Produced by Daniel Fromont [Transcriber's note: Octave Feuillet, _Julia de Trcoeur_ (1872)] OEUVRES COMPLETES D'OCTAVE FEUILLET DE L'ACADEMIE FRANCAISE MICHEL LEVY FRERES, EDITEURS OEUVRES COMPLETES D'OCTAVE FEUILLET DE L'ACADEMIE FRANCAISE Format grand in-18. M. DE CAMORS, 13e dition 1 vol. SCENES ET PROVERBES, nouvelle dition 1 vol. SCENES ET COMEDIES, nouvelle dition 1 vol. BELLAH, nouvelle dition 1 vol. LA PETITE COMTESSE, le Parc, Onesta, nouvelle dit. 1 vol. LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, nouv. dit. 1 vol. HISTOIRE DE SIBYLLE, nouvelle dition 1 vol. JULIA DE TRECOEUR 1 vol. ___________ JULIE, drame en trois actes, en prose. LE POUR ET LE CONTRE, comdie en un acte, en prose. LA CRISE, comdie en quatre actes, en prose. PERIL EN LA DEMEURE, comdie en deux actes, en prose. LE VILLAGE, comdie en un acte, en prose. LA FEE, comdie en un acte, en prose. DALILA, drame en quatre actes, six parties, en prose. LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comdie en cinq actes, sept tableaux, en prose. LA TENTATION, comdie en cinq actes, six tableaux, en prose. LE CHEVEU BLANC, comdie en un acte, en prose. REDEMPTION, comdie en cinq actes, en prose. LA BELLE AU BOIS DORMANT, comdie en cinq actes, en prose. MONTJOYE, comdie en cinq actes, en prose. LE CAS DE CONSCIENCE, comdie en un acte, en prose. POISSY. -- TYP. S. LEJAY ET CIE, JULIA DE TRECOEUR PAR OCTAVE FEUILLET DE L'ACADEMIE FRANCAISE CINQUIEME EDITION PARIS MICHEL LEVY FRERES, EDITEURS 3, RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPERA LIBRAIRIE NOUVELLE BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT 1872 Droits de reproduction et de traduction rservs. JULIA DE TRECOEUR I Tous ceux qui, comme nous, ont connu Raoul de Trcoeur dans sa premire jeunesse le croyaient destin une grande renomme. Il avait reu des dons trs-remarquables; il reste de lui deux ou trois esquisses et quelques centaines de vers qui promettaient un matre; mais il tait fort riche et avait t fort mal lev: il tourna vite au dilettantisme. Parfaitement tranger, comme la plupart des hommes de sa gnration, au sentiment du devoir, il se laissa emporter toutes guides par ses instincts, qui taient, heureusement pour les autres, plus vifs que malfaisants. Aussi le plaignit-on gnralement quand il mourut en pleine jeunesse, pour avoir aim sans discrtion tout ce qui lui tait agrable. Le pauvre garon, disait-on, n'avait fait de mal qu' lui; -- ce qui, d'ailleurs, n'tait pas exact. Trcoeur avait pous vingt-cinq ans sa cousine Clodilde-Andre de Pers, honnte et gracieuse personne qui n'avait d'une mondaine que les lgances. Madame de Trcoeur avait vcu avec son mari dans une rgion de temptes malsaines o elle se sentait dpayse et comme dgrade. Il la tourmentait de ses remords presque autant que de ses fautes. Il la regardait avec raison comme un ange et pleurait ses pieds quand il l'avait trahie, se dsesprant d'tre indigne d'elle, d'tre victime de son temprament et d'avoir vu le jour dans un sicle sans croyances. Il menaa un jour de se tuer dans le boudoir de sa femme, si elle ne lui pardonnait; elle lui pardonna, naturellement. Toute cette partie dramatique troublait Clodilde dans sa vie rsigne. Elle et prfr un malheur plus tranquille et sans phrases. Tous les amis de son mari avaient t amoureux d'elle et avaient fond de grandes esprances sur son abandon; mais les maris infidles ne font pas toujours les femmes coupables. C'est mme souvent le contraire, tant ce pauvre monde est peu soumis aux lois de la logique. Bref, madame de Trcoeur, aprs la mort de son mari, demeura sur la rive, puise et brise, mais sans tache. De cette triste union tait ne une fille, nomme Julia, que son pre, malgr toutes les rsistances de Clodilde, avait gte outrance. On connaissait l'idoltrie de M. de Trcoeur pour sa fille, et le monde, avec sa mollesse de jugement habituelle, lui pardonnait volontiers sa vie scandaleuse en faveur de ce mrite, qui n'en est pas toujours un. Il n'est pas trs-difficile, en effet, d'aimer ses enfants; il suffit de n'tre pas un monstre. L'amour qu'on leur porte n'est pas en lui-mme une vertu: c'est une passion qui, comme toutes les autres, est bonne ou mauvaise, suivant qu'on en est le matre ou le valet. On peut mme penser qu'il n'est point de passion qui puisse tre plus que celle-l fconde pour le bien ou pour le mal. Julia paraissait magnifiquement doue; mais son naturel ardent et prcoce s'tait dvelopp, grce l'ducation paternelle, comme en pleine fort vierge, tort et travers. C'tait une petite personne brune et ple, souple, lance, avec de grands yeux bleus, pleins de feu, des cheveux noirs en broussailles et des sourcils d'un arc superbe. Son air habituel tait rserv et hautain; cependant, elle dposait en famille ces apparences majestueuses pour faire la roue sur le tapis. Elle avait des jeux qu'elle inventait. Elle traduisait ses leons d'histoire en petits drames mls de discours au peuple, de dialogues, de musique et particulirement de courses de chars. Malgr sa mine srieuse, elle tait bouffonne ses heures, et parodiait cruellement les gens qui ne lui plaisaient pas. Elle montrait pour son pre une prdilection passionne, bizarrement combattue par les sentiments de piti attendrie qu'inspiraient son jeune coeur les tristesses de sa mre. Elle la voyait souvent pleurer; elle se jetait alors ses pieds en peloton, et demeurait l pendant des heures, immobile et muette, la regardant d'un oeil humide et buvant de temps en temps une larme sur sa joue. Elle ne lui demandait jamais pourquoi elle pleurait. Elle avait apparemment saisi, comme beaucoup d'enfants, quelques chos de douleurs du foyer. Sans nul doute, sa vive intelligence se rendait compte des torts de son pre; mais son pre, ce beau cavalier, spirituel, gnreux et fou, elle l'adorait, elle tait fire d'tre sa fille, elle palpitait de joie quand il la tenait sur son coeur. Elle ne pouvait ni le juger, ni le blmer. C'tait un tre suprieur. Elle se contentait de plaindre et de consoler de son mieux cette crature douce et charmante qui tait sa mre et qui souffrait. Dans le cercle des relations de madame de Trcoeur, Julia passait simplement pour une petite peste. Les _chres madames_, comme elle les appelait, qui ornaient les jeudis de sa mre, se contaient les unes aux autres avec amertume les scnes d'imitation comique dont l'enfant faisait suivre leur entre et leur sortie. Les hommes se regardaient comme favoriss quand ils n'emportaient pas un chiffon de soie dans le dos. Tout cela divertissait fort M. de Trcoeur. Quand sa fille excutait, avec une demi-douzaine de chaises, quelqu'une de ces courses olympiques qui faussaient tous les pianos du voisinage: -- Julia! criait-il, tu ne fais pas assez de bruit... Casse un vase! Et elle cassait un vase; sur quoi, son pre l'embrassait avec enthousiasme. Cette mthode d'ducation prit un caractre plus grave mesure que l'enfant grandit et devint une fillette. La tendresse de son pre se nuana d'une sorte de galanterie. Il la menait avec lui au Bois, aux courses, au spectacle. Elle n'avait pas une fantaisie qu'il ne prvnt et ne comblt. Elle eut treize ans ses chevaux, son groom, une voiture son chiffre. Dj malade et se sentant peut-tre mortellement atteint, ce malheureux homme accablait cette fille chre des gages de sa funeste affection. Il teignait ainsi tous ses gots par une satit prcoce, comme s'il et voulu ne lui laisser que le got du fruit dfendu. Julia le pleura avec des transports furieux, et conserva pour sa mmoire un culte ardent. Elle avait un appartement particulier, qu'elle remplit des portraits de son pre et de mille souvenirs intimes autour desquels elle entretenait des fleurs. Madame de Trcoeur, comme la plupart des cousines qui pousent leur cousin, s'tait marie fort jeune. Elle resta veuve vingt-huit ans, et sa mre, la baronne de Pers, qui vivait encore, et qui tait mme des plus vivantes, ne tarda pas lui suggrer discrtement la convenance d'un second mariage. Aprs avoir puis les raisons pratiques, et fort senses d'ailleurs, qui semblaient lui conseiller de prendre ce parti, la baronne en venait aux raisons sentimentales: -- De bonne foi, ma pauvre fille, disait-elle, tu n'as pas eu jusqu'ici ta part de bonheur terrestre... Je ne voudrais pas dire du mal de ton mari, puisqu'il est mort; mais, entre nous, c'tait un fier animal... Mon Dieu, dlicieux par instants, je te l'accorde, -- j'y ai t prise moi-mme, -- comme tous les mauvais sujets!... d'ailleurs, monstrueux,... monstrueux!... Eh bien, certes, je ne dirai pas que le mariage soit jamais un tat de pure flicit;... nanmoins, c'est encore ce qu'on a trouv de mieux jusqu'ici pour jouir honntement de la vie entre gens comme il faut... Tu es la fleur de l'ge,... tu es fort agrable voir,... fort agrable!... et tu ne perdras rien, par parenthse, quand tu seras juponne un peu plus haut par derrire, avec un pouf convenable; car tu ne sais mme plus ce qui se porte, ma pauvre chatte... Tiens, vois! ce sont des horreurs... Enfin, que veux-tu, il ne faut pas se faire remarquer... Bref, je voulais te dire que tu as encore tout ce qu'il faut et mme plus qu'il ne faut pour fixer un mari, -- si tant est qu'il y en ait de fixes, -- ce que j'aime croire... Il faudrait, d'ailleurs, dsesprer absolument de la Providence, si elle ne nous rservait pas quelques compensations aprs toutes nos preuves... C'est dj un signe manifeste de sa bont que tu aies repris ton embonpoint, ma pauvre mignonne! Embrasse ta mre... Voyons, quand marions-nous cette jolie femme? Il n'y avait nulle exagration maternelle dans les compliments que la baronne adressait Clodilde. Tout Paris avait pour elle les yeux de sa mre. Elle n'avait jamais t si attrayante, et elle l'avait toujours t infiniment. Sa personne, repose dans la paix de son deuil, avait alors l'clat d'un beau fruit mr et frais. Ses yeux noirs d'une tendresse timide, son front pur encadr dans des nattes magnifiques et vivaces, ses paules de marbre rose, sa grce spciale de jeune matrone la fois belle, aimante et chaste, tout cela, joint une rputation intacte et soixante mille francs de rente, ne pouvait manquer de susciter des prtendants. Il en surgissait effectivement une lgion. La raison, l'opinion mme, qui avait rendu justice son mari et elle, la poussaient de secondes noces. Ses sentiments particuliers, quelle qu'en ft la dlicatesse naturelle, ne semblaient pas devoir tre un obstacle, car il n'y avait rien que de vrai dans son coeur. Elle avait t fidle son mari, elle avait donn des larmes amres ce triste compagnon de sa jeunesse; mais il avait fatigu et us son affection, et, sans jamais s'associer aux rcriminations posthumes de sa mre contre M. de Trcoeur, elle sentait qu'elle n'avait plus d'autre devoir envers lui que la prire. Il y avait cependant de longs mois qu'elle tait veuve, et elle continuait d'opposer aux sollicitations de la baronne une rsistance dont celle-ci cherchait vainement la raison mystrieuse. Elle crut un jour l'avoir dcouverte. -- Avoue la vrit, lui dit-elle: tu as peur de contrarier Julia. Ah! pour ceci, ma fille, ce serait de la folie pure... Tu ne peux avoir de ce ct aucun scrupule srieux. Julia sera trs-riche de son chef et n'aura aucun besoin de ta fortune. Elle se mariera elle-mme dans trois ou quatre ans (je souhaite bien du plaisir son mari, par parenthse!); et vois un peu dans quelle jolie situation tu te trouveras... Mais, mon Dieu, nous n'en aurons donc jamais fini? Aprs le pre, voil la fille maintenant... Eh! mon Dieu, qu'elle fabrique des chapelles avec les portraits et les perons de son pre tant qu'elle voudra, a la regarde; ce n'est pas moi qui lui ferai concurrence, bien certainement; au moins, qu'elle nous laisse vivre! Comment! tu ne pourrais pas disposer de toi sans lui demander la permission? Alors, si tu es son esclave, ma chre petite, mets-moi la porte! tu ne saurais rien faire qui lui soit plus agrable, car elle ne peut pas me sentir, ta fille!... Et puis enfin, de bonne foi, qu'est-ce que a peut lui faire que tu te remaries? Un beau-pre n'est pas une belle-mre,... c'est tout fait diffrent. Eh! mon Dieu, son beau-pre sera charmant pour elle,... tous les hommes seront charmants pour elle,... je lui prdis cela: elle peut tre tranquille!... Enfin conviens-en, c'est l ce qui t'arrte? -- Je vous assure que non, ma mre, dit Clodilde. -- Je vous assure que si, ma fille... Eh bien, voyons, veux-tu que je parle Julia, moi, que j'essaie de lui faire entendre raison?... J'aimerais mieux lui donner le fouet, mais enfin!... -- Ma pauvre chre maman, reprit Clodilde, faut-il tout vous dire? Elle vint se mettre genoux devant la baronne. -- Certainement, ma fillette, dis-moi tout;... mais ne me fais pas pleurer, je t'en supplie!... Est-ce trs-triste, ce que tu as me dire? -- Pas trs-gai. -- Mon Dieu!... Enfin, dis toujours. -- D'abord, ma mre, je vous avoue que je n'prouverais personnellement aucun scrupule me remarier... -- Je crois bien... Comment donc! Il ne manquerait plus que cela! -- Quant Julia, que j'adore, qui m'aime bien et qui vous aime bien aussi, quoi que vous en disiez... -- Persuade du contraire, dit la baronne. N'importe. Poursuis. -- Quant Julia, j'ai plus de confiance que vous dans son bon sens et dans son bon coeur;... malgr la tendresse exalte qu'elle conserve pour son pre, je suis sre qu'elle comprendrait, qu'elle respecterait ma dtermination, et qu'elle ne m'en aimerait pas moins, surtout si son beau-pre ne lui tait pas personnellement antipathique; car vous connaissez la violence de ses sympathies et de ses antipathies... -- Si je la connais! dit amrement la baronne. Eh bien, il faut lui donner une liste de ces messieurs, cette chre petite, et elle fera elle-mme ton choix. -- C'est inutile, ma bonne mre, dit Clodilde. Le choix est fait par la principale intresse, et je suis certaine qu'il ne serait pas dsagrable Julia. -- Eh bien, alors, ma mignonne, cela va tout seul! -- Hlas! non. Je vais vous dire une chose qui me couvre de confusion... Parmi tous les hommes que nous connaissons, le seul que,... le seul qui me plaise enfin, est aussi le seul qui n'ait jamais t amoureux de moi. -- Alors, c'est un sauvage! a ne peut tre qu'un sauvage!... Enfin, qui est-ce? -- Je vous l'ai dit, ma pauvre mre, le seul de nos amis quine soit pas amoureux de moi... -- Bah! qui a?... Ton cousin Pierre? -- Non,... mais vous brlez. -- M. de Lucan! s'cria la baronne. a devait tre! c'est la fleur des pois! Mon Dieu, ma chre petite, que nous avons donc les mmes gots toutes deux! Il est charmant... Embrasse-moi... Ne cherche plus, ne cherche plus; voil notre affaire positivement! -- Mais, ma mre, puisqu'il ne veut pas de moi! -- Bon! il ne veut pas de toi prsent... Quelle histoire! qu'en sais-tu? Lui as-tu demand? D'ailleurs, c'est impossible, ma chre petite,... vous tes faits l'un pour l'autre de toute ternit. Il est charmant, distingu, comme il faut, riche, spirituel, tout enfin, tout! -- Except amoureux, ma mre. La baronne se rcriant de nouveau contre une si forte invraisemblance, Clodilde lui mit sous les yeux une srie de faits et de dtails qui ne laissait point de place aux illusions. La mre consterne dut se rsigner cette conviction douloureuse, qu'il se trouvait, en effet, dans le monde un homme d'assez mauvais got pour n'tre pas amoureux de sa fille, et que cet homme tait malheureusement M. de Lucan. Elle regagna son htel en mditant sur ce mystre inou, dont elle ne devait pas, du reste, attendre longtemps l'explication. II George-Ren de Lucan tait intimement li avec le comte Pierre de Moras, cousin de Clodilde. Tous deux taient compagnons d'enfance, de jeunesse, de voyage et mme de bataille; car, le hasard les ayant conduits aux Etats-Unis quand la guerre civile y clata, ils avaient trouv l'occasion bonne pour recevoir le baptme du feu. Leur amiti s'tait encore plus solidement trempe dans ces dangers de guerre soutenus fraternellement loin de leur patrie. Cette amiti avait, d'ailleurs, depuis longtemps un caractre rare de confiance, de dlicatesse et de force. Ils s'estimaient mutuellement trs-haut, et ils avaient raison. Ils ne se ressemblaient d'ailleurs sous aucun rapport. Pierre de Moras tait d'une grande taille, blond comme un Scandinave, beau et fort comme un lion, mais comme un lion bon enfant. Lucan tait brun, mince, lgant, grave. Il y avait dans son regard fier et un peu sombre, dans son accent froid et doux, dans sa dmarche mme, une grce mle d'autorit qui imposait et charmait. Ils n'taient pas moins dissemblables au point de vue moral: l'un bon vivant, sceptique absolu et paisible, possesseur insouciant d'une danseuse; l'autre toujours troubl malgr son calme extrieur, romanesque, passionn, tourment d'amour et de thologie. Pierre de Moras, leur retour d'Amrique, avait prsent Lucan chez sa cousine Clodilde, et, ds ce moment, il y eut du moins deux points sur lesquels ils furent parfaitement d'accord: une profonde estime pour Clodilde et une profonde antipathie pour son mari. Ils apprciaient, d'ailleurs, chacun sa manire le caractre et la conduite de M. de Trcoeur. Pour le comte Pierre, Trcoeur tait simplement un tre malfaisant; pour M. de Lucan, c'tait un criminel. -- Pourquoi criminel? disait Pierre. Est-ce sa faute s'il est n avec toutes les flammes de l'enfer dans les moelles? Je conviens que je lui casserais volontiers la tte, quand je vois les yeux rouges de Clodilde; mais je n'y mettrais pas plus de colre que si j'crasais un serpent. Puisque c'est sa nature, cet homme! -- Vous me faites horreur, reprenait Lucan. Ce petit systme-l supprime simplement le mrite, la volont, la libert, -- le monde moral en un mot... Si nous ne sommes pas matres de nos passions, du moins dans une large mesure, et si ce sont nos passions qui nous matrisent fatalement, si un homme est ncessairement bon ou mauvais, honnte ou fripon, tratre ou loyal, au gr de ses instincts, dites-moi donc un peu, je vous prie, pourquoi vous m'honorez de votre estime et de votre amiti? Je n'y ai pas plus de droits que le premier venu, que Trcoeur lui mme. -- Pardon, mon ami, dit gravement Pierre: dans l'ordre vgtal, je prfre une rose un chardon; dans l'ordre moral, je vous prfre Trcoeur. Vous tes n galant homme; je m'en rjouis, et j'en profite. -- Eh bien, mon cher, vous tes dans une complte erreur, reprenait Lucan. J'tais n, au contraire, avec de dtestables instincts, avec les germes de tous les vices. -- Comme Socrate. -- Comme Socrate, parfaitement. Et si mon pre ne m'avait pas fouett propos, si ma mre n'avait pas t une sainte, si enfin je n'avais mis moi-mme trs-nergiquement ma volont au service de ma conscience, je serais un sclrat sans foi ni loi. -- Mais rien ne dit que vous ne serez pas un jour un sclrat, mon ami. Il n'y a personne qui ne puisse devenir un sclrat son heure. Tout dpend de la force de la tentation... Vous-mme, quels que soient vos instincts d'honneur et de dignit, tes-vous bien sr de ne jamais rencontrer une tentation qui les domine?... Ne pouvez-vous concevoir, par exemple, telle circonstance o vous aimeriez assez une femme pour commettre un crime? -- Non, dit Lucan; et vous? -- Moi,... je n'ai aucun mrite,... je n'ai pas de passions... J'en suis dsol, mais je n'en ai pas. Je suis n exemplaire... Vous vous rappelez mon enfance: j'tais un petit modle. Maintenant, je suis un grand modle, voil la seule diffrence,... et a ne me cote pas du tout... Allons-nous chez Clodilde? -- Allons! Et ils allaient chez Clodilde, bien digne elle-mme de l'amiti de ces deux braves gens. Ils y taient reus avec une considration marque, mme par mademoiselle Julia, qui paraissait subir un certain degr le prestige de ces natures leves. Tous deux avaient, d'ailleurs, dans leur tenue et dans leur langage une correction lgante qui satisfaisait apparemment le got fin de l'enfant et ses instincts d'artiste. Dans les premiers temps de son deuil, l'humeur de Julia avait pris une teinte un peu farouche; quand sa mre recevait des visites, elle quittait brusquement le salon et allait s'enfermer chez elle, non sans manifester contre les indiscrets un mcontentement hautain. Le cousin Pierre et son ami avaient seuls le privilge d'un bon accueil; elle daignait mme sortir de son appartement pour venir les rejoindre auprs de sa mre, quand elle les savait l. Clodilde avait donc de bonnes raisons de supposer que sa prfrence pour M. de Lucan obtiendrait l'agrment de sa fille; elle en avait malheureusement de meilleures encore pour douter que les dispositions de M. de Lucan rpondissent aux siennes. Non seulement, en effet, il s'tait toujours tenu vis--vis d'elle dans les termes de l'amiti la plus rserve, mais, depuis qu'elle tait veuve, cette rserve s'tait sensiblement aggrave. Les visites de Lucan s'espaaient de plus en plus; il paraissait mme viter avec un soin particulier les occasions de se retrouver seul avec Clodilde, comme s'il et pntr les sentiments secrets de la jeune femme, et qu'il et affect de les dcourager. Tels taient les symptmes tristement significatifs dont Clodilde avait fait confidence sa mre. Le jour mme o la baronne recevait, rue Tronchet, ces pnibles renseignements, un entretien avait lieu sur le mme sujet, rue d'Aumale, entre le comte de Moras et George de Lucan. Ils avaient fait ensemble le matin une promenade au Bois, et Lucan s'tait montr plus silencieux que de coutume. Au moment o ils se sparaient: -- A propos, Pierre, dit-il, je m'ennuie... Je vais voyager. -- Voyager! o a? -- Je vais en Sude. J'ai toujours eu envie de voir la Sude. -- Quelle drle de chose!... Vous serez longtemps? -- Deux ou trois mois. -- Quand partez-vous? -- Demain. -- Seul? -- Entirement. Je vous reverrai ce soir au cercle, n'est-ce pas? L'trange rserve de ce dialogue laissa dans l'esprit de M. de Moras une impression d'tonnement et d'inquitude. Il n'y put tenir, et, deux heures aprs, il arrivait chez Lucan. Il vit en entrant des apprts de dpart. Lucan crivait dans son cabinet. -- Ah ! mon cher, lui dit le comte, si je suis indiscret, vous allez me le dire franchement; mais ce voyage bcl ne ressemble rien... Srieusement, qu'y a-t-il? Est-ce que vous allez vous battre hors frontires? -- Bah!... Je vous emmnerais, vous savez bien! -- Une femme, alors? -- Oui, dit schement Lucan. -- Pardon de mon importunit, et adieu. -- Je vous ai bless, mon ami? dit Lucan en le retenant. -- Oui, dit le comte. Je ne prtends certes pas entrer dans vos secrets;... mais je ne comprends absolument pas le ton de contrainte, presque d'hostilit, sur lequel vous me rpondez au sujet de ce voyage... Ce n'est pas, d'ailleurs, le premier symptme de cette nature qui me frappe et m'afflige; depuis quelque temps, vous tes visiblement embarrass avec moi, il semble que je vous gne, que notre amiti vous pse;... et j'ai l'ide cruelle que ce voyage est une faon d'y mettre un terme. -- Grand Dieu! murmura Lucan. -- Eh bien, poursuivit-il avec un peu d'agitation dans la voix, il faut donc vous dire la vrit. J'esprais que vous l'auriez devine,... c'tait si simple!...Votre cousine Clodilde est veuve depuis deux ans bientt,... c'est, je crois, le terme consacr par l'usage... Je connais vos sentiments pour elle, vous pouvez maintenant l'pouser, et vous aurez grandement raison... Rien ne me parat plus juste, plus naturel, plus digne d'elle et de vous... Je vous atteste que mon amiti vous restera fidle et entire; mais je vous prie de trouver bon que je m'absente pendant quelque temps. Voil tout. M. de Moras semblait avoir une peine infinie saisir le sens de ce discours: il demeura plusieurs secondes, aprs que Lucan eut cess de parler, la mine tonne et le regard tendu, comme s'il et cherch le mot d'une nigme; puis, se levant brusquement et saisissant les deux mains de Lucan: -- Ah! c'est gentil, cela! dit-il avec une gravit mue. Et, aprs une nouvelle treinte cordiale, il ajouta gaiement: -- Mais, si vous comptez rester en Sude jusqu' ce que j'aie pous Clodilde, vous pouvez y btir et mme y planter, car je vous jure que vous y resterez longtemps! -- Est-il possible que vous ne l'aimiez pas? dit Lucan demi-voix. -- Je l'aime extrmement, au contraire; je l'apprcie, je l'admire;... mais c'est une soeur pour moi, purement une soeur... Ce qu'il y a de dlicieux, mon cher, c'est que mon rve a toujours t de vous marier, Clodilde et vous; seulement, vous me paraissiez si froid, si peu empress, si rfractaire, et dans ces derniers temps surtout... Mon Dieu, comme vous tes ple, George! Le rsultat final de cet entretien fut que M. de Lucan, au lieu de partir pour la Sude, se rendit peu d'instants plus tard chez la baronne de Pers, laquelle il exposa ses voeux, et qui se crut, en l'coutant, le jouet d'un songe enchanteur. Elle avait toutefois, sous ses airs vapors, un trop vif sentiment de sa dignit et de celle de sa fille pour laisser clater devant M. de Lucan la joie dont elle tait oppresse. Quelque dsir qu'elle prouvt de serrer immdiatement sur son coeur ce gendre idal, elle ajourna cette satisfaction et se contenta de lui exprimer ses sympathies personnelles. S'associant, d'ailleurs, la juste impatience de M. de Lucan, elle lui conseilla de se prsenter le soir mme chez madame de Trcoeur, dont elle ignorait les sentiments particuliers, mais qui accueillerait tout au moins sa dmarche avec l'estime et la considration dues un homme de son mrite. Demeure seule, la baronne s'pancha dans un monologue ml de larmes: elle se fit, d'ailleurs, une exquise petite fte maternelle de ne pas prvenir Clodilde et de lui laisser tout entire la saveur de cette surprise. Le coeur des femmes est un organe indfiniment plus dlicat que le ntre. L'exercice incessant qu'elles lui donnent y dveloppe des facults d'une finesse et d'une subtilit auxquelles la sche intelligence n'atteint jamais; c'est ce qui explique leurs pressentiments, moins rares et plus srs que les ntres. Il semble que leur sensibilit, toujours tendue et vibrante, soit avertie par des courants mystrieux, et qu'elle devine avant de comprendre. Clodilde, lorsqu'on lui annona M. de Lucan, fut comme traverse par une de ces lectricits secrtes, et, malgr toutes les objections contraires dont son esprit tait obsd, elle sentit qu'elle tait aime et qu'on allait le lui dire. Elle s'assit dans son grand fauteuil, en ramenant des deux mains la soie de sa robe, avec un geste d'oiseau qui bat des ailes. Le trouble visible de Lucan acheva de l'instruire et de la ravir. Chez de tels hommes, arms de passions puissantes, mais svrement contenues, habitues se matriser, intrpides et calmes, le trouble est effrayant ou charmant. Aprs l'avoir informe, ce qui tait inutile, que sa dmarche auprs d'elle tait une dmarche extraordinaire: -- Madame, ajouta-t-il, la demande que je vais vous adresser exige, je le sais, une rponse rflchie... Aussi vous supplierai-je de ne pas me faire cette rponse aujourd'hui, d'autant plus qu'il me serait vritablement trop pnible de l'entendre de votre bouche, si elle n'tait pas favorable. -- Mon Dieu, monsieur,... dit Clodilde demi-voix. -- Madame votre mre, madame que j'ai eu l'honneur de voir dans la journe, a bien voulu m'encourager -- dans une certaine mesure -- esprer que vous m'accordiez quelque estime,... que vous n'aviez du moins contre moi aucune prvention... Quant moi, madame, je... Mon Dieu, je vous aime, en un mot, et je n'imagine pas de plus grand bonheur au monde que celui que je tiendrais de vous. Vous me connaissez depuis longtemps. Je n'ai rien vous dire de moi... Et maintenant, j'attendrai. Elle se retint d'un signe, et elle essaya de parler; mais ses yeux se voilrent de larmes. Elle cacha sa tte dans ses mains, et murmura: -- Pardon! j'ai t si peu heureuse!... Je ne sais pas ce que c'est! Lucan se mit doucement genoux devant elle, et, quand leurs regards se rencontrrent, leurs deux coeurs s'emplirent soudain comme deux coupes. -- Parlez, mon ami, reprit-elle. Dites-moi encore que vous m'aimez... J'tais si loin de le croire! Et pourquoi?... Et depuis quand? Il lui expliqua sa mprise, sa lutte douloureuse entre son amour pour elle et son amiti pour Pierre. -- Pauvre Pierre! dit Clodilde, quel brave homme!... Mais vraiment non! Puis il la fit sourire en lui contant la terreur et la dfiance mortelles qui l'avaient envahi au moment o il lui demandait l'arrt de sa destine; elle lui avait sembl plus que jamais, en cet instant-l, une crature charmante et sainte, et tellement au-dessus de lui, que sa prtention d'tre aim d'elle, d'tre son mari, lui tait apparue tout coup comme une sorte de folie sacrilge. -- Oh! mon Dieu, dit-elle, quelle ide vous faites-vous donc de moi?... C'est effrayant!... au contraire, je me croyais trop simple, trop terre--terre pour vous; je me disais que vous deviez aimer les passions romanesques, les grandes aventures,... vous en avez un peu la mine, et mme la rputation,... et je suis si peu une femme comme cela! Sur cette lgre invite, il lui dit deux mots de sa vie passe, banalement orageuse, et qui ne lui avait laiss que dsenchantements et dgots. Cependant jamais, avant de l'avoir rencontre, la pense de se marier ne lui tait venue; en fait d'amour comme en fait d'amiti, il avait toujours eu l'imagination prise d'un certain idal, un peu romanesque en effet, et il avait craint de ne pas le trouver dans le mariage. Il avait pu le chercher ailleurs, dans les grandes aventures, comme elle disait; mais il aimait l'ordre et la dignit de la vie, et il avait le malheur de ne pouvoir vivre en guerre avec sa conscience. Telle avait t sa jeunesse trouble. -- Vous me demandez, poursuivit-il avec effusion, pourquoi je vous aime... Je vous aime parce que vous seule avez mis d'accord dans mon coeur deux sentiments qui se l'taient toujours disput avec de cruels dchirements, la passion et l'honntet... Jamais, avant de vous connatre, je n'avais cd l'un de ces sentiments sans tre horriblement misrable par l'autre... Ils m'avaient toujours paru inconciliables... Jamais je n'avais cd la passion sans remords; jamais je ne lui rsistais sans regret... Fort ou faible, j'ai toujours t malheureux et tortur... Vous seule m'avez fait comprendre qu'on pouvait aimer la fois avec toute l'ardeur et toute la dignit de son me, et je vous ai choisie, parce que vous tes aimante et que vous tes vraie, parce que vous tes belle et que vous tes pure, parce que vous tes le devoir et le charme,... l'amour et le respect,... l'ivresse et la paix... Voil pourquoi je vous aime... Voil quelle femme, quel ange vous tes pour moi Clodilde! Elle l'coutait, demi penche, aspirant ses paroles, et montrant dans ses yeux une sorte d'tonnement cleste. Mais il semble -- qui ne l'a prouv? -- que le bonheur humain ne puisse toucher certains sommets sans appeler la foudre. -- Clodilde, au milieu de son extase, frmit tout coup et se dressa. Elle venait d'entendre un cri touff, qui fut suivi du bruit sourd d'une chute. Elle courut, ouvrit la porte, et vit deux pas dans le salon voisin Julia tendue sur le parquet. Elle comprit que l'enfant, au moment d'entrer, avait saisi quelques-unes de leurs paroles, et que la pense de voir la place de son pre occupe par un autre, la frappant ainsi sans prparation, avait boulevers jusqu'au fond cette jeune me passionne. Clodilde la suivit dans la chambre, o on la porta, et voulut rester seule avec elle. Tout en lui prodiguant les soins, les caresses, les baisers, elle n'attendait pas sans une affreuse angoisse le premier regard de sa fille. Ce regard se fixa sur elle d'abord avec garement, puis avec une sorte de stupeur farouche; l'enfant la repoussa doucement; elle se recueillait, et, mesure que la pense s'affermissait dans ses yeux, sa mre y pouvait lire une lutte violente de sentiments contraires. -- Je t'en prie, je t'en supplie, ma petite fille! murmurait Clodilde, dont les larmes tombaient goutte goutte sur le beau visage ple de l'enfant. Tout coup Julia la saisit par le cou, l'attira sur elle, et, l'embrassant follement: -- Tu me fais bien du mal, dit-elle, oh! bien du mal! plus que tu ne peux croire;... mais je t'aime bien,... je t'aime bien! je veux t'aimer,... je veux! je veux toujours;... je t'assure! Elle clata en sanglots, et toutes deux pleurrent longtemps, troitement attaches l'une l'autre. M. de Lucan avait cru devoir cependant envoyer chercher la baronne de Pers, laquelle il tenait compagnie dans le salon. La baronne, en apprenant ce qui se passait, avait montr plus d'agitation que de surprise: -- Mon Dieu, je m'y attendais, mon cher monsieur! Je ne vous l'avais pas dit, parce que nous n'en tions pas l;... mais je m'y attendais parfaitement! Cette enfant-l tuera ma fille... Elle achvera ce que son pre a si bien commenc,... car c'est un pur miracle si ma fille, aprs tout ce qu'elle a souffert, a repris comme vous la voyez! -- Je les laisse ensemble... Je n'y vais pas... Oh! mon Dieu, je n'y vais pas... D'abord, j'aurais peur de contrarier ma fille,... et puis je sortirais de mon caractre trs-certainement. -- Quel ge a donc mademoiselle Julia? demanda Lucan, qui conservait dans ces pnibles circonstances sa courtoisie tranquille. -- Mais elle va avoir quinze ans,... et ce n'est pas malheureux, par parenthse, car enfin, entre nous, on peut esprer qu'on en sera soulag honntement dans un an ou deux... Oh! elle se mariera facilement, trs-facilement, soyez sr... D'abord, elle est riche, et puis enfin, quoi! c'est un joli monstre,... on ne peut pas dire le contraire, et il ne manque pas d'hommes qui aiment ce genre-l! Clodilde les rejoignit enfin. Quelle que ft son motion intrieure, elle paraissait calme, n'ayant rien de thtral dans sa manire. Elle rpondit simplement, d'une voix basse et douce, aux questions fivreuses de sa mre: elle demeurait persuade que ce malheur ne serait pas arriv, si elle et pu apprendre elle-mme Julia avec quelques prcautions l'vnement que le hasard lui avait brusquement rvl. Adressant alors M. de Lucan un triste sourire: -- Ces misres de famille, monsieur, lui dit-elle, ne pouvaient entrer dans vos prvisions, et je trouverai tout naturel que vos projets en soient modifis. Une anxit expressive se peignit sur les traits de Lucan. -- Si vous me demandez de vous rendre votre libert, dit-il, je ne puis que vous obir; si c'est votre dlicatesse seule qui a parl, je vous atteste que vous m'tes encore plus chre depuis que je vous vois souffrir cause de moi, et souffrir si dignement. Elle lui tendit sa main, qu'il saisit en s'inclinant. -- J'aimerai tant votre fille, dit-il, qu'elle me pardonnera. -- Oui, je l'espre, dit Clodilde; cependant, elle veut entrer dans un couvent pour y passer quelques mois, et j'y ai consenti... Sa voix trembla, et ses yeux se mouillrent. -- Pardon, monsieur, reprit-elle, je n'ai pas encore le droit de vous donner tant de part mes chagrins... Puis-je vous prier de me laisser avec ma mre? Lucan murmura quelques paroles de respect, et se retira. Il tait bien vrai, comme il l'avait dit, que Clodilde lui tait plus chre que jamais. Rien ne lui avait inspir une si haute ide de la valeur morale de cette jeune femme que son attitude pendant cette triste soire. Frappe en plein vol de bonheur, elle tait tombe sans cri, sans plainte, en voilant sa blessure: elle avait montr devant lui cette exquise pudeur de la souffrance, si rare chez son sexe. Il lui en savait d'autant plus de gr qu'il tait profondment ennemi de ces dmonstrations pathtiques et turbulentes dont la plupart des femmes ne manquent pas de saisir avidement l'occasion, quand elles ont la bont de ne pas la faire natre. III M. de Lucan tait depuis plusieurs mois le mari de Clodilde quand le bruit se rpandit dans le monde que mademoiselle de Trcoeur, cet ancien diable incarn, allait prendre le voile dans le couvent du faubourg Saint-Germain o elle s'tait retire quelque temps avant le mariage de sa mre. Ce bruit tait fond. Julia avait d'abord subi avec peine la discipline et les observances auxquelles les simples pensionnaires de la communaut devaient elles-mmes se soumettre; puis elle avait t prise peu peu d'une ferveur pieuse dont on tait forc de temprer les excs. Elle avait suppli sa mre de ne pas mettre obstacle la vocation irrsistible qu'elle se sentait pour la vie religieuse, et Clodilde avait difficilement obtenu qu'elle ajournt sa rsolution jusqu' l'accomplissement de sa seizime anne. Les relations de madame de Lucan avec sa fille depuis son mariage taient d'une nature singulire. Elle venait peu prs chaque jour la visiter, et en recevait toujours de vifs tmoignages d'affection; mais sur deux points, et les plus sensibles, la jeune fille tait demeure impitoyable: elle n'avait jamais consenti ni rentrer sous le toit maternel, ni voir le mari de sa mre. Elle avait mme t longtemps sans faire la moindre allusion la situation nouvelle de Clodilde, qu'elle affectait d'ignorer. Un jour enfin, sentant la gne intolrable d'une telle rserve, elle prit son parti, et, fixant sur sa mre son regard tincelant: -- Eh bien, es-tu heureuse au moins? dit-elle. -- Comment veux-tu, dit Clodilde, puisque tu hais celui que j'aime? -- Je ne hais personne, reprit schement Julia. Comment va-t-il, ton mari? Ds ce moment, elle s'informa rgulirement de M. de Lucan sur un ton de politesse indiffrente; mais elle ne prononait jamais sans hsitation et sans un malaise vident le nom de l'homme qui tenait la place de son pre. Cependant, elle venait d'avoir seize ans. La promesse de sa mre avait t formelle. Julia tait libre dsormais de suivre sa vocation, et elle s'y prparait avec une ardeur impatiente qui difiait la communaut. Madame de Lucan exprimant un matin devant sa mre et son mari les angoisses qui lui serraient le coeur pendant ces derniers jours de sursis: -- Pour moi, ma fille, dit la baronne, je t'avouerai que je presse de tous mes voeux le moment que tu redoutes... L'existence que tu mnes depuis ton mariage ne ressemble rien d'humain; mais ce qui en fait le principal supplice, c'est la lutte que tu soutiens contre l'obstination de cette enfant... Eh bien, quand elle sera religieuse, il n'y aura plus de lutte, ce sera plus net au coeur, et remarque bien que vous ne serez pas en ralit plus spares que vous ne l'tes, puisque la maison n'est pas clotre; -- j'aimerais autant quelle le ft, quant moi; mais enfin elle ne l'est pas... -- Et puis pourquoi s'opposer une vocation que je regarde vritablement comme providentielle? Dans l'intrt mme de cette enfant, tu devrais te fliciter de la rsolution qu'elle a prise... J'en appelle ton mari... -- Voyons, je vous demande un peu, mon cher monsieur, ce qu'on pourrait attendre d'une organisation pareille, si elle tait une fois dchane dans le monde? Elle y ferait des ravages!... Vous savez quelle tte elle a,... un volcan! Et notez bien, mon ami, que c'est une vraie odalisque, l'heure qu'il est... Il y a longtemps que vous ne l'avez vue; vous n'imaginez pas comme elle s'est dveloppe... Moi qui m'en rgale deux fois la semaine, je vous affirme que c'est une vraie odalisque, et avec cela mise comme une desse... Elle est bien faite, d'ailleurs... Il lui faut un rien... Vous lui jetteriez un rideau sur le corps avec une fourche, elle aurait l'air de sortir de chez Worth!.. Tenez, demandez Pierre ce qu'il en pense, lui qui a l'honneur de ses bonnes grces! M. de Moras, qui entrait au mme instant, partageait, en effet, avec un trs-petit nombre d'amis de la famille le privilge d'accompagner quelquefois Clodilde au couvent de Julia. -- Eh bien, mon bon Pierre, reprit la baronne, nous parlions de Julia, et je disais ma fille et mon gendre qu'il tait vraiment trs-heureux qu'elle voult bien tre une sainte, attendu qu'autrement elle mettrait Paris en combustion. -- Parce que? demanda le comte. -- Parce qu'elle est belle comme le pch! -- Mais sans doute, elle est trs-bien, dit le comte assez froidement. La baronne tant alle faire quelques courses avec Clodilde, M. de Moras resta seul avec Lucan. -- Il me semble vraiment, lui dit-il, qu'on est bien dur pour cette pauvre Julia. -- Comment? -- Sa grand'mre en parle comme d'une crature perverse!... Et qu'est-ce qu'on lui reproche, aprs tout? Son culte pour la mmoire de son pre! Il est excessif, soit; mais la pit filiale, mme exagre, n'est pas un vice, que je sache. Ses sentiments sont exalts; qu'importe, s'ils sont gnreux? Est-ce une raison pour la vouer aux dieux infernaux et la plonger dans les oubliettes? -- Mais vous tes trange, mon ami, je vous assure, dit Lucan. Qu'est-ce qui vous prend? qui en avez-vous? Vous n'ignorez pas que Julia entre en religion de son plein gr, que sa mre en est dsole, et qu'elle n'a rien pargn pour l'en dtourner. Quant moi, je n'ai aucune raison de l'aimer: elle m'a caus et me cause encore de grands chagrins; mais vous savez assez que j'tais prt la recevoir comme ma fille, si elle et daign nous revenir... -- Oh! je n'accuse ni sa mre ni vous, bien entendu; c'est la baronne qui m'irrite; elle est absurde, elle est dnature! Julia est sa petite-fille, aprs tout, et elle jubile, elle jubile positivement la pense de la voix religieuse! -- Ma foi, je vous dclare que je suis tout prs de jubiler aussi. La situation est trop pnible pour Clodilde; il faut en finir, et, comme je ne vois pas d'autre dnoment possible... -- Mais je vous demande pardon, il y en aurait un autre. -- Et lequel? -- Vous pourriez la marier. -- Bon! comme c'est vraisemblable!... A qui? Le comte se rapprocha de Lucan, le regarda en face, et, souriant avec embarras: -- A moi, dit-il. -- Rptez! dit Lucan. -- Mon cher, reprit le comte, vous voyez que j'ai un pied de rouge sur les joues, mnagez-moi. Il y a longtemps que je voulais aborder avec vous cette question dlicate, mais le courage me manquait; puisque je l'ai enfin trouv, ne me l'tez pas. -- Mon cher ami, dit Lucan, laissez-moi d'abord me remettre, car je tombe des nues. Comment! vous tes amoureux de Julia? -- Extraordinairement, mon ami. -- Non! il y a quelque chose l-dessous; vous avez dcouvert ce moyen de la rapprocher de nous, vous voulez vous sacrifier pour le repos de la famille. -- Je vous jure que je ne songe pas du tout au repos de la famille, je songe au mien, qui est fort troubl, car j'aime cette enfant avec une violence de sentiments que je ne connaissais pas. Si je ne l'pouse pas, je ne m'en consolerai de ma vie. -- A ce point l? dit Lucan bahi. -- Mon cher, c'est une chose terrible, reprit M. de Moras. Je suis absolument pris; quand elle me regarde, quand je touche sa main, quand sa robe me froisse, je sens courir des philtres dans mes veines. J'avais entendu parler de ces sortes d'agitations, mais jamais je ne les avais prouves. Je vous avoue qu'elles me ravissent; en mme temps, elles me dsesprent, car je ne puis me dissimuler qu'il y a mille chances pour que cette passion soit malheureuse, et il me semble vraiment que j'en porterai le deuil tant que mon coeur battra. -- Quelle aventure! dit Lucan, qui avait repris toute sa gravit. C'est trs-srieux, cela, trs-ennuyeux... Il fit quelques pas travers le salon, absorb dans les rflexions qui paraissaient d'une nature assez sombre. -- Julia connat-elle vos sentiments? dit-il tout coup. -- Trs-certainement non. Je ne me serais pas permis de les lui apprendre sans vous prvenir. Voulez-vous me faire l'amiti d'tre mon interprte auprs de sa mre? -- Mais,... oui,... trs-volontiers, dit Lucan avec une nuance d'hsitation qui n'chappa point son ami. -- Vous pensez que c'est inutile, n'est ce pas? dit le comte avec un sourire contraint. -- Inutile... Pourquoi? -- D'abord, il est bien tard. -- Il est un peu tard, sans doute. Julia est bien engage; mais je me suis toujours un peu dfi de sa vocation... D'ailleurs, dans ces imaginations tourmentes, les rsolutions les plus sincres de la veille deviennent aisment les dgots du lendemain. -- Mais vous doutez que... que je lui plaise? -- Pourquoi ne lui plairiez-vous pas? Vous tes plus que bien de votre personne... Vous avez trente-deux ans... Elle en a seize... Vous tes un peu plus riche qu'elle... Tout cela va trs-bien. -- Enfin, pourquoi hsitez-vous me servir? -- Je n'hsite point vous servir; seulement, je vous vois trs-amoureux, vous n'en avez pas l'habitude, et je crains qu'un tat si nouveau pour vous ne vous pousse un peu vite une dtermination aussi grave que le mariage. Une femme n'est pas une matresse... Bref, avant de faire une dmarche irrvocable, je voudrais vous prier de bien rflchir encore. -- Mon ami, dit le comte, je ne le veux pas, et je crois trs-sincrement que je ne le peux pas. Vous connaissez mes ides. Les vraies passions ont le dernier mot, et je ne suis pas sr que l'honneur mme soit contre elles un argument trs-solide. Quant leur opposer la raison, c'est une plaisanterie... D'ailleurs, voyons Lucan, qu'y a-t-il de si draisonnable dans le fait d'pouser une personne que j'aime? Je ne vois pas qu'il soit absolument ncessaire de ne pas aimer sa femme... Eh bien, puis-je compter sur vous? -- Compltement, dit Lucan en lui prenant la main. J'ai fait mes objections; maintenant, je suis tout vous. Je vais parler Clodilde dans un moment. Elle doit aller voir sa fille cette aprs-midi... Venez dner ce soir avec nous; mais rassemblez toute votre fermet, car enfin le succs est fort incertain. Il ne fut pas difficile M. de Lucan de gagner la cause de M. de Moras auprs de Clodilde. Aprs l'avoir cout, non sans l'interrompre plus d'une fois par exclamations de surprise: -- Mon Dieu, reprit-elle, ce serait l'idal! Non-seulement ce mariage romprait des projets qui me navrent, mais il runit toutes les conditions de bonheur que je puis rver pour ma fille, et, de plus, l'amiti qui vous lie avec Pierre amnerait tout naturellement quelque jour un rapprochement entre sa femme et vous. Tout cela serait trop heureux; mais comment esprer une rvolution si complte et si soudaine dans les ides de Julia? Elle ne me laissera mme pas terminer mon message! Elle partit, palpitante d'anxit. Elle trouva Julia seule dans sa chambre, essayant devant une glace sa toilette de novice: la guimpe et le voile qui devaient cacher son opulente chevelure taient poss sur le lit; elle tait simplement vtue de la longue tunique de laine blanche dont elle s'occupait d'ajuster les plis. Elle rougit en voyant entrer sa mre; puis, se mettant rire: -- Cymodoce dans le cirque, n'est-ce pas, mre? Clodilde ne rpondit pas; elle avait joint les mains dans une attitude suppliante et pleurait en la regardant. Julia fut mue de cette douleur muette, deux larmes glissrent de ses yeux, et elle sauta au cou de sa mre; puis, la faisant asseoir: -- Que veux-tu! dit-elle, moi aussi, j'ai un peu de chagrin au fond, car enfin j'aimais la vie;... mais, part ma vocation, qui est trs-relle, j'obis une vritable ncessit... Il n'y a plus d'autre existence possible pour moi que celle-l... Je sais bien,... c'est ma faute; j'ai t un peu folle... J'aurais d ne pas te quitter d'abord, ou du moins retourner chez toi tout de suite aprs ton mariage... Maintenant, aprs des mois, des annes mme, est-ce possible, je te le demande!... D'abord, je mourrais de confusion... Me vois-tu devant ton mari?.. Quelle mine ferais-je? Puis il doit me dtester,... le pli est pris;... moi-mme, qui sait si, en le revoyant, dans cette maison... Enfin, de toute faon, je serais une gne terrible entre vous! -- Mais, ma chre fillette, dit Clodilde, personne ne te dteste; tu serais reue comme l'enfant prodigue, avec des transports... Si cela te cote trop de rentrer chez moi, si tu crains d'y trouver ou d'y apporter des ennuis... Dieu sait combien tu t'abuses!.. mais, si tu le crains pourtant, est-ce une raison pour t'ensevelir toute vivante et pour me briser le coeur? Ne pourrais-tu rentrer dans le monde sans rentrer chez moi et sans affronter tous ces embarras qui t'effrayent?... Il y aurait pour cela un moyen bien simple, tu sais! -- Quoi? dit tranquillement Julia, me marier? -- Sans doute, dit Clodilde en secouant doucement la tte et en baissant la voix. -- Mais, mon Dieu, ma mre, quelle apparence! Quand je le voudrais, -- et j'en suis loin, -- je ne connais personne, personne ne me connat... -- Il y a quelqu'un, reprit Clodilde avec une timidit croissante, quelqu'un que tu connais parfaitement, et qui... qui t'adore. Julia ouvrit de grands yeux tonns et pensifs, et, aprs une courte pause de rflexion: -- Pierre? dit-elle. -- Oui, murmura Clodilde, ple d'angoisse. Les sourcils de Julia se contractrent doucement: elle dressa sa tte charmante et resta quelques secondes les yeux fixs sur le plafond; puis, avec un lger mouvement d'paules: -- Pourquoi pas? dit-elle d'un ton srieux. Autant lui qu'un autre! Clodilde laissa chapper un faible cri, et, saisissant les deux mains de sa fille: -- Tu veux? dit-elle; tu veux bien?... C'est vrai?... Tu me permets de lui porter cette rponse? -- Oui... mais changes-en le texte! dit Julia en riant. -- Oh! ma chre, chre mignonne! s'cria Clodilde, qui couvrait de baisers les mains de Julia; mais rpte-moi encore que c'est bien vrai,... que, demain, tu n'auras pas chang d'avis? -- Non, dit fermement Julia de sa voix grave et musicale. Elle mdita un peu et reprit: -- Vraiment, il m'aime, ce grand garon? -- Comme un fou. -- Pauvre homme!... Et il attend la rponse? -- En tremblant. -- Eh bien, va le calmer... Nous reprendrons l'entretien demain. J'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans ma tte, tu comprends, aprs tout ce bouleversement; mais sois tranquille,... je suis dcide. Quand madame de Lucan rentra chez elle, Pierre de Moras l'attendait dans le salon. Il devint fort ple en l'apercevant. -- Pierre! dit-elle toute haletante, embrassez-moi, vous tes mon fils!... Avec respect, s'il vous plat, avec respect! ajouta-t-elle en riant pendant qu'il l'enlevait et la serrait sur sa poitrine. Il fit un peu plus tard la mme fte la baronne de Pers, qui avait t mande la hte. -- Mon ami, lui dit la baronne, je suis ravie, ravie,... mais vous m'touffez. Oui, oui,... c'est trs-bien, mon garon,... mais vous m'touffez littralement! Rservez-vous, mon ami, rservez-vous!... Cette chre petite! c'est gentil elle, c'est trs-gentil... Au fond, c'est un coeur d'or!... Et puis elle a bon got aussi,... car vous tes trs-beau, vous mon cher, trs-beau, trs-beau! Au reste, je m'tais toujours doute qu'au moment de couper ses cheveux, elle rflchirait... Il est vrai qu'elle les a admirables, pauvre enfant! Et la baronne fondit en larmes; puis, s'adressant au comte travers ses sanglots: -- Vous ne serez pas malheureux non plus, vous, par parenthse: c'est une desse! M. de Lucan, quoique vivement touch de ce tableau de famille et surtout de la joie de Clodilde, prenait avec plus de sang-froid cet vnement inespr. Outre qu'il se montrait en gnral peu prodigue d'expansions publiques, il tait au fond de l'me inquiet et triste. L'avenir de ce mariage lui semblait des plus incertains, et sa profonde amiti pour le comte s'en alarmait. Il n'avait os lui dire, par un sentiment de dlicate rserve l'gard de Julia, tout ce qu'il pensait de ce caractre. Il essayait de repousser comme injuste et partiale l'opinion qu'il s'en tait faite; mais enfin il se rappelait l'enfant terrible qu'il avait autrefois connue, tantt emporte comme un ouragan, tantt pensive et enferme dans une rserve sombre; il se l'imaginait telle qu'on la lui avait reprsente depuis, grandie, belle, asctique; puis il la voyait tout coup jetant ses voiles au vent, comme une des nonnes fantastiques de _Robert_, et rentrant dans le monde d'un pied lger: de toutes ces impressions diverses, il composait malgr lui une figure de chimre et de sphinx qu'il lui tait trs-difficile d'allier l'ide du bonheur domestique. On parla en famille, pendant toute la soire, des complications que pouvait soulever ce projet de mariage, et des moyens de les viter. M. de Lucan entra dans ces dtails avec beaucoup de bonne grce, et dclara qu'il se prterait de grand coeur, pour sa part, tous les arrangements que sa belle-fille pourrait souhaiter. Cette prcaution ne devait pas tre inutile. Clodilde tait au couvent le lendemain ds le matin. Julia, aprs avoir cout avec une nonchalance un peu ironique le rcit que lui fit sa mre des transports et de l'allgresse de son fianc, prit un air plus srieux. -- Et ton mari, dit-elle, qu'est-ce qu'il pense? -- Il est charm, comme nous tous. -- Je vais te faire une question singulire: est-ce qu'il compte assister notre mariage? -- Comme tu voudras. -- Ecoute, ma bonne petite mre, ne te dsole pas d'avance... Je sens bien qu'un jour ou l'autre ce mariage doit nous runir tous,... mais qu'on me laisse le temps de m'habituer cette ide... Accordez-moi quelques mois pour faire oublier l'ancienne Julia et pour l'oublier moi-mme,... n'est-ce pas, dis, tu veux bien? -- Tout ce qui te plaira, dit Clodilde en soupirant. -- Je t'en prie... Dis-lui que je l'en prie aussi. -- Je le lui dirai; mais tu sais que Pierre est l? -- Ah! mon Dieu!... o donc? -- Je l'ai laiss dans le jardin... -- Dans le jardin!... quelle imprudence, ma mre! mais ces dames vont le dchirer... comme Orphe, car tu peux croire qu'il n'est pas en odeur de saintet ici... On envoya prvenir M. de Moras, qui arriva en toute hte. Julia se mit rire quand il parut, ce qui facilita son entre. Elle eut plusieurs reprises, pendant leur entrevue, des accs de ce rire nerveux qui est si utile aux femmes dans les circonstances difficiles. Priv de cette ressource, M. de Moras se contenta de baiser timidement les belles mains de sa cousine, et manqua d'ailleurs d'loquence; mais ses beaux traits mles resplendissaient, et ses grands yeux bleus taient humides de tendresse heureuse. Il parut laisser une impression favorable. -- Je ne l'avais jamais considr ce point de vue, dit Julia sa mre: il est rellement trs-bien,... c'est un mari superbe. Le mariage eut lieu trois mois plus tard sans aucun appareil et dans l'intimit. Le comte de Moras et sa jeune femme partirent le soir mme pour l'Italie. M. de Lucan avait quitt Paris deux ou trois semaines auparavant, et s'tait install au fond de la Normandie dans une ancienne rsidence de sa famille, o Clodilde s'empressa de le rejoindre aussitt aprs le dpart de Julia. IV Vastville, domaine patrimonial de la famille de Lucan, est situ peu de distance de la mer sur la cte occidentale du Finistre normand. C'est un manoir toits levs et balcons de fer ouvrag, qui date du temps de Louis XIII et qui a remplac l'ancien chteau, dont quelques ruines servent encore la dcoration du parc. Il se cache dans un pli de terrain trs-ombrag, et une longue avenue de vieux ormes le prcde. L'aspect en est singulirement retir et mlancolique cause des bois pais qui l'enveloppent presque de tous cts. Ce massif bois marque sur ce point de la presqu'le le dernier effort de la vgtation normande. Ds qu'on en franchit la lisire, la vue s'tend tout coup sans obstacle sur les vastes landes qui forment le plateau triangulaire du cap La Hague: des champs de bruyres et d'ajoncs, des cltures en pierres sans ciment, et l une croix de granit, droite et gauche les ondulations lointaines de l'Ocan, tel est le paysage svre, mais grandiose, qui se dveloppe tout coup sous la pleine lumire du ciel. M. de Lucan tait n Vastville. Les potiques souvenirs de l'enfance se mlaient dans son imagination la posie naturelle de ce site et le lui rendaient cher. Il y venait chaque anne en plerinage sous prtexte de chasse. Depuis son mariage seulement, il avait renonc cette habitude de coeur pour ne pas quitter Clodilde, que sa fille retenait Paris; mais il tait convenu qu'ils s'enseveliraient tous deux dans cette retraite pendant une saison ds qu'ils auraient recouvr leur libert. Clodilde ne connaissait Vastville que par les descriptions enthousiastes de son mari; elle l'aimait de confiance, et c'tait d'avance pour elle un lieu enchant. Cependant, lorsque la voiture qui l'amenait de la gare s'engagea, la tombe de la nuit, entre les collines charges de bois, dans la sombre avenue en pente qui conduisait au chteau, elle eut une impression de froid. -- Mon Dieu, mon ami, dit-elle en riant, c'est le chteau d'Udolphe, votre chteau! Lucan excusa son chteau comme il put, et protesta, d'ailleurs, qu'il tait prt le quitter le lendemain, si elle ne lui trouvait pas meilleure mine au lever du soleil. Elle ne tarda pas l'adorer. Son bonheur, si contraint jusque-l, s'panouit pour la premire fois librement dans cette solitude et la lui claira d'un jour charmant. Elle voulut mme y passer l'hiver et y attendre Julia, qui devait rentrer en France dans le courant de l'anne suivante. Lucan fit quelque opposition ce projet, qui lui semblait d'un hrosme excessif pour une Parisienne, et finit pourtant par l'adopter, trop heureux lui mme d'encadrer dans ce lieu romanesque le roman de ses amours. Il s'ingnia, d'ailleurs, attnuer ce que ce sjour pouvait avoir de trop austre en mnageant Clodilde quelques relations dans le voisinage, -- en lui procurant par intervalle la socit de sa mre. Madame de Pers voulut bien se prter cette combinaison, quoique la campagne lui ft gnralement rpulsive, et que Vastville en particulier et ses yeux un caractre sinistre. Elle prtendait y entendre des bruits dans les murailles et des gmissements nocturnes dans les bois. Elle n'y dormait que d'un oeil avec deux bougies allumes. Les magnifiques falaises qui bordent la cte peu de distance, et qu'on essayait de lui faire admirer, lui causaient une sensation pnible. -- Trs-beau! disait-elle, trs-sauvage! tout fait sauvage! Mais cela me fait mal; il me semble que je suis sur le haut des tours de Notre-Dame!... Au surplus, mes enfants, l'amour embellit tout, et je comprends parfaitement vos transports; quant moi, vous m'excuserez si je ne les partage pas! Jamais je ne pourrais m'extasier devant ce pays-ci... J'aime la campagne comme une autre; mais ceci, ce n'est pas la campagne, c'est le dsert, l'Arabie Ptre, je ne sais pas quoi... Et quant votre chteau, mon ami, je suis fche de vous le dire, c'est une maison crimes... Cherchez bien, vous verrez qu'on y a tu quelqu'un. -- Mais non, chre madame, disait Lucan en riant; je connais parfaitement l'histoire de ma famille, et je puis vous garantir... -- Soyez sr, mon ami, qu'on y a tu quelqu'un... dans le temps... Vous savez comme on se gnait peu autrefois pour tout a! Les lettres de Julia sa mre taient frquentes. C'tait un vrai journal de voyage, rdig la diable, avec une saisissante originalit de style, et o la vivacit des impressions se corrigeait par cette nuance d'ironie hautaine qui tait propre l'auteur. Julia parlait assez brivement de son mari, dont elle ne disait d'ailleurs que du bien. Il y avait le plus souvent un _post-scriptum_ rapide et bienveillant adress M. de Lucan. M. de Moras tait plus sobre de descriptions. Il paraissait ne voir que sa femme en Italie. Il vantait sa beaut, encore accrue, disait-il, au contact de toutes ces merveilles d'art dont elle s'imprgnait; il louait son got extraordinaire, son intelligence et mme son caractre. cet gard, elle tait extrmement mrie, et il la trouvait presque trop sage et trop grave pour son ge. Ces dtails enchantaient Clodilde, et achevaient de lui mettre dans le coeur une paix qu'elle n'avait jamais eue. Les lettres du comte n'taient pas moins rassurantes pour l'avenir que pour le prsent. Il ne croyait pas, disait-il, devoir presser Julia au sujet de sa rconciliation avec son beau-pre; mais il l'y sentait dispose. Il l'y prparait, au reste, de plus en plus en l'entretenant habituellement de la vieille amiti qui l'unissait M. de Lucan, de leur vie passe, de leurs voyages, de leurs prils partags. Non-seulement Julia coutait ces rcits sans rvolte, mais souvent elle les provoquait, comme si elle et regrett ses prventions, et qu'elle et cherch de bonnes raisons de les oublier: -- Allons, Pylade, parlez-moi d'Oreste! lui disait-elle. Aprs avoir pass en Italie toute la saison d'hiver et une partie du printemps, monsieur et madame de Moras visitrent la Suisse, en annonant l'intention d'y sjourner jusqu'au milieu de l't. Monsieur et madame de Lucan eurent la pense d'aller les rejoindre, et brusquer ainsi un rapprochement qui ne paraissait plus tre ds ce moment qu'une affaire de forme. Clodilde s'apprtait soumettre ce projet sa fille, quand elle reut, par une belle matine de mai, cette lettre date de Paris: "Mre chrie, "Plus de Suisse! trop de Suisse! Me voil. Ne te drange pas. Je sais combien tu te plais Vastville. Nous irons t'y trouver un de ces matins, et nous reviendrons tous ensemble l'automne. Je te demande seulement quelques jours pour prparer ici notre future installation. "Nous sommes au _Grand Htel_. Je n'ai pas voulu descendre chez toi pour toute sorte de raisons, pas davantage chez ma grand'mre, qui me l'a offert toutefois trs-gracieusement: "-- Ah! mon Dieu! mes chers enfants,... mais c'est impossible... l'htel!... ce n'est pas convenable! Vous ne pouvez pas rester l'htel! Logez chez moi... Mon Dieu, vous serez trs-mal... Vous serez camps... Je ne sais mme pas comment je vous nourrirai, car ma cuisinire est dans son lit, et mon imbcile de cocher qui a un loriot sur l'oeil, par parenthse! Aussi on n'arrive pas comme cela... Vous me tombez l comme deux pots de fleurs! C'est inimaginable! -- Vous vous portez bien d'ailleurs, mon ami... Je ne vous le demande pas... a se voit de reste... -- Et toi, ma belle minette? Mais c'est un astre,... un vrai astre... Cache-toi... Tu me fais mal aux yeux!... Est-ce que vous avez des bagages?.. Enfin, que voulez-vous!... on les mettra dans le salon. Et pour vous, je vous donnerai ma chambre. Je prendrai une femme de mnage et un cocher de remise... Vous ne me gnerez pas du tout, du tout, du tout... "Bref, nous n'avons pas accept. "Mais l'explication de ce retour subit?... La voici: "-- Est-ce que la Suisse ne vous ennuie pas, mon ami? ai-je demand mon mari. "-- La Suisse m'ennuie, m'a rpondu cet cho fidle. "-- Eh bien, allons-nous-en. "Et nous sommes partis. "Contente et trouble jusqu'au fond de l'me la pense de t'embrasser. "Julia. "_P. S_. Je prie M. de Lucan de ne pas m'intimider." Les jours qui suivirent furent dlicieusement remplis pour Clodilde. Elle dfaisait elle-mme les caisses qui se succdaient sans interruption, et en rangeait le contenu de ses mains maternelles. Elle dpliait, elle repliait, elle caressait ces jupes, ces corsages, cette lingerie fine et parfume, qui taient dj comme une partie, comme une douce manation de la personne de sa fille. Lucan, un peu jaloux, la surprenait mditant avec amour sur ces jolies nippes. Elle allait aux curies voir le cheval de Julia, qui avait suivi de prs les caisses; elle lui donnait du sucre et causait avec lui. Elle emplissait de fleurs et de branchages verts l'appartement destin au jeune mnage. Cette heureuse fivre eut bientt son heureux terme. Environ huit jours aprs son arrive Paris, Julia lui crivait qu'elle et son mari comptaient partir le soir, et qu'ils seraient le lendemain matin Cherbourg. C'tait la station la plus rapproche de Vastville. Clodilde se disposa naturellement les aller prendre avec sa voiture. M. de Lucan, aprs en avoir confr avec elle, ne crut pas devoir l'accompagner. Il craignit de gner les premires expansions du retour, et, ne voulant pas cependant que Julia pt interprter son absence comme un manque d'empressement, il rsolut d'aller cheval au-devant des voyageurs. V On tait aux premiers jours de juin. Clodilde partit de grand matin, frache et radieuse comme l'aube. Lucan se mettait en marche deux heures plus tard au petit pas de son cheval. Les routes normandes sont charmantes en cette saison. Les haies d'pine parfument la campagne, et jettent et l sur les bords du chemin leur neige rose. Une profusion de jeune verdure constelle de fleurs sauvages couvre le revers des fosss. Tout cela, sous le gai soleil du matin, est une fte pour les yeux. M. de Lucan n'accordait cependant, contre sa coutume, qu'une attention distraite au spectacle de cette souriante nature. Il se proccupait un degr qui l'tonnait lui-mme de sa prochaine rencontre avec sa belle-fille. Julia avait t pour sa pense une obsession si forte, que sa pense en avait gard une empreinte exagre. Il essayait en vain de lui rendre ses proportions vritables, qui n'taient aprs tout que celles d'une enfant, autrefois enfant terrible, aujourd'hui enfant prodigue. Il s'tait habitu lui prter dans son imagination une importance mystrieuse et une sorte de puissance fatale dont il avait peine la dpouiller. Il riait et s'irritait de sa faiblesse; mais il prouvait une agitation mle de curiosit et de vague inquitude au moment de voir en face ce sphinx dont l'ombre seule avait si longtemps troubl sa vie, et qui venait maintenant s'asseoir en personne son foyer. Une calche dcouverte, pavoise d'ombrelles, parut au haut d'une cte: Lucan vit une tte se pencher et un mouchoir s'agiter hors de la voiture; il lana aussitt son cheval au galop. Presque au mme instant, la calche s'arrta, et une jeune femme sauta lestement sur la route; elle se retourna pour adresser quelques mots ses compagnons de voyage, et s'avana seule au-devant de Lucan. Ne voulant pas se laisser dpasser en procds, il mit lui-mme pied terre, donna son cheval au domestique qui le suivait, et se dirigea avec empressement vers la jeune femme qu'il ne reconnaissait pas, mais qui tait videmment Julia. Elle venait lui sans hter le pas, d'une dmarche glissante, balanant lgrement sa taille flexible. Tout en approchant, elle repoussa son voile d'un coup de main rapide, et Lucan put retrouver dans ce jeune visage, dans ces grands yeux un peu sombres, dans l'arc pur et allong des sourcils, quelques traits de l'enfant qu'il avait connue. Quand le regard de Julia rencontra celui de Lucan, son teint ple se couvrit de pourpre. Il la salua trs-bas, avec un sourire d'une grce affectueuse: -- _Welcome!_ dit-il. -- Merci, monsieur, dit Julia d'une voix dont la sonorit grave et mlodieuse frappa Lucan; -- amis, n'est-ce pas? Et elle lui tendit ses deux mains avec une rsolution charmante. Il l'attira doucement pour l'embrasser; mais, croyant sentir un peu de rsistance dans les bras subitement roidis de la jeune femme, il se borna lui baiser le poignet au dfaut du gant. Puis, affectant de la regarder avec une admiration polie, qui d'ailleurs tait sincre: -- J'ai vraiment envie de vous demander, dit-il en riant, qui j'ai l'honneur de parler. -- Vous me trouvez grandie? dit-elle en montrant ses dents blouissantes. -- Etonnamment, dit Lucan, trs-tonnamment. Je comprends Pierre merveille. -- Pauvre Pierre! dit Julia, il vous aime bien!... Ne le faisons pas languir plus longtemps, si vous le voulez. Ils se dirigrent vers la calche devant laquelle M. de Moras les attendait, et, tout en marchant cte cte: -- Quel joli pays! reprit Julia,... et la mer tout prs? -- Tout prs. -- Nous ferons une promenade cheval aprs djeuner, n'est-ce pas? -- Trs-volontiers; mais vous devez tre horriblement fatigue, ma chre enfant... Pardon!... ma chre... Au fait, comment voulez-vous que je vous appelle? -- Appelez moi madame... j'ai t si mauvaise enfant! Et elle eut un accs de ce rire soudain, gracieux, mais un peu quivoque, qui lui tait familier. Puis, levant la voix: -- Vous pouvez venir, Pierre; votre ami est mon ami! Elle laissa les hommes changer de cordiales poignes de main, s'lana dans la voiture, et, reprenant sa place auprs de sa mre: -- Ma mre, dit-elle en l'embrassant, cela s'est trs-bien pass... -- N'est-ce pas, monsieur de Lucan? -- Trs-bien, dit Lucan en riant, sauf quelques dtails. -- Oh! trop difficile, monsieur! dit Julia en se drapant dans ses fourrures. L'instant d'aprs, M. de Lucan galopait ct de la portire pendant que les trois voyageurs de la calche se livraient une de ces causeries expansives qui suivent les crises heureusement dnoues. Clodilde, dsormais en possession de toutes ses amours, nageait dans le ciel bleu. -- Vous tes trop jolie, ma mre, lui dit Julia. Avec une grande fille comme moi, c'est coupable! Et elle l'embrassait. Lucan, tout en prenant part l'entretien et en faisant Julia les honneurs du paysage, essayait de rsumer part lui ses impressions sur la crmonie qui venait de s'accomplir. En somme, il pensait, comme sa belle-fille, que cela s'tait bien pass, quoique la perfection n'y ft pas. La perfection et t de trouver en Julia une femme toute simple qui se ft jete bonnement au cou de son beau-pre en riant avec lui de son escapade d'enfant gt; mais il n'avait jamais attendu de Julia des allures aussi rondes. Elle avait t dans cette circonstance tout ce qu'on pouvait attendre d'un naturel comme le sien, elle s'tait montre gracieusement amicale; elle avait, il est vrai, donn cette premire entrevue un certain tour dramatique et solennel: elle tait romanesque, et, comme Lucan l'tait lui-mme passablement, cette bizarrerie ne lui avait pas dplu. Il avait t, au reste, agrablement surpris de la beaut de madame de Moras, qui tait en effet saisissante. La puret svre de ses traits, l'clat profond de son regard bleu frang de longs cils noirs, l'exquise harmonie de ses formes, n'taient pas ses seules, ni mme ses principales sductions: elle devait son attrait rare et personnel une sorte de grce trange, mle de souplesse et de force, qui enchantait ses moindres mouvements. Elle avait dans ses jeux de physionomie, dans sa dmarche, dans ses gestes, l'aisance souveraine d'une femme qui ne sent pas un seul point faible dans sa beaut, et qui se meut, se dveloppe et s'panouit avec toute la libert d'un enfant dans son berceau ou d'un fauve dans les bois. Faite comme elle l'tait, elle n'avait pas de peine se bien mettre: les plus simples toilettes s'ajustaient sur sa personne avec une prcision lgante qui faisait dire la baronne de Pers, dans son langage inexact, mais expressif: -- On l'habillerait avec un gant de Sude! Dans la mme journe et dans les jours qui suivirent, Julia s'assura de nouveaux titres aux bonnes grces de M. de Lucan en se prenant d'un got vif pour le chteau de Vastville et pour les sites environnants. Le chteau lui plut par son style romantique, son jardin la vieille mode orn de charmilles et d'ifs taills, les alles solitaires du parc et ses bois mlancoliques sems de ruines. Elle eut des extases devant les grandes plaines de bruyres fouettes par les vents de l'Ocan, les arbres aux cimes tordues et convulsives, les hautes falaises de granit creuses par les vagues ternelles. -- Tout cela, disait-elle en riant, avait beaucoup de caractre, et, comme elle en avait beaucoup aussi, elle se sentait dans son lment. Elle avait trouv sa patrie, elle tait heureuse; sa mre, qui elle payait en effusions passionnes tout son arrir de tendresse, l'tait encore davantage. La plupart des journes se passaient en cavalcades. Aprs le dner, Julia, dans cette humeur joyeuse et un peu fivreuse qui l'animait, racontait ses voyages en parodiant d'une manire plaisante ses exaltations et la froideur relative de son mari devant les chefs-d'oeuvre de l'art antique. Elle illustrait ces souvenirs par des scnes de mimique o elle dployait une adresse de fe, une verve d'artiste, et parfois une drlerie de rapin. En un tour de main, avec une fleur, un chiffon, une feuille de papier, elle se faisait une coiffure napolitaine, romaine, sicilienne. Elle jouait des scnes de ballet ou d'opra en repoussant la queue de sa robe d'un coup de pied tragique, et en accentuant fortement les exclamations banales du lyrisme italien: -- _O ciel! crudel! perfido! O dio! perdona!_ Puis, s'agenouillant sur un fauteuil, elle imitait la voix et les gestes d'un prdicateur qu'elle avait entendu Rome, et qui ne paraissait pas l'avoir suffisamment difie. Dans toutes ces attitudes diverses, elle ne perdait pas un atome de sa grce, et ses poses les plus comiques gardaient de l'lgance. la suite de ces folies, elle reprenait son air de reine ennuye. Sous le charme du mouvement et des prestiges de cette brillante nature, M. de Lucan pardonnait volontiers Julia les caprices et les singularits dont elle tait prodigue, surtout l'gard de son beau-pre. Elle se montrait en gnral avec lui ce qu'elle avait t ds le dbut, amicale et polie, avec une nuance d'ironie altire; mais elle avait de fortes ingalits. Lucan surprenait parfois son regard attach sur lui avec une expression pnible et comme farouche. Un jour, elle repoussait avec un brusque maussaderie la main qu'il lui offrait pour l'aider descendre de cheval ou escalader une barrire. Elle semblait fuir les occasions de se trouver seule avec lui, et, quand elle ne pouvait chapper quelques moments de tte tte, elle laissait voir tantt un malaise irrit, tantt une impertinence railleuse. Lucan pensait qu'elle se reprochait parfois de trop dmentir ses anciens sentiments, et qu'elle croyait se devoir elle-mme de leur donner de temps en temps un gage de fidlit. Il lui savait gr au surplus de rserver pour lui seul ces signes quivoques et de n'en pas troubler sa mre. En somme, il n'attachait ces symptmes qu'une faible importance. S'il y avait encore dans les dispositions affectueuses de sa belle-fille un peu de lutte et d'effort, c'tait de la part de ce caractre hautain un trait excusable, une dernire dfense qu'il se flattait de faire bientt disparatre en redoublant de dlicates attentions. Deux semaines environ aprs l'arrive de Julia, il y eut un bal chez la marquise de Boisfresnay, en son chteau de Boisfresnay qui est situ deux ou trois lieues de Vastville. Monsieur et madame de Lucan entretenaient des relations de voisinage avec la marquise. Ils allrent ce bal avec Julia et son mari, les hommes dans le coup, les deux femmes cause de leur toilette, seules dans la calche. Vers minuit, Clodilde prit son mari part, et, lui montrant sa fille qui valsait dans le salon voisin avec un officier de marine: -- Chut! mon ami, lui dit-elle; j'ai une migraine affreuse, et Pierre s'ennuie mourir; mais nous n'avons pas le courage d'emmener Julia de si bonne heure... Voulez-vous tre aimable? Vous la ramnerez, et nous allons partir, Pierre et moi; nous vous laisserons la calche. -- Trs-bien, ma chre, dit Lucan, sauvez-vous. Clodilde et M. de Moras s'esquivrent aussitt. Un instant plus tard, Julia, fendant ddaigneusement la foule qui s'cartait devant elle comme devant un ange de lumire, souleva son front superbe et fit un signe Lucan. -- Je ne vois plus ma mre? lui dit-elle. Lucan l'informa en deux mots de la combinaison qui venait d'tre arrte. Un clair soudain jaillit des yeux de la jeune femme, ses sourcils se plissrent; elle haussa lgrement les paules sans rpondre, et rentra dans le bal en se frayant passage avec la mme insolence tranquille. Elle s'abandonna de nouveau au bras d'un officier de marine, et parut prendre plaisir tourbillonner dans sa splendeur. Sa toilette de bal donnait, en effet, sa beaut un trange clat. Son sein et ses paules, sortant de son corsage avec une sorte d'insouciance chaste, gardaient dans l'animation de la danse la puret froide et lustre du marbre. Lucan lui proposa de valser avec elle; elle hsita, mais, ayant consult sa mmoire, elle dcouvrit qu'elle n'avait pas encore puis la liste des officiers de marine qui s'taient prcipits par escadres sur cette riche proie. Au bout d'une heure, elle se lassa d'tre admire, et demanda la voiture. Comme elle s'enveloppait de ses draperies dans le vestibule, son beau-pre lui offrit ses services. -- Non! je vous en prie, dit-elle avec impatience; les hommes ne savent pas... pas du tout! Puis elle se jeta dans la voiture d'un air ennuy. Cependant, comme les chevaux se mettaient en marche: -- Fumez, monsieur, reprit-elle avec plus de bonne grce. Lucan la remercia de la permission sans en profiter; puis, tout en faisant ses petits arrangements de voisinage: -- Vous tiez bien belle ce soir, ma chre enfant! lui dit-il. -- Monsieur, dit Julia d'un ton nonchalant mais affirmatif, je vous dfends de me trouver belle, et je vous dfends de m'appeler "ma chre enfant"! -- Soit, dit Lucan. Eh bien, vous n'tes pas belle, vous ne m'tes pas chre, et vous n'tes pas une enfant. -- Pour enfant! non, dit-elle nergiquement. Elle s'encapuchonna de son voile, croisa les bras sur son sein, et s'accommoda dans son coin, o des clarts de lune venaient de temps autre se jouer dans ses blancheurs. -- Peut-on dormir? demanda-t-elle. -- Comment donc! Trs-certainement. Voulez-vous que je ferme la glace? -- S'il vous plat. Mes fleurs ne vous feront pas mal? -- Pas du tout. Aprs un silence: -- M. de Lucan? reprit Julia. -- Chre madame? -- Expliquez-moi donc les usages, car il y a des choses que je ne comprends pas bien... Est-ce qu'il est admis,... est-ce qu'il est convenable qu'on laisse revenir du bal, en tte--tte, deux heures du matin, une femme de mon ge et un monsieur du vtre? -- Mais, dit Lucan, non sans une certaine gravit, je ne suis pas un monsieur,... je suis le mari de votre mre. -- Ah! sans doute, vous tes le mari de ma mre! dit-elle en scandant ces mots d'une voix vibrante, qui fit craindre Lucan quelque explosion. Mais, paraissant dominer une violente motion, elle poursuivit d'un ton presque enjou: -- Oui, vous tes le mari de ma mre, et vous tes mme, suivant moi, un trs-mauvais mari pour ma mre. -- Suivant vous, dit tranquillement Lucan. Et pourquoi cela? -- Parce que vous ne lui convenez pas du tout. -- Avez-vous consult votre mre ce sujet, ma chre dame? Il me semble qu'elle en est meilleur juge que vous. -- Je n'ai pas besoin de la consulter. Il n'y a qu' vous voir tous les deux. Ma mre est une crature anglique,... et vous, non. -- Qu'est-ce que je suis donc? -- Un romanesque, un tourment,... tout le contraire enfin. -- Un jour ou l'autre, vous la trahirez. -- Jamais! dit Lucan, avec un peu de svrit. -- En tes-vous bien sr, monsieur? dit Julia en dirigeant son regard sur lui du fond de son capuchon. -- Chre madame, rpondit M. de Lucan, vous me demandiez tout l'heure de vouloir bien vous apprendre ce qui est convenable et ce qui ne l'est pas; eh bien, il n'est pas convenable que nous prenions, vous votre mre, et moi ma femme, pour texte d'une plaisanterie de ce genre, et, par consquent, il est convenable de nous taire. Elle se tut, resta immobile et ferma les yeux. Aprs un moment, Lucan vit une larme se dtacher de ses longs cils, et glisser sur sa joue. -- Mon Dieu, mon enfant, dit-il, je vous ai blesse,... je vous fais sincrement mes excuses. -- Gardez vos excuses! dit-elle d'une voix sourde en ouvrant brusquement ses grands yeux. Je ne veux pas plus de vos excuses que de vos leons!... Vos leons! comment en ai-je mrit l'humiliation?... Je ne comprends pas. Quoi de plus innocent que mes paroles, et que voulez-vous donc que je vous dise? Est-ce ma faute si je suis l seule avec vous,... si je suis oblige de vous parler,... si je ne sais que vous dire? Comment m'expose-t-on cela? Pourquoi m'en demander plus que je n'en puis faire? On prsume trop de mes forces! C'est assez,... c'est mille fois trop dj de la comdie que je joue chaque jour... Dieu sait si j'en suis lasse! Lucan eut peine surmonter l'tonnement douloureux qui l'avait saisi. -- Julia, dit-il enfin, vous avez bien voulu me dire que nous tions amis; je le croyais... Ce n'est donc pas vrai? -- Non. Aprs avoir lanc ce mot avec une sombre nergie, elle s'enveloppa la tte et le visage dans ses voiles, et demeura pendant le reste du chemin plonge dans un silence que M. de Lucan ne troubla pas. VI Aprs quelques heures d'un sommeil pnible, M. de Lucan se leva le lendemain le front charg de soucis. La reprise d'hostilits qui lui avait t si clairement signifie prsageait srement pour son repos de nouveaux troubles, pour le bonheur de Clodilde de nouveaux dchirements. Il allait donc rentrer dans ces odieuses agitations qui avaient si longtemps dsol sa vie, et, cette fois, sans aucune esprance d'en sortir. Comment, en effet, ne pas dsesprer jamais de ce caractre indomptable que l'ge et la raison, que tant d'gards et de tendresse avaient laiss impassible dans ses prventions et ses haines? Comment comprendre et surtout comment vaincre jamais le sentiment chimrique ou plutt la manie qui avait pris possession de cette me concentre, et qui s'y perptuait sourdement, toujours prs d'clater en violences furieuses? Clodilde et Julia n'avaient pas encore paru. Lucan alla faire un tour dans le jardin pour respirer encore une fois la paix de sa chre solitude, en attendant les orages prvus. A l'extrmit d'un berceau de charmille, il aperut le comte de Moras, le bras appuy sur le pidestal d'une vieille statue et les yeux fixs sur le sol. M. de Moras n'avait jamais t un rveur; mais, depuis son arrive au chteau, il avait, dans plus d'une occasion dj, laiss voir Lucan des dispositions mlancoliques trs-trangres son naturel. Lucan s'en inquitait; cependant, comme il n'aimait pas lui mme qu'on fort sa confidence, il s'tait abstenu de l'interroger. Ils prirent la main en s'abordant. -- Vous tes revenus tard cette nuit? demanda le comte. -- Vers trois heures. -- Oh! _povero!_... A propos, merci de votre complaisance pour Julia... Comment a-t-elle t pour vous? -- Mais... bien, dit Lucan. -- Un peu singulire, comme toujours. -- Oh! singulire... va de soi! Il sourit assez tristement, prit le bras de Lucan, et, l'entranant dans les ddales de charmille: -- Voyons, mon cher, lui dit-il d'une voix contenue, entre nous deux, qu'est-ce que c'est que Julia? -- Comment, mon ami? -- Oui, quelle femme est-ce que ma femme? Si vous le savez, je vous en prie, dites-le-moi. -- Pardon,... mais c'est vous que je le demanderai. -- A moi? dit le comte; mais je l'ignore absolument. C'est une nigme dont le mot m'chappe. Elle me charme et m'pouvante... Elle est singulire, disiez-vous? Elle est plus que cela,... elle est fantastique. Elle n'est pas de ce monde. Je ne sais qui j'ai pous... Vous vous rappelez cette belle et froide crature des contes arabes qui se relevait la nuit pour aller faire des orgies dans les cimetires... C'est absurde, mais elle m'y fait songer! L'oeil troubl du comte, le rire contraint dont il accompagnait ses paroles, murent vivement Lucan. -- Ainsi, lui dit-il, vous tes malheureux? -- On ne peut davantage, rpondit le comte en lui serrant la main avec force. Je l'adore, et je suis jaloux,... sans savoir de qui ni de quoi! Elle ne m'aime pas,... et cependant, elle aime,... elle doit aimer! Comment en douter? Vous la voyez, c'est l'image mme de la passion;... le feu de la passion dborde dans ses paroles, dans ses regards, dans le sang de ses veines!... Et, prs de moi, c'est la statue glace d'un tombeau! -- Franchement, mon cher, dit Lucan, vous me semblez exagrer beaucoup vos dsastres. En ralit, ils me paraissent se rduire trs-peu de chose. D'abord, vous tes srieusement amoureux pour la premire fois de votre vie, je crois; vous aviez beaucoup entendu parler de l'amour, de la passion, et peut-tre en attendiez-vous des merveilles excessives. En second lieu, je vous ferai observer que les trs-jeunes femmes sont rarement trs-passionnes. L'espce de froideur dont vous semblez vous plaindre est donc trs-explicable sans l'intervention du surnaturel. Les jeunes femmes, je vous le rpte, sont en gnral idalistes; leurs amours n'ont pas de corps... Vous demandez de qui ou de quoi vous devez tre jaloux? Soyez-le donc de tout ce romanesque vague qui tourmente les jeunes imaginations, du vent, de la tempte, des plaines dsertes, des falaises sauvages, de mon vieux manoir, de mes bois et de mes ruines, car Julia adore tout cela! Soyez-le surtout de ce culte ardent qu'elle conserve la mmoire de son pre, et qui absorbe encore -- j'en ai la preuve rcente -- le plus vif de sa passion. -- Vous me faites du bien, reprit Pierre de Moras en respirant avec allgement, et cependant je m'tais dit tout cela... Mais, si elle n'aime pas,... elle aimera,... elle aimera un jour,... et si ce n'tait pas moi! Si elle donnait un autre tout ce qu'elle me refuse!... mon ami, ajouta le comte, dont les beaux traits plirent, -- je la tuerais de ma main! -- Amoureux! dit Lucan; et moi, je ne suis plus rien, alors? -- Vous, mon ami? dit Moras avec motion,... vous voyez ma confiance! Je vous livre des faiblesses honteuses... Ah! pourquoi ai-je jamais connu un autre sentiment que celui de l'amiti! Elle seule rend tout ce qu'on lui donne, elle fortifie au lieu d'nerver; c'est la seule passion digne d'un homme... Ne m'abandonnez jamais, mon ami; vous me consolerez de tout. La cloche qui annonait l'heure du djeuner les rappela au chteau. Julia se disait fatigue et souffrante. l'abri de ce prtexte, son humeur silencieuse, ses rponses plus que sches aux questions polies de Lucan, passrent d'abord sans veiller l'attention de sa mre et de son mari; mais, pendant le reste de la journe, et parmi les divers incidents de la vie de famille, le ton agressif de Julia et ses faons maussades l'gard de Lucan s'accenturent trop fortement pour n'tre pas remarqus. Toutefois, comme Lucan avait la patience et le bon got de ne pas sembler s'en apercevoir, chacun garda pour soi ses impressions. Le dner fut, ce jour-l, plus srieux qu' l'ordinaire. La conversation tomba vers la fin du repas sur un terrain brlant, et ce fut Julia qui l'y amena, sans d'ailleurs penser mal. Elle puisait sa verve railleuse sur un bambin de huit dix ans, fils de la marquise de Boisfresnay, lequel l'avait fort agace la veille en promenant dans le bal sa suffisante petite personne, et en se lanant agrablement comme une toupie dans les jambes des danseurs et dans les robes des danseuses. La marquise se pmait de joie devant ces dlicieuses espigleries. Clodilde la dfendit doucement en allguant que cet enfant tait son fils unique. -- Ce n'est pas une raison pour faire cadeau la socit d'un drle de plus, dit Lucan. -- Au reste, reprit Julia, qui s'empressa de n'tre plus de son propre avis ds que son beau-pre en tait, il est parfaitement reconnu que les enfants gts sont ceux qui tournent le mieux. -- Il y a bien au moins quelques exceptions, dit froidement Lucan. -- Je n'en connais pas, dit Julia. -- Mon Dieu, dit le comte de Moras sur un ton de conciliation, tort ou raison, c'est fort la mode aujourd'hui de gter les enfants. -- C'est une mode criminelle, dit Lucan. Autrefois on les fouettait, et on en faisait des hommes. -- Quand on a ces dispositions-l, dit Julia, on ne mrite pas d'avoir des enfants... et on n'en a pas! ajouta-t-elle avec un regard direct qui aggravait encore l'intention dsobligeante et mme cruelle de ses paroles. M. de Lucan devint trs-ple. Les yeux de Clodilde s'emplirent de larmes. Julia, embarrasse de son triomphe, sortit de la salle. Sa mre, aprs tre reste quelques minutes le visage cach dans ses mains, se leva et alla la rejoindre. -- Ah ! mon cher, dit M. de Moras ds qu'il se trouva seul avec Lucan, que s'est-il donc pass entre vous, la nuit dernire?... Vous m'aviez bien dit quelque chose de cela tantt,... mais j'tais si absorb dans mes proccupations gostes, que je n'y ai pas pris garde... Enfin, que s'est-il pass? -- Rien de grave. Seulement, j'ai pu me convaincre qu'elle ne pardonnait pas de tenir une place qui, suivant elle, n'aurait jamais d tre remplie. -- Que me conseillez-vous, George? reprit M. de Moras. Je ferai ce que vous voudrez. -- Mon ami, dit Lucan en lui posant doucement les mains sur les paules, ne vous offensez pas, mais la vie commune dans ces conditions devient difficile. N'attendons pas quelque scne irrparable. A Paris, nous pourrons nous voir sans inconvnient. Je vous conseille de l'emmener. -- Si elle ne veut pas? -- Je parlerais ferme, dit Lucan en le regardant dans les yeux; -- j'ai travailler ce soir, cela se trouve bien. A bientt, mon ami. M. de Lucan s'enferma dans sa bibliothque. Une heure plus tard, Clodilde vint l'y trouver. Il put voir qu'elle avait beaucoup pleur; mais elle lui tendit son front avec son plus doux sourire. Pendant qu'il l'embrassait, elle murmura simplement voix basse: -- Pardon pour elle! Et la charmante crature se retira la hte en dissimulant son motion. Le lendemain, M. de Lucan, lev comme de coutume d'assez grand matin, travaillait depuis quelque temps prs de la fentre de la bibliothque, qui s'ouvrait une faible hauteur sur le jardin. Il ne fut pas mdiocrement surpris de voir apparatre le visage de sa belle-fille entre les lianes de chvrefeuille qui s'enlaaient au feuillage de fer du balcon. -- Monsieur, dit-elle de sa voix chantante, tes-vous bien occup? -- Mon Dieu, non! rpondit-il en se levant. -- C'est qu'il fait un temps divin, reprit-elle. Voulez-vous venir vous promener avec moi? -- Mon Dieu, oui. -- Eh bien, venez... Dieu! a sent bon, ce chvrefeuille! Et elle en arracha quelques fleurs qu'elle jeta par la fentre Lucan avec un clat de rire. Il les fixa dans sa boutonnire, en faisant le geste d'un homme qui ne comprend rien ce qui se passe, mais qui n'en est pas fch. Il la trouva en frache toilette du matin, piaffant sur le sable de son pied lger et impatient. -- Monsieur de Lucan, lui dit-elle gaiement, ma mre veut que je sois aimable pour vous, mon mari le veut, le Ciel aussi, je suppose; c'est pourquoi je le veux galement, et je vous assure que je suis trs-aimable quand je m'en donne la peine,... vous verrez a! -- Est-il possible? dit Lucan. -- Vous verrez, monsieur! rpondit-elle en lui faisant avec toutes ses grces une rvrence thtrale. -- Et o allons-nous, madame? -- O il vous plaira,... dans les bois, l'aventure, si vous voulez. Les collines boises taient si rapproches du chteau, qu'elles bordaient d'une frange d'ombre un des cts de la cour. M. de Lucan et Julia s'engagrent dans le premier sentier qui se prsenta devant eux; mais Julia ne tarda pas quitter les chemins frays pour marcher au hasard d'un arbre l'autre, s'garant plaisir, battant les fourrs de sa canne, cueillant des fleurs ou des feuillages, s'arrtant en extase devant des bandes lumineuses qui rayaient et l les tapis de mousse, franchement enivre de mouvement, de plein air, de soleil et de jeunesse. Elle jetait son compagnon tout en marchant des mots de gracieuse camaraderie, des interpellations folles, des moqueries d'enfant, et faisait retentir les bois de la mlodie de son rire. Dans son admiration pour la flore sauvage, elle avait peu peu rcolt un vritable fagot dont M. de Lucan acceptait la charge avec rsignation: s'apercevant qu'il succombait sous le poids, elle s'assit sur les racines d'un vieux chne pour faire, dit-elle, un triage dans tout ce ple-mle. Elle prit alors sur ses genoux le paquet d'herbes et de fleurs, et se mit rejeter tout ce qui lui parut d'une qualit infrieure. Elle passait Lucan, assis quelques pas d'elle, ce qu'elle croyait devoir rserver pour le bouquet dfinitif, motivant gravement ses arrts chacune des plantes qu'elle examinait. -- Toi, ma chre, trop maigre!... toi, gentille, mais trop courte!... toi, tu sens mauvais!... toi, tu as l'air bte!... Puis, venant brusquement un autre ordre ides qui ne laissa pas d'inquiter d'abord M. de Lucan: -- C'est vous, n'est-ce pas, lui dit-elle, qui avez conseill Pierre de me parler avec fermet? -- Moi? dit Lucan; quelle ide! -- a doit tre vous. -- Toi, poursuivit-elle en continuant de s'adresser ses fleurs, tu as l'air malade, bonsoir!... -- Oui, a doit tre vous... On vous croirait doux, vous voir, et vous tes trs-dur, trs-tyrannique... -- Froce, dit Lucan. -- Au reste, je ne vous en veux pas. Vous avez eu raison, ce pauvre Pierre est trop faible avec moi. J'aime qu'un homme soit un homme... Il est pourtant trs-brave, n'est-ce pas? -- Infiniment, dit Lucan. Il est capable de la plus extrme nergie. -- Il en a l'air, et cependant avec moi... c'est un ange. -- C'est qu'il vous aime. -- Trs-probable!... -- Il y a de ces fleurs qui sont curieuses... On dirait une petite dame, celle-ci! -- J'espre bien que vous l'aimez aussi, mon brave Pierre? -- Trs-probable, encore. Aprs une pause, elle secoua la tte: -- Et pourquoi l'aimerais-je? -- Belle question! dit Lucan; mais parce qu'il est parfaitement digne d'tre aim, parce qu'il a tous les mrites, l'intelligence, le coeur et mme la beaut,... enfin, parce que vous l'avez pous. -- Monsieur de Lucan, voulez-vous que je vous fasse une confidence? -- Je vous en prie. -- Ce voyage d'Italie a t trs-mauvais pour moi. -- Comment cela? -- Avant mon mariage, figurez-vous que je ne me croyais pas laide prcisment, mais je me croyais ordinaire. -- Oui,... eh bien? -- Eh bien, en me promenant en Italie, travers tous ces souvenirs et tous ces marbres si admirs, je faisais d'tranges rflexions... Je me disais qu'aprs tout ces princesses et ces desses du monde antique qui rendaient fous les bergers et les rois, pour lesquelles clataient les guerres et les sacrilges, taient peu prs des personnes dans mon genre. Alors m'est venue l'ide fatale de ma beaut. J'ai compris que je disposais d'une puissance exceptionnelle, que j'tais une chose sacre qui ne devait pas se donner un prix vulgaire, qui ne pouvait tre que la rcompense,... que sais-je... d'une grande action... ou d'un grand crime! Lucan resta un moment interdit par l'audacieuse navet de ce langage. Il prit le parti d'en rire. -- Mais, ma chre Julia, dit-il, faites attention: vous vous trompez de sicle... Nous ne sommes plus au temps o l'on se mettait en guerre pour les beaux yeux des dames... Au reste, parlez-en Pierre: il a tout ce qu'il faut pour vous fournir la grande action demande; quant au crime, je crois que vous devez y renoncer. -- Croyez-vous? dit Julia. C'est dommage! ajouta-t-elle en clatant de rire. -- Enfin, vous voyez, je vous dis toutes les folies qui me passent par la tte... C'est aimable, a, j'espre? -- C'est extrmement aimable, dit Lucan. Continuez. -- Avec ce prcieux encouragement, monsieur!... dit-elle en se levant et en achevant sa phrase par une rvrence; -- mais, pour le moment, allons djeuner... Je vous recommande mon bouquet. Tenez les ttes en bas... Marchez devant, monsieur, et par le plus court, je vous prie, car j'ai un apptit qui m'arrache des larmes. Lucan prit le sentier qui menait le plus directement au chteau. Elle le suivit d'un pas agile, tantt fredonnant une cavatine, tantt lui adressant de nouvelles instructions sur la manire de tenir son bouquet, ou le touchant lgrement du bout de sa canne pour lui faire admirer quelque oiseau perch sur une branche. Clodilde et M. de Moras les attendaient, assis sur un banc devant la porte du chteau. L'inquitude peinte sur leur visage se dissipa au bruit de la voix rieuse de Julia. Ds qu'elle les aperut, la jeune femme enleva le bouquet Lucan, accourut vers Clodilde, et, lui jetant dans les bras sa moisson de fleurs: -- Ma mre, dit-elle, nous avons fait une dlicieuse promenade... Je me suis beaucoup amuse. M. de Lucan aussi,... et, de plus, il a beaucoup profit dans ma conversation... Je lui ai ouvert des horizons!... Elle dcrivit avec la main une grande courbe dans le vide, pour indiquer l'immensit des horizons qu'elle avait ouverts M. de Lucan. Puis, entranant sa mre vers la salle manger et aspirant l'air avec force: -- Oh! cette cuisine de ma mre! dit-elle. Quel arme! Cette belle humeur, qui mit le chteau en fte, ne se dmentit pas de toute la journe, et, chose inespre, elle persista le lendemain et les jours suivants sans altration sensible. Si Julia nourrissait encore quelques restes de ses farouches ennuis, elle avait du moins la bont de les rserver pour elle et d'en souffrir seule. Plus d'une fois encore, on la vit revenir de ses excursions solitaires, le front soucieux et l'oeil sombre; mais elle secouait ces dispositions quivoques ds qu'elle se retrouvait en famille, et n'avait plus que des grces. Elle en avait surtout pour M. de Lucan, envers qui elle sentait apparemment qu'elle avait beaucoup rparer. Elle absorbait mme son temps sans beaucoup de discrtion, et le mettait un peu trop souvent en rquisition pour des promenades, des dessins de tapisserie, de la musique quatre mains, quelquefois pour rien, simplement pour le dranger, se plantant devant ses fentres, et lui posant travers ses lectures des sries de questions burlesques. Tout cela tait charmant: M. de Lucan s'y prtait avec complaisance, et n'avait pas assurment grand mrite. La baronne de Pers vint sur ces entrefaites passer trois jours chez sa fille. Elle fut informe aussitt avec dtails du changement miraculeux qui s'tait opr dans le caractre de Julia et dans sa manire d'tre l'gard de son beau-pre. Tmoin des gracieuses attentions qu'elle prodiguait M. de Lucan, madame de Pers eut des dmonstrations de vive satisfaction, au milieu desquelles on retrouvait toutefois quelques traces de ses anciennes prventions contre sa petite-fille. La veille du dpart de la baronne on invita quelques voisins dner pour lui tre agrable, car elle n'avait qu'un faible got pour l'intimit de famille, et elle aimait passionnment les trangers. On lui donna donc, faute de temps pour mieux faire, le cur de Vastville, le percepteur, le mdecin et le receveur de l'enregistrement, htes assez habituels du chteau et grands admirateurs de Julia. C'tait peu de chose sans doute, c'tait assez cependant pour fournir la baronne l'occasion de mettre une robe habille. Julia, pendant le dner, parut s'appliquer faire la conqute du cur, vieillard candide, qui subissait la fascination de sa voisine avec une sorte de stupeur joyeuse. Elle le faisait manger, elle le faisait boire, elle le faisait rire. -- Quel serpent, n'est-ce pas, monsieur le cur? dit la baronne. -- Elle est bien aimable, dit le cur. -- A faire frmir, reprit la baronne. Le soir, aprs quelques tours de valse, Julia, accompagne par son mari, chanta de sa belle voix grave des mlodies indites, des chansons nationales qu'elle avait rapportes d'Italie. Un de ces airs lui rappelant une espce de tarentelle qu'elle avait vu danser par des femmes de Procida, elle pria son mari de la jouer. Elle contait en mme temps avec feu comment se dansait cette tarentelle, en donnant une rapide indication des pas, des gestes et des attitudes; puis, tout coup, entrane par l'ardeur de son rcit: -- Attendez, Pierre, dit-elle, je vais la danser... Ce sera plus simple. Elle releva sa trane, qui la gnait, et pria sa mre de la fixer avec des pingles. Pendant ce temps, elle s'occupait elle-mme activement: il y avait sur la chemine et sur les consoles des vases remplis de fleurs et de verdure; elle y puisait de ses mains alertes, et, pose devant une glace elle piquait et entrelaait ple-mle dans ses cheveux magnifiques des fleurs, des herbes, des grappes, des pis, tout ce qui venait sous ses doigts. La tte charge de cette couronne paisse et frissonnante, elle vint se placer au milieu du salon. -- Allez, mon ami! dit-elle M. de Moras. Il joua la tarentelle, qui dbutait par une sorte de pas de ballet lent et solennel que Julia mima avec ses airs souverains, dployant et reployant comme des guirlandes ses bras d'alme; puis, le rythme s'animant de plus en plus, elle frappa le parquet de ses pas rapides et redoubls avec la souplesse sauvage et le sourire panoui d'une jeune bacchante: brusquement elle termina par une glissade prolonge qui l'amena toute palpitante devant M. de Lucan, assis en face d'elle. L, elle flchit un genou, porta d'un geste soudain ses deux mains ses cheveux, et, secouant en mme temps sa tte penche, elle fit tomber sa couronne en pluie de fleurs aux pieds de Lucan, en disant de sa plus douce voix, sur le ton d'un gracieux hommage: -- Monsieur!... Aprs quoi, elle se redressa, toujours glissante, se jeta dans un fauteuil, prit gravement le tricorne du cur, et s'en venta le visage. Au milieu des applaudissements et des rires qui remplissaient le salon, la baronne de Pers se rapprocha doucement de Lucan sur le canap qu'ils occupaient en commun, et lui dit tout bas: -- Ah , mon cher monsieur, qu'est-ce que c'est donc que ce nouveau systme-l? Savez-vous que j'aimais encore mieux sa premire manire, moi?... -- Comment, chre madame? Pourquoi donc? dit simplement Lucan. Mais, avant que la baronne et pu s'expliquer, en supposant qu'elle en et l'intention, Julia fut prise d'une nouvelle fantaisie. -- Dcidment j'touffe,... dit-elle. -- Monsieur de Lucan, offrez-moi votre bras. Elle sortit, et Lucan l'accompagna. Elle s'arrta dans le vestibule pour se couvrir la tte de son grand voile blanc, parut hsiter un moment entre la porte du jardin et celle de la cour; puis, se dcidant: -- Dans l'alle aux Dames, dit-elle; c'est l qu'il fait le plus frais. L'alle aux Dames qui tait le lieu de promenade favori de Julia, s'ouvrait en face de l'avenue, l'autre extrmit de la cour. C'tait un sentier en pente douce pratiqu entre l'escarpement rocheux des coteaux boiss et le bord d'un ravin qui paraissait avoir t un des fosss de l'ancien chteau. Un ruisseau coulait au fond de ce ravin avec un bruit mlancolique; il allait se perdre, quelque distance, dans un petit tang ombrag de saules, et gard par deux vieilles nymphes de marbre, auxquelles l'alle aux Dames devait son nom, consacr par la tradition du pays. A mi-chemin entre la cour et l'tang, des fragments de mur et des cintres briss, dbris de quelque fortification extrieure, s'tageaient sur le revers du coteau; pendant quelques pas, ces ruines bordaient le sentier de leurs pais contre-forts, et y projetaient, avec des festons de lierre et de ronces, une masse d'ombre que la nuit changeait en tnbres opaques. On et dit alors que le passage tait coup par un abme. Le caractre sombre de ce site n'tait pas, d'ailleurs, sans quelques adoucissements: un sable fin et sec jonchait le sentier; des bancs rustiques taient adosss et l contre l'escarpement; enfin, les talus gazonns qui descendaient dans le ravin taient sems de jacinthes, de violettes et de rosiers nains dont le parfum s'levait et se conservait dans cette alle couverte comme l'odeur de l'encens dans une glise. On tait alors la fin de juillet, et la chaleur avait t accablante dans la journe. En quittant l'atmosphre de la cour encore embrase par les feux du couchant, Julia respira avec avidit l'air frais du ruisseau et des bois. -- Dieu! que c'est bon! dit-elle. -- Mais j'ai peur que ce ne soit trop bon, dit Lucan; permettez-moi... Et il lui roula en double autour du cou les bouts flottants de son voile. -- Comment! vous tenez donc mes jours? dit-elle. -- Mais certainement. -- C'est magnanime! Elle fit quelques pas en silence, s'appuyant lgrement sur le bras de son compagnon, et balanant sa manire sa taille gracieuse. -- Votre bon cur doit me prendre pour une espce de diable? reprit-elle. -- Il n'est pas le seul, dit Lucan avec un sang-froid ironique. Elle eut un rire bref et contraint; puis, aprs une nouvelle pause, en continuant sa marche, le front pench: -- Vous devez pourtant me dtester un peu moins maintenant, dites? -- Un peu moins. -- Soyez srieux, voulez-vous? Je sais que je vous ai fait beaucoup souffrir... Commencez-vous me pardonner? Sa voix avait pris un accent de sensibilit qui ne lui tait pas ordinaire, et qui toucha M. de Lucan. -- Je vous pardonne de grand coeur, mon enfant, rpondit-il. Elle s'arrta, et, lui saisissant les deux mains: -- C'est vrai? c'est fini de nous har?... dit-elle d'un ton bas et comme timide. Vous m'aimez un peu? -- Je vous remercie, dit Lucan avec une gravit mue; je vous remercie, et je vous aime bien. Comme elle l'attirait doucement, il l'enlaa d'une franche et affectueuse treinte, et posa les lvres sur son front, qu'elle lui tendait; mais, au mme instant, il sentit la taille souple de la jeune femme se roidir; sa tte se renversa, puis elle s'affaissa tout entire, et glissa dans ses bras comme une tige fauche. Il y avait un banc deux pas, il l'y porta; mais, aprs l'y avoir dpose, au lieu de lui donner du secours, il demeura dans une attitude d'trange immobilit devant cette forme charmante et inerte. Il y eut un long silence que troublait seul le bruit doux et triste du ruisseau. Se rveillant enfin de stupeur, M. de Lucan appela plusieurs fois d'une voix haute et presque dure: -- Julia! Julia! Comme elle restait sans mouvement, il descendit dans le ravin la hte et y puisa de l'eau dans sa main; il lui en baigna les tempes. Aprs un moment, il vit dans l'ombre ses grands yeux s'ouvrir, et il l'aida soulever sa tte. -- Qu'est-ce que c'est? dit-elle en le regardant d'un air gar; qu'est-ce qui est arriv, monsieur? -- Mais vous vous tes trouve mal, dit Lucan en riant. -- Trouve mal? rpta Julia. -- Sans doute; c'est ce que je craignais... Le froid vous aura saisie. Pouvez-vous marcher? voyons, essayez. -- Trs-bien, dit-il en lui prenant le bras. Comme tous ceux qui prouvent des dfaillances subites, Julia ne se rappelait que d'une manire trs-indistincte la circonstance qui avait provoqu son vanouissement. Ils avaient repris pas lents le chemin du chteau. -- Trouve mal! reprit-elle gaiement; Dieu! que c'est ridicule! Puis, avec une vivacit subite: -- Mais qu'est-ce que j'ai dit? Est-ce que j'ai parl? -- Vous avez dit: "J'ai froid!" et puis vous tes partie. -- Comme cela? -- Comme cela. -- Est-ce que vous avez cru que j'tais morte? -- Je l'ai espr un instant, dit froidement Lucan. -- Quelle horreur!... Mais nous causions avant cela? Qu'est-ce que nous disions? -- Nous faisions un pacte de bonne amiti. -- Eh bien, il n'y parat gure... monsieur de Lucan! -- Madame? -- Vous avez l'air de m'en vouloir de ce que je me suis trouve mal? -- Sans doute... D'abord, je n'aime pas les histoires,... et puis c'est entirement votre faute;... vous tes si imprudente, si draisonnable! -- Oh! mon Dieu!... voulez-vous un bton? Et, comme on apercevait les lumires du chteau: -- propos, n'inquitez pas ma mre de ce dtail, n'est-ce pas? -- Je n'aurai garde; soyez tranquille. -- Vous tes parfaitement maussade, vous savez? -- C'est vrai; mais j'ai pass l quelques minutes tellement pnibles... -- Je vous plains de toute mon me, dit schement Julia. Elle se dbarrassa de son voile dans le vestibule, et rentra dans le salon. La baronne de Pers, qui devait partir le lendemain de bonne heure, s'tait dj retire. Julia joua des sonates quatre mains avec sa mre. M. de Lucan remplaa le mort au whist du cur, et la soire s'acheva paisiblement. VII Le lendemain matin, Clodilde allait monter en voiture avec sa mre, qu'elle conduisait la gare; M. de Lucan, retenu au chteau par un rendez-vous d'affaires, assistait leur dpart. Il remarqua l'air absorb de la baronne; elle tait silencieuse, contre sa coutume, elle jetait sur lui des regards embarrasss; elle s'approcha plusieurs fois avec un sourire contraint et d'un air de confidence, puis se borna lui adresser des paroles banales. Enfin, profitant d'un moment o Clodilde donnait quelques ordres, elle se pencha par la portire, et, serrant avec force la main de Lucan: -- Soyez honnte homme, monsieur! dit-elle. Il vit en mme temps ses yeux se mouiller. La voiture partit aussitt. L'affaire dont s'occupait alors M. de Lucan, et dont il s'entretint longuement le matin mme avec son avocat et son avou, arrivs de Caen dans la nuit, tait un vieux procs de famille que le maire de Vastville, personnage ambitieux et taquin, avait mis sa gloire ressusciter. Il s'agissait d'une revendication de biens communaux qui aurait eu pour effet de dpouiller M. de Lucan d'une partie de ses bois, et de dshonorer son domaine patrimonial. Il avait gagn ce procs en premire instance; mais on allait bientt le juger en appel, et il conservait des craintes sur le rsultat dfinitif. Il n'eut pas de peine colorer de ce prtexte pendant quelques jours aux yeux des habitants du chteau une svrit de physionomie, une brivet de langage, et des gots de solitude qui couvraient peut-tre des soucis plus graves. Ce prtexte ne tarda pas lui manquer. Un tlgramme lui apprit, ds le commencement de la semaine suivante, que son procs tait dfinitivement gagn, et il dut manifester cette occasion une allgresse qui tait loin de son coeur. Il reprit ds ce moment le train de la vie commune auquel Julia continuait d'imprimer tout le mouvement de son active imagination. Toutefois, il ne se prta plus avec la mme familiarit affectueuse aux caprices de sa belle-fille. Elle s'en aperut; mais elle ne s'en aperut pas seule. Lucan surprit dans les regards de M. de Moras de l'tonnement, dans ceux de Clodilde, des reproches. Un danger nouveau lui apparut. Il se donnait des torts qu'il tait galement impossible, galement redoutable d'expliquer ou de laisser interprter. Avec le temps d'ailleurs, la lueur effroyable qui lui avait travers le cerveau dans une circonstance rcente, s'affaiblissait; elle ne jetait plus dans son esprit la mme force de conviction. Il concevait des doutes; il s'accusait par instants d'une vritable aberration; il accusait la baronne de prventions cruelles et coupables, il se disait enfin qu'en tout cas le parti le plus sage tait de ne pas croire au drame, et de ne pas le vivifier en y prenant srieusement un rle. -- Malheureusement, le caractre de Julia, plein de surprises et d'imprvu, ne permettait gure de suivre avec elle un plan de conduite rgulier. Par une belle aprs-midi, les htes du chteau, accompagns de quelques voisins, avaient fait une excursion cheval jusqu' l'extrmit du cap La Hague. Au retour et vers le milieu de la route, Julia, qui avait t remarquablement silencieuse tout le jour, se dtacha du groupe principal, et, jetant de ct M. de Lucan un regard expressif, poussa son cheval un peu en avant. Il la rejoignit presque aussitt. Elle lui lana de nouveau un coup d'oeil oblique, et brusquement, de son accent le plus amer et le plus haut: -- Est-ce que ma prsence vous est dangereuse, monsieur? -- Comment, dangereuse? dit-il en riant. Je ne vous comprends pas, ma chre dame. -- Pourquoi me fuyez-vous? Que vous ai-je fait? Que signifient ces allures nouvelles et dsagrables que vous affectez avec moi? C'est une chose vraiment trange, que vous soyez d'autant moins poli que je le suis davantage. On me perscute pendant des annes pour que je vous fasse des mines gracieuses, et, quand je m'puise vous en faire, vous boudez! Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce qui vous passe par la tte?... Infiniment curieuse de le savoir. -- C'est bien simple, et je vais vous l'apprendre en deux mots. Il me passe par la tte qu'aprs avoir t peu aimable avec moi, vous l'tes maintenant presque trop... J'en suis sincrement touch et charm; mais je crains vritablement quelquefois de trop dtourner mon profit des attentions auxquelles je n'ai pas seul droit. Vous savez combien j'aime votre mari... Il ne peut tre question ici de jalousie, bien entendu; mais l'affection d'un homme est fire et ombrageuse. Sans descendre des sentiments bas et d'ailleurs impossibles, Pierre, se voyant un peu nglig, pourrait se froisser, s'attrister, et nous en serions tous deux dsesprs, n'est-ce pas? -- Je ne sais rien faire demi, dit-elle avec un geste d'impatience. On ne change pas son naturel. C'est avec mon coeur moi, et non avec celui d'un autre, que j'aime et que je hais... Et puis... pourquoi n'entrerait-il pas dans mes ides de donner de la jalousie Pierre?... Ma vieille haine lgendaire pour vous a peut-tre fait ce savant calcul... Il vous tuerait, ou moi, et ce serait un dnoment comme un autre. -- Vous me permettrez bien d'en prfrer un autre, dit Lucan, essayant toujours, mais sans grand succs, de donner un tour enjou ce farouche entretien. -- Au reste, continua-t-elle, rassurez-vous, mon cher monsieur. Pierre n'est pas jaloux... Il ne se doute de rien, comme on dit dans les vaudevilles! Elle eut un de ses rires mauvais et reprit aussitt d'un ton srieux: -- Et de quoi se douterait-il? Si je suis aimable pour vous, c'est par ordre,... et personne ne peut savoir jusqu' quel point j'y mets du mien. -- Je suis persuad que vous ne le savez pas vous mme, dit-il en riant. Vous tes une personne naturellement agite; il vous faut de l'orage, et, quand il n'y en a pas, vous l'imitez... Que vous aimiez ou que vous n'aimiez pas votre beau-pre, cela n'a rien au fond de trs-dramatique... Il n'y a lieu ici qu' des sentiments trs-simples et trs-ordinaires... Il faut bien les compliquer un peu,... n'est-ce pas, ma chre? -- Oui, -- mon cher! -- dit-elle en accentuant ironiquement le dernier mot. Puis elle lana son cheval au galop. On touchait alors la lisire des bois. Il la vit bientt quitter la route directe qui les traversait et prendre un sentier travers la bruyre comme pour se jeter en pleine futaie. Au mme instant, Clodilde accourut prs de lui, et, lui touchant l'paule du bout de sa cravache: -- O va donc Julia? dit-elle vivement. Lucan rpondit par un geste vague et par un sourire. -- Je suis sre, reprit Clodilde, qu'elle va boire cette fontaine l-bas... Elle se plaignait tout l'heure d'avoir soif... Suivez-la, mon ami, je vous en prie, et empchez-la... Elle a si chaud!... Cela peut tre mortel... Courez, je vous en supplie! M. de Lucan rendit la main son cheval, qui partit comme le vent. Julia avait disparu sous le couvert du bois. Il suivit sa trace; mais sous la futaie les racines et la pente du terrain ralentirent un peu sa marche. quelque distance, dans une clairire troite, le travail des sicles et les filtrations du sol avaient creus une de ces fontaines mystrieuses dont l'eau limpide, les parois revtues de mousse et l'air de profonde solitude enchantent l'imagination, et en ont fait jaillir tant de potiques lgendes. Quand M. de Lucan put apercevoir de nouveau Julia travers les arbres, elle avait mis pied terre. Son cheval, admirablement dress, demeurait immobile deux pas, broutant le feuillage, pendant que sa matresse, genoux et penche sur le bord de la fontaine, buvait dans ses mains. -- Julia, je vous en prie! dit M. de Lucan en levant la voix. Elle s'tait releve par une sorte de bondissement lger: elle le salua gaiement. -- Trop tard, monsieur! dit-elle; mais je n'ai bu que quelques gouttes, quelques petites gouttes seulement, je vous jure! -- Vous tes vraiment folle! dit Lucan, qui tait alors tout prs d'elle. -- Le pensez-vous? Elle agitait ses mains blanches et superbes, qui lui avaient servi de coupe et qui semblaient secouer des diamants. -- Donnez-moi votre mouchoir! Lucan lui donna son mouchoir. Elle s'essuya les mains gravement; puis, en lui rendant le mouchoir de la main droite, elle se dressa un peu sur ses pieds et lui prsenta sa main gauche la hauteur du visage: -- L! ne boudez plus! Lucan baisa la main. -- L'autre maintenant, reprit-elle... Ne plissez donc pas, mon ami! M. de Lucan affecta de n'avoir pas entendu ces dernires paroles, et descendit brusquement de cheval. -- Il faut que je vous aide remonter, dit-il d'une voix sche et dure. Elle mettait ses gants le front baiss. Tout coup, relevant la tte, et, le regard d'un oeil fixe: -- Quelle misrable je fais, n'est-ce pas? dit-elle. -- Non, dit Lucan, mais quelle malheureuse! Elle s'appuya contre un des arbres qui ombrageaient la source, la tte demi renverse et une main sur ses yeux. -- Venez! dit Lucan. Elle obit, et il l'aida se remettre cheval. Ils sortirent du bois sans se parler, regagnrent la route et eurent bientt rejoint la cavalcade. A peine chapp aux angoisses de cette scne, M. de Lucan n'hsita point penser que l'loignement de Julia et de son mari en devait tre la consquence ncessaire et immdiate; mais, quand il vint chercher les moyens de provoquer leur brusque dpart, son esprit se perdit dans des difficults insolubles. Par quel motif, en effet, justifier aux yeux de Clodilde et de M. de Moras une dtermination si nouvelle, si imprvue? On tait arriv au milieu du mois d'aot, et il tait convenu ds longtemps que toute la famille retournerait Paris le 1er septembre. La proximit mme du terme fix pour le dpart gnral donnerait plus d'invraisemblance au prtexte invoqu pour expliquer cette sparation soudaine. Il tait presque impossible qu'elle n'veillt pas dans l'esprit de Clodilde et dans celui du comte des soupons irrparables, des lumires mortelles pour le bonheur de l'un et de l'autre. Le remde tait vritablement plus menaant que le mal lui-mme; car, si le mal tait grand, il tait du moins inconnu de ceux dont il aurait bris le coeur et la vie, et on pouvait encore esprer qu'il continuerait de l'tre jamais. M. de Lucan songea un moment s'loigner lui-mme, mais il tait encore plus impossible de motiver son dpart que celui de Julia. Toutes ces rflexions faites, il rsolut de s'armer de patience et de courage. Une fois Paris, les habitations spares, les relations plus rares, les obligations mondaines, l'activit de la vie, ne tarderaient pas tendre, puis dnouer paisiblement la situation douloureuse et formidable sur laquelle il lui tait dsormais interdit de s'abuser. Il compta sur lui-mme et aussi sur la gnrosit naturelle de Julia pour gagner sans clat et sans brisement le terme prochain qui devait mettre fin l'existence commune et ses incessants prils. Il ne devait pas tre impossible de conjurer encore pendant une courte priode de quinze jours l'explosion d'un orage qui grondait depuis plusieurs mois sans laisser voir ses foudres. -- Il oubliait avec quelle effrayante rapidit les maladies de l'me comme celles du corps, aprs avoir atteint lentement et graduellement certaines crises fatales, prcipitent soudain leurs progrs et leurs ravages. M. de Lucan se demanda s'il devait informer Julia de la conduite qu'il avait arrte et des raisons qui la lui dictaient; mais toute ombre d'explication entre eux lui parut souverainement malsante et dangereuse. Leur intelligence confidentielle sur un tel sujet et pris un air de complicit que repoussaient tous ses sentiments d'honneur. Malgr les clarts terribles qui s'taient faites, il restait cependant entre eux quelque chose d'obscur, d'indcis, d'inavou, qu'il crut devoir conserver tout prix. Aussi, loin de chercher les occasions de quelque entretien intime, il les vita ds ce moment avec un scrupule absolu. Julia semblait pntre de la mme rserve et proccupe au mme degr que lui de fuir le tte--tte, tout en sauvegardant les apparences; mais, cet gard, la jeune femme ne disposait pas de la puissance de dissimulation que Lucan devait sa fermet naturelle et acquise. Il pouvait, quant lui, sans effort visible, cacher sous sa contenance habituelle de gravit les anxits qui le dvoraient. Julia n'arrivait pas sans une contrainte presque convulsive porter d'un front haut et riant le fardeau de sa pense. Pour le seul tmoin qui et le secret de ses combats, c'tait un spectacle poignant que celui de cette gracieuse et fivreuse animation dont la malheureuse enfant soutenait pniblement l'artifice. Il la voyait de loin quelquefois, semblable une comdienne puise, s'isoler sur quelque banc retir du jardin, et haleter, la main sur sa poitrine, comme pour contenir son coeur rvolt. Il se sentait alors, malgr tout, devant tant de beaut et de misre, envahi d'une piti immense. N'tait-ce que de la piti? L'attitude, les paroles, les regards de Clodilde et du mari de Julia taient en mme temps pour M. de Lucan l'objet d'une observation constante et inquite. Clodilde videmment ne concevait pas la moindre alarme. La douce srnit de ses traits demeurait inaltre. Quelques bizarreries de plus ou de moins dans les allures de Julia n'taient pas chose assez nouvelle pour appeler son attention particulire. Sa pense, d'ailleurs, tait trop loin des monstrueux abmes ouverts ses cts: elle y et mis le pied et s'y ft engloutie avant de les avoir souponns. La physionomie blonde, calme et belle du comte de Moras conservait en tout temps, comme le visage brun de Lucan une sorte de fermet sculpturale. Il tait donc assez difficile d'y lire les impressions d'une me qui tait naturellement forte et trs-matresse d'elle-mme. Sur un point cependant cette me tait devenue faible. M. de Lucan ne l'ignorait pas; il connaissait l'amour ardent du comte pour Julia et la susceptibilit maladive de sa passion. Il tait invraisemblable qu'un tel sentiment, s'il tait srieusement mis en dfiance, ne se traht pas par quelque signe extrieur violent ou du moins saisissable. M. de Lucan ne remarquait en ralit aucun de ces symptmes redouts. S'il surprenait par moments un pli fugitif du sourcil, une intonation douteuse, un regard drob ou distrait, il pouvait croire tout au plus quelque retour de cette jalousie vague et chimrique dont il savait le comte ds longtemps tourment. Il le voyait, du reste, apporter dans la vie de famille la mme impassibilit souriante, et il continuait d'en recevoir les mmes tmoignages de cordialit. Obsd toutefois par ses lgitimes scrupules de loyaut et d'amiti, il eut la tentation folle de prendre le comte pour confident de l'preuve qui leur tait impose; mais, en allgeant son propre coeur, cette confidence si dlicate et si cruelle n'et-elle pas dsespr le coeur de son ami? Et, de plus, ce prtendu trait de loyaut, livrant le secret d'une femme, n'et-il pas t doubl d'une lchet et d'une trahison? Il fallait donc, travers tant d'cueils et d'angoisses, soutenir seul jusqu'au bout le poids de cette preuve, plus complique et plus prilleuse encore peut-tre que M. de Lucan ne voulait se l'avouer lui-mme. Elle devait avoir un terme plus prochain qu'il ne pouvait le pressentir. Clodilde et son mari, accompagns de M. et madame de Moras, allrent un jour visiter en voiture les dbris d'une galerie couverte qui est une des rares antiquits druidiques du pays. Ces ruines se trouvent au fond d'une anse pittoresque creuse dans le flanc de la muraille rocheuse qui borde la cte orientale de la presqu'le. Elles jonchent de leurs masses informes une de ces croupes gazonnes qui s'avancent et l au pied des falaises comme de monstrueux contre-forts. On y accde, malgr la roideur de la pente, par une route facile qui descend en serpentant longuement jusque sur le sable jaune de la petite baie. Clodilde et Julia firent un croquis du vieux temple celtique pendant que les hommes fumaient; puis on s'amusa quelque temps voir la mer montante taler sur le sable ses franges d'cume. On convint de remonter la cte pied pour soulager les chevaux. La voiture, sur un signe de Lucan, se mit en marche; Clodilde prit le bras de M. de Moras, et ils commencrent gravir lentement la route sinueuse. Lucan attendait, pour les suivre, le bon plaisir de Julia; elle tait reste quelques pas en conversation anime avec un vieux pcheur qui achevait de tendre ses amorces dans le creux des rochers. Elle leva un peu la voix en se retournant vers Lucan: -- Il dit qu'il y a un chemin beaucoup plus court et trs-facile, l tout prs, le long de la falaise... J'ai envie de le prendre pour viter cette ennuyeuse cte. -- N'en faites rien, croyez-moi, dit Lucan; un chemin trs-facile pour les gens du pays peut l'tre beaucoup moins pour vous. Aprs une nouvelle confrence avec son pcheur: -- Il dit, reprit Julia, qu'il n'y a vraiment aucun danger, et que les enfants montent et descendent par l tous les jours. Il va me conduire jusqu'au bas du sentier, je n'aurai plus qu' monter tout droit... Dites ma mre que je serai l-haut avant vous. -- Votre mre va mourir d'inquitude. -- Dites-lui qu'il n'y a aucun danger. Lucan, renonant lutter plus longtemps contre une volont qui devenait impatiente, s'approcha du domestique qui portait les chles et l'album de Julia, il le chargea de rassurer Clodilde et M. de Moras, qui avaient dj disparu dans les angles de la route; puis, retournant Julia: -- Quand vous voudrez, dit-il. -- Vous venez avec moi? -- Naturellement. Le vieux pcheur les prcda en suivant le pied des falaises. Au sortir de la baie sablonneuse, le rivage tait encombr d'cueils aux crtes aigus, de gigantesques fragments de roche, qui rendirent leur marche trs-pnible. Quoique la distance ft courte, ils taient dj briss de fatigue quand ils arrivrent la naissance du sentier, qui parut Lucan et peut-tre Julia elle-mme beaucoup moins sr et commode que le pcheur ne prtendait. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne voulut faire d'objections. Aprs quelques recommandations dernires, leur vieux guide se retira, fort satisfait de la gnrosit de Lucan. Tous deux commencrent alors rsolument l'escalade de la falaise, qui, sur ce point de la cte, connue sous le nom de cte de Jobourg, domine l'Ocan d'une hauteur de trois cents pieds. Au dbut de leur ascension, ils rompirent le silence qu'ils avaient gard jusqu' ce moment pour changer sur un ton de plaisanterie quelques brves observations sur les agrments de ce sentier de chvres; mais les difficults relles et mme alarmantes du chemin ne tardrent pas d'absorber toute leur attention. La lgre trace fraye disparaissait par instant sur la roche nue ou sous quelque boulement de terrain. Ils avaient peine en retrouver le fil rompu. Leurs pieds hsitaient sur les parois polies de la pierre ou sur l'herbe rase et comme savonneuse. Il y avait des moments o ils se sentaient sur une pente presque verticale, et, s'ils voulaient s'arrter pour reprendre haleine, les grands espaces ouverts sous leurs yeux, l'tendue infinie, l'blouissement mtallique de la mer, leur causaient une impression de vertige et de flottement. Bien que le ciel ft bas et couvert, une chaleur lourde et orageuse pesait sur eux, et acclrait le mouvement de leur sang. Lucan marchait en avant avec une sorte d'ardeur fivreuse, se retournant de temps autre pour jeter un regard sur Julia, qui le suivait de prs, puis levant la tte pour chercher quelque point de station, quelque plate-forme sur laquelle on pt respirer un instant avec scurit. Au-dessus de lui comme au-dessous, c'tait la falaise pic et parfois surplombante. Tout coup Julia l'appela d'un ton d'angoisse: -- Monsieur! monsieur! je vous prie,... ma tte tourne! Il redescendit vivement de quelques pas, au risque de se prcipiter, et, lui saisissant la main avec force: -- Allons! allons! dit-il en souriant; qu'est-ce que c'est donc?... une vaillante personne comme vous! -- Il faudrait des ailes! dit-elle faiblement. Lucan se mit aussitt gravir le sentier, soutenant et tranant demi Julia presque vanouie. Il eut enfin la joie de poser le pied sur une projection de terrain, une sorte d'troite esplanade, adosse au rocher. Il y attira avec effort Julia toute palpitante. La tte de la jeune femme flchit et se posa sur la poitrine de Lucan. Il entendit ses artres et son coeur battre avec une effrayante violence. Peu peu cette agitation se calma. Elle souleva lentement sa tte, entr'ouvrit ses longs cils, et le regardant d'un oeil enivr: -- Je suis si heureuse!... murmura-t-elle; je voudrais mourir l! Lucan l'carta de lui brusquement la longueur de son bras; puis, la ressaisissant tout coup et l'enlaant troitement d'un geste terrible, il jeta un regard trouble sur elle, un autre sur l'abme. Elle crut certainement qu'ils allaient mourir. Une lgre pleur passa sur ses lvres qui sourirent; sa tte se renversa demi: -- Avec vous,... dit-elle, quelle joie! Au mme instant, un bruit de voix se fit entendre peu de distance au-dessus d'eux. Lucan reconnut la voix de Clodilde et celle du comte. Son bras se dtendit soudain, et se dtacha de la taille de Julia. Il lui montra sans parler, mais d'un signe imprieux, le sentier qui tournait autour du rocher. -- Sans vous, alors! dit-elle d'un accent doux et fier. Et elle monta. Deux minutes aprs, ils taient sur le plateau de la falaise, racontant Clodilde les prils de leur ascension, qui expliqurent suffisamment leur trouble visible. Ils le crurent du moins. Dans la soire de ce mme jour, Julia, M. de Moras et Clodilde se promenaient aprs le dner sous les charmilles du jardin. M. de Lucan, aprs leur avoir tenu compagnie quelque temps, venait de se retirer sous prtexte de quelques lettres crire. Il ne demeura que peu d'instants dans sa bibliothque, o les voix des promeneurs frappaient son oreille et agitaient son esprit. Le dsir de la solitude absolue, du recueillement, peut-tre aussi quelque sentiment bizarre et inavou, le conduisirent dans cette alle aux Dames, marque pour lui d'un ineffaable souvenir. Il y marcha longtemps pas lents, dans l'ombre profonde que la nuit tombante achevait alors d'y rpandre. Il voulait consulter son me, pour ainsi dire, face face, sonder en homme sa pense jusqu'au fond. Ce qu'il y dcouvrit l'pouvanta. C'tait une ivresse folle que la saveur du crime exaltait. Devoir, loyaut, honneur, tout ce qui se dressait devant sa passion pour y faire obstacle en exasprait la fureur. La Vnus paenne lui mordait le coeur, et y faisait couler ses poisons. L'image de la fatale beaut tait l sans trve, dans son cerveau brlant, devant ses yeux troubls; il en respirait avidement malgr lui la langueur, les parfums, le souffle. Le bruit d'un pas lger sur le sable suspendit sa marche. Il entrevit travers l'obscurit une forme blanche qui venait. C'tait elle. Par un mouvement peine rflchi, il se jeta dans l'angle obscur d'un de ces piliers massifs qui soutenaient les ruines sur le revers du bois. Un fouillis de verdure y redoublait les tnbres. -- Elle passa, le front pench, de sa dmarche souple et rhythme. Elle alla jusqu'au petit tang qui recevait les eaux du ruisseau, rva quelques minutes sur le bord, et revint. Une seconde fois, elle passa devant la ruine sans lever les yeux, et comme profondment absorbe. -- Lucan restait persuad qu'elle n'avait pas souponn sa prsence, quand tout coup elle retourna un peu la tte sans interrompre sa marche, et elle jeta derrire elle ce seul mot: "Adieu!" d'un ton si doux, si musical, si douloureux, qu'on et dit une larme tombe sur un cristal sonore. Cette minute tait suprme. C'tait une de ces minutes o la vie d'un homme se dcide pour l'ternel bien ou pour le mal ternel. M. de Lucan le sentit. S'il cdait l'attrait de passion, de vertige, de piti, qui le poussait avec une violence presque irrsistible sur les traces de cette belle et malheureuse femme, -- qui allait le prcipiter ses pieds, sur son coeur, -- il comprit qu'il tait une me jamais perdue et dsespre. Ce crime, dt-il rester ignor de tous, le sparait jamais de tout ce qu'il avait eu jusque-l de respect, de sacr, d'inviolable: il n'y avait plus rien pour lui sur la terre ni dans le ciel: il n'y avait plus ni foi, ni probit, ni honneur, ni ami, ni Dieu! Le monde moral tout entier s'vanouissait dans ce seul instant. Il accepta l'adieu, et n'y rpondit pas. La forme blanche s'loigna et s'effaa bientt dans les tnbres. La soire de famille se passa comme de coutume. Julia, ple, soucieuse et hautaine, travailla en silence sa tapisserie. Lucan remarqua qu'elle embrassait sa mre, en la quittant, avec une effusion extraordinaire. Il ne tarda point se retirer lui-mme. Assailli des plus redoutables apprhensions, il ne se coucha pas. Vers le matin seulement, il se jeta sur son lit. Il tait environ cinq heures, et l'aube naissait peine quand il crut entendre marcher avec prcaution sur le tapis du corridor et de l'escalier. Il se releva. Les fentres de sa chambre s'ouvraient sur la cour. Il vit Julia la traverser, habille comme pour monter cheval. Elle entra dans les curies, et en sortit quelques instants aprs. Un domestique lui amena son cheval et l'aida y monter. Cet homme, habitu aux allures un peu excentriques de la jeune femme, ne vit apparemment rien d'alarmant dans ce caprice de promenade matinale. M. de Lucan, aprs quelques minutes de rflexions agites, prit sa rsolution. Il se dirigea vers la chambre du comte de Moras. sa vive surprise, il le trouva lev et habill. Le comte, en voyant entrer Lucan, parut frapp d'tonnement. Il attacha sur lui un regard pntrant et visiblement troubl. -- Qu'y a-t-il donc? dit-il enfin d'une voix basse et mue. -- Rien de srieux, j'espre, rpondit Lucan. Cependant, je suis inquiet... Julia vient de sortir cheval... Vous l'avez sans doute vue et entendue comme moi, puisque vous tes debout? -- Oui, dit Moras, qui avait continu de regarder Lucan avec un air d'indicible stupeur; oui, rpta-t-il se remettant avec peine, et je suis vraiment aise, trs-aise de vous voir, mon ami. En prononant ces simples paroles, la voix de Moras s'embarrassa; un voile humide passa sous ses yeux. -- O peut-elle aller cette heure? reprit-il avec sa fermet d'accent accoutume. -- Je ne sais;... quelque fantaisie nouvelle, je pense; mais enfin elle m'a paru plus trange depuis quelque temps, plus sombre, et je suis inquiet. Essayons de la suivre, si vous voulez. -- Allons, mon ami, dit le comte d'un ton froid aprs une pause d'hsitation bizarre. Ils sortirent tous deux du chteau, emportant leurs fusils de chasse pour laisser croire qu'ils allaient, suivant une habitude assez frquente, tirer des oiseaux de mer. Au moment de prendre une direction, M. de Moras consulta Lucan du regard. -- Je ne vois de danger, dit Lucan, que du ct des falaises;... quelques paroles qui lui ont chapp hier me font craindre que le pril ne soit l; mais avec son cheval elle est force de faire un long dtour... En traversant les bois, nous y serons avant elle. Ils s'engagrent sous la futaie, l'ouest du chteau, et y marchrent en silence d'un pas rapide. Ce chemin les conduisait directement sur le plateau des falaises qu'ils avaient visites la veille. Les bois poussaient de ce ct une pointe irrgulire dont les arbres touchaient presque au bord mme de la falaise. Comme ils approchaient, en acclrant le pas fbrilement, de cette lisire extrme, Lucan s'arrta tout coup: -- Ecoutez! dit-il. Le bruit du galop d'un cheval sur un sol dur se faisait entendre distinctement. Ils coururent. Un talus d'une faible lvation sparait le bois du plateau. Ils le franchirent demi en s'aidant des branches pendantes; masqus eux-mmes par les broussailles et le feuillage, ils eurent alors sous les yeux un spectacle saisissant: peu de distance, sur leur gauche, Julia arrivait d'une course folle; elle longeait la ligne oblique des bois, paraissant se diriger en droite ligne vers le bord de la falaise. Ils crurent d'abord le cheval emport; mais ils virent qu'elle lui cravachait les flancs pour hter encore son allure. Elle tait alors une centaine de pas des deux hommes, et elle allait passer devant eux. Lucan s'lanait pour se prcipiter de l'autre ct du talus, quand la main de M. de Moras s'abattit violemment sur son bras et le maintint... Ils se regardrent... Lucan fut stupfait de la profonde altration qui avait subitement contract le visage du comte et creus ses yeux; il lut en mme temps dans son regard fixe une douleur immense, mais une rsolution inexorable. -- Il comprit qu'il n'y avait plus de secret entre eux deux. -- Il obit ce regard, qui n'avait d'ailleurs pour lui, il le sentit, qu'une expression de confiance et de supplication amicale. Il saisit de sa main crispe la main de son ami, et resta immobile. Le cheval passa quelques pas comme un trait, le poitrail blanc d'cume, tandis que Julia, belle, gracieuse et charmante encore ce moment terrible, bondissait lgrement sur la selle. A quelques pieds de la coupure de la falaise, le cheval, sentant l'abme, se droba brusquement et marqua, un demi-cercle. Elle le ramena sur le plateau, reprit du champ, et, le poussant de la cravache et de la voix, elle le lana de nouveau vers l'effrayant prcipice. L'animal refusant encore ce formidable obstacle, la jeune femme, les cheveux dnous, l'oeil tincelant, la narine ouverte, le retourna et le fit reculer peu peu sur l'arte de la falaise. Le cheval, fumant, cabr, se levait presque droit et se dessinait de toute sa hauteur sur le ciel gris du matin. Lucan sentit les ongles de M. de Moras entrer dans sa chair. Enfin, le cheval fut vaincu: ses deux pieds de derrire quittrent le sol et rencontrrent l'espace. Il se renversa, ses jambes de devant battirent l'air convulsivement. L'instant d'aprs, la falaise tait vide. Aucun bruit ne s'tait fait. Dans ce profond abme, la chute et la mort avaient t silencieuses. Erreurs typographiques: Chapitre 6: =dit Lucan, Autrefois= corrig en =dit Lucan. Autrefois= Chapitre 6: =M. de Lucan, s'enferma= corrig en =M. de Lucan s'enferma= Chapitre 7: =crtes aigues= corrig en =crtes aigus= Chapitre 7: =Moras, s'abattit= corrig en =Moras s'abattit= End of the Project Gutenberg EBook of Julia de Trcoeur, by Octave Feuillet License: Share Alike