Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com Georges Eekhoud ESCAL-VIGOR (1899) Table des matires PREMIRE PARTIE ALFRED VALLETTE I II III IV V VI VII VIII DEUXIME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE I II III IV V VI VII VIII TROISIME PARTIE_ _LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR I II III IV V PREMIRE PARTIE ALFRED VALLETTE I Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune Dykgrave ou comte de la Digue, chtelain de l'Escal-Vigor, traitait une nombreuse compagnie, en manire de Joyeuse Entre, pour clbrer son retour au berceau de ses aeux, Smaragdis, l'le la plus riche et la plus vaste d'une de ces hallucinantes et hroques mers du Nord, dont les golfes et les fiords fouillent et dcoupent capricieusement les rives en des archipels et des deltas multiformes. Smaragdis ou l'le smaragdine dpend du royaume mi-germain et mi- celtique de Kerlingalande. l'origine du commerce occidental, une colonie de marchands hansates s'y fixa. Les Kehlmark prtendaient descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu mtins de pirates, hommes d'action et de savoir, ils suivirent Frdric Barberousse dans ses expditions en Italie, et se distingurent par un attachement inbranlable, la fidlit du thane pour son roi, la maison de Hohenstaufen. Un Kehlmark avait mme t le favori de Frdric II, le sultan de Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette romanesque maison de Souabe, qui vcut les rves profonds et virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark prit Bnvent avec Manfred, le fils de son ami. Aujourd'hui encore, un grand panneau de la salle de billard d'Escal-Vigor reprsentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen, embrassant Frdric de Bade avant de monter avec lui sur l'chafaud. Au XVe sicle, Anvers, un Kehlmark florissait, crancier des rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces Hansates fastueux qui se rendaient la cathdrale ou la Bourse, prcds de joueurs de fifres et de violes. Demeure historique et mme lgendaire, tenant d'un burg teuton et d'un palazzo italien, le chteau d'Escal-Vigor se dresse l'extrmit occidentale de l'le, l'intersection de deux trs hautes digues d'ou il domine tout le pays. De temps immmorial, les Kehlmark, avaient t considrs comme les matres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et l'entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des sicles. On attribuait mme un anctre d'Henry la construction de ces remparts normes qui avaient jamais prserv la contre de ces inondations, voire de ces submersions totales dans lesquelles s'engloutirent plusieurs les soeurs. Une seule fois, vers l'an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer tait parvenue rompre une partie de cette chane de collines artificielles et rouler ses flots furieux jusqu'au coeur de l'le mme; et la tradition voulait que le burg d'Escal-Vigor et t assez vaste et assez approvisionn pour servir de refuge et d'entrept toute la population. Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hbergea son peuple, et lorsqu'elles se furent retires, non seulement il rpara la digue ses frais, mais il rebtit les chaumires de ses vassaux. Avec le temps, ces digues, prs de cinq fois sculaires, avaient revtu l'aspect de collines naturelles. Elles taient plantes, leur crte, d'pais rideaux d'arbres un peu penchs par le vent d'ouest. Le point culminant tait celui o les deux ranges de collines se rejoignaient pour former une sorte de plateau ou de promontoire, avanant comme un peron ou une proue dans la mer. C'tait prcisment l'extrmit de ce cap que se dressait le chteau. Face l'Ocan, la digue taille pic prsentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin dans lesquels semble avoir t dcoup le manoir qui les couronne. mare haute, les vagues venaient se briser au pied de cette forteresse rige contre leurs fureurs. Du ct des terres, les deux digues dvalaient en pente douce, et, mesure qu'elles s'cartaient, leurs branches formaient un vallon allant en s'largissant et qui reprsentait un parc merveilleux avec des futaies, des tangs, des pturages. Les arbres, jamais monds, ouvraient de larges ventails toujours frmissants d'arpges oliens. Les fuites de daims passaient comme un clair fauve parmi les frondaisons compactes, o des vaches broutaient cette herbe humide et succulente d'un vert presque fluide qui avait valu l'le son nom de Smaragdis ou d'meraude. Malgr la popularit des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt ans le domaine tait demeur inhabit. Les parents du comte actuel, deux tres jeunes et beaux, s'y taient aims au point de ne pouvoir survivre l'un l'autre. Henry y tait n quelques mois avant leur mort. Sa grand'mre paternelle le recueillit, mais ne voulut plus remettre le pied dans cette contre, l'atmosphre et au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prmature de ses enfants. Kehlmark fut lev sur le continent, dans la capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des mdecins, on l'avait envoy tudier dans un pensionnat international de la Suisse. L-bas, Bodemberg Schloss[1] o s'tait coule son adolescence, Henry reprsenta longtemps un blondin gracile, lgrement menac d'anmie et de consomption, la physionomie rflchie et concentre, au large front bomb, aux joues d'un rose mourant, un feu prcoce ardant dans ses grands yeux d'un bleu sombre tirant sur le violet de l'amthyste et la pourpre des nues et des vagues au couchant; la tte trop forte crasant sous son faix les paules tombantes; les membres chtifs, la poitrine sans consistance. La constitution dbile du petit Dykgrave le dsignait mme aux brimades de ses condisciples, mais il y avait chapp par le prestige de son intelligence, prestige qui s'imposait jusqu'aux professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de rverie, sa propension fuir les communs dlassements, se promener seul dans les profondeurs du parc, n'ayant pour compagnon qu'un auteur favori ou mme, le plus souvent, se contentant de sa seule pense. Son tat maladif augmentait encore sa susceptibilit. Souvent des migraines, des fivres intermittentes le clouaient au lit et l'isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait d'atteindre sa quinzime anne, il pensa se noyer pendant une promenade sur l'eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis, par un trange caprice de l'organisme humain, il se trouva que l'accident qui avait failli l'enlever dtermina la crise salutaire, la raction si longtemps souhaite par son aeule dont il tait tout l'amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du jeune comte, elle avait mme fait choix de ce pensionnat si loign, parce que celui-ci reprsentait, en mme temps qu'un collge modle, un vritable _Kurhaus_ situ dans la partie la plus salubre de la Suisse. Avant d'tre converti en un gymnase cosmopolite destin aux jeunes patriciens des deux mondes, le Bodemberg Schloss avait t un tablissement de bains, rendez-vous des malades lgants de la Suisse et de l'Allemagne du Sud. L'aeule d'Henry avait donc compt sur le climat salubre de la valle de l'Aar et l'hygine de cette maison d'ducation, pour rattacher la vie, pour rgnrer l'unique descendant d'une race illustre. Ce petit-fils idoltr, n'tait-il pas le seul enfant de ses enfants morts de trop d'amour? Kehlmark recouvra non seulement la sant, mais il se trouva gratifi d'une constitution nouvelle; non seulement une rapide convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit grandir, se carrer, gagner des muscles, des pectoraux, de la chair et du sang. Avec ce regain d'adolescence, il tait venu Kehlmark une candeur, une ingnuit dont son me, trop studieuse et trop rflchie jusque-l, ignorait la tideur et le baume. Autrefois contempteur des travaux athltiques, prsent il se mit s'y entraner et finit par y exceller. Loin de bouder comme nagure aux pripties des gageures violentes, il se distinguait par son intrpidit, son acharnement; et lui qui, pour s'pargner la fatigue d'une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans les souterrains, au fond des anciennes tuves de la maison de bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs de montagnes. Il demeura, en mme temps que liseur et homme d'tude, grand amateur de prouesses physiques et de jeux dcoratifs; rappelant sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la Renaissance. la mort de la douairire qu'il adorait, il tait venu s'tablir dans le pays dont, depuis ses annes de collge, il entretenait un souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers devaient plaire son me friande d'exubrance et de franchise. Les aborignes de Smaragdis appartenaient cette race celtique qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au XVIe sicle, des croisements avec les Espagnols y perpturent, y invtrrent encore la prdominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et fonce sur les populations blanches et rostres qui les entouraient -- faire exception aussi, dans le reste du royaume, par une sourde rsistance la morale chrtienne et surtout protestante. Lors de la conversion de ces contres, les barbares de Smaragdis n'acceptrent le baptme qu' la suite d'une guerre d'extermination que leur firent les chrtiens pour venger l'aptre saint Olfgar, martyris avec toutes sortes d'inventions cannibalesques, reprsentes d'ailleurs mticuleusement et presque professionnellement en des fresques dcorant l'glise paroissiale de Zoutbertinge, par un lve de Thierry Bouts, le peintre des corchs vifs. La lgende voulait que les femmes de Smaragdis se fussent particulirement distingues dans cette tuerie, au point mme d'ajouter le stupre la frocit et d'en agir avec Olfgar comme les bacchantes avec Orphe. Plusieurs fois, dans le cours des sicles, de sensuelles et subversives hrsies avaient lev dans ce pays bouillant temprament et d'une autonomie irrductible. Au royaume, devenu trs protestant, de Kerlingalande, o le luthrianisme svissait comme religion d'tat, l'impit latente et parfois explosive de la population de Smaragdis reprsentait un des soucis du consistoire. Aussi l'vque du diocse dont l'le dpendait venait-il d'y envoyer un domin[2] militant, plein d'astuce, sectaire malingre et bilieux, nomm Balthus Bomberg, qui brlait de se distinguer et qui s'tait un peu rendu Smaragdis comme une croisade contre de nouveaux Albigeois. Sans doute en serait-il pour ses frais de catchisation. En dpit de la pression orthodoxe, l'le prservait son fonds originel de licence et de paganisme. Les hrsies des anversois Tanchelin et Pierre l'Ardoisier qui, cinq sicles d'intervalle, avaient agit les pays voisins de Flandre et de Brabant, avaient pouss de fortes racines Smaragdis et consolid le caractre primordial. Toutes sortes de traditions et coutumes, en abomination aux autres provinces, s'y perptuaient, malgr les anathmes et les monitoires. La Kermesse s'y dchanait en tourmentes charnelles plus sauvages et plus dbrides qu'en Frise et qu'en Zlande, clbres cependant par la frnsie de leurs ftes votives, et il semblait que les femmes fussent possdes tous les ans, cette poque, de cette hystrie sanguinaire qui effrna autrefois les bourrles de l'vque Olfgar. Par cette loi bizarre des contrastes en vertu de laquelle les extrmes se touchent, ces insulaires, aujourd'hui sans religion dfinie, demeuraient superstitieux et fanatiques, comme la plupart des indignes des autres pays de brumes fantmales et de mtores hallucinants. Leur merveillosit se ressentait des thogonies recules, des cultes sombres et fatalistes de Thor et d'Odin; mais d'pres apptits se mlaient leurs imaginations fantasques, et celles-ci exaspraient leurs tendresses aussi bien que leurs aversions. II Henry, nature passionne et de philosophie audacieuse, s'tait dit, non sans raison, que par ses affinits, il se sentirait chez lui dans ce milieu bellement barbare et instinctif. Il inaugurait mme son avnement de Dykgrave par une innovation contre laquelle le domin Balthus Bomberg devait infailliblement fulminer, du haut de son pupitre pastoral. En effet, pour flatter le sentiment autochtone, Henry avait invit sa table non seulement quelques hobereaux et gros terriens, deux ou trois artistes de ses amis de la ville, mais il avait convi en masse de simples fermiers, de petits armateurs, d'infimes patrons de chalands et de voiliers, le garde-phare, l'clusier, les chefs d'quipe de diguiers et jusqu' de simples laboureurs. Avec ces indignes, il avait pri cette crmaillre leurs femmes et leurs filles. Sur sa recommandation expresse, tous et toutes avaient revtu le costume national ou d'uniforme. Les hommes se modelaient en des vestes d'un velours mordor ou d'un roux aveuglant, ouvrant sur des tricots brods des attributs de leur profession: ancres, instruments aratoires, ttes de taureaux, outils de terrassiers, tournesols, mouettes, dont le bariolage presque oriental se dtachait savoureusement sur le fond bleu marin, comme des armoiries sur un cusson. de larges ceintures rouges brillaient des boucles en vieil argent d'un travail la fois sauvage et touchant; d'autres exhibaient le manche en chne sculpt de leurs larges couteaux; les gens de mer paradaient en grandes bottes goudronnes, des anneaux de mtal fin adornaient le lobe de leurs oreilles aussi rouges que des coquillages; les travailleurs de la glbe avaient le rble et les cuisses brids dans des pantalons de mme velours que celui de leur veste, et ces pantalons, collant du haut, s'largissaient depuis les mollets jusqu'au coup de pied. Leur petit feutre rappelait celui des basochiens au temps de Louis XI. Les femmes arboraient des coiffes dentelles sous des chapeaux coniques larges brides, des corsages plus historis, aux arabesques encore plus fantastiques que les gilets des hommes, des jupes bouffantes du mme velours et du mme ton mordor que les vestes et les culottes; des jaserans ceignant trois fois leur gorge, des pendants d'oreille d'un dessin antique quasi byzantin et des bagues au chaton aussi gros que celui d'un anneau pastoral. C'taient pour la plupart de robustes spcimens du type brun, de cette ardente et pourtant copieuse race de Celtes noirs et nerveux, aux cheveux crpus et en rvolte. Paysans et marins hls, un peu embarrasss au dbut du repas, avaient vite recouvr leur assurance. Avec des gestes lourds mais non emprunts, et mme de ligne souvent trouve, ils se servaient du couteau et de la fourchette. mesure que le repas avanait, les langues se dliaient, des rires, parfois un juron, scandaient leur idiome guttural, haut en couleur avec, pourtant, des caresses et des velouts inattendus. Logique dans sa drogation l'tiquette, violant toute prsance, l'amphitryon avait eu le bon esprit d'asseoir chaque fois ct d'un de ses pairs de l'oligarchie une fermire, une patronne de chaloupe ou une poissonnire, et, rciproquement, ct d'une voisine de chteau, se calait un jeune nourrisseur de crne encolure ou un chaloupier aux biceps noueux. Les amis de Kehlmark constatrent que presque tous les convives taient dans la fleur ou dans la chaude maturit de l'ge. On aurait dit une slection de femmes avenantes et de gars plastiques et galbeux. Parmi les invits se trouvait un des principaux cultivateurs du pays, Michel Govaertz de la ferme des Plerins, veuf, pre de deux enfants, Guidon et Claudie. Aprs le seigneur de l'Escal-Vigor, le fermier des Plerins tait l'homme le plus important de Zoudbertinge, le village sur le territoire duquel tait situ le chteau des Kehlmark. Durant la minorit et l'absence du jeune comte, Govaertz l'avait mme remplac la tte de la _wateringue_ ou conseil d'entretien et de prservation des terres d'alluvion, dites polders, conseil dont le Dykgrave tait le chef. Et ce n'tait pas sans une certaine mortification d'amour-propre que, par le retour de Kehlmark, le fermier des Plerins s'tait vu relgu au rang d'un simple membre des comices en question. Mais l'affabilit du jeune comte avait bientt fait oublier Govaertz cette petite diminution d'autorit. Puis, auparavant, il ne sigeait dans la wateringue que comme reprsentant du Dykgrave, tandis que comme jur il avait droit d'initiative et voix dlibrative dans le chapitre. De plus, n'avait-il point t rcemment lu bourgmestre de la paroisse? Gros paysan, quadragnaire de belle prestance, pas mchant, mais vaniteux, de caractre nul, il avait t extrmement flatt d'tre invit au chteau et d'occuper, avec sa fille, la tte de la table. Soutenu par ses compres, surtout styl et instigu par sa fille, la non moins ambitieuse mais plus intelligente Claudie, il incarnait les prrogatives et les immunits civiles et tenait frondeusement tte au pasteur Bomberg. Un instant, il craignit que le comte de Kehlmarck ne profitt de son influence pour se faire nommer magistrat du village. Mais Henry abhorrait la politique, les comptitions qu'elle engendre, les bassesses, les intrigues, les compromissions qu'elle impose aux hommes publics. De ce ct, Govaertz n'avait donc rien craindre. Aussi rsolut-il de se faire un ami et un alli du grand seigneur, pour rduire le domin l'impuissance. Cette attitude lui avait t recommande par Claudie ds qu'on apprit l'arrive du chtelain d'Escal-Vigor. Pour honorer le bourgmestre, le comte avait assis Claudie Govaertz sa droite. Claudie, la forte tte de la maison, tait une grande et plantureuse fille, au temprament d'amazone, aux seins volumineux, aux bras muscls, la taille robuste et flexible, aux hanches de taure, la voix imprative, type de virago et de walkyrie. Un opulent chignon de cheveux d'or brun casquait sa tte volontaire et rpandait ses mches sur un front court, presque jusqu' ses yeux hardis et effronts, bruns et fluides comme une coule de bronze, dont un nez droit et vas, une bouche gourmande, des dents de chatte, soulignaient la provocation et la rudesse. Toute en chair et en instincts, un besoin de tyrannie, une ambition froce parvenait seule rfrner ses apptits et la conserver chaste et inviole jusqu' prsent, malgr les ardeurs de sa nature. Pas l'ombre de sensibilit ou de dlicatesse. Une volont de fer et aucun scrupule pour arriver ses fins. Depuis la mort de sa mre, c'est--dire depuis ses dix-sept ans -- aujourd'hui elle en comptait vingt-deux -- elle gouvernait la ferme, le mnage et, jusqu' un certain point, la paroisse. C'est avec elle que devrait compter le pasteur. Son frre Guidon, un adolescent de dix-huit ans, et mme son pre le bourgmestre, tremblaient lorsqu'elle levait la voix. Un des plus beaux partis de l'le, elle avait t trs recherche, mais elle avait conduit les prtendants les plus argenteux, car elle rvait un mariage qui l'lverait encore au-dessus des autres femmes du pays. Telle tait mme la raison de sa vertu. Magnifique et vibrant morceau de chair, aussi affriole qu'affriolante, elle dcourageait les poursuites des mles srieusement intentionns, quoiqu'elle et voulu s'abandonner, se pmer dans leurs bras et leur rendre treinte pour treinte, qui sait, peut-tre mme les provoquer et, au besoin, les prendre de force. Afin de mater et d'tourdir ses postulations, Claudie se dpensait, la semaine, en corves, en besognes reintantes, et, aux kermesses, elle se livrait des danses furieuses, provoquait des algarades, fomentait des hourvaris et des rixes entre ses galants, mais leurrant le vainqueur, le matrisant au besoin, affectant encore plus de brutalit que lui, allant jusqu' le battre et le traiter comme il avait servi ses rivaux, puis s'esquivant, intacte. Ou s'il lui arriva de rendre furtivement une caresse, de tolrer quelque privaut anodine, elle se reprenait au moment critique, rappele la sagesse par son rve d'un glorieux tablissement. Aussitt qu'elle eut vu Henry de Kehlmark, elle se jura de devenir chtelaine de l'Escal-Vigor. Henry tait beau cavalier, clibataire, fabuleusement riche ce qu'on prtendait, et aussi noble que le Roi. Cote que cote il pouserait cette altire femelle. Rien de plus facile que de se faire aimer de lui. N'avait-elle pas fait tourner la tte tous les jeunes villageois? quelles extrmits les plus hupps ne se seraient-ils pas rsolus pour la conqurir? Il ferait beau voir qu'un homme la refust si elle consentait se livrer lui. Claudie savait dj, pour l'avoir entrevue dans le parc ou sur la plage, que le comte tait accompagn d'une jeune femme, sa gouvernante ou plutt sa matresse. Ce concubinage avait mme mis le comble la sainte indignation du domin Bomberg! Mais Claudie ne s'inquitait pas outre mesure de la prsence de cette personne. Kehlmark ne devait pas en faire grand cas. preuve que la demoiselle ne s'tait pas mme montre table. Claudie se flattait bien de la faire renvoyer et, s'il le fallait, de la remplacer en attendant le mariage; assez sre d'elle-mme pour se donner Kehlmark et le forcer ensuite l'pouser. Puis, la jordaenesque femelle jugeait assez insignifiante cette petite personne ple et mivre, vaguement anmique, maigrichonne, prive de ces robustes appas si priss des rustres. Non, le comte de la Digue n'hsiterait pas longtemps entre cette mijaure et la superbe Claudie, la plus blouissante femelle de Smaragdis et mme de Kerlingalande. Durant le dner, elle jaugea l'homme avec des regards et un flair lascifs de bacchante, en mme temps qu'elle estimait le mobilier, le couvert et la vaisselle avec des yeux de tabellion ou de commissaire-priseur. Quant la valeur du domaine, elle lui tait connue depuis longtemps, d'ailleurs comme tous ceux du village. Ce vaste vallon triangulaire, limit de deux cts par les digues, et du troisime par une grille et de larges fosss, reprsentait, avec les cultures et les bois dpendants, prs du dixime de l'le entire. Et la rumeur publique attribuait en outre Kehlmark des possessions en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie. On se racontait aussi que son aeule, la douairire, lui avait laiss prs de trois millions de florins en titres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour que la positive Claudie juget Kehlmark un pouseur, un mle trs sortable. Peut-tre, s'il n'avait pas t riche et titr, l'et-elle prfr un peu plus membru et sanguin. Mais elle ne se lassait pas d'admirer son lgance, ses traits aristocratiques, ses mains de demoiselle, ses beaux yeux outre-mer, sa fine moustache, et sa barbiche soigneusement taille. Ce que le Dykgrave prsentait d'un peu rserv ou d'un peu timide, de presque langoureux et mlancolique par moments, n'tait pas fait pour dplaire la pataude. Non point qu'elle donnt dans le sentimentalisme: rien, au contraire, n'tait plus loin de son caractre extrmement matriel; mais parce que ces moments de rverie chez Kehlmark lui paraissaient rvler une nature faible, un caractre passif. Elle n'en rgnerait que plus facilement sur sa personne et sur sa fortune. Oui, ce noble personnage devait tre on ne peut plus mallable et ductile. Comment aurait-il subi, sinon, si longtemps le joug de cette espce, de cette demoiselle, que l'expditive Claudie n'tait pas loin de considrer comme une intruse? Le raisonnement auquel se livrait la gaillarde ne manquait pas de logique: S'il s'est laiss engluer et dominer par cette pimbche, combien il serait plus vite subjugu par une vraie femme! Et les faons d'Henry n'taient point faites pour la dcevoir. Il se montra tout le temps d'une gat fbrile, presque la gat d'un penseur trop absorb qui cherche s'tourdir; il lutinait et agaait sa voisine de table avec une telle persistance, que celle- ci se crut dj arrive ses fins. Ce laisser-aller de Kehlmark acheva de scandaliser les quelques hobereaux invits ces excentriques agapes, mais ils n'en firent rien paratre, et, tout en se gaussant intrieurement de cette runion saugrenue, laquelle ils avaient consenti d'assister par gard pour le rang et la fortune du Dykgrave, en sa prsence ils affectrent de trouver l'ide de cette crmaillre souverainement esthtique, et se rcrirent d'admiration. Nous laissons penser en quels termes ils racontrent cette inconvenante mascarade au domin et sa femme, dont, avec deux ou trois bigotes, ces nobilions gourms et collet mont formaient les seules ouailles. L'un aprs l'autre ils demandrent leur voiture et se retirrent furtivement avec leurs prudes pouses et hritires. On ne s'en amusa que mieux aprs leur dpart. Le comte, qui dessinait et peignait comme un artiste de profession, se plut, au caf, croquer un trs pimpant mdaillon de Claudie, qu'il lui offrit aprs qu'on l'eut fait circuler la ronde, pour l'merveillement des naturels de plus en plus ravis par la rondeur de leur jeune Dykgrave. Michel Govaertz, particulirement, tait aux anges, flatt des attentions du comte pour son enfant prfre. Tout le temps Henry avait trinqu avec elle, et il ne cessait de la complimenter sur son costume: Il vous sied ravir, disait-il. Combien vous vous imposez plus naturellement sous ces atours que cette dame, l-bas, qui se fait habiller Paris! Et il lui dsignait du regard une baronne trs compasse et fagote, assise l'autre bout de la table, et qui, flanque de deux dsinvoltes loups de mer, ne s'tait point dpartie, depuis le potage, d'une moue dgote et d'un silence plein de morgue. -- Peuh! avait rpondu Claudie, vous voulez rire, monsieur le comte. C'est bien que vous nous ayez prescrit le costume du pays, sinon je me serais aussi vtue comme nos dames d'Upperzyde. -- Je vous en conjure, reprit le comte, gardez-vous de pareil affublement. Ce serait faire acte de trahison! Et le voil qui se lance dans un pangyrique du costume navement appropri aux particularits du terroir, aux diffrences de contres et de races. Le costume, dclare-t-il, complte le type humain. Ayons nos vtements personnels comme nous avons notre flore et notre faune spciales! Ses mots imags semblent peindre et modeler de belles formes humaines harmonieusement drapes. Au plus fort de sa confrence thologique, il s'aperoit que la jeune paysanne l'coute sans rien comprendre son enthousiasme. Pour la distraire, il se mit en devoir de lui montrer les diverses pices du chteau frachement restaur, bourr de souvenirs et de reliques. Claudie prit le bras du comte et, ouvrant la marche, il invita les autres villageois les suivre d'enfilade en enfilade. Les yeux de Claudie, comme deux charbons ardents, dvoraient l'or des cadres, des lambris et des torchres, les tapisseries fodales, les panoplies d'armes rares, mais demeuraient insensibles l'art, au got, l'ordonnance de ces luxueux accessoires. De nobles nus, peints ou sculpts, entre autres les copies des jeunes hommes du Buonarotti encadrant les compositions du plafond de la Sixtine, ne la frappaient que par leur costume _in naturalibus._ Elle clatait, en se renversant, d'un rire polisson, ou bien se couvrait le visage, jouant l'effarouchement, la gorge houleuse; et Kehlmark la sentait frmir et panteler contre sa hanche. Michel Govaertz marchait sur leurs pas avec la bande ahurie et grillarde. Des loustics commentaient les toiles de matres, s'affriolaient et, devant les nudits mythologiques, faisaient, de l'oeil et mme du geste, leur choix. plusieurs reprises, le bourgmestre alla leur recommander plus de discrtion. Comme il revenait de les rappeler vainement la dcence: Quelqu'un qui n'est pas content de vous voir parmi nous, monsieur le comte, dit-il, c'est notre domin, Dom Balthus Bomberg. -- Ah bah! fit le Dykgrave. En quoi lui port-je ombrage? je ne pratique pas, j'en conviens, mais je crois en savoir aussi long que lui sur le chapitre des religions, et quant la vritable, l'ternelle vertu je m'entendrai bien avec les braves gens de tous les cultes... Au fait, Dom Balthus a dclin mon invitation d'aujourd'hui, en donnant entendre que pareilles promiscuits rpugnent son caractre... En voil de l'vanglisme!... Il est gentil pour ses paroissiens... -- Savez-vous bien, qu'il a dj prch contre vous! dit Claudie. -- Vraiment? Il me fait beaucoup d'honneur. -- Il ne vous a pas attaqu directement et s'est bien gard de vous nommer, reprit le bourgmestre, mais les assistants ont tout de mme compris qu'il s'agissait de Votre Seigneurie, lorsqu'il dnonait tels beaux chtelains venus de la capitale, qui affichent des ides de mcrants et qui, manquant tous leurs devoirs, donnent le mauvais exemple aux humbles paroissiens, en moquant, par leurs moeurs dissolues, le trs saint sacrement du mariage! Et patati, et patata! Il parat qu'il en a eu pour un bon quart d'heure, du moins ce que nous ont racont mes dvotes de soeurs, car ni moi, ni les miens nous ne mettons le pied dans son glise!... En entendant cette allusion son faux mnage, le comte avait lgrement chang de couleur, et ses narines accusrent mme une nerveuse contraction de colre qui n'chappa point Claudie. -- N'aurons-nous pas l'honneur de saluer madame... ou, comment dirai-je, mademoiselle...? demanda la paysanne en balbutiant avec affectation. Une nouvelle expression de furtif mcontentement passa sur la physionomie de Kehlmark. Ce nuage n'chappa non plus la fute villageoise. Tant mieux, songeait-elle, la mijaure semble dj l'avoir excd! -- Vous voulez parler de mademoiselle Blandine, mon conome, fit Kehlmark d'un air enjou! Excusez-la. Elle est trs occupe et, de plus, extrmement timide... Son grand plaisir consiste prparer et diriger, dans la coulisse, mes petites rceptions... Elle est quelque chose comme mon matre de crmonies, le rgisseur gnral de l'Escal-Vigor... Il riait, mais Claudie trouva ce rire un peu pinc et trangl. En revanche ce fut avec une intonation sincrement attendrie qu'il ajouta: C'est presque une soeur... deux nous avons ferm les yeux mon aeule! Aprs un silence: Et vous viendrez nous voir, aux Plerins, monsieur le comte? demanda Claudie, un peu inquite, dans ses spculations matrimoniales, par la flexion presque fervente des dernires paroles d'Henry. -- Oui, monsieur le comte, vous nous feriez grand honneur par cette visite, insista le bourgmestre. Sans nous vanter, les Plerins n'ont point leur gal dans tout le royaume. Nous ne possdons que btes de choix, sujets prims, les vaches et les chevaux aussi bien que les porcs et les moutons... -- Comptez sur moi, fit le jeune homme. -- Sans doute, monsieur le comte connat-il tout le pays? demanda Claudie. -- Ou peu prs. L'aspect en est assez vari. Upperzyde m'a laiss le souvenir d'une jolie villette avec des monuments et mme un muse curieux... J'y dcouvris autrefois un savoureux Frans Hals... Ah, un joufflu petit joueur de chalumeau; la plus merveilleuse symphonie de chair, de vture et d'atmosphre dont cet exubrant et viril artiste ait jamais enchant la toile... Pour ce ravissant petit drle, je donnerais toutes les Vnus, mme celles de Rubens... Il me faudra retourner Upperzyde. Il s'arrta, songeant qu'il parlait latin ces braves gens. -- On m'a entretenu aussi, reprit-il, des dunes et des bruyres de Klaarvatsch... Attendez donc. N'y a-t-il point par l des paroissiens bizarres?... -- Ah, les sauvages! fit le bourgmestre, avec protection et mpris. Une population de sacripants! Les seuls vagabonds et indigents du pays!... C'est notre Guidon, mon vaurien de fils, qui les a pratiqus! Chose triste dire, il pourrait tre des leurs! -- Je prierai votre garon de me conduire un jour par l, bourgmestre! dit Kehlmark en faisant passer ses htes dans une autre pice. Ses yeux s'taient allums, au souvenir du petit joueur de chalumeau. prsent ils se voilaient et sa voix avait eu un tremblement, un accent d'une indicible mlancolie, suivi comme d'un sanglot dguis en toux. Claudie continuait regarder droite et gauche, supputant la valeur marchande des bibelots et des rarets. Dans la salle de billard, o ils venaient d'entrer, toute une paroi tait prise, comme on sait, par le _Conradin et Frdric de Bade, _peinture de Kehlmark lui-mme d'aprs une gravure trs populaire en Allemagne. Le suprme baiser des deux jeunes princes, victimes de Charles d'Anjou, mettait sur leur visage une expression d'amour extrme, quasi sacramentel, intensment rendue par Henry. -- a?... Deux petits princes. Les matres d'un de mes trs arrire-aeux... On va leur couper la tte! expliqua-t-il, singulirement gouailleur, Claudie qui bait devant cette peinture presque avec des yeux de badaude, habitue des excutions capitales. -- Pauvres enfants! remarqua la grosse fille. Ils s'embrassent comme des amoureux... -- Ils s'aimaient bien! murmura Kehlmark comme s'il et dit _amen._ Et il entrana plus loin sa compagne. Comme elle constatait navement la profusion de statues et d'acadmies d'hommes parmi les tableaux et les marbres: En effet, ce sont des machines comme il s'en trouve Upperzyde et dans d'autres muses!... Cela meuble! Faute de modles je travaille d'aprs cela! rpliqua Kehlmark, et cette fois d'un ton indiffrent, contrefaisant, aurait-on dit, les intonations profanes de ceux qu'il pilotait. Moquait-il ses invits ou se surveillait-il lui-mme? Selon la mode villageoise, on s'tait mis table midi. Il tait neuf heures et le soir tombait. Tout coup on entendit sonner et ronfler des cuivres. Des torches se rapprochrent avec des rythmes de srnades foraines et projetrent, dans la pnombre des salons, un rougeoiement d'aurore borale. III -- Qu'est cela? une trahison, un guet-apens! se rcria Kehlmark en prenant un air intrigu. -- Nos jeunes gens de la Ghilde de Sainte-Ccile, notre harmonie, qui viennent vous souhaiter la bienvenue, monsieur le comte! annona crmonieusement le fermier des Plerins. Les yeux de Kehlmark brillrent d'un feu oblique: Une autre fois, je vous montrerai mon atelier... Allons les recevoir! dit-il, en rebroussant chemin et en se htant de descendre l'escalier d'honneur, heureux, semblait-il, de cette diversion contre laquelle pestait intrieurement la ruse Claudie. Les Govaertz et les autres invits le suivirent en bas dans la vaste orangerie dont on avait ouvert sur l'ordre de la toujours invisible Blandine, les larges portes vitres. Les musiciens de la Ghilde se sont forms en demi-cercle au pied du perron. Ils soufflent pleins poumons dans les tubes larges pavillons et martlent en conscience la peau d'ne des caisses. Tous portaient, quelques variantes prs, le costume pittoresque des gars du pays. Chez beaucoup, l'accoutrement, lim et mme rapic, contractait plus de patine et de ragot que les nippes trop neuves des convives. Il y en avait de franchement dbraills, sans veste, en manches de chemise, la vareuse dgageant leur col robuste jusqu' la naissance des pectoraux. C'taient presque tous de grands et fermes garons, des bruns bien dcoupls, recruts dans toutes les castes de l'le, dans les fermes de Zoudbertinge aussi bien que dans les taudis de Klaarvatsch. La Ghilde, d'essence trs dmocratique, fondait les fils de notables avec la progniture mle des pillards d'paves et des coureurs de grves. Les plus jeunes de ces petits-fils de naufrageurs, des gamins aux cheveux bouriffs, aux yeux brillants mais farouches, la figure brunie comme celle des anges du Guide, dj membrus, le pantalon tenu par des cordes d'toupe en guise de bretelles, et finissant aux genoux par des dchiquetures ornes d'pines et de feuilles mortes, remplissaient, moyennant quelques deniers de pourboire, l'office de porteurs de torches. Et sous prtexte de raviver l'clat du luminaire, mais la vrit pour s'amuser, tout bout de champ ils retournaient leurs falots et aspergeaient le sol des langues enflammes de la rsine qu'ils trpignaient ensuite pour les teindre, sans crainte de brler leurs pieds nus dont la plante tait devenue dure comme la corne. En l'honneur du Dykgrave, la Ghilde Sainte-Ccile joua de trs vieux airs du pays, qui contractaient une indicible patine harmonique dans la tideur parfume de ce soir. Un, surtout, navra et surprit dlicieusement Henry par sa mlodie plaintive comme le jusant, la rafale sur la bruyre et les ahanements onomatopiques des diguiers enfonant des pilotis. Ces manoeuvres, ou plutt leurs chefs d'quipe, le chantent en effet pour donner du coeur leurs hommes pendant le travail. Attels chacun une corde, simultanment ils guindent en l'air le lourd mouton et le laissent retomber. Les jambes se tendent, les torses se prosternent, et les croupes se redressent en cadence. On entend aussi cet air bord des sloops de pche. Des marins prennent leur instrument avec eux et, par leurs rhapsodies et leurs bucoliques, ils trompent les heures parfois mornes et les calmes plats du large, accordant leur plainte et leur langueur au rythme haletant des vagues. Un des gars, lve de l'cole de musique d'Upperzyde, avait transcrit ce chant pour fanfare. Le petit bugle stridait cette mlope modulante et un peu rauque, sur un accompagnement de tubas et de trombones voquant la basse profonde des flots. Kehlmark considra le joueur de bugle, un adolescent mieux dcoupl et plus lanc que les compagnons de son ge, aux reins cambrs, au teint d'ambre, aux yeux de velours sous de longs cils noirs, la bouche charnue et trs rouge, aux narines dilates par de mystrieuses sensualits olfactives, aux cheveux noirs plants drus, avantageusement moul dans son mchant costume qui adhrait ses formes comme leur pelage aux membres lastiques des flins. Le corps doucement balanc et tortill semblait suivre les ondulations de la musique et excutait sur place une danse trs lente, comparable au frmissement des trembles, par ces nuits d't o la brise se rduit la respiration des plantes. La sculpturale cambrure de ce jeune rustre qui joignait le relief musculaire de ses pareils l'on ne sait quel souci de la ligne, rappelait prcisment Kehlmark le _Joueur de chalumeau_ de Frans Hals. Cet phbe lui reprsentait un merveilleux tableau vivant d'aprs la toile du muse d'Upperzyde. Son coeur se serra, il retint sa respiration, en proie une ferveur trop grande. Michel Govaertz s'tant aperu de l'attention accorde par le Dykgrave au jeune soliste, profita de la pause qui suivit pour aborder celui-ci et l'amener assez brutalement par l'oreille, au risque de la lui meurtrir, auprs de Kehlmark. Rien ne rendrait l'expression la fois piteuse, effarouche et extatique du petit sonneur de bugle brusquement confront avec le Dykgrave. Il semblait que dans ses yeux et sur sa bouche se concentrassent toute la sublime dtresse d'un martyr. -- Monsieur le comte, voil mon fils Guidon, le vaurien dont je vous parlais tout l'heure, ricana le bourru en faisant pivoter le gamin sur lui-mme; voil le compagnon des sacripants de Klaarvatsch, un fieff paresseux, une mauvaise tte qui runit peut-tre toutes les qualits de gosier des pinsons et des alouettes, mais qui ne possde aucun des mrites que j'esprais rencontrer chez un garon de mon sang. Ah! rvasser, siffloter, roucouler dans le vide, ber aux mouettes, s'tendre sur le dos ou se vautrer au soleil, comme les phoques sur un banc de sable, voil qui lui convient!... Figurez-vous que depuis sa naissance il ne nous a encore t d'aucune utilit. Comme il ne nous aidait en rien la ferme, j'avais song en faire un matelot et je l'embauchai comme mousse sur une barque de pche... Bernique! Aprs trois jours, un bateau qui rentrait au port nous l'a ramen... Au milieu de la manoeuvre, il s'arrtait court pour regarder les nuages et les vagues... Sa ngligence et son tourderie lui valurent plusieurs dures corrections, mais les coups n'avaient pas plus raison de ce mchant mousse, que les remontrances et les exhortations. De guerre lasse, il m'a bien fallu le reprendre et le mettre une besogne d'endormi: il garde les vaches et les moutons dans les landes de Klaarvatsch, avec ces petits pouilleux qui portent ce soir les torches de la Ghilde... Bti comme vous le voyez, monsieur, n'est-ce pas une honte? Et pleurnichard! a se met braire, a se trouve mal quand on tue un porc la kermesse ou quand le boucher passe la craie rouge sur le dos des ouailles convertir en gigots!... Guidon, c'est une fille manque... Mon vrai garon, c'est notre Claudie... En voil une qui abat de la besogne!... -- C'est dommage, il a pourtant l'air bien intelligent! remarqua le Dykgrave, avec autant d'indiffrence que possible. Et c'est qu'il joue adorablement du bugle. Que n'en faites-vous un musicien pour de vrai! -- Ah ben ouiche! Vous vous moquez, monsieur le comte. Il est incapable de s'appliquer quoi que ce soit de profitable. Ma parole, pour m'en dbarrasser, j'ai dj voulu le livrer des saltimbanques. Peut-tre et-il fait un bon pitre? En attendant, il ne me vaut que des dgts et des affronts. Ainsi ne s'est-il pas avis de barbouiller de charbon les murs frachement blanchis de la ferme, sous prtexte de reprsenter nos btes! -- Aurait-il aussi des dispositions pour la peinture? profra d'un air ennuy Kehlmark, qui alla mme jusqu' prendre la contenance de quelqu'un qui rprime un billement. Les camarades de Guidon faisaient cercle autour des Govaertz et de Kehlmark, s'amusant de la confusion du petit ptre mis ainsi sur la sellette par son propre pre. Les drilles se trmoussaient, se donnaient l'un l'autre du coude dans les reins, soulignant, par des rires et des murmures, les dolances que le bourgmestre faisait sur son fils. Avec Guidon, Henry se sentait le point de mire de tous ces narquois. Claudie couvait son frre de regards durs et malveillants. Henry devina que le bourgmestre ravalait et dcriait ainsi son garon pour flatter Claudie, sa prfre. Entre cette fille rude, presque hommasse, et ce petit paysan plutt affin, l'incompatibilit devait tre crispante l'extrme. Perspicace, Henry se suggra de violentes querelles au foyer des Govaertz, et il en eut le coeur singulirement treint. Au surplus Claudie lui parut visiblement agace de l'attention tmoigne par le Dykgrave cet enfant rpudi, mis au ban, vivant presque en marge de la famille. -- coutez, bourgmestre, nous en reparlerons! reprit Kehlmark. Peut-tre y aura-t-il moyen de faire quelque chose de ce fantaisiste! Paroles bien vasives et qui n'engageaient rien, mais en les prononant Henry ne put se dfendre de tourner un instant les yeux vers le pastoureau, et dans ce regard celui-ci lut ou du moins crut lire un engagement bien plus srieux que celui contenu dans les termes mmes. Le pauvret en ressentit une joie pleine d'esprance et de balsamique augure. Jamais on ne l'avait regard ainsi, ou plutt jamais il n'avait lu tant de bont dans une physionomie. Mais le jeune rfractaire se trompait sans doute! Le comte aurait t bien fou de s'intresser un paroissien si fallacieusement recommand par le fermier des Plerins. Qui songeait encore s'emptrer de ce sauvageon, de cette mauvaise graine? -- Pourvu que Claudie ne lui dise point trop de mal de moi! songeait le petit berger, souffrant de voir le Dykgrave entran et pris l'cart par la terrible soeur. Mais Kehlmark se retira pour donner des ordres Blandine. On servit boire aux musiciens. Lorsque le comte revint trinquer avec eux, comment se fit-il qu'il omit de choquer son verre contre celui que lui tendait -- oh si dvotement! -- le fils du bourgmestre Govaertz? Celui-ci en prouva un moment de tristesse, mais se reprit aussitt commenter le regard caressant de tout l'heure. Il s'carta des buveurs pour errer dans les salons et admirer son tour les tableaux. Occup ostensiblement courtiser la plantureuse Claudie, Henry observait souvent la drobe le jeune bugle de la Ghilde. Il surprit l'expression la fois rflchie et extatique du petit devant _Conradin et Frdric, _auxquels la soeur n'avait accord tout l'heure qu'une attention de liseuse de causes et de supplices clbres. pleins verres, le Dykgrave avait fait raison aux rudes donneurs de srnades. Il leur sembla mme un tantinet mch, ce qui n'tait point fait pour les choquer, eux les indignes de Smaragdis, solides buveurs comme tous ceux du Nord. La compagnie, en apptit d'exercice, se rpandit dans les jardins et sur la plage qui retentirent de lourds bats et de clameurs luronnes. Le hourvari effara mme un couple de mouettes dans les arbres de la Digue, et Kehlmark, qui se promenait avec Claudie sur la terrasse du ct de la mer, vit quelque temps les bestioles tournoyer avec des cris lamentables autour de la lanterne du phare et leur accorda un effluve de potique commisration, dont sa compagne ne se douta pas un instant. Quelle corrlation s'imaginait-il exister entre leur sauvagerie et ses propres angoisses? Puis il se remit dbiter des propos badins la fille du bourgmestre. Cependant les confrres de la Ghilde rclamaient leur petit bugle, et comme il s'ternisait dans les appartements, devant les peintures, ils s'en furent le relancer et l'entranrent, quoi qu'il en et, au fond du parc. Henry s'exagra sans doute leurs dispositions taquines l'gard du jeune Govaertz, car, avec Claudie, il se porta, trangement sollicit, du ct de leurs groupes turbulents. Son approche les intimida et coupa court aux brimades qu'ils allaient exercer sur leur souffre-douleur. Toutefois, une sorte de pudeur ou de respect humain empchait Kehlmark d'intervenir directement en faveur de son protg; il se dtournait de lui et s'abstint mme de lui adresser la parole; mais en batifolant avec Claudie, il levait la voix et Guidon se figura trs ingnument que le comte voulait tre entendu de lui... Enfin, la bande se dcida regagner le village. Le tambour battit le rappel. Aprs de derniers cumulets sur l'herbe, les petits va- nu-pieds de Klaarvatsch coururent rallumer leurs falots. La musique prit la tte du cortge. Le comte leur donna la conduite jusqu' la grille d'honneur et les vit ensuite, aux sons scands de leur marche favorite, s'vanouir dans la grande ormaie rgnant entre le chteau et le village. Claudie, sautillant au bras de son pre, lui vantait le comte de la Digue ou plutt sa fortune et son luxe, mais sans avouer encore au fermier le grand projet qu'elle avait conu. Le petit Guidon, tte droite, jouait sa partie avec une bravoure inusite. Son bugle semblait provoquer les toiles. Et, tout le temps, Guidon songeait au matre de l'Escal-Vigor. Dans les chos de sa fanfare, il esprait retrouver les accents de la voix vanglique du Dykgrave, et c'tait aussi un peu de son regard profond qu'il piait dans les tnbres veloutes. Bizarre contradiction: nonobstant cet enthousiasme, le pauvret se sentait le coeur gros, la gorge noue, les yeux tout disposs aux larmes - - et c'taient parfois des appels de dtresse, des cris au secours, que son cuivre adressait au lointain protecteur qui les coutait encore, non moins navr de sympathie, bien aprs qu'ils se fussent teints sous les ormes particulirement solennels. IV Blandine, la jeune femme qui donnait de l'ombrage l'ambitieuse, Claudie, celle que le comte avait appele, non sans persiflage, l'conome, le rgisseur de l'Escal-Vigor, approchait de la trentime anne. Jamais la voir, blanche, dlicate, les allures rserves, les traits empreints d'une extrme noblesse, la physionomie mlancolique et fire, la mise soigne, on ne se ft dout de son humble extraction. Fille ane de tout petits paysans, laitiers et marachers, originaire d'une de ces rudes contres flamandes que se sont partages la France, la Hollande et la Belgique, jusque vers sa seizime anne elle et pu le disputer en formes plantureuses et en faons pataudes avec la jeune fermire des Plerins! Son pre se remaria et, pour combler le malheur de la petiote, seule enfant du premier lit, il mourut aprs lui avoir donn quantit de frres et soeurs. La martre de Blandine l'excdait de travail et de coups. Elle fut courageuse et stoque, vraie bte de somme: non seulement elle aida sa seconde mre dans les besognes du mnage, s'occupa de dbarbouiller, de veiller et de soigner ses puns, mais elle travaillait au potager, gardait les vaches, se rendait toutes les semaines pied au march de la ville, charge de jarres lait et de mannes de lgumes. Par la suite, souvent aux heures de solitude, penche sur un ouvrage de couture, Blandine devait voquer la contre natale et, notamment, la chaumire paternelle. Celle-ci s'encapuchonne de joubarbe et de mousse; les murs effrits dissimulent leurs lzardes derrire l'enchevtrement du chvre-feuille et de la vigne folle. Dans la cour, des porcs s'battent prs du fumier, entre des poules qu'ils effarent et des pigeons blancs qui s'envolent sur le toit avec ce frou-frou plaintif que font leurs ailes; un chien noir, poil ras, de la race des _spits_, la fois gardien vigilant et solide bte de trait, bille dans sa niche et, par la chatire ouverte dans la porte de l'table, s'estompent deux vaches mastiquant le trfle nouveau. Blandine se suggrera bien des annes encore, Smaragdis, les alentours de sa borde familiale au pays de Campine. La Nthe court non loin de l et se livre des mandres buissonniers; un de ses bras morts se perd derrire le courtil dans les pacages marcageux. Les vertes _drvilles, _ou petites alles d'aulnes hirsutes et de saules gibbeux que circonviennent la saison les chvrefeuilles parfums, accompagnent en chaperons jaloux, la course de la rivire argente, qui, l-bas, aux confins du village, fait tourner un moulin eau pour la grande joie de la marmaille. L'intendante de l'Escal-Vigor se rappelle, derrire les prairies et les cultures, une morne tendue de bruyre, au milieu de laquelle se renfle un mamelon o des genvriers noirs et difformes s'accroupissent comme un conventicule de _cabouters_, -- farfadets de la garigue -- autour d'un htre isol -- arbre si rare dans cette rgion, qu'un oiseau de passage dut en laisser choir la graine. Cet arbre miraculeux appelait videmment une de ces petites figurines de la Vierge, renfermes sous verre, dans une miniature de reposoir, que les simples appendent avec un instinct tonnant aux endroits les plus romantiques de leurs paroisses. Ce tertre rappelle l'oratoire en plein air sur lequel Jeanne d'Arc coutait ses voix... La petite Blandine prsentait ds l'ge le plus tendre un compos trange d'exaltation et d'intelligence, de sentiment et de raison. Elle avait t leve dans la religion catholique, mais, ds le catchisme, elle rpugnait la lettre troite pour ne s'en tenir qu' l'esprit qui vivifie tout. mesure qu'elle avana en ge, elle confondit l'ide de Dieu avec la conscience. C'est assez dire qu'aussi longtemps qu'elle se crut la foi, sa religion n'eut rien de celle des bigotes et des cafards, mais fut une religion gnreuse et chevaleresque. Les dispositions potiques, la fantaisie, se conciliaient chez Blandine avec un large et probe sens de la vie. Vaillante et adroite, si elle possdait l'imagination d'une bonne fe, elle en tenait aussi les doigts industrieux. Femme, gouvernant l'conomie d'un domaine seigneurial, elle se revoit fillette, petite vachre, l'ombre du htre dominant la vaste plaine campinoise. Par la pense, Blandine coute rler les rainettes dans les flaques et elle se dlecte comme autrefois l'incomparable arme des brlis d'essarts, que la brise porte des lieues! Bivacs du berger accusant, au crpuscule, leurs spirales de fume et, la nuit, leurs ples flammes parses! me de la plaine infinie! Parfum sauvage, avant-coureur de la rgion, que n'oubliera jamais plus quiconque l'a respir. C'est de cette posie un peu farouche et triste, mais cordiale et nergique, inspiratrice des devoirs, et mme des sacrifices, voire des hrosmes anonymes, que s'tait imprgne Blandine, alors une petite paysanne laborieuse, mais qui trouvait le temps de rver et d'admirer, malgr les durs et constants labeurs auxquels sa martre l'attelait. Il y avait surtout une poque climatrique qui induisait en nostalgie rtrospective la pseudo-chtelaine de l'Escal-Vigor: c'tait aux approches du vingt-neuf juin, jour des SS. Pierre et Paul, le moment o les contrats entre matres et valets sont abrogs. Ces mutations de domestiques servent chaque anne de prtexte une fte dont Blandine se souvient avec une voluptueuse et lnitive mlancolie. Smaragdis, il lui suffit de l'odeur des seringas et des sureaux pour se reprsenter le cadre et les acteurs de ces pompes rustiques: Un beau soleil active les fragrances des haies et des bosquets. La caille blottie dans les bls piaule sensuellement. Personne ne travaille aux gurets. Dans leur empressement prendre du plaisir, les hommes ont abandonn, et l, la faux et la serpe, la herse et le tranoir. Si les cultures sont dsertes, par contre, le long des routes vicinales, c'est une procession de voitures marachres bches de blanc, charges non point, comme les vendredis, de lgumes et de laitages, mais peintes neuf, tapisses de fleurs, les arceaux tresss de rubans, menes grand train par des chefs d'attelage endimanchs, baubis et farauds, et au fond desquelles se trmoussent des rustaudes non moins rjouies, pares de leurs coquets atours. Ces valets vinrent prendre le matin, en crmonie, les servantes leur ancienne rsidence pour les conduire chez leurs nouveaux matres, et, comme les gars ne doivent tre rendus destination que le soir, ils profiteront de la longue journe estivale pour lier connaissance avec leurs futures compagnes de semailles, de faons et de rcoltes. Souvent les journaliers d'une mme paroisse, les salaris de petits paysans, empruntent un char foin un gros fermier et se cotisent pour la location des chevaux. Toutes les quipes: batteurs en grange, vanneurs, aoterons, vachres, faneuses, prennent place sur le chariot, transform en un verger ambulant, o les faces rouges et joufflues clatent dans les branches comme des pommes rubicondes. L'mouchette caparaonne les forts chevaux, car les taons font rage le long des chnaies; mais les mailles du filet disparaissent sous les boutons d'or, les marguerites et les roses. Des cavalcades se forment. Les voitures se rendant aux mmes villages, ou revenues des mmes clochers, cahotent la file, trimbalent de compagnie leur nouvelle lgion de servantes. Dfil blouissant et tapageur, apothose des oeuvres de la glbe par ses affilis. Sur leur passage, l'air vibre de parfum, de lumire et de musique! Bouviers et garons de charrue, le sarrau bleu festonn d'un ruban carlate, la casquette ceinte d'un rameau feuillu, une branche pour aiguillon, prcdent le cortge en manire de postillons, ou caracolent sur les accotements; d'aucuns affourchs la genette, les jambes trs cartes tant leurs montures ont le dos large, d'autres assis en travers de la selle, les jambes ballant du ct du montoir, comme on les rencontre au crpuscule par les sentiers, aprs le labeur. Leurs voix clatantes se rpercutent d'un village l'autre. -- Voil encore un _rozenland_! un pays de roses! disent les gamins que leur approche ameute prs de l'glise; car on a dnomm pays de roses, ces chars de joie, cause du refrain de la ballade que les compagnons ne chantent que ce jour-l: _Nous irons au pays des roses, Au pays des roses d'un jour, Nous faucherons comme foin les fleurs trop belles Et en tresserons des meules si hautes et si odorantes Qu'elles borgneront la lune Et feront ternuer le soleil__[3]__._ Des sarabandes se nouent la porte des cabarets. Les pays de roses -- le nom a pass des chars la charrete humaine -- envahissent la salle en vacarmant comme un sabbat. chaque tape, on emplit de bire et de sucre un norme arrosoir et, aprs en avoir dtach la gerbe, on le fait circuler la ronde de couple en couple. La fille, aide par son meneur, trempe la premire les lvres au breuvage, puis, d'un geste retrouv des temps hroques, elle se cambre, son bras nu presque aussi robuste que celui des mles de la bande, saisit l'anse de l'original vaisseau, le brandit, le soulve au-dessus de sa tte et finit par l'incliner vers son cavalier. Un genou en terre, le soiffard embouche le tuyau du rservoir et pompe sans relche avec des mines bates que la petite Blandine comparait, bien malgr elle, l'extase des communiants recevant leur Dieu les jours de ftes carillonnes. Les coteries se sont fait accompagner d'un mntrier ou d'un joueur d'orgue, mais, indiffrent la mlodie et au rythme, racls ou moulus, c'est toujours la mme sabotire que dansent les drilles, c'est le mme choeur que braillent leurs voix psalmodiantes: _Nous irons au pays des roses..._ Les serfs sont les seigneurs et les pauvres sont les riches. Le salaire de toute une anne sonne contre leur genou dans la poche profonde comme un semoir. Jour de frairie, jour de kermesse rvolutionnant les prtres rsigns de la terre! Chaudes matines qui font clore les idylles: soirs orageux, instigateurs de carnages! Ce n'est pas sans raison que les gendarmes surveillent distance les pays de roses. Ils sont ples et tortillent nerveusement leur moustache, les gendarmes, car, vers le tard, l'heure des ractions, les farouches et les jaloux leur en font voir de rouges. Ces bons drilles qui trinquent avec effusion sont prts, pour un rien, se jeter les pintes la tte et se dchiqueter comme des coqs. force d'accoler son voisin, cet expansif compre a fini par le presser si troitement contre sa poitrine qu'il l'a terrass et un peu meurtri. Tous ces festoyeurs ne s'baudissent pas, mais tous s'tourdissent. Ils noient leur souci dans la bire et l'touffent dans le tapage. Ils boivent: les uns pour oublier, peut-tre pour calmer le regret du toit et des visages familiers qu'ils dlaissent; les autres, au contraire, pour clbrer leur affranchissement du joug ancien et saluer, pleins de confiance, le foyer nouveau. La plupart fraternisent d'emble avec leurs camarades de demain et se dclarent sur-le-champ aux pataudes embauches avec eux. Et ces excellentes ptes, ces irresponsables que la pense fatiguerait, savourent sans se dfier et sans se mnager, jusqu' la licence, corps perdu, le charme puissant de cette trve o ils sont libres de leurs paroles, de leurs gestes et de leur chair. Ils ont des frnsies de chien qu'on dtache, ce vertige que doivent prouver, leur premier essor vers l'espace, les oiseaux ns dans une cage; et l'infini de leur bonheur rend celui- ci presque aussi poignant qu'une extrme souffrance. On ne sait par moments s'ils pleurent ou s'ils rient aux larmes, s'ils se trmoussent d'aise ou s'ils se tortillent dans les convulsions. Comme le voyage est long et la journe pleine, vers le midi on arrte devant la principale herberge de la bourgade et on dtelle. Les blousiers s'abattent sur les bancs de la grande salle, devant les plates fumantes. Mais malgr leurs fringales et l'ivresse de leur mancipation, qui se traduit le jour durant par des dfis d'une crudit froce envoys Dieu, sa vierge et ses saints, ils n'omettent pas, entre deux signes de croix, de rapprocher leurs larges mains calleuses. Plus tard, Blandine se rendit un compte exact et intense de tous ces sentiments et de toutes ces sensations, par le souvenir de ce qu'elle avait prouv et endur lors d'une de ces mmorables journes des saints Pierre et Paul. Quoiqu'elle n'et que treize ans passs cette poque, elle tait plus outre chez les siens que la plus malheureuse servante. Sa martre, s'tant humanise par hasard, ou peut-tre pour l'humilier en la confondant avec les valets et mercenaires, l'autorisa monter sur un vaste rozenland affrt par cotisation. La petiote, rose et joufflue, aux yeux opalins variant du bleu cleste au vert marin, prit avec gratitude sa part de ces dduits ancillaires; la belle humeur expansive de ces pauvres diables la rjouissait elle-mme; elle gotait un naf plaisir trner sur ce char fleuri et turbulent, et boire de la bire sucre aux tapes dsignes par le chef de la charrete. Les gars payaient la bire, les filles de quoi la sucrer; Blandine y allait son tour de son cot de sucre en poudre. Elle riait, chantait et ballait comme ses compagnons et ses compagnes. Ne songeant mal, les privauts qu'ils prenaient autour d'elle ne l'effarouchaient pas plus que les pourchas des oiseaux dans les branches ou la danse des insectes dans un rai de soleil. l'heure du dner, elle partagea le repas des autres _rozenlands_; puis s'loigna encore leur suite, entrane dans leur sillon de bombance et de caresses, se sentant leur petite amie, et ne pouvant se rsoudre les quitter. Cependant vers le soir, une langueur, une morbidesse, un trouble la prenait. Les baisers et les treintes autour d'elle participaient des extravagances du rve. Rien ne l'effrayait. Elle se trouvait dans des dispositions d'esprit extrmement conciliantes. La nuit est tombe. Personne ne prend plus garde Blandine. Chaque servante est pourvue. Mais Blandine aura encore au moins trois saisons attendre qu'un honnte garon s'occupe d'elle. Son tour viendra! C'est ce que lui disent, avec un hommage anticip, en passant, les regards humects ou brillants, ou les cuisses frleuses des lurons. L'enfant ne lit dans ces yeux et ne tte dans ces charnures qu'une sympathie un peu bourrue, voil tout! Autour d'elle, l'air si tide chatouille et picote les dermes chauffs. Travailles depuis des heures, les ambiances de dsirs s'exasprent. Bientt Blandine ne se rappellera plus les dernires beuveries et sarabandes auxquelles elle prit part. Mais ce qui l'enivre, c'est bien plus cette fermentation de robuste jeunesse autour d'elle, que le parfum des roses et la bire sucre. Quasi somnanbulique, presque dfaillante de bien-tre, elle reprend place sur le Rozenland ou bien elle en descend avec les autres; et le refrain toujours rpt concourt son tat de demi-veille. Cependant, travers la campagne, les charrettes bches de toile blanche, aux cerceaux de fleurs, roulent plus lentement. Valets et servantes entendent bruire et sentent courir sur leur nuque comme une nervante brise d'quinoxe. C'est la respiration chaude des couples affals sur les banquettes derrire eux. Elles soupirent; ils haltent... La petiote finissait par s'endormir, assoupie par cette atmosphre plus capiteuse que les bouffes de la fenaison. Comme personne ne s'offre la reconduire, il serait temps pour elle de mettre pied terre et de rebrousser chemin, car les autres ne songent pas encore au retour, et le pays de roses est loin de la dernire station de son plerinage aux chapelles du boire. Pour la bande luronne le vrai plaisir ne fait mme que commencer. Enfin on se dcide rveiller la benjamine. L'un d'eux la mettra sur son chemin et rattrapera le pays des roses l'tape suivante. Mais la petite remercie ce garon. Inutile qu'il se drange. Elle regagnera bien toute seule la chaumire paternelle. Des fois, les jours de march, elle rentre plus tard encore et par quels temps et quels chemins! Le drille obligeant se borne donc lui indiquer la route prendre. -- coute, petite, tu traverseras la bruyre que voil en obliquant de droite gauche; tu arriveras une sapinire que tu laisseras ta droite... Blandine ne l'coute gure, la voix n'arrive mme plus jusqu' elle, car elle s'est loigne d'un pas dlibr. Bonsoir tous! leur a-t-elle cri avec assurance. Leur rponse se perd dans les claquements du fouet et le fracas du pays de roses se remettant en marche. Jamais Blandine n'avait eu peur. Puis, ce soir tout le pays n'est- il pas en joie? Qui songerait faire du mal une enfant? Tout l'heure, table, aprs la ventre, on a racont, pourtant, force aventures terrifiantes ou affligeantes. Ainsi quelqu'un s'tant tonn qu'un certain Ariaan, dit le Roi des Vanneurs, longtemps au service d'un fermier de la paroisse, n'tait pas de la partie, un des camarades de l'absent apprit la compagnie que le gaillard avait mal tourn depuis leur fte dernire, mme si mal que son patron n'avait pas cru devoir attendre la Saint-Pierre nouvelle ou la date sacramentelle pour se priver de ses services. Malgr ses talents, le roi des Vanneurs avait t congdi d'urgence pour avoir fait la concurrence aux fouines, belettes, putois et autres amateurs de poules. N'ayant pas trouv de matre qui louer ses bras, sans doute devait-il tre hberg pour l'instant dans l'un ou l'autre des ces asiles que la gnrosit de l'tat ouvre aux pieds-poudreux. La table s'tait apitoye pour la forme, non sans biller et s'tirer, sur la guigne d'un ancien compagnon, d'un boute-en- train, une belle fourchette et le reste! Mais, comme l'avait fait observer l'un des gars, en rallumant sa pipe, ce n'tait pas le moment de brasser mlancolie et, se rangeant son avis, ils s'taient empresss de deviser d'autre chose. Comment se fait-il qu'en traversant la bruyre, la petite Blandine se remmore obstinment la msaventure du Roi des Vanneurs? Quoique Ariaan ne soit pas tout fait un inconnu pour elle, il ne lui tient par aucun lien. Il avait demeur une saison non loin de chez elle. Par la porte de la grange, Blandine l'entrevoyait furtivement, sa besogne, nu jusqu' la ceinture, rostre et moite, avenant tout de mme dans la pnombre. En cadence le van battait son genou durillonn et finissait par user sa culotte de coutil toujours rapice au mme endroit. Blandine, en trottant, cesse de fredonner le refrain du jour pour se rappeler celui du vanneur: _Van! Vanne! Vanvarla! Balle! Vole! Vanci! Vanla!_ Si son coeur se serre mme un peu, tandis qu'elle presse le pas, ce n'est point par anxit pour elle-mme, mais par une sorte de commisration pour le dvoy. La nuit attendrie prte ces penses vagues. L'obscurit diaphane rappelle de sombres pierreries. Les tnbres scintillent comme si, trop vhments, les parfums dont elles sont satures, avaient pris subitement feu. Les phosphorescences intermittentes des vers luisants s'accordent avec le cri-cri des grillons... Tout coup, tandis qu'il semble la petite retardataire que ceux-ci exasprent leur crispante musique, Blandine est bouscule, treinte, renverse sur un tertre par une forme humaine qui s'est rue de derrire un buisson de gents. L'assaillant lui retrousse les jupes, fourrage parmi ses chairs d'adolescente, la palpe, en soupirant, avec nergie mais sans brutalit, et finit par la prendre. Ariaan! Le nom qu'elle aurait voulu crier en reconnaissant le roi des Vanneurs lui est rest dans la gorge, refoul par l'effroi. Elle prouve une courte douleur, comme un dchirement de son ventre, suivi presque aussitt aprs d'une trange batitude. Son tre s'est-il doubl? Dou d'une sympathie nouvelle, elle s'est projete hors d'elle-mme pour se fondre en un dlice infini... Pendant qu'il la tient sous lui, elle se sent surtout conjure par les yeux rvulss du vanneur et elle associera, par la suite, l'imploration de ces yeux aux scintillements livides des lampyres, aux raclements des grillons, aux notes expirantes du refrain des pays de roses et au rythme de l'ancienne chanson d'Ariaan: _Van! Vanne! Vanci! Vanla!_ Le rdeur se releva, encore pantelant, le souffle plus prcipit qu' ses besognes d'antan, et, l'ayant aide se relever son tour, il la tint quelques secondes par les poignets, la regarda avec une gratitude mle de repentir, et s'loigna, tout en se rajustant, les jambes un peu flageolantes. Elle n'oublia jamais sa face saurette, et les zigzags que sa silhouette traait dans l'espace immobile o il finit par s'enfoncer... Blandine se trana, plutt afflige qu'indigne, jusqu' sa maison et, en se couchant, elle se promit bien de ne raconter jamais ce qu'il lui tait arriv. Plutt un instinct de solidarit qu'un sentiment de pudeur lui dictait ce silence. la vrit elle ne parvenait pas en vouloir ce brutal, d'abord si imprieux, puis accabl, presque penaud; elle tait mme convaincue qu'il lui aurait demand pardon s'il l'et os, mais la tendresse et une certaine gratitude le rendaient presque aussi timide que le violent dsir l'avait effrn. Quelques jours aprs Blandine apprit que le grand Ariaan avait t arrt dans les environs, rejoint par les gendarmes, comme il traversait la Nthe la nage. Son pitoyable violateur tait devenu un redoutable rcidiviste. Elle se jura de se taire plus que jamais, soucieuse de lui viter de nouveaux dsagrments, une aggravation de peine. Mais la pauvresse avait compt sans les dlations de la nature. Elle devint grosse. La martre, pharisiennement vertueuse, jeta les hauts cris, s'arracha les cheveux, feignit de dsesprer, mais elle tait enchante de cette occasion plausible de svir contre sa victime, de donner libre cours ses instincts dnaturs. Peut-tre mme, en envoyant cette enfant avec les pays de roses avait-elle espr qu'on la lui dflorerait! -- Jour du jugement et de la damnation! fulminait cette mgre. Honte et triple scandale! C'en est fait de notre bon renom! Catin des catins! Quel exemple pour tes frres et soeurs! Il est heureux pour toi que ton honnte homme de pre soit mort. Il t'aurait creve comme une chienne que tu es! Elle la somma de s'expliquer: -- Son nom? Me diras-tu son nom? -- Jamais, pardonnez-moi de vous dsobir, ma mre. -- Son nom! Parleras-tu? Tiens! Une gifle, puis une seconde. -- Son nom? -- Non, mre. -- Ah tu refuses... C'est ce que nous allons voir... Son nom!... Car il faut qu'il t'pouse. -- Vous ne le voudriez pas pour gendre, ma mre... -- Charogne! C'est toi qui conviens de son indignit!... Il est donc si bas, ton galant, que nous, pouilleux, sommes trop propres pour lui!... Mais il s'agit bien de mariage! Le gueux qui t'a dbauche mangera plutt de la prison, car tu es mineure quoique nubile et prcoce comme une chatte de gouttire!... Voyons, c'est sans doute l'un de ces pays de roses, l'un ou l'autre porcher ivre qui t'aura efflanque songeant sa truie favorite?... N'espre point le sauver car les juges lui arracheront bien un aveu ou ses camarades finiront par le vendre! Cette fois elle rpondit avec feu et non sans piti: -- Non, ce n'est aucun des pays de roses. C'est un pauvre, un passant plus misrable que le plus infime d'entre eux; je ne l'ai jamais vu auparavant et il n'est mme point d'ici... Il tait triste, m'a-t-il sembl... Un de ceux auxquels on fait volontiers l'aumne... je ne lui aurais rien refus, et je ne savais mme pas avant ces derniers jours ce que je lui avais accord... -- Misrable hypocrite! Tu mens! La furie appliqua de nouveaux soufflets la fillette en la sommant chaque fois de parler, puis, comme Blandine continuait se rebiffer, elle se mit la battre des poings et des pieds. Pour se donner du coeur, sous les coups, Blandine, un sourire aux lvres, se rappelait le grand garon, au teint de bronze nouveau, aux yeux tristes et implorateurs. Il lui tait agrable d'endurer quelque chose pour cet homme traqu et honni. La martre la tranait par terre, exaspre par cette srnit. Alors, indiffrente la douleur, opinitre dans son dvouement, Blandine se mit chanter l'_Ave Maris Stella, _un des cantiques du mois de mai. Puis, sous les coups qui continuaient pleuvoir sur elle, l'enfant se suggra le bruit sec du van sur le genou d'Ariaan. Dfaillante, mais moralement, inbranlable, elle mlait les deux chants, le cantique religieux et la villanelle du manoeuvre; et, fermant les yeux, elle confondit en un souvenir fanatique les fumes de l'encens et la poussire s'levant au- dessus du van, les parfums de l'glise et la sueur du rustre: _Van!... Vanne!... Vanvarla! Balle!... Vole! Vanci! Vanla! Vanne!... Ave!... Maris!... Stella!_ La voyant tout en sang, la forcene la trana dans l'auge porcs, l'y enferma, et lui fit apporter par l'un des enfants une cruche d'eau et un quignon de pain. Le lendemain, la marachre tenta de revenir la charge, mais elle et succomb elle-mme avant de tirer de Blandine ce qu'elle voulait savoir. De guerre lasse, la vertueuse paysanne fit entreprendre sa fille par le cur. Celui-ci fut paterne et patelin: -- Qu'est-ce dire, petite Blandine, me faut-il croire ce que raconte votre digne mre? On fait la mchante tte!... On se rvolte. Aprs avoir faut on refuse de dire son complice... Ah, c'est mal, bien mal cela! -- Mon pre, j'ai avou ma faute ma mre et suis prte vous la confesser, mais la dlation me rpugne... -- Tout beau, ma fille! Comme nous nous exaltons! Et si moi, votre pasteur, j'estimais qu'il vous faut nous livrer le nom de ce malfaiteur... -- Je refuserais tout de mme, monsieur le cur. Et comme le prtre, interloqu par cette insubordination, lui lanait un regard dur, Blandine clata en sanglots: -- Oui, je refuserais, monsieur le cur, ce nom je ne le dirais mme pas au bon Dieu si sa providence l'ignorait! Cet homme est dj bien assez malheureux! Le nommer serait lui valoir une nouvelle condamnation. On le retiendrait plus longtemps en prison cause de moi!... La candide enfant avait t bien difie depuis ces derniers jours sur les lois humaines et les conventions du juste et de l'injuste. -- Mais, objecta le prtre, vous l'aimez donc ce misrable! -- Je ne sais si je l'aime, mais je ne le hais point. -- Il vous a cependant fait du mal, mon enfant! -- Peut-tre... Je veux mme le croire, puisque vous l'affirmez; mais, monsieur le cur, n'est-il pas dit dans le catchisme que nous devons pardonner nos ennemis, chrir jusqu' ceux qui nous hassent!... Le prtre maugra, mais n'insista point. La paysanne, curieuse et salace, changeant de tactique voulut au moins savoir si l'enfant avait t prise par violence. Blandine, pour mieux dpister les limiers de justice et pallier la faute du pauvre diable, prtendit ne pas avoir essay de se drober son attentat. Mais un moment, la martre persistant souponner l'un ou l'autre pays de roses, la pauvre Blandine avait prouv de douloureux scrupules. En refusant de livrer le vrai coupable, n'exposait-elle point ces braves gars tre inquits, condamns peut-tre? Heureusement il leur fut facile, tous, d'tablir leur parfaite innocence. Les dignes garons taient extrmement marris de l'aventure, surtout celui qui s'tait propos de reconduire Blandine et qui s'en voulait prsent de ne pas l'avoir accompagne malgr elle. Des fois aussi, la magnanime enfant entretint l'envie de se mettre la recherche de celui qui l'avait dshonore, de celui qui n'oserait pas rparer sa faute, non seulement parce qu'il avait commis un crime aux yeux des hommes, mais parce qu'aux yeux de la foule, la condition d'un btard et d'une fille-mre serait prfrable celle du fils lgal et de la compagne lgitime du voleur et du vagabond. Blandine de plus en plus exalte se sentait de taille marcher l'encontre de toute convention injuste, religieuse ou sociale. Depuis cette fatale SS. Pierre et Paul, une vocation de dvouement et de sacrifice s'tait dclare lancinante et cruelle en son coeur. Elle tait dcide, elle se rendrait la prison. Elle verrait Ariaan pour lui pardonner; elle le disculperait par un sublime mensonge en s'accusant de s'tre donne lui et de lui avoir cach son ge. Forme comme elle l'tait, Ariaan aurait pu croire, de bonne foi, n'avoir sduit qu'une fille majeure. C'en tait fait. Elle accepterait d'tre la femme du voleur, du repris de justice... Mais quel mystrieux pressentiment arrta la jeune fille dans son lan de charit et lui fit entendre que son heure n'tait pas encore venue, qu'un tre bien autrement malheureux et anathme que ce candide voleur de poules l'attendait quelque part? Pourtant elle hsitait encore, de sourds combats continuaient se livrer en elle, lorsque l'vnement rendit pour le quart d'heure tout sacrifice inopportun: Blandine mit au monde un enfant mort. Ce dnouement dsarmait la vindicte paroissiale et coupait court au scandale. La faute tant expie de cette faon, mme la martre traita la pauvresse avec moins de barbarie. Les frres et soeurs cessrent de molester Blandine et de la tenir l'cart comme une bte puante. On accepta ses services et elle obtint la grce de pouvoir s'vertuer pour le bien de sa famille. quelque temps de l, sa mre mourut. Blandine, alors ge de quinze ans, se montra dcidment de trempe hroque, quoique toute simple. Elle prit le gouvernement de la maisonne, vaqua aux multiples besognes, fit face toutes les charges, dressa les enfants, n'eut de cesse avant d'avoir plac avantageusement les uns et les autres, ceux-ci en apprentissage, celles-l en condition. La vaillante petite mre oeuvra si bien qu'elle se trouva mieux que rhabilite. Le cur, tout le premier, n'en revenait pas; son admiration se mlait une espce de stupeur. La vaillance et le caractre de cette mioche le confondaient. V Vers cette poque la douairire de Kehlmark ayant renonc son fastidieux train de maison et son nombreux domestique pour se retirer dans une coquette villa du faubourg noble de la capitale, s'enqurait d'une personne de confiance tenant le milieu entre la dame de compagnie et la camriste. Une de ses vieilles amies, rsidant l't au village de Blandine, lui vanta la requte mme du cur, cette courageuse fillette, sans omettre l'aventure dont elle avait t autrefois victime. Il se trouva que cette particularit des rfrences tait faite pour rallier la pauvresse les sympathies de la grand'mre d'Henry, qui l'engagea aussitt qu'elle se fut prsente. Mais aussi quelle gentille et accorte villageoise! Elle embaumait la sant et la droiture. Un galbe de statue grecque modernis, avifi par des joues roses; des yeux limpides et confiants, du bleu saphir trs clair; une bouche au pli gracieux et mlancolique; les cheveux d'un blond cendre, un peu crespels, spars en bandeaux sur un front d'ivoire immacul. De taille moyenne, admirablement prise, dans ses vtements de paysanne, on et dit une fille de qualit dguise en pastourelle. De son ct, Blandine s'tait sentie attire par cette septuagnaire de grande race, mais dpourvue de morgue ou d'affterie et qui n'et pas t dplace, par son large esprit philosophique, au sicle de l'Encyclopdie et de Diderot. Femme de gnreuse culture et sans prjugs, si elle demeurait jusqu' un certain point entiche de la noblesse de naissance, c'est parce qu'en se comparant aux parvenus qui l'entouraient, elle avait bien t force de convenir de la supriorit des sentiments, du ton et de l'ducation d'une caste de plus en plus rduite, et encore mieux proscrite et abolie par la crasse des msalliances financires que par la guillotine et les septembrisades. Mais, en revanche, elle considrait comme d'apanage vraiment aristocratique ces hautes qualits de coeur et d'esprit qu'on rencontre tout chelon de la socit; les possder quivalait pour elle des lettres patentes et tenait largement lieu d'un arbre gnalogique. Malvina de Kehlmarck, ne de Taxandrie, autrefois d'une beaut que, vers 1830, les almanachs des Muses proclamrent ossianique, avait des yeux vifs, d'azur gris aux irisations de perle fine, des boucles l'anglaise, un nez busqu, des lvres spirituelles; elle tait grande, sche et nerveuse, avec un port de reine, ce que les peintres appellent la ligne, encore solennis par de tranantes robes de velours ou de satin noirs, aux larges manches de guipures, des bonnets la Marie Stuart, une toilette opulente et svre que constellaient les escarboucles de ses bagues et de sa broche; celle-ci, une tte de sphinx taille dans un onyx et coiffe d'un pschent de brillants et de rubis. Chez cette matresse femme rien de pdant ou de collet mont; ni prude, ni vulgaire; bonne sans mivrerie, mme avec brusquerie et goguenardise, mais affectueuse, loyale, d'une sensibilit infinie; nullement pharisienne, n'abhorrant que la trahison, la duplicit et la bassesse d'me. Cette athe vanglique devait infailliblement s'accorder avec cette chrtienne fort dissidente. La douairire se moquait sans malice de ce qu'elle appelait les momeries de Blandine, mais ne la contrariait en rien dans la pratique d'ailleurs trs rduite de sa religion. Par son humeur enjoue, optimiste, frondeuse, Mme de Kehlmarck contrastait avec le caractre prmaturment rflchi et tremp de cette jeune fille qu'elle surnommait sa petite Minerve, sa Pallas Athne. La vieille dame s'amusa l'instruire, et lui apprit lire et crire, si bien qu'elle en fit sa lectrice et son secrtaire. Mais elle lui inculqua surtout une dvotion pour son petit-fils, son Henry qui tudiait alors au Bodenberg Schloss, et dont Mme de Kehlmarck disait navement Blandine qu'il tait son seul prjug, sa superstition, son fanatisme. Sans cesse elle entretenait sa demoiselle de compagnie de ce petit prodige, de cet enfant prcoce et compliqu. Elle lisait et se faisait relire les lettres du collgien, Blandine rpondait ces lettres, sous la dicte de la grand'mre; mais trs souvent elle trouvait, la premire, le mot et mme le tour de phrase mu que cherchait la vieille dame. Elle finit par crire d'emble toute l'ptre, d'aprs le canevas qu'elle demandait sa matresse; et celle-ci avouait que le style de Blandine tait plus maternel encore que le sien. La douairire lui montrait aussi les portraits du jeune comte; et les deux femmes ne se lassaient point de parcourir durant des heures l'iconographie de leur ftiche: depuis un daguerrotype qui le reprsentait, remuant bb, un pied dchauss, sur les genoux de sa mre, jusqu' l'preuve la plus rcente, montrant un premier communiant fluet aux grands yeux trop fixes. Au dbut, Blandine avait feint de s'intresser tout ce qui concernait le petit Kehlmark et elle mettait elle-mme l'entretien sur lui, uniquement pour plaire l'excellente femme et flatter sa touchante sollicitude; mais, insensiblement, elle se surprit partager ce culte pour l'absent. Elle le chrissait profondment avant de l'avoir jamais vu. Par la suite on verra qu'il y eut dans cet attachement une influence plus haute et plus providentielle qu'un simple phnomne d'auto-suggestion. Qu'il doit tre grand prsent! Et fort! Et beau! conjecturaient les deux femmes. Elles se le dcrivaient mutuellement, l'une apportant des retouches flatteuses l'image que l'autre se faisait de lui. Combien il tardait Blandine de le voir! Elle languissait mme en l'attendant. Et voil qu'une sinistre nouvelle arriva de Suisse au moment des vacances qui devaient le rendre son aeule: Henry tait tomb malade. Jamais Blandine n'avait connu pareilles transes. Elle aurait vol au chevet du collgien si elle n'avait t retenue prs de l'aeule, suspendue elle-mme entre la vie et la mort tant que son petit- fils ne fut hors de danger. Puis, quelle jubilation quand Blandine apprit le rtablissement du jeune homme. La perspective du retour au pays, de cet enfant tant choy, ne rendait pas Blandine la moins anxieuse des deux femmes. Elle comptait les jours et, purilement, les biffait sur un calendrier, comme le collgien devait le faire l-bas. Quand Henry sonna la grille de la villa, ce fut Blandine qui lui ouvrit. Elle crut voir un dieu. Tout son sang reflua vers son coeur. Elle l'adora d'emble, respectueuse, sans espoir intress, sans ambition, pour lui-mme, et comprit qu'en vivant toujours en la prsence du jeune Kehlmark, elle aurait tout son dsir, tout le but de ses aspirations. Plus tard, elle se rendit un meilleur compte de ce qui s'tait produit en elle ds cette premire mais dcisive confrontation. Aussi, cette impression complexe ne pourra-t-elle se dfinir que par les phases successives de ce rcit. En somme, Henry imposait trangement la pieuse Blandine. Dans ce coup de foudre prpar par un vhment afflux de sympathies, entrait un mlange de crainte, de navrance et d'admiration, peut-tre mme un peu de cette piti occulte que nous prouvons devant les choses rares, phmres presque incompatibles avec la vie conforme. -- Ah, c'est mademoiselle Blandine, sans doute! La petite fe dont bonne maman m'a fait un si chaleureux loge! dit le jeune homme en tendant la main la camriste. Je vous suis bien, bien reconnaissant de vos soins pour elle! ajouta-t-il avec un peu de timidit. Les deux jeunes gens ne tardrent pas se traiter sur un pied de camaraderie. Sous des allures enjoues Blandine cacha le profond et grave amour qui la possdait. tait-ce parce qu'elle se savait acquise Kehlmark pour la vie qu'elle ne recourut aucun des manges par lesquels la femme s'attache un amoureux? Cette absence de coquetterie contribua mettre l'aise cet adolescent timide et quinteux, inapte aux faons galantes. Il y avait des jours o il se montrait trs empress auprs d'elle; d'autres jours, il la couvait de regards singuliers ou semblait l'viter et mme la fuir. Trois ans se sont couls. On est au mois de mai, aux approches de la nuit. La douairire de Kehlmark dne seule chez sa vieille amie, Mme de Gasterl, comme elle y est accoutume tous les mois. Blandine ira la reprendre chez cette dame au coup de dix heures. Henry s'est retir dans sa chambre o il travaille, -- o plutt il prtend travailler, car le moment et la saison incitent aux imaginations, aux curiosits, aux nervements. Par la fentre ouverte, le jeune comte entend les accordons et les orgues d'un faubourg ouvrier dont le sparent quelques hectares de jardins de plaisance, distribus entre la villa de la douairire et celles des voisins, et spars par des haies vives. Depuis plusieurs soirs, les bouffes dolentes des cuivres fignolant le couvre-feu dans une caserne d'artillerie, situe l- bas aux confins du faubourg, parviennent Kehlmark avec les fanfares des lilas qui agitent leurs thyrses jusque sous sa fentre. On btit aussi dans le voisinage; le gros oeuvre sera demain sous toit, et, tout le jour, le jeune patricien a entendu les maons tirer d'argentines musiques des briques qu'ils battent de leurs truelles. Plusieurs fois, sollicit, il s'est pench au dehors, et il a vu les manoeuvres blancs et fauves, poupins garons de la campagne, l'auget ou l'oiseau l'paule, inconscients quilibristes, gravir les chafaudages et affronter les vertiges. Parfois les feuillages les lui masquent, puis, brusquement, ils mergent de la futaie, en dramatique relief de chair active sur le bleu indiffrent du ciel... Pourquoi son coeur gonfle-t-il d'indicible nostalgie quand, aprs le coucher du soleil, il leur voit passer le rustique sarrau bleu par-dessus leurs nippes aussi barbouilles qu'une palette? Ce sera pire encore aprs-demain, quand ils auront fini; leur activit harmonieuse comme une orchestrique devenait une habitude flattant ses yeux et il prvoit qu'ils lui manqueront, ces peinards; l'un surtout, un alerte blondin, mieux quarri, plus cambr que les autres, qui trouvait, sans les chercher, des coups de reins, de jarret et d'paules dsesprer un sculpteur. Il y aura de ces aides-maons drobs leur dcoratif mtier par la caserne, songe Kehlmark en entendant les appels du clairon, peut-tre les leurs, expirer dans un friselis de feuilles et un remous de fragrances. Manoeuvres, paysans, dracins de leurs villages, soldats caserns, villages dsirs et lointains, clochers lancinants qui vous trouent les coeurs en mal de pays: cette association d'ides fugaces tourna chez Kehlmark en une capiteuse suggestion rustique d'o se dtacha tout coup, symbolique, l'image de Blandine, non point la Blandine d' prsent, mais la petite paysanne telle qu'elle s'avoua rtrospectivement lui, le pote pris de force et de pleine nature. -- Elle est l-haut sa toilette! se dit-il, car l'heure approche de rejoindre bonne maman. Somnambulique, les yeux ivres de courses agrestes et d'treintes perdues, il monte la chambre de la petite. Quoiqu'elle ft en chemise, Blandine n'eut qu'un frisson peine frileux devant cette intrusion. C'tait comme si elle l'avait attendu. Elle tait en train de dmler sa luxuriante chevelure flottant sur ses paules et, embaumant la lavande et les aromatiques herbages de son pays, elle se tourna vers lui avec un confiant sourire. Il la prit par les mains, mais presque sans la regarder, scrutant des absences, des au-del, fermant mme les yeux pour sonder ces perspectives fuyantes, et il la poussa soumise, sans une parole, vers le lit frachement refait. Elle, frmissante et ravie, continuait sourire et se donna comme un nouveau vagabond. Pourquoi se rappelait-il, avant le spasme, l'accordonie au crpuscule, travers les lilas en fleurs, et les jeunes villageois tirant le sarrau bleu sur les feuilles mortes de leurs hardes de travail? tait-ce parce que ces petits rustauds auraient pu tre du pays de l'amante? Glorieux, il communiait en elle toute une humanit agreste; c'tait la force, la saveur, le geste rude et charnu, la chair de la glbe, la sve villageoise qu'il aimait en Blandine par ce soir nuptial. Cette fois et celles qui suivirent, il la possda dans l'ide des dsirs qu'elle aurait allums chez de robustes manoeuvres ruraux, dans la rue fauve, fumeuse et dpoitraille d'une priape de kermesse... Un moment, Blandine avait rencontr le regard de ses yeux entr'ouverts. Quel abme y dcouvrit-elle? L'abme attire et l'amour est fait d'une part de vertige. Sans s'abandonner la plnitude de la joie qu'elle avait espre, sans se pmer comme dans la bruyre phosphorescente entre les bras du Roi des Vanneurs, elle prouva, du cerveau aux entrailles, une tendresse plus tragique pour le jeune comte de Kehlmark. C'est qu'elle avait surpris dans le regard d'Henry une angoisse infinie, dans son treinte le cramponnement d'un noy, dans son baiser la suffocation de l'assassin qui appelle au secours. Elle s'tait livre lui, domine par sa supriorit d'esprit; elle mit toujours du respect et de l'humilit dans leurs rapports. Ariaan, la brute saine et belle -- Blandine en avait la conviction, prsent -- n'avait jamais t consum d'affres rotiques comparables celles qui tisonnaient la chair et l'imagination de ce jeune patricien, trop crbral, trop spculatif. Tout en l'adorant, elle l'approchait toujours avec une certaine inquitude: la petite mort du nageur au premier contact de l'eau. Elle le trouvait singulier, fantasque, presque effrayant. Par moments il dgageait la tristesse des paysages diffams; il tait morne et glauque comme un canal traversant une banlieue encombre de gravats et de scories. Le crpuscule qui pesait, par intermittences, sur ses penses, passait comme une taie sur son beau regard bleu. Au plus fort de ses accs de bont et de tendresse se produisirent des retours, des froids, de subits recroquevillements. Des ractions continuelles cartelaient son caractre. N'importe, ds la premire apparition de Kehlmark, elle s'tait sentie en prsence d'un tre mystrieux en qui parlait une voix inconnue dont elle resterait jamais anxieuse; elle s'tait voue lui, sans espoir de salut, comme un dieu qui la relguerait ternellement loin de son paradis, et quand elle le regardait il y avait dans ses yeux elle l'expression de ceux des martyrs cherchant vainement travers les nues le vol d'anges qui tardent venir les enlever. Et pourtant, elle ignorait encore les rites et les pires preuves de la religion d'amour laquelle elle s'tait consacre. VI Leur saison charnelle ne dura point. Quand leurs liens physiques se furent relchs, puis dissous, Blandine ne s'en affligea gure et en fut peine surprise. Pourtant elle l'aimait plus passionnment que jamais, et elle lui gardait une idoltre reconnaissance de l'hommage qu'il lui avait rendu, s'estimant heureuse et fire de son attachement. La douairire avait souponn leur bonne entente, mais elle ignora toujours jusqu' quel point ils s'taient aims. Elle souriait cette affection, car elle s'habituait de plus en plus considrer Blandine comme sa petite-fille, comme la soeur, sinon la femme de son Henry. Mme de Kehlmark admirait, elle aussi, son petit-fils, mais lucide, avertie par sa sollicitude mme, elle le devinait exceptionnel jusqu' l'anomalie; quelque chose lui disait, elle aussi, que le jeune comte serait malheureux s'il ne l'tait dj. Elle s'alarmait de cette promptitude, ou plutt de cette inquitude de son gnie. Il travaillait par boutades, s'enfermait dans sa chambre, demeurait des semaines sans voir la rue, lisant, rimant, composant des partitions, se saturant l'me de Beethoven, Schumann et Wagner, barbouillant des toiles, rangeant ses paperasses; puis, ces claustrations excessives, succdaient des priodes o il prouvait un besoin froce de s'tourdir, o il se complaisait battre les quartiers interlopes, courir les bouges matelots et chaloupiers, se livrant un noctambulisme effrn, disparaissant durant plusieurs jours, passant des carnavals entiers sans voir son lit, et lorsqu'il venait s'y abattre, la faon d'une pave choue sur la grve ou d'un fauve pourchass et bless qui a pu se traner jusqu' sa tanire, bout, dmoli, c'tait pour ne plus en sortir non plus de plusieurs jours et dormir, dormir, et dormir encore! On juge des transes par lesquelles passrent les deux femmes. Le plus souvent, elles ne savaient ce qu'il tait devenu. En partant pour ces caravanes, il se gardait de dire o il se rendait, tout comme son retour il se taisait sur l'emploi de son temps et la nature de ses hantises. Comment concilier ces dportements avec la ferveur filiale qu'il entretenait pour son aeule! Au retour de ces quipes, il pleurait comme un enfant, demandait pardon la bonne dame, mais, disait-il, c'tait plus fort que lui; il lui avait fallu ce changement, cette diversion tumultueuse; il avait besoin de s'tourdir, de se griser de mouvement et de tapage pour chasser le diable sait quelle proccupation; car, sur celle-ci, il refusait de s'expliquer. Ou bien il prtextait des maux de tte, des nvralgies, reste de sa grave maladie d'autrefois la pension. Il lui arriva un jour, sur les instances de Mme de Kehlmark, de conduire Blandine au bal le plus foltre de la saison. Vers l'aube, il l'entrana, la faveur du domino, dans des bastringues de moindre tage, l'acoquina avec des masques de rencontre, lui fit prendre sa part d'un plaisir canaille, dans des milieux qui l'enivraient, lui, comme un mauvais alcool, mais sans lui procurer la joie ou seulement l'illusion de la joie. On remarqua la ville qu'il ne frayait gure avec les gens de sa caste et qu'il recherchait au contraire la camaraderie d'artistes et de lettrs besoigneux ou mme de parasites infimes. Rfractaire l'tiquette et au code mondain, il ne se montrait dans aucun salon. Ses gots et ses penchants offraient de bizarres contradictions. Ainsi, le mme dilettante acqureur de rares estampes et amateur de reliures de prix, collectionnait des dfroques et des outils de pauvres, des couteaux de matelot, de sordides tickets d'entres de bals faubouriens. Aprs s'tre montr d'une grande expansion, le jeune Kehlmark se rencognait dans une contrainte farouche. Sa joie mme tait dsordonne et une rauque intonation de voix en rvlait parfois la sombre arrire-pense, au point que Blandine douta longtemps qu'il et connu un jour de vritable srnit. Son plaisir grimaait, son rire grinait. Il avait l'air de porter au dedans de lui cette aigre fume dont parle le Dante: _portando dentro accidioso fummo._ Il semblait vouloir touffer un mal secret, imposer silence l'on ne savait quel remords! Dans ses grands yeux outre-mer, il y avait souvent de la provocation et de l'offensive, mais lorsqu'il cessait de se composer un visage, ses yeux s'inondaient de cette navrance sans bornes que Blandine y avait surprise et qui l'avait conjure pour la vie, cette navrance comparable aux affres d'une bte accule, d'un supplici montant l'chafaud, ou mieux encore au regard la fois sinistre et sublime d'un Promthe ravisseur du feu dfendu. Gnreux jusqu' la prodigalit, passionn pour les causes justes, rvolt par les vilenies de la multitude, sensible l'excs, il en arrivait ne plus admettre la contradiction et s'emporter contre quiconque s'avisait de le contrarier. Ainsi, un jour que Blandine voulait lui reprendre un gentil enfant de pauvres gens venus en visite chez Mme de Kehlmark, et pour lequel Henry s'tait pris de tendresse, il s'oublia jusqu' poursuivre son amie un poignard la main et jusqu' la blesser l'paule... Une dtente se produisit aussitt et, fou de dsespoir, il se faisait horreur, menaant de tourner contre lui l'arme qu'il avait dirige contre Blandine. Justement alarme la suite de cette alerte, la douairire lui mnagea, son insu, pour ne pas l'impressionner fcheusement, une entrevue avec un praticien clbre, qui se rendit la villa sous prtexte de demander Kehlmark un renseignement bibliophilique. Le mdecin tudia longuement le jeune homme, la faveur d'une causerie sur la littrature base scientifique. Ayant revu la comtesse, le docteur diagnostiqua une irritabilit nerveuse dont ils s'ingnirent vainement dcouvrir la cause. tout hasard, il prescrivit un rgime hydrothrapique, la natation, l'escrime, le patinage, le cheval, et dclara, au surplus, n'avoir dcouvert chez le sujet, aucune lsion organique, aucune tare morbide. Au contraire, il prtendit n'avoir jamais rencontr plus souple intelligence, jugement aussi sain, pareille lvation de vues dans une nature plus vibrante; et il finit par fliciter l'aeule, en disant avec cette rude bonhomie professionnelle: Madame, ou bien je suis une parfaite ganache, ou ce jeune exalt fera honneur votre nom. Il a du gnie, votre petit-fils; il est de la trempe de ceux chez qui l'avenir recrute les artistes, les conqurants ou les aptres! -- Que n'est-il plutt de la trempe des lus du bonheur! soupira la douairire, peu ambitieuse, mais sensible pourtant ces prdictions de gloire. VII En attendant que se vrifiassent ces brillants pronostics, Kehlmark se remit donc ces exercices gymniques dans lesquels il avait excell la pension. Malheureusement, il apportait ces sports la fivre, l'outrance qu'il mettait dans ses paroles et ses actions. Il se complut en des prouesses de casse-cou, s'amusa traverser la nage de trop larges rivires, naviguer la voile par des temps houleux, dresser des chevaux rtifs et vicieux. Un jour, sa monture s'emballait et, le long de la voie ferre, galopait la tte d'un train express, de front avec la locomotive, jusqu'au moment o elle s'abattait, entranant son cavalier sous elle. Kehlmark en fut quitte pour une foulure. Une autre fois, le mme cheval, couteux l'extrme, attel un dog- car prenait ombrage d'une brouette de maon abandonne au milieu de la rue, et, aprs un cart effrayant, se livrait une course frntique sur le square plant d'arbres, jusqu' ce qu'il allt se jeter, avec la voiture, contre un rverbre. Kehlmark et son groom furent culbuts croupe par-dessus tte, mais se remirent aussitt sur leurs pieds sans une gratignure. Le cheval sortait indemne de la collision. Quant la voiture, dfonce et tordue, un badaud, appt par une gratification, se chargea de la rouler jusque chez le carrossier. Un commerant du quartier s'empressa de mettre son cheval et sa voiture la disposition de M. de Kehlmark. La nuit allait tomber, la douairire attendait Henry pour le dner, et il tait loin du logis. Le groom attira l'attention de son matre sur l'extrme excitation du cheval, qui pointait des oreilles et s'brouait encore tout frmissant, et lui conseilla d'accepter l'offre de ce bourgeois. Mais le comte ne consentit emprunter que la voiture. La trop ardente bte fut attele la voiture du notable. Kehlmark reprit les rnes, le groom monta sur le sige non sans rechigner. Contre leur attente, le cheval semblait calm et prit une allure normale. Mais en dbouchant sur un viaduc non loin de la gare, ils avisrent, en contrebas de la rampe, une foule de monde ameut devant un train de ptrole qui flambait en projetant des flammes hautes comme des maisons. -- Attention, monsieur le comte, a va lui reprendre! votre place, je ferais demi-tour! proposa Landrillon, le domestique. Et il fit mine de vouloir descendre. Mais Henry l'en empcha en fouettant le cheval et en rendant les rnes, de sorte que la bte effare s'engagea au trot travers la cohue. -- la grce de Dieu! avait dit le comte avec un sourire ddaigneux. Djouant les prvisions alarmantes du valet, cet animal qu'un bout de papier, qu'une feuille morte suffisait apeurer traversa la foule, trotta sans manifester la moindre panique au milieu du crpitement des flammes, du sifflement de l'eau des pompes vapeur, des cris et du tumulte des spectateurs. -- C'est gal, monsieur, nous l'avons chapp belle! dit Landrillon lorsqu'ils eurent dpass la zone critique. Et il bougonnait, rancunier, entre ses dents: des jeux pareils, il finira par laisser sa peau! C'est son affaire, mais de quel droit risque-t-il la mienne, de peau? On aurait dit, en effet, que le comte cherchait des occasions de se faire un malheur. De quelle peine pouvait-il bien tre afflig pour mpriser ainsi la vie que deux femmes aimantes s'efforaient de lui faire si radieuse et si douillette? prsent, la comtesse et Blandine passaient par des angoisses encore plus mortelles qu'autrefois. La pauvre aeule esprait lui concilier l'existence en satisfaisant ses fantaisies les plus dispendieuses, mais du train qu'il menait, il finirait par se ruiner de biens et de corps. Que deviendra-t-il quand je n'y serai plus? se demandait la digne femme. Il aura bien besoin d'une compagne aimante et sage, d'une femme d'ordre, d'un ange gardien au dvouement profond et absolu! Par un reste de prjug, Mme de Kehlmark n'alla point jusqu' recommander le mariage ceux qu'elle appelait ses deux enfants, mais elle ne le leur aurait point dconseill. Quand elle tait seule avec Blandine, elle lui exprimait ses apprhensions pour l'avenir du jeune comte: Il faudrait, disait-elle, une vritable sainte, une gide ce grand enfant illusionn pour le conduire dans la vie, quelqu'un qui, sans l'arracher brutalement ses chimres, le mnerait tout doucement par la main dans les sentiers de la ralit! Blandine promit du fond de l'me sa bienfaitrice de toujours veiller sur le jeune comte et de ne se sparer de lui que s'il la chassait. La douairire et voulu rendre leur union indissoluble, mais elle n'osa aborder ce sujet dlicat avec Henry et lui faire part de son voeu le plus cher. force de se ronger le coeur, sa robuste sant finit par s'altrer et son tat s'aggrava de jour en jour. Elle voyait approcher la mort avec cette fire rsignation puise dans les crits de ses philosophes prfrs; elle l'aurait mme accueillie avec la joie que le travailleur, vaincu par la fatigue d'une rude semaine, manifeste l'ide du repos dominical, si le sort de son cher garon ne l'avait bourrele d'angoisses. Henry et Blandine se tenaient son chevet, tromps par le calme de la moribonde, et ne pouvant croire l'imminence de la fin. Il parat que le voisinage de la mort prte aux agonisants le don de seconde vue et de prophtie. La douairire de Kehlmark entrevit-elle l'avenir scabreux de son petit-fils? Craignit-elle de demander Blandine d'associer irrvocablement sa destine celle d'Henry? Toujours est-il qu'elle ne formula point son dsir suprme. Avec un sourire plein d'ineffable adjuration, elle se borna presser sacramentellement leurs mains runies, et elle passa, triste, non de mourir, mais d'abandonner ses enfants. Par testament, elle laissait Blandine une somme assez forte pour assurer son indpendance et lui permettre de s'tablir. Mais ne l'et-elle point promis la morte tant vnre, que la jeune femme serait demeure pour la vie avec Henry de Kehlmark. Quand, quelques mois aprs la mort de l'aeule, le comte, de plus en plus dgot du monde banal et conforme, annona Blandine son projet de s'installer l'Escal-Vigor, loin de la capitale, dans une le luxuriante et barbare, elle lui dit simplement: -- Cela me convient parfaitement, monsieur Henry. Malgr leur intimit, il tait rare qu'elle ne ft prcder le nom du jeune homme de cette appellation respectueuse. Kehlmark, n'ayant sond encore l'affection absolue qu'elle lui vouait, s'tait imagin qu'elle profiterait des libralits de la dfunte pour retourner en son pays natal de Campine et s'y mettre en qute d'un pouseur sortable. -- Que veux-tu dire? lui demanda-t-il, intimid par l'air de douloureuse surprise qui avait envahi le visage de la jeune femme. -- Avec votre permission, monsieur Henry, je vous suivrai partout o vous jugerez bon de vous fixer, moins que ma prsence ne vous soit devenue importune... Et des larmes de reproche tremblaient ses cils, quoiqu'elle ft un effort pour lui sourire comme toujours. -- Pardonnez-moi, Blandine, balbutia le maladroit... Vous savez bien que nulle compagnie, nulle prsence ne pourrait m'tre plus prcieuse que la vtre... Mais encore ne veux-je abuser de votre abngation... Aprs avoir sacrifi quelques-unes des plus belles annes de votre jeunesse soigner ma vnrable aeule, je ne puis consentir ce que vous vous enterriez l-bas, dans un dsert, avec moi; dans une situation fausse, expose aux mdisances de rustres malveillants; je le puis d'autant moins aujourd'hui que vous tes libre, la chre dfunte ayant essay de reconnatre vos dvous services en vous assurant de quoi ne dpendre de personne... Vous pourrez donc vous tablir avantageusement... Il allait ajouter et trouver un mari, mais les yeux de plus en plus plors de sa matresse lui firent sentir que cette parole et t abominable. -- Oui, poursuivit-il en lui prenant les mains et en la regardant de ces yeux nigmatiques dans lesquels il y avait la fois du malaise et de l'exaltation, vous mritez d'tre heureuse, trs heureuse, ma bonne Blandine!... Car vous ftes si affectueuse, mme meilleure que moi, son petit-fils, pour la morte bien aime... Ah! moi, je lui occasionnai bien des soucis, -- vous en savez quelque chose, vous sa confidente, -- je la navrai bien malgr moi, mais cruellement tout de mme... Et peut-tre par mon caractre ingal et mes nombreuses frasques, ai-je ht sa fin... Mais crois-moi bien, Blandine, ce n'tait pas de ma faute: non, non, jamais je ne le faisais exprs... Il y avait autre chose, des choses que personne, pas mme toi, ne pourrait comprendre et s'imaginer; la fatalit, l'inexplicable s'en mlait... Ici, son regard se fit plus nbuleux encore et, d'un revers de la main, il s'essuyait la sueur du front, en regrettant sans doute de ne pouvoir en mme temps se dbarrasser d'une image obsdante. -- Tandis que vous, Blandine, ajouta-t-il, vous ne lui aurez t que baume, sourire et caresse... Ah, laissez-moi, ma pauvre enfant, c'est le moment de la sparation... Cela vaudra mieux pour vous sinon pour moi... Il se dtournait tout boulevers, lui-mme prt pleurer, et s'loignait en faisant le geste de la repousser, mais elle s'empara avidement de cette main qui se flattait de la bannir: -- Vous ne le voudrez pas, Henry! s'cria-t-elle avec un accent de supplication qui alla au coeur du jeune comte. O m'en irais-je? Aprs votre sainte aeule, il ne me reste que vous chrir. Vous tes ma raison d'tre. Et surtout ne me parlez pas de sacrifice. Les annes que j'eus le bonheur de passer auprs de Mme de Kehlmark n'auraient jamais pu tre plus belles!... Je dois tout votre grand'mre, monsieur le comte!... laissez-moi bien humblement reporter sur vous la dette que j'ai contracte envers elle... Vous aurez besoin d'un intendant, d'un administrateur pour s'occuper de vos affaires, grer votre fortune, diriger votre maison... Vous entretenez de trop radieuses, de trop nobles ides pour vous tracasser tous ces dtails prosaques et matriels. Compter, chiffrer, n'est pas votre fait; moi, c'est ma vie... Je ne connais mme que a! Allons, monsieur l'artiste, (elle se faisait adorablement cline) un bon mouvement, ne me renvoyez pas cette fois-ci; consentez me maintenir dans l'emploi que je remplissais chez la comtesse... Si elle tait ici, elle-mme intercderait pour moi... moins que vous ne songiez vous marier? -- Me marier! se rcria-t-il. Moi, me marier! Impossible de se mprendre l'intonation de ces paroles. Le comte de Kehlmark devait tre en effet rfractaire tout pacte conjugal. Blandine parvint peine dissimuler sa joie; du rire traversait ses larmes. -- Eh bien, Henry, dans ce cas je ne vous quitte plus. Qui tiendra votre grand chteau l-bas? Qui prendra soin de vous? Est-il quelqu'un qui connaisse vos gots mieux que moi et qui mette autant de sollicitude les flatter? Non, Henry, la sparation est impossible... Vous ne pouvez pas plus vous passer de moi que je pourrais me proscrire de votre prsence... Tenez, mme si vous vous tiez mari, j'aurais voulu vivre votre foyer dans l'ombre, obscure, soumise, rien que votre humble servante... Oui, si vous le dsirez, je ne serai plus que votre fidle factotum... Ah! monsieur Henry, prenez-moi avec vous; vous verrez, je ne serai gure encombrante, je ne vous importunerai pas de ma personne, je m'effacerai autant que vous l'exigerez... D'ailleurs, je puis bien vous le dire, Henry, c'tait le voeu de votre grand'mre, gardez- moi au moins, par gard pour la chre en alle... Et, profondment remue, Blandine clata de nouveau en sanglots; Kehlmark aussi se sentit branl jusqu'au fond de l'me. Il attira doucement la jeune fille contre sa poitrine et la baisa fraternellement sur le front. -- Eh bien, qu'il soit fait selon ton dsir! murmura-t-il, mais puisses-tu ne jamais t'en repentir, ne jamais me reprocher ce fatal consentement! En prononant ces dernires paroles, sa voix tremblait et s'assourdissait comme sous la menace d'une inluctable catastrophe. VIII Avec Blandine, le comte de Kehlmark avait emmen l'Escal-Vigor, son seul domestique, le mme qui l'accompagnait lors de l'accident de voiture. Thibaut Landrillon, fils d'un garde forestier ardennais, tait un courtaud trapu et solide, assez bien tourn. Ayant pass longtemps par la caserne, il en gardait le type et les faons du fricoteur, du casseur d'assiettes et de coeurs, comme il disait en son jargon de corps de garde. Rond de visage, il avait l'oeil brun, merillonn aux moiteurs lubriques, un petit nez carlin et frtillant de grosses lvres de ce rouge de minium, signe, la fois, de cruaut et de sensibilit; un pinceau de moustache, la virgule; les joues allumes par une menace de couperose; de petites oreilles ourles et poilues de satyre, les cheveux drus et broussailleux, le parler gras et gouailleur, les hanches roulantes, des jambes torses. Viveur de bas tage, il cachait, sous une rondeur de surface, et un bagout bongaronnier, une me rapace et trigaude. Ses faons scurriles, ses sorties peuple et pimentes avaient cependant le don d'amuser et de drider le pensif et toujours proccup, toujours tendu chtelain d'Escal-Vigor, la faon dont les clowns et les bouffons de cour trompaient et dissipaient autrefois l'hypocondrie ou le latent remords d'un tyran. Paillard vicieux ayant tran dans les sentines de la dbauche, palefrenier des pieds la tte, le moral aussi imprgn de fumier que sa souquenille et ses bottes, ce garon suintait l'esprit d'une fleur de populace. Sa casquette sur l'oreille continuait jouer le bonnet de police du troupier. Toujours les mains au fond des poches de la culotte, le brle-gueule dans un coin de la bouche ou la chique promene d'une joue l'autre; et s'entourant d'cres jets de salive ou de bouffes suffocantes dont semblait se pimenter et se colorer son vocabulaire. Aucun bienfait ne l'et touch ou attendri. l'gard de son matre qui l'avait cependant ramass dans la boue, en dpit d'une cartouche jaune et de dplorables rfrences, il entretenait l'envie, le mauvais gr, la rancune du gueux contre le riche et du bltre contre l'homme bien n, une hargne froce dissimule sous une luronnerie de gavroche. Ses allures dsintresses masquaient un effrn dsir de jouissances triviales, car du luxe et de la fortune, les tempraments de cette trempe convoitent exclusivement les sensations toutes physiques que peuvent se payer les dtenteurs de l'or. Quant aux plaisirs intellectuels que gotait Kehlmark, Landrillon les tenait pour autant de niaiseries. Le comte accordait une grande tolrance ce drle. Il souriait lui entendre dgoiser ses quipes de batteur de bouges et de coureur de mansardes. O Landrillon se montrait particulirement impayable, c'tait dans des charges de misogyne, dans des tirades paradoxales et ravalantes contre un sexe, qui, l'en croire, ne lui avait cependant point mnag ses complaisances. Tant qu'ils avaient vcu la ville, Landrillon ne logeait pas chez la douairire, mais au-dessus des curies relgues quelque distance de la villa; Mme de Kehlmark n'ayant jamais pu s'habituer aux grimaces de ce singe. Maintenant le gaillard tait bel et bien dans la place et, comme on dit la chambre, s'il cachait son jeu, il avait du moins tir son plan. Pas souvent qu'il se contenterait toute sa vie de ces grappillages et de ces carottes de domestique infidle. Autrement srieux, les projets du groom! Si la rude Claudie ambitionnait de devenir comtesse de Kehlmark, Landrillon, lui, s'tait promis d'pouser la gouvernante du chteau. Il va sans dire qu'il avait devin d'emble la liaison entre Henry et Blandine; mais, pas dgot du tout, il se contenterait parfaitement des restes du matre. La majordome de l'Escal-Vigor reprsentait une gaupe assez friande aux yeux de cet amateur, mais il l'pouserait surtout pour l'amour de la belle galette qu'elle avait su soutirer la vieille. De son ct, notre bourreau des coeurs n'avait pas amen non plus un mauvais numro la loterie des agrments naturels, et de plus il possdait quelques conomies rondelettes. Toutefois, la dcente Blandine ne laissait pas d'en imposer quelque peu cet pateur de souillons. C'est qu'elle ressemblait une vraie dame, la donzelle! Pour sr qu'elle lui ferait honneur, se prlassant derrire le zinc d'un bar fashionable et sportif o se donneraient rendez-vous les bookmakers et les petits jobards de la haute! Mais il fallait commencer, mon garon, par te faire bien venir de la particulire. Jusque-l, partageant l'aversion de feu la comtesse, elle ne lui avait tmoign qu'une sympathie bien relative, mais Thibaut Croque-les-Coeurs n'tait pas homme se laisser rebuter. D'ailleurs, rien ne pressait, il avait le temps. Peut-tre se leurrait-elle encore de quelque illusion matrimoniale l'endroit de Kehlmark? Thibaut fut assez tonn de la voir, devenue rentire, accompagner Kehlmark Smaragdis. C'est mme ce qui le dcida les y suivre. Malheur! se disait-il, si elle reste auprs du bourgeois, c'est qu'elle se flatte de l'engluer. Fichu calcul pourtant. Le petit semble en avoir pris tout son saoul! Des nfles, qu'il t'pousera! -- Mais, j'y suis, ruminait-il, un autre jour en se tirant le nez ce qui, chez lui, tait un signe de satisfaction, la mtine songe arrondir sa pelote en prenant la direction du mnage! Bon apptit! Nous ne nous en entendrons que mieux! Le drle mesurait toute conscience l'aune de la sienne. Ces malins manquent totalement de flair lorsqu'il s'agit de dcouvrir de nobles mobiles. l'Escal-Vigor, il rsolut de pousser sa pointe sans plus d'hsitation. L'ennui aidant, nglige par le Dykgrave, Mme l'Intendante ouvrirait peut-tre l'oreille avec un peu plus de complaisance aux dclarations du galant cocher. Si la mijaure continuait se retrancher derrire ses grands airs et se draper dans sa vertu, le gaillard se flattait d'arriver ses fins par d'autres arguments. bout de patience et d'action persuasive, il tait bien dcid la prendre par surprise et par la force. O serait le mal? Diantre, elle aurait pu rencontrer un mle plus refroidi. En fait d'avantages, le cocher se croyait au moins l'gal de son matre. La belle ne perdrait point au change. Kehlmark continuait donc s'accommoder du ton et des faons de ce loustic grillard, sur le caractre et le fond duquel il s'tait totalement mpris. Le comte tait mme tent de croire cette licence et ce cynisme dicts par un excs de franchise, une largesse de vue presque philosophique et analogue ses propres conceptions. Henry avait t touch aussi par l'empressement avec lequel le domestique avait consenti quitter la capitale pour le suivre Smaragdis: -- Eh bien, toi aussi, tu viendras te retirer avec moi sur ce perchoir mouettes, mon pauvre Thibaut! C'est gentil, a! Il tait loin de se douter des ressorts de ce ruffian, et il poussait mme l'aveuglement jusqu' assimiler sa fidlit et son dvouement ceux de la noble Blandine. Pour tout dire, il se serait peut-tre priv plus difficilement de la prsence ptulante et tortille de ce pitre, que de la caresse et de la ferveur que la jeune femme entretenait dans ses ambiances. Par la suite on comprendra mieux pourquoi la gouaillerie, le sarcasme perptuel et les blasphmes de ce larbin flattaient l'me amertume du Dykgrave. On s'expliquera comment cette nature aimante, subtile et passionne tolra si longtemps le voisinage de ce simple pourceau incapable de comprendre n'importe quel amour et n'ayant eu, semblait-il, de rapprochements gnsiques que dans une atmosphre de lupanars et de triperies. DEUXIME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE I Le surlendemain de la crmaillre, le Dykgrave se rendit la ferme des Plerins. Il y arriva cheval, prcd de trois beaux setters Gordon, aboyants et poudreux. Le fermier qui retournait une sole dans un champ voisin, jeta loin sa bche, et n'eut que le temps de passer sa veste par-dessus sa camisole de flanelle rouge; mais la fille ne se donna point la peine de rabattre ses manches sur ses bras qu'elle avait rouges et charnus. Tous deux accoururent, essouffls, la rencontre du visiteur considrable et, aprs les compliments de bienvenue, ils se mirent en devoir de lui faire les honneurs de la ferme. Michel Govaertz ne s'tait point vant. Tout l'tablissement, depuis le corps de logis jusqu' la moindre dpendance, les curies, les tables, les celliers, la grange, la basse-cour, trahissaient l'ordre, l'opulence et le gros confort. Henry se montra de nouveau trs empress auprs de Claudie, s'intressant l'conomie de la ferme, se faisant donner des explications par la fermire, s'arrtant avec complaisance et sans montrer le moindre ennui devant des rserves de pommes de terre, de betteraves, de fveroles ou de crales qu'on lui montrait dans des greniers torrides ou des rduits humides et noirs. Il tomba plus d'une fois en arrt devant certains travaux des gens de la ferme, prisant beaucoup, par exemple, le geste de deux garons de charrue; l'un debout sur une charrete de trfle, l'autre camp l'entre de la grange et recevant sur sa fourche les bottes fleurs de sang que lui lanait son camarade. Le teint rissol, des yeux bleu de faence, le sourire puril de leurs grosses lvres dmasquant de saines dentures, ils peinaient crnement et Claudie les ayant hls d'une voix gutturale et gaillarde, ils redoublrent de plastiques et suggestifs efforts. Elle les stimulait peu prs comme elle et flatt de vaillantes btes de somme. Kehlmark s'informa du jeune Guidon, mais d'un ton dtach et comme par simple politesse pour la famille. Le vaurien devait tre l- bas, quelque part du ct de Klaarvatsch. Claudie dsigna l'horizon l'autre bout de l'le d'un geste ennuy, en haussant les paules, et s'empressa de dtourner la conversation. Claudie accaparait le visiteur et il semblait n'avoir d'attention que pour elle, de regard que pour ce qu'elle lui montrait. Il caressa, encourag par son exemple, la croupe luisante des vaches; il lui fallut goter au lait fumant dont des trayeuses hommasses remplissaient des jarres de terre brune. Dans une pice voisine, d'autres gothons battaient le beurre. La fadeur imperceptiblement saurette coeurait Henry, et il prfra respirer les senteurs cres de l'curie o son cheval tait en train de mastiquer du trfle nouveau en compagnie des robustes palefrois de la ferme. Au jardin, elle lui cueillit un bouquet de lilas et de girofles qu'elle-mme lui planta, non sans le palper, dans l'chancrure de son gilet. Il faudra revenir la saison des fraises! disait- elle en se baissant sous prtexte de lui montrer les baies mrissantes, mais la vrit pour le provoquer par les flexions et les contours irritants de sa charnure. -- Dj midi! s'cria Kehlmark en tirant sa montre, comme l'heure sonnait au clocher de Zoudbertinge. Le fermier l'invita en riant partager leur soupe rustique, mais sans oser esprer qu'il accepterait. -- Volontiers, dit-il, mais condition de manger la table des gens et mme de piquer au plat comme eux! -- Quelle ide! se rcria Claudie, pourtant flatte par ce sans- faon. Cette condescendance lui paraissait mme de nature rapprocher la distance du trs urbain gentilhomme une simple fille de la glbe. -- Tout ce monde crve de sant! constata Kehlmark en embrassant la table dans un regard circulaire. Ils sont aussi friands que ce qu'ils dvorent, et leur mine ragotante ajoute au fumet de la plate. Selon l'usage, dans ces campagnes, les femmes servaient les hommes et ne mangeaient qu'aprs ceux-ci. Elles apportrent une sorte de garbure au lard et aux lgumes, dans laquelle Henry trempa, le premier, sa cuillre d'tain. Ses voisins, les deux manoeuvres qui avaient rentr les trfles, l'imitrent allgrement. -- Et votre fils ne rentre-t-il pas dner? demanda Kehlmark au bourgmestre. -- Oh, celui-l, il emporte chaque matin son pain et sa viande! fut la rponse de Claudie. Aprs le dner, Henry s'ternisa. Claudie, persuade qu'elle le captivait ce point, le promena encore sur les terres des Govaertz. Adroitement, elle le renseignait sur leur fortune. Leurs champs allaient jusque l-bas, plus loin que le moulin vent. Tenez, l'endroit o vous voyez ce bouleau blanc! Elle donna entendre au Dykgrave qu'ils taient fort riches dj, sans les esprances. Les deux soeurs de Michel, les deux vieilles bigotes, quoique brouilles avec le bourgmestre, avaient cependant promis de laisser leurs biens ses enfants. Kehlmark trana tellement que le soir tombait quand il songea faire seller son cheval. Le comte esprait revoir le petit joueur de bugle et au moment de se rsigner partir, il s'informa de nouveau de lui: Souvent il ne rentre qu' la nuit, disait Claudie en se renfrognant la seule mention du gamin rebut. Il lui arrive mme de coucher dehors. Ses moeurs de vagabond ne nous inquitent plus, pre et moi. Nous n'en sommes pas autrement surpris! Avec un serrement de coeur, le comte se reprsentait le petit gars anuit dans la lande suspecte. -- propos, bourgmestre, dit-il au moment o le fermier lui amenait son cheval, je veux faire partie de votre orphon. -- Faites mieux, monsieur le comte, soyez notre prsident, notre protecteur. -- C'est dit. J'accepte. En songeant Guidon, le comte s'tait rappel la srnade de l'avant-veille, et il se disait qu'il lui serait doux d'entendre souvent cet air mlancolique et candide que jouait si bien le petit ptre. Un pied dans l'trier, il se ravisa encore; quelque chose lui tenait au coeur. S'loignerait-il avant de s'tre ouvert sur le vritable objet de sa visite? -- Il est possible, se dcida-t-il dire timidement au fermier, que votre fils ait de srieuses dispositions pour la musique et le dessin. Envoyez-le-moi... Peut-tre y aura-t-il moyen d'en faire quelque chose. Je veux tenter d'apprivoiser ce petit sauvage. -- Monsieur le comte est bien bon! balbutia Govaertz, mais, franchement, je crois que vous y perdrez votre peine. Le vaurien ne vous fera aucun honneur. -- Au contraire, monsieur le comte, enchrit la soeur du petit, il ne vous vaudra que des affronts. Il ne tient rien et personne ou plutt il a des penchants et des inclinations bizarres; pensant blanc quand les honntes gens pensent noir... -- N'importe, je veux tenter l'exprience! reprit le comte de Kehlmark en battant de sa cravache la poussire de ses bottes et en mettant le moins d'expression possible dans sa voix. Puis, vous l'avouerais-je, j'aime assez les tches difficiles, celles qui exigent quelque persvrance et mme quelque courage. Ainsi j'ai dompt et dress pas mal de chevaux rtifs. Je vous confesserai mme, et ceci n'est pas mon honneur, qu'il a suffi parfois de me mettre au dfi d'assumer une tche, pour que je me sois engag dans l'entreprise. L'obstacle m'excite et le danger me grise. J'ai la manie des gageures. En me confiant cette mauvaise tte, cet indisciplin, vous m'obligeriez, vrai... Tenez, ajouta-t-il, il se peut que j'aille relancer le bonhomme ds demain en me promenant du ct de Klaarvatsch. Je causerai avec lui et verrai ce qu'il jauge... -- Comme vous voudrez, monsieur le comte, dit Claudie. Dans tous les cas, c'est nous faire bien de l'honneur. Nous vous en serons mme reconnaissants pour lui. Mais n'allez pas nous en vouloir si le garnement ne profite pas de vos conseils et de vos soins. Le jour suivant, le Dykgrave poussa jusqu'aux bruyres de Klaarvatsch. Il eut bientt avis le petit gars dans un groupe de polissons dguenills, accroupis autour d'un feu de brindilles et de racines sur lequel ils grillaient des pommes de terre. l'approche du cavalier, tous se mirent debout, et, l'exception de Guidon, coururent se blottir, effars, derrire les broussailles. Le jeune Govaertz, se faisant une visire de la main, regarda bravement le comte de Kehlmark. -- Ah, c'est toi, petit! l'interpella Kehlmark. Viens ici, veux- tu, et tiens un instant mon cheval pendant que j'arrangerai mes triers?... Le jeune homme approcha, confiant, et prit les rnes. Tout en raccourcissant les courroies, opration qui n'tait pour Henry qu'un prtexte, un moyen de se donner une contenance, il l'observait du coin de l'oeil, ne sachant comment entamer la conversation, tandis que le gamin, de son ct, ne perdait pas un de ses mouvements, et se sentait bizarrement troubl, apprhendant et souhaitant la fois ce qui allait se passer entre eux... Leurs yeux se rencontrrent et semblrent se poser une poignante et subtile interrogation. Alors Kehlmark, pour en finir, aborda le petit, le prit par la main et le regardant jusqu'au fond des prunelles, il lui rapporta non sans balbutier l'offre qu'il avait faite la veille aux siens. -- Tu comprends... Tu viendras tous les jours au chteau. Je t'apprendrai moi-mme lire et crire, dessiner, peindre, brosser de grands tableaux comme ceux que tu admirais l'autre soir. Et nous ferons aussi de la musique, beaucoup de musique! Tu verras! Nous ne nous ennuierons point! L'enfant l'coutait sans mot dire, si baubi qu'il en avait l'air hbt, la bouche ouverte, les yeux carquills et fixes, presque hagard. Le comte se tut, interloqu, croyant avoir fait fausse route, mais continuant le dvisager. Tout coup Guidon changea de couleur, son visage se contracta, il clata d'un rire nerveux. En mme temps, au profond moi de Kehlmark, il reculait et s'efforait de retirer sa main de la sienne; on aurait dit qu'il se rebiffait, qu'il lui tardait de rejoindre ses petits camarades trs amuss par cette scne. Le comte, dcourag, le lcha. Le petit sauvage prit son lan vers les autres vachers, mais il s'arrta court, cessa de rire, porta les deux mains devant ses yeux, et se laissa choir dans l'herbe o il se vautrait, le corps secou par des sanglots, mordillant la bruyre, et entrechoquant ses pieds nus. Le comte, de plus en plus ahuri, courut le relever: -- Pour l'amour du ciel, petit, calme-toi! Tu ne m'as donc point compris! C'est tort que tu t'alarmes. Je ne me pardonnerai jamais de t'avoir fait de la peine. Au contraire, je voulais ton bien. Je me flattais de mriter ta confiance, de devenir ton grand ami. Et voil que tu te mets dans cet tat pnible! Mettons que je n'ai rien dit! Sois tranquille... Je ne veux point t'enlever malgr toi! Adieu... Et le comte allait sauter en selle. Mais le jeune Govaertz se redressa moiti, se trana genoux, lui prit les mains, les embrassa, les mouilla de larmes et clata enfin, se soulagea en un flux de paroles jaculatoires comme si, longtemps suffoqu, il parvenait se dbonder: -- Oh, monsieur le comte, pardon, je suis fou, je ne sais ce qui m'arrive, ce qui se passe en moi; j'ai l'air d'tre triste, mais je suis trop heureux; je me sentais mourir de joie en vous coutant! Si je pleure, c'est que vous tes trop bon... Et d'abord je n'ai pas voulu croire... Vous ne vous moquez point, n'est-ce pas? C'est bien vrai que vous me prenez chez vous? Le Dykgrave, aussi attir qu'il ft par cet impressionnable petit paysan, n'avait pas cru rencontrer pareille nature amative. Il l'habitua doucement l'ide du bonheur qui allait tre le sien, et finit par le laisser ravi, la face illumine de joie, aprs lui avoir donn rendez-vous le lendemain mme l'Escal-Vigor. II Aprs cet accord, Guidon vint chaque jour au chteau. Kehlmark s'enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune paysan mit s'instruire et s'initier un zle et une ardeur de nophyte, dignes aussi de ceux d'un _creato_ ou apprenti des matres de la Renaissance italienne. Pas de dlassement comparable pour tous deux cette initiation. Guidon tait la fois le modle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils taient fatigus d'crire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son bugle, ou bien, de sa voix grave comme l'airain, il chantait des airs hroques et primordiaux que lui avaient appris les pcheurs de Klaarvatsch. Kehlmark ne parvenait plus se passer de son lve et le faisait appeler s'il tardait venir. On ne les voyait jamais l'un sans l'autre. Ils taient devenus insparables. Guidon dnait gnralement l'Escal-Vigor, de sorte qu'il ne rentrait gure aux Plerins que pour se coucher. mesure que Guidon se perfectionnait, s'panouissait en dons exceptionnels, l'affection intense de Kehlmark pour son lve devenait exclusive, mme ombrageuse et presque goste. Henry s'tait rserv le privilge d'tre seul former ce caractre, jouir de cette admirable nature qui serait sa plus belle oeuvre, respirer cette me dlicieuse. Il la cultivait jalousement, comme ces horticulteurs effrns qui eussent tu l'indiscret ou le concurrent assez tmraire pour s'introduire dans leur jardin. Ce fut entre eux une intimit suave. Ils se suffisaient l'un l'autre. Guidon, merveill, ne rvait aucun paradis autre que l'Escal-Vigor. La gloire, le souci d'tre applaudi, n'intervenait en rien dans leur activit d'artistes absolus. Puis Kehlmark avait vu d'assez prs la vie sociale et de surface des soi-disant artistes. Il savait la vanit des rputations, la prostitution de la gloire, l'iniquit du succs, les immondices de la critique, les comptitions entre rivaux plus froces et plus abominables que celles des sordides boutiquiers. Blandine, un peu dfiante, avait accueilli cordialement ce commensal du chteau. Heureuse de la flicit que le jeune Govaertz procurait Henry, elle lui faisait bon visage sans parvenir toutefois lui tmoigner beaucoup d'expansion. Au fond, sans prouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle dut tre parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus, et, malgr son bon coeur, sa saine raison, sa grandeur d'me, elle eut sans doute de frquents mouvements de dpit contre ce commerce intellectuel si intime, cette troite camaraderie, cette entente parfaite des deux hommes. Elle alla mme jusqu' jalouser le talent et le temprament du jeune artiste, ces dons spirituels qui le rapprochaient plus de l'me de Kehlmark que tout son amour elle, simple femme, gardienne de son bonheur. La bonne crature ne montrait rien de ces moments, si humains, de faiblesse, que sa raison reprochait son instinct. Quant Claudie, au dbut et mme longtemps, elle ne fut aucunement offusque de cette grande faveur tmoigne par le Dykgrave au jeune Guidon. Elle y vit une faon pour le comte de faire indirectement la cour la soeur, en mettant le frre dans ses intrts. Sans doute Kehlmark ferait du petit ptre le confident de son amour pour la jeune fermire. Il est trop timide pour se dclarer directement moi, se disait-elle; il s'en ouvrira d'abord au petit, et il tchera d'tre difi par lui sur la nature de mes sentiments. Il a pris un assez pitre intermdiaire. Mais il n'avait pas le choix. En attendant, cette sollicitude que le comte tmoigne ce mchant polisson va plutt moi! Et, trs infatue, la rude fille se rjouissait de ce commerce assidu entre le Dykgrave et le vaurien si longtemps rpudi, presque reni par les siens. Elle en arrivait mme se dpartir de sa brusquerie et de sa hargne l'gard de son pun. prsent elle le choyait, l'entourait d'gards, s'occupait de ses vtements, entretenait son linge, tous soins auxquels il n'avait pas t habitu. Pour expliquer ce revirement, la mtine avait mis Govaertz dans la confidence de son grand projet matrimonial. Le bourgmestre, non moins ambitieux, applaudit ces hautes vises et ne douta pas un instant de la russite. l'exemple de son enfant prfre, il cessa de rudoyer et il mnagea son garon. Lorsque aprs quelques mois de soi-disant preuve, le Dykgrave dclara au bourgmestre qu'il se chargeait dfinitivement du prtendu propre rien, Claudie dtermina Michel Govaertz accepter cette proposition. Le bourgmestre, trs vaniteux, avait un peu hsit parce que, d'aprs ce qu'il comprenait, la situation de Guidon, au chteau, serait celle d'un subalterne, d'un valet un peu au-dessus de Landrillon, mais d'un valet tout de mme. Alors que, longtemps, sous son propre toit, il avait raval son garon en le relguant au plus bas de son quipe de manouvriers et qu'il lui avait confi les soins les plus vils de la ferme, sa vanit paternelle et souffert de le voir dpendre d'une autre autorit que la sienne. Pour justifier son intervention, Kehlmark leur avait soumis des dessins dj trs pousss du jeune apprenti, mais pas plus que la fille, le pre n'tait capable d'apprcier les promesses contenues dans ces premiers essais. -- Acceptons les offres du Dykgrave, insistait Claudie, rencontrant les objections paternelles. D'abord c'est un excellent dbarras pour nous. Puis, soyez bien convaincu, que le comte ne s'emptre de ce vaurien et ne l'attire que pour nous tre agrable, pour me tmoigner sa sollicitude. Nous le dsobligerions, croyez-moi, en le contrariant dans ses bonnes intentions l'gard du petit. C'est une faon de m'ouvrir les portes de l'Escal-Vigor. Entre nous, il ne fait sans doute aucun cas de ce barbouilleur ou du moins s'exagre-t-il ses faibles mrites... Les premiers temps, quand, le soir, Guidon revenait du chteau, elle l'interrogeait sur l'emploi de sa journe, sur ce qui se passait l'Escal-Vigor, sur les paroles et les allures du Dykgrave. Le comte s'est-il inform de moi? Que t'a-t-il racont? Il nous porte bien de l'intrt, dis? Voyons, parle, ne me cache rien. Pour sr, il a d t'avouer certain faible pour ta soeur? Guidon rpondait vasivement, mais de manire ne pas se compromettre. En effet, le comte s'tait inform d'elle comme de son pre et mme des gens, voire des btes de la ferme. Mais sans insister. la vrit, Claudie dfrayait fort peu les causeries du matre et du disciple, tout entiers leurs tudes et leurs travaux. Guidon devint de plus en plus discret. Depuis leur premire conjonction, il avait vou son protecteur une fidlit aussi totale et aussi intense que celle de Blandine. son affection fanatique se joignait ce quelque chose d'aigu et de lumineux que l'intelligence et la culture crbrale ajoutent au sentiment. Guidon, ce soi-disant fou, ce simple, ce mauvais rustre, reprsentait une valeur morale dans un corps, un moule admirable qui fortifiait et embellissait chaque jour. Avec le tact, la seconde vue, cet instinct des natures aimantes, il se douta de l'assotement de sa soeur pour le Dykgrave, mais il pressentait aussi que jamais le comte ne la paierait de retour. Guidon ne connaissait que trop sa soeur Claudie et il savait mieux que pas un les abmes de vulgarit et les incompatibilits totales existant entre elle et Kehlmark. L'lve en tait mme arriv se savoir prfr par son matre madame l'intendante, cette noble Blandine. Toujours est-il que le comte semblait se proccuper beaucoup plus de lui que de son amante. Guidon s'enorgueillissait intrieurement de cette prdilection dont il tait l'objet, et, par ses prvenances pour la jeune femme, on aurait dit qu'il voulait se faire pardonner la part prpondrante qu'il prenait dans la vie de son matre. Guidon devinait, sentait juste: Henry ne se rvlait, ne se livrait fond qu' son disciple. Avec les autres il se tenait sur la rserve et ses paroles bienveillantes ne contractaient point la caresse, l'onction et le velout de ses panchements auprs de son protg. Jamais Blandine ne l'avait vu si enjou, si radieux que depuis qu'il s'tait charg de l'ducation et du sort de ce jeune va-nu- pieds. Quelque dfrent et empress que celui-ci se montrt l'gard de la dame, il ne parvenait pas dissimuler sa joie d'tre devenu le principal et constant souci du matre de l'Escal- Vigor. Il n'y mettait point malice, non, il exultait navement, s'attendrissait mme sur la femme un peu dlaisse, et, dans son gosme d'enfant gt, de nophyte, d'lu, il ne s'apercevait pas du mutisme et de la rserve de Blandine, lorsque le comte le retenait dner, ou des regards singuliers qu'elle leur lanait l'un et l'autre quand ils conversaient en s'chauffant et en s'exaltant, accoupls dans un mme lyrisme, sans prendre garde la prsence de ce tmoin. Les villageois de Zoudbertinge ne virent pas de mauvais oeil la faveur particulire accorde par le Dykgrave au fils de Govaertz. Aussi peu que le bourgmestre et sa fille ils croyaient au talent et la vocation du petit. C'est une bonne oeuvre et une charit, se disaient-ils. Le pre n'aurait rien su faire de bon de ce petit musard, farouche et intraitable, ayant mpris le travail autant que les distractions des apprentis de son ge. Les patauds s'merveillaient mme que le comte ft parvenu retirer un semblant de service de ce gars qui n'avait jamais su apprendre jusque-l qu' jouer assez proprement du bugle. D'ailleurs plus le matre et le disciple se chrissaient, plus Kehlmark se montrait accueillant, gnreux, mme prodigue, faisant largesse aux confrries d'agrment, multipliant les occasions de cocagnes et de tournois gymnastiques. Il institua des rgates la voile autour de l'le, o, mont avec Guidon dans un yacht pavois ses couleurs, il faillit l'emporter sur les meilleurs matelots du pays. Il renouvela de ses deniers les instruments de la ghilde Sainte-Ccile; assista assidment aux rptitions, aux sorties et aux repas de corps de cette confrrie de jeunes gars; et il lui arriva mme plus d'une fois, les belles nuits d't o le crpuscule et l'aube semblent se confondre, aprs une veille prolonge grands renforts d'intermdes athltiques et de pantalonnades d'entraner toute la bande dans un exode travers l'le et de ne rendre les turlupins leurs foyers conjugaux ou paternels que le lendemain soir, aprs une pittoresque caravane illustre de saltations, de beuveries, de ventres et de prouesses galantes sous les chaumes et dans les foins. Kehlmark dpensait sans compter. On aurait dit qu'il voulait s'acheter par des libralits souvent excessives et des bonnes oeuvres inconsidres son droit un mystrieux et exigeant bonheur; qu'il voult en quelque sorte payer la ranon d'une jalouse et fragile flicit. Ces folles largesses contribuaient sans doute au souci de Blandine; toutefois elle ne risquait aucune remontrance, et avisait au moyen de faire face ces dpenses intempestives. Naturellement, il entrait dans la popularit du Dykgrave une grande part de courtisanerie, de lucre et de cupidit; mais, si la plupart des rustres l'aimaient grossirement, du moins l'aimaient- ils leur faon. Les pauvres diables de Klaarvatsch, notamment se seraient fait hacher pour leur jeune seigneur. En fait d'ennemi dclar, le comte ne se connaissait que le domin Balthus Bomberg et quelques pudibondes bigotes. Chaque dimanche, le ministre tonnait contre l'impit et le dvergondage du Dykgrave et menaait de l'enfer les ouailles qui s'attachaient ce libertin, ce loup ravisseur; il se lamentait surtout sur les visiteurs tmraires qui hantaient l'Escal-Vigor, ce chteau diabolique peupl de scandaleuses nudits... Quoique brouill mort avec le bourgmestre, dans son zle fanatique, ce petit homme bilieux, rageur, troitement sectaire, se dcida se rendre aux Plerins pour signaler au pre le risque qu'il courait en confiant l'ducation du jeune Guidon ce mauvais riche scandalisant la communaut par son concubinage et son impit. Comme tous les calvinistes invtrs, Balthus se doublait d'un iconoclaste. S'il n'avait redout la furie des paysans, assez attachs cette vieille relique qui leur rappelait l'intransigeance de leurs anctres, il et mme fait gratter la fresque du _Martyre de saint Olfgar._ Kehlmark lui tait doublement odieux, et comme paen, et comme artiste. Pour intimider le bourgmestre, Balthus le somma d'arracher son fils au corrupteur, sous peine de faire dshriter aussi Claudie et Guidon par leurs deux vnrables tantes. Michel et Claudie, de plus en plus entichs de leur Dykgrave, renvoyrent le fcheux son glise avec force sarcasmes et moqueries. Guidon, qu'il aborda un jour aux environs du parc de l'Escal-Vigor, ne voulut mme pas l'entendre et lui tourna le dos en haussant les paules, en esquissant mme un geste plus libre encore. Cependant les affaires de Claudie ne semblaient point avancer sensiblement. Voyons, tu ne me racontes rien, dormeur, disait- elle celui qu'elle s'imaginait tre le trait d'union entre elle et Kehlmark. Le comte, ne t'a-t-il point charg d'une commission, d'un mot spcial pour moi? Guidon inventait quelque bourde, mais souvent, pris au dpourvu, il se coupait ou demeurait le bec clos. La maritorne s'emportait alors contre la stupidit de leur intermdiaire et il lui dmangeait mme de le houspiller et de le brutaliser comme autrefois. Par tactique, le Dykgrave continuait visiter assidment les Plerins et faire l'aimable auprs de la jeune fermire. Elle l'et souhait plus entreprenant. Il mettait bien du temps se dcider et faire sa demande. C'est peine s'il se ft risqu la lutiner du bout des doigts et jamais il ne lui avait pris un baiser. Ds qu'elle entendait le trot du cheval et les jappements de son escorte de setters, Claudie accourait sur le seuil de la ferme, prenant presque plaisir afficher son amour, tant elle tait certaine du succs. Aussi commenait-on parler beaucoup, aux veilles, des assiduits du Dykgrave. Quoiqu'il ft acquis presque exclusivement au petit Guidon, le Dykgrave s'ingniait se faire bien voir de chacun. Il poussait mme la magnanimit jusqu' la coquetterie. En rponse aux diatribes et aux anathmes du virulent pasteur, il rpandait les aumnes, se ruinait en dons de vtements et de vivres pour les pauvres soutenus directement par la cure. Le domin distribuait l'argent et les autres aumnes, mais ne dsarmait point pour cela. Plus d'une fois les amis d'Henry, les pcheurs de crevettes et les coureurs de grves de Klaarvatsch s'offrirent mettre le domin la raison; cinq d'entre eux notamment employs en permanence au chteau, sorte de gardes du corps de Kehlmark. Petits fils de naufrageurs, diguiers intermittents, pillards d'paves, le peintre les faisait souvent poser, s'amusait de leurs luttes et de leur escrime au couteau mouchet, ou bien il les confessait et, avec Guidon, il savourait leur rude langage, le truculent rcit de leurs exploits. Ces gars irrguliers, rdeurs incorrigibles qui n'avaient su s'acclimater nulle part et s'taient fait renvoyer de partout, ces magnifiques pousses humaines, les premiers matres du petit Guidon, ne juraient plus que par Henry et l'Escal-Vigor. Dites un mot, proposait tantt l'un, tantt l'autre Kehlmark, voulez-vous que nous saccagions le presbytre; que nous pendions haut et court ce marmotteur de psaumes; ou mieux, faut-il que nous lui enlevions la peau comme ceux de Smaragdis le firent autrefois l'aptre Olfgar, cet autre trouble-fte? Et ils l'eussent fait comme ils disaient, sur un geste, sur un oui de leur matre, et, avec eux, tous se fussent dchans sur l'importun prcheur. Plusieurs fois, en passant devant la cure, les musiciens de la ghilde Sainte-Ccile poussrent des hues. Un soir de libations, on alla mme jusqu' casser les vitres. la Saint-Sylvestre, on dposa contre la porte du domin un affreux mannequin de paille tte de pain bis, reprsentant sa digne compagne et son me damne, et, comme, la suite de cette injure, il s'tait rpandu en de nouveaux anathmes contre le Dykgrave et Blandine, les polissons de Klaarvatsch barbouillrent d'excrments la faade nouvellement repeinte du presbytre. Jaune de dpit et de rancune, le pasteur semblait se trouver seul contre toute la paroisse et mme contre toute l'le. -- Comment, se demandait Balthus Bomberg, rduire cet orgueilleux Kehlmark? Comment entamer son prestige, dtacher de lui ces brutes gares et aveugles, les insurger contre leur idole, leur faire brler ce qu'elles adorent! Loin de l'couter, on dsertait son glise. Il finit par ne plus prcher que devant des bancs vides. Une douzaine de vieilles cagotes, dont sa femme et les deux soeurs du bourgmestre, furent seules le soutenir. Dans l'engouement idoltre que le jeune Dykgrave avait suscit, entrait un peu du culte exalt du peuple de Rome pour Nron, son indulgent et prodigue pourvoyeur de pain et de spectacles. III En prodiguant les attentions son entourage et la communaut, Kehlmark redoublait de prvenances l'gard de Landrillon. Il le traitait avec plus de bonhomie que jamais, affectant de prendre un regain de plaisir ses charges de corps de garde. Mais le coquin n'tait point dupe de cette ostentation de bienveillance. Sans rien en montrer, il n'avait point tard prendre ombrage de l'influence du petit Guidon Govaertz sur Henry de Kehlmark, et peut-tre surprit-il une vague lueur -- rien ne rend plus perspicace que l'envie -- de l'tendue de l'affection que se portaient ces deux tres. Qu'on s'imagine le sentiment de basse comptition d'un pitre qui voit le succs et la vogue l'abandonner pour aller un comdien plus grave et d'un genre plus relev, et on se reprsentera le mauvais gr sourd et recuit que le cocher devait entretenir contre ce petit paysan. Kehlmark prenait presque toujours Guidon avec lui dans ses promenades en voiture, et c'tait Landrillon qui les conduisait. Lors d'une excursion qu'ils firent Upperzyde, pour visiter les muses et revoir le Frans Hals, le jeune Govaertz partagea l'appartement du matre, tandis que Landrillon fut relgu dans les galetas sous le toit. Bien plus, le domestique tait forc de servir table ce va-nu-pieds, ce polisson, autrefois la rise et le souffre-douleurs des manouvriers de Smaragdis et prsent, bouffi d'importance, dorlot, choy, devenu l'insparable de monsieur. Dire que ce grand seigneur semblait ne plus pouvoir se passer de la compagnie de ce mchant galopin qui lui gaspillait de beau papier, de coteuse toile et de bonnes couleurs! Si le larbin n'avait rv de devenir l'poux de Blandine, peut- tre et-il t plus indispos encore contre ce maudit pastoureau. Jusqu' un certain point, le domestique n'tait-il mme pas fch de l'importance exclusive que le jeune Govaertz prenait dans la vie du comte. Landrillon se promettait bien d'exploiter au moment opportun cette intimit des deux hommes pour dtacher Blandine de son matre. Nglige et mme dlaisse par Kehlmark, la pauvre femme ne se montrerait que plus dispose couter un nouveau galant. Profitant d'un moment o Blandine tait descendue la cuisine pour y vaquer quelque besogne mnagre, Landrillon se hasarda un jour lui faire sa dclaration: -- J'ai quelques petites conomies, profra-t-il, et s'il est vrai que la vieille vous ait laiss une part de son magot, nous ferions un gentil couple, dites, qu'en pensez-vous, mamzelle Blandine?... Car si vous tes jolie croquer, convenez qu'il en est de plus mal tourns que moi. Pas mal de gaillardes de votre sexe se sont d'ailleurs ingnies me le persuader! ajouta le sducteur en se tortillant la moustache. Trs ennuye par cette dclaration, Blandine dclina froidement et avec dignit l'honneur qu'il voulait lui faire en se dispensant mme de lui donner le moindre motif de ce refus. -- Ouais, mamzelle! Ce n'est point l votre dernier mot. Vous rflchirez. Sans me vanter, des pouseurs de mon poil, des galants pour le bon motif ne se rencontrent pas tous les jours. -- N'insistez pas, monsieur Landrillon. je n'ai qu'une parole. -- C'est donc que vous avez des vues sur un autre? -- Non, je ne me marierai jamais. -- Tout au moins en aimez-vous un autre? -- C'est l mon secret et affaire entre ma conscience et moi-mme. Un peu allum, car il avait bu quelques verres de genivre pour s'enhardir, il s'avisa de la prendre par la taille, de l'treindre, et il voulut mme lui drober un baiser. Mais elle le repoussa et, comme il recommenait, elle le souffleta, menaant de se plaindre au comte. Pour l'instant, il se le tint pour dit. Cette scne se passait dans les premiers jours de leur installation l'Escal-Vigor. Mais Landrillon ne se donna point pour battu. Il revint la charge, profitant des moments o il se trouvait seul avec elle pour l'obsder de gravelures et de privauts. Chaque fois qu'il avait bu, elle courait un srieux danger. Tandis que le comte s'tait retir dans son atelier avec Guidon ou qu'ils taient alls se promener, Landrillon en profitait pour harceler la jeune femme. Il la poursuivait d'une pice dans l'autre et, pour chapper ses entreprises, elle devait s'enfermer dans sa chambre. Encore menaait-il d'enfoncer la porte. Comme la ville, du temps de la douairire, Henry n'avait pour le servir demeure que Blandine et Landrillon. Les cinq gars de Klaarvatsch attachs sa personne ne logeaient pas au chteau. De sorte que bien souvent la pauvre conome se trouvait abandonne presque la merci de ce drle. La vie devint insupportable la jeune femme. Si elle s'abstint de se plaindre Kehlmark, ce fut parce qu'elle croyait encore ce plaisantin trivial, ce loustic de bas tage, indispensable l'amusement d'Henry. Tel tait son dvouement au Dykgrave que la noble enfant se ft fait scrupule de le priver du moindre objet capable de le distraire de sa mlancolie et de son abattement. Ainsi voyait-elle avec stocisme et renoncement l'influence que le petit Govaertz prenait sur l'esprit de son matre et s'efforait- elle mme de sourire et de plaire au favori de son amant. Elle supporta donc les importunits et les taquineries du satyre en se bornant se drober de son mieux ses violences. La rsistance, le mpris de Blandine ne faisaient qu'exasprer le dsir du ruffian. Il fut mme un jour sur le point de lui imposer son odieuse passion, lorsqu'elle s'arma d'un couteau de cuisine oubli sur la table et menaa de le lui plonger dans le ventre. Puis, comme il reculait, plore, elle courut vers l'escalier, dcide monter la chambre du comte et lui dnoncer l'indigne conduite du drle. -- ton aise! ricana Landrillon blme de rage et de concupiscence, rsolu, lui aussi, recourir aux extrmits. Mais ta place je n'en ferais rien. Je ne crois pas que tu sois la bienvenue, l-haut. Il t'en voudra au contraire de l'avoir drang. Car si tu en tiens toujours pour lui, il se moque bien de toi, ton ancien amoureux! -- Que voulez-vous dire? protesta la jeune femme en s'arrtant sur la premire marche. -- Inutile de faire la sainte nitouche... On sait ce qu'on sait, pardine!... Tu as t sa matresse, ne t'en dfends point. -- Landrillon! -- Eh, c'est la fable de Zoudbertinge et mme de tout Smaragdis. Le rvrend Balthus Bomberg ne cesse de tonner contre la catin du Dykgrave. Renonant gravir l'escalier, elle revint sur ses pas, se laissa choir sur une chaise, dfaillante, presque morte de douleur et d'opprobre. Un prlude de piano troubla le silence qu'ils gardaient tous deux. Guidon entonnait, l-haut, de sa voix agreste, frachement mue, et encore un peu fruste, mais au timbre singulirement magntique, une ballade de naufrageur que Kehlmark accompagnait au piano. Le corps secou par des sanglots, Blandine marquait douloureusement le rythme de cette chanson. On et dit que la voix du jeune gars achevait de la navrer. En coutant le petit paysan, un sourire quivoque parut sur les lvres du valet et il couva d'un regard non moins ironique la malheureuse Blandine: -- Voyons, dit-il d'un ton patelin, en lui touchant l'paule, ne nous fchons point, la belle. coutez-moi plutt. On vous veut du bien, que diable! Vous auriez bien tort d'aimer encore cet oublieux et ddaigneux aristo. Quelle duperie! Ne voyez-vous pas qu'il a cess de vous chrir... Et comme elle relevait la tte, il lui fit signe, un doigt sur la bouche, d'couter la chanson trangement passionne que le disciple chantait son matre et, aprs un nouveau silence, durant lequel tous deux prtaient l'oreille: -- Tenez, poursuivit-il mi-voix, il s'occupe bien plus de ce petit rustre que de vous et moi, notre matre. Aussi, votre place, je le planterais l et le laisserais s'adonner aux flatteries de ce polisson et de ces autres brutes de paysans... Ici, Blandine, vous vous consumerez de chagrin, vous scherez de dpit. Votre beaut se fanera sans aucun profit pour la moindre crature du bon Dieu!... Si vous m'en croyez, ma chre, nous retournerons tous deux la ville. J'en ai assez de la villgiature Smaragdis. C'est n'y pas croire, mais depuis que ce jeune sournois est entr au chteau, il n'y en a plus que pour lui! Vous et moi, nous passons l'arrire-plan. Quel assotement subit! Deux doigts de la mme main ne sont pas plus insparables! -- Eh bien, qu'avez-vous reprendre cet attachement? fit Blandine en cherchant encore une fois dominer ses prventions. Ce Guidon Govaertz est un gentil garon, mconnu des siens, bien suprieur, tout nous l'a prouv, par l'intelligence et les sentiments, la masse de ces grossiers insulaires... Le comte a bien raison de faire un tel cas de ce pauvre enfant qui se rend d'ailleurs de plus en plus digne de ces bonts... -- Oui, d'accord; mais monsieur exagre son patronage. Il n'observe pas assez les distances; il tmoigne vraiment trop de tendresse ce morveux. Un comte de Kehlmark ne s'affiche point, que diable! avec un ancien gardeur de vaches et de porcs... -- Encore une fois, que voulez-vous dire? Pour toute rponse, Landrillon plongea ses mains dans ses poches et se mit siffloter, en regardant en l'air, comme une parodie de la chanson du petit ptre. Puis il sortit, estimant qu'il en avait dit assez pour le quart d'heure. Blandine, demeure seule, se reprit pleurer. Sans penser mal, quoi qu'elle ft pour s'en remontrer elle-mme, elle s'affligeait du commerce assidu du comte et de son protg. Elle avait beau se raisonner et vouloir se rjouir de la mtamorphose de Kehlmark, de son activit, de sa joie de vivre, elle regrettait que cette gurison morale ne ft pas son oeuvre elle, mais un miracle opr par ce petit intrus. -- Eh bien, dit, quelques jours aprs, Landrillon la jeune femme, il est prop' not' monsieur, mamzelle Blandine!... Ah c'est qu'ils s'entendent de mieux en mieux, nos artisses!... Hier, ils se becquetaient bouche que veux-tu! -- Tu racontes des btises, Landrillon, fit-elle en riant avec effort. Encore une fois, le comte est attach ce petit rustre parce que celui-ci fait honneur ses leons... O est le mal? Je te l'ai dj dit, il affectionne ce jeune Govaertz comme un frre cadet, comme un lve intelligent dont il a ouvert et cultiv la raison... -- Turlutaine! fredonna Landrillon avec une vilaine grimace grosse de sous-entendus. Vicieux jusqu'aux moelles, ayant pass par les pires promiscuits des chambres, il y avait en lui du mouchard de moeurs, du prostitu et du matre-chanteur. Incapable d'apprcier ce qu'il y a de noble et de profond dans les affections ordinaires, encore moins lui et-il t possible de saisir et d'admettre l'absolue lvation d'un grand amour d'homme homme. Comme Blandine se taisait, ne comprenant rien ces insinuations: On a son ide, mamzelle, poursuivit le drle. M'est avis moi qu'il n'accorde plus beaucoup d'attention aux jupons, not' matre, en supposant qu'il s'en soit jamais proccup... Vous devez en savoir quelque chose, dites?... Aurait-il dj dtel? Lui, un homme jeune, pourtant. -- Landrillon! protesta Blandine, abstenez-vous je vous prie de ce genre de rflexions... Vous n'avez pas juger monsieur le comte. Ce qu'il fait est bien fait, entendez-vous? -- Faites excuse, mademoiselle, on se taira, on se taira... N'empche qu'il est bien mystrieux, notre seigneur! Il mne une drle de vie!... Toujours avec ses paysans, et surtout avec ce petit enjleur... Nous ne comptons pas plus ses yeux que son cheval et ses chiens... Vrai, j'admire votre indulgence pour ses fredaines!... Vous savez mieux que moi qu'il vous a compltement lche! Si c'est le changement qu'il lui faut -- dam! j'aime aussi goter de diffrents fruits! -- il n'aurait qu' regarder autour de lui et vouloir. Les plus belles filles de Smaragdis, de Zoudbertinge Klaarvatsch, seraient sa disposition. J'en connais une (et il dit ces paroles non sans dpit, car il avait dj tt le terrain pour son compte, de ce ct) qui brle jusqu'au sang et aux moelles de le voir -- comment dirai-je? -- en son particulier... Tenez, c'est prcisment la grande Claudie, la soeur mme de ce damoiseau... Quoiqu'il se rende plusieurs fois par semaine aux Plerins, on ne m'tera jamais de l'ide que le galant en pince plus srieusement pour les culottes du petit drle que pour les cottes de sa soeur! -- Encore une fois, taisez-vous! fit Blandine le coeur crisp l'ide de l'amour que la virago prouvait pour Kehlmark et qui se savait dteste par la pataude au point que celle-ci ne la saluait pas quand elles se rencontraient par les routes. Quant l'affection de Kehlmark pour Guidon Govaertz, si elle en souffrait malgr sa volont, elle persistait n'y rien suspecter d'anormal et d'incompatible. -- Qui vivra verra, mamzelle Blandine. L'occasion se prsentera bientt de vous difier sur la couleur de la liaison de ces deux peintres! ricana Thibaut, enchant de sa plaisanterie. -- Assez! Plus un mot! s'cria Blandine... Je ne sais ce qui me retient de faire part sur-le-champ monsieur le comte de vos abominables imputations... ou plutt, je le sais trop, je mourrais de honte avant d'oser rpter devant lui ce que vous venez de me dire! IV Un soir, assis sur un banc de la Digue dominant le pays, Henry de Kehlmark et Guidon Govaertz, les mains enlaces, prolongeaient une de leurs ineffables causeries interrompues par des silences aussi loquents et fervents que leurs paroles... C'tait pendant une de ces arrire-saisons favorables l'vocation des lgendes, dans un cadre de bruyre fleurie et de cieux aux chevauchantes nues. Au loin, vers Klaarvatsch, par- dessus les futaies du parc, nos amis embrassaient un immense tapis lie de vin, sur lequel le soleil couchant mettait un lustre de plus. Des monceaux d'essarts crpitaient et l; un parfum de brlis flottait dans l'air humide. Il faisait extrmement doux, et le soir exhalait comme de la langueur; la brise rappelait la respiration d'un travailleur qui halte ou d'un amant que le dsir oppresse. la vue d'un nuage rougetre et de forme fantastique, les amis s'taient rappel le Berger de Feu clbre dans toutes les plaines du Nord. Kehlmark garda quelque temps le silence; il paraissait ruminer quelque pense grave associe ces croyances terrifiantes. Depuis qu'il le connaissait, le jeune Govaertz ne lui avait pas encore vu cet air douloureux, contract. -- Vous souffrez, matre? dit-il. -- Non, cher..., un rien de mauvais souvenir... cela passera. Peut-tre cette vespre extrmement capiteuse... Ne trouves-tu pas?... Connais-tu l'histoire vritable du Berger de Feu dont tu parlais tout l'heure... J'ai tout lieu de croire qu'on la raconte mal... Je devine et me suggre une version plus exacte... J'ai confess les paysages hants, par des soirs analogues celui-ci, de prfrence ces coins de bruyre, o la tristesse rgnait encore plus navrante qu'ailleurs, o la plaine et l'horizon quintessenciaient leur mlancolie lourde et leur ombrageux sommeil. Certains dtails du paysage contractent, tu l'auras remarqu en gardant tes moutons, une signification poignante, presque fatidique. La nature parat souffrir de remords. Les nues arrtent et accumulent leurs funbres cortges au-dessus d'une mare prdestine une noyade, un thtre de crime et de suicide... Cher petit, que de bonnes rsolutions ont chavir par des temps pareils... Mieux vaut alors conjurer son propre danger en songeant aux catastrophes d'autrui... J'ai fini par compatir au sort du damn frre de Can. C'est lui que je plains et non plus ses victimes... Je le trouve superbe et attirant quoique sinistre... Mais je te raconte des btises, et te narre des histoires faire peur, comme les bonnes femmes la veille... -- Non, non; continuez; vous contez si bien et vous mettez tant de choses dans des paroles ordinaires; souvent votre langage me tire des larmes et du sang. -- Soit. L'heure est propice... Et puisque nous sommes si bien ici, il me tarde de te dire quel point je participe la dtresse du ptre ardent. Depuis longtemps il hante jusqu' l'obsession la bruyre violette et nocturne de mon me... Je me surprends rder en esprit ses cts, parmi ses ouailles sulfureuses, sous les gestes de sa houlette rougie par la ghenne, mordu aux talons par son chien noir et rouge comme un tison moiti consum, un tison de la fournaise ternelle; le chien qui partage le sort de son matre et dont la moiti du corps recommence flamber quand l'autre a repris une apparence de vie... Voici ce que m'ont confi ces fantmes: Il y a bien, bien longtemps, Grard tait le berger d'un couple de paysans vieux et avares, isols dans un pays perdu de Brabant, fait de garigues et de steppes comme l-bas Klaarvatsch. On ne savait d'o il tait venu. Quand on le dcouvrit pour la premire fois, il pouvait avoir quinze ans; il courait peine vtu; ses allures taient celles d'un jeune fauve et il fallut lui apprendre parler comme un enfant. tout hasard, les vieux avares le firent baptiser et, l'ayant pris leur service, le dressrent patre leurs ouailles. Il ne leur cotait que sa pitance, pis que frugale, et en le recueillant, ils eurent l'air de faire une bonne action. Sans doute la mre nature chrissait ce libre garon, car, engendr on ne sait par quelles cratures sylvestres, rpudi par les hommes, il semblait ne point vieillir et devenait de plus en plus robuste et beau. C'tait un grand garon si chevelu que des boucles fauves lui retombaient constamment sur le front et sur ses yeux divins o semblaient se condenser l'infini et l'ternit. On eut beau le catchiser, il n'attacha jamais grande importance nos momeries et nos rites troits. La simple nature demeura son modle et sa conseillre. En d'autres termes, il n'couta que ses instincts. Cependant, sur le tard, bien gs dj, ses matres eurent un enfant, un tout chtif garonnet auquel ils donnrent le nom d'tienne. Comme les parents taient trop vieux pour le choyer, ce fut Grard qui l'leva en commenant par lui choisir pour nourrices deux de ses brebis favorites. Tiennet poussa, devint un enfant potel, rose, joli comme un chrubin. Grard continuait lui rserver le meilleur lait de ses ouailles, les fruits aromatiques, les oeufs des ramiers et des faisans. Il l'adorait comme aucun tre humain n'en adora un autre, son pauvre coeur de sauvage n'ayant jamais pu dpenser les trsors d'affection qu'il accumulait. Tiennet gazouillait comme un oiseau; il tait aussi blond que l'autre tait brun; et le petiot commandait au grand garon farouche. Les vieux gostes et maniaques les laissrent vaguer et vivre ensemble. Lorsqu'ils se baignaient dans le Dmer, Grard admirait ce jeune corps svelte et gracieux; et il ne connaissait point plaisir comparable celui d'enlacer ce corps souple et tide, de l'emporter dans ses bras, trs longtemps et trs loin, jusqu'au fond des bois o ils finissaient par rouler parmi les fougres et les mousses. Grard chatouillait Tiennet en promenant ses lvres sur sa peau rose. Et l'enfant riait, essayait de se drober, ruait de ses petons et allongeait des tapes sur les flancs robustes du grand qui acceptait des coups pour des caresses... Cette idylle dura jusqu'au jour o les parents de Tiennet reurent la visite de deux cousins accompagns de Wanna, une fillette blonde, de l'ge de Tiennet, guillerette et piquante comme une aube de claire gele, apptissante comme une fraise des bois. Les vieux, de part et d'autre, convinrent de marier les enfants qui s'taient plu d'emble. Ds l'arrive de la petite Wanna, le grand Grard tait devenu tout triste cause de l'attention que son petit Tiennet tmoignait sa gentille cousine. Tiennet, enfant gt, n'aimait Grard que comme il et aim un chien fidle et docile, complaisant partenaire de ses jeux, prt passer par tous ses caprices. Grard regardait Wanna avec des yeux sombres, des yeux homicides, mais la blondine se moquait du sauvage et pour le contrarier, espigle et fine, elle enlevait le plus souvent Tiennet, ou courait se cacher pour qu'il la rejoignt loin du jaloux. Grard, bout de patience, adjura son ami de ne pas se marier. Tiennet lui rit au nez. Es-tu fou, mon grand chri? C'est la loi de la nature. Vois les btes de notre ferme, vois les fauves des bois!... -- Oh piti! je ne sais ce que j'prouve, mais je te veux pour moi seul, sans partage... Pourquoi imiter les btes, et faire comme les autres? Ne nous suffisons-nous point? Penses-tu tre jamais aim comme par ton Grard? Suspendons, en ce qui nous concerne, la cration prolifique. Ne nat-il point assez de cratures? Vivons pour nous deux, pour nous seuls. Tiennet, piti; c'est toi que je veux, tout moi, toi seul. J'ignore ce que tu es, si tu es un homme comme les autres; tu m'es incomparable... Oh! qu'avait-elle besoin de venir entre nous? Non, je m'explique mal... Tes yeux tonns me tuent... coute, j'ai mal par tout le corps quand je te sais avec elle. Une chaleur mauvaise me circule dans le sang. Vos mains unies fouillent tout doucement sous ma poitrine pour me lacrer le coeur de leurs ongles. Oh, mon Tiennet, j'expire en songeant qu'elle t'embrassera sur les lvres, qu'elle t'enlvera loin d'ici et qu'il me faudra te cder pour toujours cette voleuse de ma vie... Tiennet souriait, un peu marri toutefois, s'efforant de le rendre raisonnable: Grand fou, mes sentiments pour toi ne changeront pas. Vois, ne suis-je pas toujours le mme? Nous nous rapprocherons comme par le pass. Tu me suivras avec elle... Mais la raison ne revenait pas au pauvre berger. mesure que la date fatale approchait Grard dprissait, perdait l'apptit, boudait tout ce qu'il clbrait autrefois, ngligeait son troupeau, et ses allures devinrent mme si inquitantes que ses matres l'envoyrent chez le cur. Peut-tre lui avait-on jet un sort! les bergers sont tous un peu sorciers et exposs, eux- mmes, aux malfices de leurs pareils. Le candide Grard raconta simplement sa profonde peine au prtre. Au premier mot que le saint homme en entendit: Va-t'en, maudit, gronda-t-il. Ta prsence empeste... Je ne sais ce qui me retient de te livrer au drossard[4] de monseigneur le duc de Brabant... et de te faire brler sur le Grand March comme on fait ceux de ton espce... tu partiras sur-le-champ. Ton crime t'a retranch de la communaut des fidles... Nul ne peut t'absoudre que le pape de Rome! Jette- toi ses pieds... Tu n'as encore pch qu'en pense. C'est mme pourquoi je n'appelle point sur ta chair maudite les flammes du bcher purificateur! Grard retourna auprs de ses matres, sans honte mais plus dsespr que jamais. Il se garda bien de raconter par le menu ce qui s'tait pass entre le ministre de Dieu et lui, mais il se borna dclarer qu'il allait entreprendre un long plerinage pour expier un pch trop capital... Cette nuit mme il se mettrait en route, quand tous dormiraient, pour ne point rencontrer d'indiscrets et de curieux... Comme faveur suprme, il sollicita de Tiennet qu'il l'accompagnt jusqu' une certaine distance de leur chaumire. Wanna voulut retenir son fianc, mais Tiennet eut piti de son ami, et, devant la perspective d'une sparation peut- tre ternelle, il se rappela leur longue et absolue tendresse de jadis... -- Frre, quelle est la faute si grave qui t'exile? demanda plusieurs reprises Tiennet, en cheminant, son fal. Mais l'autre se taisait et se bornait le regarder longuement et hocher la tte. Ils marchrent longtemps, le coeur treint, sans changer un mot; mais quand ils atteignirent le carrefour o ils devaient s'embrasser pour la dernire fois, tout coup, Grard tourna les talons et montra Tiennet une lueur rouge l'horizon, du ct d'o ils taient partis. Alors, avec un rire sauvage: Regarde, dit-il, c'est la maison des vieux qui flambe, et Wanna, ta Wanna brle avec eux!... prsent, tu m'appartiens pour toujours! Et il treignit avec frnsie le jeune homme qui se dbattait: -- Grard! Tu me fais peur! Au secours! Au loup-garou! Il m'gorge... -- moi; c'est moi qui t'ai donn la vie. Je suis plus que ta mre, entends-tu; donc plus que devrait tre n'importe quelle femme!... Tu demandais la cause secrte de mon dpart... Tu vas la savoir. Leur prtre m'a maudit. Je suis vou au feu ternel. Eh bien, je cours me plonger par anticipation dans ce feu, mais aprs avoir aspir jusqu'aux sources de ta vie, aprs m'tre repu des groseilles de tes lvres, ce fruit succulent qui me dsaltrera ternellement au sein de la fournaise infernale!... moi, moi!... Un orage subit se dchana, tandis que le misrable criait ainsi vengeance au ciel. -- Ah, jubilait-il, feu du chtiment, sois mon feu de joie! Nature, brle-moi, consume-moi! Que tu viennes, comme ils disent, de Dieu, ou que tu manes du Diable, que m'importe! Viens, runis- nous dans la mort!... Lve-toi, bel orage de la dlivrance! Je n'ai plus rien perdre, les torrents de feu seront ruisseau frais et limpide sur ma chair, compars l'amour qui me dvore et qui m'a dsespr!... Viens!... Et le maudit pressa Tiennet contre son coeur, le pressa l'touffer, colla ses lvres aux siennes, ne les en dtacha plus, jusqu' ce que le feu du ciel les et envelopps tous deux... En ce point de cette improvisation pathtique, la voix de Kehlmark s'teignit en un murmure comparable un rle. -- Oh! mon doux enfant, gmit-il, en tombant aux pieds du petit ptre, je t'aime perdument, je t'aime autant que Grard aimait Tiennet. -- Moi, je vous aime aussi, cher matre; et cela de toutes mes forces rpondit Guidon en lui jetant les bras au cou. Je suis vous, vous seul et sans partage... Est-ce seulement d' prsent que vous le savez? Faites de moi tout ce que vous voudrez!... -- Je n'eus qu' te voir, soupira Kehlmark, pour compatir ta beaut mconnue et firement vierge. Mon amour naquit de cette compassion. -- Et moi, mon cher matre, balbutia le petit Govaertz, je n'eus qu' vous voir pour vous deviner triste et redoutable, et ma dvotion s'engendra de mon anxit!... -- Le mal prtendu que ton pre disait de toi, reprenait le Dykgrave, dcida de ma sympathie, et la moue ddaigneuse de ta soeur, la malveillance de son regard, t'illuminrent dsormais mes yeux d'une permanente lumire de transfiguration!... Je n'osai me dclarer avant de t'avoir revu et je feignis de l'indiffrence pour drouter les tiens et ces camarades trop brusques que j'empchai le mme soir, rien qu'en me rapprochant de leur turbulent essaim, de te harceler, mon enfant, l'lu de ma vie!... L'clair ne les frappa point, mais ils entendirent un cri sourd, un sanglot, un froissement dans les broussailles derrire eux. Deux silhouettes indistinctes fuyaient par les tnbres. -- On nous coutait! dit Kehlmark qui s'tait mis debout et qui scrutait l'ombre paisse. -- Qu'importe, je suis vous, murmurait Guidon en l'attirant lui et en se blottissant frileusement contre sa poitrine. Vous tes tout pour moi, et je ne crois pas au feu du ciel! Avant toi, personne ne m'avait dit la seule bonne parole... Je n'avais su que mchancets et rudesses... Tu es mon matre et mon amour. Fais de moi ce que tu veux... Tes lvres!... V Quelques jours aprs cette alerte dans les jardins, Blandine se prsenta Kehlmark en train d'crire, seul dans son atelier. Longtemps elle avait hsit avant de se rsoudre une dmarche qu'elle croyait indispensable, mais dont elle ne se dissimulait point la gravit. Toutefois, quoiqu'elle souffrt mille morts, elle ne songeait qu' mettre Kehlmark sur ses gardes, qu' le prmunir contre les consquences de sa trop exclusive entente avec ce mchant petit vagabond. Elle se refusait encore en croire ses oreilles sur l'excs mme de cette passion; elle s'obstinait n'y voir qu'une toquade un peu inconsidre, surtout qu'elle connaissait l'exaltation du Dykgrave, la curiosit, l'emportement, la fougue qu'il mettait dans toutes ses entreprises, dans ses moindres actions, lui l'impulsif par excellence. Lorsqu'elle entra, sa pleur et son visage dcompos surprirent le comte de Kehlmark. Aussitt qu'il l'eut fait asseoir et se fut inform de l'objet de sa visite, elle commena rsolument, sans prcautions oratoires, mais la gorge noue: -- J'ai cru de mon devoir de vous avertir, monsieur le comte, qu'on commence s'occuper dans la contre de la prsence continuelle du fils Govaertz, ici, l'Escal-Vigor. Passe encore qu'il vienne au chteau, mais je crains, Henry, que vous n'affichiez vraiment une prdilection outre pour ce petit rustre devant ses pareils, au dehors... -- Blandine! fit Kehlmark repoussant ses papiers, jetant sa plume et se mettant debout, confondu par l'audace de ce prambule. -- Oh pardonnez-moi, monsieur Henry, reprit-elle, je sais bien que vos actes ne les regardent pas. Mais c'est gal, les gens sont si bavards! Voir toujours ce jeune paysan accroch vos talons, fait travailler les imaginations et les mdisances... -- Voil bien de quoi m'inquiter! se rcria le comte avec un rire forc. Que voulez-vous que cela me fasse? En vrit, Blandine, vous m'tonnez en vous proccupant des clabauderies du vulgaire... C'est vraiment tmoigner beaucoup de condescendance l'gard de misrables envieux... -- Tout de mme, monsieur Henry, poursuivit-elle avec un peu moins d'assurance, je vous avouerai bien humblement que je tiens l'tonnement des villageois pour assez fond. Franchement, malgr ses qualits, ce petit Guidon n'est pas une socit pour vous... Convenez-en!... Vous ne voyez plus que lui, ou vous courez la prtentaine avec ces vagabonds de Klaarvatsch, l'autre bout de l'le... De vos anciens amis, personne n'est plus invit l'Escal-Vigor... Tout cela n'est pas naturel et prte bien des commrages... D'autres que des patauds malveillants et ombrageux auraient le droit de s'en tonner... -- Blandine! interrompit le Dykgrave, d'un ton glacial et hautain. Depuis quand vous avisez-vous de contrler mes actes, et d'intervenir dans mes frquentations? -- Oh! ne vous fchez pas, monsieur Henry, fit-elle, toute meurtrie par ce ton dur et ce regard de proscription; je ne suis, je le sais, que votre humble servante, mais je vous aime toujours, poursuivait-elle en pleurant, je vous suis toute dvoue. Je ne voudrais vous contrarier en rien... mais votre rputation, votre nom illustre, me sont plus chers et sacrs que ma propre conscience... C'est mon grand amour seul qui me dicte mes paroles. Ah Henry, si vous saviez!... Et les sanglots l'empchrent de continuer. -- Blandine, dit avec plus de douceur le Dykgrave, compatissant cette douleur, que vous prend-il? Encore une fois, je ne vous comprends point... Expliquez-vous, enfin... -- Eh bien, monsieur le comte, non seulement les gens du village se moquent de votre trange affection pour ce petit ptre, mais d'aucuns vont jusqu' prtendre que vous le dtournez de ses devoirs envers les siens... Et que n'invente-t-on encore! Bref, tout le monde voit d'un mauvais oeil que vous choyiez ainsi un misrable petit vacher... -- Et vous-mme, n'avez-vous point gard les vaches! Que vous voil fire! dit cruellement le Dykgrave. -- Je suis fire de vous appartenir, monsieur le comte; puis, la comtesse... Blandine hsita. -- Ma grand'mre? interrogea le comte. -- Votre sainte aeule, ma protectrice, m'a leve jusqu' vous, mais elle m'apprit surtout vous aimer! ajouta-t-elle avec une dchirante flexion de voix qui fit se contracter le coeur de Kehlmark. -- Eh oui, je le sais bien, ma pauvre Blandine! moi aussi, je t'affectionne et je me fie compltement toi!... C'est pourquoi je suis tonn de te voir pactiser avec les envieux et les malveillants... Je n'ai rien me reprocher sache-le bien. La protection que mon aeule t'accorda, j'en fais profiter aujourd'hui ce jeune paysan. Et c'est toi qui viendras prsent incriminer le bien que je veux cet enfant mconnu et dshrit? Ah Blandine, je ne te reconnais plus... Guidon est un garon admirablement dou, d'une nature exceptionnelle... Il m'intressa ds le jour o je le vis pour la premire fois... -- Ce soir maudit de la srnade! Le comte fit semblant de n'avoir pas entendu cette parole amre et poursuivit: -- Je me suis plu l'lever, l'instruire, en faire le fils de ma pense, partager tout mon savoir avec lui. Qu'y a-t-il de rprhensible cela? Je l'aime... -- Vous l'aimez trop! -- Je l'aime comme il me plat de l'aimer... -- Oh Henry! des frres jumeaux ne tiennent pas l'un l'autre, comme vous semblez chrir cet obscur petit ptre... Non, coutez- moi, ne vous fchez pas de ce que je vais vous dire; mais je ne crois pas que vous ayez jamais aim une femme autant que ce mchant galopin... Tenez, vous saurez tout... L'autre soir, je m'tais glisse dans les taillis derrire le banc o vous tiez assis tous deux. J'ous les brlantes et terribles choses que vous lui dbitiez d'une voix... ah d'une voix qui m'et arrach les entrailles!... J'tais encore l, quand vous l'avez embrass longuement sur la bouche et quand, aprs vous tre tran ses genoux, il s'est pm frileusement sur votre coeur... -- Ah, fit rageusement Kehlmark, vous tes descendue si bas, Blandine!... De l'espionnage! Toutes mes flicitations! Et, craignant de s'abandonner sa colre, aprs l'avoir accable d'un regard hostile il s'apprtait quitter la chambre. Mais elle se cramponnait ses genoux et lui prenait les mains: -- Pardonnez-moi, Henry; mais je n'en pouvais plus; je voulais savoir!... D'abord je refusai d'en croire mes yeux et mes oreilles... Oh, piti!... Piti pour vous, monsieur le comte! Vous avez des ennemis. Le domin Bomberg vous guette et brle de vous perdre! N'attendez pas qu'une imprudence lui donne l'veil. Cessez de vous compromettre. D'autres que moi auraient pu vous pier l'autre soir. Rpudiez cet enfant de malheur; renvoyez-le sa bouse et son table! Il en est temps encore... Craignez le scandale. Dbarrassez-vous de ce polisson avant qu'on ait racont tout haut ce que beaucoup, sans doute, commencent penser et murmurer tout bas... -- Jamais! s'cria Kehlmark avec une nergie presque sauvage. Jamais, entendez-vous? Encore une fois, je n'ai rien fait de mal, au contraire je ne veux que le bien de cet enfant. Aussi, rien ne me dtachera de lui! -- Eh bien, alors, c'est moi qui partirai, dit-elle en se relevant. Si ce funeste petit pastoureau remet encore le pied l'Escal-Vigor, je vous quitte! -- votre aise! Je ne vous retiens pas! -- Oh Henry, supplia-t-elle encore, se peut-il? Vous n'aurez donc plus la moindre bont pour moi! Il me chasse! Oh Dieu! -- Non je ne vous chasse pas, mais je n'entends point qu'on me mette le march la main. Si ceux qui prtendent m'aimer ne consentent point faire bon mnage et se jalousent entre eux, je me spare de celle qui a profr des menaces et conspir envieusement contre un autre tre qui m'est cher. Voil tout. J'ai vcu et je vivrai toujours libre de mes sympathies et de mes inclinations! D'ailleurs, continua-t-il en la prenant par la main et en la regardant avec une indicible expression d'orgueil et de dfi, rappelez-vous que je vous ai prvenue avant de m'exiler ici. Je voulais me sparer de vous. Avez-vous oubli votre promesse: Je ne serai plus que votre fidle intendante et ne vous importunerai en rien. Je cdai vos supplications, mais non sans prvoir que vous vous repentiriez de ne pas m'avoir abandonn mon destin... Ce qui arrive me donne raison. Cette exprience suffit, je crois... Allons, sans rancune, Blandine, cette fois le moment est venu de nous quitter pour jamais... Que lut-elle de si poignant, de si critique dans le regard du Dykgrave? -- Non, non, je ne veux pas, s'cria-t-elle. Je ritre ma promesse d'autrefois. Tu verras, Henry. Je tiendrai parole... Oh! ne m'arrache pas tout fait de ta prsence et de ton coeur! -- Soit! consentit Kehlmark, essayons encore, mais tu t'accorderas avec Guidon Govaertz. C'est l'tre que je chris le plus au monde; il m'est indispensable comme l'air que je respire; lui seul m'a rconcili avec la vie... Et surtout jamais une allusion devant lui ce qui vient de se passer entre nous. Garde-toi de tmoigner la moindre rancune, de faire le plus minime reproche cet enfant. S'il lui arrivait malheur, si je le perdais, s'il m'tait ravi d'une faon ou l'autre, ce serait le suicide pour moi. M'as-tu compris? Elle inclina la tte en signe de soumission, dcide endurer les pires tortures, mais de ses mains, et sous ses yeux. VI En apparence, les conditions de la vie l'Escal-Vigor, les rapports entre Kehlmark, Blandine, le jeune Govaertz et Landrillon ne subirent aucune modification. Le valet, ignorant l'explication que Blandine avait eue avec le comte, la croyait tout acquise ses projets et ne cessait de prsenter sous un jour scabreux les rapports entre le Dykgrave et son protg. Elle tait force d'entendre ses odieuses plaisanteries et devait pousser la dissimulation jusqu' faire chorus avec le misrable. De plus, Landrillon la pressait de se donner lui. Devant les refus de Blandine, il s'impatientait: Allons, sois gentille, disait-il, et je m'engage ne point troubler son idylle avec le jeune Govaertz, sinon je ne rponds plus de rien! Blandine s'efforait de l'amuser, de gagner du temps. Elle alla mme jusqu' lui promettre le mariage condition qu'il se tairait. Je tiens le march, acceptait-il, mais il faut que tu paies comptant! -- Bah! Rien ne presse, objectait Blandine, demeurons encore quelque temps ici pour arrondir notre magot! Cette femme honnte, s'il en fut, se fit donc passer pour une coquine aux yeux de ce drle, qui ne l'en admira que davantage, n'ayant jamais rencontr hypocrisie et dissimulation pareilles. Cette duplicit le ravit non sans l'effrayer un peu. La gaillarde ne serait-elle pas trop roue pour lui? Par malheur pour Blandine, il en devenait de plus en plus charnellement amoureux. Il aurait tant voulu prendre un pain sur la fourne! disait-il. Blandine ne se dfendait plus qu' moiti, elle ludait la consommation du sacrifice, mais ne pourrait plus longtemps s'y soustraire. Landrillon redoublait de privauts. la vrit, jamais Blandine n'avait tant aim Henry de Kehlmark. Aussi qu'on se reprsente son martyre: d'une part, expose aux entreprises d'un homme excr, force de flatter sa rancune contre le Dykgrave; d'autre part, oblige d'assister l'intimit, la communion troite de Kehlmark et du jeune Govaertz. Atroces tiraillements! Certains jours, la nature et l'instinct reprenaient leurs droits. Elle tait sur le point de dnoncer le domestique son matre, mais Landrillon, chass, se ft veng de Kehlmark en rvlant ce qu'il appelait ses turpitudes. D'autres fois, Blandine bout de forces, place dans cette crispante alternative de se livrer Landrillon ou de perdre Kehlmark, tait rsolue fuir, abandonner la partie; elle aspirait mme la mort, songeait se jeter dans la mer; mais son amour pour le comte l'empchait de mettre ce projet excution. Elle ne pouvait l'abandonner aux embches de ses ennemis; elle tenait le protger, lui servir d'gide contre lui-mme. Comme elle devait se faire une violence terrible pour ne pas montrer trop de froideur au jeune Govaertz, elle vitait de se trouver sur son passage et s'abstenait autant que possible de venir table. Elle mettait ces clipses sur le compte de la migraine. -- Qu'a donc madame Blandine? demandait le petit Guidon son ami. Je lui trouve si trange mine... -- Une lgre indisposition, un rien. Cela passera. Ne t'inquite pas. Souvent la pauvre femme allait et venait dans la maison comme une agite, battant les portes, drangeant les meubles grand fracas, avec des envies de briser quelque chose, de crier son intolrable souffrance, mais si elle se croisait alors avec Kehlmark, celui-ci la matait, la domptait d'un regard. Un jour que Landrillon l'avait particulirement nerve, en la menaant de ne plus pargner Kehlmark si elle ne se donnait lui, elle se droba encore cette odieuse extrmit, et la tte un peu partie, fit une brusque intrusion dans l'atelier o le comte se trouvait avec son disciple. Ce fut plus fort qu'elle. Elle ne put s'empcher de lancer au petit paysan un regard de rprobation. Les deux amis taient en train de lire. Aucun des trois ne dit un mot. Mais jamais silence ne fut plus charg de menace. Elle sortit aussitt, alarme des suites de cette incartade. -- Blandine, vous oubliez nos conventions! lui dit Kehlmark, la premire fois qu'il se trouva seul avec elle. -- Pardonnez-moi, Henry, je n'en puis plus. J'ai trop prsum de mes forces. Vous n'aimez plus que lui. Le reste du monde a cess d'exister pour vous. C'est peine si vous m'accordez encore un regard ou une parole... -- Eh bien, oui, dit-il avec rsolution, avec une certaine solennit, mais avec ce courage du stoque qui exposait le poing aux flammes d'un brasier -- oui, je l'aime par-dessus toute chose. En dehors de lui, je ne vois plus de salut pour moi... -- Aime une autre femme; oui, si tu es fatigu de moi, prends cette Claudie qui te convoite de toute l'effervescence de sa chair, mais... -- Quand je te jure que cet enfant me suffit... -- Oh, ce n'est pas possible! -- Je n'aime, je n'aimerai plus que lui! Kehlmark savait qu'il portait un coup terrible sa compagne, mais lui-mme tait excd; l'arme dont il la frappait, il la retournait dans sa propre blessure; il avait pass, faut-il croire, par de telles tortures, qu'il se trouvait dans la situation du damn, avide de faire partager son supplice. -- Ah, reprit-il, tu veux me sparer de cet enfant! Tant pis pour toi! Tu vas voir comme je me dtacherai de lui. Et pour commencer, voici ma rponse tes sommations. Dsormais, Guidon ne me quittera plus. Il logera au chteau... -- Prenez garde... Je souffre tellement que je pourrais vous faire du mal sans le vouloir. Il y a des moments o je me sens devenir folle, o je ne rponds plus de moi! -- Et moi donc! ricana le Dykgrave. Je suis bout de patience. Tu l'as voulu, tu m'as forc d'en venir ces extrmits. Je t'pargnais, je me bornais souffrir seul; pour ne pas t'affliger, je te cachais ma plaie, mon secret. Malheureuse Blandine, je te mnageais, persuad que toi-mme tu te refuserais me comprendre et que tu me renierais... Tu as voulu savoir, tu sauras tout. Sois tranquille, je ne te clerai plus rien. Vois, je ne te prie mme plus de partir. Dsormais, inutile de me moucharder. Ta jalousie ne te trompait point: c'est bien d'amour, d'amour le plus absolu que j'aime le petit Guidon... Je l'adore. Elle jeta un cri d'horreur. L'amante et la chrtienne taient atteintes galement. -- Oh Henry piti! tu mens, tu n'as pu te dgrader... -- Me dgrader! Je m'enorgueillis au contraire. Il y eut entre eux des scnes de plus en plus violentes. Blandine cdait, se soumettait, partage entre une pouvante et une compassion infinies, qui runies devenaient une des formes les plus corrosives de l'amour. prsent, Guidon dormait au chteau. Blandine l'vitait, mais elle se montrait parfois Kehlmark, et telle tait l'expression de son visage qu' sa vue le comte clatait en objurgations: -- Prenez garde, Blandine! lui disait-il un autre jour, vous jouez un jeu dangereux. Sans vous aimer d'amour, je vous avais vou une sorte de culte fond sur une profonde reconnaissance. Je vous vnrais comme je n'ai plus vnr de femme depuis mon aeule. Mais je finirai par vous excrer. En vous plaant toujours comme un obstacle en travers de mes postulations, vous me deviendrez aussi odieuse qu'un bourreau qui s'aviserait de vouloir me priver de sommeil et de nourriture! Ah, vous faites l de jolie et bien charitable besogne, la sainte, l'honnte, l'anglique femme! Avec tes mines et tes muets reproches, ta figure d'une Notre-Dame des sept Douleurs, si je meurs fou tu pourras te vanter d'avoir t la principale teigneuse de mon intelligence... Voil prs d'un an que tu m'espionnes, que tu me contraries, que tu m'obsdes et que tu me brles le coeur petit feu, sous prtexte de m'aimer... -- Pourquoi m'avez-vous sduite? lui demanda-t-elle. -- Te sduire? Tu n'tais pas vierge! eut-il la mchancet de lui rpondre. -- Fi, monsieur! En me parlant ainsi, vous tes plus brutal que le pauvre hre qui abusa de moi. Vous tes plus coupable que lui, car vous m'avez possde sans joie et sans bont! -- Oh pourquoi? -- Je voulais me changer, me vaincre, avoir raison de mes rpugnances invtres... Tu es mme la seule femme que j'aie possde; la seule qui ait presque parl ma chair. VII la suite de ces scnes, Kehlmark s'irritait souvent contre lui- mme. Jamais on ne m'aimera de coeur comme cette femme se disait-il en se raisonnant. Et il se rappelait leur premire intimit chez l'aeule. Toujours il avait t son oracle, son dieu. Elle le servait auprs de la douairire, palliait ses fredaines, lui obtenait l'argent dont il avait besoin. O rencontrer fidlit et dvouement pareils? N'allait-elle point prsent jusqu' tolrer sa passion pour le jeune Govaertz? Puis, au plus fort de ses bonnes dispositions, se produisait un revirement. Sur un mot, sur une intonation de voix, sur un regard, sur ce qu'il croyait lire de svre et de scandalis dans la physionomie de Blandine, il se reprenait douter d'elle, mme la dtester, ne voyant dans son dvouement qu'une curiosit inquisitoriale et malsaine, qu'un raffinement de vengeance et de mpris. Elle s'ingniait, s'imaginait-il, le confondre, l'accabler par son abngation. Cet ange ne lui reprsentait qu'une tortionnaire subtile. Et la premire occasion, le malheureux se rpandait contre elle en invectives de plus en plus atroces. cette priode, la beaut de Blandine refltait l'vanglisme surhumain de ses sentiments; cette beaut confinait mme la majest de la mort. Mais un repos, un apaisement bien autrement absolu que celui du tombeau allait se faire en son coeur. Harcele par Landrillon, elle avait fini par se donner lui. Elle avait offert sa pauvre chair en holocauste pour sauver l'me de celui qu'elle croyait sacrilge et criminel; chrtienne, sans doute pria-t-elle pour lui afin de l'arracher la damnation, s'leva-t-elle de tout son coeur vers l'ingrat au moment mme o elle s'immolait entre les bras de l'odieux chanteur. Le sacrifice se renouvela aprs chaque exigence du drle. Blandine respirait. Landrillon n'entreprendrait rien contre la rputation du comte. Elle comptait aussi sur un miracle. Kehlmark reviendrait de son erreur. Le ciel exaucerait le voeu de la sainte. Des semaines s'coulrent. Voil longtemps que nous prenons du plaisir, ma fille, dit Landrillon, mais il ne s'agit pas seulement de la bagatelle; il nous faut songer aux affaires srieuses. Et pour commencer, nous allons nous marier. -- Bah! Est-ce bien ncessaire? fit-elle avec un rire forc. -- Cette question! Si c'est ncessaire? Te voil ma matresse et tu refuserais d'tre ma femme! -- quoi bon, puisque tu m'as eue... -- Comment, quoi bon? Je tiens devenir ton poux. Ah , qu'espres-tu encore en restant ici? -- Rien! -- Alors, quoi! dcampons. Assez de grappillages. C'est le moment de runir nos petites conomies en passant devant le notaire, puis devant le cur. Et bonsoir, Monsieur le comte de Kehlmark. -- Jamais! fit-elle avec une nergie farouche, songeant aux deux autres, le regard fixe, loin de son interlocuteur. -- Ah ! qu'est-ce qui te prend? Et notre pacte, qu'en fais-tu? Je te veux pour lgitime. Tu as des sous. Il me les faut. Ou prfres-tu que je dvoile Balthus Bomberg et Claudie Govaertz les chastes mystres de l'Escal-Vigor? -- Tu n'en feras rien, Landrillon. -- C'est ce que nous verrons! -- Une proposition, dit-elle, je te donnerai l'argent; je te donnerai tout ce que je possde, mais laisse-moi vivre ici et cherche une autre femme. -- L'aimerais-tu donc encore, ton bougre? s'exclama le drle. Tant pis. Il faut te rsoudre le quitter et devenir madame Landrillon. Pas de btises. Tu as deux mois pour rflchir et marcher... Abandonner l'Escal-Vigor! Ne plus voir Kehlmark! La fatalit voulut qu'au comble de l'angoisse, la malheureuse rencontrt Henry de Kehlmark et que celui-ci, provoqu par son visage boulevers, la prt de nouveau partie: -- Bon, encore ta figure macabre! C'est entendu. Je suis le plus monstrueux des hommes! Mais alors, Blandine, n'es-tu pas toi-mme un monstre de t'attacher un tre tel que moi! Et qui sait, ricana le malheureux avec un sardonisme de supplici, si ce n'est pas mon exception, ma prtendue anomalie qui flatte tes imaginations! Qui me garantira que dans ton dvouement n'entre pas un peu de perversion gnsique, comme disent les savantasses; un peu de cette volupt de souffrance qu'ils ont appele de ce joli nom: masochisme! Dans ce cas, ta belle abngation ne reprsenterait que folie et maladie pour les uns, que crime et turpitude pour les autres! la vertu! la sant! O tes-vous? Jamais encore il ne l'avait entreprise avec un pareil acharnement. -- Hlas! songeait-elle, dire que c'est moi qui le dsespre ainsi! Moi qui ne sais plus quoi donner pour lui; moi qui ai consenti, pour acheter son repos, vivre, et de quelle vie, Seigneur! -- Henry, mon Henry, le supplia-t-elle, tais-toi, mon Dieu, tais- toi! Dis, que veux-tu que je fasse? Je ne suis que ta servante, ton esclave. Qu'as-tu encore me reprocher? -- Ton mpris, tes grimaces, tes airs de sainte Pars, quitte-moi. Abandonne ce pestifr. Je ne veux plus de ton insultante compassion... Ah, tu es mon remords, mon vivant reproche! Quoi que tu fasses, tu es un miroir dans lequel je me vois constamment attach au pilori, sous le fer rouge du bourreau... Et il la saisissait par les poignets au risque de les lui meurtrir; il lui criait dans le visage: -- femme normale, modle, irrprochable, je te hais, entends-tu bien, je te hais! Va, j'en ai assez. Toute extrmit plutt que cet enfer. Livre- moi, madame Judas. Ameute nos vertueux voisins et l'le entire. Cours chez le domin. Dis-leur qui je suis! Ah! Eh bien, cela m'est gal... Ce perptuel mensonge, cette dissimulation de tous les instants m'touffe et me pse. Tout est prfrable ce supplice. Si tu ne parles pas, je parlerai, moi! Je leur dirai tout!... Ah, je te parais infme; mais alors toi, Blandine, tu es bien plus infme que moi d'avoir vcu aux crochets de celui que tu mprises; de t'tre fait nourrir, entretenir par ce rprouv, d'avoir tolr si longtemps ses vices parce qu'il te payait largement!... -- Henry, mon bien-aim! Vraiment, tu crois cela. Oh comme tu t'en voudrais, comme tu te ferais horreur si tu savais la vrit! Ah oui, qu'il tait injuste. L'injustice dont lui-mme se croyait victime, le rendait frntique et aveugle, cruel comme la fatalit. Il assimilait la foule, la masse malveillante et conforme, cette femme admirable, cette amante magnanime, parfois maladroite ou impuissante, prsumant trop de ses forces pourtant hroques, pousse, elle aussi, bout, mais repuisant dans son amour un nouveau pouvoir d'exalter, de plus en plus, ce dieu qui l'exilait de son ciel. -- Oui, je crois cela, vraiment! insista le malheureux gar. Tu m'pargnes, tu me mnages parce que tu mnes ici une existence de chtelaine et parce que tu te crois indispensable ce prodigue, ce gaspilleur qui n'a jamais su compter. Tu te figures que je ne puis me passer de toi. Tu t'imposes. Va-t'en. Laisse-moi me ruiner de corps, de bien et d'honneur. Tu es assez riche. Dbarrasse-moi de ta prsence!... Je te donnerai mme de l'argent! Mais pour l'amour du ciel, loigne-toi au plus vite! Quelque chose d'irrparable s'est pass entre nous. Dsormais nous nous ferons mutuellement horreur. -- Oh! mon Henry, sanglotait la pauvre femme... Elle allait parler, mais elle l'aurait confondu, humili; et elle se retira pour ne point tre tente de lui dire la vrit. VIII Demeur seul, pour la premire fois l'ide vint Kehlmark de parcourir ses livres de comptes; de s'difier par lui-mme sur l'tat de ses affaires. Il avait donn sa procuration Blandine. C'est elle qui grait sa fortune. Il savait dans quel meuble elle serrait les pices relatives la comptabilit. La clef n'tait point sur le tiroir. Sans hsiter il fit sauter la serrure. Et le voil furetant parmi les paperasses; parcourant des colonnes de chiffres, des actes notaris... Avant qu'il soit arriv au bout de ses vrifications, il a vu clair: il est aussi bien que ruin. L'Escal-Vigor est peu prs la seule de ses terres qui ne soit hypothque. Mais alors d'o vient l'argent par lequel on subvient son faste, ses largesses, son train de vie princier? Quel banquier gnreux lui avance des sommes considrables sans garantie, sans la moindre chance d'tre jamais rembours? Soudain, il comprit. Blandine! Blandine qu'il venait d'insulter si grossirement. Les rles taient renverss. C'tait lui l'entretenu! Au lieu de le calmer, dans les dispositions d'esprit o il se trouvait, cette dcouverte l'exaspra. Au diapason o il tait mont, rien ne pouvait balancer l'injustice dont il avait se plaindre. Il relana la jeune femme: -- De mieux en mieux, fit-il. je sais tout. Tu m'achtes, tu m'entretiens; je ne possde plus un sou vaillant. L'Escal-Vigor devrait t'appartenir. C'est peine s'il reprsente la valeur des sommes que tu m'as donnes. Mais, ma chre, vous avez fait un faux calcul en vous flattant ainsi de me lier vous, de me rendre votre chose lige... Non, non, je ne suis pas vendre. Je sortirai d'ici. Je vous laisse le chteau. Je ne veux rien de vous... Puis, reprit-il, atrocement persifleur, comme s'il se mutilait lui-mme, aprs ce que je t'en ai avou, tu eusses fait une pitre acquisition en ma personne! Ah! Ah! Ah! Notre situation mutuelle est encore plus extravagante que je le croyais... Tu n'es vraiment pas dgote. Mais, petite sotte, avec l'argent que te laissait mon aeule, tu aurais pu te procurer un mle, un solide amateur de femmes. Tiens, j'y pense, tu ne devais mme pas chercher bien loin... Ce Landrillon... Malheureux Kehlmark! Dans son besoin de rvolte et de reprsailles, il venait de porter Blandine la pire des blessures. Ah, le misrable! Il ne se doutait pas encore du plus grand des sacrifices qu'elle lui avait faits! L'abandon de sa fortune n'tait rien compar cet autre holocauste! Quel dmon venait de mettre sur les lvres imprcatoires du Dykgrave le dernier nom qu'il et d prononcer. Kehlmark ne devait jamais connatre jusqu' quel point il s'tait montr abominable en ce moment, mais peine le nom de Landrillon fut-il sorti de sa bouche qu'une dtente se produisit en lui: le blanc visage, les yeux implorateurs de Blandine lui rvlrent une partie du coup qu'il venait de lui porter. Il reut la femme dfaillante dans ses bras: -- Ce n'est pas moi qui viens de parler, ma chrie. Pardonne-moi. C'est un pass de douleur inoue et de secret opprobre; ce sont mes sens exasprs qui se vengent. Et pour obtenir son pardon, il lui fit une confession gnrale, ou mieux un tableau complet de sa vie intrieure. En se rappelant ses heures sombres il redevenait cruel et agressif comme tout l'heure, puis il se reprenait la caresser, et son exaltation sardonique confinait par moments la folie: -- Ah, Blandine! Blandine! Ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore, on ne le saura jamais que si on a pass par les mmes affres! Pauvre chrie, tu as cru que je t'en voulais et que je me plaisais te faire du mal... Voyons, sois raisonnable. Tu observes quelqu'un attach au bcher et brlant petit feu; et c'est toi qui lui reproches le spectacle atroce que son supplice inflige aux mes sensibles!... Ah! un spectacle qu'il t'offrit bien malgr lui! Et c'est cette victime martyrise, ce patient endolori dont tout l'tre est une perptuelle torture, une crispante lancinance, c'est ce brl vif que tu accuses d'tre ton bourreau. Dsormais, ma soeur, fais-lui grce de tes mines dgotes, de ta vertueuse rprobation. Ah, j'en ai assez! Puisque je t'ai fait du mal inconsciemment, toi la meilleure des femmes, je me demande pourquoi je mnagerais les sentiments de la turbe. Loin de m'humilier, je me redresse... Tu me jugerais, tu me condamnerais, comme les autres? ton aise. Mais je te conteste mme le droit de m'absoudre. Je ne suis ni malade, ni coupable. Je me sens le coeur plus grand et plus large que leurs aptres les plus vants. Aussi ne te montre point pharisienne mon gard, mon irrprochable Blandine! Et surtout plus de ces mots insultants et fltrisseurs, n'est-ce pas, en parlant de mes amours, de mes seules possibles amours! Ces mots, mon ange, te faisaient perdre en une seconde tout le bnfice de ton existence entire de bont et de comprhension. Assez, de ce dvouement qui vous brle au fer rouge... Assez de cautres! -- Henry, gmissait la pauvre femme, ne revenons point sur le pass; arrache-moi le coeur mais ne me parle plus ainsi... C'en est fait. Loin de te blmer, je fais plus que t'excuser, je t'approuve. Est-ce l ce que tu veux de moi? Tiens, je me damne avec toi, je renie le baptme, l'vangile et Jsus! Il l'coutait peine, se dbondait, levait toutes les vannes de son coeur. Elle, transfigure, l'avait assis doucement dans un fauteuil; elle lui faisait un collier de ses bras et, joue contre joue, ils mlaient leurs larmes. Mais elle convenait que le dsespoir de Kehlmark avait la prsance sur le sien et elle consentait n'tre plus que maternelle. -- Dis-moi, Blandine, poursuivait-il, qui m'est-il arriv de faire du mal? toi? Mais sans le vouloir; je n'tais point celui que tu avais rv, ou du moins tel que tu l'eusses voulu. Je n'en puis rien. Tout le premier j'ai souffert de ta souffrance. Tu pleures en m'coutant; tu as raison, Blandine, si tu verses ces larmes l'image de mon calvaire, de ma longue Passion... Ta compassion m'honore et me fait du bien. Mais si c'est de honte pour moi que tu pleures, ma chrie, si tu me rprouves et me renies, si tu partages le prjug de ce monde occidental et protestant... oh alors, abandonne-moi, rengaine tes larmes, je n'ai que faire de ta sympathie honteuse. Oui, partir d'aujourd'hui je n'aurai plus de respect humain et de lche pudeur, Blandine. Un moment viendra o je proclamerai ma raison d'tre la face de l'univers entier... Il en est temps. Mon enfer n'a que trop dur. Il avait commenc ds ma pubert. Envoy au collge, mes camaraderies contractrent toute la vivacit et la mlancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades, la nudit frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En dessinant d'aprs l'antique, je gotai les nobles acadmies masculines; paen de vocation, je ne dcouvrais pas de vertu sans la revtir des harmonieuses formes d'un athlte, d'un hros adolescent ou d'un jeune dieu, et j'accordai voluptueusement les rves et les aspirations de mon me l'hymne de la chair gymnique. En mme temps, je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses! Mais je taisais et dissimulais mes prdilections. Je tentai mme d'en imposer mes yeux et mes autres sens; je me broyai le coeur et la chair, les persuader de leurs mprises et de l'aberration de leurs sympathies. Ainsi, au pensionnat, j'aimai, en dsespr, William Percy, un jeune lord anglais, celui-l mme qui avait failli me noyer, sans jamais oser lui tmoigner que par une ferveur fraternelle l'ardeur dont je me consumais pour lui[5]. Au sortir de Bodenberg Schloss, quand je te rencontrai, Blandine, je crus rentrer, par mon amour pour toi, dans l'ordre commun. Mais, malheureusement pour tous deux, cette rencontre ne fut qu'un accident dans ma vie sexuelle. Malgr des efforts loyaux et hroques, une tyrannique concentration de volont pour les fixer sur la meilleure et la plus dsirable des femmes, mes postulations charnelles se dtournrent bientt de toi et je ne t'aimai plus que de toute mon me, Blandine! cette poque, des restes de scrupules chrtiens, ou plutt bibliques, me dgotaient de moi- mme. Je me faisais horreur et me croyais vritablement maudit, possd, dsign aux feux de Sodome! Puis, l'injustice, l'iniquit de mon destin me rconcilia, sourdement, avec moi-mme. J'en arrivai n'accepter en mon for intrieur que le tmoignage de ma propre conscience. Fort de mon honntet absolue, je m'insurgeai part moi contre l'orientation amoureuse du plus grand nombre. Des lectures achevrent de m'difier sur la raison d'tre et la lgitimit de mes penchants. Des artistes, des sages, des hros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient mme par leur exemple le culte de la beaut mle. En mes rechutes de doute et de remords, pour me retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, je relisais les brlants sonnets de Shakespeare William Herbert, comte de Pembroke, ceux, non moins idoltres, de Michel-Ange, au chevalier Tommoso di Cavalieri, je me fortifiai en reprenant des passages de Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitmann et de Carpenter; j'voquais les jeunes gens du banquet de Platon, les amants du bataillon sacr de Thbes, Achille et Patrocle, Damon et Pythias, Adrien et Antinos, Chariton et Mlanippe, Diocls, Clomaque, je communiai en toutes ces gnreuses passions viriles de l'Antiquit et de la Renaissance qu'on nous vante cuistreusement au collge en nous en taisant le superbe rotisme inspirateur d'art absolu, de gestes piques et de suprmes civismes. Cependant ma vie extrieure continuait tre une contrainte, une dissimulation perptuelle. J'atteignis, au prix d'une discipline impie, la matrise du mensonge. Mais ma nature droite et probe ne cessait de se soulever contre cette imposture. Reprsente-toi, ma pauvre amie, l'antagonisme atroce entre mon caractre ouvert et expansif, et ce masque dnaturant et calomniant mes impulsions et mes affinits! Ah, je puis bien te l'avouer prsent, plus d'une fois, mon indiffrence charnelle pour la femme menaa de tourner en une vritable haine. Et toi-mme, ma Blandine, tu faillis m'exasprer contre ton sexe tout entier, toi, la meilleure des femmes! Le jour o tu te flattas de me sparer de Guidon Govaertz, je sentis ma pit presque filiale pour toi se transformer en une complte excration. Dans ces conditions, tu comprendras que souvent, refoul et isol, virtuellement anathme, je pensai perdre la raison! Plus d'une fois, je roulai sur la pente des aberrations. Puisqu'on me taxe de monstruosit, me disais-je, puisque je suis dchu, socialement rprouv, autant jouir du bnfice de mon ignominie. Les forfaits sadiques d'un Gilles de Rais tentaient mon insomnie. Te rappelles-tu l'enfant que tu arrachas un jour de mes bras? Rageur, je te frappai d'un couteau, et, cependant, tu n'avais pas lu dans mon arrire-pense! Un autre jour, quand nous habitions encore la ville, j'accostai un jeune rdeur du port, dguenill comme les petits coureurs des grves de Klaarvatsch. Aiguillonn par une perversion abominable, j'allais l'emporter l'cart, derrire un monceau de ballots. Je soulevai le mioche sur mes bras: le garonnet souriait pleines lvres, il n'avait point peur, quoique je dusse avoir, en ce moment, la face congestionne d'un apoplectique strangul par l'asphyxie. Le monsieur voulait jouer sans doute et lui donnerait ensuite la pice. L'enfant tait potel comme une pche, aussi brun que ses haillons de velours, et ses yeux marrons ptillaient d'espigle caresse. Tandis que je pressais le pas, la gorge sche, il se mit mme, clin, me tirer la barbiche. Le voile de soufre et de bitume se dchira devant mes yeux. Je me rappelai mon enfance, ma grand'mre, toi, Blandine, mon ange! Non, non! Je dposai le petiot et m'enfuis. Depuis lors je rpudiai ces sinistres suggestions enfantes par la foi catholique. Non, ne dflore point l'innocence ou du moins pargne la faiblesse, me disais-je. N'aspire que le parfum qui s'exhale vers toi! N'abuse de l'enfant qui s'ignore ou du mle venir! Peu de temps aprs, mon aeule mourut. Je rsolus de me mettre la recherche de l'tre que je pourrais aimer selon ma nature; c'est pourquoi je m'exilai en cette le; j'avais le pressentiment d'y rencontrer mon lu. Guidon n'eut qu' se montrer pour que mon coeur se projett aussitt vers lui. Je lui reconnus, avec des aptitudes aux arts que j'aime, des orgueils et des notions de vies diffrentes de ceux de la foule domestique. Comment, d'ailleurs, demeurer insensible la muette et dlicate imploration de ses yeux? Il m'avait devin aussi bien que je l'avais senti. Lui seul, le premier, assouvirait mon premier besoin d'tre! Si notre chair a mal fait, la plus totale ferveur morale fut notre complice. Nos sentiments s'accordrent avec nos dsirs!... Mais non, la nature ne dsavoue, ne rpudie rien de ce qui nous batifie. Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre nous ait enfants pour l'abstinence et la douleur. Imposture! L'excrable crateur que celui qui se complairait en la torture de ses cratures! ce compte, le pire des sadismes serait celui d'un prtendu Dieu d'amour! Notre supplice ferait sa volupt!... Tu t'expliques prsent ma vie, et tu comprends pourquoi je te parle si orgueilleusement malgr ta splendeur d'me, Blandine! Tu m'as connu autrefois quelques amis de ma caste, des gens excellents, une lite capable de toutes les indulgences et de toutes les comprhensions, des penseurs, des esprits d'avant- garde, qu'aucune spculation, ft-elle la plus ose, ne semblait devoir effaroucher. Tu te rappelles combien ils me recherchaient. Eh bien, souviens-toi de mes subites tristesses en leur compagnie pourtant si cordiale; de mes clipses prolonges, de mes apparentes bouderies. Quelle en tait la cause? Au milieu d'une conversation enjoue, au plus fort de nos confidences et de nos panchements, je me demandais quel accueil me feraient ces mmes amis s'ils lisaient dans mon me, s'ils se doutaient de ma diffrence. Et cette seule ide, je m'insurgeais intrieurement contre cet opprobre qu'ils n'eussent point manqu de m'infliger, tout suprieurs et audacieux qu'ils se prtendaient. Les plus gnreux se seraient abstenus de tout blme, mais m'eussent vit comme un lpreux. Combien de fois en des milieux moins cultivs, lorsque j'entendais fltrir, avec des gestes et des sobriquets horribles, les amants de ma sorte, ne fus-je pas sur le point d'clater, de proclamer ma solidarit avec les prtendus transgresseurs et de cracher au visage de tous ces implacables honntes gens! Et mes souffrances aussi, quand on mettait la conversation sur la galanterie et les bonnes fortunes! Forc de rire, de me mler cet assaut d'historiettes croustilleuses et mme de raconter mon tour une gaudriole ou une prouesse libertine, je me sentais lever le coeur et me reprochais ma lche complaisance. Le Berger de Feu dont tu m'entendis nagure conter la lgende refusa de se rendre en plerinage Rome pour se jeter aux pieds du pape et implorer sa misricorde. Ce pcheur rpudiait tout arbitre entre sa conscience et la foule. Je fus plus humble. Un jour j'crivis un rvolutionnaire illustre, un de ces porteurs de torches, qui passent pour tre en avance sur tout leur sicle et qui rvent un monde de fraternit, de bonheur et d'amour. Je le consultai sur mon tat comme s'il s'tait agi de celui d'un de mes amis. L'homme de qui j'attendais la consolation, une parole rassurante, un signe de tolrance, me rpondit par une lettre d'anathme et d'interdit. Il criait _raca_ sur le transfuge de la morale amoureuse, se montrant aussi implacable pour les tres d'exception que le pape de la lgende pour le chevalier Tannhuser. Ah! Ah! ce pape de la rvolution me voua pour la vie au Venusberg ou mieux l'Uranienberg! Cette excommunication majeure qui aurait d me dsesprer me rendit au sentiment de ma dignit individuelle, de mes devoirs envers ma nature. J'ai puis la force de vivre conformment ma conscience, mes besoins, dans l'iniquit mme qui m'tait faite par l'humanit; mais, isol, je passai par des alternatives de dcouragement et de rvolte, et tu t'expliqueras prsent, ma pauvre chrie, mes humeurs bizarres, mes prodigalits, mes excs, mes exploits de casse-cou. Oui, je cherchais toujours l'oubli, et plus d'une fois la mort! -- Tu as souffert plus que moi, lui dit Blandine, comme il s'arrtait soulag, avec une sorte de srnit, le visage presque panoui, illumin de franchise, -- mais du moins ne souffriras-tu plus par ma faute!... Je me convertis ta religion d'amour, je me dpouille de mes derniers prjugs. Non seulement je t'excuse, mais je t'admire et t'exalte... je consens ce que tu voudras... Sois tranquille, Henry, tu n'entendras plus une plainte, encore moins un reproche... Guidon, celui que tu chris de corps et d'me, sera mon ami, je serai sa soeur. Nous quitterons ce pays, si tu veux, Henry, nous irons vivre ailleurs, trois, modestement mais dsormais apaiss et rconcilis... Confondu par tant d'abngation, le Dykgrave s'cria: -- Oh, ne pouvoir t'aimer que comme une mre, une mre encore plus tendre que la meilleure, ma sainte Blandine, mais seulement une mre!... Elle lui ferma la bouche par ce cri: -- Ah! voil pourquoi quelque chose m'empcha jadis d'aller rechercher l'autre dans sa prison! Il y avait du triomphe, de la jubilation dans ce dsespoir de Blandine. C'tait la folie sublime du sacrifice. La femme s'levait jusqu' l'ange. Elle devait monter plus haut encore, rejeter toute jalousie charnelle. Joignant le geste la promesse, elle demanda Kehlmark d'appeler Guidon, et quand le jeune homme se fut prsent, elle lui prit les mains, elle les mit elle-mme dans celles du matre, puis elle dposa un baiser chaste, mais secourable comme la tombe, sur le front rougissant du disciple. TROISIME PARTIE_ _LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR I la suite de cette explication suprme, le Dykgrave, qui Blandine avait rvl une partie des manoeuvres de Landrillon, celles dont elle n'avait pas t directement victime, mit le domestique la porte. Le comte prfrait affronter les pires consquences de ce renvoi, plutt que de continuer respirer le mme air que ce fourbe, et Blandine, entirement acquise aux vues de son matre, ne redoutait plus le scandale dont le drle l'avait toujours menace. Landrillon fut stupfait de cette excution inattendue. Il croyait toucher au but, les tenir tous deux, Blandine et le comte, sa merci? Comment osaient-ils bien le chasser? Vrai, il n'en revenait pas. Mais, quoique interloqu un moment, quand Kehlmark, l'ayant fait appeler, lui signifia ce cong brle-pourpoint, son effronterie reprit bientt le dessus: -- Ouais, monsieur le comte, gouailla-t-il, vous croyez que nos relations vont en rester l! Que nenni! Vous n'aurez pas fini de sitt avec moi. On sait beaucoup de choses, car on n'a pas eu les yeux et les oreilles en poche. -- Canaille! fit Kehlmark en faisant baisser les yeux par un regard intrpide et loyal au coquin qui se flattait de l'intimider. Sortez! Je me ris de vos complots! Toutefois, apprenez qu' la moindre diffamation qui nous viserait, moi ou les tres qui me sont chers, je vous en rendrais responsable et vous ferais traner devant les tribunaux... Et comme le valet contractait les lvres pour lancer quelque parole immonde, d'un geste Kehlmark le mit dehors, tte basse, en lui faisant rentrer l'injure dans la gorge. Ayant fait ses paquets, Landrillon, blme de rage, ivre de vengeance, rejoignit Blandine, se flattant de se rabattre sur celle-ci et de la terroriser pour deux. -- C'est srieux. On me dclare donc la guerre? Gare vous! lui dit-il. -- Vous ferez ce que vous voudrez! rpondit Blandine, dsormais aussi calme et rassure que Kehlmark. Nous nous attendons tout de votre part! -- Nous! On s'est donc remis avec le... bougre. Soyons poli! Pas dgote la petite! Nous allons le partager avec son... gamin. Pour tre poli, toujours! Mnage trois! Tous mes compliments!... Ces insinuations ne lui arrachrent mme pas un tressaillement. Elle se borna le considrer d'un air de mpris. Cette impassibilit mit le comble la stupfaction du groom. La coquine lui chappait. N'aurait-il plus aucun pouvoir sur elle? Pour s'en assurer: -- Il ne s'agit pas de tout cela, reprit-il. Assez plaisant! Tu as souscrit un pacte avec moi. On me chasse; tu me suivras.! -- Jamais! -- Comment dis-tu cela? Tu es moi... As-tu racont ton piteux seigneur que tu t'es pouss du plaisir avec moi? Ou bien veux-tu que je l'en informe? -- Il sait tout! dit-elle. Elle mentait dessein pour parer toute attaque de la part de Landrillon. S'il parlait, le comte ne le croirait pas. La noble femme voulait que Kehlmark ignort toujours jusqu' quel point elle s'tait sacrifie pour son repos; elle ne voulait point l'humilier, ou plutt lui causer un ternel chagrin en lui prouvant combien elle l'avait aim. -- Et malgr cela, il te reprend! constata Landrillon. Pouah! Vraiment vous tes dignes l'un de l'autre... Ainsi tu l'aimes encore, ce dcati, ce pann?... -- Tu l'as dit. Et, si possible, plus que jamais... -- Tu m'appartiens. Je te veux, et sur-le-champ... Ne ft-ce qu'une dernire fois? -- Plus jamais; je suis libre et me ris dsormais de toutes tes entreprises! Landrillon fut tellement pris au dpourvu par cette volte-face et mat par l'air dsesprment rsolu des matres de l'Escal-Vigor, qu'au dehors il n'osa donner suite sa conspiration et divulguer ce qu'il avait vu ou, tout au moins, parler de ce qu'il souponnait. Au village, il prtendit avoir quitt l'Escal-Vigor de son propre gr afin de s'tablir, et comme, du chteau, on ne dmentit point cette version, cet vnement inopin ne donna point lieu trop de commrages. N'osant encore rompre ouvertement en visire son ancien matre, il entreprit d'entamer sa popularit. Ainsi il fit une cour assidue Claudie, que sa luronnerie grillarde avait toujours amuse, et il flatta l'amour-propre du fermier des Plerins. Rebut par Blandine, il jetait son dvolu sur la riche hritire de la ferme, mais ce caprice nouveau il le mettrait au service de la haine inextinguible qu'il portait dsormais la matresse du Dykgrave, une de ces haines qui reprsentent l'aberration de l'amour. Car il s'tait repris dsirer follement la femme qui lui chappait et qui l'avait jou. Elle le frustrait, elle le volait, elle le spoliait. Landrillon parut aussi aux offices, aux prches de Dom Balthus. Il s'insinua dans les grces de la femme du pasteur et des deux vieilles filles, les soeurs du fermier des Plerins. L'ancien valet n'osait encore agir ouvertement, mais il dchanerait un terrible orage contre Kehlmark, sa concubine et leur mignon. Leur fiert, leur audace le passaient: Vrai, ils en ont de l'aplomb et un toupet! Concilier des moeurs pareilles avec de la dignit! Il ne leur manque plus que de tirer gloire de leur ignominie! Le gaillard ne se savait point si bon devin. Il se croyait le droit de mpriser profondment son ancien matre. Les mille gredineries auxquelles, troupier vendu de corps et d'me, absolu prostitu, il s'tait livr durant son temps de bagne militaire ne reprsentaient que bagatelles ne tirant pas consquence. De tout temps, le vice a condamn l'amour vrai, et les Kehlmark ont t la rhabilitation des Landrillon. La turbe prfrera toujours Barrabas Jsus. Pour commencer, Landrillon s'appliquerait dtacher Michel Govaertz du chtelain de l'Escal-Vigor, refroidir le bel enthousiasme du pre et de la fille, chauffer la rancune de la virago contre Blandine, puis incriminer vaguement les rapports de Guidon et de Kehlmark: -- votre place, se hasarda-t-il dire un jour Michel et Claudie, je ne laisserais pas le jeune Guidon au chteau. Le faux mnage du comte et de cette chipie est un mauvais exemple pour un jeune homme! leur sourire tonn, il comprit qu'il faisait fausse route et n'insista point. Landrillon n'aurait pu fournir la preuve des scandaleuses imputations qu'il brlait de formuler contre le matre de l'Escal- Vigor. Dire qu'un instant le fourbe s'tait flatt de produire Blandine contre lui! Prvenu, averti, le comte se tiendrait quatre, n'aurait garde de se livrer, de se compromettre, de tomber dans un traquenard. Il sauvait parfaitement les apparences. La prsence de Guidon au chteau se justifiait sous tous les rapports. Loin de s'en sparer, le comte venait de se l'attacher comme secrtaire. Un instant, Thibaut songea suborner des tmoins, corrompre les manouvriers de Klaarvatsch, les cinq hercules que le comte employait aux corves du chteau et qui posaient dans son atelier. Mais ces gars simples et rudes taient fous de leur patron et eussent assomm l'ennemi ds le premier mot qu'il leur et touch de son plan. Il fallait ruser, les prendre, les gagner d'une autre faon et peu peu sans brusquer les choses. Il se borna pour le quart d'heure circonvenir ceux de Klaarvatsch qui ne travaillaient pas demeure au chteau, les plastiques marins, les comparses des jeux athltiques et des tournois dcoratifs, les personnages des sortes de masques et tableaux vivants composs par le Dykgrave. Landrillon les indisposa graduellement contre les cinq privilgis et surtout contre le petit favori, les grands rles de ces mascarades, comme les appelait le valet, d'ailleurs rigoureusement exclu, pour cause de trivialit, de ces intermdes esthtiques. Les figurants finissaient par convenir avec Landrillon que l'ascendant de Guidon Govaertz, ce petit morveux encore imberbe, sur le Dykgrave tait par trop considrable. Indisposs contre le page, ils ne tarderaient point, calculait ce machiavel du fumier, voir de moins bon oeil, le chtelain. D'autre part, l'ancien domestique, qui avait ouvert une sorte de tourne-bride entre le parc de l'Escal-Vigor et le village de Zoudbertinge, attirait l'attention ombrageuse des notables sur le trop d'intrt tmoign par Henry aux va-nu-pieds de Klaarvatsch, au rebut de l'le smaragdine. Landrillon voyait souvent Balthus Bomberg prsent. Il se bornait l'entretenir du faux mnage de Blandine et du comte, mais sans lui faire entrevoir encore une irrgularit morale autrement choquante, norme. Le domin, qui se cassait la tte pour renverser et perdre le Dykgrave, ne se ft jamais arrt, mme en imagination, une arme si malfique que celle dont Landrillon comptait se servir. Ah la terrible explosion! Si cette mine-l clatait un jour, les pires chenapans devraient lcher l'indigne favori! Pas un homme honnte dans l'le ne tendrait encore la main au rprouv. -- Comment faire, mon cher monsieur Landrillon, demandait, en attendant, le cur son nouvel alli, pour exorciser, pour retourner ces fanatiques, pour les dtacher de cet ensorceleur, de ce corrupteur?... -- Oui, oui, corrupteur n'est pas trop dur! l'interrompait Landrillon, avec un rire en dedans qui et donn supposer bien des choses un autre qu' ce pasteur rigoriste mais born. -- Notez, protestait celui-ci, que je n'en veux pas ce mauvais noble, mais que je suis uniquement entran par mon zle pour la religion, les bonnes moeurs et la cause du bien!... -- Pour bien faire, mon rvrend Monsieur, reprenait Landrillon, avec sa mine chafouine, il nous faudrait dcouvrir chez le comte de Kehlmark une transgression qui heurterait un prjug terrible et en quelque sorte indracinable dans notre ordre social et chrtien; vous comprenez ce que je veux dire, une abomination qui crierait non seulement vengeance au ciel, mais aux pcheurs les moins timors... -- Oui, mais qui nous fournira la preuve d'un forfait de ce genre! soupirait Bomberg. -- Patience, mon rvrend Monsieur, patience! nasillait cauteleusement le mauvais domestique. Bomberg tenait ses suprieurs ecclsiastiques au courant de la tournure plus favorable que prenaient leurs affaires. Continuellement entreprise par Landrillon, Claudie commenait s'impatienter des lenteurs et des temporisations du comte de Kehlmark. Ce qui contribuait l'irriter, c'est que dans le pays les prtendants vincs ne se gnaient point pour se moquer d'elle et mme la chansonner dans les cabarets. Landrillon lui faisait accroire que Blandine tenait encore le Dykgrave. Aussi la pataude en voulait-elle de plus en plus l'intendante, cette pimpesoue. Tout aussi rserv qu'avec Bomberg, Landrillon n'avait garde de mettre dj la vhmente paysanne sur la vritable piste. Ah nous en verrons de drles le jour o la Claudie saura toute la vrit! Y en aura-t-il de la casse! songeait le trigaud en se frottant les mains et en riant sous cape. Il jubilait l'avance, savourait, recuisait sa vengeance, aiguisait voluptueusement l'arme dcisive, la repassant sur la pierre, ne voulant frapper qu' coup sr et en toute scurit pour lui. Claudie, pourtant, ne renonait point son grand projet. Elle conquerrait Kehlmark sur sa ple rivale. La voyant toujours si frue du Dykgrave, Landrillon, qui sa haine vigilante tenait lieu de vertu divinatoire, commena par lui rvler la gne financire du comte, puis il prdit la dconfiture du grand seigneur et mme son prochain dpart. Contre l'attente du valet, Claudie, assez surprise, ne s'en montra pourtant que plus porte pour le gentilhomme ruin. Elle se rjouit presque de cette dbcle, car elle se flattait de prendre le comte sinon par l'amour, du moins par l'argent. partir de ce moment, elle caressa mme un petit projet, infaillible son sens, dont elle ne souffla mot personne. Si Kehlmark tait ruin ou peu prs, Claudie se trouvait assez riche pour deux. Puis, restaient toujours le titre de comtesse, le prestige attach l'Escal-Vigor! Les Govaertz se sentaient de taille pouvoir redorer le blason des Kehlmark. En attendant, Claudie entrait en apparence dans le mouvement de dsapprobation entretenu et attis par Landrillon contre le Dykgrave, et semblait mme encourager ostensiblement les poursuites du larbin. Dans la paroisse, les lurons ne se gnrent point pour dire que, dpite de ne pouvoir dcrocher la couronne comtale, elle s'tait rabattue sur la livre. Il entrait dans la tactique personnelle de Claudie, d'isoler compltement le Dykgrave, de lui mettre tout Smaragdis dos; puis, lorsqu'il serait rduit quia, elle lui apparatrait comme une providence. Elle brouillerait mme Kehlmark avec le bourgmestre, et lui reprendrait le jeune Guidon. Dj Kehlmark avait donn sa dmission de Dykgrave; il renonait aussi aux prsidences des confrries et des socits d'agrment; il se dsintressait de la vie collective. Plus de largesses, plus de ftes. Il n'en fallut pas plus pour lui faire perdre les deux tiers de sa popularit. Claudie s'tait rconcilie avec les deux soeurs de son pre, l'insu de celui-ci. Autorises, instigues par leur nice, elles forcrent leur frre mettre les pouces: Tu rompras avec le matre de l'Escal-Vigor, ou tu nous feras dshriter ta chre Claudie! Govaertz se serait peut-tre rebiff, mais il n'avait pas le droit de compromettre l'avenir de ses enfants. Claudie vint la rescousse et dclara ne plus vouloir devenir comtesse. En outre, elle attaqua son pre par la vanit. Depuis que le comte tait revenu au pays, lui, Michel Govaertz, ne comptait plus pour rien. Il n'tait plus bourgmestre que de nom. Govaertz finit par se jeter dans les bras du domin. Ce fut un vnement lorsque le pre et la fille rentrrent l'glise. Le pasteur tonna avec plus de virulence que jamais contre le chtelain et sa concubine. Durant l'office, Claudie contemplait, avec une curiosit avide, les fresques reprsentant le martyre de saint Olfgar. En se rapatriant avec Bomberg, le bourgmestre se brouillait infailliblement avec Kehlmark. Govaertz, toujours conseill par sa fille, accentua cette rupture, en rappelant le jeune Guidon. Mais, sur ces entrefaites, celui-ci avait atteint sa majorit, et il fit son pre, l'accueil qu'il avait fait autrefois la dmarche du domin. Cette insubordination du gamin surprit Claudie, mais sans lui donner autrement rflchir. Quant aux htes de l'Escal-Vigor, ils ne vivaient plus que pour eux-mmes. Depuis le renvoi de Landrillon, Kehlmark avait cess ses visites aux Plerins. C'est ce qui avait mme dtermin Claudie lui faire la guerre. Kehlmark, de nouveau transfigur, avait repris tout son courage et sa belle philosophie. Durant la priode de ses dchirantes explications avec Blandine, il tait retomb dans ses humeurs sombres; prsent il s'tait reconquis, il rpudiait ses dernires attaches chrtiennes; il se croyait, mieux qu'un rvolt, un aptre; c'est lui qui prendrait l'offensive et qui jugerait ses juges. En attendant l'occasion d'entrer en scne, il s'armait de lectures, compilait des documents, runissait dans l'histoire et la littrature des exemples illustres et apologtiques. Certes, le mdecin consult autrefois par Mme de Kehlmark, ne supposait point quel genre d'apostolat se serait livr celui dont il prvoyait le gnie et l'exceptionnelle destine... quel moment Landrillon s'avisa-t-il de faire part secrtement Bomberg, et seulement celui-ci, des prsomptions majeures tablir contre la conduite du comte? Probablement le jour o Claudie lui donna entendre qu'elle en tenait encore profondment pour Kehlmark. Au premier mot que le domin apprit de l'aberration passionnelle de son ennemi, il feignit une sorte de douleur scandalise et de commisration professionnelle. Au fond il exultait! Mais comment exploiter ce bienheureux opprobre contre le comte? Il n'y avait pas de preuves. Et en et-on tenu, qu'il et fallu se rsoudre publier la honte du jeune Govaertz! Les deux allis convinrent d'attendre encore une occasion opportune. Qui sait peut-tre, parviendrait-on retourner un jour le petit dvoy contre son excrable naufrageur? En attendant, la popularit du Dykgrave continuant baisser, Landrillon se remettrait travailler, avec quelque espoir de succs, ces rdeurs de Klaarvatsch dont le comte avait fait si longtemps son entourage de prdilection et dont les plus rogues demeuraient encore son service. -- Comment n'ai-je pas devin tout cela, plus tt! songea Bomberg aprs le dpart du dlateur, en se frappant la tte. Triple buse que je suis! Mais tout aurait d m'avertir, me donner l'intuition de ces horreurs! Les parents de ce libertin ne s'taient-ils pas aims un excs qui crie vengeance au ciel! Ne vivant que pour eux-mmes, pour eux deux; limitant la raison d'tre de l'univers leur exclusive dualit corporelle et morale, dans leur monstrueux gosme ils n'avaient mme pas voulu avoir d'enfants, tant ils craignaient de se distraire l'un de l'autre! Le domin avait t renseign sur cette particularit par son prdcesseur. Henry n'tait mme n que par hasard, aprs plusieurs annes de ce mariage dnatur. D'ailleurs, l'poque dj lointaine o Henry de Kehlmark se bourrelait la conscience cause de son inversion, ayant appris par son aeule quel excs ses parents s'taient adors, il attribuait cette anomalie au regret impie que les siens durent prouver lors de sa conception. Sans doute s'en taient-ils voulu d'avoir mis au monde un tre qui s'introduirait en tiers dans leur tendresse. Le jeune comte s'imagina longtemps avoir t engendr sous l'empire de cette maternelle rancune. Ce sentiment d'aversion n'avait pas persist chez cette femme aimante. Henry en avait eu la preuve. Nanmoins il demeura persuad, jusqu'au jour de son complet affranchissement moral, que l'enfant procr sous l'influence d'une antipathie devait fatalement tre boulevers aussi dans ses affinits et rendre la femme en gnral la rpugnance que lui avait un moment tmoigne sa mre. Telle tait encore la conviction de Bomberg. Mais prsent, Henry tait revenu au sentiment de sa dignit, de son autonomie et de sa conscience. Avec Guidon et Blandine, il se sentait de force crer la religion de l'amour absolu, aussi bien homo qu'htrognique. Il s'exaltait comme un confesseur la veille d'un dpart pour une mission imprieuse, fatale. II Dans quelques jours Kehlmark, Blandine et Guidon quitteraient l'Escal-Vigor sans esprit de retour. Blandine, avertie par des pressentiments, avanait mme les prparatifs du dpart. Elle avait hte de regagner la grande ville et la villa o s'tait teinte la douairire de Kehlmark. Landrillon voyait sa proie lui chapper. Il se flattait d'obtenir Claudie, mais il tenait peut-tre davantage se venger des gens du chteau. Aussi rsolut-il de brusquer les vnements de part et d'autre. C'tait la veille de la vhmente kermesse de Smaragdis, la date sacramentelle des fianailles. Landrillon se rendit aux Plerins et pressa Claudie de faire un choix entre le comte et lui. La rustaude lui demanda quelques heures de rpit. Elle se proposait de faire le lendemain matin une suprme dmarche auprs du comte. -- Ah , qu'est-ce qu'elles ont donc toutes s'entorcher de ce particulier! se rcria Landrillon. Non, non, Claudie, il n'y a pas d'avance t'entter son sujet. Tourne-toi plutt de mon ct, maintenant qu'il est ruin, je vaux mieux que lui sous tous les rapports. Consens... -- Pas avant que je lui aie parl une dernire fois. -- Peine perdue... Autant te flatter de rchauffer un refroidi, de faire un homme d'un... Landrillon se retint et ne lcha pas encore le mot abominable qu'il avait sur les lvres. -- Il suffit de savoir s'y prendre! observa Claudie. -- De plus apptissantes que toi y perdraient leurs avances! Voyons, tu tiens tant que a devenir comtesse! -- En effet. -- Mais quand je te dis qu'il n'a plus un clou. C'est Blandine qui l'entretient. Dans quelques jours, ils auront quitt le pays et le chteau sera vendu. Si tu voulais, Claudie, nous nous marierions, nous rachterions l'Escal-Vigor... -- Non, Kehlmark sera mon poux. Il faut une comtesse dans un chteau. D'ailleurs, il n'aime plus cette Blandine... -- Mais il ne t'aime pas davantage... -- Il m'aimera... -- Jamais... -- Pourquoi, jamais? -- Tu verras! -- coute, lui dit-elle, tu sais l'usage tabli en cette le. Demain est le grand jour de la kermesse, la Saint-Olfgar... Or, malgr les vques catholiques ou protestants, depuis que les femmes de Smaragdis dchirrent l'aptre qui se refusait leur folie, chaque anniversaire du martyre les jeunes filles ont coutume de se dclarer au garon timide ou rcalcitrant qu'elles convoitent pour poux. Je vais user de ce droit. Demain matin, je me rendrai l'Escal-Vigor et je me fais fort de revenir du chteau avec la promesse du chtelain... -- Lanlaire! -- Tu ne crois point? Eh bien j'en suis si sre, moi, que s'il me refuse je me donnerai toi, Landrillon. Je serai ta femme, et mme, ds demain soir, aprs la danse, je te paierai comptant... Par cette brutale promesse, l'orgueilleuse fille ne croyait s'engager rien. En ce cas, je cours faire publier nos bans! exulta Landrillon, sachant, mieux que la pataude, quoi s'en tenir sur les vellits matrimoniales de son ancien matre. Saint Olfgar te soit secourable! ajouta-il en ricanant, comme elle se retirait, persuade de sa conqute. Le Dykgrave reut Claudie avec beaucoup de dignit et de dfrence. Son air de mlancolie sereine en imposa d'abord la visiteuse. Elle finit tout de mme par lui dire sans prcautions oratoires l'objet de sa dmarche. Kehlmark ne la rebuta point. Il l'interrompit d'un geste distant et la remercia avec un sourire qui parut la grossire paysanne un dfi, une moquerie, incapable qu'elle tait d'y scruter un immense, un tragique renoncement. -- Vous riez, protesta-t-elle rageuse, mais songez donc, monsieur le comte, que tout comte que vous tes, je vous vaux bien... Les Govaertz, tablis depuis aussi longtemps dans Smaragdis que les Kehlmark, sont presque aussi nobles que leurs seigneurs. Mais se faisant subitement cline et suppliante: coutez, monsieur le comte, reprit-elle, prte se donner lui s'il l'y et encourage par le moindre signe, je vous aime, oui, je vous aime... Je me suis mme imagine longtemps que vous m'aimiez, dit-elle en levant le ton, exaspre par cette attitude sereine dans laquelle elle ne devinait pas une douleur tarie, la cicatrice d'une plaie longtemps incurable. Autrefois, vous me tmoigniez quelque gentillesse... Je n'eus point l'air de vous dplaire, il y a trois ans, au dbut de votre installation ici. Pourquoi ce jeu? Moi, je vous ai cru et j'ai rv devenir votre femme! Forte de cette conviction, j'ai conduit les plus riches prtendants de la contre, mme des notables de la ville... Comme il ne soufflait mot, aprs un silence elle se dcida frapper le coup dcisif: -- coutez, reprit-elle, on dit, comme cela, que vous n'tes plus trs bien dans vos affaires; sauf respect, si vous vouliez il y aurait peut-tre moyen... Cette fois il plit; mais d'un ton mesur, paterne: -- Ma bonne fille, les Kehlmark ne se vendent point... Vous trouverez plus d'un pouseur sortable chez ceux de votre caste. Toutefois, croyez bien que ce n'est point par orgueil que je refuse votre offre... Moi, je ne puis vous aimer, entendez-vous? Je ne le puis... Suivez mon conseil... Acceptez un brave garon pour mari... Il n'en manque point dans cette le si prospre. Je ne suis point le compagnon qui vous conviendrait. Plus il parlait avec componction, sage et persuasif, plus la passion de Claudie se mettait bouillir. Elle tait tente de ne voir en lui qu'un mystificateur hautain, qu'un fat orgueilleux qui s'tait moqu d'elle. -- Vous disiez l'instant qu'un Kehlmark n'tait pas vendre! dit-elle, haletant de dpit. Peut-tre n'y ai-je pas mis le prix! Mamzelle Blandine, ce que l'on raconte, vous a tout de mme fait accepter quelque douceur! -- Ah Claudie! dit-il, d'un ton navr qui ne la dsarma pourtant point. En voil assez! Rompons cet entretien, mon enfant. Vous devenez mchante... Mais je ne vous en veux pas!... Adieu! Son regard froid et fixe, trangement chaste, o se concentrait on ne sait quelle foi, quelle rsolution, la congdia mieux que tout geste. Elle sortit en battant les portes, outre. -- Eh bien, fit Landrillon, qui la guettait l'entre du parc, que vous avais-je dit? Il ne t'aime point, il ne t'aimera jamais. -- Mais qu'est-ce donc que cet homme-l? Ne suis-je point belle, la plus belle de toutes?... D'o provient tant de froideur! -- Pardine, c'est facile t'expliquer... Il ne faut point chercher bien loin... C'est, comment dirai-je, un type dans le genre de saint Olfgar... Non, je fais injure au grand saint. -- Que veux-tu dire? -- Pour parler plus clairement, ce beau monsieur a eu le mauvais got de te prfrer ton frre... Elle lui clata de rire au nez, malgr sa rage. tait-il assez farceur, ce Landrillon? -- Il n'y a pas rire, c'est comme je te le dis... -- Tu mens! tu draisonnes! Comment avancer pareilles bourdes... -- Mieux que a. Guidon le paie de retour. -- Impossible! -- Mettez donc le gamin l'preuve... C'est bien simple. Il a pass vingt et un ans, je prsume, quoiqu'il y paraisse peine... Tu viens de recourir l'une des coutumes du pays. Il en est une autre qui s'applique ton frre. Ce soir, tout gars de son ge n'est-il pas tenu d'aller la danse et de faire choix d'une compagne provisoire ou dfinitive?... Gageons que le damoiseau se montrera aussi frigide en prsence de n'importe quel cotillon que, tout l'heure, son protecteur l'tait devant vous. -- Va donc! profra Claudie d'une voix la fois sourde et sifflante. Ah, les hypocrites, les infmes! Mais malheur eux! -- Pardi! Ah, tu vois clair, enfin! Ce n'est pas malheureux! En faisant l'empress auprs de toi, le noble sire se flattait de donner le change sur ses vritables ardeurs... Et il lui raconta tout ce qu'il avait surpris; inventant, amplifiant, l o il n'aurait pu invoquer le tmoignage de ses sens. Elle suffoquait de dpit, mais manifestait surtout un vertueux dgot: -- coute, disait-elle Thibaut; je me donnerai toi, ce soir mme. C'est jur. Mais d'abord, tu me vengeras de tous, commencer par mon frre, ce sournois, ce pourri que je renie! Avec cette intelligence de la haine, elle tait rsolue frapper Guidon pour mieux atteindre Kehlmark. -- Pas d'esclandre, surtout! dit Landrillon. -- Sois tranquille. Le moment nous favorise. La kermesse excuse bien des extravagances! murmura-t-elle avec un sourire affreux. Pour l'honneur du nom de Govaertz, elle ne divulguerait point ce qu'elle savait de la situation de son frre auprs du Dykgrave. Elle se contenterait de mettre Guidon en posture humiliante et dsagrable. Elle le mettrait aux prises avec quelques gaillardes, au pralable suffisamment prpares une agression par les liqueurs et les bires. Mais, comme la suite le prouvera, elle avait trop prsum de son sang-froid et compt sans l'ardeur et le vertige de sa vengeance. III Ce jour-l, pass midi, les femmes de Smaragdis dambulent par bandes, de baraque en baraque, de taverne en taverne, criardes, turbulentes, provocantes, et battent ensuite les routes, du soir jusqu'au fond de la nuit. De leur ct, les jeunes gens aussi rdent par coteries, bras dessus, bras dessous. Les mles entreprennent les femelles, mais celles-ci se montrent encore plus agressives. Au dbut de la campagne, il ne s'agit que d'escarmouches, d'un simple assaut de propos graveleux, de parades et de bravades. Des deux parts on se nargue, on s'chauffe. Mille agaceries. On se provoque de la parole et mme du geste. treintes furtives, bourrades, attouchements, subterfuges et simulacres: on leurre les postulations, on lude les redditions de compte. Les deux camps, les deux sexes ont l'air d'ennemis qui tiraillent, se tenant sur le qui-vive, gardant leurs positions. On s'observe, on se hle, on se dprcie, on marchande, on maquignonne. Dfense aux amoureux de se joindre avant le soir. Dans les guinguettes, les hommes fringuent et toupillent entre eux, de mme les femmes. Saltations baroques et cyniques. Sauteurs massifs et lascifs... Si pendant la journe une bande de femmes rencontre une colonne de gars, c'est un feu crois, une canonnade de propos obscnes, normes. Les corps corps se prolongent, le temps de prendre ou de se laisser drober un baiser, parmi les pousses, les pinceries, et autres bagatelles de la porte. Vareuses et corsages, jupes et culottes, de se froisser et de se rper sur les contorsions. la tombe de la nuit, aprs le coucher du soleil, et une sorte de fanfare furieuse sonne aux quatre coins de l'le, s'ouvre l're des engagements de consquence. Les amoureux rejoignent leurs amies et, aussitt forms, les couples de promis ou de partenaires d'une nuit deviennent sacrs pour les hordes chasseresses, lesquelles continuent dferler, clamantes, houleuses, dans la tnbre complice. chaque collision, des dfections se produisent de part et d'autre, des appariements s'oprent entre transfuges. Aussi hardies que les hommes, les femmes finissent par se pourvoir. Les colonnes s'claircissent la suite de ces liminations ritres. Cela dure jusqu' ce que toutes ou peu prs aient conquis leurs danseurs et leurs coucheurs pour le reste de la fte. Les dernires, naturellement, sont les plus enrages. Parfois la malice des lurons consiste esquiver leurs recherches, se faire traquer et donner la chasse par ces femelles en folie. Ils feignent d'abandonner la partie, jouent cache-cache, semblent vouloir se drober la galante corve. Alors excites par la boisson, la danse, les contacts, les tortillements, rauques, presque cumantes, elles errent, comme des louves en rut, de carrefour en carrefour, ou se tiennent replies dans les taillis, muettes, l'afft de la proie. Au loin, des chants moqueurs rpondent leurs chants tragiques. Le gibier les nargue, prenant plaisir dpister, frustrer les chasseresses goulues. Malheur au tranard, l'isol: il paie pour les autres. Malheur mme au profane ou l'tranger qu'elles abordent; il est somm de faire son choix ou de suivre, de servir celle qui le sort l'adjuge. De sinistres histoires dfraient depuis longtemps le rpertoire des chanteurs de complaintes et ce n'est point le seul Olfgar qui fut victime de la luxure des lices de Smaragdis. Henry de Kehlmark n'ignorait point ces traditions violentes. Aussi, quelque friand qu'il ft de dduits originaux, il avait toujours vit de sortir cette aprs-midi de kermesse. C'tait mme la seule fte publique, la seule tradition locale qu'il boudt. On lui avait pass jusque-l cette abstention en raison des excs et de l'normit mme de cette saturnale. Un si haut personnage ne pouvait dcemment se commettre avec ces nergumnes. Ce jour-l, les filles honntes aussi se claquemuraient chez elles, de mme les jeunes poux et les fiancs, partisans d'effusions moins incendiaires. La visite de Claudie avait laiss Kehlmark dans un tat de dpression qu'il n'avait plus connu ces derniers temps. Il se dsolait de la haine que lui porterait cette virago. Il se reprochait mme de ne pas lui avoir confess la vrit. Mais c'et t trahir Guidon, le perdre peut-tre. Non, ce qu'il avait pu avouer une sainte comme Blandine, il ne pouvait s'en ouvrir auprs d'une crature aussi grossire que Claudie. plus juste titre, il se repentait de la comdie amoureuse qu'il avait si longtemps joue auprs d'elle. Guidon, nerv par le malaise de son ami qui crut devoir lui taire cette dmarche de Claudie, avait manifest l'intention de sortir et de faire un tour de foire, dans l'espoir que le grand air le remettrait. Henry s'effora de le retenir, de le dissuader de cette sortie. Mais il semblait au jeune Govaertz qu'on l'appelt imprieusement l-bas, au village. Des embches occultes, des fluides malfiques les entouraient. -- Non, laisse-moi, finit-il par dire Kehlmark, deux nous augmenterons encore notre fivre et l'horripilation inhrente, faut-il croire, cet anniversaire. Nous finirions par nous quereller ou du moins par ne plus si bien nous entendre. Jamais je ne me suis senti si irritable et si navr. On dirait d'un urticaire moral. Ces miasmes de folie bestiale saturent jusqu' notre retraite. Mieux vaut encore les affronter l'air du large. Puis, comme nous partons demain, ce sera ma dernire promenade dans Smaragdis, mes adieux l'le natale o je souffris tant, mais pour aimer, jouir encore davantage, me reconnatre en toi... Kehlmark tenta donc vainement de le dtourner de cette flnerie. Guidon semblait aimant par une force occulte qui l'appelait imprieusement au dehors. Sans mfiance, le fils Govaertz s'tait attard sur le champ de foire, badauder avec d'anciens camarades. L'ide qu'il allait les quitter pour toujours leur prtait un nouvel attrait. Il s'en fut tirer l'arc, la perche et au berceau, jouer aux quilles et au palet; courut lutter nu jusqu' la ceinture avec ceux de Klaarvatsch, s'amusant ces treintes courtoises et mme cordiales, ces tides corps corps; il fut tomb quelquefois, il en tomba d'autres, souriant de sa force, de sa grce souple, oubliant en ce moment les joies profondes de l'esprit et de l'art. Guidon ne songeait mme pas cette circonstance, capitale en cette journe, qu'il venait d'atteindre sa majorit, qu'il avait l'ge d'une liaison obligatoire avec une fillette du pays. L'usage et la loi de Smaragdis ne lui taient plus prsents l'esprit. Sa rverie voguait dj vers l'au-del. IV La fte gonflait, se tendait et s'effrnait... Le soir tomba, un soir de septembre. Des baraques disposes sur l'estran montait une odeur de moules cuites mle au parfum du varech et du frai accrochs aux brise-lames. Les chandelles s'allumaient sur les trteaux et aux ventaires. Il rgnait une cacophonie de tambours, de cymbales, de _rommelpots_, de pitreries railles; les guinguettes rsonnaient d'accordonies hoquetantes bafoues d'clats de fifre; les spectacles du soir commenaient dans les loges de dompteurs, et de fauves rugissements faisaient cho la plainte des vagues et concertaient avec on ne sait quelle houle humaine, quelle trpidation charnelle, quelle tourmente de stupre dans les campagnes. Jamais la mer n'avait t si phosphorescente. Des feux Saint-Elme s'accrochaient, sous un ciel d'encre, aux mts des yachts et des barques pavoiss. Un moment, au baisser du jour, l'Escal-Vigor fut aperu violemment clair comme une architecture d'meraude, puis un voile de sang s'appliqua, sur la faade tourne du ct de l'Ocan. Des remous d'hommes, d'une part, de femmes de l'autre, se rencontraient l'cart des villages. Elles hurlaient leur envie, ils gesticulaient leur dsir... Guidon avait enfin pris cong de ses camarades, ceux du bourg misreux de Klaarvatsch. Bouscul, il pressait le pas pour sortir de la mle foraine qui commenait l'obsder, et regagner l'Escal-Vigor. L'ide de son ami lui revint pleine de doux reproche, de conjuration et de nostalgie. Au passage, des regards intimidrent le transfuge. On se le dsignait avec des clins-d'oeil et des chuchotements. Il s'arrtait pour respirer loin de la zone des pousses, quand, prt s'engager sous l'ormaie, deux fois centenaire, menant l'entre du parc de l'Escal-Vigor, une bande dboucha d'une alle latrale, l'interpellant, l'enfermant dans ses lacs. -- Voyez donc ce grand dadais qu'on rencontre seul par les routes! -- le joli garon qui se drobe! -- Fi donc! Un jour de kermesse! -- Par saint Olfgar! Cela vous a le duvet la lvre et n'a jamais touch une fille. Demandez plutt sa propre soeur! Elles le pressaient, lui tenaient force propos incendiaires avec volubilit; elles menaaient de le fouiller, se frottaient lui avec des dhanchements, en se renversant, le corsage relch, la bouche entr'ouverte comme une corolle de fleur pme au soleil. -- Elles ont raison, frrot! intervint Claudie, en s'avanant, atrocement pateline. Il y a longtemps que tu es homme. Remplis ton devoir de galant. Fais ton choix. Que te faut-il pour te dcider? Voici dix rudes compagnes qui t'ont attendu, des plus belles de la contre. Elles ne manquaient point d'amateurs. Ne les as-tu pas entendues bramer tout le jour par la campagne? Mais sur ma recommandation, elles ont consenti t'accorder la prfrence. Aucune ne se rendra une autre sommation avant que tu ne te sois dcid... Et pourtant, je te le rpte, ils abondent ce soir par les chemins, les solides et les flamboyants coqs qui haltent aprs ces poules friandes et qui se rgaleront de celles que tu ddaigneras!... Allons, prononce-toi! laquelle va ta fantaisie de nouvel homme? qui les prmices de ta force? Le jeune homme devina un sinistre persiflage en ces paroles flatteuses, les premires qu'elle lui adresst depuis de longs mois qu'ils taient brouills, et, au lieu de rpondre sa soeur, il se flatta d'amadouer les dix autres femelles, solides gaillardes du type de Claudie, la gorge abondante et la croupe lastique. -- Je le regrette, les jolies filles; je suis press, je reviendrai tout l'heure; on m'attend au chteau! -- Au chteau! se rcrirent-elles. Au chteau! On n'y a pas besoin de toi, aujourd'hui. -- Le Dykgrave se passera bien de tes services! -- C'est kermesse et campo pour tout le monde! -- On chme chez les matres comme chez les valets! -- Le plaisir prime la corve! -- L'amour passe avant le devoir! -- Puis, il a de quoi s'occuper avec sa Blandine, ton Dykgrave! dit Claudie d'un ton qui ouvrait Guidon les pires alternatives. -- Quand je vous assure, mes friandes poulettes, que ma prsence l-bas est indispensable, je ne me suis dj que trop attard! Et il voulut passer outre, presser le pas. -- Tarare! On t'attendra encore! Tu vas retourner avec nous au village; tu nous feras danser toutes; et ensuite, pour la reconduite, tu choisiras l'une de nous, avec qui tu te comporteras selon la loi des honntes gens de Smaragdis...! Montre que tu es un digne Govaertz! Il continuait se dfendre; elles le harcelaient, excites par Claudie: -- Oui, oui, il faut qu'il y passe! Il paiera son tribut comme les autres! chacun son devoir, chacune son d! Sus au rcalcitrant! Ton patron attendra bien. Une heure de plus ou de moins ne fait rien l'affaire!... Il se dbattait non sans impatience rageuse, effarouch; mais elles taient solides, se piquaient au jeu. Plus il rechignait, plus elles se torchaient de lui. -- Hardi, mes filles! l'assaut mes gaillardes! N'y aura-t-il personne pour faire danser ce grand nicaise! Dans le conflit elles flairaient le mle sveux et cambr, et son haleine prcipite par ses efforts le leur rendait plus savoureux et plus apptissant encore. Elles le bafouaient en le caressant; le ttaient, l'empoignaient au hasard, qui par un bras, qui par une jambe; l'une lui faisant une ceinture, l'autre un collier de ses bras; mais il se dbattait ferme prsent; se trmoussait pour de bon, et aurait mme fini par leur chapper malgr leur acharnement. Mais cette vasion et fait encore moins le compte de Claudie que le leur. La rsistance du jeune homme l'difiait compltement sur sa froideur l'gard de la femme. Landrillon n'avait rien invent. En elle une jalousie terrible se donnait les apparences d'un vertueux mpris. -- Il se rendra! Faut qu'il se rende! hurlait-elle. S'il ne veut tre l'une de vous, il sera toutes! -- la rescousse, Landrillon! appela-t-elle, car, en prvision d'une lutte ingale o elles auraient eu faire trop forte partie, elle avait apost son complice dans les taillis de l'accotement. Un coup de main, Landrillon! Il tait temps: Guidon chappait ses perscutrices en leur laissant entre les mains sa veste et mme une partie de son tricot et de ses grgues. -- Halte-l, Joseph! gouailla Landrillon en le terrassant au moyen d'un croc en jambe. Tenu sous le valet qui l'avait pris la gorge, Guidon se dfendait de son mieux, battait des pieds et des poings, essayait mme de mordre. -- Une ficelle! demanda Landrillon. C'est que le petit bougre rue comme un diable! Attachons-lui les mains et les pieds! -- Oui, oui! Faute de ficelle, les gaupes lacrrent leurs mouchoirs de cou. Dpoitrailles, la gorge au vent, cheveles, meurtries, du sang aux ongles, dans l'air opaque et fauve de cette lisire de bois, elles auraient voqu les mnades. -- Lche! moi! Au secours! criait la victime. Deux fois il rompit ses liens. Du sang coulait de ses poignets et de ses chevilles. Claudie, plus froce que les autres, mais mieux avise, poussa un cri de triomphe: -- Tiens! La courroie de cuir qui retient ses culottes! -- Au fait, elles peuvent tomber prsent! ricana le domestique. Et elle-mme dboucla cette ceinture dont Landrillon garrotta les jarrets du patient. Cette fois, Guidon, rduit l'impuissance, gisait, aux trois quarts nu, car les furies ne s'taient pas contentes de lui rabattre les chausses, elles avaient mis son vtement en pices. Alors, sur l'instigation de Claudie, les serres de ces harpies violrent, tour de rle, la chair rcalcitrante et horrifie du malheureux. Guidon avait fini par se taire; il pleurait, essayait de se raidir; ses tortillements devenaient des convulsions, il pantelait malgr lui; son spasme tournait au rle de l'agonie, et au lieu de sve elles ne tiraient plus que du sang. N'importe. L'attentat recommena. Elles juraient de tarir ses forces, mais, essouffles par leur action, cessaient leurs clabauderies. Cependant, aux cris pousss d'abord par la victime et ses perscutrices, d'autres femmes, d'autres villageois taient accourus des rtisseries et des bastringues. Ivres, affriols, ds qu'on les et mis au courant, ils applaudirent, jubilrent, trouvant la plaisanterie croustilleuse. On s'attroupait, on faisait cercle, on jouait des coudes pour voir. Des couples qui s'taient carts interrompirent leurs intimes bats pour venir prendre leur part de ces drisions rotiques. De tout jeunes gamins, la marmaille de Klaarvatsch, les porteurs de torches des srnades, clairaient, bants, cet atroce mystre ou en mimaient l'indcence. D'autres s'appelaient comme des hynes la cure et, tandis que les cuivres funambulesques continuaient de rauquer, ces rires taient vraiment ceux des animaux profanateurs. Les jeunes mles qui avaient langui pour Claudie la flattaient de leurs trmous lascifs et balourds, pendant que du geste et de la parole elle continuait exciter ces corybantes. Que ne le dpeaient-elles vif? Allait-il prir dissqu sous les ongles? Les sicles couls avaient probablement vu les arrire-aeules de ces immolatrices s'acharner ainsi sur des naufrags, danser autour d'un bcher d'paves; et, aux temps fabuleux, saint Olfgar avait d voir semblables rictus de cannibales faire la nique son agonie. Landrillon, irrmissiblement compromis, ne gardait plus aucun mnagement et, volant de l'un l'autre, racontait sa faon les mystres de l'Escal-Vigor, dvoilait qui voulait l'entendre les stupres de Guidon et de son protecteur, mettant de cette faon la religion et les bonnes moeurs dans son jeu: le sclrat obscne devenait un justicier, le crime un acte de salubrit et de vindicte publique. Il avait suffi au misrable de prononcer un seul mot d'accusation pour que toute l'le ft comme ivre et ne se connt plus. Pas un qui n'et donn de son pied dans les reins du coupable. Quelques-uns s'en tenaient les ctes. D'autres trouvaient qu'il n'en avait pas encore assez. -- Quand vous l'aurez achev, disait Landrillon aux femelles, nous le jetterons la mer. -- Oui, la mer, l'infme! Et ils allaient le transporter vers la grve, travers la foire, quand une diversion s'opra. V Depuis le dpart de son ami, le comte de Kehlmark n'avait plus eu de repos. Il ne tenait plus en place. Son agitation augmentait mesure que la kermesse lointaine approchait de son plus haut priode de frnsie. Il suffoquait comme dans l'attente d'un orage lent clater. -- Quelle tourmente de plaisir! disait-il Blandine, qui s'efforait, maternelle et balsamique, de le distraire de son accablement. Jamais ils n'ont men pareil sabbat! entendre ces clameurs, on dirait qu'ils s'amusent s'entr'gorger! Les autres annes, la cacophonie, le hourvari forain, ptarades, sifflets, orgues et pistons, ne lui parvenaient point en rafales tellement significatives. Aujourd'hui aussi, cette atmosphre lectrique se compliquait de bouffes de sueur, d'ivresse, de ripailles et de rut. Cette aprs-midi de saturnale abhorre ne finirait donc jamais! Ce fut bien pis quand se coucha le soleil et que l'hallali rotique des trompettes se fut rpercut d'un cap l'autre de Smaragdis, ajoutant comme un brouillard cuivreux aux affres rouges du ciel agonisant. Et des voix humaines plus stridentes, plus paroxystes encore, reprirent le signal furieux des fanfares et l'aggravrent au risque d'incendier les tnbres... Kehlmark n'y tint plus. Profitant d'un moment o Blandine vaquait aux prparatifs du souper, il se jeta dans le parc. Tout coup une note aigu et dchirante, un cri plus lancinant encore que les appels du bugle de Guidon, sous l'ormaie, le soir de leur premire confrontation, domina le fracas mtallique. Kehlmark surprit la voix de son ami. -- C'est lui qu'on massacre! Projet en avant par cette pouvantable certitude, il courut perdu dans la nuit, s'orientant sur les clameurs et les lamentations. Comme il touchait la lisire du parc, prt dboucher dans l'avenue mme o se perptuait l'attentat, il y eut une recrudescence de hues, de vocifrations, et il entendit le nom du bien-aim ml ce toll homicide. L'instant d'aprs, il se ruait dans la cohue, les forces dcuples, bousculant les sinistres badauds, dispersant, assommant les cannibales. Avec un cri de tigresse s'abattant sur le corps de son petit, il dgagea Guidon priv de connaissance, meurtri et dguenill, pollu de stupre, le baisa, le souleva dans ses bras. Sa stature paraissait agrandie. Arm d'une canne, il dcrivait de terribles moulinets. Autour de lui le cercle s'largissait, et lentement, face aux forcens et aux furies, il rtrogradait vers le parc. Mais Landrillon et Claudie sommrent les autres, passagrement atterrs par cette intervention majestueuse. Il y eut un redoublement d'insultes. La rprobation se dtournait du jeune Govaertz pour foudroyer le Dykgrave. Personne ne se mettait de son ct. Ses partisans les plus dbrids, les gueux de Klaarvatsch, ayant appris l'accusation qui pesait sur lui, se taisaient, penauds, contrists, s'abstenant, ne prenant point fait et cause. Landrillon lui jeta la premire pierre. On lana vers le Dykgrave tout ce qui se trouvait sous la main. Des archers, venus pour conqurir le prix des tirs la perche et au berceau, visrent sans vergogne le si prodigue roi de leur confrrie. Une flche l'atteignit l'aisselle; une autre troua la gorge de Guidon et fit gicler le sang sur le visage d'Henry. Kehlmark, sans souci de sa propre blessure, ne cessait de boire et de caresser des yeux le corps outrag de son ami. Mais perc, une seconde fois, vers le coeur, il tomba avec sa prcieuse charge. Comme ils bondissaient pour l'achever, une femme en blanc se mit devant eux, les bras en croix, offrant sa poitrine leurs coups. Et sa majest, sa douleur taient telles, tels surtout le calme hrosme, le renoncement divin rpandu sur son visage, que tous s'cartrent et que Claudie repoussa pour toujours, loin d'elle, Landrillon qui l'entranait rclamant le prix convenu, -- pour se jeter, jamais folle, dans les bras de son pre d'o elle clata de rire au nez du sordide Bomberg... Blandine ne pronona point une parole, n'eut ni une larme, ni un cri. Mais sa prsence retrempait les bonnes mes: les cinq pauvres, les prfrs de Kehlmark, vainquirent leur lche obissance au voeu public, et enlevrent sur leurs paules Kehlmark et Guidon enlacs dans une commune agonie. Les rudes hommes pleurrent, convertis... Blandine les prcda au chteau. Pour ne point porter les blesss jusqu' l'tage, on leur dressa un lit sur le billard. Les amis reprirent connaissance, presque simultanment. En ouvrant les yeux, ils les arrtrent sur _Conradin et Frdric de Bade, _puis ils se regardrent, se sourirent, se rappelrent la tuerie, s'embrassrent troitement, et, leurs lvres ne se dtachant plus, ils attendirent le moment de leurs derniers souffles. -- Et moi, murmura Blandine, ne me diras-tu point un mot d'adieu, Henry! Songe combien je t'aimais! Kehlmark se tourna vers elle: -- Oh, murmura-t-il, pouvoir t'aimer dans l'ternit comme tu mritais d'tre aime sur la terre, femme sublime! -- Mais, ajouta-t-il, en reprenant la main de Guidon, je voudrais t'aimer, ma Blandine, en continuant aussi chrir celui-ci, cet enfant de dlices!... Oui, rester moi-mme, Blandine! Ne pas changer!... Demeurer fidle jusqu'au bout ma nature juste, lgitime!... Si j'avais revivre, c'est ainsi que je voudrais aimer, duss-je souffrir autant et mme plus que je n'ai souffert; oui, Blandine, ma soeur, ma seule amie, duss-je mme te faire souffrir encore comme je te fis souffrir!... Et bnie notre mort tous trois, Blandine, car nous ne te prcderons que de bien peu hors de ce monde, bni notre martyre qui rachtera, affranchira, exaltera enfin toutes les amours! Et ses lvres ayant repris les lvres de l'enfant, perdument offertes aux siennes, Guidon et Henry confondirent leurs haleines dans un suprme baiser. Blandine leur ferma les yeux, tous deux; puis, stoque, la fois paenne et sainte, elle adressa des prires prcursoriales la Rvlation nouvelle; n'ayant plus conscience de rien de terrestre et de contemporain, sauf d'un vide infini, dans le coeur, un vide que nulle image humaine ne pourrait dsormais combler. Le dieu l'appellerait-il enfin dans son ciel? [1] Voir _Climatrie_ dans _Mes Communions._ [2] _Domin,_ pasteur protestant. [3] Voir, dans les _Nouvelles Kermesses : La Fte des SS. Pierre et Paul._ [4] _Drossard_, magistrat, justicier, dans le duch de Brabant, au moyen ge. [5] Voir, dans _Mes Communions : Climatrie._ End of the Project Gutenberg EBook of Escal-Vigor, by Georges Eekhoud License: Share Alike