Produced by Claudine Corbasson, Vinciane Knappenberg and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise. COLLECTION HETZEL. LA FABRIQUE DE MARIAGES PAR PAUL FVAL. II dition autorise pour la Belgique et l'tranger, interdite pour la France. [Illustration: logo de l'diteur] LEIPZIG, ALPH. DURR, LIBRAIRE-EDITEUR. 1858 BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT, Rue de Schaerbeek. 12. PREMIRE PARTIE. LA PETITE BONNE FEMME. (SUITE.) IX --La marquise de Sainte-Croix.-- Vous voyez bien que ce pauvre Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor, n'tait pas un coquin. Il y allait de bon coeur et n'et pas demand mieux en ce moment que de prodiguer Garnier de Clrambault tout ce qu'un fort-et-adroit peut fournir de coups de poing, de coups de pied, etc., etc. Malheureusement, Barbedor avait une passion. L'habit bleu tira sa bote cigares de sa poche, ce qui tait sa ressource dans les grandes occasions. Il choisit un havane sans dfauts et s'en alla paisiblement l'allumer au cigare que Jean avait laiss sur la table. --Niaiseries, niaiseries que tout cela, dit-il;--nous nous connaissons bien tous les trois, que diable!... Quand M. Lagard aura l'ide de m'assommer, on lui montrera ce qu'on sait faire... En attendant, comme il peut jeter des btons dans nos roues, on ne refuse pas de lui faire de temps en temps un petit cadeau pour entretenir l'amiti... mais mille francs d'un coup, c'est sec!... Pour ne pas se manger entre _camaros_, on n'a pas besoin de s'entr'adorer. Ces termes d'argot ont quelque chose de plus ignoble quand ils sont prononcs par flatterie. Ds que l'habit bleu eut remis le cigare de Jean sur la table, celui-ci le prit, le jeta par terre et l'crasa sous son pied. --Allons, dit le bonhomme,--en voil assez, monsieur Garnier... Au large! Mais sa voix n'tait plus dj si ferme. L'habit bleu avait clign de l'oeil en le regardant.--Jean Lagard mit ses mains dans ses poches et se promena de long en large en sifflant. --Mon vieux Barbedor, murmura Garnier au moment o il avait le dos tourn,--notre intrt serait de vous planter l; car nous n'avons plus gure besoin de vous... Il y en aurait joliment qui vous prendraient au mot et qui fileraient sans rien dire... mais, moi... la loyaut, je ne connais que a... Je ne veux pas vous priver de votre part dans les bnfices pour un petit instant d'humeur...--Ne vous gnez pas! s'interrompit-il en voyant revenir Jean Lagard;--faites semblant de me dire des injures... a fera bien... Il n'en est pas moins vrai que j'ai dans ma poche un journal qui vaut de l'argent pour vous... --Un journal! rpta Barbedor. --Le _Journal des Dbats_. --Qui vaut de l'argent pour moi? --Grondez, papa!... le neveu vous regarde!... Jean avait, en effet, les yeux fixs sur son oncle. Il s'arrta un instant, puis il eut un sourire et tourna le dos. L'habit bleu n'attendait que cela pour frapper le grand coup. Il tira lestement de sa poche un numro du _Journal des Dbats_ et mit le doigt sur un fait divers ainsi conu: Sur l'initiative du ministre de l'intrieur, avec l'approbation du ministre des travaux publics et du directeur des douanes, la prfecture de la Seine va, dit-on, ouvrir une enqute pour le percement de la barrire des Paillassons. Barbedor saisit le journal deux mains; mais ses mains tremblaient, il ne pouvait pas lire.--Il chercha ses lunettes dans la poche de sa veste. --Paillassons!... murmurait-il;--j'ai vu qu'il s'agissait de la barrire! --Le pauvre vieux est repinc en grand, pensait Jean Lagard;--ma foi, va comme je te pousse!... Qu'y faire? C'tait l'insouciance personnifie. Du moment qu'il s'agissait d'autre chose que de donner ou de recevoir des coups, le courage lui manquait. --C'est un bon journal, disait cependant Barbedor en lisant le titre empt de la feuille ministrielle;--je me souviens qu'il disait de belles choses sur les droits du peuple le 30 juillet 1830. Il pela pniblement le paragraphe que nous venons de transcrire. --Hein! s'cria-t-il tout ple de bonheur,--l'avais-je dit?... Il faut faire afficher cela sur les propres piliers des deux coquines! --Et c'est au moment o je vous apportais cette nouvelle..., reprit l'habit bleu. --On est vif, monsieur Garnier, interrompit le bonhomme.--O donc est all mon neveu Jean? Celui-ci avait fait le tour de la maison et se promenait sous les marronniers. --C'est l'enfant qui est cause de cela, reprit le bonhomme;--vous avez bien vu, pas vrai? Et dites-moi... quand et comment avez-vous obtenu la chose? M. Garnier n'avait rien obtenu du tout. Il avait corrompu les ciseaux du _Journal des Dbats_; ces ciseaux coupables avaient gliss, parmi les faits divers, cette nouvelle, qui pouvait tre vraie et qui, dans tous les cas, ne devait nuire personne. Un peu de clmence pour les ciseaux du _Journal des Dbats_! --Madame la marquise, rpondit l'habit bleu, qui l'absence de Jean laissait le champ libre,--a tant fait des pieds et des mains auprs du ministre... --Mais il y a encore autre chose! interrompit Barbedor:--je vois encore une fois le mot Paillassons... nom d'un coeur! et voil que le chteau de la Savate est imprim... en toutes lettres! L'motion dbordait de son coeur. Il tendit la main l'habit bleu, qui la toucha lgrement et avec dignit. --Voyons ce qu'ils disent! voyons ce qu'ils disent! reprit le bonhomme, qui rajusta ses lunettes. Il lut: Beaucoup de Parisiens ignorent le nom et la position de cette barrire... --Des oies que ces Parisiens! grommela Barbedor entre parenthse. ... De cette barrire qui n'en est pas une... --Elle le sera, nom d'un nom!... Je l'ai toujours dit! ... Qui n'en est pas une. Elle consiste en un btiment d'aspect singulier qui fut construit en mme temps que le mur d'octroi, sous Louis XVI, vers l'anne 1783, sur les sollicitations des fermiers gnraux. Comme toutes les autres barrires, elle a eu Ledoux pour architecte. Les plus remarquables de ces constructions sont celles de Montmartre, du Roule, du Trne, de l'toile, du Maine, d'Enfer et d'Italie... --La ntre le sera aussi, remarquable! ... Et d'Italie. Quant au dveloppement total du mur d'octroi, il est de vingt-huit mille deux cent quatre-vingt-sept mtres... --a, je m'en fiche! s'interrompit Barbedor en sautant plusieurs lignes;--j'arrive au chteau de la Savate. ... Un tablissement... hum! hum!... connu sous le nom du chteau de la Savate... rendez-vous des _forts-et-adroits_... --Il aurait bien pu mettre aussi: Et de la bonne socit!... ... Va se trouver sur l'alignement de la nouvelle rue des Paillassons et acqurir tout coup une vogue extraordinaire... L'homme dvou qui a voulu faire renatre chez nous les ftes du gymnase antique est clbre parmi ses confrres sous le nom de Barbedor... C'est lui qui lutta, en 1828, contre Maxwell, au thtre de la Porte-Saint-Martin, pour soutenir l'honneur des athltes franais... On assure que son crdit personnel n'est pas tranger au percement de la nouvelle barrire. Le bonhomme replia le journal. Il tait rouge comme une pivoine et sa joie orgueilleuse l'touffait. --Asseyez-vous l, monsieur Garnier, dit-il, et prenez un verre d'absinthe avec moi... Ceux qui ne seront pas contents, voil!... Combien que a dure, une enqute? --Un mois... deux mois... --Nous aurions a au mois d'aot... le temps de faire des rparations mon immeuble... Je veux mettre la baraque sur un pied... vous verrez... Trinquons! --Si le neveu revenait?... objecta l'habit bleu en riant avec malice. --Je me moque du neveu comme d'une guigne! s'cria Barbedor;--est-ce que je ne suis pas matre chez moi? --C'est que, tout l'heure... --Bon! bon!... A votre sant, monsieur Garnier... et celle de madame, nom d'un coeur!... --C'est l'argent qui me chiffonne, reprit-il aprs avoir siffl son verre d'absinthe;--pour faire les rparations, il faut de l'argent. --Un bonheur ne vient jamais seul, mon bon, rpliqua l'habit bleu;--vos fonds ont gagn cinquante pour cent... --Est-ce vrai?... --Peut-tre le double. --Et vous tes en mesure de me rembourser? --Aujourd'hui, non... mais sous peu... Nous avons une affaire... Il se baisa le bout des doigts et ajouta: --Je ne vous dis que a! --C'est que, fit Barbedor un peu refroidi,--nous en avons eu dj tant comme a, des affaires... Il baisa, lui aussi, le bout de ses doigts, mais d'un air incrdule. --Huit cent mille livres de rente! pronona solennellement l'habit bleu. --Et amoureux? --Comme un fou. --De la petite Maxence? --De mademoiselle Maxence de Sainte-Croix. --Ah! diable! on lui a donn les honneurs du nom, celle-l? --C'est la fille unique de madame la marquise, rpondit gravement l'habit bleu. --A la bonne heure! repartit le bonhomme, qui riait innocemment,-- la bonne heure! Nous avons eu assez de nices, a ne cote pas davantage et a sonne mieux... Fera-t-on quelque chose ici? --Peut-tre... En tous cas, peut-on compter sur vous? --A la vie, la mort! rpliqua le bonhomme, qui posa le journal sur son coeur. --Le neveu ne mettra pas de btons dans nos roues? --Le neveu ira au diable! --Ne le brusquez pas!... Qu'est-il venu faire ici? --Dner. --Tout seul? --Avec maman Carabosse et un grand garon que vous ne connaissez pas... un militaire. --Je connais plus de monde que vous ne pensez, papa... Comment appelez-vous ce militaire? --Le lieutenant Vital. --L'amant de mademoiselle la comtesse de Mersanz! s'cria Garnier, tandis que Barbedor le regardait bahi;--celui-l, mon vieux, est de nos amis sans le savoir... je ne donnerais pas sa besogne pour vingt mille cus!... Maman Carabosse nous sert aussi sa manire... Donnez-leur un bon dner et laissez-nous faire. --Par ici, lieutenant, par ici! cria en ce moment Jean Lagard, qui tait une fentre du premier tage. Garnier se leva aussitt. --Je ne veux pas qu'il me voie, dit-il;--la petite bonne femme non plus... Venez! j'ai encore quelque chose vous dire. --Lagard leur apprendra que vous tes ici, objecta Barbedor. --Vous irez les retrouver comme si nous tions partis... Madame la marquise et moi, nous sommes espionns... je ne peux plus la recevoir chez moi ni me prsenter chez elle... Nous choisissons dcidment votre maison pour nous runir, vous sentez bien, mon bon, comme nous en pourrions choisir une autre: ce n'est pas l l'embarras... Remarquez un fait qui tonne toujours les observateurs: c'est quand on est prs de toucher le but que les obstacles augmentent... Il entrana Barbedor vers le bosquet, au moment o le lieutenant Vital se montrait au tournant de la ruelle. --Est-ce ici que dnent les officiers? demanda celui-ci de loin. --Juste, mon lieutenant, rpondit Jean Lagard par la fentre. Vital regarda la maison, puis les alentours. Cet examen ne fut pas en faveur du chteau de la Savate, car un sourire d'tonnement se montra sous la fine moustache du beau lieutenant. --Drle de pays! murmura-t-il;--je n'aurais jamais choisi cet endroit-l pour faire un repas de corps! --Voil la chose, disait Garnier de Clrambault sous les marronniers.--Vous avez connu le capitaine Roger autrefois? --C'est mon cousin issu de germain..., rpondit Barbedor, ce qui fait que la comtesse de Mersanz, sa fille, est un peu ma nice... et, si un autre que vous avait parl d'amant propos d'elle, il aurait fallu s'aligner! --Vous savez..., fit l'habit bleu;--on dit a... le monde... --Et puis, reprit le bonhomme,--c'est devenu fier depuis que c'est comtesse... Je n'ai seulement jamais eu l'ide d'aller la voir. --Il faut y aller, dit Clrambault,--ds demain. --Pourquoi faire? --Pas pour la fille... pour le pre. --Bah!... le vieux Roger est Paris? --Et il a bonne envie d'en fumer une vieille avec vous. --Vrai?... Il se souvient des anciens? --Pour ce qui est de moi, rpliqua Clrambault avec embarras,--nous avons eu quelque chose ensemble... il me garde rancune... mais je sais par le sergent Michel qu'il a parl de vous. --Et il est install l'htel du comte? --Install, c'est le mot... comme chez lui... Toute la maison est sa disposition... il tient table ouverte... et la cave du comte est bonne. --Oui-da! fit Barbedor:--eh bien, quand j'irai de ce ct-l... --Vous ne m'avez donc pas compris? dit l'habit bleu, qui le prit par un bouton de sa houppelande:--c'est demain qu'il y faut aller. --Pourquoi faire? demanda Barbedor tonn. --Causer, fumer, boire... --Voil tout? --Causer haut, fumer fort, boire beaucoup. --Mais tout a doit mal aller dans l'htel du comte. --Tout a va trs-bien... et puis a n'est pas inutile pour le succs de notre affaire. Barbedor passa une bonne minute se creuser la cervelle. Il ne pouvait pas deviner en quoi une bamboche commmorative, faite en compagnie du vieux Roger, pouvait aider aux projets de madame la marquise de Sainte-Croix. Car Barbedor savait que celle-ci tait le vritable chef de file. --J'irai, dit-il enfin,--puisque le vin est bon... Si a ne fait pas de bien, a ne peut pas faire de mal. * * * * * C'tait dans la chambre o nous avons vu dj une fois runis M. Garnier de Clrambault, Barbedor et une femme voile, lors de l'entrevue projete entre Justine et le baron allemand. Cette chambre, comme nous avons d le dire, communiquait par un escalier de service avec la sortie ouverte sur les derrires de la maison. Clrambault et la marquise l'avaient choisie pour le lieu de leurs runions. Seulement, l'exprience avait port fruit. Pour viter les yeux et les oreilles indiscrets, on avait mis une double porte du ct du corridor, en souvenir de Jean Lagard. Cette marquise de Sainte-Croix, qui buvait de l'eau-de-vie et qui venait s'installer sans faon au chteau de la Savate, n'tait pourtant pas une aventurire la douzaine. On en voit tant de ces grandes dames pour rire qui ont ramass leur titre au pied d'une borne! C'est la mode, et toute fille de concierge qui a pu se faire donner un coup, s'offre elle-mme un petit cusson qu'elle timbre pour le moins d'une couronne comtale. Une lorette qui n'est que baronne fait preuve de trop de modestie. Ce sont, en gnral, des noms allemands. Leur pre tait chambellan d'un prince rgnant dans les contes fantastiques d'Hoffmann. Leur mari, qui n'a pas pu les comprendre,--elles l'ont pous si jeunes!--occupe un poste diplomatique en Russie. Il leur fait une pension qui ne suffit pas leurs besoins. Il est Paris trois ou quatre cents gaillards, frais et bien portants, qui arrtent les passants avec cette formule: Nous sommes sept enfants la maison et nous n'avons pas de pain. Quelle bourse ne dnoue pas ses cordons cet appel. Et pourtant, quand on rflchit, est-il vraisemblable que ces jeunes gaillards aient tout justement six petits frres. Jamais la formule ne varie, jamais! Ils sont toujours sept enfants la maison. L'histoire de la dame qui a une couronne de comtesse ne varie pas davantage: fille de chambellan, femme de diplomate tranger... force de s'ingnier un peu cause de l'insuffisance de la libralit conjugale. Il se trouve sans cesse des simples pour les croire,--si elles sont jolies,--et mme si elles sont laides. Certains architectes vivent faire exclusivement le petit htel pour la femme de diplomate, fille de chambellan, que son mari a eu le tort de ne point comprendre. Pourquoi l'pousa-t-elle si jeune! Vers l'anne 1810, au coeur de l'Empire, une petite demoiselle dbarqua Paris par le coche de Bordeaux. Elle avait ces traits affils, ce type de furet de celles qui vont fouillant, sapant, et qui prennent la fortune par la mine; mais elle avait aussi le regard vaillant des conqurantes. La brche ouverte, celle-l devait monter l'assaut bravement. Elle n'tait pas jolie, mais elle avait une de ces figures qui frappent fort et qu'on n'oublie pas. Cela vaut mieux parfois que d'tre jolie. Du reste, cet gard, on ne pouvait gure la juger. Sa taille n'tait point encore forme; elle tait dans la mue. En outre, sa pauvre toilette ne la montrait point son avantage. C'tait la fille d'un courtier de commerce de Bordeaux. Elle se nommait Flavie Soyer. Elle avait bientt quinze ans. Elle s'tait enfuie de la maison paternelle toute seule pour venir Paris. Il s'en trouve comme cela: des natures belliqueuses et hardies qui n'ont pas besoin de l'amour pour s'envoler hors du nid avant l'ge. Flavie Soyer avait rv Paris. Ce n'tait point pour y tre aime; c'tait pour y combattre, pour y vaincre, que sais-je! une ambition dj implacable et nave encore cependant, comme tout ce qui est dans l'esprit d'une fillette innocente. Nous voudrions avoir le temps de vous dire au juste et en dtail ce que c'tait que l'innocence de Flavie Soyer.--Son coeur n'avait point encore parl, mais il devait toujours se taire. Ses sens restaient dans les limbes: on pouvait deviner qu'ils auraient le rveil violent. Elle n'avait jamais lu ni romans ni posies: son pre la faisait travailler aux livres de commerce comme un petit employ. Mais son intelligence diabolique avait devin le monde par des trous de serrure. Elle savait peu prs. Il ne lui fallait qu'un grain d'exprience pour jouer sous jambe les prudents et les forts. Dans le compartiment de la voiture o elle avait lou sa place se trouvait un jeune militaire nomm Garnier, qui allait rejoindre Paris. Ce Garnier et t bon commis voyageur: il voulut s'amuser aux dpens de la fillette. Celle-ci vcut ses crochets tout le long de la route (quatre jours et quatre nuits en 1810) et se moqua de lui. On arriva. Garnier tait le fils d'un honnte homme qui remplissait le rle de domestique de confiance auprs de M. le marquis de Sainte-Croix, vieux gentilhomme fort riche encore, malgr les pertes essuyes sous la Rpublique. Flavie avait racont Garnier ce qu'elle avait voulu. Garnier la mena chez sa mre, prs de qui Flavie joua le rle de colombe perscute avec une rare perfection. Madame la marquise de Sainte-Croix, pour son malheur, eut besoin d'une lectrice. Le pre et la mre Garnier taient dj pris de cette petite Flavie presque autant que leur fils. Elle fut prsente madame la marquise comme un trsor. La marquise la mit auprs d'elle. Deux ans aprs, la marquise tait en terre, et Flavie se nommait madame la marquise de Sainte-Croix. Une chose semblable peut arriver tout naturellement, et nous n'avons rien en dire. Garnier vint passer un semestre chez le marquis.--Celui-ci tait un bonhomme assez doux de moeurs qui n'aimait ni le monde, ni le luxe, ni le bruit, ni rien de ce qu'adorait Flavie. Par une belle nuit d't, le marquis se laissa mourir en son chteau de la Sologne. Il fut assist ses derniers moments par Flavie et Garnier fils. Le mdecin de campagne, arriva trop tard. Quand elle devint veuve ainsi, Flavie avait dix-neuf ans. Feu son mari lui laissait tous ses biens par testament. Les hritiers du marquis de Sainte-Croix lui firent un procs qu'elle gagna. Elle prit tout de suite la position d'une jeune femme trs-svre, trs-amie du luxe, trs-prodigue et trs-dcide ne point se remarier. La fortune du marquis de Sainte-Croix, toute considrable qu'elle tait, ne pouvait suffire ses dpenses. Elle songea au jeu pour augmenter ses revenus. Du premier coup, elle fut une joueuse frntique. Le sort ne lui fut pas favorable. Sa fortune croula--mais sans bruit. Elle garda son apparence et son crdit. Ce fut vers le moment de sa ruine qu'elle fit la connaissance de M. Rodelet, ancien fournisseur des armes et qui comptait par millions. M. Rodelet avait une fille unique, nomme Ernestine, qui passait pour un des meilleurs partis du commerce.--Garnier tait alors un beau garon, jeune, hardi et ne manquant pas d'exprience auprs des femmes. Pendant que la marquise s'attaquait au pre, Garnier aurait pu se charger de la fille; mais Flavie ne l'entendait pas ainsi. Elle tait jalouse de ce Garnier, si infrieure elle sous tous les rapports: ils s'taient promis de se marier quand leur fortune serait faite. On choisit un commis du fournisseur; Garnier l'endoctrina. Ernestine tait charmante, et le commis voyait au dnoment de cette intrigue d'amour l'blouissante perspective de la dot. La marquise, introduite dans l'intimit de la famille, fit natre les occasions; elle jeta elle-mme dans le coeur d'Ernestine, naf et tout neuf, le germe d'une passion qui devait servir ses intrts. Cela dura un an.--Le lieu de la scne tait le n 81 de la rue de l'Universit, o il y avait pour concierge une femme du nom de Marguerite Vital. Nous parlons ici de cette Marguerite Vital, parce qu'elle monta une fois chez M. Rodelet, avant la catastrophe, et qu'elle l'entretint pendant une grosse demi-heure. A la suite de cette entrevue, M. Rodelet tait rsolu chasser son commis, rompre avec la marquise et fermer sa porte Garnier. Voici maintenant ce qui rsulta pour le public de toutes les peines et soins que voulurent bien se donner madame la marquise de Sainte-Croix et M. Garnier, son fidle ami. D'abord, Ernestine devint enceinte. Le commis coupable s'embarqua un beau matin pour l'Amrique.--La raison de ce dpart fut une scne admirablement joue par Flavie et son ternel complice. On effraya le commis; on lui montra M. Rodelet implacable et les tribunaux toujours prts punir un dtournement de mineure. Sans le dpart du commis, Flavie et Garnier eussent perdu le meilleur de leur proie, car M. Rodelet, excellent homme et qui n'avait d'autre dfaut que l'excs mme de sa bont dgnrant en faiblesse, aurait mari les deux enfants,--et tout et t dit. Une fois le commis loign, les deux associs taient matres de la place. Les amis de M. Rodelet apprirent un jour avec stupfaction et tout la fois les faits suivants qui s'taient passs en quelques semaines. L'ancien fournisseur avait maudit et chass sa fille dshonore. Il s'tait jet corps perdu, pour s'tourdir sans doute, dans une vie de dsordres qui contrastait avec son ge et plus encore avec son caractre.--On l'avait vu ivre dans les maisons de jeu du Palais-Royal, o le dvouement de ce bon Garnier lui avait pargn encore quelques extravagances; car ce pauvre Garnier le suivait comme un chien et le suppliait sans relche de mettre un terme ses folies dsespres.--Madame la marquise de Sainte-Croix avait fait aussi tout ce qu'elle avait pu. Rodelet avait ralis toute sa fortune le jour mme o il avait appris la faute de sa fille.--En quelques mois, cet norme capital avait fondu comme la neige au printemps. Comment? C'est l'ternelle question quand les millionnaires se tuent. Rodelet avait mme manqu plusieurs de ses engagements,--et, auprs de son corps, pendu l'anneau du lustre dans son cabinet, on trouva une liasse de papiers timbrs. Marguerite Vital, la portire, fut chasse d'abord, puis mise en prison, pour avoir dit que madame la marquise de Sainte-Croix et Garnier savaient bien o s'en tait alle la fortune de l'ancien fournisseur. Cette mort violente du chef de la maison Rodelet fit beaucoup de bruit. Il fallut pour l'touffer le retentissement des vnements politiques qui prcipitrent la chute de l'Empire. Mais une chose surnagea, ce fut le souvenir de la digne conduite de Garnier et des efforts gnreux de madame la marquise de Sainte-Croix pour arrter ce malheureux sur le penchant de sa ruine. Madame la marquise fit, quelque temps de l, un hritage considrable,--une vieille parente qu'elle avait en Hongrie. Les dettes furent payes et son train augmenta. Quant Ernestine Rodelet, elle alla cacher sa honte loin de Paris, et le monde qui tressait des couronnes madame la marquise de Sainte-Croix, le monde clairvoyant et juste, l'accusa tout naturellement d'avoir caus la mort de son pre. Cette Marguerite Vital, qui avait os accuser madame la marquise et son ami Garnier, tait une petite femme de jolie figure, bien qu'elle et dpass la trentaine. Son propritaire l'avait expulse regret, car elle tenait sa loge et la maison dans un tat de propret admirable. Mais le moyen de garder une portire qui fait de pareils cancans! Marguerite, cite devant le tribunal, fut oblige de raconter sa petite histoire. Elle tait veuve de militaire, ce qu'elle disait,--mais elle ne put reprsenter l'acte de dcs de son mari, qui ne portait point le mme nom qu'elle.--Elle avait un beau garon de sept ans qui tait enfant de troupe la 7e demi-brigade. Nous sommes forc de nous occuper un peu du pass de Marguerite, parce que, parmi les personnages de l'humble drame de sa jeunesse, se trouvait le digne M. Garnier. X --La Perlette.-- Garnier tait, au temps de la jeunesse de Marguerite Vital, tambour de la 7e demi-brigade, en garnison Paris. Il avait pour collgue et camarade intime un gros garon du nom de Roger qu'on appelait Roger Bontemps, cause de son joyeux caractre. Garnier et Roger taient deux insparables. Comme presque tous les tambours et trompettes de rgiment, qui sont exposs de frquentes railleries, ils taient fort assidus la salle d'armes et passaient pour de dangereux tireurs. Roger Bontemps n'tait pas querelleur, mais il allait sur le terrain comme on va la noce. Garnier, au contraire, se montrait singulirement pointilleux; il faisait le crne tout propos et se donnait le plaisir de tailler en pices les conscrits imprudents qui traduisaient tambour par _tapin_.--Seulement, on avait pu remarquer que Garnier laissait volontiers Roger, son Pylade, le soin de punir les troupiers qui passaient pour malins au noble jeu de la pointe. C'tait sous le Consulat. Roger avait vingt-quatre ans; Garnier atteignait peine sa vingtime anne. Roger attendait avec impatience l'occasion d'aller au feu; Garnier faisait semblant d'avoir la mme envie. Et tous deux taient amoureux, tous deux amoureux de la Perlette, une petite vivandire comme on n'en vit jamais, leste, pimpante, plus jolie qu'un amour, gracieuse, avise, bonne, et sachant des milliers de chansons qu'elle disait, le sourire aux lvres, d'une voix sonore et gaillarde; un bijou de vivandire. Tout le rgiment (pour ne plus parler de demi-brigade, ce qui est fatigant), tout le rgiment tait fou de la Perlette, qui tait notre Marguerite Vital, l'ge de vingt ans. Elle aurait pu pouser un sergent-major! Ce fut elle-mme qui alla demander au colonel la permission de prendre Roger Bontemps pour mari. Un tambour! Garnier flicita chaudement son camarade et ils firent gamelle trois. N'ayez aucune inquitude sur les entreprises de ce Garnier vis--vis de la Perlette. La Perlette n'avait, parbleu! besoin de personne pour se dfendre contre les galants. C'tait un petit diable avec son baril sur le dos, et le sabre du fantassin n'tait point du tout trop lourd pour elle. Au bout de neuf mois, un beau petit enfant vint: un garon qui fut baptis Vital pour garder le nom de sa mre avec le nom de son pre. Presque aussitt aprs, le rgiment partit. Marguerite, faible encore, voulut suivre son Roger. --Je n'en ai qu'un de plus qui donner boire, disait-elle en montrant le maillot de son poupon;--ne voil-t-il pas une belle affaire? Toutes les compagnies de tous les bataillons intercdrent avec ensemble pour que le colonel la laisst venir. On lui fit une petite place dans un fourgon, et en route! Je ne sais trop o ils allrent, mais ce fut loin et l'on se battit ferme. La Perlette ne resta pas longtemps dans son fourgon. Elle reprit son poste derrire son mari, toujours leste, toujours pimpante, portant son tonneau droite, son enfant gauche, chantant comme un loriot et ne manquant jamais de mots pour rire. Ce Roger Bontemps tait bien le plus heureux des tambours! En secret, Garnier, son bon ami, son frre de baguettes, tait jaloux de lui terriblement et le dtestait de tout son coeur. Au bout d'un an, Garnier et Roger passaient caporaux le mme jour. La Perlette avait dj vu le feu, et Dieu sait qu'elle ne se gnait gure pour courir dans les rangs l'heure la plus chaude. Son petit Vital restait au dpt. Elle disait: --Est-ce que le bon Dieu voudrait faire un orphelin de ce chrubin-l! C'est lui qui nous garde. Les jours de bataille, son tonneau tait intarissable. Elle allait porter la goutte aux avant-postes. Chemin faisant, elle soignait les blesss, et ses poches taient toujours pleines de charpie. L'admiration et la tendresse que tout le rgiment avait pour elle rejaillissait sur Roger, qui, du reste, tait un trs-bon soldat. Il fut sous-officier avant son ami Garnier. Un soir, aprs une marche force, celui-ci lui dit: --Sommes-nous toujours des frres? --Pourquoi pas? demanda Roger. --Peut-on te parler franchement comme autrefois? --Je t'coute. --J'ai un secret te rvler, fit Garnier, qui semblait hsiter. --On te dit qu'on t'coute! --C'est que... Tu aimes bien Marguerite, n'est-ce pas, mon pauvre Roger? Celui-ci devint tout ple. --Je ne l'ai pas vue ce soir..., dit-il;--est-ce qu'il lui serait arriv malheur? --Non... je prfrerais cela pour toi. Roger le regarda dans le blanc des yeux et Garnier dtourna la tte. --Est-ce que tu as quelque chose me dire contre Marguerite? demanda Roger, qui affectait un grand calme, mais dont la voix tait change. --Contre elle, rpondit Garnier,--non... pas encore... mais un malheur est bien vite arriv... Le lieutenant Moreau la regarde. Roger respira bruyamment, puis il s'tendit sur sa paille et mit son sac en manire d'oreiller sous sa tte. --Tu m'as fait peur, dit-il en riant.--Bien, bien, vieux... je te remercie... tout le monde la regarde, parbleu! Il ronflait dj. Garnier resta longtemps assis, la tte appuye sur sa main. --Je ne sais plus si je l'aime ou si je la dteste!... murmura-t-il enfin. Ceci se passait en 1809. Le petit Vital avait deux ans.--Le lieutenant Moreau tait un beau jeune homme, brave comme son pe et que l'empereur avait dcor de sa propre main. Roger avait dormi toute la nuit sur les deux oreilles; le lendemain, il fit attention ce lieutenant Moreau.--Par hasard, il vit la Perlette lui sourire. Garnier ne lui parla plus de cela. Le coup tait port. Au combat de Kehl, le lieutenant Moreau fut frapp d'une balle en pleine poitrine. La Perlette passait. Elle s'agenouilla prs de lui et voulut le panser. Le lieutenant lui dit: --Il n'est plus temps, ma belle... Sais-tu ta prire? Marguerite rcita bien pieusement le _Pater_ et l'_Ave_.--Il n'et pas fallu lui en demander davantage. Le lieutenant dtacha sa croix et la lui donna.--Comme Marguerite tendait sa main pour la prendre, le lieutenant toucha cette main de ses lvres mourantes et lui dit: --Tu porteras ce baiser ma mre... La croix est toi. La charge battait. Le bataillon de Roger et de Garnier passait au pas redoubl.--Garnier montra du doigt, Roger, le groupe form par le lieutenant et la vivandire, au moment o Moreau confiait Marguerite le baiser d'adieu pour sa mre. Roger, ce jour-l, ne fit point de quartier. Le soir, la Perlette tait triste. --Porteras-tu le deuil de veuve? lui demanda Roger amrement. Marguerite ne comprit point. Pendant qu'elle dormait, Roger fouilla dans son sac et trouva la croix du lieutenant. Il tait jaloux. Garnier triompha. Vers le commencement de l'anne 1810, Marguerite Vital devint enceinte pour la seconde fois. Vital avait trois ans. On lui avait fait un petit costume d'enfant de troupe. Quand Marguerite venait le voir au dpart, c'taient des joies et des caresses. --Voyez-vous bien cet enfant-l, disait-elle,--je parie qu'il sera gnral! Et tout le monde acceptait l'augure. Aprs Marguerite, ce que le rgiment aimait le mieux, c'tait son petit Vital. Un soir du mois de fvrier, l'arme marchait malgr la neige. Il s'agissait de tourner la position des allis, et il fallait, pour cela, s'ouvrir un passage travers les grands bois d'Einengen. La nuit tait sans lune; la marche n'tait claire que par les vagues rverbrations de ce linceul blanc qui couvrait au loin la campagne. Des coups de feu se firent entendre sous bois, quatre ou cinq cents pas de distance.--Le colonel, qui tait tout prs de la Perlette, dit: --C'est sous le chteau d'Einengen... Cela devait arriver... Le gnral S*** aura voulu revoir une dernire fois sa belle comtesse. Il fit faire halte et attendit quelques minutes. On crut entendre comme des gmissements sous le couvert. --Dix hommes de bonne volont et une battue de trois minutes! dit le colonel,--mais pas de bruit!... Le mouvement que nous oprons dcidera peut-tre du sort de la campagne! Dix hommes s'engagrent aussitt sous bois. Un officier les commandait; c'tait le neveu du colonel. --Est-ce que celui-l a remplac le lieutenant Moreau? dit Roger, qui toucha le bras de Garnier. Il en tait l dj. --Le neveu du colonel est riche, rpondit Garnier;--mais tu vas trop loin! --Les femmes! grommela Roger. --Quant a, reprit Garnier, si tu n'avais pas une vivandire au cou, avec tes talents militaires, tu ferais un fier chemin! La Perlette s'tait lance sur les pas du dtachement. Au bout de trois minutes, montre en main, le dtachement revint, mais sans l'officier ni la Perlette. Le colonel ordonna: --En avant, marche! Sa voix tremblait et il avait les larmes aux yeux. Roger fit un mouvement pour se jeter hors des rangs. --Dsertion en face de l'ennemi!... murmura Garnier son oreille. Le rgiment continua sa route dans la nuit.--A l'appel du matin, le neveu du colonel ne rpondit pas. Ce fut Marguerite Vital qui rendit compte de sa mort plus tard. Le jeune officier, ardent et dsireux de rendre un bon office personnel l'un des gnraux les plus distingus de l'arme franaise, avait devanc imprudemment son dtachement. Un corps ennemi l'avait cern. Il tait tomb comme d'Assas; car, au moment o les baonnettes autrichiennes s'appuyaient dj sur sa poitrine, il avait pu faire haute et intelligible voix le commandement de rallier. Les dix hommes de bonne volont, ignorant le sort de leur chef, avaient d obir. C'tait tout prs de la lisire du bois d'Einengen, quelques centaines de pieds de la grille du parc. Il y avait, sur la droite, un ravin profond o les arbres, plants drus, se croisaient au-dessus d'un cours d'eau qui tait alors gel. Marguerite avait fait comme le neveu du colonel; elle avait pris les devants. Le hasard l'avait fait passer cinquante ou soixante pas de la patrouille autrichienne. Elle entendit le dernier cri du jeune officier franais. Elle entendit encore autre chose. Des plaintes s'levaient du fond du ravin. Marguerite tait leste et brave. Elle descendit en s'aidant des pieds et des mains. Au bord du ravin, elle trouva un homme bless auprs d'un cheval abattu. L'homme avait deux coups de feu, sans compter les blessures reues dans sa chute. Le cheval ne bougeait plus. La Perlette fit fondre de la neige dans ses mains et lava les plaies avant de les bander. Tout coup, au moment de poser la charpie, elle mit brusquement sa main sur la bouche du bless, qui continuait de gmir par intervalles. Il se dbattit; elle le maintint de toute sa force. On voyait une ombre noire qui rampait dans la neige sur le bord du ravin et qui descendait lentement vers l'eau. La Perlette resta un instant immobile et retenant son souffle. L'ombre avanait toujours. Quand la Perlette eut acquis la conviction que l'ombre venait droit eux, elle ta sa main qui comprimait la bouche du bless. Celui-ci respira fortement et rendit une plainte. L'ombre s'arrta;--puis elle recommena descendre tout doucement, comme et pu faire un animal sauvage en qute de sa proie dans cette sombre nuit. La Perlette laissa chapper ses bandes et sa charpie. Il ne s'agissait plus de cela. Elle glissa sa main droite derrire le corps du bless et dgaina sans bruit son pe, qui tait engage sous le cheval.--L'pe n'avait pas t brise dans la chute.--La Perlette eut comme un sourire. Elle attendit, immobile et calme.--Elle devinait bien que le groupe form par elle, le bless et sa monture, apparaissait vivement, comme une large tache noire parmi la blancheur de la neige, mais qu'on ne pouvait point voir de loin les mouvements ni la pose des personnages composant le groupe. Elle attendit. Arrive au fond du ravin, l'ombre se releva.--C'tait un grand diable de sous-officier bavarois avec un bonnet poil long d'une aune et un costume tout chamarr de clinquant. Au moment o il dgainait sa latte, le bless se rveilla en sursaut et le vit. --Mon pe! s'cria-t-il en faisant un effort pour se mettre sur ses genoux. La Perlette ne bougea pas plus que si elle et t une statue de pierre. Le Bavarois poussa un hourra en brandissant son sabre. La Perlette le laissa venir.--A l'instant o le sabre tournoyait au-dessus de la tte nue du bless, elle plongea l'pe jusqu' la garde dans le coeur du Bavarois, qui tomba lourdement sans pousser un seul cri. Le bless s'appuya de ses deux mains au sol pour la regarder, stupfait qu'il tait. Il ne l'avait pas encore aperue. --Qui tes-vous? demanda-t-il. --La paix, s'il vous plat, mon gnral, rpondit-elle voix basse,--il y en a d'autres ici prs, et nous ne sommes peut-tre pas au bout de nos peines! Le gnral se tut. La faiblesse le reprit. Marguerite pansa ses blessures adroitement et vite. --Maintenant, dit-elle,--il faut tcher de vous en aller. On entendait sous bois des pas sourds qui frappaient pesamment la neige et qui allaient tantt s'loignant, tantt se rapprochant. Les Autrichiens continuaient leur battue. Le bless regarda tristement son cheval immobile. --Il n'est pas mort, dit la Perlette. --Tchez de le saigner sous la langue avec la pointe de mon pe, dit le bless. --Jamais bon animal n'a trop de sang, rpondit Marguerite;--je ferai mieux,--vous allez voir. Elle emplit sa main de neige et versa dessus de l'eau-de-vie. Avec ce mlange, elle frotta les naseaux du cheval, qui souffla bruyamment. Elle lui ouvrit la bouche et y introduisit le reste de son vulnraire improvis. Elle fut oblige de se jeter de ct pour n'tre point renverse par le cheval, qui se remettait brusquement sur ses pieds. --Plt Dieu, mon gnral, dit-elle,--que vous en fussiez quitte si bon march que lui... Allons! ne craignez pas de vous appuyer sur moi: je suis forte comme un Turc!... Les voil qui se rapprochent: nous n'avons que le temps de nous mettre en selle. Le bless parvint remonter sur son cheval. La Perlette sauta en croupe. --Je vais vous tenir, mon gnral, dit-elle encore;--car, ce soir, vous faites un pauvre cavalier! Il tait temps. Les silhouettes noires des soldats ennemis se dtachaient au sommet du ravin.--Deux ou trois coups de feu retentirent. --Jouons des perons! cria la Perlette;--tournez gauche et suivez le cours de l'eau! Une dcharge gnrale illumina le bois. Une grle de balles siffla aux oreilles des fugitifs.--Le cheval prit le galop. --Vous avez de la chance, mon gnral, fit la Perlette;--mon paule droite vous a gar d'une balle. --Seriez-vous blesse? s'cria vivement le gnral. --Bah! rpliqua tranquillement Marguerite;--a me connat!... La balle s'est releve et n'a fait qu'une gratignure... J'ai dans mon tonneau de quoi gurir cent mille plaisanteries comme a... Tournez droite maintenant, car il ne faut pas leur laisser le temps de recharger. Une demi-heure aprs, ils taient au village d'Einengen, encore occup par l'arrire-garde de l'arme franaise. --Aussi jolie que brave! dit le gnral en la voyant pour la premire fois aux lumires...--Mon enfant, reprit-il d'un accent srieux et pntr,--vous m'avez sauv plus que la vie, car il est des jeux o un gnral franais n'a pas le droit de risquer sa tte... Quelle rcompense voulez-vous? --Mon gnral, rpondit la Perlette,--j'ai mon mari qui est sergent: s'il passait officier, a le rendrait bien content. --Et vous? demanda S***. Marguerite hsita. --Moi, rpliqua-t-elle enfin,--je ne sais trop... Il a dj honte de moi parce que je suis vivandire. --Alors, choisissez une autre rcompense. --Non.--Je choisis celle-l... Je l'aime. Le gnral prit le nom de Roger sur ses tablettes. Napolon portait la garde de son pe le roi des diamants: le Rgent. Cela faisait mode. La plupart des officiers gnraux avaient leur ceinturon une agrafe de diamants. Le gnral S*** en avait une trs-belle. Il y porta la main. --Excusez si je vous demande une dernire grce, mon gnral, dit la Perlette;--je voudrais que la chose ft arrange de manire que mon mari ne st point que son avancement lui est venu par moi. S*** caressa paternellement la joue rougissante de Marguerite. --Ce sergent Roger est plus heureux que bien des ducs et princes, dit-il; vous tes une bonne femme! Il dtacha en mme temps sa belle agrafe de diamants. --Comment avez-vous nom? interrogea-t-il. --Marguerite Vital, femme Roger. --Je ne veux crire ce nom-l que dans ma mmoire, dit le gnral en souriant;--si jamais je pouvais l'oublier, prenez ceci, mon enfant... A quelque heure, en quelque lieu que ce soit, quand vous aurez besoin de moi, venez: ceci est un gage entre nous. --Ah! mon gnral! s'cria Marguerite tristement, ceci doit valoir beaucoup d'argent et vous voulez me payer! --Qu'importe le prix, Marguerite, si vous ne le vendez jamais? Marguerite tendit la main et le gnral serra doucement cette main entre les siennes. --Ceci ne me quittera point, dit-elle en glissant l'agrafe dans son sac; a me rappellera que j'ai sauv la vie d'un hros... je mourrais de faim auprs! --Et maintenant, Marguerite, reprit S***,--il faut aller vous reposer. --Je suis de la septime, rpliqua-t-elle;--j'ai plus de trois lieues faire pour rejoindre... Que Dieu vous bnisse, mon gnral, et au revoir! Elle s'en alla, suivant les traces de la septime dans la neige. Quand elle arriva au bivac, Roger dormait, la tte sur un fagot. Marguerite s'tendit prs de lui et le sommeil la prit tout de suite. D'ordinaire, elle tait toujours sur pied avant le premier roulement de tambour, mais elle avait tant travaill cette nuit, qu'elle n'entendit point battre le rveil. Roger et Garnier s'veillrent avant elle. --Tiens! fit Roger, qui affectait maintenant une sorte de ddain pour celle qu'il avait tant aime,--voil mon pouse! --Le pauvre sous-lieutenant n'est pas revenu, repartit Garnier;--elle les tue tous... Dis donc! l'autre lui avait donn sa croix... celui-ci n'avait pas de croix, mais je lui ai vu de beaux bijoux au bal, quand l'empereur vint Aix... --On peut regarder, dit Roger, qui ouvrit le sac de la Perlette. Ils se penchrent tous deux curieusement et se relevrent, blouis la vue de l'agrafe du gnral S***. --A la bonne heure! dit Garnier. Ce mot avait dans sa bouche une porte si outrageante, que Roger mit la main son sabre. Mais il se ravisa, lcha un juron, referma le sac et dit: --C'est fini! Ce Roger n'tait pas du tout un mchant coeur.--Seulement, il ne venait pas la cheville de sa femme Marguerite. On ne s'expliqua point, parce que Garnier avait dit: Si tu lui fais des reproches, elle t'entortillera. Quelques jours aprs, Roger reut son brevet de sous-lieutenant.--Garnier en faillit mourir de jalousie. Il tait toujours caporal. Il se dit: --Du moins, je lui prendrai sa femme! S'il avait su au juste ce que valait l'agrafe de diamants, c'et t l'agrafe qu'il et prise la premire. En passant officier, Roger quittait la septime demi-brigade pour entrer dans l'infanterie lgre. Marguerite voulut le suivre; il lui remit une feuille de route toute signe qui la dirigeait sur Paris pour cause d'enceintement. Elle se pendit son cou. --Mon homme, lui dit-elle,--je pense bien que je ne te reverrai plus... Ce Garnier t'a perdu, et puis tu as bien de l'orgueil... Adieu! aie de la chance... Dans vingt ans comme aujourd'hui, si tu as besoin de moi, je suis ta femme! A cette heure de la sparation, le coeur de Roger se rvolta contre sa propre conduite. Il serra Marguerite sur sa poitrine. Elle eut un moment d'espoir, car une larme brillait dans les yeux de Roger.--Mais, sous la tente, une voix trop connue se mit chanter la chanson de Panard: Je ris De ces maris, Bonnes mes!... C'tait Garnier. Les bras de Roger tombrent. --Baise ton garon! lui dit la Perlette d'un ton ferme. Et, quand Roger eut embrass le petit Vital, la Perlette tourna le dos. Elle ne pleurait pas. Elle vint comme cela jusqu' Paris, o elle arriva bien malade. C'tait son coeur qui tait bless.--Elle accoucha bientt d'un second enfant: une fille. Elle crivit Roger, qui ne lui rpondit point. Il y avait pour elle, dans ce quartier des Invalides o elle avait lou une chambrette, tout un monde de souvenirs. Au temps o son Roger, tambour, lui faisait les doux yeux, ils taient caserns tous deux l'cole militaire. Que d'hommages en ce temps-l! et comme elle tait bien la petite reine de ce brave rgiment!--Le colonel lui-mme avait pour elle des sourires, et les officiers disaient quand elle passait: --Bonjour, petite Perlette. O sont les jeunes fleurs du printemps, quand vient le vent d'automne? Tout cela tait mort, il n'en restait plus rien. Elle allait, avec sa petite fille dans ses bras et tenant par la main son Vital chri, sur les terre-pleins de ce Champ de Mars o tant de fois elle avait suivi la septime demi-brigade parmi les nuages de poussire poudroyant au soleil. C'taient d'autres soldats qui tenaient l'cole. Ils ne la connaissaient plus. Seulement, comme Vital tait habill en enfant de troupe, les vieux lui faisaient signe de la tte en disant: --Salut, la petite mre. Quelques-uns lui demandaient si son homme tait mort. Sa tristesse profonde parlait de veuvage mieux qu'une robe de deuil. Un soir qu'elle tait seule avec ses deux enfants dans sa chambrette, on frappa sa porte.--Cela n'arrivait pas souvent. Vital dormait dans son berceau; la petite Batrice pendait au sein. Marguerite ouvrit; ce fut Garnier qui entra. Il avait le costume de sergent-major. Il y a des choses honteuses et hideuses qu'on ne peut point raconter en dtail. Garnier trouva Marguerite plus belle dans ses larmes. Il parla d'amour, ou plutt il proposa un march infme. Il dit Marguerite: --Si vous voulez, Roger vous rappellera prs de lui, je me charge de cela. Les ddains de la jeune femme le rendirent furieux. Nous connaissons Marguerite: elle le chassa. En s'en allant, Garnier dit: --Je me vengerai. Et il se vengea tout de suite, car il ajouta: --Roger veut un de ses enfants. Prparez-vous, car je repars dans huit jours, et c'est moi qui le lui mnerai. Quand il fut sorti, Marguerite s'affaissa sur elle-mme. Elle n'avait point prvu cette nouvelle torture.--Choisir entre ses deux enfants. La petite Batrice souriait dj, et si vous saviez comme elle tait jolie! Mais Vital, le premier-n, Vital, qui tait le coeur mme de sa mre! Ce fut une nuit de larmes et de sanglots. Vital dormait, le cher enfant! Batrice pleurait, parce que le sein qui l'allaitait venait de se tarir sous le coup de cette immense douleur. Marguerite regardait tour tour Vital et Batrice. Comment se sparer de celle-ci, qui avait tant besoin de sa mre?--Mais une chose encore plus impossible, c'tait d'abandonner Vital! A force de pleurer, Batrice ferma les yeux et s'endormit. Marguerite, engourdie par l'angoisse, resta jusqu'au jour entre les deux berceaux. Elle se disait: --Il faut choisir!... il faut choisir! Et, chaque fois qu'elle voulait faire ce choix navrant, son me se dchirait. Ds le matin, elle alla consulter un homme de loi pour savoir si son mari avait le droit de lui enlever un de ses enfants. L'homme de loi lui fit une rponse trs-catgorique, appuye sur des textes nombreux. De cette rponse, il rsultait que certaines cours avaient dcid l'affirmative, tandis que d'autres avaient consacr la ngative. La loi, disait l'avocat, tait plus claire que le jour,--_luce clarior_;--mais on pouvait l'appliquer de diffrentes manires,--selon le point de vue. Pour obtenir les enfants jusqu' l'ge de sept ans, la premire chose faire tait de provoquer un jugement en sparation de corps;--ensuite... Marguerite n'attendit pas le reste. Elle paya l'avocat et retourna toujours courant sa chambrette, o les deux petits avaient pu s'veiller en son absence. Le lait ne revint pas. Batrice fut ainsi sevre. La Perlette quitta sa petite chambre et alla se cacher ailleurs. Mais elle ne voulait point dsobir son mari; c'tait seulement pour viter l'entrevue de cet odieux Garnier.--Le jour et la nuit, la Perlette pleurait entre les deux berceaux, se rptant elle-mme comme une pauvre folle: --Il faut choisir!... il faut choisir! La chambre o elle avait cherch un refuge tait dans les combles du n 81, rue de l'Universit. Garnier lui avait appris que son mari, pass lieutenant, tait de retour en France et tenait garnison Bordeaux. La Perlette mit Batrice dans un petit berceau bien blanc et la descendit chez M. Rodelet, qui faisait partir chaque semaine des voyageurs pour le Midi. C'tait un brave homme que ce pre Rodelet. Il fut touch de la situation de Marguerite. Non-seulement il se chargea de faire voyager le petit ange qui tait dans le berceau, mais encore il obtint pour Marguerite le poste de concierge de la maison. A dater de cet instant, Marguerite Vital n'entendit plus parler de son mari.--Mais elle devait avoir encore, et cela bien souvent, des nouvelles de l'ami Garnier. Ce fut lors de ce voyage de Bordeaux Paris que Garnier se trouva dans le coche avec cette petite Flavie, fille d'un courtier de commerce, qui devait jouer plus tard un si lugubre rle sous le nom de marquise de Sainte-Croix. Garnier, par suite de sa liaison avec la marquise, quitta bientt l'tat militaire et s'tablit dcidment Paris. Il cessa toutes relations avec Roger, qu'il avait toujours ha et jalous du meilleur de son coeur,--et n'eut pas mieux demand que d'oublier la Perlette, qui tait maintenant beaucoup trop au-dessous de lui, si le hasard ne l'et jete de temps en temps sur son chemin comme une menace vivante de chtiment. XI --La premire femme du comte Achille.-- Pendant les premires annes de la Restauration, vous n'auriez certes pas reconnu Flavie, cette ple et maigre petite fille qui avait, un beau jour, dsert la maison de son pre, sans regret comme sans entranement de coeur. La pubert l'avait agrandie en tous sens. Elle tait belle, non point de cette beaut rgulire qui charme par les lignes et l'harmonie des contours, mais de cette splendeur, si l'on peut ainsi s'exprimer, qui rayonne au front des filles du soleil. Vous avez vu l-bas, au del de Bordeaux, et d'autant plus souvent qu'on se rapproche des Pyrnes, vous avez d voir de ces tonnantes transformations. On dirait que la fillette humble et noire jette sa peau de chrysalide pour se faire femme, comme ces chenilles velues qui s'lancent tout coup, radieux papillons, parmi les fleurs amoureuses et charmes. On dirait cela, tant la mtamorphose est brusque et complte. Entre deux printemps, Cendrillon s'est veille princesse. coutez! ce sont l les reines de la sduction. Dieu mit rendre plus exquis les enchantements de ces sirnes toutes les longues annes de l'enfance et de la jeunesse. Il y a eu l un travail latent et merveilleux. C'est un jet qui monte plus haut pour avoir t mieux comprim. Flavie eut les enviables honneurs de la mode. Elle put, sans se compromettre aucunement placer M. Garnier sur un assez bon pied,--non pas pour faire des mariages, on ne fait pas de mariages, surtout dans le grand monde, mais pour plumer pigeons errants et colombes gares sous prtexte de mariage. Vers cette poque, Garnier s'tablit seigneur de Clrambault. Clrambault est un petit tas de boue situ entre Pontoise et Meaux. Il y a trois maisons. Garnier avait t l en nourrice. Mais il eut beau s'anoblir. C'tait le domestique de Flavie et non point son gal. Quelque troite que ft leur association pour mal faire, une distance norme restait entre eux deux.--Le vent qui porte sur la montagne nue la semence des cdres peut laisser tomber une graine de grande dame dans la boutique d'un courtier de commerce. La graine germe o le sort l'a mise, et la grande dame en herbe, souffrant respirer cet air hypobourgeois, s'envole un matin pour fleurir Paris, qui est la patrie unique des grandes dames honntes et des grandes dames perdues.--Flavie tait grande dame. Elle et t grande dame en vendant des pommes deux sous le tas,--contrairement ces paquets de soie, de velours et d'or qui ont beau se guinder tout au haut de leurs millions, et qui ne peuvent tre jamais que d'anciennes dbitantes, faisant honte leur toilette et dconcertes devant leur fille de chambre. Flavie tait grande dame comme Molire tait pote, comme Cromwell tait gnral, comme Colomb tait navigateur, en dehors de tout et malgr tout. Ses vices n'y faisaient rien. Elle les cachait, s'il le fallait; si elle pouvait, elle se drapait dedans. Ce monde dlicieux du faubourg Saint-Germain o tant de haute vertu est dupe et non salie par tant de turpitudes trangres, ce monde tait son domaine. Elle avait la quintessence de son esprit, elle avait la perfection de ses lgances. Elle y tait reine du consentement de ses rivales illustres. Cela dura peu: qu'importe? Cela fut. M. Garnier de Clrambault, esprit vantard, grossirement finaud et ne se sauvant que par une sorte de rondeur brutale que certains confondent obstinment avec la franchise,--parleur emphatique et vulgaire,--ignorant, gauche malgr son aplomb, timide hors de propos, trop hardi quand l'occasion exigeait de la mesure, M. Garnier de Clrambault n'et pas mme pu tre tolr dans ce monde qui demande avant tout du tact et de la tenue.--On y excusait ses rares apparitions en le faisant passer pour un ancien officier de cavalerie. L'ancien officier de cavalerie a, en gnral, d'alarmants privilges. M. Garnier de Clrambault tait, en somme, un faiseur de mauvais ton. A peine aurait-on pu lui pardonner son habit bleu s'il et t le plus honnte homme de la terre.--Mais il savait par coeur sa marquise depuis le coche de Bordeaux jusqu' l'heure prsente. C'tait beaucoup.--Ce n'tait pas assez. Flavie tait femme se dbarrasser d'un fcheux en un tour de main. Mais M. Garnier de Clrambault avait pour lui la force de l'habitude.--Demandez aux sculpteurs combien est prcieux l'outil qui est _ la main_. La matire ici est insignifiante. La gouge que l'on connat, les burins d'habitude, eussent-ils des manches de sapin, sont mille fois prfrables des lames inconnues, emmanches qu'elles seraient d'argent ou d'or. Voil pourquoi madame la marquise de Sainte-Croix ne se dfaisait point de son Garnier. Il ne la gnait point; elle avait us ses asprits. Pour un geste, il venait; pour un signe, il rentrait sous terre. Il et fallu du temps pour former un autre instrument pareil. Comme on le pense bien, la marquise, avec ou sans son Garnier, fit travailler rudement l'argent de ce malheureux Rodelet. Elle mit bien, sous Louis XVIII et Charles X, quelques belles oprations, mais sa manie de joueuse dvorait tout. Elle jouait la bourse, la loterie; elle jouait par procureurs tous les tripots de Paris. La chance la poursuivait. Nous l'avons dit: le jeu faisait d'elle un gouffre. Nous laisserons de ct l'histoire de ses entreprises pendant la Restauration. La haute place qu'elle s'tait acquise dans les salons flchit peu peu par des bruits qui coururent, mais elle tait trop profondment habile pour tomber jamais au-dessous d'un certain niveau. Elle conserva toujours des dehors princiers, mme en faisant cette volution qui s'appelle se retirer du monde, et qui consiste mettre de ct certaines obligations gnantes, des devoirs niais, des fatigues, des corves, pour ne garder du monde que ses avantages rels et ses vraies joies. On est bonne me au faubourg et charitable avec ostentation; les mdisances y profitent souvent la victime dsigne. Certaines marchales de la France lgante ont gagn leur bton fleuri en se drapant dignement dans ces lches mdisances, propos dprcies par l'adroite substitution du mot _calomnie_. Il y a tant d'intressant attrait autour d'une femme calomnie! Si Flavie n'et pas t joueuse incorrigiblement, et, par consquent, toujours rduite payer de sa personne pour conqurir des proies nouvelles, nul ne peut savoir jusqu' quelle hauteur cette noble foule, toujours un petit peu myope, et lev son pidestal. Arrivons tout de suite un vnement qui se lie trs-intimement notre drame et qui eut lieu peu de temps avant la rvolution de juillet. Madame la marquise de Sainte-Croix fut amoureuse une fois en sa vie. Le diable dut rire gorge dploye. Voici l'aventure telle quelle: Au mois de fvrier 1828, le 4e hussards vint en garnison Paris. Le colonel, M. le comte Achille de Mersanz, tait un homme de trente ans peu prs et le plus beau cavalier qui se pt voir. En 1828, ce n'tait pas comme sous la royaut de juillet; le faubourg partageait franchement avec M. Scribe, la passion des jeunes colonels. D'ailleurs, M. de Mersanz, que l'on disait homme de haute distinction et qu'on savait fort riche, tenait, par alliance ou parent, toutes les familles considrables de la ville noble. Il arriva, prcd de l'avant-got le plus flatteur. Il n'y a pas dire, et M. Scribe avait raison: un jeune colonel de hussards est une chose charmante, surtout quand il a huit cent mille livres de rente, beau nom et belle mine. M. de Mersanz eut un fort joli succs, et sa femme eut un succs de vogue. Elle avait vingt-quatre ans. Elle adorait son mari. C'tait un visage doux et fin, aux traits lgrement effacs, au sourire ple: une de ces ttes de vierge qui passaient dans les nuits d'Abbotsford quand Walter Scott peignait Alice Lee ou Lucy Bertram. Elle avait une petite fille de sept ans, jolie comme un ange et qu'elle aimait passionnment.--Je ne sais trop pourquoi le monde lui faisait cette fte bruyante et brillante, car elle ne semblait chercher ni le bruit ni l'clat. C'tait cause de cela peut-tre. Le comte Achille tait, au contraire, un homme de plaisirs. Il aimait beaucoup sa femme, mais sans se montrer exclusif. La jeune comtesse, sentimentale et un peu triste, souffrait. Csarine, sa petite fille, blond lutin dont le sourire petillait comme une flamme, lui demandait souvent: --Mre, pourquoi pleures-tu? Ce fut de M. le comte Achille de Mersanz que Flavie devint amoureuse. Jusqu'alors, elle n'avait jamais eu l'ombre d'une intrigue dans le monde o elle vivait. Nous ne vous la donnons pas pour vertueuse, mais pour habile. On garde si aisment les dehors quand on se distrait hors de son cercle! La marquise n'avait qu'une vraie passion: le jeu. Or, jamais elle ne touchait une carte dans son monde. Elle ne dansait plus depuis longtemps, bien qu'elle n'et que trente-quatre ans et qu'elle ft dans toute la maturit de son charme.--Le jour o le comte lui fut prsent, elle ne lui parla que de sa femme et de sa fille. En rsultat, ils se dplurent. Flavie jugea que M. le comte tait un fat; elle le dit. Achille trouva et dclara que madame la marquise tournait la vieille femme. Huit jours aprs, M. le comte faisait madame la marquise une cour assidue. Personne n'est l'abri de ces orateurs idiots qui font d'odieux discours sur toutes choses. Qui n'a entendu un petit rentier disserter sur les moeurs du grand monde? Moins on connat une chose, mieux on en parle _ex professo_. Il y a vraiment une certaine gaiet dans les fantastiques harangues de ces messieurs. Par quelle porte d'antichambre mal ferme ont-ils vu le grand monde? Voil la question. Toujours est-il que c'est l'abomination de la dsolation. Le grand monde est un spulcre blanchi. Toute cette soie, tout ce velours ne servent qu' recouvrir des infamies.--Connaissez-vous la _Tour de Nesle_?--Il y a au moins trois ou quatre Marguerite de Bourgogne dans chaque htel de la rue de Varennes. La civilisation leur a seulement appris ne plus jeter leurs amants la rivire,--ce qui tait une prodigalit. Les grandes dames sont capables de tout! Je crois que les marquis vont rtablir le droit du seigneur! On ne sait pas, on ne saura jamais ce qui se passe dans ces rues froides et svres o la vertu fugitive ne peut mme pas s'abriter dans les magasins de modistes!--Horreur! Il n'y a pas de boutiques dans ce quartier maudit! Comment l'assainir? Au fond de la btise paisse de ces fadaises, il y a pourtant quelque chose de vrai. Le faubourg Saint-Germain aime les aventuriers. Cela le compromet.--Et c'est pour cette raison que tous les coquins un peu distingus prennent tout d'abord titre de vicomte. Qu'il vienne Paris un forat dguis en prtre, un faussaire habill en marquis, une chappe de Saint-Lazare grime en duchesse, soyez srs et certains que le faubourg lui ouvrira avidement ses deux bras! Il faut dire encore que quand une fois les vrais marquis s'garent l-bas du ct de la petite bourse... mais ils ont bien promis de n'y plus aller. Au fond, les orateurs rentiers ou autres ont tort de parler de ce qu'ils ne connaissent point.--Mry nous raconterait-il si savamment les miracles de l'Inde s'il n'y avait pass les trente plus belles annes de sa vie, sans franchir les limites de la vrit vraie. On pourrait dire ces orateurs pudibonds: Dans cette Tour de Nesle, les moeurs sont un peu meilleures que chez vous, ce qui ne les fait pas toujours bonnes. Le commerce franais, qui est pourtant trs-honorable, compte une fcheuse minorit d'escrocs. De mme, le faubourg Saint-Germain, cette bergerie chevaleresque, donne malheureusement asile plus d'un loup. On y trouve aussi des louves. Mais la galanterie, nous y revenons parce que c'est votre grand cheval de bataille, la galanterie n'y descend jamais si bas que dans vos arrire-magasins, quoiqu'elle y prenne des formes beaucoup plus dignes et un aspect infiniment plus aimable. Madame la marquise de Sainte-Croix fut flatte des assiduits de ce brillant jeune homme que les meilleurs salons s'arrachaient. En outre, elle entendait trop parler de la jeune comtesse de Mersanz: cela lui rompait les oreilles. Elle la vit; elle la dtesta. Mais les affaires du comte Achille n'en avancrent pas beaucoup plus pour cela. Entre toutes les conqutes, dans de certaines conditions, celle d'une femme comme Flavie est et sera toujours la plus difficile. Cependant, elle aimait,--comme elle pouvait aimer. Le comte Achille devenait fou. Cela lui arrivait chaque fois qu'on lui rsistait. Le comte Achille et soulev des montagnes pour vaincre la rsistance de cette femme qui lui laissait voir sa tendresse, mais qui se retranchait, tout mue, derrire son inexpugnable vertu. Dans le tte--tte, on laisse chapper de ces choses qui ont, selon les cas, beaucoup ou pas du tout de porte. Un soir que le comte Achille et Flavie taient seuls dans le boudoir de cette dernire, elle dit: --J'ai cinq ans de plus que vous. --Vous le dites, il faut bien le croire, rpliqua le comte;--moi, je vous vois plus jeune et plus belle que mon premier rve d'amour. --Ce n'est pas votre femme que vous avez aime la premire? demanda Flavie. Achille se mit rire. Il tait colonel. --Dites..., insista la marquise. --Je ne m'en souviens plus, repartit le comte, qui souriait toujours. --Vous tes trop militaire de comdie quelquefois, murmura Flavie. Elle eut un soupir et reprit: --Je n'ai jamais vu de femme si charmante que la comtesse. Achille s'inclina. --Je vous en veux de ne plus l'aimer, ajouta Flavie. --Si madame la comtesse de Mersanz connaissait l'intrt que vous voulez bien lui porter, dit Achille, qui se mordit la lvre,--elle en serait assurment trs-reconnaissante. --Vous ne dites pas ce que vous pensez, rpliqua Flavie. Il y eut un silence. Achille esprait. Jamais l'entretien n'avait entam un sujet si brlant. C'tait en quelque sorte la marquise qui entrait aujourd'hui d'elle-mme dans ce sentier prilleux. --Le jour o vous m'avez dit: Je vous aime, reprit Flavie, qui semblait rver,--j'ai eu l'enfantillage de me sentir tout heureuse... --Ah! madame... commena le comte, qui vit le moment excellent pour livrer l'assaut. --Laissez!... interrompit la marquise;--vous vous trompez... Ne vous mettez jamais dans l'esprit prs de moi, mon pauvre beau colonel, que vous tes au thtre du Gymnase... La comdie m'amuse quelquefois... il ne m'arrive jamais d'y prendre un rle. Achille resta muet. Il avait cru la brche ouverte, et le rempart tout neuf n'tait mme pas entam. Ce fut encore la marquise qui parla. --Depuis votre mariage, dit-elle,-- combien de femmes avez-vous dit cela: Je vous aime? --Je ne sais, madame. --A beaucoup? --Eh! madame! s'cria le comte avec colre,--en vrit, vous me traitez comme un enfant. --C'est que, dit srieusement Flavie,--je suis si vieille auprs de vous! Il y avait dans son accent une mlancolie profonde. Le comte se demandait: --O veut-elle en venir? Pour rpondre pareil scrupule, il avait dj parl de son premier rve d'amour. Ce sont l des phrases dures prononcer, et la marquise venait de traiter svrement le Gymnase. Il essaya nanmoins de protester. --Taisez-vous, dit la marquise,--si vous tiez libre, vous ne m'pouseriez pas. --Sur mon honneur! s'cria le comte chaleureusement,--je vous jure que je serais trop heureux d'obtenir votre main. --Ces choses-l se disent... --Quel gage pourrais-je vous donner? Elle regardait le comte Achille en face. Celui-ci crut voir ses beaux yeux se charger de langueur. Tout coup elle tressaillit violemment, et changeant de ton: --Ah ! dit-elle,--savez-vous que nous sommes fous lier, tous deux!... Que Dieu vous conserve votre femme, qui est un ange! Elle se leva et sonna. Le comte Achille prit cong. Elles ont beau tre habiles et mme pis que cela, elles restent femmes. En cherchant le sommeil sur son oreiller, ce soir-l, Flavie se disait: --Il est sincre, j'en suis sre... Si elle mourait, il m'pouserait... A quelques jours de l, on pouvait dj remarquer un changement dans la personne de la jeune comtesse de Mersanz. Elle avait maigri; sa jolie pleur se plombait. Un cercle sombre se creusait sous ses yeux. Son mari la surprit plusieurs fois pleurer. Elle ne voulut point lui dire la cause de ses larmes. Une nuit, il crut entendre parler dans la chambre de sa femme. Il vint. La comtesse avait un spasme. Une expression de terreur profonde tait sur son visage. A toutes les questions affectueuses et empresses de son mari, elle refusa obstinment de rpondre. Les nuits suivantes, le comte tait absent. Il n'entendit plus jamais cette voix qui l'avait effray. La jeune comtesse avait une femme de chambre nomme Thrse, qui prit, dater de cette poque, un caractre taciturne et sombre. Elle avait toujours t fort gaie avant cela. On ne l'avait jamais entendue parler d'conomie. Elle mit de l'argent la caisse d'pargne. Le mdecin de M. de Mersanz lui dclara que sa femme se mourait d'une maladie de langueur. Il conseilla la distraction, les eaux, les bains de mer. La comtesse ne voulut point quitter Paris. Le comte Achille avait bon coeur. Il aimait tendrement la mre de sa fille, mais la vie d'intrieur lui pesait. Il y a des gens comme cela. Pour gurir la tristesse que lui causait la maladie de sa femme, le comte Achille allait un peu plus souvent chez la marquise de Sainte-Croix. Si vous saviez comme celle-ci prenait intrt la sant de cette pauvre petite comtesse. Mourir comme cela, toute jeune et si heureuse! Il fallait s'ingnier, il fallait consulter d'autres mdecins... Que sais-je?... Enfin on ne laisse pas mourir comme cela une jeune femme!... Il y avait dans la maison occupe par les de Mersanz, au n 34 de la rue de Grenelle, une concierge qui ne ressemblait gure ses pareilles. Elle tait propre jusqu' la minutie, complaisante, vigilante et discrte. Nous avons hsit longtemps avant d'crire ce dernier mot, craignant de perdre en une seule fois toute la confiance que le lecteur peut avoir en nous. Mais l'audacieux Boileau Despraux, ami des roides antithses, a dit: Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable. Nous soutenons, mordieu, que la portire dont nous parlons tait discrte.--C'tait Marguerite Vital, qui avait maintenant un grand fils de vingt-deux ans. Elle aimait madame la comtesse de Mersanz, parce que, dans une maladie que son fils avait faite, la comtesse, gracieuse et charitable, n'avait cess de prodiguer Marguerite les mille petites douceurs qui consolent et amusent la souffrance. Il s'tait pass bien des annes depuis le temps o Marguerite Vital courait les bivacs d'Allemagne sous le gentil sobriquet de la Perlette, bien du temps aussi depuis l'poque funeste o la marquise de Sainte-Croix et son complice Garnier avaient apport la dsolation dans la maison du malheureux Rodelet; mais Marguerite avait peu chang: c'tait toujours la mme nature vaillante et originale. Pour justifier cette dernire pithte, nous fournirons un exemple. Le fils de Marguerite tait sergent, et sur le point de passer officier. Pendant sa maladie, Marguerite n'avait point voulu qu'il restt l'hpital, mais elle n'avait pas voulu non plus le mettre dans sa loge. Elle n'avait pas honte pour elle-mme de son tat, exerc si honntement, mais pour son fils, c'tait diffrent. Son fils allait porter l'paulette; sa place n'tait pas dans la loge. Marguerite avait lou une chambre, ou plutt madame de Mersanz, qui tait la bont mme, avait feint de lui affermer une chambre. Le jeune sergent tait l, soign et choy par tous les domestiques de l'htel. Marguerite avait ouvert son coeur la comtesse, qui savait son histoire et ne croyait point droger en se faisant la confidente de sa concierge. Marguerite lui avait dit: --Mon fils n'avancerait pas sous les drapeaux, si on savait l'tat de sa mre. Elle avait suivi l'arme; elle connaissait ces choses mieux que nous. Et son ambition tait si ardente--pour son fils. Marguerite Vital se serait mise au feu pour madame la comtesse de Mersanz. Le sergent tait rtabli et parti. --Tous les jours, plutt dix fois qu'une, depuis que la comtesse tait malade, Marguerite montait. Le plus souvent, la comtesse la faisait entrer dans sa chambre. Elle lui parlait de sa mort prochaine. videmment, quelque accident qui tait un mystre pour tout le monde avait frapp l'imagination de la jeune femme. Comme Marguerite s'tonnait de la voir toujours seule, garde par des domestiques, elle qui avait Paris tant d'amis et de parents, la comtesse lui dit un jour de sa voix brve et toute change: --Vous vous trompez: je n'ai ni amis ni parents qui je puisse me confier. Puis elle ajouta tout bas et avec un frisson: --Ma mre me l'a dit... Or, la comtesse avait perdu sa mre ds sa petite enfance. Marguerite et l'ide qu'elle tait folle. --Votre mre... rpta-t-elle;--vous avez donc eu des visions, ma chre madame? La comtesse se leva toute droite sur son lit. --Qui vous a dit cela? demanda-t-elle avec force;--ce n'est pas moi qui vous ai dit cela! Elle retomba sur son oreiller et ne voulut plus parler. Le lendemain, elle dit Marguerite, qui lui trouvait l'air un peu moins dfait: --Je veux aller au bois aujourd'hui. Marguerite lui tta le pouls. --Vous avez la fivre, dit-elle. --Je sais bien, rpliqua la comtesse, mais je veux aller au bois tout de mme... Il le faut... on me l'a ordonn. --Qui vous l'a ordonn? demanda Marguerite. La comtesse la regarda d'un air dfiant et effray. --Sonnez, dit-elle; c'est une voiture de louage que je veux. Marguerite sonna. Le comte tait absent, suivant son habitude. On n'osa point dsobir la pauvre malade. L'air tait doux; il faisait beau soleil. Marguerite enveloppa elle-mme la comtesse dans une douillette et l'aida descendre le perron. La comtesse tait si faible, qu'elle eut peine monter en voiture. Quand elle fut enfin assise, elle fit signe Marguerite d'approcher son oreille. --Venez, pronona-t-elle tout bas,--montez prs de moi... ma mre ne m'a jamais dit de me dfier de vous. Marguerite obit. La comtesse lui fit fermer tous les stores du coup. --Il ne nous verra pas!... murmura-t-elle. Puis elle se tut aprs avoir ajout: --Qu'on nous mne au rond-point de la Muette. Elle tint les yeux baisss pendant toute la route, comme si la lumire l'et blesse. Marguerite se sentait venir des larmes, la voir si change et si ple. Quand la voiture s'arrta, la comtesse souleva l'toffe du store. --C'est ici, dit-elle en reconnaissant le saut de loup de la Muette;--si j'avais pris une de nos voitures, cela n'aurait rien valu... Nous allons voir si ma mre a dit vrai. Marguerite ouvrait la bouche pour rpondre. La comtesse lui imposa silence d'un geste et resta immobile, les yeux fixs sur la grille qui ferme l'avenue du Ranelagh. Elle ne parla qu'une fois, ce fut pour dire: --Ma mre n'a pu mentir... mais ce sont peut-tre des rves.--Oh! Seigneur mon Dieu! s'interrompit-elle avec une ferveur passionne,--faites que j'aie rv tout cela! Au moment o elle achevait, sa bouche resta bante et sa respiration siffla dans sa poitrine tout coup oppresse. --L-bas! l-bas! fit-elle;--ma mre a dit vrai!... Sa main, crispe convulsivement, montrait un objet qu'elle-mme ne voyait plus, car il y avait un voile sur ses yeux. Marguerite, qui avait soulev la portire son tour, et dont le regard suivait tous les mouvements de la comtesse, aperut une calche dcouverte qui venait d'entrer au bois par la grille du Ranelagh. Elle poussa un grand cri et retomba comme paralyse au fond de la voiture. Dans la calche dcouverte, elle avait reconnu le comte Achille de Mersanz et madame la marquise de Sainte-Croix. Elle eut cette angoisse du mdecin honnte homme qui dcouvre chez un malade le premier symptme de l'empoisonnement. Elle devina vaguement que cette pauvre jeune femme se mourait assassine. Que s'tait-il pass? Pourquoi la comtesse parlait-elle si souvent de sa mre?--Marguerite, ne l'oublions pas, savait l'histoire du premier mariage de madame de Sainte-Croix. Elle regarda encore par la portire. La calche s'loignait au grand trot de ses deux beaux chevaux. Elle prit dans ses bras la comtesse qui tait raide et glace. Elle la rchauffa de son mieux, et le cocher eut ordre de retourner l'htel. A l'heure du dner, le comte ne revint pas. Vers six heures, la comtesse demanda son confesseur. Il sortit de la chambre sept heures. Elle tait plus calme. On lui amena sa petite Csarine qui joua un quart d'heure auprs de son lit. Le comte Achille n'tait pas encore rentr huit heures. Marguerite entendit soupirer, puis sangloter dans le cabinet de toilette voisin. Elle y courut. Thrse, la femme de chambre, tait genoux sur le tapis. Elle se frappait la poitrine en pleurant. Marguerite l'interrogea. Thrse rpondit: --Est-ce vrai qu'elle va mourir? Puis elle ajouta en se tordant les bras: --Si elle meurt, je mourrai! La comtesse appelait. Neuf heures sonnaient aux horloges des ministres. La comtesse dit: Fermez les portes de ma chambre, Marguerite; j'ai vous parler. Quand les portes furent fermes: --J'ai embrass ma petite Csarine pour la dernire fois, reprit la comtesse. Marguerite voulut se rcrier. --Je sens que je m'en vais, poursuivit la jeune femme;--je serai morte quand M. le comte rentrera... Ne me parlez pas, dit-elle encore;--quand j'entends parler, ma pense s'chappe... Il n'pousera jamais cette femme... mais elle lui fera encore bien du mal... Essuyez mon front: la sueur s'y glace. Marguerite, navre, passa un mouchoir sur le front de la jeune comtesse, o se mlaient les boucles nagure si brillantes de son admirable chevelure. Elle n'avait plus de regard, et vous eussiez dit une morte sans le mouvement de ses lvres blmes. --Merci, reprit-elle;--j'ai des choses dire et je ne peux pas... l'air ne passe pas bien dans ma gorge... essayez de me donner boire. A l'aide d'une petite cuiller, Marguerite parvint lui faire avaler quelques gorges d'eau. --Merci, fit-elle;--vous vous souviendrez toujours de moi, ma pauvre Marguerite... on n'oublie pas ceux qu'on a vus mourir... Prenez ma bague de mariage et conservez-la pour l'amour de moi: c'est ce que j'avais de plus cher au monde. Vous rappelez-vous?... je ne sais plus combien il y a de temps de cela... je commenai tout coup maigrir et plir... C'est que j'avais appris qu'il aimait une autre femme... Ma mre me l'avait dit la nuit... et j'tais bien veille... ce n'tait pas un rve. --Et vous l'avez vue, madame? interrompit Marguerite, en qui une ide confuse essayait de natre; vous avez vu votre mre? --Non, rpondit la comtesse;--jamais elle ne s'est montre moi... Elle me parlait... --Vous reconnaissiez sa voix?... --Je n'avais que six ans quand je l'ai perdue. --Comment pouviez vous savoir?... --Elle me l'a dit... elle m'a dit: Je suis ta mre... Une fois, la nuit, mon mari vint pendant qu'elle parlait... mais elle se tut... elle ne voulait tre entendue que de moi... J'ai su par elle le nom de cette marquise, les heures o Achille va la voir... j'ai su tout... tout! Marguerite avait peine matriser son agitation. Elle sonna. Ce fut un domestique qui vint son appel. --Madame veut parler Thrse, dit-elle. --Pourquoi?... demanda la mourante quand le domestique fut parti. --Ayez de la force, au nom du ciel, madame! s'cria Marguerite en joignant les mains;--votre mari vous aime... vous serez heureux. La malade sourit tristement et secoua la tte. A ce moment, le domestique revint. --On ne trouve Thrse nulle part, dit-il. --Ma mre ne m'a jamais cach que j'en mourrais, reprit la comtesse;--je savais jour par jour le progrs de cette passion qui me tue... Ah! ma pauvre Marguerite, que j'ai eu une terrible agonie! Je ne sais pas pourquoi un doute, s'interrompit-elle, me vint. Je crois que c'tait avant-hier... je dis Thrse pendant que nous tions ma toilette:--Je veux prendre le dessus; je me fais des ides... je veux retourner dans le monde... je veux vivre... je veux lutter. --A Thrse!... pensa tout haut Marguerite;--c'est Thrse que vous parltes ainsi! --La pauvre fille ne pouvait gure savoir ce que cela signifiait, n'est-ce pas? reprit la malade dont la voix s'affaiblissait;--elle fut tout tonne. --Et sortit-elle ce jour l? --Oui... longtemps. --Et qu'arriva-t-il la nuit suivante? --Les morts entendent tout ce qui se dit sur la terre. Ma mre vint la nuit suivante. Mes doutes l'avaient courrouce. Elle me dit:--Rends-toi demain trois heures au rond-point de la Muette: tu verras si j'ai menti... --Horrible! horrible comdie! s'cria Marguerite, qui comprenait tout dsormais. --J'y suis alle, murmura la comtesse.--Vous savez ce que j'ai vu. Elle eut un spasme. Le docteur, qui avait pris le temps de bien dner, arriva. Il lui donna je ne sais quoi de bien bon. Elle mourut vers dix heures aprs avoir pass son anneau de mariage au doigt de Marguerite. Le comte rentra sur les onze heures. Il y avait dans la cour un grand puits ouvert. On trouva le lendemain le corps de la femme de chambre Thrse au fond de l'eau. Cela donna des soupons. L'autopsie de la comtesse eut lieu. Il n'y avait nulle trace de poison. Comment accuser? quelles preuves fournir? Marguerite Vital acquit la certitude que durant ces dernires semaines, Thrse avait t plusieurs fois chez madame la marquise de Sainte-Croix. Mais Thrse tait morte. Et quand on se sert de ce poison subtil: la pense, qui opre sur le coeur et ne laisse point de trace, que peut la justice humaine? Marguerite se tut, mme vis--vis du comte, parce que le comte partit pour son chteau de Saintonge sans revoir la marquise de Sainte-Croix. Ce coup l'avait frapp en plein coeur. Sa femme tait l'amour de sa jeunesse. Il fut du temps avant d'avoir le courage d'embrasser Csarine. On la mit en pension, le lendemain de la mort de sa mre, chez les demoiselles Gran. Garnier n'avait t ml tout ceci que trs-indirectement. Il avait voulu profiter du moment o le fer tait chaud et (pour employer son style) dcouper une aile M. le comte pendant que le caprice de ce dernier tait son comble. Il y avait mme eu commencement d'excution, car, un soir que Garnier et Achille taient seuls, il fut parl d'affaires. Le chteau de Sainte-Croix allait tre vendu, au dire de Garnier, faute d'une misrable somme de cent mille cus. Le comte proposa aussitt ses services. Mais la marquise arrta le zle de son Garnier, qu'elle accusa de chasser la petite bte. Ce n'tait pas trois cent mille francs qu'il lui fallait. Quand elle apprit le dpart prcipit du comte, elle ne s'tonna point. Elle dit: --Lchons la ligne... nous le tenons. Des mois se passrent. Elle disait toujours: --Il reviendra. Il revint au bout de deux ans, et madame la marquise en faillit touffer de rage. Il revint mari une femme de dix-huit ans, qui tait plus belle que la premire comtesse de Mersanz et que le comte Achille entourait d'une vritable adoration. --Vous voyez bien, dit ce sujet le sage Garnier de Clrambault,--que nous aurions bien fait de prendre toujours les cent mille cus. La marquise dit: --Tout n'est pas fini... Je dclare la guerre celle-l: une guerre mort. --Le diable, pensait Clrambault ce soir-l en allant se coucher,--c'est que nous attaquons notre huitime lustre... Nous avons juste le double de l'ge de notre rivale, ou dix-huit ans contre trente-six!... Je maintiens que nous aurions bien fait de prendre les cent mille cus. XII --Madame la marquise de Sainte-Croix.-- Six annes avaient pass depuis le retour du comte Achille Paris; c'tait huit ans depuis la mort si trange et si malheureuse de sa premire femme. Nous revenons ce beau jour du mois de mai 1836, qui claira le dbut de ce rcit dans l'avenue de Saxe, entre la pension Gran et la porte de ce chantier du _Vrai Garde national_, o travaillait Jean Lagard. Quand j'tais lecteur avant d'tre crivain (et que c'est un bien meilleur mtier!), j'aimais ces histoires o l'esprit, libre en son caprice, peut se porter en arrire aussi bien qu'en avant, trouvant partout les personnages du drame, ici tout jeunes, l vieillis dj, toujours vivants. Il me semblait que ces histoires taient vraies. Frdric Souli, le grand conteur qui n'est plus, me disait: Les choses se passent-elles autrement dans le monde? Ne vit-on pas longtemps avec son voisin sans connatre le secret de son existence? L'ordre logique existe seulement dans les drames invents plaisir. J'cris une histoire vraie. Je la laisse aller comme les vnements la firent. Je ne sais si je reviendrai encore sur mes pas, mais o serait le mal? Il est huit heures du soir, et nous sommes au chteau de la Savate, chez Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor. Cette femme que nous avons laisse toute seule, devant une bouteille d'eau-de-vie, dans la chambre donnant sur l'escalier de service, cette femme tait bien la marquise de Sainte-Croix, la petite voyageuse du coche de Bordeaux, la lectrice de la premire marquise de Sainte-Croix, morte on ne sait comment, l'amie du fournisseur Rodelet, dont le dcs violent s'entoura de mystre, la rivale de la premire comtesse de Mersanz, pauvre faible crature qui fut empoisonne par un rve; c'tait bien Flavie, la fire, l'implacable, la belle Flavie. Mais il vous et fallu, en vrit, le deviner, car elle tait bien misrablement change. Six annes de russites et de victoires psent lourdement sur un front de conqurant. Est-ce un poids double ou triple qui charge, durant le mme espace de temps, le front dsol du vaincu? Ces six annes avaient t, pour madame la marquise, une priode de revers et de dcadence. Elle vieillissait vite et beaucoup. Son crdit tombait. Elle avait dcidment dit adieu au monde, pour que le monde, prenant les devants, n'et pas l'ide de lui donner cong. Seulement, elle s'tait retire avec les honneurs de la guerre, et le peu de relations conserves par elle taient minemment respectables. Elle pouvait encore se relever par un coup d'clat.--Elle tait ici sa besogne. Quand le garon qui l'avait introduite eut apport la bouteille d'eau-de-vie et le verre qu'on avait l'habitude de lui servir sans qu'elle le demandt, la marquise lui montra du doigt la porte. Il sortit. Elle releva son voile. C'tait un visage osseux, pli et ravag. A quinze ans, elle tait laide. Elle atteignait maintenant sa quarante-deuxime anne. La laideur n'tait pas revenue, mais il y avait quelque chose d'effrayant dans ces restes ruines de beaut. Elle avait nglig sa toilette, sachant d'avance l'emploi de sa soire. Ses cheveux mal en ordre laissaient voir quelques poils blancs vers les tempes; les rides de son front se creusaient vivement. La maigreur avait rendu plus apparente la saillie un peu exagre de son nez trs-mince et aquilin; des plis profonds et amers arrtaient les coins de sa bouche. Il n'y avait de vraiment beau que ses yeux aux rayons fauves et chauds qui semblaient brler sous la ligne trop touffue de ses sourcils. Ces yeux, grands, hardiment fendus, et qui concentraient en eux toute la vie de cette physionomie morne, teignaient souvent leur flamme.--Alors, il y avait sur ce visage une expression indicible de cynisme et d'abrutissement. En revanche, sa taille avait gard toute sa noble richesse, et sa robe noire amplement drape lui donnait, quand elle se redressait, un port de reine. Elle avait des pieds de fe et d'admirables mains. Elle consulta sa montre et se versa la valeur de quatre petits verres d'eau-de-vie, qu'elle but d'un trait, comme vous avaleriez une gorge d'eau. Un peu de sang remonta ses joues; sa prunelle eut un clair. Elle repoussa la bouteille et le verre. Ce n'tait pas tout fait un vice; c'tait le rsultat d'un ensemble de vices. puise et presque anantie, cette femme buvait l'eau-de-vie en guise de potion. Cela la rchauffait pour quelques minutes. En dehors de la vie transitoire et factice qu'elle trouvait au fond du verre, elle n'prouvait boire ni dgot ni plaisir. Elle ne cherchait pas l'ivresse, mais l'ivresse l'avait parfois surprise. --Est-ce que le Garnier me ferait attendre! se dit-elle;--coeur de maraud!... s'il me voit terre, il lvera le pied pour m'craser. Cette parole tait bien injuste. Nous savons que Garnier tait en bas, prs de Barbedor, et qu'il travaillait pour elle. --Quand donc aurai-je fini de combattre? poursuivit-elle;--les ngociants achtent des chteaux, les procureurs vendent leur tude, toutes les rapines mnent au repos honorable et bouffi... il n'y a pas jusqu'aux soldats eux-mmes, ces brebis enrages, qui n'aient une retraite sur leurs vieux jours... Moi, je tombe, je tombe, je tombe... et pourtant j'ai gagn assez d'argent pour enrichir et mettre en chteau dix ngociants obses, vingt procureurs crochus... pour retraiter toute une arme... J'tais habile; j'avais la veine... Est-ce qu'il y a une Providence... et prend-elle la peine de se moquer de moi? Son regard fit le tour de la chambre. Elle croisa les mains sur ses genoux. --Ignoble! ignoble! murmura-t-elle;--il faut la jeunesse que je n'ai plus pour affronter gaiement ces aventures... L'endroit est bon... il y a deux cents pas d'ici la rue de Varennes... mais cela soulve le coeur. Elle eut un sourire et rpta: --Le coeur! Son accent vous et mis du froid dans les veines. --Ma foi, oui, l'endroit est bon, reprit-elle;--on y peut jouer encore plus d'une partie. Elle avana la main machinalement pour prendre la bouteille, mais son bras retomba avec fatigue. --Je voudrais aimer cela, dit-elle;--j'ai entendu parler de femmes qui s'enferment pour s'enivrer toutes seules... ce doit tre une vie de prestige et de fivre... Si j'aimais cela, je m'y noierais... je deviendrais folle... Et qu'est-ce que la folie, sinon le repos? Sa paupire alourdie se baissa. Elle pensait: --C'est sans doute ce qui fait la supriorit des hommes. La nause leur vient moins vite. Les femmes naissent avec le tort de leur faiblesse. Puis, comme en un rve: --Soixante-quinze centimes de hausse sur la nouvelle de la dfaite des christinos en Navarre... C'est fait pour moi... Deux fois... deux fois dans la mme soire, trouver brelan carr contre brelan d'as!... On frappa la porte. Elle ne s'veilla point en sursaut. Elle tait de celles qui ont de la peine secouer l'engourdissement du corps et de l'esprit. Elle ouvrit seulement les yeux moiti. --Eh bien, fit M. Garnier de Clrambault en entrant,--quelles nouvelles? En attendant la rponse, il referma soigneusement les deux portes derrire lui. --Cela n'arriverait pas, dit la marquise au lieu de rpondre,--si l'on pouvait jouer soi-mme;--mais l'entre de la bourse est interdite aux femmes, mais une femme ne peut pas mettre le pied Frascati sans se perdre... et il n'y a que les petites folles ou les vieilles abandonnes pour oser prendre les cartes dans un salon une table un peu srieuse... J'ai ma tribune chez la Sauvel... mais on se mange le sang dans ces loges grilles... et mon joueur ne traduit pas toujours comme il faut les sons du timbre. Ceci demande une courte explication. Au temps o la ferme des jeux avait ses maisons ouvertes, et la clture n'en eut lieu que deux ans aprs, en 1838, il y avait comme aujourd'hui des tripots particuliers. Bien que la police ft trs-svre pour sauvegarder les bnfices de l'tat, associ au monopole, on comptait Paris deux ou trois tablissements trs-connus et monts sur une magnifique chelle. Madame veuve Sauvel de Bellefonds avait le sien rue Bthisy, dans un ancien htel o Gondez, cardinal de Retz, avait, dit-on, rassembl bien souvent les mcontents l'poque de la Fronde. C'tait un vrai palais. Outre la roulette, le trente et quarante, etc., il y avait d'immenses salons o se jouaient toutes sortes de jeux. On tait l merveilleusement l'aise pour se ruiner. Les gens qui ne voulaient pas tre connus avaient l'entre particulire donnant sur la rue Tirechasse et les tribunes. Dans chaque salle, en effet, il y avait un rang de loges grilles; chaque loge avait un timbre. Les personnes discrtes qui voulaient tenter la fortune sans tre vues avaient leur _joueur_ assis la table commune. La tribune dirigeait les volutions de ce joueur l'aide du timbre et de certains signaux tlgraphiques. Le lecteur doit comprendre maintenant de quoi se plaignait madame la marquise de Sainte-Croix.--Ces pauvres femmes sont, en vrit, bien malheureuses! --Nous avons encore perdu! dit Clrambault avec mauvaise humeur. --Pas la loterie, repartit la marquise,--j'ai eu un terne: trente-huit mille six cents francs et une fraction... J'avais plac environ dix-huit mille francs dans les divers bureaux; a fait une mise double... nous n'avons plus que trois tirages avant la suppression... Au moment o je commenais gagner... --Et chez la Sauvel? --Vous ai-je dit pour mes deux brelans d'as... deux fois mon tout: un de six mille et l'autre de quinze mille!... Au dernier tour, dcave de treize cent louis avec trente et un et as, moi premire... j'avais la carre... A la roulette, le manque m'a pass neuf fois sur le corps: j'avais commenc au cinquime coup; cela fait quatorze coups... au quinzime, j'ai pass, le trente-six est venu! --Et la bourse? --Une hausse absurde! --Vous tiez la baisse? --Je crois bien!... Cabrera est entr Pampelune... Vous aurez payer demain un mandat de soixante-douze mille francs. --Et o diable voulez-vous que je les prenne? s'cria Clrambault, dont les oreilles taient rouges comme du sang. --O vous voudrez, rpondit tranquillement la marquise. Clrambault fit deux ou trois tours de chambre grands pas. --Voyons, Flavie, dit-il en s'arrtant devant elle,--madame... vous savez bien que je suis bout de ressources... Vous-mme vous n'avez plus aucune valeur commerable... Nous sommes sur le point de faire un coup de fortune: ne pouvez-vous demeurer en repos pendant quelques jours. --Je gagnerai demain, rpliqua Flavie;--j'en suis sre. Et, comme Garnier haussa les paules, elle ajouta: --Vous devenez insolent! Autre injustice. L'habit bleu, que nous avons vu toujours et partout si impertinent, tait auprs de madame la marquise d'une amnit parfaite. Au lieu de se cabrer, il fit un souriant salut. --Vous avez de l'humeur ce soir, madame, dit-il;--c'est sans doute parce que vous sentez aussi bien que moi l'impossibilit o je suis d'acquitter ce mandat. --Ce mandat sera pay de manire ou d'autre, repartit la marquise;--vous vous saignerez aux quatre membres... n'en parlons plus. Elle se renversa sur son sige et ferma les yeux avec lassitude. --Demeurer en repos! rpta-t-elle,--cela veut dire ne plus jouer, n'est-ce pas? Ils sont comme cela! Ceux mmes qui se prtendent les plus dvous et les plus soumis! Ils disent une femme: Dpouillez votre vie comme un vtement!... Car il est certaines passions qui sont l'existence mme... Jetez de ct l'aimant qui vous attire, loignez-vous de l'objet qui vous fait battre le coeur si vous tes jeune, le pouls si le coeur fatigu ne bat plus... Pourquoi? Parce que vous tes femme et qu'il est toujours quelqu'un qui pense vous tenir en tutelle... Je suis trop vieille pour tre votre pupille, monsieur Garnier, et je n'ai jamais t, que je sache, votre matresse entretenue... Si nous faisions notre compte, nous verrions bien lequel a cot de l'argent l'autre. --Madame..., voulut interrompre Garnier. --Vous n'tiez qu'un sous-officier quand vous m'avez rencontre dans la diligence de Bordeaux, reprit Flavie, qui s'animait;--combien, depuis ce temps-l, o vous vous seriez damn pour trois ou quatre cus de six livres, combien de mille livres vous ont pass par les mains? --Pass, rpta Clrambault,--sous le nez!... Si j'avais gard mes parts de prises, je serais un gros bonnet, c'est vrai; mais vous avez toujours fini par manger ma part avec la vtre... Nous travaillons pour la Sauvel, pour l'administration de la loterie et la respectable compagnie des agents de change... C'est bte, voil mon opinion... Mais ne vous fchez pas, ma souveraine; vous tes plus forte que moi, je le sais bien... Le jour o vous cesserez de jeter votre gain dans un puits sans fond, vous serez riche comme le roi... et vous m'indemniserez... Demain, je payerai votre mandat... avec vos diamants, que j'engagerai. Ils se mirent tous deux rire. Garnier prit un cigare dans sa bote. --La fume de tabac vous incommode-t-elle? dit-il;--c'est comme a que je commenai la conversation, il y a tantt vingt-six ans, dans le coche de Bordeaux. Flavie cessa de rire. --Qu'ai-je fait pendant ces longues annes? murmura-t-elle;--j'ai souffert. --Il y a bien eu un peu de bon temps, soyons juste! --Je ne m'en souviens pas. --Comment!... la joie d'tre marquise?... --Cela dura quinze jours. --Le premier hritage?... --Huit jours. --Et les beaux millions de Rodelet?... Flavie passa la main sur son front. --Est-ce que vous n'avez jamais eu envie de vous tuer, vous? demanda-t-elle. --Pour a, non, rpondit Garnier. --Moi, pronona lentement la marquise,--cette ide-l me vient souvent... Si je savais ce qu'il y a au del de la mort... --Ah ! s'cria l'habit bleu, qui et forfait toutes les promesses de sa physionomie et de sa tournure s'il n'et t un voltairien fini,--nous croyons donc tout de mme en Dieu un petit peu? La marquise rpliqua: --Il y a des nuits o je crois l'enfer. Elle se versa un grand verre d'eau-de-vie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elle parlait maintenant d'un ton bref et prcis. Son oeil avait de sombres lueurs. La fivre sourde mettait deux taches rouges aux pommettes saillantes de ses joues. --J'ai aim le comte Achille, dit-elle;--voil longtemps que je ne l'aime plus... mais je harai toujours cette Batrice... Maxence est une admirable enfant qui comprend tout... Maxence est ambitieuse comme moi, plus hardie que moi... J'tais dix fois moins belle que Maxence... Si Maxence tait ma vraie fille, je baiserais la terre pour obtenir de Dieu mon pardon et je deviendrais une sainte.--Ne souriez pas! tout l'heure, je vais dire des choses qui seront votre porte... Je n'aime pas Maxence, parce que je n'aime personne: je donnerais le reste de ma vie pour l'aimer... Il n'y a qu'une joie ici-bas, je le sais bien, c'est la folie des mres... Rien qu' penser que j'aurais pu tre mre, je sens un coeur dans le vide de ma poitrine... Ne prenez pas non plus cet air srieux: c'est une illusion; je n'ai pas de coeur... Maxence nous secondera... Seulement, j'ai peur qu'elle ne l'aime. --Bah! fit Garnier;--elle a seize ans. --C'est une noble crature!... Mais vous avez beau regarder ce livre. Il est crit tout entier en une langue qui vous est inconnue... Le comte est amoureux fou de Maxence... fou, vous entendez bien... Le comte m'a dit, moi...--Mais que ne disent pas ces malades d'amour! s'interrompit-elle. --Les amours de M. le comte ne durent pas trs-longtemps, objecta Clrambault. --Jugez! s'cria Flavie, qui n'coutait pas; jugez s'il aime avec aveuglement... avec extravagance!... Il est venu moi... moi!... me demander mon aide!... Et il n'a pas mme eu l'ide que je pourrais me venger! --Il n'a pas parl de mariage? --Il a pleur comme une femme... --Il n'a pas parl de mariage? rpta Garnier. --Il s'est roul mes pieds... --Nous allons savoir dans une heure s'il est ou non mari, dit Garnier. Il raconta la mission qu'il avait donne Lon. --Cette femme souffrira plus si on la chasse que si on la tue..., murmura Flavie. --Est-ce adroit, ce que j'ai fait? demanda Clrambault. Flavie rflchissait. --Il faut que ce jeune homme nous serve encore autre chose, dit-elle. --Quand vous saurez son nom, rpliqua Garnier voix basse,--vous aurez peut-tre de la rpugnance trop vous servir de lui. --Comment donc s'appelle-t-il? --Lon Rodelet. Flavie eut un imperceptible tressaillement. Garnier l'examinait. L'motion, si elle en eut, ne dura pas le temps que nous mettons crire cette ligne. --C'est vrai, murmura-t-elle;--et c'est tonnant comme tous ces souvenirs sont en moi prsents et prcis... Cette pauvre Rodelet s'appelait Ernestine... je reconnatrais le grand nigaud de commis que nous lanmes en Amrique... Le temps passe; il y a de cela vingt-trois ans: l'enfant d'Ernestine doit tre un homme... on peut l'employer. --Vous n'y rpugneriez pas?... commena l'habit bleu. --Non, rpondit Flavie. --J'avoue, moi, dit Garnier,--que, si je n'avais pas eu vis--vis de moi-mme une sorte de prtexte... car, en dfinitive, je l'ai empch de se brler la cervelle... j'avoue que je n'y allais pas de bon coeur. La marquise rpliqua froidement: --Il y a des races de dupes. --Et que voulez-vous faire de Lon Rodelet? demanda Garnier. --Cette petite Csarine, rpondit Flavie,--est l'pine la plus gnante que nous ayons au pied... Je veux que le comte Achille l'loigne et la dshrite. --Par exemple! s'cria Garnier, ne comptez pas l-dessus! --Pourquoi, s'il vous plat? --Parce que le comte adore sa fille... --Le comte est comme tous les hommes femmes, il est aux trois quarts femme... Le comte est un honnte seigneur, trs-lgant, trs-spirituel, trs-probe mme quand il ne s'agit que d'argent... Mais avez-vous rencontr parfois de ces mres de trente-six ans qui sont belles encore et qui ont de grandes filles? Il y a un moment o ces mres, si bonnes que vous le puissiez supposer, dtestent leurs filles: cela est positif... Eh bien, le comte Achille, amoureux d'une fillette de seize ans, est vieilli par sa fille, qui atteint sa dix-septime anne... Sa fille lui dplat auprs de Maxence; la vue de sa fille lui crie: Tu pourrais tre amplement et largement le pre de ta matresse... Un monsieur comme le comte Achille se tuerait s'il se voyait ridicule dans son miroir... le cuisinier Vatel n'est pas le plus grotesque des suicideurs... Et croyez-moi, je ne fais point ici de vaines thories, je parle d'affaire; je dis ce qui est... Si l'on donne un prtexte au comte Achille,--qui adore sa fille,--pour envoyer sa fille aux antipodes, le comte Achille se jettera sur le prtexte comme un enfant gourmand sur une pomme... Conclusion: Lon Rodelet enlvera bel et bien mademoiselle Csarine de Mersanz. Voil pourquoi M. Garnier de Clrambault tait l'esclave de cette femme. Elle avait de ces aperus rapides et profonds qui gagnent les batailles. Elle cotait cher, mais elle rapportait gros. Il fallait son malfaisant gnie pour faire aboutir ces spculations impossibles. Ici, par exemple, le problme se posait ainsi: tant donn un homme jeune, mari une jeune femme et pre d'une fille en pleine sant, recueillir courte chance l'hritage de cet homme. Nous disons mari, bien qu'il y et des doutes cet gard. Le fait du mariage n'inquitait pas autrement la marquise. C'tait M. Garnier de Clrambault qui n'tait pas la hauteur et qui prtait ce dtail une importance dmesure. Il va sans dire que, dans l'nonc du problme nous avons sous-entendu cette condition ncessaire: la razzia devait avoir lieu doucement, sans trop de bruit ni de scandale, avec toutes garanties de scurit pour les membres de l'expdition. L'emploi du fer, du feu, du poison et de toutes autres navets sclrates tait expressment prohib comme dangereux. Garnier ne fit qu'une objection. --Maxence aime Csarine de tout son coeur, dit-il. --Maxence aime le comte Achille, rpondit Flavie.--Maintenant, aux dtails!... Le pre de Batrice est arriv? --Depuis longtemps. --A-t-il commenc son rle? --En perfection... mais il fera mieux encore... Barbedor ira le voir demain. --Demain, moi aussi, je travaillerai, reprit la marquise;--il faut que l'affaire marche! --Mais, dit Garnier,--j'y songe... Si Maxence aime le comte comme vous le dites... --On ne dteste bien que les gens qu'on a aims, repartit Flavie;--quand nous en serons l, fiez-vous moi! Elle consulta sa montre. --Dix heures, reprit-elle;--allez me chercher votre Lon Rodelet. Garnier se leva. --Voulez-vous que je vous envoie Barbedor? demanda-t-il. --Non... quoi bon? En ce moment, un joyeux clat de rire monta du rez-de-chausse par la fentre entr'ouverte. Clrambault, qui tait dj tout prs de la porte, se retourna vivement. --A propos, s'cria-t-il en se frappant le front,--vous ai-je dit quels gens nous avons en bas?... On conspire contre nous... Ceux que vous entendez ne sont pas nos amis. --Avons-nous des amis? dit Flavie avec son rire amer;--qui donc est en bas? --Jean Lagard, le lieutenant Vital et maman Carabosse. --Ah!... fit la marquise d'un air d'indiffrence. Puis elle ajouta tranquillement: --Allez en paix... nous ne mourrons qu'une fois. Quand l'habit bleu fut parti, elle se leva et gagna la croise, qu'elle ouvrit toute grande. La nuit commenait tre noire. Elle se pencha en dehors pour entendre ce qui se disait dans la chambre du rez-de-chausse. Mais il ne lui venait que des sons confus, entremls de rires. --Quand mme j'entendrais?... murmura-t-elle;--ai-je besoin d'entendre pour savoir? Elle resta un instant accoude contre l'appui de la croise. C'tait une belle soire du mois de mai. Le ciel tait sans lune, mais les astres pendaient plus brillants au firmament limpide. L'air tait calme; une faible brise du nord apportait les murmures de la grande ville, qui ressemblent si bien aux voix lointaines de la mer. L'ombre, qui allait s'paississant, donnait au paysage je ne sais quels aspects pittoresques et mystrieux. La nuit est une enchanteresse; elle sait draper son voile sur la platitude de nos ralits, et chaque objet que touche sa baguette magique revt en se transformant les capricieuses beauts du rve. Nous l'avons dit: autour du chteau de la Savate, c'tait un vilain marais au sol bas, uniforme et pourri, tout maill de cloches de verre, tout noirci par le fumier, o l'arrosoir, promen sans cesse, faisait pousser des choux aqueux et des artichauts lymphatiques. En thse gnrale, il n'y a rien de hideux comme un marais de Paris. Mais la nuit peut changer un carr de choux en noble pelouse, la nuit jette son manteau sur un champ d'artichauts et mme sur ces sillons aligns selon l'art o pousse la visqueuse laitue. Tout cela se fait plaine. Pour peu qu'il y ait et l quelques plants d'humbles cassis, vous avez des buissons;--la couche o fermente le melon prend un aspect de colline;--j'ai vu des pruniers rabougris grandir et se camper comme d'orgueilleux sycomores. Nous n'exagrons point. Il n'est pas ncessaire d'aller dans le dsert ni mme aux terribles grves du mont Saint-Michel pour connatre le phnomne du mirage. Toute nuit en plein air produit le mirage. On dirait que l'lment prosaque se met au lit chaque soir en mme temps que le soleil, dieu des vers alexandrins. Aussitt que ce blond Phbus est couch, ds qu'il a rabattu son bonnet de coton sur ses oreilles frileuses, la posie des rveurs sort de son nid et plane dans l'atmosphre rafrachie. Les fleurs pandent violemment leurs parfums, le rossignol chante et le firmament allume la splendeur infinie de ses girandoles. Eh bien, oui, c'tait une vaste plaine qui entourait Flavie.-- et l des fantmes blancs paraissaient dans le noir.--Au loin, les maisons de Grenelle tranchaient sur le clair-obscur du ciel, affectant de bizarres architectures. Il n'y avait pas jusqu'aux tilleuls malades, plants au revers de la rue de l'cole, qui ne prissent une grandiose apparence. Flavie n'essayait plus de saisir les quelques paroles qui venaient d'en bas jusqu' elle. Sa tte se penchait sur sa main. Elle rvait. --Si j'avais eu une mre!... murmura-t-elle. tait-ce l l'expression indirecte d'un remords? Elle resta longtemps sans parler, puis elle dit: --Si j'avais une fille!... Sa voix tait douce et avait des caresses.--C'tait bien l'expression d'un dsir et d'un regret. Elle frissonna bientt au souffle de cette brise frache qui venait du dehors. Elle se retira vivement et ferma la fentre. La lumire de la lampe claira le sarcasme de son sourire. --Je n'ai pas eu de mre et je n'ai pas de fille, pronona-t-elle d'un coeur dgag;--tant mieux! Elle revint s'asseoir auprs de la table. Elle avait froid. Elle se versa une troisime rasade.--Elle dit en reposant son verre, vid d'un trait: --Si Maxence tait ma fille, je me tuerais, parce que je serais sans armes contre les autres et contre ma conscience... mais je n'ai pas d'enfant... je suis libre, grce au hasard... Maxence est une machine de guerre... Par elle, nous entrerons dans la place... Et je mourrai dans mon lit, avant d'avoir vu la fin des millions du comte Achille... XIII --Repas de corps.-- M. Garnier de Clrambault s'tait tromp en plaant maman Carabosse au nombre des convives du rez-de-chausse. La petite bonne femme manquait l'appel. Il n'y avait l que le beau lieutenant Vital, Jean Lagard et le pre Barbedor, qui s'tait gris tout doucement force de couper sa bire par des gouttes d'eau-de-vie, en lisant le fameux article du _Journal des Dbats_ sur la barrire des Paillassons. Le bruit et les rires venaient de l'office, o marmitons et garons festoyaient, grce aux largesses du neveu Lagard, qui faisait ainsi danser les finances de l'habit bleu. Ce jour-l, vers midi, Vital avait reu une lettre ainsi conue: Les officiers du 3e lger sont convoqus un repas de corps qui aura lieu Grenelle, chteau de la Savate, ruelle Saint-Fiacre, derrire la barrire des Paillassons.--Six heures et demie. Vital ne connaissait rien de tout cela. Un repas de corps ne fait pas vnement. Il avait vaqu ses occupations ordinaires, et, l'heure dite, il s'tait dirig vers l'tablissement indiqu. Nous avons vu son tonnement l'aspect du lieu choisi par ses collgues. Jean Lagard vint au-devant de lui dans le vestibule. --Bonjour, lieutenant, dit-il,--c'est moi qui suis les officiers du 3e lger, pour le moment. Et comme Vital ne comprenait pas, Lagard ajouta: --C'est une petite surprise qu'on a voulu vous faire, mon lieutenant, histoire de rire et de badiner. --Et qui me fait ainsi des surprises? demanda Vital, qui n'tait pas vhmentement attir par l'extrieur du bon Jean. --C'est moi, rpondit Lagard en touchant son chapeau,--qu'ai l'avantage d'tre votre cousin par droit de naissance... et qu'avais envie depuis pas mal de temps d'en casser un avec vous. --Vous vous nommez? --Jean Lagard, neveu et filleul de ma marraine, qui est votre bonne et respectable mre. Le lieutenant devint trs-ple.--Jean Lagard frona le sourcil. --Vous n'avez pas honte de ma marraine, pas vrai? demanda-t-il en baissant la voix. Le sang remonta vivement aux joues du lieutenant, qui eut un franc sourire et tendit la main Lagard. Celui-ci la serra de bon coeur entre les siennes. --C'est que, voyez vous, cousin, dit-il,--je me mfie des beaux, et vous tes firement beau, sans vous faire de compliments... n'y en a pas beaucoup dans l'arme qui soient taps comme vous... Ah! mais non!... La premire fois que ma marraine vous montra moi dans les rangs, je dis: Excusez, maman, vous avez fameusement russi ce garon l!... Qu'elle me rpondit: Un peu, mon neveu, car elle n'a pas la rplique dans son pays,--comme moi mes papiers, chaque fois que je suis pour me marier... Il se mit rire. --Cousin, dit le lieutenant,--je ne sais pas o sont vos papiers; mais on ne peut pas vous accuser d'avoir la langue dans votre poche. --Vous me trouvez bavasse?... c'est rapport au contentement de la rencontre... Prenez-vous l'absinthe? --Avec plaisir! Lagard dmolit une table d'un coup de poing. Les garons accoururent tous la fois, escorts de Barbedor. --Vous, l'oncle, dit Lagard,--allez un petit peu voir Montparnasse si j'y suis... vous mangez de la chvre et du chou, a ne me va pas... Les autres, amenez de la vieille-vieille qu'est la cave, sous le cognac, l-bas, juste en face de la porte... moins que vous n'ayez tout bu, papa? Barbedor lui faisait des signes et l'appelait en lui montrant de loin le _Journal des Dbats_. Lagard tourna le dos. --N'y a pas longtemps que je sais les affaires de ma marraine, dit-il tout bas au lieutenant;--et encore, les affaires... je n'en sais qu'un tout petit bout... Elle a tourn plus d'un mois autour du pot avant de me dire: Ce beau garon-l est mon petit... coutez donc, lui fallait bien quelqu'un, c'te femme, pour parler de vous! --Ce n'est pas moi qui m'loigne d'elle..., commena Vital. --Je sais... je sais! interrompit Jean Lagard;--si j'ai pris cette couleur pour vous faire arriver ici, c'est histoire de plaisanter entre cousins, pas vrai?... La maman dit comme a que vous avez le coeur plus beau encore que le visage... --Pauvre digne et sainte femme! murmura Vital avec motion. --Vous l'aimez bien? --Est-ce qu'on peut jamais l'aimer assez? --Touchez l! s'cria Jean Lagard; a me fait plus de plaisir d'entendre a que si l'on me nommait une place du gouvernement o il y aurait bonne paye et pas beaucoup d'ouvrage. Il tressaillit. Une main venait de se poser sur son paule par derrire. Barbedor tait auprs de lui, tenant le _Journal des Dbats_ ouvert. --Lis a, neveu! dit-il en mettant le doigt sur son cher article;--lis a et dis-moi ton avis. Lagard parcourut les premires lignes. --Qu'est-ce que c'est que c'te charge-l? fit-il. --Une charge!... une chose imprime!... On va l'ouvrir: c'est comme qui dirait officiel! Lagard avait lu. Il rflchissait. --Qu sclrate de diablerie veulent-ils lui faire faire? grommela-t-il part lui. --On va l'ouvrir, reprit Barbedor de cet air mystrieusement mu qui est un des premiers symptmes de l'ivresse;--ce n'est pas des gens du commun qui m'auraient obtenu a au ministre... On plantera une alle d'acacias depuis la barrire des Paillassons jusque chez moi. Jamais amant ne mit plus de douceur prononcer le joli nom de sa matresse. Certes, ces mots: barrire des Paillassons, n'ont rien en eux de particulirement potique. Eh bien, dans la bouche de Jean-Franois Vaterlot, ils prenaient une euphonie comparable aux plus sonores hmistiches de Lamartine. --Et vous avez aval le poisson, papa? dit Jean Lagard. Barbedor ferma ses deux poings. --Tu m'hrisses la fin! s'cria-t-il;--poisson toi mme!... Si tu es du parti des deux coquines, c'est bon! L'ide lui venait que son neveu Jean Lagard tait peut-tre soudoy par la barrire de Svres et par la barrire des coles. Il replia son _Journal des Dbats_ et le remit dans sa poche. --Si c'est comme a, grommela-t-il,--tu peux leur dire, aux deux coquines, qu'on ne les craint pas, entends-tu bien?... Et, quand l'alle d'acacias sera plante, tu viendras me demander travailler dans ma salle... trois francs les premires, deux francs les secondes, vingt sous les pourtours et dix francs pour entre dans la loge des artistes... C'est chez moi que se feront toutes les rputations... Il y aura ici plus de gants jaunes qu'au grand Opra... Est-ce que tu crois que je me passerai d'orchestre? J'aurai l'orchestre de Souflard: trente instruments vent pour vingt-cinq francs... a me ruinera-t-il?... Et le dimanche soir, on dansera: un bal comme il faut, tous bonnes et militaires... dix sous d'entre pour les cavaliers, en consommation, les dames _ l'oeil_; vingt centimes contredanses, valses et polkas... Et je ne veux plus de ce nom de chteau de la Savate... j'en ai honte!... Je vais faire peindre un grand tableau des dieux de la Fable, pas cher, avec un cadre... Mon enseigne sera: _Aux travaux d'Hercule et la ceinture de Vnus_... les travaux d'Hercule pour la force et l'adresse, jeux olympiques et autres; la ceinture de Vnus pour la chose de la danse et des intrigues entre les deux sexes... Il fit un pied de nez son neveu et courut chercher une choppe, car sa gorge le brlait. Il avait la fivre du bonheur. --Dans quel diable de taudis m'avez-vous amen ici, cousin? demanda le lieutenant Vital. --Ce n'est pas moi qui peux rpondre cela, cousin, rpliqua l'ancien fort-et-adroit,--et je trouve que maman Marguerite commence se faire diantrement attendre! --Oh! Casseur! cria-t-il en se tournant vers la maison; servez toujours le potage pour deux, sans vous commander... Vous en tiendrez une bonne assiette chaude. Et, quand ils furent attabls: --N'empche, reprit Lagard,--que je ne suis pas fch de me trouver un petit instant seul avec vous... Voil, je ne vous ressemble gure, cousin, comme quoi vous avez gagn tous vos grades par la bonne conduite et la tenue... Le potage n'est pas piqu, pas vrai? quoique a soit ici un taudis, comme vous dites, chez mon vnrable oncle... Et a nous donne un fameux exemple de la fragilit humaine, de voir un homme qu'est pas n mchant natif, et qui tourne au sauvage par rapport une fixit qu'il a d'humilier cens les barrires de droite et de gauche... C'est comme a une mlomanie qu'on dit, je crois, quand la jugeotte n'y est plus... J'ai ou parler d'un juif riche milliasses, qui voulait prendre la lune parce qu'il avait dans la tte que c'tait un louis compos de tout l'or du monde... et a y prte un tantinet quand la lune est dans son plein... Mon oncle se fiche de la lune, mais il veut faire un trou dans le mur d'enceinte pour qu'y ait une barrire des Paillassons... Je disais donc que vous tiez, comme a, le vrai modle des bons sujets, par la sagesse en tout... Prenez-vous un coup de blanc par-dessus la soupe? Vital tendit son verre. Jean Lagard continua: --Moi, diffremment, j'ai pris des habitudes avec les forts-et-adroits, dont j'tais un des plus universels... Par quoi, ma marraine ne me dit pas tout, s'en faut!... Mangez-moi a pendant que a fume, cousin... J'ai roul, voyez-vous, de-ci de-l, sans amasser de mousse... La marraine m'a empch de faire pas mal de btises, mais j'en ai fait pas mal aussi, malgr elle... Voil donc la chose: c'est un coeur d'or, et n'y a pas sa pareille au monde. Je l'aime, la, ce qui s'appelle fond. Je me battrais pour elle avec n'importe quoi!... En plus, cause d'elle qui vous adore, je vous aime aussi, cousin, et je vous le dis la bonne franquette... Portez-vous bien! Il choqua son verre contre celui de Vital et le replaa bruyamment sur la table. --En sorte que, reprit-il sans transition, pendant que ses yeux hardis et rieurs se fixaient sur le jeune lieutenant,--nous faisons comme a la cour une comtesse? Vital tressaillit violemment et fut sur le point de laisser tomber son verre. --On dit a, reprit Jean Lagard, qui le considrait toujours;--moi, je n'en sais pas plus long, vous sentez bien. --Qui est-ce qui dit cela? demanda le lieutenant. --Les uns... les autres..., rpondit Lagard... Tenez, s'interrompit-il,--ce gros bonhomme que vous venez de voir vous connat... Il y a ici un autre personnage dont nous parlerons tout l'heure plus amplement. Le vieux Barbedor savait par moi que vous alliez venir... Il savait par d'autres que par moi ce que votre mre voudrait cacher tous... Quand il a prononc votre nom devant le personnage en question, j'ai entendu celui-ci qui s'criait: Ah! ah! l'amant de la comtesse de Mersanz! --Mais c'est une abominable calomnie! s'cria Vital. --Ta ta ta! fit Lagard;--quant ce qui est de moi, je n'en ai pas eu la chair de poule... Un joli garon et une jolie femme, c'est fait pour s'entendre de toute ternit... Vous ne mangez plus, cousin? --Non, rpondit Vital;--je veux savoir le nom de l'homme qui a dit cela. --Garnier de Clrambault, mon cousin... Et, si vous voulez que je lui casse quelque chose de votre part, a va! --Garnier de Clrambault! rpta le lieutenant, qui interrogeait vainement ses souvenirs. Pendant qu'il rflchissait, Lagard poursuivit: --Avez-vous entendu parler jamais de madame la marquise de Sainte-Croix? --Je la connais, repartit vivement Vital,--et je me souviens d'avoir vu chez elle ce Garnier de Clrambault. --Vous allez donc chez cette marquise de Sainte-Croix? --C'est elle qui m'a prsent madame la comtesse de Mersanz. A son tour, Lagard se prit rflchir. Il y alla de bon coeur et prit sa bonne grosse tte deux mains pour n'avoir point de distraction. --Au diable! s'cria-t-il au bout de quelques secondes,--tout a n'est pas mon affaire. Je n'y vois goutte, l dedans; a regarde ma marraine... Si elle voulait me dire tout ce qu'elle complote, quoi! je finirais peut-tre par comprendre... mais un mot par-ci, un mot par-l, a ne me suffit pas... Tel que vous me voyez, je lui donnerais mes deux bras et ma tte, vot' maman, mon cousin... Eh bien, je dis qu'elle devrait avoir plus de confiance en moi!... Vital gardait le silence. Un nom, prononc par Jean Lagard, le fit tressaillir pour la seconde fois. Jean Lagard avait dit, suivant le cours de sa vagabonde mditation: --Ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'elle va voir tous les jours cette Maxence et la petite demoiselle Csarine. Vital fixa les yeux sur lui avec une sorte d'effroi. On et dit que cet homme, sciemment ou sans dessein, scrutait un un tous les replis de son me. Ce roman n'a point de hros, parce que notre beau Vital n'tait pas un hros de roman. Nous vous le donnons tel qu'il tait, n'ayant ni les vices prestigieux ni les vertus tragiques des jeunes premiers rles de nos drames. Il portait l'paulette de lieutenant vingt-huit ans, ce qui exclut toute ide de splendeur. Il respectait les femmes, et ses camarades se moquaient de lui, disant qu'il tait rang comme une demoiselle. Je crois qu'il avait eu deux ou trois duels en sa vie, mais c'tait bien son corps dfendant. Il avait gagn son paulette en Afrique, o il s'tait battu comme un diable. Il avait deux amours dans le coeur: l'un qui avait commenc avec sa vie, l'amour de sa mre; l'autre qui tait tout jeune, sa passion timide et sans espoir pour mademoiselle Csarine de Mersanz. Une troisime affection tait en lui, douce, tendre, mle d'admiration et de respect: c'tait la comtesse Batrice qui lui avait inspir ce dernier sentiment. Peut-tre parce qu'elle tait la seconde mre de Csarine. Il tait loyal, mais timide l'excs. Dieu ne l'avait point fait ainsi. Sa timidit venait des circonstances. Sa mre, exagrant jusqu' la manie un sentiment raisonnable son point de dpart, sa mre lui avait inculqu cette dfiance de lui-mme et cette crainte du monde. Sa mre lui avait dfendu de la reconnatre en public. Depuis qu'il avait l'paulette d'officier, sa mre lui cachait sa demeure. Elle avait honte, comment exprimer cette bizarrerie? elle avait honte d'tre sa mre, pour lui qui tait son orgueil et son coeur. Trop humble force d'tre glorieuse, elle s'loignait de lui, qu'elle et voulu voir sans cesse; elle faisait abstinence de ce grand amour maternel qui tait sa vie, elle jenait de tendresse et de caresses. Elle se souvenait. Son mari l'avait abandonne autrefois, parce qu'il tait devenu officier et qu'elle restait vivandire. Depuis lors, elle avait sans cesse descendu, selon sa propre apprciation. Elle avait t concierge, ce qui est bien au-dessous de cantinire; elle tait maintenant marchande de plaisirs et connue comme le loup blanc dans le quartier des Invalides. Elle se disait: si l'on savait que Vital est le fils de maman Carabosse, sa carrire serait perdue; ses chefs l'abandonneraient, il flchirait sous la raillerie de ses camarades. Y avait-il quelque chose de fond dans ces apprhensions? Personne ne peut dire non d'une manire absolue. Pour quiconque connat les moeurs militaires, le doute est de rigueur. En garnison, le mme fait, produit dans les mmes circonstances, peut amener des rsultats directement opposs. Il y a le coeur qui est bon; il y a l'esprit qui est parfois un peu troit.--Il y a un troisime lment dont nous demandons bien pardon de prononcer le nom: LA BLAGUE. Tout dpend de _la blague_. La blague est un souverain absolu, un autocrate qui ne connat ni frein ni contrle. Elle a droit de vie et de mort. La blague est une puissance toute franaise. Nos allis nous la reprochent et nous l'envient. Nos ennemis en ont peur. Comme toutes les grandes choses, elle a beaucoup de bon et beaucoup de mauvais. Elle soutient le soldat; elle est partie intgrante de sa gaiet, peut-tre de son courage; elle pique l'mulation, elle exalte le point d'honneur. Elle a de l'esprit; mais, nous le rptons, son esprit n'est ni trs-haut ni trs-large. La blague a besoin d'applaudissements pour vivre: c'est une chose d'art. Comme les applaudissements se comptent, la blague est l'esclave du nombre. Elle a son niveau, qui est juste hauteur de grenadier. Elle berne aussi volontiers ce qui est au-dessus de cette taille que ce qui est au-dessous. Rectifions: plus volontiers. Jusqu' l'heure o quelque coup de tonnerre consacre cette supriorit dont on s'est tant moqu. La blague admet le succs, quitte mordiller un peu le talon du triomphateur. Quand le triomphe est complet, universel, brillant comme le soleil, la blague se couche ses pieds et jappe comme un petit chien. Elle prend alors les ridicules du hros sous sa protection; elle le rend populaire par le bout qu'elle dchirait la veille. S'il a des verrues, elle place ces verrues parmi les constellations du ciel,--ou bien encore, elle force la postrit voir toujours sur les paules d'un demi-dieu je ne sais quelle redingote grise. Grattez un peu la blague, vous trouverez dessous Chauvin. Or, Chauvin est un ours muni du pav bienveillant et fatal qui craserait la gloire si la gloire n'avait la vie dure. La mre de Vital connaissait tout cela. Elle avait peut-tre vu la blague mettre son pied lourd sur de l'herbe de grand capitaine. Elle avait peur. Et comme elle tait ardente et, en toutes choses, extrme; comme Vital tait son espoir et son trsor, elle ne voulait voir que le danger, afin de l'en mieux garder. Ds que Vital tait en jeu, elle se dfiait de ses chers tourlourous qu'elle aimait tant et qu'elle suivait, au pas, en promenade. Voulez-vous que nous prcisions les faits? Elle voyait Vital, l'pe la main, sur le pr, parce qu'un camarade en mchante humeur l'avait appel: le fils maman Carabosse.--Elle voyait le chef du personnel au ministre de la guerre rester, la plume suspendue au-dessus de l'ordonnance qui nommait Vital capitaine, parce que le fils d'une marchande de plaisirs... Mettons qu'elle et grand tort. Elle tait comme cela. Vital avait dit l'exacte vrit: ce n'tait pas lui qui fuyait sa mre; au contraire, Vital faisait ce qu'il pouvait pour vaincre les tranges scrupules de la petite bonne femme, c'tait en vain. Son humilit ne l'empchait point d'tre obstine. Quand elle avait dit: Je veux, il n'y avait pas rpliquer. C'taient de vraies parties fines, quand ils se voyaient. On se donnait rendez-vous en cachette. La petite bonne femme avait des joies d'enfant; elle faisait des surprises. Jugez! l'attrait du fruit dfendu, ajout cet immense bonheur de la mre dans les bras de son fils! Il y avait cependant une chose qui troublait cette joie et qui mettait un peu d'amertume dans ce plaisir. Marguerite Vital avait un reproche se faire. Le lecteur se souvient de cette mission donne par Roger Garnier, lequel s'tait prsent dans le pauvre logis de la Perlette et lui avait signifi que son mari voulait un des deux enfants. Depuis lors, Marguerite avait vcu dans la crainte continuelle de se voir spare de son fils. C'est pour cela qu'elle avait abandonn son petit baril de vivandire. Si elle ft reste au rgiment, son mari l'et trop aisment retrouve. L'tat de concierge n'est ni brillant ni bruyant; Marguerite se crut bien cache au fond d'une loge, et, par le fait, son mari ne l'inquita jamais. L n'tait pas le mal.--Dans sa frayeur d'tre spare de son fils, Marguerite s'tait creus la cervelle. Elle ne pouvait ter au petit Vital sa position d'enfant de troupe qui lui donnait des droits. Elle s'ingnia; l'adresse ne lui manquait pas. Elle commena par intervertir l'ordre des nom et prnom du petit Vital. Au lieu de Vital Roger, elle fit inscrire Roger (Vital) sur le registre du dpt; puis, peu peu, la parenthse disparut; l'enfant se nomma Roger Vital,--puis Vital tout court. De sorte que, par le fait, Marguerite avait enlev son fils le nom de son pre. Bien plus, le voulant toujours elle et tout elle, dans sa jalousie de mre, elle avait lud ses curiosits d'enfant et ses questions de jeune homme. Vital croyait son pre mort. Quant Roger, l'ancien tambour de la septime, s'il et voulu chercher, ne ft-ce qu'un peu, la ruse nave de la pauvre Perlette aurait t bien vite djoue; mais Roger ne chercha pas, ou, s'il fit quelques dmarches, ce fut trop tard et lorsque dj Vital avait compltement chang de nom. --Deux jolis brins de filles, cette Maxence et cette Csarine, reprit Lagard sans prendre garde au trouble de Vital;--mais vous ne vous tes jamais souci d'elles probablement, cousin, puisque vous vous occupez d'une autre... Moi, j'ai travaill dans le chantier qui fait face la pension... et j'ai vu des choses... Il s'arrta. --Qu'avez-vous vu? demanda Vital. --Parlons peu et parlons bien! fit Jean, qui eut par hasard fantaisie de discrtion;--m'est avis que ces choses-l ne nous regardent ni l'un ni l'autre... N'empche qu'on peut causer, n'est-ce pas?... Eh bien, je vous dis, moi, qu'il y a tout un polisson de mystre l-dessous? --Mais, enfin, quel mystre? --Quel mystre? rpta Lagard. Il rflchit un instant et reprit, suivant le vagabond caprice de sa pense: --La maman vous le dira, si elle veut, cousin... Moi, je donnerais dix francs de bon coeur pour la voir ici. Le lieutenant regarda sa montre. --Neuf heures! murmura-t-il. La physionomie de Jean Lagard exprima un commencement d'inquitude. --Le Garnier est l-haut... La Vipre aussi... S'il arrive malheur maman Marguerite, tonnerre du ciel, il y aura des pots casss!... --Au nom du ciel! s'cria Vital,--expliquez-vous!... Que parlez-vous de malheur propos de ma mre? --Est-ce qu'on peut vous dire? rpliqua Jean, qui frappa la table de son gros poing ferm;--est-ce qu'on sait quelque chose en dehors de ce que maman Marguerite veut donner de son secret? --Ce Garnier est son ennemi? --Elle ne veut pas qu'on y touche! --Et qui donc appelez-vous la Vipre? --La marquise de Sainte-Croix. Vital le regarda stupfait. --Cette femme si bonne et si pieuse!... murmura-t-il;--vous tes fou, mon garon! --Si vous en tes encore l, vous, s'cria Jean Lagard en se levant,--j'en aurais trop long vous conter... Nous n'avons pas le temps... je veux savoir ce qui est arriv ma marraine. --Oh! mon oncle! appela-t-il. Barbedor n'eut garde d'entendre. Il tait l'office, o le chef, les marmitons et les garons festoyaient. Lagard avait pay un banquet trois francs par tte. Barbedor leur lisait l'article du _Journal des Dbats_ et prdisait des jours de gloire la ruelle Saint-Fiacre, aussitt que les acacias seraient plants. Le chef n'avait pas acquis son beau surnom de Casseur sans tre un loustic assez agrable. Il donnait la rplique au bonhomme. Marmitons et garons s'amusaient comme des bienheureux. --Voil! dit Lagard au lieutenant,--a m'aurait fait plaisir de voir la petite bonne femme embrasser son grand fils. J'attendais toujours d'avoir de l'argent pour me payer cette fantaisie... La noce n'a pas russi: bonsoir!... Oh! mon oncle! avance ici qu'on te paye! Comme l'oncle Barbedor ne se pressait point, Lagard remit son chapeau sur l'oreille et se dirigea vers la maison. Le lieutenant l'arrta par le bras. --Restez, dit-il. Lagard imprima une brusque secousse son bras pour le dgager; mais la main du beau lieutenant tait inflexible comme un tau. Lagard s'arrta, saisi d'admiration pour un poignet pareil. --Restez, rpta Vital;--vous m'en avez dit trop et vous ne m'en avez pas dit assez. --Plus que a de tenailles! grommela Jean, qui n'essayait plus de se dgager,--est-ce que vous en tes, cousin? Vital ne comprit pas. Jean Lagard poursuivit: --Quand vous tenez un homme comme a par le bras, sauriez-vous bien l'empcher de vous casser une patte. --Oui, rpliqua Vital. --En quoi faisant? --En lui cassant le bras. --Voyons voir! s'cria Lagard, qui ne put rsister au dsir de faire un petit assaut. Il adressa en mme temps une ruade de premier choix au _tibia_ gauche de Vital, qui changea de pied sur place.--Lagard poussa un cri de douleur et tomba sur ses deux genoux. --Grce! cria-t-il, moiti riant, moiti en colre. Vital le lcha. Lagard frotta son poignet meurtri et presque lux. --Cousin, dit-il avec admiration,--vous lveriez le deux cents bras tendus!... Si vous voulez, je vous ferai recevoir _fort-et-adroit_... --Je ne veux qu'une chose, rpondit Vital, savoir quel danger menace ma mre et pourquoi vous traitez avec si peu de respect madame la marquise de Sainte-Croix. --D'abord, a fait deux choses, dit Lagard; quant la Vipre, du respect? Excusez... Je vous rpte, cousin, que je donnerais cinquante francs pour que ma marraine... Il n'acheva pas. Le lieutenant vit sa physionomie changer deux fois coup sur coup: la premire fois pour rprimer une joie soudaine, la seconde fois, une vive et profonde anxit. Les yeux de Lagard taient fixs sur la porte d'entre. Vital se retourna. La petite bonne femme tait l, debout, dans son costume des grands jours, appuye contre le chambranle de la porte, mais si dfaite et si ple, qu'elle semblait prs de s'affaisser sur elle-mme. --Qu'avez-vous, ma mre? s'cria-t-il. --Nom de nom! gronda Lagard,--parat que a ne va pas comme elle veut! La petite bonne femme passa le revers de sa main sur son front, qui dgouttait de sueur. --coutez! fit-elle au moment o son fils s'lanait vers elle. Son geste tait si imprieux, que Vital s'arrta.--Lagard, pench de ct, prtait l'oreille. On entendit un bruit lointain de voiture. --J'ai t plus vite que le fiacre... murmura la petite bonne femme;--ce sont eux. --Eux, qui? demanda Lagard. --La marquise est seule en haut et les attend, dit la bonne femme au lieu de rpondre. --Seule avec le Clrambault, repartit Jean Lagard. --Je viens de voir Clrambault rue de Babylone, pronona la vieille Marguerite lentement et avec fatigue. Puis, elle dit encore: --coutez! Un bruit de porte qui se ferme eut lieu l'tage suprieur. Elle s'appuya sur l'paule de Vital et pensa tout haut: --Les voil runis tous les trois! --La marquise, dit Lagard,--le Garnier... et puis qui? --Lon Rodelet, rpliqua maman Marguerite. --Lon Rodelet! s'cria Vital;--je le connais, celui-l!... c'est un ami! La petite bonne femme fixa sur lui ses yeux perants et profonds. --Lon Rodelet vient de tuer ta soeur, dit-elle. Jean Lagard ferma ses deux poings.--Vital chancela comme s'il et reu un coup en pleine poitrine. --Ma soeur! rpta-t-il;--j'ai donc une soeur!... Sa tte se courba; il ajouta les larmes aux yeux: --J'avais une soeur... je ne la verrai que morte! Il prenait au pied de la lettre les paroles de la petite bonne femme. Nulle expression ne saurait dire le chemin prodigieux que fait la pense en ces moments suprmes. Il faudrait des volumes pour analyser le monde d'ides que peut enfanter un cerveau humain dans l'espace de quelques secondes. Vital ne savait rien de sa famille, et les soins mmes que sa mre mettait l'isoler d'elle exagraient l'opinion qu'il pouvait avoir de l'humilit de sa naissance. Il aimait et respectait sa mre: chaque fois que sa raison avait fait effort pour deviner le vrai de sa situation de famille, son coeur avait prononc une sorte de _veto_ dont la source tait dans sa pit filiale. En cherchant, il craignait de trouver quelque chose qui ft contre sa mre. Puis sa tendresse se rvoltait contre cette crainte. N'tait-ce pas l une insulte tacite et un manque de confiance? Vital se dbattait depuis son enfance au milieu de ces contradictions insolubles. Il n'interrogeait jamais sa mre. Leurs entrevues, rares et trop courtes, n'taient pleines que de caresses. C'tait la premire fois qu'il entendait parler de sa soeur. Que pouvait tre cette soeur dont on lui disait: Elle vient d'tre tue par un homme? Je vous le dis: ce fut un monde entier de suppositions terribles et navrantes. Cette soeur, dont on lui avait cach jusqu'alors l'existence, ne pouvait tre qu'une honte vivante pour son nom. Il tait homme, lui; son sexe l'avait aid sortir de ces bas-fonds o se perdait son origine.--Mais une femme! une jeune fille!... Une chose lui donna le frisson jusqu'aux fibres les mieux abrites du coeur. Si bas place que ft sa mre dans l'chelle sociale, il avait reu beaucoup d'elle. Souvent il s'tait tonn de ses gnrosits inpuisables. Elle lui disait toujours: a me donne de la chance de travailler pour toi, enfant chri; grce Dieu, je gagne gros dans mon petit mtier. Vital se dit en ce moment, au fond de son me bourrele: --Si tout cet argent venait de ma soeur!... A la faon dont il l'entendait, ce soupon tait une torture. Et ne l'accusez pas. L'homme entour de mystres croit tout. D'ailleurs, l'esprit n'est point complice de ce travail acharn qui s'opre en dehors de la volont. C'est l'oeuvre de la fivre. S'il fallait une preuve, nous dirions que Vital, en dpit de ce laborieux combat qui se livrait en lui malgr lui-mme, sentait natre et grandir dans son coeur une tendresse ardente pour cette soeur inconnue. --Oh! se disait-il,--comme je l'aurais aime! La petite bonne femme avait sur lui ses yeux noirs brillants comme des escarboucles. Nous ne pouvons affirmer qu'elle et devin en dtail et la lettre les mditations complexes du beau lieutenant. Nous n'affirmerions pas le contraire non plus: c'tait la dernire fe. La premire parole qu'elle pronona donnera peut-tre au lecteur la mesure de sa science physiognomonique. --Ta soeur, dit-elle,--a nom madame la comtesse de Mersanz. --Batrice! s'cria Vital stupfait. --Tiens, tiens! fit Lagard;--petit petit, on saura l'histoire. --Ma mre, reprit Vital tremblant,--vous avez parl de mort... La petite bonne femme s'tait laisse tomber sur la chaise o Lagard s'asseyait tout l'heure auprs de la table. Elle essuya son front baign de sueur. --Oui, oui..., j'ai parl de mort, dit-elle. Puis elle ajouta tout bas: --Je les aurais bien empchs de la tuer comme ils ont tu l'autre... Vital vint elle et la prit par la main en disant: --Ma mre, ma mre, rpondez-moi, je vous en prie! La petite bonne femme le regarda fixement, puis elle le repoussa d'un geste convulsif. --J'ai parl de mort, rpta-t-elle;--n'est-ce pas mourir que de perdre la fois son bonheur et son honneur?... Va, je me souviens du jour o je fus abandonne et du jour o je l'abandonnai, pauvre enfant qui, la veille encore, pendait, souriante, mon sein... Je n'ai vcu que pour toi... Elle n'a pas d'enfant pour qui vivre... elle est morte. --Mais de quoi faut-il la venger? s'cria Vital;--que lui a-t-on fait? --Ce qu'on lui a fait! repartit la petite bonne femme avec amertume.--Tu avais six ans, tu tais dj fort... N'tait-ce pas un crime de te garder pour la livrer son pre?... Ah! je t'aimais mieux qu'elle!... Maintenant qu'elle est malheureuse, je vais l'aimer mieux que toi. --Vous ferez bien, ma mre, dit le lieutenant, qui pressa contre son coeur la main froide de Marguerite;--aimez-la!... aimons-la!... Dites-moi seulement ce qu'il faut faire pour la sauver ou pour la venger! --Et parlez haut, sans vous commander, marraine, ajouta Lagard en s'avanant;--s'il faut de l'argent, j'ai le gousset en bon tat; s'il faut des poignets, je croyais avoir le n 1, mais votre garon est le coq ce sujet... N'empche que je garde le n 2 et que c'est votre service. * * * * * --Victoire! s'cria M. Garnier de Clrambault en rentrant dans la chambre o madame la marquise de Sainte-Croix l'attendait. --Je vous prsente M. Lon Rodelet, ajouta-t-il en refermant la porte derrire le cinquime clerc. La marquise ne leva pas les yeux tout de suite sur Lon. Quand elle le regarda enfin, un tic nerveux agita lgrement les ailes de son nez et ses tempes. --N'est-ce pas, dit tout bas Clrambault, qu'il ressemble comme deux gouttes d'eau la pauvre Ernestine? La marquise rpondit schement: --Il y a longtemps que je l'ai oublie. --Pas moi, grommela Garnier;--c'tait une jolie fille. La marquise se tourna vers Lon, qui restait prs de la porte. --Approchez, monsieur Lon, dit-elle. Quand elle voulait, elle avait des airs de reine. Lon avait trouv l'habit bleu fidle au rendez-vous, rue de Babylone, la porte de matre Adalbert Souf. Lon croyait apporter une mauvaise nouvelle, car il avait eu beau compulser pice pice le dossier du comte Achille de Mersanz, le contrat de mariage tait rest introuvable. Il fut fort tonn lorsqu'il vit Clrambault se frotter les mains avec enthousiasme en apprenant ce rsultat. --a ne vous fera pourtant pas gagner votre gageure, dit-il. --Venez avec moi, mon cher enfant! s'cria l'habit bleu au lieu de rpondre, venez avec moi. Clrambault avait une voiture dans laquelle il fit monter Lon. Ils ne virent ni l'un ni l'autre une forme exigu qui se dtacha du noir d'une porte cochre et qui s'lana dans la mme direction qu'eux, trottinant sur le pav. La petite bonne femme avait tout entendu. Lon, cependant, n'tait pas au bout de ses tonnements. Le lieu o on le conduisait, d'abord, lui sembla de fort mauvais augure, et certes il ne s'attendait pas trouver l une femme qu'on appelait madame la marquise. En chemin, M. Garnier de Clrambault lui avait bien fourni de longues et amphigouriques explications; mais Lon, distrait et rflchissant l'trange succession d'vnements qui avait rempli sa journe, n'aurait point su dire de quel sujet l'habit bleu l'avait entretenu. Avant d'entrer au chteau de la Savate par la porte de derrire, donnant sur les marais, Lon s'arrta devant cette maison l'aspect vritablement sauvage, dont l'isolement paraissait complet, nous l'avons dit. De ce ct, rien n'indiquait la guinguette. --Qu'allons-nous faire l? demanda-t-il. --Avez-vous peur? rpliqua l'habit bleu en riant. --Je n'ai pas peur, dit Lon;--au point o j'en suis, on ne craint rien... mais je veux savoir. --Au point o vous en tes, on a beaucoup perdre, mon bon, pronona lentement Clrambault;--depuis quelques heures, vous avez regagn diablement du terrain... Vous allez trouver ici une personne qui a votre avenir entre les mains. Il voulut entrer. Lon le retint. --Une question encore, dit-il. --Faites, mais faites vite! --Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ce que vous savez sur ma mre? Il faisait nuit noire. Lon ne put distinguer ce moment la physionomie de M. Garnier. La voix de celui-ci tait calme quand il rpondit: --Vous connatrez mes raisons, mon petit homme... Je suis franc comme l'or... Je ne vous cacherai rien... Entrez, entrez! Il le poussa dans l'escalier, qu'ils montrent ttons. Un des premiers soins de l'habit bleu fut de dire tout bas la marquise: --Carabosse a parl... Coupez dans le vif... attaquez l'histoire de la mre et arrangez a comme vous pourrez. Elle prit la main de Lon et l'attira vers elle. --C'est bien le visage que je m'attendais voir, dit-elle demi-voix en se tournant vers Clrambault, attentif donner la rplique, car il flairait quelque scne d'effronte comdie;--je l'aurais reconnu rien qu'au souvenir de mon amie. --Vous avez t l'amie de ma mre? s'cria Lon. --Il demande si j'ai t l'amie d'Ernestine! dclama la marquise, qui sembla prendre Clrambault tmoin. Son accent tait mlancolique et plein d'motion contenue. L'habit bleu ne put que lever les yeux au ciel d'un air attendri. Il pensait part lui: --Cette femme l est le diable. --coutez-moi, monsieur Lon, reprit la marquise avec bont;--j'ignore ce que notre pauvre Ernestine a pu vous confier de son secret. Le malheur est dfiant; attendez, pour lui annoncer que vous m'avez vue, le moment prochain o vous pourrez la rendre l'aisance et au bonheur... Elle s'interrompit en caressant la main du jeune homme maternellement, et dit Clrambault, qui l'admirait: --Elle avait ce regard doux et inquiet, vous souvenez-vous? --Si je m'en souviens!... soupira l'habit bleu; ah! certes, je m'en souviens. --Il est impossible, mon jeune ami, poursuivit la marquise,--que vous puissiez comprendre ce qui vous arrive aujourd'hui. Ne l'essayez pas. Il y a bien longtemps que je suis votre vie avec toute la sollicitude d'une mre. Ernestine tait plus jeune que moi: je la regardais comme ma soeur cadette. --Jamais, au grand jamais, balbutia Lon,--ma mre ne m'a parl... --Que vous disais-je! interrompit Flavie en regardant l'habit bleu;--j'aurais gag que cette pauvre Ernestine ne lui et pas dit un mot de moi! --Madame la marquise avait, ma foi, devin, appuya Clrambault. --Tout ici doit vous sembler trange et incomprhensible, continua Flavie, qui souriait bonnement;--le lieu mme o nous nous trouvons... et ce moyen bizarre que M. de Clrambault a cru devoir employer pour se mettre en rapport avec vous. Elle attira Lon tout contre elle et lui dit l'oreille: --C'est un vieux et fidle serviteur qui a ses caprices. Il aurait pu vous dire tout uniment: Ne vous tuez pas, pauvre enfant: vous avez Paris une seconde mre... --Mais..., objecta Lon,--cette mission chez le notaire. La marquise prit un ton srieux. --Cette mission tait dans votre intrt au moins autant que dans le ntre... Je n'ai point d'explication vous donner en ce lieu, mon jeune ami; mais je puis bien vous dire que nous sommes engags dans une grande entreprise. Nous soutenons le faible contre le fort, et, si jamais le malheur dont votre mre fut la victime est rpar, n'aurez-vous pas quelque joie d'y avoir contribu mme indirectement? --Madame, dit Lon, qui se laissait prendre compltement cette mystrieuse mise en scne,--je vous en supplie, dites-moi ce que vous voulez faire. La marquise de Sainte-Croix secoua la tte avec lenteur. --Nos ennemis sont puissants, murmura-t-elle,--et vous tes bien jeune! Rflchissez seulement, Lon, mon cher enfant, et jugez s'il faut des circonstances extraordinaires pour amener une femme comme moi dans un lieu pareil celui-ci... Nous sommes entours de dangers; la puret de notre cause nous donnera la victoire, mais la moindre imprudence peut nous perdre... Lon, vous tes jeune, vous avez du coeur sans doute... vous aimez... Voulez-vous tre la fois le bon ange de votre mre et le sauveur de Csarine de Mersanz? --Ah! madame!... s'cria le pauvre Lon, qui joignit les mains comme s'il et t devant une madone. --Vous le voulez, c'est bien. Il ne faut pour cela qu'un peu de discrtion et de courage. Vous avez fait dj aujourd'hui plus que vous ne pensez... Demain, je vous recevrai seul mon htel de la rue de l'Universit. Ne vous effrayez de rien. Votre histoire s'engage comme un roman, mais elle se dnouera au grand jour, honnte et heureuse... Ne vous tonnez de rien: ce lieu o nous sommes est un cabaret mal fam qui se nomme le chteau de la Savate. Vous vous souviendrez de ce lieu toute votre vie, comme du temple pur o vous retes le premier baiser de votre meilleure amie, et nous y clbrerons bientt dans le mystre la premire fte de vos jeunes amours. Ses lvres effleurrent le front de Lon. --Adieu, mon fils, ajouta-t-elle.--Ne retournez pas l'tude. Soyez prt toute heure. Vous tes nous. Je rponds de votre fortune et de votre bonheur. Elle fit un geste; Clrambault se leva et dit: --En route! Il salua la marquise respectueusement. --A dater d'aujourd'hui, dit Flavie tout haut,--cet enfant est riche. Veillez ce qu'il ne manque de rien. FIN DE LA PREMIRE PARTIE. DEUXIME PARTIE. L'HOTEL DE MERSANZ. I --Une scne d'antichambre.-- L'esplanade des Invalides est borne l'est par le faubourg Saint-Germain, l'ouest par le Gros-Caillou. Elle spare deux mondes. Vers l'orient, ce sont de nobles htels, pas si nobles que ceux du Marais, car le faubourg Saint-Germain sentait encore plein nez son parvenu du temps de Louis XIV, mais enfin des htels de qualit, puisqu'ils portent pour enseignes Rohan, Larochefoucault, Chastellux, Mortemart, etc.;--vers l'occident, ce sont des maisons bourgeoises, des guinguettes ou des usines. L'esplanade, qui s'tale entre ces deux cits, est une belle et triste promenade, dont les bosquets silencieux donnent asile quelques valtudinaires, vivants dbris de la guerre ou du travail. Les bonnes d'enfants n'aiment pas ces parages, qui sont froids et tristes. Tout ce qui s'assied sur ces bancs a un aspect pauvre et surann. C'est une infirmerie ciel ouvert. Parfois, cependant, on voit tout coup une activit inaccoutume rveiller ce paysage morne. C'est alors comme une rsurrection bizarre au-devant de la faade dessine par le grand roi. Un mouvement se fait dans le parterre; d'antiques uniformes montrent au soleil leurs dorures fanes. On voit s'agiter ce peuple de vieillards mutils, qui vient our encore une fois la voix des gants de bronze et s'enivrer aux fumets du salptre. Le canon gronde,--la ville coute. Tantt c'est un hritier qui pousse son premier cri dans la couche souveraine.--Cent un coups pour dire la France de saluer le berceau de son matre. Tantt c'est comme un cho lointain de cet autre canon qui tonne contre l'tranger.--Cent un coups encore, c'est une victoire! Il gronde, le canon des Invalides, pour clbrer les ftes nationales; il gronde pour solenniser les illustres funrailles. Ah! c'est une voix puissante, celle-l,--mais vaine. Nous l'avons entendue quand tomba Charles de Bourbon, le dernier roi gentilhomme; quand Louis-Philippe d'Orlans vint aux Tuileries, elle tonna, cette voix, solennelle et vide comme les serments des hommes; elle tonna encore quand Louis-Philippe, roi, prit ce chemin obscur qui le menait l'exil. La jeune rpublique lui dit: clate! Elle s'enfla pour obir la jeune rpublique. Le peuple est roi! criait-elle. Et du mme ton, quelques annes aprs: Vive l'empereur! Ils sont l, prts tout, ces hurleurs de bronze. Ils sont l qui attendent. Ils crient la mort et la vie, impassibles qu'ils sont dans leur esclavage turbulent. C'est l'histoire qui n'a pas d'entrailles. C'est la voix du destin,--et, chez nous, le destin parle si souvent! Louis XIV n'aimait pas voir les flches de Saint-Denis, o tait la spulture royale.--Louis XIV, vivant et rgnant de notre temps, ne passerait pas volontiers devant les canons des Invalides. * * * * * L'htel de Mersanz, situ vers l'extrmit de la rue Saint-Dominique, avait vue sur l'esplanade par ses jardins. C'tait un grand btiment qui ne montrait point son importance au dehors. Le mur qui formait la cour intrieure tait haut et lourd; on l'attribuait au comte Honor de Mersanz, qui vivait sous Louis XVI et qui avait voulu fortifier sa demeure contre l'ventualit des attaques populaires. Le peuple prit la Bastille, mais ce ne fut point pour se moquer de M. le comte Honor de Mersanz. La famille de Mersanz tait flamande d'origine et de trs-ancienne noblesse; mais, dater du XVIIIe sicle, ses membres s'taient plus ou moins mls de spculations et d'agiotage.--Hector Mers, chevalier, baron de Mersanz, s'tait ruin trois fois et avait refait trois fois son immense fortune durant le rgne de Law, sous la Rgence.--D'autres de Mersanz avaient accept diverses reprises des fonctions de robe et de finance.--C'tait une race ambitieuse et avide, qui, de temps autre, donnait naissance quelque fastueux grand seigneur. Le titre de comte leur vint sous Louis XV et fut accord au baron Achille de Mersanz, qui avait amus le roi pendant trois jours entiers dans son chteau de Saintonge. Derrire cette haute muraille, perce d'une porte lourde et charge d'une corniche qui aurait pu supporter le crnelage, s'ouvrait une vaste cour, prcde d'un perron carr en granit brun couvert de mousse. La faade, de ce ct, prsentait un aspect uniforme et svre. Elle datait des premires annes du XVIIe sicle, et l'encadrement des fentres montrait encore ces briquetages alterns qu'affectionnaient les architectes du temps de Louis XIII. Les croises taient dmesurment hautes et sans ornements. Quand madame la comtesse Batrice de Mersanz recevait, les voisins voyaient s'illuminer les normes chssis derrire lesquels apparaissaient alors les plis floconneux de la mousseline des Indes. Les salons de l'htel taient de ce ct. Sur le jardin, l'aspect changeait. La faade, primitivement dessine par Mansard neveu, avait subi de nombreux changements et enjolivements. Le got Louis XV avait pass par l. Le perron coquet se contournait, ferm droite et gauche par une balustrade de pierre, ventrue et charge de vases pompadour.--Au pignon, et c'tait ce qui donnait l'htel son caractre le plus singulier, on avait eu l'ide de btir, vers ce mme temps de Louis XV, un pristyle corinthien qui servait de marquise. C'tait sous ce vestibule extrieur que se trouvait la vritable entre. Le portail de la grande cour tait condamn. On arrivait au pristyle par une courte alle d'ormes, aboutissant une grille qui donnait sur l'esplanade mme, derrire la maison bourgeoise formant l'encoignure de la rue Saint-Dominique. Une masure servant de boutique un marchand de vin s'levait gauche de la grille, et s'enclavait dans la proprit du comte. Une autre grille qui fermait le jardin se dressait au del de la masure. La masure valait bien mille cus, prix fort; le comte Achille venait de l'acheter cinquante mille francs pour la faire disparatre. Le marchand de vin n'avait plus qu'un mois ou deux vendre ses demi-setiers aux Invalides. De ce ct de l'htel, tout tait neuf ou en rparation. La grille, d'un beau modle et frachement dore, laissait voir un coin du jardin admirablement entretenu. Une fois la masure partie, tout cela devait prendre un aspect vritablement seigneurial. Le comte tait un homme de got; la comtesse Batrice, sa femme, avait un esprit charmant et d'une distinction rare. Avec la fortune qu'ils avaient, ce vieil htel de Mersanz ne pouvait manquer de devenir un palais entre leurs mains. Nous savons que le comte Achille n'avait pas toujours habit cet htel, puisque le drame bizarre et triste qui avait eu pour dnoment la mort de la premire comtesse de Mersanz s'tait pass au n 81 de la rue de l'Universit. L'htel, vendu comme bien national en 93, tait rest jusqu' la fin de la Restauration entre des mains trangres. Le comte Achille ne l'avait rachet qu'aprs avoir quitt le service en 1830. C'tait trois jours aprs les vnements que nous avons raconts, et c'est encore le matin, par le joli soleil de mai, que nous reprenons notre histoire. Nous sommes l'htel de Mersanz. Nous montons le matre-escalier, large et haut, un de ces escaliers o il y a _tant de terrain perdu_, pour employer le langage de nos maons terribles; nous admirons en passant les moulures de la cage et la belle rampe en fer forg qui entrelace ses M courants autour d'cussons de forme ovale, timbrs du diadme de baron. Nous arrivons ainsi au vestibule du premier tage, o nous trouvons qui parler. Baptiste, valet de chambre de monsieur, faisait _faire_ ses habits par un jeune surnumraire qui apprenait l le bel art du chambellan. Antoine, simple frotteur, tait sa besogne, et mademoiselle Jenny, camriste de madame, surveillait une lieutenante elle qui _faisait_ la volire. Ce verbe _fait_ s'emploie pour toute oeuvre domestique indistinctement. On _fait_ les bottes, les harnais, les chambres, les lits, les cuivres, les tapis, les pantalons, les couleurs.--On _fait_ aussi les matres, dans une acception plus gaie et moins honnte. M. Baptiste menait son employ comme aucun matre n'oserait traiter son valet: c'est la rgle; mademoiselle Jenny trillait sa subalterne de tout son coeur et la regardait travailler les mains dans ses poches. Le trotteur, arm de son bton fendu, donnait de temps en temps un coup de brosse pour ne pas s'engourdir les jambes. --Voil le plus triste des mtiers, disait M. Baptiste,--former un domestique!... Voyons, Martin, mon garon, puisque vous vous appelez Martin, comme celui de la foire, donnez donc un peu de libert vos mouvements; n'ayez pas l'air emprunt comme cela...--Dire qu'un pataud semblable est de la mme pte que nous! s'interrompit-il en jetant un regard mademoiselle Jenny, qui lui dcocha un sourire. M. Baptiste tait un trs-beau fonctionnaire de trente trente-deux ans, l'air grave et calme, le front haut, la taille droite. Mademoiselle Jenny pouvait avoir vingt-six ans. Sa principale prtention tait d'avoir l'air distingu. Sans cela, elle n'et pas t trop mal. Mademoiselle Jenny dit Mariette, son esclave, qui _faisait_ les oiseaux: --Mon Dieu, ma fille, nous ne sommes pas ici dans une vacherie. On doit mettre tout un certain moelleux que je ne peux pas vous donner, moi, si vous ne l'avez pas... Ce n'est pas une raison pour me regarder avec de gros yeux hbts... Est-ce pour votre bien ou pour le mien que je vous parle? Elle tourna le dos en haussant les paules et se rapprocha de M. Baptiste. --En vrit, reprit-elle,--on est aussi par trop plaindre quand on est oblig d'avoir affaire aux domestiques! Il y avait bien longtemps que mademoiselle Jenny, dame d'atours, et M. Baptiste, chambellan, ne se regardaient plus comme des domestiques. M. Baptiste ne put manquer de faire chorus, et tous deux, d'un accord tacite, se dirigrent vers la porte ouverte d'un petit salon situ droite du vestibule. Il y avait l un autre frotteur que M. Baptiste congdia d'un geste souverain. --Fermez la porte, ordonna mademoiselle Jenny. Le frotteur obissant sortit et rejoignit son collgue.--Aussitt aprs le dpart de M. Baptiste et de mademoiselle Jenny, ce premier frotteur s'tait appuy sur son bton en homme bien dcid ne plus rien faire. Mariette quitta la volire, Martin laissa les habits, et tous quatre commencrent goter ces loisirs qu'un dieu faisait aux bergers de Virgile. Bel tat! superbe tat! A contempler ces marauds des deux sexes, si gras, si heureux, si parfaitement exempts de soucis de toute sorte, on s'tonne de voir en notre univers des gens qui ont choisi volontairement une autre carrire que celle du _service_. Ils sont libres comme l'air, figurez-vous bien cela. C'est vous qui tes leurs serviteurs, vous qui leur payez des gages. Ils se moquent de vous: oseriez-vous leur rendre la pareille?--Eux seuls en l'univers ont droit d'insolence impunie. Ils reoivent sans cesse et ne donnent jamais. Le monde leur appartient par la base;--le mpris qu'on a pour eux n'est que pure et simple jalousie. Oh! dmence des langues issues de la tour de Babel! On a coutume de dire par tous pays: heureux comme un roi, et le monde est plein de valets. Le jour o la philosophie entrera dans la grammaire, on dira: heureux comme un domestique,--et, dans les mtaphores, l'antichambre envie remplacera ce vieux paradis terrestre que personne n'a connu. Mademoiselle Jenny s'assit sur la causeuse de madame, M. Baptiste se vautra dans le fauteuil de monsieur. --Eh bien, dit M. Baptiste,--avons-nous du nouveau? --C'est vous qu'il faut demander cela, riposta mademoiselle Jenny. --Eh! eh! fit le valet de chambre,--la lune de miel a dur onze ans. --C'est honnte! --C'est ridicule! Disant cela, M. Baptiste croisa ses jambes l'une sur l'autre. Les Crispins du Thtre-Franais n'auraient pu retenir un mouvement d'admiration. Je crois mme qu'il se toucha le jabot. --Ah! les hommes! les hommes! soupira mademoiselle Jenny. --Ah! les femmes! les femmes! pronona du mme ton le valet de comdie. --C'est monsieur qui a commenc, posa la soubrette. --Pardonnez-moi, c'est madame. --Elle a encore pleur toute la nuit. --Parce que ce grand beau garon de Vital n'est pas venu depuis trois jours. --Ah! monsieur Baptiste!... fit Jenny indigne. --Ah! mademoiselle Jenny!... --Vous tes mchant! murmura-t-elle. Baptiste changea de jambe. Il avait un mollet de mille cus par an. Jenny ajouta: --C'est bien malheureux pour une pauvre jeune femme quand son mari l'abandonne, parce que le coeur parle, voyez-vous, monsieur Baptiste... --Oui, rpliqua celui-ci;--mais un lieutenant! --Le fait est, dit Jenny,--que a n'a pas de bon sens. --J'ai t dans bien des maisons, mademoiselle Jenny... monsieur est mon cinquime comte... mais je n'ai jamais vu de comtesse... Que diable! un militaire... --Je comprends bien, monsieur Baptiste, je comprends bien... moi... D'abord, les militaires... je crois que, si un gnral voulait me parler... --Vous feriez trs-bien, mademoiselle Jenny, l'interrompit Baptiste. Vous rappelez-vous ce major qui voulait se familiariser avec moi?... il court encore!... M. le comte a command le 4e hussards, mais c'tait avant les immortelles... On appelait ainsi par raillerie, dans le faubourg Saint-Germain, au salon et l'office, ces pauvres journes de juillet. Mademoiselle Jenny ouvrit sans faon le flacon de la comtesse Batrice et versa de l'odeur dans son mouchoir. --Aprs a, dit-elle,--moi, je ne trouve pas que a soit compromettant, un lieutenant... En bonne justice, a ne commence tre homme, les troupiers, qu'au grade de colonel. --Rptez donc a devant le vieux Roger! s'cria Baptiste en riant. Jenny se bouchonna le nez avec son mouchoir comme une grande soubrette qui va se trouver mal. --Ne me parlez pas de cette caricature! fit-elle avec un ddain profond,--une vieille moustache grotesque!... Voil le vrai, le grand, le seul tort que madame la comtesse a envers son mari, c'est de n'avoir pas pu se procurer un autre pre! M. Baptiste daigna sourire, car il tait trs-fort connaisseur en bons mots, et il encourageait volontiers le talent encore novice de Jenny. --Une perruque de brigand de la Loire, quoi! dit-il;--j'ai vu Vernet aux Varits dans un rle comme cela, mais Vernet tait cent piques du bonhomme Roger... Pour en revenir, ma chre enfant, vous me demandiez s'il y a du nouveau... sur le grand sujet, vous savez?... --Quel grand sujet? Baptiste se rapprocha d'elle et glissa quelques mots son oreille. --Pas possible! s'cria Jenny, qui s'venta vivement avec son mouchoir;--j'aurais t la femme de chambre d'une comtesse entretenue... moi! --Ne vous vanouissez pas, conseilla Baptiste,--c'est inutile... on dit bien des choses dans ce Paris... La place est bonne, ici!... motus, jusqu' ce que la rvolution soit faite. --Vous croyez donc qu'il va se passer quelque chose? demanda mademoiselle Jenny. --Je crois, rpondit Baptiste,--que, si j'avais un beau-pre comme le capitaine Roger, je rtablirais le divorce de ma propre autorit. --Ne plaisantez pas!... vous ne dites pas tout ce que vous savez. Baptiste prit un air de diplomate. Les diplomates ont un air connu. --Si on disait tout ce qu'on sait, ma chre enfant..., commena-t-il. --Je vous en prie, Baptiste, ne me cachez rien! interrompit Jenny caressante. Elle disposa, ma foi, les plis de sa robe assez joliment. En somme, aprs certaines comdiennes, bons singes, ce qui ressemble le plus une grande dame, c'est sa fille de chambre. Baptiste la lorgna et dit: --Charmante... charmante... on ne peut rien vous refuser... M. le comte est amoureux. --Ah bah! --De fond en comble! --Il vous l'a dit? --Il me l'a prouv. --Et peut-on savoir...? --N'est-ce donc pas assez, mademoiselle Jenny? interrompit Baptiste, qui reprit son air grave;--que vous faut-il de plus?... Monsieur est rentr dix heures ce matin, et, d'aprs votre aveu, madame a pass la nuit pleurer... Moi, je trouve a complet. --Sans doute, dit la camriste,--sans doute... c'est quelque chose... comme symptme... mais je ne vois rien de positif. Le valet de chambre la considra un instant en dessous. --Vous avez donc bien envie de voir quelque chose de positif, mademoiselle Jenny? pronona-t-il voix basse. --Moi... pourquoi cela?... --Madame a t dure avec vous, peut-tre. --Madame!... c'est la douceur mme. --Bien vrai? --Madame ne m'a pas rprimande une seule fois depuis que je suis auprs d'elle... Aprs a, vous savez, quand on est irrprochable... Le Frontin salua. Il y eut un silence, ensuite duquel M. Baptiste reprit, les yeux toujours fixs sur ceux de la camriste: --Ne connatriez-vous pas une dame bien charitable et bien respectable qu'on nomme la marquise de Sainte-Croix. La comtesse Batrice de Mersanz avait du rouge dans un tiroir de sa toilette et n'en mettait jamais. Mademoiselle Jenny n'avait pas de rouge, mais elle mettait celui de la comtesse Batrice. Cela n'empcha point M. Baptiste, qui tait un finaud, de remarquer son trouble. --Si vous connaissez la marquise de Sainte-Croix..., reprit-il. --Mais, interrompit mademoiselle Jenny,--je ne vous ai pas dit... --C'est une supposition que je me permets... Si vous connaissez la marquise, monsieur doit ncessairement avoir quelque notion du lieutenant et de ses assiduits... --Pourquoi cela? --Parce que cela sert madame la marquise, et parce que madame la marquise paye comme un ange. --Vous la connaissez donc, vous, monsieur Baptiste? demanda la femme de chambre. Leurs regards cyniques se croisrent effrontment. Ils eurent tous deux le mme sourire. --Moi, j'ai fait tout le faubourg, rpliqua Baptiste;--madame la marquise a t fort rpandue en un temps. --Est-ce vrai qu'il y a eu quelque chose autrefois entre elle et monsieur? demanda Jenny. --J'ai d trouver quelques lettres par-ci par-l, rpondit le chambellan,--mais c'est de l'histoire ancienne. --Ce n'est pas de madame la marquise que monsieur est amoureux? Baptiste se mit rire. --Dame! fit Jenny,--quand elle veut... Je l'ai vue quter Saint-Thomas-d'Aquin le mercredi des cendres... elle tait belle comme un astre. --Monsieur a trente-huit ans, dit Baptiste, qui couvait un _mot_ depuis le commencement de l'entretien;--il laisse l les vieux astres et dcouvre de jeunes plantes. Jenny ne comprit pas, parce qu'elle ngligeait trop la lecture des feuilletons qui rendent compte des travaux de l'Acadmie des sciences. M. Baptiste se promit de rpter son _mot_, le soir, au caf de l'Industrie, qu'il honorait de sa prdilection. --Dans tout cela, reprit cependant Jenny,--je ne vois rien de positif, et, si j'tais la place de madame, je dormirais sur les deux oreilles. --Je ne prtends pas que la position soit sans ressources, repartit M. Baptiste;--par exemple, moi, dans un cas pareil, si j'tais jolie femme, je crois sincrement que je me tirerais d'affaire... --Et moi donc! --Vous aussi, mon ange... quoique vous n'ayez pas saisi mon mot sur les vieux astres et les jeunes plantes... Mais il n'en est pas moins vrai qu'elle a bien des choses contre elle. Comptons sur nos doigts:--d'abord, elle n'a pas d'enfants... --a, c'est vrai, interrompit Jenny,--c'est fichant pour une femme. --Fichant! rpta M. Baptiste scandalis;--on dirait quelquefois que vous avez t grisette, ma chre mademoiselle Jenny. --Moi, grisette! s'cria celle-ci;--je vous prie, monsieur Baptiste, de voir mnager vos expressions... Je parle avec vous familirement, n'est-ce pas?... je ne dirais pas fichant dans le grand monde. --Deuximement, continua M. Baptiste,--elle a une belle-fille de dix-sept ans. --Elles s'aiment toutes deux. --Permettez-moi de n'avoir pas confiance en ces amitis-l... C'est comme la France et l'Angleterre... mais ne parlons pas politique... Troisimement, elle voit un lieutenant; quatrimement, monsieur est amoureux; cinquimement, elle a un pre terrible qui suffirait, lui tout seul, motiver le divorce; siximement, elle n'a pas de particule son nom de demoiselle... --Voil! s'cria la femme de chambre,--voil. Tenez, moi, je suis franche... C'est pour a que je l'ai prise en grippe... Elle a eu trop de chance!... La fille d'un vieux tourlourou pouser le comte Achille de Mersanz! --a crie vengeance! fit M. Baptiste en riant.--Moi, reprit-il,--j'avoue que je suis un peu libral, au fond, et que je me moque de la particule. --Vous serviriez un bourgeois, vous?... --Ah! par exemple! s'cria M. Baptiste grandissant d'un demi-pied;--je parle pour me marier... La comtesse Batrice a donc contre elle tout ce que j'ai eu l'avantage de vous numrer... Mais tout cela n'est rien; si le monde trouve mettre son doigt dans le joint, ce sera, ma foi, bien autre chose... coutez bien aux portes, mademoiselle Jenny, et, le jour o vous entendrez par le trou de la serrure ces paroles sacramentelles: RGULARISEZ VOTRE POSITION... --Mais il faudrait pour cela..., voulut interrompre la camriste. --Laissez-moi poursuivre: le jour o vous entendrez un oncle, une tante, un sportman, un prtre, un franc-maon ou mme le perroquet de monsieur prononcer ces mots: _Rgularisez votre position_, vous pouvez bien vous dire: Madame est perdue. --Vous croyez, monsieur Baptiste. --L'oncle, mademoiselle Jenny, la tante, le membre du Jockey-Club, le prtre, le franc-maon et le perroquet, composent ce qu'on appelle le monde, et je ne crains pas de vous dire... Ici, M. Baptiste et mademoiselle Jenny sautrent tous deux sur leur sige respectif comme s'ils eussent ressenti une secousse de tremblement de terre. La porte venait de s'ouvrir et une voix de tonnerre clata dans le petit salon. --Cartouchibus! gronda-t-elle,--je deviendrai paresseux ici... Je ne me suis veill, foutrimaquette! qu'au moment o le soleil est venu me brler le bout du nez! C'tait une basse-taille insolente dans ses vibrations et du genre ophiclide. Elle appartenait un vieillard maigre, droit, tout d'une pice, boutonn dans la redingote demi-solde. Sa redingote, ferme jusqu'au cou, tait orne d'un norme ruban rouge. Au-dessus de son revers un peu mr se dressait un col de crin haut de quatre pouces. Au-dessus du col pendait une mchoire maigre, ombrage par des moustaches de couleur gristre. Un beau vieillard, du reste, nez aquilin, front troit mais haut, oeil vif sous des sourcils touffus, physionomie honnte et franche. Mademoiselle Jenny et M. Baptiste se levrent prestement. --Monsieur le capitaine, dit Baptiste, qui essaya un salut militaire,--j'ai l'honneur de vous prsenter mes respects. Jenny fit une rvrence de cour. --Ne vous drangez pas, mes enfants, ne vous drangez pas, dit le vieux Roger;--je ne suis pas fier, moi... Les domestiques sont des hommes, n'est-ce pas?... Bonjour, Baptiste, ma vieille... Bonjour, chiffon. Il prit le menton de Jenny, qui eut un sourire protecteur. --Que vous faites donc un bon diable, capitaine, dit-elle. --C'est a! s'cria Roger;--bon diable!... on m'appelait Roger Bontemps l'poque... Cartouchibus! si j'avais seulement quinze vingt ans de moins. --Foutrimaquette, capitaine, qu'est-ce que vous feriez? demanda la soubrette. Le bonhomme lui lcha le menton. Il eut trs-vaguement la conscience de s'tre expos trop de familiarit. --Vous tes curieuse, ma fille, dit-il. --Voil! reprit-il, dj guri de son remords;--c'est le chambertin de mon coquin de gendre qui m'a tap la coloquinte hier au soir... Comment se porte ma fille? --Madame la comtesse repose encore, rpondit Jenny. --Et mon gendre? --M. le comte n'a pas encore sonn, rpliqua Baptiste. --Foutrimaon! s'cria Roger en prenant ses moustaches poigne,--je ne sais pas pourquoi a me fait toujours plaisir d'entendre parler comme a comte et comtesse!... je suis pourtant un ancien de la Rpublique, ayant fait avec gloire les campagnes d'Italie et d'gypte... Il y chauffait... En Italie, a allait encore: les _si signor_ ressemblent un petit peu l'Auvergnat, quoique diffremment attifs, et portant le stylet au lieu de seaux d'eau... Mais les Turcs, voil des citoyens bcasses avec leurs turbans et leur clinquant, le long du Nil, dont les inondations fertilisent la campagne... et des momies dans tous les trous, dont nos victoires ont procur l'chantillon au muse du Louvre... Vous n'avez pas d'ide des pyramides avec quarante sicles au balcon pour contempler la bonne tenue de nos troupiers... C'est des souvenirs, mes enfants, qui sont gravs dans le dedans du coeur, ineffaables jusqu'au dernier soupir o il cesse de battre pour la gloire et le pays! Il avait les mains derrire le dos, et sa taille noble se redressait firement devant le valet de chambre et la soubrette, qui avaient grand'peine tenir leur srieux. --J'tais donc tambour de la septime, reprit Roger,--il y a du temps de a... En marche, dans ces pays lointains et sauvages, quoiqu'ils soient l'ancien berceau de la civilisation, dit l'histoire... en marche, le sable vous brle les pieds... comme quoi, aux environs des ruines de Memphis, clbre par Joseph et Putiphar, l'poque du roi Pharaon, poursuivi par des songes, je me trouvai en arrire du peloton pour extirper une pine qui m'tait entre dans les pieds... a arrive quand on ne prend pas garde... Je vois arriver un grand Soliman de Turc qui s'avance sur moi avec son cimeterre... C'est pour vous dire qu'avec le sang-froid et la valeur on passe partout, pour peu que l'adresse s'y mlange... J'tais sans armes, hormis ma caisse et mes baguettes. Je laisse venir le Mustapha qui me chante: Allah ibah allah, patati, carabo, patata! dans sa langue maternelle. a voulait dire qu'il nourrissait l'intention de me couper le cou. Au moment o son cimeterre me sifflait dj aux oreilles, je plonge, je passe entre ses jambes, je le mets sur le dos, et, revenant pendant qu'il cumait comme un dmon, je le coiffe de ma caisse dfonce.--Ah! cartouchibus! quand je le ramenai comme a la queue du bataillon, le major me dit que j'tais un drle de petit tonnerre de foutrimaquet... Fallait entendre le Bajazet dans la caisse, a enfle la voix: vous auriez dit d'un boeuf... outre l'humiliation d'tre pris par un bambin... C'est des souvenirs ineffaables! --Ah! monsieur le capitaine, s'cria Jenny, que j'aime vous entendre raconter des histoires! --Quant a, appuya le valet de chambre, si M. Roger voulait narrer quelque vnement comme a au salon, les jours de rception, tout le monde se l'arracherait! --Il y ajustement fte ce soir, reprit la camriste. --Une fte? dit le vieux soldat;--j'en suis... Prenez mon uniforme en haut et donnez-lui un fion, l'ami Baptiste... vous brosserez tout ce qui est drap, vous passerez au tripoli tout ce qui est bouton et vous ferez revenir les paulettes l'eau seconde. Quelle heure est-il? Dix heures?... le sergent Niquet n'est pas venu me demander? --Non, capitaine. --Ni l'adjudant Palaproie... J'en ai vu encore hier, au travers de la grille, des anciens... Je vas les appeler aujourd'hui, s'ils passent. M. Baptiste et madame Jenny changrent un regard la drobe. Le premier dit: --M. Roger est ici chez lui. --Je le crois pardieu bien! fit le bonhomme;--sans cela, ce ne serait pas la peine d'avoir un gendre! Le petit salon donnait sur les jardins. On entendit en ce moment deux voix chevrotantes qui chantaient: Soldat du drapeau tricolore, D'Orlans, toi qui l'as port... Roger tendit l'oreille qu'il avait un peu paresseuse. --Voil Niquet et Palaproie! s'cria-t-il joyeusement. --Il faudrait leur dire, s'cria Baptiste cdant un premier mouvement,--que, dans l'htel du comte de Mersanz, on ne chante pas de pareilles platitudes. --On chante ce qu'on veut partout, mon garon, rpondit superbement le vieux soldat,--quand on a l'honneur d'tre l'ami du capitaine Roger... cartouchibus! Je ne serais pas libre chez mon gendre, prsent! Mademoiselle Jenny toucha le bras du valet de chambre, qui s'inclina trs-bas et dit en changeant soudain de ton: --J'ai parl sans rflexion et j'en demande bien pardon M. le capitaine, d'autant que M. le comte a t deux fois aux Tuileries cet hiver... Nous nous rallions tout doucement... On ne peut pas toujours bouder. Roger billa, puis il gagna la fentre et l'ouvrit brusquement. --On y va, les vieux, on y va! cria-t-il. Sous les massifs ombreux o les grands lilas se mlaient aux cytises, on apercevait quelque chose de mouvant et d'informe: une masse de couleur bleue au-dessus de laquelle deux bonnets de police s'agitaient. --a va bien? demanda Roger par la fentre. La masse bleue s'branla. On vit s'avancer cahin-caha deux respectables invalides, dj un peu pris de vin malgr l'heure matinale. Ils avaient une paire de jambes pour deux. Le sergent Niquet tait amput droite, l'adjudant Palaproie tait amput gauche, de sorte que, quand ils se mettaient au pas, ils taient toujours srs de marcher au moins sur une bonne jambe. La bonne tait, bien entendu, la jambe de bois. A chaque instant, on aurait cru qu'ils allaient perdre l'quilibre; mais le joyeux tat o ce coup du matin les avait mis leur donnait je ne sais quel chancelant aplomb. Ils taient comme cette tour de Pise qui penche toujours et qui ne tombe jamais. --Ah! les bonnes ttes! les bonnes ttes! s'cria Roger, qui referma la fentre tour de bras. Toutes les vitres du salon vibrrent et un coup de sonnette violent retentit dans l'antichambre. --C'est mon gendre qui appelle, dit Roger en sortant grands pas pour rejoindre sa paire d'invalides;--souhaitez-lui bien le bonjour de ma part. Au lieu de se rendre l'appel de son matre, M. Baptiste se rapprocha de la fentre o tait mademoiselle Jenny. Tous deux se mirent regarder la rencontre de Roger avec ses deux vieux camarades. --Le fait est, dit Jenny,--que ce bonhomme Roger est une machine dmarier. --De la force de cinq cents chevaux, ajouta M. Baptiste. Second coup de sonnette, qui clata sec et court. --Cette fois, grommela le valet,--le cordon a d lui rester dans la main... j'y vais. La chambre coucher de M. le comte Achille de Mersanz, charmante et pourvue de tout ce que le confortable d'hier peut ajouter au grand luxe d'autrefois, tait situe de l'autre ct du salon. M. Baptiste traversa le salon pas compts. Il entr'ouvrit la porte du comte et vit celui-ci assis sur son lit, le visage empourpr par la colre. --Qui donc fait tout ce tapage? demanda le comte doucement. --C'est le beau-pre de M. le comte, rpliqua Baptiste. Le comte touffa une exclamation courrouce. --Et pourquoi avez-vous tant tard venir? --Le beau-pre de M. le comte me retenait. M. de Mersanz ouvrait la bouche pour parler, lorsqu'un grand fracas de rires avins se fit dans le jardin. --Qu'est cela? demanda-t-il. --C'est le beau-pre de M. le comte qui se divertit avec ses amis, rpondit Baptiste. --Quels amis? --Deux militaires avec des jambes de bois... un sergent et un adjudant. --Allez! dit le comte Achille, qui retomba, touff de rage, sur son oreiller. En rentrant au petit salon, M. Baptiste dit mademoiselle Jenny, qui l'attendait: --La situation est comme le cordon de la sonnette, si tendue, qu'elle va casser! II --Trois invalides.-- --Quoi donc! disait Niquet, le sergent,--n'y en avait pas un seul comme Roger dans toute la brigade! --Ah! mais non! appuya l'adjudant Palaproie. Niquet tait un grand bouffi aux cheveux blancs, jadis blonds, aux yeux fleur de tte sous des sourcils incolores, la langue paisse, mais trop active, bredouillant le lieu commun soldatesque avec un aplomb imperturbable,--rond comme une boule, malgr ses infirmits, et fervent adorateur de Bacchus. Palaproie avait la gravit de l'ivrogne mrite. Sa moustache encore noire couvrait compltement sa bouche mince et dmeuble.--Il tait oblig de la pousser de ct pour boire. Sa capote d'invalide, propre partout except aux coudes o trop souvent elle essuyait les tables des cabarets, faisait des plis si bizarres sur ce corps maigre et djet, qu'on et dit qu'elle enveloppait une planche. La guerre et la petite vrole l'avaient balafr cruellement. Il gardait cependant quelques prtentions au titre d'ancien bourreau des coeurs. Roger tait le plus grand des trois, le plus jeune et le mieux conserv. Il ressortait entre ces deux caricatures comme un troupier hro-comique de Charlet. Palaproie et Niquet, les vieux braves, taient un peu Picards. Ils mettaient depuis quelques jours Roger en coupe rgle et n'avaient qu' s'entretenir un peu le matin leurs frais, pour ne jamais rester entre deux vins. C'tait devant un admirable massif de lilas en pleines fleurs. Il y avait une table de jardin en fer avec cinq ou six siges rustiques alentour. Sur la table, on voyait une double canette et trois verres, flanqus, chacun, d'une _blague_. Les pipes taient en bouche. Les blagues du sergent et de l'adjudant taient vides systmatiquement. Il y avait du tabac pour trois dans celle du capitaine. Nos trois amis se carraient sur leurs siges et semblaient tre les plus heureux gaillards du monde. Ils avaient choisi le meilleur endroit du jardin. Le massif de lilas auquel ils s'adossaient, les protgeait contre le soleil et ne leur masquait point la vue. Ils avaient leur droite une belle alle de tilleuls qui conduisait l'htel, leur gauche un labyrinthe dont les arbres au feuillage encore rare laissaient voir les htels voisins, donnant rue de Grenelle. Au-devant d'eux s'talait la grande pelouse, entourant comme une mer l'archipel capricieux des petits lots de fleurs. Aprs la pelouse, c'tait l'esplanade qu'on apercevait travers la grille. --Hein! fit Niquet, c'est-il une chose tonnante que nous nous retrouvons tous les trois aprs tant d'annes de traverses, et juste dans le quartier o tait caserne la septime! --Ah! mais oui! dit Palaproie. Niquet avait une voix de tnor; Palaproie tait baryton; Roger, basse-taille, fournit aussi sa note avec plaisir. --C'est tonnant et ce n'est pas tonnant, pronona-t-il sentencieusement.--Paris est le rendez-vous de l'univers. --a y est, dit Palaproie. --Jamais embarrass, Roger Bontemps! ajouta Niquet. Et Palaproie conclut. --Ah! mais non! Ainsi taient faites gnralement les conversations de ce valeureux trio. Niquet poussait une flatterie, Palaproie l'approuvait l'unanimit. Roger discutait un petit peu; le sergent et l'adjudant se rangeaient aussitt son opinion avec cette rigueur et cet ensemble qui distinguent les exercices militaires. --Nous tions tout de mme trois fameux lurons! reprit Niquet,--quoique Roger Bontemps nous ft la barbe tous deux. PALAPROIE: Ah! mais oui! NIQUET: Il buvait mieux, il se battait mieux, il plaisait davantage aux femmes, ce coquin de Roger! PALAPROIE: Coquin! coquin!... a y est! Roger ta sa pipe de sa bouche, et il se fit un grand silence. --Chacun, dit-il, nat avec les avantages varis que la nature lui a communiqus. J'tais d'un temprament vigoureux et mme robuste; j'avais du courage, je possdais une tournure sduisante. C'est de quoi se pousser dans sa carrire, si l'on sait s'en servir, et jouir de plus d'agrment que le commun des martyrs. NIQUET: Il en a eu, de l'agrment, ce Roger Bontemps! PALAPROIE: Ah! mais oui! NIQUET: Sans compter les paulettes. PALAPROIE: a y est! NIQUET: A la sant de l'ami Roger! PALAPROIE: Des deux mains, par exemple! ROGER: Cartouchibus! les vieux, vous tes de bons enfants! PALAPROIE: Ah! mais oui! NIQUET, _aprs avoir bu_: C'est froid, la bire. PALAPROIE: Il y a bire et bire, quant a. NIQUET, _frappant sur l'paule de Roger_: En voil un qui est l'heureux des heureux, quoi!... S'il trouve la bire trop froide, eh bien, il se fait servir du vin. PALAPROIE: Ah! mais oui. NIQUET: Et il serait bien bte de se gner! Roger se mit sourire en caressant poigne sa grosse moustache. --On a un gendre ou l'on n'en a pas, dit-il avec fatuit. --Un gendre, appuya le sergent Niquet, qu'est la fleur des pois de l'ancien rgime et qui a des millions de milliasses. Palaproie dit: --a y est! --Et bon diable! reprit Roger, pas fier du tout... Moi, quand a me rit, je lui tape tout uniment sur le ventre. --Dame, fit Niquet, c'est comme qui dirait un enfant toi, ce comte-l... Et dire que nous avons vu ce Roger petit tambour de la septime. ROGER: Tu tais dj caporal, toi, Niquet. PALAPROIE: Ah! mais oui. ROGER: Et toi, fourrier, je crois. PALAPROIE: a y est! NIQUET, _joignant les mains_: Comme il nous a march sur le corps, ce galopin-l, tout de mme... mais je n'ai pas de rancune... Tu as mont parce que tu tais digne de ton sort... n'y a pas eu de passe-droit... PALAPROIE: Ah! mais non! NIQUET: A la sant de Roger Bontemps... quoique a soit dommage de porter a avec de la petite bire... Si j'avais un gendre, moi... PALAPROIE: Ah! ah!... et moi donc! ROGER: Qu'est-ce que vous feriez si vous aviez un gendre? NIQUET, _caressant_: Dame, vieux... un gendre a une cave ou il n'en a pas... PALAPROIE: a y est! ROGER: La cave de mon gendre, foutrimaquette! Les anciens, il y a de quoi noyer dedans les invalides depuis le premier jusqu'au dernier! --Oh! oh!... fit le sergent Niquet d'un air de doute. Palaproie souffla dans ses joues et sa longue figure s'enfla comme une vessie. On put voir clairement que ce genre de mort ne lui tait point du tout antipathique. Roger se renversa sur sa chaise pour lancer au ciel une orgueilleuse bouffe de tabac. --J'y suis descendu, reprit-il en scandant chaque syllabe,--histoire d'inspecter tout a... car ils sont maris, pas vrai?... La chose appartient ma fille aussi bien qu' mon gendre. --Parbleu! fit Niquet. --Ah! mais oui! ajouta Palaproie. --a tombe sous le sens, continua Roger;--j'ai donc jet un coup de pied jusqu' la cave avec le sommelier, un jour que j'tais de bonne humeur... On dirait un chais du quai Saint-Bernard, ma parole! Il y a des perspectives de tonneaux, des horizons de planches bouteilles... un caveau tout entier, rien que pour le rhum! --Rien que pour le rhum! rpta le sergent. L'adjudant rpta: --Rien que pour le rhum! Et tous deux ajoutrent ensemble: --Un caveau tout entier! --Et pour le cognac aussi, poursuivit Roger,--et pour le kirsch de la fort Noire... a vous a un flair quand on entre l dedans! Les narines des deux invalides se gonflrent. --Le fait est, dit Niquet,--que a doit sentir firement bon! --Je ne parle pas des liqueurs, poursuivit encore Roger;--si quelqu'un s'amusait aligner les bouteilles de curaao et d'anisette qu'il y a, a irait d'ici jusqu'au perron. --C'est moi qui voudrais bien jouer ce jeu-l, avoua Palaproie. --Quant aux vins, dame, vous entendez. Le pre du comte tait un gourmet; le comte ne boit pas beaucoup, mais il a la gloriole de sa cave. --A-t-il du beaune? demanda Niquet. --Oh! le beaune! fit Palaproie avec mlancolie. Roger haussa les paules. --Pour ces gens-l, dit-il,--le beaune est vin ordinaire, le mdoc aussi... C'est une range de grands fts qui n'en finit pas... Ce qu'il faut voir, c'est la chambre des hauts-bordeaux: le beranne-mouton, le cos d'Argels, le chteau-laffitte, le chteau-margaux... tout bonnes annes... un beaune!... Le chambertin et consorts ont aussi leur chapelle tout auprs de la premire cave aux vins blancs. --Eh! eh! dit Niquet,--le petit blanc! --Sauterne vingt francs la bouteille, riposta Roger. L'adjudant et le sergent faillirent tomber la renverse. --Mais ce qui est curieux pour les connaisseurs, continua Roger,--ce sont les pierres fusil, le vin du Rhin; corbleu! le plus beau vin du monde! Le comte a habit Aix et Cologne. Le cellier o sont ses rheinwein et ses moselwein est un palais. Il a de l'eucharinsberger de 1799, dont chaque bouteille vaut vingt thalers. La langue de Niquet vint caresser ses lvres. Palaproie but avec tristesse le reste de son verre de bire. --Il a, reprit Roger,--du drohnerhofberger des crus du prince de Wagram, qui ressemble de l'or liquide; il a du schwarzhofberger _nonpareil_, que les dieux de la Fable n'auraient pas pu se procurer... Je ne parle pas de son marckbrunner ni de son rdesheimer, c'est du nectar... mais son rauenthaler-hinterhaus est au-dessus de tout,--et, quand M. le prince de Metternich vint goter son schloss-johannisberg, Cologne, en 1827, Son Altesse avoua qu'elle n'en avait pas de pareil! --Mais c'est un paradis que c'te cave-l! s'cria Niquet. --a y est! approuva Palaproie. Roger se prit deux poignes de moustaches. --On a un gendre, dit-il en souriant avec orgueil,--qui n'est pas absolument piqu des chenilles. --Et tu nous auras mis comme a l'eau la bouche..., commena le sergent. --Le vin, rectifia l'adjudant. --Pour nous servir un mchant verre de bire! acheva Niquet;--a n'est pas gentil! --Ah! mais non! fit Palaproie. Un lger embarras se peignit sur les traits du brave capitaine. --C'est que..., dit-il,--M. le comte de Mersanz... --Il te refuserait une demi-douzaine de bouteilles? --Les convenances, mes braves, les convenances!... Vous n'tes pas trs-forts l-dessus, je le sais bien, parce que vous n'avez pas frquent la grande socit... mais... --On a un gendre ou l'on n'en a pas! s'cria Niquet,--c'est toi qui l'as dit. --Ah! mais oui! soutint Palaproie. --Est-ce boire que vous voulez? dit Roger;--on peut faire venir du blanc et du rouge de chez le dbitant ici prs. Palaproie et Niquet se regardrent. --En voil une situation! grommela Niquet;--avoir un comte pour gendre... un comte qui possde une cave comme celle de la Socit oenophile! et envoyer chercher son vin au cabaret! --C'est que a y est! ricana Palaproie. Roger frona le sourcil. --Ne te fche pas, vieux, reprit Niquet;--tu as peur de ton gendre. a se voit, ces choses-l... on ne t'en veut pas. --Cartouchibus! s'cria Roger piqu au vif, vous allez voir si j'ai peur de quelqu'un. Il prit le pot de bire vide et frappa tour de bras sur la table de fer. La table ainsi maltraite rendit ce son clatant qui sort parfois des ateliers de taillanderie. En ce moment, la fentre de l'htel de Tresnoy qui donnait sur le jardin s'ouvrit; plusieurs dames parurent sur le balcon et de petits clats de rire s'levrent. En mme temps, une cavalcade passa devant la grille, quatre ou cinq parfaits gentlemen, bien cheval et merveilleusement monts. L'un d'eux s'arrta. --Voici Achille qui djeune en plein air, dit-il avec tonnement. Il salua de la main. --Prends ton lorgnon, vicomte! lui cria un de ceux qui taient en avant. Le vicomte, suivant ce conseil, mit son lorgnon l'oeil. --Charmant, charmant! s'cria-t-il en riant de tout son coeur,--j'aurais d m'en douter, c'est le fameux beau-pre! Il rejoignit ses compagnons, qui riaient aussi. --Ah ! dit-il,--ce pauvre Achille est afflig l d'un bien terrible inconvnient!... O diable a-t-il pch un pareil entourage? --Achille est un original, rpondit M. Frmieux, gentleman bourgeois, ennobli par le commerce des btes. --Et la comtesse Batrice est ravissante! ajouta le baron Montmorin, qui se baissa jusqu' la crinire de son cheval pour saluer le groupe de femmes que nous venons de voir au balcon de l'htel du Tresnoy. Les autres cavaliers firent de mme. Le vicomte de Grvy, celui qui avait pris le vieux Roger pour Achille, demanda: --Qui donc saluons-nous l-bas?... Les dames du Tresnoy ne sont pas seules. --Ma parole d'honneur! s'cria Frmieux,--la myopie de Grvy devient intressante! Il ne reconnat plus sa femme! --Dangereux! fit observer Montmorin;--Grvy nous donnera quelque jour un sujet de comdie: il fera la cour sa femme sans le savoir. Le vicomte salua de nouveau ces dames et riposta: --Frmieux me chercherait querelle! --Outre la vicomtesse, reprit Montmorin,--nous avons l-haut une revenante et un astre nouveau... Madame la marquise de Sainte-Croix, qui rentre dans le monde pour prsenter sa fille. --On la dit adorable! s'cria Grvy. --Un miracle de beaut, tout simplement, rpliqua Frmieux. --Est-elle plus belle que la comtesse Batrice? --Elle est plus neuve... C'est une figure qui promet un esprit de dmon! --D'o sort cette comte? --D'un horizon un peu bourgeois, la pension Gran. --Peste! dit Montmorin,--bonne provenance! C'est de l que sort aussi la petite Csarine de Mersanz, un astre blond, rieur... ou plutt un bouton de rose; car la mtaphore cleste est naturellement fatigante... --Un bouton de rose, interrompit Frmieux,--dont la tige a huit cent mille livres de rente! --Chre fleur! conclut le vicomte de Grvy en soupirant. --Ne parle-t-on de rien pour ces demoiselles? reprit-il. Ils arrivaient au boulevard des Invalides. Montmorin mit son cheval au pas; les autres firent comme lui. --Serez-vous discrets? demanda-t-il. --Parbleu! lui fut-il rpondu l'unanimit. Il sembla hsiter. --Allons! fit la cavalcade,--fallait-il te promettre d'tre indiscrets? --C'est que, dit Montmorin,--la chose est grave. --Voyons! voyons! --Eh bien, il y a des bruits tonnant, voil! --Quels bruits? --Vous savez qu'Achille s'est mari en Belgique. --A Namur, dit Frmieux,--qui tait alors au roi de Hollande. Montmorin arrta tout fait son cheval et pronona tout bas: --En Belgique, ils ont le divorce. --Chansons! s'cria Grvy. --Chansons! rpta Frmieux,--en ce sens que les nouvelles de Montmorin sont de l'eau sucre ct des miennes... Pour pouser la belle Maxence, Achille n'aurait pas mme besoin de la loi belge ni du divorce... --Comment? comment? --Expliquez-vous! --Oh! devinez! dit Frmieux, qui poussa son alezan et prit un temps de galop.--La comtesse Batrice reoit ce soir; allez-y: vous verrez!... Sur le balcon de l'htel du Tresnoy, on causait aussi. Madame la vicomtesse de Grvy, charmante blonde un peu passe, aussi clairvoyante que son mari tait myope, jalouse de la comtesse Batrice parce que celle-ci est plus jeune qu'elle et plus belle, tournait de bien bon coeur en ridicule la position du comte Achille. Les dames du Tresnoy, la mre et deux demoiselles, faisaient chorus tant qu'elles pouvaient. Maxence coutait, silencieuse et froide; madame la marquise de Sainte-Croix n'ouvrait la bouche que pour placer quelque douce et bonne parole. C'tait l qu'on pouvait bien voir si le faubourg Saint-Germain avait raison de regarder la marquise de Sainte-Croix comme la meilleure personnification de la charit chrtienne embellie et pare de tout l'esprit du monde. Madame du Tresnoy, veuve de l'illustre jurisconsulte, pair de France, qui prsida dans les dernires annes de la Restauration la police parisienne, tait fort lance dans les bonnes oeuvres. Son mari ne lui avait laiss qu'une fortune modeste: c'tait un vrai gentilhomme de robe, austre en ses moeurs, probe jusqu'au scrupule et gnreux de son labeur. Ceux-l n'atteignent que bien rarement les jours de la vieillesse; ils ne font jamais fortune. Madame la marquise de Sainte-Croix, en se retirant du monde, avait gard avec la baronne du Tresnoy des relations de bienfaisance. Aujourd'hui qu'elle dsirait produire sa fille, madame du Tresnoy tait sa premire visite. Les deux demoiselles du Tresnoy taient laides, grandes et trs-lgantes. Au bal, elles ne dansaient pas toujours autant qu'elles l'eussent voulu. Cela les rendait un peu libres avec les hommes qu'elles voulaient attirer et trs-peu charitables vis--vis des femmes. Elles accablaient, ce matin, Maxence de compliments et de gentillesses. Elles la dtestaient dj. On la regardait trs-spcialement parmi leurs connaissances comme de la graine de vieilles filles. L'ane avait vingt ans, la cadette dix-huit. Elles s'appelaient Juliette et Dorothe. --Est-ce qu'il y a longtemps qu'il se passe ainsi de joyeuses choses l'htel de Mersanz? demandait madame la vicomtesse de Grvy. --Au moins trois semaines, rpondit Dorothe;--nous ne nous serions jamais douts que ce brave homme ft le pre de madame la vicomtesse. --Oh!... fit madame de Grvy;--j'ai toujours pens... il y a en elle quelque chose... --C'est une des plus charmantes femmes que j'aie eu occasion d'admirer en ma vie, dit trs-simplement la marquise de Sainte-Croix. Madame de Grvy sourit avec malice en mordillant le coin de son mouchoir brod. Vous ne l'eussiez pas reconnue, cette marquise de Sainte-Croix. Si quelqu'un vous et dit, quelqu'un de srieux et de croyable: J'ai vu cette femme dans un bouge du boulevard extrieur, attable devant une bouteille d'eau-de-vie, vous auriez rpondu: Vous mentez, ou vous tes fou. Elle tait belle, mais sans aucune arrire-nuance de prtentions plaire; elle tait belle de la sereine et grave beaut des mres. Sa beaut se compltait et s'clairait en quelque sorte par celle de Maxence. Les deux demoiselles du Tresnoy s'taient dj dit en regardant celle-ci: --En voici une qui n'a pas l'air embarrass! Par le fait, l'air pensif et un peu triste de cette belle Maxence ne se mlait aucune apparence de timidit.--Elle semblait indiffrente ce qui l'entourait, et ces petits mois qui prennent les fillettes leur entre dans le monde ne se montraient point en elle. --Figurez-vous, reprit Juliette du Tresnoy en s'adressant Maxence,--que ce bonhomme fait notre joie! On l'entend d'ici raconter ses batailles! --Il connat tous les invalides, ajouta Dorothe, la jeune soeur. --Tous ces vieux, dit madame de Grvy, vont finir par se croire un peu les beaux-pres du comte. Les deux demoiselles du Tresnoy clatrent de rire et la vicomtesse acheva: --De sorte que M. Mersanz fera pendant la fille du rgiment: ce sera le gendre de l'htel royal des Invalides. --Que vous tes mchante, chre belle! fit madame du Tresnoy quand la gaiet fut calme; vous scandalisez madame la marquise. --Je ne suis plus du monde, madame, rpliqua Flavie en souriant doucement;--madame la vicomtesse a la bonne humeur du bonheur et de la jeunesse... A mon ge, on ne voit plus les choses de la mme faon: la conduite de M. le comte de Mersanz envers l'homme que vous appelez son beau pre me plat et m'attire... Ne peut-on passer quelques lgers ridicules ces pauvres vieux soldats qui ont t notre gloire?... A juger le fait d'un esprit plus srieux, depuis quand y a-t-il dshonneur pour un gentilhomme franais pouser la fille d'un soldat? --Dshonneur, non..., dit la vicomtesse;--je n'emploie gure ces gros mots, madame. --Ridicule, aurais-je d dire... Chez nous, le ridicule tue mieux encore que le dshonneur... Si donc M. le comte Achille de Mersanz a pris pour femme la fille de ce pauvre capitaine Roger, je ne vois que le ct honorable et mme touchant de sa conduite... --Notez, dit tout bas la vicomtesse madame du Tresnoy,--que madame la marquise va beaucoup plus loin que moi, sans avoir l'air d'y toucher... Avez-vous remarqu comme elle parle? L'homme que _vous appelez_ son beau pre... _Si_ M. le comte a pris pour femme... Le doute est honntement exprim... et je trouve, moi, que la charit chrtienne est une bien admirable vertu! Dorothe et Juliette avaient des oreilles de mohicans. On avait beau baisser la voix, elles entendaient toujours. Elles se pincrent les lvres en changeant un regard moqueur. Maxence avait les yeux fixs sur les fentres de l'htel de Mersanz, qu'on voyait au travers des arbres. Elle rvait. --Vous tes l'intime amie de mademoiselle Csarine? lui demanda Juliette. --Je l'aime de tout mon coeur, rpondit Maxence. --Quelle ravissante enfant! s'cria Dorothe. --J'espre, madame la marquise, reprit la baronne,--que nous aurons le plaisir de vous voir la runion de ce soir? --Non, madame, rpondit Flavie. --M'est-il permis de vous demander pourquoi? La marquise baissa les yeux et joua l'embarras. --Maxence est si jeune!... pronona-t-elle du bout des lvres;--voil trois jours, elle tait encore en pension... Notez que je ne crois pas un mot de tout ce qui se dit; mais enfin... --Qu'est-ce qui se dit? interrompit vivement madame de Grvy. --Si vous ne le savez pas, madame, rpondit Flavie avec une gravit presque svre,--Dieu me garde de vous en instruire. Elle prit cong au moment o on apportait des siges sur la terrasse. Dorothe et Juliette embrassrent Maxence. --Quelle poupe! dit Juliette quand madame de Sainte-Croix et sa fille furent parties. --Et un air de supriorit! ajouta Dorothe. La mre frona les lvres pour les faire taire. --Mon Dieu! s'cria madame la vicomtesse de Grvy,--je n'ai pas l'ge qu'il faut pour connatre fond l'histoire ancienne, mais il me semble que cette madame de Sainte-Croix n'est pas en position de donner comme cela des leons tout le monde. --C'est une femme d'une grande vertu, dit la baronne. Elle ne riait pas, cette prsidente, mais on sentait en quelque sorte la pointe du sarcasme entre cuir et chair. --Bon, bon! fit madame de Grvy,--je sais qu'elle s'est faite ermite, l'instar du diable devenu vieux... --Oh! chre belle!... Dorothe et Juliette taient aux anges. --Mais, reprit la vicomtesse,--j'ai ou dire... Un regard de madame du Tresnoy l'arrta. Juliette et Dorothe restrent la bouche ouverte. On leur tait le pain d'entre les dents. --Puisque vous m'interrompez, dit la vicomtesse,--c'est que vous en savez plus long que moi... Maintenant, je ne vous tiens pas quitte d'un renseignement que vous pouvez me fournir, j'en suis certaine. Que signifient ses dernires paroles? J'ai vraiment honte d'tre si peu au courant! cela m'humilie!... On dit donc quelque chose? --J'ignore compltement..., commena la baronne. --Ah! maman!... interrompit Juliette. Elle ne continua pas et rougit jusqu'aux oreilles sans rire, tandis que sa soeur Dorothe riait en rougissant. --On n'est jamais trahi que par les siens! s'cria la vicomtesse;--voyons, bonne amie, dites-moi cela l'oreille, bien bas... Ces demoiselles n'ont pas besoin d'entendre l'histoire, puisqu'elles la savent dj. Elle s'inclina de faon mettre son oreille curieuse au niveau des lvres de la baronne. Celle-ci se recula en souriant et se fit prier durant une bonne minute. Juliette et Dorothe taient sur le gril. C'est dans ces moments qu'on sent tout le malheur de l'tat de demoiselle.--Si Tantale, fils de Jupiter, et t une demoiselle, les dieux, pour punir ses forfaits, ne l'auraient condamn ni la faim ni la soif; les dieux l'eussent plonge, cette demoiselle Tantale, dans un ocan de mdisances aprs lui avoir pralablement coup la langue. La baronne pronona enfin quelques mots l'oreille de la vicomtesse de Grvy. Juliette et Dorothe respirrent comme si on leur et t un poids de la poitrine. --Vraiment! fit la vicomtesse;--on dit cela! --Le monde est mchant, formula mollement la baronne. --Trs-mchant! approuva madame de Grvy;--mais voulez-vous savoir mon opinion? je crois que le monde se trompe. Les deux demoiselles sourirent d'un air incrdule et madame du Tresnoy se hta de rpliquer: --Pour ce qui me regarde, je le souhaite de tout mon coeur. --Je crois que le monde se trompe, reprit la vicomtesse,--parce qu'il y a quelque chose. --Quelle chose? --J'admets parfaitement que le comte Achille ait pu braver les biensances. Il se sent fort, il est de qualit, il a huit cent mille livres de rente... mais je n'admets pas que le comte Achille, fait comme il est, entour d'un troupeau de lions toujours prts rugir la raillerie, ait gard seulement vingt-quatre heures un beau-pre comme celui-ci (elle montrait le bon capitaine Roger), s'il avait un moyen facile de le mettre la porte. Le comte Achille est de ceux qui craignent le ridicule plus que la mort. Il n'a pas ce qu'il faut de courage pour me faire croire ce que dit ici la chronique... --Vous sentez bien, chre petite..., voulut dire la baronne. --Je sais que vous avez bon coeur, vous, madame, interrompit la vicomtesse pendant que Dorothe et Juliette pinaient leurs lvres moqueuses; je sais aussi que je suis mchante... c'est convenu: ma langue ne vaut rien... Mais, si Batrice est malheureuse, je prends son parti, voyez-vous! je me fais son amie, et, toute mchante que je suis, je me mets sans faons entre elles et les bonnes mes qui sont jalouses d'elle... Croyez que je ne parle pas pour vous: vous savez que je ne me gne pas. Elle tait jolie en ce moment, cette vicomtesse de Grvy; son teint s'animait, ses yeux brillaient. La jeunesse de son coeur rajeunissait son charmant visage. La baronne lui serra la main.--Dorothe montra du doigt la table o Roger et ses complices festoyaient. Juliette s'cria: --S'ils boivent toutes ces bouteilles, nous allons avoir une reprsentation complte. Le trio des anciens militaires devenait de plus en plus bruyant. A l'appel de Roger, frappant sur la table avec son pot de bire, un domestique tait venu. C'tait Martin, l'esclave de M. Baptiste. Roger lui avait dit: --Monte-moi une bouteille de chambertin, une bouteille de sauterne, une bouteille de romane, une bouteille de clos-vougeot et une bouteille de marckbrunner... Et, comme Martin le regardait, bahi, Roger avait ajout firement: --J'en tiendrai compte mon gendre, cartouchibus! --Allons, pied plat! s'cria Niquet,--en route! on a de quoi payer! --Oh! mais oui! sanctionna Palaproie. Martin alla consulter son commandant, M. Baptiste. M. Baptiste manda le sommelier. Celui-ci descendit la cave et se rendit lui-mme au jardin, escort de deux valets, portant les bouteilles demandes. Les domestiques de l'htel de Mersanz taient tous aux fentres pour voir cela. --C'est bon! dit Roger au sommelier;--nous allons dguster a! --Et nous vous en dirons des nouvelles, l'ami, ajouta Niquet. Palaproie garda le silence, cette fois, occup qu'il tait rejeter droite et gauche ses immenses moustaches pour faire un passage au liquide gnreux contenu dans les bouteilles. La premire fut dbouche: c'tait le chambertin.--On dposa les pipes, et la tourne eut lieu. --Hein? demande Roger en faisant claquer sa langue. --Ah! fichtre! rpliqua Niquet. --Tonnerre! gronda Palaproie. --Redoublons! --C'est du baume. --Ah! mais oui! --On a un gendre ou on n'en a pas! conclut Roger. Madame du Tresnoy venait de serrer la main de la vicomtesse. --Bonne petite, dit-elle, vous intressez-vous vritablement la comtesse Batrice? --Depuis dix minutes, passionnment, rpondit madame de Grvy;--je ne sais pourquoi il me semble qu'il y a contre elle une ligue sourde et dloyale, forme par les mchants dont les sots se font les complices... Je sens que je dteste les ennemis de la comtesse. Madame du Tresnoy surprit les regards sournoisement avides de Dorothe et de Juliette. --Mesdemoiselles, dit-elle,--allez au piano. Vous devez chanter demain, Dorothe, et Juliette ne sait pas l'accompagnement. Quand elle fut seule avec madame de Grvy: --Je ne vous ai pas tout dit, reprit-elle,--et moi-mme, je suis loin de tout savoir... Vous avez raison: il y a une ligue contre cette pauvre jeune femme... Madame de Sainte-Croix a un rle l-dedans... On va jusqu' parler du mariage du comte Achille avec cette belle Maxence que vous venez de voir... Comme la vicomtesse, tonne, ouvrait la bouche pour demander de plus amples renseignements, un grand bruit se fit dans le jardin. Les trois vieux compagnons s'taient levs et criaient tous la fois en agitant leurs verres. En mme temps, madame de Grvy aperut l'entre de la grille un homme d'norme corpulence, portant la veste toupe du marchand de vin et coiff d'une grosse casquette de loutre. Les trois vieux soldats s'lancrent vers lui les bras ouverts, Roger en tte. Le gros homme les embrassa tour tour, et on l'entrana vers la table charge de bouteilles.--Ainsi fit son entre solennelle l'htel de Mersanz Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor, matre, aprs Dieu, du chteau de la Savate. FIN DU DEUXIME VOLUME. TABLE DES CHAPITRES. PREMIRE PARTIE.--LA PETITE BONNE FEMME. (SUITE.) IX. La marquise de Sainte-Croix 7 X. La Perlette 29 XI. La premire femme du comte Achille 53 XII. La dcadence de Flavie 83 XIII. Repas de corps 107 DEUXIME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ. I. Une scne d'antichambre 145 II. Trois invalides 173 FIN DE LA TABLE DU DEUXIME VOLUME. End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Fval License: Share Alike