Produced by Daniel Fromont [Transcriber's note: Christophe-Barthlemi Fagan (1702-1755), _La Pupille_, 1734, dition de 1760] LA PUPILLE, COMEDIE, PAR FAGAN, Reprsente, pour la premire fois, le 5 juillet 1734. NOTICE SUR FAGAN. Christophe-Barthlemi FAGAN, n Paris le 30 mars 1702, reut une ducation trs soigne. La perte totale de la fortune de son pre avoit oblig ce dernier accepter une place au bureau des consignations, et fora galement le jeune homme prendre un emploi dans la mme partie. L'agrment de son esprit le fit accueillir dans diverses socits. Il y rencontra Pannard, se lia avec lui, et bientt ils composrent ensemble plusieurs opras comiques qui eurent du succs. Le got de Fagan pour le thtre s'en accrut de plus en plus, et, excit par les besoins d'une famille nombreuse, il entreprit de travailler seul pour le thtre Franois. La premire pice qu'il y donna fut LE RENDEZ-VOUS. Cette petite comdie en un acte, et en vers, reprsente pour la premire fois le 27 mai 1733, eut douze reprsentations trs suivies. L'anne suivante, le 11 fvrier, il fit jouer LA GRONDEUSE, aussi en un acte et en prose, qu'il retira aprs la cinquime reprsentation. Le 5 juillet de la mme anne, parut LA PUPILLE, que l'on regarde gnralement comme le chef-d'oeuvre de l'auteur. Cette charmante comdie en un acte et en prose fut applaudie avec enthousiasme pendant vingt-trois reprsentations. LUCAS ET PERRETTE OU LE RIVAL UTILE, comdie en un acte et en vers, mise au thtre le 17 novembre de la mme anne 1734, ne fut joue que deux fois. L'AMITIE RIVALE DE L'AMOUR, comdie en un acte, en vers, joue le 16 novembre 1735, excita beaucoup de tumulte dans le parterre la premire reprsentation; elle fut cependant joue dix fois, et a t reprise avec quelque succs. LES CARACTERES DE THALIE, comdie en trois actes, mise au thtre le 15 juillet 1737, fut joue dix-huit fois avec succs. Chaque acte de cette pice formoit une comdie entire. La premire en un acte, en vers, toit L'INQUIET; la seconde en un acte, en prose, avoit pour titre L'ETOURDERIE; et la troisime, aussi en un acte en prose, que l'on joue encore aujourd'hui, est intitule LES ORIGINAUX. LE MARIE SANS LE SAVOIR, comdie en un acte, en prose, reprsente le 8 janvier 1739, ne fut donne que six fois. JOCONDE, comdie en un acte, en prose, donne le 5 novembre 1740, eut quatorze reprsentations. L'HEUREUX RETOUR, comdie en un acte, en vers, compose l'occasion de la convalescence du roi et de son retour de Metz la cour, fut mise au thtre le 6 novembre 1744, et eut quinze reprsentations. On trouve encore dans les oeuvres de l'auteur LE MUSULMAN, comdie en un acte, en prose, LE MARQUIS AUTEUR, comdie en un acte en vers, et L'ASTRE FAVORABLE, comdie en un acte et en vers libres. Ces trois pices toient destines au thtre Franois, mais elles n'ont pas t reprsentes. Fagan mourut Paris le 8 avril 1755, dans sa cinquante-quatrime anne. PERSONNAGES. ARISTE. ORGON, ami d'Ariste. LE MARQUIS VALERE, neveu d'Orgon. JULIE. LISETTE, suivante de Julie. Un laquais, personnage muet. La scne est Paris, dans l'appartement d'Ariste. LA PUPILLE, COMEDIE. SCENE I. ORGON, LE MARQUIS. ORGON. Valre, encore un coup, songez ce que vous me faites faire. LE MARQUIS. Que je sois ananti, mon oncle, si je voulois, pour toute chose au monde, vous engager dans une fausse dmarche. Faut-il vous le rpter cent fois? Je vous dis que je suis avec elle sur un pied ne pouvoir pas reculer. ORGON. Mais ne vous flattez-vous pas? Etes-vous bien sr d'tre aim? LE MARQUIS. Si j'en suis sr? Premirement, quand je viens ici, peine ose-t-elle me regarder: preuve d'amour; et quand je lui parle, elle ne me rpond pas le mot: preuve d'amour; et quand je parois vouloir me retirer, elle affecte un air plus gai, comme pour me dire: "Pourquoi me fuyez-vous, marquis? Craignez-vous de me sacrifier quelques moments? Restez, petit volage, restez; je vais vaincre le trouble o me jette votre presence, et vous fixer par mon enjouement. Mon esprit va briller aux dpens de mon coeur. J'aime mieux que vous me croyez moins tendre, et vous parotre plus aimable. Demeurez, mon adorable marquis! demeurez...." Je pourrois vous en dire davantage; mais vous me permettrez de me taire l-dessus: il faut tre modeste. ORGON. Ces preuves-l me paroissent assez quivoques. Au surplus, Ariste est trop judicieux et trop mon ami pour s'opposer ce mariage, si sa pupille y consent... (Voyant parotre Ariste dans le fond.) Je le vois sortir de son appartement. Retirez-vous. LE MARQUIS. Y a-t-il quelque inconvnient que je reste? Vous porterez la parole: il donnera son consentement; je donnerai le mien: on fera venir Julie; ce sera une chose faite. ORGON. Les affaires ne se mnent pas si vite. Retirez-vous, vous dis-je. LE MARQUIS. Cependant.... ORGON, l'interrompant. Retirez-vous. LE MARQUIS. Allons donc. Je reviendrai, quand il sera question d'pouser. (Il sort.) SCENE II. ARISTE, ORGON. ORGON. Bon jour au seigneur Ariste. ARISTE. On vient de me dire que vous tiez ici, Orgon; je suis charm de vous voir. ORGON. Je suis charm, moi, de voir la sant dont vous jouissez. Sans flatterie, vous ne paroissez pas trente-cinq ans; et.... vous en avez bien dix par de-l. ARISTE. La vie tranquille et rgle que je mne depuis quelque temps, me vaut ce peu de sant dont je jouis. ORGON. Ma foi! une femme vous siroit fort bien. ARISTE. A moi? Vous plaisantez, Orgon. ORGON. Ah! il est vrai que vous avez toujours t un peu philosophe, et, par consquent, peu curieux d'engagement. ARISTE. Il y a eu, dans ce qu'on appelle philosophes, des gens qui ne se sont point maris, et peut-tre ont-ils bien fait. Mais, selon moi, le clibat n'est point essentiel la philosophie; et je pense qu'un sage est un homme qui se rsout vivre comme les autres, avec cette seule diffrence qu'il n'est esclave ni des vnements, ni des passions. Ce n'est donc point par philosophie, mais parce que j'ai pass l'ge de plaire que je vous demande grce sur cet article-l. ORGON. Ce que je vous en dis est par forme de conversation. Parlons-en donc pour un autre. Votre dessein n'est-il pas de pourvoir Julie? ARISTE. Oui. C'est dans cette vue que je l'ai retire du couvent. ORGON. Je crois mme vous avoir entendu dire que son pre, en vous la confiant, vous avoit recommand de lui faire prendre un parti, ds qu'elle seroit en ge. ARISTE. Cela est encore vrai, et je m'y dtermine d'autant mieux que je compte faire un bon prsent quiconque l'pousera; car elle a des sentiments dignes de sa naissance: elle est douce, modeste, attentive; en un mot, je ne vois rien de plus aimable ni de plus sage. Il y a peut-tre un peu de prvention de ma part. ORGON. Non; elle est parfaite, assurment: mais il se passe quelque chose dont vous n'tes peut-tre pas instruit. ARISTE. Comment! que se passe-t-il donc? SCENE III. LE MARQUIS, dans le fond, et sans se montrer d'abord; ARISTE, ORGON. ORGON, Ariste. J'ai un neveu, de par le monde. ARISTE. Je le sais. Ne se nomme-t-il pas Valre? ORGON. Tout juste. ARISTE. Je l'ai vu quelquefois au logis. LE MARQUIS, se jetant entre eux deux. Oui, monsieur. Je viens vous avouer, et vous expliquer ce que mon oncle ne vous dit que confusment. Il est vrai que Julie.... ORGON, l'interrompant. Eh! que diable! laissez-moi. LE MARQUIS, Ariste. Monsieur, excusez; mon oncle ne s'est jamais piqu d'tre orateur, et... Vous me voyez, je vous demande grce pour Julie ; je vous la demande pour moi-mme. Nous sommes coupables de vous avoir cach.... (Voyant qu'Orgon se met en colre.) Mais, je vois que le feu s'allume dans les yeux de mon oncle; je ne veux point l'irriter. ORGON. Je vous promets que si vous paroissez avant que je vous le dise, je.... LE MARQUIS, l'interrompant. Je ne crois pas que ce que je fais soit hors de sa place. N'importe, il faut cder; je me retire. (Il sort.) SCENE IV. ARISTE, ORGON. ORGON. Il est tant soit peu tourdi, comme vous voyez: aussi me suis-je long-temps tenu en garde contre ses discours; mais enfin il m'a parl d'une faon me persuader que la pupille et lui ne sont point mal ensemble. ARISTE. J'en reois la premire nouvelle. Si cela est, je ne conois pas pourquoi Julie m'en a fait un mystre; car je l'ai vingt fois assure que je ne gnerois jamais son inclination, et je m'opposerois encore moins celle qu'elle pourroit avoir pour une personne qui vous appartient. Une si grande rserve de sa part me pique, je vous l'avoue, et me surprend en mme temps. ORGON. Une premire passion est un mal que l'on voudroit volontiers se cacher soi-mme. SCENE V. JULIE, LISETTE, se tenant d'abord dans le fond; ARISTE, ORGON. ORGON, bas, Ariste, en apercevant Julie. La voil, je crois, qui paroit. Elle est, ma foi, aimable. JULIE, bas, Lisette. Ariste parle quelqu'un. N'avanons pas, Lisette. LISETTE. Vous tes la premire personne jeune et jolie qui craigniez de vous montrer. ARISTE, Julie. Approchez, Julie. (En lui montrant Orgon.) Vous tes sans doute instruite du sujet qui amne monsieur ici? Il me fait une proposition laquelle je souscris volontiers, si elle vous touche autant que l'on me le fait entendre. JULIE, trouble. J'ignore, monsieur, de quoi il est question. ARISTE. Ne dissimulez pas davantage. J'aurois lieu de m'offenser du peu de confiance que vous auriez en moi. Rassurez-vous, Julie ; votre penchant n'est point un crime, et je ne vous reproche rien, que le secret que vous m'en avez fait. JULIE. En vrit, monsieur... (A Lisette.) Lisette?... LISETTE, l'interrompant. Eh bien! Lisette? Je gage qu'on veut vous parler de mariage. Cela est-il si effrayant? Il y a cent filles qui, en pareil cas, seroient intrpides. ARISTE, bas, Orgon. Elle s'obstine se taire. Il faut lui pardonner cette timidit. Je fais rflexion que je lui parlerai mieux en particulier. Laissons-la revenir de l'embarras que tout ceci lui cause, et soyez persuad que je m'emploierai tout entier pour que la chose aille selon vos dsirs. ORGON, bas. Je vous en suis oblig. (Regardant Julie.) Elle a une certaine grce, une certaine modestie qui me feroient souhaiter d'tre mon neveu. (Il sort, en saluant affectueusement Julie, et Ariste va le reconduire.) SCENE VI. JULIE, LISETTE. LISETTE. Vous vous tes ennuye au couvent. Vous tes sourde aux propositions de mariage. Oserois-je demander, mademoiselle, ce que vous comptez devenir? Orgon, que vous venez de voir, est oncle du marquis, qui, selon les apparences, a fait faire des dmarches auprs d'Ariste. JULIE. Ah! ne me parle point du marquis. LISETTE. Pourquoi donc? Parce qu'il a la tte un peu folle, qu'il est grand parleur, prvenu de son mrite, et mme un peu menteur? Bon! bon! il est jeune et vous aime; cela ne suffit-il pas? Le commerce tomberoit, si l'on y regardoit de si prs. JULIE. Je connois quelqu'un qui on ne sauroit reprocher aucun de ces dfauts; qui est humble, sens, poli, bienfaisant; qui sait plaire sans les dehors affects et les airs tourdis qui font valoir tant d'autres hommes. LISETTE. Oui-d? Cette peinture est nave. Seroit-ce l'esprit seul qui l'auroit faite? JULIE. Non, Lisette, puisqu'il faut l'avouer. LISETTE. Eh! que ne parlez-vous? Quelle crainte ridicule vous a fait garder le silence si long-temps? Vous tes trop bien ne pour avoir fait un choix indigne de vous. Vous avez un tuteur qui porte la complaisance au-del de l'imagination, et qui ne vous contraindra pas. Quelle difficult vous reste-t-il donc vaincre? JULIE. La difficult est d'en instruire celui que j'aime. LISETTE. La difficult est de l'en instruire? Cette personne-l est donc bien peu intelligente. J'en croirois, moi, vos yeux sur leur parole. JULIE. Quand mes yeux parleroient beaucoup, je ne sais si on les entendroit encore. Mais j'ai soin qu'ils n'en disent pas trop; car, Lisette, voici l'embarras o je suis. Quoique je sois jeune et que l'on me trouve quelques charmes, quoique j'aie du bien et que celui que j'aime et moi soyons de mme condition, je crains qu'il n'approuve pas mon amour, et s'il m'arrivoit d'en faire l'aveu et que j'essuyasse un refus, je mourrois de douleur. LISETTE. Je vous suis caution que jamais homme, usant et jouissant de sa raison, ne vous refusera. Qui pourroit le porter agir de la sorte? JULIE. Son excs de mrite. LISETTE. Je ne conois rien cela. (Aprs avoir rv un instant.) Mais, attendez. Que ne m'en faites-vous la confidence, moi? Vous me demanderez le secret, je vous promettrai de le garder: je n'en ferai rien; il transpirera, fera un tour par la ville, viendra aux oreilles du monsieur en question, et quand il sera instruit, selon l'air du bureau, vous aurez la libert d'avouer ou de nier. JULIE. Non, je ne puis te le nommer. Outre cette crainte dont je viens de te parler, outre une certaine pudeur qui me feroit souhaiter qu'on me devint, je crains de passer dans le monde pour extraordinaire, pour bizarre; car mon choix est singulier. Mais pourquoi m'en faire une honte? L'impression qu'un caractre vertueux fait sur les coeurs est-elle donc une foiblesse que l'on n'ose avouer? LISETTE. Oh! ma foi, mademoiselle, expliquez-vous mieux, s'il vous plat. Vous craignez de passer pour extraordinaire, et franchement vous l'tes. O ciel! je renoncerois plutt toutes les passions de l'univers que d'en avoir une d'une nature n'en pouvoir pas parler. SCENE VII. ARISTE, JULIE, LISETTE. ARISTE, Lisette. Lisette, retirez-vous. (Lisette sort.) SCENE VIII. ARISTE, JULIE. ARISTE, part. Elle a quelquefois entendu parler du marquis comme d'un homme peu form; elle craint sans doute que je ne la dsapprouve. JULIE, part. Quel parti prendre avec un homme trop modeste pour rien entendre? ARISTE. Je ne devrois point, Julie, parotre en savoir plus que vous ne voulez m'en dire; mais enfin, les soins que j'ai pris de votre enfance et l'amiti que je vous ai toujours tmoigne, me font prtendre ne rien ignorer de ce qui vous touche. Quelques amis m'ont parl en particulier. Ce n'est pas tout. Depuis un temps, je vous trouve rveuse, inquite, embarrasse. Il faut que vous en conveniez, Julie, quelqu'un a su vous toucher. JULIE. J'en conviendrai, monsieur. Oui, quelqu'un a su me plaire; mais ne tenez point compte de ce qu'on a pu vous dire, et ne me demandez point qui est celui pour qui je sens du penchant, car je ne puis me rsoudre vous le dclarer. ARISTE. Auriez-vous fait un choix.....? JULIE, l'interrompant. Je ne pouvois pas mieux choisir: la raison, l'honneur, tout s'accorde avec mon amour. ARISTE. Eh! quand cet amour a-t-il commenc? JULIE. En sortant du couvent... Quand je commenai vivre avec vous. ARISTE. Mes soupons ne peuvent tomber que sur peu de personnes... Encore une fois, Julie, je sais ce qui se passe; et, d'avance, je puis vous rpondre que votre amour est pay du plus tendre retour, que l'on dsire de vous obtenir, avec l'ardeur la plus vive et la plus constante. JULIE. Si vous devinez juste, mon sort ne sauroit tre plus heureux. ARISTE. Je ne crois pas me tromper; mais, aprs les assurances que je vous donne, quelle raison auriez-vous encore de me taire son nom? N'est-ce pas une chose qu'il faut que je sache, tt ou tard, puisque mon consentement vous est ncessaire? JULIE. Ce seroit vous le nommer... Je vois bien que vous ne m'entendez pas. ARISTE. Je vous entends, sans doute; et je le nommerois si je n'avois pas mrit d'avoir plus de part votre confidence. JULIE. Vous l'auriez cette confidence, si je n'tois pas certaine que vous combattrez mes sentiments. ARISTE. Moi, les combattre! Suis-je donc si intraitable! Pouvez-vous douter de mon coeur? Croyez que je n'aurai point de volont que la vtre. J'en ferai serment, s'il le faut. JULIE. Puisque vous le voulez, je vais donc tcher de m'expliquer mieux. ARISTE. Parlez. JULIE. Mais je prvois qu'aprs je ne pourrai plus jeter les yeux sur vous. ARISTE. Cela n'arrivera pas, car je serai de votre sentiment. JULIE. Non, aprs un tel aveu, permettez que je me retire. ARISTE. Volontiers.... Mais ne craignez rien, encore un coup. Nommez-le moi; vous me verrez aller, de ce pas, assurer de mon consentement celui que vous avez choisi. JULIE. Vous le trouverez aisment; je vais vous laisser avec lui.... Reprsentez-lui qu'il est peu convenable une fille de se dclarer la premire; dterminez-le m'pargner cette honte.... Je vous laisse avec lui.... C'est, je crois, vous le faire connotre d'une faon ne pas vous y mprendre. (Elle veut se retirer; mais elle voit venir le marquis, ce qui la fait rester.) SCENE IX LE MARQUIS, ARISTE, JULIE. ARISTE, part. Ne sommes-nous pas seuls?... Que penser de ce discours? LE MARQUIS, part, au fond du thtre. Je les trouve fort propos ensemble. JULIE, part. Que vient faire ici le marquis?.... Le fcheux contre-temps! LE MARQUIS, Julie. Je vous trouve donc, divine personne?... (A Ariste.) Eh bien! seigneur Ariste, mon oncle m'a rapport que vous agissiez en galant homme. Tout est convenu, sans doute. ARISTE, part. Je ne l'avois pas vu d'abord; mais voil l'nigme explique. LE MARQUIS. Mais quel prsage funeste! L'un parle tout seul et ne me rpond pas; l'autre dtourne la tte et me fait un clin d'oeil. Comment interprter tout ceci? JULIE. Un clin-d'oeil! Qui? moi, monsieur? LE MARQUIS. Oui, ma charmante. Qu'en dois-je augurer? Mon oncle auroit-il fait un faux rapport? auroit-on jur de traverser nos feux? Parlez.... (A Ariste.) Ah! seigneur Ariste, dissipez une inquitude mortelle. JULIE, part. Que je suis malheureuse! ARISTE. Vous avez lieu d'tre, tous deux, contents; rien ne s'oppose vos dsirs, la volont de Julie est une loi pour moi.... (Au marquis.) Et, votre gard, monsieur, l'amiti que j'ai toujours eue pour votre oncle est trop intime pour que je ne consente pas volontiers ce qui peut en resserrer les noeuds. LE MARQUIS. Vous nous rendez la vie. Vous tes un homme charmant, divin, adorable. Je vous sais bon gr de n'avoir pas d'enttement ridicule et de connotre que je vaux quelque chose. ARISTE. Vous appartenez de trop honntes gens pour ne pas esprer que vous rendrez une femme heureuse. LE MARQUIS. Ecoutez donc, nous sommes jeunes, riches; nous nous aimerons : il faudroit qu'une influence bien maligne tombt sur nous pour nous rendre malheureux. Il est vrai que le diable s'en mle quelquefois. ARISTE. Je vais trouver Orgon, et lui apprendre que tout va selon ses intentions..... Nous reviendrons bientt, pour prendre les arrangements ncessaires.... (A Julie, en montrant le marquis.) Monsieur voudra bien vous tenir compagnie, Julie, pendant le peu de temps que je suis oblig de vous quitter. LE MARQUIS. Allez, allez, monsieur, je me charge de ce soin. (Ariste sort.) SCENE X. JULIE, LE MARQUIS. LE MARQUIS, demi-voix. Voil une petite personne bien contente. JULIE. Tout--fait, monsieur. Je vous prie de vouloir bien me dire ce que tout ceci signifie. LE MARQUIS. Comment! vous le dire? La chose est, je crois, assez claire. On comble nos voeux, on nous marie. JULIE. On nous marie?.. Dites-moi donc quel rapport, quelle liaison il y a entre vous et moi? LE MARQUIS. Je ne sais si je me trompe, mais je me suis flatt qu'il y en avoit tant soit peu. JULIE. Et vous auriez os faire parler Ariste sur cette confiance? LE AMRQUIS. Assurment. En tes-vous fche? Je ne le crois pas. Je sais que c'est l'amant faire des dmarches. Une fille aimeroit passionnment qu'une biensance mal entendue lui prescrit de se taire; aussi, quand on est instruit du bel usage, on lui pargne la peine de se dclarer. Vos yeux ont trop su me parler pour que je demeurasse dans l'inaction; et, si vous voulez m'ouvrir votre coeur, vous conviendrez que vous m'en savez quelque gr. JULIE. En vrit, monsieur, un pareil discours me semble bien extraordinaire. LE MARQUIS. Oh ! si vous voulez que nous soyons amis, il faut vous dfaire de cette retenue hors de saison. Que diable! quand on se convient, et que les tuteurs, les oncles et tous ces animaux-l consentent, quoi bon se contraindre? JULIE. Si l'on consent de votre ct, je puis vous assurer qu'il n'en est pas de mme du mien. LE MARQUIS. Quoi! votre tuteur ne vient pas, dans le moment, de me tmoigner le plaisir que lui fait notre union? JULIE. Il est dans l'erreur, et je l'en aurois dj dsabus si la surprise o je suis me l'avoit permis. LE MARQUIS. Quel est donc votre dessein? Avez-vous envie qu'il s'oppose ce que vous dsirez vous-mme? JULIE. Mais, encore une fois, sur quel fondement vous tes-vous imagin ce dsir de ma part? LE MARQUIS. La question est charmante! Savez-vous bien qu' la fin je me fcherai? JULIE. Mais vraiment, vous vous fcherez si vous voulez. Soyez persuad que je n'ai, de ma vie, pens vous. LE MARQUIS. C'est une faon de parler. JULIE. Non; vous pouvez prendre ce que je dis la lettre. LE MARQUIS. Allons, allons, je sais ce que j'en dois croire. JULIE. Ne poussez pas, croyez-moi, plus loin l'extravagance. LE MARQUIS. Ne soyez pas plus long-temps cruelle vous-mme. JULIE. Finissons, de grce. LE MARQUIS. Franchement, vous croyez donc ne me point aimer? JULIE. Je le crois, et rien n'est plus certain. LE MARQUIS. Je vous permets de me har toujours de mme. JULIE. Je ne puis plus soutenir un pareil entretien. LE MARQUIS. Un coeur qui ne sent point son mal est dangereusement atteint. JULIE, part. La fatuit est un ridicule bien insupportable. LE MARQUIS, part. Cette fille prend plaisir se donner la torture. SCENE XI. ARISTE, ORGON, JULIE, LE MARQUIS. ORGON, Ariste, au fond du thtre. Ce que vous me dites l me faut un grand plaisir.... (Montrant Julie et le marquis.) Les voil, ces pauvres enfants! Que l'on passe d'heureux moments cet ge! ARISTE. Je ne perds point de temps, comme vous voyez: mon empressement vous prouve combien je suis sensible cet honneur. ORGON. Je suis d'avis que l'on dresse le contrat aujourd'hui. L'ide d'une noce me ragaillardit; et quoique la mode des violons soit passe, il faut en avoir et suivre la manire bourgeoise... (S'apercevant du trouble o sont Julie et le marquis.) Mais, il me semble que nos amants se boudent.... (Au marquis, en s'approchant.) Qu'as-tu donc, Valre? te voil tout rveur. LE MARQUIS. Une bagatelle, mon oncle. ARISTE, Julie, en s'approchant aussi. Et vous, Julie, quel est le trouble o je vous vois? JULIE. Vous tres dans l'erreur mon gard. Je vous y ai laiss, parce que je n'ai point cru que les consquences en seroient si promptes, ni si srieuses: mais je me trouve force de vous dire que vous ne m'avez point entendue. ARISTE. Comment? ORGON. Qu'est-ce que cela veut dire? LE MARQUIS, Julie. Il n'est pas mal de le prendre sur ce ton! et c'est bien vous vous plaindre vraiment.... (A Ariste et Orgon.) Il est bon que vous sachiez que nous avons eu quelque altercation ensemble. Mademoiselle, sur un mot, se rvolte, et fait la mchante. ORGON. Oh! n'est-ce que cela? Bon! bon! ce sont l de ces orages qui mnent les amants au port. ARISTE, Julie. Ne vous repentez point de vous tre dclare. Il ne faut point, ma chre Julie, passer si promptement d'un sentiment un autre. Votre querelle est une querelle d'amiti. LE MARQUIS. Faites-lui un peu sa leon, je vous prie, monsieur. ORGON, Julie et au marquis. Allons, allons, mes enfants, raccommodez-vous. JULIE. Laissez-moi, de grce! Vous prenez un soin inutile. ARISTE. Julie, je vous en conjure! faites cesser ce mystre. JULIE. Non, monsieur. Contre toute raison, j'ai fait voir le foible de mon coeur: j'ai fait connotre celui pour qui je me dclarois; mais ses interprtations fausses, la conduite qu'il observe avec moi m'avertissent assez que je n'en ai que trop dit. (Elle sort.) SCENE XII. ARISTE, ORGON, LE MARQUIS. ORGON, au marquis. Pourquoi donc vous attirer ces reproches? Il faut que vous lui ayez donn des sujets violents de se plaindre. LE MARQUIS. Non; cela m'tonne. La brouillerie est venue sue ce qu'elle m'a dit qu'il n'y avoit jamais eu de liaison sincre entre elle et moi, et qu'il ne falloit point compter sur les discours des jeunes gens aimables. ORGON. Entre nous, tu as un air libertin qui ne me persuaderoit point, si j'tois fille. LE MARQUIS. Que voulez-vous, mon oncle? je ne me referai point. On a des faons aises; on a du brillant: tout cela est naturel.... Mais quant Julie, je la demande en mariage: n'est-ce pas assez lui prouver que je l'aime? Il faut qu'un joli homme soit furieusement pris pour former une pareille rsolution. ORGON. A la vrit, je ne conois pas qu'une fille puisse dsirer quelque chose au-del du mariage.... (A Ariste.) Mais, que dites-vous tout cela, Ariste? ARISTE. Franchement, je ne sais. Il me vient diffrentes ides qui se dtruisent les unes les autres. Ce que je vois, ce que j'entends, semble se contredire, et.... (Au marquis.) Mais, ce ne peut tre que vous qu'elle aime? LE MARQUIS. Eh! vraiment non. Je le sais bien. ARISTE. Elle craint, comme vous dites, que votre passion pour elle ne soit pas sincre, et que vous ne soyez aussi inconstant que la plupart des jeunes gens, qui font profession de l'tre? LE MARQUIS. Tout juste. ARISTE. Et elle s'exhale en reproches, parce que vous n'avez pas t assez prompt la rassurer? LE MARQUIS. Je lui ai pourtant rpt cent fois que nous tions faits l'un pour l'autre: mais il ne faut pas que cela vous surprenne; c'est le tourment d'un coeur bien pris de toujours douter de son bonheur. ORGON, Ariste. Il est vrai qu'elle ne le croit pas o elle le voit. SCENE XIII. LISETTE, ARISTE, ORGON, LE MARQUIS. LISETTE, Ariste. Que s'est-il donc pass ici, monsieur, et qui peut avoir si fort chagrin Julie? Elle est dans une tristesse que je ne puis vous exprimer: elle parle de retourner au couvent. Je la questionne; elle ne me rpond que par des soupirs. Enfin, elle m'envoie vous demander si, avec la permission de ces messieurs, elle pourrait vous entretenir un moment? ARISTE. Je l'entendrai tant qu'il lui plaira. LE MARQUIS, chantant. "Divin Bacchus!... La, la, la!" ORGON. Je donnerois, je crois, mon bien, pour tre aim de la sorte. Tu ne sens pas ton bonheur, mon neveu. LISETTE. Il faut bien que monsieur votre neveu lui ait donn quelque sujet de mcontentement; car elle s'est crie plusieurs fois: "Ah! dans quel trouble me jette ce Valre! Qu'il me cause d'embarras et de peine! Quel supplice d'aimer sans retour!" ORGON, part. La pauvre enfant! LE MARQUIS. Je suis fch qu'elle ne me croie pas sur ma parole. LISETTE. Allez, cela est mal vous, monsieur. Les hommes sont bien ingrats et bien insensibles. Hlas! elle avoit beau me dire qu'elle ne vous aimoit pas, j'ai toujours bien remarqu, moi, ce qui en toit, et cela n'est que trop vrai pour elle. LE MARQUIS. Crois-moi, mon enfant, elle n'est pas la premire. ORGON. Ecoutez, Valre. Je suis d'avis que vous alliez trouver cette aimable personne, que vous lui juriez encore que vous tes pntr de sa beaut et de son mrite; enfin, que vous ne la laissiez pas dans un trouble que vous pouvez dissiper. LE MARQUIS. Ah! que me demandez-vous? Faut-il que je redise un million de fois la mme chose? Non, je ne le puis. Je suis piqu aussi de mon ct. ORGON. Quoi! vous faites le cruel? LISETTE, part. Est-il possible que l'impertinence soit un titre pour tre aim? ARISTE, au marquis. Julie tant force, par son ascendant, se dclarer pour vous, il ne vous sied pas, monsieur, d'user de rigueur. Etre aim est un bien digne d'envie, et le plus bel apanage de l'humanit; mais c'est en abuser que de manquer d'gards pour les personnes qui nous rendent hommage, et de ne pas pargner un sexe plein de charmes jusqu' la moindre inquitude. ORGON. C'est aussi mon sentiment. LE MARQUIS, Ariste. Je sais comment on doit conduire une passion. ARISTE, Lisette. Lisette, dites Julie que je l'attends ici. (Lisette sort.) SCENE XIV. ARISTE, ORGON, LE MARQUIS. ORGON, Ariste. Puisqu'elle veut vous parler en particulier, nous allons vous laisser libres. Tchez, dans cet entretien, de lui remettre l'esprit et de l'assurer que mon neveu est bien son petit serviteur. LE MARQUIS, Ariste. Oui, l'on peut toujours compter sur moi: on y peut compter. Nous reviendrons savoir de quoi elle vous aura entretenu. (Il sort avec Orgon.) SCENE XV. ARISTE, seul. L'homme le plus en garde contre la prsomption est encore bien foible de ce ct-l. J'ai pu interprter deux fois en ma faveur les paroles de Julie. Oui, Ariste, tu as beau en rougir, il t'est venu deux fois en ide qu'on te faisoit une dclaration d'amour. A toi! toi! Oh! quelle extravagance ! quelque mystrieuse que soit sa conduite, je n'en saurois douter, ce neveu d'Orgon a su lui plaire. Il y a bien quelque chose dire contre lui, et parmi tant de jeunes gens aimables que le hasard prsente Julie, j'avoue qu'elle auroit pu mieux choisir. Elle a assez d'esprit pour s'en apercevoir elle-mme; et c'est, si je ne me trompe, un combat de raison et d'amour qui cause en elle tant d'indcision. (Voyant parotre Julie.) Mais la voil. SCENE XVI. JULIE, ARISTE. JULIE. Vous me voyez revenir, monsieur, quoique je vous aie quitt avec assez de vivacit. J'ai fait rflexion que ce pouvoit tre un sage motif dans celui que je veux avoir pour poux, qui le fait douter de mon penchant. Je voudrois rpondre aux objections qu'il pourroit me faire, et l'assurer combien il est digne de mon estime. ARISTE. Je n'ai pas bien compris quelle espce de dispute il pouvoit y avoir entre vous et le marquis, mais je ne puis que vous engager tous deux vous rconcilier au plus tt. La sympathie est une loi imprieuse laquelle on veut en vain se soustraire, et quelque rflexion que la raison nous inspire, il faut cder au trait qui nous a frapps, quand le destin le veut. JULIE, part. Il est toujours dans l'erreur, et je n'ose encore l'en tirer. ARISTE. Me sera-t-il permis de le dire? Je sens bien ce qui fait votre peine. Vous craignez que le monde ne soit pas aussi convaincu du mrite du marquis que vous l'tes; et, mon gard, il faudroit qu'il ft plus parfait pour qu'il me part digne de vous. Mais enfin le penchant que vous avez pour lui me le fait respecter, et le justifie devant moi de tous ses dfauts. JULIE. Vous me conseillez donc de le prendre pour poux? ARISTE. Je vous conseille, comme j'ai toujours fait, de ne consulter que votre coeur. JULIE. Si vous me conseillez de ne consulter que mon coeur, je suivrai votre avis. Je suis, pour la dernire fois, rsolue de dcouvrir mes vritables sentiments; mais comme il en cote toujours infiniment les dclarer, je cherche quelque innocent stratagme, et je pense qu'une lettre m'pargneroit une partie de ma honte. ARISTE. Eh bien! crivez. Il est permis d'crire un homme que l'on est sur le point d'pouser. Une lettre, effectivement, expliquera ce que vous n'auriez peut-tre pas la force de dire de bouche, et l'explication est ncessaire aprs le petit dml que vous avez eu ensemble. JULIE. J'exigerois encore de votre complaisance que vous l'crivissiez pour moi. ARISTE. Volontiers. JULIE. Je suis prte la dicter. ARISTE, montrant un bureau, devant lequel il va s'asseoir. Voil, sur ce bureau, tout ce qu'il faut pour cela. (A part.) Le marquis, aprs tout, est homme de condition, et s'il a quelques dfauts, l'ge l'en corrigera. (A Julie.) Allons, dictez, me voil prt. JULIE, dictant. "Vous tre trop intelligent pour ne pas savoir le secret de mon coeur." ARISTE, lisant, aprs avoir crit. "De mon coeur." JULIE, dictant. "Mais un excs de modestie vous empche d'en convenir." ARISTE, aprs avoir crit. Bon! JULIE, dictant. "Tout vous fait voir que c'est vous que j'aime." ARISTE, aprs avoir crit. Fort bien. JULIE. Oui, c'est vous que j'aime... M'entendez-vous? ARISTE. J'ai bien mis. JULIE, dictant. "Je vous suis dj attache par la reconnoissance." ARISTE, part. De la reconnaissance au marquis? JULIE. Ecrivez donc, monsieur. ARISTE. Allons. (A part.) Il faut crire ce qu'elle veut. (Lisant, aprs avoir crit.) "Par la reconnoissance." JULIE, dictant. "Mais j'y joins un sentiment dsintress." ARISTE, lisant, aprs avoir crit. "Dsintress." JULIE. "Et pour vous prouver que vous devez bien plus mon penchant...." ARISTE, aprs avoir crit. Aprs? JULIE. "Je voudrais n'avoir point reu de vous tant de soins gnreux dans mon enfance." ARISTE, sans crire. Y pensez-vous, Julie?... (A Part.) L'ai-je entendu, ou si c'est une illusion? JULIE, part. Pourquoi ai-je rompu le silence? Je me doutois bien qu'il recevroit mal un pareil aveu! ARISTE, se levant. Julie! JULIE. Ariste! ARISTE. A qui donc crivez-vous cette lettre? JULIE. C'est au marquis, sans doute. ARISTE. Il ne faut donc point parler des soins de votre enfance. Ce seroit un contre-sens. JULIE. J'ai tort.... je l'avoue; et cela ne sauroit lui convenir. ARISTE. C'est donc par distraction que cela vous est chapp? JULIE. Assurment. Les bienfaits n'tant point lui, il n'en doit point recueillir le salaire. ARISTE. Voyez donc ce que vous voulez substituer cela? JULIE. J'en ai assez dit pour me faire entendre. ARISTE. En ce cas, il ne s'agit donc que de finir le billet par un compliment ordinaire, et de l'envoyer de votre part? JULIE. Envoyez-le, de ma part, puisque vous croyez que je doive le faire. ARISTE, appelant. Hol! quelqu'un.... SCENE XVII. UN LAQUAIS, ARISTE, JULIE. ARISTE, au laquais. Portez ce billet.... (Julie fait un geste, comme pour empcher qu'Ariste ne donne la lettre au laquais.) ARISTE, Julie. N'est-ce pas au marquis? JULIE, d'un ton piqu. Oui, monsieur; encore une fois, qui peut vous arrter? ARISTE, au laquais. Tenez donc.... Portez cette lettre Valre. (Le laquais sort.) SCENE XVIII. ARISTE, JULIE. JULIE, part. De quel trouble suis-je agite? ARISTE, part. Quels coups redoubls attaquent ma raison! JULIE, part. Je ne puis prendre sur moi d'en dire davantage. ARISTE, part. Toute ma prudence choue. JULIE, part. Il dsapprouve la passion la plus pure.... Je meurs de confusion. SCENE XIX. LISETTE, ARISTE, JULIE. LISETTE, part. La conversation me parot termine... (A Ariste.) Orgon, qui est l-dedans, monsieur, est impatient de savoir le rsultat de votre entretien, et demande s'il peut parotre prsent. ARISTE, part. Ce n'est qu'en me retirant que je puis cacher ma dfaite. (Il sort.) SCENE XX. JULIE, LISETTE. LISETTE, part. Ah! ah! voil qui est singulier!... (A Julie.) Pourquoi donc, mademoiselle, se retire-t-il ainsi sans me rpondre? JULIE, part. Son mpris pour moi est-il assez marqu? (Elle sort.) SCENE XXI. LISETTE, seule. Fort bien! autant de raison d'un ct que de l'autre. D'o cela peut-il provenir? Il me vient dans l'esprit.... N'aimeroit-elle pas Valre? Auroit-elle fait Ariste l'aveu de quelque passion bizarre, que le bon monsieur, malgr sa complaisance, n'aura pas pu approuver? Quelle honte que je ne sois pas mieux instruite! Suivante et curieuse, autant et plus qu'une autre, je ne saurai pas le secret de ma matresse? Oh! je le saurai, assurment! C'est un affront que je ne puis plus endurer.... (Voyant revenir Ariste.) Ariste revient, plong dans une profonde rverie.... Je ne laisse plus Julie en repos qu'elle ne m'ait avou son foible... Elle m'en fera la confidence, ou me donnera mon cong. (Elle sort.) SCENE XXII. ARISTE, seul. Non, rappeler de sang-froid ce qui s'est pass, son intention n'toit pas d'crire Valre. Mais quelle consquence en tirer?... Quoi! Julie, il seroit possible qu'Ariste et obtenu quelque empire sur vous! Ah! Julie, Julie, si ma raison ne m'et pas soutenu contre l'effet de vos charmes, pensez-vous que je n'eusse pas t le premier me dclarer pour vous? Avez-vous cru que je vous visse impunment? Non, non.... Mais plus votre mrite m'a paru accompli, et plus j'ai trouv de motifs d'touffer dans mon coeur la passion que vous y faisiez natre.... Ciel! quelle est ma foiblesse? Os-je croire qu'elle pense moi?... Allons, rendons-nous justice, une bonne fois; et convenons que, pour quelques apparences, il y a cent raisons qui dtruisent une ide aussi ridicule. SCENE XXIII. ORGON, ARISTE. ARISTE. Je vous attends, Orgon, pour vous dire que les choses me paroissent moins avances que jamais. ORGON. Que diable est-ce que tout ceci? On n'a gure vu d'amants plus difficiles accorder. Dites-moi donc de quoi il est question? Il faut que votre conversation n'ait pas t du got de Julie; car je l'ai vue passer tout--l'heure: le dpit toit peint sur son visage; mais, ma foi, elle n'en toit que plus belle. ARISTE. Ce que je puis vous dire, c'est qu'aprs bien des rflexions, je ne crois pas que le marquis soit aussi bien auprs d'elle qu'il vous l'a fait entendre. ORGON. Oui.... Attendez donc, ceci mrite examen.... Si les choses sont ainsi, je voudrois savoir propos de quoi les dmarches qu'il m'a fait faire? Me prend-il pour une bent, un sot? Parbleu!.... ARISTE, l'interrompant. Un homme tel que lui est excusable de se croire aim. ORGON. Je suis votre serviteur. ARISTE. Il est enjou, bien fait, et d'ge.... ORGON, l'interrompant. Oh! d'ge, tant qu'il vous plaira. Son ge est l'ge o l'on fait le plus d'impertinences; et je prtends, ne vous dplaise.... SCENE XXIV. LISETTE, ARISTE, ORGON. LISETTE, part. A la fin je triomphe, et l'on ne m'en donnera plus garder.... (A Ariste et Orgon.) Messieurs, vous pouvez parler devant moi, je sais le secret aussi bien que vous. Je sais quel est le Mdor de notre Anglique. ORGON. As-tu dbrouill le mystre? LISETTE. Comment!... (A Ariste.) Est-ce qu'elle ne vous l'a pas dit, vous, monsieur? ARISTE. Elle ne m'a rien dit de dcisif. LISETTE. Tant mieux.... (A part.) Quelle flicit de savoir un secret, et de le savoir seule! On a le plaisir de l'apprendre tout le monde.... (A Ariste.) Je l'ai tant presse de m'avouer sur qui elle avoit jet les yeux pour en faire son poux qu'elle a cd mes instances, et m'a rpondu qu'il toit triste pour elle de ne pouvoir se faire entendre, quoiqu'elle et parl assez clairement; et que l'on devoit s'tre aperu qu'elle n'aimoit pas le marquis. ORGON. Eh bien? LISETTE. Qu'elle avoit, en gnral, une antipathie mortelle pour les airs suffisants; qu'on ne trouvoit qu'inconsidration dans la plupart des jeunes gens, et que celui qui l'avoit fixe toit d'un ge mr. ORGON. Oui-d! LISETTE. Que les amants pris dans leur automne toient plus affectionns, plus complaisants, plus conformes son humeur. ORGON. Elle a raison. LISETTE. Comme enfin elle s'est dclare ouvertement contre le neveu, je me suis avise de parler de l'oncle.... ORGON, l'interrompant. De moi? LISETTE. On ne m'en a pas ddite. Un regard mme m'a fait entendre ce qui en toit, et un soupir m'en a rendu certaine. ORGON. Comment diable! Quoi! je.... Lisette, tu badines assurment. LISETTE. Non, monsieur. J'ai eu beau lui dore, sur-le-champ (car cela m'est chapp) que rien n'toit si singulier qu'un pareil choix; que, personnellement, vous tiez mal fait, cacochyme, goutteux. Tout cela n'a rien fait, elle a pris son parti. ORGON. Vous pouviez bien vous dispenser de lui dire cela. ARISTE. Sans doute. Je suis persuad que l'esprit, la sagesse, la conduite sont les seules qualits qui puissent plaire Julie ; elle les trouve parfaitement rassembles chez Orgon. ORGON. Ecoutez donc, j'ai toujours t assez bien venu des femmes, moi.... Mais elle ne m'a pas nomm. Je suis d'ailleurs plutt dans mon hiver que dans mon automne. Par cet homme mr n'entendroit-elle pas parler de vous, Ariste? ARISTE. De moi? LISETTE, Orgon, en montrant Ariste. Bon! s'il s'agissoit de monsieur, il n'a pas d'apparence qu'aprs tant d'entretiens secrets il l'ignort.... Qui plus est, je vous ai nomm, et on ne m'a pas dmentie. Non, vous dis-je, c'est vous, M. Orgon. La bizarrerie de son toile l'a fait se dclarer pour vous. ORGON, part. Oh! parbleu! monsieur mon neveu, ceci va donc bien vous faire rire.... (Riant.) Ah! ah! ah! vous n'en tterez, ma foi! que d'une dent.... (A Ariste et Lisette.) N'bruitons rien. Il faut le faire venir, et nous divertir un peu ses dpens. (On entend des instruments qui prludent dans l'appartement voisin.) SCENE XXV. LE MARQUIS, ARISTE, ORGON, LISETTE. LE MARQUIS, vers la coulisse, aux musiciens qui sont dans l'appartement voisin, et que l'on ne voit pas. Oui, vous tes bien sur ce ton-l. Cela ira merveille. Restez dans cette antichambre; je vous avertirai quand il sera temps.... (A Ariste.) Vous ne le trouverez, je crois, pas mauvais, monsieur? J'ai rencontr quelques musiciens et quelques danseurs de ma connoissance, que j'ai amens avec moi, et qui doivent faire un impromptu, dont mon mariage sera le sujet . ARISTE. Il ne faut pas vous abuser plus long-temps, monsieur. ORGON, bas, Lisette. Motus! ARISTE, au marquis. Julie n'toit point ne pour vous. LE MARQUIS. Plat-il, monsieur? ARISTE. C'est un autre que vous qu'elle est rsolue d'pouser. LE MARQUIS. Un autre? ORGON. Oui, un autre. LE MARQUIS. Mon oncle appuie la chose bien srieusement... (Riant.) Ah! ah! ah! ORGON. Vous avez beau ricaner; c'est un autre, vous dit-on. LE MARQUIS. Fort bien, monsieur, fort bien! LISETTE. Et cet autre est quelqu'un qui vous devez le respect. LE MARQUIS, ironiquement. Oh! qui que ce soit, je le respecte infiniment. ORGON. Vous tes d'une bonne pte, monsieur mon neveu, de venir me conter des sornettes, quand il n'est pas plus question de vous que de Jean-de-Vert. LE MARQUIS. Ah! de grce, mon oncle, ne serrez pas tant la mesure. Vous m'alarmez. ORGON. Vous croyez que les femmes ne pensent qu' vous autres tourdis? LE MARQUIS. Elles y sont quelquefois forces. ORGON. Oh bien! il faut, pourtant, que vous en rabattiez. LE MARQUIS. Il faut que ce rival, quel qu'il soit, se prpare tre humili; car, en tous cas, mon cher oncle, j'ai en poche de quoi le mortifier trangement. ORGON. Eh! qu'est-ce que c'est? LE MARQUIS. Un billet, de la part de Julie. ORGON. Qui s'adresse vous? LE MARQUIS. Oui; vous pouvez m'en croire. Billet, de la part de Julie, reu dans le moment, rempli des sentiments les plus passionns, et qui reproche la personne son excs de modestie.... C'est pour moi, comme vous voyez, ne pouvoir s'y tromper. ORGON, Ariste. Quel est donc ce billet dont il parle? ARISTE. Un billet que Julie a dict, et que j'ai crit moi-mme. ORGON. Et elle crivoit Valre? ARISTE. Il me l'a sembl. ORGON. Que diantre, vous et Lisette, venez-vous donc me conter? LISETTE. Je n'y conois rien. ORGON. Ni moi. ARISTE, aprs avoir hsit un moment. Ni moi. LE MARQUIS. On vous expliquera aisment tout cela dans un moment; on vous l'expliquera.... (A Orgon.) Eh bien! mon cher oncle, tes-vous ananti, ptrifi? ORGON. Il faut voir jusqu'au bout. SCENE XXVI. JULIE, ARISTE, ORGON, LE MARQUIS, LISETTE. JULIE, Ariste. Je ne puis m'empcher de vous demander, monsieur, pour quelle fte on a rassembl ici ce nombre infini de musiciens. LE MARQUIS. C'est moi qui les ai amens, mademoiselle, pour clbrer le plus beau de nos jours.... Mais on me tient ici des discours tranges! Je vous prie d'claircir hautement le fait. On dit qu'un autre que moi est le hros de la fte.... (En riant.) Ah ! rassurez-moi, de grce. Orgon, Ariste. Ecoutons. JULIE, au marquis. Les discours qu'on tient prsent me touchent peu. Je renonce tout engagement: mais il est vrai qu'un autre que vous avoit quelque empire sur mon coeur. ORGON, part. Ah! ah! JULIE. C'est un empire qu'il mprise.... Je ne prends plus le change sur sa conduite. La fiert et la modestie gardent galement le silence. ORGON, part. J'entends bien le reproche. LE MARQUIS, Julie. Quoi! dguiseriez-vous toujours ce que vos yeux m'ont rpt tant de fois, et ce que votre main vient de me confirmer? ORGON. Chanson. JULIE, au marquis. A l'gard de la lettre, votre erreur est excusable. Aussi n'est-ce pas ma faute si elle vous a t envoye.... Cependant, vous devez avoir vu clairement qu'elle n'toit pas crite pour vous. ORGON, au marquis. Cela est positif. LE MARQUIS. Voil un petit caprice aussi bien conditionn, et pouss aussi loin.... Oh! qu'on me dfinisse prsent les femmes! ORGON. Allez, allez, mademoiselle n'a point de caprices.... (A Julie.) Vos attraits sont brillants, adorable personne! et si fort au-dessus de tout ce que l'histoire et la fable nous vantent qu'il n'toit pas naturel qu'un homme de soixante et dix ans.... LE MARQUIS, l'interrompant. Qu'est-ce que dit donc mon oncle? Est-ce qu'il perd l'esprit? ORGON, Julie. Il toit, dis-je, peu naturel qu'un homme septuagnaire regardt ces attraits comme un bien qui pt lui devenir propre : mais, de mme qu'Eson fut rajeuni par les charmes de Mde, vos charmes enchanteurs.... LE MARQUIS, l'interrompant. Ah! misricorde! Quoi! mon oncle a des prtentions? Il y a de quoi mourir de rire! JULIE, Orgon. L'ge, mme aussi avanc que le vtre, n'est point un dfaut, selon moi, monsieur... ORGON, l'interrompant. Vous tes bien obligeante. JULIE. Mais ce n'est pas non plus un mrite assez recommandable pour qu'il me tienne lieu de l'inclination que je n'ai point pour vous. ORGON. Comment? LISETTE, part. Que veut dire ceci? LE MARQUIS, Orgon. Cela est positif, mon oncle, et trs positif. ORGON, Julie. Excusez mon erreur. (A part.) Cette fille-l a quelque chose d'extraordinaire. LE MARQUIS, riant. Ah! ah! ah! ARISTE, part. Ce que je vois, et le souvenir de ce qui s'est pass, me force rompre le silence. LE MARQUIS. Qu'est-ce que c'est? ARISTE, Julie, en se jetant ses genoux. Ah! Julie, refusez donc aussi cet Ariste, qu'une passion sincre oblige se jeter vos genoux; qui, jusqu' prsent, n'a os se livrer un espoir trop flatteur, ni vous dcouvrir ses sentiments, parce qu'il se croit cent fois indigne de vous, mais qui, de tous les hommes, est le plus passionn. LE MARQUIS, clatant de rire. Ah! monsieur veut aller aussi sur mes brises? Mais, mais l'aventure devient trop bouffonne. LISETTE, part. Notre tuteur amoureux! JULIE, Ariste. J'ai dit que je renonois tout engagement... LE MARQUIS, l'interrompant. Oui, et dans le fond il n'en est rien. JULIE, Ariste. Je viens de refuser Orgon et le marquis: l'un m'accuse de caprice, l'autre de singularit. (En souriant.) Un troisime refus m'attireroit sans doute un reproche plus sensible. (Lui prsentant la main pour le relever.) J'accepte votre main, Ariste. ARISTE, se relevant. C'est in bonheur inattendu, auquel je me livre tout entier. ORGON, part. Parbleu! j'en suis ravi, et pour cause. (Au marquis.) Eh bien ! notre cher neveu, tes-vous content du personnage que vous m'avez fait jouer ici? LE MARQUIS. Que voulez-vous, monsieur, que je vous dise? Le dpit a fait faire des choses extraordinaires, et il y a, dans tout ceci, moins de changement qu'on ne se l'imagine. (Il va chercher les musiciens et les danseurs dans la coulisse.) SCENE XXVII. TROUPE DE MUSICIENS ET DE DANSEURS, ARISTE, JULIE, ORGON, LE MARQUIS, LISETTE. LE MARQUIS, aux musiciens et aux danseurs. Avancez, messieurs les musiciens et danseurs; avancez, et que la fte aille son train. DIVERTISSEMENT. ARISTE, chantant. La saine philosophie, Svre sur nos dsirs, Nous porte passer la vie Loin des turbulents plaisirs: Mais les jeux, enfants de la tendresse, Peuvent tre admis dans sa cour; Et je prfre la sagesse Qui pare ses traits de l'Amour. (On danse.) VAUDEVILLE. ARISTE. Du jeune et malheureux Atys, Cyble envioit la conqute. Anacron, aux cheveux gris, De myrrhes couronnoit sa tte. En vain un tendre sentiment D'Hb semble tre la partage; Tant qu'on respire, on est amant. L'amour est de tout ge ORGON. Je suis si vieux, j'ai si long-temps Prs du beau sexe fait tapage, Que je me croyois hors des rangs; Mais, plus entreprenant qu'un page, Dans le moment, il m'a suffi D'entendre parler mariage: Mon coeur acceptoit le dfi. L'amour est de tout ge. LISETTE. Je n'avois pas encor dix ans, Qu'un espigle du voisinage, En dpit de nos surveillants, Accouroit pour me rendre hommage. Que se passoit-il entre nous? Rien qu'un innocent badinage: Mais, grands dieux! qu'il toit doux! L'amour est de tout ge. LE MARQUIS. Si dans un cercle je parois, La grande maman, la plus sage, Gmit de n'avoir plus d'attraits, La mre affecte un doux langage; La fille marier rougit, Et laisse tomber son ouvrage, Celle la bavette sourit. L'amour est de tout ge. JULIE. Le vieillard est plein de bon sens; Mais il est jaloux et sauvage. Si le jeune a des agrmens, Il est fou, bizarre et volage. Qu'il est difficile, en ce temps, D'avoir un poux qui soit sage! S'ils peuvent l'tre quarante ans, Le mien est du bon ge. FIN DE LA PUPILLE. End of Project Gutenberg's La Pupille, by Christophe-Barthlemi Fagan License: Share Alike