Produced by Laurent Vogel. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) LA PRINCESSE DE MONPENSIER. LE LIBRAIRE AU LECTEUR. _Le respect que l'on doit l'illustre nom qui est la teste de ce Livre, & la consideration que l'on doit avoir pour les minentes personnes qui sont descendues de ceux qui l'ont port, m'oblige de dire, pour ne pas manquer envers les uns ni les autres en donnant cette histoire au public, qu'elle n'a est tire d'aucun Manuscrit qui nous soit demeur du temps des personnes dont elle parle. L'Autheur ayant voulu pour son divertissement escrire des avantures inventes plaisir, a jug plus propos de prendre des nom connus dans nos Histoires, que de se servir de ceux que l'on trouve dans les Romans, croiant bien que la reputation de Madame de Monpensier ne seroit pas blesse par un recit effectivement fabuleux. S'il n'est pas de ce sentiment, j'y supple par cet avertissement: qui sera aussi avantageux l'Autheur, que respectueux pour moy envers les Morts qui y sont interessez, & envers les Vivans qui pourroient y prendre part._ PRIVILEGE DU ROY LOUIS PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE & DE NAVARRE, A nos amez & feaux Conseillers les gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts, leurs Lieutenans, & tous autres nos Justiciers & Officiers qu'il appartiendra: Salut. Nostre am AUGUSTIN COURB, Marchand Libraire de nostre bonne Ville de Paris, Nous a fait remonstrer qu'il auroit recouvert un Livre, intitul _La Princesse de Monpensier_, lequel il desireroit faire imprimer; mais craignant que quelque Libraire, ou autres envieux de son travail, ne voulussent luy contrefaire, & l'imprimer, tant sur sa copie que sur d'autre; il nous a tres-humblement suppli de luy accorder pour ce nos Lettres de permission & Privilege A CES CAUSES, voulant favorablement traiter l'Exposant; Nous luy avons permis & permettons d'imprimer, ou faire imprimer ledit Livre en tel volume qu'il jugera bon estre durant l'espace de sept annes, compter du jour qu'il sera achev d'estre imprim pour la premiere fois: Faisant tres-expresses deffences toutes personnes de quelque qualit & condition qu'elles soient, de l'imprimer, vendre ny distribuer, sous pretexte de correction, changement de titre, ou autrement, en quelque sorte & maniere que ce soit, mesme d'en apporter, vendre & distribuer de ceux qui pourroient estre contrefaits s pas estrangers, peine de confiscation des Exemplaires contre-faits, de tous dpens, dommages & interests, & de quin-cens livres d'amande, applicable l'Hospital General de nostre bonne Ville de Paris; condition qu'il sera mis deux exemplaires dudit Livre dans nostre Bibliotheque publique, un dans nostre Cabinet, & un en celle de nostre tres-cher & feal Chevalier, Comte de Gyen, Chancellier de France, le Sieur Seguier, avant que l'exposer en vente peine de nullit des presentes; du contenu desquels, Nous voulons & vous mandons que vous fassiez jouyr dans tous les lieux de nostre obeyssance ledit COURB, ou ceux qui auront droict de luy, sans souffrir qu'il leur soit donn aucun empeschement; & qu'en mettant au commencement ou la fin dudit Livre un extrait des presentes, elles soient tenus pour bien & deument signifies: Mandons au premier nostre Huissier ou Sergent sur ce requis, faire tous exploicts necessaires, sans demander autre permission: CAR tel est nostre plaisir, nonobstant oppositions ou appellations quelconques; & sans prejudice d'icelles, desquelles Nous Nous reservons la connoissance, & nostre Conseil, nonobstant clameur de Harro, Chartre Normande, & autres Lettres ce contraires. DONN Saint Germain, le vingt-septime jour de Juillet, l'an de Grace mil six cens soixante-deux: Et de nostre Regne le vingtime, Par le Roy en son Conseil. Sign, JUSTEL. Et ledit COURB a ced & transport son droit de Privilege THOMAS JOLLY & LOUIS BILLAINE, Marchands Libraires Paris, pour en jouyr le temps port par iceluy. Et ledit JOLLY & BILLAINE ont associ avec eux CHARLES DE SERCY, aussi Marchand Libraire Paris. _Registr sur le Livre de Communaut le 19. Aoust 1662. suivant l'Arrest du Parlement du 8. Avril 1653._ Les Exemplaires ont est fournis. _Achev d'Imprimer le 20. Aoust 1662._ LA PRINCESSE DE MONPENSIER. Pendant que la Guerre Civile dchiroit la France sous le regne de Charles IX. l'Amour ne laissoit pas de trouver sa place parmi tant de desordres, & d'en causer beaucoup dans son Empire. La fille unique du Marquis de Mezieres, Heritiere tres-considerable, & par ses grands biens, & par l'illustre Maison d'Anjou dont elle estoit descendu, estoit promise au Duc du Maine, cadet du Duc de Guise, que l'on a depuis appell le Balafr. L'extrme jeunesse de cette grande Heritiere retardoit son mariage. Et cependant le Duc de Guise qui la voioit souvent, & qui voioit en elle les commencemens d'une grande beaut, en devint amoureux, & en fut aim. Ils cacherent leur amour avec beaucoup de soin. Le Duc de Guise, qui n'avoit pas encore autant d'ambition qu'il en a eu depuis, souhaittoit ardemment de l'pouser: mais la crainte du Cardinal de Lorraine, qui luy tenoit lieu de pere, l'empchoit de se declarer. Les choses estoient en cet estat, lorsque la Maison de Bourbon, qui ne pouvoit voir qu'avec envie l'levation de celle de Guise, s'apercevant de l'avantage qu'elle recevroit de ce mariage, se resolut de le luy oster, & d'en profiter elle-mesme en faisant pouser cette Heritiere au jeune Prince de Monpensier. On travailla l'execution de ce dessein avec tant de succez, que les parens de Mademoiselle de Mezieres, contre les promesses qu'ils avoient faites au Cardinal de Lorraine, se resolurent de la donner en mariage ce jeune Prince. Toute la Maison de Guise fut extrmement surprise de ce proced: mais le Duc en fut accabl de douleur; & l'interest de son amour luy fit recevoir ce manquement de parole comme un affront insupportable. Son ressentiment clata bientost, malgr les reprimendes du Cardinal de Lorraine & du Duc d'Aumale ses oncles, qui ne vouloient pas s'opiniastrer une chose qu'ils voioient ne pouvoir empcher: & il s'emporta avec tant de violence, en presence mesme du jeune Prince de Monpensier, qu'il en nquit entre eux une haine qui ne fint qu'avec leur vie. Mademoiselle de Mezieres tourmente par ses parens d'pouser ce Prince, voiant d'ailleurs qu'elle ne pouvoit pouser le Duc de Guise, & connoissant par sa vertu qu'il estoit dangereux d'avoir pour Beau-frere un homme qu'elle eust souhaitt pour Mari, se resolut enfin de suivre le sentiment de ses proches, & conjura Monsieur de Guise de ne plus apporter d'obstacle son mariage. Elle pousa donc le Prince de Monpensier, qui peu de temps apres l'emmena Champigni, sejour ordinaire des Princes de sa Maison, pour l'oster de Paris, o apparemment tout l'effort de la Guerre alloit tomber. Cette grande Ville estoit menace d'un siege par l'Arme des Huguenots, dont le Prince de Cond estoit le Chef, & qui venoit de declarer la Guerre au Roy pour la seconde fois. Le Prince de Monpensier dans sa plus tendre jeunesse avoit fait une amiti tres-particuliere avec le Comte de Chabanes, qui estoit un homme d'un ge beaucoup plus avanc que luy, & d'un merite extraordinaire. Ce Comte avoit est si sensible l'estime & la confiance de ce jeune Prince, que contre les engagemens qu'il avoit avec le Prince de Cond, qui luy faisoit esperer des emplois considerables dans le Parti des Huguenots, il se declara pour les Catholiques, ne pouvant se resoudre estre oppos en quelque chose un homme qui luy estoit si cher. Ce changement de Parti n'ayant point d'autre fondement, l'on douta qu'il fust veritable; & la Reine Mere, Catherine de Medicis, en eut de si grands soupons, que la guerre estant declare par les Huguenots, elle eut dessein de le faire arrester: mais le Prince de Monpensier l'en empescha, & emmena Chabanes Champigni en s'y en allant avec sa femme. Le Comte ayant l'esprit fort doux & fort agreable, gaigna bientost l'estime de la Princesse de Monpensier, & en peu de temps elle n'eut pas moins de confiance & d'amiti pour luy qu'en avoit le Prince son Mari. Chabanes de son cost regardoit avec admiration tant de beaut, d'esprit, & de vertu qui paroissoient en cette jeune Princesse: & se servant de l'amiti qu'elle luy tmoignoit, pour luy inspirer des sentimens d'une vertu extraordinaire, & digne de la grandeur de sa naissance, il la rendit en peu de temps une des personnes du monde la plus acheve. Le Prince estant revenu la Cour, o la continuation de la guerre l'appelloit, le Comte demeura seul avec la Princesse, & continua d'avoir pour elle un respect & une amiti proportionne sa qualit & son merite. La confiance s'augmenta de part & d'autre, & tel point du cost de la Princesse de Monpensier, qu'elle luy apprist l'inclination qu'elle avoit eu pour Monsieur de Guise; mais elle luy apprit aussi en mesme temps, qu'elle estoit presque teinte, & qu'il ne luy en restoit que ce qui estoit necessaire pour defendre l'entre de son coeur une autre inclination; & que la vertu se joignant ce reste d'impression, elle n'estoit capable que d'avoir du mpris pour ceux qui oseroient avoir de l'amour pour elle. Le Comte qui connoissoit la sincerit de cette belle Princesse, & qui luy voioit d'ailleurs des dispositions si opposes la foiblesse de la Galanterie, ne douta point de la verit de ses paroles: & neantmoins il ne pt se defendre de tant de charmes qu'il voioit tous les jours de si prs. Il devint passionnment amoureux de cette Princesse; & quelque honte qu'il trouvast se laisser surmonter, il falut ceder, & l'aimer de la plus violente & de la plus sincere passion qui fut jamais. S'il ne fut pas maistre de son coeur, il le fut de ses actions. Le changement de son ame n'en apporta point dans sa conduite, & personne ne souponna son amour. Il prt un soin exact pendant une anne entiere de le cacher la Princesse: & il crut qu'il auroit tojours le mesme desir de le luy cacher. L'amour fit en luy ce qu'il fait en tous les autres: il luy donna l'envie de parler; & apres tous les combats qui ont accoustum de se faire en pareilles occasions, il osa luy dire qu'il l'aimoit; s'estant bien prepar essuier les orages dont la fiert de cette Princesse le menaoit. Mais il trouva en elle une tranquillit & une froideur pires mille fois que toutes les rigueurs quoy il s'estoit attendu. Elle ne prt pas la peine de se mettre en cholere contre luy. Elle luy representa en peu de mots la difference de leurs qualitez & de leur ge, la connoissance particuliere qu'il avoit de sa vertu, & de l'inclination qu'elle avoit eu pour le Duc de Guise; & sur tout ce qu'il devoit l'amiti & la confiance du Prince son Mari. Le Comte pensa mourir ses pieds de honte & de douleur. Elle tcha de le consoler, en l'asseurant qu'elle ne se souviendroit jamais de ce qu'il venoit de luy dire; qu'elle ne se persuaderoit jamais une chose qui luy estoit si desavantageuse; & qu'elle ne le regarderoit jamais que comme son meilleur ami. Ces assurances consolerent le Comte comme on se le peut imaginer. Il sentit le mpris des paroles de la Princesse dans toute leur tendue, & le lendemain la revoiant avec un visage aussi ouvert que de coustume, son affliction en redoubla de la moiti. Le proced de la Princesse ne la diminua pas. Elle vescut avec luy avec la mesme bont qu'elle avoit accoustum. Elle luy reparla, quand l'occasion en fit naistre le discours, de l'inclination qu'elle avoit eu pour le Duc de Guise: & la Renomme commenant alors publier les grandes qualitez qui paroissoient en ce Prince, elle luy avoa qu'elle en sentoit de la joi, & qu'elle estoit bien aise de voir qu'il meritoit les sentimens qu'elle avoit eus pour luy. Toutes ces marques de confiance qui avoient est si cheres au Comte, luy devinrent insupportables. Il n'osoit pourtant le temoigner la Princesse, quoyqu'il osast bien la faire souvenir quelquefois de ce qu'il avoit eu la hardiesse de luy dire. Apres deux annes d'absence la Paix estant faite, le Prince de Monpensier revint trouver la Princesse sa femme, tout couvert de la gloire qu'il avoit acquise au siege de Paris, & la bataille de S. Denis. Il fut surpris de voir la beaut de cette Princesse dans une si grande perfection; & par le sentiment d'une jalousie qui luy estoit naturelle, il en eut quelque chagrin, prevoiant bien qu'il ne seroit pas seul la trouver belle. Il eut beaucoup de joe de revoir le Comte de Chabanes, pour qui son amiti n'estoit point diminue. Il luy demanda confidemment des nouvelles de l'esprit & de l'humeur de sa femme, qui luy estoit quasi une personne inconnu, par le peu de temps qu'il avoit demeur avec elle. Le Comte avec une sincerit aussi exacte que s'il n'eust point est amoureux, dit au Prince tout ce qu'il connoissoit en cette Princesse capable de la luy faire aimer: & il avertit aussi Madame de Monpensier de toutes les choses qu'elle devoit faire pour achever de gaigner le coeur & l'estime de son Mari. Enfin la passion du Comte le portoit si naturellement ne songer qu' ce qui pouvoit augmenter le bonheur & la gloire de cette Princesse, qu'il oublioit sans peine l'interest qu'ont les amants empcher que les personnes qu'ils aiment ne soient dans une parfaite intelligence avec leurs Maris. La Paix ne fit que paroistre. La Guerre recommena aussitost par le dessein qu'eut le Roy de faire arrester Noiers le Prince de Cond & l'Amiral de Chastillon: & ce dessein ayant est decouvert, l'on commena de nouveau les preparatifs de la Guerre; & le Prince de Monpensier fut contraint de quitter sa femme pour se rendre o son devoir l'appelloit. Chabanes le suivit la Cour, s'estant entierement justifi aupres de la Reine. Ce ne fut pas sans une douleur extrme qu'il quitta la Princesse, qui de son cost demeura fort triste des perils o la Guerre alloit exposer son Mari. Les Chefs des Huguenots s'estoient retirez La Rochelle. Le Poitou & la Xaintonge estant dans leur Parti, la Guerre s'y alluma fortement, & le Roy y r'assembla toutes ses Troupes. Le Duc d'Anjou son Frere, qui fut depuis Henri III. y acquit beaucoup de gloire par plusieurs belles actions, & entre autres par la bataille de Jarnac, o le Prince de Cond fut tu. Ce fut dans cette Guerre que le Duc de Guise commena avoir des emplois considerables, & faire connoistre qu'il passoit de beaucoup les grandes esperances qu'on avoit concees de luy. Le Prince de Monpensier qui le hassoit, & comme son ennemi particulier, & comme celuy de sa Maison, ne voioit qu'avec peine la gloire de ce Duc, aussi bien que l'amiti que luy temoignoit le Duc d'Anjou. Apres que les deux armes se furent fatigues par beaucoup de petits combats, d'un commun consentement on licencia les Troupes pour quelque temps. Le Duc d'Anjou demeura Loches, pour donner ordre toutes les Places qui eussent p estre attaques. Le Duc de Guise y demeura avec luy; & le Prince de Monpensier accompagn du Comte de Chabanes s'en retourna Champigni, qui n'estoit pas fort loign de l. Le Duc d'Anjou alloit souvent visiter les places qu'il faisoit fortifier. Un jour qu'il revenoit Loches par un chemin peu connu de ceux de sa suite, le Duc de Guise qui se vantoit de le savoir, se mit la teste de la Troupe pour servir de Guide: mais apres avoir march quelque temps, il s'gara, & se trouva sur le bord d'une petite Riviere, qu'il ne reconnut pas luy-mesme. Le Duc d'Anjou luy fit la guerre de les avoir si mal conduits: & estant arrestez en ce lieu, aussi disposez la joe qu'ont accoustum de l'estre de jeunes Princes, ils aperceurent un petit bateau qui estoit arrest au milieu de la Riviere: & comme elle n'estoit pas large, ils distinguerent aisement dans ce bateau trois ou quatre Femmes: & une entre autres qui leur sembla fort belle, qui estoit habille magnifiquement, & qui regardoit avec attention deux Hommes qui peschoient aupres d'elle. Cette avanture donna une nouvelle joe ces jeunes Princes, & tous ceux de leur suite. Elle leur parut une chose de Roman. Les uns disoient au Duc de Guise, qu'il les avoit garez exprs pour leur faire voir cette belle personne; les autres, qu'il faloit, apres ce qu'avoit fait le hazard, qu'il en devint amoureux: & le Duc d'Anjou soustenoit que c'estoit luy qui devoit estre son Amant. Enfin, voulant pousser l'avanture bout, ils firent avancer dans la Riviere de leurs Gens cheval, le plus avant qu'il se pt, pour crier cette Dame que c'estoit monsieur d'Anjou, qui eut bien voulu passer de l'autre cost de l'eau, & qui prioit qu'on le vint prendre. Cette Dame, qui estoit la Princesse de Monpensier, entendant dire que le Duc d'Anjou estoit l, & ne doutant point la quantit des Gens qu'elle voioit au bord de l'eau, que ce ne fust luy, ft avancer son bateau pour aller du cost o il estoit. Sa bonne mine le luy ft bientost distinguer des autres. Mais elle distingua encore plustost le Duc de Guise. Sa veu luy apporta un trouble qui la fit un peu rougir, & qui la fit paroistre aux yeux de ces Princes dans une beaut qu'ils crurent surnaturelle. Le Duc de Guise la reconnut d'abord, malgr le changement avantageux qui s'estoit fait en elle depuis les trois annes qu'il ne l'avoit vee. Il dit au Duc d'Anjou qui elle estoit, qui fut honteux d'abord de la libert qu'il avoit prise: mais voiant Madame de Monpensier si belle, & cette avanture luy plaisant si fort, il se resolut de l'achever: & apres mille excuses & mille complimens, il inventa une affaire considerable, qu'il disoit avoir au del de la Riviere, & accepta l'offre qu'elle luy ft de le passer dans son bateau. Il y entra seul avec le Duc de Guise, donnant ordre tous ceux qui les suivoient d'aller passer la Riviere un autre endroit & de les venir joindre Champigni, que Madame de Monpensier leur dt qui n'estoit qu' deux lieus de l. Sitost qu'ils furent dans le bateau, le Duc d'Anjou luy demanda quoy ils devoient une si agreable rencontre, & ce qu'elle faisoit au milieu de la Riviere. Elle luy repondit, qu'estant partie de Champigni avec le Prince son Mari, dans le dessein de le suivre la Chasse, s'estant trouve trop lasse, elle estoit venu sur le bord de la Riviere, o la curiosit de voir prendre un Saumon qui avoit donn dans un filet, l'avoit fait entrer dans ce bateau. Monsieur de Guise ne se mloit point dans la conversation: mais sentant reveiller vivement dans son coeur tout ce que cette Princesse y avoit autrefois fait naistre, il pensoit en luy-mesme qu'il sortiroit difficilement de cette avanture sans rentrer dans ses liens. Ils arriverent bientost au bord, o ils trouverent les chevaux & les Escuiers de Madame de Monpensier, qui l'attendoient. Le Duc d'Anjou & le Duc de Guise luy aiderent monter cheval, o elle se tenoit avec une grace admirable. Pendant tout le chemin elle les entretint agreablement de diverses choses. Ils ne furent pas moins surpris des charmes de son esprit, qu'ils l'avoient est de sa beaut; & ils ne prent s'empcher de luy faire connoistre qu'ils en estoient extraordinairement surpris. Elle rpondit leurs loanges avec toute la modestie imaginable: mais un peu plus froidement celles du Duc de Guise; voulant garder une fiert qui l'empchast de fonder aucune esperance sur l'inclination qu'elle avoit eu pour luy. En arrivant dans la premiere cour de Champigni, ils trouverent le Prince de Monpensier, qui ne faisoit que de revenir de la chasse. Son estonnement fut grand de voir marcher deux Hommes cost de sa femme: mais il fut extrme, quand s'approchant de plus prs, il reconnut que c'estoit le Duc d'Anjou, & le Duc de Guise. La haine qu'il avoit pour le dernier se joignant sa jalousie naturelle, luy ft trouver quelque chose de si desagreable voir ces Princes aveque sa femme, sans savoir comment ils s'y estoient trouvez, ni ce qu'ils venoient faire en sa maison, qu'il ne pt cacher le chagrin qu'il en avoit. Il en rejetta adroitement la cause sur la crainte de ne pouvoir recevoir un si grand Prince selon sa qualit, & comme il l'eust bien souhaitt. Le Comte de Chabanes avoit encore plus de chagrin de voir Monsieur de Guise auprs de Madame de Monpensier, que Monsieur de Monpensier n'en avoit luy-mesme. Ce que le hazard avoit fait pour r'assembler ces deux personnes, luy sembloit de si mauvais augure, qu'il pronostiquoit aisement que ce commencement de Roman ne seroit pas sans suite. Madame de Monpensier ft le soir les honneurs de chez elle avec le mesme agrment qu'elle faisoit toutes choses. Enfin elle ne plt que trop ses Hostes. Le Duc d'Anjou, qui estoit fort galand & fort bien fait, ne pt voir une fortune si digne de luy sans la souhaitter ardemment. Il fut touch du mesme mal que Monsieur de Guise: & feignant tojours des affaires extraordinaires, il demeura deux jours Champigni, sans estre oblig d'y demeurer que par les charmes de Madame de Monpensier; le Prince son Mari ne faisant point de violence pour l'y retenir. Le Duc de Guise ne partit pas sans faire entendre Madame de Monpensier qu'il estoit pour elle, ce qu'il avoit est autrefois: & comme sa passion n'avoit est seu de personne, il luy dt plusieurs fois devant tout le monde, sans estre entendu que d'elle, que son coeur n'estoit point chang. Et luy & le Duc d'Anjou partirent de Champigni avec beaucoup de regret. Ils marcherent long temps tous deux dans un profond silence. Mais enfin le Duc d'Anjou s'imaginant tout d'un coup que ce qui faisoit sa resverie, pouvoit bien causer celle du Duc de Guise, luy demanda brusquement s'il pensoit aux beautez de la Princesse de Monpensier. Cette demande si brusque, jointe ce qu'avoit dja remarqu le Duc de Guise des sentimens du Duc d'Anjou, luy ft voir qu'il seroit infailliblement son Rival; & qu'il luy estoit tres-important de ne pas dcouvrir son amour ce Prince. Pour luy en oster tout soupon, il luy respondit en riant, qu'il paroissoit luy-mesme si occup de la resverie dont il l'accusoit, qu'il n'avoit pas jug propos de l'interrompre: que les beautez de la Princesse de Monpensier n'estoient pas nouvelles pour luy; qu'il s'estoit accoustum en supporter l'clat du temps qu'elle estoit destine estre sa Belle-soeur; mais qu'il voioit bien que tout le monde n'en estoit pas si peu bloi. Le Duc d'Anjou luy avoa qu'il n'avoit encore rien veu qui luy part comparable cette jeune Princesse; & qu'il sentoit bien que sa veu luy pourroit estre dangereuse, s'il y estoit souvent expos. Il voulut faire convenir le Duc de Guise qu'il sentoit la mesme chose: mais ce Duc, qui commenoit se faire une affaire serieuse de son amour, n'en voulut rien avoer. Ces Princes s'en retournerent Loches, faisant souvent leur agreable conversation de l'avanture, qui leur avoit dcouvert la Princesse de Monpensier. Ce ne fut pas un sujet de si grand divertissement dans Champigni. Le Prince de Monpensier estoit mal content de tout ce qui estoit arriv, sans qu'il en pt dire le sujet. Il trouvoit mauvais que sa femme se fust trouve dans ce bateau. Il luy sembloit qu'elle avoit receu trop agreablement ces Princes: & ce qui luy dplaisoit le plus, estoit d'avoir remarqu que le Duc de Guise l'avoit regarde attentivement. Il en conceut ds ce moment une jalousie furieuse, qui le ft resouvenir de l'emportement qu'il avoit temoign lors de son mariage; & il eut quelque pense que ds ce temps-l mesme il en estoit amoureux. Le chagrin que tous ces soupons luy causerent, donnerent de mauvaises heures la Princesse de Monpensier. Le Comte de Chabanes, selon sa coustume, prt soin d'empescher qu'ils ne se broillassent tout fait; afin de persuader par l la Princesse, combien la passion qu'il avoit pour elle estoit sincere & des-interesse. Il ne pt s'empescher de luy demander l'effet qu'avoit produit en elle la veu du Duc de Guise. Elle luy apprt qu'elle en avoit est trouble, par la honte du souvenir de l'inclination qu'elle luy avoit autrefois temoigne: qu'elle l'avoit trouv beaucoup mieux fait qu'il n'estoit en ce temps-l; & que mesme il luy avoit paru qu'il vouloit luy persuader qu'il l'aimoit encore: mais elle l'assura en mesme temps, que rien ne pouvoit esbranler la resolution qu'elle avoit prise de ne s'engager jamais. Le Comte de Chabanes eut bien de la joe d'apprendre cette resolution: mais rien ne le pouvoit rassurer sur le Duc de Guise. Il temoigna la Princesse qu'il apprehendoit extrmement que les premieres impressions ne revinssent bientost: & il luy ft comprendre la mortelle douleur qu'il auroit pour leur interest commun, s'il la voioit un jour changer de sentimens. La Princesse de Monpensier continuant tojours son proced avec luy, ne respondoit presque pas ce qu'il luy disoit de sa passion; & ne consideroit tojours en luy que la qualit du meilleur Ami du monde, sans luy vouloir faire l'honneur de prendre garde celle d'Amant. Les Armes estant remises sur pied, tous les Princes y retournerent: & le Prince de Monpensier trouva bon que sa femme s'en vint Paris, pour n'estre plus si proche des lieux o se faisoit la Guerre. Les huguenots assiegerent la Ville de Poitiers. Le Duc de Guise s'y jetta pour la deffendre; & il y ft des actions qui suffiroient seules pour rendre glorieuse une autre vie que la sienne. En suite la Bataille de Moncontour se donna. Le Duc d'Anjou, apres avoir pris Saint Jean d'Angly, tomba malade, & quitta en mesme temps l'Arme; soit par la violence de son mal, soit par l'envie qu'il avoit de revenir goter le repos & les douceurs de Paris, o la presence de la Princesse de Monpensier n'estoit pas la moindre raison qui luy attirast. L'Arme demeura sous le commandement du Prince de Monpensier: & peu de temps apres la Paix estant faite, toute la Cour se trouva Paris. La beaut de la Princesse effaa toutes celles qu'on avoit admires jusques alors. Elle attira les yeux de tout le monde, par les charmes de son esprit & de sa personne. Le Duc d'Anjou ne changea pas Paris les sentimens qu'il avoit conceus pour elle Champigni. Il prit un soin extrme de le luy faire connoistre par toutes sortes de soins: prenant garde toutefois ne luy en pas rendre des temoignages trop clatans, de peur de donner de la jalousie au Prince son Mari. Le Duc de Guise acheva d'en devenir violamment amoureux: & voulant par plusieurs raisons tenir sa passion cache, il se resolut de la luy declarer d'abord, afin de s'espargner tous ces commencemens, qui font tojours naistre le bruit & l'clat. Estant un jour chez la Reine une heure o il y avoit tres-peu de monde, la Reine s'estant retire pour parler d'affaires avec le Cardinal de Lorraine, la Princesse de Monpensier y arriva. Il se resolut de prendre ce moment pour luy parler: & s'approchant d'elle; Je vais vous surprendre, Madame, luy-dit-il, & vous dplaire, en vous apprenant que j'ay tojours conserv cette passion qui vous a est connu autrefois; mais qui s'est si fort augmente en vous revoiant, que ni vostre severit, ni la haine de Monsieur le Prince de Monpensier, ni la concurrence du premier Prince du Royaume, ne sauroient luy oster un moment de sa violence. Il auroit est plus respectueux de vous la faire connoistre par mes actions, que par mes paroles: mais, Madame, mes actions l'auroient apprise d'autres aussi bien qu' vous; & je souhaitte que vous sachiez seule que je suis assez hardi pour vous adorer. La Princesse fut d'abord si surprise & si trouble de ce discours, qu'elle ne songea pas l'interrompre: mais en suite estant revenu elle, & commenant luy repondre, le Prince de Monpensier entra. Le trouble & l'agitation estoient peints sur le visage de la Princesse. La veu de son Mari acheva de l'embarrasser: de sorte qu'elle luy en laissa plus entendre, que le Duc de Guise ne luy en venoit de dire. La Reine sortit de son cabinet; & le Duc se retira pour guerir la jalousie de ce Prince. La Princesse de Monpensier trouva le soir dans l'esprit de son Mari tout le chagrin imaginable. Il s'emporta contre elle avec des violences pouvantables; & luy deffendit de parler jamais au Duc de Guise. Elle se retira bien triste dans son appartement, & bien occupe des avantures qui luy estoient arrives ce jour-l. Le jour suivant elle revit le Duc de Guise chez la Reine: mais il ne l'aborda pas; & se contenta de sortir un peu apres elle, pour luy faire voir qu'il n'y avoit que faire quand elle n'y estoit pas. Il ne se passoit point de jour qu'elle ne receust mille marques caches de la passion de ce Duc, sans qu'il essayast de luy en parler, que lors qu'il ne pouvoit estre veu de personne. Comme elle estoit bien persuade de cette passion, elle commena, nonobstant toutes les resolutions qu'elle avoit faites Champigni, sentir dans le fonds de son coeur quelque chose de ce qui y avoit est autrefois. Le Duc d'Anjou de son cost n'oublioit rien pour luy temoigner son amour en tous les lieux o il la pouvoit voir, & il la suivoit continuellement chez la Reine sa Mere. La Princesse sa soeur, de qui il estoit aim, en estoit traite avec une rigueur capable de guerir toute autre passion que la sienne. On dcouvrit en ce temps l que cette Princesse, qui fut depuis la Reine de Navarre, eut quelque attachement pour le Duc de Guise: & ce qui le ft dcouvrir davantage, fut le refroidissement qui parut du Duc d'Anjou pour le Duc de Guise. La Princesse de Monpensier apprt cette nouvelle, qui ne luy fut pas indifferente; & qui luy ft sentir qu'elle prenoit plus d'interest au Duc de Guise qu'elle ne pensoit. Monsieur de Monpensier son Beau-pere, pousant alors Madamoiselle de Guise, soeur de ce Duc, elle estoit contrainte de le voir souvent, dans les lieux o les ceremonies des Nopces les appelloient l'un & l'autre. La Princesse de Monpensier ne pouvant plus souffrir qu'un homme que toute la France croioit amoureux de Madame, osast luy dire qu'il l'estoit d'elle: & se sentant offense, & quasi afflige de s'estre trompe elle-mesme; un jour que le Duc de Guise la rencontra chez sa soeur un peu loigne des autres, & qu'il luy voulut parler de sa passion, elle l'interrompit brusquement, & luy dt d'un ton de voix qui marquoit sa colere: Je ne comprens pas qu'il faille sur le fondement d'une foiblesse, dont on a est capable treize ans, avoir l'audace de faire l'amoureux d'une personne comme moi; & sur tout quand on l'est d'une autre la veu de toute la Cour. Le Duc de Guise qui avoit beaucoup d'esprit, & qui estoit fort amoureux, n'eut besoin de consulter personne, pour entendre tout ce que signifioient les paroles de la Princesse. Il luy respondit avec beaucoup de respect: J'avoe, Madame, que j'ay eu tort de ne pas mpriser l'honneur d'estre Beau-frere de mon Roy, plutost que de vous laisser souponner un moment, que je pouvois desirer un autre coeur que le vostre: mais si vous voulez me faire la grace de m'couter, je suis asseur de me justifier auprs de vous. La Princesse de Monpensier ne repondit point; mais elle ne s'loigna pas: & le Duc de Guise voiant qu'elle luy donnoit l'audiance qu'il souhaittoit, luy apprt que sans s'estre attir les bonnes graces de Madame par aucun soin, elle l'en avoit honor: que n'ayant nulle passion pour elle, il avoit tres-mal repondu l'honneur qu'elle luy faisoit, jusques ce qu'elle luy eust donn quelque esperance de l'pouser. Qu' la verit la grandeur o ce mariage pouvoit l'lever, l'avoit oblig de luy rendre plus de devoirs: & que c'estoit ce qui avoit donn lieu au soupon qu'en avoit eu le Roy & le Duc d'Anjou: que l'opposition de l'un ni de l'autre ne le dissuadoient pas de son dessein; mais que si ce dessein luy deplaisoit, il l'abandonnoit ds l'heure mesme, pour n'y penser de sa vie. Le sacrifice que le Duc de Guise faisoit la Princesse, luy ft oublier toute la rigueur & toute la colere avec laquelle elle avoit commenc de luy parler. Elle changea de discours, & se mit l'entretenir de la foiblesse qu'avoit eu Madame de l'aimer la premiere, & de l'avantage considerable qu'il recevroit en l'pousant. Enfin, sans rien dire d'obligeant au Duc de Guise, elle luy ft revoir mille choses agreables, qu'il avoit trouves autrefois en Mademoiselle de Meziere. Quoy qu'ils ne se fussent point parl depuis long-temps, ils se trouverent accoustumez l'un l'autre: & leurs coeurs se remirent aisement dans un chemin qui ne leur estoit pas inconnu. Ils finirent cette agreable conversation, qui laissa une sensible joe dans l'esprit du Duc de Guise. La Princesse n'en eut pas une petite de connoistre qu'il l'aimoit veritablement. Mais quand elle fut dans son cabinet, quelles reflexions ne ft-elle point sur la honte de s'estre laisse flchir si aisement aux excuses du Duc de Guise? sur l'embarras o elle s'alloit plonger en s'engageant dans une chose qu'elle avoit regarde avec tant d'horreur, & sur les effroiables malheurs, o la jalousie de son Mari la pouvoit jetter? Ces penses luy firent faire de nouvelles resolutions, mais qui se dissiperent ds le lendemain par la veu du Duc de Guise. Il ne manquoit point de luy rendre un compte exact de ce qui se passoit entre Madame & luy. La nouvelle alliance de leurs Maisons luy donnoit occasion de luy parler souvent. Mais il n'avoit pas peu de peine la guerir de la jalousie que luy donnoit la beaut de Madame, contre laquelle il n'y avoit point de serment qui la pust rassurer. Cette jalousie servoit la Princesse de Monpensier deffendre le reste de son coeur contre les soins du Duc de Guise, qui en avoit dja gaign la plus grande partie. Le mariage du Roy avec la fille de l'Empereur Maximilien remplit la Cour de festes & de rjoissances. Le Roy ft un Ballet, o dansoit Madame, & toutes les Princesses. La Princesse de Monpensier pouvoit seule luy disputer le prix de la beaut. Le Duc d'Anjou dansoit une Entre de Maures; & le Duc de Guise, avec quatre autres, estoit de son Entre. Leurs habits estoient tous pareils, comme le sont d'ordinaire les habits de ceux qui dansent une mesme Entre. La premiere fois que le Ballet se dansa, le Duc de Guise devant que de danser, n'ayant pas encore son masque, dt quelques mots en passant la Princesse de Monpensier. Elle s'aperceut bien que le Prince son Mari y avoit pris garde: ce qui la mit en inquietude. Quelque temps apres voiant le Duc d'Anjou avec son masque & son habit de Maure, qui venoit pour luy parler, trouble de son inquietude, elle crut que c'estoit encore le Duc de Guise: & s'approchant de luy, N'ayez des yeux ce soir que pour Madame, luy dit-elle: Je n'en serez point jalouse: Je vous l'ordonne: On m'observe Ne m'approchez plus. Elle se retira sitost qu'elle eut achev ces paroles. Le Duc d'Anjou en demeura accabl comme d'un coup de tonnerre. Il vit dans ce moment qu'il avoit un Rival aim. Il comprt par le nom de Madame, que ce Rival estoit le Duc de Guise: & il ne put douter que la Princesse sa Soeur ne fust le sacrifice qui avoit rendu la Princesse de Monpensier favorable aux voeux de son Rival. La jalousie, le depit, & la rage se joignant la haine qu'il avoit dja pour luy, firent dans son ame tout ce qu'on peut imaginer de plus violent; & il eut donn sur l'heure quelque marque sanglante de son desespoir, si la dissimulation qui luy estoit naturelle, ne ft venue son secours, & ne l'eust oblig par des raisons puissantes, en l'estat qu'estoient les choses, ne rien entreprendre contre le Duc de Guise. Il ne put toutefois se refuser le plaisir de luy apprendre, qu'il savoit le secret de son amour: & l'abordant en sortant de la salle, o l'on avoit dans: C'est trop, luy dt-il, d'oser lever les yeux jusques ma Soeur, & de m'oster ma Maistresse. La consideration du Roy m'empesche d'clater: mais souvenez-vous que la perte de vostre vie sera peut-estre la moindre chose dont je puniray quelque jour vostre temerit. La fiert du Duc de Guise n'estoit pas accoustume de telles menaces. Il ne put neanmoins y rpondre, parceque le Roy, qui sortoit en ce moment, les appella tous deux: mais elles graverent dans son coeur un desir de vangeance, qu'il travailla toute sa vie satisfaire. Ds le mesme soir le Duc d'Anjou luy rendit toutes sortes de mauvais offices auprs du Roy. Il luy persuada que jamais Madame ne consentiroit d'estre marie avec le Roy de Navarre, avec qui on proposoit de la marier, tant que l'on souffriroit que le Duc de Guise l'approchast: & qu'il estoit honteux de souffrir qu'un de ses Sujets, pour satisfaire sa vanit, apportast de l'obstacle une chose qui devoit donner la Paix la France. Le Roy avoit dja assez d'aigreur contre le Duc de Guise. Ce discours l'augmenta si fort, que le voiant le lendemain comme il se presentoit pour entrer au Bal chez la Reine, par d'un nombre infini de pierreries, mais plus par encore de sa bonne mine, il se mt l'entre de la porte, & luy demanda brusquement o il alloit. Le Duc, sans s'estonner, luy dt, qu'il venoit pour luy rendre ses tres-humbles services: quoy le Roy repliqua qu'il n'avoit pas besoin de ceux qu'il luy rendoit; & se tourna, sans le regarder. Le Duc de Guise ne laissa pas d'entrer dans la Salle, outr dans le coeur, & contre le Roy, & contre le Duc d'Anjou. Mais sa douleur augmenta sa fiert naturelle; & par une maniere de depit il s'approcha beaucoup plus de Madame qu'il n'avoit accoustum: joint que ce que luy avoit dit le Duc d'Anjou de la Princesse de Monpensier, l'empeschoit de jetter les yeux sur elle. Le Duc d'Anjou les observoit soigneusement l'un & l'autre. Les yeux de cette Princesse laissoient voir malgr elle quelque chagrin, lors que le Duc de Guise parloit Madame. Le Duc d'Anjou, qui avoit compris par ce qu'elle luy avoit dit en le prenant pour M^r. de Guise, qu'elle avoit de la jalousie, espera de les broiller; & se mettant auprs d'elle, C'est pour vostre interest, Madame, plutost que pour le mien, luy dt-il, que je m'en vais vous apprendre que le Duc de Guise ne merite pas que vous l'ayez choisi mon prejudice. Ne m'interrompez point, je vous prie, pour me dire le contraire d'une verit que je ne say que trop. Il vous trompe, Madame, & vous sacrifie ma Soeur, comme il vous l'a sacrifie. C'est un homme qui n'est capable que d'ambition: mais puis qu'il a eu le bonheur de vous plaire, c'est assez. Je ne m'opposeray point une fortune que je meritois sans doute mieux que luy. Je m'en rendrois indigne, si je m'opinitrois davantage la conqueste d'un coeur qu'un autre possede. C'est trop de n'avoir p attirer que vostre indifference. Je ne veux pas y faire succeder la haine, en vous importunant plus long temps de la plus fidelle passion qui fut jamais. Le Duc d'Anjou, qui estoit effectivement touch d'amour & de douleur, put peine achever ces paroles: & quoy qu'il eust commenc son discours dans un esprit de depit & de vangeance, il s'attendrit, en considerant la beaut de la Princesse, & la perte qu'il faisoit en perdant l'esperance d'en estre aim. De sorte que sans attendre sa reponse, il sortit du Bal, feignant de se trouver mal, & s'en alla chez luy resver son malheur. La Princesse de Monpensier demeura afflige & trouble, comme on se le peut imaginer. Voir sa reputation & le secret de sa vie entre les mains d'un Prince qu'elle avoit maltrait, & apprendre par luy, sans pouvoir en douter, qu'elle estoit trompe par son Amant, estoient des choses peu capables de luy laisser la libert d'esprit que demandoit un lieu destin la joe. Il falut pourtant demeurer en ce lieu, & aller souper en suite chez la Duchesse de Monpensier sa Belle-mere, qui l'emmena avec elle. Le Duc de Guise, qui mouroit d'impatience de luy conter ce que luy avoit dit le Duc d'Anjou le jour precedent, la suivit chez sa Soeur. Mais quel fut son estonnement, lors que voulant entretenir cette belle Princesse, il trouva qu'elle ne luy parloit que pour luy faire des reproches pouvantables: & le depit luy faisoit faire ces reproches si confusment, qu'il n'y pouvoit rien comprendre, sinon qu'elle l'accusoit d'infidelit & de trahison. Accabl de desespoir de trouver une si grande augmentation de douleur, o il avoit esper de se consoler de tous ses ennuis; & aimant cette Princesse avec une passion qui ne pouvoit plus le laisser vivre dans l'incertitude d'en estre aim, il se determina tout d'un coup. Vous serez satisfaite, Madame, luy dt-il. Je m'en vais faire pour vous ce que toute la puissance Royalle n'auroit p obtenir de moy. Il m'en coustera ma fortune: mais c'est peu de chose pour vous satisfaire. Sans demeurer davantage chez la Duchesse sa Soeur, il s'en alla trouver l'heure mesme les Cardinaux, ses Oncles; & sur le pretexte du mauvais traitement qu'il avoit receu du Roy, il leur ft voir une si grande necessit pour sa fortune faire paroistre qu'il n'avoit aucune pense d'espouser Madame, qu'il les obligea conclure son mariage avec la Princesse de Portien, duquel on avoit dja parl. La nouvelle de ce mariage fut aussi tost seu par tout Paris. Tout le monde fut surpris, & la Princesse de Monpensier en fut touche de joe & de douleur. Elle fut bien aise de voir par l le pouvoir qu'elle avoit sur le Duc de Guise: & elle fut fache en mesme temps de luy avoir fait abandonner une chose aussi avantageuse que le mariage de Madame. Le Duc de Guise, qui vouloit au moins que l'Amour le recompensast de ce qu'il perdoit du cost de la Fortune, pressa la Princesse de luy donner une audiance particuliere, pour s'claircir des reproches injustes qu'elle luy avoit faits. Il obtint qu'elle se trouveroit chez la Duchesse de Monpensier sa Soeur une heure que cette Duchesse n'y seroit pas, & qu'il pourroit l'entretenir en particulier. Le Duc de Guise eut la joe de se pouvoir jetter ses pieds, de luy parler en libert de sa passion, & de luy dire ce qu'il avoit souffert de ses soupons. La Princesse ne pouvoit s'oster de l'esprit ce que luy avoit dit le Duc d'Anjou, quoy que le proced du Duc de Guise la dust absolument rassurer. Elle luy apprt le juste sujet qu'elle avoit de croire qu'il l'avoit trahie; puis que le Duc d'Anjou savoit ce qu'il ne pouvoit avoir appris que de luy. Le Duc de Guise ne savoit par o se deffendre, & estoit aussi embarrass que la Princesse de Monpensier deviner ce qui avoit p dcouvrir leur intelligence. Enfin dans la suite de leur conversation, comme elle luy remontroit, qu'il avoit eu tort de precipiter son mariage avec la Princesse de Portien, & d'abandonner celuy de Madame, qui luy estoit si avantageux, elle luy dt qu'il pouvoit bien juger qu'elle n'en eust eu aucune jalousie, puis que le jour du Ballet elle-mesme l'avoit conjur de n'avoir des yeux que pour Madame. Le Duc de Guise luy dt qu'elle avoit eu l'intention de luy faire ce commandement; mais qu'assurement elle ne luy avoit pas fait. La Princesse luy soustint le contraire. Enfin force de disputer & d'aprofondir, ils trouverent qu'il falloit qu'elle se fust trompe dans la ressemblence des habits, & qu'elle mesme eust appris au Duc d'Anjou ce qu'elle accusoit le Duc de Guise de luy avoir appris. Le Duc de Guise qui estoit presque justifi dans son esprit par son mariage, le fut entierement par cette conversation. Cette belle Princesse ne put refuser son coeur un homme qui l'avoit possed autrefois, & qui venoit de tout abandonner pour elle. Elle consentit donc recevoir ses voeux, & luy permit de croire qu'elle n'estoit pas insensible sa passion. L'arrive de la Duchesse de Monpensier sa Belle-Mere finit cette conversation, & empcha le Duc de Guise de luy faire voir les transports de sa joe. Quelque temps apres la Cour s'en allant Blois, o la Princesse de Monpensier la suivit, le mariage de Madame avec le Roy de Navarre y fut conclu. Le Duc de Guise ne connoissant plus de grandeur ni de bonne fortune que celle d'estre aim de la Princesse, vit avec joe la conclusion de ce mariage, qui l'auroit combl de douleur dans un autre temps. Il ne pouvoit si bien cacher son amour, que le Prince de Monpensier n'en entrevist quelque chose, lequel n'estant plus maistre de sa jalousie, ordonna la Princesse sa femme de s'en aller Champigni. Ce commandement luy fut bien rude: il falut pourtant obeir. Elle trouva moyen de dire adieu en particulier au Duc de Guise: mais elle se trouva bien embarrasse luy donner des moyens seurs pour luy escrire. Enfin apres avoir bien cherch, elle jetta les yeux sur le Comte de Chabanes, qu'elle contoit tojours pour son Ami, sans considerer qu'il estoit son Amant. Le Duc de Guise, qui savoit quel point ce Comte estoit Ami du Prince de Monpensier, fut espouvant qu'elle le choisist pour son Confident, mais elle luy rpondit si bien de sa fidelit, qu'elle le rasseura. Il se separa d'elle avec toute la douleur que peut causer l'absence d'une personne que l'on aime passionnement. Le Comte de Chabanes qui avoit tojours est malade Paris pendant le sejour de la Princesse de Monpensier Blois, sachant qu'elle s'en alloit Champigni, la fut trouver sur le chemin pour s'en aller avec elle. Elle luy ft mille caresses & mille amitiez; & luy temoigna une impatiance extraordinaire de s'entretenir en particulier, dont il fut d'abord charm. Mais quelle fut son estonnement & sa douleur, quand il trouva que cette impatiance n'alloit qu' luy conter qu'elle estoit passionnement aime du Duc de Guise, & qu'elle l'aimoit de la mesme sorte? Son estonnement & sa douleur ne luy permirent pas de rpondre. La Princesse, qui estoit pleine de sa passion, & qui trouvoit un soulagement extrme luy en parler, ne prt pas garde son silence; & se mit luy conter jusques aux plus petites circonstances de son avanture. Elle luy dt comme le Duc de Guise & elle estoient convenus de recevoir par son moyen les lettres qu'ils devoient s'crire. Ce fut le dernier coup pour le Comte de Chabanes, de voir que sa maistresse vouloit qu'il servit son Rival, & qu'elle luy en faisoit la proposition comme d'une chose qui luy devoit estre agreable. Il estoit si absolument maistre de luy mesme, qu'il luy cacha tous ses sentimens. Il luy temoigna seulement la surprise o il estoit de voir en elle un si grand changement. Il espera d'abord que ce changement qui luy ostoit toutes ses esperances, luy osteroit aussi toute sa passion: mais il trouva cette Princesse si charmante, sa beaut naturelle estant encore de beaucoup augmente par une certaine grace que luy avoit donne l'air de la Cour, qu'il sentit qu'il l'aimoit plus que jamais. Toutes les confidences qu'elle luy faisoit sur la tendresse & sur la delicatesse de ses sentimens pour le Duc de Guise, luy faisoient voir le prix du coeur de cette Princesse, & luy donnoient un desir de le posseder. Comme sa passion estoit la plus extraordinaire du monde, elle produisit l'effet du monde le plus extraordinaire: car elle le ft resoudre de porter sa Maistresse les Lettres de son Rival. L'absence du Duc de Guise donnoit un chagrin mortel la Princesse de Monpensier. Et n'esperant de soulagement que par ses Lettres, elle tourmentoit incessamment le Comte de Chabanes pour savoir s'il n'en recevoit point, & se prenoit quasi luy de n'en avoir pas assez-tost. Enfin, il en receut par un Gentilhomme du Duc de Guise: & il les luy apporta l'heure mesme, pour ne luy retarder pas sa joe d'un moment. Celle qu'elle eut de les recevoir fut extrme. Elle ne prit pas le soin de la luy cacher, & luy ft avaller longs traits tout le poison imaginable, en luy lisant ces lettres, & la response tendre & galante qu'elle y faisoit. Il porta cette response au Gentilhomme avec la mesme fidelit avec laquelle il avoit rendu la lettre la Princesse: mais avec plus de douleur. Il se consola pourtant un peu dans la pense que cette Princesse feroit quelque reflexion sur ce qu'il faisoit pour elle, & qu'elle luy en temoigneroit de la reconnaissance. La trouvant de jour en jour plus rude pour luy, par le chagrin qu'elle avoit d'ailleurs, il prt la libert de la supplier de penser un peu ce qu'elle luy faisoit souffrir. La Princesse qui n'avoit dans la teste que le Duc de Guise, & qui ne trouvoit que luy seul digne de l'adorer, trouva si mauvais qu'un autre que luy osast penser elle, qu'elle maltraita bien plus le Comte de Chabanes en cette occasion, qu'elle n'avoit fait la premiere fois qu'il luy avoit parl de son amour. Quoy que sa passion, aussi bien que sa patience, fust extrme, & toutes espreuves, il quitta la Princesse, & s'en alla chez un de ses Amis dans le voisinage de Champigni, d'o il luy escrivit avec toute la rage que pouvoit causer un si estrange proced: mais neantmoins avec tout le respect qui estoit deu sa qualit: & par sa lettre il luy disoit un eternel adieu. La Princesse commena se repentir d'avoir si peu mnag un homme sur qui elle avoit tant de pouvoir; & ne pouvant se resoudre le perdre, non seulement cause de l'amiti qu'elle avoit pour luy, mais aussi par l'interest de son amour, pour lequel il luy estoit tout fait necessaire, elle luy manda qu'elle vouloit absolument luy parler encore une fois, & apres cela qu'elle le laissoit libre de faire ce qu'il luy plairoit. L'on est bien foible quand on est amoureux. Le Comte revint, & en moins d'une heure la beaut de la Princesse de Monpensier, son esprit, & quelques paroles obligeantes le rendirent plus soumis qu'il n'avoit jamais est: & il luy donna mesme des lettres du Duc de Guise, qu'il venoit de recevoir. Pendant ce temps, l'envie qu'on eut la Cour d'y faire venir les Chefs du Parti Huguenot, pour ct horrible dessein qu'on executa le jour de la S. Barthelemy, ft que le Roy, pour les mieux tromper, esloigna de luy tous les Princes de la Maison de Bourbon, & tous ceux de la Maison de Guise. Le Prince de Monpensier s'en retourna Champigni, pour achever d'accabler la Princesse sa Femme par sa presence. Le Duc de Guise s'en alla la campagne, chez le Cardinal de Lorraine son Oncle. L'amour & l'oisivet mirent dans son esprit un si violent desir de voir la Princesse de Monpensier, que sans considerer ce qu'il hazardoit pour elle, & pour luy, il feignit un voiage, & laissant tout son train dans une petite Ville, il prit avec luy ce seul Gentilhomme qui avoit dja fait plusieurs voyages Champigni, & il s'y en alla en poste. Comme il n'avoit point d'autre adresse que celle du Comte de Chabanes, il luy ft escrire un billet par ce mesme Gentilhomme, par lequel ce Gentilhomme le prioit de le venir trouver en un lieu qu'il luy marquoit. Le Comte de Chabanes croyant que c'estoit seulement pour recevoir des lettres du Duc de Guise, l'alla trouver: mais il fut extrmement surpris quand il vit le Duc de Guise; & il n'en fut pas moins afflig. Ce Duc, occup de son dessein, ne prit non plus garde l'embarras du Comte, que la Princesse de Monpensier avoit fait son silence, lors qu'elle luy avoit cont son amour. Il se mit luy exagerer sa passion, & luy faire comprendre qu'il mourroit infailliblement, s'il ne luy faisoit obtenir de la Princesse la permission de la voir. Le Comte de Chabanes luy repondit froidement qu'il diroit cette Princesse tout ce qu'il souhaittoit qu'il luy dist, & qu'il viendroit luy en rendre rponse. Il s'en retourna Champigni, combatu de ses propres sentimens, mais avec une violence qui luy ostoit quelquefois toute sorte de connoissance. Souvent il prenoit resolution de renvoier le Duc de Guise sans le dire la Princesse de Monpensier: mais la fidelit exacte qu'il luy avoit promise, changeoit aussitost sa resolution. Il arriva auprs d'elle sans savoir ce qu'il devoit faire; & apprenant que le Prince de Monpensier estoit la chasse, il alla droit l'appartement de la Princesse, qui le voiant troubl, fit retirer aussitost ses Femmes pour savoir le sujet de ce trouble. Il luy dt, en se moderant le plus qu'il luy fut possible, que le Duc de Guise estoit une lieu de Champigni, & qu'il souhaittoit passionment de la voir. La Princesse fit un grand cri cette nouvelle, & son embarras ne fut guere moindre que celuy du Comte. Son amour luy presenta d'abord la joe qu'elle auroit de voir un homme qu'elle aimoit si tendrement. Mais quand elle pensa combien cette action estoit contraire sa vertu, & qu'elle ne pouvoit voir son amant qu'en le faisant entrer la nuit chez elle l'insu de son Mari, elle se trouva dans une extrmit pouvantable. Le Comte de Chabanes attendoit sa rponse comme une chose qui alloit decider de sa vie ou de sa mort. Jugeant de l'incertitude de la Princesse par son silence, il prt la parole, pour luy representer tous les perils o elle s'exposeroit par cette entreveu. Et voulant luy faire voir qu'il ne luy tenoit pas ce discours pour ses interests, il luy dt: Si apres tout ce que je viens de vous representer, Madame, vostre passion est la plus forte, & que vous desiriez voir le Duc de Guise, que ma consideration ne vous en empesche point, si celle de vostre interest ne le fait pas. Je ne veux point priver d'une si grande satisfaction une personne que j'adore, ni estre cause qu'elle cherche des personnes moins fidelles que moy pour se la procurer. Oy, Madame, si vous le voulez, j'iray querir le Duc de Guise ds ce soir, car il est trop perilleux de le laisser plus long temps o il est, & je l'ammeneray dans vostre appartement. Mais par o & comment? interrompit la Princesse. Ha! Madame s'cria le Comte, c'en est fait, puis que vous ne deliberez plus que sur les moyens. Il viendra, Madame, ce bien-heureux Amant. Je l'ammeneray par le Parc: donnez ordre seulement celle de vos Femmes qui vous vous fiez le plus, qu'elle baisse, prcisement minuit, le petit Pont-Levis qui donne de vostre Anti-chambre dans le Parterre; & ne vous inquietez pas du reste. En achevant ces paroles, il se leva; & sans attendre d'autre consentement de la Princesse de Monpensier, il remonta cheval, & vint trouver le Duc de Guise qui l'attendoit avec une impatiance extrme. La Princesse de Monpensier demeura si trouble, qu'elle ft quelque temps sans revenir elle. Son premier mouvement fut de faire rapeller le Comte de Chabanes, pour luy deffendre d'ammener le Duc de Guise: mais elle n'en eut pas la force. Elle pensa que sans le rappeller, elle n'avoit qu' ne point faire abaisser le Pont. Elle crt qu'elle continueroit dans cette resolution. Quand l'heure de l'assignation approcha, elle ne pt resister davantage l'envie de voir un Amant qu'elle croioit si digne d'elle; & elle instruisit une de ses femmes de tout ce qu'il falloit faire pour introduire le Duc de Guise dans son appartement. Cependant & ce Duc & le Comte de Chabanes approchoient de Champigni, mais dans un estat bien different. Le Duc abandonnoit son ame la joe, & tout ce que l'esperance inspire de plus agreable: & le Comte s'abandonnoit un desespoir, & une rage, qui le pousserent mille fois donner de son pe au travers du corps de son Rival. Enfin ils arriverent au Parc de Champigni, o ils laisserent leurs chevaux l'Escuier du Duc de Guise; & passant par des breches qui estoient aux murailles, ils vinrent dans le Parterre. Le Comte de Chabanes, au milieu de son desespoir, avoit tojours quelque esperance que la raison reviendroit la Princesse de Monpensier, & qu'elle prendroit enfin la resolution de ne point voir le Duc de Guise. Quand il vit ce petit Pont abaiss, ce fut alors qu'il ne pt douter du contraire: & ce fut aussi alors qu'il fut tout prest se porter aux dernieres extrmitez. Mais venant penser que s'il faisoit du bruit, il seroit oi apparamment du Prince de Monpensier, dont l'appartement donnoit sur le mesme Parterre; & que tout ce desordre tomberoit en suite sur la personne qu'il aimoit le plus, sa rage se calma l'heure mme; & il acheva de conduire le Duc de Guise aux pieds de sa Princesse. Il ne pt se resoudre estre temoin de leur conversation, quoy que la Princesse luy temoignast le souhaitter, & qu'il l'eust bien souhaitt luy-mesme. Il se retira dans un petit passage qui estoit du cost de l'appartement du Prince de Monpensier, ayant dans l'esprit les plus tristes penses qui ayent jamais occup l'esprit d'un Amant. Cependant quelque peu de bruit qu'ils eussent fait en passant sur le Pont, le Prince de Monpensier, qui par malheur estoit veill dans ce moment, l'entendit, & fit lever un de ses Valets de Chambre, pour voir ce que c'estoit. Le Vallet de Chambre mit la teste la fenestre, & au travers de l'obscurit de la nuit, il aperceut que le Pont estoit abaiss. Il en avertit son Maistre, qui luy commanda en mesme temps d'aller dans le Parc voir ce que se pouvoit estre. Un moment apres il se leva luy-mesme, estant inquiet de ce qu'il luy sembloit avoir oi marcher quelqu'un, & il s'en vint droit l'appartement de la Princesse sa Femme, qui respondoit sur le Pont. Dans le moment qu'il approchoit de ce petit passage, o estoit le Comte de Chabanes, la Princesse de Monpensier, qui avoit quelque honte de se trouver seule avec le Duc de Guise, pria plusieurs fois le Comte d'entrer dans sa chambre. Il s'en excusa tojours; & comme elle l'en pressoit davantage, possed de rage & de fureur, il luy repondit si haut qu'il ft oi du Prince de Monpensier; mais si confusment que ce Prince entendit seulement la voix d'un homme, sans distinguer celle du Comte. Une pareille avanture eust donn de l'emportement un esprit & plus tranquille, & moins jaloux. Aussi mit-elle d'abord l'excez de la rage & de la fureur dans celuy du Prince. Il heurta aussitost la porte avec impetuosit; & criant pour se faire ouvrir, il donna la plus cruelle surprise du monde la Princesse, au Duc de Guise & au Comte de Chabanes. Le dernier entendant la voix du Prince comprit d'abord qu'il estoit impossible de l'empescher de croire qu'il n'y eust quelqu'un dans la chambre de la Princesse sa Femme: & la grandeur de sa passion luy montrant en ce moment, que s'il y trouvoit le Duc de Guise, Madame de Monpensier auroit la douleur de le voir tuer ses yeux, & que la vie mesme de cette Princesse ne seroit pas en seuret, il se resolut par une generosit sans exemple, de s'exposer pour sauver une Maistresse ingrate, & un Rival aim. Pendant que le Prince de Monpensier donnoit mille coups la porte, il vint au Duc de Guise, qui ne savoit quelle resolution prendre, & il le mit entre les mains de cette femme de Madame de Monpensier qui l'avoit fait entrer par le Pont, pour le faire sortir par le mesme lieu, pendant qu'il s'exposeroit la fureur du Prince. A peine le Duc estoit hors l'Antichambre, que le Prince ayant enfonc la porte du passage, entra dans la chambre comme un homme possed de fureur, & qui cherchoit sur qui la faire clater. Mais quand il ne vit que le Comte de Chabanes, & qu'il le vit immobile, appuy sur la table, avec un visage o la tristesse estoit peinte, il demeura immobile luy-mesme: & la surprise de trouver & seul & la nuit dans la chambre de sa Femme l'Homme du monde qu'il aimoit le mieux, le mit hors d'estat de pouvoir parler. La Princesse estoit demi vanoie sur des carreaux, & jamais peut-estre la Fortune n'a mis trois personnes en des estats si pitoiables. Enfin le Prince de Monpensier qui ne croioit pas voir ce qu'il voioit, & qui vouloit dmesler ce cahos o il venoit de tomber, adressant la parole au Comte, d'un ton qui faisoit voir qu'il avoit encore de l'amiti pour luy, Que vois-je, luy dt-il? Est-ce une illusion ou une verit? Est-il possible qu'un Homme que j'ay aim si cherement choisisse ma Femme entre toutes les autres Femmes pour la seduire? Et vous, Madame, dt-il la Princesse, en se tournant de son cost, n'estoit-ce point assez de m'oster vostre coeur, & mon honneur, sans m'oster le seul Homme qui me pouvoit consoler de ces malheurs. Rpondez-moy l'un ou l'autre, leur dit-il, & claircissez-moy d'une avanture que je ne puis croire telle qu'elle me paroist. La Princesse n'estoit pas capable de rpondre, & le Comte de Chabanes ouvrit plusieurs fois la bouche sans pouvoir parler. Je suis criminel vostre gard, luy dit-il enfin, & indigne de l'amiti que vous avez eu pour moi: mais ce n'est pas de la maniere que vous pouvez vous l'imaginer. Je suis plus malheureux que vous, & plus desesper. Je ne saurois vous en dire davantage. Ma mort vous vangera, & si vous voulez me la donner tout l'heure, vous me donnerez la seule chose qui peut m'estre agreable. Ces paroles, prononces avec une douleur mortelle, & avec un air qui marquoit son innocence, au lieu d'claircir le Prince de Monpensier, luy persuadoient de plus en plus qu'il y avoit quelque mistere dans cette avanture qu'il ne pouvoit deviner: & son desespoir s'augmentant par cette incertitude, Ostez-moy la vie vous-mesme, luy dit-il, ou donnez-moy l'claircissement de vos paroles: Je n'y comprends rien. Vous devez cet claircissement mon amiti. Vous le devez ma moderation; car tout autre que moy auroit dja vang sur vostre vie un affront si sensible. Les apparances sont bien fausses, interrompit le Comte. Ah c'est trop, replica le Prince: il faut que je me vange, & puis je m'clairciray loisir. En disant ces paroles, il s'approcha du Comte de Chabanes avec l'action d'un homme emport de rage. La Princesse craignant quelque malheur (ce qui ne pouvoit pourtant pas arriver, son Mari n'ayant point d'espe) se leva pour se mettre entre-deux. La foiblesse o elle estoit, la ft succomber cet effort; & comme elle approchoit de son Mari, elle tomba vanoie ses pieds. Le Prince fut encore plus touch de cet vanoissement, qu'il n'avoit est de la tranquillit o il avoit trouv le Comte, lors qu'il s'estoit approch de luy; & ne pouvant plus soustenir la veu de deux personnes qui luy donnoient des mouvemens si tristes, il tourna la teste de l'autre cost, & se laissa tomber sur le lit de sa Femme, accabl d'une douleur incroiable. Le Comte de Chabanes penetr de repentir d'avoir abus d'une amiti dont il recevoit tant de marques, & ne trouvant pas qu'il pust jamais reparer ce qu'il venoit de faire, sortit brusquement de la chambre; & passant par l'appartement du Prince, dont il trouva les portes ouvertes, il descendit dans la Cour. Il se ft donner des chevaux, & s'en alla dans la campagne, guid par son seul desespoir. Cependant le Prince de Monpensier qui voioit que la Princesse ne revenoit point de son vanoissement, la laissa entre les mains de ses Femmes, & se retira dans sa chambre avec une douleur mortelle. Le Duc de Guise qui estoit sorti heureusement du Parc, sans savoir quasi ce qu'il faisoit, tant il estoit troubl, s'loigna de Champigni de quelques lieus: mais il ne put s'loigner davantage, sans savoir des nouvelles de la Princesse. Il s'arresta dans une forest, & envoya son Escuier pour apprendre du Comte de Chabanes ce qui estoit arriv de cette terrible avanture. L'Escuier ne trouva point le Comte de Chabanes, mais il apprit d'autres personnes que la Princesse de Monpensier estoit extraordinairement malade. L'inquietude du Duc de Guise fut augmente par ce que luy dt son Escuier: & sans la pouvoir soulager, il fut contraint de s'en retourner trouver ses Oncles, pour ne pas donner de soupon par un plus long voiage. L'Escuier du Duc de Guise luy avoit raport la verit, en luy disant que Madame de Monpensier estoit extrmement malade; car il estoit vray que sitost que ses Femmes l'eurent mise dans son lit, la fievre luy prit si violemment, & avec des rveries si horribles, que ds le second jour l'on craignit pour sa vie. Le Prince feignit d'estre malade, afin qu'on ne s'estonnast de ce qu'il n'entroit pas dans la chambre de sa Femme. L'ordre qu'il receut de s'en retourner la Cour, o l'on rappeloit tous les Princes Catholiques pour exterminer les Huguenots, le tira de l'embarras o il estoit. Il s'en alla Paris, ne sachant ce qu'il avoit esperer ou craindre du mal de la Princesse sa Femme. Il n'y fut pas sitost arriv, qu'on commena d'attaquer les Huguenots en la personne d'un de leurs Chefs, l'Amiral de Chastillon: & deux jours apres l'on ft cet horrible massacre, si renomm par toute l'Europe. Le pauvre Comte de Chabanes, qui s'estoit venu cacher dans l'extrmit de l'un des Faux-bourgs de Paris, pour s'abandonner entierement sa douleur, fut envelopp dans la ruine des Huguenots. Les personnes chez qui il s'estoit retir l'ayant reconnu, & s'estant souvenus qu'on l'avoit souponn d'estre de ce Parti, le massacrerent cette mesme nuit qui fut si funeste tant de gens. Le matin le Prince de Monpensier allant donner quelques ordres hors la Ville, passa dans la ru o estoit le corps de Chabanes. Il fut d'abord saisi d'tonnement ce pitoiable spectacle; en suite son amiti se rveillant, elle luy donna de la douleur: mais le souvenir de l'offense qu'il croioit avoir receu du Comte, luy donna enfin de la joe: & il fut bien aise de se voir vang par les mains de la Fortune. Le Duc de Guise occup du desir de vanger la mort de son Pere, & peu apres rempli de la joe de l'avoir vange, laissa peu peu loigner de son ame le soin d'apprendre des nouvelles de la Princesse de Monpensier; & trouvant la Marquise de Noirmoustier, personne de beaucoup d'esprit & de beaut, & qui donnoit plus d'esperance que cette Princesse, il s'y attacha entirement, & l'aima avec une passion demesure, & qui luy dura jusques la mort. Cependant apres que le mal de Madame de Monpensier fut venu au dernier point, il commena diminuer. La raison luy revint, & se trouvant un peu soulage par l'absence du Prince son Mari, elle donna quelque esperance de sa vie. Sa sant revenoit pourtant avec grande peine, par le mauvais estat de son esprit: & son esprit fut travaill de nouveau, quand elle se souvint qu'elle n'avoit eu aucune nouvelle du Duc de Guise pendant toute sa maladie. Elle s'enquit de ses Femmes, si elles n'avoient vu personne, si elles n'avoient point de lettres; & ne trouvant rien de ce qu'elle eust souhaitt, elle se trouva la plus malheureuse du monde, d'avoir tout hazard pour un homme qui l'abandonnoit. Ce luy fut encore un nouvel accablement d'apprendre la mort du Comte de Chabanes, qu'elle seut bientost par les soins du Prince son Mari. L'ingratitude du Duc de Guise luy ft sentir plus vivement la perte d'un homme dont elle connoissoit si bien la fidelit. Tant de deplaisirs si pressans la remirent bientost dans un estat aussi dangereux que celuy dont elle estoit sortie. Et comme Madame de Noirmoustier estoit une personne qui prenoit autant de soin de faire clater ses galanteries, que les autres en prennent de les cacher, celles de Monsieur de Guise & d'elle estoient si publiques, que toute loigne & toute malade qu'estoit la Princesse de Monpensier, elle les apprit de tant de costez, qu'elle n'en pt douter. Ce fut le coup mortel pour sa vie. Elle ne put resister la douleur d'avoir perdu l'estime de son Mari, le coeur de son Amant, & le plus parfait Ami qui fut jamais. Elle mourut en peu de jours, dans la fleur de son ge, une des plus belles Princesses du monde, & qui auroit est sans doute la plus heureuse, si la vertu & la prudence eussent conduit toutes ses actions. FIN. ---------------------- NOTES DU TRANSCRIPTEUR Dans la prsentation de cette version lectronique on a rendu plus systmatique la distinction, imparfaitement acheve dans l'original, entre les lettres i/j, u/v. On a conserv l'orthographe de l'original avec ses bizarreries, mais on a corrig les coquilles les plus manifestes: - pouvoir en pouvoit (rien ne pouvoit esbranler) - le en la (la Ville de Poitiers) - interrrompre (ne songea pas l'interrompre) - reppeller en rappeller (sans le rappeller) End of the Project Gutenberg EBook of La princesse de Monpensier, by Marie-Madeleine de La Fayette License: Share Alike