. --En fait d'hommes, c'est tout? --Le vicomte, Snchal, Rderic, votre mari, le mien... mon Dieu, oui! moins que l'une de ces dames n'amne aussi le sien, ce qui est peu probable, ces messieurs ne se montrant gure avant le dner et ces dames tant charmes d'avoir un prtexte pour sortir sans leurs poux. Sous l'oeil marital, elles sont moins libres de mdire. --Elles sont bien bonnes de se gner! Avec a que les messieurs s'en privent! --Oui, mais avec les femmes des autres. --Ou entre eux, ce qui est effrayant. Essayez un peu, comme je me suis quelquefois amuse le faire, d'couter leur insu la conversation des hommes. Elle est pouvantable. Ils nous traitent comme de simples filles. --Cela ne tire pas consquence: ils n'en disent pas plus avec leurs termes crus que nous par nos sous-entendus. Quelque opinion d'ailleurs qu'ils aient sur nous, ils ne s'en prvalent jamais pour nous nuire. Tant qu'une femme n'est maltraite que par les hommes, elle peut dormir tranquille. Qu'elle tombe, au contraire, entre les mains des femmes, elle est perdue. Comme ce sont celles-ci qui font la socit, elles se voient toutes puissantes pour en expulser qui elles veulent; et les hommes laissent faire, srs de retrouver ailleurs la malheureuse qu'ils n'ont pas su ou pas voulu dfendre. --Celles qui se laissent prendre manquent vraiment d'habilet, dit Julienne. Il est si facile d'exciter la fois l'amour des hommes et le respect des femmes. --Ce n'est pas si facile: il y a des femmes qui font causer les hommes et des hommes qui ne craignent pas de livrer aux femmes les choses qui se disent entre hommes. Ces femmes-l, ces hommes-l surtout sont dangereux. --En connaissez-vous? --Il y en a partout. Les femmes y mettent toujours quelque sclratesse; les hommes, soit l'amour du scandale, soit de la btise, soit seulement de la faiblesse: mais le rsultat est acquis. --Vous faites les gens plus mauvais qu'ils ne sont, ma chre Pauline. --Les gens sont mauvais sans s'en douter. C'est si simple d'excuter son prochain en riant! --Serait-ce, par hasard, moi le prochain? fit Rderic qui entrait. --Vous le mriteriez, monsieur, dit Julienne en lui tendant la main. Aprs avoir salu Pauline et bais le bout des doigts qui lui taient prsents: --Pourquoi donc? demanda-t-il. --Il y a tant de choses vous reprocher, et qui ne seraient pas de la calomnie! D'abord, vous tes sceptique: vous ne croyez ni l'amour, ni Dieu. Ensuite, vous tes froid: rien ne vous enthousiasme, et il faut vous forcer jusque dans vos retranchements pour obtenir de vous quelque signe, peut-tre factice, de sensibilit. Enfin, vous tes abominablement mystrieux! Voyez Snchal: le plein jour. Avec lui, on est l'aise: on sait toujours ce qu'il veut et ce qu'il pense. --Quelle ternelle coquette vous faites, observa Rderic avec un sourire forc: mais ses sourcils se froncrent de colre. --C'est mal, la coquetterie? demanda Julienne du ton le plus innocent. Qu'en dites-vous, Pauline? Pauline ddaignait la coquetterie. Elle la jugeait peu digne lorsqu'il s'agissait de sduire, odieuse quand elle devait servir attiser la jalousie. Agir franchement et simplement, aussi bien envers ceux qu'on aime qu'envers ceux qu'on n'aime pas, lui paraissait la fois plus noble et plus sr. Le mouvement d'humeur de Rderic ne lui chappa pas. Elle comprit qu'il tait malheureux des continuelles piqres faites son amour-propre, ses sentiments, son caractre par la coquetterie de Julienne. Son extrieur de sceptique cachait une me sujette aux susceptibilits. --Eh bien, vous n'exprimez pas votre avis? fit Julienne. Je vois que vous tes l'ennemie de la coquetterie. --C'est vrai, me sentant la fois incapable d'tre coquette par grce et trop hautaine pour l'tre par mchancet. --Dites plutt, madame, reprit Rderic, que les coquettes font tout coquettement, le bien et le mal. --Et le mal plutt que le bien? interrogea finement Julienne. --Cela dpend, dit Rderic: il y a des hommes qui ne peuvent supporter la coquetterie; pour eux une femme coquette est un dmon. Moi qui suis persuad qu'une femme est toujours un dmon, j'aime autant un dmon coquet qu'un autre. --Merci du compliment! s'cria Julienne. Dmon coquet! quelle impertinence! Attir par les voix, Facial arriva d'une chambre voisine. --Bonjour, mesdames, tous mes respects. Et serrant la main de Rderic: --Mon cher monsieur, vous tes le bienvenu. J'aime beaucoup qu'il y ait des hommes aux rceptions de ma femme. J'ai mme pris mes mesures pour leur tre agrable. Voyez donc! Facial souleva une portire et dcouvrit une pice arrange en fumoir, au milieu de laquelle se trouvait un guridon charg de botes de cigares, de cigarettes et d'une cave liqueurs. --Comment, vous allez nous enlever ces messieurs? protesta Julienne. --N'ayez pas peur, dit Facial: ces messieurs ne ngligeront pas de vous prsenter leurs hommages, et ce n'est qu'aprs avoir rempli ce devoir qu'ils passeront chez moi pour causer un peu entre hommes. --Est-ce assez perfide! Ils ne resteront auprs de nous que le strict quart d'heure de politesse. --Pour commencer, je profite de l'invitation, dit Rderic. Vous permettez, Madame? ajouta-t-il en s'adressant Pauline. --Vous voyez, dj une dsertion! fit Julienne. --Oui, dit Facial, mais voici des recrues pour nous remplacer. Et il s'lana sur les talons de Rderic en lui criant: --Les cigarettes russes sont dans la bote en argent. Pauline se leva pour recevoir. Mme d'Orgely, trs lgante, la baronne Citre, trs complimenteuse, Mme Sermais, trs bavarde, arrivrent successivement, emplissant bientt le salon de paroles et d'attitudes. Mais que devint Pauline, lorsqu'elle vit entrer chez elle la vicomtesse de Bhutin accompagne d'Odon de Rocrange? Son coeur palpita avec violence. Elle eut nanmoins la force de dissimuler une grande partie de son motion, mais pas tellement qu'Odon ne s'apert avec bonheur de l'effet que son apparition imprvue venait de produire. La vicomtesse se chargea d'expliquer cette prsence, qui, du reste, aux yeux des indiffrents, ne pouvait rien avoir d'insolite. --Chre madame, dit-elle aprs s'tre assise et avoir reu une tasse de th des mains de Julienne, le vicomte m'a prie de l'excuser auprs de vous, un rhume le retient la maison. Moi-mme, j'aurais peut-tre t prive du plaisir de vous rendre visite, si M. de Rocrange, mon frre, lequel avait d'ailleurs de son ct l'intention de se prsenter chez vous, n'avait bien voulu prendre la place de mon mari. Vous savez que je n'aime pas sortir seule. Pauline reprit possession d'elle-mme. Une joie exquise coulait dans ses veines. Si Odon avait tenu la revoir, n'tait-ce point qu'il s'tait pass entre eux quelque chose qu'il n'oubliait pas plus qu'elle? Et maintenant, rien qu' surprendre dans ses yeux de ces regards qui ne trompent pas, au milieu des paroles quelconques qui voltigeaient autour d'eux et qu'eux-mmes prononaient, elle sentait n'en pas douter l'intrt excit par elle chez l'homme dont elle prouvait le charme. Odon tait semblablement heureux. Il leur semblait tous deux, sans s'tre encore rien dit, qu'ils venaient de se comprendre. Mais ils s'observrent scrupuleusement. Exposs aux malveillances, un signe et pu les trahir. Pauline n'avait pas l'astuce et l'aisance de Julienne, qui permettaient celle-ci de mener plusieurs intrigues de front, en plein salon, et avec un tel sans-gne que chacun, admirant son esprit et sa grce, oubliait de se demander ce qu'il y avait de srieux sous sa comdie et affectait de considrer comme de brillantes plaisanteries ses plus impudentes audaces. Pauline tait trop sincre, et surtout faisait trop l'effet de l'tre, pour que chacune de ses manifestations ne ft pas grosse de consquences. Elle obviait ce dfaut par une prudence et un tact parfaits. Elle avait si bien russi jusqu'ici que, comme Rderic l'avait dit Odon, il ne courait pas sur elle le moindre bruit ayant quelque consistance. Julienne ne laissait cependant pas de l'pier. La sachant discrte et la seule femme dont elle n'et pas craindre l'hostilit, elle prenait plaisir ne lui rien cacher de sa vie. Mais elle et voulu que Pauline lui rendt la pareille, sans songer qu'elle-mme tait incapable d'inspirer son amie une semblable confiance; et quoique celle-ci lui assurt toujours qu'elle n'avait aucune confidence faire, Julienne n'en tait que plus dispose croire qu'il y avait quelque chose et chercher ce que pouvait bien tre ce quelque chose. Odon avait un grand usage du monde. Rompu toutes ses roueries, il n'en craignait ni les chausse-trappes, ni les pipes. Il savait se mouvoir sans risques au milieu des rseaux tendus de tous cts. Il se riait des dangers de cette sorte et s'amusait les braver. Il faut dire aussi qu'il prenait peu de soin de sa rputation, ou plutt qu'il n'ignorait pas que pour un homme la meilleure des rputations consiste n'en pas avoir. Se faire passer pour suffisamment amateur de femmes, dissimuler aux jugements mondains la noblesse de son caractre, la philosophie de son esprit et la sentimentalit de son coeur, tait son unique conduite. Il ne s'ouvrait gure qu' de rares amis et aux femmes qu'il aimait. C'tait se mnager ces affections secrtes que toute son habilet tait dploye. A la limite de son coeur devait s'arrter l'intrusion du monde. Se sentant surveill, Odon s'abandonna toute la fantaisie de son imagination pour drouter les conjectures. Lui qui avait fui Paris, altr de solitude et d'accalmie, il parla en termes mus de cette nostalgie du boulevard qui atteint le Parisien aussitt qu'il a franchi les fortifications; il excuta des dithyrambes sur la joie du retour, le plaisir de retrouver les petits thetres et les restaurants de nuit; il s'excusa d'avoir perdu le got du terroir, de s'tre rouill, et demanda plaisamment des explications sur certains mots forgs pendant son absence et qu'il prtendait ne pas comprendre. Ces dames taient ravies, et Pauline, trompe elle-mme, ne reconnaissait pas l'homme qui, peu de jours auparavant, lui avait parl de l'amour avec tant d'lvation. La conversation continuait, et Odon en tait des rcits humoristiques sur divers traits de moeurs tranges observs dans le cours de ses voyages, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau pour livrer passage Snchal et son pouse. A la vue de la Snchale, Julienne ne retint pas une moue caractristique. Compltement transform aux cts de sa plantureuse moiti, le smillant snateur se rvlait grave et plein de componction. Sa langue n'en restait pas inactive pour cela, mais au lieu de compliments musqus et de galanteries obsquieuses, c'tait une srie de cancans qu'elle affilait. --Eh bien, commena-t-il peine assis, vous savez la nouvelle? On se disposa couter, tandis que la Snchale, qui probablement la savait, la nouvelle, roulait des yeux effars. --Une nouvelle, c'est peu dire, reprit Snchal: un scandale! --Vraiment, contez-nous a! s'cria-t-on, allch. --C'est toute une aventure: une femme du monde ayant les meilleures relations, une femme que tous ici connaissent, que nous avons tous reue, vient de compromettre gravement sa rputation et l'honneur de son mari. Le fait est public, et si je suis le premier le divulguer, c'est que je suis mieux inform que les autres: mais demain, certainement, tout Paris en parlera. En attendant, mesdames, je ne vous en recommande pas moins une grande discrtion. Qu'il ne soit pas dit que le scandale clate par notre faute. --Je vous en prie, Monsieur, dit Pauline inquite de cet exorde, s'il s'agit d'une de nos amies, rflchissez deux fois avant de causer peut-tre un mal irrparable. --En effet, vous feriez mieux de vous taire, accentua Odon avec svrit. --Mais non, mais non, protestrent une ou deux voix fminines. Snchal s'arrta, un instant interloqu. Puis il reprit avec un sourire presque railleur l'adresse des interrupteurs: --Quand je vous dis que demain tout Paris le saura: il y a eu trois tmoins. Vous en avez la primeur, voil tout. --Une primeur, quelle chance! susurra Mme Sermais. --Je remarque, Snchal, que vous nous tenez le bec dans l'eau, s'cria cavalirement Julienne. Exhibez votre phnomne, et nous apprcierons s'il valait la peine d'un pareil boniment. Snchal jeta un coup d'oeil circulaire, s'assura que les esprits taient point et dbuta: --Une dame, appelons-la madame Z..., si vous voulez... --Oh! pas d'nigmes, mon cher, fit Julienne. --Des noms, je vous en conjure! supplia la baronne Citre. --Vous y tenez? Eh bien, cette dame, c'est Mme de Saint-Gry. Tous la connaissaient, et Snchal tait certain de son effet. --Madame de Saint-Gry! s'exclama-t-on. Comment est-ce possible? Que s'est-il pass? Qui aurait pu penser elle? De grce, mettez-nous au courant! La Snchale soupirait avec confusion: --Et dire qu'il y a huit jours peine j'embrassais cette crature! --Vous auriez jur comme moi, mesdames, poursuivit Snchal, que Mme de Saint-Gry tait la femme la plus irrprochable du monde. Nul de nous ne se serait avis de la souponner. On la trouvait mme, je crois, un peu austre. A la voir, la frquenter, qui se serait dout que Mme de Saint-Gry avait depuis plusieurs annes une liaison? --Et quel tait l'heureux mortel? demanda Julienne. --L'amant, un de nos officiers les plus distingus... --Son nom, par piti! gloussa la baronne pme d'aise. --Le comte Victor des Urgettes. Il y eut un bruissement de curiosit satisfaite. --Et comment a-t-on dcouvert? interrogea Mme d'Orgely en s'ventant avec vivacit, --Je passais hier rue de Provence, lorsque je m'entendis hler par une voix connue partant d'un fiacre qui venait de me distancer. Venez avec moi, mon cher snateur, vous me serez peut-tre utile. C'tait Saint-Gry. Je montai dans sa voiture, et, tout en roulant, il m'expliqua qu'ayant acquis la certitude que sa femme le trompait, il allait la surprendre. Je n'ai pas prvenu le commissaire, me dit-il: mler la police ces affaires-l est assez mal port; mais je veux des tmoins, pour tre matre de la situation. Le fiacre s'arrta rue des Martyrs. Nous fmes reus par le concierge. J'ai achet cet homme, me dit Saint-Gry. Effectivement, ce fut le concierge qui nous montra le chemin et nous ouvrit la porte d'un petit appartement. Saint-Gry s'avana trs calme, il traversa une premire pice vide et frappa la porte d'une seconde, qui devait tre une chambre coucher ou un petit salon. Ce fut des Urgettes lui-mme qui vint ouvrir. Il eut un geste d'tonnement en voyant Saint-Gry. Celui-ci pntra dans cette seconde pice, tandis que nous restions dans la premire, le concierge et moi. Nous entendmes une violente dispute entre trois voix irrites: et la troisime tait une voix de femme, que je reconnus bien videmment pour la voix de Mme de Saint-Gry. Enfin Saint-Gry ressortit. Je vous remercie, messieurs, dit-il; je sais ce que je voulais savoir: vous pourrez en tmoigner l'occasion.--Vous laissez Madame ici? lui demandai-je quelque peu tonn.--Pourquoi pas? rpondit-il. Elle est chez monsieur des Urgettes, o elle se plat apparemment mieux que chez moi. Mon seul but est d'obtenir une sparation l'amiable, qui sera au mieux pour mon plaisir et pour mes intrts. Aprs ce petit esclandre, elle ne s'y refusera pas. Voici, mesdames, le rcit exact de ce qui s'est pass. La baronne et Mme Sermais haletaient; Mme d'Orgely s'ventait toujours plus rapidement; la vicomtesse de Bhutin avait cout l'histoire d'un air de suprme dgot; la Snchale, trs prude, levait au ciel ses gros yeux indigns; Julienne riait. --Alors, dit la baronne, vous n'avez pas vu Mme de Saint-Gry? --Je n'ai fait qu'entendre sa voix. Cela suffit. --tait-ce, au moins, la voix d'une femme surprise en flagrant dlit? --Tout fait. --Mais vous avez vu son amant, le comte... Dans quel costume tait-il? demanda Mme Sermais. --La vrit m'oblige dire qu'il tait fort correctement vtu. Je le regrette. --C'est dommage, en effet. Mais l'adultre est prouv? --Tout ce qu'il y a de plus prouv. Facial et Rderic, sur ces entrefaites, taient rentrs au salon. --Ma chre amie, dit Facial en se tournant vers sa femme, vous me ferez le plaisir de n'avoir plus aucune espce de relations avec cette dame. --C'est vident, dit Julienne, nous ne pouvons plus la recevoir. Pauline regarda son amie avec stupfaction; mais elle ne fit aucune remarque. --J'espre bien, dit la baronne, qu'aprs une histoire pareille, cette femme n'aura pas le front de se prsenter quelque part. --Il ne lui reste qu' disparatre, conclut la vicomtesse. --Et le comte, que va-t-il devenir? demanda tourdiment Mme Sermais. --Il va devenir le hros des salons, rpondit Rderic, qui n'avait pas encore ouvert la bouche. --A moins, complta Odon, qu'il ne lui passe par la tte l'absurde ide de rester fidle celle qui s'est perdue pour lui. Dans ce cas, il est coul comme elle. Mais vous parliez d'un troisime tmoin, Monsieur, continua-t-il en s'adressant Snchal: quel tait-il? --Le domestique du comte des Urgettes, qui tait accouru de l'office trop tard pour nous arrter. --De ces trois tmoins, il n'y en a qu'un seul qui compte, vous: et vous avez le courage de vous faire par vos rcits l'auteur de la ruine d'une pauvre femme qui n'eut que le seul tort de se laisser prendre. Je ne vous flicite pas. --Vraiment, Monsieur?... commena Snchal d'un ton rogue. Mais il retint la riposte blessante qu'il se prparait lancer, se souvenant propos que Rocrange tait une fine lame et ne supporterait peut-tre pas des paroles qui lui dplairaient. Il se borna prtexter qu'une affaire comme celle-l tait fatalement destine s'bruiter, qu'il ne savait par consquent pas pourquoi il se priverait du plaisir d'en informer quelques personnes intimes sur la discrtion desquelles on pouvait compter, que d'ailleurs il croyait rendre un signal service au mari en lui tant toute possibilit de rconciliation factice avec l'pouse coupable, et que quand une femme se conduisait comme Mme de Saint-Gry, elle n'avait vraiment le droit de prtendre aucun mnagement. Chose curieuse, les dames, y compris Julienne, approuvrent compltement les paroles du snateur. Pauline seule resta silencieuse. --Les points de vue diffrent, Monsieur, termina Odon. Lui aussi sentait qu'il devait s'arrter. N'et t la prsence de Pauline, qui excitait sa gnrosit de gentleman, il ne se ft pas laiss emporter ainsi. Ne connaissait-il pas le monde? Il et imit la rserve sceptique de Rderic, et sans participer aux mdisances, il ne s'en ft point formalis. Quelques minutes plus tard, satisfait de son triomphe, Snchal battit en retraite, non toutefois sans avoir trouv l'occasion, pendant que la Snchale prenait cong, de glisser Julienne: --Quand vous reverrai-je? J'attends un petit bleu de vous. La baronne, Mme d'Orgely, Mme Sermais partirent aussi, presses d'aller colporter droite et gauche la nouvelle sensation. Snchal avait raison: demain tout Paris le saurait. Rderic avait voulu s'clipser. Julienne l'avait retenu: --Attendez. Je ne sais si mon mari viendra; j'aurai peut-tre besoin de vous pour me reconduire. Et elle avait accompagn cette phrase d'un de ses plus engageants sourires. Mais, ce moment mme, Chandivier arriva. --Suis-je libre maintenant? demanda Rderic. --Oui, dit Julienne. Elle ajouta voix basse: --Venez dner ce soir. Chandivier se trouvait dans un tat d'excitation assez anormal. --Ah! mon ami, mon ami! gmit-il en serrant la main de Facial. Celui-ci, pressentant d'orageuses confidences, se hta de le faire passer dans son fumoir. --Qu'y a-t-il? --Ah! mon ami, je sors de chez Rbecca. Quelle scne, mon Dieu! quelle scne! Elle prtend qu'elle n'a pas de succs la Comdie, elle veut un grand rle, elle jalouse ses camarades, elle se plaint des socitaires, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour se faire des toilettes... et Dieu sait si je lui en donne de l'argent! Bref, mon cher, tout ce que le gnie infernal d'une femme capricieuse peut assembler de projectiles m'a t pendant une heure dcharg sur le dos: car je tournais le dos comme sous une tempte de grlons. Enfin, elle s'est calme; j'en ai t quitte pour la peur. Mais une peur!... Car si elle me lchait, cette petite Rbecca, j'en ferais une maladie. Que voulez-vous? Je suis fou d'elle. J'ai d lui promettre de rgler la fin du mois la note de sa couturire. Et puis, elle veut une seconde paire de chevaux. Chandivier continua exposer longuement ses dolances, ses faiblesses et ses petites volupts, complaisamment cout par Facial, pour lequel ces amours avec une actrice avaient un fumet de plat dfendu. Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient profit un instant de tte--tte, tandis que la vicomtesse et Julienne, occupes feuilleter un album de modes, semblaient plonges dans des considrations absorbantes. --Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Gry? demanda Pauline. --Personnellement, non: mais j'ai quelque ide de son mari, un homme cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche tre aime. J'ignore si les deux amants sont intressants: j'affirme que le mari ne l'est pas. Et le ft-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour, tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces liaisons que le monde taxe d'irrgulires, avons-nous le droit de la juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pntrer les coeurs, on verrait d'tranges choses! Partout cet ternel dsir d'amour, plus ou moins violent suivant les mes, enfoui ici sous des couches de pusillanimit, dguis l de profondes draperies d'hypocrisie, cras ailleurs par les ncessits lourdes de la vie, parfois faisant explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa prison et s'puisant ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons s'agiter au fond de nos coeurs et qui forment, nous en avons conscience, la meilleure partie de nous-mmes. Et puis, faut-il le dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une haine froce, surtout s'ils se permettent d'tre heureux sans passer sous les fourches caudines des lois. --Vous avez aim? --Beaucoup. J'aime encore, et peut-tre plus que je ne l'ai jamais fait. --Vous tes heureux! --Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on prouve, oui; s'il dpend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire heureux: mais l'esprance tant dj une joie, je suis heureux. --Selon vous, on n'est heureux que par l'amour? --Le vritable bonheur me semble difficilement ralisable autrement. Certaines personnes pensent que la quitude du coeur est le bien suprme; elles craignent les motions et ne sont pas loin de prendre pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les: les plus sages ne sont pas rellement heureuses, elles ne sont que calmes. --N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que l'on a pniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse des passions, si fertile en naufrages? --Ah! Madame, mieux vaut tre malheureux par l'amour que vivre sans amour. Aimer est le salut des mes. Pour quelques-unes, c'est le calvaire; mais mme pour celles-l, les pures joies du sacrifice compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous faire sur la terre, sinon de faire passer notre me par ces divines flammes qui l'purent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous des animaux pour borner notre activit patre, boire et dormir? Sommes-nous des machines pour excuter quotidiennement le travail ncessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non, nous sommes des cratures morales, destines acqurir par le moyen de la vie une conscience toujours plus complte de nous-mmes; nous avons une individualit psychique dgager des tourbes de la matire par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre tre; nous devons nous crer, comme pour un avenir incommensurable, une vitalit suprieure et fconde, source ternelle de possibilits merveilleuses. Que toutes nos facults soient mises en oeuvre pour cela, la pense, la volont, notre sens du beau et du bien, mais surtout l'amour, qui les confond dans une sphre souveraine. Car aimer, c'est la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et ce qui est bien: c'est vibrer l'unisson de l'univers, c'est tendre Dieu. --Considr de si haut, l'amour devient une vertu. --C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et la vertu ne consiste-t-elle pas justement dcouvrir la loi et s'y conformer? --A s'y conformer librement. --Ou, si la libert absolue n'existe pas, avec toute l'indpendance possible vis--vis des lois infrieures, et en particulier de ces absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une tiquette. Il faut obir Dieu plutt qu'aux hommes, a dit Jsus: Dieu, c'est--dire tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la vritable et essentielle destine de notre tre. Ne sentez-vous pas qu'aimer librement vous rendrait meilleure? --C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le libre panchement de nos dsirs est la vraie cause de nos mauvaises penses et de nos bassesses. --Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent contre les principes ternels du coeur humain, n'a-t-il pas mis, en ralit, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez! --Sans doute, mais l'on se plat faire une distinction entre l'amour dont parle l'vangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres cratures de chair. --Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas plusieurs espces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont dfinie par l'hypothse de l'attraction universelle, est la mme qui fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les coeurs sur la terre. Que ce phnomne, chez les tres vivants, se complique d'une infinit de sensations d'ordre d'autant plus lev que leur constitution est plus complexe, cela ne change rien sa nature. Et pour ce qui concerne nos amours humaines, o voit-on qu'il y ait une diffrence d'origine entre l'amour d'un pre pour ses enfants, celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrtien pour le fondateur de sa religion, celui du pote pour l'idal? Partout, c'est cette puissante et mystrieuse attraction qui sollicite les tres et les pousse irrsistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous voulons faire des diffrences de degr, ne mettrons-nous pas le plus haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilits? La femme que j'aime est la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma divinit, mon idal; elle me fait prouver toutes les sensations runies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire, plus rien penser, plus rien dsirer qu'elle n'illumine de sa prsence; elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste: le corps lui-mme y participe. Car loin de vouloir honnir les lans de la chair, je les considre comme le complment des ardeurs de l'me; j'admire que notre misrable guenille physique se trouve embrase elle aussi de la mme brlante passion; j'y vois l'ennoblissement du monde physique qui se monte, l seulement, la hauteur du monde psychique. D'ailleurs, le corps et l'me sont-ils si distincts l'un de l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont pris de la belle doctrine de l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matrielle de l'me; c'est l'me qui a en quelque sorte cristallis autour d'elle les lments ncessaires sa vie terrestre et leur a donn sa forme. De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'me que nous aimons, ou plutt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et qu'aimer spirituellement implique ncessairement aimer charnellement. Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir devin en vous une femme bien diffrente des poupes hypocrites et perverses que nous voyons frtiller autour de nous; il me semble que vous devez mpriser les conversations ridicules en usage dans notre socit, et qu'on ne peut que vous plaire se montrer vous le coeur dcouvert. Odon se tut et regarda Pauline dans les yeux. A ce moment-l, Pauline venait de comprendre qu'Odon l'aimait. Toute tremblante, elle ne put que murmurer: --Oh! vous me faites du bien! Revenez, je vous en prie. Une joie insense gonfla la poitrine de Rocrange. --Oui, je reviendrai, dit-il. Mais que ne donnerais-je pour que vous m'pargniez la gne de ne vous voir qu'en socit! Je souffre d'avoir me composer une physionomie et de ne devoir changer que des banalits, alors que je voudrais m'chapper dans un pays de rve et de confiance. Pauline rflchit un instant, trs ple. Sa rponse allait tre un engagement. --Aprs-demain, dit-elle. Elle savait qu'elle serait seule ce jour-l. Comme Julienne! Cette ide lui traversa rapidement la tte. Mais aussitt elle sourit intrieurement: quel abme la sparait de Julienne! Odon et la vicomtesse partirent. --Trouvez-vous toujours M. de Rocrange indiffrent? demanda malignement Julienne, qui, de l'autre bout du salon, n'avait pas t sans remarquer cette conversation, dont elle n'avait cependant pas entendu une phrase. Facial et Chandivier sortaient enfin du fumoir. --Quoi, plus personne? s'cria Chandivier. --Et moi, pour qui me prenez-vous? dit Julienne. --C'est juste. Que faites-vous maintenant? --Mais, nous rentrons ensemble. --Je veux bien. Est-il tard? --Oui, et nous avons du monde dner. --Qui a? --Rderic. --Et Snchal? On ne le voit plus. --Il faut croire qu'il est absorb par ses travaux. --Avez-vous votre coup? --Oui. --Alors, vous m'emmenez. Lorsqu'ils furent sur l'escalier, Facial dit sa femme, reste pensive sur le seuil du salon: --Comme ils cultivent avec savoir-vivre les convenances! Mais l'amour de deux poux assortis, il n'y a encore que a! VI Le surlendemain, Facial partit pour la journe. A peine fut-il loin, que Pauline l'avait oubli, toute aux vnements qui se prparaient. Mais mesure que les heures s'avanaient, elle devenait anxieuse, le doute naissait dans son esprit, le doute du bonheur, la conviction de plus en plus croissante que ce qu'elle avait rv n'tait qu'un rve dment et demeurerait un rve. Pour calmer sa fivre, elle appela Marcelin au salon. Elle le couvrit de baisers. Puis une ide trange lui passa par la tte: pourquoi ne montrerait-elle pas M. de Rocrange cet enfant qui faisait sa gloire et sa flicit? Elle tait comme les personnes simples qui s'empressent d'taler ce qu'elles ont de plus beau pour attirer l'attention et mriter les loges de ceux dont elles dsirent l'amiti. --Nous allons avoir une visite, dit-elle tout mue son fils. --Qui a? La marchande de gteaux? --Non, un monsieur. --Comment s'appelle-t-il? Pauline hsita. Elle n'osait pas prononcer ce nom devant Marcelin, qui allait le rpter enfantinement, comme celui de n'importe qui. --Tu sera bien poli avec lui. --Faudra-t-il lui rciter une fable? --S'il le demande, oui. Elle lissa sa chevelure, et comme le timbre de la porte d'entre venait de se faire entendre, elle serra sa petite main dans la sienne avec un battement de coeur. C'tait Odon. A la vue de l'enfant, il frona le sourcil. Aurait-elle peur de moi? Tremblerait-elle devant l'avenir? Se sert-elle de cet enfant comme d'un bouclier? Veut-elle me faire entendre qu'elle est mre avant tout et que je n'ai rien esprer d'elle? Oh! l'enfant, ce remords ternel des femmes, ce frein irritant mis tous les lans du coeur, cette barrire pose inexorablement entre les amants, cette chane qui rive la mre au mari! l'enfant, quelle maldiction! --C'est votre fils, Madame? demanda-t-il avec une lgre palpitation de colre dans la voix. Pauline s'aperut aussitt de l'interprtation donne par Odon la prsence de l'enfant. S'il savait! pensa-t-elle. Mais Odon ne savait pas. Marcelin tait pour lui le fils de Facial, l'ennemi, l'obstacle norme plac sur sa route et qui allait l'empcher peut-tre de conqurir celle qu'il aimait. Comment lui expliquer? Comment rparer cette faute? se demandait Pauline dsole. Ce fut l'enfant qui les tira de peine. Se souvenant que sa mre lui avait recommand d'tre poli, pouss aussi par cette sympathie irraisonne que les enfants prouvent pour les personnes qui leur plaisent, et qu'ils n'hsitent pas parfois manifester brle-pourpoint, il s'cria, en regardant Odon bien en face: --Je vous aime beaucoup. --Vraiment, mon enfant? dit Odon radouci. J'en suis trs touch. Mais pourquoi m'aimez-vous? Marcelin rflchit un instant, puis rpondit posment: --Parce que je vous aime. Odon sourit. --Admirable rponse, quand on y songe! ne put-il s'empcher d'observer. Et, en effet, il n'y a que celle-l faire. Les enfants ont parfois de ces mots d'une logique primitive et pleins de sens, que les grandes personnes seraient en peine de trouver. Pauline sourit aussi, ravie de ce que les choses s'arrangeaient. --Et quels sont ceux que vous aimez? continua Odon en s'adressant l'enfant. --J'aime ceux qui aiment maman. --Croyez-vous donc que j'aime votre mre? --Mais oui, vous en avez l'air. --Vous n'tes pas jaloux? --Je suis jaloux quelquefois; mais vous, je vous permets de l'aimer. --Voyez le bon prince! s'cria Odon tout fait gagn par la grce de Marcelin. Madame, fit-il en se tournant vers Pauline, ferez-vous moins que votre fils, et me refuserez-vous cette permission qu'il m'accorde si gnreusement? --Ce petit dit des folies! balbutia Pauline, plus trouble qu'elle ne voulait le paratre. Va, mon chri, va; monsieur est satisfait d'avoir fait ta connaissance, mais tu dois aller maintenant rejoindre miss Dobby. Elle se hta de renvoyer son fils, tandis qu'Odon s'exclamait: --Quel charmant petit garon! Lorsqu'ils furent seuls: --Pensez-vous que ce soient vraiment des folies? dit Odon. Je ne sais ce que vous augurerez de moi, mais puisque me voil jet sans autre artifice sur le seuil brlant de la confession, et que tt ou tard d'ailleurs il tait fatal que mes lvres s'ouvrissent pour livrer passage au dbordement de mon coeur, je n'hsiterai pas un instant de plus me prcipiter dans ce que sera pour moi la destine. J'ai fait ce rve, Madame, de vous aimer. Ne vous criez pas, ne dites pas un mot! Laissez-moi pour une minute au moins l'illusion de croire que mes paroles ne tombent pas comme une vaine graine sur une bruyre rebelle. Vous me pardonnerez ensuite, si je suis coupable. J'ai donc fait ce rve, et ce rve, depuis huit jours qu'il dure, remplit ma vie, se gonflant de mirages toujours plus charmeurs, roulant dans un ciel toujours plus dor. J'tais triste; depuis longtemps mon coeur ne battait plus, me semblait mort. Un autre se serait peut-tre flicit d'un tat qu'il se serait plu considrer comme le calme. Moi-mme, j'essayais de me dire: C'est le repos pour ce pauvre coeur passionn! Mais je sentais un vide affreux o sombrait misrablement mon me. Vous m'tes apparue. Oh! ce fut un bouillonnement de mon tre entier, qui se reprenait bruyamment vivre. Une ferveur de joie m'envahit. L'amour, car c'tait l'amour irrcusablement, oprait en moi une seconde cration, qui me surprenait par sa richesse et sa puissance. Tout le vieux monde fut oubli: une rvlation m'apportait le salut. Je m'agenouillai, comme un converti devant le miracle qui le dote d'une foi. Comment m'exprimer plus dignement pour dfinir le sentiment d'adoration qu'instantanment votre vision fit surgir en moi? J'tais l'homme nouveau dont parle l'vangile, mes yeux s'ouvraient, je voyais. Ah! comme je maudis l'abme qui nous sparait! Mais l'amour, l'amour divin, ne suffit-il pas combler les abmes? Si j'en crois le ravissement qui me transporte, l'ide que je suis ici rpandre vos pieds le flot de ma dvotion, c'est l're du bonheur et de la grce qui commence pour moi. Non seulement j'aime, mais je veux aimer; c'est tout mon dsir qui s'lance vers vous. Le seul fait de vous aimer, sans savoir encore si vous rpondrez cet amour, loin de m'tre une souffrance, me constitue la suprme flicit. Que vous soyez la vierge intangible ou la femme qui se donne, vous demeurez la divinit secourable, qui avez prononc le mot qui sauve, et souffl dans mon coeur l'tincelle de la vie... Mais vous pleurez, Madame!... --Je pleure: ce sont des larmes de joie... Moi aussi, je vous aime. --Je le savais, Madame. --Nous nous sommes devins bien vite. --Merci, nanmoins, merci pour n'avoir point voulu lutter contre le destin. Il y a l plus de courage et plus de relle pudeur. Je vous ai devine, ah oui! et j'ai devin que vous tiez la franchise, la noblesse, le vritable orgueil de soi-mme, et que vous mprisiez les petites intrigues et les petites amours dont le monde se distrait. Merci, merci de m'avoir jug digne de vous. --Je n'ai pas eu juger. Comment aurais-je pu vous juger, vous qui me paraissiez si grand, si gnreux? J'ai subi votre ascendant. Aucune discussion ne s'est leve en moi pour savoir si je devais ou non vous aimer: je vous aimais. Et comme je n'aime personne d'autre, mme d'un amour ordinaire, toute ma libert, toute ma conscience, tout mon honneur de femme se sont engags avec mon coeur. --Pauline, Pauline, vous avez t malheureuse! --Non pas autant que j'aurais pu l'tre, si j'avais eu la notion de l'amour tel qu'il m'a t rvl par vous. Alors, sans doute, seule avec un pareil idal, j'aurais t effroyablement malheureuse. Et cependant, quand je songe tous les dsirs d'aimer qui m'ont agite, dsirs toujours vains et toujours renaissants, je dois convenir que ma vie jusqu'ici n'a t compose que de cruelles dsillusions. Mais ce pass est oubli: l'avenir resplendit mes yeux et je ne veux voir que lui. --Je vous aime! --Oh! oui, redites-moi ce mot si doux qui me transforme. --Je vous aime. Il prit sa main et la porta passionnment ses lvres. A ce contact de leurs deux chairs dans un baiser, ils sentirent leurs mes se fondre l'une dans l'autre. Une motion suprme descendait sur eux et les baignait. Toute parole tait impuissante la traduire. Ils restrent longtemps silencieux, comme en une ineffable possession spirituelle. Ce fut Pauline qui rompit ce silence mystrieux. --Cette minute est solennelle, dit-elle; nous venons de nous fiancer devant Dieu. --tes-vous moi? --Indissolublement. --Dites seulement tant que notre amour durera: ce serait blasphmer que de promettre plus. Mais notre amour est si grand, qu'il durera vraisemblablement jusqu'au del de cette terrestre vie. Ni l'un ni l'autre ne songeaient s'tonner d'en tre dj l. Ces aveux brlants d'une mutuelle passion leur paraissaient si naturels, s'chappant sans contrainte de leurs coeurs, comme les eaux vives d'une source, que leur surprise et t plutt qu'ils n'eussent pas clat lors de leur premire rencontre. Comment avaient-ils pu vivre, ne ft-ce que quelques jours, en nourrissant un pareil secret? Plongs dans le paradis de cette heure, qui leur semblait infinie tant elle reclait de volupts, ils oubliaient le monde de relations qu'ils venaient de quitter et o ils allaient rentrer, ne voyant qu'eux, ne sentant qu'eux, ne se rendant compte que d'une chose, c'est qu'ils s'aimaient. Le premier, Odon revint au sentiment de la ralit. Mais quelle ralit merveilleuse! Tout coup, une angoisse s'abattit sur ses traits: c'tait trop beau! --tes-vous bien moi? murmura-t-il avec insistance. Ce serait me tuer que de vous refuser aprs m'avoir entr'ouvert le ciel! --Je suis vous, rpondit simplement Pauline. Et Odon comprit qu'elle tait rellement lui, qu'elle se donnait, qu'il pouvait la prendre quand il voudrait, sur l'heure, et en faire sa matresse ici-mme. Il se leva, saisi d'un vertige. --Non, non, bgaya-t-il, il faut que vous veniez moi librement. Et se jetant ses genoux, entourant son corps de ses bras, la pressant sur son sein: --Rien ne m'empcherait de consommer irrvocablement notre hymen. Vous m'appartenez, vous vous abandonnez! Mais votre me, comme la mienne, a t surprise soudainement par cette immense joie de l'amour. L'excitation o nous sommes ne nous laisse pas matres de notre libre arbitre. Ce ne serait pas nous possder avec la pleine conscience de notre acte. Ce serait succomber. Et nous ne devons pas succomber. Il faut que je vous aime plus qu'il n'est possible de le dire, pour rsister cette dlirante tentation de m'approprier votre merveilleux corps, symbole et reflet de votre me que j'adore. Mais je vous attends. Lorsque vous aurez recouvr le calme et que ce ne sera plus par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez, sereine et fire, et, librement, nous serons l'un l'autre... Adieu, ma bien-aime! Il scella ses lvres d'un baiser et partit, tandis qu'perdue, Pauline retombait d'entre ses bras, sanglotait: --Ah! je suis heureuse! VII Facial revenait sur le cas de Mme de Saint-Gry: --Je me suis inform: tout ce que nous a racont Snchal est peu prs vrai. --Cela vous intresse beaucoup? demanda Pauline. --Certainement. N'est-il pas du devoir des honntes gens de rveiller la conscience publique, chaque fois qu'un scandale comme celui-l rvle l'tat de dmoralisation o nous vivons? --Chose curieuse: vous autres, gens honntes, vous craignez le scandale comme la poudre, et lorsqu'il clate, vous faites un tel vacarme autour, que ce n'est plus lui qu'on entend, mais vous, vous seuls. --Vous autres, gens honntes? se rcria Facial interdit. Est-ce que, par hasard... --Je veux dire que _vous autres, qui vous croyez honntes_, vous l'tes quelquefois bien peu dans vos jugements. --Expliquez-vous? --Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans cette malheureuse histoire? --Quelle question! Voil une femme marie, une mre de famille peut-tre, qui au lieu de rester fidle l'engagement qu'elle s'est complu, sans doute, elle-mme prendre, trompe son mari, jette la dsolation dans un coeur d'honnte homme, scandalise ses proches, et je n'en serais pas choqu? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste impassible ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et qui se montre tout coup aussi dpourvue de sens moral que la plus vile des cratures? --N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue. --Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se vendre son amant. Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe! a dit le pote. Nous n'insultons pas; loin de nous l'ide d'insulter; l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous avons le droit de juger et le devoir de condamner. --Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laiss prendre. Votre indulgence, vos hommages celles dont vous connaissez ou souponnez parfaitement les moeurs, mais qui sont assez adroites ou assez heureuses pour chapper au scandale; votre indignation, votre mpris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas ou ne veulent pas l'viter: voil la mesure de votre justice. --Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit pas aller au-del de ce qui est prouv. Voyez ce qui se passe pour les assassins et les voleurs: on ne les trane devant les tribunaux que lorsqu'on les a arrts, et on ne les condamne que quand leur culpabilit a t dmontre. Il y a vraisemblablement par le monde quantit d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons: mais on ne les connat pas, et la morale publique est sauve. --Donneriez-vous votre main un homme que vous sauriez pertinemment avoir vol? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer les matresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien. --coutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est dplorable. --Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de Saint-Gry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jet la dsolation dans un coeur d'honnte homme, pour employer vos expressions? Le coeur de M. de Saint-Gry! On peut supposer que le comte des Urgettes avait, au moins, autant de coeur que lui et qu'il tait aussi honnte homme! La dsolation et alors t de son ct, si elle ft reste fidle. Et qui a-t-elle dshonor, sinon elle, elle uniquement? Saint-Gry fera tout comme avant les beaux soirs du boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera flicit, entour, choy, moins qu'il ne se drobe des succs certains et ne se consacre entirement celle qui, suivant vous, a commis le crime de l'aimer. --Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec Mme de Saint Gry. Il la lche: entendez-vous bien? --La malheureuse! s'cria Pauline saisie. --Et il a bien raison, continua Facial. Tant que cette femme tait honnte, il pouvait prouver du plaisir l'avoir pour matresse; ds qu'elle n'est plus qu'une fille, elle n'a pas plus de charme que les autres. Elle devient mme notablement moins commode, tant donn qu'elle peut se croire des droits. --Celui qu'elle aimait est donc un misrable? --Mais non, ce n'est qu'un homme de bon sens, qui n'entend pas sacrifier sa carrire aux balivernes du sentiment, surtout d'un sentiment aussi peu recommandable que celui-l. --La pauvre femme! Elle doit bien maudire la socit! --Vous la prenez en piti? --Ah! oui, je vous le jure. Trahie ce point! Que va-t-elle devenir, maintenant que l'amour, la seule chose pour laquelle il vaille la peine d'exister, vient de lui infliger la dsillusion finale, celle dont on ne se relve pas? Facial haussa les paules. --Son sort me proccupe peu. Les femmes galantes trouvent toujours vivre. --Tenez, vous me feriez bondir! fit Pauline hors d'elle. L'amour n'est donc pour vous que de la galanterie? Mariage ou galanterie, vous ne voyez pas plus loin! O coeur fltri, esprit avare et dnigrant, vous tes bien le produit de cette gnration sacrilge qui se couvre du manteau de la morale pour attenter la morale elle-mme! Tous ces purs sentiments, qui devraient faire la joie et la grandeur de l'homme, vous les mconnaissez, et parce que vous tes incapable de les prouver, vous les salissez des noms les plus honteux. Beau mtier que le vtre! Venimeux comme des serpents, froces comme des chacals, tout ce qui ne vous ressemble pas et vous semble d'une proie facile n'chappe ni votre bave, ni votre dent. Allez, continuez votre vilaine besogne, nettoyez, purifiez, assainissez! Quand vous aurez fait assez de victimes et que vous aurez transform le monde en un froid repaire o il ne restera plus que vous, vous vous regarderez stupfaits, btes malfaisantes, et n'ayant que cet affreux instinct de dtruire, prts vous entre-dvorer, vous connatrez peut-tre, mais trop tard, le prix de la douceur et de l'humanit. Ahuri, Facial resta bouche be cette sortie de sa femme. Il allait enfin prononcer un qu'est-ce que vous avez, aujourd'hui? bien senti, lorsqu'un domestique entra. --C'est une dame qui demande si elle peut tre reue. Facial prit la carte de visite que lui prsentait le valet de chambre et, aprs avoir jet les yeux dessus, frona le sourcil. --Rpondez que nous ne sommes pas la maison. --Qui est-ce? demanda Pauline, lorsque le domestique fut sorti. --Mme de Saint-Gry. --Et vous lui refusez la porte? --Comme vous voyez. Pauline demeura un instant toute ple, incertaine de ce qu'elle allait faire. --Partez, dit-elle ensuite rsolument, si vous ne voulez pas la voir; laissez-moi seule, je la recevrai. Il ne sera pas dit que j'aurai refus ma porte une femme malheureuse. --Je vous le dfends. --Je veux la recevoir. Elle s'lana du ct de la porte, mais Facial la retint en lui saisissant le poignet. --Obissez votre mari, fit-il svrement. Il prta l'oreille et ne lcha Pauline que lorsqu'il eut entendu la porte d'entre se refermer. Puis il appela le domestique. --Victor! --Monsieur? --Cette dame est loin? --Oui, Monsieur. --Qu'a-t-elle dit? --Rien, mais il m'a sembl qu'en sortant elle rprimait avec peine un sanglot. --C'est bien; vous pouvez aller. --Lche! lche! cria Pauline. Elle tait tombe sur un sopha, pleurant d'impuissance. --Calmez-vous, ma chre, dit Facial. Cela ne vaut pas la peine de vous mettre dans un tat pareil. --Oh! je vous hais! Vous tes un homme mprisable! J'ai honte d'tre votre femme! Elle gmissait ses invectives, en proie une crise de nerfs et de larmes, secoue de la tte aux pieds de tressaillements convulsifs, comme si elle sentait encore sur elle l'attouchement rpugnant de la main qui l'avait brutalise. Incapable maintenant de contenir son horreur pour Facial, elle la rpandait en paroles prcipites, sans suite, o les mots je vous hais revenaient comme des coups de marteau. Cette haine bouillonnait avec une violence dont elle n'avait jusqu'ici pas eu l'ide. Elle et t effraye d'elle-mme, si elle et eu une claire conscience de ce qu'elle disait. Mais le ressentiment qu'elle avait si longtemps nourri clatait presque malgr elle, gonfl, dcupl, affol par la scne qui venait de se passer et par l'excitation o elle avait vcu les jours prcdents. C'tait la rancune accumule qui faisait subitement explosion. Sa vie squestre, son coeur clotr, ses dix ans de mariage inutiles et perdus criaient vengeance. Oh! s'assouvir! Jeter la face de cet homme l'amertume lentement scrte! Et cependant, dans ce dbordement de fureur, il y avait plus encore l'expression d'une immense plainte. Le pass reparaissait saignant de douleur; les jours d'angoisse se dressaient, comme des spectres lamentables, dans la vanit des annes misrablement dissipes la recherche du bonheur toujours fuyant. Et son dgot de cette existence de malheur et de nant finissait, en dsespoir de trouver assez de phrases cinglantes, par ne plus se traduire que par de vagues cris rauques o s'puisait son souffle. Facial coutait avec stupfaction, sans essayer de placer un mot, compltement atterr par cet orage qui fondait sur lui et qui lui semblait inexplicable. --Elle est folle, ma parole, elle est folle! rpta-t-il seulement plusieurs reprises, lorsque le flux des paroles de Pauline se fut un peu apais et lui eut donn le loisir d'une rflexion. Et jugeant opportun de laisser sa femme se remettre de cet accs, ne sachant s'il devait se fliciter de sa fermet ou s'inquiter de l'effet inattendu qu'elle avait produit, prudemment, il s'clipsa. Au bout de quelques minutes, Pauline se leva et s'aperut alors qu'elle tait seule. --Il n'a rien compris, rien, rien! profra-t-elle dans une dernire effervescence de colre. Rapidement, elle passa dans son cabinet de toilette, baigna son visage, essuya la trace de ses larmes et s'habilla fivreusement pour sortir. Sa rsolution tait prise. Quand elle fut prte, elle se regarda dans la glace. Et considrant ses yeux gonfls, sa figure dfaite, ses lvres agites encore d'un tremblement convulsif, elle se souvint tout coup des paroles d'Odon: Lorsque vous aurez recouvr le calme et que ce ne sera plus par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez, sereine et fire, et, librement, nous serons l'un l'autre. --En toute sagesse! murmura-t-elle. Que voulait-il dire? Suis-je sage maintenant? suis-je calme? suis-je sereine et fire? Oh non, je ne puis pas aller encore! Ce serait le tromper, me tromper moi-mme. Brise, elle s'affaissa, sans mme avoir la force d'ter son chapeau, et, la tte entre les mains, resta longtemps presque sans penser. Le tintement d'une pendule la tira de sa torpeur. Elle sonna sa femme de chambre. --Dshabillez-moi, dit-elle d'une voix teinte; je suis malade, je vais me coucher. Avertissez monsieur que je ne dnerai pas et que je le prie de ne pas me dranger. Une fois au lit, elle s'endormit d'un sommeil lourd. Vers le milieu de la nuit, elle s'veilla, en proie une fivre intense. Ses artres battaient dsordonnment sous ses tempes; une cphalalgie atroce poignait son front. Facial, prvenu de grand matin de l'tat o se trouvait sa femme, fit immdiatement chercher un mdecin. Mais il n'osa pas se montrer dans la chambre de la malade, craignant que sa prsence n'aggravt la situation. Il se borna interroger le mdecin. Celui-ci le rassura: --Ce n'est rien: une petite fivre dont nous allons venir bout en deux jours. Madame doit tre sous le coup de quelque motion morale. Cela n'aura pas de suite. --Que les femmes sont bizarres! observa Facial philosophiquement. Pauline eut le dlire toute cette journe et la nuit suivante. Ce ne furent pendant des heures que des tournoiements confus, o elle glissait d'abme en abme, au milieu d'pouvantables vertiges. Puis, elle se vit noye dans une espce d'enfer, o des monstres, dardant d'horribles langues, venaient la lcher, faisant suinter de son corps, sous leurs immondes caresses, des gouttes de sang, dont leurs bouches se repaissaient avec avidit. Un de ces monstres, le plus gros, le plus velu, le plus dgotant, avait tout fait les yeux et les oreilles de Facial. Chaque fois qu'il s'approchait, la terreur de Pauline ne connaissait plus de bornes. Elle criait d'angoisse, lorsque sa large gueule s'avanait pour la saisir, et l'haleine ftide qui s'en dgageait la faisait s'vanouir. Brusquement tout changea! les monstres s'enfuirent en poussant des grognements divers. Une paisse fume montait, envahissait l'espace. Et rien: ni eau, ni air. Le gosier aride, les poumons desschs, Pauline touffait. Quand cette fume s'arrterait-elle? Et la fume montait, montait, toujours plus dense. Au moment de mourir, une dchirure se produisit et un trou apparut. C'tait le salut. Mais il fallait se jeter dans ce trou: et ce trou tait si profond, si noir, qu'il semblait se perdre dans l'infini. Entre ces deux morts, laquelle viter? Affole par l'asphyxie, ne ft-ce que pour gagner quelques secondes de vie, Pauline sauta dans le trou. Une chute fantastique commena. Tout le long de ce puits qui l'avalait, sur les parois luisantes d'humidit, aux saillies des rocs, des faces grimaaient son passage. Nul doute, elle les connaissait ces faces. Elle ne pouvait pas, elle n'avait pas le temps de mettre sur toutes un nom, mais toutes, rapides comme des clairs, se rappelaient sa mmoire. C'taient Snchal, la baronne Citre, Mme d'Orgely, Julienne, Facial encore, Facial surtout, qui revenaient, au milieu de beaucoup d'autres, avec une insistance particulire, ricaner tous les degrs de sa descente. Longtemps, longtemps elle coula, accompagne de ces voles de rires ironiques. Et voil qu'au bas, sans savoir comment elle y tait arrive, elle se trouva devant une grande cage de fer, l'intrieur de laquelle un moribond tait en train d'expirer. Une terreur trange la secoua. Autour d'elle plus aucun bruit, ni tres vivants, ni choses, le vide: et seul ce moribond, dont elle ne pouvait mme voir la figure. Soudain, elle fut saisie d'une conviction effrayante: _ce moribond devait tre Odon_. Elle voulut pntrer dans la cage, sachant que sa prsence le sauverait; mais la cage n'avait pas de porte. Elle s'lana contre les barreaux pour les branler; ses forces s'y puisrent. Au secours! au secours! rla-t-elle: personne ne vint. Rassemblant toute son nergie, elle se prcipita une dernire fois sur la cage, et elle retomba, la tte brise en mille morceaux, tandis que, de l'autre ct, le moribond, _qui devait tre Odon_, exhalait les hoquets de l'agonie. Un anantissement succda cette srie de cauchemars. C'tait le repos rparateur; la fivre tombait. Au soir du second jour, Pauline reprenait conscience d'elle-mme, au milieu d'une dlicieuse somnolence o se complaisait sa faiblesse. Doucement, la vie revenait, tide et parfume. Un rayon de soleil couchant jouait sur le lit. Au contact de mille petites perceptions naissantes, encore vagues et estompes, son me s'tonnait navement, les gotant avec volupt, et surprise de n'en avoir jamais auparavant prouv pareillement le charme. Une tranquille joie glissa en elle. --Madame se sent mieux? dit une voix. --Qui tes-vous? demanda Pauline. --Je suis la garde. --Ai-je t longtemps malade? Quel jour sommes-nous? --Mercredi. Mais ne vous dcouvrez pas. Le mdecin va venir; il vous permettra peut-tre de manger quelque chose. Le mdecin la jugea hors d'affaire. --Vous pourrez vous lever demain, lui dit-il. Le souvenir des vnements ne troubla pas ces suaves heures de convalescence. Au contraire: n'avait-elle pas tout pour tre heureuse? Elle tait aime! elle aimait! Les difficults qui gnent souvent l'closion d'un aveu sincre et rciproque avaient t vaincues, et sans grandes angoisses: il avait simplement suffi de la loyaut de l'un et de l'autre. Pauline n'avait plus qu' s'abandonner sans peur et sans faux scrupules la chre passion qui faisait palpiter son coeur d'une nouvelle vie. Facial, le monde, l'absurdit des conventions et des lois, qu'tait-ce que cela auprs de l'inpuisable et sublime motion de son amour? Oh! pensait-elle, comment ai-je vraiment pu m'irriter? Comment me suis-je attriste de bagatelles pareilles? N'ai-je pas le ciel dans le coeur? Je le veux maintenant, rien ne troublera ma flicit. Je ne me laisserai point abattre par des misres indignes de m'occuper. Je suis calme, merveilleusement calme, et heureuse, heureuse! Je n'prouve de haine contre personne; je me sens d'une douceur et d'une bont d'ange. Je voudrais que ma joie rayonnt et se rpandt autour de moi comme une pluie de clart bienfaisante. Effectivement, le malaise moral qui avait si trangement affect Pauline avait disparu, emport par la fivre. Ce qu'elle ne se disait pas, car dans son enivrement elle ne songeait gure analyser avec exactitude ses sentiments, c'est que, dcide prsent sans plus aucune espce d'irrsolution se donner Odon de Rocrange, elle gotait le charme de la certitude, de la chose juge, sans qu'il y ait un dsir ou une possibilit de revenir en arrire. Son esprit tait calme, parce qu'aucune bataille ne se livrait plus en lui, et que la victoire restait acquise; son me tait heureuse, parce qu'elle tait libre de tout joug et pouvait dsormais s'lancer sans contrainte dans les espaces joyeux de l'esprance. Lorsque Facial vint prendre de ses nouvelles, elle le reut avec un exquis sourire, lui tendit la main, le remercia de l'intrt qu'il lui tmoignait. --Mon ami, alla-t-elle jusqu' dire, je crois que j'ai t un peu vive, l'autre jour, avec vous; j'ai le souvenir d'avoir prononc des paroles qui ont d vous offenser: je vous en demande sincrement pardon. Et ce n'tait l ni de l'ironie, ni de l'impudence. Pauline regrettait avec la candeur de son me gnreuse d'avoir cd un emportement que maintenant elle ne comprenait plus. Puisqu'il avait t inutile d'prouver de la colre contre Facial, il tait juste de s'en excuser. Facial pardonna magnanimement. --Il nous arrive si rarement de nous quereller! s'cria-t-il par manire de conclusion. D'ailleurs, le proverbe a raison: les bonnes querelles font les bonnes rconciliations. Facial tait enchant. Il mit les violences de sa femme sur le compte d'un tat maladif aussi inexplicable que passager, et n'y pensa plus. Dcidment, se dit-il, j'ai bien jou mon rle; je ne me suis pas laiss dmonter, j'ai t ferme: et je rcolte maintenant les fruits de ma prudente conduite. Le lendemain, compltement remise, Pauline djeunait avec son mari. Selon son habitude, Facial, en mangeant, parcourait les journaux. Tout coup, il resta la fourchette en suspens. --coute a, dit-il sa femme. Et il lut: --Triste fin. Hier aprs-midi, vers cinq heures, le train quittait la station Porte-Maillot du chemin de fer de Ceinture, lorsqu'une jeune femme fort bien mise et ne paraissant pas, extrieurement du moins, tre sous le coup d'un accs de folie ou de dsespoir, froidement, et avant que personne ait eu le temps de faire un geste pour prvenir son acte, se prcipita sous les roues. Aux cris de la foule et sur un signal du chef de gare, le mcanicien stoppa presque immdiatement. Mais il tait trop tard: quand on la retira, la malheureuse n'tait plus qu'un cadavre. Nous ne croyons pas, par gard pour sa famille et ses trs nombreuses connaissances, devoir livrer la publicit le nom de la victime. Qu'il nous suffise de dire qu'elle appartient la meilleure socit et qu'une histoire rcente, dont on ne parle encore qu' mots couverts, n'expliquerait que trop ce suicide, qui plonge dans la dsolation toute sa parent. --C'est elle! s'cria Pauline, saisie de la mme ide que son mari. Facial dpliait rapidement un autre journal. --Ici, le nom est en toutes lettres. Oui, c'est elle: c'est Mme de Saint-Gry. VIII Il vint lui-mme lui ouvrir. --Je vous attendais, dit-il. Le salon o il la fit entrer tait tout par de fleurs comme pour fter sa bienvenue. --Oh! Odon, je suis chez vous! dit-elle trs mue. --Vous tes chez moi et moi, ma bien-aime! --Ne vous tes-vous pas demand pourquoi je ne donnais pas signe de vie? N'avez-vous pas dout de moi? --Voici quatre jours que je n'ai pas quitt mon appartement. D'un moment l'autre vous pouviez venir ou m'envoyer chercher: de cela j'tais sr. D'ailleurs, n'tait-il pas convenu que vous rflchiriez? Vous avez rflchi quatre jours: ce n'est pas trop. --J'ai rflchi, Odon, c'est vrai, mais je n'ai pas hsit. Vous tes pour moi la lumire: puis-je penser un moment vivre dans les tnbres? Elle lui dit qu'elle avait t malade, mais ne lui parla pas de Facial: mler le nom de cet homme leur premire journe d'amour lui et paru presque indcent. --Odon, je suis venue vous aujourd'hui, et rien ne saurait galer mon bonheur et ma confiance. Si vous saviez combien j'ai besoin d'tre aime! Mais vous le savez, car vous connaissez tout de moi, et je ne sais par quel sortilge vous pntrez jusqu' mes penses. Entourez-moi, protgez-moi de votre amour, de manire ce que je me sente forte pour vivre. Avec vous je ne crains rien. Assurez-moi seulement que je n'ai rien craindre de vous! --Pauvre enfant, vous tremblez dj l'entre de cette route inconnue. --Si vous ne m'accompagniez pas jusqu'au bout, que deviendrais-je? --Pauline, je jure de vous aimer et de vous soutenir. Moi-mme, ma chrie, j'ai grand besoin de secours. Que serais-je sans vous? Aimez-moi, Pauline; ne m'abandonnez pas! --C'est l'amour qui sera pour tous deux la suprme certitude. --Oui, vous avez raison: nous n'avons qu' nous aimer sans autre souci. Au seuil des plus grands bonheurs, n'avez-vous pas remarqu comme l'me frissonne et s'agite, tellement habitue par la vie craindre, qu'elle n'ose s'aventurer dans la flicit? C'est l'impression que nous avons maintenant l'un et l'autre. Mais n'apprhendons rien: l'avenir remplira merveilleusement les promesses du prsent. Lanons-nous coeur perdu dans l'empyre, et si des nuages se forment, dpassons-les pour n'avoir jamais au-dessus de nous que le ciel miroitant d'azur et de flammes. A cette condition, l'amour sera vraiment ce qu'il doit tre, l'illusion ternellement belle et fconde. --J'aspire avec dlice cet enchantement. Dj vous me le faites prouver. Auprs de vous, j'oublie le terre terre de ma vie, je ne sais plus qui je suis exactement, j'ignore mes actions passes, et en dehors de vous, tout n'est que brouillard. Peu m'importe si je suis folle: en ralit, il n'y a pas de sagesse plus grande que la folie qui me prcipite dans vos bras. --Mon adore, dit Odon en pressant Pauline sur son coeur, rien n'est plus digne de l'amour que d'oublier tout ce qui n'est pas lui. Serait-ce aimer que de se proccuper des circonstances extrieures pour favoriser ou pour drouter cet amour? Le vritable amour, le ntre, est une protestation contre l'amour artificiel qui s'difie sur les convenances et se mesure aux avantages. Le vritable amour s'inquite de lui-mme: comment se manifestera-t-il avec les plus douces paroles et les gestes les plus caressants? comment trouvera-t-il les plus tendres persuasions? comment parviendra-t-il aux sommets de la passion sans tre jamais infrieur la noblesse de son origine? Le vritable amour vit d'enthousiasme et de sacrifice; il brle de se dvouer; il se dfend de l'gosme, ou plutt, comme il met son bonheur faire le bonheur de la personne aime, l'gosme se confond chez lui avec l'esprit de renoncement dans un sentiment d'ordre suprieur. Que sont les obstacles vis--vis d'une pareille action? Elle ne les connat que lorsque ces obstacles sont la mort, la violence arme ou l'esclavage de la misre. Les autres difficults cres par la socit ou la nature ne font que la stimuler. Vaine barrire que celle qui nous spare, ma bien-aime, et que nos souffles ont tt fait de renverser sous l'lan qui les pousse se mler en un mme embrasement! Oh! vos yeux o je me plonge avec dlire, pourrais-je les savoir quelque part au monde sans y courir, travers les dangers et au mpris des rsistances, comme la source vive dont il faut s'abreuver pour ne pas prir? Vos traits chris, les aurais-je contempls sans vouloir les revoir encore et les revoir toujours? Et vos divines mains, prtes se poser pour soulager les blessures et calmer le mal de vivre, en aurais-je une fois subi le magntique attouchement sans y prtendre perdument comme au plus cleste baume? Non, Pauline, car aimer, c'est partir pour l'infini, sans jeter un regard de regret ou seulement de souvenir la contre que l'on quitte. Qu'est-ce que cette contre, cte inhospitalire garnie de rcifs et de brisants, pleine de hurlements de sauvages et de faux dieux grimaants? Bientt nous naviguerons sur l'ocan sans limites, n'ayant autour de nous que l'horizon bleu, sous le ciel profond o brillent les toiles. Pauline coutait la voix harmonieuse de son amant et s'en laissait bercer avec ivresse. Son me se fondait dans cette douce jouissance, et indpendamment du sens des paroles, le son mme des mots qu'il prononait la remuait dlicieusement. Avait-elle jamais vcu une minute comparable celle-l? Ou plutt, avait-elle vcu auparavant? Ses plus aigus motions de jadis, si elle se les rappelait, ne lui paraissaient plus qu'une histoire trangre, arrive une autre. C'est maintenant seulement qu'elle sentait, qu'elle voulait sentir; et dans la multiplication miraculeuse de sa sensibilit, elle discernait mille frissons inconnus qui la transportaient de bonheur. --Chre me, disait Odon, les plus adroites tactiques du monde, ses tyrannies les mieux combines ne prvaudront point contre nous, si nous aimons avec simplicit et confiance. Comme il est facile d'tre heureux, lorsqu'on suit navement l'impulsion du coeur, sans la dtourner ou l'affaiblir par d'anxieuses discussions ou des craintes irraisonnes! Attachons-nous cette conviction que nous sommes faits l'un pour l'autre et que le lien qui nous unit prime toute autre obligation terrestre. Vous tes mienne, et pour vous arracher moi, il faudrait le brisement de ma personne ou de mon amour. Aux caresses passionnes qu'il prodiguait Pauline et o gisait pour elle tout le ciel correspondaient bien d'autres paroles plus brlantes encore. La jeune femme les buvait comme un breuvage ensorceleur, qui coulait suavement en elle, coup de longs baisers. Oh! comme elle entrait avec des blouissements dans cet admirable palais de l'amour, si ruisselant de richesses et de lumires! La ferie sublime du coeur la prenait tout entire et la plongeait dans le merveilleux. Son esprit, incapable d'imaginer au-del, restait presque effray de la contemplation de pareilles splendeurs, que le rve lui-mme n'avait jamais ralises. Elle se trouvait dans ses bras, ses bras lui, lui, le seul homme qu'elle et aim, vraiment aim, celui dont l'image avait rempli ses veilles et ses nuits attisant en elle l'intense dsir du bonheur, celui qu'elle ne pouvait se lasser de se reprsenter comme le hros mystrieux descendu de rgions suprieures pour l'arracher l'abme! Elle sentait les battements de sa poitrine sur la sienne! Ses yeux lui cherchaient ses yeux elle comme pour pntrer au plus profond d'elle-mme et la possder plus compltement! Et elle ne mourait pas, son tre ne tombait pas en poussire, dissous, volatilis par la puissance surhumaine de son motion! --Odon! Odon! soupirait-elle, soyez bni! Et ses paupires se remplissaient de larmes, qui se rpandaient sur ses joues en onde de dlivrance et de rparation. --Ma matresse! ma dvotion! mon pouse! s'criait Odon, je t'aime comme jamais je n'ai aim? Tu avives en moi une passion toujours grandissante. Je croyais connatre l'amour, et je n'en avais eu que des simulacres. Toi seule es l'inspiratrice, la muse, le feu de mon me! --Oh! appelle-moi ton amant, encore, encore! Je veux l'tre et ton esclave jusqu' la fin de mes jours. --Mon ange! tu seras mon ange, mon bon ange! --Et toi ma gloire et mon univers! Leurs paroles devenaient moins frquentes. Le silence divin leur semblait plus propice l'exaltation de cette heure. Lorsque le langage a puis ses ressources traduire l'enthousiasme de l'amour, et que de cet enthousiasme il reste encore infiniment qui ne peut s'pancher par des mots, parce qu'il est ineffable, le silence subvient la parole impuissante, et acquiert tout coup une loquence imprvue. Un regard, un sourire, un frmissement contiennent alors trop de choses pour que l'on songe parler. La voix romprait le charme. Que dire d'ailleurs qui ne soit dj mille fois suggr par l'intuition, ce sens extraordinaire et qui nulle part ne trouve plus s'employer qu'en amour, par lequel, de certains moments, deux tres humains communiquent entre eux mystrieusement et peroivent leurs penses? Odon et Pauline, tout imprgns d'eux-mmes, en taient parvenus ce degr d'extase, o la vie confond les coeurs en une seule palpitation, les mes en un seul dsir. Longtemps ils demeurrent, noys dans le dlice de leur passion, perdus dans le ciel, morts au monde. Une certitude de bonheur s'ployait magnifiquement leurs yeux blouis, comme un voile de clart que la providence, enfin juste, tendait et laissait ondoyer sur eux. Un encens de volupt les baignait, volupt idale, qui faisait tressaillir leur imagination avant de surprendre et de fasciner leurs membres. Leur pense ne trouvait plus mme se formuler en eux; elle aussi devenait incapable de suivre l'ascension de leur amour. A cet apoge ne subsistait que la conscience de leur batitude, inexprime, inexprimable, flamboyante. Elle dvorait tout autour d'elle, depuis les simples notions de la matire, jusqu'aux hautes reprsentations de la personnalit. Consums, purifis, sublims par cette fervente flamme, ils n'taient plus deux amants, un homme et une femme, ayant un pass, une histoire, un nom, un caractre, des gots, des volonts; ils n'taient plus des cratures doues de corps, ou mme des esprits dous d'intelligence; ils ne voyaient plus, ne comprenaient plus, ne se souvenaient plus; ils n'avaient plus ni crainte, ni doute, ni foi, ni esprance; ils n'taient plus quelque chose d'humain: ils taient l'amour. Puis, le calme qui succde aux grandes excitations, calme dont la douceur et le sourire dpassent en charme, pour de vritables amants, le brillant mtore de la passion dchane, descendit peu peu sur eux avec des prcautions discrtes et de lents coups d'ventail. L'apaisement qui leur rendait le libre arbitre les remplissait d'une intime joie: fiers de s'tre donns l'un l'autre, ils se regardaient avec les yeux nouveaux, comme s'ils ne s'taient jamais vus, ravis de se dcouvrir jeunes et poux dans l'le enchante qui allait tre leur domaine. Claire et sans tache, ainsi qu'une merveilleuse aurore, se dressait l'vidence de leur hymen; et leurs regards tonns la contemplaient avec admiration. De peur de dissiper le phnomne, ils restaient sans bouger, sans oser respirer. Ils se fussent presque crus en plein rve, si le tressaut de leurs artres ne leur et rappel qu'ils taient encore attachs la chair. Lorsqu'ils se furent enfin ressaisis l'existence et que, comme pour se persuader de sa ralit, ils eurent prouv le besoin de se parler de nouveau: --Joie! dit Odon, vous m'appartenez dsormais corps et me. --Et cela non pour la damnation, mais pour le salut, dit Pauline. --Oui, pour la dlivrance. Ne sommes-nous pas des esprits librs de l'esclavage terrestre, et ne voguons-nous pas travers l'ther, emports de paradis en paradis? O Pauline! douce me, nous nous sommes cherchs longtemps, nous avions soif l'un de l'autre, nous nous sommes trouvs. Sans doute, amie, cette dlivrance n'est pas absolue; nous ne pouvons suspendre des ailes nos paules et nous envoler matriellement hors de ce sjour de risques et de peines: mais en comparaison de ce que nous tions auparavant, tristes et dus chaque jour, inquiets de nous-mmes et ne sachant au juste ce que nous tions venus faire ici-bas, quelle mtamorphose! Et ne sommes-nous pas miraculeusement dgags des liens du malheur qui pesaient sur nous et nous maintenaient la face contre terre? Ne nous sentons-nous pas lus pour le royaume des cieux? --Je suis sauve, dit Pauline, je vis, je puis dire ce que c'est que la vie, la vie ternelle. O sainte communion! je comprends maintenant, je vois, je crois! Le sens du monde ne m'est plus cach. Tous ces grands mots d'esprance, de foi, de charit, qui taient pour moi lettre morte, j'en ai l'entendement. --Quelle religion plus belle que celle de l'amour? --Une religion! rpta Pauline mystiquement: c'est bien ce qu'il doit tre et ce qu'il est pour moi. --Mais l, plus que partout ailleurs, c'est la grce qui opre. Il faut aimer pour croire. --Je crois, Odon, je crois! --O Pauline, vous tes la beaut. --Et toi, la vrit. Ils joignirent encore leurs lvres dans une treinte solennelle. --Tu ne regrettes rien? dit Odon. --Si, je regrette une chose, rpondit sa matresse. --Quoi? --Je regrette de ne pas croire que l'amour soit un crime, pour pouvoir le commettre et mieux manifester ainsi combien je t'aime. Elle le considrait avec un orgueil sans pareil, transfigure par l'ardeur clatante de la passion heureuse. O taient alors ses timidits, ses hsitations, ses chimres peureuses et dcourages? Victorieuse de l'abme, elle dominait le monde de toute la hauteur et de toute la magnificence de son Thabor. Elle apparaissait de Rocrange vtue de gloire et d'immortalit, le front ceint d'une aurole, les yeux flambant de lueurs d'au-del, quasi divine. Il tomba genoux devant elle, transport par son rayonnement. --Non, dit-elle, adorons ensemble. Elle le releva, le conduisit l'harmonium, qu'elle ouvrit; et ses doigts errrent sur les touches et en tirrent de grands accords. D'une voix pieuse, elle chanta des cantiques d'actions de grce. --Pauline! Pauline! s'cria Odon, presque effray de l'exaltation de sa compagne, n'tes-vous plus une femme? tes-vous quelque crature du ciel qui, aprs m'avoir bloui, allez retourner dans votre naturelle patrie? --Je ne suis plus une femme, c'est vrai, rpondit-elle: je suis la femme, la femme telle qu'elle devrait tre. Laissez-moi encore quelques instants cette illusion, il sera trop vite temps de revenir mon vtement terrestre. Fou d'amour, Odon la possdait de nouveau en un suprme baiser. --Oui, sois la femme! sois la femme pour moi! c'est--dire le secours, la rgnration et le divin paraclet! Et Pauline aurait volontiers rpt la prire du vieillard Simon: Maintenant, Seigneur, rappelle ton serviteur toi, puisque mes yeux ont vu ton salut! IX Les douze coups de minuit sonnrent une glise. Pauline, comme on sort d'un rve, s'veilla en sursaut. --Il me faut partir, dit-elle. --Quelle brutalit t'arrache d'entre mes bras? interrogea Odon. --La vie. --Oh! l'horrible et dur tau de fer! --La souffrance ne s'exile jamais, mme des plus grandes joies: elle pie de loin et se prcipite ds qu'il y a place pour elle. --Tu dois regagner ta demeure? --C'est misrable, mais c'est ainsi. Ils revenaient peu peu, ahuris et dcontenancs, l'exercice pratique de l'existence. Ce rappel l'ordre grinait douloureusement et ridiculement dans leur coeur, comme claterait au milieu d'une symphonie le son discord et choquant d'une cloche fle. --Avez-vous song la manire dont vous expliqueriez votre absence votre mari? demanda Odon. Il pronona ce mot votre mari avec un tranglement de voix. L'ide du mari venait subitement de faire explosion dans le tabernacle de leur amour. --J'ai d y songer, rpondit Pauline tristement. Et en disant cela ses joues s'empourpraient de honte, non certes parce qu'elle trompait Facial, mais pour avoir se proccuper de lui au moment o un autre remplissait son me. --J'ai une vieille tante, expliqua Pauline, que je vais voir de temps en temps. Mon mari tant invit aujourd'hui je ne sais quel banquet, je lui ai dit que je profiterais de son absence pour aller dner et passer la soire chez ma tante. Je suis partie vers cinq heures, j'ai fait une courte visite et je suis venue. --M. Facial peut interroger votre tante, objecta Odon. --Mon mari va une fois par an chez ma tante; celle-ci, qui est paralytique ne sort jamais. D'ailleurs, comme elle est quelque peu faible d'esprit, si par hasard, il arrivait qu'on la questionnt, elle ne se souviendrait exactement de rien, embrouillerait tout et l'on ne pourrait tenir aucun compte de ce qu'elle dirait. --Et votre cocher? --En arrivant chez ma tante, j'ai renvoy le cocher et je lui ai donn l'ordre d'aller se mettre la disposition de mon mari. Celui-ci qui j'avais propos la voiture pour la soire, m'a su grand gr de cette attention. Je suis venue chez vous en fiacre. --Vous tes trs habile, dit Odon. Ni l'un, ni l'autre ne souriaient. En constatant l'habilet de sa matresse, Rocrange prouvait presque un sentiment de malaise. Cette femme si pure, si noble, si chre lui paraissait diminue, comme ravale quelque niveau indigne d'elle. Et Pauline ne se dissimulait pas sa dchance. Que faire? Son habilet tait cependant ncessaire: l'inquitude d'Odon s'informer de sa scurit en faisait foi. Que serait-elle devenue sans cela? Une larme jaillit de sa paupire. Cette larme fit plus que bien des paroles. Instantanment, le coeur d'Odon retombait fondu d'amour et d'adoration ses pieds. --Ne pleure pas, murmura-t-il plein de piti, ne pleure pas, je t'aime. Ils se dirent adieu en jurant de se revoir ou de s'crire chaque jour. Facial n'tait pas rentr. Dieu soit lou! pensa Pauline, je n'aurai pas le voir, subir une conversation, mentir. Elle se coucha, mais ne dormit gure, interdite devant sa nouvelle destine. Pendant ce temps, Facial s'amusait comme il ne s'tait jamais amus. C'est Chandivier qui avait arrang cette petite fte. Il avait enfin russi dbaucher Facial, comme il disait. Facial, qui avait plus d'une fois refus de s'associer aux orgies de son ami, sur l'assurance qu'en dfinitive il ne s'y passait rien dont et rougir un honnte homme, que chacun tait libre de s'y comporter comme il lui convenait, et sur l'argument dcisif que s'il tait digne de sauvegarder sa _respectability_ dans la vie, il ne fallait pas non plus s'enterrer, Facial, sans trop faire de faons, s'tait laiss tenter. --Une fois, n'est pas coutume, dit-il Chandivier. --D'autant plus, rpliqua celui-ci en faisant claquer sa langue, qu'il y aura de jolies femmes. Ce fut trs joyeux. Rbecca, en l'honneur de qui la petite fte avait t organise, se montra la hauteur de la situation, et par son espiglerie, son entrain, sa beaut du diable, lectrisa les convives. Lorsqu'elle tait un peu lance, elle oubliait vite sa rcente lvation au rang de comdienne, pour redevenir la cabotine de dernier ordre qu'elle n'avait jamais cess d'tre. Dans sa bouche, les propos sals faisaient bien et allumaient le sang; ses bras et ses jambes semblaient crs spcialement pour se trmousser. Aussi, au dessert, eut-elle un succs tourdissant, lorsque d'une voix canaille souligne par des gestes appropris, elle dbita une chansonnette scabreuse, compose pour elle par Chandivier: _le Museau de Dodore_, dont chaque couplet se terminait par ce refrain suggestif: Il fouille, il fouille, L'museau d'Dodore, Il fouille, il fouille, Il fouille encore, Troulatou, Il fouill' partout! On bissa, on trissa cette burlesque insanit; on brailla en choeur le refrain. Facial, qui avait un peu bu, moussait comme les autres. Dcidment, Rbecca tait une femme capiteuse. Il commenait beaucoup moins blmer Chandivier, l'envier presque. L'heureux gaillard! Les vins aidant, Facial se surprit en flagrant dlit de convoitise. Ces femmes lgres autour de lui, cette atmosphre de plaisir, cet chauffement des sens et de l'imagination ne manqurent pas de produire leur effet. Il eut besoin d'nergie pour rsister la tentation et se priver de l'pilogue ordinaire de ces sortes de ftes. Sur les trois heures du matin, lorsqu'il quitta le restaurant, seul, aprs avoir pris part toutes les folies auxquelles s'tait livre la bande joyeuse, son sang n'tait gure dispos le laisser tranquille. Et tandis qu'il fredonnait: Il fouille, il fouille, L'museau d'Dodore... les bras, les dcollets, les poudres de riz, les odeurs d'essences, les cascades de rires et de cris fminins, qu'il venait de quitter, le poursuivaient avec insistance, fouettant sa sensualit. Il est encore temps, se disait-il haletant, tu peux retourner... Ou tu peux aller ailleurs. Il revoyait les poses et les mines provocantes de Rbecca, les allures et les plasticits des autres femmes; et, dfaut de Rbecca, il se demandait avec laquelle de ces dernires il aurait bien couch. Non, dit-il, chassons ces ides! Ce n'est pas maintenant que je vais me mettre renier mes principes. D'ailleurs, ces drlesses ne sont peut-tre pas trs sres... La vision de sa femme vint alors se mler celles qui dansaient dj une sarabande dans son esprit, sa femme en dshabill, dlure et lascive, prenant des poses comme les autres. Pourvu qu'elle ne soit pas endormie, se dit-il... Bah! je la rveillerai... Arriv chez lui, la tte tourbillonnante, Facial se dshabilla prcipitamment, et, en caleon, en pantoufles, un flambeau la main, il voulut entrer dans la chambre coucher de Pauline. La porte tait ferme. Un instant interloqu, il ne s'arrta cependant pas pour si peu. --Ouvrez! cria-t-il, ouvrez! Et comme Pauline n'entendait pas ou ne se pressait pas de rpondre, il se mit faire du bruit avec ses doigts contre le vantail, tout en continuant crier: --Ouvrez, s'il vous plat! ouvrez! Pauline, surprise au moment o un tardif sommeil tait sur le point de verser un peu de calme sur son esprit jusqu'ici si extraordinairement agit, ne put se dfendre d'un certain moi. Que se passait-il? Reconnaissant enfin la voix de son mari, sa premire pense fut qu'il tait arriv quelque accident, que quelqu'un tait malade. --C'est vous? demanda-t-elle effraye. --C'est moi, ouvrez. --Qu'y a-t-il? --Ouvrez toujours. Devant cette insistance, elle se hta de jeter sur ses paules un peignoir, et, toute tremblante, alla ouvrir. Mais lorsqu'elle se trouva face face avec la figure de Facial, qu'elle aperut ses yeux, d'habitude ternes, luisants de lubricit, ses lvres entrebilles, qu'elle sentit le flot press et avin de son haleine, elle comprit ce qu'il tait venu faire. Trop tard. Facial tait dans la chambre, avait ferm la porte, pos son flambeau, et s'avanait sur sa femme avec un sourire bestial. --Vous tes jolie, savez-vous, en chemise! proclama-t-il d'une voix trouble. Pauline avait recul instinctivement. Une horreur subite la glaait. Cet homme qui venait sur elle lui faisait l'effet du monstre de son cauchemar. Est-ce que l'pouvante de l'affreux moment ne lui serait pas pargne? Aprs lui! aprs lui!... Non, c'est impossible!... pensait-elle vaguement, sans se rendre exactement compte de la vraie cause de son effroi. J'ai peur!... j'ai peur!... Elle allait crier, comme si elle se ft trouve en prsence d'un voleur ou d'un assassin. Elle eut besoin d'un extrme effort pour ne pas cder son effarement, recouvrer un peu de prsence d'esprit et tenter de se dbarrasser de Facial autrement qu'en mettant en l'air toute la maison. Il suffirait peut-tre de jouer une petite comdie. Elle se laissa tomber d'un air las dans un fauteuil, et se frottant les yeux, se plaignit dolemment: --Oh! vous m'avez veille; laissez-moi dormir, je vous en prie: je suis si fatigue! --Dans cinq minutes il n'y paratra plus; c'est toujours comme cela au premier moment, dit Facial. --Je vous en prie, laissez-moi, continua Pauline d'une voix encore plus dfaite. --Lavez-vous un peu la tte. Et puis vous pourrez dormir, je ne vous empcherai pas de dormir: nous dormirons ensemble. Venez vous mettre au lit. --Je dsire tre seule; je suis malade. --C'est--dire que vous allez prendre froid, et moi aussi, si nous restons comme cela. Couchons-nous. --coutez, mon ami, supplia-t-elle doucement, j'ai une migraine horrible. --Elle passera, croyez-moi. Savez-vous ce dont vous avez besoin? Je vais vous le dire... Il se pencha sur elle avec un clignement d'oeil polisson. --Non, non, laissez-moi! fit-elle en levant la voix et en s'cartant de lui nerveusement. Mais elle avait compt sans la brutalit des apptits de son mari. Affam par l'aspect de ce corps moiti nu, dont il n'avait jamais eu une si tenace envie, Facial se lana sur sa femme, la saisit d'un embrassement et plongea dans ses seins sa bouche goulue. Pauline se raidit convulsivement. Avec une nergie dsespre, elle russit secouer celui qui ne lui paraissait plus qu'un atroce vampire, et, s'enfuyant travers la chambre, alla se rfugier derrire une table. Et par dessus ce rempart, en phrases saccades, cet trange dialogue s'engagea entre les poux: --Sortez! dit Pauline. --Moi sortir d'ici? fit Facial, bouillonnant la fois de luxure et de colre. --Sortez! rpta Pauline. --Mais je suis chez moi, vous tes ma femme, ce lit est moi et je veux coucher avec vous. --Vous n'avez pas le droit de me brutaliser. --Je n'ai pas le droit de vous tuer, ni celui de vous battre, mais j'ai le droit de profiter de votre corps toutes les fois que je le dsire. Coucher avec sa femme, cela ne s'appelle pas la brutaliser: et j'ai le droit de coucher avec vous, entendez-vous, je l'ai. --Malgr moi? --Malgr vous. --Et si je m'y refuse? --J'ai le droit de vous y forcer. --Par la violence? --Par la violence. --Ce n'est pas vrai. --Consultez les lois, consultez votre confesseur, si vous en avez un, consultez qui vous voudrez, vous verrez que la femme doit obissance son mari, jusques et y compris la possession. Cela est si vrai, que si, par quelque maladie ou par quelque incapacit physique, elle se trouve empche de rendre son poux ce que l'on nomme juste titre le devoir conjugal, son poux est en droit de la rpudier. --Taisez-vous, vous tes infme. --Jugez si vos caprices peuvent entrer en ligne de compte! --Et ma libert, qu'en faites-vous? --Elle n'existe pas. --Eh bien, s'cria Pauline, si vos lois me privent de ma libert, mme dans l'enceinte dj stricte du mariage, je ne les reconnais pas, je les repousse de toute l'indignation, de tout le mpris de ma conscience. Il ne leur suffit pas de m'empcher de me donner qui je veux, elles veulent encore m'obliger me donner qui je ne veux pas et quand je ne veux pas? C'est une honte, c'est un crime. --Pauline, prenez garde vous: vous vous mettez en rvolte contre mon autorit, contre la morale, contre tout ce qui est sacr et lgitime. --Sacrs, lgitimes, vos gestes de satyre et vos besoins obscnes! Ce serait risible, si ce n'tait pas dgotant. Allez-vous en, allez-vous en, vous dis-je! --Pauline, prenez garde! --Vous me rpugnez. --Une femme parler ainsi son mari! Je vais vous apprendre... Il voulut l'attraper; mais elle lui chappa en tournant autour de la table. Furieux, il se mit courir aprs elle, vocifrant: --Je vous veux! je vous aurai! Elle fuyait, meurtrissant ses pieds nus aux angles des meubles. --Misrable! rptait-elle les dents serres, au milieu des je vous veux! rauques de Facial. La poursuite se prolongea quelques minutes. La malheureuse femme sentait les forces lui manquer. Accule un coin de chambre, elle se vit perdue. --Ne me touchez pas! gmit-elle. Facial se prcipita. Il l'enleva comme une proie. Une courte lutte s'engagea. Plus fort, il eut vite bris toute rsistance. Il entrana sa femme sur le lit, tandis que ses mains frntiques soulevaient le linge, empoignaient et palpaient la chair. --C'est un viol! rla Pauline. L'homme, en rut, s'tait jet sur elle. Au moment o l'oeuvre ignoble allait s'accomplir, et o Pauline, vraisemblablement, allait perdre connaissance, ses doigts, dans un dernier spasme de son bras qui battait l'air, rencontrrent sur la table de nuit un petit poignard japonais dont elle se servait comme coupe-papier. Elle le saisit, et, se sentant arme, retrouva tout coup assez de vigueur pour, en un hroque effort, s'arracher l'treinte affreuse. Elle se dressa. --Je frappe! cria-t-elle. Facial avait roul hors du lit. Quand il se releva, il aperut la lame leve. Subitement dgris, autant par le danger qu'il courait que parce que sa virilit venait de s'teindre dans le vide, il marmotta d'un air stupide quelques paroles inintelligibles. --Arrire! ordonna Pauline menaante. Facial se sauva, le dos rond. X O vais-je en tre rduite, pensait Pauline, s'il me faut dornavant soutenir des luttes pareilles pour rester matresse de moi-mme? La scne de la nuit se reprsentait son imagination, rendue plus pouvantable encore par les consquences qu'un peu de rflexion lui faisait entrevoir. Jamais elle n'avait renvoy Facial d'une faon aussi ignominieuse. Il est vrai que celui-ci ne s'tait jamais comport envers elle aussi grossirement. Mais, quels que fussent ses torts lui, n'allait-il pas trouver trange l'excessive horreur qu'elle avait manifeste son gard? Et lorsque, dans quelques jours, son besoin d'elle l'amnerait de nouveau dans sa chambre et qu'il s'en verrait de nouveau refuser l'entre, que penserait-il, que souponnerait-il? Car Pauline tait bien dcide ne plus avoir de relations avec lui. Elle ne pouvait pas. Jadis, du temps de _l'autre_, elle n'avait point compltement rompu avec Facial, et cela autant parce que la cohabitation avec son mari ne lui inspirait pas encore un si profond dgot et que le souci de sa scurit la dominait alors exclusivement, que parce que Hartwald, mme au moment o elle tait le plus amoureuse de lui, tait loin d'exercer sur elle l'empire prestigieux d'Odon de Rocrange. Comparer Odon Hartwald! L'adoration qu'elle prouvait pour Odon lui commandait d'autres sacrifices. Subir Facial alors qu'elle portait l'image d'Odon dans le coeur! Non, non. C'est comme si on et demand une chrtienne de la belle poque de s'incliner, ne ft-ce que pour la forme, devant les faux dieux. Il lui faudrait donc trouver un prtexte, en venir soudoyer un mdecin qui constaterait une maladie fictive et dclarerait que son mari ne pouvait, sans l'exposer aux plus graves dangers continuer entretenir des rapports avec elle! Quelle nausabonde extrmit! Et impossible de sortir autrement de cette situation. A moins... Un instant l'ide de fuir, de tout quitter traversa son esprit. C'tait le scandale, la ruine, la mort... Elle frmit. Louvoyer au jour le jour, et puis, lorsque Facial, perdant patience, ferait valoir par trop imprieusement ses droits, le mdecin, l'atrocit du mdecin: il n'y avait que cela. Mais saurait elle soutenir ce rle hideux? Ne se trahirait-elle pas, quand Facial proposerait un traitement, voudrait la conduire aux bains, consulter peut-tre des spcialistes? Cette comdie tait-elle longtemps jouable? Trouverait-elle mme un mdecin qui consentirait se faire son complice? Et qui lui affirmait que Facial n'claterait pas tout l'heure? Il tait midi. Ils allaient se rencontrer pour le djeuner. Quelle explication aurait lieu entre eux? Aie confiance! pensa-t-elle, s'efforant de rester sereine et rejetant loin d'elle, comme un mauvais rve, ses pressentiments et ses inquitudes. Aie confiance, suis sans alarmes la voie, quelle qu'elle soit, qui t'est trace: tu as choisi la meilleure part, qui ne te sera point te. Comment te serait-il pnible de souffrir quelque peu pour l'amour de celui que tu aimes? Et tout dt-il te manquer, ne te resterait-il pas celui-l qui t'est plus cher que ce que le monde peut t'offrir, celui-l qui est ta joie, ton rconfort, ta lumire? Les vnements de la nuit n'avaient pas laiss, en effet, de produire sur Facial une fcheuse impression. Il les ruminait avec stupeur, cherchant ce que sa femme pouvait avoir contre lui et ce qui la rendait, depuis quelque temps, si dplorablement nerveuse. Il se rappela ce propos deux ou trois discussions un peu vives qu'il avait eues rcemment avec Pauline, y adjoignit la scne violente au sujet de l'affaire Saint-Gry et la maladie qui en avait t la consquence, et se demanda s'il ne fallait voir dans ces faits que le symptme d'un tat morbide, dont une saison au bord de la mer ou un voyage dans les montagnes auraient raison, ou si, par malheur, ils ne rsulteraient pas de dangereuses perturbations morales, la seule pense desquelles frmissait sa conscience d'honnte homme. Il se promit d'observer attentivement Pauline. La situation n'tait peut-tre pas si grave. Quoique ses souvenirs de la nuit fussent lucides, Facial ne se dissimulait pas qu'il tait assez ivre, lorsqu'il s'tait prsent chez sa femme. Peut-tre, se dit-il, que mon ivresse tait plus apparente que je ne me le figure, et que Pauline, effraye et rvolte la fois, a cru bien faire de me tenir rigueur. C'est elle qui m'aurait donn une leon. Il est vrai qu'il m'arrive si rarement de m'enivrer, qu'elle aurait pu se montrer indulgente. Perplexe, et un peu honteux, Facial jugea que le meilleur parti prendre, pour le moment, tait de garder le silence. Il ne fit aucune allusion ce qui s'tait pass. Pauline, de son ct, qui ne cherchait qu' viter un orage, n'en fit pas davantage. Ils feignirent d'avoir oubli jusqu' l'existence de quelque chose d'anormal entre eux. Facial lui demanda seulement en lui jetant un regard singulier: --Comment vous sentez-vous aujourd'hui? Et Pauline rpondit froidement: --Je vous remercie, je me sens bien. Une heure aprs, elle tait chez Odon. --Oh! comme il est difficile de maintenir son amour dans les rgions pures et hors des atteintes salissantes d'en bas! --Pauvre amie, vous souffrirez encore. Les hommes ne consentiront jamais laisser les beaux sentiments s'panouir naturellement au soleil. Ils obscurciraient plutt le ciel des nuages de leur envie. Mdiocrit, sottise, perfidie, voil ce qui nous entoure et nous menace. Mais, chre enfant, le vritable amour est plus fort que tout cela: ou plutt, il n'a rien de commun avec l'ordinaire de la vie, tant d'une vie extraordinaire et planant au-del du monde. Les souffles du marcage infime ne sauraient le ternir. Appliquons-nous donc rester au-dessus de ces exhalaisons impuissantes. Mritons par la vertu de notre communion l'immunit qui protge les belles mes. --Je le dsire, rpondit Pauline, mais vous vous faites des illusions sur moi, si vous me croyez assez dtache des choses d'ici-bas pour ne prter aucune attention leurs mesquines entreprises. Je suis encore trop une femme de chair et d'os pour ne pas craindre, ne ft-ce que pour mon corps, les claboussures de la route. Je suis sensible aux moindres contrarits; mon amour-propre et ma raison s'offensent sans cesse. Les luttes ridicules qu'il faut soutenir pour chapper la mainmise de l'existence m'irritent et m'accablent. Je voudrais tre heureuse et libre dans le monde et non pas seulement hors du monde. --A qui le dites-vous! reprit Odon. Le stocisme est une grande doctrine, mais il faut des caractres autrement tremps que les ntres pour le pratiquer: d'ailleurs je doute que des stociens puissent tre amants. Je me flatte si peu d'tre invulnrable aux piqres d'pingle ou aux coups de boutoir de la ralit, que j'vite autant que possible de lui donner prise sur ma vritable personne; je ne lui prsente qu'un mannequin sur lequel elle peut sans beaucoup de dommage s'acharner. Ce que je veux dire, c'est que quand on a un amour comme le ntre dans le coeur, on est assur du refuge idal o nul ne s'aviserait de nous poursuivre, dont rien ne saurait nous arracher. L'amour est un port admirable, qui empche de sombrer mme dans les pires temptes. --Oui, mais l'amour nous dote d'une sensibilit nouvelle et nous expose par ce fait des attaques que n'ont point redouter ceux qui n'aiment pas. Croyez-vous, pour ne prendre qu'un exemple, que l'asservissement au mariage ne me soit pas autrement pnible aujourd'hui que j'aime qu'hier o je n'aimais pas? Une multitude de choses qui me laissaient indiffrente alors me supplicient maintenant. Je ne puis pas vous voir comme je le dsire, me donner vous entirement, ne penser qu' vous, n'avoir d'autre souci que celui de vous plaire. Il me faut toujours songer ce mari que je dois mnager, ces intrts terrestres qui veulent tre sauvegards, mon coeur qui est sans cesse sur le point de se trahir. Ah! la libert, la libert d'aimer, j'en ai besoin et je ne l'ai pas. Odon lui prit les mains, et s'efforant de la calmer: --Aimez seulement, Pauline, et pour le reste armez-vous de la patience ncessaire toute crature qui vit sur cette terre. --Il en faut beaucoup. --Sans doute. Personne a-t-il jamais prtendu la flicit parfaite? --Non, mais vous avouerez qu'alors qu'il serait facile d'tre heureux, les hommes, frapps de je ne sais quelle folie, font tout pour dire au bonheur: Tu n'entreras pas! --Nous, ma bien-aime, nous le laisserons tranquillement entrer, et quoique ce soit par la porte secrte, il n'en sera pas moins bien reu et n'en sera pas moins le bonheur. Plus d'une fois, Odon dut ainsi la rassrner. Elle arrivait chez lui, au sortir des artifices et des contraintes du dehors, comme dans une sorte de confessionnal o s'panchait sa vraie nature et d'o elle repartait soulage et rconforte. Leurs aprs-midi d'amour taient de dlicieuses oasis dans le dsert de l'existence, et tous deux s'abreuvaient aux sources vives, s'y dsaltraient longs traits. A l'ombre odorante des palmes, ils oubliaient les vents arides et le sable desschant. Des oiseaux bleus par essaims voluaient gracieusement sous les arceaux de verdure frache. Des chants ails voltigeaient. Un encens flottait dans l'air. Voluptueusement bercs par l'ondulant murmure des feuilles et les voix clestes qui frmissaient sur chaque vibration de l'ther, ils laissaient voguer indfiniment leurs mes au gr des mille paysages de ces jardins de rve. --Oh! disait Pauline, la tte appuye sur l'paule de son amant, les yeux perdus dans l'extase, s'il ne s'agissait que d'aimer, selon son coeur, selon sa bouche, selon sa croyance, la vie ne serait plus la valle de larmes, mais l'den merveilleux d'avant le pch. --Qui empche de le reconqurir, cet den perdu par notre faute? --Le serpent de l'hypocrisie. Leurs caractres diffraient juste assez pour se rendre sensibles leurs deux personnalits et pour se charmer l'un l'autre par leurs dissemblances. Odon tait calme, prdispos l'optimisme, sachant supporter sans trop s'en irriter le mal ncessaire qu'il constatait autour de lui; en amour, il tait intense, tendre, profond, comme mu de divine piti, recherchant l'intimit, ne demandant qu' construire de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant extrieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours prte dborder; son impressionnabilit la rendait permable toutes les afflictions aussi bien qu' toutes les illusions; elle ressentait avec une gale acuit les joies et les douleurs, et, sans cesse harcele par ses esprances comme par ses craintes, elle souffrait et jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les vnements se ralisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnte, elle ne consentait pas sans malaise drober aux yeux ce qui tait sa vraie vie, farder son visage et dguiser ses penses. Elle et volontiers difi son amour comme un chteau sur une colline, pour que jusqu'aux passants indiffrents pussent l'admirer et l'envier, et qu'elle pt en tre fire, toutes armoiries tales; elle avait une tendance braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire l'ennemi: mais Odon avec une philosophie ddaigneuse et un dsir de s'carter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester. Mais l'amour, qui, malgr tout, les remplissait de joie et de victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui tentaient de se glisser sur leur flicit. Lorsqu'ils se retrouvaient, toujours plus indiciblement fortuns de se connatre, leurs coeurs s'lanaient l'un vers l'autre avec dlire, effrays et enchants de la puissance de leur transport. Chaque fois, c'taient des ondes nouvelles de dlice; leurs moindres paroles prenaient des reflets multiples de grce, de beaut, d'adoration; ils se plaisaient parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prdestins presque, tant il leur semblait qu'ils s'taient longtemps cherchs dans les tnbres de la vie, qu'ils s'taient aims autrefois. A tout instant, ils tressaillaient d'aise, dcouvrant en eux des recoins charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'clairant soudain dans l'arrire-plan sombre de leur mmoire. --Que serions-nous devenus, si nous ne nous tions pas rencontrs? demandait Pauline. --Nous aurions t privs de la lumire clatante de la vrit; nous n'en aurions eu qu'une intuition, sans tre admis la contempler face face. --Cela me semble impossible: ne pas vous connatre, ne pas vous possder, n'avoir aucune ide de vous! C'est comme si on me disait: Que seriez-vous, si vous n'tiez pas ne? Je ne saurais que rpondre, ne pouvant me figurer l'tat o l'on est quand on n'existe pas, me heurtant l un non-sens, une vritable antinomie de la raison. Eh bien, Odon, j'ai le mme sentiment relativement notre amour: je n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait que cet amour n'existt pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous tions pas rencontrs? En vous posant cette question, cette nigme plutt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas le comprendre: et votre rponse ne me satisfait pas. Nous aurions t privs de la lumire, dites-vous: mais comment peut-on tre priv de la lumire? Odon aimait qu'elle s'exaltt ainsi. Exalt lui-mme, tout ce qui s'levait au-del de la banalit des sentiments ordinaires, quelque louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une chose prcieuse. Odon tait idaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas qu'il fallt prendre la vie pour ce qu'elle semble tre, mais pour un prtexte continuel se crer un monde d'ides et d'motions en rapport avec l'ternel dsir, monde gnreux et sublime auquel il attribuait tout autant de ralit et beaucoup plus de beaut qu' l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phnomnes? Et un phnomne psychique a-t-il moins de consistance qu'un phnomne physique? Bien plus, chacun, mme le plus obscur barbare, ne considre-t-il pas la vie travers son esprit? Et n'est-il pas dsirable, en consquence, tant donn que tout n'est que vision, de rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son temprament l'incitait dj, sans le secours d'aucun raisonnement, raliser autour de lui cette atmosphre merveilleuse, son idalisme, la fois naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale. Il avait trouv dans Pauline l'me ardente et lyrique qui convenait la sienne. Aussi se remettait-il plus que jamais esprer et croire. Les quelques hsitations qui l'avaient un instant troubl au seuil de cet amour avaient vite fait place une confiance illimite et une exquise sensation de s'tre jet corps perdu dans le ciel. L'abondance de son bonheur confirmait magnifiquement sa foi. Depuis cinq mois que durait sa liaison avec Pauline, il avait vcu assez retir. Chez sa soeur, la vicomtesse de Bhutin, o il tait oblig de se montrer de temps en temps, on disait: --Qu'a donc M. de Rocrange? Ce n'est plus le mondain de jadis. Et on se donnait cette raison: --Ses voyages l'ont rendu philosophe. Ailleurs, o il ne se montrait pas, on disait: --C'est le diable qui s'est fait ermite. Rderic, qu'Odon voyait encore, et avec lequel il lui arrivait parfois de faire, le matin, une promenade cheval, tait seul connatre la vrit. Mais il ne reut, ni ne provoqua de confidence. Du jour o Pauline eut t sa matresse, Odon n'entretint plus d'elle son ami. Celui-ci se borna comprendre. Une fois cependant, se trouvant chez Odon, il surprit sur un meuble un mouchoir oubli. Odon saisit son regard et plit lgrement. --De la discrtion, n'est-ce pas? --Je te le jure. Ce furent les seuls mots qui furent prononcs. Pauline tait plus tenue. Il ne lui tait gure possible de rien changer son genre de vie. Elle n'avait pas comme Odon le prtexte d'une longue absence pour rompre ses liens mondains. Et les dnouer peu peu, quelque imperceptiblement que cela ft fait, n'et pas manqu d'tre remarqu. Elle n'et jamais cru que le service du monde pt revtir une si troite livre. C'est peine souvent si elle pouvait distraire quelques minutes pour les consacrer Odon. Elle courait chez lui, l'entrevoyait, repartait. Il tait rare qu'elle pt venir le soir. Les motifs pour sortir seule taient trop malaiss imaginer. Odon se serait, sans doute, facilement arrang se trouver o elle allait, au concert, au bal, au thtre, chez celui-ci ou celui-l; mais d'un commun accord les deux amants prfrrent ne pas se rencontrer dans le monde. Quelle contrainte c'et t de se regarder, de se parler comme des trangers sous les yeux d'argus de la malveillance! Les deux ou trois fois que cela arriva, soit chez la vicomtesse, soit aux rceptions de Pauline, o Odon ne put se dispenser, par prudence, de paratre de loin en loin, ils prouvrent trop de gne pour que l'attrait de se voir compenst leur apprhension. Et pourtant tous deux avaient fait leurs preuves! Mais l'amour, leur amour, les rendait nafs et craintifs comme des enfants. Ces contrarits, ds le commencement, peinrent Pauline. Bientt elles firent plus que la peiner, elles lui devinrent odieuses. Elle se mit dtester le monde qui l'obligeait une perptuelle mascarade et la privait cruellement de tant d'heures, de tant de journes d'amour. Elle avait soif, et la coupe tait tenue loin de ses lvres par une main inexorable, qui rarement se dpartait de sa rigueur assez pour lui permettre d'en aspirer htivement et furtivement quelques gouttes. Et voil que son ancienne horreur de l'adultre lui revenait, malgr la dissimilitude des circonstances et le bonheur parfait qu'elle gotait lorsqu'elle oubliait dans les bras d'Odon. Tromper! n'y a-t-il donc que cela? pensait-elle dans ses accs de rvolte. Certes, le monde mrite d'tre tromp: que dis-je, il l'exige! Mais est-il digne de moi de m'abaisser jouer ce rle? Dois-je sacrifier mes pudeurs, mes instincts, mes joies sur cet autel boueux de l'opinion? Cacherais-je ce qui fait mon honneur? Rougirais-je de ce dont je suis fire? Mon amour si noble, si beau, mon amour qui est l'dification de mon me, mon amour qui constitue ce que j'ai de plus mritoire prsenter Dieu en balance mes pchs, mon amour me ferait-il honte comme le vice qu'on cultive secrtement et qu'on met ses soins dissimuler? Je ne veux pas qu'il en soit ainsi! Je suis malheureuse de devoir me taire. Ne me sentant point coupable, c'est pour moi un affreux malaise d'avoir me conduire comme si je l'tais. Mais c'tait surtout sa fausse situation l'gard de son mari qui lui crait un vritable tourment. Facial tait devenu inquiet; il piait. Sans avoir encore fait entendre Pauline qu'il souponnait quelque chose, son attitude s'tait visiblement modifie. Il ne se lanait plus dans ses tirades familires, s'observait dans ses paroles, semblait presque se composer une physionomie. On sentait l'homme prcis qui se dit: Il doit y avoir anguille sous roche, mais comme je ne la vois pas, attendons sans faire de bruit, afin de la surprendre au moment o elle sortira. Toute sa conduite vis--vis de sa femme en tait singularise. Il s'appliquait ne pas l'effaroucher par de trop directes questions, et en mme temps, ses yeux obstinment fixs sur elle pendant des minutes entires, comme pour dchiffrer son visage, avertissaient clairement Pauline qu'elle et jouer fin. Il affectait une parfaite tranquillit d'esprit, et ne russissait pas donner le change. Tantt correct, ou voulant le paratre, d'une politesse exagre et qui cadrait mal avec son naturel, tantt, agac par ses incertitudes, s'essayant tre incisif et dcocher des phrases double sens, longuement prpares. Mais cela semblait peu russir. Il suffisait d'un habile coup de gouvernail de Pauline pour lui faire compltement perdre le nord; et il ft rest la merci de sa femme, pour peu que celle-ci et daign s'y employer. Elle le savait. Et si, malgr ces signes, prcurseurs d'un orage qu'il lui tait pourtant facile de conjurer, elle restait passive et fatigue, se bornant, lorsque le danger devenait imminent, le djouer par une htive manoeuvre, c'est qu'elle sentait trop qu'elle n'tait plus la mme femme qu'autrefois, qu'elle ne pouvait plus vivre de duplicit et d'intrigue, qu'elle avait soif d'honntet et que le vritable honneur consistait maintenant s'estimer soi-mme et non pas tre estime des autres. Ah! si son mari avait t un philosophe! Ils se seraient peut-tre entendus. Elle lui et dit franchement: Je ne vous aime plus, j'aime Odon de Rocrange. Si vous m'aimez, je vous plains de tout mon coeur; mais il faut tre deux pour s'aimer. Si vous ne m'aimez pas, et c'est plutt le cas, car vous ne m'aimez gure que par devoir et par habitude, quoi de plus naturel et de plus juste que de laisser mon coeur la libert de s'panouir l'aise et sans scrupules? Vous tenez au monde? Trs bien: nous le tromperons d'un commun accord. Nous vivrons extrieurement comme par le pass. Je vous jure de ne compromettre en rien notre honneur. Mais pargnez-moi la douleur et la honte de vous tromper, vous! Voil ce qu'elle lui et dit: et en faveur de cette communion d'ides et de leur respective tranquillit, nul doute qu'elle ne se ft rsigne observer vis--vis de la socit la discipline toute formaliste dont celle-ci se contente. Mais Facial n'tait rien moins qu'un philosophe. Qu'y avait-il faire avec cet tre dnu des ressources de la sagesse et des consolations de la charit? Au moindre mot attentant ses principes, il se ft indign; il et brutalement svi, comme un pre de famille qui entend corriger d'une main ferme les mauvais penchants d'un de ses enfants. A quoi bon tenter un appel sa raison? Facial restait le mari, avec ses petitesses, ses intolrances et la revendication entte de ses droits. Il ne pouvait devenir le camarade. Comme avec tous les maris de sa race, il n'y avait qu'une seule manire d'agir avec Facial, manire sre, avantageuse, manire ne donnant lieu aucune contestation: le tromper. Pauline s'en rendait bien compte: mais comme elle ne pouvait plus tromper personne, son mari moins que tout autre, elle se trouvait sous le coup d'une catastrophe invitable, qu'elle osait peine redouter, tant elle tait lasse, tant elle souhaitait voir la fin de ce vilain mange et sortir de peine. Le scne atroce du viol ne s'tait pas renouvele. Que pensait Facial? Pauline se le demandait quelquefois, mais ne cherchait pas rsoudre ce problme. Elle avait pu craindre d'avoir soutenir d'ignobles luttes, et voici qu'il la laissait tranquille. Elle se flicitait trop de cette paix inespre pour dplorer ce qu'elle avait de prcaire. Advienne que pourra, se disait-elle, je resterai ferme; et lorsque le moment sera venu o les liens qui me retiennent mon pass seront fatalement dnous, je les regarderai tomber autour de moi sans m'mouvoir, dtermine ne considrer cet croulement que comme la dlivrance. Une seule fois, deux mois environ aprs la terrible nuit, Facial, qui avait longtemps attendu des avances de sa femme, ne voyant rien venir, avait cru devoir risquer quelques svres observations. --Savez-vous que vous tes bien jeune, Pauline, pour faire dj chambre part? --Je ne suis pas si jeune que vous le dites: ma sant l'exige. --Votre sant n'est qu'un prtexte; vous vous portez fort bien, et vous avez encore plus de dix ans devant vous avant d'atteindre l'ge critique des femmes. --C'est possible; je n'en prouve pas moins le besoin de dormir seule; ce que je supportais autrefois me rpugne maintenant; je vous prie de ne pas revenir sur ce sujet. --Vous tes tout fait dcide me fermer la porte de votre appartement? --Tout fait. --Je le regrette, car je vais tre malgr moi forc d'admettre l'existence de quelque mystre qui ne peut pas tre votre honneur. --Admettez, si vous le voulez: je ne vous demande qu'une chose, le respect de ma personne. --Je ne suis pas un tyran: vous serez respecte, mais surveille. Depuis lors, plus rien. Facial surveillait. Il se refusa d'abord croire Pauline capable de lui tre infidle. Cette supposition lui paraissait tellement improbable, qu'il s'en accusa presque, lorsqu'elle vint lui traverser l'esprit, comme d'un outrage gratuit envers sa femme. Allons donc! se dit-il, ces choses-l n'arrivent qu'aux maris affligs de femmes coquettes et lgres, et encore, pour l'ordinaire, lorsqu'ils leur en ont eux-mmes donn l'exemple. J'ai toujours t un mari parfait; Pauline est prudente et srieuse. C'est impossible. Peut-on cacher des aventures de cette sorte? J'aurais remarqu... Il est vrai que Pauline avait souvent fait preuve devant lui d'ides subversives tranges dans la bouche d'une honnte femme. Mais de ce que les thories qu'elle exprimait quelquefois fussent rprhensibles et tmoignassent d'une certaine inquitude de pense, s'en suivait-il que, dans la pratique, sa vie ne ft pas irrprochable? Qui n'a pas, dans un domaine ou dans un autre, ses utopies? Que Pauline s'amust dauber les petites misres de la socit, qu'elle se plt crer en imagination un univers idal o tous les hommes seraient heureux, ce n'tait peut-tre pas trs sain, mais de l faire fi de ses devoirs, de l le tromper, lui, Facial, il y avait un abme immense. Quel pouvait bien tre alors le motif de l'incroyable conduite de sa femme? L'hypothse laquelle Facial s'arrta quelque temps fut que Pauline tait malade. Mais dans ce cas, pourquoi ne me le dit-elle pas? Il n'y a aucune honte tre malade! Toutes les femmes ont de ces moments-l. Je comprends qu'elle n'aille pas le crier sur les toits, mais moi, son mari, je dois pourtant tre tenu au courant de ses infirmits, surtout lorsqu'elles sont de nature suspendre l'intimit de nos rapports! Cependant, les investigations auxquelles Facial se livra, jusque dans les meubles de la chambre coucher et du cabinet de toilette de Pauline, ne donnrent aucun rsultat. Il ne dcouvrit ni drogues, ni instruments suspects. Le mdecin de la maison, qu'il interrogea, se montra trs surpris de ses questions, et, croyant le tranquilliser, lui dclara qu' part une certaine nervosit, trop commune en notre sicle de surmenage, la sant de sa femme ne laissait rien dsirer. Il fallait trouver autre chose. Est-ce que par hasard--ce fut sa seconde hypothse--Pauline serait dgote de moi? Je ne suis cependant pas vieux. Mon corps ne s'est pas sensiblement modifi ces dernires annes, et ce dgot subit de ma personne ne serait explicable que par une dcrpitude marque ou par l'apparition de quelque incommodit rpugnante. Or, rien, absolument rien ne le justifie. Quelques rhumatismes, un commencement d'asthme: mais il n'y a rien l de dgotant. Je suis dans la plus belle saison de l'homme, l't, le plein t... et pas mme l't de la Saint-Martin! Comment Pauline pourrait-elle tre dgote de moi? En y rflchissant, nanmoins, Facial n'avait garde de se dissimuler que sa prsence, loin d'tre agrable sa femme, semblait la contrarier et l'agacer. Chaque fois qu'il lui adressait la parole, elle rpondait sans empressement, comme ennuye d'avoir s'occuper de lui. S'il s'approchait, au moment de prendre cong, pour l'embrasser, elle avait un instinctif recul, et quand ses lvres effleuraient sa joue, un frisson de rpulsion pniblement rprim. trange! songeait Facial. Aprs tout, ces femmes sont si capricieuses! Il est possible aussi qu'une transformation physiologique s'opre en elle, et qu'elle dsire prendre le voile, se retirer de la chair. Cela s'est vu. Il est vrai qu'elle n'a jamais tmoign de violents apptits charnels. Moi non plus, du reste. Nous avons vcu trs bourgeoisement. Et gnralement ces dcisions excessives ne se rencontrent que chez les grandes pcheresses. Si pourtant elle le trompait! Quelque ardeur qu'il mt s'en dfendre, cette ide, au milieu des diverses hypothses qu'il examinait, trottait toujours dans son esprit. Elle tait ridicule, mais il la ruminait. Avec une autre femme que Pauline, avec un autre homme que lui, tant donnes les circonstances, n'aurait-ce pas t la chose du monde la plus probable? A force d'y penser, Facial en vint se demander ce qu'il ferait, si, par impossible, Pauline le trompait. Une indignation le prit. Ah! il ferait voir qu'il n'tait pas un de ces maris dont on se joue! La justice, la justice avec tout son poids s'abattrait sur la tte des coupables. Pas de sang: la justice seule, le glaive de la justice et le divorce irrmissible. Il n'exciterait ni le rire, ni la piti. Un moment, il rflchit qu'il serait peut-tre d'un bon effet de s'armer du droit vengeur des maris outrags. En ce cas, qui tuerait-il? Sa femme? L'amant? La femme et l'amant? Et o les tuerait-il? Au lit? Dans la rue? Mais avant de s'tre dcid, il vit bien qu'il n'tait pas l'homme qu'il fallait pour ces sanglantes excutions. Son caractre, ses principes, son pass s'opposaient une solution semblable. N'avait-il pas dernirement fait partie d'un jury qui avait acquitt un meurtrier mdecin de son honneur? Et ne s'tait-il pas lev avec beaucoup de force contre ce sentimentalisme exagr qui, sous prtexte de passion, en arrive mettre au-dessus des lois de vritables criminels? N'avait-il pas approuv hautement, devant tmoins, les articles bien sentis de la presse clouant au pilori de l'opinion la coupable faiblesse des jurs parisiens? Certes, et il ne se donnerait pas un dmenti. Son respect des lois tait sincre. Il ne consentirait pas mme un duel: le duel, ce legs des sicles de barbarie! Il resterait lgal et digne. Le divorce! Chose curieuse: prononcer ce mot fatal, il n'prouvait pas une bien grande douleur. Il lui semblait tre l plutt juge que partie: et si vraiment sa femme commettait envers lui le crime d'adultre, c'est l'anathme et non le sanglot qui monterait ses lvres. Il est vrai que cela ne se passait encore que dans son imagination. Nanmoins, il eut plaisir constater qu'il serait ferme. Peu peu, ses observations se prcisrent. Il crut remarquer que sa femme usait beaucoup moins de la voiture. Elle prfrait marcher, disait-elle. Exercice salutaire: mais pourquoi s'en avisait-elle si tard, et pourquoi ne se faisait-elle jamais accompagner de sa femme de chambre? Lorsqu'elle prenait la voiture, il lui arrivait constamment de la renvoyer au bout d'une course ou deux et de rentrer en fiacre plusieurs heures aprs. Ou bien elle faisait attendre le cocher un temps infini aux magasins ou chez sa couturire. Tout cela tait louche, et Michel lui-mme, l'impassibilit en personne, en tait tonn. D'autres remarques portrent sur de petits billets bleus qu'elle recevait frquemment, et dont Facial ne put jamais retrouver un seul, ni sur la table crire de sa femme, ni dans ses tiroirs, ni dans le panier papier. Mille dtails, auxquels il n'avait d'abord pas pris garde, commencrent lui devenir suspects. Il lui tait d'ailleurs facile de se livrer ses dcouvertes: Pauline en tait ne plus mme prendre les prcautions lmentaires. Bientt, il ne fut plus permis Facial de douter. Sa vie conjugale s'tait trop profondment transforme. Pauline ne se donnait seulement plus la peine d'inventer des explications plausibles ses trangets. Continuellement s'changeaient entre eux des dialogues de ce genre-ci: --Vous sortez? s'criait Facial. --Comme vous le voyez. Ne savez-vous pas que c'est mon habitude aprs le djeuner? --O allez-vous! Vous ne me direz pas que c'est chez votre couturire: elle est venue ce matin. --J'ai d'autres personnes voir que ma couturire. --Qui? Vous avez rendu toutes vos visites cette semaine. --Vous voulez savoir qui? Je ne le sais pas moi-mme. Les ides me viendront en route. Je vais me promener. --O? --Si vous y tenez, faites-moi suivre. --Je n'ai pas vous espionner, mais je dsire savoir ce que vous faites. --Il n'y a pas d'autre moyen de le savoir que de m'espionner. --Et si je le faisais? --Vous sauriez o je vais, voil tout. Mais la preuve, la preuve probante de l'infidlit de Pauline manquait encore. Un jour, rentrant juste l'heure du dner, Facial ne trouva pas sa femme la maison. Sept heures, sept heures et demie, huit heures, elle ne revenait pas. Personne ne put lui dire o elle tait. Anxieux, Facial redoutait dj quelque vnement. Elle arriva enfin. Mais dans quel tat! Les traits bouleverss, la poitrine sanglotante, la voix abme! --Qu'y a-t-il? fit Facial interdit. --Une crise, une crise affreuse... --Quoi? --Le coeur... Le mdecin a dit que c'tait le coeur... --Qui est malade? Pauline le regarda d'un air effar. --Qui est malade? rpta Facial. Alors, affole, aprs avoir cherch comme dans le vague, elle balbutia: --Ma tante, ma pauvre tante! Et prcipitamment elle ajouta: --Je ne m'arrte pas. Je repars. Il faut que je sois l. Ne m'attendez pas: je veillerai, je passerai la nuit probablement. --Mais vous n'irez pas ainsi; mangez quelque chose, vous tes toute tremblante. --Je ne puis pas, je n'ai pas faim. --Je vais vous accompagner. --Non, non, c'est inutile... Ne venez pas, je vous en supplie... Et elle repartit aussitt, sans vouloir entendre un mot de plus, pour aller soigner Odon de Rocrange, en proie une attaque d'asystolie, cause par une maladie de coeur dont il souffrait depuis quelques annes. Elle ne revint que le lendemain. --Eh bien, comment va-t-elle? demanda Facial. --Dieu soit lou, la crise est finie! Facial s'tonna bien un peu de l'amour excessif de sa femme pour cette tante dont elle devait hriter; mais il ne fit aucune observation, et s'en ft tenu l, si, quelques jours aprs, rencontrant par hasard le mdecin ordinaire de la vieille dame, il n'et eu la malencontreuse inspiration de lui dire: --Vous avez failli perdre notre bonne tante? --Mais non, mais non, elle se porte au contraire assez bien cette anne. --Et sa maladie de coeur? --Elle n'a point de maladie de coeur! --Mais cette crise de l'autre jour? Ma femme m'a racont que cela avait t terrible! --Une crise? Une crise de quoi? Il n'y a point eu de crise. Je vous dis que votre tante se porte admirablement pour son ge. Facial devint blme. Son poing se crispa. Devant cette dernire preuve, le cerveau chancelant, il sentit sa vie imperturbable s'effondrer. a y est, a y est! bgayait-il. Son amour-propre bless rugissait en lui. Mais qui est-ce? qui? qui? l'infme personnage qui la soustrait ses devoirs, le corrupteur, le corsaire, le trafiquant du crime et de la dbauche qui a dgrad cette femme et perdu cette me? En vain, il se creusait la tte. Aucun nom, aucune figure d'homme ne se signalait sa perspicacit avec assez de vraisemblance pour qu'il pt s'crier: Le voil, je le tiens, le misrable! Rderic? Impossible. Snchal? Grotesque. Saint-Gry? Il la connaissait peine... Facial rcapitula tous ses amis, toutes ses connaissances, tous les hommes que Pauline pouvait voir chez elle ou dans le monde. Et plus il cherchait, plus il pataugeait. Soudain il pensa: Il y a une personne qui doit tout savoir: c'est Julienne Chandivier. Muni de cette ide, il fut plus tranquille. Il interrogerait Julienne: elle le renseignerait. Julienne, l'amie intime de sa femme, tait certainement au courant; et mme si Pauline ne l'avait pas mise dans le secret, son flair de femme devait lui avoir fait dcouvrir ce que lui, le mari aveugle n'avait pas vu. Mais Julienne se laisserait-elle interroger? Vendrait-elle son amie? Facial rsolut de procder avec politique. Il s'en ouvrirait Chandivier, et, en lui recommandant le plus grand mystre, le prierait de vouloir bien se charger du soin dlicat de faire parler Julienne. De la sorte, pensa-t-il, je n'aurai pas besoin de me livrer plus longtemps des recherches fatigantes et humiliantes. Je serai inform avec rapidit et certitude, et je pourrai, sans tarder, prendre les mesures qui me seront dictes par la situation. Julienne ne se mfiera pas de son mari: elle fera des rvlations. Il donna rendez-vous Chandivier pour le soir mme. Affaire importante, lui crivit-il, et dans laquelle il esprait pouvoir compter sur son amiti. --Tu as besoin d'argent? fut la premire parole de Chandivier. Mais, pauvre ami, je n'en ai point! Rbecca me prend tout. --Non, non, tu n'y es pas. Il n'est pas question d'argent. J'en ai de l'argent! Il s'agit d'une chose grave. --Grave! Quoi donc? s'cria Chandivier, un peu effray du ton de circonstance que prenait Facial. --Chandivier, j'ai la conviction que ma femme me trompe. --Ah! ce n'est que a? fit Chandivier. --Tu sais quelle a t ma vie jusqu'ici. J'ai cru mieux faire de rester confit dans la scurit du mariage que de m'embarquer au travers des pripties des amours illgitimes. Je ne pensais pas que le mariage a ses temptes, et que quand il se mle d'tre orageux, c'est pour de bon. Ou plutt je m'imaginais que ma mer moi serait ternellement la mer Tranquille. Voil comme on se trompe. Il lui conta le dtail des faits et lui expliqua le genre de service qu'il attendait de lui. --Ne souponnes-tu vraiment personne? demanda Chandivier. --Personne. Je ne vois personne. Et pourtant il y a quelqu'un! Aurais-tu, par hasard, quelque indice, toi? --Oh! non. Je m'occupe si peu des femmes des autres! --Alors, c'est entendu, tu tteras ta femme? --Je la tterai. --Insidieusement, comme si cela venait de toi. Il ne faut pas me mler la chose: tu gterais tout. --Je gterais tout. Repose-toi sur moi. --A l'occasion, je pourrais te rendre le mme service. --Merci bien. C'est trs aimable de ta part: mais, vraiment, je n'prouve nul besoin... Ah! a, dis donc, que vas-tu faire aprs? --Aprs quoi? --Aprs que je t'aurai... ouvert les yeux? --Le divorce. --Le divorce pour une peccadille pareille? --Peccadille? L'adultre n'est pas une peccadille. Sache que je ne transige jamais, moi; je ne transige pas. Ils se regardrent un instant comme deux habitants de plantes diffrentes. Puis, Chandivier s'cria jovialement: --Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras libre! --Libre... videmment je serai libre. --Nous pourrons faire la noce ensemble. Et il se mit chantonner en clignant de l'oeil: Il fouille, il fouille, L'museau d'Dodore, Il fouille, il fouille, Il fouille encore, Troulatou, Il fouill' partout! Ce fut l-dessus qu'il se sparrent. Suivant la promesse faite Facial, Chandivier, ds le lendemain, s'appliqua circonvenir Julienne. Il crut bon de dbuter par quelques brocards l'adresse de son ami: --Il y a des hommes qui se croient heureux en mnage, et qui... --A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui n'tait pas habitue de la part de son mari une telle dbauche d'allusions. --Oh! pas vous. --Je l'espre bien. --Mais il y a quelqu'un de par le monde qui sa femme m'a tout l'air de jouer quelques vilains tours. --Qui donc? --Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqu? Julienne clata de rire. --Tiens! tiens! Contez-moi a? --Je suis sr que vous en savez encore plus long que moi. --Quelle ide! Je ne sais rien. --Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez pas... --Bon! Vous allez souponner Pauline? Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou s'il ne savait rien, prte le seconder de toute sa malignit, s'il tait en mesure de lui livrer quelque dtail indit, ou se moquer de lui, s'il cherchait simplement la faire parler. --La croyez-vous insouponnable? demanda Chandivier. --Insouponnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin, quelles raisons auriez-vous de la souponner? --Eh! J'en ai peut-tre. --Je suis curieuse de les connatre. Chandivier n'tait pas de force mener sans de srieux accrocs son enqute. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprme ressource fut de brusquer. --L, srieusement, Mme Facial a-t-elle un amant? Julienne dissimula un sourire et dit: --Non. --Eh bien, son mari est persuad qu'elle en a un. --Que les hommes sont btes! Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour compagnon de fte n'tait pas pour lui dplaire: son de l'argent, j'en ai! lui tait rest dans la mmoire. Quant Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pens, elle tait instruite. Ds les premiers jours, son sens expert de femme veille lui avait fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de l'oeil insouciant de deux mondains assembls par le hasard en un mme lieu. Elle avait compris, d'imperceptibles symptmes, malgr et peut-tre cause de leur soin ne rien laisser transparatre, qu'une mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et tait en train, s'ils ne rsistaient pas, de les pousser l'un l'autre. Les deux ou trois fois qu'elle les avait vus en prsence lui avaient suffi. Mais qu'en tait-il rsult? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait pas d'en tre horriblement vexe. Pauline, qu'elle avait toujours connue inbranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce point de chronique sollicitait vivement sa curiosit. A plusieurs reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des confidences. Cela ne lui russit pas, et elle en prouva un vritable dpit. En dfinitive, n'avait-elle pas un certain droit entrer dans les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confi les siens? Elle trouva que Pauline se montrait son gard froide, inconvenante, presque blessante. Elle et voulu, sans doute, que celle-ci lui ouvrt son coeur et l'talt devant elle comme une amusante varit! Trs froisse de ce qu'elle appelait un manque de confiance, et de ce qu'elle comprenait tre au fond une leon de dignit, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se ft assure qu'Odon tait bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir, par de perfides coups d'pingle, de faire sentir son amie combien elle avait eu tort de ne pas s'abandonner sa discrtion et ses conseils. Un soir que Rderic tait chez elle, convenablement prpar par de savants mlanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit tout coup, comme si l'ide venait de lui en passer par la tte: --Quel est ton ami le plus intime, Paul? --Je n'en ai point. --Et aprs? --Aprs? Mettons, si tu veux, Rocrange. --Tous tes amis ont des matresses? --Probablement. --Et quelle est la matresse de M. de Rocrange? --Je ne sais pas. --Tu sais. --Je te jure que je ne sais pas. Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle tait assise sur lui, son bras nu frlant sa moustache, et, comme pour une adorable espiglerie, elle lui glissa clinement dans l'oreille: --Moi, je le sais. --Tu sais qui est la matresse de Rocrange? fit Rderic en fronant le sourcil. --Oui. --Eh bien, qui? --Pauline. Rderic se leva avec violence, trs ennuy, et, sans penser ce qu'il faisait, s'cria: --Ce n'est pas vrai! --Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne. Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer sa maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant jusqu' la croire mchante, alors qu'elle n'tait qu'immorale. Elle reprit: --J'en suis trs sre, mais pour en tre plus sre encore, je veux que tu me dises toi-mme que Pauline est sa matresse. --Alors, tu n'en es pas sre? --Si, mais je veux que tu l'avoues. Rderic garda le silence. --Tu ne veux pas parler? dit Julienne. coute. Si tu ne prononces pas cette phrase: Pauline est la matresse de M. de Rocrange, ds demain j'cris une lettre anonyme M. Facial. Me crois-tu capable d'crire une lettre anonyme? --Oui. --Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: Pauline est la matresse de M. de Rocrange, et je te promets, tu entends, je te promets que je garderai ce secret aussi fidlement que toi. Rderic rflchit un instant. Puis, craignant les consquences que pouvait avoir son enttement, bien inutile d'ailleurs, puisque Julienne semblait tout savoir, il se dcida et dit: --C'est vrai, Mme Facial est sa matresse. Une joie maligne claira le visage de Julienne. --Et maintenant, des dtails! fit-elle. --Ah! misrable femme! s'cria Rderic, s'apercevant qu'il avait t jou. Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colre et partit. Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrte. Elle n'avait point l'intention de faire du tort Pauline. Elle se contenta de savourer la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui dcocha en tte tte, et qui eussent eu le privilge d'inquiter srieusement Pauline, si, parvenue cette priode de fatalisme o elle attendait avec indiffrence une solution, n'importe quelle, la fausset de son tat, celle-ci n'et pas t insensible au risque que courait son secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas mme prier Julienne de se taire. Que lui importait qu'on st son amour pour Odon? Elle avait hte d'chapper l'atmosphre lourde qui l'accablait. Et si l'orage purificateur tardait trop clater, n'tait-elle pas presque dcide le provoquer elle-mme? Julienne fut quelque peu stupfaite de cette superbe tranquillit. Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est, maugra-t-elle due. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien: mais elle compte vraiment trop sur ma bont. Si elle s'tait confie moi, je lui aurais t entirement dvoue, et mes services ne lui eussent pas t inutiles. Elle veut agir seule, son aise! Je ne ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai. Trs marri d'avoir revenir bredouille auprs de Facial, persuad, du reste, que si Facial souponnait sa femme, c'tait qu'il y avait quelque chose, et encore plus persuad que, s'il y avait quelque chose, Julienne le savait, Chandivier se dcida, pour sauvegarder son amour-propre, faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui ft plus dans l'intimit de Julienne que lui aurait plus de succs. Il songea que Snchal pourrait tre ce quelqu'un et que celui-ci serait enchant de se charger d'une mission si propre le flatter et l'intresser. Il le dpcha donc Julienne, aprs avoir sommairement excit sa curiosit, et attendit l'effet de ce machiavlisme. Lorsque Julienne vit que Snchal s'en mlait, elle pensa tout de suite: Pauline est perdue: a lui vient bien! Elle crut d'abord que le snateur en savait long; et ce fut presque avec dsappointement qu'elle s'aperut qu'il tait encore moins avanc qu'elle et n'avait pas mme une ide du nom de l'amant. Elle hsita. Renverrait-elle Snchal comme elle avait renvoy son mari? Ou plutt ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les dtails de cette histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne rsista pas l'envie qui la dmangeait. En somme, que devait-elle Pauline? Rien, puisque celle-ci non seulement ne lui avait rien demand, mais ne lui avait rien confi. N'tait-ce pas dj charitable d'user de ce qu'elle savait avec tant de discernement et de rserve? Et puis, une fois bien documente, son bon coeur la pousserait peut-tre tre utile Pauline malgr elle! --Va donc voir, dit-elle Snchal, ce qui se passe l'aprs-midi au numro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des renseignements, recueille des observations, le tout avec la lgret et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir soigneusement au courant de tes moindres dcouvertes. Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au bout de huit jours de campagne, le snateur aurait rapport une ample provende. Snchal promit ce qu'on voulut: vigilance, clrit, discrtion. Il aurait fait des bassesses pour assister la naissance d'un potin parisien. En tre le pre, l'engendrer, le constituer de toutes pices tait une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait dj colportant la nouvelle de salon en salon, de rdaction en rdaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les tonnements, les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son oeuvre roulant dans Paris. C'tait sa suprme volupt. --Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du rsultat de son ambassade. --Quel est l'heureux coquin? --Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur, s'il n'y avait pas une part d'imprvu. --Qui tenez-vous donc? --Les oiseaux: ou plutt, je tiens le nid. En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'difier Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller, pour la vingtime fois peut-tre, le meuble secrtaire de sa femme. --Regarde ce que je viens de dcouvrir, fit Facial en brandissant une feuille de papier brouillard arrache un buvard et macule d'encre. Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier. Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant contre-jour. On pouvait lire, aprs la date trs distincte: Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une aprs-midi toute nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on pelait:)... amour... souffrir... voie naturelle du coeur... dgot... en finir... --C'est de ta femme? demanda Chandivier. --Oui. Si je savais qui ce billet a t crit! Mais o aller? o la prendre maintenant? --Je vais te le dire. --Tu as un renseignement? Ta femme a parl? --J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je ne me suis pas occup de toi! --31, rue d'Argenteuil? rpta Facial d'un air hbt. Mais le nom... le nom du misrable? --Le nom, je l'ignore: tu pourras aisment l'apprendre au moyen de l'adresse, 31, rue d'Argenteuil... Chandivier se frappa tout coup le front. --Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable dj demeure l? Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchrent. A l'adresse indique, le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux. --Parbleu! c'est Rocrange! s'cria Chandivier. Je me disais aussi... Ce n'est pas tonnant que j'aie son adresse dans la tte: je lui ai deux fois envoy de la part de Julienne des invitations, auxquelles d'ailleurs il ne s'est pas rendu. --Imbcile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je pas devin... Il essuya son crne moite de sueur. --Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais. --De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe pas; sois calme. --Je suis trs calme, rpondit le mari de Pauline. 13, rue d'Argenteuil, Facial se prsenta avec beaucoup de dignit au concierge. --M. de Rocrange? --C'est ici. --Est-il chez lui? --Non, monsieur. --Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire? --Cinq cents francs. --En voici mille. Au besoin, pourriez-vous tmoigner de ce que vous savez en justice? --Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu' tmoigner en justice. --C'est bien. --Au premier, la porte gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de chambre vous ouvrira. Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une aprs l'autre, posment. XI Pauline tait arrive vers une heure. Depuis longtemps, elle n'avait pas eu une aprs-midi elle, une aprs-midi entire consacrer son amour. nerve par la fausse vie qu'elle menait, son coeur aurait eu besoin de nombreuses journes d'indpendance pour se retremper et reprendre courage. Au lieu de cela, c'taient chaque fois de nouvelles combinaisons faire pour gagner un instant de bonheur, toujours troubl par l'ide du dpart prcipit, toujours empoisonn du sentiment odieux qu'il n'tait obtenu que par supercherie. Sa tristesse tait profonde. Odon, auquel cette souffrance n'chappait pas, essayait en vain de rconforter son amie. Lui-mme devait s'avouer qu'une situation pareille ressemblait plus un rapide campement devant un mirage fuyant, qu' l'installation bienheureuse dans la terre promise. Et cependant, il s'effrayait, lorsqu'il voyait sa matresse supporter avec tant d'impatience le joug de la socit; il s'effrayait pour elle, et se demandait si elle savait bien quoi elle s'exposait en voulant le secouer. Ne prsumait-elle pas trop de ses forces? Ne se repentirait-elle pas de sa tmrit, aussitt qu'elle se sentirait abandonne, injurie, souille? Comprenait-elle que le dfi aux moeurs, c'tait la mort civile? Il la supplia de prendre patience, de retarder le plus possible un clat que, les circonstances changeant, elle pourrait peut-tre parvenir viter. Mais elle manifestait une telle horreur de sa vie actuelle, qu'Odon commenait dj faiblir et entrer dans ses vues. Ce jour-l, il la trouva particulirement abattue et impressionnable. Il crut mme qu'elle souffrait physiquement. --Je suis inquiet de votre sant, dit-il. --O Odon? fit-elle en se jetant son cou, je n'en puis plus, je suis lasse, je succombe cette tche qui froisse ma conscience et ronge mon me. Ne prends plus la peine inutile de m'encourager la rsignation. Je ne veux plus me rsigner. La rsignation est indigne. Elle est pour moi un supplice moral de toutes les heures; et ce supplice, je ne veux plus qu'il me gte une existence rendue exquise et dsirable par toi. Tu es un homme: tu ne peux savoir ce que sont ces duplicits continues qui constituent l'existence d'une femme qui a le malheur d'aimer. Il y a des femmes qui s'en accommodent; il y en a mme pour qui elles sont une jouissance raffine et qui les considrent peut-tre comme l'agrment suprme de l'amour. Moi, je les hais. Le visage me fait mal, chaque fois qu'il me faut le contracter et lui faire exprimer ce que je ne pense pas. Je sens le fard sur mes joues comme un masque de chaux vive. Les paroles mensongres qui sortent de ma bouche me brlent les lvres en passant. Mes actions factices m'pouvantent comme des fantmes de dsolation et de crime. J'abhorre l'adultre, parce que j'adore l'amour. Transformons notre adultre en amour, Odon: il le faut: je mourrais d'avoir encore poursuivre longtemps une si basse comdie. Je t'aime, et au gr du monde je dois faire semblant d'en aimer un autre! Je t'aime, et je suis tenue d'affecter la plus profonde indiffrence pour toi, toi ma vie! Je t'aime, et alors que ce seul sentiment remplit mon me, on veut que je rie, que je cause, que je fasse de l'esprit ou de l'ingnuit sur mille sujets qui ne m'intressent pas et en compagnie de personnes qui m'intressent encore moins! Non, non, cela ne peut durer. Mes motions sont trop pures et trop violentes pour se prter, ainsi que des mimes, aux dguisements et aux jongleries. Assez! assez! j'en ai assez! Je te veux comme une honnte femme veut l'homme qu'elle aime: honntement et loyalement, la face du monde et sous l'oeil de Dieu. --Ma chrie, dit Odon, vous tes bien trouble par les misres de notre condition terrestre! --Dites de notre condition sociale, et vous aurez raison. Odon sourit. --Chre ange, moi aussi, je rejetterais volontiers ces chanes d'esclavage qui gnent si cruellement l'essor de nos plus ardents dsirs. Je les ai mme rejetes dj en partie: car depuis que vous tes moi, je ne m'occupe plus gure du monde, de ce qu'il dit et de ce qu'il fait; je ne l'entends que de loin, comme le vague bruit d'une houle qui ne m'atteint pas; je suis prt l'abandonner ses vanits et ses clapotements; et tout en dplorant que je ne puisse vous aimer qu'en dpit de lui, je mets mon amour tellement au-dessus de ses striles joies, que pour un seul de vos baisers je sacrifierais gaiement les satisfactions qu'il peut encore m'offrir. Mais, Pauline, comme vous venez de le dire, je suis un homme: mme aprs avoir contrevenu au monde, l'avoir mpris, maltrait, scandalis, je puis y rentrer quand je veux. Ce ne serait point un vritable sacrifice, un sacrifice fatal comme celui que vous feriez. Je n'ai donc point m'occuper de ma situation; elle n'est pas la vtre, ou plutt, malheureusement, la vtre n'est pas la mienne. Vous seule tes en jeu, et vous comprenez que je ne puis, sans frmir pour vous, songer au bouleversement profond que subirait votre existence. Je parle ici comme un ami, qui serait amen tudier votre cause et prendre avec vous le parti le plus favorable: car pour moi, pour mon gosme d'amant, je ne saurais qu'appeler de mes voeux une solution qui vous perdrait pour le monde et vous donnerait toute moi. --J'ai dj suffisamment pes les termes de ce dilemme: l'amour honnte, complet, heureux et le dshonneur, d'un ct; de l'autre, l'honneur avec l'amour malhonnte, incomplet, malheureux. Et j'hsiterais! Est-ce que je tiens cet honneur artificiel et faux que l'on a coutume de considrer, je ne sais pourquoi, comme le suprme bien d'une femme? Quels avantages me procure-t-il? Etre reue chez des personnes comme Mme Chandivier, Mme d'Orgely, Mme Sermais, dont je me soucie en somme assez peu et qui n'ont pour moi aucune amiti de coeur; les recevoir mon tour; tre salue plus ou moins bas dans la rue par des messieurs que je connais plus ou moins mal; habiter avec mon mari que je n'aime pas et qui prend prtexte de ma fidlit pour s'arroger le droit de pntrer quand il veut dans ma chambre! Voil ce que me rapporte l'honneur! Ah! si j'y croyais l'honneur, si ma conscience me l'imposait, il serait beau et fier de renoncer l'amour en faveur de ce que je regarderais comme le devoir! Mais je n'y crois pas: ou plutt, je sens profondment que l'honneur est une chose injuste et misrable. Il n'y a aucune lutte en moi: ou s'il y en a une, ce n'est point entre le devoir et la passion, mais entre ce qui m'apparat comme le seul idal vraiment moral, vraiment droit, et je ne sais quelles vieilles habitudes de superstition et de lchet qui tourmentent encore quelquefois ma faible nature. Odon comprenait merveille ces paroles et la situation o se dbattait sa matresse. Son estime pour elle grandissait jusqu' l'admiration. Jamais il n'et cru possible qu'une femme ayant tout pour tre heureuse, heureuse comme le monde l'entend et comme d'habitude les femmes le convoitent, tant riche, jeune, belle, spirituelle, entoure, flatte, possdant un mari avouable et reprsentant bien, facile vivre et facile tromper, et un amant sur l'amour et sur la discrtion duquel elle pouvait compter, qu'une femme si parfaitement fortune s'employt elle-mme l'croulement de sa fortune, pousse par un besoin suprieur d'austre renoncement et de sublime vertu. Mais il ne pouvait accepter cette abngation avant d'avoir puis les ressources de sa raison et de son loquence en dtourner Pauline. Avant tout, il devait travailler au bonheur de celle qu'il aimait. Sa conscience, sa dlicatesse, sa gnrosit lui dfendaient de songer lui. Ah! certes, la perspective d'unir compltement leurs deux vies faisait bondir son coeur de joie! Mais elle, elle, son courage serait-il assez vaillant pour soutenir sans y succomber le poids norme de la rprobation? Trouverait-elle dans l'amour de son amant, quelque grand qu'il ft, une compensation suffisante aux brlures d'amour-propre qu'il lui faudrait souffrir? --Pauvre enfant, dit-il plein de piti pour elle et d'angoisse,--car il sentait que c'tait la crise suprme et qu'aujourd'hui mme leur sort serait dcid--pauvre enfant, je voudrais vous dcourager de votre folle entreprise. Vous n'en voyez pas les prils; vous n'en apercevez pas les suites irrparables. Votre enthousiasme vous aveugle. Pensez-vous qu'on puisse si facilement braver l'opinion, qu'on puisse dire impunment: L'opinion est vile, mchante, dshonnte, je me passerai d'elle pour satisfaire ma conscience et mon droit? L'opinion se venge, et cela d'autant plus cruellement qu'on l'a plus justement mprise. Je la hais comme vous: elle est perfide et ridicule. Tant qu'on ne l'attaque que par des paroles, elle ne se formalise pas trop: elle se sent si forte, qu'elle sourit ses censeurs, lorsqu'ils l'apostrophent avec esprit ou loquence. Elle sait bien que ses plus vifs dtracteurs sont les premiers conformer leur conduite ses arrts. Et c'est l son triomphe. Mais oser lui rsister par ses actes? Oh! c'est terrible. Regardez autour de vous: o sont-ils les rvolts et les rfractaires? Disperss, mutils, anantis. Eux aussi taient braves, croyants, affams de justice et de bonheur. Mais ils prsumaient trop de leur armure et de leur sainte cause; le monstre les a treints et broys. Pauline coutait avec impatience. Pour la premire fois, il lui arriva de s'irriter de ce que lui disait son amant. Une sourde colre gonflait ses veines. Quoiqu'elle st bien qu'au fond Odon pensait exactement comme elle et que, s'il parlait ainsi, c'tait moins par conviction que pour sauvegarder sa responsabilit, elle lui en voulait de lui rpter ces trop sages raisonnements qu'elle s'tait faits elle-mme dj cent fois. Elle ne voulait plus discuter. Son parti tait pris maintenant. Revenir en arrire et terniser d'inutiles dbats ne servait qu' l'entter davantage. Brusquement cruelle, et visant au coeur, elle s'cria: --Tu ne m'aimes pas! Odon plit. Il esquissa un geste de supplication; mais il n'eut pas le temps de prononcer un mot. --Non, tu ne m'aimes pas, poursuivait-elle avec violence! Si tu m'aimais vraiment comme je veux qu'on m'aime, tu ne rsisterais pas par de froides raisons ma volont faite de passion et de larmes. Entends-tu? Il n'y a plus place chez moi pour de vaines controverses. Je souffre trop! Je meurs, si ma vie ne se transforme pas immdiatement. Aurais-tu peur de me prendre, de m'enlever, de me soustraire mon odieuse existence? Oh! je sais que tu ne m'abandonneras pas, comme le comte des Urgettes a abandonn Mme de Saint-Gry! Mais peut-tre crains-tu le jour o nous n'aurions plus que nous pour horizon, o nous devrions fuir Paris pour quelque lointaine campagne, o l'amour serait notre suprme et universelle ressource. Si tu ne m'aimes pas assez pour me suivre, je suis perdue. M'aimes-tu, dis-moi? M'aimes-tu? --Pauline! gmit Odon, entran par la passion de sa matresse et comprenant qu'il ne s'agissait plus que de rpondre par tout son amour l'amour sans bornes dont il se sentait envelopp. Pauline, tu doutes de moi! --Non, non, rpliqua-t-elle avec exaltation. Tu es mon ange, mon salut, mon tout! Mais que suis-je pour toi, moi, femme que tu aimes, sans doute, que tu n'aimes peut-tre pas au point de consentir joyeusement aux sacrifices qu'exigerait de toi l'exclusivisme de notre liaison? Car s'aimer, notre poque inique, s'aimer c'est se sparer du monde, c'est s'enfermer dans le clotre du sentiment, c'est perdre son droit la vie sociale pour conserver son droit la vie du coeur. Es-tu prt comme je suis prte? Si je savais que tu dusses regretter quelque chose, j'hsiterais, je reculerais: car plutt souffrir, plutt mourir que t'imposer un regret! Parle, dis-moi franchement si tu m'aimes assez pour qu' l'ide de me suivre tu ne sois pas mme troubl par l'ombre d'un renoncement. --Je t'aime, je ne vois que toi! dit Odon. --Oh! merci, merci! murmura Pauline de toute son me. --Comment pourrais-je ne pas t'aimer assez? T'aimer assez! Il n'y a pas de degrs dans mon amour: je t'aime. Ce qui n'est pas toi n'est rien, rien, rien. --J'en tais certaine, reprit Pauline: je n'ai pas dout de toi un instant. --Et puisque tu te donnes, comment ferais-je pour ne pas te recevoir avec adoration et respect? Je suis bloui seulement d'un vnement si fabuleux; en face d'une situation si poignante, un tremblement s'empare de moi; j'ai le vertige te voir dominer avec une si superbe audace et une si noble confiance le gouffre pouvantant de la vie contemporaine. Ah! tu es trangement belle! Et malgr que je te connaisse comme la plus remarquable des femmes, j'ose peine croire encore ton incroyable hrosme. --Pourquoi nous puiser dnouer le noeud gordien, lorsqu'il est si simple de le trancher? --Si simple: condition d'en avoir le courage. --Ah! mon Odon, s'il ne suffisait que de cela pour conqurir la vraie libert! Mais je ne me le dissimule pas: ce ne sera pas la libert de l'amour, ce ne sera que la libert de nous aimer. La vraie libert supposerait le consentement unanime des hommes: nous n'aurons que celui de nos deux consciences, de la nature qui nous bercera et de Dieu qui nous bnira. --Ne souhaitons point l'impossible: tenons nos regards fixs sur la beaut de ce qui est. De par ta volont, nous sommes libres, libres de nous aimer. Qu'il nous soit indiffrent que les autres reconnaissent en nous cette libert! Nous la prenons. --Et ce n'est point un coup de tte, dit Pauline; j'y ai rflchi longtemps; tu as assist toi-mme la longue et douloureuse gense de cet affranchissement. Maintenant que ma dcision est irrvocable, je me sens soulage du poids terrible qui m'oppressait. Je suis joyeuse et lgre, comme si j'avais recommencer la vie. Odon reprit gravement: --C'est, en effet, une nouvelle vie. Songes-y une fois de plus avant de creuser entre celle-ci et l'ancienne l'abme infranchissable. --L'abme est dj creus. Quoiqu'il ne soit encore visible que pour moi, il est dj creus et dj infranchissable. --Tes relations? --Je les abandonne avec joie au tourbillon des vanits. --Tes parents? --Je n'ai plus de parents, sauf ma vieille tante, si affaiblie par l'ge, si dbile d'esprit, qu'elle ne se rend compte de rien. Ma mre est morte, mon excellente mre... et mon pre, mon pre si bon, si touchant... Heureusement qu'ils ne sont plus! Ils n'auraient pas compris. Si leurs mes vivent encore, elles savent ce qui est bien. --Ton mari? --Lui! c'est surtout lui qui a caus mes souffrances morales. Ai-je le droit de le tromper, cet homme que je n'aime pas, mais qui n'en a pas moins reu de moi le serment de fidlit? A la fois trop honnte, trop svre, trop grossier de sentiments et trop imbu de prjugs, il ne se prterait pas ce qu'il appellerait une complicit, il ne saurait tre l'poux complaisant qui, s'apercevant qu'il n'est pas aim, tacitement accorde sa femme la libert et, au besoin, favorise son bonheur. Je devrais le tromper, continuer le tromper, bassement, perfidement, m'accommoder aux partages et aux vilenies de l'adultre. Je ne le puis pas, je ne le puis plus. J'ai honte d'avoir remis jusqu' prsent cette ncessaire purification de ma vie. Je n'en veux pas mon mari; il est consquent avec lui-mme: c'est moi que j'en veux d'avoir tromp cet homme, qui n'a eu que le tort, en somme, de ne pas discerner dans la petite fille qu'il a pouse la future femme passionne peu propre goter les charmes de l'existence bourgeoise qu'il lui mnageait. Ah! oui, j'ai eu tous les remords de l'adultre. Mais au lieu de revenir mon mari, ce qui serait une tromperie plus abominable encore, je vais mon amant. La vision de ce mari auquel il allait prendre sa femme flotta un instant dans l'esprit de Rocrange. Si c'tait moi qu'un autre enlevt Pauline! pensa-t-il, sans pouvoir soutenir plus d'une rapide seconde cette effrayante hypothse. Il savait que Facial n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Pauline comme lui l'aimait. Ne se produirait-il pas, nanmoins, chez ce malheureux, un dchirement profond, une blessure peut-tre mortelle? --N'as-tu pas piti de lui? demanda-t-il. --Piti? rpondit Pauline en secouant la tte. Son amour-propre souffrira plus que son coeur. Je n'prouve pas de relle piti pour qui n'a pas connu le rel amour. --Que fera-t-il, lorsqu'il apprendra la vrit? --Rien d'extraordinaire. --Se battra-t-il? --Non. Pourquoi? C'est un homme raisonnable. Il rglera lgalement notre situation par le divorce. --Il ne cherchera pas te reconqurir en pardonnant? --Jamais. Ayant viol les lois du mariage, je ne mriterai plus d'tre sa femme. Il me rpudiera avec mpris et dignit. C'tait l, en effet, le vrai Facial: dans les questions de coeur, moins sujet au dsespoir qu' l'indignation, moins dispos pleurer qu' svir. Et Rocrange comprit qu'il n'avait que faire de le plaindre. Toute piti devait, au contraire, aller cette pauvre femme, si sensible, si vibrante, broye si longtemps dans l'tau du mariage moderne. Oh! comme elle avait besoin d'tre aime maintenant, et comme il fallait rparer par une ardeur de baisers et d'adorations le pass lugubre! Odon entourait sa bien-aime de ses bras, semblait la protger contre l'entreprise inhumaine de la loi, l'arracher aux treintes du sort plein de complots. Il contractait avec motion vis--vis d'elle des devoirs extraordinaires: non pas de ces devoirs factices et pnibles auxquels obligent la plupart des situations de la vie, mais de ces devoirs irrsistibles, passionnants, qui ne sont plus mme des devoirs, tellement ils accaparent l'me. Quelle gratitude emplissait son coeur! Il prouvait cette grande volupt de ne pouvoir assez reconnatre la confiance qui lui tait tmoigne. Et pourtant, il se sentait libre. Il tait bien entendu entre eux qu'ils s'aimaient librement, qu'ils se donnaient librement l'un l'autre, qu'ils restaient libres jusque dans leurs serments d'amour, si parfois l'entranement de la passion les portait s'en faire. Le jour o ils ne s'aimeraient plus, si ce jour jamais pouvait luire, ils n'exerceraient l'un sur l'autre aucune tyrannie. Ils auraient aim. Ce bonheur leur suffirait. Et il semblait Odon qu' ne pas se lier il en aimait mille fois plus Pauline. Il et pris tous les engagements qu'il et plu celle-ci de lui dicter: car l'intrt de sa matresse tait la seule chose quoi il songet. Mais elle voulait qu'il n'y et pas d'autre lien entre eux que leur amour. Et n'tait-ce point leur vritable intrt tous deux? Et se savoir si libres, ne gotaient-ils pas davantage le charme d'une liaison exempte de calculs, o les seules fibres du coeur les attachaient plus sincrement que toutes les promesses? Oh! il l'aimait tomber ses genoux, s'vanouir de joie en sa sainte et lumineuse prsence. Que faisait le mari entre eux deux? Il n'tait bon qu' tre foul aux pieds, rejet, expuls, pour oser mler l'arrogance de ses droits caducs leurs divins panchements. Mais tout coup une pense terrible vint bouleverser Odon. Comment n'avait-il pas rflchi cette objection formidable? Et comment Pauline... Oh! c'tait impossible!... --Ton fils? bgaya-t-il. Le visage de Pauline ne se troubla pas. --Ton fils! ton enfant! ton Marcelin pour lequel ton coeur de mre bat aussi fort que ton coeur d'amante pour moi, l'as-tu donc oubli? Cette seule apparition ne va-t-elle pas renverser d'un souffle l'difice prsomptueux de notre amour? Odon attendait, haletant. En une apprhension fatale, il eut la vision de l'enfant rappelant la mre, sinon au devoir, du moins au sacrifice. Il trembla devant la puissance des bras tendus criant: Ma mre, je suis le lien sacr qui vous unit indissolublement mon pre! Briserez-vous ce lien? Me priverez-vous de mon protecteur naturel, de celui qui m'a engendr, de mon pre? Et qui vous dit que je ne l'aime pas, mon pre? Est-il moins mon pre que vous n'tes ma mre? Avez-vous le droit, aprs m'avoir mis au monde, en collaboration avec lui, de dissoudre la famille dont je suis n? L'avez-vous ce droit? Ah! moi, l'enfant, je suis l, et pour moi vous devez tout supporter, tout souffrir. Il vous est dfendu de changer, par votre bon plaisir, les conditions de ma naissance. Le sang parle. Le sang est plus fort que tous les caprices; il prime mme les passions les plus irrsistibles et ordonne d'y rsister. Moi, qui suis l, je vous interdis de vous unir un autre, tant que mon pre est vivant. Et pourtant, Pauline avait l'air de ne pas entendre cette supplication filiale. Que se passait-il dans sa tte qui restait calme, comme si Odon ne venait pas d'voquer devant elle le plus redoutable adversaire de leur amour? Odon considrait sa matresse, l'interrogeant du regard avec anxit, tonn de ne pas la voir changer de couleur, se troubler, pleurer, se tordre les mains. Pauline n'avait pas sourcill: la question tait depuis longtemps rsolue pour elle. Mais elle hsita quelques minutes devant l'aveu qu'elle avait faire son amant. Ce fut d'une voix trs basse, quoique extrmement tranquille, qu'elle pronona enfin: --Mon mari n'est pas le pre de mon enfant. Odon tressaillit. Une sueur froide couvrit subitement ses tempes. --Que dis-tu? fit-il, avec effort. Pauline rpta ce qu'elle venait de dire, mais avec un lger tremblement, alarme qu'elle tait de l'effet que cette rvlation semblait produire sur Odon. Rocrange se dressa violemment. Il fit quelques grands pas dans la chambre, comme frapp de folie, la tte entre les mains et poussant de rauques exclamations. --Odon! Odon! gmit Pauline consterne. Odon s'avana sur elle, lui saisit les poignets et les yeux gars cherchant ses yeux pour les fixer furieusement: --Tu as eu un autre amant que moi? vocifra-t-il... Ah! tu as eu un autre amant que moi? Une jalousie atroce le remuait, jalousie brutale, irraisonne, qui venait de s'abattre sur lui et de l'treindre, quoique l'instant d'auparavant il se ft refus croire qu'il pt tre sujet une pareille passion. --Rponds! rponds, Pauline! criait-il. Quel est l'homme qui est le pre de ton enfant? Quel est celui qui t'a possde d'amour avant moi? Ah! je te croyais pure, et voici que tu as eu un amant, un amant que tu as aim comme moi, plus que moi peut-tre! Pauline, tu viens de dchirer mon coeur effroyablement. Des larmes jaillissaient de ses yeux et devant ce dsespoir Pauline se sentait dfaillir. Mais elle ragit de toute l'nergie dont son me tait capable. Matrisant l'affreuse motion qui la poignait, elle attendit qu'Odon et exhal le premier flot imptueux de sa douleur; et lorsqu'il se fut tu, la poitrine seulement secoue encore de sanglots, elle commena, d'une voix qu'elle fit le plus douce et le plus calme possible: --Oui, Odon, j'ai eu un amant avant toi, et si je ne te l'ai pas dit jusqu'ici, c'est qu'au moment o je t'ai aim il ne jouait plus aucun rle dans la mmoire de mon coeur. J'avais encore moins te parler de lui que de mon mari. Il est mort d'ailleurs, cet homme avec qui j'ai connu les fausses joies de l'adultre, il est mort, et son souvenir est mort depuis longtemps. Si cet enfant n'tait pas l, pour me rappeler parfois son pre, voquer de l'oubli cette figure disparue, qui a pu jadis, alors que je n'avais pas accompli le plerinage de l'amour, m'en dresser le fantme un coin de ma route, si cet enfant, qui fait mon orgueil, ne m'inspirait en quelque sorte une reconnaissance rtrospective pour celui qui me le donna, je n'aurais qu'un regard d'amertume jeter sur un pass vide et morne. Je ne l'ai point aim, cet homme qui fut mon amant. Mrite-t-il ce titre? Il n'a su ni dompter mon me, ni blouir mes sens. Je suis reste froide et dsole comme aprs une effroyable ironie. Pourquoi t'tre livre lui? diras-tu. Hlas! c'est pour la mme raison qui m'a fait pouser mon mari. La femme cherche toujours aimer. Jusqu'au moment o elle aime vraiment, o elle sait n'en pas douter qu'elle aime, bien des tentatives infructueuses ont lieu. O sont-elles les privilgies qui ont trouv du premier coup l'amant prdestin et ont eu l'ineffable gloire de s'offrir vierges ses baisers? S'il y en a auxquelles fut dparti ce bonheur, qu'elles l'imputent une faveur spciale de la providence. La plupart, j'entends de celles qui aiment, ont prouver l'amre vanit des dsirs humains, avant d'en connatre la possible et magnifique floraison. Heureuses, bienheureuses encore quand elles la connaissent! O mon Odon, vierges! tais-je moins vierge parce que mon corps avait t possd? Mais c'est toi, c'est toi qui m'as rendue femme! Auparavant, quoique femme marie et femme adultre, je n'tais pas encore femme. Il me manquait le sens divin de l'amour. C'est toi qui m'en as dote: ou plutt qui l'as dcouvert, excit, fcond en moi. N'as-tu point eu ma vraie virginit? N'es-tu point mon premier, mon seul, mon parfait amant, mon poux et mon matre? Odon, Odon, c'est toi que j'aime, je n'ai aim que toi! Odon sanglotait toujours, mais son regard s'tait adouci. Il comprenait qu'il avait eu tort de s'emporter et que cette femme admirable ne perdait en rien de sa valeur pour avoir err, longtemps err la recherche de l'inapprciable trsor. Lui-mme avait eu des matresses, et en grand nombre: et osait-il dire qu'il n'en avait pas aim quelques-unes? Et pourtant, lui aussi se sentait vierge, vierge par le renouvellement qu'apporte tout amour. --Je ne t'en veux pas, Pauline, pronona-t-il, mais voix triste encore. Il ne pouvait pas se remettre si vite du coup inattendu qui l'avait frapp, quoique sa raison et dj pris le dessus et lui reprsentt l'injustice de sa douleur. Pauline continua: --Et l'euss-je aim, l'euss-je aim comme je t'aime, te serait-il permis de conclure que mon amour actuel n'est pas entier et sans mlange? Ne devrais-tu pas, au contraire, tre fier d'avoir aboli dans mon coeur les autres sentiments qui auraient pu le partager? Enfin, et avant tout, n'tais-je pas libre de me donner, alors que je ne te connaissais pas et que je n'aurais pu me donner toi? D'o viendrait que, mme dans le cas o j'aurais aim, tu pusses tre pein de mon pass? --C'est vrai, dit Odon, j'ai agi sous l'empire de la folie: pardonne-moi. --Je n'ai rien pardonner: pour folle qu'elle tait, cette jalousie tait de l'amour. --Pardonne-moi, Pauline, je t'ai offense. En poussant mon cri d'indignation goste et dment, je me suis raval au niveau des tyrans et des pharisiens, qui entendent bien que la loi soit viole, mais leur profit seulement. Le coeur est le coeur: comment exigerais-je qu'il reste enseveli sous un linceul de mort jusqu'au moment o j'apparais pour lui souffler la vie? Si ton coeur n'avait pas t agit depuis longtemps par l'ternel dsir, te serait-il possible maintenant de m'aimer comme tu le fais? Oh non! et j'tais ridicule de supposer que, doue de passion, tu fusses demeure jusqu'ici sans risquer un pas la poursuite du bonheur. Que tu te sois dj donne, que tu en aies aim un, deux, plusieurs, qu'ai-je besoin de m'en proccuper, aujourd'hui que tu es moi et que je te tiens frmissante dans mes bras? Le prsent et l'avenir sont la seule chose qui compte; le pass en a t la prparation; et si le prsent charme, c'est que le pass a t ce qu'il devait tre. Pardonne-moi, Pauline: tu m'aimes, et je ne veux savoir que cela. La noblesse de ces paroles toucha vivement la jeune femme. Elle n'tait cependant pas entirement satisfaite: les efforts d'Odon pour se dompter taient trop visibles. Elle voulait que son amant n'et contre elle pas mme l'ombre d'un de ces griefs secrets, dont on rougit, qu'on est le premier condamner, mais qui n'en tourmentent pas moins le coeur. --Je crains que tu ne m'en veuilles, au fond, dit-elle. Avoue que j'ai descendu quelques marches du pidestal sur lequel tu te plaisais m'riger. --Au premier moment, oui, rpondit Odon. Je ne rflchissais pas que dix ans de mariage avec un mari qu'on n'aime pas justifient toutes les consquences. --Je n'ai pas besoin d'tre justifie, mais d'tre comprise. Elle lui raconta l'histoire de son adultre. Elle n'en cla ni les hontes, ni les dboires; elle insista mme sur le ct navrant de cette aventure. Elle se dpeignit telle qu'elle tait cette poque: irrite de la dsillusion de son mariage, impatiente d'aimer, prenant pour de l'amour les moindres palpitations de son coeur inexpriment, et finalement donnant dans le premier panneau tendu sous ses pieds par un bel goste. Oh! elle n'avait pas t longue s'apercevoir de sa bvue; mais elle s'y tait entte, esprant toujours, malgr tout, jusqu'au moment o la brutalit indubitable des faits l'avait laisse gisante sur le carreau, jamais rebute, croyait-elle, de chercher le bonheur par l'amour. Cette exprience lui avait suffi. Elle avait rfrn en elle ses besoins de vie sentimentale. Elle en tait arrive douter de l'amour, ou du moins, car elle ne le sentait que trop bouillonner strilement dans son sein, douter que sa ralisation ft possible sur la terre. Odon l'coutait parler, et, peu peu, mesure qu'il pntrait mieux le pass de celle qu'il aimait, pass que, quoiqu'il se dfendt de dsirer y toucher, elle tenait lui faire connatre dans ses dtails, le sentiment pnible qui l'avait mu se transformait en ardente sympathie. --Pauvre amie! rptait-il, tandis que se succdaient les stations de ce calvaire. La piti gonflait son coeur et n'y laissait plus de place pour la moindre amertume. Pauline savait si bien le mler sa vie, qu'il en prouvait lui-mme les impressions, la sentait, la comprenait, et partant n'avait plus rien en pardonner ou en excuser. Bien plus, voir cette me se dvoiler davantage, il concevait d'elle une admiration toujours plus profonde, car il s'tonnait de trouver qu'elle avait tellement eu soif d'idal et depuis si longtemps avait souffert de la disproportion entre ses aspirations merveilleuses et l'indigence du sort qu'elle avait subi. --Et il y a huit ans que cette histoire s'est passe? demanda-t-il, lorsqu'elle eut fini. --Il y a huit ans. --Et depuis? --Depuis, ce fut la mort de mon me, ou plutt, car ses blessures taient bien vives, son affreux supplice, l'enfer du doute, du dsespoir, de la fausse rsignation, qui cherche maintenir la rvolte, sans parvenir autre chose qu' doter le visage du masque d'indiffrence et de politesse sous lequel les passants ne sauraient deviner qu'un monde terrible palpite: jusqu'au jour providentiel o je t'ai rencontr, mon Odon, et o j'ai cru que l'univers allait s'effondrer sur moi, pour avoir trouv, enfin! enfin! le bonheur dans deux bras amis. --N'as-tu vraiment pas essay durant ces huit ans de te donner un autre homme? --Non, fit Pauline: l'amour que je concevais tait si haut, qu'il me semblait impossible qu'il se trouvt quelqu'un capable d'y rpondre. Bien des hommes m'ont fait la cour; en tous je dmlais l'gosme cynique, la sensualit grossire, la vanit stupide. Aucun ne m'aimait vraiment, et, comme avec les annes l'idal que je me crais de l'amant se compltait et grandissait, aucun, mme parmi les meilleurs, ne me paraissait digne d'tre aim. Au spectacle des misrables intrigues qui se nouaient et se dnouaient autour de moi, je n'tais que plus dcide abandonner aux mes mdiocres de si mprisables commerces. J'avais renonc croire; la foi tait partie enleve par les serres de la dception. Il fallait un miracle pour me sauver: le miracle s'est produit. Dieu que j'avais reni s'est manifest au moment o je ne m'attendais plus qu'au nant, et je suis maintenant en adoration devant sa bont et sa puissance. --O Pauline! dit Odon, tu es la plus noble, la plus rare des cratures. Je suis un misrable de t'avoir souponne d'une faiblesse. Une faiblesse, bon Dieu! Quelle prtention avais-je? Mais je te voulais sans tache, comme la divinit pure laquelle on a dress un autel et qu'on pare de toutes les vertus. Et, mauvais croyant, il m'avait sembl qu'un nuage passait sur ta blancheur immacule. Mais, voil que tu m'apparais maintenant plus blouissante qu'avant. Oh! pardonne, pardonne! Cette fois, c'tait sincre et profond. Ce n'tait plus seulement sa raison qui le poussait rendre justice, mais tout son coeur. Les yeux de Pauline brillrent de joie, son me rayonna. Odon s'tait agenouill devant elle. Il baisait les plis de sa robe; et sur sa main, la jeune femme sentit tomber une larme. Ce fut un instant de muette extase. Puis, lorsqu'il se fut relev, elle se jeta dans ses bras, comme pour y chercher la protection suprme. --Rien ne pourra m'arracher de toi! balbutiait-elle. --O mon amie, je serai ton seul, ton vritable poux. Je le vois maintenant, le monde ne saurait tre pour toi qu'un dsert; la famille mme, cette prison o tant, qui soupirent aprs la libert, sont retenus par de multiples chanes, est dmolie autour de toi et ne t'offre que des ruines inhabitables; tout t'loigne de celui auquel la loi t'a li, tout et jusqu' l'enfant, qui d'habitude est l'inexorable carcan rivant au mme collier de fer deux ttes ennemies. Je n'ai plus d'objection, plus. Je suis convaincu que ton bien comme ton devoir consistent abandonner ton mari pour me suivre. Je n'apprhende plus pour toi ni les regrets, ni les dfaillances. Au point o tu en es, la seule solution possible, c'est la rupture avec un pass de larmes et de mensonge. --L'honneur mme, cet honneur dont on a plein la bouche et qu'on comprend si peu, l'honneur mme l'exige. --Je ne te parle pas de ma joie, Pauline; elle est immense. Oh! nous serons heureux! --Je le veux, Odon. --Un avenir de bonheur cach, loin de la foule, loin des vanits et des perfidies, s'ouvre devant nous. Une idale confiance en Dieu, en la justice, en l'amour remplit nos mes. Unis par le saint mystre d'une mme foi, nous oublierons les hommes, les paens, les barbares. Nous les laisserons leurs faux dieux et leurs cultes malfaisants. Chre pouse, tes yeux seront mon univers, tes beaux yeux o se rvle l'unique grce qui me touche. Peu nous importe le bruit que l'on fera sur nous: il ne parviendra point nos oreilles. Nous aurons le tmoignage de notre conscience, le seul bien ncessaire, et qui ne nous faillira pas. --Oh! oui, dit Pauline, la conscience, l'honntet, l'amour! Elle appuya sa tte sur le sein de son amant. Une bndiction semblait planer sur eux. La douceur de cette heure tait si grande, qu'ils ne savaient comment s'exprimer mutuellement leur gratitude. Ils restrent longtemps silencieux en une treinte bienheureuse. Puis, Pauline dit: --Ds demain, mon mari saura tout. Elle avait peine prononc ces mots, qu'un bruit de pas se fit entendre dans le salon voisin. Pauline plit affreusement. La portire s'carta. Sur le seuil de leur chambre, un homme apparut: Facial. XII Depuis plusieurs heures, Facial se promenait dans son cabinet, en attendant l'entrevue qu'il devait avoir avec sa femme. Un domestique vint lui annoncer que madame tait arrive. Il se recommanda encore la plus glaciale, la plus ddaigneuse politesse, boutonna sa redingote, but un petit verre de cognac, et passa au salon o l'attendait Pauline. Elle se leva son entre et lui tendit la main sans affectation. --Nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre, dit-elle; pargnons-nous mutuellement les reproches et les grands mots. Facial resta abasourdi de ce dbut. Il se prparait subir des attendrissements, des sanglots, une femme se jetant ses pieds et demandant grce, et voici qu'il la trouvait aussi calme que lui. --Asseyez-vous, Madame, dit-il avec un geste vague. Ils prirent place en face l'un de l'autre, spars par une petite table. --Je n'ai pas d'explication vous donner, fit Pauline au bout d'un instant de silence, et je vous prie de ne pas en exiger de moi. Il doit vous tre assez indiffrent de savoir pourquoi et comment j'en suis venue rompre les liens qui nous unissaient. Il est probable d'ailleurs que si je tentais de vous l'expliquer, vous ne me comprendriez pas. Veuillez donc ne considrer que les faits. Ils sont trop vidents pour que je songe les nier ou les attnuer. J'en assume la responsabilit. Facial perdait pied. Il ne concevait pas que Pauline ost se prsenter lui autrement qu'en pcheresse repentante et accable de honte. --Ah! misrable femme! s'cria-t-il, oubliant d'un coup ses projets d'impassibilit. --Ne le prenez pas sur ce ton, dit Pauline, je vous en supplie. --Comment! Vous m'avez tromp, trahi, dshonor, vous avez commis un crime pouvantable, vous voil souille, couverte de boue, et vous venez tranquillement m'annoncer que vous en assumez la responsabilit! Je crois bien que vous en assumez une de responsabilit, et effroyable! Les consquences de votre faute seront terribles, terribles... --Il est inutile de vous emporter: ce qui est fait est fait, et si c'tait refaire, je le referais. Veuillez me dire maintenant quelles sont vos intentions. Facial la regardait effar. --Mes intentions? mes intentions? Vous en parlez avec une lgret... Ah a! clata-t-il, pensez-vous que je vais passer l'ponge sur vos dportements, vous ouvrir de nouveau, comme si de rien n'tait, ma maison et mes bras, vous supplier peut-tre--telle est votre audace!--de reprendre la vie commune agrmente de toutes les complaisances? Ne vous bercez pas d'illusions. Ne vous figurez pas que votre pouvoir sur moi soit si grand, qu'il vous suffise de paratre pour reconqurir votre place au foyer. Vous vous traneriez mes genoux, que je resterais inflexible. Madame, je ne suis pas de ceux qui pardonnent. Cette phrasologie mettait Pauline au supplice. --Je ne suis point venue ici mendier votre pardon, dit-elle. Je ne saurais qu'en faire. Dites-vous bien d'ailleurs que si vous souffrez maintenant cause de moi, j'ai souffert, moi, pendant dix ans cause de vous, et ne vous posez pas en accusateur: ce rle vous convient peu. --Quelle impudence! fit Facial avec indignation. Mais vous tes un serpent que j'ai rchauff dans mon sein! Pauline haussa les paules. Rien, pas un cri du coeur ne lui chappe! pensait-elle. Elle se taisait, hautaine, sous les injures que Facial dversait. Qu'aurait-elle dit? Elle ne pouvait pas lui prter son cerveau, pour qu'il sentt avec ses sentiments et comprt qu'il n'avait pas le droit de la juger. Il voyait son point de vue, un point de vue abominable et faux, mais qui tait le sien. Que servait alors de rpondre? En proie une fureur qu'il ne cherchait plus contenir, Facial se rpandait en discours diffus, boursoufls, pleins de priodes dclamatoires et d'imprcations violentes. Il dpassait les bornes, traitait sa femme de fille perdue, la ravalait au-dessous des prostitues, qui, elles, n'ont jur fidlit personne. Les outrages jaillissaient de ses lvres. Lui, si chti d'habitude dans son langage, trouvait d'ignobles insultes lancer comme des crachats au visage de celle qui lui tait intellectuellement et moralement si suprieure. Elle ne bronchait pas; ple, les traits immobiles, elle laissait passer ce flot d'ordure qui ne l'atteignait pas. puis, Facial s'arrta et s'affaissa dans un fauteuil. --Avez-vous fini? demanda Pauline. Il se redressa, comme sous un coup de fouet. --Je n'ai pas encore dit le plus important, Madame, reprit-il foudroyant; je n'ai pas encore prononc le mot fatal... --Prononcez-le, interrompit-elle, je n'attends que cela. --Vraiment, Madame, le divorce ne vous fait pas peur? Il esprait la voir s'abattre sous l'pouvante de ce mot et mesurer enfin l'horreur de son crime la grandeur de la punition. Mais elle ne parut pas s'en mouvoir. Il accentua d'une voix svre: --Le divorce, Madame! le divorce! --Je suis heureuse, rpondit simplement Pauline, que vous compreniez comme moi qu'une sparation est ncessaire. Vous la voulez lgale, tant mieux: l'ordre est une excellente chose, et ma libert en sera moins prcaire. Le divorce est la meilleure solution notre situation. Si vous avez cru que je me ferais des illusions sur votre tendresse mon gard, vos paroles me montrent que vous en entretenez sur celle que je vous porte. Vous vous imaginez que ma faute--je conserve mon acte ce nom, puisqu'il est consacr, quoique ma vraie faute, faute bien involontaire et toute d'ignorance, ait t de vous pouser sans savoir ce que c'est que l'amour--vous vous imaginez que ma faute est le rsultat d'un de ces coups de tte ou de sang familiers aux femmes peu scrupuleuses, qui durent le temps d'un caprice et dont elles se mordent amrement les doigts, si, par malchance, le mari dcouvre et svit. Vous supposiez que ce mot de divorce allait me prosterner vos pieds humilie et brise, pleurant des serments de repentirs ternels. Vous vous trompez. Ma faute a t voulue et longuement mdite. Bien loin d'en redouter les consquences, j'tais la veille de vous dcouvrir moi-mme la vrit. Vous m'avez prvenue: ce n'est pas une raison pour que je change de contenance. Non, je ne crains pas le divorce; je l'appelle, je le dsire. Mais ici vous tes le matre, vous seul avez qualit pour le rclamer, puisque, au point de vue de la loi, c'est vous qui tes l'offens. --C'est bien, Madame, nous divorcerons. Telle tait mon intention: vos bravades ne font que m'y affermir. --Sur quoi baserez-vous votre demande? --Sur la vrit: votre adultre. Songeriez-vous le nier? --Oh non, je vous aiderai mme l'tablir. --Il y a des maris chevaleresques qui en pareille circonstance poussent l'abngation jusqu' prendre la faute sur eux. N'attendez pas de moi une telle dlicatesse. Je considre l'adultre, mme l'adultre de l'homme, comme une chose trop grave pour que je consente m'en charger. Que m'importe votre honneur, maintenant que vous l'avez perdu. Le divorce sera prononc contre vous. --J'entends. Vous m'offririez d'ailleurs ce petit sacrifice, que je n'accepterais pas. --Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous traner devant le tribunal correctionnel pour obtenir votre condamnation. Je dlaisse cette vengeance. --Quelle magnanimit! --Le nom de votre complice ne sera pas mme prononc dans les considrants. Vous pourrez l'pouser, puisque vous prtendez l'aimer, et essayer de racheter avec lui les torts que vous avez eus avec moi. Facial se croyait sublime. --Il est mari, dit Pauline. --Il peut divorcer. --Il ne le peut pas: sa femme est catholique. Facial leva les yeux au ciel. --Dans quel abme tes-vous tombe! Enfin s'cria-il, vous l'avez voulu, Madame, vous l'avez voulu! --C'est bien. Ne parlons pas de moi. Puis-je vous demander quelles sont les preuves que vous produirez devant les magistrats? --Des preuves? J'ai des tmoignages, des prsomptions morales, des faits matriels qui, runis, formeront un dossier suffisant pour vous confondre. --Croyez-moi, laissez de ct tout cet arsenal. Il est inutile, puisque j'avoue. Ne dsirez-vous pas, comme moi, aboutir par les moyens les plus rapides et les plus simples? --Sans doute, et si vous avouez cela ira tout seul. Mais il faut un aveu crit. --Qu' cela ne tienne, je vais vous crire une lettre o je reconnatrai explicitement ma culpabilit. --Comme vous voudrez, fit Facial. D'habitude, les femmes n'avouent pas ces choses-l; leur pudeur les pousse se dfendre mme contre l'vidence. Il faut que vous ayez perdu tout sens moral. Sans rpondre, Pauline ouvrit un buvard, prit une feuille de papier et crivit une demi-page qu'elle signa. --Cela suffit-il? demanda-t-elle en tendant la pice son mari. Facial la lut deux ou trois fois attentivement. --Cela suffit, dit-il. Puis il la serra avec soin dans son portefeuille. --Et maintenant, Madame, termina-t-il, nous ne nous retrouverons que devant les juges. Que Dieu vous pardonne! Mais au lieu de partir, Pauline se dirigea vers une porte menant dans les appartements intrieurs. --O allez-vous! cria Facial. --Mon fils... Je vais chercher mon fils. --Pour quoi faire? --Pour l'emmener. Il se prcipita et lui barra le passage. --Vous ne passerez pas! --Monsieur! --Je vous le dfends! Elle s'arrta haletante. Un clair flamba dans ses yeux. --Vous oseriez me dfendre de prendre mon fils? pronona-t-elle les dents serres. --Parfaitement. --Mais c'est mon fils! rugit-elle. --C'est aussi le mien, dit Facial. Une horrible lueur palpita dans l'esprit de Pauline. Son fils! son fils! Facial songeait le lui enlever! Oh! c'tait impossible! Quelle monstrueuse pense venait de germer l tout coup, si monstrueuse que pas un instant le soupon que cela pt se produire ne lui tait venu! La sparer de son fils! Ce forfait pouvantable serait-il permis? Non, non, elle se trompait, elle avait mal entendu! Son mari tait un homme aprs tout: il n'allait pas voler un enfant sa mre! --Je veux mon fils! supplia-t-elle la tte pleine de vertige. --Vous ne l'aurez pas. Alors, en une abondance perdue de paroles incohrentes, pleurant, dfaillant, les mains frissonnantes, elle divagua: --Vous n'avez pas form l'infernal projet de m'arracher mon enfant! Ce n'est pas srieux, ce n'est qu'une effroyable plaisanterie! Dites, dites que vous n'avez voulu que me faire peur! Je suis mre, moi, savez-vous bien? Ce serait me tuer que de m'ter l'enfant que j'ai port dans mon sein, que j'ai nourri, que j'ai lev, qui est mon sang et ma vie! Oh! vous savez cela! Vous ne voudrez pas commettre un crime si infme! Si vous avez jamais eu pour moi un sentiment qui ne ft pas de la haine, vous pargnerez la malheureuse qui a t votre femme, vous n'exercerez pas sur elle une atroce, une basse vengeance. Vous ne dites rien; vous attendez que je me sois mieux humilie. Parlez, que dois-je faire pour vous flchir? Oh! grce! grce! L'angoisse m'treint la gorge, ma voix se perd, les mots manquent mon coeur... C'tait enfin la scne que Facial attendait et laquelle il s'tait prpar. Seulement, au lieu que ce ft la femme, c'tait la mre qui criait grce. Il rpondit durement: --C'est trop tard: il fallait songer cela avant. Une nouvelle nergie galvanisa Pauline: --Vous avez l'audace de squestrer Marcelin? profra-t-elle avec un tel emportement, que Facial crut qu'elle allait se jeter sur lui. --Sa place n'est pas avec vous. Je le garde. --De quel droit? --De quel droit? Je crois, Madame, que vous vous mprenez ici trangement sur vos droits. Apprenez donc que, le divorce tant prononc contre vous, c'est moi, en principe, que le tribunal doit confier l'enfant. Il suffit que j'en fasse l'objet d'une demande, et c'est ce qui sera, pour que, malgr tout ce que vous pourrez arguer, le droit de garder Marcelin me soit acquis. A ces paroles qui clairaient tragiquement la situation, Pauline sentit tout s'effondrer en elle. Un dernier espoir restait, auquel elle s'accrocha dsesprment. Il fallait pour cela l'aveu terrible. Mais plus rien ne lui cotait. Se campant devant son mari, le fixant les yeux dans les yeux, elle dit avec un cinglement: --Cet enfant n'est pas de vous. Facial sursauta. --Il n'est pas de vous, reprit-elle plus ardemment, il est de M. de Hartwald. Car je vous ai tromp autrefois avec M. de Hartwald. C'tait l'poque o il tait secrtaire d'ambassade Paris. Vous vous le rappelez? J'ai fait sa connaissance dans un bal. Il venait souvent ici. Vous l'invitiez. Eh bien, je vous trompais avec lui. Pendant un an, je vous ai tromp; et vous ne vous en doutiez pas. Marcelin est n de cet adultre. Regardez-le, il n'a rien de vous: il ne vous ressemble ni au physique ni au moral. Remarquez son nez, son nez droit, fin, distingu, et ses cheveux, ses cheveux blonds: c'est le nez et les cheveux de M. de Hartwald. Il a, par contre, mes yeux et ma bouche. C'est frappant. M. de Hartwald est mort; cet enfant est moi seule... Elle s'arrta, regardant toujours son mari. Mais celui-ci, aprs un premier choc de surprise, avait eu le temps de se remettre. --Ah! par exemple! s'cria-t-il en riant insolemment, vous avez de l'imagination! Ma parole, vous entendre, on dirait que c'est arriv! Mais a ne prend pas! a ne prend pas! Marcelin le fils de M. de Hartwald! Elle est bien bonne! --Vous ne me croyez pas? fit Pauline bouleverse. --Vous croire? Ah a, pour qui me prenez-vous? Il est visible que vous venez d'inventer cette histoire de toutes pices. C'est un mensonge, et qui plus est un mensonge ignoble. Ah! Madame, vous tiez dj bien bas dans mon estime: vous voici dans la fange jusqu'au cou. --Vous ne me croyez pas? rpta-t-elle avec accablement. --Inventez autre chose, ou mieux n'inventez rien du tout. Votre paroxysme vous gare jusque dans le ridicule. Marcelin ne serait pas mon fils! Vous moquez-vous? Vous trouvez qu'il ne me ressemble pas? Vous tes donc aveugle! Et la voix du sang, Madame, la voix du sang! Est-ce que je me sentirais son pre, si je ne l'tais pas? --Mon Dieu! mon Dieu! gmissait Pauline. Et elle demeurait stupide devant son impuissance tablir la vrit. Elle ne possdait aucune preuve de ses relations avec M. de Hartwald. Tout avait t dtruit. Il n'existait pas un mot de billet, pas une photographie, pas un signe, pas un document quelconque, rien, rien, rien, que sa parole elle et cette ressemblance qu'elle tait la seule apercevoir. Alors, folle, elle cria son mari: --Rendez-moi la lettre! --La lettre? --Oui, la lettre que je viens d'crire et o je me reconnais coupable. Je ne divorce plus. --Pardon, Madame: vous ne divorcez plus, mais moi je divorce. Je ne vous rendrai pas la pice que vous m'avez si lgrement fournie. --Oh!... --D'ailleurs, cela ne vous avancerait pas grand chose. Comme je vous l'ai dit, j'ai des tmoignages faire valoir. La procdure sera un peu plus longue, voil tout. --Je me dfendrai, je lutterai et peut-tre parviendrai-je jeter quelque doute dans l'esprit des juges. Rendez-moi ma lettre! --Non. --C'est une lchet! --Une prudence. --Mon enfant! mon enfant! Elle voulut s'lancer. Facial la saisit violemment par les bras et la coucha de force dans un fauteuil. Sans cesser de la maintenir, il appela: --Victor! Le valet de chambre parut. --Prvenez miss Dobby qu'elle ait emmener immdiatement mon fils l o elle sait. Accompagnez-les. En proie une indicible horreur, Pauline se dbattit convulsivement. On enlevait son enfant! Elle ne le verrait plus, plus... C'tait fini! --Le voir, rla-t-elle... je veux le voir... Mais les deux mains atroces de son mari la serraient comme dans un tau, la clouaient, la paralysaient. --Lchez-moi!... Oh! ayez piti, piti!... Mon Dieu, ayez piti!... On entendit, du ct de l'antichambre, une lointaine voix d'enfant: --Maman! maman! Pauline se raidit en un suprme effort. Mais ce fut en vain. Elle retomba brise sous la masse vigoureuse qui pesait sur elle. Elle cria. Facial lui mit son genou sur la bouche. Quelques instants pouvantables se passrent, pendant lesquels elle crut mourir, tout son pauvre corps tordu comme dans les spasmes d'une torture. Enfin, Facial la lcha. --Vous tes libre, dit-il. Elle se leva d'un bond fivreux et se prcipita travers l'appartement. Elle en parcourut htivement les diverses pices. Le vide, le vide partout. Marcelin n'tait plus l. Dans la salle d'tude, un dsarroi de livres et de cahiers... Elle baisa en sanglotant ces objets que son enfant maniait encore quelques minutes auparavant, elle les baisa comme des reliques sacres, et son coeur de mre clatait dans sa poitrine... Ses lvres battaient, ses paupires tremblaient nerveusement; elle rptait le nom chri, tantt tout bas, comme une prire, tantt en appels dsesprs corchant sa gorge en feu. Elle reprit deux ou trois fois sa promenade errante de chambre en chambre, lentement maintenant, anantie, s'arrtant chaque dtail qui lui voquait Marcelin. Lorsqu'elle revint au salon, o Facial attendait qu'elle se ft convaincue de l'inutilit de sa rvolte, elle n'avait plus l'air que d'un spectre dsol, d'une statue vivante de l'effroi. La vue de son mari sembla la glacer d'pouvante. Elle porta ses mains en avant, dans un long geste de rpulsion. Quelques mots rauques sortirent pniblement de sa bouche contracte. --C'est vous... c'est vous... Et elle s'abma sur le tapis, sans connaissance. Facial sonna la femme de chambre. Il lui montra le corps inanim de Pauline. Puis, il prit son chapeau et partit. Au bout d'une demi-heure, Pauline revint elle. La femme de chambre l'avait porte sur un lit, lui faisait respirer des sels, tanchait avec un mouchoir imbib d'eau le sang d'une petite plaie qu'elle s'tait faite en tombant. --O est mon fils? --Je ne sais. Il est sorti avec sa gouvernante et Victor. --Et monsieur? --Il est sorti aussi. Il n'y a personne la maison. Elle s'lana bas du lit, sans prendre garde qu'elle pouvait peine se tenir debout. --Madame n'est pas encore remise; Madame ferait mieux de rester couche. --Laissez-moi!... Elle descendit dans la rue, chevele, hagarde, semblable une aline. XIII --Que vous tes agaant, dit Julienne, on ne peut rien tirer de vous! --Mais, Madame, rpliqua Rderic, vous m'interrogez tort et travers, vous et ces dames, sur ce que vous vous plaisez appeler les mystres de l'affaire Rocrange! Que voulez-vous que je vous dise? C'est trs simple. M. de Rocrange aimait Mme Facial; Mme Facial aimait M. de Rocrange; Mme Facial, qui, parat-il, est une femme sincre, ne s'en est point trop cache; et M. Facial, qui n'entend pas plaisanterie, plaide aujourd'hui mme en divorce contre elle. Quoi de plus clair, de plus net, de plus logique? Il n'y a pas ombre de mystre. Les dessous n'existent pas. Tout cela est purement honnte. --Honnte! s'exclamrent avec des mines effarouches la baronne Citre, Mme Sermais et Mme d'Orgely. --Qu'appelez-vous l'honntet? demanda Rderic. Cette question dconcerta. --L'honntet, c'est de rester fidle son mari, risqua enfin la baronne. --Oh! ma chre, que vous tes vieux jeu! ne put retenir Julienne. --En effet, Madame, dit Rderic, c'est l une honntet antdiluvienne. --L'honntet est au moins la biensance, corrigea la baronne, consciente d'avoir mis une niaiserie. --C'est a, c'est a! zzaya Mme d'Orgely sous son ventail. --Et la biensance? continua Rderic imperturbable. Cette fois, personne ne hasarda de rponse. --La biensance, reprit-il, voici: tromper son mari avec discrtion et rouerie; s'vader sans bruit de sa tutelle; prendre subrepticement tout le champ possible pour ses bats et savoir revenir en hte au moindre signal de la laisse, que l'on a tendue juste point pour qu'une malencontreuse secousse n'avertisse pas de l'incartade le lgitime propritaire. Certaines femmes sont tenues trs court; d'autres ont la laisse tonnamment longue: toutes jouissent autour du poteau marital d'un espace plus ou moins grand o brouter le thym d'amour. Ah! chvres biensantes, au poil blanc, l'oeil innocent, jouez tant qu'il vous plat entre les rocs qui vous dissimulent, derrire les hautes herbes, couvert des ondulations de terrain; mais ne vous avisez pas de ronger de vos dents fines la corde qui vous retient pour aller gambader l'aise sur les hauts sommets, o l'air est pur et lger, sans doute, mais o vous ne seriez plus que de vilaines chvres sauvages indignes de considration. Vous aimez la libert, mais il vous faut une libert qui ait l'air de ne pas trop frauder l'esclavage. Vous ne la prenez pas, vous la drobez. Vous ne sauriez avoir de dsirs vifs, francs, joyeux; vous ne connaissez que les envies louches, inavoues, satisfaites en secret comme des vices. L'intrigue est, du reste, votre plaisir. Vous ne trouveriez gure de charme l'amour, s'il n'tait avant tout le fruit dfendu, auquel il s'agit de goter par une adroite et perfide maraude. Vous craignez la passion et vous la hassez: et lorsque, par miracle il s'en trouve une qui soit autre chose qu'une coquette ou une coquine, vous le lui faites expier avec acharnement. Ah! elle ne trompe pas comme vous: haro sur elle! N'est-ce pas, mesdames, la biensance consiste dans la dloyaut d'abord, et dans la cruaut ensuite? Rderic avait fait cette petite excution sur un ton de persiflage mi-plaisant, mi-acerbe, dont il n'y avait pas lieu de s'offenser, mais qui n'en tait pas moins mordant. --Voyons, Rderic, fit Julienne assez vexe, vous tes insupportable! En avez-vous encore pour longtemps faire votre Alceste? --J'ai fini, belle dame, j'ai fini: le mtier est trop peu profitable, et il vaut mieux hurler avec les loups. --Le monde est tel qu'il est, et ce n'est pas vous qui le changerez. Alors? --Alors, je n'essaye point de le changer. Je constate les petites crapuleries qui s'y passent, et bien que je ne prenne pas ces observations un trs vif plaisir, je ne suis pas Alceste au point de m'en irriter plus que de raison. --Et vous consentez parfois hurler avec les loups, suivant votre exquise expression. Mais, ce propos, revenons nos moutons. --Les avons-nous quitts? --Rderic, si vous continuez, je me fche. --Ma chre, il veut dfendre cette pauvre Pauline et son ami M. de Rocrange, dit cauteleusement Mme Sermais. Il est charitable sous son pessimisme. Seulement il procde d'une faon peu intelligente. Ce n'est pas en s'en prenant aux honntes femmes qu'on reconstituera l'honneur de celles qui s'exposent. Qu'on sollicite notre indulgence, rien de mieux; nous sommes prtes l'accorder; nous vivons une poque o l'on est indulgent. Mais que l'on exige notre respect pour des femmes si peu soucieuses des moeurs qu'elles semblent trouver du plaisir se compromettre, c'est vraiment se moquer de nous. --Trs bien, approuva la baronne. --Je vois que mes clients, puisque clients il y a, sont bien malades, fit Rderic sans s'mouvoir. Il ne me reste qu' les abandonner l'inclmence du tribunal. --pousera-t-elle au moins son Don Juan? demanda Mme Sermais. --Mais, ma chre, dit en riant Julienne, ne savez-vous pas qu'il existe dj une Mme de Rocrange? --Dans quel bourbier pataugeons-nous! dclama la Snchale, qui se dlectait suivre cette conversation. --Je me le demande, observa Rderic sentencieux. Julienne se leva et alla lui donner une tape sur les doigts. --Rderic, je vous intime l'ordre de vous taire. Lorsqu'on vous interroge, vous vous drobez, et quand on ne dsire plus rien de vous, vous manifestez votre vilain caractre par de dsobligeantes remarques qui sont peu d'un galant homme. --C'est dommage que notre incomparable snateur ne soit pas l, il ferait mieux notre affaire. --Ne vous dsolez pas, il va venir. --Vous savez, ma belle, dit la Snchale Julienne, que c'est exprs pour vous que ce cher homme assiste l'audience. Il est si peu curieux de sa nature, et ce linge est si sale voir laver! --Ah! fit Rderic, Snchal est au Palais? --Oui, dit Julienne, et nous allons avoir des dtails tout frais. --Quel bonheur! s'cria tourdiment Mme d'Orgely. --Il est charmant! soupira la baronne. --Comme le vicomte et la vicomtesse doivent tre ennuys de cette aventure, mit la Snchale avec componction. M. de Rocrange s'est comport... --Oh! Madame, interrompit Mme Sermais, il a fait son mtier d'homme. Il n'y a rien lui reprocher. Pour Pauline, quelque piti qu'on ait pour elle, il faut avouer qu'elle est coupable. Je dis coupable plus que malheureuse, car tout dans sa conduite prouve qu'elle a vis au scandale. Ne lui et-il pas t facile, mme en supposant le pire, de s'arranger touffer l'affaire, viter l'odieux d'un procs en divorce? Mais non, elle a t cassante, elle a rendu la conciliation impossible. Ce n'est point contre son mari qu'elle est partie en guerre, c'est contre la socit, contre l'ordre, contre nous. --Cela se pardonne moins aisment, dit Rderic. --Et maintenant, demanda la baronne, que va-t-elle faire? --Elle ne peut pas continuer habiter Paris, dit Mme Sermais. Personne ne l'a revue, du reste. Pas mme vous, chre madame? ajouta-t-elle en se tournant vers Julienne. Vous tiez pourtant de son intimit, je crois? --Moi? pas du tout. Nous nous frquentions seulement, ou plutt elle me frquentait. Ces derniers mois, je l'avais presque perdue de vue. Une pendule se mit sonner. --Il devrait y avoir un coq sur cette pendule, dit Rderic. Une rougeur fugitive passa sur le visage de Julienne. Elle reprit vivement sans paratre avoir remarqu l'interruption: --Snchal, qui sait tout, m'a affirm que Pauline tait Grasse. Aussitt aprs l'clat, elle se serait retire chez sa tante, puis, quelques jours plus tard, serait partie pour le Midi. Je suppose qu'elle est revenue pour le procs, mais je ne saurais vous le dire au juste. --Et M. de Rocrange? --M. de Rocrange est aussi parti. --Pour le Midi? --C'est vraisemblable. Rderic pourrait nous renseigner, mais il ne le fera pas. --Pourquoi ne le ferais-je pas? Vous voulez savoir o est Rocrange? C'est bien simple: il est Bthanie. --Comment? --A Bthanie, loin de l'oeil des pharisiens, avec Marie, Marthe et Lazare, fondus pour lui en une seule personne: Lazare qu'il a ressuscit, Marie et Marthe qui l'aiment, l'une mystiquement, l'autre candidement. --Et pendant ce temps, dit Julienne avec un haussement d'paules blagueur, on conspire contre lui dans le Sanhdrin! Pour Dieu, Rderic, mon pauvre ami, je ne vous savais pas si simple! Comme l'on se trompe pourtant sur la mine! Sous votre masque froid et mchant, sous vos paroles mordantes, sous la satire perptuelle de votre vilain rire, se dcouvre tout coup la navet d'un potereau romantique. mile, continua-t-elle en s'adressant un jeune lycen qui, la prunelle la fois allume et railleuse, suivait avec intrt cette conversation, mile, voulez-vous voir un gobeur? Regardez monsieur. Ce grand sceptique qui vous parat peut-tre si fort et si digne de vous servir d'exemple n'est pas autre chose qu'un gobeur. mile fit un geste qui indiquait suffisamment qu'il avait jug Rderic. --Vous ne connaissez pas mile? poursuivit Julienne. Un petit cousin moi, un garon tonnant. A quinze ans, il vous a des aperus stupfiants sur la vie. Ainsi, tenez, l'autre jour, nous jouions aux petits papiers. La question pose tait celle-ci: Quelle est la diffrence de l'homme et de la femme? Savez-vous quelle fut la rponse d'mile? La voici textuellement: La diffrence de l'homme et de la femme, c'est que la femme descend du singe, tandis que l'homme y remonte. --Est-il possible! se rcrirent les dames avec des gloussements de rires. Si jeune! O a-t-il appris ces mots-l? Il n'y a plus d'enfants! Le lycen jouissait avec modestie de son triomphe. --Voyons, mile, fit Julienne, puisque vous tes si prcoce, donnez-nous votre opinion sur M. de Rocrange et Mme Facial. mile rpondit avec commisration: --Ils ne sont l'un et l'autre que des serins. --Un peu os, pour son ge, mais dlicieux! bla la baronne. Julienne s'amusait comme une folle. Sur ces entrefaites, Snchal arriva. Il eut un succs d'entre. Ces dames l'entourrent, l'accablrent de questions. Une fois assis et les attentions suspendues ses lvres: --Ah! mesdames, dbuta-t-il, je sors de l'audience. Quel triste dnouement! Se peut-il qu'une femme ait pu se rsoudre laisser traner devant un tribunal, devant le public, le scandale de sa vie prive! C'est fait: madame... cette dame... cette femme... je ne sais plus de quel nom l'appeler... Bref le divorce a t prononc. --Contre elle? demanda Rderic. --Et contre qui, Monsieur? rpondit Snchal. Le mari aurait sans doute pu... cela se fait quelquefois... Mais n'tait-il pas de son droit, je dirai plus, de son devoir, de ne pas mnager, par je ne sais quel esprit de gnrosit fort dplac en l'espce, l'pouse coupable? Oui, Monsieur: le divorce a t prononc contre elle. L'avocat de M. Facial a t superbe... superbe et simple, car la cause tait fort simple... --Et cette pauvre Pauline, interrogea Julienne, quelle dfense a-t-elle fait valoir? --Comment, vous ignorez? Elle n'avait pas jug propos de se faire reprsenter. Le jugement a t rendu par dfaut. Drle de femme! pensa Julienne. De moins en moins elle la comprenait. Mme d'Orgely et la baronne s'exclamaient: --Par dfaut! C'est inconcevable! Elle ne s'est pas dfendue! --J'avais, un instant, l'intention d'assister la sance, disait Mme Sermais; par pudeur, par crainte qu'on attribue la malignit une curiosit bien naturelle, par gne aussi de me montrer dans la salle l'occasion du dsastre d'une ancienne amie, j'avais renonc mon projet. Je m'en console: puisqu'il n'y a pas eu de dbats, cela n'a pas t folichon. --L'affaire fut, en effet, trs vite expdie, reprit le snateur. Imaginez-vous que cette... dame avait pouss l'impudence jusqu' avouer par crit son adultre. L'avocat n'eut qu' produire ce document. La preuve tait faite. --Comment trouvez-vous a, ma chrie? --Scandaleux! --pouvantable! --Sinistre! --Faut-il tre assez dpourvu de sens moral! --Assez dinde! corrigea mile. N'avouez jamais! C'tait hier dans ma leon d'histoire. Snchal acquiesa de la main. --Vous n'ignorez pas, belles dames, continua-t-il avec complaisance, que la loi est formelle cet gard. L'adultre est ce qu'on appelle, en style juridique, une cause premptoire de divorce. Une fois l'adultre tabli, le magistrat n'a plus qu' s'incliner et qu' prononcer le jugement fatal. D'habitude, le procs consiste justement rechercher, examiner, apprcier les preuves produites par le demandeur. C'est l que rside le piquant de l'affaire. Des tmoins ont vu, ont entendu des choses extraordinaires; on raconte des histoires de derrire les fagots; le demandeur explique, insiste, entre dans des dtails tout fait exceptionnels; le dfenseur ne cde que pied pied le terrain, discute, nie, et l'on est oblig de prendre d'assaut l'un aprs l'autre, coups d'arguments _ad hominem_ ou plutt _ad feminam_, les quatre coins chaudement disputs de l'alcve incrimine. Voil qui devient palpitant! Voil qui en vaut la peine! Mais runir le tribunal, convoquer le public et offrir pour tout potage un avocat qui se lve et dit: Messieurs, nous plaidons en divorce contre Mme Facial, notre pouse. Nous allguons contre elle l'adultre dont elle s'est rendue coupable, et nous sommes en possession d'une lettre qui fait surabondamment la preuve de ce que nous avanons... Ah non! je suis frustr! Je ne me laisse pas mouvoir par une pice qui n'a plus de pripties; je ne suis plus dispos l'indulgence; je reste svre, mais juste. Mme Facial n'a mme pas su se rendre intressante. --Quel esprit! --Quelle verve! --Et comme c'est vrai! Ce cher snateur a de ces observations profondes qui font frmir! N'est-il pas, en effet, bien humain de se sentir parfois prt absoudre ceux qui ont l'art de prsenter leurs fautes sous un jour heureux? Certaines personnes ont le don de sympathie, il faut l'avouer. Ne sommes-nous pas, par contre, un peu durs pour celles qui ne l'ont pas? C'tait la baronne qui, de sa voix mielleuse, avait mis cette rflexion. Elle s'attendait, certes l'averse de rparties qu'elle dchana: --Est-il permis aussi de se conduire avec un pareil cynisme? --Ce n'est plus une faute, c'est un blasphme. --Je me considre presque comme dshonore de l'avoir connue. --Avec cette manire de donner violemment du pied dans sa boue, elle nous clabousse. Julienne ne joignit ces sarcasmes que la jonglerie de son rire clair. Mais dans ce rire perl, superficiel, voltigeant, qui agaa Rderic au plus haut point, elle manifestait qu'elle aussi lchait Pauline, et que cela l'amusait prodigieusement, et qu'aucun scrupule ne s'opposait ce qu'elle jout du divertissement qui lui tait donn. --Comme il vous plaira, Madame, fit Rderic: mais moi, je ne trouve point cela risible. Ce mouvement d'humeur aiguisa encore l'hilarit de Julienne. Et son rire fut si contagieux, qu'aussitt il se rpercuta dans toutes les gorges, illumina tous les visages. La baronne poussa de petits cris stridents; l'ventail de Mme d'Orgely se secoua convulsivement; Mme Sermais, la tte renverse, vibrait de gait; la Snchale roucoulait d'aise; trivial, bruyant, le snateur se tapait allgrement la cuisse; mile avait saut sur son fauteuil et esquissait, des bras et des jambes, les contorsions de quelque danse grimaante. C'tait fou, sans conscience, sinon cette conscience suprieure, l'instinct, qui, de certaines minutes imprvues, s'empare d'une collectivit et la force exprimer ses vrais sentiments. Satisfaits enfin, ils se regardrent, comme pour se demander rciproquement l'explication de leur belle humeur. --Nous sommes absurdes, dit Julienne: Rderic a raison: il n'y a pas l de quoi rire. Pauvre Pauline! Et cependant, son cas est grotesque. S'imaginer que l'amour est d'essence divine, lui tout sacrifier comme une idole vnre, avoir la foi jusqu'au martyre! Quelle superstition en notre poque dsabuse! C'est du dlire et de la sottise. --A moins que ce ne soit de l'orgueil, accentua Mme Sermais. --Ou de la luxure, fit la Snchale en dardant ses gros yeux btes sur son mari. Rderic se leva. --Vous partez? demanda Julienne. --Oui. Je me sens devenir moraliste en votre compagnie, et cela me gne. J'ai sur le bout de la langue un petit cours d'esthtique du coeur dont je voudrais vous pargner vous l'importunit et moi le ridicule. Je me bornerai vous envoyer le _Sermon sur la montagne_... Non; vous y verriez un: Heureux les pauvres d'esprit, que vous m'appliqueriez certainement et que je suis cependant loin de mriter. A peine fut-il sorti, qu'mile rsuma l'impression gnrale. --Il est rasant. --Le fait est qu'il baisse, dit Julienne. Snchal se rengorgea. --Quel motif M. Rderic pouvait-il avoir de dfendre cette... dame? interrogea comme pour de subtiles insinuations Mme Sermais. --Allez-vous me faire croire que... --Il y a tant de mystres! Des sous-entendus glissaient aigus, captieux. Une opinion se formait. On se comprenait; on comprenait mme beaucoup plus qu'on ne voulait donner entendre. Julienne, qui savait quoi s'en tenir, ne fit rien pour empcher ces amusantes calomnies. Et cela moins par prudence pour elle-mme que par l'agrment que lui procuraient ces jeux d'esprit. Qui d'ailleurs, parmi les personnes prsentes, ignorait vraiment les relations de Rderic et de Julienne? mile devait tre le seul, avec la Snchale. Et encore? Mais tait-ce une raison pour s'interdire les joies dlicates du roman fabriqu de toutes pices? --Cette Pauline en a fait peut-tre bien plus qu'on ne pense! --Qui nous dit que M. de Rocrange a t son seul amant? --Elle tait trs forte: toujours sur ses gardes, froide, srieuse. Quel abme de dbauche cachait cette correction! Ces femmes toutes de dessous sont les plus dangereuses. --D'autre part, objectait-on, si M. Rderic tait ou avait t l'un de ses amants, la jalousie aidant, bien loin de l'excuser, ne se montrerait-il pas son plus inexorable censeur? --Prcieuse remarque: mais en des cas compliqus comme celui-ci, beaucoup d'lments chappent. Qui sait si nous ne nous trouvons pas en prsence d'un de ces phalanstres du vice, o tous sont lis par le secret commun, et dont cette femme serait l'me. On se tut un instant. Les yeux souriaient. Cette ide trange titillait les imaginations. Puis, la conversation se porta sur Facial. On ne l'pargna gure non plus. --Il fallait du sang, dit Mme d'Orgely. Et les dames approuvrent. C'et t plus noble, plus dramatique; elles y eussent mieux trouv leur compte. Comment M. Facial ne l'avait-il pas compris? --Pour moi, dit la baronne, un galant homme ne doit pas supporter un pareil affront sans en tirer vengeance. Le divorce ne rpare rien. Il faut tuer... --Qui? --L'amant, rpondit-elle aprs avoir rflchi. Voudriez-vous, par hasard, que ce ft la femme? C'est aux hommes de se tuer pour les femmes. Tout au moins, un duel srieux est-il d'obligation. On divorce aprs, si l'on veut; ou mieux, l'on se spare: car le divorce est de mauvais genre. --Et vous, Madame, tes-vous pour le meurtre ou pour le duel? demanda Mme d'Orgely Mme Sermais. --Cela dpend des circonstances, fit celle-ci. Si le mari surprend sa femme en flagrant dlit, le meurtre; s'il n'a que des soupons plus ou moins fonds, le duel. --A ce propos, mon cher snateur, interrogea la baronne, vous devez assurment savoir comment M. Facial a connu son... malheur. Qui lui a ouvert les yeux? Comment s'est-il comport devant... l'vnement? Vous possdez, sans doute, des dtails intressants. Y a-t-il eu une scne comique, tragique peut-tre? Snchal hsita. Un regard rapide de Julienne venait de l'embarrasser. Quelque envie qu'il et de paratre bien inform, il ne pouvait dcemment dvider les petites intrigues qui s'taient enroules autour de l'affaire Facial. Il se rsigna, non sans un serrement de coeur, ne conter que l'pisode principal. --Mais oui... mais oui... Je ne sais pas tout... loin de l... M. Facial avait appris, je suis incapable de vous dire comment, ni o, ni quand, mais enfin il avait appris, de sources trs sres, que sa femme le trompait avec M. de Rocrange. Le jour mme, entre quatre et cinq, heure laquelle il avait de fortes prsomptions de croire qu'il les surprendrait en conversation coupable, il se rendit l'adresse du sducteur. J'ai sur ce qui s'est pass alors des renseignements prcis. Je les ai recueillis auprs du concierge de l'immeuble, un homme charmant, auprs de l'ancien domestique de M. de Rocrange, congdi pour n'avoir pas su conduire le mari, qu'il n'avait d'ailleurs jamais vu, auprs de... --Comme pour Mme de Saint-Gry? interrompit narquoisement Julienne. --A la diffrence prs que je n'ai pas assist la scne. Mais je l'ai savamment reconstitue, vous allez voir. Un murmure courut. --Mes toutes belles, dit Julienne, ce n'est pas tout fait ce que vous attendez, je vous en prviens. --Non! reprit Snchal, et l nous nous sparons franchement du cas Saint-Gry. Mais patience, et procdons par ordre. Voil donc M. Facial gravissant de son pas mesur, le front soucieux, le dos plus vot que d'habitude, l'oeil gris que vous connaissez vaguement teint d'angoisse, l'escalier de M. de Rocrange. On se mit rire. On voyait Facial gravissant cet escalier. --Devant la porte, il hsite. Sonnera-t-il? Redescendra-t-il pour aller chercher un serrurier? Enfin, il sonne. Le domestique de M. de Rocrange se prsente. Monsieur n'est pas chez lui, dit-il, avant mme que M. Facial lui ait adress aucune question. M. Facial ne rplique rien. Il empoigne le valet par le collet, le jette sur le palier et ferme la porte sur lui. Puis il se met en devoir de se diriger dans cet appartement qu'il ne connat pas. Il entend des voix; il traverse une ou deux pices; il carte une portire, et, dans un salon qu'clairent deux lampes grands abat-jour violets, il se trouve en prsence de M. de Rocrange qui marche lui. Dans le fond, Mme Facial, en robe blanche, toute droite, trs ple. --Mon Dieu que va-t-il arriver? palpita la baronne. --Vous pensez bien que le domestique, un instant tourdi, s'tait prcipit sur les traces du visiteur inopportun. Mais trop tard. Il n'eut plus qu' assister de loin ce qui suivit. Monsieur, dbuta Rocrange froidement, vous avez assurment tous les droits lgaux sur la femme que vous trouvez ici. Ces droits, par malheur, ne correspondent pas toujours la justice et la moralit. Nous nous aimons. Or, nous considrons notre amour comme ce qu'il y a de plus important. Vous jugerez peut-tre que vos droits mritaient cette place d'honneur. S'il en est ainsi, je suis prt vous accorder toutes les rparations que vous exigerez, hormis celle de renoncer la femme que j'aime. M. Facial resta deux bonnes minutes revenir de sa stupfaction. Sans rpondre Rocrange--que lui aurait-il rpondu!--il s'avana sur sa femme en criant: Malheureuse, c'est donc vrai, vous me dshonorez! Mme Facial, avec un calme que lui aurait envi plus d'une coupable, rpliqua: Je n'ai point vous rendre compte de ma conduite. Elle ne regarde que moi. Je dois nanmoins vous demander pardon d'une chose. C'est de vous avoir laiss ignorer jusqu' prsent que je vous trompais. Mais Dieu m'est tmoin que mon intention tait de vous faire part de la vrit. Ce soir mme vous auriez tout su. Vous m'avez prvenue. Je regrette amrement que les circonstances vous donnent lieu de croire que je ne suis pas une honnte femme. La scne devenait de plus en plus trange. Le mari outrag s'apercevait du rle passablement ridicule qu'il allait jouer. Il voulut payer d'audace. Pas d'explication ici, pronona-t-il, svrement. Suivez-moi. C'est au domicile conjugal que, devant votre mari et votre juge, vous pourrez tenter d'excuser votre faute. Elle ne bougea pas. Obissez! fit-il, en la saisissant par le bras. Elle poussa un lger cri. Mais dj Rocrange bondissait: Vous vous mprenez, Monsieur, et je ne saurais permettre que vous exerciez chez moi des prrogatives que je ne reconnais pas. Madame est libre ici, c'est moi seul que vous avez affaire.--Qui tes-vous, Monsieur?--Un homme, comme vous.--Moi, je suis le mari.--Et moi, l'amant. M. Facial s'arrachait les cheveux. Mais, je vais faire monter la police! menaait-il. C'tait grotesque. Il le sentit, et ne trouvant plus rien dire, devant cette situation brutale et cette fermet incomprhensible des deux complices, il prit le parti de se draper d'une dignit un peu tardive et de se retirer en bon ordre. Il fit bien, car s'il avait continu sur ce ton, Rocrange tait homme ne pas le mnager. Je dois dire qu' aucun moment M. Facial ne fit mine de se faire rendre raison par les armes. Eut-il tort? Je ne voudrais pas l'affirmer. Cela n'et rien rpar du tout, et il et, par contre, couru grand risque de se faire blesser par Rocrange, qui est, comme chacun sait, un adversaire peu commun. Quant la dame qui fut cause de ce beau scandale, je vous l'abandonne. Si le mari fut peu noble, l'amant peu scrupuleux, elle, coup sr, fut bien franchement... --Une coquine, siffla Mme Sermais. La haine et l'envie criaient sur le visage des femmes. Tout l'heure, elles pouvaient encore rire; une maligne joie clairait leurs yeux; leur indignation tait de surface. Maintenant, elles s'irritaient sincrement. Ah! celle-l qu'elles affectaient de mpriser aimait et tait aime! Soutenue par une foi qu'elles ne connatraient jamais, celle-l avait russi inspirer un homme une passion dsintresse! Celle-l osait tre heureuse par-dessus les conventions et malgr les lois! Jamais elles ne pardonneraient. Le rcit de Snchal venait de les exasprer. L'adultre passe, mais l'amour! Tout ce qu'elles avaient en elles de pervers, de fminin, de parisien frmissait et se rvoltait. --Aprs son attitude dans cette scne, expliqua le snateur, on comprend qu'elle soit reste insolente jusqu'au bout. --C'est--dire qu'on ne comprend plus du tout, dit la baronne. Cette femme est un phnomne d'impudence. --Une nergumne. --Sans son aventure qui l'a rendue dsormais impossible, mme dans les pires milieux, nous n'aurions pas tard la voir prsider quelque ligue grotesque pour l'mancipation de la femme. Et la Snchale, qui tait strile, s'cria: --Dire qu'elle a un fils! --A propos, cet enfant, interrogea Julienne avec intrt, que va-t-il devenir? Va-t-il suivre sa mre? --M. Facial connat mieux ses devoirs, rpondit Snchal. C'est lui que, par dcision du tribunal, la garde de l'enfant a t confie. --Voil qui est bien, dit la baronne. Mais se figure-t-on le ravage qu'une histoire pareille peut exercer dans une jeune intelligence! Sur quoi mile observa: --a doit tre amusant une mre qui fait des farces! Lorsque tout le monde fut parti, l'exception d'mile qui passait la journe chez sa cousine, Julienne eut un lger remords. J'aurais d prendre un peu sa dfense, pensa-t-elle. Mais elle se dit bien vite qu'elle avait t, en somme, suffisamment gnreuse en ne chargeant pas Pauline, elle qui avait suivi les choses ds leur dbut et qui aurait pu en raconter de si jolies. D'ailleurs, pensa-t-elle, Rderic a voulu se donner ce beau rle, et cela ne lui a pas russi. Il devient absurde, Rderic. Il distille en outre un ennui prodigieux. Je ne l'inviterai plus. Je le prierai d'espacer ses visites. C'est tonnant ce que j'en ai assez de ce garon-l! Il faut que je me dbarrasse de lui. Et songeant son autre amant, Snchal, qui tait bien le contraire du premier, mais qui commenait l'nerver par son perptuel sourire de vieux beau, elle se dit que, s'il l'amusait encore, s'il s'entendait mieux que jamais la choyer de flatteries, il ne suffisait cependant pas absorber tout ce qu'elle dtenait de curiosits et de dsirs. Et puis, Snchal frisait la soixantaine. Elle l'avait connu plus alerte. Et quoi! n'tait-il pas permis de varier ses plaisirs! Elle avait envie d'autre chose. Il n'y avait pas que deux hommes au monde, Rderic et Snchal, Snchal et Rderic! Qui l'empchait de satisfaire une nouvelle fantaisie? --mile, murmura-t-elle, mile! --Ma cousine? --Venez vous asseoir prs de moi. --Voici. --Dites-moi, mile, savez-vous dj ce que c'est que l'amour? --L'amour? fit le lycen. Moi, voyez-vous, ma cousine, j'ai mes thories sur l'amour. --Vraiment? Exposez-moi a. --Oh! ce n'est pas long. --J'coute. --C'est bien simple: je suis dgot des femmes. Julienne sourit. Elle dgrafa rapidement son corsage, attira contre elle l'adolescent et lui donna un baiser sur les lvres: --Et de moi? Le lycen vibra comme un ressort. Puis, il fona sur elle, en bgayant: --Oh! c'est patant! c'est patant! XIV A Grasse, le soleil baignait leur amour. --Chre me, disait Odon, si nous pouvions maintenant commencer une nouvelle vie, sans qu'aucun souvenir du pass vienne en troubler le ciel, ne serions-nous pas merveilleusement heureux? --Mon Odon, certes: et c'est ma seule souffrance que ce pass de Paris, dont je ne puis, malgr mes efforts, soulager ma pense. Je veux aimer, je veux vivre: mais il me semble que j'ai quelque chose de bris en moi. Quel dfaut s'est rvl, quel dfaut mon coeur? Je ne sais. Peut-tre ne suis-je plus capable de jeunesse, de fracheur, d'illusion sur l'avenir et d'lan vers la joie. Peut-tre suis-je semblable ces femmes qui se retirent du monde aprs en avoir t incurablement blesses: une fois entres au couvent o elles espraient trouver le bonheur, elles s'aperoivent qu'il est trop tard et qu'elles pourront peine goter la paix, alors qu'elles voulaient participer aux dlices de Dieu. --Il n'est jamais trop tard pour aimer. --Oh! j'aime, oui. Je n'ai jamais aim avant de t'aimer. Mais je sens avec douleur que les cordes de cet amour ne sont plus vibrantes et sonores, qu'elles ont t fausses, martyrises par trop de chocs mauvais, et qu'au lieu des odes triomphales pour lesquelles elles taient faites, elles ne peuvent dsormais exhaler que de ples lgies. Mon amour n'en est pas moins mon tre, il est intense, il est toute moi: mais il est empreint de tristesse, alors qu'il devrait l'tre de joie. --Mon amie, l'amour est indpendant de la joie ou de la tristesse. C'est un sentiment suprieur qui se rpand sur tous les autres sentiments et les sanctifie. C'est parce que nous nous aimons que mme les pires malheurs prendraient cette teinte sacre, qui, malgr tout, fait de la vie ainsi sublime le joyau suprme. Et le secret de la vraie joie n'est-il pas justement de sentir l'amour nous pntrer et nous sauver, au moment o, sans lui, nous serions livrs en proie aux plus terribles dsespoirs? Vois, le ciel est rose, l'heure est suave: que de biens nous entourent encore dont nous jouirons doublement. --Je t'aime! je t'aime! s'criait Pauline. Que deviendrais-je, que serais-je sans toi? Je veux oublier, oublier tout ce qui n'est pas ton amour. Je me confinerai dans le rayon de tes yeux. Pardonne-moi! Couvre-moi de tes baisers secourables! Elle pleurait, se suspendait lui comme un grand christ qu'on implore; elle se blottissait contre son sein, cherchait dans ses bras le refuge. Et il la consolait; et, sans cesser d'tre l'amant, trouvait pour apaiser sa peine de paternelles caresses. --Pleure, enfant, disait-il; sache la douceur des larmes panches avec abandon. Tu as trop compt sur ta force; maintenant, tu souffres de te dcouvrir faible. Mais cette faiblesse est bonne; elle cre autour de toi une atmosphre de sensibilit. On ne vit pleinement du coeur que par la vertu des motions. L'impassibilit n'est point ce qui constitue une grande me: mais bien le courage de penser et de vouloir tout en n'ignorant aucune des preuves de la foi. Leurs promenades taient leur seule distraction extrieure. Ils se refltaient dans la nature. Et contempler ensemble les mmes paysages, conduire leurs pas le long des mmes sentiers, ils se pntraient mieux, s'absorbaient l'un dans l'autre avec plus de dvotion. Ils n'prouvaient aucune gne dans cette contre carte. Ils taient bien eux, eux seuls. Personne ne les connaissait; ils ne firent la connaissance de personne. C'tait la retraite qui convenait leur dsir. Et lorsque, par une bndiction spciale, ils se laissaient aller, sans autre souci, l'heure prsente, le bonheur semblait descendre sur eux et les inonder de sa grce. Pauline rayonnait alors d'une lumire douce et pure. Elle merveillait son amant du spectacle de sa flicit. Oh! s'il leur avait t donn d'tre ns ainsi, ou de s'tre levs par une progression naturelle et radieuse cette floraison! Ils eussent savour le dlice d'une existence admirable et parfaite. Mais ces instants lumineux taient rares. Le pass, ils le mprisaient; ils ne pouvaient effacer nanmoins l'impression navrante que ce pass leur laissait. Odon l'et facilement oubli. Il n'en avait pas souffert comme Pauline. Mais puisqu'elle en souffrait, il en souffrait pour elle et peut-tre plus qu'elle. Sa puissance de sympathie tait telle, qu'il ressentait jusqu' la douleur les penses contristantes de son amie. Celle-ci ne pouvait s'tonner de l'animosit qu'elle avait souleve. Elle s'y tait attendue. Quelles que fussent pourtant ses prvisions, leur ralisation brutale l'avait trouble. Elle avait espr, au moins, quelque tmoignage secret d'amiti. Et rien! Julienne, cette Julienne qu'elle savait lgre et perverse, mais dont l'affection pour elle avait t sincre, s'tait drobe comme les plus indiffrentes. Facial s'tait montr plus rebelle toute charit qu'elle ne l'et suppos. Il avait t bas. La socit l'avait expulse en brebis galeuse. Tout ce qu'elle avait connu, tout ce qu'elle avait vcu la reniait. Elle avait conscience d'tre l'excommunie: et bien qu'elle et renonc de plein gr toute communion, l'injustice de la sentence irritait sa raison et blessait son coeur. N'y avait-il pas une cruelle ironie connatre sa supriorit morale sur un monde d'hypocrisie et de mchancet qui ne l'estimait pas digne de lui? Mais qu'tait-ce cela! Pauline n'y et pas pens et n'en et conu aucune amertume, si la vraie douleur, la terrible douleur qui rongeait ses entrailles lui avait t pargne. On lui avait pris son fils. Voil la plaie affreuse dont elle ne gurirait jamais, que tout l'amour d'Odon ne russirait pas fermer. Son fils, son enfant tait mort, mort elle! Ou plutt--et cela tait pouvantable--c'tait elle qui tait morte lui, elle, elle vivante et spare de lui par un abme plus inexorable que le tombeau! Des larmes de dtresse tombaient de ses yeux. Qui lui rendrait l'enfant, son Marcelin qui respirait l-bas, loin d'elle, Paris, qui l'oubliait, qui apprenait la rpudier comme mre? Une effrayante angoisse la serrait la gorge, lorsqu'elle songeait, et c'tait presque sans cesse, au crime qui avait t commis. Mon enfant! mon enfant! s'criait-elle dans le martyre de l'ide fixe, que deviens-tu? que fais-tu ce moment, cette minute? Est-il possible que tu ne sentes pas courir autour de ta tte les baisers dont je dvore ton image? Mon petit Marcelin, n'entends-tu pas le flot de prires qui s'chappent pour toi de mes lvres? Oh! rponds-moi! Envoie ta douce pense vers moi. Je la reconnatrai lorsqu'elle frlera mon front. Je dirai sans une hsitation: C'est lui! il pense moi. Je verrai ton ombre charmante voltiger devant mes yeux. Ce sera toi, ton regard, ton sourire. Ta voix me murmurera: Je t'aime, je ne t'oublie pas! Ah! si on lui avait laiss son fils? Elle ne se ft plus occupe que d'tre heureuse! Ce qui maintenant la faisait souffrir et t un sujet de joie. Elle se ft tenue pour privilgie de vivre l'cart, entoure des deux seuls tres qu'elle chrissait. Son fils avec elle: le paradis, la dlivrance, l'avenir! Alors, elle et retrouv les splendeurs de la jeunesse pour aimer. Le prestige de l'idal et enthousiasm son me. Elle ne se ft pas plainte de ne pouvoir goter qu'avec dception l'ivresse de passion qu'elle cherchait. Hlas! si son coeur, par brusques secousses, s'arrachait de son amant au milieu des plus ardentes caresses pour s'lancer comme un fou vers Paris, c'tait parce que son fils l'y appelait. Si, jour et nuit, la voix de plus en plus odieuse de Facial la poursuivait, c'tait que cet homme lui confisquait son enfant. Si elle rongeait son frein avec une morne colre contre la socit, dont elle n'avait plus voulu comme femme, c'tait que la socit se vengeait de la femme sur la mre. Marcelin! Marcelin! l'obsession de ces syllabes voquant l'tre ador qu'elle avait perdu harcelait ses tempes d'une fivre perptuelle. La malheureuse essayait encore de cacher autant qu'elle pouvait de sa dsolation celui qu'elle allait jusqu' se reprocher de ne pas entourer d'un culte exclusif. Mais Odon assistait toutes les phases de ce chagrin. Son tact subtil percevait les moindres corchures sur le rseau de sensibilit de sa matresse. Il savait quand Pauline tait dchire crier: il savait quand, lasse, elle s'apaisait, mais que tout l'piderme de l'me lui faisait mal comme aprs une longue torture. Et il saignait avec elle, en silence, ne voulant pas, par le spectacle de sa propre douleur, accrotre celle de son aime. Lorsqu'ils causaient de Marcelin, c'tait pour s'exhorter l'esprance. --Il te reviendra, il nous reviendra, disait Odon; et il appuyait sur ce _nous_ avec une intention exquise. Le pre se lassera d'exercer sa vengeance. Ft-il mieux que le pre lgal, il comprendra que priver plus longtemps l'enfant de sa mre, c'est barbare et c'est nuisible. --Dieu t'entende! murmurait Pauline. Mais elle connaissait Facial. Elle savait qu'en retenant l'enfant, cet homme austre s'imaginait remplir un devoir sacr. Hlas! ce n'tait pas une vengeance. La vengeance s'puise, le devoir s'exacerbe. Il y avait de quoi pleurer. Aprs mille combats, elle rsolut d'crire son fils. Quelle effusion de larmes et de caresses! Le papier semblait vivre son amour. Elle recommena plusieurs fois cette lettre chrie, la chargeant toujours plus de son coeur gonfl, ajoutant de nouveaux baisers aux premiers baisers. Rconfortantes heures, prolonges dessein, confidentes de tant de rves! Mais elle ne laissa pas chapper un mot de rcrimination. Cette lettre son fils fut admirable de dlicatesse. Pauline le comprit ainsi, afin que Facial, touch et rassur, pt consentir laisser s'tablir entre eux une correspondance. Elle n'eut mme pas le comprendre: l'explosion de sa tendresse ne comportait pas de place pour autre chose. Vous ne voudrez pas, crivait-elle cette occasion Facial, vous ne voudrez pas dtruire chez mon enfant tout souvenir de sa mre. Vous savez combien ce sentiment est ncessaire et prcieux. Je suis tellement certaine que vous jugerez en cela comme moi, que l'ide ne me vient pas de faire parvenir ma lettre Marcelin par une autre personne que par vous. C'est vous que je l'envoie: vous la lui remettrez vous-mme. Lisez-la auparavant: elle ne contient rien dont vous puissiez prendre ombrage. Je suis mre et je ne suis que cela, lorsque je parle mon fils. Vous qui avez assum le soin de l'lever, vous n'avez point l'intention de clotrer son coeur. Je n'ai pas besoin, n'est-pas, d'invoquer votre gnrosit? Il suffit que vous soyez juste. Trois jours aprs, Pauline recevait la rponse. Facial lui retournait la lettre adresse Marcelin et l'accompagnait de ces mots: Je ne sais qui vous tes et je ne veux pas vous connatre. Je vous interdis formellement d'crire mon fils, et en gnral d'essayer de communiquer avec lui de quelque faon que ce soit. Cette jeune me n'est pas faite pour tre poursuivie par le spectre du souvenir. D'ailleurs, celui qui portera mon nom ne doit point avoir prononcer le vtre, encore qu'il se le rappelle, ce dont je doute, car il ne parle jamais de vous. Pour ce qui me concerne, je vous saurais gr de m'pargner le renouvellement de tentatives qui ne peuvent avoir d'autres rsultats que de m'obliger une surveillance plus troite. Toute insistance de votre part serait inutile et de mauvais got. Pauline froissa le papier d'une poignante crispation. Elle ne dit rien; pas un reproche ne se formula sur ses lvres, ni mme dans son coeur. Elle comprenait qu'il ne pouvait en tre autrement. Mais elle se sentit glisser comme une masse dans un trou de douleur, tandis qu'une dalle se scellait sur elle. Elle entrevit l'avenir invitable, consquence de la dfaite: sa rvolte perptue, son ressentiment toujours bouillonnant, sa raison malade, son instinct dsempar. Elle serait une lamentable irrconcilie du sort. Jamais le calme, le calme divin, qu'elle avait ardemment convoit, ne descendrait sur elle en bienfaisante grce. La blessure de son flanc resterait ouverte, et l'ponge de vinaigre ne cesserait de provoquer sa bouche altre. N'tait-ce donc qu'une rive illusoire, ce pays cr par son dsir, qu'elle voyait pourtant, qu'elle croyait parfois toucher, et qui, fallacieux, disparaissait au premier geste d'espoir pour ne laisser que la sensation atroce du sol gel? N'arriverait-elle pas? tait-elle destine tomber puise sur la route dure? Le bon compagnon veillait, le cher compagnon, celui des jours mauvais comme celui des haltes sereines. Il sut lui rendre un peu de courage. L'art tout-puissant de la charit dans l'amour opra ce prodige de relever Pauline, aprs la crise terrible qui d'abord l'abattit. Sous l'excellence des caresses de l'amant, sous l'influence de sa volont d'homme, elle reprit une vigueur morale qu'elle ne souponnait pas. Ses yeux se remirent fouiller le ciel pour y dcouvrir l'toile propice, ses lvres entrecouper de prires ferventes les sanglots que leur arrachait la cruelle ralit. Ce n'tait pas la rsignation, mais la rsistance, qu'Odon soufflait ainsi dans l'me de Pauline. Il savait la vertu de la lutte plus efficace que celle du sacrifice. Le dbat pour la vie importe; s'il n'aboutit pas la victoire, qui est le bonheur, il faut, au moins, le prolonger jusqu'au consentement, qui est la paix. Tant que Pauline serait occupe de conqurir son fils, elle ne songerait pas le pleurer. Des projets furent faits. Mais avant d'aborder les rsolutions extrmes, ils tentrent par tous les moyens de communiquer avec Marcelin. Il et dj suffi d'une page de son criture pour rendre Pauline folle de joie. Mais comment lui faire parvenir les nouvelles indispensables? Ils essayrent de djouer la surveillance de Facial en s'adressant divers intermdiaires. Le directeur de l'cole que frquentait le jeune garon, les matres qui lui donnaient des leons, miss Dobby, sa gouvernante, furent successivement chargs de lui remettre en secret des lettres. Aucune ne parvint. La concierge reut de l'argent pour s'acquitter du mme office. Elle garda l'argent et remit les lettres Facial. Si bien, qu'au lieu de la rponse tant dsire, ce fut, un jour, une lettre de menaces de Facial qui arriva. Que se passait-il? Depuis tant de mois, des changements avaient d se produire: et Pauline ignorait tout. De moins en moins il lui devenait possible de joindre l'enfant. Odon crivit alors Rderic. De celui-ci ils eurent une rponse. Rderic n'avait pas revu Marcelin. Il donnait cependant quelques informations: le fils de Pauline tait au lyce; il n'avait plus sa gouvernante; il se portait bien; son pre, semblait-il, dirigeait avec le plus grand zle son ducation. Et Rderic ajoutait, nouvelle qui effara Pauline, que Julienne s'occupait du jeune garon d'une faon trs suivie. Julienne! Julienne! crire Julienne! Cette pense traversa l'esprit de Pauline. Mais elle prouva un tel serrement de coeur l'ide d'avoir recours son ancienne amie pour parvenir Marcelin, qu'elle comprit aussitt que cela lui serait impossible. Un irrsistible flux de jalousie lui monta la tte. Tandis qu'elle tait ici, loin, exile, Julienne voyait son enfant, Julienne pouvait le voir tous les jours! Pourquoi cet intrt? Qu'est-ce que cela signifiait? Et elle se souvenait qu'autrefois elle avait dj ressenti, pour de futiles baisers, d'inexplicables jalousies. Elle n'crivit pas Julienne. Trop de trouble la remplissait. Que faire pourtant? Odon l'engageait vaincre ses rpugnances. Selon toute probabilit, Julienne, qui n'tait pas dure, se prterait volontiers au rle de tiers entre la mre et le fils; et, femme, elle aurait mme du plaisir tre la cheville ouvrire de cette petite intrigue. Mais Pauline ne voulut pas. --Partons pour Paris, dit-elle. Ils partirent. Ils restrent Paris une semaine. Ils firent tout pour aborder Marcelin. Pauline se prsenta au lyce et demanda lui parler. On lui rpondit qu'on avait ordre du pre de ne point permettre d'entretiens avec des personnes inconnues. Le samedi soir, cache dans un fiacre, elle assista la sortie des lves. Elle aperut Marcelin et un grand frisson la secoua. Mais Facial tait l. Le lendemain, ds le matin, toujours dans un fiacre, elle se tint aux aguets dans la rue o habitait Facial. Marcelin sortit en voiture aprs le djeuner. Il tait en compagnie de Julienne et d'un lycen plus g que lui, que Pauline ne connaissait pas et qui n'tait autre qu'mile. Ils firent une promenade au bois de Boulogne. Au retour, ce fut chez Julienne qu'ils descendirent. Marcelin y dna. Il n'en partit qu' dix heures, escort par Facial qui tait venu le chercher. Pendant toute cette journe, Pauline ne trouva pas le moyen de se montrer son fils. Alors, perdant pied, elle crivit Facial: Je suis Paris. Autorisez-moi avoir une entrevue avec l'enfant. Facial rpondit: Je connais toutes vos manoeuvres. Je sais depuis quand vous tes Paris, quel htel vous tes descendue, et ce que vous venez faire. Moins que jamais je ne puis vous accorder ce que vous demandez. Un second voyage Paris, entrepris avec plus de prcautions encore, eut un rsultat pire. C'tait une poque de vacances: Pauline esprait avoir ainsi plus de facilit pour rencontrer Marcelin. Mais elle ne le vit mme pas. Renseign sur son arrive, Facial avait emmen l'enfant la campagne. Ils revinrent Grasse profondment tristes. --Plus je voudrais fuir ce monde, disait Pauline, plus j'enfonce dans son marcage. Il semble que chaque pas que je fasse pour ma dlivrance marque un degr de plus de ma dtresse. Je suis prisonnire; je ne pourrai jamais me dgager. Quelle grve funeste que la socit! Elle nous tient. C'tait avec dlice que j'ai cru un moment tre libre. Je m'aperois que je suis toujours et toujours plus sa victime. La libert n'existe pas, ni celle de l'esprit, ni celle du corps. Nous sommes esclaves, esclaves, esclaves. Il n'y a qu'un seul bonheur possible: le plaisir qu'prouvent des cratures viles porter des chanes. Elle avait ainsi des accs de colre, trop lgitimes pour qu'Odon voult les calmer par les raisonnements habituels. Il les prfrait aux heures de mortelles angoisses, d'accablement muet qui faisaient tant de mal sa pauvre amie. --Sois fire, lui disait-il. Tu as suivi le droit chemin du coeur: que les abominables ronces ne te fassent pas regretter le mensonge de la grande place publique. --Je ne regrette rien, rpliquait Pauline. D'ailleurs, lorsque je compare ma souffrance passe ma souffrance actuelle, je dois estimer celle-ci, quelque vive qu'elle soit. Elle ne m'abaisse pas au-dessous de ma conscience. Elle ne comporte ni remords, ni gne morale, ni mcontentement de soi-mme. Je n'ai rien me reprocher. C'est certainement une fatalit, ce n'est point une punition. Autrefois, lorsque j'tais malheureuse, je sentais qu'il y avait de ma faute. Aujourd'hui, le seul tort que je me reconnaisse, c'est d'avoir manqu d'habilet au moment o, par quelque moyen peu difficile peut-tre trouver, j'aurais pu conserver mon fils avec moi. Puis, elle se dsolait de ce que cette situation avait de pnible pour Odon. --J'aurais voulu te rendre la vie belle et sereine. Je rvais d'tre pour toi l'amante ternellement jeune, le soleil toujours pur. Je dsirais t'entourer de joie. Et voil mes pleurs ruissellent souvent sur mes joues, je suis la dame mlancolique, l'me saignante. N'ai-je pas gt ton existence? O mon bien-aim, combien je suis malheureuse d'tre malheureuse! Je songe toi, et mon affliction est extrme. Tu mritais la tendresse d'un ange de lumire, et je n'ai t'offrir que mon sourire baign de larmes. Que tu es bon, que tu es charitable de m'aimer malgr tout! Et, je le sens, ton amour est mieux que du dvouement: c'est toujours de l'amour, tu m'aimes, tu m'aimes! Ce fut alors qu'Odon, dsespr de la douleur de sa matresse, rsolut de mettre excution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Il voulait aller se jeter aux pieds de sa femme et la supplier de consentir au divorce. Une fois libre, il pouserait Pauline. Puisque Pauline pleurait son enfant, il lui en rendrait un: et un enfant qui serait eux, eux deux, eux seuls, un enfant qui serait fait de leur amour. Cette chose qui ne leur tait pas permise maintenant deviendrait possible. Ils pourraient avoir un enfant, un enfant lgitime, leur gloire, leur avenir, qu'ils contempleraient sans aucune crainte. Et Pauline serait de nouveau heureuse. Ce petit tre apporterait avec lui le rayonnement du ciel. Il serait la bndiction, le salut. La vie nouvelle, aprs laquelle soupiraient les deux amants, natrait, imprgne d'esprances, hors des atteintes du pass. Toutefois, par prudence, il ne voulut point faire part Pauline de ce projet. S'il courait au-devant d'un insuccs, la dception serait pour lui seul. Si, au contraire, il parvenait flchir sa femme, quelle fte que le retour avec la bonne nouvelle! Il prtexta une affaire rgler Paris et partit pour Poitiers, o rsidait Mme de Rocrange. Ce ne fut point sans une grande anxit qu'il se retrouva en prsence de cette femme en deuil, au regard froid, aux lvres dcolores, de cette femme svre dont dpendait maintenant son avenir. Un frisson le prit la pense qu'elle tait matresse de dcider et qu'il devait toucher ce coeur dont il n'avait jamais connu le secret. Elle le reut avec un lger trouble de la voix, une lgre altration du miroir des yeux: mais c'tait peine perceptible. --Vous me trouvez change, dit-elle: je commence blanchir. Odon ne l'avait pas vue depuis dix ans. Elle n'tait pas change. Tel il en avait conserv le lointain fantme dans le fond sombre du souvenir, telle il la revoyait. --J'ai plus vieilli que vous, dit-il. --En effet, je remarque sur votre visage de nombreuses rides. tes-vous fatigu de votre vie? Me revenez-vous? --Non, rpondit-il d'un ton doux; je suis peu fait pour vous comprendre; et nous ne nous aimons pas. --Je vous aime, moi. Pas d'amour. Vous m'aimez de cet intrt que l'on a pour ceux auxquels on est li et sur qui l'on possde des droits. Tout cela est triste, sans doute, fort triste. Et c'est encore plus triste que vous ne pensez: car, moi, Madame, j'aime; j'aime une femme de toutes les forces de ma vie; et cette femme est moi comme je suis elle; nous sommes unis devant Dieu, sinon devant les hommes. --pargnez-moi cet horrible blasphme! D'ailleurs, je sais. Votre soeur de Bhutin m'a tout appris. Je vous plains, je vous plains. --Alors, soyez misricordieuse! Si vous savez tout, si vous savez qui est cette femme, ce qu'elle a fait pour moi, combien elle m'aime, combien je l'aime, si vous le savez, vous devez comprendre pourquoi je suis venu ici, ce que je suis venu demander de vous. --Serait-ce le repentir qui vous pousse? Je suis prte pardonner. Odon fit un geste de dsespoir. --Le pardon, continua Mme de Rocrange, je vous l'offre depuis dix ans. Je continue vous l'offrir, et je vous l'offrirai toujours. Chaque matin, ma prire Jsus est: Daignez, Seigneur, ramener au bercail la brebis gare! Pardonnez-lui comme je lui pardonne! --Vous faites semblant de ne pas comprendre, dit Odon. Ah! coutez! je souffre trop. Vous compatirez ma souffrance. Et puisque d'un mot vous pouvez me rendre heureux, ce mot vous ne le refuserez pas. Avec des larmes dans la voix, il lui conta, sans rien lui cacher, l'histoire de sa liaison. Il mit dans ce rcit toute l'loquence de son coeur, s'appliquant faire ressortir le caractre minemment noble de sa matresse, la puret de leur amour, l'iniquit des jugements humains leur gard. Il parla surtout de l'odieuse torture inflige Pauline, cette mre qu'on avait prive de son enfant. Mme de Rocrange ne l'interrompit pas. Lorsqu'il crut l'avoir mue, il aborda dlicatement la situation, chercha faire entendre sa femme ce qu'il dsirait d'elle, l'amener proposer elle-mme de lui rendre sa libert. Mais Mme de Rocrange ne proposa rien. Elle dit seulement: --Pauvre femme! pauvre pcheresse! L'expiation commence pour elle dj sur cette terre. Que Dieu lui en tienne compte! Alors Odon s'cria: --Marie, au nom de tous les sentiments humains, au nom de toute la charit divine, donnez-moi la possibilit de rparer cette infortune! Ne voyez-vous pas qu'il faut que j'pouse cette femme? C'est mon devoir: nul autre devoir n'est plus saint que celui-l. Mme de Rocrange se couvrit les yeux de ses mains. Il y eut un long silence, au bout duquel elle laissa tomber d'une voix lourde ces mots: --Je suis catholique. Une sueur froide couvrit le front d'Odon. Il prouva, tout coup, l'affreuse conviction du damn devant la rigueur ternelle. --Malheureuse! gmit-il. Catholique, mais non pas chrtienne. Puis, il clata: --Ah! Madame, vous tes cruelle, pouvantablement cruelle. Vous tes plus froce pour nous que ce monde dont vous excrez la mchancet. Qu'avez-vous fait de l'vangile, qui ordonne d'tre bon, d'tre charitable, d'avoir piti, de secourir ceux qui ont besoin de secours? Le Christ a accueilli la femme de mauvaise vie, et vous, qui vous rclamez de lui, vous repoussez la prire de celui qui vous supplie de permettre qu'une oeuvre de rparation s'accomplisse. Et cela non par jalousie, car vous ne m'aimez pas, non par vengeance, car vous ne me hassez pas, mais par je ne sais quelle atroce et lugubre discipline, dont vous concevez peut-tre tout le crime, sans trouver dans votre conscience assez de foi pour oser l'enfreindre. Vous croyez la vie ternelle et au jugement des bons et des mchants. Lorsque vous vous prsenterez devant le tribunal suprme et que vous direz: Voil ce que j'ai fait! croyez-vous que le divin Crucifi vous rpondra avec joie: C'est bien, bonne et fidle servante, tu es digne d'entrer parmi les lus de mon Pre? Ah! Madame, vous encourez une grande responsabilit. Marie de Rocrange eut un frissonnement des paupires. Son visage devint plus ple. Mais elle dit: --Je ne sais qu'une chose. L'glise ordonne: Tu ne dsuniras point ce que Dieu a uni. J'obis. Odon tomba ses genoux, sanglotant: --Par grce! Marie! Marie! Rflchissez-y! Il prit sa main blanche et voulut la porter ses lvres. Elle se raidit, trangement trouble, en murmurant rapidement: --Mon Dieu, ayez piti de moi! Il crut qu'elle faiblissait. Il baisa sa robe. --Oh! balbutia-t-il, vous cdez! Merci! merci! Alors, elle s'arracha de ce baiser impalpable, mais qu'elle venait de sentir comme un fer rouge, et dit: --Jamais. Odon se releva. Il tait blme de colre. Il prit son chapeau et ses gants. --Adieu, Madame, dit-il les dents serres. Vous venez de faire beaucoup de mal. --Odon! --Taisez-vous. Je vous dfends de m'appeler ainsi. Ce nom-l n'est pas fait pour vous. Il partit. Elle ne fit pas un mouvement, mais suivit d'un regard fixe celui qui s'en allait. Un dsir de pleurer lui monta la gorge. Puis, elle se signa longuement. XV Facial tait fier de lui. Le sentiment du devoir accompli compensait ce que son amour-propre avait eu subir pendant et depuis l'vnement fcheux de son divorce. Il tait homme estimer cette compensation. Certes, il aurait pu se montrer plus habile, plus brillant pour la galerie: il n'aurait pu tre plus digne. Si son aventure avait fait sourire--il se trouve toujours des gens pour voir le ct comique des malheurs d'autrui--personne ne s'tait avis de le lui marquer, ne ft-ce que par un propos quivoque; on l'avait, au contraire, flicit de son excellente tenue, on l'avait plaint discrtement, on lui avait tmoign la plus parfaite sympathie. Facial avait, un jour, manifest trs fermement son opinion sur le duel; on connaissait d'ailleurs ses principes; et ainsi il avait coup court aux critiques sur le seul point de sa conduite qui pt tre discutable. Un mois ne s'tait pas coul, que Chandivier, heureux de le voir garon, avait voulu l'associer ses petites dbauches. Facial avait modr cette impatience. Il devait dcemment faire son deuil. Plus tard, on verrait. Facial s'occupait beaucoup de son fils. Il s'tait senti tout coup une vraie vocation de pre. Jusqu'alors, l'enfant avait trop vcu accroch aux jupons de sa mre. A cet gard comme tant d'autres, Facial se persuadait qu'il ne pouvait qu'tre bon que l'influence de Pauline et cess. Marcelin se serait effmin dans les langes de cet amour maternel exagr. La vie demandait une prparation plus forte. Pauline, mme en supposant qu'elle ft reste digne du grand honneur d'lever une jeune me pour l'existence, avait-elle jamais rien compris la saine pdagogie? Elle gtait l'enfant, ne savait lui rpondre non franchement, raisonnait ses caprices, flattait sa sensibilit, s'ingniait transformer en plaisir tout ce qu'on exigeait de lui. Elle ne cherchait pas lui inculquer la svre et haute notion du devoir. Le coeur aurait fini par prendre la place de la conscience et du cerveau. Il tait temps de ragir. Et songeant au grave danger qu'avait couru cet enfant de rester la merci d'une mre impudente, livr aux hasards de sa vie aventureuse, ml son scandale et victime de sa honte, Facial ne pouvait que se fliciter de la fermet dont il avait fait preuve. Il l'avait certainement sauv. Et ce n'avait pas t sans peine: car il avait fallu plus que du vulgaire courage pour rsister aux assauts d'une femme acharne et obvier ses embches. Plein d'motion l'ide de la tche qu'il avait entreprise, il aimait s'crier, la main sur la tte de son fils: J'en ferai un honnte homme! Cependant, Facial ne tarda pas s'apercevoir que, pour glorieux que ft son rle de pre et de pdagogue, l'absence d'une femme se faisait sentir. Les plus ordinaires dtails de toilette ou d'hygine concernant Marcelin embarrassaient singulirement son zle. L'enfant paraissait souffrir aussi d'tre priv de cette atmosphre de gestes fminins et de douces paroles laquelle il tait habitu. Une gravit trangre son ge, presque maladive, avait envahi son visage, fait pour le rire et la fantaisie. Il ne se plaignait pas, mais semblait contraint en l'unique compagnie de Facial, quelque soin que mt celui-ci le distraire. Miss Dobby tait loin. Aussitt aprs le dpart de Pauline, elle s'tait avise de prendre des airs de matresse dans la maison. Facial l'avait congdie. Puis, l'internat avait accapar le jeune garon. Il le supportait avec rsignation, et cela dlivrait Facial de la moiti de ses soucis. Mais le dimanche, les jours de vacances, l'enfant, isol, et qui aurait d se retremper dans beaucoup de dlicate tendresse, en tait rduit causer de choses srieuses avec son pre ou se plonger dans de longues lectures. Il s'ennuyait, devenait triste, et ses grands yeux erraient dans l'appartement dsert. Aussi Facial accepta-t-il avec reconnaissance l'offre que lui fit Julienne Chandivier. Plusieurs fois dj, aimable, souriante, elle tait venue voir l'enfant. Elle paraissait s'intresser vivement lui. Marcelin, de son ct, se plaisait ces visites, qui lui apportaient une distraction inespre. Avec Julienne, il retrouvait presque des entretiens familiers, un ton de causerie que la gravit de Facial ne lui permettait pas. Il s'enhardissait jusqu' parler de celle qui tait partie, de sa mre bien-aime, sujet qu'instinctivement il n'et jamais os aborder avec son pre. --Laissez-moi, dit-elle un jour Facial, laissez-moi tre sa mre adoptive. J'aime votre fils. N'ayant pas d'enfant, je serai heureuse de consacrer celui-ci un peu de cette affection et de ces soins dont les femmes, mme les moins maternelles en apparence, ont toujours une abondante rserve. Les hommes sont maladroits ce mtier. Il n'y a que nous autres qui sachions entourer comme il faut de douceur et de prvoyance ces cratures fragiles que la vie n'a pas encore exerces. Je n'oublie pas non plus que sa malheureuse mre a t mon amie. Je veux faire pour elle ce qu'elle aurait fait pour moi, j'en suis sre, si je m'tais trouve dans sa situation. D'ailleurs, est-il quitable que cet enfant subisse les consquences d'une faute qu'il ne souponne mme pas? Trs mu, Facial prit avec effusion les mains de Julienne: --Vous tes une noble femme, vous! dit-il. Et, ce moment, en effet, Julienne tait sincrement pousse par les plus louables sentiments. Elle n'analysait point les causes secrtes de sa bienveillance. Elle ne se demandait point si elle aurait agi de mme, dans le cas o Marcelin n'aurait pas t le jeune garon joli et spirituel qui lui plaisait. Elle le trouvait charmant; elle avait la fantaisie de l'lever: et voil! De ce jour Marcelin fut plus heureux. Il vivait plus avec Julienne qu'avec son pre, celui-ci aimant mieux prsider de haut, que d'avoir continuellement ses cts un enfant auquel il ne savait trop que dire. Marcelin avait maintenant prs de douze ans. Son intelligence tait vive, mais encore trs fminine. Il sentait plus qu'il ne raisonnait. Il comprenait par intuition. Impressionnable l'excs, il ne rsistait pas aux mouvements de son coeur; mais il tait dou d'assez de souplesse pour ne point se trahir. Il ignorait pourquoi sa mre tait partie. Ce mystre proccupait extraordinairement son imagination. Elle n'tait pas morte, il le savait. Qu'tait-elle donc devenue pour avoir ainsi disparu tout coup? Il souffrait singulirement de cette absence. Les premiers temps, lorsqu'il questionnait, on rpondait qu'elle tait en voyage, qu'elle reviendrait bientt. Ne la voyant pas revenir, il avait compris qu'il se passait quelque chose qu'on lui cachait, et il avait cess de questionner. Facial avait cru qu'il oubliait. Mais l'enfant, rendu perspicace, s'ingniait dcouvrir par lui-mme la vrit. Il suivait avec attention ce qui se disait autour de lui, esprant y surprendre le mot de l'nigme. Il voulait savoir pourquoi sa mre l'avait abandonn. Certain que c'tait malgr elle, car il ne pouvait douter de son amour, il frissonnait l'ide qu'elle tait enferme quelque part, empche de communiquer avec lui. Il lui fallait tout prix la revoir. La frquentation de Julienne servit au moins de drivatif son chagrin. Sans risquer de questions directes, il causait de la disparue. Il disait: --Maman tait si douce avec moi, que j'avais parfois mal aux yeux de penser que peut-tre je lui avait fait de la peine et qu'elle avait peur de m'en faire en me manifestant son chagrin. D'autres enfants prtendent que leur mre les gronde. Je n'ai jamais t grond. Maman n'avait pas la voix pour a. --Et moi, disait Julienne, pensez-vous que je voudrais vous gronder? --D'abord, je ne vous le permettrais pas: vous n'tes pas ma mre. Ensuite, je suis maintenant assez grand et assez raisonnable pour me bien conduire. Maman me trouverait chang. Quelqu'un est-il charg de lui donner de mes nouvelles? --Je ne sais pas. Il vaut mieux ne pas vous occuper de cela. Votre mre n'a pas donn d'ordres avant son dpart. --C'est ce qui est trange. Elle ne pouvait autrefois rester un jour sans s'informer de tout ce que je faisais. --Aujourd'hui, comme vous le remarquez vous-mme, vous tes devenu grand; vous tes plus libre, bientt vous le serez tout fait. --Ce n'est pas si gai qu'on dit, je prfrerais avoir encore maman avec moi. --Peut-tre reviendra-t-elle une fois. Mais ne vous en inquitez pas. Les choses arrivent ou n'arrivent pas dans ce monde. Il faut penser au prsent, jamais l'avenir. --Il est permis cependant de penser un peu au pass! Il usait encore de subterfuges: --En sortant de l'glise, maman me menait chez ce confiseur. Nous choisissions des bonbons pour le dessert du dimanche. Entrons-y, voulez-vous? Voici ceux qu'elle prfrait. Mais la dame de magasin ne demandait pas de nouvelles de madame. Elle savait donc, elle aussi, ce qu'il ne savait pas! Marcelin s'tonnait que personne ne s'tonnt d'un vnement qui tait pour lui invraisemblable. Il lui paraissait parfois que tout le monde conspirait contre lui, qu'on le rservait un sort terrible, autour duquel le silence se faisait, comme pour un crime. Et il avait des conversations bizarres qui dconcertaient Julienne: --Croyez-vous au massacre des Innocents? --Mon chri, il n'y a pas y croire ou n'y pas croire: c'est un fait historique, et cela s'est pass trs certainement au temps d'Hrode. --Oui, mais comme c'est de l'histoire sainte, cela doit tre toujours vrai. Ne croyez-vous pas qu'il y a encore maintenant des Innocents qu'on massacre? Son imagination, gonfle par son coeur, lui donnait entrevoir de vagues tueries, o l'on prcipitait par troupeaux des victimes et des victimes. Mais cela ne faisait pas de bruit; les cris taient touffs sous des couronnes de roses et de rires; on ne voyait pas le sang qui devait couler; toute l'horreur du carnage tait voile de faux dcors et de jeux de lumire. On se doutait bien, l'angoisse affreuse et inexpliquable qui rgnait, que des choses monstrueuses se passaient derrire ces apparences de fte: mais quoi? c'est ce qu'il tait impossible de prciser. On distinguait seulement des trous subits, bants, des effondrements, des gestes de bras plors s'enfonant dans l'abme. Pour quelles excutions partaient ces corps? Le tumulte des couleurs, des tentures, des chants, des visages empchait de voir, de comprendre l'abominable tragdie. L'enfant commenait souponner ce qu'est la vie. De premiers effarements lui venaient devant cet inconnu trouble et insoluble. Il souffrait atrocement de son ignorance, et, en mme temps, il avait une telle peur de ce qui suivrait, qu'il tait prs de s'vanouir en pensant que fatalement, un jour ou l'autre, il saurait. La nuit, il demeurait des heures avant de s'endormir, les yeux figs dans le vide noir. L'obscurit se peuplait de fantmes. Et parmi eux, sa mre, sa mre triste, ple, tantt couche comme un cadavre, tantt penchant vers lui sa figure o saignaient des plaies. Dans son sommeil, ces visions se transformaient en douloureux cauchemars. Il criait. Il s'veillait tremblant d'pouvante. Le mdecin diagnostiquait: un peu d'nervement caus par la croissance. Plus clairvoyante que Facial, Julienne tait cependant loin de croire un tat si aigu de surexcitation. Elle voyait que Marcelin pensait beaucoup sa mre, beaucoup trop: mais elle se flattait d'arriver peu peu prendre la premire place dans l'esprit du jeune garon. Elle mettait une vritable ardeur l'amuser. Non seulement elle se rendait indispensable la satisfaction de ses dsirs: elle s'appliquait encore les provoquer. Stimulante et tentatrice, elle l'initiait aux choses agrables de la vie, celles, du moins, qu'il pouvait goter sans trop de danger. Elle l'encourageait aux sports les plus captivants, le conduisait aux courses, au cirque, lui rvlait par des choix appropris son ge l'existence de la littrature romanesque; la drobe--car Facial avait des principes--elle le menait au thtre: et c'tait pour elle un plaisir subtil que d'assister l'closion des impressions, aux surprises, aux entranements de curiosit dans cette me qu'elle prenait presque au berceau. Elle crait ainsi entre eux une sorte d'intimit croissante, qui se compliquait mme d'un charme de complicit. Marcelin et t franchement orphelin, n'et pas nourri en lui le tourment secret et continuel de sa mre disparue, qu'il se ft laiss aller avec prdilection l'amiti capiteuse de Julienne. Mais la peine toujours prsente qui treignait son coeur, l'empchait de se prter sans de poignantes apprhensions la vie attrayante qui lui tait mnage. Julienne ne s'en prenait pas moins toujours davantage de son petit Marcelin. J'en deviens amoureuse, se disait-elle souvent en riant. Elle prouvait d'exquises sensations caresser ses cheveux, baiser ses yeux, jouer avec ses doigts, subir de lui ces gestes affables que les enfants prodiguent aux personnes qui leur sont familires. Marcelin avait fait chez elle la connaissance d'mile. Un jour, mile lui dit: --H! petit, qu'est-ce qu'elle te fait, ma cousine, quand vous tes seuls ensemble? --Elle cause avec moi. --Aprs a? --Rien de particulier. Vous voyez vous-mme comme elle se comporte avec moi. Elle m'aime beaucoup. --a se remarque, farceur! Dis donc, fais-tu le nigaud ou me prends-tu pour un merlan! Ou serait-ce de la discrtion, monsieur, ou de la pudeur, mademoiselle? Tu crois peut-tre que ces choses n'arrivent qu' toi: dtrompe-toi, mon gars, elles arrivent tout le monde; c'est courant, c'est reu, cela se passe dans la meilleure socit. L, es-tu rassur? Raconte. --Je ne sais ce que vous voulez dire. --N'aie pas peur, je ne suis pas jaloux. La jalousie, c'est prhistorique. Laisse-toi interviewer sans modestie. C'est aussi de la gloire, a. --Je ne comprends pas. --Allons, cadet, je vais t'aider. Je te croyais moins bgueule. a fait donc tant rougir, ton ge, d'avouer ses petites salets? Dans trois ans, tu t'en vanteras; au mien, tu t'en gondoleras. C'est une jolie peau, ma cousine! L'as-tu vue toute nue? --Non, fit Marcelin interdit. --Tu as vu ses seins, ses jambes, son ventre? --Non, rpta l'enfant avec une vague angoisse. --Alors quoi? Qu'est-ce que vous inventez bien? Elle t'emmne pourtant dans sa chambre coucher? --Quelquefois. --Et l, que se passe-t-il? Elle se dshabille? --Non. --Elle te dshabille? --Non. --Elle fait bien quelque chose? --Non. Elle change de robe, elle se fait coiffer. --Ma cousine ne t'a donc rien appris? Tu ne sais rien? Tu es encore immacul? Ah! elle est bien bonne, celle-l! A douze ans, mon gosse, j'tais plus malin que toi: je connaissais dj le truc de l'amour. Marcelin le regardait avec des yeux tremblants. Il lui semblait qu'une pluie noire tombait en rafale autour de lui, le noyait, l'aveuglait. mile continua d'un ton gouailleur: --Sais-tu seulement quoi a sert, les femmes? --Je ne sais pas, dit l'enfant avec effort. --Tu as vu les chiens dans la rue? Tu as vu ce qu'ils se font, quand ils grimpent l'un sur l'autre? Eh bien, mon petit, les hommes et les femmes, c'est la mme chose. Si les hommes aiment les femmes et si les femmes aiment les hommes, c'est pour se faire la mme chose que les chiens. L'amour, c'est a. Et le mariage n'est pas plus propre. Tu penses bien qu'il n'y a pas besoin d'avoir pous une femme pour se livrer cet exercice. Tous les hommes peuvent faire a toutes les femmes. Si on se marie, ce n'est cependant pas pour procder autrement. Aussi, le mariage, on ne sait pas ce que c'est; on ne sait pas d'o a vient. Ce doit tre une vieille blague qui s'est perptue. Oui, mon petit, voil la vie. Et toi, tu feras comme les autres: comme les autres et comme les chiens. Et c'est justement pour a et par a qu'on est au monde. T'imagines-tu que tu es n d'un rayon de lune? Tu es n parce que ton pre a fait le chien avec ta mre. Et la suite de a, le ventre de ta mre a grossi. Tu tais dedans. Et au bout de neuf mois, tu es sorti de son ventre par le mme trou par lequel elle urine... mile s'arrta, effray. L'enfant venait de s'affaisser sur le tapis. Il tait blanc comme un linge. A ce moment, Julienne entrait. Elle vit Marcelin vanoui. Elle se prcipita en poussant un cri. --Grand Dieu! qu'a-t-il? --Je crois qu'il a une syncope, dit mile en haussant les paules. Elle le prit, lui fit respirer des sels. La pauvre tte de l'enfant tranait lamentablement sur son bras. --Il a l'air d'un mort, dit Julienne avec un recul instinctif. Quelques minutes se passrent avant que Marcelin revnt lui. Il ouvrit enfin les yeux et, faiblement, murmura: --Maman!... maman!... --C'est moi, mon chri, dit Julienne. Ne me reconnaissez-vous pas? Marcelin se souleva lentement, regardant autour de lui, comme s'il cherchait reconnatre o il tait et qui lui parlait. Et ses yeux s'arrtrent sur Julienne, la considrant, d'abord avec incertitude, avec surprise, puis avec un souvenir qui se prcisait. --Ah! c'est vous... c'est vous... --Mais oui, pauvre chri! Que vous est-il arriv? Elle se mit rire, revenue de son alarme. Puis, elle attira l'enfant contre elle et commena le couvrir de baisers. Mais alors, une incroyable terreur bouleversa les traits de Marcelin. Il s'arracha, frmissant, de l'treinte de Julienne, en lui jetant: --Oh!... Vous ne m'embrassez pas comme une mre! Il clata en pleurs: --Maman!... je veux maman!... Ils me l'ont prise... Ils l'ont tue... --C'est moi qui suis votre mre, maintenant, dit Julienne. --Non... non... vous n'tes pas ma mre... Vous tes... une femme. Son dsespoir tait si violent, que Julienne crut devoir employer tous les moyens pour le calmer. --Votre mre n'est pas morte, vous le savez bien. --Je veux la voir. --C'est impossible, votre mre n'habite pas Paris; elle est loin, trs loin. Mais je vais vous montrer quelque chose qui vous tranquillisera. Elle ouvrit un tiroir de son secrtaire et y prit un papier tach de larmes. C'tait une lettre de Pauline Marcelin, arrive depuis plusieurs semaines dj. La pauvre mre avait fini par faire taire son orgueil; ne voyant plus d'espoir qu'en Julienne, elle s'tait humilie jusqu' la supplier, elle, d'avoir piti et de lui permettre d'crire quelquefois son fils. --Voyez, dit Julienne, c'est une lettre de votre mre. Si vous tes raisonnable, vous pourrez lui rpondre. Mais n'en parlez pas votre pre: il serait fort irrit, s'il apprenait que j'ai reu cette lettre pour vous et que je vous l'ai remise. Marcelin demeura un instant tourdi, sans oser faire un geste, sans oser prononcer une parole. Une lettre de sa mre! Cela lui paraissait un miracle du ciel. --Mon Dieu! mon Dieu! balbutia-t-il enfin tout palpitant. A la vue de l'criture chrie, il tomba genoux: un flot de sanglots dborda de sa poitrine; le voile de larmes qui couvrait ses yeux l'empchait de lire; mais, ardemment, comme une relique, il baisa mille fois le papier o sa mre avait crit et pleur. --Il va se rendre malade! dit Julienne, trs inquite de cette explosion de sensibilit. Elle se rendait compte combien elle et Facial avaient eu tort de laisser gonfler dans cette tte d'enfant tant de passion comprime. Lorsque celle-ci pourra s'pancher, ne ft-ce que sur du papier lettre, pensa-t-elle, cela s'arrangera. Et elle sourit intrieurement l'ide que ce secret crerait entre elle et le jeune garon un lien nouveau. Ds que Marcelin fut seul, enferm dans sa chambre, il dvora les pages inespres, o sa mre, aprs un si long silence, ressuscitait son appel. Il les lut et les relut, passa la nuit s'en imprgner, en respirer chaque mot, en abreuver son me altre. Sa mre vivait! Elle pensait lui, elle l'aimait toujours! Oh! la revoir! la revoir! Elle _pouvait_ lui crire! Pourquoi, lui, ne pourrait-il pas la revoir? Y avait-il autour d'elle une barrire de mystres trop infranchissable? Maintenant qu'il savait qu'elle tait en vie, comme avant, qu'elle n'avait pas t transforme, qu'elle tait encore une ralit, celle d'autrefois, celle qui l'avait berc, nourri de sa substance, baign de son fluide, rien ne l'empcherait de courir elle, travers les obstacles, de courir se rfugier sous sa caresse et reprendre possession de l'asile, du seul, de l'inoubliable asile. La lettre ne contenait qu'un dtail pouvant servir aux projets du jeune garon: elle tait date de Grasse. Il n'en fallait pas davantage. Cela suffisait donner un corps son dsir: fuir, fuir! Une fois l-bas, l'enfant saurait retrouver sa mre. Grasse! Il rptait avec avidit ce nom, qu'il se souvenait avoir rencontr dans sa gographie, appris comme tant d'autres choses indiffrentes, et qui, tout coup, prenait une importance extraordinaire, s'aurolait, flamboyait. Le lendemain, avec fivre, mais, en mme temps, avec une intelligence et une prudence remarquables, Marcelin se mit en mesure de partir. Il acheta l'Indicateur des chemins de fer, le consulta minutieusement, tudia de point en point le trajet. Puis, lorsqu'il eut arrt son plan, il calcula ses ressources. Il possdait une cinquantaine de francs. Pour parfaire la somme ncessaire au voyage, il vendit divers petits bijoux, boutons de manchettes, pingles de cravate, ne gardant que sa montre, dont l'utilit n'avait jamais t si certaine. Aprs le dner il prtexta des devoirs presss terminer. Comme il n'emportait pas de bagages, rien ne lui fut plus facile que de s'chapper dans la rue. Au premier tournant, il prit un fiacre et se fit conduire la gare de Lyon. Sa voix trembla un peu lorsque, se haussant sur la pointe des pieds pour qu'on le crt plus grand, il demanda au guichet: --Un billet simple pour Grasse, par Antibes, train direct de 8 heures 25, seconde classe. Il n'eut d'ailleurs, subir que quelques regards curieux. Et le train dmarrait, que Facial, persuad que son fils tait occup traduire Cornelius Nepos, allumait tranquillement un cigare et dployait le _Temps_. Au mme moment, Julienne se disposait venir passer avec son petit Marcelin une heure de soire. Trs surmen par ces deux jours excessifs, l'enfant ne tarda pas s'endormir, au roulis du wagon qui chantonnait et rythmait dans son oreille: Je vais revoir maman! je vais revoir maman! XVI --Grasse! Marcelin descendit. Il courut la poste. --Pouvez-vous me donner l'adresse de Mme Facial? demanda-t-il l'employ de service au guichet de la poste restante. --Mme Facial? Attendez donc... Une dame vient quelquefois rclamer des lettres ce nom-l. Quant son adresse... Et interpellant une femme qui se trouvait dans le bureau: --H! mre Divonne, vous qui connaissez tout Grasse, vous ne connatriez pas a, par hasard Mme Facial? --Faudrait me dire un peu comment elle est. --J'ai son portrait, dit Marcelin. Il tira un mdaillon suspendu son cou, l'ouvrit et le montra aux deux personnages. --C'est bien celle-l, fit l'employ. --Oui, fit la femme, je la connais. C'est moi qui lui porte ses fruits, tous les matins. Seulement elle ne s'appelle pas Mme Facial. --Comment? demanda l'employ. --Elle s'appelle Mme de Rocrange. --Possible. Elle est divorce; elle vit avec son amant. L'enfant reut cela comme un coup de tonnerre sur la tte. Mais il ne broncha pas. Il croyait comprendre cependant ce que ces mots voulaient dire. Il sentait que c'tait pouvantable. Trois jours auparavant, il et saut la gorge de ces gens, au seul soupon qu'ils outrageaient sa mre. Aujourd'hui, il ne savait pas, il ne savait plus... Et il dit d'une voix douce: --Pourriez-vous me conduire chez elle, Madame? Sa mre! Comme tout tait gal, puisqu'il allait la revoir! La fruitire le regarda avec curiosit. --Vous n'tes pas d'ici, mon jeune monsieur? --Non. --Vous venez de Nice? --De Paris. --Seigneur Jsus! est-il permis de laisser un enfant faire tout seul un pareil voyage! Et vous venez pour madame... pour cette dame... dont vous avez le portrait? Marcelin contint avec effort les larmes nerveuses qu'il sentait sourdre. Il dit: --C'est ma mre. --Ah! fit la femme, je vous demande excuse. Il n'y a pas de mal a. Il faut bien tre le fils de quelqu'un. Et pour manifester sa bont, elle ajouta: --Venez avec moi, mon jeune monsieur: je vais de ce ct; je vous montrerai o c'est. Il y en a pour dix minutes. Dix minutes! Dans dix minutes, aprs plus d'une anne de sparation! Il fut pris d'une telle motion, qu'il pouvait peine se soutenir. Tout en marchant, la fruitire le questionnait, s'apitoyait sur lui. Il n'entendait rien, la tte bourdonnante d'impressions confuses, le coeur gonfl, les genoux vacillants. A ce moment, son pre en personne et surgi devant lui et lui et cri que sa mre avait commis un crime, qu'il et rpondu: Elle a bien fait. Il ne concevait pas que quelque chose ft reproch sa mre. Elle n'agissait que noblement, saintement. Dieu lui-mme n'avait pas le droit de l'accuser. Et sa vnration croissait en proportion du rempart de haine et d'injustice qu'on avait dress autour d'elle. Que signifiaient ces infamies qui flottaient? Il aurait voulu mourir et que son sang se rpandt ses pieds. La fruitire dit: --C'est ici. Elle montrait une villa. La grille tait entr'ouverte. Marcelin entra. Au bout de quelques pas dans le jardin, il aperut, entre les bosquets, une robe blanche. Fou, il courut. Deux cris: --Maman! --Mon enfant! Ils taient dans les bras l'un de l'autre. Longtemps ils furent incapables de prononcer une parole suivie. La commotion tait trop violente. Ils pleuraient, ils sanglotaient. Des mots palpitaient sur leurs lvres. Pour tous deux, mais pour la mre surtout, cette ineffable rencontre tait un baiser du ciel, un merveilleux tourdissement d'ivresse vers comme un miracle par le paradis. --Toi ici! toi ici! put enfin exprimer Pauline, les yeux vibrants d'une joie dlirante, pressant sur son sein l'enfant inattendu. --Je suis venu... je me suis sauv... Il me fallait toi! --Tu ne m'as donc pas oubli! Mon enfant, mon enfant chri! Par quelles souffrances j'ai d passer: sans nouvelles de mon enfant! Mais si c'tait pour me rserver le providentiel bonheur de cet instant, merci, Pre cleste, Consolateur suprme, merci! Et ce n'est point un rve! J'ai tant de fois rv toi, que si mon rve avait pu t'voquer, tu serais dj venu! Et c'est toi, toi vraiment, mon Marcelin, mon fils! --O mre, pourquoi m'as-tu abandonn? Le coeur de Pauline clata. --C'est un affreux malheur qui est arriv! Tu ne sais pas, tu ne peux savoir... Que t'ont-ils dit? Comment as-tu cru que je t'abandonnais!... Que t'ont-ils dit? Que t'a-t-il dit, lui?... lui?... --On n'a rien dit... J'ai vcu dans ce mystre... Ils ne disaient pas que tu tais morte... J'avais peur... Enfin, j'ai eu la lettre, ta lettre. --_Elle_ t'a remis la lettre? --Oui, avant-hier. --Oh! je t'en ai crit dix, vingt. Celle-ci date de plus d'un mois. C'est la dernire. Je dsesprais. Je suis alle deux fois Paris, j'ai tout fait. Un jour, je t'ai vu, la sortie du lyce; et je t'ai vu la promenade, je t'ai suivi: mais tu ne m'as pas vue... Marcelin, non, je ne t'ai pas abandonn! Et tu ne peux pas comprendre... Un jour, tu comprendras, j'ai crit ma vie, pour toi. Lorsque tu seras en ge de savoir... et de douter, tu liras. Alors tu comprendras, et tu pardonneras. --Maman! Il l'embrassa d'une treinte passionne, et ajouta: --Ne parle pas ainsi. La voix avec laquelle tu dis cela fait mal. --Que pensais-tu de moi? --Je ne pensais rien, j'tais triste. Et ds que j'ai su o tu tais, je suis parti. Je ne veux plus tre spar de toi. Pauline tressaillit: --Sait-il o tu es? Il te suit peut-tre. Il va venir te reprendre. --Non, dit Marcelin. Personne ne peut savoir o je suis, moins de le deviner. Il raconta sa mre la manire dont il s'tait enfui. Celle-ci se rassura: --Il ne devinera pas, dit-elle. Il ne t'aime pas assez. --Lui, mais elle! --Julienne? murmura Pauline d'une voix blanche. Le jeune garon fit signe que oui. --Elle n'a pas de coeur. --Ce n'est pas seulement le coeur qui fait deviner. Elle a vu que je t'aimais mieux qu'elle. Et puis la lettre... Elle sait des choses que mon pre ne sait pas. Elle doit avoir devin. La mre se dressa, l'clair aux prunelles: --Jamais. Je suis l. Qu'ils viennent! Je dfendrai mon bien jusqu' la mort. Ils avaient la force; ils pouvaient m'empcher de parvenir toi; ils te gardaient. Mais, maintenant, nous sommes runis... Ils n'oseront pas! Comment oseraient-ils? Elle se sentait tigresse cette heure; il lui semblait qu'elle avait de puissantes griffes au bout des membres, et que, d'un coup, elle aurait dispers l'engeance hostile. La possession de son petit, contre elle, sous elle, lui donnait la fauve sollicitude de la bte pour ce qui est n de sa chair. Son sang roulait dans ses veines avec de cruels besoins de mordre et de dchirer. Elle eut peur de l'tat violent de ses sensations, et cria, en serrant son enfant: --Il ne faut pas qu'il y ait de lutte: je tuerais! Mais aussitt, elle reprit: --Folle que je suis! Nous n'attendrons pas qu'ils viennent. La frontire italienne est tout prs. A l'tranger, ils ne peuvent plus rien. Oh! enfin et vraiment, voici la clmence, la flicit! J'ai tellement souffert, que la perspective subite, presque foudroyante du bonheur accable ma raison. Je puis peine croire, tant la vie m'a remplie de terreur et de doute. Mes paupires cillent l'clat du ciel. Pauline contemplait avidement l'enfant retrouv. Elle ne pouvait assez le voir, s'en imprgner, s'assurer que c'tait lui. Elle ne songeait pas remarquer les changements qui s'taient oprs chez le jeune garon; il avait grandi, ses traits s'taient complts; elle ne s'apercevait pas de cela; elle ne constatait que sa prsence, sa merveilleuse prsence, son irradiation charge de fluide et de lumire. Un chant de gloire naissait de ses entrailles, montait, montait, enveloppait son cerveau, projetait jusqu' Dieu ses ondes triomphales. --Je suis ivre, je ne sais plus ni ce que je pense, ni ce qui m'arrive, balbutiait-elle. Puis, ce fut une raction de maternit vigilante et tendre. Elle entrana Marcelin dans la maison, le fit manger, le servit elle-mme. Elle voulut savoir comment il avait voyag, s'il avait dormi, s'il n'tait pas fatigu, lui posant mille questions sur sa sant, gotant se retrouver au milieu de ces chers dtails un incroyable plaisir. --Ainsi, mre, je ne te quitterai plus? --Oh! plus. L'heure de la misricorde a sonn. --Et nous vivrons toujours ensemble? --Toujours. --Tous les deux? Pauline jeta un long regard sur son fils, un regard solennel et profond. Elle pronona lentement, mais d'une voix qui tremblait un peu: --Tous les trois. L'enfant resta longtemps silencieux, sans s'tonner. Puis il murmura: --Tu l'aimes donc beaucoup? Et ce moment, Odon survint. Il eut un tressaut de surprise la vue du jeune garon. Mais dj, Marcelin s'avanait vers lui et disait: --Je sais qui vous tes: vous tes celui que ma mre aime comme je l'aime. --O mon enfant! s'cria Odon, en lui ouvrant ses bras. Et lui aussi avait les larmes aux yeux. Lorsqu'on lui eut expliqu les vnements: --Il faut partir, dit-il, il faut que nous soyons loin demain matin. Une fois en sret, l'tranger, nous pourrons engager des pourparlers avec M. Facial et obtenir qu'il renonce ses droits. --Le prochain rapide de Paris n'arrive que demain soir, dit Pauline; nous avons donc beaucoup d'avance, supposer mme que l'on soit dj sur la bonne piste. --Et le tlgraphe! fit Odon. Qui sait si en arrivant la frontire nous ne trouverons pas la police prvenue! Nous courrions peut-tre moins de risque en partant par Marseille, o nous nous embarquerions pour Gnes ou Naples. --Cela exigerait plus de temps; et si la police est prvenue, elle le sera aussi bien Marseille qu' Menton. On s'arrta au projet suivant: on dguiserait Marcelin en petite fille; lui et Odon prendraient le premier train pour Vintimille; Pauline les rejoindrait quelques heures aprs. De cette faon, il y avait toute chance, en cas que la police et des ordres, pour que les voyageurs ne fussent pas reconnus. Ils allaient se sauver comme des malfaiteurs. Marcelin, cette fois, se dconcerta: --Mais quel mal est-ce que j'ai commis? Ne suis-je pas libre de rejoindre ma mre, puisque c'est avec elle que je veux vivre? Et si elle veut me garder, n'est-elle pas libre de le faire? --Tu ne connais pas la socit, dit Odon: elle a fait des lois qui donnent M. Facial le droit de te priver de ta mre. --Pourquoi use-t-il de ce droit? Il n'est pas mchant. --Il n'est pas mchant, j'en suis sr; c'est la socit qui est mauvaise. Tu arrives ici, mon enfant, dans une maison qui ne vit pas suivant les lois de la socit, mais o l'on aime et o l'on cherche tre heureux. Tu es assez grand pour comprendre, et tu as mrit de savoir. Ta mre doit dsirer elle-mme que je parle, elle doit sentir qu'il le faut. Pauline fit un grave signe de tte affirmatif. --Eh bien, reprit Odon, si tu es venu ici pour tre notre fils, sache quoi tu t'engages, ou plutt de quoi tu te dgages. Tu romps avec les lois, tu te mets en rvolte contre celui qui les reprsente, M. Facial, qui seul a des droits sur toi, seul est ton lgitime ducateur, ton lgitime protecteur. Ici, tu as ta mre: mais ta mre n'est plus ta mre au point de vue de la loi. Elle a eu le malheur de faire acte de personne libre, comme toi-mme l'as fait hier; or, il n'est pas permis d'obir franchement son coeur. Quelque beaux que soient les sentiments qui te poussent, on ne t'en saura aucun gr. On pouvait te plaindre, on disait certainement, on pensait probablement: Le pauvre enfant, qui n'a plus sa mre! Mais on ne t'excusera pas d'avoir voulu la retrouver. Ce qu'il fallait pour rester dans ton rle--car chacun a un rle fix d'avance et dont il ne doit pas sortir--ce qu'il fallait, je vais te le dire: il fallait _supporter hroquement ton sort, te rsigner_. Tel tait aussi le rle de ta mre: elle devait _se rsigner_, se rsigner tre la femme d'un homme qu'elle n'aimait pas. Le monde ne pardonne pas qu'on tende au bonheur par la voix directe du coeur. C'est une terrible leon que je te donne l; mais tu tais digne de la recevoir, et la vie te l'inflige dj. Marcelin se dressa avec orgueil: --Je veux tre le fils de ma mre, dit-il. --Tu es un noble garon, dit Odon. Partage donc notre ostracisme. Et c'est un vritable ostracisme, puisque nous sommes obligs de fuir l'tranger. --Nous n'habiterons plus la France? --Cela nous sera dfendu. --Je n'irai plus au lyce? --Ce sera un grand changement dans ton ducation. --Papa m'avait donn le choix entre trois coles: l'cole polytechnique, Saint-Cyr ou l'cole de droit. Il dit qu'un jeune garon de ma position doit avoir l'ambition de devenir quelqu'un. --J'espre que M. Facial ne se montrera pas intraitable. Nous ferons tout pour essayer d'obtenir de lui la permission de revenir Paris, afin que nous puissions te donner l'instruction qu'il convient. --Et s'il refuse? --Il faudra alors renoncer aux carrires auxquelles donnent accs les coles de l'tat. --Je ne sais pas si ce sera jamais pour moi un sacrifice; en tous cas, il sera bien minime au prix du bonheur de conserver ma mre. --Et il n'y a pas besoin de diplmes pour devenir un homme. Mais Pauline avait chang de visage. Elle venait seulement de se rendre compte des consquences illimites qu'aurait pour son fils la rvolte contre l'autorit paternelle. C'tait briser l'avenir de Marcelin. Facial maintiendrait ses droits jusqu'au bout. Et par une vision rapide, elle pensa au moment o, quelques annes plus tard, l'enfant devenu jeune homme, saisi par la puissance d'une vocation--laquelle? savait-elle? savait-il?--regretterait amrement ce qu'il appellerait peut-tre son coup de tte. Son existence perdue, ses rves irralisables, voil ce qu'il lui reprocherait. Et elle seule serait coupable. Et il aurait raison de l'accuser. Et il l'accuserait peut-tre avec dsespoir. Il pourrait lui dire: Ma mre, vous avez t goste et lche. Vous avez abus de mon amour pour vous. tais-je capable alors de dcider de ma vie? Toute ma vie, songez-y, pour m'pargner quelques larmes sentimentales d'enfant! Et maintenant, voyez, je ne suis bon rien, je n'ai rien, je ne suis rien. Croyez-vous que mon amour filial mme ne soit pas irrmdiablement empoisonn par la pense amre de ma strilit? Cruelle ironie vraiment! Je vous aimais, j'tais innocent: et vous, qui aviez le devoir d'tre prudente ma place, vous avez manqu de courage, vous m'avez trahi. Voil ce qu'il lui dirait, sans doute. Que rpondrait-elle ces paroles affreuses? Et supposer l'improbable, Facial leur permettant le sjour de Paris, l'avenir de l'enfant n'en resterait-il pas moins compromis? Que pourrait-elle? Elle n'aurait plus de relations. Marcelin ferait ses tudes, puis il serait lanc dans la vie, sans protection, sans base. Il n'aurait qu' rougir de sa mre. Fils de Facial, au contraire, il aurait un nom, un monde, des amis, des patronages nombreux et puissants; tout lui serait facilit, il n'aurait qu' se laisser porter. Ruinerait-elle tout cela? La mre ferait-elle encourir son enfant sa propre rprobation? Un gmissement sortit de ses lvres: --Oh! je n'ai pas le droit... je n'ai pas le droit... Odon comprit. Il se tut. Il venait de se faire les mmes rflexions. Mais le jeune garon, auquel leur consternation n'chappa pas, s'accrocha fbrilement Pauline en criant: --Maman, je ne veux pas te quitter! La nuit se passa dans ces horribles alternatives. Marcelin avait fini par s'endormir de fatigue. Pauline le regardait respirer, tout en causant voix basse avec Odon. Le lendemain matin, ils ne partirent pas. Dans la journe une dpche de Rderic arriva: Vous n'avez que le temps. On est sur trace. Alors, Pauline dit: --Mon Dieu, donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout. Le soir mme, elle partit pour Paris avec son fils. Elle allait le rendre Facial. Facial ne manifesta pas, les voir, un tonnement extrme. Il reut Pauline avec une dignit froide dont il ne se dpartit pas. Dans son accueil transparaissait plus le dpit que lui avait caus l'escapade de Marcelin, que la joie de retrouver son hritier. --Je vous flicite, Madame, d'avoir compris votre devoir. Je ne vous en veux pas: je sais qu'il n'y a pas l de votre faute et qu'il vous a t impossible de monter l'esprit de mon fils et de combiner avec lui cette malheureuse frasque. Vous me le ramenez, c'est bien. La police venait d'ailleurs de recevoir des renseignements prcis sur son dpart par la gare de Lyon et sur son arrive Grasse; de l conclure quel tait le but de sa fuite, il n'y avait qu'un pas. Aujourd'hui mme, on doit avoir fait une perquisition chez vous. Vous n'auriez pas bnfici de cette petite aventure. Mais puisque vous me paraissez avoir acquis de sages ides sur la manire dont il convient que mon fils soit lev, je vous tmoignerai ma satisfaction en vous autorisant le voir une fois par an. Ces entrevues auront lieu Paris, dans ma maison et en ma prsence. Pauline se sentait glace. De funestes pressentiments la terrorisaient. C'tait bien la fin, le deuil. Facial tira de sa poche un carnet souche. Il inscrivit quelques mots sur la premire feuille, la dtacha et la tendit Pauline en disant: --Mon fils vous a occasionn quelques dpenses; je tiens vous les rgler. C'tait un chque de mille francs. Pauline eut un geste d'indignation. --Je n'insiste pas, fit Facial poliment. Les choses se passrent d'une faon moins affecte avec Julienne Chandivier, qui, sur ces entrefaites, arriva chez Facial, comme elle le faisait plusieurs fois par jour, pour savoir si l'on avait des nouvelles de Marcelin. Lorsqu'elle le vit, son mot fut, en l'embrassant avec exagration: --Le monstre d'enfant! Et peu s'en fallut qu'elle n'embrasst aussi Pauline. Le pdantisme en morale ne l'touffait pas. Elle ne manqua pas de prendre part son ancienne amie et de lui assurer que ses sentiments pour elle n'avaient jamais vari. --Mais que voulez-vous! Vous avez t peu adroite. Il vous tait si facile de tout mnager. Personne n'exigeait de vous une vertu cornlienne: on vous demandait seulement de vous conduire comme tout le monde. Vous avez prfr vous mettre tout le monde dos. Avec la meilleure volont, il tait impossible de vous dfendre; et moi qui, je vous le jure, ai trouv parfaitement ridicule le bruit qu'on a fait autour de votre histoire, je n'ai pu me dispenser de vous brler aussi en effigie. Vous aviez jadis d'tincelantes thories sur l'amour: vous voyez o elles vous ont conduite. En ce monde, on fait ce qu'on veut, mais il ne faut jamais vouloir ce qu'on fait. Les thories, c'est inutile en thorie, et c'est dsastreux en pratique. Je suis superficielle, je suis hypocrite, je suis vicieuse, je suis incapable de penser, je suis femme, trs femme, mais c'est encore moi qui ai raison: je me conduis avec mon instinct, ne m'occupant nullement de ce qui est bien et de ce qui est mal, ayant seulement le sens de ce qui est faisable et de ce qui n'est pas faisable; et je n'ai point mme conscience des dfauts que je viens de dire, tellement ils sont moi-mme et tellement j'y rflchis peu. Vous, c'est le contraire, et cela ne vous a pas servie. tes-vous heureuse, au moins, j'entends heureuse... personnellement? Vous n'en avez pas l'air. Ma pauvre amie, je vous plains avec une sincre sympathie. Dites-moi si je puis faire quelque chose pour vous. Pauline tait peu en tat d'entendre et de rpondre quoi que ce soit. Elle dit seulement, immensment lasse de corps et d'esprit: --Rien, rien... Je ne suis pas venue ici pour moi... --Et Marcelin? La mre eut une seconde d'hsitation. Puis, elle prit la main de Julienne et supplia: --Vous qui serez avec lui... oh! qu'il ne m'oublie pas! --Je lui parlerai de vous, je l'ai dj fait. --Oui, je sais... merci... --Je lui transmettrai vos lettres. --Vous tes bonne. --Je suis meilleure que vous ne croyez. Une sensation d'pouvantable fatalisme broyait l'me de Pauline. Sa voix sortait difficile et monotone de sa gorge trangle; ses yeux restaient secs. Et le moment de la sparation ne fut pas dchirant comme elle l'et pens. Il semblait que le chemin de douleur tant achev, un mur se dresst pour empcher d'aller plus loin, un mur au pied duquel il n'y avait plus qu' se laisser tomber d'puisement. Pauline prit son enfant dans ses bras--pour la dernire fois--posa sur son front ses lvres dcolores, sans dire un mot. Sa tte tait un lieu vide, o tous les bruits rsonnaient trangement, et n'veillaient pas d'cho. Ce fut l'adieu... XVII Des annes tombrent comme des feuilles mortes. Odon et Pauline n'avaient plus quitt Grasse. Peu peu, une paix relative tait descendue sur l'me endolorie de Pauline, une lente rsignation qui la noyait, aux jours o elle ne voulait pas se souvenir. Il s'en dgageait une tendresse toujours plus complte pour celui qu'elle avait ardemment, follement aim, qu'elle aimait maintenant profondment. Entre eux s'tait cr un nouveau lien: ils avaient souffert ensemble, ils s'taient vus souffrir. Et comme jamais ni l'un ni l'autre, ft-ce par un geste, par une intonation, n'avait sembl accuser leur amour des infriorits de la vie, ils en avaient conu l'un pour l'autre une vnration croissante. Pauline n'avait pas revu Marcelin. Chaque fois qu'elle avait rappel Facial sa promesse, celui-ci avait trouv un prtexte pour esquiver toute rencontre entre la mre et le fils. Les lettres de Marcelin, elles-mmes, d'abord trs touchantes, avaient fini par se modifier si compltement, que Pauline ne pouvait croire qu'elles ne lui fussent pas dictes. Elle n'en recevait plus que rarement. Marcelin se bornait lui raconter ce qu'il faisait, o en taient ses tudes, lui donner de rapides nouvelles de sa sant. Et cela la navrait de n'y plus lire ces phrases charmantes, ces expansions qui savaient remuer son coeur. Elle ne voulait s'expliquer ce changement que par la dcouverte qu'aurait faite Facial de leur correspondance secrte. Comment aurait-on pu lui transformer pareillement son fils? Elle ne se disait pas que le changement n'avait pas t brusque, mais s'tait opr par dgradations insensibles. Aussi, Paris ne lui inspirait plus qu'une instinctive horreur. Tant de choses s'taient accumules sur elle, qu'elle ne se sentait plus la force de lutter. Il aurait fallu tre l, combattre pied pied, et pour quel rsultat? N'avait-elle pas renonc? N'avait-elle pas pris l'engagement moral de ne rien faire qui pt nuire son enfant? Lui d'abord, lui seulement. Et si elle devait disparatre, elle disparatrait. Odon non plus n'tait pas retourn Paris. Un ou deux ans aprs le divorce de Pauline, il avait d subir de la part de sa famille de pressantes tentatives pour le dgager d'une liaison qui menaait de devenir srieuse. Rompez, lui disait-on, rompez pendant qu'il en est temps encore. Vous avez fait votre devoir, vous avez agi en galant homme en n'abandonnant pas aussitt une femme qui s'est perdue pour vous. Mais maintenant, cela suffit. Reprenez votre libert. Vous terniser dans cette situation quivoque serait la fois honteux et ridicule. La vicomtesse de Bhutin tait mme venue exprs Nice pour voir son frre, esprant, par une dmarche formelle, obtenir de lui la rupture souhaite. Odon alla au rendez-vous, mais ce fut pour assurer sa soeur qu'il romprait plutt avec elle, que de considrer un seul instant l'ide de quitter sa matresse. De plus en plus, les deux amants s'taient sentis seuls, trangers au monde, absurdes et rfractaires. Sans une inquitude de coeur, ils taient demeurs l'un l'autre, persuads que cette possession constituait l'unique et suprme scurit dans le hasard phnomnal de l'existence. Ils s'avanaient dans l'avenir sans autre projet, sinon de continuer le prsent avec plus de srnit, plus d'oubli si possible. Malheureusement, de cruelles proccupations vinrent bouleverser ce qu'ils avaient pu retenir de bonheur. La sant d'Odon laissait dsirer. Et, tout coup, sa maladie de coeur s'aggrava. Une crise, plus forte que celles qu'il avait de temps en temps, l'abattit si rudement, que Pauline eut, un moment, l'affreuse angoisse de le voir partir entre ses bras. Il ne s'en releva pas compltement. Pauline comprit alors le malheur effrayant, le malheur auprs duquel le reste n'tait rien, l'insondable malheur qui la menaait. Elle ne s'tait jamais pos cette question: _S'il mourait?_ Et voil que la mort apparaissait, comme la solennit de l'heure dans le silence de la nuit, rappelant, par un signe prcis, discernable, l'ternelle possibilit. Pauline se sentit une lumire vacillante dans le vent du nord. Nul doute! nul doute! Elle s'teindrait du mme coup. La rafale qui emporterait Odon emporterait sa vie elle. Mais cette certitude de mourir la minute o son amant cesserait de lui tre l'image miraculeuse qui fait vivre ne constituait pas une consolation suffisante. Indpendamment des souffrances physiques qu'prouvait celui qu'elle et voulu surhumainement heureux, la perspective du mystre formidable que serait cette fin terrestre de leur amour la plongeait dans une agonie perdue de pense. Elle se rappelait le mot qu'elle avait dit Odon le soir o ils avaient fait connaissance, un des premiers mots qu'il avait entendus d'elle: Moi, je n'ai pas peur de la mort. Et maintenant, elle avait peur de la mort. Rocrange ne se dissimula pas la gravit de son tat. Cela pouvait durer longtemps, sans doute. Mais il tait marqu. Et comme tous deux taient de grandes mes, ils se mirent causer de l'indomptable Inconnu. Un jour, jetant un regard charg de piti sur son amie, Odon dit: --Je mourrai le premier. L'existence n'est qu'un court combat contre la destine. On n'a vraiment pas le temps de se sentir vainqueur ou vaincu. Vainqueur de quoi, si l'on croit la victoire? La victoire n'est jamais exquise, mme pour les heureux: car le dsir a toujours t tellement au-del de ce qu'on a ralis, que la plus apparente victoire n'est encore et surtout qu'une dfaite. N'y aurait-il que des vaincus de la vie? Pour moi, j'ai eu tout ce qui m'tait souhaitable; j'ai t le rare privilgi qui a rencontr et obtenu la femme extraordinaire de son plus pur rve. Combien d'hommes pourraient en dire autant? Et cependant, peine obtenue, mon voeu inextinguible fut de la rendre enviable aux anges. J'ai tout fait pour cela. Et lorsque je mourrai, j'en serai encore me demander si la rencontre qu'elle a faite de moi n'a pas t l're de son malheur. --J'ai eu la mme illusion, dit Pauline; et j'ai toujours celle de croire que sans la gele misrable o nous nous dbattons, nous serions capables de bonheur, mme d'un bonheur faire envie aux anges. Ce qu'il y a de terrible, c'est que nous l'avons vu, ce bonheur, nous y avons touch; libres, hors de la gele, nous en aurions joui comme du plus blouissant soleil; et notre peine s'accrot de ce que nous savons combien sont infimes les artifices qui nous ont retenus prisonniers. --Je crois que le fait mme de vivre constitue la gele dont tu parles. Sans doute, ses murs sont souvent levs par la socit; nous voyons la socit comme cause prochaine, mais la cause premire n'est-ce pas toujours et essentiellement la vie? Nous sommes sujets avant tout notre nature d'homme; et c'est parce qu'il y a des natures d'homme autour de nous que nous sommes invitablement perscuts. C'est un cercle vicieux. S'il n'y avait pas de natures d'homme se combattant et se faisant chec, il n'y aurait pas de dsir et par consquent de tendance au bonheur. Notre amour n'est-il pas n de ce que nous nous sommes trouvs au milieu de milliers de natures d'homme? Il faut qu'il y ait choix et contraste pour s'aimer. Si, comme deux fleurs prdestines, nous avions pouss seuls, dans quelque lieu dsert, sans avoir jamais connu nos semblables, nous ne nous serions pas aims; nous nous serions possds sans dbat, de par la loi naturelle et fatale; mais il n'y aurait eu l que le bonheur ngatif de l'inconscience, ce qui n'est pas le bonheur et, en tout cas, pas l'amour. Et mme alors, dans cette inconscience de nous-mmes, la vie ne se ft gure rvle moins cruelle. N'et-elle pas consist toujours en trois choses: le temps qui passe, la matire qui est infirme et l'esprit qui est exigeant? Et, par l-dessus, terme de tout, enveloppe scelle, couvercle hermtique: la mort! --L'amour, c'est donc ncessairement la souffrance? --La souffrance nat de l'amour, comme l'amour nat de la souffrance. --Et pourtant, s'cria Pauline, je sens bien que l'amour est le bonheur! --Il devrait l'tre, reprit Odon, parce que notre coeur est la source infinie du dsir. Il ne peut pas l'tre, parce que le dsir, qui est notre coeur, ne s'arrte pas de jaillir infiniment. --Que sommes-nous donc venus faire sur la terre? --Vivre. Heureux qui a aim: il a souffert. Heureux qui a souffert: il a vcu. --Quelle ironie! Le bonheur consisterait tre malheureux! --Oui, dit Odon, mais il faut ajouter un mot. Toute nature d'homme tant forcment malheureuse, par le fait mme qu'elle est nature dsirante, le bonheur consiste tre malheureux noblement. Et l'ide du bonheur est tellement inne dans nos coeurs, surtout dans nos coeurs d'amants, qu'aprs avoir souffert, lorsque cette souffrance a t noble, et la plus noble de toutes, la souffrance de l'amour, nous sommes tents de nous crier, nous nous crions: Nous avons t heureux! Oserions-nous dire, ma chre matresse, quoique les larmes que nous avons verses et que nous verserons encore soient de celles qui rongent le rocher de la foi, oserions-nous dire que nous n'avons pas t heureux? --Je l'ai t, certes, je le suis, mme au milieu de l'pouvante et des tnbres de l'angoisse. --Cependant, tu n'aurais jamais autant souffert, si tu ne m'avais pas connu. Cela est non moins certain. Et chaque jour, il faut que je tombe tes genoux pour te demander pardon, pardon de t'avoir fait souffrir, pardon de t'avoir aim. --Odon, la vie est vraiment tragique pour rendre possibles de pareils sentiments! --Pardon de vivre, pardon de mourir, pardon de tout! Et nous ne sommes pas coupables! _Tout_ doit nous demander pardon, mais comme _tout_ reste muet, c'est nous qui nous humilions. Ils restrent longtemps les yeux fixs dans l'infini du ciel, o des toiles s'allumaient, mais o vainement, vainement ils cherchaient Dieu. XVIII Lorsque Julienne Chandivier eut dcid de se dbarrasser dfinitivement de ses deux amants, voici ce qu'elle imagina. Elle envoya Snchal le petit mot accoutum: Je vous attends ce soir, dix heures. Le petit mot se faisait si rare maintenant, que le vieux snateur en prouva un plaisir particulirement dlicat. Rderic reut en mme temps celui-ci: Venez dner. --Vous tes gracieuse, dit Rderic, lorsque Julienne le fit passer dans son appartement et qu'il s'aperut que c'tait pour un dner en tte tte qu'il avait t invit. Depuis si longtemps que vous me ngligiez! Vous tes tellement occupe de vos jeunes gens! --Les jeunes gens, maintenant! Autrefois, c'tait Snchal. Vous serez donc ternellement jaloux, mon pauvre Rderic? --Je ne suis pas jaloux, je suis misanthrope. --Dites, au moins, misogyne. --Chaque fois que je vous vois, il me semble que je vous hais. Et je reviens toujours, dvor de mon ancien poison. Je vous crible d'pigrammes, parce qu'il faut que mon amertume sorte; mais j'ai soif de votre lvre, j'ai votre oeil dans le sang. --Et moi, dit Julienne, chaque fois que je vous vois, j'ai envie de vous chasser. Mais vous tes mon besoin mauvais. Je suis ravie de me sentir dteste de vous et de vous tenir si bien, de vous tenir d'autant mieux que je suis plus dteste. Ne vous y fiez pas cependant: je pourrais me lasser de cruaut et devenir bonne. Quoique ce ft dit sur un ton moqueur, Rderic rpliqua: --C'est alors que vous auriez la cruaut capricieuse. Satisfaite de m'avoir ravag pendant tant d'annes, vous concevriez le dsir d'exercer sur quelque autre plus neuf votre art de Locuste morale. Mais devenir bonne! Quelle parodie! --Il n'y a que vous pour croire mes malfices. Regardez Snchal, a-t-il l'air d'un empoisonn? --Il n'a l'air que d'un gteux, railla Rderic. Julienne se prit rire: --Il sera complet ce soir. Quant toi, Paul, tu n'es peut-tre pas gteux de la moelle, mais tu l'es du cerveau. Et ce n'est pas moi qui t'ai intoxiqu. Tu t'es intoxiqu toi-mme. Que veux-tu que j'y fasse? Il te fallait une cuisinire et tu as rencontr une femme. Que dirais-tu pourtant, si je te renvoyais aux incurables? --Ah! fit-il, je ne veux mourir que par toi. Et je t'admire: tu es frache, tu es jeune! Il semble que tu ne penses pas, que tu ne sais pas, que tu traverses la vie sans y prendre garde! Et tu es toujours, tu seras toujours l'enfant maligne, inconsciente, l'enfant-femme, l'enfant-serpent. --Pourquoi pas l'enfant-vampire? Elle se dvtait lentement, avec la grce d'une alme. Rderic buvait son corps, comme un alcoolique la liqueur nfaste qui le tue. Un peu avant dix heures, la femme de chambre de Julienne entre-billa la porte, effare. --Madame, M. Snchal est ici. J'ai cru bien faire de prvenir madame. Il doit y avoir une erreur. --Pas du tout. Faites entrer. Les deux amants de Julienne se dvisagrent. Ils venaient de comprendre. Snchal tremblait d'indignation; Rderic ricanait nerveusement. --Messieurs, dit Julienne, il n'y a pas eu possibilit d'viter cette rencontre. Heureusement qu'elle ne s'est point produite entre l'un de vous et mon mari. Mon honneur est sauvegard. En silence, Snchal et Rderic changrent leurs cartes. Qu'avaient-ils se dire? Ils se connaissaient depuis longtemps. Depuis longtemps, chacun d'eux savait les relations de l'autre avec Julienne. Mais, pour la premire fois, ils se trouvaient en prsence, dans une situation qui les empchait de feindre d'ignorer la vrit. Ils n'avaient plus qu' s'excuter proprement. Le duel eut lieu le surlendemain. Le vrai motif fut, comme de juste, tenu secret. Il fallait, avant tout, couvrir Julienne. Celle-ci avait trouv l le meilleur moyen d'en finir sans phrases. D'un ct, elle signifiait ses amants une rupture sur laquelle ils seraient peu tents de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle s'assurait auprs d'eux contre toute espce de vengeance par l'indiscrtion ou la calomnie: on ne mdit pas d'une femme pour laquelle on se bat, et cela tait considrer avec Snchal. Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de mme pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun dsir de se battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de l'amour moderne. Snchal fut bless grivement. On rapporta Rderic mourant chez lui. Les journaux s'occuprent un peu de l'affaire; mais comme tout s'tait pass selon les rgles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de Julienne ne fut pas prononc. Odon de Rocrange reut ces quelques lignes, que Rderic, avant de mourir, trouva la force d'crire: Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prvoyant que c'est la fin. Me voici dbarrass. J'ai aim comme un forat. S'il y a un autre monde, j'espre que j'y serai libre. Mais pour tre libre, il faudrait n'avoir ni me, ni pense, ni souvenir, ni dsir. Autant dire qu'il ne peut y avoir de vraie libert que dans la vraie mort. Ainsi soit-il! Quelques mois aprs le duel, Snchal mourut aussi, d'une maladie qui, suivant les mdecins, tait la suite directe de sa blessure. Par une concidence curieuse, ce fut l'enterrement du snateur que Facial, qui venait enfin d'tre nomm officier de la Lgion d'honneur, arbora pour la premire fois la rosette. De notables changements s'taient produits dans l'existence de l'ancien mari de Pauline. Son deuil port, il n'avait pas rsist longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier. Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer. Des scrupules d'homme rang intimidaient encore sa conscience. Il avait beau raisonner, se dire qu' son ge il ne pouvait pas vivre sans femme, qu'il n'tait plus li par aucun engagement, qu'il se trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni crime, ni honte sacrifier dans les mesures hyginiques aux besoins de la chair, ses vieilles habitudes d'austrit ne laissaient pas de l'inquiter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un viveur. Ce qu'il avait toujours fltri du nom de dbauche lui inspirait un secret malaise. Et pour lui, la dbauche c'tait dj la partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, o l'on boit du champagne deux heures du matin et o l'on raconte des histoires gaies. Ptri de prudence, il hsitait devant les incertitudes de l'amour vnal. D'autre part, il n'et pour rien au monde nou des relations avec une femme marie. Les circonstances se chargrent de vaincre ses rpugnances. Le malheureux Chandivier tait aux abois. Compltement mis sec par Rbecca, il ne savait plus o se procurer de l'argent. Depuis longtemps, une sparation de biens tait intervenue entre sa femme et lui. Il avait emprunt tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernire ressource tait Facial, auquel il devait dj de grosses sommes. Et c'tait justement pour cela qu'il se montrait si empress auprs de lui, esprant qu'en mlant activement sa vie son ami riche, celui-ci finirait par solder tous les frais de la fte. Il eut mme la maladresse de s'en ouvrir Rbecca: --Tu vois, Bbque, je n'ai plus un radis. Il faut trouver une combinaison. Laquelle de tes amies jugerais-tu le plus capable d'emballer Facial? Il casquerait, il casquerait ferme. Il s'agit de trouver une femme assez honnte pour nous assurer une part dans les bnfices. C'est une affaire toi et moi. Je chaufferais Facial; tu te chargerais de styler la femme. Je connais mon bonhomme: il meurt d'envie de se payer une matresse qui ait du montant. Penses-tu que Tanagra-la-Pucelle soit de taille? Ou la Tunique-de-Nessus? Ayons l'oeil, ma petite, il y va de nos amours. Mais Rbecca se souciait comme d'une guigne de ses amours avec Chandivier. N'ayant plus rien attendre de son protecteur, le sentant ruin, fini, dmoli, elle comptait bien lui signifier son cong la premire occasion. Et l'occasion cherche tait l, tout prs; Chandivier lui-mme la lui indiquait. Elle se mit ds lors, cyniquement, allumer Facial. Ce ne fut point difficile. N'ayant gure frquent les femmes galantes, Facial tait peu capable de soutenir de sang-froid un sige en rgle. Rbecca l'excitait d'ailleurs beaucoup. Souvent, il avait convoit cette crature aux allures de fille, au galbe provocant. Lorsqu'il se vit attaqu, sa sensualit ne fit qu'un tour. Il ne cda cependant point aussi rapidement que le donnait supposer sa terrible concupiscence. Rbecca, qui constatait avec allgresse l'tat violent o son mange mettait Facial, ne comprit rien d'abord cette rsistance. Elle s'aperut enfin, avec surprise, que ce qu'elle avait vaincre tait moins l'indiffrence ou l'avarice que la dfiance d'une liaison illgitime et la crainte de s'engager trop avant. Mais ce qui mit le comble sa stupfaction fut le scrupule qu'elle dcouvrit que Facial avait de tromper Chandivier. --Gros chien, dit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, puisque je suis rsolue le quitter? --Je ne veux pas qu'il m'accuse de lui avoir enlev sa matresse. --Mais, grand bb, je te dis que je le quitte en tout cas. Ne vaut-il pas mieux que ce soit toi qui en profites qu'un autre? Chanchan sera charm de t'avoir pour successeur. D'ailleurs, je t'aime, l! je te veux, l! Pour prcipiter les vnements, elle n'imagina rien de mieux que de pousser la tentation de son saint Antoine jusqu' complte consommation. Elle se savait assez forte pour avoir tout esprer de cette entreprise dcisive. Facial serait plus fou aprs qu'avant. Une fois tomb dans le puits de volupt qu'elle ouvrirait sous ses pas, il lui appartiendrait corps et me, coeur et bourse, noy dans la vase perfide et dlicieuse, sans nergie pour remonter. Ah! elle avait des moyens de sduction autrement puissants que la coquetterie des paules nues et le libertinage des gestes et des paroles! Elle avait l'lixir de son baiser savant, le musc de sa peau, son jeu de comdienne, plus l'aise au lit que sur les planches et sachant, l, se prter merveilleusement tous les rles. Facial fut bloui. Et au matin, Rbecca avait emport son engagement. Quelque temps aprs, Facial l'installait luxueusement dans un petit htel, payait ses dettes, la remettait flot. Un certain orgueil le prit mme l'ide qu'il _entretenait_ une femme. Et loin de s'en cacher, cet homme svre s'en vanta. Chandivier reut d'abord trs mal la chose. Il pleura; il s'arracha les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa; puis, il comprit. Il comprit que sa folle matresse l'avait dvor jusqu'aux os, qu'il tait invitable que, pratique dans sa folie, elle le lcht impitoyablement, qu'en consquence il valait bien mieux que cette opration ncessaire s'accomplt au profit de son ami intime, de son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui fermer sa porte, ainsi que l'aurait srement fait un tranger. Et il arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propritaire de Rbecca, Chandivier se considra plutt comme uni lui par un nouveau lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hte assidu du petit htel; son couvert fut toujours mis table; il eut une chambre dans la maison. Il vcut ds lors en vritable parasite auprs de Facial et de Rbecca. Son abjection devint mme si grande, que Facial, qui avait des tendances la jalousie, finit par le croire incapable d'tre autre chose qu'un bnvole eunuque. Le sjour de Rbecca au Thtre-Franais n'avait pas dur longtemps. Compltement insuffisante, elle n'alla pas au-del de deux ou trois petits rles, o, par dfrence pour ses protections, on voulut bien l'essayer et qu'on lui retira presque aussitt. Devant l'hostilit de ses camarades et l'indiffrence du public, elle ne s'entta pas trop, et, aprs quelques accs de rage, demanda elle-mme la rsiliation de son trait. Une autre ide lui avait pouss en tte. Elle avait envie d'aborder le caf-concert. Puisqu'elle russissait si bien la chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le _Museau de Dodore_ en socit elle obtenait un si colossal succs, n'tait-ce pas sa vraie vocation? Et n'tait-il pas plus glorieux de devenir une divette la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre brailler ses refrains par les foules, que de grimper pniblement la remorque de Corneille et de Molire jusqu' la mdiocrit dans le grand art? Rbecca se sentait cre pour faire frtiller les ttes du bout de son orteil. Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvrent son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la carrire. On lui fit subir une prparation consciencieuse, on lui cra un rpertoire indit o tout le monde collabora, elle rpta des mois et des mois devant ses familiers, qui, prenant au srieux leur mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations, dclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui taient capables de constituer des effets certains, une originalit dcisive, un tremplin pour la popularit. On s'amusait beaucoup; on avait trouv l un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir, on se runissait en cnacle; Rbecca faisait l'tude d'une chanson, couplet couplet, dtaillant, reprenant, essayant mille faons de dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial tait grand juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le chef-d'oeuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se flicitait, on prdisait le plus formidable succs que les annales du concert eussent jamais enregistr. Lorsque la chanteuse fut dclare en possession de son art, on largit le cercle de ceux qui taient admis saluer le lever de la nouvelle toile. Des journalistes furent invits. On organisa toute une campagne de rclame prventive. Le mot d'ordre fut donn: Rbecca-artiste, Rbecca-chic suprme, Rbecca-prodige. Cela cota fort cher Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dpensait sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rbecca tait dj clbre. Le triomphe de son dbut dpassa toutes les prvisions. La salle, chauffe blanc, acclama la chanteuse avec frnsie. Il semblait que ce ft une rvlation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement adapt au got, au scepticisme, la veulerie contemporaine. On tait enchant, on humait avec prdilection le relent de ces gniales inepties, on s'lectrisait au contact pileptique de la sirne d'gout qui les aboyait. _Le Museau de Dodore_ surtout alla aux nues. C'tait a. Le public avait trouv son idole, et Rbecca son chemin de Damas. Le soir mme, comme Facial, tout fier, rpandait ses pieds son tribut de flicitations, elle lui dit: --Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette. Et Facial doubla, trop heureux d'tre le protecteur attitr d'une chanteuse dont le boulevard fredonnait dj le refrain fameux: Il fouille, il fouille, L'museau d'Dodore, Il fouille, il fouille, Il fouille encore, Troulatou, Il fouill' partout! XIX --Dieu! Dieu! si vous existez, si vous connaissez la misricorde, si, pour une fois, vous tes capable de justice, criait Pauline en se meurtrissant les mains, sauvez-le! sauvez-moi! L'heure ternelle tait arrive. Odon de Rocrange avait sombr, en quelques chutes rapides, comme si, tout coup, le corps parvenu aux extrmes limites d'une rsistance qui faisait encore illusion, avait t abandonn sa ruine par la volont dfaillante. Et il gisait l, maintenant, dpouille dj, secou des derniers frissonnements de la vie, sur le lit, le lit mme de leur amour: le tronc soutenu par une pile de coussins, la tte livide cherchant l'air, les jambes gonfles d'hydropisie pendant hors des draps... Quoique l'issue de la maladie ft ds longtemps fatale, ce soudain effondrement prenait l'horreur d'une catastrophe imprvue. Terrifie, Pauline assistait ce spectacle d'pouvante, comprenant seulement ce que c'tait vraiment que la sparation, la foudroyante sparation, l'inutile, la cruelle, l'immense sparation. L'angoisse de l'inconnu l'avait treinte, la rvolte farouche devant la souffrance du bien-aim l'avait bouleverse, elle avait gmi de dtresse, elle avait senti le dsespoir de l'existence; elle avait mme, en un surhumain effort de pense et de foi, accueilli, de certains moments, l'ide de la mort; elle s'tait entretenue, avec celui qui allait mourir, de l'immortalit de l'me. Mais en prsence du fait, du fait qui allait s'accomplir avant que l'heure soit coule, elle perut que tout cela, tout ce qu'elle avait souffert, accept, vcu, tait ds lors nul et sans signification. Le nant! Elle ne se disait pas que c'tait le nant: elle y tait sans le savoir. Rien! rien! Leur amour: rien! La vie: rien! La pense: rien! Au chevet du lit o mourait son ami, Pauline devenait folle. L'agonie commenait. Les lvres du mourant s'agitaient, s'agitaient, convulsives. Quoi? Oh! grand Dieu, quoi? Pauline se pencha avidement sur ces lvres qui balbutiaient, se pencha comme sur un puits d'infini, sondant de toute la tension de ses yeux et de ses oreilles le mot, les mots qui sortaient de l'abme du mystre. Mais son me eut beau s'appliquer d'un suprme effort entendre la voix, il ne monta de l'abme qu'un bruissement indistinct. La communication n'existait plus. Que voulait-il dire? Que disait-il? Car il devait avoir encore quelque parole prononcer dans le monde des vivants. Il avait l'air d'indicible stupeur de celui qui veut parler et ne peut. Oh! cette parole! tait-ce une recommandation extrme et solennelle? un adieu? tait-ce la rvlation subite que, sur le seuil, il venait d'avoir de l'au-del, et qu'il tentait de jeter rapidement, comme un butin inou, celle qu'il laissait en bas? Ne pas savoir! rester avec cette effroyable interrogation dans le souvenir! Avoir eu pour dernier regard de l'aim cette navrante expression d'anxit et d'impuissance! Allait-il partir ainsi, muet? Pauline ne put supporter cette ide. A genoux, la tte dans ses doigts crisps, elle suppliait Dieu--Dieu en qui elle voulait croire maintenant--de faire un miracle. Non le miracle de ressusciter ce prochain cadavre, c'tait impossible, c'tait trop tard, mais le miracle de l'animer encore, quelques minutes, pour qu'il puisse parler, parler, et qu'il s'en aille aprs avoir dict les paroles de paix et de consolation, vers ce baume au coeur horriblement dchir de l'abandonne. --Odon! Odon! rla-t-elle. Entendit-il ce cri, cette vocation presque? Entendit-il? Pas un signe dans son oeil blafard; pas un battement de sa paupire violace. --Odon! piti... Veux-tu que je me tue, que je t'accompagne l-bas? Elle voulait, ce moment perdu, qu'il lui donnt un ordre--l'ordre. De sa bouche dj froide, il aurait murmur cette seule syllabe: Viens; moins encore, sa tte se serait imperceptiblement incline en un assentiment, que, sans une hsitation, elle se serait tue. Mais Odon ne bougea pas. Il n'y eut, dans l'attente accable de la chambre, que le chuchotement trouble de la respiration du moribond, tantt prcipit, haletant, tantt s'arrtant pendant une ou deux mortelles minutes et, l'instant o tout semblait fini, reprenant avec des saccades dsordonnes. Et l'me de Pauline tait suspendue cette affreuse respiration; elle tait cette respiration. Tantt, elle s'vanouissait, disparaissait jusqu' l'inconscience: tantt elle roulait, se tordait en un flot de penses, en un torrent dvastateur d'agitations dbordantes. Ne meurs pas! Reste! Comment la force de ma supplication n'est-elle pas capable de te redonner la vie? Je ne veux pas--Seigneur Dieu apprenez ma volont, puisque vous tes sourd ma prire--je ne veux pas que mon amant meure! N'a-t-il pas suffi autrefois d'une volont pour arracher au tombeau la fille de Jarus et le fils de la veuve de Nan et Lazare?... Et suis-je moins que Jsus?... Oh! oui, certes, et mon humilit est profonde... Je veux dire: ma volont est-elle moins grande? Non, Seigneur: en ce moment ma foi n'est pas infrieure celle qui a opr les prodiges. Si votre parole est vraie, ma foi devrait, en ce moment, transporter la montagne, la montagne qui m'crase... Mais vous mentez, votre parole est mensongre... crasez-moi compltement, crasez-nous, que je ne sente plus, que je ne voie plus!... Elle approchait du dlire. Mais ses penses tournoyaient si vite dans son front charg de fivre, qu'elles constituaient moins de relles divagations qu'un mlange informe d'lancements douloureux et de vertiges. Pauline ne s'arrtait aucune d'elles d'une faon stable. Passant, presque sans s'en rendre compte, de l'oraison au blasphme, de la plainte passionne l'effroi, elle ne se crait point d'image prcise de ce qu'elle ressentait vraiment. Son coeur, son cerveau, ses nerfs se brouillaient en tumulte. Parfois, un clair lzardait le fond noir de son tre: c'tait sa vie, l'ide de sa vie traversant rapidement sa mmoire. Sa vie! oh! sa vie brve, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flche, pour arriver, sans transition, l'instant d'aprs, ce but, la mort, qui, elle, n'tait que trop et que trop abominablement vraie! Plus rien! Tout ce qui avait exist et avait si promptement apparu et disparu, toute la vie, cet clair, avait zigzagu dans les tnbres pour s'y rsoudre ternellement, aprs avoir illumin--quoi? O vie-fantme aboutissant la mort-vrit! Et travers quelles souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute de la mort balancerait par son poids tout le poids--si minime maintenant--de la vie! Et les sicles, les sicles de sicles suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort. Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour eux avait t la vie et les avait souvent levs si haut qu'ils avaient cru tre immortels et divins, l'amour, leur amour ne subsisterait-il que comme la vague aurole d'un songe plus vague encore? Cet idal, grce auquel ils s'taient senti une me, une me commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fume des torches lugubres d'irrparables funrailles? N'aurait-il pas mieux valu n'avoir jamais aim? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort, cette mort qui n'en aurait pas t une? Et si la vie terrestre ne pouvait leur tre pargne, au moins que n'en eussent-ils ignor le grand, l'implacable dsir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt toujours, leur double me, le sanglot, la cruaut, l'illusion de l'amour! Leur amour avait-il mme exist? Et Pauline--ce fut un vide trange--Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas t l'amour. Quand, quand ai-je aim? Je n'ai pas eu le temps! Tout tait dj fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma destine! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je voulais que l'amour me rendt heureuse. Pas un moment je n'ai pu me dire: Me voil au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu' descendre. J'ai toujours regard en avant, j'ai toujours voulu plus, espr plus. Espr! Esprer n'tait pas aimer! Et lorsque l'impitoyable doigt de Dieu brise cette esprance, n'est-ce pas l'amour, la possibilit de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant, jamais femme n'a aim plus que moi! Je le sens, j'ai aim, j'ai aim... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait, chaque lan nouveau, que je n'avais pas aim encore. Et voici: le jour de deuil est arriv, mon coeur est arrach de ma poitrine alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh! mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-tre le cycle de notre amour n'est-il pas rvolu!... Elle dtourna la tte, comme pousse par quelque force occulte. Tout coup, son sang reflua son coeur. Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit, oh! elle vit n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se condense, une forme qui se crait. Elle reconnut... Elle le reconnut... Lui!... lui!... C'tait son ombre, sa vision se dtachant sur le fond obscur des tentures. Et peu peu, l'ombre se prcisa, prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme porte par des flots invisibles, comme balance mollement dans un fluide thr. Les doigts devinrent lumineux; ils dgagrent une lumire phosphorescente, dont s'claira tout le haut de la figure. L'apparition tait presque vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projet par une lampe dans une glace noire. C'tait Odon, Odon transfigur, plus beau qu'il ne l'avait jamais t, Odon souverainement serein, brillant de sa vraie nature, sa nature glorifie. Son regard pos sur Pauline souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il fit un geste: il dveloppa son bras hors des draperies blanches qui le vtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses lvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystrieuse apparition commena dcrotre. Les teintes se fondirent; les formes s'effacrent graduellement. Bientt, ce ne fut plus qu'une bue grise, qui elle-mme finit par se dissoudre. Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilats par l'tonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit disparatre, voulut s'lancer. Plus rien! C'tait le vide morne et terrible. Et l, sur le lit, le corps gisait. Elle se dit rapidement: Il est mort. Folle, elle se jeta sur la dpouille. Mais non: le coeur battait encore faiblement. O est-il? Oh! o est-il? Je ne sais rien! Je suis comme une gare dans la nuit. Odon! parle! rponds-moi! tait-ce toi, toi vraiment? N'tait-ce qu'une hallucination de mes sens! Vas-tu mourir? Vas-tu vivre? O mon Dieu! mon Dieu! La porte s'ouvrit. Une grande femme en noir parut sur le seuil. Elle tait accompagne d'un prtre. Pauline se dressa, blme. --Qui tes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-elle. La femme en noir rpondit: --Je suis Mme de Rocrange. La matresse d'Odon fut saisie d'un frisson nfaste. Cette femme venait-elle lui enlever le cadavre? --M. de Rocrange est l'agonie, dit-elle, laissez-le mourir en paix. L'_autre_ reprit d'un ton qui n'admettait pas de rplique: --Je suis Mme de Rocrange: mon devoir est d'assister son lit de mort celui dont je porte le nom. Je vous prie de vous retirer. Vous avez eu l'oeuvre de joie, moi l'oeuvre de douleur. --Madame, murmura Pauline les dents serres, venez-vous pour insulter celui qui m'a aime? L'amour est l'oeuvre de douleur aussi bien que l'oeuvre de joie. Vous qui ne l'avez jamais aim, vous n'avez rien faire ici. --Et Dieu? fit Mme de Rocrange. --Dieu! repartit Pauline en accentuant avec dsespoir les syllabes, on ne sait pas ce qu'il veut: lorsqu'on l'interroge, il ne rpond que par le mystre. --Il vous rpond par moi. Je viens: c'est sa rponse. Ces paroles s'taient croises mi-voix, comme des coups de stylet dans l'ombre. Les deux femmes se dvisagrent. Au bout d'un instant de dfi silencieux, Mme de Rocrange comprit qu'elle ne serait pas la plus forte. Elle passa de l'autre ct du lit, gauche. Puis, sans paratre faire davantage attention Pauline, elle s'agenouilla et dit: --Mon pre, confessez le mourant. Le prtre s'approcha. Il se pencha sur le corps. Il fit quelques brves interrogations, qui restrent sans effet. Voyant alors que le mourant n'tait plus en tat de se confesser, il pronona haute voix: --_Misereatur tui omnipotens Deus, et dimissis omnibus peccatis tuis, perducat te in vitam ternam!_ Mme de Rocrange rpondit: --_Amen!_ Le prtre reprit: --_Indulgentiam, absolutionem et remissionem omnium peccatorum tuorum tribuat tibi omnipotens et misericors Dominus!_ Mme de Rocrange rpondit encore: --_Amen!_ L'absolution tait peine donne, que le mourant eut un frmissement inattendu. Une tincelle--un regard--passa dans son oeil. Et sa main, qui pendait inerte, se souleva, se souleva doucement... et vint se poser sur la tte de Pauline. Ce fut la fin. Pauline, toute sanglotante de cette bndiction, s'tait laisse tomber sur lui, avait coll ses lvres aux siennes. Elle recueillit son dernier soupir. Odon de Rocrange tait mort. Un silence farouche suivit cette scne, interrompu seulement par les prires que marmottait Mme de Rocrange. Toute la nuit, les deux femmes restrent en prsence veiller _leur_ cadavre. XX Ce ne fut que plusieurs mois aprs la mort d'Odon, que Pauline songea quitter Grasse. Elle avait abandonn le corps Mme de Rocrange. Celle-ci l'avait transport Paris pour l'ensevelir dans un caveau de famille. Qu'importait Pauline la dpouille mortelle de celui qui avait t son amant? Ce n'tait pas ce corps qui l'avait aime, mais l'me dont il n'tait que la terrestre et grossire ralisation. Oh! cette me! elle y rvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette me tait prsente, la frlait, lui suggrait toutes ses penses, tous ses souvenirs. Mais elle tait prise de doute. Vivre de sa mmoire, est-ce bien vivre de sa vie avec _lui vivant_? Ne suis-je pas trompe par l'obsession de mon amour? Ce besoin de croire quand mme n'aboutirait-il pas la dmence? O Odon, n'es-tu plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi? Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantme. Ce dsir la torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les yeux tendus, la volont ardente, s'puisant surprendre les moindres ondulations mystrieuses du vide, provoquer l'hallucination. Mais elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau s'efforcer reconstituer la scne du soir fatal, se mettre dans l'tat d'esprit o elle tait, la place o elle se trouvait, fouiller le mme coin d'ombre de la chambre funbre o il lui tait apparu: jamais, jamais elle ne le revit. O tait-il? Pourquoi--s'il existait--ne se rendait-il pas ses supplications? L'avait-il oublie? Se trouvait-il si haut, si haut, si diffrent de ce qu'il avait t sur la terre, qu'il abandonnait l'obscurit celle qui avait pourtant fait palpiter son coeur de chair? Oh! savoir! Mais si savoir, c'tait l'atroce certitude du nant, ou--ce qui tait la mme chose--de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute qui est la perptuelle blessure envenime, cependant qui contient encore un peu de possibilit, de rve, d'illusion? Pauline n'osait pas se tuer. Car, elle, ce n'tait pas pour oublier qu'elle se serait tue! C'et t pour rejoindre l-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait lui dire ce qu'elle trouverait au-del de la mort? Peut-tre la dispersion, l'impuissance, l'incohrence; peut-tre le dsert sans bornes o, durant des sicles et des sicles, elle errerait la recherche de l'me qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-tre le jugement qui la prcipiterait aux abmes; peut-tre la nouvelle naissance dans un monde o plus un seul souvenir ne subsisterait de celui-ci; peut-tre--rien. Alors, plutt que l'oubli, plutt que le nant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, o, au moins, l'amour, son amour, tant qu'elle tait en vie, ne prissait pas tout entier! Dsole, elle resterait, jusqu' ce qu'il plt Dieu, au destin, au hasard de mettre fin l'inconcevable mystre. Elle n'osait mme plus penser. Son pauvre cerveau s'garait, en proie aux insolubles questions. Attendre!... Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupires, lorsque l'moi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine clatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante, vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait--et elle glissait dans ce gouffre, elle y glissait--c'tait l'affaiblissement graduel de sa facult de souffrir. Non pas que la consolation lui ft accessible. Ce n'tait point un apaisement, un espoir de retour moins d'amertume: c'tait, au contraire, le progrs dans la dtresse, progrs qui aboutissait l'accablement, la stupeur, par l'usure mme de la sensibilit. Dj, elle ne se trouvait plus capable de rvolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec la surprise dont on considre une passion trangre. tait-il possible qu'elle et t assez impressionnable pour s'emporter contre l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralit: ces mots, dont elle frmissait autrefois, rsonnaient trangement. Que signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications, alors qu'elle s'irritait au contact d'une socit qui la froissait? Dieu, qu'elle tait loin! Et ses thories sur l'amour! et la libert d'aimer! Oh! trange! trange! Quelle vitalit de coeur et d'esprit il avait fallu pour s'exciter de pareilles choses! A l'issue de son existence tourmente, Pauline n'tait plus en tat de songer seulement l'insondable ironie qui s'en dgageait. A force d'avoir dsir l'impossible, les sources du dsir s'taient taries. A force de s'tre brle aux plus hautes ides de l'honntet et de l'amour, les ailes de sa foi avaient t consumes jusqu' la racine. Son me mutile se tranait, rampait dsormais sur la steppe aride: le ciel tait de plomb, pas un souffle ne passait, de tristes rles d'oiseaux parsemaient le silence. Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle prouva le besoin de fuir Grasse. Fuir Grasse, o ne rgnait plus que la solitude! fuir la villa d'abandon, que ne hantait mme pas l'ombre de celui qui tait parti! Et aller l... o d'autres paysages allgeraient--peut-tre--son front de l'angoisse de la folie. Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise de se souvenir. Paris! Elle avait vcu, autrefois, Paris. N'avait-elle pas l-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps! Pauline pleura. Pour la premire fois, des pleurs moins amers baignrent ses joues. Un frisson, comme un zphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son coeur d'motion. Un frisson qui tait presque une esprance!... Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas comme une mre qui rclame sa part, la grande part. Elle se ferait petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement le voir, voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-mme combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison loigne, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout, de certaines heures, de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui resterait du monde visible. Enfantinement, une joie timide effleura son me. Pauline partit pour Paris. Comment serait-elle reue? Et son fils, et le baiser de son fils, quelle impression produirait-il sur son pauvre coeur? Facial rpondit d'une faon trs polie la lettre par laquelle elle lui annonait son arrive. Venez, disait-il, nous serons charms, mon fils et moi, de vous voir. Elle se prsenta, quelques jours aprs, dans cette maison qui avait t la sienne. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut saisie d'une sensation de malaise. Tout avait un air gai, lger, satisfait... On tait heureux ici. Lorsque Facial vint la recevoir, il s'arrta stupfait, hsitant la reconnatre. --Comment, c'est vous? fit-il avec un geste de commisration. Et en effet, Pauline avait les cheveux blancs; elle tait maintenant une vieille femme. --Vous! vous! rptait Facial toujours plus tonn, considrant ce dbris que quelques annes avaient fait de celle dont il admirait autrefois la jeunesse. Lui s'tait un peu boursoufl; il n'avait gure chang, d'ailleurs. --Donnez-moi de _ses_ nouvelles, dit Pauline avec une apprhension. --Mais vous allez le voir, il est ici. --Je vais le voir? Aujourd'hui? --Certainement, dit Facial: Et il ajouta avec la plus extrme politesse: --Je ne voudrais pas que vous vous soyez drange seulement pour moi. --Oh! je vous remercie! Et je pourrai le voir quelquefois?... souvent?... --Autant que vous le voudrez. Il n'y a aucun inconvnient, aucun inconvnient, maintenant, ce que vous le voyiez. Marcelin n'est plus un enfant; il est matre de se conduire comme il le dsire. Je le laisse libre. Facial causait d'un ton dgag, suivant avec curiosit l'effet de ses paroles sur le visage de Pauline. Celle-ci n'osait croire une gnrosit si complte; elle tremblait, tremblait comme une faible feuille d'automne, se sentant la merci des moindres chocs, sans force pour rsister. --Oui, disait Facial, Marcelin est aujourd'hui un garon accompli. Il a termin brillamment son lyce. Le voici tudiant en droit. Je crois qu'il ira loin. Indpendamment de son intelligence, qui est vive, son caractre s'est form tout son avantage. Il a ce qu'il faut pour russir. Je suis trs content de lui. Et sonnant un valet de chambre: --Prvenez mon fils que Madame est au salon. Quelques instants aprs, la porte s'ouvrait. Un jeune homme fort lgant, aux manires distingues, faisait son apparition, le sourire aux lvres. Pauline s'tait leve toute chancelante. Mais au premier coup d'oeil, elle comprit. Un sang mortel battit ses tempes. Ce n'tait plus son fils. Marcelin s'avana vers elle, sans manifester autre chose qu'un empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main. --Ah! ma mre, croyez l'extrme plaisir que j'ai de vous revoir. J'ai reu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrive. J'espre qu'il ne s'agit point l d'un simple sjour, mais que vous allez vous fixer Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez installe, d'aller souvent vous prsenter mes hommages. Elle le regardait, l'coutait, comme dans un rve. Elle cherchait le Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la voix, dans les jeux de la physionomie. C'tait lui: mais elle le sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un tranger. --Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des choses vous dire. Il prit cong, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complte indpendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification l'attitude de celui-ci vis--vis de sa mre. --J'ai appris le malheur qui vous a frappe, dit alors le jeune homme, mais sans se dpartir un instant de sa correction. Je sympathise autant qu'il convient votre affliction, Le dfunt tait un parfait gentilhomme. Je n'hsite pas lui rendre justice, malgr la rserve laquelle je suis tenu et que vous serez la premire comprendre. Je n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre sant est bonne? Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent au hasard de ses lvres. --Oui... oui... je vous... je te remercie... --Vous n'tes pas encore tout fait remise, cela se voit, continuait Marcelin en frisant sa lgre moustache. Paris vous fera du bien. Vous ne pouviez pas rester ternellement enterre l-bas. Pour moi, vous voyez, je vais merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon pre est exquis. J'ai pour lui une grande estime, double d'une relle affection. --Tu as... raison, balbutia Pauline. --Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider, soit que je fasse carrire, soit que je me lance dans la politique. --C'est juste... Pauline dfaillait: un vide trange o tournoyait sa tte. --Vous tes souffrante? --Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais... --Alors, au revoir, et bientt. A propos, que je vous dise, je ne demeure plus avec papa. Papa m'a lou un petit pavillon au quartier latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agrable. Venez me voir. Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta: --Voulez-vous vendredi aprs-midi, entre quatre et six? Oui? C'est entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous prendrons le th. Au revoir. Et avec une aimable sollicitude: --Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant. Une immense tristesse envahissait Pauline, son me tait lasse. Mais l'esprit de rvolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait. Elle n'avait rien opposer au cours navrant des choses: ni volont, ni raisonnement, ni colre, ni courage. Elle subissait; elle s'inclinait. Mais il lui semblait que son coeur pleurait du sang. O aller? De quel ct diriger des pas qui ne cherchaient aucun but? Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de dormir. Mais sa fivre ne lui permettait pas la tranquillit, le sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans mme tenter de comprendre pourquoi la route tait si longue et si mauvaise. Odon! Odon! Ce cri plaintif rayait son me. Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle tait seule. Et Pauline se souvint tout coup qu'elle se trouvait Paris, et que, tout prs, au Pre-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon son plerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vtu de ses baisers tait tendu sous la terre noire, ternellement, ternellement immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafrachir son front contre le marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abmer sa prostration l'endroit qui symbolisait et matrialisait la fois la ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'tait-ce pas le dernier refuge? Son coeur bris s'y rpandrait sans retenue; elle aurait encore des larmes, quelques larmes... ce serait doux... Lorsqu'elle arriva au cimetire, elle crut qu'elle allait mourir. Sa sensibilit fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres comme une rose intrieure et douloureuse. A peine se tenait-elle debout. Ses artres ne battaient presque plus. Elle n'prouvait pas d'motion, mais une grande faiblesse physique et morale. Elle se fit indiquer l'alle o se trouvait le tombeau. Lentement, elle chemina travers les dicules tumulaires. Ses yeux erraient droite et gauche sur les inscriptions. Brusquement elle s'arrta et porta la main son coeur, que fendirent deux ou trois palpitations aigus. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple nom: DE ROCRANGE Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille ferme du caveau. Au dedans, des plaques de marbre scelles, des pitaphes, les unes vieilles, presque effaces, d'autres plus rcentes. Et l, au milieu de tous ces de Rocrange qui ne lui disaient rien, la sienne! La sienne aux lettres d'or toutes fraches, qui brillaient trop: ODON DE ROCRANGE _N Paris le..._ _Mort Grasse, le..._ A ct, une plaque blanche, dj pose, mais vide: la place rserve Mme de Rocrange. Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considrait avec une sorte de torpeur ce spulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et son me elle, son me ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que sa pauvre me, elle aussi, tait roide sous une pierre. Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu s'couler sans qu'elle songet se rappeler quelque chose de la vie. Elle ne priait pas. Les yeux fixs sur l'inscription, qui tait tout ce qui restait de visible du pass, elle en pelait machinalement les caractres. Et les lettres funbres, une une, la fascinaient, comme par de mystrieuses correspondances. Elle fut tire de son engourdissement par un bruit de pas. Deux personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Bhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs. Lorsqu'ils aperurent Pauline, ils s'arrtrent. Ils se concertrent un instant. A la suite de quoi, ils dtachrent en avant leur valet de pied. Le domestique s'avana vers Pauline et dit: --Le vicomte et la vicomtesse dsirent prier. Ils attendent que vous vous retiriez. Pauline se leva et se retira. Elle sortit du cimetire. Ses pas la portrent, la tranrent travers des rues et des rues. Ah! que la ville lui paraissait trange, vague. Elle ne savait pas quelle ville c'tait. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle comme des ombres, la frlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa tte. De grandes ranges de maisons la guidaient, la foraient d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace s'largissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient o elle devait s'engager. La nuit tombait. Des lumires, de nombreuses lumires s'allumaient et rpandaient une trouble atmosphre blonde. Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui paraissaient surgir devant elle de dessous terre. Et voil qu'elle se trouva accoude contre un parapet, regarder quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une norme masse noire, aux formes fantastiques, mergeait de l'horizon, semblable une bte de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant la voir remuer, esprant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir. Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'levait, nappe luisante, aux longues tranes bleues dans la trame sombre, aux reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bte envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre respirer. Une voix pronona ct d'elle: --Notre-Dame! La mme voix dit encore: --Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal. Pauline continua marcher. L'humidit du brouillard transperait ses vtements. Elle ignorait o elle allait. Elle prouvait seulement de chaque ct de la tte une douleur lancinante qui l'empchait parfois d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'vanouir, de tomber, alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-tre. Elle n'tait pas folle; elle se sentait calme... et sage, trs sage. Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'taient que des passants, de pauvres misrables passants, dont les yeux taient aveugles et les oreilles bouches. Les arbres aussi la regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs feuilles jaunies. Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se rendait certainement compte que les maisons taient des maisons et non de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles t des murs d'ombre, puisqu'elles taient troues de fentres, dont beaucoup brillaient, et qu'elles paraissaient habites comme des fourmilires? Partout, partout de ces lumires, qui ne se trouvaient pas l naturellement. Des mains avaient d les allumer. Pour clairer quoi? N'tait-on pas aussi bien sans lumire? Il y en avait jusque dans la rue... Il y avait des affiches lumineuses... REBECCA REBECCA REBECCA _dans son grand succs_ LE MUSEAU DE DODORE Sa raison tait bien entire. Si elle n'attachait plus aux chocs leur importance, c'est, sans doute, qu'elle voyait de plus haut et de plus loin. C'est ainsi qu'elle se souciait peu de savoir o elle allait. Il lui suffisait de savoir qu'elle marchait. Mais une plaque bleue frappa ses yeux. Elle lut: Rue d'Assas. Pourquoi ce nom de rue arrta-t-il son attention, alors que tant d'autres avaient pass inaperus? Ah! Elle se souvint. C'tait la rue o demeurait son fils. Son fils! Comment s'appelait dj son fils? N'importe, elle l'aimait bien. Ah! elle avait t froide, aujourd'hui, avec lui! Elle n'avait rien su lui dire. Elle n'avait mme pas su lui dire qu'elle l'aimait bien. Il pouvait s'tre offens de sa froideur. Il avait d certainement s'en attrister. Le voir! Elle devait le voir! Il fallait qu'elle le vt tout de suite, afin de lui demander pardon et de le consoler. Pauline chercha la carte que son fils lui avait donne. Elle lut le numro de sa maison. Elle lut aussi qu'il s'appelait Marcelin. Marcelin! Marcelin! Elle rpta ce nom plusieurs fois, se demandant si c'tait bien ce nom-l, ne se rappelant pas que ce nom lui et jamais t familier. Lorsqu'elle eut trouv la maison, elle entra. Au fond du jardin, elle aperut le pavillon dont il avait parl. Le rez-de-chausse tait clair. Elle approcha pas de loup. Elle voulait d'abord le voir, voir ce qu'il faisait, le voir sans qu'il se doutt de sa prsence. Elle approcha, elle se glissa jusqu' la vitre. Elle jeta un coup d'oeil par l'interstice des rideaux. Marcelin tait l... Mais il n'tait pas seul... Il tait avec une femme... une femme en chemise... Julienne!... Une lgre plainte, comme un soupir d'enfant, s'chappa des lvres de Pauline. Et la pauvre femme s'loigna... Elle s'loigna... MERCVRE DE FRANCE =Fond en 1672= (_Srie moderne_) 15, RVE DE L'CHAVD.--PARIS parat tous les mois en livraisons de 200 pages, et forme dans l'anne 4 volumes in-8, avec tables. ROMANS, NOUVELLES, CONTES, POMES, MUSIQUE, TUDES CRITIQUES TRADUCTIONS, AUTOGRAPHES, PORTRAITS, DESSINS & VIGNETTES ORIGINAUX Rdacteur en Chef: ALFRED VALLETTE _CHRONIQUES MENSUELLES_ _pilogues_ (actualit): Remy de Gourmont; _Les Romans_: Rachilde _Les Pomes_: Francis Viel-Griffin; _Littrature_: Pierre Quillard; _Thtre_ (publi), _Histoire_: Louis Dumur; _Philosophie_: Louis Weber _Psychologie_, _Sociologie_, _Morale_: Gaston Danville _Economie sociale_: Christian Beck _Esotrisme et Spiritisme_: Jacques Brieu _Journaux et Revues_: Robert de Souza _Les Thtres_ (reprsentations): A.-Ferdinand Herold _Musique_: Charles-Henry Hirsch; _Art_: Andr Fontainas _Lettres allemandes_: Henri Albert; _Lettres anglaises_: H.-D. Davray _Lettres italiennes_: Remy de Gourmont _Lettres Portugaises_: Philas Lebesgue; _chos Divers_: Mercure _PRINCIPAUX COLLABORATEURS_ Paul Adam, Edmond Barthlemy, Tristan Bernard, Lon Bloy, Victor Charbonnel, Jean Court, Louis Denise, Georges Eekhoud, Alfred Ernst, Gabriel Fabre, Andr Fontainas, Paul Gauguin, Henry Gauthier-Villars, Andr Gide, Jos-Maria de Heredia, Bernard Lazare, Camille Lemonnier, Pierre Louys, Maurice Maeterlinck, Stphane Mallarm, Paul Margueritte, Camille Mauclair, Charles Merki, Stuart Merrill, Raoul Minhar, Adrien Mithouard, Albert Mockel, Charles Morice, Pierre Quillard, Yvanho Rambosson, Ernest Raynaud, Hugues Rebell, Henri de Rgnier, Adrien Remacle, Jules Renard, Adolphe Rett, Georges Rodenbach, Saint-Pol-Roux, Camille de Sainte-Croix, Albert Samain, Marcel Schwob, Robert de Souza, Laurent Tailhade, Pierre Veber, Emile Verhaeren, Teodor de Wyzewa, etc. =Prix du Numro:= FRANCE: =1= fr. =50=--UNION: =1= fr. =75= ABONNEMENTS FRANCE Un an =15= fr. Six mois =8= Trois mois =5= UNION POSTALE Un an =18= fr. Six mois =10= Trois mois =6= On s'abonne _sans frais_ dans tous les bureaux de poste en France (Algrie et Corse comprises), et dans les pays suivants: Belgique, Danemark, Italie, Norvge, Pays-Bas, Portugal, Sude, Suisse. ABONNEMENT ANNUEL POUR LA RUSSIE: 7 roubles par lettre charge. Imp. C. RENAUDIE, 56, rue de Seine, Paris. License: Share Alike