Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE, OU SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RPUBLIQUE, DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC. J'ai assist aux victoires de la Rpublique, j'ai travers les saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affect une force et des sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai t, vingt-trois ans de distance, tmoin des triomphes de Valmy et des funrailles de Waterloo. MMOIRES, _Avant-propos_. TOME SEPTIME. Troisime dition. PARIS. LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS. 1828. CHAPITRE CLXVII. La soeur Thrse.--Lettre D. L***.--Le pre de la soeur Thrse.--Julie.--L'vque de Vannes, M. de Pancemont.--M. Bernier, vque d'Orlans.--Fouch.--Conspiration de Georges Cadoudal.--Henriette et sa mre.--Mme de La Valette.--Souvenirs dchirans.--Mort de Julie.--M. Oberkampf, _seigneur de Jouy_. Il y avait douze jours que tout tait fini pour moi; le monde avait comme disparu sous mes larmes. De mes innombrables souvenirs il ne m'en restait qu'un, celui de l'pouvantable catastrophe qui m'avait tout rendu indiffrent. Les illusions qui soutiennent l'existence ne pouvaient arriver jusqu' mon coeur... Je vivais uniquement sur un tombeau... La bonne soeur qui j'eus de si touchantes obligations tait la seule personne que j'avais voulu voir et entendre, et dont la prsence ne me ft pas odieuse. Je n'tais pas rentre chez moi. Rien n'aurait pu me dcider revoir les lieux o j'aurais rv une flicit teinte dans les flots d'un sang gnreux; j'avais choisi un autre appartement prs la rue de Vaugirard, pour me rapprocher de ma bonne et pieuse consolatrice: elle avait acquis un empire absolu sur mes volonts, parce qu'elle pleurait mes larmes. Me consoler et t blasphmer ma douleur... Ah! j'aimais mon dsespoir comme je l'avais aim; c'tait tout ce qui me restait de lui... La bonne soeur venait tous les matins me chercher pour la premire messe, que nous allions entendre la chapelle du boulevart des Invalides; je l'avais supplie de me laisser le costume sous lequel mon assiduit l'glise pouvait n'exciter aucune curiosit... Pauvre bonne soeur! Je manque peut-tre la rigidit de quelques rglemens, me disait-elle; Dieu, qui voit les coeurs, sait que le mien attache cette condescendance pour votre douleur l'espoir de gagner une me noble, et de la rendre digne de le connatre; et elle cda... Je ne trompais point sa pieuse bienveillance par d'hypocrites promesses; mais, en voyant ma douleur il tait naturel celle qui attendait tout de la religion qu'elle la crt seule capable de me consoler... D. L*** faisait mille dmarches pour me parler. Je l'vitais; mais je lui avais crit: Je serai fidle ma parole, jamais votre nom ne sortira de ma bouche; mais toutes nos relations sont finies. Puis-je oublier que si vous m'eussiez sacrifi vos abominables devoirs le hros tait sauv?... Ne craignez rien de moi; si jamais la vengeance pouvait lui rendre la vie, alors vous devriez trembler... Renvoyez mes papiers par le porteur. SAINT-ELME. D. L*** ne renvoya que mon argent et le peu de bijoux qui me restaient avant le fatal 7 dcembre. Je fis peu d'attention alors mes papiers retenus par lui. Hlas! je ne croyais plus un lendemain dans ma vie! Quant ma situation financire, je ne m'en occupais pas davantage; je crois qu'il me restait encore cinq mille francs. N'tais-je pas assez riche pour un avenir que mes voeux ardens et sincres bornaient quelques heures?... Changer de religion m'a toujours paru une sorte de lchet, et je n'y songeais certes pas; mais je n'en priais pas moins avec entranement avec la bonne soeur. J'tais si fervente qu'elle dut croire ma vocation. La religion rforme n'admet point la consolation d'invoquer les saints pour protecteurs, et je sentais que dans les grandes amertumes de l'ame une image est comme un appui visible pour les prires adresses aux amis qu'on a perdus... Avec quels lans de foi je pressais sur mon coeur quelques restes des cheveux du guerrier, seul bien qui me restait! J'levais mes yeux noys de pleurs vers la sainte pour l'ternel bonheur d'une si noble victime. Je vcus ainsi jusqu'au 22 dcembre sans repos et presque sans nourriture, et cependant ne succombant pas ma douleur. La bonne soeur me croyant jamais divorce avec le monde, ne fit aucune tentative pour m'en arracher. Mais je voyais que son ame gnreuse se complaisait dans l'esprance de ne me voir, chercher que le ciel pour consolateur, d'adoucissement mes souffrances que la prire, et des actes de charit pour distraction. J'aime arrter ma pense sur ces jours de deuil! Soeur Thrse avait une de ces physionomies douces et expressives qui, sans beaut et sans jeunesse, attirent cependant par leur sourire en causant avec elle dans les courts momens enlevs ses pieuses occupations: soulagement des infortuns, exercices d'une dvotion sincre. Dans un de ces momens o je tmoignai la bonne soeur ma surprise de la voir si bien instruite des bruits de guerre, de nos victoires, et des grands vnemens de l'empire, dans l'effusion de ses confidences et de ses souvenirs, elle me donna les dtails suivans qui resserrrent encore les liens de la reconnaissance qui m'attachaient elle: Vous vous tes peut-tre plus d'une fois tonne, Madame, de me voir, dans mes obscurs devoirs, si instruite des intrts terrestres. Hlas! dans la grande famille franaise, o sont les mres, les pouses, les soeurs, qui ne virent pas un poux, un frre ou un ami succomber avec honneur ou revenir avec gloire, aprs avoir combattu pour la commune patrie? Bien jeune encore je perdis mon pre la bataille de Friedland; mon frre Philippe fit les campagnes de 1805 et 1806 avec le sixime corps: dans celle de Russie il fut bless de Viazma Smolensk o le marchal Ney combattit dix jours comme un soldat. C'est l qu'il sauva la vie mon frre, qui serait rest sur le champ de bataille si cet ami du soldat n'et regard comme ses enfans les braves associs sa gloire. Ma famille est de Sarrelouis. Mon frre tant revenu souffrant de ses blessures, voulut y aller finir ses jours avec moi. Notre modique patrimoine et suffi aux besoins de notre obscure existence. Philippe tait l'oracle de nos veilles; on se pressait autour de lui pour entendre les actions hroques. Alors je lui disais: Philippe, si l'on se bat encore, je veux tre soeur de charit; je veux secourir et consoler ceux qui souffrent.--Je connais ta vocation, disait-il, elle est noble et gnreuse. Lorsque tous les rois arms se levrent de nouveau contre Napolon, mon frre courut aux drapeaux. Mais hlas! il prit dans notre dernire campagne. Fidle mon voeu, je me fis recevoir soeur de charit, et j'obtins la faveur de me rendre Mzires. Ah! Madame, c'est l que j'ai entendu les derniers soupirs des moribonds qui ressemblaient encore des cris de triomphes. Je n'appris la mort de mon frre que plusieurs mois aprs l'avoir perdu. Ce fut long-temps aprs l'accumulation de nos derniers dsastres, que j'appris l'arrestation du chef de mon pauvre frre, l'arrestation du marchal Ney. Ah! combien alors je trouvai mon frre heureux de n'avoir pas vcu jusqu' ce jour funeste! J'aurais donn, croyez-le, ma chre dame, le reste de ma vie pour que le hros et trouv comme Philippe la mort du champ de bataille...--Chre bonne Thrse, ah! je ne veux plus me sparer de vous, lui rpondis-je; et cette promesse partait du fond de mon coeur. Que de maux, en effet, j'eusse vits! si ds lors je me fusse jete dans les bras de la pieuse fille qui rptait souvent: Je suis heureuse! car ma vie se passe _secourir_ et _consoler_. Vous, si bonne, si naturellement charitable, puisque le monde vous pse, croyez-moi, cet habit vous sera un abri contre les chagrins. Dj il soutint votre agonie dans un moment o la terre n'avait point de consolations pour de pareilles douleurs. Lui seul peut consacrer son deuil. --Thrse, bonne Thrse, ah! vous dites bien, m'criai-je en pleurant sur son sein; oui, je veux comme vous passer le reste de ma vie consoler et secourir... Ma rsolution tait sincre. Mais le sort m'attendait encore pour bien d'autres agitations! et le lendemain mme du touchant discours de soeur Thrse, le hasard le plus singulier me rattacha de nouveau toutes les vicissitudes de ma destine errante et bizarre. Ma bonne Thrse avait promis de venir de grand matin. Je l'attendis long-temps, et avec une impatience bien naturelle dans mon tat et aprs ses promesses. Elle arriva enfin; ses traits taient altrs. Je quitte, me dit-elle avec trouble, une femme malade dont l'obstination repousser toute parole religieuse me chagrine et me dsespre. Vous qui avez mieux que moi l'loquence du monde, ce langage que peut comprendre une malheureuse crature qui n'ose esprer en une misricorde qu'elle n'invoqua jamais, oh! venez, de grce, son secours et au mien. --Ma chre soeur, j'y consens. Je vous accompagne. -- ce trait je vous reconnais. Eh bien, venez sous vos habits; la svrit du mien l'a effraye. Son me souffre et repousse la prire qui seule adoucit les peines et les remords eux-mmes. Je jetai une robe et un schall sur moi, et suivis aussitt la bonne soeur, qui me conduisit dans une maison prs de Saint-Sulpice. Aprs avoir parl au portier, Thrse m'indiqua le numro de la chambre et s'loigna, me promettant de venir dans une heure me reprendre: Tchez, ajouta-t-elle, de prparer les voies du repentir. Je montai un troit et vieil escalier; au dernier tage je trouvai une jeune femme qui se donnait pour la garde, et voulut m'empcher de voir la malade; quelques pices de monnaie l'apaisrent. Jamais je ne vis plus triste rduit: une seule fentre, fort leve, rpandait peine l quelque clart. J'approchai, tchant, avec le secours de mon flacon, de ranimer une vie qui paraissait s'teindre. La malade me regardait d'un air gar, et se soulevait avec effort; elle repoussa ma main qui lui prodiguait du secours: loignez-vous, qu'on me laisse mourir; je veux, je dois mourir; et cependant la mort m'pouvante; j'ai une fille, je l'ai perdue. Ah! je crains la mort! --Je conois vos terreurs, vous tes mre, mais si vous avez des torts sur la conscience, faites que votre enfant n'ait pas vous les reprocher. Calmez-vous d'abord, je suis venue pour vous aider. --M'aider! et le pouvez-vous, y a-t-il des secours contre le remords!... Ma fille, c'est moi, moi, hlas! qui l'ai perdue; je lui laisse pour hritage la misre et l'opprobre. Ici cette malheureuse poussa des cris si dchirans, que ma rsolution en fut branle. tant enfin parvenue la calmer un peu, elle me dit, sans que j'eusse provoqu ses aveux, qu'elle tait fille d'une femme qui avait, dans la rvolution, sauv la vie au cur de Saint-Sulpice, l'poque des massacres de septembre; que celui-ci, pour chapper une proscription commune, les avait emmenes en Allemagne, d'o ils n'taient revenus qu'en 1800. J'avais mon retour quatorze ans, et, bientt aprs, je perdis ma mre. M. de Pancemont s'occupa de me donner un tat; on me trouvait jolie, j'eus le malheur de le croire, et mon tour je devins mre; j'levai secrtement le fruit de cette premire et coupable sduction; M. de Pancemont eut la gnrosit de ne pas nous retirer sa protection. L'intelligence prcoce de ma fille le touchant, il se l'attacha, lorsqu'en 1802 il fut nomm vque de Vannes. M. de Pancemont tait trs li avec un prtre du parti venden, dans le temps de la faveur de ce prlat auprs de Napolon, avant et l'poque o il fut sacr par le cardinal Caprara, lgat du pape. M. de Pancemont employait souvent cette femme, que je nommerai Julie, des voyages et une active correspondance avec l'abb Bernier. Elle me prouva qu'elle avait t fort avant dans les secrets de l'vque de Vannes, par les dtails qu'elle me donna sur les relations de M. de Pancemont avec l'vque d'Orlans, M. Bernier, l'poque et au sujet de la fameuse dclaration des vques constitutionnels, lors de la restauration du culte; lorsque M. de Pancemont parcourait son diocse pour y rtablir la concorde, Julie fit un voyage en Angleterre, o se trouvait M. Amelot, vque de Vannes, non asserment et simplement dmissionnaire. L l'imprudente migre se lia avec une foule de personnes qui lui firent oublier ce qu'elle devait M. de Pancemont, qui tait fort dvou Napolon. Julie, qui lui devait tant, devint son ennemie pour un peu d'or; exerant auprs de son bienfaiteur un espionnage tranger, elle instruisait ses nouveaux amis des secrets d'une intimit qui et d tre sacre pour elle; c'est ainsi qu'elle se regarda avec raison comme cause de la mort de l'vque de Vannes, par l'vnement de 1806, lors de l'arrestation de deux individus faisant partie du dbarquement effectu sur les ctes de Bretagne, par les affids de Georges Cadoudal. On arrta deux de ces individus dans le Morbihan, accuss d'tre les principaux auteurs de ce coup de main. Peu de jours aprs, M. de Pancemont alla donner la confirmation dans un village quelques lieues de Vannes; sa voiture fut arrte, on le saisit, on l'emmena affubl d'habillemens grossiers; une ranon norme lui fut impose: il souscrivit atout pour sauver ses jours et ceux de son secrtaire gard en otage. M. de Pancemont, mu par l'vnement, et malgr les tmoignages du plus touchant intrt, mourut peu de temps aprs, en 1807, regrett et pleur par tout le monde. Julie, depuis cet vnement, n'avait plus eu de repos; son bienfaiteur lui avait laisse en mourant des preuves d'une bont qu'elle avait si indignement paye par l'ingratitude; elle chercha se rapprocher des agens du gouvernement avec lesquels elle avait eu des relations; ses services honteux furent plus tard employs et largement pays. Mais bientt encore la perscution succda la faveur; un des complices de Georges Cadoudal fut arrt: instrument obscur d'une trame fort tendue, c'tait celui qui avait entran Julie trahir la reconnaissance qu'elle devait M. de Pancemont. Fouch tait cette poque tout Napolon, et Julie porta la peine de ce double changement de matre et de services; Julie resta en prison pendant deux ans, et ne dut sa libert qu'aux dmarches de sa fille. Cette coupable femme avoua qu'elle avait elle-mme pouss sa fille se livrer un homme qui mit son intrt et ses services subalternes, mais puissans, au prix du dshonneur. Cette infortune, moins dprave que sa coupable mre, prodigua les plus tendres soins celle qu'elle venait de rendre la libert. peine sortie de l'enfance, belle, innocente encore, quoique fltrie, la pauvre Henriette voulut travailler pour sa mre; celle-ci spcula sur d'autres ressources, et russit vaincre les rsistances de l'infortune qui lui devait le fatal prsent d'une vie de honte. Deux ou trois annes d'opulence payrent tant de sacrifices; mais Henriette, en suivant les conseils de sa mre, avait, en perdant la pudeur, acquis les vices de sa cruelle position, et bientt, mprisant sa mre, elle s'en spara sans regret, pour suivre un homme qui l'abandonna son tour. Une chute de cheval dtruisit jamais tous ses honteux moyens de fortune, en la dfigurant hideusement. Elle fut recueillie dans un des hpitaux de Londres, o son amant l'avait dlaisse. Une lettre dchirante, qu'Henriette crivit sa mre, avait ht, par de tardifs remords, l'agonie de cette malheureuse femme, depuis long-temps commence. Cette femme ne mritait certes aucune piti, et m'inspirait mme comme un sentiment d'pouvante; mais elle souffrait, elle tait seule, pauvre, dsespre, et je ne pus lui refuser ma compassion, surtout lorsque, aprs mes offres bienveillantes, elle me supplia les mains jointes de faire une dmarche qui pouvait, en secourant sa fille, rendre au moins elle la mort moins amre. Je vous promets, lui rpondis-je, de vous rendre votre fille si elle existe encore; indiquez-m'en les moyens. Alors Julie, se ranimant, me donna l'adresse de Mme de La Valette, pouse du marquis de ce nom, qui avait t receveur des Basses-Alpes, et dont j'ai parl ailleurs. Elle me plaint, elle connat celui qui m'a ravi ma fille; elle vous dira, Madame, les moyens de la faire revenir. Voil des lettres qui tmoigneront de toute ma franchise et de toute ma vracit; et elle m'en remit plusieurs en effet, portant une signature bien connue. Je laissai quelqu'un prs de Julie, et pourvus ce qu'il ne lui manqut rien, exigeant qu'elle ret les soins d'une soeur de la charit. --Mille fois plutt mourir de besoin! s'cria cette femme endurcie. J'eus, en pensant ma bonne Thrse, presque honte de ma piti, et n'excutai ma promesse que par le religieux scrupule qu'elle m'avait inspir. J'tais reste fort long-temps, et Thrse qui m'attendait en bas ne s'tait point lasse. Je lui dis que j'avais chou, et que mon dessein tait de faire les dmarches ncessaires pour le retour de la malheureuse Henriette. Ah! oui, je serai de moiti dans cette bonne oeuvre, s'cria-t-elle. Si jeune elle ne sera peut-tre pas endurcie comme sa pauvre pcheresse de mre qu'il ne faut pourtant pas abandonner. Si nous sauvons ces deux mes, quelle esprance de pardon pour nos propres fautes auprs du ciel! Je rapporte les propres termes de cette bonne Thrse. Je ne suis ni dvote ni hypocrite, et j'assure en toute sincrit que jamais dans mes plus beaux jours aucune loquence ne m'attendrit plus profondment que ce langage simple et ingnument religieux. Je me rendis chez Mme de La Valette. La rception fut dchirante. Amie dvoue de l'infortun Labdoyre, elle avait t compromise pour avoir voulu le sauver. Nous pleurmes sur la mme inutilit d'esprances pour les mmes malheurs. Ce fut un moment cruel, un renouvellement de larmes! Mais j'y recueillis des consolations que je n'aurais pu devoir aux soins pieux et tendres de ma bonne Thrse; et ce hasard, cette rencontre d'une connaissance qui datait des jours de nos triomphes, m'attacha par la puissante magie des souvenirs. Mme de La Valette se chargea de tout pour la fille de la coupable Julie, et fit plus encore qu'elle n'avait promis, avec cette courageuse activit d'hrone qui la distinguait. Je la quittai aprs tre convenues de nous voir tous les jours. Nous avions dj tant de voyages projets! De retour chez moi, j'y trouvai Thrse qui m'annona que Julie tait l'agonie et totalement sans connaissance. Je me sentais de l'loignement pour des maux sans remde, et Thrse elle-mme m'engagea viter ce funeste spectacle. Elle retourna seule remplir un pnible devoir; et lorsque je la revis, Julie avait cess de souffrir: ce qui changea les dispositions de Mme de La Valette pour sa fille; et au lieu de la mander Paris, elle assura son exil Londres, o je la vis trois ans aprs. Je trouvai chez Mme de La Valette un ami du clbre Oberkampf, celui qui tablit en France la fabrique des toiles de Jouy, et que Napolon appelait en plaisantant _le Seigneur de Jouy_. C'tait le lendemain de la mort de Julie; et cette rencontre, dont je rendrai compte dans le chapitre suivant, dcida mon dpart pour la Belgique, et me rejeta de nouveau dans toutes les agitations d'une vie nomade. CHAPITRE CLXVIII. La visite au Pre-Lachaise.--L'ami d'Oberkampf.--Dpart pour Lille.--Mon duel dans cette ville.--Le gnral marquis de Jumilhac. J'allais partir... Quitter la France, o rien de cher mon coeur n'existait plus, n'tait pas un sacrifice; mais la terre de la patrie avait reu un prcieux dpt, et ce dpt mortel faisait encore de la France le lieu o j'aurais voulu vivre pour pleurer... Le sort en ordonna autrement; et bien des vnemens allaient encore se placer entre le jour d'un ternel adieu et le retour la tombe du hros... Je me dcidai une visite au cimetire du Pre-Lachaise. J'errai l plusieurs heures, au milieu de ces monumens funbres qui n'attestent que l'opulence des morts ou l'orgueil de ceux qu'enrichissent leurs hritages. Je cherchais une simple tombe, une inscription touchante, quelque ingnieux emblme d'une immortelle douleur... Rien... Rien ne disait plus: _Ici repose Michel_ NEY, _nagure encore soldat franais, aujourd'hui un peu de poussire[1]._ J'avais voulu venir seule cette station de deuil; et prive alors de la prsence de la religieuse fille qui avait purifi mes chagrins en les partageant, j'avoue que ma douleur se ressentit de mon isolement, et que mon imagination, un moment abattue, s'exaltait ensuite par d'affreuses ides de vengeance; des mots inarticuls s'chappaient de mes lvres avec des maldictions. Je m'aperus bientt que mes bruyantes exclamations devenaient l'objet d'une importune curiosit. N'ayant plus perdre qu'un seul bien, ma libert individuelle, je quittai ce triste sjour, aprs avoir prononce le serment d'un ternel regret. Sous l'empire encore du sentiment qui m'avait absorbe, j'allai faire mes adieux l'homme bon et sensible qui, le premier, avait fait sur la tombe de Ney une dmarche que je venais seulement d'imiter. Chez lui demeurait un ami de Mme de La Valette et du clbre Oberkampf, dont je me rappelais avoir entendu parler M. Lecouteux de Canteleux, lequel m'avait fait connatre cette charmante apostrophe de Napolon au grand manufacturier: Vous et moi, nous faisons, M. Oberkampf, une bonne guerre, aux Anglais, vous par votre industrie, moi par mes armes; et c'est encore vous qui faites la meilleure. M. Sabatier, nous dit l'ami d'Oberkampf, tait un homme fort instruit, un de ces bons et aimables vieillards, l'imagination frache encore, la tte droite et vive, malgr les annes. Il tait parent de ce conseiller Sabatier qui, sous l'ancien rgime, avait t enferm dans le chteau de Doulens pour s'tre lev contre l'enregistrement des dits burseaux. M. Sabatier trouvait un incroyable plaisir parler de son ami; le nom d'Oberkampf tait toujours le premier qu'il prononait, On tait, disait-il, si ignorant encore, et si ennemi de l'industrie, que ce grand citoyen fut oblig de tout vaincre pour doter son pays de nouvelles richesses. Oberkampf fit comme Galile, pour prouver que la terre tourne, il se mit mettre en mouvement ses machines; et la France grandit bientt dans cette nouvelle voie, rivale de l'Angleterre. Sabatier, dans son noble orgueil pour son ami, s'abandonnait cette effusion de souvenirs intarissables et chers. Voil, dis-je, un de ces hommes utiles qui on devrait lever des statues. Sa modestie repoussa tous ces hommages: le snat mme: il ne voulut point y entrer; il ne voulut recevoir que la croix d'or de la Lgion-d'Honneur, que Napolon lui offrit en la dtachant de sa propre boutonnire. Sabatier tait venu Paris pour tre utile Mme de La Valette, dans les dsagrmens qu'elle s'tait attirs lors du jugement du malheureux Charles de Labdoyre. Oh! ce bon M. Sabatier tait un vrai modle d'amiti! --J'ai besoin de votre obligeance, me dit-il; mon amie Mme La Valette m'a assur que votre zle et votre dvouement intrpide appartenaient qui les invoquait. Je suis forc de rester ici; et vous savez que les lettres sont fort peu sres du secret la poste; voudriez-vous, pourriez-vous faire un voyage Mont-Brisson? Et l'aimable et bon vieillard me tenait la main serre dans ses mains tremblantes, et son regard plein d'une gnreuse bienveillance sollicitait la mienne; elle lui tait trop pleinement acquise dj, pour que je voulusse faire valoir comme un sacrifice ce que trs sincrement je regardais comme un vritable bonheur: Disposez de moi, de tous mes momens, et comptez sur mon infatigable activit. Il s'agissait du salut de l'infortun Mouton-Duvernet, qui s'tait soustrait jusque l par la fuite au conseil de guerre devant lequel il devait tre traduit, par suite de l'ordonnance royale du mois de juillet 1815. J'avais connu le gnral Duvernet en 1807, au moment o il venait d'tre nomm colonel du 63e rgiment de ligne, et plus intimement pendant la campagne de France. Je l'estimais pour sa bravoure bien connue, pour les qualits de son coeur mille fois prouves par ses amis; je me trouvai donc heureuse d'tre appele lui rendre service. Chercher sauver les victimes des condamnations politiques, quand leurs actions ne se rattachent pas du sang vers et n'ont pas t jusqu'au forfait, m'a toujours paru un dvouement digne de mon sexe, un dvouement qui prvient souvent les regrets des gouvernemens eux-mmes, forcs de svir contre de pareils coupables et qu' quelques annes de distance ils iraient peut-tre jusqu' rcompenser. Oui, on et peut-tre rendu service nos princes, si l'on et sauv les guerriers frapps, et ayant failli comme Biron, ce Biron que Henri IV prsentait avec un gal orgueil ses amis et ses ennemis, et qu'il et t pour cela si beau de sauver en dpit de sa faute et de lui-mme. M. Sabatier me remercia les larmes aux yeux; nous convnmes de mon dpart, pour le lendemain et d'une entrevue nouvelle le soir mme chez Mme La Valette[2], dont il me vantait avec enthousiasme le noble caractre, et surtout la fermet hroque; hlas! bientt j'allais la lui voir cruellement mettre l'preuve. Mais n'anticipons point sur l'avenir. Avant de me rendre chez elle pour convenir de mon dpart, je passai pour la dernire fois au simple asile dont bientt j'aurai regretter l'obscure scurit. J'y trouvai ma bonne soeur Thrse; sa vue ne changeait point ma rsolution, mais elle rendait bien cruel l'aveu de mon dpart; il y a pour moi comme un joug dans les tmoignages d'un intrt sincre; aussi quoique j'aie eu la force de m'y soustraire, je n'oublierai jamais l'expression douloureusement rsigne qui accompagna cette phrase d'un regret touchant: _Nous ne prierons donc plus ensemble?_; --Ah! vous prierez pour moi, chre et bonne soeur; que les voeux d'une amie me suivent au loin pour me sauver de moi-mme et de ma destine. --Chre dame, pourquoi me quitter? --Nous nous reverrons bientt, je l'espre... Mais non, chre soeur, je ne veux point tromper votre sollicitude; le sort m'attache de nouveau des intrts de ce monde que vous devez ignorer. Non, je ne vous reverrai plus ici bas. --Eh bien! que la sainte volont de Dieu soit faite; mais ne m'tez pas l'espoir de nous revoir. Oh! oui, je prierai pour vous. Son visage baign de larmes, et ses regards purs levs vers le ciel, me furent tmoins et garans de la sincrit de ses pieux souhaits. Nous nous quittmes aprs avoir pris les moyens de donner de mes nouvelles. Au mrite du coeur, la bonne soeur joignait cette grce naturelle d'un esprit tranquille et droit dont les passions n'avaient jamais boulevers les principes; plus tard je citerai quelques lettres, sinon comme modles de style, du moins comme exemples de tout ce que le courage peut inspirer de tendre et de bon une faible femme, prodiguant sa vie au soulagement des autres. Aprs avoir termin quelques affaires, il m'en restait une des plus dsagrables, et cependant d'un haut intrt; mes papiers taient rests entre les mains de D. L***. Ne redoutant rien au monde autant que de le revoir, je l'informai par billet de mon dpart, sans lui en confier le motif ni le terme, le priant simplement de me faire tenir ce qu'il avait moi. Au lieu de mes papiers, je ne reus que ces mots: Je sais tout ce qui vous est arriv depuis le 7 dcembre; je devine vos projets: je n'ai aucun papier qui vous soit ncessaire dans un pareil tat de choses; prenez garde vous. Rsolue ne point me laisser intimider, je pris le parti d'affecter une complte insouciance sur ces papiers, et de partir sans passeport. Je me rendis chez Mme La Valette; je la trouvai, non pas dsespre, car cette femme tait vraiment extraordinaire pour le sang-froid et la rsolution, mais elle venait de recevoir une lettre qui lui donnait de srieuses inquitudes pour la libert de son mari. J'invoquais vos offices pour un ami proscrit, me dit-elle, et voil que j'en ai besoin pour moi-mme, pour M. de La Valette, dont on menace la libert. Je vais quitter Paris; adressez-moi vos lettres rue des Amandiers: cette voie est sre. Ce bon Sabatier m'a parl de votre obligeant empressement; je ne veux point le dtourner de son objet sacr; hlas! ce pauvre Duvernet, plus avide de gloire que de richesse, se trouve peut-tre sans ressource. Ma fortune est bien mdiocre, la proscription est suspendue sur toute ma famille; eh bien, mon amie, je partagerais encore ce qui nous reste pour sauver Mouton-Duvernet. Tant qu'il reste quelque chose faire pour l'amiti et le malheur, on doit le tenter. Mme de La Valette arrivait une grande nergie de caractre par une extrme bienveillance de coeur; le contact de cette me extraordinaire communiquait tout ce qu'elle prouvait elle-mme, et, en l'approchant, je me trouvai heureuse d'obir cette voix qui m'appelait des agitations et des vicissitudes que peu de jours avant j'avais ensevelies dans l'anantissement d'une dernire catastrophe. Toutes mes dispositions taient prises pour mon dpart de Paris, quand, prs de monter en voiture pour Lyon, je reus un mot qui changea mon itinraire, et je pris la direction contraire de Lille. Il ne peut rien survenir d'extraordinaire sur la route de Flandre, aussi j'arrivai Lille sans vnement. peine descendue l'htel de Gand, je m'occupai, ds le soir mme, de voir les personnes pour lesquelles le bon Sabatier m'avait envoy des lettres, avec ma _feuille_ de route pour cette nouvelle campagne. Je n'eus rien de satisfaisant transmettre; on ne savait rien du gnral Mouton-Duvernet, depuis une premire lettre de lui d'une date dj ancienne et antrieure aux inquitudes de ses amis. Cette lettre annonait l'intention de traverser la Belgique pour se rendre aux tats-Unis: tait-il pass ou non? voil ce qu'on ignorait. Je me dcidai aussitt me rendre Bruxelles, Anvers, et en Hollande mme s'il le fallait pour rejoindre le gnral. J'tais trop prs du champ de bataille de Mont-Saint-Jean pour n'y pas faire un plerinage; je m'arrangeai avec mon conducteur pour y tre conduite le lendemain la pointe du jour. Je dnai ce jour-l table d'hte; j'tais habille en homme, et l'impression peu avantageuse que je produisis sur un jeune officier qui arrivait sa premire garnison, eut des suites bizarres que je ne veux point passer sous silence. C'tait un petit jeune homme tout gentil, tout guind dans son premier uniforme; avec cela cependant un profil distingu, des yeux superbes et les plus belles dents du monde. On attendait l'heure du dner, et le jeune officier parcourait en long et en large la vaste salle manger, fredonnant avec un accent d'colier un air de bravoure, s'arrtant par intervalles pour lorgner en fat plus exerc une jeune et belle femme vtue en deuil, et assise avec une paysanne fort ge dans un des coins de la salle, qui causait peu, fort bas, et qui paraissait fort interdite des manires lestes et impertinentes du jeune officier: _Mi mangiava l'anima_[3], comme disent les Italiens; je trpignais d'impatience. Il faisait extrmement froid; la dame en deuil se tenait loin du feu, parce que, pour en approcher, il lui et fallu se croiser avec l'officier, qui parfois s'y arrtait, tournait sa chaise avec un air de prendre racine. Je tenais, moi, le coin oppos. J'tais si bien dissimule par ma cravate de couleur, et mon bonnet de loutre couvrait si bien mes yeux, que l'on devait me prendre plutt pour un commis voyageur que pour une femme; aussi, lorsque prenant piti de la gne et du froid que souffrait la belle inconnue, je me levai et l'engageai venir se chauffer ma place, le son de ma voix fit faire un saut en arrire au jeune officier. La dame s'installa au coin de la chemine, et j'allai moi-mme prendre une chaise pour sa vieille domestique, qui me fit force rvrences: tous les voyageurs me regardrent avec surprise, mais avec intrt. Elle me remercia avec une politesse exquise; et sa conversation tait en si parfaite harmonie avec son extrieur distingu, que je me sus un gr infini de m'tre dvoue sa dfense: j'tais prte devenir son champion au besoin. Le dner fut servi, et je me plaai ct d'elle: le jeune officier se trouva plac en face de nous table. La dame, encourage par mon accueil, me fit part de quelques circonstances de sa situation; elle venait de perdre une soeur chrie, marie un cossais; qui laissait une petite fille de deux ans, qu'elle allait chercher Namur o son beau-frre tait mort de blessures reues Waterloo, et cet enfant tait rest en dpt chez la fille de la bonne femme que je venais de voir avec elle. Et vous, lui dis-je, si jeune, comment vous exposer des voyages? comment ne pas confier cette mission un parent, votre mari? --Parce que la mort de ma soeur me laisse seule au monde; l'enfant qu'elle me lgue est un bien qui doit me tenir lieu de tout, et dont je ne puis confier le soin qu' moi seule. Je la regardai, et rien au monde ne pourrait reproduire l'anglique expression d'une sensibilit plus naturelle. Je crois aussi que mon regard lui dit tout ce qu'elle m'inspirait d'intrt, car elle me pressa lgrement la main, en me priant de vouloir bien causer plus intimement dans sa chambre ou la mienne. Les manires de l'officier en question me firent hter ce moment. Nous quittmes la table; et comme ma chambre tait au premier, ce fut l que nous nous rendmes. L'aimable voyageuse ne m'avait pas parl un quart d'heure, que j'avais dj devin qu'elle tait du parti royaliste dans ses opinions; d'une famille d'migrs, dont plusieurs membres avaient pri lors des massacres des prisons de l'Abbaye. Je regardais et j'coutais cette dame avec une inexprimable compassion me raconter les horreurs de ces jours abominables; je pressais ses mains dans les miennes; mes larmes les arrosrent quand elle me dit: Mes frres ont pri de la mme manire, mes parens n'ayant pu emmener que ma soeur et moi. Marie un tranger, je devais me retirer avec eux dimbourg. La guerre, ce cruel flau, la guerre m'enleva tout. Ah! Madame, comment se peut-il qu'il y ait des femmes qui se passionnent pour la gloire militaire? Elles doivent avoir un coeur barbare!... Si l'on m'et dit pareille chose avec un air sentencieux ou d'esprit de parti, j'aurais sans hsiter entam la discussion du _pour_ et du _contre_. Mais l'accent tait celui du regret, et les regards de l'trangre exprimaient une douleur si relle, que je me serais crue vraiment barbare d'oser seulement lui dire que je ne voyais pas absolument comme elle. Nous passmes une soire dlicieuse et toute d'motions. La bonne vieille paysanne ne nous en causa pas une mdiocre, par les dtails qu'elle nous donna de l'arrive du beau-frre de la dame chez elle, de la cruelle position de sa femme qui avait enfin succomb de douleur. C'est un bien trange penchant du coeur humain, que cette sorte de plaisir qu'on trouve s'abreuver de larmes, dchirer son propre coeur par des images douloureuses! Singulire volupt des pleurs, dont l'amertume n'enlve jamais le soulagement! Le temps s'coulait avec dlices au milieu de tant de pnibles rcits, lorsque j'ouvris ma porte pour reconduire la dame. La pauvre femme, qui nous prcdait une lumire la main, jeta un cri d'pouvante, et laissa tomber le bougeoir la vue du jeune officier qui se glissait comme un revenant prs la rampe de l'escalier. La petite dame tremblait, sa camariste se signait; mais moi, plus aguerrie, je parlai l'officier en termes presque militaires sur l'inconvenance de sa conduite. Je me htai de remettre ma compagne chez elle, o elle s'enferma avec la bonne paysanne. J'tais peine dans ma chambre, que l'officier sortit de la sienne, vint droit moi et me dit, avec un ton qu'il crut plaisant, des choses qui n'taient que plates et ridicules. Je rpondis en lui tournant le dos et en lui fermant ma porte. Interdit un moment, il revint la charge en frappant du pied. Je m'tais mise crire, bien rsolue de ne pas rpondre; mais impatiente au dernier degr de cette longanimit d'impolitesse, pousse bout par l'importunit de ses propos qu'il trouvait moyen de continuer par la serrure, j'ouvre violemment ma porte, repoussant le fluet apprenti de Mars, d'une main vigoureuse, jusqu' la rampe de l'escalier, en lui disant: On peut fort bien, Monsieur, vous trouver un sot, et ce ne sont pas ces gens-l qu'on prend mme pour les tranges fantaisies dont si lestement vous croyez toutes les femmes capables. Et aprs ce bel exploit je lui vrouille de nouveau la porte au nez. J'entendis bientt que le militaire battu et mcontent appela un des garons de l'htel, qu'il eut une longue conversation avec lui. Ce garon me dit plus tard qu'il s'tait amus persuader au jeune officier que j'tais un homme; que je profitais de ma mine un peu effmine pour passer en Belgique sans passeport; que j'avais servi l'usurpateur; que j'tais de l'arme de la Loire, un agent bonapartiste. Le jeune officier, crdule comme on peut sans ridicule l'tre dix-huit ou vingt ans, une premire anne de garnison, le jeune officier se laissa imposer une conviction qui flattait son orgueil, parce qu'il avait coeur le soufflet reu. Quoi qu'il en soit, il s'en tira en galant homme, en militaire franais, et moi en vritable mauvaise tte. J'avais dit mon voiturier d'tre prt avant le jour; il fut exact, car il n'tait pas six heures qu'on vint m'veiller. Mais mon officier fut encore plus matinal que lui; et rien ne saurait peindre ma surprise ni l'accs de fou rire dont je fus saisie, en trouvant sur le plateau que l'on m'apporta avec mon caf un cartel, dment en rgle, de celui qui ma vanit fminine n'avait pas d supposer de si belliqueuses intentions. Trs convaincue qu'avant l'engagement on en viendrait l'explication, je n'eus rien de plus press que d'accepter, et presque srieusement, en relisant le billet, o un terme, dont je n'eus que plus tard l'explication; me choqua au point que, certaine de recevoir la mort, je me serais encore prsente sur le terrain sans sourciller. Le cartel me laissait le choix de l'heure et du lieu, ainsi que _des armes_. Le pistolet m'aurait convenu, si j'avais cru vraiment me battre; mais l'pe m'a toujours paru plus noble, et je rpondis: Je n'ai pas l'honneur d'tre un des _brigands de la Loire_, mais je porte un coeur franais, et j'espre vous le prouver, mon petit sous-lieutenant, huit heures, au bas du rempart, porte de Bruxelles: j'ai mon tmoin et mon pe. Aussitt cette belle ptre envoye, je contremande ma voiture pour huit heures seulement, route de Bruxelles. Aprs avoir satisfait mon htesse, je courus dans la ville chercher l'ami du bon Sabatier, et lui contai, en riant aux clats, mon aventure. Il tait aussi d'humeur peu traitable, et, au lieu de s'opposer ce duel, il voulait en partager et mme en prendre seul les prils, pour apprendre au petit sous-lieutenant mieux distribuer les pithtes. Nous voil partis, et chemin faisant mon tmoin ou mon dfenseur me disait: Vous battez-vous? --Oui, en vrai chevalier. --Mais savez-vous tirer? --Pas aussi bien que Lamotte o Saint Georges, mais... _j'aurai trop de force, ayant assez de coeur_. Nous arrivmes les premiers, mais le jeune officier ne se fit pas attendre; et, j'aime le dire, son visage me parut embelli; ses manires, son ton, tout avait gagn. Cela me fit penser au malheur des prventions politiques: ce jeune homme tait trs brave, et il venait se battre pour avoir voulu dnigrer la bravoure de ceux qui, pendant vingt ans, avaient donn leurs preuves, et qu'il tait fait pour apprcier. Les tmoins prirent nos armes; leur loquence s'puisa inutilement pour empcher le combat. Le jeune sous-lieutenant mit bas l'habit; je fus un peu plus lente, quoique prcautionne contre la reconnaissance de mon sexe; et, toute rsolue me battre comme si le terrain m'et inspire, je noue aussitt mon foulard autour de mes oreilles, pour ne plus rien entendre, et tant aussi mon habit, je suis en garde au mme instant. Le fer est crois: l'officier fond sur moi par un dgagement que je pare d'un contre de quarte. Voyant les choses si srieuses, mon tmoin crie: Halte pour Dieu! c'est une femme. Aussitt mon jeune et brave adversaire posant la pointe de son pe en terre, dit d'un air stupfait: Comment ai-je pu vous mconnatre? Ah! Madame; comment m'excuser? Nos tmoins arrangrent tout, et l'on se spara les meilleurs amis du monde, en convenant de djeuner ensemble onze heures. Mais l'vnement s'tait bruit par les caquetages du garon de l'htel; et peine avais-je pris un nouvel arrangement avec le voiturier, que je vis arriver le planton du gnral de Jumilhac, qui m'invitait passer chez lui. Je savais cet officier gnral un ardent royaliste, ennemi dclar de l'Empereur, et je m'attendais une verte semonce. Je me trompais fort: le gnral Jumilhac avait sinon beaucoup d'esprit, au moins, infiniment d'usage et fort bon ton. Il fut on ne saurait plus aimable; seulement, en me faisant l'honneur de m'inviter dner chez lui, il m'engagea fort poursuivre ma route le lendemain, crainte, disait-il plaisamment, de quelque rechute d'humeur martiale, qui pourrait finir par mettre la garnison aux arrts. Mais j'espre, lui dis-je, que le sous-lieutenant n'y est pas? --Pour huit jours. --Ah! c'est une affreuse injustice; c'est moi qui seule ai tort: ce jeune officier est brave; je l'ai frapp, que pouvait-il faire? m'en demander raison. --Non, s'apercevoir de ce qui ne trompe personne: voir que vous tes une femme. --Mais, gnral, il y a dix-huit ans que je trompe les plus habiles; je vous en prie, ne le punissez pas de mon extravagance. Et, grce mes instances, l'ordre des arrts fut rvoqu. La dame qui avait t cause de tout tait partie. Il y eut djener militaire l'htel; et, pour qu'il ne restt aucun doute mon adversaire, je parus sous mes habits de deuil, en femme. Ce fut un moment de triomphe, et un triomphe de coeur sans aucune vanit; car mon jeune officier, restant comme extasi, rptait: Que ne vous tes-vous montre ainsi, Madame; vous eussiez t l'objet de mon respect, en me rappelant les traits adors de ma mre. --Et vous, Monsieur, que ne vous tes-vous montr ce que vous tes rellement; je vous aurais tmoign l'intrt bienveillant que vous mritez d'inspirer. Il apprit aprs mon dpart que j'avais empch ses arrts, et je reus Bruxelles une lettre spirituelle et pleine de bon sens; je pus loisir faire des rflexions sur les jugemens prcipits; car, certes, j'avais eu, je puis dire, la plus triste opinion de ce jeune officier, et non pas sans quelque raison. Le dner chez le gnral Jumilhac fut gai assez militairement; j'y vis un colonel qui fut fort peu charm de m'y trouver, ayant quelque peine accorder son dlire pour la restauration de 1815 avec l'enthousiasme du 20 mars, mme anne. Je me contentai de peindre toutes les _revues_ et _ftes_ o s'tait montr mon dvouement, dont l'objet seul n'tait pas nomm. J'aime tellement la franchise des opinions, que tout en me disputant avec le gnral Jumilhac, j'admirais cette chevalerie de caractre quand il s'criait: Oui! ma vie, mon bras, mon me, tout est aux Bourbons; et s'il faut le prouver, n'en doutez point, nos rois lgitimes trouveront dans l'occasion des braves qui vaudront ceux d'Austerlitz et de Marengo. Nous nous sparmes les meilleurs amis du monde, et je pris enfin deux heures de la nuit la route de Wavres, o j'avais une information prendre avant d'aller au Mont-Saint-Jean. Je courus cependant sans m'arrter. CHAPITRE CLXIX. Plerinage Waterloo.--Le duc de Kent: gnrosit de ce prince.--Adle, ou la folle de Waterloo. En partant de Lille, je franchis la frontire sans avoir aucun plan bien arrt; l'ami de Sabatier m'avait fait esprer de trouver peut-tre des traces de l'objet de notre sollicitude un petit hameau entre Mont-Saint-Jean et le village de Haye-Sainte: je m'y laissai donc conduire; aprs m'tre convaincue de l'inutilit de nos conjectures, par rapport au gnral Mouton-Duvernet, je pris un enfant de l'auberge du hameau pour me conduire ce lieu de souvenir et de deuil, o sept mois auparavant mon coeur se flattait encore de toutes les esprances, o je faisais des voeux pour la victoire; lieux o je n'apportais plus que le dchirant regret de n'y avoir point vu tomber le plus brave au milieu d'une arme de hros. Je marchais au hasard, hlas! sans pouvoir faire un pas qui ne me ft tressaillir, en foulant cette terre abreuve de sang. J'tais si occupe de mes douloureux souvenirs, que je n'avais pas remarqu un groupe d'trangers, dont je paraissais fixer singulirement l'attention; j'avais conserv les habits de mon sexe, et mon deuil, autant que mes manires, durent me valoir cette curiosit. J'avais march grands pas; je m'tais assise; on et pu, sans tre injuste, me prendre pour folle. Je m'loignai la hte; un de ces trangers se dtacha du groupe, vint vers moi, et me barra pour ainsi dire le passage; il y avait une motion touchante sur ses traits, nobles mais altrs, et dans tout son aspect cet intrt des personnes doues de quelques avantages extrieurs, et qui, je crois encore, succombent aux maux de poitrine et dont le maintien, l'organe, tout exprime _la peine de vivre_. L'tranger s'arrta devant moi; en voyant que c'tait, un Anglais, mon premier mouvement fut du ddain; mais un regard sur cette noble et ple figure le changea en vive compassion, que je me reprochai presque d'prouver pour un des vainqueurs du Mont-Saint-Jean, peut-tre!... Les premiers accens acquirent cependant toute mon admiration au duc de Kent[4] (car c'tait lui); il me tendit la main comme pour cheminer ensemble; j'y posai la mienne sans penser que ce ft ni un signe d'amiti, ni de pardon. J'tais dj trop sous le charme pour m'arrter une dcence de convention. --Vous tes Franaise, soeur, veuve ou mre peut-tre d'un Franais tomb ici? Vous ne sauriez croire, Madame, combien votre surprise notre aspect, cet loignement que vous n'avez pas su matriser, vous lvent mes yeux. Il y a courage et non pas ostentation la franchise de votre aversion pour les Anglais, pour les vainqueurs du 18 juin. Tchez, Madame, de n'y pas joindre une prvention injuste; tchez de vaincre ce sentiment en ma faveur, car j'ai un bien vif dsir d'tre de vos amis. Je traduis les propres paroles de ce prince anglais; car, en ayant montr toute mon opinion, je crois ne pas me donner envers personne le tort d'une haineuse prvention d'esprit de parti. Le duc renvoya sa suite, l'exception d'un homme d'un ge mr, et que je sus plus tard tre un savant dessinateur, qui m'avait crayonne dans l'attitude o j'tais lorsque le duc de Kent m'aperut, mon chapeau pass au bras, mes cheveux en dsordre autour de ma tte, et mon vtement non serr au cou, en forme d'une robe de religieuse. J'ai, en 1823, achet une lithographie Paris, qui me reprsentait exactement, except qu'on a beaucoup embelli le visage. Les paroles si bienveillantes, l'intrt si flatteusement tmoign, oprrent facilement sur un caractre aussi peu haineux que le mien, et j'avoue que j'prouvai une orgueilleuse consolation parler librement de mes regrets, montrer tout mon enthousiasme pour notre arme au frre du roi d'Angleterre. Il y a un attrait irrsistible dans tout ce qui sort de la ligne commune, et du moment que mon imagination est en jeu, je ne me guide plus que par ses inspirations. Le duc de Kent me dit qu'il tait venu avec le projet de visiter tous les villages environnans, surtout les postes que le marchal Ney avait occups. Si prs de douloureux vnemens, je ne pouvais, sans tressaillir, entendre ce nom chri et prononc avec l'accent de l'hommage par une bouche ennemie; ce fut trop pour ma prudence, et je demandai en sanglottant d'tre du plerinage du souvenir. Le duc de Kent observait dans cette tourne le plus strict incognito. Je renvoyai mon voiturier, lui donnant ordre pour dposer mes malles Bruxelles, aprs avoir toutefois chang mes vtemens de deuil contre mes habits d'homme, pour moins embarrasser et tre moins gne moi-mme. Le duc tait en calche, et deux domestiques seulement conduisaient des chevaux de main. Notre tourne fut de sept jours: Gosselies, dernier village o Ney avait culbut l'ennemi, avant l'attaque des Quatre-Bras, le 16, il nous arriva une scne singulire qui nous fit sentir qu'on ne brave jamais impunment les convenances, et que les gens qu'on appelle _peuple_ en ont, pour ce qui touche au coeur, le sentiment profond. Partout dans ces villages, quand le duc de Kent faisait des questions sur les Franais, les rponses furent autant de chants leur gloire. Il arrivait mme quelquefois que ceux qu'il interrogeait, ne pouvant ou ne voulant dguiser leurs regrets pour les vaincus et la haine des vainqueurs, lui rpondaient, eh feignant de ne pas le reconnatre pour Anglais, des choses qu' Paris on n'aurait os dire, et dont je voyais avec admiration que la fiert plaisait au noble caractre du duc de Kent. Gosselies, au moment o nous allions remonter en voiture, un des domestiques du duc lui dit quelque chose en anglais, que je ne compris qu' moiti. Il me l'expliqua aussitt aprs avoir donn des ordres pour dteler. Je ne vous demande pas si cela vous arrange; je croirais vous faire injure. Il est question d'tre utile une femme malade qui est ici soutenue par les bons coeurs amis de vos braves; nous allons la voir et la secourir, venez. Et il prit mon bras, m'entranant sans attendre ma rponse. Nous arrivmes une espce de masure ou, sous les vtemens dlabrs de l'indigence, nous trouvmes un coeur digne des beaux jours ou l'amour de la patrie faisait braver la torture et la mort. C'tait une femme de soldat de la grande arme; elle pouvait avoir alors quarante ans; grande, fortement muscle, laide, et le maintien hardi. Elle avait t entrane par le mouvement de retraite du 18. Vers Beaumont, foule aux pieds des chevaux et abandonne, elle dut la vie un bon paysan qui la mit sur sa charrette et la conduisit chez lui. On la saigna, et elle se rtablit assez pour se lever; mais ses membres, frapps par la chute et les coups qu'elle avait reus, taient rests inhabiles une occupation quelconque; et la malheureuse Adle (son nom), sentant qu'elle tait une charge pour ses pauvres htes, avait tent de se donner la mort. Elle avait inspir un intrt sincre aux bonnes gens qui l'avaient recueillie; ils lui firent sentir le fort d'une pareille conduite, le chagrin et les dsagrmens qui en rsulteraient pour eux, et Adle promit de vivre. Elle devint plus tranquille, ne courait plus, s'occupait veiller les deux enfans en bas ge de ses htes, et payait ainsi en quelque sorte, par ses soins, le bienfait de leur hospitalit. Tout le village aimait Adle; tous l'envi lui faisaient raconter sa vie militaire. Fille d'un caporal et femme de soldat, depuis l'ge de sept ans, Adle ne connaissait d'autre vie que celle des camps; partout elle avait suivi les drapeaux franais, partout elle avait partag les fatigues, les prils de ces hommes dont on peut dire: Ils ont brav les feux du soleil d'Italie, De la Castille ils ont franchi les monts, Et le Nord les a vus marcher sur les glaons Dont l'ternel rempart protge la Russie. Un malheur vint changer en misre la pauvret des htes d'Adle. Le mari, ayant dans une dispute voulu sparer d'autres ouvriers, ses camarades, reut un coup qui le priva de la vue; sa femme, jeune et jolie, disparut avec un tranger, et Adle se dvoua solliciter la piti des bons coeurs pour l'homme honnte qui lui avait donn une si grande preuve de la gnrosit du sien. Tout ce qui passait Gosselies allait voir Adle; mme dans les environs on parlait d'elle; les uns comme de la folle de Waterloo, les autres comme de la veuve de la grande arme; et tous ceux qui arrivaient, guids par la simple curiosit, ne quittaient la masure qui abritait Adle, son hte et ses deux enfans, qu'attendris, tonns du rare assemblage des qualits les plus nobles sous les livres de la pauvret et les dehors rudes et grossiers de la dernire classe du peuple. Le duc de Kent tait facile reconnatre pour Anglais; et Adle, en se dvouant pour son malheureux hte, avait stipul qu'elle ne solliciterait que la piti des Franais, et qu'elle aurait droit de repousser toute aumne trangre. Cette condition, qu'elle, remplissait avec une sorte d'orgueil, la consolait, disait-elle, de sa triste existence de mendiante. Le domestique du duc l'avait prvenu de tout cela, et il me disait; Vous allez entrer seule, et soyez mon aumnier; remettez-lui, avec ceci, de quoi acheter une chaumire et vivre quelques jours tranquille. Il me donna un rouleau de guines. Au moment o j'allais heurter la porte du triste rduit, Adle parat pour aller, avec le plus jeune des enfans, sa place sur la route de Frasmes Mellet; elle s'arrta avec surprise; et, ayant aperu le duc, elle me prit aussi pour une Anglaise, et repoussa ma main et mon offre de service. Elle me dit: Je n'en accepte point des ennemis de la France; un pain que je devrais un Anglais, un Prussien ou un Cosaque, m'toufferait; j'aimerais mieux mcher une cartouche et y mettre le feu moi-mme. --Prenez, Adle; vous vous trompez, je suis Franaise. --Vous, je commence le voir; mais ce Monsieur est Anglais (dsignant le duc), et je n'en veux pas davantage de votre argent. J'ai le coeur plus franais que vous; car vous m'avez bien l'air d'une de ces bonnes _luronnes_ qui suivaient nos gnraux quand il y avait des ftes et de l'or attraper, et qui ont port l'amour qu'elles avaient pour _les napolons d'or_ aux guines des soldats de _Wellington_. Allez, allez, vous n'aurez pas le plaisir de dire: J'ai fait l'aumne _la folle de Waterloo, la veuve de la grande arme_. Le duc regardait cette femme avec une sorte d'admiration, que je trouvai trop indulgente; et je fus plus que confuse lorsque, s'approchant de lui, elle lui dit: Monsieur l'Anglais, il y a beaucoup de Franaises, comme Madame que voil, qui sont toujours du parti du vainqueur; mais s'il y en avait eu seulement dix comme moi, vos soldats eussent t rtis comme vos biftecks au bivac du bois de Boulogne, ou comme vous ftes autrefois rtir la pauvre Jeanne d'Arc, parce qu' elle seule elle valait mieux que la moiti de vos armes. Et sur ce petit trait d'rudition brutalement patriotique, Adle nous quitta avec un vritable maintien de port d'arme. Le duc, qui tait aussi sens que bon, me dit: Il y a quelqu'un dans la chaumire; il faut faire cette femme malheureuse du bien en dpit d'elle-mme. Nous trouvmes un homme infirme, aveugle et perclus; je portai seule la parole: le duc regardait, visitait ce lieu de misre. Brave homme, voil, dis-je, une bien forte somme que plusieurs officiers franais m'ont charge de donner Adle, condition d'acheter ici, aux environs, une petite ferme, et y vivre avec vous et vos enfans; nous viendrons vous voir quelquefois. --Ah! mon Dieu, Madame, s'il y a 600 fr., nous rachterons mon champ, ma bonne chaumire, l-bas, et nous serons tous riches; mais cela ne se peut pas, il faudrait un _roi_, un _empereur_, un _gnral_ (la chute fit sourire le duc), pour nous donner une somme comme . --Mon brave homme, il y a la moiti de plus; tes-vous content? Le pauvre homme voulut se jeter nos pieds; je l'en empchai, et lui demandai s'il avait quelqu'un de confiance: il nous indiqua le gendre du maire. Le duc laissa quelque argent l'enfant qui tait rest la garde de son pre infirme, pour aller acheter la nourriture dont ils avaient grand besoin, et nous passmes une partie de la journe terminer l'affaire du rachat ou rentre en possession: tout bien conclu, il restait plus de 500 fr. pour partager entre les acqureurs. Le duc fit retenir deux logemens l'auberge, et nous rsolmes de ne repartir que le lendemain, pour voir l'effet de la surprise d'Adle. Hlas! nous n'en pmes jouir, et celle qui paya la noble gnrosit du duc fut pnible et peu mrite. Le village avait t en un moment au fait de la fortune arrive au pauvre aveugle et la folle de Waterloo. Adle avait un lieu fixe o, assise tous les jours, elle ne sollicitait pas, mais obtenait son seul aspect d'abondantes aumnes; les commres du village y coururent lui dire qu'un Monsieur et son fils taient la chaumire de l'aveugle; qu'ils avaient port de l'or tant et plus au notaire, que le champ de l'aveugle tait rachet; qu'il avait encore Dieu sait combien de pices de reste, et que tout cela tait moiti pour elle et l'aveugle. Adle devina trs bien que le Monsieur et son fils taient ceux qui elle avait le matin parl avec tant de rudesse; elle se fit mieux tout expliquer en se rendant vers le soir l'entre du village: tout y tait en rumeur sur la fortune si inespre du pauvre aveugle et de la folle de Waterloo. En apercevant cette dernire, on courait vers elle; c'taient des flicitations n'en plus finir. Adle, bonne Adle, c'est vous qui lui avez port bonheur, lui disait-on, entre autres tmoignages d'estime et de joie. Je lui porterai bonheur tout--fait, disait-elle voix basse, et d'un air calme et rsolu. Elle conduisit la petite fille de son hte chez une pauvre femme, lui disant qu'elle allait venir la prendre. On ne revit pas Adle, et la consternation fut plus grande, lorsqu'on eut la certitude de sa disparition, que ne le fut la joie de la fortune inespre qui fut cause de la fuite de cette singulire crature. Lorsque, le matin de fort bonne heure, le duc me fit demander comment nous devions nous y prendre avec l'trange et fire Adle, j'allais lui proposer de me rendre seule la chaumire; au moment mme arriva le gendre du maire, que l'infirme avait fait appeler pour l'instruire de la fuite d'Adle. Nous tions tous consterns; le duc devina ce que je n'avais pas voulu dire. C'est un grand et noble caractre, cette femme, disait cet homme aimable et bon; elle a devin d'o vient la fortune de son hte, et fuit plutt que d'accepter un bien d'une main qu'elle regarde comme celle d'un ennemi de sa patrie; de pareils sentimens eussent honor une Romaine, et placent bien haut cette malheureuse femme. Avec quel sincre enthousiasme je remerciai le prince anglais d'admirer ainsi une femme qui poussait envers lui ses patriotiques regrets jusqu' l'injustice. Nous discutions encore, quand un petit paysan vint demander une dame habille en homme, qui tait avec un Anglais. Je suis sr, dit le duc, que c'est un message de la fire Franaise. On introduisit le petit paysan: il arrivait des environs de Frasnes, et me remit une lettre qui prouva que le duc avait devin juste. En la transcrivant, je ne me crois pas permis de ridiculiser l'orthographe, car le duc pensa, comme moi, que des sentimens tels que ceux de la malheureuse Adle pouvaient se passer des grces et de la puret du style. LETTRE D'ADLE. Le jour de la droute fatale du 18 juin, o, foule sous les pieds des chevaux, abandonne mourante, recueillie par la piti du pauvre, je n'avais plus d'espoir au monde que cette piti, j'ai moins souffert, j'tais moins malheureuse qu'aujourd'hui; je vgtais du moins aux environs de la terre qui dvora nos immortelles phalanges; je pouvais errer libre sur leurs tombeaux; je pouvais maudire ces _hros du nombre_, si insolens pour notre dfaite, et si petits trente ans devant nos baonnettes victorieuses. Je pouvais m'asseoir sur ce tertre, o j'ai tenu la main glace de mon Henri, pendant que son corps mutil disparaissait dj sous la terre qui le couvre avec ses camarades de gloire et de mort. J'tais pauvre, mais heureuse; le pain ne nous a jamais manqu, et je ne l'ai demand qu'aux Franais qui ne foulent qu'avec respect les terres du Mont-Saint-Jean. Vous arrivez, vous tes Franaise, et vous osez venir Waterloo dans les bras d'un Anglais? N'avez-vous point de honte? Si vous avez aim nos braves, osez-vous bien venir fouler leur cendre avec un de leurs ennemis, ennemis jurs de la France? Et, si vous aimez vos rois, pouvez-vous oublier l'horreur que doivent les royalistes aux hros de Quiberon. J'y tais: j'ai vu foudroyer les malheureux Vendens qu'pargnait le feu des rpublicains, je les ai vus foudroys par le canon des perfides Anglais; leur nom m'est en horreur, et leur vue m'est fatale. _Le geolier de Napolon est anglais, ce mot seul immortalise ma haine pour eux_; la mort et la misre me paraissent mille fois prfrables au chagrin de leur devoir de la reconnaissance. Je ne vous remercie point pour le malheureux Jacques, car votre or le prive d'un coeur dvou, d'un coeur franais, et l'or de l'Angleterre n'est bon qu' payer des tratres. Je maudis vos funestes bienfaits. ADLE, Veuve d'un brave, mort l'attaque de la Haye-Sainte. Le duc et moi restmes nous regarder; aprs avoir encore relu cette trange ptre, il fit rcompenser gnreusement le petit paysan, qui nous disait: Que la _folle de Waterloo_ tait alle Beaumont avec une de leurs charrettes, qu'on lui avait donn beaucoup d'argent aprs qu'elle eut fait lire sa lettre un Monsieur la table de la diligence, qui lui en avait crit une, et que la folle avait pleur en la recevant, mais pleur de joie (ajoutait le petit). Le duc me dit: nous pouvons nous flatter qu'en France on nous rend plus de justice. J'avoue que, le voyant si excellent, si aimable, l'admiration pour ses qualits, et le respect d sa naissance, et ma franchise naturelle, me mirent dans un embarras qui cependant me prouva que j'avais affaire un homme d'un grand mrite et de beaucoup d'esprit. Je lui avouai qu'avant de l'avoir rencontr j'aurais applaudi la rudesse des aveux d'une haine que, jusque l, j'avais eue comme Adle, haine qui n'tait pas teinte pour la gnralit, mais qui admettait de nobles exceptions. Ne me flattez jamais, Madame; soyez telle que lorsque, avec plus de biensance, mais aussi nergiquement, vos regards me prouvrent tout ce qu'a trac la main de cette infortune. Croyez-moi, un vritable Anglais n'estime rien tant que le patriotisme, l'amour du sol natal. Si Napolon et russi soumettre l'Angleterre, les femmes de Londres n'eussent pas reu avec des couronnes et des cris de joie les troupes trangres dans les rues de Londres. Occupons-nous d'abord du pauvre infirme: voulez-vous lui aller confirmer que tout est lui? Nous n'avons pas besoin de recommander Adle; si elle revient, elle trouvera toujours amiti et secours ici. J'y fus, et malgr l'heureux changement, je trouvai tout le monde constern. Je le dis au duc: Ah! rpondit-il, cette Adle ne doit effectivement rien ambitionner; elle est chrie par des coeurs reconnaissans. Il me parut attrist par cette rflexion, car un sombre nuage passa sur sa noble physionomie. Ah! lui dis-je, ce n'est pas vous, M. le duc, qui devez rencontrer des ingrats. Je ne sais ce que je n'aurais invent pour le distraire de sa mlancolique proccupation; oui, sans que la prvention o j'tais contre les Anglais me part une injustice depuis que j'avais entendu le duc de Kent exprimer avec tant de loyaut son admiration pour nos armes, parler sans haine de leurs illustres chefs, j'aurais cru manquer toute convenance et au savoir-vivre si je n'eusse loign, au lieu de les chercher, les occasions de manifester mon opinion. Mais, faisant route avec lui pour Bruxelles, il se prsenta un cueil ma rsolution, o toute ma prudence choua; et cet cueil, qui livra cet homme noble et sensible le secret de ma vie et de ma mortelle douleur, ne devint pour moi qu'un motif de joindre une haute estime une douloureuse reconnaissance pour la gnreuse compassion que le duc de Kent montra en faveur d'une si haute infortune; il m'apprit la dmarche de Mme la marchale Ney, l'poque du procs. Cette pouse infortune s'tait confie la bont d'un grand caractre, et avait crit un prince franais, pour le supplier de rendre le rgent favorable la cause de son poux. J'ai une copie de la lettre: le prince franais rpondit de la plus noble manire cette confiance; il crivit au rgent pour l'engager faire comprendre le marchal, prince de la Moskowa, dans la convention du 12. Cette lettre ne fut connue qu'en Angleterre, me disait le duc de Kent; elle y produisit un effet bien honorable celui qui l'crivit, aussi bien que pour l'illustre et malheureux guerrier qui en tait l'objet. Si vous aviez entendu ce qu'on disait au sujet du marchal Ney, vous ne croiriez pas, Madame, la nation anglaise ennemie de la gloire si brillante de la vtre; et le duc me cita plusieurs dmarches faites pour favoriser et appuyer prs du rgent la noble et gnreuse dmarche du prince franais. Si sa grce et dpendu de moi, disait-il, j'aurais mis mon orgueil et mon bonheur sauver une si belle vie. Depuis qu'il parlait du marchal, mon motion tait visible et allait croissant: cette assurance, je n'en fus plus matresse; je saisis la main de cet ennemi gnreux, et la pressai fortement contre mon sein que soulevaient mes sanglots. Le duc, fixant comme avec surprise ses regards sur moi, me dit: Grand Dieu! qui tes-vous?... Se pourrait-il que vous fussiez la veuve infortune du marchal?... --Ah! M. le duc, y songez-vous; serais-je ici? m'eussiez-vous trouve seule?... Madame la marchale gmit au milieu d'une famille qui l'adore; elle est entoure des respects dus son rang, et une si haute et si irrparable infortune. Madame la marchale est aussi beaucoup plus jeune que moi; elle se doit ses fils, au monde et aux convenances. Hlas! son deuil mme doit avoir de la prudence. Moi, je suis seule; oh! bien seule au monde! Mon dsespoir est ma seule convenance, et je m'y livre et vis avec ma douleur, sans m'inquiter si je choque les usages et l'opinion reue! Que m'importe ce qu'on pense de moi; ce qu'on dit! il n'est plus... ma vie vritable s'est teinte le 7 dcembre; toutes mes esprances de bonheur et d'avenir se sont brises contre un cercueil... --Pauvre infortune, oh! combien vous me devenez chre! Combien, combien avec ce coeur brlant, cette dlirante imagination, vous avez d souffrir de morts!... --J'ai eu tous mes maux, et sa mort, je l'ai vue et... j'existe!... Je n'tais plus moi. Ah! M. le duc, la douleur ne tue pas... Il tenait mes mains, il les pressa fortement contre son coeur, et, les regards fixs sur les miens, il me dit: Vous m'avez surpris, tonn; j'avais une vive curiosit de vous connatre; ds ce moment, je ne sens plus que l'ardent besoin de vous tre utile; je puis quelque chose, et tout ce que je puis vous est offert et acquis. Et toute sa noble et si touchante physionomie confirmait son offre bienveillante; il fut satisfait, je crois, de l'expression de ma reconnaissance; car ses regards me le dirent: je ne pus m'empcher de lui faire part des rflexions que me fit natre notre rencontre... Convenez, M. le duc, qu'il y a dans ma destine du vraiment extraordinaire; je me demande si je suis bien veille, lorsque je pense aux sept jours qui viennent de s'couler, et me voir ici assise familirement dans la voiture et avec le frre d'un roi rgnant. En vrit, M. le duc, je crains d'avoir un peu abus de votre excessive bont. --Ma chre dame, un _frre de roi_, quand il ne vaut pas mieux, est bien prs de valoir infiniment moins qu'un homme ordinaire; et je pense, et gnralement les princes de ma famille, que pour valoir quelque chose de plus il ne faut pas placer entre les hommes et le trne les sottes entraves de l'tiquette: vous m'avez dit que vous dsirez voir Londres; vous y verrez, le roi sans garde, sans suite, et sans tre moins respect ni moins chri. Une chose que j'ai souvent remarque moi-mme dans mes courses, un matelot, un homme du peuple arrive au milieu de ses pareils, s'il veut dire qu'il a vu le roi, il crie ses amis: _J'ai vu; je viens de voir Georges_; et ces mots, tous les chapeaux ou bonnets sont ts spontanment; si par bonheur il y a eu quelque mot ou quelque trait de bont citer, ce sont alors des _god save_ n'en finir et qui partent du coeur. --Ah! M. le duc, vous voulez me faire chrir les Anglais en me forant de les admirer! J'y aurais du penchant, si je pouvais oublier les lieux que nous venons de visiter et... le prisonnier de Sainte-Hlne! --Ma chre dame, je vous estimerais moins, si vous pouviez cesser d'tre ce que je vous ai vue prs de Mont-Saint-Jean. Nous n'tions plus qu' une lieue de Bruxelles, et sachant que j'y trouverais quelqu'un qui depuis plusieurs jours, d'aprs ma lettre, devait guetter mon arrive (j'aurais t un peu embarrasse d'tre vue par un parent du malheureux Boyer Peyreleau dans la voiture du frre du roi d'Angleterre, et j'tais fort embarrasse aussi pour dire celui-ci que je voulais me soustraire l'honneur d'arriver avec lui), je pris encore en cela le parti de la franchise, et fis bien; car j'y gagnai des conseils amicaux et des marques d'un intrt que j'apprciai. Mon voyage, M. le duc, lui dis-je, a un but srieux, et qui m'intresse beaucoup. J'ai eu le plaisir de vous le dire; mais je ne vous ai pas avou toutes les relations que j'ai Bruxelles, ni ne le puis, M. le duc; car ce secret n'est pas le mien. Je dois ces relations de ne pas tre vue d'une faon qui m'honore, mais qui pourrait inquiter ou du moins surprendre mes amis, et je dsirerais descendre une petite distance de la ville, et... --Je vous comprends parfaitement. J'allais vous proposer de vous conduire rue de l'Empereur, montagne de la Cour, o vous seriez bien chez de bons et honntes Flamands; mais puisque vous tes attendue, vous aurez un logement arrt. Eh bien, crivez-moi; voici mon adresse. coutez, vous m'inspirez un intrt extraordinaire, parce qu'en vous tout est hors du commun de la vie. Je respecte vos secrets, je ne vous en parlerai jamais; mais laissez-moi l'espoir de vous voir, celui de vous prouver mon amiti sincre, et promettez-moi de la prudence pour vous-mme. Aprs tant de chagrins de coeur, croyez-moi, n'assombrissez pas le reste de votre vie par les terribles craintes et les dangers rels des relations politiques... Du reste, en tout comptez sur moi, et... n'oubliez pas l'Anglais du Mont-Saint-Jean. --Jamais, M. le duc, jamais. Je vous crirai ds demain. --J'y compte, et vous pouvez compter sur moi. Adieu... --Non, M. le duc, au revoir. Et un lger et brillant quipage l'loigna de ma vue; pendant qu'un funeste pressentiment oppressait mon coeur... Hlas! il tait dans ma destine de pleurer tous les objets de mon admiration et de mon estime! Un an ne s'tait pas coul que dj je versais des larmes prs le cercueil de ce royal bienfaiteur, ce gnreux ennemi que le sort m'avait envoy comme un consolateur sur le champ du deuil et du souvenir. CHAPITRE CLXX. Arrive Bruxelles.--Cambacers Saint-Gudule.--L'officier demi-solde.--Dpart pour Paris.--Je retrouve Lopold.--Voyage Lyon et Marseille.--La plerine de la Sainte-Baume.--Le chteau d'If.--Retour Lyon.--L'ami de Mouton-Duvernet. Jamais prcaution ne fut prise plus propos que la mienne. Je trouvai mes amis une petite distance de la porte, et si je fusse arrive dans la voiture du prince anglais, les commentaires sur cet honneur insigne eussent t longs, et ils auraient bien certainement nui la cordialit de l'accueil. L'ami de Boyer tait depuis peu en Belgique; il l'avait parcourue dans tous les sens, et il me donna la certitude que le gnral Mouton-Duvernet, non seulement n'avait pas eu le bonheur de s'embarquer, mais qu'il n'avait mme paru dans aucun des ports du pays. Un joli petit logement avait t retenu prs la porte d'Anvers, non loin d'un jardin public, espce de Tivoli belge, o se donnaient d'assez belles ftes; on m'y conduisit comme en triomphe. J'arrivais de Paris, et on pouvait, cette poque, tout dire en Belgique. On y parlait tout haut et presque sur les toits. L'ami de Boyer paraissait accabl par la conviction de la perte de Duvernet. Nos communications duraient encore la fin de novembre. Depuis, tout moyen de correspondance est devenu impraticable. Mouton, dans ces circonstances si difficiles, ne peut renoncer cette insouciante sincrit du brave qui croit toujours que sa fortune, son courage et son honneur seront plus forts que le gnie de la proscription. On ne peut avoir des amis plus actifs que les siens. Eh bien! nos efforts ne le sauveront pas de lui-mme. --Il se donnerait la mort? --Non; mais il ngligera toutes les prcautions qui pourraient nous aider le faire chapper au sort qui l'attend. Que fait-il en France? Que n'est-il dj parti, embarqu pour l'Amrique. On parla ensuite de tous nos exils volontaires et autres; l se trouvait un personnage pour qui j'avais une lettre de M. Sabatier, personnage fort distingu, fort connu, et que je ne dois pas nommer ici. Son existence est tellement un contraste avec celle du proscrit de 1816, que je ne crois pas qu'il me st gr de relever en lui la _gloire de l'exil_. Je dois agir ainsi pour une autre raison encore: je dois cet homme un souvenir de juste reconnaissance pour l'accueil que j'en reus alors, et des soins qu'il se donna pour nos amis. Monsieur *** parlait parfaitement italien, et s'il _me lit_ (car on lit quelquefois la cour), il se rappellera qu'au sujet des condamns pour opinion, en me parlant de la ncessit de passer les mers, il me citait ce vers de l'_Agamemnon_ d'Alfieri: Un istesso paese non cape chi di Thieste nasce e chi d'Atreo[5]. Qu'il me paraissait grand et digne, lorsque, parlant de notre gloire franaise et de nos cruels revers sur une terre d'exil, mais hospitalire aux braves, il trouva dans le Corneille de ma patrie cette citation qui exprimait ses sentimens... d'alors. J'ai revu cette mme personne en 1825; il a fallu que je fusse bien change _extrieurement_, car il m'a t comme impossible de me faire connatre, tout en prouvant que mes sentimens taient les mmes. Ce militaire tait ou du moins avait t en relation avec le baron de Mont-Brun, non pas celui qui mourut en 1812, mais son frre, celui qui, aprs s'tre acquis quelque rputation Lunville contre les Russes, prouva un chec qui le conduisit une forte disgrce, en se repliant sur Fontainebleau, dont il gardait la fort. Ce baron de Mont-Brun fut un des juges de Boyer-Peyreleau. On savait que j'avais beaucoup connu le brave Mont-Brun dans la campagne de Russie, et, supposant que mes relations pouvaient s'tendre aux deux frres, on voulut me questionner sur beaucoup de choses. Je ne savais mme pas que le brave Mont-Brun et eu un frre, et, aux dtails que me donnrent ces Messieurs, je ne l'aurais pas reconnu pour tel. On me demanda ensuite de me charger de parler Cambacrs, pour l'intresser une souscription en faveur des officiers qui taient arrts dans leur dpart pour l'Amrique, par une soustraction affreuse que venait de leur faire un individu en qui ils avaient un peu trop lgrement plac leur confiance. Je vis ces trois messieurs le lendemain, et l'espoir de pouvoir tre utile me rendit toute l'activit qu'une terrible catastrophe avait sembl anantir chez moi. Le soir mme je dposai deux lignes la belle maison qu'occupait l'ex-archichancelier de l'empire, et le lendemain matin, sous mon modeste vtement de deuil, je me fis annoncer chez lui. Un valet de chambre, vtu comme un quaker hollandais, me rpondit que _le prince_ tait _la messe_ et ne reviendrait de l'glise que vers une heure (il en tait huit et demie). Je crus un moment la folie de cet homme ou une de ces mystifications que les valets de l'opulence se permettent comme passe-temps. Je demande, lui rptai-je, _le prince archichancelier_; comprenez-vous? --Oui, Madame, merveille; et j'ai l'honneur de vous rpter que le prince est l'glise. --Il y a donc aujourd'hui quelque grande crmonie? --Non, la messe tout bonnement, comme tous les jours. --Et le prince va la messe? --Il n'y manque jamais, Madame. --Et il reste l'glise de huit jusqu' une heure? --Mais il y retourne souvent pour entendre les _vpres_. -- quelle glise? -- Saint-Gudule. Je sortis fort tonne de chez le religieux archichancelier, et, je ne sais pourquoi, agite de la crainte de ne pas russir dans ma dmarche, non que je veuille dire que l'observance de la religion rende insensible, loin de moi un pareil blasphme, mais il y avait, dans cette conversion de Cambacrs une ostentation telle que je n'osais presque plus rclamer un sentiment gnreux et bienveillant de celui qui affichait outrance une si subite vocation dvotieuse. Voulant toutefois me convaincre avant de me laisser aller mon imagination, je montai Saint-Gudule, cathdrale de Bruxelles. peine entre, que, de l'glise principale, je vis agenouill sur le marbre, dans l'humble posture du pcheur pnitent, vtu non en moine, mais comme son valet de chambre, en quaker hollandais, habit brun, et norme chapeau qui tait pos devant les genoux du prince Cambacrs, ex-archichancelier de l'empire franais. Depuis le _fatal_ dcembre, je n'tais pas entre dans une glise catholique sans motion ni intention de prier Dieu; mais, je l'avoue, aucune ide attendrissante ni pieuse ne tint dans mon coeur la vue de cet tonnant changement, qui fit faire malgr moi mon souvenir un terrible pas rtrograde. Place peu de distance et en face de l'ex-dignitaire de l'empire, je le regardais et me demandais encore: Est-ce bien lui? Une laideur, passe en proverbe, ne pouvait laisser subsister le doute, et je me bornai donc observer. Le prince archichancelier n'est plus, et je crois faire une prire pour son me en souhaitant que tout ce que je lui vis faire d'exercices extrieurs d'humilit, de repentir et d'extases, fut le rsultat d'une conversion sincre et d'une foi pure. Je crus ne pas devoir tirer le prince de sa pieuse attitude, en m'offrant lui subitement et en rveillant, par ma vue, des souvenirs mondains qui paraissaient si loin de lui, et je le laissai, sortir devant moi. On monte l'glise de Saint-Gudule par une longue suite de marches en pierre; la moiti de l'espace tait envahie par des mendians; l'effet que produisit sur cette foule en haillons la vue de Cambacrs me redonna, pour le sort de mes amis, un espoir que les apparences d'une dvotion outre avaient fort affaibli. De toutes parts, les mains s'levrent pour demander, et toutes se fermrent sur une large aumne; toutes les voix bnirent le Franais charitable que je suivis des yeux. Il faut rellement que la bienfaisance et la vertu aient une beaut bien communicative, car, dans ce moment-l, j'tais tente de trouver Cambacrs d'une figure supportable. Je le vis lentement descendre les degrs et prendre le chemin du parc; je rsolus de demander ma premire audience au hasard. Je devanai l'illustre promeneur, je me trouvai en sa prsence au moment o il tournait vers le ct du thtre du parc. Mes douleurs et mon lugubre vtement avaient bien pu me changer, mais il y avait trop peu de temps que nous nous tions vus Paris pour que je pusse tre mconnaissable aux yeux de l'archichancelier; aussi fus-je bien tonne de sa surprise, et de nouveau je tremblai pour la cause qu'on m'avait confie, et je me disais: l'aumne mme aurait-elle ses hypocrites? Enfin, lorsque j'eus, par toutes les dsignations possibles, forc la mmoire de l'ex-dignitaire de l'empire reconnatre l'amie du comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely et la _fama volat_ de Napolon, ce furent des empressemens se dbarrasser de moi, auxquels j'eus, par seule malice, l'air de ne rien comprendre; et des recommandations de prudence, qui me furent garant que l'ex-dignitaire n'en aurait jamais besoin pour lui-mme. Je trouvai tant de petitesse dans ces recommandations, que, loin de m'y rendre, j'expliquai le motif qui m'avait fait dsirer une audience. En vrit, l'ex-dignitaire de l'empire tait fait pour me faire passer par toutes les alternatives de la crainte, du doute et de l'esprance, au seul mot de _militaire malheureux_... Assez, assez, disait-il; de grce, envoyez-le-moi demain deux heures. L'archichancelier l-dessus hta le pas, et je ne l'accompagnai plus que de deux ou trois pour l'assurer de ma reconnaissance et de l'empressement de l'officier. Je parcourus le parc en me rptant: Il est immensment riche; il dut tout l'Empereur; il se fera un bonheur et une gloire d'tre le protecteur des braves qui le dfendirent encore, quand tout l'avait abandonn, hors l'arme... On va voir que je comptais on ne saurait plus mal. En passant sur la place de la Comdie, j'aperus l'ami de Peyreleau (Boyer de), et le chargeai d'annoncer notre ami tout ce que j'avais recueilli d'esprances. Il ne me parut pas les partager, ce qui me fcha presque; car, rien au monde ne me dplat autant que de voir l'incrdulit qui doute de tous les sentimens honorables, au lieu de se fier l'lan des mes gnreuses. Je sais bien, hlas! que l'exprience vit de raisonnemens froids, mais je prfrerai toujours l'illusion qui me flatte une raison qui m'afflige. Je vous attends demain aprs l'audience, m'avait dit l'ami de Peyreleau en nous quittant; et j'attendis ce moment avec impatience; et le moment n'apporta que de tristes ralits. Le malheureux officier revint, tremblant de fureur et d'indignation. L'insensibilit et le ridicule des observations avaient surpass tout ce qu'on aurait pu imaginer de plus mal, et ne se pouvaient comparer qu' l'inconvenance du don offert par l'ex-archichancelier de l'empire. Dix livres un lieutenant de lanciers de la garde, prt passer en Amrique, et victime d'une infamie qui lui enlevait ses uniques ressources! Croirait-on, nous disait l'officier, qu'il a os me reprocher mon dvouement l'Empereur? J'ai vu le moment o il m'aurait propos de me faire moine; il est bien heureux de son ge qui excuse ses faiblesses, de l'affaiblissement de ses facults qui peut absoudre son esprit, sans cela je lui aurais rappel tout ce qu'il oubliait. --Qu'avez-vous rpondu, au fait? --Je lui ai jet ses deux pices de cinq livres aux pieds, en lui tournant le dos, et je suis sorti du cabinet du prince comme on sort d'un corps-de-garde, sans salut et sans faon. Je racontai alors nos amis la rencontre Saint-Gudule. La partie fut faite d'aller le lendemain admirer la conversion de l'ex-dignitaire; mais, le soir, mme, nous nous occupmes efficacement de rparer la strile bienveillance de Monseigneur. Je promis beaucoup, et ce n'tait pas trop prsumer de mes moyens; je songeai l'aimable sensibilit du duc de Kent, et je me proposai d'user, pour un homme malheureux, du droit qu'il m'avait donn de recourir lui en toute occasion. Le succs dpassa mme ma juste confiance, car en peu de jours notre officier eut tous les moyens de partir. Il m'avait fallu, pour tous ces arrangemens, aller et venir de Bruxelles Anvers, et d'Anvers Gand. Le duc de Kent avait un tact si ingnieux de bienfaisance, qu'il commenait par vous enlever toute ide de refus, en donnant toujours pour prtexte d'une gnrosit un service rendu dont elle ne semblait plus que le prix mrit. Ainsi, des leons d'Italien que je lui donnais, pour la prononciation spcialement, rendaient naturels tous nos rapports. Homme aimable et gnreux, cet aveu est un tribut d'une immortelle reconnaissance. --Nos relations, me disait-il, pourraient veiller les soupons de la malignit ou de la politique: ajoutons aux charmes de l'tude l'attrait du mystre; j'ai un jardin prs du rempart, la porte de Namur; en voici une clef, j'y passe rgulirement deux ou trois heures le matin; que je vous y trouve le plus souvent possible, et les moyens qu'on croit propres au rtablissement d'une sant chancelante en deviendront plus puissans, vous me lirez et je tcherai de lire les potes italiens; je vous couterai dans vos rcits de gloire militaire, et quoique vous n'aimiez pas la ntre, qu'en effet vous ne devez pas aimer, je vous couterai toujours avec plaisir, car votre opinion a de l'exaltation, mais point de haine. --Ah! M. le duc, lui rptais-je souvent, s'il pouvait me rester des prventions, comment ne cderaient-elles pas de si gnreux sentimens, une si noble bienveillance! Chaque fois que je prvenais le duc de quelques jours d'absence, il ne me recommandait que de veiller mon repos, de ne point exposer ma scurit pour d'inutiles projets et de chimriques esprances. Je n'coutais pas assez ces conseils du plus touchant intrt, cette voix d'une sage modration, dont hlas! la mort cruelle allait trop tt teindre les accens. Il y avait quelque temps que j'tais Bruxelles, lorsqu'une lettre de madame de La Valette vint me donner les plus vives inquitudes pour la tranquillit de cette dame. Aussitt je me tins prte voler prs d'elle, et pour tre mieux mme de la servir, je mnageai, autant que mon malheureux caractre le pouvait permettre, les ressources que je tenais de la gnrosit du duc de Kent. Dans une de mes courses Anvers, j'eus occasion de m'applaudir de ce dernier pas que je croyais avoir fait vers l'ordre et l'conomie, et qui, hlas! ne devait pas jeter racine chez moi. Conservant plus que jamais mes habitudes indpendantes, pousse par mes inquites rflexions, je parcourais le Strand, Anvers, pendant une froide et triste soire; j'tais sous toute la puissance d'un rcent et dchirant souvenir, quand tout coup je vois non loin de moi, dans le plus triste accablement et sous les dehors d'une plus triste misre, cette mme Allemande, jeune et alors bien jolie, que j'avais vue chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely par hasard, que je mprisais, que j'avais plainte, et qui, dans cette rencontre inopine, et par le cruel contraste de son extrieur, m'inspira une vive et pnible compassion. Je l'avais vue entoure de l'clat des favoris de la fortune, et je la trouvais seule, malheureuse!... La fracheur et la jeunesse avaient fui de ses traits charmans... Les passions, la douleur, les remords, y avaient imprim leurs traces. Tout son maintien tait celui d'une profonde et amre mditation; parfois ses yeux se levaient vers le ciel, et comme pour l'accuser de la laisser vivre. Mon motion devint inexprimable, l'ide de cette solitude qu'elle avait cherche si prs des ondes; je m'imaginai qu'elle y tait peut-tre conduite par un projet sinistre, et j'approchai insensiblement pour tre mme d'en prvenir l'excution. Le visage de l'infortune tait baign de larmes; le nom de Charles sortit de sa bouche avec un accent si dchirant, que je cdai l'clat de ma sensibilit. Je l'appelai par son nom et me prsentai devant elle, sans rflchir au saisissement que j'allais lui causer. ma brusque interpellation, elle s'lana vers le bas-ct du port, comme prte chercher un refuge dans l'Escaut, me faisait, d'une main, signe de m'loigner, et de l'autre, pressant fortement un portefeuille et un portrait contre son sein; puis elle cria avec une vhmence nergique: loignez-vous, ou voil mon tombeau! Quoi! ici mme, au sein de la misre et de l'obscurit, je ne puis le pleurer en libert! Charles, infortun Labdoyre, tu as d repousser un tre couvert d'opprobre, mais ton me gnreuse accueille les larmes du remords et de mon affreux dsespoir. --Quoi! vous ne me reconnaissez pas? lui dis-je. Pauvre femme! que ses excuses taient touchantes, et que ses aveux dchirans me la firent plaindre! Un misrable avait profit des premiers troubles de la seconde restauration pour l'effrayer. Elle lui avait confi tout son argent, et il l'avait dpouille de tout. La malheureuse s'tait trane jusqu'en Belgique, dans l'espoir de s'embarquer pour le Champ-d'Asile, nouvelle patrie rve par la valeur aux prises avec le sort, et qui ne devait exister que dans ses songes. Il restait la dame une dernire ressource, une somme assez considrable dpose entre les mains d'anciens amis tablis Lige. Elle y tait arrive extnue, malade. On l'avait mal accueillie, et une si ingrate hospitalit s'tait encore aigrie au rcit de son infortune et de sa juste et lgitime prtention du remboursement du dpt qui en tait la naturelle consquence. Intimide par l'accueil, Mme de *** fut pouvante des menaces; elle consentit un dsistement de toute prtention sur quinze mille francs loyalement prts, pour une misrable somme de douze cents francs, et le lendemain elle s'enfuit de chez ses indignes htes, se croyant assez riche, puisqu'elle avait de quoi payer son passage pour les rives trangres, o le nom qui lui tait cher pourrait du moins ne pas paratre sditieux aux chos. Mais la fatalit dont elle tait marque la poursuivit sans relche. Comment rsister au bonheur de scher des larmes! Ah! je puis sans aucune affectation dire que je ne le conois pas; je n'aimais ni pouvais estimer cette femme; je n'aurais mme voulu aucuns rapports intimes avec elle; eh bien! je me trouvai heureuse de pouvoir lui dire: Je vous offre de pourvoir aux frais de votre passage. Je vous faciliterai les moyens d'arriver ces terres o votre coeur dchir espre trouver un soulagement son dsespoir. Je connaissais le frre d'un capitaine dont le btiment tait en charge pour New-York. Il se rappela heureusement un bien faible service que j'avais pu lui rendre dans les cent jours, et se fit un devoir et un plaisir de faciliter nos arrangemens. Nous runmes la hte une petite pacotille des choses les plus ncessaires; je payai la traverse moiti prix, et glissai dans un ncessaire un peu d'or pour les premiers besoins de l'exil. Mme de *** s'embarqua fortement recommande au capitaine. Je vois encore son regard douloureux; il y avait dans cette me place pour les plus nobles qualits; mais elle avait t envahie par de tristes habitudes que le repentir mme n'efface plus. En revenant Bruxelles, je trouvai une lettre de Sabatier, qui ne me laissa que le temps ncessaire d'arrter ma place au courrier, et de me rendre aux environs de Mont-Brisson. La lettre m'indiquait l'asile du proscrit, et celle que j'avais pour lui renfermait les moyens de gagner la Suisse pour y attendre des jours plus prospres. Je descendis Paris chez une femme dont le fils avait servi sous les ordres de Mouton-Duvernet, et qui fut bless prs de lui, au combat de Cuena, o Mouton fut, sur le champ de bataille, promu au grade de gnral de brigade... Cette excellente femme tait au fait et prvenue de tout. Mme de La Valette me quitte, me dit-elle; voici ce qu'elle m'a laiss votre adresse; elle est partie pour Lyon. Sa lettre ne disait que ces mots: Restez, tout est inutile. L'insouciance a rendu impuissans les efforts de l'amiti: il est arrt! L'ordonnance royale du 24 juillet 1815 aura son excution. Vous trouverez Sabatier Bruxelles. Laissez votre rponse la bonne Mme ***. J'ai la tte perdue et le coeur navr. Adieu. M. Sabatier avait suivi de prs sa lettre, et je rsolus aussi de repartir, ne pouvant tre utile personne de mes amis. Nous touchions la fin de mars, le temps tait froid, et Paris me parut triste comme un tombeau. Que de rflexions se pressaient dans mon esprit! Le 20 mars allait luire; mais cette fois sans aucun rayon d'esprance. J'avais pris un cabriolet pour me conduire la chambre que j'avais occupe depuis le fatal 7 dcembre jusqu' mon dpart. J'esprais y rencontrer soeur Thrse, qui tait connue de la propritaire. Je ne pus la voir; elle tait dans un des hospices confis ses soins infatigables. Je dposai pour cette excellente femme ces lignes de souvenir: Bonne soeur, conservez mon nom dans vos prires, le vtre est toujours sur ce coeur que vous seule avez sauv du dsespoir[6]. Je n'aurais pas quitt Paris sans faire mes stations de douleur au Luxembourg et au Pre-Lachaise. Je ne voulus pas non plus ngliger, n'ayant pas vu la bonne soeur, de plier un instant les genoux devant ce mme autel o j'avais pri ses cts. Je me rendis la chapelle du Boulevart. Le sort m'y rservait une surprise, que dans la disposition d'esprit o j'tais je fus tente de regarder comme une visible faveur du ciel. Le saint lieu que j'allai visiter n'tait point en ce moment solitaire; il s'y faisait un service pour une jeune fille enleve ses parens au moment o un hymen heureux allait l'unir l'amant de leur choix. J'appris ces dtails au milieu de la foule rassemble devant l'glise. J'approche, et j'aperois, appuy contre un banc, et dans l'attitude d'un accablement profond, sous l'uniforme de sous-officier d'un rgiment d'lite du nouveau rgime, le fils bien-aim de la baronne de L***, Lopold..., celui que j'avais cru mort Waterloo. Mon premier mouvement fut tout de joie et de bonheur, le second de rflexion si terrible que mon sang reflua vers mon coeur, et que je crus expirer au pied du cercueil o je m'tais agenouille. Lopold tait plac de faon ne pas me reconnatre, tandis qu'aucun de ses mouvemens ne pouvait m'chapper. Je pouvais lire sur ses traits toutes les motions de son me ardente. Il jetait quelquefois autour de lui de ces regards vagues et mlancoliques qui ne voient pas. Plus souvent encore ses yeux restaient fixs sur le ct de l'glise o se trouvait un groupe des filles de Saint-Vincent-de-Paul, et alors quelques larmes coulaient de sa paupire. Le fier jeune homme ne s'agenouillait point; mais sa noble tte se penchait sur ses mains saintement et convulsivement rapproches... _Il prie pour lui et il pense moi_, me disait mon coeur, et mon coeur ne me trompait point. Quelle incroyable confusion de sentimens! Retrouver si soudainement celui que j'avais aim, dont j'avais pleur la mort! le retrouver dans un saint lieu, o le souvenir d'un plus vif et plus solennel attachement appelait mes larmes! Ce rayon d'un bonheur inattendu et d'une douce surprise venant clairer l'abme de mon dsespoir, il y avait l de quoi bouleverser ma raison, dj si facile garer. Je n'eus ni la force de me lever ni de me faire reconnatre par Lopold, qui sortit avant la messe finie; je le vis s'loigner, et, lorsque les battans de l'glise retombrent sur lui, il se fit comme un bruit confus dans ma tte. Immobile, je regardais le catafalque; j'coutais les chants religieux, et je me disais: C'est une vision: Lopold n'est-il pas tomb au milieu des carrs de la jeune garde? La messe venait de finir: j'tais toujours dans la mme attitude. La femme qui vint ranger les chaises me crut vanouie, et, me prenant pour une parente de la jeune dfunte, dont on venait de clbrer les obsques, m'offrit des soins avec beaucoup de bienveillance. Je sortis de la chapelle dans un tat singulier de faiblesse et d'exaltation tout ensemble. Lopold existait... je venais de le voir... je l'avais laiss s'loigner sans lui ouvrir mon me!... Qu'tait-il devenu?... mille penses contraires augmentaient mes regrets. Lopold portait l'uniforme d'un corps d'lite... il a donc pass par bien des vicissitudes!... Comment les savoir? comment les apprendre de lui-mme?... Je sortis de l'glise dans cette perplexit. Au moment mme, je fus arrte par un ami de Mme de La Valette, qui m'apprit que le gnral Mouton venait d'tre arrt Mont-Brisson, de l transfr Lyon, et traduit devant un conseil de guerre. Madame de La Valette est au dsespoir, me dit-il; je veux vous montrer sa lettre. Je lui donnai mon adresse, en ajoutant que mon intention avait t de retourner Bruxelles, mais que cet vnement changeait mon itinraire, et que j'allais partir pour Lyon dans la nuit mme, si l'on croyait que ma prsence pt tre de quelque secours ou de quelque consolation notre amie. Ah! vous la sauverez peut-tre, me dit le messager; mais je ne dois pas cependant vous engager ce parti: je crois votre dpart pour la Belgique plus imprieux pour votre repos. C'tait juste me dire ce qui pouvait me dcider partir sans dlai pour une autre destination; car il y a souvent quelque chose de si peu fminin dans mon caractre, que je rougirais de moi-mme si je pouvais reculer pour une chance de danger ou cder une menace. Chez moi, pourtant, ce n'est pas duret: nul coeur ne s'ouvre plus facilement la plainte et ne compatit avec plus d'abandon au malheur. D'o vient donc ce mpris des dangers?... d'o vient cet instinct de courage, cette espce de vocation pour la gloire, qui semblait rendre invitable mon amour pour _le brave des braves_? L'ami de Mme de La Valette cessa de combattre une rsolution qu'il vit sortir d'une volont si ferme; il promit, en consquence, de m'apporter le soir mme deux lettres et autres papiers, s'excusant toutefois de ne pouvoir, comme je l'en priais, se charger d'arrter ma place et de m'accompagner au bureau des passeports. Je crus dcouvrir dans ce refus une arrire-pense; elle me parut lche et presque perfide. Mais comme une ancienne estime ne me permettait pas de garder un soupon avec M***, je lui tmoignai ma surprise, et cet ami dvou me donna, par sa sincrit, lieu de l'estimer encore plus. Si vous prouviez, me dit-il, des malheurs que la fortune peut soulager, notre amie commune sait que la mienne lui appartient; mais je suis pre, et, gardant religieusement mes souvenirs, j'y ai vou un culte invariable, mais prudent. L'on ne me verra point, en indigne adversaire, D'un facile triomphe insulter le malheur, Et des Dieux inconnus, adorateur vulgaire, Leur porter de mes voeux l'hommage adulateur. Mais la chance d'un dlit politique m'effraya pour ma famille; je recule devant l'ide de la proscription, parce que je porte avec moi des destines chres et sacres. La secousse que la France vient d'prouver a t violente, et les prcautions sont naturellement au niveau des prils qu'on peut craindre. --Mais je ne conspire point, m'criai-je en l'interrompant; Mme de La Valette non plus. --Non, mais elle en est souponne; son mari subit une dtention politique: vous crivez, vous agissez pour un proscrit; une lettre peut s'intercepter; croyez-moi, on peut, par une seule imprudence, faire beaucoup de malheureux. Pendant que ce gnreux, mais prudent ami de nos braves me parlait, il s'levait en mon me une confusion de penses rtrogrades, de rflexions et de regrets, de souhaits inutiles, qui, malgr moi, me firent verser d'amres larmes. L'ami de Mme La Valette les comprit en partie, et sut y compatir, mais rien ne pouvant changer ma rsolution prise, je ne crus pas aussi lui devoir une entire confidence de mes rflexions qui drivaient des siennes, et dont Lopold tait aussi l'objet. Si, par la position o j'avais trouv ce dernier, je n'eusse eu des craintes sur sa fortune, cette position dj m'et dfendu de chercher rveiller nos souvenirs; et depuis les explications de l'ami de Mme de La Valette, je sentais plus encore que je devais au repos de Lopold le _sacrifice_ de mon dsir de le voir, ne pouvant y immoler mes liaisons, et craignant que la sienne avec moi ne lui ft un reproche aux yeux de ses nouveaux chefs. Ma vie n'a presque t qu'une scne continuelle d'garemens et de faiblesses; mais je me rappelle avoir eu une plus forte lutte soutenir contre mon coeur et la raison; la dernire triompha, et je partis la nuit mme pour Lyon, aprs avoir crit Lopold les lignes suivantes: Vous vivez, cher Lopold; comment se fait-il que, du 18 juin 1815 au commencement de 1816, je l'aie ignor? tandis que le lieu o je vous ai vu hier, vos regards, votre attitude, tout m'a prouv que vous n'avez rien ignor de ce que j'ai souffert d'angoisses et de dsespoir. J'tais bien prs de vous hier: jugez de l'effort qu'il a d m'en coter pour ne vous point dire: Et moi aussi, je vis encore! mais le lieu, mon deuil, et... votre uniforme m'en ont empche. Quand vous recevrez celle-ci, j'aurai quitt Paris; je vous crirai de Bruxelles, peut-tre mme je reviendrai Paris, sous peu. Vous pouvez m'crire chez Mme Louis, rue d'Anjou-Saint-Honor, o nous avions le projet de loger votre aimable et malheureuse mre, avant le dpart qui l'enleva votre filial amour et ma tendre amiti. Parlez-moi de vous, cher Lopold; dites-moi tout, tout ce qui vous est arriv depuis huit mois; dposez encore toutes vos peines dans le coeur de votre seconde mre. IDA. Je fis porter cette lettre l'htel au nom de la famille que portait le fils du gnral D***, avec ordre de ne la remettre qu' lui-mme. La commission fut parfaitement excute; et peine tais-je Lyon, que mon amie me fit passer une rponse de Lopold, que je placerai peut-tre plus loin pour ne pas interrompre le fil des vnemens, et que cependant je ne crois pas devoir taire, pour les rapports que plusieurs dtails de cette longue ptre ont avec les vnemens du 18 juin, et quelques claircissemens qu'elle donne sur les principaux personnages. Je me mis dans le courrier pour Lyon, et fis ces cent dix-huit lieues comme tant de fois j'en avais fait cinq et six cents, sans m'occuper d'autre chose que du but de ma cause. Je descendis l'htel des Clestins; l'arrestation de Duvernet tait le bruit du jour, et la gnralit du public en paraissait consterne. C'est une chose remarquer que l'intrt qu'inspirent aux gens de tous les partis les victimes de leur opinion: s'ils taient has par le parti qui les punissait, cette haine n'osait se montrer dcouvert chez les particuliers; il y avait chez les royalistes les plus exalts comme une espce de pudeur politique, qui leur faisait cacher leur joie sous les dehors d'une gnreuse compassion. Toutes les personnes que j'ai vues, pendant mon sjour Lyon, paraissaient plaindre sincrement le gnral Mouton-Duvernet. Je me fis conduire chez Mme La Valette, je la trouvai trs agite, mais rsolue: Je suis _observe_, me disait-elle; la police a l'oeil sur toutes mes dmarches; mon mari est dj en sa puissance, je voudrais l'instruire d'une chose bien essentielle. Je connais bien votre coeur, ma chre Saint-Elme, mais le mien se fait un scrupule de vous associer mes dangers et mes peines. Je la rassurai entirement et sus lui persuader que, loin de me dplaire, un voyage Marseille me convenait, puisque j'avais encore quelques intrts rgler. Alors Mme de La Valette me donna mes instructions. Son mari tait dtenu au chteau d'If, mais avec la libert de se promener une heure par jour; il s'agissait de lui faire tenir une lettre importante et d'en recevoir la rponse. Je le promis l'admirable femme dont je recueillais la confidence; elle se jeta dans mes bras, en pleurant de reconnaissance; je n'avais plus assez d'argent pour refuser celui qu'elle m'offrit pour le voyage et l'occasion qui pourrait se prsenter d'un sacrifice imprvu; mais je puis assurer que l'conomie que je n'ai jamais eue pour ma bourse, je l'eus pour celle de l'amiti. Oui, l'conomie me parut un bonheur, lorsque plus tard un nouveau malheur ayant priv mon amie de sa libert, je pus lui rendre presque la totalit d'une somme qui lui devenait bien prcieuse dans cette cruelle circonstance. Je partis pour Marseille, aprs avoir crit l'ami du clbre Oberkampf tout ce que j'avais recueilli d'un peu rassurant sur l'objet de son inquitude; madame de La Valette y joignit deux lignes, exaltant auprs de Sabatier le mrite de la dmarche que j'allais faire pour elle. Cette lettre fut retrouve en 1818 dans, mes papiers, et me causa de fort ennuyeuses recherches, comme on le verra plus tard. Arrive Marseille, je descendis la mme auberge, o quatorze annes avant, emporte par des folies moins srieuses, j'avais fait un trait d'alliance avec une troupe ambulante de comdiens... Quel changement, grand Dieu! Quelles rflexions dchirantes ce lieu faisait natre! Le ciel de la Provence est doux, et, aux premiers jours d'avril, les soires offraient dj l'aspect d'un beau printemps: rien n'est imposant comme l'avenue d'Aix, deux alles d'arbres normes, dont l'pais feuillage drobe entirement la vue des maisons dont une large avenue les spare encore. Je comptais me reposer l'auberge quarante-huit heures, et voir une personne qui devait arriver de Brignolles. Habille en homme, je sortis pour fuir l'importun tumulte des tables d'hte; j'emportai mes penses, mes souvenirs, mes proccupations ordinaires et extraordinaires. Assise au pied d'un de ces vieux arbres voisins qui avaient attir mes pas, tous les vnemens des dix derniers mois qui venaient de s'couler se reprsentaient moi comme de sinistres prsages; cependant, n'ayant plus perdre que moi-mme, et pouvant esprer de servir encore des malheureux et des proscrits, je fis le serment intrieur de leur dvouer ma vie. CHAPITRE CLXXI. Paula.--La prison d'tat.--M. de La Valette au chteau d'If.--Le gendarme sensible. Ma grande mthode, quand je suis dans une ville pour une affaire pressante, pour le plus palpitant intrt, pour le plus sincre dvouement mes amis, est de faire prcder d'une promenade sans but les dmarches qui ont l'objet le plus puissant et le plus rel. Il semble que la rverie soit la prface ncessaire de toutes mes actions. Il en fut de mme mon arrive Marseille. Ds le soir, j'tais assise sur un banc solitaire qu'ombrageaient de beaux arbres. Mon imagination rassemblait tout la fois les images du pass et les blessures du prsent. Tout coup des noms qui taient ceux de la gloire et de mes souvenirs frappent mon oreille; je m'approche du ct d'o les sons paraissaient venir. Que vois-je? une femme en longue robe de plerine, un norme chapelet la main. Je m'approche davantage de l'trangre, et sans la provoquer trop indiscrtement, je tchai de savoir comment elle se trouvait seule et si tard sur une grande route, et m'offris lui rendre tous les services qui dpendraient de moi. Je viens, me rpondit-elle dans un langage qui annonait une personne bien leve, je viens de Beaucaire; je me rends la Sainte-Baume pour accomplir un voeu avant de retourner en Pologne, ma patrie. C'est l'excs seul de la fatigue qui m'a force de m'asseoir. En entendant prononcer le nom de l'infortun marchal, le meilleur ami de l'poux que je regrette, je n'ai pas t matresse de ma douleur. Alors, me remerciant de mes bons offices, elle me montra une lettre qui l'adressait une dame de la ville, qui demeurait loin encore: j'offris de l'accompagner, ce qu'elle accepta avec reconnaissance. Elle fut reue avec empressement par une dame ge, chez laquelle tout respirait la dvotion: mon vtement d'homme l'effaroucha, je m'loignai bientt. J'avais pri l'trangre de m'accorder quelques instans le lendemain, et nous tions convenues que je l'accompagnerais quelque distance de la ville, sur la route de la Sainte-Baume, et que, pour ne pas exciter la curiosit, j'irais l'attendre un petit quart de lieue de la ville. Je la quittai donc sans autre explication, et rentrai pour prendre quelques heures de repos. Mais, impossible: l'inquitude de la mission, que je m'tais impose, les souvenirs qu'en vain je cherchais loigner, et dont chaque pense tait une douleur ou un regret; la nouvelle rencontre que je venais de faire, et qui promettait d'ajouter une aventure bizarre de plus tant de bizarres aventures, tout cela me tint veille dans une extrme agitation; et, peine le jour commenait paratre, que j'tais sur la route de Digne. Je ne tardai pas voir arriver celle que j'attendais; son norme chapeau cachait ses traits; un bton aidait sa marche lente et pnible: la vie semblait s'affaisser sous ses pas. Lorsqu'en approchant, je vis encore ses pieds nus et meurtris, j'avoue que je murmurai hautement contre des voeux pareils. C'est un voeu d'expiation, me dit l'trangre, et son regard et son ton firent expirer le murmure sur mes lvres. Nous marchmes quelques instans en silence; un dtour de la route, nous trouvmes un abri charmant, d'un bosquet de jeunes arbres plants autour d'un tertre de gazon. Arrtons-nous ici, me dit-elle; je veux encore une dernire fois ranimer mon me au souvenir d'un monde que je vais quitter pour toujours; je veux encore m'abreuver des douces larmes d'amour que bientt remplaceront le jene, la pnitence et la prire. Encore, mon Dieu, encore quelques regards vers les chimres du monde, et puis j'accepte jamais la solitude, les privations et l'oubli. Je la regardais, et sa beaut qui m'avait frappe dpassait en ralit mes premires impressions; je n'ai rien vu de plus cleste, rien vu de comparable. Elle me dit qu'elle se nommait Paula Raphali, qu'elle tait ne dans la capitale du Palatinat de la Russie Rouge, d'une famille qui avait brill la cour de Frdric Auguste. Marie, peine sortie de l'enfance, un Polonais qui suivit la fortune de Napolon, Paula vint en France avec son mari, qui tait officier des lanciers de la garde, devenus Franais par droit de courage et de prodiges. Laisse Paris par son mari, le sjour et les sductions de cette ville eurent de funestes suites pour son honneur et pour son repos. Paula me donna rapidement tous les dtails de sa faiblesse, ajoutant avec de nouveaux sanglots: Celui que j'oubliais apprit mes fautes au moment o il venait d'obtenir de la main de Napolon l'toile du brave; sur sa croix, il jura de se venger: l'occasion en vint bientt. Aprs la campagne de France, pendant que je tchais Marseille de drober tous les yeux mon tat de grossesse, mon mari se trouvait en mission auprs du marchal Brune. Attire par les cris d'une rvolte contre les soldats, j'entendis prononcer le nom qui m'avait t cher; je vis un homme de la foule ameuter principalement contre lui la rage sanguinaire des assaillans; j'entendis les pas froces de ces cannibales, poursuivant le brave qu'ils n'avaient os combattre, mais qu'ils allaient accabler. Ma raison s'gara l'ide de ce danger; l'horreur de ce spectacle, d'affreuses convulsions prcipitrent la naissance de l'enfant que je portais dans mon sein, et qui mourut en recevant la vie. Je restai neuf mois dans un tat complet d'alination; quand mes esprits revinrent, je ne retrouvai un peu de calme qu'en prononant un voeu de pnitence entre les mains du prtre vnrable qui me sauva de mes propres et aveugles fureurs. Je l'avoue, je n'ai pas assez de foi pour remplir sans peine le pnible devoir que je me suis impos; je crois peine la rcompense qu'on me promet pour une autre vie, mais j'ai plac entre le retour et l'excution d'un voeu imprudent la publicit d'une dmarche extraordinaire. Il y a eu de la sincrit dans le dsespoir qui m'arracha ce voeu imprudent, mais au fond de mon coeur, je sens que ce n'est gure que pour obir au monde que je le remplirai... Ah! lorsque je vous ai entendue prononcer un nom qui me rappelle les beaux jours d'une brillante existence, je ne sais vous rendre ce qui se passait en moi; je fus prs de me jeter vos pieds, de vous supplier de m'emmener, de me protger... Mais la nuit a calm ces coupables dsirs; ma destine est irrvocable; dans peu de jours je reviendrai ici. Tout est rgl pour mon dpart, et un cercueil m'attend aux Carmlites... Le voyage est long et pnible: qui sait, peut-tre n'arriverai-je pas? peut-tre une mort prompte me prservera-t-elle de m'ensevelir vivante dans un tombeau? La belle tte de Paula tomba sur son sein, et nous restmes quelques instans en silence. Je n'osai hasarder de la dtourner d'un voeu religieux qui lui a concili la bienveillance des personnes pieuses et des prtres dans les villes qu'elle avait parcourues; seulement je crus pouvoir me permettre quelques observations qui ne portaient que sur les inconvniens de son isolement. Enfin, ayant gagn son entire confiance, j'eus l'heureuse adresse de lui faire sentir qu'une femme de son ge et de sa figure, courant les grands chemins, sous un habit de plerine, n'est pas plus sre d'tre respecte que si elle s'y trouvait sous le costume le plus mondain; que les voeux de pnitence pouvaient se remplir en se rendant accompagne ou en voiture la Sainte-Baume. Elle consentit prendre un guide au premier village, mais sans vouloir consentir pargner ses pieds le reste du chemin. Je la conduisis jusqu' un village voisin, o deux paysannes, galement prtes au mme plerinage, devinrent mes yeux des motifs d'entire scurit et de sparation avec la voyageuse. Elle me pria de lui expdier de suite Aix, chez Mme Dutertre, quelques objets. Mais il me semble, rpondis-je, qu'il serait mieux de charger cette dame elle-mme de cette mission. --Non, dit-elle, car il y a quelques uns de ces objets, dont le zle de cette bonne dame pour mon salut me priverait, et dont je ne veux me sparer; _son portrait_, quelques volumes choisis, une cassette avec des lettres, vous adresserez le tout ici. Si la malheureuse Paula vous inspire quelque amiti, gardez le recueil renferm dans l'tui qui porte son portrait; vous y trouverez des anecdotes de la cour de Jean Casimir, qui vous prouveront que les loisirs de mes beaux jours furent consacrs de plus doux passe-temps que les monotones exercices d'une vocation force, qui vont terminer ma carrire, qu'une criminelle erreur a voue l'humiliation, qu'un long repentir effacera, je l'espre. Que Paula tait touchante! et que je fus afflige de combattre sa rsolution! Je souffris avec un peu de malaise, je l'avoue, les exhortations des paysannes, compagnes et guides de Paula vers la Sainte-Baume. Oh! qu'il y avait loin de cette bigoterie ignorante et fanatique la religion compatissante et ignore de ma soeur Thrse, que j'aurais voulue pour consolatrice la malheureuse Paula, humble et douce crature! ses reproches mme taient de la piti, et ses exhortations pieuses des conseils pour la terre. Ces rflexions m'accablrent par le contraste, et mes tristes regards suivirent Paula avec un dchirant regret. Je la voyais encore, et, involontairement elle cherchait l'appui des bras de ses compagnes, quand ses pieds dlicats heurtaient quelque caillou. Mon coeur se soulevait, et machinalement je tendis les bras vers la fugitive, en lui criant de loin: Paula! Paula! Paula! revenez, revenez! l'amiti aussi a des consolations!... Hlas! ma voix se perdait dans les airs! L'loignement emportait les traces de la pnitente; et, triste, silencieuse, je repris le chemin de la ville, o je trouvai une lettre de Mme de La Valette, qui me fit hter mon dpart. Elle me disait que, redoutant pour son mari l'effet d'une longue dtention, il fallait ne point lui communiquer ses premires instructions, mais simplement savoir s'il se prterait une vasion.. Une demi-heure aprs avoir lu la lettre, j'tais sur la route du chteau d'If, o M. de La Valette tait dtenu. Je ne revis pas sans motion ce rocher que j'avais visit dj, o j'avais prouv des motions si diverses. J'allais le visiter en ce moment dans un bien noble but, compatir aux maux de la proscription, fille moi-mme d'un proscrit. Dans la patrie de ma mre, occupe par les armes de la rpublique, j'ai allg le sort de plus d'un migr poursuivi par les lois et le malheur, en faisant partager ma piti des vainqueurs gnreux. Les victimes des bouleversemens politiques sont toujours dignes de ce sentiment, parce que l'opinion est la conscience de l'homme, et qu'elle doit tre libre comme sa religion. Avec de semblables ides, qui ne me quitteront jamais, on juge de l'ardente activit de mon intrt pour M. de La Valette. J'abordai le gardien du chteau, en lui disant que je venais voir la chapelle o fut si long-temps dpos le corps du gnral Klber; mais cet homme me prvint qu'il fallait me tenir l'cart, prs de la chapelle, jusqu' ce qu'on et amen un prisonnier qu'il attendait. On attend un prisonnier! Peut-on savoir qui? --Non... Mais c'est encore pour la mme cause que le marquis... vous savez? celui qui a tent de bouleverser la restauration... --Non, je ne sais rien ni de l'un ni de l'autre, mon ami; mais je serais bien aise de voir le prisonnier, si cela se peut sans vous compromettre; et aussitt une petite gnrosit fit trouver la chose possible... Le signal se fit entendre; des pas lourds rsonnrent sur l'escalier. Voil les gendarmes, me dit le geolier, et presque aussitt j'aperus un homme d'un ge dj mr, d'une figure noble et douce, que je reconnus pour l'avoir vu souvent chez le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Son visage s'anima au moment o, le cortge faisant halte pour parler au geolier et constater l'crou, il me dcouvrit portant la main mon coeur en signe de compassion et d'intrt. Son regard rpondit au mien de manire me faire frissonner... Il y avait cependant encore, dans ce coup d'oeil, la dlicatesse qui comprend et craint de compromettre. Le cortge passa au fond du plateau: C'est l qu'on va le renfermer, me dit le gardien, l, dans la grande chambre aprs celle du marquis de La Valette: dame c'est la plus belle; rien ne lui manquera que la libert... Je suivis mon garde et vis la chapelle et autres lieux qu'on montre aux trangers, ayant toujours les yeux fixs sur la plus belle chambre et au-dessous. Au retour de l'escorte, un des gendarmes, qui m'avait observe, m'aborda d'un air libre et me dit: Allons, petite dame, ne restez pas plus long-temps ce triste chteau; profitez de notre barque, elle est plus sre que celle qui vous a amene, revenez Marseille sous bonne et sre escorte. Malgr ce ton presque ironique, je trouvai de la bont dans la voix et les regards de ce _fonctionnaire arm_, et je crus y entrevoir un mystre obligeant, et ne pouvant d'ailleurs rester sans me rendre suspecte, j'acceptai le bras qui m'tait offert pour descendre. peine moiti du vilain escalier, il m'avait dj gliss dans la main un papier roul, accompagn d'un regard qui m'et fait lui sauter au cou, si ce terrible uniforme de gendarme n'et t l comme un avertissement de prendre garde mme la piti... Je rpondis par un air de bont qui tmoignait seulement un contentement sensible. Quelle fut mon impatience pendant un long trajet, car la mer tait houleuse et haute. J'tais malade prir, mais mon me me soutenait; je combattis le mal qui te le plus l'nergie, en me disant: Mes amis ont besoin de moi. Tous les hommes de l'escorte furent polis... leur manire; mais celui qui s'tait fait mon cavalier protecteur me tmoignait un intrt qui me semblait, en dpit de ma prvention contre son habit, ne pouvoir natre que de celui qu'il me supposait pour le prisonnier. Je me berai, comme malgr moi, des plus flatteuses esprances; je dis en secret l'homme d'armes que je l'attendrais le lendemain sur le port. J'y serai en bourgeois, me dit-il avec empressement. Aussitt sur le rivage, je courus de la Canobire la porte d'Aix, et en courant j'ouvris le billet. Voici ce qu'il portait: Instruisez une famille plonge dans l'affliction, du lieu o gmit le prisonnier; qu'on soit tranquille sur son sort. J'ai rempli ma mission, et je ne compte que sur la reconnaissance d'une famille console. Le lendemain, sept heures, j'tais au rendez-vous; j'y trouvai le gendarme; il me dit qu'il avait eu piti du dtenu dont il connaissait les parens, qu'il n'avait pu rsister au besoin de le tranquilliser; mais qu'il n'et jamais pu donner en personne les avis dont le billet me chargeait. Je vis, par son discours, qu'il ne se doutait pas du motif qui m'avait conduite cette terrible prison d'tat, et malgr le mouvement gnreux auquel il avait cd, je ne crus pas devoir mettre sa sensibilit une preuve trop contraire ses cruels devoirs... J'appris, dans une causerie que je tchai de ne pas rendre trop significative, que l'insurrection dont Lyon fut le thtre au mois de juin avait t pressentie ds l'arrestation du gnral Mouton-Duvernet; qu'on surveillait bien des _gens imprudens_ qui ne se croyaient pas _clairs_ de si prs. peine avais-je quitt ce gendarme, aprs des remercmens bien sincres, que j'crivis deux lignes madame de La Valette, ainsi qu'au bon Sabatier, ne pouvant douter qu'ils ne fussent de ceux dont la lanterne sourde de la police _clairait_ tous les pas. Mes avis parvinrent, mais les choses taient trop avances; et, sans aucun projet criminel, madame de La Valette fut compromise et eut subir, comme je le dirai plus tard, les cruels dangers d'un jugement. Malgr l'ide que je m'exposais aussi la surveillance, je songeai retourner au chteau d'If, et, le lendemain de grand matin, j'tais encore dans une barque. J'arrivai au moment o M. de La Valette profitait de la libert qu'il avait de prendre l'air une demi-heure par jour. J'entrevis le prisonnier de la veille, et un imperceptible signe le rassura sur le sort de son billet. Oh! combien je me sentis orgueilleuse de moi-mme sur cette triste plate-forme, o les regards de deux prisonniers cherchaient les miens! les uns pour y lire la confirmation d'un service rendu, ceux de l'autre pour y trouver la rsolution courageuse prte le servir galement dans ses prils. Une nouvelle libralit me rendit le geolier si favorable, que je trouvai presque de l'excs dans sa facilit me laisser errer librement. Avant de m'avancer vers M. de La Valette, je regardai bien minutieusement autour de moi, pour observer si, dans cette facilit, il n'y avait pas un peu d'espionnage plus habile; mais ma craintive prudence n'tait pas mrite. Le Hackinctertof de cette prison d'tat tait descendu et faisait sa ronde aux autres chambres, j'approchai rapidement vers le bas-ct, o se promenait l'poux de mon amie; il laissa glisser une lettre, que je retins heureusement au moment o un coup de vent allait l'emporter dans la mer. Je serrai vite ce prcieux billet, car j'entendis revenir le cerbre du lieu. Ah! ah! me dit-il, vous faites la causette avec les prisonniers; savez-vous que c'est dfendu ? --Il serait un peu difficile de causer de si haut, rpondis-je, en ajoutant un nouvel argument et plus positif mon excuse. Cet homme sourit me faire tressaillir, et je craignis bien d'avoir manqu le but du don en le faisant trop gnreux. J'en fus si tourmente, que je me htai presque de fuir du fatal rocher. Je dois ici faire un aveu: j'prouve tant d'horreur au nom d'une prison, que je tombai dans des rflexions assez gostes sur ma dangereuse manie de me jeter pour les autres dans des menes politiques... Mais comment reculer, quand on espre consoler ou sauver ceux qu'on estime? Monsieur de La Valette me priait de bien dire sa femme que tout espoir d'vasion tait inutile, et que toute tentative serait une charge de plus contre lui; qu'elle ne devait rien entreprendre, qu'il l'exigeait; parce que la crainte des prils o elle pourrait s'exposer, serait pour lui un tourment mille fois plus affreux que la captivit; et, ajoutait-il, la mienne est trs supportable. Laissez-moi subir ici mon jugement; une fois libre, nous quitterons la France pour aller demander asile et repos aux terres de l'hospitalire Amrique. Hlas! il y trouva, ainsi que sa courageuse compagne, le repos... de la mort! Munie de cette lettre, et persuade que je ne pouvais trop me hter, je rsolus de me remettre en route le soir mme pour Aix; mais avant je me prsentai l'adresse que m'avait donne la pauvre Paula, pour rclamer la cassette et les livres dsigns dans sa lettre. Je ne fus pas mdiocrement surprise de trouver dans la dpositaire des effets de la belle Polonaise, l'amie des deux aimables voyageuses avec qui j'avais fait route lors de mon premier voyage Marseille: elle ne me reconnut point; mais lorsque je lui eus rappel la part qu'elle avait prise aux peines du _jeune forat_[7], ce ne furent que transports de joie; je n'en connais pas de plus vive que celle qu'on prouve retrouver d'une manire inattendue des personnes avec lesquelles notre coeur a eu de certaines sympathies. Mme Devram me donna des dtails pleins d'intrt sur Paula, dtails que sa modestie n'avait pas voulu me confier. Cette Polonaise avait donn des preuves de dvouement la cause de l'Empereur, au moment o les projets de Murat forcrent le gnral Brune au refus un peu dur d'une escorte; Mme Devram ajouta qu'elle s'tait vraiment oppose au voeu draisonnable de Paula, voeu qui lui fut conseill par une vieille hypocrite, et que, dit Mme Devram, je souponne fort d'tre cause du triste vnement, en prvenant le mari de la Polonaise de l'arrive du sducteur de sa femme. J'ai, me disait Mme Devram, une somme trs considrable en dpt; elle m'a dit d'en faire des distributions, d'en envoyer une grande partie une dame Dutertre Aix; mais je n'en ferai rien: Paula terminera bientt son plerinage; alors si sa tte n'est pas remise, il n'y a plus d'espoir. --Comment! serait-elle prive de sa raison? --Vous le demandez! mon Dieu! ne faut-il pas qu'une femme soit plus que folle pour entreprendre pieds nus un voyage de vingt ou trente lieues pour aller passer des nuits brler des cierges une sainte au milieu d'un pays dsert, comme si Dieu n'tait pas partout? Ma chre, je suis religieuse, mais je ne suis pas pour les dmonstrations extrieures. Paula est d'un caractre faible, que d'adroits hypocrites ont exploite, mais j'espre la revoir; Paula a failli, mais elle est digne de piti et d'intrt. --Ah! Madame, votre coeur comprend bien le malheur. Mme Devram me remit alors un charmant souvenir; c'tait un manuscrit de la main de Paula, contenant plusieurs fragmens de contes polonais! Je n'en transcrirai qu'un; il portait en marge des notes curieuses et quelques vers qui respirent l'expression d'une me noble et leve, et d'un esprit cultiv. Mme Devram se demandait comment un esprit si distingu avait pu couter la voix de l'ignorance et de la superstition. Paula a d tre bien malheureuse, puisqu'elle en est venue regarder ce plerinage comme une consolation; cependant, Madame, je puis vous l'attester, rien ne console du dsespoir comme une rsolution extraordinaire. Il me fallut beaucoup de peine pour dcider Mme Devram me permettre de partir la nuit; je ne l'obtins qu'en lui disant qu'il y allait du repos d'une amie bien malheureuse, sans toutefois nommer Mme de La Valette. huit heures Mme Devram me conduisit avec son beau-frre la porte d'Aix, et je repris la route de Lyon, n'ayant laiss en passant qu'un mot l'adresse de Mme Dutertre, pour tre remise notre plerine de la Sainte-Baume, et o je lui disais que Mme Devram tait reste dpositaire de tout, except du charmant recueil qu'elle m'avait remis, et que je conservais comme un prcieux souvenir. Avignon, le courrier prit un voyageur dont l'esprit singulier me frappa bientt; ce personnage se mit raconter une foule d'anecdotes qu'il paraissait avoir puises bonne source sur la cour de Napolon et de Louis XVIII; il parlait avec une gale libert de l'une et de l'autre, et jouait d'une manire fort originale avec les renommes et les grandeurs. La conversation une fois engage sur ce ton, notre jeune compagnon se mit s'crier, aprs une foule d'autres propos: Tenez, voici entr'autres un trait de ce pauvre tyran, lequel trait prouve que celui qui imposait assez durement ses volonts aux monarques et aux nations tait au fond aussi bonhomme, dans l'intrieur, qu'un simple particulier. Quelques jours avant que Josphine quittt les Tuileries, pour la Malmaison, tout dormait dans le palais; mais le repos n'avait pas d gagner la couche dj veuve de l'aimable et un peu vaine Josphine. Elle se laissait aller, dans son appartement, cette causerie pleine d'abandon et de confiance qui, sans rien ter la dignit d'une souveraine, lve dans le secret d'une alcove la plus humble de ses femmes jusqu'au rang d'une amie. La question du divorce tait sur le tapis; Josphine expliquait quelques secrtes particularits de la grande question, et madame R... donnait un timide avis... Ah! disait l'impratrice, ce que je crains surtout, c'est l'oubli, un oubli absolu. Une femme jeune et belle le captivera, si ses charmes elle unit quelque esprit, alors loin de lui je n'aurai mme pas la consolation de me savoir regrette, et je ne trouverai dans le faste des striles honneurs dont on m'entourera que des entraves aux paisibles jouissances d'une obscure fortune. Madame R... savait qu'on pouvait beaucoup oser avec Josphine, lorsqu'on avait comme elle son entire confiance, et elle hasarda de lui dire: Mais Madame parle de l'Empereur comme si elle en tait prise, et... Josphine, levant un regard plein de douceur, lui dit: Vous pensez donc que je n'aime pas Napolon? bien des gens partagent votre erreur... Dtrompez-vous, et croyez qu'il entre dans ma douleur sur ce divorce toutes les amertumes de la rivalit plus encore que l'orgueil bless de la souveraine... Oui, j'aime Napolon; s'il se dtachait entirement de moi, je le regretterais avec dsespoir: Jeune, il me donna son nom; dj couvert de tant de gloire, n'tait-ce donc que pour m'en faire descendre qu'il m'a leve sur le premier trne du monde?... --Eh bien! cette injustice ne rvolte et n'indigne pas Madame? --Elle me dsespre. Si le coeur qu'il recherche allait ne pas comprendre le sien qui est si sensible, si tendre et si bon? Vous avez l'air d'en douter, disait Josphine madame R...; qui faisait une mine d'incrdulit l'loge de la bont impriale, vous avez tort, car Napolon est d'une nature compatissante et douce; si quelque brusquerie lui chappe, bientt il se rapproche du coeur qu'il a bless, avec un gnie plein de bont qui semble gal chez lui celui du gouvernement et de la gloire. Vous vous rappelez le jour de cette vivacit laquelle vous faisiez tout l'heure allusion; eh bien! il vint dans mon cabinet au moment o je m'y attendais le moins, me parla d'Eugne comme si nous n'eussions pas eu le plus lger diffrend, le nomma son fils, me dit: _Je vous aime en lui et lui en vous_; sachant ainsi mouvoir mon orgueil maternel jusqu' l'enthousiasme. Je voulus me jeter aux pieds de celui qui savait consoler si noblement; il me reut sur son coeur. Puissions-nous, lui dis-je, mon Eugne et moi, tre toujours dignes de vous... Ici un lger bruit se fit entendre sur l'escalier intrieur de l'alcove, et causa une vive motion l'Impratrice, en glaant de frayeur son humble confidente... Aprs un moment de silence et les yeux fixs sur l'alcove, Josphine dit en soupirant: Ce n'est qu'une illusion, dj j'embrassais une douce chimre; elles naissent facilement dans les coeurs qui aiment et souffrent. Puis elle ajouta avec amertume: Depuis long-temps cet escalier n'est plus la rout du bonheur pour Napolon... En ce moment une voix tonnante pronona le nom de l'Impratrice, et Napolon se trouva tout coup en face de Josphine. L'Empereur dit gaiement Josphine: Il y a long-temps que je vous coute; Molire aussi consultait sa servante.... Josphine, qui redoutait une humiliation pour sa confidente, dit avec empressement: Hlas! je ne fais point de pices de thtre, et mon plus beau rle est jou. Un regard de l'Empereur fit reculer madame R..., qui m'avoua qu'elle se sauva d'abord en courant jusqu' la dernire antichambre; mais bientt elle revint doucement se placer dans un dgagement intrieur, d'o elle pouvait entendre et o en effet elle entendit des paroles qui promettaient Josphine la certitude d'un attachement et d'une confiance ternels. Un assez long silence succda cette scne muette, l'Empereur le rompit le premier. Vous tes donc bien sre de cette femme, pour l'admettre dans une confidence si intime? --Oui, et dire vrai, l'affliction raisonne peu ce qui soulage; mon coeur est si triste, que je n'ai pas la force de me priver du plaisir de parler de mes peines. --J'coutais, j'ai tout entendu, je vous sais gr de tout; mais je n'aime pas que vous vous livriez ces sortes d'panchemens... Croyez-moi, au rang o vous et moi sommes levs, il est possible peut-tre de rencontrer un ami; mais il est prudent de ne voir que des valets de louage dans la plupart des gens qui sont bien plus du service de notre fortune que de notre personne. Si votre coeur a besoin de s'ouvrir, n'avez-vous pas un fils?... Le meilleur, le plus digne!... --Vous avez raison, dit Josphine, et vos observations me sont encore des tmoignages de votre attachement. --Josphine, cet attachement ne cessera jamais. --Je ne serai donc jamais malheureuse! rpondit l'impratrice, avec ce ton doux et pntrant dont elle savait le pouvoir... Ici Mme R... perdit le fil de la conversation; puis elle entendit l'Empereur rpter d'une voix presque caressante: Restez, restez toujours assez prs de moi pour que la distance ne devienne jamais une impossibilit pour le bonheur de vous voir. Mme R... n'entendit plus que des mots sans suite sur Jrme et Pauline. Revenue prs de Josphine quand l'Empereur fut parti, Mme R... tcha de reprendre la causerie interrompue; mais impossible. Le tte--tte imprial avait ranim des esprances. Josphine n'tait plus une femme qui souffre, mais une reine replace sur son trne, et je m'acquittai silencieusement de mon devoir. Oh! ajoutait le conteur, il faut en convenir, c'tait un drle de corps que notre Empereur; cependant je l'aimais assez. --Et moi je l'aime beaucoup, rpondit notre courrier. --Et vous le dites? --Pourquoi pas donc? Est-ce que a se commande? --Comme vous dites, cela ne se commande pas, reprit notre conteur. Je l'observais; le soupon me disait tout bas: C'est un agent provocateur; mais sa figure riante, ouverte, et mme l'lgance de ses manires, faisaient aussitt taire cette accusation. Je fus plus convaincue encore de mon injuste prvention, lorsqu' un relais un militaire en demi-solde vint parler notre voyageur, et lorsqu'au nom du gnral Mouton je le vis plir; je m'approchai en lui demandant s'il y avait quelques nouvelles craintes concevoir pour le gnral. Tout est fini, me rpondit-il d'une voix altre, le pourvoi est rejet. Cet homme bon et sensible tait un ami de Mouton-Duvernet. Il ne reprit point avec nous la voiture. Je le revis deux mois aprs Bruxelles: il me dit alors qu'il me connaissait depuis long-temps, qu'il avait t Marseille peu prs dans le mme but que moi, et qu'il avait cherch, dans le courrier, tenter ma prudence. Je l'ai revu dans l'un de mes voyages Londres; je l'ai revu encore en Espagne, et toujours pour quelque preuve de zle, de dvouement de glorieux souvenirs. Cet homme spirituel et bon a appris que je griffonnais mes souvenirs. Il m'a crit ce sujet, et m'a prie de ne le point nommer, dans ces Mmoires. Voici ce sujet sa prire: J'appartiens une famille qui regarderait comme une calamit en 1826 ce qui au commencement de 1815 faisait encore son orgueil et son espoir. Laissons-les comme ils sont. Contentons-nous de rester fidles au souvenir et au malheur. Je ne le dsignerai donc que sous le nom de Fez... Le reste de la route jusqu' Lyon se passa en cruelles rflexions, sur la nouvelle qu'on venait de nous donner. Le courrier qui avait connu le gnral Mouton lorsqu'il commandait Lyon, et qui ne tarissait pas en loges, en arrivant dans la cour de la poste, me dit vivement: Prenez-garde, car il y a de l'extraordinaire: voil un rgiment de mouchards. Je vis en effet beaucoup d'hommes qui rdaient autour des voyageurs qui arrivaient et partaient. Ils se sparaient et se runissaient en groupe. Notre voiture en fut bientt entoure. Je vis un de ces hommes me dsigner son acolyte. Je sautai lgrement hors de la malle. Vos passeports? --Ce n'est pas ici, je pense, qu'on les montre. Je loge aux Clestins; vous voudrez bien vous donner la peine de les y venir chercher, si toutefois vous en avez le droit. Il faut bien que l'air rsolu en impose aux gens qui font un vilain mtier; car cet homme se tut et se retira. Je me fis conduire l'htel, et envoyai de suite chez Mme de La Valette. Une heure aprs j'tais chez elle. Je rserve les dtails de notre entrevue au chapitre suivant. CHAPITRE CLXXII. Madame de La Valette.--Sdition de 1816.--L'ami du baron Larrey.--Retour Bruxelles.--Tourne officieuse.--Vision.--Affligeantes nouvelles.--Mort du duc de Kent.--M. de La Tour-du-Pin, ambassadeur de France prs le roi des Pays-Bas.--Le compatriote de Lemot. Je ne dois pas entrer dans les dtails politiques de la conspiration de Lyon, qui clata au mois de juin 1816. Je me bornerai aux remarques que je pus faire, ainsi que Mme de La Valette que je voyais assidment, sur l'intrt gnral qu'inspirait aux gens les plus honntes une insurrection qu'on pourrait appeler celle de la piti, mais d'une piti lectrique. Le mouvement de Lyon tenait uniquement aux sentimens d'intrt qu'inspirait le jugement du gnral Duvernet. Mme de La Valette tait courageuse, spirituelle et dcide. Elle prit son parti sur la rsignation de son mari. Mais quand je tchais de lui faire entendre qu'elle risquait son repos pour une impossibilit, elle me rpondait: Il n'est rien dont on ne vienne bout avec de l'or et surtout avec une volont. Il y avait quelques jours que je me prparais partir. Je ne voulais pas m'attacher des projets qui dpassaient l'amiti. Mme de La Valette tait une femme fort extraordinaire; souvent, en l'engageant tre prudente, ne pas hasarder des dmarches ni entretenir des relations qui pourraient lever des charges contre elle, elle ne faisait que prendre plus de rsolution les affronter: on et dit qu'elle se plaisait surtout dfier la fortune. Mme de La Valette voyait beaucoup de monde; nous tions au 28 mai, et ce jour-l il y avait eu chez elle une runion plus nombreuse qu' l'ordinaire. On m'apporta une lettre; elle tait de Sabatier. Comme il n'y pouvait avoir indiscrtion, je le nommai, et une des personnes prsentes me dit: Savez-vous s'il est parent du clbre Sabatier, chirurgien des Invalides, qui forma notre brave Larrey? Je lui dis ce que je savais, et sans dcider la question de la parent des Sabatier. Ce commencement de conversation nous amena parler beaucoup de l'intrpide baron Larrey. J'ai dit dj que M. le baron Larrey tait la providence de nos militaires blesss: il en tait aussi le dfenseur. Voici encore un trait qui me fut alors rappel, et que je me fais un devoir de ne pas omettre. Aprs les batailles de Bautzen, nos jeunes conscrits blesss, qui avaient fait leur apprentissage sur un si terrible champ de bataille, avaient t accuss d'une lche et volontaire mutilation: Larrey indign (et qui mieux que lui pouvait attester un courage dont il avait vu les preuves jusque sous la mitraille ennemie?), Larrey rassembla tous les chirurgiens suprieurs, et dmontra la glorieuse lgalit des blessures. Napolon, en lisant le rapport du jour, rendit justice au courage calomni, et surtout l'homme gnreux qui toutes ses autres vertus joignait encore le courage de dire la vrit. Ah! Monsieur, dis-je au compatriote du baron Larrey, l'humanit et la gloire lui doivent des autels! J'ai parcouru presque tous les pays o nos armes ont pass, et dans presque tous retentit ce nom du chirurgien en chef, ce nom pacifique et immortel. En Italie, Venise surtout, on n'en parle encore qu'avec attendrissement. Dans le Frioul, ses prodiges furent encore plus admirs. Mais le beau trait de cette vie d'hrosme et de bienfaits, c'est celui que le marchal Ney me raconta plusieurs fois: la bataille d'Aboukir, o Larrey donna, ainsi que le gnral en chef, ses chevaux pour le transport des blesss, c'est l qu'il opra le gnral Fugires, sous le canon, et que Bonaparte lui remit l'pe que Fugires lui avait offerte, en ajoutant au don des mots que l'avenir a rendus prophtiques[8]. Je parlais avec beaucoup de feu dans cette runion d'amis dvous la mme cause. J'y produisis l'effet que souvent j'avais produit avant la fatale catastrophe de 1815: c'est de me faire croire profondment initie aux secrets politiques, tandis que mon coeur et mon singulier caractre furent uniquement cause de ce que j'en appris pour ainsi dire par accident. La personne qui m'avait particulirement adress la parole au sujet du baron Larrey tait un riche propritaire des Hautes-Pyrnes, prs de Bagnires. Il tait parent par alliance d'un des Girondins condamns par les comits rvolutionnaires, et que le clbre Larveillire-Lepeaux accompagnait, dans un sublime dvouement, jusqu'aux pieds de l'chafaud. On parla et on s'inquita beaucoup dans cette soire du sort du gnral Mouton. Je crus deviner un projet de le soustraire sa sentence, et j'avoue que je m'y serais dvoue s'il n'et fallu que ranimer des souvenirs, stimuler un zle courageux, pour arracher un brave militaire la mort; mais je crus dmler d'autres intrts, d'autres vues, et le soir mme je prvins Mme de La Valette de mes apprhensions et de ma ferme rsolution de partir. Je serais fche, me dit Mme de La Valette, de vous retenir, d'autant plus qu'en partant vous pourrez me rendre des services qui n'ont rien de contraire aux rgles de conduite que vous vous tes imposes; vous ne refuserez pas de remettre plusieurs lettres que je ne veux pas envoyer par la poste, et que je ne peux confier qu' votre sre amiti. Je me chargeai de toutes; toutes taient confies ouvertes, et non seulement je n'en lus aucune, mais, aussitt remises, j'oubliai l'adresse. Ces lettres me firent faire de singuliers dtours, et il fallut ma grande habitude de courir en voiture, cheval, en diligence et en poste, sur les grands chemins, pour ne pas prendre en ennui mes courses de Paris, d'o il me fallut aller en premier au Bourget, Verte-Feuille, Soissons, Laon, Avesnes, d'o enfin je me rendis Mons, et de l Bruxelles. J'arrivai dans cette dernire ville le 18 juillet, malade de corps et d'esprit, et presque folle de l'accumulation de tant de souvenirs, et, malgr mon caractre rsolu, dans un accablement mortel; je me mis au lit dans cette disposition d'esprit o _Macbeth_ dit que _l'homme le plus fort est charge lui-mme_. Je restai sans fermer l'oeil jusqu' prs de deux heures; enfin, endormie de fatigue et de souffrance, j'avais pleur, pri, en pensant ma bonne soeur Thrse et aux peines que Lopold aurait prouves la lecture de ma lettre, qui lui avait appris ma prsence prs de lui et mon dpart sans le voir. Je ne puis attribuer qu' ce chaos d'agitations le rve terrible qui prcda mon rveil... Je me crus au bras de Lopold, dans un souterrain peine clair par quelques lampes. Une runion nombreuse d'hommes vtus bizarrement l'encombrait; ils parlaient entre eux; Lopold me serre vivement dans ses bras, puis me repousse loin de lui; le groupe d'hommes se spare, et au milieu parat un piquet militaire; je veux m'lancer au devant de Lopold, je ne puis... Mes cheveux se hrissent, ma langue glace me refuse un son; une dtonation me fait tomber et me rveille; ma lampe de nuit tait teinte, et je n'eus ni la force ni le courage de me lever pour la ranimer; j'aurais craint de heurter un cadavre... ce moment, l'horloge de Saint-Gudule sonna cinq heures... Ah! me dis-je, touffant de sanglots, le jour est si peu avanc, ce n'est qu'un rve... Oui, Dieu de misricorde, faites que ce ne soit qu'un rve et non un pouvantable pressentiment... Cinq heures... Oh! non, non... J'tais rellement veille, le jour commenait poindre travers les volets et les doubles rideaux; tout coup il passa comme un nuage devant mes yeux, et il me sembla entendre une voix, une voix chrie, bien connue, murmurer 7 heures, 7 dcembre... Je jetai, non pas un cri d'effroi, mais une plaintive prire; mon garement fut tel, que je tendis les bras, que j'invoquai une ombre adore, une ombre illustre... Je n'ai eu que bien rarement le soulagement de perdre connaissance dans une grande douleur, mais j'prouvai un anantissement si total aprs cette terrible motion, que lorsqu' huit heures la servante m'apporta le djener, elle recula d'pouvante, en jetant les yeux sur mon visage ple et altr, et m'en demanda la cause. Il me fut impossible de lui rpondre autrement que par des larmes. Cette fille tait bonne, les Franais taient trs aims en Belgique, surtout Bruxelles; je passais pour une veuve de militaire, mort Waterloo; cette fille se mit prs de mon lit, me prodigua tous les soins d'un intrt touchant. La pauvre Marianne ne pouvait prvoir qu'elle manquerait le but, en me donnant des nouvelles arrives de France, qu'elle supposait tre ma patrie, et elle me remit une lettre qui m'apprenait l'arrestation de mon imprudente amie madame de La Valette[9]. La lettre tait du compatriote du baron Larrey; il me mandait d'tre sans aucune inquitude, qu'il tait sr de la non-participation de son amie l'insurrection, et que je pouvais compter sur une prochaine lettre qui m'annoncerait la mise en libert. En effet, quinze jours aprs, une seconde lettre de la mme personne en renfermait une de madame de La Valette elle-mme, o elle m'annonait son acquittement et sa rsolution de partir pour l'Amrique. Je vous trouverai Bruxelles avec mon mari et mes enfans; nous nous exilons tous, m'crivit-elle; hlas! que n'avons-nous pu y conduire l'infortun Duvernet; vous savez, sans doute, que le conseil de guerre le condamna mort, que le conseil de rvision a confirm la sentence et qu'elle a eu sa terrible excution le 19 juillet, _ cinq heures du matin_... Mouton-Duvernet est mort avec le courageux sang-froid du champ de bataille, et la fermet nergique qui brilla dans son discours la tribune nationale, et qui fut cause de sa condamnation. Mon amie, venez avec nous, nous voguerons en famille vers les libres rivages du Nouveau-Monde; votre coeur y trouvera des souvenirs et votre esprit des inspirations sous le toit hospitalier des proscrits. Dans quinze jours nous vous embrasserons Bruxelles. J'avais lu machinalement la fin de cette lettre, car le rcit de la mort de Duvernet m'avait absorbe. J'tais seule, assise au secrtaire. Je ne rougis pas d'avouer que cette singulire concidence d'une catastrophe avec un rve encore prsent me causa une sorte de terreur qui me fit fermer les yeux et rester immobile, comme si j'eusse craint de voir autour de moi... Heureusement qu'on vint, en portant les lumires, me rendre moi-mme... Je passai plusieurs jours sans sortir; je n'avais encore donn aucune de mes connaissances avis de mon arrive Bruxelles; j'avais mme pouss cette ngligence ne pas m'informer du duc de Kent: j'eus la douleur d'apprendre qu'il tait alit et fort dangereusement malade. Ce chagrin me fit sortir de mon apathique lthargie. L'ide qu'une mort prmature allait frapper cet homme si bon, si bienveillant et si aimable, me causa une agitation nouvelle qui sauva peut-tre ma vie et ma raison, en me rendant le bienfait des larmes. Si la femme clbre qui a peint d'une manire si touchante les souffrances de l'infortune Lavalire; si madame de Genlis a raison en disant: _que toutes les larmes viennent du coeur, et que pleurer c'est aimer_, j'aimais le prince anglais; car sa mort m'a fait verser des pleurs, et, je puis l'assurer, sans que mon intrt y entrt pour la moindre chose. Hlas! les belles qualits de l'me sont si rares, que les voir enleves la terre, dans la personne de ceux qui les possdent, peut causer des regrets plus dsintresss et plus purs que les regrets de l'amour. Mon plus pnible sentiment, pendant la cruelle maladie du duc de Kent, tait qu'il ignort la part que mon coeur prenait ses souffrances. Hlas! de bien vives inquitudes vinrent y donner le change; mais il me faut un moment revenir sur mes pas. Dans mes nombreuses tournes en France, j'avais eu le bonheur d'tre utile une honnte famille d'Amiens, o M. de La Tour-du-Pin tait alors prfet. Cette famille, reste trs royaliste, avait prouv je ne sais quelle difficult avec un employ subalterne. Bien qu'il ne ft pas encore question alors de la cause des Bourbons, ces bonnes gens se figurrent que le prfet, fils d'un noble pre dont la tte tomba sous la hache rvolutionnaire[10], et proscrit lui-mme, ne svirait pas contre d'anciens serviteurs de Louis XVI; mais l'employ eut le dessus, et il assura que M. de La Tour-du-Pin tait trop zl serviteur de Napolon pour manquer un devoir de dvouement; et soit que le prfet ft ou mme ne ft nullement instruit de la vrit, les pauvres braves gens en furent pour le regret d'avoir compt sur sa protection. L'employ avait rpt qu'il n'y avait pas en France un prfet plus zl pour l'Empereur que M. de La Tour-du-Pin, et je trouverais cela naturel et honorable, car cela tait de la reconnaissance, pour l'homme qui lui avait rendu une patrie. J'prouvai je ne sais quelle satisfaction quand je sus que M. de La Tour-du-Pin tait nomm ministre de France prs le roi des Pays-Bas. Le moment o il arriva Bruxelles tait bien critique pour quelques Franais proscrits. Toutes ces infortunes trouveront, me disais-je, auprs de lui aide et protection. Il est une piti que dans tous les partis les nobles coeurs peuvent ressentir; et la compassion peut toujours s'accorder avec les devoirs. J'tais donc fort contente de l'arrive de M. de La Tour-du-Pin, et avec ma malheureuse irrflexion me voil crivant, implorant, recommandant auprs du nouvel ambassadeur. Il me semblait que j'allais tre utile tous mes compatriotes. Ces belles esprances s'vanouirent bientt, et peut-tre fut-il heureux pour moi de rencontrer un ami dont la prudence calma mon empressement en m'assurant, sur des tmoignages irrcusables, que M. de La Tour-du-Pin paraissait tellement pntr du besoin de constater son dvouement au nouvel ordre de choses en France, que nos exils quels qu'ils fussent ne devaient compter que sur eux-mmes. --Vous croyez? --J'en suis trop certain. --Ah! mon Dieu! je ne pourrai donc rien pour mes amis! fut la pense qui vint m'accabler. J'avais cd le logement o j'tais descendue lors de ma premire arrive de Paris, deux officiers dont l'un tait parent de Lemot qui avait fait mon portrait[11]. Il m'en avait parl, et son amiti avec un homme dont j'avais t l'amie m'inspira un intrt d'autant plus sincre que l'objet en tait plus plaindre. Ce militaire, jeune encore, laissait en France une femme qu'il adorait trop pour lui faire partager son exil, et il n'avait pas assez de force d'me pour se consoler de son absence. Cet officier allait partir pour Anvers avec un compatriote. Je les avais vus un moment la veille. Je ne rendrai jamais l'effroi dont nous fmes saisis, en trouvant, au lieu des personnes que nous allmes visiter ensemble, ce billet: Nous serons embarqus quand vous recevrez cet avis. Nous sommes bien aises de ne vous avoir jamais instruite du vritable motif de notre sjour Bruxelles. Recevez nos remercmens du reste de vos soins obligeans. FERDINAND D***. Ah! dis-je, ils sont arrts, et ce billet est une sauvegarde imagine contre le soupon de complicit dans quelque conspiration imaginaire. M. *** me calma de son mieux; mais on nous observait dj. Je le priai de me quitter. Ne nous attirons pas les honneurs de la perscution, me dit-il; promettez-moi d'tre prudente. Il avait fait venir son cabriolet la porte, et me fora de me laisser reconduire mon htel: ce que je fis. Mais je lui promis aussi d'tre fort tranquille, fort circonspecte, de dner dans ma chambre, de ne pas sortir. Cela et t sage, raisonnable; je n'en fis rien, et l'on verra dans le chapitre suivant les nouveaux et fcheux effets de mon malheureux caractre. CHAPITRE CLXXIII. La table d'hte.--L'tranger mystrieux.--Dispute militaire avec des Anglais.--Dtails sur Napolon.--Surprise nouvelle de Paula. En rentrant l'htel, j'avais trouv tout le monde dans la cour, rassembl autour d'une diligence. Je m'approchai aussi pour voir descendre les voyageurs: il y avait plusieurs Anglais. La douleur que j'avais prouve de la mort rcente de l'aimable frre du roi d'Angleterre adoucissait beaucoup ma prvention et, il faut le dire, ma haine contre les vainqueurs de Waterloo. Aussi, quoiqu'il y et rellement de ces caricatures britanniques qui, malgr leur gravit, provoquent un rire difficile rprimer, je m'abstins de l'hilarit gnrale. L, parmi ces voyageurs, il se trouvait, avec deux ou trois autres personnes, un vieillard du plus vnrable aspect. Les cheveux blancs font sur moi un subit et invitable effet. L'tranger m'observait avec une curiosit bienveillante: il s'tait approch de moi, et cherchait entamer la conversation. Comme j'tais sous mon vtement d'homme, il me donna le titre de Monsieur. Je le remerciai du respect qu'il portait mon travestissement. Mais, lui dis-je, ayant droit de le porter, et nul motif pour me cacher, je vous prie de m'appeler Madame. --En vrit, malgr la douceur de votre organe, je ne vous ai point prise pour une dame; d'ailleurs je vous ai vue toucher des pistolets. --Et mme un sabre; c'est mon petit arsenal ambulant. --Vous avez donc fait la guerre? --Non... mais j'ai assist aux ftes de la gloire. --Ah! je crois comprendre; vous tes l'pouse de quelque officier suprieur? vous restiez en arrire de l'arme? --J'tais avec les Franais, et je vous prie de croire que je n'y tais pas avec des gens qui restaient en arrire. --Pardon, me rpondit l'aimable vieillard, je me reproche l'motion que je vous ai cause; vous m'intressez singulirement. Vous avez donc rellement assist des batailles? -- quatre: Eylau, Leipsick, Mont-Saint-Jean, et la campagne de France. --Ah! me dit-il, j'ai perdu mon fils dans cette dernire campagne! --Consolez-vous, pauvre pre, votre fils est mort sur le lit des braves! --tes-vous ici depuis quelque temps, me demanda-t-il, en me remerciant par une lgre pression de la main du regret que je venais de lui exprimer. Vous connaissez Ney; je le vois la manire dont vous en parlez. Savez-vous que son fils est ici? --Oh! oui, je serais bien heureuse de voir le fils du hros qui sauva tant de Franais dans cette fatale campagne de Russie, de celui qui redevenait soldat en restant gnral! Ah! je veux voir le fils de Ney et lui dire: Si les regrets et le sort vous conduisent en d'autres climats, n'oubliez jamais la France! que jamais d'autres drapeaux ne reoivent vos sermens! Vivez digne de votre illustre pre, et conservez le droit de rpter avec un orgueil patriotique: Le sang dont je sors a coul pour la France. La maison aurait pu crouler, qu'anime comme je l'tais je n'aurais rien entendu. La foule des voyageurs s'tait augmente, et l'on se mit trs-bruyamment table. Le hasard malheureusement me plaa ct d'un de ces nombreux Anglais venus pour visiter le champ de bataille de Waterloo: il parlait exclusivement sa langue avec ses compatriotes; mais j'en savais assez pour que la conversation et son triste sujet me causassent une nouvelle impatience. Je n'y tenais plus, et voulant viter un clat, je fis un mouvement pour me lever. L'tranger n'avait pu se mprendre sur l'impression que produisaient sur moi tous ces discours; mais ne sachant pas l'anglais, il me retint pour me demander: Mais quels sont ces discours? --Un indigne tissu de mensonges, m'criai-je haute voix, en me levant et en dsignant les Anglais. Je dois l'avouer leur loge, en reconnaissant une femme dans l'auteur de cette violente sortie, ils se conduisirent avec un honorable sentiment de convenance et de respect. L'un de ces Messieurs m'adressa la parole en anglais; les autres me regardrent avec curiosit. --Je comprends l'anglais; j'accepte vos excuses, rpondis-je, et vous prie de recevoir les miennes sur un mouvement dont je n'ai pas t matresse. Mais des militaires, des gens d'honneur doivent-ils oublier le respect d la valeur malheureuse? Vous tiez, dites-vous, dimbourg au 18 juin, et moi, Messieurs, j'tais Waterloo. Jugez donc qui de nous a le droit de parler des faits de cette mmorable journe? Tout le monde me regarda avec tonnement. Les Anglais se levrent, me salurent respectueusement, l'exception d'un seul, la figure blafarde, la plus ridicule tournure. Il n'tait pas du tout content de moi ni de ses compatriotes. Je me retirai dans ma chambre; elle tait au premier, et donnait sur la cour. Mon blond ennemi, car l'Anglais boudeur tait blond, se promenait en long et en large. Je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer ses regards de colre. Il commenait me beaucoup ennuyer, et j'allais descendre le lui dire, quand mon aimable vieillard vint frapper ma porte, et me demander la permission d'entrer. Soyez assez bon, lui dis-je, pour ne pas me condamner sans m'entendre; vous ne sauriez croire combien j'ai besoin de penser que vous ne me dsapprouverez pas. Il me rassura, me faisant toutefois sentir mon imprudence, et m'engageant plus de circonspection. Je le lui promis; on va voir comment je tins parole. Il me proposa de faire un tour sur le port; j'y consentis. Chemin faisant, il me demanda la permission d'entrer un moment chez un ami o il tait certain de savoir si le fils du marchal se trouvait Bruxelles ou non. Je l'en priai, et me promenai en l'attendant. Du plus loin que je l'aperus revenant, je m'criai: H bien? --Il est parti hier; il est en sret. Ce mot, en me laissant supposer l'existence d'un pril, ne me fit sentir que le bonheur d'y voir drob le fils du marchal par son prompt loignement, et oublier mon regret de ne point le voir. Nous dcidmes d'aller au petit thtre du parc. Ne parlez pas haut, me dit M. Brihaut, et je dfie qu'on vous connaisse. Si je rencontre quelque ami, vous serez un jeune Sudois, ne sachant ni le franais ni le flamand. Je cdai cet obligeant empressement pour me distraire. En entrant dans le parc, j'aperus au milieu de cinq ou six jeunes gens l'Anglais en question. Sitt qu'il me vit, son visage ple et insignifiant s'anima. Il s'approcha des jeunes gens, leur parla en assez mauvais franais de ses fureurs politiques; le mot de Waterloo retentit mon oreille. Un jeune Franais l prsent mit dans la discussion toute la prvention du parti qu'il aimait, et l'Anglais toute l'injustice de la haine nationale, et celui-ci ne profrait pas une parole sans me regarder, comme pour me braver. M. Brihaut voulut m'entraner, et j'allais cder ses sages observations; mais il tait crit l-haut que je n'chapperais aucune extravagance. L'Anglais me voyant m'loigner me poursuivit de cette nouvelle apostrophe: Quoi! vous ne pensez pas que lord Wellington soit le plus grand gnral de l'Europe? --Votre Wellington d'un mot pouvait sauver un hros; mais ce mot, il ne l'a pas dit. --Vous parlez de Ney; lord Wellington a bien fait de ne pas prendre piti de son crime. Rapide comme la pense, je m'lance vers l'Anglais, et lui applique un soufflet qui, la surprise et la force du coup, fixe mon adversaire sur la place. Jamais, m'criai-je en le regardant avec fiert, un Anglais ne prononcera, du moins en ma prsence, une si barbare brutalit. On fit cercle autour de nous. M. Brihaut montrait une vive inquitude et voulait m'entraner. L'Anglais s'tait relev et prononait le mot de _boxer_. Ma voix avait trahi mon sexe, et tout ce qui tait l se moquait du brave. Eh bien, puisque je ne puis me battre, _moi_, _elle_ doit me faire des excuses. --Des excuses! poltron que vous tes; ne profitez pas du prtexte, et vous verrez si je fais bien les honneurs de mon habit. Si vous prfrez garder le soufflet, qu'il vous apprenne mieux parler des militaires franais, respecter le malheur et la gloire. ce langage et la vhmence de mon action, l'auditoire resta muet. L'Anglais rpta le mot _boxer_. Alors un rire gnral clata, et, profitant du brouhaha qu'on faisait autour du pauvre champion britannique, je m'loignai lestement du champ de bataille; mais, comme mes extravagances ne peuvent se faire demi, j'eus soin, auparavant, de jeter ma carte dans le chapeau de mon ennemi. J'tais dans une agitation terrible. Le bon M. Brihaut employait vainement son loquence pour me calmer. Je devrais partir ce soir, me dit-il; mais vous m'inquitez. Comment, avec une figure si douce, se conduire en vritable _virago_! --Je fais mon possible pour la calmer; mais avec cet habit cela m'est impossible. --Eh bien, me dit l'aimable vieillard, avec un calme comique, alors on garde ses jupons. --En jupons mme je n'entendrais pas impunment offenser la gloire franaise, ni surtout d'illustres mnes. --Allons, allons, n'en parlons plus, calmez-vous; car s'il est impossible de vous donner raison, il est trop difficile de vous gronder; puis si la tte est un peu trop vive, le coeur est excellent. Mais, enfin, si vous eussiez rencontr dans l'Anglais, au lieu d'un boxeur, un spadassin? --Ah! mon ami, malheureusement, ayant reconnu mon sexe, aucun homme n'et accept la partie, et voil ce qui est dsesprant. J'avais mis cette rponse toute la sincre expression d'un regret qui parut au bon et calme M. Brihaut le comble de l'extravagance. Quoi! s'il et accept, vous eussiez eu l'audace de vous battre l'pe, au pistolet? risquer d'tre estropie? --J'aurais risqu tout cela, mme en laissant, comme agresseur, le choix des armes. Je vous assure que je fais ce que je puis pour viter ces extrmits; mais quand le hasard ou mon caractre m'y entrane, prendre le parti de la prudence est un effort impossible. Alors je lui contai mon aventure avec le jeune officier de la garnison de Lille. Mais, en vrit, vous prirez par les armes! --Que le ciel vous entende, Monsieur, et que ce soit en dfendant la mmoire de ceux que j'ai aims! et je croirai bien dignement mourir. Et le bon M. Brihaut d'admirer celle qu'il venait de rprimander tout l'heure. Malgr l'heure avance, nous continumes une promenade qui durait depuis si long-temps, et qui avait t marque par une bizarre vicissitude qui nous entrana dans le rcit de toutes les aventures de ma vie passionne, auxquelles, l'me du vieillard semblait sympathiser d'une manire inquite et sombre, surtout quand mes aveux touchaient aux vnemens politiques. Le froid, la fatigue, l'motion, la vue surtout de cette tte blanchie qu'animaient jusqu' l'exaltation les rminiscences d'un pass qui semblait avoir agi sur sa destine, tout cela finit par me jeter dans un saisissement de suppositions l'gard de mon cavalier sexagnaire: je croyais voir en lui quelque grand criminel, jug tel par la partiale politique, ou du moins quelque tre bien malheureux. Je lui exprimai ma pense avec toute la franchise de la douleur, en lui demandant qui il tait pour tre initi dans les secrets dont il m'avait fait l'aveu. Je suis, me rpondit-il, un homme malheureux, sur qui pse une horrible destine. J'tais parvenu, force de rsignation, supporter le poids de mes souvenirs; mais votre rencontre et tout ce qui vient de se passer me rappelle un pass si prs encore et trop brillant dans son existence, trop terrible dans sa fin, pour qu'il puisse n'tre pas toujours prsent ceux qui furent attachs cette fabuleuse et tragique fortune du prisonnier de Sainte-Hlne. Ma destine a touch de trop prs cette destine, pour avoir pu s'en dtacher sans dchiremens. Mon fils tait officier suprieur dans les lanciers de la garde. Un autre de mes enfans est mort au service de Napolon. Ce n'est pas lui que je pleure; c'est mon Henri, mon an, victime d'une passion terrible, mort la fleur de son ge, pour avoir voulu venger son honneur bless, frapp par les mains du lche suborneur de sa femme. Oh! oui, je suis bien malheureux! Une pense soudaine, une illumination terrible sembla me montrer dans le vieillard le beau-pre de l'infortune Paula, et cette espce de rve tait une ralit. Dans l'effusion de mes ides et de mon intrt, je racontai au dsespoir de ce pre comment j'avais rencontr Paula, dont je peignis les remords, en parlant d'un manuscrit et d'un portrait qu'elle m'avait donns en signe de repentir et d'amiti. Le vieillard me demanda comme une grce de lui cder l'un et l'autre. Il m'avoua que tous ses voyages avaient pour objet la recherche de Paula; qu'il comptait se rendre Londres dans l'espoir de l'y trouver enfin. Je lui donnai tous les renseignemens ncessaires pour Marseille, Aix et la Sainte-Baume, et il rsolut de prendre cette route sans dlai. tout ce que je racontais de Paula, le pauvre M. Brihaut passait par l'alternative des sentimens les plus dchirans. Au lieu de courir les grands chemins en plerine, c'est prs de moi que Paula aurait d chercher un refuge. N'tait-elle pas sre d'tre accueillie par le pre trop indulgent qui cacha ses premires erreurs? Nous reprmes lentement le chemin de l'htel. M. Brihaut, aprs avoir vu le portrait de Paula, et bien convaincu que la plerine n'tait autre que la belle-fille qu'il cherchait, fit retenir sa place pour le lendemain. Je pleurai avec lui, et lui promis le manuscrit et le portrait, quoique j'y attachasse du prix. Mais je ne le lui remis pas avant d'avoir copi la _nouvelle Polonaise_, qui m'avait le plus intresse, et plus encore quand M. Brihaut m'et assur que Paula descendait par les femmes de l'infortune Odeska, dont bien jeune encore sa plume facile et lgante avait crit la vie malheureuse. M. Brihaut, en change du sacrifice que je lui fis, me fora d'accepter une fort belle montre. Mais ce que j'estimai bien au-dessus du prsent, ce fut la confidence qu'il me fit, la lettre qu'il me donna pour une dame Fanny Brouann, dont il peignait l'me comme semblable la mienne pour son enthousiasme militaire. Nous convnmes de quelques moyens srs de correspondance. Il me donna trois autres lettres, et nous nous quittmes. De toutes les confidences que M. Brihaut venait de me faire, celle qui m'occupait le plus se rapportait un Franais arrt Bruxelles, mis en libert par la protection de l'ambassadeur, M. de La Tour-du-Pin; quoiqu'il et t accus, comme d'autres Franais, d'avoir pris part une espce de conspiration. M. Brihaut tait persuad que la disparition de quelques amis dont je lui avais alors parl tenait aux rvlations fausses ou vraies de cet homme, et il m'avait prie de le tenir au courant. J'avais reu une lettre qui hta mon dpart pour Anvers, et je fis aussi retenir ma place pour le lendemain dix heures. Je ne pus fermer l'oeil de la nuit, et j'en passai une grande partie copier le fragment du manuscrit de Paula, avant de le remettre son beau-pre, que je regardais ds ce jour comme un ami, aprs tant de confidences qui toutes taient en rapport avec ce pass qui avait tant boulevers ma jeunesse, et qui allait encore par le souvenir me rejeter dans un ddale de nouvelles vicissitudes. CHAPITRE CLXXXIV. La route d'Anvers.--La veuve du soldat.--Je perds le manuscrit de Paula.--Arrive Anvers. Rien n'est beau comme la route de Bruxelles Anvers, surtout pendant trois ou quatre lieues. En allant prendre ma place, je reconnus que c'tait en plein air que je ferais mon voyage, car la place qui m'tait rserve dans le cabriolet ne me tenta nullement. Le conducteur avait cd la sienne, et je me serais trouve entre un sminariste de Malines et un brasseur dont l'embonpoint avait toute l'effrayante circonfrence d'une des futailles qu'il employait pour son far. Je grimpai donc lestement sur l'impriale: un sige commode, dossier lastique; personne que le conducteur qui je payai deux places pour n'avoir pas l'accident de quelque nouveau voyageur, et me voil contente comme si j'avais t en poste dans la berline ou la calche la plus confortable. Une fois hors la porte de Laeken, les postillons mirent leur vigoureux attelage au train de poste, et je ne saurais dire quel singulier plaisir j'prouvai tre ainsi comme entrane dans les airs; mais je me rappelle que je pensais que si dans cette position j'eusse pu transmettre mes motions au papier, je n'aurais jamais crit avec plus d'abandon et de verve. que de souvenirs amers et de rves dlicieux encore! Mon coeur, au lieu de repousser les premiers, s'y livrait avec cet avide besoin de m'accuser moi-mme, que je ne puis appeler encore qu'une douloureuse jouissance. peu de distance du chteau de Laeken, la route aboutit au chteau qui avait appartenu M. Van M***. Que de fautes, que de malheurs aussi s'taient placs entre l'heureuse poque de ma jeunesse, o bien imprudente dj, mais non criminelle encore! j'entrais dans la vie entoure de la considration que donnent la richesse et un nom respectable... Oh! comme mon coeur s'oppressait la vue de ces promenades, de ce jardin o je formais tous les projets d'un long et brillant avenir... Aujourd'hui il s'tait accompli, cet avenir, avec des peines que l'imagination elle-mme n'et jamais pu rver; et seule, dchue de tous mes titres au respect, enchane par mon coeur toutes les chances d'un imprudent dvouement, je passais ignore, et heureuse de l'tre, devant la somptueuse demeure o j'avais rgn en souveraine. Mes larmes coulrent; mes regards se portent une fois encore vers la grille de Schoonzigt, et s'arrtent avec surprise sur un groupe de pitons dont la prsence excite bien naturellement mon intrt. Un petit garon de quatre ou cinq ans, beau comme l'enfance heureuse, devanait de quelques pas une femme d'une taille leve, qui en portait sur son dos un plus jeune encore. Nous touchions une monte, et je pus mon aise observer. Le petit bonhomme tait en uniforme de grenadier enfantin. C'est, me disais-je, quelque veuve qui, aprs nos temps de victoires et de revers, regagne, prive de son appui, le village o elle vcut heureuse. Je ne me trompais pas. Je brlais d'envie de causer avec cette jeune femme. Dispose comme je l'tais, je ne pouvais laisser chapper cette occasion de m'attendrir; et cependant comment m'y prendre?... Mais, me disais-je, les mres sont toujours sensibles aux loges qu'on prodigue leurs enfans. Conducteur, m'criai-je, faites-moi descendre. --Au pont, Madame. --Non, ici, et l'instant. Me voil balance ct de la diligence, perdant le point d'appui, et sautant au moins de moiti de la hauteur. Je me fis un mal affreux au genou; mais j'allais satisfaire ma curieuse envie. Je fis aussitt mon plan de ne reprendre la voiture qu' l'auberge prochaine, et d'aborder la mre du joli enfant. Vous me paraissez fatigue; voulez-vous, Madame, que je vous aide porter votre joli fardeau? Je mis dans cette offre tout ce que ma voix a jamais pu avoir de douceur, et j'eus la joie de voir qu'elle n'avait pas perdu tout son charme. La pauvre jeune femme me rpondit: Mon Dieu! Madame, votre habit m'a trompe; mais votre voix me rassure. Ah! j'ai besoin de piti pour mon pauvre petit Louis. Vous permettrez bien que je me place dans la voiture avec mes enfans; ils ne sont ni mchans ni importuns; ma petite Caroline dort souvent, et Louis est sage. Ah! mon Dieu, que c'est heureux; car je n'aurais jamais pu arriver chez nous pied. Prenez mon bras, vous allez djener avec moi, et nous monterons ensemble dans l'intrieur s'il y a place, ou vous avec votre petite; laissez-moi arranger cela. Je tenais le petit garon d'une main et donnais l'autre bras sa mre, et nous cheminmes jusqu' l'auberge prochaine o je devais retrouver la voiture. Une fois arrivs l, mon costume lgant contrastait trop avec la propret dcente, mais pauvre, de ma petite famille improvise, pour ne pas nous attirer l'importune curiosit de toutes les auberges; je m'en inquitai peu et m'emparai d'un coin de table que je fis charger d'une ample provision de gteaux. Je me trouvai heureuse, dans mon exil dj ncessiteux, de possder un reste de capital qui me permettait de ces largesses bien simples et cependant efficaces pour qui est plus malheureux que nous, et, cette fois encore, j'prouvai combien il est facile de faire beaucoup de bien avec peu de chose; car je suis sre que les bndictions de cette veuve s'lvent encore souvent pour moi, si elle existe, et il ne m'en cota pas le prix de la plus mince fantaisie, pas quatre napolons pour procurer presque de l'aisance une pauvre veuve. J'appelai le conducteur et lui demandai s'il y avait place dans l'intrieur. Oui, Madame, car je vous avais promis de vous sauver de l'impriale. --Mais l'impriale aussi m'est ncessaire pour cette jeune femme et ses enfans. Cet homme me regarda et me dit d'un air pntr: C'est bien a, Madame; c'est une bonne action, j'en veux ma part; si vous le voulez bien, je ne prendrai que moiti de mon prix.--Brave homme, votre pour-boire y gagnera. Au moment o nous allions monter, une grosse femme richement, mais _follement_ vtue, vint regarder du haut en bas ma protge, et, se plaant son aise, dit au conducteur qu'elle pensait bien qu'il n'allait pas laisser monter ct d'elle _cette mendiante_; un vieux prtre, qui allait monter comme nous dans la voiture, rprimanda avec une touchante bont la vilaine femme. La voiture se ferma sur ce sermon qui en valait bien un autre, et nous partmes. Je ferai grce mes lecteurs des plates durets que la vieille mgre murmurait entre ses dents; mais je me rappelle encore le langage doux et affectueux du vieillard respectable, qui encouragea la pauvre veuve nous conter sa courte, mais touchante histoire. La grosse et riche Anversoise avait beau se dplacer, se plaindre de la mauvaise compagnie, en face de qui s'y connaissait mieux qu'elle, le vieil ecclsiastique n'en tint pas plus de compte que moi, et accablait la veuve de questions pleines d'intrt. Homme respectable et bon, avec quel attendrissement je vous coutais; avec quelle vnration j'observais cet extrieur o tout annonait la modicit des moyens pcuniaires, tandis que dans vos traits vnrables, dans vos paroles consolantes, respirait une me remplie de toute l'immense charit de l'vangile. Avant de rapporter l'histoire de la veuve du soldat, je ne puis m'empcher de rendre ma conversation avec le bon prtre. Vous me paraissez, Madame, connatre et faire cas de cette famille. --Connatre comme vous; mais en faire cas, certainement. Alors la veuve lui raconta notre rencontre; le bon vieillard me serrait la main d'un air touch; il ajouta cependant: Je suis fch de vous voir sous un costume qui me choque toujours comme un mensonge et une imprudence. Ma chre dame, avec un coeur comme le vtre, rempli d'une douce charit pour le prochain, pourquoi gter par des dehors dfavorables la bonne opinion que vous mritez? Pardonnez mon zle, mais la dcence, la religion et la morale, dfendent galement ces travestissemens. Le besoin que je sentis de l'indulgence de ce respectable ecclsiastique me rendit sans doute loquente fournir mes excuses, car il me dit: J'entre dans votre logique, la franchise respire dans vos aveux, et vos bonnes actions plaident pour l'innocence de cette habitude. La grosse femme tait au dsespoir, et j'avoue que j'avais plaisir sa peine. Il y a, en gnral, une certaine joie voir la sottise en colre et l'orgueil dsappoint. Il se trouva, par un heureux hasard, que mon excellent cur allait un village situ tout prs du hameau de la veuve, et il s'offrit pour la conduire chez sa mre, quand la voiture arriverait la sparation des routes. La veuve, touche de tous les procds dont elle venait d'tre l'objet, accepta en ajoutant que son mari, Franais de naissance et de coeur, avait t tu dans la dernire campagne. Je n'avais que quatorze ans, nous dit-elle, lorsque l'Empereur vint avec Marie-Louise Anvers, o je tenais la maison d'une de mes tantes; ce n'tait que joie, ftes et plaisirs. Louis servait dans les soldats de la garde. Vous savez ce qu'tait alors dans les familles un militaire franais; ma tante, comme tout le monde chez nous, les aimait. Louis me demanda pour femme et obtint la permission de l'Empereur mme, ce qui tait un honneur, au moins; je partis avec lui, heureuse et fire; je l'ai suivi la dernire campagne d'Allemagne; mon petit Louis et Henriette sont enfans de troupe, mais enfans lgitimes (avec un regard fier sur la grosse femme), et quoique je retourne mon village, pauvre et bien malheureuse, j'y reviens comme une honnte femme, et mon petit Louis pourra regarder mme un prince sans rougir; au village, avec un peu de travail, notre existence sera possible; mais, Madame, j'aurais eu de la peine m'y traner. De grosses larmes avaient accompagn ce rcit simple et vrai de la bonne veuve. Le compatissant ecclsiastique ranima le courage de la veuve, en lui promettant son fidle intrt. L'homme de Dieu, j'en suis sre, a tenu sa parole. Quand je priai la veuve de me permettre de lui offrir quelques secours, j'eus besoin de l'entremise de la voix respectable qui venait de parler, pour combattre et vaincre la gnrosit de son refus. l'avant-dernier relais, la belle orgueilleuse nous quitta; alors le bon prtre nous expliqua plus librement ce qu'il comptait faire pour la petite famille. Avec quel plaisir j'coutais ses charitables projets! combien je regrettais de n'tre plus assez riche pour pouvoir dire: Acceptez, digne serviteur d'un divin matre, acceptez cet or pour vos pauvres, si bien confis votre humanit! Mdicamens pour la mre malade, l'ducation du petit Louis, du travail, il promit tout, et j'ai su qu'il avait beaucoup plus tenu encore qu'il n'avait promis. En nous sparant, ce respectable vieillard joignit aux exhortations pleines de sagesse qu'il me fit des loges que le peu que j'avais fait ne mritait pas; mais ils me flattrent venant d'une bouche si pure. La jeune mre reprit son doux fardeau; le petit Louis, charg des dpouilles militaires de celui qui lui avait donn la vie, sauta gaiement en avant vers l'humble berceau de sa mre qui suivait lentement, appuye sur le bras de son digne protecteur, en me prodiguant encore au loin les signes de sa reconnaissance. Nous avions encore trois lieues faire. tant seule dans l'intrieur, j'aimai mieux reprendre ma place au-dessus. Le temps tait fort beau, et, l'me rafrachie par une bonne action, je jouis dlicieusement des douceurs d'une belle soire. Depuis le changement qui avait spar la Belgique de la France, partout dans les villages catholiques on voyait des processions, des plantations de croix, et par les routes beaucoup de plerins; l'aspect de ces foules pieuses, je pensai Paula. Mais ici c'taient de grosses paysannes, face rembrunie, mal enfroques sous la robe qui se drapait si bien autour de la taille lgante de la belle Polonaise. Depuis le singulier hasard qui m'avait fait rencontrer son beau-pre, elle m'occupait mille fois plus encore, et dans la disposition d'esprit o venait de me plonger le peu de bien que je venais de faire, je ne pus m'empcher de penser qu'il y avait vraiment quelque chose d'attach ma destine qui rassemblait autour de moi toutes les aventures des autres; on et dit que j'tais destine tre l'historienne de toutes les vicissitudes prives! Une voix funeste semblait me dire: Tu n'as pas vu Paula pour la dernire fois, et cette voix, je l'accueillis avec d'autant plus de joie, que depuis la lecture du manuscrit cette trangre avait acquis un haut degr d'intrt dans mon esprit. Je voulus vainement le parcourir, le mouvement de la voiture ne me permettait que les jouissances de la riante campagne que nous parcourions, car de Bruxelles Anvers, c'est une ravissante promenade. Je crus bien avoir replac le manuscrit, et je le perdis. Je ne m'en aperus que le soir en me dshabillant; il tait trop tard pour retrouver le conducteur, il tait reparti. On verra dans un prochain chapitre par quelle circonstance il me fut rendu, et comme tout semblait rellement concourir donner de l'extraordinaire aux plus simples vnemens d'une vie dj si pleine de tourmens. CHAPITRE CLXXXV. Sjour Anvers.--Un Italien exil.--Mot de Morforio au Pape.--Souvenirs de Paula.--Passage de Regnault de Saint-Jean-d'Angely. J'arrivai Anvers dans une disposition d'ame qui me rendit accessible toutes les impressions; j'avais dj demeur prs de la Bourse, aux Trois-Fontaines, et je trouvai le mme logement ma disposition. J'en fus charme, car j'avais donn cette adresse, et le moindre retard pour mes correspondances et t pour moi une cruelle contrainte. Le matre de l'htel me dit le soir mme qu'un tranger, qu'il croyait italien son accent, tait venu plusieurs fois me demander et devait revenir. Je priai qu'on voult bien le prvenir, et je me fis servir souper en attendant. Je ne m'ennuyais pas, car je ne sais pas m'ennuyer, et la solitude a toujours une sorte d'attrait pour moi. Cependant une foule d'ides, de rflexions, venaient m'assaillir dans la grande et assez triste chambre o je me trouvais assise, et une immense table d'un seul couvert et vis--vis d'une glace qui rptait ma personne de la tte aux pieds commenait me fatiguer. J'avais la tte appuye sur ma main droite et je regardais, comme sans voir, lorsqu'un lger bruit ma porte, qui tait ouverte, me fait lever les yeux, et me montre derrire ma chaise les grands yeux noirs et bien veills du bon Cettini, de Rome, du compagnon de mon premier voyage Naples. Quoi, vous? quoi, cher Cettini? --_Son io_.--Et il restait devant moi, me regardant avec un air de doute et de contentement mls. Mon cher Cettini, quelle joie de vous revoir! mais, mon Dieu! quel motif a pu vous faire quitter _I Patri Lidi_? --Les honneurs de l'exil? --Impossible. --Trs possible; et c'est malheureusement trop vrai. Nous nous assmes. Aprs les premires questions, il m'apprit qu'au retour du pape Rome, aprs la chute de l'Empereur, on avait violemment perscut tout ce qui avait t du parti franais, et lui-mme, qui n'avait fait que les aimer, sans que cependant ses sentimens eussent eu aucune action directe. Mais les filets de la proscription sont immenses, et le bon Cettini y avait t envelopp, peut-tre pour faire nombre. Cettini avait runi la hte tout ce qu'il avait pu ramasser de sa fortune, et se proposait de passer en Amrique. Nous tions au commencement du rve brillant _du Champ d'Asile_. Je n'ai jamais eu les gots belliqueux ni le temprament conspirateur, me disait Cettini; mais je respecte la gloire et les braves; j'attraperai la gente perscutante. Je porterai la colonie une pacotille des pacifiques ustensiles du mnage et les utiles instrumens aratoires. --Et vous avez tout abandonn! Quoi! mon pauvre et excellent ami, vous voil, plus que moiti de votre carrire, exil, malheureux. Ah, mon Dieu! --Ne me plaignez pas, j'ai la vie sauve; laissez-moi tout le bonheur de vous avoir retrouve. --Bon Cettini! Alors, un peu plus calme, il me donna des dtails sur les tristes scnes qui s'taient passes Rome, que je ne rpterai pas, car les ractions politiques sont toujours si cruelles! mais je ne puis m'empcher de citer une satire qui fut attache la statue de _Morforio_[12]. Papa-Santo in che abbiam peccato? Voi l'avete unto e noi l'abbiam leccato[13]. Le lendemain, me dit Cettini, il y eut sept ou huit arrestations; je fus heureusement averti temps, et mon jugement n'a frapp que mes dieux lares. Ah! quels changemens Rome, c'est ne plus s'y reconnatre! Cettini avait eu des relations d'un commerce trs tendu avec plusieurs maisons de France et de Belgique; il avait heureusement encore de trs fortes sommes recouvrer, et du moins sous les rapports de l'aisance je n'eus pas de crainte pour lui, mais pour le reste. Oh! que l'exil me parat terrible! je me gardais bien de lui en drouler le tableau, mais mon coeur n'y perdait rien. Le sien prouvait pour moi les mmes peines, et il m'exprima librement la part qu'il prenait mon sort. Lors des vnemens de Naples, un ami qui avait pass chez lui, Rome, lui avait donn de mes nouvelles; et depuis les perscutions exerces contre les partisans des Franais, il avait entretenu des relations trs suivies avec le docteur Pistorini de Bologne, qui tait intimement li avec Eugne, avec cet ami dvou et cher, qui m'avait si gnreusement aide dans mon agonie des derniers jours de 1815. Cettini tait donc au fait de toutes mes souffrances, et ne m'en parla que pour venir des offres qui assurassent le repos de mon avenir. Je vous ai cherche, me disait-il, et puisque le sort me favorise, mettez-moi de moiti dans vos projets. Si vous voulez passez la mer, c'est mon envie; si vous prfrez la froide Belgique aux doux ombrages des platanes: restons ici; hors la France et Rome, _sono con lei_. Pour Rome, je ne pense pas, continua-t-il, que vous y pensiez, car vous n'avez pas le got des plerinages religieux. Ah! que je vous conte, propos de plerine; j'en ai rencontr une dans la Maurienne qui est faite tourner la tte au pape, mme quand elle ira baiser sa mule. Je pensai de suite Paula, et le signalement fort mondain de sa taille et de sa figure confirma mes soupons que c'tait elle que Cettini avait rencontre. Une femme superbe, disait-il, quoique dj succombant sous la fatigue d'une longue route et de mille privations. Je fus afflige en pensant M. Brihaut, et plaignis trs sincrement Paula de chercher le repos de son coeur dans les pnitences dont la publicit ne pouvait que perptuer le souvenir de la faute laquelle elle cherchait une expiation. Je l'ai vue, ajoutait Cettini, d'abord suivant un sentier cot de la grande route, marchant pniblement, puis sortant de Lanslebourg. Je l'ai retrouve genoux devant une chapelle sur le grand chemin; je lui ai adress la parole, elle m'a rpondu avec modestie, avec des paroles douces et simples; je lui offris des lettres pour Rome; elle m'a, je l'avoue, trangement surpris par la puret, l'lgance de son langage, l'esprit qui anime ses discours, et sa singulire rsolution. Je dis Cettini que je la connaissais, et lui racontai comment je l'avais trouve Aix, et comment encore j'avais rencontr Bruxelles son beau-pre qui courait sur ses traces pour la rendre au monde et sa famille. Peines perdues! c'est une tte tourne. Figurez-vous qu'elle se croit sous l'gide visible d'une sainte qui la guide dans les chemins impraticables; qu'elle a entendu et entend la voix de son mari l'appelant Rome; et dans ces extravagances il perce tant d'esprit que ma foi, je croyais tout en la regardant. Je montrai Cettini le fragment crit par Paula. Ah! je ne suis plus tonn, me dit-il; une tte roman, au premier malheur, tourne toujours la dvotion; mon amie, je ne serais pas surpris de vous trouver un jour comme cette belle et singulire Polonaise. --Peut-tre soeur de charit, peut-tre religieuse; mais jamais en plerinage sur une grande route, je puis l'assurer. Pendant que notre conversation avait pris ce tour un peu moins triste, nous n'avions pas observ ni l'un ni l'autre deux individus qui taient arrts sur le carr, et qui nous piaient trs attentivement. Cettini les aperut et sauta en fureur vers eux avec des termes peu mnags. Aussitt un des deux s'avance et dit, avec une trs maussade politesse: Monsieur, vous allez nous suivre; voici l'ordre de vous arrter; et effectivement il l'exhiba. J'tais extrmement saisie; Cettini fit par son sang-froid honneur au nom romain. C'est une mprise, dit-il; mais il faut obir, Messieurs, au lieu d'couter la porte. Il fallait tout bonnement vous annoncer de suite; car je pense que de notre conversation vous ne rapporterez gure... (Nous avions toujours parl italien.) O me conduisez-vous? --Chez le commissaire de police. Je leur demandai si je pouvais accompagner mon ami. La faveur fut accorde, et nous voil onze heures dans les solitaires quartiers d'Anvers, escorts par quatre gardes. Le commissaire tait aussi poli que ces messieurs le sont peu en gnral. La mprise fut prouve, et aprs deux bonnes heures d'explication on nous laissa la libert de regagner notre auberge. Cettini me dit: Voil qui me dgote du sjour de cette ville. Je veux aller voir Gand. Venez-vous avec moi? c'est une promenade. J'en fus tente; mais j'attendais des lettres, et je le laissai partir aprs tre convenus que nous nous cririons rgulirement, et qu'au premier mot on se joindrait, si je me dcidais passer la mer. peine rentre, on me dit qu'un jeune homme, qui crivait au Constitutionnel d'Anvers, tait venu et devait revenir. Il tait trop tard pour l'attendre. Combien j'eus de regrets d'avoir sacrifi mon pressentiment aux convenances! car mon coeur me disait qu'il venait m'annoncer une chose agrable, quoique douloureuse aussi. Regnault de Saint-Jean-d'Angely passait cette nuit mme Anvers. Ce jeune homme avait reu une lettre pour me la donner moi-mme, et cette lettre je ne la reus que lorsque Regnault tait dj loin: J'avais manqu une preuve de souvenir un ami malheureux; oh! j'tais vraiment inconsolable! CHAPITRE CLXXXVI Souvenir de Regnault.--Augustine.--L'ex-procureur imprial Van Maanen.--Les frres d'armes.--Dpart pour Gand. peu de distance d'Anvers, un parent de Lepeltier-Saint-Fargeau habitait une maisonnette fort jolie; Regnault m'avait souvent parl de cet ami et me disait que je n'tais pas au monde quand ils obtenaient dj des prix ensemble au collge du Plessis; il aimait se rappeler ces jours heureux d'une enfance studieuse, rpter combien il avait t fier et glorieux, lorsqu'en 1782 il avait obtenu une place la prvt de la marine, qui l'avait mis mme de soutenir l'aisance de son pre frapp d'une ccit absolue. Ah! Regnault tait bon, oui, parfaitement bon; j'aime ici, en retraant son exil, rappeler ses qualits obscurcies par de malheureuses brusqueries, mais encore plus calomnies par la malveillance. J'ai entendu des gens traiter Regnault de rvolutionnaire; lui qui jamais n'appartint aucune faction, et dont la voix loquente ne s'leva[14] que pour raffermir la monarchie menace. La runion dont il a t membre avait lieu chez le duc de La Rochefoucauld, o se trouvaient _Lafayette_, _Bailli_, _Castellane_, _Noailles_, _Liancourt_, _Mathieu de Montmorency_, _de Tracy_ et _d'Andr_. Non, non, Regnault ne fut pas un rvolutionnaire; lui qui ne dut la vie qu' l'erreur des forcens de sa section, qui, en gorgeant le malheureux Suleau, crurent l'immoler. Regnault, cette terrible poque, n'chappa au massacre que par les soins d'amis fidles et dvous; jusqu'au 9 thermidor, il ne dut la vie qu' la plus profonde retraite; son nom tait sur la fatale liste qui proscrivait Bailly, Barnave et Thouret. Quand l'orage se calma un peu, Regnault, retir chez lui, se livra des spculations de commerce; il acquit une honorable aisance, et c'est alors qu'il pousa la fille de M. de Bonneuil qui, au dpart de Louis XVI, avait t jet en prison pour son dvouement _Monsieur_. Madame Regnault est parente de monsieur et madame Desprmenil, morts tous deux sur l'chafaud, victimes de leur attachement aux Bourbons. Si Regnault et t souill des crimes rvolutionnaires, et-il os demander et surtout et-il obtenu la main de mademoiselle de Bonneuil? Regnault, enthousiaste et plein d'imagination, fut ami et partisan des ides gnreuses, de tout ce qui promettait la grandeur de sa patrie, depuis que ses missions en Italie le lirent avec le vainqueur de Rivoli et le pacificateur de Radstadt; il fut Napolon de tout le dvouement d'une ame de feu. S'il poussa loin le zle pour celui qui imposait des souverains l'Europe, du moins ne dshonora-t-il pas son admiration; car malgr les plus vives sollicitations pour se dtacher d'une cause que depuis les dsastres de la Russie on regardait comme perdue, Regnault ne fut jamais plus dvou que depuis que l'toile de l'Empereur semblait plir. Ah! j'aime rendre cet hommage son souvenir, avant que je n'aie mme retracer le terrible moment o, le sachant enfin rappel dans sa patrie, je n'appris son retour que pour apprendre en mme temps les perscutions qui le forcrent de se traner mourant d'asile en asile, et qui ne lui accordrent que la triste faveur de venir Paris[15] exhaler son dernier soupir. Le jeune homme, qui tait venu le soir o Cettini fut arrt chez moi, avait une lettre de N***, qui me disait que Regnault allait passer Anvers la nuit; qu'il tait accompagn de sa courageuse et noble pouse; que si je voulais le voir il m'envoyait deux lignes, qui seraient agrables au noble exil. On a vu que le messager ne me trouva point. Lorsque je sus le contenu du message, je fus au dsespoir, mais console promptement; car le matin mme M. N*** apprit que sa lettre avait prouv un long retard, et que le comte Regnault et sa belle compagne d'exil taient dj heureusement embarqus au moment o on esprait le voir passer Anvers. Je trouvai chez l'ami de Lepelletier de Saint-Fargeau un militaire dont on nous raconta l'histoire et les chagrins qui plus que les vnemens politiques l'avaient amen sur les terres de l'exil. Ce militaire avait une fille d'une grande beaut; elle avait t l'appui de sa famille. Mais en donnant des leons, la jeune Augustine avait rencontr dans une maison opulente et d'un grand nom, un de ces hommes dpravs qui le malheur n'inspire que le dsir d'en abuser, pour y ajouter l'opprobre. Augustine avait cout la voix perfide qui lui promettait le bonheur, pour la couvrir de honte. Un grade plus lev pour son pre, ses frres et soeurs placs dans des pensionnats, tout fut offert; et en tombant dans le pige de la sduction, la belle et innocente Augustine crut faire un sacrifice gnreux l'amour filial. Elle crivit une lettre qui ne fut point envoye; on expdia des prsens, et le vil corrupteur osa y joindre de l'or... De l'or une mre, pour payer le dshonneur de sa fille! Le tout fut dpos entre les mains d'un magistrat intgre dont les recherches pour trouver Augustine furent long-temps infructueuses. La mre d'Augustine tomba malade, et succomba en pardonnant sa fille, conjurant son poux, de sa mourante voix, de ne jamais maudire l'enfant de leur amour, et d'accueillir son repentir qui, disait la pauvre agonisante, pntrera tt ou tard son coeur que j'avais form la vertu. Alfred, si tu veux me voir mourir sans dsespoir, promets, oh! jure-moi de ne point maudire la pauvre fille. Le malheureux pre promit; mais dsespr de la perte d'une pouse adore, il lui fut impossible de ne point har celle qu'il regardait justement comme cause de la mort de sa mre. C'tait peu avant le retour de l'le d'Elbe. Il avait ralis sa petite fortune, plac ses autres enfans en apprentissage, et se prparait quitter la France, lorsque les vnemens donnrent un nouvel lan son me abattue. Ayant fait partie de l'arme de La Loire, il partagea le sort d'une grande partie de ces militaires, et vint, en ayant vainement cherch retrouver sa fille, tcher de l'oublier sur les terres de l'exil. Chez les femmes les plus vertueuses, l'indignation que leur causent les garemens de la jeunesse ont quelque chose de tendre qui tient la piti. Chez un homme d'honneur, tout ce qui touche ce dpt sacr l'irrite et lui inspire des dsirs de vengeance. Je dcouvrirai le vil suborneur, s'criait encore le malheureux pre d'Augustine; je lui arracherai son odieuse vie, et sa misrable complice expiera son crime dans la longue agonie d'une rclusion perptuelle. M. N*** avait cherch le calmer, mais inutilement; et peu de jours avant son embarquement pour l'Amrique, un nouveau chagrin vint fondre sur lui. Une lettre de sa malheureuse et coupable fille lui apprit qu'abandonne de son sducteur elle languissait souffrante, sans appui. Elle implorait le pardon de son malheureux pre qui, ne pouvant retarder son dpart, laissa Augustine, ainsi que ses autres enfans, recommands la noble bienfaisance de l'ami de Lepelletier. Cet officier se nommait Regnault; il tait du dpartement de l'Eure, et parent de Wilfrid Regnault, qui fut condamn pour une accusation d'assassinat, et qui du fond de sa prison intenta un procs en calomnie au marquis de Blosseville, dput de la Chambre de 1815, qui l'avait accus d'tre un septembriseur. Wilfrid gagna son procs contre le marquis de Blosseville, mais perdit son procs capital; sa peine de mort fut commue, par la clmence royale, en vingt ans de rclusion. Cette cause avait fait grand bruit. La non culpabilit de Wilfrid parut prouve par un loquent plaidoyer de M. Mauguin. M. N*** s'y intressait vivement, et rien n'tait actif comme son zle. M. N*** tait li avec plusieurs Belges et Hollandais; il aurait voulu que le pre d'Augustine ne passt pas les mers, se flattant de russir l'occuper par le moyen de ses connaissances. Je ne sais par quel hasard il avait su que je parle hollandais; mais il crut voir en cela un grande avantage pour nos amis qui pourraient avoir besoin des autorits, et voulut absolument que je me chargeasse d'une dmarche prs de M. Van Maanen, ministre de la justice du roi des Pays-Bas. Je connaissais trs bien M. Van Maanen, depuis 1795; je l'avais vu ensuite procureur imprial. Je savais quel point il avait toujours pouss le zle. Je me serais bien garde de croire ces souvenirs un titre, pour en tre favorablement accueillie; il n'y a rien de si terrible que les gens en place qui ont chang de matre: il semble en honneur qu'ils se font un devoir de perscuter ceux avec qui ils en ont servi un autre, pour persuader de leur dvouement. La suite me prouva combien j'avais bien devin et prudemment agi. M. Van Maanen, dans ses nouvelles fonctions, porte une telle confiance du total oubli du pass, qu'il sige souvent ct de M. Repelaer Van Driel, son ardent adversaire politique, royaliste batave trs prononc; celui que le rquisitoire du premier, alors procureur fiscal, manqua d'envoyer l'chafaud. Il y a de bien singulires choses dans les variations politiques. Je contai M. N*** que Cettini avait t arrt chez moi; que trs heureusement on l'avait de suite mis en libert, mais que je n'en avais pas moins t agite. --Mon Dieu! tes-vous bien sre qu'il est libre? --Nul doute; il est prsent sur la route de Gand, o il va passer quelques jours; puis il se rendra Ostende. N*** tait impotent des deux jambes, et ne pouvait servir ses amis que de coeur, de tte et souvent de sa bourse. Je le vis dans une si vive agitation, que je lui offris aussitt de faire n'importe quel voyage, de courir aprs l'Italien exil, s'il avait besoin de le voir, ou bien de lui porter une lettre. En l'arrtant ici, on l'a pris pour un autre. --Cet autre est mon intime ami, celui que j'attends avec anxit, qui aurait d me venir avertir de la route de Regnault, qui ne vient pas, et qui me fait mourir d'inquitude et d'impatience. Vous concevrez pour lui mon attachement: il servait avec mon fils dans le 5e corps, lorsqu'ils marchrent au feu Salsfeld et Ina. Il sauva la vie mon Victor, qui s'tait jet en avant avec plus de bravoure que de prudence, au moment o le gnral Gudin fut bless, et o le gnral Reille prit le commandement. Ils taient toujours ensemble au feu. Le marchal Lannes les distingua Ostrolensks. Mon fils tomba au moment o le brave gnral Campana perdit aussi la vie dans cette journe o s'immortalisa le brave Reille. C'est le sosie de votre Italien exil qui me rapporta la croix et les cheveux de mon Victor. Lui il est revenu avec la croix qu'il gagna au sige de Stralsund, et une jambe de moins qu'il perdit en Catalogne. En voil assez pour vous y intresser, et vous prouver l'intrt qu'il m'inspire. C'est une tte difficile mener. Il faut cependant qu'il cde, qu'il coute la raison. Ah! je donnerais dix annes de ma vie pour savoir de votre compatriote quelles questions on lui faites, et si on pourrait tirer quelques indices certains sur le lieu o on souponne que mon pauvre ami s'est retir. Je crains une arrestation. Il faut la prvenir. Il y a ici un lieu sr ma disposition, et je veux l'y conduire. --Puisqu'il y va d'un tel intrt, je vais courir aprs mon exil. Gand n'est pas un voyage; le temps est superbe; ainsi dans une heure je pars, et demain je vous dirai avec points et virgules tout ce que j'aurai pu savoir du Romain. Il faut que la rsolution et une sorte de courage aillent pourtant bien mon sexe, et soient peu ordinaires au degr o j'ose dire les avoir portes dans ces sortes d'occasions! car, ces offres faites sans nulle ostentation, je crus que le pauvre N*** perdrait la tte. C'taient des transports d'admiration... Je m'y laissai aller. Il y a quelque chose de si sduisant se voir admirer, louer avec enthousiasme, pour une qualit _ part_ de notre sexe! Je quittai N*** aussi charme de sa reconnaissance et de ses loges qu'il pouvait l'tre de mon dvouement. Je trouve que rien ne donne de l'attrait aux liaisons les plus passagres comme la conformit d'opinion, de souvenirs et de regrets ou d'esprance. En rentrant l'htel, je trouvai une lettre qui fit battre mon coeur bien superstitieusement; car elle tait de Lopold, et avant de l'ouvrir mme je me disais: J'entreprends une bonne action, en voil la rcompense; et je pressais contre mon coeur qu'elle faisait battre violemment la lettre qu'on va lire au chapitre prochain. CHAPITRE CLXXXVII. Arrive Gand.--Nouvelles de Carnot.--Lettre de madame de La Valette.--Les frres Faucher.--M. Niret.--Le mari ressuscit.--Lettre de Lopold. Je ne connais rien au monde de plus triste que l'norme ville de Gand; on dirait un immense clotre. Les Gantois sont Belges aussi, mais ce ne sont plus les Belges de Bruxelles. Ces derniers, amis des Franais dont ils ont adopt les manires, les opinions et les habitudes, ne voient pas encore et ne voyaient pas surtout en 1816 et 1817 arriver des Franais sans se souvenir qu'eux aussi l'ont t, et que dans notre gloire ils avaient eu leur part noble et large. Bruxelles, la fraternit n'avait point perdu ses liens et ses souvenirs; mais Gand la fusion des moeurs avait eu moins de puissance, et le flegme plus lourdement flamand de ses citoyens ne savait offrir que la froideur de l'tiquette aux exils qui sentaient bien en arrivant que cette ville ne pourrait gure tre pour eux qu'une halte et point un sjour. C'est au premier abord que Gand me fit cet effet; plus tard j'y trouvai des amis, mais sans pouvoir jamais m'accoutumer son crmonieux ennui. Je descendis l'auberge de la poste, ct du thtre franais, salle fort laide, dserte alors, et dont le mauvais got semblait avoir t l'architecte. Mais en revanche, l'htel de la poste tait une des meilleures auberges que j'aie pratiques dans mes nombreux voyages; table parfaite, service leste, appartemens propres et riches, et mme prix modr. peine descendue de voiture, je courus la poste aux lettres; je me rappelais avoir crit le jour de mon arrive Anvers que j'allais me rendre Gand et de l Bruges, et qu'au lieu d'Anvers l'on m'adresst mes lettres, poste restante, la premire de ces villes. J'en trouvai trois, une de Mme de La Valette, une de Carnot et une de Lopold. Cette dernire, je ne l'aurais pas ouverte avant d'tre retire dans ma chambre; car la seule vue de ces caractres bien connus et bien chers, mon coeur retomba dans une motion qui me fit trembler pour mon avenir. Le premier clair de bonheur qui m'ait surprise depuis le fatal 7 dcembre fut de savoir Lopold vivant. J'avais eu la force de fuir une explication ardemment dsire, parce que chaque battement de mon coeur me disait: Tu l'aimes avec passion, et il ne doit tre que ton fils; mais il n'avait pas une minute cess d'tre prsent ma pense. Dj je l'avais accus d'un trop long silence, et pourtant j'tais moi-mme cause du retard que sa lettre avait subi. Les femmes seules sont juges de ces inconsquences, elles seules me comprendront. Enfin je la tenais cette lettre, et, sans aucune exagration, je puis dire qu'elle brlait mon sein o je l'avais place. Ce moment est peut-tre le seul dans ma vie o j'ai senti un regret de la perte de ma jeunesse et de ma beaut; car je ne pouvais tomber dans l'affreux ridicule d'une liaison avec un homme qui et pu tre mon fils; mais je sentais qu'aimer, tre aime de Lopold, et rempli au del tout ce que jamais j'avais pu goter de flicit terrestre. La lettre de Mme de La Valette tait affligeante en partie; elle m'annonait des pertes de fortune, sa prochaine arrive, et en mme temps une vive inquitude sur le sort de Sabatier, qui tout coup avait cess de donner de ses nouvelles. J'en suis d'autant plus tourmente, m'crivait Mme de La Valette, qu'il m'a mand son projet de faire un voyage Bordeaux avant de partir pour le Nouveau-Monde. Sabatier tait intimement li avec les infortuns frres Faucher. Mme de La Valette ajoutait en _post-scriptum_: Gardez cette lettre; mon passage, je vous donnerai d'autres dtails sur notre situation. Je suis toujours d'avis, chre Saint-Elme, que vous feriez fort bien de vous embarquer avec nous; pour moi, il me semble que je ne serai bien que loin de la France. Le sort m'y a perscute dans tout; je ne quitterai que des tombeaux. Pauvre amie, hlas! elle devait bientt trouver le sien au del des mers prs de celui de son poux... Quant Carnot, il m'annonait son dpart pour Cassel, et me disait qu'ayant besoin de faire parvenir des papiers un ami Anvers, et sachant que j'y faisais sjour, il me demandait la permission de me les adresser; cet ami ne devait arriver Anvers que dans quelques jours, et il ne voulait pas laisser tomber ces papiers en d'autres mains. Sa lettre tait aussi stoque, aussi romaine, que toute sa vie. Je m'enfermai avec la lettre de Lopold pour la lire, pour la relire mille fois. En passant devant le grand caf, sur la promenade o est situ l'htel de la poste, je m'entends nommer comme par une joyeuse exclamation, et presque aussitt je me trouve arrte par un officier qui avait servi sous les ordres du gnral Razout, et que depuis Eylau je n'avais pas vu. Je fus charme de le revoir, quoique craignant que sa prsence dans l'hospitalire Belgique ne ft une preuve de quelque peine politique. Non, me dit-il, je n'ai point eu mes paulettes enleves par les ordonnances, mais je viens de les dposer volontairement. J'ai chapp aux honneurs de l'exil, mais je cours en mari Don Quichotte sur les traces d'une femme faible, coupable, repentante. On m'a fait esprer que je la trouverais ici avec mon pre; Bruxelles, Anvers, Ostende, Bruges, j'ai tout parcouru; partout o j'arrive, elle vient de partir... --Ah! mon Dieu, mon cher, vous voil le modle du sentiment. Mais, partez-vous de suite? --Non, j'attends ici le rsultat des dmarches que je viens de faire pour la dcouvrir. --Dnez-vous avec nous? --Trs certainement. Comment! vous n'avez pas entendu parler de ma malheureuse affaire? --Non. --Mais j'ai pass pour mort, j'ai tu... --L'amant de votre femme; vous tes, m'criai-je en l'interrompant avec feu, vous tes donc le mari de la belle Polonaise? --Oui, en savez-vous des nouvelles? --Je l'ai vue ainsi que votre pre. Alors je lui fis la relation exacte de ma rencontre avec Paula. Le pauvre homme n'en pouvait revenir, et malgr sa joie, sa douleur, et toutes les motions attendrissantes sur les souffrances de sa jeune et belle femme, l'ide de ses plerinages le faisait parfois clater de rire, et dans un autre moment il me demandait, d'un grand srieux, si je ne la croyais pas un peu folle; puis la jalousie reprenait ses droits; il ne voulait pas absolument croire que, seule, elle aurait os parcourir les grandes routes. Je lui rptai que je l'y avais trouve, que je l'avais vue le lendemain entreprendre nu-*pieds une route de huit ou dix lieues, et qu'elle tait dcide alors finir ses dvotions par la prise du voile dans un couvent en Pologne, mais que depuis elle avait t Rome. Il perdait la tte, cet infortun d'Autr. Je lui montrai la copie du manuscrit de Paula; si c'et t l'original, il n'y et pas eu moyen de le refuser ses vives instances. Ah! me disait-il, si vous saviez combien elle a d'esprit et surtout d'instruction, vous cesseriez de vous tonner de mon tonnement. Se jeter dans un couvent, cela se conoit encore; mais courir, s'exposer un vagabondage qui, pour tre religieux, n'en est pas moins imprudent! ah! c'est moi qui en perdrai la raison. Puis par une fort plaisante transition, passant des plus touchans regrets aux rflexions de la plus purile vanit, le voyageur plaignait seulement les pieds mignons et le beau teint de la plerine. Elle sera horrible. --Et qu'importe! n'est-ce pas toujours elle? songeons d'abord la retrouver: si bien sincrement vous pouvez lui pardonner, vous serez trs heureux avec elle, car j'ai pu apprcier dans Paula une me peu commune. Enfin, je le consolai de mon mieux et lui remis la copie qu'il lut et relut. Je reviens ce fragment que je place la fin de ce chapitre, parce que c'est au simple rcit des amours et des souffrances de deux coeurs passionns que je dus les premires inspirations de quelques opuscules qui me valurent d'honorables encouragemens. L'heure du dner arriva tout en causant, sans que j'aie pu trouver un moment pour monter ma chambre et lire cette lettre qui m'touffait le coeur. Aprs le dner, un autre retard survint, et ce ne fut que lorsque d'Autr (nom du mari de Paula) se fut rendu au spectacle, que, montant mon appartement et dfendant l'entre tout le monde, je pus dans toute la solitude de mon bonheur, baiser les signes d'une main chrie que j'ai encore l devant les yeux. Aujourd'hui, o aucune illusion ne peut plus arriver mon coeur, je ne me les reprsente qu'avec l'motion d'un doux rve, et (cette franchise me sera-t-elle pardonne?) qu'avec le regret de n'avoir os accepter l'enivrante ralit de cette passion. LETTRE DE LOPOLD. Vous avez pass Paris, vous m'avez vu, vous tiez dans le mme lieu, et si prs, que nos vtemens se touchrent presque... vous me l'crivez, et ce lieu o vous m'avez trouv, qui dut vous parler en faveur de tous les sentimens qui pouvaient nous unir, ce lieu ne vous a inspir que le besoin de me fuir, l'affreux besoin de me laisser sans courage, sans consolation et ananti par la conviction de vous tre indiffrent!... Ah! je suis au dsespoir. Vous me dites de vous parler de mon sort... il est horrible et vous en tes cause!... Vous me fuyez, tandis que prs de vous aucun bonheur n'galerait le mien... Que pouvez-vous craindre? Que redoutez-vous? une passion qui n'a su vous toucher, l'expression d'une douleur sur laquelle vous seule pouvez quelque chose... Je contraindrai l'une et l'autre. Je ne vous demande qu'un _amour de mre_, mais d'une mre tendre, qui, au lieu de fuir, console son fils. Oh! que j'ai besoin de vous voir, d'entendre cette voix chrie toujours anime par les nobles inspirations du coeur ou du gnie: ne repoussez, ne ddaignez pas mon dvouement. Je pleurai votre perte, et, unissant toutes mes douleurs, je vgtais avec l'espoir de succomber. Oh! combien d'heures prcieuses j'ai pass _pleurer_, _prier_ et _croire_. Ayez piti de moi, de cet avenir qui peut-tre si long encore; _revenez_, ou dites _venez_. Je puis tre libre demain, aujourd'hui, quand vous l'ordonnerez: mais songez que je ne puis vivre loin de vous; vous avez promis de me servir de mre, et sans vous tout espoir de bonheur et de repos sont jamais perdus pour LOPOLD. _P. S._ Je ne veux ni pourrai vous rien dire de ce qui a suivi la fatale journe du 18. Ah! c'est vos pieds, invoquant d'illustres mnes, que je veux redire les immortels exploits de nos braves et... les siens... J'avais ferm ma porte; j'tais assise, la tte sur mes deux mains, en face d'une norme glace; il y avait sur la table un volume des belles posies de madame Dufresnoy; en lisant cette lettre, cette dclaration d'un amour dont la sincrit ne pouvait m'tre suspecte, tout mon tre sembla se bouleverser: Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brler. Je ne puis le nier, j'eus un moment d'hsitation; il se fit en moi un changement absolu, mais trs heureusement momentan; ma vanit voulut ressaisir l'espoir de plaire encore. Il m'aime, ne me le prouve-t-il pas? pourquoi refuserais-je un bonheur offert? suis-je donc si vieille, trop vieille dj? ne me trouve-t-on point belle encore, et l'amour de Lopold tient-il ma figure? Jetant tour tour un coup d'oeil sur sa lettre nave, et parcourant du regard les vers dlicieux de notre muse franaise, je cdai insensiblement l'attrait d'une illusion que je brlais de pouvoir ressaisir encore. Pendant quelques instans, j'prouvai toute l'exaltation dlirante de mes belles annes; mon imagination allait au devant de toutes les chimres d'un amour partag. J'avais son portrait, je n'avais os le regarder que bien rarement; je le pris, le pressai contre mon coeur... il me rendit moi-mme. Oui, je puis l'assurer avec vrit, en regardant cette physionomie noble et douce, pare de tout l'clat de la jeunesse, je la comparai la mienne qui se refltait dans la glace, et je sentis que la jeunesse seule peut rpondre la jeunesse: Je me dois cet aveu aprs tant d'autres; le dsespoir suivait pour moi cette conviction d'impossibilit, j'y succombais, et ce ne fut qu'aprs un long et dchirant combat que ma raison, assez matresse de mes soupirs, put rpondre Lopold comme une mre et crit un fils bien-aim; et si des circonstances m'ont, dans la suite, mise bien prs de la plus sduisante des erreurs, je puis du moins me rendre tmoignage que, non seulement je n'y ai jamais cd, mais que je n'ai plus regard celui qui et pu me la faire partager, que comme un fils, un fils chri et respect plus encore. Je passai la nuit la plus agite; et peine tait-il jour, qu'on frappa ma porte pour me demander si je voulais permettre M. d'Autr de venir me faire ses adieux; je jetai vite une robe et un schall sur moi et le reus. D'Autr venait de recevoir une lettre de son pre, qui avait enfin retrouv les traces de Paula, et qui engageait son mari venir les chercher Gnes, o elle tait lgrement indispose; il assurait d'Autr que sa femme tait, depuis son plerinage Rome, absolument revenue de l'ide de se faire religieuse; il disait: Paula, mon fils, est encore digne de toi; Paula est une excellente femme, et belle, oh! belle comme les plus belles vierges qui ornent ici toutes les galeries. M. Brillant d'Autr connaissait la faiblesse un peu vaniteuse de son fils, il le flattait pour gagner du temps; aussi d'Autr ne rvait plus que Paula; il me montrait son portrait, ses souvenirs, et me demanda, comme une faveur, de lire avec lui le fragment que voici, et d'crire quelques lignes en marge du manuscrit que je lui avais offert. D'Autr tait un excellent homme, et de ce caractre qui, parmi les militaires, se dsigne par _un bon enfant_; sans instruction ni beaucoup d'esprit, mais nanmoins aimable, de cette gaiet franaise que donne une heureuse nature. D'Autr me quitta avec promesse de m'crire. La lettre Lopold tait reste non acheve sur la table: j'y jetai un regard, hsitai encore un moment, tout prs d'y joindre quelques mots plus tendres; enfin, je la cachetai et je la fis porter bien vite la poste. Ayant de nouveau dfendu ma porte, je me mis lire le rcit suivant: Dans une des solitaires, mais superbes campagnes du Palatinat de Podalie, vivait depuis deux ans la jeune et belle Odeska, fille d'un noble Polonais, unie par ordre paternel l'opulent, mais sauvage possesseur de ces contres. Odeska, leve dans le got des lettres et des arts par une mre qui fut long-temps la brillante idole de la cour de Jean Casimir, la jeune Odeska aspirait au bonheur d'tre aime. Hlas! elle ne gota un instant ce bonheur si pur que pour le payer par le dsespoir et les larmes. Au nombre des pages qu'un grand nom sans fortune attachait la cour de Pologne, se distinguait le jeune Mazeppa. peine entr dans son adolescence, dou de tous les avantages extrieurs et surtout d'une de ces physionomies qui semblent porter sur leurs traits des destines extraordinaires, Mazeppa joignait, au don de faire natre un vif intrt au premier coup d'oeil, le mrite plus rel de justifier cet intrt par les qualits d'une me pleine d'enthousiasme et d'une nergie qui semblait, dans cet ge si tendre, dfier dj le destin. Jean Casimir faisait des vers, et toute la brillante jeunesse de sa cour soupirait des lgies ou des madrigaux aux pieds de la beaut. Mazeppa eut bientt distingu la plus jolie, et son hommage ne fut point repouss par Odeska, libre alors. Trois mois s'coulrent au milieu des dlicieuses illusions de l'esprance et des courts et mystrieux instans d'une intime confiance, drobe la vie de cour et d'tiquette. Ordinairement le jeune page de Casimir attendait sa belle matresse sous un berceau, o les attentions de l'amour avaient ml le doux parfum de mille fleurs aux fraches manations d'un pais feuillage. L, cachs tous les regards, une couronne et t peu pour celui qui, plus tard, devait mourir sur les terres de l'exil, pour avoir voulu conqurir un trne; le banc de mousse qui recevait son amie tait celui qui occupait l'ambition du jeune page de Jean Casimir. Il y faisait rsonner sous ses doigts la guitare, accompagnait la romance que soupirait la mlodieuse voix d'Odeska; dans d'autres instans, l'enthousiaste Mazeppa rptait son amie les vers sublimes des potes d'Italie, ou les hroques inspirations d'Homre. L'Amour vit de superstitions dans le coeur des femmes; au milieu des pressentimens, un cruel vnement se prparait pour les deux amans, et le coeur d'Odeska en reut d'avance la fatale prvision dans un rve funeste. Descendu avant l'aurore au bosquet, Mazeppa fut surpris d'y trouver dj son amie, que son ardeur y devanait toujours. Il fut tonn du dsordre de sa beaut. Des larmes furtives, que voilaient mal ses paupires, tombaient de ses yeux baisss vers la terre. Pourquoi ces larmes? quel malheur peut menacer nos beaux jours? s'cria l'imptueux Mazeppa, et il enlaait d'un bras protecteur la jeune fille, comme pour lui faire de son corps un rempart... Odeska, dans ce trouble dlicieux qu'augmente le bonheur des larmes, la main sur son coeur, dit son amant: Cher Mazeppa, je rougis de ma terreur et je ne puis la vaincre; elle me poursuit jusque dans tes bras; mon ami, tu en es l'objet: oh! ne m'accuse pas de faiblesse; que l'adversit arrive, et tu verras si mon attachement ne sera pas plus fort qu'elle; mais te perdre... ah! c'est plus que mourir! ces mots, elle laissa tomber sa belle tte sur le sein du jeune page, qui puisa tous les accens de la tendresse pour dissiper ses noirs pressentimens. Elle rpondait comme poursuivie d'une affreuse vision: mon cher Mazeppa! je t'ai vu entraner loin de moi; la terre et le ciel te refusaient un appui. J'ai vu des supplices et de trompeuses grandeurs. Mazeppa, la terreur glace tous mes sens. Hlas! le charme de l'amour n'est-il plus avec nous?... et ta voix expire dans les sanglots! Tout coup le bosquet retentit des cris du reproche et des menaces de la colre que profrait le pre d'Odeska: il venait de surprendre les deux amans... En vain la mre de la jeune amante de Mazeppa intercda-t-elle, en vain ce dernier fit-il valoir sa naissance et son amour; peu de jours aprs Odeska fut unie, malgr sa rsistance, un homme puissant qui l'loigna de la cour et des bras de sa mre, pour la relguer, comme sa proie, dans une terre prs des frontires de l'Ukraine. Les regrets d'Odeska s'envenimrent encore par la prsence d'un poux que son coeur repoussait, et qui ne justifiait que trop ses dgots. Aprs la perte de son amie, malgr la faveur dont il jouissait auprs de Jean Casimir, le jeune Mazeppa n'eut qu'une seule pense: celle qu'on avait arrache son coeur. Odeska, loin d'avoir tent d'adoucir son tyran, du moins par les apparences de la soumission, repoussait ses caresses et ne rpondait l'invitation des droits de l'hymen, que par le nom de Mazeppa. La seule distraction de l'pouse tait d'aller aux confins des terres qu'elle habitait, parcourir d'un regard douloureux cette immensit qui la sparait des lieux tmoins de son amour. Un soir, appuye contre l'orme dont le tronc portait sur son corce noueuse le nom de Mazeppa et les emblmes de la fidlit, un nuage de poussire s'lve au loin et appelle l'attention d'Odeska. Un cri de joie et de terreur chappe de sa bouche: C'est lui! s'cria-t-elle; oui, cette course rapide me l'annonce. Quel autre que Mazeppa guiderait ainsi un coursier sur la plaine? C'est lui! Dieu! ayez piti de nous. C'est aussi le fantme de mon rve horrible! Oh! privez-moi, grand Dieu, du bonheur de le revoir, si le rveil de cette flicit doit tre celui d'un songe affreux. L'infortune tomba genoux, les bras tendus vers les sables dont la poussire la drobait encore la vue de son amant: car le coeur d'Odeska avait bien devin, c'tait Mazeppa; il reconnut aussi le cleste visage de son amie. L'imptueux jeune homme poussa son coursier et gravit le rocher couvert de ronces, o venait de lui apparatre Odeska, qui laissa chapper un cri en se sentant enlace dans les bras et presse sur le coeur du fougueux favori de Jean Casimir. J'ai tout quitt pour te revoir; m'appartiens-tu encore? Odeska, es-tu toujours mienne? --Prs de toi, l'univers n'a rien qui puisse causer un regret ni un remords ton amie. Hlas! elle oublia sur le sein de son amant qu'aucun serment ne permet impunment de parjure. Le chtiment se pesait dj dans la balance de la justice divine. Le Cheval de Mazeppa portait les chiffres de son matre et d'Odeska sur sa housse richement brode par les mains d'Odeska, et selon l'usage d'une cour galante, cette housse montrait aussi des emblmes de l'amour. Abandonn par son matre, le coursier parcourut lentement les dtours qui conduisaient la grille principale du chteau de l'poux d'Odeska. Les chevaux sont pour les Polonais, comme pour les Tartares, les objets d'un culte. La beaut de celui de Mazeppa, son riche harnois, l'absence de son cavalier, tout excita la curiosit des nombreux habitans du chteau et surtout du matre. Des mains caressantes attirrent le coursier, il se laissa prendre. peine l'poux d'Odeska a-t-il jet un regard sur la housse, qu'il s'crie dans un transport de fureur: Il est ici l'infme qui ose me disputer son coeur! voil le chiffre de Mazeppa... Courez, volez aprs les coupables... Ah! je vais donc me venger de tes ddains orgueilleux: femme, frmis!... chaque goutte du sang de ton amant va te coter mille larmes! Couple perfide! les supplices, la mort, vont vous unir! Une heure aprs l'ordre donn, Mazeppa et Odeska, enchans, parurent en prsence de leur bourreau. Femme parjure, et toi, vil suborneur, qu'avez-vous rpondre? --Le coeur d'Odeska tait mon bien avant que ton or l'et achet de son pre, dit Mazeppa; Odeska ne t'appartient point, elle ne fut point toi, et je venais reprendre mon bien, mon bien unique et sans prix. Le sort trahit notre espoir; nous allons payer par la mort les doux rves de l'amour! Mais la mort, nous l'acceptons, lui cria Odeska, il y a un Dieu vengeur, appui des coeurs innocens, je vais l'implorer pour toi. Odeska tomba anantie aux pieds de son barbare poux, et ne revint la vie que pour se trouver dans un affreux cachot o elle languit pendant trois annes. CHAPITRE CLXXVIII. La premire grenade d'honneur.--Madame de Balbi.--Cambacrs et le major Garnier.--La protge de l'abb Raynal, ou la femme savante. Je ne rendrai pas compte de tous les combats que j'eus me livrer pour ne pas cder la voix du bonheur et de l'esprance qui me parlaient pour Lopold; il m'en cota, mais heureusement, comme je l'ai dit, la raison eut le dessus, et heureusement encore les singuliers hasards de ma destine m'offraient tout instant des distractions; je me trouvai de nouveau attache des intrts que j'avais crus teints, et auxquels, sur les libres terres de la Belgique, tous les malheurs, les perscutions, l'exil et la mort, semblaient donner une activit nouvelle. Je me prparais faire la commission dont me chargeait la lettre de Carnot, lorsqu' Ath je fis une rencontre qui m'intressa singulirement. Ath est un fort vilain bourg entre Gand et Anvers: ne voulant pas rester dans la salle de l'auberge avec une demi-douzaine de fumeurs, je me promenais dehors en attendant le dpart de la voiture. quelques pas de la porte tait assis un militaire qu'au seul aspect je reconnus pour un Franais, la cravatte noire, la redingote de route, au large pantalon bleu, la mine d'un philosophe de bivac. Il tait adoss contre un de ces gros arbres entours d'un banc en cercle, si communs dans les villages de Hollande. Son sac tait ses pieds, et il le poussait avec un air tantt triste, tantt de mauvaise humeur et d'impatience. Aussitt je me laissai aller au mme mouvement qui me valut un si rude accueil de la part du colonel espagnol[16]. Pardon, mon brave, dis-je au vtran, vous me paraissez fatigu et las d'attendre ici? ma voix de femme, il m'avait regarde avec surprise, puis avec un sourire bienveillant: Une Franaise, cela me fait plaisir rencontrer dans ce pays de buveurs de bire o on me disait qu'on nous aimait tant, et o je ne trouve pas seulement me faire comprendre. Nous voil, nous, installs sous une espce de treille, et moi de faire appeler un excellent djener. Je viens de loin, me dit le militaire; plus de paie, et me voil lanc dans l'migration. --Je ne suis pas riche, mais deux napolons, je les ai toujours au service d'un militaire, d'un ancien camarade. --Vous avez servi? tenez, je voyais qu'il y avait quelque chose de a dans votre tournure; vous tes d'une jolie taille au moins! L, vrai, avez-vous vu le feu? quelles journes tiez-vous? parlons-en, cela fait oublier que me voil vieux, pauvre, cherchant gagner ma vie en philosophe. Je pensai que c'tait vraiment un don particulier de Napolon que cet attachement qu'il inspirait aux soldats, ceux qui mme aprs vingt annes de fatigues et de prils n'avaient encore pour rcompense que ces fatigues et ces prils. Je renouvelai mon offre, y joignant celle d'adresser le militaire Anvers quelqu'un de sr qui pourrait lui tre utile. --Je l'accepte, ma petite dame, avec le mme bon coeur que vous l'offrez; a se connat de suite, et je devine que vous tes ici depuis que nous sommes des brigands; tenez, votre double napolon me fera pour toutes sortes de raisons grand bien; mais j'aime autant votre offre de m'adresser des amis, car c'est du travail que je cherche et tout ne me convient pas, car voil bientt trente ans que je n'ai mani que le fusil, et a gte la main pour tout autre mtier. Le seul tat que j'ai su, c'est la reliure. --Eh bien! tant mieux, j'ai votre fait Bruxelles; si vous savez relier, vous serez plac en arrivant. --Eh bien alors, gardez votre double napolon, a vous servira. --Prenez toujours, il ne faut pas qu'en arrivant vous soyez, forc de demander des avances; tenez, voil un mot (et je l'crivis) pour vous loger. En y jetant les yeux et en lisant: _Rue de l'Empereur_, Cela me portera bonheur; oh! c'est que nous avons, tels que nous voil, des raisons trs particulires pour ne pas l'oublier, c'est une vieille connaissance, a date de Marengo; tenez, il y a dans ce sac un habit qui a t l'le d'Elbe, je veux tre enterr dedans. Je ne le donnerais pas pour une fortune, mon pauvre habit que j'aime, et j'ai l-dedans un autre trsor. --Votre croix? --Celle-l reste ici cache, et il pressa son coeur. Mais l'autre est un souvenir d'un ami bien cher, d'un pays, d'un frre d'armes, c'est une grenade d'honneur. --Qu'est-ce que cela veut dire, mon brave? --C'tait dans ce temps-l comme la croix, une rcompense de la bravoure, et c'tait mon bon, mon brave Renaud, que Napolon donna cette premire rcompense sur le champ de bataille. Il tait sergent d'artillerie; nous sommes tous deux de Selangey, Cte-d'Or. Renaud fit au passage du Simplon des actions qui dj le firent remarquer de Napolon, connaisseur en soldats. Marengo il se coucha sous sa pice, et y mit le feu au moment o les Autrichiens venaient s'en emparer; figurez-vous la dbcle, c'est l-dessus que Napolon lui dcerna la grenade d'honneur qui tait la premire donne; la mme journe, il dmonta encore une batterie autrichienne. Oh! c'tait un homme extraordinaire, brave comme l'pe de Napolon, et humain et doux comme une bonne femme. Mon Dieu! c'est un trait d'humanit qui lui cota la vie, et c'est comme cela que malheureusement j'ai cette grenade d'honneur qui ne me quittera plus. Nous tions Neuhaff, quand un terrible incendie vint clater; la maison o le feu faisait le plus de ravages tait habite par un pre de famille, un ami intime aussi de mon camarade, qui la vue du danger n'en fit ni une ni deux, mit habit bas et s'lana au secours de son ami; je l'avais suivi et tchais vainement de l'arrter quand je vis pour lui une mort invitable et horrible. Il faut que je parvienne jusqu' lui, cria-t-il, et il enfona une porte; il croyait trouver l son ami; la flamme qui s'chappait avec fureur l'enveloppa; j'tais moi-mme suspendu sur une poutre prs de l'escalier embras; je vis le malheureux et intrpide Renaud tomber et disparatre dans un tourbillon de fume et de feu; une seule parole me parvint: _Garde ma grenade_. Ce cri, Madame, je crois bien souvent encore l'entendre, et cette grenade, prix de la bravoure, signe de l'honneur militaire, je l'ai apporte avec moi sur les champs de bataille d'Ina, Wagram, Austerlitz, de la Moskowa et de Mont-Saint-Jean; aujourd'hui, c'est--dire depuis les jours de paix et de dlivrance, je l'ai cousue dans mon uniforme, et voil mon linceul, c'est une relique pour ceux qui sont comme moi fidles la religion du soldat, au souvenir du drapeau. --J'ai vu des sabres d'honneur, rpondis-je, mais je ne savais mme pas qu'on et donn des grenades. Je serai bien aise de la voir quand j'irai vous trouver Bruxelles; mais n'en parlez pas, il faut maintenant, comme vous dites, vivre en philosophe. Il me tmoigna beaucoup de regret de ce que je n'allais pas Bruxelles, et voulut dfaire son sac; je m'y opposai, non par dfaut d'intrt, mais parce qu'on mettait les chevaux, et que je voulus voir emballer ma nouvelle connaissance, que je quittai avec le doux sentiment d'avoir peut-tre assur son existence par cette rencontre. Ce brave homme s'appelait Bois-Marie et se disait parent d'une jeune fille sacrifie dans la rvolution la haine froce d'un ami intime de Robespierre, si Robespierre put avoir des amis. Renaudin de Saint-Remi, qui quitta son sige de sage pour dposer comme tmoin contre l'innocente et infortune Marie, opina ensuite pour la mort comme jur. J'appris plus tard d'autres dtails de ce _grognard_ de l'le d'Elbe. Quelques uns sont honorables la mmoire de Tallien; je les placerai dans le cours de ces volumes. Il monta sur la voiture, heureux et joyeux, en chantant d'une voix qui tait plus propre commander _ droite, gauche, fixe_, qu' fredonner la romance; il chanta l'air de _Cendrillon: Dieu protgera j'espre._ une lieue d'Ath, je descendis et pris un chemin de traverse qui me conduisit une fort jolie maison de campagne o j'avais quelqu'un prendre pour venir Anvers. J'y trouvai grande socit; on m'y donna des nouvelles de Mme de La Valette. Tous les convives taient amis ou connaissances de mes amis, et la conversation se ressentit de la confiance que produit naturellement la conformit d'opinion. Parmi les convives tait le major Garnier: c'tait de tous celui que je connaissais le moins; et je n'en parlerais mme pas, n'ayant pas de bien en dire, si, malheureusement trop crdule pour tout ce qui est service rendre, je ne me fusse trouve attache des intrigues et projets d'embauchage que j'atteste sur mon honneur avoir toujours ignors. Quter pour ceux qui partaient ou affectaient de vouloir partir pour le Champ-d'Asile, beau rve des proscrits; courir, crire, user de tous mes moyens pour leur tre utile: voil ce que j'ai constamment fait pendant quatre annes que j'ai voyag de Bruxelles Anvers, Gand, Bruges, Ostende, Londres et Amsterdam; j'ai mme t souvent dupe de mon exaltation; mais j'ai sch quelques larmes, et je ne saurais regretter une facilit d'attendrissement qui a eu de pareils rsultats. D'ailleurs, je ne me cite jamais en exemple imiter; mes dfauts, mes qualits, tiennent ensemble, si bien que ne pas agir de premier lan est pour moi d'une impossibilit absolue; cder ce premier mouvement a mme pour moi un charme inexprimable; aussi ds que le major Garnier, avec sa laideur toute militaire m'et prononc les noms magiques de Ney et Waterloo, unissant par une dchirante pense de regret ces deux affreuses poques d'amertume et de deuil, je supposai celui qui m'en parlait avec me tous mes regrets, toute ma douleur, et ds ce moment la rflexion qui n'et pas t en faveur du major n'et pu se faire jour dans mon esprit; il me disait qu'il avait vu Ney, lorsque extnu de fatigue, bless, pied, et guid par un sous-officier de la garde, il arriva, aprs le fatal 18, au lieu o un officier du gnral Desnouettes lui donna son cheval pour se rendre Marchienne-au-Pont. Ds ce moment nous fmes amis, de mon ct avec la plus loyale franchise, du sien avec toutes les confidences qui pouvaient le mieux m'attacher ses vues, et me les faire servir malgr moi et mon insu. Le major Garnier avait alors prs de cinquante ans; il annonait avoir servi dans les gardes franaises, et racontait fort bien une infinit d'anecdotes. Il tait li avec l'hte de l'Aigle-Noir, Lige. Je vous y adresserai, me dit-il, vous coucherez dans la chambre o Louis XVIII, alors MONSIEUR, coucha avec son fidle d'Avaray, ce modle des amis, ce Bertrand de 92. Les dtails qu'il nous donna sur ce prince taient remplis d'intrt; mais je ne crois pas, ne pouvant en garantir l'authenticit, devoir les rapporter ici, puisqu'il s'agit d'un personnage auguste; je ne puis taire pourtant un mot de Mme Balbi, femme du gouverneur du Luxembourg, et qui, ayant montr la plus constante fidlit au sort du prince, avait contribu sa fuite, et brav toutes les tristes chances de l'migration. Je fus bien un peu surprise de voir un soldat d'Arcole, comme se prtendait le major, si bien au fait des secrets des princes; car presque tous ceux qui vcurent sous les drapeaux ignoraient aussi bien les actions d'un courageux dvouement, que les crimes affreux qui signalrent cette poque de la rvolution. Rien, disait le major, n'tait aimable et sduisant comme la comtesse de Balbi. Dans les diffrens pays que, pendant sa longue migration, cette dame a parcourus, on chante ses louanges. Madame de Balbi parlait des malheurs de Louis XVI et de l'infortune Marie-Antoinette, et leur faisait des partisans en arrachant des larmes. J'ai log en Allemagne dans une maison o Mme de Balbi avait habit; un migr, qui alors tait devenu un des plus zls sujets de Napolon Ier, le major Garnier, conta un mot de cette dame qui ne fit pas fortune dans la haute socit germanique, peu faite encore l'lgant laisser-aller des favoris. Mme de Balbi se trouva un cercle nombreux qui se pressait pour la voir et l'entendre. Une jeune et nave allemande passa sa belle tte blonde et son frais visage entre les paules un peu tudesques de son fianc, et l'migr en question laissa chapper cette navet: _Is das ein koenings hoer?_[17] Mme de Balbi, qui entendit l'insolente pithte, se tourna avec cette aisance que donne la cour, et rpondit: Ma chre, _le sang des princes ne tache pas_. Je me rappelai avoir, sous le consulat, entendu parler d'une Mme de Balbi qui vivait sous les dehors de la mdiocrit dans une ville de province; je demandai au major s'il croyait que ce ft de la mme famille. Bien mieux, c'est, dit-il, la mme personne. Mme de Balbi a servi les princes de toutes les manires. Rentre en 97, elle a su intresser le Consul en excitant la sensibilit de l'excellente Josphine, dont le faible protger l'ancienne aristocratie a bien un peu nui peut-tre la solidit du trne imprial. Mme de Balbi est, sans nul doute, intervenue dans quelques tentatives politiques, mais elle a eu l'heureuse adresse d'en esquiver les consquences, et cela une poque o la police n'tait pas mal faite; c'est qu'elle a de l'esprit comme un dmon, l'esprit des affaires. --Vous ne jugez pas cela comme moi, lui dis-je; je vois Mme de Balbi noblement dvoue la cause de la royaut, seule cause lgitime pour elle; je la vois toujours marchant au but: j'aime ce courage de constance, cette longue rsignation; les princes ne trouvent dj pas si souvent ces vertus dans les hommes aux jours de l'adversit, qu'il n'y ait un mrite de plus pour une femme. La seule chose que je n'approuve pas, c'est d'avoir affect les dehors de la pauvret, d'avoir jou le rle de solliciteuse prs de l'homme dont elle devait dsirer la chute; c'est trahir les bienfaits: qu'on demande des renseignemens pour sauver ses amis, bien permis; mais accepter les dons, demander les grces de ceux qu'on hait, il y a l dedans quelque chose qui ne va ni la fiert du malheur ni la dignit d'une cause. Je mis dans ce discours assez de vhmence pour attirer l'attention, et j'eus le plaisir de voir tout le monde de mon avis. Le major Garnier se rendait Bruxelles; il avait des lettres pour Cambacrs: je ne pus m'empcher de lui parler de l'affaire de l'officier demi-solde avec l'ex-archichancelier. J'en espre mieux, me dit le major; j'ai une recommandation qui ne peut manquer son effet, c'est un souvenir de jeunesse... --Pas avec vous, j'espre, major, lui dis-je en riant. --Ce n'est pas ce que votre malice s'imagine. --Ah! tant mieux, car j'aurais regrett de voir invoquer de pareils souvenirs. Voil qui s'appelle pousser loin l'intrt du sexe. Le major, ce dernier mot, fit une singulire grimace qui le rendit si laid qu'il n'y eut plus moyen de douter de la parfaite innocence des souvenirs qu'il allait invoquer; du reste, sa morale tait si facile que le moyen qui russissait lui paraissait toujours le moyen par excellence; je lui donnai mon adresse Anvers, et il quitta la socit avant moi. La matresse de la maison tait une parente du fameux Rabaut-Saint-tienne, et ne Nmes, comme lui, professant la religion rforme. Cette dame, dont la destine fut fort bizarre, devenue victime d'un mariage d'inclination, se plaisait citer un important service que lui rendit le clbre abb Raynal. C'tait dj, disait-elle, un vieillard en 92, mais l'homme le meilleur, le plus aimable, et d'une figure noble et belle. J'tais bien jeune alors, et le zle officieux, les services de ce dfenseur de l'humanit, qui habitait une retraite dans le midi de la France, me sauvrent l'honneur et la vie. On voyait, dans les discours et le caractre de cette dame, que la socit du philosophe avait un peu dteint sur sa conversation travaille et presque oratoire; mais je n'ai gure vu de coeur plus dvou ses amis que celui de Mme tienne Rabaut; elle se prit d'extrme amiti pour moi. Puisque vous avez habit la Hollande, me dit-elle, voil un ouvrage qui vous intressera: c'tait l'_Histoire du Stathouderat_, par l'abb Reynal. Madame tienne y avait crit quelques notes qui me prouvrent qu'elle visait au savoir, et ce fut sans doute mon invincible dgot pour cette prtention, qui m'a fait mettre moins d'empressement cultiver l'amiti d'une personne d'ailleurs si distingue. Nous parlmes beaucoup de Carnot, cet homme intgre et philosophe, sorti pauvre de toutes les situations de sa vie. Madame tienne fit les honneurs de la soire par son savoir et ses citations toujours justes, ce qui n'est pas peu pour qui cite beaucoup. Je l'admirais, mais sans me dire: _J'en voudrais savoir autant_. L o perce l'tude chez les femmes, il me semble que le charme disparat; presque toujours un succs que nous avons trop l'air de chercher nous chappe; non que je veuille faire l'apologie de l'ignorance, et dnigrer les supriorits; mais avec un peu moins de prtentions, madame tienne et t une personne parfaite. Comme c'est chez elle que je voyais la plupart de mes amis, j'aurai plusieurs fois occasion de revenir sur son chapitre. Je partis dans la nuit pour Anvers, afin d'y remplir la commission dont je m'tais charge, commission qui eut pour rsultat mon premier voyage Londres, comme je le dirai dans le chapitre suivant. CHAPITRE CLXXIX. Embarquement.--Rencontre d'un pote italien.--Un pisode de la rvolution.--Arrive Douvres.--Le major Garnier. Je rsolus d'aller prendre le paquebot Ostende, et partis d'Anvers aussitt ma commission faite. L'argent que j'avais eu de mes leons d'italien, si largement payes par l'aimable et infortun duc de Kent, cet argent commenait non seulement diminuer, mais la crainte d'en manquer dans un pays o les Franais paient double, me dcida au sacrifice d'une fort jolie montre de chasse rptition. Le profil de Napolon, grav dans l'intrieur de la double bote, me la fit vendre trois fois plus que sa valeur, et moi qui, si long-temps, n'avais regard cent et mille louis que comme une bagatelle, je ne saurais dire quelle fortune je crus possder en comptant douze cents malheureux francs. Hlas! les jours se prparaient o le plus strict ncessaire me devait seul rester pour bien des annes. J'arrivai Ostende, et descendis la grande auberge ct du thtre; il tait sept heures: il y avait spectacle; et quoique je connusse par exprience toute la porte des talens de province, je n'eus rien de plus press que de courir au thtre. La troupe tait fort au-dessus du mdiocre: on donnait la _Femme jalouse_. J'ai l'habitude de toujours couter le spectacle, bon ou mauvais. Tout coup mon attention fut dtourne par cette vive exclamation: _che seccatura mio Dio! Porta mio, che diresti?--Direbbe che poco garbato il parlar cosi_[18], rpondis-je aussitt au personnage, en le regardant assez firement. Il s'excusa de son mieux, toujours dans la mme langue, et m'exprima avec une vivacit tout italienne son bonheur de rencontrer une personne qui parlait _la tosca favella_, dans un pays o les oreilles taient au supplice. La connaissance fut bientt faite, et, pendant la petite pice, _la Jambe de bois ou l'Amour filial_, je m'amusai contrarier Mangrini, en lui soutenant ce que j'tais loin de penser, que nos opras comiques valaient mieux que les opras buffa de l'Italie. tout, il me rpondait en faisant de ridicules grimaces. _Ma, per bacco, non cantano quei personnagi_[19]! Le spectacle n'tait pas fini, que j'tais aussi enchante de cette rencontre, que Mangrini l'tait de la mienne; les Italiens en gnral ont la parole un peu retentissante. Je voyais qu'on nous remarquait; je l'en prvins et l'engageai quitter le spectacle; il me dit qu'il partait aussi par le paquebot, et j'en fus charme, car sa vivacit spirituelle promettait un compagnon de route fort agrable, et mon attente ne fut point trompe. Mangrini tait Romain, parent du clbre musicien de ce nom, et ami intime du clbre Porta, pote milanais, dont il me parla avec cette abondance de dtails, que relve cependant la pantomime italienne. Mangrini me cita entre autres la bizarre pitaphe que cet homme original composa lui-mme en milanais, et dont le sens est: Je suis parvenu faire piti mme un prtre qui ne vit que d'enterremens, faisant allusion aux maux cruels que la goutte lui faisait souffrir. Porta tait un pote populaire; les vnemens du jour s'embellissaient sous sa plume par le trait d'une fine satire qui attaquait tous les ridicules, tous les vices en masse, sans personnalit aucune; l'esprit enjou et caustique de Porta tait tempr par un caractre noble et gnreux. Croirez-vous, me disait Mangrini, que Porta, dont toutes les posies respirent une gaiet et un enjouement parfait, est l'homme le plus triste, le plus mlancolique; c'est une contradiction bien singulire et qui existe pourtant. Presque toujours les potes expriment dans leurs vers le contraire de ce qu'ils prouvent... Je ne fus pas du tout de l'avis de Mangrini: Je ne m'lve pas, lui dis-je, la hauteur de la posie; mais ce que j'cris en prose est toujours l'image des sentimens que j'prouve... Il rpondit par des complimens si bizarres et si chargs de superlatifs, que j'en clatai de rire. On vint l'htel avertir les voyageurs pour l'Angleterre, que si le vent ne changeait pas, on mettrait la voile quatre heures. Nous rsolmes de ne pas nous coucher et de parcourir la triste ville d'Ostende; mais peine emes-nous command notre souper, que le matelot revint dire qu'il fallait se rendre au port. Mangrini, qui avait compt se rgaler avec des _talladelli la milanese_, exprima d'une faon si comique son dsappointement de gourmand, que je ne me souviens pas d'avoir jamais ri d'aussi bon coeur; mais ncessit fut de se soumettre, et bientt nous fmes en chemin pour le port. Il y avait fort peu de passagers, et la traverse fut heureuse. Mangrini avait, l'poque dont je parle, de quarante-cinq cinquante ans; il avait vcu en France, et s'y trouvait aux premiers temps de la rvolution. Il s'tait arrang pour _schivare_[20], disait-il, _les mesures de salut public_, en se mettant la suite d'Antonelle, chef du jury, qui prsida la condamnation du duc d'Orlans, pre du duc actuel. Cette confidence nous mit naturellement sur le chapitre de ce prince malheureux, qui, dans sa captivit et surtout sa mort funeste, se montra fidle au caractre qui avait marqu le commencement de sa carrire. Mangrini me raconta un trait d'une pauvre mre de famille, sauve d'une affreuse misre par les charitables dons du duc d'Orlans, alors encore duc de Montpensier. Cette femme, sitt que le duc d'Orlans eut t enferm l'Abbaye; cette femme, dont le mari frquentait les clubs, se donna le mouvement le plus honorable pour son bienfaiteur, arrt avec son plus jeune fils, le comte de Beaujolais, g seulement de treize ans alors. Le jour o cette me reconnaissante apprit que Billaud Varennes avait propos d'ajouter le nom du duc d'Orlans la liste des dputs qu'on allait mettre en accusation, et qu'on allait le chercher au chteau de Marseilles, elle parvint s'introduire la conciergerie, o elle savait qu'on conduirait le prisonnier; elle esprait lui faire passer un avis, russir le sauver; elle n'avait point calcul l'active haine de ses ennemis. La nuit du 5 novembre arriva, le duc comparut le lendemain devant le tribunal; la pauvre femme s'y tait porte avec quelques amis de son mari, esprant toujours que le prince ne serait pas condamn, son mari et les siens ayant promis de s'entremettre pour le sauver. Hlas! disait Mangrini, la pauvre femme tait encore chez moi me prier de rendre Antonelle favorable au duc, que celui-ci marchait dj l'chafaud. Le prince, ajoutait-il, par le grand caractre qu'il a dploy devant un odieux tribunal, a effac quelques autres pages de son histoire. Quand, aprs sa brve et simple dfense, il se vit condamner, il dit ses juges: Puisque mon sort est dcid, je vous demande de ne pas me faire languir ici jusqu' demain, et d'ordonner que je sois conduit la mort sur-le-champ; seule grce que les bourreaux d'alors pouvaient accorder. Antonelle rentra, continua Mangrini; la femme tait toujours dans mon cabinet, je lui demandai si le duc tait _acquitt_; il tira froidement sa montre, et rpondit avec un affreux sourire, _excut maintenant_. ce mot, la malheureuse qui l'entendit tomba vanouie derrire un paravent qui la cachait par bonheur. Je frissonnai de la tte aux pieds; si Antonelle l'et aperue et dans cet tat, elle et couru le danger de quelque expiation son gnreux dvouement. Je parvins avec beaucoup de peine la faire sortir de chez moi. J'eus soin, ds le soir, d'aller voir cette excellente femme; j'appris, sur la jeunesse du duc d'Orlans, des dtails pleins d'intrt et que la pauvre femme racontait avec le charme d'un coeur que la reconnaissance inspire. Lorsque le duc d'Orlans pousa en 1769 la fille du duc de Penthivre, la chapelle de Versailles, disait cette dame, j'avais peine quatorze ans; j'tais au milieu de la foule qui regardait le beau mariage: au moment de la bndiction, le prince, qui n'avait pas pris la place assigne au mari dans ces sortes de crmonies, sauta, aussitt qu'on lui fit remarquer son erreur d'tiquette, par-dessus la queue de la robe de la royale marie. En bas, tout le monde riait de cela; mais en haut, dans les tribunes, on avait l'air bien mcontent. Huit jours aprs le mariage, je me trouvai en bas du parc comme le prince y passa; un gros chien s'lance, le prince court moi, saisit le chien, le terrasse; il appelle et dit un de ses gens de conduire la jeune personne qu'il vient de sauver, en ajoutant un don au bienfait de la vie; nous n'tions pas pauvres alors; mon pre voulut rendre le don au prince; mais je fis tant que je l'avais encore trois ans aprs mon mariage, au moment o le duc de Chartres fut nomm lieutenant gnral des _armes de mer_ en 1778. Mon mari tait de Brest, attach au port; nous prouvmes de grands malheurs. J'eus l'ide d'implorer le prince, qui, enfant, m'avait sauv la vie et dont la gnrosit nous sauva encore du dsespoir. Je lui peignais, dans une lettre, ma situation; vingt-quatre heures aprs, mon mari tait plac prs du comte d'Orvilliers, qui commandait comme vice-amiral, et le soir, tant assise rflchir cette lettre que j'avais os crire, je vois entrer le duc de Chartres avec un de ses gentilshommes; il me dit: Je vous remercie de vous tre rappel le bonheur que j'eus peut-tre de vous sauver la vie; je veux qu'elle soit heureuse, l'existence que je vous ai conserve; vous tes mre, je vous donnerai un parrain, continua le _bon seigneur_, et voil pour la layette; l-dessus il me donna une somme si norme, cinquante louis, que j'en tais comme folle; et cette main gnreuse fut tendue sur moi jusqu'au terrible moment o la rvolution commena. Alors, craignant pour mon bienfaiteur, je suis venue Paris le jour o l'on y promenait les bustes de M. Necker et du duc d'Orlans. La bonne madame Thierry m'avouait, continua Mangrini, qu'elle tait heureuse de ces hommages; comme elle le disait encore, ni son mari ni elle n'entendaient rien la politique, et prenaient tous les changemens pour des esprances; son mari allait dans les clubs, et l il apprenait que le parti populaire, loin d'tre tout dvou au duc d'Orlans, cherchait des prtextes pour s'en sparer. La veille des terribles journes des 5 et 6 octobre, un rpublicain exalt offrit de l'or au mari de madame Thierry, pour lui faire avouer qu'il en recevait du duc d'Orlans dans un dessein anarchique; Thierry promit par peur, avertit sa femme, qui instruisit fidlement celui sur lequel grondait l'orage. Mangrini, qui avait beaucoup d'esprit et un esprit sans aucune prtention, me faisait remarquer la reconnaissance de cette pauvre femme, rsistant au malheur et qui, disait-il, par cet attachement si rare dans les classes infrieures, m'inspira un intrt plus fort que la prudence qui m'tait commande par ma position auprs de gens que j'abhorrais et que j'tais oblige de servir pour sauver ma tte. J'ai, mme puis, dans d'autres aveux de cette femme, la certitude que le duc d'Orlans fut tranger quelques uns des mouvemens rvolutionnaires dont on a prtendu trop souvent qu'il fut l'me. D'autres raisons, puises dans les confidences des coryphes de ces temps, que j'tais si souvent contraint d'entendre, me disposent me rendre la dclaration faite par M. Chabroud. Cette dclaration absout le prince de toute participation un vnement trs grave. Vous aimez vous instruire, rpondis-je, et tiendrais vous convaincre de mes ides sur le personnage dont nous venons de parler longuement; lisez la correspondance: _Louis Philippe, duc d'Orlans_; vous y trouverez une lettre au Roi, et d'autres aux diffrens ministres. Je vous prterai galement la procdure, l'expos de la conduite du duc d'Orlans dans la rvolution; celui de la consultation dlibre Paris, le 29 octobre 1790; le mmoire consulter pour L. P. J. d'Orlans, qui sont dans les mmoires du marquis de Ferrires. Quand il s'agit de si illustres accuss, on ne saurait trop chercher la vrit; et j'ai lu toutes les pices de cette longue procdure. Un singulier intrt de souvenir m'attachait cette recherche; j'avais comme un besoin d'me de trouver innocent d'une horrible inculpation le pre du jeune prince que j'avais vu, au prix de son sang, dfendre, contre l'invasion de l'tranger, les frontires de sa patrie. C'est long-temps aprs, et mon retour Paris, qu'en lisant les mmoires si touchans du duc de Montpensier, je me suis applaudie de la patience qui me fit lire tout ce qui tend attnuer la gravit des bruits rpandus contre la mmoire de son pre; malheureusement la postrit est quelquefois aussi crdule que les contemporains, et par paresse on s'arrte aux opinions faites d'avance. J'ai voulu sur ce point penser d'aprs moi-mme, et j'ai eu quelquefois, et pour plusieurs faits, l'occasion de m'applaudir d'une constance d'tudes qui m'a valu le droit de penser et de dire que le prince, dont les torts ont t si chargs de circonstances aggravantes, valait mieux que sa renomme. Nous tions partis trois heures du matin du port d'Ostende, et sept heures du soir nous tions aux prises avec les aubergistes de Douvres. Ma premire pense, en touchant le libre rivage de l'Angleterre, fut un regret si terrible que je n'en pus cacher la dchirante amertume mon bon et spirituel compatriote et compagnon de voyage. J'avais saisi son bras convulsivement en m'criant: que ne m'a-t-il coute! que n'ai-je pu le conduire ici, le voir, le sauver du moins, mourir ses pieds ou le consoler et le servir. Cette pense rtrograde fit place aux ennuis d'une arrive, et d'une arrive en Angleterre; ni chagrin ni humeur ne pouvaient tenir heureusement contre les contestations comiques et bruyantes de ce bon Mangrini, qui ne pouvait se persuader qu'une fille d'auberge du duch de Kent ne comprt pas le mauvais franais d'un pote italien. On m'a toujours dit que je prononais parfaitement les langues que je parle; j'en fis une utile exprience avec la servante de l'auberge de Douvres, qui, aprs mes cinq ou six mots d'anglais, me fit le mme compliment, et aussi brutalement qu' mon compagnon de route. En entrant dans la salle, je ne fus pas mdiocrement surprise d'y trouver le major Garnier, que je croyais Bruxelles, sollicitant auprs de Cambacrs pour les exils du Champ d'Asile; il me parut soucieux, mais fort content de notre rencontre, et la confidence qu'il me fit me le prouva. Je la rserve pour le chapitre suivant, ainsi que les dtails de mon dpart pour Londres et de mon arrive dans cette capitale; du commerce, de la libert, et cependant aussi des prjugs et des abus. CHAPITRE CLXXX. Confidence du major Garnier.--Dpart et arrive Londres.--L'orgueil britannique. Une fois installe Douvres, Mangrini, qui me vit trs occupe causer avec le major Garnier que je venais de rencontrer, s'loigna pour parcourir la ville, et disparut jusqu'au souper. Garnier, frapp sans doute de son accent italien, me demanda avec un air qui me dplut, des renseignemens sur lui. Vous les lui demanderez, lui dis-je; il n'est pas avare de paroles. Le major vit qu'il avait t indiscret, et s'excusa avec politesse. Il m'tonna singulirement en me parlant de la commission que j'avais faite Anvers, et des papiers que j'avais remis et que j'tais convaincue m'avoir t adresss par Carnot. Garnier m'assura que depuis que Fouch avait inscrit Carnot sur une liste d'exil, celui-ci tait venu Cassel, peut-tre; mais qu'au moment o nous en parlions, il avait la certitude que Carnot tait Varsovie. C'est tellement vrai, ajoutait Garnier, que nous savons la manire dont le grand-duc Constantin a accueilli le vainqueur de Wattigny, et l'ex-ministre de l'empire, qui, avec sa fiert toujours rpublicaine, n'a pas mieux rpondu aux offres superbes du prince russe, qu'il ne le fit lors de sa belle dfense d'Anvers au prince-royal de Sude, son ancien co-religionnaire en politique. Connaissez-vous cette rponse? La voici: J'tais l'ami du gnral Bernadotte; mais je suis l'ennemi du prince tranger qui tourne ses armes contre ma patrie. J'coutais Garnier les yeux fixes, la bouche bante; il ne parut pas y faire attention, et me montra une liste de souscription, me disant qu'il comptait sur moi, mon activit et mon esprit, pour voir tous les Franais Londres, pour les intresser en faveur d'un projet qui allait assurer un asile la valeur malheureuse. Avec ces mots-l, on m'et fait traverser un brasier allum. Je promis plus, qu'il ne demandait. Je lui dis que, me prvalant de la gnreuse bienveillance d'un prince, du duc de Kent dfunt, je tcherais de voir et d'approcher les princes ses frres; enfin je me dvouai encore par pure exaltation des gens que je ne connaissais que de nom. Mais je restai nanmoins fort inquite des papiers que j'avais ports Anvers chez M. Van B***. Il n'y a pas dans cette ville une maison o l'on ne prononce le nom de Carnot avec respect. On se rappelle avec vnration qu'en prenant de sages et fortes mesures pour la dfense de la ville, il en protgea les intrts, en ne voulant pas consentir la dmolition du faubourg Belgrade. Tout le monde sait Anvers que le gnral Carnot reut d'un des agens des puissances l'offre de quatre millions pour livrer la ville, et Carnot refusa. Ayant remis ce paquet, adress au gnral, chez des amis srs, je ne pouvais donc en tre inquite; mais je l'tais davantage par l'trange nouvelle que m'apprenait Garnier. Je ne sais pourquoi je ne lui montrai pas la lettre que j'avais crue et croyais encore de Carnot, mais, sans aucun soupon arrt, mon esprit ne se sentait point attir vers le major par cette aveugle confiance qui nous fait un imprieux besoin de tout confier l'amiti; aussi gardai-je toute mon incertitude; mais le soir mme j'crivis M. Van B***, Anvers, pour lui expliquer ce qui venait de m'tre communiqu, l'engageant, au lieu de garder les papiers soi-disant adresss par Carnot, les ouvrir, en voir le contenu, pour ne pas tre victime d'une perfidie laquelle j'aurais si innocemment coopr; je ne reus aucune rponse, et lorsque plus tard je revins Anvers, M. Van B*** venait de s'embarquer pour rejoindre le gnral Carra Saint-Cyr, nomm par S. M. Louis XVIII gouverneur de la Guiane franaise; j'appris bien quelques dtails, mais ne sus jamais positivement le motif rel de ce singulier voyage. La poste ou plutt les postes de tous les pays exposaient singulirement alors la plus inexacte correspondance certaines personnes, et il fallait souvent qu'elles se revissent pour savoir qu'elles s'taient crit. Ce que j'avance est si vrai, que long-temps aprs le dpart de Van B***, et lors de mon second voyage Londres, j'appris d'une personne attache au gouvernement des Pays-Bas, qu'il avait lu dans les bureaux un passage extrait de mes papiers. Garnier me demanda si j'avais trait de ma place pour Londres; lui ayant rpondu ngativement, il s'en chargea, et revint tout naturellement encore me parler de Mangrini. Je ne me gnai pas pour lui dclarer que son insistance me dplaisait. Il y a beaucoup d'Italiens Londres, me dit-il; il ne faudra pas vous lier avec eux. -- propos de quoi? --Parce qu'on les surveille bien plus que les Franais. --Mais, mon Dieu, je ne voyage pas pour conspirer, mais pour _secourir_ et _consoler_, si je puis. --Je le sais, et je vous en indiquerai une belle et touchante occasion; je vous ferai connatre une personne intimement lie avec le brave et malheureux gnral Gruyer[21], l'ami du prfet de Paris; oui, son ami et son compatriote. --On me l'a dit. --Ces traits de gnrosit sont si rares dans les temps de parti et de la part des hommes du pouvoir, que je suis heureux de vous apprendre que M. de Chabrol a eu le courage de le sauver. --Eh bien! je tiens M. de Chabrol pour un des plus honorables caractres de nos temps de passions aveugles et sottes. Mais est-ce le brave Gruyer qui rclame Londres la chaleur de mes services? --Non, mais un de ses intimes amis. --Eh bien! aussitt arrive, vous me le ferez connatre. Au moment o le major me quitta pour aller arrter nos places, je vois entrer Mangrini, rouge de colre, serrant les poings et dbitant en italien toutes les hyperboles furibondes de l'indignation; je le priai d'abord de se calmer, puis de me dire le motif de son motion. Oh! _maledellittissimi inglesi!_ ils insultent, et quand on leur en demande raison, ils vous montrent leurs poings ferms comme des _facchini_. Ah! vivent les Franais! cela n'hsite pas pour un coup d'pe ou de pistolet, c'est un plaisir; mais les Anglais, la sotte et orgueilleuse nation; grossire, insupportable! Voulez-vous fuir aussitt avec moi de cette terre maudite? --Mais qui en avez-vous? Que vous est-il donc arriv? --J'en ai une quinzaine d'ivrognes; je veux voir Douvres, je parle mal l'anglais, j'ai demand un guide, on s'est moqu de moi; ils m'ont poursuivi du nom de Franais, de propos sur Waterloo, sur leur Wellington. Je leur ai cri qu'il ne valait pas une chiquenaude d'un des grognards de l'le d'Elbe. --Mais vous tes fou, mon pauvre ami; songez-vous que nous sommes Douvres? --Oh! j'en ai dit bien d'autres! J'ai prdit, car j'tais sur mon trpied, que la France se relverait un jour grande et forte, qu'elle tendrait un bras vengeur des funrailles de Mont-Saint-Jean; alors, bravement, ils se sont tous mis contre moi; j'ai propos la partie, un un, six des plus furieux, ils m'ont rpondu en me montrant leurs poings ferms; je les ai appels poltrons, et puis ils m'ont laiss tranquillement partir. Quelques Anglais entrrent alors; ils regardaient tous mon bon Mangrini, et dix minutes aprs il tait au milieu du groupe, criant, prorant et disant hautement, dans la salle d'une auberge de Douvres, ce qu'on n'aurait pu, cette poque, dire dans un salon Paris. La dispute allait finir, je le crus du moins, comme une rconciliation britannique, par un bol de punch; mais malheureusement un des adversaires avait parl de Naples, de Nelson, et Mangrini ne se possda plus; il reprocha aux Anglais la conduite barbare de leur amiral envers le malheureux Corraccioli, qui valait lui seul mieux qu'une flotte. On disputait encore quand le major Garnier rentra; je m'tais tenue quatre pour ne pas prendre part l'action; on n'avait pas fait attention moi plus qu'aux autres voyageurs, et mes cheveux encore presque blonds, mon teint assez frais, m'avaient sans doute, Douvres comme Bruxelles, fait prendre pour un enfant de la Grande-Bretagne. Garnier, en m'adressant la parole, dtruisit l'illusion, et j'entendis trois ou quatre fois rpter _french lady_, et tous les yeux se tournrent sur moi; il y eut un jeune anglais qui m'interpella avec beaucoup de politesse, comme arbitre contre le fougueux Mangrini. Je dclinai ma comptence, disant qu'il s'agissait d'un de mes compatriotes, et que, son emportement part, je trouvais qu'il avait non seulement raison, mais que je remerciais sincrement Mangrini de son zle dfendre la gloire franaise, et surtout de son horreur pour un genre de combat que, dans tout autre pays, en France surtout, on appelle _la bravoure du peuple_. J'ai retrouv depuis, Anvers, ce jeune Anglais appel Charles. Dunderdale me regarda avec un air o ma vanit flatte me fit trouver de l'admiration; ce qu'il me dit de mon enthousiasme pour la gloire militaire de la France nous lia aussitt d'amiti. Celui-l tait un vritable Anglais, plaant son pays au-dessus de tout, mais par suite des mmes ides, n'estimant galement chez les autres que l'ardente proccupation et l'exclusif amour de la nationalit: Et tenez, Madame, je prfre une Franaise qui parle comme vous de notre victoire du Mont-Saint-Jean, d'autres belles dames de France que j'ai vues embrasser les bottes de nos cavaliers, et adorer la ple figure de notre Wellington. Vous voyez donc que la prvention n'a aucune prise sur moi; mais je ne cde jamais non plus celle des autres, et ce M. Mangrini tait son tour bien grossier d'insulter les gens chez eux. M. Dunderdale parlait parfaitement franais, et je ne trouvais pas un mot dire sa rponse sage et modre. Pour finir la dispute, il proposa de dner ensemble et de porter un toast aux braves des deux pays: Oui, volontiers, disait Mangrini, mais avant tout, au retour de la gloire franaise! --Pas au dtriment de ma patrie, pas comme vous le pensez, Monsieur, rpliqua Dunderdale. J'avais, pendant toute cette discussion, observ assez attentivement le major Garnier, et je ne fus satisfaite ni de sa physionomie ni de son action; car avec son air d'tre uniquement occup de la rdaction de la carte, il crivait avec une dextrit qui ne m'chappa point tous les dtails de la scne, et quand nos yeux se rencontrrent, ses regards et ses grimaces d'intelligence me rappelaient la scne de _Jacquinet_ d'_Une Folie_[22]; et l'envie me prit de dire aussi au major, comme la pupille du malin tuteur: Je crois que cet imbcile me fait des signes. Un peu plus tard, je ne m'aperus que trop que le major mritait une pithte plus nergique. Enfin, grce l'aimable et bienveillante intercession de M. Dunderdale, tout se calma; on dna du meilleur accord; les toasts furent ports la gloire des braves morts Waterloo, et aux braves de l'Angleterre; ce dernier, non sans une grimace de la part de Mangrini. Dunderdale nous fit des adieux d'ami, et s'embarqua pour Calais; et Garnier, Mangrini et moi, aprs avoir, chacun dans une chambre dpourvue de tout le _superflu_ ncessaire, pass une dtestable nuit, nous montmes sur la galerie d'une voiture lgante, parfaitement attele, et roulmes avec la rapidit de l'clair jusqu' Londres, par le comt le moins beau de l'Angleterre, mais qui, pour les trangers, offre encore l'aspect d'un immense parc rgulirement, c'est--dire ennuyeusement, vert et beau. CHAPITRE CLXXXI. Route de Douvres Londres.--Rencontre.--Les proscrits.--Lettre de Lopold. Si le ciel de l'Angleterre n'tait pas charg, mme dans la plus heureuse saison, de cette froideur nbuleuse qui n'offre jamais aux yeux l'clat de cette puret azure dont brille l'Italie et mme la France, l'Angleterre serait un assez beau pays; et quoique le comt de Kent en soit la moins belle partie, nous trouvmes encore admirable l'uniforme magnificence des routes, des prairies et des jardins. Il y a entre les paysages anglais et ceux de la Hollande une grande ressemblance; mais j'aime mieux ceux de ma patrie. Le nom du duch de Kent, que je parcourais, me rappelait tout naturellement le souvenir d'un bienfaiteur trop tt enlev ma reconnaissance, et ce souvenir embellissait la contre. Le major Garnier tenta de me tirer de la rverie profonde dans laquelle j'tais tombe, en me parlant d'un projet dont le charme disparaissait mesure que j'avanais. Je ne lui rpondais qu'avec la plus dsobligeante distraction, et l'ennui de la route ne diminuait que par les piquantes boutades de l'imptueux Mangrini. Sa conversation s'levait quelquefois, et son esprit riche en lectures et en souvenirs m'tait d'une prcieuse ressource. Il passait en revue tous les personnages clbres qu'il avait connus: j'appris dans ses confidences plusieurs traits de la vie du clbre auteur[23] de Fnlon et d'Henri VIII, qui me donnrent, pour son caractre, autant d'estime que j'avais eu d'admiration pour son talent. Mangrini, qui avait t secrtaire d'un des membres du Comit de salut public, et qui, dans une position force mais confidentielle, avait vu fond la vrit des hommes et des choses, dfendait avec un accent de coeur Chnier de l'accusation d'avoir tremp dans la condamnation de son frre: J'ai vu, s'cria Mangrini, Marie Joseph solliciter au risque de sa vie, auprs des bourreaux Marat et Robespierre, la grce d'Andr. La haine des partis, toujours prompte inventer des fables atroces, l'a appel terroriste; mais je sais, moi, la rage avec laquelle les jacobins purs parlaient de lui, qu'il ne participa jamais leurs crimes. Il a sauv des victimes et il n'en a point fait. Le gnral Montesquiou et Talleyrand lui doivent leur retour en France. Ce ne fut qu'aprs le 9 thermidor que Chnier eut quelque crdit dans les affaires; lisez ses vers adresss aux mnes de son malheureux frre: d'ailleurs, s'il et t couvert de son sang, et-il os se rfugier dans les bras de sa mre? Ce raisonnement me suffit, je n'en veux point d'autre, m'criai-je mon tour; je vous remercie de cette religion d'amiti pour un homme clbre. Nous arrivmes en causant Cantorbry; je ne voulus pas accompagner ces messieurs pour aller, en courant, visiter la cathdrale; on ne s'arrte que peu d'instans Cantorbry; et quand je voyage, je veux avoir tout le temps de sentir mon aise la beaut des objets. De Cantorbry Worchester, la vue de la Tamise excita l'enthousiasme de Mangrini. Ces sites bien lgans, ces eaux bien limpides, avaient trop de monotonie pour mon coeur; il me faut des spectacles plus mouvans, plus de grandiose, il faut mon imagination les Alpes ou l'Ocan. Worchester, Mangrini rencontra un autre exil de sa connaissance et qui tait aussi de la mienne, quoique je ne le remisse pas; c'tait Charbonnires, conventionnel que j'avais quelquefois rencontr chez l'amiral Gantheaume, et que la socit de l'amiral, qui n'tait pas celle des jacobins, sparait des agens intresss ou coupables de cette poque si cruelle de la terreur. Charbonnires tait en effet d'un caractre lev et gnreux; opinitre, il est vrai, la manire de Carnot dans son rpublicanisme romain, mais aussi le plus intgre des hommes; attach long-temps au ministre de la marine, il s'y tait fait estimer et chrir jusqu'au moment o la loi d'amnistie du 12 janvier 1816 le rejeta loin d'une patrie qu'il aimait toujours. Aprs les premiers embrassemens des deux camarades, Charbonnires parla son ancien commensal de trois autres amis qui se trouvaient galement Rochester, dans l'espoir d'y voir arriver le gnral Lefebvre-Desnouettes, dont l'absence prolonge leur causait les plus vives alarmes. Mangrini avait des lettres de change sur un banquier de Londres, qui devaient servir son embarquement. Je sus depuis qu'il en employa la plus grande partie au soulagement des amis qu'il venait de rencontrer. Avec Charbonnires il venait de retrouver le clbre Cambon, le grand financier de la Convention, qui, par une contradiction commune dans ces temps, sut allier toute la douceur des moeurs prives toute la frnsie des passions politiques; vieillard chez lequel l'ge n'avait amorti aucun des principes de sa jeunesse, et qui, ayant reparu la Chambre du Champ de Mai, avait par cette seule apparition gagn l'exil. J'avoue qu'en voyant de prs dans le malheur des mes qui savaient le supporter avec noblesse, qu'en coutant les rcits de leur vie passe, des effroyables ncessits qui avaient presque toujours pes sur leurs actions, je revenais un peu de l'ancienne horreur que certains noms avaient toujours excite en moi. Cambon me parut instruit, peu aimable, regrettant les dsastres de notre gloire militaire, et ne maudissant point sa patrie. Au milieu de tant d'vnemens qui venaient de prcipiter une partie de l'Europe contre l'autre, la grande proccupation de Cambon, sa grande colre tait encore contre les nobles et les prtres. Il les hassait avec une franchise qui tout instant lui chappait. Les ministres du culte anglican ne lui plaisaient pas plus que les catholiques; et, dfaut de capucins, il panchait sa bile Londres contre les quakers. Eh bien, quelque temps de l, j'ai appris de la bouche de Tallien un fait qui contraste singulirement dans la vie de Cambon avec son antipathie si violente contre toute association religieuse: aprs quelques observations, il avait laiss libre la vocation d'une de ses soeurs, entre dans un couvent, et tait rest son protecteur et son ami. Une fois installs, notre petite colonie s'occupa du sort commun de tous les exils secourir. Cambon, en assemble gnrale, pensa que pour assurer les moyens, d'un embarquement avantageux il tait bon de se concerter avec la Belgique et une socit d'hommes gnreux, trs ardens y seconder l'entreprise du Champ-d'Asile. J'offris mes services, ma prsence en Hollande pour cet objet important. cette proposition, tous ces Messieurs m'entourrent avec des acclamations de reconnaissance. Rien cependant ne fut encore arrt. Mais le lendemain on prit un parti sur la cotisation de dvouement et de dmarches que chacun devait apporter la cause du malheur. On pensa que mes relations avec un illustre personnage pouvaient rendre ma prsence plus utile Londres. Je devais donc y rester avec le major Maingredini. Cambon eut Douvres pour mission, Charbonnier et Tareni Maidstoe, tous avec des recommandations, et, ce qui est la meilleure, avec une bourse bien garnie. J'tais descendue Londres dans le Strand, chez une dame qui tenait des appartemens garnis fort propres, mais dpourvus de cette lgance, de ce luxe qu'on se donne Paris avec seulement de l'aisance. Londres est encore bien en arrire pour la distribution et l'ameublement des maisons; mais tout ce qui tient la propret extrieure y est soign jusqu' la coquetterie, comme en Hollande. Mon htesse paraissait une fort bonne personne, parlait fort passablement le franais, et tait assez favorablement dispose pour notre nation; elle nous dit, presque ds la seconde parole, qu'elle attendait un de nos gnraux exils. Le major qui m'avait accompagne pour le choix de ce logement, m'offrit de se charger de toutes les informations qui pourraient faciliter mes dmarches. Je le remerciai de son zle officieux, sans en tre touche le moins du monde. Je ne sais quoi retenait ma confiance. Ce jour-l il revint le soir chez moi, tout constern, m'annonant qu'il tait forc de repartir pour Douvres, o il avait oubli son portefeuille. Aussitt il m'entra mille vilains soupons dans l'esprit, et assez justement. Mon htesse se prit tout coup pour moi d'une tendresse laquelle je rpondais trs peu, et qui m'impatientait fort. Il faut mon coeur des tmoignages d'amiti auxquels la physionomie puisse me faire croire, et j'avoue que la glaciale figure de miss Buller dtruisait mes yeux toutes les expressions de son subit attachement. Ne me sentant aucune sympathie d'affection pour l'ennuyeuse Anglaise, je m'occupai de chercher un appartement o ma libert ft plus entire. Je m'arrangeai merveille avec une veuve franaise qui demeurait dans Bond-Street. Pour comprendre tout ce que ce nouvel arrangement avait d'agrable pour moi, il faudrait savoir quel point, dans mes courses, j'aime rencontrer des compatriotes. Un instinct invincible m'emporte vers des contres trangres, et dans ces contres trangres un second mouvement de mon coeur m'y rend ncessaire de ne parler presque que de ma patrie. La physionomie ouverte et spirituelle de Mme Duvernot quivalait, pour ma confiance, dix annes d'intimit. Elle levait avec elle la fille d'une soeur malheureuse, et cet aimable enfant rendait sa socit encore plus douce et plus anime. Mon appartement rpondait mon exigence et mes habitudes; il tait assez lgant pour me faire souhaiter d'y prolonger mon sjour; mais quand mes yeux se portaient sur le triste ciel de Londres, je sentais comme une impossibilit d'y respirer heureuse; et le mois que je devais passer Londres m'et paru un sicle, sans ce charme d'un intrieur o toutes les conversations me reportant aux souvenirs et aux intrts de la France, me faisaient presque oublier que j'en tais absente. Une des premires questions que m'avait adresses Mme Duvernot avait t relative mon compagnon de voyage. Je lui nommai le major. Ayant t en relations avec presque tous les Franais que les derniers changemens politiques avaient amens Londres, elle me promit de sres informations sur mon compagnon de route. J'en rendrai compte plus loin, et l'on sera peut-tre tonn de toutes les formes que savait prendre le plus odieux espionnage, pour ajouter encore aux malheurs de l'exil ces mille piges du faux intrt devenant bientt un surcrot de surveillance. Je n'tais pas installe depuis huit jours, que dj ma correspondance devenait active. Il n'aurait vraiment tenu qu' moi de me croire un agent diplomatique. Parmi mes nombreuses lettres, il s'en trouva une de Lopold. Je n'en citerai rien, parce qu'elle contenait l'expression d'un dlire que je ne pouvais partager. Lopold me peignait en traits inconcevables, la proccupation de son esprit, l'emploi entier de sa vie pour dcouvrir les traces de chacun de mes voyages. Lopold finissait par me dire qu'heureux enfin aprs tant de dmarches, puisqu'il savait o j'tais, il m'envoyait un de ses amis pour me confier tout ce qu'il n'osait encore confier son amie... sa mre. La lecture de cette lettre me jeta dans mille penses plus extravagantes les unes que les autres; mais, le lendemain, ma raison fut encore victorieuse de ces nouveaux combats, et j'eus la force de ne rpondre Lopold que comme une mre. Quand je me rappelle tout ce que ce courage de refus me cota d'efforts, je suis fire et heureuse de cet empire sur moi-mme qui m'a valu, en change des joies passagres que j'avais fuies, un de ces contentemens du coeur, une de ces ressources pures de la vieillesse dont l'affection, l'estime de Lopold me sont garans. Aprs la lecture de la lettre de Lopold, j'avais un besoin de solitude, d'air et de libert. On ne remporte jamais de grandes victoires morales sur soi-mme, sans en payer l'effort par une espce d'anantissement physique; les courses, les promenades, sont mes ressources quand je tombe dans cet tat. Je sortis donc en voiture et me fis conduire Kensington; ce n'tait point l'heure la mode, l'heure du beau monde, plus ridiculement aristocratique en Angleterre que partout ailleurs, mme dans le choix de ses plaisirs. Je pus donc m'enfoncer en toute libert sous les ombrages de ce jardin royal plus beau que ceux de Paris, car il met mieux, si je puis m'exprimer ainsi, la campagne dans la cit la plus populeuse; les cerfs et les chevreuils y courent avec cette indpendance qui vous transporte cent lieues d'une capitale, vritable Babel de la civilisation. L, appuye au pied d'un arbre, je me laissai aller tout ce dsordre d'ides o vous jette le retentissement d'une grande passion; l, je n'tais plus une femme combattant son coeur avec sa raison; je redevenais un tre faible et mu, ne regrettant pas une immolation, un devoir, mais ressaisissant avec dlices les riantes images, les douces chimres du sentiment que j'avais touff; les heures s'coulaient, dans ce rve enivrant, j'oubliais les annes, les obstacles, les distances; j'oubliais tout, except Lopold. Je venais de faire un acte de vertueuse raison; mais les vertus humaines sont si peu de chose, que je dois avouer que la mienne, dont peu de femmes eussent pu tre capables aprs pareil assaut, ne tint peut-tre qu' l'absence de l'objet qui la mettait en pril. Cette absence me sauva seule d'une faiblesse qui m'et rendue jamais malheureuse, car elle m'et prive de tout droit de m'estimer moi-mme. Toutefois, je me levai plus forte que je ne m'tais assise; le parc commena s'animer par la foule lgante des deux sexes. La curiosit de ce spectacle m'arracha au trouble de mes motions. Je remarquai le nombre incroyable de jolies femmes; mais ce qui en diminuait peut-tre le mrite, c'est qu'elles paraissaient toutes l'tre de mme. Quoiqu'en gnral les femmes anglaises soient grandes, ma taille parut fixer l'attention des belles promeneuses, et ne voulant pas subir l'importunit de tant de regards, je doublai le pas, et mis encore plus d'empressement dans cette espce de fuite, la vue d'un groupe de ces jeunes fats dont Londres fourmille, et qui ont dans ce genre une supriorit relle sur ceux de Paris. Ne connaissant pas du tout les localits, je m'garai compltement; au lieu de sortir du parc, je m'y enfonai encore davantage. Quelques jeunes gens avaient l'air de vouloir me barrer le chemin: je levai mon voile, les engageant en franais, et d'un ton trs expressif, me laisser l'espace libre; aussitt l'un des plus jeunes me regarde, et s'crie: Quoi! mon Dieu! Madame de Saint-Elme, c'est vous? Vous, Londres? Je ne remis pas dans le moment le jeune Chteauneuf[24]; mais, heureuse de m'entendre interpeller en bon franais, je rpondis avec un joyeux sourire; j'acceptai aussitt le bras qu'il m'offrit, aprs avoir congdi ses amis. Je l'avais alors reconnu. Armand de Chteauneuf tait la rencontre la plus agrable que je pusse faire Londres; il y tait pour ainsi dire naturalis, tant par ses divers voyages que par un long sjour. Il m'offrit ses services, et je les employai utilement pour quelques uns de nos malheureux compatriotes. Chteauneuf me reconduisit, et, une fois rentre chez moi, raffermie dans toutes mes ides de devoir, j'crivis de nouveau Lopold, et dans des termes qui, moins courts et plus tendres, pussent lui persuader et lui faire partager ma rsolution raisonnable. Au surplus, voici cette lettre: CHER LOPOLD, MON AMI, MON FILS, Lisez-moi sans trouble, il y va de votre bonheur et de tout mon repos... Je ne veux entre nous d'autre juge que votre coeur. Votre lettre, si vivement dsire et si affligeante, cette lettre me dcide rendre nos destines insparables, et je vais vous en expliquer les seuls moyens. Oui, Lopold, je consens vous appeler prs de moi. J'accepte votre appui, mais une inexorable condition, c'est que j'acquerrai un fils et vous une mre, mais _seulement une mre_. Je ne vous blme point de fautes dj expies; je vous plains trop sincrement pour vous trouver encore coupable. Il faut, en attendant votre cong, prendre une permission de trois ou six mois; il faut les aller passer dans le lieu de votre naissance, ou du moins l o s'coula votre enfance. Vous ne pouvez douter de l'motion que m'ont cause les dtails de votre blessure; mais je n'y rpondrai pas en ce moment, car j'ai besoin de ma raison, et je l'exposerais. Tant que vous serez militaire, cher Lopold, j'exige que vous ne m'interrogiez jamais sur mes amis, sur mes voyages, sur mes relations; je ne fais rien dont j'aie rougir; tout ce que je fais est de souvenir, et mes souvenirs sont ma vie; mais je ne dois pas les mettre en contact avec vos nouveaux devoirs. crivez-moi, en ne me parlant que de vous et de moi. Rglez vos intrts sans songer moi. Plus de lettres comme le commencement de la dernire. Votre dvouement, je l'accepte; votre amiti, j'y rponds par l'amiti la plus tendre: mais le mot d'_amour_ prononc, nous sparerait jamais. Si j'avais besoin d'argent, c'est vous, mon ami, mon fils chri, que j'oserais dire: _Aidez-moi!_ Adressez-moi toujours vos lettres poste restante. Vous me demandez si l'Angleterre est un beau pays? Non, et il me faut pour en supporter le sjour l'objet important qui m'y a conduite. Si votre attachement s'pure, si tout votre attachement vous joignez une raison qui me rassure, nous irons au printemps prochain visiter l'Italie. Oui, je conduirai le fils de mon adoption sous les doux ombrages de Val-Ombrosa, o, me retraant mon heureuse enfance, je veux, par la religieuse image de ma mre, en apprendre moi-mme les devoirs sacrs. C'est demain l'anniversaire de votre naissance, cher Lopold; vous avez vingt-trois ans: j'en ai eu trente-neuf il y a six jours. Ainsi me voil atteinte par la fatale quarantaine; ce sera la plus heureuse poque de ma vie, si je trouve dans votre coeur les sentimens qui peuvent seuls rpondre l'attachement, l'amour de mre que je vous ai vous pour la vie. Ida Saint-Elme. Les combats que j'avais eu soutenir avec moi-mme m'avaient absorbe depuis quelques jours, et toute ma sensibilit employe pour mon propre compte s'tait, sinon refroidie pour le service de mes compatriotes, du moins singulirement ajourne dans toutes les dmarches que j'avais promises. Mon coeur une fois plus tranquille, ma raison un peu plus raffermie l'gard de Lopold, je repris mon activit, et ce dvouement aux autres, en mme temps que je le remplissais comme un devoir, me soulagea comme une distraction. Ceux de mes compagnons de voyage qui s'taient dtachs dans diverses directions, revinrent successivement Londres, mais sans avoir pu russir nouer un ensemble de volonts et de ressources. C'taient les belles promesses de Paris qui s'en allaient en fume, les correspondances de Belgique qui avaient manqu, la diversit des opinions empchant d'agir, enfin toutes les mille difficults que les proscrits et les malheureux se crent eux-mmes, rien n'avait t pargn par le sort contre nos projets. Pour redonner mes amis un peu de ce courage, qui nat de l'union et du bon accord, je tentai, auprs d'un grand personnage, une dmarche qui, en leur assurant la protection sinon ouverte, du moins efficace du gouvernement anglais, les enchant comme malgr eux un centre d'action et de volont. Ce personnage, que j'avais entrevu quelquefois Bruxelles auprs du duc de Kent, m'avait peu remarque; mais le prince gnreux qui m'avait traite avec tant de bont, m'avait parl du jeune lord *** dans les termes d'une grande confiance, et sur ma recommandation, l'avait pri, quand il retournerait Londres, de s'intresser quelques Franais fort perscuts. Je pensai qu'en me prsentant chez le jeune pair, le souvenir de son royal ami suffirait pour qu'il me facilitt quelques ouvertures utiles auprs des puissances. Lord douard me reut avec cette politesse aristocratique, vritable attribut des grands seigneurs anglais, et mme avec une sorte de respect ma seule invocation d'un nom auguste. Je lui expliquai le but de ma visite; il me comprit, et je le remerciai presque de la noblesse de ses refus de me servir presque autant que d'une promesse chaleureuse de dvouement. Je prends sance depuis fort peu de temps au parlement, me dit-il; le ministre me dplat, je suis d'un temprament d'opposition; ma place a t bientt choisie, je ne veux rien devoir, rien demander, pas mme une bonne action nos hommes d'tat, qui d'ailleurs me la refuseraient. Je regrette bien vivement que mes devoirs parlementaires ne me permettent pas de remplacer celui que son haut rang et mis au-dessus de ces convenances. Mais, Madame, ce que le membre de l'opposition ne peut faire auprs du pouvoir, le vritable Anglais, l'ami de l'humanit, doit s'en acquitter autrement. Je proposerai mes amis une souscription pour vos rfugis; moi-mme je m'inscrirai la tte, et comme mon offre au malheur sera considrable, l'ide de ne pas me cder en magnificence grossira la liste, et la bonne oeuvre est bien capable d'obtenir chez nous la fortune d'un pari. Je convoquai ma petite colonie le jour mme, et lui fis part de ma dmarche, de son rsultat ngatif sur un point, de son succs plus complet sur un autre. Mangrini parla le premier, et fit remarquer que, quel que ft le malheur de la position, des Franais ne pouvaient accepter la proposition de lord douard, honorable pour lui, mais peu flatteuse pour eux: qu'isolment on pouvait accepter de qui offre, mais que faisant dans cette circonstance corps de nation, la thse changeait; que le nom de Franais tait la seule chose qui leur restt, et qu'ils la pourraient compromettre par les apparences d'une aumne forme de l'or des trangers, de ces trangers surtout avec lesquels nous devions conserver le plus rigoureusement notre honneur. Les avis furent unanimes, et j'avoue que par une verve gale de patriotisme, je partageai ces religieux scrupules que le ton noble, affectueux et digne de l'Anglais m'avait empche d'apercevoir dans l'effusion d'une intime confrence. J'crivis lord douard, sance tenante, et pour viter les perscutions aimables qu'allait de sa part m'attirer sa manire de procder, je rsolus de quitter Londres dans les quarante-huit heures. Cela fut d'ailleurs une consquence de nos projets ds lors avorts; chacun prit son parti. On convint de s'isoler, de disputer chacun de son ct contre le sort, de s'abandonner enfin la fortune prive, puisque la fortune commune ne pourrait qu'tre charge quelques uns, sans profit pour les autres. Le lendemain mme, je fis mes adieux Mme Duvernot, non sans la remercier beaucoup de tous ses soins, car l'hospitalit, lors mme qu'on la paie, mrite encore plus que votre argent, quand elle est aussi agrable que celle dont je venais de jouir. CHAPITRE CLXXXII. L'htel Meurice Calais.--Inquitudes politiques.--Les dames anglaises.--La pice de quarante sous.--Dpart mystrieux. J'tais malade et triste en arrivant Calais; je sentais que j'aurais d rester Londres encore: jamais traverse ne fut plus pnible. Je m'tais fait conduire l'htel Meurice, aprs avoir subi l'ennui d'une inspection douanire fort superflue avec moi sous le rapport mercantile, car par got et par honneur je dteste la fraude, mais visite qui tait un peu plus utile sous le rapport de la politique. Dans mes papiers se trouvait un bagage de journaux anglais et belges, qui n'taient rien moins qu'innocens, et dont l'entre tait interdite. Aprs une courte toilette, je descendis au salon du magnifique htel que j'avais choisi. Mon oeil, naturellement inquiet et pntrant, aperut dans un des coins du salon, une figure dont l'impression faillit me faire tomber la renverse: c'tait l'_me damne_ de D. L***, un de ces hommes de mystre comme lui, que j'avais vu chez lui, avec lui; qui dans les cent jours tait _trs napoloniste_, se disant brouill avec D. L***, mais le voyant toujours. Je ne saurais dire quel corps appartenait cet homme, mais je l'avais souvent remarqu sous des habits trs bourgeois, et des habits trs militaires. Je fus tellement saisie par cette rencontre, que je me demandais _in petto_: ai-je quelque chose redouter? J'ai eu de la compassion pour le malheur, mais on n'est pas factieuse pour avoir t sensible. Cependant le systme des interprtations peut faire sortir le crime de la pense la plus pure, et alors je me rappelai qu'il y avait dans mes papiers quelques strophes Napolon, sur l'hospitalit qu'il avait demande l'Angleterre, qui la lui avait donne dans une prison, sur un rocher, au bout du monde. Au souvenir de l'indignation qui m'avait dans ce moment rendue pote, je tremblai de l'nergie de ma philippique, et me sentis atteinte d'une sueur froide. J'tais comme cloue ma place par un pouvoir d'imagination plus fort que ma volont, et je restai regarder le _basilic_ dont l'aspect m'avait ptrifie. La foule qui arriva pour se placer table me fora de changer, et je me trouvai malgr moi porte tout auprs de l'tre que j'aurais voulu expdier deux mille lieues de l. J'tais bien sre de me prserver de ses questions par le silence, mais j'tais, d'un autre ct, bien convaincue que tout ce qui pourrait se dire serait soigneusement crit: j'tais au supplice. Le dner finit sans que l'argus ost me regarder. Il perdit mme les frais de son attention, car, chose merveilleuse, une table d'hte fut silencieuse; il est vrai que les Anglais y taient en force. Je suivis l'exemple de leurs dames, dont la dsertion fut prompte, et j'accompagnai les deux plus jeunes. Deux de ces dames se donnaient un petit air d'importance en parlant italien. Je ne rsistai pas la vanit de leur montrer que j'tais plus forte qu'elles; je les saluai donc en italien, et de ce moment il n'y eut plus moyen de nous quitter. Leur politesse avait en une minute fait tomber toutes mes prventions; rien n'tait moins pdant que ces deux charmantes Anglaises, et nous passmes une soire qui nous rendit pnibles les adieux du lendemain. Je les ai retrouves Londres plus tard, et j'aurai plus loin rendre compte du vif intrt qu'elles prirent ma bizarre destine. Le soir mme, ayant appel un des garons de l'htel pour lui demander quelques volumes laisss avec mes bagages, cet homme en me les apportant m'annona que le monsieur qui avait dn ct de moi me demandait un moment d'entretien. Quel est ce monsieur? demandai-je; comment s'appelle-t-il? Le garon regarda autour de lui, puis, avec un air mystrieux, il me dit: Je le crois, entre nous, Madame, un de ces voyageurs qui ne voyagent pas pour leur compte. Les maisons, les voitures, les paquet-boat en sont remplis; et, Madame, il en a toujours t ainsi. En douze annes d'auberge on voit bien des gouvernemens passer, et entretenir des espions qu'ils mettent en croupe avec eux. Vous avez quelque chose d'extraordinaire qui affriande les curieux de cette espce. Vous veniez de Londres, vous passiez pour veuve de militaire, les Anglais parlaient beaucoup de vous, c'en tait bien assez pour l'intresser. Que faut-il que je lui dise, Madame? --Que je ne suis aux ordres de personne, que je ne reois que mes connaissances, et que je ne veux pas faire la sienne. --Il faut dire comme cela?--Tout comme cela, et ne plus accepter de pareil message. Aprs cet accs de courage et de fiert par-devant tmoin, je tombai dans un trouble extrme. Je n'tais point en coupable mle la politique, mais mon coeur m'avait cependant jete dans des dmarches susceptibles des interprtations les plus dangereuses. J'avais en outre des lettres d'amis qui, sans tre plus criminels que moi, les avaient galement crites sous des inspirations capables de compromettre. Je passai une nuit fort agite, et en maudissant de nouveau le souvenir de D. L*** qui semblait me poursuivre. Mon projet tait de me rendre de Calais Dunkerque, et de prendre la barque pour entrer en Belgique par Bruges. En descendant le lendemain matin, j'aperus l'argus en grande conversation avec le garon de l'htel, auquel il faisait subir un interrogatoire. Je me glissai jusqu' l'escalier, o j'entendis ces mots de la bouche du _quidam_: c'est une femme suspecte, une bonapartiste. Vous n'allez pas, j'espre, l'arrter ici l'htel? --Malheureusement je n'ai pas d'ordre, mais elle est recommande; elle fait viser son passeport pour Bruges, elle ira par Dunkerque. --Oh! sans doute, rpondit le garon avec un accent qui me fit deviner que son intention tait de m'avertir. L'honnte domestique vint me raconter bientt que l'homme, comme il l'appelait, lui avait offert 40 francs pour lui laisser seulement voir le ncessaire qui recelait mes lettres. Oh! Madame, servir ces gens-l, plutt gratter la terre. Je n'tais plus dans l'heureuse position de pouvoir rcompenser de si nobles sentimens; j'offris deux pices au pauvre homme qui n'en voulait accepter qu'une de quarante sous, parce qu'elle tait troue, et qu'il allait, disait-il, l'attacher sa montre pour la conserver toujours. Madame, ajouta-t-il, au lieu d'aller Dunkerque, allez Boulogne. Je vais faire charger vos effets; il croit que vous ne partez qu'aprs dner, vous sortirez comme pour une simple promenade, vous monterez hors la porte, et vous pouvez tre Boulogne, Amiens avant seulement que le mauvais gnie ne sache votre dpart. Je pris la rsolution de suivre le conseil de l'honnte garon; car, sans avoir des craintes positives, l'ide de cette escorte de police me poursuivait; puis ces voyageurs utiles ont souvent des vellits arbitraires qu'il leur est toujours facile d'excuter, au moins un moment. Disparatre me parut encore le plus sr, et sans dlibrer davantage je rassemblai mes effets, payai ma carte, et, aprs avoir recommand mon bagage la prudence du bon Louis, je fus en me promenant attendre la diligence sur la route de Boulogne. Je fis de bien singulires rflexions pendant cette promenade, et je ne sais pas si je ne trouvais point quelque orgueil me voir ainsi perscute comme un grand personnage. Je me sentis alors une humeur d'hrone contre toutes les chances que le sort pourrait me rserver. Au lieu de renoncer prudemment tous ces voyages qui n'taient pas mes affaires, je m'emportai une orgueilleuse obstination de dvouement aux souvenirs. Assise sur la route, je rvais pril, gloire et mort. De tant de personnages clbres que j'avais vus au plus haut degr de prosprit, que reste-t-il? me disais-je; l'exil... la mort. Jamais, ou du moins je puis dire rarement, l'ide de l'avenir pntrait dans mon esprit, et le regret de tout ce que j'avais eu de luxe et d'abondance ne m'a jamais, je puis le garantir, cot un soupir. Mais dans ce moment, seule sur un grand chemin, inquite dans mes dmarches, n'ayant aucun plan fixe, n'osant reposer mon coeur sur le seul sentiment qui et pu le soulager, accable du sort de tous les objets de ma reconnaissance et de mon admiration, je puis dire que leur malheur seul me touchait encore. Le bruit sourd de la diligence vint heureusement m'arracher mes affreuses rveries. Aussitt je monte lestement, et m'informe du sort de mes effets. Le conducteur me dit d'tre tranquille, que Louis a tout surveill, et je crus voir une intention marque dans ces mots. Je me trouvai dans la voiture avec un Anglais fort g et souffrant de la goutte, qui ne comprenait pas un mot de franais. Je me fis une loi d'un rigoureux silence, et ne rpondis que par le signe qui l'impose tout ce qui se dbitait dans la voiture; et, vritable vnement! j'arrivai Boulogne sans avoir profr une parole. Que mon arrive dans cette ville ressemblait peu ma prsence brillante du camp et de la campagne de 1804! Les rves du bonheur avaient disparu pour moi comme ceux de la gloire pour ma patrie. Alors dans la ville tout tait ardeur et haine contre l'Angleterre; aujourd'hui le nombre des Anglais y fait dominer une sorte de patriotisme tranger. Du reste, toute cette cohue britannique donnait Boulogne un aspect mouvant et anim; ce n'taient que courses, que promenades, que femmes et jeunes gens courant par cavalcades bruyantes dans tous les environs. Mon humeur n'tait pas de nature sympathiser avec ces bruyans plaisirs; mais il en tait un que je voulais me mnager: c'tait d'aller visiter la maison o j'avais pass un si doux moment d'attente. J'eus le bonheur de trouver le mme appartement disponible, et il me sembla qu'en le louant pour quelques jours je reprenais possession d'une partie de mes souvenirs. Une fois installe, je m'empressai de satisfaire les inquitudes que j'avais eues sur mes papiers. En fouillant mon trsor de secrets, d'motions, de confidences, je trouvai beaucoup de choses suspectes, mais rien de coupable, et je pris le parti de ne rien dtruire, mais de tout arranger de faon chapper srement aux recherches susceptibles de me causer des ennuis. La prcaution tait excellente, et n'en fut cependant pas plus heureuse, comme on le verra plus tard. Lors de mon premier voyage Boulogne, j'avais connu une famille qui m'avait vivement intresse; ce n'taient que de bien petits bourgeois, mais que de vertus et de qualits se cachaient dans leur humble asile! J'eus encore m'applaudir d'tre reste fidle ce sentiment de bienveillance qui me fait un besoin de revoir les personnes dont j'ai eu me louer. Ce qui me reste dire me fait un devoir de ne point nommer cette famille; ma seule dsignation sera celle de M. et Mme Louis. Je fus reue par ces braves gens avec attendrissement; ils venaient de donner asile un officier, dans lequel je reconnus un ancien camarade du gnral Poret de Morvan, et parent de madame de La Valette. Cet officier tait Boulogne pour attendre les facilits de s'embarquer. On prpare une conspiration, me dit-il, et je voudrais tre loin; car j'ai vu trente ans le feu de l'ennemi sans effroi, mais l'ide d'une arrestation politique me fait peur. Il est trop dur de se voir fusiller comme imbcile; tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir un ange gardien, un bon gnie comme les La Valette et Poret de Morvan. L-dessus il nous donna les dtails de la courageuse conduite de l'pouse de ce gnral, qu'une ordonnance royale venait de rappeler en France. Je n'avais point connu le gnral Poret de Morvan, mais j'avais entendu parler de lui par le marchal Ney, avec l'enthousiasme d'un vrai juge. J'coutai de la bouche de l'officier, et avec un incroyable intrt, les dtails de l'arrestation du gnral Poret de Morvan. Vous tiez la campagne de France, ajouta le capitaine Mil... Vous tiez Waterloo; je n'ai donc pas besoin de vous raconter des exploits que vous avez en quelque sorte partags; mais, Madame, toute cette gloire est aujourd'hui ce que nous devons le plus cacher; je vous conseille de retourner en Belgique; l, seulement, il nous est permis encore d'abriter nos souvenirs. Ce pauvre capitaine Mil..., qui trouvait des consolations m'offrir, tait frapp lui-mme dans tous ses intrts et tous ses amis. Parent de Tallien, il m'apprit que ce dernier ayant perdu la pension de 15,000 fr. que Napolon lui avait accorde et dont il avait continu de jouir en 1814, tait rduit la misre. Tallien vit Paris dans un rduit obscur; si vous faites un voyage en France, allez voir un homme bon, gnreux, de qui le monde entier s'est retir. Nagure consul Alicante, il y a contract le germe d'une mortelle agonie. --Est-ce qu'il n'a plus, m'criai-je, aucune relation avec sa femme? --Aucune. --Quoi! elle est opulente, et l'homme dont elle a port le nom, qui elle dut le bonheur et la gloire d'arracher plus d'une victime la mort, cet homme reste par elle abandonn! --Oui, Madame, le coeur de madame Tallien s'est entirement ferm. --Dtrompez-vous, madame Tallien est aussi bonne qu'elle fut belle. Ce que vous croyez de l'insensibilit n'est que l'ignorance de l'affreuse situation de Tallien. Voulez-vous que je lui crive? --crire, non; mais si vous la voyez, tchez de l'mouvoir en faveur de mon cousin. En le secourant, madame Tallien s'honorera elle-mme, et cela consolerait doublement. --Je ferai, si je la rencontre, tout ce qu'il faudra pour l'mouvoir. Le capitaine Mil... me renouvela l'expos de toutes les raisons qui devaient me faire prfrer la Belgique pour asile; tout notre petit conseil d'amis opina pour ce parti. En attendant, je quittai Boulogne pour me rendre directement Dunkerque, o j'avais une lettre de change toucher, dernier dbris de ma fortune, avec la dtermination de me rendre de l Ostende, afin de me rapprocher de ma famille, de laquelle je croyais avoir le droit de rclamer ma mince pension. Aprs de bien sincres adieux de la part de mes htes, je me mis en route pour Dunkerque. Une fois arrive l, j'attendis l'heure de me prsenter dans la maison sur laquelle j'avais une traite; l'argent touch, je fis mes prparatifs d'embarquement pour Ostende. Dans le trouble o venait de me jeter une lettre de Lopold retrouve dans mes papiers, j'oubliai les prcautions indispensables pour soustraire ma correspondance aux harpies de la douane; qu'on explique cette incroyable mobilit du coeur. La lettre de Lopold, pour laquelle j'avais eu le courage des refus au moment mme de sa rception, dont le temps et d affaiblir les impressions, cette lettre m'inspirait, trois mois de distance, des rsolutions contraires. J'tais reste plonge dans une sorte d'anantissement; j'allais prendre la plume lorsque j'entendis la cloche de l'htel. L'heure du dpart de la barque tait passe; mes effets seront partis sans moi, fut la seule rflexion qui me rendit moi-mme; je sonnai aussitt, et la fille de l'auberge vint m'apprendre, en effet, que j'avais manqu l'heure, ajoutant, avec une stupidit intresse, que, puisque je n'avais pas prvenu, ce n'tait pas aux aubergistes dire aux voyageurs de s'en aller. En arrivant la barque, de Dunkerque, Ostende, j'acquis de nouveau la triste conviction que mes malles taient en avant et parties la veille. La personne qui me donnait cet avis avait prouv l'inquite sollicitude des visiteurs des douanes. J'allais mon tour passer par leurs mains, et j'en tremblais. Heureusement j'avais sur moi quelques uns des plus prcieux papiers qui eussent pu me compromettre; mais mes terreurs n'en taient que plus vives pour le reste. peine arrive, il me fallut retourner Dunkerque, o je dcouvris enfin que mes papiers n'taient point partis. M'embarquant de nouveau, j'eus occasion de m'apercevoir que j'tais accompagne d'un observateur. J'inspirais un si vif intrt ce que Gilblas et appel la Sainte-Hermandad, que je fus rduite faire quelque sjour dans la juridiction de ces messieurs, qui cependant, je leur dois cette justice, me rendirent le dpt dont la perte m'avait condamne tant de marches et de contre-marches. CHAPITRE CLXXXIII. Le commissaire de police.--L'ami du gnral Lefebvre-Desnouettes.--Le colonel Seruzier.--Le marquis de Fontanes.--Le duc de Choiseul.--Papiers brls. Quand tout nous abandonne, ce n'est que lorsqu'on s'abandonne soi-mme que tout est perdu. J'ai toujours t si pntre de ce principe, que dans tous les vnemens qui ont marqu ma carrire, j'ai tch de me conduire en consquence; Dunkerque il ft encore ma rgle. Je n'avais pas mis le pied l'htel, qu'un ordre de me rendre chez le commissaire de police m'y suivit. L'objet que j'aperus, dpos sur son bureau, me fit sentir combien j'allais avoir besoin de ne pas me laisser abattre par les perscutions de la fatalit. C'tait un foulard dont je croyais avoir fait une cachette, et qui tait rest dans la barque que nous venions de quitter. Des lettres de mes amis, des rponses, des notes de toutes les personnes qui s'intressaient leur sort; enfin une foule de ces choses dont l'obligeance ne peut refuser d'tre dpositaire: tout cela ne formait point le noeud d'aucune entreprise sditieuse ou coupable, mais fournissait des motifs de surveillance, et des entraves trs probables mes voyages; enfin il y avait dans cette affaire matire bien des dsagrmens. Ils se fussent multiplis pour moi, si le commissaire de police ne se ft trouv un honnte homme, un tre compatissant et juste. J'eus le bonheur de rencontrer, chez le fonctionnaire dont le titre me faisait trembler, Bichat, ami intime du gnral Lefebvre-Desnouettes. Il mrite une place dans mes souvenirs; mais que je me dbarrasse de mon interrogatoire. D'aprs ce que me dit le commissaire de police, j'avais t _signale_ par les agens du gouvernement franais, comme tant en relation avec tous les anciens partisans de Bonaparte, en correspondance avec tous les gnraux, comme lie en outre et protge par des Anglais de distinction, et tous ennemis du gouvernement royal; que mes voyages n'taient autre chose qu'une affaire monte; qu'enfin j'avais t note l'poque des troubles de Lyon comme amie intime de Mme de La Valette. Je m'en glorifie, Monsieur, rpondis-je au commissaire; mon amie a t acquitte de la fausse accusation porte contre elle; mais et-elle eu subir la peine d'un dlit politique, je l'avouerais encore, et j'aurais cherch lui en adoucir l'amertume. Sa correspondance est en partie entre vos mains. Elle l'a adresse l'amiti, et point du tout crite pour les gouvernemens; vous y trouverez l'expression d'une me souffrante. Des regrets ne sont pas des conspirations, aussi j'attends de votre quit que vous fassiez la part de la douleur et celle de la politique. L'homme du devoir me regardait tout en classant mes papiers qu'il n'ouvrait pas. Nous tions dans son cabinet particulier, mon portefeuille ou plutt ma cassette tait devant lui, pose sur le foulard. On vint parler bas au commissaire; aussitt il se lve et suit la personne. Le portefeuille tait porte de ma main, je n'avais qu' l'tendre pour rentrer en possession de mes secrets les plus intimes, des confidences de mes amis, qui, au fait, m'appartenaient bien uniquement, et nullement l'avidit inquisitoriale de la police. Avec la rapidit de la pense les papiers passent prs de mon coeur. Certes, ce n'tait pas une mauvaise action; eh bien! mon coeur battait avec violence, et mes mains tremblantes parvenaient avec peine cacher mon trsor. Le commissaire me laissa long-temps seule, ce qui fit qu' son retour j'tais absolument remise. En y pensant depuis et d'aprs l'excessive indulgence de ce fonctionnaire envers moi, j'ai toujours suppos que sa longue absence fut un calcul de sa bont mme pour me laisser le temps de faire ce que je fis en effet. En revenant auprs de moi, le commissaire continua l'inspection des lettres. Il ne s'ensuivit pas un terrible procs-verbal, mais une sage et bienveillante recommandation d'viter des dmarches qui veillaient l'attention de l'autorit, et qui ne pouvaient que troubler mon repos et celui de mes amis, sans rsultat. Ce brave homme visa mon passeport, et me conseilla de voyager avec ce seul papier plutt que de m'exposer oublier les autres. Je le quittai fche de mes premires impressions. l'ide de ses terribles fonctions, je comprimai mon penchant l'abandon, de peur que la voix du devoir ne ft taire celle de la gnrosit. ma grande satisfaction, je quittai le cabinet du commissaire. Dans la seconde pice j'aperois Bichat, qui, avec un visage allong d'impatience, se promenait en attendant audience. J'hsitais l'aborder ou lui parler; mais il mit fin mon incertitude en venant moi avec empressement. Je lui donnai le nom de mon htel et je fus l'y attendre. Bichat vint me retrouver une heure aprs. Brave comme Desnouettes, dont l'intrpidit fabuleuse a laiss tant de souvenirs, Bichat avait partag quelques unes des vicissitudes de son gnral. Mis la retraite et officier jeune encore, il me raconta qu'assailli et sollicit par une foule d'anciens frres d'armes, il avait cout leurs conseils, leurs projets chimriques; et que, ml sans le savoir une entreprise dont il ignorait la fin et toutes les intentions, il avait lieu de craindre pour sa libert; et pourtant, ajoutait Bichat, je me suis tenu l'cart. Oblig rcemment de faire un voyage Paris, mon beau-frre, qui en savait plus que moi, sans vouloir davantage, exigea par plus de prudence que je partisse pour la Belgique, jusqu' ce que tout ft calm. Nous avions quelques intrts avec une maison de cette ville, et j'ai voulu m'en occuper, avant de quitter la France, peut-tre pour toujours. J'ai pass par Amiens, Boulogne, Calais, et je me suis un peu trop arrt. Pendant ce temps, les dnonciations ont t leur train; et tout cela m'a valu l'honneur involontaire de voir M. le commissaire, contrainte dont je ne me plains pas, puisque sans elle je ne vous aurais pas retrouve. --Mon pauvre ami, il ne s'agit pas ici de politesse ni de galanterie; avez-vous votre libert, vos passeports? pouvez-vous quitter la France sans dlai? voil de quoi il faut nous occuper. On a donc intercept quelque lettre? on l'a donc ouverte? Ah! ma malheureuse amie Mme de La Valette avait bien raison de me dire souvent: Craignez Dieu et... la poste. Bichat me rassura faiblement sur ses moyens de gagner les libres rivages, o cette poque les exils franais comptaient raliser le beau rve d'un champ de repos et de souvenirs. Il me restait peu d'argent et moins d'espoir d'en obtenir; mais l'heureuse insouciance de mon caractre tait l pour ne me faire sentir que le dlicieux espoir d'tre utile, je me fis aussitt riche de cent louis de pension. J'offris, et Bichat consentit accepter ce qu'il et t mille fois plus heureux d'offrir lui-mme. Il n'y a rien de tel pour lectriser les mes, pour les disposer bien faire, comme les bouleversemens politiques. Jamais je n'ai lu les sanglantes annales de la terreur, sans enthousiasme pour tant de femmes, honneur de notre sexe, qui bravrent l'pouvante des massacres, mme la prison et l'chafaud, pour sauver ou consoler ceux qui leur taient chers. Bichat, sans avoir personnellement pris aucune part d'aventureuses tentatives, avait eu des relations et des correspondances innombrables avec des amis moins prudens. Je citai Bichat un exemple pour lui faire sentir le danger de garder des papiers dont mille circonstances imprvues peuvent changer le sens et aggraver l'interprtation. L'intrpide militaire ne concevait pas mes terreurs. Non, je ne puis livrer tout cela au feu, disait-il; je croirais une seconde fois tre oubli de tous mes amis. Enfin Bichat entendit raison, et nous fmes ensemble la visite. Au nom du brave colonel Seruzier qui sortit d'abord de la fouille, je fus la premire ne pas vouloir anantir une seule des paroles d'un homme d'un caractre si franc, d'une droiture si militaire. La pice qui nous tomba bientt aprs sous les yeux tait signe de M. de Fontanes; Bichat la prit, et, la froissant entre ses mains, la jeta au feu. J'ai des obligations l'ancien grand-matre, mais elles datent de l'empire; je respecte ses opinions, son talent, son esprit; mais il n'y a pas entre nous sympathie de conduite, de sentimens. Son amiti protectrice a cess; il y aurait de ma part faiblesse retenir des tmoignages qui ne seraient plus exacts aujourd'hui. Je ne partageais pas les ides un peu exagres de Bichat sur M. de Fontanes; je me rappelais son noble vote, sa compatissante conduite dans le procs du marchal Ney, et je ne pouvais qu'accorder plus de prix sa gnrosit dans cette circonstance, quand je songeais que chez lui la bont avait eu vaincre l'opinion politique. C'est vrai, rpliqua Bichat, et vous connaissez sans doute la rponse du duc de Choiseul, proscrit et victime lui-mme; il s'est souvenu de cette terrible fatalit de la politique, caractre admirable de loyaut qui transporte dans les ides nouvelles, dans les principes de la libert, cette chevalerie des nobles sentimens, apanage de quelques noms historiques. Enfin, laissons tous les souvenirs, dis-je Bichat, et occupons-nous du prsent. Brlez tous ces papiers, il y a trop de noms propres mls ces confidences de l'amiti, des notes, des expressions, toutes choses o l'oeil de la malveillance, s'il y pntrait jamais, trouverait toujours matire suffisante vous tourmenter. Aprs bien des rflexions, bien des rsistances de la part d'un militaire qui ne croyait pas au crime de sensibilit, notre petit auto-da-f de prcautions fut enfin rsolu et accompli. Malheureusement l'opration fut incomplte; une foule de papiers ne furent point compris dans le sacrifice, soit par ngligence, soit par un noble mouvement de l'officier, qui eut plus tard se repentir de cette gnreuse imprudence. En me quittant, au lieu de se rendre immdiatement de Dunkerque Calais et de l Douvres, Bichat ayant une lettre pressante du major Garnier, partit pour Gand o douze jours aprs il fut arrt avec plusieurs autres Franais, et mis la disposition du procureur du roi. Mais le major Garnier se tira d'affaires, car il fut trs poliment reconduit la frontire de France. Trs entendue avec mes amis sur notre correspondance, je ne manquais jamais de trouver de ville en ville quelque norme paquet de dpches. Mais comme ma dernire halte avait t force, et qu'elle n'avait t cette fois officielle pour personne, je trouvai, poste restante, un paquet dont la possession immdiate m'et t bien prcieuse. C'tait un souvenir, un secours, une pense de la princesse lisa, de ma gnreuse bienfaitrice. Hlas! ma vie errante me priva et du plaisir de profiter temps de cette surprise et du bonheur d'en exprimer ma reconnaissance. Moins poursuivie par le sort qui semblait me chasser de contres en contres, j'eusse pu vous prouver que le temps, le malheur, l'loignement n'avaient point altr les sentimens d'une femme dvoue toutes vos fortunes, et qui n'avait pas besoin d'un dernier bienfait pour tre prte courir encore au bout du monde pour vous servir. La lettre de la princesse lisa m'engageait m'embarquer pour aller la rejoindre Trieste; une lettre de change de 2,000 francs accompagnait l'invitation. J'tais heureuse, je dvorais dj l'espace qui se trouvait entre moi et ma bienfaitrice; je sentais pourtant quelque peine de laisser en souffrance les intrts dont je m'tais volontairement charge. Je sentais qu'en partant les lettres qui pouvaient m'arriver resteraient sans rponse, et que mon brusque dpart allait tre funeste beaucoup d'amis. J'tais dans une trange alternative de joie sur mon avenir et de crainte pour celui des autres; je n'ose affirmer la rsolution que j'aurais pu prendre, si les nouvelles de Paris n'eussent tranch toutes mes irrsolutions en me prsentant la ncessit de ce dpart. Triste sort des proscrits! ils raisonnent toujours leur situation, et ils ne savent pas qu'elle se dcide toujours malgr eux et sans eux. Dans le nombre des lettres que je venais de recevoir, il y en avait une de mes amis de Bruxelles; on m'y parlait d'un prcis historique que le gnral Berton avait publi sur les fautes de la journe de Waterloo; lorsque je vis qu'on m'engageait y rpondre, je me surpris hausser les paules. J'tais si loin de toute espce de prtention d'auteur, que je trouvai la proposition ridicule; mais quand j'eus lu l'ouvrage, qui me sembla une sorte d'accusation contre une gloire sortie pure mme de la mort, j'oubliai la faiblesse de mes talens pour ne songer qu' mes devoirs d'amie. J'tais d'autant plus affecte de l'assertion du gnral Berton sur la conduite du marchal Ney, dans la journe du 18 juin, que non seulement j'en connaissais l'absolue fausset, mais que je savais l'estime personnelle dont l'illustre guerrier avait mille fois renouvel les tmoignages l'gard du jeune gnral. Quand mon coeur est fortement mu, les penses m'touffent, et ma plume, brlante comme mon coeur, peut peine en exprimer la chaleureuse abondance. Aussi, dans l'imptuosit d'une rfutation qui me semblait aussi sacre que possible, je passai le jour, je passai la nuit jeter sur le papier ce que j'avais entendu d'une bouche auguste et chre sur la bataille de Waterloo. Je me livrai cette oeuvre de justice avec toute la chaleur d'une conviction qui devait me servir de talent, et qui me tenait presque lieu de bonheur dans l'accumulation de mes peines. Je fus cruellement arrache ce travail par la prsence, dans ma retraite, d'un personnage semblable plusieurs de ceux dont l'oeil avait dj suivi et perscut mes dmarches. Le personnage en question tait un sieur d'A*** que j'avais vu en Italie, parlant de sa famille migre, intressant fort la bonne compagnie du rgime imprial par quelque peu de l'esprit et des manires alors si gotes de l'ancien rgime, et vivant sur l'intrt de sa ruine, consomme par la rvolution, qui pourtant n'avait eu rien lui prendre, comme s'il avait eu les dix mille livres de rente qu'elle ne lui avait pas enleves. Ce mme d'A***, je l'avais rencontr dans les cent jours; je l'avais rencontr depuis la restauration, et toujours au service intime et trs tendre du gouvernement existant; je l'avais aperu et vit Bruxelles; j'avais cru le voir aussi Londres, et j'avais remarqu qu'alors, son tour, il m'avait vite. Rien ne saurait galer mon tonnement, de voir un pareil homme tomber inopinment sur moi, lancer un regard sur mes papiers beaucoup plus vite que sur ma personne; je m'attendais voir entrer chez moi ses alguazils. Loin de l, je le vois au contraire s'asseoir d'un air abattu, fermer la porte et s'crier: Je suis proscrit et malheureux; voici une lettre, vous pouvez me sauver, et je sais que vous demander une bonne action c'est l'obtenir. Il me prsenta une lettre d'une criture pitoyable, me dbita une fable plus ridicule encore, mais tout cela tait sign du nom d'une personne qui m'tait chre, et qui, de Bruges, me recommandait ce Franais malheureux. Incapable de souponner toute la noirceur des agens mis ma poursuite par l'inquitude de D. L***, je fus encore dupe d'un homme qui n'tait que son missaire; mais en offrant ma bourse d'A***, ma simplicit n'alla point jusqu' lui livrer ce qu'il et aim davantage, quelques lettres d'introduction auprs des personnes avec lesquelles il me supposait en sret. L'tre le plus sot peut, en s'adressant ma piti, m'entraner comme un enfant; mais pour le compte des autres je suis moins facile; je songe plus leur sret; et le souvenir de ces intrts me ramena ma vague mfiance. Ainsi tout en payant la dette de la compassion par quelques louis, je remplis aussi celle de la prudence, en tenant d'A*** ce langage: J'ai pris le parti de me rendre Ostende, pour voler de l sur les traces d'une bienfaitrice, pour aller rejoindre la princesse lisa Trieste. Je ne puis rien pour vous ni Londres ni ici. Ce que vous avez de mieux faire, c'est de brusquer le visa de vos papiers, et de vous embarquer. La face de mon auditeur parut un peu altre par mes paroles. L'exil, me disait-il, on peut le prendre partout, et Trieste vaut Londres pour un malheureux. Ces argumens n'branlaient nullement ma conviction, et la dfiance seule ne me donnait pas de la fermet; mes gots d'indpendance taient ma rsistance et ma force. D'A*** prit alors un autre ton. Vous pouvez, Madame, ne pas me permettre de vous suivre; mais je ne vous en suivrai pas moins. Il le faut, c'est mon devoir, je ne puis faire autrement. cette surveillance hautement dclare, je tombai de surprise et de mpris pour la pauvre humanit, produisant de pareils caractres. Cet homme tenait encore la main les cent francs offerts par ma gnrosit sa misre, et il tait sitt ingrat. Je regrettais mon argent; mais j'en voulais encore plus d'A*** de me faire maudire ma piti, et de m'enlever ainsi jusqu'aux illusions de la bienfaisance. Par une singulire mobilit de ma nature, en une minute, de la sensation la plus pnible, je passe au plus confiant abandon par l'effet d'un mot, d'un regard, d'un geste. Il en fut ainsi avec d'A***. Cet homme eut l'art d'expliquer, de justifier les paroles qu'il m'avait dites, de les tourner dans un sens qui, de nouveau, me rendit imprudente. Except le nom de mes amis, d'A*** reut de nouveau, je ne dis pas mes confidences, mais les trop faibles indiscrtions d'une tte trop proccupe; par je ne sais quel mouvement de faiblesse ou de vanit, je fus entrane jusqu' lire qui devait si peu la comprendre, une rfutation que je venais de tracer du prcis du gnral Berton sur la bataille de Waterloo. Dans le feu de mon dbit, dans l'incroyable renouvellement d'motions que causait ce souvenir, je m'exaltai jusqu' ne plus croire mon auditeur prsent. Je ne suivais plus ni les regards ni les mains industrieuses d'un couteur si intress, et j'ai la certitude qu'il profita de ma proccupation pour y placer une lettre et une note de noms qui se retrouva sur le bureau du procureur du roi Gand. Malgr ce retour de faiblesse pour les importunits de mon cavalier malgr moi, je le congdiai le soir mme, et envoyai retenir ma place pour Ostende avec l'intention de m'embarquer. Au moment de ce dpart, je songeai faire mon tat de caisse. Elle ne se composait plus que de 600 florins et du don encore rcent de la gnreuse lisa. Jusqu' ce dernier renfort pcuniaire, les bonts magnifiques du duc de Kent avaient fourni mes courses nombreuses, aux prodigalits de cette vie nomade de Belgique en Angleterre, qui se dpensait comme ma bourse pour les autres. Avec mon insouciance pour ce qu'on appelle avenir, je me trouvai de nouveau presque riche, et trs revenue de mes prventions contre le vil d'A*** aussi vite que je les avais conues. Je lui donnai rendez-vous Ostende, l'htel d'Angleterre; nous nous quittmes, ni lui ni moi ne nous doutant de la triste cause qui allait, en changeant ma rsolution, me sauver momentanment des embches qu'il m'avait tendues. CHAPITRE CLXXXIV. Sjour Bruxelles.--Lettre anonime.--Rsolution subite.--Second voyage en Angleterre.--Je revois lord douard. Je changeai tout coup d'ides, en fouillant mes papiers pour mon dpart, et en y trouvant une lettre de crdit de quelques mille francs sur Bruxelles. Cette pice s'tant intercale dans d'autres, je l'avais perdue de vue, et je fis un saut de joie cette dcouverte. Elle ne portait point d'poque fixe d'chance, ce qui la rendait aussi disponible que le jour o j'eusse pu en user. J'avais vcu, j'avais pourvu bien des dpenses, et mme quelques bienfaits, et je me trouvais encore des ressources. Ainsi une fois dans la vie j'avais t conome; il est vrai, comme on vient de le voir, que c'tait par hasard. Quoi qu'il en ft, je me rendis immdiatement Bruxelles, je m'y installai dans l'un de mes htels favoris, et je me mis immdiatement en course pour la rentre des cent louis, devenus tout coup une fortune pour celle qui en avait souvent englouti le triple dans un mois. Munie de cette ressource inespre, je menai pendant quelque temps une existence libre, assez heureuse, mais monotone. Les rfugis franais taient moins nombreux en Belgique: quelques uns avaient obtenu la permission de rentrer en France; la plupart avaient de gr et souvent de force pris d'autres directions; enfin, je ne rencontrai cette fois dans la capitale des Pays-Bas que trs peu des connaissances qui m'en eussent rendu le sjour agrable. L'ide d'tre devenue inutile aux autres, de n'avoir plus de services rendre, de n'avoir point d'intrts actifs dans la vie, me devint insupportable. Les jours, les mois, s'coulaient sans m'apporter la moindre de ces vives impressions ncessaires mon bouillant caractre. La fivre me saisit un soir en sortant du grand thtre. Mon humeur se jouait de la maladie comme de tous les autres accidens, et je croyais qu'une gurison devait, ainsi que tout le reste, se brusquer et se faire en poste. Cette ngligence me fut fatale: je tombai dans des fivres intermittentes que tout l'art du mdecin que je m'tais dcide faire appeler, ne parvint vaincre qu'au bout de six mois. Un incroyable incident, un mystre encore inexplicable pour moi, vint tout coup donner mon esprit une secousse qui, par cette utile diversion, m'arracha la langueur dont mon corps tait consum. Une lettre de Londres, portant bien minutieusement mon nom, l'adresse de l'htel que j'occupais Bruxelles, m'arriva par la poste. Elle ne portait aucune signature, et contenait simplement ces mots: MADAME, Quel que soit l'tat de votre sant, que d'ailleurs on dit beaucoup amliore, faites un de ces efforts qui n'ont jamais cot votre dvouement pour le malheur, l'amiti et le souvenir; partez pour Londres au reu de ces lignes traces la hte par un grand intrt. Le procs de la reine va s'instruire; la mmoire du duc de Kent peut tre invoque. Dans tous les cas, la prsence qu'on rclame de vous peut tre utile aux autres, et ne peut tre nuisible pour vous. On connat assez la gnrosit de votre caractre pour se dispenser de plus amples renseignemens. Dans tous les cas, soyez Londres au plus vite; on vous en conjure au nom de vos souvenirs. _P. S._ Le voyage que l'on implore de la gnrosit de madame Saint-Elme tant un acte de dvouement des personnes qui y trouveront la garantie de leur fortune, et sa position prsente pouvant tre un obstacle la promptitude si ncessaire du dpart, le banquier M... lui comptera, sur son reu, une somme de cinq cents livres sterling. Cette lettre nigmatique, cette pice mystrieuse, cette somme mise ma disposition, toute cette accumulation de circonstances singulires, redonnrent ma tte l'exaltation dont l'assoupissement venait de m'tre si fatal. Accepter, obir, fut pour moi comme une de ces rsolutions capricieuses que les malades prouvent, comme une de ces envies indfinissables qui emportent la volont sans le concours de la raison. Au lieu de me fatiguer le cerveau chercher les motifs et l'auteur de ce singulier billet d'invitation que je venais de recevoir, au lieu de rflchir, je me mis agir cette fois comme toujours. En deux fois vingt-quatre heures, j'tais matresse du pactole anonime qui venait de couler pour moi, et ce qui est bien autre chose pour ma nature volcanique, j'avais repris avec l'ide d'une course nouvelle, d'une romanesque entreprise, la fracheur et la sant qui avaient si mal propos fui d'un visage qui avait bien assez des annes, et que le surcrot des souffrances physiques tait venu fort mal propos assiger. peine en chaise de poste, il me sembla que je redevenais jeune et brillante; et ce dernier argument, en faveur d'un voyage aussi trange que celui dans lequel je m'tais jete, on voudra bien reconnatre qu'il tait irrsistible pour une femme. D'ailleurs, j'avais tellement l'habitude des choses et des vnemens extraordinaires, que l'invraisemblable mme commenait me paratre tout naturel. Les seuls soupons qui me vinssent l'esprit, avec une apparence d'application possible sur la source de l'vnement qui tait venu me chercher Bruxelles, tombaient sur lord douard, cet Anglais gnreux, ce noble ami du duc de Kent, dont j'avais pris si brusquement cong lors de ma premire apparition dans la capitale de la Grande-Bretagne. Depuis ce temps, je n'avais eu avec lui aucune relation; mais, alors, j'avais cru produire sur lui quelque impression, et, soit souvenir, soit arrire-pense de profiter de mon caractre entreprenant, je me figurai qu'il avait pu, dans tous les cas, songer moi dans l'intrt de ses amis de l'opposition, au moment o le procs de la Reine multipliait de tous cts les mines et les contre-mines d'un grand mouvement politique. J'imaginai bien encore que tout ceci pourrait tre une mystification de quelques uns de ces innombrables intrigans qui ont toujours rd autour de _la Contemporaine_ pour faire tourner leurs projets l'exaltation de sa pauvre tte, trs dispose aux aventures, mais jamais avec les ides d'intrt ou de politique, que j'ai toujours repousses quand je les ai aperues. Cependant je trouvais la mystification un peu trop dispendieuse pour ceux qui auraient pu l'organiser, les arrhes des entrepreneurs trop considrables; car, enfin, on ne mystifie pas d'ordinaire avec indemnit pralable pour les mystifis. Plus je rflchissais, ainsi qu'il arrive toujours, des profondes mditations sur un objet qui conduisent souvent plus de doutes et d'incertitudes, et moins je devinais ce nouveau et mystrieux accident de ma destine; mais ce qui achvera de confondre la pntration de mes lecteurs comme elle confondit dans le temps la mienne, c'est qu'une fois arrive Londres, je n'entendis plus parler de rien, et ne pus me mettre sur la voie de la combinaison qui m'y avait appele. Lord douard, que j'y vis plusieurs fois et auprs duquel je m'en expliquai avec franchise, me dit que j'avais trs bien fait de venir; que je serais peut-tre utile aux _bons_, mais qu'il tait tranger l'_affaire_. J'eus beau insister, je n'en pus obtenir davantage, et j'ai toujours cru cependant que le solliciteur secret ne pouvait tre un autre, et que ces dngations n'taient qu'une ingnieuse libralit pour m'empcher de rendre la somme dont j'avais t gratifie. Quoi qu'il en ft de toutes mes suppositions et des dmarches innombrables auxquelles je me livrai pour saisir le fond de toute cette affaire, je n'en entendis plus parler, une fois Londres; elle est reste impntrable, et mon sjour se prolongea en vain pour ma curiosit cet gard. Mais j'en pris mon parti: j'engage mes lecteurs imiter ma rsignation; si je ne dcouvris pas ce que j'allais chercher, je surpris beaucoup de choses que je ne cherchais pas; et, dfaut du mot d'une nigme, on trouvera dans mon second voyage en Angleterre des vrits et des rvlations plus importantes que celles qui pouvaient concerner ma personne. Plus grands que moi occuperont la scne dans les chapitres qui vont suivre, et mes impressions s'agrandiront de toute l'importance des vnemens et des personnages qui se pressrent sous mes yeux pendant un sjour de plus de six mois. CHAPITRE CLXXXV. Arrive Londres par la Tamise.--Douane et Alien-Office.--La reine.--Portraits de famille. Lors de mon premier voyage, tout entire mon enthousiasme pour les proscrits, je n'avais cherch qu'eux sur les bords de la Tamise: ma plus vive motion, c'tait un portrait de Napolon qui l'avait fait natre; je me promettais cette fois de ne plus me contenter de voir l'Angleterre travers le voile nbuleux de son climat, mais de pntrer au moins dans quelques unes de ses maisons et d'en enlever le toit, comme l'Asmode de Lesage le fit pour celles de Madrid en faveur de don Clophas. Mais que les dams anglaises, si rserves, si jalouses de leurs foyers domestiques, ne s'effraient pas d'avance de mes rvlations: l'ge o j'ai reu en Angleterre des complimens qui pouvaient me rappeler ma jeunesse, Asmode n'tait que trop rellement pour moi un _diable boiteux_. J'arrivai dans Londres par la Tamise, orgueil de la nation britannique; long-temps encore avant de se confondre avec la mer, le fleuve-roi, par son immensit et par la foule de navires qui se croisent en tous sens sur son sein, parat lui-mme un autre Ocan; quand ses rivages se rapprochent l'illusion dure encore, grces au nombre des mts travers lesquels il faut les chercher. Enfin Greenwich se montre, monument rival de l'Htel des Invalides; et quelques milles plus loin, on dcouvre la coupole de Saint-Paul, au milieu des mille clochers en pointes qui semblent en quelque sorte continuer la fort de mts du port de Londres. peine dbarque et chappe aux mailles du vaste filet auquel il me prend fantaisie de comparer l'inquisition de la douane, j'allais me faire inscrire, je ne sais trop par quelle ide, comme italienne l'_Alien-Office_: Gardez-vous-en bien, me dit un de mes compagnons de voyage avec qui j'avais chang quelques paroles de la langue du Tasse, on vous prendra pour un des tmoins du procs de la reine, et il vous faudra opter entre l'ovation ou les hues, suivant l'opinion que vous laisserez percer au sujet de la question qui occupe aujourd'hui la Grande-Bretagne. Je prfrai donc en cette occasion mon origine hollandaise; cependant je pensai avec plaisir que le drame de cette cause extraordinaire devait donner au pays cette physionomie de sdition qu'on dit lui aller si bien. C'tait pour moi l'annonce d'un spectacle, et rien de plus; mais peine tablie depuis vingt-quatre heures dans _Old Slaughter's Coffee-House_, maison o je choisis mon logement, je faillis jouer un rle qui et doubl pour moi l'attrait de curiosit que ce procs fameux avait pour tout le monde. Je ne saurais me rappeler jusqu' quel point j'avais pu, dans le paquebot, parler mon donneur d'avis sur l'_Alien-Office_, de ma liaison avec le duc de Kent; j'ignore mme si je devinai juste en souponnant que cet inconnu avait des relations mystrieuses avec la reine; mais de quelque part que me vnt cette importance, je reus un billet qui me priait de passer South-Audley-Street, o est situe la maison de l'alderman Wood. C'tait chez cet ex-maire de Londres que rsidait la reine: je m'y rendis ce jour mme avec empressement. Il me tardait de voir cette princesse, accuse par les uns d'tre une Messaline, proclame par les autres l'innocence calomnie. Malheureusement il se mlait cette dernire opinion un caractre vident d'opposition politique. Si les accusateurs de Caroline taient des ministriels, l'esprit dmocratique de ses rponses aux adresses populaires n'tait pas moins suspect; mais elle tait femme et opprime: c'et t dj un titre pour une femme plus scrupuleuse que je ne saurais l'tre. Pourquoi ne le dirais-je pas avec ma franchise accoutume? je sentais qu'une partie de ma sympathie pour la reine provenait de ces mmes torts de conduite que son mari prtendait faire prouver par cent et quelques tmoins. Singulire inspiration de mon amour-propre! je me comparais un moment cette Majest errante qui avait conquis une si quivoque illustration dans ses amoureux plerinages. Ne sur le trne, aurais-je t, me demandai-je, plus fidle un premier poux? hlas! non, sans doute. Mais quand je venais penser au choix tout physique de Caroline, je repoussais avec un orgueil qu'on qualifiera comme on voudra, cette triste comparaison. Il me semble que reine comme femme obscure, je n'aurais jamais pu aimer que des hros ou des rois; si un caprice m'et fait droger, j'eusse trouv encore assez de pudeur pour penser alors l'histoire qui enregistre si impitoyablement les moindres faiblesses des ttes couronnes. Mais, aprs toutes ces belles suppositions, je m'arrtai au ct romanesque des amours nomades de l'pouse de Georges IV. Mon imagination vagabonde aimait errer avec elle en Afrique et en Asie, sous la tente de l'arabe au dsert, et sous le toit des harems dans les tats barbaresques, sous l'abri d'un couvent de la sainte Jrusalem, et dans les palais profanes de l'Italie. Enfin j'entrai chez la reine d'Angleterre toute dispose la trouver riche de noblesse, de beaut mme, et saluer en elle une autre Cloptre, digne la fois de Csar et d'Antoine. Hlas! en apercevant une femme bourgeonne, petite, grosse, commune, je fus tente de m'crier: courageux Bergami! Cependant c'tait une reine, et son affabilit agit sur moi: l'affabilit est tout ce qu'il y a de plus lgitime dans le pouvoir qu'exerce la royaut sur l'imagination. Caroline me fit asseoir auprs d'elle, et entamant la conversation: On m'a parl de vous, me dit-elle, comme d'une amie de mon beau-frre le duc de Kent; venez-vous ici grossir la liste des tmoins italiens recruts contre moi par les ministres? Dans une confrence de mes avocats avec les commissaires de mon poux, j'ai t menace d'une rvlation clatante, d'un irrcusable tmoignage! Tous les tmoins ont parl et ont t confondus; faites-vous partie du corps de rserve dans cette guerre de dnonciateurs suborns? Mon frre de Kent possdait, je le sais, une pice importante. En seriez-vous dpositaire? Dans ses panchemens avec vous a-t-il jamais prononc mon nom, et dans quels termes? C'tait un honnte prince, je le dis d'avance, quelle que soit votre dposition... Aussi brusquement interpelle, j'aurais pu perdre contenance; mais ce qu'il pouvait y avoir de svre et de dur dans ces mots tait tempr par un regard d'amiti ou de douceur. J'tais, d'ailleurs, forte de ma nullit dans cette circonstance, et je rpondis avec une simplicit qui persuada tout d'abord la reine qu'elle avait t bien maladroitement alarme sur mon voyage: j'ajoutai ensuite de moi-mme quelques explications tout aussi naves sur mes vritables rapports avec le duc de Kent. Ma vivacit et ma franchise amusrent Sa Majest. Vous avez eu du bonheur, me dit-elle; vous pouviez plus mal tomber dans cette royale famille. Je crus qu'elle faisait involontairement allusion son propre mari, et me rappelant les trois mots anglais _fat, fair and forty_, je pensai en souriant que je n'aurais eu que deux des qualits requises pour mriter que l'Assurus britannique prfrt _la Contemporaine_ Vashti. On sait qu'on a dit de Georges IV, que pour lui plaire il fallait tre grasse (_fat_), blonde (_fair_), et ge de quarante ans au moins (_forty_); tels taient alors et tels sont encore les titres de la Marquise de Coningham qui a succd mistress Fitz-Hebert. Mais la reine rpudie comprenait dans sa rflexion amre tous les princes de la famille, l'exception sans doute du duc de Sussex, qui, embrassant toujours le parti dmocratique d'une question d'tat, s'tait rcus comme juge dans le procs de sa belle-soeur. Oui, continua la reine, qui, comme toutes les femmes qu'un violent dpit dvore, aimait trouver un nouvel auditeur pour recommencer ses plaintes; oui, vous pouviez plus mal tomber; car ne croyez pas que ce soit, comme ils le prtendent, au nom de la morale publique, au nom de la dignit du trne outrag qu'ils me poursuivent: comment la respectent-ils eux-mmes, cette morale publique? comment l'honorent-ils, ce trne? Ce trs saint duc d'York qui mourait, disait-il, pour la religion de son pre, quel prix allait-il visiter le vieux roi Windsor? moyennant un subside accord par la chambre bnvole sa pit filiale. Qui n'a entendu parler de ses amours avec l'intrigante mistress Clarke, qui vendait les emplois militaires d'aprs un tarif connu? Le jeu l'a ruin plus d'une fois, et la nation a pay; mais il lui reste des dettes d'honneur: comment le roi et lui s'acquitteront-ils, par exemple, avec le bon M. Ball[25], qui, tout ravi d'tre admis la cour, se laissait tricher par ses princes affables avec toute la gnrosit d'un loyal sujet? Le duc de Clarence, dont les fils illgitimes formeraient seuls un bataillon, a t entretenu par la pauvre actrice mistress Gordan, qu'il a laisse aller mourir de misre en France; savez-vous pourquoi il affiche mon occasion tant de respect pour les moeurs publiques? il a besoin d'une dot pour Eliza Fitz-Clarence, sa troisime fille naturelle, qu'il est question de marier au comte d'Errol. Sa Majest tait en verve et continua faire ainsi des portraits de fantaisie de chaque membre de son auguste famille. Cette colre de Junon n'tait pas tout--fait pique, et toutes ses expressions n'taient pas choisies. Je fis de mon mieux pour paratre touche. Vous me plaignez, me dit-elle, mais vous avez tort, j'ai la nation pour moi. Le scandale retombera sur ses auteurs, et leurs petitesses m'amusent. Ils sont occups maintenant me faire surveiller par les argus de Bow-Street[26]; la visite que vous me faites vous en fera faire une autre; attendez-vous tre mande chez lord Castlereagh, qui voudra jouer auprs de vous l'homme de cour. Le hros lui-mme, le grand Wellington, tiendra peut-tre vous prouver qu'il est aimable, et mettra ses lauriers vos pieds. Nous fmes interrompus par l'entre de M. Brougham; je pris cong de la reine qui fit son avocat un signe me concernant, ce que je pus croire. J'aurais bien pu rester; mais j'aurais voulu au moins en tre prie. D'ailleurs, soit ennui, soit caprice, la figure de M. Brougham ne me prvint pas en sa faveur, ou du moins excita peu ma curiosit; je l'ai revu depuis: tout son talent n'a pu me rconcilier avec son air aigre et dur. On croira probablement que je n'ose qu'indiquer mon entrevue avec la reine: j'avouerai que je ne dis pas tout; mais je dois ici sacrifier certaines convenances quelques dtails de mon histoire. Les journaux du temps en ont cependant assez dit pour m'excuser, si je voulais en dire davantage: j'y ai lu ma visite singulirement interprte, et si mon nom n'avait t encore plus dfigur par ces feuilles, je serais tenue ici une explication. Qu'il me soit seulement permis de dclarer que, quoi qu'on ait dit et imprim, je ne touche aucune pension de la part ni de Georges IV, ni mme de cet excellent duc de Kent dont l'amiti me fut si douce pendant sa vie. Si je laisse quelque secret sous le voile, l'histoire, en dpit du _non mi ricordo_ d'une analyste inexacte, n'y perdra pas grand'chose dans cette Angleterre, o la libert de la presse n'oublie rien dans son magique miroir. CHAPITRE CLXXXVI. Visite chez Castlereagh.--Lord Wellington.--Jeu muet.--Retraite du vainqueur de Waterloo.--Lord Castlereagh. La reine avait devin: le lendemain je fus invite passer chez le marquis de Londonderry. Je ferai grce cette fois au lecteur de mes rflexions, et je l'introduirai d'abord avec moi chez ce noble ministre qui fut le vainqueur diplomatique de Napolon, le ngociateur de la paix gnrale, caress et flatt par tous les rois de l'Europe. Entre dans son cabinet, j'y remarquai d'abord au coin d'une table, parcourant une gazette, un homme dont la figure, moiti aigle, moiti mouton, me frappa, quoiqu'il et la prcaution de se couvrir de la feuille politique comme d'un masque; c'tait Wellington, qui je trouvai bien mauvaise grce de se cacher ainsi derrire ce bouclier de papier: ce petit mange me fit sourire aux dpens du ressentiment dont je ne saurais me dfendre contre le prince de Waterloo: mais tout aussitt, me reprochant de laisser en cette prsence un sourire mme de haine effleurer mes lvres, j'appelai dans mes regards cet clair de menace qui est redoutable pour ceux qui il s'adresse, ce que j'ai entendu dire quelquefois. Le noble duc avait autoris l'attaque, en se mettant sur la dfensive; il ne put soutenir mon coup d'oeil, et ludant son embarras par une impolitesse, il retourna tout--fait sa chaise; puis, ne pouvant rester ainsi me tourner le dos, il se leva, frappa impatiemment la terre de sa botte peronne, et battit enfin retraite, comme s'il y avait pour lui un coup de poignard dans le regard d'une amie de Ney. Si j'avais t moins mue, je me serais beaucoup amuse de cette bizarre et muette entrevue avec le _Turenne_ anglais. Wellington, du reste, jouait alors un triste rle en Angleterre; il ne pouvait tre reconnu dans une foule sans qu'on le fort de crier _vive la Reine!_ Et ce cri, comme l'_amen_ de _Macbeth_, lui serrait cruellement la gorge. On sait cependant qu'il osa un jour ajouter l'exclamation oblige de _vive la Reine!_--_oui, vive, vive la Reine! et puissent toutes vos femmes lui ressembler!_ Malgr ce bon mot, Wellington ne brille nullement par ses saillies: c'est un grand administrateur d'arme, un pauvre politique; sa tte a besoin d'tre monte _l'hrosme_ par le son du tambour. En temps de paix elle est vide; une petite intrigue de cour puise tous ses moyens; il n'a plus de sa gloire que la vanit. Ses loisirs, pour tre ceux d'un gnral, devraient se passer dans le parc d'un grand chteau, avec une meute et un lion poursuivre; il prfre les frivolits des fats de ville, et s'enorgueillit de donner son nom un col de chemise ou un pantalon. Le lord Castlereagh ne me laissa pas long-temps seule; aprs un aimable salut et quelques adroites questions, il s'aperut, comme la reine, que mon importance tait bien exagre; il se tira en homme d'esprit de la mystification dont je lui persuadai que la reine, lui et moi surtout nous tions peut-tre dupes. J'avais sans doute us toute ma bile de ce jour dans ma scne muette avec Wellington; il me prit fantaisie d'tre aimable avec Castlereagh, ou plutt il fit lui-mme assez de frais pour m'inspirer l'envie de le paratre: je russis; mais, par un nouveau caprice, quand le grand homme voulut essayer d'tre tendre, je feignis de ne voir dans ses prvenances qu'un pige de la politique: plus il me disait qu'il manquait quelque chose son bonheur, plus je lui vantais ses talens en diplomatie et sa toute-puissance. Jamais je n'ai vu un homme qui la grandeur pest davantage; il se sentait attir par un besoin d'panchement; je l'exilai dans un cercle de complimens flatteurs dont il tentait en vain de s'chapper: ce fut enfin avec l'accent d'une douloureuse franchise, que, s'criant qu'il tait le plus malheureux des hommes, il sortit tout coup de l'appartement, comme dans un accs de dsespoir ou de dlire. J'allais profiter de ce moment pour disparatre moi-mme; mes yeux s'arrtrent sur un volume entr'ouvert sur la table: je le pris, comme pour trouver dans cette lecture peut-tre favorite de lord Castlereagh une indication de sa pense la plus habituelle; c'tait _la Nouvelle Hlose_, et le passage o l'impression du doigt avait laiss son ombre tait l'apologie du suicide. Lorsque j'ai appris depuis que le marquis de Londonderry avait termin sa vie en s'ouvrant l'artre carotide, j'ai compris que cette mort pouvait bien avoir t mdite depuis plus long-temps qu'on ne l'a cru, et je tiens de personnes sres que _la Nouvelle Hlose_, ouverte la mme Lettre de Saint-Preux, tait encore sur la table du ministre suicid, le jour de la catastrophe. J'aurais omis cette particularit, si je ne pouvais citer l'autorit respectable de M. le vicomte de Marcellus, alors secrtaire d'ambassade, pour en rendre tmoignage. Cependant, tout en tant persuade, avec les amis du marquis Londonderry, qu'il y avait dans le cerveau de cet homme d'tat un germe de folie, je ne suis pas loigne de croire que son suicide fut caus par un dsespoir raisonn. Terme mmorable d'une politique toute machiavlique! l'extrieur, la grande pense de Castlereagh a t l'humiliation de la France: et il a laiss grandir le colosse effrayant de la Russie, en oubliant que l'intrt de l'Angleterre voulait que sur le continent les fils des Gaulois pussent au besoin jeter l'pe de Brennus dans la balance. En Angleterre, en prtendant comprimer les whigs, Castlereagh en avait grossi le camp des radicaux: il s'en aperut lorsqu'il n'tait plus temps de sortir avec honneur de son systme. Sa conscience lui criait de cder la place Canning, et sa haine envoyait ce rival de son influence dans l'exil honorable du gouvernement de l'Inde. Mais Canning retardait sans cesse son dpart, comme s'il et devin que l'Europe allait enfin avoir une chance de salut. Son nom poursuivait chaque matin Castlereagh dans quelque paragraphe de journal. Dans ce combat entre la haine et le remords qui agitait l'me du premier ministre, il conut la possibilit d'une disgrce, et lui prfra ce suicide qu'il s'tait habitu envisager de sang-froid; mais je fais ici de la politique aprs l'vnement, et je dois rentrer dans mon rle de simple observatrice. CHAPITRE CLXXXVII. Le thtre anglais.--Shakespeare.--Kean dans _le Marchand de Venise_: critique. Je quittai l'htel du ministre avec une certaine tristesse, et sentant un vrai besoin de distraction, je fus heureuse de trouver, en rentrant mon logement de Saint-Martin's-Lane, l'honnte figure du matre-d'htel du duc d'York, qui venait m'offrir le jeton d'ivoire ou ticket de la loge de Son Altesse Royale au thtre de Drury-Lane. J'avais t adresse M. Ude lors de mon prcdent voyage Londres, et je suis presque une ingrate de ne pas l'avoir alors mentionn; car j'avais fait chez lui un dner de gourmand et got d'un excellent vin qui avait acquis ses quartiers de noblesse dans les caves du duc d'York. Son Altesse Royale avait la plus grande confiance en son matre-d'htel, qui la mritait juste titre. Le duc aimait les arts; M. Ude rgalait volontiers les artistes; pour eux, il daignait ceindre encore ses reins du tablier de cuisine, et se souvenir de ses talens en gastronomie. Ce jour-l, M. Ude vint lui-mme me chercher, et m'annona que nous jouirions de la loge en tte--tte, moins qu'il ne prt fantaisie au duc d'y venir incognito: le duc y vint en effet passer une heure; il tait alors en deuil de la duchesse; mais on prtend qu'il ne la regrettait pas beaucoup, sous prtexte que Sa Grce aimait plus ses chats que son mari; en effet, la duchesse d'York avait toujours autour d'elle un bataillon de ces animaux domestiques. Respectant l'incognito du duc, j'admirai part moi la belle physionomie, la noble taille et les manires distingues de ce prince, qui runissait tant de vices tant de qualits. Mais il faut dire aussi que j'en aurais voulu au roi lui-mme de me distraire du spectacle; on jouait _le Marchand de Venise_, et Shylock tait reprsent par Kean: ce personnage va admirablement la figure de cet acteur, qui affectionne les rles o un mlange d'nergie et de trivialits lui donne l'occasion d'tonner les spectateurs par ces brusques transitions d'accent, de gestes et d'attitude, que Talma ne ddaignait pas dans sa noble simplicit. Kean est petit, mal fait des jambes, et avec des paules ingales; mais il y a du charme dans sa physionomie, et une vraie fascination de serpent, qui sduit, dit-on, les femmes, mme au del des planches du thtre. On cite ses bonnes fortunes, et la dame du respectable alderman Coxe a prouv depuis, par un procs clbre, que le Roscius de Drury-Lane s'expose quelquefois des affaires de _crim-con_[27]; mais je reviens Shylock: Kean exprime admirablement l'instinct de haine et de vengeance qui dicte au juif le singulier trait du prt d'argent qu'il fait Antonio. Au moment o, se croyant sr de gagner sa cause, il se prpare se rendre justice lui-mme, il y a dans les yeux de l'acteur une soif de sang qui fait frmir; les scnes de son dsespoir ne sont pas moins dchirantes. Shakespeare, crivant sous l'influence des prjugs de son sicle, a rendu son juif hideux: Walter Scott, en faisant de Shylock son juif Isaac dans _Yvanhoe_, a adouci quelques traits de cette figure, non moins dramatique dans le roman que dans la pice. Les spectateurs anglais ne sont pas moins habiles saisir les allusions que les spectateurs franais. Quand Gratiano, dans la grande scne du 4e acte, parle de sa femme qu'il voudrait voir au ciel, on n'a pas manqu d'appliquer Sa Majest Georges IV la rponse de Shylock: _There be the Christian husbands_, etc.[28] Les assembles populaires savent merveilleusement dtourner le sens d'un mot, et traduire le pouvoir sur la scne pour le siffler ou l'applaudir ironiquement. Ayant visit plusieurs fois les thtres de Londres, j'oserai hasarder ici un jugement gnral sur le thtre anglais. Kean est le Talma britannique; mais qu'il est loin de Talma! C'est du moins le jugement d'une femme qui ne saurait concevoir le gnie sans dignit. Ayant vcu avec des rois et des princes parvenus, je me suis habitue peut-tre leur noblesse factice, comme si c'tait en eux une nouvelle nature. Cependant mon ide est aussi celle du peuple, qui a besoin qu'on prenne avec lui des airs de grandeur, pour qu'il accorde son respect. On ne contestait pas Napolon sa tournure d'empereur; l'envie tait rduite supposer qu'il prenait des leons de Talma pour se draper; Murt en prenait rellement de l'acteur Philippe. Il faut dire aussi que Kean pourrait se faire _homme_ sans confondre la bonhomie avec la trivialit, comme cela lui arrive quelquefois. Quant sa dclamation, elle est saccade, ingale: il se rserve pour les momens d'clat, les mots d'effet; tout le reste est pour lui de la _vile prose_ qu'il daigne peine prononcer. Les acteurs secondaires de Drury-Lane ont dans la voix une monotonie de dbit qui est tout aussi peu naturelle que le rcitatif de l'opra franais: les actrices surtout cadencent dsagrablement leur plaintive dclamation; aucune de ces dames ne joue, il est vrai, passablement la tragdie. Quant aux acteurs, Kean a des rivaux: Young, Wallack, et un jeune homme qui ira loin, Macready. La comdie anglaise est bien pauvre; la haute comdie, veux-je dire, car les Anglais ont une foule de pices bouffonnes qu'ils jouent merveille. Liston est un farceur qui grasseie assez comiquement. En rsum, le triomphe d'un acteur comique est ici dans la peinture de l'ivrognerie; le triomphe d'un tragdien dans les combats des dnouemens. Les ivrognes du thtre excellent reproduire la _bonne ivresse_, celle du peuple, comme dit Figaro; les assauts d'armes du tyran et de l'amoureux sont dignes de Saint-Georges. Dans Richard III, par exemple, Kean ne consent mourir qu'aprs une demi-heure d'escrime; et les spectateurs d'applaudir son adresse encore plus que ses scnes de passion la plus profonde. Le professeur en fait d'armes du bon M. Jourdain et trouv tout naturellement Shakespeare un plus grand homme que Corneille et Racine. Je serais injuste si, aprs avoir t si svre pour toutes les actrices en gnral, je n'avouais que j'ai vers des larmes _la Pie voleuse_, joue par miss Kelly avec un pathtique dchirant. Cette actrice lve par son jeu le mlodrame au rang de la tragdie. S'il m'tait permis de juger les pices anglaises, aprs avoir jug les acteurs, j'ajouterais, d'aprs mes impressions, que le got britannique est en contradiction avec toute espce de sens commun. Shakespeare n'est plus de ce sicle; il faudrait l'excepter de ma critique, si l'on n'avait refait ou arrang ses pices; mais telles qu'on les joue, elles font partie du systme dramatique le plus faux qui existe. Ou l'_art_ dramatique est un _art_, ou ce n'en est pas un; si c'en est un, il doit avoir ses rgles et ses conditions: or, il est impossible, quelque _lches_ qu'on les suppose, que ces conditions et ces rgles permettent de violer l'unit d'intrt aussi bien que les units de lieu et de temps. Une oeuvre dramatique doit composer un tout, un ensemble; les scnes doivent se suivre et se lier entre elles, mais non dpayser continuellement l'attention et la curiosit, comme les scnes d'une lanterne magique. Parmi ces scnes incohrentes, le hasard en amnera quelques unes de comiques, de touchantes, de sublimes; mais cela suffit-il pour faire une pice? Peut-tre me dira-t-on que le hasard prside au thtre anglais comme la vie relle, que l'art en est banni, et que tout doit y avoir un air de nature et d'improvisation; alors pourquoi cette posie ampoule, ou cette prtention de bouffonnerie, qui ne sont ni l'une ni l'autre ni dans la nature ni dans la spontanit de la langue parle? pourquoi ces saluts des acteurs au public au milieu d'une tirade? pourquoi ces fanfares de trompettes pour annoncer un roi ou une reine? Les Romains de Shakespeare parlent souvent par allusions anglaises; ses bourgeois de Londres jurent par Jupiter. Il fallait, en mutilant Shakespeare, faire disparatre avant tout ces dfauts du sicle pdant auquel le _pote naturel_ paya tribut aussi bien que Johnson, le _pote classique_. C'est ainsi que dans leurs costumes les acteurs anglais ont bien, comme ceux de France, abandonn l'habit de cour et la perruque poudre pour jouer les personnages historiques; mais, au lieu d'imiter en tous points le got clair de Talma et sa noble simplicit, ils ont un luxe d'oripeaux et de paillettes qui les confond avec les funambules et les comdiens de pantomime. Voil une critique bien gnrale, mais elle est vraie; restent les exceptions faire. Shakespeare, pote dramatique, est le Thespis encore barbouill de lie des anciens, ou, si l'on veut, le Tabarin moderne. Shakespeare, moraliste et pote, est un gnie extraordinaire: il y a dans son thtre une mine inpuisable de caractres, et tous les lmens de la vraie tragdie. Les Anglais ont taill quelques facettes sur ce diamant; mais ils l'ont gt en ouvriers maladroits. CHAPITRE CLXXXVIII. Sermon anglais; vque anglican.--La nouvelle Manon Lescaut. Je pourrais tre aussi svre au prche qu'au thtre, car au moins le thtre ne m'a pas ennuye; le sermon anglais m'a paru bien long et bien monotone; mais on rira peut-tre de l'occasion qui m'y a fait aller. Parmi les commissions que j'avais pour Londres, j'tais charge d'une dette payer. Le capitaine Ernest*****, aujourd'hui major dans la garde royale et prcdemment proscrit pour sa conduite dans les cent jours, s'tait trouv tout coup, Londres, dans une pnurie vraiment dsesprante. Le jour o il s'aperut que sa bourse tait vide, il avait justement un rendez-vous galant chez une jeune compatriote engage au thtre franais de Totenham-Street, qui lui avait dit en plaisantant, derrire les coulisses, que l'homme qui viendrait chez elle avec un rameau d'or ne trouverait pas de Cerbre sa porte. Ernest arrive chez Mlle Cidal, l'air triste et soucieux. Il se sentait, rduit l'alternative de la tromper, ou de subir l'humiliation d'un cong. Cependant le luxe de l'appartement semblait lui annoncer que ce ne pouvait tre la disette qui le rendait matre de la place. Pendant qu'il attend, dans le parloir, que Mlle Cidal soit habille, il jette un regard dans la rue, et aperoit ou croit apercevoir un crancier qui s'est mis en faction sur le trottoir avec un homme de mauvais augure. Mlle Cidal parat en ce moment radieuse d'abord et surprise bientt de l'embarras de son hte et de sa pleur. Ernest se dcide un acte de franchise: Mademoiselle, dit-il, je serais un lche de vous tromper; vous m'avez pris pour quelque grand seigneur venu Londres afin d'y rivaliser de folie et de dpense avec les _fashionables_ nationaux: je ne suis qu'un exil, pauvre et mme endett. Mlle Cidal sourit et lui rpond: Croyez-vous que j'ignore qui vous tes? Vous me parliez hier de Gustave votre ami, et qui fut le mien: il vous a recommand moi dans une lettre qui contenait mille cus qu'il vous prte et dont vous voudrez bien me faire un reu que je lui enverrai. Ernest accepta les mille cus; et trop bien n pour parler de tout autre sentiment que de la reconnaissance avant d'avoir pay sa dette, il respecta d'autant plus la gnreuse Cidal qu'il conut pour elle une affection vritable. De retour en France, il avait plus d'une fois form le projet de revenir Londres chercher lui-mme la quittance dont on se doute bien que l'ami Gustave n'avait jamais ou parler; mais le capitaine ne pouvait se dissimuler que les mille cus, si noblement prts, n'en taient pas moins les dpouilles d'un amant anglais. Se dfiant de sa faiblesse, il s'tait content de me charger de la somme, ayant su mon projet de voyage en Angleterre. Ernest m'avait tout racont. J'tais curieuse de voir, de connatre cette nouvelle Le Couvreur. Je m'y rendis un dimanche matin; je fus accueillie en amie, et Mlle Cidal me pria de passer toute la journe avec elle. J'y consentis. Mais, quel fut mon tonnement quand, au lieu de me voir engage une partie de plaisir, j'appris que mon actrice se proposait de m'emmener avec elle l'glise pour entendre, me dit-elle, un sermon prononc par le trs vnrable et surtout trs loquent lord vque B...t. Allons, pensais-je, cette petite fille a de la religion une fois la semaine, ou peut-tre est-ce quelque plan de conqute, un complot contre la libert de quelque me pieuse. La conqute tait dj faite; nous entrmes dans la chapelle, et nous nous plames gravement en face du prdicateur. Jamais femme n'entendit aussi dvotement un sermon que Mlle Cidal; et quel sermon! sermon de deux heures, froidement compos, plus froidement dbit, en un mot un sermon anglican. Mais ma nouvelle amie en semblait enchante; ses motions se peignaient dans ses yeux et dans le mouvement onduleux de son sein. Je fus donc difie de l'actrice, si je fus peu touche du prdicateur. Mais quand nous fums de retour, je ne pus m'empcher de m'crier, aprs un billement touff avec la main: Ma chre amie, que vous tes heureuse de comprendre si bien l'anglais! Vous avez l'air bien contente du savant dignitaire que nous venons d'entendre. --Je le crois bien, me rpondit-elle; je suis paye pour cela! --Comment? expliquez-vous. --Eh bien, ajouta Mlle Cidal, vous n'y tes pas! C'est mon vque moi: il m'aime; c'est bien le moins que je l'admire. Il a une femme fort jolie, mais qui a eu le malheur de lui dire un jour comme Gilblas l'archevque de Grenade: Monseigneur, ne faites plus d'homlies. Quant sa trs humble servante, tant qu'elle recevra de Monseigneur mille guines par mois, il sera pour elle un Bossuet anglais; comme l'abb Pellegrin. Je dne de l'autel et soupe du thtre. Je partis ces mots d'un grand clat de rire. Cet amour me parut si comique, ce contrat d'amour-propre et de fidlit si nouveau, que je pardonnai monseigneur tout l'ennui de son discours interminable. Comme on le voit, Mlle Cidal tait une espce de Manon Lescaut, bonne, mais folle; sensible, mais tourdie; originale enfin et amusante par le mlange des qualits les plus opposes. Une plaisanterie chez elle n'tait jamais une mchancet, mais l'expression de la bonne humeur. Si elle allait jusqu' la malice, le sourire qui panouissait son visage en moussait mme alors toute la pointe; enfin elle ne pouvait croire la colre ou la bouderie des autres: elle vous persuadait vous-mme que vos reproches ou vos airs svres n'taient qu'une feinte, un jeu de thtre. Ce jour-l elle avait dner une partie de la troupe; ce fut un vrai repas de comdiens. On parla beaucoup de Paris, et l'on compara souvent les acteurs anglais aux acteurs franais. Le Champagne fit partir au moins dix bouchons; les ttes s'animrent en faveur de Mars et de Talma contre les descendans de Shakespeare. Au dessert, on tait dj bien loin de cette conversation sur l'art en gnral: chacun faisait son propre loge; notre htesse seule avait conserv toute sa modestie, et s'amusait de voir ses convives si contens d'eux-mmes. Enfin, aprs beaucoup de cris et de gros rires, la socit se dispersa. J'allais me retirer aussi, lorsqu'entra le lord vque qui venait chercher son compliment de tous les dimanches. Le compliment lui fut donn avec beaucoup de grce, et le mit en bonne humeur. Je lui fus prsente, et ayant tmoign, dans la conversation, la curiosit de faire une excursion Oxford, j'eus le plaisir de trouver monseigneur assez obligeant pour m'offrir une lettre de recommandation ou d'introduction, comme on dit en Angleterre. CHAPITRE CLXXXIX. Oxford.--Coup de patte la reine lisabeth.--L'hetman des cosaques.--Le roi de Prusse et l'empereur Alexandre. Je ne partis pour Oxford que le surlendemain, et le lundi j'eus le plaisir de voir au thtre de Totenham-Street le dignitaire anglican recevoir, d'un air ravi, une leon de dclamation de mademoiselle Cidal. Mais ma bonne fortune me fit rencontrer derrire les coulisses le pote critique, Leigh Hunt, ami de lord Byron et de Shelley. M. Leigh Hunt a dans ses manires une faon d'indolence capricieuse qui lui donne la tournure d'un fat langoureux: en l'entendant nommer je le pris d'abord pour le fameux Hunt le Radical; mais celui-ci n'est ni pote ni petit-matre. Leigh Hunt me demanda si je n'tais pas curieuse de connatre quelques uns des grands noms de l'Angleterre littraire. Byron, lui dis-je, est absent: mais il est, parmi vos collgues de la presse priodique, le fameux Cobbet, qui mrite bien d'tre connu. L'vque qui m'avait coute me fit signe de m'approcher de lui. Je vous ai donn, me dit-il tout bas, une lettre pour Oxford; vous en trouverez une autre chez vous, qui vous introduira chez une femme dont nous avons dit hier quelques mots, et que le nom de Byron me rappelle. Quand vous aurez vu Oxford, nous nous retrouverons au chteau de lady Caroline Lamb, o je vous annoncerai, si j'arrive avant vous. Aprs ces offres aimables, monseigneur s'clipsa. Je m'aperus que Leigh Hunt le regardait d'un air sardonique: Vous voyez, me dit-il, que notre aristocratie sacerdotale a ses petites flicits terrestres. Car je le reconnais, c'est un prince de notre glise. C'est au thtre que cet vque vient mditer la liturgie: moi j'ai compos mon meilleur pome en prison. Leigh Hunt aime parler de son gnie, et heureusement pour lui, dans cette occasion, il pouvait s'aider de l'italien pour se faire comprendre. On sait que la littrature italienne lui a fourni le sujet de sa _Francesca de Rimini_, imitation affadie du Dante, vraie priphrase en trois ou quatre chants de ce vers: Qual giorno piu non vi leggiamo avante.[29] Le lendemain, j'tais sur la route d'Oxford. Si j'aimais les descriptions, j'aurais beau jeu pour peindre les coupoles et les flches de clocher qui dominent cette cit savante, o chaque difice semble temple et palais: j'tais place sur l'impriale de la diligence aux approches d'Oxford, et je n'tais pas la seule femme ce poste lev; mais j'avais surtout pour voisin un tudiant qui s'efforait de me faire admirer tous les dmes et les tours carres qui se dessinaient de plus en plus distinctement l'horizon. Si je les cite mon tour, c'est, je l'avoue, une affaire de mmoire plutt que de sentiment; mais l'tudiant ne pouvait me croire si indiffrente, et il s'offrit pour tre mon _cicerone_ dans cette excursion au pays latin de la Grande-Bretagne: c'tait m'viter la peine de porter la lettre de l'vque, j'acceptai; et le lendemain matin de mon arrive, je vis entrer l'htel mon guide obligeant: il avait chang de costume; un manteau noir pendait ses paules et une toque glands d'or tait pose lgamment sur sa tte blonde et boucle. Il m'expliqua que c'tait le costume de rigueur. Ce costume n'est pas le mme pour tous les tudians: l'tudiant noble, l'tudiant bourgeois, l'tudiant boursier, ont chacun le leur. Singulire distinction de rangs dans l'enceinte toute rpublicaine d'un temple d'tudes classiques. J'en fis l'observation; mon jeune _nobleman_ avait ses raisons pour y tenir. La manie de l'galit, me dit-il, est une maladie franaise; elle n'existe pas en Angleterre: on nous accoutume de bonne heure, du moins, n'y pas croire: et en cela nous sommes consquens. Si l'tudiant-peuple se faisait ici mon gal pendant trois ou quatre ans, pour ne plus retrouver en moi dans le monde qu'un suprieur, il ne s'y accoutumerait pas, et me demanderait raison de mon rang et de ma fortune. Il faillit bien me contenter de cet argument, et je suivis mon jeune ergoteur pour visiter tous les monumens universitaires, la bibliothque Radcliffe et son dme digne de Sainte-Genevive; Sainte-Madeleine, avec sa tour quadrangulaire et sa chapelle gothique; le collge de la Reine et sa colonnade comparable celle du Louvre; la bibliothque Bodleienne et ses trsors; le collge du Christ; le musum d'Ashmolle; les collges d'Oriel, de Merton, de Baliol, de Toutes-les-mes, de Lincoln, de la Trinit, du Nez-de-Bronze, etc. Je retrouve tous ces noms aligns sur mes tablettes d'annotation, et la marge du papier je reconnais l'criture de mon _cicerone_, qui avait pris la peine d'ajouter l'pithte oblige chaque difice. C'est lui que je renvoie la comparaison de la coupole de Radcliffe et du collge de la reine avec le dme de Sainte-Genevive et la colonnade du Louvre. Quand je cherche recueillir mes propres impressions, je me figure encore une galerie de portraits qui dcoraient une immense salle, et reprsentaient les notabilits de l'universit, mais plutt les grands hommes qui en sont sortis que les lves qui se sont distingus comme _lves_ Oxford mme: Canning est du nombre, et Pitt, je crois. Mais je fus surtout frappe des images trangres d'Alexandre et du roi de Prusse. Quoi donc, demandai-je, ces ttes couronnes n'ont pas ddaign le laurier scholastique! --Ah! me dit mon tudiant, je vous ai pargn une cruelle torture en enlevant aux guides habituels le plaisir de vous montrer toutes nos richesses; ces guides n'oublient jamais de vous dire: Le roi de Prusse admira beaucoup cette salle; l'empereur Alexandre fit ici une halte de cinq minutes; dans cette cour le roi de Prusse mit la main sa poche; dans cette autre l'empereur Alexandre se gratta l'oreille. Le plus curieux, c'est que ces nobles souverains voulurent, en compagnie avec Georges IV, tre dcors du titre de docteurs d'Oxford: leur rception eut lieu dans les formes ordinaires, et c'est ce qui nous a valu leurs portraits; mais il faut tout vous dire, avec eux fut reu docteur en droit l'hetman des cosaques, le fameux Platoff. Vous conviendrez que rien ne manque la gloire d'Oxford. --Un cosaque docteur en droit, m'criai-je. --Oui, reprit mon guide, l'hetman Platoff parut comme candidat devant nos illustres professeurs, et faisant cder _les armes la toge_, il revtit la robe doctorale sans se permettre de rire. --Oui, repris-je, mais les autres rirent pour lui.. --Pas du tout, continua l'tudiant. Molire! pensai-je, quel pendant ta scne de la rception d'un mamamouchi. Je ne quittai pas Oxford sans me promener sous les arbres d'lisabeth; c'est une alle superbe, qui date du rgne de cette reine, grande protectrice des pdans. On dira peut-tre que je mentionne ici un peu lestement une princesse qui mourut vierge, selon l'histoire: on avouera, au moins, que ce dernier titre ne saurait la relever aux yeux de _la Contemporaine_; mais je dteste dans lisabeth le despote en jupon et la reine rgicide: en voil assez pour la brouiller la fois avec les libraux et les ultras.. Non loin de l'alle d'lisabeth coule l'Isis, o les tudians font de joyeuses parties en bateau. huit milles d'Oxford est situ Woodstock: le roman auquel ce joli village donne son nom vient de lui procurer une illustration nouvelle, et je le cite d'autant plus volontiers qu'il me fournit l'occasion de placer ici comme souvenir le nom d'un ami dont j'aimerai toujours parler, M. Alexandre Duval, qui, au moment o j'cris, compose une comdie en trois actes, intitule aussi _Woodstock_. l'poque de mon voyage, Woodstock n'avait pour moi d'autre attrait que l'espoir d'y reconnatre les traces de la belle et malheureuse Rosemonde. Mais elles y sont toutes effaces; le labyrinthe d'amour est devenu l'emplacement de Blenheim, chteau donn jadis au grand Marlborough. Le mauvais got de l'architecte Vanburgh est connu: ce chteau, qu'on voudrait comparer Versailles, est un difice sans grce: mais, comme tout ce qui est vaste et riche, il a un caractre de grandeur. Le parc et les jardins sont magnifiques; les tableaux, les statues, l'ameublement des appartemens, annoncent un prince. Les Van Dycke, les Rubens, les Carlo Dolce, les Titiens, etc., etc., sont en grand nombre; mais ce n'est pas moi qui dcrirai tous ces trophes d'une gloire trangre. J'interromps volontiers ce chapitre, et, disant adieu aux pompes de Blenheim, je me transporte avec mes lecteurs dans l'asile plus modeste de lady Caroline Lamb, o je passai huit des plus heureux jours de ma vie. CHAPITRE CXC. De l'gotisme.--Brocket-Hall.--Ugo Foscolo.--Lady Caroline Lamb.--Amours de Byron; ses aventures. Un voyageur et encore plus un auteur de mmoires sont toujours leurs propres hros. Les Anglais ont une heureuse expression, celle d'_gotisme_, qui n'est pas odieuse comme le mot franais _gosme_, pour caractriser la manie, ou quelquefois la ncessit de mettre au premier rang, dans un rcit, les pronoms personnels _je_ et _moi_. Quoique dans cette histoire d'une vie aventureuse et agite, j'aie souvent me reprocher le pch d'_gotisme_, le _moi_ individuel me fatigue et m'ennuie moi-mme: je brusque de bon coeur une transition, je supprime maintes remarques personnelles, et j'aime mettre en scne, sans prparation, ceux dont l'intimit flatte le plus _la Contemporaine_. La reconnaissance m'oblige cependant dire ici en quelques lignes que je reus Brocket-Hall l'accueil le plus hospitalier: une sympathie presque romanesque m'initia ds le second jour aux secrets de lady Caroline Lamb. La clbrit littraire de cette dame auteur, ses amours presque publics avec l'illustre lord Byron, ses relations d'amiti avec Wellington, Canning, Hobhouse, madame de Stal, Ugo Foscolo et une foule d'autres noms fameux de la France, de l'Italie et de l'Angleterre, taient sans doute beaucoup mes yeux; mais ces titres ma curiosit ne sont rien en comparaison des droits que son affectueuse confidence lui donna sur mon coeur. Mon amie, me disait-elle, je me suis quelquefois crue au-dessus des prjugs: j'ai essay de parler de moi comme des autres avec une vritable impartialit, aprs l'avoir fait avec tant de passion: eh bien! je me trompais moi-mme; je cdais encore une sotte pruderie. Votre franchise a vaincu mes dernires rticences; je me sens le courage de me peindre en pied et non pas seulement en buste. Lady Caroline pouvait avoir, en 1820, 36 ans; elle tait petite de taille, mais bien faite: elle n'tait pas prcisment jolie et ne l'avait jamais t; mais il y avait un charme tout particulier dans l'expression de ses traits; ses cheveux blonds et son teint d'une blancheur tout anglaise contrastaient avec ses yeux noirs comme ceux d'une Espagnole; ses manires taient sduisantes; ses gales pouvaient, au premier abord, la trouver un peu fire; mais quand on faisait le premier pas ou qu'on devenait son oblig, elle s'abandonnait son caractre expansif, et quand elle vous disait: je vous aime ou vous me plaisez, il y avait dans son accent quelque chose qui vous le persuadait: j'ai entendu critiquer son manque de dignit; mais c'tait en elle un abandon plein de naturel et de grce que gnralement les Anglaises ne sauraient comprendre; son premier mouvement, quand on blessait son amour-propre ou sa tendresse, tait craindre. Le roman de _Glenarvon_ atteste encore sa rancune contre lord Byron; mais je lui ai entendu dire que c'tait ce mme ouvrage qui avait tempr cette susceptibilit fatale: Croyez-moi, rptait-elle, ma vengeance m'a cot bien des larmes; je n'ai pu m'en consoler qu'en me disant sans cesse que le portrait n'tait pas ressemblant. Lady Caroline tait fille du comte de Bemborough. C'tait en 1805 qu'elle avait pous l'honorable William Lamb, second fils du lord Melbourne et, par la mort de son frre an, appel succder un jour ce titre. Depuis sa rupture avec lord Byron, lady Caroline a publi outre _Glenarvon_, le roman de _Graham Hamilton_ et celui d'_Ada Ris_; mais s'tant condamne bientt la solitude, elle a d laisser en manuscrit plusieurs autres ouvrages de prose et de vers; car elle tait pote, et je suis fche de ne pas pouvoir citer ici de mmoire sa jolie romance sur le don des larmes. Ne sais-tu pas qu'il est doux de pleurer? Son mari lui avait rendu son estime, et venait souvent passer plusieurs, jours avec elle la campagne, mais il ne prenait que le titre d'ami. Elle ne parlait elle-mme de M. Lamb qu'avec un certain respect: C'est, me disait-elle, un frre pour moi; pas davantage, aujourd'hui du moins. Si l'on recommence aimer dans l'autre monde, M. Lamb y sera encore l'poux de mon choix, et j'espre lui tre plus fidle. Ugo Foscolo tait un des htes de Brocket-Hall, il ramenait volontiers la conversation sur la posie italienne; lady Caroline le prvenait souvent et trouvait mme l'occasion de citer propos quelques unes de ses penses ou de ses vers. Les lettres de Jacobo Ortiz taient aussi rappeles souvent, et je m'aperus que Foscolo tenait surtout cet ouvrage dont le hros a t avec raison appel un Werther politique. Un homme de talent hsite avant de parler de son esprit, tandis qu'il trouve un orgueil lgitime rappeler son patriotisme. Les lettres de Jacobo Ortiz sont un livre national, une loquente protestation en faveur de l'indpendance italienne. Foscolo n'a pas seulement plaid la cause de l'Italie sous la forme d'un apologue littraire, ses discours au congrs de Lyon, sa disgrce quand la rpublique cisalpine n'exista plus, son noble refus de prononcer le serment de fidlit au gouvernement autrichien, et son exil volontaire immortalisent comme patriote ce noble martyr de la patrie italienne. Dans la conversation, Ugo Foscolo me surprenait par sa facilit, son accent dramatique et surtout ses gestes anims; car j'avais entendu dire qu'en public il parlait des heures entires les mains fixes sur une chaise, debout et immobile; malgr cette absence d'action il a t proclam un _parlatore felicissimo e fecondo_. Qu'on juge de l'impression qu'il devait produire lorsqu'il ne s'imposait pas cette contrainte? car chez lui c'tait un systme d'viter en parlant aux assembles populaires toute espce de charlatanisme: je l'ai entendu critiquer sous ce rapport les orateurs des Hustings et des chambres anglaises. Les gestes, selon lui, taient une invention de la dcadence de l'art oratoire. Pricls, disait-il, prorait sans geste et sans mlodie, envelopp dans sa chlamyde; _nella clamide senza gesto n melodia._ Avec Ugo Foscolo toutes les discussions littraires aboutissaient la politique; bien qu'elle ne ft trangre aucune question, lady Caroline accuse tort d'tre un bas-bleu, comme on appelle les femmes pdantes en Angleterre, laissait volontiers Ugo Foscolo haranguer dans le salon, et me faisait signe de la suivre dans le parc. Mon rpublicain italien, disait-elle, a mis de la politique dans ses romans, c'est une usurpation: voil maintenant notre Walter Scott qui met de l'histoire dans les siens; il est bienheureux que nous autres femmes nous nous mlions encore un peu de cette partie de la littrature pour la ramener son origine, l'amour. --N'avez-vous pas recul devant le titre d'auteur qui va si mal une jolie femme, demandai-je un jour lady Caroline. --Quoi donc, me rpondit-elle, est-on auteur pour avoir publi un roman? Mais oui, ma foi, vous avez raison; les gazettes sont l pour nous en avertir: pauvres femmes, comme nous souffrons des coups d'pingles de leur critique. J'ai manqu mourir deux fois de dpit; la premire, c'tait dans un bal o deux vieilles femmes, assises dix chaises de la mienne, piloguaient sur ma toilette et ma tournure: je n'osai plus me regarder au miroir, elles avaient fini par me persuader que j'tais mise faire peur. Chaque compliment qu'un danseur m'adressait de bonne foi me semblait une pigramme; la critique empoisonne jusqu' l'loge: j'prouvais une sensation analogue lorsque je reus le journal malveillant qui rendit compte de mon premier ouvrage; une amie officieuse s'tait hte de me l'apporter, en affectant la plus grande colre contre les vampires du journalisme. J'en voulus plus mon amie qu' l'aristarque malveillant. --Ma chre lady, rpondis-je mon aimable htesse, vous oubliez le dpit de l'amour... il vaut bien celui de l'amour-propre. --Vous vous trompez, ma chre, reprit lady Caroline, il faut dissimuler l'un, on peut pleurer de l'autre. Le dpit d'amour-propre nous touffe; j'ai aussi pass par celui de l'amour. Cette conversation se termina par la confidence entire de lady Caroline: je vais la rapporter en supprimant les rflexions dont je l'interrompis, et qui pourraient impatienter mes lecteurs; je les en prviens pour expliquer un long discours qui, certes, ne fut pas prononc comme ceux de Foscolo, les mains sur le dos d'une chaise. J'avais t ce qu'on appelle un enfant prcoce, me dit lady Caroline; fille unique, je fus aussi un enfant gt. Mes petits succs de famille me firent trouver tout naturels mes succs dans le monde, lorsque j'y fis mon entre sous les auspices de M. Lamb. Mon mari tait fier de moi, et me vantait peut-tre trop lui-mme: nous recevions beaucoup d'amis, nous tions de toutes les parties la mode: le bruit de ces plaisirs et de ces ftes, qui se succdaient sans cesse, suffit pour me distraire de toute sduction directe; mais je m'aperus enfin que je m'tais habitue ne plus voir dans mon mari qu'un homme aimable de plus, qui n'avait gure plus de droit qu'un autre de m'occuper: j'oubliai que mon premier devoir tait de lui plaire et que ce devoir serait devenu un bonheur: quand l'ennui me saisit, jeune encore, et que j'en fus rduite la fatigue de Xercs demandant sans cesse quelque distraction nouvelle, je confondis M. Lamb avec la foule des hommes frivoles qui m'importunaient par leurs fadeurs. Je sentais le besoin d'une passion pour y puiser quelque nergie contre l'ennui de moi-mme: au lieu de me rfugier dans le calme des affections domestiques, je crus qu'il fallait mon coeur une tendresse romanesque pour chapper au dgot de la vie. J'tais dans cette exaltation, qui tenait de la folie, lorsque j'entendis parler pour la premire fois de lord Byron. Ses singularits autant que son gnie potique faisaient alors sa renomme: je riais des contes qu'on rpandait sur ses voyages, et cependant j'tais curieuse de le voir, comme si je les croyais: bientt je me surpris ajouter moi-mme des attributs fantastiques ce caractre trange, et embellir d'aventures imaginaires le roman de sa vie. L'idal de Byron me poursuivait partout; endormie, dans mes songes; rveille, dans mes rveries. Je lui parlais comme s'il tait prsent, attentif, quoique invisible: ses rponses, je les cherchais dans ses ouvrages, que j'ouvrais au hasard, comme un oracle mystrieux; quand je tombais sur un passage ou un vers qui cadrait avec ma pense du moment, je me l'appliquais, je l'apprenais par coeur, et puis je rimais mon tour ma rplique. Cette singulire passion me charmait, comme la lecture d'un pome ou d'un roman. Je la comparais celle de la Sophie de Rousseau pour _Tlmaque_; elle ne me faisait aucune peur, ou plutt quand je me reprochais ma folie, je me disais que la vue de Byron suffirait pour la terminer, en me montrant que le Byron de mon imagination n'existait pas. Cependant quand on me citait quelque femme que la mdisance de la ville donnait au pote pour matresse, je m'aperus qu'un instinct de jalousie me rendait toute contrarie, injuste et mme indiscrte contre cette rivale vraie ou fausse: il me tardait de rompre ce lien romanesque qui me paraissait ridicule dans mes lueurs de bon sens, et qui n'tait pas innocent, puisque je me serais bien garde d'en parler mon mari; compter de ce moment, il me vint l'ide que M. Lamb tait pour moi un censeur incommode: je lui fis un crime de mon indiffrence pour lui; je lui en voulus de ses attentions conjugales un prosaque mari plac entre moi et l'amant imaginaire que je m'tais donn: enfin un soir, chez lady Jersey, on annona l'auteur de _Childe-Harold_. Je le vis entrer et saluer la matresse de la maison, puis porter un regard distrait sur le reste de la socit: je l'observais, l'cart, mue, tremblante et bien embarrasse: ni son visage ni sa dmarche, ni le son de sa voix, ni le geste de sa main, de cette main si belle cependant, et dont il tait fier comme Napolon de la sienne; rien n'tait conforme mon idal; mais ce visage, cette dmarche, cette voix et ces gestes, me rendirent infidle au portrait imaginaire. Toute l'attention du cercle fut absorbe par le vrai Byron: tous les yeux cherchaient les siens; pour lui, il paraissait presque timide en se voyant ainsi le point de mire des autres. Dsirant s'asseoir, il choisit tout juste le canap o j'tais, parce qu'il tait plac dans un enfoncement l'cart. On ignorait si j'tais connue de lui. On crut qu'il venait moi pour me parler, et l'on respecta le coin privilgi, o je me trouvai presque dans un tte--tte avec Byron: nous en restmes une suite de lieux communs dans ce premier entretien. J'tais dsespre de me trouver si sotte: Byron, trop heureux d'chapper ces espces de thses que les femmes alors lui faisaient soutenir dans le monde, _se reposait sans doute de son esprit_ dans l'insignifiance de nos complimens; il affectait d'tre intress: et quand il me quitta, on vint me fliciter de ma conversation, moi qui me disais que Byron avait d prendre une bien pauvre ide de moi. Cette crainte ne me quitta que lorsque j'eus form la rsolution de lui prouver par une lettre que je valais mieux qu'il n'avait pu me juger en si peu de temps. De retour l'htel, je pris la plume sans remords; je veux, disais-je, engager avec lui une correspondance littraire; je dchirai dix lettres, enfin j'y renonai; je trouvai mille objections contre cette imprudence, et je m'arrtai l'ide de le revoir auparavant. Quand nous voulons courir notre perte, il semble que tous les chemins nous y mnent; je ne tardai pas revoir Byron, le revoir tel que je voulais qu'il ft pour l'aimer; lui cependant, il vitait de me comprendre; ce fut alors que je lui crivis; mais il ne s'agissait plus de littrature ou plutt la littrature tait une manire de m'associer sa destine, ma tte romanesque m'identifiant tour tour aux diverses hrones du pote. Je portai moi-mme ma lettre, et voici comment: je fis faire une livre ma taille, et demandai parler Byron, insistant pour le voir seul et affectant un air de mystre qui devait veiller les soupons de son valet de chambre. Ce valet, nomm Fletcher, ancien cordonnier que Byron avait amen de Newstead-Abbey, tait une espce de Sganarelle, simple, avec une prtention de malice, confident discret d'ailleurs, quoique moralisant aussi en vrai valet de don Juan; il hsita long-temps m'introduire. Milord n'tait pas seul.--J'attendrai.--Milord ne voulait voir personne aujourd'hui.--Je ne pouvais attendre le lendemain. Je fus enfin introduite. Byron tait pench nonchalamment sur un canap; ses mains tenaient avec grce un livre sur lequel ses yeux, demi-ferms, ne s'arrtaient que par momens. Au lieu de parler, je tendis ma lettre: je ne me souviens que du sens. Faisant allusion au corsaire, j'offrais Conrad l'amour de Gulnare ou les services de Kaled. Je m'tais bien reproch d'tre si hardie, de faire les avances, car il faut au moins oser ici employer le mot propre; mais le gnie de celui que j'aimais me semblait mon excuse. Byron se retourne et me reconnat. Je suis bien coupable, me dit-il, car je me laisse prvenir, et cependant mon coeur est libre! C'tait abrger, de son ct, toutes les phrases, tous les prliminaires de la galanterie. Combien cette dclaration qui m'apprenait qu'il tait libre, me ravit! Je suis vous, lui dis-je; mais pour aujourd'hui je veux tre Kaled. Cette lettre vous apprend o vous trouverez Gulnare. Byron semblait hsiter me laisser sortir sans ranon; je l'avais prvu, et je lui montrai un poignard cach dans une poche de ma livre. Voil qui est turc tout de bon, mon page, dit Byron; mais auriez-vous le courage de me tuer?--Oui, lui rpondis-je; j'ai bien eu celui de venir; je suis prte tout.--Et moi, je ne le suis pas, rpondit-il; mais puisque chez vous le myrte et les roses cachent un poignard, je vous reverrai quand j'aurai fait mon testament. J'tais bien sre qu'il viendrait au rendez-vous, et il n'y manqua pas. Cette fois le poignard dormit dans son fourreau. On prtend que Byron a crit ses Mmoires; sans doute il n'y aura pas oubli un incident qui faillit me mettre dans un grand embarras. la suite d'un bal, je lui avais donn l'hospitalit pour la nuit: nous dormions tous les deux, moi dans mon lit, Byron sur un divan. Tout coup je m'entends appeler, je m'veille et reconnais la voix de M. Lamb. Caroline, me dit-il tout bas, levez-vous; mon domestique prtend qu'il y a un voleur dans la maison; nous l'avons cherch partout; nous allons maintenant faire l'inspection de votre chambre; que le bruit ne vous effraie pas.--Ciel! m'criai-je, un voleur! et je me htai de regarder du ct o Byron s'tait endormi; il n'y tait plus, et je vis son ombre se dessiner contre le mur, puis disparatre. Ciel! un voleur! M. Lamb voulait m'empcher de crier. Je ne reconnais pas votre courage, me dit-il; mais vous voil avertie, je vous laisse. En ce moment, nous entendmes rouler un homme dans l'escalier, et M. Lamb courut de ce ct: heureusement c'tait le domestique qui avait gliss. Je craignais qu'il n'et rencontr Byron, mais il tait rest cach derrire la porte; il rentra en ce moment. Caroline, me dit-il, le poignard de Kaled! Je sautai hors du lit; j'ouvris un tiroir, je pris le poignard et je le lui remis. Maintenant, me dit-il, vous tes sauve; il s'entoura la tte d'un mouchoir de manire se cacher un oeil, serra son manteau autour de son corps, l'y fixa avec un lger schall moi pour ceinture, et ainsi dguis: Caroline, me dit-il, maintenant je suis un voleur vritable; votre crin, ou vous tes morte! Je lui donnai mes bijoux; il sonna. Que faites-vous? m'criai-je!--Vous allez voir, continua-t-il, en me poussant vers la porte; dites que M. Lamb peut seul entrer. M. Lamb accourut en effet au bruit de la sonnette. Je ne suis visible que pour vous, lui dis-je, sachant peine ce que je faisais en obissant ainsi aux ordres et aux signes de Byron. M. Lamb entre et ferme la porte; il m'aperoit genoux, et le prtendu voleur me tenant par les cheveux, prt me frapper le sein avec le poignard: Elle est morte! dit-il M. Lamb d'une voix creuse, si vous ne me jurez, elle et vous, de m'accompagner jusqu' la rue, et de me laisser ces diamans. Je n'avais pas besoin de feindre la terreur dans cette scne de comdie. M. Lamb fut tromp sur les motifs; le trait eut lieu, nous descendmes avec le voleur et lui ouvrmes nous-mmes la porte. Le lendemain les bijoux nous furent renvoys, avec un billet peu prs conu ainsi pour M. Lamb: Le voleur vous doit la vie; les bijoux sont de trop pour lui cette fois: mais tenez-vous bien sur vos gardes, il espre aller les reprendre! Malheureusement ce voleur romanesque avait laiss tomber dans la maison, une lettre l'adresse de Byron. M. Lamb me la montra. Vous l'avouerai-je, la contrainte que m'imposait un reste de mystre me pesait; je laissai deviner M. Lamb qui tait le voleur. C'tait du moins renfermer le scandale de cette scne dans la maison: bientt, hlas! le monde dcouvrit aussi quelques uns de nos secrets, peut-tre aussi ai-je t bien imprudente. J'tais parvenue croire que Byron m'aimait: j'exigeai davantage de lui. Fier de ma conqute, je triomphai de trop de rivales pour n'en avoir pas de jalouses; je voulus me prcautionner contre une infidlit: je demandai Byron, en public, une assiduit qui constatt mes titres au coeur de mon amant. Ce fut ce qui me perdit: on lui fit honte de son servage; les sductions ne lui manquaient pas. Ah! s'il publiait la moiti des lettres galantes qu'il a reues! J'en ai vu une d'une dame qui lui proposait sa fille condition qu'elle passerait elle-mme par-dessus le march. Enfin, il y en eut une plus heureuse que les autres, et je fus avertie qu'elle irait tel jour et telle heure chez Byron pour me supplanter; j'avais ma police, et mes espions me servaient bien; je me dguisai en voiturier, sous une grande blouse, et Fletcher ne me reconnut pas, sans cela je n'eusse pas pntr au-del de l'antichambre du rez-de-chausse, tant les ordres taient svres; j'tais si bien instruite, que ce ne fut pas Byron que je demandai, mais la dame elle-mme, comme si je venais par son ordre la chercher; j'entrais dans la chambre o je trouvai ma place prise sur le canap comme dans le coeur de Byron. Je me dcouvris sans plus tarder. Connaissant tout mon empire sur mon amant, et la peur qu'il avait des _scnes_, je m'avanai vers la dame, la pris par le bras et la mis la porte, en lui dfendant de reparatre dans cette maison. Quand nous fmes seuls, je dclarai Byron que je cessais de l'aimer, que je renonais lui, mais qu'il n'aurait pas d'autre matresse sans ma permission. Jugez si un dpit aussi extravagant ne doit pas justifier un peu Byron de m'avoir traite avec tant de rigueur. Quelques jours aprs, dans un bal, on vint me proposer une walse: Puis-je l'accepter, demandai-je Byron. --Comme vous voudrez, me rpondit-il avec froideur. Cette froideur tait mes yeux une rvolte publique; j'tais dcide le tourmenter; je walsai, mais je me trouvai mal; j'eus un accs de folie, je l'appelai, je ne voulus revenir moi que dans ses bras; sa confusion amusa beaucoup tout le cercle des danseurs. J'tais contente de toutes ces scnes, et je ne vous les cite que pour m'en accuser amrement. Un jour je me rendis chez Byron, il tait sorti; je m'installai dans son cabinet, et apercevant le roman de _Vatheck_ ouvert sur sa table, j'crivis sur la premire page _souvenez-vous de moi_: Byron tait dcid une rupture dfinitive, il dchira le feuillet et me le renvoya avec ces vers: Remember thee! remember thee! Till Leths, etc. Me ressouvenir de toi! me ressouvenir de toi! Ah! jusqu' ce que la flamme de ta vie s'teigne dans le Leth, le remords et la honte s'attacheront toi, et te poursuivront comme un songe dlirant. Me ressouvenir de toi! Ah! oui, n'en doute pas... et ton poux aussi s'en ressouviendra; ni l'un ni l'autre nous ne t'oublierons, femme perfide pour lui, et dmon pour moi. Ma rponse ces paroles accablantes fut le roman de _Glenarvon_. La composition de ce livre trompa du moins ma fureur; quand il fut fini, la distraction avait produit son effet. Bientt d'ailleurs je fus bien autrement venge: Byron se maria. Hlas! aujourd'hui je le plains; il est plus malheureux que moi-mme; car, je le connais, son exil lui pse: l'Angleterre est son Athnes. C'est ici qu'il est lu dans sa langue natale. chaque occasion il rentre dans la lice des discussions littraires, religieuses ou politiques. Chaque chant de son _Don Juan_ est un cartel envoy nos critiques, nos lords, nos femmes. Voyez, comme par ses allusions aux moeurs de la Grande-Bretagne il se transporte du fond de l'Espagne, des les de la Grce et de l'enceinte du srail, dans ce climat du nord, objet de ses fausses moqueries! Soyez sre qu'il finira par conduire son hros Londres, et alors, gare nous, pauvres femmes qui l'avons aim! Lady Caroline tait parvenue parler en effet avec une certaine impartialit de Byron et de sa liaison avec lui. Mais au milieu de ce calme philosophique, elle sentait, comme Didon, que le trait fatal dchirait encore secrtement son sein. Elle avait aim Byron d'imagination et de coeur: elle lui avait sacrifi sa rputation et sa conscience. Que de larmes elle devait garder en rserve pour la solitude des nuits! Au moment o je trace ces lignes, j'apprends qu'elle a cess de vivre, et qu'elle passait depuis trois ans pour tre prive de sa raison. Il m'en cote de rapprocher ces dernires scnes de sa vie du rcit de ses amours. La nouvelle de la mort de lord Byron Missolonghi avait fait en apparence peu d'impression sur Lady Caroline. On vitait d'en parler Brocket-Hall, M. Lamb tant alors dans le chteau. Un jour Lady Caroline et lui se promenaient cheval sur la route de Nottingham: tout coup les chevaux s'arrtent en apercevant devant eux un long cortge noir. Des constables et des hraults ouvraient la marche; puis venait un coursier de parade richement caparaonn en velours noir brod d'or, conduit par deux pages et mont par un cavalier qui soutenait une couronne de lord sur un coussin cramoisi; immdiatement aprs roulait lentement un char attel de six chevaux, couvert de tentures de deuil, et contenant une urne spulcrale. La marche tait ferme par d'autres voitures funbres et une foule de cavaliers la tte baisse et l'air recueilli. C'tait le convoi qui transportait Newstead-Abbey les cendres de lord Byron. M. Lamb et lady Caroline s'taient rangs de ct pour laisser dfiler le cortge lugubre. Lady Caroline immobile, ple et glace, ne reconnut que trop les cussons du pote, et cette devise qu'elle avait si souvent baise tendrement sur le cachet de ses lettres. Elle fut ramene mourante Brocket-Hall, et une maladie longue et srieuse succda cette scne de douleur. Pendant cette maladie, un dlire presque continuel avait inspir lady Caroline les paroles les plus tranges, expression des visions les plus horribles: la sant du corps revint seule; sa raison tait reste avec ses songes. Cependant elle s'aperut elle-mme, dans quelques momens plus calmes, du dsordre de ses ides. Ses souvenirs taient si funestes qu'elle exagrait encore tout ce qu'ils devaient prter d'extravagance son langage dans les heures de son dlire. Elle repoussa les soins de son mari, et lui dclara qu'elle ne pouvait plus le revoir qu' de longs intervalles. Je vous tromperais, dit-elle, je n'ai jamais cess de l'aimer; mais dsormais je serais deux fois coupable de vous rendre tmoin de la prfrence que je donne sur vous une ombre. Oui, je l'aime encore, mort comme vivant; je le vois, je lui parle; il habite ce chteau: chassez-le ou laissez-moi seule avec lui. M. Lamb respecta ces regrets d'une passion, criminelle sans doute, mais dsormais associe une folie qui ne mritait plus que la piti. Il venait chaque mois saluer son pouse, et retournait le mme jour Londres. Il lui crivait en son absence, et entrait dans toutes ses ides. La mort seule a termin le dlire de lady Caroline. On m'assure cependant que ses derniers instans ont t plus calmes. Mais n'tait-ce pas chez elle l'effet du pressentiment qu'elle devait avoir de son dpart pour ce monde de fantmes, o, depuis la mort de Byron, elle vivait dj par l'imagination avec celui qu'elle avait tant aim. Je m'aperois qu'aprs le rcit de cette catastrophe, je ne saurais plus rien dire d'intressant sur mon sjour Brocket-Hall. Je revins Londres avec Ugo Foscolo, avant que l'vque B*** ft arriv, malgr sa promesse; mais je ne le retrouvai plus chez Mlle Cidal. Nous nous tions croiss en route. Je fus donc dispense le dimanche d'aller m'endormir ses sermons. CHAPITRE CXCI. Excursion Brighton.--Vente de journaux.--Idiotisme de lord Portsmouth.--Pavillon chinois.--Rencontre avec Belzoni. Je me proposais de rentrer en France par Douvres et Calais; j'tais cependant curieuse de voir Brighton: profitant de cette facilit de voyager, qu'on ne trouve qu'en Angleterre et qui s'accorde si bien avec ma vie errante, les caprices de mon caractre et la spontanit de mes rsolutions, je partis un matin pour Brighton, projetant d'y sjourner au moins deux fois vingt-quatre heures. Le bon monsieur Ude m'adressait mistress W..., la femme de charge du pavillon royal. Avide d'air et d'motion, je pris place sur l'impriale d'une diligence, qui nous descendit au Glocester-htel. J'admirai dans la route un commerce tout particulier l'Angleterre: un revendeur de journaux, portant sous son bras et la main cent exemplaires humides du _Morning-Chronicle_, s'tait assis ct du cocher, aprs avoir pay sa place une guine. Il y avait dans une des colonnes de ce journal vingt lignes sur la reine; chaque voiture que nous rencontrions tait salue par notre nouvelliste: _Voil le procs de la reine_, criait-il, et comme l'intrt de cette affaire ajoutait encore l'apptit des gazettes, avec lequel tout Anglais se rveille chaque jour, les cent exemplaires du _Morning-Chronicle_ furent vendus trois schellings pice, avant que nous fussions aux portes de Brighton; qu'on juge si le voyage du marchand lui fut pay. Voil certes un homme, me dis-je, qui ne sait peut-tre pas lire, mais qui combattrait jusqu' la mort pour la libert de la presse, tant il doit en comprendre les avantages matriels. Je rptai cette rflexion tout haut le soir l'htel de Glocester, en m'adressant un Anglais qui prenait un bol de punch sur une table voisine de celle o je soupais solitairement. Ce _gentleman_, s'arrtant la partie de ma phrase qui l'intressait personnellement, me rpondit qu'il lui tardait que la reine ft mise hors de cour ou hors de cause, parce qu'elle lui faisait un tort peut-tre irrparable. La conversation s'engagea; tout ce qu'il y a en moi d'esprit communicatif appela bientt la confidence presque sans rserve du jeune Anglais; si je m'en souviens bien, son nom tait Fellower ou Fellows: Je suis, me dit-il, le neveu de lord Portsmouth; me trouvant la veille de faire un procs ma tante, j'ai besoin que ce procs fasse du bruit, et comme je crains la concurrence du procs de la reine, je diffre. Cette manire originale de s'ouvrir moi m'amusa, et de question en question, de rponse en rponse, j'appris que M. Fellower avait faire l'oncle le plus extraordinaire des trois royaumes. Il ne s'agissait de rien moins que d'obtenir son interdiction du grand chancelier; je crois qu'il y est parvenu depuis, et, en attendant, il tait oblig d'emprunter sur ce procs, qui mrite de compter parmi les nombreuses affaires de _conversation criminelle_ que chaque anne voit se succder dans la Grande-Bretagne. Ma chre tante, me dit M. Fellower, vient de me pousser bout, en me donnant un cousin malgr moi; je l'avais bien prvenue que cela nous brouillerait, elle n'en a pas tenu compte. Figurez-vous d'abord que mon vieux oncle, quoique mari en secondes noces, ne connat du mariage que la crmonie religieuse. Feu ma premire tante, femme respectable en tous points, me l'a dit cent fois, et reconnaissant avec toute la famille que milord tait _incapable_ de toute espce d'affaires, elle avait consenti lui donner quatre curateurs pour administrer ses biens. Mais la bonne lady est morte, et l'attorney Hanson n'a rien eu de plus press que de marier sa fille mon oncle; il a trouv des tmoins complaisans, entre autres lord Byron, pour signer cette alliance presque secrte, mais qui a eu lieu enfin trs lgalement. La nouvelle tante s'est bientt aperue que le mariage tait une _sine-*cure_ pour mon pauvre oncle: savez-vous quoi celui-ci passe son temps? il va dans les coles de village, et fait donner le fouet aux enfans en sa prsence, pour son plaisir. Quand les coliers ont t tous assez sages pour qu'en conscience le magister n'en puisse lgitimement faire punir aucun, milord promet une rcompense celui qui voudra se prter de bonne volont la fustigation. Une autre de ses manies est d'ensevelir les morts; quand il entend sonner les cloches d'un enterrement, il court chez l'entrepreneur des pompes funbres, et rclame la faveur de servir de cocher au corbillard. Voyant que M. Fellower, malgr sa rancune contre sa tante, mettait de la bonne humeur dans ce rcit, je lui payai mon cot d'anecdotes, en lui racontant celle qui a valu douze cents francs de pension un ancien colon de Saint-Domingue: je veux parler de M. de Lomond, qui le mdecin avait ordonn de l'exercice, et qui, comme le comte de Portsmouth, tait continuellement sur la route de l'glise au cimetire, avec cette diffrence que le lord anglais montait sur le sige des voitures de deuil, tandis que le colon franais prenait place dans l'intrieur avec les parens du dfunt: aussi se vit-il invit un jour prononcer une oraison funbre, sans savoir seulement le nom de celui qu'il avait accompagn avec la tristesse d'usage jusqu' son dernier asile... Quand ma premire tante mourut, continua M. Fellower, lord Portsmouth lui rendit ainsi par partie de plaisir les derniers devoirs. La pauvre femme, que ne vit-elle encore! ses soins affectueux, sa prudente amiti, procuraient du moins quelques jours de calme son mari. La nouvelle lady Portsmouth gouverne un peu plus despotiquement; c'est par la terreur qu'elle parvient contenir milord. Elle a appel dans la maison un mdecin officieux, un certain M. Alder; qui cumule les fonctions de docteur et celle de cavalier servant. Aussi mon oncle, tout idiot qu'il est, appelle sa femme mistress Alder; c'est vous apprendre que le cousin dont je viens d'tre gratifi est un prsent d'Esculape. Ma tante a pris ses prcautions; chaque soir, depuis dix mois, elle avait soin de se coucher devant tmoins dans le mme lit que lord Portsmouth; mais quand tout le monde tait retir, milady tirait de dessous l'oreiller un fouet confisqu son mari, et le frappant de cet instrument, que le pauvre lord aimait tant voir appliquer sur un postrieur tranger, elle le forait d'aller chercher lui-mme M. Alder pour le faire coucher en tiers dans le lit conjugal. Enfin, ma chre dame, me voil forc de prouver au lord chancelier et toute l'Angleterre, que le fils de ma tante n'est nullement mon cousin. Je passai avec M. Fellower deux heures fort gaies; le lendemain il offrit de me donner le bras pour aller visiter le pavillon: nous y fmes reus d'une manire fort aimable par mistress Wh..., le Kislar-aga fminin de ce srail anglais, o Georges IV aime deviser avec lady Coningham pendant quelques mois de la belle saison. Un tranger y tait admis en mme temps que nous, et il attira notre attention par sa taille de plus de six pieds, ses larges favoris et sa figure italienne: il y avait en lui quelque chose de Bergami, et certes la rencontre et t curieuse dans cet asile des plaisirs de Sa Majest. L'tranger tait Italien en effet; il avait aussi sa rputation, mais dans un autre genre que le postillon royal de Caroline. Nous reconnmes plus tard en lui le fameux Belzoni. Les chemines en minarets du pavillon, les coupoles surmontes d'une aiguille, les aiguilles surmontes d'une boule, et tous les dtails extrieurs de l'architecture des pagodes dont les termes me manquent par malheur, seraient fort mal dcrits par moi. J'admirai galement en profane tous les appartemens intrieurs de cet difice, presque fantastique, qu'on croirait transport par enchantement du pays des Mandarins au milieu d'une ville anglaise. Partout l'or moulu, les tentures de soie, la peinture des boiseries, la forme des meubles, les dragons ails qui supportent les lustres, l'abondance de la porcelaine; les tapis, les tableaux reprsentant des vues de Pkin ou des Chinois et des Chinoises de tous les rangs, entretiennent l'illusion et amusent les regards comme un spectacle d'opra. Tout coup nous fmes rgals par les accords ravissans d'une musique d'orgue qui nous joua un _God save the king_ capable de convertir le membre le plus radical de l'opposition: nous sortmes enchants du pavillon chinois. M. Fellower me servit de cavalier pour visiter ensuite les principales librairies de Brighton. Ces librairies sont de vritables cercles littraires o les dames sont admises; il est reu d'y critiquer la coupe d'une robe aussi bien que le style d'un livre. Le soir, je retrouvai l'htel l'Italien du matin, et nous limes connaissance trs facilement. Belzoni s'occupait de mettre en ordre la relation de ses dcouvertes en gypte: il me parla beaucoup de ses aventures dans la terre antique des Pharaons, et je lui dois la premire ide d'un projet que j'excuterai ds que j'aurai moi-mme publi mes Mmoires. Oui, j'espre ne pas mourir avant d'avoir salu ces pyramides dsormais associes la gloire franaise imprissable comme ces gigantesques monumens qui datent dj de quarante sicles. Belzoni m'apprit qu'il tait n Padoue, quoiqu'il et pass sa premire jeunesse Rome o il se destinait tre moine, lorsque la rvolution franaise vint faire rpter aux chos du Capitole les noms presque oublis de rpublique et de libert. L'me active et entreprenante de Belzoni trouva l'enceinte du clotre trop troite: il jeta le froc aux orties pour mener une vie errante. En 1803, il se rendit en Angleterre o il se maria. Je n'tais pas riche, me dit-il; je le fus bien moins avec une femme. Je rsolus d'utiliser quelques connaissances que j'avais en physique, et je parcourus les villes d'cosse et d'Irlande, en faisant voir aux curieux des expriences d'hydraulique. Ce spectacle ne suffisant plus pour attirer du monde, j'eus recours la force musculaire que le ciel m'a donne, pour surprendre mes spectateurs par d'autres prodiges. Je soulevais comme une plume des poids normes, et j'ai port jusqu' vingt personnes qui, les unes montaient sur mon dos, les autres s'attachaient mon col, mes bras, ma ceinture. Les bons paysans irlandais s'avisrent enfin de prendre le physicien pour un sorcier. Je partis pour Lisbonne o je m'engageai au thtre de San Carlos, et je jouai le rle de Samson, dans _un Mystre_. Un prdicateur me cita son prne pour prouver aux bonnes mes portugaises que l'criture n'avait pas exagr la vigueur du vainqueur des Philistins. De Lisbonne je me rendis Madrid, o je fis l'admiration de la cour de Ferdinand VII, revenu depuis peu de Valencey. D'Espagne j'allai Malte, et c'est l que je rencontrai Ismal Gibraltar, l'agent du pacha d'gypte, qui me persuada de me rendre au Caire, pour y construire une machine hydraulique propre introduire les eaux du Nil dans son jardin. ces dtails Belzoni ajouta plusieurs circonstances de sa vie en gypte. On croira sans peine qu'un homme constitu comme lui avait plus qu'un autre les moyens d'en imposer aux Arabes. Nous revnmes ensemble Londres o je le revis encore une fois avant mon dpart. J'espre un jour, je le rpte, retrouver ses traces dans cette gypte que d'autres voyageurs ont explore sans doute avec plus de science; mais aucun avec un esprit plus naturellement observateur, aucun avec plus de persvrance et de courage que Belzoni. La cupidit avait, depuis des sicles, uni ses recherches celles de la passion des antiquits, pour obtenir accs dans la pyramide de Cephrnes; Belzoni le premier descendit dans les entrailles de ce monument mystrieux. Non seulement Belzoni dcouvrit l'intrieur d'un temple funraire qui tait rest jusqu' lui impntrable, mais encore il a eu l'industrie de transporter en Europe ce souterrain tout entier, que nous avons vu Paris, et que Londres a admir comme la capitale de la France. CHAPITRE CXCII. Dpart de Londres.--Calais.--Shelley.--Nouveaux dtails sur lord Byron en Italie. Le procs de la reine fut l'occasion de plusieurs scnes populaires dont je fus tmoin, et que je ne dcrirai pas, ayant t prvenue par les journaux qui ont tout dit sur ce drame, moiti tragique, moiti bouffon, donn gratis l'Europe par Leurs Majests Britanniques. Je quittai l'Angleterre avant le dnouement, et m'embarquant Douvres, un matin, dix heures, j'tais deux heures aprs midi installe l'htel Dessein, Calais, o j'eus le plaisir de dormir dans la chambre de Sterne: l'htel tait plein, et je dus cette chambre d'honneur la galanterie d'un jeune Anglais qui me la cda pour en occuper une plus haute et moins commode. C'tait bien le moins de lui adresser quelques remercmens; il voulut bien venir les recevoir dans la chambre mme, et je n'appris pas sans quelque motion que j'tais l'oblige de l'illustre et malheureux Percy Bisshe Shelley, ami de lord Byron, avec lequel il a vcu long-temps Genve et Pise. C'tait pour moi l'occasion de m'entretenir de nouveau d'un pote que j'admire comme le premier gnie du Parnasse anglais moderne. C'tait un double bonheur d'en parler avec un autre pote qui ne le cde peut-tre qu' lui en nergie et en originalit. D'aprs tout ce que j'en avais ou dire, Shelley me semblait devoir tre un misanthrope farouche. Bien loin de l, l'infortun avait une douceur de regard et un accent affectueux qui gagnaient les coeurs ds qu'on l'avait vu et entendu une fois. D'une taille au-dessus de la moyenne, mais un peu vot des paules, Shelley avait une figure qu'on pouvait citer comme le type d'un phthisique, et entre autres ces taches rouges sur les os des joues que Byron compare quelque part la couleur carlate des feuilles d'automne. Son air de souffrance inspirait l'intrt. Sujet des attaques de nerfs qui le foraient de s'tendre par terre pendant des heures entires pour viter de tomber avec violence, il y avait dans l'accablement qui succdait ces crises une trange empreinte de fatalit, comme si c'tait une force mystrieuse qui le domptait tout coup; ces vanouissemens lui procuraient aussi, disait-il par fois, des espces d'extases; enfin sa sant et la tournure toute individuelle de ses ides avertissaient Shelley qu'il n'tait pas de ce monde. J'osai lui demander si l'athsme dont on l'a accus et qui l'a fait bannir d'Angleterre, n'tait pas une calomnie de ses ennemis. J'ouvris indirectement par cette question une plaie mal ferme; j'ignorais que le lord chancelier lui avait fait d'autorit retirer ses jeunes enfans de peur qu'un tel pre ne corrompt leur instinct moral. C'est une erreur commune, me dit Shelley sans aigreur, de confondre le scepticisme avec l'athsme: comme tant d'autres jeunes gens, j'ai eu mon petit orgueil voltairien, mais l'ide d'un Dieu ne rpugne nullement ma conscience. Ce Dieu, quel est-il? c'est ce que j'ignore: il n'est pas, certes, tel que le font _ leur image_ le roi d'Angleterre, le primat de Cantorbery, le chancelier, etc., etc., mais j'adore un Dieu indfinissable que mon coeur me porte croire bon autant que grand; l'unit du catholicisme me rpugne bien moins que l'troite et prosaque bigoterie de nos anglicans. Voil ce que j'ai dit et imprim: au lieu de me rfuter, on a cri l'athisme! l'Angleterre s'humilie depuis quelques annes sous le joug d'une hypocrisie intolrante; j'ai prfr l'exil la honte de faire passer ma raison sous ces fourches caudines de la tartuferie anglicane. --Mais on vous accuse aussi de rpublicanisme, dis-je Shelley.--Sans doute, reprit-il, j'ai parl de la ncessit d'une loi agraire pour rtablir l'quilibre entre notre aristocratie et le peuple. J'appartiens l'aristocratie moi-mme, et j'en connais les secrets. Voici mon ide rvolutionnaire: quelques familles possdent toutes les terres dans la Grande-Bretagne, je crois qu'il serait temps de suspendre le systme des substitutions, afin de faciliter l'admission de l'industrie au partage des proprits, et de forcer l'aristocratie se rgnrer par une concurrence avec les classes industrielles: les seigneurs trouvent plus commode de borner le nombre de leurs enfans. L'an ajoute une branche de plus l'arbre hraldique; le second entre dans les ordres et obtient un rectorat ou un bnfice; de l vient l'alliance intime du haut clerg et de l'aristocratie, c'est une mme famille: le lord peroit les rentes; le prtre la dme. On me dira que les fils des lords forment du moins un clerg clair: oui, le haut clerg; mais un bnficier rside-t-il? Nullement; il reste titulaire de son rectorat et paie un substitut qui dessert l'autel bon march. Commencez-vous comprendre mon athisme?--On vous accuse encore, dis-je, Shelley, qui me peignait ainsi grands traits cette Angleterre si librale et si morale; on vous accuse de prcher le concubinage, etc., etc.--En effet, continua-t-il; calculant les nombreux procs en adultre de nos annales judiciaires, j'ai hasard de dclarer que le mariage tait un lien contre nature dans un pays o il fait si peu d'heureux, o l'en se joue de tout ce qu'il a de sacr, d'inviolable, et o il est contract si lgrement. Moi-mme j'ai pu me marier peine sorti de l'adolescence; ma femme tait un enfant, moi un autre; au bout d'une anne, notre sparation est devenue ncessaire. Ma femme est morte; on a prtendu que c'tait de dsespoir; vous voyez donc que je suis convaincu d'tre l'ennemi jur du mariage lgitime; je me suis cependant mari une seconde fois. La seconde femme de Shelley est la fille du clbre Godwin, femme de lettres elle-mme. Le pauvre Shelley, comme on voit, regardait en piti ses perscuteurs; il me dveloppa avec plus de dtail toute sa mtaphysique, mais je n'ose me vanter de l'avoir retenue, et je ne serai pas ici pdante plus long-temps. J'aime mieux citer un trait de sa vie qui peint assez bien son esprit d'opposition. Ce trait me semble moi du moins avoir t dict par une charit digne de celui qui ne repoussa pas de sa prsence Madeleine pcheresse. Hlas! quand je n'aurais pas dit moi-mme franchement mon ge, au nouveau got de mes conversations avec les hommes remarquables que je rencontre, je sens bien que pour moi est arrive enfin l'heure de ne plus pcher. Shelley se trouvait un bal de province, o, parmi un groupe de femmes, les unes jolies, les autres distingues par leur toilette, il en tait une qui avait eu le malheur de se laisser sduire par un des merveilleux de l'endroit. Nglige mme par celui qui avait t au moins complice de sa faute, elle entendait chuchoter autour d'elle avec un air de ddain ou de moquerie. Tout semblait la menacer de l'humiliation d'tre abandonne sur sa chaise pour l'dification des prudes de la fte. Shelley, dont le pre tait un riche baronet et le seigneur du canton, ne pouvait qu'honorer celle avec laquelle il daignerait ouvrir le bal. La hirarchie de la socit anglaise est organise d'aprs les lois d'une tiquette rigoureuse; Shelley eut piti de la victime d'un prjug qui serait juste s'il ne faisait pas une cruelle distinction entre les deux coupables. la surprise gnrale, ce fut la malheureuse jeune fille qui se vit l'objet d'une prfrence envie. Cet acte de compassion fut considr comme un affront sanglant fait la vertu. Je ne crois pas que Shelley ait jamais prtendu dtruire la socit telle qu'elle existe pour y substituer l'anarchie, ou la licence d'un tat sauvage; mais sa haine des hypocrites le rendait tolrant pour ceux qui servaient de texte leurs anathmes. Je lui parlai, par exemple, des torts matrimoniaux de son ami Byron. Il tait convaincu que ce grand pote tait victime d'une conspiration de femmes et de tartufes. Il trouvait assez lgitime qu'il se consolt avec la comtesse Guiccioli de l'inexorable ressentiment de lady Byron. Lord Byron, me disait-il, a le coeur d'un bon pre: parler de sa fille est son plus grand plaisir; la raison d'un ge plus mur, jointe ce sentiment, aurait fini par le rconcilier tout--fait aux habitudes paisibles du bonheur domestique. La mode avait fait de lui un hros de salon, la mode a renvers son idole pour la traner dans la boue. Byron a prfr l'exil dans un pays catholique, aux tortures de l'inquisition des chrtiens d'Angleterre. Pour carter les questions de religion et de politique, je demandai Shelley quelques dtails sur cette dame Guiccioli qui avait le privilge de rendre constant, depuis deux ans, le _Don Juan_ anglais. Shelley me la peignit comme une blonde l'air voluptueux, c'est--dire, doue de cette grce facile que nous appelons en Italie, _desenvoltura_. C'est, me dit-il, une vraie tte du Giorgione. Marie un homme d'un certain ge, elle a pu, sans tre trop blme, prendre quelque chose de mieux qu'un Cigisbe honoraire: la seule objection de son mari tait que Byron tant un hrtique, il ne se sentait pas la conscience tranquille sur un pareil supplant de ses fonctions. Mais ce n'tait l qu'une excuse pour s'loigner lui-mme de sa femme: la sparation a eu lieu, et Byron a pris chez lui Thrsa et la famille. Rien d'amusant comme d'entendre la jolie Comtesse prcher son _Inglese_: elle ne dsespre pas de le convertir la foi romaine: il y a dans le caractre de Byron une teinte de superstition qui lui donne quelque esprance d'en venir bout. Un moine lui a prdit qu'il mourrait martyr de cette religion dont il n'avait pas toujours respect le mystre. Le pauvre Shelley n'a pas vcu assez pour voir son ami vrifier une partie de cette prophtie, en mourant sous l'tendard de la Croix. Shelley lui-mme tait grand partisan des Grecs; il ddia un pome Maurocordato, et la libert des Hellnes tait un de ses rves chris. S'il tait svre sur la socit anglaise (je dis svre mais juste et sans aigreur), il savait aussi peindre avec esprit les travers de la socit italienne. Malgr son got pour la solitude et la mditation au grand air, comme il appelait ses promenades, il avait frquent, Florence, le cercle du prince Borghse; il y avait vu aussi la duchesse d'Albany, la veuve du dernier des Stuarts et d'Alfieri. Il m'assura que malgr les regrets qu'elle ne cessait d'exprimer sur ce second poux, la Duchesse s'tait crue quitte avec lui, moyennant le mausole qu'elle lui avait fait lever par le grand Canova, et qu'elle s'tait secrtement unie en troisimes noces au peintre Fabre. D'aprs Shelley, les Anglais qui passaient Florence donnaient la Duchesse le titre de Majest: je crois qu'elle est morte en 1823, dans un ge trs avanc. Chacun sait comment ce pauvre Shelley a pri lui-mme dans une tempte: son corps, retrouv aprs avoir t le jouet des flots pendant quinze jours, a t brl selon son dsir; ses cendres furent dposes dans une urne pour tre places Rome auprs de celles d'un de ses amis, prs la pyramide de Caius Sextus. Malgr le bonheur de ma rencontre Calais, je ne tardai pas partir de cette ville, d'o Shelley lui-mme devait incessamment se rendre en Italie, en traversant la France. FIN DU SEPTIME VOLUME. NOTES [1: Toutes les classes, mme les plus obscures, avaient t tellement touches de la mort du prince de la Moskowa, que, pour prvenir ces pieux rassemblemens, qu'alors on et autrement interprts, le bruit avait t rpandu que le corps du marchal avait t enlev du lieu de repos. En effet, de ce moment, aucun signe extrieur n'indiqua l'intrt public le lieu qui cachait les restes mortels du _brave des braves_; mais l'amour au dsespoir, mais le constant dvouement d'une longue admiration, surent le deviner.] [2: Cette dame n'est point parente de madame de La Valette, dont le nom brille sur une des plus touchantes pages de l'histoire; mais il y a cependant une tonnante conformit dans leurs infortunes. Celles de l'une sont heureusement finies; l'autre, mon amie, n'a trouv le repos que dans le tombeau, sur les terres de l'exil.] [3: Je me mangeais l'me.] [4: Le frre du roi actuel d'Angleterre, et qui mourut Bruxelles.] [5: Un mme pays ne peut renfermer les fils d'Atre et de Thieste.] [6: La petite croix d'un rosaire qu'elle me donna et qui ne me quittera jamais; elle a touch les lvres glaces du hros.] [7: Tome III, chapitre LXVIII des Mmoires.] [8: Gnral, un jour peut-tre vous envierez mon sort.] [9: On ne doit pas, je le rpte ici de nouveau, la confondre avec la courageuse pouse dont le nom est inscrit sur une des plus touchantes pages de l'histoire contemporaine. Mon amie tait pouse de M. le marquis de La Valette, ancien receveur gnral des Basses-Alpes.] [10: M. de La Tour-du-Pin pre, qui parut le 14 octobre comme tmoin dans le procs de la reine qu'il salua avec respect, et qui fut condamn et excut le mme jour, peu aprs.] [11: Le clbre artiste dont j'ai dj parl, auteur de la Cloptre que j'ai donne dans le temps M. de Talleyrand.] [12: Morforio et Pasquino sont deux statues types chez les Romains d'aujourd'hui de toutes leurs satires et pasquinades politiques ou autres.] [13: Saint-Pre, en quoi avons-nous pch? Vous l'avez oint et nous l'avons lch. ] [14: Dans l'Assemble constituante, il avait t charg par le collge lectoral de la snchausse de Saint-Jean-d'Angely, de la rdaction des cahiers du tiers-tat.] [15: 10 mars 1819.] [16: 5e volume, chapitre CXXX.] [17: Est-ce l une parole de roi?] [18: Quel ennui, mon Dieu! Porta, mon ami, qu'en dirais-tu?--Il dirait que c'est trs impoli de parler comme vous faites.] [19: Mais, de par tous les diables, ils ne chantent pas, ces gens-l!] [20: Esquiver.] [21: Condamn mort en 1816.] [22: Opra comique.] [23: Chnier.] [24: Parent du fameux comte Chteauneuf-Randon-de-Montesson, et par d'autant de qualits et de mrite que son excrable parent tait souill de crimes.] [25: Richard de Londres, qui a pous mademoiselle Mercandotti, et qu'on a surnomm Golden-Ball (la boule d'or).] [26: Les bureaux de la police Londres.] [27: Conversation criminelle, procs en adultre.] [28: Voil bien les poux chrtiens, etc.] [29: Ce jour-l nous ne lmes pas davantage.] End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'une contemporaine (7/8), by Ida Saint-Elme, 1778-1845 License: Share Alike