Produced by Adrian Mastronardi, Hlne de Mink and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries and Bibliothque Nationale de France/Gallica) Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise. HISTOIRE DE DOUARD MANET ET DE SON OEUVRE DU MME AUTEUR Critique d'Avant-garde.--Salon de 1870.--Les peintres impressionnistes.--Claude Monet.--Renoir.--douard Manet.--L'Art japonais.--Hokousa.--James Whistler.--Sir Joshua Reynolds et Gainsborough.--Richard Wagner.--Arthur Schopenhauer.--Herbert Spencer. G. CHARPENTIER, diteur. In-12. 1885. Bibliothque nationale.--Dpartement des Estampes. Livres et Albums illustrs du Japon catalogus. ERNEST LEROUX, diteur. In-8 (illustr). 1900. Histoire de James Mc N. Whistler et de son oeuvre. H. FLOURY, diteur. In-4 (illustr). 1904. _Il a t tir de cet ouvrage 30 exemplaires numrots sur papier du Japon._ Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, r. Cassette.--11606. [Illustration: PORTRAIT D'DOUARD MANET, PAR ALPHONSE LEGROS (1863)] THODORE DURET HISTOIRE DE DOUARD MANET ET DE SON OEUVRE AVEC DOUZE ILLUSTRATIONS PARIS LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE EUGNE FASQUELLE, DITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 1906 Tous droits rservs. ANNES DE JEUNESSE I ANNES DE JEUNESSE douard Manet naquit Paris le 23 janvier 1832, au n 5 de la rue des Petits-Augustins, aujourd'hui rue Bonaparte, et fut baptis le 2 fvrier de la mme anne en l'glise Saint-Germain-des-Prs. Il devait tre l'an de trois frres. Leur pre, magistrat, avait de la fortune. Il appartenait cette bourgeoisie qui s'panouissait et atteignait la domination sous le rgne de Louis-Philippe. Leur mre, ne Fournier, appartenait la mme classe de vieille et riche bourgeoisie. Son pre, agent diplomatique, avait pris part aux ngociations ayant port le marchal Bernadotte au trne de Sude. Elle avait un frre dans l'arme, qui devait devenir colonel. La bourgeoisie, avant la rvolution de 1848, qui lui a enlev le pouvoir, et la survenue du suffrage universel, qui l'a plus ou moins mle avec le peuple, formait une vritable classe distincte. Aprs avoir combattu et renvers la noblesse, elle s'tait elle-mme trie et mise part. Au milieu d'elle, les familles qui se consacraient au barreau et la magistrature gardaient des traditions et des habitudes propres, venues des anciens parlements. Elles avaient une culture d'esprit particulire, une instruction classique soigne, le culte de la rhtorique qui prvalait au Palais. Dans ce milieu, les hommes qui s'levaient aux postes de la magistrature prenaient une sorte d'ascendant et s'assuraient une considration certaine. La magistrature cette poque exerait encore comme un sacerdoce. Elle gardait la dignit de sa fonction, elle jouissait au dehors d'un respect gnral. Le pre d'douard Manet, juge au tribunal de la Seine, personnifiait toutes les particularits de sa classe, la bourgeoisie, et, dans sa classe, de son monde spcial, la magistrature. Manet est donc n dans une condition sociale qu'on peut appeler leve, il a grandi dans un milieu de vieilles traditions. Les traits de moeurs et de caractre dus la naissance devaient persister chez lui toute la vie, paralllement ses propensions d'artiste. Il resterait essentiellement un homme du monde, d'une politesse parfaite, d'un grand raffinement de manires, se plaisant en socit, aimant frquenter les salons, o sa verve et son esprit de saillie le distinguaient et le faisaient goter. Il fallait que chez un homme d'une telle manire d'tre, l'impulsion vers la vie artistique ft grande, pour que les penchants de l'artiste finissent par l'emporter sur tous les autres. En effet, on peut dire de Manet que la nature l'avait rellement cr pour tre peintre, qu'elle l'avait dou d'une vision et de sensations telles, qu'il ne pouvait trouver l'emploi de sa vie qu'en s'adonnant la peinture. Dans ces circonstances, la vocation devait se rvler chez lui de trs bonne heure et le mettre srement en dsaccord avec sa famille. La carrire qui l'attendait, dans la pense des siens, tait celle du barreau, de la magistrature ou des fonctions publiques. Il recevrait l'enseignement classique qui, cette poque de monopole universitaire, se donnait dans les collges de l'tat, il y prendrait le grade de bachelier s lettres, ferait ensuite son droit et passerait ces examens qui lui confreraient la qualit d'avocat. C'tait la voie toute naturelle que devait suivre son frre le plus jeune, Gustave, qui, aprs tre devenu avocat, sans exercer assidment sa profession, devait se servir de ses avantages de culture, pour s'ouvrir une carrire ct, d'abord comme conseiller municipal de Paris, puis comme fonctionnaire de l'tat, inspecteur gnral des prisons. Mais Manet n'prouva aucune envie de suivre la voie traditionnelle o son frre devait s'engager. Il avait t confi, dans sa premire jeunesse, l'abb Poiloup, qui tenait une institution Vaugirard. Puis il avait t mis, pour continuer ses tudes, au collge Rollin. Son oncle, le colonel Fournier, le frre de sa mre, faisait des dessins dans ses loisirs et c'est auprs de lui, que, tout jeune garon, il a d'abord senti natre le got du dessin et de la peinture, que les circonstances dveloppent ensuite jusqu' en faire une irrsistible passion. Toujours est-il que vers les seize ans, il avait senti l'appel de la vocation d'une manire si puissante, qu'il exprima sa volont d'embrasser la carrire d'artiste. Un fils an, cette poque, venant, dans une famille de vieilles traditions bourgeoises, annoncer pareille dtermination, y portait le dsespoir. Un artiste ne pouvait tre qu'un dclass, qu'un dvoy. On entreprit donc de l'amener d'autres desseins. Comme il arrive en cas de vocation contrarie, Manet entre alors en rvolte ouverte. Il se cabre tellement, qu'il devient impossible ses parents de le maintenir dans la voie qu'ils voulaient lui imposer. Mais consentir aux dsirs du jeune homme ne pouvait venir leur pense, et puisqu'il se refusait tudier le droit et qu'eux-mmes lui fermaient la carrire de l'art, pour sortir de l'impasse et par coup de tte, il dclara qu'il serait marin. Ses parents prfrrent le voir partir, plutt que de le laisser entrer dans un atelier. Son pre l'accompagna au Havre, o il s'embarqua comme novice sur un navire de commerce _La Guadeloupe_, faisant voile pour Rio-de-Janeiro. Il alla ainsi au Brsil et en revint, sans autre aventure qu'une occasion qu'il eut d'exercer pour la premire fois son talent de peintre. La cargaison du navire comprenait des fromages de Hollande, dont l'eau de mer avait terni la couleur. Le capitaine, qui connaissait les dispositions de son novice, le choisit de prfrence tous autres pour les remettre en tat. Et Manet aimait raconter que, muni d'un pinceau et d'un pot de couleur convenable, il les avait en effet peints de manire donner pleine satisfaction. Lorsqu'il fut revenu du Brsil, ses parents, qui avaient sans doute pens que le voyage l'assouplirait et qu'ils pourraient au retour l'amener leurs ides, le trouvrent tout aussi rebelle qu'auparavant. Ils se rsignrent alors l'invitable, en lui laissant embrasser la carrire d'artiste. DANS L'ATELIER DE COUTURE II DANS L'ATELIER DE COUTURE Manet ayant vaincu la rsistance de sa famille et obtenu d'elle de suivre sa vocation, choisit, d'accord avec son pre, Thomas Couture pour matre et entra dans son atelier. Personne comme peintre n'a plus tudi que Manet pour acqurir le mtier. On comprendra donc qu'enfin entr dans un atelier, il se soit mis travailler et qu'il ait, au commencement, cherch utiliser l'enseignement y recevoir. Mais dou d'un temprament personnel, soumis ce travail des natures originales qui cherchent s'ouvrir leur voie, l'effort mme auquel il se livrait pour dgager son talent ne pouvait manquer d'en faire un lve fort peu soumis et en heurt continuel avec son matre, car ils taient tous les deux de caractres fort diffrents. M. Antonin Proust, qui aprs avoir t l'ami de Manet au collge Rollin tait devenu son camarade d'atelier chez Couture, a racont dans la _Revue Blanche_ les rapports entre le matre et l'lve, qui ne sont qu'une longue suite de heurts, de fcheries suivies de raccommodements, mais qui, venant d'une divergence fondamentale, ne pouvaient manquer de se reproduire jusqu' la brouille dfinitive. En effet, le jeune homme que Couture avait reu dans son atelier tait destin, plus que tout autre, saper l'art, fait de traditions, dont il tait un des aptres. C'tait le loup auquel, en prenant Manet, il avait ouvert les portes de la bergerie. Les deux hommes ne pouvaient donc viter la rupture irrmdiable, puisque ce que l'un dfendait, l'autre d'instinct le combattait et, mesure que son jugement se fortifierait et prendrait conscience de soi, devait s'appliquer le dtruire. Couture, au moment o, vers 1850, Manet entrait dans son atelier, tait un artiste renomm. Il tenait une place parmi les matres de la peinture d'histoire, considre alors comme formant l'essence de ce qu'on appelait le grand art. Son esthtique tait faite du respect de certaines traditions, du culte de rgles fixes et de l'observance de procds transmis. Il croyait, avec la majorit des artistes de son temps, en l'excellence d'un idal fixe, oppos ce que l'on appelait avec horreur le ralisme. Certains sujets seuls taient alors crus dignes de l'art; les scnes de l'antiquit, la reprsentation des Grecs et des Romains jouissaient des prfrences, comme nobles par elles-mmes; les hommes du temps prsent, avec leurs redingotes et leurs vtements usuels, taient au contraire fuir, comme n'offrant que des motifs ralistes, anti-artistiques; les sujets religieux faisaient encore partie du grand art, cependant le nu en tait avant tout _et principium et fons_; puis, un rang moins lev mais encore acceptable, venaient les compositions tires des pays que l'imagination entourait d'un prestige suprieur, l'Orient par exemple; un paysage d'Egypte tait par lui-mme digne de l'art, un artiste pris de l'idal pouvait peindre les sables du dsert, mais il ft tomb dans le ralisme, et se fut abaiss, en peignant un pturage de Normandie, avec des vaches et des pommiers. Couture se tenait avec ferveur dans les traditions de ce grand art. Il s'tait mis surtout en vue par un tableau d'normes dimensions, expos au Salon de 1847, o il avait obtenu un succs clatant: les _Romains de la dcadence_. Le tableau est au Louvre; en l'tudiant, on peut se rendre compte de ce que valait ce grand art, tel que Couture et les contemporains le cultivaient. Les Romains de la dcadence! Voil certes un sujet qui prte l'imagination et peut exercer la pense. Mais Couture n'a conu la dcadence romaine, qui a t en ralit la transformation d'une socit passant d'un tat un autre, que sous la forme d'un affaiblissement physique. Ses Romains de la dcadence sont des tres tiols, des demi-eunuques ples, consums par l'orgie. Acceptons aprs tout cette donne, un artiste n'est pas oblig de se rendre un compte philosophique de l'histoire. Cependant, ce que nous ne pouvons lui passer, ce qui nous empche d'admirer son oeuvre, c'est que ses Romains ne sont en aucune faon des hommes antiques, soit qu'on veuille rtablir, par l'tude prcise des monuments figurs, le type exact des vieux Romains, soit que, par la puissance de l'imagination, on cherche voquer, pour reprsenter l'antiquit, des formes diffrentes de celles de notre temps. Nicolas Poussin s'est livr, lui, un travail de ce genre dans son _Enlvement des Sabines_. Il a ralis une vocation du pass, il a cr des hommes d'une certaine manire d'tre, qui ne sont peut-tre pas tels que l'taient les vrais Romains primitifs, pourtant qui sont dus une conception originale et nous transportent dans un monde imagin diffrent du ntre. Mais les Romains de Couture n'offrent rien de semblable, ils ne rvlent aucun travail de reconstitution, ce sont des hommes trs modernes, de simples modles, que l'artiste a fait poser et dont il a reproduit les traits, sans pouvoir les transformer. Et alors ils sont disposs selon les prceptes lgus et les conventions acceptes; un groupe central en pleine lumire, puis des groupes accessoires droite et gauche, tel personnage s'quilibrant avec son pendant ou l'un faisant repoussoir l'autre, les ombres et les lumires factices et artificielles. Aucun lien ne tient les personnages ensemble dans une action commune, ils restent spars, on sent l'effort qui les a poss ct les uns des autres. Nulle motion ne se dgage donc de cette toile immense. Si on retourne l'_Enlvement des Sabines_, on voit au contraire que Poussin a su faire concourir chaque tre un effet d'ensemble. La foule en mouvement remue tout d'un souffle; aussi la vie, l'intrt, la terreur, naissent-ils de l'action. Les personnages petits linairement donnent une vraie sensation de force et d'ampleur, qui manque aux tres dont Couture a vainement agrandi les proportions. C'est--dire que pour faire de la vraie peinture d'histoire, il faut tre d'un certain temps, que pour recrer effectivement l'antiquit, il faut vivre, comme au XVIIe sicle, une poque o la pense se meut naturellement dans une sphre de traditions littraires et, par surcrot, avoir du gnie, comme Nicolas Poussin. Mais lorsque, toutes les conditions changes, on veut perptuer l'invention initiale, par des procds d'cole, on n'obtient que des oeuvres pauvres, o manquent le souffle et la vie. Tout l'effort de Couture n'a pu le mener au but. Sa toile, dans son genre, est videmment meilleure que d'autres. Il a fallu aprs tout du talent pour agencer, mme imparfaitement, une aussi vaste composition, l'homme qui l'a excute y montre, on ne saurait le nier, certaines qualits de peintre. Mais toute la sueur et toute la peine n'ont pu raliser, en dehors du temps voulu et en l'absence du gnie vocateur, la vision recherche du monde antique. L'art fait de traditions dont Couture tait un des coryphes tait arriv de son temps la dcrpitude; l'tude de ses oeuvres et de celles des contemporains rvle son puisement. Au moment o Manet apparaissait, il y avait donc conflit entre les artistes en renom, obstins continuer une tradition puise, et ces lves cherchant inconsciemment la vie et aspirant crer des formes d'art, appropries aux besoins nouveaux. Couture tait de ceux qui voulaient maintenir indfiniment les formules du pass, Manet tait au premier rang des jeunes, travaills par l'esprit novateur. Les heurts et les froissements survenus entre le matre et l'lve n'taient donc que la manifestation, sous forme de conflit personnel, de la lutte plus profonde qui s'engageait entre des formes de pense dissemblables et des conceptions d'art antagonistes. On voit, en effet, par les souvenirs de M. Antonin Proust, que Manet se prend d'une rpulsion de plus en plus vive pour le genre que son matre cultive et qu'il veut lui transmettre, la peinture d'histoire, et qu'alors il se porte, mesure qu'il prend conscience de son propre talent, vers l'observation de la vie relle. Couture qui dcouvre que son lve lui chappe, pour aller vers ce que lui-mme abhorre et qualifie du nom mprisant de ralisme, croit lui fermer tout grand avenir, en lui disant un jour: Allez, mon garon! vous ne serez jamais que le Daumier de votre temps. Prtendre ravaler quelqu'un parce qu'on en fait un Daumier cause aujourd'hui de l'tonnement. C'est que les temps sont changs! Daumier mpris par les partisans de la peinture d'histoire dominant de son vivant, comme un simple caricaturiste et raliste, est aujourd'hui admir comme un des grands artistes du pass. Couture, entt dans l'ornire d'une forme d'art dcrpite, est au contraire maintenant ddaign et son oeuvre tombe dans l'oubli. Cette rpulsion qui se dveloppe chez Manet pour l'art de la tradition se manifeste surtout par le mpris qu'il tmoigne aux modles posant dans l'atelier et l'tude du nu, telle qu'elle tait alors conduite. Le culte de l'antique, comme on le comprenait dans la premire moiti du XIXe sicle parmi les peintres, avait amen la recherche de modles spciaux. On leur demandait des formes pleines. Les hommes en particulier devaient avoir une poitrine large et bombe, un torse puissant, des membres muscls. Les individus dous des qualits requises, qui posaient alors dans les ateliers, s'taient habitus prendre des attitudes prtendues expressives et hroques, mais toujours tendues et conventionnelles, d'o l'imprvu tait banni. Manet port vers le naturel et pris de recherches s'irritait de ces poses d'un type fixe et toujours les mmes. Aussi faisait-il trs mauvais mnage avec les modles. Il cherchait en obtenir des poses contraires leurs habitudes, auxquelles ils se refusaient. Les modles connus, qui avaient vu les morceaux faits d'aprs leurs torses conduire certains lves l'Ecole de Rome, alors la suprme rcompense, et qui, dans leur orgueil, s'attribuaient presque une part du succs, se rvoltaient de voir un tout jeune homme ne leur tmoigner aucun respect. Il parat que fatigu de l'ternelle tude du nu, Manet aurait essay de draper et mme d'habiller les modles, ce qui aurait caus parmi eux une vritable indignation. Manet en quittant dfinitivement Couture, vers 1856[1], tait donc trs mal avec lui et en rvolte ouverte contre son enseignement. Il avait pris en horreur la peinture d'histoire et celle du nu, d'aprs les modles professionnels. [1] Un reu conserv, dat de fvrier 1856, montre qu' cette poque, Couture percevait encore la cotisation d'atelier de Manet. LES PREMIRES OEUVRES III LES PREMIRES OEUVRES Manet livr lui-mme alla s'tablir dans un atelier de la rue Lavoisier. Qu'allait-il faire? un point tait clair ses yeux. Il dlaisserait la tradition acadmique, les procds conventionnels, le prtendu idal classique, dont il avait pris l'aversion dans l'atelier de Couture, pour peindre la vie autour de lui. Ses modles ne seraient plus des tres spciaux professionnels, il les choisirait parmi les hommes et les femmes varis d'aspect, que la multiplicit des types humains peut offrir. Cependant entre cette premire vue abstraite et une ralisation, il y avait toute la distance qui spare une conception sans lignes arrtes, de la cration fixe dans des formes prcises. Il tait ce point de dpart des novateurs qui se sentent tourments par le dmon de l'invention, mais qui, devant tirer de leur fond des oeuvres neuves, entrent dans cette priode de recherches o il leur faut se dcouvrir eux-mmes. Il continua travailler, regarder, s'instruire. Il frquenta le Louvre et fit des voyages l'tranger. Il visita la Hollande, o il s'prit de Frans Hals, et l'Allemagne, pour voir les muses de Dresde et de Munich. Puis il alla en Italie, attir surtout par les Vnitiens. A cette poque appartiennent des copies faites de la faon la plus serre. Il copia un Rembrandt Munich et rapporta de Florence une tte de Philippo Lippi. Il copia aussi au Louvre les _Petits cavaliers_ de Velasquez, la _Vierge au lapin blanc_, du Titien et le _Portrait de Tintoret_ par lui-mme. Il avait une admiration toute particulire pour ce dernier matre; lorsqu'il allait au Louvre il ne manquait point de s'arrter devant son portrait, qu'il dclarait tre un des plus beaux du monde. En mme temps il commenait peindre d'aprs l'esthtique qu'il s'tait faite, en prenant ses modles dans le monde vivant, autour de lui. Une de ses premires oeuvres originales a t l'_Enfant aux cerises_; un jeune garon, coiff d'une toque rouge, tient devant lui une corbeille de cerises. Une oeuvre plus importante de la mme poque fut le _Buveur d'absinthe_, en 1859. Le buveur de grandeur naturelle, coiff d'un chapeau haute forme, assis envelopp d'un manteau couleur brune, est d'aspect, lugubre. Il donne bien l'ide de la ruine physique et morale o peut conduire l'abus de l'absinthe. Ce tableau est certes caractristique, mais s'il rvle la personnalit de son auteur, il ne la montre cependant pas encore dgage de tout alliage et de toute rminiscence. Il fait souvenir de l'atelier par o le peintre a pass. Il n'est que la continuation plus accente des morceaux produits chez Couture, qui, par leur franchise et leur qualit de palette, avaient excit l'approbation des autres lves, mais qui, tout en tant dj puissants, gardaient encore la marque du lieu d'origine. Car il n'est pas dans la nature des choses que le jeune homme entrant dans la vie, quelle que soit son originalit native, puisse ne pas prendre d'abord l'empreinte du milieu o il survient et du matre dont il reoit les premires leons. [Illustration: LE TORERO MORT] Postrieure au _Buveur d'absinthe_ est la _Nymphe surprise_. Elle se replie sur elle-mme, en se couvrant en partie d'une draperie. C'est un beau morceau de nu, mais o l'on sent encore le travail de l'homme qui se cherche. On y dcouvre l'influence des Vnitiens. Le titre aussi mythologique, qui apparat comme une exception, dans la nomenclature de ses tableaux et qu'il ne devait plus reprendre, montre qu'en ce moment, Manet a vcu parmi les artistes de la Renaissance et que, dans son admiration, il a emprunt leur vocabulaire. S'il avait admir les Vnitiens, il devait aussi s'prendre des Espagnols, Velasquez, le Greco et Goya. A cette poque des dbuts, se placent donc ses premiers motifs espagnols. Il ne faut cependant pas croire que les tableaux o il a introduit des personnages espagnols lui aient t inspirs surtout par la frquentation de Velasquez et de Goya. S'il tait all tout de suite visiter les muses de Hollande et d'Allemagne, et tudier les Italiens chez eux, il ne devait aller voir les Espagnols Madrid qu'en 1865, alors que sa personnalit serait pleinement dveloppe. Les premiers tableaux consacrs des sujets espagnols lui ont t suggrs par la vue de chanteurs et de danseurs, venus en troupe Paris. Sduit par leur originalit, il avait ressenti l'envie de les peindre. Parmi les tout premiers tableaux excuts dans ces dispositions est le _Ballet espagnol_, une toile o les personnages sont aligns les uns ct des autres, debout, ou assis. L se rvle le don de Manet de peindre en pleine lumire et d'associer, sans heurt, les tons les plus varis. Puis, en 1862, il peint la danseuse _Lola de Valence_. Les fleurs multicolores du jupon, le voile blanc et le fichu bleu qui entourent la tte et les paules de la jeune femme, sont rendus, avec une extrme franchise. Le visage et les yeux si vivants prsentent, comme un type trange, cette sorte de sauvagerie raffine, apporte et laisse sur le rivage de Valence par les Arabes. Manet n'avait ce moment, o il tait encore inconnu, que le pote Baudelaire pour le frquenter dans son atelier, le comprendre et l'approuver. Baudelaire qui se piquait de ne reculer devant aucune audace, pour qui personne n'tait assez os, qui faisait depuis longtemps de la critique d'art, qu'il voulait tenir en dehors des voies battues, avait dcouvert en Manet l'homme hardi, capable d'innover. Il l'encourageait donc, il dfendait ses oeuvres les plus attaques. Il ressentit une grande admiration pour Lola de Valence peinte, et il composa en son honneur le quatrain suivant: Entre tant de beauts que partout on peut voir, Je comprends bien, amis, que le dsir balance; Mais on voit scintiller dans Lola de Valence, Le charme inattendu d'un bijou rose et noir. Cependant celle poque, le Salon tait le lieu oblig o tout artiste devait se produire. L'entre au Salon marquait le moment o le dbutant, sorti de la priode d'tudes, se sentait assez sr de lui pour appeler le public juger ses oeuvres. Manet chercha, pour la premire fois, y pntrer, en 1859, avec le _Buveur d'absinthe_. Le jury d'examen le refusa. A cette poque les Salons n'avaient lieu que tous les deux ans. Ils ne devaient devenir annuels qu' partir de 1863. Il n'y en eut donc point en 1860, et Manet ne put revenir la charge qu'en 1861. Il prsenta cette anne-l l'examen du jury les _Portraits de M. et Mme M..._, (son pre et sa mre) et l'_Espagnol jouant de la guitare_, aussi connu comme le _Chanteur espagnol_, ou encore, comme le _Guitarero_. Les deux tableaux cette fois-ci furent admis. L'anne 1861 marque ainsi le moment o Manet entre, pour la premire fois, en contact avec le public. Les portraits de son pre et de sa mre en buste, runis sur une mme toile, sont peints dans cette manire un peu dure et d'opposition de noirs et de blancs, laquelle il s'abandonne dans certains de ses tableaux du dbut, par exemple l'_Anglina_ de la collection Caillebotte, au Muse du Luxembourg. On y voit apparatre en outre ce got qu'il devait dgager plus tard, mais qui alors se rvlait inconsciemment, de peindre les natures mortes. La mre tient une corbeille, o sont placs des pelotons de laine multicolores, qui cependant s'harmonisent avec l'ensemble. Ces portraits de dimensions rduites n'attiraient pas beaucoup les regards et c'tait l'autre oeuvre plus importante, o un Chanteur espagnol tait peint de grandeur naturelle, qui devait recueillir le succs. Le chanteur avait t pris dans cette troupe de musiciens et de danseurs, qui lui fournissait aussi le _Ballet espagnol_ et _Lola de Valence_. Il avait donc le mrite d'tre un vritable Espagnol. Il offrait un de ces tres cherchs dans la vie et hors des modles d'atelier, vers lesquels Manet se sentait, en opposition l'enseignement de Couture, dfinitivement port. Il est assis sur un banc vert, coiff d'un sombrero, la tte par-dessous enveloppe d'un mouchoir, veste noire, pantalon gris et espadrilles de lisire. Il chante en pinant de sa guitare. Thophile Gautier, dans sa critique hebdomadaire du _Moniteur Universel_, a dit de lui: Comme il braille de bon courage en raclant le jambon! Ce qui est la fois vrai et imagin. Le _Chanteur espagnol_, appartenant la priode d'essais, marque un pas en avant. Il laisse voir la pousse profonde qui se produit chez l'artiste et va le conduire bientt l'panouissement complet de son originalit. Il est beaucoup plus dgag des procds et des rminiscences d'atelier que le _Buveur d'absinthe_ prsent au Salon en 1859; il est peint d'une manire plus franche et plus personnelle. En somme, c'tait un morceau o se montraient dj les traits particuliers de l'auteur. Cependant cette mme originalit, qui devait bientt aprs, dveloppe tout fait, soulever de si violentes temptes, n'en occasionna point cette premire apparition. Le tableau tait peint dans une gamme de tons gris et noirs, qui ne heurtait pas trop l'oeil des spectateurs; quoique conu dans la donne raliste qu'on abhorrait alors, il demeurait hors de la ralit ambiante, puisque le modle, en sa qualit d'Espagnol, portait un costume part, qu'on pouvait juger fantaisiste, si bien que l'oeuvre du dbutant, sans attirer spcialement les regards du public, fut remarque des peintres et de certains critiques. Le jury lui dcerna une mention honorable et Thophile Gautier put conclure, en en parlant: Il y a beaucoup de talent dans cette figure de grandeur naturelle, peinte en pleine pte, d'une brosse vaillante et d'une couleur vraie. En 1862, il ne devait pas y avoir de Salon et ce n'est qu'en 1863 que Manet put se prsenter de nouveau, pour tre encore une fois refus. Mais n'anticipons pas. Avant d'arriver cette priptie, qui devait tre dcisive dans sa vie et le lancer en pleine carrire, il nous faut jeter un dernier regard sur ses oeuvres de dbut. Parmi elles se remarque la _Musique aux Tuileries_ de l'anne 1861. A cette poque le chteau des Tuileries, o l'Empereur tenait sa cour, tait un centre de vie luxueuse qui s'tendait au jardin. La musique qu'on y faisait deux fois par semaine attirait une foule mondaine et lgante. Le tableau de Manet a donc pour nous l'avantage de reprsenter les moeurs et les costumes d'une poque disparue. Il est rendu encore plus intressant par les portraits qu'on y voit, le sien et ceux de contemporains connus ou clbres, tels que Baudelaire et Thophile Gautier. Manet aprs avoir peint un sujet mondain, dans la _Musique aux Tuileries_, en peignait un de l'ordre populaire, dans la _Chanteuse des rues_. Le tableau est excut dans une tonalit gnrale de gris, o le gris de la robe forme la note dominante. La chanteuse debout tient sa guitare sous le bras, et mange les cerises. L'ensemble aurait pu rester vulgaire, mais l'artiste a su l'embellir par la qualit de la peinture en soi. Il peignait encore alors l'_Enfant l'pe_. Un jeune garon debout et en marche tient, dans ses bras, une lourde pe. Cette toile d'une gamme sobre devait tre une des premires qui serait gote. Elle a pris place au Muse de New-York. Avant de peindre l'_Enfant l'pe_, il avait dj peint le _Gamin au chien_, un tableau trs russi, o un jeune garon est galement le personnage. De l'anne 1862 est le _Vieux musicien_, l'oeuvre la plus importante, par les dimensions, de sa priode des dbuts. Le Vieux musicien au entre de la toile sert de raison premire l'existence de l'ensemble. Il est assis en plein air, son violon d'une main, l'archet de l'autre, prt jouer. Les personnages autour attendent, pour l'couter. D'abord gauche, une petite fille debout et de profil, un poupon dans ses bras. Manet aimait beaucoup cette figure, il l'a reproduite part dans une eau-forte. A ct sont placs deux jeunes garons, de face et debout. Puis, dans le fond, apparat, repris, le _Buveur d'absinthe_. Enfin droite, moiti coup par le cadre, se voit un Oriental, avec turban et longue robe. La runion de ces personnages si dissemblables surprend d'abord, on est l en pleine fantaisie. Je ne sache pas que Manet ait eu d'autre intention, en peignant ce tableau, que d'y mettre des tres divers, qui lui plaisaient et dont il voulait conserver l'image. En cherchant dgager l'ide qu'on peut se former de Manet pendant ces annes de dbut, on voit un homme qui, port d'instinct vers des voies originales, se soustrait l'esthtique dominatrice autour de lui et aux rgles fixes observes dans les ateliers. Il cherche dgager sa personnalit, alors l'esprit en veil et les yeux ouverts, multiplie les tudes et regarde de divers cts. Dans ses voyages, il va vers des vieux matres, pour lesquels ils se sent de l'affinit. Frans Hals en Hollande, les Vnitiens en Italie. Il tudie Velasquez et Goya d'aprs les tableaux qui s'offrent d'abord d'eux en France. Dans ces conditions, ses premires oeuvres portent la marque d'influences et de reflets divers. Il y a celles du tout jeune homme qui, produites dans l'atelier de Couture ou aussitt aprs la sortie, se rapprochent du premier matre. D'autres laissent voir la frquentation des Vnitiens ou une manire de parent avec les matres espagnols. Cependant les formes d'emprunt ne sont, en dfinitive, que de surface. Elles ne pntrent pas suffisamment les oeuvres pour qu'on puisse trouver entre elles de caractres rellement dissemblables. Au contraire, en les rangeant chronologiquement, on voit une personnalit bien caractrise, qui se montre ds la premire, se retrouve ensuite dans toutes les autres et se dveloppe d'une manire constante. On se sent surtout tout de suite en prsence d'un homme que la nature a dou, dans le grand sens du mot. L'instinct qui avait pouss Manet vouloir tre peintre ne l'avait pas tromp. En y cdant, il ne faisait qu'obir la voix mystrieuse de la nature qui, en crant certains tres pour accomplir certaines besognes, leur donne la facult de se reconnatre et la force de vaincre les rsistances rencontrer. Tout ce que Manet a excut, du jour o il a mis de la couleur sur une toile, tait oeuvre de peintre. Ses productions de dbut ont dj l'intensit de vie, la valeur de facture, le mrite de matire, l'clat de lumire, qui constituent les qualits picturales et permettent seules de raliser, par le pinceau, des crations puissantes et durables. LE DJEUNER SUR L'HERBE IV LE DJEUNER SUR L'HERBE En 1863 Manet avait trente et un ans. Le travail auquel il se livrait pour se frayer sa voie, se dcouvrir lui-mme, qui l'avait conduit produire des oeuvres de plus en plus personnelles, aboutit alors la russite cherche, dans une cration o le novateur se trouve enfin complet, le _Djeuner sur l'herbe_. Ce tableau peint au commencement de 1863 qui, par ses dimensions, dpassait toutes ses productions antrieures et sur lequel il avait compt pour attirer l'attention, prsent au Salon, fut refus par le jury d'examen. Manet se voyait donc, en 1863, comme en 1859, condamn par le jury. Mais cette anne-l les refus multiplis vinrent frapper un nombre inaccoutum de jeunes artistes; les rclamations qui s'levrent de tous cts, les influences varies que les victimes surent mettre en oeuvre, amenrent une intervention de l'Empereur. L'administration des Beaux-Arts continua trouver bonnes les liminations du jury, mais, sur un ordre de l'empereur Napolon III, il fut permis aux refuss de se montrer au public. On leur accorda au Palais de l'Industrie, le lieu mme o se tenait le Salon, un certain emplacement pour exposer leurs tableaux. A ct du Salon officiel, l'anne 1863 devait ainsi, par exception, en connatre un autre que l'on appela des refuss. Ce salon est rest clbre. On y voyait Bracquemont, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin-Latour, Harpignies, Jongkind, Jean-Paul Laurens, Legros, Manet, Pissarro, Vollon, Whistler. Le _Djeuner sur l'herbe_[2] par ses proportions y tenait une grande place, de telle sorte qu'il devait tre presque aussi vu que s'il et t au Salon officiel. Il attira en effet l'attention mais d'une faon violente, en soulevant une vritable clameur de rprobation. C'est qu'il diffrait rellement, comme facture et comme procds, comme choix de sujet et comme esthtique, de tout ce que la tradition tenait alors pour bon et pour digne de louanges. [2] Le _Djeuner sur l'herbe_, dans le catalogue du Salon annexe ou des refuss de 1863, est appel le _Bain_, d'aprs la femme qui, au second plan, se tient dans l'eau. Mais le tableau fut alors partout dsign sous le titre: le _Djeuner sur l'herbe_, qui a dfinitivement prvalu. Avec ce tableau se rvlait une manire de peindre en dehors de la manire courante, due une vision propre et originale. On se trouvait en face d'un nouveau venu, qui juxtaposait les tons divers sans transition, ce que personne n'et imagin de faire cette poque. On voyait un homme venant renier la pratique reue. Il supprimait la combinaison alors universellement respecte de l'ombre et de la lumire, conues comme des oppositions fixes, pour la remplacer par des oppositions de tons variables. Ce que l'on enseignait dans les ateliers, que les peintres pratiquaient, tait que, pour tablir les plans, modeler les contours, faire valoir certaines parties, il fallait se servir de combinaisons d'ombre et de lumire. On pensait surtout que plusieurs tons vifs ne pouvaient tre mis cte cte sans transition et que le passage des parties claires aux autres devait se faire par gradations, de faon ce que des ombres vinssent adoucir les heurts et fondre l'ensemble. Mais voici o cette technique, gnrale dans les ateliers, avait conduit! Comme rien n'est plus rare que l'artiste qui peut rellement peindre dans la lumire, mettre de la vraie clart sur une toile, quels que soient les moyens ou le procd, cette technique d'opposition constante d'ombre et de soi-disant lumire avait amen la production d'oeuvres d'o, en ralit, toute lumire avait disparu, et o l'ombre subsistait seule. Les parties prtendues en clair, sans vigueur, ne se dgageaient plus sur le noir des ombres. Presque tous les tableaux du temps se prsentaient l'tat sombre. L'clat des tons clairs, des couleurs joyeuses, la sensation du plein air et de la nature riante, en avaient disparu. Le public s'tait habitu cette forme teinte de la peinture. Il s'y complaisait. Il n'en demandait pas d'autre. Il ne souponnait mme pas qu'il put y eu avoir d'autre. Tout coup le _Djeuner sur l'herbe_ lui mettait sous les yeux une oeuvre peinte d'aprs des procds diffrents. Il n'y avait plus proprement parler d'ombre dans le tableau. L'ternel mariage de la lumire avec l'ombre, tenues pour choses fixes, ne s'y retrouvait pas. La surface entire tait pour ainsi dire peinte en clair, tout l'ensemble tait color. Les parties que les autres eussent mises dans l'ombre laissaient voir des tons moins clairs mais cependant toujours colors et en valeur. Aussi ce _Djeuner sur l'herbe_ venait-il faire comme une norme tache. Il donnait la sensation de quelque chose d'outr. Il heurtait la vision. Il produisait, sur les yeux du public de ce temps, l'effet de la pleine lumire sur les yeux du hibou. On n'y dcouvrait que du bariolage. Le mot avait t dit par un des critiques les plus autoriss du temps, Paul Mantz, qui, dans la _Gazette des Beaux-Arts_, ayant parl des oeuvres de Manet, l'occasion d'une exposition particulire tenue chez Martinet, sur le boulevard des Italiens, quelques semaines avant l'ouverture mme du Salon, les avait rprouves comme des tableaux qui, dans leur bariolage rouge, bleu, jaune et noir, sont la caricature de la couleur et non la couleur elle-mme. Ce jugement correspondait pleinement la sensation que le public prouvait, mis au Salon des refuss, devant l'oeuvre de Manet. Pour lui, il n'y avait l qu'une dbauche de couleur. Si le _Djeuner sur l'herbe_ heurtait par son systme de coloris et les procds de facture, il soulevait une indignation encore plus grande, s'il se peut, par le choix du sujet et la faon dont les personnages taient traits. A cette poque, en effet il n'y avait pas seulement une manire de peindre et d'observer les rgles traditionnelles, que le public aprs les artistes avait accepte et qu'il jugeait seule bonne; il existait galement toute une esthtique, seule admise dans les ateliers et laquelle le public s'tait aussi rang. On honorait ce qu'on appelait l'idal. On concevait le grand art comme tenu dans une sphre juge leve, embrassant la peinture d'histoire, la peinture religieuse, la reprsentation de l'antiquit classique et de la mythologie. C'tait seulement cette forme d'art, qui paraissait pure et d'un caractre noble, que tous, artistes, critiques et public, s'intressaient. On s'inquitait chaque Salon de son niveau, on se demandait si elle tait en dcadence ou en progrs. Les artistes qui y brillaient, les dbutants qui s'y produisaient et promettaient d'y remplacer les vieux matres, attiraient les yeux de tous. A eux allaient les encouragements, les louanges, les rcompenses. Ce grand art tait devenu l'objet d'un culte national. C'tait un honneur pour la France de le perptuer. Elle y montrait sa supriorit sur les autres nations qui, dans les voies de l'art compris de la sorte, lui taient infrieures et demeuraient en arrire. Ainsi l'amour des traditions, la poursuite de ce qu'on appelait l'idal, le souci de la gloire nationale, se combinaient pour faire de l'art transmis l'objet d'un respect unanime. Or Manet, par le choix et le traitement de son sujet, venait attaquer tous les sentiments que les autres respectaient, il venait renier le grand art, honneur de la nation. Sur une toile de ces dimensions, qu'on rservait seules alors aux motifs soi-disant idaliser, il peignait, lui, une scne de ralisme, un _Djeuner sur l'herbe_. Les personnages de grandeur naturelle, rpudiant toute pose hroque, taient couchs ou assis sous des arbres, en train de festoyer; mme ct d'eux s'talaient, dans un absolu abandon, un tas d'accessoires, des petits pains, une corbeille de fruits, un chapeau de paille, des vtements de femmes multicolores. Et comment les personnages taient-ils vtus? Les deux hommes reprsents ne portaient aucun de ces costumes anciens ou trangers qui, par leur dissemblance d'avec les habits en usage, eussent au moins permis au public de reconnatre une recherche du pittoresque et une manire d'embellissement, telles que Manet les avait lui-mme pratiques dans son _Chanteur espagnol_. Non, cette fois, on tait en prsence de gens en costumes bourgeois, d'une coupe commune, pris chez le tailleur du coin. C'est--dire que pour le public il y avait l comme une sorte de dfi, une vritable provocation, la montre audacieuse de ce que tous honnissaient alors sous le nom de grossier ralisme. Comme si ce n'et t assez de ces causes pour soulever l'indignation contre le tableau, la pudeur s'y voyait encore, au jugement du public, offense. Manet y avait en effet group, au premier plan, deux hommes vtus avec une femme nue, assise replie sur elle-mme, et mis encore, au second plan, une femme au bain. Manet qui sortait de l'atelier de Couture o tout l'enseignement avait port sur la peinture du nu, qui voyait tout autour de lui le nu cultiv et honor comme constituant l'essence mme du grand art, n'avait pas encore pu s'en dprendre lui-mme et, tout en voulant peindre une scne de la vie relle, il y avait introduit une femme nue. La blancheur des chairs lui fournissait un de ces contrastes tels qu'il les aimait, avec les hommes en costumes noirs, et mettait une note claire tranche, au milieu de la toile. L'ide d'associer ainsi, dans une scne de plein air, une femme nue avec des hommes vtus, lui tait venue de sa frquentation avec les Vnitiens. C'est le _Concert_ de Giorgione, au Muse du Louvre, o deux femmes nues se tiennent avec deux hommes habills, dans un paysage, qui lui avait suggr sa combinaison, et c'est de trs bonne foi que lorsqu'il fut violemment attaqu, il demandait pourquoi on blmait chez lui ce que l'on ne pensait nullement reprocher Giorgione. Mais, aux yeux du public, entre le nu de Manet et celui des Vnitiens de la Renaissance, il y avait des abmes. L'un tait, au moins le croyait-on, idalis, l'autre tait du pur ralisme et comme tel offensait la pudeur. Cette femme nue vint donc s'ajouter comme un surcrot aux autres lments de rprobation que prsentait ce _Djeuner sur l'herbe_. Alors le tableau excita une immense raillerie. Il devint l'oeuvre, sa manire, la plus clbre des deux Salons. Il procura son auteur une notorit clatante. Manet devint du coup le peintre dont on parla le plus dans Paris. Il avait compt sur cette toile pour obtenir la renomme. Il y avait russi et beaucoup plus qu'il n'et os l'esprer; son nom tait sur toute les lvres. Mais le genre de rputation qui lui venait n'tait cependant pas celui aprs lequel il avait soupir. Il avait pens que son originalit de forme et de fond, se produisant dans une grande oeuvre, lui attirerait, avec les regards du public, la reconnaissance du talent qu'il se sentait, qu'on verrait en lui un matre ses dbuts, qu'on le saluerait comme un novateur, qu'il entrerait ainsi dans la voie du succs et de la faveur publique. Ce qui lui venait tait un renom de rvolt, d'excentrique. Il passait l'tat de rprouv. Il s'tablissait ainsi entre le public et lui une sparation profonde, qui devait le maintenir toute sa vie dans une bataille sans fin. L'OLYMPIA V L'OLYMPIA Manet envoya au Salon de 1864 deux toiles, les _Anges au tombeau du Christ_ et _Episode d'un combat de taureaux_, qui furent reues. Elles taient plus ou moins dans la manire dj vue, aussi ne donnrent-elles lieu aucun jugement particulier. Elles laissrent leur auteur, auprs du public, dans l'tat de condamnation o l'avait mis le _Djeuner sur l'herbe_ de l'anne prcdente. En 1865, il envoya une oeuvre sur laquelle il comptait pour frapper une seconde fois l'attention et se produire de nouveau, dans tout le dveloppement de sa personnalit, l'_Olympia_, laquelle il joignit un _Jsus insult par les soldats_. L'_Olympia_ avait t peinte en 1863, la mme anne que le _Djeuner sur l'herbe_, aprs, comme une sorte de complment. Depuis que pur ses rigueurs, en 1863, le jury d'admission au Salon s'tait attir de l'Empereur une remontrance, par la faveur accorde aux artistes refuss d'exposer non loin des autres, il se montrait moins draconien. Relch dans sa svrit, il admettait maintenait des oeuvres qu'il et auparavant condamnes. C'est ce qui explique que Manet repouss aux Salons de 1859 et de 1863 ait pu faire accepter en 1865 l'_Olympia_ et le _Jsus insult_, o il se produisait sous sa forme la plus personnelle. Les deux tableaux au Salon ameutrent immdiatement le public. La tempte de railleries et d'insultes que le _Djeuner sur l'herbe_ avait souleve se dchana de nouveau, pour aller sans cesse grandissant. Les particularits qui, chez Manet, avaient amen la dsapprobation, avaient, en 1863, pris par surprise. Le public avait pu se demander s'il n'y avait pas l, aprs tout, l'outrance voulue d'un dbutant, dsireux d'attirer l'attention. Mais voil que deux ans aprs, cette fois dans le lieu solennel du Salon officiel, le mme Manet rapparaissait avec la mme physionomie, remettant ses mmes procds sous les veux du public. Les traits insolites qu'on avait d'abord contempls avec horreur dans le _Djeuner sur l'herbe_, on les retrouvait accentus dans l'_Olympia_. Le tableau tait peint dans une note lumineuse gnrale. En contraste avec les oeuvres sombres et teintes de l'poque, il ressortait comme une tache offensant les yeux. Les plans taient tablis sans repoussoir ou enveloppe d'ombre, clair sur clair; les couleurs les plus tranches se trouvaient juxtaposes, sans demi-tons ou adoucissements. Certes, dans tout le Salon, seul Manet peignait de la sorte, et comme personne ne pouvait penser qu'un dbutant, un nouveau venu, diffrant de tous les autres, des matres connus et respects, pt avoir raison contre eux, on le condamnait sans rmission, on le rabaissait unanimement la position d'outrancier, de rvolt, d'ignorant, de barbare. Les connaisseurs, ou prtendus tels, ne trouvaient aucune expression assez forte pour rendre le mpris que ses procds leur inspiraient. C'tait l l'opinion sur la forme; sur le fond elle tait au moins aussi svre. _Olympia_, le sujet du tableau, tait peinte nue, tendue sur un lit, le bras droit appuy sur un coussin. Son corps reposait sur une sorte de chle de l'Inde tons jaunes, sem de lgres fleurs; derrire le lit, une ngresse apportait sa matresse un norme bouquet, o l'audace des tons vifs juxtaposs se donnait libre cours. L'ensemble tait complt par un chat noir, plac sur le lit contre la ngresse, et faisant le gros dos. C'est--dire qu'on avait un nu pris dans la vie, conu et trait de cette faon toute moderne que Manet avait adopte dfinitivement, mais aussi un nu, aux yeux du public, offensant la pudeur et heurtant toute la tradition respecte et respectable du grand art. Si donc avec le _Djeuner sur l'herbe_ il avait dj soulev tout le monde contre lui, en portant atteinte au grand art de la tradition, avec l'_Olympia_ il amenait un soulvement encore plus grand, car il rcidivait son attentat. Il l'aggravait, en manquant au respect que tous voulaient conserver pour ce qui faisait l'essence mme du grand art, ce qui en constituait la part la plus leve, le nu dclar idalis et maintenu dans des formes pures. Le nu comme on en concevait alors l'application tait employ au rendu de la fable, de la mythologie et de l'histoire antique. Il donnait lieu la production de tableaux laborieux. Lorsqu'il s'agissait des formes fminines, ses aptres s'abstenaient plus spcialement de toute tude relle de la vie, pour se tenir des contours venus, par imitation ininterrompue, de la renaissance italienne. Il faut aussi se reprsenter qu' cette poque, dans les muses, ce que l'on appelait la troisime manire de Raphal et les oeuvres de Guido Reni et des Carraches occupaient la premire place et taient regardes comme offrant le summum de l'art italien son apoge. Dans un temps o l'on entretenait de pareilles ides sur l'cole qui avait servi de point de dpart au grand art traditionnel national dont on tait fier, n'importe quel pastiche ou quelle rptition des formes admises pouvait satisfaire le sens esthtique. Un point essentiel, auquel on ne faillissait pas, tait d'emprunter les appellations la nomenclature mythologique, et le nombre des Vnus, des nymphes, des divinits grecques et romaines peintes en France, dans les deux premiers tiers du XIXe sicle, est incalculable. [Illustration: RECHERCHE POUR L'OLYMPIA] Voil que dans ce monde des desses aux formes conventionnelles, Manet prtendait introduire une Parisienne moderne, une Olympia tendue sur un lit. Du reste il n'avait rien fait pour amoindrir le choc que son oeuvre devait causer, il avait au contraire choisi un modle peindre d'un type aussi loign que possible du type admis et traditionnel. On sent ici l'homme qui, dans sa lutte pour se dcouvrir, avait pris en telle aversion les formes rptes par les autres, qu'il leur en opposait de tout fait dissemblables. _Olympia_ offrait l'image d'une jeune femme maigrelette, les jambes un peu osseuses, les paules carres. Quand on la regarde aujourd'hui, on la trouve aussi chaste que n'importe quelle nymphe mythologique, son corps fluet et singulier plat par sa saveur, la tte est dessine avec la prcision d'un Holbein. Mais en 1865 personne n'tait dans des dispositions juger l'oeuvre et voir ce que l'artiste y avait mis. Olympia faisait simplement l'effet d'une crature venue on ne sait d'o, pour s'introduire dans la socit des desses. Le public indign se soulevait contre l'intruse, et la malheureuse a t l'objet d'autant de railleries que le peintre mme auquel elle devait le jour. Mais ce qui parat maintenant rellement tonnant, ce qu'on ne voudrait croire, si le fait n'tait certain, c'est qu'un tre tout fait pisodique, d une fantaisie d'artiste, le chat noir, devenait lui aussi l'objet d'invectives particulires, venant s'ajouter, pour faire repousser l'oeuvre, toutes les autres. Manet, qui aimait beaucoup les chats, avait introduit son chat dans le tableau par fantaisie, pour le pittoresque et aussi pour avoir un ton noir tranch, qui rehausst, par le contraste, les tons blancs et roses dominant par ailleurs. Il a, d'autres reprises, peint des chats: dans son tableau de la _Jeune femme couche en costume espagnol_, o il a mis un petit chat gris, qui joue sur le plancher avec une orange, puis encore dans son _Djeuner_ du Salon de 1869, o un chat noir se pelotonne sur lui-mme, en bas, devant la servante tenant la cafetire. Il a aussi, pour annoncer le livre des _Chats_ de Champfleury, fait une gouache et une lithographie, o une chatte blanche et un chat noir s'battent sur les toits. Le chat de l'_Olympia_ et donc pu tre accept, comme une de ces fantaisies dont les artistes sont coutumiers. Mais le public tait tellement irrit par ce qui venait de Manet, qu'il ne voulait rien lui passer. On se demande ce qui serait advenu de tant de toiles, o les artistes ont introduit des dtails fantaisistes ou risqus, si les princes, qui autrefois taient les seuls patrons de l'art, s'taient montrs, la Renaissance et depuis, aussi incapables de comprhension que les Parisiens de 1865. Je n'ai jamais pu penser l'indignation souleve par le chat de l'_Olympia_, sans me reporter au _Couronnement de la reine Marie de Mdicis_. L Rubens a pris une bien autre licence. Il a mis deux gros chiens de chasse sur le devant du tableau, dans la cathdrale, contre le matre-autel, o vques et cardinaux officient. Henri IV au fond est relgu dans une galerie, tout juste visible, pendant que les deux btes se prlassent, sur le premier plan, comme d'importants personnages. Je me figure que ce sont ses propres chiens qu'Henri IV avait donn peindre, qu'ils ont t mis l pour lui montrer des amis. Si un roi de France avait trouv bon que des chiens fussent introduits dans une cathdrale au couronnement de la reine, les bourgeois parisiens trouvaient eux fort mauvais qu'un chat ft plac sur le lit d'une femme. Le chat noir de l'_Olympia_ fut bientt connu et honni de toute la ville. La caricature s'en empara et son gros dos et sa longue queue ont longtemps fourni matire aux rires et aux lazzis. Les deux tableaux de Manet attiraient les visiteurs au Salon par une sorte de fascination violente, comme le rouge les taureaux ou le miroir les alouettes. Tout le monde allait les voir. Devant eux il y avait foule ou plutt attroupement. Ce n'taient point en effet de paisibles spectateurs regardant, comme d'habitude, avec plus un moins d'intrt, des oeuvres dignes, un titre quelconque, d'attention. C'taient des gens qui exprimaient haute voix leur horreur et prouvaient le besoin de se communiquer les uns les autres leur colre, comme il arrive sur la place publique, lorsqu'au moment des grandes motions, les passants s'attroupent et vocifrent ensemble. Pas une parole d'approbation ou de simple tolrance ne s'levait. L'hostilit tait gnrale. Les uns riaient, haussaient les paules et ne voyaient surtout l sujet qu' un mprisant ddain, mais d'autres s'indignaient, montraient le poing et eussent voulu crever les toiles. Il fallut les protger; des gardiens furent spcialement prposs leur surveillance. Manet prouvait le sort commun aux peintres originaux du sicle, venus rompre, avant lui, avec la routine et la tradition. Tous les autres--tous les grands--avaient eu galement subir la mconnaissance, les railleries et les insultes. C'est ainsi qu'on avait, au commencement du sicle, tenu dans l'ombre Ingres, souponn de subir l'influence des primitifs italiens, alors profondment mpriss. Puis on avait couvert d'injures Delacroix qui, disait-on, se livrait des dbauches de couleur et violait toutes les lois du dessin. Puis on avait longtemps ri des deux grands paysagistes Rousseau et Corot, apportant des formules nouvelles. Enfin on avait tran dans la boue, accus de laideur absolue, Courbet, qui cherchait dans la vie autour de lui les motifs de ses tableaux. Manet apparu en dernier semblait condenser sur lui, encore accrues, l'opposition et les attaques qu'avaient ensemble supportes tous les autres. Un changement s'tait, en effet, opr dans les annes prcdant sa venue. Le public qui s'intressait aux choses d'art et prtendait juger les peintres s'tait normment accru. Antrieurement, jusqu'alors, la peinture ne s'tait adresse qu' un public restreint, compos d'artistes, de connaisseurs, de gens de lettres et de gens du monde. Les Salons ne s'taient d'abord tenus qu' d'assez longs intervalles, dans des locaux troits, comme le Salon carr du Louvre; les tableaux exposs taient peu nombreux et le nombre des visiteurs limit. Dans ces conditions la survenue des novateurs n'avait mu qu'un monde restreint; les luttes entre les coles n'avaient point touch directement le grand public. Elles ne l'avaient atteint que de seconde main, comme bruit venu de loin. Mais depuis que l'immense palais construit en 1855 aux Champs-lyses pour une exposition universelle avait t affect la tenue des Salons, depuis qu' partir de 1863 ils taient devenus annuels, que le nombre des oeuvres exposes s'tait normment accru, le grand public, le peuple tout entier tait entr en contact direct avec les peintres et prtendait maintenant prononcer sur eux. Or, il s'est trouv que le peuple dans son ensemble, dbutant comme juge des oeuvres d'art, s'est montr plus pris du convenu, de la tradition, plus hostile aux nouveauts, moins capable de revenir sur ses erreurs, que le monde restreint qui avait t l'arbitre auparavant. Et Manet, le premier grand peintre original apparu depuis que les foules taient venues s'entasser aux Salons, a d subir une opposition, des mpris, des outrages dpassant, en continuit et en violence, tout ce que les autres novateurs ses devanciers avaient connu. La clameur que soulevaient l'_Olympia_ et le _Jsus insult_, s'ajoutant an bruit prcdemment fait par le _Djeuner sur l'herbe_, vint donner Manet une notorit telle qu'aucun peintre n'en avait encore possde. La caricature sous toutes les formes, les journaux de toute opinion s'tant mis avec persistance s'occuper de lui et de ses tableaux, il acquit bientt un renom universel. Degas pouvait dire, sans exagrer, qu'il tait aussi connu que Garibaldi. Lorsqu'il sortait dans la rue, les passants se retournaient pour le regarder. Quand il entrait dans un lieu public, son arrive causait une rumeur, on se le dsignait de l'un l'autre comme une bte curieuse. Un dbutant avait d'abord pu prouver du contentement se voir ainsi remarqu, mais l'attention publique, par la forme qu'elle avait dcidment prise, avait bientt dtruit, chez celui qui en tait l'objet, la satisfaction qu'elle avait pu d'abord procurer. L'homme ainsi mis particulirement en vue n'arrivait cette distinction, que parce qu'on ne le considrait que comme un tre hors de la saine raison, que comme un barbare venant saccager le domaine de l'art et fouler aux pieds les traditions, partie de la gloire nationale. Personne ne daignait discuter ses oeuvres pour y chercher ce qu'il avait voulu y mettre, pas une voix en crdit ne s'levait, qui reconnt sa puissance de novateur et la rputation clatante qu'il acqurait, ne se produisant que pour faire de lui un paria. Lorsque le Salon fut ferm, au mois d'aot, dsireux de se soustraire momentanment aux perscutions, il prit le chemin de Madrid, qu'il projetait de visiter depuis si longtemps. Ce fut l que je fis sa connaissance, d'une faon si singulire, et qui peint si bien son caractre impulsif, que je crois devoir raconter l'aventure. Je revenais du Portugal, que j'avais travers en partie cheval, et tais arriv le matin mme de Badajoz, aprs avoir fait quarante heures de diligence. On venait d'ouvrir Madrid un nouvel htel la Puerta del Sol, sur le modle des grands htels europens, chose auparavant inconnue en Espagne. J'arrivais puis de fatigue et mourant littralement de faim. Aussi le nouvel htel o j'tais descendu m'tait-il apparu comme un lieu de dlices, un vritable Eden. Le djeuner devant lequel je m'tais assis m'avait tout de suite fait l'effet d'un festin de Lucullus. Je mangeais avec volupt. La salle tait vide; seul un monsieur, une certaine distance, se trouvait assis comme moi la grande table. Il jugeait lui la cuisine excrable, il commandait chaque instant quelque nouveau plat, qu'il refusait ensuite irrit, comme immangeable. Chaque fois qu'il renvoyait le garon, je le faisais au contraire revenir et, dans mon apptit famlique, reprenais indiffremment de tous les plats. Je n'avais du reste prt aucune attention ce voisin si difficile, lorsque, sur une nouvelle demande que je fis au garon d'un plat qu'il avait refus, il se leva brusquement et, se plaant prs de ma chaise, m'apostropha avec colre: Ah ! Monsieur, c'est pour me narguer, pour vous f... de moi que vous prtendez trouver bonne cette horrible cuisine et que chaque fois que je renvoie le garon, vous le faites revenir? Le profond tonnement que je laissai voir, cette attaque imprvue, montra tout de suite mon agresseur qu'il avait d se mprendre sur le mobile de ma conduite, car dj radouci, il me dit: Vous me connaissez sans doute, vous savez qui je suis? Encore plus tonn, je lui rpondis: Je ne sais qui vous tes. Comment vous connatrais-je? J'arrive l'instant du Portugal, o j'ai souffert de la faim, et la cuisine de cet htel me semble rellement excellente. Ah! vous arrivez du Portugal, dit-il, eh bien! moi, je viens de Paris. L se trouvait l'explication de notre diffrence de jugement sur la cuisine, qui prenait tout de suite un caractre comique. Aussi mon homme se mit-il rire de son emportement. Il me fit alors ses excuses. Nous rapprochmes nos chaises et finmes de djeuner ensemble. Aprs il se nomma. Il m'avoua qu'il avait cru dcouvrir en moi quelqu'un qui, l'ayant reconnu, avait voulu lui faire une mauvaise plaisanterie. L'ide de trouver Madrid un commencement de ces perscutions, qu'il avait pens fuir en quittant Paris, l'avait tout de suite exaspr. La connaissance ainsi commence se changea promptement en intimit. Nous visitmes ensemble Madrid. Nous allions naturellement tous les jours faire une longue station devant les Velasquez, au muse du Prado. A cette poque, Madrid avait conserv son vieil aspect pittoresque. La Calle di Sevilla au centre de la ville tait encore remplie de cafs, dans d'anciennes maisons, qui servaient de rendez-vous aux gens de la tauromachie, toreros, afficionados et aux danseuses. Ou tirait de grandes toiles d'une maison l'autre, aux tages suprieurs, et la rue jouissait de l'ombre et d'une fracheur relative dans l'aprs-midi. Peuple de son monde pittoresque, elle devint notre sjour prfr. Nous assistmes aux courses de taureaux et Manet y prit des croquis, qui devaient lui servir les peindre. Nous allmes aussi Tolde voir la cathdrale et les tableaux du Greco. Je n'ai pas besoin de dire combien Manet, qui avait si longtemps rv de l'Espagne, tait satisfait de ce qu'il y voyait. Une chose gtait cependant son plaisir, c'tait la difficult qu'il avait ds la premire heure prouve et qui avait prcisment amen notre rencontre, de se plier la manire de vivre du lieu. Il ne pouvait s'y faire. Il avait renonc manger. Il prouvait une rpulsion invincible l'odeur des plats qu'on lui apportait. C'tait un Parisien qui, en dfinitive, ne se trouvait bien qu' Paris. Au bout d'une dizaine de jours, rellement affam et dprissant, il dut repartir. Nous revnmes ensemble. On demandait cette poque les passeports aux voyageurs, et la gare d'Hendaye, le prpos aux passeports se mit le considrer avec tonnement. Il s'arrangea pour faire venir sa femme et sa famille, afin qu'elles le vissent aussi. Les autres voyageurs, ayant bientt su qui il tait, se mirent galement le regarder. Ils se montraient tous trs tonns de voir ce peintre, dont la rputation de monstruosit artistique leur tait parvenue, se prsenter eux sous les traits d'un homme du monde fort correct et fort poli. Rentr Paris, il se remit au travail. Il avait cette poque quitt son premier atelier de la rue Lavoisier et, aprs tre rest quelque temps dans un autre rue de la Victoire, en avait dfinitivement pris un, qu'il devait garder des annes, rue Guyot, aux Batignolles, derrire le parc Monceau. Il s'tait mari en 1863 avec Mlle Suzanne Leenhoff, une Hollandaise, ne Delft. Elle appartenait une famille adonne aux arts. Un de ses frres, Ferdinand Leenhoff, tait sculpteur et graveur. Elle tait elle-mme pianiste et, quoique ne jouant que dans l'intimit, elle cultivait son art assidment. Manet devait donc trouver en elle une personne avec des gots d'artiste, capable de le comprendre, et, de ce ct, lui venaient l'encouragement et l'appui qui le rconfortaient et lui permettaient de supporter les attaques du dehors. Son pre tait mort en 1862, laissant ses trois fils une fortune se partager, qui les mettait dans l'aisance. Manet se trouvait ainsi dans une position privilgie parmi les artistes. Il pouvait vivre sans vendre de tableaux, que personne, dans ces premiers temps, n'et voulu acheter, n'importe quel prix, et il disposait de ressources suffisantes pour parer aux dpenses d'atelier et de modles qu'exigeait la poursuite de son art. Aprs avoir habit, sa femme et lui, sur le boulevard des Batignolles, ils vinrent vivre, avec Mme Manet mre, rue de Saint-Ptersbourg. Leur appartement conservait le mobilier paternel, de cette forme froide et rigide adopte sous le rgne de Louis-Philippe. On n'y dcouvrait point de bibelots ou d'objets curieux, peine deux ou trois tableaux sur les murs, les portraits de son pre et de sa mre peints par lui et son portrait peint par Fantin-Latour. Sa mre laissait voir cette distinction et cette aisance de manires des femmes du monde qui ont tenu un salon. Les assidus, membres de la famille, taient les deux frres Eugne et Gustave. Depuis la mort du pre, le conseil et comme le guide de tous se trouvait tre un vieux cousin, M. de Jouy, avocat fort estim du Palais. Manet devait peindre son portrait en 1879. Manet ne tranchait point en apparence sur son milieu. Rien en lui ne dcelait spcialement l'artiste. Il tait on ne peut plus correct dans sa tenue. C'est mme en partie son exemple qu'est d ce changement, qui a conduit les artistes rpudier le genre fantaisiste qu'ils affectaient autrefois, pour prendre la rectitude de vtement et de tenue des gens du monde. Rien n'tait plus singulier que le contraste qui existait entre Manet, sa famille, son milieu et son rle d'artiste rnovateur, venant rpudier les traditions suivies et l'esthtique alors respecte. Cet homme contre lequel on se soulevait, dont on voulait faire un barbare, peignant avec sauvagerie des scnes juges d'un bas ralisme, que la caricature, la raillerie, l'indignation de la foule poursuivaient comme une manire de dclass, tait sorti d'une famille distingue, il vivait rgulirement avec sa femme et sa mre et devait conserver toute sa vie les manires raffines du monde spcial auquel par sa naissance il appartenait. L'EXPOSITION PARTICULIRE DE 1867 VI L'EXPOSITION PARTICULIRE DE 1867 En 1866, Manet prsenta au Salon deux tableaux, le _Fifre_, et l'_Acteur tragique_. Ils furent refuss par le jury. Ce refus se produisait comme la consquence de l'indignation souleve par les oeuvres exposes l'anne prcdente. Le jury en 1865, encore sous le coup de la rebuffade que son excessive rigueur lui avait attire en 1863 de l'Empereur, par l'tablissement du Salon des refuss, avait bien pu se montrer coulant en recevant l'_Olympia_ et le _Jsus insult_, mais maintenant, soutenu par l'opinion qui s'levait unanime contr Manet, il devait revenir son ancienne rigueur. C'est ce qu'il faisait en repoussant, on peut dire les yeux ferms, les deux oeuvres qui lui taient soumises. Elles taient en effet de celles que des juges non prvenus n'eussent pu qu'accepter, en y reconnaissant des qualits de facture de premier ordre, alors surtout que le choix et la disposition des sujets ne prtaient point la critique, par une nouveaut bien grande. Il s'agissait de deux personnages en pied, sur fonds neutres. Le _Fifre_, un tout jeune soldat, joue de son instrument. Il vit et ses yeux ptillent. Il est peint en pleine lumire. Le pantalon rouge, le baudrier blanc, les galons jaunes du bonnet de police, le fond bleu de la veste, juxtaposs sans ombre ou transition, prsentent un ensemble d'une harmonie tonnante. Seul un homme spcialement dou a pu crer, avec des moyens aussi simples, une oeuvre d'une telle valeur picturale. Mais aux yeux de la moyenne des peintres du temps, habitus, comme le public, aux ombres opaques et aux tons teints, ce magnifique morceau de peinture heurtait la vue. Il semblait criard et violent. L'_Acteur tragique_ digne de son nom, sombre et farouche, se tenait debout, vtu de noir. C'tait l'acteur Rouvire dans le rle de Hamlet. Il n'y avait point ici de couleurs diverses juxtaposes comme dans le _Fifre_; le ton noir gnral des vtements, en accord avec le gris du fond, et d faire accepter le tableau des gens dont les yeux aimaient les ensembles fondus. Mais Manet, pour obtenir son effet tragique, avait peint les traits d'une brosse hardie, par touches puissantes, et il est supposable que c'est cette manire, considre comme brutale, qui a d servir de prtexte au jury pour sa condamnation. Manet voyait donc le jury revenir envers lui cette inimiti de parti pris qui, pendant les premires annes o il avait voulu se produire, l'avait tenu cart. Il subissait de nouveau l'ostracisme. D'ailleurs il ne pouvait s'attendre trouver au dehors la moindre commisration. Dans l'tat de soulvement o le _Djeuner sur l'herbe_ et l'_Olympia_ avaient mis le public entier contre lui, il se voyait repouss partout. Les artistes influents, les critiques, les connaisseurs, la presse entire le fltrissaient. Il avait pens atteindre la renomme par la production d'oeuvres o il avait mis toute son originalit, il tait, en effet, parvenu une renomme extraordinaire de condamn. Il tait tomb dans un abme de rprobation. Il avait perdu, par surcrot, son unique dfenseur fidle de la premire heure, Baudelaire, entr l'esprit teint dans une maison de sant. Il se trouvait donc maintenant seul, son abandon paraissait irrvocable. Cependant, ce moment mme, son originalit et son apport de nouveaut avaient agi sur plusieurs. Le besoin d'mancipation qui se manifestait chez lui ne pouvait tre un fait isol, il devait aussi exister chez d'autres et alors le bruit clatant dont il tait cause, en le mettant en vue, ne pouvait manquer de lui amener ceux-l. Cette obscure germination qui s'accomplit partout, qui fait que les choses neuves, croyances, doctrines, formes sociales, formes artistiques commencent d'abord se manifester difficilement chez des individus isols ou dans de petits groupes, pour s'tendre ensuite peu peu, devait s'accomplir aussi en faveur de l'esthtique qu'il venait inaugurer. A l'heure mme o il semblait jamais repouss de tous, il avait ainsi conquis, par affinit, un certain nombre de jeunes gens, qui allaient lui venir comme dfenseurs, comme disciples ou comme spectateurs bienveillants. Il y avait alors Paris deux jeunes hommes, lis par une amiti d'enfance: Czanne et mile Zola. Le premier voulait tre peintre et dbutait dans son art, le second s'tait dj produit brillamment dans la littrature. Tous les deux ddaignaient les chemins battus. Aussi ayant tout de suite remarqu l'oeuvre de Manet, avaient-ils ressenti pour l'auteur cette sympathie de jeunes gens vaillants, entrans, d'instinct, se ranger du ct d'un homme jeune comme eux, attaqu brutalement. Leur sympathie devait se traduire en actes. Elle devait conduire le peintre adopter, aprs un certain temps, la technique inaugure par Manet, et, en effet, Czanne, qui, au dbut, avait d'abord subi l'influence romantique de Delacroix, puis l'influence raliste de Courbet, devait finir par se fixer dfinitivement la peinture des tons clairs, en pleine lumire et en plein air. Et elle portait Zola l'crivain, se servir immdiatement de sa plume, pour se faire, auprs du public, le dfenseur du novateur attaqu. M. de Villemessant dirigeait alors l'_Evnement_. C'tait, avant la cration du _Figaro_ quotidien, le premier journal, paraissant tous les jours, qui ft survenu, avec un caractre littraire, rdig par des crivains d'opinions libres et diverses. Aussi tait-il trs en faveur sur le boulevard et parmi les gens de lettres, les gens du monde et des thtres. Zola avait t charg par M. de Villemessant, qui recherchait les nouveaux venus, d'y rendre compte du salon de 1866. Il s'tait tout de suite signal par l'clat de son style et le tour donn sa critique. Ses articles taient donc fort lus, lorsque dans l'un, publi le 4 mai, on avait vu poindre avec tonnement une thorie sur les artistes originaux, qui ne tendait rien moins qu' placer Manet parmi les matres. Cet article n'tait qu'une prparation; en effet, le 7 mai, il en paraissait un autre trs tudi, du meilleur style de l'auteur, consacr un loge enthousiaste de Manet et de ses oeuvres. Zola, prenant en main la cause de l'artiste que le jury de cette anne mme repoussait du Salon, le dclarait lui grand peintre, prdisait ses tableaux, dans l'avenir, une place au Louvre et de plus abmait ses pieds les peintres de la tradition alors au pinacle et aduls du public. L'article de Zola produisit sur le public du boulevard et de la rue la mme indignation que les tableaux de Manet avaient produite sur celui du Salon. On n'en pouvait croire ses yeux! Dans un journal littraire, patronn par les raffins, lire l'loge de ce rprouv de Manet, voir qualifier d'oeuvres de matre des crations juges barbares, d'un affreux ralisme, qui avait rempli d'horreur les gens de got et fait rire la ville entire! Le soulvement fut universel. M. de Villemessant s'entendit dire que s'il ne se sparait de son critique d'art, les lecteurs se spareraient de son journal. Il prit d'abord un moyen terme, en chargeant un second rdacteur de louer les artistes que le premier avait attaqus. Une telle demi-mesure ne pouvait suffire. On voulait que Zola se tt et lui-mme, satisfait du coup port et se refusant toute concession, interrompit brusquement son Salon et abandonna le journal. Son dpart fut accueilli comme la juste rparation d'un acte inqualifiable. Il avait agi de la faon la plus dsintresse, en prenant en main la cause de Manet, avec lequel il n'avait eu jusqu'alors aucune relation. Son acte lui avait t inspir par une sincre admiration, et c'tait par vaillance, par puissance de temprament qu'il avait rompu de front avec l'opinion et pris le public comme la gorge. Mais on ne voulut point croire qu'il en ft ainsi, on lui prta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux pires accusations. Et son courage lui valut de passer pour un homme de mauvaise foi, manquant de respect tout ce qui tait respectable. Quelque temps aprs, M. Arsne Houssaye, qui dirigeait une revue d'art et de littrature, la _Revue du XIXe sicle_, o il voulait donner place des articles sensationnels, demanda Zola une tude spciale sur Manet. Elle parut dans le numro de janvier 1867. Zola cette fois-ci avait abandonn la partie d'attaque contre les peintres de la tradition, entre dans les articles de l'_Evnement_, qui avait soulev une si grande colre. Son tude consacre exclusivement Manet, relue aujourd'hui, ne parat contenir que des vrits trs simples. Les jugements qu'il y porte ne pourraient plus soulever d'opposition que chez ces retardataires, attachs aux formules tout fait mortes, mais, an moment o ils parurent, ils firent l'effet de paradoxes. Il s'tendait surtout sur l'_Olympia_, il la louait sans rserve. Cela suffisait pour que l'on juget qu'il devait tre au fond de mauvaise foi, ne pensant rellement pas un mot de ce qu'il crivait. Olympia et son chat noir avaient suscit une telle rprobation, que la moindre dfense en paraissait monstrueuse. Non content de la publicit que ses articles avaient reue dans l'_Evnement_ et dans la _Revue du XIXe sicle_, Zola, pour leur assurer la dure, les reproduisit en brochures. Aprs cette obstination, dans ce qu'on prenait pour une erreur perverse, il fut dcidment considr comme un homme dangereux et la presse entire resta ferme sa critique d'art. Manet, sur le moment, ne se trouva avoir rien gagn au plaidoyer de Zola, puisqu'en dfinitive le public, dans sa colre, les mettait tous les deux au mme rang de rprouvs. Mais cette dfense retentissante ne l'avait pas moins sorti de l'isolement absolu o il s'tait un moment trouv. Elle allait encourager venir vers lui les jeunes gens qui dj se sentaient certaines affinits et, cherchant des voies nouvelles, le prendraient pour porte-drapeau. Il n'tait plus seul, Zola tait venu comme le premier d'un groupe de combattants qui allait se recruter. [Illustration: LE JARDIN] Manet s'tait vu interdire le Salon de 1866. En 1867 devait se tenir une exposition universelle o, ct des produits de l'industrie, on ferait une place aux oeuvres d'art. Cette exposition dpassait en importance le Salon annuel. Les artistes de toutes nations mis ct les uns des autres et destins tre jugs, outre le public parisien, par des spectateurs du monde entier, devaient prouver un intrt particulier s'y montrer. Manet essaya donc de s'y faire recevoir. Mais le jury appel dsigner les oeuvres admissibles le repoussa. En 1867 comme en 1866, il allait ainsi tre touff. Il ne lui restait plus, dans cette extrmit, qu' se produire quand mme, en recourant une exposition particulire. Il avait du reste dj pratiqu une exposition de ce genre au commencement de 1863. Elle avait eu lieu sur le boulevard des Italiens, dans un local que l'on appelait _Chez Martinet_, du nom de son propritaire, un homme d'initiative, qui soutenait les jeunes artistes inconnus ou discuts et prenait leurs tableaux pour les mettre sous les yeux du public. Manet avait group chez lui quatorze toiles, parmi lesquelles se voyaient la _Musique aux Tuileries_, le _Vieux musicien_, le _Ballet espagnol_, la _Chanteuse des rues_, _Lola de Valence_. Cet ensemble n'avait eu d'ailleurs aucun succs. Les visiteurs n'y avaient dcouvert que du bariolage, selon l'expression employe cette occasion par Paul Mantz dans la _Gazette des Beaux-Arts_. On peut mme dire que cette exposition, en indisposant les esprits, avait contribu au refus que le jury du Salon faisait quelques semaines aprs du _Djeuner sur l'herbe_. Mais Manet ne devait jamais se laisser rebuter; sa persistance vouloir exposer en tout lieu et montrer ses tableaux en toute circonstance devait tre inbranlable. Il tait convaincu que le public, par habitude, arriverait se familiariser avec ses formes et ses procds et qu'aprs s'en tre d'abord offens, il finirait par les trouver bons. Il avait raison au fond; seulement ce changement qu'il attendait tous les jours comme un accident heureux, susceptible de le favoriser chaque nouvelle exposition, ne devait rellement avoir lieu qu'aprs une trs longue bataille, continue pendant des annes, et ne serait obtenu que par ses oeuvres accumules tout entires. Toujours est-il qu'avec la dtermination de se montrer en toutes circonstances, il ne pouvait se rsigner perdre l'occasion d'une exposition universelle qui s'offrait en 1867, en se laissant touffer par le refus d'un jury. Il se rsolut montrer l'ensemble de ses oeuvres et, cet effet, il fit lever une construction en bois, une sorte de baraque, prs du pont de l'Alma. Il avait obtenu l'autorisation de la placer sur une contre-alle de l'avenue qui longe les Champs-Elyses, sur le bord de l'eau. L'autorisation d'en lever une semblable avait t accorde Courbet qui, de mme que Manet, s'tait vu fermer les portes de l'Exposition universelle. Placs l'un prs de l'autre, ils allaient donc tous les deux soumettre leurs oeuvres au public dans un local particulier. L'exposition au pont de l'Alma s'ouvrit en mai 1867. Elle comptait cinquante numros, peu prs toute l'oeuvre de l'auteur. C'tait un magnifique ensemble de tableaux, qui sont pour la plupart maintenant entrs dans les muses ou ont pris place dans les grandes collections d'Europe ou d'Amrique. Mais le public ne voulut y voir qu'une runion de choses grossires. Il y retrouvait surtout le _Djeuner sur l'herbe_ et _l'Olympia_, qui l'avaient si profondment offens, et le temps coul depuis leur apparition tait trop court pour qu'il pt tre amen modifier son opinion. On ne faisait du reste aucun tri entre les oeuvres, on les condamnait en bloc, comme conues et excutes en dehors de toutes les rgles du beau. La presse, la caricature s'acharnrent de nouveau contre Manet et son exposition ne recueillit que railleries et rprobation. Si on et t mme de juger avec indpendance et capable de regarder sans prvention, on et cependant pu se laisser clairer par la prface du catalogue des oeuvres exposes. On et pu reconnatre en la lisant, que cette outrecuidance qu'on attribuait Manet, d'homme jaloux de renverser toutes les rgles, pour peindre d'une manire non encore essaye, n'existait que dans l'imagination des dtracteurs. Il avait en effet insr en tte de son catalogue, sous le titre de _Motifs d'une exposition particulire_, un appel au public. On y trouve une vue si juste sur son caractre et sur celui de son oeuvre, que nous le reproduisons en entier: Depuis 1861, M. Manet expose ou tente d'exposer. Cette anne, il s'est dcid montrer directement au public l'ensemble de ses travaux. A ses dbuts au Salon, M. Manet obtenait une mention. Mais ensuite il s'est vu trop souvent cart par le jury, pour ne pas penser que si les tentatives d'art sont un combat, au moins faut-il lutter armes gales, c'est--dire pouvoir montrer aussi ce qu'on a fait. Sans cela, le peintre serait trop facilement enferm dans un cercle dont on ne sort plus. On le forcerait empiler ses toiles ou les rouler dans un grenier. L'admission, l'encouragement, les rcompenses officielles sont en effet, dit-on, un brevet de talent aux yeux d'une partie du public, prvenue ds lors pour ou contre les oeuvres reues ou refuses. Mais, d'un autre ct, on affirme au peintre que c'est l'impression spontane de ce mme public, qui motive le peu d'accueil que l'ont les divers jurys ses toiles. Dans cette situation, on a conseill l'artiste d'attendre. Attendre quoi? Qu'il n'y ait plus de jury. Il a mieux aim trancher la question avec le public. L'artiste ne dit pas aujourd'hui: Venez voir des oeuvres sans dfauts; mais: Venez voir des oeuvres sincres. C'est l'effet de la sincrit de donner aux oeuvres un caractre qui les fait ressembler une protestation, alors que le peintre n'a song qu' rendre son impression. M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre lui, qui ne s'y attendait pas, qu'on a protest au contraire, parce qu'il y a un enseignement traditionnel de formes, de moyens, d'aspects de peinture et que ceux qui ont t levs dans de tels principes n'en admettent plus d'autres. Ils y puisent une nave intolrance. En dehors de leurs formules, rien ne peut valoir, et ils se font non seulement critiques, mais adversaires actifs. Montrer est la question vitale, le _sine qua non_ pour l'artiste, car il arrive, aprs quelques contemplations, qu'on se familiarise avec ce qui surprenait, et, si l'on veut, choquait. Peu peu on le comprend et on l'admet. Le temps lui-mme agit sur les tableaux avec un insensible polissoir et en fond les rudesses primitives. Montrer, c'est trouver des amis et des allis pour la lutte. M. Manet a toujours reconnu le talent l o il se trouve et n'a prtendu ni renverser une ancienne peinture, ni en crer une nouvelle. Il a cherch simplement tre lui-mme et non un autre. D'ailleurs M. Manet a rencontr d'importantes sympathies et il a pu s'apercevoir combien les jugements des hommes d'un vrai talent lui deviennent de jour en jour plus favorables. Il ne s'agit donc plus, pour le peintre, que de se concilier le public dont on lui a fait un soi-disant ennemi. Mai, 1867. Quand Manet disait: M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre lui, _qui ne s'y attendait pas_, qu'on a protest au contraire. Quand il disait encore: M. Manet a toujours reconnu le talent l o il se trouve et n'a prtendu ni renverser une ancienne peinture, ni en crer une nouvelle. Il a cherch simplement tre lui-mme et non un autre, il exprimait de bonne foi une parfaite vrit. L'ide de rvolte personnelle, pour se soustraire aux prceptes des ateliers et une tradition qu'il jugeait vieillie, lui tait certes venue et lui appartenait, mais non celle qu'on lui prtait, de chercher, avec outrance, heurter les rgles de tout temps observes. Rien n'tait plus loign de son esprit. Jamais il n'avait entendu protester, de manire froisser le public et se l'aliner. La situation de rprouv qu'on lui faisait lui tait au contraire odieuse. Il ne demandait qu' conqurir le public, il avait toujours pens qu'il y parviendrait. Il ne pouvait mme s'expliquer comment les oeuvres qu'il produisait, selon sa pente naturelle, pouvaient tre rpulsives et pourquoi on s'indignait leur vue. Aussi s'attendait-il toujours voir le public revenir de meilleurs sentiments son gard. Chaque fois qu'un dfenseur, un disciple parmi les jeunes ou un simple spectateur bienveillant se dclarait, il accueillait ces marques isoles avec une satisfaction hors de leur importance, croyant y voir le point de dpart de ce changement envers lui, sur lequel il comptait toujours. Jamais en effet personne n'a peint avec plus de sincrit et, pour une part, avec plus de navet que Manet; jamais personne n'a, le pinceau la main, absorb par le sujet, cherch le rendre plus fidlement. Le dissentiment survenu entre le public et lui provenait donc d'une diffrence de vision. Manet et les autres ne voyaient pas de la mme manire, leurs yeux ne percevaient pas de semblables images. Or, dans ce dsaccord, c'tait le peintre qui avait raison. Quand on disait: Ce nouveau venu ne peut cependant tre dans le vrai contre le peuple entier, qui le condamne et qui serait, lui, dans l'erreur, c'tait bien rellement le nouveau venu qui avait raison contre tous les autres, qui avaient tort, qui voyaient et jugeaient mal. Les autres ne promenaient autour d'eux que des yeux teints, tandis que Manet possdait une vision clatante. Les choses lui apparaissaient en pleine lumire, avec une splendeur exceptionnelle. La nature l'avait rellement dou d'une manire spciale et, par l, l'avait cr pour tre peintre, dans le grand sens du mot. C'est ce que Zola avait tout d'abord reconnu et qu'il criait la foule, en lui disant: Manet possde un temprament part, il est dou d'une vision inattendue. L'exception qui vous le rend antipathique est la raison mme de sa supriorit. Elle doit le faire prdominer sur les artistes de cette tradition banale et de ces pastiches courants, que vous admirez, parce qu'ils sont l'unisson de votre platitude, mais qui, dpourvus d'originalit et d'invention, ne sauraient vivre. La facult de voir part ne venait, chez Manet, ni d'un acte raisonn, ni d'un effort de volont, ni du travail. Elle tait le seul fait de la nature. Elle tait le don. Elle correspondait chez lui peintre, la supriorit qui chez l'crivain cre le pote, l'homme part, exceptionnellement inspir. On peut apprendre le mtier de la peinture et parvenir peindre, on peut apprendre la versification et russir faire des vers, mais cela ne permettra personne, qui n'a t spcialement dou, de se dire peintre ou pote, au sens lev du mot. Manet avait t dou par la nature pour tre peintre. Il voyait les choses dans un clat de lumire, que les autres n'y dcouvraient pas, il fixait sur la toile les sensations qui avaient frapp son oeil. En le faisant il agissait inconsciemment, puisque ce qu'il voyait lui venait de son organisation. Rien n'tait donc plus faux que de l'accuser de s'adonner la soi-disant peinture bariole, de propos dlibr, et par pur dsir d'attirer l'attention. Pour une part, l'originalit qui soulevait le public contre lui tait donc l'effet d'une manire d'tre organique, laquelle il obissait sans y pouvoir rien changer; mais pour l'autre, elle venait de l'esthtique particulire qui le guidait, et qui alors tait le rsultat d'une prfrence. Aussi bien le choix lui en avait t dict, en partie, par l'tude des devanciers, avec lesquels ses penchants l'avaient fait entrer plus spcialement en contact. Cet homme, accus d'ignorance, avait tudi, compar, copi dans les muses. Il avait fait des voyages pour connatre les matres trangers. Ses affinits l'avaient port vers Frans Hals parmi les Hollandais, les Vnitiens parmi les Italiens, Velasquez et Goya parmi les Espagnols. Or l'esthtique qui tait sienne avait aussi t la leur. Tous ceux-l en effet avaient tudi la vie autour d'eux, s'taient tenus dans le monde de leur temps, avaient peint les hommes de leur milieu, avec les costumes qu'ils portaient. Ce grossier ralisme que le public prtendait trouver chez Manet, pour lequel il l'accablait d'injures, n'tait, sous une forme adapte des conditions nouvelles, que la peinture du monde vivant, telle que l'avaient connue les Hollandais, les Vnitiens et les Espagnols. Whistler a trs bien dit, dans son _Ten o'clock_, que tous ceux-l avaient su reconnatre la beaut, dans les conditions de vie les plus diverses: Comme Rembrandt quand il dcouvrait une grandeur pittoresque et une noble dignit au quartier juif d'Amsterdam, sans regretter que ses habitants ne fussent pas des Grecs. Comme Tintoret et Paul Vronse parmi les Vnitiens, ne s'arrtant pas changer leurs brocarts de soie pour les draperies classiques d'Athnes. Comme Velasquez la cour de Philippe, dont les Infantes, habilles de jupons inesthtiques, sont artistiquement de la mme valeur que les marbres d'Elgin. Ainsi cette accusation leve contre Manet, de violer toutes les rgles jusqu' ce jour admises, ne venait que de la mdiocrit de vision du public, que de son troitesse de jugement, que de son ignorance du pass, que de son amour de la routine et de sa complaisance pour la banalit. Manet n'avait jamais connu cette rvolte contre les rgles et contre les matres qu'on lui prtait. Personne n'admirait plus que lui les vrais matres modernes, Ingres, Delacroix, Courbet. Personne n'avait plus tudi que lui les matres anciens pour lesquels il se sentait de l'affinit. Il tenait d'ailleurs proclamer lui-mme, en toutes circonstances, le respect qu'il ressentait pour les grands artistes ses devanciers. Il n'tait pas plus en dehors des relles donnes de l'art que Wagner, qui a subi, en partie, les mmes reproches que lui. Tout le monde voit aujourd'hui que Wagner n'a fait que dvelopper la musique allemande, que loin d'tre en contradiction avec le pass, il s'appuie en partie sur lui. Il a repris, par la liaison troite du drame crit et de la musique, le systme de Glck et, pour l'orchestration et la polyphonie, s'est d'abord inspir des dernires oeuvres de Beethoven. Wagner n'a t en rvolte que contre la banalit, la platitude et les formules triviales de son temps. Il en a t de mme de Manet, il tait en rvolte contre le soi-disant grand art traditionnel et un prtendu idal, qu'il jugeait dcrpits et sans avenir. Il s'tait personnellement mis rechercher un renouveau, en s'appuyant sur l'observation du monde vivant. Par l il continuait l'cole franaise et, la suite des vrais matres qui, dans ce sicle, l'ont dveloppe, lui faisait faire un pas en avant. On voit trs bien cela maintenant, mais au moment, en 1867, o le public avait sous les yeux un ensemble d'oeuvres qui lui et dj permis de le voir, ses prjugs et son ignorance l'en empchaient, et il continuait et devait continuer longtemps poursuivre Manet de ses railleries et de ses insultes. DE 1868 A 1871 VII DE 1868 A 1871 Manet, au cours des neuf annes o, depuis 1859, il avait prsent des tableaux aux Salons ou expositions officielles, les avait vu repousser quatre fois et accepter seulement trois. Mais sa persistance vouloir se montrer, sa dcision, l'occasion de l'Exposition universelle, de mettre sa production entire sous les yeux du public, le bruit norme fait autour de son nom, lui avaient cr une importance assez grande, pour qu'il devnt peu prs impossible de le proscrire plus longtemps. En outre certains, tout en condamnant d'avance ses oeuvres, exprimaient cependant le dsir de les voir. D'autres, par pure gnrosit et esprit de justice, frapps de la persvrance d'un homme obstinment sur la brche, eussent srement protest contre les rigueurs du jury, si elles se fussent renouveles. Toutes ces causes devaient donc amener, en faveur de Manet, un changement dans la conduite des jurys, tellement qu'aprs avoir vu ses tableaux refuss systmatiquement aux Salons, il devait maintenant les voir, comme rgle, admis, et les refus qui pourraient encore l'atteindre ne surviendraient plus que comme des exceptions. En 1868, il prsente au Salon deux tableaux: le _Portrait d'mile Zola_, et _Une jeune Femme_, qui sont donc reus. Le _Portrait d'Emile Zola_ tait comme le _Fifre_ de l'anne prcdente, un de ces puissants morceaux de peinture qui n'eussent pu manquer d'tre admirs, par des spectateurs en tat de juger sainement. Il souleva de ncessit cette sorte d'opposition qui accueillait les oeuvres de son auteur, cependant les critiques se trouvrent accompagnes de rserve. On ne put s'empcher de remarquer la tte pleine de vie et de fermet, o se rvlait la force de caractre du modle. La facture de diverses parties, d'une superbe pte, ne pouvait non plus manquer de frapper certains artistes, plus ouverts que les autres. Ceux-l reconnaissaient que Manet possdait des qualits natives de peintre, mais aprs avoir autrefois dclar qu'il en faisait un usage absolument dtestable, ils commenaient concder que l'usage devenait moins mauvais. En somme le portrait ne souleva qu'une opposition mitige. Toutefois, comme on ne faisait ces concessions qu' contre-coeur, ayant devant soi deux tableaux juger, on se ddommageait sur l'autre, que l'on condamnait alors sans rserve. Il s'agissait d'une jeune femme en pied, de grandeur naturelle, vtue d'un peignoir rose. Le visage laissait voir ce type spcial qui apparaissait sur les ttes peintes par Manet, comme une marque de famille, mais qui constituait prcisment une de ces particularits ayant le don d'exasprer. A ct de la femme tait plac un perroquet sur un perchoir. Une telle fantaisie ne pouvait manquer non plus d'irriter, aussi la jeune femme fut-elle fort mal traite par le public, qui la dnomma impoliment la _Femme au perroquet_. En 1869, Manet envoya au Salon le _Balcon_ et le _Djeuner_. Le _Balcon_ souleva le mpris du public, un tel point qu'on put croire que son auteur n'avait fait aucun progrs auprs de lui. Ce n'tait plus cette colre qu'avaient vue le _Djeuner sur l'herbe_ et l'_Olympia_, le sujet ne la comportait pas, mais de la pure raillerie. On prouvait le besoin de rire, aussi une gaiet bruyante rgnait-elle dans l'attroupement form en permanence devant le tableau. Il reprsentait deux jeunes femmes, l'une assise, l'autre debout, sur un balcon, avec un jeune homme debout par derrire, au second plan. Le balcon tait peint en vert et aux pieds des femmes se trouvait un petit chien. Il semble trange qu'une telle scne pt causer, premire vue, de l'hilarit. L'intrt y prendre rsidait videmment dans la valeur en soi de la peinture et dans les particularits de facture. Mais ce sont l des points qui chappent au public, peu prs en tout temps, et qui chappaient entirement au public de cette poque, en prsence de Manet. Il ne venait l'esprit de personne non plus de se demander pourquoi, chaque anne, on retournait devant ses tableaux et on les choisissait de prfrence tous autres pour se rencontrer. On et pu se dire, avec un peu de rflexion, que cette singularit de composition et de facture, que cette lumire clatante qui les faisaient ressortir et attiraient le public, taient prcisment la preuve chez l'artiste de ces facults exceptionnelles, que seuls possdent les vrais matres. Mais le public subissait l'attraction sans s'inquiter d'en chercher la cause et une fois devant les oeuvres, il se mettait d'abord railler. Le balcon vert cette fois-ci lui paraissait une horreur. Avait-on jamais vu un balcon vert! Les deux femmes taient, disait-on, dsagrables de figure et mal fagotes et le chien, leurs pieds, devenait un petit monstre, aussi en dehors du bon sens que le chat de l'_Olympia_. C'est que le public le prenait de haut avec Manet. Il le traitait en fort petit garon. Il entendait le relever de ses erreurs et lui enseigner les rgles de son art, qu'videmment il ignorait. Pensez donc! avec lui on avait affaire un homme qui mprisait le grand art traditionnel, considr seul comme de l'art vritable. C'taient des scnes de la vie de chaque jour qu'il s'acharnait peindre. Il ne pouvait ds lors en imposer. Ah! en prsence des oeuvres du grand art, il en tait autrement. L le respect rgnait. On entrait dans l'ordre des choses qu'on disait idalises. Or le public se rendait assez compte de son infirmit, pour savoir qu'il tait, lui, incapable d'idalisation. Il respectait donc de confiance les oeuvres crues idalises comme suprieures. Puis les sujets mythologiques ou historiques, les costumes et les draperies prises hors des formes familires, le tenaient encore sur la rserve et l'empchaient de se croire juge. Il passait ainsi devant les tableaux du soi-disant grand art traditionnel, aux formes soi-disant idalises, sans trop savoir s'il se plaisait ou non les regarder, mais respectueux et admirant de confiance. Alors il arrivait devant les toiles de Manet et son attitude changeait. Il n'tait plus retenu ici en rien, de manifester son opinion. Il ne s'agissait plus de dieux et de hros, on avait sous les yeux des hommes ordinaires, vtus nomme le commun des mortels. Aussi le public se croyait-il apte prononcer en toute sret et il s'en donnait coeur joie. C'taient des femmes, et toutes les femmes se prenaient regarder comment taient faonnes leurs robes, qu'elles dclaraient affreuses, et les hommes clamaient que ces femmes n'taient point jolies et dsirables, puis on passait aux accessoires, pour les trouver ridicules, et au petit chien, pour le juger comique. Aller rire devant le _Balcon_ tait devenu un des plaisirs du Salon. Le _Balcon_ attirait tellement l'attention que le _Djeuner_ demeurait comme nglig. Un jeune homme vtu d'un veston de velours s'y trouvait plac sur le devant, appuy contre une table encore servie, tandis qu'un homme assis et une servante debout se voyaient au second plan. C'tait son beau-frre Lon Leenhoff, qui avait pos pour le jeune homme en veston de velours. Le tableau tait peint dans une donne gnrale de tons gris et noirs harmonieux, que le public et pu tre plus particulirement port accepter. Il est mme probable que, comme le portrait de Zola de l'anne prcdente, il et rencontr une certaine faveur, si le soulvement caus par le _Balcon_ n'et t tellement violent, qu'il s'tendait lui. Cependant, maintenant que Manet, ayant comme forc l'entre des Salons, s'tait pendant deux ans remis en vue, il devenait dfinitivement l'homme qui personnifiait le mouvement de rvolte contre la tradition et la routine des ateliers. Il voyait donc venir vers lui, en admirateurs, ces artistes possds eux aussi du besoin de l'originalit et la recherche de voies nouvelles. Une des adhsions qu'il recueillit alors fut celle de Mlle Berthe Morisot. Ne Bourges en 1841, elle appartenait une famille de vieille bourgeoisie. Une vocation dcide l'avait porte vers la peinture. Son premier matre avait t Guichard, puis elle avait profit des conseils de Corot. Elle avait expos aux Salons de 1864, 65, 66, 67 des tableaux remarqus de certains critiques. Tout en venant se rattacher Manet, il ne faudrait point la donner comme devenue vritablement son lve. Manet qui avait en aversion la tradition des ateliers, qui tait l'indpendance mme, n'et pu se prter enseigner rgulirement; mais par la montre de sa peinture aux Salons d'abord, puis pur ses conseils et sa sret de jugement, il devait, sans se transformer en professeur, agir sur un grand nombre d'artistes, en voie de se former ou dj forms. Mlle Morisot tait du nombre. Elle devait subir son influence dans toute sa plnitude, pour arriver peindre comme lui dans les tons clairs, sans l'intervention des ombres traditionnelles. Mais tout en se transformant de manire que ses oeuvres doivent tre ranges comme parent, tout ct de celles de l'initiateur, elle a toujours su garder son originalit. C'tait une femme distingue, d'un grand charme et d'une exquise sensibilit. Ses qualits fminines se retrouvent dans sa peinture, qui est raffine et cependant sans ce manirisme et cette scheresse qu'on peut reprocher gnralement aux artistes de son sexe. Elle allait se placer au premier rang dans l'cole ne sous l'influence de Manet, qui devait prendre le nom d'Impressionniste. Une grande intimit s'tablit entre la famille de la jeune femme et celle du peintre, et quelques annes aprs, elle pousa son frre cadet Eugne. Tout en lui donnant des conseils, Manet toujours la recherche de modles varis et caractristiques s'tait empar d'elle pour la placer dans ses tableaux. Elle lui avait donn ainsi la femme assise dans le _Balcon_, qui excitait prcisment au Salon de 1869 une telle raillerie. Il peignit encore d'elle en 1870 un grand portrait en pied, expos au Salon de 1873 sous le titre le _Repos_ et en outre plusieurs portraits, diverses poques, en buste ou en tte. Un des tout premiers se rallier l'art de Manet et comprendre la valeur de son systme de peindre en tons clairs juxtaposs avait t Camille Pissarro. N en 1830, il avait prsent aux Salons des tableaux ds 1859 et avait t reu cette anne-l. Depuis il s'tait vu plusieurs fois repouss, en particulier au Salon de 1863, et s'tait alors trouv le compagnon de Manet au Salon des refuss. Il prenait tout de suite la dfense du _Djeuner sur l'herbe_ et de l'_Olympia_, parmi les jeunes artistes et les hommes de sa connaissance s'intressant aux choses d'art. A l'cart des voies battues, il ne pouvait manquer d'accueillir avec joie la manifestation de formules nouvelles. Il fit personnellement la connaissance de Manet en 1866 et entra alors avec lui en relations amicales suivies. Il se sentait surtout port vers la peinture de paysage; il devait s'y faire une place de matre par la sincrit de l'observation, le sentiment de la nature agreste et le charme rustique, que laisseraient voir ses oeuvres. En 1862 quatre jeunes gens, Claude Monet, Renoir, Bazille, Sisley, se rencontraient dans l'atelier de Gleyre et s'y liaient d'amiti. Ils devaient aprs cela subir les mmes influences, se faire une mme esthtique et se dvelopper concurremment. Au moment o ils cherchaient encore leur voie, Manet tait en pleine production; aussi sa manire de peindre en clair devait-elle avoir sur eux une influence dcisive. Claude Monet en particulier, tant all voir l'exposition faite chez Martinet en 1863 d'un ensemble d'oeuvres de Manet, en avait reu une vritable commotion. Il avait tout de suite reconnu que l taient ses affinits. Il s'tait donc mis peindre en tons clairs et, comme il tait port vers la peinture de paysage, il s'tait mis, en mme temps, peindre en plein air. L'adoption des tons clairs et de la pratique du plein air taient alors des particularits assez neuves, pour ne pouvoir manquer d'attirer l'attention. Aussi lorsque Claude Monet apparut pour la premire fois au Salon, en 1865, avec deux marines, fut-il remarqu. C'tait l'anne mme o Manet faisait un si grand bruit avec son _Olympia_. Il avait compltement ignor l'existence de Monet, plus jeune que lui de huit ans et rest jusqu'alors inconnu. Il dcouvrit au Salon les deux marines; les voyant signes d'un nom si semblable au sien, il crut une sorte de plagiat et s'leva d'abord contre leur auteur, en demandant avec humeur, autour de lui: Quel est ce Monet qui a l'air de prendre mon nom et qui vient ainsi profiter du bruit que je fais? Monet, au su de ces interrogations, prit grand soin d'accoler, en toutes circonstances, son prnom de Claude son nom patronymique, pour se bien distinguer et empcher toute confusion avec le quasi-homonyme. [Illustration: TTE D'TUDE] Les deux hommes restrent aprs cela prs d'un an sans se rapprocher, lorsqu'en 1866 Monet, conduit par Zacharie Astruc, alla voir Manet dans son atelier et, partir de ce moment, les relations les plus amicales s'tablirent entre eux. A cette poque, Renoir, Bazille et Sisley entraient galement en rapports avec Manet et ainsi le groupe des quatre amis, d'abord form dans l'atelier de Gleyre, se trouva tout entier uni lui. Pissarro, Claude Monet, Renoir, Berthe Morisot, Czanne, Sisley, taient des peintres qui devaient partir du point de dpart de la peinture claire, dont ils auraient reu l'exemple de Manet, pour aller en avant dans une voie qui devait les conduire ce que l'on appellerait l'Impressionnisme, mais Manet, sans les influencer d'une manire aussi directe, par son initiative de peindre les scnes du monde vivant, devait cependant agir sur certains autres artistes qui, le voyant entrer dans des voies nouvelles, allaient sentir qu'il leur conviendrait eux aussi de s'y engager. Tel tait Degas, de deux ans environ plus jeune que lui, dou d'une puissante originalit et d'une manire d'tre trs tranche. Si Manet devait tre surtout peintre, Degas devait tre surtout dessinateur. Il avait t lve de Lamothe et de l'cole des Beaux-Arts. Sous l'influence du premier enseignement, il semblait devoir se tenir la rigide tradition classique. Parmi ses productions de jeunesse, se trouvent des dessins excuts selon les procds d'Ingres. Il avait aussi, de bonne heure, fait une copie de l'_Enlvement des Sabines_ du Poussin qui, par sa fidlit et sa prcision, avait rvl ses dons naturels de dessinateur. Puis, commenant produire des oeuvres personnelles, il avait peint un tableau d'histoire, o Smiramis avait form le sujet. Tout paraissait donc indiquer qu'il se consacrerait aux sujets classiques, la peinture d'histoire. Mais il avait l'esprit trop ouvert pour ne pas reconnatre que la tradition classique tait puise. Il voyait en mme temps apparatre, avec l'art de Manet, une esthtique nouvelle, approprie aux besoins nouveaux. Aussi, dlaissant la voie de la tradition o il tait d'abord entr, s'engageait-il lui aussi, sans esprit de retour, dans celle de l'observation du monde vivant. Une grande amiti s'tait tablie entre Manet et Fantin-Latour, quoiqu'ils diffrassent profondment. Manet se montrait surtout vif dans ses allures, homme d'impulsion et de saillie, Fantin-Latour demeurait au contraire repli sur lui-mme, port la rverie et la mlancolie. Les deux hommes s'taient probablement sentis attirs l'un vers l'autre, par le contraste mme qui existait entre eux. Leur liaison datait de 1857. Elle s'tait noue au Louvre o Fantin travaillait assidment, persuad que les meilleures leons taient trouver auprs des vieux matres. Ils s'taient d'abord rencontrs copiant les mmes tableaux des Vnitiens, vers lesquels une commune admiration les avait ports. L'amiti ainsi commence s'tait resserre l'occasion du Salon de 1861, o ils avaient t reus ensemble, et l'occasion de celui de 1863, o ils avaient t tous les deux refuss. Fantin-Latour devait garder son originalit en face de Manet. Il peignait dans des tons gris qui lui taient propres. Il avait excut, sous le titre d'_Hommage Delacroix_, une composition mise au Salon de 1864, o un certain nombre de jeunes artistes taient assembls autour d'un portrait de Delacroix, et il y avait fait figurer Manet au premier plan. Il peignait aussi un portrait de son ami, expos au Salon de 1867. C'tait un groupement qui se formait d'hommes pntrs du besoin d'mancipation et unis par un mme dsir de trouver des voies nouvelles. Manet, par la renomme qu'on lui avait faite de rvolt, devenait celui vers lequel les autres convergeaient. Il servait les rallier et les tenir ensemble. Le caf Guerbois, aux Batignolles, l'entre de l'avenue de Clichy, devint le lieu choisi pour se runir. Manet, qui habitait dans le voisinage, y venait frquemment le soir. Le vendredi tait le jour spcial, o l'on se rencontrait plus volontiers. A ct des peintres se voyaient des graveurs, Desboutins, Belot, un sculpteur pote Zacharie Astruc. Aux artistes se joignaient des hommes de lettres; Duranty, romancier et critique de l'cole dite alors raliste, y tait fort assidu; on y trouvait aussi Zola, Cladel, Philippe Burty, Vignaux, Babou. D'autres, en assez grand nombre, y apparaissaient visiteurs irrguliers, plus ou moins lis d'amiti ou d'opinion avec les assidus du lieu. Ces hommes se trouvaient l groups, sur la hauteur de la place Clichy, comme sur une sorte de mont Aventin. La grande ville au-dessous d'eux leur tait hostile, elle semblait vouloir jamais leur rester ferme. Mais ils possdaient la force de la jeunesse, ils avaient foi en l'avenir, ils se sentaient au-dessus du mpris et des railleries. L'isolement ne les effrayait point. Manet avait l'habitude de dire: Il faut tre mille ou seul. Ils portaient vritablement en eux des lments de renouveau et des germes de vie, et ils devaient la longue raliser leur rve de conqurir la grande ville, qui maintenant les repoussait. En 1870, Manet exposa au Salon deux tableaux, la _Leon de Musique_ et le _Portrait de Mlle E. V._ (Eva Gonzals). La _Leon de Musique_ prsentait un sujet trs simple, une scne deux personnages de grandeur naturelle. Le matre qui donne la leon, un jeune homme, est assis sur un divan. Il pince de la guitare pour accompagner l'lve, une jeune femme, place prs de lui, suivant du doigt, sur un cahier de musique, l'air qu'elle chante. Manet, selon son habitude de renouveler constamment ses modles et de les choisir physionomie tranche, avait fait poser Zacharie Astruc pour le matre de musique. Il avait dj peint un portrait de lui en 1863. Zacharie Astruc alors ml, en la double qualit de sculpteur et de pote, aux luttes du groupe rassembl autour de Manet, possdait une tte caractristique de Mridional et tait un modle toujours prt. Manet, l'introduisait donc dans sa _Leon de Musique_. Ce jeune homme et cette jeune femme assis simplement l'un prs de l'autre ne pouvaient donner lieu de bien vifs commentaires. Aussi le tableau ne souleva-t-il point la tempte et les railleries, comme le _Balcon_ du Salon prcdent; d'ailleurs il ne plut personne et ne reut qu'un accueil froidement mprisant. Entre les deux tableaux exposs annuellement par Manet, il y en avait toujours un qui attirait plus spcialement les regards, devant lequel la foule se tenait plus compacte, et cette anne-ci ce fut le _Portrait de Mlle E. V._ (Eva Gonzals). Manet a peint en Mlle Gonzals la seule lve qu'il ait rellement eue et qu'il ait peu prs entirement forme. Je dis peu prs, parce que la jeune fille, avant de se mettre sous sa direction, avait dj reu certaines leons du peintre Chaplin. C'tait une personne d'une beaut clatante, la Marie-Thrse, fille d'Emmanuel Gonzals, romancier et secrtaire de la Socit des gens de lettres. Elle devait pouser le graveur Gurard et mourir toute jeune de suites de couches. Elle tait parvenue assez rapidement, sous la direction de Manet, peindre d'une manire vigoureuse, mais elle n'a pu produire que quelques oeuvres avant de mourir. Eva Gonzals avait t reprsente par Manet de grandeur naturelle, assise devant un chevalet, peignant un bouquet de fleurs, vtue d'une robe blanche: le fond tait en gris clair et par terre s'tendait un tapis bleu azur. Le tableau se trouvait donc excut en pleine clart, les couleurs diverses s'y trouvaient juxtaposes, comme toujours, sans transition et sans attnuation de demi-tons. Aussi cet arrangement offusquait-il; les visiteurs le dclaraient brutal et criard. Il fallait vraiment que le public, habitu depuis de longues annes aux ombres opaques, que les peintres tendaient sur leurs toiles, se ft fait des yeux d'oiseau de nuit, pour que ce portrait d'Eva Gonzals lui dplt. Si vritablement le tableau tait peint tout en clair, il n'offrait cependant rien de heurt et de violent; l'ensemble tait d'une grande tenue. On me permettra de reproduire le jugement qu'il me suggrait dans le moment, que publiait l'_lecteur libre_ du 9 juin 1870: Nous dclarons, en face de ce portrait, qu'il nous est absolument impossible de comprendre ce qui peut exciter ce parti pris de dnigrement de tout ou partie du public. Le ton de l'ensemble n'est nullement cru ou criard; tout au contraire la robe blanche de la jeune fille, d'un ton teint, se marie harmonieusement avec le tapis d'un bleu azur et avec le fond gris du tableau; la pose est naturelle, le corps plein de mouvement et quant aux traits du visage, si on leur retrouve le type d'une saveur si particulire qui est celui de M. Manet, ce type est au moins cette fois-ci plein de vie et ne manque pas d'lgance. Ces rflexions, maintenant que le tableau revu n'excite plus de dsapprobation, peuvent sembler banales, mais lorsqu'elles parurent, dans un journal grave, elles firent l'effet de paradoxes. C'est du reste avec une peine extrme que je les avais fait accepter et je raconterai comment j'y tais parvenu, ce qui me donnera l'occasion de faire connatre la conduite que la presse tenait alors l'gard de Manet. Tous les ans, lorsque le Salon s'ouvrait, les journaux illustrs et les feuilles de la caricature, avant d'avoir rien examin, se livraient un dbordement de charges et de dessins grotesques, aussi offensants que possible. Manet tait trait comme le dernier des rapins, produisant des oeuvres simplement bouffonnes. Les grands journaux se taisaient, passaient son exposition sous silence ou, s'ils en parlaient, c'tait pour montrer leur supriorit, pour faire la leon au peintre et lui enseigner les rgles de son art, qu'videmment il ignorait. On voulait bien quelquefois lui reconnatre des dons naturels, mais pour dclarer aussitt qu'il en faisait le plus mauvais usage. Telle tait l'attitude des grands journaux, qui se respectaient encore assez pour ne pas trop s'abandonner aux injures. Mais dans les autres d'ordre secondaire, o la critique du Salon tait confie des crivains de rencontre ou aux premiers venus, on se livrait aux attaques les plus grossires. Le pire des malfaiteurs et pu peine exciter une poursuite aussi froce, rpte d'anne en anne. Parmi les amis de Manet, cette conduite de la presse causait une colre sans mlange. Le public, on n'en parlait pas, on ressentait pour sa stupidit un tel mpris. Mais ces journalistes, qui faisaient la leon aux autres, qui se targuaient auprs de leurs lecteurs de lumires spciales et qui, incapables de comprhension, n'tayaient leurs critiques que sur des insultes! Ceux-l taient de purs criminels. Cependant, que faire! Depuis la rprobation que Zola avait souleve par ses articles, la presse entire demeurait ferme. Les directeurs de journaux faisaient bonne garde et tous les projets nourris autour de Manet pour s'insinuer dans certaines feuilles restaient vains. J'tais alors li d'amiti avec les frres Picard. Ernest Picard, le dput, avait fond avec un groupe de parlementaires un journal, l'_lecteur libre_, dont son frre Arthur tait devenu rdacteur en chef. J'allai trouver ce dernier et je convins avec lui de faire, pour son journal, le compte rendu du Salon de 1870. Ma collaboration serait gratuite, ce qui m'assurerait la libert entire de mes jugements. Il ne se doutait point que mon intention ft de dfendre Manet. Deux articles avaient paru, dont il s'tait montr satisfait, mais avant que je n'eusse crit le troisime, quelqu'un tait all lui dire qu'il pouvait s'attendre ce qu'tant l'ami de Manet, j'entreprisse son loge. Un matin, je vois entrer chez moi Arthur Picard tout effar, qui me demande si j'avais rellement l'intention, comme on le croyait, de louer Manet, dans un journal aussi respectable que le sien, s'adressant des lecteurs aussi choisis, etc, etc. Je lui rpondis qu'en effet je me proposais d'crire un article spcial sur Manet, o, selon la convention qui m'assurait la libert de mes jugements, je dirais de ses oeuvres le bien que j'en pensais. Mon visiteur abasourdi me dclara alors, que quand nous avions conclu notre arrangement, il n'avait t question de rien de semblable, que Manet et sa peinture taient des choses part et qu'il n'avait jamais pu venir son esprit que, dans un journal tel que le sien, qui que ce soit chercherait en faire l'loge. Il se refuserait donc publier un article qui soulverait l'indignation de ses lecteurs. Aprs altercation, aucun de nous ne voulant cder, je lui dis que je renonais continuer la critique du Salon et qu'il et en charger qui bon lui semblerait. Quand il vit que le Salon commenc allait rester interrompu, aprs deux articles qui annonaient une suite, il fut oblig de se radoucir. Bref, nous transigemes. Il accepterait l'loge, condition qu'il ft tellement attnu et envelopp de circonlocutions que les lecteurs n'en fussent pas trop offenss. J'crivis mon article sur ces donnes et il l'insra dans son journal. Le Salon de 1870 contenait un tableau important que Fantin-Latour exposait sous le titre d'_Un atelier aux Batignolles_. C'tait un de ces arrangements, tels qu'il en avait dj peints, comme son _Hommage Delacroix_, o se trouvaient runis des hommes pntrs de gots communs. L'_Atelier aux Batignolles_ reprsentait donc Manet assis devant un chevalet, en train de peindre et, groups autour de lui, les artistes et crivains qui avaient subi son influence ou taient devenus ses dfenseurs. On y voyait figurer Emile Zola, Claude Monet, Renoir, Bazille, Zacharie Astruc, Matre et Scholderer. Le tableau attira particulirement l'attention. Il tait peint dans une note gnrale grise et dans cette donne raliste, qui se produisant alors comme des choses neuves, eussent suffi le faire remarquer. En outre, il venait offrir au public l'image de ces hommes rvolts qui l'intriguaient et il prouvait du plaisir pouvoir enfin les connatre. On avait appris vaguement, par les rvlations de la presse, que dans un certain caf des Batignolles, un groupe d'hommes se runissait autour de Manet. Or, pour le public, il ne pouvait se dire et se prparer dans de telles runions que des choses bizarres. Les Batignolles avaient d'ailleurs paru aux Parisiens, de la ville en bas, un lieu fort bien adapt pareille socit, car habiter ou frquenter ce quartier entranait presque une ide de ridicule et donnait matire aux plaisanteries. Le tableau de Fantin venant reprsenter Manet et son groupe dans un atelier aux Batignolles offrait au public et aux journalistes le qualificatif qu'ils attendaient en quelque sorte et qui rpondait tout juste leurs ides. Aussi Manet et ses amis furent-ils dsigns gnralement ce moment et pendant quelques annes aprs, comme formant l'cole des Batignolles. Il n'y a jamais eu d'cole des Batignolles. Cette dsignation ne s'est produite et ne s'est applique qu' faux. Au moment o elle naissait et trouvait cours, Manet et ses amis ne formaient pas encore d'cole. Manet tait en train de produire, selon la pente de sa nature. Autour de lui s'taient runis des jeunes gens, qui subissaient son influence et s'appropriaient sa manire de peindre en clair et par tons tranchs, mais sans pour cela devenir ses lves. Ces dbutants en taient eux-mmes alors la priode des essais et ce n'est que plus tard, que dvelopps d'aprs des tendances communes, ils se distingueraient assez pour qu'on et besoin de leur trouver un nom spcial et alors on les appellerait les Impressionnistes. Mais en attendant Manet et eux n'taient relis par aucun lien de matre et d'lves; ce qui les avait mis et les tenait ensemble tait un commun besoin d'indpendance et de nouveaut. Il ne faudrait pas croire non plus, en regardant le tableau de Fantin, que les amis de Manet eussent l'habitude de s'assembler dans son atelier tels qu'ils y sont reprsents. C'tait par une licence d'artiste, pour parvenir les montrer tous ensemble, que Fantin avait conu son groupement, qui n'a jamais exist que sur la toile. Manet avait bien son atelier aux Batignolles, mais ce n'tait point un lieu de rencontre. Il tait situ dans une maison assez pauvre de la rue Guyot, une rue carte, derrire le parc Monceau. La maison, qui n'existe plus, tait entoure de chantiers, de dpts de toute sorte, avec des cours et de grands espaces vides. Ce quartier, alors peu habit, a t depuis entirement transform. L'atelier consistait en une grande pice, presque dlabre. On n'y voyait que les tableaux produits, disposs en piles contre la muraille, avec ou sans cadres. Comme Manet n'avait encore vendu qu'une ou deux toiles, son oeuvre se trouvait l tout entire accumule. Il demeurait fort l'cart. Il ne recevait la visite que des amis intimes. Il se trouvait donc dans les meilleures conditions pour travailler, aussi a-t-il ce moment beaucoup produit. Outre les tableaux exposs aux Salons, il a encore peint les deux toiles des _Philosophes_, des hommes en pied, envelopps de manteaux et d'une figure assez rsigne pour avoir suggr le titre. Dans la mme donne, il peignit encore le _Mendiant_, un vritable chiffonnier, qu'il avait rencontr et fait venir son atelier. Il a tir de ce sujet si pauvre en lui-mme une de ces harmonies qui lui taient propres, en argentant le gris de la blouse et le bleu du pantalon. Il y peignit aussi la _Joueuse de guitare_, une jeune femme vtue de rose et de blanc, qui pince de la guitare et dont la physionomie est d'une saveur particulire. Les _Bulles de savon_, un morceau d'une touche sobre et puissante; un jeune garon la tte releve, un vase d'eau de savon la main, souffle des bulles dans l'air. En 1867 et 1868, il peignit l'_Excution de Maximilien_ qui, avec les gnraux Mjia et Miramon, avait t fusill Queretaro, au Mexique, le 19 juin 1867. Cette composition de grande dimension tient une place importante dans son oeuvre. Elle est unique en son genre. Elle est la seule qui donne une scne peinte sans avoir t vue. Elle constitue presque une cration de cet ordre, auquel Manet avait vou une si grande aversion dans l'atelier de Couture, la peinture d'histoire. L'arrangement l'occupa pendant des mois. Il s'enquit d'abord des circonstances et des dtails du drame. C'est ainsi que, selon ce qui a rellement eu lieu, les trois fusills sont placs une distance exceptionnellement rapproche du peloton d'excution. Lorsqu'il se crut sr de son effet, il se mit peindre le tableau, en faisant poser une escouade de soldats, qu'on lui prta d'une caserne, pour reprsenter le peloton d'excution. Il fit aussi poser deux de ses amis, en transformant cependant leurs visages, pour figurer les gnraux Mjia et Miramon. La tte de Maximilien seule a t peinte d'une manire conventionnelle, d'aprs une photographie. Une premire composition et mme une seconde ne lui ayant pas paru conformes aux renseignements prcis qu'il avait fini par recueillir, il repeignit l'oeuvre une troisime fois, sous une forme arrte et dfinitive. Dans ce mme atelier de la rue Guyot, il peignit encore mon portrait, en 1868. J'eus ainsi l'occasion de saisir sur le fait les propensions et les habitudes qui le guidaient dans son travail. Le petit portrait devait reprsenter l'original debout, la main gauche place dans la poche du gilet, la droite appuye sur une canne. Le costume est un complet gris, se dtachant sur fond gris. Le tableau tait donc tout entier dans les gris. Mais lorsqu'il eut t peint, que je le considrais comme termin d'une manire heureuse, je vis cependant que Manet n'en n'tait pas satisfait. Il cherchait y ajouter quelque chose. Un jour que je revins, il me fit remettre dans la pose o il m'avait d'abord tenu, et plaa prs de moi un tabouret, qu'il se mit peindre, avec son dessus d'toffe couleur grenat. Puis il eut l'ide de prendre un volume broch, qu'il jeta sous le tabouret et peignit de sa couleur vert clair. Il plaa encore, par-dessus le tabouret, un plateau de laque avec une carafe, un verre et un couteau. Tous ces objets constiturent une addition de nature morte, de tons varis, dans un angle du tableau, qui n'avait aucunement t prvue et que je n'avais pu souponner. Mais aprs il ajouta un objet encore plus inattendu, un citron sur le verre du petit plateau. Je l'avais regard faire ces additions successives assez tonn, lorsque me demandant quelle en pouvait tre la cause, je compris que j'avais en exercice, devant moi, sa manire instinctive et comme organique de voir et de sentir. videmment, le tableau tout entier gris et monochrome ne lui plaisait pas. Il lui manquait les couleurs, qui pussent contenter son oeil, et ne les ayant pas mises d'abord, il les avait ajoutes ensuite sous la forme de nature morte. Ainsi cette pratique des tons clairs juxtaposs, des taches lumineuses qu'on lui reprochait comme un bariolage, qu'on l'accusait d'avoir adopte dlibrment pour se distinguer quand mme de tous les autres, tait, dans les profondeurs de l'tre, l'instinct le plus franc, la manire la plus naturelle de sentir. Mon portrait n'avait t fait que pour lui et pour moi, je n'avais aucune ide de l'exposer et, en le peignant tel qu'il l'avait successivement complt, je puis certifier qu'il n'avait pens qu' se satisfaire lui-mme, sans aucun souci de ce qu'on pourrait en dire. En examinant depuis ses tableaux, la lueur que le complment apport mon portrait m'avait donne, j'ai retrouv partout cette mme pratique d'addition de parties claires, o il surlve, pour ainsi dire, la note du coloris, l'aide de quelques tons tranchs et part des autres. C'est ainsi que dans le _Djeuner sur l'herbe_, se trouvent rpandus sur le sol les accessoires multicolores. C'est ainsi que dans l'_Olympia_, il a mis le gros bouquet de fleurs varies et le chat noir contre les blancs du lit. C'est ainsi que dans son tableau l'_Artiste_, conu prcisment dans une note gnrale grise, comme mon petit portrait, il a peint, par derrire le personnage debout, un chien dons les tons clairs et en lumire. Par l s'explique son got pour les natures mortes, qu'il place, comme accessoires ou comme fond, dans des oeuvres o il semble que d'autres n'eussent point pens les mettre: dans le _Portrait d'mile Zola_, dans le _Djeuner_, dans le _Bar aux Folies-Bergre_. Elles lui offraient le moyen d'introduire ces juxtapositions de couleurs vives, qui taient la joie de son oeil. De mme dans le _Balcon_, le balcon vert au premier plan, et, dans l'_Argenteuil_, le bleu clatant du fond, lui fournissent l'occasion qu'il recherche, d'avoir une note surleve de couleur, venant se superposer la gamme dj claire de l'ensemble. On comprend ds lors l'opposition que ses oeuvres devaient rencontrer. Elles rvlaient une pratique diamtralement oppose celle que les autres suivaient, enseigne et recommande dans les ateliers. Les autres attnuaient l'clat du coloris, fondaient les tons, enveloppaient les contours d'ombre. Lui supprimait les ombres, mettait tout en clair, juxtaposait les tons tranchs et, par-dessus l'ensemble, plaait encore quelque note accentue de couleur. L'habitude de Manet, en excutant une oeuvre, tait donc d'aller, dans une voie ascensionnelle, vers le coloris de plus en plus clatant et les tons de plus en plus clairs. Mais il y avait si bien l le jeu d'une propension naturelle, que ce qu'il faisait dans les cas particuliers, il l'a fait, d'ensemble, travers le temps. L'effort qui apparat dans chaque tableau pour y mettre plus de clart s'est retrouv dans le dveloppement graduel de l'oeuvre. On y reconnat la volont constante d'obtenir un surcrot de clart; ce qu'il a en effet ralis, puisque des dbuts la fin, ses productions ranges chronologiquement laissent voir une marche ininterrompue vers un clat de plus en plus grand et une lumire de plus en plus vive. S'il avait rejet la manire traditionnelle de distribuer l'ombre et la lumire, pour suivre un systme de coloris propre, il agissait avec la mme indpendance en procdant la facture du tableau. Il se comportait alors avec une telle hardiesse, qu'on peut dire qu'il entrait dans son travail une grande part d'impulsion et qu'il ne connaissait point le mtier fixe. Les peintres, en gnral, ont leur chemin trac. Les sujets qu'ils abordent sont strictement dfinis. Ils en cartent ce qui sort des limites marques. Ils peignent dans leurs ateliers, o l'arrangement des lumires leur est connu. Ils savent quelle pose ils donneront leurs modles ou, s'ils se permettent un arrangement nouveau, ils en scrutent d'abord les parties par des dessins ou des tudes, de manire s'assurer que les difficults ne seront pas trop grandes ou, s'ils en dcouvrent de telles, de manire les liminer. Ainsi prcautionns, ils se mettent l'oeuvre et, comme ils ont d'ailleurs pour la plupart un mtier convenable et une pratique transmise, ils excutent sans difficult et font l'admiration de ceux qui les regardent peindre, coup sr et avec une russite certaine. Manet lui, n'avait pas de cercle circonscrit, il peignait indiffremment tout ce que les yeux peuvent voir: les tres humains sous tous les aspects, dans les arrangements les plus divers, le paysage, les marines, les natures mortes, les fleurs, les animaux, en plein air ou dans l'atelier. Variant sans cesse, il ne se tenait point un sujet une fois russi pour le rpter. L'innovation, la recherche perptuelle formaient le fond de son esthtique. Son moyen principal tait la peinture l'huile, mais il usait aussi de l'aquarelle, du crayon, de la plume, du pastel et, comme graveur, de l'eau-forte et de la lithographie. Avec ce systme de tout peindre, d'employer les procds les plus divers, de ne point rpter une oeuvre une fois faite, il ne connaissait pas, lui, les facilits du chemin battu. Il ne pouvait arriver l'excution semblable et se maintenir dans la rgulire tenue. Pour donner une ide de sa manire hardie oppose celles des autres, il faut le comparer ce cavalier qui, dans la chasse courre, se jette travers champs, aborde, pour les sauter, tous les obstacles, haies, murs, rivires et prcipices, pendant que les autres se limitent prudemment sauter les moindres et, ensuite, passent par les barrires ouvertes et finissent sur la grand'route. videmment le premier cavalier, en arrivant au but, pourra avoir son chapeau bossel, ses habits fouls, il se sera clabouss au saut des rivires, peut-tre mme aura-t-il vid un instant les triers, pendant que les autres demeureront corrects, sans avoir subi de dconvenue. Mais c'est celui qui s'est lanc travers champs qui est le grand cavalier, et c'tait Manet qui, avec son systme d'aborder n'importe o, n'importe comment, n'importe quel sujet, tait, parmi les autres, le vritable, le grand artiste. C'est ce que ne savaient point reconnatre le public et la plupart des critiques qui, gardant leur admiration pour les peintres sages de la tradition, ne voyaient en Manet qu'un artiste sans mthode et drgl. Un des critiques clbres du temps, Albert Wolff, le chroniqueur du _Figaro_, entretenait, en particulier, de telles penses et il lui arriva, quelques annes du moment o nous sommes, un accident qui peut servir montrer avec quelle lgret et quelle incomptence les journalistes formaient leurs jugements. Wolff passait son temps, comme tant d'autres, recommander l'admiration publique de ces mdiocres, qui n'ont rien laiss et dont le nom est dj oubli, et alors que, par fortune, il rencontrait en Manet l'homme si rare qui cre et qui invente, il n'avait pour lui que du ddain. Ayant cependant fait sa connaissance, il tait all le voir dans son atelier. Manet lui avait propos de peindre son portrait. Il avait accept. Manet l'avait alors fait asseoir comme la renverse, dans un fauteuil recourb, balanoire. La pose offrait des difficults d'excution prvoir, entranant des longueurs qui eussent peut-tre port d'autres l'carter. Mais Manet n'prouvait jamais de tels soucis. Aprs avoir conu un arrangement quel qu'il ft, il se mettait l'oeuvre. Il avait donc commenc peindre Wolff et, selon sa manire hardie d'attaquer le morceau, il avait jet par places sur la toile les plaques et les taches de couleur, pour revenir de nouveau sur chaque partie et, par additions successives, mener l'ensemble au point d'achvement qu'il jugerait convenable. Mais Wolff n'avait probablement jamais vu peindre de la sorte et comme la troisime ou quatrime sance le portrait, loin d'tre achev, conservait de ces parties tout juste indiques, il exprima ses amis, par la ville, son tonnement que Manet, qu'il avait cru devoir produire ses oeuvres avec facilit, de premier jet, ft, au contraire, un homme qui ttonnait et auquel l'achvement d'un tableau demandait beaucoup de temps. Ce n'tait donc, comme il l'avait toujours pens, qu'un artiste fort incomplet, ignorant, vrai dire, son mtier. Manet auquel ces propos furent rapports en fut trs mcontent. Le portrait ne fut point continu. Retrouv aprs la mort de Manet dans l'atelier, il fut remis par la famille Wolff. Il subsiste, il a fait partie de la vente de Wolff aprs dcs. Il est en effet inachev et, par places, n'est qu'indiqu. Mais tel quel, il rvle le matre. Seul un homme connaissant toutes les ressources de son art a pu mettre ainsi, du premier jet, toutes les parties leur place et fixer, ds l'tat d'esquisse, une tte aussi vivante et aussi superbe d'expression. Cette oeuvre vient de la sorte nous rvler le peu de valeur d'Albert Wolff comme critique d'art. Le Salon de 1870 tait rcemment ferm quand clata la guerre franco-allemande, suivie de l'invasion et du sige de Paris. Le groupe d'hommes form autour de Manet, qui se runissait au caf Guerbois, se dispersa. Les uns s'en allrent avec leur famille en province, d'autres devinrent soldats, comme Bazille, que Fantin-Latour avait plac au premier plan de son _Atelier aux Batignolles_ et qui devait tre tu la bataille de Beaune-la-Rollande. Ceux qui restrent Paris entrrent, divers titres, dans la garde nationale ou dans ces fonctions que les besoins nouveaux ns du sige faisaient crer. Il ne fut plus question pour personne de poursuites littraires ou artistiques. Manet ferma son atelier aux Batignolles, qu'on supposait pouvoir tre atteint par le bombardement. Il dmnagea ses tableaux. Il devint officier d'tat-major de la garde nationale. Dpourvu de connaissances militaires, il n'tait dsign par aucune aptitude spciale pour tenir un poste quelconque. Mais il faisait comme tout le monde, acte de dvouement, il revtait l'uniforme, et quoique son service ne ft gnralement que nominal, il assista la bataille de Champigny et y porta des ordres dans le rayon du feu. Devenu officier d'tat major, il avait pour chef Meissonier, colonel dans le corps de l'tat-major. Il n'y avait jamais eu entre eux la moindre relation, placs qu'ils taient aux deux ples de l'art. Voil que le service militaire les rapprochait tout coup, et mettait l'un, artiste jeune et combattu, sous les ordres de l'autre, en pleine gloire et suprieur par l'ge et le grade. Manet qui avait la vieille urbanit franaise dans les moelles et tait extrmement sensible aux procds fut trs froiss de la manire dont Meissonier le traita, affectant, son gard, une sorte de formalisme poli, mais d'o toute ide de confraternit tait bannie. Meissonier ne parut jamais savoir qu'il ft peintre. Manet devait se souvenir de ce traitement, et quelques annes aprs il y rpondit. Meissonier exposait chez Petit, rue Saint-Georges, son tableau de la _Charge des cuirassiers_, qu'il venait de peindre. Manet alla le voir. Sa venue excita tout de suite l'attention des visiteurs, qui se grouprent autour de lui, curieux de savoir ce qu'il pourrait dire. Il donna, alors son opinion. C'est trs bien, c'est vraiment trs bien. Tout est en acier, except les cuirasses. Le mot courut Paris. Dans beaucoup de familles, on avait, avant l'investissement de Paris, fait partir les femmes, les enfants et les vieillards pour diminuer d'autant les bouches nourrir, les hommes valides taient seuls rests. La mre et la femme de Manet s'taient ainsi rfugies Oloron, dans les Pyrnes. Aprs le sige, il alla les rejoindre. Il reprit ses pinceaux, dont il ne s'tait pas servi depuis des mois, pour peindre diverses vues Oloron et Arcachon et le _Port de Bordeaux_. Il a trs bien rendu dans ce dernier tableau le fouillis des navires l'ancre et donn l'aspect d'un grand port. Rentr Paris avant la fin de la Commune, il put assister la bataille qui s'engagea dans les rues entre l'arme de Versailles et des gardes nationaux fdrs. Il a comme synthtis, dans une lithographie, la _Guerre civile_, l'horreur de cette lutte et de la rpression qui la suivit. LE BON BOCK VIII LE BON BOCK Le sige de Paris et l'insurrection de la Commune, qui n'avait t vaincue qu' la fin de mai, avaient amen une telle perturbation dans l'existence nationale, qu'en 1871 il ne put y avoir de Salon. Mais lorsque la paix l'extrieur comme l'intrieur fut rtablie, une sorte d'mulation gnrale porta tout le monde se remettre au travail et aux affaires, afin de se relever des dsastres. Manet vit venir ce moment, pour la premire fois, un acheteur important. Il avait pri Alfred Stevens de l'aider placer quelques tableaux et lui en avait remis deux cet effet, une nature morte et une marine. Stevens les avait montrs M. Durand-Ruel qui, comme marchand, commenait acheter les productions de la nouvelle cole. C'tait un connaisseur capable d'apprcier les oeuvres d'aprs leur mrite intrinsque, il avait donc pris les deux tableaux. Puis, satisfait de cette premire affaire, il tait all presque aussitt trouver Manet et, faisant chez lui un nouveau choix, avait ainsi acquis, en janvier 1872, un total de vingt-huit toiles, pour 38.600 francs. Cette vente devait rjouir Manet et enthousiasmer les jeunes peintres ses amis. Il semblait qu'un vent favorable ft venu tout coup enfler les voiles et que le temps des difficults ft pass. Ce n'taient l que des illusions. M. Durand-Ruel avait fait un coup d'audace, un acte tmraire, en achetant les oeuvres d'un peintre aussi gnralement rprouv que Manet. Rien ne lui servit de vouloir en forcer la vente. Elles lui restrent sur les bras. En se faisant l'introducteur et le reprsentant d'une cole nouvelle honnie de presque tous, il souleva contre lui le plus grand nombre des collectionneurs, les autres marchands et mme les critiques et la presse. A partir de ce moment, il dut cesser d'tre neutre, pour devenir partisan, multiplier les achats et prendre part ainsi, comme bailleur de fonds, au combat que Manet et ses amis poursuivaient pour se faire accepter. Il eut connatre lui aussi ces dceptions qui, chaque occasion o il croyait toucher au succs, le lui montraient, s'vanouissant, pour devenir d'une ralisation de plus en plus problmatique. Et ce ne fut qu'aprs de longues annes de sacrifices pcuniaires, l'ayant fait passer par de vritables crises d'argent, qu'il devait enfin pouvoir obtenir la juste rmunration de ses longs efforts et de sa mise de fonds. 1872 vit reprendre la tenue des Salons annuels, interrompue en 1871. Le Salon de cette anne attira d'autant plus l'attention que beaucoup y apparaissaient avec des envois qui portaient la marque de l'poque tragique que l'on venait de traverser. Cependant, Manet ne se trouva point prt exposer des oeuvres nouvelles. Il envoya un tableau peint en 1866, mais alors reprsentant une action militaire, qui, aprs la terrible guerre dont on sortait, prenait comme un caractre d'actualit. C'tait le _Combat du Kearsage et de l'Alabama_. Le _Kearsage_ de la marine des tats-Unis avait coul en 1864, en vue de Cherbourg, le corsaire des tats Confdrs du Sud: l'_Alabama_. L'_Alabama_ s'tait longtemps tenu rfugi Cherbourg pour viter d'tre pris ou dtruit par le _Kearsage_, beaucoup plus fort que lui, mais enfin le capitaine Semmes, qui le commandait, lass de rester bloqu, s'tait rsolu se mesurer avec l'adversaire, quels que fussent les risques. Le combat avait eu cette particularit, qu'annonc d'avance, il avait pu se livrer en prsence d'un certain nombre de navires et de bateaux tenus porte. Manet, inform temps, venu Cherbourg, en avait t lui-mme spectateur sur un bateau pilote. C'tait donc une scne vue qu'il avait reprsente. Il connaissait trs bien la mer, pour avoir t quelque temps marin dans sa jeunesse et, lorsqu'il l'a peinte, il l'a gnralement montre comme une plaine qui s'lve vers l'horizon, ce qui est bien en effet l'apparence qu'elle prend, quand on la regarde des grves ou d'un bateau, raz l'eau. Manet avait reprsent, dans son _Combat du Kearsage et de l'Alabama_, la plaine liquide montant vers l'horizon, o les deux navires envelopps d'un nuage de fume se combattaient; l'_Alabama_ vaincu s'abmait sous l'eau. Cette faon de peindre une marine avait, au Salon, dconcert le public qui, habitu censurer Manet, s'tait une fois de plus mis l'accuser d'excentricit voulue. Cependant le tableau, trs simple de facture, d'un ton presque uniforme, n'avait point trop excit l'hostilit. Plusieurs critiques et un certain nombre de connaisseurs avaient mme trouv la scne un caractre de grandeur. Ce tableau tait apparu aprs une interruption d'une anne, o le public n'avait point eu l'occasion d'examiner des productions de son auteur, il ne causait aucun soulvement particulier. Une sorte d'accalmie se faisait donc alors sur le nom de Manet. Les circonstances se trouvaient ainsi rendues favorables pour une priptie qui allait se produire en sa faveur, au Salon de 1873: il devait y voir une de ses oeuvres sduire le public et recueillir une louange quasi universelle. [Illustration: LA PARISIENNE (PREMIER TAT)] Il avait envoy deux tableaux, le _Repos_ et le _Bon Bock_. A cette poque, le jour qui prcdait l'ouverture du Salon au public, que l'on appelait du vernissage, tait rserv une lite d'artistes, de critiques, de connaisseurs, de gens de lettres et de gens du monde. Ces visiteurs tris, tant alls, comme toujours, voir les tableaux de Manet, avaient t sduits, premire vue, par le _Bon Bock_. Ils l'avaient tout de suite tenu pour une oeuvre excellente. A la fin de la journe du vernissage, les artistes, les critiques, les amis des peintres avaient coutume de se grouper dans le jardin du Palais de l'Industrie, rserv l'exposition de la sculpture. L on se communiquait les uns les autres ses premires impressions et, la sortie, il s'tait prononc des jugements, qui se rpandaient au loin et devaient tre reproduits par la presse. Dans cette sorte d'aropage, on avait ratifi l'opinion favorable, d'abord forme sur le _Bon Bock_ travers les salles, on tait convenu que Manet venait de peindre un trs bon tableau. Ce jugement du public d'lite, propag par la presse, fut accept et partag ensuite par le grand public des jours suivants, et les visiteurs, jusqu' la clture du Salon, prouvrent un grand plaisir regarder ce _Bon Bock_. Ils dclaraient que Manet venait enfin de s'amender et de produire une oeuvre que l'on pt louer. Le tableau ainsi got tait un portrait du graveur Belot, nagure assidu au caf Guerbois. Il tait reprsent en buste, de face, de grandeur naturelle, sa pipe la bouche, qu'il tenait d'une main, pendant que dans l'autre, il avait un verre de bire, un bon bock. Belot, dou d'une mine fleurie, semblait sourire, sur la toile, ceux qui venaient le regarder. Ds qu'on arrivait devant, on se sentait agrablement pris par ce gros rjoui, et on lui rendait son bon accueil en cordialit. Captivs ainsi d'abord, il n'y avait ensuite aucune particularit de facture qui pt offusquer. Le personnage se dtachant sur un fond gris, coiff d'une sorte de bonnet de loutre, vtu de gris, n'offrait aucune de ces juxtapositions de couleurs vives, capables d'irriter. C'est ainsi que l'lite, la presse, le grand public, saisis d'abord par le ct attrayant du sujet et n'y trouvant ensuite aucune de ces particularits qui pussent les heurter, se dclaraient cette fois-ci pleinement satisfaits d'une oeuvre de Manet. La popularit du _Bon Bock_, assure ds le premier jour, ne fit ensuite que s'accrotre. Le tableau fut reproduit de toutes les manires, les revues de thtre, la fin de l'anne, en firent un de leurs pisodes sensationnels et un dner, cr sous son nom par des artistes et des gens de lettres, d'abord prsid par l'original, par Belot, devait durer aprs sa mort. Cette survenue d'un tableau que l'on vantait permit la presse et au public de revenir momentanment, envers Manet, de meilleurs sentiments. Des critiques firent l'aveu que, dans leurs violences et leurs mpris, ils s'taient peut-tre laiss entraner trop loin. Mais critiques et public taient surtout d'accord pour se fliciter eux-mmes d'avoir longtemps pens et dit, que toutes ces violences, ce choix de motifs singuliers, ce bariolage, dont Manet les avait offenss, n'taient de sa part qu'un dvergondage de jeunesse, qu'un moyen violent d'attirer l'attention, et qu'enfin viendrait un moment o il se mettrait peindre selon les rgles, comme les autres. Ils voyaient le changement attendu se produire avec le _Bon Bock_, et le tableau leur plaisait d'autant plus, qu'ils les laissait contents d'eux-mmes, pour avoir montr de la sagacit. Ce jugement des critiques et du public n'tait que le produit de la pure imagination. Manet, en peignant son _Bon Bock_, avait agi avec sa navet de facture et sa franchise ordinaires. Si le tableau se trouvait favorablement accueilli au contraire des autres, la rencontre ne venait que de circonstances fortuites. Il ne s'tait nullement dout qu'il produisait, en l'excutant, une oeuvre qu'on jugerait adoucie, qui plairait par exception, et il demeurait tout surpris du succs. Parmi ceux qui louaient le _Bon Bock_, il y avait aussi certains connaisseurs, qui expliquaient que les qualits du tableau taient dues l'influence de Frans Hals. Manet tait all, en 1872, faire un voyage en Hollande, il avait revu les Frans Hals de Harlem, qui l'avaient si vivement frapp dans sa jeunesse. De retour Paris, l'ide lui tait venue, en souvenir, de peindre Belot, un verre de bire la main, et la pose du personnage coup mi-corps et contenu dans un cadre restreint, une manire qui ne lui appartenait pas prcisment, avait pu lui venir aussi comme rminiscence. Il tait donc certain qu'un connaisseur, devant le _Bon Bock_, pouvait penser Frans Hals. Mais les ressemblances ne consistaient qu'en rapports de surface, qu'en imitations de pose. Comme facture et comme touche, l'oeuvre tait aussi personnellement de Manet que n'importe quelle autre qu'il et peinte. Cette volont d'appuyer sur les ressemblances qui pouvaient exister entre le _Bon Bock_ et les buveurs de Frans Hals pour les signaler au public n'tait, de la part de plusieurs, qu'une manire dtourne de continuer combattre Manet, en donnant entendre qu'il ne savait peindre une oeuvre acceptable qu'en s'inspirant d'un autre. Alfred Stevens s'tait fait comme le truchement de ceux-l, en disant de Belot, le verre la main: Il boit de la bire de Harlem. Le mot fut colport. Stevens et Manet taient depuis longtemps lis ensemble. Ils ne s'influenaient point comme artistes, leurs talents diffraient, mais ils se voyaient presque chaque jour au caf Tortoni. Manet, froiss d'tre ainsi desservi par un ami, trouva l'occasion de lui rendre la monnaie de sa pice. Stevens, quelque temps de l, exposait, chez un marchand de la rue Laffitte, un tableau qu'il venait de peindre. Une jeune dame en costume de ville s'avanait le long d'un rideau qu'elle semblait vouloir entr'ouvrir, pour entrer par derrire dans un appartement. Stevens avait peint, par fantaisie, ct d'elle, sur le tapis, un plumeau pousseter. Manet dit alors de la dame, la vue du plumeau: Tiens! elle a donc un rendez-vous avec le valet de chambre? Stevens fut encore plus froiss du mot de Manet que celui-ci ne l'avait t du sien. Ils restrent aprs cela assez longtemps en froid. Cependant, il y avait au Salon de 1873 un autre tableau de Manet, le _Repos_, expos en mme temps que le _Bon Bock_, mais celui-l ne rencontrait aucune faveur. Il tait au contraire trait avec l'habituelle raillerie qui accueillait les oeuvres de son auteur. Le _Repos_ reprsentait une jeune femme vtue de mousseline blanche, en partie assise, en partie tendue sur un divan, les deux bras jets de chaque ct d'elle sur les coussins. Il avait t peint en 1870 et Mlle Berthe Morisot avait servi de modle. L'originalit de Manet s'y dployait sans rserve. Dans un temps o l'on parlait toujours d'idal, o l'on prtendait qu'une cration artistique devait tre idalise, c'tait une oeuvre qui renfermait une part certaine d'idalisation. La jeune femme avec son visage mlancolique et ses yeux profonds, avec son corps souple et lanc, la fois chaste et voluptueux, donnait la reprsentation idalise de la femme moderne, de la Franaise et de la Parisienne. Mais le public et les critiques taient alors incapables de dcouvrir l'idal lorsqu'il se rencontrait alli la personnalit, car, leurs yeux, il ne pouvait exister que sous des formes convenues et dtermines. C'est--dire que, dans le culte vou la Renaissance italienne, on en tait arriv croire que la beaut, l'idal, l'art lui-mme dpendaient de certaines observances et taient lis des types particuliers. Dans ces ides on croyait pouvoir conserver indfiniment, par l'tude, la valeur que certaines formes avaient reue l'origine d'artistes rellement inventeurs. Alors les uns aprs les autres, de matres en lves, on s'imaginait que parce qu'on saurait dessiner les mmes contours et peindre des figures analogues, on perptuerait les crations initiales. Il et suffi, dans ce cas, de possder la facult d'assimilation, d'tre habile imiter, pour parvenir au gnie et se hausser son niveau. Mais ces formes de l'art traditionnel, o l'on prtendait maintenir l'idal, sous la rptition d'hommes mdiocres, avaient la fin perdu toute valeur. Elles n'avaient plus ni souffle, ni vie, et plus forte raison ni posie, ni idal, car la posie et l'idal, comme le parfum de la fleur, ne peuvent tre spars de la vie. Ils ne sont attachs aucune forme particulire, ils ne dpendent d'aucune esthtique spciale, mais peuvent apparatre dans les conditions les plus diverses. Il leur faut seulement, pour se manifester, l'intermdiaire du vritable artiste, de l'homme heureusement dou, de l'inspir, du sensitif qui, devant les choses, voit se former en lui des images qui acquirent des formes embellies, des contours annoblis, un coloris plus clatant, toute une parure d'idalisation. La tradition, quel qu'ait t le gnie initial, ne peut rien transmettre de grand. Les coles traditionnelles finissent toutes immanquablement par le pastiche et l'anmie. L'artiste qui pourra produire des formes annoblies, des types vritablement idaliss, sera seul celui qui se remettra en face de la nature et de la vie, pour les rendre nouveau, d'une manire originale. Manet regardait les hommes de son temps, les tres vivants autour de lui, il leur trouvait leur beaut propre et la faisait ressortir. Quand il peignait un gros buveur, il lui donnait la gat, la face rjouie, les yeux noys, que comportait sa nature; quand il peignait une jeune femme distingue, il la douait du charme et de la grce, qui sont l'apanage de son sexe, Mais ce qui est bien fait pour montrer combien le public et avec lui les critiques de la presse au jour le jour, sont incapables de jugements suivis et d'apprciations srieuses, c'est qu'eux tous qui, depuis dix ans, poursuivaient Manet d'outrages, comme une sorte de barbare contempteur de tout idal, vou un grossier ralisme, se prenaient tout coup louer une de ses oeuvres, le _Bon Bock_, qui, selon leur esthtique et d'aprs leurs dires, tait, de toutes, celle qu'ils auraient surtout d repousser: un buveur rubicond, avec une large panse, fumant sa pipe, le verre la main. Et pendant qu'ils admiraient cette oeuvre particulire, que leurs dclarations antrieures eussent d les amener fltrir, ils raillaient et bafouaient, en continuation de leur ancienne pratique, le _Repos_, une jeune femme distingue, lgante, aux yeux pleins d'un charme profond, un type fminin vritablement idalis. En somme, ce qui se produisait l'occasion de Manet tait d'ordre naturel; la conduite que l'on tenait envers lui est celle que l'on a partout tenue envers les novateurs, qui viennent s'opposer aux modes transmis pour leur en substituer d'autres. On commenait par l'injurier, par repousser ses productions en bloc, comme venues d'une esthtique monstrueuse et d'un travail grossier, mais tout en les mprisant, on allait les regarder chaque anne, on stationnait devant, on se familiarisait de la sorte inconsciemment avec elles. Les traits par lesquels elles se rapprochaient le plus des autres se faisaient alors peu peu accepter. C'est de l que venait le succs du _Bon Bock_. Le tableau ne comportant pas, par son arrangement, ces cts d'originalit absolue contre lesquels on se soulevait, on se laissait aller exceptionnellement le louer. Selon la rgle, on se prenait d'abord goter l'art de Manet, par celle de ses oeuvres o le caractre propre tait mitig, o l'audace manquait par hasard ou bien se trouvait voile. La grande originalit n'est jamais admise qu' la longue. Que se passe-t-il lorsqu'un peintre se dveloppe? Les oeuvres du dbut qui, leur apparition, ont t critiques et mprises, dix ans aprs, quand leur auteur a accentu sa manire, sont dclares excellentes, pour servir attaquer les nouvelles, qu'on ne louera leur tour que beaucoup plus tard. Le temps est un intermdiaire essentiel. Combien parmi les plus grands, ont travaill et produit toute leur vie, sans tre rellement apprcis et dont les oeuvres capitales n'ont obtenu la reconnaissance que longtemps aprs leur mort! Rembrandt a vu vendre son mobilier et ses collections l'encan, pour procurer quelques milliers de florins ses cranciers, que son travail ne pouvait leur obtenir. Il est mort ensuite obscurment, si bien que les derniers temps de sa vie sont entours d'incertitude. Et en France, Paris, parmi les toiles que l'on possdait de lui, se trouvait un _Saint-Mathieu_, puissant au suprme degr et qui par l mme dplaisait. On le laissait dans l'ombre, pour lui prfrer des oeuvres plus douces; les critiques qui crivaient des livres sur le matre, il n'y a encore que quelques annes, en parlaient sous rserves. On y est venu ce _Saint-Mathieu_ et l'ange qui l'inspire, on a enfin su les apprcier, on les a mis une place d'honneur au Louvre, mais alors que depuis deux cent trente ans celui qui les avait peints tait mort. Manet, quelque temps aprs le sige, avait d abandonner son atelier de la rue Guyot, la maison ayant t dmolie. Il tait alors venu s'tablir dans une vaste pice, une sorte de grand salon, l'entresol, 4, rue de Saint-Ptersbourg, prs de la place de l'Europe. Il ne se trouvait plus l l'cart, mais en plein Paris. Aussi la solitude dans laquelle il avait prcdemment vcu et travaill prit-elle fin. Il reut les visites plus rapproches de ses amis. Il fut aussi frquent par un certain nombre de femmes et d'hommes faisant partie du Tout-Paris, qui, attirs par son renom et l'agrment de sa socit, venaient le voir et, l'occasion, consentaient lui servir de modles. Avec son dsir de rendre la vie sous tous ses aspects, il put alors aborder des sujets absolument parisiens, qui lui taient interdits dans son isolement de la rue Guyot. C'est ainsi qu'il peignit en 1873 son _Bal masqu_ ou _Bal de l'Opra_, un tableau de petite dimension, qui lui prit beaucoup de temps. A proprement parler, ce n'est pas le bal de l'Opra qui est montr, puisque la scne ne se passe pas dans la salle, lieu de la danse, mais dans le pourtour derrire les loges. Les personnages sont surtout des hommes en habit et en chapeaux haute forme, assembls avec des femmes en domino noir. Le ton du tableau est donc d'un noir presque uniforme et il a fallu une singulire sret de coup d'oeil pour empcher l'absorption des dtails par le fond monochrome. Sur l'ensemble des costumes noirs, se dtachent cependant quelques femmes travesties et, par elles, des couleurs vives viennent mettre des notes d'clat et carter la monotonie. Selon son habitude de choisir ses modles dans la classe mme des gens reprsenter, les personnages de son _Bal de l'Opra_ furent pris parmi les hommes du monde ses amis. Ils durent venir, par groupes de deux ou trois ou isolment, en habit noir et en cravate blanche, poser dans son atelier. Il fit entrer ainsi dans son assemblage: Chabrier le compositeur de musique, Roudier un ami de collge, Albert Hecht un des premiers amateurs qui et achet de sa peinture, Guillaudin et Andr deux jeunes peintres, un colonel en retraite, etc. Il tenait s'assurer des types divers et ce que, dans leur varit, ils conservassent leur physionomie et leurs allures propres. Les hommes, par exemple, ont leurs chapeaux placs sur la tte de la faon la plus diverse. Ce n'est point l le rsultat d'un arrangement fantaisiste, mais bien de la manire dont tous ces hommes se coiffaient rellement. Il leur disait en effet: Comment mettez-vous votre chapeau, sans y penser et dans vos moments d'abandon? eh bien! en posant, mettez-le ainsi et non pas avec apprt. Il poussait si loin le dsir de serrer la vie, de ne rien peindre de _chic_, qu'il variait ses modles, mme pour les figurants de second plan, dont on ne devait voir qu'un dtail de la tte ou une paule. Il m'utilisa personnellement, en me prenant une part du chapeau, une oreille et une joue avec de la barbe. Celle moiti de visage ne pourrait tre aujourd'hui reconnue et recevoir un nom, mais, au moment o il la peignait, il trouvait qu'elle animait la scne pour sa part et qu'elle tait trs ressemblante. Il peignit, peu prs dans le mme temps que le _Bal de l'Opra_, la _Dame aux ventails_. C'est encore l un tableau parisien. La femme qui a pos tait trs connue, pour son originalit de caractre et de visage. Elle est tendue sur un canap, vtue d'un costume de fantaisie, et autour d'elle, sur la muraille, sont placs des ventails. Dans le _Monde nouveau_, en mars 1874, une revue d'art et de littrature dirige par Charles Cros, qui n'a eu que trois numros, a paru, sous le titre la _Parisienne_, un bois dessin par Manet, grav par Prunaire, pour lequel avait pos la mme femme peinte comme la _Dame aux ventails_. Manet vit venir vers lui en 1873 le pote Stphane Mallarm. La connaissance conduisit promptement une vive amiti. Mallarm devint un de ses constants visiteurs. Manet devait illustrer plusieurs de ses ouvrages, le _Corbeau_, traduit d'Edgar Poe en 1875, l'_Aprs-midi d'un Faune_ en 1876 et peindre son portrait mme en 1877. Le caf Guerbois tait ce moment-l abandonn. Les runions qui s'y tenaient avant la guerre n'avaient point t reprises aprs. Les assidus du lieu, disperss, vivaient maintenant trop loin les uns des autres pour pouvoir se retrouver frquemment ensemble. Cependant comme Manet avait besoin de se rencontrer avec ses amis, il avait choisi, pour y venir le soir, le caf de la Nouvelle-Athnes sur la place Pigalle, frquent par un monde mlang d'hommes de lettres et d'artistes, et l, pendant quelques annes, les anciens habitus du caf Guerbois surent se revoir l'occasion. En 1874, Manet envoya au Salon deux tableaux, le _Chemin de fer_ et le _Polichinelle_, mais sans retrouver le succs que le _Bon Bock_ lui avait valu l'anne prcdente. Avec son systme de peindre chaque fois devant la nature des scnes nouvelles, il ne pouvait profiter d'un succs acquis, pour en obtenir coup sr un second. Cet avantage, que tant d'autres savent s'assurer, lui tait, de par son esthtique, interdit. La plupart, lorsque certains sujets leur ont gagn la faveur publique, s'y cantonnent et n'en sortent plus. On a vu ainsi de tout temps des peintres qui, en se rptant, ont trouv les louanges et la fortune. Il leur suffit, pour ne pas lasser, de varier quelque peu les dtails. Public et critiques acceptent volontiers cette pratique. Ils n'ont aucune peine prendre pour suivre l'artiste, qui ne se renouvelle point. La connaissance, une fois lie avec lui, peut se poursuivre indfiniment sur le mme pied. Le public ne se doutant point que la rptition, l'imitation de soi-mme sont en art odieuses, puisqu'elles ne peuvent conduire qu' l'affaiblissement des effets d'abord produits en mieux, trouve agrable de n'avoir point faire cet effort d'attention, que demande l'examen de sujets sans cesse renouvels, comme forme et comme fond. C'est ainsi que les artistes sages, s'adaptant au got moyen, cheminent contents d'eux-mmes, srs du succs, pendant que les vrais crateurs, tourments du besoin de se renouveler, passent leur vie combattre et reoivent les horions. Manet en faisait l'exprience en 1874; aprs avoir vu son _Bon Bock_, l'anne prcdente, devenir populaire et lui attirer les louanges, il voyait maintenant son _Chemin de fer_ ramener les vieilles railleries. Ce tableau marquait une nouveaut parmi ses envois au Salon, celle de la peinture en plein air. Il l'avait excut dans un jardinet plac derrire une maison de la rue de Rome. Le public et la presse ne s'taient pas bien rendu compte, pour en raisonner, qu'il s'agissait d'une oeuvre produite directement en plein air. Ils avaient tout simplement, comme d'habitude, t offenss par l'apparition des couleurs vives, mises cte cte, sans interposition de demi-tons ou d'ombres conventionnelles. Au reproche d'tre peint dans une gamme trop vive qu'on faisait au tableau, s'ajoutait celui de prsenter un sujet incomprhensible. Il n'y avait en effet, proprement parler, pas de sujet sur la toile, les deux tres qui y figuraient ne se livraient aucune action significative ou amusante. Car le public ne cherche et ne regarde presque jamais dans une oeuvre, que l'anecdote qui peut s'y laisser voir. Le mrite intrinsque de la peinture, la valeur d'art due la beaut des lignes ou la qualit de la couleur, choses essentielles pour l'artiste ou le vrai connaisseur, restent incompris et ignors des passants. Or, Manet avait mis dans son _Chemin de fer_ deux personnes sur la toile, pour qu'elles y fussent simplement reprsentes vivantes. Il agissait ainsi en vritable peintre et et pu se recommander des matres hollandais, qui ont si souvent tenu leurs personnages oisifs, ne se livrant aucune action prcise. Il avait reprsent une jeune femme vtue de bleu, assise contre une grille et tourne vers le spectateur, pendant que prs d'elle, debout, une petite fille en blanc se tenait des deux mains aux barreaux. Cette grille servait de clture un jardinet, dominant la profonde tranche o passe le chemin de fer de l'Ouest, prs de la gare Saint-Lazare. Par derrire les deux femmes, se voyaient des rails et la vapeur de locomotives, d'o le titre du tableau. Le _Chemin de fer_, le plus important par les dimensions, tait, des deux envois au Salon, celui qui attirait surtout les regards. L'autre, le _Polichinelle_, dans un tout petit cadre, passait presque inaperu. Cependant il plaisait assez ceux qui venaient le regarder et il devait plaire tout particulirement quelqu'un. Mme Martinet, appartenant la riche bourgeoisie parisienne, tait lie avec Manet, qu'elle recevait assez souvent dner. C'tait une fte pour elle que cette venue d'un homme dont la vivacit et la conversation brillante l'enchantaient. Elle l'avait en vritable amiti et elle et bien voulu la lui tmoigner, en lui prenant quelques tableaux. Mais la bonne dame ne s'y connaissait pas plus que les autres; elle partageait le sentiment commun sur les oeuvres de Manet, elle les trouvait dsagrables. Elle disait, comme beaucoup de ceux qui rencontraient le peintre dans le monde: comment peut-il se faire qu'un homme si distingu peigne d'une manire si barbare? Enfin, en 1874, arrive le _Polichinelle_ qui la sduit. Le petit personnage, le chapeau sur l'oreille, la figure goguenarde, lui parat charmant. Elle s'empresse ne l'acqurir et satisfait ainsi l'envie qu'elle prouvait de faire plaisir son ami Manet, en lui montrant chez elle une de ses oeuvres. LE PLEIN AIR IX LE PLEIN AIR Cependant les artistes que Manet avait attirs vers lui par son esprit d'innovation s'taient ce moment, en 1874, pleinement dvelopps. Ils avaient form un groupe produisant d'aprs des donnes assez neuves, pour qu'on et senti le besoin de leur trouver un nom. On les avait alors appels les Impressionnistes. Les Impressionnistes, qui taient surtout des paysagistes, se distinguaient par deux particularits. Ils peignaient en tons clairs et systmatiquement, en plein air, devant la nature. Ils avaient reu de Manet l'exemple de la peinture en tons clairs et ils s'taient mis travailler en plein air, comme adoptant une pratique dj connue au moment o ils survenaient. On ne saurait dire, en effet, que l'ide de peindre devant la nature puisse tre spcialement revendique par quelqu'un. Il est des procds qui ont surgi d'une faon en quelque sorte spontane et que l'on voit ensuite s'tre gnraliss, sans que l'on puisse trop savoir comment la chose s'est faite. Mais enfin, s'il fallait absolument citer des noms, on pourrait faire honneur Constable en Angleterre, Corot et Courbet en France, de la coutume de peindre directement en plein air. Je me rappelle personnellement avoir vu ces deux derniers, assis l'un prs de l'autre dans un champ et peignant chacun une vue de la ville de Saintes, ma ville natale. Seulement ils se restreignaient, en plein air, des tableaux de petites dimensions, que l'on n'appelait pas mme des tableaux, mais des tudes, et leurs oeuvres importantes s'excutaient l'atelier. Les paysagistes du groupe impressionniste, allant plus loin que leurs devanciers, avaient gnralis le procd de peindre en plein air, en en faisant une rgle absolue. Avec eux, il n'y eut plus de paysage produit dans l'atelier. Tout paysage, quelle que ft son importance, ou le temps demand pour son excution, dut tre men terme directement devant le site reprsenter. Les Impressionnistes sont arrivs de la sorte obtenir des effets nouveaux et inattendus. Placs en tous temps, obstinment devant la nature, ils ont pu saisir, pour les rendre, ces aspects fugitifs, qui avaient chapp aux autres, retenus dans l'atelier. Ils ont observ ces diffrences considres par les autres comme ngligeables mais, pour eux, devenues essentielles, qui existent dans l'aspect d'une mme campagne, par un temps gris ou le plein soleil, par la pluie ou le brouillard, et aux diverses heures de la journe. Ils ont recherch les apparences changeantes que la vgtation revt selon les saisons. L'eau s'est nuance, sur leurs toiles, des tons infiniment varis, que le limon qu'elle entrane, les bords qu'elle reflte, l'angle sous lequel le soleil la frappe, peuvent lui faire prendre. Le groupe des premiers Impressionnistes comprenait Pissarro, Claude Monet, Renoir, Sisley. Ils taient anims de penses communes et, se tenant trs prs les uns des autres, ont tous contribu l'panouissement du systme et la dcouverte des rgles appliquer. Cependant s'il en est un qui ait plus particulirement dgag les traits propres de l'impressionnisme, c'est Claude Monet. Plus que tout autre, en effet, il a su donner l'aspect fugitif de l'heure, l'enveloppe ambiante de lumire, aux colorations phmres des saisons l'importance dcisive dans le rendu de la scne vue. Tellement qu'avec lui les impressions passagres sont devenues assez caractristiques et distinctes pour former, par elles-mmes et en elles-mmes, le vrai motif du tableau. Personne n'avait donc, avant lui, pouss aussi loin l'tude des variations que l'apparence d'une scne naturelle peut offrir. Aussi, portant sa manire l'extrme limite de ce qu'elle peut donner, devait-il peindre les mmes meules dans un champ, ou la mme faade de cathdrale Rouen, un nombre de fois indtermin, douze ou quinze fois, sans changer de place et sans modifier les lignes de fond du sujet, et cependant en excutant bien rellement chaque fois un tableau nouveau. Il s'appliquait seulement fixer chaque fois sur la toile un des aspects modifis, que les changements de l'heure ou de l'atmosphre avaient fait prendre au sujet. L'impression ressentie variait dans chaque cas, et elle tait saisie et rendue si effectivement que, dans chaque cas, elle lui permettait de produire un tableau diffrent. Les Impressionnistes sortis de la priode d'essais taient arrivs, en 1874, la pleine conscience d'eux-mmes. Ils avaient fait cette anne-l, sur le boulevard des Capucines, une premire exposition d'ensemble de leurs oeuvres, qui avait attir l'attention de la critique et du public. Mais la notorit ainsi acquise n'avait eu d'autre rsultat, que de soulever contre eux un immense mouvement de railleries et d'insultes. L'hostilit tmoigne Manet, ses dbuts, se reportait maintenant sur les Impressionnistes. Le peintre impressionniste devenait son tour une sorte de paria, contre qui toute attaque paraissait licite. [Illustration: LA PARISIENNE (DEUXIME TAT)] Manet, qui, alors qu'il tait universellement mpris, avait trouv des amis dans les hommes devenus maintenant les Impressionnistes, n'avait cess de les suivre et de les encourager. Son intrt s'tait accru, lorsqu'il avait vu la manire de peindre en clair, la sienne d'abord, s'tendre sous leur pratique de nouveaux domaines et donner naissance, surtout dans le paysage, une forme d'art originale. Aussi rencontraient-ils en lui un ardent dfenseur. Alors qu'il tait encore lui-mme violemment attaqu et qu'il avait beaucoup de peine surmonter les difficults qui l'assaillaient, il lui restait du temps et de l'nergie pour s'occuper d'eux et les aider. Il se trouvait court d'argent, il dpensait rellement plus que la fortune paternelle le lui permettait et il lui fallait compter, comme supplment, sur la vente de ses oeuvres, mais qui ne survenait qu'accidentellement et encore ne lui procurait que des sommes minimes. Il tait donc dans une situation ne pouvoir rellement se permettre la moindre largesse; cependant sa gnrosit naturelle et son amiti l'emportaient. Il s'ingniait aider ses amis, mme de sa bourse. Il tait all en 1875 voir Claude Monet qui habitait Argenteuil et qui se voyait tellement combattu et mpris, qu'il ne pouvait arriver que trs difficilement vivre de son travail; alors, la recherche de combinaisons pour venir son aide, il m'crivait: Mercredi. Mon cher Duret, Je suis all voir Monet hier. Je l'ai trouv navr et tout fait la cte. Il m'a demand de lui trouver quelqu'un qui lui prendrait, _au choix_, de dix vingt tableaux, raison de 100 francs. Voulez-vous que nous fassions l'affaire nous deux, soit 500 francs pour chacun? Bien entendu personne, et lui le premier, ignorera que c'est nous qui faisons l'affaire. J'avais pens un marchand ou un amateur quelconque, mais j'entrevois la possibilit d'un refus. Il faut malheureusement s'y connatre comme nous, pour faire, malgr la rpugnance qu'on pourrait avoir, une excellente affaire et en mme temps rendre service un homme de talent. Rpondez-moi le plus tt possible ou assignez-moi un rendez-vous. Amitis. E. MANET. Il semblera peut-tre trange que donner mille francs un peintre impressionniste pour dix de ses tableaux ait jamais pu tre un acte dsintress. Mais tout est relatif et au moment o Manet crivait cette lettre, il tait plus difficile d'arracher cent francs pour un tableau de Claude Monet, qu'il ne l'est devenu depuis d'en obtenir dix mille. L'aversion, l'horreur,--je ne sais quel mot trouver qui soit assez fort pour exprimer le sentiment du public,--taient alors telles, qu'en dehors d'une demi-douzaine de partisans, gens de got, mais disposant de peu de ressources, considrs d'ailleurs comme des fous, personne ne voulait avoir de cette peinture, personne ne voulait se donner la peine de la regarder ou, si, par extraordinaire, quelqu'un la regardait, ce n'tait que pour en rire. Les amateurs qui achetaient des tableaux n'eussent pas mme consenti recevoir en don une oeuvre des Impressionnistes, invits la mettre chez eux. Ils se fussent considrs ainsi comme dprciant leurs collections et comme perdant leur renom d'hommes de got. M. Durand-Ruel, le seul marchand qui et encore achet des oeuvres si dcries, allait tellement contre le got gnral, qu'il ne pouvait en vendre n'importe quel prix. Aprs avoir longtemps persist faire des avances aux Impressionnistes, envers lesquels il se conduisait non plus en homme d'affaires, mais en ami dvou, il avait empil de leurs toiles et puis sa caisse, un point qui le mettait dans l'impossibilit momentane de les soutenir. Dans ces circonstances, l'aide que Manet concevait se produisait bien comme un acte de dsintressement. Manet cherchait, de toutes manires, trouver des acheteurs aux Impressionnistes. Il gardait de leurs oeuvres dans son atelier, qu'il s'efforait de faire prendre aux personnes qui venaient le visiter, et il les vantait dans les termes les plus louangeurs. Claude Monet tait de tous celui vers lequel il se sentait le plus vivement port. Il admirait surtout son art de peindre l'eau, sous les apparences les plus diverses. Monet, disait-il, est le Raphal de l'eau. Il le considrait comme tout fait matre dans sa sphre. Un hiver il voulut peindre un effet de neige; j'en possdais prcisment un de Monet qu'il vint voir; il dit, aprs l'avoir examin: Cela est parfait, on ne saurait faire mieux, et il renona peindre de la neige. Il s'tablit ainsi entre eux une grande amiti et des rapports suivis, qui se sont toujours traduits par un change de bons procds. Manet fut amen peindre Claude Monet et les siens plusieurs fois. Il le peignit, une premire fois en 1874, dans son bateau sur la Seine. Monet, qui travaillait directement devant la nature, s'tait amnag un bateau, l'poque o il habitait Argenteuil, pour y excuter l'aise ses vues de la Seine. Il l'avait dispos d'une faon particulire avec une petite cabine au fond, o se rfugier en cas de mauvais temps, et une tente par devant, sous laquelle il pouvait se tenir au soleil. Manet avait reprsent Monet peignant sous la tente de son bateau et Mme Monet, par derrire, assise dans la cabine. Il avait lui-mme donn pour titre au tableau: _Monet dans son atelier_, en disant plaisamment: Monet! son atelier, c'est son bateau. Il a peint encore une fois Monet et sa famille en plein air, toujours en 1874, cette fois dans leur jardin. La femme et le fils sont assis sous des arbres, pendant que le pre, contre une haie, s'occupe jardiner. Manet avait t lui-mme, ds ses dbuts, un partisan de la peinture en plein air, que les Impressionnistes taient venus adopter systmatiquement. Avec ses ides de ne peindre que des choses vues, il avait commenc faire des tudes de plein air ds 1854, alors qu'il frquentait encore l'atelier de Couture. En 1859, il a peint un paysage Saint-Ouen qui s'est appel la _Pche_, o on voit la Seine avec ses rives et un pcheur dans un bateau. Il devait ensuite avoir la fantaisie de placer sur cette toile son portrait et celui de sa femme, tous les deux vtus de costumes la Rubens, ce qui a fait prendre l'oeuvre un air composite assez singulier. Il peignit en 1861 des tudes dans le jardin des Tuileries, qui devaient lui servir composer son tableau de la _Musique aux Tuileries_. Son paysage du _Djeuner sur l'herbe_ a t peint en 1863, d'aprs des tudes faites l'le de Saint-Ouen. A son exposition de 1867 ont figur diverses marines, des paysages, une course de chevaux, excuts en plein air les annes prcdentes. En 1867, il peint, sur une toile de dimensions importantes, une _Vue de l'Exposition universelle_. La vue, prise du Trocadro, s'tend sur le Champ de Mars, o cette anne-l l'exposition tait concentre. Mais ce moment le plein air tait un des sujets les plus discuts, dans les runions du caf Guerbois, entre Manet et ses amis. Il s'adonnera donc dsormais, d'une manire toute spciale, la peinture de plein air; il lui fera une part de plus en plus grande dans sa production. En 1868 et 1869 il passe une partie de l't Boulogne; il y peint des marines et des vues du port. L'une d'elles, connue sous le titre du _Clair de lune_ ou du _Port de Boulogne_, a t prise d'une fentre de l'htel de Folkestone, sur le quai de Boulogne. Elle rend bien la magie de la nuit et l'apparence fantastique des nuages, emports devant la lune. Deux toiles ont t consacres au dpart du bateau vapeur, faisant le service entre Boulogne et Folkestone. En 1870, avant la guerre, il peint dans un jardin de Passy le petit tableau qui s'est appel le _Jardin_, o l'on voit une jeune femme en blanc, assise prs de son enfant plac dans une petite voiture et un jeune homme ct, tendu sur l'herbe. En 1871 il peint le _Bassin d'Arcachon_, son retour des Pyrnes, et le _Port de Bordeaux_, des fentres d'une maison situe sur le quai des Chartrons. En 1872 il peint en Hollande, o il est all, une marine. En 1873 ses tableaux de plein air sont particulirement nombreux. Il passe une partie de l't Berck-sur-Mer; il y peint les _Hirondelles_. Sa mre et sa femme ont pos pour les dames reprsentes. Il les a rduites des proportions tellement restreintes, que le tableau demeure presque un paysage pur. Le titre est venu de quelques hirondelles, qui volent par-dessus le terrain couvert de gazon. Il peint encore Berck une vue de mer avec personnages. Sa femme est assise au premier plan; ct d'elle Eugne Manet est tendu sur le sable et, au fond, la mer bleue s'lve vers l'horizon. Ce tableau s'est appel _Sur la Plage_. Il peint, toujours Berck, les _Pcheurs en mer_; embarqu avec eux, il les a saisis sur le vif, leur travail, pendant que l'embrun de la mer venait mouiller sa toile. Les longues annes passes terre sans naviguer lui avaient fait perdre le pied marin, acquis au cours de son voyage au Brsil, car il racontait que le mal de mer l'avait fort incommod sur la barque de pche. Il peint en outre, en plein air, en 1873, la _Partie de crocket_, et enfin le _Chemin de fer_, qu'il expose au Salon de 1874. Dans ses oeuvres de plein air, Manet devait marquer sa manire personnelle, en face de ses amis les Impressionnistes. Eux, qui taient principalement des paysagistes, peignaient surtout en plein air des paysages purs, o ils introduisaient accessoirement des figures humaines; tandis que lui, qui jusqu' ce jour avait surtout peint des tableaux de figures, maintenant qu'il abordait plus particulirement le plein air, se maintenait cependant dans sa vritable manire, en donnant ses figures une grande importance, de telle sorte que le paysage ne formt le plus souvent autour d'elles que le cadre ou le fond de la scne. Dans ces ides Manet se rsolut frapper un coup. Jusqu'alors ses tableaux de plein air avaient t de dimensions assez restreintes. Le premier qu'il et envoy au Salon en 1874, le _Chemin de fer_, se trouvant de cet ordre, n'avait gure t reconnu pour ce qu'il tait. Maintenant il en peindrait un o les personnages atteindraient la grandeur naturelle et qui serait tellement caractristique, qu'on ne pourrait se mprendre son sujet. Dans l't de 1874, il s'assure une femme approprie et obtient de son beau-frre Rudolph Leenhoff de venir poser. Il les emmne Argenteuil. L il les place l'un contre l'autre, dans un bateau, assis sur un banc, avec l'eau bleue, comme fond, et une des berges de la Seine, pour clore l'horizon. Il se met les peindre, en plein soleil, sur une toile d'un mtre cinquante de haut et un mtre quinze de large. Peindre ainsi deux personnages de grandeur naturelle, en maintenant chaque tre et au paysage l'intensit de coloris que l'clat du plein air leur donnait, tait une tentative d'une extrme hardiesse. Il fallait pour la mener bien un homme, dou d'abord d'une vision particulire, puis habitu raliser sur la toile la juxtaposition des tons les plus tranchs. L'oeuvre termine fut expose, comme unique envoi, au Salon de 1875, sous le titre d'_Argenteuil_. Il s'tait propos de frapper un coup avec ce tableau. Il devait pleinement y russir, mais non pas de la manire qu'il et dsire. Quand il cherchait attirer l'attention, c'tait toujours avec l'esprance de captiver le public et la presse. Les dceptions ne le dcourageaient point; aprs tant d'oeuvres montres sans trouver le succs recherch, il pensait toujours qu'il en produirait d'autres qui le lui obtiendraient. Il lui tait arriv une chance de ce genre avec le _Bon Bock_, mais par un concours exceptionnel de circonstances heureuses. Maintenant qu'avec son _Argenteuil_, il se proposait de frapper un coup d'clat, en mettant dans une oeuvre, comme il l'avait dj fait, la marque de sa pleine originalit, la tentative, loin d'avoir le rsultat favorable qu'il entrevoyait toujours, ne pouvait que soulever de nouveau l'hostilit que ses oeuvres antrieures, produites dans les mmes donnes, avaient fait natre. C'est ce qui allait en effet avoir lieu. L'_Argenteuil_ devait tre, avec le _Djeuner sur l'herbe_, l'_Olympia_ et le _Balcon_, celui de ses tableaux qui rencontrerait la dsapprobation la plus violente et la plus universelle. Une des particularits qui avaient le plus dplu chez Manet avait t sa manire de peindre en tons clairs juxtaposs. On n'avait vu tout d'abord dans cette pratique qu'un bariolage, et l'oeil habitu aux tableaux envelopps d'ombre en avait t offens. Cependant, depuis plus de dix ans qu'il persistait se produire aux Salons, et qu'il y revenait toujours le mme, on avait fini par le tolrer. On avait mme t jusqu' accepter celles de ses oeuvres conues dans une gamme de couleurs moins vive que les autres. En outre, sans qu'on s'en rendt compte, par la seule puissance du vrai sur le convenu, du naf sur l'artificiel, cette manire tant abhorre d'appliquer les tons clairs sans ombres intermdiaires exerait son influence et l'cole franaise commenait supprimer les ombres opaques, pour aller vers le clair. Ainsi l'accoutumance venue d'une part, et de l'autre un changement gnral se produisant, il se trouvait que l'art de Manet ne frappait plus par un air d'absolue tranget, qu'il n'tait plus considr comme entirement en dehors des rgles. Si on n'allait point encore jusqu' l'accepter tout fait, au moins on s'y habituait, dans une certaine limite. Mais voil qu'avec cet _Argenteuil_ peint en plein air, Manet accentuait tellement sa manire, qu'il se remettait vis--vis des autres dans l'tat de sparation absolue, o il s'tait trouv l'origine. L'clat des tons se trouvait port, par le fait d'un tableau peint en plein air, un tel degr d'acuit, qu'il dpassait de beaucoup tout ce que les tableaux peints dans la lumire attnue de l'atelier avaient laiss voir. Le gain que Manet avait pu faire, par l'accoutumance o l'on tait entr avec ses tableaux d'atelier, tait donc perdu pour ceux du plein air. Aussi revoyait-on devant l'_Argenteuil_ ces attroupements bruyants qui s'taient produits devant le _Djeuner sur l'herbe_ et l'_Olympia_. L'clat du plein air offusquait. Les spectateurs le trouvaient intolrable. Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Un effet exasprait par-dessus tout: l'eau de la Seine peinte d'un bleu intense. Il est pourtant certain que l'eau limpide et profonde d'une rivire, frappe, dans certaines conditions, par le soleil, laissera voir des tons d'un tel bleu, que la palette la plus riche ne pourra pleinement les rendre. Manet ayant peint la Seine Argenteuil par un soleil ardent avait eu beau s'efforcer, l'eau bleue de son tableau avait d rester, comme clat, au-dessous de la ralit. Mais le public et les critiques n'taient mme d'entrer dans aucune de ces considrations. Cette eau bleue leur causait une sorte de souffrance physique, elle les aveuglait. Devant le _Balcon_ de 1869, tout le monde s'tait rcri. Avait-on jamais vu un balcon vert! Maintenant tout le monde se soulevait contre l'eau de l'_Argenteuil_. Avait-on jamais vu de l'eau bleue dans une rivire! Il tait vrai qu'on n'avait jamais vu apparatre, dans un tableau du Salon et mme dans aucun autre tableau n'importe o, de l'eau bleue, peinte avec une telle intensit de coloris, puisque personne, except les Impressionnistes, ne s'tait encore avis d'aller peindre en plein soleil, directement devant la nature. Manet s'tant livr une tentative originale et ayant travaill dans des conditions encore inconnues devait par cela mme produire une oeuvre doue de caractres qui la diffrencieraient de toutes les autres. C'est prcisment parce qu'il en tait ainsi qu'elle et d tre loue ou au moins prise en considration, comme hors de la banalit et du pastiche, qui sont la mort de l'art. Mais au contraire le public en art, comme en toutes choses, n'aime que les voies battues, commodes sa nonchalance. Il est d'instinct l'ennemi des nouveauts. Cet _Argenteuil_, vu au Salon comme une oeuvre sans prcdent, dplaisait donc par cela mme tout le monde. Le tableau qui, par sa tonalit gnrale, soulevait l'hostilit, ne gagnait rien, lorsque les deux personnages qui y figuraient taient considrs part. D'abord on les dclarait laids et vulgaires. Et puis! que faisaient-ils assis sur un banc, dans ce bateau? Ils manquaient peut-tre de raffinement, mais les canotiers qui vont, les hommes en tricot, les femmes en robes multicolores, s'amuser sur l'eau, n'ont jamais appartenu l'lite sociale. D'ailleurs ils taient assis dans le bateau, pour n'y rien faire autre chose que d'y tre assis. C'tait la question pose, l'occasion du _Chemin de fer_, l'anne prcdente, o une femme et une petite fille avaient t reprsentes sans se livrer aucune mimique particulire, simplement pour offrir deux figures peindre. Le public insensible aux arrangements picturaux en eux-mmes, qui demande toujours aux personnages d'un tableau d'accomplir une action bien dtermine, avait trouv, en 1874, les femmes du _Chemin de fer_ incomprhensibles, et il jugeait, en 1875, tranges et mprisables les canotiers de l'_Argenteuil_, dans la simplicit de leur pose et de leur habillement. En peignant son _Argenteuil_, Manet avait reprsent un ct de la vie parisienne, qui a presque entirement disparu. Avant que la bicyclette ne ft connue, le canotage, les jours fris, dans la belle saison, formait l'amusement d'une partie de la jeunesse. Argenteuil, Asnires, Bougival, voyaient accourir des bandes de jeunes gens des deux sexes qui, aprs avoir prodigu leurs forces ramer sur l'eau, finissaient la journe par un festin au cabaret et un bal champtre. La bicyclette a mis fin ces divertissements; ceux qui s'y fussent autrefois adonns se dispersent maintenant sur les routes. Les canotiers venaient de mondes diffrents, mais les femmes qu'ils emmenaient avec eux n'appartenaient qu' la classe des femmes de plaisir de moyenne condition. Celle de l'_Argenteuil_ est de cet ordre. Or comme Manet, serrant la vie d'aussi prs que possible, ne mettait jamais sur le visage d'un tre autre chose que ce que sa nature comportait, il a reprsent cette femme du canotage, avec sa ligure banale, assise oisive et paresseuse. Il a bien rendu la grue que l'observation de la vie lui offrait. Il a encore peint un type analogue dans son tableau la _Prune_. Une femme, de celles qui attendent dans les cafs la rencontre venir, accoude sur une table, regarde l'oeil vague, devant elle, dans le nant de sa pense. Aprs avoir peint dans l'_Argenteuil_ la vie peu prs disparue du canotage, Manet devait peindre, dans la _Servante de Bocks_, la vie, qui survenait alors et qui s'est depuis fort dveloppe, du cabaret chansons. On avait ouvert, sur le boulevard de Clichy, un tablissement de cet ordre, appel le Reichshoffen, o la bire tait apporte par des servantes. Manet avait remarqu le mouvement des servantes qui, en posant d'une main un bock sur la table, devant le consommateur, savaient en tenir plusieurs de l'autre, sans laisser tomber la bire. Voulant peindre une de ces filles l'oeuvre, il s'interdit de prendre, pour poser, un modle quelconque, il lui fallait la fille mme. Il est de ces mouvements que seule une longue pratique a pu enseigner. Millet a peint une enfourneuse, une villageoise introduisant une miche dans un four, et il l'a peinte en indiquant avec justesse la saccade des deux bras et du dos qu'elle fait, pour dtacher sa miche de la pelle qui la supporte et l'enfoncer dans le four. Tous les modles de la terre n'auraient pu donner Millet son enfourneuse. Il lui a fallu pour l'obtenir trouver une villageoise d'entre les villageoises, qui et, toute sa vie, ptri et enfourn du pain. Dsireux de peindre une servante de bocks, dans l'exercice si l'on peut dire de sa virtuosit, Manet s'adressa celle du caf qui lui parut la plus experte. Cette fille flairant l'aubaine affecta des scrupules et dclara qu'elle n'irait poser dans son atelier qu'accompagne d'un protecteur. Il dut en passer par l et les payer grassement tous les deux pendant qu'il excutait son tableau. Le protecteur se trouva tre un grand diable en blouse. Il l'a reprsent, accoud sur une table, la pipe la bouche, tandis que la servante pose un bock prs de lui, de son geste particulier. Le soulvement caus au Salon de 1875 par l'_Argenteuil_ avait t si violent, qu'il tait presque venu remettre Manet dans la situation de rprouv du dbut. Il conservait, il est vrai, pour le dfendre, un groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et de partisans qui lui avaient manqu autrefois. Mais leur voix qui pouvait tre entendue, lorsque la rprobation faiblissait ou cessait mme, comme l'occasion du _Bon Bock_, tait touffe lorsque, comme dans le cas de l'_Argenteuil_, elle se dchanait en tempte. Alors les ennemis avaient beau jeu et c'tait par fortune qu'un ami comme M. Jules de Marthold parvenait prsenter une vigoureuse dfense de l'art de Manet, dans un journal o il tait rdacteur. La presse autrement ne s'ouvrait qu'aux railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet, qui avait pens qu'avec son essai de plein air, il parviendrait peut-tre captiver le public, se voyait de nouveau du et rejet en plein combat. Il ne se dcourageait jamais. L'insuccs de l'_Argenteuil_, loin de le faire renoncer la peinture de plein air, ne fut qu'un stimulant pour l'y attacher. Il lui donnera donc maintenant, jusqu' la fin, une place tout fait rgulire dans son oeuvre. Il l'entremlera systmatiquement avec celle de l'atelier. Il avait, en mme temps que l'_Argenteuil_, peint un autre tableau de plein air, _En bateau_, qu'il devait exposer au Salon de 1879, et tant all en 1875 faire un voyage Venise, il en rapporta deux toiles de plein air. Le motif lui avait t fourni par les poteaux de couleurs vives, placs sur les canaux, devant la porte d'eau de certains palais. En 1875, l't, il peint dans un jardin le _Linge_, pour l'exposer comme suite l'_Argenteuil_. Il l'envoie, en effet, avec un autre tableau, l'_Artiste_, peint l'atelier, au Salon de 1876, mais le Jury les refusa. Voil donc que, tout coup, aprs huit ans, le jury revenait son ancienne rigueur et se remettait frapper Manet d'ostracisme. Le refus du jury, en 1876, se produisait comme la consquence du soulvement du public et de la presse contre l'_Argenteuil_ de 1875, de mme que le refus du jury, en 1866, avait t la consquence du soulvement de l'opinion contre l'_Olympia_ de 1865. Le jury tait fondamentalement hostile Manet; les peintres qui le composaient, alors ancrs dans la tradition et l'observance des vieilles rgles, ne voyaient en lui qu'un rvolt, frapper le plus possible. Du moment qu'on ne voulait point admettre que le Salon ft un lieu, o l'originalit, comme suprme condition de tout art vivant, dt tre la bienvenue, qu'on considrait au contraire qu'on ne devait y tre reu qu'en se soumettant aux prceptes inculqus, le jury ne pouvait que traiter Manet en rprouv. Ses membres mettaient donc profit, pour l'exclure, l'insuccs de son _Argenteuil_ et ils le faisaient d'autant mieux que cette apparition de la peinture en plein air leur semblait devoir renverser tout ce qui restait encore debout du grand art traditionnel, tel qu'ils le concevaient. Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction de frapper Manet! Mais cet homme, leurs yeux, tait un monstre qui, alors qu'on lui faisait des concessions, qu'on commenait tolrer ses dportements, loin de s'assagir, repartait de plus belle et se dchanait aux extrmes. Il tait d'abord venu comme saccager le grand art du nu avec son _Djeuner sur l'herbe_ et son _Olympia_; il avait rejet les rgles enseignes de marier l'ombre avec les clairs, pour peindre par tons vifs juxtaposs. Voil que depuis dix ans, cette manire, rapparaissant, commenait agir sur les jeunes peintres, pour les dbaucher, les loigner de la sage tradition et par surcrot son auteur en arrivait maintenant, avec la peinture du plein air, des outrances non souponnes, des scnes fixes directement devant la nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts, les multicolores habillements mis cte cte, pour aveugler les gens et leur faire sans doute bientt considrer les autres toiles du Salon, avec leurs ombres traditionnelles, comme des productions du Tartare. Il avait, en outre, engendr d'autres monstres, les Impressionnistes, qui rapportaient de la campagne des tableaux, o chaque jour ils surhaussaient l'clat des tons. Enfin, la rprobation de la presse et du public s'tant produite en 1875 comme pour les soutenir, ils reprenaient leur rle de dfenseurs de la tradition et de protecteurs des rgles, en fermant de nouveau le Salon Manet. Les deux tableaux refuss, le _Linge_ et l'_Artiste_, taient des oeuvres puissantes. Le _Linge_ reprsentait une femme au milieu d'un jardin, vtue d'une robe bleue. Elle tait occupe laver du linge dans un baquet, sur lequel un enfant debout s'appuyait des mains. Les effets de coloris taient produits par la robe bleue de la femme, les grandes plantes vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait ralis la juxtaposition de tons vifs, demande aux extrmes ressources de sa palette, qui, analogues aux audaces de l'_Argenteuil_, avaient fait refuser le tableau. Mais pour que le jury tendt ses rigueurs l'autre, l'_Artiste_, il fallait qu'il ft rellement dsireux de montrer toute sa colre, car celui-l, peint dans l'atelier, restait conforme la donne ordinaire de Manet, que les jurys, en recevant depuis des annes ses tableaux, avaient par l mme comme accepte. C'tait un portrait en pied du graveur Desboutins, vu de face, bourrant sa pipe, peint tout entier dans les gris, sans l'introduction de ces couleurs varies, capables d'offusquer. Il tait plein d'air et de lumire et si, dans l'excution de certaines parties, on voyait les touches et les indications sans fini prcieux propres Manet, ces particularits semblaient au moins leur place, dans une oeuvre de grandes dimensions, o le personnage se dtachait comme un bloc. [Illustration: LES BOTTINES] Manet, exclu du Salon, rsolut de montrer ses tableaux dans son atelier. Il adressa des lettres la presse, aux artistes, aux amateurs, aux hommes du monde, pour qu'ils vinssent les voir et les juger. Il plaa prs d'eux un registre o les visiteurs purent crire. Les remarques et les observations les plus diverses y furent consignes, quelques-unes saugrenues, beaucoup d'autres, o les gens, gardant naturellement l'anonyme, laissaient voir, par des grossirets, combien tait encore profonde l'hostilit contre l'artiste. Mais les amis et les partisans purent exprimer de leur ct leur approbation et leurs louanges. Manet tait si connu, ses productions soulevaient d'abord une telle curiosit, on tait si bien habitu s'chauffer son sujet, que l'exposition particulire de ses tableaux fit du bruit. Elle devint un vnement parisien. Il fut de mode de visiter son atelier. De telle sorte que le refus du jury n'atteignit pas le rsultat d'touffement que ses auteurs s'en taient promis. Les oeuvres refuses, si elles chapprent la foule qui se bouscule aux Salons, furent en dfinitive vues de l'lite, qui s'intresse aux choses d'art. La presse, il faut lui rendre cette justice, prit d'ailleurs presque entirement parti pour Manet contre le jury. Ces journalistes mmes qui, au prcdent Salon, avaient tmoign de leur mpris pour l'_Argenteuil_ et qui maintenant encore, en prsence des oeuvres montres dans l'atelier, n'avaient que des critiques exprimer, s'levaient cependant contre l'ostracisme dont leur auteur tait l'objet. On trouvait qu'un homme depuis si longtemps sur la brche, dployant une telle volont de travail, devait avoir le droit de se produire. Le jury abusait, pensait-on, de ses pouvoirs en le mettant en interdit. Qu'on le laisst donc exposer! Ce serait ensuite la presse et au public faire justice de ses erreurs. Tous s'taient du reste acquitts de cette mission, en le poursuivant sans relche de leurs svrits. C'est pourquoi, aprs l'avoir si longtemps malmen, c'et t un manque de gnrosit, que de venir maintenant approuver qu'on lui fermt le Salon. De telle sorte que le soulvement caus par l'_Argenteuil_, sur lequel le jury s'tait comme appuy pour frapper Manet, n'amenait point l'approbation de son acte qu'il s'tait promise. Et puis, comme on se drangeait pour aller voir les tableaux dans l'atelier, le jury, moralement blm pour sa svrit, n'en obtenait mme pas l'avantage de pouvoir soustraire aux regards les audaces juges dmoralisantes du peintre. Manet se sentit donc assez dfendu pour croire que les refus subis en 1876 ne se renouvelleraient pas en 1877. Malgr cela, pour se rouvrir avec certitude le Salon, il tint un certain compte des rpulsions du jury, en ne prsentant point cette fois-ci d'oeuvre de plein air, mais en envoyant deux tableaux peints dans l'atelier. Le jury ne pouvait ds lors songer renouveler ses refus et les tableaux furent dclars admis. L'un d'eux fut cependant ensuite limin, cause du sujet considr comme trop libre. Le tableau limin avait pour titre _Nana_, d'aprs le roman d'mile Zola. Il reprsentait une jeune femme sa toilette, en corset et en jupon, mme de se pomponner. Jusque-l il n'offrait rien qui pt effaroucher et c'tait un personnage accessoire qui, en lui donnant sa signification, avait amen le jury l'exclure. Manet avait peint, sur un ct de la toile, contemplant la toilette de la jeune femme, un monsieur en habit noir, assis le chapeau sur la tte. Par ce personnage et le dtail du chapeau, la femme tait dtermine; sans qu'on et besoin d'explications, on voyait qu'on avait affaire une courtisane. Manet qui voulait peindre la vie sous tous ses aspects, qui cherchait la rendre la plus vraie possible, avait trouv moyen, par l'introduction auprs d'une femme d'un personnage masculin d'ailleurs inactif, d'tablir un intrieur de courtisane. C'tait un des cts de la vie de plaisir qu'il rendait, mais l'aide d'un artifice si simple et si tranquille, que l'ensemble n'avait rien d'offensant. On avait devant soi une oeuvre d'art juger uniquement comme telle et ceux qui eussent voulu la considrer d'un autre point de vue, on pouvait dire: Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a fait autre chose que de peindre, sans sous-entendu, les scnes conues franchement, pour exister comme oeuvres d'art. Quand on a voulu trouver dans son _Djeuner sur l'herbe_, dans son _Olympia_ ou dans sa _Nana_ certaines intentions, ce sont simplement les accusateurs qui tiraient d'eux l'ide malsaine qu'il n'avait jamais eue. Lorsqu'on compare en particulier cette _Nana_ aux nombreuses reprsentations de Joseph et de Putiphar, de Suzanne et des vieillards, de Nymphes et de Satyres, peintes par les grands matres et places dans les muses, on reconnat qu'elle est ct d'une rserve parfaite. Mais le temps est encore ici un lment essentiel. Aprs la mort de leurs auteurs, les audaces s'apaisent et se font accepter, tandis que l'exposition tranquille de simples ralits, au moment o elle se produit, parat offensante. Toujours est-il que le jury du Salon de 1877 se refusait montrer une courtisane, qu'on et pu prendre pour une vertu, en comparaison de certaines dames tenues dans les muses. Il est prsumable aussi que le Jury, qui tant de fois avait repouss Manet, n'y regardait pas de si prs et que _Nana_ lui offrant un motif de refus faire valoir, il s'empressait de le saisir, pour bannir un de ses tableaux de plus. L'autre envoi au Salon et celui-l expos tait le _Portrait de M. Faure, dans le rle d'Hamlet_. M. Faure, baryton, tait alors le chanteur le plus en renom du Grand-Opra. Il avait nou des relations d'amiti avec Manet. Il frquentait son atelier et, grand collectionneur, tait devenu, aprs M. Durand-Ruel, le principal acheteur de ses tableaux. Manet l'avait reprsent dans le rle d'Hamlet, de l'opra du mme nom d'Ambroise Thomas. C'tait la seconde fois qu'il peignait un Hamlet. Les deux n'ont aucune ressemblance. On est surpris d'abord, qu'un mme rle puisse fournir deux types aussi dissemblables. Mais lorsqu'on observe directement la vie on dcouvre une grande multiplicit d'aspects, sous des formes o l'on aurait d'abord pu souponner l'uniformit. Les Hamlet peints pur Manet, personnifis par deux acteurs diffrents, engags dans des genres diffrents, n'ont donc pu se ressembler. Le premier, peint en 1866, sous le nom de l'_Acteur tragique_, reprsentait Rouvire qui, en effet, acteur tragique, faisant surtout ressortir dans ses rles le ct farouche, avait amen Manet peindre un Hamlet tnbreux, port la vengeance. Le second, celui de cette anne, reprsentait au contraire Faure, qui, ayant chanter la musique d'Ambroise Thomas et se faire entendre dans une immense salle d'Opra, s'offrait sans caractre dramatique saillant et ne pouvait donner, ce que Manet avait en effet mis sur la toile, qu'un Hamlet l'aspect de virtuose. Par exception, les deux tableaux envoys au Salon de 1877 montraient des types emprunts la littrature, l'un une tragdie de Shakespeare, l'autre un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'tait point remont jusqu' l'oeuvre littraire, pour y chercher le caractre original, que les auteurs avaient eux-mmes voulu donner leurs hros. Il s'tait arrt en route, en prenant, pour les peindre, des tres vivants dous d'une physionomie propre. On voit par l que, contrairement aux romantiques et en particulier Delacroix, il ne concevait point son art de la peinture comme devant se conformer des oeuvres littraires, pour en devenir une explication ou une illustration. Ses Hamlet ne sont donc point de Shakespeare, pas plus que sa Nana n'est de Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est point demand quel tait le type rellement cr par l'imagination de Shakespeare pour le rendre, il a peint deux tres spciaux, que lui offraient deux acteurs distincts, posant devant lui. De mme que dans sa Nana, il a peint le modle qu'une courtisane relle lui fournissait, sans s'attacher personnifier exactement la cration du roman, et aussi reconnat-on que sa Nana et celle de Zola sont deux femmes diffrentes. En 1878 comme en 1867, il devait y avoir une Exposition universelle o, ct de l'Industrie, on ferait une place aux Beaux-Arts. Manet cette anne-l n'envoya rien au Salon, mais dsireux d'apparatre la plus importante des expositions, il y prsenta des oeuvres. Elles furent refuses. En 1878, comme en 1867, il voyait donc l'Exposition universelle se fermer pour lui. C'tait un jury spcial qui choisissait les tableaux exposer, mais il se recrutait parmi les mmes peintres vieillis dans le respect des rgles, qui formaient les jurys des Salons annuels. Or tous ceux-l qui, pleins de la croyance qu'ils devaient dfendre la tradition, avaient autant que possible ferm les portes des Salons Manet, s'ils avaient enfin t contraints par la force des choses de les lui ouvrir, se rejetaient sur l'Exposition universelle, comme sur un exceptionnel retranchement, pour l'en tenir l'cart et l'empcher de se produire. Manet frapp ainsi, pour la seconde fois, dans une occasion exceptionnelle, eut la pense de recourir une exposition particulire, comme il l'avait fait en 1867. Il rechercha un local et il rdigea mme le catalogue des oeuvres montrer, qui comprenait cent numros. Puis il renona son projet. Il fut sans doute amen s'abstenir ainsi, par la pense qu'aprs l'norme attention qui s'tait porte sur ses oeuvres aux Salons, elles taient assez connues pour qu'il pt se dispenser de les montrer nouveau. Une autre cause, qui aussi l'arrta, fut les frais considrables qu'une exposition part et amens et qu'il ne pouvait encourir. Il continuait ne vendre de tableaux que de loin en loin, des prix fort minimes, et ses ressources limites ne lui permettaient pas de rpter la dpense d'une installation spciale, analogue celle de 1867. Cependant le refus prouv par Manet en 1878 l'Exposition universelle, aprs celui de 1876 au Salon, avait soulev de nombreuses protestations dans la presse et chez les artistes. On pouvait s'apercevoir ainsi que toujours mpris par le public dans son ensemble, il gagnait du terrain parmi une lite. Le nombre de ses partisans et de ses dfenseurs s'accroissait, de telle sorte que le jury qui le condamnait avait subir de fortes attaques et que mme ses membres se voyaient individuellement pris partie et recevaient leur tour des injures. Aussi, se sentant de plus en plus soutenu, renona-t-il, en se prsentant au Salon de 1879, ces mnagements qu'il avait cru devoir observer au Salon de 1877, aprs le refus de 1876. Il avait alors cart les tableaux de plein air, qui offusquaient particulirement, pour n'envoyer que des toiles peintes dans l'atelier. Mais en 1879 il revient la charge sans faire de concessions; il soumet au jury d'examen deux toiles, l'une _En bateau_, un plein air, l'autre _Dans la serre_, qui tout en ayant t peinte en lieu couvert, offrait cependant des tons trs vifs. Les deux furent reues. _En bateau_ avait t peint en 1874, avec l'_Argenteuil_, mais dans une gamme de tons moins violente. On n'y trouvait pas de dtail aussi hardi que l'eau bleue, mise comme fond l'_Argenteuil_. Le personnage principal, un canotier, tenait le gouvernail du bateau, vtu d'un maillot blanc. Il s'harmonisait bien avec l'eau de la rivire d'un gris azur. Le tableau, relativement calme, s'il ne parvenait recueillir l'approbation, passait au moins sans soulever une trop grande hostilit. _Dans la serre_ dplaisait au mme titre que toutes les oeuvres de Manet, o se voyaient des tons varis et des couleurs vives. Deux personnages, une jeune femme et un jeune homme, s'y dtachaient sur les plantes vertes d'une serre. La jeune femme tait assise, tendue sur un banc; le jeune homme, accoud sur le dossier du banc, causait tranquillement avec elle. La scne s'offrait pleine de charme, mais comme le fond tait form par les plantes vertes peintes dans tout leur clat, le public, selon son habitude en semblable circonstance, dclarait l'arrangement criard, et ses pauvres yeux s'en trouvaient offusqus. Manet avait fait poser, pour son couple, un jeune mnage, M. et Mme Guillemet, amis de sa famille. La femme, une jolie personne trs lgante, tait connue pour le bon got de ses toilettes. Aussi pouvant disposer d'un tel modle avait-il su en profiter. On lui reprochait de ne peindre que des femmes vulgaires, mal habilles, et il ne pouvait oublier que son _Balcon_, de 1869, avait subi les railleries impitoyables, parce qu'on avait jug que les dames qui s'y montraient taient affreusement fagotes. Ayant peindre cette fois-ci une lgante, il s'est tudi maintenir la robe ses plis rectilignes et sa coupe irrprochable, avec autant de soin que s'il et travaill pour un journal de modes. Mme Guillemet portait des chapeaux ravissants, qui excitaient d'autant plus la curiosit, qu'on savait qu'elle les faisait elle-mme. Manet s'est appliqu en ami sur son chapeau, encore plus que sur sa robe. Il l'a rendu de telle sorte qu'aucune femme ne saurait manquer de le trouver son got. Il a repris l'arrangement de plantes vertes, mis comme fond son tableau _Dans la Serre_, pour l'introduire dans une composition o sa femme, vtue de gris, est reprsente assise elle aussi sur un banc. Il a encore peint, dans le mme temps, se dtachant sur un fond de plantes vertes, mais cette fois assise dans un fauteuil, une jeune femme vtue de noir, qui tient un ventail dploy. A ce moment, en 1879, Manet, au sommet de sa carrire, avait atteint le genre de renom qui devait lui appartenir de son vivant. C'tait un des hommes les plus en vue de Paris. Tout le monde savait qui il tait. Mais dans la masse du peuple et mme dans cette foule restreinte qu'on appelle le _Tout Paris_, il demeurait incompris. On ne voyait toujours en lui qu'un artiste outr, violent, sans les qualits des vrais matres et, en dfinitive, il restait presque le rprouv qu'il avait t ses dbuts. Une lite d'crivains, de connaisseurs, d'artistes, de femmes distingues, un noyau de disciples lui taient venus, qui, sachant l'apprcier, lui tmoignaient la plus vive amiti; il sentait que les jeunes artistes s'abandonnaient en partie son influence. Mais ces avantages, dans un cercle restreint, ne le ddommageaient point du jugement que le peuple au dehors continuait lever contre lui. Il ne connaissait pas cette philosophie qui porte les gens se satisfaire eux-mmes de leur mrite, en mprisant l'opinion des contemporains. Il avait eu ds l'abord conscience de sa valeur, il avait tout de suite vu qu'elle devrait tre un jour universellement reconnue et faire mettre son oeuvre au premier rang. Mais cette reconnaissance qu'il se promettait toujours de voir venir reculait sans cesse, et chaque fois qu'elle s'vanouissait, il en prouvait de la tristesse. Il comprenait la vie d'artiste sous la forme des succs clatants d'un Rubens. Les honneurs, les postes officiels, les distinctions des acadmies, l'entre dans les Instituts, puisque ces choses existaient et taient acquises d'autres, lui semblaient lui aussi son d. Il souffrait de ne pouvoir les obtenir, alors que les autres s'en paraient sous ses yeux. Homme du monde, ayant le got de la socit, c'tait pour lui un perptuel agacement de voir, dans les salons, les sourires et les compliments des femmes, les hommages des hommes aller ces artistes en renom qui le combattaient, l'expulsaient des expositions, accaparaient les honneurs, pendant que lui, trait en artiste infrieur, n'tait got que pour les manires distingues et l'esprit de conversation qu'on lui reconnaissait comme seule supriorit. Et puis! pendant que les autres encore arrivaient la richesse, il continuait d'empiler les toiles dans son atelier et, s'il en vendait de temps en temps, il n'en retirait que des sommes minimes, qui lui permettaient tout juste de faire face aux dpenses de sa vie, tenue sur un pied modeste. Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il tait avec ses amis, son entrain naturel, son lasticit de temprament le maintenaient l'tat d'homme gai, mais lorsqu'il se retrouvait dans le monde, lorsque les refus des jurys ou les injures et les railleries de la presse se reproduisaient, il en ressentait une trs grande amertume. A mesure que les annes s'coulaient, il devenait cet homme qui a eu certaines ambitions qu'il sait justifies et qu'il croyait ralisables, et qui, mesure qu'il les voit s'vanouir, prouve une intime dception. Manet tait un Parisien qui personnifiait, ports toute leur puissance, les sentiments et les habitudes des Parisiens. Il reprsentait, avec sa sensibilit d'artiste, ses penchants d'homme du monde, son besoin de sociabilit, le Parisien par les cts de raffinement o il se distingue, mais aussi o il arrive un genre de vie presque artificiel. Il ne pouvait donc vivre qu' Paris et, en outre, il ne pouvait y vivre que d'une certaine manire. A l'poque o il apparaissait, ce qu'on appelait le Boulevard, l'espace compris entre la rue Richelieu et la Chausse-d'Antin, tait depuis longtemps un lieu part. Paris n'tait point alors la ville envahie par les provinciaux et les trangers, que les chemins de fer y versent aujourd'hui. Le Boulevard tait encore libre de cohue, et, dans l'aprs-midi, une lite de gens, plus Parisiens que les autres, pouvait venir s'y rencontrer, s'y promener et y flner. Il y a eu trois ou quatre gnrations d'hommes de raffinement fixs au Boulevard, par des liens aussi puissants que ceux qui peuvent attacher certaines plantes au sol ncessaire leur vie. Pour ces gens-l, respirer l'air du Boulevard tait un besoin et la nostalgie du Boulevard, par suite d'loignement, devenait une maladie. Manet aura t un des derniers reprsentants de cette manire d'tre; il sera rest un de ceux pour qui la frquentation du Boulevard aura t une pratique de toute la vie. Il y avait sur le Boulevard un coin comme nul autre, une maison privilgie, o les habitus taient traditionnellement illustres, le caf Tortoni, l'angle de la rue Taitbout. Sa rputation remontait au premier empire, alors que Talleyrand l'avait choisi pour y dner et s'y retrouver avec ses amis. Ensuite Alfred de Musset l'avait adopt et, quand il a montr dans Mardoche le jeune homme livr aux plaisirs de Paris, il le promne naturellement sur le Boulevard et il dsigne le Boulevard en nommant Tortoni. Mardoche habit marron, en landau de louage, Pardevant Tortoni, passait en grand tapage. Aprs Musset, taient venus Rossini et Thophile Gautier. Manet, comme enfant de Paris, tait entr dans cette tradition. Ds l'origine, puis alors qu'il tait le plus honni et repouss, il allait faire sa visite quotidienne au Boulevard et sa station Tortoni. On y tait hostile ou indiffrent son art. Aussi ne se trouvait-il point l comme artiste et, entre lui et les gens avec lesquels s'taient noues ces relations familires, qui naissent du coudoiement quotidien, il n'tait question ni de son esthtique, ni de ses succs ou insuccs. Il revenait tous les jours, simplement comme Parisien, m par le besoin de fouler le sol d'lection du vrai Parisien. Le Boulevard, lieu de promenade tranquille, n'existe plus, il est devenu une grande rue cosmopolite. Les thtres, les brasseries, les banques, les maisons spectacles, attirent les foules, qui ont noy les lgants et les raffins. Le caf Tortoni, soumis la loi commune du changement et ne pouvant survivre la disparition de la socit dont il tait le centre, s'est ferm. Il a t remplac par une vulgaire boutique. Mais la maison subsiste, et je ne passe jamais auprs sans que Manet ne m'apparaisse. Je le revois assis devant le perron ou dans la salle en bas, ou encore djeunant avec ses amis, au premier tage. Il reste ainsi dans le souvenir, comme un de ces anciens Parisiens sociables par-dessus tout. L'OEUVRE GRAVE X L'OEUVRE GRAVE L'oeuvre grave de Manet se compose principalement d'eaux-fortes et de lithographies. Les eaux-fortes s'tendent de ses dbuts sa fin. Une des premires, _Silentium_, marque son commencement; la dernire, _Jeanne_, est de 1882. C'est entre les annes 1862 et 1867 qu'il s'est surtout montr fcond comme aquafortiste. Il est alors dans cette priode o il aime faire poser des Espagnols, et un grand nombre de ses eaux-fortes est consacr des motifs espagnols. Il apportait dans l'eau-forte cette coutume de ne point se rpter, qui tait le fondement de son art. Il innovait sans cesse, mme quand il mettait sous la forme grave des sujets dj peints. Plusieurs de ses eaux-fortes reproduisent de ses tableaux l'huile, mais d'une manire trs libre. On a ainsi deux eaux-fortes de l'_Olympia_, en deux dimensions. Elles laissent voir entre elles des diffrences et montrent galement des variantes, sur le tableau original. La plus petite a t faite pour illustrer l'article d'Emile Zola de la _Revue du XIXe sicle_, rimprim en brochure. Dans cette circonstance Manet, jaloux de soutenir l'loge que Zola prsentait de lui et de son _Olympia_, s'est appliqu obtenir une grande prcision de dessin et un rare fini des traits de la pointe. Les planches de ses eaux-fortes ont t laisses dans des tats trs divers; quelques-unes ne prsentent que des esquisses ou mme des indications de sujets cherchs, tandis que d'autres, comme _Lola de Valence_, l'_Enfant l'pe_, ont t trs travailles. L'ensemble de l'oeuvre comprend des reproductions de tableaux anciens, comme les _Petits cavaliers_, l'_Infante Marguerite_, _Philippe IV_ de Velasquez; des reproductions de ses propres tableaux, comme le _Buveur d'absinthe_, le _Gamin au chien_, le _Chanteur espagnol_, _Lola de Valence_, l'_Acteur tragique_, les _Bulles de savon_, _Mlle V*** en costume d'espada_, le _Liseur_; des compositions originales, comme _Silentium_, l'_Odalisque couche_, la _Toilette_, la _Convalescente_; des portraits, comme ceux de Baudelaire, d'Edgar Poe, de son pre. Une de ses eaux-fortes laquelle on est particulirement ramen par le charme qui s'en dgage, _Lola de Valence_, montre combien, quand le sujet l'y portait, il savait user des ressources les plus subtiles de l'outil. Pendant longtemps ses oeuvres graves n'ont pourtant pas rencontr plus de faveur que ses tableaux. Elles taient profondment ddaignes. Manet n'tait, disait-on, qu'un artiste incomplet, dpourvu peut-tre encore plus de science sur le terrain de la gravure que sur celui de la peinture. Mais sur les deux, il avait au contraire tudi les matres et savait ce qu'on peut apprendre. Il aimait, l'occasion, disserter sur le mrite des aquafortistes ses devanciers. Ceux qu'il gotait le mieux, vers lesquels il s'tait surtout senti port, taient Canal et Goya. Dans l'eau-forte comme dans la peinture, il tait donc all d'instinct vers Venise et l'Espagne. Ce n'est pas que ses sujets espagnols du dbut, pas plus que ceux qui les ont suivis, aient t traits d'une manire qui rappelle les procds, soit de Canal, soit de Goya. Il tait trop foncirement original pour avoir pu imiter les autres. Mais dans plusieurs de ses eaux-fortes, comme dans certains de ses tableaux, il a aim, de propos dlibr, faire apparatre la rminiscence des devanciers ses favoris. C'est ainsi que sa _Femme la mantille_ a t excute, ouvertement, dans la manire de Goya. L'emprunt un tranger tait d'ailleurs, dans ce cas, de circonstance, car il s'agissait d'illustrer, sous une forme approprie, un sonnet intitul _Fleur exotique_, insr dans la collection des _Sonnets et Eaux-fortes_, publie par Alphonse Lemerre en 1869, laquelle les principaux potes et artistes du temps avaient collabor. L'eau-forte connue maintenant comme la _Femme la mantille_ s'est mme d'abord appele _Fleur exotique_ et elle a t catalogue sous ce titre l'exposition posthume de Manet, l'cole des Beaux-Arts, en 1884. Dans quelques-unes de ses eaux-fortes, particulirement dans le _Philosophe_, il a introduit des traits en zigzag, rappelant la manire de Canal, qu'il trouvait spcialement souple et charmante. Les eaux-fortes dtaches sont au nombre d'une cinquantaine. Il existe dans les collections, en France et aux tats-Unis, quelques pices ignores et non dcrites, et ce ne sera que lorsqu'on aura fait les recherches ncessaires, qu'un catalogue dfinitif pourra tre dress. Les diffrentes eaux-fortes se trouvent en tirages et en preuves de mrite fort divers, quelques-unes ont t trs peu tires et sont trs rares. Neuf pices, tires cinquante exemplaires, avec frontispice spcial,--guitare et chapeau,--ont paru en album chez Cadart et Chevalier en 1874: le _Chanteur espagnol_, les _Gitanos_, _Lola de Valence_, l'_Homme mort_, les _Petits cavaliers_, le _Gamin au chien_, la _Petite fille_, la _Toilette_, l'_Infante Marguerite_. Les lithographies sont moins nombreuses que les eaux-fortes, on n'en compte pas plus de douze: _Lola de Valence_ et la _Plainte Moresque_, comme frontispices des oeuvres musicales, le _Gamin au chien_, le _Rendez-vous de chats_, les deux _Portraits de Mlle Morisot_, _Course Longchamp_, le _Ballon_, l'_Excution de Maximilien_, la _Guerre civile_, la _Barricade_, _Polichinelle_. A ranger la suite des lithographies des dessins, reports sur pierre et tirs comme lithographies: deux pices, _Au Caf_, et une pice, _Au Paradis_ (Des spectateurs au thtre). Il a donn une publication spciale, l'_Autographe_, du 2 avril 1865, une page de croquis, o se voient le Buveur d'eau, un danseur et une danseuse espagnols et la tte de Lola de Valence, et la mme publication, en 1867, trois croquis, la tte du Buveur d'absinthe, la malade et le torero mort. La lithographie du _Rendez-vous de chats_, de grand format, a t faite en 1868, pour tre colle au milieu d'une affiche annonant le livre de Champfleury sur les chats. Avant de l'excuter Manet avait combin son sujet, sous la forme d'une gouache, avec la pense d'arriver frapper les passants. Il avait donc plac un chat noir ct d'une chatte blanche. Tous les deux droulent une longue queue dans l'espace; ils s'battent sur les toits; dans le fond, des tuyaux de chemine correspondent au chat noir et la lune blanche et vermeille, travers les nuages, forme une sorte de complment la chatte blanche. Il s'tait fort diverti cette fantaisie. Il avait promis Champfleury qu'elle attirerait les regards. Il ne l'avait pas tromp. A cette poque l'affiche illustre personnages, qui s'est tant rpandue depuis, demeurait presque inconnue, l'affichage d'un motif dessin tait une nouveaut. Les passants s'attrouprent donc devant ces chats. Ils les regardaient tonns. Beaucoup se fchaient, persuads que Manet avait voulu se moquer d'eux. On revoyait ainsi, dans la rue, devant son affiche, le soulvement qu'on avait vu aux Salons devant certains de ses tableaux. Cette lithographie, tire de nombreux exemplaires, s'est perdue sur les murailles; elle est devenue comme introuvable, au grand dsespoir des collectionneurs. Une gravure sur bois, faite d'aprs le motif du _Rendez-vous de chats_, a t introduite dans le livre mme de Champfleury, les _Chats_. Les portraits lithographis de Mlle Morisot, sous deux formes diffrentes, au trait et en plein, ont t excuts d'aprs un tableau l'huile. [Illustration: JEANNE] La _Guerre civile_ et la _Barricade_ rappellent la bataille qui a eu lieu dans les rues de Paris, la fin de mai 1871, entre les gardes nationaux fdrs et l'arme de Versailles. La _Guerre civile_ donne en particulier l'image tragique d'un garde national mort, abandonn le long d'une barricade dmantele. La scne n'a point t compose. Manet l'avait rellement vue, l'angle de la rue de l'Arcade et du boulevard Malesherbes; il en avait pris un croquis sur place. Le _Polichinelle_, avec variantes, est d'abord apparu en aquarelle, puis dans le tableau l'huile expos au Salon de 1874. Il a enfin t rpt sous la forme de lithographie colorie. Thodore de Banville fit, pour cette dernire, un distique plac au bas: Froce et rose, avec du feu dans sa prunelle Effront, saoul, divin, c'est lui Polichinelle Indpendamment des eaux-fortes et des lithographies l'tat de pices spares, Manet a produit des sries d'eaux-fortes, de lithographies et de dessins sur bois, pour illustrer divers ouvrages. Il a ainsi illustr d'eaux-fortes le _Fleuve_, posie de Charles Cros, en 1874. Une libellule comme frontispice, un oiseau volant, en cul-de-lampe, et six lgres compositions, qui reprsentent les divers aspects de la nature que voit le fleuve dans son cours, depuis la montagne o il nat, jusqu' la mer o il se perd. Il a illustr de six dessins reports sur pierre et tirs comme lithographies le _Corbeau_ d'Edgar Poe, traduit par Stphane Mallarm, chez Lesclide, 1875. Le premier dessin, en frontispice, est une tte de corbeau, le dernier un _ex libris_, un corbeau volant. Les quatre autres illustrent le texte. Ils sont d'une grande puissance et atteignent au fantastique, o s'est lev le pote lui-mme. De pareilles compositions taient trop hardies pour plaire tout d'abord. Les acheteurs furent si peu nombreux que l'diteur s'abstint pour longtemps, aprs l'avoir annonce, de publier une nouvelle oeuvre d'Edgar Poe, la _Cit en la Mer_, que Mallarm et Manet avaient galement traduite et illustre de concert. Il a dessin quatre petits bois pour l'illustration d'un tirage spcial de l'_Aprs-midi d'un Faune_, de Stphane Mallarm, en 1876. Ces nymphes je les veux perptuer. Il les a perptues, s'battant lgres au milieu des roseaux, et le Faune les guette de loin. Ces quatre compositions sont d'un imprvu et d'une technique qui les distinguent de cette gravure sur bois gnralement si banale au milieu de nous. En outre des bois excuts comme illustrations de l'_Aprs-midi d'un Faune_, Manet a encore dessin sur bois, pour la gravure: Une _Olympia_, montrant des variantes d'avec le tableau l'huile, les eaux-fortes et l'aquarelle. Le _Chemin de fer_, reproduction de son tableau du Salon de 1874. _La Parisienne_, en trois variantes, pour le _Monde nouveau_, en 1874, dont deux, tires comme preuves, sont restes indites. Il a donn au journal illustr la _Vie moderne_ des croquis et dessins, reproduits dans les numros des 10 et 17 avril et 8 mai 1880. Il a dessin un portrait de Courbet, pour figurer, reproduit par le procd du gillotage, en tte de l'tude de M. d'Ideville sur Courbet, publie en 1878. Courbet tait mort cette poque. Ce portrait si plein de vie n'a cependant t fait que de souvenir, l'aide d'une photographie. Mais il a fait poser Claude Monet pour le portrait de lui reproduit galement par le gillotage, dans le journal illustr la _Vie moderne_ du 12 juin 1880, et mis en tte du catalogue de l'exposition des oeuvres de Claude Monet, faite en juin 1880, la _Vie moderne_, sur le boulevard des Italiens. Cette exposition avait t organise par Georges Charpentier, l'diteur, qui appartenait le journal. Il avait pens qu'elle servirait utilement Claude Monet et l'art impressionniste, mais on ne change pas tout coup le got du public et Monet tait en 1880 si gnralement mpris, que l'exposition de ses oeuvres tenue dans un rez-de-chausse, ouvert sur le boulevard, o l'on entrait gratuitement, ne fut gure qu'un passage de gens venant rire et se moquer. Charpentier avait fait imprimer un catalogue avec une notice sur Monet, qu'il m'avait demande, et, en tte, comme attrait spcial, se trouvait le portrait de Monet par Manet. Il s'tait imagin que cette plaquette illustre se recommanderait au public. Il en avait fix le prix cinquante centimes, mais les visiteurs se succdaient, sans que pas un voult dpenser une somme aussi norme pour un tel objet. Il en rduisit le prix dix centimes. Le catalogue eut aprs cela quelques acheteurs. On l'avait tir un grand nombre d'exemplaires et, deux ou trois jours avant la fermeture de l'exposition, il en restait encore beaucoup. Charpentier dcida qu'on les donnerait. En effet le gardien, d'un air engageant, en faisait l'offre aux visiteurs. Quelques-uns, les plus sages, prenaient le catalogue, c'tait aprs tout du papier qui ne cotait rien, mais la plupart le refusaient en riant. Ils se jugeaient ainsi fort malins. Cette exposition d'art impressionniste leur faisait l'effet d'une farce et l'offre du catalogue n'en tait, leurs yeux, que le couronnement. Ils croyaient donc prouver toute leur supriorit ( farceur, farceur et demi) en refusant l'offre et en montrant ainsi qu'ils n'taient point dupes de la plaisanterie. Quand l'exposition se ferma, il restait un gros paquet de catalogues, qu'on n'avait russi faire prendre au public ni pour argent ni par amour. Cependant en 1899 il m'est tomb sous la main le catalogue d'un libraire, vendant des plaquettes curieuses, et j'y vis figurer celle de l'exposition de la _Vie moderne_, marque comme chose rare et cote un franc. Un franc! en 1899, le catalogue d'art impressionniste dont on n'avait pas voulu pour rien en 1880. Quelle rvolution cela indiquait comme accomplie dans le got du public! LES DESSINS ET LES PASTELS XI LES DESSINS ET LES PASTELS Les dessins de Manet confirmeraient, s'il en tait besoin, le fait que ses tableaux de jeunesse nous avaient dj appris, qu'il avait srieusement tudi les vieux matres ses dbuts et au cours de ses voyages. M. Auguste Pellerin, dans sa collection si riche et si varie d'oeuvres de Manet, possde ses dessins du voyage d'Italie. Ils sont nombreux et montrent, ce quoi on ne se serait peut-tre pas attendu, qu'il ne s'tait pas born tudier ces matres vers lesquels il se sentait plus particulirement port, mais qu'il avait aussi pris une relle connaissance des autres. Beaucoup de ses croquis s'appliquent des sujets de l'cole romaine et un dessin, parmi les plus importants, reproduit une des figures principales de l'_Incendie du Borgo_, par Raphal, dans les chambres du Vatican. Les dessins, chez Manet, demeurent gnralement l'tat d'esquisses ou de croquis. Ils ont t faits pour saisir un aspect fugitif, un mouvement, un trait ou dtail saillant. Dans cet ordre de travail, on peut dire qu'il tait toujours prt. De tout temps, il a eu prs de lui, l'atelier, des feuillets assembls pour dessiner et, dans sa poche, un calepin avec un crayon. Le moindre objet ou dtail d'un objet, qui intressait ses regards, tait immdiatement fix sur le papier. Ces croquis, ces lgers dessins qu'on peut appeler des instantans, montrent avec quelle sret il saisissait le trait caractristique, le mouvement dcisif dgager. Je ne trouve lui comparer, dans cet ordre, qu'Hokousa qui, dans les dessins de premier jet de sa _Mangoua_, a su associer la simplification un parfait dterminisme du caractre. Aussi Manet admirait-il beaucoup ce qu'il avait pu voir d'Hokousa, et les volumes de la _Mangoua_ qui lui taient tombs sous la main taient de sa part l'objet de louanges sans restriction. Le dessin avait t en effet compris par Manet, de mme que par Hokousa avant lui, comme surtout destin fixer l'aspect saillant d'un tre ou d'un objet, sans complications et accessoires. Dans ces conditions, la sret de main doit correspondre la justesse de vision et le mrite de l'oeuvre lgre rside dans sa vrit. Le croquis tenu sa forme sommaire, improvise, doit cependant rendre ce qu'il rend d'une manire assez saisissable pour offrir une oeuvre vivante et intressante dans sa fragilit. Or, les croquis de Manet font bien rellement voir comme ralis ce qu'ils ont t appels reprsenter. M. de Saint-Albin a fourni le sujet de l'un d'eux. Le petit personnage a juste quelques centimtres; il a t crayonn d'un trait si rapide, que le contour en silhouette existe seul, sans les dtails du visage ou des vtements. Mais que cet tre minuscule est donc ressemblant! On aurait pu multiplier les sances sur un portait de grandeur naturelle, sans dpasser le rsultat obtenu ici du premier coup. M. de Saint-Albin tait un homme aimable, un collectionneur, un original, qu'on voyait apparatre sur le Boulevard une certaine heure de l'aprs-midi. Il personnifiait vers 1870 ce Parisien lgendaire, que l'on disait n'avoir jamais pu quitter Paris. Manet l'a croqu regardant une estampe, avec son chapeau larges bords, sa grosse cravate, son lorgnon, sa dmarche spciale et, sur le papier, il se trouve aussi saisissable, dans ses particularits, qu'il a jamais pu l'tre rencontr sur le Boulevard. Il en est un autre que Manet a aussi pris sur le vif, le marchal Bazaine. Un jour, au cours du procs Bazaine, nous nous rendmes, Manet et moi, avec un groupe d'amis, Trianon. C'tait la premire fois que nous y allions et je me rappelle que longtemps, nous contemplmes, en silence, la scne imposante prsente par le conseil de guerre. A la fin, Manet avait fix les yeux sur l'accus. Tout coup, tirant de sa poche le petit calepin qui ne le quittait jamais, il se mit crayonner. Il dcrivait un trait en rond, qui reprsentait la tte, et ajoutait deux ou trois points, pour la bouche et les yeux. Il avait ainsi dessin plusieurs croquis, lorsque se tournant de droite et de gauche, il nous les montra, en disant: Mais regardez donc cette boule de billard! L'expression tait absolument juste, car en examinant les croquis et en les comparant avec la tte de l'original place devant soi, on constatait que la ressemblance tait frappante. Un de ces croquis subsiste. Il a fait partie de la vente de Manet, en 1884. C'est un document historique. Il donne le vrai Bazaine, le Bazaine rel, en opposition aux deux ou trois autres, qu' des moments diffrents, l'imagination a crs. Il y a eu d'abord le glorieux Bazaine, le gnral cru suprieur, en qui la France avait mis follement son espoir. Puis, aprs la capitulation, est venu le grand tratre, le monstre qui ayant pu vaincre, ne l'a pas voulu. L'un est n de l'esprance, l'autre du dsespoir. Le vrai tait celui que Manet avait saisi et mis au point, l'tre de petite intelligence, au regard fuyant, n'ayant d'autre qualit que la bravoure, incapable de diriger avec succs une grande arme, qui, lorsqu'il s'est senti perdu dans Metz, s'est laiss entraner des actes de flonie, pour lesquels il a t justement fltri et condamn. Tout cela est dans le petit croquis fait Trianon, se lit sur la tte en boule de billard. Manet a eu de tout temps l'habitude de se servir rapidement du crayon; on peut dire que son systme de dessin n'a jamais vari. Mais une pratique fondamentale, sont venus se superposer des procds, qui ont chang avec les annes. A ses dbuts, il employait volontiers l'aquarelle dans des tudes prliminaires, pour fixer les tons ou l'arrangement de ses tableaux, ou mme il reproduisait par ce moyen, sous une nouvelle forme, ses oeuvres dj peintes l'huile. Il a ainsi laiss un certain nombre d'aquarelles, consacres au _Chanteur espagnol_, au _Djeuner sur l'Herbe_, l'_Olympia_, au _Christ aux Anges_, la _Jeune femme couche en costume espagnol_, aux _Courses_, etc. Il s'est aussi souvent servi de l'aquarelle pour prendre des vues en plein air ou s'assurer des indications de paysage. Mais en avanant, il ne recourt plus qu'accessoirement ce moyen, pour user d'un nouveau, le pastel. Son premier pastel date de 1874. C'est un portrait de sa femme, tendue sur un canap, excut dans une gamme de tons bleus-gris. A partir de ce moment, il continue se servir du pastel, surtout pour les portraits de femme. Les productions de ce genre ont t particulirement nombreuses la fin de sa vie, alors qu'il avait t atteint par l'ataxie. Les oeuvres demandant une grande dpense de force physique lui taient devenues d'abord difficiles, puis lui furent la fin interdites, et le pastel lui permettait de se livrer un travail relativement facile, qui le distrayait, en lui obtenant la socit des femmes agrables qui venaient poser. Il a ainsi excut, dans les dernires annes de sa vie, les portraits de femmes appartenant des mondes divers: Mme Zola, Mme du Paty, Mme Guillemet, Mlle Lemaire, Mlle Lemonnier, Mlle Eva Gonzals, Mme Mry Laurent, Mme Martin, Mlle Marie Colombier, etc. Quelques-uns des portraits les plus caractristiques sont rests anonymes ou n'ont t dsigns que par des titres fantaisistes: la _Femme au carlin_, la _Femme voile_, la _Femme la fourrure_, la _Viennoise_, _Sur le banc_. Il avait fini par prendre grand got au pastel. Il y trouvait la fois le moyen de fixer la lumire, de juxtaposer les tons vifs et de rendre des types varis. Aussi ses portraits au pastel offrent-ils un ensemble o l'on peut voir la femme, telle qu'elle s'est prsente dans la seconde moiti du XIXe sicle et, en addition, les combinaisons de coloris les plus dlicates ou les plus oses. Il n'en a gure retir avantage au point de vue pcuniaire. Il n'en a vendu que trs peu, des prix fort minimes. La plupart taient faits pour des personnes amies, auxquelles il tait heureux de plaire en les leur offrant. Il exposa cependant au journal la _Vie Moderne_, en avril 1880, une srie d'oeuvres o les pastels tenaient la place principale, et le plus grand nombre tait vendre. On lui en acheta tout juste deux. En outre de ses portraits de femmes, il a aussi fait au pastel des portraits d'hommes, dont plusieurs sont des ttes caractre. On a ainsi de lui Constantin Guys, cet artiste qui fut le dessinateur de l'_Illustrated London news_ lors de la guerre de Crime, qui a produit des dessins et des aquarelles, o il passe des femmes lgantes et aristocratiques montres dans de somptueux quipages, aux courtisanes prsentes sous les formes les plus ralistes. Cabaner, le musicien incompris, en gestation perptuelle d'oeuvres extraordinaires, qui se ddommageait de sa dconvenue en faisant des mots singuliers, reproduits par les petits journaux. Enfin le pote George Moore. Ce dernier, au moment o Manet l'a fait poser, tait cette priode de la jeunesse o on se cherche une voie. Anglo-Irlandais il tait venu Paris pour tudier la peinture et, en mme temps qu'il frquentait les ateliers, il s'adonnait la posie. Il composait des vers mme en franais. Il tait alors plong dans une sorte de raffinement esthtique et de sentimentalisme quintessenci, qui lui donnait passablement l'air d'un homme absent. C'est ce trait de physionomie que Manet a saisi pour le fixer, en l'accentuant mme, selon son habitude, et c'est ce qui a donn son George Moore l'aspect si caractristique, qui le distingue. Depuis l'original a dlaiss le sentimentalisme et la nbulosit. Il est entr dans une voie oppose, en tudiant la vie relle, il s'est fait sa place comme romancier de moeurs. Sa figure s'est modifie naturellement, en mme temps que changeaient son mode d'esprit et la tournure de ses penses. Mais le portrait demeure comme le tmoin de la sret d'observation avec laquelle son auteur savait saisir mme ces traits de caractre, qui pouvaient n'tre, en partie, que transitoires. LES DERNIRES ANNES XII LES DERNIRES ANNES Manet, aprs avoir quitt son atelier de la rue de Saint-Ptersbourg, en avait pris un, en 1879, au numro 77 de la rue d'Amsterdam, o il devait rester jusqu' sa mort. En 1880, il envoie au Salon _Chez le Pre Lathuille_, un plein air, et le _Portrait de M. Antonin Proust_, excut dans l'atelier. Le premier de ces tableaux avait t peint dans le jardin du Pre Lathuille, un des restaurants les plus vieux et les plus connus de Paris, situ l'entre de l'avenue de Clichy. Avant que les limites de la ville de Paris n'eussent t portes aux fortifications, il avait t une ces maisons, hors barrires, que les Parisiens frquentaient le dimanche et o ils aimaient clbrer noces et festins. Horace Vernet, en 1820, l'avait donn comme fond son tableau de bataille, le _Marchal Moncey la barrire de Clichy en 1814_. La lithographie, en popularisant le tableau, avait en mme temps recommand le restaurant aux patriotes, alors pris d'Horace Vernet et de ses oeuvres. Manet, qui habitait dans le voisinage, rue de Saint-Ptersbourg, allait y djeuner ou dner de temps en temps. Il avait eu l'ide d'utiliser le jardin, lieu tranquille, pour y peindre une scne de plein air: un tout jeune homme y ferait la cour une femme. En bon observateur, il avait conu sa scne, telle que la vie l'offre gnralement, o les tout jeunes gens s'prennent de femmes plus ges qu'eux. Le tableau reprsente les amoureux assis une table, o ils achvent de djeuner. Le jouvenceau montre la plnitude de sa passion et laisse deviner des demandes pressantes, tandis que la femme, une personne dans les trente ans, fait la mijaure devant lui et se tient sur la rserve, pour le mieux captiver. On ne pouvait reprocher Manet, devant cette scne, comme on l'avait fait devant d'autres, de peindre des gens dans des attitudes incomprhensibles, ne se livrant aucune action dtermine. Les amoureux du Pre Lathuille jouaient si bien leur rle, qu'on les comprenait premire vue. Manet, qui peignait la vie en la serrant toujours de prs, pouvait trouver des motifs diversifis l'infini, parce que la vie est ainsi diversifie. Aux scnes o les personnages simplement juxtaposs taient tenus inactifs, telles que les yeux en rencontrent partout, il savait en faire succder d'autres, o ils s'appliquaient des actions caractristiques. Il avait, du reste, dans le cas actuel, obtenu son effet par des moyens dcisifs quoique trs simples. Le jeune homme, dans sa franchise, vu de face, montre par l'animation de ses traits la passion qui le possde, tandis que se dissimulant presque et ne se prsentant que d'un profil effac, la femme rvle d'autant mieux sa pruderie affecte et sa rserve hypocrite. _Chez le Pre Lathuille_ est peut-tre de tous les tableaux de Manet celui qui laisse le mieux voir les particularits de la peinture en plein air. L'ensemble est tout entier maintenu dans la lumire. Les plans sont tablis et les contours obtenus sans oppositions et sans contraste. Les parties qu'on voudrait dire dans l'ombre sont leves une telle intensit de clart et de coloration, qu'elles ne se diffrencient presque pas de celles que la lumire frappe directement. L'autre tableau, le _Portrait de M. Antonin Proust_, avait t peint dans l'atelier et dans les tons sobres. L'original debout, de grandeur naturelle, arrt aux genoux, est vtu d'une redingote et coiff d'un chapeau haute forme, une main appuye sur une canne, l'autre pose sur la hanche. C'est un morceau trs ferme. La redingote boutonne serre bien le personnage; on sent rellement l'existence du corps. Manet, li d'amiti depuis le collge avec son modle, l'avait peint de manire rvler tout son caractre. En lui donnant la gravit de l'ge et de l'homme politique, il lui avait laiss la dsinvolture et l'aisance de l'homme du monde et mme encore avait su indiquer en lui l'lgant cavalier et le conqurant des dbuts et de la jeunesse. En 1881, Manet envoya au Salon le _Portrait de M. Pertuiset, le chasseur de lions_, peint en plein air, et le _Portrait de M. Henri Rochefort_, peint dans l'atelier. Il avait choisi Pertuiset pour lui servir de modle dans un plein air d'ordre particulier. Les Impressionnistes, avec leur systme de travailler tout le temps devant la nature, taient arrivs en saisir les multiples aspects et fixer ainsi sur la toile des effets inattendus. Ils avaient, par exemple, reconnu que l'hiver, au soleil, les ombres portes sur la neige peuvent tre bleues et ils avaient peint de telles ombres bleues. Ils avaient encore dcouvert que, l't, la lumire sous les arbres colore les terrains de tons violets et ils avaient peint des terrains sous bois violets. Renoir avait en particulier peint un bal Montmartre, sous le titre de _Moulin de la galette_, et une _Balanoire_, o des personnages sont placs sous des arbres clairs par le soleil. Il avait fait tomber sur eux des plaques de lumire travers le feuillage, en colorant toute sa toile d'un ton gnral violet. Les tableaux peints en 1876 avaient t montrs en 1877, l'exposition des Impressionnistes, rue Le Peletier. Cette nouveaut d'ombres bleues et violettes avait excit une indignation gnrale. Personne ne s'tait srieusement demand si, lorsqu'il fait soleil, les ombres sur la neige et sous le feuillage pouvaient apparatre rellement colores, telles que les Impressionnistes les reprsentaient. Il suffisait que les effets montrs n'eussent pas encore t vus, pour que l'esprit de routine ament les spectateurs se soulever violemment. Mais Manet, pour qui les Impressionnistes restaient de vieux amis, qui s'intressait toutes leurs tentatives, avait t frapp par leur manire hardie de peindre les ombres en plein air colores. Il tait all regarder en particulier les reflets que le soleil donne sous le feuillage et, ayant trouv qu'en effet les ombres prennent alors des tons o le violet prdomine, l'envie lui vint d'excuter lui-mme un tableau dans ces donnes. Il fit poser Pertuiset en l't de 1880, sous les arbres de l'Elyse des Beaux-Arts, boulevard de Clichy. La lumire tamise donne bien en effet une ombre violette gnrale, qui recouvre le terrain et enveloppe le modle. Pertuiset tait un chasseur mrite. Il avait t l'ami de Jules Grard, clbre sous le second empire, comme le Tueur de lions, et avait en partie hrit de sa renomme, pour avoir tu lui-mme plusieurs lions. Manet a eu l'ide de le placer un genou en terre, comme l'afft, la carabine la main. C'est l une pose de pure fantaisie, qui lui a t suggre par la qualit de chasseur du modle, mais il ne faudrait pas en infrer qu'il ait voulu reprsenter une chasse au lion. S'il et eu pareille intention, d'aprs son systme de ne peindre que des scnes vues, il et d se transporter en Algrie, dans une rgion frquente par des lions, et y placer son modle, ce qui n'tait vraiment pas le cas, puisqu'il se contentait de le mettre au milieu d'un jardin parisien. A la fantaisie de montrer la pose d'un chasseur l'afft, Manet avait ajout celle de peindre au second plan une peau de lion, pour obtenir un ton tranchant sur l'uniformit du terrain. On a cru qu'il avait voulu figurer ainsi un lion, que Pertuiset et t cens avoir tu sur le lieu mme. Il n'en tait rien. Son intention n'avait point t de reprsenter une vraie carcasse de lion. Il avait simplement peint la peau d'un lion, que Pertuiset avait tu prs de Bne et qu'il conservait dans son appartement, tendue sur le parquet. Mais le tableau au Salon, avec son ton gnral violet, son chasseur l'afft et la peau de lion par derrire, excita la bonne mesure de railleries qui attendait gnralement les oeuvres de Manet. Comme d'habitude on n'eut point d'yeux pour le mrite intrinsque de la peinture, on ne vit que l'originalit et la fantaisie auxquelles l'artiste s'tait laiss aller, et qui cette fois encore dpassaient la comprhension du public. Manet avait demand Henri Rochefort de le peindre, attir par le caractre de sa physionomie. Le portrait de Rochefort est un buste, avec la tte de profil, un peu retourne, et les bras croiss. C'est un morceau puissant, de nature plaire un connaisseur. Manet qui ne l'avait excut que m par un sentiment artistique, sans penser en tirer profit, l'offrit l'original, et il et t heureux de le lui voir accepter. Mais Rochefort, qui n'a jamais aim que la peinture sche et lche, le trouvait dplaisant. Il n'en voulut pas et le refusa. Quelque temps aprs, Manet le comprit dans un lot de toiles vendu M. Faure. Les tableaux exposs en 1881 n'avaient pas eu en somme plus de succs que ceux des prcdents Salons. Cependant ils taient cause d'une chose extraordinaire, ils procuraient leur auteur une rcompense officielle, ils lui obtenaient une mdaille du jury. Cet octroi d'une mdaille, faveur banale en elle-mme, puisque chaque anne elle se rptait au profit de peintres quelconques, devenait cependant, dans la circonstance, un notable vnement. Manet tant de fois repouss des Salons, cart soigneusement des Expositions universelles et, par l, dsign l'animadversion des artistes, comme un homme de pernicieux exemple, recevait tout coup une rcompense; mais le fait en lui-mme montrait un tel renversement de conduite et d'opinion, qu'on sentait tout de suite qu'un changement profond avait d s'accomplir quelque part. Il en tait bien rellement ainsi et cette simple mdaille marquait que les aspirations nouvelles, longtemps comprimes, venaient enfin de prvaloir et de se manifester avec clat. Pour se rendre compte de l'volution qui se produisait, il faut connatre le rgime auquel le Salon tait traditionnellement soumis et les rgles donnes la composition des jurys. Le Salon, comme ancienne institution, remontant jusqu'au XVIIe sicle, avait acquis un prestige trs grand. Depuis, une socit dissidente des Beaux-Arts s'est forme, l'habitude d'expositions particulires s'est gnralise, qui lui ont enlev une partie de son importance, mais du temps de Manet, il jouissait toujours, avec son monopole, de la pleine faveur. Avoir la facult de s'y produire devenait pour un artiste une question vitale. L seulement il pouvait se promettre d'attirer d'abord l'attention, puis, s'il tait parmi les heureux, d'obtenir la renomme, la gloire et enfin, par elles, la richesse et les honneurs. Or, d'aprs l'organisation en vigueur, le jury tait le matre du Salon. Il dcidait, avant l'ouverture, quels seraient les admis et les refuss, puis aprs, il dcernait les rcompenses, et elles taient ainsi combines, qu'elles tablissaient comme des grades et fixaient le rang des artistes. En premier lieu, par l'octroi de mentions honorables et de mdailles, on tirait les sujets choisis de la plbe artistique et du milieu des dbutants, pour les signaler l'attention; puis les mdailles levaient un certain moment leurs possesseurs la position de Hors concours, c'est--dire que leurs oeuvres, soustraites l'examen du jury, taient dsormais admises sans refus possible au Salon. Dans ces conditions les Hors concours formaient comme une compagnie de privilgis, avec des droits suprieurs ceux des autres artistes. En outre, les mdaills et surtout les Hors concours taient gratifis de dcorations par le gouvernement. Or les mdailles et les croix de la Lgion d'honneur entranaient une telle prsomption de talent, que les peintres qui les obtenaient acquraient la faveur de la clientle riche, pour vendre leurs tableaux, et le monopole des commandes officielles. De telle sorte qu'entre les gens favoriss par les jurys et les autres, il y avait la diffrence de condition existant entre les hommes qui se voient ouvrir les chemins de la fortune et ceux qui se les voient barrs et obstrus. Si les jurys se fussent montrs impartiaux, enclins aider les hommes d'initiative, l'immense pouvoir qu'ils possdaient et pu passer sans soulever de protestations et exciter la haine, mais ils taient loin d'exercer leurs droits dans un esprit de tolrance et d'impartialit. Ils se conduisaient au contraire en matres injustes, jaloux d'imposer une certaine esthtique, aux dpens de toute autre, et de maintenir la tradition avec rigueur. Sous la monarchie de Juillet, le jury avait t rglementairement form par les membres de l'Institut, c'est--dire tout entier compos de peintres de la tradition, parvenus aux honneurs, pleins de leur importance, qui regardaient ddaigneusement ces nouveaux venus prtendant s'carter des voies battues et mconnatre leurs rgles. Dans ces conditions les artistes, pendant la premire moiti du sicle, se sont trouvs former deux peuples: d'un ct les peintres de la tradition, imbus des bons principes, admis plaisir aux Salons, y recevant mdailles, dcorations, puis monopolisant les commandes officielles, et de l'autre ct les novateurs, les indpendants, traits en rvolts, qui voient se fermer les Salons ou qui, si on les leur ouvre, ne reoivent ni honneurs ni rcompenses. [Illustration: LE CORBEAU] Sous la monarchie de Juillet, les Salons s'taient donc ferms tous les artistes originaux successivement: Rousseau, Decamps, Courbet. Cette partialit pour l'cole traditionnelle, cette dtermination de mconnatre toute manifestation d'art nouvelle, avaient amass de telles haines qu' la rvolution de 1848 l'Institut fut dpouill de sa vieille prrogative, et cette anne-l vit un Salon sans jury, o tous les tableaux prsents furent admis indistinctement. L'absence totale de contrle parut cependant excessive et, en 1849 et en 1850, les Salons connurent des jurys nomms par le suffrage de tous les artistes exposants. L'Empire survenu jugea ce systme trop libral. Un nouveau rgime fut inaugur qui, avec des modifications de dtail, devait durer tout le temps de l'Empire et aprs cela se perptuer sons la troisime Rpublique. Les jurys furent composs, pour la plus grande part, d'artistes lus par les exposants, mais par les seuls exposants mdaills ou hors concours, et, pour l'autre part, de membres dsigns pur l'administration des Beaux-Arts. C'est de tels jurys que Manet devait d'tre refus aux Salons et exclu des Expositions universelles. Les jurys nomms pour une part par les artistes rcompenss, et pour l'autre par l'administration, avaient fini par soulever le mme reproche qu'avait autrefois fait natre le jury de l'Institut. Sous une forme moins violente, ils se montraient au fond pntrs du mme esprit de partialit pour l'cole de la tradition. Ils continuaient ouvrir de prfrence les portes du Salon ces lves qui rptaient leur manire. L'addition, aux membres du jury nomms par les artistes mdaills ou hors concours, de ces membres choisis par l'administration, n'apportait aucun lment d'indpendance d'esprit et de sympathie pour les novateurs, car l'administration des Beaux-Arts a presque toujours t un centre de routine et d'absolue mdiocrit de jugement artistique. Les artistes indpendants, les novateurs, les hommes l'cart des ateliers en vogue, d'ailleurs de plus en plus nombreux et soutenus au dehors par une lite grossissante de connaisseurs et de critiques, se voyaient donc toujours sacrifis aux Salons. A la fin, il s'tait form un esprit de rvolte contre la composition du jury, contre sa manire partiale de distribuer les rcompenses, et enfin contre le systme mme de hirarchie tabli par les rcompenses entre les artistes. L'hostilit contre le jury et la pratique des rcompenses abaissait graduellement le prestige des Salons. Il devait plus tard en rsulter une scission parmi les artistes, amenant la cration d'une Socit dissidente des Beaux-Arts, qui abolirait dans son sein toute rcompense, et par la coutume, chez un grand nombre d'autres artistes, de se tenir l'cart des Salons, pour se contenter de paratre dans des expositions particulires. Mais avant que le soulvement des indpendants n'et produit ces extrmes rsultats, il avait t assez puissant pour amener la transformation du Salon. Le Salon, depuis sa cration par Colbert sous Louis XIV, tait rest une institution d'tat, place sous le contrle du gouvernement et en recevant sa loi. En 1881, l'tat fit abandon de ses droits traditionnels. Les artistes runis constiturent lgalement une socit, qui hrita sur les Salons de l'autorit laquelle l'tat renonait. La premire consquence du changement devait tre d'liminer des jurys cette part de membres nomme par l'administration des Beaux-Arts, qui s'y tait trouve si longtemps. Mais le mcontentement soulev par la conduite des jurys, nomms en partie par l'administration et en partie par les artistes privilgis, tait devenu tel qu'en 1881 les artistes, qui allaient tre dlivrs des membres du jury nomms par l'administration, voulurent aussi se dlivrer des autres, lus par le suffrage restreint des privilgis. Le nouveau rglement, inaugur en 1881 par la Socit des artistes franais se constituant, porta que le jury des Salons serait entirement form de membres nomms par le suffrage de tous les exposants sans distinction. Les artistes en socit reprenaient donc le systme libral d'lection du jury, appliqu par la seconde Rpublique aux Salons de 1849 et de 1850. Le jury du Salon de 1881, lu par le suffrage de tous les exposants, se trouva tout autre que les prcdents. Les indpendants, les jeunes, qui, avec l'ancien systme, n'avaient pu se faire lire qu'exceptionnellement, s'y voyaient maintenant en nombre et le jury, au lieu d'appartenir sans conteste, comme les prcdents, aux partisans de la tradition, fut divis en deux partis de force peu prs gale. Les indpendants, les jeunes, voulurent tout de suite se compter, faire essai de leur force, marquer par une action d'clat leur rupture d'avec les anciens errements, et pour cela, l'acte le plus significatif qu'il pussent faire tait de comprendre Manet parmi les rcompenss. Ils rsolurent donc de lui donner une seconde mdaille. Ils crurent prudent de ne pas aller jusqu' une premire mdaille, ce qui et accru l'opposition prvoir sans avantage dcisif; car Manet ayant dj t rcompens une premire fois en 1861, par une mention honorable, une deuxime rcompense, qu'elle ft sous la forme d'une seconde ou d'une premire mdaille, avait le mme rsultat de le placer parmi les Hors concours, c'est--dire parmi ces privilgis qui voyaient leurs oeuvres admises de droit aux Salons, sans subir l'examen des jurys. Or, pour ceux qui voulaient faire une manifestation sur le nom de Manet, le grand point tait prcisment de le sortir de l'tat de paria, o on l'avait tenu si longtemps, en le laissant sous le coup de la menace perptuelle d'exclusion du Salon, pour l'lever la position privilgie de Hors concours. Ce rsultat obtenu, la question de savoir sous quelle forme il l'avait t devenait secondaire. La coutume pour le jury tait de passer d'abord travers les salles et, l, de faire un premier choix devant les tableaux mmes, des peintres, parmi lesquels on prendrait ensuite ceux qui, au vote dfinitif, recevraient des rcompenses. Lorsque le jury fut parvenu devant le _Portrait de Pertuiset_, une discussion violente s'engagea, entre ces membres qui voulaient le comprendre parmi les tableaux capables d'obtenir une mdaille leur auteur, et les autres dtermins l'exclure. Au cours de la discussion Cabanel, le prsident du jury, qui appartenait au parti de la tradition, d'ailleurs homme de bonne foi et d'ides librales, se laissa aller dire: Messieurs, il n'y en a peut-tre pas quatre ici, parmi nous, qui pourraient peindre une tte comme celle-l. Il montrait ainsi son bon jugement, car Manet s'tait appliqu sur la tte de Pertuiset, pour la bien mettre dans l'air et la faire entrer dans le chapeau qui la coiffait. A la dsignation prliminaire, la majorit des voix n'tait pas requise, il ne fallait obtenir que le tiers peu prs, et le _Portrait de Pertuiset_ recueillit plus que le nombre de suffrages voulus pour tre accept. Lorsque le moment du choix dfinitif arriva, pour lequel il fallait alors la majorit absolue des voix, les partisans de Manet s'tant compts ne parvenaient pas l'emporter sur l'autre parti, dont l'opposition persistait acharne; il leur manquait une ou deux voix. Ce fut Gervex, au dernier moment, qui obtint le dplacement indispensable, en dcidant Vollon et de Neuville, qui s'y taient jusque-l refuss, donner leur vote. Cabanel malgr sa louange relative, demeur avec ses amis les peintres de la tradition, avait vot contre. L'octroi Manet d'une mdaille fit grand bruit, et amena au dehors, parmi les artistes, une division analogue celle dont il avait t cause au jury du Salon. Les indpendants, les jeunes gens d'esprit mancip, tmoignrent de leur approbation, tandis que les hommes rests fidles aux traditions, les lves soumis aux matres dans les ateliers, s'indignrent. Parmi ces derniers, on rdigea une protestation violente o, aprs avoir cit les noms des membres du jury favorables Manet, on invitait les artistes se souvenir d'eux, pour ne plus jamais les renommer. Les membres qui avaient vot la mdaille taient au nombre de dix-sept: Bin, Cazin, Carolus-Duran, Duez, Feyen-Perrin, Gervex, Guillaumet, Guillemet, Henner, Lalanne, Lansyer, Lavieille, Em. Lvy, de Neuville, Roll, Vollon, Vuillefroy. La rcompense dcerne Manet tait une protestation contre les anciens errements des jurys, et tout le monde, au dehors, lui avait attribu ce caractre; mais cependant, parmi les membres du jury qui l'avaient accorde, plusieurs avaient agi sans esprit de protestation, mus par la seule ide de justice. Tous, en dfinitive, s'taient trouvs de l'opinion que Manet tait un homme dont le talent et l'apport mritaient d'tre reconnus. A l'encontre du ddain que le public, la presse en gnral, et les vieux peintres attachs la tradition, persistaient lui manifester, ceux qui savaient observer devaient reconnatre que son action sur les jeunes artistes tait, en ralit, norme. Ce n'tait plus, il est vrai, cette influence immdiate exerce sur le groupe des audacieux devenus les Impressionnistes. La pntration, en tant moins clatante, atteignait cependant les mieux dous de la nouvelle gnration. On savait par exemple qu' la vue des oeuvres de Manet, un des artistes les plus rputs parmi les jeunes, Bastien-Lepage, dlaissant l'art traditionnel, s'tait mis peindre des scnes contemporaines. On pouvait reconnatre que semblable volution, due la mme influence, s'oprait sous des formes diverses, chez la plupart des autres jeunes gens, qui s'adonnaient peindre, dans la manire de plus en plus claire, des scnes prises de plus en plus la vie relle. Pendant que le public et la presse revenaient chaque anne au Salon se livrer leurs apprciations sans suite et leurs critiques d'occasion, les hommes capables de porter des jugements d'ensemble ne pouvaient s'empcher de voir que la peinture presque entire suivait le mouvement inaugur par Manet. Si on et pu placer cte cte, pour tre vus simultanment, le Salon de 1861 o il dbutait et celui de 1881, tout le monde et constat, avec stupfaction, la profonde transformation qui s'tait opre. On et vu que le procd traditionnel d'association de l'ombre et de la lumire d'aprs des rgles fixes, qu'il avait d'abord rpudi, pour peindre en tons clairs juxtaposs, tait maintenant plus ou moins abandonn par les jeunes artistes, qui peignaient eux aussi en clair. On et vu que le ralisme, la peinture du monde vivant, qui avait soulev une telle horreur, se produisant d'abord avec lui, tait devenu d'une pratique gnrale. On et vu que le prtendu grand art traditionnel de la peinture d'histoire, de la mythologie et du nu soi-disant idalis, qu'il avait d'abord dlaiss, tait maintenant presque entirement ignor et ne restait plus cultiv que par les anciens, attachs aux errements de leur jeunesse. En vingt ans, procds, sujets, esthtique, s'taient transforms. Certes de tels mouvements d'ensemble ne sauraient avoir pour cause l'action individuelle d'un seul; ils viennent de besoins profonds et nouveaux, arrivant se manifester d'une faon gnrale. Mais quelle que ft la profondeur du mouvement et quelqu'inluctable qu'on veuille le juger, Manet en avait t l'initiateur, il avait t celui qui dcouvre la voie inexplore et s'y engage le premier ses risques et prils, sans esprit de retour. Les peintres de la tradition, qui se refusaient innover, avaient tout de suite et justement reconnu en lui leur ennemi; ils avaient tout fait pour l'touffer et le dconsidrer. Aussi, maintenant que les jeunes artistes, soustraits aux vieilles pratiques et favoriss par les changements accomplis, arrivaient leur tour l'influence et au pouvoir dans les jurys, c'tait de leur part un acte de simple justice que de tirer Manet de la position de rprouv, o les autres s'taient appliqus le maintenir. Une fois qu'un artiste tait parvenu au rang de Hors concours, il tait comme de rgle que le gouvernement lui confrt la dcoration de la Lgion d'honneur. Cette distinction, dans de telles circonstances, semblait toute naturelle et on ne connaissait point de cas o elle et t blme. Mais Manet tait tellement part, les deux partis qui se combattaient sur son nom taient si irrductibles, que lorsqu'au nouvel an de 1882, M. Antonin Proust, ministre des Arts, vint le dcorer, l'acte tonna, fut jug audacieux et souleva, dans le parti de la tradition, le mme mcontentement qu'avait suscit l'octroi de la mdaille elle-mme. M. Antonin Proust, pour dcerner la dcoration Manet, avait commenc par se mettre couvert des observations prvoir de ses collgues, en s'entendant avec le chef du cabinet, Gambetta, aussi un ami de Manet, et en ne laissant par ailleurs rien transpirer de ses intentions. L'habitude, pour chaque ministre, tait cependant de communiquer les promotions qu'il se proposait de faire au Conseil des ministres, et lorsque M. Antonin Proust vint lire sa liste, M. Grvy, le prsident de la Rpublique, prtendit mettre son veto en disant: Ah! Manet, non. Mais Gambetta, avec l'autorit qui lui appartenait, rpondit: Il est bien entendu, Monsieur le Prsident, que chaque ministre garde le droit de dsigner les titulaires, dans la Lgion d'honneur, des croix attribues son ministre, et que le prsident de la Rpublique ne fait que contresigner. M. Grvy dut se rendre cette sorte de rebuffade, et ces ministres qui dsapprouvaient, eux aussi, la mesure, n'osrent hasarder d'observations. Manet prouva une grande satisfaction des rcompenses qui lui taient enfin dcernes et qui, banales en elles-mmes, acquraient des circonstances une valeur exceptionnelle. Cet homme, que depuis si longtemps le public, la presse et la caricature foulaient aux pieds et tranaient dans la boue, que les peintres en renom, chargs de dcorations et d'honneurs, affectaient de tenir distance, entrait enfin dans le cercle des privilgis et des artistes mis un rang honor. La sparation qu'on avait prtendu maintenir d'avec lui s'tait abaisse. Et puis! cette mdaille donne par les jeunes, aprs tant de refus et d'expulsions de la part des autres, montrait qu'il avait t pris des deux parts comme l'initiateur d'un art sur lequel on s'tait divis et combattu. La mdaille faisait prsager le triomphe de l'esthtique qu'il avait inaugure, sur celle de la tradition qu'il avait dlaisse. Il tait enfin reconnu; il voyait se produire cette apprciation de ses oeuvres toujours attendue, qui jusqu'alors l'avait fui, mais qui maintenant commenait lui venir, d'une manire certaine. Il tait incapable de feinte, aussi laissa-t-il voir autour de lui le plaisir que lui causaient les tmoignages d'approbation qu'on lui donnait enfin. Avec sa politesse coutumire, il tint porter ses remerciements aux membres du jury qui s'taient dclars en sa faveur, il leur fit chacun une visite. Manet se trouvait donc parmi les rcompenss au Salon de 1882. Sur les cadres de ses tableaux se voyait l'criteau, signe de respectabilit, _Hors Concours_. Cela changeait videmment sa situation auprs du public. Aussi ne se permettait-on plus de le railler avec le sans-gne d'autrefois. D'ailleurs, l'accoutumance venue avec les annes, on avait fini par trouver naturelles chez lui les particularits qui d'abord avaient paru intolrables. Mais quoique le public ft ainsi amen ne plus se soulever devant ses oeuvres, il tait encore loin de les comprendre et de les goter. Leur originalit les tenait toujours mconnues. Lorsque les masses populaires ont form certains jugements, elles en restent ensuite indfiniment pntres, les changements ne surviennent chez elles qu'aprs un long temps, ou mme ne se produisent qu'aprs l'arrive de nouvelles gnrations. Si le public, au Salon de 1882, ne tmoignait plus Manet le mme mpris, si la presse et la critique n'osaient plus se conduire envers lui en pdagogues, venant lui enseigner les rgles de son art, public, presse et critique, n'apprciaient gure plus qu'autrefois ses tableaux, et son principal envoi de l'anne offrait un motif qu'on cherchait comme d'habitude s'expliquer. C'tait: _Un bar aux Folies-Bergre_. Au centre, vue de face, se dressait la fille tenant le bar. Une glace par derrire la reprsentait en conversation avec un monsieur, qui n'apparaissait, lui, que reflt. C'est cette particularit de la glace, renvoyant l'image des personnages et des objets, qui faisait dclarer l'arrangement incomprhensible. Et puis cette fille ne se livrait encore aucun acte dtermin qui pt amuser. Elle n'tait sur la toile que pour y tre telle quelle, dans l'attente du chaland. Il l'avait peinte de cette manire dj applique des cratures du mme ordre, en lui laissant son oeil vague et sa figure placide. Le bar sur lequel reposent les produits destins aux consommateurs lui avait permis d'introduire une de ces natures mortes qu'il aimait. Il s'tait plu placer l, cote cte, des flacons, des bouteilles de liqueur, des fruits varis, choisis de telle sorte qu'ils lui offrissent les tons les plus vifs et les plus opposs. Il les a peints en pleine lumire, en les harmonisant cependant, et en les faisant entrer dans une mme gamme d'ensemble. Le tableau expos concurremment avec le _Bar aux Folies-Bergre_ avait pour titre _Jeanne_. Il reprsentait une jeune femme mi-corps, vtue d'une robe fleurie, coiffe d'un lgant chapeau, son ombrelle la main. Elle tait charmante, aussi chappait-elle au dnigrement qui accueillait, comme de rgle, les tres peints par Manet. Elle trouvait auprs du public un accueil bienveillant. Le Salon de 1882 tait le dernier o Manet exposerait. Il ne devait point voir le succs relatif, la fin obtenu, se changer en victoire dfinitive. Pour cela, il et eu besoin de vivre encore longtemps et de continuer produire. Or, il touchait au terme de sa carrire. La mort approchait. Dans l'automne de 1879, un jour qu'il sortait de son atelier, il avait t saisi d'une douleur aigu aux reins, accompagne d'une faiblesse des jambes, qui l'avait fait tomber sur le pav. C'tait la paralysie d'un centre nerveux, l'ataxie, un mal incurable qui se dclarait. Il allait encore vivre plus de trois ans avec la paralysie, qui lui rendrait la marche de plus en plus difficile et le tiendrait la fin presque clou sur sa chaise, mais elle resterait tout le temps locale. Elle ne lui enlverait que la facult de la locomotion, car la tte, ne devait tre nullement atteinte et l'intelligence devait garder, jusqu'au dernier jour, toute sa lucidit. Ses facults de peintre n'ont donc point t rduites par son mal. Il a encore pu excuter le _Portrait de Pertuiset_ et le _Bar aux Folies-Bergre_. Si la fin des oeuvres de telle dimension lui sont interdites, s'il doit se restreindre des sujets ne demandant plus la mme dpense de force physique, il peut toujours travailler assidment, et il produit un grand nombre de tableaux de fleurs, de natures mortes, et des portraits au pastel. Il excute aussi, pendant les trois annes de sa maladie, des tableaux de plein air qui, par l'intensit de la lumire, marquent comme le summum de sa peinture dans ce genre. Il ne s'loigne plus beaucoup de Paris, il passe les mois d't dans le voisinage. En 1880, il est Bellevue, prs d'un tablissement d'hydrothrapie, o il suit un traitement spcial. Le jardin de la maison qu'il habite lui fournit les motifs de plusieurs toiles. Sur l'une de grande dimension, il fait figurer une jeune femme amie de sa famille, assise, vtue de bleu, contre un bosquet. Le tableau, sous le titre de _Jeune fille dans un jardin_, fera partie de sa vente, o il obtiendra du succs. En 1881, il passe l't Versailles, avenue de Villeneuve-l'Etang. Il peint, dans le jardin de la maison, une oeuvre vide d'tres humains, o un simple banc, se dtachant contre le mur couvert de plantes vertes, devient le personnage. Et ce tableau se distingue par l'clat du coloris et l'intensit de la lumire. Il peint encore Versailles un _Jeune taureau_ en plein air, au milieu d'un herbage, le seul tableau de ce genre qu'il ait produit. Dans l't de 1882, le dernier qu'il eut vivre, il occupe Rueil la maison de campagne du dramaturge Labiche, qui la lui loue. L il peint, tout simplement la faade de la maison. Elle est banale, moderne, carre, avec des contrevents gris. Il tire de ce pauvre motif des toiles lumineuses et sduisantes. L'ataxie qui tait venu le frapper se produirait comme la fin naturelle que comportait son organisme, C'tait un homme d'une sensibilit excessive, d'une nervosit extrme. C'est cela qu'il devait son acuit de vision. Les images transmises par l'oeil, passant travers le cerveau, y prenaient cet clat qui, fix par le pinceau sur la toile, heurtait la vision banale des autres hommes. Mais cette facult hors ligne, qui lui confrait sa supriorit d'artiste, entranait en mme temps la fragilit physique, et sous le poids du travail et de la terrible lutte qu'il avait toute sa vie soutenue, contre sa famille et contre son matre Couture d'abord, puis contre les jurys, contre la presse, contre le public, il succombait. D'ailleurs sa nervosit extrme venait de famille, car ses frres la partageaient, et, sous des formes accidentelles diffrentes, ils sont tous les deux morts jeunes comme lui, d'puisement nerveux. Il et pu cependant prolonger son existence, dans une certaine mesure, au del du terme qu'elle devait atteindre, s'il s'tait rsign supporter son mal, sans essayer de vains remdes. Sa femme, sa mre, son beau-frre, Lon Leenhoff, lui prodiguaient les soins les plus dvous. Ses amis s'employaient de leur mieux le distraire; mais cet homme si plein d'entrain ne pouvait supporter l'arrt du mouvement. Il se confia un mdecin prtendant gurir les maladies nerveuses, qui fit sur lui l'exprience de ses remdes, des poisons. Il s'en trouva momentanment bien, c'est--dire, qu'agissant, comme stimulant, ils lui procuraient un retour d'activit temporaire. Il en continua indfiniment l'usage et abusa en particulier du seigle ergot, qui amena un empoisonnement du sang. Un jour, le bas de sa jambe gauche, une partie du corps dj malade et affaiblie par la paralysie, se trouva tout fait morte. Il s'alita. La gangrne se mit dans la jambe. L'amputation dut tre pratique. Il languit aprs cela dix-huit jours, sans qu'on lui et rvl la terrible opration et qu'il connt la perte de son membre. Il tait trop atteint pour pouvoir survivre. Il mourut le 30 avril 1883 et fut inhum au cimetire de Passy. Son ami M. Antonin Proust fit entendre un dernier adieu sur sa tombe. Manet offrait le type du parfait Franais. J'ai entendu Fantin-Latour dire: Je l'ai mis dans mon hommage Delacroix, avec sa tte de Gaulois. Les peintres jugent par les yeux, et Fantin de cette manire jugeait bien. Il tait blond, agile, de taille moyenne, le front s'tait dcouvert de bonne heure. D'une physionomie ouverte et expressive, aucune feinte ne lui tait possible, la mobilit de ses traits indiquait immdiatement les sentiments qui l'animaient. Le geste accompagnait chez lui la parole et une certaine mimique du visage soulignait la pense. Il tait tout d'impulsion et de saillie. Sa premire vision comme peintre, son premier jugement comme homme taient d'une tonnante sret. L'intuition lui rvlait ce que la rflexion dcouvre aux autres. Il tait fort spirituel, ses mots pouvaient tre acrs, et en mme temps il laissait voir une grande bonhomie et, dans certains cas, une vritable navet. Il se montrait extrmement sensible aux bons et aux mauvais procds. Il n'a jamais pu s'habituer aux insultes dont on l'abreuvait comme artiste, il en souffrait la fin de sa vie autant qu'au premier jour. Il s'emportait d'abord contre ses dtracteurs, quand leurs attaques se produisaient. Dans ses rapports d'homme homme, il apparaissait de mme susceptible. Il eut un duel avec Duranty, pour un change de paroles aigres ayant conduit un soufflet. Mais, avec cette susceptibilit et cette promptitude relever les offenses, il ne gardait ensuite aucune sorte de rancune. C'tait en somme un homme d'autant de coeur que d'esprit, et son commerce tait aussi sr que plein de charme. APRS LA MORT XIII APRS LA MORT La pense vint tout de suite, aux amis de Manet mort, de faire une exposition gnrale de son oeuvre. Dans une runion prliminaire forme de sa veuve, de ses frres, de M. Antonin Proust et de celui qui crit ces lignes, nous dcidmes de demander la salle de l'cole des Beaux-Arts, sur le quai Malaquais. L'espace dont on disposerait serait suffisant et le prestige attach l'cole donnerait l'exposition le caractre d'une sorte de triomphe posthume, que nous recherchions prcisment. Manet m'avait, dans son testament, pri d'tre son excuteur testamentaire, et on jugea qu'il m'appartenait de faire, auprs de qui de droit, une premire dmarche, pour obtenir la salle de l'cole des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait m'adresser M. Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, dont les ides m'taient assez connues pour que je pusse assurer d'avance que nous subirions un refus. Mais on dcida de passer outre mon objection, de suivre la filire, en voyant d'abord le directeur, sauf s'adresser ensuite au ministre. J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'tait un vieil ami. Quand je lui eus expos ma demande, qui l'tonna fort, il me rpondit qu'il ne pouvait l'accueillir et, avec une bienveillante candeur, il me reprocha de l'avoir mis dans l'obligation de m'opposer un refus, en lui faisant visite pour un objet aussi extraordinaire. C'tait peu prs comme si j'eusse prtendu que le cur de Notre-Dame m'ouvrt sa cathdrale pour glorifier Voltaire. J'tais prpar la rponse de M. Kaempfen, que, connaissant ses gots, je trouvai toute naturelle, et aprs lui avoir dit fort amicalement, de mon ct, que ma visite tait surtout due au dsir d'observer les convenances, j'ajoutai que nous allions porter notre demande au ministre. [Illustration: LE FLEUVE (D'APRS L'EAU-FORTE)] Lorsque j'eus fait connatre le refus prouv la direction des Beaux-Arts, il fut dcid qu'on irait maintenant trouver le ministre, qui tait Jules Ferry. J'tais li aussi depuis longtemps avec celui-ci, et ses prfrences artistiques semblables celles de M. Kaempfen m'taient assez connues, pour me convaincre que, si on m'envoyait vers lui comme on m'avait envoy vers son subordonn, l'chec serait le mme et cette fois sans recours. Ce fut donc M. Antonin Proust, dput et ancien ministre, qui dut faire la dmarche dcisive. Il me prit avec lui et nous allmes ensemble au ministre. M. Proust, dans ses _Souvenirs sur douard Manet_, a dit que Jules Ferry lui avait, par bienveillance pour Manet, accord la salle de l'cole des Beaux-Arts. Je n'ai aucune raison d'tre dfavorable Jules Ferry, mais la vrit doit passer avant tout, et elle est que M. Proust a perdu le souvenir des faits ou que, par dlicatesse, il cherche laisser un autre le mrite qui lui revient lui-mme. M. Proust tait ce moment, non seulement un des dputs faisant partie de la majorit parlementaire qui soutenait le ministre, mais il tait de plus membre de la Commission du budget et spcialement rapporteur du budget des Beaux-Arts, il avait t ministre des Arts dans le cabinet Gambetta et, sur une question touchant aux arts, ses demandes ne pouvaient qu'avoir une force irrsistible. Lorsque nous fmes reus par Jules Ferry, M. Proust lui dit, en termes exprs, qu'il demandait l'cole des Beaux-Arts, pour une exposition posthume de l'oeuvre de Manet. Je vois encore le soubresaut de Ferry, fort contrari, mais la question de jugement esthtique s'effaait devant la ncessit politique, et comme ministre il dut accorder sans rsistance la faveur que nous sollicitions. Je crus devoir alors lui exprimer, au nom de la famille et des amis de Manet, tous nos remerciements. Il m'arrta, par un geste significatif et quelques mots, en me donnant comprendre que nous n'avions aucune gratitude personnelle lui tmoigner, que sa bienveillance ne s'adressait qu' un homme politique, auquel il ne pouvait songer dplaire. C'est donc l'influence possde alors par M. Antonin Proust, que les amis de Manet ont d d'obtenir l'cole des Beaux-Arts pour exposer ses oeuvres. M. Proust eut ensuite l'ide d'inviter le prsident de la Rpublique, M. Jules Grvy, venir visiter l'exposition projete. Quelque temps auparavant, il avait avec Castagnary fait une exposition posthume de l'oeuvre de Courbet l'cole des Beaux-Arts, dans cette mme salle qui nous tait maintenant accorde. Sur son invitation, le prsident Grvy tait venu la visiter. Il est probable qu'il ne s'y tait rendu qu'avec la pense d'honorer l'oeuvre d'un concitoyen, d'un Franc-Comtois comme lui, car son got dcid pour l'art traditionnel ne devait aucunement le porter vers un talent aussi original que celui de Courbet. C'tait donc trop prtendre, que de croire qu'il viendrait visiter l'exposition d'un artiste comme Manet, tenu cette poque pour encore plus hors des rgles que Courbet et n'ayant pas, comme celui-ci, l'attache personnelle de la communaut de province. M. Proust et d aussi se souvenir, que lorsqu'il avait nagure communiqu au conseil des ministres sa dtermination de dcorer Manet, M. Grvy avait hautement manifest sa dsapprobation, mais il pensait qu'aprs avoir amen le prsident l'exposition de Courbet, il l'amnerait peut-tre aussi celle que nous projetions et qu'alors il devait, par amiti pour Manet, essayer d'y parvenir. Il me prit donc encore avec lui et nous nous rendmes l'lyse. M. Grvy nous remercia fort courtoisement de notre dmarche. Il avait beaucoup connu, alors qu'il tait au barreau, M. et Mme Manet, les pre et mre de l'artiste, chez lesquels il avait frquent. Il nous retint assez longtemps pour nous parler d'eux. Il nous raconta des anecdotes sur M. Manet juge et sur ses collgues du tribunal, devant lesquels il avait souvent plaid. Je crois qu'il aurait eu plaisir se rendre notre invitation, faire honneur au fils, en souvenir des parents qui avaient t ses amis; cependant il ne voulut prendre aucun engagement. Je compris qu' ses yeux, il tait impossible qu'un prsident de la Rpublique se commt, au point de visiter l'exposition d'un artiste aussi attaqu que Manet. Il ne devait donc point y venir. Nous avions ainsi rencontr, en remontant l'chelle administrative et gouvernementale, du directeur des Beaux-Arts au ministre et au prsident de la Rpublique, trois hommes galement attachs au poncif, l'art traditionnel, et partageant cette opinion, encore dominante chez la foule, que l'oeuvre de Manet ne mritait aucune reconnaissance et aucune conscration. L'cole des Beaux-Arts ne nous ayant pas moins t accorde, nous songemes raliser l'exposition. Un comit de patronage et d'organisation fut form, qui comprit: MM. Edmond Bazire, Marcel Bernstein, Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon, Durand-Ruel, Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud, Henri Gervex, Henri Gurard, A. Guillemet, Albert Hecht, l'abb Hurel, Ferd. Leenhoff, Eugne Manet, Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Lon Leenhoff, Roll, Alfred Stevens, Albert Wolff, mile Zola, Antonin Proust, Thodore Duret. On dcida de faire une exposition sans triage. On allait donc prsenter au public, runies et groupes, les toiles qui avaient le plus excit sa colre ou ses rires et celles que les jurys avaient refuses: le _Buveur d'absinthe_, le _Djeuner_ _sur l'herbe_, l'_Olympia_, le _Fifre_, l'_Acteur tragique_, le _Balcon_, l'_Argenteuil_, le _Linge_, l'_Artiste_. C'tait l'homme non expurg, tel qu'il s'tait produit au cours de sa carrire, qu'on montrerait. De telles expositions posthumes sont la pierre de touche et l'preuve dcisive. Lorsqu'un artiste meurt, il s'opre un changement immdiat dans la faon de voir son oeuvre. L'amour ou la haine, la popularit ou la dfaveur, le manque ou la possession des honneurs attachs la personne mme et capables d'influencer le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus l, et avec lui s'en est all tout ce qui lui appartenait en propre. Les oeuvres isoles vont maintenant commencer tre juges pour elles-mmes. Or seules surmontent avantageusement pareille preuve, qui sont originales et puissantes. Il est des peintres qui atteignent de leur vivant un grand renom et qui souvent n'ont produit, en les rptant, que deux ou trois tableaux. L'troitesse de la cration chappe au public et la moyenne des critiques, jugeant au jour le jour et sans suite. Comme ils ne voient les oeuvres envoyes aux Salons ou aux expositions prives que successivement et de loin en loin, ils s'en montrent satisfaits, sans reconnatre qu'ils n'ont devant eux que des choses dj vues et des rptitions de rptitions. Mais aprs la mort de tels artistes, si on entreprend une exposition gnrale de ce qu'ils laissent, la pauvret en apparat tout de suite et vient crever les yeux. Les toiles accumules se rduiront en dfinitive aux deux ou trois que l'homme, comme arrangement et comme sujet, a seules eu le pouvoir de trouver et le nombre n'aura d'autre rsultat que de faire clater l'indigence de l'ensemble. L'exposition posthume des oeuvres d'un peintre se produit donc comme une preuve dcisive qui, selon les cas, confirmera ou cassera le jugement provisoire antrieurement port. L'exposition de l'oeuvre de Manet eut lieu l'cole des Beaux-Arts, en janvier 1884. Elle attira un grand concours de visiteurs et toute la presse et les critiques lui donnrent leur attention[3]. Dans les annes qui avaient prcd sa mort, Manet tait devenu l'artiste sur lequel on s'tait divis, les indpendants, les jeunes en faisant leur porte-drapeau, et les hommes attachs la tradition continuant voir en lui leur ennemi. Deux partis de force ingale, il est vrai, s'taient ainsi forms qui, du monde des artistes, s'taient tendus celui des critiques et des amateurs, et maintenant ils allaient se rencontrer l'exposition posthume, avec la pense de se confirmer, l'un dans son approbation, l'autre dans son hostilit. Mais si les partisans eurent tout de suite sujet d'accentuer leurs louanges, les ennemis ne purent persvrer dans leur rprobation et leurs critiques intransigeantes. Ils flchissaient. On voyait ce spectacle curieux de gens qui, se rappelant l'ancien mpris qu'ils avaient sincrement ressenti devant les oeuvres montres pour la premire fois aux Salons, et venus maintenant l'exposition d'ensemble, avec la pense de le retrouver et de le manifester nouveau, quoi qu'ils en eussent, ne le retrouvaient plus, et, leur tonnement, se sentaient maintenant tout autres. Les oeuvres taient demeures les mmes, mais eux avaient chang. Le monde ambiant s'tait modifi. Les annes, en s'coulant, avaient vu une esthtique nouvelle prvaloir, une vision diffrente se former, et on ne pouvait nier que la transformation ne se ft accomplie dans le sens indiqu par Manet et en suivant sa voie. Ce ralisme, apparu avec ses oeuvres, jug alors une chose grossire, mais qui tait simplement la peinture du monde vivant, maintenant accept, tait devenu d'une pratique courante. Cette faon de juxtaposer les tons clairs, d'abord condamne chez lui comme une rvolte individuelle, s'tait aussi gnralise. Elle avait presque entirement remplac la manire de peindre sous des ombres paisses. Toute la peinture s'en tait ainsi alle vers la clart, et la sparation, si profonde au dbut, constate entre sa gamme de tons et celle des autres, n'existait plus. [3] Une premire tude suivie sur la vie et l'oeuvre de Manet a paru ce moment: EDMOND BAZIRE. _douard Manet._ A. Quantin, Paris, 1884. In-8 illustr. Il fallait donc bien reconnatre, devant son oeuvre expose aux Beaux-Arts, que Manet avait t un novateur fcond. Le ton gnral de la presse et des critiques, les commentaires des connaisseurs, montraient par suite un grand changement. On revenait des ddains antrieurs, du dnigrement systmatique. L'poque de mconnaissance absolue tait encore trop voisine, la priode des insultes s'tait trop prolonge, pour qu'on pt gnralement louer sans rserves, mais tous en dfinitive admettaient maintenant que Manet avait t un artiste dou de puissance et d'invention. Cette conclusion s'imposait par l'vidence de ce que l'on voyait. Il n'existait point de rptition dans l'oeuvre expose. Contrairement ces artistes qui, lorsqu'ils ont trouv une manire qui leur a valu la faveur publique, s'y tiennent ensuite immuables, Manet, lui, n'avait cess de se renouveler. On pouvait constater qu'il tait all sans cesse vers plus de clart et plus de lumire. On reconnaissait qu'il avait vari ses sujets et ses arrangements sans interruption. Dans les cent soixante-dix-neuf numros du catalogue, composs de peintures l'huile, d'aquarelles, de pastels, de dessins, d'eaux-fortes et de lithographies, on dcouvrait une incessante diversit. L'exposition de l'cole des Beaux-Arts devait tre suivie de la vente de l'atelier et d'oeuvres diverses, dans l'intrt de la veuve. Il en rsulterait une nouvelle preuve, soutenue avec un nouveau public, celui de la rue. Manet avait atteint une telle notorit, que son nom tait descendu aux derniers rangs. Quand on le prononait, n'importe quel cocher, balayeur ou garon de caf pouvait dire: Ah! oui, Manet! je connais, en se reprsentant tout de suite un artiste excentrique et dvoy. Dans ces milieux o la capacit manque pour se former une opinion propre sur les choses d'art, les jugements ne peuvent venir que du dehors et sont donns par les couches suprieures et la presse. Or la caricature, les insultes des journaux, le mpris des artistes en renom et des critiques s'taient si longtemps exercs contre Manet, que le peuple en dessous en avait t empoisonn. Quand la vente fut annonce par les journaux et des affiches, l'tonnement des passants fut donc grand. Une semblable tentative tait-elle vraiment ralisable? Certes on savait que Manet possdait des dfenseurs parmi les journalistes, les artistes et les amateurs, mais tous ceux-l taient considrs dans le peuple comme des originaux, dsireux de se signaler tout prix et d'attirer n'importe comment l'attention. Cependant, qu'il y et des gens capables d'aller jusqu' donner leur argent, pour se distinguer des autres, paraissait la plupart invraisemblable. La vente devint donc un vnement, qui surexcitait la curiosit. Aussi l'exposition l'Htel des ventes attira-t-elle un trs grand concours de ces promeneurs du dimanche qui, son intention, se dtournaient du Boulevard, et le premier jour des enchres, l'Htel de la rue Drouot fut-il littralement envahi. La vente avait lieu dans les salles du fond, 8 et 9, dont on avait enlev la cloison et qui runies formaient un assez grand local; mais il se trouva trop petit. La foule entasse dans le corridor et les pourtours dborda, par une pousse formidable. Le commissaire-priseur et les experts durent oprer dans un tout petit espace, au milieu de la cohue. On avait fait prcdemment des ventes d'Impressionnistes, o les tableaux avaient t adjugs des prix infimes, au milieu des rires et des quolibets, et la foule tait venue la vente de Manet dans de telles dispositions d'esprit qu'elle et trouv grand plaisir voir se reproduire les avanies dverses sur les Impressionnistes. Les ventes des grands collectionneurs, des artistes clbres aprs dcs, attirent un monde d'lite, de critiques, de collectionneurs, d'hommes de got en vue, qui s'y rendent, comme des runions o leur prsence est oblige. Ceux-l n'assistaient point la vente de Manet. Les grands marchands manquaient aussi. Les experts, M. Durand-Ruel, M. Georges Petit, le commissaire-priseur, M. Paul Chevalier, avaient fait de leur mieux pour parer l'absence de leur clientle habituelle, en stimulant les amis et partisans de Manet connus ou supposs tels. M. Durand-Ruel surtout s'tait mis en campagne, pour trouver des acheteurs. La vente, commence dans des conditions si prcaires, prit tout de suite une allure de succs inespre. Sur toutes oeuvres on mettait des enchres, et beaucoup parmi les acheteurs taient des amateurs nouveaux et inattendus, venant grossir le groupe des amis connus. On vendait, entre autres, sept tableaux exposs aux Salons. Le _Bar aux Folies-Bergre_ ralisait 5.800 francs; _Chez le pre Lathuille_, 5.000 francs; le _Portrait de Faure en Hamlet_, 3.500 francs; la _Leon de musique_, 4.400 francs; le _Balcon_, 3.000 francs. Puis ensuite le _Linge_ faisait 8.000 francs; _Nana_, 3.000 francs; la _Jeune fille dans les fleurs_, 3.000 francs. L'_Olympia_ tait retire 10.000 francs et l'_Argenteuil_ 12.000 francs. Ces prix semblaient, alors qu'on les criait, extraordinaires. Ils dconcertaient absolument ces spectateurs, venus pour assister un insuccs et disposs rire, mais se tenant maintenant silencieux. Manet se vend! disait la foule tonne, la sortie, et la nouvelle courut immdiatement tout Paris. La vente, en deux vacations, les 4 et 5 fvrier 1884, produisait 116.637 francs. Les ventes sont devenues des preuves, qui permettent de dterminer la position des artistes. Il est certain que la valeur artistique et la valeur marchande d'une oeuvre ne s'accordent d'abord gnralement point, qu'elles sont mme le plus souvent en complte divergence. Mais la longue, l'intervalle tend se combler. Les marchands, les collectionneurs, qui possdent certaines connaissances ou tout au moins du flair, doivent finir par ne mettre de grosses enchres que sur ces oeuvres laissant voir un mrite assez certain pour les garantir d'une dprciation de prix dans l'avenir. Le succs aux enchres est donc devenu comme un criterium, qui sert approximativement fixer l'opinion sur le mrite d'un artiste. La vente de l'atelier de Manet ayant russi et les prix pays dpassant ce qu'on avait pu supposer, le public en reut l'impression qu'il avait d aprs tout se tromper, en plaant Manet si bas, et qu'il fallait revenir envers lui un meilleur jugement. Et comme l'exposition de son oeuvre l'cole des Beaux-Arts l'avait d'ailleurs fait monter dans l'estime de l'lite, capable de se former une opinion raisonne, il se trouva que l'exposition des Beaux-Arts et la vente combines le laissaient fort agrandi et lev dans l'opinion gnrale. Cinq ans s'coulrent aprs l'exposition de l'cole des Beaux-Arts, sans qu'une nouvelle occasion s'offrt de montrer un ensemble d'oeuvres de Manet, lorsqu'en 1889, une Exposition universelle avait lieu, o il serait reprsent. Il allait ainsi obtenir rparation de l'injure qu'on lui avait faite en l'excluant des Expositions universelles de 1867 et de 1878. La rparation serait d'autant plus clatante que, par suite du rglement de la nouvelle exposition, il y figurerait au milieu des matres du sicle entier. Les Expositions universelles de 1867 et 1878 ne s'taient ouvertes qu' des tableaux peints pendant la priode dcennale qui les avait prcdes. Espaces de dix ans en dix ans, elles n'avaient reu que des oeuvres produites dans l'intervalle de l'une l'autre. Mais celle de 1889 devait, dans la pense de ses auteurs, servir commmorer le centenaire de la Rvolution. Il fut donc dcid, par une innovation, qu'elle offrirait, ct d'une exposition dcennale comme les autres, une exposition dite centennale, qui s'tendrait aux peintres survenus entre les dates de 1789 et de 1889. Manet mort en 1883 tait du nombre. L'exposition centennale tait prcisment aux mains de M. Antonin Proust, directeur, second, pour le choix et le placement des tableaux, par M. Roger Marx, inspecteur des Beaux-Arts. Tous les deux, comme admirateurs de Manet, allaient placer ses oeuvres en vue, dans le salon principal. C'tait un redoutable honneur. Il lui faudrait entrer dans le rang des matres du sicle entier et tre jug en parallle avec eux. Les oeuvres exposes taient au nombre de quatorze; au premier rang: l'_Olympia_, le _Fifre_, le _Bon Bock_, l'_Argenteuil_, le _Portrait de M. Antonin Proust_, _Jeanne_. Ces tableaux soutenaient avantageusement la comparaison avec ceux des plus grands du sicle. Tout ce public spcial de peintres, de critiques, de connaisseurs, de gens de got devait maintenant reconnatre, sans rserves, la matrise de l'homme qui les avait produits. L'Exposition universelle amenait les trangers, dont le jugement tait encore plus favorable. Les jeunes peintres du dehors faisaient tout spcialement de ses oeuvres l'objet de leurs tudes et de leurs observations. Les connaisseurs, en particulier des tats-Unis et de l'Allemagne, s'en dclaraient hautement admirateurs et s'tonnaient qu'en France, dans le pays de leur production, elles eussent pu tre si longtemps mconnues. L'Exposition universelle de 1889 venait ainsi complter le travail favorable ralis l'cole des Beaux-Arts. A son issue, il n'y avait presque plus personne, parmi les gens capables de juger rellement, qui se refust admettre que Manet tait un matre, placer au premier rang des matres du sicle. A la vente de l'atelier de Manet, en 1884, on avait fait retirer sa veuve l'_Olympia_ et l'_Argenteuil_. L'intention avait t de rserver des oeuvres que, plus tard, on pourrait faire entrer dans les collections publiques. L'_Olympia_ l'Exposition universelle de 1889 avait tellement sduit un collectionneur amricain, qu'il avait exprim sa dtermination de l'acqurir. Le peintre Sargent en ayant eu connaissance jugea fcheux que l'oeuvre pt tre perdue pour le public et qu'au lieu de prendre place dans un muse ouvert tous, elle ft ensevelie au loin dans une collection particulire. Il crut qu'il y aurait moyen de la retenir en France et, pour aviser aux mesures prendre, il fit part de ses craintes Claude Monet. Celui-ci pensa tout de suite qu'il fallait faire entrer le tableau dans un muse de l'tat, selon la prvision qu'on avait eue en amenant Mme Manet le garder. Il prit donc l'initiative d'une souscription. On runirait vingt mille francs donner Mme Manet, en change de l'_Olympia_, qui serait remise au muse du Luxembourg. L'intention d'offrir l'_Olympia_ l'tat fut porte la connaissance du public par les journaux. Alors il apparut que Manet avait fait, dans l'estime gnrale, assez de progrs pour qu'on admt l'ide de le voir pntrer dans les muses. Oui! on acceptait qu'une de ses oeuvres entrt au Luxembourg, cependant on trouvait redire au choix de l'_Olympia_. On voulait bien un tableau de lui, mais pas celui-l. On demandait un de ceux qui montraient ses qualits, sans ce qu'on appelait ses dfauts, par exemple le _Chanteur espagnol_, du Salon de 1861, rcompens par une mention honorable, ou le _Bon Bock_, accueilli par la faveur publique, au Salon de 1873. Manet prsent sous sa forme juge sage et convenu tout le monde et si ses amis avaient voulu se plier la concession demande, on tait prt accepter leur offre d'un tableau, les en louer et les en remercier. Mais les amis de Manet n'entendaient faire aucune concession. Ils avaient prcisment choisi l'_Olympia_ pour l'offrir l'tat, comme une des oeuvres o l'originalit de l'artiste se manifestait dans sa plnitude. C'tait le tableau historique, qui rappelait l'universel mpris, alors que seuls Baudelaire et Zola avaient os affronter la colre publique, en dclarant leur admiration. Manet, homme de combat, n'avait jamais song faire de concessions; quand il avait envoy aux Salons des tableaux jugs sages, c'tait par hasard, sans qu'il s'en doutt. Mais l'_Olympia_ tait demeure comme l'enfant prfr de ses crations. Aprs l'avoir une premire fois montre au Salon de 1865, il l'avait encore produite son exposition particulire de 1867 et depuis l'avait toujours tenue en vue dans son atelier. Ses amis, dsireux de continuer la lutte aprs lui, jusqu'au triomphe dfinitif, l'avaient reprise comme l'occasion de bataille par excellence. Ils l'avaient fait figurer, au premier rang, l'exposition de l'oeuvre entire l'cole des Beaux-Arts en 1884, ils l'avaient comprise parmi les toiles envoyes l'Exposition universelle de 1889, et maintenant ils la choisissaient, de prfrence toute autre, pour l'offrir l'tat. Il devint donc vident que c'tait une revanche clatante, le triomphe pour Manet, que ses amis poursuivaient, par une souscription publique faite en vue d'acheter l'_Olympia_. Mais alors les anciens adversaires, les hommes dvous la tradition s'indignrent de telles prtentions, qu'ils trouvaient excessives. Comment! on voulait, sans rien entendre, les forcer recevoir le tableau qui les avait le plus rvolts, qui continuait le plus leur dplaire, dans lequel ils ne voyaient toujours qu'un exemple corrupteur. Puisqu'il en tait ainsi, ils s'opposeraient ce que l'offre qu'on mnageait ft accepte. Ce fut donc parmi les peintres de la tradition, dans les commissions des muses, parmi les fonctionnaires des Beaux-Arts, parmi certains critiques, un vritable soulvement et la dtermination de faire repousser par l'tat le tableau qu'on voulait lui offrir. Les amis de Manet n'en persistrent que davantage dans leur dessein. Alors on vit les deux partis, qui avaient exist pour et contre Manet et qui s'taient longtemps tenus aux prises, se reformer et reprendre le combat. Chacun mit en oeuvre ses moyens d'influence et la presse servit de vhicule des appels et des lettres de toute sorte. La bataille ainsi engage se poursuivit, mais en se prolongeant, elle amena se ranger avec les amis de Manet tous ces artistes, hommes de lettres ou connaisseurs qui, partisans de l'originalit en art, se soulevaient contre la prtention des dfenseurs de la tradition de tenir les muses ferms, comme ils avaient autre fois essay de faire pour les Salons, aux oeuvres contraires leurs formules et leurs rgles. La souscription finit ainsi par recueillir l'adhsion d'un tel nombre d'hommes clbres ou en vue, qu'elle en prit un grand poids. En outre Claude Monet, sachant qu'en 1884 on n'avait obtenu l'usage de l'cole des Beaux-Arts, pour l'exposition de l'oeuvre de Manet, qu'en passant par-dessus les subordonns pour s'adresser personnellement au ministre avec l'appui d'un homme politique, tait all offrir l'_Olympia_ directement au ministre des Beaux-Arts, M. Fallires, prsent et soutenu par le dput Camille Pelletan. Avant que le ministre n'et pris de dtermination, un changement de cabinet amenait le remplacement de M. Fallires par M. Bourgeois, et ce fut lui qui eut prendre la dcision. Mais ce moment la souscription, par l'adhsion des noms clatants recueillis, avait acquis une telle importance, que les opposants dans les commissions des muses et les bureaux des Beaux-Arts flchissaient. M. Bourgeois, sous l'influence de M. Camille Pelletan, un de ses amis personnels et un de ses soutiens la Chambre, intervenant alors pour l'acceptation, le tableau fut dfinitivement reu par la commission et les directeurs du muse. Un arrt ministriel, en date du 17 novembre 1890, l'acceptait rgulirement, pour tre plac au Luxembourg. Claude Monet avait d combattre pendant plus d'un an avant de triompher, mais la rsistance oppose n'avait servi qu' mieux mettre en relief son entreprise. Il avait russi forcer la porte du muse et Manet y entrait, sous sa forme la plus caractristique. Voici quels avaient t les souscripteurs: Bracquemont, Philippe Burty, Albert Besnard, Maurice Bouchor, Flix Bouchor, de Bellio, Jean Braud, Brend, Marcel Bernstein, Bing, Lon Bclard, Edmond Bazire, Jacques Blanche, Boldini, Blot, Bourdin, Paul Bonnetain, Brandon. Cazin, Eugne Carrire, Jules Chret, Emmanuel Chabrier, Clapisson, Gustave Caillebotte, Carris. Degas, Desboutins, Dalou, Carolus Duran, Duez, Durand-Ruel, Dauphin, Armand Dayot, Jean Dolent, Thodore Duret. Fantin-Latour, Auguste Flameng. Gurard, Mme Gurard-Gonzals, Paul Gallimard, Gervex, Guillemet, Gustave Geffroy. J.-K. Huysmans, Maurice Hamel, Harrison, Helleu. Jeanniot, Frantz-Jourdain, Roger-Jourdain. Lhermitte, Lerolle, M. et Mme Leclanch, Lautrec, Sutter Laumann, Stphane Mallarm, Octave Mirbeau, Roger Marx, Moreau-Nlaton, Alexandre Millerand, Claude Monet, Marius Michel, Louis Mullem, Oppenheim. Puvis de Chavannes, Antonin Proust, Camille Pelletan, Camille Pissarro, Portier, Georges Petit. Rodin, Th. Ribot, Renoir, Raffaelli, Ary Renan, Roll, Robin, H. Rouart, Flicien Rops, Antoine de la Rochefoucauld, J. Sargent, Mes de Scey-Montbliard. Thorley. De Vuillefroy, Van Cutsem. L'_Olympia_ entre depuis quelques annes au Luxembourg s'y trouvait toujours isole, lorsqu'un vnement inattendu vint l'entourer de toute une famille. Le peintre Caillebotte mourait encore jeune, en fvrier 1894, lguant sa collection de tableaux au muse du Luxembourg. Elle se composait exclusivement d'oeuvres de Manet, de Degas et des Impressionnistes Renoir, Claude Monet, Pissarro, Czanne et Sisley. C'tait toute cette partie de l'cole moderne la plus attaque, qui venait prendre place dans le muse de l'tat. Manet se trouvait principalement reprsent dans la collection par le _Balcon_, du Salon de 1869. De telle sorte que le Luxembourg, aprs avoir t contraint d'accepter avec l'_Olympia_ celui de ses tableaux qui avait soulev la plus violente colre, tait maintenant appel recevoir avec le _Balcon_ celui qui avait le plus excit les railleries. Il semblait ainsi que le sort rservt Manet la rparation de placer d'abord, dans les muses de l'tat, les deux oeuvres qui lui avaient le plus attir d'avanies aux Salons. Le legs Caillebotte consterna le parti de la tradition. Les gens qui s'taient auparavant chauffs pour faire repousser l'_Olympia_ gmissaient. Ils prophtisaient la corruption du got public. Ils annonaient une irrmdiable dcadence de l'art. Mais cette fois ils durent s'en tenir aux plaintes. Vaincus dans le combat livr pour tenir la porte ferme l'_Olympia_, ils ne se sentaient plus en mesure de reprendre la lutte avec une chance quelconque de succs. Comment, en effet, et-on pu refuser un legs form d'objets, certes toujours dcris par beaucoup, mais que d'autres aussi prnaient? Qui et dcid dans la circonstance? Il ne put donc tre question de faire repousser la collection en bloc, mais l'hostilit se manifesta par la prtention de ne point l'accepter tout entire. On y ferait un choix restreint. Le donateur, dont le testament remontait 1876, une poque o Manet et les Impressionnistes taient tellement dcris que leurs oeuvres lui paraissaient avoir peu de chances d'tre acceptes, au cas de sa mort immdiate, avait eu la prcaution de stipuler que les tableaux seraient gards par ses hritiers jusqu'au moment o les progrs du got public pourraient assurer leur acceptation par l'tat. Il avait, en outre, eu le soin d'exiger qu'ils ne fussent envoys aucun muse de province, ni emmagasins dans les greniers, mais fussent tous placs et tenus en vue au muse du Luxembourg. Ce fut sur l'impossibilit matrielle d'excuter cette clause dans son intgralit, en arguant du manque de place, que les reprsentants de l'tat s'appuyrent pour arriver faire un choix dans l'ensemble. Ils se dclaraient prts prendre la collection tout entire, mais condition qu'on les laisst libres de n'exposer au Luxembourg que les oeuvres ayant leurs prfrences et pouvant y trouver place, alors que les autres seraient envoyes aux palais de Compigne et de Fontainebleau. Les hritiers de Caillebotte et son excuteur testamentaire Renoir craignirent, s'ils laissaient entire libert l'tat, qu'il ne plat que trs peu des tableaux au Luxembourg et n'en envoyt le plus grand nombre Compigne et Fontainebleau, o ils seraient perdus pour le public, et se trouveraient comme relgus dans ces muses de province que le testateur avait prtendu carter. Ils prfrrent donc consentir ce que l'tat ft, avec eux, un choix dans la collection, mais alors en s'imposant l'obligation de tenir tous les tableaux choisis au Luxembourg. L'tat prit ainsi, pour les mettre au Luxembourg, deux tableaux de Manet sur trois, le _Balcon_ et _Angelina_, en laissant la _Partie de crocket_. Il prit six Renoir sur huit. Renoir tait trs bien reprsent dans la collection par son _Moulin de la Galette_ et sa _Balanoire_, qui furent parmi les premiers agrs. On prit encore huit Claude Monet sur seize; six Sisley sur neuf; sept Pissarro sur dix-huit; tous les Degas, de petite dimension, au nombre de sept. Devant les oeuvres de Czanne, qui inspiraient encore cette poque un effroi gnral, les rpugnances se manifestrent trs fortes. Enfin la Commission des Muses se laissa aller prendre, sur quatre tableaux, les deux moindres, en abandonnant les plus caractristiques, des _Baigneurs_, de vrais gants, et un _Vase de fleurs_, plein de grandeur. L'art de Manet et des Impressionnistes introduit au muse de l'tat allait aussi prendre sa place aux ventes publiques. Aucune vente importante n'tait venue s'ajouter celle de l'atelier en 1884, lorsque, dix ans aprs, les circonstances m'obligrent me dfaire de la collection que j'avais forme d'oeuvres de Manet, de Degas et des Impressionnistes. Cinq tableaux de Manet allaient entre autres tre soumis aux enchres. La vente qui eut lieu le 19 mars 1894, la galerie Petit, rue de Sze, attira cette fois le public spcial d'habitus, critiques, collectionneurs, marchands, qui suivent les grandes ventes. On ne vit point cette invasion extraordinaire du peuple de la rue, survenue, en 1884, l'Htel Drouot. Personne ne pensait plus, ce moment, qu'une vente des oeuvres de Manet ft une occasion de venir se moquer et s'bahir. Les prix atteints montraient une grande avance sur ceux de 1884. _Chez le pre Lathuille_, du Salon de 1880, tait adjug 8.000 francs; le _Repos_, du Salon de 1873, 11.000 francs; le _Torero saluant_, 10.500 francs; le _Port de Bordeaux_, 6.300 francs; la _Jeune femme au_ _chapeau noir_, 5.100 francs. Les tableaux de Degas et des Impressionnistes ralisaient des prix proportionnellement levs. On voyait apparatre, pour la premire fois aux enchres, des oeuvres de Czanne, celui des peintres impressionnistes qui avait conserv le dernier la rputation de n'tre qu'un barbare, foulant aux pieds toutes les rgles. Et ses oeuvres trouvaient des acheteurs, qui se les disputaient devant le public surpris, mais ne pensant nullement manifester de dsapprobation. [Illustration: PORTRAIT DE M. MANET PRE (D'APRS L'EAU-FORTE)] Les tableaux vendus allaient prendre place dans les grandes collections de l'Europe et de l'Amrique ou dans les muses publics. La _Conversation_ de Degas, devait, en effet, bientt entrer la National-Galerie de Berlin, et la _Jeune femme au bal_, de Mlle Berthe Morisot, tait acquise, la vente mme, par le muse du Luxembourg. Cet achat devait complter la collection d'oeuvres de Manet et des Impressionnistes, que le don de l'_Olympia_ et le legs Caillebotte avaient fait entrer au Luxembourg. Le legs Caillebotte comprenait des exemples de tous les Impressionnistes, sauf de la seule Mlle Morisot. Lorsque ma vente survint, Stphane Mallarm, qui prouvait pour Mlle Morisot--Mme Eugne Manet--une vive amiti, et qui tenait son talent en grande admiration, se mit en rapports avec M. Roujon, le directeur des Beaux-Arts. Il lui reprsenta que la _Jeune femme au bal_ de ma collection offrait un excellent exemple de son auteur, et que le muse comblerait avec elle une lacune regrettable. M. Roujon, qui connaissait le got sr et fin de Mallarm, se laissa facilement convaincre, et, d'accord avec M. Bndite, le conservateur du muse du Luxembourg, dcida l'acquisition de l'oeuvre signale. A partir de 1889, on avait donc vu se succder une srie d'vnements, d'o Manet avait tir une conscration qu'on pouvait dire dfinitive. L'exposition universelle de 1889, le mettant en parallle avec les matres du sicle entier, avait universellement amen reconnatre qu'il allait de pair avec eux. La souscription de l'_Olympia_ et le legs Caillebotte l'avaient fait entrer au muse du Luxembourg, o tout le monde, sauf discuter sur les oeuvres choisir, avait concd qu'il avait sa place marque. Et, comme complment, la vente de mars 1894 avait montr les collectionneurs venant acqurir ses oeuvres hauts prix, ainsi que celles des Impressionnistes. C'tait la fin de la terrible lutte engage en 1859, alors que Manet avait envoy le _Buveur d'absinthe_ un premier Salon. Il tait mort avant d'avoir pu assister au succs dfinitif, mais ses amis, poursuivant le combat, l'avaient enfin obtenu. Il avait ainsi fallu lutter pendant trente-cinq ans pour triompher d'une des plus formidables oppositions que l'esprit de routine ait jamais leves contre l'originalit et l'invention. Aprs les derniers succs, il ne devait plus y avoir, pour les amis de Manet, de vritable combat livrer. Le calme s'tait donc fait, et on ne s'attendait plus des incidents particuliers, lorsqu'il s'en produisit un au loin. La _National-galerie_, Berlin, est un difice rcent inaugur en 1876. Il a t construit pour recevoir les oeuvres des peintres allemands modernes; cependant les admissions se sont tendues aux trangers, et des peintres de toute nationalit ont fini par y tre reprsents. Le directeur actuel, M. de Tschudi, a t un des premiers, en Allemagne, juger leur valeur Manet et les Impressionnistes, et, en homme convaincu, il voulut les faire figurer eux aussi dans sa galerie[4]. Il se rendit d'ailleurs compte que ce serait une chose trop risque que de prtendre acheter de leurs oeuvres avec les fonds mis sa disposition par l'tat, mais il sut gagner des personnes riches et en obtint, en don, des sommes avec lesquelles il acquit _Dans la serre_, du Salon de 1879, de Manet, la _Conversation_, de Degas, deux _Vues de Vtheuil_, de Claude Monet, et des paysages de Pissarro, de Czanne et de Sisley. [4] M. de Tschudi a crit une tude sur Manet. Bruno Cassirer, diteur, Berlin, 1902, in-8 illustr. M. de Tschudi, possesseur de cet ensemble, le groupa dans une des salles, la partie principale de la galerie, au premier tage. Cette entre de Manet, de Degas et des Impressionnistes dans un muse national fit grand bruit Berlin. Elle donna lieu aux commentaires divers de la presse et des connaisseurs. L'empereur Guillaume II voulut se rendre compte personnellement de quoi il s'agissait et venu, sans l'apprentissage ncessaire, devant des artistes originaux et nouveaux pour lui, il ne put apprcier leur art. Le mrite des oeuvres lui chappant, il jugea qu'elles n'avaient point de raison d'tre. Il ordonna donc leur enlvement et il les fit remplacer par d'autres. Peut-tre que dans des circonstances diffrentes, il les et tout fait expulses, mais eu gard la manire dont elles taient entres la galerie, il borna son action les faire sortir de la place choisie o on les avait mises au premier tage, pour les tenir en un lieu moins apparent, au second. EN 1900 XIV EN 1900 Sous la coupole de la _National gallery_ Londres, consacre aux matres anciens, se lit l'inscription suivante: _The works of those who have stood the test of ages, have a claim to that respect and veneration, to which no modern can pretend._ C'est l une belle sentence, parfaitement approprie, qui serait sa place dans tous les grands muses. En disant que les artistes qui ont support l'preuve des sicles ont droit un respect et une vnration auxquels les modernes ne sauraient prtendre, elle indique que c'est le temps qui est le grand arbitre et qui prononce en dernier ressort. Il n'y a pas de jugement sr et du classement dfinitif se promettre, en dehors de l'action du temps et quelquefois d'un long temps. Les contemporains sont presque toujours incapables d'tablir la vraie valeur des artistes et des crivains qu'ils ont sous les yeux. Il s'opre tous les vingt ou trente ans, alors qu'une gnration cde la place une autre, un travail, qui fait tomber dans l'oubli la plupart des hommes prns de leur vivant et jugs immortels. Quelques-uns surnagent seuls dans le naufrage de tous les autres. Et ce ne sont pas toujours ceux qu'admiraient le plus les contemporains, qui acquirent la survie. Les hommes d'abord mconnus, ou le plus combattus, sont souvent mis un haut rang par la postrit. Le travail qui abaisse le plus grand nombre, et lve quelques-uns s'opre naturellement. Il ne dpend pas de l'action rflchie des nouvelles gnrations. Ce n'est pas par un choix dlibr qu'elles gardent seulement, pour se les approprier, certains hommes. La dcision faisant les condamns et les lus vient du temps. Mais alors pour lui ce sont, en dehors des considrations passagres, la valeur relle et le mrite intrinsque, qui crent les titres. Il conserve seuls les hommes dous de ces qualits puissantes, capables de toucher jamais. Les contemporains pouvaient ne pas les voir ou les ddaigner, prfrant admirer ces dons superficiels qui correspondaient leur got du moment, mais aussitt que la gnration phmre a disparu, que le temps est survenu, ce sont vritablement alors les qualits profondes et intrinsques qui se dgagent, pour luire mettre leur vraie place dfinitive ceux qui les possdent. En 1900, l'Exposition universelle, avec ses sections dcennales et centennales des Beaux-Arts, a permis de se rendre compte du travail accompli par le temps, dans le domaine de la peinture, pour lever ou abaisser les morts du dernier demi-sicle. Manet a t reconnu comme ayant grandi dans l'opinion et comme s'tant lev, depuis l'exposition prcdente de 1889. M. Roger Marx, inspecteur des Beaux-Arts, qui avait t remis le choix des tableaux exposer, n'avait nullement pris, pour les montrer, ces toiles, juges sages. Il avait tenu, au contraire, prsenter Manet sous sa forme la plus personnelle. Il avait donc mis au centre du panneau qui lui tait consacr le _Djeuner sur l'herbe_, du Salon des refuss, en 1863, et l'avait flanqu, d'un ct, de l'_Artiste_, refus au Salon de 1876, et de l'autre, du _Portrait d'Eva Gonzals_ et du _Bar aux Folies-Bergre_. Le tableau le plus en vue tait donc celui-l mme qui, le premier, avait attir son auteur l'animadversion gnrale; mais maintenant il n'inspirait plus de rpulsion, on se plaisait, au contraire, en reconnatre la puissance et l'originalit. Trente-sept ans s'taient couls depuis que le tableau vu pour la premire fois avait sembl monstrueux, dix-sept ans s'taient couls depuis que son auteur tait mort et le temps, oprant son travail, laissait maintenant dcouvrir dans l'oeuvre les qualits profondes qui assurent accs auprs de la postrit. Manet, l'preuve de 1900, a donc dfinitivement pris place parmi ce petit nombre d'artistes que le temps respecte, pour lesquels il travaille et qu'il lve. En cherchant aujourd'hui dgager ses qualits dominantes, on en trouve surtout deux, d'abord la valeur de la peinture en soi, les mrites de palette, qui font que la matire est chez lui suprieure, puis le fait d'avoir rendu avec originalit le monde vivant autour de lui. On comprend que ces avantages soient de nature assurer la dure, mais on s'explique aussi qu'ils ne puissent attirer tout d'abord les louanges, car, l'histoire est l pour le prouver, ce sont aussi ceux qui touchent le moins communment les contemporains et demandent le plus long temps pour exercer la sduction. Ce que nous appelons la valeur de la peinture en soi, les mrites de palette, correspondent l'originalit du style chez les crivains. Or, si les contemporains peuvent dj errer en marquant les rangs entre les hommes de plume et si souvent ils mettent sur le mme pied les auteurs de grand style et d'autres qui n'en ont pas, plus forte raison peuvent-ils se tromper dans leurs jugements sur les peintres en voie de production, car l'art de la peinture est peut-tre, de tous, celui o il est d'abord le plus difficile de voir juste. Si le mrite de la peinture en soi, les qualits de palette demandent dj pur elles-mmes du temps pour se faire reconnatre, il semble que quand elles se rencontrent, chez un artiste, comme elles se sont rencontres chez Manet, avec la particularit de peindre la vie autour de soi, alors qu'elles forment la combinaison de toutes peut-tre la plus grande, elles forment aussi celle de toutes la plus longue tre apprcie. On n'a qu' voir quel a t le sort de Velasquez, de Frans Hals et des Vnitiens, qui ont galement, chacun leur manire, peint la vie et les hommes de leur temps. Ils triomphent aujourd'hui, mais depuis peu seulement. En Espagne ce n'est pas Velasquez, c'est Murillo qui tait mis au premier rang. Au dix-huitime sicle et au commencement du dix-neuvime, on payait trs cher les Van der Werff que l'on faisait entrer dans les collections, alors qu'on cartait les Frans Hals, qu'on et eus vil prix. Et on peut encore se souvenir d'avoir vu Guido Reni tenir les meilleures places dans les muses, au dtriment du Tintoret. Quand on constate que cette rencontre des qualits de palette et de l'application peindre la vie a pu exister chez les plus grands, en les tenant cependant trs longtemps mconnus, on voit qu'elle a tout simplement amen Manet subir le sort de ses devanciers et que la mme erreur de jugement qui avait rgn ailleurs est aussi venue rgner en France. En observant combien lent a t le mouvement, qui a fini par mettre les grands artistes leur juste place, on doit penser que le travail du temps en faveur de Manet n'est pas termin, et que l'avenir lui rserve un surcrot d'estime. Mais, ds maintenant, au point d'apprciation o il est parvenu, on peut prciser ce qu'il a personnellement apport et ce qu'il a, par son exemple, fait natre autour de lui. A un moment o une tradition vieillie tenait l'art dans la routine, il est venu marquer le retour la fcondit, par l'tude de la vie. Dou d'une originalit et d'un clat de vision naturels, il a sorti la peinture des ombres conventionnelles o on la plongeait, pour la ramener ces tons clairs, qui ont t le propre des grandes coles leurs moments heureux. L'oeuvre qu'il a personnellement produite est puissante et varie. Il a, en outre, ouvert la voie des artistes fconds et originaux. De telle sorte que l'initiateur et le groupe venu de son exemple, Manet et les Impressionnistes, ne peuvent tre spars et forment un ensemble caractristique, venant complter l'Ecole franaise au XIXe sicle. Le temps qui classe dfinitivement les oeuvres est clectique. Il donne la conscration aux coles diverses. Il met souvent sur le mme pied rconcilis, les hommes qui, de leur vivant, s'taient anathmiss et avaient prtendu reprsenter des systmes exclusifs. Ce qui compte ses yeux, ce sont la vie, l'originalit, l'invention, mais alors les oeuvres qui possdent ces mrites, de quelque manire que ce soit, sont galement reconnues par lui. Il ne bannit point ceux qu'il a une fois admis, pour leur en substituer d'autres. Son impartialit s'tend toutes les rvolutions de l'esthtique, et, sans toucher aux matres qu'au cours des trois derniers sicles il a consacrs, il tiendra Manet et les Impressionnistes au premier rang, aprs eux, comme ayant su ajouter de nouvelles formes celles qui ont fait, en succession, l'clat et la grandeur de la peinture franaise. TABLE DES MATIRES I.--Annes de jeunesse 3 II.--Dans l'atelier de Couture 11 III.--Les premires oeuvres 23 IV.--_Le Djeuner sur l'herbe_ 37 V.--_L'Olympia_ 49 VI.--L'Exposition particulire de 1867 69 VII.--De 1868 1871 91 VIII.--_Le Bon Bock_ 129 IX.--Le plein air 153 X.--L'oeuvre grave 195 XI.--Les dessins et les pastels 209 XII.--Les dernires annes 219 XIII.--Aprs la mort 251 XIV.--En 1900 283 Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, r. Cassette.--11607. End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de douard Manet et de son oeuvre, by Thodore Duret License: Share Alike