Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) GEORGES EEKHOUD Le Cycle patibulaire _Deuxime dition_ PARIS SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV M DCCC XCVI _DU MME AUTEUR_ Kees Doorik. Kermesses. Les Milices de Saint-Franois. Nouvelles Kermesses. La Nouvelle Carthage. Les Fusills de Malines. Au Sicle de Shakespeare. Mes Communions. Philaster (_tragdie_ de Beaumont et Fletcher). La Duchesse de Malfi (_tragdie_ de John Webster). IL A T TIR DE CET OUVRAGE: _Trois exemplaires sur Japon imprial, numrots de 1 3, et douze exemplaires sur Hollande, numrots de 4 15._ LE CYCLE PATIBULAIRE LE JARDIN _A Arnold Gaffin_. Allons, Monsieur Jules.... Un petit tour de jardin.... Il est dans son beau prsent.... Fille, ouvre donc la porte monsieur... car il a l'air de ne pas savoir le chemin.... Ah! oui, le jardin! Il s'enfonait, oblong et assez vaste, derrire la maison sans tage. On poussait une petite claire-voie peinte en vert qui le sparait de la cour et empchait les poules d'y pntrer. Par-dessus la haie vive mergeaient le clocher du village et la plus haute croix du cimetire. Une gloriette tresse de liserons, de capucines, d'aristoloches et de pois de senteur, occupait un des angles du fond. C'est pourtant dans cet enclos rustique, trop rgulier, la fois courtil, jardin et potager, trac au cordeau, propret et symtrique jusqu' la manie, sem de plantes prolifiques et voyantes, arborant de gros fruits rubiconds et peu dlicats, fleuri de roses perptuelles, de dahlias, de tournesols, de pivoines; des carrs de choux alternant avec des buissons de groseilliers; c'est dans ce jardin vulgaire que vaguent obstinment mes souvenirs, chaque printemps, quand il fait trs doux et que cet air tide vous serre tendrement la gorge et vous donne envie de pleurer.... Avec ses lgumes violets, ses poiriers taills en pyramides, la fois luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud endimanch, faraud et guind, cachant sous des toffes trop caties et peu coteuses son grand corps charnu et taill grands coups. En fmes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru de toutes faons; me suis-je extasi, pour flatter ton brave homme de pre, devant les puriles arabesques de buis et d'oeillets nains, devant ces petits chemins en spirale et cette statuette en pltre portant sur la tte un vase de clmatites,--dis, ma bien-aime d'alors, ma plantureuse idole d'autrefois, ma taure bnigne aux fortes hanches, aux yeux confiants, aux joues framboises!... Si ce jardin d'un mauvais got si recherch et si barbare avait quelque chose de toi, mon fruste animal rose, la fois vulgaire et apptissant! Les grandes fleurs rondes s'y panouissaient glorieusement; roses et girofles embaumaient outrance; cerises et groseilles y foisonnaient et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne. Jardin radieux et candide! Comme toi, chre enfant, il clatait d'un rire sonore, que d'aucuns eussent trouv canaille. Et dans ton corsage de cotonnade, treignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros boutons de pivoines au moment de s'ouvrir l'humidit de la rose frache. Qui me dfinira ta beaut copieuse et tes charmes si bien ordonns, jardin lu des sves? Du jour o tu connus le jeu d'amour, mon aime, tu le jouas avec la conscience que tu apportais un beau travail profitable, aux fonctions saines et rmunratrices de la vie rurale. Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton pre le cabaretier: --Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!... Et tu m'y pilotais et m'en montrais les mtamorphoses progressives, ma Chair non pareille! Je m'intressais, avec toi, aux vgtations les plus discrdites. Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, o fleurissent les pommes de terre! Temps humide, temps de gsine, temps gros, o la glbe transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur ftide et pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui ttent.... C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait, comme chez une pouliche qui se trmousse, et je me penchai, et ton visage frla le mien, si propos, que, bouche bouche, nous confondmes longtemps nos souffles, perdus.... Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes lvres avaient le got ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'arme un peu terreux et suret des fleurs ddaignes, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum de touffeur, d'orage et de sol dtremp.... Combien de fois, dans la gloriette, me suis-je promen autour de toi, avec des haltes frquentes, aprs avoir fait le tour du jardin! Amour reposant et sr, viriles dbondes, harmonieuse et pleine rfection des sens. Cela devint une habitude. Jamais de jalousie, de bouderie ou d'humeur. Je te retrouvais toujours secourable et complaisante comme je t'avais laisse la veille.... C'est peine si au mois des sureaux ou vers la chute des feuilles nos prostrations normales, longues, absolues, sans subterfuges et sans artifices, dignes de la Nature qui n'entend pas malice en ses oeuvres, furent un peu plus violentes, ton rire moins joyeux et ta prunelle plus fivreuse! Une anne, une pleine anne de totales et copieuses possessions, ma soeur, ma libre et candide matresse! Pourquoi ne me demandas-tu ni promesses ni gages? Il ne me fallut rien te jurer. Tu t'tais donne comme je t'avais prise, tacitement, aprs quelques visites, sans prambule apparent, sans que nous ayons parl de cela.... Je crois mme que nous parlions de bien autre chose: de la vieille servante du cur, si bavarde; de ton voisin, le fils du charron, ce rougeaud dont tu te moquais de si bonne foi, ou d'objets moins notables encore, de la voiture du baron d'Armelbrang, qui venait de passer avec un fracas despotique sur la grand'route silencieuse.... Midi. Les mouches pmes et moribondes battent des ailes au bord de la vitre. Tu me tends une allumette enflamme pour rallumer ma pipe, tu ris de ma maladresse et de ma distraction, je prends tes mains, je les presse, tu ris toujours, mes dents crissent, j'ai froid dans le dos, et comme tu te recules derrire le comptoir, je te renverse et hume, cueille et m'approprie les irritantes prmices de ta jeunesse. Damnation!... A ce seul souvenir mon sang s'insurge et se cabre comme un coursier de guerre dresse l'oreille la fanfare de la charge.... Et ce jour-l, je revins te voir au crpuscule.... Et comment se fait-il que rien de ce jour ne me fut indiffrent, que je revois jusqu'au sarrau bleu de ton polisson de frre, qui rentra ce soir, un peu mch, son foulard rouge sortant de la poche, et qui crut devoir me distraire on me proposant une partie de billard.... Le brave garon! D'o vient que je te regrette, ma blonde potele, crme de femme, frache et moelleuse, ferme et tendre, douce respirer comme les simples, sapide comme une mre sauvage mordue mme les buissons, d'une saveur presque fraternelle, aussi caressante au toucher que l'toffe satine des martagons du jardin! Me faut-il apprcier seulement aujourd'hui ton amour sr et reposant, le seul qui ne me laissa ni rancoeur, ni dboire? Dis, faut-il que ce soit seulement aujourd'hui? Et le sentiment de cet amour qui ne me dmolit point qui m'assouplit et me fortifia mme comme un massage, qui n'eut rien d'artificiel et de corrodant, se met fermenter maintenant dans mon coeur. Ainsi l'anodine et rafrachissante bire blanche du pays devient capiteuse et tratresse dans les cruchons de grs hermtiquement clos. Lorsque je partis pour la ville, tu ne te plaignis mme pas, fille incomparable. Devant les tiens ta main secoua cordialement la mienne. Demeurs seuls un instant, ton baiser ne fut ni plus exaspr ni moins balsamique que de coutume.... Tu demeuras bonne, rieuse, accorte, comme toujours. C'tait pourtant en mai, amie point comdienne, et le jardin que me vantait ton pre serait si glorieux cette anne et recommencerait avec tant d'exubrance et de prodigalit sa carrire dont nous avions suivi les progrs avec tant de sympathie l'autre t.... Et tu n'avais point dmrit, tu n'avais point vieilli. Pas une allusion la vie nouvelle qui commenait pour moi et aux consquences de notre sparation.... Nous nous quittions bons camarades, comme nous nous tions rapprochs.... Les premiers mois de l'absence, je m'chappai, de loin en loin, de la ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon gosme, de te trouver toujours rose, rieuse et vaillante. La dernire fois, c'est d'un air trs simple et avec une pudique rougeur bien loyale, nullement affecte, que tu te levas mon entre.... J'interrompais ton tte--tte avec le fils du charron.... Vous tiez attabls prs de la fentre.... Assis ma place habituelle, le gars me tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la faon dont tes yeux clairs me dsignaient, pour ton fianc, le ferme et crne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te mettaient en gaiet autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne se ft pass entre nous, de croire, mon enfant, ton innocence, bien entendu cette innocence de la chair, dont parlent le catchisme et la posie suranne--car pour celle de ton coeur, de ton bon coeur, je n'en ai jamais dout.... Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur _baes_, le mle de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme devant. C'tait mal, pervers cela, et sortait de notre honnte commerce des jours passs. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec colre, mais sans effarouchement, sans pruderie affecte, tu me regardas d'un air surpris, d'un air indiffrent, de l'air inconsciemment cruel dans son affabilit mme d'une personne renseignant un visiteur qui se trompe d'adresse.... Pas d'autre changement en toi. Tu restais mon bon camarade, ma blonde rjouie. Tu te laissas embrasser, tu te _laissas_ embrasser... si passive, que je n'eus plus envie de recommencer. Et sans qu'il y et eu reproche ou autre explication, toute vellit de renouveau amoureux avec toi me passa.... Cela fut si simple, si digne, si dpourvu de mise en scne et de posture que dans le moment je fus conquis la situation nouvelle sans un regret, sans un dpit, mme pris de vnration pour l'extraordinaire fille. Je fus mme de belle humeur, je riais et te racontai, un peu en hbleur et en gascon des histoires merveilleuses de la grande ville, et le soir, quand ton frre rentra, accompagn du charron membru, je perdis royalement, au billard, deux tournes de bire blanche, et tu pus croire,--oh! le complment suave de ma chair!--que je te perdais avec autant de rsignation et de srnit que le reste de l'enjeu.... Vois, la contagion de ton insouciance et de ton temprament peu romanesque; l'aprs-midi, je ne songeai pas mme faire un tour au jardin, ou aller _seul m'asseoir_, lgiaquement, sous la tonnelle.... J'entrevoyais, au del de la cour, les rouges pivoines enrichies de diamants par la dernire averse et je respirais des bouffes de terre humide et de fleurs potagres.... --Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!... --Tout l'heure, _baes_, tout l'heure!... Mais prsent, rentr la ville, ce n'est plus la mme chose. C'en est fait de mon beau calme, de mon indiffrence, de mon ddain, de mon renoncement. Veux-tu croire, succulente fille, amoureuse au ragot inoubliable, que je souffre l'ide de ton mariage avec ce rustre aux treintes victorieuses! Je me le reprsente l'oeuvre, le gaillard expditif. Un voile passe devant mes yeux. Vrai, s'il tait ici, je lui chercherais querelle, moi qui l'ai compliment sincrement, moi qui ai mis et sans arrire-pense, alors, vos mains l'une dans l'autre, et qui ai promis d'assister la noce.... Pardonne cette dclaration, la premire, mais depuis, je commence croire que je t'ai aime. C'tait donc de la passion pour de vrai, et non de la bagatelle, du simple plaisir, de l'amusement corps corps que nous prenions sous la tonnelle du banal jardin.... Heureusement, positive campagnarde, que tu n'as jamais lu de livres et d'autres btises o des gens, sous prtexte qu'ils se voient volontiers de prs, se lamentent, rvassent, prorent, se rongent le coeur, se boudent, se jalousent au lieu de profiter de l'occasion et du temps, et de s'accoler, et de se mler.... D'ailleurs, tu n'y comprendrais rien. C'est la ville qui rveille et entretient chez nous ces lubies, ces chimres d'enfant gt, ces recherches de midi quatorze heures, et qui nous fait regretter,--oh! ne ris pas trop!--comme des trsors de bonheur, des priodes culminants de batitude, des paroxysmes de flicit, l'habitude, le passe-temps, le plaisir machinal, le pis-aller d'autrefois.... Tu ne ressasseras pas le pass, toi, ma placide et simplice compagne des francs jeux, tu ne rumineras point ta vie morte et ne connatras jamais les lancinantes nostalgies, ma simple et rose femelle, quand des enfants, beaucoup d'enfants, te seront venus.... --Un tour de jardin, Monsieur Jules.... Ah! _baes_, je ne hausserais plus les paules et ne ferais plus le fort, l'homme raisonnable prsent. Le jardin! Je m'y prcipiterais, j'y courrais en fanatique, je m'y plongerais, comme dans un sanctuaire miraculeux, la fin d'un mlancolique et fervent plerinage.... Ah! ce Jardin! Ce que je m'y promne, d'ici, en pense, ce que j'en hume les parfums violents, ce que j'en admire les fleurs barbares, ce que j'en croque les fruits rches. Autant ces objets taient passifs, couchants, effacs, tout ma dvotion, l-bas, au temps de ma liaison avec ta fille, digne _baes_, autant prsent ils me hantent, m'obsdent, me bourrlent, imprieux, narquois, dsirables. Pas un dtail que ma mmoire ne me rabche. Les plus futiles sont les plus acharns. Le revers de la main dont le charron s'essuie le front et rejette en arrire sa casquette de soie; la couleur saurette de ses bragues rapices, la camisole rose de la petite, les turquoises de ses boucles d'oreille. Une touffe de penses qui expiraient, dans un verre d'eau sur le comptoir. L'odeur de la pipe. L'orteil qui passe par le bas trou du pacant, mon rival, lorsque, assis en balanant les jambes, il a laiss choir son sabot. Et l'air de petite mnagre en perspective, de petite femme qui soignera bien son homme, l'air un peu dgot mais compatissant et prometteur aussi, dont elle a regard l'orteil du robuste ouvrier. Les bouffes lourdes qui soufflent du jardin.... Le clapotis de l'eau dans le bac o elle rince les verres; le glouglou du robinet.... Leurs yeux d'une btise si affolante, le claquement de lvres luron du gaillard, sa faon de se caler sur ses hanches et de se cambrer... et l'ostensible apptence de la fiance, devant ce prochain coucheur. Toutes ces choses, toutes, toutes, bien d'autres encore me suffoquent, compactes et pesantes, et se rsolvent en larmes contre les parois de mon coeur. Et je rapproche de ces scnes rcentes les choses anciennes, celles de mon rgne, de mon pouvoir sur _elle_. Minutes incomprises, minutes mconnues, minutes si chres prsent! Riens que je voudrais revivre au prix du restant de ma vie! Au jardin du cabaret sur la grand'route de Hollande, mes souvenirs butinent comme des abeilles; mais le miel qu'ils en rapportent tourne l'amertume. C'est une assiette de soupe au lard que tu mis un soir d'hiver devant ton lendore de frre et que tu plantes prsent devant ton _baes_ fessu, aux cheveux filasses, aux yeux d'enfant, aux bras terribles. Et le chemin bord de saules, qui me conduisait ta porte; l'accotement troit et poudreux, longeant le foss stagnant, et, par del les bls, l'clair d'une faux qui fait lever les sauterelles. Et le soir qui tombe, et la cloche du village qui te fait dire: Dj neuf heures! et la nuit ferme sans un rverbre, sans une lanterne, quand je sors du cabaret. Et nos mains et nos lvres qui se concertent une dernire fois dans l'ombre, aprs que tu as pouss les volets.... Et les longs silences, quand tu te penchais sur ta couture avec, pour les scander, cet ternel: Oui, Monsieur Jules, ainsi vont les choses de ce monde! O chre bte qui me manque!... Dire que je sais mme prsent, quel moment tu soupirais! Dire que tout cela est pass, bien pass; que tu ne me seras jamais plus ce que tu m'as t, que je vieillirai, que je vieillis.... --Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!... Ah oui! le Jardin! PARTIALIT Au dieu de l'Esprit et de la Discipline s'oppose le Dieu de la Nature et de l'Ivresse, la force purifiante, la force ogiastique, au grand ducateur de l'homme, la grand trouble des mes, l'ardent imitateur des tres. Edouard Schur. Te le rappelles-tu, chre me, ce dimanche, en Campine, il y a trois ans.... Nous descendions du tramway vapeur Saint-Antoine,--_Sinte-Teunis_, comme ils disent l-bas, familirement, en clinant presque le bnin patron. Oui, nous avions us de ce tramway vapeur qui dessert prsent, dans les deux sens, la rfractaire contre l'orient d'Anvers. Je nous vois encore quitter la chausse, pour dtourner, droite, derrire une ferme, puis nous engager, travers la bruyre, dans un sentier sablonneux menant cet cart de Zoersel, dont le nom seul, musique de source qui sourd, nous captivait. Comme nous marchions, allgres, mais taciturnes, non sans nous enliser dans les ravines, la pense du prosaque vhicule que nous venions d'abandonner persistait m'irriter l'esprit. Ainsi le dboire s'attache au palais. Pense trs latente et pressentiment plutt que sentiment. Fcheux point de dpart, tout de mme, car, propos de ce tramway de malheur, je me remmorai la rcente indignation d'un journal trs clair contre les brutes de la Campine. N'avais-je pas lu quelque chose dans ce genre: Savez-vous ce qui arrive maintenant dans nos consciencieuses campagnes? (Consciencieuses, l'pithte y tait, et juste, quoique le scribe ne l'et pas fait exprs.) C'est difiant. On s'est imagin que le chemin de fer vicinal est le diable en personne (pourquoi pas?) et l'on oppose tous les obstacles possibles la construction de son rseau. Tous les jours on signale des actes de mauvais gr, qui vont parfois jusqu'au crime. On accumule sur les voies des troncs d'arbres, d'normes pierres, et l'on arrache les rails l o on (_la-ou-on! la-on-ou!_) croit pouvoir le faire sans tre surpris. On drange aussi les aiguilles des excentriques pour provoquer des draillements; de grands malheurs ont dj failli arriver. Enfin dimanche dernier, deux villageois croyant faire oeuvre pie, ont tir un coup de pistolet sur le machiniste qui fait la navette entre Schilde et Wyneghem. Tous ces faits, qui montrent, sous un jour si rvoltant, l'ignorance et la brutalit de nos ruraux, sont attests par le clrical _Phare de l'Escaut_ qui les dclare dignes de peuplades sauvages. Ce journal ajoute, ce qui est plus caractristique encore, que ces mfaits se commettent avec la complicit morale de toute la population qui y applaudit. La diatribe ne me revint pas intgralement l'esprit en cheminant dans les varennes hantes par ces pseudo-vandales. Cependant, je parvenais en reconstituer les principales beauts. Je me rptais ces phrases topiques et les ruminais avec un singulier dlice. Ces voltairiennes dolances me rendaient encore plus chre l'atmosphre de cette matine dominicale au coeur du fruste pays. D'ailleurs, pour exalter mes amours jusqu'au paroxysme, il me suffit d'imaginer le pire opprobre dont la foule rpouve accablerait mes lus!... Si je ne te communiquai pas, mesure qu'elle se dveloppait, cette mditation en quelque sorte apritive, c'est que je craignais une mprise de ta part devant l'indtermin, et peut-tre une injustice, devant l'apparente frocit de ma pense. Peut-tre apprhendai-je que, traduite en paroles, elle ne s'ventt comme un bouquet compliqu et subtil. Pudeur de la trs intime pense! Peur de la voix qui trahit ce que la parole dguise. Silence gard non par crainte de trop bien se comprendre, mais par crainte de ne pas concerter assez.... Que de circonstances entretinrent et rehaussrent ces vagations! A mi-chemin de l'tape une pluie chaude tomba. Trop anodine pour friper ta lgre toilette de barge, elle suffit pour mettre en liesse la vgtation altre. L'odeur aromatique et pntrante que cette aspersion fit sortir des arbres! Ma ferveur patriale s'en rjouit comme d'une caresse arrache ce ciel renferm et cette plaine exclusive. Le pays m'assimilait ses crnes rfractaires. Il me savait pris de longue date, de la pluie, des glorieuses pluies d't de la Saint-Mdard qui, despotiquement, pourrissent les foins et avarient les moissons, mais qui flattent et satinent les feuillages et allaitent les grands arbres au choc des nues mamelues. Ce dimanche faste, lourd d'accalmie, je me sentis presque dfaillir de gratitude au parfum rveill, au parfum vierge des sves. Les essences pubres, titilles par l'averse, s'efforaient de prcipiter, forces d'effluves capiteux, les spasmes d'un orage lent venir. Chaque rideau d'arbre mettait son arme particulier. Dans ce concert, le parfum des chnes tait le plus fort; fleur viril de l'hercule des arbres. Les bouleaux expiraient des senteurs moins cres, moins effrnes. Les pins religieux et continents, trop tents, trahissaient leurs angoisses par des bouffes d'encens mystique; tandis que bruyres et genvriers, non moins effervescents, se livraient aux abeilles perdues. Comme, par ce temps quivoque, pays et paysans taient corrlatifs! Et ce ciel verdtre o des quadrilles de nuages s'entranaient pour la chevauche dcisive ou s'vitaient, avec des feintes de lutteurs qui tardent en venir aux mains et qui, avant le corps corps, amusent et exacerbent l'anxit du tapis! Et, par moments, cet horizon plomb, opaque, tout d'une teinte, travers d'obliques clairs et de fallacieux coups de soleil!... Autant d'annonciateurs des faces mystrieuses, dlicieusement nigmatiques, de mes braves bagaudes campinois, de ces faux apathiques aux flins et inquitants sourires, aux poses languides aux lents regards capons! Et, plus bas, la verdure mouille, en sueur, luisait comme aprs la rixe, l'amour ou la corve, les roses joues pleines. Et, sourdant du sol, comme d'une croupe fumante, cette vapeur si lourde, si oppressive qu'elle ne montait pas jusqu'aux branches ragaillardies, mais n'ouatait que les broussailles!... Qui dira jusqu' quel point, mon aime, nos sensations se rapprochrent durant ce houleux silence. Aujourd'hui, je tenterai de te confesser les miennes malgr que je rle et que je suffoque encore en les imaginant: Te sentant menace, environne de dsirs hostiles, j'aurais d t'aimer mieux, n'est-ce pas? Eh bien, non! d'occultes rivaux, d'imminents ravisseurs m'incitaient je ne sais quelle flonie, quel partage de mon unique trsor. Je perus des dclarations bourrues bruissant tes oreilles, c'tait comme si les plus entreprenants te soufflaient leur haleine au visage; les froissements des branches devenaient des attouchements de sylvains. Qu'importe! Je n'en prouvais aucune jalousie. Nous avancions. Sans m'chauffer tu te blottissais contre moi. A l'entre de cette sente travers la chnaye, o les feuillages rapprochaient tellement leurs ramures qu'un char de moissons y avait accroch au passage des pis et des brindilles de foin, tu t'arrtas net comme si des bras allaient t'treindre et t'emporter. Je vis ce mouvement mais n'y pris point garde. Je t'entranai en avant. Plus loin, tu frissonnas l'alerte d'un cureuil grimpant au fate d'un sapin. Je ris de tes transes. Depuis ce moment tu semblas te rsigner. Ce ne fut plus, jusqu' notre arrive Zoersel, dans ton coeur comme dans le mien, qu'un doux et mystrieux serrement, qu'une angoisse trangement voluptueuse. Et ce clocher qui avait eu, tout le temps, l'air de nous conjurer! Aprs avoir pass quelques tnements de maisons, au tournant d'un dernier coin qui nous masquait la perspective, nous dbouchmes dans une sorte de carrefour, devant le cimetire, l'heure o finissait la grand'messe. Et, brusquement, de tomber sur un attroupement de jeunes blousiers, camps sous un tilleul centenaire pour voir dfiler leurs savoureuses paroissiennes, avant de se rpandre dans les estaminets.... _C'tait eux_: Les patauds trs entreprenants, ennemis jurs de la ville et des oeuvres urbaines, les gaillards exubrants, mais sans aucune urbanit, les rfractaires que nous signalaient, depuis des heures, la suite du cuistreux journal, le ciel bougon, la campagne haletante, la pluie trop tide et les sves exaltes. Monts en couleur, les pommettes et les oreilles avives par les ablutions dominicales et le raclage chez le frater, sangls dans leurs bragues de drap noir bien cati; la casquette de moire rafale dans le cou, ou pose de travers en borgnant de la large visire les plus dgingands de ces farauds; les sarraux bleus empess, fronant l'encolure et ballonnant comme une cloche; mains en poches ou bras croiss; tous cals comme des lutteurs, dans la posture avantageuse et luronne du cochet du village qui se sait la cible des plus convoiteuses oeillades de sa paroisse. La plupart n'arboraient que de naissantes moustaches ou qu'une mouche de poil follet. Il y avait dans ce rassemblement des cadets de seize ans comme des gars de trente; de grands poupards, un peu veules, blonds comme le chanvre, aux yeux d'un bleu de faence, l'air timide et passif, coudoyaient des brunets muscls et trapus, friss comme des moutons, aux prunelles ardentes et veloutes. Et dans le tas de ces gaillards de complexion normale, s'insinuaient un ou deux rousseaux chafouins et grls, puis l'invariable bossu, le loustic de la bande, et enfin, le non moins fatal innocent, le mystrieux prdestin, ayant pouss la pluie et au vent, maltrait ou choy suivant la superstition dominante, tantt objet de terreur, tantt ftiche bienfaisant, tenu tour tour pour un visit de Dieu et pour un possd du diable, battu comme pltre et lapid pendant l'pizootie ou aprs la grle ou le feu; entretenu et dorlot la veille des moissons, et, sous ses guenilles, plus beau, plus sain encore que les plus plastiques de ses compagnons, tellement beau que les faneuses aux champs se signent et s'enfuient lorsqu'il rde autour d'elles, autant par crainte de polluer l'oeuvre divine que de tenter le dmon.... Et pourtant elles ne sont pas filles se laisser facilement rebuter! Mannequines dans leurs cottes bouffantes, fires de leur fichu de damas ou de laine frange, des coiffes ailes ou des bonnets enrubanns encadrent leurs visages ronds. Leurs galbes voquent plutt le fruit mrissant, un peu rche et acidul, que la fleur satine aux fragiles ptales. Pataudes l'piderme rsistant, prpares, par les morsures du soleil et les geles corrodantes, aux non moins pres baisers de leurs galants. Hanches fournies, gorges fermes et protubrantes dfient rudes treintes, accolades intempestives, inopins corps corps parmi les foins nouveaux des meules ou les foins plus suborneurs encore des granges. D'avance leurs yeux hardis et lascifs scrutent et palpent sans vergogne les formes de leurs pouseurs. Femelles solides comme les mles, aussi libres que leurs compagnons de charroi et de culture, trayeuses sans prjugs; pour peu que le poursuivant temporise, elles sont capables de lui dclarer brle-sarrau leur lgitime envie et mme d'essayer leur coucheur avant les noces. Dam! on ne connat pas le divorce au village et, comme elles disent, on n'achte pas un boeuf pour un taureau! Lourdes dvotes, pour se donner contenance, elles manipulent des missels graisseux imprims en caractres d'abcdaires l'intention de ces liseuses nonnantes et leurs doigts gourds dfilent machinalement des chapelets de buis. Il nous fallait passer, couple intrus, entre la procession des femmes et l'immobile carr des regardants. Apparis, nous drglions la communaut; nous manquions l'difiante sparation des jupes et des blouses. Surpris par notre prsence insolite et presque dvergonde, on nous dvisagea, droite et gauche, d'un air torve et pantois. Cette confrontation ne dura que quelques secondes; en me la rappelant, j'en ai froid jusqu'aux moelles; mais j'en regrette la dlicieuse angoisse et le charme pervers. Ce monde m'tait plus affectif que sinistre. Masss sur le mamelon au pied de l'arbre, affriols au passage de leurs pataudes, n'est-ce pas que ces laboureurs en parade dgageaient un fluide plus imprieux et plus magntique que les grands chnes de tout l'heure? J'augurai d'emble leur solidarit dans n'importe quelle entreprise, et un terrible danger pour moi; mais surtout pour toi, trop dsirable citadine! Sans doute, avant d'arriver jusqu' toi, ils me passeraient sur le corps. Mais aprs? En se ddommageant de leur longue continence, en se dgorgeant jusqu'au soulas, ils assouviraient du mme coup leur haine contre la cit.... Eh bien, sous la menace d'une catastrophe, je refusais d'abhorrer les prochains ravisseurs. Aberration, dtraquement, monstruosit; appelle cela du nom que tu voudras, mais je jure que, durant ces minutes climatriques, je ne t'aimai plus qu'en eux; oui, dans mon for intime je leur savais gr de te trouver leur got; misrable que j'tais, la perspective de la conscration suprme, oui, de la tragique et dernire conscration de ta beaut, par ces connaisseurs expditifs, au prix de mon sang, au prix de notre sang _et de tout le reste_, m'ouvrait je ne sais quelle perspective de criminelle batitude.... Pardonne-moi la rvlation d'une faiblesse aussi irrmissible que le vertige!... Par un trange ddoublement de la conscience ou par la force de l'habitude et du prjug, mon allure et mes dehors ragissaient de leur mieux contre le mental abandon de ce que je croyais possder de plus prcieux au monde. Rien ne transpira de cette prmditation. Ma conduite continua de dmentir ma pense. Combien emprunt et menteur mon air de supriorit et de bravade en prsence de tous ces rustauds dtermins, gaillards du premier mouvement, butts dans leur frnsie charnelle, qu'une impulsion, oh! un rien d'impulsion, un geste, un pas de l'un d'eux, prcipiterait tout d'un bloc vers l'attentat! J'essayais de leur en vouloir et n'y parvenais pas; au fond, j'tais presque humili et chagrin de me sentir confondu dans leur gnrale rprobation des gens de la ville. Pour tout dire, la lin de l'aventure me porterait supposer que je ne parvins pas leur donner le change sur mes sentiments, qu'ils ne furent pas dupes de ma crnerie, et que s'ils feignirent de se laisser prendre mon abord rsistant et agressif et de s'en laisser imposer, ils lurent et sentirent combien troitement je tenais pour eux, combien indlbile se rvlait notre communion. Pour toi, comme pour n'importe quel profane, je devais avoir l'air de les tenir en respect et de les ptrifier sur place. Tu sais prsent quoi t'en tenir sur l'hroisme de ton chevalier! A la vrit, loin de mduser ces blousiers, le regard que j'apposais au choc de leurs prunelles, la fois lubrifies par la luxure et enflammes par une promesse de carnage, les flattait et les suppliait. Quant aux paroissiennes, furieuses de voir se dtourner ton profit l'attention des plantureux garons, elles nous tmoignrent peut-tre des sentiments moins quivoques; leurs physionomies mafflues exprimaient une haine sans mlange. Leurs sourires pincs, leurs clins d'oeil obliques luisardaient comme des braises. Sois sre, pauvre amie, que si mes pronostics se fussent raliss, jalouses, ces Katto, safres comme des chiennes, n'auraient jamais permis leurs Jann ragotants de te possder vivante. Aussi, tu baissas la tte sous l'anathme de ces prunelles!... Ce qui m'entranerait dcidment supposer que les villageois nous pargnrent parce qu'ils flairaient mon faible pour eux, c'est qu' mon simulacre de dfi quelques-uns des blousiers rpondirent en me tirant ironiquement leur casquette. Sois tranquille, avaient-ils l'air d'insinuer, nous te connaissons, mon beau monsieur. Faux citadin, me rurale, transfuge repenti! Au besoin, plutt que de nous contrarier, tu nous prterais main-forte et ferais notre jeu; car en toi commande notre race, bouillonne notre sang et couve notre humeur. A peine les emes-nous dpasss, en leur tournant le dos, qu'ils nous gratifirent de quelques quolibets souligns par des rires grillards. Aussi, tu pus croire que je les avais rellement mats.... Seule une terrienne plus effronte que les autres, encourage et pousse par ses compagnes, se dtacha de la file en courant, nous rejoignit, se tint en travers de notre route et avisant la brasse de bruyres que tu avais cueillie, nous dcocha cette boutade plus gracieuse qu'offensive: --La petite _signorine_, prenez garde que les abeilles de Campine ne viennent vous rclamer tout l'heure les fleurs que vous leur drobez! Et elle s'en retourna, plus interloque que nous, ce qui n'empcha pas la galerie de l'accueillir son retour par des vivats et des effusions de gestes; convaincus que la pataude nous avait gratifis d'une de ces normits qu'engraisse et que farcit la langue flamande. Quelques grasses hues furent lances sur nos talons par acquit de conscience. Hors de danger, nous n'changemes pas un mot. Plutt troubl que gn, sans la moindre rancune contre ces rustauds, je m'abstins de te parler de l'incident, craignant autant d'piloguer sur leur licence, que d'avouer ma blmable partialit leur gard. --Franchement, me disais-je, _elle_ n'a pas se plaindre! Les lurons sont rests platoniques tout de mme! Ils lui devaient un hommage, et tant pis si l'expression en est un peu crue! Et, pour rester sincre, j'avouerai qu'il y eut chez moi, aprs l'inoffensive issue de cette aventure, plus de dconvenue que de soulagement. Il recommenait de tomber une tide et intermittente pluie d'orage, d'un orage honteux et contraint. Tout ce que notre terre contient de dsir morne et refoul, de leurre poursuivi et d'amour lud, de forces aux prises avec l'inertie, se rsumait, cette heure, dans ces solitudes, dans la cloche qui balbutiait l'angelus de midi, dans la terre qui suait, dans cette chaleur blanche comme certaines colres, dans les arbres flagells par l'onde et ne cessant d'expirer leurs sves sans parvenir en saturer l'impassible, l'implacable espace, mais surtout dans notre accablant silence trahissant une gne rciproque et mettant entre nous un secret ou plutt une scrtion. Sans souci des reprsailles annonces par la terrienne, pour te donner contenance, tu compltais ta moisson d'amthystes fleuries. Que craindre encore? Un essaim d'abeilles autrement farouches et gloutonnes t'avait guigne et menace l-bas, au tournant du cimetire. Tacitement nous prmes un autre chemin pour regagner la grand'route banale et le non moins banal railway. En retournant sur nos pas, nous n'aurions plus trouv, assembls au carrefour, tes inquitants admirateurs.... Pourquoi prouvais-je le besoin de mettre des lieues entre nous et le tilleul de Zoersel? Plus nous nous en loignions, plus l'arbre tutlaire et sa niche de rustres florissants m'obstruaient la mmoire. Et, durant toute cette journe de pathtique villgiature, tant au dpart qu'au retour, la nature panthe fut de connivence avec nous, ou mieux, elle nous tourmenta de son malaise, de sa crise, de sa passion sourde qui n'clatait pas. Et nous nous boudions, par contagion, comme le soleil boudait la terre; et nous aspirions je ne sais quel redoutable inconnu! Hlas, pauvres nous, venus dans cette contre vivifiante pour y ragoter notre mutuelle tendresse, sentions s'y fondre, s'y anantir, tout ce qui nous restait d'ardeur l'un pour l'autre! Nous ne nous suffisions plus.... Le souvenir d'un stupide article de journal! Telle l'origine de notre inavouable malentendu. Les lments avaient pris un malin plaisir entretenir, d'heure en heure, ce germe de dissentiment, en me suggrant ds la descente du tramway, une anormale et pernicieuse admiration pour les destructeurs. L'aspect sous lequel s'annona leur contre justifia leur excessive originalit. Sous peine de discordance, c'tait bien ainsi que devaient se comporter envers les civiliss les terriens de ce terroir! Ils ne pouvaient mentir leur milieu farouche et hallucinant. L'aprs-midi dclinait lorsque nous nous aventurmes dans la vaste Bruyre des Vanneaux. Il avait fait, je ne saurais assez insister sur ce point, gris, opaque et nervant, tout le jour, avec des claircies ambigus, des sourires faux, des rages en dedans. La temprature affectait des accablements et des suffocations, comme d'un coeur qui voudrait s'ouvrir mais qui n'ose, et qui se dissout faute de s'pancher. Et voil que, tout coup, le soleil boudeur et taquin, las de son jeu cruel et de ses ternelles refuites, sur le point de quitter l'horizon, se dcida en finir une bonne fois avec sa victime et, dchirant enfin sa tunique de nuages, vautra la plaine, navre, mit l'horizon feu et sang, consomma son rouge viol. Alors seulement, chre ange, dbarrass de mon ide fixe, de ma dltre obsession, je te jetai la drobe un regard de compassion et de tendresse, tandis que la bruyre t'claboussait de ses rubis.... Et ce fut comme si quelque victime d'expiation venait d'tre livre ta place, aux amoureux en peine, sous le tilleul fatidique. HIEP-HIOUP! La ferme du _Boschhof_ ou Maison Forestire tait situe entre Wortel et Ippenroy. Pays dsol mais plein de caractre, comme disent les peintres d'aujourd'hui: des bruyres couleur de rouille, des sapins d'un vert noirtre, des gents d'or, et l un de ces marais glauques et figs, entours de genvriers, que nos paysans appellent _vennes_, de rares chnayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l'air de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourment que la plaine est quite et amortie. Le contraste s'tend du dcor la population: au noyau des habitants primitifs, gens rsigns et laborieux, sont venus s'ajouter, cause du voisinage de la frontire hollandaise et du Dpt de mendicit d'Hoogstraeten, quelques rafals, d'humeur moins chrtienne, vivant de contrebande, de braconnage et de maraude. Les Overmaat, habitants du _Boschhof_, de pre en fils, fermiers et gardes forestiers des comtes de Thyme, grande famille nerlandaise aujourd'hui teinte, passaient pour les paysans les plus aiss de la contre. Jakk Overmaat, le dernier garde, tait un superbe gaillard de vingt-cinq ans. Solide comme le chne, droit comme le sapin, sain comme les bruyres! dit-on l-bas de ceux de sa trempe. La mort subite de son pre et d'un an qui devait hriter des fonctions paternelles rappela Jakk du sminaire de Malines o, comme la plupart des cadets de fermiers flamands, il se prparait devenir cur. Il rapporta du collge des manires dfrentes, et les livres avaient fait lever dans son imagination ce grain de merveilleux qui germe au fond de toute me campinoise. L'air rserv, plus grave que son ge, il tait une sorte d'oracle pour sa paroisse. Le caractre ecclsiastique qu'il avait failli revtir ajoutait son prestige. Les rfractaires mme vantaient son humanit et son esprit de justice. S'il tenait distance les familiers, il ne se connaissait aucun ennemi et pas une mre qui ne l'et rv pour gendre. Sa vieille mre lui aurait bien dsir qu'il se marit, mais le jeune homme un peu farouche ne se pressait pas, sincrement convaincu de n'tre jamais plus heureux qu'auprs d'elle. Tout alla bien jusqu'au jour o l'appoint des irrguliers s'augmenta d'une pauvresse et de sa fille, exiles d'on ne sait combien de patries et qui obtinrent de la charit du comte de Thyme, la jouissance--puisque cela s'appelle ainsi--d'une masure abandonne, sur la lisire des bois, de l'autre ct du _Boschhof_. Comme leurs pareils, ces trangres vivaient de rares aumnes, d'un peu de travail et de continuelles rapines. Leurs ressources avouables consistaient dans la rcolte des champignons et des fanes et dans la fabrication des paillassons. En outre elles avaient ouvert un dbit de liqueurs dans leur taudis et la vieille disait la bonne aventure sa clientle de pieds-poudreux et de claque-dents. La fille tait une grande pice, dgingande, maigrichonne, les cheveux bouriffs luisant comme du charbon, l'ovale allong du masque trou de deux yeux noirs comme l'orage, toute sa personne serpentine travaille par un brasier intrieur. En somme, une femelle peu engageante pour les terriens honntes, friands de blondines poteles et d'humeur placide. Aussi elle ne recruta de galants que parmi les manouvriers de passage, les porte-balles, les forains, les valets infimes ou parmi les braconniers qui l'associaient comme recleuse ou comme chienne de garde leurs entreprises. Encore fallait-il qu'elle les provoqut ouvertement, car, aussi dcris qu'ils fussent, ces gueux avaient trop de vergogne pour tirer vanit de leur aubaine. Au demeurant, la gaillarde avait bon caractre. Comme ceux de sa gent, elle n'en voulait qu' l'autorit, au garde-champtre, au gendarme, au juge, aux riches et leurs salaris, en gnral ces heureux qui dtiennent la terre et l'argent ou qui traquent, pourchassent et vexent de mille faons les ventres creux et les goussets vides. Mais ceux-l, elle les hassait pour toute la chrtient et il n'est pas de mchant tour qu'elle n'et voulu leur jouer. Les villageois l'avaient appele _Hiep-Hioup_! cause de ses interjections favorites qu'elle accompagnait d'un entrechat et d'un claquement des doigts, et bientt elle ne fut plus connue que sous ce sobriquet. Cette paroissienne devait avoir fatalement maille partir avec Jakk Overmaat. La sorte de respect et de sympathie que le garde inspirait jusque-l aux plus incorrigibles vauriens irritait particulirement la mtine. Elle n'admettait pas qu'on isolt cette casquette galonne de la lgion des tourmenteurs du pauvre monde. Un jour elle tait en train, la cogne au poing, de faire subir aux bouleaux du domaine confi la surveillance du garde, un mondage de sa faon, lorsque le fils Overmaat arriva de ce ct. Au lieu de fuir, elle rassembla, de l'air le plus insouciant, une abondante provision de rame. Il la tana sans colre, l'engageant venir demander plutt la ferme les bches dont elle aurait besoin. La noiraude le regarda dans le blanc des yeux, et lorsqu'il eut fini de bredouiller sa semonce, elle lui rit au nez d'un rire aigre comme un trille de fifre, puis tourna les talons et s'enfuit en sautant et en brandissant la cogne: Hiep-Hioup! Ce rire strident causa au garde un embarras et un malaise qu'il n'avait jamais prouvs. Le reste du jour, il l'entendit grincer son oreille. Pour la premire fois de sa vie il fut mcontent de lui-mme et se trouva infrieur son poste. Sa mauvaise humeur durait encore, lorsque, quelque temps aprs, l'aube, il trouva Hiep-Hioup accroupie dans les taillis, occupe dnicher des oeufs de faisan. Il bnit presque cette occasion de se rconcilier avec lui-mme; sur un ton qui n'admettait pas de rplique, il lui ordonna de vider le contenu de ses poches et de remettre les oeufs dans le nid. Comme elle n'en faisait rien, il lui prit le bras et le serra assez fortement. Elle cria comme une taupe mordue par un chien, laissa choir les oeufs qu'elle cachait dans son tablier, les crabouilla sous son sabot, puis, se dgageant de sa poigne, elle dtala toutes jambes, non sans lui jeter son: Hiep-Hioup! le plus moqueur. Jakk la vit s'loigner, ahuri, sans se rsoudre la conduire chez le garde-champtre. C'est peine s'il marmonna une menace de procs-verbal. Son beau zle et son dsir de revanche taient loin et il demeurait tout camus, plus dmont que la premire fois, par cette physionomie troublante et ce je ne sais quoi d'effront et d'agressif qu'il n'avait jamais connu une femme. Et ces yeux de braise, et cette voix grle et rauque lui causrent des insomnies. Encourage par les deux premiers avantages remports dans sa campagne contre le garde des comtes de Thyme, la mauvaise engeance chercha maintenant se trouver sur son chemin. Elle ne se mettait plus en frais de ruses pour lui cacher ses dlits. Elle rdait de prfrence aux alentours du _Boschhof_ et oprait pour ainsi dire la barbe de Jakk. Lui, au contraire, n'avait-pas encore recouvr sa srnit et son calme, et le rsultat piteux de ses dmls avec la maraudeuse, loin de l'engager affronter une nouvelle affaire, lui faisait craindre de se mesurer une troisime fois avec elle. Il l'vitait ou dtournait la tte et les regards son passage. Il leur arrivait cependant de tomber nez nez, et Jakk avait alors une mine si trange, un tel air de matou chaud la fois penaud et rancunier, il rpondait si piteusement au bonjour impertinent de la dessale, que s'il n'avait pas eu la rputation de ne jamais lever le coude, on l'aurait cru sous l'influence du genivre. --Suis-je bte! se dit la fin Hiep-Hioup. Mais c'est qu'il m'aime, le nigaud! Et cette dcouverte la plongea dans une terrible bonne humeur. Les gagne-deniers qui elle en fit part crurent qu'elle plaisantait, mais cela ne les empcha pas de trouver l'invention exquise et de la corner tout venant. Un dimanche, l'heure de la premire messe, Jakk avisa Hiep-Hioup en train de chasser le lapin au furet dans les labours avoisinant le _Boschhof_. Avertie de l'approche du garde, l'incorrigible braconnire avait siffl la bestiole lance au fond du terrier et l'ayant saisie et loge, sans trop se hter, sous son corsage, elle attendait, de pied ferme, le trouble-fte. Jakk commena par insinuer rapidement le poing entre l'toffe et la chair, dnicha le furet et lui tordit le cou. Puis, aprs avoir rejet loin de lui l'animal et secou ses doigts sanglants cruellement mordus par la victime, il se mit en devoir de conduire Hiep-Hioup chez le garde-champtre de Wortel. Cette excution avait fait l'affaire d'une seconde. Hiep-Hioup n'en pouvait croire ses yeux. Pour sr on lui avait chang son complaisant Overmaat. Ce fut bien pis lorsqu'elle fut revenue de la stupfaction cause par ces procds expditifs et qu'elle essaya de ses grimaces habituelles. Menaces, dfis, cabrioles, cris de rage, regards de basilic ne parvinrent pas intimider le justicier. Il fallut qu'elle embott le pas. En route il lui fit de la morale sur un ton trs calme qui mit le comble au dpit de sa capture. L'instinct de la braconnire la servait mal; il lui et suffi, en ce moment encore, d'un mot de douceur pour amollir la rsolution du garde, pour qu'il la relcht de nouveau. Car elle avait devin plus juste l'autre fois: Jakk aimait Hiep-Hioup. L'honnte garon, d'humeur un peu apathique, que n'impressionnaient pas les yeux bleus si caressants des paroissiennes de sa condition, avait t retourn jusque dans les moelles par les simagres de cette crature. Mais la chose tait si anormale, si odieuse, qu'il n'osait se l'avouer lui-mme et qu'il se ft tu plutt que de la confesser. Seulement, depuis quelque temps, lorsque sa mre vaguement inquite insistait pour qu'il prt femme, il rpondait ses propos avec une brusquerie et un air rogue qu'il n'avait jamais montrs autrefois. De l aussi, des luttes, des remords, et l'nergie inattendue dont, voulant ragir toute force, il venait de faire preuve. Mais il se trouva que l'aventure qui devait affranchir le gars des enchantements de Hiep-Hioup tourna sa confusion et le perdit jamais. Procs-verbal ayant t dress, la picoreuse cite devant le juge de paix et Jakk appel en tmoignage, celui-ci, revenant sur ses premires dclarations, tenta de blanchir la coupable. Il se contredisait tel point dans ses deux dpositions, qu'il faillit se compromettre lui-mme et que le juge eut envie de le mettre en cause. Ceux d'Ippenroy et de Wortel, accourus pour assister aux dbats, constatrent que le garde avait eu plutt l'air d'un accus que d'un plaignant. Afflige d'un casier judiciaire trs fourni, o les rcidives ne se comptaient plus, Hiep-Hioup fut condamne au maximum, c'est--dire quinze jours d'internement au Dpt d'Hoogstraeten, en dpit des rtractations de son accusateur. Avant de les entendre numrer l'audience, Jakk ignorait le total et la varit des condamnations pour vagabondage, vol, affaires de moeurs et autres peccadilles, encourues par la gourgandine. Ce dossier aurait d gurir un brave garon comme lui de son obsession maladive; au contraire, ces tares ne firent que ragoter son penchant, et la sentence prononce, il s'en voulut amrement de valoir ces nouveaux ennuis cette cavale de retour comme l'avait appele le juge. Hiep-Hioup prit gament la chose. La prison, elle en avait assez mang pour ne plus s'en effrayer! La mine contrite et repentie de Jakk l'avait amuse plus que les autres. A prsent elle tait sre de le tenir! Cette certitude compensait largement la honte d'un nouveau voyage Hoogstraeten! Non pas qu'elle st le moindre gr Jakk de ses sentiments! Elle n'y voyait que le moyen de lui faire payer cher sa dnonciation, plus tard, et d'assouvir une haine aussi inexplicable mais aussi violente que l'amour du garde. Au retour du tribunal la sequelle des pieds-poudreux et des irrguliers, qui avaient fait escorte leur commre, ne manqurent pas de colporter, par tout le village, la narration de ces dbats difiants. Ces lurons, amants honteux et dgots de la ribaude, commenaient prsent tirer vanit de leur conqute. Auparavant ils se l'taient passe et repasse sans jalousie, sans rivalit; ils se la partageaient en bons zigs au bord des fosss, comme le reste du butin commun. Du jour o un garon propre haletait aprs sa part de ce gibier, Hiep-Hioup, ce rebut, ce pis-aller, devenait presque une matresse avouable. Il en advint que ces pendards commencrent considrer Jakk comme leur gal et leur affili. Ayant fait son temps Hoogstraeten, Hiep-Hioup encourageait leur insubordination. Et quand Jakk intervenait et les menaait du juge: Pas d'enfantillages! faisaient-ils. Le juge! Tu en as plus peur que nous. Nous ne sommes que les valets de Hiep-Hioup. C'est elle que tu dois t'en prendre! Jakk se sentant lui-mme en dfaut, li par ses complaisances premires, n'avait garde d'insister. Une fois qu'il avait simplement menac un braconnier de profession, quatre de ces gueux l'attendirent la nuit, l'heure de la ronde, foncrent sur lui avant qu'il et eu le temps de prvenir cette rue, le battirent comme un chien, le dpouillrent de ses vtements en ne lui laissant, par ironie, que son kpi galonn aux armes des comtes de Thyme, et, l'ayant li un arbre, son fusil charg pass entre ses entraves, ils le laissrent l, la merci de la froidure et de la bruine de dcembre. Et le matin il lui fallut parlementer longtemps avec les ruraux timors et mfiants qui se rendaient au march de la ville, avant qu'ils consentissent le dtacher. Quoiqu'il et reconnu ses agresseurs sous la suie dont ils s'taient mchurs, au grand tonnement de toute la paroisse il s'abstint de porter plainte et fit mme son possible pour touffer l'affaire. Hiep-Hioup ne lui sut aucun gr de cette coupable longanimit et quant ses agresseurs, ils lui rirent au nez et se vantrent mme en plein cabaret, et devant lui, de cette excellente farce. Il continuait pourtant de fuir la maraudeuse, mais sans parvenir en dtacher sa pense. Et des souvenirs de ses livres du sminaire, des vies de saints lues autrefois au rfectoire achevaient de le troubler. Il n'tait pas loin de se croire possd du dmon. Hiep-Hioup s'tait jur de mener au dsespoir ce grand blondin si sage et si honnte. Bien dcide n'tre jamais lui, elle aurait voulu qu'il se rendt merci, et pour l'assoter, pour exasprer son dsir sournois, elle se livrait au premier venu, de prfrence au plus dbraill, au plus misrable. Lorsque Jakk la rencontrait, elle tait toujours accroche l'encolure d'un de ses galants. Une fois, comme le garde la croisait au tournant d'un sentier, le batteur en grange qui elle se cramponnait comme la flamme une branche rsineuse, la repoussa d'un poing brutal, en glouton repu qui demande une trve, ou peut-tre, garon scrupules, se montrait-il vex d'tre surpris accol cette paillarde. Jakk qui pressait le pas entendit la femme dire au bourru: Ce n'est pas celui-l qui ferait le dgot! Et de sa voix rauque et stridente, elle hla le fuyard: Hein, que tu ne dirais pas non! h! toi! la Sainte-Nitouche? Il passa, stoque, sans plus lui rpondre que les autres fois. Et pourtant il voyait rouge. Des fumes homicides lui brouillaient l'entendement. Tuer l'amant de Hiep-Hioup? Lequel? Celui de la veille ou celui de demain? On ne les comptait plus. Un massacre alors. Presque toute la population mle du village y eut pass! Il cachait sa passion comme un mal innommable; il esprait mourir avant de se dclarer. A la vrit aucune preuve n'existait de la toquade que lui attribuaient les bavards de la paroisse et si les commres et les envieux se dclaraient suffisamment renseigns par les allures quivoques du jeune Overmaat, les bonnes mes doutaient encore d'une folie claironne seulement par Hiep-Hioup et les mcrants de son espce. Mise au courant par une voisine charitable, la mre Overmaat, la toute premire, quoique tourmente du changement survenu chez son garon, se refusait attribuer ses lubies une passion dshonorante. Elle se ft mme fait un reproche de l'interroger sur ces fables. Seulement, elle craignait que ces histoires forges par des comptiteurs du garde ne vinssent aux oreilles de leur seigneur. Un dimanche de kermesse, Jakk rencontra Hiep-Hioup la danse dans le principal cabaret de la paroisse. Entoure d'un trio de blousiers, garons de charrue ou botteleurs fortement mchs, la noiraude se prtait aux privauts les plus expansives. Elle sautait tour de rle avec l'un de ses compagnons. On demanda un quadrille. Mais comme il n'y avait pas dans l'assistance de femelle assez oublieuse de son bon renom pour faire vis--vis la braconnire, force fut deux de ses cavaliers de gambiller ensemble. De plus en plus allums, les trois lurons ne la mnageaient pas: ils la trituraient comme une pte, la pinaient la faire glapir, l'treignaient avec des contorsions lubriques, puis, feignant l'assouvissement, se la renvoyaient comme un paquet de chair. Les autres danseurs, se souciant peu de se frotter ces falots, leur laissaient le champ libre, faisaient cercle, et s'baudissaient, narquois, grillards, mais mprisants. Avisant Jakk dans la salle, Hiep-Hioup encouragea ses partenaires corser encore leur pantomime et elle-mme redoubla de laisser-aller; elle gigotait, se pmait, se renversait entre les bras des maroufles, roulait des yeux hbts; puis, aprs une prostration, se dgageait brusquement, galvanise, se tortillant comme une pouliche en folie. chauff par plusieurs gouttes de genivre qu'il avait siffles coup sur coup, pour noyer ses derniers scrupules, Jakk profita d'une pause, carta les regardants, marcha dlibrment sur Hiep-Hioup et d'une voix qui dmentait l'assurance de sa dmarche, il lui demanda la premire polka. Dans la salle on se trmoussa; on salua ce scandale par d'ironiques bravos. Jamais la kermesse, en prsence des honntes filles du village, un gars qui se respectait n'aurait engag cette perdue. Et voil que Jakk Overmaat, le garde des comtes de Thyme, convoit par plus d'une de ces hritires, s'oubliait, se ravalait ce point! Pas une protestation ne s'leva. Mais quel anathme dans ces trpignements et ces vivats froces de la galerie! Jakk n'entendait point le toll. Dj, il faisait tourner Hiep-Hioup. Lui, pantelant, ravi, se croyant lu pour de bon; elle, triomphante, mais implacable, heureuse de l'esclandre, savourant la stupeur des honntes gens, l'affront inflig aux filles marier, enchante surtout de la chute de ces orgueilleux Overmaat. Aussi se montra-t-elle presque aimable pour le vaincu. La danse finie, elle accepta de boire son verre. Pour la valse suivante elle lui donna la prfrence sur le plus irrsistible des polissons de tout l'heure. Toutefois, elle se fit un plaisir cruel de ne pas ngliger compltement ces boute-en-train; elle fora Jakk de s'entendre avec eux; ils lui cdrent leur tour de danse pour quelques verres de bire, pris, en trinquant fraternellement, sur le comptoir. Or, ces jolis galants n'taient autres que les drilles qui l'avaient si bien arrang l'hiver d'avant! Sans rancune? lui dirent les drles en choquant leur verre contre le sien. Il dvora sa rage et se prta leurs railleuses effusions. Enfin, aprs lui avoir inflig ces coeurantes humiliations, la guenipe se fit prier et supplier, avant de lui permettre de la reconduire. En route, ds qu'ils se trouvrent assez loin de la salle de bal, il voulut l'embrasser et la lutiner son tour. La nuit de juillet dans laquelle les meules de foin exhalaient leurs senteurs poivres, aiguillonnait son morne dsir. Hiep-Hioup lui donna sur les doigts et, comme il continuait de la chiffonner, elle le souffleta. --Tu te laisses bien toucher par les autres, des pouilleux, des crapules! Il les numrait avec jalousie. Sa fureur rentre, son humeur refoule rompait les digues. Elle, trs calme, le dfiait et le matait encore. --Tout beau, mon petit! Des va-nu-pieds, des vauriens, dis-tu! S'ils t'entendaient! Et n'as-tu pas honte de disputer leur seule possession ces rcidivistes! Ah! tu les mprises! Ils ne valent pas moins que moi pourtant. Tu fais le fier, toi, raison de plus pour moi, de te tenir distance. Je les console, ils n'ont que moi. Toi, tu pourrais les avoir toutes; toutes celles qui leur crachent dessus et leur tournent le dos.... Eh bien, au contraire, moi j'en veux de ces gaillards, et ne veux pas de leurs tourmenteurs, et ne te prendrai jamais, entends-tu bien? Je me rgale de ces pauvres bougres; et toi, leur ennemi, tu me dgotes! Alors il changea de tactique, s'abaissa jusqu' mler le sentiment cette aberration charnelle. Il s'offrait de l'aimer toujours. Il lui procurerait un logis plus dcent et pourvoirait son existence. Elle serait heureuse elle verrait.... Pourquoi n'essayait-elle pas? Plus il se montrait tendre, plus elle ricanait et lui chantait turlutaine. On avait d les suivre, on les piait, car lorsqu'il levait la voix, des rires mal touffs et des chuchotements moqueurs faisaient cho, dans les taillis, l'hilarit de la coquine. Un choeur invisible reprenait le crispant refrain. Ils approchaient de la masure de Hiep-Hioup. Et Jakk, le coeur serr, la sve en bullition, voyait ses chances diminuer chaque pas et cette occasion tant attendue lui chapper. Brusquement il empoigna Hiep-Hioup, la coucha par terre. Elle appela au secours, mais sans trahir beaucoup d'alarme. Ses trois suppts du bal dbouchrent des taillis, agripprent le galant et le maintinrent tandis que la gaupe se relevait. Comme il se dbattait ils le daubrent; il cumait comme un pileptique; ils finirent par l'assommer et le rouler, sans connaissance, au fond d'un foss. Une troupe de paysans approchaient, sinon ils l'eussent trait comme la premire fois. Ils ne s'taient mme plus donn la peine de se noircir le visage. Sorti de son vanouissement et parvenu se dsembourber, il entendit les voix railleuses de la rosse et de ses rossards qui se perdaient au loin. Ils accompagnaient Hiep-Hioup dans son bouge dont on voyait rougeoyer les lucarnes travers les arbres. Un instant il songea les poursuivre, les rejoindre dans leur repaire, mais dmoli, maltrait comme il l'tait, comment recommencer cette lutte ingale? Ils l'auraient achev. Il se rsigna donc rentrer. Au _Boschhof_ aussi il y avait encore de la lumire. Il poussa la porte de la grande chambre. Sa mre veillait, assise dans un fauteuil, auprs de l'tre teint, frileuse malgr cette touffante nuit de juillet. On l'avait avertie du scandale. Pourtant elle ne s'attendait pas cette apparition atroce. Jakk, sans casquette, le sarrau dchir, le pantalon presque arrach du corps, meurtri, sanglant, boueux, ignoble: l'image de la crapule et du dshonneur. On lui avait dit le mal, elle se trouvait en prsence du pire. Le coupable lut l'angoisse, le reproche, l'horreur dans les yeux de la pauvre femme. Il n'osa pas approcher, se retira sans mot dire, et alla s'effondrer dans le fenil, en sanglotant de rage et de douleur. C'en tait fait. Il ne devait plus se relever. L'aveu de son mal lui avait cot; mais prsent qu'on savait toute son abjection, il se trouva presque heureux de ne plus rien avoir cacher. Sa mre ne lui fit point de reproche et il ne provoqua aucune explication, convaincu que les meilleures et les plus saines raisons ne parviendraient pas le sauver. Il retourna lchement auprs de celle qui avait failli le faire massacrer mais n'en obtint rien de plus que la premire fois. Il revint la charge, l'importuna de ses attentions; mais loin de se laisser flchir, elle redoubla de cruaut. Pour la mre Overmaat, la dchance de Jakk tait tellement inexplicable qu'elle ne pouvait admettre que cette honteuse affection lui et t inspire sans le secours d'un malfice. Inquite non seulement pour la position de son enfant mais encore pour sa sant, elle se rsigna faire une dmarche pnible. A l'insu de son fils elle se rendit, elle, fermire honnte et considre, chez ces trangres de malheur, chez ces voleuses et ces sorcires, et les supplia, la mre et la fille, de retirer le sort jet sur son pauvre garon. Les deux coquines, la vieille et la jeune, toujours de connivence, feignirent une violente colre d'tre prises pour des associes du diable, et congdirent la veuve Overmaat en lui conseillant d'envoyer son fils Gheel. En sortant de cette masure, le coeur saignant, persuade de plus en plus des pratiques infernales de ces femelles, elle rva un instant de les enfumer et de les brler dans leur taudis. A quelques mois de l, le malheur redout par la mre arriva. Aprs plusieurs avertissements et sur les dnonciations rptes des gens du pays, le comte de Thyme se dcida donner cong aux Overmaat et retirer Jakk la surveillance de ses domaines. Il leur accordait jusqu'au prochain terme pour trouver un autre logis. Mais cette viction n'tait plus qu'un malheur secondaire. Les Overmaat n'avaient pas craindre de se trouver sur la paille le jour o leur seigneur leur retirait sa confiance. L'tat de son fils alarmait autrement la digne femme! Il dprissait de jour en jour, perdait l'apptit, dgot de toute occupation, toujours plong dans ses rveries malsaines. Alors la mre qui n'avait que cet enfant, eut recours un sacrifice suprme: Eh bien, dit-elle au malade, un moyen nous reste de te gurir et de dsarmer celle qui te tue lentement.... Comme il nous faudra quitter cette ferme dans quelques mois, cette ferme o tous les Overmaat naissaient et mouraient depuis tant d'annes, mieux vaut nous fixer dans un autre pays.... Tu guriras, tu es jeune encore, tu travailleras et ne seras pas mme forc d'entamer ton hritage. S'il te faut _cette femme_, toute force, pouse-la. Elle s'amendera peut-tre; puis on ne les connat pas hors d'ici.... Moi, j'en mourrai; mais tu vivras, mon Jakk, et il faut que tu vives... Jakk remercia peine la sainte femme. Dj il volait la recherche de Hiep-Hioup. Ah! cette fois, elle l'couterait! Il la rencontra trlant par la campagne. Elle reut cette proposition inoue sans broncher. Son visage blafard exprimait peine une joie quivoque. Lorsque le pauvre garon eut cess de parler, elle le regarda quelques secondes, puis elle clata de son rire de taupe rageuse et claqua des doigts en poussant son fameux: Hiep-Hioup! Et comme il la conjurait, elle se fit un porte-voix de ses mains et clama: H, vous autres, approchez, entendez ce que me veut celui-ci! Les tcherons qui retournaient la terre quelques mtres de l, dlaissrent leurs herses et leurs bches et accoururent, affriands: --Non, vous ne savez pas ce que Jakk Overmaat me propose trs srieusement. Sa main! Entendez-vous? Sa main! Je n'ai qu' dire oui pour tre sa femme. Moi Hiep-Hioup, la vagabonde, la fille de la jeteuse de sorts, la perdue, le rebut du village, la paillasse des braconniers et des rdeurs de frontires! Et comme les autres interrogeaient Jakk d'un air apitoy, le temps de rire de sa folie tant pass, pour tous, sauf pour l'implacable Hiep-Hioup, il hocha la tte, tout piteux, confirmant ce que la diablesse venait de publier. --Dites, est-ce assez sale, est-ce assez vil? continua Hiep-Hioup. Eh bien, je serai plus propre que lui, moi! Et s'il veut de moi pour pouse, je persiste ne pas vouloir de lui, pas mme pour mari, pas mme pendant un jour, dt-il mme crever et me dbarrasser de sa personne, sur l'heure, aprs la bndiction du cur! Tous se taisaient consterns, partags entre de l'horreur pour la mchancet de cette gale et de l'estime pour son dsintressement, ne sachant au juste quel tait en ce moment le plus fou des deux, de celui qui recherchait cette ribaude, ou de la rien-du-tout qui refusait ce parti inespr. Alors, pour mieux accentuer son refus, avisant dans le groupe des laboureurs interloqus un gamin de mine copieuse, un petit vacher, une graine de rfractaire, en manches de chemise, la culotte rapice et mal soutenue par une ombre de bretelle, elle lui sauta au cou, l'embrassa pleines lvres, puis se retourna vers Jakk: --Tiens, regarde.... Plutt que d'tre ton pouse!... En voyant chanceler Jakk, deux des manouvriers le prirent chacun par un bras et le ramenrent au _Boschhof_. Il s'tait laiss faire comme un qui vient de tomber du haut mal et qui ne sait pas trop ce qui lui arrive. On dut le coucher, il tremblait la fivre et dlirait. Sa mre le veilla trois jours et trois nuits. Le quatrime soir, comme il dormait bien, sans crier et sans se dbattre, la pauvre femme, cdant la fatigue, s'tait assoupie son tour dans l'alcve contigu la sienne. Il se rveilla, consulta l'horloge. Elle marquait quatre heures, l'heure de sa ronde habituelle; il s'habilla en tapinois de peur d'veiller sa mre, dcrocha son fusil charg, et sortit, presque dispos, ce qui s'tait pass ne lui laissant pas mme, sous le crne, le souvenir confus d'un cauchemar. Cependant, mesure qu'il s'engageait dans les sapinires, sous l'influence de cette brise presque froide qui prcde la pointe du jour, et qui donne tant de lucidit la mmoire, l'image de Hiep-Hioup se levait dans le crpuscule de son esprit. Cette image montait et grossissait comme l-bas l'horizon, derrire des nues lgres, le disque rouge du soleil. Et il se rappelait bien des phases de son dsolant amour, mais les plus lointaines, pas celles des derniers jours, pas les motions qui l'avaient jet sur le flanc. Il se rapprochait cependant des scnes rcentes. Il allait se souvenir de la conversation avec sa mre, du consentement accord son mariage, de sa suprme dmarche auprs de Hiep-Hioup. Et sa vaillance ressuscite l'atmosphre guillerette et saine de l'aube, diminuait, prsent, chaque pas. Un froissement prolong de branches et de broussailles.... Quelque braconnier sans doute. Il redressa son arme, paula, marcha dans la direction d'o venait la rumeur. Deux ombres sortirent d'un fourr et galoprent pour prendre le large. Dans l'individu mal rhabill qui dtalait toutes jambes, le garde reconnut le petit vacher, le dernier favori de Hiep-Hioup. Avant de la voir, il savait quelle tait la seconde ombre.... Et maintenant il se rappelait tout.... --Halte! rla-t-il. Quoique le gamin et une forte avance sur sa compagne: --Dpche, petiot! cria-t-elle, ne craignant que pour lui. Elle-mme s'exposait, prenait son temps. Elle se retourna, tordit d'une main, pour la runir en torsade, sa longue chevelure de jais qui lui battait les hanches; releva de l'autre main son corsage dgraf. Jakk entrevoyait son sein brun et irritant. Les yeux humides, mal rveille de la volupt, elle tait cruelle et dsirable. Jakk en oubliait le fuyard. D'ailleurs, sa premire balle ne l'atteindrait plus. Alors, rassure, capable de dvouement pour le galopin vicieux ramass au bord d'un champ, mais ternellement mauvaise pour le garde, elle clata de ce rire que Jakk ne connaissait que trop. Il tira. Elle riait encore, en tombant, un trou sous la mamelle gauche. Hiep!... Hioup! lui resta dans la gorge. AUX BORDS DE LA DURME _A Eugne Demolder_. Qu'elle fut douce l'accordonie aux bords de la flamande rivire en cette chaude aprs-midi dominicale! C'tait au sortir de Hamme, prs du pont, tandis que nous tions affals sur un banc la porte de l'auberge. De la bire? Ah je buvais bien autre chose. La Durme, mare basse, argente par le soleil; tellement argente que la vase mme paraissait lumineuse et mtallique. En aval un chaland croustilleusement peintur d'ocre et de bleu, virait lentement sur lui-mme comme pm, en attendant le retour du flot. Plus bas encore vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels! Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, traverses de rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dores de fleurs ou fleuries d'or comme les prs des tableaux mystiques o vient brouter l'agneau pascal. La chausse borde d'arbres est bien propice et ombreuse souhait, mais quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la mandreuse rivire sera plus charmant encore, longer la rivire en coutant tout l'heure le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plutt en affectant de les couter, car ce que j'couterai mme lorsque je l'aurai laiss loin derrire moi, des distances o auront expir depuis longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accordon chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivire, aux bords de la Durme, donnant son chaud sommeil de l'aprs-midi dominicale.... Car cette halte prs du pont, fut le point culminant, la magistrale aventure de la journe. Tout voyage, toute villgiature, tout exode de notre pauvre tre en qute de plaisir ou d'oubli prsente une phase capitale, une priode de splendeur et de charme absolu, un centre d'motion vers lequel convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de nos prgrinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas faire jaillir une pense et une action fatale? Le plus noble corps s'immortalise en un seul geste, l'me ne prend qu'une seule fois son essor jusqu' l'infini et l'amour le plus passionn se rsumera en un spasme plus tragique que l'clair.... Or, le moment mmorable de cette journe,--non, cet instant majeur de ma vie,--se prsenta tandis que nous tions assis sur le banc de l'auberge, au bord de la dormante Durme. Comment t'oublier misricordieux sourire, rayon d'espoir envoy mon coeur bris, dlicieux viatique port mon agonie, vision de candeur qui me rendit mon me! Cela dura quelques mesures d'une accordonie aux bords de la paresseuse rivire des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique, qui, tout baiss, nous demanda la permission de nous tricoter quelques morceaux de son rpertoire. Et dj, rogues, nous lui avions fait signe de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes garons groups non loin de nous intercdrent pour le musicant navr. Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge l'accordon coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile, cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au pote, aux poudreux plerins des banlieues dominicales, aux rdeurs l'afft dans les terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au friselis des feuilles, la marche des pieds nus, et aussi aux trpignes des sabots la danse, au choc des verres sous les tonnelles, aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au cliquetis des couteaux. Le virtuose, aimant sans doute par l'envie nave qu'ils avaient de l'entendre, s'installa en face des quatre gamins. Ceux-ci, attentifs, s'taient rangs l'un ct de l'autre, les bras croiss, comme l'cole. Je ne sais quel arrt dans l'espiglerie et dans la turbulence de ces petiots, l'ge des premiers communiants, ajouta d'emble une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur avec laquelle ils l'coutaient, me rendit prcieuse et touchante, au point de rgler les battements de mon coeur ses notes saccades, cette misrable cantilne brutalement rythme, hoquetante, que tordaient et secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin! tait-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapprochs en une batitude commune, qui prtait cette intense vertu une romance de bouis-bouis et l'galait aux plus sublimes panchements de Schumann ou de Wagner? A cause de la mare basse la Durme argente coulait rebours, l'Escaut capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que le soleil taquin la caressait rebrousse flots et ces flots me semblaient faits des larmes, des chaudes et naves larmes de cette musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie, lubrifie, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits paysans. L'un de ces garonnets, le plus grand, celui que les autres entouraient d'un respect mystrieux et magntique, me parut concentrer la beaut et la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais aprs cela le courage de blasphmer la vie et la cration. Ce sourire me fait croire aux anges. Qui remercier pour la prire et le baume que m'a transmis le simple pli de ces lvres d'adolescent! Il s'tait endimanch ce petit paysan, vtu de noir, en manches de chemise, le col pris dans un carcan empes, mais il tait si dgag, si souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes harmonieuses, et son gilet coup comme celui d'un grand! A un moment son visage fin et empli d'intelligence mue se tourna vers nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon visage le charme bizarre opr par cette musique de consolation. O mon bien aim petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plutt devin que ces accords me parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azur, sur l'manation de ta chaude et printanire prsence! Cher enfant, dsormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui imprgnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de s'panouir, de l'quivoque de ton ge, de la mlancolie de l'enfance que tourmente la pubert, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la sve en travail et c'tait aussi en cette musique comme en toi, mon doux garonnet, la troublante rverie, le repos un peu triste de cette aprs-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivire flamande! Au bord de la Durme j'ous cette ineffable musique, je respirai ce pur dictame qui avait pass par l'me ingnue de cet enfant, je le respirai comme un phmre parfum des framboises aprs une pluie d'orage, quelques minutes seulement--aux bords de la Durme! Que les jours me dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, berc par cette musique, enivr par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux bords de la Durme! J'voque le mignon garonnet aux grands yeux d'horizon vespral, au front de pote, aux cheveux un peu bouriffs avec ce pli qu'y font les doigts clins de la mre.... J'avais le coeur plein de crpuscule et sa vibrante beaut, son ferment de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant de funbres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonns aux bivacs passionnels! Doux enfant, peut-tre ta destine sera-t-elle vulgaire, ta vie affaire et matrielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, pre et rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'tape de Hamme, au plein soleil, par des campagnes dboises! Que deviendras-tu mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madr, un ftichiste doubl d'un fourbe, un btail de plus dans la masse des brutes de la glbe? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive, tu ne seras pas responsable de cette dchance; un autre aura pris ta place ou ton coeur, tu joueras le rle d'un autre. Une heure tu te surpassas, tu t'rigeas au-dessus de tes semblables. Sois bni, en attendant, pour cette heure de grce parfaite, cette heure o tu ralisas ton mystrieux idal, o ton essence sublime m'blouit l'me comme une transfiguration; o tu te rvlas sous les espces de ce qu'il y a de plus suave et de plus sduisant dans la vie, ou tu auras vcu pour l'enchantement de mes derniers regards, pour tre mon salut ds ce monde, pour m'administrer la dernire grce. Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et mme de la maturit, et peu de minutes valent un souvenir et un regret? Tu me fis pardonner tant de mprises et de dceptions et grce toi, je crois, j'espre, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le moment de plnire harmonie que je gotai avec la nature, aux bords de la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui t'apprendront ce que reprsente l'amour en la plupart des tres! Tu es meilleur prsent que tous ceux que tu affectionneras, que tous, entends-tu! O je te le jure. Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleur ce soir, j'ai pu pleurer enfin, et endormir, en songeant la Durme, les douleurs longtemps endures. Ma fiert boudeuse a t vaincue par ta conciliante beaut, mon cher innocent. Tu m'as dsarm par les soupirs de ton me musicale qui haletait fraternellement aux grossires bauches de cette musique de pauvre. Toute mon amertume s'en est alle au cours de l'eau, fondue sous la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma rancoeur est tombe dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de trahison et d'infidlit.... Ta douce image a pris la place de la dernire apparence, du leurre affectif auquel je m'tais laiss prendre. C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire mes chimres cruelles, car c'est ton charme rdempteur que je me reprsenterai en ce moment du dpart, au moment de m'endormir.... O doux enfant, aux cheveux chtains, aux grands yeux thrs, aux lvres rouges buveuses de mlodies, sans que tu t'en doutes j'ai got ton plus doux baiser, une seconde tu t'es exhal en moi, tu fus la note suprme de cette accordonie.... J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon arrire-vie comme une goutte d'une essence trs subtile compose de la plus vivace floraison des mes d'enfants, les mes des petiots un peu songeurs, espigles sans malice, friands de musique funambulesque, et dont la beaut chante et prie, embaume et console les voyageurs fatigus, les dsespoirs, les amours trahies, en une pmoison du dimanche ensoleill, l-bas au bord de la Durme. GENTILLIE I Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent la chasse Kriel Pintloon dit l'Esprot cause de sa petite taille et de son teint mordor. Lorsque chme son aventureux mtier, Kriel, ordinairement terr dans les dunes, quitte, l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et ranonner les fermes maillant la plaine. Il prlve la dme sur la huche, le saloir, le poulailler et mme en croire les grigous, sur le magot enfoui dans les mystrieuses cachettes. Les dprdations de Kriel lui ont alin les terriens assez ports cependant pour les irrguliers de sa trempe auxquels ils servent souvent d'entremetteurs et mme de recleurs. Mais audacieux et bravache, vrai trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gr. Il mprise trop le rustre sdentaire et servile pour le mnager et s'en faire un alli et ne se fie depuis de longues annes, qu' son complice quatre pattes, son fidle chien Dapper. Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur. Le soleil disparat sous l'horizon. Par couples les douaniers s'embusquent derrire les haies. Attention! Un homme vient passer dans le sentier voisin; la mine d'un valet de charrue regagnant le chaume o l'attend sa plate de pommes de terre. Personne ne songerait souponner ce porte-blaude qui dambule du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la complainte de la dernire kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le fut en personne. Pour la circonstance il est rbl et gutr de tabac, son bedon n'est qu'un bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre d'alcool flamand.... Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel arm d'un court fusil et Dapper d'un collier pointes, se glissent comme des ombres dans une maison isole. L'homme en ressort portant sur les paules une charge attele comme le sac des fantassins. Il s'avance l'oeil et l'oreille tendus, en dcrivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les chemins creux, au fond des fosss sec, en vitant avec soin les claircies de la plaine, les ctes dnudes et les mtairies dont le chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte se dessine au loin. Kriel se couche plat ventre; Dapper tombe en arrt et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'tait une fausse alerte. En avant! dj la frontire est franchie, le contrebandier traverse la prilleuse zone de la premire ligne; encore une lieue, rien qu'une lieue, et les voil en sret, l'Esprot, son chien et leur marchandise. Aprs les bons coups l't, musard insouciant, vautr ou couch sur le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des dunes, il passe des journes entires s'tirer les membres, tandis qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, rclent leurs lytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par instants dans le blanc soleil fantme.... Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'ternise dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et rabattent sans trve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, aprs les parties, la conversation s'engage sur les exploits attribus l'Esprot, loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve intarissable, enchrit encore sur ces hauts faits, et les partenaires haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses mmoires. --Kriel fraude par terre et par eau. Sur une boue, peine plus solide qu'une allge il transporta jusqu' Rouen, pour plus de cinq mille francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un pcheur de Coxyde, attabl avec l'anonyme fraudeur. Et comme les autres carquillent les yeux. --Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a travers la mer de Gravesend Dunkerque pour frauder des couteaux et des lainages d'Angleterre. Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir btir sa propre lgende, entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de sa personne. --On dit Pintloon fils du diable? Et Kriel d'enchrir: Non, c'est le diable mme! Moi, qui vous parle, je l'ai souvent rencontr dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait Lombardzyde; on lui tendait des piges sur l'estran et en mme temps on le signalait en pleine contre fertile; on le guettait sur mer et il oprait la cte. Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grves. Depuis l'poque des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de Baekeland, on n'out jamais parler d'un sclrat plus subtil et plus audacieux. II Mme les amoureux, dans leurs tte--tte s'entretiennent du terrible bandit et les exploits de l'Esprot meuvent les jeunes filles et les font se rapprocher peureusement du rus coquin qui les narre. C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnomm Cierge de Neuvaine par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle sa promise Gentillie, une des plus apptissantes filles du village, avec ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles comme l'ocan, l'air sage et mme fier. Mais il faut croire que le bon Sander s'y prend maladroitement, car ses frquentes allusions l'Esprot ne semblent pas alarmer la fillette potele. Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand cheval flamand, qui charrie le tranoir charg tour tour de la herse ou de la charrue, il met pied terre devant la porte de Gentillie et entre dans la maison sous prtexte de rallumer sa pipe. Et pour faire apprcier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans l'tre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met, sans se dpcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se rcrie pas plus cet exploit qu'au rcit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander flamberait comme celle de Mucius Scaevola, avant qu'elle songet seulement lui tendre les pincettes. Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi qu'il soit un bien petit garon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid aux yeux! Peut-tre le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait pas l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mcrant de pied ferme, ne cesse-t-il de dclarer Gentillie, et voudrait bien se mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il tait gendarme, le brave Sander! Fils unique, Cierge de Neuvaine possde de la terre au soleil, trois vaches l'table, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut ce Cierge de Neuvaine. A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du village, en portant, sans flchir les hanches la bannire de sainte Vronique. Aussi la mre de Gentillie, femme positive dont la ferme priclite depuis la mort de son _baes_, Nonkel Verjans, pleure de joie en inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui cherront sa fillette. La commre passe le temps tourner et retourner, en esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux paules, et toutes les merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours, aussitt aprs la rentre des moissons. Cependant Gentillie garde sa contenance rserve. Ma fille a toujours t un peu timide! dit la mre Verjans. C'est un agneau de douceur; vous verrez, Sander, quelle tendre _bazine_ vous aurez l! En attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a beau revenir la charge et lui parler constamment de cette canaille de Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant comme un cosaque, lui, le pieux xavrien et l'difiant congrganiste, Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses bras contre le dtestable mcrant. Gentillie sursaute ces explosions, mais regarde le braillard d'un air singulier, plus ddaigneux qu'admiratif. --_Savez-vous quoi_? dit un jour la vieille Verjans son futur gendre, vous avez l'air trop rsolu, trop crne pour que Gentillie prenne peur l'ide d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre vaillance et elle rougirait de paratre si poltronne que ses pareilles ct d'un mle de votre espce. --C'est vrai, la mre! opina le grand garon. Et il se promit de changer de tactique. Ce soir, sa visite habituelle, concurrence faite la salamandre lgendaire, il dgoisa, mais sans jactance: --Les rcoltes rapporteront de l'or cette anne. Je n'aurai pas assez de mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misrable.... --Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch! l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner, car vous tes un honnte garon, mais votre place je ne descendrais plus de cheval avant d'arriver votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne perdrais pas mon temps faire des contes une particulire qui ne veut pas se marier.... Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche be, comme s'il venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mre de Gentillie fait sauter dans le feu la pleine marmite de pommes de terre qu'elle n'entendait que secouer. --Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sr? clame la vieille. --Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini entre Sander et moi. Suffoqu, l'amoureux ne trouve pas un mot articuler, et aprs quelques gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se retire, les jambes se drobant sous lui, ployant pour la premire fois sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine! La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrte sa mre par le bras. --Inutile, ma mre! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme que celui-l! --Ah! vocifre la vieille paysanne, qui voit s'crouler son rve de fortune. Ah! gmit la commre en sautillant de la chambre la cour et de la grange l'table, tant ses bras et ses jambes lui dmangent. Ah! c'est ce que nous verrons, ma fille! Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi sotte, aussi extravagante, voil qu'elle ne parvient plus se contenir et qu'elle se met la battre la trpigner, la traner par terre, sans que la grande bestiasse se dfende et se rvolte, si bien qu'elle-mme doit s'arrter, extnue, plus dmolie encore que l'impassible rebelle. Alors, la vieille se met geindre, se tter, comme si c'tait sa fille qui l'avait battue. Le lendemain, elle essaie de gagner la ttue par la douceur: --Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce rprouv, il t'a jet un sort, raconte-moi tout, veux-tu? --Non, rpond Gentillie qui n'a plus desserr les dents depuis la veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystrieux regard couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche rsolution, Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous.... --O l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle. --Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours l, devant les yeux. Et sa pense me remplit tout entire.... Et cela bourdonne dans ma tte comme la si douce musique de l'orgue et j'en suis toute parfume, comme si je m'tais couche dans les foins.... Oui, plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le reprsente aimable, apptissant, plein de ragot.... --Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcele, le Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable mme qui parle par la bouche de mon innocente enfant! Et elle s'arrache des mches de cheveux gris, et tombe genoux, et tord les bras vers le ciel. Cependant Gentillie s'entte. Elle parat sourde, aveugle, insensible tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades, autant de moyens essays en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait prise sur son tre ensorcel. Elle rappelle Sander une maugrabine de la foire, une de ces bohmiennes acoquines avec l'enfer, qu'un sacripant de son espce traversait de longues aiguilles tricoter, sans que la mtine perdt une goutte de sang, ou pousst un gmissement ou ft seulement la grimace.... Il revient pourtant la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer son chemin le soir, comme elle le lui a conseill. Mais elle ne l'coute mme pas. Alors, exaspre, bazine Verjans ne la mnage plus. Elle congdie ses filles de basse-cour et impose Gentillie les corves, les gros ouvrages, les labeurs rebutants. --Je briserai bien ta mauvaise tte! gronde la fermire aux abois. Tant pis, si c'est le seul moyen d'en dloger le diable! Tu crveras ou tu te remettras avec Cierge de Neuvaine. En vain, elle lui a reprsent que cette rupture avec Sander entrane leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les routes. Cette extrmit n'a rien de redoutable pour Gentillie. Foule comme la dernire des serves, elle peine, laboure, s'extnue vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait quelle force surhumaine. Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie s'bruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de rumeur que les dprdations de l'Esprot, quoique la mre Verjans et le digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop mres et les filles montes en graine qui avaient envi Gentillie les rcoltes prospres, les vaches laitires, la ferme du Dyck-Graaf, le grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si crnement l'tendard de sainte Vronique sans plier les reins, glosent et cancanent, et brodent l'envi sur le compte de cette puante et s'en vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires. A les en croire, il ne s'agit pas de simples imaginations ou d'un califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous. Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espce. Jef Maalbank affirme l'avoir pi et suivi un soir, comme le gaillard sortait de chez sa sorcire, et comme ce Jef le suivait de prs et allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et s'vanouit dans une rigole. Sur les instances de la veuve Verjans, le cur intervient pour rappeler la malheureuse au devoir et la raison. La mre demanda mme au sage pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crdule que ses ouailles, prtend que sur les mes troubles une bonne parole exerce plus d'effet que les incantations d'un autre ge. Et pourtant le digne prtre choue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouv, pour branler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents vangliques qui illuminent et rgnrent les consciences. Quant au grand Sandor, il court et rde dans la campagne, presque aussi fou que sa triste fiance; mais aussi agit qu'elle est impassible. Il ne dsespre pas encore de faire revenir Gentillie sur sa dtermination. En cachette, il voit la mre, car il n'ose plus affronter la physionomie frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise. Et, en secouant le poing, il a jur de tuer cet excrable Pintloon. Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute la clbrit de l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses mfaits et de ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la malheureuse n'entende plus parler de ce damn dont la rputation lui a tourn la tte, bout de remdes, la veuve se dcide squestrer Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle plit, seules ses pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au visage le feu de ses forges ternelles. La captivit de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir, l'oreille colle la trappe, elle entend causer Sander au pied de l'escalier, avec la _bazine_ Verjans. Sander raconte d'un ton rjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon, bloqu dans les dunes non loin de Coxyde: Pour lui couper toute retraite les pcheurs ont brl l'allge avec laquelle l'aventureux gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop prs. On a tir des coups de fusil. Un soldat de la ligne a t tu dans l'escarmouche. Aprs avoir envoy force mitraille au bandit, les traqueurs ont suivi une trane de sang. Mais aprs une heure d'une course enrage, ils n'ont ramass que le chien Dapper. Blesse mort, la maudite bte, au lieu de se traner sur les pas de son matre, s'tait lance d'un autre ct, afin de dpister les chasseurs. Grce cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pinc. Mais la chasse continue et il faudra bien qu'il se rende, moins que le diable, son matre, ne l'ait emport! --Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse. Et la mort du fidle chien la dcide: L'Esprot est seul prsent. Ce mme soir elle attend que tout le monde soit couch, puis elle enjambe la fentre, tombe sur le fumier, se relve sans s'tre fait de mal et s'engage dans la campagne. III Elle marche l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose l'avertit qu'elle arrivera encore temps. Les battements de son coeur redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit tre l. Ses suggestions ne l'ont pas trompe. Extnu de fatigue, hve, poudreux, ensanglant, demi vautr, dress sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardire porte de la main, l'Esprot apparat tout coup la jeune fille. C'est bien ainsi que Gentillie l'avait rv. Brun, crpu, plus basan qu'un pcheur de la cte, nerveux comme un lynx, efflanqu comme un chat de gouttire, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix: le voil, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce noiraud, ce scheron autrement magnifique que le grand Sander. En la voyant venir lui, rsolue, foulant le terrain croulier d'un pied aussi sr qu'une coureuse de grves, indiffrente aux piqres des pines noires et des argousiers, dans la clart douteuse du matin, Kriel Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, paule: --Hol, que veux-tu? Que viens-tu faire ici? --Vivre avec toi! rpond-elle avec simplicit, comme si c'tait chose convenue depuis longtemps entre eux. C'est bien toi Pintloon? --Si c'est moi! Et aprs? Les cent florins de la prime t'auraient-ils allche, par hasard? Dans ce cas tu as compt sans ton homme, ma mie.... Allons, haut le pied ou je tire! --Je veux vivre avec toi! rpte Gentillie sans se laisser intimider. --Ah a, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon! Tu n'est pas dgote, la gnisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite au diable.... Assez de balivernes! Allons, dcampe.... Pour toute rponse elle continue de marcher vers lui. --Par exemple! s'exclame Kriel. En voil une qui a du toupet! Puis, comme elle le rejoint, aprs l'avoir dvisage un instant: Eh bien! fait l'irrgulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille, lui, le gaillard qui ne s'tonne de rien, si c'est l ta diablesse d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien que les salauds m'ont tu; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives peut-tre propos.... Tu sais marcher ce que je vois.... On me serre de prs; les bonnets poils se vantent dj de me tenir! je crve de faim... Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de prisonnire et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dvorant belles dents, il poursuivait sans mme la remercier: --Ce n'est pas tout. Je vais manquer mes engagements.... Veux-tu filer pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre ct; d'ailleurs, il t'instruira en consquence; si j'en rchappe, tu me trouveras chez la Tonne, ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance. Sans rien dire, Gentillie dvala de la butte. Lui se dirigea d'un autre ct. Lest, redevenu indiffrent, sceptique, il sifflotait une bourre. Six jours se passrent. Parvenu encore une fois dpister ses traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrire boutique de la Tonne Adinkerque. Gentillie tait en retard, mais l'Esprot ne s'inquitait que de la provision de tabac. L'aurait-elle vol? se disait le contrebandier. Le septime jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme une morte. Elle tranait la jambe et ses vtements de paysanne aise s'effilochaient prsent comme ceux d'une bagasse. Avant de prendre le temps de la dvisager il l'interpella d'un ton rogue: Ah! c'est toi? L, vrai, ce n'est pas malheureux. Puis, remarquant sa pleur et le dsordre de son quipement: Ah! ah! que dis-tu du mtier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement que la perte n'est pas grande. C'est gal, mauvais dbut, et si tu m'en crois, nous arrterons les frais... --Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent.... Kriel agrippe et compte rapidement la poigne de numraire, le coule dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire: --Pourtant ils t'ont trou la peau.... Tu as les jupes passes l'amidon rouge.... --Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries.... --Et tu as pu leur chapper.... --Au moyen de ceci.... Et elle lui montre un mchant couteau de poche. Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et mme s'informer encore des bobos faits la petite: --O es-tu blesse? --A la cuisse. Une simple raflure.... --Et cela ne t'empchera pas de marcher? --Oh! que non! --A la bonne heure.... En route, alors! Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner l'ombrageux Pintloon. IV Elle le suivit toute dguenille, pieds nus, tremblant la fivre, mettant le servir, deviner ses intentions un empressement qui ne se relchait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses frquents accs d'humeur, sans tourner l'avantage du quadrupde la comparaison entre celui-ci et Gentillie. Elle lui pargnait les risques et les corves; pour qu'il ne s'expost pas, c'tait elle qui, en pays dcouvert, allait puiser de l'eau potable. Elle gueusait pour lui, d'tape en tape, ou se rendait mme en maraude. Lorsqu'elle revenait les mains vides, aprs avoir essuy les rebuffades, les insultes, et mme les brutalits des paysans, ou aprs des dmls avec les gardes-ctes et les gabelous que ses attitudes louches et vagabondes commenaient intriguer, son amant exaspr par les fringales, en proie une colre blanche, la battait sans piti. Il la jetait par terre, la daubait en plein visage. Elle ne murmurait pas, ne dtournait pas la tte, se laissait dfigurer; mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixs sur lui avec une tendresse toute preuve. Il l'aurait tue qu'elle et trouv cette fin naturelle et, venant de ses mains bnies, enviable. C'tait son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait la belle toile ou dans une grange mal ferme, elle faisait sentinelle mieux que ne l'et fait Dapper. Elle en tait arrive oublier son sexe. D'ailleurs Pintloon ne lui tmoignait pas plus d'attention qu' une bte. Ils vcurent des mois ainsi, souvent spars par les expditions. Jamais elle ne songea profiter de la bifurcation de leurs routes pour s'arracher cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait l'me, angoisse, haletante aprs son retour. Il la retrouvait douce, baisse, aimante, comme il l'avait quitte. Elle accourait et obissait au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foule et strapasse comme une bte de somme. A part lui, Pintloon finissait par se fliciter de cette acquisition. Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait elle c'tait pour la rabrouer. Cependant, une nuit d'hiver, Dunkerque, comme ils se retrouvaient aprs une expdition trs lucrative o elle s'tait particulirement distingue, et que Pintloon s'tait pay le luxe d'un vrai lit dans une auberge peu prs habitable du port, en entendant sa vigilante complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il cda un mouvement de piti, et sans aucune ide de paillardise, il l'appela auprs de lui, sous les draps. Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire une telle condescendance, elle hsitait; alors il la somma par un juron. Toujours grce sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant prs de lui, il commena par la taquiner, puis s'chauffant, la trouvant plus potele qu'il ne le croyait, pour la premire fois depuis leur vie commune, il la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la flicit de Gentillie qu'elle et voulu agoniser contre sa poitrine. Le lendemain pourtant, il ne lui tmoigna pas plus d'gards; elle, par contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prvenante et plus humble que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait la fois en matresse et en bte de somme. Les racles finissaient par des caresses et, rciproquement, les treintes amoureuses dgnraient en effroyables tueries. Mais pour mieux mriter les faveurs du mle, elle endurait les mauvais traitements du bourreau. C'tait la fois son souffre-douleur et son souffre-plaisir. * * * * * Cependant, Lampernisse, le grand Sander se reprsentait les formes dsirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre paroissienne. Il n'aurait eu qu' choisir. Il avait mme commenc exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel continuait s'arrter la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant pied terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve Verjans, et n'avait plus le coeur de nouvelles poursuites. * * * * * C'tait le troisime t que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble. Un soir que la lune clairait l'tendue, un de ces soirs trop clairs, funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la tideur parfume et chatouilleuse de l'atmosphre avait trait sa compagne avec une douceur plus continue que d'habitude. Peut-tre son coeur allait-il enfin se fondre et payer autrement que d'amour matriel le dvouement de sa compagne? Tout coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura avec une certaine sollicitude: Ne bouge plus!... Ils viennent! Gentillie n'eut que le temps de s'tendre sur le dos parmi les genvriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son homme courait se blottir plus loin. Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des dtonations; elle reconnut la voix brve et corse du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une planche qu'on dchire; puis d'autres coups de feu plus grles, mais nombreux et rpts. Des lueurs blanches dchiraient la nuit bleue. Une balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aperut, dans les rayons lunaires, Pintloon trbuchant comme un ivrogne et s'appuyant un buisson pour recharger son arme. --Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont elle devait se rappeler la dtresse mle de rage, et, vaincu, il s'abattit dans les hoyats. En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'taient tenus prudemment distance, accoururent et l'empoignrent la fois. Le grand Sander, la tte de quatre cinq gars de Lampernisse, voulut l'achever coups de sabots, comme une bte puante, mais Gentillie se jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arrta net, en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre. A l'aube, on charroya Pintloon, tout bless qu'il tait, par les routes vicinales dans un de ces tombereaux o les toucheurs alignent les veaux mens au march. Il s'agissait de le conduire la prison de Bruges. On prit peine le temps de panser sa blessure; puis par l'hmorragie, il gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille et, malgr sa faiblesse, quoiqu'il n'et pu seulement lever la main, les gendarmes l'avaient ligot. A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si longtemps terroriss, s'ameutaient sur son passage. Aux tapes, les badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du brigand. Grimps sur les roues et l'chelette, ils se penchaient, riaient prsent de le voir si chtif, si piteux, si misrable, la merci du premier venu. Ils s'enhardissaient le pincer, lui arracher un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en joie, et ils se vengeaient par ces privauts de toute la chair de poule qu'il leur avait donne. A Lampernisse, l'arrestation du pendard dchana une vritable kermesse. Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie. --_Wel! Wel!_ C'tait donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait conduit le crne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le rimeur de l'endroit ajouta la complainte compose sur les exploits du Flau de la Westflandre un couplet de circonstance, dans lequel on associait Gentillie la gloire du bandit: l'Esprote son Esprot! Quelle honte! Quel opprobre! Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus. Revenu de sa stupeur la vue de sa misrable amante faite comme une brleuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu ramener Gentillie la veuve Verjans, mais les gendarmes s'taient interposs en exhibant un mandat d'arrestation lanc aussi contre elle; complice de son dtestable amant. --Oh! folle, folle Gentillie, comment en tait-elle arrive l? Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche Sander Bischbosch qui se rjouissait de la doter de plus de bijoux et d'atours que n'en possdent les madones les mieux achalandes de la cte des Flandres. Gentillie, les mains attaches sur le dos, marchait derrire la charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme d'idiote, et, habitue aux coups, elle ne sentait mme pas la crosse du soldat qui lui labourait de temps en temps les paules. Elle ne tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander boire! Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla se rfugier chez la vieille mre de Gentillie et ne se montra pas, comme si c'tait lui de rougir et d'avoir honte. Et les honntes gens blmrent le pauvre garon de s'tre rendu en un tel moment chez la mre d'une voleuse. V Ce Sandor fut encore plus draisonnable en avanant la veuve Verjans, compltement ruine prsent, un peu du bel argent destin Gentillie, pour payer l'avocat de cette indigne espce. Le dfenseur plaida l'inconscience de sa cliente et russit la faire acquitter aprs trois mois de dtention prventive. Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune, maigre, les yeux cerns et creux. Et, l'inexprimable scandale de toute la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin crpu, noir comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait nerve. La digne progniture de Pintloon, rien que a! Absorbe dans la contemplation de son petit, elle ne parut mme pas remarquer le hourvari que causait ce retour. Elle ne tmoigna aucune joie de son largissement, mais accompagna machinalement sa mre. Peut-tre et-elle prfr partager le sort de son homme, condamn aux travaux forcs pour le meurtre du lignard? Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgr ses rhumatismes, dans la cour du Palais, aprs l'acquittement, avaient laiss Gentillie aussi indiffrente que les corrections d'autrefois. Volontairement elle se confine avec son bb dans cette soupente d'o elle s'vada, une nuit nfaste. Ne la rencontrant jamais et les sachant sans ressources, les bonnes gens prtendent qu'elle vague la nuit et continue le mtier de son abominable amant. Et la rprobation frappe peu peu la veuve aussi bien que la fille. Malgr les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens. Encore si ce n'tait que par charit; mais, croirait-on que, ensorcel son tour, il veuille encore du bien cette fille-mre! Et, ce qu'il y a de plus inconcevable, c'est que la pcore continue de le rebuter. Impatient par sa froideur, le bonasse Sander se risque lui dire: --Ah! Gentillie, tu mriterais bien qu'on brist cette mauvaise tte pour le mal que tu t'es fait toi-mme et ceux qui t'aimaient! --C'est vrai! rpond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi? Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue: --Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous irions vivre ailleurs, loin des mauvaises mes.... Gentillie, reviens toi, n'auras-tu pas une bonne parole?... Mais elle, de hausser les paules, de courir son enfant, et d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une exclamation de dgot: --C'est ce vilain Esprot que vont ces caresses! Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui arracherait les yeux! Quelques mois aprs, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes payes, il ne resta plus Gentillie que quelques cus. Sans avoir rien communiqu de ses intentions, elle quitta furtivement le pays, comme elle y tait rentre, le poupon sur les bras, ne daignant pas mme se retourner pour voir une dernire fois le chaume sous lequel elle avait dormi tant de nuits heureuses et o sa mre venait de fermer les yeux pour de bon. Elle s'en alla demeurer la ville aux environs de la prison o tait enferm Kriel Pintloon. Elle n'apercevait que les hautes fentres troites comme des meurtrires et obstrues d'pais barreaux, trouant de leurs lignes noires la maussade muraille de briques sales. Lorsqu'elle s'ternisait sur le trottoir, le nez lev, essayant de flairer derrire laquelle de ces fentres se morfondait son matre, les sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la repoussaient brutalement et rpondaient par des charges ses informations suppliantes. Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste, apprit la pauvresse que Pintloon avait t transfr de la prison cellulaire dans une maison de force au coeur du pays, d'o il ne sortirait probablement que vtu de bois de sapin et les pieds en avant. Sa rsignation imprvue cette nouvelle ne fut pas la chose la moins dconcertante de la vie de l'Esprote. Peut-tre n'y croyait-elle pas? Quelle que ft son impression, elle continua de vaguer aux environs de la premire prison de Pintloon sans songer un instant migrer sa suite. Son btard grandissait et, pour le nourrir et l'lever, ses derniers cus mangs, elle chercha du travail. A prsent elle s'employait rendre des services aux soldats du poste, aux geliers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le mnage des guichetiers clibataires. Elle finit par faire partie du grand difice morose et dsol. Elle prouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes qui avaient bless et captur son homme. Sentiment de grossire admiration pour la force arme et victorieuse. Les jours de fte, lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peigns, la peau rose, moustaches cires, le colback irrprochablement bross, le baudrier blanchi la craie, elle les dvorait des yeux, fire d'avoir collabor ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces soldats tout-puissants en faveur de son fils, l'exemple des pauvres dvots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation. Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des expditions, poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair, cavalcadant aux cts des paniers salade, et que leurs hautes silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail bant et noir, et que les battues de leurs chevaux rsonnaient dans le prau derrire les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui jouait dans la rue, fermait sa porte double tour et pressait le gamin contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble pour son poussin. D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de Gentillie, les mchants voyous, pour le rduire _ quia_, lui jettent la face ce sobriquet dshonorant: Fils d'assassin! Fils de voleur! Fils de l'Esprot! la bougresse fonce comme une lionne sur la bande agressive, dgage, en distribuant force taloches dans le tas, le gamin cras par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en fuite coups de pierre. VI Des annes se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand garon, bien dcoupl, de figure veille, mais de mine rfractaire comme celle de son auteur. Choy, gt par sa mre, il a contract des habitudes de paresse et de dbauche, boudant les mtiers rguliers et rvant bamboches et escapades. Les soucis et les tracas de la mre redoublent. Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garon prend la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamn, plus Gentillie se dsintresse du souvenir de son terrible amant. Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspre, moins quite. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rdeur de carrefours et batteur de pav, le voyou prcoce et impudent avec le hardi malfaiteur d'autrefois. Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hbt comme si elle ne savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne. Une pice administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit officiellement du dcs du contrebandier. Pas plus de larmes qu' la mort de sa mre. Elle regarde son sacripant de fils, l'air rogue et effront, comme pour dire que ce trpas lui est gal prsent. Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer pour le retenir auprs d'elle. Elle n'a rien lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle travaille nuit et jour, nettoie, fait des quartiers, ravaude, repasse; tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqus de sa trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiff et bien chauss. Elle entretient leur petit mnage comme un nid d'amoureux; et toute vieille, fourbue, ratatine, courbatue, sa belle fleur de sant et de femme fltrie par les privations, les brutales aventures et les quotidiennes dgeles, elle redevient coquette, soigne sa mise, se nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'pouser le gros Cierge de Neuvaine. Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions sduisantes, pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se reprsentait Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillres Lampernisse, dans les tnbres de sa mansarde! Lass par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le jeune drle ne se gne pas pour la repousser durement; et comme elle insiste, peu peu lui aussi prend l'habitude de la battre. La premire fois que le vaurien s'oublia ce point, la pauvre femme se mit rire: prsent la ressemblance avec le pass devient complte! L'autre Pintloon n'avait-il pas commenc ainsi! Le gamin prit got l'exercice. Rentrait-il ivre, aprs une perte au jeu, il passait son dboire et sa colre sur le dos de la pauvre femme. Et la rsignation presque extatique de ce misrable corps, renvers et immobile, la prire de ces yeux, l'imploration sans rancune et mme sans impatience de cette bouche qu'il achevait d'denter, ne faisaient que le mettre hors de ses gonds. Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait des jeux plus agrables. Le poil lui venait aux lvres. Et les polissonneries entre mauvais capons, manquant de ragot, il commenait pincer les petites gaupes du quartier. Un samedi, Gentillie rentrait extnue d'un terrible nettoyage dans une maison de la rue passante sur laquelle dbouchait leur impasse. Oubliant les ampoules saignantes ses pieds, et ses bras ouverts par les corrodantes lessives l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu plus d'argent son _fiston_ et matre, elle surprit le gaillard, vautr sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage. Alors, emporte par la colre, aiguillonne par une monstrueuse jalousie, son instinct maternel s'tant perverti, et devenant une vritable apptence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand bahissement des polissons. Prcoce comme il l'tait, le jeune Pintloon n'eut pas de peine comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme tait si risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour le jeune drle de provoquer des scnes de jalousie entre les tortillons des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie. Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se prtaient volontiers aux inventions scabreuses de leur galant. Une fois les cyniques questionnaires attachrent la vieille au pied du lit, et dbraills et dpoitraills, se livrrent, sous ses yeux, aux bats les plus lestes. La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien l'attache; et les mchants gamins pouffaient tellement que leurs dduits devenaient un simple simulacre. Ingnieux, de jour en jour ils raffinrent leurs perscutions. Mais un soir qu'ils l'avaient taquine plus que de coutume, le gars revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonne, comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: H! la vieille rosse! Elle ne bougeait plus; elle enfonait sa tte grise dans un paquet de guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou dfroques uses et taches par l'enfant. Ces hardes taient trempes de larmes, attidies de baisers; et Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle. COMMUNION NOSTALGIQUE (TRANSPOSITION D'UN AIR CONNU) Oui, s'est bien l le procd inconscient qui caractrise mes propres crits: l'amour de ce que l'on fait, cette intensit de sentiment qui frissonne sous des phrases en apparence banales, cette nature de peintre flamand qui fait que tout ce que notre plume touche, prend l'aspect et la couleur d'un tableau.... Henri Conscience _ l'auteur de sa biographie 21 juillet 1881_. S'il n'existe point de mal comparable la nostalgie, qu'on se reprsente ce supplice: endurer l'exil dans son propre pays. Cette peine, que ne connatront jamais les inconscients btards et les papillons cosmopolites, ronge et dvore, comme une consomption morale, beaucoup d'altires et nobles mes, seuls enfants lgitimes de la patrie. Le pote Barthlemy Welaan fut un de ces patients. Qui n'a connu ce Flamand endurci et militant dont la tte majestueuse et inquitante tenait la fois du mufle lonin et de la hure du sanglier? En ses derniers jours, lorsque personne de son entourage ne se doutait encore de la fin prochaine de ce lutteur, il nous confessa ou plutt il nous permit de deviner, travers sa superbe enveloppe physique, le mal incurable qui devait arrter les battements de son coeur. Son tat critique transpira dans une circonstance solennelle que j'essaierai de rapporter avec une pit digne de cette grande mmoire. Nous tions quatre cinq artistes, runis chez lui par les hasards de la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force paradoxes, draisonnions avec prodigieusement d'esprit. Le vieux Welaan, indulgent, l'oeil vif, la main caressant sa longue barbiche de patriarche, prenait plaisir ces passes d'armes, lorsque l'un de nous, assez pris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en l'accolant une pithte ddaigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi notre carnage de rputations usurpes. Tudieu! il et fallu voir se redresser notre hte. C'en tait fait de l'tourdi dnigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises du pote! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un tintinabulement de verres bire, et les dernires syllabes d'une de ces formidables maldictions thioises mugirent comme un tonnerre lointain. Un simple clair de chaleur: la foudre n'clata pas. Le large front irrit de Welaan reprit sa gravit sereine et un peu mlancolique des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette vellit de violence, se rendant compte des gards qu'il devait l'inexprience de son juvnile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste reproche o perait comme de la compassion: --Henri Conscience! Ne blasphmez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez l'oeuvre de ce gnie, de ce bon gnie de _notre_ Flandre. Notre intrpide, mais un peu tmraire ami, ne se tint point pour battu: --Pardon, mon cher matre. J'ai lu des traductions de ce grand homme. Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines. Ses paysages: des botes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels fantoches taills dans le mme buis et au mme couteau par les pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux bats de keepsakes. --Ah! les traductions! Voil les consquences de la traduction! interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une ide de l'oeuvre de Conscience, de l'_esprit_ de l'oeuvre? Ce disant, il alla vers sa bibliothque et en retira une plaquette aussi use, aussi jaunie que le paroissien d'une dvote indigente. _Rikke-Tikke-Tak_! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma dmonstration. Je ne verserai pas dans l'erreur--pour rester poli--que je reproche aux traducteurs franais de Conscience, en traduisant phrase par phrase et mot par mot la mdullaire prose flamande. Non, je transposerai cette nouvelle votre intention; je vous la raconterai telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes l'aide d'quivalents franais.... L'preuve vous convient-elle? Tous, sans en excepter le blasphmateur, nous protestmes de notre curiosit et, la faon d'un prdicateur s'inspirant d'un texte vanglique, Welaan consulta les premires pages du livre et commena, lentement, presque en psalmodiant: --Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait rien au passant non initi. Sous son revtement de plantes grimpantes, la faade perce de deux fentres glauques offre la physionomie d'une aeule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derrire les dentelles de ses coiffes. La porte-charretire s'ouvre sur l'table o des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordor; les poules picorent les restes de la pte du chien de garde; une perche de pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'vapore comme une cassolette. Le bonnet d'une fille de ferme parat au-dessus de la haie et bat des ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se mle au cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours prt s'enliser dans le sable. tres et choses font relativement peu de bruit, ne se mouvent que lentement, comme regret, et la nuit rduit facilement cette activit drisoire, un silence absolu.... Immense, la plaine investit la borde solitaire: C'est d'abord un courtil plant de pommiers avares, puis des pacages bourbeux o s'panche un avorton de ruisseau escort de quelques aulnes; alors seulement commencent les garigues, les sablons tachs de gents d'or, les nappes de bruyres vineuses, le tout tremp dans une atmosphre toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se dgradent l'infini. Aux premires annes du rgne de Napolon le Grand, de fort grand matin, il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une intressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour un visage si allong. Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient trangement avec la voix chtive de la fileuse: _Ric-tic Attaque_ _Ric-tic Atout_! _Hauts les bras_! _Chauds les fers_! _Francs les coups_! _Ric-tic! Atout_!... Rgulirement, en descendant son tour, la fermire gourmandait sa servante, une enfant abandonne, une orpheline, et non contente d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une bte de somme, la mgre s'oubliait jusqu' la molester. Il advint que le chien aveugle fut trouv mort de vieillesse un matin dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison la ngligence de la pauvre Lena et pour chtier la prtendue coupable, elle imagina de lui faire remplir l'office de la brute: --Ah! fainante bourrique! Tu as laiss mourir de faim le pauvre Spits! Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin battre le beurre! Pour la premire fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie la fin! Devant cette rsistance imprvue, la fermire cume de colre, s'lance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se laisse traner sur la dalle, inerte, trop faible pour se dfendre mais trop fire aussi pour se plaindre, et prte mourir plutt que de consentir cette abjection. --Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Duss-je t'y pousser coups de fouet. Mais soudain un troisime personnage se prcipite dans la pice et dgage la victime en empoignant vigoureusement la fermire par le bras. C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide blondin de dix-sept ans, tte ronde, physionomie la fois douce et volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines o palpite l'esprance, des lvres dbordant de charit; la chair muscle, les membres pais et solides; toute sa personne attachante dans sa gaucherie mme et dans sa saine frustesse. Il tait en train d'atteler son cheval la charrue et le bruit de cette tuerie l'a rejoint dans la cour. --N'avez-vous pas honte, ma mre! dit-il en s'empressant de relever Lena. coutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la dernire fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure.... Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur les lvres: Merci, Jan, fait-elle, c'est fini prsent! Et, sans ajouter une plainte, elle se rend l'table, dtache la gnisse, et la mne, le long du foss, vers le pturage. A l'endroit o la bruyre inculte rejoint les prairies marcageuses, se trouve un renflement de terrain plant d'un htre. Lena s'assied au pied de l'arbre, lche la longe de la bte, et machinalement, ses lvres rythment le refrain bizarre: _Hauts les coeurs_! _Chauds les fers_! _Francs les coups_! Les heures de la matine s'coulent sans qu'elle s'en inquite. Elle oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques aliments. Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en tte tte, assis cte cte sur ce tertre, changeant de naves confidences. Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleverse des avanies du matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: Oh non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mre m'a promis de ne plus te toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection rachtera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi.... Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientt, ct de toi, au cimetire.... Ah! j'aurais tant de choses te dire, mais je ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-mme ce que je ressens. Mon coeur bat si vite!... Comme si j'touffais.... Tiens, ce matin encore, en te voyant chevele et toute meurtrie, j'aurais voulu avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe balsamique qui aurait transform les mauvais traitements de ma mre en autant de suaves caresses!... Et mme maintenant je voudrais t'envelopper tout entire comme l'air tide qui tremble autour de nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour tre heureux: Presser de temps en temps tes mains, te frler au passage, entendre seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans bouger, auprs de toi.... --Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas seulement la scne de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de sparation.... Quelques heures plus tard, un colonel de l'arme franaise chevauchait botte botte avec son aide de camp travers les landes de Desschel, lorsque tout coup il arrta son cheval en donnant des signes de la plus violente motion. Au milieu du silence vespral, une voix de femme s'levait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel venait de reconnatre un refrain que lui-mme entonnait autrefois, en manoeuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en tampant allgrement les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exerc jadis Westmalle le mtier de marchal ferrant. En ces temps lointains, la prsence d'une gentille fillette, suivant avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du forgeron, et rptant, aprs lui, le refrain martial, achevait de lui donner du coeur l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme, et de chagrin se mit boire, ngligea son mtier lucratif, mcontenta la clientle, si bien que la forge priclita et qu'un jour les gens de justice mirent dehors le pauvre rafal et son enfant. Il se vendit un recruteur et rejoignit l'arme du premier consul, aprs avoir remis, avec l'argent de la prime, sa petite fille des voisins. Plusieurs annes s'coulrent. Dj grad, l'paulette la manche et la croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour reprendre son cher dpt, mais ses voisins avaient quitt Westmalle, et personne ne savait ce qu'ils taient devenus, eux et la fillette confie leurs soins. Longtemps l'infortun pre parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa Monique dans les bourgades les plus recules, interrogea les passants, visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurr, toujours du, sans se laisser dcourager, il reprenait ses recherches chaque trve que lui accordait l'infatigable conqurant, son matre. Pour endormir sa proccupation bourrelante, il se battait comme un lion, se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines, et, par une amre ironie du destin, plus son dsespoir augmentait et plus la vie lui devenait charge, plus il rencontrait de prosprits et d'honneurs. Vous aurez devin que le colonel Van Milghem reconnat sa chre enfant dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmne sur le champ sa fille Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien que morte. C'tait une intrigue jusque-l fort banale et fort anodine; trs peu de chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena.... --_La Fille du Rgiment_, en nerlandais!... risqua l'incorrigible plaisant. Barthlemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot. --Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire--continua le conteur. Quelque coeur que vous accordiez un paysan, encore n'est-ce l qu'un coeur de rustaud, envelopp d'une membrane trop rude pour que des peines aussi subtiles que le mal d'amour accdent ce viscre! Le rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera bientt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son devoir; admettons mme qu'il ait montr plus d'humanit et de chevalerie que ses pareils, mais pour cette raison mme, nous n'en attendons pas davantage. Et je trouve trs naturel qu'en fumant et labourant sa terre, en s'vertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette et que le pass idyllique plisse devant les soucis du prsent et du lendemain; en un mot qu' l'ge d'homme, las de son platonisme, la sve se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus mont en ton, s'apparie honntement, sans rpugnance et sans phrases, une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui.... Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays d'imaginatifs. Oui, depuis le dpart de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut pas le refrain sans consquence que le roulier sifflote machinalement en entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de signification qu' la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il mchonne la tige par dsoeuvrement et qu'il rejette avec la mme indiffrence dans l'ornire. Jan Daelmans fut compltement possd par cet air. Comme autrefois Lena, il se lve avant les autres pour se trouver seul dans la grande chambre. Il s'ternise devant le rouet et l'escabeau abandonns par la ple fileuse. Peut-tre attend-il que le rouet s'anime aux notes du refrain coutumier? Mais on marche au-dessus de sa tte dans la soupente. Avant que sa mre le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il va,--toujours comme l'absente,--le long de l'aunaie, au bord de la douve o s'abreuvait la gnisse, il atteint le monticule o Lena s'asseyait, o il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir plat ventre sous le htre, et, redress sur ses coudes, il embrasse longuement des yeux la morne varenne, jusqu' ce qu'il batte des paupires, et qu'il revoie la _dsire_ travers le brouillard d'imprieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mlodie bourdonne comme une gupe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots mmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulve convulsivement ces notes marteles. La crise nerveuse passe, il se relve, fait un effort pour s'loigner, mais ses pieds restent comme attachs cette place. Il enfonce alors la houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrt, les yeux interrogeant la grand'route sur laquelle il vit dcrotre la chaise de poste emportant Lena. La nuit le trouverait plant la mme place si une jeune paysanne, sa soeur, dpche par leur mre, ne venait le surprendre. La gamine s'est approche de faon ne pas tre aperue; sournoisement elle se glisse derrire lui, elle lui frappe l'paule le plus rudement qu'elle peut. Il sursaute et ne rpond que par la plainte sourde d'un malade touch l'endroit endolori. Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorise faire la leon au grand frre, elle lui rabche les dolances qu'elle entend profrer chaque jour par leur mre: --Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que tu mnes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les nuages qui passent! Depuis trois mois te voil presque aussi fou que l'tait cette paresseuse pice qui partit avec ce soldat, son soi-disant pre.... Ah! tu copies fidlement ses lubies, cette sorcire!... Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan, ta place je serais honteux! Notre mre garde le lit et c'est peine si tu songes elle. Veux-tu donc conduire la ferme sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille, et toi, finir Gheel? Sans couter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner le logis, toujours plong dans ses divagations, toujours taciturne.... --Hlas, cette blanche sorcire aux yeux noirs s'est venge de nous sur le jeune _baes_, gmit la maisonne. --Ah! que n'ai-je tu la malfaisante pecque! glapit la fermire. Ils recourent au cur du village pour rappeler le malade la raison. A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du htre et lui reproche son apathie inquitante. Comme Jan ne s'meut pas plus de ce prche que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui montrant le htre: --Mais, malheureux garon, tu veux donc que ta mre accomplisse sa menace et que, pour te gurir, elle abatte cet arbre de malheur! Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du prtre: --Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la mme cogne assommerait le htre et le bcheron! Mais se repentant de cet accs de rvolte, une raction subite l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se dbonde, se soulage comme un pnitent au confessionnal: --Aprs le dpart de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sincrement. Hlas! la plainte du soc retournant la dure me rptait son nom. Dans la grange mes flaux cadenaient le dsolant refrain de la fileuse. Le ramage des oiseaux s'ingniait imiter sa voix.... Et comme le prtre l'engage quitter ces lieux hants par le souvenir de la fille ple, partir pour Malines, faire une retraite au sminaire. --Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me rsignerais cet exil.... Vous souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de huit jours laquelle me condamnaient les intrts de la ferme? Ah! vous ne saurez jamais la torture que j'endurais! Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable moment o l'odeur des brlis me surprit, apporte par la brise matinale! Je dus m'arrter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai perdu, enivr, oui, littralement saoul. Et plus je humais l'incomparable arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient, plus je me sentais dfaillir. M'tant engag dans le premier bois de sapins, ce fut une autre batitude. Je tombai genoux comme l'glise, je remerciai Dieu haute voix--j'ai d crier comme un fou--de m'avoir accord cette grce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!... Croirez-vous qu'en dcouvrant la premire touffe de bruyre je sois tomb dessus comme un affam, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je l'aie porte mes lvres. Que dis-je? je l'ai mange avec dlices, uniquement afin de rapprocher davantage de mon coeur et de mler mon sang la plante tant adore!... Et, arriv ici, ne pensez pas que je me sois rendu directement la ferme.... Je courus d'abord reconnatre ce htre et ces buissons de genvriers.... Je leur parlai, je les treignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire des chrtiens comme nous.... Ah! tout cela cause d'_elle_.... Et c'est alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon pre; jamais, jamais, jamais! A ce passage, Barthlemy Welaan s'arrta et passa la main devant ses larges orbites comme pour en loigner une mouche importune; mais oserait-il me garantir, le rude homme, que du mme geste il ne cueillit pas une larme perlant la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble une goutte de rose la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en dfendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuy contre la paroi, le visage cach dans ses mains, il se dtournait de nous pour sangloter son aise. Cette page amoureusement patriale exasprait, intensifiait toutes les poignantes tendresses, les facults aimantes contenues en nos mes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus. Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre motion, radieux la faon des vagues ensoleilles, il poursuivit, mais en consultant de moins en moins le texte original, improvisant, dcrivant de mmoire, avec une exaltation augurale: --Entretemps, la riche Monique, entirement au bonheur d'avoir retrouv son pre, recouvrait, Paris, les forces et la sant. Entreprise par des matres habiles, la jeune vachre s'tait dgrossie. Bientt elle put assister aux bals et aux rceptions. Sa robuste beaut flamande, allie une grce et un charme nafs, en firent une des reines de la cour impriale. Jan Daelmans lui-mme aurait peine reconnu dans cette grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, panouie comme une rose th, sa liliale et dolente amie d'enfance. Mais, brusquement, la mtamorphose s'arrta et, par gradations insensibles, ce regain de sant, cette exubrance s'amortirent, cette turbulence, cette joie de vivre se calmrent, et, ds le second hiver, son ancien penchant la rverie reparut, penchant discret, petits airs penchs que l'_Ossian_ de Macpherson allait mettre la mode et qui paraient Lena d'un nouveau montant. Aux accords de la musique de bal, emporte dans le tourbillon de la danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure, s'arrtait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle oubliait de rpondre son interlocuteur, le regardait sans le voir avec une trange obstination, et, interpelle, rendue au sentiment du salon o elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle semblait se rveiller, sortir d'un rve, choir de quelque ciel. Elle-mme tait la premire rire de ses vagations. Mais elle cachait la nature de ces absences. Peut-tre ne se rendait-elle pas compte des influences qui l'arrachaient son milieu et son nouvel entourage. Ces retours en arrire furent trs vagues, trs inoffensifs en commenant: En pleine assemble mondaine surgissait le grand htre ombreux, isol dans les sablons. Ce n'taient plus les pas cadencs des danseurs et les soupirs des archets qui faisaient frmir et vibrer le cristal des girandoles, ce n'tait plus des vtrans en uniformes chamarrs qui se confondaient en rvrences devant d'blouissantes marchales: la brise passait dans la lande, parpillant la poudre d'or des gents, et les bruyres frissonnaient, frileuses et parfumes. Monique, ou plutt Lena, revoyait-elle le htre et le mamelon, hants comme ils l'taient depuis son dpart, par la figure pitoyable d'un jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment o un glorieux muscadin en habit bleu barbeau boutons d'or, cravat de dentelles, venait l'engager crmonieusement la danse, la fire demoiselle s'emparait de ces mains formalistes avec une avidit fivreuse, les pressait nergiquement dans les siennes, dvisageait avec une persistance trange le cavalier trs interloqu; puis, due, sans s'excuser de sa mprise, le repoussait brusquement et se htait de quitter la fte. De passagres et anodines qu'elles taient, ces visions devinrent de plus en plus frquentes et redoublrent d'intensit. Sous cette obsession, Monique prit en horreur la vie brillante o elle s'tait jete avec une sorte de frnsie, bouda les cercles aristocratiques, s'abstint de paratre l'Opra et la Comdie-Franaise, et rechercha, comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A prsent, elle demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses appartements o, assise la fentre, ses yeux suivaient le vol des nuages chasss vers le Nord. Et ses lvres, s'entr'ouvrant sous l'action d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche fileuse d'autrefois. Peu peu sa carnation d'opulente rose th se fondit, s'effaa pour faire place la pleur liliale et diaphane; ses yeux parurent de nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage. Le gnral Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les dispositions bizarres de son enfant gte, finit par reconnatre la gravit du mal, et sur l'avis des mdecins, songea marier sa fille avec son aide de camp, vaillant et loyal garon qu'il chrissait l'gal d'un fils et qui portait depuis longtemps la fantasque hritire un amour aussi ardent et aussi inpuisable que sa bravoure. Consulte, la jeune fille dclara son pre qu'elle n'prouverait jamais pour ce soldat d'lite qu'une affection toute fraternelle. D'ailleurs, elle prtendait ne ressentir aucun malaise; elle ne convenait pas de la peine sourde et implacable que rvlaient ses ples couleurs. Enfin, un jour que son pre plor tait parvenu l'mouvoir, force de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit son secret d'amour, son dsir imprieux, inluctable, de revoir la Campine. Le voyage, dcid sur le champ, ajourn malheureusement par les vnements politiques, finit par s'accomplir. Il tait grand temps: l'tat de la malade empirait vue d'oeil. Les frontires flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une berline les conduit leur nouvelle demeure, un de ces nobles et superbes htels de la place de Meir dsert par un patricien proscrit sous la Terreur. Au moment o la voiture s'engage dans l'alle cochre du palais, Monique jette un grand cri. Le gnral l'interroge avec anxit: --Oh! ce n'est rien, mon pre.... Mes yeux ont rencontr ceux d'un mendiant, post contre une borne, et telle tait l'expression obstine de ses regards, qu'ils me traversaient le coeur; si j'ai cri, c'est que ce pauvre ressemblait Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en suis certaine prsent.... La faiblesse et la fatigue de Monique empchent les voyageurs de poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal la tuerait. Le pre, assis auprs de la malade, pie, l'me ulcre, les ravages de la consomption sur cet idal visage. Obstinment, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour fredonner d'une voix trs douce, presque teinte, le fatidique couplet du marchal ferrant. Mme pendant son sommeil, les syllabes mortelles perscutent ses lvres. --Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, chre enfant; tu m'aimes donc bien peu que tu persistes te faire du mal.... Ah! si tu voulais!... Et, de nouveau, son pre la conjure d'pouser l'aide de camp. --Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir personne.... Laisse-moi rester comme je suis ou plutt redevenir ce que j'tais, mon pre! Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine, quelle jouissance pour elle, de parcourir la contre lue, en compagnie d'un poux digne de son rang et de ses perfections... de visiter deux le htre favori, les genvriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne cesse d'voquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes! --Oh! oui, pre, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins ont-ils prsid aux bats de son enfance? L'infini de la plaine et son incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones ce nomade et capricieux enfant des monts, avide de dplacements et d'aventures.... Elle s'interrompt. Elle a chang de couleur, son teint s'est subitement aviv, un sourire extatique s'pand sur ses lvres frmissantes. Elle joint les mains, lve les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beaut fait mal. Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement? Le gnral prte l'oreille son tour. Et de la rue, sous les fentres, monte trs distinctement jusqu' eux le refrain hallucinant, modul avec un accent de mlancolie et de tendresse indfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu trangle. Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine du gnral Van Wilghem que se moque l'impudent refrain! Furieux, le vtran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de gr ou de force, le maraud qui les nargue et les perscute de son abominable complainte. Le pauvre hre que la valetaille empoigne et trane non sans le rudoyer devant le matre, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade entrevit par la portire de la voiture. En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable, l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colre du gnral tombe brusquement; il recule constern, presque honteux de son humeur: --Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet tat!... Vous, rduit ce point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir song vos amis! Que ne nous informiez-vous de votre dnuement? N'tes-vous pas notre crancier pour la vie? Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend bruire des pices d'or. De l'or Jan Daelmans! De l'or ce fru d'amour? Vous n'y songez pas, gnral! Il dsirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprme adieu son amie d'enfance: Ah! gnral, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se trane, le coeur bris, vers la porte. Mais cette crispante preuve a vaincu les dernires hsitations de Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force surnaturelle, elle se prcipite pour couper la retraite au paysan et s'affaisse devant lui en s'criant: Reste! Reste!.. avec un accent qui rvle au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il lui porte. Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire. Le pre a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore quoi se rsoudre. Alors, entranant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui rduiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit: --O pre, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'tait ce Jan, lui seul, toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais.... C'est son absence qui me tuait.... Il est mon frre, mon doux protecteur, mon bien-aim! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne l'aurais retrouv que pour le perdre jamais! N'est-ce pas que vous ne voulez pas qu'il parte, mon pre?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la vie; donnez-le moi... donnez-le moi!... Et, se relevant, sans attendre la rponse du pre, Lena se prcipite perdue dans les bras du paysan. Le coeur sous les haillons, le coeur sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme jamais n'en changrent les plus violents possds d'amour, se disent l'accablant infini de leur mutuel dsir. En les voyant accols, haletants, oppresss, si amoureux qu'ils en rlent, si jeunes, si beaux, si macis, si ples, tristes pnitents d'amour, puiss par le plus cruel des jenes, le gnral sent flchir son orgueil et sa volont. Pauvres tres! Ils sont tellement bout de forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras l'un de l'autre. C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui s'goutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels Jan Daelmans. Aprs quelques minutes de poignant silence, Barthlemy reprit avec plus d'onction encore: L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle passionne symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre. Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui l'tourdit dans les ftes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente flicit, et rve de l'unir au Welche. D'abord, l'apptissante et plantureuse hritire prend got ces distractions, ces passe-temps frivoles, ces dduits superficiels. Heureuse et fire de ces hommages, de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence jusqu'alors laborieuse et guerrire, traverse de prils, pleine de luttes et d'hrosme, la fille prfre de la Germanie semble renier son origine et son pass. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants de Gand et de Bruges, des virils communiers, des _Klauwaerts_, grands tombeurs de Welches, lui remonte aux lvres: _Hauts les bras_! _Chauds les fers_! _Francs les coups_! Elle se rveille. La nostalgie lui treint le coeur: elle se consume en regrets et en dsirs. Elle halte aprs son simple et rude compagnon d'enfance; il lui tarde de se rgnrer dans ses viriles treintes, de n'appartenir qu' lui. De son ct, l'ami fal rappelle aussi, de toute la force de ses farouches tendresses, l'inconstante et dsirable crature. En vain, pour le gurir de cet amour inextinguible, des conseillers timors et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du Seigneur et l'arracher aux flicits profanes. --Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggr ces conseillers, tourne tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'glise. Applique-toi cette parole vanglique: Ma Patrie n'est pas de ce monde! Mais, efforts striles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une langue trangre autour d'elle, la parer d'ornements hybrides, l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la dfigurer peu peu, exiger d'elle le mpris de son ancienne condition, certaines heures, de plus en plus frquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses victoires, et va jusqu' regretter son long martyre. Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement Rome, les conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au vagabondage et la mendicit. Et seuls les pauvres gens, les braves coeurs du peuple, les humbles femmes prendront piti du gueux flamand qui se consume d'amour pour sa Flandre! Jusqu'au jour o elle te sera rendue, ta brune Patrie, mon fal garon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis o, ta vue, la Flandre aussi expose que toi aux sductions et aux convoitises de l'tranger, la Flandre qui rompit les chanes fleuries de la France comme tu tins en chec la Rome pontificale, jettera ce cri rdempteur: O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver! Puisse le Ciel couter alors cette prire et vous runir pour jamais, Frre, Patrie! Le vieux Welaan pronona ces derniers mots avec une exaltation prophtique. Chacun de nous dit _amen_, cette patriale invocation. Et, comme Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal--mais un soleil couchant--venait de me communier.... CROIX PROCESSIONNAIRES Nous roulions pniblement dans les ornires de la route sablonneuse et apercevions depuis longtemps les crasants corps de logis du Pnitencier, lorsque mon compagnon me dsigna du bout de son fouet quelques croix de bois noir groupes au milieu de la bruyre. --Le cimetire des colons! profra-t-il. Et il ajouta en souriant: Il y a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de plus.... C'est beau l'administration. Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: L seulement le vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs douces berceuses et la nature drape de violet--couleur adopte pour le deuil des rois--la tombe du plus infime des mendiants! Combien de dpouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses ravages de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas plus que le couperet ne nombre les ttes des guillotins, ces douze croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque dcs le fossoyeur dracine la croix du plus ancien des douze derniers morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme.... Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contre incline au merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils frapp son imagination. Il prtend que l'humeur nomade et rfractaire des bougres enfouis s'est communique, par une vertu diabolique, au signe rdempteur qui devait protger leur guenille corporelle. C'est de leur propre gr que ces croix s'branleraient une une pour rder travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la lande fe comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient dans le prau, ou viraient attels la meule du moulin. Le paysan leur a donn ce nom suggestif: Croix Processionnaires. Moi-mme en les apercevant aux heures ambigus, complices des mirages et des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de corbeaux repus, frileusement serrs l'un contre l'autre. Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une pidmie de typhus qui faillit dpeupler tout le camp des bagaudes. Dans l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dpt, pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes garons, expiraient par totales chambres. L-bas, dans les sablons, les macabres dfricheurs ne faisaient que fouir et tasser la terre, que planter et dplanter les arbrisseaux de la croix. Mais ils avaient beau s'vertuer, le flau chmait encore moins et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais t pareille cure! Le carnage fut mme tel qu'afin de ne pas alarmer les honntes villageois d'alentour le directeur du Dpt ordonna de ne plus procder que la nuit ces inhumations en masse. Mais en dpit de la prvoyance administrative, les bergers noctambules, isols dans la plaine, assistrent des apparitions terrifiantes: Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, courir comme des perdues. Elles allaient tellement vite qu'elles prenaient peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses frachement remues. Elles trbuchaient contre les tertres, battaient des bras, tombaient pour rebondir aussitt. Et leurs sournois porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes, exaspraient leur panique en les enlaant dans de livides spirales d'clairs. Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, la veille, les fileuses rcitent un pater et un ave pour les mes du Purgatoire et les gars les plus rsolus tirent de fivreuses bouffes de leurs longues pipes de Hollande. Cependant depuis que la _mortalit est redevenue normale_, comme disent les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesure, elles se remettent marcher lentement, rsignes.... --Oui, murmurai-je mon tour, en embrassant d'un regard presque nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires; oui, rappelez-vous les vers du Dante: _Tacendo e lagrimendo al passo che fanno le letane in questo mondo!_ LE MOULIN-HORLOGE Et le Verbe s'est fait Chair Je sais un moulin broyant aux infmes le pain de l'expiation. Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces. Rien du moulin toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les belles filles jettent leur blanc bonnet,--du moulin camp sur la butte ou la digue, regardant crotre les moissons et la mare;--ni du moulin romantique, du moulin eau des ballades, trempant ses palettes dans les cascades folles et s'claboussant avec un grondement de tonnerre bon enfant;--du moulin montagnard qui rduit gaves et ruisseaux en cume plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en prennent allgrement le chemin, un sac sur l'paule; jamais de pimpantes meunires, affliges d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les chasse-mulets grillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci, car de quoi pourraient bien se soucier les patents et inamovibles canapsas? Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme une me, marquant l'heure, exclusive et spciale, des trappistes involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs bras. Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le mme tic-tac. C'est de la farine qui s'coule dans ce sablier fatidique. Horloge et moulin ne font qu'un. Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas l'oublier, et depuis, mon pain ptri de farine peu suspecte a contract une indlbile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes heures sonnent au cadran des irrguliers, et comme une pave, je flotte la drive.... Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants maillots de gris terreux et de fauve comme des btes puantes. N'osant les dtranger, la socit les trange. Ils sont jeunes, copieux, pleins de vie, mais tars pour le reste de leurs jours. Il n'est anabaptiste assez efficace qui leur confre une nouvelle virginit lgale. Il n'existe eau lustrale assez lnitive, eau rgale assez corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs turpitudes que leurs rdempteurs deviennent leurs complices! Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de bl que celui de leur propre pain! Depuis ma naissance, j'apprciai bien des appareils, dcouvris nombre d'engins funbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus meurtriers que des armes avres, souvent je parcourus des ateliers ressemblant des arsenaux ou des champs de torture, mais nulle part rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante pure me dlabre.... Mon guide prjugeait-il mon impression? Il usa de prcautions oratoires, recourut d'extrmes mnagements avant de me conduire devant cette suprme scne d'ilotisme. Le digne homme m'y prpara, comme la nouvelle d'une catastrophe. Il parat que tous ceux qui affrontrent la mme ghenne en sortirent blmes et dfaits. Dans ces conditions qu'adviendrait-il de moi? Conformment l'itinraire, on monte d'abord dans les combles. Le grenier ne contient, outre la provision de crales, qu'une manire d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la pointe s'engage, travers le plancher, dans le corps de la machine fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en trpidation. Il est temps de remplir la trmie lorsque cesse le ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit coule, deux servants apathiques, affals sur des sacs, sommeillent ou baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur chanter sa berceuse, ne les arrache pas leur indolence, un coup frapp contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle en sursaut leur office priodique. C'tait la trmie banale et anodine de tous les moulins, et les deux faitards chargs de l'alimenter ne risquaient gure de succomber la tche. A notre entre, empresss, mais maussades, ils s'taient mis debout et en position militaire, par respect. Je fis la moue, bauchai un imperceptible mouvement d'paules voulant dire: Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vrit! Mon inquisitorial conducteur surprit ma pense, et avec ce sreux et frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geliers: --Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce prliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de ce moulin est extrmement particulier, je dirai mme excessivement particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez bien que vos rpulsions probables seront toutes physiques, toutes nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous rflchissiez au motif de cette rvolte sensorielle, vous conviendrez que c'est surtout l'apparat, la mise en scne, et peut-tre le symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres affectives.... En y regardant de plus prs, il n'y a pas l de quoi fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains envisagent le rel travers une lentille grossissante, se montent le coup, nourrissent de si subtiles dlicatesses, prjugs si morbides, et, apprhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un corch! Pendant ce nouveau prambule, mon introducteur soulevait une trappe et nous descendions un escalier en colimaon. Arrivs au bas, il s'arrta encore, la main pose sur le loquet, comme pour m'accorder une dernire minute de grce. Puis il poussa brusquement la porte et la battit aprs m'avoir fait passer devant lui, pour me couper la retraite. Nous nous trouvions dans une vaste pice carre, relativement basse, qu'clairait fallacieusement un rang de quatre fentres offusques par de poudreuses toiles d'araignes,--mais il y flottait encore plus de brumes que de tnbres. D'abord j'avais carquill les yeux sans rien voir. Je perus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou des volants passaient en me frlant de leur haleine, j'entendis rauquer et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, embot dans le corps du moulin, masqu par un travail de charpenterie, je distinguai une norme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et dix rais. A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante et articule; j'y dmlai des tronons humains et vivants; tantt un torse, tantt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitt aprs des poings convulss, et encore un profil, un galbe, l'attache d'un col athltique, la rondeur d'un menton, le mplat d'une tempe, et souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lvres, l'mail d'une mchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et ces bauches se prcisrent, les silhouettes prirent corps, les membres pars se runirent et me reprsentrent une trentaine de garons robustes, de fire encolure, actionnant, trois chaque rais, la roue immense et pesante. Penchs en avant, empoignant les rais comme des bras de levier et de treuil, pesant de toute leur nergie sur le manche, ils poussaient, marchaient au pas, balanaient les hanches, la croupe leve, de l'allure moutonnire et passive d'une bte de somme. Ils rdaient, rdaient, sempiternellement, sans profrer une parole, mais non sans rencler comme ces rosses aveugles qui manoeuvrent des chevaux de bois et pour qui le carrousel forain reprsente le vestibule de la fourrire et de l'enclos d'quarrissage. Uniformment vtus de vestes courtes, dcouvrant la saillie et la rondeur du rble, leurs ttes glabres et rases coiffes d'un bonnet rond, ils viraient, pour virer encore et toujours. Leurs cheveux soyeux ou crpus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de leurs mres imprvoyantes, tombrent pitoyablement sous les ciseaux affects, en cette colonie, la tonte des ouailles. Et, aussitt, les voir bretauds et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands chemins livrrent ces Samsons la rancune de notre bourgeoisie philistine?... Pour plus de commodit, la plupart ont retrouss leurs manches et quitt leurs sabots. Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur de l'ge, qui meuvent le moulin! Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours le mme, lance haute voix le chiffre des rvolutions excutes par l'quipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur des minutes rvolues, le timbre monotone et discord, funbre comme un glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches gares et coassent les clarinettes funambulesques. Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est une minute la sinistre horloge. Et chaque fois qu'il arrive deux cents, c'est une heure l'horloge de la Malchance. Alors il se tait et s'arrte tout court. Le surveillant rveille les deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'croule dans la trmie. J'ai remarqu qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur se dtournait de notre ct et que ses partenaires, en virant, nous dvisageaient leur tour. Malgr le clair-obscur, la brume et la poussire, ces yeux m'ajustent et me pntrent. Il y en a de phosphorescents et de velouts, de mouills comme une pelouse crpusculaire, d'aigus comme la bise de dcembre. Les uns clins et raccrocheurs voquent le luminaire des alcves, d'autres angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux les plus ples, les yeux d'azur et de rose paraissent tnbreux et nocturnes. A mesure que le nombre des rvolutions augmente, le marqueur clame d'une voix de moins en moins assure. Et, conjointement, ses compagnons ralentissent le pas, largissent leurs enjambes, s'arcboutent, se calent avec plus d'effort, et en s'arrtant sur moi, les prunelles deviennent de plus en plus appelantes. Aux derniers tours la roue gmit, s'enlise, ne dmarre qu' peine; les propulseurs pitinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se dhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent, se relchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dgnrent en une grimace de dtresse. --Deux cents!... Halte! Un tour de plus et ils croulaient. Trente nouveaux colons, dispos et sjourns, qui, adosss aux murs, badaudaient, bras croiss, en attendant le moment de tourner la meule, relvent leurs camarades extnus. Ces remplaants se bousculent avec un empressement inconcevable. Ils se disputeraient mme les places la roue, ils se battraient pour entrer dans la coursire, si le roulement n'avait t rgl d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les comptitions. La corve rapporte ces bannis les quelques centimes ncessaires pour se procurer, la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers mreaux de plomb, monnaie fictive des colonies pnitentiaires. Et voil pourquoi, jamais en notre matriel pays, limiers de trait jappant de plaisir, frtillant de la queue, prodigues de caresses, au moment o le maracher brutal ou le garon boulanger sournois les attelle sous la charrette surcharge, ne tmoignrent impatience plus fbrile et plus inattendue, que ces fils de chrtiens appels remplir cet office bestial. L'tat lamentable de ceux qu'ils supplent ne les rebute pas. Et mme si de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler la machine, peine relevs de corve, leurs frres rendus, bout de forces, retourneraient avidement ce supplice rmunrateur. Remonte aprs chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une intrpidit nouvelle, les aiguilles fraches voluent sans accroc, les barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lvent et retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de l'horloge rsonne plus franchement. Mais, peu peu, la gorge du compteur se resserre et se voile, l'impulsion se ralentit, les visages panouis se contractent; je vois des gouttelettes sourdre leurs fronts, les muscles se bandent moins facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites et les ttes penchent vers les croupes qui les prcdent. Quelques tours aprs, les corps charnus fument comme des chevaux de labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur d'tuve et de chambre sature le mange. Le crissement des dents, le anhlement des poitrines couvre le ronron flin des meules. La psalmodie du compteur n'est plus qu'un rle.... Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'coulrent de ces heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, cartels, firent-ils place des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme des voix sonores et cuivres que fla cette horloge patibulaire! Et cette procession de physionomies qui me sourirent moiti sardoniques, moiti filiales, qui m'implorrent en se dirigeant obstinment de mon ct, qui repassrent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes et plus pitoyables, avant de se dissiper,--dans quels limbes--- inexauces! Sans cesse se reformaient d'autres cortges de patients, et les nouveaux venus rappelaient, sans les rpter, leurs obsdants prdcesseurs. A chaque relais, je regrettais ceux qui ne dfileraient plus, et pourtant, peine les fraches recrues s'taient-elles mises en marche que je ne vivais plus que par elles et me suspendais leurs mouvements! Pupilles dilates o alternrent tant de lumire et tant de nuit! Regards inconciliables qui dsarmrent et s'attendrirent peu peu! Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations majeures!... Aux approches du deux centime tour, les meules cessant de broyer le grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre avec la rancune de la matire lectrise, cette chaude et copieuse leve humaine! Mais le moulin avait beau rduire et fouler ses moulants, la liste en tait inpuisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de rechange. Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant compter chaque nouvelle rparation, les deux cents minutes de l'heure abominable. Et lorsque la voix du marqueur s'tranglait, que la bue s'paississait jusqu' me drober les formes de ces patients bien-aims, je souffrais, m'puisais, me fondais comme eux. La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de mes vertbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs m'avaient imprgn de leur dtresse, ces lvres jaculatoires m'enduisaient de leurs tides et poignantes implorations, les effluves de cette adolescence dchue, me damnaient, me rprouvaient avec elle. A quelles extrmits m'aurait entran ce vertige? Leur rdempteur deviendrait leur complice.... Quand mon guide, effray de mon mutisme et de mon inertie, me signifia que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, cette dissolvante atmosphre, j'tais plus ivre qu'aprs une valse effrne, j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle nergie, quelle sve j'avais dilapides, quelle portion de mon tre avaient neutralise ces patients et s'tait vente leur approche. Un immense dgot m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la libert superflue, et mme la vie.... Dsormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide universel. Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux rouages de chair pantelante, aux mouvements saccads comme un spasme. Horloge et moulin ne font qu'un. Le moulin-horloge marque une heure exclusive des trappistes involontaires, les honntes gens diront la plus abjecte des peautrailles. C'est Merxplas, l-bas, tout au fond de la Campine.... On les a parqus et numrots, ils sont plus de deux mille.... Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phnomne du moulin-horloge, mon pain a contract une amertume indlbile, et quoi que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la malchance. LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR _A Monsieur Oscar Wilde, au Pote et au Martyr Paen, tortur au nom de la Justice et de la Vertu Protestantes._ Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire priodique du Pnitencier, venait d'y reprendre ses quartiers d'hiver. Pour la cinquantime fois, les portes du Dpt s'taient refermes sur lui. A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en fleur et novices, lui donnaient une petite fte au chauffoir, l'heure de la rcration, oui une vraie fte d'anniversaire, intime et attendrie comme des noces d'or. Quand j'appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de cet asile, ce n'est qu'une manire de parler, car beaucoup de rcidivistes, comptant comme ce jubilaire de l'crou une srie de fltrissures juridiques, dpassaient peine la trentime anne. S'il y en avait d'aussi avaris et dbiles que des ftards de la haute, par contre il s'en campait d'autres attestant la salubrit de cette vie de rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des mtiers chimriques. Ils l'emportaient mme en nombre dans cette assemble sur les marmiteux et les valtudinaires, ces vigoureux et florissants garons de gnie, amis de la sainte paresse ou des passe-temps inutiles mais ingnieux; goulus ou friands mangeurs de fruits dfendus, pour la plupart trs respectueux, toutefois, des faiblesses et des candeurs, incapables de fltrir une fleur, de ravir un nid ou d'abuser d'un enfant; potes en action, humanit de luxe, ne prenant conseil que de leur conscience et se rsignant pour l'amour des beaux gestes et des affirmations catgoriques aux traques, aux ligottages, aux mises l'ombre, parfois aux lents supplices. Toutes les irrgularits voisinaient et fraternisaient cette aprs-midi dans le morne chauffoir, l'ancienne chapelle du chteau fodal. Les fentres mures jusqu' hauteur de l'ogive y entretenaient peine une avare lumire de crypte. Il n'tait que quatre heures et les clairons des soldats n'avaient pas encore annonc l'approche du dernier convoi quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son oeuvre tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d'une pluie froide arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour prt dfailir. Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgr le rougeoiment d'un pole de fonte qui parodiait au milieu des halenes lourdes, des vaporations de sueur et des nuages d'cre fume, le morose coucher du soleil sanguinolant derrire les squelettes de la futaie, parmi les brouillards et les frimas. A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se ft habitu cette atmosphre aussi irritante pour sa gorge que pour ses yeux, il aurait, peu peu, dml une trentaine de silhouettes humaines, uniformment vtues d'une livre dont la couleur s'assortissait la gamme fauve et gristre de la saison et du milieu. Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre bancs disposs autour du pole. Depuis quelque temps ces anciens faisaient assaut de cynisme et lanaient, entre deux bouffes ou deux jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque norme gravelure. Derrire, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers venus et les novices, les bjaunes de cette universit de la joie et du libre vouloir; gamins l'me purile quoique de chair perverse, espigles comme des chats et parfois irritables et torves comme des boule-dogues. Les uns, insidieux et clins, passaient le bras autour du cou d'un camarade ou, sous prtexte de se rapprocher de leurs matres et de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son paule, et des joues peine duvetes se frlaient et des chuchottements, des trmoussades, des risettes, aggravaient encore d'un commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec trop de complaisance. La plupart de ces mauvais garons avaient la pipe aux dents. Lorsqu'ils aspiraient la fume, le tabac embras illuminait ces visages glabres et ambigus d'une rougeur fugace, grce laquelle le profane introduit dans ce repaire lgal, dans cette caverne de tolrance, aurait t frapp par la beaut navrante de ces yeux, le pli philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures dites patibulaires. Sans doute mme en cette chagrine vespre d'automne il devait faire plus sain, plus normal au dehors, mais quiconque et eu l'me amertume ou aveulie par l'existence symtrique et la platitude des gestes de la vie permise se ft complu quelques instants en cette runion de tempraments effrns et d'originaux sans vergogne et et savour part lui et en cachette les rites de cette franc-maonnerie un peu en dehors, mais si spontane et si cordiale. Le bourgeois ptri de prjugs et de scrupules et mme t dconcert sinon converti par la solidarit rgnant dans ce camp retranch des irrductibles rfractaires. Il et vibr malgr lui cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie codifie, une harmonie corrosive, chromatique outrance, autrement mouvante que les orthodoxes unissons psalmodis par la socit, o tous les lments du choeur soutiennent la mme note d'ordre, quoique dans diffrents registres, d'octave octave, ou grle ou austre, ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse chez le dbonnaire ilote. En ce lazaret des dmonteurs de la patraque sociale, cette pactisation des plaies et troubl le plus goste partisan du rgne des repus et peut-tre et-il peru quelque prsage de l'amour suprme, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement comme des lvres! C'tait donc fte au chauffoir. Avec les mreaux du supplment de salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les camarades avaient trinqu l'aprs-midi la sant du hros, en buvant la tisane vaguement houblonne, la diurtique cervoise dbite la cantine. Puis ils avaient prsent au jubilaire une pipe dcorative, fleurie comme la casquette d'un tireur au sort, que tous se disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le donataire attendri en secouait le culot. Comme l'assaut des normits, qui avait longtemps diverti la galerie, commenait languir: Quel dommage, profra l'un des argoulets assis au banc d'honneur prs du feu, que Schrabadans soit prcisment en libert, il nous aurait improvis quelques couplets en l'honneur de Jacques la Veine! Et il fredonna, en commenant biller: _Et la neige est si noire_ _Que les corbeaux sont blancs..._ --Il y a mieux, dit un autre en appliquant familirement la main sur la bouche du billeur. Employons encore les deux heures qui nous restent avant le coucher raconter chacun la msaventure qui nous a brouills pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots.... --Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est toi qui nous jugeras, toi, la Veine! Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait t donn par ironie au fieff traneur de routes. Son histoire tait celle d'un dclass et d'un rfractaire par principe et par conviction. Avantag sa naissance sous tous les rapports matriels, au spectacle du misrable lot rserv tant d'tres qui les valaient bien lui et sa famille, il avait pris en dgot sa situation privilgie et prouv comme une nostalgie de dchance. Intelligent, aprs avoir appris toutes choses qui sont dans les livres et pratiqu tour tour comme avocat, ingnieur et mdecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme, de vivre plus encore par le coeur que par la science et l'esprit. Et, coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa doter des hospices, rendre des pcheurs propritaires de leurs barques, adopter et choyer des enfants ramasss dans les rues. Naturellement ses hritiers, qu'il n'aurait frustrs pourtant que d'un superflu minime, conurent d'pres inquitudes devant ces dispendieuses charits. Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de sret, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa collocation ces dignes consanguins grrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui resta bientt plus un sou. N'ayant plus aucun intrt le squestrer et le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs le firent relcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se rjouit presque de l'occasion qu'ils lui mnageaient de descendre, en gal, auprs de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protger que de son amour. Depuis, il vagabonda, apostolique, prchant l'amour, la vie libre, la tolrance, la comprhension. Et il prdisait des temps nouveaux, sans lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prtres, sans tous ces obstacles impies, apports l'expansion naturelle et particulire de chaque tre. La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tte, les enfants lui jetaient des pierres, mme les humbles avec lesquels il s'humiliait en se faisant plus dnu qu'eux-mmes, doutaient de sa parole vanglique et souriaient avec compassion; et ce n'tait vraiment que tout au bas, chez la populace, chez les prtendus vauriens qu'il se faisait comprendre et qu'il recrutait des proslytes. Ceux-l lui avaient appris vivre de peu et souvent de rien, se loger dans les fours briques, sous les arches des ponts, et, dfaut de tout autre asile, leur suite, il chouait au seuil du pnitencier. Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensrent-ils de la redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appel couter et juger les autres. Le premier qui parla tait un forgeron solide et noueux, mais coutur de noires cicatrices et de traces d'escarres la faon de ces chnes imprissables qui ont plusieurs fois tent et affront la foudre: --Jusqu' l'ge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au srieux leurs histoires de code et de catchisme, je croyais en la justice divine et j'observais la loi prtenduement humaine, en toute occasion j'implorais le bon Dieu, j'esprais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit trs civique et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la patrie. Insens, en une seconde de plaisir, je crais des parias et des misrables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais d'autres une vie qui serait peut-tre encore plus prcaire que la mienne. Les bons aptres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que mon septime garon serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les ans je ne gagnais que le mme salaire: la multiplication des pains n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chmage et la maladie s'alliaient pour me punir de mon imprvoyance. Les jours o la faim me taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait eu que moi devoir jener! Au coeur d'un de ces hivers plus froids et plus implacables que l'me du mauvais riche, la mnagre extnue de privations tomba malade, les enfants s'alitrent leur tour: je me roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas entendre leurs gmissements, puis leur rle.... Et en effet bientt il se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'tais seul.... Alors je passai mon outil travers la vitrine d'un changeur et j'en assommai une sbille ruisselante de pices d'or. Les juges ne m'infligrent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux pleurrent au rcit de mes preuves. Cela n'empche que lorsque je fus largi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de justice.... Les honntes ouvriers, ceux de ma caste, se dtournaient de moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment d'honneur, d'aucuns dnoncrent mme ma prtendue tare celui qui m'employait et le sommrent de me congdier.... Ce qu'il fit.... Du travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis seul, je rde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de subsister, je vole.... Je me rjouis de la disparition des miens; ils ne souffrent plus; la mort a dfait mon oeuvre mauvaise: mes filles ne deviendront point des prostitues, ni mes fils des soldats! Un grondement approbateur courut dans l'assemble. --Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant les temps meilleurs, les misrables devraient s'abstenir de crer de la chair canons et de la viande lupanars.... A ton tour, h, toi, le maon? Celui-ci, un blondin mafflu et rbl, prluda son rcit par ce professionnel hochement d'paules de l'homme qui a longtemps charri sur les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surcharg de mortier. --Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson la bouche, je gchais gament le pltre au village natal, me rjouissant des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de choeur des nuages parfums qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je passai compagnon.... Je me rappelle certaine rfection du clocher. A califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes pieds les toits rouges et les chaumes, les drves et les champs. Et je sifflais de si bon coeur que l'essaim des corneilles venait tournoyer autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait aisment l-haut! Le dimanche qui suivit l'achvement de ce travail, avec le pourboire qui nous avait t octroy par les fabriciens, en compagnie de quelques gars du mme chantier, je lampai copieusement et mme plus que de coutume, si bien que par extraordinaire le houblon guilleret et rconfortant m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions mme nous retirer moroses et comme oppresss par le calme trop grand de cette soire de paresse, embarrasss de nos membres oisifs et de notre chair, et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le cabaret o nous tions attabls. La donzelle fit la coquette et nous provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage pinc, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot endimanch. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la route, l'cart du village, et l, sommation la belle de choisir l'un de nous. Elle prtendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien elle se donnerait sous nos yeux son galant, ce qui nous prouverait la sincrit de ses prfrences, ou bien elle lui donnerait un supplant. A cette proposition raisonnable, son prtendu coq s'enfuit. Elle cria, mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul mle, tous lui passrent dessus, moi le premier; puis j'aidai la maintenir pour faciliter la besogne aux autres. La belle, instigue plus tard par son lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais got de se plaindre. Consquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard, comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la vie du trane-les-routes et du batteur de pav! Hourrah! fit la galerie en se trmoussant, les polissons affriols claquant des lvres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah! --Oui, ratifia le juge, quoique je dplore la violence, l'abus de la force, ta faute fut certes vnielle. La femelle vous avait provoqus; en jouant avec le feu, elle se brla, voil tout! La mijaure eut en somme mauvaise grce vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres jours! Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier cart; comment as-tu fait pour drailler jusqu'ici? --L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'tais un mlancolique et administratif garde-barrire, post des heures durant, aux confins de la ville, et voyant passer et repasser les trains; condamn l'isolement, la vigilance et l'exactitude. J'tais jeune et j'enviais les couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pms et langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il y avait des soirs ou j'tais saisi moi-mme par l'accent de dtresse qui passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours, ou d'autres fois, de me rler d'amour comme les cerfs qui brament la vespre dans les forts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir, m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons cuivreux et enfums des mchants ciels d'quinoxe, ma fanfare semblait prter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus lamentable. Qui vint mon secours? Une soubrette trop compatissante qui rdait souvent par l. Mes yeux bruns et paillets de cristal quand elle m'eut dvisag quelques fois, lui continurent-ils la sorcellerie de ma musique? Une nuit sur deux mots changs, elle se rendit dans ma logette et ses lvres ne se dtachant plus des miennes, remplacrent celles-ci la saveur vert-de-grise du cuivre par les baumes et les framboises des baisers. Et comme je dfaillais, un coup de clairon m'avertit du passage niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa crabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se contentrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de ma captivit, durant laquelle je ne cessai de chrir la cause de mon malheur, je courus la recherche de la belle; mais je ne la revis plus jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne possdais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrive de nos nouveaux compagnons.... Ils sont nombreux encore les rcits: tous accidents, mprises, faux dparts; malchances et maladresses, impulsions, foucades quipes de mauvaises ttes, bvues commises par des adolescents, des bayeurs et des effars, des criminels candides et dbonnaires, coupables sans le savoir, vicis mais non vicieux, ne comprenant rien au code et la morale et voulant vivre ingnuement leur guise, dans un monde tel qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs foltrant dans les rais du soleil et se dbattant l'instant d'aprs dans les filets des araignes! Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de commisration, un remous de solidarit. Il faudrait les voir se rengorger tous, altrs de prouesses, avec du dfi et de la rvolte plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les pieds trpignent, tandis que le juge absout et flicite le prtendu pestifr. --Et toi, l'aristo, comment dbuta ton casier judiciaire? En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrire une colonne, et qui se flatte d'chapper cette mise sur la sellette. Au surplus, absorb dans une mditation exclusive, c'est peine s'il a entendu les confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arriv il faut que ses voisins le secouent. Il balbutie effar comme un dormeur qui se rveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. Eh bien, soit.... Vous comprendrez peut-tre.... Et sinon, tant pis! Sa voix rauque s'claircit, son motion tourne en loquence, il s'exalte mesure qu'il lve les vannes de son coeur: --...O moi, je suis l'amoureux maudit, n sous le signe d'Uranie. Si l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de dcouragement, de communion et de mconnaissance, de torture et de volupt, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser, comment vous reprsenter ce vide offert l'infini de mes postulations, ce fiel vers mes lvres altres? Car moi je n'eus pas ou du moins longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la gnralit des hommes! Enfant, au collge, mes camaraderies contractrent toute la vivacit et la mlancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudit frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En dessinant d'aprs l'antique je gotai les nobles acadmies masculines; paen je ne dcouvrais pas de vertu sans la revtir des harmonieuses formes d'un athlte, d'un hros adolescent ou d'un jeune dieu, et j'accordais voluptueusement les rves et les aspirations de mon me l'hymne de la chair gymnique. En mme temps je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses!... Comme mes matres inquiets devant mes naves professions de got me prmunissaient paternellement contre les carts de ma sincrit, je consentis taire et dissimuler mes prdilections drgles, je tentai mme d'en imposer mes yeux et mes autres sens, je me broyai le coeur et la chair les persuader de leurs mprises et de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale, malgr l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgr la tyrannie du prjug, malgr la presque unanimit des moralistes fulminant l'interdit contre quiconque blasphme la suprmatie esthtique de la femme, je m'opinitrai, fanatique et farouche, n'accepter que le tmoignage de ma propre conscience. Mon gnie me donnait raison contre toutes les consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcr dans mes opinions intimes, sans cesse mis au dfi, fort d'ailleurs de mon honntet absolue, j'en vins non seulement mpriser leurs anathmes, mais encore m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,--ces lectures qui taient ma consolation mais souvent aussi un achoppement,--que des sages, des artistes, des hros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient mme par leur exemple le culte de la beaut mle. Toutefois j'aurais rsist aux impulsions de mes instincts physiques et me serais renferm peut-tre jusqu' la mort dans une stoque admiration pour les parangons de beaut virile, si un jour nfaste et bni, toutes mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux dsirs ne s'taient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme une possession, pour un jeune homme que des fierts et des admirations communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels j'excellais, avaient amen sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai jamais les progrs rapides et les panchements de notre liaison, ses caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous promenions, son bras pass sous le mien et ses grands yeux cherchant mes yeux pour y boire mes intimes penses! Notre communion devint tellement troite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journe passe sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine. Sa prsence m'tait mme devenue indispensable ce degr que, farouche, endolori, toujours tenaill par des angoisses et des pressentiments, je n'osais jamais croire la stabilit et la dure de cette conjonction de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me sentais atrocement dprim et abattu, comme si je ne devais plus jamais le revoir! Il tait le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon corps et la lumire de mon me! Touch par mes attentions, mon dvouement, ma fidlit, mon exclusif souci de lui tre agrable, ma vigilance carter toute pine de son chemin, il me rpondit par une fraternelle et filiale amiti. Longtemps je me contentai de son affection plausible et me rsignai en songeant que du moins il n'aimait d'amour aucune crature terrestre. Mais hlas, il me dtrompa. Depuis son enfance il s'tait fianc une gentille et rieuse voisine. Avec la confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain mariage! Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien trou le coeur d'un coup de couteau, ou, que ne me suis-je tu ses pieds! Alors seulement, en une scne terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais ma sollicitude, je lui dcouvris les abmes et les vertiges de ma passion pour toute sa personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient des marbres, je le conjurai de se donner moi, de rompre son mariage ou du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui demande grce, comme un supplici qui crie misricorde. Je me tranai sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y fit. Ah cette femme, ft-elle la plus aimante de son sexe ne pourra jamais l'adorer au paroxysme o je l'adorais! Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer ce point, sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent dsesprment, affames, altres comme des mes de damns au fond de la ghenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit la prire, l'imploration muette de tout mon tre, qu'il ne se sentit point frmir tout au moins de piti amoureuse en cette explication suprme qui m'amputa de tout ce qui m'attachait la terre! Et qui viendra parler aprs cela de fluide, de magntisme et de tlpathie! Il ne se figura jamais ce que j'avais lutt pour ne pas l'effaroucher ou l'obsder, ce que je m'tais contenu et flagell pour me conduire selon le gr de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des vertueux mdisants! Depuis mon enfance je rfrnai mon temprament, je dguisai ma pense, je donnai le change ma famille et mon entourage sur mes vritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'coeurement et du dgot que me causait cette comdie, cette perptuelle dissimulation! Mais c'est seulement le jour o j'aimai pour de bon, que je sondai toute l'tendue de ma dtresse et de mon dsespoir. Les cinq annes que durrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'tre lu, je fus le plus tortur des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de mes juges tant ma place eussent rsist cette projection de leur tre vers la chair dfendue, eussent repouss loin de leurs lvres la coupe que la nature offrait leur soif exceptionnelle, eussent eu la force d'touffer le cri de dlivrance, de paralyser ce geste de soulagement, de salut et de secours suprme! Eh bien, tant qu'il fut auprs de moi, tant que, de loin en loin, nos lvres se rapprochrent en un baiser que j'eusse voulu perptuer suave et ineffable et tendre jusqu' la possession complte, je chrissais cette tentation, cette torture, je prenais got ce supplice comme une pouvantable gageure, je me roidissais firement, presque radieux sous l'implacable acharnement des conventions et des rgles gnrales. Dsesprment chaste malgr mes dsirs perdus, je me trouvai lgitime et je n'aurais pas chang mes postulations contre tous les apptits de ce monde conforme. Je prfrais leurs conjugaux embarquements pour Cythre, leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire, mon ascension du volcan sulfureux, mes priples exasprs sur les lacs asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes incendies.... Souvent je lui crivis des lettres brlantes que je ne lui envoyai pas, mais que je conservai pour qu'il les lt seulement aprs ma mort, car j'estimais alors qu'il est de ces dclarations que les trpasss, les expiants seuls ont le droit de formuler par del les limites du tombeau.... Il pourra lire prsent ces lettres puisque je n'appartiens dj plus la mme terre que lui.... Et qui sait? Peut-tre serviront-elles l'instruction, voire l'amusement de son amante, et n'y attacheront-ils, partags entre la curiosit et le dgot, que la valeur d'un phnomne pathologique? A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'ide d'un vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, chaque phrase il semblait se porter un coup de poignard: A peine eut-il fui ma prsence, que je voulus m'lancer sa poursuite. Pour le revoir, je lui eusse demand pardon de ma trop exigeante tendresse; j'eusse abjur et rtract du moins en paroles, ma seule, ma suprme religion. Je songeai aussi l'assassiner avec sa matresse, quitte me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu' tous les sacrifices, jusqu' tolrer son bonheur auprs d'une autre crature, jusqu' survivre son abandon, jusqu' accepter une existence prive dsormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus qu' repatre douloureusement mon coeur des mirages et des leurres de notre intimit dfunte. Aussi, au moment o je m'emparais du revolver, je me reprsentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette vocation me navra tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans un fauteuil d'o je m'abattis sur le plancher en proie une crise de nerfs voisine de l'pilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des rles exasprs par l'horrible certitude de l'irrparable.... Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Ocans, j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pcheries borales. Le plus souvent, vautr au fond de la barque, l'ide fixe me rongeait et au plus fort des temptes, le fracas des lments et les blasphmes ou les prires de mes compagnons ne parvenaient touffer le timbre de la voix aime, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer mes oreilles, de me chanter les serments et les confidences de jadis! Pour oublier aussi je me mis boire, j'ivrognai avec la crapule; vain remde: miroir malfique, l'alcool ne me rflchissait que plus dsesprment adorables les grces et les perfections de l'absent.... Alors je songeai satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebute se ddommagerait en immdiates dbauches. Il me fallait calmer toute force ce sang de lave, cette sve leurre et toujours trahie, hlas, laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux moeurs de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce sacrifice de mon tre un autre tre, de cette immolation perptuelle de ma conscience et de mon caractre cet enfant de prdilection, je sortais rprouv, ivre de terribles revanches, friand de reprsailles rotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entire n'avait-elle pas t un crime contre ma nature moi? Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre premire rencontre, je me rveillai en m'criant avec une rage sardonique: Ah, c'est carnaval! Si je me dguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes, puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconnatrais peut-tre plus moi-mme! Ce que je ris cette pense! Jamais je ne ris autant de ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaiet fut mme telle que mon courage et ma rsolution grandirent jusqu' m'entraner vers un acte tmraire. J'tais dcid en finir, j'obirai ma vocation. Le soir mme j'avisai dans un bal deux sous, un jeune reint de barrire de jolie mine, bien dcoupl, vtu de velours fauve. Un de ces pauvres diables de voyous, dflor depuis longtemps par les promiscuits des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes. A l'cart, guid par ce pilotin sans vergogne j'abordai enfin au havre dfendu; je gotai pour la premire fois auprs de ce samaritain d'amour le cuisant et questionnaire bonheur, la dtresse batifiante des majeurs naufrages. Au rveil de cette crise je n'tais plus qu'une pave.... Et prsent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats.... Votre haine provient peut-tre d'une inconsciente envie. Et surtout n'allez pas me plaindre. Faites-moi grce de votre piti, car je vis le monde mle en sa puissante splendeur; j'apprciai plus profondment ses prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe par les meilleurs des yeux, les yeux pathtiques des Grecs et des Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah, la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne connatra jamais. Et qu'importe mme mon amour malheureux, puisque c'est la profondeur de la valle des larmes que se mesurent les altitudes de l'amour. Oui, je m'enorgueillis prsent de mon supplice, car celui que j'aimais, jamais il n'aimera, jamais il ne sera aim ainsi, je le jure! Oui, mon amour fut plus sublime que toutes les passions consacres. Ah, aimer au sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre tous! Il se tut. Sa voix dchirait les coeurs et nervait les coutants ainsi que des bouffes d'orage tour tour rafrachissantes et dltres, humides de vapeur lectrique ou ensoleilles de blafard crpuscule, et la fin elle s'tait leve, les cordes tendues se briser, comme pour dnoncer au trne du crateur les erreurs de sa providence. Le silence communiant et apitoy de tous ces transgresseurs se rsolut en un murmure de compassion, spcieux et discret l'gal d'une caresse des branches aux nids qu'elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles balsamiques aux plumages douillets: on et entendu sourdre des larmes, et mme se contracter les gorges avalant la salive reprise aux lvres altres de baisers. Vaincu par ces ambiances rdemptrices le plus misrable d'entre ces exceptionnels se dtendit et donna cours son motion. Presque hiratique, transfigur, Jacques la Veine, prenant au srieux son rle d'interprte des consciences lui prodiguait l'onction de ses paroles: Tu aimas et fus digne d'amour.... En obissant aux impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au courant passionnel de ton proche. Tu n'abusas de personne; c'est plutt le monde et la fatalit qui ont pes sur ta bonne volont: tu fus loyal, gnreux et droit, n'usant pour te faire aimer en toute plnitude que de la magie et des sortilges de la bont absolue et de l'esprit sans malice. Oui, il a le droit d'aimer qui bon lui semble celui qui se livre avec cette sublime ardeur.... Donc sois des ntres, demeure sans crainte au milieu de nous, et peut-tre rencontreras-tu un jour dans nos refuges cet amour rciproque qui t'aura t refus toute la vie... Tous s'empressaient autour de l'uraniste, quand un des derniers venus, le seul qui n'eut pas encore parl, s'cria: --Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l'esprit de tolrance jusqu' frayer avec ce saligaud.... Pouah! Il me dgote! Et cependant je ne suis pas prude... et ce ne sont point les prjugs qui m'touffent. Il n'est mme point de luxure que je n'aie pratique. J'ai us et mme abus de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs caractres et des plus friandes beauts. J'ai fait profit et litire de tout ce que respectent les imbciles. Ah! je ne suis pas homme de sentiment, moi; je ne me forge point des chimres et ne construis point de romans, comme ce piteux et lamentable fou. Ce que je voulais, je le ralisais par l'argent; avec l'or tout puissant, j'achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je pratiquais l'usure en cachette.... Des dbiteurs rduits quia se turent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu'ils laissaient leurs veuves et leurs orphelins. J'aurais fait vendre jusqu' leur suaire, jusqu'aux clous de leurs cercueils.... Ce que l'on devient philosophe, ce que l'on apprend mpriser les mortels. Jouir, tout est l. A tout prix, cote que cote. Pour sauver leur mari, leur frre, leur amant, les femmes, les soeurs, les fiances, se donnaient moi; menacs de faillite et de dshonneur public, des parents s'affolrent jusqu' me cder leurs fillettes. Je leur mettais le march la main et jamais je ne reculai. Lorsque j'avais jet mon dvolu sur une proie, je la forais dans ses derniers retranchements. Je jouais serr, mettant aux prises la pudeur et la faim, l'honneur intime et le scandale public. Avez-vous vu dans les mnageries les pigeons livrs aux serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou mieux, c'est moi qui reprsentais la Faim, le Flau, l'inluctable Voracit, et je dvorais les timides oiselles; je croquais, je souillais les vierges plores.... Sans l'indiscrtion d'un employ, sans une maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais une nouvelle srie de vols et de viols clandestins.... Figurez-vous que c'est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille compar tout le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes profitables expriences du caractre humain... ah, ah, admirez-moi, dites, ne suis-je pas votre matre tous? De l'amour, il n'en faut jamais... de l'amiti encore moins.... Soyez riche, soyez fort; hassez les hommes et mprisez les femmes. Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses poings velus, il riait d'un rire diabolique, faisait rouler ses paroles avec la forfanterie et la jactance d'un cabotin fanfaron, convaincu de conqurir le prestige et la popularit des lches et des vils qui composent la majorit des hommes. Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s'moustillait au souvenir de ses turpitudes, de la honteuse rprobation qui montait contre lui, dans cette assemble de sclrats et en cette pouillerie de malchanceux. Ceux qui taient assis autour du pole s'taient redresss et reculs instinctivement; le cercle s'largissait de plus en plus autour du proreur, comme s'largiraient les mailles d'un filet dans lequel on tenterait d'emprisonner l'effroi. Le feu s'tait teint, les pipes ne grsillaient plus; et si on avait pu discerner les visages, on aurait constat que vieux ou jeunes accusaient une rpugnance, une aversion, une horreur grandissante. Cette odeur de gele, cette odeur de bouc et de misreux, ce fleur des bosquets infests de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir au point d'avoir enduit les pltres des miasmes et des virus de toutes les effluences humaines, mais c'est prsent que ces grouilleux, que cette noire cuve s'apercevait pour la premire fois de la trop grande fermentation et aurait voulu s'chapper du pressoir. Pour la premire fois, et mesure que le faussaire s'tendait sur son ignominie, ils avaient soif d'air respirable et ils se bouchaient les narines, ils suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l'Infme. Eux, remplis d'indulgence pour tous les carts, pour les violences sanguinaires, les troues et les incendies des crimes passionnels puisant leur origine dans la gnrosit, les fluides affectifs, les nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se dclaraient prts partager les rapprochements illicites comme cette vierge chrtienne qui, passive, se donna un jour un dsespr en se fermant les cieux pour lui en entr'ouvrir les portes, se dtournaient avec horreur de ce lche vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l'affreuse omnipotence de l'argent; les malfices et les envotements du mtal maudit drain et manipul par la bourgeoisie. Tout coup il s'arrta de prorer.... Dans l'assemble venait de se produire un mouvement qui l'difiait enfin sur la vertu de son prche. La consternation de ces malheureux, criminels ingnus ou motionnels, devant les frigides sclratesses de ce happe-chair avait-elle dgnr en panique? Oublieux de leur captivit, ne songeant pas que les gardiens ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plongs qu'ils taient, ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de cartes la cantine, ils se rurent en masse vers la porte qu'ils branlaient coups de pied, s'arrachant les ongles vouloir carter les battants, comme si l'incendie s'tait allum subitement dans la salle et que les flammes courussent leurs trousses. Cette vhmente lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le cratre qui l'emprisonnait? Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l'air respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis galeuses, ils se retournrent contre l'excrable, rsolus l'excuter sur le champ, l'empcher de respirer plus longtemps dans leur milieu. Ce conventicule de fltris et de piloris fut secou comme dans une trombe de reprsailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort. Mains en avant, ttant les parois, se reconnaissant les uns les autres, rampant sur les genoux, se tranant sur le ventre, ils s'vertuaient le rejoindre et le dnicher pour le broyer sous leurs talons, le ptrir sous leurs poings, pour le lacrer coups de dents et de griffes, pour le noyer sous les crachats et l'ordure. On aurait dit les Colins-maillards de la mort. Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et prchait la clmence: Assez de juge et de justice, disait-il.... Je ne condamnerais mme pas celui-ci.... Et surtout point de bourreaux.... Ne touchons la vie de personne.... La vie est sacre. N'en privez point le plus misrable.... Le mal n'est que l'apparence; le crime, le rsultat des lois.... Cet homme est son propre juge, son propre bourreau.... Sa conscience, son destin mme le punit.... O ne rgna jamais l'amour svit le pire des froids et des vides. La glace, les tnbres de son coeur composent son capital supplice et ne tarderont pas le supprimer, l'ensevelir dans l'oubli... Le mdiateur exhortait vainement cette meute exaspre et sans doute et-elle fini par atteindre le misrable, lorsque des clefs tournaillrent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour s'enqurir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau du chauffoir la chambre. A l'aspect des gardiens, cette chasse plus sinistre que celles qui temptent dans les ballades de Burger, s'arrta net. Ce fut l'effet d'un chant de coq ou d'un rayon d'aurore dans un sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouvrent sur leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d'ordonnance. On les compta, il en manquait un; on fit l'appel, l'usurier ne rpondit pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avisrent derrire un pilier un corps gisant pelotonn ou plutt contract dans une attitude simiesque. Les porte-clefs s'approchrent de cette masse, reconnurent l'usurier, le n 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le portrent au dehors. Les autres prisonniers s'effaaient contre la paroi, ne se souciant pas de toucher ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent carter les doigts crisps comme ceux d'un chiragre, qu'il avait appliqus contre ses yeux, ils reculrent devant l'indicible expression de terreur pandue sur le visage dj violtre, expression ajoutant au caractre significatif du recroquevillement dsespr du tronc et des membres. L'pouvante l'avait tu. Ou peut-tre avait-il t foudroy par le premier clair du remords? BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE! Les passants bien-aims qui ne repassent plus. G.E. Aprs une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plutt exaspre par la lecture trop irritante et trop vocative d'un procs de jeunes violateurs, et surtout par l'obsdante chanson au moyen de laquelle ils se ralliaient: _Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_ _--Quand de tes doigts soigneux me feras un collier._ et que je m'tais chant au rythme tour tour prcipit et tranard de la fivre,--au saut du lit, avide d'air respirable, de srnit, d'un changement de scne, voulant secouer la hantise de ces rvlations criminelles, je m'enfuis tout d'une traite vers un grand parc dans la banlieue. Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre chaude, dans une cloche plongeur descendue au fond d'un ocan en bullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en essences tropicales, en pices arborescentes! Les lilas puant la vanille et mme la drogue d'hpital! Et la symphonie furieuse, stridente, d'oiseaux perdus pressentant le danger.... Ne sachant quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple, j'allais pntrer dans un bouquet de frnes. Un craquement, suivi de la chute d'un objet pesant, se produit dans les branches. Aussitt un tre furtif et fringant dbuche du bouquet d'arbres et se campe, moite, lubrifi, dans l'vaporation opaline de la rose: La dgaine et la mine d'un apprenti sans atelier, d'un jeune batteur d'estrades, d'un dnicheur d'oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les cheveux courts et drus avanant sur un front bas, et tirant sur le pelage de la loutre, un de ces teints basans ragotants comme le pain de seigle, de grands yeux mordors frangs de longs cils, le regard veloureux et magntique; le nez busqu aux ailes mobiles, aux narines frtillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le menton imberbe et carr, les pommettes saillantes (les zygomes prononcs diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien ourles quoique magisters et patrons, sans parler des geliers, les aient mises de cuisantes preuves; le corps admirablement dcoupl, harmonieux, membru, cambr, et que ne dparent pas, au contraire, des guenilles la coupe aventurire, troues en maint endroit, moussues, rousstres, rpes comme les vieux troncs d'arbres auxquels il vient de grimper. En le considrant de plus prs, je ne constate qu'une seule difformit: les mains normes, toutes rouges, d'une musculature effrayante avec ce pouce dmesurment long que Lombroso attribue aux assassins de profession. Lui aussi me dvisage et me scrute longuement: --Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d'tre drang, l'air la fois effront et sournois dans lequel il y avait de l'hsitation du fauve qui dtaille sa proie avant de l'attaquer. La confrontation m'intresse et m'irrite. Nous finissons cependant par dambuler chacun de notre ct, moi, presque contrari, je l'avoue, d'avoir donn, si mal propos, l'alarme cet avenant polisson. Rassur quant mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la figure d'un espion ou d'un dlateur, il se mit en devoir de reprendre sa tche prohibe et je le vis s'enfoncer sous les ombrages, pleinement dsinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte trs sangle, la casquette sur l'oreille, un peu tortu, un peu claudicant, mais si peu, juste assez pour le rehausser d'un condiment de plus. Il se retourna, me cria, en flamand, d'une voix rche laquelle la raucit prtait l'cre saveur des pommes vertes, une gravelure de forat, et me tira narquoisement sa casquette. --Bon! _Manciniste_ par-dessus le march! me dis-je en constatant qu'il m'avait salu de la main gauche. Une autre prsomption que le mdecin-lgiste tablirait contre lui! Mais moi-mme ne suis-je pas gaucher et de plus, ultra-sensible l'aimant, l'atmosphre et aux parfums? Et ne sont-ce point l autant de caractristiques morbides, au dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard. Lui, aprs cette bravade, se mit siffloter un refrain appris sans doute dans l'une ou l'autre colonie pnitentiaire. Concidence trange, cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de gueux, s'adaptait exactement aux paroles qui m'avaient obsd durant la nuit: _Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_ _--Quand de tes doigts saigneux me feras un collier._ Aprs quelques circuits dans le parc, je fus pris de l'envie de me rapprocher du siffleur. En regagnant le bosquet o je l'avais rencontr, j'aperus sur un banc, non loin de l, une femme blonde, d'une quarantaine d'annes, de physionomie agrable et mme distingue, mise avec une extrme lgance. Les bestioles criaillant et s'gosillant de plus belle m'avaient averti dj que le garnement n'avait pas encore renonc les traquer. Je le dcouvris, l'afft au pied des arbres. La survenue et le voisinage de la dame l'empchaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il piait, d'en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il n'attendait que le dpart de cette gneuse pour oprer le rapt des tides couves. Et c'est qu'ils ppiaient les oisillons comme si les doigts du dnicheur les eussent dj palps! Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d'trangleur dans ses poches, et, le nez en l'air, tout en observant les bats de ses futures victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la mlodie--je l'aurais jur prsent--des patibulaires paroles qui ne cessaient de tournailler dans ma tte, comme d'autres oiseaux affols! Je stationnais un endroit d'o je pouvais observer, sans tre aperu, le mange de l'oiseleur; plutt que de l'interrompre une nouvelle fois, j'aurais mme donn gros pour le voir l'oeuvre, et j'tais prt maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distingue. Je la croyais absorbe de plus en plus dans la contemplation de la seigneuriale pelouse s'talant devant elle entre des marmenteaux deux fois centenaires, lorsque, regardant de son ct, je constatai qu'elle aussi s'occupait moins du paysage que des manoeuvres du jeune braconnier. Et j'en vins, malignement, entrevoir une mystrieuse et insolite corrlation entre ces deux tres crs, par la socit sinon par la nature, pour se repousser avec haine et mpris, placs l'antipode l'un de l'autre, aux deux bouts de l'chelle, spars par un infini de privilges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce soupon vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Grce la surexcitation de mes nerfs, je me dcouvris une force d'intuition presque dsesprante. Sans qu'il et l'air de s'en douter, ce charmeur de pinsons tait bel et bien en train de fasciner et de troubler, jusqu'au trfond de la conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute position sociale. Bientt je fus mme intimement convaincu que c'tait malgr lui que le luron dbraill excitait l'attention intense de cette hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce phnomne, le gars ignorait absolument la perturbation qu'il causait, lui, le maraud surfltri, en cette aristocratique et considrable personne. Pourtant le gaillard n'en tait pas sa premire aventure galante. Il n'avait pas mme toujours attendu qu'on lui ft des avances. Il pratiquait tous les genres d'effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe, elle y aurait certes pass, la bagasse! Ils se seraient assouvis tour de rle! Mais s'imaginer qu'elle le convoitait, qu'elle se donnerait volontiers lui, l, en plein jour, qu'elle brlait de se pmer entre ses bras! Non, malgr sa fatuit de jeune souteneur, il tait loin de s'attribuer des appas tellement irrsistibles! Aussi, ne s'arrtait-il pas un instant l'ide d'interrompre sa chasse aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre. Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et chatoyants comme le vent, l'onde et les nuages, de ces yeux o se mire la posie hroque des grands chemins, ne cessaient d'envelopper les battements d'ailes dans la couronne des futaies, ou s'il coulait la drobe un regard vers la bourgeoise, celui-ci n'tait rien moins que langoureux et cajoleur. Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S'il en profitait pour battre une flemme? Lui aussi n'avait dormi que d'un seul oeil la faon des chiens errants guetts par la fourrire. Il tira une pipette de sa poche, se mit la bourrer en dardant des regards rancuneux et dpits vers l'importune flneuse, et, haussant les paules, rsign, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se laissa tomber avec un soupir de batitude. Il frotte l'allumette sa cuisse, met le feu au tabac, s'entoure voluptueusement d'un cre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se renverse, s'allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le flanc, tire et replie les jambes, entrechoque ses souliers culs, sifflote une dernire fois sa poignante chanson, tire une lente et finale bouffe de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas tre incommod par la lumire, il se vautre dans un sommeil quasi bestial. Moi, de plus en plus accapar, requis par cette scne, en mme temps que je surveillais les gestes de l'oiseleur, j'analysais le temprament et pntrais l'me de la dame. Jusqu' prsent ostensiblement, son attention se partageait entre le paysage et le jeune rdeur. Lorsqu'il fut bien endormi, je la vis se lever comme grand'peine et s'acheminer lentement vers lui. Ses dehors gardaient en ce moment mme toute la srnit, toute la noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des accomplissements de l'ducation; j'tais fou, j'tais sacrilge, je blasphmais en lui attribuant un seul instant le moindre got pour ce dpenaill couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarn, pour ce dprav et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce frtillant nourrain des funestes viviers. Eh bien, en ce moment mme, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de majest, je dchiffrai en cette femme, la pire, la plus dvergonde des tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si pouvantable martyre que je n'eusse pas souhait pareil supplice une martre assassine et que loin d'arracher la pcheresse sa perverse contemplation, j'aurais voulu la pousser dans les bras de son abject bien-aim, et me faire l'entremetteur de cette patricienne et de ce larron. La frnsie de ses postulations, la ferveur de son culte, les rites inous qu'elle se suggrait, auraient pu se traduire par ce discours: Je te veux n'importe quel prix, en payant mme de ma vie, de mon salut, de tout espoir et de tout rve, le dlire de cette possession! Aprs toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux rfractaire, disparatra sans retour! La terre sera couverte d'usines et peuple de manoeuvres. Les implacables industries, les philanthropies nervantes nous auront tu nos beaux gars d'exception, fils de la sainte Aventure et du divin Imprvu! D'ailleurs, les jours de la plante sont compts et l'univers se meurt de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincrit jusqu'au scandale! Si tu savais, mon amant absolu, ma Grce, mon Salut, dont l'ordre, le code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne asymtriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me consume,--je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!--ce que les nostalgies m'ont treint le coeur le fracasser, et cela surtout aux heures panthistes, aux poques climatriques o la nature se dvergonde fatalement, o elle rutile tapageuse et inassouvie comme une mnade.... O ne te fche pas, puisque tu n'eus jamais de rival, jamais de prcurseur, puisque je n'ai jamais pch que par l'esprance, dans l'attente du pitoyable Messie des Possds. Des nuits, la fentre, je sanglotais, enviant les explosions de la tempte. Les nuages se cherchaient comme des lvres, entrechoquaient leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait le spasme des clairs! En ces heures tellement lascives que les cratres teints rentrent en ruption et que les Cordillres volcaniques avivent leur rouge crte de coq; moi, je parvenais refluer mes laves, tant je te souhaitais l'exclusion de tout autre! Partons, nous nous aimerons, jusqu' l'aube prochaine, sur un grabat, le tien, bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une soupente de tapis-franc! Je gote les plis et la patine dont les guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et galope, ces haillons sont trop imprgns de toi pour que j'en vite le frlement et que je rpugne leur fumet sauvage! Mais, carte pour cette fois l'insparable et plastique dfroque, car d'autant plus douce ton gard que tu as t fltrie et foule, victime, je veux oindre mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et des camisoles de force que t'infligrent les policiers et la chiourme; te venger, force de samaritaines caresses, de leurs infmes et outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs attouchements cyniques et glacs, de leurs rudes et crispantes manipulations; peler aux accidents de ta chair, les tatouages, hiroglyphes de tes stupres, et les dclarations, plus effrnes encore, dont te lardrent coups de couteau, des partenaires exigeants et jaloux! O toi l'homme numrot, l'talon des haras striles, l'innocent farci de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas, souffre-plaisir, flore des praux, phbe des chambres, ftiche des chauffoirs, les mornes Othellos t'crivaient-ils, avec leur sang, des lettres aussi jaculatoires que mon cantique, Desdmon? Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de reprsailles, ton amour rdempteur, ton extrme-onction! Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un sacrilge aux yeux des prtres, nous mourrons la premire alerte, avant l'arrive des gendarmes et les indiscrtions des juges, et nous irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de prjugs que les hommes! C'est convenu. Tu m'trangleras aprs. Et de tes doigts saigneux me feras un collier! O nous perdre dans l'ternit comme un mtore dans les vertiges du firmament! Mourir l'me inhale par la tienne, mon souffle fondu dans ton haleine, mon regard, ma lumire agonisant dans l'infini de tes yeux tragiques! N'avoir rien qui ne soit toi!... N'tre rien qu' toi!... Ne plus tre que toi!... Enfer de salut! Et voil ce que commettrait, ce que forferait l'pouse rassise et conventionnellement impeccable. A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je lus de loin en traits de feu dans les tnbres de sa conscience, je me portai au secours de la misrable femme; il y allait de sa vie, il fallait cote que cote leur faire consommer cette union incompatible, et ma piti tait telle que j'tais prt lgitimer cette excrable passion, au besoin m'en rendre complice. Je n'tais pas bout de prodiges: Lchet! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain, sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit mon approche. Retrouvant ses plus grands airs, la foi indiffrente et imprieuse, ce fut elle qui vint moi et me dit, de sa vraie voix prsent: Un bien joli parc, Monsieur, mais infest de mchants gamins qui s'en prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux promeneuses! Et elle passa outre, me laissant foudroy par ce mensonge! Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'loigna pour de bon cette fois, se donnant compltement le change, rconcilie avec sa conscience par cette dlation, ce reniement la saint Pierre doubl d'une flonie la Judas.... Car elle ne se retourna mme pas pour voir le galbeux oiseleur, rveill en sursaut sous des poignes brutales et familires,--s'effarer, panteler, gmir, se dbattre, aux prises avec une escouade de policiers qui le recherchaient depuis la veille et allaient le rintgrer dans la grande volire de Merxplas. LE TATOUAGE _A Sander Pierron_. Une bouffe d'air vici que me fouette au visage l'entrebillement d'une porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flneur--rdeur peut-tre--par la pluie de neige fondue, me remet en mmoire une aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier dj tomb sous les pioches des quarrisseurs de pittoresques cits. Explorant le ddale savoureux dnomm Coin du diable, nous tions tombs, un camarade et moi, au Bummel, le bal illustre de la rgion. Une salle surchauffe, lectrise de fluide humain, sature d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion. Des ouvriers endimanchs, nombre d'apprentis de mtiers vagues et surtout une nue de ces tres rfractaires et asymtriques que l'engeance qui les traque et les mprise appelle voyous, s'y trmoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules et bonnes filles. Par moment dans cette cuve de jeune chair gueuse le remous ressemblait une bullition. Malgr la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre la salle de danse rougeoyait un grand pole flamand l'ardeur duquel, machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos, en remontant le bas de leurs vestes. Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de vertige et de chair, l'un d'eux mmorable-- preuve ce rcit--nous requit aussitt par son galbe hors pair, une tonnante souplesse de mouvements, une lgance inattendue. Une jolie tte brunette et souriante aux vifs yeux noirs, lgrement brids, sur un corps extrmement bien fait. La dgaine dlure, il porte un complet mastic qui, par hasard, l'air d'avoir t taill sur mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrire. Et le dbraill, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa trempe, lui sied comme une grce et un affinement de plus. Il fringue presque sans relche, ivre de ptulance, se rjouissant de l'lasticit adolescente de ses jambes bien modeles aux muscles mobiles et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupt, sous la culotte tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frtillant de la narine et en claquant de la langue. Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les lanciers, les ostendaises, toutes les chorgraphies de l'endroit. Tortillements, ronds de jarrets, dhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en arrire de la jambe comme pour dcocher une ruade chaque volte de valse, et sa faon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier seul, ses rvrences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit sa partenaire; toute cette frnsie, toutes ces scurrilits, bien des gestes plus oss encore, peuvent tre trs canailles, mais ils nous semblent nous et toute la galerie qui s'en rgale et s'en pourlche mme les babines, souverainement plastiques. Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles privauts on l'accable, en quels frais de sduction les jolies filles se mettent pour lui? Mme ses repos sont composs avec un instinctif souci de la ligne et du modelage. Trs suggestive par exemple sa pantomime--mon camarade, le sculpteur, me poussa du coude pour m'en faire apprcier l'harmonieux enchanement--quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur le dos, la tte dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochs, sur la banquette rgnant le long du mur, mais pour se dtendre, lastique, comme un fauve repli et pour empoigner d'un bond, avec une treinte goulue, sa danseuse prfre, pour la happer victorieusement au passage et accorder aussitt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales des danseurs. Ah c'est le boute-en-train, l'me, la figure dominante et magntique de ce bastringue, et ct de ce vivant athltique, qui ses vtements s'adaptent aussi bien que les muscles ses os, combien feraient piteuse mine nos cocods conformes et guinds? Aussi notre intrt d'artistes pris de beaux modles se concentre sur ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel--comme le sculpteur le disait assez spirituellement, plus tard, car ce soir-l il admirait trop pour plaisanter, il tait emball comme moi, ma parole! Et vrai, c'est non sans prouver une bizarre contrarit qu'aprs une dernire danse, nous le vmes gagner la porte avec sa favorite, une grande noire, aux yeux brillants, aux lvres rouges souriantes et humides comme une perptuelle closion de roses, une gaillarde aux insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un peu la mine capiteuse des cigarires de Sville. Un sentiment qu'il m'aurait t difficile d'exprimer en ce moment, tant il tait complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me revint depuis--et que mon camarade me dclara plus tard, avoir prouv aussi--m'tait venu au sujet de ce galbeux polisson. Voici: tout le temps qu'il se prodigua nos yeux en de si rjouissantes postures, nous n'attachmes pas un instant sa personne une ide bien dtermine de sexe. Il plaisait toutes les femmes, il les recherchait mme semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqu de le savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes. Bien plus, au cours de la soire, nous l'avions vu danser deux ou trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son ge, et danser ces fois-l tout aussi crnement, en montrant le mme entrain, la mme bonne grce, le mme plaisir. Par la suite nous nous sommes rappels cette grce d'androgynat, cette grce neutre et ambigu qui se dgageait du gaillard, et nous ne perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers--pourquoi pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au contraire?--qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime loquence. J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur porte aux constatations runies en ce rcit--que personne dans ce bastringue, ne le connaissait. Comme nous il y tait probablement venu pour la premire fois; on ignorait son nom, son mtier, son logis. Ce monde assez farouche et mfiant d'ordinaire, avait t conquis par sa verve, son exubrance, sa mine ravissante et son intarissable belle humeur. Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherch en observant ce personnage agrablement nigmatique, deviner le mtier qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drle, droutaient toutes conjectures. S'il avait appris un mtier manuel c'tait sans doute en amateur, car son corps souple et cambr, son torse digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto et dot son Perse, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces dformations contracts la suite des efforts et des actions musculaires monotones, enclumes et sempiternelles. Enfin, pour exhumer jusqu' la plus intime des impressions que nous donna ce joli pauvre diable, au moment o il se retirait avec la belle noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette crature-l, l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague conviction, contribua sans doute me rendre, son clipse moins douloureuse. Aurais-je rv ce fait, ou mon imagination branle par ce qui se passa aussitt aprs, l'aurait-elle ajout aprs coup aux vnements qui prcdrent la priptie dont il me reste parler, mais au moment o il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant jusqu'aux rves trop volatils pour tre fixs mme par la musique, le parfum ou la prire.... Comme le couple sortait, au risque de rendre ce bal faubourien la vulgarit et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu poussa la porte et bouscula nos amoureux. C'tait un gaillard d'une paisse carrure, barbu congestionn. Mais nous emes peine le temps de le dvisager. Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment quel sentiment de courroux et de rage homicide, cet individu s'tait jet sur le jeune homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres eussions pu l'empcher, cette brute, tendue sur notre favori, le vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les vtements du corps; le tout en lui hurlant des injures o rauquait, o rlait la passion la plus incendiaire. Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitt de notre consternation, nous nous tions prcipits sur le forcen, et malgr sa force de dmon, quoiqu'il s'agrippt sa victime en s'aidant de ses genoux, de ses griffes et mme de ses crocs, nous parvnmes enfin lui faire lcher prise et le pousser dans un coin o, matris, coll au mur, il ne cessa de pleurer et de baver la fois. Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui ramassrent l'adolescent tout l'heure si fringant et si radieux! L'acharnement de son agresseur avait t tel qu'il n'avait plus que sa culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conqurante couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrache, presque en lambeaux, mettait nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues et lui coulait du nez et des oreilles; l'oeil gauche sortait moiti de l'orbite. Des hommes taient alls chercher de l'eau et les femmes approchaient leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les premiers qui s'taient ports son aide reculrent en proie une surprise, qui se changea aussitt en stupeur, et dont ils sortirent en poussant un sourd murmure. Les rires mprisants s'enflrent en une hue d'anathme. Repouss en arrire, je jouai des coudes, j'cartai les rangs de badauds malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue. Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce sducteur. En le contemplant de plus prs, je m'aperus que la poitrine, le dos et les bras du jeune gas taient compltement tatous de curieux et grossiers emblmes, de devises en langues et en argots divers qui le tigraient de leurs rbus et de leurs hiroglyphes! Il n'y avait pourtant encore l rien de si rprhensible. Peut-tre avait-il t marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que l'ingrat et profan et dshonor par ce bariolage barbare la paenne perfection de sa chair d'phbe. Un nouveau mouvement dans l'assemble m'arrache au cours de ma douloureuse contemplation! Le malheureux a devin ce qui fait rire les uns, hurler les autres, reculer les plus nombreux. Parmi ces devises et ces emblmes, gravs comme dans l'corce des arbres et dans les murailles des geles, ressortait en caractres plus grands la dclaration d'un amour sacrilge accompagne des emblmes d'une forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrtienne: _Daniel est Andr_. Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son oeil prt s'teindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tte, bombe la poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, dsignant de la main, le forcen qui sanglote toujours dans un coin: L'Andr en question, c'est lui-mme! Puis aprs? Je l'aimai car il fit longtemps trs bon pour moi. Il me protgea et il fit mon ducation. Il s'est pay. Nous sommes quittes. Et, rieur travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent, subjugus par sa crnerie, il retire de la gueule du pole, le tisonnier chauff blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjure, il ne daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grsiller. L'horrible torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gmissement. Il la prolonge, jouissant de son supplice. A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse dclaration, ses yeux stoques et humides de beau martyr, surtout son oeil sanglant et bless, contemple si tendrement la jeune femme qui s'tait dtourne de lui, ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante, qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux quilibres, se jette son cou et dpose sur ses lvres un long baiser de plnire solidarit. LA BONNE LEON _A Alfred Vallette_. La jeune institutrice trs ple de visage cause d'une me surillumine, a suspendu sa leon, durant l'accablante aprs-midi italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants Motta-Visconti. Par les fentres ouvertes auxquelles une brise drisoire enfle de temps en temps le store mi-baiss comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge, s'aperoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des lignes de mriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la lumire crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le bl et le raisin, et aussi la soie; la denre de luxe, voisinant avec le pain qui devrait tre tous, avec ce vin qui devrait aussi rconforter tous les hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espces! La soie, qui la connat autrement que dans les magnaneries, Motta-Visconti!... Dguenills, pour tous vtements la chemise bistre, la culotte roussie et trs jour, soutenue par des bretelles dpareilles, pieds nus, les petiots sommeillent sur leur abcdaire dans de jolies poses replies, avec des moues, des sourires plein leurs grosses lvres auxquelles viennent butiner les caresses des rves. Des tignasses boucles ou broussailleuses et des joues poteles s'appuient sur de petits bras gourds et gras,--des joues que hle la poussire et que carmine le sang neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le bourdonnement des grosses mouches bleues.... L'institutrice, la pauvre, l'me bonne et passionne, profite de cette trve pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphre des misreux en fleur, des enfonons de parias lui inspire des choses compatissantes et navres, et ce premier ge du serf rural, ces germes d'humanit taillable et corvable l'induisent en de douloureux attendrissements, car elle songe ce qui devrait tre et ce qui ne sera pas encore pour tous ces tres si neufs et si candides. Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces garonnets des rves de quitude et de soleil. Que n'est-elle la fe aux dons magiques pouvant conjurer les destins et faire pleuvoir sur ces ttes la joie, la srnit, les illusions et les tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des prairies les sucs vivifiants pour entretenir et panouir le velout et la fracheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque dj ds le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore qui vont suivre, elle sait l'iniquit et l'opprobre qui les guettent. Ah! ne pouvoir en rien dsarmer la misre fatale, assurer toute cette jolie pousse humaine contre les bcherons et les faneurs industriels, n'tre que la pauvre potesse apitoye et dolente, qui les aime bien mais qui n'a rien leur donner que ses larmes et ses vers de charit.... Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son mouchoir. Elle se prend scruter l'avenir de ces coliers: Pauvres fleurs d'pine, rossignols de la chaumire, que seront-ils dans dix ans? Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manoeuvres ou coupeurs de bourses, galriens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des prisons. O les reverra-t-elle, la caserne, l'hpital, la morgue, au bagne, l'chafaud?... Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'voquer l! Gnralement les pomes de la bonne institutrice sont des aspirations et des dsirs; elle essuie les larmes sans songer fltrir ceux qui les font couler; elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner contre les bourreaux! Aujourd'hui plus cre est son inspiration et son vers revt une sorte de colre; de l'impatience se mle son vanglisme. Un trouble anormal l'envahit! Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mre aux mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasm tes divins poles et tes artistes crateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci, les petiots, que je choie, ceux qui j'apprends lire, que je couve de mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils encore plus tard? Et quels livres? A quels ducateurs iront-ils? Devenus adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des matres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force, leur sve, leur nergie, leur gnreuse expansion en sordides machines gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle jamais que des ilotes rsigns? Quoi! pas un mle, pas un homme libre, pas un rvolt, pas un transfuge du travail inique, pas un rdempteur prouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se figent et se strotypent dans des oeuvres de servage, ferait un geste de dlivrance, pas un qui, fatigu de ployer l'chine, se redresse et frappe son tour, oui, qui aille jusqu' tuer... Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et faible femme! Dcidment elle n'crira rien qui vaille aujourd'hui! Et elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre de flore enfantine. O candeur, parfaite insouciance! Comment a-t-elle pu voquer conjonctures si tnbreuses en prsence de cette aube en chair.... O c'est mal ce qu'elle allait faire l? Vierge morose, trop imaginative, pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas alors pareilles chimres et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle par l'instinct imprieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature, la vie lmentaire; elle serait difie, sans phrases et sans spculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre passage ici! Que ne pense-t-elle autre chose? A quoi bon vivre dans l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure prsente et le moment immdiat. Pourquoi rver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si simple de vivre... enfant, amante et mre, et de finir sans avoir rumin des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la socit. Ah! coeur trop tendu, dsarme, dsarme! Il est sacrilge, c'est tenter l'inconnu que de songer trop obstinment la misre et la mort, devant ces bambins, cette tide couve.... Oh! redoute que par tes incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des malfices sur ces ttes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons providentiels! Aussi, la voil qui, bonne et mystique, se met prier en arrtant ses yeux visionnaires sur l'un des marmots, prcisment le plus gentil de la classe. Il repose, souriant chrubin aux longs cils d'or; sa menotte presse d'un geste volontaire la jambette brche au moyen de laquelle il tailla son crayon, et ses lvres un peu grosses, mais si rouges, comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un lutin qui on voudrait enlever un jouet. Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si ros, mais aussi le plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de subits accs de babil et de turbulence, un brin fantasque et volontaire, souvent malgr la douceur et la caressante tutelle de l'institutrice, il dserte l'cole pour aller battre les chemins, trs loin. Sans doute rve-t-il prsent de maraudes par les mriers et d'une ample cueillette de pches et d'abricots. L'institutrice s'est attache ce galopin qui aurait l'air d'tre fait de marbre rose si, le plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et voil qu'elle songe, non sans mlancolie, aux dix ans du petit qui sonneront l't prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers, choisiront pour l'envoyer Milan, comme apprenti boulanger.... Attendrie elle se rpte le nom du gracieux dormeur, et ce nom mme, Santo, est une prire, capable d'loigner les suggestions prilleuses et impies auxquelles elle s'abandonnait tout l'heure. Ah, prie la bonne me, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point l-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des vilains mtiers! Dfends ta gnreuse plante, nature, contre le souffle de l'atelier! Que la fivre urbaine ne fltrisse pas ses joues et ne leur enlve cet inapprciable velout des pches mrissantes dans lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides! Et elle songe: Hier encore, la procession de la Fte-Dieu, c'est lui, Santo, qui tait joli croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau de mouton rejete sur l'paule, avec sa chemisette bleue borde d'or, ses jambes nues et poteles, ses cheveux boucls, sa croix d'or en guise de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique! Que l'encens embaumait et que les cierges taient blancs! Quelques-uns taient enrubanns de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous les flches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette matine de prires. O les musiques suaves, nervantes tout de mme! Et les manants, les serfs t'applaudissaient du coeur, petit Santo, comme un morceau de leur chair anglise et de leur rude cuir de peinard transform en viande du Seigneur! Et les mres heureuses, un tantinet jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant passer, agenouilles, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient dvotement et avec un peu de fivre ces bambins en les rvant dj batifis, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! _Agnus Dei qui tollis peccata mundi!_ Agneau de Dieu qui rachte les pchs du monde! Pauvre petit, o seras-tu dans dix ans? A la caserne, l'hpital? Dans quelle procession figureras-tu encore, quel pas plus triste que la plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrte... Encore ces vilaines apprhensions. C'est cependant ici le dernier endroit o devraient lui venir pareilles inquitudes. Est-ce l'touffante chaleur qui distille ces prsages sinistres? Et dans ces limbes pourquoi pandre des giries et des pouvantes purgatoriales? Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'colier endormi: Santo, qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite! C'est en vain qu'elle voque la paisible procession de la veille pour chasser le reflux des images vhmentes et funbres. Ses pressentiments ressemblent au frisson potique des sibylles sur le trpied. Ce qu'elle prtend revoir et se rappeler se dforme, se travestit en des visions qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortge tourne en un dfil houleux et sombre d'une foule qui trpigne sur place ou qui chasse comme la tourmente. Devant l'institutrice bahie, surgit un grand garon de vingt ans, les paules larges, les mains fortes, solide et dcid par la carrure, imberbe, blond, au teint d'ambre ple et d'oeillet rose avifi aux pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effars, aux traits gracieux et solenniss comme par une latente tragdie, un imperceptible duvet couvrant sa lvre suprieure, les allures--se dit la voyante--d'un conscrit dpays et ahuri qui viendrait de passer sous les ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui somnambulique regarde derrire lui, du rouge, devant lui, du rouge encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris flottant; la casquette de toile blanche visire plate un peu releve, la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu ple s'ajuste au collet trs chancr de son jersey. Une halte, une accalmie de la foule volcanique et strpitante, dont il reprsente le centre, le foyer d'intrt, le campe--est-ce durant une seconde ou moins?--devant la rimeuse hypnotise. Embarrass de ses mains, les bras ballants, il profre voix basse, presque en chuchotant, pour elle seule: Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce rvolt, ce rdempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien! Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui noue la gorge et elle le dvisage, mduse par son imprieuse douceur, par le sourire mlancolique et de plus en plus ambigu qui affleure ses lvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lvres italiennes apptissantes et copieuses, par la magntique caresse de ses prunelles d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchrissent encore sur l'perdue bont de la bouche. Et la voix susurrante et inflchie joue du coeur de la voyante comme d'une lyre voile de crpe: Tu me crois un paisible gars, un peu mol, un peu lendore, musard, baguenaudier, amus d'un rien, cueillant les jolies filles comme autrefois les abricots et les mres aux espaliers du prfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois j'ludais tes pourtant si tides leons, grande soeur! Tu me crois de ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pms, en proie quelque gouge experte habile dniaiser les plantureux adolescents!... O chre songeuse, que tu te blouses! Et son sourire s'lectrise et s'enfivre, si bien que sa bouche semble saigner dans son visage blmissant comme une aube de supplice, et il hoche gravement la tte et c'est--ainsi compare toujours l'institutrice--comme si le col nerveux mais d'une dlicatesse drisoire ct des puissantes paules, ployait, prt rompre, pareil une tige sous une trop lourde corolle: --coute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon ge et des mtiers de mon temps.... Je n'aime pas la manire des autres enfants des hommes. J'ai rv des dvouements et des communions sans but, sans utilit, sans justification naturelle, par la seule vertu de la sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler mme en une infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui pleurnichent la vue d'un oisillon tomb du nid et que la perptuelle tragdie humaine laisse indiffrentes et rend mme complices, pas toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui veut une ternit de mortels, leurre et affole par un clair d'infini!... J'prouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les troubleuses et les diversionnelles qui cartent les penses altruistes et les vouloirs virils, elles ne se dvouent que pour endormir, amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses aux pieds desquels elles feignent de s'tendre; elles sont souffleuses d'gosme, de coupable dsintressement, de dtachement du devoir; pour les milliards de brutes qu'elles fournissent la consommation terrestre, combien ont-elles fait avorter les grces, les vocations, les gnies, les mes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies cette plante maudite et en piant, avec une joie perverse, l'invasion des tristesses, des effrois et des dsillusions aux yeux originellement ravis et au coeur lustral des engendrs! Non, je n'couterai jamais leurs voix insidieuses.... Je serai rfractaire aux galantes disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me salir et me rendre hassable aux mnades et aux louves en rut, je suis chaste et je mourrai vierge, en m'tant conserv pour l'amour de tous! Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans que tu le saches, tu es mille fois plus ma mre que n'importe quelle gnratrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu, dont la chevelure allume les torches des nouveaux zlotes et aux griffes de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjur les devoirs et les lois de la multitude!... --Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus voir. Tu en as menti. Arrire cette lionne de l'enfer avec son sinistre meneur. Loin de moi et de Santo. Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'garent leurs doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles ptrissent la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo? Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus ptrir du pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste Milan, reste ton mtier, reste! Mais la voil souleve, spare de lui, exile brusquement dans une grande ville en fte o la cohue chasse sans trve, dans un tourbillon de tambours, de clairons, de piaffes, d'paulettes, de bannires, de girandoles, dans un perptuel hosanna de vivats. Une apothose dans le soir. Subitement surgit le ple jeune homme la casquette blanche. Il tire de dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lvres rouges plissent, et ses yeux s'aimantent on ne sait quel vertige et, cambr dans la pose d'un qui s'est lanc, une jambe leve, d'aplomb sur l'autre, avec un geste nergique il frappe au coeur de l'apothose. Et on entend comme le jet d'une eau brusquement libre. Alors, une panique, des haros, des maldictions! Le tourbillon emporte le victimaire.... O es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puril sillage. Pourquoi as-tu laiss choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve que tu tenais en laisse! Aussitt aprs, un sale matin de suie et de bleu dtremp, dans la mme grande ville qui n'est pas Milan, juste l'heure o les boulangers comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing, de grands hommes cheval passent au-dessus de la foule carnassire. Un vilain matin; c'est aussi l'heure o la besogne commence dans les abattoirs. Arrire! _Vade rtro_! Encore une fois frmissante et convulse, la potesse dpose la plume et pour s'arracher l'obsession abominable, elle contemple le sommeil du petit Santo. _Caro e dolce poverino!_ O que la voyante voudrait resonger la procession de la Fte-Dieu, aux fleurs, l'encens, toutes ces blancheurs tides et bates! Mais implacablement le bnin cortge se transmue, on ne sait pourquoi, en une cavalcade vhmente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se drober ses vocations et se transfigurer en le grand garon, blond et rose, doux et farouche, pineuse rose de sombre jeunesse, qui marche solennel, pas trs rapprochs, dans le vilain matin de suie et de brouillard, conduit lui-mme par des gendarmes. Une confusion s'tablit dans l'esprit de l'hystrique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme, entre le bambino tenant en laisse l'agneau fris et l'adolescent la lionne rouge que mnent ligott des sacrificateurs ricanants. Depuis longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur puril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le prcurseur? Alors il lui faut jouer son rle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrire des prcurseurs, il y a souvent la dcollation.... Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mivre, et ce grand garon, robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop potiques pour tout ce que nos temps plats ont prvu de posie, quoi, le petit mitron de Milan et le panetier rfractaire, ce sacrificateur aux bnignes prunelles o l'effroi se cache dans l'azur comme des orages sous les cmes neigeuses et constelles des _Jungfrau_, ces deux-l ne font qu'un!... Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te bnis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui sera l'glise triomphante de demain! Car elle doit tre bien odieuse, bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux phbes, ingnus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer les sanglantes reprsailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette engeance pour que ces yeux de lumire lustrale, ces yeux o rien n'a menti, o auraient d se mirer les sourires et les enchantements d'un printemps perptuel, se soient mis rflchir des couchants rouges, des aubes plus sanglantes encore! Je te bnis, contre tous; et je voudrais tre Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dpit de cette foule ameute sur ton passage. L'autre jour une autre foule te portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la Fte-Dieu!... Ton apostolique beaut exaspre les chiennes dont tu esquivas les caresses.... Ah! les mres stupides qui t'embrassaient et te difiaient l'autre fois sur les lvres de leurs poupons et qui, aujourd'hui forcenes, cumantes, ont arm de cailloux, pour qu'ils te les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les lches, les flchisseurs de genoux, les vils iront se repatre de ta suprme convulsion et chercheront sur tes lvres entr'ouvertes le baiser de ton me la Fraternit lointaine!... O Santo, quelle Hrodiade a demand ta tte! Elle a dans la courtisane, monstrueuse, l'infme fortune! Qui te pardonnera lorsque clame et rugit, et glapit, lorsque s'lve le cri de tout l'or menac, des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser la bte dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur les fiers pavois de la libert et de l'abondance, les beaux gars qu'elle aurait pu exalter dans une apothose de flicit suprme, elle prfre les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la cascadeuse sinistre rclame les rles des meurt-de-faim, les cris des supplicis de l'industrie et des bagnes militaires, les dtonations des fusillades fratricides, les explosions des chaudires et des grisous! Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs et lches, nervs par ses voltiges, ils n'ont rien refuser la danseuse immonde! Oui, prends sa tte, socit pourrie, blasphmatrice de la bont, rgale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, pieuvre dont la beaut n'existe que pour les ngateurs de la justice et de la lumire! A la cure! La guillotine est l. Dpchons!... Un fracas terrible a secou l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumire livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le premier clair de l'orage, naturel rsultat de l'accablante journe. Heureusement elle reprend pied dans le rel. Autour d'elle les enfants prolongent leur sieste. Et Santo, son prfr? Elle a dj vu autre part cette tte boucle, ce grand front et ces lvres roses, elle a mme vu ce poing crisp. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le rgicide, le supplici! C'est lui-mme.... Elle dfaille et recule, hsitant entre une prire et un cri d'effroi.... En ce moment le doux blondin s'tire, ouvre de grands yeux saphiriens et rencontre le regard angoiss de la bonne matresse. Ah le trs cher, l'aim, le plus aim.... D'un mouvement jubilatoire et cependant pitoyable de Vierge devinant, ds l'annonciation, les affres au Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'treint, tandis que lui, toujours rieur, regarde tonn, ne comprenant rien encore, ne sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, dj, ce couteau dans sa main. LE QUADRILLE DU LANCIER ...in which places I saw and practised such villainy as is abominable to declare. Robert Greene. (Repentance.) Par force d'avoir purg tous les dgots. Tristan Courbire. (Le Rengat.) I A l'impression mtallique et rche du ciel crpusculaire surplombant la caserne du 45^{e} lanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement ajoutrent, comme des gouttes de cuivre fondu. Les consigns, environ une centaine, la fois anxieux et affriols, avertis d'une conjoncture point banale, dgringolrent des chambres dans la cour. Soldats mdiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne s'estimt un troupier modle compar au salaud dont ils allaient faire justice. Avant de procder un nettoyage exemplaire, le commandant avait attendu que le jour ft tomb et que les bons sujets fussent dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour excuteurs des plus basses oeuvres. D'ailleurs, cette exprience du caractre humain que possdent les chefs de troupes lui garantissait que le condamn ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharns et plus implacables que les arsouilles et les remplaants retenus au quartier. Ils se placrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face vingt pas d'intervalle. Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agac, le capitaine souffla quelques mots l'oreille d'un marchal des logis qui, avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du btiment que couronnaient les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers les combles; ils se reprsentaient la sommation faite l-haut au trs principal intress, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de descendre avec sa garde. Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants spectacles, leur imagination courait la poste et il s'coula des minutes, durant lesquelles le commandant brossait coups de cravache la chimrique poussire de ses bottes, avant que le protagoniste du drame promis dboucht avec son escorte. Un murmure comparable au bruissement des feuilles sches chasses par le vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis prvalut un de ces silences permettant de surprendre la distillation des penses et le pantlement des coeurs. Malgr sa condition fcheuse et l'opprobre de cette confrontation, le coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moul dans son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la grande tenue, mais sans le sabre, les perons et le czapska. Il carquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement expos la lumire et quelques brins de paille mls sa chevelure noire et crpue donnaient croire qu'on l'avait surpris dormant tendu sur sa litire. Quoique libre de ses mouvements, il s'avanait avec la lenteur et la gaucherie d'une recrue. Il semblait essouffl, et comme il s'arrtait pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entranrent par les bras jusqu' dix pas du capitaine. Dsireux d'viter ces prunelles hostiles et sarcastiques opinitrement braques vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre le vol de quelques moineaux qui regagnaient en ppiant leur nid situ dans les toits mmes sous lesquels on l'avait incarcr, lorsque soudain il entendit hennir l-bas l'autre bout de la caserne et s'brouer l'instant d'aprs en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture fringante trop longtemps retenue l'curie, un cheval, son propre cheval, le joli alezan si bien ajust au cavalier. La noble bte appelait-elle son matre? L'ide qu'il ne la monterait jamais plus lui rendit plus cruel encore le sentiment de son dshonneur et, pour la premire fois depuis son arrestation, il eut peine refouler ses larmes.... Cependant, aprs avoir touss, le capitaine dploya une pice administrative et lut, non sans bafouiller, le procs-verbal du flagrant dlit. Les yeux humides toujours tourns vers le fate, les bras ballants, le patient s'efforait de n'couter que le guilleri des moineaux, le hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau s'vertuer, les priphrases pudibondes et ronflantes du rquisitoire dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation: ...attentat aux moeurs... dgradation ignominieuse... mise au ban de l'arme... lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou le lui dchiraient comme des clats de fifres. Arriv au bout de sa lecture: Faites votre office! profra d'une voix plus sourde le commandant en s'adressant au marchal des logis. Celui-ci, aprs une pause crispante, se dcida enfin aborder le condamn et, gestes prcipits, il lui arracha tout d'une tire les chevrons et les galons des manches, les torsades des paules, les brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de faciliter cette opration infamante, au pralable insignes et ornements avaient t dcousus puis rattachs lgrement l'uniforme. Malgr cela l'oprateur suait grosses gouttes; plusieurs fois il fut forc de s'y reprendre; il voyait trouble; sa main lchait prise; press d'en finir il allait trop vite. Avant d'entrer au service ce grad avait t valet de mareyeur et, chaque broderie qu'il enlevait au misrable, il se souvenait du sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramene au bout de son couteau brch. Il n'tait pas jusqu' la pleur livide et surtout les convulsions du dgrad au contact de son poing qui ne rappelassent l'excuteur les bestioles violtres qui se tordaient, corches et trononnes, sur l'tal. Le sourire de bravade et de forfanterie que les lvres de l'anathme taient parvenues dessiner, au commencement, dgnrait, de stade en stade, en un sardonisme tellement atroce, que l'excuteur se dtournait pour ne plus le rencontrer. Ce rictus faussement hilare tait d'ailleurs dmenti par l'inpuisable dtresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux de la victime. Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et prcis les larges bandes oranges faufiles la culotte. Et cette suprme avanie, lorsque le misrable ramena vers l'excuteur ses yeux lamentables, une fivre brlante les avait subitement schs: ils n'taient plus noys de larmes mais ils taient injects de sang. Cette fois le marchal des logis recula et battit en retraite, hant pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de ces prunelles sanguinolentes. Le capitaine aussi s'tait retir de la scne. Pour les formalits qui restaient accomplir il rpondait de la trs bonne volont de ses hommes. Point n'avait t besoin de les styler. Les deux rangs se rapprochrent de faon former un long et troit couloir depuis l'endroit o se trouvait le condamn jusqu' la grande porte ouverte pleins battants. Le pauvre diable pressentit qu'une autre preuve, un surcrot de torture lui tait rserv. A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, aligns quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe droite porte en avant, on les croirait prts se fendre comme la salle d'armes. Mais jamais ces facies ne trahirent pareille proccupation agressive. Ils prennent donc leur mission bien au srieux! Ces lvres pinces, ces regards pieurs, ces ttes carnassires obliquement tendues vers sa pitre personne! On dirait autant de spadassins ou plutt de coupe-jarrets apposts sur la grand'route.... Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale de l'endiabl quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la dgradation du misrable.... En avant deux! Et en cadence!... Non, ils sont trop de monde lui en vouloir. Piti, les anciens copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ramne plutt au cachot pour ne plus jamais l'en extraire; qu'on l'y drobe la vue de ses semblables, qu'on l'y laisse mme crever de faim et de soif. Tenez, il y retourne de son propre mouvement.... Mais les pitauds qui taient alls le dnicher tout l'heure et qui, posts derrire lui, n'ont cess de le surveiller, rpriment cette vellit d'indpendance et, rattrapant le gaillard par les paules, le font pirouetter sur lui-mme et, d'une double ruade dcoche au bas du dos, l'envoient entre les deux colonnes mal intentionnes. Dzim la! En avant deux! De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques, scands par la musique forcene, temps et point voulu, presque avec le _une_... _deuss_... de l'cole de peloton: repli vers la fesse, le bas de la jambe fait ressort du jarret et projette la botte dans les reins du ptiras. D'aucuns mais combien rares, manquent la cible, dessein, et se bornent esquisser le geste. La masse truculente de ces mouflards aigris par les punitions et les corves prend un pre dlice ce jeu froce. Ils frtillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche du souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents, bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action unique. Ils sont littralement hors d'eux-mmes. Pas souvent qu'ils rateraient le pkin! Et avec la malice hypocritement salace de chenapans employs des oeuvres d'quit sociale, ils lui dcochent la pennade juste entre les jumelles. Les plus agiles, aprs l'avoir fouill de la jambe droite, le rattrapent de la gauche. Et tous ricanent, trigaudent, joignent l'invective aux voies de fait, applaudissent aux atouts les mieux rabattus, et se rpandent en interjections rauques, en ahanements de goujat qui bat la semelle pour se rchauffer les arpions. Jamais les bltres n'apportrent tant de zle et d'mulation la manoeuvre. Cette rigolade sera la plus carabine de leur temps de service! Il y a jusqu'au fracas trangement mat et touff de cette vole de coups assns la dfilade qui les a mis en liesse. Un ancien dbardeur compara ce bruit celui d'une pile de ballots s'croulant fond de cale. A un bcheron, il rappela l'aigre bise d'hiver qui secoue rageusement la fort effeuille. Mais un manutentionnaire trouva mieux encore: par la suite, chaque fois qu'il jouait des pieds dans le ptrin, il songeait la plainte sourde de la pte humaine ce soir jamais fameux!... Inerte, priv de toute pense, durant plusieurs secondes l'homme ricoche et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse. S'il s'abat c'est pour se relever aussitt comme une haridelle sous le fouet du charretier. Enfin, il touche la limite de cette voie de douleurs. Quatre six tourmenteurs encore dpasser et il sera dehors, libre, au large. Mais le large et la libert l'pouvantent bien autrement que les preuves qu'il a subies dans ce prau. Cette rue faubourienne, ces terrains vagues, ces enclos lpreux piqus, et l, de quelque bec de gaz palpitant comme une chauve-souris enflamme, cette atmosphre vesprale ne lui a jamais paru aussi farcie d'embches. Un horrible imprvu le guette.... Et plutt que de sortir avec empressement, il se bute, il se rebiffe, il ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait entre les deux haies de tourmenteurs pour rintgrer son cachot de misricorde. Mais, exasprs par cette inertie, d'ailleurs presss d'en finir, les derniers partenaires runissent leurs efforts et, le visant la fois, le projettent sur le pont-levis au-del de la porte. Avec un fracas spulcral, les vantaux massifs battirent derrire lui, tandis qu'une hue prolonge le salua par-dessus les crneaux de la muraille. II Il se tint blotti dans l'encoignure, sous la vote tnbreuse, pesant contre la porte, haletant aprs les quatre murs, aprs la clmente solitude de la gele. Au fond il mit du temps se rendre nettement compte de ce qui lui arrivait. Incapable de toute volition, il ne se dcouvrait plus que de vagues instincts. Il claquait des dents, il tait aveugl et fourbu, mille chandelles giraient sous ses paupires, il ne cessait de frissonner, mais parfois des sanglots d'asphyxi, des hoquets d'pileptique le secouaient et le tordaient tout entier. Le haro de ses ennemis se rpercutait encore en ses oreilles et il lui semblait que leurs pieds continuassent de le fouler. Sa tenue, si glorieuse il y avait peine cinq minutes, prsent dgarnie de ses affiquets et de ses passementeries, dfaite comme une guenille, troue par places, ne tenant presque plus son corps, reprsentait une livre de honte, une caricature de l'uniforme; une de ces friperies de carnaval qui boivent la sueur et proclament la crapule de plusieurs gnrations de masques, un paillasson auquel s'taient racles avec rage les plus boueuses semelles du rgiment. Et dire que son quipement tait moins avari encore que l'pave humaine qui le revtait. Impossible de tomber plus bas, d'tre plus abject, plus odieux que ce rebut de l'arme. Sous l'uniforme il ne comptait plus un seul camarade. Aucun de ceux avec lesquels il avait roul, grenouill de bouge en bouge, les soirs de vadrouille, avec lesquels il s'tait cependant vautr dans de dgradantes promiscuits, ne lui pardonnerait cette turpitude suprme ct de laquelle les pires infamies devenaient de bonnes oeuvres. Les plus mauvais drles s'taient cru le droit et mme le devoir de le jeter la voirie! Et son chtiment ne faisait que commencer: Dsormais le meilleur samaritain se dtournerait de lui. Le lpreux aurait peur de lui toucher la main. Il tait irrparablement interdit, hors la loi, hors la socit, hors la famille! Pour lui plus de parents, plus de soeurs, mme plus de mre!... A cette pense, la premire qui lui revint, il recouvra aussi l'usage de ses membres et fit un mouvement pour enjamber le garde-fou de la douve, mais, tout coup les dissonnants accords du quadrille racl et souffl pendant son supplice secourent de nouveau la torpeur cauteleuse de la banlieue. Et les discordances, la couleur fauve, la frnsie, la continuelle flure de cette musique digne du rogomme et des gueules du voyou, ces cuivres aussi mal embouchs que des escarpes, ce cancan provocateur et cynique sur lequel on venait de lui faire danser le plus macabre des cavalier-seul, viola brusquement sa conscience et convertit son dsespoir en un dmesur besoin de reprsailles! --Quelle btise j'allais commettre! se dit-il, en s'loignant allgrement de la caserne. Une vaste blague, la vertu! Et les honntes gens, autant d'hypocrites qui ne punissent que le scandale.... J'eus tort de me faire pincer: voil tout.... La nature se moque bien des lois humanitaires et des convenances sociales.... Les gueux pour lesquels brille le beau soleil et verdoient les arbres des grands chemins sont plus nombreux que les promeneurs rassis et poussifs et si les nuits obscures protgent les liaisons permises, elles ne favorisent pas moins les amours frauduleuses!... Il ferait beau voir les animaux domestiques rduire l'impuissance les rapaces et les carnassiers.... Imbcile qui me croyais l'exception, le seul drogateur de mon espce!... Quoi, j'ai vingt-trois ans peine, et pour une peccadille, pour une msaventure, je me serais appliqu moi-mme cette peine de mort que l'excellente justice de ce monde pargne souvent aux chourineurs effrns.... C'en est fait.... Si l'ordre et la rgle me condamnent sans rmission, je m'enrle au service de la fantaisie et du bon plaisir; je passe l'arme des francs vauriens et des insoumis.... Pas de danger, ma fine, que les coucheurs des pouilleries et les turlupins des correctionnelles me vomissent, m'expurgent de leur milieu piment.... En voil qui ne disputent point sur les gots ou les couleurs!... Je sais une franc-maonnerie dans laquelle mon caractre et ma jeunesse me vaudront une cordiale hospitalit!... Et tandis qu'il s'tourdissait de sophismes jets ou phrases saccades, entrecoupes de ricanements, il se suggrait des mystres et des rites qu'il n'aurait su potiser en termes assez spcieux.... Aux confins du monde rationnel, au del des extrmes tolrances, les stigmatiss, les incurables de son espce se rfugiaient en des lazarets clandestins, pour y trouver un soulagement au seul mal que ne pourraient adoucir nos soeurs de toutes les charits! De trop explicites gazettes lui avaient rvl les moeurs sgoriennes des colonies pnitentiaires. A ct des chambres de mendiants et de frelampiers, celles de la caserne avec leurs farces risques et leurs indcentes brimades taient de virginales nurseries. Les chauffoirs des dpts de vagabonds perptuaient les priapes des antiques tuves. Et, comme dans des serres torrides tablies pour la culture la plus force, on y voyait fleurir des vgtations monstrueuses ressuscites du paganisme ou importes de l'Orient. L'atmosphre y rgnait plus suffocante que l'ozone et plus dltre que la mofette. De livides dsirs crpitaient fleur de peau comme les feux follets sur la tourbire. Ici, le feu de l'enfer prvalait contre le feu du ciel, car nulle part ailleurs les salamandres des ardeurs maudites et des lacs asphaltides ne se tranaient et se mlaient avec autant d'effronterie. Et prsent le dgrad aspirait cette vie patibulaire et gotait par anticipation la cuisante et sinistre tendresse du galrien pour son compagnon de boulet.... III Il tait tellement obsd par ces mirages nfastes, qu'en passant devant l'entre du bal o le quadrille ne cessait de vacarmer il bouscula deux danseurs, passablement gris, qui en sortaient bras dessus, bras dessous. La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de dvisager le maladroit. Ses traits dcomposs, ses yeux hagards, l'expression farouche et incendiaire de sa physionomie les frapprent aussitt; mais ce qui les estomaqua au point de les dgriser, ce fut l'extraordinaire tat de son accoutrement. Ce dbraill, lui seul, constituait un attentat au dcorum et l'ordonnance. --O diable ce paroissien avait-il t s'arranger ainsi? Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La rencontre tait vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait rire! Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du mme sobriquet que venaient de lui hurler les chos de la caserne. Cette fois encore, la rsolution l'abandonna; il demeura lche, baiss, sous l'injure. Et avant qu'il et repris connaissance, song repousser ces agresseurs ou du moins s'enfuir, d'autres gaillards, attirs la porte par les exclamations et les sifflets de ralliement de leurs camarades se massaient autour du dgrad et lui coupaient la retraite. Un mot les mit au courant. Leur mauvais gr se compliquait de cette hostilit que les gens du peuple, principalement les faubouriens et les ruraux investisseurs de la ville, nourrissent contre tout ce qui porte l'uniforme. Des guet-apens et des rixes ensanglantaient sans cesse les abords de la caserne. Plusieurs fois le bouge mme o les galants de barrire faisaient sauter leurs dulcines, avait t dmoli de fond en comble par la soldatesque en manire de reprsailles et par esprit de corps, la suite d'avanies infliges l'un ou l'autre lancier. Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de batailleurs avait dsert ou reu la cartouche jaune pour un autre motif, sans doute l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais, quoique peu pointilleux sur le chapitre de la morale, cette fois, la nature de son offense les indisposait plutt contre lui et ils se rjouissaient cruellement de pouvoir justifier leurs prventions l'gard de l'arme entire laquelle avait appartenu l'expuls, et laquelle ils attribuaient les mmes dshonorantes pratiques. Ils seraient encore moins clments pour le coupable que ses anciens frres d'armes. Dj ils l'entranaient l'cart pour le mettre de nouvelles questions, le coucher longuement sur la claie, le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les virtuoses de la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux. Un des principaux marlous s'interposa: --Ne salissons pas nos mains ce bougre: accordons lui plutt l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre basse-cour et voyons s'il se montrera coq ou chapon! Exultant ce mirifique programme, la bande charria, sans plus tarder, le sujet l'intrieur du bal. Si les femelles de ces lurons ne demandaient pas mieux que d'accorder une revanche ce joueur par trop grec, par contre le patron de l'tablissement, soucieux d'viter de ruineuses mises en contravention, se fit un peu tirer l'oreille avant d'autoriser ce sport passablement dcollet, mais comme il dpendait exclusivement de cette clientle excentrique et qu'en somme en irritant ces dtestables coucheurs il courrait plus de pril qu'en s'alinant la rousse et les pandores, il finit par se rendre leurs injonctions comminatoires. En consquence on ferma les portes, on bcla les fentres pour empcher les indiscrtions; on suspendit les danses. Quelqu'un imposait mme silence aux gagistes, mais la majorit insista au contraire pour que le divertissement ft assaisonn de musique. Leur avis prvalut, et les croque-notes furent invits mener le plus de boucan possible afin de donner le change aux mouchards du dehors. Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-tre du gingembre au refroidi! --Attention! clama le boute-en-train qui venait d'mettre cette hypothse profonde,--l'honneur est aux doyennes du srail. Allez-y, chacune, de votre boniment! Mais, jusqu' nouvel ordre, bas les pattes! Pour tenter la conversion du rengat on n'accordait chaque prcheuse que la dure d'une figure de quadrille. Au signal l'orchestre entama avec rage le pantalon de la danse fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonnire dente, une pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces de guenon amoureuse et lui dbita des ordures camardes. La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des hues. Aprs cette maugrabine, aux premires mesures de l't s'amena une colporteuse presque aussi mre, qui entretint l'indulgente hilarit des comparses mais n'obtint aucun autre succs. Pour la poule cette vtrane du trottoir cda le terrain une harengre un peu moins marque, plus propre aussi, dont, au milieu de fort profondes tnbres, un permissionnaire ivre se ft peut-tre rassasi, quitte l'triper ensuite. Celle-ci fit place une commre rondelette, vraiment accorte, un morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le mijaur ne rpondit pas plus ses avances qu' celles des trois prcdentes gorgones. Les assistants commenant le trouver difficile, se remirent l'interpeller sans expurger leur vocabulaire. Il ne se laissa pas dmonter par leurs reproches et opposa la mme froideur, le mme ddain aux paroissiennes qui dfilrent aprs cette favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones imposantes ou gamines dlures, sirnes serpentines ou boulottes douillettes, vampires dcharns ou goules ventrues, aucune ne parvint lui tisonner le temprament. La toute dernire, celle que les juges du tournoi tenaient en rserve: un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air d'un collgien prcoce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas plus de rsultat que la kyrielle qui l'avait prcde. Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un toll, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives. --Eh bien, s'il en est ainsi!--hurla le chef de la bande, toutes ces femmes horriblement mortifies,--il y passera de force! A la cure les mtines! --A la bonne heure! se dit le dgrad. Mieux vaut subir leurs violences que leurs fadaises! Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient la fois dans l'arne, il leur dcocha un regard tellement frigide, tellement rbarbatif, qu'elles tombrent en arrt, mates par sa superbe, confondues par l'normit de son aversion. Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration satanique: le moment tait venu de s'amuser cette exprience tout autant, mme mieux que les factieux rcidivistes. Bientt, avec l'aide du mauvais gnie, le lancier dchu serait peut-tre le seul se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le dernier! Les candides repris de justice ne se doutaient gure de ce qui les attendait, du tour abominable que ce cachottier tait rsolu leur jouer. On le vit se dpartir de son attitude rpulsive, de sa contenance hargneuse. Allait-il s'humaniser la fin? Ses traits se dtendirent; il se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras croiss sur la poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des regards ressemblant des oeillades. O voulait-il en venir? Il songeait tout simplement prolonger l'preuve, gagner du temps en leurrant ces bagasses, en les promenant par des alternatives de confiance et de dception, jusqu' la minute fatidique o sa conspiration claterait tous les yeux. Rien n'avertit les matriels Philistins et leurs roues Dalilas de la catastrophe que leur prparait ce mchant Samson, pas mme le sourire faux et sybillin effleurant furtivement ses lvres. Oui, il joua tellement bien la comdie que les femelles s'y laissrent prendre et rentrrent momentanment leurs griffes, malgr les objurgations des mles avides de carnage et presss d'en finir. Voil qu'elles se reprirent le supplier en choeur, lui chuchoter de tendres et humbles dclarations: leurs paroles impatientes, leurs rogues reproches expiraient en soupirs langoureux. C'est tout au plus si elles s'enhardirent jusqu' l'embrasser, l'treindre dans leurs bras, le presser contre leurs gorges palpitantes. A la longue, comme il demeurait calme, souriant, nigmatique, sans se prononcer encore, en cette crispante posture d'un belltre que sa fatuit empche de dsigner son lue,--les mieux tournes abandonnrent jupes et corsages, recoururent des attitudes savantes, des pratiques jusqu' prsent souveraines et irrsistibles. Lui continuait de les berner en secret.... Alors, toujours sans le brutaliser, elles achevrent la besogne de ceux qui l'avaient dgrad et le dbarrassrent pice par pice de son uniforme dpareill. Loin de leur opposer la moindre rsistance, il semblait encourager ces privauts, si bien qu'elles finirent par le rduire au costume sommaire du conscrit examin par le conseil de revision. A l'poque o il passa cette visite, vritable parangon de beaut mle et adolescente, ses formes nerveuses et muscles avaient arrach des jurons approbateurs aux grognards chargs de jauger et de trier la viande canons. Mais aujourd'hui, une influence mystrieuse, un pouvoir occulte trangement suggestif tait intervenu pour enchrir encore sur ses perfections naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une splendeur surhumaine. Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeurrent elles quelques moments blouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel parti prendre, muettes, retenant mme leur haleine, sentant leurs jambes se drober sous elles, sur le point de tomber genoux.... Puis le dsir l'emportant sur la dvotion, leur nostalgie charnelle s'invtrant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui, toutes le voulant la fois, toutes rsolues s'en emparer cote que cote, en prendre leur part, dussent-elles pour cela le lacrer et se disputer les lambeaux de sa personne comme elles venaient de se partager les bribes de son reste de tenue. IV Les hommes de l'assemble, presque tous jeunes et athltiques gaillards de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, rdeurs de barrire, s'taient gosills flatter et stimuler leurs compagnes. Fivreux, trpignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils semblaient des villageois intresss dans un combat de coqs, avec cette diffrence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq rcalcitrant. Peu jaloux, mme partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas mieux que de cder, en passant, les faveurs de leurs gourgandines ce joli bent. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que plus de prestige. A la longue, cependant, les marauds s'chauffaient la place de cet homme de bois et ils refoulaient grand'peine leur envie de s'lancer sur les tentatrices et de les venger de sa frigidit par un tribut surabondant. Et en mme temps qu'ils se trmoussaient d'ardeur et rlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'imprcation assez norme pour en agonir le piteux damoiseau. L'preuve se prolongea. D'insinuantes et de clines qu'elles s'taient montres jusqu' prsent, les femelles se firent agressives et malignes; une rancoeur, une cret acheva d'encanailler leurs grces banales et leurs appas publics. Le dpit les enlaidissait tel point que l'attention angoisse et tendue, la solidarit fougueuse et vengeresse de la galerie se relchrent. Graduellement les drles en vinrent partager la rpugnance que ces maritornes grimaantes et gorgiases, l'cume aux lvres, rauques de lubricit, inspiraient cet adonis. Oui, peu peu, et en leur for intrieur, ils dsavouaient leurs violentes complices. Comment en arrivrent-ils se rappeler avec un regret attendri, avec presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions ngliges, tant de polissonneries commises en manire de rcrations l'poque de leurs baignades d'apprentis lchs par les fabriques? Leurs flopes gagnaient pas acclrs les rives du canal de batelage. Par les crpuscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux stagnantes et ravageaient les lots d'algues et de ftides nnufars; puis, mettant de spculatives lenteurs se rhabiller, prenant plaisir se voir au naturel, leurs bats licencieux, leurs jeux outrs sur les berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers gavs de fritures et de matelotes. La nudit de ces vauriens, leur carnation spciale persistait trahir les efforts et les attitudes du mtier, le jeu de l'outil, les tics et les manoeuvres professionnels; leurs membres s'taient faonns la gymnastique artisane; leur chair, imprgne des poussires et des sues du labeur, gardait le flottement, la cassure, les bourrelets, le ragot topique, quelque chose de l'usure, du foulage et de la patine des haillons dpouills. Ce dshabillage vicieux se tonalisait avec la rgion usinire. Il marquait l'heure ambigu de cette pleine eau clandestine, abrge et dramatise par l'apparition des bonnets poil. Garons de peine et goujats correspondaient physiquement aux torpides effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme paluden, la douloureuse et toujours convalescente beaut de cette nature suburbaine. Leur dgaine efflanque et blafarde, leurs muscles macis par places, remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras maigres, leurs vertbres saillantes, leurs mollets variqueux, leur suggrait mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de scabreuses espigleries. De furieux corps corps aboutissaient des rapprochements douillets et frileux, des tendresses dtournes.... Oui, comment en arrivrent-ils, tous ces garnements rogues et fortement mousss, se remmorer prsent les tideurs veloutes et les insidieuses caresses de l'adolescence? Comment leurs narines peu subtiles retrouvrent-elles l'odeur spciale de ces soirs glauques o la campagne fausse s'lectrise comme une chambre de fivreux? Mais qui expliquera jamais le dynamisme de nos tres? Et la complaisance du fer que la rouille dvore.... Et la limaille s'accrochant l'aimant?... Au surplus, depuis longtemps appts de force musculaire, friands d'exploits intrpides, de rixes bien rouges et de dfis tmraires, capables d'envier un rival ses prouesses de fracasse et de pugiliste plutt que ses quipes galantes, capables aussi de sacrifier une matresse un fal compagnon, mesure que leur attention se dtachait des sirnes cheveles et glapissantes, ils se prirent admirer le courage et l'impassibilit du patient et mesure aussi que s'invtrait leur rpulsion pour leurs amantes de tout l'heure, ils se sentirent non seulement indisposs de moins en moins contre cet original, mais trouvrent son temprament fort plausible, se prirent mme son gard d'un commencement de compassion, lequel ne tarda pas dgnrer en une affective indulgence. Ce mystrieux retour d'affinits s'accusa de minute en minute. Jamais ces forcens n'avaient rencontr ce genre de force, cette bravoure-l, ce mpris des pires ignominies, cette assurance, cette radieuse crnerie, cette dsinvolture de jeune dieu suprieur toutes les lois et tous les pactes du commun des cratures. Et le calme cleste qu'il puisait dans son abjection, sa nonchalance fline, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et blasphmatoire dgot de la femme dans ce corps viril d'une cambrure pique, d'un moule ineffable, servi par des attitudes sculpturales, flattait la fin un penchant qu'ils n'avaient jamais dcouvert sous leurs rugueuses carcasses et dml dans la houle et l'effervescence de leurs postulations. C'tait plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, mme plus qu'en acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils apprciaient la suprieure plastique de ce mcrant. Non seulement ils l'avaient absous mais ils l'aimaient d'une ambigu tendresse, ils taient prts embrasser sa cause. Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et leurs reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les bourrles; leurs pieds cessrent de battre la mesure du chahut incendiaire et leurs poings de se crisper au fond de leurs poches ou de se tordre, brandis vers lui comme des casse-tte; l'angoisse serra leur gorge, son fluide leur empoisonna les moelles, leurs entrailles souffrirent pour lui, leur chair ptit dans sa chair, leurs corps s'incorporrent au sien.... Dtourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts sexuels, dplacer le sige de leurs affections, fomenter l'rotisme le plus subversif: c'tait donc l ce qu'avait tram l'infme. Le malfice oprait au del de ses plus vindicatives esprances: Il s'tait produit en ces natures plantureuses et massives un de ces rprhensibles et vhments transports qui fanatisaient les paens la vue des tortures superbement endures par les martyrs et qui dictent aujourd'hui une imprieuse vocation d'assassin aux gavroches grelottant d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades de la guillotine.... Le perturbateur avait suggestionn de tout son fluide ces faubouriens intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et prsent, en retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse sympathie envahir l'espace et l'envelopper, lui-mme, des pires baisers et des plus secrtes caresses. Une expression de jouissance sublime s'pandait sur son visage. On aurait cru assister l'apothose d'un confesseur de la foi ravi dans l'invisible choeur des anges. Sa capiteuse agonie troublerait jamais les sources amatives de ceux qui en avaient t les tmoins et ces barbares qui venaient de le livrer aux reprsailles de leurs femelles devenaient ses premiers nophytes, ses disciples passionns et vengeurs! La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succd tout l'heure en lui ses remords et son dsespoir, faisait place son tour une sensation de batitude infinie, d'perdue flicit, de triomphe suprme. Il tait fier de lui-mme, rconcili avec sa faute au point d'en tirer gloire: sa conscience lgitimait et exaltait ses erreurs.... Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'teignaient l'une aprs l'autre, les voix rudes des mles se taisaient. Envahis par l'angoisse ambiante, les musiciens renonaient torturer leurs cuivres bossus et leurs boyaux de chat, et dans la salle on n'entendait plus prsent que les sinistres glapissements des louves aboyant la lune par une nuit de gel, ou de faux ricanements d'hynes tenues en respect par une comminatoire effigie tombale.... Quelque temps, trop occupes de leur victime, elles ne remarqurent pas le silence rprobateur dans lequel se renfermait la chambre si tapageuse et si rutilante du commencement de la partie. Mais la possession magntique s'tablissant de plus en plus troitement entre les regardants et la victime, le fluide qu'ils changeaient devenant de plus en plus intense, ce calme et cette immobilit autour d'elles leur causrent une vague inquitude, puis elles furent intrigues par l'air extatique dont leur proie les narguait, puis, elles dcouvrirent la crise inoue qui s'tait produite dans les sens de leurs souteneurs. Damnation! Non content de se drober leurs avances et leurs pratiques, l'aberr passionnel leur volait, leur arrachait les tendresses de ces bons mles. S'il dfaillait, s'il se pmait ainsi, c'tait enivr par le bouquet de leur abominable tendresse. Dsormais elles, les coucheuses et les nourricires fidles, n'existeraient plus pour ces ruffians dbrids! Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter. Alors, avant de se retourner contre les lcheurs, elles voulurent en finir avec l'androgyne qui les avait dbauchs. Avec une recrudescence de rage, elles se mirent le griffer, le mordre, lui tirer les cheveux. Quelques-unes le percrent de leurs pingles, de leurs broches, le dchiquetrent coups de ciseaux. Les hideuses vieilles proposaient de le mutiler, mais les jeunes les en empchrent, ne dsesprant pas encore de leurs prestiges. En attendant, elles le faisaient mourir petits coups. A dfaut de sve, elles se gorgeraient de sang. Lui, cependant, continuait de rire aux dmons. Son exaltation le rendait disvulnrable ou plutt, mesure qu'elles le criblaient de blessures, il lui semblait que ses idoltres y promenaient des lvres balsamiques et on n'aurait su s'il se dbattait dans les affres du trpas ou dans un spasme de flicit divine. Ses complices demeuraient stupfaits, clous sur place, partags entre l'envie de le dlivrer et la jouissance de cette sublime agonie. Ainsi, les prtres sacrifient dans la messe le rdempteur qu'ils adorent. L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et il perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se porter son secours. Il et t aussi difficile de parvenir jusqu' lui que de retirer un ftu de paille du milieu d'un feu de prairie. N'importe, ils l'arracheraient mort ou vif de leurs serres et ils immoleraient toutes ces harpies sur le corps du seul bien-aim. Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire signe de s'arrter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il pas puis en ces quelques minutes la somme de joies terrestres, vid jusqu'au trfond la coupe des volupts majeures? Il tendit vers eux des mains conjuratrices pleines d'onction et de charit. Avant de les fermer pour toujours, par-dessus l'enchevtrement et les replis des mnades, il laissa reposer ses yeux d'ombre et de vertige sur le cercle de ces possds. O ce qu'il y avait de dlicieusement flon, d'ineffablement sacrilge, d'amoureusement sinistre dans ces mmorables yeux d'archange dchu!... Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la dvotion qui manait de ces ensorcels, pour s'en griser comme d'un vin eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrme efficace entre tous, n'esprant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-mme sentit s'pancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de dsirs et de nostalgies, tout ce qu'il distillait de sves, et l'essentiel de son tre aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition. LE SUICIDE PAR AMOUR A Georges Khnopff. Il tait arriv Marcel Gentrix, le dilettante, l'une des trs rares fois qu'il et accept dner,--car il se trouvait mal la seule ide des prsentations, des amabilits de commande et des visages oiseux,--de se rencontrer avec un gentleman anglais nomm sir Lawrence-Frank Whittow. Le visage nbuleux et nigmatique de cet tranger avait requis son attention au mme titre que le piquait tout objet rare, mdaille antique ou musique exhume. Sans deviner la nature de la hantise ou de la possession dont souffrait Frank Whittow, le faux misanthrope devinait en lui un de ces orgueilleux humanitaires, un de ces exceptionnels qui se sont replis sur eux-mmes et qui se consument aux passions qu'ils n'ont pu communiquer comme le feu purificateur une lite de mortels. Aux yeux du monde extrieur sir Lawrence reprsentait l'un des trois ou quatre contemporains qui l'on pt appliquer cette pithte puits de savoir et qui eussent t, au moyen-ge, autant de docteurs Faust. Une srie de formidables dcouvertes dans le domaine des sciences naturelles l'avaient aurol de gloire et presque de terreur. Il s'attachait cet homme ple et fluet, au parler sourd et grave, quelque chose du prestige qui revtait les sorciers et les thaumaturges, et quelque merveilleuses et mme bouleversantes que fussent ses dcouvertes, les milieux savants attendaient de son gnie des conqutes plus miraculeuses encore. A leur avis leur illustre collgue en savait plus long qu'il ne voulait le dire et le publier. N'et-il mme pas t nimb de prestige que sa physionomie et cart les familiers et les indiscrets. Ag de trente ans, par moments son visage en accusait dix-huit et d'autres fois cinquante. Pour dfinir l'impression que lui avait cause le masque caractristique du baronnet, Marcel n'avait pas trouv mieux que de comparer ce masque un ciel caniculaire pendant une de ces journes de chaos mtorologiques o des orages sinistres alternent avec des azurs trop ensoleills. Sir Lawrence avait des cheveux trs noirs, la barbiche et la moustache peu garnies, des lvres minces et lgrement sardoniques, mais, remarquables avant tout autre dtail de sa physionomie, des yeux extraordinairement bleus, des yeux lucides et imprieux de magntiseur, avec, par intervalles, ce quelque chose de fuyant et d'oblique que les Napolitains constatent chez les _jettatori_. Marcel Gentrix m'affirma souvent, au temps de ses premiers rapports avec le clbre tranger, que tout le personnage lui semblait clair par une lumire intrieure, trangement lunaire et sidrale, comme des ides qui se mettraient luire, comme un fluide psychique, se rvlant au sens visuel, et Marcel ajoutait qu' certains jours critiques et motionnels cette concentration de rayons moraux tait telle en sir Lawrence que les objets autour de lui paraissaient s'estomper et s'amortir, se noyer en crpuscule. Pour me servir de la pittoresque expression de mon ami, c'tait alors comme si le soleil se couchait en cet homme. A la surprise de tous sir Lawrence-Frank Whittow honora Marcel de frquentes visites. On plaisanta mme, pour autant qu'on ost plaisanter le savant anglais, l'amiti subite de ces deux taciturnes. D'abord il fut surtout question entre eux des lois et des phnomnes de la physique. Des expriences tablies et contrles, ils se lancrent dans les champs de l'hypothse, des inductions et des probabilits. Sir Lawrence tait, ce qu'il dclara lui-mme Gentrix, un _positiviste mystique_, c'est--dire qu'il croyait au merveilleux, tout en niant le surnaturel. Rien ne lui paraissait impossible ou irralisable. Et c'tait, prtendait-il, uniquement cause de notre vie matrielle, niaise, outrageusement vnale et cupide, gaspille en des intrts mesquins, que nous avions perdu beaucoup des secrets possds autrefois par les mages. Si les prodiges ne s'accomplissaient plus, c'tait pour nous punir de notre indignit. Prcisment cause de sa foi en la toute-puissance de l'me humaine, pourvu que cette me ft dgage des ignominies qui l'obscurcissent et l'touffent, Frank Whittow se montrait impitoyable pour les imposteurs et les charlatans, bien plus redoutables et plus nfastes que les sceptiques et les voltairiens ricanant propos de tout. Ceci donnera une ide des convictions audacieuses du savant: il estimait possible la gnration spontane et prdisait qu'un jour la puissance cratrice de l'homme ne connatrait point de limites et que nos descendants possderaient toutes les forces dont les esprits superstitieux enrichissent leur dieu ou leur diable. Les premiers temps Marcel Gentrix prouva quelque malaise devant la scheresse, la logique, la raison rigoureuse et aveuglante de sir Frank. Il comparait son ami un astronome qui ne serait que mathmaticien et pas un tantinet pote. Malgr les progrs de leur liaison, Marcel s'tonnait aussi de trouver sir Lawrence hermtiquement ferm sur tout ce qui touchait au sentiment, au ct amatif de son individu. Avait-il aim? Ce n'tait pourtant point le travail et les proccupations du savant qui lui modelaient un masque souvent si volcanique, un masque de lave refroidie ou qui rpandaient, d'autres instants, sur ce mme visage la douceur navrante et la radieuse dtresse d'un jeune martyr. Cet homme suprieur par l'intelligence devait tre immense aussi par la bont. Gentrix le devinait singulirement affectueux, mais chaque fois qu'il tentait d'aborder les sujets passionnels, l'Anglais dtournait aussitt la conversation et accompagnait sa parole nette et incisive d'un regard dpouill de toute sympathie. Comme de juste la curiosit de Marcel s'accroissait en raison mme de l'impntrabilit de son compagnon. A cause de la prodigieuse valeur intellectuelle du personnage, Gentrix se disait que pour souffrir et pour se taire ainsi, sa souffrance devait tre de celles qui eussent perdu, ruin, ananti tout individu moins solidement tremp. Leurs meilleures causeries ils les eurent en se promenant dans la banlieue, o bon marcheur, l'Anglais entranait frquemment son camarade. Le temps et la saison favorisaient ces courses travers les paysages de transition entre la campagne et la ville: La nature tait prise du premier frisson de la fivre automnale. Les feuillages se dgradaient en colorations sublimes de regret et de nostalgie aussi opulentes que le deuil du jour son dclin. Prs et bosquets contractaient ces nuances de masures d'indigents et de dfroques de pouilleux, cette patine fauve et savoureuse de la plbe laquelle avait insult depuis le printemps l'clat parvenu de la vgtation trop verte. L'poque et le milieu s'harmonisaient et, pour me servir de la suggestive inversion de sir Frank Whittow, nos amis se promenaient dans un paysage d'quinoxe et par une temprature faubourienne. Ces mots furent prononcs certaine heure crpusculaire, o la navrance ambiante avait exerc une impression assez inattendue sur sir Lawrence. A la surprise croissante de Marcel Gentrix le savant dlaissait ses discours habituels pour se livrer avec une sorte d'enthousiasme la contemplation des scnes et des personnages qui les entouraient. Une musique de foire s'levait dans le lointain, au bout de la vaste plaine, croise de quelques fosss stagnants et d'aunaies gibbeuses, o des moutons toison violace par le couchant cuivreux paissaient une herbe boueuse et jaunissante. Oui, une musique de foire s'levait canaille et toute mridionale, l-bas, tout l-bas, derrire ces palissades mal goudronnes que dpassaient des phares, des minarets, des campaniles, des coupoles, des architectures de carton-pte dcoupant sur la lourde et poignante mlancolie de la vespre flamande la silhouette des principaux monuments de Venise. Et, pour ajouter la brutalit de l'anachronisme, sous l'horizon gris et pourpr, aux farouches clats mtalliques, ces fantmes, ces larves de palais et de temples orientaux se draprent dans une lumire lectrique blanche et crue aussi macabre qu'un suaire. O ces chants de gondoliers et ces crinerinsede mandolinistes dans le crpuscule brabanon, dans cette pastorale de banlieue! Il y avait la fois quelque chose d'hallucinant et de burlesque dans cette improvisation du midi sur le lourd terroir du nord. Elle tenait de la parodie mais aussi du mirage. En coutant ces srnades, on aurait eu la fois envie de rire et de pleurer. Les deux amis s'taient arrts au bord du talus dvalant vers la plaine o, non loin, paissaient les moutons et, trs loin, carnavalait une kermesse vnitienne.... Sir Lawrence prit Marcel par le bras: --O pote aimant, psalmodia-t-il d'un ton pathtique, savoure l'artificiel de cette irruption d'une pseudo-ville des doges dans ton village bourgmestres. Ne te moque point trop de ce viol ridicule de la contre grave et forte en chair par ce turbulent batelage.... Non, tu goteras bientt le charme de cette mauvaise rencontre. Il rsultera je ne sais quel magntisme et quelle lectricit de cette collision des natures incompatibles.... Quelque chose comme un long baiser que se donneraient deux ennemis intimes. La dissonnance n'est qu'apparente. Crois-moi, les proverbes ne radotent pas toujours; oui, les extrmes sont faits pour se toucher. Un prsage m'avertit que tu en feras bientt une exprience dcisive! N'aimes-tu pas mieux ton lourd et copieux terroir depuis que ces cabotins l'agacent et le piquent de leurs arpges et de leurs pizzicati? Ce fond ricaneur du tableau accentue la mlancolie extatique, la solennit du premier plan.... Respecte cette invention saugrenue et applique-toi en dgager le symbole.... Ce caprice forain te rsume toute notre vie o les chimres souvent funambulesques s'efforcent d'touffer et d'anantir les imprieuses et pesantes ralits.... Tu t'tonnes de m'entendre parler ainsi. Apprends que comme toi j'aime et je suis pote. Comme toi j'ai souffert d'amour et j'ai pleur et chant, pleur du sang et chant des sanglots, ainsi que pleure, saigne, chante et ricane cette nuit vnitienne dans la lthargie de ton dolent pays.... Puis, force de m'tre leurr de fantasmagories, d'avoir trop magnifi et exalt les pauvres tres prosaques, souvent indignes, que mon coeur lisait pour ses ftiches adors, je n'ai plus aim que le rve; c'est--dire qu' prsent mon imagination cre de toute pice ce que j'aime.... Et ici, mon cher Marcel, je vous ferai remarquer que je parle tant au propre qu'au figur. Le savant excute la fantaisie du pote. Oui, je cre ce que j'aime et il ne dpendra que de toi de m'imiter.... La voix musicale et charmeresse de sir Lawrence se fit encore plus insidieuse et s'estompa d'inflexions aussi morbides que l'agonie des toisons blanches au sein du brouillard. Et sa pleur voquait celle de l'hostie dans l'ostensoir, il resplendissait comme si Dieu se levait en lui: --coute-moi bien. L'heure se prte mes confidences et ce crispant dcor de la plaine atrabilaire lutine par des pitres exotiques correspond mme assez providentiellement l'exprience que nous entreprendrons tout l'heure. J'ai surpris le secret de ta mlancolie. Tu souffres de l'insupportable antinomie entre le voeu de ton tre et celui de la masse qui nous rgente; mais tu souffres plus encore peut-tre d'un immense besoin d'ternelle jeunesse. Sans cesse la nature implacable intervient pour te dire ton rle phmre. Un jour cette aveugle et ingrate nature te sonnera le dpart, alors que tu es, avec moi, le seul tre qui la sente, qui l'admire et qui l'aime d'une perdue affection panthiste, comme elle devrait tre sentie, admire et adore de tous. Tu te dsoles cause de notre vie passagre, pauvre pote.... J'ajouterai que l'injustice de tes chers mais stupides semblables augmente ta douleur chronique. Parce que tu ne te confines pas dans leurs cultes de commande et dans leurs adorations permises, ils t'accusent, toi le religieux jusqu'au fanatisme, de sacrilge et d'impit. O vivre, largement vivre, vivre toute la vie! Vivre en communion totale avec la nature! Je dois te dire en toute franchise que les hommes normaux, s'ils lisaient comme moi dans ton coeur, te traiteraient de fou. Parbleu, tout grand savant qu'ils m'ont proclam ils m'enfermeraient s'ils se doutaient seulement de ma capitale dcouverte; de celle que je vais te rvler.... Ton hyperesthsie te rapproche de l'tat que la crdulit attribuait aux dieux. Oui, ton tat est maladif. Mais quelle maladie sublime! Celle qui nous permet de nous unir tout ce qui compose nos dlices. Nos imaginations confinent aux transports de la folie! te diront les moralistes et les symtriques austres. En les prenant au mot, qu'y aurait-il l de si alarmant pour nous? Avec la folie, n'est-ce pas l'au-del qui commence? Pour employer une expression de mon mtier de savant, la folie n'est-elle pas l'clipse, l'vasion de l'me tellement impatiente qu'au moment de s'en aller elle n'a pas mme pris le temps d'teindre le corps comme le chimiste le fourneau? Et le cadavre survit la pense! Ah! j'ai pntr ton tre indiffrent, ta monstruosit sublime. Exulte, je t'apporte la consolation, le soulagement et, le jour o tu voudras, l'oubli.... J'avais tudi la plupart des fluides, mais il fallait un sujet tel que toi pour me montrer le fluide qui les runit tous, ce fluide de sympathie absolue, qui te met en contact permanent avec l'ternit et l'infini.... Sans que tu t'en doutais j'ai observ et tudi les progrs de ta prcieuse maladie. Le moment est venu d'accomplir sur toi l'opration qui couronnera mes dcouvertes et qui t'apportera le baume, la volupt, le soulagement. En un clair la fois plus suave et plus atroce que le spasme, toi, la bont et l'amour mme, tu vas pouvoir runir les tronons de ton idal. Persuade-toi que ton corps actuel n'est qu'une apparence. Ose te contempler dans l'infaillible miroir, dans le reflet de ta vie mentale, dans la magnificence et la frnsie de ton imagination. Tiens, regarde! Et de la main sir Lawrence Whittow lui montra le petit berger, seul visible, mergeant de la bue paludenne o se noyaient depuis longtemps les formes houleuses de son troupeau. Il faisait extraordinairement tide et doux, un peu humide, comme si le dernier sourire de l't s'humectait de discrtes larmes. L'air se tendait de filandres chatouilleurs. C'tait le temps propice aux confidences, aux rconciliations et aussi aux adieux. Il y avait dans cette poignante tideur septembrale comme l'onguent, les charpies et les baumes qu'on applique sur les blessures du coeur aprs les oprations suprmes. Plus impressionnable encore que d'ordinaire, Marcel ressentait jusqu'au malaise cette atmosphre, cette lumire, cette temprature d'hpital psychique. Aux blements des ouailles que le brouillard semblait multiplier, rpondait toujours au loin la musique foraine aussi criarde que la peinturlure du panorama et que les feux de Bengale trouant parfois la blancheur fantmale de cette ville en effigie. Marcel, obissant sir Lawrence, regardait le petit berger. D'abord indiffrents, ses yeux se remplirent d'extase. Sublime vision! Elle incarnait les prfrences, les voeux et les dsirs du pote. Un jour Marcel avait souhait ce costume de velours mordor; une autre fois il enviait un manoeuvre maon le port crne et avantageux de sa mchante casquette marine.... Tout ce que Marcel avait aim en secret, sans espoir, tout ce qui chatouillait, pinait ses fibres amatives, caresses de l'imagination, nostalgies lancinantes, tout ce qui lui avait treint doucement le coeur en prcipitant les battements, se concentrait en ce jeune gars. Il se campait dans une attitude que Marcel n'avait rencontre qu'une seule et mmorable fois chez un apprenti au repos. L'adolescent possdait ces yeux divins sous la caresse desquels le pote et affront les pires supplices, cette bouche friande dont les baisers aviseraient encore l'incarnat; un corps nerveux model comme par une gageure de l'amour et de la force, et dont le velours des vtements flattait au lieu de dissimuler les proportions harmonieuses et les reliefs vigoureux. clair dans une dernire flambe de soleil rouge, son isolement, l'immensit du dcor, la moquerie mme des profanations lointaines lui prtaient une splendeur de plus. Aux yeux de Marcel, affol et rlant d'idoltrie, il ralisait le plus bel tre humain, l'idal de notre enveloppe charnelle, le chef-d'oeuvre d'un crateur qui et clair le corps d'Antinos par l'me de Parsifal. Marcel s'approchait pour s'agenouiller devant lui et panteler, sous ses regards et son souffle cleste, mais au moment de l'aborder, il s'aperut que les dtails de ce dlicieux ensemble de perfections plastiques se dsagrgeaient ou se vulgarisaient et qu'il ne restait plus, deux pas de lui, qu'un assez galbeux petit pastoureau qui le dvisageait d'un air la fois cajoleur et effront. Il recula et, se tournant vers sir Lawrence, il s'cria d'un ton dchirant: Ah, pourquoi ne m'as-tu point fait mourir avec ce fantme! Il m'et t un dlice sans pareil de m'vanouir et de me dissiper en lui! Le baronnet lui prit la main: --Il ne s'est pas vanoui pour toujours. Pour le revoir il te suffira de le conjurer. Mais ce n'est pas un spectre ou une ombre; c'est ta propre substance, c'est toi-mme. En un instant tu prenais ta revanche de la nature cratrice; tu revtais la forme seyant ton esprit. Eh bien, tu te retrouveras cette image par la puissance de l'amour, chaque fois que dans tes sentiments pour le prochain tu ne consentiras voir que ses qualits et que tu l'isoleras de ses dfauts. Et tu ne seras jamais plus accompli, plus irrprochable que le jour o tu parviendras dcouvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un mrite cach, une vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder. En te reprsentant avec obstination quelques traits louables de ton ennemi, ne ft-ce que le moindre plaisir qu'il t'aura procur, peu peu l'tre hassable que tu voquais acquerra la beaut dont tu pares tes visions prfres. Il se transfigurera, il revtira des formes plus sublimes que celles dont l'absence vient de t'inspirer le dgot de la vie. Il te sduira, ptri dans le marbre des statues grecques, dans la chair des phbes favoris des Csars et des Sages; il surgira dans les effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent tes plus intimes souvenirs; lui-mme possdera la voix pathtique de tes obsessions musicales, la couleur de ses vtements sera puise la palette de tes peintres aims, mieux, emprunte aux haillons des libres voyous qui lui servirent d'avant-coureurs; l'horizon qui l'encadrera reproduira le ciel de tes prfrences; ses allures et ses gestes s'inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes rencontres les plus dlectables. Il est possible qu'une flamme meurtrire persiste briller dans son regard. Encore un effort, obstine-toi, appelle toi toute la force du pardon. Et ces incantations toutes puissantes, je te le jure, s'teindra peu peu cette lueur incendiaire pour faire place la rose touchante des meilleures larmes que l'on pleurera sur toi,--et quand tu verras ton ennemi froce transform en cette crature idale, en ce prodige de beaut et de bont, un indicible bien-tre au coeur t'avertira de mourir au plus vite, par crainte de survivre ce miracle, ce triomphe de la charit, et alors, trs cher rveur, il suffira tes lvres de s'oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton me y sera noye! Depuis longtemps le petit berger et ses ouailles s'taient enfoncs dans les tnbres, laissant le champ libre aux mauvais garons, rdeurs ou marlous, et, l-bas, la cit artificielle continuait clater en barcarolles, en ptards et en illuminations crues, toute blanche aux confins de la vaste plaine ambigu et complice. Un peu de lune grimaait dans le ciel. Et plus que tout l'heure cette dtresse de la plaine diffame et cette gat de la ville postiche distillaient une nervante ironie. Peu peu cependant, la cit de pacotille sembla se concilier la campagne bourrue. Un rapprochement s'tablissait. --Les ennemis s'embrassent! pronona sir Lawrence d'une voix dont l'accent le fit frissonner lui-mme. Reportant les yeux sur son ami Marcel, le baronnet s'aperut que celui-ci, devenu trs ple, faisait le geste d'treindre quelqu'un au passage; puis il le vit dfaillir et choir dans la rose. Marcel venait d'expirer avec un sourire de batitude, un sourire plus triste que le dernier baiser de la lumire lectrique cette campagne borgne. FIN TABLE Le Jardin Partialit Hiep-Hioup! Aux Bords de la Durme Gentillie Communion Nostalgique Croix Processionnaires Le Moulin-Horloge Le Tribunal au Chauffoir Blanchelive... Blanchelivette! Le Tatouage La Bonne Leon Le Quadrille du Lancier Le Suicide par Amour. ACHEV D'IMPRIMER le vingt-sept avril mil huit cent quatre-vingt seize PAR L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY POUR LE MERCVRE DE FRANCE End of the Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud License: Share Alike