Produced by Daniel Fromont [Transcriber's note: Octave Feuillet, _Histoire de Sibylle_ (1863), dition de 1863. L'orthographe de l'dition de 1863 a t respecte.] OEUVRES COMPLETES D'OCTAVE FEUILLET FORMAT GRAND IN-18 SCENES ET PROVERBES un vol SCENES ET COMEDIES un vol. BELLAH un vol. LA PETITE COMTESSE un vol. LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE un vol. HISTOIRE DE SIBYLLE un vol. LE POUR ET LE CONTRE, comdie en un acte, en prose. LA CRISE, comdie en quatre actes, en prose. PERIL EN LA DEMEURE, comdie en deux actes, en prose. LE VILLAGE, comdie en un acte, en prose. LA FEE, comdie en un acte, en prose. DALILA, drame en quatre actes et six parties, en prose. LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comdie en cinq actes et sept tableaux, en prose. LA TENTATION, comdie en cinq actes et six tableaux, en prose. LE CHEVEU BLANC, comdie en un acte, en prose. REDEMPTION, comdie en cinq actes, en prose. HISTOIRE DE SIBYLLE PAR OCTAVE FEUILLET DE L'ACADEMIE FRANCAISE DEUXIEME EDITION PARIS MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1863 Tous droits rservs. HISTOIRE DE SIBYLLE PREMIERE PARTIE I LES FERIAS Une belle journe du mois d'aot tait prs de finir. La petite et massive glise de Frias, qui couronne le sommet arrondi d'une falaise, sur la cte orientale de la presqu'le normande, agitait ses deux cloches au timbre grle sur un rythme d'allgresse. Une multitude endimanche venait de se rpandre hors de l'glise, et bourdonnait dans le cimetire: elle accueillit d'un murmure satisfait l'apparition d'une nourrice normande en grand appareil qui se prsenta presque aussitt sur le seuil du porche, berant l'ombre des grandes ailes de sa coiffe un enfant richement envelopp dans ses langes de baptme. La foule s'ouvrit devant cette importante personne, qui daignait toutefois suspendre de temps autre sa marche triomphale pour soulever, au bnfice des commres attendries, les voiles de l'enfant. La nourrice tait suivie par deux domestiques en livre noire, chargs de lourdes sacoches, qui attiraient exclusivement l'attention de la partie la moins sentimentale du public. Tout coup le cur, encore revtu de l'tole, sortit de l'glise avec une mine affaire, et adressa quelques mots aux domestiques, qui s'loignrent la hte, entranant la foule sur leurs pas. Peu d'instants aprs, le cur, homme robuste, dj mr et dont le visage respirait une honnte bonhomie, se trouvait seul dans l'enceinte du petit cimetire, et on entendait au loin, se mlant la confuse rumeur des flots sur la grve, les cris des enfants qui se disputaient, sur le revers de la lande, les largesses accoutumes. En mme temps l'glise cessa de faire rsonner son carillon de fte, et sa simple architecture reprit dans la solitude ce caractre de rigidit et de mlancolie que l'Ocan semble reflter sur tout ce qui l'approche. Derrire les grands bois qui voilent l'horizon du ct de la terre, et qui suivent perte de vue, paralllement au rivage, les ondulations des collines, le soleil descendait dans sa gloire, perant de mille flches d'or les masses paisses du feuillage: ses obliques rayons glissaient encore sur le sommet de la falaise et faisaient miroiter les vitraux de l'glise; mais ils n'arrivaient dj plus jusqu' la mer, dont l'azur s'assombrissait brusquement. En cet instant, la porte de l'glise s'ouvrit: un vieux monsieur et une vieille dame, tous deux d'une taille leve et un peu frle, avec un grand air de distinction et de douce dignit, descendirent lentement les degrs du porche: ils s'avancrent vers deux plaques de marbre blanc accouples sur deux tombes voisines, et s'agenouillrent cte cte. Le cur s'agenouilla quelques pas derrire eux. Aprs quelques minutes, le vieux monsieur se releva: il toucha l'paule de la vieille dame, qui priait la tte dans ses mains: -- Allons, Louise! dit-il doucement. Elle se leva aussitt, le regarda, et ses yeux pleins de larmes lui sourirent. Il l'attira lui, et posa ses lvres mues sur le front ple et pur qu'elle lui tendait. Le cur s'approcha. -- Monsieur le marquis, dit-il avec une sorte de timidit, celui qui avait donn a repris: que son nom soit bni, n'est-ce pas? Le vieillard soupira, attacha un moment son regard sur la mer, puis sur le ciel, et se dcouvrant: -- Oui, monsieur, dit-il, qu'il soit bni! Il prit alors le bras de la vieille dame et sortit avec elle du cimetire. Une demi-heure plus tard, comme la nuit achevait de tomber, une voiture, roulant sans bruit sur la terre humide d'une sombre avenue, ramenait au chteau de Frias tout ce qui restait alors de l'antique famille de ce nom, les deux aeux que nous avons vus penchs sur deux tombes, et l'orpheline aux yeux bleus qui venait de recevoir au baptme les noms de Sibylle-Anne, traditionnels depuis des sicles dans sa maison. Il y avait cette poque un peu plus d'un an que le marquis et la marquise de Frias avaient perdu successivement, quelques jours d'intervalle, leur belle-fille, Julie de Vergnes, crature anglique, qui n'avait vcu parmi eux que le temps de se faire adorer et d'tre pleure, et leur fils unique, Christian, comte de Frias, jeune homme grave, doux et tendre, qu'une convulsion de douleur avait foudroy. Il n'est pas rare, en ces temps de sensibilits maladives et de molles croyances, que de tels coups fassent de ceux qu'ils frappent des dsesprs. Le marquis et la marquise de Frias avaient chapp ce dsastre moral: c'taient cependant deux coeurs naturellement dlicats jusqu' la faiblesse, et qui sentirent leur dchirement dans toute sa rigueur incomparable; mais ils se soutinrent par la foi, par l'appui d'une affection mutuelle que les annes n'avaient fait qu'purer, enfin par le sentiment du devoir qu'il leur restait remplir auprs de ce berceau sorti d'une tombe. II LES BEAUMESNIL Une voisine de campagne, qui se nommait madame de Beaumesnil, avait trouv, dans la catastrophe qui crasa la maison de Frias, une heureuse occasion d'exercer les talents qu'elle aimait se reconnatre pour le rle de consolatrice. On sait l'histoire de ce chirurgien qui estropiait les passants par le soupirail de sa cave, afin d'avoir des pratiques. Il y a des femmes de ce caractre, il y en a mme beaucoup. Madame de Beaumesnil, superbe chantillon de l'espce, prouvait un tel besoin de rpandre les trsors de charit dposs dans son sein par la nature, qu'on devait lui savoir un certain gr d'attendre, sans les provoquer, les malheurs de son prochain. Pour une personne anime d'un dvouement si actif, des couches laborieuses et deux morts presque subites se succdant sous le toit d'un ami dans une priode de quinze jours, avaient t une triple fte et un opulent banquet. Aux premires douleurs de la jeune comtesse, on avait donc vu accourir au chteau de Frias cette discrte matrone, les poches pleines d'lixirs. Nageant en plein dans son lment, elle n'avait cess, pendant cette fatale quinzaine, de conseiller, de consoler, de crier et de s'agiter comme une mouette pendant la tempte, le tout pour tre inutile et mme importune. De tels transports de la part d'une trangre contrastaient avec le calme des deux vieillards sur qui tombait tout le poids de ces terribles preuves, et qui, se drobant autant que possible au spectacle, cachaient leurs larmes avec la pudeur des mes leves. Cette attitude avait profondment choqu madame de Beaumesnil. Quelques jours aprs, vers la fin d'un de ces repas normes et succulents qui sont particuliers la province, elle s'en expliquait devant ses convives dans le bas langage qui lui tait habituel et que nous demandons la permission de reproduire. -- Dcidment, disait-elle, a n'a pas de coeur, ces Frias... Je m'en tais toujours doute,... maintenant j'en suis sre... Ca n'a que de l'orgueil! En vrit, si je n'avais pas t l, je crois que tout se serait pass un peu la sche, comme on dit... Et, ma foi, si ce n'tait que pour les remercments que j'en ai rapports, j'aurais aussi bien fait d'pargner mes mouchoirs et mes pauvres yeux;... mais on a un coeur ou on n'en a pas... D'ailleurs ce que j'en fais, c'est pour le bon Dieu, qui voit tout et qui lit dans les mes: n'est-ce pas, l'abb? Buvez donc, mon cher abb... Allons, vous boirez, cur!... un petit verre de ma bonne petite liqueur de mnage?... Vous ne pouvez pas me refuser a!... Dame! vous n'tes pas ici au chteau de Frias, mon pauvre cur!... Nous n'avons pas des caves de Cocagne comme eux; mais ce que nous avons, nous l'offrons de bon coeur... C'est quelque chose. Allons, encore un verre! Bah! il est vers, vous le prendrez... Il faut vous refaire, l'abb... Je vous ai vu joliment motionn aux deux crmonies.... Vous pleuriez sur l'autel comme une rose... A propos d'autel, votre nappe avance grand train, elle serait mme dj finie sans tout ce drangement... Mais il faut se soutenir, voyez-vous... La vie n'est qu'une valle de larmes, vous savez... D'ailleurs je me demande pourquoi nous nous montrerions plus dsols que les Frias, qui vraiment m'ont tonne... Ce n'est pas l'embarras du reste, la Providence sait ce qu'elle fait... Cette pauvre Julie avait certainement des qualits, mais c'tait une petite mijaure parisienne qui aurait bien pu un jour ou l'autre donner du fil retordre ses beaux parents, surtout avec un mari comme Christian, qui n'tait pas capable de mter une femme malgr ses grands airs... C'tait un bon garon, je ne dis pas, mais fier comme un paon, un vrai Frias de la semelle jusqu'aux cheveux,... et c'est bien le cas de dire avec le saint Evangile, cur, que ceux qui s'lvent seront abaisss! Sur quoi madame de Beaumesnil essuya modestement ses lvres minces ombrages d'un duvet presque viril, sur lequel la bonne petite liqueur de mnage avait dpos un vernis onctueux. Malgr l'esprit profondment misrable dont ce bavardage a pu donner l'ide, madame de Beaumesnil, qui tait manifestement une sotte, n'tait point une bte. Une sorte de finesse vulgaire, qui se loge merveille dans les cerveaux les plus troits, et qui peut tre double d'ignobles sentiments, s'unissait chez elle une volont tenace et en faisait ce qu'on nomme une bonne tte, doue de capacit pour les affaires. Fille d'un mince hobereau de campagne charg d'enfants, elle paraissait destine, comme elle l'et dit elle-mme, coiffer sainte Catherine, patronne des vierges martyres, quand une amie avise dsigna une proie son dsespoir; c'tait un honnte gentilhomme d'un canton voisin, nomm M. de Beaumesnil, riche et d'une ancienne famille, mais d'une simplicit d'esprit qui touchait l'idiotisme. Elle se dit qu'elle pouserait cet imbcile, et, sa gloire, elle l'pousa. M. de Beaumesnil, qui tait loin de s'entendre en affaires comme sa femme, n'en fit pourtant pas une mauvaise en donnant son nom mademoiselle Desrozais; car elle s'empara nergiquement de la direction d'une fortune embarrasse qu'elle remit sur un bon pied et qu'elle sut y maintenir. M. de Beaumesnil put dsormais, en toute scurit, s'abandonner la douce somnolence qui occupait le plus souvent les intervalles de ses repas; le reste du temps, cet esprit mystrieux paraissait envisager la vie comme la chose la plus plaisante du monde, riant de tout et de rien. Il tait du reste muet comme un poisson, si ce n'est quand il avait rv, car sa manie tait de conter ses rves. Quelquefois il lui arrivait de rver qu'il tait taureau; cette vision le charmait, on ne sait pourquoi, et il en rgalait volontiers ses convives. M. et madame de Beaumesnil n'eurent point d'enfants, et il faut avouer que cette circonstance n'avait rien de particulirement dsesprant pour l'humanit; mais elle fut des plus heureuses pour la parent de madame de Beaumesnil: un de ses frres, Thodore Desrozais, qui se faisait appeler le chevalier pour se donner des airs de noblesse, ne tarda pas fixer ses pnates dans le manoir de Beaumesnil. C'tait un homme dj mr, avec un grand nez et de petits yeux, fcond en bons mots pics qui faisaient rougir agrablement les dames au dessert. Pendant la semaine, il tait tour tour la terreur et l'idole des servantes du voisinage, et il chantait au lutrin le dimanche. Vint ensuite une cousine, Constance Desrozais, vieille fille grasse, souriante et servile, que madame de Beaumesnil utilisa sans mesure dans les travaux de l'intrieur; puis enfin une nice, Clotilde Desrozais, dont le pre venait d'tre tu en Afrique, belle enfant brune, emporte, capricieuse, follement gte, et qui s'annonait terriblement. -- Voyez-vous, cur, disait encore madame de Beaumesnil son pasteur, confident assez ordinaire de ses penses, mais de qui elle n'obtenait le plus souvent, pour rendre justice ce brave homme, qu'une approbation molle et contrainte; voyez-vous, il n'y a que les enfants gts qui tournent bien; j'ai toujours remarqu cela. A quoi bon contrarier ces chers petits tres? Ils ont assez le temps d'tre contraris dans la vie, pauvres amours! D'ailleurs, c'est manquer de confiance dans le bon Dieu, qui veille sur eux... Je sais que ce n'est pas l'ide des Frias, et ils ne se gnent pas pour me l'insinuer propos de Clotilde, comme si la chre enfant devait nous reprocher un jour de l'avoir gte, quand, au contraire, elle a pour M. de Beaumesnil et pour moi un amour et un respect qu'on peut difficilement imaginer... N'est-ce pas, ma Clotilde adore? Mademoiselle Clotilde, qui avait alors de sept huit ans et qui coutait ce discours les bras croiss, assise en quilibre sur le plus haut barreau d'une chaise, allongea pour toute rponse sa langue rose entre ses dents acres. -- Charmante espigle! reprit sans se dconcerter madame de Beaumesnil; quelle franchise de nature! Quant aux Frias, nous verrons ce qu'ils feront de leur Sibylle avec toutes leurs simagres d'ducation... Ce n'est dj pas de si bon augure, ce nom de paenne qu'ils lui ont donn! Encore l'orgueil qui leur a souffl cela... Retenez bien ce que je vais vous dire, cur; ils en feront une pimbche prtentions, comme sa pauvre mre! On s'tonnera qu'une femme du caractre de madame de Beaumesnil, escorte d'une famille assortie, pt tre admise dans l'intimit d'une maison comme celle de Frias, o rgnaient un got naturel, une lgance de race et une noblesse d'habitudes composant un milieu parfaitement distingu; mais un des principaux inconvnients de la province et de la vie de campagne, c'est qu'on y subit ses relations plus qu'on ne les choisit. D'ailleurs, madame de Beaumesnil, qui, malgr ses ddains, attachait un prix infini vivre dans la familiarit des plus grands seigneurs du pays, avait assez de sens pour imposer aux siens et pour observer elle-mme, en prsence des chtelains de Frias, une rserve particulire de langage. En outre, elle s'puisait, vis--vis d'eux, en prvenances obsquieuses par lesquelles ces excellentes gens se sentaient enchans. La tolrance naturelle d'honntes esprits et la fatale ncessit d'un second au billard et d'un quatrime au whist, jeux auxquels se plaisait le vieux marquis et o triomphait le chevalier Thodore, achevaient d'expliquer la liaison choquante d'lments si contraires. III SIBYLLE Le comte et la comtesse de Vergnes, aeuls maternels de Sibylle, qui demeuraient Paris et y tenaient un grand tat de maison, ne firent aucune difficult de souscrire la convention qui leur fut propose par les Frias la suite de l'vnement qui plongeait dans le deuil leurs deux familles. Sibylle dut tre leve la campagne pour venir habiter l'htel de Vergnes quand arriverait le moment de polir son ducation, de la prsenter dans le monde et de songer son mariage. La comtesse de Vergnes, en particulier, femme trs-mondaine, encore jeune et qui croyait l'tre un peu plus qu'elle ne l'tait, accepta avec empressement une combinaison qui ajournait son rle de grand'mre et en loignait les apparences sensibles. Nous sommes forc d'avouer que les premires annes de Sibylle-Anne de Frias n'offrirent rien de trs-remarquable. L'enfant tait jolie: elle avait de grands yeux d'azur habituellement doux et srieux, mais qui prenaient une teinte plus fonce quand elle se livrait ces bruyantes et mystrieuses colres qui s'apaisent dans les vagues incantations des nourrices. Sibylle, pour dire la vrit, tait assez prodigue de ces transports, qui ne sont pas le charme principal de son ge. Un soir d't, comme on venait de la poser dans son berceau, en face d'une fentre qu'on laissait ouverte cause de l'extrme chaleur de la journe, elle fut prise d'un accs de fureur si vhment et si prolong que la marquis et la marquise accoururent en mme temps dans sa chambre. La nourrice avait puis toutes ses ressources sdatives, et dclarait n'y rien comprendre; la marquise chanta, le marquis gronda: l'enfant criait toujours et se pmait. -- C'est rellement n'y pas tenir! dit le marquis. Il faut qu'il y ait une pingle dans ses langes; voyez, nourrice! -- Non, mon ami, dit la marquise, ce n'est pas cela; elle veut quelque chose. -- Mais que veut-elle, ma chre? Tchez de le dcouvrir, je vous en supplie, car, je le rpte, on n'y tient pas! -- Mon ami, reprit la marquise, qui avait tudi avec la supriorit de son instinct maternel la direction des regards et des bras de l'enfant exaspre, je sais ce qu'elle veut: elle veut une toile. -- Dieu me pardonne, je crois que vous avez raison... Oui, cela est clair;... elle veut une toile! -- Alors, dit la nourrice, il faut allumer un papier, monsieur le marquis, et le lui mettre dans la main. -- Non, non, dit le marquis, je n'entends point cela. Outre qu'il ne faut jamais mentir aux enfants, je ne cderai pas ce caprice. Nourrice, ajouta-t-il d'un ton svre, fermez la fentre. Ce coup d'tat fait et la fentre close, Sibylle-Anne, aprs un moment de rflexion, prit le parti de s'endormir, et rva probablement qu'elle tenait son toile dans son petit poing ferm. Quand Sibylle put joindre la parole au geste, il n'y eut plus moyen de douter que cette jeune personne n'et reu de quelques mchante fe oublie sa naissance le don fatal de concevoir les fantaisies les moins raisonnables, et d'en exiger la satisfaction avec une ardeur imprieuse qui, devant l'obstacle, s'irritait jusqu' la frnsie. Cette disposition vicieuse, malignement observe par la bonne madame de Beaumesnil, lui faisait le plus grand plaisir; elle dsesprait en revanche la marquise de Frias. -- Convenez, mon ami, disait-elle en soupirant son mari, qu'il y a du dmon dans cet ange. -- Non, ma chre, rpondait le vieux marquis, c'est de quoi je ne conviendrai pas. Il est certain que cette enfant voudra passionnment ce qu'elle voudra; mais tant mieux, si elle veut le bien. Je vous vois souvent, ma chre, admirer les ongles ross et transparents de cette petite fille; je vous prierai de remarquer que, si vous n'en preniez soin, ils se tourneraient bientt en griffes hideuses. Il en est de mme des facults qui nous sont dparties par le ciel: ce sont des armes deux tranchants, galement propres au bien et au mal. Plus ces facults sont dtermines et puissantes, plus le don est riche: le tout est de les rgler et de les diriger convenablement; ce sera le devoir de Sibylle vis--vis d'elle-mme le jour o elle sera entre en possession de sa libert morale; jusque-l, c'est le ntre. J'ai toujours considr les parents, et tous ceux qui choit la tche sacre d'lever des enfants, comme responsables pour moiti des destines qu'ils prparent. Je me fais cette ide de la justice de Dieu, qu'elle daigne remonter jusqu' la source de nos fautes, les rechercher dans leurs premiers germes, et dmler avec une dlicatesse d'quit suprme la part de tous dans la vie de chacun. Cette solidarit, dont nous rendrons compte, est un lourd fardeau sans doute; mais, d'autre part, ma chre, il est doux de penser que notre influence sur l'avenir et sur le bonheur de nos enfants ne s'arrte pas cette vie, et qu'elle se prolonge dans l'ternit. Quant Sibylle, sans briser en elle l'instrument prcieux de la volont, qui est une facult d'lite et une arme sans gale en ce combat de la vie, j'userai de tout mon courage pour le ployer dans le sens du vrai, du raisonnable et du possible, bien que j'eusse prfr que cette lutte pnible et t pargne ma vieillesse; car j'avoue mon faible extrme pour cette enfant, et je serais dsespr qu'elle prt son grand-pre, -- son unique pre, -- pour un homme dur et insensible. Dieu sait pourtant que je ne le suis pas! -- Dieu et moi! dit la marquise en levant vers son mari son clair regard empreint d'une tendresse infinie. L'entretien de ces deux dignes vieillards fut interrompu soudain par des cris aigus qui venaient des jardins, et qui appelrent immdiatement M. de Frias la pratique de ses thories. Il se rendit sur-le-champ, le coeur oppress, son cruel devoir, et il aperut sa petite-fille soutenant des pieds et des mains un combat acharn contre sa fidle nourrice, laquelle avait t promue depuis deux ou trois ans aux fonctions de gouvernante. Cette scne dplorable se passait au bord d'un tang sur lequel trois ou quatre cygnes superbes promenaient sans bruit leur gracieuse majest. A l'approche de son grand-pre, Sibylle cessa de crier et l'attendit, l'oeil enflamm, les lvres serres, dans une attitude rsolue. -- Qu'y a-t-il donc, s'il vous plat? dit M. de Frias. -- Je veux monter sur le cygne! dit brivement Sibylle. -- Comment, monter sur le cygne! reprit le marquis. Quelle est cette plaisanterie? La nourrice expliqua alors que Mademoiselle, aprs avoir distribu du pain aux cygnes avec beaucoup de gentillesse, avait tout coup exprim le dsir nergique et monter cheval sur un de ces oiseaux, et de faire en cet quipage le tour de l'tang. -- N'est-ce pas, monsieur le marquis, qu'elle se noierait? -- Cela n'est pas douteux, dit le marquis, et elle mriterait qu'on lui en laisst faire l'exprience. -- Le cygne ne se noie pas! dit Sibylle. -- Le cygne a reu de Dieu le don de nager, et vous ne l'avez pas. -- Je veux monter sur le cygne! reprit Sibylle frmissante. -- Vous allez monter votre chambre, dit le marquis, puisque vous n'entendez pas raison. Emmenez-la, nourrice. Sibylle se dbattant avec un redoublement de cris, M. de Frias la saisit par le corsage, l'enleva de terre, et, marchant grands pas vers le chteau, alla la dposer dans une salle basse o il l'enferma; puis il revint vers la marquise, et, se laissant tomber tout tremblant dans un fauteuil: -- Ce qui me console, ma chre, dit-il, c'est que je souffre plus qu'elle. Il y a des lecteurs qui n'ont pas d'enfants, et nous ne devons pas l'oublier. Nous nous garderons donc de suivre pas pas le marquis de Frias dans l'application douloureuse et mritoire de son systme d'ducation. Il nous suffira de dire qu'aprs un assez bon nombre d'excutions analogues celle que nous venons de raconter, Sibylle comprit merveille que la nature des choses et la raison suprieure de son grand-pre pouvaient et devaient, en beaucoup de cas, arrter le torrent de sa volont, en attendant qu'elle connt les lois morales qui devaient en contenir le cours et en diriger le penchant. Un jour arriva o il suffisait que M. de Frias lui dt en souriant: "Sibylle, vous voulez monter sur le cygne!" pour faire tomber aussitt l'orage d'un caprice draisonnable. Bref, elle ne garda de ses instincts imprieux que la fermet persvrante et passionne dans les aspirations permises. Madame de Beaumesnil, tmoin jaloux de ces heureux rsultats, changea de langage; au lieu de plaindre les parents de Sibylle, ce fut Sibylle qu'elle plaignit. -- Il faut vraiment, disait-elle, que ce vieux Frias n'ait pas plus d'me que mon soulier pour battre cette pauvre petite, une enfant sans mre!... car, bien qu'il ne l'ait jamais frappe devant moi (il ne l'oserait pas,... il connat mon coeur;... il sait que je lui sauterais aux yeux, tout Frias qu'il est!), on voit que cette enfant a l'habitude d'tre battue. Elle tremble devant eux, elle les dteste, et franchement ils ne l'ont pas vol: ce sera leur punition en attendant que le bon Dieu ait son tour. Madame de Beaumesnil se trompait. Grce la bont mme de ce Dieu qu'elle invoquait si souvent, comme toutes les plates dvotes de son espce, et qu'elle connaissait si mal, -- une mre peut chtier bravement sa fille coupable, sans courir l'horrible risque d'en tre hae. Il y a dans le coeur d'un petit enfant le mme sentiment de profonde justice que dans l'me d'une grande nation. Les enfants aiment leurs parents comme les peuples leurs souverains, -- quand ils les respectent. Sibylle, loin de dtester M. et madame de Frias, qui d'ailleurs, hors des intervalles de svrit ncessaire, lui faisaient entre leurs deux coeurs le plus doux nid du monde, avait pour eux une affection rflchie qui n'tait point de son ge. Elle les adorait, elle les admirait. Son esprit fin, srieux, un peu enthousiaste, tait frapp un degr extraordinaire du caractre en mme temps lev et candide qui prsidait aux relations familires des deux vieillards, de leur exquise intimit, de la dignit tranquille, de la discipline un peu patriarcale qui distinguaient et honoraient la maison de ses pres. Les contrastes ne manquaient pas d'ailleurs pour clairer son jugement. On l'envoyait quelquefois passer la journe au Manoir, chez madame de Beaumesnil, qui dclarait avoir pour cette enfant les sentiments d'une mre, et qui les lui tmoignait de reste en la bourrant de compliments ridicules et d'indigestes friandises. En ces occasions, le commrage trivial de son htesse, l'insipide gaiet de M. de Beaumesnil, les chansons boire du chevalier, les entreprises bavardes de mademoiselle Constance avec les domestiques, la turbulence infernale de la brune et belle Clotilde, plus ge qu'elle de quatre ou cinq ans, plongeaient Sibylle dans une surprise mle de malaise qu'elle exprimait navement sa manire: -- Vous vous tes amuse, ma chrie? lui disait madame de Frias. -- Oui, grand'mre, on m'a bien amuse, mais je me suis ennuye. C'tait surtout la suite de ces excursions dans le voisinage que Sibylle gotait sensiblement la saveur de l'atmosphre morale qu'on respirait Frias. Elle aimait jusqu' cette bonne odeur des vieillards qui se soignent et ces vagues parfums d'iris qu'elle retrouvait dans les caresses du retour. Le marquis de Frias s'tait rserv une partie de ses immenses proprits, et il en dirigeait l'exploitation. Il avait coutume de distribuer lui-mme, tous les samedis, la paye aux ouvriers qu'il employait, profitant de cette occasion pour s'informer de leurs intrts particuliers et pour prodiguer les oeuvres de charit. Cette crmonie de la paye tait une des ftes de Sibylle. Elle s'accomplissait, dans la belle saison, sur une pelouse qui touchait la limite du parc et de la campagne: au dclin du jour, le marquis et la marquise venaient s'asseoir sur un banc ombrag par un groupe de sapins; Sibylle se plaait gravement entre eux. Elle entendait d'abord au loin les chants des moissonneurs, puis elle voyait apparatre leur longue file bariole sur le sommet d'un coteau qui dominait le parc. Ils descendaient, toujours chantant, la serpe la main ou la fourche sur l'paule, un sentier qui courait dans les bruyres, et ne se taisaient qu'en arrivant une barrire pratique dans la haie, en face des sapins. Ils venaient alors se ranger sur la pelouse, et recevaient tout tour leur solde, et souvent quelque chose de plus, des mains de Sibylle, majestueuse et ravie. M. de Frias avait hrit de son pre une autre tradition qu'il maintenait avec la mme fidlit. A l'heure de l'_Angelus_, il assemblait dans le salon du chteau ses domestiques et les ouvriers rsidents de sa ferme et faisait haute voix la prire du soir, ajoutant aux formules du rituel quelques paroles empruntes l'humble condition de ceux qui l'coutaient et ses malheurs particuliers. Le demi-jour dans lequel se passait cette scne de famille, le bruit sourd qui marquait l'entre et la sortie des subalternes respectueux, les larmes qui coulaient sur les joues ples de madame de Frias, les allusions mues et rserves du vieux marquis, tout cela faisait encore pour Sibylle, de cette solennit quotidienne, une heure bnie, pleine d'un charme pntrant et mystrieux. Elle avait des plaisirs moins svres. Madame de Frias, aprs son mari et sa petite-fille, aimait avec passion deux choses: les fleurs et les poules rares. On ignore si elle avait rellement ces deux manies, ou si elle se les tait donnes pour procurer au marquis l'ineffable douceur de les satisfaire. Quoi qu'il en soit, il ne se passait gre de semaine o la marquise, son lever, n'et l'heur d'apercevoir sous sa fentre une cage ou une jardinire tombes du ciel pendant la nuit. M. de Frias, cependant, discrtement cach dans le feuillage d'un massif, et Sibylle blottie ses pieds, surveillaient avec des palpitations de coeur l'effet de ces surprises sur l'esprit de madame de Frias. Il arrivait assez habituellement que madame de Frias n'avait jamais vu ni mme imagin qu'il pt se rencontrer dans l'univers des fleurs d'un si riche clat, ni des poules d'une beaut aussi phnomnale. De ces attentions, fidlement rptes depuis tant d'annes, il tait rsult que la basse-cour et les serres de Frias taient des merveilles qu'on signalait aux voyageurs. La marquise passait une bonne partie de sa douce existence dans ces lieux de dlices, o elle bnissait le ciel et son mari, et o elle pleurait aussi quelquefois; mais pour Sibylle, ce paradis tait sans mlange: tout ce pays de fleurs et d'oiseaux, dont sa grand'mre lui semblait tre la reine, l'enchantait. Elle croyait vivre dans un de ces contes de fes dont on l'avait berce. Son grand-pre, crateur de ces riantes magies, lui paraissait, sous son nuage de poudre, un tre presque divin. Madame de Frias, au reste, ne considrait pas son mari d'un oeil moins favorable. Sibylle, la voyant un jour penche, dans une attitude d'extase, hors du vitrage de la serre, se pencha son tout et aperut M. de Frias cussonnant un rosier au soleil du matin. -- Mon Dieu, ma mignonne, dit la marquise, voyez comme votre grand-pre est beau! Que je le trouve beau! Sibylle partit de son pied lger, et, s'approchant du vieux marquis, elle lui interprta ce message affectueux dans sa langue un peu fire: -- Grand-pre, la marquise de Frias m'envoie vous dire qu'elle vous trouve beau. Le marquis sourit. -- Quelle folie! Allez lui dire que c'est elle qui est charmante. Puis, la rappelant: -- Portez-lui cette fleur, ajouta-t-il. IV LE FOU DE SIBYLLE En t, quand l'aube s'est leve radieuse dans un azur immacul, les premires heures du jour ont une puret et un calme que l'on croirait ternels. Cependant des brises folles s'lvent tout coup, inclinent les herbes et agitent le feuillage; des rseaux blanchtres s'entre-croisent dans le ciel, d'un horizon l'autre, comme des voiles tendus soudain par des mains invisibles. On s'inquite, et l'on se dit qu'il pourrait bien venir de l'orage dans la journe. Aucune image ne saurait aussi exactement que cette vieille image indiquer la phase nouvelle dans laquelle parut entrer l'enfance de Sibylle aprs cinq ou six ans de la parfaite srnit que nous avons essay de peindre. Son humeur devint subitement ingale. Elle avait des instants de folle gaiet; plus souvent, un souffle inconnu semblait faire frissonner son jeune coeur, et courbait sa blonde tte comme la cime d'un pi. En mme temps une vague posie chantait son oreille, et elle se prenait par accs d'un got bizarre pour la solitude. Elle entranait alors sa nourrice dans les bois qui s'tendaient autour du parc de Frias, et ne rentrait que le soir au chteau. -- Que peut-elle faire tout le jour dans ces bois? Quel plaisir y trouve-t-elle, nourrice? demanda enfin M. de Frias, se proccupant de ces tranges allures. -- Monsieur le marquis, rpondit la nourrice, voici ce qui se passe. Nous nous promenons d'abord tranquillement un bon bout de temps, et mademoiselle est sage comme une image. Seulement, si elle vient apercevoir entre les arbres un coin du bleu de la mer, elle s'affole, elle bat des mains, elle de met crier: "Nourrice, la mer! la mer!" et puis elle me saisit par la main et me force courir avec elle jusqu' ce que je tombe, et elle crie toujours: "la mer! la mer! la mer!" et elle rit de toutes ses forces. Alors je m'assois au pied d'un arbre et je prends mon ouvrage; mademoiselle s'assoit le plus souvent ct de moi; un rien l'amuse: c'est un feuillage, monsieur le marquis, une fleurette, un brin de mousse, qu'elle regardera avec son grand srieux pendant des heures. D'autres fois elle s'en va en plein fourr, se couche dans les herbes et s'endort comme une perdrix dans un sillon. Je dis qu'elle dort, monsieur le marquis, mais je n'en sais rien, car aujourd'hui, quand j'ai relev son chapeau, qu'elle avait rabattu sur ses yeux, elle pleurait. C'tait peut-tre un rve qu'elle faisait. Cette dernire circonstance alarma la sollicitude du marquis. Sibylle fut mande. -- Pourquoi avez-vous pleur aujourd'hui dans les bois, ma chrie? lui dit-il. Avez-vous quelque chagrin? tes-vous malheureuse? -- Oh! Dieu, non! dit vivement l'enfant en sautant au cou de son aeul. -- Pourquoi donc avez-vous pleur? -- Je ne sais pas... pour rien. Il fallut se contenter de cette rponse. Il y avait dans les bois de Frias un site pour lequel Sibylle tmoignait une prdilection spciale. C'tait un troit vallon fort retir, dans le creux duquel courait un ruisseau demi cach sous la verdure de ses bords. A la naissance du ruisseau, le sol tait profondment dchir en travers du bois. Une roche tait adosse contre cet escarpement et laissait filtrer de minces filets d'eau limpide qui se runissaient dans un bassin d'antique maonnerie, dont le trop-plein s'chappait ensuite vers le vallon. Cette roche pleurante, domine par d'pais ombrages, festonne de lianes, tapisse d'une mousse humide et de grandes feuilles vernisses, avait dans cette solitude un aspect sauvage et charmant, qui lui avait apparemment valu autrefois les honneurs d'une lgende dont il ne restait plus que le nom: on l'appelait la Roche la Fe. Ce nom, qui voquait tous les romans de son enfance, contribuait beaucoup sans doute faire de ce lieu une des stations favorites de Sibylle. Elle demeurait l avec une singulire persvrance, surveillant d'un oeil curieux cette merveilleuse roche, -- demi craintive, demi enchante. Elle attendait une aventure. Il lui en arrive deux. Un soir d't, elle tait venue rendre visite la Roche-Fe, tandis que sa nourrice, suivant l'usage, travaillait au pied d'un arbre dans la partie suprieure du bois. Sibylle aimait tre seule avec sa roche. Mademoiselle de Frias tait cette poque une fillette de sept huit ans, grande pour son ge, lgante et marchant bien. La masse paisse de ses cheveux blonds tait emprisonne dans un rseau dont le poids semblait faire flchir sa tte en arrire par un mouvement d'une grce hautaine. Elle portait habituellement un chapeau bords plats autour duquel tait roule une plume noire qui retombait lgrement sur son front et qui jetait sur ses yeux, naturellement profonds, une ombre un peu farouche; mais quelquefois elle avait la fantaisie d'enlacer dans ses cheveux des lianes, des feuillages et des fleurs qui formaient sur sa tte une de ces paisses couronnes qui ombragent le front des jeunes ptres joueurs de flte dans les scnes figures des ges mythologiques. -- Elle avait eu, ce soir-l, cette fantaisie, et, se servant de la petite fontaine comme d'un miroir, elle s'tait compos une coiffure d'une grce sauvage. -- Elle tenait la main une baguette qu'elle avait dpouille de son corce: debout sur le bord du bassin, le regard vague et perdu, elle levait le bras de temps autre et dessinait lentement dans l'air avec sa baguette blanche des signes mystrieux, comme si elle et jou un rle dans quelque idylle ferique dont elle s'enchantait elle-mme. Tout coup, en face d'elle, la taillis s'entr'ouvrit, et un homme sauta lgrement sur le terre-plein qui entourait la fontaine. Sibylle fit un mouvement en arrire et entr'ouvrit les lvres pour crier: puis elle demeura immobile, une main appuye sur sa baguette, dans une pose intrpide, l'oeil fix sur l'inconnu. Cet inconnu n'avait la vrit rien d'effrayant: c'tait un jeune homme d'une vingtaine d'annes au plus, en tenue de voyage, grand, souple, avec un reste de grce adolescente et une douce flamme dans des yeux bien ouverts. L'aspect imprvu de l'enfant, sa beaut, sa couronne trange, son attitude hroque, avaient d'abord jet ce jeune homme dans un tonnement silencieux. Il murmura enfin quelques mots en souriant et en se parlant lui-mme, puis il dit haute voix: -- Pardon, mademoiselle... Je suis peut-tre ici chez vous? -- Oui, dit Sibylle. -- Excusez mon indiscrtion. Je vais me retirer. J'tais venu, ajouta-t-il en montrant un album, pour dessiner dans ces bois que je croyais ouverts au public. Sibylle ne rpondant point, il fit deux pas comme pour s'loigner. -- C'est dommage, reprit-il gaiement. Quel joli endroit! Puis-je vous demander comment on l'appelle? -- La Roche la Fe. -- Ah! Et vous tes la fe? dit le jeune homme, que le srieux de l'enfant amusait. Un sourire effleura la bouche fire de Sibylle. -- Oui, dit-elle. -- Mon Dieu! me permettriez-vous de faire votre portrait? -- Non. -- Voulez-vous me permettre au moins de vous demander votre nom? -- Sibylle. -- Adieu donc, mademoiselle Sibylle... Me permettez-vous de vous embrasser, mon enfant? -- Non. -- Puis-je vous baiser la main? Sibylle avana sa main avec un geste d'infante. Le jeune homme sourit, puis la baisa gravement. -- Je vous suis reconnaissant, mademoiselle. Maintenant je m'en vais, et je puis vous assurer que je n'oublierai jamais ni la roche ni la fe. Gardez-moi aussi un petit souvenir dans votre jolie tte. Voulez-vous? -- Je ne sais pas votre nom. -- Je m'appelle Raoul. Vous en souviendrez-vous? -- Toujours, dit l'enfant. Raoul, un peu embarrass, sans trop savoir pourquoi, la regarda encore un moment avec un sourire gauche, puis il la salua respectueusement et disparut dans le taillis. Quelques jours plus tard, la marquise de Frias, tenant sa petite-fille attentive sur ses genoux, commenait en ces termes une de ces improvisations orientales o elle excellait: -- Il y avait une fois dans une fort, sur les bords du Gange, un fils de roi qui chassait; il tait beau comme le jour, bien lev, spirituel et modeste; il s'appelait... La marquise cherchant le nom de ce fils de roi, Sibylle le lui fournit tout coup: -- Raoul, dit-elle. -- Pourquoi Raoul? demanda avec un peu d'tonnement madame de Frias. Une lgre teinte rose se rpandit sur les joues de l'enfant. Par un sentiment qu'il lui et t bien impossible d'expliquer, elle avait gard pour elle jusque-l l'innocent mystre de son entrevue avec l'inconnu. Elle n'hsita pas le confier sur l'heure son aeule, ajoutant tout bonnement que, ce Raoul lui ayant paru beau comme le jour, bien lev, spirituel et modeste, son nom lui tait venu naturellement l'esprit pour en baptiser ce fils de roi qui avait tout juste les mmes qualits. Madame de Frias rit beaucoup de l'histoire, et mme plus qu'elle n'en avait envie; elle s'assura discrtement le lendemain, dans une petite excursion au bourg de Frias, que le prince Raoul, qu'on lui prsenta d'ailleurs comme un jeune homme gai, honnte et du meilleur monde, avait quitt le pays le soir mme du jour o il y avait paru: moyennant quoi, Sibylle put continuer librement ses chres promenades et rencontrer peu de temps aprs dans le mme lieu une seconde aventure qui exige deux mots de prface. Le ruisseau qu'panchait l'urne de la fe de Frias, et qui traversait les bois, allait se jeter dans la mer deux lieues de l; mais, chemin faisant, il s'enflait du tribut de deux ou trois affluents et finissait par former un cours d'eau respectable, lequel, peu d'annes avant celle o commence cette histoire, avait l'honneur de faire tourner un moulin tabli sur la lisire de la fort. Le meunier de ce moulin se nommait Jacques Fray. Il avait gaiement accompli son temps de service sur la flotte, et avait trouv au retour une fiance fidle qui il fit hommage de ses boucles d'oreilles la marinire, et qui devint bientt aprs une meunire blanche et de bonne mine. Ce mnage fut heureux. Jacques Fray tait un brave garon de belle humeur; il tait dou d'une jolie voix, qu'il avait perfectionne dans les veilles de bord, et qu'il ne tarda pas utiliser auprs du berceau d'une petite fille que lui donna sa femme. Il y avait devant le moulin un carr de jardin aux deux pieds de figuier et trois ruches miel; tout cela avec cette jeune meunire, ce meunier poudr et chantant, et ce brin d'enfant qui dansait travers, tout cela riait l'oeil sous le soleil de l't. Aprs cinq ou six ans, madame Fray fut favorise d'une nouvelle grossesse, et Jacques Fray, qui devait la vrit le savoir, jurait joyeusement que cette fois-ci c'tait un garon. Sur ces entrefaites, par une triste nuit d'automne, une trombe d'eau s'abattit sur le canton de Frias; ce dluge local se prolongea toute la journe du lendemain: la nuit suivante, le paisible ruisseau, mtamorphos en torrent furieux, escalada ses rives, noya les campagnes et culbuta le moulin. Jacques Fray se sauva grand'peine avec sa femme et sa fille; mais il fut parfaitement ruin de ce coup, ayant perdu, avec sa maison renverse et son outillage dtruit, une provision considrable de grains et de farine. La femme, les sens tourns, comme on dit, mourut trois jours aprs, et la petite fille, pour avoir pass la nuit les jambes dans l'eau, suivit sa mre au cimetire de Frias. -- Le cur, le lendemain de l'inhumation de l'enfant, eut la charit d'aller rendre visite au pre. Il trouva ce malheureux homme tendu plat ventre, auprs d'une roue de moulin brise, dans le limon jauntre qui recouvrait son jardinet, si gai autrefois. -- Allons, Jacques! dit le cur en le secouant. Jacques ne bougea pas. -- Mon ami, reprit le cur, je vous en prie! Jacques souleva la tte: -- Allez-vous-en, dit-il. Il n'y a pas de bon Dieu! Le cur, n'en pouvant tirer d'autre rponse, s'en alla tristement. Le lendemain il le retrouva la mme place et dans la mme position, et toujours rpondant ses paroles de consolation par cette phrase unique: -- Il n'y a pas de bon Dieu! On reconnut bientt que la raison de ce pauvre diable tait srieusement altre. Il quitta les ruines de son moulin, s'empara d'un misrable chaume qu'on avait dress sur le haut d'une falaise dserte pour y retirer des moutons pendant la chaleur, et vcut l comme une bte fauve. On l'entendait quelquefois, surtout les jours d'orage, pousser des cris qui glaaient le sang. Une circonstance bizarre marqua les premiers temps de sa dmence. On trouva le matin, plusieurs reprises, les vitraux de l'glise de Frias briss et les dalles intrieures de la petite nef semes de pierres. On fit le guet, et une nuit Jacques Fray fut surpris lanant des pierres avec un acharnement puril et farouche contre la maison de ce Dieu qui l'avait si cruellement frapp. Il fut question de le faire arrter et enfermer; mais le cur, qui tait bon, en eut piti, et ne dit rien. C'tait d'ailleurs le seul trait de violence qu'on pt reprocher cet infortun. Il tait inoffensif, quoique sa mine ft effrayante. On le rencontrait souvent assis sur la berge d'un foss, le visage tourn vers la haie. Comme tous les malheureux, il avait lass la compassion la longue, et n'tait plus qu'un objet de terreur ou de rise. On l'appelait le fou Fray, et pendant qu'on lui donnait, un peu par crainte, quelque morceau de pain la porte des fermes, les enfants lui attachaient des loques dans le dos. Un jour Sibylle, ayant laiss sa nourrice quelque distance, tait venue s'agenouiller sur le bord de la fontaine qui recevait les filtrations de la Roche-Fe. Elle avait la tte nue, et, aprs avoir examin curieusement pendant quelques instants les vgtations qui germaient au fond du bassin, elle s'tait affaisse peu peu dans les herbes et dans les fleurs du bord; prise d'un de ces attendrissements inexpliqus auxquels elle tait sujette depuis quelque temps, elle se mit pleurer, et regarda ses larmes tomber une une comme des perles dans l'onde transparente et sonore. Un lger bruit lui fit soudain lever le front: elle aperut le fou Fray blotti vis--vis d'elle dans les broussailles. Sa tte couverte d'une dbris de chapeau de paille, maigre, ple, redoutable d'aspect, s'avanait hors d'un buisson; ses regards taient dirigs sur Sibylle avec une intensit d'attention extraordinaire; de grosses larmes s'chappaient de ses yeux creux et coulaient dans sa barbe grise. Devant ce spectre, l'enfant, quoique brave, sentit un frisson dans ses veines; elle voulut appeler, et se trouva muette. Le fou comprit son effroi, et dit d'une voix basse et plaintive: -- N'ayez pas peur, je ne vous ferai pas de mal. Puis il se leva, pendant que Sibylle se levait de son ct par une sorte de mouvement mcanique, s'approcha d'elle et la regarda fixement: -- Pauvre enfant! murmura-t-il, pauvre enfant! Et, se laissant tomber sur le sol, il sanglota la tte dans ses bras. Sibylle connaissait l'histoire de ce pauvre homme; elle entrevit que quelque vague ressemblance lui rappelait la petite fille qu'il avait perdue; la piti domina un instant la terreur dans son me dlicate; elle se mit genoux, et passa doucement sa main blanche sur la tte hrisse du fou. Puis, comme effraye de sa hardiesse, elle courut rejoindre sa nourrice, qui ne fut pas mdiocrement alarme en voyant l'instant d'aprs Jacques Fray s'attacher leurs pas. Il les suivit comme un chien jusqu'au chteau. M. et madame de Frias, mus du rcit de Sibylle, s'approchrent du malheureux, qui s'tait arrt derrire la grille du parc, lui adressrent des paroles de bont, et lui remplirent son sac de provisions. A partir de cette poque, on observa que sa folie affectait un caractre plus calme. Il ne se passait gure de jour sans qu'il se prsentt la grille du chteau, o Sibylle s'empressait d'accourir les mains pleines. Elle le rencontrait souvent dans ses promenades; il avait remarqu le got de Sibylle pour les fleurs sauvages; il savait celles qu'elle prfrait, il en faisait d'normes bouquets, et venait sans mot dire les dposer aux pieds de l'enfant. Elle lui disait: "Merci, mon Jacques," en souriant, et le fou se retirait satisfait. Le marquis et la marquise l'appelaient le fou de Sibylle, et les domestiques le fou de Mademoiselle. Sibylle se montrait touche et un peu fire de l'empire qu'elle exerait sur cet esprit dsol et rvolt. Cet empire toutefois choua sur un point: conseille par ses parents, elle essaya un jour d'emmener Jacques la messe dans l'glise de Frias; arriv au seuil du cimetire, il se dgagea violemment des mains de Sibylle, poussa un cri sauvage, et se mit descendre la lande en courant. Deux mois environ aprs sa premire rencontre avec le fou Fray, Sibylle reut la visite de son amie Clotilde Desrozais, qui se prparait entrer dans un couvent de Paris, afin d'y achever son ducation, ou plutt de l'y commencer. Mademoiselle Clotilde tait alors ge de douze treize ans; elle tait grande, admirablement faite, l'oeil superbe, habituellement demi clos et voil, mais dvorant quand il s'ouvrait; elle avait de lourdes nattes d'un noir bleutre, et montrait entre des lvres pourpres des dents blanches comme la pulpe d'une noisette frache. Elle paraissait doue en outre d'une vive intelligence et d'une ardente sensibilit; mais, vrai dire, on ne savait trop quels lments fermentaient dans le chaos brlant de cette riche nature, abandonne elle-mme comme en pleine fort, et qui inspirait Sibylle un sentiment d'affection ml d'inquitude. Mademoiselle Clotilde la tourmentait le plus souvent par ses caprices de fougueuse autorit; mais l'instant d'aprs elle la sduisait par des effusions de tendresse irrsistibles. Elle la serrait sur son coeur, les yeux humides. "Je t'aime, ma Sibylle, disait-elle, et je t'aimerai toujours! Il faut que tu me jures de m'aimer aussi toute ta vie. Voyons, jure, jure!" Sibylle jurait timidement. "Vois-tu, reprenait Clotilde, j'aime tant ceux que j'aime que je voudrais les manger!" En attendant elle les mordait quelquefois. Mademoiselle Desrozais tait donc venue passer la journe Frias. Pendant que Sibylle prparait une collation son amie, celle-ci avisa par une fentre le fou Fray, qui dormait l'ombre dans la cour du chteau. Clotilde, sans mot dire, courut la cuisine, se fit donner un paquet de cordelettes, y enfila des ferrailles, de vieux perons, des dbris de vitre qu'elle rcolta de ct et d'autre, et alla discrtement suspendre cet attirail aux vtements du fou endormi. Puis, ayant pris la prcaution barbare de fermer toutes les grilles de la cour, elle appela son chien Max, espce de molosse demi sauvage qui la suivait partout. Elle poussa alors le fou d'un coup de pied et le rveilla en sursaut. "Ici, Max! Ici, mon chien! cria-t-elle. Mords-le! mords-le!" Jacques Fray avait grand'peur des chiens, qui lui tmoignaient en gnral peu d'amiti. En voyant le bouledogue s'lancer vers lui, il prit sa course follement. Le bruyant appareil qui pendait son collet se mit en mouvement et acheva de l'pouvanter. Il se prcipitait et se heurtait d'une grille l'autre, le chien sur ses talons, perdu, haletant et hurlant, la grande joie de la belle Clotilde. Cependant Sibylle, attire par le bruit, tait accourue la fentre. Ds qu'elle eut vu ce qui se passait, elle bondit dans la cour et atteignit le fou au moment o le chien venait de saisir les lambeaux de toile qui enveloppaient ses jambes. L'enfant usa de toutes ses forces pour repousser loin de son protg le froce bouledogue, qui, tournant subitement sa rage contre elle, lui mordit le bras, d'o le sang coula. Les domestiques arrivrent, cartrent le chien, et emportrent Sibylle vanouie. Devant ce rsultat final de son espiglerie, Clotilde fondit en larmes; mais lorsque son aimable tante l'emmena une heure aprs, et qu'elle vit Jacques Fray, qui s'tait recouch sur le pav, se soulever et lui montrer le poing en agitant la ferraille dont elle l'avait affubl, elle ne put s'empcher de rire de la menace silencieuse de l'idiot: elle eut tort. Sibylle resta au lit avec la fivre pendant trois jours. Jacques Fray passe ces trois jours tendu comme un mort sous la fentre de sa chambre. Aprs de vaines tentatives pour l'arracher de cette place, on l'y laissa par l'ordre de M. de Frias, et on lui donna manger l. Il n'en bougeait pas mme la nuit. La quatrime jour, au matin, il s'entendit appeler par son nom, et, se dressant brusquement, il vit Sibylle sa fentre. Il y eut quelque chose de touchant dans le sourire qui passa alors comme un rayon de soleil d'hiver sur ce pauvre visage qui ne riait jamais. V MISS O'NEIL M. de Frias, qui pensait que l'ducation morale des enfants doit tre commence ds le berceau, n'avait mis aucune hte entreprendre l'ducation intellectuelle de sa petite-fille. -- L'me, disait-il, est comme la moelle de ces jeunes arbres: elle veut tre soutenue et dirige ds qu'ils naissent; mais nous devons, comme fait la nature, attendre un certain degr de force et de maturit pour en tirer des fruits. Plus ce petit cerveau, ajoutait-il en caressant la blonde tte de Sibylle, tmoigne d'heureuses et faciles dispositions, plus il demande tre mnag et respect dans sa fleur. Cependant il y eut pour le marquis et la marquise de Frias, lorsqu'enfin ils jugrent opportun d'initier Sibylle aux mystres de l'alphabet, il y eut une heure de doute et d'amertume qui fut pour madame de Beaumesnil une heure d'extrme jubilation. Cette intelligence, qui semblait si prompte et si ouverte dans le monde de la fantaisie, le seul o elle se ft exerce jusque-l, se trouva, devant la science positive de la lecture, d'une incapacit affligeante. Ni tendresses ni rigueurs ne pouvaient vaincre le dgot de cet esprit rveur pour une application rgulire. La pauvre marquise, y perdant ses peines et jusqu' sa patience cleste, appela son aide le cur de Frias, comme plus imposant. Le cur, qui tait homme de conscience et de plus pntr d'un profond respect pour la famille de Frias, apporta sa tche un soin religieux, et n'eut pas plus de succs. -- J'en maigris, disait-il. Avec le temps, il devait en voir bien d'autres. -- La pauvre petite sera idiote, rpondait madame de Beaumesnil. Ils l'ont abrutie. J'en tais sre... A cinq ans, Clotilde savait lire et mme elle rcitait des fables! -- Je ne vois qu'un miracle, reprenait le cur, qui puisse nous tirer de cette impasse. Le miracle eut lieu, non pas tel peut-tre que l'entendait le cur, mais tel qu'il est toujours permis de l'esprer de la bienveillance divine. Les miracles se font dans les coeurs, c'est l qu'ils sont possibles et frquents. -- Sibylle n'ignorait pas qu'elle tait orpheline, et elle savait le triste sens de ce mot; mais sur ce douloureux sujet, M. et madame de Frias, redoutant de donner un objet trop prcis sa vive sensibilit, lui avaient toujours refus les claircissements que rclamait parfois sa cruelle curiosit d'enfant. Son pre et sa mre taient au ciel, et c'tait tout. Les subalternes avaient reu et excut fidlement l'ordre de s'en tenir la mme rponse. On leur avait surtout interdit toute parole, tout signe mme qui aurait pu attirer l'attention de Sibylle sur les deux tombes blanches du petit cimetire. Malgr ces prcautions, Sibylle, qui accompagnait chaque dimanche ses vieux parents la messe de la paroisse, finit sans doute par surprendre dans leur air et dans leurs regards, lorsqu'ils passaient devant ces deux tombes, quelque chose de particulier; car un jour, sortant de l'glise, elle alla droit aux deux marbres incrusts de lettres d'or, et se retournant vers sa nourrice qui la suivait effraye: -- Qu'est-ce qu'il y a d'crit l? dit-elle. -- Rien, dit la nourrice. -- Il y a des lettres, reprit Sibylle, le sourcil fronc: lis-moi ce qu'il y a. -- C'est du latin, mademoiselle. Sibylle leva lgrement les paules et s'en alla. A dater de ce jour, le bon cur de Frias ne reconnut plus son lve; il se frottait les mains, il se flicitait: -- Je savais, disait-il, qu' force de patience j'en viendrais bout. Un mois aprs, Sibylle, sous prtexte de s'informer de la sant de son professeur, qui avait un peu de goutte, se fit conduire au presbytre. En passant, elle entra dans le cimetire, s'arrta devant les tombes, demeura un moment silencieuse, l'oeil fix sur les lettres d'or, puis elle s'agenouilla et pleura. Le miracle tait fait, Sibylle savait lire. Une fois en possession de cette clef lmentaire des connaissances humaines, Sibylle, ainsi qu'il arrive souvent aux esprits de sa trempe, s'en servit avec une ardeur impatiente qui eut dsormais besoin d'tre modre et contenue plutt qu'excite. Cette fivre de savoir, qui se portait sur tout et touchait tout assez indiscrtement, eut deux rsultats principaux: le premier fut d'embarrasser l'excs, en mainte occasion, l'humble prcepteur de Sibylle, le second d'engager M. de Frias retirer les clefs de sa bibliothque. Le vieux marquis avait trop de jugement toutefois pour se contenter de cette prcaution banale; il ne s'alarmait pas d'ailleurs outre mesure de cette fermentation o les rveries mystiques et les curiosits positives semblaient s'agiter ple-mle. Ne rien ngliger, ne rien touffer, mais dgager les lments confus qui bouillonnaient dans ce jeune cerveau, en rgler les aspirations, en discipliner les forces, fconder enfin ce chaos en l'ordonnant, c'tait une conduite qui lui tait suffisamment trace par ses principes. Mais M. de Frias sentit que le gouvernement d'une intelligence si active ne pouvait tre abandonn plus longtemps aux faibles mains et la routine pdagogique de l'abb Renaud: il rsolut d'appeler sans retard une institutrice qui aurait, dans l'ducation de sa petite-fille, la charge de la partie temporelle, tandis que la partie spirituelle resterait naturellement confie aux soins du prtre. L'abb eut la modestie de reconnatre la convenance et mme la ncessit de cette combinaison: -- L'enfant, dit-il simplement, laisse voir une sorte de petit gnie bizarre dont je suis incapable de dbrouiller l'cheveau; tout ce que je pourrai faire, monsieur le marquis, ce sera de lui apprendre son catchisme, et cela encore, ajouta-t-il en soupirant, avec la grce de Dieu. Pour le choix d'une institutrice, M. de Frias crut pouvoir s'en remettre la sollicitude de son cousin, le comte de Vergnes, grand-pre maternel de Sibylle, auquel sa rsidence Paris et ses relations tendues dans le monde devaient faciliter cette tche dlicate. Il crivit au comte une lettre grave et touchante dans laquelle, en l'difiant amplement sur les dispositions de sa petite-fille, il le suppliait de ne rien ngliger pour que l'institutrice ft digne de l'lve. Un mois aprs, M. de Frias, qui commenait s'inquiter du silence du comte, en reut la rponse suivante: "Mon cher cousin, "A force de plonger, comme un pcheur de perles, dans l'ocan parisien, je crois avoir mis la main sur le trsor demand. La personne n'est pas d'une physionomie trs-sduisante. Elle n'a point d'ailes; nanmoins c'est un ange, dit-on. Je me figurais les anges autrement, mais n'importe, et je vous l'expdie en mme temps que ma lettre. Envoyer votre voiture la gare de ***, train du soir (espoir!). La personne vient d'achever une ducation trs-heureuse dont elle a t maigrement rcompense. Votre domestique la reconnatra au signalement suivant: Miss O'Neil (Augusta-Mary), trente ans, d'un blond flamboyant, Irlandaise, d'une famille noble trs-ancienne, parle toutes les langues mortes et vivantes, tricote, peint, joue de la harpe et monte cheval. Une foule d'_et caetera_. "Pluie de baisers Sibylle. Je languis aux pieds de la marquise." Une telle lettre, dans une circonstance ses yeux si intressante et si essentielle, parut au marquis de Frias d'une lgret peine supportable, et, bien qu'accoutum aux formes mondaines et vapores qui recouvraient chez M. de Vergnes un fonds assez srieux de rflexion et de sensibilit, ce ne fut pas sans apprhension qu'il se rendit de sa personne la gare de *** pour y recevoir l'institutrice qui lui tait annonce dans un langage si quivoque. Le premier aspect de miss O'Neil descendant de wagon avec son sac de voyage fut loin de dissiper les angoisses du marquis: il la reconnut sans peine, malgr les ombres du crpuscule. Miss Augusta-Mary O'Neil affirmait immdiatement son identit. C'tait une grande fille maigre, anguleuse, marchant avec une rgularit et une roideur d'automate; instinctivement on vitait ses coudes, qui semblaient toujours prs de percer ses manches; de chaque ct de son visage aux pommettes saillantes, de longues boucles couleur de feu pendaient comme deux branches de saule. Un chapeau d't en paille brune, affectant vaguement la forme d'un saladier renvers, surmontait, comme un dme, cette disgracieuse anatomie. Le coeur de M. de Frias se serra: -- Vraiment, murmura-t-il, de Vergnes est bien coupable! Cependant, lorsqu'il se fut approch de la pauvre miss O'Neil, il vit briller dans son oeil d'un bleu ple une clart pareille celle qui tombe des toiles, si pure, si honnte, si tendre, en mme temps si triste, qu'il en fut soudain mu et demi conquis. Miss O'Neil, que la conscience de son malheureux extrieur rendait timide, rpondit aux compliments courtois du vieux marquis avec un peu de gaucherie, mais en bons termes, sobres et convenables. Sa voix tait d'une douceur musicale. M. de Frias commenait croire, comme M. de Vergnes, que la personne pouvait tre un ange, bien que ses ailes fussent effectivement peu apparentes. Il la fit asseoir ses cts dans sa voiture, qui prit le chemin de Frias, et il ne diffra pas un instant de l'clairer sur le caractre du jeune esprit dont la direction allait lui tre livre. L'Irlandaise l'couta religieusement sans l'interrompre jusqu' ce qu'il et termin son discours par un bref rsum de ses principes an matire d'ducation. -- Monsieur, dit alors miss O'Neil, je vois ce qu'est l'enfant, et je suis heureuse qu'elle soit ainsi. Quant vos principes, ce sont exactement les miens. Dvelopper et cultiver les dons naturels d'une intelligence, c'est un devoir et ce n'est jamais un danger, si l'on fait en sorte que l'ide de Dieu domine tout et sanctifie tout. Le marquis respira longuement sur cette phrase. Il secoua la tte plusieurs reprises d'un air de satisfaction, et un nuage de poudre parfume se rpandit dans la voiture. -- Ma chre miss O'Neil, reprit-il, je vous prierais maintenant, si je l'osais, de me conter votre histoire, sur laquelle je vous avoue que mon cousin de Vergnes m'a trs-incompltement renseign; mais n'allez pas au moins, miss O'Neil, vous mprendre sur les motifs de mon indiscrtion: c'est uniquement au nom de l'intrt dont vous m'avez tout de suite pntr que je sollicite cette faveur de votre condescendance. On ne saurait dire combien l'affectueuse urbanit du vieux marquis parut miss O'Neil chose nouvelle et savoureuse. Pauvre et laide jusqu'au ridicule, le monde, on le conoit, ne l'avait point gte. Enveloppe sans cesse d'une atmosphre glaciale qui la contractait, toujours empese, crispe et nerveuse comme une personne qui marche sous des regards malveillants et ironiques, elle avait beaucoup souffert dans sa fiert, qui tait grande et lgitime. Pour la premire fois de sa vie, elle se sentit apprcie: ce beau vieillard lui parlait un langage qu'elle n'avait jamais espr entendre que dans le ciel, de la bouche des lus ses frres, uniquement pris de la beaut et de la splendeur morales. Profitant de l'obscurit, elle laissa glisser de sa paupire deux larmes qu'elle essuya du bout de son gant de soie noire; puis elle conta brivement son histoire, qui tait d'ailleurs fort simple. Le seul point sur lequel elle insista fut l'antique origine de sa famille: elle descendait des anciens rois d'Irlande, qui n'taient la vrit, ajoutait-elle, que des chefs de clan; mais enfin un de ses anctres, Fergus le Roux, figurait authentiquement au nombre de ces chefs irlandais auxquels le prince Jean Plantagenet (dont miss O'Neil ne prononait le nom qu'avec une amertume ddaigneuse) avait eu l'indcence de tirer la barbe dans une crmonie publique. Le pre de miss O'Neil lui avait laiss une fortune assez ronde; mais elle avait deux frres qui n'avaient pas apport dans l'administration de leur bien toute la prudence dsirable. M. de Frias comprit que l'hritage de miss O'Neil s'tait englouti bnvolement dans les dsordres fraternels. Au surplus, les fonctions auxquelles elle avait d se consacrer lui plaisaient extrmement et lui avaient donn tout le bonheur possible, jusqu'au jour o elle avait d quitter son lve; mais ce jour lui avait dchir le coeur. Elle avait offert de demeurer auprs de la jeune personne des conditions qui lui rpugnaient un peu, mais qu'elle croyait acceptables (en qualit de femme de chambre probablement, la pauvre fille!); la famille s'y tait refuse pour des raisons de convenance dont elle-mme reconnaissait d'ailleurs la valeur. -- Miss Augusta, dit la marquis, permettez-moi de vous affirmer que vous n'aurez jamais craindre dans ma maison un pareil dchirement. Tant que je vivrai, ma chre miss O'Neil, vous vivrez sous mon toit, et je me tromperais trangement sur les sentiments de ma petite-fille, si elle ne faisait pas honneur, aprs moi, la recommandation formelle que je compte lui laisser cet gard. Miss Augusta ne put que murmurer un remercment indistinct; mais elle passa de nouveau son gant de soie noire sur sa joue osseuse. Ce fut sur ce pied d'heureuse intelligence que M. de Frias et miss O'Neil descendirent de voiture dans la cour du chteau. Peu d'instants aprs, la marquise, que son mari avait eu soin de prmunir, par deux mots de prface, contre l'impression du premier coup d'oeil, compltait le ravissement de l'Irlandaise par la tendre bienveillance de son accueil. Il tait tard. On introduisit petit bruit miss O'Neil dans la chambre de Sibylle, qui dormait dans ses rideaux blancs, un bras repli sous sa tte et perdu dans ses boucles soyeuses, avec la grce que son ge charmant porte jusque dans le sommeil. La nourrice approcha une lampe, et miss O'Neil contempla longtemps sans parler l'enfant immobile et dont le souffle mme semblait suspendu, tandis que la marquis et la marquise se penchaient derrire elle, le visage empreint d'un sourire d'extase. A un mouvement soudain que fit Sibylle, miss O'Neil posa un doigt sur ses lvres, recula discrtement de quelques pas, et, montrant aux deux vieillards attentifs son oeil humide et rayonnant: -- C'est un archange, dit-elle d'un ton de mystre; je l'adore! Installe aussitt dans un appartement voisin avec une ampleur et des raffinements auxquels elle avait t peu accoutume, la descendante de Fergus le Roux, malgr la fatigue du voyage, demeura veille une bonne partie de la nuit, promenant un regard attendri sur les grandes tapisseries personnages qui l'entouraient: c'taient, dans des bocages lysens, des bergers en culottes courtes et des bergres paniers, qui paraissaient heureux, mais qui l'taient assurment moins que miss O'Neil. Il est dsolant de penser qu'au moment mme o l'honnte crature prenait si dlicieusement possession de ce paradis, l'pe flamboyante, toute prte l'en chasser, planait dj sur sa tte. Le lendemain matin, madame de Frias, aprs un entretien qui la fortifia dans tous les sentiments qu'elle avait dj vous miss O'Neil sur la parole de son mari, alla prsenter l'institutrice son lve. Sibylle, qui avait, un degr rare pour son ge, le discernement de l'harmonie et de la beaut, considra d'abord miss O'Neil avec inquitude et rpondit froidement ses avances, en personne mal difie par les circonstances extrieures et qui rserve son jugement. La marquise les laissa ensemble pour qu'elles fissent connaissance plus commodment, et descendit au salon. Elle y trouva M. de Frias contant les mrites de miss O'Neil l'abb Renaud et madame de Beaumesnil, que l'importance de l'vnement avait attirs tous deux au chteau ds l'aurore. -- Eh bien, ma chre? dit le marquis. -- Eh bien, mon ami, autant que je suis capable d'en juger, c'est un esprit trs-lev et un coeur vanglique. -- Vous voyez, reprit le marquis d'un air radieux en s'adressant ses htes, vous voyez, c'est un diamant, et ce sera, je le lui ai promis du reste, un diamant de famille! Il faut avouer que de Vergnes, sous son apparente lgret, cache un tact et une sret de jugement peu ordinaires! Elle n'est pas belle, c'est vrai; mais j'en suis bien aise. Ce sera pour Sibylle un enseignement de plus: nous lui dmontrerons en quelque sorte sur cet exemple vivant, combien les avantages physiques sont de mince valeur compars cette parure morale qui brille chez miss O'Neil comme dans un riche crin, j'entends la noblesse des sentiments, la puret de l'me, les grces de l'esprit... -- Les douces vertus du caractre,... dit la bonne marquise. -- Et les solides principes religieux, ajouta le cur. Au milieu de ce concert, la porte du salon s'ouvrit avec fracas, et la nourrice, qu'on appelait dans le chteau madame Rose, entra brusquement, les traits si trangement bouleverss que l'annonce d'une catastrophe lui sortait pour ainsi dire par les yeux. -- Au nom du ciel! nourrice, qu'y a-t-il? s'cria le marquis en se levant. -- Monsieur le marquis, dit madame Rose, reprenant difficilement haleine, elle n'est pas chrtienne! -- Quoi? qui? Miss O'Neil? Pas chrtienne?... C'est impossible! Vous tes folle, nourrice! -- Elle n'est pas chrtienne! reprit madame Rose en appuyant; c'est une chose sre, puisqu'elle a demand tout l'heure Jean s'il y avait un ministre protestant dans les environs, et si elle pourrait aller facilement au temps tous les dimanches. -- Protestante! dit le marquis, retombant ananti sur son fauteuil. Protestante!... Puis, aprs une pause: -- Madame Rose, reprit-il d'une voix altre, c'est bien, laissez nous! Il y eut quelques minutes d'un silence complet: la marquise changeait avec son mari des regards douloureux; le cur et madame de Beaumesnil avaient joint les mains et les levaient de temps autre vers le plafond avec un air de consternation sincre chez le premier, mais qui, chez la dame, n'tait qu'une contenance, car, en ralit, la bombe qui venait d'clater chez ses voisins n'avait jet dans son coeur, toujours rong d'envie, qu'une pluie de fleurs et de rose. -- Il faut convenir, dit enfin le marquis avec clat, que de Vergnes est impardonnable! Voil bien l'indiffrence et la frivolit parisiennes!... Une chose si capitale! il ne s'en informe mme pas!... Il m'et envoy tout aussi bien une juive ou une mahomtane,... mon Dieu! tout aussi bien! Voil de Vergnes! Quant moi, comment m'en serais-je inform? Comment m'imaginer une pareille ngligence? Comment une ide si insense, si absurde, m'et-elle un seul instant travers le cerveau?... D'ailleurs elle tait Irlandaise, et j'ai d croire... car il a fallu vraiment une fatalit particulire!... Au surplus, je n'apprendrai personne ici que la nourrice, en refusant miss O'Neil la qualit de chrtienne, parlait en ignorante femme du peuple. Miss O'Neil n'est pas catholique, voil tout, et c'est parbleu bien suffisant; mais, part la dplorable erreur de sa croyance, elle n'en reste pas moins une femme digne d'intrt, digne d'gards,... et vritablement je me trouve, vis--vis d'elle, dans un embarras effroyable... Que faire? -- Il me semblerait difficile, monsieur le marquis, hasarda timidement le cur, de laisser une institutrice protestante auprs de mademoiselle Sibylle, surtout au moment o l'enfant se prpare sa premire communion. -- Oh! Seigneur! s'cria madame de Beaumesnil avec un lan d'indignation qui se tourna aussitt en hilarit rserve. -- Cela n'est pas possible, reprit le marquis, je n'y songe pas un instant, madame, veuillez le croire; mais j'ai l'me navre, je vous le confesse: outre que je ne renonce point sans amertume faire profiter ma petite-fille des talents, et je dirai mme, quoi qu'il en puisse tre, des vertus de cette personne, je frmis du coup que je vais porter un coeur aussi sensible, aussi dlicat que m'a paru l'tre celui de miss O'Neil. Moi-mme j'aurai contribu, par l'imprudence de mon langage, -- mais mon propre coeur m'entranait, -- lui rendre ce mcompte plus poignant. Oui, je donnerais un de mes bras tout l'heure pour lui pargner et pour m'pargner moi-mme l'explication et la sparation qui semblent dsormais ncessaires. -- Cela est dur assurment, mon ami, dit la marquise; mais si vous reconnaissez que cela est ncessaire... -- Le plus tt sera le mieux, interrompit brutalement madame de Beaumesnil. -- Pardon, madame, rpliqua un peu vivement le marquis; mais vous ne prtendez pas sans doute que je chasse cette jeune femme comme un voleur, si protestante qu'elle puisse tre! Il y eut une nouvelle pause de silence, aprs laquelle la marquise reprit avec douceur: -- J'allais dire, mon ami, que, si vous le dsiriez, je me chargerais d'interprter vos intentions miss O'Neil. -- Non, ma chre, non. Vous voulez toujours prendre les peines pour vous. Cela n'est pas juste. Miss O'Neil est-elle seule en ce moment que vous sachiez? -- Sibylle est avec elle. -- Faites appeler l'enfant. La pauvre miss O'Neil cependant, lorsqu'elle tait demeure seule avec Sibylle aprs le dpart de la marquise, avait lu facilement dans les yeux de son lve la prvention peu favorable qu'elle lui inspirait. Elle s'tait bien garde de chercher vaincre cette antipathie par des prvenances et des caresses inopportunes. Elle n'embrassa mme point Sibylle, bien qu'elle en mourt d'envie. Lui souriant seulement le plus doucement qu'elle put, elle l'emmena dans sa chambre, sous le prtexte, toujours bien accueilli des enfants, de la faire assister au dballage de ses caisses. Miss O'Neil, en effet, commena par exposer la lumire son humble trousseau qu'elle casa ensuite dans les armoires avec mthode. Pendant cette partie de l'opration, qui du reste ne fut pas longue, Sibylle, debout au milieu de la chambre, les bras croiss par derrire, le front soucieux, contemplait sans mot dire, et non sans ddain, les alles et venues de l'affaire miss O'Neil, qui lui semblait, en vrit, se donner beaucoup de peine pour peu de chose; mais son joli visage se dtendit et s'claira bientt du plus vif intrt, quand elle vit sortir successivement des profondeurs d'une caisse l'herbier de miss O'Neil, puis sa palette, ses pinceaux et son chevalet, enfin une demi-douzaine de tableaux, ouvrage de miss O'Neil. Les questions de l'enfant commencrent alors ardentes et presses; mais elles s'arrtrent soudain devant une vision plus clatante et plus mystrieuse encore: c'tait une harpe que l'Irlandaise dgageait de son tui; et quand miss O'Neil, ayant plac l'instrument sur sa base dore, crut devoir en tirer quelques accords d'un air rveur, l'enthousiasme de Sibylle pour cette merveilleuse trangre ne connut plus de bornes. -- Vous m'apprendrez tout ce que vous savez, miss O'Neil? -- Tout, certainement, ma chrie. -- Je saurai, comme vous, le nom de toutes les fleurs? -- De toutes les fleurs, mon enfant. -- Je jouerai de ce bel instrument, comme les anges? -- Comme les anges. -- Et je ferai des tableaux comme les vtres? -- Assurment, et meilleurs que les miens, j'espre. -- Je ne crois pas que cela soit possible, miss O'Neil, car ils sont superbes. Et pour tmoigner sans retard miss O'Neil sa respectueuse admiration, Sibylle s'empressa de lui rendre tous les petits services que l'occasion pouvait rclamer. Elle l'aida de son mieux classer et ranger dans la chambre toutes ses richesses, et quand le moment fut venu de suspendre les tableaux, Sibylle, monte sur une chaise, prsenta les clous miss O'Neil. Ces tableaux, par parenthse, sans tre aussi superbes qu'ils le paraissaient Sibylle, ne laissaient pas d'avoir quelque mrite, surtout par le sentiment et par la couleur; mais on pouvait leur reprocher une certaine monotonie de composition. Presque tous, effectivement, reprsentaient le mme sujet, avec de trs-lgres variantes, comme l'indiquaient d'ailleurs les inscriptions, vraiment superflues, que miss O'Neil, dans sa modestie, avait jug prudent de faire graver sur les cadres: _Vue d'un lac au clair de lune_ (par miss O'Neil). -- _La lune se levant sur un lac_ (par miss O'Neil). -- _Le lac. Effet de lune_ (par miss O'Neil), etc. L'Irlandaise, ayant termin ce travail avec le concours de son officieuse petite amie, prit dans le fond de la caisse un dernier tableau qui tait envelopp prcieusement d'une gane de toile cire. -- Celui-ci, mon enfant, dit miss O'Neil, n'est point de moi: c'est le dernier souvenir de la jeune fille qui a t avant vous mon unique lve. Elle a travaill secrtement cette toile, la pauvre enfant, pendant tout le mois qui a prcd mon dpart, et en me la remettant elle m'a prie de ne la dcouvrir que quand je serais arrive ma destination. Ce n'est donc pas sans motion, mon enfant, je vous l'avoue, que je vais dtacher cette enveloppe. L'enveloppe fut dtache d'une main tremblante. Le tableau, sur lequel miss O'Neil attacha aussitt son regard impatient, reprsentait un lac vert-pomme, violemment clair par une lune monstrueuse, et au milieu du lac, dans un berceau flottant comme celui de Mose, un enfant dont les traits, tourns la caricature, offraient avec ceux de miss O'Neil une ressemblance grotesque. Sur le cadre on lisait: _Naissance de miss O'Neil sur un lac. Effet de lune_. L'lve de miss O'Neil, jeune personne d'une humeur enjoue apparemment, avait cru trs-ingnieux, trs-plaisant et trs-aimable de laisser pour adieu son institutrice cette allusion piquante ses prdilections pittoresques. Miss O'Neil, malheureusement, n'en jugea pas comme son lve, car elle fondit en larmes, et, tombant tout plore sur une chaise: -- Oh,! dit-elle, quelle cruaut! C'est donc vrai,... j'ai eu beau faire,... elle n'a pas de coeur!... Non, elle n'en a pas!... Ah! que j'ai de peine!... Vous ne pouvez pas comprendre, ma pauvre petite, poursuivit-elle en pressant avec angoisse les mains de Sibylle, qui ne comprenait pas effet, mais qui la regardait avec une motion sympathique; mais tenez, je vais vous expliquer: cette jeune fille, que j'ai leve, soigne, caresse pendant dix ans, comme une fleur chrie; pendant dix ans, elle a t jour et nuit ma vie, mon culte, ma passion... Pour ne pas la quitter, je lui offrais d'tre sa servante et la servante de ses enfants!... Eh bien, sa dernire pense, sa dernire parole, est une moquerie, une duret, une insulte!... Vous ne pouvez pas savoir ce que je souffre, pauvre petite, vous ne pouvez pas,... c'est impossible! Imaginez que je suis seule au monde, plus seule qu'une autre, parce que je suis laide et disgracie, et que cela me condamne tre toujours seule, sans affection, sans mari, sans enfants!... Et j'aurais t une si bonne mre, voyez-vous, Sibylle, une si tendre mre!... Elle le sait bien, elle, cette malheureuse, que j'ai aime plus que sa mre ne l'aima jamais. Et voil,... elle me brise le coeur! Et la pauvre fille cacha sa tte dans ses mains. -- Ne pleurez pas, miss O'Neil, dit Sibylle, essayant de lui prendre les mains; vous ne serez plus seule maintenant. Ma mre, moi, est au ciel, vous la remplacerez: le voulez-vous? -- Oh! Dieu! chre petite! dit miss O'Neil, qui sanglotait. -- Nous ne nous quitterons jamais, miss O'Neil. -- Non, non, jamais. -- Comment vous appelez-vous, miss O'Neil? -- Augusta-Mary, murmura miss O'Neil travers ses larmes. -- Eh bien, Augusta-Mary, nous ne nous quitterons jamais. Miss O'Neil n'y put tenir: elle enleva l'enfant dans ses bras, et, la serrant convulsivement sur son coeur, elle la noya de pleurs et de caresses. La nourrice les surprit dans cette expansion. -- On demande mademoiselle au salon, dit-elle d'un ton sec. Sibylle suivit sa nourrice, mais non sans avoir envoy, avant de sortir, un baiser suprme son amie. -- Vous avez les yeux rouges, ma mignonne!... Que s'est-il donc pass? dit le marquis en voyant entrer Sibylle. -- C'est que j'ai pleur avec miss O'Neil. Son lve, l'autre, lui a jou un mchant tour. Elle en a beaucoup de chagrin; mais je l'ai console en lui promettant d'tre sa fille et de ne la quitter jamais. -- Bien! dit le marquis: il ne nous manquait plus que cela! Vous devez renoncer cette ide, ma chre enfant: une circonstance imprvue nous force congdier miss O'Neil. -- Vous ne le ferez pas, grand-pre, je vous en prie. Elle en mourrait. Songez qu'elle est seule au monde, qu'elle est laide et disgracie. Vous ne le ferez pas. D'ailleurs je l'aime de tout mon coeur, et je crois que j'en mourrais aussi. -- Parfait! de mieux en mieux! reprit le marquis. J'en suis aussi fch que bous, ma chrie, poursuivit-il; mais malheureusement nous ne pouvons hsiter. Nous venons d'tre informs que miss O'Neil appartient la religion protestante, qui est une religion fausse et mauvaise. -- Je ne puis croire que miss O'Neil ait une mauvaise religion, grand-pre. Soyez sr que cela n'est pas vrai. Elle a le coeur trop bon, et d'ailleurs elle joue de la harpe comme sainte Ccile. -- Il ne s'agit point de harpe, dit avec un peu d'impatience M. de Frias: je vous rpte, et vous devez me croire, que miss O'Neil, avec toutes ses vertus, a le malheur de vivre hors de notre religion, qui est la seule bonne et vritable. -- Eh bien, il faut la lui apprendre, grand-pre. Je suis sre qu'elle en sera trs-reconnaissante. Le cur la lui apprendra. N'est-ce pas, cher cur? Le cur s'agitait sur sa chaise. -- Ah! si on pouvait esprer cela! dit demi-voix la marquise. -- D'ailleurs, reprit Sibylle, qui enlaa de ses deux bras le cou de son aeul, elle verra si bien, en vivant avec vous, que votre religion est la meilleure, qu'il ne peut pas y en avoir de meilleure au monde... Elle le verra si bien, grand-pre! Je vous jure qu'elle le verra! -- Laissez, laissez donc, murmura le pauvre marquis en jetant un regard timide vers le cur. -- Dieu, monsieur le marquis, dit le cur en soupirant et en souriant, met quelquefois la vrit dans la bouche des enfants, vous savez. Le marquis sauta sur cette branche. -- N'insistez pas, cur, dit-il; vous voyez mon faible pour cette infortune: un mot de plus, et je la garde. -- On pourrait toujours, dit le cur, essayer pendant quelque temps. -- Elle reste! elle reste! cria Sibylle. Merci cur! merci grand-pre! Et elle bondit hors du salon. On la rappela, mais faiblement. Elle tait dj dans les bras de miss O'Neil, qui apprit ainsi tout la fois son danger et son salut par la douce voix du sraphin qui l'avait couverte de ses ailes. VI SIBYLLE HORS DU GIRON DE L'EGLISE Cependant la gnreuse dtermination de M. de Frias l'gard de miss O'Neil, aussitt rpandue et commente dans le pays par la langue triple dard de madame de Beaumesnil, fit en gnral peu d'honneur la judiciaire du vieux marquis, et n'en fit pas davantage celle du cur, signal comme son complice. Il faut convenir d'ailleurs que le monde, qui n'entre point dans les dtails et qui juge les choses au point de vue absolu, tait excusable de trouver bizarre et irrgulier pour le moins le fait qui tait en ce moment soumis son apprciation. M. de Frias lui-mme, une fois le premier lan de son enthousiasme apais, ne laissa pas d'envisager avec une certaine inquitude la responsabilit dont il s'tait charg en donnant sa petite-fille une institutrice hrtique. Quant au cur, il eut, par-dessus la rumeur publique et les alarmes de sa conscience, le dsagrment de recevoir cette occasion les compliments du juge de paix du canton, vieillard d'une foi tide, qui considrait Voltaire comme un dieu -- dont il paraissait se croire le prophte. L'abb Renaud se rendait au chteau de Frias deux ou trois jours aprs l'arrive de miss O'Neil, quand il eut subir, chemin faisant, les loges quivoques du magistrat voltairien. Il continua sa route, le front pench, et, rencontrant le marquis, qui faisait sous les chtaigniers de son avenue sa promenade du matin, il lui confia avec candeur ses scrupules et ses chagrins. -- Mon digne ami, lui rpondit M. de Frias, vous pouvez croire que je ne suis pas moi-mme sur un lit de roses; j'entends comme vous les fcheux murmures de l'opinion, je conviens en outre que le suffrage du juge de paix est un symptme d'une mauvaise nature: en effet, aprs la tristesse de nos amis, ce que nous devons craindre le plus, dit le sage, c'est la liesse de nos ennemis. Nanmoins, mon cher abb, je garderai miss O'Neil, car dans le cours de ma longue vie j'ai remarqu que les inspirations du coeur, beaucoup plus difficiles suivre que celles d'une prudence goste et banale, sont toujours blmes par le monde, mais souvent bnies par la Providence. Cependant il faut nous aider pour que Dieu nous aide, et nous ne devons rien ngliger, vous et moi, mon digne ami, pour sortir notre gloire de l'preuve dlicate o nous nous sommes engags, c'est--dire pour mnager Sibylle l'ducation forte et varie que miss O'Neil parat si capable de lui donner, tout en maintenant l'enfant dans toute l'intgrit de la foi de ses pres. Afin d'atteindre plus srement ce but, et bien que deux annes dussent encore s'couler avant l'poque fixe pour la premire communion de Sibylle, il fut convenu que l'abb Renaud commencerait le jour mme une srie de confrences ayant pour objet d'asseoir sur des bases inbranlables l'orthodoxie de mademoiselle de Frias. Concurremment miss O'Neil procderait sans danger, on devait s'en flatter, la culture intellectuelle et morale de Sibylle-Anne. Miss O'Neil se conformerait fidlement, -- M. de Frias n'en doutait pas un seul instant, -- la recommandation formelle qui lui avait t faite de ne jamais traiter les questions religieuses avec son lve qu'au point de vue de la morale gnrale; mais si enfin, -- car il fallait tout prvoir, -- miss O'Neil, trompant douloureusement les esprances de M. de Frias et cdant la manie de proslytisme qui caractrise sa secte, s'avisait un jour de tirer une Bible de sa poche et d'entrer dans la polmique, l'abb Renaud ne serait-il pas l, l'oeil toujours ouvert, inquiet mme, tout prt constater ds les premires apparences l'garement de miss O'Neil? M. de Frias joignit ces prcautions celle d'assister rgulirement pendant quelque temps aux leons de l'Irlandaise ou de s'y faire suppler par la marquise; mais il ne tarda pas se relcher d'une surveillance qui lui parut en mme temps inutile et injurieuse mesure qu'il put mieux apprcier, dans l'intimit de la vie commune, le caractre scrupuleusement honnte de miss O'Neil. -- En vrit, disait le marquis, autant s'attendre voir la dlicate hermine se vautrer tout coup dans un bourbier ftide comme le plus vil animal de nos basses-cours que de redouter de la part d'Augusta-Mary l'ombre d'un procd dloyal. Telle tait galement la conviction de la marquise, et telle celle du cur lui-mme. Ces trois honntes gens, dlivrs alors de tout ombrage du ct de leur conscience, purent jouir avec un ravissement sans mlange de l'essor que prenaient peu peu les heureuses facults de Sibylle sous la baguette ferique de miss O'Neil. Cette rare intelligence, en effet, s'lanait vers la lumire avec une ardeur qui n'et pas t sans danger, si elle n'et t tempre et guide par un got sr et une prudente mthode; mais miss O'Neil tait la hauteur de sa tche. -- Je pourrais, en la poussant un peu, en faire un prodige, disait-elle M. de Frias; mais j'aime mieux la retenir et en faire une femme distingue. C'est quoi je n'aurai pas d'ailleurs grand mrite, car cette petite tte aux cheveux d'or est comme une volire pleine d'oiseaux impatients auxquels je n'ai que la peine de donner la vole. M. et madame de Frias, enchants du zle et des progrs de leur petite-fille, ne s'applaudissaient pas moins de l'agrable changement qu'ils avaient pu observer dans son caractre dater du jour o des tudes positives et rgulires avaient occup sa pense. Sans cesser d'tre une fillette remarquablement srieuse et digne, Sibylle avait perdu le got de ces confuses rveries auxquelles elle s'abandonnait autrefois avec un singulier plaisir, et qui rpandaient presque continuellement sur son front une mlancolie trangre son ge. Son beau rire d'enfant, frais comme les cascades des bois, veillait alors plus souvent les chos des vieux corridors. Elle montrait mme volontiers, dans l'intimit de sa famille, une disposition d'esprit plaisante qui tournait quelquefois au burlesque. Cette sorte de jovialit, quand elle clatait brusquement chez mademoiselle de Frias, formait, avec la gravit habituelle de sa physionomie, un contraste qui n'tait pas sans grce. S'il n'avait t adouci par un grand fonds de bienveillance naturelle, ce trait de caractre et facilement dgnr en humeur satirique; car Sibylle, comme une fine petite mouche qu'elle tait, sous sa mine discrte et tranquille, avait le talent de saisir avec une vive sagacit les travers qui passaient sous ses yeux. Son got pur sentait immdiatement le ridicule, de mme qu'une oreille dlicate sent les dissonances. Elle avait peine un crayon dans les doigts que ce don de son esprit se rvlait dans des esquisses informes, mais comiquement expressives. M. de Frias dut mme un jour svir assez durement l'occasion d'un tableau de genre o les moustaches pudiques de madame de Beaumesnil et le nez romain du chevalier Thodore figuraient dans des proportions insoutenables. Madame de Beaumesnil, bien qu'elle ignort cet incident, ne prenait, on s'en doute, qu'une trs-faible part aux douces motions que le succs de l'enseignement de miss O'Neil faisait rgner dans le chteau de Frias. Ce n'tait pas qu'elle ne ft ravie au fond, si on l'en croyait, que l'vnement trompt ses prvisions; mais vraiment il y avait des gens qui taient plus heureux qu'ils ne le mritaient. D'ailleurs il n'y a pas de bonne fin par de mauvais moyens, et enfin le dernier mot n'en tait pas dit. -- Et vous verrez, cur, qu'un jour ou l'autre il arrivera quelque chose, je ne sais pas quoi; mais il arrivera quelque chose qui rabattra l'orgueil des Frias, car enfin le bon Dieu est juste, et il ne le serait pas, s'il donnait raison jusqu'au bout un enttement si malavis, une charit si mal place. Quant vous, cur, je ne vous blme pas; vos motifs taient purs, je le sais: vous espriez convertir cette malheureuse crature; mais entre nous je crois que vos esprances sont depuis longtemps vau-l'eau... hein? avouez-le, mon pauvre cur? Le cur l'avoua. Avec l'instinct sr de la malignit, madame de Beaumesnil avait pos le doigt sur le point douloureux de ce brave coeur. Ce n'tait pas, en effet, sans une profonde amertume, encore mal dissipe, que l'abb Renaud avait d renoncer au rve glorieux dont il s'tait berc un instant, et dans lequel il s'tait vu couronnant miss O'Neil du voile des catchumnes; mais il avait suffi de deux ou trois entretiens avec l'Irlandaise pour reconnatre en elle un certain dveloppement de lumires et une fermet de principes contre lesquels il avait eu la modestie de ne pas engager la lutte. M. de Frias avait confirm lui-mme le cur dans ce systme de rserve, lui disant avec politesse qu'il ne fallait rien prcipiter, qu'il tait bon de laisser mrir les choses, et que miss O'Neil n'tait pas un esprit ordinaire, ce qui ne paraissait pas signifier dans la pense de M. de Frias que le cur ft un esprit extraordinaire. Ce digne homme d'ailleurs, dgag de toutes les illusions qu'il avait d'abord caresses l'gard de miss O'Neil, n'en apportait que plus d'application la partie de l'ducation de Sibylle qui lui tait dvolue. De ce ct, du moins, il n'prouvait que des consolations. Il avait limit l'enseignement de l'histoire sainte l'objet de ses leons durant la premire anne, rservant pour la seconde les instructions dogmatiques du catchisme. Or les grandeurs orientales de la Bible et ses touchantes lgendes, les premiers temps du christianisme, leurs martyrs et leurs saints, parlaient vivement l'imagination de Sibylle et veillaient en elle une ferveur religieuse qui se substituait peu peu la vague posie de son enfance. Ce n'taient plus les fes aux robes d'or, les chteaux magiques et les princes chasseurs qu'elle voquait dans les solitudes des bois; c'taient les thbades austres, les ples ermites et les saintes bergres; c'tait surtout ce Dieu mystrieux et imposant dont la puissance et la bont, clatant autour d'elle dans toutes les scnes de la nature, germant avec les herbes, grondant avec les temptes, resplendissant avec les toiles, troublaient sa pense et charmaient son coeur. L'enthousiasme religieux de Sibylle, bien qu'il ft en gnral pour le cur et pour les Frias une source de satisfaction et un sujet d'entretien dlicieux, ne laissait pas de leur causer quelque embarras par les formes tranges sous lesquelles il se traduisait parfois. Il fallut un jour gronder svrement Sibylle, qui, se promenant dans l'avenue par une belle gele, avait jug sublime de se dpouiller de son manteau en faveur d'une petite mendiante, et y avait gagn un gros rhume. Une autre fois on la trouva faisant sa prire genoux sur des mollettes d'perons, afin d'imiter les austrits des saints dans les dserts. Il fut facile au reste de ramener au vrai un jugement aussi naturellement droit que celui de Sibylle, et quelques mots de bon sens eurent aisment raison de ces excs de zle. Il arriva mme plus d'une fois que M. de Frias eut lieu d'tre surpris du caractre d'lvation et de puret que revtaient les lans de cette pit naissante. -- Une anne environ aprs l'arrive de miss O'Neil au chteau, le vieux marquis, toujours lev avec l'aurore, respirait sa fentre l'air salubre d'une matine d'avril, quand il aperut Sibylle s'acheminant seule vers le parc. -- O peut donc aller Sibylle de si bonne heure, ma chre? dit M. de Frias en se retournant vers la marquise. Je ne la croyais mme pas leve, et la voil en campagne. On dirait qu'elle se cache. Que porte-t-elle donc dans ce panier? -- J'ignore, mon ami, ce qu'elle complote, dit la marquise; mais depuis quelques jours elle a eu de nombreuses confrences avec Jacques Fray. Hier elle s'est enferme dans sa chambre pendant deux heures, et ce matin elle m'a emprunt mon brle-parfums. Je n'en sais pas davantage. -- Il faut la suivre, ma chre. M. et madame de Frias n'eurent point de peine retrouver sur le sable soigneusement tamis qui recouvrait les alles dans les environs du chteau la trace des pas de Sibylle, et cette piste lgre les conduisit, aprs quelques minutes de marche, aux abords d'une clairire qui couronnait le point le plus lev du parc. Ce site tait juste titre renomm dans le pays. Entour d'une futaie d'arbres magnifiques, il s'ouvrait du ct de la mer sur les pentes doucement tages d'une srie de collines verdoyantes. Entre les croupes de ces collines, dont les deux chanes parallles se touchaient par la base, une vaste ravine tendait ses dclivits jusqu' la plage, formant l'horizon une baie triangulaire que l'Ocan remplissait tantt d'un azur radieux, tantt d'un flot de moire argente. Au centre de la clairire, un chne colossal et min par les sicles s'levait solitairement; il couvrait de son ombre un des rares monuments laisss sur la cte normande par les cultes celtiques, une norme table de pierre brute, d'un aspect trangement sauvage, dont il semblait tre le contemporain. M. et madame de Frias, comme ils approchaient de la clairire, s'arrtrent soudain au son de la voix de Sibylle, qu'ils entendirent quelques pas d'eux. L'enfant s'exprimait sur le ton d'une rprimande anime et presque menaante; puis elle cessa de parler, et l'instant d'aprs une odeur d'encens se rpandit dans l'air. Le marquis et la marquise, dont la curiosit tait alors vivement surexcite, quittrent le chemin, s'engagrent dans la futaie et gagnrent avec prcaution le sommet du plateau. Ils aperurent Sibylle agenouille au pied du chne et devant la table de pierre: ses yeux taient dirigs vers le point de l'horizon o la mer se fondait avec le ciel, et ses lvres entr'ouvertes semblaient prier. Au tronc du chne taient suspendues de grandes lettres figures par un enlacement de violettes sauvages, et composant ce mot: -- DIEU. -- Sur la table de granit tait pos le brle-parfums qui laissait chapper un lger nuage de fume, dont la spirale se droulait lentement sur le bleu lointain de l'Ocan. Un des traits les plus frappants de ce tableau, c'tait la prsence du fou Fray, qu'on voyait quelque distance accroupi contre un arbre et observant Sibylle avec la mine en mme temps humilie et farouche d'un chien qu'on a battu. Devant cette scne, madame de Frias fondit en larmes, et, s'agenouillant sur le gazon, elle joignit son ardente prire celle qui s'levait vers le ciel du coeur pur de l'enfant. Cependant, M. de Frias tait demeur immobile, le front pensif et presque soucieux. -- Qu'avez-vous donc, mon ami? dit la marquise en se relevant. -- Rien, dit-il, allons l'embrasser. Sibylle, au bruit de leur approche, bondit sur ses pieds et devint rouge comme une fraise. -- Mon enfant, dit le vieux marquis en la serrant dans ses bras, c'est bien; mais il manque une croix votre autel: il faut rappeler la bont de Dieu ct de sa puissance. -- C'est vrai, dit Sibylle, je mettrai une croix. -- Est-ce vous seule, ma mignonne, dit madame de Frias, qui avez fait ces belles lettres de fleurs? -- C'est moi, rpondit Sibylle, mais c'est Jacques qui a cueilli les violettes. Et croiriez-vous que je n'ai jamais pu le dcider prier avec moi? C'est un monstre! Sibylle accompagna cette objurgation d'un jeu de sourcils terrible, qui parut affecter cruellement Jacques Fray. Il baissa ses yeux hagards vers le sol, et murmura d'une voix timide: -- Il n'y a pas de bon Dieu! -- Malheureux! s'cria Sibylle, et, le poussant tout coup par les paules, elle lui fit perdre l'quilibre. Le voyant alors tendu au pied de l'arbre dans une attitude de gaucherie effare, elle lana brusquement dans les bois un de ses doux clats de rire, et, haussant les paules: -- Grand sot! dit-elle. Jacques parut enchant. La journe que Sibylle avait commence par cet acte de foi nave tait un dimanche, et, suivant l'usage, les chtelains de Frias, aprs avoir djeun la hte, se rendirent l'glise de la paroisse. Ils arrivrent quelques minutes avant l'heure de la messe, et la petite nef tait encore dserte. Le choeur seul tait occup par un groupe compos de la famille Beaumesnil et du cur. Madame de Beaumesnil, remarquable par un air plus affair et plus important que de coutume, mettait alors la dernire main la dcoration d'une petite table place devant le matre-autel, et sur laquelle reposait une figure de cire au visage fard, aux yeux d'mail et aux cheveux boucls, encadre de fleurs en papier et d'ornements en chenille. Autour de cette image, don pieux et spirituel de madame de Beaumesnil, taient tales diverses estampes colories o l'on voyait principalement des coeurs de toute dimension, les uns percs de flches, les autres enflamms, quelques-uns avec des ailes. Le cur, le chevalier Thodore et mademoiselle Constance contemplaient cet difiant chef-d'oeuvre d'un oeil profondment charm, tandis que M. de Beaumesnil se pmait dans un rire bat. -- Qu'est-ce que c'est? dit Sibylle en s'approchant curieusement. -- Mon enfant, dit madame de Beaumesnil, c'est un nouveau bon Dieu que j'ai fait venir de Paris. La foule se prcipitait en ce moment dans la nef, et mit fin au dialogue. Sibylle prit sa place dans le banc de sa famille; mais le marquis observa qu'elle ne priait point avec son recueillement ordinaire. La distraction de Sibylle tait du reste partage par tous les fidles qui, pendant la crmonie, ne cessaient de jeter des regards impatients sur le petit autel supplmentaire et d'changer des chuchotements mls de sourires. Quand le messe fut termine, la curiosit, si longtemps et si mal contenue, fit explosion, et le choeur fut pris d'assaut par la foule. En cet instant critique, le chevalier Thodore Desrozais, opposant ses grands bras au flot des envahisseurs et dominant le tumulte des clats de sa voix de chantre, russit transformer la cohue en un dfil mthodique; puis, adoptant le rle de cicerone, il dmontra chaque groupe de curieux les grces et les mrites de la figure de cire dont il se plut mme faire jouer les yeux d'mail par le moyen d'un ressort ingnieux. Les impressions que cette scne laissait dans l'esprit des assistants taient de diverse nature: quelques hommes, peine sur le seuil du porche, riaient leur aise du bon Dieu de madame de Beaumesnil; quelques vieilles femmes, prises d'une dvotion subite pour cette image, lui consacraient des cierges. Madame de Frias, sur l'invitation pressante de madame de Beaumesnil, eut la politesse de se ranger au nombre de ces proslytes vulgaires. Sibylle, en retournant au chteau, resta remarquablement triste et silencieuse. Avait-elle t choque des indcentes familiarits d'un tel pisode, contrastant avec l'ide solennelle qu'elle s'tait faite de la Divinit et du culte qui lui tait d? La logique droite et mme un peu roide qui caractrise l'intelligence des enfants lui suggrait-elle cette occasion des rflexions d'un ordre plus srieux encore? Quelles que fussent ses penses, l'enfant les garda pour elle. Cependant, l'poque fixe pour sa premire communion approchait. L'abb Renaud venait alors presque chaque jour au chteau de Frias; il y partageait le dner de famille, qui avait lieu midi, et donnait ensuite Sibylle une leon de catchisme. Une aprs-midi, M. de Frias, qui peu d'instants auparavant avait laiss sa petite-fille enferme avec la cur, fut surpris de la rencontrer tout coup dans le jardin. -- Mais que faites-vous l? lui dit-il; est-ce que l'abb est dj parti? -- Non, dit brivement Sibylle, il dort. -- Comment! reprit le marquis, est-ce qu'il s'endort souvent ainsi? -- Trs-souvent aprs dner. -- Il n'importe, dit gravement M. de Frias, votre devoir tait d'attendre son rveil avec patience. Je n'aime ni votre conduite ni votre ton, qui manquent de respect. Ce n'tait pas la premire fois que M. de Frias avait l'occasion de constater dans l'attitude et dans le langage de Sibylle vis--vis du cur une nuance assez indfinissable d'irrvrence et presque de ddain. Alarm de ce bizarre symptme, il ne l'tait pas moins de l'humeur mlancolique qui, depuis quelque temps, s'tait empare de l'enfant, et du got qu'elle avait repris pour la solitude. En mme temps, chose trange, il croyait voir qu'une altration analogue se produisait peu peu dans le caractre de l'abb Renaud, dont la sant mme ne paraissait pas aussi bonne qu'autrefois. L'incident du jour prtait une nouvelle gravit ces observations. La leon finie, le marquis et la marquise mandrent le cur. Le brave homme arriva tout haletant sous le poids de trois normes in-quarto qui chargeaient ses bras. -- Ah! ah! qu'avez-vous donc l, l'abb? dit M. de Frias. -- Monsieur le marquis, ce sont les Pres. -- Ah! ce sont les Pres? -- Oui, ce sont quelques volumes des Pres que je prends la libert d'emprunter votre bibliothque, et que j'emporte au presbytre. -- Ah! vous relisez les Pres, l'abb? -- Oui, monsieur le marquis: je me propose mme de les relire fond, et je me reproche de ne l'avoir pas fait plus tt. Au surplus, j'y passerai mes nuits, s'il le faut. M. de Frias toussa lgrement. -- Hem! mais voil du zle, l'abb, voil du zle!... Et vous tes toujours content de Sibylle, mon ami? Une faible teinte rose nuana les jours du vieux prtre. -- Toujours, monsieur le marquis; mais, vous le savez, l'enfant a de l'esprit! -- Voulez-vous dire, l'abb, qu'elle abuse de son esprit? -- Mon Dieu! monsieur le marquis, si quelqu'un doit tre blm en cette affaire, c'est moi seul. Avant d'entrer en lice contre une intelligence si subtile, j'aurais d sans doute fourbir neuf mon arsenal thologique, un peu rouill par les annes. -- Comment! l'enfant discute donc avec vous? -- A dire vrai, monsieur le marquis, elle ne s'en fait pas faute depuis quelque temps. Aujourd'hui en particulier elle a soulev quelques objections vritablement embarrassantes. -- Mais propos de quoi, mon pauvre abb? -- A propos de tout, monsieur le marquis, et spcialement propos des mystres. -- A propos des mystres? Mais cela n'est pas naturel, l'abb. Les mystres n'ont rien qui doive tonner l'intelligence des enfants, car pour eux tout est mystre. Il faut qu'il y ait l-dessous du parti-pris. -- Vritablement, monsieur le marquis, je serais quelquefois tent de le croire. -- Expliquez-vous, mon digne ami: souponneriez-vous miss O'Neil d'exercer sur l'esprit de Sibylle quelque malfaisante influence? L'abb Renaud carta les bras et leva lgrement les paules. -- Hlas! je ne sais qu'en penser, dit-il. Je dois reconnatre que miss O'Neil, lorsqu'elle assiste mes leons, s'y comporte avec une parfaite biensance; mais il est trop vident que je perds chaque jour davantage la confiance et mme le respect de l'enfant. Au milieu des angoisses qui dchiraient en ce moment le coeur du vieux marquis, aucune circonstance ne pouvait lui tre d'un surcrot plus dsagrable que l'arrive de madame de Beaumesnil, qu'on introduisit tout coup dans le salon. Madame de Beaumesnil, cependant, voulut bien ne triompher qu'avec modration de la douleur de ses voisins et de l'accomplissement de ses prophties. Elle se contenta de prendre l'attitude du sage mconnu pour qui l'heure de la justice a enfin sonn; puis elle demanda tranquillement si miss O'Neil tait encore au chteau. -- Sans doute, madame, dit le marquis. Il ne faut pas que le malheur nous rende injustes. Miss O'Neil n'est encore que souponne; mais je conviens qu'une matire aussi grave veut tre claircie sans dlai. Venez avec moi, l'abb. M. de Frias, en sortant du salon, rencontra un domestique qui avait laiss mademoiselle Sibylle et miss O'Neil au carrefour du vieux chne. Le marquis et l'abb se dirigrent de ce ct. Ils convinrent, chemin faisant, que ce n'tait pas l'heure d'couter de vains scrupules, et que le seul moyen de connatre la vrit tait de surprendre l'entretien de miss O'Neil et de son lve. Ils s'approchrent donc avec prcaution travers le fourr, et parvinrent gagner, sans tre aperus, la frange paisse d'arbres et de buissons qui bordait la clairire. Miss O'Neil, assise sur la table druidique, tenait une sphre cleste; elle en expliquait le mcanisme Sibylle, agenouille prs d'elle sur un coussin, et levait de temps autre la main vers les diffrents points de l'horizon, comme pour appliquer sur le firmament ses dmonstrations thoriques. Cette leon du reste touchait sa fin, car l'Irlandaise dposa la sphre, et aprs quelques mots insignifiants sur la beaut de la journe, elle dtacha du tronc du vieux chne quelques brins de mousse qu'elle mit dans la main de son lve attentive. Miss O'Neil fit admirer d'abord Sibylle la structure dlicate et complique de ces fleurettes innombrables dont elle lui analysait chaque dtail avec prcision; puis dcouvrant dans ce nid velout toute une tribu de petits insectes ails, elle lui nomma cette peuplade microscopique et lui en dcrivit les moeurs particulires. -- Vous ne sauriez croire, ma chre enfant, ajouta miss O'Neil, combien j'aime descendre dans ces mondes mystrieux et ddaigns, et y retrouver la main du Crateur prsente, prvoyante et paternelle comme dans l'ensemble grandiose de l'univers. Cela me fait du bien l'me. S'il m'arrive quelquefois de craindre qu'une humble crature comme moi, que sa vie obscure et sa faible prire ne puissent prtendre l'intrt du Dieu qui rgne au milieu des toiles, je regarde un de ces brins de mousse o sa providence est aussi visible que dans le soleil mme, et je me rassure. -- J'aime bien Dieu, dit Sibylle. -- Et il vous aime, ma chre. -- Je n'en sais rien, dit l'enfant . Miss O'Neil la regarda fixement. -- Vous avez de tristes penses depuis quelque temps, Sibylle. -- Trs-tristes, miss O'Neil. Et deux larmes glissrent sur les joues un peu plies de la pauvre petite. -- Et vous ne me les confiez pas, mon enfant? -- Vous m'avez dfendu de vous parler de religion, dit timidement Sibylle. -- Sans doute, mon enfant. Il y a la vrit quelques grandes notions religieuses communes tous les tres pensants et au-dessus de toute controverse humaine, comme celle d'un Dieu crateur, qu'il doit m'tre permis de mler sans cesse mon enseignement, puisqu'elles sont mles tout ce qui en fait l'objet; mais entrer avec vous dans des questions de doctrine, dans la discussion de points de foi particuliers, ce serait manquer odieusement tous les devoirs que la reconnaissance, la dlicatesse, la plus vulgaire probit, m'imposent vis--vis de vos parents et vis--vis de ma conscience. Je ne le ferai jamais. Ne parlons donc plus de vos tristesses, puisqu'elles se rapportent la religion. Permettez-moi seulement de vous dire que je ne les conois pas. Je crains rellement, Sibylle, que vous n'apportiez point dans ces matires assez de simplicit de coeur et d'humilit d'esprit. Il est si facile et si naturel d'adopter avec confiance la religion de ses parents, et surtout de parents comme les vtres. Sibylle baissa les yeux et ne rpondit pas. Miss O'Neil se leva. -- Venez courir dans les bois, dit-elle. Et elle ajouta en souriant: -- Cela sied mieux votre ge, ma chre, que de faire l'esprit fort. Sibylle l'embrassa, lui prit le bras, et toutes deux disparurent dans une alle. Les deux tmoins invisibles de cette scne se dgagrent alors du fourr. -- Eh bien, l'abb? dit M. de Frias, se posant les bras croiss, et non sans un certain air victorieux, en face de son compagnon. -- Eh bien, monsieur le marquis, il est clair que nos embarras ne nous viennent point de ce ct. -- Mais au contraire, l'abb: vous voyez que miss O'Neil nous seconderait plutt. Quoi de plus sain, quoi de plus difiant mme que le ton de son enseignement? Avouez avec moi qu'aprs un tel claircissement, renvoyer cette jeune femme serait le comble de l'iniquit! -- Assurment, monsieur le marquis. C'est mon insuffisance seule, je le vois trop, qui nous suscite ces difficults. -- Non, mon ami, non, ce n'est pas cela. Il n'y a l qu'une lubie d'enfant qui passera. Venez, allons retrouver ces dames. Madame de Beaumesnil accueillit avec tonnement d'abord, puis avec un sourire de fine incrdulit le double tmoignage de M. de Frias et du cur la dcharge de miss O'Neil. -- Tout cela tait fort beau sans doute; mais miss O'Neil, avertie par quelque indice de la prsence des deux observateurs, n'avait-elle pu djouer leur surveillance par une adroite comdie? C'tait la question que madame de Beaumesnil se posait dans l'amertume de son coeur, car il lui en cotait d'accuser son prochain, ft-il Turc; mais enfin la rsistance de Sibylle aux instructions du cur tait une singularit qu'il fallait bien expliquer, qui videmment ne pouvait provenir du fait de l'enfant elle-mme, qui lui tait donc suggre par quelque inspiration trangre; et quelle pouvait tre cette inspiration, sinon celle de miss O'Neil? Encore tout pntrs de l'accent de sincrit dont le langage de l'institutrice avait t si clairement empreint, le marquis et le cur ne pouvaient tre que faiblement branls par la dialectique venimeuse de madame de Beaumesnil; mais la marquise s'y montra plus sensible: c'tait un soulagement pour elle que de pouvoir attribuer une cause connue, positive et facile carter, les angoisses qui dchiraient son coeur et sa conscience. Toutefois, connaissant l'inflexible fermet de son mari dans les voies de la justice, elle n'osa lui demander le renvoi de miss O'Neil: elle le supplia seulement de permettre que Sibylle allt passer quelques semaines en retraite chez les Beaumesnil, o le cur lui continuerait ses leons, loin de toute influence suspecte. M. de Frias, cdant aux larmes de la marquise, accepta cet amendement, fruit des insinuations de madame de Beaumesnil. On prit pour prtexte, aux yeux de miss O'Neil et de Sibylle, quelques fivres qui s'taient dclares parmi les enfants de la ferme, et qu'on affecta de croire contagieuses. On prpara la hte le trousseau de Sibylle, et deux heures plus tard madame de Beaumesnil, pleine de gloire, emmenait sa proie. Le moindre vnement qui vient agiter un instant la torpeur monotone de certaines existences provinciales, y est reu comme une bndiction. L'arrive et l'installation de Sibylle sous le toit pointu des Beaumesnil eurent ce caractre. Une allgresse infinie se rpandit aussitt comme un feu de joie dans toute la maison, depuis le salon chinois, o une cinquantaine de mandarins souriaient ternellement M. de Beaumesnil, qui ternellement souriait aux mandarins, jusqu' la cuisine, o mademoiselle Constance courut commenter la nouvelle aussi vite que le lui permit son embonpoint. Quant au chevalier Thodore, son premier mouvement en cette grande conjoncture fut de descendre la cave, et le second d'en rapporter deux bouteilles de vin vieux, afin de faire honneur mademoiselle de Frias, tout en se faisant plaisir lui-mme. On se mit table au milieu de cette agrable excitation, qui, doucement entretenue par les fumes du repas, se traduisit par un dchanement de verbeux commrages. Les voisins et les voisines, leurs habitudes, leurs opinions politiques, leur toilette du dernier dimanche, furent tour tour passs en revue par la matresse du logis, qui gnralement blma les uns et n'approuva pas les autres. -- N'oubliant pas toutefois le but moral de la fte, madame de Beaumesnil entremlait et l sa charitable chronique de quelques anecdotes instructives qu'elle accompagnait de clins d'oeil adresss Sibylle. Tantt c'tait une petite fille qui, pour avoir mal fait sa prire, avait t tire par les pieds pendant la nuit; tantt c'tait un petit garon qui, pour avoir eu des distractions pendant le catchisme, avait reu le fouet d'une main invisible. Ces effrayantes lgendes parurent malheureusement affecter M. de Beaumesnil beaucoup plus que Sibylle. Lui-mme n'avait-il pas fait la nuit dernire un rve bien digne de figurer parmi ces sinistres miracles? Il avait rv qu'il tait mouton et qu'il blait tristement sur le sommet d'une haute montagne. M. de Beaumesnil, pour donner plus de couleur son rcit, voulut bien l'appuyer de quelques blements imitatifs qui eurent le privilge d'amener sur les lvres de Sibylle son premier sourire de la soire. -- Au dessert enfin, le chevalier Thodore chanta quelques refrains de ses pres, dont tout ce que Sibylle put comprendre fut que le chevalier aimait danser sur la fougre avec les bergres, ce qui effectivement lui arrivait quelquefois aprs vpres. Puis le chevalier, qui tait alors au comble de l'exaltation, saisissant d'une main la pauvre Sibylle et entranant de l'autre l'paisse Constance, commena travers la salle une vive farandole, qui se termina brusquement par l'effraction d'une pile d'assiettes et par l'interpellation de stupide animal que sa tendre soeur ne lui fit pas attendre. Sibylle, qui se sentait comme naufrage au milieu d'une tribu de cannibales, prouva enfin un moment de bien-tre quand elle se trouva seule, installe dans la chambrette de son amie Clotilde et couche sous ses rideaux blancs. Cachant alors sa tte dans les plis de l'oreiller, pour n'tre pas entendue de mademoiselle Constance, sa voisine, et mordant une boucle de ses cheveux, elle pleura abondamment. Le lendemain, l'abb Renaud se prsenta de bonne heure au manoir. Madame de Beaumesnil s'inquita d'un peu de fatigue qui paraissait sur ses traits. -- Ce n'est rien, dit-il: c'est que j'ai lu une partie de la nuit. Le djeuner le remit. Se trouvant alors en bonnes dispositions, l'excellent homme emmena son lve sous une tonnelle du jardin, et, posant sur une petite table sa tasse de caf, dans laquelle il puisait une cuillere de temps en temps, il rpondit victorieusement aux questions pineuses que Sibylle lui avait poses la veille. Madame de Beaumesnil, assise deux pas, tricotait en surveillant Sibylle d'un oeil svre. Contre l'habitude, et la vive satisfaction du cur, la leon s'acheva sans que l'enfant et soulev la moindre objection. En rcompense de cette docilit, madame de Beaumesnil organisa sur-le-champ, dans le salon chinois, une petite chapelle qu'elle orna de coquillages et d'images de dvotion, et devant laquelle le chevalier se mit aussitt chanter vpres comme s'il et t au lutrin, tandis que Sibylle le regardait avec pouvante. A ce jeu difiant succdrent des lectures pieuses, faites alternativement d'une voix de psalmodie par madame de Beaumesnil et mademoiselle Constance, qui s'interrompaient de temps autre pour gourmander rudement, de leur voix ordinaire, les mendiants qui se prsentaient dans la cour. Elles ne semblaient point d'ailleurs comprendre les livres qu'elles lisaient, et pouvaient au surplus donner pour excuse qu'ils taient incomprhensibles. Ces femmes n'avaient garde, en effet, de demander leur instruction ou leurs consolations l'oeuvre, si riche et si varie cependant, des grands hommes et des saints qui, dans tous les temps, ont honor la fois l'Eglise et l'esprit humain en prtant la vrit un langage digne d'elle. Il leur fallait mieux: il leur fallait quelqu'une de ces niaises productions mystiques o toute vrit morale et religieuse disparat sous les fleurs les plus fades d'un symbolisme raffin; la phrasologie prcieuse et vide de cette basse littrature avait l'avantage de bercer doucement la paresse de leur pense, la mollesse de leur me et le sommeil de leur conscience, en paraissant mme les sanctifier. Sibylle, aprs avoir essay vainement de saisir le sens de ce verbiage, avait fini par s'endormir; elle fut rveille en sursaut par la voix formidable du chevalier, qui entonnait un cantique, soutenu par le contralto de madame de Beaumesnil et par le fausset de mademoiselle Constance. Sibylle, invite se joindre ce concert spirituel, s'y joignit. M. et madame de Frias vinrent ce jour-l dner au manoir. Madame de Beaumesnil les informa de la soumission de Sibylle et du succs complet de l'exprience, et reut en retour leurs affectueux remercments. Le dner se passa sans incidents; seulement, Sibylle s'tonna que miss O'Neil ne ft pas venue la voir, et madame de Frias allguant qu'elle avait t retenue par une indisposition, madame de Beaumesnil crut devoir exprimer l'esprance que miss O'Neil n'en mourrait pas, car si elle mourait, elle irait directement en enfer, ce qui tait pnible penser. Cette proposition, appuye de quelques murmures de condolance, fit ouvrir de grand yeux Sibylle, qui apparemment avait peine se figurer madame de Beaumesnil couronne de l'aurole des lus en regard de miss O'Neil plonge dans les puits de l'abme. Le soir, comme Sibylle venait de se mettre au lit, madame de Beaumesnil, en l'embrassant, dcouvrit dans les plis de sa chemisette une petite mdaille d'argent que l'enfant tenait de sa grand'mre. -- Qu'avez-vous l, ma chre fille? Elle examina la mdaille. -- Otez cela, reprit-elle, je veux vous donner quelque chose de mieux. Elle ouvrit une armoire et en tira une bote remplie de mdailles. Madame de Beaumesnil avait des mdailles de toutes sortes: elle en avait de bonnes, elle en avait de meilleures, elle en avait d'excellentes. Ce fut une de ces dernires qu'elle suspendit au cou de Sibylle en lui en expliquant les vertus particulires. -- Mais je voudrais garder la mienne avec la vtre, dit Sibylle. -- Vous le pouvez, mon enfant; seulement ne vous tonnez pas si la vtre devient en peu de jours terne comme du plomb. -- Et pourquoi, madame? -- C'est un miracle qui arrive souvent, dit madame de Beaumesnil, quand une mdaille est jalouse de sa soeur. -- Comment! de sa soeur! De quelle soeur? s'cria l'enfant avec une sorte d'effroi; mais il n'y a qu'une sainte Vierge, madame! Madame de Beaumesnil y rflchit un instant. -- Sans doute, reprit-elle en hsitant, assurment;... mais cela ne fait rien! Voyons, tchez de dormir, mademoiselle, au lieu de bavarder tort et travers comme une pie borgne. Obissant cette pressante recommandation, Sibylle appela de tout son coeur le bienfaisant sommeil; mais elle l'appela longtemps avant de pouvoir chapper la confusion d'ides qui torturait son cerveau. Les jours qui suivirent cette premire journe d'preuve en furent la rptition peu prs exacte, et nous n'en dirons rien. Aprs trois semaines de ce rgime, Sibylle, silencieuse et douce comme une colombe, tait cite avec orgueil par madame de Beaumesnil comme une nophyte exemplaire. -- Dsormais, disait-elle, mademoiselle de Frias tait aussi bien prpare qu'elle-mme aux plus hauts devoirs de la religion. Grande fut donc la surprise de la dame, quand un matin Sibylle, arrivant sous la tonnelle pour prendre sa leon de catchisme, dclara tranquillement qu'elle ne la prendrait pas, que cela tait inutile, puisqu'elle tait dcide ne pas faire sa premire communion cette anne-l. A cet tonnant discours, madame de Beaumesnil, devenue subitement plus rouge qu'une pivoine, se dressa sur sa chaufferette comme une pythonisse sur son trpied, tandis qu'une pleur de marbre s'tendait sur le visage du cur. -- Et pourquoi, mademoiselle, ne ferez-vous point votre premire communion, s'il vous plat? dit madame de Beaumesnil d'une voix sifflante. -- J'ai des penses qui ne me le permettent pas, madame. -- Quelles penses?... Voyons! parlerez-vous? -- Je ne puis les dire. -- C'est bien, mademoiselle. Ah! la vilaine petite masque! Ah! comme je vous fouetterais, ma mie, si j'tais votre mre! -- Heureusement, madame, vous ne l'tes point! dit Sibylle. Madame de Beaumesnil descendit de sa chaufferette, la regarda en face un instant, et, ne pouvant la tuer, se retira. Une demi-heure aprs, l'abb Renaud faisait son entre dans la cour du chteau de Frias, accompagn de Sibylle, qui lui avait refus toute explication. Elle gagna sa chambre la drobe, tandis que le pauvre cur, essuyant les gouttes de sueur qui ruisselaient comme des larmes sur son visage, se prsentait dans le salon. En apprenant l'trange dtermination de leur petite-fille, M. et madame de Frias furent atterrs: ce coup les atteignait dans les parties les plus vivantes et les plus sensibles de leur tre; leur tendresse, leur conscience, leur fiert, tout souffrait, tout saignait la fois. Miss O'Neil, qui tait prsente, partagea leur douleur. On fit appeler Sibylle. Elle descendit aussitt. Sa pleur tait effrayante. Comme elle s'approchait de son aeul pour l'embrasser, le vieillard l'arrta de la main. -- Ma fille, dit-il, gardez vos caresses; elles ne sont pas de saison quand vous nous brisez le coeur. Je ne vous reproche point vos penses, vous n'en tes pas matresse; mais votre confiance dpend de vous, et vous tes impardonnable de nous la refuser. Vous me forcez de vous dire que j'ai le droit de l'exiger, et je l'exige. Vous entendez. Sibylle l'avait regard d'un oeil fixe pendant qu'il parlait: elle sembla vouloir rpondre, ses lvres s'agitrent vaguement, puis elles devinrent livides tout coup, et l'enfant s'affaissa sur le parquet. On la mit au lit, et un accs de fivre succda cette violente syncope. En revenant elle, elle vit le marquis et la marquise penchs sur elle et lui souriant. -- Ma chre fillette, lui dit son aeul, calmez-vous. J'ai eu tort de vous presser. Si vous nous affligez, c'est regret certainement; c'est pour obir quelques-uns de ces scrupules qui naissent souvent dans les consciences dlicates. Ces chimres s'envoleront d'elles-mmes quand il plaira Dieu. En attendant, dans tout ce qui touche la religion, je vous laisserai une pleine libert. -- Vous tes bon! dit Sibylle. Elle passa un bras autour du cou du vieillard, attira sa tte blanche sur l'oreiller, et s'endormit paisiblement. M. de Frias, alarm du profond branlement de ce jeune esprit, avait en effet rsolu, non-seulement d'en respecter les mystrieuses angoisses, mais de le soustraire absolument pendant quelque temps l'ordre de proccupations qui semblait y avoir caus ces ravages. A dater de ce jour, les leons de l'abb Renaud furent suspendues: miss O'Neil fut prie d'viter dans ses entretiens tout ce qui pouvait servir d'aliment une exaltation dangereuse; le marquis enfin, bravant les murmures de l'opinion, les tristesses du cur et les froideurs croissantes de madame de Beaumesnil, eut le courage de dispenser Sibylle, jusqu' nouvel ordre, de toute pratique religieuse. Le dimanche suivant, ce fut dans l'glise de Frias une rumeur mle de blme et de piti quand on vit le marquis et la marquise prendre tristement place dans leur banc ct de la chaise vide de leur petite-fille. A part les restrictions que la prudence de M. de Frias jugeait ncessaires, les choses reprirent au chteau leur cours accoutum. Des jours calmes s'y succdrent. M. et madame de Frias continuaient tourner dans le cercle de leurs habitudes avec le mme air de grave bienveillance; Sibylle et miss O'Neil poursuivaient leurs tudes et leurs promenades avec la mme rgularit. Tout semblait donc aller pour le mieux; seulement le visage des deux vieillards se montrait chaque matin plus altr, comme si des larmes secrtes y eussent creus chaque nuit un sillon plus profond: en mme temps un cercle bleutre s'largissait peu peu sous les longs cils de l'enfant, et ds qu'elle tait seule, sa tte s'inclinait comme sous le poids d'un fardeau. Quant miss O'Neil, dont la structure osseuse tait naturellement saillante, les pommettes de ses joues prenaient un relief extraordinaire. -- Monsieur, dit-elle un jour l'abb Renaud, qui avait continu ses visites au chteau avec l'abngation d'un vrai chrtien, vous voyez ce qui se passe: il y a ici une nigme fatale, un sphinx qui nous dvore tous. Il ne s'agit plus que de savoir lequel de nous succombera le premier, et je prie Dieu que ce soit moi. VII LA BARQUE On tait arriv aux premiers jours de l'automne. C'tait un dimanche; M. et madame de Frias, qui dnaient au presbytre, avaient renvoy leur voiture le matin, en donnant l'ordre qu'elle vnt les reprendre la sortie des vpres. Quelques instants avant l'heure indique, la voiture s'arrtait, suivant la coutume, dans l'unique rue du village; Sibylle en descendit. Elle avait profit du retour de la voiture pour venir admirer du haut des falaises une des grandes mares de l'anne, dont les effets devaient tre doubls par l'ouragan violent qui depuis la veille svissait sur la cte. L'enfant, un peu affaiblie, gravit avec effort le revers de la lande, arriva toute haletante sur le sommet, et, passant sous le mur du cimetire, elle s'avana vers quelques roches saillantes qui marquaient le bord extrme de la falaise. Au milieu de ces roches elle aperut la silhouette familire de Jacques Fray: il tait assis les coudes sur ses genoux, la tte dans ses mains, et regardait la mer. Sibylle lui toucha l'paule. Le fou, troubl dans ses mditations, jeta de ct un regard furieux qui s'adoucit ds qu'il l'eut reconnue: il s'carta un peu comme pour lui faire place et reprit ensuite sa pose avec srnit; Sibylle s'assit gravement prs de lui. -- Devant eux s'tendait le livide Ocan, grondant, soulev, terrible: des lgions de vagues, dressant leurs crtes cumantes, se prcipitaient sur les falaises, et en mordaient la base avec de confuses et sauvages clameurs, auxquelles se mlaient les plaintes aigus du vent et par intervalles quelque fragments de psalmodie sacre qui s'levaient de l'glise voisine. Un lourd ciel d'automne o fuyaient en dsordre des masses de nuages pareilles des fumes d'incendie achevait de rpandre sur cette scne un caractre saisissant de mlancolie et mme de dsolation. Aprs quelques moments de contemplation silencieuse, Sibylle prit doucement une des mains du fou, qui tourna aussitt vers elle son oeil inquiet. -- Mon pauvre Jacques, dit-elle, nous sommes bien malheureux. Jacques Fray fit de la tte un triste signe d'assentiment. -- Dieu nous a abandonns, mon pauvre Jacques! Les regards de Jacques s'attachrent sur elle avec une expression de profonde surprise. -- Vous aussi! dit-il voix basse. -- Oui, il m'a abandonne, reprit l'enfant. Jacques, sans se lever, se retourna vers la petite glise, laquelle il montra le poing; puis, haussant les paules, il se replaa dans sa premire attitude. Sibylle, ramenant sa mante sur son sein, qui frissonnait, se replongea de son ct dans sa sombre rverie. Elle en fut tire brusquement par des cris de femme qui se firent entendre derrire elle dans l'enceinte du cimetire. Sibylle se leva aussitt et vit s'agiter avec un air de dsordre et d'effroi le petit groupe de fidles qui, n'ayant pu trouver place dans l'glise, stationnait suivant l'usage sur le seuil du porche. Quelques-uns taient monts sur des tombes, d'autres sur le mur du cimetire, et tous dirigeaient vers le large des regards empreints d'une curiosit fivreuse. Sibylle dcouvrit bientt l'objet de cette alarme: c'tait une grosse barque de pche qui venait d'apparatre l'angle d'une falaise, et qui semblait lutter pniblement contre le violence des vents et de la mer. Elle avait perdu une partie de sa voilure, et laissait voir d'autres signes de dtresse vidents pour l'oeil le moins exerc. Cette barque devait appartenir quelque port voisin, le petit havre de Frias ne pouvant abriter derrire sa grossire jete en pierres sches que des chaloupes de la plus faible dimension, qui toutes d'ailleurs s'y taient rfugies depuis la veille. L'anse de Frias cependant pouvait offrir une certaine scurit relative, grce une srie de roches et de hauts-fonds qui la fermaient d'un ct, et lui formaient, en s'avanant au loin dans la mer, une sorte de jete naturelle. Bien que couverte aux trois quarts par le flot, cette ligne d'cueils et de bancs de sable n'en protgeait pas moins ce point de la cte contre les lames du large. C'tait la pointe extrme de ces rcifs que la barque, qui tait alors en vue, s'efforait de doubler en ce moment, avec l'intention manifeste de chercher dans le havre de Frias le seul refuge qu'elle pt dsormais esprer. Cependant, au bruit de l'vnement, l'glise avait t dserte, et une foule bourdonnante, au milieu de laquelle figurait le cur lui-mme, encore revtu des ornements du culte, se pressait sur le bord de la falaise, et commentait avec animation les manoeuvres dsespres de la barque en pril. On voyait alors distinctement les trois ou quatre hommes qui la montaient, les uns s'efforant d'assujettir les haillons de toile qui leur restaient, les autres paraissant vider des seaux par-dessus le bord, tous dployant une activit convulsive. On croyait mme de temps autre entendre leurs cris. M. de Frias et le cur, profondment mus de ce spectacle, supplirent les pcheurs du village de mettre une chaloupe la mer, et d'essayer de porter secours ces malheureux; mais les plus librales promesses du marquis chourent: le meilleur canot du port, lui fut-il rpondu, serait chavir en deux temps par une mer pareille; on plaignait ces pauvres gens, mais on ne voulait pas se perdre plaisir avec eux. Depuis une longue demi-heure, la barque affale se maintenait laborieusement la hauteur du petit cap sans pouvoir le franchir, quand soudain deux ou trois embardes plus heureuses la portrent au del de cette limite fatale qui seule semblait la sparer du salut. On entendit sur la falaise un cri de joie, qui l'instant d'aprs se changea en une exclamation de terreur et de piti: la barque venait d'tre rejete sur la pointe mme du cap. Pendant deux ou trois minutes, elle talonna violemment contre les aiguilles rocheuses qui signalaient l'extrmit du haut-fond; puis elle bondit avec la vague, tomba brusquement sur le flanc comme un animal bless, et ne se releva pas. Elle ne fut prserve d'une destruction immdiate que par quelques rcifs invisibles entre lesquels sa quille paraissait tre engage; mais chaque coup de mer qui venait alors l'assaillir, en la couvrant d'cume, semblait devoir en emporter les paves flottantes. Au milieu de ce dsordre, on pouvait encore distinguer les hommes de l'quipage, l'un d'eux couch sur le plat-bord, les autres suspendus aux agrs. Il n'y avait plus qu' souhaiter un prompt dnoment l'agonie de ces infortuns, perdus sur ce dbris entre l'abme bouillonnant qui les sparait de la cte et la plaine morne de l'Ocan, sur laquelle s'tendaient dj les ombres du soir. Parmi la foule qui assistait du haut de la falaise ce drame cruel, le silence s'tait fait: il n'tait plus troubl que par les sanglots de quelques femmes. L'une d'elles leva la voix tout coup d'un ton suppliant: -- Monsieur le cur! s'cria-t-elle, monsieur le cur! Sa pense fut comprise aussitt; il y eut un murmure d'approbation, puis tous les hommes se dcouvrirent, et presque tous s'agenouillrent. Sibylle, qui avait suivi avec toute l'ardeur de son me les moindres dtails de cette scne, fut alors tonne du caractre imposant que prit soudain la simple physionomie du vieux cur. Il tait mont sur la roche o elle-mme s'tait assise quelques instants auparavant: le vent agitait ses cheveux gris sur son front, et son ple visage, tendu vers le ciel, avait une expression presque sublime de douleur et de foi. Il leva une main dans la direction des naufrags, et dit d'une voix un peu tremblante, mais fortement accentue: -- Vous qui allez mourir, -- que je ne connais pas, mais que Dieu connat, -- je vous absous de vos pchs, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit! Ayant prononc ces paroles au milieu de la vive motion des assistants, il se mit genoux sur le rocher et demeura quelque temps prostern dans l'attitude de la prire. Quand il se releva, ses yeux se reportant avec angoisse vers la barque choue, il vit qu'elle rsistait encore, bien que sous l'effort des vagues elle ft agite par intervalles de convulsions sinistres. -- Mais enfin, s'cria-t-il, puisque Dieu leur accorde un peu de rpit, ne peut-on rien faire pour eux? En tes-vous bien srs, mes amis? Un murmure ngatif lui rpondit. -- Au moins, reprit-il, on peut essayer, on peut s'en assurer... Mes amis, je vous en prie,... descendez avec moi sur la grve. Nous verrons mieux, nous jugerons mieux... Vraiment ce spectacle est insoutenable! Se dpouillant alors la hte des ornements sacrs, il se mit descendre le sentier rapide qui conduisait au village, entranant la foule sur ses pas. En ce moment, M. de Frias, qui avait tent plusieurs fois de soustraire Sibylle aux douloureuses motions de la soire, insista avec plus de force pour l'emmener au chteau. -- Oh! non, dit-elle, je vous en supplie... Laissez-moi encore,... je suis si heureuse! M. de Frias la regarda avec tonnement: -- Heureuse, mon enfant? dit-il. -- Oh! oui, bien heureuse! Et, laissant son grand-pre rflchir, non sans inquitude, la singularit de cette expression applique de telles circonstances, Sibylle suivit la foule en courant. De la plage, l'aspect de la mer tait effrayant. Elle dferlait furieusement sur ses rives avec des bruits de cataracte, et dans le bassin mme que protgeait la petite jete les flots battaient avec force, entrechoquant le barques qu'on n'avait pas eu la prcaution de retirer sur la grve. Deux ou trois mme avaient coul. Le brave cur, lui aussi, parut un instant dcourag; mais il jeta un regard sur la barque en perdition dont on apercevait les mts, et, pris d'une rsolution soudaine: -- J'irai seul s'il le faut, dit-il, mais j'irai! Et avant qu'on et pu songer le retenir, il avait saut dans une des chaloupes qui taient amarres au quai. Cet incident excita dans la masse des curieux une rumeur mle de cris. Quelques hommes paraissaient hsiter, mais ils furent entours aussitt de femmes et d'enfants en pleurs qui s'attachrent leurs vtements. -- Cependant il y avait au nombre des spectateurs un personnage qui s'tait fait remarquer jusque-l, au milieu de l'agitation publique, par sa parfaite indiffrence: c'tait un vieux pcheur la mine froide, revche et railleuse, qui passait pour le plus fin matelot du bourg. Il se promenait pas lents sur le quai, son bonnet de laine bleue enfonc sur les sourcils, les mains plonges dans les poches de sa vareuse, et une pipe court tuyau entre les dents. On avait plusieurs reprises rclam les conseils de son exprience; il s'tait content de hausser les paules sans daigner rpondre. Ce bonhomme interrompit tout coup son insouciante promenade; il ta sa pipe de sa bouche, en secoua les cendres dans sa main, et la mettant sa poche: -- Si le cur risque sa peau, dit-il, je risque la mienne! En mme temps il se laissa glisser dans la chaloupe et s'occupa d'en dtacher l'amarre; mais le brusque dvouement du vieillard avait soulev dans la foule un lan de gnreuse sympathie que les larmes et les prires des femmes furent dsormais impuissantes contenir. Un groupe tumultueux se prcipita sur la marge du quai, et une dizaine de voix mles crirent la fois: -- Moi! moi! j'en suis! Accoste! vite! Le vieux pcheur fit un signe de la main: -- Trois avirons seulement avec le cur, dit-il, ce ne sera pas de trop, mais c'est assez! Trois hommes descendirent aussitt dans l'embarcation, et se partagrent les rames, tandis que le vieux pcheur saisissait rsolment le gouvernail: on entendit le bruit sourd des avirons broyant le plat-bord, et la chaloupe s'loigna du quai. Pendant quelques minutes, on la vit s'lever et s'abaisser avec une sorte de rgularit sur les eaux relativement calmes du petit bassin; puis, ds qu'elle eut dpass la jete, elle n'avana plus que par bons dsordonns, tantt porte sur la croupe d'une vague, tantt disparaissant demi dans le creux des lames; mais ce n'tait dj plus qu'avec peine que les regards des spectateurs pouvaient suivre les mouvements du frle esquif dans lequel se concentraient pour eux en ce moment tous les intrts de l'univers; la nuit, acclre par le sombre aspect du ciel, achevait de tomber, et la chaloupe se perdit bientt dans le brouillard et dans les tnbres. L'anxit publique, rduite alors, sans diversion aucune, au vide navrant de l'incertitude et des conjectures, s'leva peu peu un degr d'intensit qui, pour quelques-uns des assistants, fut intolrable. Il fallut emmener quelque femmes et leur donner des soins. M. et madame de Frias, redoutant pour la sensibilit de Sibylle l'effet de ces branlements, refusrent de se rendre plus longtemps aux prires de l'enfant, et lui ordonnrent de les suivre dans leur voiture; mais leur dtermination cda une seule parole de Sibylle: -- Laissez-moi jusqu' la fin, leur dit-elle, et ce soir mme je n'aurai plus de secret pour vous, je vous dirai tout. Mme au milieu des poignantes proccupations du moment, le marquis et la marquise ne purent accueillir sans un doux battement de coeur l'esprance de voir enfin se dissiper le mystre qui, depuis de longs mois, empoisonnait leur vie. Sans comprendre le rapport secret qui semblait exister entre les vnements de cette soire et les troubles de la pense de Sibylle, ils la connaissaient trop pour mettre en doute le srieux et la sincrit de sa promesse. Ils se contentrent donc de faire apporter de la voiture un supplment de chles et de fourrures, et l'enfant put rester, comme elle l'avait demand, jusqu' la fin. Elle s'appuya contre une des bornes du quai, et ses yeux fatigus continurent d'interroger l'ombre paisse qui tombait du ciel sur l'Ocan comme un rideau ferm. Autour d'elle, la foule, le plus souvent silencieuse, changeait par intervalles quelques mots de dcouragement ou de timide esprance. Tous les bruits de l'Ocan taient saisis avec avidit et interprts avec inquitude. De temps autre on croyait distinguer des sons lointains de voix humaines, des cris d'appel, de dtresse, d'adieu peut-tre. Quelques hommes qui taient monts sur la falaise revinrent en disant que le bouillonnement de la mer autour des cueils y maintenait une sorte de clart, mais qu'on n'apercevait sur la surface blanche des flots aucune trace de la chaloupe ni de la barque naufrage. Une heure et demie environ s'tait coule au milieu de ces transes, et l'on se disait que la moiti de ce temps et suffi pour aller jusqu'au lieu du naufrage et pour en revenir, quand l'attention fut lgrement distraite par un incident trivial: c'tait une querelle qui s'levait entre un des assistants et sa femme. Ce couple, aprs avoir discut un instant voix basse, en tait venu l'explosion. L'homme s'tait offert un des premiers pour accompagner le vieux pcheur, son confrre, dans le canot de sauvetage; mais, pendant qu'il luttait contre l'nergique rsistance de sa moiti, la barque tait partie sans lui. Il en tait rest inconsolable, et, chose bizarre, mesure que diminuaient les chances de jamais revoir le malheureux canot, les regrets de ce pauvre homme augmentaient. Aprs avoir longtemps rumin part lui sur ce texte, il n'avait pu y tenir. C'tait sa femme qui l'avait arrt; sans elle, il serait l-bas, avec les autres; grce elle, il passerait le reste de ses jours pour un propre rien, pour une demoiselle, pour un Anglais! -- Au milieu de ces rcriminations, cet homme s'interrompit tout coup, fit un pas en avant, et parut couter avec une attention extraordinaire: un silence de mort rgna aussitt dans la foule. -- Je veux tre Anglais tout de bon, dit-il, si je n'entends pas un aviron... Mais a ne peut pas tre la chaloupe, car je n'en entends qu'un. Il couta de nouveau, et tout le monde avec lui. -- J'y suis, reprit-il gaiement; je n'en entends qu'un, parce qu'il ne va pas d'ensemble... C'est le cur! Un frisson d'motion joyeuse, mais encore incertaine, courut dans la foule; puis un cri, un seul, mais pouss par toutes les bouches la fois, clata sur le rivage: on voyait la chaloupe, remplie de formes indistinctes, glisser peu peu hors des tnbres et s'avancer dans la brume, pareille aux barques charges d'ombres de la mythologie antique. Pendant le court intervalle qui spara cette apparition du moment o la chaloupe accosta le quai, les transports des spectateurs tinrent de l'ivresse. Beaucoup sanglotaient avec bruit; d'autres dansaient follement, d'autres s'embrassaient avec effusion. On jeta la hte quelques fagots sur la plage, et on y mit le feu. Le premier des gens de la chaloupe qui sauta terre, cartant grand'peine les flots de cette foule en dlire, se retourna aussitt pour tendre la main celui qui le suivait: -- c'tait le cur. Ce brave homme, mu lui-mme jusqu'aux larmes, transi de froid et de bris de fatigue, chancela en mettant le pied sur la rive. On l'entoura, on le soutint, on le porta: on le fit asseoir sur la quille d'un canot renvers, auprs des feux qu'on venait d'allumer. Pendant le trajet, chacun s'efforait de toucher, de baiser ses mains, ses vtements, sa vieille soutane en lambeaux; il ne put que murmurer d'une voix teinte: -- Mes amis! mes bons amis! Et il dfaillit. Quand il revint lui aprs quelques minutes, son premier regard rencontra le joli visage de Sibylle, clair par les flammes du foyer improvis; l'enfant attachait sur lui des yeux humides et rayonnants d'extase. Ds qu'elle se vit reconnue, elle s'lana, lui sauta au cou, et le serrant ardemment sur son coeur: -- Mon bon cur, dit-elle, que je vous aime! Le rveil du vieux prtre et peine t plus doux, si un ange descendu de la nue lui et dit: -- Dieu est content de toi! M. et madame de Frias, aprs s'tre assurs que les marins naufrags, qu'on avait eu le bonheur de sauver tous, recevaient dans le village les soins ncessaires, firent monter le cur dans leur voiture et le reconduisirent au presbytre. Ils reprirent ensuite le chemin du chteau. Sibylle ne cessa, pendant la route, de presser leurs mains et de les baiser avec effusion, mais sans parler. -- Mon enfant, lui dit M. de Frias comme ils descendaient de voiture, vous tes fatigue: si vous voulez, nous attendrons jusqu' demain ce que vous avez nous dire. -- Oh! non, rpondit-elle vivement, vous n'avez que trop attendu; tout de suite. On fit aussitt une joyeuse attise dans le boudoir bleu de la marquise, et Sibylle, assise sur le tapis aux pieds des deux vieillards attentifs, leur ouvrit son coeur. Son rcit fut long. On peut le rsumer en quelques mots. Le lecteur a d'ailleurs pressenti la vrit. Sibylle, tonne et blesse dans son enthousiasme religieux par les purilits d'une troite dvotion, froisse dans la puret de son got par quelques dtails inconvenants, trouble dans la rectitude de son jugement par des pratiques malsantes soutenues de paroles malheureuses, en tait venue douter que la religion de ses parents -- puisqu'il y en avait deux, -- ft la vritable et la meilleure, et que le bon Dieu de madame de Beaumesnil valt le Dieu de miss O'Neil. Une telle pense, une fois entre dans un esprit aussi ardent et dans une me aussi tendre, y avait sourdement creus des abmes. Tombe en dfiance contre ses guides naturels, Sibylle s'tait trouve, disait-elle, aussi triste et aussi abandonne que si elle et t au fond de la mer. Elle avait dsir mourir. Elle avoua, en insistant sur quelques particularits expressives, que la bonhomie et les habitudes familires du cur l'avaient souvent choque et mme irrite, cette physionomie un peu vulgaire contrastant pniblement avec l'image idale qu'elle s'tait faite d'un prtre et d'un aptre: mais dans cette soire mme l'abb Renaud s'tait tout coup comme transfigur ses yeux. Au moment o il appelait sur les marins en pril de mort l'absolution suprme, au moment o il s'lanait seul au secours des naufrags, elle avait compris que le vrai Dieu et la vraie foi pouvaient seuls inspirer ces grandes paroles et ces grands dvouements. Ds cet instant, malgr les objections de dtail qui pouvaient encore tourmenter sa pense, Sibylle s'tait sentie reconquise pour jamais la religion de ses pres. Le marquis et la marquise avaient cout la confidence de Sibylle avec un soulagement de coeur inexprimable. -- Ma chrie, lui dit M. de Frias quand elle eut termin, -- car jusque-l il ne l'avait interrompue que par des caresses ou par des sourires, -- vous voulez toujours monter sur le cygne; vous voulez l'impossible. Ce sera, je le crains, l'cueil de votre vie. Vous apportez aujourd'hui dans la recherche de la vrit, et vous apporterez un jour dans la recherche du bonheur, un rve de perfection qui est noble, mais qui expose beaucoup d'erreurs et de mcomptes. Pour ne parler que de ce qui nous occupe, mon enfant, une religion divine divinement pratique, c'est Dieu servi par les anges, c'est le ciel; mais nous sommes sur la terre, et la religion la plus parfaite n'y peut obtenir qu'un culte imparfait, car ce sont des hommes qui le lui rendent. Songez cela, Sibylle, et ne faites jamais un crime la Divinit de la faiblesse ou de l'ignorance de ses adorateurs. Ce n'est pas, ma fille, que j'approuve toutes les formes que la pit peut affecter en ce monde. Parmi ces formes, il y en a de regrettables, il y en a mme de funestes. Je suis de ceux qui aimeraient dgager la religion des pratiques excessives, des symboles exagrs, des coquetteries dplaces, qui, mes yeux comme aux vtres, profanent ses purs autels. Toutefois mon ge on est plus tolrant qu'au vtre; plus tard, vous aurez plus de justice, ayant plus d'indulgence; vous pardonnerez beaucoup aux coeurs sincres, vous pardonnerez mme la superstition, car elle est encore un hommage la vrit. L-dessus, ma fille, allez dormir; allez jouir vous-mme de la paix que vous venez de nous rendre. Sibylle toutefois ne prit point possession de sa couche blanche sans avoir auparavant embrass miss O'Neil, qu'elle mit en deux mots au courant des circonstances. Miss O'Neil saisit aussitt sa harpe, tristement abandonne depuis plusieurs mois, et, jusqu' une heure fort avance de la nuit, des sons oliens, se mlant aux murmures des vents apaiss, veillrent dans l'imagination des habitants du chteau des ides confuses de batitude cleste, de lacs et de clairs de lune. VIII LE PRESBYTERE Le lendemain, un soleil radieux faisait tinceler sur les collines les bruyres humides. M. et madame de Frias montrent en voiture ds le matin et se rendirent au village pour visiter les marins naufrags. En passant, ils dposrent Sibylle devant la barrire d'un petit jardin qui formait, peu de distance de l'glise, sur le versant mridional de lande, une agrable oasis. A travers les lianes de clmatite et de chvrefeuille qui masquaient demi le treillage de la barrire, on apercevait au fond du jardin une maisonnette tapisse de vigne vierge et orne de volets blancs. Sibylle sonna: ce fut le cur qui vint ouvrir. Il avait sa soutane des dimanches, dont la partie infrieure tait soigneusement releve par des pingles; il tenait un outil de jardinage qui lui chappa des mains quand il reconnut Sibylle. -- Comment! comment! dit-il en balbutiant, c'est vous, ma chre demoiselle? -- Oui, mon pre, c'est moi qui viens prendre ma leon de catchisme. Le cur la regarda longuement, regarda le ciel, et essuyant furtivement une larme qui se dtachait de sa paupire: -- Oh! dit-il, est-ce possible! Venez, ma chre enfant, venez, je suis vous! Puis, montrant avec confusion ses mains souilles de terre: -- Marianne! cria-t-il, Marianne, vite, de l'eau! Presque aussitt une vieille femme, en costume du pays, sortit de la maison, portant un vase rempli d'eau. -- C'est mademoiselle de Frias, Marianne! reprit le cur. -- Oui, oui, mam'zelle de Frias, parbleu, oui, sans doute, je la connais bien! dit la vieille femme, qui ne semblait pas tre de la meilleure humeur du monde. Et pendant que le cur se lavait les mains avec un empressement fbrile: -- N'est-ce pas, mam'zelle, reprit-elle sur le ton d'une amre ironie, qu'il a bonne mine ce matin... aprs ses folies et ses castilles! Il a l'air d'un dterr! -- Bah! rpliqua gaiement le cur; o voyez-vous cela, Marianne? Je suis frais comme une rose au contraire! -- Oui, belle rose, ma foi! dit Marianne, et elle rentra en grommelant dans le presbytre. L'abb Renaud secoua la tte en riant et fit asseoir Sibylle prs de lui sur un banc demi-circulaire qu'ombrageaient les larges feuilles d'un figuier. Elle lui mit aussitt dans les mains son catchisme, qu'elle avait apport. -- Mais, mon enfant, apprenez-moi d'abord par quel miracle vous nous tes rendue. -- Le miracle, mon pre, dit-elle, c'est vous qui l'avez fait. Depuis hier je vous regarde comme un saint. -- O Dieu! dit le vieillard en rougissant, ma pauvre petite! Elle lui conta alors avec effusion ses impressions de la veille, et pendant ce rcit l'abb Renaud ne cessa de porter ses yeux son mouchoir carreaux, large comme un plaid de _highlander_. -- Mais ne puis-je savoir, demanda-t-il, quelles raisons vous avaient carte de la foi? Sibylle les lui dit, mais elle n'apporta pas dans cette partie de sa confidence la mme franchise d'accent. Elle parla un peu vaguement des pratiques, des discours qui l'avaient choque; elle nomma les Beaumesnil et quelques autres dvots de la mme trempe, puis elle s'arrta court et baissa les yeux. -- Allons, ma fille, dit le cur avec bont, continuez; je vois bien que c'est mon tour... Parlez, je vous en prie. Elle avait dpos depuis un moment son chapeau prs d'elle sur le banc, et quelques rayons de soleil, filtrant travers la cime paisse du figuier, versaient sur sa tte blonde une lumire de nimbe; elle releva sur le cur ses grands yeux pleins de feu, et, mettant dans son sourire toute la dlicatesse qui pouvait manquer son langage d'enfant, elle lui confia les griefs qui l'avaient loigne de lui. -- Pour elle, un prtre tait un personnage sacr, un peu mystrieux, plac sur les marches d'un autel entre les hommes et Dieu; c'tait un homme diffrent des autres, exempt de faiblesses, toujours occup de hautes mditations, pench sur les livres saints, s'entretenant de Dieu ou avec lui, tranger tout le reste. Elle aurait voulu qu'il ne se montrt habituellement que dans l'glise au milieu des nuages de l'encens, comme autrefois les lvites, et qu'il vct le reste du temps retir dans l'ombre de son presbytre, comme les anachortes des lgendes, n'en sortant que pour visiter les malades et les pauvres. Elle ne pouvait respecter suffisamment son gr, devant l'autel, dans la chaire et sous les ornements sacrs, l'homme qu'elle avait vu l'instant d'avant manger ses cts, prendre le caf, jouer au billard ou au whist, lire le journal. En se mlant ainsi aux runions banales de la vie mondaine, un prtre lui semblait jouer un rle peu digne du caractre auguste qu'elle aimait lui attribuer: sur ce terrain en effet, ce n'tait plus un prtre, c'tait l'abb, le cur, -- comme on disait le percepteur ou le notaire. C'tait un homme pauvre qu'on mettait volontiers au bout d'une table avec les enfants. Elle ne voyait pas l de l'humilit, mais de l'humiliation. Elle exprimait mme, dans sa langue, la pense que les inconvnients de ces relations familires avec ses riches paroissiens suivaient le prtre jusque dans son glise, o il demeurait l'oblig subalterne de ceux dont il n'et jamais d tre que le suprieur spirituel. Peut-tre alors se croyait-il forc par reconnaissance, par politesse, de tolrer des paroles, des pratiques, des scnes contre lesquelles sa conscience, plus libre, et protest. -- Bref, ces circonstances et quelques autres de mme nature, qu'elle avait sans doute interprtes lgrement, lui avaient mis de la tristesse et du dsordre dans l'esprit; mais la soire de la veille lui avait ouvert les yeux: elle demandait pardon l'abb Renaud de l'avoir mconnu. Rien ne pourrait branler dsormais le respect dont il l'avait pntre; seulement ce qui ne pouvait plus la troubler, elle, pouvait en troubler d'autres. -- Et voil pourquoi, mon pre, dit-elle en finissant, vous serez peut-tre bien aise de savoir ce qui s'est pass dans ma tte et dans mon coeur, quoique ce ne soient que la tte et le coeur d'un enfant. Pendant ce discours, dont nous n'avons prsent que la substance, le visage de l'abb Renaud avait pris peu peu l'expression d'une gravit inquite et presque douloureuse. Son intelligence, plutt paresseuse que faible, semblait s'veiller des clarts qui lui causaient une sorte d'blouissement. Sa conscience, profondment honnte, tait bouleverse. Il ne cherchait point s'attnuer les torts qui lui taient reprochs; il se les exagrait plutt et en tendait la porte bien au del des circonstances particulires Sibylle. Il repassait rapidement dans son esprit tout le cours de sa vie pastorale et se demandait avec anxit si la tideur de son troupeau spirituel et les scandales dont sa paroisse avait pu tre afflige ne devaient pas tre imputs ses dfaillances personnelles, qui avaient compromis le prestige et l'autorit de la parole divine; mais n'y et-il eu que Sibylle au monde, il ne se pardonnait pas d'avoir pu contribuer dtourner de la foi cette jeune me dont il sentait la valeur exquise. Il se promettait du moins de rparer sa ngligence, de secouer sa mollesse, de fortifier son esprit par l'tude et la mditation, de purifier sa vie par les privations, de tout faire pour s'lever la hauteur morale o l'appelait cette douce voix qu'il n'tait pas loin de croire inspire. Ces dignes penses prtaient ses traits et son accent une noblesse touchante, quand, aprs quelques minutes de muet recueillement, il rpondit Sibylle: -- Je vous remercie, ma fille; je ne suis plus jeune, mais tout ge on peut devenir meilleur, et je le prouverai, avec l'aide de Dieu. Ces notions idales sur la vie et sur le caractre du prtre, que Sibylle venait de lui indiquer navement, n'taient point d'ailleurs pour l'abb Renaud une conception nouvelle. Il n'avait qu' descendre dans son souvenir pour y retrouver ces gnreuses imaginations mles la ferveur premire de sa studieuse jeunesse. C'tait bien ainsi, c'tait bien sous cet aspect la fois humble et grand qu'il avait rv, dans sa pauvre chambre d'tudiant et dans sa cellule de novice, la destine, les devoirs, les austres douceurs de son ministre; mais, une fois aux prises avec la ralit et engag dans les complications de la vie sociale, il s'tait laiss glisser sur la pente commune et s'tait assoupi peu peu dans la routine. Quelques songes d'ambition qu'il avait eus autrefois taient tombs avec le reste; c'tait en vain qu'on lui offrait des cures plus importantes que celle de Frias; il ne voulait rien, il tait heureux. Il n'aimait pas la peine, et il en avait peu dans sa petite paroisse. On l'y gtait d'ailleurs. N dans une ferme, il tait l'hte et le commensal quotidien des plus grands personnages du pays, chez lesquels il portait le respect un peu servile d'un fils de la glbe pour son seigneur. Bref, le jeune diacre enthousiaste tait devenu un brave cur de campagne, honnte, effac, apathique et vivant bien: -- mais qu'une circonstance exceptionnelle vnt frapper sur cette me endormie, elle en faisait jaillir soudain la flamme vanglique, et au fond ce vieillard ami de ses aises, indolent et timide, tait toujours prt pour le martyre. C'tait prcisment au martyre qu'il se dvouait en ce moment mme avec rsolution, et au plus difficile de tous peut-tre, au martyre froid et patient qui chaque jour, chaque heure, se rsigne au sacrifice de quelque douce habitude, de quelque got enracin, de quelque faiblesse chre. Depuis longtemps, du reste, cet excellent homme tait entr dans cette voie d'abngation en prenant chaque nuit plusieurs heures sur son sommeil pour lever son enseignement au niveau de l'intelligence de Sibylle; ds cet instant, Sibylle fut tonne de ne plus sentir, dans les explications dont il accompagna sa leon, la molle banalit qui les caractrisait autrefois. Dj son langage tait empreint d'une pense plus personnelle, plus prcise et plus haute. L'arrive du marquis et de la marquise interrompit la leon. Pendant qu'ils changeaient avec le cur d'expansives flicitations, un coup de sonnette imprieux retentit, et l'on vit s'avancer, travers les alles bordes de buis, la superbe madame de Beaumesnil, serrant sur son corsage une brasse de fausses fleurs aux nuances clatantes. Aprs s'tre suffisamment informe de la sant de l'abb et suffisamment tonne de l'amendement de Sibylle: -- Enfin, mieux vaut tard que jamais, dit-elle. Elle demande la clef de l'glise. Le cur plit un peu et regarda Sibylle la drobe. -- La clef de l'glise!... Pourquoi faire, madame? -- Mais, cur, pour mettre ces fleurs dans les vases de l'autel... Vous savez que personne ne s'y entend comme moi... Et, propos, vous ne m'en dites rien de mes fleurs? Elles m'ont donn assez de mal pourtant, surtout les tulipes... Mais quand on travaille pour le bon Dieu, il ne faut pas craindre la peine, n'est-ce pas, cur? -- Non, madame, et vos fleurs sont trs-belles; mais, si vous le permettez, je les placerai moi-mme sur l'autel avec l'aide de mon sacristain. Cela me semble plus convenable. A cette rponse, madame de Beaumesnil demeura un instant comme ptrifie, la bouche entr'ouverte et l'oeil fixe; on lui refusait tout simplement les clefs de sa maison; l'glise, en effet, tait pour elle comme sa propre chambre; on l'y voyait presque chaque jour, perche sur les chaises et mme sur l'autel, faire le mnage, poussetant, arrangeant, combinant, -- et parfaitement convaincue que ces petits travaux la sanctifiaient tel point qu'elle pouvait hardiment, en sortant de l, cultiver coeur joie le sept pchs capitaux. Ds qu'elle put parler: -- Ah ! dit-elle d'une voix aigre, qu'est-ce que cela signifie, mon cher abb? Si vous ne voulez plus que je m'occupe de la dcoration de votre glise, dites-le! -- Tout ce que vous voudrez bien me donner pour mon glise, madame, sera reu avec reconnaissance; mais si vous avez la bont d'y rflchir, comme j'y ai rflchi moi-mme, vous penserez, j'en suis sr, que la dignit du culte souffre de ces interventions trangres. Les soins de l'autel ne regardent que moi et ceux que j'y commets sous mes ordres, dans le secret du sanctuaire. Remettez-moi vos fleurs, et je les offrirai Dieu en votre nom. Madame de Beaumesnil brandit brusquement le bouquet de fleurs artificielles, et l'on entendit un cliquetis de papier froiss, puis, se dirigeant grands pas vers un vieux tonneau o croupissait une eau bourbeuse destine l'arrosage, elle y jeta violemment le bouquet. Aprs cet exploit, elle vint tomber sur le banc, fondit en larmes, et fut en proie la moins intressante des attaques de nerfs. On la calma comme on put. Elle parut se rendre peu peu aux paroles affectueuses du cur, et finit mme par l'inviter dner; mais il refusa, comme il avait dj refus l'invitation des Frias, en allguant le prtexte de sa sant. Cependant, lorsqu'aprs le dpart de ses htes, l'abb Renaud se fut assis devant sa petite table solitaire, sur laquelle fumait un pigeon des plus maigres, flanqu d'un triste coulis d'pinards, il sentit un moment, -- il tait homme! -- le coeur et l'apptit lui manquer la fois. -- Est-ce que vous tes malade, monsieur le cur? dit la vieille Marianne de son ton bourru. Vous ne mangez pas! -- Un peu de fatigue, Marianne, un peu de fatigue. -- Votre caf va vous remettre, allez! Il hsita quelques secondes; puis, avec un profond soupir: -- Je ne prendrai pas de caf, Marianne; je n'en prendrai plus l'avenir. -- Bon! Qu'est-ce que c'est encore que cette lubie-l? Avisez-vous de changer vos habitudes votre ge, et vous verrez qu'on vous portera en terre avant six mois! -- Soit, Marianne; on me portera en terre. Et il alla s'enfermer dans l'glise. Pendant les jours et les mois qui suivirent, la conduite de l'abb Renaud, dans son intrieur comme au dehors, rpondit la fermet de ce dbut. Il se clotra dans son presbytre, o l'on sut qu'il menait la vie frugale et recueillie d'un cnobite. A la mortification de quelques-uns, mais la grande dification de tous, il rompit toutes les relations qui n'avaient pas pour objet direct les devoirs de son ministre, et, ne se montrant plus que dans l'exercice de ses saintes fonctions, une sorte d'ide solennelle devint peu peu insparable de sa prsence et de sa personne. Outre le respect public, il gagna, par cette gravit de moeurs, une indpendance prcieuse; il resta matre dans son glise; il put en carter tous ces empitements laques qui, sous couleur de dvotion, tournent si souvent au scandale: il en bannit tous les abus qui s'y taient introduits l'abri de sa complaisance, et dont la dcence du culte tait parfois trangement altre. -- Parmi ces heureuses rformes, lesquelles, comme on s'en doute, n'allrent point sans rsistance et sans combats, nous n'en citerons qu'une, parce qu'elle fut particulirement rclame par Sibylle. Le chevalier Thodore Desrozais daignait, comme nous l'avons dit, chanter au lutrin tous les dimanches. Cet honneur qu'il faisait Dieu tait en mme temps pour les fidles un agrment des plus vifs, car le chevalier, qui tait connu dans le pays pour un bon compagnon, ne pouvait paratre dans aucun lieu sans veiller des penses joviales; il portait ce privilge jusqu'au pied de l'autel, et il n'tait pas rare qu'il outrt son rle de plaisant accrdit jusqu' gayer les crmonies sacres tantt par quelques paroles saugrenues lances dans l'auditoire, tantt mme par de bizarres intonations nasales dont il jugeait charmant d'entremler la psalmodie. Le cur avait toujours, au fond du coeur, gmi de ces licences; elles taient souverainement odieuses Sibylle. Quelques avertissements amicaux n'ayant pu rprimer les bouffonneries intempestives du chevalier, l'abb Renaud en vint lui interdire formellement les approches du lutrin. Cette mesure, s'unissant peut-tre quelques svrits pastorales d'une nature plus confidentielle, exaspra le chevalier. Le dimanche suivant, il ne parut pas l'glise, et il fit savoir qu'il avait emprunt au juge de paix les oeuvres de Voltaire. Pendant six semaines environ, il se plongea dans ces lectures philosophiques et courut les campagnes en rptant que les prtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; puis, l'agitation de ses humeurs s'tant rsolue tout coup en une violente attaque de goutte, il renvoya soudain le Voltaire au juge de paix, et fit mander le cur, qui se rendit aussitt son appel. On peut croire que la rconciliation du chevalier avec son pasteur fut sincre, car ce vieil tourdi tait bon homme au fond; mais cet incident ulcra le coeur vaniteux de madame de Beaumesnil, et porta au comble le ressentiment qu'elle nourrissait contre l'abb Renaud depuis la fatale scne du bouquet. Les rformes successives accomplies par le cur l'avaient personnellement atteinte en beaucoup de points, et la pense que Sibylle tait dans une certaine mesure l'inspiratrice de ces innovations, n'avait nullement attnu l'irritation qu'elles lui causaient. Au fait, madame de Beaumesnil tait malheureuse: sa haute rputation de pit et la suprmatie qu'elle s'arrogeait dans le canton en matire religieuse ne reposant que sur son intimit avec le cur, qu'on ne voyait plus au manoir, et sur quelques menues pratiques de dvotion aise, qu'elle ne pouvait plus taler en public, tout l'difice de son orgueil s'croulait. Il fallait dsormais, si elle voulait passer pour une sainte femme, qu'elle et quelques vertus chrtiennes. Cela tait dur. Il lui vint une ide qui lui parut meilleure. Elle partit un beau matin pour la ville de ***, chef-lieu du diocse dont relevait la paroisse de Frias. Malgr le mystre dont elle entoura ce voyage, on sut qu'il avait pour objet d'obtenir de l'autorit comptente qu'une vieille chapelle attenante au manoir de Beaumesnil ft rendue au culte, et qu'un chapelain spcial ft affect la desservir. De cette faon, madame de Beaumesnil aurait eu son glise, son prtre et son Dieu elle, dont elle aurait fait ce qu'elle aurait voulu, ce qui et t de la dernire commodit. Par malheur, l'autorisation qu'elle sollicitait lui fut refuse, et quoiqu'elle n'et pas d'ailleurs absolument perdu son voyage, comme on le verra bientt, elle en rapporta une nouvelle dose de fiel et de malignit. Les viles passions qui l'agitaient ne manqurent pas de trouver des complaisants et des complices, comme elles en trouveront toujours dans ce misrable monde, tant qu'il y aura quelque mrite rabaisser, quelque beaut fltrir, quelque juste crucifier, et ds ce moment un systme de calomnies, de tracasseries et de vexations de toute nature s'organisa contre le cur avec cet art de perfidie souterraine o les mauvais dvots excellent. Les dgots dont l'abreuvaient ces pharisiens de village, se joignant ses excs de travail et aux rigueurs asctiques de son rgime, prouvrent cruellement le courage et mme la sant de l'abb Renaud. Sibylle elle-mme ne tarda pas s'inquiter de lui voir prendre les apparences physiques des sains lgendaires dont il avait pris les vertus. Elle confia ses alarmes ses parents, et, sur leur conseil, elle eut ce sujet une confrence avec la fidle Marianne. La vieille servante lui fit un accueil mdiocre, car l'influence trange que l'enfant avait usurpe sur son matre ne lui chappait pas. -- Pardi! sans doute, dit-elle, c'est assez clair qu'il dprit, et qu'il prend grands pas le chemin du paradis, le pauvre homme! mais qui la faute, mam'zelle? Il y a assez longtemps que je lui dis que vous le ferez tourner en _bourrique_ et en _esquelette!_ Malgr ses prventions, Marianne finit par cder au charme de cette nature anglique, et il y a apparence qu'un trait d'alliance fut sign entre elles; car dans l'aprs-midi du mme jour, comme le cur terminait la hte un de ses repas d'ermite, il ne fut pas peu surpris de respirer tout coup dans l'atmosphre de sa petite salle un arome depuis longtemps oubli. L'instant d'aprs, Marianne plaait devant lui une tasse de caf fumante. -- Mais, Marianne, dit-il, devenez-vous folle? Vous savez que, depuis plus de six mois, je ne prends pas de caf! -- Bah! dit la vieille femme en grimaant un sourire; quand vous saurez quelle main a prpar celui-l, vous le prendrez, j'en rponds! -- Comment! quoi? quelle main?... reprit le cur en la regardant d'un air interdit. La riante apparition de Sibylle dans le cadre de la porte lui expliqua le mystre. L'abb Renaud remarqua, dater de ce jour, que les talents conomiques et culinaires de Marianne se dveloppaient dans des proportions tonnantes, puisque, sans aucune augmentation de dpense, son menu lui paraissait chaque jour plus fortifiant, tant elle mettait d'art le choisir et l'apprter. -- Vous voyez, ma fille, lui disait-il avec bonhomie, que je n'avais pas tort de vous reprocher quelquefois un peu de ngligence, et qu'avec du soin et de l'ordre on fait des miracles. A quoi Marianne haussait les paules sans rpondre. Cependant l'instruction religieuse de Sibylle avait suivi son cours et touchait son terme. -- L'abb Renaud, se rendant un jour au chteau pour donner mademoiselle de Frias, qui avait alors une douzaine d'annes, une de ses dernires leons, rencontra le facteur, qui lui remit une lettre scelle des armes piscopales. Il s'assit pour la lire sous un des arbres du chemin. Il l'eut peine parcourue qu'il devint ple comme un mort. Il se baissa avec peine vers une source qui coulait prs de l dans le foss, y puisa de l'eau avec sa main et ne but quelques gorges, puis il se remit en route d'un pas chancelant. Comme il arrivait au chteau, M. et madame de Frias, frapps du bouleversement de ses traits, l'interrogrent avec anxit: il leur tendit en soupirant la lettre qu'il venait de recevoir. Elle contenait un avertissement svre et mme menaant: on lui reprochait son esprit de novation et de dsordre, ses discussions avec son conseil de fabrique, mais par-dessus tout ses relations d'intimit avec des personnes appartenant la secte protestante, qui semblaient exercer sur lui un empire scandaleux, et qui le poussaient dans des voies peine orthodoxes. Ce dernier grief, qui tait celui auquel on paraissait attacher le plus de gravit, reposait sur un fait vritable, bien qu'on en tirt des consquences errones: depuis quelques mois, en effet, une intelligence amicale, fruit d'une mutuelle estime, s'tait tablie entre l'abb Renaud et miss O'Neil. Miss O'Neil, prise de vnration pour les vertus du vieillard, se plaisait lui tmoigner sa dfrence en assistant plus rgulirement qu'autrefois ses leons, qui prsentaient d'ailleurs plus d'intrt que par le pass. Le cur, qui avait du reste abandonn toute ide de proslytisme vis--vis de l'Irlandaise, se montrait touch d'un respect et d'une sympathie dont il apprciait la valeur. Leurs relations se bornaient l, et la mchancet la plus noire avait pu seule y trouver le prtexte d'une dnonciation. -- Je n'en ferai ni plus ni moins, dit tristement l'abb Renaud en reprenant des mains du marquis la lettre comminatoire, car, o il n'y a rien, le roi perd ses droits; mais je crains bien de ne plus rester longtemps parmi vous. Tout ce que je demande, c'est de pouvoir remettre Sibylle entre les mains de Dieu; il fera de moi ensuite ce qu'il voudra. Il trouva Sibylle en compagnie de miss O'Neil dans une salle qui prcdait la bibliothque et qui tait particulirement rserve aux tudes de l'enfant. Ayant puis depuis quelque temps son enseignement dogmatique, il avait cru devoir consacrer deux ou trois semaines qui lui restaient encore avant la premire communion de Sibylle, lui retracer une histoire gnrale de l'Eglise. Par un hasard singulier, il avait parler ce jour-l de la rforme et de la naissance du protestantisme. Miss O'Neil lui offrit de se retirer. -- Oh! mon Dieu, non! dit-il; pourquoi? L'Irlandaise, les yeux penchs sur un ouvrage de broderie, reprit alors l'attitude muette et rserve qu'elle avait coutume de garder pendant les leons du cur. Il rappela d'abord brivement les dtails historiques de la rvolution religieuse du XVIe sicle; venant ensuite au commentaire moral de ce grand fait, il s'exprima ainsi, avec ce mlange de simplicit et d'lvation qui tait devenu de jour en jour l'accent de son langage: -- En rsum, ma fille, personne ne peut nier qu' cette poque l'Eglise catholique et la cour de Rome en particulier ne fussent en proie des abus et des scandales affligeants; mais ces dsordres n'taient qu' la surface; l'Eglise avait en elle-mme, dans sa constitution, dans ses propres forces, dans ses lois, dans sa libert, tous les lments de sa rgnration: elle l'a prouv. La conscience publique avait donc raison de rclamer des rformes; mais fallait-il les chercher dans les ruines du temple? Fallait-il, pour corriger quelques abus passagers, renverser l'oeuvre des sicles, l'oeuvre de tant de gnie et de vertu, cet difice de l'unit de la foi, dont j'ai essay de vous faire concevoir la grandeur? Fallait-il briser cette chane irrparable de traditions qui, de concile en concile, de saint en saint, d'aptre en aptre, remontait fidlement jusqu'au Christ lui-mme, rompre jamais cette union touchante et sublime de tous les enfants de l'Evangile au pied des mmes autels, autour de la mme table? -- Non, il ne le fallait pas. L'impatience de l'orgueil et des passions humaines perdit tout. Il faut tre patient devant les choses ternelles. -- Il y a des jours, ma fille, o le ciel se voile: il n'en est pas moins le ciel, et l'on attend avec confiance le soleil du lendemain. La mme confiance n'tait-elle pas permise, et mme commande vis--vis de l'Eglise obscurcie, mais reste pure sous ses voiles? Ceux qui la profanaient taient des hommes: ils pouvaient s'amender; en tout cas, ils devaient mourir. Il fallait attendre; au lieu d'attaquer et de dtruire, il fallait prier et esprer... Et comment ne pas esprer? L'Eglise n'avait-elle jamais, avant cette poque, travers des jours sombres? n'en tait-elle pas sortie avec tout son clat? Dieu ne pouvait-il d'une heure l'autre susciter une fois de plus un saint pontife, de sains vques? Il lui faut si peu de chose pour toucher les esprits et transformer les coeurs! Le souffle d'un enfant y suffit... Je suis bien humble sans doute, ma fille, pour entrer en comparaison avec ces grandeurs... Mais voyez cependant! Moi aussi, j'ai t un scandale; moi aussi, j'ai t pour vous, pour d'autres peut-tre, une cause de trouble, de doute, d'loignement de Dieu! Eh bien, votre faible voix m'a parl, et j'ai tch d'tre moins mauvais... J'ai pri, j'ai veill, j'ai souffert, et ma foi a t justifie: Dieu vous a reprise, et quoiqu'il m'prouve, je sens qu'il me pardonne! En achevant ces mots, la voix du vieillard tremblait: il se leva, comme n'tant plus matre de son motion, et entra brusquement dans la pice voisine. La bibliothque du chteau, o l'abb Renaud venait de se rfugier, tait une vaste salle, laquelle des solives saillantes, des meubles rares, des armoires s'levant jusqu'au plafond, et la couleur uniforme du vieux chne noirci par les annes, prtaient un caractre claustral. Il s'y promena quelque temps grands pas, en passant par intervalles une main sur ses yeux; puis il se laissa tomber dans un fauteuil, prs d'une grande table qui occupait le centre de la pice, et demeura plong dans une mditation dont la contraction de son visage rvlait les douleurs. La porte s'ouvrit tout coup en face de lui: il se leva, et vit entrer M. et madame de Frias, suivis de Sibylle, qui tenait miss O'Neil par la main. Un air si particulier de mystre et d'allgresse illuminait les traits de tous ces personnages, que le cur, sans concevoir ni souponner la part qui pouvait lui revenir dans cette joie publique, sentit son coeur bondir dans sa poitrine. Le marquis et la marquise, s'effaant un peu, firent signe Sibylle de s'avancer; Sibylle s'avana, tenant toujours miss O'Neil par la main. -- Mon pre, dit-elle, voici miss O'Neil qui se fait catholique, et qui veut communier avec moi. L'abb Renaud tendit soudain ses deux bras par un geste d'tonnement inexprimable: ses joues maigres et ples se teignirent de pourpre, et ses yeux incertains, aprs avoir interrog chacun des assistants, s'arrtrent sur ceux de miss O'Neil. -- C'est vrai, monsieur le cur, dit-elle. Le pauvre homme alors chercha des paroles et n'en trouva pas; ses yeux se remplirent d'eau; il indiqua de la main qu'il ne pouvait parler; il tomba genoux sur le parquet, et, appuyant sa tte grise sur la table qui tait devant lui, il se mit sangloter avec une telle violence, qu'on entendait le bruit de son front heurtant le bois. Peu de jours aprs, la nouvelle se rpandit dans le pays que l'vque de *** tait arriv au chteau de Frias: le prlat avait cd en effet la prire du marquis; il avait cru juste de donner l'abb Renaud une clatante rparation, et il voulut recevoir lui-mme l'abjuration de miss O'Neil. L'instruction religieuse de l'Irlandaise fut d'ailleurs juge si complte qu'on put la dispenser du noviciat usit en de pareilles circonstances. Ces vnements avaient t, comme on pense, des coups de foudre pour madame de Beaumesnil et pour son troupeau: le jour o elle connut l'arrive de l'vque Frias, elle prit son parti, et alla se jeter tout en larmes aux pieds de l'abb Renaud, qui eut la bont de l'embrasser. Elle passa de l dans les bras de M. de Frias, qu'elle avait cess de saluer, puis dans les bras de Sibylle et dans ceux de miss O'Neil, criant travers ses pleurs "qu'elle avait la tte un peu vive, un peu prs du bonnet, mais un coeur d'or, qu'on retrouvait toujours!" La premire communion de Sibylle et de miss O'Neil eut lieu le 1er mai. Le printemps tait cette anne-l tide et doux. Pendant la nuit qui prcda ce grand jour, un rossignol, qui chantait habituellement dans les bois de Frias, s'exalta fort et redoubla de trilles merveilleux: il essayait de lutter avec les sons de harpe extrmement mlodieux qui s'envolaient par une fentre entr'ouverte du chteau. Jacques Fray se trouvait le lendemain dans le cimetire au moment o Sibylle le traversa, toute blanche comme une marguerite qui vient d'clore. Elle lui sourit en passant, et on remarqua que pour la premire fois depuis quinze ans Jacques Fray franchit ce jour-l le seuil de l'glise. Il resta prs de l'entre, suivit la crmonie avec un intrt profond, et vers la fin, -- pensant vaguement sans doute sa petite fille morte, au ciel, aux anges, -- il pleura. SECONDE PARTIE I CLOTILDE Nous ne nous tendrons pas sur les trois ou quatre annes qui suivirent la premire communion de Sibylle. Pour elle et pour ceux qui l'entouraient, ce fut une re de parfaite flicit. Ses vives aptitudes, en musique et en peinture surtout, prirent sous la direction de miss O'Neil des dveloppements qui touchaient au talent, et dont elle se charmait elle-mme en charmant les autres. En mme temps son intelligence, plus largement claire et s'assouplissant d'ailleurs aux premiers contacts de l'exprience, perdit peu peu cette rigidit de l'enfance qui avait t l'excs et le dfaut de ce caractre. Puis le coeur de la femme s'veillait en elle, et temprait d'une teinte plus douce la svrit de ses grces. Cette phase nouvelle de sa vie morale se traduisit dans l'ordre religieux par un trait digne d'intrt. Peut-tre a-t-on remarqu chez Sibylle, dans la premire partie de ce rcit, une disposition d'esprit dont son aeul n'avait pas laiss de se proccuper, une trange tendance s'lancer pour ainsi dire d'un seul bond jusqu' Dieu en ngligeant les intermdiaires. Ce penchant tait particulier sans doute dans une certaine mesure aux instincts de Sibylle; mais il tait aussi de son ge. L'me des enfants, volontiers passionne et enthousiaste, n'est point tendre. Aussi l'Ancien Testament est-il leur livre plutt que le Nouveau. L'ide simple de Dieu saisit immdiatement leur intelligence et la domine; mais le drame vanglique, quoiqu'il intresse leur curiosit par des reprsentations figures qui sont pour eux des jouets, ne parle vritablement ni leur pense ni leur coeur. Le sens divin de ce grand mystre leur chappe absolument, et ses parties humaines ne les touchent pas. C'est seulement quand, au premier souffle des passions, le coeur s'attendrit, que le Christ y entre -- comme un Dieu, mais aussi comme un ami. Cette modification du sentiment religieux, que nous croyons gnralement vraie, le fut du moins pour mademoiselle de Frias. Ce qui n'avait t pour elle durant tout le cours de son enfance qu'un article de foi un peu effac sembla prendre vie dans sa pense: la posie incomparable de l'Evangile la captiva profondment, et elle eut un haut degr la seule idoltrie permise une chrtienne, l'idoltrie du Christ. Elle aimait, dans ses entretiens avec miss O'Neil et avec le cur, s'exalter sur ce texte, rappeler les pisodes les plus touchants de cette pure existence, admirer le mlange d'impassibilit divine et de faiblesse humaine qui en est le saisissant caractre: elle passait de douces heures dans ces enthousiasmes partags, tantt prolongeant avec l'Irlandaise ses promenades du soir travers les bois, pendant que l'or des toiles tincelait sur le dais sombre du feuillage, tantt assise prs du vieux prtre sur le gazon de la falaise, regardant vaguement l'horizon en feu, ou grenant d'une main distraite les grappes bleues des bruyres. L'empire que Sibylle avait pris sur l'esprit du cur ne s'tait pas affaibli; mais avec les annes la forme s'en tait adoucie et comme dtendue. Mademoiselle de Frias commenait sourire de quelques excs de son propre zle. Son intervention dans les choses religieuses ne se faisait plus sentir qu' de rares intervalles, et chaque jour avec une nuance de tolrance plus marque, surtout vis--vis de la personne du vieillard. Loin de le pousser dsormais dans la voie de l'asctisme, elle employait d'innocentes ruses pour l'arracher de temps autre aux rigueurs de sa solitude et de son rgime. Toutefois sur les points qui lui paraissaient essentiels la dignit de la religion, elle demeurait inflexible et n'hsitait pas suggrer l'abb Renaud des conseils qui taient aussitt appliqus avec une docilit dont M. de Frias se divertissait avec la marquise. -- Ma chre, disait-il en riant, c'est une spiritualiste, et elle voudrait spiritualiser la paroisse! Cette plaisanterie du marquis tait la formule assez exacte des constantes aspirations de Sibylle et des tentatives mritoires de l'abb Renaud. Nous n'entrerons cet gard dans aucun dtail nouveau sur des matires dlicates que nous n'avons dj sans doute que trop agites, quoique nous ayons tch d'y apporter la rserve respectueuse qu'elles commandent: il nous suffira de dire que, sous le rgime pastoral de l'abb Renaud, le culte fut pratiqu dans la paroisse de Frias avec une rare puret, sans que le dogme part en souffrir. Ce fut vers cette poque que Sibylle eut l'avantage de faire connaissance avec la comtesse de Vergnes, son aeule du ct maternel. Le comte de Vergnes avait eu deux reprises, depuis la naissance de sa petite-fille, le courage de s'arracher ses habitudes parisiennes pour venir passer trois ou quatre jours Frias. Sibylle le connaissait donc depuis longtemps, et elle l'aimait, parce qu'il tait aimable d'abord, et ensuite parce que son image lui apparaissait toujours dans un cadre magnifique o les bonbons, les poupes ressort et les colliers de perles fines se mlaient agrablement; mais elle avait eu le regret de ne jamais voir sa grand'mre de Vergnes, laquelle, pour mnager l'exquise sensibilit qui tait une de ses prtentions, avait ajourn d'anne en anne des motions dont elle s'tait probablement exagr la violence, car, en apercevant pour la premire fois sa petite-fille dans le salon de la gare, elle l'envisagea avec beaucoup de calme, se retourna vers une vieille femme de chambre qui la suivait de prs pour la soutenir au besoin, et lui dit tranquillement: -- Voyez donc, Julie! exactement, mais exactement moi quinze ans! Cela me fait mal!... Pauvre petite!... Mon Dieu! ajouta-t-elle alors en embrassant Sibylle et en essuyant une larme dont la source restait assez mystrieuse. On put croire pendant vingt-quatre heures que madame de Vergnes allait fixer sa rsidence Frias, tant elle se montrait sensible la posie de la campagne: les bois, la mer, les prairies, le chant des oiseaux, tout la ravissait; elle ne sortait point des transports. -- Mon Dieu! disait-elle ses htes, que vous tes donc heureux de vivre ici! Mais sentez-vous bien votre bonheur? N'y tes-vous point trop habitus pour en bien savourer toutes les douceurs?... Ce calme, ce silence,... et puis ces bruits, ce vent dans le feuillage, ces bestiaux qui mugissent dans le lointain,... ces petits faisans, -- ce sont des faisans, n'est-ce pas, ces petites btes jaunes?... Non? Ce sont des poulets,... simplement? Tiens! -- Eh bien, ces petits poulets qui trottent derrire leur mre en faisant _piau_, _piau_,... comme c'est dlicieux, mon Dieu! comme c'est intressant! On passerait l'ternit sa fentre... voir et entendre tout cela! Ah! voil la vie,... la voil!... La nature, la campagne! Mon Dieu! que vous tes donc heureux de vivre ici! Cependant le troisime jour au matin madame de Vergnes confia la discrte Julie qu'elle n'avait point ferm l'oeil de la nuit. -- Vraiment, dit-elle, j'ignore, je ne conois pas comment ils font pour dormir dan ce pays-ci. Moi qui suis habitue la plus grande tranquillit (elle demeurait rue de la Chausse-d'Antin), je ne me ferai jamais ce tapage-l!... Il y a un tas d'oiseaux qui jacassent ds le point du jour... Mon Dieu! j'aime beaucoup entendre chanter les oiseaux, certainement, mais il y a temps pour tout!... Et puis les vaches, les moutons qui hurlent ds l'aurore!... On se croirait dans l'arche, ma parole!... Et puis toujours ce vert pinard sous les yeux!... C'est dgoter du vert!... Ca devient un cauchemar, ce vert!... Je vois tout vert, moi, maintenant!... Donnez-moi donc ma petite glace carre, ma bonne Julie! Eh bien, tenez, je me vois verte! Au surplus, ce n'est pas tonnant,... je dois l'tre aprs une nuit pareille! Le quatrime jour enfin, madame de Vergnes reut une lettre qui fut cense la rappeler en toute hte Paris. Elle exprima d'amers regrets, se plaignit de sa destine, et monta en wagon midi. -- Allons, ma pauvre enfant, dit-elle en embrassant sa petite-fille au dpart, tenons-nous, tenons-nous, point d'motion! A bientt, car, vous aussi, vous quitterez avant peu ce paradis pour notre enfer... Ah! voil la vie, ma pauvre enfant! Adieu! adieu! Tenons-nous, ma chre petite! Les dchirements de cette sparation n'taient pas au-dessus de la force d'me de Sibylle; mais elle et trouv en tout cas un appui et des consolations dans la cordiale intimit qui l'unissait alors son amie Clotilde Desrozais. Clotilde tait sortie du couvent depuis deux ans, et son retour madame de Beaumesnil, sa tante, s'tait empresse de la prsenter tout le voisinage. Mademoiselle Desrozais tait d'ailleurs fort bonne montrer: elle avait tenu amplement toutes les promesses de son enfance. Elle tait grande, souple, ondoyante; elle avait une masse paisse de cheveux noirs dont elle ne savait que faire; elle les tordait, elle les nattait, elle les repoussait en boucles sur la nuque, elle les retroussait en diadme sur son front. Ses bras, ses mains, ses paules, models en plein marbre, faisaient songer aux desses. Quand elle soulevait sa paupire un peu lourde, sa prunelle lanait un jet de flamme qui se noyait aussitt dans un fluide velout. -- Sous le rapport moral, on se plut reconnatre que Clotilde avait beaucoup gagn. Effectivement, comme pour donner raison aux principes de madame de Beaumesnil en matire d'ducation, l'enfant terrible, turbulente, opinitre, maussade, tait devenue une jeune personne timide, modeste, parlant peu et demi-voix, obligeante, prte tout, mme faire un quatrime au whist, bref une demoiselle exemplaire. Personne ne constata avec plus de plaisir que Sibylle ces heureuses modifications. Ne trouvant plus dans le caractre de Clotilde aucune des asprits qui avaient autrefois inquit son affection, elle se livra sans rserve au penchant de son coeur, et un commerce de relations presque quotidiennes s'tablit entre elles. La beaut de son amie inspirait Sibylle une admiration mle de fiert: elle aimait la citer comme une espce de type au-dessus duquel son imagination ne concevait rien. Clotilde se prtait en souriant cet enthousiasme: elle se laissait habiller, coiffer, draper en Romaine, en druidesse, en Juive, en Turque; puis Sibylle la dessinait ou la peignait sous ces divers aspects, en lui disant de temps autre, dans ses impatiences d'artiste: -- Non! tu es trop belle, vois-tu! tu es affreusement belle! tu es ridiculement belle! Dieu! que c'est bte d'tre beau comme a! Invectives dont mademoiselle Clotilde voulait bien ne pas se formaliser. Elle entrait avec la mme complaisance dans tous les gots favoris de mademoiselle de Frias, et se faisait l'cho de ses sentiments, de ses rves, de ses exaltations avec une facile ardeur, une sorte d'loquence naturelle et une parfaite sincrit, car elle avait dans l'me un ocan de passion toujours prt se rpandre, mme sur le bien. Si quelque chose lui manquait, ce n'tait pas le fonds, mais le discernement, la rgle, la prdilection morale. Quoi qu'il en soit, les imaginations leves, potiques, gnreuses, la passionnaient de trs-bonne foi ses heures, et elle paraissait mme souvent, dans la chaleur de son langage, dpasser les aspirations les plus idales de Sibylle. Au milieu de leurs entretiens, Sibylle n'avait pas tard remarquer qu'on ne pouvait toucher certains sujets familiers entre jeunes filles sans que mademoiselle Desrozais ne prt aussitt un air de mystre, de profonde mlancolie et d'incurable dsespoir. Elle se dcida donc l'interroger sur le sens de ces attitudes. -- Tu es trop jeune, ma chre! dit mademoiselle Desrozais en secouant la tte et en soupirant douloureusement. Cette rponse dilatoire ne fit, comme on pense, qu'enflammer la curiosit de Sibylle, qui flairant un roman dans l'existence de son amie, la supplia instamment de l'honorer de sa confiance. Clotilde rsista quelque temps; puis enfin, aprs avoir fait jurer Sibylle un ternel secret: -- Ma chre, lui dit-elle, telle que tu me vois, je ne me marierai jamais! -- Est-il possible? dit Sibylle en se rapprochant avec un redoublement d'intrt. -- Cela est certain, reprit mademoiselle Desrozais, car j'aime quelqu'un, et celui que j'aime et dont je suis aime ne peut m'pouser: les circonstances nous sparent jamais. -- Mon Dieu! mon Dieu! s'cria Sibylle; mais comment cela est-il arriv? O l'as-tu rencontr? Comment s'appelle-t-il? -- Je ne puis te dire que son nom de baptme: il s'appelle Raoul... Pourquoi rougis-tu? A ce nom de Raoul, Sibylle en effet avait rougi soudain jusqu'au front. -- Pourquoi rougis-tu? rpta Clotilde, dont le ton s'anima brusquement; est-ce que tu connais un Raoul? Rponds donc! -- Je rougis parce que tu me dis des choses qui me bouleversent... O veux-tu que j'aie connu ton Raoul? -- Au fait, c'est impossible... Eh bien, ma chre, il avait une cousine qui tait en mme temps que moi au couvent, et qu'il venait voir assez souvent avec sa mre. Son air, sa figure m'intressrent tout de suite. Il faut te dire que ce n'est pas un trs-jeune homme, de sorte que je m'imaginais que j'tais une originale, et qu'aucune de ces demoiselles ne pensait le remarquer. Voici comment je fus dtrompe: un jour, nous cherchions un jeu; une de ces demoiselles proposa que chacune de nous se mt rflchir aux jeunes gens qui venaient le plus souvent au parloir, et crivt ensuite sur un petit papier le nom de celui qu'elle aimerait le mieux pouser, aprs quoi une de nous lirait haute voix tous les petits papiers. -- C'est un drle de jeu, dit Sibylle. -- Mon Dieu! c'tait un jeu comme un autre... Enfin il fut accept. Chacune crivit en secret sur un carr de papier qu'elle mit ensuite dans une corbeille... Eh bien! quand on vint faire la lecture des bulletins, ils portaient tous le mme nom: Raoul! -- C'est trs-bizarre, dit froidement Sibylle. -- Je vis par l que je n'tais pas aussi originale que j'avais pu le croire. Quelques jours aprs, ma chre, je me trouvais au parloir en mme temps que lui, et, comme toujours, je m'apercevais qu'il me regardait beaucoup. Sa cousine, qui tait mon amie, -- quoique je ne l'aimasse gure au fond, -- se leva tout coup, fit un tour dans le parloir, et en passant auprs de moi elle me dit rapidement: "Ne bouge pas pendant cinq minutes!" -- Je vis alors qu'il avait un album sur les genoux et qu'il dessinait... Il parat, par parenthse, qu'il peint divinement... Quand il eut fini, il m'adressa de la tte et des yeux un salut et un remercment dont il m'est impossible de te rendre la grce. J'avais t si trouble de tout cela qu'au moment de sortir, quand je me trouvai prs de lui dans la foule, je laissai tomber mes gants que je chiffonnais dans ma main. Il les ramassa vivement, parut hsiter me les rendre, puis dfinitivement il les garda en fixant ses yeux sur les miens avec une expression si profonde, si tendre, que mon coeur cessa de battre, et que je sentis ds ce moment que nous tions lis pour la vie. Mademoiselle Clotilde, en achevant cette priode, leva ses grands yeux vers le ciel, comme pour lui renouveler ses serments d'inviolable fidlit. -- Est-ce que c'est tout? demanda Sibylle. -- Sans doute. Que veux-tu de plus? Ne t'ai-je pas dit que nous tions lis pour la vie? -- Mais il me semble que non, dit Sibylle. -- Enfant! reprit mademoiselle Desrozais en haussant doucement les paules. Sache donc que, huit jours aprs, mon amie m'informa d'un ton de mystre que son cousin, press par sa famille d'pouser une jeune fille trs-noble, trs-belle et trs-riche, tait parti brusquement pour la Perse. On lui supposait, ajouta mon amie avec un mchant regard, -- car elle ne m'aimait pas au fond plus que je ne l'aimais, -- quelque inclination qu'il n'osait avouer pour une personne sans fortune et sans naissance... Est-ce assez clair?... Pauvre Raoul! c'est pour moi qu'il a affront l'exil et peut-tre la mort,... car souvent on ne revient pas de ces pays lointains. Eh bien, tu vas rire, Sibylle, mais je me considre comme sa veuve,... et il m'arrive la nuit de pleurer sur lui et sur moi, comme si nous tions morts tous deux. Quelques larmes charmantes tombrent avec ces derniers mots de Clotilde, et Sibylle, entirement persuade, les recueillit une une de ses lvres mues. C'tait dans une des alles les plus solitaires du parc que les deux jeunes filles se livraient ces affectueux panchements. Elles furent troubles soudain par un bruit de voix qui se faisait entendre peu de distance; en mme temps un chien de chasse accourut d'un air affair prs du banc sur lequel elles taient assises, et se mit quter leurs caresses. -- Mon Dieu! mon Dieu! dit Clotilde en se levant la hte, qui vient donc l? qui ce beau chien? On vit alors apparatre au dtour de l'alle le marquis et la marquise de Frias, accompagns d'une dame trangre qui avait pass le bel ge de la vie et d'un jeune homme mince, blond, lgamment vtu, qui tordait une cravache dans ses gants lilas. A cet aspect, la veuve inconsolable du pauvre Raoul porta rapidement la main ses yeux humides, ses bandeaux en dsordre, ses boucles, ses nattes, ses jupes, et en deux secondes elle tait pare pour le combat. -- Ah! dit tranquillement Sibylle, ce sont probablement les Val-Chesnay. Ma grand'mre les attend depuis huit jours. Sibylle accomplissait alors sa quinzime anne, et l'intrt de son avenir paraissait exiger qu'on ne retardt pas beaucoup plus longtemps le moment de son entre dans le monde et de sa prsentation sur la grand thtre parisien. M. et madame de Frias, sans reculer devant le sacrifice que leur conscience leur imposait, en sentaient profondment la rigueur. Ils avaient eu la pense de prvenir une sparation, qui pour eux menaait d'tre sans retour, en assurant leur petite-fille, dans le pays mme, un tablissement digne d'elle; mais aprs s'tre livrs quelques vaines recherches dans le cadre troit o leur vie retire les renfermait, ils avaient bientt renonc ce vague dessein, qui leur semblait d'ailleurs entach d'gosme. Cependant un ami, confident de leurs angoisses, avait poursuivi de son ct la mme entreprise: cet ami tait l'vque de ***, avec lequel les Frias n'avaient pas cess d'entretenir, depuis la conversion de miss O'Neil, un commerce de relations plus que courtoises. Ce prlat, esprit bienveillant et un peu ardent auquel les grces et les bizarreries mme de Sibylle avaient inspir un vif intrt, crut pouvoir annoncer un jour au vieux marquis qu'il avait dcouvert pour cette petite-fille, qui mettait le trouble dans l'glise, un mari qui avait fort la mine d'tre un phnix. "J'ai cherch cet oiseau rare, dit-il, dans tout mon diocse, pendant ma tourne pastorale, et, suivant l'usage, je l'ai trouv ma porte, en rentrant. C'est le jeune baron de Val-Chesnay, dernier reprsentant des Val-Chesnay Mrinville, un nom qui ne vaut pas le vtre, monsieur le marquis, mais qui est bon. La fortune est immense, gale pour le moins celle que peut esprer votre petite iconoclaste... Tenez! vous pouvez voir par cette fentre l'htel de Val-Chesnay, en face du mien... Et prcisment voici le jeune Roland qui monte cheval dans la cour: un joli garon comme vous voyez,... un peu jeune, vingt-quatre ans peine, mais c'est un beau dfaut; d'ailleurs mademoiselle de Frias elle-mme peut attendre... Cette vieille dame qui caresse le cheval, en lui recommandant d'tre sage, est la mre naturellement,... une sainte, -- pas un aigle, mais une sainte. Elle a fait lever son fils sous son aile dans les meilleurs principes; elle ne l'a jamais quitt. Elle se trouve prcisment l'heure qu'il est dans une situation d'esprit analogue la vtre, apprhendant de ne pouvoir marier cet enfant en province et frmissant la pense de le plonger dans le tourbillon parisien... Quant au jeune homme, vous le verrez de plus prs: il est bien,... il est bien! -- Mon Dieu! il n'y a rien dire,... mais il est bien! Enfin, vraiment, je crois que c'est une trouvaille... Tenez! voyez la mre! elle le suit jusque dans la rue;... elle monterait en croupe, si elle osait... Pauvre femme!" M. et madame de Frias accueillirent cette ouverture avec transport. Peu de jours aprs, ils se rencontraient avec madame de Val-Chesnay et son fils dans les salons du palais piscopal. Les deux mres, dvores des mmes anxits, se trouvrent ds le premier moment sur le pied d'une expansive cordialit, et, aprs quelques politesses renouveles des intervalles convenables, les Val-Chesnay acceptaient l'invitation de venir passer une semaine ou deux au chteau de Frias, o les deux principaux intresss seraient mis en prsence, et appels, si le coeur leur en disait, ratifier les voeux de leurs familles. Pendant toute la dure de ces prliminaires, M. et madame de Frias s'taient fait un devoir scrupuleux de maintenir Sibylle l'cart des dlicates ngociations dont elle tait l'objet: ils avaient couvert d'un prtexte plausible leur liaison soudaine avec les Val-Chesnay, dont Sibylle entendait souvent parler depuis quelque temps, mais qu'elle n'avait jamais vus. Se dfiant de l'intrt particulier qui les animait en cette affaire, ils s'taient promis de dissimuler leur petite-fille leurs dispositions personnelles, afin de lui laisser l'entire libert de son choix. Ils avaient eu d'autant moins de peine loigner de l'esprit de Sibylle tout soupon de la vrit, qu'initie depuis son enfance aux projets d'avenir concerts pour elle, l'ide de son mariage ne se prsentait jamais son imagination qu' la suite d'un sjour plus ou moins prolong dans l'htel de Vergnes. -- Ce fut donc avec une certaine curiosit, mais d'ailleurs avec une parfaite srnit d'me, que mademoiselle de Frias vit paratre sous ses ombrages hrditaires ce jeune homme qui s'avanait sa conqute la cravache la main. Le jeune baron, mieux instruit qu'elle apparemment, rougit d'une manire sensible en la saluant, et madame de Val-Chesnay, aprs lui avoir pris les mains et l'avoir un instant couve d'un regard de convoitise maternelle, la serra sur son cachemire avec une motion dont Sibylle ne comprit pas l'opportunit. A la suite d'une promenade que mademoiselle de Frias prit plaisir diriger travers les sites les plus intressants du parc, on visita les serres et la ferique basse-cour. Pendant ces explorations, la gaiet tranquille, le langage anim de Sibylle, le got et la simplicit avec lesquels elle dmontrait les merveilles de son domaine, achevrent de lui gagner le coeur de la vieille dame, qui ne tarissait point en exclamations enthousiastes, et qui par intervalles lanait son fils des regards d'allgresse et de triomphe. M. et madame de Frias, ravis du succs vident de leur petite-fille, s'associaient aux douces motions de la baronne, et, comme elle, nageaient dans les cieux. Le jeune baron lui-mme, figure distingus, froide et flegmatique, donnait tous les signes de satisfaction qui pouvaient se concilier avec son genre de beaut, dont il tait fier et auquel il aurait cru droger cruellement en s'abandonnant aux inconvenances de l'enthousiasme. Une ombre de sourire se jouait dans ses favoris l'amricaine, et de temps autre ses lvres daignaient s'entr'ouvrir pour laisser tomber, comme des morceaux de glace, les mots: "charmant! dlicieux! idal!" Clotilde seule faisait tache dans cet heureux tableau: elle suivait quelques pas en arrire, tantt caressant le chien du baron, tantt paraissant plonge dans un abme de mlancolie, quoiqu'elle ne perdt aucun des regards furtifs que sa beaut naissante arrachait l'impassible jeune homme. Mademoiselle Desrozais dna au chteau avec sa tante. Quand on quitta la table, les deux jeunes amies, impatientes de se trouver seules aprs une longue contrainte, se drobrent pour un moment, et allrent s'enfermer dans la bibliothque, transforme depuis quelque temps en atelier. Sibylle se mit presque aussitt crayonner sur un bout de papier gris, rpondant par de vagues paroles d'assentiment l'loge sans rserve que Clotilde crut devoir faire des nouveaux htes de Frias. -- Mais voyons, srieusement, ma chre, dit Clotilde aprs une pause silencieuse, comment le trouves-tu? -- M. de Val-Chesnay? Oh! charmant! dlicieux! idal! dit Sibylle en imitant plaisamment le ton empes du baron. -- Ne t'y trompe pas, ma chre, reprit Clotilde, c'est un mari. Sibylle ouvrit ses plus grands yeux, puis elle clata de rire: -- Bah! dit-elle, quelle sottise!... Ah! cela vient bien! Et prsentant Clotilde le dessin aux trois crayons qu'elle avait vivement esquiss: -- Tiens! le voil, mon mari! C'tait, en effet, ne pouvoir s'y mprendre, M. de Val-Chesnay lui-mme avec ses favoris blonds pousses au roux et inondant ses paules, une raie qui traversait le centre de sa tte comme un coup de hache, un col d'une roideur mtallique, et une cravate bleue seme de pois blancs dont Sibylle avait fait des lunes. Cette tte absurde reposait sur un buste imperceptible, d'o sortait une norme paire de gants du plus beau lilas, et que soutenaient les jambes grles et arques d'un cavalier consomm. Clotilde ne put voir cette image grotesque sans tomber aussitt dans une vritable convulsion de gaiet. -- Oh! dit-elle ds qu'elle put parler, je t'en prie, donne-moi cela! -- Mon Dieu! prends, dit Sibylle. Clotilde lui sauta au cou: -- Tu es bonne, ma petite Sibylle. Et, en effet, Sibylle tait bien bonne. Pendant ce temps, miss O'Neil communiquait discrtement madame de Val-Chesnay quelques tudes peintes par son lve, devant lesquelles la digne baronne se pma de confiance, tandis que le jeune Roland profrait du haut de son col l'pithte de "magistral!" Ds que Sibylle rentra dans le salon, elle fut sollicite de mettre le comble l'ivresse publique en excutant un morceau, un rien, sur la harpe, -- instrument que M. Roland de Val-Chesnay, rendu prolixe par les fumes des caves de Frias, qualifia d'idal, -- non-seulement, ajouta-t-il, cause de sa forme dlicieuse, mais encore parce que c'tait vraiment un instrument charmant, surtout quand on en jouait bien. -- Il n'y avait pas moyen de rsister ces loquentes instances, et mademoiselle de Frias n'y rsista pas. Sibylle jouant de la harpe tait gnralement adorable; mais ce soir-l en particulier, vtue d'une lgre toilette blanche, avec de grandes manches tombantes comme des ailes dployes, sa gracieuse personne, sa jolie tte, ses yeux profonds et pleins de feu, son front couronn de nattes dores, avaient une expression, une lvation, un rayonnement sraphiques. Le mot _ange_ venait aux lvres en la regardant et cessait d'tre banal, tant il semblait fait pour elle. Toutefois le caractre de sa beaut, qui, surtout ce moment de sa vie, tait plutt intellectuel que physique, devait mdiocrement frapper un esprit aussi compltement dnu d'esthtique que l'tait celui du dernier des Val-Chesnay. Aussi se contenta-t-il, lorsque Sibylle eut termin, de frapper doucement l'un contre l'autre ses gants lilas (il les avait remis), en faisant part lui l'observation pnible que sa fiance tait un peu maigre. L'instant d'aprs, Sibylle, qui souffrait du rle secondaire dans lequel son amie Clotilde avait langui tout le jour, la pria de se mettre au piano. Clotilde, aprs quelques crmonies, s'y laissa traner. Elle ta ses gants d'un air rveur, agita un instant ses magnifiques bras nus sous les favoris transatlantiques du jeune baron, qui tait assis vis--vis d'elle l'un des angles du piano, et aprs avoir quelque temps tourment le clavier, elle commena chanter d'une belle voix de contralto un air clbre de Donizetti: -- _O mon Fernand_, -- qui tait son triomphe. Elle le chantait, en effet, et elle le chanta ce soir-l surtout avec un accent de mlancolie passionne, auquel sa pleur ardente, son oeil sombre et noy, sa narine mobile, son corsage palpitant ajoutaient une couleur presque excessive. Il est vrai que toute cette magie pittoresque et sculpturale tait perdue pour le plus grand nombre des assistants, groups derrire la chaise de la chanteuse; mais elle ne l'tait pas, Dieu merci, pour M. de Val-Chesnay, qui, occupant une position plus avantageuse, recevait en pleine poitrine une bonne partie des traits adresss fictivement au capitaine espagnol. Ce jeune homme ne s'tait jamais sans doute trouv pareille fte. Clotilde avait cess de chanter qu'il attachait encore sur elle son oeil gris et morne, tandis que sa bouche entr'ouverte et son attitude affaisse tmoignaient que pour le moment le code du parfait _gentleman_ tait la dernire de ses proccupations. Il n'eut pas une parole pour fliciter mademoiselle Desrozais, -- malgr le plaisir rel qu'elle lui avait procur; mais, sur la demande que lui en fit la jeune fille, il s'empressa d'ter ses gants, afin de l'aider chercher un cahier de musique au fond d'un casier. S'il se flattait du vague espoir que sa main pourrait, dans le cours de ces perquisitions, rencontrer, froisser par hasard une des mains blouissantes de mademoiselle Clotilde, il faut avouer que le jeune baron tait fort prsomptueux. Cependant il ne l'tait pas trop, car le fait est qu'il eut cette bonne fortune. On aurait tort d'imaginer que mademoiselle Desrozais, lorsqu'elle dployait en l'honneur de M. de Val-Chesnay tout cet appareil de fascination, et conu la pense rflchie d'usurper le coeur et la main destins Sibylle. Mme dans une me aussi fortement trempe que la sienne, un dessein si audacieux ne pouvait se formuler si soudainement; mais il y a des femmes, charmantes d'ailleurs, qui ne peuvent voir dans un salon l'homme qui leur est le plus indiffrent s'occuper d'une autre femme sans avoir aussitt des ides de meurtre. Cet instinct jaloux et imprieux, qui est particulier au sexe, prend dans les coeurs passionns et sans frein des proportions sataniques. Clotilde n'avait fait que suivre cette inspiration naturelle, ne se proposant rien de plus pour l'instant que d'craser son amie de coeur en ptrifiant d'admiration celui qu'elle pouvait croire son fianc. Mais dj le plein succs de ses manoeuvres, les extases, les gaucheries du jeune Roland, suggraient cet esprit entreprenant des rveries d'un ordre plus srieux et plus formel. Une demi-heure plus tard, comme madame de Beaumesnil et sa nice regagnaient silencieusement le manoir travers les sentiers ombrags et odorants du pays: -- Ma tante, dit Clotilde tout coup, quelle est donc la fortune des Val-Chesnay? -- Oh! est-ce qu'on sait? dit la tante. Le Prou! Clotilde fit entendre un profond soupir. -- Mon Dieu! ma chre petite, reprit madame de Beaumesnil aprs une pause, on a vu des choses plus extraordinaires!... Il suffit que le bon Dieu le veuille! -- Oh! ma tante! dit la jeune fille en riant. Puis, apercevant un ver luisant qui illuminait solitairement son nid de mousse sur le revers du foss, elle saisit l'insecte, le dposa sur le bord de son chapeau, et reprit ensuite sa marche en fredonnant avec une sorte d'allgresse, comme si elle et conquis son toile. Ds le lendemain, mademoiselle Desrozais entreprenait, sous la sanction tacite de sa tante, une campagne rgulire contre le petit cerveau et le gros hritage du jeune baron. Le rcit dtaill de cette campagne, dans laquelle Clotilde dploya la force du lion unie la prudence de madame de Beaumesnil, nous entranerait trop loin de notre sujet. Il nous suffira, pour en faire comprendre le succs et pour tirer quelque moralit de cet pisode, de dfinir brivement la nature chtive du personnage que Clotilde avait choisi pour sa proie. Victime d'une de ces ducations de serre chaude qu'une tendresse malavise inflige trop souvent aux objets de sa sollicitude, Roland de Val-Chesnay tombait en pleine bataille de la vie sans transition, sans armes, sans dfense. Les excellents principes qu'on lui avait prodigus taient demeurs flottants la surface de cette me molle et inerte, sans y prendre racine. N'ayant point travers l'initiative gradue et salutaire de l'ducation publique, il arrivait brusquement aux passions d'un homme avec les vices d'un enfant, et, suivant l'usage, c'tait au coeur coupable envers lui de cette aveugle idoltrie, c'tait au coeur mme de sa mre que cet ingrat jeune homme devait faire sentir les premiers coups de sa main la fois faible et violente. Deux mois plus tard, en effet, la vieille baronne, aprs bien des combats et des larmes, se croyait heureuse de racheter les bonnes grces de son fils et de s'pargner l'affront des injonctions lgales en autorisant un mariage qui restait trangement disproportionn, malgr les avantages testamentaires que madame de Beaumesnil avait arrachs son mari en faveur de sa nice, Clotilde et Roland reurent la bndiction nuptiale dans l'glise de Frias, au milieu d'une vive allgresse publique, entretenue par de copieuses libations, des jeux forains et mme des pices d'artifice tires sur les falaises. Ce fut le cas de dire avec Sganarelle: "Ce mariage doit tre heureux, car il donne de la joie tout le monde." Il est presque superflu d'ajouter que quelques semaines aprs, la suite de petits dmls avec sa belle-fille, la baronne douairire demeurait prpose la garde de la demeure patrimoniale des Val-Chesnay et l'entretien du mobilier, tandis que le jeune couple s'installait gaiement Paris, dans un joli htel des Champs-Elyses. II L'HOTEL DE VERGNES Le mariage de Clotilde et les vnements qui l'avaient prcd laissrent entre la famille de Beaumesnil et la famille de Frias une impression de gne et de tideur dont Sibylle elle-mme ne put se dfendre. Elle avait la fois trop de droiture et d'inexprience pour apprcier sous leur vrai jour les intrigues de mademoiselle Desrozais, qui lui avait paru srieusement prise de Roland; elle tait encore plus loigne d'prouver le sentiment d'envie par lequel madame de Beaumesnil et la jeune baronne aimaient expliquer le refroidissement de son affection; mais elle avait t surprise peu agrablement de la promptitude extrme avec laquelle M. de Val-Chesnay avait conquis dans le coeur de Clotilde la place tout chaude de ce Raoul qui tait en Perse. La personne du baron ne lui paraissait pas suffisamment foudroyante pour justifier une si brusque rvolution; elle voyait l tout au moins une lgret et une inconsistance qui avaient fort diminu son amie dans son estime. Les parents de Sibylle jugeaient naturellement la conduite de Clotilde avec plus de maturit et aussi avec plus de rigueur; mais ils se jugeaient eux-mmes plus svrement encore, et ne pouvaient se pardonner l'innocent gosme qui leur avait si longtemps ferm les yeux sur la valeur infime du jeune baron. Aprs avoir couru le risque d'engager Sibylle dans des liens si indignes d'elle, ils rejetrent absolument la pense de la marier en province, ou du moins dans la partie de la province qu'ils habitaient, ne voulant laisser prise sur eux, en matire si grave, aucun sentiment d'intrt personnel. Le dpart de Sibylle pour Paris fut donc dfinitivement rsolu. On manda cette nouvelle au comte de Vergnes, qui rpondit que cela tait fort heureux, attendu qu'une arme de soupirants assigeait jour et nuit son htel avec des guitares, et que la police commenait s'en proccuper. Sur ces entrefaites, la sant de Sibylle souffrit quelque altration. M. et Madame de Frias saisirent avidement ce prtexte pour essayer de garder leur petite-fille auprs d'eux une anne de plus. Ils en crivirent avec timidit M. de Vergnes, qui rpondit que cela tait parfait, qu'une anne de plus passe la campagne serait infiniment salutaire mademoiselle de Frias, et que quant aux soupirants, une anne de plus les mortifierait et qu'ils en seraient plus tendres. Le marquis et la marquise avaient peut-tre espr mourir avant la fin de cette anne de grce. Ils n'eurent pas cette douceur. Par une triste matine de l'automne qui suivit, ils conduisaient Sibylle la gare du chemin de fer et lui faisaient leurs adieux. Ennemis de toute dmonstration et de tout clat, ils subirent cette heure suprme avec calme et dignit, quoique la contraction de leurs traits tmoignt d'une angoisse mortelle. Cependant, lorsque aprs un trajet silencieux les deux vieillards rentrrent dans leur chteau solitaire, toute force les abandonna: ils s'enfermrent la hte dans la chambre vide de leur petite-fille, et, se jetant dans les bras l'un de l'autre, ils pleurrent amrement. Le dpart de Sibylle avait eu un autre tmoin peine moins dsespr: c'tait Jacques Fray, qui la jeune fille avait adress la veille, non sans motion, quelques mots d'adieu. Elle doutait que le pauvre homme l'et comprise; elle fut tonne et touche de l'apercevoir le lendemain l'entre de la gare. Peu d'instants aprs, comme elle montait en wagon avec miss O'Neil, elle le vit de nouveau appuy contre le treillage qui sparait la ligne de chemin de fer d'une lande communale. Au moment o le train se mit en marche, le malheureux diable prit sa course travers la lande pour le suivre; il ne renona cette lutte disproportionne que lorsqu'il tomba d'puisement sur le sol. Il s'obstina pendant plusieurs jours attendre cette place mme le retour du convoi qui avait emport Sibylle, vivant on ne sait comment; mais une ide singulire qui vint se loger dans sa cervelle ne laissa pas de le dcourager assez promptement. Il s'tait arrt par hasard deux pas de la cabane d'un cantonnier; voyant ce cantonnier sortir de sa maisonnette et tendre la bras rgulirement au passage de chaque train sur la ligne, il s'imaginait apparemment que c'tait l une obligation, une servitude impose aux riverains. Elle lui parut tellement lourde aprs quelques jours d'preuve, qu'il s'y droba et qu'il fut heureux de retrouver son chaume sur la falaise, loin du monde et de ses lois capricieuses. Le comte de Vergnes reut Sibylle la gare de la rue Saint-Lazare, et la mena aussitt son htel de la Chausse-d'Antin, o la comtesse attendait impatiemment sa petite-fille dans la socit de trois chiens, qui du fond de leurs corbeilles ouates salurent par des grognements lugubres l'entre de mademoiselle de Frias. Elle fut ensuite installe dans un appartement fort mignon, o le comte avait fait allumer toutes les bougies en signe de fte et de bienvenue. Elle ne tarda pas s'y endormir paisiblement malgr les agitations de son coeur et de son cerveau, et malgr les bruits inaccoutums de la rue, car son ge le sommeil est encore un dieu. Le lendemain, ds qu'elle fut leve, M. de Vergnes lui prsenta dans la cour de l'htel deux chevaux de pur sang qu'il lui avait destins, et qui taient deux gazelles. Elle ne demanda pas mieux que d'en essayer un sur l'heure et d'accompagner son grand-pre dans la promenade qu'il avait l'usage de faire avant djeuner. Le comte, qui tait encore beau cavalier, trouva du plaisir montrer le bois de Boulogne Sibylle et se montrer lui-mme escort de cette jolie personne. Un incident, fort insignifiant en apparence, vint cependant jeter un peu d'ombre sur son front. Ils rencontrrent dans une alle du bois une dame d'un physique fort agrable, qui conduisait elle-mme un de ces chars bancs anglais auxquels on attelle les chevaux qu'on essaye. Deux ou trois jeunes gens en lgante toilette du matin fumaient derrire elle dans la voiture. La dame, en passant prs du comte, le salua lgrement d'un sourire; puis elle regarda Sibylle, et sourit de nouveau M. de Vergnes, en affectant d'ouvrir de grands yeux tonns. M. de Vergnes, distrait apparemment par une pointe que son cheval poussa au mme instant, ne salua pas. -- Pourquoi donc ne saluez-vous pas cette dame qui vous salue? demanda Sibylle. -- M'a-t-elle salu? dit le comte. Croyez-vous?... Mais je ne la connais pas... Au reste, voil Paris, ma chre enfant... Il y a comme cela une foule de personnes qu'on rencontre,... qui vous connaissent,... qu'on connat,... et en ralit... on ne les connat pas... Quelle dlicieuse matine, ma chre petite! Pendant trois semaines environ, M. de Vergnes se consacra au service de sa petite-fille avec l'ardeur juvnile et la grce chevaleresque qui le distinguaient. Il la promena dans les muses, dans les palais, dans les lieux historiques, et la mena tous les thtres; puis un beau jour, prtextant un peu de fatigue, il dlgua pour vingt-quatre heures miss O'Neil ses fonctions de cicerone, et ne les reprit point. Son zle tait puis, il rentra dans ses habitudes, et Sibylle ne le vit plus qu'aux heures des repas; mais ces heures il tait charmant, il tait coquet avec sa petite-fille; il lui apportait des sacs de bonbons, des gteaux, des chinoiseries, des bamboches d'talage. Il tait plaisant avec miss O'Neil; il avait adopt vis--vis d'elle un genre de factie dont il modifiait chaque jour la forme, mais dont le fond consistait invariablement se prtendre amoureux de la pauvre Irlandaise et dsespr de ses rigueurs. -- Miss O'Neil, lui disait-il, je vous en supplie, ne me regardez pas! Vous m'empchez de manger, et ce n'est pas bien... Si vous me retranchez l'idal,... le divin idal, laissez-moi au moins les plaisirs de la matire! Ou bien il la contemplait d'un oeil profond, et s'criait tout coup: -- Miss O'Neil!... une le inhabite au milieu de l'ocan Pacifique, un palmier au milieu de cette le, vous sous ce palmier et moi vos pieds... Quel rve! Cette drlerie lui tait commode. Quand il voulait s'en aller un peu plus tt que de coutume son cercle ou ailleurs: -- Miss O'Neil, disait-il, je n'y puis plus tenir: un mot d'espoir, ou je pars! Et il partait. Il ne restait jamais le soir chez lui, pour tre fidle sans doute la dfinition qu'il donnait lui-mme de Paris, qui est, disait-il, une ville de France o l'on passe quelquefois ses soires avec les femmes des autres, jamais avec la sienne. Les allures indpendantes du comte de Vergnes ne semblaient d'ailleurs faire aucun vide dans l'existence de la comtesse, qui tait extraordinairement remplie. -- Je ne sais vraiment pas, disait-elle chaque matin, comment je pourrai faire tout ce que j'ai faire aujourd'hui! Elle s'veillait vers huit heures, prenait du chocolat dans son lit, partageait quelques tartines avec ses trois chiens, puis s'assoupissait jusqu' dix heures. Elle se levait alors et commenait sa toilette, qui tait quelquefois termine midi. C'tait l'heure de son second djeuner, qui tait opulent et prolong. Elle partait ensuite la hte, visitait deux ou trois magasins, faisait dplier deux ou trois mille mtres d'toffes, et n'achetait rien. Elle revenait son htel, procdait une seconde toilette, et se rendait au bois. Au retour, elle entrait rgulirement chez un ptissier, mangeait des petits pts au foie gras et au macaroni, avalait une glace, appuyait le tout d'un verre de vin d'Espagne, et commenait ses visites, pendant lesquelles elle croquait a et l une demi-livre de bonbons. A sept heures elle dnait comme elle pouvait. En accomplissant sa troisime toilette, pour faire ses visites du soir, elle se plaignait assez gnralement de vagues malaises dans l'estomac, organe qu'elle avait toujours eu faible, disait-elle. Elle essayait de le soutenir dans le cours de la soire en buvant quelques tasses de th accompagnes de quelques tranches de baba; mais c'tait en vain. Son estomac, malgr une hygine si fortifiante, demeurait inquiet; elle y sentait des bizarreries, des creux, des dfaillances, puis des dgots, et c'est peine si elle pouvait toucher du bout des dents l'en-cas qu'on lui tenait prt dans sa chambre pour le retour. Cela tait pnible; cela empoisonnait sa vie. Sibylle, confidente des dsespoirs de sa grand'mre ce sujet, se demandait tout bas par quel miracle du Seigneur cette frle Parisienne rsistait depuis cinquante ans un rgime qui et tu un cannibale en huit jours. Madame de Vergnes s'tait naturellement fait un devoir d'entraner sa petite-fille dans le cercle d'oisivet affaire o elle tournait chaque jour avec la frivolit convulsive d'un cureuil. Elle la produisit successivement chez toutes ses amies, dont le nombre tait tel qu'il lui fallut plusieurs mois pour en puiser la liste. Une des plus intimes tait morte depuis six semaines, quand la comtesse et Sibylle se prsentrent sa porte. -- Comment! dit la comtesse au concierge, qui s'tait approch de sa voiture pour lui annoncer cette fcheuse nouvelle, morte! Qu'est-ce que vous me dites l? -- Oui, madame la comtesse, reprit le concierge, qui tait goguenard, elle est morte depuis six semaines; elle est mme enterre. -- Ah! mon ami, ne me dites donc pas cela! rpliqua la comtesse. Quelle horreur!... C'est vraiment inou, ces choses-l!... Voil la vie, ma chre enfant!... Eh bien, mon pauvre Jean, chez le ptissier qui fait le coin de la rue Castiglione, vous savez? Sibylle accompagnait de mme sa grand'mre dans ses tournes du soir, o elle effleurait le plus souvent trois ou quatre salons sans prendre pied dans aucun. Un caractre particulier de ces runions mondaines qui surprit mademoiselle de Frias, c'tait la raret des hommes. Quelques vieillards mlancoliques et quelques jeunes gens imberbes y reprsentaient seuls, en gnral, le sexe fort. On et pu croire qu'une guerre dsastreuse avait cruellement dcim la population virile. Mme dans les circonstances solennelles et obligatoires, la suite d'un dner par exemple, il tait clair que les hommes invits et les matres de la maison eux-mmes attendaient avec impatience que la soire des dames ft termine pour commencer la leur. Il semblait Sibylle que cette sparation remarquable des deux sexes dans les coutumes de la socit polie avait l'inconvnient de rduite trop souvent la conversation des femmes des commrages de harem; elle ne pouvait savoir qu'en revanche elle avait l'avantage de rduire la conversation des hommes des entretiens de corps de garde. Si ce premier aspect vol d'oiseau de la socit parisienne ne rpondait pas pleinement aux esprances de Sibylle, ce mcompte n'tait pas d'ailleurs sans compensation. En dehors de l'insipide tourbillon mondain, dans quelques salons exceptionnels, dans ses excursions du matin avec miss O'Neil, dans les muses, les thtres et mme dans les rues, elle gotait ces vives jouissances que donnent un esprit actif et heureusement cultiv le mouvement, le spectacle continuel, l'lectricit partout rpandue des choses de l'esprit. Elle respirait avec allgresse cette atmosphre intellectuelle qui enveloppe Paris et qui en est le charme propre et incomparable. Les navigateurs antiques qui posaient le pied sur les rivages de Chypre y flairaient aussitt une odeur d'encens et de volupt qui pntrait leurs veines et leur rvlait la puissante desse du lieu. Paris semble avoir de mme d'enivrantes manations qui dnoncent son culte, son culte unique, mais fervent et passionn jusqu' l'idoltrie, celui de l'intelligence, dont on peut dire avec vrit que Paris est la ville sainte. Aprs quelques mois de sjour l'htel de Vergnes, Sibylle, dans une lettre qu'elle crivait au marquis de Frias, essayait de rsumer en ces termes les impressions diverses dont elle tait frappe: -- "Je flotte perptuellement, disait-elle, entre l'extrme intrt et l'extrme ennui. Paris me parat tre le lieu du monde qui offre le plus de ressources l'esprit et le moins l'me. Mon esprit y est joyeux et mon me y est triste. Il est impossible de sentir plus vivement que je ne le fais ici que l'esprit et ses plaisirs les plus levs ne sont pas tout pour une crature humaine. Si je garde quelque empire sur ma destine, je ne serai jamais Paris qu'un oiseau de passage. Cette vie tumultueuse, cette distraction sans trve, ces gens toujours debout, toujours en l'air, toujours gais, toujours fous, me font entendre aux oreilles un bruit de grelots qui m'tourdit et me gne. Je cherche mon pauvre moi et je ne le trouve plus. Quand je suis arrive, j'ai cru tomber dans un carnaval dont j'attendais toujours la fin, mais inutilement, car il ne finit point, et c'est ici le fonds mme de la vie. Tous ces gens vont, viennent, s'agitent, s'empressent, se moquent et meurent tout coup. La mort Paris m'tonne toujours; elle ne m'y parat pas naturelle. Tout est si factice l'entour que ce dtail y choque comme un accident dans une fte. C'est la seule loi relle de la vie qu'on n'y puisse oublier, parce qu'elle s'impose. Il me semble qu'on y mconnat toutes les autres. L'accessoire, le luxe, l'ornement, la broderie, sont le principal et le tout. On vit de gteaux, et point de pain... Ah! le bon pain quotidien, Seigneur, donnez-le-moi!... et donnez-moi aussi quelqu'un qui veuille le manger avec moi, lentement, miette miette, devant mon vieux foyer de famille, et tout prs, tout prs du fauteuil de mon cher grand-pre!" Sibylle ne confiait de la sorte M. de Frias qu'une faible part de ses ennuis: les lacunes qu'elle croyait sentir dans l'ensemble de existences parisiennes s'accusaient chaque jour sous ses yeux dans des exemples qui touchaient son coeur de trop prs pour qu'elle n'en ft pas affecte plus gravement qu'elle n'osait le dire. Les bizarres relations conjugales dont l'htel de Vergnes lui donnait le spectacle formaient dans sa pense un contraste douloureux avec le vivant souvenir de l'intimit charmante et presque sainte de Frias. Il tait vident, en effet, que M. et madame de Vergnes, hors du djeuner et du dner, leur dernier point de contact, vivaient aussi trangers l'un l'autre que si l'ocan les et spars. Ils n'avaient en commun ni une joie, ni une peine, ni un souvenir, ni une esprance. Ils changeaient pendant leurs repas quelques banalits courantes, et se htaient de retourner chacun son plaisir. Cherchant s'expliquer un tat de choses qu'elle regarda d'abord comme une anomalie particulire sa famille, Sibylle fut dispose en rejeter le tort sur sa grand'mre, dont elle ne pouvait se dissimuler la dissipation extravagante et la profonde inanit d'esprit. Sduite au contraire par les brillantes qualits du comte, elle supposa qu'il avait fini par se fatiguer de l'incurable purilit de sa femme, et par en tre dcourag jusqu' l'loignement. Une fois entre dans cet ordre d'ides, elle y rapporta tout, comme il arrive, et s'tonna moins des brusqueries de langage auxquelles le comte de Vergnes, si gracieux et si galant avec le reste du monde, se laissait quelquefois emporter vis--vis de la comtesse, comme par quelque ressentiment de son coeur incompris et de sa vie dsenchante. Pntre de compassion pour les souffrances prsumes de son grand-pre, Sibylle crut devoir redoubler envers lui d'attentions et de prvenances. Un matin, comme elle entrait l'improviste dans l'appartement particulier du comte, guide par ce sentiment dlicat, elle prouva une surprise norme en voyant se tourner vers elle d'un air la fois irrit et confus un personnage dont elle eut peine d'abord discerner l'identit: c'tait un vieillard dont le visage rid et la tte chauve taient tout ruisselants de pommade au concombre; cette figure luisante avait deux faces, comme Janus: elle prsentait d'un ct l'arc d'un sourcil du plus beau noir et une touffe de favoris grisonnant peine, tandis que de l'autre le sourcil et la touffe de favoris parallles s'effaaient dans un vague neigeux. Force son grand regret de reconnatre son aeul dans ce grotesque, Sibylle poussa un faible cri, tourna les talons, et se sauva la hte. Elle se rappela aussitt les soins tout diffrents que le marquis de Frias prenait de sa personne, et comment, au lieu de masquer sa vieillesse, il aimait la parer en mettant de la poudre blanche sur ses cheveux blancs. -- Elle se souvint en mme temps d'une violente sortie que le comte de Vergnes avait faite quelques jours auparavant, l'usage de la comtesse, contre les femmes qui ne savaient pas vieillir et qui s'obstinaient affliger les yeux par des nudits d'un demi-sicle. Elle se demanda si cette moralit, excellente en soi, avait t parfaitement place dans la bouche du comte. Ces rflexions et l'incident qui les avait provoques plongrent Sibylle dans de nouvelles incertitudes, qui ne tardrent pas du reste s'claircir. Le soir mme de ce jour fatal o M. de Vergnes avait t surpris par mademoiselle de Frias dans l'intimit de son laboratoire, ce vieux gentilhomme prouva dans quelque amour de coulisse, qui n'est point de notre sujet, un mcompte tellement srieux que toute sa belle humeur ne put le digrer. Il eut dans la nuit un lger accs de goutte qui ne lui permit pas de sortir pendant une semaine. Sibylle fut tonne de voir aussitt sa grand'mre interrompre absolument le cours de ses chres habitudes et se vouer la garde de son mari avec un zle d'autant plus mritoire qu'il tait assez mal rcompens. M. de Vergnes n'aimait pas tre malade, et quand il l'tait, il voulait bien ne laisser ignorer personne dans sa maison quel point cela le contrariait. -- Il se piqua toutefois en cette circonstance de conserver vis--vis de sa petite-fille un reste de courtoisie; mais sa femme, quoique aussi trangre que possible la cause premire de ses souffrances, en recueillit pleinement les bnfices. Elle supportait d'ailleurs avec une rsignation louable la maussaderie froide et bourrue dans le comte payait le plus souvent ses soins. Il arriva pourtant un jour que la patience lui chappa. M. de Vergnes, tendu dans un fauteuil, discutait avec Sibylle les mrites d'une pice en vogue. Madame de Vergnes allait et venait par la chambre, apprtant une potion, fermant un rideau, calfeutrant une porte. -- Que diable! s'cria M. de Vergnes, aurez-vous bientt fini de vous agiter comme une ombre chinoise? Rien n'est plus agaant, quand on cause, que ce trottinement perptuel autour de soi! Allons, venez vous asseoir. Elle vint s'asseoir avec docilit. La conversation reprit; elle voulut, par bonne grce, y placer son mot. M. de Vergnes haussa les paules: -- Ne parlez donc pas pour ne rien dire, ma chre amie! Quand on n'a pas deux ides dans le cerveau, il faut se taire! -- Mais, mon ami, permettez, dit la comtesse, vous tes par trop dsagrable! -- Et elle porta son mouchoir ses yeux. -- Bien, parfait! reprit le comte, une scne maintenant! Une scne dans la chambre d'un malade... Le lieu est bien choisi,... ingnieusement choisi! Eh! mon Dieu, ma chre, je sais ce qui vous tient... Je sais d'o vient votre humeur... Voil trois ou quatre soires que vous passez chez vous!... Cela excde vos forces. Eh bien, partez; allez, allez commrer chez vos amies, reinter vos chevaux, taler vos jupes! C'est le seul bonheur que vous conceviez en ce monde... Je ne veux pas vous en priver plus longtemps! Cette attaque dmesure fit sortir la comtesse de son inertie; elle eut subitement un de ces cris que la passion et la vrit peuvent arracher des lvres de la femme la moins loquente: -- Ah! dit-elle, cela est trop injuste,... cela est indigne!... Je ne fais point de scne,... mais je veux vous rpondre... Vous ne m'terez pas le respect de cette enfant sans que j'essaye de le reprendre!... Il y a d'ailleurs une leon pour elle dans ce qui se passe ici, et il faut qu'elle la comprenne! Moi aussi, j'tais une enfant quand vous m'avez pouse, et si je suis reste ce que j'tais, si je n'ai pas, comme vous dites, deux ides dans le cerveau, si depuis quarante ans je rougis de mon insuffisance devant vous et devant le monde entier,... qui la faute? Si j'avais t vraiment pour vous ce que je devais tre, votre femme, votre amie, et non votre matresse d'un jour, cela serait-il arriv?... Est-ce que je ne vous aimais pas assez pour recevoir vos leons, vos conseils, vos enseignements, si vous aviez pris la peine de me les offrir? Ah! je les aurais reus genoux! Je ne demandais que cela, je ne rvais que cela... Etre prs de vous, vous voir, vous entendre, m'lever jusqu' vous! Toute jeune fille qui se marie et qui a un brave coeur est prte, comme je l'tais, se faire l'lve soumise, heureuse, passionne de son poux... Une femme apprend tout de celui qu'elle aime, et n'apprend rien que de lui... C'est vous qui nous tirez du nant ou qui nous y laissez!... Vous m'y avez laisse! Vous n'avez pas voulu sacrifier un seul de vos gots, une seule de vos habitudes, une seule de vos soires, pour faire de cette enfant qui vous adorait une femme qui vous comprt! Et vous me reprochez ma nullit, qui est votre ouvrage!... Et vous me reprochez, grand Dieu! la folie, le vide, la dissipation de ma vie!... Mais qui donc, de nous deux, a dsert le premier ce foyer de famille, auprs duquel j'aurais voulu, pour tout bonheur au monde, m'enchaner vos pieds?... Mme aprs tant d'annes, j'y accours, je m'y attache ce foyer, ds que vous y tes... Et voil comme vous m'y recevez!... Ah! si je ne m'tais pas jete tout entire dans cette vie d'tourdissement et de vanit, le chagrin m'aurait tue... ou il m'aurait perdue, comme tant d'autres! Ne vous en plaignez donc pas, car si je suis reste une enfant et une sotte femme, je suis reste une honnte femme... Et si ma vie est misrable, si ma tte est vide, si mon coeur est bris,... eh bien, votre honneur est entier du moins, et votre nom sans tache! Comme elle achevait ces mots, la voix de la pauvre femme s'touffa dans un flot de larmes; elle se leva et sortit de la chambre. Le comte de Vergnes, avec une forte dose d'gosme et de libertinage, n'tait point un sot ni un mchant homme; il avait peine essay d'interrompre au dbut, par quelques interjections d'impatience, les nergiques rcriminations de sa femme; puis, tonn et comme dompt par la dfense inattendue et vhmente de cet tre inoffensif, il avait fini par l'couter avec une sorte de confusion et de respect. Quand il l'eut vue sortir, il prit un accent grave qui ne lui tait pas ordinaire et dit Sibylle: -- Allez, mon enfant, allez voir si votre grand'mre n'est point souffrante. Sibylle y courut. La scne dont elle venait d'tre tmoin avait eu pour effet naturel de reporter compltement sur madame de Vergnes les sentiments de partiale sympathie qu'elle avait un instant gars sur son grand-pre. Elle trouva la comtesse qui sanglotait genoux sur son prie-Dieu. En lui prodiguant ses caresses, elle l'informa, non sans quelque exagration, de l'intrt attendri avec lequel le comte l'avait envoye en mission prs d'elle. Elle lui prsenta la perspective de quelques douces annes qui l'indemniseraient un peu de la longue dception de sa vie. M. de Vergnes serait ncessairement ramen plus souvent de jour en jour son foyer par le sentiment de ses torts, et aussi par l'ge et le besoin de repos; c'tait madame de Vergnes de l'y retenir et de l'y fixer peu peu en lui mnageant une intimit o son intelligence ne se sentt point trop esseule. La comtesse se laissa prendre au charme de ces consolations et de ces esprances. -- Ma pauvre petite, dit-elle Sibylle, il est bien tard. Pourtant j'essayerai... Je ferai ce que tu me diras... Je m'abandonne toi! Sibylle accepta avec sa chaleur d'me habituelle le rle singulier que la confiance de sa grand'mre lui imposait, et elle y appliqua toute la finesse et toute la grce de son esprit. Elle se garda d'enlever brusquement madame de Vergnes son vagabondage mondain; mais elle mit ses soins l'y diriger et l'y modrer, en la renfermant peu peu dans le cercle de ses relations les plus choisies. Elle parvint la faire dvier quelquefois dans la journe de son sempiternel tout du lac, pour donner ses promenades quelque but plus digne d'intrt. A de rares intervalles, elle la retenait chez elle le soir: elle l'avait abonne quelques recueils priodiques, et lui faisait, en commun avec miss O'Neil, des lectures sa porte. Il ne pouvait entrer dans la pense de Sibylle d'entreprendre radicalement l'ducation de cette intelligence o toutes les bases manquaient: elle essaya simplement de glisser la surface de ce chaos lger et flottant quelques notions prcises sur les objets que le mouvement de la civilisation parisienne ramne chaque jour dans la conversation. Elle avait remarqu que sa grand'mre, comme toutes les mondaines vapores de sa sorte, pchait moins par la disette d'ides que par le vague de la pense et l'improprit de l'expression; elle s'ingnia lui dfinir nombre de mots dont elle l'entendait se servir tort et travers comme une corneille; en lui clarifiant sa langue, elle lui mit plus de lumire et plus de justesse dans l'esprit. Elle s'effora enfin assidment de lui faire franchir la distance qui spare le bavardage de la causerie. Elle se disait avec raison que madame de Vergnes, si elle ne devait point retirer de ses tardives tudes d'autre avantage, prparerait tout au moins la solitude de sa vieillesse de dignes et srieuses consolations. Sibylle avait nourri dans son coeur pendant tout l'hiver le projet d'aller passer une partie de la belle saison Frias: elle se dcida sacrifier cette esprance pour ne pas interrompre son oeuvre de charit filiale et ne point dsoler sa grand'mre, qui s'tait prise pour elle d'une passion touchante. Elle la suivit Saint-Germain, o le comte et la comtesse avaient coutume de s'tablir pendant l't, sous prtexte d'y mener la vie des champs. La vrit est qu'ils avaient l'avantage d'y trouver, sur la Terrasse et dans les villas voisines, une partie de leur Paris, et de n'tre pas trop loin de l'autre. Ils pouvaient de l, quand la nostalgie de l'asphalte les saisissait trop fort, se retremper facilement, comme Ante, au contact du bitume sacr. -- Les Parisiens, qui affectent volontiers des gots champtres, ne supportent gnralement la campagne qu' trs-faible dose, et la condition d'y entendre la musique de la garde plutt que le chant des oiseaux. Ceux qui vont planter leur tente pendant l't au del des environs immdiats de Paris dissimulent vainement sous des couleurs d'idylle quelque opration d'conomie domestique. La vie de la campagne et de la province leur est en ralit pouvantable, non pas, comme ils daignent le croire, que Paris soit le seul lieu du monde qui puisse alimenter l'activit et la distinction de leur intelligence, mais c'est celui qui donne le mieux l'illusion de ces qualits ceux qui ne les ont pas, et qui en outre aide le mieux s'en passer. Un Parisien, en effet (nous ne parlons pas ici, bien entendu, des Parisiennes!), s'imagine agrablement avoir tout l'esprit qui circule autour de lui, et il se dispense plus souvent qu'il ne se le figure d'y mettre du sien. Transport dans une solitude relative et rduit ses propres forces, il croit qu'on l'ennuie, et c'est lui-mme qui s'ennuie. Cet tre collectif n'a point d'existence personnelle; ds qu'il lui faut vivre sur son compte, il se sent dans le vide, et appelle grands cris ce Paris o il ne s'ennuie jamais, parce qu'il ne s'y trouve jamais. Cependant la villgiature de Saint-Germain, bien qu'anime par de nombreuses relations locales et mitige par la proximit des boulevards, laissait encore dans la vie du comte et de la comtesse de Vergnes des heures de dsoeuvrement dont le poids, pendant les saisons prcdentes, leur avait t insupportable. Ce fut dans ces instants de loisir et de retraite forcs qu'ils sentirent tous deux pour la premire fois la douceur des liens secrets que la main dlicate de leur petite-fille tissait entre eux avec un zle charmant. Ils s'tonnrent de prolonger sans peine des soires que leur unique soin tait autrefois d'abrger le plus possible. La prsence gracieuse, la vivacit d'esprit et les talents de Sibylle contribuaient la vrit pour une forte part leur allger les heures; mais plus d'une fois M. de Vergnes, qui ddaignait en gnral au plus haut point de suivre avec sa femme un entretien rgulier, se surprit l'couter avec quelque intrt et lui rpondre presque srieusement. -- Un soir, propos d'un opra nouveau dont Sibylle dchiffrait la partition, il alla jusqu' soutenir thse contre la comtesse sur les caractres diffrents de la musique italienne et de la musique allemande; il s'chauffa dans cette controverse, le prit d'un peu haut selon sa coutume, s'irrita lgrement de voir que sa femme exprimt une opinion contraire la sienne, et surtout qu'elle l'exprimt bien; puis tout coup: -- Allons! dit-il, je suis battu,.... c'est vous qui avez raison! Mais, diantre! vous devenez savante,... je ne vous reconnais plus... Qui est-ce qui vous apprend tout cela? -- Hlas! c'est cette enfant, dit la comtesse en montrant Sibylle. M. de Vergnes se leva et fit quelques pas dans le salon. Il s'arrta brusquement en face de Sibylle, et lui prenant les deux mains: -- Vous tes donc une enfant du bon Dieu, vous! dit-il d'un accent mu. Vous mritez une rcompense, et vous allez l'avoir, je crois. Il s'approcha de madame de Vergnes et lui baisa le front avec une tendre insistance. Ses yeux taient humides; il quitta le salon. Madame de Vergnes, aussitt qu'il fut sorti, appela Sibylle d'un signe de main: elle lui ouvrit ses bras et la serra longtemps sur son coeur en pleurant. Cette joie, qui se renouvela sous d'autres formes, fit prendre en patience Sibylle la campagne un peu artificielle de Saint-Germain; elle l'abandonna sans regret vers la fin de l'automne pour rentrer Paris, o l'attendait la crise de sa destine. III RAOUL Mademoiselle de Frias n'tait pas tellement absorbe dans son rle de providence domestique qu'elle en oublit la dlicate question personnelle que son sjour Paris avait pour objet essentiel de rsoudre, -- autant que possible son avantage. Cette question l'occupait au contraire extrmement plusieurs titres. En premier lieu, elle se sentait enchane dans l'htel de Vergnes un genre d'existence qui rpondait mal ses gots et qui entravait la libert de ses affections; elle voyait dans son mariage une re d'indpendance relative qui lui permettrait de disposer d'elle-mme plus son gr et de se partager quelquefois entre Paris et Frias. Le mariage apparaissait de plus cet esprit srieux et fortement disciplin comme une grande loi de la vie morale qu'il faut accomplir son heure, sous peine de se trouver hors de la vrit et de l'ordre. Enfin et par-dessus tout, cette grave jeune fille portait dans le secret de son coeur toutes les tendres dfaillances d'une femme: ni les distractions de Paris, ni les plaisirs intellectuels qu'elle y gotait, ni les devoirs qu'elle s'y tait faits, ne parvenaient remplir toutes les aspirations de "son pauvre moi," comme elle disait, lequel, sous les apparences de calme que donne la force, tait trs-vivant, trs-humain et trs-passionn. Elle avait de profondes tristesses dont tout son courage ne pouvait repousser le charme nervant. La source de ces larmes mystrieuses qu'elle avait rpandues autrefois dans la fontaine solitaire de Frias semblait s'tre rouverte dans ses yeux. Comme toutes les vives imaginations de son ge, elle s'tait form un type hroque auquel elle offrait, en pleurant de tendresse, les pures flammes qui brlaient dans son sein. Elle concevait vaguement un tre digne de ces sacrifices tout prts dans son me, et sa main se tendait, son coeur, son souffle et sa vie s'lanaient vers ce doux idal. Ces amours sans nom des jeunes femmes, presque toujours sublimes, ont presque toujours aussi de plates incarnations. Le premier homme que leur mre leur permet de considrer avec intrt revt facilement leurs yeux les splendeurs de leur rve: peine l'autel leur est dsign par une main respecte que leur coeur, ds longtemps prpar, y vole aveuglment, s'y pose et s'y embrase. Celles qu'on laisse plus libres dans leur choix n'y sont gure plus habiles ni plus heureuses: leur roman intrieur rayonne un peu au hasard et enveloppe frquemment d'une aurole cleste le front quelconque de leur valseur ordinaire. Sibylle unissait ses lans de jeunesse une finesse de jugement et une fermet de raison qui devaient la prserver de cette mprise commune que suivent de si amers dsenchantements; mais les rares qualits de son esprit, en la sauvant de ce danger, semblaient l'armer d'une clairvoyance et d'une dfiance presque excessives. Elle sentait d'ailleurs que ce choix, o le bonheur et la dignit de sa vie entire seraient suspendus, se trouvait compltement abandonn sa prudence. M. et madame de Vergnes s'taient bien la vrit proccups de la seconder dans cette recherche prilleuse; mais ils lui paraissaient dirigs dans leurs estimations par des motifs si lgers et si dfectueux qu'elle avait secrtement rsolu de ne s'en fier qu' elle-mme en premier ressort, et tout au plus miss O'Neil en appel. Le comte de Vergnes, qui se divertissait faire dfiler devant sa petite-fille ce qu'il appelait le bataillon des nubiles, tait le premier couvrir de ridicule tout le personnel de cette intressante lgion; puis il reprochait mademoiselle de Frias de se montrer trop difficile et riait des prtentions inconciliables qu'il lui prtait. -- Savez-vous ce que vous voulez, ma chre? lui disait-il; vous voulez un monsieur qui soit beau, riche, noble, peintre, musicien, bon cuyer, spirituel et dvot! Eh bien, vous aurez beau chercher, c'est une varit qui n'existe pas! -- Mais, mon Dieu, non! rpondait Sibylle; je n'en demande pas tant... Je veux un monsieur que j'aime, voil tout! -- Ta! ta! ta! reprenait le comte, vous tes une petite dprave... Qu'est-ce que c'est que tout a?... Reportons-nous la cration, ma chre enfant... Voil la nature, voil la vrit... Eh bien? -- Eh bien, quoi, grand-pre? -- Eh bien, croyez-vous qu'Eve y fit tant de faons?... Mon Dieu! on lui prsenta Adam, qui tait un homme tout simple,... le premier venu,... et elle dit: "C'est trs-bien!" Voil la nature! Des arguments de ce genre, qui taient familiers au comte de Vergnes et qui le charmaient profondment, n'avaient que fort peu d'action sur les sentiments et sur les ides de mademoiselle de Frias. La personne et l'exemple de son grand-pre taient bien plutt faits pour lui suggrer des rflexions qui ajoutaient encore ses perplexits. Elle n'avait pas tard d'ailleurs reconnatre que les habitudes matrimoniales de M. et de madame de Vergnes n'avaient rien d'exceptionnel, et qu'elles taient, divers degrs, rgulirement tablis dans les moeurs de la socit polie. Le coeur de Sibylle se serrait et sa raison se soulevait la pense de contracter une de ces unions dont la consquence fatale paraissait tre, au bout d'une priode de temps plus ou moins longue, une sorte de gne rciproque, de sparation amiable et de divorce moral. Obissant un penchant caractristique de la supriorit d'esprit, Sibylle avait le got des ides gnrales: elle ne cessait donc de gnraliser ses observations, peut-tre dmesurment, et elle avait cherch la singularit de ces mariages mal difiants une cause gnrale, qu'elle crut mme dcouvrir. Les divers traits de moeurs qu'elle recueillait dans le cours de sa vie mondaine, quelques mots qui l'avaient vivement frappe dans le plaidoyer vengeur de madame de Vergnes, surtout les chers souvenirs de Frias, l'avaient aide peu peu se former sur ce mystrieux sujet une opinion qui n'tait pas sans vraisemblance. Cette opinion, fortifie par la sanction de miss O'Neil, prit dans l'esprit de mademoiselle de Frias une profonde consistance, et devait avoir une influence capitale sur sa destine. Pour l'interprter ici avec un peu de concision, nous serons forc d'employer un langage qui ne pouvait tre celui de Sibylle, mais qui rendra du moins exactement la substance de sa pense. L'union du marquis et de la marquise de Frias, dans son troite intimit pleine la fois de gravit et de douceur, et plutt resserre que dtendue par la main du temps, lui avait imprim dans l'imagination une sorte de type idal du mariage chrtien. Si le plus grand nombre des unions qu'elle avait chaque jour sous les yeux laissaient voir un caractre si diffrent, n'tait-ce point qu'elles manquaient du seul lien qui ne prisse point, le lien religieux? Elle avait comme la sensation du souffle matrialiste qui passe dans les veines de ce sicle, et dont la socit parisienne, modle en relief de toute la socit franaise, parat particulirement infecte. Elle y voyait l'institution du mariage persister comme une lettre morte dont l'esprit s'est retir: on se mariait pour obir l'usage, la coutume, et pour avoir les bnfices d'une situation lgale; c'tait une routine qu'on suivait, mais sans conviction: on pousait un nom, une dot, une place, quelquefois de belles paules. Des liens si purement humains ne pouvaient tenir, et ces unions se trouvaient naturellement dissoutes par la simple possession de l'objet qui les avait dtermines. -- Au lieu d'tre votre femme, avait dit madame de Vergnes son mari, je n'ai t que votre matresse d'un jour! La vie de Paris n'a pas assez de respects pour les oreilles ou les yeux des jeunes filles pour qu'une telle parole tombe vainement dans l'esprit le plus chaste. Sibylle l'avait comprise, retenue et commente. Elle n'entendait pas, quant elle, tre la matresse de son mari: elle voulait tre sa compagne aime et fidle dans le temps et (elle l'esprait) dans l'ternit. Tout amour moindre et dsol son coeur et rvolt sa fiert. Elle se disait que le mariage, pour porter ses vritables fruits, devait avoir ses racines non pas seulement dans les deux coeurs qu'il unit, mais aussi dans la religion qui l'a institu et qui le consacre. Le sentiment religieux, une foi commune, la fraternit des croyances leves et des esprances ternelles, pouvaient seuls donner aux faibles amours de ce monde quelque chose de la solidit et de la dure des amours divines. Telles taient en rsum les penses de Sibylle, et, comme elle avait appris traduire fermement dans sa conduite tout ce qu'elle croyait juste et bon, elle s'tait dtermine ne jamais pouser qu'un homme qui partaget srieusement sa foi. Cette ide, qui n'tait peut-tre pas mauvaise en soi, avait le dfaut de n'tre point trs-pratique, et la pauvre enfant s'en aperut. Bien qu'il soit donn notre temps de respecter dans quelques noms illustres l'alliance des plus hautes facults de l'intelligence et des plus ferventes convictions religieuses, on peut dire que, dans l'ordre mondain, ces exceptions sont aussi rares qu'elles sont minentes, et que l'extrme mancipation de la pense, l'esprit de critique, de doute, de ngation, le flottement de toutes les bases morales, sont les signes accusateurs de ce sicle. Mme dans la rgion sociale o vivait mademoiselle de Frias, ces signes ne pouvaient lui chapper, et il lui tait difficile de ne pas remarquer que la convenance, le ton et l'tiquette y sauvegardaient seuls, les trois quarts du temps, un certain exercice rgulier des devoirs religieux. En voyant cette socit sceptique conserver banalement des usages, des errements, des formes de devoirs dont elle paraissait avoir perdu le sens originel, Sibylle avait de profonds tonnements. -- Ces gens-l, disait-elle miss O'Neil, n'ont pas l'air de croire ce qu'ils font; ils semblent rouler en cette vie par suite d'une impulsion dont le secret leur est devenu tranger... Tout cela me fait penser ces figures d'toiles qui brillent et marchent encore dans le ciel quand les astres d'o elles manent sont teints depuis des sicles. Elle n'tait pas cependant sans trouver dans le cercle de ses relations habituelles quelques exemples de pit sincre, de croyances srieuses et d'admirables vertus chrtiennes; mais cette condition d'une foi pareille la sienne, pour tre ses yeux la plus essentielle, n'tait pas la seule qu'elle rechercht dans l'homme qui elle lierait sa destine. Elle avait, par sa supriorit mme, d'autres exigences qu'elle ne se formulait pas, et qui n'en taient pas moins imprieuses et exclusives. Elle croyait apporter, et elle apportait en effet, un esprit trs-libral dans ses prtentions, se montrant indiffrente aux avantages de la fortune, et mme ceux de la naissance, bien que cette seconde concession lui et t plus sensible; mais elle voulait que son mari lui ft gal par l'ducation, les gots et les habitudes de l'intelligence; elle voulait mme, sans s'en rendre compte, qu'il lui ft suprieur, et elle sentait qu'elle ne l'aimerait qu' ce prix. Cette condition, qu'elle croyait toute simple, parce qu'elle ignorait sa grande valeur personnelle, compliquait encore singulirement les difficults du choix qu'elle se proposait. Il lui fallait bien reconnatre que le plus grand nombre des jeunes gens dont on lui vantait les habitudes de pit avaient reu dans le giron maternel cette ducation prcieuse et un peu endormie, dont le baron de Val-Chesnay lui avait appris redouter les rveils. Parmi ceux qui avaient t tremps de bonne heure dans le vif courant du sicle, la plupart taient entachs d'un libertinage vulgaire. Les meilleurs lui paraissaient purils. La maturit prononce de son caractre et de son esprit l'et rapproche plus volontiers des hommes qui avaient franchi les limbes de la jeunesse; mais parmi cette classe, qui compte d'ailleurs dans le mouvement mondain de trs-rares reprsentants, elle voyait les mines les plus srieuses recouvrir la vanit et le vide, et si le hasard mettait sur son chemin quelques personnages vraiment distingus par leurs mrites ou leurs talents, ils lui taient aussitt signals comme des penseurs fort libres, et souvent comme des viveurs qui ne l'taient pas moins. Sibylle, aprs avoir poursuivi ses discrtes observations pendant la premire moiti de l'hiver qui succda la villgiature de Saint-Germain, commenait donc se dcourager et croire, comme son grand-pre le lui disait, qu'elle cherchait une varit qui n'existait pas. Peut-tre avait-elle raison, mais son erreur tait d'en conclure que son coeur ne se donnerait jamais. Un coeur comme le sien ne se donne point par raison dmonstrative; les orages y soufflent quand ils veulent, et non quand on l'a dcid. Les dlibrations de la raison la plus droite et les desseins de l'me la plus haute peuvent servir sans doute vaincre ces orages, mais jamais les soulever ni les prvenir. Au nombre des salons o mademoiselle de Frias avait t introduite sous les ailes de sa grand'mre, il y en avait un vers lequel elle se sentait attire par un charme secret. C'tait celui de la duchesse douairire de Sauves, qui occupait, avec le duc de Sauves son fils unique et la jeune duchesse sa belle-fille, un des opulents htels du faubourg Saint-Honor. Ce salon, o la vieille duchesse n'admettait, sauf une exception bizarre dont nous parlerons, qu'un groupe social svrement limit par ses fougueuses prdilections de race et d'opinion, ne semblait prsenter aucune des ressources ni aucun des intrts dont Sibylle se montrait curieuse: cependant elle n'y mettait jamais le pied sans ressentir une confuse motion qui lui tait douce, et dont elle osait peine se dire la cause, tant elle la jugeait draisonnable. Ce singulier sentiment se liait un des souvenirs les plus lointains de sa vie, qui avait gard dans son imagination une place extraordinaire: c'tait sa fugitive entrevue dans le parc de Frias avec un inconnu du nom de Raoul, dont les traits, le langage et la personne, vaguement mls aux lgendes feriques de son enfance, taient demeurs empreints dans sa pense d'une posie dlicieuse. Ce nom de Raoul lui tait cher et presque sacr. Le lecteur voudra bien se rappeler avec quel trouble involontaire elle l'avait retrouv dans le rcit du premier amour de Clotilde: c'tait encore ce nom, souvent rpt dans les salons de l'htel de Sauves, qui les remplissait pour Sibylle d'un mystrieux attrait. Elle rejetait la vrit de toute sa raison l'ide que le Raoul qu'elle entendait souvent nommer chez madame de Sauves pt avoir quelque identit avec son prince Charmant du parc de Frias; mais elle ne pouvait douter, du moins, qu'il ne ft en propre le Raoul dont Clotilde lui avait cont la passion un peu fictive et le dpart censment dsespr pour la Perse. C'tait d'ailleurs une dcouverte que Sibylle avait d faire toute seule, car son ancienne amie Clotilde, avec la quelle elle entretenait Paris des relations assez froides, avait quelques raisons de ne pas l'y aider; mais Sibylle avait aisment reconnu dans la jeune duchesse de Sauves, ne Blanche de Guy-Ferrand, cette amie de couvent que Clotilde aimait si peu, et qu'elle avait fait figurer dans son petit roman en qualit de cousine de son hros. Il n'y avait pas loin de l conjecturer qu'un certain comte de Chalys, que la jeune duchesse appelait _mon cousin Raoul_, et qui prcisment tait revenu de Perse quelques mois auparavant, devait avoir une extrme ressemblance avec l'homme heureux qui avait conquis autrefois les suffrages unanimes d'un pensionnat de demoiselles. Sibylle se disait que la curiosit et l'intrt que ce personnage lui inspirait divers titres s'vanouiraient, suivant toute apparence, ds qu'elle le verrait; mais il n'avait pas le got du monde, et elle avait eu jusqu'alors la mauvaise chance de ne jamais le rencontrer, pas mme chez madame de Sauves, o elle savait cependant qu'il se montrait assez souvent. Ce hasard, qui dans la vie de Paris n'a rien d'extraordinaire, proccupait cependant mademoiselle de Frias, parce qu'elle croyait sentir qu'entre elle et M. de Chalys il n'tait pas tout fait naturel, et dans sa secrte impatience elle s'imaginait quelquefois que des mains invisibles (d'enchanteurs probablement) travaillaient sans cesse les carter l'un de l'autre. Elle n'en recueillait que plus avidement dans le courant de la conversation tous les dtails relatifs cet invisible cousin, desquels il paraissait rsulter que M. de Chalys tait un homme d'une distinction exceptionnelle et fort recherch dans le monde, peut-tre parce qu'il s'y faisait rare; mais la rserve impose aux jeunes filles et la timidit particulire qu'veillait en elle ce sujet dlicat dfendaient Sibylle de satisfaire sa curiosit par des informations plus directes. Malgr l'affection enthousiaste que lui tmoignait la vieille duchesse de Sauves, elle se sentait rougir la seule pense de l'interroger sur la personne du comte Raoul. Elle et tent plus volontiers cette fortune auprs de la jeune duchesse, vers laquelle elle tait entrane par un vif mouvement de sympathie; mais cette jeune femme avait vis--vis de Sibylle une attitude singulire qui ne l'encourageait nullement aux confidences. Elle lui marquait en gnral une froideur et une contrainte voisines de l'loignement, quoique, de temps autre, par un contraste que Sibylle ne s'expliquait pas, elle part se rapprocher d'elle par la force d'un lien secret et puissant. Mme quand elle semblait la traiter en trangre, la capricieuse duchesse attachait quelquefois furtivement sur mademoiselle de Frias des regards dont celle-ci ne savait comment interprter l'expression profondment intense, curieuse et passionne. Nous allons donner au lecteur l'explication des allures mystrieuses de cette jeune femme vis--vis de Sibylle, en lui prsentant quelques nouvelles connaissances. IV LA DUCHESSE BLANCHE Blanche de Guy-Ferrand, duchesse de Sauves-Blanchefort, qu'on appelait la duchesse Blanche, tait une petite personne point belle, peine jolie, mais charmante. Elle tait un peu frle, dlicate, avec des cheveux d'un blond cendr, et des yeux d'un bleu mlang de gris dont les cils ples taient presque invisibles. Ses traits, un peu enfantins, semblaient finement ptris par une main d'artiste trop minutieuse. Ce qui la plaait au rang des femmes qu'on cite, c'tait la grce dont elle tait imprgne des pieds la tte, et surtout son art exquis de se bien mettre. Elle tait en effet habille, coiffe et chiffonne de ses propres mains avec une harmonie si parfaite, qu'il tait impossible, en la voyant dans sa toilette du soir, de ne pas imaginer qu'elle venait d'clore ainsi dans quelque jardin de fe, au clair de la lune. Il y avait alors cinq ans qu'elle avait pous le duc Oswald-Louis de Vital de Sauves, plus g qu'elle de vingt et quelques annes, mais encore fort beau cavalier et trs-aimable homme. Le duc touchait en effet la quarantaine et ne songeait pas plus se marier qu' se faire Turc, lorsqu'il eut subir de la part de sa mre une srie d'assauts dsesprs devant lesquels, aprs la plus honorable rsistance, il finit par capituler, mais non sans conditions. -- Ma bonne mre, lui dit-il cette occasion, avec le mlange de belle humeur, d'insouciance et de secrte tristesse qui le caractrisait, vous comprenez bien, et je comprends de mme, que vos larmes ont des arguments auxquels je me rendrai tt ou tard. Le plus tt sera donc le mieux; mais, sans reproche aucun, vous me devez quelques clauses de consolation, et je les rclame. Je n'ai rien objecter, ma mre, contre vos sentiments politiques, qui sont les miens, quoique peut-tre vous les laissiez s'garer quelquefois jusqu' la passion et jusqu'au prjug; mais enfin la direction que vous avez imprime ma vie, et que j'ai suivie trs-filialement, ne m'a laiss pour toutes jouissances en ce monde que des gots et des habitudes qu'il serait vraiment dur de m'enlever, et avec lesquels malheureusement mon mariage se conciliera peu. Encore une fois, je ne vous reproche rien; vous avez cru faire votre devoir, et peut-tre l'avez-vous fait... Mais la circonstance est solennelle, et deux mots de franchise seront excusables... Eh bien, en aucun temps vous n'avez voulu m'autoriser, ni peu ni prou, flchir le genou, comme vous dites, devant le Baal du sicle... Au fond, qu'en est-il rsult? Vous ne pouviez pas me mettre dans une bote. J'ai respir, bon gr, mal gr, l'air de mon temps et de mon pays: j'ai eu tous les dfauts de mes contemporains, et je n'ai pas eu leurs mrites. Je ne suis pas vertueux, et je suis inutile... Mon Dieu! vous nourrissiez contre le roi Louis-Philippe une rancune... que je conois; vous m'auriez maudit, si j'avais fait mine de rechercher sous son rgne l'ombre d'une fonction ou d'un grade... Vous avez triomph de sa chute,... c'est trs-bien! La Rpublique, qui vous avait d'abord fait bondir d'allgresse, n'a pas tard vous inspirer des sentiments moins favorables; vous vous tes fort rjouie de tous les dsagrments qui lui sont arrivs par la suite... C'est parfait! Quant au rgime actuel, jusqu'ici vous lui avez refus notoirement votre bienveillance... Parfait encore!... Mais pendant ce temps-l, moi, qu'est-ce que je suis devenu? Il fallait bien vivre! Le sang me bouillait dans les veines... Je ne pouvais pas en verser le trop-plein sur quelque champ de bataille; je ne pouvais en calmer l'ardeur par quelque infusion diplomatique... Eh bien, je me jetai dans les coulisses!... Vous ai-je fait assez de peine, ma pauvre mre, dans ces temps de jeunesse! Vous ai-je caus assez de chagrins, mon Dieu!... Et pourtant, finalement, avec tout cela, je n'ai pas trop mal tourn. Je pouvais devenir un dtestable drle, dprav jusqu'aux moelles, et je suis rest un bon enfant, parce qu'aprs tout j'ai une bonne mre, et que cela maintient toujours un homme; mais j'ai des ennuis, j'ai des regrets, je ne vous le cache pas... Eh bien, j'ai fini par trouver une sorte de compensation dans mes gots: j'aime la chasse, les chevaux, les beaux bestiaux,... j'aurais voulu me retirer la campagne, pour m'occuper de cela tout mon aise... Je commence prendre de l'embonpoint, c'tait le moment!... Vous, ma mre, vous ne pouvez vous passer de Paris: j'y ai donc gard le fonds de ma rsidence prs de vous; mais, vous le savez, je monte en chemin de fer deux fois la semaine pour aller voir mes faisans et mes boeufs... Voil donc la situation!... Vous dsirez aujourd'hui, par un juste souci de la perptuit de notre maison, que j'pouse mademoiselle de Guy-Ferrand. Soit! j'y consens! Je consens mme, ma bonne mre, en avoir des enfants mles, qui seront la joie de votre vieillesse et le tourment de la mienne. Mais... ici se place la clause de consolation!... pendant les frquentes excursions que ledit duc de Sauves est dans l'usage de faire la campagne, et qu'il prtend continuer, -- dans son intrt propre et dans celui des espces chevalines et bovines, -- la duchesse douairire s'engage par serment (et on sait que sur l'article serment elle n'entend pas raillerie!), s'engage faire prendre en patience par la jeune duchesse les absences dudit duc, et l'entourer en mme temps des gards et de la discrte surveillance ncessaires soit au bonheur personnel de la jeune duchesse, soit la considration, rgularit et puret de la gnalogie dudit duc de Sauves, Blanchefort, et autres lieux. Le mariage avait t conclu sur la foi de ce trait. Mademoiselle de Guy-Ferrand s'tait laiss faire duchesse avec la nonchalance un peu mlancolique qui paraissait tre dans son caractre. Comme jeune fille, elle n'avait pas t remarque; mais, une fois en possession de sa corbeille de jeune femme, elle en avait tir tout un arsenal imprvu avec lequel elle avait conquis tout coup sa place parmi les toiles. Sa grce de miniature formait toutefois avec la beaut ample et un peu fodale de son mari un contraste dont celui-ci tait le premier sourire. -- Eh bien, mon fils, lui dit un jour la vieille duchesse, faisant allusion la mtamorphose heureuse que le mariage avait opre dans la personne de sa belle-fille, il me semble que vous n'tes point tant plaindre; c'est ici le contraire du conte de fe o les diamants se changent en noisettes: c'est la noisette qui s'est change en diamant! A quoi le duc rpondit, dans la langue gauloise qu'il affectait, en l'assaisonnant de son accent un peu gras: -- Textuel, ma bonne mre!... Seulement ma femme n'est pas une femme, c'est une fleur; on ne la possde pas, on la respire! Il en eut malgr cela deux enfants mles, conformment son programme ducal; mais il ne se montra pas moins fidle aux autres articles de ses conventions prliminaires, et on le vit reprendre peu peu son train accoutum: il rsidait pendant la belle saison son chteau de Sauves avec sa femme, la ramenait gnreusement tous les hivers l'htel de Sauves, et tandis qu'il consacrait lui-mme une ou deux semaines chaque mois ses bois, ses haras et ses tables, il laissait la jeune duchesse goter les distractions de Paris sous la tutelle, d'ailleurs trs-peu tyrannique, de sa belle-mre. Il s'tait fait de la sorte une rputation d'excellent mari, et il est certain qu'il y en a de pires. La duchesse Blanche jouissait depuis quelques annes des douceurs tranquilles de cet hymen, qui lui paraissait elle-mme ressembler suffisamment au bonheur, lorsqu'un soir, en entrant chez madame de Guy-Ferrand, sa mre, qui tait un peu souffrante, elle eut la surprise d'y voir install au coin du feu son cousin Raoul de Chalys, qui tait arriv le matin mme de Marseille aprs un long sjour dans le Levant. M. de Chalys, rest orphelin ds son enfance, avait eu pour tuteur le pre de Blanche, et aprs la mort de M. de Guy-Ferrand, il s'tait fait un devoir d'entourer sa veuve de soins assidus et d'attentions filiales. Ses relations avec Blanche avaient donc dpass de beaucoup les limites d'un cousinage ordinaire; la jeune femme cependant, en le retrouvant aprs tant d'annes, tmoigna plus d'tonnement que d'expansion, et prit mme pour recevoir son embrassement fraternel une certaine mine de duchesse. Elle lui adressa quelques questions banales et rentra dans un froid silence pendant que sa mre poursuivait avec un empressement amical l'interrogatoire dtaill que l'arrive de Blanche avait interrompu. Puis madame de Guy-Ferrand se sentit fatigue et se retira en priant Raoul de tenir compagnie madame de Sauves jusqu' ce que sa voiture ft venue la prendre. La premire minute de ce tte--tte fut silencieuse et comme embarrasse; M. de Chalys regardait la jeune duchesse avec un air de curiosit intrigue. -- Ma cousine, dit-il tout coup, j'ai deux compliments vous faire: d'abord vous tes devenue une trs-jolie femme, et en second lieu je sais que vous tes une femme heureuse, et si quelque chose peut me causer un sensible plaisir en ce triste monde, c'est cela. Blanche leva les yeux sur lui, et il vit que ces yeux taient couverts d'un voile humide; elle essaya cependant de sourire et de rpondre, mais ses lvres s'agitrent sans trouver de paroles, et, le coeur lui manquant, elle fondit en larmes. Raoul, surpris et incertain, fit un mouvement vers elle; elle l'arrta de la main et sortit prcipitamment du salon. Le comte de Chalys demeura un moment comme interdit, les regards attachs sur la porte par o sa cousine Blanche venait de disparatre; puis joignant les mains: -- Ah! mon Dieu! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc? Il parut rflchir, non sans quelque amertume, secoua la tte tristement, et aprs une pause: -- C'est que... je ne sais que faire! reprit-il. Faut-il m'en aller?... Ah! bien, ma foi, voil une belle besogne!... Allez donc en Perse!... Ah! Seigneur, mon Dieu!... Comme il tait dans cette perplexit, la porte se rouvrit, et la jeune duchesse rentra, les yeux fort rouges, mais le visage souriant. Elle lui tendit la main: -- Ce n'est rien, dit-elle gracieusement, excusez-moi... Ne partez pas encore; causons! Et elle se jeta dans un fauteuil. Elle le pressa alors de questions un peu fivreuses sur ses voyages et sur sa vie en Orient. Cela les mit plus l'aise; ils ne tardrent pas rire ensemble. -- A la bonne heure! dit Raoul, nous voil comme dans le bon temps, quand j'tais votre frre; prsent je suis votre grand-pre. Ah! que je me sens vieux!... Bonsoir, cousine! Quand il s'tait lev pour partir, Blanche tait redevenue srieuse tout coup. En lui serrant la main: -- Pourrai-je vous voir quelquefois? dit-il. -- Mais... souvent, j'espre,... dit la jeune femme; comme vous voudrez! Le comte de Chalys se rendit de l chez un ami qu'il avait et qui demeurait rue Servandoni, comme un savant qu'il tait. Il se nommait Louis Gandrax et il avait l'honneur d'tre connu assez particulirement de mademoiselle Frias, dont il excitait mme l'intrt un degr peu ordinaire. Sibylle n'avait pas t mdiocrement tonne de trouver ce plbien tabli sur un pied d'intimit dans le salon trs-exclusif de l'htel de Sauves. Par une exception que les opinions trs-libres et trs-peu dissimules de M. Gandrax sur toutes les matires achevaient de rendre inconcevable, la vieille duchesse l'entourait d'une idoltrie cline qu'elle accordait peine aux noms les plus immaculs de la vieille France. L'explication de cette anomalie ne laissait pas d'tre plaisante. M. Louis Gandrax, sorti du peuple, avait exerc pendant quelque temps, au dbut de sa jeunesse, la profession de mdecin et y avait obtenu des succs; mais, quoique pauvre, il s'tait vite dtourn des applications lucratives de la science pour en poursuivre dans son laboratoire les pures spculations. Dou de grande facults et d'une ardeur de travail infatigable, il avait en peu d'annes pris rang parmi les lumires scientifiques de son temps, et quelques dcouvertes clatantes en chimie et en physique l'avaient lev presque avant l'ge aux honneurs de l'Institut. Il avait trente-cinq ans, il tait d'une beaut un peu dure, mais saisissante; ses traits rguliers, son front lev avaient la couleur et la fermet du bronze; ses yeux taient la fois pleins de feu et de calme; son locution facile, sobre, tranquille et sarcastique rpondait bien l'apparence distingue, hautaine et glaciale de sa personne. Il tait radicalement dmocrate et paisiblement matrialiste, et aussi loin de s'en vanter que de s'en cacher. En tout, c'tait un commensal trange pour la table de la duchesse de Sauves, laquelle, en politique comme en religion, ne s'arrtait qu'au del des monts. La duchesse cependant n'tait heureuse que lorsqu'elle comptait M. Gandrax au nombre de ses convives, quoiqu'elle lui ft payer un peu cher cette bonne fortune. Profondment pieuse, ptrie d'esprit, sincrement prte tous les dvouements et tous les martyres, cette singulire femme n'tait faible que sur un point: elle craignait extraordinairement la mort, la mort naturelle, la mort bte, la mort dans son lit. Elle tait sujette des dsordres nerveux qui chez elle affectaient mille formes et simulaient tour tour toutes les maladies. Une dizaine d'annes auparavant, elle avait prouv une violente crise de nerfs, et le hasard avait voulu qu'en l'absence de son mdecin ordinaire on et recours l'obligeance de M. Gandrax, qui demeurait alors dans son voisinage. Son art, sa parole assure et calmante, et surtout la puissance magntique de sa forte personnalit, avaient merveilleusement exorcis les dmons nerveux dont la vieille duchesse tait tourmente. Elle l'avait pris ds ce moment en confiance tendre; elle l'avait suppli de lui continuer ses soins, et il avait eu la complaisance de rester mdecin pour elle seule. Elle lui en savait gr; elle tait persuade qu'il lui avait sauv la vie une dizaine de fois; elle se flattait qu'il la lui sauverait encore, et mme, au fond, qu'il la lui sauverait toujours. L'adoration qu'elle professait pour cet tre tutlaire, jointe la nause d'horreur que lui causaient les doctrines politiques et religieuses du jeune savant, constituait entre la duchesse et son mdecin une sorte de rapports assez semblables ceux de Louis XI avec son astrologue. Louis Gandrax avait pour elle une affection gnreuse et quasiment paternelle: en mme temps il se divertissait du rle excentrique et presque scandaleux qu'il tait appel jouer dans la socit tristement pure de l'htel de Sauves. Il le jouait d'ailleurs, quoiqu'il ne ft pas homme du monde, avec beaucoup de rserve et de savoir-vivre naturel; mais ses paroles les plus contenues n'en dtonaient pas moins comme des bombes dans ce milieu svrement orthodoxe. La pauvre duchesse, petite fe remplie de bonne grce et qui avait le got excellent d'affecter la mise simple et un peu monastique des vieilles femmes du temps de Louis XIV, mettait tout son gnie faire tolrer par ses htes habituels les vertes allures de son sauveur. Quand elle l'avait dner, et c'tait le plus souvent qu'elle pouvait, elle le caressait, elle le cajolait, elle le suppliait du regard et de la voix pour le convertir un tant soit peu aux ides et aux moeurs de ses autres convives. -- Mais enfin, Gandrax, lui disait-elle, plaisanterie part, vous croyez un Dieu? -- Oui, trs-certainement, madame la duchesse, rpondait Gandrax avec beaucoup de sang-froid: au dieu Pan! -- Mais du moins, reprenait-elle aprs un instant, voil une chose dont on parle, et laquelle vous croyez, j'espre mon ami: c'est l'amour! -- Si j'y crois, madame! rpliquait Gandrax, comme si on l'et mortifi; mais comment donc! L'amour est une vibration dsordonne de certains lobes du sinciput correspondant avec quelques lobes parallles de l'occiput! Il arrivait quelquefois que la bonne duchesse n'y pouvait tenir: -- Ah! mon ami! s'cria-t-elle un jour, Dieu ne me fera-t-il jamais la grce de me donner le courage de vous mettre la porte? La clbrit de Louis Gandrax, le relief de son caractre et la bizarrerie de sa prsence l'htel de Sauves n'avaient pas t ses seuls titres l'attention particulire de Sibylle: c'tait de sa bouche qu'elle entendait le plus souvent sortir le nom prestigieux de Raoul. Il parlait de M. de Chalys avec un sentiment grave et profond, que l'ironie si familire son langage ne tachait jamais. Elle savait qu'ils taient lis d'une troite amiti, et que M. Gandrax avait t, pendant la longue absence du comte Raoul, son correspondant assidu et peu prs unique. Cette nuance seule temprait aux yeux de Sibylle la couleur, pour elle un peu neuve et violente, de cette physionomie, et lui rendait presque sympathique un personnage dont elle se sentait d'ailleurs spare par l'tendue des cieux. Ds le matin de son arrive Paris, Raoul s'tait empress de courir chez Louis Gandrax, il avait mme pass avec lui une partie de la journe. Ce ne fut donc pas sans un lger mouvement de surprise que Gandrax vit reparatre le comte, onze heures du soir, dans le cabinet d'aspect claustral o il travaillait la lueur d'une petite lampe d'tudiant. -- Bravo! dit-il. J'aime cette rcidive... il ne t'arrive rien? -- Oh! rien de srieux, dit Raoul. La chose vaut pourtant que je te la conte. Et prenant une chaise: -- Dieu! qu'on est mal assis chez toi! Je t'en prie, fais-moi la surprise d'un fauteuil, ft-il en velours d'Utrecht! -- Ah , figure-toi, mon ami, que je suis un drle tellement irrsistible, qu' peine dbarqu Paris depuis douze heures, j'y ai dj trouv une aventure. -- Ah! va te promener! dit le jeune savant. -- J'en viens, mon ami, reprit le comte, et la question est prcisment de savoir si j'y dois retourner. D'abord je veux m'accuser d'avoir manqu de franchise avec toi: ma faute remonte l'poque de mon dpart pour la Perse; je te laissai croire que ce dpart n'avait d'autres causes que ma curiosit et mes gots d'artiste. Cela n'tait pas tout fait exact; mais, quoiqu'une amiti comme la ntre ne comporte point de secrets, vritablement j'avais jug superflu de t'initier quelques motifs secondaires,... qui n'taient pas sans une teinte de ridicule. Tu connais ma cousine, la duchesse Blanche? -- Naturellement, ayant coutume de sauver la vie sa belle-mre tous les quinze jours. -- Tu te rappelles le caractre exceptionnel de mon intimit avec sa mre et avec elle-mme: pendant deux ou trois ans, j'accompagnais assez rgulirement madame de Guy-Ferrand dans ses visites au couvent o Blanche respirait. Pour moi, cette petite tait une fillette... que j'aimais bien... mais voil tout! Physiquement, elle me semblait peine agrable... pour le reste, une poupe! De plus l'ide du mariage m'tait repoussante... Mais... par un vague instinct... qui pouvait tre une aberration de fatuit... je crus m'apercevoir que la petite personne me trouvait superbe, et que sa mre envisageait secrtement notre union comme une circonstance crite de tout temps au livre du destin... Cela me fit apprhender des explications, des complications, des ennuis;... bref, pour couper court, deux ou trois mois avant l'poque o ma cousine Blanche devait quitter le couvent, je fis mystrieusement mon paquet... et me voil en Perse! -- Faiblesse! murmura Gandrax. Ensuite? -- Une de tes premires lettres vient m'apprendre, Ispahan, le mariage de Blanche avec le duc de Sauves... J'en bnis Allah dans la grande mosque... Et toutefois, par surcrot de prcaution et de dlicatesse, je veux laisser ce mariage le temps de se consolider et de pousser ses racines... Je passe un an en Perse, un an Constantinople, un an au Caire, un an... je ne sais plus o!... -- En Grce! dit Gandrax. -- Tu as raison... en Grce... et je reviens! -- Je vais ce soir, aprs dner, faire visite ma tante de Guy-Ferrand, comme mon coeur et mon devoir m'y poussaient... Accueil un peu froid d'abord... Puis, comme c'est une excellente femme, et comme sa fille d'ailleurs est duchesse, je la retrouve bientt aussi affectueuse qu'autrefois... Arrive la jeune duchesse! Je crois sentir dans son abord, et jusque dans les treintes du retour, un soupon de rancune, un peu de glace, un peu d'motion, un peu de confusion... je ne sais pas quoi enfin! -- Bah! dit Gandrax, tu es fatigant! elle adore son mari, ta cousine, et elle a raison, car il est magnifique de sa personne, parfait pour elle, et il lui a donn deux bijoux d'enfants! -- Tu parles trop, mon ami, reprit tranquillement Raoul. Sache donc que, madame de Guy-Ferrand m'ayant laiss seul avec la jeune duchesse,... il y a de cela trois quarts d'heure,... je m'avise de lui faire compliment sur le bonheur que tu vantes... Elle me regarde alors en face pour la premire fois, clate en sanglots, et se sauve dans la pice voisine. -- Oh! l! dit Gandrax en fronant le sourcil. -- Elle est revenue un moment aprs, a repris contenance, s'est montre douce, amicale, fraternelle, mais tout cela sans naturel aucun et avec toutes les fivres d'enfer dans les yeux. -- Eh bien, _quid dicis, Thoma?_ -- Je dis qu'il ne faut pas la revoir. -- Bah! et le moyen, vivant Paris... et n'ayant d'autre famille que la sienne? C'est un rve! -- Retourne en Perse, alors! cria Gandrax. -- Je ne retournerai pas en Perse. -- En ce cas, quel conseil me demandes-tu? -- Je ne t'en demande aucun; je te raconte un pisode intressant de ma folle existence, voil tout! M. de Chalys se leva, et marcha pas lents sur les briques du cabinet. -- On ne peut tre moins expert que je ne le suis sur la matire, reprit Gandrax; mais un enfant seul pourrait se mprendre sur les suites de l'aventure, tant donn ton point de dpart. Dans quinze jours ou dans quinze mois, si tu t'abandonnes au courant, tu seras l'amant de la jeune duchesse, qui est la femme d'un galant homme, ta parente et presque ta soeur, c'est--dire que tu feras sciemment une fort mauvaise action, pour laquelle je te refuse mon approbation et mon estime. _Dixi_. -- Oui! dit Raoul en interrompant brusquement sa promenade; vraiment! une mauvaise action! Et qu'est-ce que c'est qu'une mauvaise action? O est ton _criterium?_ Et si je la juge bonne, moi? Si la jeune dame m'a paru singulirement embellie, si je me sens agrablement entran vers elle par une des plus douces lois de la nature, quelle autre loi, ton sens, m'empcherait de cder celle-l? -- L'honneur! dit schement Gandrax. -- L'honneur? reprit Raoul en levant la voix. Entrons l, mon savant ami... (et il indiquait la porte du laboratoire): tu m'y feras voir au fond de tes creusets les lments dont se composent toutes les substances de la nature, les forces ncessaires en vertu desquelles elles germent ou se cristallisent dans le sein de leur mre aveugle... Tu m'y feras toucher du doigt, sur tes sphres ou dans tes logarithmes, chacun des ressorts qui suspendent les mondes dans le vide et en ordonnent de toute ternit la marche fatale;... mais je te dfie de me montrer dans aucun de tes alambics ni dans aucun de tes grimoires un seul des lments de cette force laquelle tu veux que j'obisse, et que tu appelles l'honneur. Pourquoi obir une fiction? Sois donc logique! -- C'est toi qui ne l'es pas, rpondit Gandrax. Si le mtier d'homme vraiment libre et pleinement affranchi pouvait tre discrdit, il le serait par toi! Que reproche-t-on ceux qui, comme nous, ont secou le joug de toutes les mythologies de l'enfance humaine, et qui rvent pour le monde entier un avenir d'mancipation gale? On leur reproche de supprimer les principes qui font la cohsion ncessaire de tout groupe social et d'imaginer sur la terre une prtendue socit de philosophes qui serait une socit de brutes... Eh bien, j'en suis fch, mais tu donnes raison l'objection! De ce que Dieu est une pure hypothse, tu conclus que la vertu et l'honneur sont des fictions sans base!... mais cela est imbcile! Est-ce que je ne suis pas un honnte homme, moi?... Trouve une faute dans ma vie!... Et pourquoi le suis-je? Par fiert d'abord, c'est possible, et pour dmontrer tous ces adorateurs de dieux vermoulus qu'on peut ne croire rien et valoir mieux qu'ils ne valent... Oui, par fiert sans doute, mais aussi et surtout par logique, quoi que tu en dises, parce que je reconnais dans l'ordre moral, comme dans l'ordre matriel, des lois ncessaires, parce que l'intgrit des moeurs, qui est le respect de soi-mme, la bonne foi, qui est le respect de ses semblables, la justice, la probit, l'honneur, sont des rouages indispensables aux fonctions d'une bonne machine sociale... Oui, je reconnais ces lois ncessaires, et je les observe... Ce que la plante et l'toile font par instinct et par fatalit, je le fais, moi, par raison... C'est ma supriorit, c'est ma dignit... Je suis un homme! -- Tu es bien fier, mon pauvre ami, reprit Raoul, de ton temprament! Tu vis, j'en conviens, avec l'austrit d'un trappiste; mais pourquoi? Parce que la ple liqueur qui coule dans tes veines est descendue d'un glacier des Alpes! Tu as le bonheur, je l'avoue, d'tre chaste comme la lune; mais tu n'y as pas plus de mrite que n'en a cet astre lui-mme tre teint! -- On est chaste quand on veut, rpliqua le jeune savant avec force; on est tout ce qu'on veut!... Tu es une femme! Le comte Raoul haussa les paules, fit entendre un clat de rire doux et musical, et continua quelque temps sa promenade en silence; puis il reprit: -- Tu as beau dire, Louis, ds que je ne crois pas un Dieu, source de toute justice, modle de toute vertu, sanction de toute loi morale, je ne me sens aucune raison suffisante de vaincre mes gots, mes penchants, mes passions,... bah! pas mme le plus simple apptit! Ce qu'il y a de pis, c'est que j'prouve les satisfaire d'une faon sauvage une sorte de joie mchante et d'cre volupt... Il me semble que j'aimerais tre un peu foudroy... -- C'est cela! dit Gandrax en riant. Allons, avoue-le, tu n'es pas loin d'esprer quelque rvlation, quelque miracle dans ce genre-l. Veux-tu entendre la vrit, Raoul? Tu n'es pas un incrdule, tu es un rebelle! Ce n'est pas, comme moi, la conviction que tu portes dans ton cerveau, c'est la rvolte! Or un rvolt suppose un matre... Et toi que parles de logique, tu passes ta vie te venger d'un Dieu auquel tu ne crois pas! -- C'est vrai! dit Raoul avec animation; je n'ai pas ton incrdulit sereine et bien portante: la mienne est douloureuse, elle est dsole... Je suis un rebelle, tu l'as dit, et ma chane brise fait saigner mes poignets! Je me dsespre de ne pas retrouver dans le ciel le Dieu de mon enfance... Je l'y cherche quelquefois avec des yeux pleins de larmes; il n'y est pas! Il se cache derrire les nuages du sicle, et je lui en veux, et je souhaiterais qu'il se montrt moi une seule seconde, ft-ce pour me lancer sa foudre! -- Artiste! dit doucement Gandrax, et il lui tendit la main. Raoul saisit cette main et la secoua fortement dans la sienne. -- Ni artiste ni femme, dit-il, et par malheur aussi radicalement incrdule que toi-mme... Mais je suis un homme qui a du sang dans les veines et des passions dans le coeur... Et puisses-tu ne jamais savoir, mon pauvre Louis, combien les plus vaillants arguments de la raison sont de chimriques obstacles et de dbiles consolations aux fureurs des sens et aux temptes de l'me! -- _Amen!_ dit Gandrax. -- Parlons d'autre chose, reprit Raoul en se rasseyant tout coup. J'ai eu dans la journe une autre surprise. J'ai reconnu tantt aux Champs-Elyses, dans une calche fort brillante et fort blasonne, cette belle crature dont je t'ai dit deux mots autrefois,... qui tait au couvent en mme temps que ma cousine, dont j'esquissai le portrait la vole, et qui promettait... Comment s'appelait-elle donc?... Clotilde?... Le jeune savant se leva par un mouvement soudain, et s'adossant la chemine: -- Clotilde Desrozais, n'est-ce pas? dit-il froidement. Elle est aujourd'hui baronne de Val-Chesnay, et, autant que je puis le savoir, trs-riche, trs-lgante et trs-recherche. -- Comment! mais elle tait pauvre!... Qu'est-ce donc que le mari? -- Un petit monsieur roide et blond, qui se nourrit exclusivement de la poussire des hippodromes... pas grand'chose! Elle l'a dterr en province, enlev sa mre, et mis dans sa poche, comme on dit. -- Cela ne m'tonne pas... Parle-t-on d'elle? -- Pas jusqu'ici, que je sache. -- Cela m'tonne... Voit-elle ma cousine? -- Mais sans doute... Je la rencontre souvent chez madame de Sauves. Elle se pique d'avoir un salon o elle rassemble quelques curiosits du temps... Elle m'a fait l'honneur de me joindre sa collection: elle m'a invit ses lundis. -- Y vas-tu? -- Oh! une fois tous les deux mois... tu peux juger comme je me trouve bien l! Une heure aprs minuit sonna l'glise Saint-Sulpice. M. de Chalys se leva: -- Je la verrai probablement chez Blanche, dit-il en allumant un cigare la flamme de la lampe; cela fera peut-tre diversion. Et prenant la main de Gandrax: -- Ainsi, reprit-il, tu es toujours heureux, toi? -- Parfaitement! -- Pas moi! Bonsoir! Et il sortit. Le comte Raoul de Chalys tait rest ds sa premire jeunesse matre d'une fortune considrable: il n'en avait pas moins consacr, par ardeur de savoir et aussi par sentiment du devoir, beaucoup de peines et de veilles son ducation intellectuelle. Il n'avait voulu demeurer tranger aucune des lumires de son temps, et avait mme pouss la curiosit jusqu'aux tudes scientifiques pour lesquelles il n'avait d'ailleurs ni got ni aptitude. C'tait comme un besoin de se complter de ce ct qui l'avait d'abord attach Louis Gandrax, dont les grands talents, la vie pure et le caractre nergique le captivrent, sans cependant le dominer; car, trs-diffrentes dans leur organisation et dans leurs dveloppements, ces deux natures d'hommes avaient une sorte d'galit en hauteur qui interdisait le despotisme de l'une sur l'autre et leur permettait l'amiti. Dans les glaces o rsidait Louis Gandrax, l'me passionne et l'esprit turbulent de Raoul faisaient pntrer, comme le soleil aux rgions polaires, une chaleur et une vie dont le jeune savant se sentait surpris et doucement excit; Raoul prouvait pour sa part une joie trange recevoir de la bouche de son ami des formules nettes et calmantes pour son scepticisme agit. Avec un got gnral pour les arts, Raoul s'tait reconnu de bonne heure des dispositions spciales pour la peinture: il les avait cultives avec passion, et aprs une dizaines d'annes d'tudes obscures, quelques oeuvres rares, mais excellentes, l'avaient mis de plein saut au rang des matres. -- Ds le lendemain de son retour, il s'enferma dans son atelier avec la rsolution de transformer en tableaux quelques pages de son album oriental, et la bonne pense accessoire d'touffer par un travail assidu les tentations curieuses et malignes qui l'attiraient vers l'htel de Sauves. Cependant, quoiqu'il ne manqut pas de volont, M. de Chalys n'tait pas assez dtermin en avoir dans ce cas particulier pour refuser une invitation dner que lui adressa quelques jours aprs madame de Guy-Ferrand. Il s'y rendit donc, satisfait la fois d'avoir montr beaucoup de vertu et d'avoir un motif suffisant d'en montrer moins. Il y trouva la jeune duchesse: il fut piqu ce soir-l des faons aises et parfaitement rassises de sa cousine. Il prtendit en avoir le coeur net, et il alla faire visite le lendemain la duchesse douairire, qui le reut fort bien; mais sa cousine Blanche ayant affect, pendant qu'il contait ses voyages, de biller derrire son ventail, il commenait s'irriter au fond de son me, quand la jeune baronne de Val-Chesnay, ne Clotilde Desrozais, fut introduite dans le salon, et vint donner un autre cours ses ides. -- Clotilde ne lui parla point, ne le regarda point, et ne parut absolument pas le reconnatre, ce qui le contraria d'autant plus qu'il fut bloui de la splendeur panouie de sa beaut. Cependant, vers la fin de sa visite, qui fut courte, la jeune baronne, s'adressant tout coup un vieillard moiti mort qui se trouvait l par hasard, qui tait enseveli dans l'ombre d'un rideau, et auquel personne ne semblait songer: -- Mon Dieu! monsieur le vicomte, lui dit-elle, je ne vous vois jamais mes lundis!... Qu'est-ce que je vous ai donc fait?... Vous seriez si aimable! Le vieillard inconnu parut stupfait, et s'inclina vaguement comme une momie qui s'veille; puis aussitt, la jeune baronne paraissant aviser Raoul pour la premire fois, et prenant l'air subitement constern de quelqu'un qui s'aperoit d'une gaucherie qu'il vient de commettre: -- Mon Dieu! reprit-elle en hsitant... je serais certainement trs-heureuse, monsieur... je reois le lundi soir... Mon Dieu! monsieur de Chalys, je crois? -- Oui, madame. -- Eh bien, monsieur, l'ami et le parent de madame de Sauves n'a pas besoin d'tre invit chez moi pour y tre le trs-bien venu! -- Madame! dit Raoul en saluant jusqu' terre, et il ajouta part lui, en se rasseyant: Allons! elle est toujours trs-forte! Au moment o Clotilde, par ce coup de main gauche, ramenait ses filets sur son ancien admirateur, un clair tincela dans la prunelle de la petite duchesse. Elle reconduisit nanmoins son amie Clotilde jusqu'aux antichambres, et en l'embrassant tendrement, suivant l'usage des jeunes femmes: -- A propos, dit-elle, je le trouve abominablement vieilli, mon Persan,... et toi? -- Oh! mais tellement, ma chre, rpondit Clotilde, que j'ai eu toutes les peines du monde le reconnatre. Cependant, lorsque Raoul crut devoir se rendre le lundi suivant l'invitation de madame de Val-Chesnay, il tait peine dans le salon de Clotilde qu'il y vit entrer la duchesse Blanche, qui paraissait plus que jamais avoir eu pour femme de chambre ce soir-l la propre marraine de Cendrillon. Il passa une heure cantonn entre ces deux ravissantes personnes, qui ne cessrent de se dcocher l'une l'autre, par-dessus sa tte, avec beaucoup de grce, tous les traits que pouvaient contenir leurs carquois, et il se retira, doucement convaincu qu'il tait dsormais l'objet d'un tournoi rgulier dont il aurait un jour ou l'autre dcerner la couronne. Il n'est pas trs-ais de dfinir les raisons qui font qu'un homme plat aux dames. Il y aurait mme quelque prudence laisser chacune de nos lectrices se figurer son gr les traits, le langage et la couleur des yeux de notre hros, car chacune d'elles a son idal -- dans la personne de son mari, nous le souhaitons, --et il peut y avoir aussi peu d'habilet que de discrtion les dranger dans leurs perspectives. Nous dirons cependant tout risque que le comte Raoul de Chalys tait un homme d'une taille assez leve, lgante et souple, qui, sous une attitude d'indolence affaisse, dcelait le ressort et l'lasticit vigoureuse des races flines, et qui lui donnait un degr extrme ce qu'on appelle l'air distingu. Ses cheveux, fins et soyeux, d'un ton chtain vein de teintes brunes, se faisaient dj rares sur les tempes. Son front tait beau, srieux et remarquablement pur. Deux rides verticales, creuses entre les sourcils, indiquaient cependant l'effort habituel de la pense et la matrise coutumire de la volont. La svrit presque alarmante de ce trait se trouvait tempre avec un grand charme par l'expression trs-douce, trs-bienveillante et un peu triste de ses yeux, qui taient voils de longs cils fminins. Tel qu'tait le comte de Chalys, il tait impossible de le voir dans un salon sans s'informer aussitt de son nom. Ce nom lui-mme avait du prestige par l'alliance rare qu'il rappelait d'une grande situation et d'un grand talent; mais le premier mrite du comte aux yeux des femmes tait de leur paratre toujours tout prt tomber amoureux d'elles, et de l'tre en effet, -- car, disait-il, il n'y a pas de femme, mme laide, qui n'ait dans sa personne, en y regardant bien, quelque chose dont il n'est pas impossible de s'prendre. -- Son regard indiffrent et son langage froid s'animaient et se passionnaient ds qu'il leur parlait; il leur inspirait la fois du trouble et de la confiance. Elles sentaient qu'il les aimait, et elles l'aimaient. Malgr ces dons dangereux dont il avait eu lieu, ds ses premiers pas dans le monde, de reconnatre la puissance, le comte de Chalys n'tait pas et n'avait jamais t un homme bonnes fortunes. On lui en avait fait le renom, parce qu'on lui prtait tous les succs dont on le voyait capable; mais il avait t prserv de ce misrable rle par l'lvation de son naturel, la gravit de sa pense et par un certain fonds de conscience et d'honntet qui persistait singulirement dans son me, dgage d'ailleurs de tout principe et de tout frein moral. Son coeur, battu sans doute de quelques orages, n'en avait pas t fltri, et sur le chaos de cette intelligence profondment dprave les songes ails de la pure jeunesse s'levaient encore quelquefois revtus de toute leur candeur originelle. Dans la priode de sa vie o nous le rencontrons, un sentiment particulier de lassitude disposait moins que jamais M. de Chalys rechercher les agitations d'une intrigue galante. Il s'tait mme promis de vivre dsormais en cnobite, moins de quelque tentation qui dpasst la mesure commune. Il arriva malheureusement, comme il arrive toujours en de tels desseins, que la premire occasion qui s'offrit lui parut prcisment avoir ce caractre irrsistible. Raoul s'abandonna donc l'attrait piquant de ces deux amours rivales qui avaient salu son retour; il en savoura, sans se hter, les flatteries, et en vit se dvelopper les phases avec curiosit, diffrant autant que possible d'y engager son coeur d'une manire violente et dcisive. La vie mondaine Paris permet mieux qu'ailleurs ces atermoiements agrables. Il tait en outre astreint beaucoup de rserve, tant fort surveill par les deux jeunes amies, qui, depuis que leur haine mutuelle tait sans bornes, ne se quittaient plus. Clotilde, il faut le dire sa louange, prouvait pour M. de Chalys une passion vritable, et la premire de sa vie. A peine marie au baron de Val-Chesnay, elle avait vou ce faible jeune homme un mpris inexprimable. Pendant une ou deux annes, elle avait tourdi son activit d'me dans la fougue premire de son existence parisienne, puis l'ennui l'avait saisie, et elle s'tait prise rver des distractions plus ardentes et plus occupantes; mais, dfaut de principes, son esprit avait des ddains et son coeur de la fiert. Elle tait de ces femmes qui se montrent plus difficiles dans le choix de leur amant que dans le choix de leur mari. Elle en tait l quand le comte de Chalys lui apparut avec son mrite rel rehauss par le charme des souvenirs. Elle devina d'un coup d'oeil que son amie Blanche, dj sa rivale dans les luttes d'lgance mondaine, entendait se le rserver, et elle eut une raison de plus de se jeter corps et biens dans cette passion attendue. La duchesse Blanche, nature plus douce et plus scrupuleuse, et peut-tre vaincu les sentiments, autrefois innocents et maintenant coupables, dont l'imprudence de son mari et le retour de son cousin avaient caus le rveil, si ces sentiments n'eussent t en elle exasprs par l'attentat d'une main trangre sur l'homme qui avait t la chre pense de toute sa jeunesse. C'est ainsi que cette jeune femme s'en allait aux abmes, entrane moiti par l'amour, moiti par la haine. M. de Chalys, au milieu d'un conflit si dlicat, regretta plus d'une fois de s'tre laiss prendre ces engrenages, qui, dire vrai, mettaient beaucoup de gne dans son existence. Son coeur, beaucoup trop calme pour sa justification, hsitait se prononcer entre les deux jeunes guerrires; cependant, un peu par gnrosit et passablement par gosme, il penchait en faveur de Blanche, dont la persvrante affection le touchait, et dont l'humeur, moins orageuse que celle de Clotilde, lui paraissait moins menaante pour le repos et l'indpendance de sa vie. La jeune duchesse ne pouvait se mprendre sur le caractre chaque jour plus tendre et plus dcid des assiduits de son cousin, et elle n'en tait pas plus heureuse. A mesure qu'elle sentait son avantage sur Clotilde se dessiner plus nettement, les scrupules de sa pit et les reproches de sa conscience mlaient plus d'amertume sa passion et de larmes secrtes ses combats. Elle hsitait et essayait parfois de reculer sur cette pente fleurie dont elle entrevoyait avec des rpugnances d'hermine le bourbier final; puis quelque retour offensif, quelque agression furieuse de Clotilde la prcipitaient de nouveau dans un abandon aveugle et dsespr d'elle-mme. La duchesse, on l'a devin, tait peine moins jalouse de mademoiselle de Frias. En feuilletant un jour chez sa mre un des albums de Raoul, elle y avait remarqu trois dessins qui l'avaient extrmement frappe par eux-mmes, et encore plus par les commentaires dont le comte les avait enrichis. Le premier de ces dessins reprsentait, dans l'ombre d'une feuille paisse et au pied d'une roche tapisse de lianes sauvages, une petite fille d'une rare beaut, campe rsolment dans une attitude de reine et tenant la main une baguette en manire de sceptre magique. Au bas de ce dessin tait l'inscription que voici: "Prs des falaises de *** (Normandie), 10 aot 184... Mademoiselle Sibylle." -- La page suivante figurait le mme site et la mme enfant, dont la taille et l'expression de visage indiquaient seulement un degr de maturit de plus. Au bas tait crit: "Mademoiselle Sibylle, cinq ans plus tard." -- Enfin un troisime dessin, fini avec un soin particulier, et qui portait pour inscription ces mots: "Mademoiselle Sibylle, dix-huit ans,... je crois," donnait l'image minutieusement tudie d'une jeune fille dont le front, le regard et la physionomie tout entire, pressentis merveilleusement par l'artiste dans leurs dveloppements successifs, taient le portrait presque exact de mademoiselle de Frias. La jeune duchesse, stupfaite, eut ce nom sur les lvres; un effort soudain de rflexion l'y retint suspendu, et se tournant vers son cousin: -- Qui est-ce donc? dit-elle. -- Je ne sais, rpondit Raoul; une enfant que j'ai entrevue deux minutes autrefois, et qui doit tre, si elle vit, une crature adorable. Il conta alors sa cousine sa rencontre avec Sibylle auprs de la Roche-Fe, et les moindres dtails de leur court dialogue. -- Le nom du petit village et du chteau voisin m'a chapp, ajouta-t-il, ou plutt je ne l'ai jamais su, car je n'ai fait que traverser ce pays; mais j'ai eu cent fois la tentation d'y retourner,... et puis les complications quotidiennes de la vie,... le ridicule,... la crainte des dceptions m'en ont empch... Il est trange que de tous mes souvenirs de voyage, et j'en ai beaucoup, celui-l soit rest le plus vivant et le plus doux... Cette enfant avait vraiment quelque chose d'extraordinaire, de surnaturel! Il continua de s'tendre et de s'exalter sur ce texte, et ne s'arrta qu'en voyant le front de Blanche se charger d'pais nuages. On conoit avec quels raffinements de prcaution et de diplomatie la jeune duchesse s'ingnia, ds ce jour, loigner mademoiselle de Frias de la vue de son enthousiaste cousin. Elle n'attirait Raoul l'htel de Sauves que lorsqu'elle tait peu prs assure que Sibylle n'y viendrait pas, et elle le voyait de prfrence chez madame de Guy-Ferrand, avec laquelle madame de Vergnes n'tait pas en relations. -- Clotilde, de son ct, bien qu'elle ignort le secret que le hasard avait rvl son amie Blanche, mettait un soin gal prvenir une rencontre dont les grces et le prestige de Sibylle suffisaient lui faire apprhender les dangers. Comme M. de Chalys ne se montrait gure, hors de son atelier et de son cercle, qu' l'htel de Sauves et dans le salon de la jeune baronne, il paraissait donc vraisemblable que mademoiselle Sibylle et son peintre taient destins ne se retrouver jamais en ce monde, lorsqu'une circonstance trs-imprvue vint rompre le charme qui les sparait. V L'EGLISE DE LA MADELEINE Un matin, mademoiselle de Frias, accompagne d'un vieux domestique de sa grand'mre, tait alle entendre une messe basse l'glise de la Madeleine, qui tait sa paroisse. Elle aperut quelques pas d'elle la duchesse Blanche: elle tait prosterne sur un prie-Dieu dans une attitude de profonde mditation, et ne parut pas la voir. Sibylle avait pass la soire de la veille l'htel de Sauves, et y avait reu de la jeune duchesse des tmoignages plus marqus que de coutume de cet intrt la fois ardent et rpulsif dont le sens tait pour elle un mystre, et n'en est plus un pour le lecteur. La prsence inattendue de Blanche dans le lieu saint lui causa d'abord un peu de distraction en lui rappelant tout un ordre d'ides et de sentiments qui l'obsdait depuis quelque temps un haut degr. Cependant elle finit par s'absorber dans une pieuse contention d'esprit, et elle n'en fut tire que par un bruit de sanglots touffs qui se faisait entendre prs d'elle. La messe tait termine en ce moment et l'glise presque dserte. Sibylle, regardant autour d'elle avec inquitude, n'eut pas de peine reconnatre que c'tait la jeune duchesse qui pleurait: elle avait la tte dans ses deux mains, et ses gants taient tachs de larmes. Mademoiselle de Frias s'avana aussitt vers elle et lui dit de sa voix la plus douce: -- Pardon,... vous souffrez? Blanche leva brusquement la tte, et la reconnaissant travers ses pleurs avec une sorte de confusion et de colre: -- Non, mademoiselle, dit-elle schement. Je ne puis vous tre bonne rien? reprit Sibylle avec timidit. -- A rien, mademoiselle; merci. Sibylle, repousse avec cette rigueur, sentit ses yeux s'emplir de larmes; elle s'inclina lgrement la hte, ramena son voile sur son visage, et, faisant un signe son vieux domestique, elle gagna la porte de l'glise. Elle allait sortir quand une main s'appuya doucement sur son bras et la fit se retourner: elle rencontra le regard de la jeune duchesse, qu'elle crut voir anim d'une expression toute nouvelle: -- Mademoiselle, dit Blanche, je vous ai blesse, n'est-ce pas? -- Un peu, dit Sibylle en souriant. -- Pardonnez-moi, reprit la jeune femme. Je suis si malheureuse!... Venez me voir aujourd'hui deux heures, voulez-vous?... Vous me demanderez,... moi seule! -- Oui, madame, dit Sibylle, dont le coeur battit soudain avec force, j'irai. Blanche saisit la main de Sibylle, la serra fivreusement et s'loigna. La matine parut longue mademoiselle de Frias. Malgr l'obscurit profonde du ddale o s'garait son esprit, un instinct confus semblait l'avertir qu'elle touchait en ce moment au point le plus vif et le plus dlicat de sa destine. Quand elle se prsenta l'heure dite dans l'appartement de madame de Sauves, elle prouvait une agitation voisine de l'angoisse. La jeune duchesse, en la voyant entrer, courut elle. Ses yeux, entours de l'ardent sillon creus par ses pleurs, brillaient d'un clat extraordinaire. Elle prit les deux mains de la jeune fille, la regarda fixement sans parler, puis, l'attirant un peu plus prs: -- Mademoiselle, dit-elle, mademoiselle Sibylle, -- et elle insista sur ces deux mots avec un accent bizarre, -- voulez-vous tre mon amie? -- Oh! de grand coeur! dit Sibylle. Blanche la regarda encore, puis elle se jeta son cou, et, la serrant l'touffer, elle la couvrit de caresses et de pleurs. Elle l'entrana sur un divan, et, cachant sa tte dans le sein de Sibylle, elle continua de sangloter, mlant ses larmes des paroles entrecoupes: -- Ah! Dieu!... que je vous aime!... que je vous aimerai!... Soyez bonne pour moi... Aimez-moi, n'est-ce pas? J'ai tant besoin qu'on m'aime!... Quand ce transport fut un peu calm, la petite duchesse, tenant toujours troitement enlaces les mains de sa nouvelle amie et essayant de sourire: -- Vous ne devez rien comprendre ce qui vous arrive, ma chrie,... vous comprendrez plus tard!... Pour le moment, aimez-moi de confiance,... je vous assure que je le mrite,... et sauvez-moi,... voil ce qui presse! -- Vous sauver? murmura Sibylle. -- Oui!... je suis sre que vous le pourrez... Vous avez beaucoup d'esprit et de bont, je me fie vous! Ne me mprisez pas surtout!... J'ai bien souffert, bien combattu, je vous jure... Et, d'ailleurs, je puis encore regarder vos beaux yeux sans rougir... Voyons, coutez-moi. Quand je me suis marie, j'aimais quelqu'un... depuis longtemps,... hlas! depuis toujours! car ds que j'ai eu une pense dans le coeur, elle a t pour lui. J'esprais l'pouser, on me le faisait pressentir -- c'est encore une excuse! -- mais lui ne vit rien... ou ne voulut rien voir... Il partit... trs-loin! Je pus croire qu'il ne reviendrait jamais!... Je fis mon deuil du bonheur,... et j'pousai mon mari. Il y eut une pause de silence embarrass; la petite duchesse paraissant rencontrer ce point de sa confidence une difficult de premier ordre. Sibylle, surmontant elle-mme avec effort le trouble extrme de ses ides, fit sentir la main de son amie une pression plus affectueuse. -- Voyons, dit-elle, courage... Et l'autre est revenu, n'est-ce pas? Blanche lui lana de ct un regard rapide: -- Oui, dit-elle, il est revenu,... et, en deux mots, j'ai reconnu que je l'aimais encore follement,... je n'ai pu le lui cacher,... et, tout en souffrant le martyre, car au fond j'ai horreur du mal, j'tais tout prs de me perdre,... de me perdre tout fait, quand Dieu m'a donn le courage de me jeter dans tes bras, mon pauvre ange!... Et elle embrassa encore Sibylle de toute sa force. Puis se relevant: -- Ma chrie, reprit-elle, j'ai en vous une confiance entire; je comprends tout ce que vous tes, je ferai tout ce que vous me direz... Eh bien, dites,... que feriez-vous, si vous tiez moi? Au milieu du chaos de rflexions, de suppositions et d'imaginations intressantes o l'avaient plonge les confidences de la duchesse, Sibylle eut grand'peine dgager sa pense avec assez de nettet pour jouer dignement le rle auquel elle tait appele. Elle y parvint cependant, quoique ses premires paroles fussent encore empreintes d'un peu de proccupation personnelle. -- Mais, dit-elle, vous m'estimez bien trop haut,... et je suis toute confuse,... et puis tout cela est si nouveau pour moi! Je suis pourtant bien touche de votre confiance, et je voudrais de toute mon me y rpondre... Voyons,... il me semble,... ce quelqu'un... vous aime-t-il de son ct? Blanche secoua la tte tristement: -- Pas beaucoup, je crains! dit-elle. Et, se reprenant aussitt: -- Je crois! -- Si vous vous adressiez son honneur? En a-t-il? -- Oui! oui! Oh! cela, oui! dit vivement la duchesse. -- Si vous lui disiez combien il vous fait de mal,... si vous lui demandiez bien srieusement de s'loigner? -- Vous croyez? dit Blanche en hsitant. Mais non!... je ne saurais pas,... je ne pourrais pas... Non, non, pas cela, je t'en prie!... Et je t'en prie encore, si tu m'aimes, appelle-moi toi, comme je t'appelle! Sibylle lui baisa le front avec grce, puis elle tendit l'arc charmant de ses sourcils, prit sa mine svre, et parut se livrer de profondes rflexions. -- Ce que je ferais, moi, dit-elle aprs un moment, le voici: je me fierais tout simplement mon mari. Sans entrer dans les dtails et sans compromettre aucun nom, je lui dirais que je me sens trouble et que je m'attache lui, que ma solitude trop frquente me conseille mal, et que je le prie de ne plus m'abandonner, ou de me permettre de le suivre. Je lui dirais que le devoir, dont il est pour moi le symbole, est comme la croix qu'il est bon d'avoir toujours sous les yeux pour l'avoir toujours dans le coeur. Le duc doit tre une me gnreuse;... il comprendra, et vous serez sauve. -- Eh bien,... je prfre cela, dit la duchesse. Oui, c'est vrai,... le duc est une me gnreuse,... et je crois que je l'aurais aim, s'il et voulu... J'en ai t tente bien souvent; mais je sens que je suis si peu de chose pour lui,... une enfant! Il ne me connat pas!... Eh bien, oui,... j'y penserai! -- Il ne faut pas y penser, reprit Sibylle, il faut le faire... Est-il Paris, ton mari? La jeune duchesse sourit de cette tendre familiarit de langage. -- A la bonne heure! dit-elle... Oui, il est Paris. -- Eh bien, promets-moi de lui parler ce soir! La duchesse se leva brusquement: -- Je l'entends, dit-elle. -- Jure-moi de lui parler tout de suite! reprit vivement Sibylle. Et comme Blanche hsitait: -- Jure-le-moi vite, ajouta-t-elle en levant un doigt, ou je ne t'aime plus! -- Je te le jure! dit la duchesse en l'entourant de ses bras.. Pars,... demain! Le duc ouvrait la porte au mme instant, et il fut tmoin de l'affectueux embrassement des deux jeunes femmes; il adressa son salut le plus chevaleresque Sibylle, qui sortit aussitt. M. de Sauves, qui n'tait pas n d'hier, comme on dit, avait remarqu du premier coup d'oeil le dsordre et l'animation des traits de la duchesse: il eut la perception confuse d'un danger dans sa maison, et il prouva le malaise d'un homme qui, aux grondements lointains d'un orage, respire dans l'atmosphre une vague odeur de foudre. Dissimulant d'ailleurs cette dsagrable impression sous son grand air d'aisance seigneuriale, il posa ses lvres souriantes sur le front de son aimable petite femme. -- Je viens de rencontrer vos enfants aux Tuileries, dit-il. Puis il fit un tour dans le boudoir en chantonnant et en flairant et l des vases pleins de fleurs; il dtacha une rose, et tout en la passant avec insouciance dans sa boutonnire: -- Je ne vous savais pas de ce dernier bien avec mademoiselle de Frias, ma chre! -- Oh! nous sommes trs-lies... Vous en plaignez-vous? -- Au contraire, c'est une jeune personne qui m'est fort sympathique. Outre qu'elle est parfaitement jolie, elle a un ton excellent, et je lui crois tout le mrite du monde. Qu'est-ce que vous vous contiez l toutes deux? La duchesse rassembla tout son courage. -- Je lui contais mes peines, dit-elle. -- Vos peines? rpliqua le duc en riant. Vous avez des peines, jeune dame?... Tu as des peines, ma pauvre Blanche? -- Trs-graves. -- Oh! grand Dieu! dit le duc en flairant sa rose avec srnit. -- Mademoiselle de Frias, reprit la duchesse, me donnait le conseil de vous les confier... Elle prtend que vous avez une me gnreuse?... Sans rien perdre de son calme, le duc sentit son pouls s'acclrer. -- Vraiment? dit-il. Voyez cette jeune fille?... Eh bien, je ne sais pas, moi, si j'ai une me gnreuse; mais le conseil me parat bon, et j'en suis reconnaissant mademoiselle de Frias. La duchesse se leva, et s'appuyant d'une main sur un fauteuil: -- Mon ami, dit-elle avec effort, ne me quittez pas si souvent,... ou plutt, sans rien changer vos habitudes, emmenez-moi la campagne toutes les fois que vous irez... Vous me rendrez trs-heureuse. M. de Sauves, qui tait debout quelque distance, aspira l'air avec force. -- Vous ne l'tes donc pas? dit-il en attachant sur elle un regard srieux. -- Pas tout fait, reprit Blanche. Je suis bien jeune pour tre seule aussi souvent que je le suis. J'ai besoin de beaucoup d'affection... Ma vie n'est pas assez occupe de ce ct;... il y a des vides que j'ai peine remplir. -- Ah! dit le duc d'un ton d'impatience, nous voil dans le roman, n'est-ce pas?... Et vos enfants, n'est-ce plus rien dj? -- Je les adore... Mais croyez-moi, mon ami, cela ne suffit pas remplir un coeur de mon ge. -- Je n'entends rien ces subtilits! s'cria le duc. Si vous n'tes pas heureuse dans votre situation, vous tes radicalement injuste envers le ciel et envers moi! Vos infortunes sont de pures fantaisies littraires, et je n'y remdierais nullement en y cdant... Je ne me donnerai ni le ridicule ni l'ennui de vous traner aprs moi deux fois la semaine la campagne... comme une cantinire! Cela est absurde! cela ne sera pas! La jeune duchesse, aprs une pause de recueillement pnible, leva vers son mari ses yeux humides. -- Mon ami, dit-elle demi-voix, comprenez-moi bien, je vous en prie: il faut que cela soit! Le duc de Sauves marcha sur elle lentement, et s'arrtant deux pas: -- Ah ! dit-il avec gravit, qu'est-ce qu'il y a donc? -- Rien... que ce que je vous dis. Je me sens faible, et je vous prie de me soutenir. Les traits du duc se contractrent violemment et se couvrirent d'une teinte livide; une colre sauvage jaillit de ses yeux. La jeune femme, comme blouie par cette flamme qui l'enveloppa, parut dfaillir, retomba sur le divan et y demeura tout affaisse. Le duc, la laissant durement dans cette attitude, croisa ses bras sur sa poitrine, et commena de marcher grands pas d'un bout l'autre du salon. Sa femme le suivait d'un regard inquiet et suppliant. Dix minutes se passrent, pendant lesquelles on n'entendit d'autre bruit que le pas lourd du duc sur le tapis; puis il fit brusquement un dtour et vint au divan. La jeune duchesse se leva par un mouvement d'une roideur convulsive. Il lui prit les mains, la regarda en face, et lui dit de sa voix sonore, un peu brise par l'motion: -- Vous tes une honnte femme!... Je vous remercie. La pauvre Blanche, sur ces paroles, cria faiblement comme un enfant, et, se suspendant au cou de son mari, elle palpita et sanglota longtemps sur son coeur. Le duc, pendant cette scne, essuyait du bout de son doigt, la drobe, quelques larmes qui glissaient sur son mle visage. Puis, aprs un instant: -- Je vous laisse, dit-il, ma chre petite, il faut nous calmer tous deux; mais cela est bien entendu, je vous emmnerai. -- Toujours? murmura Blanche. -- Toujours. Et il sortit. A peine seule, la jeune duchesse se jeta genoux devant son divan, et, dressant vers le ciel son gracieux visage, qui souriait et pleurait tout la fois, elle remercia Dieu du bonheur dont elle sentait son me inonde. Elle fut le reste du jour en paradis. Vers le soir, cependant, une amre pense traversa son esprit, et, lui rappelant qu'elle tait sur la terre, lui fit sentir sur son lit de fleurs une morsure soudaine. Elle songea Clotilde et au triomphe qu'elle lui mnageait en renonant elle-mme l'amour de Raoul. Cette consquence, qui lui avait chapp dans le trouble de sa ferveur premire, lui parut une aggravation insupportable de son sacrifice; elle se reprsenta avec des raffinements cruels les ivresses de Clotilde et de son amant. Elle rva toute la nuit dans son cerveau brlant mille combinaisons vaines pour loigner ce calice de ses lvres: elle dcouvrit enfin une stratgie qui lui parut infaillible, et, ayant arrt dans tous ses dtails sa rsolution, qui tait bien d'un coeur de femme, mais d'un coeur hroque, Blanche s'endormit. VI LA COURONNE Le lendemain, la jeune duchesse de Sauves passa une partie de sa matine parcourir des magasins de fleuristes o elle fit quelques acquisitions mystrieuses. Elle alla ensuite l'htel de Vergnes, et, s'tant enferme avec mademoiselle de Frias, elle lui conta, travers mille transports d'amiti, son entretien avec son mari et le plein succs de la conduite qu'elle-mme avait suggre. -- Il faut, ajouta-t-elle, ma chrie, que tu viennes aujourd'hui dner avec moi. Ma belle-mre, ma requte, veut bien organiser pour ce soir une petite sauterie. Nous n'aurons que toi dner. Tu viendras comme tu es. Aprs dner, nous nous habillerons ensemble, et ce sera charmant... Si tu veux me plaire, tu mettras ta toilette blanche et bleue. Ne te proccupe pas de ta coiffure, j'en ai rv une pour toi, et je l'excuterai moi-mme de ma patte blanche, parce que je t'adore! Mademoiselle de Frias, en attendant l'heure de ce rendez-vous, eut le loisir de poursuivre au milieu des nuages les lgions de songes et de chimres qui depuis la veille flottaient dans son ciel. Sans parvenir dmler clairement la vrit, elle en saisissait quelques lueurs; sa main soulevait un pan du rideau enchant qui lui avait cach si obstinment jusque-l un personnage dont le nom seul prcipitait les mouvements de son coeur. Elle ressentait cette motion confuse, indfinie, mais profonde, qui se rpand dans nos veines certaines heures critiques et solennelles de notre existence; il lui semblait qu'elle allait voir face face le dieu secret de sa pense, et une sorte de trouble surnaturel envahissait son sein. Elle arriva vers sept heures l'htel de Sauves, et elle remarqua que la jeune duchesse tait peine moins agite qu'elle-mme. Pendant le dner, elle fut de la part du duc l'objet d'attentions extrmes. Au dessert, il la plaisanta doucement sur la gravit de sa physionomie et sur la profondeur de son oeil bleu. -- Vous tes, lui dit-il, une blonde tnbreuse... Vous avez l'air d'un ange qui mdite un crime... Ah! vous riez donc quelquefois? J'en suis charm, mademoiselle! Blanche lui ayant dit que cette srieuse jeune fille excellait faire des caricatures, le duc refusa de le croire, et insista pour qu'elle ft la sienne sur l'heure. Il courut chercher des crayons. Sibylle, aprs s'tre beaucoup dfendue, se retira dans un coin du salon, esquissa vivement, grands traits anguleux, la statue questre de Henri IV sur le Pont-Neuf, et prsenta ce croquis au duc avec une grande rvrence. Comme elle allait se retirer avec Blanche, le duc, l'isolant un moment prs de lui dans une fentre: -- Mademoiselle de Frias, il faut que vous me permettiez de vous dire que je suis pntr pour vous d'estime et d'amiti. Je me suis laiss conter que vous aimiez les mes gnreuses: rien ne me serait plus agrable que de vous voir me reconnatre ce titre votre sympathie. Sibylle rougit, lui tendit la main, et se sauva la hte. La jeune duchesse l'entrana dans sa chambre, et elles commencrent leur toilette du soir, en s'embrassant de temps autre, par forme d'intermde. Blanche, tout en s'occupant des menus dtails de son habillement, se livrait un babillage fivreux: elle s'informait des gots de son amie en matire d'art, de littrature, de promenades, de voyages, et elle lui disait les siens. -- Moi,... j'aime ceci, j'aime cela... Et toi? Connais-tu la Suisse? et l'Italie?... Nous irons ensemble partout,... quand tu seras marie. Sur ce mot, qui lui avait chapp, elle se tut brusquement. Arrive une certaine phase de sa toilette, Sibylle se montra hsitante et proccupe: -- J'ai apport une coiffure,... dit-elle; faut-il me la faire poser? -- Non! non! s'cria vivement la petite duchesse. Je vais me coiffer d'abord, et je suis toi... Tiens! chauffe-toi, et enveloppe-toi bien avec cela en attendant. Et elle lui jeta un burnous sur les paules. Quelques minutes plus tard, la duchesse renvoya les femmes qui les avaient assistes jusque-l, et fit asseoir Sibylle devant une grand glace qui descendait jusqu'au parquet et qu'clairaient deux girandoles latrales. Elle dgagea alors avec prcaution de leur enveloppe les paquets de fleurs dont elle s'tait approvisionne le matin. Sibylle vit que toutes ces fleurs taient empruntes la nature la plus vierge et la plus agreste: elles taient mles de ces espces particulires d'herbes, de feuillages et de lianes qui dcorent les sites sauvages et solitaires. La pense de Sibylle s'envola aussitt vers les bois de Frias, et elle crut respirer les parfums cres et salubres qui l'avaient enivre autrefois dans les profondes retraites o elle se plaisait. La jeune duchesse, aprs une courte mditation pralable, pendant laquelle elle se rappelait dans les moindres dtails la parure de tte que portait Sibylle dans l'album de Raoul, procda de sa main fine et souple la coiffure de sa chre rivale. Elle peigna d'abord maternellement les longs cheveux de Sibylle, et les lui releva ensuite sur la nuque, o elle les fixa en une masse superbe et un peu abandonne; puis elle se mit lisser, tordre et crper ce qui restait avec une prestesse et une sret d'artiste. Elle prit alors des groupes de fleurs et de feuillages, et l'en couronna comme une nymphe des bois. Elle levait de temps autre les yeux sur la glace pour y voir son ouvrage; mais ses yeux tout coup se voilrent, et pendant que sa main continuait de voltiger comme un oiseau sur la tte de Sibylle, des larmes lui chapprent, et vinrent se poser comme des gouttes de rose sur les fleurs de la couronne. -- Tu pleures? dit Sibylle. Qu'as-tu donc? -- Ce n'est rien,... ne fais pas attention, dit Blanche; il y a de douces larmes, va! Les siennes pourtant ne l'taient point, et tout le sang de son coeur fumant sur un autel n'et pu rjouir le ciel et les anges d'un sacrifice plus douloureux ni plus pur. Quand elle eut achev, elle aida Sibylle complter sa toilette: -- Voyons, dit-elle alors, mets-toi l, que je te regarde! Ah! tu es trs-belle! Je suis contente de toi... et de moi! Viens maintenant. Elle lui prit le bras, et l'emmena hors de la chambre. Mademoiselle de Frias en effet tait, ce moment de sa vie, non point trs-belle peut-tre, mais admirablement jolie et captivante. Elle n'tait point grande, et elle paraissait l'tre, tant l'harmonie des lignes et des formes de toute sa personne tait parfaite. Son charme singulier rsidait dans l'expression de son visage dlicat et svre, de sa bouche pure et fine, de son rare sourire, et surtout de son regard; ce regard se creusait sous l'arcade un peu prominente des sourcils, et tait habituellement bleu comme la mer sous un ciel sans tache; par instants, quelques mouvements secrets de l'me, cet azur cleste, comme si un nuage y et pass, semblait se charger d'orages et d'clairs. La jeune duchesse, habile saisir le trait le plus frappant de cette physionomie, s'tait plu l'exagrer encore ce soir-l par la disposition qu'elle avait donne la couronne de fleurs sauvages. Sous cet ombrage lger qui dominait son front, les yeux de Sibylle projetaient plus que jamais l'clat sombre et mystique d'un rayon de soleil qui pntre une paisse feuille, ou qui filtre doucement travers les vitraux peints d'une chapelle. Elle tait femme avec cela: ses paules, d'une grce souveraine, avaient une teinte transparente, nacre, et en quelque sorte lumineuse, qui blouissait comme le reflet d'une substance immortelle; la partie la plus matrielle de sa beaut avait ainsi elle-mme quelque chose de chaste et de divin. Telle tait mademoiselle de Frias quand elle entra dans le salon principal de l'htel de Sauves, donnant le bras la duchesse Blanche. Leur double toilette avait pris du temps, et le plus grand nombre des invits taient alors arrivs. De son premier coup d'oeil la jeune duchesse dcouvrit Raoul et Clotilde: ils taient assis l'un prs de l'autre sur un divan, et paraissaient engags dans un dialogue anim. Blanche, rendant avec distraction les saluts qui lui taient adresss sur son passage, traversa le salon sans cesser de tenir le bras de Sibylle, et alla droit l'ennemi. La baronne de Val-Chesnay, en voyant approcher ce couple redoutable, sentit un froid soudain dans la rgion du coeur: le comte de Chalys, qui lui parlait en ce moment, surpris de l'altration subite de ses traits, porta ses yeux dans la direction des regards de la jeune femme, et pour la premire fois il aperut mademoiselle de Frias. Par un brusque mouvement, il quitta sa pose nonchalante, et se dressant sur le divan: -- Qu'est-ce que c'est que a? dit-il d'une voix sourde. Clotilde ne rpondit point; elle s'tait leve; Raoul se leva de mme, et il se tint un peu l'cart pendant que la duchesse et Sibylle changeaient des serrements de main avec Clotilde. La jeune duchesse, aprs cette brve crmonie, fit un pas vers le comte, et s'adressant Sibylle: -- Le comte Raoul de Chalys, mon cousin, dit-elle. Puis se retournant vers Raoul: -- Mademoiselle Sibylle de Frias, mon amie! Blanche, ayant accompli ce coup d'tat, n'eut point de peine interprter la stupeur profonde dont les traits de son cousin s'taient empreints; mais elle ne sentit pas sans surprise le bras de Sibylle trembler tout coup et s'appuyer sur le sien avec force. Elle l'emmena aussitt, la fit asseoir prs d'elle l'extrmit oppose du salon, et la regardant avec une curiosit affectueuse: -- Remets-toi, ma chrie, lui dit-elle, ce ne sera rien, va;... mais je me demande comment tu as pu le reconnatre aprs tant d'annes. Explique-moi donc cela. -- Je ne sais,... murmura Sibylle: c'est le mystre de cette coiffure qui m'y avait prpare, je crois... mais toi-mme... qui a pu te dire? -- Devine! -- Mais cela me confond! -- Te sens-tu assez remise pour valser? -- Valser?... pourquoi? -- Pour rappeler les roses... tu es trop ple, pour ton genre de beaut! Blanche arrta son mari au passage: -- Mon ami, mademoiselle de Frias meurt d'envie de valser avec vous! Le duc posa une main sur son coeur, s'inclina jusqu' terre, et, enlaant puissamment la taille frle de Sibylle, il fendit la foule comme un aigle qui prend son vol avec une colombe dans ses serres. La duchesse, anime par le succs de ses petits complots, se mit alors causer gaiement avec son voisinage, sans perdre de vue un seul instant le coin du salon o Clotilde et Raoul taient demeurs en tte--tte. Elle jouissait pleinement de l'air distrait de son cousin et de la mine sombre et dpite de la jeune baronne. Elle voyait les regards du comte obstinment dirigs sur mademoiselle de Frias, et elle comprenait avec dlices que la jeune fille tait devenue l'objet unique de son attention et mme de son entretien. M. de Chalys en effet, quoique plein d'usage, venait d'prouver une commotion trop violente pour n'en tre pas branl dans son quilibre d'homme du monde. L'apparition fantastique de Sibylle et le fait peine moins singulier de sa prsentation sous le patronage affect de la duchesse, lui trent absolument le sang-froid de son exprience et de son savoir-vivre; il tomba comme un colier dans la maladresse insigne d'interroger curieusement une jolie femme sur le compte d'une autre: -- Vous connaissez donc cette jeune personne, madame? dit-il sa voisine. -- Quelle jeune personne? -- Qui a une tte nimbe... mademoiselle de Frias... je crois... -- Un peu. Nous sommes compatriotes, dit schement Clotilde. -- Ah!... Frias... o est-ce donc? -- En Normandie. -- Prs de la mer? -- Pas loin! -- Elle est donc lie avec ma cousine? -- Il parat! -- Est-ce qu'elle demeure Paris? -- Je ne pense pas. Elle y est... de passage. -- Pour longtemps? -- Ah! mon Dieu!... mais si vous preniez la peine de le lui demander? -- Pardon!... c'est que je crois avec connu autrefois sa famille... Au surplus, cela est fort insignifiant... Ce qui m'importe davantage, madame, c'est de vous bien convaincre de la vrit de ce que j'avais l'honneur de vous dire... Ce portrait, fait au vol dans le parloir de votre couvent, il ne m'a pas quitt... et, s'il m'tait arriv malheur, on l'et enterr avec moi... Clotilde se remit sourire et jouer de l'ventail: -- Bah! vraiment! dit-elle. En Perse?... Dieu! quelle chaleur! n'est-ce pas? -- En Perse, rpondit gravement Raoul aprs une pause de distraction vidente, il y a beaucoup de montagnes, comme vous savez, ce qui prserve des chaleurs excessives. Clotilde haussa les paules, appela d'un signe un jeune homme qui passait, et commena un tour de valse. M. de Chalys subit cet affront sans sourciller: il se glissa discrtement travers les groupes des valseurs, et, venant prendre la place de Sibylle ct de la jeune duchesse: -- Ma cousine Blanche? dit-il. -- Qu'est-ce qu'il y a, cousin? -- Ayez piti d'un homme dont l'esprit s'gare... et souffrez que je vous adresse deux ou trois questions franches. -- J'coute. -- Saviez-vous, quand vous m'avez prsent mademoiselle de Frias, qu'elle ft l'original de ce dessin que vous avez remarqu dans mon album? -- Trs-probablement. -- Et... vous l'aimez? -- Tendrement. Raoul regardait la jeune femme avec toute sa puissance d'attention. -- Et... vous me permettez de la trouver jolie? -- Je vous l'ordonne, dit Blanche. -- Et ensuite? -- Comment! ensuite? -- Que m'ordonnez-vous encore? Elle tourna les yeux vers lui, et se masquant de son ventail: -- D'tre honnte et heureux, dit-elle. La valse cessa au mme instant; Raoul n'eut que le temps de lire dans les yeux de la jeune femme la sincrit de sa gnreuse rsolution. Il se leva, se pencha vers elle, et mettant dans son geste, dans son oeil et dans sa voix tout le respect que peut contenir un coeur d'homme: -- Blanche, dit-il, je vous vnre! Sibylle avait repris sa place, et le comte s'loignait quand la duchesse le rappela: -- Ne vous sauvez donc pas, mon cousin... Pendant que je vais m'occuper du th, vous tiendrez compagnie mademoiselle de Frias... Elle est un peu artiste,... vous vous comprendrez,... vous parlerez de peinture, de paysages, de bocages, de rochers, de fontaines... _et caetera!_ Raoul salua, et, s'asseyant la place de la duchesse avec un air de gaucherie et de timidit qui ne lui tait pas ordinaire: -- Mon Dieu! mademoiselle, dit-il aprs un moment d'embarras, je ne sais pas mentir... Et vous? -- Mais moi non plus, je crois. -- J'ai eu l'honneur d'tre admis vous baiser la main, il y a une douzaine d'annes, auprs d'un rocher qui pleurait dans une fontaine... Vous en souvenez-vous? -- Oui, monsieur, rpondit Sibylle en lui montrant son oeil bleu, o rayonnait un limpide sourire. -- Vous vous en souvenez!... Mais cela me parat peine possible! -- C'est pourtant fort simple: ma vie ne compte pas beaucoup d'aventures, et ma rencontre avec vous dans le parc de mon grand-pre en tait une... Les plus lgers souvenirs d'enfance d'ailleurs sont trs-vifs... -- Je vous fis grand'peur, n'est-ce pas? -- Un peu d'abord, oui... -- Je vous vois encore avec votre baguette blanche... et votre coiffure bizarre... presque pareille celle-ci, n'est-ce pas? -- Quant celle-ci, dit Sibylle en donnant sa tte fine et fire une pose un peu hautaine, je vous serai oblige de croire, monsieur, qu'elle n'est point de mon invention, et que j'ignorais absolument, quand on me l'a compose, le plaisir qui m'tait rserv ce soir. Il y avait eu dans le ton et dans les paroles de Sibylle, depuis le dbut de leur conversation, une franchise et en mme temps une mesure dont le comte Raoul, trs-sensible aux moindres nuances, fut vivement frapp. En outre, depuis qu'il tudiait de prs cette dlicate physionomie, il y dcouvrait comme profusion des dtails, des traits, des accents qui le ravissaient. S'abandonnant tout entier au charme de cette beaut exquise, dont les yeux et l'me d'un artiste devaient tre particulirement touchs, il sentit vers mademoiselle de Frias un lan irrsistible, et, sans aucune vue du lendemain, il rsolut de lui plaire sur l'heure ou de prir. Il quitta aussitt le sujet d'entretien un peu trop intime que la rserve de Sibylle venait de lui interdire, et il se mit lui parler de son art et de ses voyages; toutes les ressources et toutes les richesses qu'il avait dans l'esprit, toutes les grces qu'il avait dans le coeur, il les prit pour ainsi dire pleines mains pour les rpandre aux pieds de mademoiselle de Frias. Bien que Sibylle ne pt saisir dans son langage l'ombre d'un compliment direct, elle sentait avec le tact d'une femme que les yeux, l'accent, la parole entrane de Raoul taient un hommage continuel son adresse; elle comprenait qu'elle tait l'inspiratrice unique de cette verve loquente avec laquelle il lui confiait ses impressions, ses tudes, ses dsespoirs et ses joies, touchant tout dans sa route en homme qui suppose la personne qui l'coute une intelligence ouverte toutes les choses de la terre et du ciel. Cette flatterie souveraine, dont elle tait digne, la charmait et la troublait. Elle craignait secrtement de lui paratre sotte et purile au moment mme o il admirait la justesse de ses moindres paroles. Heureusement pour elle, la comtesse de Vergnes, proccupe bon droit des assiduits extrmes auxquelles sa petite-fille tait en butte, ne tarda pas rompre leur tte--tte. Sibylle s'empressa de lui conter en riant le hasard de sa rencontre avec M. de Chalys dans les bois de Frias, et, prenant un peu de hardiesse dans la prsence de sa grand'mre, elle put rpondre avec toute la gracieuse souplesse de son esprit aux questions que le comte se permit alors de lui adresser sur Frias, sur sa vie de famille, ses impressions d'enfance et ses voyages au pays des fes. Il l'coutait avec une sorte de recueillement attendri, achevant ses penses d'un mot, quelquefois d'un sourire, et souvent les prvenant, comme si leurs deux existences eussent t mles heure par heure, depuis qu'ils vivaient, et que le moindre battement de chacun de leurs coeurs et t fidlement rpt dans l'autre. Clotilde, cependant, n'avait pu voir natre et se dvelopper une si heureuse intelligence sans essayer de la briser par maintes diversions: elle avait affect plusieurs reprises de stationner avec ses danseurs deux pas de Raoul, et de dployer sous ses yeux les torsades magnifiques de sa chevelure et les ondulations moires de ses paules; puis, de dpit, elle cessa de danser, et entreprit de lui donner de la jalousie: elle fit asseoir prs d'elle Louis Gandrax, qui venait d'apparatre dans le salon, lui parla sous son ventail, et soumit les glaces du jeune savant au feu convergent de deux prunelles qui auraient liqufi les Alpes. Peut-tre mme finit-elle par attacher un peu de curiosit et de point d'honneur ce jeu, dont Gandrax lui-mme, sous son air d'impassibilit ironique, ne laissait point de paratre se divertir. M. de Chalys vit ces manges, mais il les vit du haut des cieux, et il n'en descendit pas. Il fallut pour l'arracher ses douces extases que Sibylle, qui se trouvait embarrasse d'une constance si clatante, provoqut elle-mme sa grand'mre la retraite. Comme madame de Vergnes se levait, Raoul, s'inclinant gravement: -- Daignerez-vous m'autoriser, madame la comtesse, dit-il, vous prsenter mon respect chez vous, et vous offrir le portrait que j'ai fait de mademoiselle de Frias il y a douze ans? Madame de Vergnes lui adressa de la tte un signe de gracieux assentiment et se retira d'un pas triomphal, comme il sied une grand'mre qui voit l'horizon s'allumer pour sa petite-fille les flambeaux d'un hymen inespr. Le comte de Chalys, en sortant de l'htel de Sauves, prit le bras de son ami Gandrax. Tous deux taient pensifs, et ils gagnrent le quai des Tuileries sans avoir chang une parole. La nuit tait froide et belle. Raoul, en suivant le trottoir qui borde la Seine, plongeait un regard distrait dans la masse sombre du fleuve o les candlabres des ponts et des quais refltaient leurs feux briss. -- Il y a fte cette nuit chez les nymphes, dit-il; elles ont illumin les degrs de leurs palais de cristal; on voudrait descendre ces escaliers constells! Gandrax jeta un coup d'oeil par-dessus le parapet: -- La rfraction du gaz, dit-il. Il y eut une nouvelle pause de silence; puis M. de Chalys reprit brusquement: -- Que penses-tu du mariage, Louis? -- Comment! dj? s'cria Gandrax en riant. Eh! mais, j'en pense du bien, mon ami: le mariage est la chastet de l'espce! Il prserve la virilit du corps social. Vois les socits o fleurit la polygamie, elles s'tiolent dans la torpeur des harems, elles prissent par les vices de la femme, dont elles s'imprgnent sans mesure; elles sont sensuelles et froces! Plus le mariage est respect chez un peuple, plus ce peuple approche de l'idal social, qui est la force dans l'ordre. Donc le mariage est bon, donc tu peux, avec ma pleine approbation, pouser mademoiselle de Frias, si le coeur t'en dit! -- Est-ce que tu l'avais dj rencontre chez ma cousine? demanda le comte. -- Dix fois! -- Et par quelle aberration ne m'avais-tu jamais parl d'elle? -- Pourquoi t'en aurais-je parl? -- Comment n'avais-tu pas reconnu la petite fe la fontaine dont je t'ai si souvent fatigu les oreilles, la Sibylle couronne de mon album? -- Vraiment! c'est elle!... Et comment diable l'aurais-je reconnue? -- Mais parce qu'elle est le portrait vivant... de son portrait! -- Chimre! dit Gandrax, dont le rire sonore retentit dans la nuit. Au surplus, mon ami, je suis ravi qu'elle te plaise; mais je te dirai franchement qu'ici nos esthtiques sont divergentes. Explique-moi donc son charme, car je ne le sens pas. Raoul s'arrta tout coup, et levant vers le ciel ses deux mains qu'il joignit avec force: -- Mon Dieu! dit-il, ayez piti de lui!... Mon pauvre Louis! ajouta-t-il, en lui reprenant le bras, il y a eu un artiste,... un grand artiste pourtant,... qui s'est avis un jour de peindre mathmatiquement la beaut; il a fait une femme, ou un homme, je ne sais pas trop, dont la tte a tout juste quatre fois la longueur du nez, dont la main est gale la face et dix fois la longueur totale du corps, dont le pied est gal la hauteur de la tte; le reste l'avenant... Ce type du beau est Bologne, va le voir: il est fait pour toi!... Quant mademoiselle de Frias, il me semble qu'elle est faite pour moi, pour mes yeux et pour mon coeur de toute ternit!... Tu sais combien ma rencontre avec cette trange enfant a singulirement occup ma pense depuis dix ans: tu as t le confident de toutes les rveries bizarres que m'inspirait ce souvenir. Elle tait pour moi ce que devait tre pour le sculpteur antique sa jeune amante de marbre. Je la douais de toutes les grces et de toutes les vertus que je cherchais et que je ne trouvais pas dans son sexe imparfait; je l'imaginais avec amour dans toutes les floraisons, dans tous les panouissements successifs de son corps et de son me; je lui adressais toutes les tendresses, toutes les ardeurs, toutes les choses leves et gnreuses que les dsenchantements de la vie refoulaient dans mon coeur... Juge de ce qui s'est pass en moi ce soir, quand je l'ai retrouve tout coup, et retrouve la hauteur de tous ces rves, et digne de tous ces hommages!... Je l'aime follement! -- Soit! dit Gandrax. Je t'aime, moi, de me le dire franchement et sans fausse honte. Epouse-la donc, et, Dieu merci, je n'aurai jamais la tentation de me faire ton rival. Elle est jolie, j'en conviens, mais c'est un objet d'art qui ne me dit rien. -- Toi, rpliqua Raoul en riant, tu prfres madame de Val-Chesnay? -- Ma foi, oui! trs-sincrement, oui!... Voil une femme, dis-je, et voil une belle femme! Jamais, mon sens, la matire ne s'est incarne sous un jour plus avantageux, sous une forme plus opulente! La nature a choisi pour la mouler sa pte la plus riche, et le soleil brillait de tous ses feux en plein znith quand il y jeta l'tincelle de vie!... C'est sous cet aspect qu'Eve dut apparatre au premier homme dans les solitudes vierges de l'Eden. -- Tra la la... Tu sauras, Louis, si tu l'ignores, dit Raoul, que tu es parfaitement amoureux. Pour la premire fois de ta vie, tu viens de colorer ton langage d'une teinte potique... C'est un signe... Mais tu commets une erreur historique: d'aprs tous les bons auteurs, Eve tait blonde. -- Idiotisme! dit Gandrax, Eve tait brune, et elle parlait sanscrit! -- Eh bien, avant peu, toi, tu parleras sanscrit madame de Val-Chesnay? -- Non, reprit Gandrax avec force, parce que je ne le veux pas. On fait ce qu'on veut. Je veux travailler, et j'y vais... Bonsoir! VII L'ATELIER Le lendemain, quand Sibylle, accompagne de miss O'Neil, descendit de son appartement pour djeuner, elle reconnut tout de suite la mine de son grand-pre qu'il n'ignorait pas les graves circonstances qui avaient marqu la soire de la veille. Ds le matin, en effet, la comtesse avait demand audience son mari et lui avait confi, dans l'effusion de son coeur, les esprances que la cour assidue de M. de Chalys auprs de Sibylle lui avait fait concevoir. M. de Vergnes, ce rcit, s'tait frapp le front. -- Parbleu! s'cria-t-il, Chalys! comment n'y avions-nous pas song? Mais cela va de soi! Beau nom,... un grand talent,... joli cavalier! C'tait indiqu,... c'tait fatal! Cela fera un couple admirable! Lorsqu'il vit entrer Sibylle, il affecta de froncer le sourcil. -- Ne m'approchez pas, mademoiselle, ne m'approchez pas! -- Quoi donc? murmura Sibylle, qui rougit jusqu'au front. Il l'embrassa en riant; on djeuna gaiement. Miss O'Neil en particulier paraissait radieuse et affectait des poses d'archange en adoration. Lorsque les domestiques se furent retirs: -- Eh bien, reprit le comte, vous n'avez donc pas faim ce matin, mon enfant? Ah! voil! voil les effets bien connus d'une mauvaise conscience! Et se tournant vers l'Irlandaise, sa victime ordinaire, il lui dit d'un ton tragique: -- Ah ! le saviez-vous, vous, miss O'Neil?... Mais propos, miss O'Neil, quelle fte nationale avez-vous donc commmore cette nuit? J'ai entendu la harpe de la verte Erin retentir jusqu'au chant du coq! -- Oh! mon Dieu, monsieur le comte, recevez toutes mes excuses... Si j'avais pens que vous pussiez m'entendre... -- Moi! que je pusse vous entendre?... Ah ! vous ne connatrez donc jamais mon coeur, miss O'Neil, voyons?... Mais vous seriez Calcutta,... et moi Bellevue,... vous poseriez un doit,... un seul,... le petit doigt! sur votre harpe,... et je vous entendrais,... et je vibrerais immdiatement l'unisson!... Mais parlons srieusement: le saviez-vous, miss O'Neil, oui ou non? -- Quoi, monsieur le comte? -- Saviez-vous que cette jeune personne sans principes et chang au fond des bois des serments d'amour avec un inconnu? -- Oh! mon grand-pre! dit Sibylle. -- Dame! on m'a cont cela, moi!... Au surplus, grce Dieu, le mariage est l pour tout rparer. -- Mon cher monsieur et grand-pre, n'allons pas si vite, je vous en prie. -- Comment! quoi! elle ne veut pas l'pouser maintenant! Ah! bien! Alors c'est pour l'amour simplement! l'art pour l'art... Miss O'Neil, recevez mes compliments sur la moralit de votre lve! On passa dans un salon voisin, et Sibylle, enlaant de ses deux bras le cou de son smillant aeul: -- Ne me tourmentez pas comme cela! lui dit-elle. -- Soit! si vous me promettez de l'pouser, bien entendu,... car encore faut-il sauver l'honneur! -- Mais enfin pouser qui? Un monsieur que j'ai vu deux fois en ma vie, dix ans de distance,... et que je ne reverrai peut-tre jamais? -- Comment! mais vous allez le voir tantt! N'est-ce pas aujourd'hui le jour de votre grand'mre? -- Il ne connat mme pas le jour de ma grand'mre. -- Bah! Il va venir, vous dis-je... Mettez-vous l, que je vous conte ce qui va se passer... Il va venir... entre quatre et cinq heures, pour garder le milieu entre un empressement gauche et une indiffrence blmable... Il vous montrera son album, et vous rougirez sensiblement,... ainsi que miss O'Neil,... en admirant la fidlit de son souvenir... Il vous demandera de lui faire voir vos tableaux,... et pendant que vous exprimerez un refus timide, miss O'Neil ira les chercher... Extase du comte... Nouvelle rougeur de la jeune fille... et de la sensitive qui rpond au nom de miss O'Neil... Ensuite,... ah! ensuite vous lui parlerez des tudes orientales qu'il achve en ce moment, et de l'impatience que vous prouvez avec Paris tout entier... _et caetera_... Sur quoi il ne manquera pas de vous supplier de vouloir bien un jour, en passant, lui faire l'honneur et le plaisir de visiter son atelier... Miss O'Neil rougira plus que jamais, et vous regarderez votre grand'mre avec une aimable incertitude... Votre grand'mre dira que le talent du comte donne sa maison un caractre en quelque sorte public, et que, par consquent, elle regarde cette visite comme possible et convenable sous son gide... Dans quelques jours, il sollicitera la faveur de faire votre portrait, -- et, quand il l'aura termin, -- il nous le laissera et s'en ira avec l'original... Voil votre histoire, mademoiselle! Le comte se leva, et, serrant sa petite-fille sur son coeur, il ajouta d'un ton srieux: -- Ma chre enfant, rien ne me ferait plus de plaisir! -- Pardon! dit Sibylle. Voulez-vous me permettre une observation? Vous tes un grand-pre adorable, mais imprudent... Je vous avoue bien franchement que le comte de Chalys m'a paru l'homme le plus distingu et le plus sduisant que j'aie jamais rencontr... aprs vous; mais justement cause de cela vous avez tort de me monter l'imagination par vos prophties... car il est trs-possible, malgr ses incontestables politesses d'hier soir, que l'ide de m'pouser ne lui vienne jamais! -- Sans doute, cela est possible... Mais en ce cas-l tant pis pour lui!... Quant vous, je vous parle avec cette abondance de coeur, parce que je sais qui je m'adresse... Vous tes une fille sage, petite Sibylle! D'ailleurs votre prdilection pour M. de Chalys ne peut avoir pris en une nuit les proportions d'une passion irrsistible, n'est-ce pas? Bonjour, enfant. Et le comte s'en alla tranquillement gagner son jeton de prsence en sa qualit d'administrateur d'une grande ligne de chemin de fer, pour faire ensuite son quart de trois heures sur le boulevard des Italiens, et se rabattre de l sur son cercle et sur sa partie de whist, srie d'volutions dont l'tat de sa sant ou le tremblement du globe pouvaient seuls le dtourner. M. de Vergnes laissait sa petite-fille infiniment plus trouble et plus agite qu'il ne lui tait possible de le supposer, car il ignorait, et il et difficilement compris d'ailleurs les secrtes intelligences, les pressentiments dlicats et profonds qui semblaient avoir prpar et mri par avance entre Sibylle et Raoul cette sympathie qu'il croyait ne de la veille. Ces deux tres, dous d'une imagination gale et comme incline dans le mme sens, avaient pour ainsi dire gliss l'un vers l'autre, depuis de longues annes, par une pente mystrieuse, et leur premire rencontre fut un choc violent d'o jaillit la flamme. Ces coups de foudre de la passion, qui s'expliquent par des affinits et des harmonies mutuelles d'une puissance imprieuse, sont des exceptions sans doute; mais ces exceptions ne sont pas trs-rares, et il suffit qu'elles se produisent dans la vie relle pour justifier le roman, qui est prcisment l'histoire des sentiments exceptionnels, et pour lui prter l'intrt et le dignit du vrai. Mademoiselle de Frias concevait peine elle-mme la profondeur de l'impression que son entretien de la veille avec M. de Chalys lui avait laisse. Elle se demandait comment sa destine tout entire pouvait lui paratre suspendue cet incident banal d'une causerie de salon. Elle s'inquitait cruellement de l'ide que M. de Chalys, une fois sortir de l'htel de Sauves, avait repris le train de ses habitudes et de son travail sans songer davantage cet insignifiant pisode de sa vie mondaine. Elle et pay de son sang le secret des penses de Raoul. Les penses de Raoul taient celles de Sibylle, avec un degr d'inquitude de plus. Sibylle du moins ne pouvait douter du got que sa personne avait inspir M. de Chalys: son instinct de femme l'en avertissait srement, et ne lui laissait d'incertitude que sur la mesure et la porte de cette inclination; mais M. de Chalys, qui avait pass une partie de la nuit se rappeler et commenter minutieusement toutes les paroles, toutes les inflexions de voix et tous les jeux de physionomie de la jeune fille, en tait arriv, par une srie d'inductions et de dductions connue des seuls amants, l'absurde conclusion qu'il lui avait dplu. Il s'tait endormi l-dessus fort tristement. A son rveil, il envisagea les choses sous un jour moins sombre. Il habitait, dans la rue Saint-Dominique-Saint-Germain, son htel patrimonial, qui avait l'avantage d'tre pourvu d'un jardin. On tait alors la fin d'avril, et les oiseaux chantaient dans les marronniers en fleur. Le comte se mit chanter lui-mme en marchant grands pas et en cueillant et l un brin de violette qu'il respirait, et qu'il lanait ensuite dans l'espace d'un coup de pouce. Il monta bientt dans son atelier et ouvrit l'album o taient les trois portraits de Sibylle. Il complta la ressemblance du dernier par quelques traits fugitifs dessins avec le doigt, puis, aprs une contemplation silencieuse, il murmura d'une voix faible comme un souffle: -- Ma femme! -- Ce mot le fit sourire, puis il haussa les paules et prit un air soucieux. Ses folles terreurs lui revenaient. -- Bah! je lui ai dplu, dit-il; c'est positif! Je suis trop vieux apparemment!... Ah! travaillons! Il apprta sa palette en fredonnant. Tout coup il enleva du chevalet le tableau auquel il travaillait, le remplaa par une toile neuve, plaa l'album ouvert sur une chaise devant lui, et se mit en devoir d'baucher le portrait en pied de mademoiselle de Frias et de sa roche. Il avait eu soin de s'assurer la veille que le mardi tait le jour rserv de madame de Vergnes; il se dcida nanmoins diffrer sa visite jusqu'au mardi suivant, ne ft-ce que pour tmoigner mademoiselle de Frias une indiffrence magnanime. Vers quatre heures toutefois, il dposa brusquement sa palette et alla s'habiller. Vingt minutes plus tard, il descendait avec son album devant la porte de l'htel de Vergnes. Les femmes les plus franches, habitues ds l'enfance une svre contrainte de langage et de tenue, se trouvent avoir dans les circonstances dlicates un avantage marqu sur les hommes les plus aguerris. Quand M. de Chalys, la pleur de l'motion sur le front, se prsenta dans le salon o Sibylle tait assise entre madame de Vergnes et miss O'Neil, il fut frapp dsagrablement de l'aisance et de la srnit avec lesquelles elle lui rendit son salut, bien qu'en ce moment la jeune fille entendt gronder dans ses oreilles toutes les rumeurs de l'Ocan. Cette impression pnible du comte devait s'accrotre encore dans le cours de sa visite: il arriva en effet fort naturellement que l'entretien parcourut tour tour les diffrentes phases dont la facile prvoyance de M. de Vergnes avait arrt l'horoscope, et que cette ponctualit finit par veiller le petite gnie comique de mademoiselle de Frias, laquelle d'ailleurs se sentait dans une disposition d'esprit heureuse et expansive. Lorsque Raoul en vint prier madame de Vergnes de vouloir bien visiter son atelier, Sibylle regarda furtivement miss O'Neil en rprimant peine un sourire. Cette moue quivoque fut surprise par M. de Chalys, qu'elle dcontenana extrmement. Ce fut en vain que madame de Vergnes lui promit de lui rendre visite dans son atelier son premier jour de loisir, il se retira parfaitement mcontent de l'entrevue, de lui-mme, et surtout de mademoiselle de Frias. -- Mon Dieu! se disait-il en suivant le boulevard avec une mine de sombre distraction, que je ne lui plaise pas, c'est tout simple, c'est dans la rgle... qu'il y ait une femme enter dix mille qui on dsire plaire, et que ce soit celle-l qu'on dplaise,... c'est entendu;... mais que je la divertisse, que je lui paraisse risible, bouffon,... je ne comprend plus!... car il est trs-vident qu'elle se moquait de moi avec son institutrice, qui est bien par parenthse l'institutrice la plus hideuse de l'univers!... J'excre l'esprit goguenard chez une jeune fille: c'est un signe de malveillance naturelle et de scheresse d'me... Au reste il fallait bien qu'elle et un dfaut, cette jeune crature; sans cela, ce serait trop beau!... Mon Dieu! qu'elle est donc jolie! Comme tous ses gestes sont justes, sobres, harmonieux!... C'est une musique!... Et une intelligence suprieure avec cela! des ides nettes comme l'acier!... et pas de bont... naturellement!... Allons, mon coeur, n'y pensons plus, et allons dner! Il alla en effet dner son cercle, ce qui n'tait pas la partie la plus difficile du programme qu'il se proposait. Le soir, il joua furieusement contre sa coutume, et perdit une grosse somme. Le lendemain, aprs une journe qui lui parut ternelle, il se rappela fort point que madame de Vergnes avait une loge l'Opra ce jour-l, et il se rendit ce thtre. Son premier regard, comme il entrait dans la salle, rencontra les yeux de Sibylle, qui erraient sur l'orchestre avec inquitude, et qui se dtournrent vivement en l'apercevant. Il reprit un peu de got la vie. On donnait _les Huguenots_. Il eut la patience d'attendre la fin du troisime acte avant de se prsenter dans la loge de madame de Vergnes, qui s'y trouvait seule avec sa petite-fille. Mademoiselle de Frias lui tendit le bout de son gant blanc avec une familiarit srieuse qui le toucha. Elle prit cependant peu de part l'entretien: elle portait de temps autre sa lorgnette ses yeux, regardait dans l'espace, et se replaait ensuite dans sa gracieuse immobilit; mais quand il se leva vers la fin de l'entr'acte, elle se retourna tout coup comme tonne: -- Vous ne restez pas? dit-elle. Et il resta. Le quatrime acte des _Huguenots_ commenait. Quoique M. de Chalys st par coeur les moindres notes de cette puissante page lyrique, la plus belle peut-tre qui ait jamais ravi des oreilles humaines, il crut l'entendre alors pour la premire fois. Les accents redoutables ou passionns du pome, arrivant pour ainsi dire son me travers une autre me profondment sympathique, lui semblaient chargs d'une saveur nouvelle et inconnue. Assis derrire le fauteuil de Sibylle, il s'enivrait jusqu' l'extase des parfums mystrieux qu'on respire dans l'atmosphre prochaine d'une crature adore. Il croyait voir passer dans les boucles qui s'chappaient du peigne de la jeune fille, dans le feuillage tremblant de sa coiffure et sur le marbre rose de ses paules, des frissons, des souffles, des ondulations de volupt ou de terreur. Quoique aucune parole ne ft venue dmentir les doutes qui le tourmentaient depuis la veille, tous ces doutes avaient cess: il sentait alors avec une certitude trange qu'il tait aim, et que toute cette musique divine, toutes les voix de la scne et toutes les harmonies de l'orchestre n'taient plus, pour Sibylle comme pour lui, qu'un hymne d'amour que se chantaient leurs deux coeurs. Il fut donc plus charm que surpris quand, vers la fin de l'acte, au moment o les deux amants du drame bercent leurs angoisses dans une mlodie cleste, mademoiselle de Frias se tourna tout coup, lui montra son oeil rayonnant sous un voile humide, et lui dit avec une expression presque tendre: -- Vous tes heureux, n'est-ce pas? -- De toute mon me, mademoiselle! rpondit-il. Et il mit dans cette parole et dans son regard un tel accent que mademoiselle de Frias s'empressa de reporter ses beaux yeux sur le Raoul du temps de Charles IX. L'acte fini, M. de Chalys prit cong et alla s'enfermer chez lui pour mditer dlicieusement sur les impressions de cette soire. Ces impressions favorables lui furent demi confirmes les jours suivants par quelques petits billets que sa cousine Blanche, anime de toute l'ardeur des nophytes, lui dcochait de temps autre comme des aiguillons enflamms. Il s'arracha plus d'une fois au portrait de Sibylle pour aller demander la jeune duchesse l'explication de certaines phrases dont les sous-entendus compliqus lui mettaient le cerveau l'envers. Il lui arriva de rencontrer Sibylle dans une de ces visites, et l'attitude de la jeune fille, son regard prvenant et timide, sa fiert comme alanguie, lui parlrent avec plus de douceur et de clart que les billets malicieusement nigmatiques de la duchesse. Madame de Vergnes, chez laquelle il ne manqua pas de se prsenter le mardi suivant, lui annona pour le lendemain sa visite et celle de sa petite-fille. Dans la matine de ce lendemain, l'atelier de Raoul fut empli de fleurs prcieuses et d'arbustes grande feuilles quatoriales qu'il disposa lui-mme avec un got d'artiste et une sollicitude d'enfant. Cet appareil, qui sentait dj les ftes de l'hymen, ne laissa pas d'enchanter secrtement madame de Vergnes et de troubler visiblement Sibylle, lorsqu'elles pntrrent dans ce temple parfum. Le comte fit les honneurs de son sanctuaire avec la grce lgante qui lui tait propre et la bonhomie d'un homme de talent. Il regardait d'un oeil mu mademoiselle de Frias errant dans les ddales de verdure comme une muse dans des bosquets sacrs. Elle aperut tout coup l'bauche magnifique de son portrait, qui semblait niche dans une chapelle de fleurs, et elle rougit. Raoul obtint qu'elle lui accorderait quelques sances pour l'achever. On visita ensuite le jardin de l'htel. La journe se trouvait tre radieuse, et M. de Chalys, qui n'ignorait pas les faiblesses des Parisiennes et leur apptit immortel, avait fait servir sous les marronniers quelques friandises auxquelles madame de Vergnes se montra sensible. On se spara l-dessus, pntrs de part et d'autre, ce qu'il semblait, des plus douces esprances et des meilleures intentions. Raoul reut le lendemain un billet matinal de sa cousine Blanche qui l'invitait venir dner le lundi de la semaine suivante chez sa mre madame de Guy-Ferrand. "Il y aura, disait en terminant la duchesse, votre ami Gandrax et mon amie Sibylle." Blanche, en effet, s'tait empresse d'initier sa mre ses petits complots, et madame de Guy-Ferrand, qui, comme la plupart des femmes, se faisait un devoir sacr de marier le plus de gens qu'elle pouvait, avait immdiatement rsolu de pousser les choses en runissant les deux sujets dans l'intimit d'un dner de douze couverts. Il arriva que ce dner prit l'avance, dans l'opinion de tous les intresss, l'importance d'une solennit dcisive. La visite l'atelier avait eu un caractre qui ne pouvait gure laisser de doute sur les dispositions personnelles de M. de Chalys. Son union avec mademoiselle de Frias se recommandait d'ailleurs par des convenances si saisissantes, leur got mutuel s'tait si clairement prononc, leurs situations taient si bien dgages de toutes les obscurits qui prolongent les prliminaires en pareil cas, qu'une conclusion immdiate paraissait vraisemblable et naturelle. Raoul lui-mme sentait que la franchise et le respect ne lui permettaient pas de retarder beaucoup plus longtemps la dclaration officielle de ses sentiments, et il s'apprtait confrer avec madame de Guy-Ferrand sur les voies et les moyens les plus propres conqurir par-devant notaire le coeur, la main et les cheveux d'or de mademoiselle de Frias. Mademoiselle de Frias cependant, malgr ces prsages favorables qu'elle lisait facilement dans les astres, tait loin de goter une pure flicit. Plus elle aimait et plus elle se sentait aime, plus elle se proccupait de l'obstacle unique, mais invincible, qui pouvait se dresser devant elle la dernire heure et la sparer de Raoul pour jamais. Dans cette me aussi austre que tendre, la passion ne pouvait touffer les principes: profondment convaincue de la fragilit irrparable des unions o manque le lien religieux, elle s'tait jur de n'pouser jamais qu'un homme qui partaget sa foi, et elle se ft mprise elle-mme, si elle et fait cder cette solennelle dtermination de sa raison l'entranement de son coeur. Quels taient, en matire de foi, les principes de M. de Chalys? Sibylle l'ignorait. On s'tonnera peu que personne n'et pris l'initiative de la renseigner sur un dtail aussi secondaire, et pour elle, elle avait diffr de jour en jour de provoquer cet claircissement, soit par une de ces faiblesses secrtes qui redoutent la lumire, soit par ce sentiment de confiance qui doue ceux qu'on aime de toutes les vertus qu'on leur souhaite; mais quand elle comprit que l'amour de Raoul se prcipitait vers le dnoment du mariage avec une rapidit inattendue, elle s'alarma de voir entre eux ce point obscur et redoutable. Ses apprhensions ce sujet s'apaisaient un peu lorsqu'elle se rappelait l'enthousiasme facile et gnreux qui distinguait le comte. Il montrait mme une me si ouverte tous les sentiments nobles, toutes les conceptions dlicates ou sublimes, qu'elle ne songeait pas le souponner d'une impit absolue, tant le sentiment potique lui semblait voisin du sentiment religieux, et l'amour du beau de l'amour de Dieu. Quelquefois cependant l'image de l'athe Gandrax, dont elle n'ignorait pas l'intime liaison avec le comte, lui apparaissait tout coup et faisait passer des lueurs sinistres dans sa pense. Ces perplexits, dont miss O'Neil tait la confidente attendrie, accompagnrent Sibylle chez madame de Guy-Ferrand, et un nuage de mlancolie chargeait son front, quand elle prit table la place qui lui avait t rserve entre le duc de Sauves et le comte de Chalys. Madame de Guy-Ferrand tait une femme d'un esprit fin, aimable et libral; elle s'tait mis en tte, depuis quelques annes, de se composer un salon de choix, en y runissant quelques hommes de mrite emprunts indiffremment au monde le plus vivant de la politique, de la science ou des arts. Pour raliser cette vise, elle avait cru devoir joindre son attrait personnel l'appt de petits dners exquis, o elle ne hassait pas d'entendre ses convives controverser sur toutes les matires divines et humaines, temporelles et spirituelles, avec le surcrot de verve que donne la muse de la cuisine. Louis Gandrax avait figur un des premiers dans ce cnacle, tant en vertu de sa distinction propre que de l'amiti qui le liait M. de Chalys. Pendant la longue absence de Raoul, les rapports de Gandrax avec madame de Guy-Ferrand, multiplis par des changes de lettres et de nouvelles, avaient mme abouti une sorte d'intimit familire. La tante de Raoul toutefois, sous sa cordialit apparente, nourrissait contre Gandrax l'hostilit sourde que son sexe professe assez gnralement contre les hommes de science, apparemment parce que la science ne s'adresse ni l'imagination ni la sensibilit, qui sont les facults dominantes des femmes, -- et qu'elle ne leur dit jamais rien de l'amour, auquel elles pensent toujours. Bien que madame de Guy-Ferrand dtestt presque l'gal de la vieille duchesse de Sauves les thories philosophiques du jeune savant, elle l'excitait volontiers les dvelopper devant ses convives, pour avoir le plaisir de les entendre rtorquer ou de les combattre elle-mme par quelque impertinence vengeresse. Elle l'attaqua ce jour-l, vers le milieu du dner, au sujet d'une dcouverte scientifique dont il tait l'auteur: elle le sollicita d'abord de lui en expliquer la porte et les applications; elle prta une attention doucement ironique la dmonstration de Gandrax, qui fit entrevoir avec loquence les grands rsultats de la force nouvelle qu'il mettait la disposition de l'industrie humaine, et quand il eut termin: -- Eh bien, et aprs? dit-elle. -- Comment! aprs?... Pardon, madame, mais je ne comprends pas l'objection. -- En sera-t-on plus heureux en ce pauvre monde, mon ami? -- Madame, permettez: deux et deux font-ils quatre, et admettez-vous qu'un progrs soit un progrs? -- Progrs est vague, dit madame de Guy-Ferrand: il y a des progrs heureux,... il y en a de dplorables,... et il y en a d'indiffrents: tout ce que je puis vous accorder, c'est que le vtre rentre dans cette innocente catgorie. Gandrax secoua lgrement sa chevelure noire avec le ddain souverain, mais irrit, d'un lion qui se sent piqu par un insecte. -- Mon Dieu! madame, dit-il, entendons-nous, je vous prie: si votre objection ne s'adresse qu'au mrite de mon invention, je n'ai trs-videmment qu' m'incliner; mais si, comme je m'en doute, vous me faites l'honneur d'attaquer dans mon humble personne la science elle-mme, son utilit et ses bienfaits, je vous supplierai d'avoir jusqu'au bout le courage de votre opinion... Contestez en ce cas tous les avantages de la science moderne dans ses prodigieuses applications l'industrie et aux arts,... rpudiez toutes les grands dcouvertes qui seront l'honneur ternel de ce sicle,... mconnaissez tout ce qu'elles ajoutent chaque jour au bonheur et la dignit de notre espce;... proclamez bravement que l'aisance substitue la dtresse sur toute la surface du globe, la lumire remplaant le chaos, la sueur et le sang de l'homme pargns, la famine dompte, la vie physique double, la vie intellectuelle multiplie l'infini, -- que notre glorieuse civilisation tout entire... sont choses indiffrentes vos yeux,... et que le barbare croupissant dans ses forts et dans ses marcages,... et le serf du moyen ge courb sur la glbe... vous reprsentent l'idal de la flicit et de la grandeur humaines! Les murmures bienveillants de l'assistance semblrent donner gain de cause Gandrax; mais madame de Guy-Ferrand ne se rendit pas. -- Pour moi, dit-elle tranquillement, je ne vois pas ce que les chemins de fer, la tlgraphie lectrique et la photographie ont ajout ma flicit... Le sifflet du chemin de fer m'agace jour et nuit;... le tlgraphe m'inquite horriblement toutes les fois qu'il m'apporte une dpche sous prtexte de me rassurer,... et la photographie m'enlaidit... Mais vous me direz que je suis une aristocrate et une privilgie, qu'il s'agit du bonheur de l'humanit en gnral, et non de ma petite commodit particulire... Eh bien, mme ce point de vue, mon ami, je suis fche de vous dire que les bienfaits de la science me paraissent fort quivoques, et je suis convaincue que dans le temps pass, et surtout au moyen ge, puisque vous en parlez, les masses, comme on dit, taient beaucoup plus heureuses qu' prsent. -- Ah! madame, dit Gandrax, souffrez que je boive votre chre sant! -- J'en suis convaincue, rpta madame de Guy-Ferrand: c'est mon sentiment! -- Votre sentiment!... Voil bien les femmes!... Mais donnez une raison! -- Eh bien, au moyen ge d'abord il n'y avait pas de savants! -- Je vous demande pardon, madame: seulement on les brlait! -- C'tait bien fait! s'cria madame de Guy-Ferrand, encourage par les rires des convives. Ensuite,... ensuite le moyen ge tait un temps potique et charmant! -- Hlas! chre madame, si vous pouviez ressusciter un des heureux mortels de cet ge potique et charmant et le faire asseoir au banquet de la vie moderne, il se croirait en paradis! -- Non! reprit madame de Guy-Ferrand avec feu... Il dirait: Qu'on me ramne aux carrires,... qu'on me ramne mes misres et au Dieu qui m'en consolait! Sibylle, qui coutait cette discussion en changeant des sourires avec son voisin Raoul, applaudit d'un signe de tte aux dernires paroles de madame de Guy-Ferrand. Raoul s'empressa d'pouser la thse que paraissait favoriser mademoiselle de Frias. Il leva aussitt la voix: -- Pardon, Louis, dit-il Gandrax, mais ma tante a raison! Gandrax le regarda d'un oeil tonn: -- En es-tu sr? dit-il. -- Mais c'est vident, reprit Raoul. Quelle est la prtention de ma tante? Ma tante n'entend certainement pas nier les grandeurs matrielles de ce temps-ci. -- Je n'y songe pas! dit madame de Guy-Ferrand. -- Seulement elle se demande dans quelle mesure ces grandeurs contribuent au vrai bonheur de l'humanit. -- Voil! -- Eh bien, elles n'y contribuent en rien, voil la vrit! -- Horreur! dit Gandrax. -- Je te forcerai d'en convenir... Voyons, est-il vrai, oui ou non, que le bien-tre physique, la jouissance matrielle soient non-seulement le genre de bonheur le moins noble que l'homme puisse goter, mais en outre celui qui lui suffit le moins et dont il se lasse le plus vite? C'est ce que tu ne peux nier sans nier la dignit mme de notre nature... Eh bien, l'aisance et la scurit de la vie matrielle, voil tout ce que ta science nous a donn, nous donne, et nous donnera,... et ce qu'elle nous enlve, c'est la vie du sentiment, de l'imagination et de l'me, qui constitue le bonheur essentiel et vritable de l'homme... Vous vous vantez d'avoir doubl l'existence humaine... Non! si la dure et la plnitude de l'existence doivent se mesurer, non par le chiffre des annes, mais par la multiplicit et la profondeur des sensations, des impressions; loin de l'avoir double, vous l'avez cruellement rduite et mutile... Vous en avez fait, du berceau la tombe, une ligne droite et sche,... un rail de chemin de fer!... Envisage un instant de bonne foi ce que devait tre la vie d'un homme du moyen ge, et du plus misrable... Que de diversions morales sa dtresse physique! que d'intrts, que de joies, que d'extases qui nous sont inconnus, et dont nous retrouvons l'motion toute palpitante dans les rcits des vieux chroniqueurs!... Il possdait, cet homme, non-seulement dans sa foi, mais dans ses superstitions mme, une source intarissable d'esprances, de rves, d'agitations morales qui lui faisaient sentir la vie avec une intensit que nous ignorons... Le monde matriel lui tait dur, c'est vrai; mais il y vivait peine... Il s'en chappait tout instant... Si ses pieds avaient des chanes, son me avait des ailes... Il avait Dieu, les anges, les saints,... les magnificences du culte sans cesse dployes sous ses yeux,... la vision lumineuse du paradis toujours entr'ouverte sur sa tte;... il avait un degr puissant, que vous vous efforcez d'affaiblir chaque jour, tous les sentiments naturels, l'amour, le respect, la foi, la patriotisme... Et ce n'tait pas tout! Son imagination tait encore occupe, surexcite sans trve par le mystre de l'immense inconnu qui l'entourait de toutes parts... Sous son foyer, dans les bois, dans les campagnes, dans la nuit, tout un peuple d'tres surnaturels lui parlait, l'inquitait, l'enchantait, et faisait de sa vie une lgende, un roman, un pome continuel d'un intrt doux et terrible... Eh bien, oui, cet homme-l, dguenill, affam, saignant sur la glbe, devait tre plus heureux dans sa vie et dans sa mort qu'un de tes ouvriers bien vtus et bien pays, qui savent que ce n'est pas Dieu qui tonne, qui ne croient ni aux anges ni aux fes, qui travaillent le dimanche, et qui n'ont d'autre fte que l'ivresse morne du lundi!... Cet homme-l ne connaissait pas le mal pouvantable qui ronge les gnrations modernes, et qui leur empoisonne tous vos prtendus bienfaits,... il ne connaissait pas l'ennui! L'ennui! voil le signe du temps! Oui, votre glorieuse humanit s'ennuie, et s'ennuiera de plus en plus au milieu des splendeurs de votre civilisation matrielle... Aucune de vos superbes machines ne lui fournira aucune miette du pain qui lui manque, du pain de l'me! Elle a beau faire une rvolution tous les dix ans pour se distraire, comme un malade qui se retourne sur sa couche malsaine, elle marche au suicide, et un des sicles prochains, je te le prdis, verra le dernier homme pendu de sa propre main la dernire machine! Raoul avait d'abord parl sur le ton de la plaisanterie, puis il s'tait chauff peu peu ce jeu d'esprit, et la fougue de sa parole fut salue par des applaudissements dont madame de Guy-Ferrand donna le signal avec nergie. -- Variation brillante sur le paradoxe,... ddie aux dames! dit froidement Gandrax. Raoul se crut suffisamment indemnis du reproche ironique de son ami par l'expression ravie dont les beaux traits de sa jeune voisine s'taient empreints. -- Mon neveu, reprit alors madame de Guy-Ferrand, je ne vous remercie pas seulement d'avoir soutenu ma cause avec cette chaleur; je vous remercie de m'avoir dlivre d'une ide qui me dsolait... J'en demande pardon M. Gandrax. Il sait que je l'aime bien, et que je tolre son impit avec une affectueuse compassion, parce que je la regarde comme une sorte d'infirmit professionnelle; mais j'ai quelquefois apprhend que vous n'eussiez les mmes torts sans avoir la mme excuse... Aprs le langage que vous venez de tenir, il m'est, Dieu merci, impossible de vous ranger dsormais dans une catgorie que je dteste, celle des hommes qui ne prient point. Raoul ne rpondit d'abord cette discrte interpellation que par un sourire quivoque; mais, rencontrant tout coup le regard froid et svre de Gandrax, il se fit scrupule de laisser son ami seul sous le coup des foudres peu tempres de madame de Guy-Ferrand; cela lui parut lche. -- Ma bonne tante, dit-il, ce sujet de conversation me parat manquer d'opportunit; cependant si vous n'aimez pas les impies, je me figure que vous n'aimez pas davantage les hypocrites, et je m'exposerais mriter ce nom en ne rectifiant pas les consquences que vous tirez de mon langage. Si je connais bien et si je dplore les tristesses de mon temps, c'est que je les partage, et j'ai le regret de vous dire que j'ai les mmes droits que mon ami Louis votre affectueuse compassion. Prier un Dieu auquel j'ai le malheur de ne point croire... -- Pardon! interrompit Gandrax, qui se leva brusquement, mademoiselle de Frias se trouve mal! Raoul, se tournant aussitt vers Sibylle, la vit en effet blanche comme une morte, affaisse sur sa chaise et dj soutenue dans les bras du duc de Sauves. Toutes les femmes se levrent; on entoura la jeune fille, et on l'emporta vanouie hors de la salle. Gandrax la suivit pour lui donner des soins. Il rentra quelques minutes aprs dans le salon o les convives avaient pass en quittant la table. Aux questions empresses qui l'accueillirent, il se contenta de rpondre avec sa froideur habituelle: -- Rien! une syncope! la chaleur... Mauvaise disposition! Et l'entretien gnral, un moment suspendu par ce triste incident, se ranima. M. de Chalys seul n'y prit aucune part. Il semblait proccup, et quand madame de Guy-Ferrand vint rejoindre ses htes un instant plus tard, il s'approcha d'elle la hte: -- Cela va mieux, n'est-ce pas? lui dit-il. Elle le regarda en face, haussa les paules et ne rpondit rien. Raoul s'isola derrire une table, et se mit feuilleter un album d'un air distrait. Au bout d'une demi-heure, la jeune duchesse de Sauves reparut son tour; elle tait fort ple. Elle rpondit en souriant aux interrogations qui lui taient adresses sur son passage, puis elle vint brusquement s'asseoir prs de Raoul: -- Eh bien? dit-il. -- Eh bien, votre impit a tout perdu: elle part demain pour Frias. Vous ne la reverrez jamais. La jeune femme regretta l'accent d'amertume et de colre dont elle avait marqu ses paroles, quand elle vit l'altration profonde qui creusa soudain les traits du comte, et qui les imprgna d'une teinte livide. Il attacha sur elle un regard dans lequel elle put lire une dtresse inexprimable, puis il baissa les yeux aussitt, et une faible convulsion nerveuse agita ses lvres. -- Mon ami, reprit-elle plus doucement, ne pouvez-vous rparer cela? Un mot y suffirait!... -- Un mensonge? dit le jeune homme en relevant sur elle ses yeux plein d'un feu sombre, -- jamais! Aprs un silence: -- Blanche, ajouta-t-il en se levant tout coup, soyez sre que je vous bnirai toute ma vie pour ce que avez fait et voulu faire. Adieu! Il adressa un signe Gandrax, qui l'observait depuis un moment avec inquitude, et sortit sans bruit du salon. Gandrax le rejoignit dans l'antichambre. Pendant qu'ils passaient leurs paletots: -- Tu as entendu? lui dit Raoul demi-voix. -- Oui, rpondit Gandrax. Madame de Guy-Ferrand demeurait dans la rue Saint-Dominique, peu de distance de l'htel de Chalys. Ils s'acheminrent tous deux travers cette rue dserte sans prononcer une parole. Arriv devant sa porte: -- Entre donc! dit le comte. Un domestique portant un flambeau les prcda dans le grand escalier de l'htel, alluma deux ou trois bougies dans l'atelier, et les y laissa. L'atelier tait encore tout par de fleurs et de feuillages, et on y respirait une odeur de fte et de triomphe. Raoul montra un fauteuil Gandrax, qui s'y assit, et il se mit lui-mme marcher d'un pas rapide travers la vaste pice, arrachant et l quelque grappe de fleurs et la jetant sur le parquet. Tout coup il s'arrta devant le portrait de Sibylle, qu'on entrevoyait comme un fantme blanc dans l'ombre et dans la verdure; il saisit son couteau palette, et le lana violemment dans la toile, qui fut traverse, et qui laissa voir la place du coeur une large plaie bante. Gandrax se leva aussitt, et prenant la main de Raoul: -- Allons, mon ami! point de cela! du calme, je t'en prie! Raoul le repoussa d'abord avec une sorte de colre, puis, se prcipitant dans ses bras et sanglotant avec bruit: -- Ah! dit-il, je l'aimais comme un enfant! Il se laissa tomber sur une chaise et y demeura accabl, la tte dans ses mains. Au bout de quelques minutes, il se releva, et d'une voix brve: -- Je me rappelle, dit-il, que c'est lundi aujourd'hui. Je vais chez madame de Val-Chesnay... Y viens-tu? -- Et que vas-tu faire chez madame de Val-Chesnay? dit Gandrax en haussant les paules. -- Je vais lui dire que je l'aime... Et pardieu! je l'aimerai!... J'ai redout cet amour, parce que je voyais dans les yeux de cette jeune femme toutes les fureurs des passions tragiques... Eh bien, maintenant je le veux cause de cela! J'ai besoin d'une diversion puissante, et je n'en vois pas de meilleure... Donc ce soir je fais ma cour Clotilde,... dans deux mois je l'enlve et je me bats avec son mari, que je tuerai... Le bruit en arrivera, j'espre, jusqu'aux pieuses oreilles de mademoiselle de Frias... Viens-tu avec moi? -- Raoul, dit Gandrax avec une motion singulire dans la voix, si tu es mon ami, et si tu veux le rester, tu ne feras pas cela! -- Je te jure que je le ferai! Pas de morale en ce moment! Louis! il est mal choisi,... tu perdrais tes arguments!... Je souffre comme un damn... Et pourquoi? Pour avoir rv le ciel du plus pur fond de mon coeur! Non! ne me dis rien,... pas un mot! Je serai l'amant de madame de Val-Chesnay... ou de qui je voudrai,... et il n'y a pas une raison au monde,... ni sur la terre ni dans le ciel,... qui puisse m'en empcher! -- Il y en a une, j'espre, reprit Gandrax, et la voici: j'aime madame de Val-Chesnay. -- Toi! tu aimes,... tu l'aimes! Raoul s'tait arrt devant lui, et il le regarda pendant une minute avec une sorte de stupeur; puis il reprit avec calme: -- Tu dis vrai. Voil une raison,... la seule!... Aime-la donc;... mais je te plains! Gandrax ne rpondit rien; il fit quelques pas dans l'atelier, tendit la main au comte, et le laissa seul. TROISIEME PARTIE I RETOUR A FERIAS Si l'on n'a pas oubli les anxits qui obsdaient Sibylle quand elle prit place la table de madame de Guy-Ferrand, on aura compris avec quel intrt et quel soulagement de coeur elle avait suivi Raoul dans le dveloppement de la thse spiritualiste o le mouvement de la conversation l'engagea. Dans un esprit aussi droit et aussi pur que celui de mademoiselle de Frias, le sentiment religieux, un peu vague, mais enthousiaste, dont les paroles du comte taient enflammes, devait tre interprt comme l'expression convaincue d'une me croyante, qui tout au plus pouvait s'tre carte de la pit pratique, mais qui s'y laisserait aisment ramener. Ds ce moment, les alarmes de la jeune fille s'taient dissipes, et elle avait vu s'lever en plein azur l'difice de son amour heureux et de son heureux avenir. La profession de foi blasphmatoire qui, l'instant d'aprs, tomba des lvres du comte fut donc pour elle comme un coup de foudre clatant dans la puret la plus sereine du ciel. Ce seul mot en effet creusait soudain entre elle et l'homme qu'elle aimait l'abme qu'elle s'tait jur de ne jamais franchir. Elle ne put supporter la violence de ce choc, et elle dfaillit. Quand elle revint elle dans le boudoir cart o on l'avait transporte, apercevant de son premier regard lucide tout son bonheur en ruine, elle aurait voulu refermer les yeux pour jamais. Elle n'eut cependant ni une plainte ni une larme. Demeure seule avec ses parents et son amie Blanche, elle dit simplement d'un ton bref qu'il n'entrait point dans ses principes d'pouser un homme tranger toute croyance morale et religieuse, et qu'elle priait qu'on ne lui parlt plus d'un mariage qui, tout autre gard, lui et convenu. Elle exprima le dsir d'aller ds le lendemain demander la solitude de Frias l'oubli de ses ennuis. Rentre l'htel de Vergnes, elle eut subir une rprimande assez aigre de la part de son grand-pre, qui pronona le mot de bigoterie troite et purile, en ajoutant que ce sentiment tait du reste fort assorti l'tat de vieille fille auquel mademoiselle de Frias se condamnait infailliblement par ses ridicules prtentions. Elle lui rpondit avec calme et respect qu'elle prfrait l'tat de vieille fille celui de femme trompe et malheureuse, et une dception de quelques jours au chagrin de toute sa vie. M. de Vergnes s'emporta de nouveau sur ces paroles: -- Mais qui diable vous a dit qu'il vous tromperait? Comment! voil un galant homme reconnu qui a la bont de ressentir pour vous une passion insense, et votre premire ide est qu'il vous trompera,... qu'il vous rendra malheureuse!... Mais cela est gratuit et absurde! Elle rpliqua avec la mme fermet qu'une passion qui n'tait pas pure par le sentiment moral et sanctifie par la foi ne pouvait tre qu'une sorte de caprice vulgaire dont il lui rpugnait d'tre l'objet un seul jour, et dont elle ne voulait pas surtout affronter le lendemain. A quoi le comte de Vergnes, un peu surpris et mme secrtement dferr, rpondit avec plus de douceur: -- Ma pauvre enfant, c'est trs-bien; mais en ce cas il faut pouser le bon Dieu, et n'en parlons plus! Sibylle trouva dans miss O'Neil une confidente plus intelligente et plus tendre. L'Irlandaise avait absolument identifi sa vie avec celle de son lve: on peut dire qu'elle avait partag son amour pour M. de Chalys; elle partagea de mme les amertumes de sa dception. Effraye du caractre sombre et contenu qu'affectait la douleur de la jeune fille, elle l'engagea elle-mme quitter Paris ds le lendemain, et elle employa une partie de la nuit vaincre la rsistance que M. et madame de Vergnes croyaient devoir opposer ce dpart prcipit. Cette nuit fut sans sommeil pour Sibylle: toutes les images, toutes les visions, toutes les heures enchantes de son amour mortellement atteint se reprsentaient son cerveau avec une lucidit et une persistance cruelles. Cet amour, qui n'avait pris une forme aux yeux du monde que depuis un petit nombre de jours, datait pour elle de son enfance, du rocher de Frias, des premiers rves de son coeur; elle en avait senti la flamme secrte travers toute sa jeunesse; il lui semblait qu'il avait rempli sa vie, et qu'il ne lui laissait en se retirant que le vide et le nant. Dans la fivre de sa pense, la personne et le caractre du comte de Chalys lui apparaissaient sous un jour trange, effrayant et mme odieux: tant de facults brillantes, de dons levs, se retournant en ennemis contre leur source sacre, rvoltaient la pit de Sibylle; avec l'injustice de la passion, elle faisait des crimes Raoul de ses instincts les plus innocents, et mme de ses vertus; les lans de sa mobile imagination d'artiste, ses nobles aspirations, son enthousiasme, ne lui paraissaient plus que les jeux d'une rhtorique dprave et railleuse; elle tait tente de croire que le comte avait mis dans sa conduite vis--vis d'elle une inconcevable prmditation, se faisant un divertissement ironique de jouer le rle d'un esprit de lumire pour lui montrer tout coup sous ce masque radieux les stigmates d'un esprit de tnbres. -- La pire des souffrances pour cette jeune fille habitue au triomphe de sa forte volont, et qui pour la premire fois frmissait sous l'treinte de la passion, c'tait de sentir que l'homme qui sa raison, sa foi et sa fiert prodiguaient ces anathmes demeurait le matre souverain de son coeur. Elle partit dans le matine du lendemain. Les adieux dsols de sa grand'mre n'avaient pu lui tirer une larme. Elle garda pendant tout le cours du voyage la mme attitude froide et concentre. Elle fut rendue le mme soir Frias, o le marquis et la marquise la virent arriver avec une motion et une surprise mles d'inquitude. Elle leur dit en riant qu'elle avait prouv un chagrin, une msaventure, qui n'tait qu'un mchant tour de sa tte romanesque, et qu'elle venait s'en consoler dans leurs bras. Elle les pria de la dispenser, quant prsent, d'un rcit plus dtaill, dont elle laissait le soin miss O'Neil. Pendant qu'on apprtait sa chambre la hte, elle s'informa avec une sorte de gaiet fivreuse des choses et des gens qui composaient le petit monde familier de Frias; puis, prtextant la fatigue, elle prsenta froidement son front au baiser de ses vieux parents, et se retira. L'altration des traits de Sibylle, son indiffrence glace, son accent bizarre, avaient de plus en plus constern M. et madame de Frias. Rests seuls avec miss O'Neil, ils l'interrogrent d'un oeil plein d'angoisse. La pauvre Irlandaise leur prit les mains, et, tout en leur disant que c'tait peu de chose, que ce n'tait rien, elle fondit en larmes, et les deux vieillards se mirent pleurer avec elle. Quand elle eut recouvr assez de calme pour leur conter les brves amours de Sibylle avec le comte de Chalys, et le courage qu'elle avait eu de se drober son bonheur au nom de son jugement et de sa conscience, M. de Frias leva les yeux au ciel: -- Pauvre enfant! dit-il. Je l'avais prvu... Toujours son rve de perfection!... toujours le cygne! Le lendemain, ils ne tmoignrent Sibylle la part qu'ils prenaient ses ennuis que par un redoublement de caresses et d'attentions. Elle parut leur savoir gr de leur rserve, et ne fit elle-mme aucune allusion la cause de sa tristesse. Cette tristesse continuait cependant de se traduire par des symptmes qui alarmaient M. de Frias. C'tait le plus souvent une indiffrence morne que rompaient par intervalles des efforts de gaiet pnibles. Sibylle s'tonnait elle-mme de revoir d'un oeil sec des lieux et des scnes dont le moindre dtail, pendant son sjour Paris, attendrissait son souvenir. Son regard, absorb par sa vision intrieure, n'attachait aucun sens aux objets du monde rel; le bruit de ses pas et le son de sa voix retentissaient singulirement son oreille, comme si elle se ft trouve seule dans l'immensit d'une cathdrale, ou comme si elle et t seule vivante au milieu d'un peuple frapp d'enchantement. Ce dveloppement excessif de la vie individuelle, qui caractrise les grandes affections de l'me, ne saurait tre soutenu longtemps par une organisation humaine sans en briser les ressorts. M. de Frias ne l'ignorait pas. "Prions Dieu quelle pleure!" disait-il la marquise; mais c'tait en vain que l'on essayait de tous les expdients qui paraissaient les plus propres veiller sa sensibilit. Elle se laissa promener avec une distraction insouciante travers les sites qu'elle avait le plus aims; les jardins et les serres de Frias, les bois si chers son enfance, la falaise qui avait t le thtre de sa rsurrection la foi, le cimetire mme, et les deux tombes blanches sur lesquelles elle avait appris lire, rien ne put lui arracher un signe d'motion. Quelques jours aprs son arrive, on la conduisit au presbytre, o l'abb Renaud continuait de mener la vie d'un ermite: les embrassements attendris du vieux prtre laissrent Sibylle sa froideur impassible. La marquise de Frias avait eu dans la matine mme de ce jour une ide bizarre. Par son ordre, un domestique tait all secrtement trouver Jacques Fray dans la hutte solitaire qui lui servait d'habitation sur une falaise loigne, avec mission de lui apprendre le retour de Sibylle au chteau. Sibylle, la vrit, paraissait se souvenir trs-lgrement de Jacques Fray, dont elle avait peine demand des nouvelles en passant; mais la marquise, sans attendre de grandes merveilles de son inspiration, n'avait voulu rien ngliger. Jacques Fray cependant reut le message de madame de Frias avec une profonde incrdulit; le domestique qui en tait porteur n'chappa mme que par une prompte retraite aux violents procds dont le fou menaait de payer son ambassade. La mauvaise humeur de ce pauvre homme s'expliquait: depuis le dpart de Sibylle, c'tait une espiglerie familire aux mauvais plaisants du pays de lui annoncer le retour de la jeune fille, pour laquelle on connaissait son attachement fanatique. Il avait t dupe vingt fois de ce mensonge, et, quoique convaincu ds longtemps que ces avis officieux taient des piges tendus sa candeur, il ne manquait jamais d'aller chercher au chteau la certitude de sa dception. Il suivit ce jour-l, dans le ddale embrouill de sa cervelle, la srie ordinaire de ses rflexions, et tout en se disant qu'on mentait assurment, que mademoiselle n'tait pas revenue, que c'tait une chose impossible et insense, il s'achemina vers Frias travers les bois, en cueillant des primevres, des pervenches et des violettes sauvages, dont il fit un norme bouquet. La famille de Frias revenait en voiture de son excursion au presbytre, quand la marquise aperut le fou Fray qui sautait du talus d'un foss sur la chausse. -- Je vous en prie, mon enfant, dit-elle Sibylle, ne vous montrez pas! Puis, passant la tte par la portire, elle fit arrter la voiture et appela Jacques. Jacques s'approcha pas lents, son bouquet la main, en se penchant droite et gauche, comme pour essayer de percer travers le vitrage de la voiture o miroitait le soleil. -- Pour qui donc ce beau bouquet, Jacques? dit la marquise. Il la regarda sans rpondre, en secouant la tte tristement, comme pour dire: Non,... n'est-ce pas?... ce n'est pas vrai?... Il tait arriv cependant deux pas de la portire, et quoique Sibylle se tnt toujours cache, un instinct singulier parut subitement lui rvler sa prsence: une sorte de grelottement agita ses lambeaux de vtements, et son visage, tendu vers la portire, se dcomposa. -- Regardez-le, dit la marquise Sibylle. La jeune fille se montra alors, et le salua de la tte en souriant. Jacques Fray, cette apparition, avait ouvert soudain la bouche, comme s'il allait crier; mais la voix lui manqua. Il fit le geste de prsenter son bouquet Sibylle; le bouquet chappa de sa main. Il tomba lui-mme affaiss sur ses genoux, et, pendant que ses yeux restaient attachs sur Sibylle avec une expression de ravissement indicible, des larmes pareilles aux gouttes d'une pluie d'orage ruisselaient sur ses joues maigres et marquaient leur trace humide sur la poussire de la route. Ce spectacle, cette scne imprvue, saisirent brusquement Sibylle. Elle fit signe qu'on lui donnt le bouquet. -- Merci, Jacques! murmura-t-elle en essayant encore de sourire; mais son sourire se noya dans un torrent de pleurs. Elle se rejeta dans la voiture, plongea sa tte dans les fleurs du bouquet, et sanglota violemment en contenant d'une main son coeur, qui soulevait sa poitrine. Cette crise lui fut salutaire. La contraction douloureuse de ses traits se dtendit, et ds ce moment elle reprit dans ses relations avec sa famille et avec ses vieux amis du voisinage la grce affectueuse de son naturel, tempre cependant par une teinte de gravit plus marque qu'autrefois. Elle se mit alors rechercher chaque jour tous les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse, et, quoique ces plerinages ne fussent point sans de secrtes amertumes, ils n'taient pas non plus sans douceur. L'imagination, comme la lance fabuleuse du hros grec, sert gurir les blessures qu'elle a faites. Ceux qui en sont dous un degr puissant connaissent de plus grands chagrins, mais aussi de plus grandes consolations que le vulgaire. La solitude de Frias, la rgularit claustrale de la vie de famille, la mlancolie qui rside dans les bois profonds, sur les falaises sauvages, dans l'aspect mystrieux et solennel de l'Ocan, tout respirait autour d'elle une sorte de sympathie austre qui lui charmait peu peu sa tristesse en la lui potisant. La vraie source de ses consolations toutefois tait plus haut. Ce Dieu auquel elle n'avait pas voulu manquer ne lui manqua point: elle le trouva fidle comme il l'avait trouve. Pour ceux qui croient, il peut y avoir d'immenses douleurs; il n'y a point de dsespoir. Quelques dceptions qu'ils rencontrent dans ce rve de bonheur que poursuit tout tre humain, leur rve en effet n'est jamais qu'ajourn; ce que la terre leur refuse, le ciel le leur promet toujours. -- Mademoiselle de Frias ne s'abusait point sur la porte de l'preuve qu'elle venait de traverser: elle avait appris dans sa courte exprience juger le monde, son temps, et surtout elle-mme; elle savait dsormais quelle hauteur son coeur tait plac, et elle n'esprait pas trouver deux fois sur son chemin un homme capable d'y atteindre. Sans amnistier les garements de Raoul, elle rendait justice l'clat de ses dons, l'ampleur de son intelligence, la puissance rare de sa personnalit: il l'avait profondment sduite. Elle comprenait que ce triste amour, o s'taient incarnes pour si peu de temps, mais si pleinement, toutes les aspirations de son imagination et de son coeur, serait vraisemblablement l'unique amour de sa vie. En renonant Raoul, c'tait donc toute sa destine de femme en ce monde que Sibylle entendait renoncer, et ce ne fut pas trop de sa foi fervente, de sa pit redouble, de ses esprances ternelles, de Dieu tout entier pour remplir le dsert infini qu'elle voyait alors s'tendre devant sa jeunesse. Ce ne fut pas trop, mais ce fut assez, et chaque jour ses larmes plus faciles et moins amres, son me plus ferme et plus sereine, ses extases presque heureuses l'avertissaient que ses prires taient entendues et son sacrifice accept. Violemment tente d'abord par l'ide du clotre, elle l'avait bientt repousse, ne voulant pas dsesprer le coeur de ses vieux parents, sous prtexte de soulager le sien; mais, en restant dans le monde, elle imprima sa vie un caractre religieux et mme un peu mystique, o l'on retrouvait le tour romanesque de son esprit. Comme elle le disait un jour miss O'Neil avec une sorte d'enjouement mlancolique qui devenait peu peu l'habitude de son langage, si elle n'avait pu avoir son roman, elle aurait sa lgende; si elle n'avait pu vivre heureuse, elle tcherait de mourir sainte: elle lguerait un jour le domaine de ses pres quelque communaut dont elle serait la fondatrice, peut-tre la patronne; son ombre reviendrait le soir dans les grands bois, et effrayerait les jeunes novices vtues de blanc. Elle faisait presque chaque jour dans la compagnie de l'abb Renaud l'apprentissage de la charit dans ses dtails les plus svres: elle visitait avec lui les pauvres, les malades et mme les mourants. C'tait un spectacle trange que celui de cette jeune fille apparaissant dans tout l'clat de sa beaut, rehausse par tous les raffinements du luxe mondain, au milieu de ces scnes de dtresse et de mort; car mademoiselle de Frias, par une secrte faiblesse qui faisait sourire son grand-pre, conservait dans ses travaux vangliques un soin de sa personne, un appareil et un crmonial qui sentaient la fois la femme du monde et la femme de race. -- Un jour, comme elle revenait cheval d'une de ses excursions de charit, suivie trente pas par un grand domestique cheveux gris, M. de Frias, admirant sous le soleil du matin la mise lgante et coquette de sa petite-fille, sa grce souple et fire, sa majest charmante: -- Eh bien, ma mignonne, lui dit-il, qui en avez-vous donc? Voulez-vous faire tourner la tte aux pauvres ou moi?... Et l'humilit, qu'en faisons-nous, ma chrie? Elle ne put elle-mme s'empcher de sourire, et quand son grand-pre l'eut reue dans ses bras: -- C'est vrai, dit-elle, c'est mon ct faible, je le sens bien; mais que voulez-vous? je m'aime comme cela!... Quand je me vois passer en cet quipage dans l'eau de votre tang ou dans les mares du chemin, je me fais l'effet d'une petite princesse distingue, malheureuse et intressante. Cela m'est doux!... M. de Frias se prtait d'ailleurs avec une complaisance empresse toutes les fantaisies que suggrait Sibylle la ferveur croissante de sa pit. Il la laissait puiser pleines mains dans sa bourse, trop heureux d'acheter ce prix le repos de cette chre existence. Quoique ennemi du bruit et du dsordre, il supporta sans se plaindre l'affluence de mendiants, d'infirmes et de plerins de toute nature que la renomme bienfaisante de Sibylle attirait Frias de dix lieues la ronde, se contentant de remarquer gaiement qu'elle faisait de son chteau une cour des miracles. Il ne mit pas moins d'obligeance seconder les plans que Sibylle ne cessait de mditer en concile avec le cur et miss O'Neil pour la restauration extrieure et la dcoration intrieure de l'glise de Frias. Le got le plus pur prsida du reste ces embellissements, qui tournaient la dignit du culte. Rien ne saurait donner une ide de l'allgresse profonde avec laquelle le vieux cur voyait se transfigurer, comme par miracle, cette petite glise, qui tait sa maison, sa patrie et son univers tout entier. La premire fois qu'il monta dans la chaire en chne sculpt qui avait remplac l'espce de cuve o il avait coutume de prcher, et lorsqu'il aperut de ce lieu haut l'aspect nouveau et splendide de son glise, les beaux tableaux de station qui ornaient les piliers, le lustre gothique qui pendait de la vote, les boiseries du choeur, les tapis de l'autel, et le demi-jour que de magnifiques vitraux peints rpandaient sur ce solennel ensemble, il eut un blouissement, et il fondit en larmes devant son troupeau stupfait. -- Je me suis cru, dit-il ensuite, Saint-Pierre de Rome. Sibylle lui mnageait d'autres sujets de ravissement. Quatre forts chevaux attels un lourd camion vinrent dposer un matin l'entre du presbytre une norme caisse qui contenait un de ces orgues que l'industrie moderne approprie aux dimensions des plus modestes glises. L'abb Renaud, hors de lui, se dpouilla aussitt de sa soutane, et on le vit tout le jour procder lui-mme au dballage de son orgue. L'instrument fut install dans la partie suprieure de la nef, et le dimanche suivant, aprs quelques rptitions mystrieuses, mademoiselle de Frias vint s'asseoir toute rougissante devant le clavier, et prodigua l'humble assistance visiblement attendrie toutes les ressources de son rare talent. Elle prit l'habitude de remplir chaque dimanche cette pieuse fonction. Ce fut dans le pays une joie mle de reconnaissance. Quand les sons inspirs de l'orgue s'levaient vers la vote de la petite glise avec la fume des encensoirs et qu'on entrevoyait la tte pure et grave de la jeune patricienne travers ce nuage d'harmonie et de parfums, les mes les plus rudes s'ouvraient un vague sentiment de consolation, de beaut et de douceur clestes. Mademoiselle de Frias s'avisa vers le mme temps d'une autre imagination qui devait avoir d'trangers suites. S'attachant de plus en plus son oeuvre, dont elle tait loin de s'exagrer le mrite religieux et qui n'tait ses yeux qu'une innocente distraction artistique, elle eut l'ide de faire peindre fresque les votes et les murs de son glise paroissiale. Lorsqu'elle confia timidement son grand-pre cette fantaisie nouvelle, l'excellent vieillard se mit rire. -- Des fresques! dit-il, soit: je souscris aux fresques;... mais il faut songer, mon enfant, que le Pactole ne roule point dans mon parc... Voyons, j'ignore, moi, le prix des fresques... Vous accommoderez-vous bien de trois ou quatre mille francs? -- Ce n'est pas tout fait assez, dit Sibylle. -- Mettons-en donc huit, mais n'allons pas plus loin, car encore faut-il garder quelque chose pour le pav en mosaque que je vois poindre l'horizon. Depuis son retour Frias, Sibylle entretenait une correspondance assidue avec la jeune duchesse de Sauves, qui lui tait demeure ardemment dvoue. Le nom du comte de Chalys ne figurait jamais dans leurs lettres; mais, sauf cette rserve, une confiance absolue rgnait entre elles, et Blanche mettait un empressement tendre s'acquitter de tous les petits messages de son amie. Sibylle, ds qu'elle eut conquis ses huit mille francs, se hta donc d'crire la duchesse, elle l'informa de ses projets, lui fit une description mtrique de son glise, et la pria de lui dcouvrir quelque jeune artiste qui n'et encore d'autre richesse que celle du talent, et qui l'allocation fixe par M. de Frias pt paratre une bonne fortune. Blanche tait installe au chteau de Sauves depuis un mois environ quand elle reut cette lettre de Sibylle; aprs y avoir rflchi un moment, elle eut une pense fminine qui la fit sourire: elle remit la lettre sous enveloppe, y joignit deux lignes de sa main et adresse le tout au comte de Chalys, qui avait lui-mme tabli sa rsidence d't dans les environs de la fort de Fontainebleau, o il vivait fort retir. Raoul ne reconnut pas sans surprise l'criture de la jeune duchesse, dont le billet contenait ces mots: "Mon cousin, voici une chose qu'on me demande, laquelle vous vous connatrez mieux que moi. Aussitt que vous aurez dcouvert le jeune homme, prvenez-moi. "Blanche." Deux jours aprs, Blanche recevait du comte la rponse suivante: "Ma cousine, "Le jeune homme est trouv, il partira dans une quinzaine. Dites qu'on veuille bien faire prparer les murs, les enduits et tout ce qui n'est pas besogne de peintre. Ci-joint quelques instructions ce sujet. -- Respectueusement vous. "Raoul." Sibylle tait alle au-devant de cette recommandation, et les instructions que la duchesse lui transmit, en se gardant bien de lui en rvler l'origine, se trouvrent superflues. Stimule par l'ardeur impatiente de son esprit, elle s'tait occupe dj, avec le concours de l'architecte diocsain, de faire excuter dans la nef tous les travaux prparatoires. Ces travaux taient compltement achevs et les murailles toutes prtes pour la brosse du peinte, lorsque, par une tide soire de juin, l'abb Renaud entendit une voiture s'arrter devant la grille de son jardin; presque aussitt un homme d'une trentaine d'annes, en lgante tenue de voyage, et dont le visage tait remarquable ple, s'avana vers lui, et le saluant avec une grce hautaine: -- Monsieur le cur de Frias? dit-il. -- Oui, monsieur. -- Vous attendiez un peintre pour votre glise, monsieur? -- Oui, monsieur, balbutia le cur, qui se sentait intimid par l'apparence distingue et l'accent un peu ddaigneux de l'tranger; nous attendons un jeune peintre, un jeune artiste de Paris. -- La fleur de jeunesse, reprit l'autre avec un sourire glac, n'est pas, je suppose, une condition essentielle... Enfin, monsieur, c'est moi! II RAOUL AU PRESBYTERE M. de Chalys venait de passer deux mois amers. En d'autres temps, son abattement et trouv du soutien dans l'affection et dans l'nergie morale de Gandrax; mais Gandrax tait alors absorb par une de ces passions furieuses qu'il n'est pas rare de voir clater au midi de la vie de l'homme, surtout dans un coeur et dans un sang vierges. Le laissant tout entier Clotilde, Raoul avait quitt brusquement Paris; comme Sibylle, il chercha la solitude; mais il n'y rencontra pas les mmes consolations. La solitude pour lui fut vide comme le ciel; sa blessure, au lieu de s'y fermer, sembla s'y envenimer. La distraction du travail fut impuissante. Vingt fois le jour, il rejetait son pinceau avec dgot, et cherchait teindre dans des orgies de cigare les penses qui le dvoraient. Le souvenir de Sibylle, toujours prsent, soulevait en lui un tumulte d'ides et de sentiments o la passion, le regret et la colre se confondaient orageusement. Il avait entrevu un moment dans l'amour de cette jeune fille, dans leur union espre, dans l'avenir qu'elle lui ouvrait, l'accomplissement d'un de ces rves de paix, d'honntet et de rhabilitation morale qui sduisent si vivement parfois les mes troubles et mcontentes d'elles-mmes. Les scrupules au nom desquels Sibylle avait bris ce rve, et qu'il connaissait d'ailleurs trs-imparfaitement, lui semblaient purils, misrables et comme criminels; puis, l'instant mme o il s'exaltait dans cette irritation, l'image de mademoiselle de Frias se dressait sous ses yeux avec sa grce trange, la fois lgante et pure, chaste et passionne, et la flamme courait dans ses veines: il maudissait et il adorait dans la mme minute cette enfant charmante et barbare. Le billet de sa cousine Blanche l'avait trouv dans ce violent tat d'esprit. La jeune duchesse, en le lui adressant par une sorte d'espiglerie de femme, n'avait pas mme conu l'ide du dessein extraordinaire que cette communication devait suggrer Raoul. Il n'avait pas achev de lire le billet de la duchesse et la lettre qui y tait jointe, que sa rsolution fut prise. Il retourna sur-le-champ Paris, s'y occupa pendant quinze jours de quelques apprts et de quelques tudes pralables, et partit pour Frias, agit de mille sentiments contraires, o dominait le plus souvent une sorte de dsespoir ironique et malfaisant. Cette mchante disposition accentua d'abord fortement son langage dans sa premire entrevue avec l'abb Renaud; mais, sa gnrosit naturelle se rveillant aussitt devant la physionomie bienveillante et timide du vieillard, il le gagna aisment son tour par le ton de dfrence polie et caressante qu'il fit succder l'pret de son dbut. Le pauvre cur n'en prouva d'ailleurs que plus d'embarras lorsque cet tranger de si haute mine et de formes si exquises le pria de lui indiquer dans le village un htel o il pt trouver le vivre et le couvert pendant la dure de ses travaux. -- Un htel, monsieur?... Mon Dieu!... Marianne, monsieur demande un htel! -- Si monsieur veut un htel, dit Marianne, qu'il le btisse! -- Marianne, voyons donc!... Hlas! monsieur, nous n'avons dans les environs que de mchantes auberges... Ah! comment n'ai-je pas prvu cela?... Mais j'y songe... Mon Dieu! monsieur, j'ai ici, au presbytre, une petite chambre, fort simple la vrit, mais assez propre... Si vous vouliez bien l'accepter... avec mon modeste ordinaire? -- Mais, monsieur le cur, je crains de vous tre charge... Cependant je ne serais pas insensible au plaisir de votre intimit quotidienne, et si, au point de vue matriel, vous consentiez dsintresser mes scrupules en me permettant de rendre vos pauvres la charit que vous me ferez.... -- Oh! monsieur!... Puis-je vous demander votre nom, monsieur? Cette question si facile prvoir, Raoul ne l'avait pas prvue. Le mensonge tait de tous les vices celui qui rpugnait le plus sa fire nature. Il hsita, rougit, et, mentant le moins possible, il donna son titre: -- Le comte, dit-il. -- Eh bien, mon cher monsieur Lecomte, soyez certain que nous n'aurons pas de difficults ensemble... Prparez la chambre verte, Marianne!... Mais vous avez peut-tre faim, monsieur Lecomte? -- Vous l'avez dit, monsieur le cur, j'ai faim... Vous voyez comme je vais vous gner,... j'ai dj faim! -- Tant mieux, tant mieux, monsieur Lecomte!... Marianne, vous prparerez la chambre un peu plus tard... Tuez un poulet! -- Non, je vous en prie, monsieur le cur, ne tuons personne... Vous avez des oeufs, n'est-ce pas? J'adore l'omelette, et je suis sr que mademoiselle Marianne la fait merveille. Un instant plus tard, le comte de Chalys tait install devant la petite table ronde du cur, et flicitait Marianne sur la faon savante de son omelette. Quelques viandes froides, une bouteille de vieux vin et une savoureuse tasse de caf compltrent ce repas, pendant lequel Raoul, anim d'une fivre secrte, dploya une verve enjoue et obligeante qui subjugua absolument le coeur de l'abb Renaud, et qui finit mme par voquer sur le visage hriss de Marianne le phnomne insens d'un sourire. Le comte, de son ct, sentait crotre sa sympathie pour le vieillard en lui entendant prononcer tout moment le nom de Sibylle avec une prdilection enthousiaste; ce n'tait pas non plus sans un vif intrt qu'il dcouvrait sous la bonhomie rustique de son hte des traits d'lvation et de dignit qui affirmaient sa parent spirituelle avec mademoiselle de Frias. -- Monsieur le cur, dit-il en quittant la table, je crois que nous serons bons amis, nous deux, n'est-ce pas? -- Pour ma part, mon cher monsieur, la chose est dj faite. -- Mais, monsieur le cur, je ne veux pas vous prendre en tratre... je ne suis pas... trs-dvt! -- Eh bien, monsieur Lecomte, que voulez-vous? Saint Paul l'tait encore moins que vous votre ge! -- C'est vrai, monsieur le cur;... mais les temps sont diffrents... Enfin... me permettez-vous de fumer dans votre jardin, monsieur le cur? -- Dans mon jardin, dans votre chambre, dans la mienne... o vous voudrez! -- Mme dans la cuisine! ajouta Marianne. La nuit tait venue: une lune pure flottait dans le ciel, jetant des reflets d'argent sur le sable des alles, emplissant d'ombre les tonnelles, et glaant d'une teinte de neige le clocher de la petite glise, dont le triangle se dcoupait sur le sommet de la falaise voisine. Pendant que Raoul allumait un cigare en donnant un coup d'oeil cette scne douce et tranquille, l'abb Renaud, qui tait rest un peu en arrire, fut interpell demi-voix par Marianne: -- Ah , monsieur l'abb, qu'est-ce que c'est donc que cette manire d'artiste-l?... Vous m'aviez dit: un petit jeune homme!... Drle de petit jeune homme! Il a toutes ses dents, celui-l! -- Je n'y conois rien, ma fille;... mais je serais bien tonn si ce n'tait pas un grand artiste... un trs-grand artiste mme! -- Je ne sais pas si c'est un grand artiste... mais, ma foi! c'est un homme bien aimable... Voyons, monsieur l'abb, je vous le demande, suis-je une de ces femmes qu'on enjle facilement, moi? -- Oh! non, Marianne! -- Eh bien, il m'enjle!... Ma foi! c'est un homme bien aimable... et si bien nipp! J'ai commenc, avec le vieux Pierre, ranger ses effets et ses brimborions de toilette dans sa chambre... Ah! monsieur, c'est l un soin! c'est l des raffineries! c'est l un linge... un linge de snateur, quoi! -- Chut! Marianne! il m'appelle! Et l'abb Renaud courut au-devant de Raoul, qui l'appelait en effet. -- Monsieur le cur, je vous demande pardon; mais j'entends de la musique... Est-ce que vous avez des sirnes sur ces rivages?... Ecoutez donc! Aprs avoir prt un instant l'oreille: -- Ah! dit le cur, oui, en effet... on joue de l'orgue dans l'glise, l-haut... c'est mademoiselle Sibylle... elle vient quelquefois dans la semaine rpter les morceaux qu'elle doit excuter le dimanche... Eh bien, je suis ravi qu'elle soit venue ce soir,... et je vais de ce pas lui annoncer votre heureuse arrive. Raoul l'arrta de la main: -- Non, non, je vous en prie, monsieur le cur! ne lui dites pas que je suis l! Je dsire qu'elle ne connaisse mon arrive que lorsqu'elle pourra juger de mon travail,... puisqu'elle y prend intrt... J'espre qu'elle en sera plus agrablement surprise... Je vous en prie, monsieur le cur! -- Bien, bien, comme il vous plaira, monsieur Lecomte; mais il faut penser qu'elle viendra ncessairement la messe dimanche... -- Eh bien, c'est aujourd'hui lundi;... dimanche j'aurai dj bauch quelque chose... Et maintenant, monsieur le cur, je vous demanderai la permission d'aller voir un peu la mer du haut de vos falaises... A bientt, monsieur le cur... Raoul affecta de s'loigner d'un pas nonchalant; mais, peine hors du jardin, il acclra sa marche, et se mit gravir rapidement le revers de la lande, au bas de laquelle le presbytre tait assis. Parvenu sur le plateau, il jeta autour de lui un regard inquiet: la falaise tait dserte. Il escalada l'enclos du cimetire par la brche la plus proche, et, s'orientant sur les sons de l'orgue, il s'approcha d'une des fentres latrales de l'glise. La fentre tait peu leve, et en s'aidant de quelques lacunes dans la maonnerie d'un contre-fort, il atteignit aisment la hauteur des vitraux; mais ses yeux, habitus la clart crpusculaire dont la falaise et l'Ocan taient alors inonds, eurent peine d'abord percer l'obscurit relative qui rgnait dans l'intrieur de l'difice: il ne distinguait que la faible lueur de la lampe sacramentelle qui pendait de la vote et quelques bandes de lumire blanche projetes sur les dalles de la nef travers les fentres. Soudain un de ces reflets, se dplaant brusquement, fit reluire la boiserie de l'orgue, et la tte de Sibylle sortit de l'ombre comme une ple vision. Son front pench, son attitude abandonne, exprimaient une mlancolie touchante. Il tait vident qu'elle improvisait: ses doigts tourmentaient le clavier avec une inspiration indcise qui s'levait par instants au cri de la passion pour s'teindre dans les langueurs de la rverie. Tout coup, comme les accords de l'orgue s'exaltaient sur le ton de quelque prire plus fervente ou de quelque regret plus douloureux, sa tte se redressa, et son oeil tendu se dirigea sur la fentre qui tait en face d'elle et d'o Raoul l'observait. Une verrire peinte masquait la plus grande partie de la fentre, et ne put lui laisser voir qu'une forme indistincte; cependant sa main quitta le clavier subitement, et la jeune fille se leva toute droite, comme saisie, pendant que le son de l'orgue se prolongeait en expirant. Raoul se laissa glisser la hte sur le gazon du cimetire. Son coeur bondissait dans sa poitrine: sa premire pense fut de fuir comme un enfant; il la repoussa par fiert, et, se cachant dans l'angle du contre-fort, il attendit. Au bout de quelques minutes, il crut entendre la porte de l'glise qui se refermait. Presque au mme instant la voix de Sibylle s'leva doucement quelques pas de lui: -- Est-ce toi, Jacques? dit-elle. Ne recevant point de rponse, la jeune fille ajouta tranquillement demi-voix: -- Je suis folle! Et Raoul comprit qu'elle s'loignait. Sans abandonner l'ombre protectrice du contre-fort, il avana la tte avec prcaution et put voir mademoiselle de Frias. Elle s'loignait en effet d'une dmarche lente et incertaine: elle tenait son chapeau d'une main et soutenait de l'autre ses longues jupes d'amazone. Arrive prs du petit mur qui fermait le cimetire du ct de l'Ocan, elle s'arrta et posa sur sa tte son chapeau ombrag de plumes, puis elle gravit quelques dbris entasss, monta sur la crte gazonne du mur, et s'y tint immobile, les yeux dirigs vers le large, sa silhouette lgante et sombre se dessinant trangement dans l'aube limpide du firmament et de la mer. Aprs quelques minutes de contemplation, elle sauta lgrement sur la falaise et disparut. Raoul quitta alors son abri et s'approcha lentement du petit mur qui avait servi de pidestal la jeune fille; il promena son regard sur la falaise et ne la vit plus. S'asseyant alors sur le revers du mur, il chercha la trace de ses pas, enleva quelques brins de mousse froisss et les porta ses lvres. La plaine tincelante de l'Ocan s'tendait devant lui et s'assombrissait l'horizon pour se fondre avec le ciel; il tint un moment ses yeux fixs sur ce spectacle. -- Que voyait-elle l? murmura-t-il. Son Dieu!... son Dieu qui ne sera jamais le mien! Quand il rentra au presbytre, l'abb Renaud et Marianne furent tonns de la brivet pre de son langage. -- Ces artistes sont capricieux, dit timidement le cur sa vieille servante. -- Oh! mais je me moque de ses caprices, moi! dit Marianne; puis, levant la voix: -- Eh! jeune homme, cria-t-elle, monsieur Lecomte, n'oubliez pas d'teindre votre chandelle,... quand vous aurez fait votre prire, s'entend! -- Mademoiselle Marianne, rpondit froidement Raoul du haut de l'escalier, vous serez obie... en ce qui concerne la chandelle, s'entend! Quand le comte de Chalys s'veilla le lendemain, le soleil, pntrant travers les rameaux de vigne qui s'entrelaaient devant la fentre, tapissait d'une tremblante mosaque les briques vernisses de la petite chambre. Une sensation de gaiet, de courage et d'espoir se rpandit dans les veines de Raoul. Il se leva la hte, ouvrit la fentre, et salua en souriant l'abb Renaud, qui lisait dj son brviaire l'ombre de son figuier. Un instant plus tard, ils entraient tous deux dans l'glise. Ils y trouvrent quelques ouvriers que le cur avait requis la hte, et qui dressrent un chafaudage dans la nef, sous la direction du comte. Il put commencer lui-mme son travail dans la matine, et ses premiers coups de brosse eurent une fermet magistrale qui fit panouir le visage du cur. Raoul complta le ravissement du vieux prtre en lui expliquant le plan gnral de la composition qu'il mditait: les pisodes dominants du pome vanglique couvriraient les pans de mur encadrs entre les piliers; le ciel de la vote, peupl d'allgories sacres, serait comme le commentaire mystique des fresques latrales et se relierait chacune d'elles par des teintes sombres ou radieuses en harmonie avec la scne particulire qui y serait figure. Sur la retombe de la vote, au-dessus de l'entre du choeur, le Christ s'lverait triomphalement dans la nuit clatante. -- Mon cher monsieur Lecomte, s'cria le cur, que Dieu me fasse la grce de me laisser vivre assez pour voir cela, et je chanterai du fond de l'me mon Nunc dimittis! L'excellent vieillard, malgr son impatience, tenta plusieurs fois pendant cette journe, et celles qui suivirent, de modrer l'ardeur passionne que Raoul apportait son oeuvre. M. de Chalys apprhendait tout instant l'apparition vraisemblable de Sibylle, et, sans se formuler bien nettement cette esprance presque purile, il se flattait qu'en avanant son travail il augmenterait ses chances de toucher le coeur de la jeune fille. Le cur, auquel il ne pouvait dissimuler ses anxits, les partageait, sans les comprendre, par bont d'me, et il employa dans le cours de la semaine les ruses les plus machiavliques pour maintenir mademoiselle de Frias distance du presbytre et de l'glise. Toute sa diplomatie cependant ne put touffer longtemps le bruit d'un vnement si intressant pour la paroisse, et le samedi suivant, dans la matine, Sibylle, venant faire quelques visites de charit dans le village, entendit en descendant de voiture vingt bouches de commres lui crier la fois qu'un peintre de Paris travaillait depuis huit jours dans l'glise et qu'il y oprait des miracles. Passablement tonne de la nouvelle et fort curieuse de la vrifier, Sibylle laissa miss O'Neil le soin de distribuer ses aumnes, et se dirigea en toute hte vers l'glise. Le comte de Chalys achevait en ce moment d'baucher une adoration de l'Enfant-Dieu par les mages: l'toile conductrice tincelait dans le ciel sombre de la vote, elle jetait une lueur de nimbe sur l'obscur intrieur de l'table sacre, sur la Vierge-Mre et sur les rois genoux; un ange peine entrevu soutenait l'toile dans l'azur comme une lampe d'or. Raoul avait mis dans cette composition toute sa science, tout son talent et tout son amour; il en avait fait une page d'une suavit et d'un mystre saisissants qui avait le matin mme obtenu du cur le suffrage d'une larme. Le comte caressait doucement d'un dernier coup de pinceau le pur visage de son ange, quand l'chelle qui tait dresse contre l'chafaudage s'agita soudain; puis il entendit les froissements d'un robe et le bruit d'un pied souple et lger qui se posait sur les barres de l'chelle. Son coeur s'arrta quelques secondes, et reprit son lan avec une violence qui faillit le foudroyer. Le jeune homme cependant ne se retourna pas, et il affecta de demeurer plong dans son travail. Sibylle tait dj derrire lui sur l'troite plate-forme: sans s'occuper du peintre, elle examina d'abord la fresque bauche avec un intrt qui peu peu se tourna en admiration, et qui toucha bientt la stupeur. Son got trs-exerc ne pouvait mconnatre l'oeuvre d'une main puissante. Elle porta brusquement alors son regard sur Raoul, dont le costume fort simple et la blouse macule ne lui apprirent rien. -- Monsieur..., murmura-t-elle d'un ton timide. -- Mademoiselle..., dit gravement Raoul, qui se leva alors et lui montra son visage. Un sang pourpre inonda les joues de Sibylle; ses lvres s'entr'ouvrirent, et sa main chercha un soutien; puis tout coup elle devint ple comme une cire vierge, et son oeil bleu lana au comte un clair d'indignation et de fiert souveraines. L'instant d'aprs, sans avoir prononc une parole, elle avait quitt la plate-forme, et elle sortait de l'glise grands pas. Elle rencontra sous le porche l'abb Renaud, qui accourait tout essouffl et le visage rayonnant. -- Eh bien, dit-il, eh bien, ma chre demoiselle? L'motion, qui avait pris le dessus dans l'me imprieuse de Sibylle, tait celle du plus amer ressentiment contre l'attentat audacieux dont son repos et sa dignit taient l'objet. Il y eut une hauteur et une colre presque farouches dans l'accent de la rponse qu'elle adressa au cur en levant la voix dessein: -- Eh bien, mon pauvre cur, nous avons t indignement tromps! Il faut congdier cet homme l'instant! Cet homme n'est pas un peintre,... ou c'est le dernier des peintres! il souille votre glise! Venez. Et elle s'achemina dans la direction du presbytre en compagnie du vieillard constern. Le comte de Chalys, du haut de son chafaudage, n'avait perdu aucune des paroles de Sibylle. Elles firent monter la rougeur son front et lui bouleversrent le coeur. Les sentiments qui lui avaient inspir sa romanesque entreprise lui semblrent apprcis avec une duret odieuse. Ses traits prirent l'empreinte d'une ironie sombre et dtermine. Il sortit de l'glise, alla s'appuyer avec une affectation de nonchalance sur le mur du cimetire, et se mit fumer tranquillement en regardant la mer. Un quart d'heure plus tard, un bruit de pas le fit retourner: le cur rentrait dans le cimetire; il tait accompagn de miss O'Neil. Tous deux s'avanaient vers lui d'un air grave. Raoul, adoss au petit mur, les attendit les bras croiss et le cigare aux dents. -- Monsieur, dit le cur, vous tes le comte de Chalys, et vous devez comprendre que votre sjour ici ne peut se prolonger convenablement un instant de plus. -- La consquence, monsieur le cur, rpondit Raoul avec une froide politesse, ne me parat point ncessaire. Je puis tre le comte de Chalys sans tre pour cela le dernier des peintres, comme veut bien le dire mademoiselle de Frias. Vous pouvez la vrit me refuser la faveur de votre hospitalit; mais je ne crois pas que vous puissiez me refuser le droit de terminer un travail auquel j'ai t rgulirement appel. On ne dplace pas un artiste, on ne lui retire pas sa besogne des mains avec une telle lgret. -- Il est bien entendu, monsieur, dit le cur en hsitant, que vous serez indemnis de vos frais d'aprs votre propre estimation. -- Pardon, monsieur le cur, reprit Raoul en souriant; mais je ne suis pas un artiste mercenaire: je travaille principalement en vue de l'honneur. J'ai la fantaisie d'attacher mon nom votre glise, et cette fantaisie me parat aussi respectable que celle qui prtend m'en chasser. Suis-je ici aux gages de mademoiselle de Frias? Mademoiselle de Frias est-elle propritaire de cette glise? Je n'ai affaire ici, monsieur le cur, qu' vous et votre conseil de fabrique; il existe entre nous une convention que vous ne pouvez rompre honorablement tant que j'y suis moi-mme fidle. Etes-vous mcontent de mon travail? doutez-vous de ma capacit? Faites appeler des experts; s'ils partagent les apprciations de mademoiselle de Frias, je m'incline et je me retire. Jusque-l je reste, tout prt d'ailleurs, si vous essayez de me fermer les portes de votre glise, me les faire ouvrir par la justice de mon pays. -- Monsieur le cur, j'ai dit. -- Monsieur, dit le cur, ce langage ne peut tre srieux. -- Srieux, monsieur le cur? Je ne serais pas plus srieux quand je serais sur mon lit de mort. L'abb Renaud tait timide; mais il avait en lui un fonds de dignit et de vaillance qu'il ne fallait pas provoquer outre mesure. -- Monsieur le comte, reprit-il avec fermet, vous quitteriez, j'en suis sr, ce ton de raillerie et de bravade, si vous vouliez bien vous souvenir qu'il ne s'adresse ici qu' des femmes et des vieillards. Raoul plit. -- Aprs un silence: -- Vous avez raison, monsieur, dit-il. Recevez mes excuses. Et se tournant vers miss O'Neil: -- Puis-je avoir, mademoiselle, quelques minutes d'entretien avec mademoiselle de Frias? -- Non, monsieur. Raoul leva lgrement les paules: -- Eh bien, monsieur le cur, je vais me rendre de ce pas chez M. le marquis de Frias, et je m'engage sur l'honneur ne pas prolonger mon sjour ici d'un seul instant sans son assentiment. Il descendit alors grands pas le revers de la falaise, salua gravement Sibylle en passant et entra au presbytre. Sibylle, informe par miss O'Neil de la rsolution qui avait clos le dbat, se hta de remonter en voiture et d'aller annoncer son grand-pre la visite extraordinaire laquelle il devait se prparer. III RAOUL AU CHATEAU DE FERIAS Une heure peine s'tait coule quand le comte de Chalys, qui n'avait pris que le temps de quitter son nglig de peintre, fut introduit dans le grand salon du chteau de Frias, o le marquis et la marquise l'attendaient et lui firent un accueil empreint d'une extrme gravit. Il y eut, aprs l'change des saluts, une minute de silence pendant laquelle le comte et ses htes s'observaient mutuellement avec un intrt rserv, mais profond. M. et madame de Frias taient secrtement frapps du caractre de grce et d'intelligence qui recommandait au premier abord la personne de Raoul; pour lui, la vue des ces deux vieillards si dignes, si doux et si tristes, achevait de dterminer le tour encore hsitant de son exorde. -- Madame la marquise, dit-il avec un lger tremblement dans la voix, si je n'avais apport ici les sentiments de la plus absolue dfrence, je les y trouverais... Mais on a d vous dire que je ne me prsentais chez vous que pour y prendre vos ordres, et que je m'y soumets d'avance, ne rclamant que la libert de vous expliquer ma conduite. -- Monsieur le comte, dit le marquis de Frias, nous ne pouvons vous refuser cette libert; mais aucune explication ne saurait modifier la nature -- non point des ordres -- mais de la prire que nous avons vous adresser. -- Monsieur le marquis, j'espre le contraire. Mon arrive dans ce pays a veill les susceptibilits de mademoiselle de Frias et les vtres; je le comprends. Permettez-moi cependant de vous affirmer que la pense de manquer de respect mademoiselle de Frias ou vous m'a t aussi trangre que peut vous l'tre celle d'offenser le Dieu dont vous attendez votre salut... Vous ne me connaissez pas, monsieur le marquis, et les prventions dont vous tes anim en ce moment vous disposent mal me croire sur parole;... mais la vrit pourtant a bien de la puissance, et je me flatte que vous en reconnatrez l'accent, mme dans la bouche. -- Raoul fit une courte pause et reprit: -- Vous ne me connaissez pas, mais vous connaissez mademoiselle de Frias, et vous pouvez facilement imaginer quelle sorte d'attachement lui serait consacr, si jamais elle rencontrait un homme qui ft capable et digne de l'apprcier... Eh bien, monsieur, je vous supplie de supposer un instant que je sois cet homme, que mon naturel, que le tour particulier de ma pense et de ma vie m'aient prpar autant que possible bien comprendre tout ce que vaut mademoiselle de Frias, lui rendre tout entier le culte d'admiration, d'estime et de tendresse qu'elle mrite,... bien concevoir enfin toute la plnitude de bonheur qu'une crature si noble et si parfaite rpandrait sur la destine laquelle elle daignerait s'unir... Veuillez vous souvenir que ce rve m'a t permis un jour comme une esprance... et qu'on me l'a soudain bris dans le coeur,... sur les lvres,... et je vous demande vous-mme, monsieur, vous pour qui je suis un tranger et presque un ennemi, -- je vous demande si vous n'avez pas piti de ce que j'ai d souffrir! A ces derniers mots que le jeune homme avait prononcs avec une mle motion, la marquise dtourna un peu la tte et toussa lgrement. -- Monsieur, dit le vieux marquis, vous vous exprimez avec chaleur, et, je le crois, avec sincrit; mais je vous le demanderai mon tour, si vous vous tes form une juste ide du caractre de ma petite-fille, quel avantage avez-vous pu esprer d'une tentative, -- d'une dmarche que je veux bien qualifier simplement de romanesque? -- Mon Dieu! monsieur le marquis, reprit Raoul avec un triste sourire, il ne faut pas exiger d'un homme qui se dbat dans l'agonie d'un naufrage une parfaite maturit de dlibration... Il s'attache tout... Un moyen s'est offert de me rapprocher de mademoiselle de Frias, de me remettre sur son chemin... je l'ai saisi! Et cependant, monsieur, mon entreprise n'a pas t tout fait irrflchie... J'avais une esprance que la raison et l'honneur peuvent avouer. Autant que j'ai pu le savoir, c'est au nom des scrupules de sa conscience que mademoiselle de Frias a repouss des voeux qu'elle n'ignorait pas... Eh bien, monsieur, je savais que chez mademoiselle de Frias la fermet rigoureuse -- trop rigoureuse peut-tre -- des principes n'exclut pas la gnrosit du coeur... C'est son coeur que j'ai tent de faire appel, c'est sa gnrosit que j'ai espr toucher en lui montrant sous ses pieds un homme qui, comme elle le sait, ne fait point mtier de s'humilier. -- Je suis sensible, monsieur le comte, vos explications, et j'avoue qu'elles vous concilient jusqu' un certain point mon intrt; mais cet intrt, vous le comprenez, ne saurait me faire oublier ce que je dois au repos et la dignit de ma petite-fille. Je ne puis donc que solliciter de vous le tmoignage de dfrence que vous avez bien voulu nous promettre. -- Soyez assur, monsieur, que je ne vous le refuserai pas, si vous jugez, aprs y avoir rflchi, qu'en m'enlevant mes dernires esprances vous ne frappez que moi, si vous approuvez pleinement les principes auxquels mademoiselle de Frias me sacrifie, si vous pensez enfin que l'homme qui vous parle tait vraiment indigne d'entrer dans votre famille et de faire le bonheur de votre enfant. Dans un instant pour moi si solennel et o je joue sur une partie suprme toute ma destine, souffrez-moi la franchise la plus entire, la plus inusite. Ne me dfendez aucun argument, si dlicat qu'il puisse tre... Souffrez que j'essaye d'intresser ma cause votre sollicitude mme pour l'avenir de celle que vous chrissez si juste titre! Laissez-moi vous le rappeler, et mademoiselle de Frias ne me dmentira pas,... car elle ne saurait dire que la vrit, -- son coeur ne me repoussait pas... Ce sera la fiert et peut-tre le dsespoir de toute ma vie que d'avoir t un instant honor de sa sympathie... Eh bien, cette sympathie, qu'un tel coeur sans doute n'avait pas accorde lgrement, comment l'ai-je perdue? Sur un seul mot, sur une parole, -- sinon mal comprise, -- au moins bien rigoureusement interprte! Je respecte et j'admire les principes religieux de mademoiselle de Frias;... mais n'ont-ils pas mme vos yeux, monsieur, quelque chose de l'intolrance de la premire jeunesse? Ne perdront-ils rien de leur inflexibilit au contact de la vie et de l'exprience? La rsolution qu'ils ont dicte votre petite-fille ne sera-t-elle jamais sujette,... le croyez-vous!... quelque secret repentir? Pensera-t-elle toujours, comme aujourd'hui, qu'elle a bien fait de sparer, de dsoler deux existences dont l'union lui avait sembl elle-mme prsenter plus d'une condition de bonheur?... Et pourquoi? Parce que l'homme qui l'aimait si profondment, -- et qu'elle avait jug digne d'un peu de retour, -- tait un homme de son temps, un enfant de son sicle,... et peut-tre un des meilleurs, car si je suis un incrdule, je ne suis pas un impie; mon incrdulit n'est ni agressive ni triomphante,... elle est triste et respectueuse. Je vnre et j'envie ceux qui possdent la vrit. Pour moi, je la cherche dans toute la sincrit et dans toute l'amertume de mon me. Voil donc ce que je suis, monsieur. Que mademoiselle de Frias, jeune comme elle l'est, leve loin du monde, ait pens qu'une telle situation morale ne pouvait se concilier avec aucune vertu, aucun honneur, aucune bonne foi, je le comprends;... mais j'en appelle, monsieur, l'exprience et la charit de votre ge;... croyez-vous qu'elle ne se trompe pas? Croyez-vous qu'un incrdule comme moi soit vraiment incapable de tout sentiment honnte et loyal, qu'il n'ait rien de sacr dans l'me, qu'il ne puisse rien aimer, rien respecter, rien adorer dans ce monde,... ni son pre, ni sa femme, ni son enfant? Ah! si vous le pensez, je vous atteste, monsieur, que vous me mconnaissez,... je vous atteste, au nom mme des sentiments dont je suis pntr devant vous,... que le plus saint respect peut entrer dans un coeur o la foi n'est pas! M. de Frias changea un regard avec la marquise, et rpondit ensuite avec une sorte d'abandon: -- Mon Dieu! monsieur le comte, admettons pour un moment que les principes de ma petite-fille, rigs en rgles pratiques de la vie, puissent tre en effet taxs d'exagration regrettable... Que pouvons-nous faire, madame de Frias et moi, dans la circonstance? Il ne sautait tre question ici d'user de notre autorit... Que pouvons-nous donc? Que venez-vous nous demander? Je vous interroge sincrement, car, ayant gard ce que vos sentiments et votre situation semblent offrir d'intressant, nous serions disposs, madame de Frias et moi, vous donner, dans la limite de nos devoirs, un tmoignage de notre sympathie. -- Eh bien, monsieur le marquis, dit Raoul avec son plus doux sourire, ne me chassez pas, voil tout ce que je vous demande... Laissez-moi le temps de dsarmer, d'apaiser des scrupules que vous-mme jugez excessifs... Laissez-moi, comme autrefois Jacob, servir sept ans, s'il le faut, pour gagner le coeur et la main de Rachel! -- Pardon, mon cher monsieur, reprit le vieux marquis en souriant son tour; mais vous oubliez que la rputation de ma petite-fille pourrait tre compromise dans cette exprience. -- Comment le serait-elle, monsieur le marquis? Il est vident que ma folle quipe, en supposant que le monde vienne pntrer le mystre dont je me couvre, ne saurait compromettre que moi... Une passion heureuse, encourage, ne rduit pas un homme de ma condition ces procds d'aventurier... On se moquera de moi,... je serai ridicule,... voil ce qui peut arriver de pis... Vous faut-il quelque chose de plus? Faut-il m'engager sur l'honneur ne pas rechercher mademoiselle de Frias; l'viter mme, tant qu'elle ne m'appellera pas? Je m'y engage... je m'engage encore ne pas prolonger mon sjour dans ce pays au del du temps ncessaire l'achvement consciencieux de mon travail... Vous avouerai-je l'esprance suprme que j'attache ce travail?... Si mademoiselle de Frias reste inflexible, si mon dvouement silencieux, persvrant, n'a pu l'branler,... eh bien, j'emporterai encore une consolation... Je laisserai sous ses yeux l'oeuvre que mes mains, mon esprit et mon coeur lui auront consacre... Je pourrai me dire de loin que ce tmoignage lui rappelle quelquefois combien elle fut aime, qu'il mle mon nom ses penses,... ses prires,... qu'il peut un jour lui arracher une larme de regret, un cri de tendresse,... et que peut-tre enfin ma vie n'est pas perdue jamais... Maintenant, monsieur, j'attends vos ordres... Si vous l'exigez, je partirai, je partirai ce soir mme, mais je partirai dsespr! Le marquis demeura un moment silencieux, les yeux fixs sur le parquet. Raoul crut comprendre la contraction de son front qu'il rassemblait ses forces pour lui adresser une rponse ngative. Il se leva, et s'approchant de madame de Frias avec un air de dignit mue: -- Madame la marquise, dit-il, ne souffrez pas que je sois jug, condamn peut-tre, sans laisser tomber de vos lvres un peu de cette bont, de cette compassion que je lis dans vos yeux... Dites un mot, je vous en supplie,... dites que votre coeur maternel a confiance,... et que vraiment j'aime votre enfant comme personne au monde ne l'aimera jamais! -- Hlas! monsieur, dit la marquise en portant son mouchoir ses yeux, comment se peut-il qu'un homme qui montre des sentiments comme les vtres ne croie pas en Dieu! Le comte s'inclina, saisit la main de madame de Frias, et la baisant avec un respect attendri: -- S'il m'et donn... et conserv une mre comme vous, madame, j'y croirais peut-tre! Le regard humide de la marquise se porta sur les yeux de son mari, et s'y arrta un moment. -- Monsieur le comte, dit alors le marquis, vous trouverez bon que nous dsirions, madame de Frias et moi, nous consulter plus mrement avant de prendre une dcision formelle. Veuillez donc nous conserver des dispositions de dfrence auxquelles je ne vous cache pas que nous ferons probablement appel... Jusque-l nous n'approuvons pas, mais nous voulons bien ignorer votre prsence en ce pays. Sur ces paroles, Raoul respira avec force, et un jet de sang colora son ple visage. -- Merci! dit-il d'une voix peine distincte, et, posant une main sur sa poitrine, il salua profondment les deux vieillards et se retira. Le marquis et la marquise, demeurs en tte--tte, se regardrent quelque temps sans parler. -- Mon Dieu! dit enfin madame de Frias, qu'il me plat, mon ami! -- Oui, oui, sans doute, dit le marquis en hochant la tte; mais prenons garde, ma chre,... c'est un grand sducteur! -- Voulez-vous dire que sa droiture vous soit suspecte? -- Non,... je ne dis pas cela;... mais c'est un grand sducteur... Il m'a sduit moi-mme, je l'avoue... J'ai cherch dans mon esprit des arguments en sa faveur... Ce jeune homme, -- qu'on serait heureux tant d'gards d'appeler son fils, -- a toujours vcu dans le mauvais courant du sicle... Je me suis demand si quelque temps d'une vie nouvelle, entoure d'influences salutaires, ne pourrait pas le rendre celui qu'il parat si digne de connatre! -- Vous vous tes rappel, dit en souriant la marquise, miss O'Neil convertie, Jacques Fray consol, notre brave cur sanctifi, et vous avez espr que l'me trouble de ce jeune homme pourrait s'apaiser et se purifier au souffle du mme ange? -- Oui, ma chre; mais cette preuve est bien grave, bien dlicate, et il faut prendre conseil et nous recueillir avant de nous y engager. Sibylle entrait en ce moment dans le salon; son regard ardent et curieux interrogea M. de Frias. -- Eh bien? dit-elle. -- Eh bien, mon enfant, dit le vieillard en souriant avec une nuance d'embarras, nous avons pass l'ennemi! -- Comment! s'cria Sibylle. -- Non, rassurez-vous... Seulement nous avons cru pouvoir ajourner notre arrt de proscription... Nous voulons y penser, vous y penserez vous-mme... Ce jeune homme ne demande que le droit de terminer son travail, qu'il nous prsente comme un hommage dsintress de sympathie et de dvouement... Il s'engage d'ailleurs respecter scrupuleusement votre repos... Mon Dieu! sous cette clause, il nous a paru dur de traiter en malfaiteur un homme bien n,... d'un grand talent,... et aprs tout malheureux!... Nous y penserons, ma fille. Sibylle accueillit cette communication avec tous les signes extrieurs de son respect habituel pour son aeul, mais au fond de l'me elle en fut atterre. Elle comprit que M. et madame de Frias avaient subi la fascination personnelle de Raoul, et elle se fit contre lui un nouveau grief de ce triomphe. Elle crut voir la dfaillance de l'ge dans le trait de faiblesse qu'elle reprochait secrtement ses vieux parents, et dont elle se reprsentait les suites avec dsespoir. Elle seule savait au prix de quels combats, de quelles fivres, de quelles insomnies elle tait parvenue touffer, et n'touffer qu' demi, une passion que son jugement condamnait. La prsence de Raoul mme invisible allait la rendre toute entire ces agitations dont elle esprait peine triompher deux fois. Elle tait convaincue que la faute la plus grave qu'une crature humaine, et qu'une femme surtout, puisse commettre, c'est de laisser usurper par la passion, dans le gouvernement de sa destine, la place de la raison et des principes. Elle sentit que l'abandon de ses guides naturels l'exposait ce danger. Elle en frmit, et se dtermina sur l'heure tenter de sa personne un effort suprme pour rester matresse de sa vie. Laissant ses parents en confrence avec miss O'Neil et avec le cur, qui venait d'arriver au chteau, elle monta cheval, sous le prtexte d'une excursion de charit, et, suivie de son vieux domestique, elle prit d'une allure rapide le chemin de Frias. IV L'EXPLICATION Si nous sommes parvenu donner une ide juste du caractre de Raoul, caractre o, sur un fonds riche, mais dracin de toutes bases morales, la passion et l'enthousiasme rgnaient souverainement en guise de principes, et pouvaient se tourner vers le bien ou vers le mal avec une gale sincrit, on aura peut-tre le secret de beaucoup d'existences de ce temps qui, dans leurs contrastes et leurs variations, dans leur noblesse et dans leurs dfaillances, semblent manquer de logique ou de droiture, et qui ne manquent que de foi. -- On comprendra du moins dans quelles dispositions attendries, sereines et honntes Raoul rentra au presbytre la suite de son entrevue avec les vieux parents de Sibylle. Il les avait vus demi gagns, et, malgr toutes les rserves dont ils avaient envelopp la tolrance qu'ils lui accordaient, il y sentait une sanction relle de ses prtentions et de ses voeux. Il connaissait le respect et l'adoration de Sibylle pour les deux vieillards, et, assur d'une alliance si puissante, il crut pouvoir s'abandonner franchement ses esprances. Ces esprances avaient pris un caractre plus ardent et plus tendre depuis qu'il avait pntr dans cet intrieur patriarcal et respir l'air de paix, de douceur et de dignit dont il semblait tre parfum. L'aspect mme du chteau, le bon got, l'ordre et le silence qui y rgnaient, les grands jardins en fleur, le vitrage tincelant des serres, les avenues et les bois, tout ce qu'il avait pu entrevoir de la demeure natale de Sibylle formait la jeune fille elle-mme un cadre harmonieux, la fois svre et gracieux comme elle. Il envisageait avec des effusions de coeur la pense d'enfermer sa vie, son art, son avenir dans cette retrait bnie, ct de celle qui lui paraissait tre l'me et le gnie de ce lieu enchant. Pour cet esprit troubl et pour ce coeur fatigu, un tel rve, exalt par la passion, avait des dlices incomparables. Ne trouvant pas le cur au presbytre, il se rendit l'glise. En prvision du lendemain, les ouvriers venaient d'enlever les chafaudages qui encombraient la nef pour la restituer aux besoins du culte. Raoul profita de ce dbarras pour examiner sous diffrentes perspectives l'effet gnral de son oeuvre commence, en se portant tour tour sur diffrents points de l'glise. Accoud sur une des stalles du choeur, il s'absorbait dans ses observations critiques, quand il entendit la porte de l'glise s'ouvrir, puis se refermer. L'instant d'aprs, mademoiselle de Frias parut dans la nef: elle s'arrta quelques secondes, puis, apercevant Raoul, que l'tonnement retenait immobile sur le pav du choeur, elle s'avana vers lui. A mesure qu'elle approchait, le pli svre de ses sourcils et la dcision hautaine de son regard faisaient passer dans les veines du jeune homme, surpris peut-tre en plein rve de bonheur, de douloureux frissons. -- Il s'inclina: -- Dois-je me retirer, mademoiselle? dit-il. -- Non, monsieur, je vous cherche. Aprs un peu de recueillement, elle reprit: -- Je viens moi-mme, monsieur le comte, vous prier de rendre ma vie la libert et le repos que votre prsence ici lui enlve. Vous m'excuserez si j'hsite sur le choix des arguments que je dois employer pour vous y dcider... Est-ce votre conscience ou votre honneur que je dois faire appel?... Votre conscience, monsieur, ne reconnat d'autres lois, je le crains, que votre fantaisie et votre bon plaisir, et vous me permettrez d'en attendre peu de secours, puisqu'elle ne vous a pas interdit d'elle-mme une conduite que la plus simple honntet rprouve. Le ton pre de Sibylle et la mesure tudie de son langage glac achevaient si cruellement de dtruire les esprances dont Raoul s'tait berc un instant, qu'il se sentit dfaillir demi. Il porta une main son front, qui s'tait charg d'une pleur livide, et, s'appuyant de l'autre sur la stalle voisine: -- Mon Dieu! murmura-t-il. -- Je voudrais, poursuivit la jeune fille avec le mme accent de hauteur, je voudrais compter davantage sur votre honneur, sur les sentiments de savoir-vivre et de dlicatesse que les hommes les plus trangers la morale vulgaire sont encore forcs de respecter, quand ils sont des hommes bien ns, et qu'ils tiennent en conserver le nom... Permettez-moi donc de vous rappeler, monsieur, que s'il y a une loi d'honneur formelle et incontestable, c'est celle qui dfend un galant homme de s'imposer par la perscution et l'intrigue un coeur qui le repousse. -- Mon Dieu! rpta la comte, qui croisa les bras sur sa poitrine avec un air de froide rsignation. -- Et si ce n'est pas assez, monsieur, pour vous toucher, je m'adresserai votre raison, votre bon sens... Cette entreprise, peu honorable, o vous vous obstinez, ne peut aboutir, laissez-moi vous le dire, qu' votre confusion. Vous vous tes gagn la partialit de quelques personnes que je respecte profondment, et vous vous flattez que je cderai un jour ou l'autre leur influence... Eh bien, je vous atteste, monsieur, que vous vous faites illusion, et que toute ma dfrence pour ces personnes ne saurait, ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, me faire dvier de la ligne de conduite que je me suis trace vis--vis de vous,... et je vous atteste encore que votre persvrance, durt-elle des annes, ne ferait que rendre vos prtentions plus vaines, en redoublant dans mon coeur les sentiments de ddain et de msestime que de tels procds m'inspirent. Le comte de Chalys tendit le bras vers l'un des angles de l'autel: -- Tenez, mademoiselle, dit-il, je me demande si c'est vous qui parlez,... ou bien si ce n'est pas une de ces statues de pierre que voil! Une flamme de colre s'alluma dans l'oeil de Sibylle. -- Celle qui vous parle, dit-elle vivement, est une jeune fille odieusement outrage, et qui certes n'et pas t soumise cette indignit, si vous aviez vu prs d'elle une seule main capable de la dfendre ou de la venger! A ces mots, une sorte de cri sourd s'chappa de la poitrine de Raoul; sa main s'abattit lourdement sur le plat de la boiserie. Il marcha vers Sibylle, et la regardant en face: -- Retirez-vous! lui dit-il. Stupfie par le rayonnement effrayant de ses yeux, la jeune fille ne bougea pas. -- Retirez-vous! rpta Raoul avec force... Vous tes une enfant insense! et vous me feriez perdre moi-mme la raison,... avec la patience et le respect!... Quoi! voil donc vos vertus,... votre charit,... votre religion, mademoiselle Sibylle!... Bont du ciel!... Je suis un homme sans conscience,... sans honneur,... sans coeur,... sans me!... Et pourquoi? Est-ce parce que je vous aime tendrement, fidlement, follement, travers tous les dgots, toutes les amertumes, toutes les injustices dont vous m'abreuvez?... Non!... c'est parce que je ne crois pas, n'est-il pas vrai?... parce que je n'ai pas la foi? Voil le crime, n'est-ce pas?... qui me vaut tant de rprobation et de mpris?... Eh bien, je n'accepte pas votre anathme, entendez-vous? et votre Dieu, s'il existe, ne le sanctionne pas!... Mais quel est donc enfin ce comble de draison et d'iniquit?... Comment! la dernire des vieilles femmes de ce village qui pour toute vertu vient, chaque dimanche, dormir au pied de cette chaire, sera une sainte vos yeux!... Et moi, qui ai toute ma vie cherch la vrit de tout l'effort de ma pense... et dans l'angoisse la plus sincre de mon me, je serai un misrable!... Ah! mprisez tant qu'il vous plaira ce qui est mprisable,... l'incrdulit indiffrente et railleuse,... mais l'incrdulit qui souffre, qui implore, qui respecte,... respectez-la! La jeune fille, muette et comme ptrifie sur les dalles, le regardait et l'coutait avec un mlange singulier d'intrt et de terreur. Il fit quelques pas prcipits dans l'troite enceinte du choeur, comme pour calmer la violence des passions qui l'agitaient; puis, s'arrtant brusquement, et montrant la croix qui dominait l'autel: -- Prenez l, reprit-il d'un ton plus contenu, prenez l, mademoiselle Sibylle, une leon de justice et de charit! Rappelez-vous le cri de dtresse et de dfaillance qui s'est lev de cette croix: "Mon pre, pourquoi m'avez-vous abandonn?" Eh bien, c'est le cri de toute ma vie, et de celle de bien d'autres en ce sicle. Est-il donc si coupable?... Ah! il y a des blasphmes, sachez-le, qui valent des prires,... et il y a des impies qui sont des martyrs!... Oui, je crois fermement, quant moi, que les souffrances du doute sont saintes, et que penser Dieu, y penser toujours, mme avec dsespoir, c'est l'honorer et lui plaire!... Je crois que le seul crime irrmissible ses yeux, c'est l'insouciance et la raillerie brutale vis--vis des grands mystres o il se cache, et qui nous environnent... Oui, passer sur cette terre, voir le ciel sur sa tte, la cration tout entire autour de soi,... et ne pas se demander jour et nuit le mot de l'ternelle vrit,... oui, cela est coupable, cela est honteux et dgradant!... Mais se plonger de tout son coeur dans la recherche du vrai, appeler le Dieu qu'on a perdu,... et mme le maudire, s'il ne rpond pas,... porter cette pense et cette tristesse travers tout,... en sentir sur son front la pleur soudaine au milieu des plus riantes ftes de la vie,... est-ce donc l de l'impit, grand Dieu?... En tout cas, c'est la mienne!... Si elle me fait criminel, je le saurai peut-tre un jour;... je sais, quant prsent, qu'elle ne me fait pas heureux... Mais du moins, Sibylle, -- coutez bien! -- elle ne me dessche pas le coeur, elle me l'emplit au contraire d'une compassion attendrie pour mes semblables, pour tous ceux qui me paraissent, comme moi-mme, cruellement abandonns en ce monde aux caprices du hasard, de la force et du mal; elle ne m'ordonne pas de sacrifier de misrables scrupules mes sentiments les plus vrais, mes lans les plus purs; elle ne m'apprend pas immoler sur de mesquins autels, qu'aucun Dieu ne peut bnir, mon bonheur ou celui des autres; elle ne me donne pas vos vertus, mais elle m'en donne une du moins que vous n'avez pas: -- la bont!... Et maintenant, mademoiselle Sibylle, soyez heureuse... Vous serez obie!... Et j'ajoute que je vous connais assez dsormais pour vous obir sans regret! En achevant ces mots, Raoul se dtourna comme pour ne pas voir la jeune fille s'loigner. Sibylle parut hsiter un moment, puis, s'avanant lentement vers lui: -- Raoul! dit-elle. En entendant son nom prononc par cette douce voix sur le ton de la prire, le comte se retourna brusquement et regarda Sibylle avec un air de profonde surprise. -- Raoul, reprit-elle alors, vous aussi, vous tes injuste, et vous me mconnaissez... Pouvez-vous croire vraiment que j'aie sacrifi vos sentiments, -- et les miens, que je ne cherche pas vous cacher, -- ces troits scrupules dont vous parlez? que j'aie craint, en vous aimant et en vous donnant ma vie, d'tre impie et d'offenser Dieu? Non,... j'ai craint d'tre plus malheureuse encore que je ne le suis, et de l'tre surtout avec moins de dignit. -- Tchez de me comprendre, je vous en prie... Telle que le ciel m'a faite, s'il y a une pense pour moi insupportable, c'est celle de tomber dans une de ces unions qui naissent du caprice d'un jour, -- et qui ne lui survivent pas... Et ce n'est pas seulement ma fiert, Raoul, qui se rvolte cette pense,... c'est mon coeur,... mon coeur, dont la tendresse vous est inconnue! L'amour que j'aurais eu vous offrir, je le sentais infini, je le sentais ternel! et j'aurais voulu que le vtre ft gal! -- Ah! vous m'aimez, je le sais,... et vous tes un homme sincre et loyal;... mais ne savez-vous pas vous-mme ce que deviennent en ce monde les sentiments les plus ardents et les plus vrais quand ils ne s'appuient pas sur Dieu,... quand ils ne se purifient pas,... quand ils ne s'ternisent pas en lui? Ne comprenez-vous pas, dites-le-moi, tout ce que doit ajouter de force et de constance l'affection de deux coeurs... l'esprance commune d'un avenir sans fin?... Eh bien, cette esprance, vous ne l'avez pas! ce lien imprissable nous et manqu... Vous aimez ma jeunesse, -- qui demain ne sera plus;... mais ce qui sera toujours,... mon me, -- comment l'aimeriez-vous? Vous n'y croyez pas!... Un jour j'aurais aim seule!... J'en tais persuade... Hlas! je le suis toujours,... et plutt que d'affronter cette horrible douleur, j'ai vou ma vie la solitude, l'abandon, aux regrets,... prfrant briser mon coeur de ma main... que de le sentir jamais bris par la vtre... Voil mon crime, moi,... et malgr ce qu'il vous fait souffrir, je vous le demande avec confiance, Raoul, est-il indigne de votre pardon?... me rend-il indigne de votre estime? Raoul resta un moment sans rpondre, les yeux attachs avec une secrte admiration sur le visage de la jeune enthousiaste, qui, dans le demi-jour mystique du choeur, brillait d'un clat presque surnaturel. -- Puis, comme se parlant lui-mme: -- Pauvre enfant! dit-il. Elevant ensuite la voix: -- Oui, Sibylle, dit-il, je vous pardonne,... je vous remercie mme,... quoique vous me dsespriez; mais vous me parlez avec confiance, avec bont,... vous me traitez en ami,... je vous remercie! -- Et pourquoi ne serions-nous pas amis? Ne puis-je avoir cette consolation, dites, ne ft-ce que pendant mon sjour en ce pays? Oh! ne craignez rien;... je vous connais bien maintenant,... et je n'essayerai mme pas de vous flchir;... mais, dfaut d'un lien plus troit, cette sympathie qui nous unit ne peut-elle avoir sa douceur,... et ne sommes-nous pas capables tous deux d'une telle amiti? Sibylle secoua faiblement la tte avec un ombre de sourire. -- Ah! dit-elle, si je pouvais esprer qu'un jour, -- si lointain qu'il puisse tre, -- je vous verrai prier l! Raoul sourit son tour: -- Vous ne voulez pas que je vous trompe, n'est-ce pas?... Je ne le crois pas. Je suis si loin de la foi!... Et pourtant il me semble que si jamais je devais m'en rapprocher,... ce serait l, -- dans cette chre glise,... prs de ce digne prtre... et prs de vous! Elle le regarda fixement; puis elle s'avana vers l'autel, s'agenouilla sur les degrs, et se mit prier avec ferveur, la tte dans ses mains. Raoul, debout et immobile contre la boiserie du choeur, contempla un instant la jeune fille prosterne, et, les traits de son visage s'agitant d'une motion subite, il mordit ses lvres et passa rapidement la main sur ses yeux. Aprs quelques minutes, mademoiselle de Frias se releva, salua l'autel, et passant devant Raoul: -- A bientt! lui dit-elle en souriant. Comme elle sortait du choeur, elle s'arrta, attacha son regard sur la fresque bauche, et, se retournant: -- C'est trs-beau, monsieur! -- reprit-elle. Puis elle s'loigna, et Raoul n'entendit plus que le frlement de ses jupes tranant sur les dalles. V L'AMOUR DE SIBYLLE Pendant qu'elle retournait au chteau, Sibylle tait agite d'une sorte d'ivresse: elle ne pouvait se dissimuler que la convention par laquelle s'tait termine son entrevue avec Raoul tait un de ces compromis quivoques et suspects que la passion suggre; elle tait donc alle elle-mme au-devant de cette dfaillance qu'elle avait tant redoute. Cependant elle ne se reprochait rien. Elle se disait, et nous sommes loin de l'en blmer, que trop de sagesse et de force touche la duret de l'gosme, et qu'un lan de l'me, une faiblesse du coeur conseillent plus noblement, certaines heures de la vie, que les rgles de la plus haute raison. Elle concevait sans illusions toutes les dlicatesses, tous les cueils, toutes les angoisses de l'preuve qu'elle venait d'accepter; mais elle les affrontait dsormais avec une joie secrte: sa tendresse s'tait rveille tout entire et mme exalte au contact de la passion de Raoul; elle avait appris en mme temps lui rendre plus de justice, l'estimer plus haut, et ds ce moment il lui avait sembl qu' la place des principes rigides auxquels elle avait obi jusque-l se posait devant elle un devoir la fois plus lev et plus doux, celui de se vouer au salut moral de cette me qu'elle adorait, et de hasarder dans cette tentative gnreuse son repos, sa rputation mme, et, s'il le fallait, sa vie. La consquence strictement logique d'une telle rsolution et t sans doute d'agrer sans conditions les voeux et la main du comte; mais si mademoiselle de Frias eut cette pense, elle la repoussa, soit qu'elle ne pt vaincre si compltement la fire obstination de son naturel et les principes rflchis de son esprit, soit qu'elle prouvt la crainte vague que le coeur de Raoul ne se prtt plus avec la mme ardeur au miracle qu'elle implorait pour lui, si elle cessait d'en tre le prix. Quelques instants plus tard, le marquis et la marquise entendaient de la bouche mme de Sibylle le rcit de sa campagne, laquelle, comme elle le dit en riant, n'avait pas tourn sa gloire. Elle termina en soumettant leur approbation le trait de paix et d'amiti qu'elle avait cru devoir conclure avec M. de Chalys sous la restriction expresse qu'il abandonnerait toutes prtentions sa main. Cette restriction expresse ne trompa pas plus M. et madame de Frias qu'elle ne trompait au fond Sibylle elle-mme. Ils ne doutrent mme pas que ds cet instant leur petite-fille n'et arrt formellement dans sa pense le projet de son union avec le comte, et que le temps d'preuve qu'elle lui imposait ne ft simplement, suivant l'expression du vieux marquis, un moyen de sauver l'honneur des armes. Leur confrence avec miss O'Neil et avec l'abb Renaud les avait d'ailleurs disposs de plus en plus en faveur du comte, pour lequel le cur en particulier avait tmoign une prdilection tendre, disant que c'tait une me bien trouble sans doute, mais non perverse, qui offrait encore de la prise pour le ciel, et qu'il y aurait conscience dsesprer. Malgr tout, M. et madame de Frias furent tents de croire que Sibylle entrait un peu trop vivement dans la voie o ils semblaient l'avoir eux-mmes engage. Le marquis la gronda doucement de son quipe: il ne refusa pas de ratifier les prliminaires qu'elle avait signs avec Raoul, et de le traiter comme un homme distingu, un artiste minent qui se trouvait par hasard dans le pays, et avec lequel on serait heureux d'entretenir quelques relations de temps autre. -- Mais vous comprendrez, ma fille, ajouta le vieillard avec un sourire un peu ironique, quelle rserve doit prsider des relations dont le but en dfinitive reste si mystrieux! M. de Frias, apparemment pour donner lui-mme le ton de cette rserve dsirable, accompagna ds le lundi suivant sa petite-fille et miss O'Neil dans une excursion au village, et tous trois vinrent surprendre M. de Chalys sur son chafaudage. Raoul avait pass la journe du dimanche, pench sur sa fentre, recueillir d'une oreille mue les soins lointains de l'orgue, que la brise lui apportait avec les sourds murmures de l'Ocan. L'apparition du marquis et de Sibylle lui parut d'un augure si excellent que ses beaux traits s'clairrent d'une splendeur de joie. M. de Frias, aprs avoir prodigu les loges, informa M. de Chalys que, si jamais il prenait une heure de repos dans l'aprs-midi et que le hasard de sa promenade le diriget du ct du chteau de Frias, madame de Frias en serait reconnaissante. On peut croire que ce hasard ne se fit pas attendre. Raoul toutefois ne profita qu'avec beaucoup de discrtion des politesses du vieux marquis, dont il avait senti la mesure. Il trouvait d'ailleurs un charme si trange dans l'espce de noviciat romanesque auquel il tait soumis, qu'il semblait craindre de l'abrger. Il osait peine toucher ce bonheur, qui pouvait n'tre qu'une illusion. La saison tait admirable. Pendant que le soleil incendiait de ses feux l'aride sommet des falaises et rjouissait dans l'herbe dessche les petites sauterelles bleues qu'on voit sur ces ctes, il se clotrait dans l'ombre et dans la fracheur de l'glise, et il y gotait entre son art et sa rverie les heures les plus douces qu'il et connues. Le cur ne manquait pas de venir chaque jour s'attendrir devant son oeuvre. Il lui apportait des fruits de son jardin, que le comte dvorait comme un colier, la vive satisfaction du vieillard. Quand il arrivait Raoul de se reposer quelques minutes en fumant l'ombre des murs de l'glise, le cur venait s'asseoir prs de lui sur le gazon ou sur la pierre d'une tombe, et ils devisaient tous deux amicalement au bruit des flots tranquilles, qui mouraient au pied de la falaise. Le comte avait un compagnon encore plus assidu et qui ne lui tait pas moins cher, parce qu'il portait, comme le vieux cur, la marque de Sibylle, et que, s'il n'tait pas la rose, il avait vcu prs d'elle. C'tait Jacques Fray. Jacques Fray, dans sa flnerie perptuelle, n'avait pas tard dcouvrir la chose merveilleuse qui se passait dans l'glise de Frias. Il avait commenc par rder timidement aux environs du porche, puis il s'tait hasard sur l'chafaudage, o il tait demeur en extase devant le monde radieux qui sortait peu peu des murailles et de la vote. Raoul connaissait par Sibylle elle-mme une partie de l'histoire de ce pauvre homme, sur laquelle le cur avait achev de l'difier. Par bont naturelle et par une sorte de diplomatie innocente, il fit Jacques un accueil encourageant, et il n'eut pas de peine l'apprivoiser en lui parlant de Sibylle avec un accent de sympathie dont l'instinct du fou comprit la sincrit. Jacques, dater de ce jour, jugea convenable de venir s'installer chaque matin sur le plancher de l'chafaudage, d'o il surveillait le travail de Raoul avec un intrt le plus ordinairement silencieux. Il ne tarda pas cependant rpondre de bonne grce aux questions que le comte lui adressait par intervalles sur le ton de bonhomie qui est particulier aux artistes. Sibylle tait le thme habituel de ces dialogues bizarres. -- Tu l'aimes bien, mon garon, n'est-ce pas? lui dit un jour Raoul. -- Et vous aussi! rpondit Jacques Fray en souriant avec un air de ruse et de finesse. -- Ne lui faites pas de mal! ajouta-t-il aussitt d'un ton svre. La confiance croissante de Jacques dans son nouvel ami alla jusqu' lui communiquer un secret chagrin dont il tait cruellement obsd. La femme et la petite-fille de ce malheureux reposaient dans le cimetire de Frias sous deux tombes de gazon, dont le relief, bien qu'affaiss par les annes, tait encore apparent. Depuis que l'intrt pieux de Sibylle avait rendu un peu de paix et de lucidit cette intelligence foudroye, Jacques avait pris l'habitude de planter sur ces deux tombes des tiges de fleurs sauvages qu'il renouvelait avec soin lorsqu'elles taient fanes. D'aprs les usages du pays, le moment tait venu o cette partie du terrain consacr devait rentrer dans le domaine commun, et Jacques avait t instruit par on ne sait quel froce plaisant de village de cette expropriation imminente: il savait que d'un jour l'autre la pioche allait bouleverser ces deux tertres et tout ce qu'ils contenaient. Cette ide se prsentait l'esprit effar de l'idiot avec un cortge d'images douloureuses et sinistres. Il parlait d'ailleurs de ses alarmes ce sujet avec tant de mystre et de circonlocutions que la vritable nature de son tourment avait chapp mme la pntration de Sibylle. Raoul ne la devina qu' force de patience, et grce l'intimit quotidienne et prolonge de ses relations avec le fou. Comme il venait de faire cette dcouverte, l'abb Renaud entra dans l'glise; il le mit au courant en deux mots: -- Monsieur le cur, ajouta-t-il demi-voix en terminant, je dsire acheter ce terrain. Chargez-vous de cela et gardez-moi le secret, je vous prie. Puis s'adressant Jacques Fray: -- Ne te tourmente plus, lui dit-il, on ne touchera pas tes tombes; elles t'appartiennent, c'est arrang. Et il se remit son travail. L'instant d'aprs, il sentit un froissement qui le fit retourner: c'tait le fou qui avait saisi le bas de sa blouse et qui y collait ses lvres. Une larme se dtacha brusquement de l'oeil de Raoul; puis, apercevant deux pas le cur immobile et attentif, il rougit, frappa du pied, et repoussant Jacques Fray avec une sorte de violence: -- Laisse-moi donc, bte! dit-il. L'abb Renaud s'tait fait un devoir d'pier et de recueillir dans le caractre et dans la conduite de Raoul tous les traits qui pouvaient justifier les esprances auxquelles il s'tait associ. Il ne manqua pas, malgr les recommandations du comte, de porter le soir mme le rcit de cet incident aux chtelains de Frias. Ces excellents coeurs en furent touchs au point de perdre ce qu'il leur restait de prudence formaliste, et le lendemain, dans la matine, Raoul recevait une invitation dner au chteau. -- M. et madame de Frias dnaient alors six heures par une concession aux habitudes parisiennes de leur petite-fille. -- C'tait la premire fois que Raoul pntrait si particulirement dans leur intimit: il fut surpris de l'expansion et de la gaiet dont Sibylle l'animait; cette disposition rieuse, qu'il avait difficilement entrevue sous la contrainte de l'tiquette mondaine, ajoutait aux grces svres de la jeune fille une nuance charmante, et qui le ravit profondment. Il y eut toutefois dans le cours de cette heureuse soire un moment dlicat: ce fut celui o les domestiques du chteau envahirent le salon, suivant l'usage, pour faire la prire du soir en commun avec leurs matres. Quelques minutes auparavant, Sibylle avait prvenu le comte en souriant de la crmonie qui se prparait: -- Allez faire une promenade dans le jardin pendant ce temps-l, ajouta-t-elle, je vous le permets. -- Mon Dieu, non! rpondit-il du mme ton, je ne veux pas tre un objet de scandale dans votre maison. Il prit sa place un peu l'cart, les deux mains appuyes sur le dossier d'une chaise dans une attitude de recueillement suffisant, et il se trouva pay outre mesure d'un acte de bon got aussi simple par le coup d'oeil de reconnaissance que Sibylle lui adressa travers son dernier signe de croix. Ds ce moment, les rapports de Raoul avec le chteau devinrent plus familiers, et cette scne de pit se renouvela plus d'une fois en sa prsence. Elle lui causait une sorte d'motion indfinie qu'il prouvait encore en assistant heure par heure l'existence monastique du cur, et en respirant continuellement l'atmosphre de l'glise et les vagues parfums du sanctuaire. Ce cadre singulier o sa vie se trouvait enferme le faisait sourire quelquefois avec une sorte d'amertume ddaigneuse. Au fond, il ne s'y dplaisait pas. Les pratiques pieuses, lorsqu'elles sont entaches d'une superstition purile et d'une basse dvotion, ont pour effet ordinaire d'inquiter et d'effaroucher les esprits qu'elles prtendent difier; mais la vraie pit, les observances d'un culte pur, la discipline religieuse de la vie, sans doute parce qu'elles rpondent l'instinct le plus puissant et le plus lev de notre nature, ont un charme sans gal, et qui semble tre contagieux. Quel est celui de nous, parmi les plus tides, qui, pntrant l'heure la plus trouble de sa vie morale dans un de ces intrieurs d'aeul o une pit souriante et calme rgle et sanctifie les habitudes de chaque jour, n'y ait pas senti des lans d'attendrissement, de regret et de dsir? Ce n'tait donc point sans raison que les parents de Sibylle et Sibylle elle-mme avaient espr que Raoul n'chapperait pas l'influence du milieu salubre qui l'enveloppait. Dans ce milieu en effet, entre la simplicit vanglique du presbytre et la noblesse patriarcale du chteau, rien ne choquait son esprit, tout plaisait son imagination, et tout apaisait son coeur. Il est peut-tre vrai de dire que la vie factice et tumultueuse du monde, le contact d'une socit dprave, les jeux effrayants de la force et du mal sur la surface de la terre, contribuent plus encore que les arguments et l'orgueil de la raison moderne jeter une intelligence dans les abmes du doute. S'il y avait un lieu dans l'univers o un homme pt n'avoir sous les yeux que l'aspect des grandes scnes de la nature et le spectacle d'honntes gens, il serait difficile que son me, si bouleverse qu'on la suppose, n'y recouvrt pas un peu de paix et de confiance. C'tait en quelque sorte dans ce coin idal de l'univers que Raoul tait transport, et lui-mme s'tonnait des couleurs nouvelles dont sa pense s'imprgnait quelquefois sous ces cieux inconnus. Il y avait encore bien loin sans doute de ces dispositions mues et de ces aspirations potiques une srieuse renaissance morale et une foi positive. L'esprit droit de Sibylle ne s'y trompait pas. Sans bien connatre les objections si multiples et si complexes dont s'alimente le scepticisme moderne, et qu'il est trop superflu d'indiquer un lecteur de ce temps, elle comprenait qu'elles ne pouvaient cder en un jour de vagues attendrissements. L'abb Renaud la rassurait. -- Dieu se sent, lui disait-il, et ne se prouve pas... Laissons ce coeur s'ouvrir encore plus largement, et les objections radicales de l'esprit viendront s'y perdre et s'y noyer d'elles-mmes. S'il croit une fois en Dieu, je me charge du reste. Sibylle d'ailleurs semblait s'tre fait une loi d'viter avec tous, et surtout avec Raoul, ce texte d'entretien. Elle lui laissait mme voir, dans le cours de leurs relations familires, une srnit paisible dont il s'inquitait, la prenant pour de l'indiffrence: il craignait qu'elle n'et vraiment accept au pied de la lettre, et sans en attendre rien de plus, l'amiti passagre qu'elle lui avait permise; quant l'preuve mystrieuse dont l'avenir de leur amour avait paru dpendre, elle n'y faisait aucune allusion, et il pouvait croire qu'elle n'y pensait jamais. -- Elle y pensait toujours; elle y pensait quelquefois avec de mortels dcouragements, quelquefois avec des ravissements o son coeur se fondait. -- Hlas! dit-elle un jour au cur, n'y a-t-il pas de la folie esprer qu'une me si endurcie puisse tre touche en si peu de temps et par de si faibles moyens?... Il faudrait qu'elle ft saisie! Et aprs une pause elle ajouta avec un triste sourire: -- Il me semble quelquefois, mon pre, que si je mourais,... il croirait! Le vieillard ne put que lui faire signe de la main de chasser ces penses, et ses yeux s'emplirent de larmes. Un autre jour, ayant cru surprendre sur le visage ou dans les paroles du comte quelque symptme heureux: -- Ah! mon pre, dit-elle au vieux prtre, quel rve je fais! N'est-il point trop beau pour la terre? Sauver du mal et ramener Dieu celui qu'on aime,... qu'on aime perdument! Et elle mit dans ce mot un accent de passion inexprimable. -- Ah! quel rve je fais! rpta-t-elle. Elle fondit en larmes son tour, et cacha son front dans ses mains charmantes. Cette trange vie durait depuis deux moins environ, quand un soir, la nuit tombante, M. de Chalys, qui avait dn au chteau, prit le bras de mademoiselle de Frias et l'entrana doucement dans l'avenue de chtaigniers qui s'tendait devant la grille. -- Mademoiselle, lui dit-il, est-ce que je me trompe? Je me figure que vous ne tenez plus me convertir... -- Pourquoi, monsieur? Parce que je ne vous catchise pas?... Outre que je suis une pauvre thologienne, je crains les rles malsants... J'ai grande envie de vous convertir, ajouta-t-elle en souriant; mais j'ai grande envie aussi de ne pas vous dplaire. -- Je ne sais pas trop dans quel rle vous pourriez me dplaire, dit Raoul du mme ton;... mais enfin voulez-vous connatre l'tat de mon me, mademoiselle Sibylle? -- Oui, s'il est meilleur qu'autrefois. -- Il est meilleur. -- C'est vrai? dit-elle vivement. Et il sentit le bras de la jeune fille trembler contre le sien. -- Il faut que ce soit bien vrai pour que je vous le dise, car rien ne me paratrait plus cruel que de m'abuser, et plus coupable que de vous abuser vous-mme sur un tel sujet... Oui, vous et tous ceux qui vous entourent, vous me faites douter... de tous mes doutes. Il est si difficile, il est si rvoltant de croire que des coeurs comme les vtres soient sortis tout entiers de la matire, et qu'ils y rentrent tout entiers! Chaque jour je me fortifie dans la pense qu'il y a vraiment une source plus pure d'o les mes descendent et o elles remontent, -- comme les anges de la vision biblique... Oui, j'entrevois Dieu par clairs depuis quelque temps avec une certitude qui m'blouit... Ce Dieu n'est pas encore le vtre sans doute;... mais enfin dites-moi, mademoiselle Sibylle, que vous tes contente! -- Contente! dit-elle d'une voix basse et pntre, non, je ne suis pas contente,... mais j'ai le ciel dans le coeur! Ils continurent marcher quelque temps en silence sous les sombres arcades de l'avenue. Sibylle tout coup lui tendit la main: -- Mon ami! murmura-t-elle. Il prit cette main et la serra sans parler... Elle s'loigna aussitt, et il vit son ombre se perdre dans les jardins. Aprs la plus heureuse nuit de sa vie, mademoiselle de Frias eut le lendemain un triste rveil. L'abb Renaud vint lui annoncer que M. de Chalys avait reu dans la matine une dpche qui le forait de partir immdiatement pour Paris. Raoul comptait d'ailleurs revenir sous peu de jours. Il avait pri le cur de remettre mademoiselle de Frias la dpche qui motivait son dpart. Elle contenait ces trois mots: "Viens vite! "GANDRAX." En lisant cette signature, Sibylle plit. VI L'AMOUR DE CLOTILDE A l'heure mme o, sous la vote des avenues de Frias, Sibylle laissait tomber sa main et son coeur dans la main de Raoul, une scne d'amour fort diffrente se passait dans le salon d'une de ces lgantes rsidences d't qu'on voit suspendues peu de distance de Paris sur les coteaux de Luciennes. La baron de Val-Chesnay, propritaire de cette habitation, avait eu ce jour-l dner un mai qu'il s'tait fait depuis quelque temps, sans trop savoir comment ni pourquoi. C'tait Louis Gandrax. Pour s'introduire sur le pied de la familiarit dans la maison de ce jeune homme, Gandrax n'avait pas eu besoin de dployer les souplesses stratgiques qui sont d'usage en pareil cas, et auxquelles la roideur de son naturel se ft difficilement prte. Le gnie de Clotilde avait pourvu tout. Comme toutes les femmes tte forte qui mditent d'unir les agrments de l'indpendance aux bnfices d'une situation rgulire, elle avait jug bon d'affermir pralablement sur les yeux de son mari le bandeau d'une confiance toute preuve. Avec une imagination de feu et nuls principes, elle avait su lui persuader qu'elle tait la fois une sainte et un marbre. M. de Val-Chesnay, pntr de cette flatteuse conviction, nourrissait pour cette belle statue de secrtes ardeurs qui n'taient gales que par son respect. S'il lui arrivait de rechercher parfois dans les thtres ou dans les tribunes du _sport_ quelques amours moins thres et plus en harmonie avec l'argile infrieure dont il se sentait ptri, il en rapportait des remords et des terreurs qui n'chappaient point Clotilde et qui achevaient de lui assurer l'empire. Le jeune baron, malgr tout, tait trop amoureux de sa femme pour n'en tre pas jaloux. Ce fut donc avec une vritable satisfaction qu'il la vit un jour tourner l'activit de sa pense vers les hautes spculations de la science, sous la direction spirituelle de Louis Gandrax. La rputation de Gandrax tait d'ailleurs particulirement rassurante; l'intgrit de ses moeurs n'tait pas moins notoire que son talent. M. de Val-Chesnay crut donc dans sa mince cervelle faire un coup de diplomatie raffine en mnageant sa femme ces innocents loisirs, et en attirant dans son intimit domestique un homme qui semblait devoir y tre une gide plutt qu'un danger. Le premier charme de Gandrax aux yeux de Clotilde avait t le reflet que jetait sur lui son amiti avec Raoul. Puis peu peu la puissance personnelle, la beaut imposante et la clbrit du jeune savant avaient exerc sur l'esprit de Clotilde une sorte de fascination qu'elle avait pu prendre pour de l'amour. Dsespre ce moment mme par l'abandon et par le dpart de M. de Chalys, dont elle avait fini par perdre les traces, elle s'tait livre brusquement cet entranement quivoque dont un got subit pour les curiosits de la science fut le mensonge inutile. Ce ne fut pas toutefois sans sincrit ni sans ardeur que cette jeune femme essaya de s'initier aux graves tudes qui occupaient Gandrax, et de donner leur liaison un caractre lev qui en rachett vis--vis d'elle-mme les tristesses et les rougeurs. Ne avec de grandes passions, Clotilde n'tait pas une me basse, et mme dans ses fautes on devait retrouver les indices d'une noblesse originelle touffe par une ducation dtestable. Louis Gandrax avait eu une jeunesse asctique. Assailli sans sa maturit par un de ces amours vengeurs que dchane quelquefois le dmon de midi, il avait transig avec son orgueil, qui tait sa matresse vertu, par un singulier compromis. Impuissant vaincre sa passion, il avait cru faire acte de supriorit dominatrice en l'imposant Clotilde, et il tait parvenu ainsi riger en nouveau triomphe de sa volont ce qui n'en tait au fond qu'une dfaillance. Ce triomphe l'enivra. Epris jusqu'au fond de ses veines de la beaut de Clotilde, secrtement touch de l'aurole de gloire mondaine que cette conqute lgante ajoutait son front svre, il s'abandonna avec une sorte de candeur aux dlices et aux vanits d'un amour qui lui paraissait complter sa fire personnalit. Il arrangea pour toujours son existence dans ce cadre idal, et il se vit mme couronn devant la postrit du prestige d'une de ces grandes liaisons en mme temps profanes et intellectuelles que l'histoire ne ddaigne pas de consacrer. Ds ce moment, le jeune matrialiste foula d'un pied souverain cette terre qui semblait lui appartenir, et il put se rpter, avec plus de certitude que jamais, son axiome favori: "Il y a un Dieu!... c'est l'homme qui sait et qui veut!" Il ne savait pas tout cependant, et il devait s'en convaincre formellement dans cette soire mme o nous le retrouvons Luciennes entre madame de Val-Chesnay et son mari. Sous le prtexte ordinaire d'tudes et d'expriences scientifiques, il avait pass la journe chez Clotilde, qui s'tait organis un petit laboratoire dans sa villa. Elle lui avait communiqu son arrive une lettre qu'elle venait de recevoir de sa pieuse tante, et dans laquelle madame de Beaumesnil lui rvlait la prsence du comte de Chalys Frias, en joignant cette nouvelle quelques dtails venimeux sur la personne de Raoul, sur son genre de vie et sur ses relations avec Sibylle. Madame de Val-Chesnay s'tait extrmement divertie la pense du comte de Chalys transform en ermite et en enfant de choeur. Gandrax s'tait content de lever les paules et d'viter ce sujet d'entretien. Clotilde avait paru distraite le reste du jour, et pendant le dner, en particulier, elle avait dcoch Gandrax quelques traits de mauvaise humeur, qui, sans inquiter le jeune savant, avaient lgrement bless son orgueil. Ce n'tait pas d'ailleurs la premire fois que la nature orageuse de Clotilde soulevait quelques nuages dans leur ciel. Gandrax avait coutume d'opposer victorieusement ces caprices passagers la froideur sarcastique et hautaine que son langage et sa physionomie exprimaient avec prdilection. Il tait toujours sorti de ces preuves avec une confiance plus forte dans cette suprmatie irrsistible et magntique qu'il aimait se reconnatre. Il mnageait ce soir-l son lve une de ces rpressions ironiques; il attendait donc avec impatience que M. de Val-Chesnay voult bien, suivant son usage, aller fumer dans son parc ou dans ses curies, et le laisst en tte--tte avec Clotilde dans le salon d't, o ils avaient pass en quittant la table. Mais Clotilde, de son ct, lui mnageait une surprise. Elle venait de s'tendre sur une causeuse dans une attitude de nonchalance puise. Au moment o le dbonnaire baron s'esquivait discrtement, elle l'appela tout coup d'une voix caressante: -- Roland, fumez donc ici, mon ami, je vous en prie!... Nous sommes seuls,... et je vous ai vu si peu aujourd'hui! M. de Val-Chesnay, peu habitu ces lans de tendresse, s'arrta tout interdit. Il murmura quelques mots de gratitude, alluma un cigare, et s'tablit dans un coin retir du salon, pendant que Gandrax s'asseyait avec un peu de brusquerie deux pas de la causeuse et lanait Clotilde un coup d'oeil svre. La jeune femme n'y prit point garde: elle contempla vaguement, pendant quelques minutes, travers la porte entr'ouverte, les rayons de lune qui se jouaient dans les ombrages du parc et dans les brumes de l'automne; puis, s'adressant de nouveau son mari du mme accent affectueux et pntr: -- Mon ami, reprit-elle, o tes-vous donc? Pourquoi si loin?... J'aime l'odeur de vos cigares... Venez donc ici! Elle lui montra du bout de son ventail une espce de gros tabouret qu'elle approcha elle-mme de la causeuse. Roland s'tait empress de se rendre cet appel. Elle laissa pendre sa blanche main sur la tte du jeune homme, puis, le forant de se renverser sur le bord de la causeuse, et se penchant alors gracieusement au-dessus de son front, elle le regarda dans les yeux: -- Vous tes joli! dit-elle demi-voix. Et elle reprit sa pose rveuse, sans cesser de promener sa main sur la tte blonde de Roland. Aprs un silence, elle se tourna subitement vers Gandrax: -- Quelle belle soire, n'est-ce pas? lui dit-elle. -- Trs-belle! dit Gandrax. -- J'adore ces premiers soirs d'automne!... Vos cheveux sont comme de la soie, Roland... Avez-vous remarqu, Gandrax, les cheveux de mon mari? Des cheveux d'enfant,... et d'honnte homme! -- Tout fait, murmura Gandrax. Il y eut un nouveau silence. Elle se mit rire. -- Voyons, Roland, reprit-elle, j'abuse de votre bont... Allez voir un instant vos chevaux, je vous le permets, -- d'autant plus qu' la longue cette fume de cigare... Oh! elle ne me fait pas mal, non!... mais elle me grise,... elle m'enivre!... Allez, mon ami... je vous donne vingt minutes,... mais pas une de plus, vous entendez! Le jeune baron, hbt de son bonheur, appuya ses lvres sur la main de sa femme, et sortit en triomphe. Gandrax le laissa s'loigner; puis il se leva, et, affectant vainement le calme, car sa voix tremblait de colre: -- Clotilde, dit-il, vous allez bien vouloir m'expliquer cette scne, n'est-ce pas? -- Quelle scne, mon ami? dit Clotilde d'une voix douce et tranante. -- La scne d'atroce coquetterie que vous venez de jouer l! -- Comment!... il faut vous l'expliquer?... vraiment? Vous ne la comprenez pas tout seul? Elle sourit. -- Oh! ne plissez pas votre sourcil olympien,... vous perdez vos peines, allez! Eh bien, cette scne, je vais vous l'expliquer d'un mot,... d'un mot qui brle mes lvres depuis trop longtemps;... mais enfin mieux vaut tard que jamais! Elle se dressa alors sur la causeuse, le regarda en face, et, accentuant tout coup sa parole avec une sombre nergie: -- Vous m'ennuyez!... Comprenez-vous? Gandrax demeura d'abord immobile, puis brusquement, comme s'il et reu dans la tte une balle de pistolet, il tourna sur ses talons en chancelant; il se remit toutefois par un effort de volont suprme, fit quelques pas dans le salon, et, revenant vers Clotilde, qui, toujours demi couche, mais le buste rigide et la tte haute, l'avait suivi d'un oeil impitoyable: -- Une insulte, dit-il froidement, n'est pas une explication. Que s'est-il pass? que se passe-t-il? Pourquoi ne m'aimez-vous plus? -- Pourquoi? reprit-elle du mme ton pre et violent: parce que je ne vous ai jamais aim! parce que jamais une femme ne vous aimera,... moins que vous n'alliez la chercher dans la fange d'un harem! parce qu'avec toute votre science vous n'avez ni coeur, ni me, ni esprit,... ni rien de ce qui peut relever ses propres yeux une femme qui tombe, lui voiler sa faute, lui ennoblir sa faiblesse, lui charmer sa honte,... rien de ce qui peut lui faire quelquefois de son amour un rve gnreux, un enthousiasme, une posie,... une religion!... Non! Dieu merci, je ne vous ai jamais aim! Je n'ai aim en vous que l'ombre de votre ami,... de votre ami que j'adorais, que j'adore toujours!... Et ce que je vous dis l, je l'ai dans le coeur depuis la premire heure, sachez-le. Je me rsignais cependant, j'essayais de me tromper, de me persuader que je vous aimais, car une femme qui en est sa premire faute s'y attache avec dsespoir, si indigne qu'elle ait reconnu son complice!... Et vous, vous avez cru que vous me domptiez, que vous me fasciniez, que vous tiez mon matre et seigneur!... Pauvre homme!... vous voyez si j'ai peur! -- Tenez, n'en parlons plus... Je pense que vous comprenez maintenant?... Au surplus, que vous compreniez ou non, cela m'est gal! L'important est d'en finir,... finissons-en donc... Allez-vous-en!... et tchez que je ne vous revoie jamais, car vous me faites horreur, -- simplement. Et elle se recoucha sur la causeuse. Gandrax sortit. -- Pendant qu'il gagnait la plus proche station du chemin de fer, il s'arrtait de temps autre et portait la main son front, croyant sentir le sol trembler sous ses pieds. Il tait onze heures du soir quand il fut rendu chez lui. Il entra dans son laboratoire et se jeta sur une chaise; puis au bout d'un instant, comme si l'immobilit lui et t insupportable, il se releva et se mit se promener d'un pas lent et rgulier dans la longueur de la vaste pice. Le martellement prcipit de ses tempes sonnait ses oreilles comme un tocsin. Tous les bruits du chaos remplissaient son cerveau. Dans ce rveil brutal, dans cette chute immense et sans retour des hauteurs de son orgueil, il cherchait confusment quelque soutien auquel il pt se rattacher: il n'en trouvait pas. Sa science, ses livres, sa gloire, sa noble pauvret mme, dpouills jamais du charme dont l'amour de Clotilde les avait empreints, lui semblaient choses odieuses. En dehors de lui, aucune force, aucune consolation, aucune esprance, -- le vide. Il et voulu pleurer; mais il ne restait pas dans son me dessche une seule des sources d'o peut jaillir une larme. Il continua de marcher ainsi d'un pas de spectre jusqu'aux premires lueurs du jour: quand l'aube blanchissant les fentres vint donner son cauchemar une ralit plus irrcusable et plus poignante, quand il fallut recommencer la vie avec cette honte au front et cette blessure au coeur, il ne le put pas. -- L'ide de la folie traversa son cerveau: il s'approcha brusquement d'un des rayons qui garnissaient les murs, saisit une fiole pleine d'une liqueur brune, et la vida d'un trait. -- Puis il reprit sa promenade avec une gravit lugubre, son pas s'alourdissant par degrs. Tout coup il s'arrta, agita les bras convulsivement, et tomba sur la carreau. Au bruit de sa chute, quelques gens de la maison accoururent: on le porta sur son lit, et un mdecin fut mand. Aprs deux heures d'un assoupissement ml de dlire, il se rveilla et eut la force de dicter sa dpche Raoul. Raoul arriva dans la soire de ce mme jour et se fit conduire chez Gandrax en descendant de wagon. Il gravit l'escalier sans avoir trouv qui parler. La chambre du savant tait une sorte de cellule claustrale; une petite lampe l'clairait faiblement. Une vieille femme lisait dans un coin. Contre la muraille blanchie la chaux tait appliqu un lit de fer dans lequel Raoul aperut Gandrax. Ses cheveux noirs taient repousss et rejets en arrire, dgageant son large front couvert d'une pleur cendre. Un sourire passa sur ses joues creuses et dans son oeil flamboyant quand il vit entrer Raoul. Il lui tendit la main avec effort: -- Ah! dit-il d'une voix profonde, je suis bien aise de t'avoir revu. -- Mais, grand Dieu! qu'est-ce que c'est donc? Depuis quand es-tu malade? Gandrax fit un signe la femme qui le gardait: elle sortit aussitt. Il dsigna alors du doigt Raoul la fiole vide qui tait pose prs de la lampe. Raoul l'examina la hte: un pli douloureux contracta ses traits; il se rapprocha du lit, et regardant fixement Gandrax: -- Clotilde? dit-il. -- Oui, dit Gandrax. Et aprs une pause: -- La premire faiblesse de ma vie,... et la dernire! -- Ah! malheureux!... mais si tu as rsist jusqu'ici, on peut esprer... L'opium pardonne... O est le mdecin? Que dit-il? -- Le mdecin, c'est moi... Il dit que le systme nerveux est dtruit, et que je suis perdu... Je ne suis plus qu'une matire qui se transforme. -- Mais tu peux te tromper, s'cria Raoul avec agitation. Voyons, laisse-moi appeler quelqu'un; qui veux-tu? -- Personne,... inutile,... ne me trouble pas; assieds-toi. M. de Chalys se laissa tomber sur une chaise ct du lit: -- Souffres-tu beaucoup, mon ami? -- Beaucoup... J'ai fait une faute,... la dose tait trop forte; mais j'tais fou. Aprs un moment, un clair d'ironie glissa sur la bouche amincie de Gandrax: -- Et toi, reprit-il d'une voix sourde, tu sers la messe, dit-on? -- Mon ami, je t'en prie. Il y eut un long silence, pendant lequel on n'entendait dans la triste chambre que la respiration sifflante du malade et les faibles battements d'une montre pose sur son chevet. L'oeil de Gandrax cependant, attach avec insistance sur celui de Raoul, paraissait exprimer une sorte d'inquitude pnible: -- Tu dsires quelque chose, Louis? dit Raoul en se penchant vers Gandrax. -- Pourquoi ne pleures-tu pas? -- Mon ami! je fais un rve affreux; je suis terrifi! -- Il ne pleure pas!... murmura Gandrax. Aprs une nouvelle pause, il leva plus fortement la voix: -- Quelle heure est-il? -- Bientt minuit. -- Quel jour? -- Jeudi. -- Donne-moi ta main,... donne vite! Raoul se leva vivement et lui prit la main: -- Louis, dit-il, n'as-tu rien me recommander? n'as-tu rien qui te tourmente? Es-tu bien matre de ta pense en ce moment terrible?... Es-tu sr?... Sais-tu bien ce que tu es,... o tu vas? -- O je vais? Un sourire effrayant retroussa les lvres de Gandrax: il se dressa demi sur sa couche, retira brusquement la main que tenait Raoul, et l'abaissant vers le sol par un geste d'une nergie farouche: -- L! dit-il. Sa main demeura pendante contre le drap; ses yeux roulrent dans leurs orbites, et sa tte inerte retomba sur l'oreiller. -- Raoul, aprs une minute de contemplation silencieuse, cacha son front dans ses mains, et des larmes ruisselrent travers ses doigts crisps; mais Gandrax ne pouvait plus les voir. M. de Chalys veilla seul prs des restes de son ami. -- Le surlendemain, la crmonie des funrailles eut lieu dans l'glise Saint-Sulpice avec un mlange de pompe et d'austrit qui rappelait la fois les honneurs mrits et la digne pauvret du jeune savant. En entrant dans l'glise, Raoul aperut dans un des bas cts une femme vtue de noir, dont l'air de jeunesse et d'lgance le frappa; il sentit un frisson passer dans ses veines. C'tait Clotilde en effet; pousse par ce got des motions fortes et dramatiques qui est propre aux femmes de son espce, ou peut-tre par quelque secret sentiment de remords et de pit, elle avait recherch ce spectacle. On l'entendit plusieurs reprises pleurer sous son voile. Ces pleurs taient sincres; mais elle pleurait sur elle-mme bien plus que sur la victime de son cruel amour. Sa destine semblait se teindre ses yeux du jour lugubre et des flammes bleutres dont l'glise tait remplie. Elle s'pouvantait de son avenir. Elle se rappelait aussi avec attendrissement les scnes heureuses de son enfance, les bois et les campagnes de Frias, la paix qu'elle y avait laisse. Parmi ces souvenirs, il y en eut un toutefois qui se dressa soudain devant elle, et qui l'obsda avec une persistance trange: ce fut la vision du fou Fray couch sur le pav de la cour de Frias, et soulevant tout coup les oripeaux ensanglants dont elle l'avait affubl pour lui adresser de la main, comme une des tragiques prophtesses de Macbeth, une vague menace de royaut et de malheur. Vers le milieu du jour, le comte de Chalys, aprs avoir accompli jusqu'au bout son douloureux devoir, rentra son htel. Il s'tait retir dans un grand salon du rez-de-chausse ferm depuis longtemps, et o la lumire du dehors pntrait peine par une fentre dont on avait cart les volets. La porte s'ouvrit tout coup, et un vieux domestique s'y montra timidement. -- C'est une dame que monsieur le comte attend, dit-il. Raoul se leva avec impatience. -- Mais je j'attends personne! Il n'avait pas achev sa phrase, que madame de Val-Chesnay tait dans le salon. Le vieux domestique sortit la hte. Clotilde s'tait arrte immobile devant Raoul. Son voile tait baiss, laissant entrevoir sa pleur ardente et ses yeux de flamme. Sous ses vtements de deuil, relevs d'ornements de jais, sa taille superbe, sa grce sombre, sa fire beaut, resplendissaient d'un clat saisissant. Raoul la regardait avec un air d'indcision et de colre. Elle repoussa lentement son voile et attacha sur lui un oeil suppliant. -- Que voulez-vous? dit durement le comte. -- Votre piti, Raoul. -- Je vous la refuse! Il se dtourna et dit quelques pas. Puis, revenant vers elle: -- Savez-vous qu'il s'est tu? reprit-il. Si vous ne le savez pas, je vous l'apprends! Si vous le savez, je vous trouve... hardie de vous prsenter ici! -- Je le savais! murmura-t-elle. Elle se jeta sur un divan, cacha sa tte dans la soie des coussins et sanglota. Raoul marcha quelques minutes grands pas dans l'obscurit de l'immense salon, et, s'arrtant en face d'elle brusquement: -- De grce, madame, reprit-il, finissons! Tout ceci est inutile... et rpugnant. Elle releva le front. -- Mais enfin, dit-elle, savez-vous bien vous-mme ce qui s'est pass? Croyez-vous donc tre si tranger ce malheur,... ce crime,... que je venais pleurer avec vous? N'est-ce pas vous qui m'avez pousse ce vertige,... dont voici les suites?... Ne m'avez-vous pas demand mon amour?... L'ai-je rv, dites?... Et le jour o il vous a appartenu, ne m'avez-vous pas torture, humilie, dsespre,... en vous donnant une autre sous mes yeux? Et vous me refusez aujourd'hui un mot de piti,... un mot de pardon?... Et qu'avez-vous pourtant me pardonner,... si ce n'est de vous avoir aim trop fidlement travers ce fantme d'amour que j'avais saisi dans mon dsespoir, parce qu'il tait encore un souvenir, une ressemblance de vous,... parce qu'il me parlait de vous, parce qu'il vous aimait!... Eh! grand Dieu! c'est ce qui l'a tu, si vous l'ignorez, car le moment est venu o je me suis rveille de ce songe avec horreur;... je n'ai pu le tromper plus longtemps,... le cri de la vrit s'est chapp de mon coeur, et l'a foudroy!... Plaignez-le; moi, je l'envie! Il ne souffre plus! Elle plongea son front ple dans ses mains et se remit sangloter avec violence. -- Madame, dit Raoul avec gravit, je ne vous reproche rien, et je me reproche amrement, moi, la conduite inconsidre qui a pu vous prparer de telles fautes et de tels chagrins... Je vous en demande mme pardon, si vous le voulez. Maintenant vous devez comprendre que nous sommes spars par le plus profond des abmes, et que cette explication ne saurait se renouveler ni mme se prolonger entre nous sans prendre une couleur odieuse... Allez, je vous en prie. M. de Chalys, en terminant ces mots, se laissa tomber sur un fauteuil, comme accabl par les sensations pnibles de cette scne. La jeune femme s'tait leve. -- Je m'en vais, murmura-t-elle avec douceur. Ne me donnerez-vous pas votre main, Raoul? Raoul fit un geste rapide de refus, et se dtourna en appuyant son front sur sa main. -- Ah! reprit-elle du mme accent suppliant, que vous tes dur! Je vous demande si peu,... moi qui vous avais tant donn! Est-ce que cet amour enfin,... l'unique de ma vie!... ne me vaudra pas ce dernier moment... une parole de bont,... de compassion?... Ah! soyez sr que je respecte tout ce qu'il faut respecter; mais il y a une chose pourtant que je veux vous dire avant de vous quitter,... pour toujours sans doute! Il entendit un bruit de soie froisse: elle s'tait mise genoux et se tranait sur la tapis. -- Raoul, poursuivit-elle, je ne vaux rien, je le sais trop... On m'a perdue ds l'enfance en ne me laissant connatre d'autres lois que mes passions; aussi je n'ai pas un seul mrite au monde, pas une vertu, pas une croyance... Je sais aimer seulement,... et je vous aime!... Vous tes ma religion;... je vous aime... comme je voudrais aimer Dieu!... Ah! si vous m'aviez mieux connue, vous n'auriez pas tant ddaign peut-tre une tendresse comme la mienne,... car je vous jure qu'il n'y en a pas une semblable sous le ciel!... Maintenant tout est fini,... je le sens,... et il y a presque de la dmence esprer que votre coeur s'ouvre jamais pour moi... Sachez bien cependant,... voil ce que je veux vous dire,... sachez que je vous reste consacre et dvoue,... et qu' l'heure o vous le voudrez,... sur un mot, sur un signe,... je quitterai tout pour vous suivre au bout du monde deux genoux,... comme votre servante et votre esclave!... Adieu! Elle saisit une des mains de Raoul, la serra follement sur son sein et la pressa sur ses lvres. -- Raoul se dgagea avec une sorte de violence, releva la jeune femme brusquement, et, se levant lui-mme: -- Je vous en supplie! dit-il d'une voix basse et imprieuse. Elle tait debout, toute frissonnante et comme prs de dfaillir. -- Dites-moi que je vous fais piti, murmura-t-elle, et je pars! -- Oui, vous me faites grande piti, Clotilde. Allez. Elle fixa encore sur lui ses yeux noirs, qui tincelaient sous ses pleurs, soupira longuement et sortit pas lents. Le surlendemain, dans la matine, M. de Chalys remontait en wagon et reprenait le chemin de Frias. VII LE CYGNE Ce n'tait pas sans quelque hsitation que le comte de Chalys avait pris le parti de retourner Frias. Son bref sjour Paris, et les vnements qui l'avaient marqu, semblaient avoir rompu le charme dont la main dlicate et pure de Sibylle l'enveloppait depuis quelques mois. Il s'tait comme veill de ce rve, et il y voyait une sorte d'enfantillage demi ridicule auquel il s'tonnait de s'tre prt si longtemps. Cette sombre disposition de son esprit ne fit que s'irriter dans le cours du voyage. Le contact de la vie relle, de ses tristesses et de ses dpravations avait rejet sa pense dans tous les dcouragements et dans toutes les ironies du scepticisme; la mort sche et brutale de Gandrax l'avait replong en pleine matire; son entrevue mme avec Clotilde l'avait profondment troubl. Malgr les rvoltes de sa conscience, les transports, les ardeurs, les paroles enflammes de la jeune femme avaient fait monter son cerveau la fume des amours paennes, et lui laissaient encore dans les veines une ivresse secrte; il la voyait toujours genoux devant lui, dans le dsordre de ses pleurs, de sa beaut et de sa passion. Loin de lui faire un crime de cette passion emporte et prte tous les sacrifices, il tait tent de l'admirer et de la difier comme une vertu suprieure toute autre, et prs de laquelle l'amour scrupuleux et timor de mademoiselle de Frias plissait trangement. Il tait parti cependant, peut-tre pour pargner Sibylle un coup trop soudain, peut-tre pour se soustraire lui-mme des entranements dont il sentait l'horreur. Quand il arriva le soir au presbytre, l'abb Renaud, qui il avait crit la veille pour le prparer son retour, l'informa que la famille de Frias l'attendait pour dner. Il retint la voiture qui l'avait amen de la gare, et se fit conduire au chteau. L'accueil affectueux et presque filial qu'il y reut ne put vaincre la froideur chagrine qu'il avait dans le coeur, et que son visage et son accent mme trahissaient. Les tristes circonstances qui l'avaient appel Paris, le deuil qu'il en avait rapport, expliquaient suffisamment son attitude au marquis et la marquise de Frias; mais Sibylle parut tre plus clairvoyante. Il y avait eu dans son premier regard lorsqu'elle avait tendu la main M. de Chalys une expression de curiosit inquite qui le surprit et l'embarrassa. Dans cette nature fine, dlicate et sensitive l'excs, le tact et le pressentiment devaient approcher de la divination. Elle ne cessa de l'observer pendant le dner avec le mme air d'anxit. Elle remarqua qu'il sortait du salon, contre sa coutume, l'heure de la prire, comme pour viter d'y assister. Elle remplit d'ailleurs pendant le reste de la soire son rle de matresse de maison avec son calme habituel, quoiqu'elle ft fort ple. Elle se mit un instant au piano, servit le th, et crayonna sur un bout de table, l'ombre de ses blonds cheveux, en changeant avec M. de Chalys quelques paroles indiffrentes. Il tait dix heures et demie quand il se retira. En sortant du chteau, il s'arrta sur le haut du perron comme frapp du spectacle qui s'tendait sous ses yeux. La soire, dj froide, tait belle et pure: un mince croissant d'argent glissait dans la profondeur de l'azur, et allait disparatre derrire la cime noire des bois; il rpandait encore une aube limpide dans l'enceinte de la cour, et un peu au del quelques ples rayons miroitaient faiblement sur le vitrage des serres, dans l'eau des bassins et sur le plumage clatant d'un cygne immobile. C'tait une scne d'une paix et d'un silence comme enchants. Raoul la contempla un instant et soupira longuement. Un bruit lger le fit retourner: il vit mademoiselle de Frias deux pas de lui. -- Vous tes triste, monsieur, lui dit-elle avec cette grave sonorit d'accent qui tait la sduction de sa voix. -- Comment ne le serais-je pas, mademoiselle!... Je viens d'tre frapp si cruellement. -- Sans doute,... mais il y a quelque chose de plus, n'est-ce pas?... Soyez vrai! Il baissa les yeux, hsita, puis, relevant la tte: -- Je voudrais vous parler, mademoiselle Sibylle. -- Maintenant? -- Maintenant. Elle parut hsiter son tour; puis tout coup: -- Attendez-moi. Elle rentra dans le vestibule et reparut l'instant d'aprs: elle avait jet sur ses paules demi nues une courte mante blanche borde de bleu, dont la capuchon retombait sur son front. Elle prit le bras de Raoul: ils descendirent lentement les degrs du perron et traversrent la cour en silence, se dirigeant vers le parc. Comme ils entraient dans la sombre alle qui s'ouvrait devant la grille, et que rayaient et l des bandes de lumire blanchtres, Raoul leva enfin la voix, et parlant avec une amertume peine contenue: -- Mademoiselle, dit-il, je viens de traverser quelques-unes de ces heures rigides qui rappellent un homme la ralit et son devoir. Je vous supplie donc de me rvler le secret de votre pense, je vous supplie de me dire si l'honneur d'obtenir votre main me sera vraiment interdit tant que j'aurai pas reu d'en haut la grce, -- qui me manque, -- et qui, j'en ai peur, me manquera toujours. Dans ce cas, je n'attendrai pas, je vous l'avoue, pour rompre un attachement sans espoir, que j'y aie perdu le peu de courage et de dignit qui me reste. Sibylle s'tait arrte brusquement. -- Je sentais cela! dit-elle voix basse. Sans paratre l'entendre, il continua avec la mme pret: -- Oui, ds prsent, je renoncerais une preuve que je regarde comme inutile, comme insense.. Le temps des illusions est pass... Vos croyances ne seront jamais les miennes... Tant que je vivrai, le doute coulera dans mes veines avec mon sang... Voil la vrit. -- Pardon, monsieur, dit mademoiselle de Frias d'un ton peine distinct; mais ce langage est si inattendu aprs celui que vous me teniez il y a bien peu de jours, et cette heure mme, qu'avant d'y rpondre j'ai besoin de me recueillir. Raoul la salua. Elle marcha quelque temps prs de lui en silence. Ils arrivrent l'extrmit de l'avenue dans le demi-jour lumineux d'une clairire. Sibylle, comme tonne, leva les yeux vers le firmament sem d'toiles, et dans ce simple mouvement son visage, se dgageant de l'ombre de sa mante, parut Raoul clair d'une sorte de pleur et de transparence singulires. -- Vous souffrez? lui demanda-t-il vivement en se rapprochant. Elle sourit. -- Un peu, dit-elle. Et montrant le ciel du doigt: -- Je tombe de si haut! Il crut qu'elle chancelait tout coup; il fit un mouvement pour la soutenir, elle le repoussa avec sa grce tranquille. -- Donnez-moi votre bras seulement. Elle entra dans une alle voisine, et au bout d'un instant: -- Voici ma rponse, dit-elle. Je n'ai pas deux paroles: je ne serai jamais la femme d'un homme qui ne croit pas, qui ne prie pas, qui n'a d'autre dieu que la matire et d'autre esprance que le nant. Je serais coupable si j'acceptais une telle union, puisque je n'y pourrais donner le bonheur, ne l'y trouvant pas. Il faut donc nous sparer;... mais, je vous en prie, monsieur, ne nous sparons pas avec des paroles de colre et d'amertume... Que le souvenir de cette heure suprme nous soit doux tous deux... Je vous le demande surtout pour moi... Je n'aurai que ce roman dans ma vie,... je vous prie que la dernire page n'en soit pas mauvaise! Je suis, je vous assure, une personne courageuse, et, malgr le chagrin que j'prouve, je suis trs-capable de goter le charme de cet instant qui me reste,... quand il serait le dernier de ma vie, comme il est le dernier de notre amiti. Il ne lui rpondit que par une faible pression du bras. Aprs quelques minutes d'une marche silencieuse: -- Parlez-moi, mon ami, reprit-elle, parlez-moi comme autrefois, comme si nous devions nous revoir demain et toujours. -- Je ne puis, Sibylle... -- Dites-moi que, malgr tout, mon souvenir vous sera cher... -- Bien cher,... oui... -- Le vtre me sera sacr... Je ne verrai jamais un ciel d't ni une belle nuit sans penser vous et sans vous bnir. -- Me bnir!... dit Raoul amrement. -- Oui, vous bnir... Vous avez mis dans ma vie quelques heures douloureuses, c'est vrai; mais je vous ai d aussi les motions les plus leves, les joies les plus profondes qui puissent ravir l'me d'une femme... et d'une chrtienne... Quelle soire heureuse que celle qui prcda votre triste dpart! Quel moment que celui o je sentis votre coeur s'ouvrir et Dieu y descendre!... Vous me disiez ce soir-l des choses si justes, si nobles, si dignes de vous!... J'y ai souvent pens depuis,... non pas que j'aie besoin d'aucun argument pour affermir ma foi,... je ne comprends pas le doute... Le nom de Dieu est crit pour moi si visiblement sur chaque brin d'herbe, sur chaque feuille, sur chaque toile; ce silence mme de la solitude, de la nuit et des cieux me laisse entendre sa voix si clairement, que mon coeur croit vraiment comme mes yeux voient et comme mes lvres respirent... Mais ce que vous disiez me frappa... Que j'aurais aim parler souvent avec vous de ces choses leves!... Je n'osais pas... Je suis plus femme que vous ne le croyez,... je le suis trop peut-tre... Je redoutais de vous plaire moins,... de perdre vos yeux un peu de ce prestige qui vous avait touch,... de vous sembler une pdante et une prcheuse... N'est-ce pas que je puis, en ce moment du moins, m'abandonner cette faiblesse de mon esprit, sans craindre de vous apparatre, quand vous penserez moi dans l'avenir, sous une forme chagrine et dplaisante? -- Ne le craignez pas... Ils continuaient, pendant cet trange dialogue, de s'avancer dans l'intrieur du bois, tantt perdus dans l'ombre paisse des futaies, tantt traversant des claircies inondes d'une clart stellaire. Raoul comprit que leur promenade ne s'garait pas au hasard, et que Sibylle la dirigeait tour tour avec une prdilection calcule vers chacun des sites qu'elle avait le plus aims. Elle semblait d'ailleurs avoir recouvr toutes ses forces: elle marchait sans fatigue et sans hte de ce pas lgant, souple et glissant, qui tait son allure habituelle. Il la regardait cependant par intervalles avec inquitude, tonn de ne retrouver dans son langage aucune trace de la vivacit et de la fiert fougueuses de son naturel. Sa voix avait un calme et une douceur extraordinaires. Raoul sentait dans cette frle crature une volont et une nergie d'un principe suprieur aux passions violentes dont il tait agit lui-mme, et qui se taisaient matrises. Livr un dsordre d'esprit indicible, il se laissait conduire, comme en rve, par la main de cette enfant, sans rsolution, sans force, presque sans pense. -- Vous rappelez-vous vos paroles, mon ami? poursuivit-elle... Il y a, disiez-vous, des tres et des coeurs qu'il est impossible, qu'il semble monstrueux de vouer au nant!... Cela parat si vrai, si blouissant de vrit! Puisque nos corps, quand la mort les prend, ne font que changer de forme, puisque la matire est immortelle, et que ce qu'il y a en nous de plus fragile et de plus misrable doit vivre ternellement, comment concevoir que nos penses les plus hautes et nos sentiments les plus sublimes, que nos dvouements, notre charit, notre foi, nos lans vers Dieu, nos amours, nos souffrances, nos larmes, que tout cela doive prir avec nous sans laisser de traces,... sans trouver un avenir, un refuge, une justice!... Ainsi tout survivrait, except ce qui est pur!... tout serait ternel, except ce qu'il y a en nous de bon et de grand,... except tout ce qui honore la vie, tout ce qui dcore la terre, tout ce qui plat au ciel! Oh! non!... il y a, c'est vous encore qui le disiez, il y a une source pure d'o nos mes descendent et o elles remontent, comme les anges dans la vision biblique... J'aime cette image... Il est doux d'entourer la mort de ces prestiges souriants, surtout quand on a perdu des tres bien-aims. -- Vous avez perdu votre mre toute jeune, n'est-ce pas, mon ami? -- Toute jeune, oui. Sibylle cessa de parler. Elle s'tait arrte sur un plateau dcouvert, devant lequel s'tendait un horizon de collines tages et de ravins sinueux qui allaient en s'abaissant au loin vers la mer. Au fond des valles marcageuses et sur les flancs entre-croiss des coteaux flottaient ces vapeurs diaphanes de l'automne qu'on appelle potiquement dans le pays les _dames blanches_. Pntres par les lueurs sidrales, elles rpandaient sur les contours indcis de ce vaste paysage un vague arien et une srnit lacte qui ne semblaient pas tre de la terre. Mademoiselle de Frias, appuye sur le bras de Raoul, contempla longtemps ce spectacle avec une attention profonde. Elle parut se rveiller tout coup, et reprenant sa marche: -- Allons! dit-elle. Ils entrrent alors dans une des parties les plus ombrages du bois. Sibylle avait acclr son pas. Ils descendirent un sentier rapide, et se trouvrent soudain sur le terre-plein d'une troite clairire que dominait la silhouette sombre d'une roche leve et abrupte, pareille un fragment de muraille ruine. Raoul tressaillit. Il reconnut la Roche--la-Fe, la petite fontaine qui en recevait les filtrations et la valle sauvage o roulait le ruisseau de Frias, dont une brume paisse marquait au loin les mandres. Quelques feux briss d'toiles, perant travers la feuille, scintillaient doucement dans l'onde du bassin, et les gouttes d'eau qui y tombaient coup sur coup faisaient entendre un bruit clair et triste qui semblait ajouter encore au silence de cette solitude. Sibylle promena longuement son regard autour d'elle: -- C'est l, dit-elle ensuite demi-voix, que j'ai voulu vous dire adieu,... Raoul. Vous me pardonnerez encore cette faiblesse, n'est-ce pas? Je suis si enfant avec toute ma raison... Quand je vous ai vu l pour la premire fois, vous souvenez-vous?... c'tait au printemps et par un soleil charmant... Maintenant... c'est l'automne et la nuit!... Elle pronona ces mots avec une sorte d'garement, et s'interrompit tout coup; puis elle se dtourna, se jeta la face contre le rocher, et, plongeant sa tte dans les lierres et dans la mousse humide qui en couvraient les parois, elle sanglota amrement. Raoul, immobile et comme ananti, regardait ce gracieux fantme qui pleurait dans l'ombre, et qui plus que jamais semblait tre le gnie mlancolique de ce lieu solitaire; puis il s'avana lentement, et debout, deux pas de la jeune fille: -- Sibylle! lui dit-il d'une voix basse et pntre; ah! quel jeu barbare vous jouez avec moi... et avec vous-mme! quel crime vous commettez au nom de votre Dieu et de vos vertus!... Nous nous aimons comme jamais deux cratures sur terre ne se sont aimes... Vous pleurez, et j'ai le coeur dchir... Nous sommes libres,... tout nous donne l'un l'autre,... le bonheur est l dans nos mains,... et vous le repoussez,... vous n'en voulez pas!... Pourquoi?... Vous le savez peine vous-mme, malheureuse enfant! -- Raoul, dit-elle, en retrouvant soudain la fire nergie de son accent, je repousse ce bonheur, parce qu'il serait un mensonge, parce que nous ne serions pas vraiment unis,... parce que je veux tre aime comme j'aime, et que rien ne dure que ce qui s'appuie l! Elle montra le ciel. -- Ah! je sais, reprit-elle avec plus de douceur, je sais que vous souffrez, et je voudrais me mettre genoux pour vous demander pardon de la peine que je vous fais;... mais vous voyez que je souffre bien aussi,... moins que vous pourtant, je le crois,... car moi, j'espre vous retrouver... Oui, je l'espre fermement, Raoul,... j'en suis certaine!... Adieu! Raoul laissa tomber sa main dans la main qu'elle lui tendait, et elle s'loigna la hte. Au bout de quelques pas, il la vit s'arrter, s'appuyer contre un des arbres qui bordaient le sentier, et il l'entendit murmurer: -- Je ne vois plus! Il courut elle: -- Prenez mon bras!... Ne craignez rien de moi... pas un mot de plus, pas une prire... mais il faut que vous retourniez, et vous ne pouvez retourner seule!... Il sentit qu'elle tremblait sous sa mante, qui tait imprgne de l'humidit de la nuit. Elle ne dit rien, se suspendit son bras, et gravit pniblement la rampe qui tournait autour du rocher. Peu peu son pas se raffermit, mais elle demeurait la tte penche, comme trangre tout, s'abandonnant au bras qui la guidait. Aprs un quart d'heure de marche, une halte soudaine que fit Raoul la tira de sa stupeur. Elle jeta autour d'elle un regard tonn. -- Mon Dieu! dit-elle,... mais je ne reconnais rien, je ne vois pas, je ne me retrouve pas!... Ce brouillard cache tout... Etes-vous sr d'tre dans le vrai chemin? -- Jusqu'ici, je l'ai pens; mais en ce moment je suis troubl, je vous l'avoue... On ne distingue rien deux pas! Comme il arrive souvent en effet, vers le milieu de la nuit, sous ce climat et dans cette saison, les vapeurs humides des marais environnants s'taient leves subitement. Elles s'taient enroules d'abord, comme des flocons de givre, autour des branches et des buissons, puis elles avaient gagn tout l'intrieur du bois. Elles prtaient aux taillis les plus clair-sems des aspects fantastiques, et semblaient dresser, sous le couvert des fourrs et dans l'ombre des hautes futaies, une muraille de tnbres impntrable. Mademoiselle de Frias parut recouvrer tout son sang-froid sous cette impression de la vie relle. Elle interrogea Raoul sur la direction qu'il avait suivie, hsita et se recueillit, puis poursuivit la mme route avec agitation. Elle crut s'apercevoir, au bout de peu d'instants, qu'ils s'garaient de plus en plus. Elle pensa alors que le meilleur parti tait de chercher regagner la Roche--la-Fe, esprant qu'une fois matresse de ce point de dpart elle pourrait s'orienter avec plus de prcision. Ils essayrent donc de retourner sur leurs pas, et achevrent de se perdre. Ils avaient dans l'esprit ce vertige trange qui nous saisit quand tous nos guides ordinaires nous font dfaut. Sibylle crut bientt reconnatre, quelques vagues indices, qu'ils avaient dpass la limite des bois contigus au parc, et qu'ils taient entrs dans la fort qui en tait le prolongement, et dont les dernires cimes couronnaient de hautes falaises deux lieues du chteau. Ils continuaient cependant de marcher avec une sorte de rsolution fivreuse, s'tant dtermins aller toujours droit devant eux. Il leur arrivait presque chaque pas de se heurter contre des troncs d'arbres ou de s'embarrasser dans les halliers. Ils descendaient et montaient des pentes rapides, et quelquefois traversaient de larges ravines marcageuses o leurs pieds s'imprimaient dans la fange. Par intervalles ils s'arrtaient pour se consulter brivement. Des exclamations dcourages, des demi-mots douloureux s'chappaient, quoique rarement, des lvres de Sibylle: -- Mon Dieu! que je suis punie!... Que va-t-on penser?... Pauvres coeurs qui m'aiment tant, et que j'ai oublis, comme ils doivent tre inquiets! Elle s'asseyait un moment, n'en pouvant plus, toute grelottante, puis elle disait: -- Allons! -- et se remettait vaillamment en marche. Raoul tait dsespr. Il gardait le plus souvent un silence morne. Il soutenait Sibylle avec un nergie convulsive; il l'entourait d'attentions et de tendresses maternelles. Il y eut un instant o, malgr sa rsistance, il l'enleva dans ses bras, et la porta comme un enfant, pour passer une fondrire o il s'enfonait lui-mme jusqu'aux genoux. Depuis deux longues heures, ils erraient ainsi, perdus dans les bois, dans la brume et dans la nuit, quand, au sortir d'une valle profonde, ils virent confusment devant eux une haute colline boise qui s'levait en forme d'amphithtre. Tous deux en mme temps reconnurent, cette disposition particulire du terrain, que leur course dsespre les avait conduits l'extrmit mme de la fort, sur le revers des falaises o elle venait mourir. Quoiqu'ils fussent une grande distance du chteau, la proximit du rivage leur assurait du moins ds ce moment une route connue. Sibylle, ranime par cette dcouverte, se mit gravir rapidement et presque joyeusement la rampe des collines; mais arrive sur le sommet, et comme ils quittaient enfin l'obscure enceinte des bois, elle dfaillit, et sa tte s'affaissa sur la poitrine de Raoul. Il l'appela doucement: -- Sibylle! Elle ne rpondit pas. Pendant qu'il la soutenait de toutes les forces qui lui restaient, il promenait autour de lui des yeux demi gars. Tout coup son visage s'claira; ils distinguait quelques pas sur la falaise la forme basse et crase d'un toit de chaume, d'une sorte de masure qu'il reconnut aussitt; une lumire s'en chappait par quelque ouverture et brillait travers la brume. Raoul leva la voix: -- Jacques! cria-t-il, Jacques! moi! C'est Sibylle! mademoiselle Sibylle! Viens vite! Un bruit de pas prcipits se fit entendre, et Jacques Fray sortit du brouillard. -- Ah! mon pauvre garon! reprit Raoul d'une voix agite, que je suis heureux de te trouver! Je ne savais plus si j'tais de ce monde... Quelle nuit!... Tu vois, elle est malade!... Fais du feu, vite! -- J'en ai, dit Jacques Fray, que rien n'tonnait. Venez. Raoul emporta Sibylle dans ses bras et suivit le fou dans sa chaumire. Un reste de feu brlait dans un coin entre quelques grosses pierres qui tenaient lieu de foyer. Jacques Fray y jeta une brasse d'ajoncs pineux, et la vive flamme qui s'en leva aussitt rayonna sur les murs dsols de ce rduit avec un air de gaiet bizarre. Raoul dposa la jeune fille vanouie devant cette claire attise, et, continuant de la soutenir demi: -- Va vite, dit-il Jacques, va chercher des bruyres, des feuilles... tant que tu pourras! Jacques sortit et rentra plusieurs reprises, et peu de minutes aprs le sol de la hutte tait jonch de bruyres et de feuilles sches que Raoul disposa la hte en forme de couche, et sur lesquelles il tendit Sibylle. Au bout d'un instant, elle soupira et entr'ouvrit les yeux. En voyant Raoul pench sur elle, elle sourit; puis, tout tonne: -- O sommes-nous donc? dit-elle. -- Chez votre ami Jacques Fray, dit-il en la rassurant du regard. Ne craignez plus rien. Remettez-vous... Je vais l'envoyer au chteau tout l'heure,... quand la brume sera un peu dissipe. Reposez-vous... Tchez de dormir. Je veille sur vous. -- Oui... Je suis bien fatigue! Et, rencontrant l'oeil ardent et affectueux de Jacques Fray: -- Bonjour, mon Jacques, dit-elle faiblement. Puis, se tournant vers le feu: -- Que j'ai froid! que cela me fait du bien! Ses yeux se refermrent, sa tte s'appesantit sur son oreiller de bruyres, et elle s'endormit. Raoul recommanda le silence Jacques Fray par un geste imprieux. Jacques crut comprendre qu'il lui ordonnait de sortir; il sortit sur la pointe du pied et alla se coucher sur le gazon de la falaise quelques pas de la masure. Quelques minutes aprs, il se mit chanter de sa voix douce et mlodieuse un de ces refrains plaintifs qu'il avait chants dans les veilles du bord, quand il tait matelot, et qu'il avait rpts souvent prs du berceau de sa petite fille. Raoul, assis sur une des pierres du foyer et pench sur Sibylle endormie, coutait avec motion ce chant monotone, qui, cette heure et dans ce lieu, tait d'une tristesse infinie. De temps autre, il jetait un regard inquiet sur la falaise travers la porte entr'ouverte: il fut heureux de reconnatre que le brouillard tait moins intense. Il crivit quelques lignes la lueur du feu sur une page de son portefeuille; il instruisait M. de Frias des vnements de la nuit et l'informait avec prcaution de l'tat de Sibylle. Puis il sortit de la hutte et remit ce billet Jacques Fray, en le chargeant de le porter au chteau le plus vite qu'il pourrait. Jacques se mit en marche aussitt du pas rapide et comme affol qui lui tait propre. Raoul rentra alors dans la chaumire; il grelottait sous ses vtements humides. Il s'assit sur l'escabeau qui composait tout le mobilier de Jacques Fray. Sibylle continuait de dormir profondment. Son visage, illumin par instants des reflets du foyer, s'encadrait gracieusement dans les plis blancs de sa mante et semblait sourire; mais il portait les traces effrayantes des motions et des fatigues de cette cruelle nuit. Les yeux de la jeune fille taient cerns d'un sillon bleutre; sa pleur de neige tait traverse par des rougeurs soudaines, et un souffle prcipit soulevait la fois son sein et ses deux mains qu'elle y avait poses. Raoul demeura plusieurs heures immobile cette place, sans dtacher ses yeux de cette douce figure, dont la beaut pure et brise faisait songer aux jeunes martyres chrtiennes. Les craintes les plus affreuses traversaient son esprit. Ce qui se passa dans son me, depuis longtemps branle, pendant cette contemplation douloureuse, lui-mme sans doute pourrait peine le dire: -- il y a des attendrissements, des douleurs, des adorations, des coups de lumire qui descendent dans l'homme des profondeurs que le langage n'atteint pas. -- Tout coup il tressaillit, ses yeux se mouillrent, il tomba sur ses genoux, le front dress vers le ciel, et il fut vident qu'il priait. Un lger froissement l'veilla, aprs quelques minutes, de l'abstraction o il tait plong. Sibylle s'tait souleve sur son lit de feuilles, et elle le regardait d'un oeil tincelant: -- Raoul... balbutia-t-elle en joignant ses mains comme incertaine, vous priez? Il lui saisit les deux mains comme hors de lui: -- Oui,... Sibylle,... je prie! je crois!.... je crois qu'il n'y a rien de vrai dans l'univers, ou que vous tes un ange immortel! Un flot de larmes jaillit de son coeur avec ce cri. -- Sibylle tait retombe sur sa couche, comme accable par une joie surhumaine; un sourire d'extase entr'ouvrait sa bouche, et ses yeux demeuraient attachs tout rayonnants sur les yeux de Raoul, d'o les larmes coulaient silencieusement... La jeune fille, trop mue pour parler, eut un mouvement d'une grce et d'une tendresse inexprimables; elle retira sa main baigne de ces pleurs sacrs, l'approcha de ses lvres et la baisa. Les lueurs grises de l'aube commenaient alors pntrer dans la hutte. Un bruit de voix confuses et de pas hts se fit entendre sur la falaise. Presque aussitt M. et madame de Frias parurent sur le seuil; miss O'Neil les accompagnait. -- Pendant que la marquise et l'Irlandaise couvraient Sibylle de caresses et la pressaient de questions inquites, M. de Frias changeait avec Raoul quelques paroles rapides. -- Ma pauvre enfant, dit-il ensuite, ma pauvre chre enfant!... Et il l'embrassait avec agitation. -- Pourrez-vous marcher... croyez-vous?... Voulez-vous qu'on vous porte? La voiture est en bas sur la grve... Monsieur, aidez-moi, je vous prie. Sibylle se dressa avec un peu d'effort, puis elle se mit debout. -- Oh! je marcherai! dit-elle gaiement. Je suis tout fait remise... j'irais au bout du monde! Elle jeta un regard Raoul, et s'appuyant sur la bras de son grand-pre, elle sortit de la hutte. Comme ils traversaient la largeur de la falaise pour gagner un sentier qui descendait sur la plage travers une dchirure oblique des rochers, le jour achevait de natre, et le soleil jaillit brusquement des flots, pareil une sphre d'or qui s'enlve. -- Sibylle s'arrta une minute comme blouie, puis elle se tourna vers Raoul, qui la suivait, et, sans parler, lui montra de son doigt lev cet horizon radieux. Au moment de s'engager dans le sentier, elle se retourna encore: -- Vous venez avec nous, n'est-ce pas? Sa voix tait si tranquille et si sonore, son oeil si riant, sa dmarche si lgre, que Raoul sentait se dissiper peu peu les extrmes alarmes qui depuis quelques heures l'avaient tortur. Rentrant alors lui-mme avec une sorte d'enjouement dans la familiarit de la vie: -- Non! dit-il, je vous gnerais... D'ailleurs mon chemin est trs-court par le haut des falaises... et, de plus, la marche me fera du bien... Je suis transi... Mais bientt!... et ne doutez pas de moi!... Elle lui tendit la main, et disparut bientt dans les dtours du sentier. Ds qu'il l'eut perdue de vue, Raoul s'achemina grands pas dans la direction du village, et aprs une demi-heure il arrivait au presbytre. Il s'tonna d'apercevoir devant la grille du jardin la voiture qui avait emmen Sibylle. Il s'informa la hte: un domestique lui dit que mademoiselle de Frias s'tait trouve si mal tout coup qu'on n'avait pu la transporter plus loin. -- Le marquis accourut au-devant de lui, les traits dcomposs. Sibylle tait en proie une fivre effroyable, elle dlirait. -- Ils se consultrent tous deux un moment, puis quelques minutes plus tard M. de Chalys partait dans la voiture. Il changea de chevaux au chteau et se rendit la ville piscopale de ***, qui tait sept lieues de Frias, pour y rclamer les services d'un mdecin qui avait quelque clbrit dans le pays. -- Le marquis l'avait pri de mander en outre un mdecin de Paris. La ville de *** n'ayant pas de station tlgraphique, Raoul dut aller jusqu' la gare la plus prochaine, deux lieues de l, pour y expdier sa dpche. Toutes ces excursions, avec les difficults de voitures et de chevaux, lui prirent la journe, et il tai six heures du soir environ quand il vint descendre devant le presbytre, le corps et l'esprit crass de fatigue, d'impatience et d'inquitude. Comme il entrait dans le jardin, il se trouva en face du mdecin qu'il tait all requrir dans la matine, et qui se promenait pas lents, le front soucieux. -- Eh bien, monsieur? lui dit-il. -- Eh bien, c'est une fivre pernicieuse... une espce de fivre paludenne,... l'excs des motions... et puis cette nuit passe dans le brouillard et dans les marais... -- Il y a du danger? -- Beaucoup. -- Ah, monsieur... sauvez-la! -- Vous pouvez tre assur, monsieur, que je ne nglige rien... Si elle rsiste au premier accs, on peut esprer... mais cet accs a t terrible... Cela commence se calmer;... elle ne crie plus... Nous allons voir! Madame de Frias et miss O'Neil se montrrent sur le seuil de la maison. Il courut elles. Toutes deux lui prirent les mains sans parler. -- Ah! madame!... Ah! Dieu du ciel!... vous ne me dites rien? -- Elle est un peu mieux, murmura la marquise. -- Ah! misrable que je suis! -- Non, monsieur, non,... remettez-vous. Elle nous a tout cont ce matin... Nous ne vous reprochons rien... C'est un malheur qui nous est commun, voil tout. Nous esprons d'ailleurs depuis un moment. La voix de M. de Frias se fit entendre sur l'escalier. -- Louise! dit-il, voulez-vous venir? Le deux femmes entrrent aussitt et le mdecin les suivit prcipitamment. M. de Chalys, demeur seul, fit quelques pas au hasard en appuyant sa main sur son front brlant, puis il s'arrta pour couter. Aucun son ne parvenait son oreille. Un silence doux et mlancolique rgnait dans l'enceinte du petite jardin, qu'enveloppaient dj les ombres du crpuscule. Pour tromper les agitations intolrables de sa pense, il sortit et se promena quelque temps dans le chemin devant la grille. Tout coup il se mit gravir la lande, traversa le cimetire et entra dans l'glise. Quand les peintures inacheves des murailles et de la vote, souvenirs de tant d'esprances et de tant d'heures heureuses, lui apparurent dans le demi-jour de la nef, une impression poignante lui serra le coeur. Il joignit ses mains dans une convulsion de douleur, se jeta genoux sur les dalles, et, le front battant sur les degrs de l'autel, il sanglota follement. Il tait l, priant et pleurant, quand une main lui toucha l'paule; il se leva: l'abb Renaud tait devant lui, ple et muet. Raoul lui prit la main, et, le regardant dans les yeux: -- Ah! mon pre! cria-t-il, que venez-vous me dire?... Epargnez-moi, mon pre!... Ce n'est pas fini? dites!... Ce n'est pas fini?... Elle n'est pas morte,... n'est-ce pas?... Oh! je vous en prie!... Mon Dieu! qu'est-ce que je ferais au monde?... Elle n'est pas morte... Ne me dites pas qu'elle est morte,... je vous en prie,... je vous en supplie! Et il tomba aux genoux du prtre, dans un transport qui tenait du dlire. Le vieillard le releva. -- Mon ami,... calmez-vous,... songez Dieu! Venez,... elle vous demande. -- Elle me demande? Il l'interrogea encore d'un oeil plein d'angoisse, et, voyant les lvres du cur s'agiter vaguement, il le suivit sans parler. Ils descendirent la lande en silence. -- Comme ils montaient l'troit escalier du presbytre, ils rencontrrent le mdecin, qui saisit la main de Raoul au passage. -- Soyez hommes, monsieur! lui dit-il. Ils pntrrent alors dans la petite chambre que Raoul avait occupe. C'tait l qu'on avait transport Sibylle. -- Le marquis de Frias, la marquise et miss O'Neil taient groups vers la tte du lit: leurs traits, sillonns de larmes rcentes, taient graves et calmes. Le premier regard de Raoul rencontra les grands yeux bleus de Sibylle, dirigs vers l'entre de la chambre avec une expression d'anxit qui s'apaisa ds qu'elle l'eut reconnu. Il s'approcha du lit: le visage de Sibylle, envelopp dans la masse dnoue et tourmente de ses cheveux blonds, respirait une srnit, une grce et une sorte d'allgresse qui firent d'abord illusion Raoul. Elle remua faiblement la tte en lui souriant, puis aussitt elle leva les yeux sur le cur, qui s'avana. -- Monsieur, dit le vieillard d'une voix lente et pnible, mais accentue, mademoiselle de Frias, en ce moment suprme, aurait souhait de vous tre unie par la bndiction nuptiale. Elle ignorait et j'ai d lui apprendre que mon devoir m'interdit de consacrer une telle union; mais je ferai du moins tout ce que ma conscience me permet pour donner ce coeur... qui vous a tant chri... une dernire consolation. Il fit une pause, puis il ajouta: -- Mademoiselle de Frias m'a dit, monsieur, que vous partagiez dsormais sa pure croyance et ses esprances ternelles? -- Oui, monsieur, dit Raoul: -- jamais! Un rayon de joie passa comme une flamme sur les traits de Sibylle. -- Le vieillard se recueillit un moment: -- Donnez-lui la main, reprit-il. Raoul enlaa doucement sa main dans celle de Sibylle. Le vieux prtre leva alors son regard humide vers le ciel, et d'une voix que l'motion brisait: -- Mon Dieu! dit-il, Dieu de bont! vous savez comme ils se sont aims... et comme ils ont souffert!... Que ces deux mes, si dignes l'une de l'autre, et que vous allez sparer,... soient unies un jour dans l'ternit!... Et daignez bnir la promesse que je leur en fais en votre nom... Ainsi soit-il! Un bruit de sanglots clata dans la chambre pendant que le vieux prtre achevait cette prire, et lui-mme ne put retenir ses pleurs. Sibylle seule ne pleurait pas: son front et ses yeux semblaient baigns d'une lumire souriante. -- Aprs une minute, elle appela le cur du regard; il s'inclina vers le chevet; elle parut lui parler voix basse avec une sorte de timidit. -- Monsieur, dit-il Raoul en se relevant, embrassez-la. Raoul se pencha sur la couche et posa ses lvres tremblantes sur le front et sur les cheveux de la jeune fille. Les joues de la pauvre enfant se teignirent soudain d'une lgre teinte rose; elle adressa Raoul un regard empreint d'une tendresse et d'une douceur infinies, puis brusquement la faible rougeur qui l'avait envahie se dissipa comme si un souffle l'et enleve; elle plit mortellement, l'ombre de ses longs cils s'abaissa, elle entr'ouvrit les lvres, et sa beaut inaltre se fixa dans une immobilit radieuse. -- Il semblait que la mort ne l'et prise qu'avec respect.................................... On voit aujourd'hui trois tombes blanches dans le petit cimetire de la falaise. Sur la plus blanche, dont le marbre est souvent jonch de fleurs sauvages, on lit cette simple inscription: "Sibylle-Anne de Frias. -- Dix-neuf ans." -- Et plus bas: "_In aeternum!_" ________ Depuis les derniers vnements de ce rcit, le comte Raoul de Chalys habite le chteau de Frias. Pour obir aux volonts de Sibylle et au dsir des deux vieillards qui le nomment aujourd'hui leur fils, il ne le quittera plus jamais. Il semble avoir pris en mme temps l'hritage des vertus de mademoiselle de Frias. Les gens du pays, accabls de ses bienfaits, tmoignent ce jeune homme sombre, svre et pieux un respect voisin de la superstition. Ils savent peine son nom. Ils l'appellent "le fianc de Mademoiselle." FIN TABLE PREMIERE PARTIE I. Les Frias II. Les Beaumesnil III. Sibylle IV. Le fou de Sibylle V. Miss O'Neil VI. Sibylle hors du giron de l'Eglise VII. La barque DEUXIEME PARTIE I. Clotilde II. L'htel de Vergnes III. Raoul IV. La duchesse Blanche V. L'glise de la Madeleine VI. La couronne VII. L'atelier TROISIEME PARTIE I. Retour Frias II. Raoul au presbytre III. Raoul au chteau de Frias IV. L'explication V. L'amour de Sibylle VI. L'amour de Clotilde VII. Le cygne. PARIS. -- IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7. erreurs typographiques corriges silencieusement: 1re partie chapitre 2: = ses beaux parents= remplac par = ses beaux-parents= chapitre 3: =la raison suprieure de son grand pre= remplac par =la raison suprieure de son grand-pre= chapitre 6: =-- Trois hommes descendirent= remplac par =Trois hommes descendirent= chapitre 6: =plat-.bord= remplac par =plat-bord= chapitre 7: =ombragaient= remplac par =ombrageaient= 2me partie chapitre 1: =petite fille au dpart= remplac par =petite-fille au dpart= chapitre 1: = leur petite fille= remplac par = leur petite-fille= chapitre 4: =Thoma?.= remplac par =Thoma?= Chapitre 4: =de .son ami= remplac par =de son ami= Chapitre 6: =-- Et elle lui jeta un burnous= remplac par =Et elle lui jeta un burnous= Chapitre 6: =-- Puis se retournant vers Raoul= remplac par =Puis se retournant vers Raoul= Chapitre 7: =je n'en voie pas de meilleure= remplac par =je n'en vois pas de meilleure= 3me partie chapitre 2: =mentant le mois possible= remplac par =mentant le moins possible= chapitre 2: =vous serez obi= remplac par =vous serez obie= chapitre 3: =peut-tre de dsespoir de toute ma vie= remplac par =peut-tre le dsespoir de toute ma vie= chapitre 4: =m'inspirent:= remplac par =m'inspirent.= End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Sibylle, by Octave Feuillet License: Share Alike