Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) Au lecteur Cette version lectronique reproduit dans son intgralit la version originale. La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections mineures. L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis. La liste des modifications se trouve la fin du texte. LE BOSSU. Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX, rue de Schaerbeck, 12. COLLECTION HETZEL. LE BOSSU AVENTURES DE CAPE ET D'PE PAR PAUL FVAL. 3 dition autorise pour la Belgique et l'tranger, interdite pour la France. LEIPZIG, ALPHONSE DRR, LIBRAIRE-DITEUR. 1857 LES MMOIRES D'AURORE. (SUITE.) III --La gitanita.-- ..... Je pleure souvent, ma mre, depuis que je suis grande; mais je suis faite comme les enfants. Le sourire chez moi n'attend pas les larmes sches. Vous vous tes dit peut-tre dj en lisant ce bavardage incohrent: mes impressions de batailles, l'histoire des deux hidalgos, l'oncle don Miguel et le neveu don Sanche,--mes premires tudes dans un livre d'escrime,--le rcit de mes pauvres plaisirs d'enfant,--vous vous tes dit peut-tre: C'est une folle! C'est vrai: la joie me rend folle.--Mais je ne suis pas lche dans la douleur. La joie m'enivre. Je ne sais pas ce que c'est que le plaisir mondain et peu m'importe; ce qui m'attire, c'est la joie du coeur. Je suis gaie, je suis enfant, je m'amuse avec tout, hlas! comme si je n'avais pas dj bien souffert... Il fallut quitter Pampelune, o nous commencions tre moins pauvres. Henri avait mme pu amasser une petite pargne et bien lui en prit. Je pense que j'avais alors dix ans, ou peu prs. Il rentra un soir inquiet et tout soucieux. J'augmentai sa proccupation en lui disant que, tout le jour, un homme, envelopp d'un manteau sombre, avait fait sentinelle dans la rue sous nos croises. Henri ne se mit point table. Il prpara ses armes et s'habilla comme pour un long voyage. La nuit venue, il me fit passer mon tour un corsage de drap, et me laa mes brodequins. Il sortit avec son pe. J'tais dans des transes. Depuis longtemps, je ne l'avais pas vu si agit. Quand il revint, ce fut pour faire un paquet de ses hardes et des miennes. --Nous allons partir, Aurore, me dit-il! --Pour longtemps? demandai-je. --Pour toujours. --Quoi! m'criai-je en regardant notre pauvre petit mnage,--nous allons laisser tout cela? --Oui, tout cela, fit-il en souriant tristement;--je viens d'aller chercher au coin de la rue un pauvre homme qui sera notre hritier... Il est content comme un roi, lui... Ainsi va le monde! --Mais o allons-nous, ami? demandai-je encore. --Dieu le sait, me rpondit-il en essayant de paratre gai;--en route, ma petite Aurore... il est temps! Nous sortmes.--Ici se place quelque chose de terrible, ma mre. Ma plume s'est arrte un instant, mais je ne veux rien te cacher. Comme nous descendions les marches du perron, je vis un objet sombre au milieu de la rue dserte. Henri voulut m'entraner dans la direction des remparts; mais je lui chappai, embarrass qu'il tait par son fardeau et je m'lanai vers l'objet qui avait attir mon attention. Henri poussa un cri: c'tait pour m'arrter. Je ne lui avais jamais dsobi, mais il tait trop tard. Je distinguais dj une forme humaine sous un manteau et je croyais reconnatre le manteau de la mystrieuse sentinelle qui s'tait promene sous nos fentres durant tout le jour. Je soulevai le manteau. C'tait bien l'homme que j'avais vu dans la journe. Il tait mort et son sang l'inondait. Je tombai la renverse comme si j'eusse reu moi-mme le coup de la mort. Il y avait eu un combat, l, tout prs de moi; car, en sortant, Henri avait pris son pe. Henri avait encore une fois risqu sa vie pour moi,--pour moi, j'en tais sre... .... Je m'veillai au milieu de la nuit. J'tais seule ou du moins je me croyais seule.--C'tait une chambre encore plus pauvre que celle dont nous sortions, cette chambre qui se trouve d'ordinaire au premier tage des fermes espagnoles, dont les matres sont de pauvres hidalgos. Il y avait un bruit de voix peine saisissable dans la pice situe au-dessous,--sans doute la salle commune de la ferme. J'tais couche sur un lit colonnes vermoulues. Une paillasse, recouverte d'une serpillire en lambeaux. La lumire de la lune entrait par les fentres sans carreaux.--Je voyais en face du lit le feuillage lger de deux grands chnes liges qui se balanaient doucement la brise nocturne. J'appelai doucement Henri, mon ami; on ne me rpondit point. Mais je vis une ombre qui rampait sur le sol, et, l'instant d'aprs, Henri se dressait mon chevet. Il me fit de la main signe de me taire et me dit tout bas l'oreille: --Ils ont dcouvert nos traces... ils sont en bas. --Qui donc? demandai-je. --Les compagnons de celui qui tait sous le manteau. Le mort! je me sentis frmir de la tte aux pieds et je crus que j'allais m'vanouir de nouveau. Henri me serra le bras et reprit: --Ils taient l tout l'heure, derrire la porte. Ils ont essay de l'ouvrir. J'ai pass mon bras comme une barre dans les anneaux. Ils n'ont pas devin la nature de l'obstacle. Ils sont descendus pour chercher une pince, afin de jeter la porte en dedans: ils vont revenir. --Mais que leur avez-vous donc fait, Henri, mon ami, m'criai-je, pour qu'ils vous poursuivent avec tant d'acharnement? --Je leur ai arrach la proie qu'ils allaient dchirer, les loups! me rpondit-il. Moi! c'tait moi! je le comprenais bien. Cette pense m'emplissait le coeur et le navrait: j'tais cause de tout. J'avais bris sa vie. Cet homme, si beau nagure, si brillant, si heureux, se cachait maintenant comme un criminel. Il m'avait donn son existence tout entire. Pourquoi?... --Pre, lui dis-je, pre chri, laissez-moi ici et sauvez-vous, je vous en supplie. Il mit sa main sur ma bouche. --Petite folle! murmura-t-il; s'ils me tuent, je serai bien forc de t'abandonner... mais ils ne me tiennent pas encore... Lve-toi! Je fis effort pour obir; j'tais bien faible. J'ai su depuis que mon ami Henri, harass de fatigue, car il m'avait porte dans ses bras, demi-morte que j'tais, depuis Pampelune jusqu' cette maison loigne, tait entr l pour demander un gte. C'taient des pauvres gens. On lui donna cette chambre o nous tions. Henri allait s'tendre sur une couche de paille prpare pour lui, lorsqu'il entendit un bruit de chevaux dans la campagne. Les chevaux s'arrtrent la porte de la maison isole. Henri devina bien tout de suite qu'il fallait remettre le sommeil une autre nuit. Au lieu de se coucher, il ouvrit tout doucement la porte et descendit quelques marches de l'escalier. On causait dans la salle basse.--Le fermier en haillons disait: --Je suis gentilhomme et je ne livrerai pas mes htes! Henri entendit le bruit d'une poigne d'or qu'on jetait sur la table. Le fermier gentilhomme eut la bouche ferme. Une voix qu'il connaissait ordonna: --A la besogne et que ce soit vite fait! Henri rentra prcipitamment et referma la porte de son mieux. Il s'lana vers la fentre pour voir s'il y avait moyen de fuir. Les branches de deux grands liges frlaient la croise sans carreaux. C'tait un petit potager clos d'une haie. Au del, une prairie, puis la rivire d'Arga, que la lune montrait au travers des arbres. On montait l'escalier. Henri remplaa la barre absente par son bras qu'il mit en travers. On essaya d'ouvrir, on poussa, on pesa, on jura, mais le bras d'Henri valait une barre de fer: --Te voil bien ple, ma petite Aurore, reprit Henri quand il me vit leve; mais tu es brave et tu me seconderas... --Oh! oui!... m'criai-je transporte d'aise la pense de le servir. Il m'entrana vers la fentre. --Descendrais-tu bien dans le verger par cet escalier-l? me demanda-t-il en me montrant les branches et le tronc de l'un des liges. --Oui, rpondis-je, oui, pre, si tu me promets de me rejoindre bien vite. --Je te le promets, ma petite Aurore. Bien vite ou jamais, pauvre chrie, ajouta-t-il voix basse en me pressant dans ses bras. J'tais bien branle, je ne compris point, et ce fut heureux. Henri ouvrit le chssis au moment o les pas se faisaient entendre de nouveau dans l'escalier. Je m'accrochais aux branches du lige, tandis qu'il s'lanait vers la porte. --Quand tu seras en bas, me dit-il encore, tu jetteras un petit caillou dans la chambre... ce sera le signal... Ensuite, tu te glisseras le long de la haie jusqu' la rivire. J'tais encore tout contre la fentre lorsque j'entendis le bruit de la pince qu'on introduisait sous la porte. Je restais, je voulais voir. --Descends! descends! fit Henri avec impatience. J'obis.--En bas, je pris un petit caillou que je lanai par l'ouverture de la croise. J'entendis aussitt un sourd fracas l'tage suprieur. Ce devait tre la porte qu'on forait. Cela m'ta mes jambes. Je restai cloue ma place. Deux coups de feu retentirent dans la chambre, puis Henri m'apparut debout sur l'appui de la croise. D'un saut, et sans s'aider des liges, il fut auprs de moi. --Ah! malheureuse! fit-il en me voyant, je te croyais dj sauve!... Ils vont tirer! Il m'enlevait dj dans ses bras,--plusieurs dtonations se firent la croise.--Je le sentis violemment tressaillir. --tes-vous bless?... m'criai-je. Il tait au milieu du verger. Il s'arrta en pleine lumire, et, tournant sa poitrine vers les bandits, qui rechargrent leurs armes la croise, il cria par deux fois: --Lagardre! Lagardre!... Puis il franchit la haie et gagna la rivire. On nous poursuivait.--L'Arga est en ce lieu rapide et profonde.--Je cherchais dj des yeux un batelier, lorsque Henri, sans ralentir sa course et me tenant toujours dans ses bras, se jeta au milieu du courant. C'tait un jeu pour lui, je le vis bien; d'une main, il m'levait au-dessus de sa tte; de l'autre, il fendait le fil de l'eau. Nous gagnmes la rive oppose en quelques minutes. Nos ennemis se consultaient sur l'autre bord. --Ils vont chercher le gu, dit Henri; nous ne sommes pas encore sauvs. Il me rchauffait contre sa poitrine, car j'tais trempe et je grelottais. Nous entendmes bientt les chevaux galoper sur l'autre rive... Nos ennemis cherchaient le gu pour passer l'Arga et nous poursuivre. Ils comptaient bien que nous ne pourrions leur chapper longtemps. Quand le bruit de leur course s'touffa au lointain, Henri rentra dans l'eau et traversa de nouveau l'Arga en droite ligne. --Nous voici en sret, ma petite Aurore, me dit-il en touchant le bord l'endroit mme d'o nous tions partis... Maintenant, il faut te scher et me panser... --Je savais bien que vous tiez bless! m'criai-je. --Bagatelle... viens! Il se dirigeait vers la maison du fermier qui nous avait trahis.--Le fermier et sa femme riaient et causaient dans leur salle basse, ayant entre eux un bon brasier ardent. Terrasser l'homme et le garrotter en un seul paquet avec sa femme fut pour Henri l'affaire d'un instant. --Taisez-vous! leur dit-il,--car ils croyaient qu'on allait les tuer et poussaient des cris lamentables. J'ai vu le temps o j'aurais mis le feu votre taudis, comme vous l'avez mrit si bien... mais il ne vous sera point fait de mal: voici l'ange qui vous garde! Il passait sa main dans mes cheveux mouills. Je voulus l'aider se panser. Sa blessure tait l'paule et saignait abondamment par les efforts qu'il avait faits. Pendant que mes habits schaient, j'tais enveloppe dans son grand manteau, qu'il avait laiss en fuyant dans la chambre du haut. Je fis de la charpie; je bandai sa plaie. Il me dit: --Je ne souffre plus... tu m'as guri! --Le fermier gentilhomme et sa femme ne bougeaient pas plus que s'ils eussent t morts. Vers trois heures de nuit, nous quittmes la maison, monts sur une grande vieille mule qu'Henri avait prise l'curie et pour laquelle il jeta deux pices d'or sur la table. En partant, il dit au mari et la femme: --S'ils reviennent, prsentez-leur les compliments du chevalier de Lagardre et dites-leur ceci: Dieu et la Vierge protgent l'orpheline... En ce moment, Lagardre n'a pas le loisir de s'occuper d'eux... mais l'heure viendra! La vieille grande mule valait mieux qu'elle n'en avait l'air. Nous arrivmes Estella vers le point du jour et nous fmes march avec un arriero pour gagner Burgos, de l'autre ct des montagnes. Henri voulait s'loigner dfinitivement des frontires de France. Ses ennemis taient des Franais. Il avait dessein de ne s'arrter qu' Madrid. Nous autres, pauvres enfants, nous avons le champ libre. Notre imagination travaille toujours, ds qu'il s'agit de nos parents inconnus.--tes-vous bien riche, ma mre?--Il faut que vous soyez grande pour que cette poursuite obstine se soit attache votre fille. Si vous tes riche, vous ne pouvez gure vous faire ide d'un long voyage, travers cette belle et noble terre d'Espagne, talant sa misre orgueilleuse sous les splendides blouissements de son ciel. La misre est mauvaise au coeur de l'homme. Je sais cela quoique je sois bien jeune. Cette chevaleresque race de vainqueurs des Maures est dchue. Les fils du Cid sont menteurs, voleurs et lches. De toutes leurs anciennes et illustres qualits, ils n'ont gard que l'orgueil. Un orgueil de comdie, un orgueil poltron, drap dans des lambeaux: l'orgueil de ces spadassins pour rire, que Polichinelle met en fuite avec son bton. Le paysage est merveilleux, les habitants sont tristes, paresseux, plongs jusqu'au cou dans la malpropret honteuse.--Cette belle fille qui passe, potique de loin et portant avec grce sa corbeille de fruits, ce n'est pas la peau de son visage que vous voyez, c'est un masque pais de souillures. Il y a des fleuves pourtant; mais l'Espagnol n'a pas encore dcouvert l'usage de l'eau. Son corps frileux fuit les ablutions.--Ce paradis tout plant d'orangers en fleurs a d'autres parfums que la fleur d'oranger. Quand il y a quelque part cent voleurs de grand chemin, cela s'appelle un village. On nomme un alcade. L'alcade et tous ses administrs sont galement gentilshommes.--Autour du village, la terre reste en friche. Il passe toujours bien assez de voyageurs, si dserte que soit la route, pour que les cent et un gentilshommes et leurs familles aient un oignon manger par jour. L'alcade, meilleur gentilhomme que ses concitoyens, est aussi plus voleur et plus gourmand. On a vu de ces autocrates manger jusqu' deux oignons en vingt-quatre heures.--Mais ceux qui font ainsi un dieu de leur ventre finissent mal. L'espingole les guette. Il ne faut pas que l'opulence abuse insolemment des dons du ciel. Il est rare qu'on trouve manger dans les auberges. Elles sont institues pour couper la gorge aux voyageurs, qui s'en vont sans souper dans l'autre monde. Le posadero, homme fier et taciturne, vous fournit un petit tas de paille recouvert d'une loque grise: c'est un lit.--Si par hasard on ne vous a pas gorg dans la nuit, vous payez et vous partez sans djeuner. Inutile de parler des moines et des alguazils. Les gueux escopettes sont galement connus dans l'univers entier. Personne n'ignore que les muletiers sont les associs naturels des brigands de la montagne. Un Espagnol qui a trois lieues faire dans une direction quelconque envoie chercher le garde-notes et dicte son testament. De Pampelune Burgos, nous emes des centaines d'aventures, mais aucune qui et trait nos perscuteurs. C'est de celles-l seulement, ma mre, que je veux vous entretenir.--Nous devions les retrouver encore une fois avant d'arriver Madrid. Nous avons pris par Burgos afin d'viter le voisinage des sierras de la Vieille-Castille. L'pargne de mon ami s'puisait rapidement et nous avancions peu, tant la route tait pave d'obstacles. Le rcit d'un voyage en Espagne ressemble un entassement d'accidents rassembls plaisir par une imagination romanesque et moqueuse. Enfin, nous laissmes derrire nous Valladolid et les dentelles de son clocher sarrasin. Nous avions fait plus de la moiti de notre route. C'tait le soir: nous allions ctoyant les frontires du Lon pour arriver Sgovie. Nous tions monts tous deux sur la mme mule et nous n'avions point de guide.--La route tait belle. On nous avait enseign une auberge sur l'Adaja o nous devions faire grande chre. Cependant, le soleil se couchait derrire les arbres maigres de la fort qui va vers Salamanque et nous n'apercevions nulle trace de posada. Le jour baissait; les muletiers devenaient plus rares sur le chemin. C'tait l'heure des mauvaises rencontres. Nous n'en devions point faire, ce soir-l, grce Dieu: il n'y avait qu'une bonne action sur notre route. Ce fut ce soir-l, ma mre, que nous trouvmes ma petite Flor, ma chre gitanita, ma premire et ma seule amie. Voil bien longtemps que nous sommes spares, et pourtant je suis bien sre qu'elle se souvient de moi.--Deux ou trois jours aprs notre arrive Paris, j'tais dans la salle basse et je chantais. Tout coup, j'entendis un cri dans la rue: je crus reconnatre la voix de Flor.--Un carrosse passait: un grand carrosse de voyage sans armoiries. Les stores en taient baisss.--Je m'tais sans doute trompe. Mais bien souvent, depuis lors, je me suis mise la fentre, esprant voir sa fine taille si souple, son pied de fer, effleurant la pointe des pavs et son oeil noir, brillant derrire son voile de dentelle. Je suis folle! Pourquoi Flor serait-elle Paris?... La route passait au-dessus d'un prcipice. Au bord mme du prcipice, il y avait un enfant qui dormait. Je l'aperus la premire et je priai Henri, mon ami, d'arrter la mule; je sautai terre et j'allai me mettre genoux auprs de l'enfant. C'tait une petite bohmienne de mon ge,--et jolie!... Je n'ai jamais rien vu de si mignon que Flor: c'tait la grce, la finesse, la douce espiglerie. Flor doit tre maintenant une adorable jeune fille. Je ne sais pourquoi j'eus tout de suite envie de l'embrasser. Mon baiser l'veilla. Elle me le rendit en souriant. Mais la vue d'Henri l'effraya. --Ne crains rien, lui dis-je.--C'est mon bon ami, mon pre chri qui t'aimera, puisque dj je t'aime... Comment t'appelles-tu? --Flor... et toi? --Aurore... Elle reprit son sourire: --Le vieux pote, murmura-t-elle,--celui qui fait nos chansons... parle souvent des pleurs d'Aurore qui brillent comme des perles au calice de la fleur... Tu n'as jamais pleur, toi, je parie; moi, je pleure souvent. Je ne savais ce qu'elle voulait dire avec son vieux pote.--Henri nous appelait.--Elle mit la main sur sa poitrine et s'cria tout coup: --Oh! que j'ai faim! Et je la vis toute ple. Je la pris dans mes bras. Henri mit pied terre son tour. Flor nous dit qu'elle n'avait pas mang depuis la veille au matin. Henri avait un peu de pain qu'il lui donna avec le vin de Xrs qui tait au fond de sa gourde. Elle mangea avidement. Quand elle eut bu, elle regarda Henri en face, puis moi: --Vous ne vous ressemblez pas, murmura-t-elle;--pourquoi n'ai-je personne aimer, moi? Ses lvres effleurrent la main d'Henri, tandis qu'elle ajoutait: --Merci, seigneur cavalier, vous tes aussi bon que beau... je vous en prie, ne me laissez pas la nuit sur le chemin! Henri hsitait, les gitanos sont de dangereux et subtils coquins. L'abandon de cette enfant pouvait tre un pige. Mais je fis tant et j'intercdai si bien, qu'Henri finit par consentir emmener la petite bohmienne. Nous voil bien heureux!--au contraire de la pauvre mule, qui avait maintenant trois fardeaux. En route, Flor nous raconta son histoire. Elle appartenait une troupe de gitanos qui venaient de Lon et qui allaient, eux aussi, Madrid.--La veille, au matin, je ne sais quel propos, la bande avait t poursuivie par une escouade de la Sainte-Hermandad. Flor s'tait cache dans les buissons pendant que ses compagnons fuyaient. Une fois l'alerte passe, Flor voulut rejoindre ses compagnons, mais elle eut beau marcher, elle eut beau courir, elle ne les trouva plus sur la route. Les passants qui elle les demandait lui jetaient des pierres. De bons chrtiens, parce qu'elle n'tait point baptise, lui enlevrent ses pendants d'oreilles en cuivre argent et un collier de fausses perles. La nuit vint. Flor la passa dans une meule. Qui dort dne, heureusement, car la pauvre petite Flor n'avait point dn. Le lendemain, elle marcha tout le jour sans rien mettre sous sa dent. Les chiens des quinterias aboyaient derrire elle, et les petits enfants lui envoyaient leurs hues.--De temps en temps, elle trouvait sur la route l'empreinte conserve d'une sandale gyptienne: cela la soutenait. Les gitanos en campagne ont gnralement un lieu de halte et de rendez-vous avant le but du voyage. Flor savait o retrouver les siens,--mais bien loin, bien loin, dans une gorge du mont Baladron, situ en face de l'Escurial, dix ou douze lieues de Madrid. C'tait notre route. J'obtins de mon ami Henri qu'il conduirait la petite Flor jusque-l. Elle eut place auprs de moi sur ma paille l'htellerie; elle eut part de la splendide _marmite-pourrie_ qui nous fut servie pour notre souper. Ces ollas-podridas de la Castille sont des mets qu'on se procure difficilement dans le reste de l'Europe: il faut, pour les faire, un jarret de porc, un peu de cuir de boeuf, la moiti de la corne d'une chvre morte de maladie, des tiges de choux, des pluchures de raves, une souris de terre et un boisseau et demi de gousses d'ail.--Tels furent du moins les ingrdients que nous reconnmes dans notre fameuse _marmite-pourrie_ du bourg de San-Lucar, entre Pesquera et Sgovie, dans l'une des plus somptueuses auberges qui se puissent trouver dans les tats du roi d'Espagne. A dater du moment o la jolie petite Flor fut notre compagne, la route devint moins monotone. Elle tait gaie presque autant que moi, et bien plus avise. Elle savait danser, elle savait chanter. Elle nous amusait en nous racontant les tours pendables de ses frres les gitanos. Nous lui demandmes quel dieu ils adoraient; elle nous rpondit: Une cruche. Mais Zamora, dans le pays de Lon, elle avait rencontr un bon frre de la Misricorde qui lui avait dit les grandeurs du Dieu des chrtiens. Flor dsirait le baptme. Elle fut huit jours entiers avec nous: le temps d'aller de San-Lucar de Castille au mont Baladron. Quand nous arrivmes en vue de cette montagne sombre et rocheuse, o je devais me sparer de ma petite Flor, je devins triste: je ne savais pas que c'tait un pressentiment. J'tais habitue Flor; nous allions depuis huit jours, assises sur la mme mule, nous tenant l'une l'autre, et babillant tout le long du chemin. Elle m'aimait bien; moi, je la regardais comme ma soeur. Il faisait chaud. Le ciel avait t couvert tout le jour; l'air pesait comme aux approches d'un orage. Ds le bas de la montagne, de larges gouttes de pluie commencrent tomber. Henri nous donna son manteau pour nous envelopper toutes deux et nous continumes de grimper, pressant notre mule paresseuse sous une torrentielle averse. Flor nous avait promis l'hospitalit la plus cordiale au nom de ses frres. Une onde n'tait pas faite pour effrayer mon ami Henri, et nous deux, Flor et moi, nous tions d'humeur narguer la plus terrible tempte sous l'abri flottant qui nous unissait. Les nues couraient, roulant les unes sur les autres et laissant parfois entre elles des dchirures o apparaissait le bleu profond du ciel. La ligne de l'horizon, vers le couchant, semblait un chaos empourpr. C'tait la seule lumire qui restt au ciel. Elle teignait tous les objets en rouge. La route grimpait en spirale une rampe roide et pierreuse. Les rafales taient si fortes que nos mules tremblaient sur leurs jambes. --C'est drle, m'criai-je, comme cette lumire fait voir toute sorte d'objets... L-bas, la crte de ce rocher, j'ai cru apercevoir deux hommes taills dans la pierre. Henri regarda vivement de ce ct. --Je ne vois rien, dit-il. --Ils n'y sont plus..., pronona Flor voix basse... --Il y avait donc rellement deux hommes? demanda Henri. Je sentis venir en moi une vague terreur que la rponse de Flor augmenta. --Non pas deux, rpliqua-t-elle, mais dix pour le moins. --Arms? --Arms. --Ce ne sont pas tes frres? --Non, certes. --Et nous guettent-ils depuis longtemps? --Depuis hier matin, ils rdent autour de nous. IV --O Flor emploie un charme.-- Henri regardait Flor avec dfiance; moi-mme, je ne pus me dfendre d'un soupon. Pourquoi ne nous avait-elle pas prvenus? --J'ai cru d'abord que c'taient des voyageurs comme vous, dit-elle, rpondant d'elle-mme et d'avance notre pense; ils suivaient le vieux sentier vers l'ouest; nos hidalgos font presque tous ainsi. Il n'y a gure que le menu peuple frquenter les routes nouvelles... C'est seulement depuis notre entre dans la montagne que leurs mouvements me sont devenus suspects... Je ne vous ai point avertis parce qu'ils sont en avant de nous dsormais, et engags dans une voie o nous ne pouvons plus les rencontrer. Elle nous expliqua que la vieille route, abandonne cause de ses difficults, passait du ct nord du Baladron, tandis que la ntre tournait de plus en plus vers le sud, mesure qu'on approchait des gorges; les deux routes se runissaient un passage unique, appel el Paso de los Rapadores, bien au del du campement des bohmiens. Par le fait, en avanant dans l'intrieur de la montagne, nous n'apermes plus ces fantastiques silhouettes, dcoupant leurs profils sur le ciel carlate. Les roches taient dsertes aussi loin que l'oeil pouvait se porter. On n'apercevait d'autres mouvements que le frmissement des htres agits par la rafale. La nuit tomba. Nous ne songions plus nos rdeurs inconnus. D'normes ravins et des dfils infranchissables les sparaient de nous maintenant. Toute notre attention tait pour notre mule, dont le pied sr avait grand'peine surmonter les obstacles du chemin. Il tait nuit close, quand un cri de joie de Flor annona la fin de nos peines. Nous avions devant les yeux un grand et magnifique spectacle. Depuis quelques minutes, nous marchions entre deux hautes rampes qui nous cachaient l'horizon et le ciel. On aurait dit deux gigantesques remparts.--L'averse avait cess. Le vent du nord-ouest, chassant devant soi les nues, balayait le firmament, toujours plus tincelant aprs l'orage. La lune pandait flots sa blanche lumire. Au sortir du dfil, nous nous trouvmes en face d'une sorte de valle circulaire, entoure de pics dentels, o croissaient encore et l quelques bouquets de pins de montagne: c'tait la Taza del Diablillo (la tasse du diablotin), point central du mont Baladron, dont les plus hauts sommets sont jets de ct et penchent vers l'Escurial. La Taza del Diablillo nous apparaissait en ce moment comme un gouffre sans fond. Les rayons de la lune, qui clairaient vivement le tour de la tasse et ses dentelures, laissaient le vallon dans l'ombre et lui donnaient une effrayante profondeur. Juste vis--vis de nous s'ouvrait une gorge pareille celle que nous quittions, de telle sorte que l'une continuait l'autre, et que la Tasse, situe entre deux, tait videmment le produit de quelque grande convulsion du sol. Un grand feu s'allumait l'entre de cette deuxime gorge. Autour du feu, des hommes et des femmes taient assis. Leurs figures maigres et vigoureusement accentues se rougissaient aux lueurs du brasier, ainsi que les saillies des rocs voisins,--tandis que, tout prs de l, les reflets blafards de la lune glissaient sur les rampes mouilles. A peine sortions-nous du dfil, que notre prsence fut signale. Ces sauvages ont une finesse de sens qui nous est inconnue.--On ne cessa point de boire, de fumer et de causer autour du feu, mais deux claireurs se jetrent rapidement droite et gauche. L'instant d'aprs, Flor nous les montra, rampant vers nous dans la valle. Elle poussa un cri particulier. Les claireurs s'arrtrent. A un second cri, ils rebroussrent chemin et vinrent paisiblement reprendre leur place au devant du brasier. C'tait loin de nous encore, ce brasier.--Au premier moment, j'avais cru apercevoir des ombres noires derrire le cercle paillet des gitanos, mais j'tais en garde dsormais contre les illusions de la montagne. Je me tus et en approchant, je ne vis plus rien. Plt Dieu que j'eusse parl! Nous tions peu prs au milieu de la valle, lorsqu'un grand gaillard face basane se dressa au devant du bcher, tenant la main une escopette d'une longueur dmesure. Il cria en langue orientale une sorte de qui vive, et Flor lui rpondit dans la mme langue. --Soyez les bienvenus! dit l'homme l'escopette;--nous vous donnerons le pain et le sel, puisque notre soeur vous amne. Ceci tait pour nous. Les gitanos d'Espagne, et gnralement toutes les bandes qui vivent en dehors de la loi dans les diffrents royaumes de l'Europe jouissent d'une rputation mrite sous le rapport de l'hospitalit. Le plus sanguinaire brigand respecte son hte; ceci mme en Italie, o les brigands ne sont pas des lions, mais des hynes. Une fois promis le sel et l'eau, nous n'avions plus rien craindre, selon la commune croyance. Nous approchmes sans dfiance. On nous fit bon accueil.--Flor baisa le genou du chef, qui lui imposa les mains fort solennellement. Aprs quoi, ce mme chef fit verser du brandevin dans une coupe de bois sculpt, et le prsenta Henri en grande crmonie. Henri but.--Le cercle se reforma autour du foyer. Une gitana vint chanter et danser l'intrieur du cercle, se jouant avec la flamme et faisant voltiger son charpe au-dessus du brasier. Quelques minutes s'coulrent,--puis la voix d'Henri s'leva, rauque et change: --Coquins! s'cria-t-il,--qu'avez-vous mis dans ce breuvage? Il voulut se lever, mais ses jambes chancelrent, et il tomba lourdement sur le sol. Je sentis que mon coeur ne battait plus. Henri tait terre et luttait contre un engourdissement qui garrottait chacun de ses muscles. Ses paupires alourdies allaient se fermer. Les gitanos riaient silencieusement autour du feu.--Derrire eux, je vis surgir de grandes formes sombres: cinq ou six hommes envelopps dans leurs manteaux et dont les visages disparaissaient compltement sous les larges bords de leurs feutres. Ceux-l n'taient pas des bohmiens. Quand mon ami Henri cessa de lutter, je le crus mort. Je demandai Dieu ardemment de mourir. Un des hommes manteaux jeta une lourde bourse au milieu du cercle. --Finissez-en, et vous aurez le double! dit-il. Je ne reconnus point la voix de cet homme. Le chef des bohmiens rpondit: --Il faut le temps et la distance... douze heures et douze milles... la mort ne peut tre donne ni au mme lieu ni le mme jour que l'hospitalit. --Momeries que tout cela! fit l'homme en haussant les paules;--en besogne! ou laissez-nous faire! En mme temps, il s'avana vers Henri gisant sur la terre. Le bohmien se mit au-devant de lui. --Tant que douze heures ne seront pas coules, pronona-t-il rsolment,--tant que douze milles ne seront pas franchis, nous dfendrons notre hte, ft-ce contre le roi! Singulire foi! trange honneur! Tous les gitanos se rangrent autour d'Henri. J'entendis Flor qui murmurait mon oreille: --Je vous sauverai tous deux, ou je mourrai!....... ......... C'tait vers le milieu de la nuit. On m'avait couche sur un sac de toile plein de mousse dessche, dans la tente du chef, qui dormait non loin de moi. Il avait auprs de lui son escopette d'un ct, son cimeterre de l'autre. Je voyais, la lueur de la lampe allume, ses yeux, dont les paupires demi ouvertes semblaient avoir des regards, mme dans le sommeil. Aux pieds du chef, un gitano tait blotti comme un chien et ronflait. J'ignorais o l'on avait mis mon ami Henri, et Dieu sait que je n'avais garde de fermer les yeux! J'tais sous la surveillance d'une vieille bohmienne, faisant prs de moi l'office de gelire. Elle s'tait couche en travers, la tte sur mon paule, et, par surcrot de prcaution, elle tenait en dormant ma main droite entre les siennes. Ce n'tait pas tout. Au dehors, j'entendais le pas rgulier de deux sentinelles. L'horloge sable marquait une heure aprs minuit, lorsque j'entendis un bruit lger vers l'entre de la tente. Je me tournai pour voir. Ce simple mouvement fit ouvrir les yeux de ma dugne noire. Elle s'veilla demi en grondant. Je ne vis rien, et le bruit cessa. Seulement, je n'entendis bientt plus qu'un seul pas de sentinelle.--Au bout d'un quart d'heure, l'autre sentinelle cessa aussi de se promener. Un silence complet rgnait autour de la tente. Je vis la toile osciller entre deux piquets,--puis se soulever lentement,--puis un visage espigle et souriant apparatre. C'tait Flor.--Elle me fit un petit signe de tte,--elle n'avait pas peur. Son corps souple et fluet passa aprs sa tte.--Quand elle se mit sur ses pieds, ses beaux yeux noirs triomphaient. --Le plus fort est fait! pronona-t-elle des lvres seulement. Je n'avais pu retenir un lger mouvement de surprise, et ma dugne s'tait encore veille. Flor resta deux ou trois minutes immobile, un doigt sur la bouche. La dugne tait rendormie.--Je pensais: --Il faudrait tre fe pour dgager mon paule et ma main! J'avais bien raison.--Mais ma petite Flor tait fe. Elle fit un pas bien doucement, puis deux. Elle ne venait point moi, elle allait vers la natte o dormait le chef, entre son sabre et son escopette. Elle se plaa devant lui et le regarda un instant fixement. La respiration du chef devint plus tranquille.--Flor se pencha sur lui, au bout de quelques secondes, et appuya lgrement l'index et le pouce contre ses tempes.--Les paupires du chef se fermrent. Elle me regarda, et ses yeux petillaient comme deux gerbes d'tincelles. --Et d'un! fit-elle. Le gitano ronflait toujours, la tte sur ses genoux. Elle lui posa la main sur le front, tandis que son regard imprieux le couvrait.--Peu peu, les jambes du gitano s'allongrent et sa tte renverse alla toucher le sol.--Vous eussiez dit un mort. J'ai vu cela, ma mre, je l'ai vu de mes yeux, et j'tais bien veille puisque je craignais pour la vie de mon ami Henri! Flor riait, le charmant petit dmon! --Et de deux! dit-elle. Restait ma terrible dugne.--Flor prit avec elle plus de prcautions. Elle s'approcha lentement, lentement, la couvrant du regard comme le serpent qui veut fasciner l'oiseau. Quand elle fut porte, elle tendit une seule main qu'elle tint suspendue la hauteur des yeux de l'gyptienne.--Je sentais celle-ci tressaillir intrieurement. A ce moment, elle fit effort pour se dresser. Flor dit: --Je ne veux pas! La vieille poussa un grand soupir. La main de Flor descendit lentement du front l'estomac et s'y arrta.--Un de ses doigts faisait la pointe et semblait mettre je ne sais quel fluide mystrieux. Je sentais, moi-mme, travers le corps de la dugne l'influence trange de ce fluide.--Mes paupires voulaient se fermer. --Reste veille! me commanda Flor avec un coup d'oeil de reine. Les ombres qui voltigeaient dj autour de mes yeux disparurent. Mais je croyais rver. La main de Flor se releva, glissa une seconde fois au-dessus du front de la vieille bohmienne, et revint pointer entre ses deux yeux. Tout son corps s'affaissa. Je la sentis plus lourde. Flor tait droite, grave, imprieuse. Sa main descendit encore pour se relever de nouveau. Au bout de deux ou trois minutes, elle se rapprocha et fit comme un mouvement de brusque aspersion au-dessus du crne de la vieille. Ce crne tait de plomb. --Dors-tu, Mabel? demanda-t-elle tout bas. --Oui, je dors, rpondit la vieille. Mon premier mouvement fut de croire une comdie. Avant de regagner le campement, Flor avait pris de mes cheveux et de ceux d'Henri pour les mettre dans un petit mdaillon qu'elle portait au cou. Elle ouvrit le mdaillon et plaa les cheveux d'Henri dans la main inerte de la vieille. --Je veux savoir o il est, dit-elle encore. La vieille s'agita et gronda.--J'eus crainte de la voir s'veiller.--Flor la poussa du pied rudement comme pour me prouver la profondeur de son sommeil. Puis elle rpta: --Entends-tu, Mabel! je veux savoir o il est! --J'entends, repartit la bohmienne; je le cherche... Quel est donc ce lieu?... une grotte?... un souterrain?... Il n'y a personne autour de lui... il est couch... On l'a dpouill de son manteau... et de son pourpoint... Ah! s'interrompit-elle frissonnant,--je vois ce que c'est, c'est une tombe! Tous mes pores rendirent une sueur glace. --Il vit, cependant? interrogea Flor. --Il vit, rpliqua Mabel;--il dort. --Et la tombe, o est-elle? --Au nord du camp... Voil six ans qu'on y enterra le vieil Hadji... L'homme a la tte appuye contre les os d'Hadji. --Je veux aller cette tombe, dit Flor. --Au nord du camp, rpta la vieille femme;--la premire fissure entre les roches... une pierre soulever, trois marches descendre. --Et comment l'veiller? --Tu as ton poignard... --Viens! me dit Flor. Et sans prendre aucune prcaution, elle rejeta de ct la tte de Mabel, qui tomba sur le sac de mousse.--La vieille resta l comme une masse. Je vis avec stupfaction qu'elle avait les yeux grands ouverts... ....... Nous sortmes de la tente. Autour du feu qui allait s'teignant, il y avait un cercle de gitanos endormis. Flor avait pris la main la lampe, qu'elle couvrait d'un pan de sa mante. Elle me montra une seconde tente au loin, et me dit: --C'est l que sont les chrtiens! Ceux qui voulaient assassiner Henri, mon pauvre ami. Nous allmes au nord du camp.--Chemin faisant, Flor me fit dtacher trois petits chevaux de la Galice qui paissaient les basses branches des arbres, retenus des piquets par leur licou; les gitanos ne se servent jamais de mules. Au bout de quelques pas, nous trouvmes la fissure entre deux roches. Nous nous y engagemes. Trois degrs taills dans le granit descendaient l'entre d'un caveau, ferm par une grosse pierre, que nos efforts runis firent tourner. Derrire la pierre, la lueur de la lampe nous montra Henri demi dpouill, plong dans un sommeil de mort, et couch sur la terre humide, la tte appuye contre un squelette humain. Je m'lanai; j'entourai de mes bras le cou d'Henri; je l'appelai.--Rien! Flor tait derrire nous. --Tu l'aimes bien, Aurore, me dit-elle;--tu l'aimeras mieux! --Rveille-le! rveille-le! m'criai-je;--au nom de Dieu! rveille-le! Elle prit les deux mains d'Henri aprs avoir dpos la lampe sur le sol. --Mon charme ne peut rien ici, rpondit-elle;--il a bu le psow des gypsies d'cosse; il dormira jusqu' ce que le fer chaud ait touch le creux de ses mains et la plante de ses pieds. --Le fer chaud? rptai-je sans comprendre. --Et dpchons! ajouta Flor,--car maintenant, je risque ma vie tout autant que vous deux. Elle souleva sa basquine, et tira des plis de son jupon, alourdi par les morceaux de plomb cousus dans l'ourlet, un petit poignard manche de corne. --Dchausse-le! commanda-t-elle. J'obis machinalement. Henri portait des sandales avec des gutres de majo. Ma main tremblait si fort que je ne pouvais dlacer les courroies. --Vite! vite! rptait Flor. Pendant cela, elle faisait rougir la pointe de son petit poignard la flamme de la lampe. J'entendis un frmissement court: c'tait le poignard brlant qui s'enfonait dans la paume de la main d'Henri. Le fer, mis au feu de nouveau, pera galement le creux de l'autre main. Henri ne fit aucun mouvement. --A la plante des pieds! s'cria Flor; vite! vite!... il faut les quatre douleurs la fois. La pointe du poignard spara encore une fois la flamme de la lampe.--Flor se prit chanter un chant dans sa langue inconnue. Puis elle piqua les deux pieds d'Henri dont les lvres se crisprent. --Je lui devais bien cela, disait Flor en guettant son rveil,--le cher jeune seigneur!... et toi aussi, ma rieuse Aurore... sans vous, je serais morte de faim... sans moi, vous n'auriez point pris cette route... c'est moi qui vous ai attirs dans le pige. Le psow des sorciers d'cosse est fait avec le suc de cette laitue rousse et frise que les Espagnols nomment lechuga pequena, jointe certaine quantit de tabac distill et l'extrait simple de pavot des champs. C'est un narcotique foudroyant. Quant la manire de mettre fin ce redoutable sommeil, qui ressemble la mort, je vous dis ce que j'ai vu, ma mre. Les piqres de fer rouge sans le chant bohme (au dire de ma petite Flor) ne produiraient absolument aucun rsultat. De mme que dans les contes hongrois que dit si bien ma jolie compagne, la clef du trsor de Pesth ne saurait point ouvrir la porte de cristal de roche, si celui qui la porte ne connat le mot-fe Maramaradno... Quand Henri rouvrit les yeux, mes lvres taient sur son front. Il regarda tout autour de lui d'un air gar. Nous emes chacune un sourire de sa pauvre bouche ple.--Quand ses yeux tombrent sur le squelette du vieil Hadgi, il reprit son air srieux et froid. --Oh! oh! dit-il;--voici donc le compagnon qu'ils m'avaient choisi!... dans un mois, nous aurions fait la paire! --En route! s'cria Flor;--il faut qu'au lever du soleil vous soyez hors de la montagne. Henri tait dj debout. Les petits chevaux nous attendaient l'entre de la fissure. Flor se mit en avant comme guide, car elle tait dj venue plusieurs fois en ce lieu. Nous commenmes gravir au clair de la lune les derniers sommets du Baladron. Au soleil levant, nous tions en face de l'Escurial; le soir nous arrivions dans la capitale des Espagnes. Je fus bien heureuse, car il fut convenu que Flor resterait avec nous. Elle ne pouvait retourner prs de ses frres aprs ce qu'elle avait fait. Henri me dit: --Ma petite Aurore, tu auras une soeur. Ceci alla trs-bien pendant un mois. Flor avait dsir tre instruite dans la religion chrtienne. Elle fut baptise au couvent de l'Incarnation et fit sa premire communion avec moi dans la chapelle des Mineurs. Elle tait pieuse sa faon et de bon coeur, mais les religieux de l'Incarnation, dont elle dpendait en sa qualit de convertie, voulaient une autre pit. Ma pauvre Flor--ou plutt Maria de la Santa-Cruz--ne pouvait leur donner ce qu'elle n'avait point. Un beau matin, nous la vmes avec son ancien costume de gitanita. Henri se mit sourire, et lui dit: --Gentil oiseau, tu as bien tard prendre ta vole! Moi je pleurais, ma mre, car je l'aimais, ma chre petite Flor; je l'aimais de toute mon me! Quand elle m'embrassa, les larmes lui vinrent aux yeux aussi, mais c'tait plus fort qu'elle. La petite sauvage touffait dans notre maison. Elle partit en promettant bien de revenir.--Hlas! le soir, je la vis sur la Plaza-Santa, au milieu d'un groupe de gens du peuple. Elle dansait au son d'un tambour de basque, avant de dire la bonne aventure aux passants. Nous demeurions au revers de la Calle Real dans une petite rue de modeste apparence, dont les derrires donnaient sur de vastes et beaux jardins. C'est parce que je suis Franaise, ma mre, que je ne regrette pas Paris le climat enchant de Madrid. Nous ne souffrions plus du besoin. Henri avait pris sa place tout de suite parmi les premiers ciseleurs de Madrid. Il n'avait pas encore cette grande renomme qui lui et permis de faire si facilement sa fortune, mais les matres intelligents apprciaient son habilet. Ce fut une priode de calme et de bonheur. Flor venait les matins. Nous causions. Elle regrettait de ne plus tre ma compagne, mais quand je lui proposais de reprendre notre vie d'autrefois, elle se sauvait en riant. Une fois, Henri me dit: --Aurore, cette enfant n'est pas l'amie qu'il vous faut. Je ne sais ce qui eut lieu, mais Flor ne vint plus que de loin en loin.--Nous tions plus froides en face l'une de l'autre.--Quand Henri, mon ami, a parl, c'est mon coeur mme qui obit. Les choses et les personnes qu'il n'aime plus cessent de me plaire. Ma mre, n'est-ce pas ainsi qu'il faut aimer? Pauvre petite Flor! si je la voyais, je ne pourrais cependant m'empcher de tomber dans ses bras... ....... Que je vous dise, ma mre, une chose qui prcde de bien peu le dpart de mon ami.--Car je devais prouver bientt la premire grande douleur de ma vie. Henri allait me quitter, j'allais rester seule et longtemps, bien longtemps sans le voir. Deux ans, bonne mre; deux ans, comprenez-vous cela?--moi qui chaque matin m'veillais sous son baiser de pre! moi qui n'avais jamais t un jour entier sans le voir! Quand j'y songe, ces deux annes, elles me semblent plus longues que tout le reste de mon existence. Je savais qu'Henri amassait un petit trsor pour entreprendre un voyage; il devait visiter l'Allemagne et l'Italie. La France seule lui tait ferme et j'ignorais pourquoi. Les motifs de ce voyage taient aussi un secret pour moi. Un jour qu'il tait parti ds le matin, selon sa coutume, j'entrai chez lui pour mettre sa chambre en ordre. Son secrtaire tait ouvert,--un secrtaire dont il emportait toujours la clef. Sur la tablette du secrtaire, il y avait un paquet de papiers enferm dans une enveloppe jaunie par le temps. A cette enveloppe pendaient deux cachets pareils, portant des armoiries avec un mot latin pour devise: _Adsum_. Mon confesseur, qui je demandai la signification de ce mot me rpondit: _J'y suis!_ Vous vous souvenez, ma mre, que quand Henri, mon ami, courut aprs moi Venasque; il pronona ce mot en se ruant sur mes ravisseurs: J'y suis! j'y suis! L'enveloppe portait un troisime sceau qui semblait appartenir une chapelle ou une glise. J'avais dj vu ce papier une fois. Le jour o nous nous chappmes de la ferme sur l'Aga, aux environs de Pampelune, ce fut pour ravoir ce paquet prcieux qu'Henri voulut retourner la ferme. Quand il le trouva intact, sa figure rayonna de joie. Auprs du paquet, dont l'enveloppe ne montrait aucune criture, il y avait une sorte de liste, crite rcemment. Je fis mal. Je la lus... Hlas! ma mre, j'avais tant d'envie de savoir pourquoi mon ami Henri me quittait. La liste ne m'apprit rien que des noms et des demeures. Je ne connaissais aucun de ces noms. C'taient sans doute ceux des gens qu'Henri devait voir dans son voyage. La liste tait ainsi faite: 1 Le capitaine Lorrain, Naples. 2 Staupitz, Nuremberg. 3 Pinto, Turin. 4 El Matador, Glascow. 5 Jol de Jugan, Morlaix. 6 Fanza, Paris. 7 Saldagne, Paris. Puis deux numros encore, qui n'avaient point de nom au bout;--les numros 8 et 9. V --O Aurore s'occupe d'un petit marquis.-- Je veux vous finir tout de suite, ma mre, l'aventure de cette liste. Quand Henri revint de son voyage aprs deux ans, je revis la liste. Bien des noms y taient effacs, sans doute les noms de ceux qu'il avait pu joindre. Par contre, il y avait deux noms nouveaux qui remplissaient les blancs. Le capitaine Lorrain tait effac, le n 1.--Le n 2, Staupitz, avait une large barre. Pinto aussi, el Matador aussi; Jol de Jugan de mme. Les cinq barres taient l'encre rouge. Fanza et Saldagne restaient intacts. Le n 8 portait le nom de Peyrolles, le n 9 celui de Gonzague,--tous deux Paris... ............ Je fus deux ans sans le voir, ma mre. Que fit-il pendant ces deux annes et pourquoi sa conduite fut-elle toujours un mystre pour moi? Deux sicles! deux longs sicles! Je ne sais pas comment j'ai fait pour vivre tant de jours sans mon ami. Si l'on me sparait de lui maintenant, je suis bien sre que je mourrais. J'tais retire au couvent de l'Incarnation. Les religieuses furent bonnes pour moi, mais elles ne pouvaient pas me consoler. Toute ma joie s'tait envole avec mon ami. Je ne savais plus ni chanter ni sourire. Oh! mais quand il revint, que je fus bien paye de ma peine! Ce long martyre tait fini! mon pre chri, mon ami, mon protecteur m'tait rendu. Je n'avais point de parole pour lui dire combien j'tais heureuse. Aprs le premier baiser, il me regarda, et je fus tonne de l'expression que prit son visage. --Vous voil grande, Aurore, me dit-il, et je ne pensais pas vous retrouver si belle. J'tais donc belle! Il me trouvait belle. La beaut est un don de Dieu, ma mre: je remerciai Dieu dans mon coeur. J'avais seize ou dix-sept ans quand il me dit cela. Je n'avais pas encore devin qu'on pt prouver tant de bonheur s'entendre dire: Vous tes belle. Henri ne me l'avait pas encore dit. Je sortis du couvent de l'Incarnation le jour mme et nous retournmes notre ancienne demeure. Tout y tait bien chang. Nous ne devions plus vivre seuls, Henri et moi: j'tais une demoiselle. Je trouvai la maison une bonne vieille femme, Franoise Berrichon et son petit-fils Jean-Marie. La vieille Franoise dit en me voyant: --Elle lui ressemble! A qui ressembl-je? Il y a des choses sans doute que je ne dois point savoir, car on a t mon gard d'une discrtion inflexible. Je pensai tout de suite, et cette opinion s'est fortifie en moi depuis, que Franoise Berrichon tait quelque ancienne servante de ma famille. Elle a d connatre mon pre; elle a d vous connatre, ma mre! Combien de fois n'ai-je pas essay de savoir!... Mais Franoise, qui parle si volontiers d'ordinaire, devient muette ds qu'on aborde certains sujets. Quant son petit-fils Jean-Marie, il est plus jeune que moi et ne sait pas. Je n'avais pas revu ma petite Flor une seule fois au couvent de l'Incarnation. Je la fis chercher aussitt que je fus libre. On me dit qu'elle avait quitt Madrid.--Cela n'tait pas, car je la vis peu de jours aprs chantant et dansant sur la Plaza-Santa. Je m'en plaignis Henri, qui me dit: --On a eu tort de vous tromper, Aurore... On a bien fait de ne vous point rapprocher de cette pauvre enfant... Souvenez-vous qu'il est des choses qui loigneraient de vous ceux que vous devez aimer... Qui donc dois-je aimer? Vous, ma mre! vous d'abord! vous surtout!... Eh bien, vous dplairait-il que j'eusse de l'affection pour ma premire amie? de la reconnaissance pour celle qui nous sauva d'un grand pril? Je ne crois pas cela. Ce n'est pas ainsi que je vous aime. Mon ami s'exagre vos svrits. Vous tes bonne encore plus que fire.--Et puis, je vous aimerai si bien! Est-ce que mes caresses vous laisseront le temps d'tre svre!... J'tais donc une demoiselle. On me servait. Le petit Jean-Marie pouvait passer pour mon page. La vieille Franoise me tenait fidle compagnie.--J'tais bien moins seule qu'autrefois; j'tais bien loin d'tre aussi heureuse. Mon ami avait chang; ses manires n'taient plus les mmes. Je le trouvais froid toujours et parfois bien triste. Il semblait qu'il y et dsormais une barrire entre nous. Je vous l'ai dit, ma mre, une explication avec Henri tait chose impossible. Henri garde mon secret mme vis--vis de moi. Je devinais bien qu'il souffrait et qu'il se consolait par le travail. De tous cts, on venait solliciter son aide. L'aisance tait chez nous, presque le luxe. Les armuriers de Madrid mettaient en quelque sorte le Cincelador aux enchres. Medina-Sidonia, le favori de Philippe V, avait dit: J'ai trois pes; la premire est d'or, je la donnerais mon ami; la seconde est orne de diamants, je la donnerais ma matresse; la troisime est d'acier bruni, mais el Cincelador l'a taille: je ne la donnerais qu'au roi! Les mois s'coulrent. Je pris de la tristesse. Henri s'en aperut et devint malheureux... ....... Ma chambre donnait sur ces immenses jardins qui taient derrire la Calle-Ral. Le plus grand et le plus beau de ces jardins appartenait l'ancien palais du duc d'Ossuna, tu en duel par M. de Favas, gentilhomme de la reine. Depuis la mort du matre, le palais tait dsert. Un jour, je vis se relever les jalousies tombes. Les salles vides s'emplirent de meubles somptueux, et de magnifiques draperies flottrent aux croises.--En mme temps, le jardin abandonn s'emplit de fleurs nouvelles. Le palais avait un hte. J'tais curieuse comme toutes les recluses. Je voulus savoir son nom... Quand j'appris ce nom, il me frappa.--Celui qui venait habiter le palais d'Ossuna se nommait Philippe de Mantoue, prince de Gonzague. Gonzague! J'avais vu ce nom sur la liste de mon ami Henri. C'tait le second des deux noms inscrits pendant le voyage. C'tait le dernier des quatre qui restaient: Fanza, Saldagne, Peyrolles et Gonzague. Je pensais que mon Henri devait tre l'ami de ce grand seigneur et je m'attendais presque le voir. Le lendemain, Henri fit clouer des jalousies mes fentres qui n'en avaient point. --Aurore, me dit-il, je vous prie de ne vous point montrer ceux qui viendront se promener dans le jardin. Je confesse, ma mre, qu'aprs cette dfense, ma curiosit redoubla. Il n'tait pas difficile d'avoir des renseignements sur ce prince de Gonzague. Tout le monde parlait de lui. C'tait l'un des hommes les plus riches de France et l'ami particulier du rgent. Il venait Madrid pour une mission intime. On le traitait en ambassadeur. Il avait une cour. Tous les matins, le petit Jean-Marie venait me raconter ce qui se disait dans le quartier. Le prince tait beau, le prince avait de belles matresses, le prince jetait les millions par la fentre. Ses compagnons taient tous des jeunes gens qui faisaient dans Madrid des quipes nocturnes, escaladant les balcons, brisant les lanternes, dfonant les portes et battant les tuteurs jaloux. Il y en avait un qui avait dix-huit ans peine,--un dmon! Il se nommait le marquis de Chaverny. On le disait frais et rose comme une jeune fille. Et l'air si doux! De grands cheveux blonds sur un front blanc, une lvre imberbe, des yeux espigles comme ceux des jeunes filles! C'tait le plus terrible de tous. Ce chrubin troublait tous les coeurs des senoritas de Madrid. Par les fentes de ma jalousie, moi, je voyais parfois, sous les ombrages de ce beau jardin d'Ossuna, un jeune gentilhomme la mine lgante, la tournure un peu effmine,--mais ce ne pouvait tre ce diablotin de Chaverny. Mon petit gentilhomme avait l'apparence si sage et si modeste. Il se promenait ds le matin.--Ce Chaverny, lui, devait se lever tard, aprs avoir pass la nuit mal faire. Tantt sur un banc, tantt couch dans l'herbe, tantt allant pensif et la tte incline, mon petit gentilhomme avait presque toujours un livre la main. C'tait un adolescent studieux. Et plus souvent, que ce Chaverny se ft ainsi embarrass d'un livre! Il y avait l impossibilit: ce petit gentilhomme tait exactement l'oppos de M. le marquis de Chaverny,-- moins que la renomme n'et dplorablement calomni M. le marquis. La renomme n'avait eu garde.--Mais mon petit gentilhomme tait cependant bien le marquis de Chaverny. Le diablotin, le dmon!... je crois que je l'aurais aim si Henri n'et point t sur terre. Un bon coeur, ma mre, un coeur perdu par ceux qui garaient sa jeunesse, mais noble encore, ardent et gnreux. Je pense que le vent avait d soulever par hasard un coin de ma jalousie, car il m'avait vue, et depuis lors, il ne quittait plus le jardin. Ah! certes, je lui ai pargn bien des folies! Dans le jardin, il tait doux comme un petit saint. Tout au plus s'enhardissait-il parfois jusqu' baiser une fleur cueillie, qu'il lanait ensuite dans la direction de ma fentre. Une fois, je le vis venir avec une sarbacane. Il visa ma jalousie et trs-adroitement, il fit passer un petit billet travers les planchettes. Le charmant petit billet, si vous saviez, ma mre! Il voulait m'pouser et me disait que j'arracherais une me l'enfer. J'eus grand'peine me retenir de rpondre, car c'et t l une bonne oeuvre... mais la pense d'Henri m'arrta et je ne donnai mme pas signe de vie. Le pauvre petit marquis attendit longtemps, les yeux fixs sur ma jalousie, puis je le vis essuyer sa paupire o sans doute il y avait des larmes. Mon coeur se serra, mais je tins bon. Le soir de ce jour, j'tais au balcon de la tourelle en colimaon qui flanquait notre maison, l'angle de la Calle-Ral. Le balcon avait vue sur la grande rue et sur la ruelle obscure. Henri tardait; je l'attendais. J'entendis tout coup que l'on parlait voix basse dans la ruelle. Je me tournai. J'aperus deux ombres le long du mur: Henri et le petit marquis. Les voix bientt s'levrent. --Savez-vous qui vous parlez, l'ami? dit firement Chaverny;--je suis le cousin de M. le prince de Gonzague. A ce nom, l'pe d'Henri sembla sauter d'elle-mme hors du fourreau. Chaverny dgaina de mme et se mit en garde d'un petit air crne. La lutte me sembla si disproportionne, que je ne pus m'empcher de crier: --Henri! Henri! c'est un enfant! Henri baissa aussitt son pe. Le marquis de Chaverny me salua et je l'entendis qui disait: --Nous nous retrouverons! J'eus peine reconnatre Henri quand il rentra l'instant d'aprs. Sa figure tait toute bouleverse.--Au lieu de me parler, il se promenait grands pas dans la chambre. --Aurore, me dit-il enfin d'une voix change,--je ne suis pas votre pre... Je le savais bien.--Je crus qu'il allait poursuivre et j'tais tout oreilles. Il se tut. Il reprit sa promenade. Je le vis qui essuyait son front en sueur. --Qu'avez-vous donc, ami? demandai-je bien doucement. Au lieu de rpondre, il interrogea lui-mme et me dit: --Connaissez-vous ce jeune gentilhomme? Je dus rougir un peu en rpondant: --Non, bon ami, je ne le connais pas. Et pourtant, c'tait la vrit.--Henri reprit aprs un silence: --Aurore, je vous avais prie de tenir vos jalousies closes... Il ajouta, non sans une certaine nuance d'amertume dans la voix: --Ce n'tait pas pour moi, c'tait pour vous. J'tais pique. Je rpondis: --Ai-je donc commis quelque crime pour tre oblige de me cacher toujours ainsi? --Ah! fit-il en se couvrant le visage de ses mains,--cela devait venir!... Que Dieu ait piti de moi! Je comprenais seulement que je l'avais bless. Les larmes inondrent ma joue. --Henri! mon ami! m'criai-je, pardonnez-moi!... pardonnez-moi!... --Et que faut-il vous pardonner, Aurore? s'cria-t-il en relevant sur moi son regard tincelant. --La peine que je vous ai faite, Henri... je vous vois triste... je dois avoir tort. Il s'arrta tout coup pour me regarder encore. --Il est temps! murmura-t-il. Puis il vint s'asseoir auprs de moi. --Parlez franchement et ne craignez rien, Aurore, dit-il;--je ne veux qu'une chose en ce monde: votre bonheur. Auriez-vous quelque peine quitter le sjour de Madrid? --Avec vous? demandai-je. --Avec moi. --Partout o vous serez, ami, rpondis-je lentement et en le regardant bien en face,--j'irai avec plaisir... j'aime Madrid parce que vous y tes. Il me baisa la main. --Mais..., fit-il avec embarras,--ce jeune homme... Je mis ma main sur sa bouche en riant. --Je vous pardonne, ami, l'interrompis-je,--mais n'ajoutez pas un mot... et si vous le voulez, partons! Je vis ses yeux qui devenaient humides. Ses bras faisaient effort pour ne point s'ouvrir. Je crus que son motion allait l'entraner.--Mais il est fort contre lui-mme. Il me baisa la main une seconde fois, en disant avec une bont toute paternelle: --Puisque cela ne vous contrarie point, Aurore, nous devons partir ce soir mme. --Et c'est sans doute pour moi! m'criai-je avec une vritable colre,--non point pour vous. --Pour vous, non point pour moi, rpondit-il en prenant cong. Il sortit. Je fondis en larmes. --Ah! me disais-je,--il ne m'aime pas! Il ne m'aimera jamais! Et chaque fois que je pleure, ma mre, c'est que cette ide-l me revient. Henri ne m'aime pas! Henri ne m'aimera jamais!... Cependant... Hlas! on cherche se tromper soi-mme. Il me chrit comme si j'tais sa fille. Il m'aime pour moi, non pour lui.--Je mourrai jeune. Le dpart fut fix dix heures de nuit. Je devais monter en chaise avec Franoise. Henri devait nous escorter en compagnie de quatre espadins. Il tait riche. Pendant que je faisais mes malles, le jardin d'Ossuna s'illuminait. M. le prince de Gonzague donnait une grande fte cette nuit-l.--J'tais triste et dcourage.--La pense me vint que les plaisirs de ce monde brillant tromperaient peut-tre ma peine. Vous savez cela, vous, ma mre? Sont-elles soulages celles qui souffrent et qui peuvent se rfugier dans ces joies? Je vous parle maintenant de choses toutes rcentes. C'tait hier. Quelques mois se sont peine couls depuis que nous avons quitt Madrid. Mais le temps m'a sembl long. Il y a quelque chose entre mon ami et moi. Oh! que j'avais besoin de votre coeur pour y verser le mien, ma mre! Nous partmes l'heure dite, pendant que l'orchestre jetait ses premiers accords sous les grands orangers du palais. Henri chevauchait la portire. Il me dit: --Ne regrettez-vous rien, Aurore? --Je regrette mon ami d'autrefois, rpondis-je. Notre itinraire tait fix d'avance. Nous allions en droite ligne Saragosse pour gagner de l les frontires de France, franchir les Pyrnes vis--vis de Venasque et redescendre Bayonne, o nous devions prendre la mer et retenir passage pour Ostende. Henri avait besoin de faire cette pointe en France. Il devait s'arrter dans la valle de Louron, entre Luz et Bagnres-de-Luchon. De Madrid Saragosse, aucun accident ne marqua notre voyage. Mme absence d'vnements de Saragosse la frontire.--Et sans la visite que nous fmes au vieux chteau de Caylus, aprs avoir pass les monts, je n'aurais plus rien vous dire, ma mre. Mais, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, cette visite a t l'une des pages les plus mouvantes de ma vie. Je n'ai couru l aucun danger; proprement parler, rien ne m'y est advenu,--et pourtant, duss-je vivre cent ans, je me souviendrais des impressions que ce lieu a fait natre en moi. Henri voulait s'entretenir avec un vieux prtre nomm dom Bernard et qui avait t chapelain de Caylus, sous le dernier seigneur de ce nom. Une fois passe la frontire, nous laissmes Franoise et Jean-Marie dans un petit village au bord de la Clarabida. Nos quatre espadins taient rests de l'autre ct des Pyrnes. Nous nous dirigemes seuls, Henri et moi, cheval, vers la bizarre minence qu'on appelle dans le pays _le Hachaz_, et qui sert de base la noire forteresse. C'tait par une matine de fvrier, froide, triste, mais sans brume. Les sommets neigeux que nous avions traverss la veille dtachaient l'horizon sur le ciel sombre l'clatante dentelle de leurs crtes l'Orient, un soleil ple brillait et blanchissait encore les pics couverts de frimas. Le vent venait de l'ouest et amenait lentement les grands nuages, suspendus comme un terne rideau derrire la chane des Pyrnes. Nous voyions se dresser devant nous, repouss par le ciel blafard de l'est et debout sur son pidestal gant, ce noir colosse de granit: le chteau de Caylus-Tarrides. On chercherait longtemps avant de trouver un difice qui parle plus loquemment des lugubres grandeurs du pass. Il tait l comme une sentinelle, ce manoir assassin et pillard; il guettait le voyageur passant dans la valle. Les fauconneaux muets et les meurtrires silencieuses avaient alors une voix; les chnes ne croissaient pas dans les murs crevasss; les remparts n'avaient point ce glacial manteau de lierre mouill; les tourelles montraient leurs menaants crneaux, cachs aujourd'hui par cette couronne rougetre ou dore que leur font les girofles et les normes touffes de gueules-de-loup. Rien qu' le voir, l'esprit s'ouvre mille penses mlancoliques ou terribles. C'est grand, c'est effrayant. L dedans, personne n'a jamais d tre heureux. Aussi le pays est plein de lgendes noires comme de l'encre. A lui tout seul, le dernier seigneur, qu'on appelait Caylus-Verrous, a tu ses deux femmes, sa fille, son gendre, etc. Les autres, ses anctres, avaient fait de leur mieux avant lui. Nous arrivmes au plateau du Hachaz par une route troite et tortueuse qui autrefois aboutissait au pont-levis. Il n'y a plus de pont-levis. On voit seulement les dbris d'une passerelle en bois dont les poutres vermoulues pendent dans le foss. A la tte du pont est une petite vierge dans sa niche. Le chteau de Caylus est maintenant inhabit. Il a pour gardien un vieillard grondeur et d'abord repoussant, qui est demi-sourd et tout fait aveugle. Il nous dit que le matre actuel n'y tait pas venu depuis seize ans. C'est le prince Philippe de Gonzague.--Remarquez-vous, ma mre, comme ce nom semble me poursuivre depuis quelque temps? Le vieillard apprit Henri que dom Bernard, l'ancien chapelain de Caylus, tait mort depuis plusieurs annes. Il ne voulut point nous laisser voir l'intrieur du chteau. Je pensais que nous allions retourner dans la valle: il n'en fut rien.--Et je dus bientt m'apercevoir que ce lieu rappelait mon ami quelque tragique et lointain souvenir. Nous nous rendmes pour djeuner au hameau de Tarrides, dont les dernires maisons touchent presque les douves du manoir. La maison la plus proche des douves et de cette ruine de pont dont je vous ai parl tait justement une auberge. Nous nous assmes sur deux escabelles devant une pauvre table en bois de htre, et une femme de quarante quarante-cinq ans vint nous servir. Henri la regarda attentivement: --Bonne femme, lui dit-il tout coup, vous tiez dj ici la nuit du meurtre? Elle laissa tomber un broc de vin qu'elle tenait la main. Puis, fixant sur Henri son oeil plein de dfiance: --Oh! oh! fit-elle; pour en parler, vous, est-ce que vous y tiez? J'avais froid dans les veines, mais une curiosit invincible me tenait. Que s'tait-il donc pass en ce lieu? --Peut-tre, rpliqua Henri; mais cela ne vous importe point, bonne femme... Il y a des choses que je veux savoir... je payerai pour cela. Elle ramassa son broc en grommelant: --Nous fermmes nos portes double tour et les volets de nos croises... Le mieux est de ne rien voir dans ces affaires-l. --Combien trouva-t-on de morts dans le foss, le lendemain? demanda Henri. --Sept, en comptant le jeune seigneur. --Et la justice vint-elle? --Le bailli d'Angelis... et le lieutenant criminel de Tarbes... et d'autres... oui, oui; la justice vint... la justice vient toujours assez, mais elle s'en retourne... On dit que notre monsieur avait eu raison... A cause de cette petite fentre-l qu'on avait trouve ouverte... Elle montra du doigt une fentre basse, perce dans la douve mme, sous l'assise chancelante du pont. Je compris que les gens de justice accusrent le jeune seigneur dfunt d'avoir voulu s'introduire dans le chteau par cette voie.--Mais pourquoi? La vieille femme rpondit elle-mme cette question que je m'adressais. --Et parce que, acheva-t-elle, notre jeune demoiselle tait riche. C'tait toute une lamentable histoire raconte en quelques paroles. Cette fentre basse me fascinait. Je n'en pouvais dtacher les yeux.--L, sans doute, s'taient donns les rendez-vous d'amour. Je repoussai l'assiette de bois qu'on avait place devant moi. Henri fit de mme. Il paya notre repas et nous sortmes de l'auberge.--Devant la porte passait un chemin qui conduisait dans les douves. Nous prmes ce chemin. La bonne femme nous suivait. --Ce fut l, dit-elle en montrant le poteau qui faisait une des assises du pont du ct du rempart,--ce fut l que le jeune seigneur dposa son enfant. --Oh! m'criai-je, il y avait un enfant! Le regard qu'Henri tourna vers moi fut trange, et je ne puis encore le dfinir. Parfois, mes paroles les plus simples lui causaient ainsi des motions soudaines et qui me paraissaient n'avoir point de motif. Cela donnait carrire mon imagination. Je passais ma vie chercher en vain le mot de toutes ces nigmes qui taient autour de moi. Ma mre, on se moque volontiers des pauvres orphelines qui voient partout un indice de leur naissance. Moi, je vois dans cet instinct quelque chose de providentiel et de souverainement touchant. Eh bien! oui! notre rle est de chercher sans cesse, de ne nous point lasser dans notre tche difficile et ingrate. Si l'obstacle que nous avons soulev demi retombe et nous terrasse, nous nous redressons plus vaillants, jusqu' l'heure o le dsespoir nous prend.--Cette heure-l, c'est la mort. Que d'espoirs, avant que cette heure n'arrive! que de chimres! que de dceptions! Le regard d'Henri semblait me dire:--L'enfant, Aurore, c'tait vous. Mon coeur battit, et ce fut avec d'autres yeux que je regardai le vieux manoir. Mais tout de suite aprs, Henri demanda: --Qu'est devenu l'enfant? Et la bonne femme rpondit: --Il est mort!... VI --En mettant le couvert.-- Le fond des douves tait une prairie.--Du point o nous tions, au del de l'arche brise du pont de bois, on voyait s'abaisser la lvre du foss qui dcouvrait le petit village de Tarrides et les premires futaies de la fort d'Ens.--A droite, par dessus le rempart, la vieille chapelle de Coghes montrait sa flche aigu et dentele. Henri promenait sur ce paysage un long et mlancolique regard. Il semblait parfois s'orienter, son pe qu'il tenait la main comme une canne, traait des lignes dans l'herbe.--Sa bouche remuait comme s'il se ft parl lui-mme. Il dsigna enfin du doigt l'endroit o j'tais debout et s'cria: --C'est l... Ce doit tre l! --Oui, dit la bonne femme. C'est l que nous trouvmes tendu le corps du jeune seigneur. Je me reculai en frissonnant de la tte aux pieds. Henri demanda: --Que fit-on du corps? --J'ai ou dire qu'on l'emmena Paris pour tre enterr au cimetire Saint-Magloire. --Oui, pensa tout haut Henri;--Saint-Magloire tait fief de Lorraine... Ainsi, ma mre, le pauvre jeune seigneur, mis mort dans cette terrible nuit, tait de la noble maison de Lorraine. Henri avait la tte penche sur sa poitrine. Il rvait.--De temps en temps, je voyais qu'il me regardait la drobe. Il essaya de monter le petit escalier plac la tte du pont, mais les marches vermoulues cdrent sous ses pieds.--Il revint vers le rempart, et du pommeau de son pe, il prouva les contrevents de la fentre basse. La bonne femme qui le suivait comme un cicrone dit: --C'est solide et doubl de fer... On n'a pas ouvert la fentre depuis le jour o les magistrats vinrent. --Et qu'entendtes-vous cette nuit-l, bonne femme, demanda Henri, travers vos volets ferms? --Ah! Seigneur Dieu! mon gentilhomme, tous les dmons semblaient dchans sous le rempart... Nous ne pmes fermer l'oeil... Les brigands taient venus boire chez nous dans la journe: j'avais dit en me couchant: Que Dieu prenne en sa garde ceux qui ne verront point demain se lever le soleil... Nous entendmes un grand bruit de fer, des cris, des blasphmes... et des voix mles qui disaient de temps en temps: J'y suis! j'y suis!... Un monde de penses s'agitait en moi, ma mre; je connaissais ce mot ou cette devise.--Ds mon enfance je l'avais entendue sortir de la bouche d'Henri, et je l'avais retrouv, traduit en langue latine, sur les sceaux qui fermaient cette mystrieuse enveloppe que mon ami conservait comme un trsor. Henri avait t ml tout ce drame. Comment? Lui seul et pu me le dire... ... Le soleil descendait l'horizon quand nous reprmes le chemin de la valle. J'avais le coeur serr. Je me retournai bien des fois pour voir encore le sombre gant de granit, debout sur son norme base. Cette nuit, je vis des fantmes: une femme en deuil, portant un petit enfant dans ses bras et penche au-dessus d'un ple jeune homme qui avait le flanc ouvert. tait-ce vous, ma mre?... Le lendemain, sur le pont du navire qui devait nous porter travers l'Ocan et la Manche jusqu'aux rivages de la Flandre, Henri me dit: --Bientt, vous saurez tout, Aurore... Fasse Dieu que vous en soyez plus heureuse! Sa voix tait triste en disant cela. Se pourrait-il que le malheur me vnt avec la connaissance de ma famille? Dt-ce tre la vrit, je veux vous connatre, ma mre!... ... Nous dbarqumes Ostende.--A Bruxelles, Henri reut une large missive, cachete aux armes de France.--Le lendemain, nous partmes pour Paris. Il faisait noir dj quand nous franchmes l'arc de triomphe qui borne la route de Flandre o commence la grande ville. J'tais en chaise avec Franoise. Henri chevauchait au-devant de nous.--Je me recueillais en moi-mme, ma mre.--Quelque chose me disait: Elle est l! Vous tes Paris, ma mre, j'en suis sre. Je reconnais l'air que vous respirez. Nous descendmes une longue rue, borde de maisons hautes et grises; puis nous entrmes dans une ruelle troite qui nous conduisit au devant d'une glise qu'un cimetire entourait. J'ai su depuis que c'tait l'glise et le cimetire Saint-Magloire. En face s'levait un grand htel d'aspect fier et seigneurial. Henri mit pied terre et vint m'offrir la main pour descendre.--Nous entrmes dans le cimetire.--Au revers de l'glise, un espace, clos par une simple grille de bois, contient une rotonde ouverte o se voient plusieurs tombes monumentales travers les arcades. Nous franchmes la grille de bois. Une lampe, pendue la vote, clairait faiblement la rotonde. Henri s'arrta devant un mausole de marbre sur lequel tait sculpte l'image d'un jeune homme.--Henri mit un long baiser au front de la statue. Je l'entendis qui disait, avec des larmes dans la voix: --Frre, me voici... Dieu m'est tmoin que j'ai accompli ma promesse de mon mieux. Un bruit lger se fit derrire nous; je me retournai. La vieille Franoise Berrichon et Jean-Marie son petit-fils taient agenouills dans l'herbe de l'autre ct de la grille de bois. Henri s'tait aussi agenouill.--Il pria silencieusement et longtemps. En se relevant, il me dit: --Baisez cette image, Aurore. J'obis et je demandai pourquoi. Sa bouche s'ouvrit pour me rpondre.--Puis il hsita.--Puis il dit enfin: --Parce que c'tait un noble coeur, ma fille, et parce que je l'aimais. Je mis un second baiser au front glac de la statue.--Henri me remercia en posant ma main contre son coeur. Comme il aime, quand il aime, ma mre!--Peut-tre est-il crit qu'il ne doit pas m'aimer! Quelques minutes aprs, nous tions dans la maison o j'achve de vous crire ces lignes, ma mre chrie.--Henri l'avait fait retenir d'avance.--Depuis que j'en ai franchi le seuil, je ne l'ai plus quitte. Je suis l, plus seule que jamais, car Henri a plus d'affaires Paris qu'ailleurs.--C'est peine si je le vois aux heures des repas. Il m'est dfendu de sortir. Je dois prendre des prcautions pour me mettre la croise. Ah! s'il tait jaloux, ma mre! comme je serais heureuse de lui obir, de me voiler, de me cacher, de me garder toute lui.--Mais je me souviens de la phrase de Madrid: --Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous! Ce n'est pas pour moi, ma mre.--On est jaloux seulement de celle qu'on aime!... Je suis seule! A travers mes rideaux baisss, je vois la foule affaire et bruyante. Tous ces gens sont libres. Je vois les maisons de l'autre ct de la rue. A chaque tage il y a une famille: des jeunes femmes qui ont de beaux enfants souriants. Elles sont heureuses. Je vois encore les fentres du Palais-Royal, bien souvent claires le soir pour les nobles ftes du Rgent. Les dames de la cour passent dans leurs chaises avec de beaux cavaliers aux portires. J'entends la musique des danses. Parfois mes nuits n'ont point de sommeil... Mais si seulement il me fait une caresse, s'il lui chappe une douce parole, j'oublie tout cela, ma mre, et je suis heureuse... J'ai l'air de me plaindre. N'allez pas croire, ma mre, qu'il me manque quelque chose.--Henri me comble toujours de bonts et de prvenances. S'il est froid avec moi depuis longtemps, peut-on lui en faire un crime?... Tenez, ma mre, une ide m'est venue parfois. J'ai pens, car je connais les chevaleresques dlicatesses de son coeur, j'ai pens que ma race tait au-dessus de la sienne, ma fortune aussi peut-tre. Cela l'loigne de moi. Il a peur de m'aimer. Oh! si j'tais sre de cela! comme je renoncerais ma fortune! comme je foulerais aux pieds ma noblesse! Que sont donc les avantages de la naissance auprs des joies du coeur? Est-ce que je vous aimerais moins, ma mre, si vous tiez une pauvre femme...? Il y a deux jours, le bossu vint le voir.--Mais je ne vous ai pas parl encore de ce gnome mystrieux, le seul tre qui ait entre dans notre solitude. Le bossu vient chez nous toute heure, c'est--dire chez Henri, dans l'appartement du premier tage. On le voit entrer et sortir: les gens du quartier le regardent un peu comme un lutin. Jamais on n'a vu Henri et lui ensemble, et ils ne se quittent pas. Tel est le mot des commres de la rue du Chantre. Par le fait, jamais liaison ne fut plus bizarre et plus mystrieuse. Nous-mmes, j'entends Franoise, Jean-Marie et moi, nous n'avons jamais aperu runis ces deux insparables. Ils restent enferms des journes entires dans la chambre du haut; puis l'un d'eux sort, tandis que l'autre reste la garde de je ne sais quel trsor inconnu. Cela dure depuis quinze grands jours que nous sommes arrivs, et, malgr les promesses d'Henri, je n'en sais pas plus qu' la premire heure. Je voulais donc vous dire: le bossu vint voir Henri l'autre soir; il ne ressortit point. Toute la nuit, ils restrent enferms ensemble. Le lendemain Henri tait plus triste. En djeunant, la conversation tomba sur les grands seigneurs et les grandes dames. Henri dit avec une amertume profonde: --Ceux qui sont placs trop haut ont le vertige. Il ne faut pas compter sur la reconnaissance des princes... Et d'ailleurs, s'interrompit-il en baissant les yeux, quel service peut-on payer avec cette monnaie odieuse: la reconnaissance?... Si la grande dame pour qui j'aurais risqu mon honneur et ma vie ne pouvait pas m'aimer,... parce qu'elle serait en haut et moi en bas,... je m'en irais si loin que je ne saurais mme pas si elle m'insulte de sa reconnaissance! Ma mre, je suis sre que le bossu lui avait parl de vous. Oh! c'est que c'est bien vrai! Il a risqu pour votre fille son honneur et sa vie. Il a fait plus, beaucoup plus: il a donn votre fille dix-huit annes de sa fire jeunesse. Avec quoi payer cette largesse inoue? Ma mre! ma mre! comme il se trompe, n'est-ce pas? Comme vous l'aimerez! comme vous me mpriseriez, si tout mon coeur, sauf la part qui est vous, n'tait pas lui! Je n'osai dire cela, parce que, en sa prsence, quelque chose me retient souvent de parler. Je sens que je redeviens timide, autrement, mais bien plus qu'au temps de mon enfance. Mon Dieu! il y a des choses impossibles. Henri, mon sauveur, mon pre, mon bienfaiteur! Henri, craindre ma mre! Mais ce ne serait pas de l'ingratitude, cela, ce serait de l'infamie! Mais je suis lui; mon corps et mon me: il m'a sauve; il m'a faite. Sans lui, que serais-je? Un peu de poussire au fond d'une pauvre petite tombe... Et quelle mre, ft-elle duchesse, cousine du roi, quelle mre ne serait donc orgueilleuse d'avoir pour gendre le chevalier Henri de Lagardre, le plus beau, le plus brave, le plus gnreux, le plus loyal des hommes? Certes, je ne suis qu'une pauvre enfant, je ne puis pas juger les grands de la terre; je ne les connais pas, mais s'il y avait parmi ces grands seigneurs et ces grandes dames un coeur assez perdu, une me assez pervertie pour me dire moi, Aurore:--Oublie Henri, ton ami... Tenez, ma mre, cela me rend folle. Une ide extravagante vient de me donner la sueur froide; je me suis dit: Si ma mre... Mais Dieu me garde d'exprimer cela par des paroles! Je croirais blasphmer. Oh! non; vous tes telle que je vous ai rve et adore, ma mre. J'aurais de vous des baisers et puis des sourires. Quel que soit le grand nom que le ciel vous ait donn, vous avez quelque chose de meilleur que votre nom: c'est votre coeur. La pense que j'ai eue vous outrage, et je me mets vos genoux pour obtenir mon pardon. Tenez, le jour me manque: je quitte la plume et je ferme les yeux pour voir votre doux visage dans mon rve. Venez, mre bien-aime, venez... C'taient l les dernires paroles du manuscrit d'Aurore. Ces pages, sa meilleure compagnie, elle les aimait. En les renfermant dans sa cassette, elle leur dit:--A demain! La nuit tait tout fait venue. Les maisons s'clairaient de l'autre ct de la rue Saint-Honor. La porte s'ouvrit bien doucement, et la figure simplette de Jean-Marie Berrichon se dtacha en noir sur le lambris plus clair de la pice voisine o il y avait une lampe. Jean-Marie tait le fils de ce page mignon que nous vmes, aux premiers chapitres de cette histoire, apporter la lettre de Nevers au chevalier de Lagardre. Le page tait mort soldat; sa vieille mre n'avait plus qu'un petit-fils. --Notre demoiselle, dit Jean-Marie, grand'maman demande comme a s'il faut mettre le couvert ici ou dans la salle? --Quelle heure est-il donc? fit Aurore, veille en sursaut. --L'heure du souper, notre demoiselle, rpondit Berrichon. --Comme il tarde! rpta Aurore. Puis elle ajouta: --Mets le couvert ici. --Je veux bien, notre demoiselle. Berrichon apporta la lampe qu'il posa sur la chemine. Au fond de la cuisine, qui tait au bout de la salle, la voix mle de la vieille Franoise s'leva: --Les rideaux ne sont pas bien ferms, petiot, dit-elle, rapproche-les! Berrichon haussa lgrement les paules tout en se htant d'obir. --Ma parole, grommela-t-il, on dirait que nous avons peur des galres! Berrichon tait un peu dans la position d'Aurore. Il ignorait tout et avait grande envie de savoir. --Tu es sr qu'il n'est pas rentr par l'escalier? demanda la jeune fille. --Sr! rpta Jean-Marie; est-ce qu'on est jamais sr de rien chez nous?... J'ai vu entrer le bossu sur le tard... j'ai t couter... --Tu as eu tort, interrompit Aurore svrement. --Histoire de savoir si matre Louis tait rarriv... Quant tre curieux, pas de a! --Et tu n'as rien entendu? --Rien de rien! Il tendait la nappe sur la table. --O peut-il tre all?... se demandait cependant Aurore. --Ah! dame, fit Berrichon; n'y a que le bossu pour savoir a, notre demoiselle... Et c'est ben drle tout de mme de voir un homme si droit que M. le chevalier... je veux dire matre Louis... frquenter un bancroche, tortu comme un tire-bouchon!... Nous autres, nous n'y voyons que du feu, c'est certain... Il va, il vient par sa porte de derrire. --N'est-il pas le matre? interrompit encore la jeune fille. --Pour a, il est le matre, rpliqua Berrichon; le matre d'entrer, le matre de sortir, le matre de se renfermer avec son singe... et il ne s'en gne pas, non!... N'empche que les voisines jasent pas mal, notre demoiselle. --Vous causez trop avec les voisines, Berrichon! dit Aurore. --Moi! se rcria l'enfant; ah! seigneur de Dieu! si on peut dire!... Alors je suis un bavard, pas vrai? merci!... Dis donc, grand'mre, s'cria-t-il en mettant sa blonde tte la porte, voil que je suis un bavard!... --Je sais a depuis longtemps, petiot, repartit la brave femme; et un paresseux aussi! Berrichon se croisa les bras sur la poitrine. --Bon! fit-il; ah! dame, voil qui est bon!... Alors faut me pendre, si j'ai tous les vices!... ce sera plus tt fait!... Moi qui jamais, au grand jamais, ne dis mot personne... En passant; j'coute le monde, voil tout... est-ce un pch?... et je vous promets qu'ils en disent!... mais pour me mler la conversation de tous ces chopiers, fi donc! je tiens mon rang. Il plaa deux assiettes en face l'une de l'autre. --Quoique a, reprit-il plus bas, qu'on ait bien de la peine s'empcher... quand tout le monde vous fait des questions... --On t'a donc fait des questions, Jean-Marie? --En masse, notre demoiselle. --Quelles questions? --Des questions bien embarrassantes, allez!... --Mais enfin, dit Aurore avec impatience.--que t'a-t-on demand? Berrichon se mit rire d'un air innocent: --On m'a demand tout, rpliqua-t-il;--ce que nous sommes, ce que nous faisons, d'o nous venons, o nous allons... votre ge... l'ge de monsieur le chevalier,--je veux dire matre Louis,--si nous sommes Franais... si nous sommes catholiques... si nous comptons nous tablir ici... si nous nous dplaisions dans l'endroit que nous avons quitt... si vous faites maigre le vendredi et le samedi,--vous, mademoiselle... si votre confesseur est Saint-Eustache ou Saint-Germain l'Auxerrois... Il reprit haleine, et continua tout d'un trait: --Et ci et l'autre... patati, patata... pourquoi nous sommes venus demeurer justement rue du Chantre au lieu d'aller loger ailleurs,--pourquoi vous ne sortez jamais (et ce sujet, madame Moyneret, la sage-femme, a pari avec la Guichard que vous n'aviez qu'une jambe de bonne)... Pourquoi matre Louis sort si souvent... Pourquoi le bossu... Ah! s'interrompit-il,--c'est le bossu qui les intrigue!... La mre Balahault dit qu'il a l'air d'un quelqu'un qui a commerce avec le mauvais... --Et tu te mles tous ces cancans, toi Berrichon! fit Aurore. --C'est ce qui vous trompe, notre demoiselle.--N'y en a pas comme moi pour savoir garder son quant--soi... mais faut les entendre!... les femmes surtout... ah! Dieu de Dieu! les femmes! n'y a pas dire! je ne peux pas mettre tant seulement les pieds dans la rue sans avoir les oreilles toutes chaudes... Ho! Berrichon! chrubin du bon Dieu! me crie la regrattire d'en face,--viens a, que je te fasse goter de mon mou... Elle en a du bon, notre demoiselle!... Tiens! tiens! fait la grosse gargotire, il humerait bien un bouillon, cet ange-l!... Et la beurrire! et la qui raccommode les vieilles fourrures!... et jusqu' la femme du procureur, quoi!... Moi, je passe fier comme un valet d'apothicaire.--La Guichard et la Moyneret, la Balahault, la regrattire d'en face, et la qui rafistole les fourrures et les autres y perdent leurs peines. a ne les corrige pas... coutez voir comme elles font, notre demoiselle! s'interrompit-il;--a va vous amuser... Voil la Balahault, une maigre et noire avec des lunettes sur le nez:--Elle est tout de mme mignonnette et bien tourne, cette enfant-l... c'est de vous qu'elle parle... a a vingt ans, pas vrai, l'amour?--Je ne sais pas! Pour rpondre cela, Berrichon prit sa grosse voix. Puis en fausset: --Pour mignonnette, elle est mignonnette!... (Voil la Moyneret qui dgoise) et l'on ne dirait pas que c'est la nice d'un simple forgeron... au fait, est-elle sa nice, mon poulet? --Non! fit Berrichon en basse-taille. Berrichon tnor poursuivait: --Sa fille, alors, bien sr? pas vrai, Minet? --Non! Et j'essaye de passer, notre demoiselle... mais je t'en souhaite! elles se mettent en cercle autour de moi... la Guichard, la Durand, la Morin, la Bertrand... --Mais si ce n'est pas sa fille, qu'elles font,--c'est donc sa femme, alors? --Non! --Sa petite soeur? --Non! --Comment! comment!--ce n'est ni sa femme, ni sa soeur, ni sa fille, ni sa nice?... C'est donc une orpheline qu'il a recueillie?... une enfant leve par charit... --Non! non! non! non! cria Berrichon tue-tte. Aurore mit sa belle main blanche sur son bras: --Tu as eu tort, Berrichon, dit-elle d'une voix douce et triste;--tu as menti... je suis une enfant qu'il a recueillie... je suis une orpheline leve par charit... --Par exemple!... voulut se rcrier Jean-Marie. --La prochaine fois qu'ils l'interrogeront, poursuivit Aurore,--tu leur rpondras cela... je n'ai point honte... Pourquoi cacher les bienfaits de mon ami? --Mais, notre demoiselle... --Ne suis-je pas une pauvre fille abandonne? continuait Aurore en rvant,--sans lui, sans ses bienfaits... --Pour le coup, s'cria Berrichon,--si matre Louis, comme il faut l'appeler, entendait cela, il se mettrait dans une belle colre!... De la charit!... des bienfaits!... fi donc! notre demoiselle! --Plt Dieu qu'on ne pronont pas d'autres paroles en parlant de lui et de moi! murmura la jeune fille, dont le beau front ple prit des nuances roses. Berrichon se rapprocha vivement. --Vous savez donc...? balbutia-t-il. --Quoi? demanda Aurore tremblante. --Dame! notre demoiselle... --Parle, Berrichon, je le veux! Et comme l'enfant hsitait, elle se dressa imprieuse et dit: --Je t'ai ordonn de parler... j'attends! Berrichon baissa les yeux, tortillant avec embarras la serviette qu'il tenait la main. --Quoi donc! fit-il,--c'est des cancans... rien que des cancans!... Elles disent comme a: Nous savions bien! Il est trop jeune pour tre son pre... Puisqu'il prend tant de prcautions, il n'est pas son mari... --Achve! dit Aurore dont le front livide tait mouill de sueur. --Dame! notre demoiselle,--quand on n'est ni le pre, ni le frre, ni le mari... Aurore se couvrit le visage de ses mains. VII --Matre Louis.-- Berrichon se repentait amrement dj de ce qu'il avait dit.--Il regardait avec effroi la poitrine d'Aurore, souleve par les sanglots, et il pensait: --S'il allait entrer ce moment! Aurore avait la tte baisse, ses beaux cheveux tombaient par masses sur ses mains, au travers desquelles les larmes coulaient. Quand elle se redressa, ses yeux taient baigns, mais le rouge tait revenu ses joues. --Quand on n'est ni le pre, ni le frre, ni le mari d'une pauvre enfant abandonne, pronona-t-elle lentement,--et qu'on s'appelle Henri de Lagardre... on est son ami... on est son sauveur et son bienfaiteur. Oh! s'cria-t-elle en joignant ses mains qu'elle leva vers le ciel,--leurs calomnies mmes me montrent combien il est au-dessus des autres hommes!... Puisqu'on le souponne, c'est que les autres font ce qu'il n'a pas fait... Je l'aimais bien... ils seront cause que je l'adorerai comme un Dieu!... --C'est a, notre demoiselle! fit Berrichon;--adorez-le, rien que pour les faire enrager! --Henri! murmurait la jeune fille;--le seul tre au monde qui m'ait protge et qui m'ait aime. --Oh! pour vous aimer, s'cria Berrichon qui revenait son couvert trop longtemps nglig,--a va bien!... c'est moi qui vous le dis... Tous les matins, nous voyons a, nous deux grand'maman...--Comment a-t-elle pass la nuit? son sommeil a-t-il t tranquille? Lui avez-vous bien tenu compagnie hier? Est-elle triste? Souhaite-t-elle quelque chose?... Et quand nous avons pu surprendre un de vos dsirs, il est si content, si heureux!... Ah! dame! pour vous aimer, a y est! --Oui, fit Aurore en se parlant elle-mme;--il est bon... il m'aime comme sa fille... --Et encore autrement, glissa Berrichon d'un air malin. Aurore secoua la tte. Aborder ce sujet tait un si grand besoin de son coeur, qu'elle ne rflchissait ni l'ge ni la condition de son interlocuteur. Jean-Marie Berrichon, en train de mettre son couvert, passait l'tat de confident. --Je suis seule, dit-elle,--seule et triste toujours..... --Bah! riposta l'enfant,--notre demoiselle... ds qu'il sera rentr, vous retrouverez votre sourire. --La nuit est venue, poursuivait Aurore,--et je l'attends toujours... et cela est ainsi chaque soir, depuis que nous sommes dans ce Paris..... --Ah! dame! fit Berrichon,--c'est l'effet de la capitale... L! voil mon couvert mis et un peu bien... Le souper est-il prt, la mre? --Depuis une heure au moins, rpondit le viril organe de Franoise au fond de la cuisine. Berrichon se gratta l'oreille. --Il y a pourtant gros parier qu'il est l-haut, fit-il,--avec son diable de bossu... et a m'ennuie de voir que notre demoiselle se fait comme a de la peine... Si j'osais... Il avait travers la salle basse. Son pied toucha la premire marche de l'escalier qui conduisait l'appartement de matre Louis. C'est dfendu, pensa-t-il; je n'aimerais pas voir monsieur le chevalier en colre comme l'autre fois... Dieu de Dieu!... --Ah !--notre demoiselle, reprit-il en se rapprochant,--pourquoi donc qu'il se cache tout de mme?... a fait jaser... Moi, d'abord, je sais que je jaserais si j'tais la place des voisins... et pourtant, certes, je ne suis pas bavard... je dirais comme les autres: C'est un conspirateur... ou bien: C'est un sorcier! --Ils disent donc cela? demanda Aurore. Au lieu de rpondre, Berrichon se mit rire. --Ah! seigneur Dieu! s'cria-t-il,--s'ils savaient comme moi ce qu'il y a l-haut!... Un lit, un bahut, deux chaises, une pe pendue au mur... voil tout le mobilier!--Par exemple, s'interrompit-il,--dans la pice ferme, je ne sais pas,... je n'ai vu qu'une chose... --Quoi donc? interrompit Aurore vivement. --Oh! fit Berrichon,--pas la mer boire!... c'tait un soir qu'il avait oubli de mettre la petite plaque qui bouche la serrure par derrire... vous savez?... --Je sais... mais osas-tu bien regarder par le trou! --Mon Dieu! notre demoiselle, je n'y mis point de malice, allez!... j'tais mont pour l'appeler, de votre part... le trou brillait... j'y mis mon oeil. --Et que vis-tu? --Je vous dis: pas le Prou!... le bossu n'tait pas l... il n'y avait que matre Louis, assis devant une table... sur la table tait une cassette... une petite cassette qui ne le quitte jamais en voyage... j'avais toujours eu envie de savoir ce qu'elle renfermait... Ma foi, il y tiendrait encore pas mal de quadruples pistoles!... mais ce ne sont pas des pistoles que matre Louis met dans sa cassette... c'est un paquet de paperasses... comme qui dirait une grande lettre carre, avec trois cachets de cire rouge qui pendent, larges chacun comme un cu de six livres. Aurore reconnaissait cette description. Elle garda le silence. --Voil, reprit Berrichon, et ce paquet-l faillit me coter gros... Il parat que j'avais fait du bruit, quoique je sois adroit de mes pieds. Il vint ouvrir la porte. Je n'eus que le temps de me jeter en bas de l'escalier... et je tombai sur mes reins... que a me fait encore mal quand j'y touche... on ne m'y reprendra plus...--Mais vous, notre demoiselle, s'interrompit-il, vous qui tout est permis... vous qui ne pouvez rien craindre... je vas vous dire, j'aimerais bien qu'on soupe un peu de bonne heure pour aller voir entrer un peu le monde au bal du Palais-Royal... si vous montiez... si vous alliez l'appeler un petit peu avec votre voix si douce...? Aurore ne rpondit point. --Avez-vous vu, continua Berrichon qui n'tait pas bavard, avez-vous vu passer toute la journe les voitures de fleurs et de feuillage, les fourgons de lampions, les ptisseries et les liqueurs? Il passa le bout de sa langue gourmande sur ses lvres. --a sera beau! s'cria-t-il; ah! si j'tais seulement l dedans, comme je m'en donnerais! --Va aider ta grand'mre, Berrichon, dit Aurore. --Pauvre petite demoiselle! pensa-t-il en se retirant; elle meurt d'envie d'aller danser! La tte pensive d'Aurore s'inclinait sur sa main. Elle ne songeait gure au bal ni la danse. Elle se disait elle-mme: --L'appeler? quoi bon l'appeler? Il n'y est pas, j'en suis sre... chaque jour ses absences se prolongent davantage. --J'ai peur! s'interrompit-elle en frissonnant; oui, j'ai peur, quand je rflchis tout cela! ce mystre m'pouvante... Il me dfend de sortir, de voir, de recevoir personne... il cache son nom; il dissimule ses dmarches..... Tout cela, je le comprends bien, c'est le danger d'autrefois qui est revenu... c'est l'ternelle menace autour de nous... la guerre sourde des assassins. Qui sont-ils, les assassins? fit-elle aprs un silence; ils sont puissants; ils l'ont prouv... ce sont ses ennemis implacables... ou plutt les miens... c'est parce qu'il me dfend qu'ils en veulent sa vie! Et il ne me dit rien! s'cria-t-elle; jamais rien!... comme si mon coeur ne devait pas tout deviner!... comme s'il tait possible de fermer les yeux qui aiment!... Il entre, il reoit mon baiser, il s'assied, il fait tout ce qu'il peut pour sourire... il ne voit pas que son me est devant moi toute nue!... que d'un regard je sais lire dans ses yeux son triomphe ou sa dfaite!... Il se dfie de moi!... Il ne veut pas que je sache l'effort qu'il fait, le combat qu'il livre... il ne comprend donc pas, mon Dieu! qu'il me faut mille fois plus de courage pour dvorer mes pleurs qu'il ne m'en faudrait pour partager sa tche et combattre ses cts!... Un bruit se fit dans la salle basse, un bruit bien connu sans doute, car elle se leva tout coup radieuse. Ses lvres s'entr'ouvrirent pour laisser passer un petit cri de joie. Ce bruit, c'tait une porte qui s'ouvrait au haut de l'escalier intrieur. Oh! que Berrichon avait bien raison! sur ce dlicieux visage de vierge, vous n'eussiez retrouv en ce moment aucune trace de larmes, aucun reflet de tristesse. Tout tait sourire. Le sein battait, mais de plaisir. Le corps affaiss se relevait gracieux et souple. C'tait cette chre fleur de nos parterres que la nuit froide penche, demi-fltrie sur sa tige, et qui s'panouit, plus frache et plus parfume au premier baiser du soleil! Aurore se leva et s'lana vers son miroir. En ce moment elle avait peur de n'tre pas assez belle. Elle maudissait les larmes qui battent les yeux et qui teignent le feu diamant des prunelles. Deux fois par jour ainsi, elle tait coquette. Mais son miroir lui dit que son inquitude tait vaine. Son miroir lui renvoya un sourire si jeune, si tendre, si charmant, qu'elle remercia Dieu dans son coeur. Matre Louis descendait l'escalier. En bas des degrs, Berrichon tenait une lampe et l'clairait. Matre Louis, quel que ft son ge, tait un jeune homme. Ses cheveux blonds, lgers et boucls jouaient autour d'un front pur comme celui d'un adolescent. Ses tempes, larges et pleines, n'avaient point subi l'injure du ciel espagnol: c'tait un Gaulois, un homme d'ivoire, et il fallait le mle dessin de ses traits pour corriger ce que cette carnation avait d'un peu effmin. Mais ses yeux de feu, sous la ligne fire de ses sourcils, son nez droit, arrt vivement, sa bouche dont les lvres semblaient sculptes dans le bronze et qu'ombrageait une fine moustache, retrousse lgrement, son menton la courbe puissante, donnaient sa tte un admirable caractre de rsolution et de force. Son costume entier, chausses, soubreveste et pourpoint, tait de velours noir avec des boutons de jais uni. Il avait la tte nue et ne portait point d'pe. Il tait encore au haut de l'escalier, que son regard cherchait dj Aurore. Quand il la vit, il rprima un mouvement. Ses yeux se baissrent de force, et son pas qui voulait se presser s'attarda. Un de ces observateurs qui voient tout pour tout analyser et dcouvert peut-tre du premier coup d'oeil le secret de cet homme. Sa vie se passait se contraindre. Il tait prs du bonheur, et ne le voulait point toucher. Or, la volont de matre Louis tait de fer. Elle tait assez forte pour donner une trempe stoque ce coeur tendre, passionn, brlant comme un coeur de femme. --Vous m'avez attendu, Aurore? dit-il en descendant les marches. Franoise Berrichon vint montrer son visage hautement color la porte de la cuisine. Elle dit, de sa voix retentissante et qui et fait grand honneur un sergent commandant l'exercice: --Si a a du bon sens, matre Louis, de faire pleurer ainsi une pauvre enfant! --Vous avez pleur, Aurore! dit vivement le nouvel arrivant. Il tait au bas des marches. La jeune fille lui jeta ses deux bras autour du cou. --Henri, mon ami! fit-elle en lui tendant son front baiser, vous savez bien que les jeunes filles sont folles... la bonne Franoise a mal vu; je n'ai point pleur... regardez mes yeux, Henri: voyez s'il y a des larmes. Elle souriait, si heureuse, si pleinement heureuse, que matre Louis resta un instant la contempler malgr lui. --Que m'as-tu donc dit, petiot? fit dame Franoise en regardant svrement Jean-Marie, que notre demoiselle n'avait fait que pleurer? --Oh! dame! fit Berrichon, coutez donc, grand'maman... moi je ne sais pas... vous avez peut-tre mal entendu... ou bien, moi, j'ai mal vu... moins que notre demoiselle n'ait pas envie qu'on sache qu'elle a pleur. Le Berrichon tait une graine de bas Normand. Franoise traversa la chambre, portant le principal plat du souper. --N'empche, dit-elle, que notre demoiselle est toujours seule, et que a n'est pas une existence. --Vous ai-je prie de faire mes plaintes, Franoise? murmura Aurore, rouge de dpit. Matre Louis lui offrit la main pour passer dans la chambre coucher o la table tait servie. Au bout de quelques minutes, employes faire semblant de manger, matre Louis dit: --Laissez-nous, mon enfant, nous n'avons plus besoin de vous. --Faut-il apporter l'autre plat? demanda Berrichon. --Non, s'empressa de rpondre Aurore. --Alors, je vas vous donner le dessert? --Allez! fit matre Louis qui lui montra la porte. Berrichon sortit en riant sous cape. --Grand'maman, dit-il Franoise en rentrant dans la cuisine;--m'est avis qu'ils vont s'en dire de rudes tous les deux. La bonne femme haussa les paules. --Matre Louis a l'air bien fch, reprit Jean-Marie. --A ta vaisselle! fit Franoise; matre Louis en sait plus long que nous tous; il est fort comme un taureau, malgr sa fine taille, et plus brave qu'un lion... mais sois tranquille, notre petite demoiselle Aurore en battrait quatre comme lui! --Bah! s'cria Berrichon stupfait, elle n'a pas l'air. --C'est justement! repartit la bonne femme. Et, finissant la discussion, elle ajouta: --Tu n'as pas l'ge... ta besogne! --Vous n'tes pas heureuse, ce qu'il parat, Aurore, dit matre Louis, quand Berrichon eut quitt la chambre coucher. --Je vous vois bien rarement, rpondit la jeune fille. --Et m'accusez-vous, chre enfant? --Dieu m'en prserve!... Je souffre parfois, c'est vrai; mais qui peut empcher les folles ides de natre dans la pauvre tte d'une recluse?... Vous savez, Henri, dans les tnbres, les enfants ont peur, et ds que vient le jour, ils oublient leurs craintes... Je suis de mme, et il suffit de votre prsence pour dissiper mes capricieux ennuis. --Vous avez pour moi la tendresse d'une fille soumise, Aurore, dit matre Louis en dtournant les yeux, je vous en remercie. --Avez-vous pour moi la tendresse d'un pre, Henri? demanda la jeune fille. Matre Louis se leva et fit le tour de la table. Aurore lui avana d'elle-mme un sige, et dit avec une joie non quivoque: --C'est cela! venez! Il y a bien longtemps que nous n'avons caus ainsi... Vous souvenez-vous autrefois comme les heures passaient?... Mais Henri tait rveur et triste. Il rpondit: --Les heures ne sont plus nous! Aurore lui prit les deux mains et le regarda en face si doucement, que ce pauvre matre Louis eut sous les paupires cette brlure qui prcde et provoque les larmes. --Vous aussi, vous souffrez, Henri, murmura-t-elle. Il secoua la tte en essayant de sourire et rpondit: --Vous vous trompez, Aurore... Il y eut un jour o je fis un beau rve: un rve si beau qu'il me prit tout mon repos.., mais ce ne fut qu'un jour, et ce n'tait qu'un rve... Je suis veill: je n'espre plus... j'ai fait un serment: je remplis ma tche... le moment arrive o ma vie va changer... Je suis bien vieux prsent, mon enfant chrie, pour recommencer une existence nouvelle... --Bien vieux! rpta Aurore qui montra toutes ses belles dents en un grand clat de rire. Matre Louis ne riait pas. --A mon ge, pronona-t-il tout bas, les autres ont une femme... les autres ont dj une famille... Aurore devint tout coup srieuse. --Et vous n'avez rien de tout cela, l'interrompit-elle. Henri, mon ami, vous n'avez que moi! Matre Louis ouvrit la bouche vivement, mais la parole s'arrta entre ses lvres.--Il baissa les yeux encore une fois. --Vous n'avez que moi, rpta Aurore; et que suis-je pour vous?... Un obstacle au bonheur! Il voulut l'arrter, mais elle poursuivit: --Savez-vous ce qu'ils disent? Ils disent: Celle-l n'est ni sa fille, ni sa soeur, ni sa femme... Ils disent... --Aurore, interrompit matre Louis son tour, depuis dix-huit ans, vous avez t tout mon bonheur! --Vous tes gnreux et je vous rends grces..., murmura la jeune fille. Ils restrent un instant silencieux. L'embarras de matre Louis tait visible. Ce fut Aurore qui rompit la premire le silence. --Henri, dit-elle, je ne sais rien de vos penses ni de vos actions... et de quel droit vous ferais-je un reproche?... Mais je suis toujours seule et toujours je pense vous, mon unique ami... Je suis bien sre qu'il y a des heures o je devine... Quand mon coeur se serre... quand les pleurs me viennent aux yeux... c'est que je me dis:--Sans moi, une femme aime gayerait sa solitude... sans moi, sa maison serait grande et riche... sans moi, il pourrait se montrer partout visage dcouvert... Henri, vous faites plus que m'aimer comme un bon pre; vous me respectez, et vous avez d rprimer, cause de moi, l'lan de votre coeur!... Ceci partait de l'me. Aurore avait en effet pens tout cela. Mais la diplomatie est inne chez les filles d've. Ceci tait surtout un stratagme pour savoir. Le coup ne porta point. Aurore n'eut que cette froide rponse: --Chre enfant, vous vous trompez. Le regard de matre Louis se perdait dans le vide. --Le temps passe, murmura-t-il. Puis, soudain, et comme s'il lui et t impossible de se retenir: --Quand vous ne me verrez plus, Aurore, dit-il, vous souviendrez-vous de moi? Les fraches couleurs de la jeune fille s'vanouirent. Si matre Louis et relev les yeux, il aurait vu toute son me dans le regard profond qu'elle lui jeta. --Est-ce que vous allez me quitter encore? balbutia-t-elle. --Non..., fit matre Louis d'une voix mal assure; je ne sais... peut-tre... --Je vous en prie! je vous en prie! murmura-t-elle, ayez piti de moi, Henri!... si vous partez, emmenez-moi avec vous. Comme il ne rpondit point, elle reprit, les larmes aux yeux: --Vous m'en voulez peut-tre, parce que j'ai t exigeante... injuste... Oh! Henri, mon ami, ce n'est pas moi qui vous ai parl de mes larmes!... je ne le ferai plus. Henri, coutez-moi et croyez moi, je ne le ferai plus... Mon Dieu! je sais bien que j'ai tort! je suis heureuse puisque je vous vois chaque jour... Henri! vous ne rpondez pas?... Henri! m'coutez-vous? Il avait la tte tourne. Elle lui prit le cou avec un geste d'enfant pour le forcer la regarder.--Les yeux de matre Louis taient baigns de larmes. Aurore se laissa glisser hors de son sige et se mit genoux. --Henri! Henri, dit-elle; mon ami cher!... mon pre!... le bonheur serait vous tout seul si vous tiez heureux... mais je veux ma part de vos larmes! Il l'attira contre lui d'un mouvement plein de passion. Mais tout coup ses bras se dtendirent. --Nous sommes deux fous, Aurore! pronona-t-il avec un sourire amer et contraint; si l'on nous voyait!... que signifie tout cela? --Cela signifie, rpondit la jeune fille, qui ne renonait pas ainsi; cela signifie que vous tes goste et mchant, ce soir, Henri... Depuis le jour o vous m'avez dit:--Tu n'es pas ma fille,--vous avez bien chang... --Le jour o vous me demandtes la grce de M. le marquis de Chaverny... Je me souviens de cela, Aurore... et je vous annonce que M. le marquis est de retour Paris. Elle ne repartit point, mais son noble et doux regard eut de si loquentes surprises, que matre Louis se mordit la lvre. Il prit sa main qu'il baisa comme s'il et voulu s'loigner. Elle le retint de force. --Restez, dit-elle; si cela continue, un jour en rentrant, vous ne me trouverez plus dans votre maison, Henri... Je vois que je vous gne... je m'en irai... Mon Dieu! Je ne sais pas ce que je ferai... mais vous serez dlivr, vous, d'un fardeau qui devient trop lourd. --Vous n'aurez pas le temps..., murmura matre Louis; pour me quitter, Aurore, vous n'aurez pas besoin de fuir. --Est-ce que vous me chasseriez! s'cria la pauvre fille qui se redressa comme si elle et reu un choc violent dans la poitrine. Matre Louis se couvrit le visage de ses mains... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ils taient encore tous deux l'un auprs de l'autre: Aurore assise sur un coussin et la tte appuye contre les genoux de matre Louis. --Ce qu'il me faudrait, murmura-t-elle, pour tre heureuse... mais bien heureuse!... hlas! Henri, bien peu de chose... Y a-t-il donc si longtemps que j'ai perdu mon sourire... n'tais-je pas toujours contente et gaie quand je m'lanais votre rencontre autrefois?... Les doigts de matre Louis lissaient les belles masses de ses cheveux o la lumire de la lampe mettait des reflets d'or bruni. --Faites comme autrefois, poursuivait-elle; je ne vous demande que cela... Dites-moi quand vous avez t heureux... dites-moi surtout quand vous avez eu de la peine... afin que je me rjouisse avec vous... ou que toute votre tristesse passe dans mon coeur... Allez! cela soulage!... Si vous aviez une fille, Henri, une fille bien-aime, n'est-ce pas comme cela que vous feriez avec elle? --Une fille! rpta matre Louis, dont le front se rembrunit. --Je ne vous suis rien, je le sais! ne me le dites plus... Matre Louis passa le revers de sa main sur son front: --Aurore, dit-il, comme s'il n'et point entendu ses dernires paroles; il est une vie brillante, une vie de plaisirs, d'honneurs, de richesses... la vie des heureux de ce monde... vous ne la connaissez pas, chre enfant... --Et qu'ai-je besoin de la connatre? --Je veux que vous la connaissiez... il le faut! Il ajouta en baissant la voix malgr lui: --Vous aurez peut-tre faire un choix... pour choisir, il faut connatre... Il se leva...--L'expression de son noble visage tait dsormais une rsolution ferme et rflchie. C'est votre dernier jour de doute et d'ignorance, Aurore, pronona-t-il lentement; moi, c'est peut-tre mon dernier jour de jeunesse et d'espoir!... --Henri! au nom de Dieu! expliquez-vous! s'cria la jeune fille. Matre Louis avait les yeux au ciel. --J'ai fait selon ma conscience! murmura-t-il; celui qui est l-haut me voit: je n'ai rien lui cacher. Adieu, Aurore; reprit-il; vous ne dormirez point cette nuit... voyez et rflchissez... consultez votre raison avant votre coeur... je ne veux rien vous dire... je veux que votre impression soit soudaine et entire... Je craindrais, en vous prvenant, d'agir dans un but d'gosme... souvenez-vous seulement que, si tranges qu'elles soient, vos aventures de cette nuit auront pour origine ma volont, pour but votre intrt... Si vous tardiez me revoir, ayez confiance.--De prs ou de loin, je veille sur vous. Il lui baisa la main, et reprit le chemin de son appartement particulier. Aurore, muette et toute saisie, le suivait des yeux.--En arrivant au haut de l'escalier, matre Louis, avant de franchir le seuil de sa porte, lui envoya un signe de tte paternel avec un baiser. VIII --Deux jeunes filles.-- Aurore tait seule. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri s'tait dnou d'une faon tellement imprvue, qu'elle restait stupfaite et comme aveugle moralement. Ses penses confuses se mlaient en dsordre. Sa tte tait en feu. Son coeur, mcontent et bless, se repliait sur lui-mme. Elle venait de faire effort pour savoir; elle avait provoqu une explication de son mieux; elle l'avait poursuivie avec toutes ces ingnieuses finesses que l'ingnuit mme n'exclut point chez la femme. Non-seulement l'explication n'avait point abouti, mais encore, menace ou promesse, tout un mystrieux horizon s'ouvrait au devant d'elle. Il lui avait dit: Vous ne dormirez point cette nuit. Il lui avait dit encore: Si tranges que puissent vous paratre vos aventures de cette nuit, elles auront pour origine ma volont; pour but, votre intrt. Des aventures!--Certes la vie errante d'Aurore avait t jusque-l pleine d'aventures.--Mais son ami en avait la responsabilit, son ami, plac prs d'elle toujours comme un vigilant garde du corps, comme un sauveur infaillible, lui pargnait jusqu' la terreur. Ses aventures de cette nuit devaient changer d'aspect.--Elle allait les affronter seule. Mais quelles aventures? et pourquoi ces demi-mots? Il lui fallait connatre une vie toute diffrente de celle que jusqu'alors elle avait mene: une vie brillante, une vie luxueuse, la vie des grands et des heureux. Pour choisir, lui avait-on dit.--Choisir sans doute entre cette vie inconnue et sa vie actuelle? Le choix n'tait-il pas tout fait? Il s'agissait de savoir de quel ct de la balance tait Henri, son ami. L'ide de sa mre vint la traverse de son trouble. Elle sentit ses genoux flchir. Choisir! Pour la premire fois naquit en elle cette navrante pense.--Si sa mre tait d'un ct de la balance et Henri de l'autre!... --C'est impossible! s'cria-t-elle, repoussant cette pense de toute sa force: Dieu ne peut vouloir cela! Elle entr'ouvrit les rideaux de sa fentre, s'accouda sur le balcon pour donner un peu d'air son front en feu. Il y avait un grand mouvement dans la rue. La foule se massait au bas de l'entre du Palais-Royal pour voir passer les invits.--Dj la queue des litires et des chaises se faisait entre les deux haies de curieux. Au premier abord, Aurore ne donna pas grande attention tout cela. Que lui importaient ce mouvement et ce bruit!--Mais elle vit, dans une chaise qui passait, deux femmes pares pour la fte: une mre et sa fille. Les larmes lui vinrent.--Puis une sorte d'blouissement se fit au devant de ses yeux. --Si ma mre tait l!... pensa-t-elle. C'tait possible. C'tait probable. Alors elle regarda de plus prs ce que l'on pouvait voir des splendeurs de la fte. Au del des murailles du palais, elle devina des splendeurs autres et plus grandes.--Elle eut comme un vague dsir qui bientt alla grandissant. Elle envia ces jeunes filles splendidement pares qui avaient des perles autour du cou, des perles encore et des fleurs dans les cheveux,--non pour leurs fleurs, non pour leurs perles, non pour leurs parures,--mais parce qu'elles taient assises auprs de leurs mres. Puis, elle ne voulut plus voir, car toutes ces joies insultaient sa tristesse. Ces cris contents, ce monde qui s'agitait, ce fracas, ces rires, ces tincelles,--les chos de l'orchestre qui dj chantait au lointain, tout cela lui pesait! Elle cacha sa tte brlante entre ses mains... Dans la cuisine, Jean-Marie Berrichon remplissait auprs de la mle Franoise, sa grand'maman, le rle du serpent tentateur. Il n'y avait pas eu, Dieu merci! beaucoup de vaisselle laver. Aurore et matre Louis n'avaient fait usage que d'une seule assiette chacun. En revanche, le repas avait t plantureux la cuisine. Franoise et Berrichon en avaient eu pour quatre eux deux. --Quoique a, dit Jean-Marie, je vas aller jusqu'au bout de la rue regarder voir!... Madame Balahault dit que c'est les dlices des enchantements, l-bas, de tous les palais de fes et mtamorphoses de la fable... j'ai envie d'y jeter un coup d'oeil. --Et ne sois pas longtemps, fillot! grommela la grand'mre. Elle tait faible, malgr l'ampleur profonde de sa basse-taille. Berrichon s'envola. La Guichard, la Balahault, la Morin et d'autres lui firent fte ds qu'il eut touch le pav malpropre de la rue du Chantre. Franoise vint la porte de sa cuisine, et regarda dans la chambre d'Aurore. --Tiens! fit-elle, dj parti!... la pauvre ange est encore toute seule.... La bonne pense lui vint d'aller tenir compagnie sa jeune matresse, mais Jean-Marie rentrait en ce moment. --Grand'mre! s'cria-t-il, des ifs, des penderoles de lanternes! des soldats cheval! des femmes tout en diamant... que celles qui ne sont qu'en satin broch sont de la Saint-Jean... viens voir a, grand'mre! La bonne femme haussa les paules. --a ne me fait rien, dit-elle. --Ah! grand'mre! rien qu'au bout de la rue! Madame Balahault dit les noms et raconte l'histoire de tous les seigneurs et de toutes les dames qui passent... C'est du propre, va!... et joliment difiant!... venez voir!... Le temps de jeter un coup de pied au coin de la rue. --Et qui gardera la maison? demanda la vieille Franoise un peu branle. --Nous serons dix pas... nous veillerons sur la porte... viens, grand'mre, viens!... Il la saisit bras-le-corps et l'entrana. La porte resta ouverte. Ils taient deux pas; mais la Balahault, la Guichard, la Durand, la Morin et le reste taient de fires femmes! Une fois qu'elles eurent conquis Franoise, elles ne la lchrent point. Cela entrait-il dans les plans mystrieux de matre Louis? Nous nous permettons d'en douter. Le flot des commres entranant Jean-Marie Berrichon vers la place du Palais-Royal, tout blouissant de lumires, dut passer sous la fentre d'Aurore; mais elle n'eut garde de les voir: sa rverie l'aveuglait. --Pas une amie! disait-elle; pas une compagne qui demander un conseil! Elle entendit un lger bruit derrire elle dans la chambre coucher. Elle se retourna vivement. Puis elle poussa un cri de frayeur auquel rpondit un joyeux clat de rire. Une femme tait devant elle en domino de satin rose, masque et coiffe pour le bal. --Mademoiselle Aurore! dit-elle avec une crmonieuse rvrence. --Est-ce que je rve! s'cria Aurore; cette voix... Le masque tomba, et l'espigle visage de dona Cruz se montra parmi les frais chiffons. --Flor! s'cria Aurore; est-il possible!... Est-ce bien toi? Dona Cruz, lgre comme une sylphide, vint vers elle les bras ouverts. On changea de lgers et rapides baisers de jeunes filles. Avez-vous vu deux colombes se becqueter en jouant? --Moi qui justement me plaignais de n'avoir point de compagne, dit Aurore; Flor! ma petite Flor! que je suis contente de te voir!... Puis, saisie d'un scrupule subit, elle ajouta: --Mais qui t'a laisse entrer? J'ai dfense de recevoir personne. --Dfense! rpta dona Cruz d'un air mutin. --Prire, si tu aimes mieux, fit Aurore en rougissant. --Voici ce que j'appelle une prison bien garde! s'cria Flor; la porte grande ouverte, et personne pour dire gare... Aurore entra vivement dans la salle basse. Il n'y avait personne, en effet, et les deux battants de la porte taient ouverts. Elle appela Franoise et Jean-Marie. Point de rponse. Nous savons o taient en ce moment Jean-Marie et Franoise. Mais Aurore l'ignorait. Aprs la sortie singulire de matre Louis, qui l'avait prvenue que la nuit serait remplie de bizarres aventures, elle ne put penser que ceci: --C'est sans doute lui qui l'a voulu... Elle ferma la porte au loquet seulement et revint vers dona Cruz, occupe faire des grces devant le miroir. --Que je te regarde mon aise! dit celle-ci. Mon Dieu! que te voil grandie et embellie! --Et toi donc! repartit Aurore. Elles se contemplrent toutes deux avec une joyeuse admiration. --Mais ce costume..., reprit Aurore. --Ma toilette de bal, ma toute belle, repartit dona Cruz avec un petit air suffisant; t'y connais-tu? Te semble-t-elle jolie? --Charmante!... Elle carta le domino pour voir la jupe et le corsage. --Charmante! rpta-t-elle; c'est d'une richesse... Je parie que je devine... Tu joues la comdie ici, ma petite Flor! --Fi donc! s'cria dona Cruz; moi, jouer la comdie!... Je vais au bal, voil tout. --A quel bal? --Il n'y a qu'un bal, ce soir. --Au bal du rgent?... --Mon Dieu! oui... au bal du rgent, ma toute belle; on m'attend au Palais-Royal... pour tre prsente Son Altesse par la princesse palatine, sa mre... tout simplement, ma bonne petite. Aurore ouvrit de grands yeux. --Cela t'tonne? reprit dona Cruz en repoussant du pied la queue de sa robe de cour; pourquoi cela t'tonne-t-il?... Mais, au fait, cela m'tonne bien moi-mme... Des histoires, vois-tu, ma mignonne, il y a des histoires... les histoires pleuvent... Je te conterai tout cela! --Mais comment as-tu trouv ma demeure? demanda Aurore. --Je la savais... j'avais permission de te voir..., car, moi aussi; j'ai un matre... --Moi, je n'ai pas de matre!... interrompit Aurore avec un mouvement de fiert. --Un esclave... si tu veux... un esclave qui commande... Je devais venir demain matin... mais quand ma toilette a t finie, j'ai trouv que ma chaise se faisait bien longtemps attendre... Je me suis dit: Comme j'irais bien faire une visite ma petite Aurore! --Tu m'aimes donc toujours? --A la folie... Mais laisse-moi te conter ma premire histoire... aprs celle-ci, une autre... je te dis qu'il en pleut... Il s'agissait, moi qui n'ai pas encore mis le pied dehors depuis mon arrive, il s'agissait de trouver ma route dans ce grand Paris inconnu, depuis l'glise Saint-Magloire jusqu'ici... --L'glise Saint-Magloire? interrompit Aurore; tu demeures de ce ct? --Oui... j'ai ma cage comme tu as la tienne, gentil oiseau... Seulement, la mienne est plus jolie... mon Lagardre moi fait mieux les choses... --Chut! fit Aurore en mettant un doigt sur sa bouche. --Bien! bien! je vois que nous habitons toujours le pays des mystres... J'tais donc bien embarrasse, lorsque j'entends gratter ma porte... on entre avant que j'aie pu aller ouvrir... c'tait un petit homme, tout noir, tout laid, tout contrefait... Il me salue jusqu' terre... je lui rends son salut sans rire, et je prtends que c'est un beau trait... Il me dit:--Si mademoiselle veut bien me suivre, je la conduirai o elle souhaitait aller... --Un bossu? dit Aurore qui rvait. --Oui, un bossu... C'est toi qui l'as envoy? --Non... pas moi... --Tu le connais? --Je ne lui ai jamais parl. --Ma foi, je n'avais pas prononc une parole qui pt apprendre me qui vive que je voulais avancer ma visite projete pour demain matin... Je suis fche que tu connaisses ce gnome... j'aurais aim le regarder jusqu'au bout comme un tre surnaturel... Du reste, il faut bien qu'il soit un peu sorcier pour avoir tromp la surveillance de mes argus... Sans vanit, vois-tu, ma toute belle, je suis autrement garde que toi!... Tu sais que je suis brave; sa proposition chatouille ma manie d'aventures; je l'accepte sans hsiter. Il me fait un second salut plus respectueux que le premier, ouvre une petite porte, moi inconnue, dans ma propre chambre?... Conois-tu cela?... puis il me fait passer par des couloirs que je ne souponnais absolument pas... Nous sortons sans tre vus... un carrosse stationnait dans la rue... Il me donne la main pour y monter; dans le carrosse, il est d'une convenance parfaite... Nous descendons tous deux ta porte: le carrosse repart au galop... Je monte les degrs... et quand je me retourne pour le remercier... personne! Aurore coutait toute rveuse. --C'est lui!... murmura-t-elle; ce doit tre lui. --Que dis-tu? fit dona Cruz. --Rien... Mais sous quel prtexte vas-tu tre prsente au rgent, Flor, ma gitanita? Dona Cruz se pina les lvres. --Ma bonne petite, rpondit-elle en s'installant dans une bergre, il n'y a pas ici plus de gitanita que dans le creux de ta main!... Il n'y a jamais eu de gitanita... c'est une chimre, une illusion, un mensonge, un songe... Nous sommes la noble fille d'une princesse, tout uniment... --Toi! fit Aurore stupfaite. --Eh bien! qui donc? repartit dona Cruz; moins que ce ne soit toi... Vois-tu, chre belle, les bohmiens n'en font jamais d'autres... Ils s'introduisent dans les palais par le tuyau des chemines, l'heure o le feu est teint... ils s'emparent de quelques objets de prix et ne manquent jamais d'emporter avec eux le berceau o dort la jeune hritire... Je suis cette jeune hritire, vole par les bohmiens... la plus riche hritire de l'Europe, ce que je me suis laiss dire! On ne savait si elle raillait ou si elle parlait srieusement. Peut-tre ne le savait-elle point elle-mme. La volubilit de son dbit mettait de belles couleurs ses joues un peu brunes. Ses yeux, plus noirs que le jais, petillaient d'intelligence et de hardiesse. Aurore coutait bouche bante. Son charmant visage peignait la navet crdule, et le plaisir qu'elle prouvait du bonheur de sa petite amie se lisait franchement dans ses beaux yeux. --Comment! fit-elle; et comment te nommes-tu, Flor? Dona Cruz disposa les larges plis de sa robe, et rpondit noblement: --Mademoiselle de Nevers. --Nevers? s'cria Aurore; un des plus grands noms de France! --Hlas! oui, ma bonne... Il parat que nous sommes un peu cousins de Sa Majest! --Mais, comment?... --Ah! comment! comment! s'cria dona Cruz quittant tout coup ses grands airs pour en revenir sa gaiet folle, qui lui allait bien mieux, voil ce que je ne sais pas... on ne m'a pas encore fait l'honneur de m'apprendre ma gnalogie... Quand j'interroge, on me dit: Chut!... Il parat que j'ai des ennemis... toute grandeur, ma petite, appelle la jalousie... Je ne sais rien... cela m'est gal... je me laisse faire avec une tranquillit parfaite... Aurore, qui semblait rflchir depuis quelques minutes, l'interrompit tout coup: --Flor, si j'en savais plus long que toi sur ta propre histoire? --Ma foi, ma petite Aurore, cela ne m'tonnerait pas... Rien ne m'tonne plus... Mais si tu sais mon histoire, garde-la pour toi... mon tuteur doit me la dire cette nuit... en dtail... mon tuteur et mon ami... M. le prince de Gonzague. --Gonzague? rpta Aurore en tressaillant. --Qu'as-tu? fit dona Cruz. --Tu as dit Gonzague? --J'ai dit: Gonzague, le prince de Gonzague... celui qui dfend mes droits... le mari de la duchesse de Nevers, ma mre... --Ah!... fit Aurore,--ce Gonzague est le mari de la duchesse de Nevers... Elle se souvenait de sa visite aux ruines de Caylus. Le drame nocturne se dressait devant elle. Les personnages, inconnus hier, avaient des noms aujourd'hui. L'enfant dont avait parl la cabaretire de Tarrides, l'enfant qui dormait pendant la terrible bataille, c'tait Flor... Mais l'assassin?... --A quoi penses-tu? demanda dona Cruz. --Je pense ce nom de Gonzague, rpondit Aurore. --Pourquoi? --Avant de te le dire, je veux savoir si tu l'aimes. --Modrment, rpliqua dona Cruz;--j'aurais pu l'aimer... mais il n'a pas voulu. Aurore gardait le silence. --Voyons, parle! s'cria l'ancienne gitanita dont le pied frappa le plancher avec impatience. --Si tu l'aimais!... voulut dire Aurore. --Parle, te dis-je!... --Puisqu'il est ton tuteur, le mari de ta mre... --Caramba! jura franchement mademoiselle de Nevers,--faut-il donc tout te dire?... Je l'ai vue aujourd'hui, ma mre!... Je la respecte beaucoup... il y a plus, je l'aime, car elle a bien souffert!... Mais sa vue, mon coeur n'a pas battu... mes bras ne se sont pas ouverts malgr moi... Ah! vois-tu, Aurore!--s'interrompit-elle dans un vritable lan de passion,--il me semble qu'on doit se mourir de joie quand on est en face de sa mre! --Cela me semble aussi, dit Aurore. --Eh bien! je suis reste froide... trop froide... Parle, s'il s'agit de Gonzague... et ne crains rien... Ne crains rien et parle, quand mme il s'agirait de madame de Nevers. --Il ne s'agit que de Gonzague, repartit Aurore;--ce nom de Gonzague est dans mes souvenirs, ml toutes mes terreurs d'enfant, toutes mes angoisses de jeune fille... La premire fois que mon ami Henri joua sa vie pour me sauver, j'entendis prononcer ce nom de Gonzague... Je l'entendis encore cette fois o nous fmes attaqus dans une ferme des environs de Pampelune... Cette nuit o tu te servis de ton charme pour endormir mes gardiens, dans la tente du chef des gitanos, ce nom de Gonzague vint pour la troisime fois frapper mes oreilles... A Madrid, encore Gonzague... Au chteau de Caylus, Gonzague encore!... Dona Cruz rflchissait son tour. --Don Luis, ton beau Cincelador, t'a-t-il dit parfois que tu tais la fille d'une grande dame? demanda-t-elle brusquement. --Jamais, rpondit Aurore,--et pourtant je le crois. --Ma foi! s'cria l'ancienne gitanita;--je n'aime pas mditer longtemps, moi, ma petite Aurore!... J'ai beaucoup d'ides dans la tte, mais elles sont confuses et ne veulent jamais sortir... Quant devenir une grande demoiselle, cela t'irait mieux qu' moi, c'est mon avis... Mais mon avis est aussi qu'il ne faut point se rompre la cervelle deviner des nigmes... Je suis chrtienne et cependant j'ai gard ce bon ct de la foi de mes pres... de mes pres nourriciers... Prendre le temps comme il vient, les vnements comme ils arrivent, et se consoler de tout en disant: C'est le sort!--Par exemple, s'interrompit-elle,--une chose que je ne puis admettre, c'est que M. de Gonzague soit un coureur de grandes routes et un assassin... Il est trop bien lev pour cela... Je te dirai qu'il y a beaucoup de Gonzague en Italie... Je te dirai en outre que si M. le prince de Gonzague tait ton perscuteur, matre Louis ne t'aurait pas amene justement Paris, o M. le prince de Gonzague fait notoirement sa rsidence... --Aussi, dit Aurore,--de quelles prcautions nous entoure-t-il?... Dfense de sortir, de se montrer mme la croise... --Bah! fit dona Cruz;--il est jaloux. --Oh! Flor! murmura Aurore avec reproche. Dona Cruz excuta une pirouette; puis elle appela autour de ses lvres le plus mutin de ses sourires. --Je ne serai princesse que dans deux heures d'ici, fit-elle,--je puis encore parler la bouche ouverte... Oui, ton beau tnbreux, ton matre Louis, ton Lagardre, ton chevalier errant, ton roi, ton dieu est jaloux... Et palsambieu! comme on dit la cour, n'en vaux-tu pas bien la peine?... --Flor?... Flor... rpta Aurore. --Jaloux, jaloux, jaloux, ma toute belle!... Et ce n'est pas M. de Gonzague qui vous a chasss de Madrid... Ne sais-je pas, moi qui suis un peu sorcire, que les amoureux mesuraient dj la hauteur de vos jalousies? Aurore devint rouge comme une cerise. Toute sorcire qu'elle tait, dona Cruz ne se doutait gure combien son trait avait touch juste! Elle regardait Aurore, qui n'osait plus relever les yeux. --Tenez! fit-elle en la baisant au front, la voil rouge d'orgueil et de plaisir... Elle est contente qu'on soit jaloux d'elle... Est-il toujours beau comme un astre?... et fier?... et plus doux qu'un enfant?... Voyons! dites-moi cela... Voici mon oreille; avouons-le tout bas... Tu l'aimes?... --Pourquoi tout bas? fit Aurore en se redressant. --Tout haut si tu veux. --Tout haut en effet: Je l'aime! --A la bonne heure! voil qui est parl... je t'embrasse pour ta franchise.--Et..., reprit-elle en fixant sur sa compagne le regard perant de ses grands yeux noirs,--tu es heureuse? --Assurment. --Bien heureuse?... --Puisqu'il est l... --Parfait!... s'cria la gitanita. Puis elle ajouta en jetant tout autour d'elle un regard passablement ddaigneux: --Pobre dicha, dicha dulce! C'est le proverbe espagnol d'o nos vaudevillistes ont tir le fameux axiome: Une chaumire et son coeur! Quand dona Cruz eut tout regard, elle dit: --L'amour n'est pas de trop, ici!... La maison est laide, la rue est noire, les meubles sont affreux... Je sais bien, bonne petite, que tu vas me faire la rponse oblige: Un palais sans lui... --Je vais te faire une autre rponse, interrompit Aurore. Si je voulais un palais, je n'aurais qu'un mot dire. --Ah bah!.. --C'est ainsi. --Est-il donc devenu si riche? --Je n'ai jamais rien souhait qu'il ne me l'ait donn aussitt. --Au fait, murmura dona Cruz, qui ne riait plus;--cet homme-l ne ressemble pas aux autres hommes... Il y a en lui quelque chose d'trange et de suprieur... Je n'ai jamais baiss les yeux que devant lui!--Tu ne sais pas, s'interrompit-elle;--on a beau dire,: il y a des magiciens... je crois que ton Lagardre en est un! Elle tait toute srieuse. --Quelle folie! s'cria Aurore. --J'en ai vu, pronona gravement la gitanita;--je veux en avoir le coeur net... Voyons! souhaite quelque chose en pensant lui. Aurore se mit rire;--dona Cruz s'assit auprs d'elle. --Pour me faire plaisir, ma petite Aurore, dit-elle avec caresse,--ce n'est pas bien difficile, voyons! --Est-ce que tu parles srieusement? fit Aurore tonne. Dona Cruz mit sa bouche tout contre son oreille et murmura: --J'aimais quelqu'un... j'tais folle... Un jour, il a pos sa main sur mon front en me disant:--Flor, celui-l ne peut pas t'aimer... J'ai t gurie... Tu vois bien qu'il est sorcier! --Et celui que tu aimais, demanda Aurore toute ple,--qui tait-ce? La tte de dona Cruz se pencha sur son paule; elle ne rpondit point. --C'tait lui! s'cria Aurore avec une indicible terreur;--je suis sre que c'tait lui! IX --Les trois souhaits.-- Dona Cruz avait les yeux mouills: un tremblement fivreux agitait les membres d'Aurore. Elles taient belles toutes deux et la fois jolies.--Le rapport de leurs natures se dplaait en ce moment. La mlancolie douce tait pour dona Cruz, d'ordinaire si ptulante et si hardie.--Un clair de jalouse passion jaillissait des yeux d'Aurore. --Toi!... ma rivale!... murmura-t-elle. Dona Cruz l'attira vers elle malgr sa rsistance et la baisa: --Il t'aime, dit-elle voix basse;--il t'aime et n'aimera jamais que toi... --Mais toi?.. --Moi, je suis gurie... Je puis voir en souriant, sans haine, avec bonheur, votre mutuelle tendresse... Tu vois bien que ton Lagardre est sorcier! --Ne me trompes-tu point? fit Aurore. Dona Cruz mit sa main sur son coeur. --S'il fallait mon sang pour que vous soyez heureux ensemble, dit-elle, le front haut et les yeux ouverts,--vous seriez heureux. Aurore lui jeta les deux bras autour du cou. --Mais je veux mon preuve! s'cria dona Cruz; ne me refuse pas, ma petite Aurore... Souhaite quelque chose. --Je n'ai rien souhaiter. --Quoi! pas un dsir?.. --Pas un? Dona Cruz la fit lever de force et l'entrana vers la fentre.--Le Palais-Royal resplendissait.--Sous le pristyle on voyait couler comme un flot de femmes brillantes et pares... --Tu n'as pas mme envie d'aller au bal du rgent? dit brusquement dona Cruz. --Moi!... balbutia Aurore dont le sein battit sous sa robe. --Ne mens pas!.. --Pourquoi mentirais-je? --Bon! qui ne dit mot consent.--Tu souhaites d'aller au bal du Rgent. Elle frappa dans ses mains en comptant: --Une!... --Mais, objecta Aurore, qui se prtait en riant aux extravagances de sa compagne, je n'ai rien, ni bijoux, ni robes, ni parures. --Deux!... fit dona Cruz qui frappa dans ses mains pour la seconde fois; tu souhaites des bijoux, des robes, des parures... et fais bien attention de penser lui... sans cela, rien de fait. A mesure que l'opration marchait, la gitanita devenait plus srieuse. Ses beaux yeux noirs n'avaient plus leur regard assur. Elle croyait aux diableries, cette ravissante enfant. Elle avait peur, mais elle avait dsir. Et sa curiosit l'emportait sur ses frayeurs. --Fais ton troisime souhait, dit-elle en baissant la voix malgr elle. --Mais je ne veux pas du tout aller au bal, s'cria Aurore; cessons ce jeu! --Comment! insinua dona Cruz, si tu tais sre de l'y rencontrer?... --Henri?... --Oui... ton Henri... tendre... galant... et qui te trouverait plus belle sous tes brillants atours?... --Comme cela, fit Aurore en baissant les yeux, je crois que j'irais bien... --Trois! s'cria la gitanita, qui frappa bruyamment ses mains l'une contre l'autre. Elle faillit tomber la renverse. La porte de la salle basse s'ouvrit avec fracas, et Berrichon, se prcipitant essouffl, cria ds le seuil: --Voil toutes les fanfreluches et les faridondaines qu'on apporte pour notre demoiselle... qu'il y en a dans plus de dix cartons!... des robes, des dentelles, des fleurs... Entrez, vous autres, entrez: c'est ici le logis de monsieur le chevalier de Lagardre! --Malheureux! s'cria Aurore effraye. --N'ayez pas peur!... on sait ce qu'on fait, rpliqua Jean-Marie d'un air suffisant: n'y a plus se cacher... bas le mystre!... nous jetons le masque, saperlotte! On doit avouer ici que madame Balahault avait fait boire de la crme d'anglique ce sensuel Berrichon; il y avait de l'exaltation dans ses ides. Mais comment dire la surprise de dona Cruz? Elle avait voqu le diable, et le diable, docile, rpondait son appel. Et certes, il ne s'tait point fait attendre; elle tait sceptique un peu, cette belle fille. Tous les sceptiques sont superstitieux. Dona Cruz, souvenons-nous-en, avait pass son enfance sous la tente de bohmiens errants; c'est l le pays des merveilles. Elle restait bouche bante et les yeux grands ouverts. Par la porte de la salle basse, cinq ou six jeunes filles entrrent, suivies d'autant d'hommes qui portaient des paquets et des cartons. Dona Cruz se demandait si, dans ces cartons et dans ces paquets, il y avait de vrais atours ou des feuilles sches. Aurore ne put s'empcher de sourire en voyant la mine bouleverse de sa compagne. --Eh bien? fit-elle. --Il est sorcier! balbutia la gitanita, je m'en doutais... --Entrez, messieurs, entrez, mesdemoiselles, criait cependant Berrichon, entrez tout le monde! c'est ici maintenant la maison du bon Dieu!... Je vas aller chercher maman Balahault, qui a si grande envie de voir comment c'est fait chez nous... Je n'ai jamais rien bu de si bon que sa crme d'anglique... Entrez, mesdemoiselles, entrez, messieurs. Ces messieurs et ces demoiselles ne demandaient pas mieux. Fleuristes, brodeuses et couturires dposrent leurs cartons sur la table qui tait au milieu de la salle basse. Derrire les fournisseurs des deux sexes, venait un page qui ne portait point de couleurs. Il marcha droit Aurore, qu'il salua profondment avant de lui remettre un pli, galamment lac de soie. --Attendez donc au moins la rponse, vous! fit Berrichon en courant aprs lui. Mais le page tait au dtour de la rue dj. Berrichon le vit s'aboucher avec un gentilhomme couvert d'un long manteau d'aventures. Berrichon ne connaissait point ce gentilhomme. Le gentilhomme demanda au page: --Est-ce fait? Et sur sa rponse affirmative, il ajouta: --O as-tu laiss nos hommes? --Ici prs, rue Pierre Lescot. --La litire y est? --Il y a deux litires. --Pourquoi cela? demanda le gentilhomme tonn. Le pan de son manteau, qui cachait le bas de son visage, se drangea: nous eussions reconnu le menton ple et pointu de ce bon M. de Peyrolles. Le page rpondit: --Je ne sais... mais il y a deux litires. --Un malentendu, sans doute, pensa Peyrolles. Il eut envie d'aller jeter un coup d'oeil la porte de la maison de Lagardre, mais la rflexion l'arrta. --On aurait qu' me voir, murmura-t-il, tout serait perdu! --Tu vas retourner l'htel, dit-il au page, toutes jambes, tu m'entends bien? --A toutes jambes. --A l'htel, tu trouveras ces deux braves qui ont encombr l'office toute la journe. --Matre Cocardasse et son ami Passepoil? --Prcisment... tu leur diras: Votre besogne est toute taille... vous n'avez qu' vous prsenter... Et l'on a prononc l-bas le nom du gentilhomme qui appartient la maison? --Oui... monsieur de Lagardre. --Tu te garderas bien de rpter ce nom... S'ils t'interrogent, tu leur diras que la maison ne contient que des femmes... --Et je les ramnerai?... --Jusqu' ce coin, d'o tu leur montreras la porte. Le page partit au galop. M. de Peyrolles, rejetant son manteau sur son visage, se perdit dans la foule. A l'intrieur de la maison, Aurore venait d'arracher l'enveloppe de la missive apporte par le page. --C'est son criture! s'cria-t-elle. --Et voici une carte d'invitation semblable la mienne, ajouta dona Cruz, qui n'tait pas au bout de ses surprises, notre lutin n'a rien oubli. Elle retourna la carte entre ses doigts. La carte, charge de fines et gentilles vignettes, reprsentant des amours ventrus, des raisins et des guirlandes de roses, n'avait absolument rien de diabolique. Pendant cela, Aurore lisait. La missive tait ainsi conue: Chre enfant, ces parures viennent de moi; j'ai voulu vous faire une surprise. Faites-vous belle; une litire et deux laquais viendront de ma part pour vous conduire au bal o je vous attendrai. HENRI DE LAGARDRE. Aurore passa la lettre dona Cruz, qui se frotta les yeux avant de la lire, car elle avait des blouissements. --Et crois-tu cela? demanda-t-elle quand elle eut achev. --J'y crois, rpondit Aurore, j'ai mes raisons pour y croire. Elle souriait d'un air sr d'elle-mme. Henri ne lui avait-il pas dit de ne s'tonner de rien? Dona Cruz, elle, n'tait pas loigne de regarder la scurit d'Aurore en de si tranges conjectures comme un nouveau tour de l'esprit malin. Cependant les caisses, cartons et paquets talaient maintenant leur blouissant contenu sur la grande table.--Dona Cruz put bien voir que ce n'taient point l des feuilles sches: il y avait une toilette complte de cour, plus un pardessus ou domino de satin rose, tout pareil celui de mademoiselle de Nevers. La robe tait d'armure blanche, brode d'argent: des roses semes avec une perle fine au centre de chacune d'elles: les basques, la pointe, les manches, le tour, bords de plumes d'oiseau-mouche. C'tait la mode suprme. Madame la marquise d'Aubignac, fille du financier Soulas, avait fait sa fortune et sa rputation la cour par une robe semblable, que M. Law lui avait donne. Mais la robe n'tait rien. Les dentelles et les broderies pouvaient passer vritablement pour magnifiques. L'crin valait une charge de brigadier des armes... --C'est un sorcier! rptait dona Cruz en faisant l'inventaire de tout cela. C'est manifestement un sorcier... On a beau tre le Cincelador... et tailler des gardes d'pes, on ne gagne pas de quoi faire de pareils cadeaux. L'ide lui revint que toutes ces belles choses, une heure donne, se changeraient en sciure de bois ou en rubans de menuisier. Berrichon admirait et ne se faisait pas faute d'exprimer son admiration. La vieille Franoise, qui venait de rentrer, hochait sa tte grise d'un air qui voulait dire bien des choses. Mais il y avait cette scne un spectateur dont nul ne souponnait la prsence, et qui certes ne se montrait pas le moins curieux. Il tait cach derrire la porte de l'appartement du haut, dont il entre-ballait l'unique battant avec prcaution. De ce poste lev, il regardait la corbeille tale sur la table, par-dessus les ttes des assistants. Ce n'tait point le beau matre Louis avec sa tte noble et mlancolique. C'tait un petit homme, tout de noir habill: celui qui avait amen dona Cruz, celui qui avait commis un faux en contrefaisant l'criture de Lagardre; celui qui avait lou la niche de Mdor. C'tait le bossu, sope II, dit Jonas, vainqueur de la baleine. Il riait dans sa barbe et se frottait les mains. --Tte-bleu! disait-il part lui, M. le prince de Gonzague fait bien les choses... et ce coquin de Peyrolles est dcidment un homme de got. Il tait l, ce bossu, depuis l'entre de dona Cruz; sans doute il attendait M. de Lagardre. Aurore tait fille d've. A la vue de tous ces splendides chiffons, son coeur avait battu. Cela venait de son ami: double joie. Aurore ne fit mme pas cette rflexion, qui tait venue dona Cruz; elle n'essaya point de supputer ce que ces royaux atours devaient coter son ami. Elle se donnait tout entire au plaisir. Elle tait heureuse, et cette motion qui prend les jeunes filles au moment de paratre dans le monde lui tait douce. N'allait-elle pas avoir l-bas son ami pour protecteur? Une chose l'embarrassait: elle n'avait pas de chambrire, et la bonne Franoise tait meilleure pour la cuisine que pour la toilette. Deux des jeunes filles s'avancrent comme si elles eussent devin son dsir. --Nous sommes aux ordres de madame, dirent-elles. Sur un signe qu'elles firent, porteurs et porteuses s'loignrent aprs un respectueux salut. Dona Cruz pina le bras d'Aurore. --Est-ce que tu vas te mettre entre les mains de ces cratures? demanda-t-elle. --Pourquoi non? --Est-ce que tu vas revtir cette robe? --Mais, sans doute... --Tu es brave!... tu es bien brave! murmura la Gitanita. Au fait, se reprit-elle, ce diable est d'une exquise galanterie... tu as raison... fais-toi belle... cela ne peut jamais nuire. Aurore, dona Cruz et les deux camristes qui faisaient partie de la corbeille entrrent dans la chambre coucher. Dame Franoise resta seule dans la salle basse avec Jean-Marie Berrichon, son petit-fils. --Qu'est-ce que c'est que cette effronte? demanda la bonne femme. --Quelle effronte, grand'maman? --Celle qui a un domino rose? --La petite brune?... Elle a des yeux qui sont tout de mme pas mal reluisants, grand'maman. --L'as-tu vue entrer? --Non fait!... elle tait l avant moi. Dame Franoise tira son tricot de sa poche et se mit rflchir. --Je vas te dire, reprit-elle de sa voix la plus grave et la plus solennelle, et je ne comprends rien de rien tout ce qui se passe... --Voulez-vous que je vous explique a, grand'maman? --Non... mais si tu veux me faire un plaisir... --Ah! grand'maman, vous plaisantez!... si je veux vous faire un plaisir... --C'est de te taire quand je parle, interrompit la bonne femme. On ne m'terait pas de l'ide qu'il y a du mic-mac l-dessous... --Mais du tout, grand'maman... --Nous avons eu tort de sortir... le monde est mchant... qui sait si cette Balahault ne nous a pas induits!... --Ah! grand'maman! une si brave femme... qu'a de si bonne anglique! --Enfin, j'aime y voir clair, moi, petiot... et toute cette histoire-l ne me va pas. --C'est pourtant simple comme bonjour, grand'maman... notre demoiselle avait regard toute la journe les voitures de fleurs et de feuillage qui arrivaient au Palais-Royal. Et, dame! elle poussait de fiers soupirs en regardant a, la pauvre mignonnette!... Donc, elle a retourn matre Louis dans tous les sens pour qu'il lui achte une invitation... a se vend, les invitations, grand'maman... Madame Balahault en avait eu une par le valet de garde-robe dont elle est parente par sa domestique (la domestique du valet de garde-robe), qui se fournit de tabac chez madame Balahault la jeune, de la rue des Bons-Enfants... La domestique avait eu la carte pour l'avoir trouve sur le bureau de son matre... Il y a eu trente louis partager entre les deux Balahault et la domestique... c'est pas voler, a, pas vrai, grand'maman? Dame Franoise tait la plus honnte cuisinire de l'Europe, mais elle tait cuisinire. --Pardi, non, petiot, rpondit-elle, c'est pas voler... un mchant chiffon de papier! --Y a donc, reprit Berrichon, que matre Louis s'est laiss embobiner et qu'il est sorti pour aller acheter une carte... En route, il a marchand des affutiaux pour dame... et il a envoy tout a tout chaud. --Mais il y en a pour une somme norme! fit la vieille femme en s'arrtant de tricoter. Berrichon haussa les paules. --Ah! que vous tes donc jeune, allez, grand'maman! se rcria-t-il; du vieux satin, brod en faux et des petits morceaux de verre!... On frappa doucement la porte de la rue. --Qui nous vient encore l? demanda Franoise avec mauvaise humeur; mets la barre... --Pourquoi mettre la barre?... Nous ne jouons plus cache-cache, grand'maman... On frappa un peu plus fort. --Si c'taient pourtant des voleurs! pensa tout haut Berrichon qui n'tait pas brave. --Des voleurs! fit la bonne femme; quand la rue est claire comme en plein midi et pleine de monde... Va ouvrir. --Rflexion faite, grand'maman, j'aime mieux mettre la barre... Mais il n'tait plus temps. On tait las de frapper. La porte s'ouvrit discrtement et une mle figure, orne de moustaches, jeta un rapide coup d'oeil tout autour de la chambre. --Apapur! fit-il, ce doit tre ici le nid de la colombe! Puis se tournant vers le dehors, il ajouta: --Donne-toi la peine d'entrer, mon bon. Il n'y a qu'une respectable dugne et son poulet... nous allons prendre langue. En mme temps, il s'avana, le nez au vent, le poing sur la hanche, faisant osciller avec majest les plis de son manteau. Il avait un paquet sous le bras. Celui qu'il avait appel mon bon parut son tour. C'tait aussi un homme de guerre, mais moins terrible voir. Il tait beaucoup plus petit, trs-maigre, et sa moustache indigente faisait de vains efforts pour figurer ce redoutable croc qui va si bien au visage des hros. Il avait galement un paquet sous le bras. Il jeta comme son chef de file un regard autour de la chambre; mais ce regard fut beaucoup plus long et plus attentif. C'est Jean-Marie Berrichon qui se repentait amrement de n'avoir point pos la barre en temps utile! Il rendait cette justice aux nouveaux venus de s'avouer lui-mme qu'il n'avait jamais vu deux coquins d'aussi mauvaise mine. Cette opinion prouvait que Berrichon n'avait point frquent le beau monde, car, certes, Cocardasse junior et frre Amable Passepoil taient deux magnifiques gredins. Il se glissa prudemment derrire sa grand'mre qui, plus vaillante, demanda de sa grosse voix: --Que venez-vous chercher ici, vous autres? Cocardasse toucha son feutre avec cette courtoisie noble des gens qui ont us beaucoup de sandales dans la poussire des salles d'armes. Puis il cligna de l'oeil en regardant frre Passepoil. Frre Passepoil rpondit par un clin d'oeil pareil. Cela voulait dire sans doute bien des choses.--Berrichon tremblait de tous ses membres. --Eh donc! respectable dame, dit enfin Cocardasse junior, vous avez un timbre qui me va droit au coeur... et toi, Passepoil? Passepoil, nous le savons bien, tait de ces mes tendres que la vue d'une femme impressionne toujours fortement. L'ge n'y faisait rien. Il ne dtestait mme pas que la personne du sexe et des moustaches plus fournies que les siennes. Passepoil approuva d'un sourire et mit son regard en coulisse. Mais admirez cette riche nature! sa passion pour la plus belle moiti du genre humain n'endormait point sa vigilance. Il avait dj fait dans sa tte la carte de cans. La colombe, comme l'appelait Cocardasse, devait tre dans cette chambre ferme, sous la fente de laquelle un rayon de vive lumire s'chappait. De l'autre ct de la salle basse, il y avait une porte ouverte, et cette porte une clef. Passepoil toucha le coude de Cocardasse et dit tout bas: --La clef est en dehors! Cocardasse approuva du bonnet. --Vnrable dame, reprit-il, nous venons pour une affaire d'importance... N'est-ce point ici que demeure...? --Non, rpondit Berrichon derrire sa grand'mre, ce n'est pas ici. Passepoil sourit. Cocardasse frisa sa moustache. --Capdbious! fit-il, voil un adolescent de bien belle esprance! --L'air candide..., ajouta Passepoil. --Et de l'esprit comme quatre, bagassa!... mais comment peut-il savoir que la personne en question ne demeure pas ici, puisque je ne l'ai point nomme? --Nous demeurons seuls tous deux, rpliqua schement Franoise. --Passepoil! dit le Gascon. --Cocardasse! rpondit le Normand. --Aurais-tu cru que la vnrable dame pt mentir ainsi effrontment? --Ma parole! repartit frre Passepoil d'un ton pntr, je ne l'aurais pas cru. --Allons! allons! s'cria dame Franoise dont les oreilles s'chauffaient, pas tant de bavardage!... il n'est pas l'heure de s'attarder chez les gens... hors d'ici! --Mon bon, dit Cocardasse, il y a une apparence de raison l dedans... l'heure est indue. --Positivement, approuva Passepoil. --Et cependant, reprit Cocardasse, nous ne pouvons nous en aller sans avoir obtenu de rponse... --C'est vident! --Je propose donc de visiter la maison honntement et sans bruit. --J'obtempre! fit Amable Passepoil. Et se rapprochant vivement, il ajouta: --Prpare ton mouchoir, j'ai le mien... et va prendre le petit; je me charge de la femme. Dans les grandes occasions, ce Passepoil se montrait parfois suprieur Cocardasse lui-mme. Leur plan tait trac. Passepoil se dirigea vers la porte de la cuisine; l'intrpide Franoise s'lana pour lui barrer le passage, tandis que Berrichon essayait de gagner la rue afin d'appeler du secours. Cocardasse le saisit par une oreille et lui dit: --Si tu cries, je t'trangle, petit pcaire! Berrichon terrifi ne dit mot. Cocardasse lui noua son mouchoir sur la bouche. Pendant cela, Passepoil, au prix de trois gratignures et de deux bonnes poignes de cheveux, billonnait dame Franoise solidement. Il la prit dans ses bras et l'emporta la cuisine, o Cocardasse apportait Berrichon. Quelques personnes prtendent qu'Amable Passepoil profita de la position o tait dame Franoise pour dposer un baiser sur son front. S'il le fit, il eut tort. Elle avait t laide ds sa plus tendre jeunesse. Mais nous tenons n'accepter aucune responsabilit au sujet de ce Passepoil. Ses moeurs taient lgres. Tant pis pour lui! Berrichon et sa grand'mre n'taient pas au bout de leurs peines. On les garrotta ensemble et on les attacha fortement au pied du bahut vaisselle. Puis on ferma sur eux la porte double tour. Cocardasse junior et Amable Passepoil taient matres absolus du terrain. X --Deux dominos.-- Au dehors, dans la rue du Chantre, les boutiques taient toutes fermes. Parmi les commres, celles qui ne dormaient pas encore faisaient foule et tapage la porte du Palais-Royal. La Guichard et la Durand, madame Balahault et madame Morin taient toutes les quatre du mme avis: jamais on n'avait vu entrer tant et de si riches toilettes aux ftes de Son Altesse! Toute la cour tait l. Madame Balahault, qui tait une personne considrable, jugeait en dernier ressort les toilettes, pralablement discutes par madame Morin, la Guichard et la Durand. Puis, par une transition habile, on arrivait aux personnes, aprs avoir pluch la soie et les dentelles. Parmi toutes ces belles dames, il en tait bien peu qui eussent conserv, aux yeux de madame Balahault, la robe nuptiale dont parle l'criture. Mais ce n'tait plus dj pour les dames que nos commres se pressaient aux abords du Palais-Royal, bravant les invectives des porteurs et des cochers, dfendant leurs places contre les tard-venus et pitinant dans la boue avec une longanimit digne d'loges; ce n'tait pas non plus pour les princes ou les grands seigneurs. On tait blas sur les dames; on avait eu des grands seigneurs et des princes en veux-tu en voil! On avait vu passer madame de Soubise avec madame de la Fert, les deux belles la Fayette, la jeune duchesse de Rosny, cette blonde aux yeux noirs qui brouilla le mnage d'un fils de Louis XIV.--Les demoiselles de Bourbon-Busset, cinq ou six Rohan de divers poils, des Broglie, des Chastellux, des Bauffremont, des Choiseul, des Coigny et le reste. On avait vu passer M. le comte de Toulouse, frre de M. du Maine, avec la princesse sa femme. Les prsidents ne se comptaient plus, les ministres marquaient peine; on regardait peine les ambassadeurs. La foule restait pourtant et s'augmentait de minute en minute. Qu'attendait donc la foule? Elle n'et pas montr tant de persvrance pour M. le rgent lui-mme! Mais c'est qu'il s'agissait, en vrit, d'un bien autre personnage! Le jeune roi?--Non pas.--Montez encore! Le Dieu: l'cossais, M. Law, la providence de tout ce peuple qui allait devenir un peuple millionnaire. M. Law de Lauriston, le sauveur et le bienfaiteur. M. Law que cette mme foule devait essayer d'trangler cette mme place, quelques mois plus tard. M. Law dont les chevaux heureux ne travaillaient plus, remplacs qu'ils taient sans cesse par des attelages humains. La foule attendait ce bon M. Law. La foule tait bien dcide l'attendre jusqu'au lendemain matin. Quand on songe que les potes accusent volontiers la foule d'inconstance, de lgret, que sais-je! cette excellente foule, plus patiente qu'un troupeau de moutons, cette foule inbranlable, cette foule tenace, cette foule infatigable que nous avons tous vue cent fois en notre vie encombrer les trottoirs mouills quinze heures durant pour voir passer ceci ou cela,--pas grand'chose souvent,--parfois rien du tout. Si les boeufs gras des cinquante derniers sicles savaient crire!... Mais tous ces favoris que la foule attend ont une fin violente. Voil sans doute ce que les potes veulent dire. La rue du Chantre, noire et dserte malgr le voisinage de cette cohue et de ces lumires, semblait dormir. Ses deux ou trois rverbres tristes se miraient dans son ruisseau fangeux. Au premier abord, on n'y dcouvrait me qui vive. Mais quelques pas de la maison de matre Louis, de l'autre ct de la rue, dans un enfoncement profond, form par la rcente dmolition de deux maisons, six hommes, vtus de couleurs sombres, se tenaient immobiles et muets. Deux chaises porteurs taient terre derrire eux. Ce n'tait point M. Law que ceux-ci attendaient. Ils avaient les yeux fixs sur la porte close de la maison de matre Louis depuis que Cocardasse junior et frre Passepoil y taient entrs. Ceux-ci, rests seuls dans la salle basse aprs leur expdition victorieuse contre Berrichon et dame Franoise, se posrent en face l'un de l'autre et se regardrent avec une mutuelle admiration. --Sandiou! l'enfant, dit Cocardasse, tu n'as pas encore oubli ton mtier! --Ni toi non plus: c'est fait proprement... mais nous en sommes pour nos mouchoirs! Si nous avons eu parfois blmer Passepoil, ce n'a point t par suite d'une injuste partialit; la preuve c'est que nous ne craignons pas de signaler l'occasion ses cts vertueux: il tait conome. Cocardasse, entach au contraire de prodigalit, ne releva point ce qui avait trait aux mouchoirs. --Eh donc! reprit-il, le plus fort est fait... --Du moment qu'il n'y a pas de Lagardre dans une affaire, fit observer Passepoil, tout va comme sur des roulettes. --Et, Dieu merci! Lagardre est loin... --Soixante lieues de pays entre nous et la frontire. Ils se frottrent les mains. --Ne perdons pas de temps, mon bon, reprit Cocardasse; sondons le terrain. Voici deux portes. Il montrait l'appartement d'Aurore et le haut de l'escalier tournant. Passepoil se caressa le menton. --Je vais glisser un coup d'oeil par la serrure, dit-il en se dirigeant dj vers la chambre d'Aurore. Un regard terrible de Cocardasse junior l'arrta. --Capdbious! fit le Gascon, je ne souffrirai pas cela! C'te petite couquine est faire sa toilette: respectons la dcence! Passepoil baissa les yeux humblement: --Ah! mon noble ami! fit-il, que tu es heureux d'avoir de bonnes moeurs! --Troun de l'air! je suis comme cela!... et sois sr, mon bon, que la frquentation d'un homme tel que moi finira par te corriger... le vrai philosophe commande ses passions... --Je suis l'esclave des miennes, soupira Passepoil; mais c'est qu'elles sont si fortes! Cocardasse lui toucha la joue paternellement. --A vaincre sans pril, pronona-t-il avec gravit, on triomphe sans agrment... Monte un peu voir ce qu'il y a l-haut. Passepoil grimpa aussitt comme un chat. --Ferm! dit-il en levant le loquet de la porte de matre Louis. --Et par le trou?... Ici, la dcence le permet. --Noir comme un four! --Viens ... rcapitulons un peu les instructions de ce bon M. de Gonzague. --Il nous a promis, dit Passepoil, cinquante pistoles chacun. --A certaines conditions... primo... Au lieu de poursuivre, il prit le paquet qu'il portait sous le bras... Passepoil fit de mme. A ce moment, la porte que Passepoil avait trouve close au haut de l'escalier, tourna sans bruit sur ses gonds.--La figure ple et fute du bossu parut dans la pnombre. Il se prit couter. Les deux matres d'armes regardaient leurs paquets d'un air indcis. --Est-ce absolument ncessaire? demanda Cocardasse qui frappa sur le sien d'un air mcontent. --Pure formalit..., rpliqua Passepoil. --Eh donc! Normand, tire-nous de l! --Rien de plus simple... Gonzague nous a dit: Vous porterez des habits de laquais,--nous les portons fidlement... sous notre bras. Le bossu se mit rire. --Sous notre bras! s'cria Cocardasse enthousiasm; tu as de l'esprit comme quatre, ma caillou! --Sans mes passions et leur tyrannique empire, rpliqua srieusement Passepoil, je crois que j'aurais t loin! Ils dposrent tous les deux sur la table leurs paquets, qui contenaient des habits de livre; c'tait un point rgl, grce la subtile logique de frre Passepoil. Cocardasse poursuivit: --M. de Gonzague nous a dit en second lieu: Vous vous assurerez que la litire et les porteurs attendent dans la rue du Chantre. --C'est fait, dit Passepoil. --Oui bien, fit Cocardasse en se grattant l'oreille; mais il y a deux chaises... que penses-tu de cela, toi? --Abondance de biens ne nuit pas! dcida Passepoil; je n'ai jamais t en chaise... --Ni moi non plus! --Nous nous ferons porter tour de rle pour revenir l'htel. --Rgl!... Troisimement: Vous vous introduirez dans la maison... --Nous y sommes. --Dans la maison, il y a une jeune fille... --Tiens, mon noble ami! s'cria Passepoil: regarde!... me voil tout tremblant... --Et tout blme!... qu'as-tu donc? --Rien que pour entendre parler de ce sexe auquel je dois tous mes malheurs. Cocardasse lui frappa rudement sur l'paule. --Apapur! fit-il, mon bon, entre soi, on se doit des gards... chacun a ses petites faiblesses... mais si tu me romps encore les oreilles avec tes passions, sandiou! je te les coupe! Passepoil ne releva point la faute de grammaire, et comprit bien qu'il s'agissait de ses oreilles. Il y tenait, bien qu'il les et longues et rouges. --Tu n'as pas voulu que je m'assure si la jeune fille tait l..., dit-il. --Elle y est, rpliqua Cocardasse; coute plutt! Un joyeux clat de rire se fit entendre dans la pice voisine. Frre Passepoil mit la main sur son coeur. --Vous prendrez la jeune fille, poursuivit Cocardasse, ou plutt vous la prierez poliment de monter dans la litire que vous ferez conduire au pavillon... --Et vous n'emploierez la violence, ajouta Passepoil, que s'il n'y a pas moyen de faire autrement. --C'est cela!... Et je dis que cinquante pistoles sont un bon prix pour une pareille besogne! --Ce Gonzague est-il assez heureux! soupira tendrement Passepoil. Cocardasse toucha la garde de sa rapire. Passepoil lui prit la main. --Mon noble ami, dit-il, tue-moi tout de suite!... c'est la seule manire d'teindre le feu qui me dvore!... voil mon sein!... perce-le du coup mortel!... Le Gascon le regarda un instant d'un air de compassion profonde: --Pcaire! fit-il; ce que c'est que de nous!... Voici une bagasse qui n'emploiera pas une seule de ses cinquante pistoles jouer ou boire! Le bruit redoubla dans la chambre voisine. Cocardasse et Passepoil tressaillirent, parce qu'une petite voix grle et stridente pronona tout haut derrire eux: --Il est temps! Ils se retournrent vivement. Le bossu de l'htel de Gonzague tait debout auprs de la table et dfaisait tranquillement leurs paquets. --Oh! oh! fit Cocardasse, par o est-il pass celui-l? Passepoil s'tait prudemment recul. Le bossu tendit une veste de livre Passepoil, une autre Cocardasse. --Et vite! commanda-t-il sans lever la voix. Ils hsitrent. Le Gascon surtout ne pouvait point se faire l'ide d'endosser ces habits de laquais. --Capdbious! s'cria-t-il, de quoi te mles-tu, toi? --Chut!... siffla le bossu; dpchez... On entendit travers la porte la voix de dona Cruz qui disait: --C'est parfait! Il ne manque plus que la litire! --Dpchez! rpta imprieusement le bossu. En mme temps, il teignit la lampe. La porte de la chambre d'Aurore s'ouvrit, jetant dans la salle basse une lueur vague. Cocardasse et Passepoil se retirrent derrire la cage de l'escalier pour faire rapidement leur toilette. Le bossu entr'ouvrit une des fentres donnant sur la rue du Chantre. Un lger coup de sifflet retentit dans la nuit. Une des litires s'branla. Les deux camristes traversaient en ce moment la chambre ttons. Le bossu leur ouvrit la porte. --tes-vous prts? demanda-t-il tout bas. --Nous sommes prts, rpondirent Cocardasse et Passepoil. --A votre besogne! Dona Cruz sortait de la chambre d'Aurore en disant: --Il faudra bien que je trouve une litire!... le diable galant n'a donc pas song cela! Derrire elle, le bossu referma la porte. La salle basse fut plonge dans une complte obscurit. Dona Cruz s'arrta interdite. Elle entendait des mouvements dans l'ombre. --Aurore! dit-elle d'une voix dj mal assure; ouvre-moi... claire-moi! Faut-il l'avouer? cette charmante dona Cruz n'avait pas peur des hommes. C'tait vers le dmon que l'obscurit tournait ses terreurs. On venait d'voquer le diable en riant: dona Cruz croyait dj sentir ses cornes dans les tnbres. Comme elle revenait vers la porte d'Aurore pour l'ouvrir, elle rencontra deux mains rudes et velues qui saisirent les siennes. Ces mains appartenaient Cocardasse junior. Dona Cruz essaya de crier. Sa gorge, convulsivement serre par l'pouvante, trangla sa voix au passage. Aurore, qui se tournait et se retournait devant son miroir; car la parure la faisait coquette; Aurore ne l'entendit point, tourdie qu'elle tait par les murmures de la foule, masse sous ses fentres. On venait d'annoncer que le carrosse de M. Law, qui venait de l'htel d'Angoulme, tait la hauteur de la Croix du Trahoir. --Il vient! il vient! criait-on de toutes parts. Et la cohue de s'agiter follement. --Mademoiselle, dit Cocardasse en dessinant un profond salut, qui fut perdu faute de quinquet, permettez-moi de vous offrir... Dona Cruz tait dj l'autre bout de la chambre. L, elle rencontra deux autres mains, moins poilues, mais plus calleuses, qui taient la proprit de frre Amable Passepoil. Cette fois, elle russit pousser un grand cri. --Le voici! le voici! disait la foule. Le cri de la pauvre dona Cruz fut perdu comme le salut de Cocardasse. Elle chappa cette seconde treinte, mais Cocardasse la serrait de prs. Passepoil et lui s'arrangeaient pour lui fermer toute autre issue que la porte du perron. Quand elle arriva auprs de cette porte, les deux battants s'ouvrirent. La lueur des rverbres claira son visage. Cocardasse ne put retenir un mouvement de surprise. Un homme qui se tenait sur le seuil, en dehors, jeta une mante sur la tte de dona Cruz. On la saisit demi-folle d'effroi et on la poussa dans la chaise, dont la portire se referma aussitt. --A la petite maison derrire Saint-Magloire! ordonna Cocardasse. La chaise partit. Passepoil rentra, frtillant comme un goujon sur l'herbe. Il avait touch de la soie! Cocardasse tait tout pensif. --Elle est mignonne! dit le Normand, mignonne! mignonne!... Oh! le Gonzague! --Capdbious! s'cria Cocardasse en homme qui veut chasser une pense importune, j'espre que voil une affaire mene adroitement... --Quelle petite main satine! --Les cinquante pistoles sont nous!... Je te l'ai dit: du moment qu'il n'y a pas de Lagardre dans une aventure... Il regarda tout autour de lui, comme s'il n'et point t parfaitement convaincu de ce qu'il avanait. --Et la taille! fit Passepoil;--je n'envie Gonzague ni ses titres, ni son or... mais... --Allons! interrompit Cocardasse, en route! --Elle m'empchera longtemps de dormir! Cocardasse le saisit au collet et l'entrana; puis se ravisant: --La charit nous oblige dlivrer la vieille et son petit, dit-il. --Ne trouves-tu pas que la vieille est bien conserve? demanda frre Passepoil. Il eut un matre coup de poing dans le dos. Cocardasse fit tourner la clef dans la serrure. Avant qu'il et ouvert, la voix du bossu qu'ils avaient presque oubli se fit entendre du ct de l'escalier. --Je suis assez content de vous, mes braves, dit-il,--mais votre besogne n'est pas finie... laissez cela! --Il a le verbe haut, le petit homme! grommela Cocardasse. --Maintenant qu'on ne le voit plus, ajouta Passepoil,--sa voix me fait un drle d'effet... on dirait que je l'ai entendue quelque part, autrefois... Un bruit sec et rpt annona que le bossu battait le briquet.--La lampe se ralluma. --Qu'avez-vous donc faire, s'il vous plat, matre sope? demanda le Gascon; c'est ainsi qu'on vous nomme, je crois? --sope... Jonas... et d'autres noms encore, repartit le petit homme; attention ce que je vais vous ordonner! --Salue Son Excellence, Passepoil..., ordonner!... Peste!... Il mit la main au chapeau. Passepoil l'imita, en ajoutant d'un accent railleur: --Nous attendons les ordres de Son Excellence! --Et bien vous faites! pronona schement le bossu. Nos deux estafiers changrent un regard. Passepoil perdit son air de moquerie et murmura: --Cette voix-l... bien sr que je l'ai entendue! Le bossu prit derrire l'escalier deux de ces lanternes manche qu'on portait au devant des chaises, la nuit. Il les alluma. --Prenez ceci, dit-il. --Eh donc! fit Cocardasse avec mauvaise humeur,--croyez-vous que nous pourrons rattraper la chaise?... --Elle est loin, si elle court toujours! ajouta Passepoil. --Prenez ceci. Ce bossu tait entt,--nos deux braves prirent chacun une des lanternes. Le bossu montra du doigt la chambre d'o dona Cruz tait sortie quelques minutes auparavant. --Il y a l une jeune fille, dit-il. --Encore! s'crirent la fois Cocardasse et Passepoil. Et ce dernier pensa tout haut: --L'autre litire!... --Cette jeune fille, poursuivit le bossu,--achve de s'habiller... Elle va sortir par cette porte comme l'autre... Cocardasse dsigna d'un coup d'oeil la lampe rallume. --Non, dit le petit homme;--cette fois, vous n'teindrez pas la lampe. --Alors, que faisons-nous? demanda le Gascon. --Je vais vous le dire: vous aborderez la jeune fille franchement, mais respectueusement... Vous lui direz: Nous sommes ici pour vous conduire au bal du Palais. --Il n'y avait pas un mot de cela dans nos instructions..., fit observer Passepoil. Et Cocardasse ajouta: --La jeune fille nous croira-t-elle? --Elle vous croira si vous lui dites le nom de celui qui vous envoie. --Le nom de monsieur de Gonzague? --Non pas!... Et si vous ajoutez que votre matre l'attendra, minuit sonnant... souvenez-vous bien de cela! dans les jardins du Palais, au rond-point de Diane... --Avons-nous donc deux matres, prsent, sandiou! s'cria Cocardasse. --Non, rpondit le bossu,--vous n'avez qu'un matre... mais il ne s'appelle pas Gonzague. Le bossu, disant cela, gagna l'escalier tournant. Il mit le pied sur la premire marche. --Et comment s'appelle-t-il, notre matre? interrogea Cocardasse, qui faisait de vains efforts pour garder son insolent sourire;--sope II, sans doute?... --Ou Jonas? balbutia Passepoil. Le bossu les regarda. Ils baissrent les yeux. Le bossu pronona lentement: --Votre matre se nomme Henri de Lagardre! Ils tressaillirent tous deux et parurent soudain rapetisss. --Lagardre! firent-ils de la mme voix sourde et tremblante. Le bossu monta l'escalier.--Quand il fut en haut, il les regarda un instant courbs et dompts, puis il dit ce seul mot: --Marchez droit! Et il disparut. --Ae! fit Passepoil quand la porte du haut fut referme. --Apapur! grommela Cocardasse, nous avons vu le diable. --Marchons droit, mon noble ami! --Capdbious! soyons sages comme des images... et marchons droit! --Figure-toi, se reprit-il, que j'avais cru reconnatre... --Le petit Parisien?... --Non... la jeune fille... celle que nous avons mise en chaise... pour la gentille Bohmienne que j'ai vue l-bas, en Espagne, au bras de Lagardre... Passepoil poussa un cri... La chambre d'Aurore venait de s'ouvrir. --Qu'est-ce donc? fit le Gascon en frissonnant. Car tout l'pouvantait dsormais. --La jeune fille que j'ai vue au bras de Lagardre, l-bas, en Flandre!... balbutia Passepoil. Aurore tait sur le seuil. --Flor! appela-t-elle; o donc es-tu? Cocardasse et Passepoil, tenant la main leurs lanternes, s'avancrent, l'chine courbe. Leur dtermination de _marcher droit_ s'enracinait de plus en plus. C'taient, du reste, deux laquais du plus magnifique modle avec leurs pes en verrouil. Bien peu de suisses de paroisse auraient pu lutter avec eux pour l'aisance et la bonne tenue. Aurore tait si dlicieusement belle sous son costume de cour, qu'ils restrent en admiration devant elle. --O est Flor? rpta-t-elle. Est-ce que la folle est partie sans moi? --Sans vous, renvoya le Gascon comme un cho. Et le Normand rpta: --Sans vous. Aurore donna son ventail Passepoil, son bouquet Cocardasse. Vous eussiez dit qu'elle avait eu de grands laquais toute sa vie. --Je suis prte, dit-elle. Partons! Les chos: --Partons! --Partons! Et au moment de monter en chaise: --A-t-il dit o je le retrouverais? demanda Aurore. --Au rond-point de Diane, murmura Cocardasse avec une voix de tnor. --A minuit, acheva Passepoil. Tous deux, les bras pendants et le corps inclin. On partit. Par dessus la chaise qu'ils accompagnaient, la lanterne la main, Cocardasse junior et frre Passepoil changrent un dernier regard. Ce regard voulait dire: --Marchons droit! L'instant d'aprs, on et pu voir sortir, par la porte de l'alle qui conduisait l'appartement particulier de matre Louis, un petit homme noir, qui longea la rue du Chantre en trottinant. Il traversa la rue Saint-Honor au moment o le carrosse de ce bon M. Law allait passer, et la foule se moqua bien de sa bosse. De ces moqueries, le bossu ne semblait point beaucoup se soucier. Il fit le tour du Palais-Royal et entra dans la cour des Fontaines. Rue de Valois, il y avait une petite porte qui donnait entre dans la partie des btiments appele _les privs de Monsieur_. C'tait l que Philippe d'Orlans, rgent de France, avait son cabinet de travail. Le bossu frappa d'une certaine sorte. On lui ouvrit aussitt, et du fond d'un corridor noir une grosse voix s'leva. --Ah! c'est toi, Riquet la Houppe! dit-elle; monte vite: on t'attend... LE PALAIS-ROYAL. I --Sous la tente.-- Les pierres aussi ont leurs destines. Les murailles vivent longtemps et voient les gnrations passer; elle savent bien des histoires. Ce serait un curieux travail que la monographie d'un de ces cubes taills dans le liais ou dans le tuf, dans le granit ou dans le grs. Que de drames alentour: comdies et tragdies! Que de grandes et que de petites choses! combien de rires! combien de pleurs! Ce fut la tragdie qui fonda le Palais-Royal. Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, immense homme d'tat, lamentable pote, acheta au sieur Dufresne l'ancien htel de Rambouillet, au marquis d'Estres le grand htel de Mercoeur. Sur l'emplacement de ces deux demeures seigneuriales, il donna l'ordre l'architecte Lemercier de lui btir une maison, digne de sa haute fortune.--Quatre autres fiefs furent acquis pour dessiner les jardins. Enfin, pour dgager la faade o taient les armoiries des Du Plessis, surmontes du chapeau de cardinal, on fit emplette de Sillery, en mme temps qu'on ouvrait une grande rue pour permettre au carrosse de son minence d'arriver sans encombre ses fermes de la Grange-Batelire. La rue devait garder le nom de Richelieu; la ferme, sur les terrains de laquelle s'lve maintenant le plus brillant quartier de Paris, baptisa longtemps l'arrire-faade de l'Opra; le palais seul n'eut point de mmoire. Tout battant neuf, il changea son titre de Cardinal pour un titre plus lev encore. Richelieu dormait peine dans la tombe, que sa maison s'appelait dj le Palais-Royal. Il aimait le thtre, ce terrible prtre! on pourrait presque dire qu'il btit son palais pour y mettre des thtres. Il en fit trois, bien qu' la rigueur, il n'en fallt qu'un pour reprsenter sa chre tragdie de _Mirame_, fille idoltre de sa propre muse. Elle tait en vrit trop lourde pour exceller au jeu des vers, cette main qui trancha la tte du conntable de Montmorency. _Mirame_ fut reprsente devant trois mille fils et filles des croiss qui eurent bien le coeur d'applaudir. Cent odes, autant de dithyrambes, le double de madrigaux tombrent le lendemain en pluie fade sur la ville, clbrant les gloires du redoutable pote,--puis, tout ce lche bruit se tut.--On parla tout bas d'un jeune homme qui faisait aussi des tragdies, qui n'tait pas cardinal et qui s'appelait Corneille. Un thtre de deux cents spectateurs, un thtre de cinq cents, un thtre de trois mille, Richelieu ne se contenta pas moins. Tout en suivant la politique pittoresque de Tarquin, tout en faisant tomber systmatiquement les ttes effrontes qui dpassaient le niveau, il s'occupait de ses dcors et de ses costumes comme un excellent directeur qu'il tait.--On dit qu'il inventa la _mer agite_ qui fait vivre maintenant dans le _premier dessous_ tant de pres de famille, les nuages de gaze, les rampes mobiles et les _praticables_.--Il imagina lui-mme le ressort qui faisait rouler le rocher de Sisyphe, fils d'ole, dans la pice de Desmarets. On ajoute qu'il tenait bien plus ces divers petits talents, y compris celui de danseur, qu' sa gloire politique: c'est la rgle. Nron ne fut point immortel, malgr ses succs de joueur de flte. Richelieu mourut. Anne d'Autriche et son fils Louis XIV vinrent habiter le Palais-Cardinal. La Fronde fit tapage autour de ces murailles toutes neuves. Mazarin, qui ne faisait point de tragdies, couta plus d'une fois, riant sous cape et tremblant la fois, les grands cris du peuple ameut sous ses fentres. Mazarin avait pour retraite les appartements qui servirent plus tard Philippe d'Orlans, rgent de France. C'tait l'aile orientale, ayant retour sur la galerie actuelle des Proues, vers la cour des Fontaines. Il tait l au printemps de l'anne 1640, quand les frondeurs pntrrent de force au Palais, pour se bien assurer par eux-mmes qu'on ne leur avait point enlev le jeune roi. Un tableau de la galerie du Palais-Royal reprsente ce fait et montre Anne d'Autriche, soulevant, en prsence du peuple, les langes de Louis XIV enfant. A ce sujet, on rapporte un mot de l'un des petits-neveux du rgent, le roi des Franais Louis-Philippe. Ce mot va bien au Palais-Royal, qui est un monument sceptique, charmant, froid, sans prjugs, un esprit fort en pierres de taille qui se planta sur l'oreille la cocarde de Camille Desmoulins, mais qui caressa les cosaques: ce mot va bien aussi la race de l'lve de Dubois, le plus spirituel prince qui ait jamais perdu le temps et l'or de l'tat faire orgie. Casimir Delavigne, regardant ce tableau, qui est de Mauzaise, s'tonnait de voir la reine sans garde, au milieu de cette multitude. Le duc d'Orlans, depuis Louis-Philippe, se prit sourire, et rpondit: --Il y en a, mais on ne les voit pas. Ce fut au mois de fvrier 1672 que Monsieur, frre du roi, tige de la maison d'Orlans, entra en possession du Palais-Royal. Louis XIV, le vingt et un de ce mois, lui en constitua la proprit en apanage. Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orlans, y tint une cour brillante. Le duc de Chartres, fils de Monsieur, le futur rgent, y pousa, vers la fin de l'anne 1692, mademoiselle de Blois, la dernire des filles naturelles du roi et de madame de Montespan. Sous la rgence, il ne s'agissait plus de tragdies. L'ombre triste de Mirame dut se voiler pour ne point voir ces fameux petits soupers que le duc d'Orlans faisait, dit Saint-Simon, en des compagnies fort tranges; mais ses thtres servirent, car la mode tait aux filles d'Opra. La belle duchesse de Berry, fille du rgent, toujours entre deux vins et le nez barbouill de tabac d'Espagne, faisait partie de l'_trange compagnie_ o n'entraient, ajoute le mme Saint-Simon, que des dames de moyenne vertu et des gens de peu, mais brillant par leur esprit et leur dbauche... On buvait beaucoup et du meilleur... On disait des ordures gorge dploye, des impits qui mieux mieux, et quand on avait fait du bruit et qu'on tait bien ivre, on allait se coucher... Mais Saint-Simon n'aimait pas le rgent. Si l'histoire ne peut cacher entirement les regrettables faiblesses de ce prince, du moins nous montre-t-elle les grandes qualits que ses excs ne parvinrent pas touffer. Ses vices taient son infme prcepteur: ce qu'il avait de vertu lui appartenait, d'autant mieux qu'on avait fait plus d'efforts pour la tuer en lui. Ses orgies, et ceci est rare, n'eurent point de revers sanglant. Il fut humain; il fut bon. Peut-tre et-il t grand sans les exemples et les conseils qui empoisonnrent sa jeunesse. Le jardin du Palais-Royal tait alors beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui. Il touchait d'un ct aux maisons de la rue de Richelieu, de l'autre aux maisons de la rue des Bons-Enfants. Au fond, du ct de la Rotonde, il allait jusqu' la rue Neuve-des-Petits-Champs. Ce fut longtemps aprs seulement, sous le rgne de Louis XVI que Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orlans, btit ce qu'on appelle les galeries de pierre, pour isoler le jardin et l'embellir. Au temps o se passe notre histoire, d'normes charmilles, toutes tailles en portiques italiens, entouraient les berceaux, les massifs et les parterres. La belle alle de marronniers d'Inde, plante par le cardinal de Richelieu, tait dans toute sa vigueur. L'arbre de Cracovie, dernier arbre de cette avenue, existait encore au commencement de ce sicle. Deux autres avenues d'ormes, taills en boule, allaient dans le sens de la largeur. Au centre tait une demi-lune avec bassin d'eau jaillissante. A droite et gauche, en revenant vers le palais, on trouvait le rond-point de Mercure et le rond-point de Diane, entours de massifs d'arbrisseaux. Derrire le bassin se trouvait le quinconce des tilleuls, entre les deux grandes pelouses. L'aile orientale du palais, plus considrable que celle o fut construit, plus tard, le Thtre Franais sur l'emplacement de la clbre galerie de Mansart, se terminait par un pignon fronton, qui portait cinq fentres de faade sur le jardin. Ces fentres regardaient le rond-point de Diane. Le cabinet de travail du rgent tait l. Le Grand-Thtre, qui avait subi fort peu de modifications depuis le temps du cardinal, servait aux reprsentations de l'opra. Le palais proprement dit, outre les salons d'apparat, contenait les appartements d'lisabeth-Charlotte de Bavire, princesse palatine, duchesse douairire d'Orlans, seconde femme de Monsieur, ceux de la duchesse d'Orlans, femme du rgent, et ceux du duc de Chartres. Les princesses, l'exception de la duchesse de Berry et de l'abbesse de Chelles, habitaient l'aile occidentale qui allait vers la rue de Richelieu. L'Opra, situ de l'autre ct, occupait une partie de l'emplacement actuel de la cour des Fontaines et de la rue de Valois. Il avait ses derrires sur la rue des Bons-Enfants. Un passage, connu sous le nom galant de Cour-aux-Ris, sparait l'entre particulire de ces dames des appartements du rgent. Elles jouissaient, titre de tolrance, du jardin du palais. Celui-ci n'tait point ouvert au public, comme de nos jours; mais il tait facile d'en obtenir l'entre. En outre, presque toutes les maisons des rues des Bons-Enfants, de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs avaient des balcons, des terrasses rgnantes, des portes basses et mme des perrons qui donnaient accs dans les massifs. Les habitants de ces maisons se croyaient si bien en droit de jouir du jardin, qu'ils firent plus tard un procs Louis-Philippe-Joseph d'Orlans lorsque ce prince voulut enclore le Palais-Royal. Tous les auteurs contemporains s'accordent dire que le jardin du palais tait un _sjour dlicieux_, et certes, sous ce rapport, nous avons beaucoup regretter. Rien de moins dlicieux que le promenoir carr, envahi par les bonnes d'enfants, et o s'alignent maintenant les deux alles d'ormes malades. Il faut croire que la construction des galeries, en interceptant l'air, nuit la vgtation; notre Palais-Royal est une trs-belle cour: ce n'est plus un jardin. Cette nuit-l, c'tait un enchantement, un paradis, un palais de fes. Le rgent, qui n'avait pas beaucoup de got la reprsentation, sortait de son habitude et faisait les choses magnifiquement. On disait, il est vrai, que ce bon M. Law fournissait l'argent de la fte: mais qu'importait cela! En ce monde, beaucoup de gens sont de cet avis, qu'il ne faut voir que le rsultat. Si M. Law payait les violons en son propre honneur, c'tait un homme qui entendait bien la publicit, voil tout. Il et mrit de vivre de nos jours d'habilet, o tel crivain s'est fait une renomme en achetant tous les exemplaires des quatorze premires ditions de son livre, si bien que la quinzime a fini par se vendre ou peu prs,--o tel dentiste, pour gagner vingt mille francs, dpense dix mille cus en annonces,--o tel directeur de thtre met chaque soir trois ou quatre cents humbles amis dans sa salle pour prouver deux cent cinquante spectateurs vrais que l'enthousiasme n'est pas mort en France. Ce n'est pas seulement titre d'inventeur de l'agio que ce bon M. Law peut tre regard comme le vritable prcurseur de la banque contemporaine. Cette fte tait pour lui; cette fte avait pour but de glorifier son systme et aussi sa personne. Pour que la poudre qu'on jette aille bien dans les yeux blouis, il faut la jeter de haut. Ce bon monsieur Law avait senti le besoin d'un pidestal d'o il pt mieux jeter sa poudre. On devait cuire une nouvelle fourne d'actions le lendemain. Comme l'argent ne lui cotait rien, il fit sa fte splendide. Nous ne parlerons point des salons du Palais, dcors pour cette circonstance avec un luxe inou. La fte tait surtout dans le jardin, malgr la saison avance. Le jardin tait entirement tendu et couvert. La dcoration gnrale reprsentait un campement de colons dans la Louisiane, sur les bords du Mississipi, ce fleuve d'or. Toutes les serres de Paris avaient t mises contribution pour composer des massifs d'arbustes exotiques: on ne voyait partout que fleurs tropicales et fruits du paradis terrestre. Les lanternes qui pendaient profusion aux arbres et aux colonnes taient des lanternes indiennes; on se le disait; seulement les tentes des Indiens sauvages, jetes et l, semblaient trop jolies. Mais les amis de M. Law allaient rptant: --Vous ne vous figurez pas comme les naturels de ce pays sont avancs! Une fois admis le style un peu fantastique des tentes, il est certain que tout tait d'un rococo dlicieux. Il y avait des lointains mnags, des forts sur toile, des rochers de carton l'aspect terrible, des cascades qui cumaient comme si l'on et mis du savon dans leur eau. Le bassin central tait surmont de la statue allgorique du Mississipi, qui avait un peu les traits de ce bon M. Law. Ce dieu tenait une arme d'o l'eau s'chappait: derrire le dieu, dans le bassin mme, on avait plac une machine ayant mission de figurer une de ces chausses que construisent les castors dans les cours d'eau de l'Amrique septentrionale. M. de Buffon n'avait pas encore fait l'histoire de ces intressants animaux, ingnieux, mthodiques et rangs comme des lves de l'cole Polytechnique. Nous avons plac ce dtail de la chausse des castors, parce qu'il dit tout et vaut lui seul la description la plus tendue. C'tait autour de la statue du dieu Mississipi que la Nivelle, mademoiselle Dubois-Duplant, mademoiselle Hernoux, Leguay, Salvator et Pompignan devaient danser le ballet indien, pour lequel cinq cents sujets taient engags. Les compagnons de plaisir du rgent, le marquis de Coss, le duc de Brissac, la Fare, le pote, madame de Tencin, madame de Royan et la duchesse de Berry s'taient bien un peu moqus autour de tout cela, mais pas tant que le rgent lui-mme. Il n'y avait gure qu'un homme pour surpasser le rgent dans ses railleries, c'tait ce bon M. Law. Les salons taient dj encombrs, et Brissac avait ouvert le bal par ordre avec mademoiselle de Toulouse. Il y avait foule dans les jardins, et le lansquenet allait sous toutes les tentes plus ou moins sauvages. Malgr les piquets de gardes franaises (dguiss en Indiens d'opra) poss toutes les portes des maisons voisines donnant sur les jardins, plus d'un intrus tait parvenu se glisser. On voyait et l des dominos dont l'apparence n'tait rien moins que catholique. C'tait un grand bruit, une foule remuante et joyeuse, ayant parti pris de s'amuser quand mme. Cependant, les rois de la fte n'avaient point fait encore leur entre. On n'avait vu ni le rgent, ni les princesses, ni ce bon M. Law. On attendait. Dans un wigwam en velours nacarat, orn de crpines d'or, o les sachems du grand fleuve eussent bien voulu fumer le calumet de paix, on avait runi plusieurs tables. Ce wigwam tait situ non loin du rond-point de Diane, sous les fentres mmes du cabinet du rgent. Il contenait nombreuse compagnie. Autour d'une table de marbre, recouverte d'une natte, un lansquenet turbulent se faisait. L'or roulait grosses poignes; on criait, on riait.--Non loin de l un groupe de vieux gentilshommes causaient discrtement auprs d'une table de reversi. A la table de lansquenet, nous eussions reconnu Chaverny, le beau petit marquis, Navailles, Gironne, Noc, Taranne, Albret et d'autres,--M. de Peyrolles tait l et gagnait. C'tait une habitude qu'il avait. On la lui connaissait. Ses mains taient gnralement surveilles.--Du reste, sous la rgence, tromper au jeu n'tait pas pch mortel. On n'entendait que des chiffres qui allaient se croisant et rebondissant de l'un l'autre: cent louis! cinquante! deux cents!--quelques jurons de mauvais joueurs, et le rire involontaire des gagnants. Toutes les figures, bien entendu, taient dcouvertes autour de la table. Dans les avenues, au contraire, beaucoup de masques et beaucoup de dominos allaient causant. Des laquais en livre de fantaisie et pour la plupart masqus, pour ne pas dnoncer l'incognito de leurs matres, se tenaient de l'autre ct du petit perron du rgent. --Gagnez-vous, Chaverny? demanda un petit domino bleu qui vint mettre sa tte encapuchonne l'ouverture de la tente. Chaverny jetait le fond de sa bourse sur la table. --Cidalise! s'cria Gironne; notre secours, nymphe des forts vierges! Un autre domino parut derrire le premier. --Qui parle de vierges? demanda le second domino. --Ce n'est pas une personnalit, Desbois, ma mignonne, lui fut-il rpondu; il s'agit de forts. --A la bonne heure! fit mademoiselle Desbois-Duplant qui entra. Cidalise donna sa bourse Gironne. Un des vieux gentilshommes assis la table de reversi fit un geste de dgot. --De notre temps, monsieur de Barbanchois, dit-il son voisin, cela se faisait autrement. --Tout est gt, monsieur de la Hunaudaye, rpondit le voisin, tout est perverti! --Rapetiss, monsieur de Barbanchois! --Abtardi, monsieur de la Hunaudaye! --Travesti! --Galvaud! --Sali! Et tous deux en choeur, avec un grand soupir: --O allons-nous, baron, o allons-nous? M. le baron de Barbanchois poursuivit en prenant un des boutons d'agate qui dcoraient l'antique pourpoint de M. le baron de la Hunaudaye: --Qui sont ces gens, monsieur le baron? --Monsieur le baron, je vous le demande? --Tiens-tu, Taranne? criait en ce moment Montaubert; cinquante! --Taranne! grommela M. de Barbanchois, ce n'est pas un homme, c'est une rue! --Tiens-tu, Albret?... --Cela s'appelle, fit M. de la Hunaudaye, comme la mre de Henri le Grand... O pchent-ils leurs noms? --O Bichon, l'pagneul de madame la baronne a-t-il pch le sien? rpliqua M. de Barbanchois en ouvrant sa tabatire. Cidalise qui passait y fourra effrontment ses deux doigts. M. le baron resta bouche bante. --Il est bon, dit la fille d'Opra. --Madame, repartit gravement le baron de Barbanchois, je n'aime point mler... veuillez accepter la bote. Cidalise ne se formalisa point. Elle prit la bote et toucha d'un geste caressant le vieux menton du gentilhomme indign. Puis elle fit une pirouette et s'loigna. --O allons-nous! grommela M. de la Hunaudaye. --O allons-nous! rpta M. de Barbanchois qui suffoquait; que dirait le feu roi, s'il voyait de pareilles choses? Au lansquenet: --Perdu! Chaverny! Encore perdu! --C'est gal... j'ai la terre de ***. Je tiens tout! --Son pre tait un digne soldat! dit le baron de Barbanchois; qui appartient-il? --A monsieur le prince de Gonzague. --Dieu nous garde des Italiens! --Les Allemands valent-ils mieux, monsieur le baron?... Un comte de Horn rou en Grve pour assassinat! --Un parent de Son Altesse!... O allons-nous! --Je vous dis, monsieur le baron, qu'on finira par s'gorger en plein midi dans les rues! --Eh! monsieur le baron! c'est dj commenc... N'avez-vous point lu les nouvelles?... Hier, une femme assassine prs du Temple... la Louvet, une agioteuse... --Ce matin, un commis du trsor de la guerre, le sieur Sandrier, retir de la Seine au pont Notre-Dame... --Pour avoir parl trop haut de cet cossais maudit..., pronona tout bas M. de Barbanchois. --Chut!... fit M. de la Hunaudaye, c'est le onzime depuis huit jours!... --Oriol!... Oriol la rescousse! crirent en ce moment les joueurs. Le gros petit traitant parut l'entre de la tente. Il avait le masque et son costume d'une richesse grotesque qui lui avait fait dans le bal un haut succs de rires. --C'est tonnant, dit-il, tout le monde me reconnat! --Il n'y a pas deux Oriol! s'cria Navailles. --Ces dames trouvent que c'est assez d'un! fit Noc. --Jaloux! s'cria-t-on de toutes parts en riant. Oriol demanda: --Messieurs, n'avez-vous point vu Nivelle? --Dire que ce pauvre ami, dclama Gironne, sollicite en vain, depuis huit mois, la place de financier bafou et dvou auprs de notre chre Nivelle! --Jaloux! dit-on encore. --As-tu vu d'Hozier, Oriol? --As-tu tes parchemins? --Oriol, sais-tu le nom de l'aeul que tu vas envoyer aux croisades? Et les rires d'clater. M. de Barbanchois joignait les mains; M. de la Hunaudaye disait: --Ce sont des gentilshommes, M. le baron, qui raillent ces saintes choses! --O allons-nous, seigneur! o allons-nous!... --Peyrolles!... dit le petit traitant qui s'approcha de la table; je vous fais les cinquante louis, puisque c'est vous... Mais relevez vos manchettes. --Plat-il! fit le factotum de M. de Gonzague; je ne plaisante qu'avec mes gaux, mon petit monsieur! Chaverny regarda les laquais derrire le perron du rgent. --Parbleu! murmura-t-il, ces coquins ont l'air de s'ennuyer l-bas... va les chercher, Taranne, pour que cet honnte M. de Peyrolles ait un peu avec qui se gaudir! Le factotum n'entendit point cette fois. Il ne se fchait qu' bonnes enseignes. Il se contenta de gagner les cinquante louis d'Oriol. --Et du papier! disait le vieux Barbanchois, toujours du papier! --On nous paye nos pensions en papier, baron! --Et nos fermages... que reprsentent ces chiffons! --L'argent s'en va! --L'or aussi... Voulez-vous que je vous dise, baron? nous marchons une catastrophe! --Monsieur, mon ami, repartit la Hunaudaye en serrant furtivement la main de Barbanchois, nous y marchons!... c'est l'avis de madame la baronne! Parmi les clameurs, les rires et les quolibets croiss, la voix d'Oriol s'leva de nouveau: --Connaissez-vous la nouvelle? demanda-t-il, la grande nouvelle? --Non... voyons la grande nouvelle! --Je vous le donne en mille!... mais vous ne devineriez pas!... --M. Law s'est fait catholique? --Madame de Berry boit de l'eau? --M. du Maine a fait demander une invitation au rgent? Et cent autres impossibilits. --Vous n'y tes pas, vous n'y tes pas, trs-chers!... Vous n'y serez jamais!... Madame la princesse de Gonzague... la veuve inconsolable de M. de Nevers... Artmise, voue au deuil ternel... A ce nom de madame la princesse de Gonzague, tous les vieux gentilshommes avaient dress l'oreille. --Eh bien! eh bien! fit-on autour de la table de lansquenet. --Eh bien! reprit Oriol, Artmise a fini de boire la cendre du mausole!... Madame la princesse de Gonzague est au bal! On se rcria. C'tait chose impossible. --Je l'ai vue! affirma le petit traitant, de mes yeux vue!... assise auprs de la princesse Palatine... Mais j'ai vu quelque chose de plus extraordinaire encore. --Quoi donc? demanda-t-on de toutes parts. Oriol se rengorgea; il tenait le d. --J'ai vu, reprit-il pourtant, et je n'avais pas la berlue... et j'tais bien veill... j'ai vu M. le prince de Gonzague refus la porte du rgent. On fit silence. Cela intressait tout le monde. Tout ce qui entourait cette table de lansquenet attendait sa fortune de Gonzague. --Qu'y a-t-il d'tonnant cela? demanda Peyrolles, les affaires de l'tat... --A cette heure, Son Altesse ne s'occupe point des affaires de l'tat. --Cependant, si un ambassadeur... --Son Altesse n'tait point avec un ambassadeur! --Si quelque caprice nouveau... --Son Altesse n'tait pas avec une dame. C'tait Oriol qui faisait ces rponses nettes et catgoriques. La curiosit gnrale grandissait. --Mais avec qui donc tait Son Altesse? --On se le demandait, repartit le petit traitant. M. de Gonzague lui-mme s'en informait avec beaucoup de mauvaise humeur. --Et que lui rpondaient les valets? interrogea Navailles. --Mystre, messieurs, mystre!... M. le rgent est triste depuis certaine missive qu'il reut d'Espagne... M. le rgent a donn ordre aujourd'hui d'introduire par la petite porte de la cour des Fontaines un personnage qu'aucun de ses valets ordinaires n'a vu... sauf Blondeau, qui a cru entrevoir dans le second cabinet un petit homme tout noir de la tte aux pieds... un bossu. --Un bossu! rpta-t-on la ronde;--il en pleut des bossus!... --Son Altesse s'est enferme avec lui... et la Fare... et Brissac... et la duchesse de Chalais elle-mme ont trouv porte close!. Il y eut un silence. Par l'ouverture de la tente, on pouvait apercevoir les fentres claires du cabinet de Son Altesse.--Oriol regarda de ce ct par hasard. --Tenez! tenez! s'cria-t-il en tendant la main,--ils sont encore ensemble! Tous les yeux se tournrent la fois vers les fentres du pavillon.--Sur les rideaux blancs, la silhouette de Philippe d'Orlans se dtachait; il marchait.--Une autre ombre indcise, place du ct de la lumire semblait l'accompagner. Ce fut l'affaire d'un instant: les deux ombres avaient dpass la fentre. Quand elles revinrent, elles avaient chang de place en tournant. La silhouette du rgent tait vague, tandis que celle de son mystrieux compagnon se dessinait avec nettet sur le rideau,--quelque chose de difforme: une grosse bosse sur un petit corps et de longs bras qui gesticulaient avec vivacit... FIN DU TOME TROISIME. TABLE DES CHAPITRES DU TROISIME VOLUME. Pages LES MMOIRES D'AURORE. (Suite.) III. La gitanita 5 IV. O Flor emploie un charme 29 V. O Aurore s'occupe d'un petit marquis 53 VI. En mettant le couvert 75 VII. Matre Louis 95 VIII. Deux jeunes filles 117 IX. Les trois souhaits 139 X. Deux dominos 159 LE PALAIS-ROYAL. I. Sous la tente 181 FIN DE LA TABLE. * * * * * Liste des modifications: page 9: enlev 1 on (mon ami; on ne me rpondit point.) page 13: fil remplac par fit (descends! fit Henri avec impatience.) page 18: gentlishommes remplac par gentilshommes page 51: Stapitz remplac par Staupitz page 59: que remplac par qui (des jalousies mes fentres qui) page 66: Franois remplac par Franoise page 69: Tarride remplac par Tarrides page 75: pardessus remplac par par dessus (A droite, par dessus le rempart) page 128: une remplac par un (un carrosse) page 135: avouous remplac par avouons page 181: on remplac par ou (dans le granit ou dans le grs.) page 184: Lous remplac par Louis (Louis XIV) page 186: m'aimait remplac par n'aimait (Saint-Simon n'aimait pas) End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 3, by Paul Fval License: Share Alike