Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) PAUL FLAT Nos Femmes de Lettres PARIS LIBRAIRIE ACADMIQUE PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 1909 Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays. Published twenty October nineteen hundred and eight. Privilege of copyright in the United States reserved under the Act, approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co. DU MME AUTEUR CRITIQUE: =Journal d'Eugne Delacroix= (Plon) 3 vol. =Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol. =Seconds Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol. =Les Premiers Vnitiens= (Laurens) 1 vol. =Figures de rve= (Lemerre) 1 vol. =Le Muse Gustave Moreau= 1 vol. ROMAN: =Deux Ames souffrantes= (Lemerre) 1 vol. =Les Ames sans frein= (Lemerre) 1 vol. =Pastel vivant= (Revue Bleue) 1 vol. =L'Illusion sentimentale= (Fontemoing) 1 vol. =Le Roman de la Comdienne= (Fontemoing) 1 vol. TABLE DES MATIRES PRFACE 1 Mme de Noailles 19 Mme Lucie Delarue-Mardrus 57 Mme Henri de Rgnier 101 Mme Marcelle Tinayre 143 Mme Rene Vivien 179 CONCLUSIONS 203 PRFACE La Femme-auteur, notre poque, ne se manifeste plus comme un phnomne isol, comme une plante de serre chaude, pousse grand renfort de lumire et de terreau. Elle est devenue un fait collectif, un fait social, car le groupement press de celles qui tiennent une plume, et qui s'en servent, suffirait retenir l'attention de quiconque s'intresse aux modifications de la Socit, considre comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas envisager ce point de vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra pourtant choisir un critrium pour faire sortir du rang l'lite de ces bataillons serrs: il tiendra tout dans une distinction ncessaire entre celles qui se consacrent des besognes, fournisseurs attitrs des innombrables magazines images, et celles qui marquent un rel souci d'art littraire. Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrmes ports sur ce produit singulier: _La Femme de Lettres_? Ils tiennent presque tous dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: Que peut-on attendre de la part des femmes, si l'on rflchit que, dans le monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit vritablement grand, ni une oeuvre complte et originale dans les Beaux-Arts, ni, en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable. Et ce Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par l d'un sexe qu'il n'avait que trop aim, faisait succder cette premire flche ce trait suprme de son mpris: Il est vident que la Femme, par nature, est destine obir. Et la preuve en est que celle qui est place dans cet tat d'indpendance absolue, contraire sa nature, s'attache aussitt n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et dominer, parce qu'elle a besoin d'un matre. Est-elle jeune? Elle prend un amant. Vieille? Un confesseur! Boutade expressive d'un philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent son aurore oublia, parmi les longues tresses dnoues, combien courtes pouvaient tre les ides de celles qui leur beaut servait alors de suffisante excuse! Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la _Sixtine_, ni le _Tombeau des Mdicis_, ni les _Disciples d'Emmas_, non plus qu'_Othello_ ou _Phdre_, ni la _Neuvime Symphonie_, ni quoi que ce soit qui approche ces ingalables tmoignages de virilit cratrice. Sur ces hauteurs, sacres par le gnie mle, flotte une atmosphre irrespirable de certains poumons; et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plnitude l'intime signification de ces chefs-d'oeuvre, on en trouve moins encore pour leur susciter des quivalents. Par dfinition, et, si j'ose dire, par constitution mentale, la femme incline s'adapter, se plier aux influences: pareille la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont elle partage le destin, elle pouse la forme de qui elle aime, ou de qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants, nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est le plus touch. Et ce n'est pas simple signe d'lection amoureuse, mais le mieux accus des symboles fminins. Cette rgle pourtant comporte des exceptions, et l'on trouverait, dans l'histoire de la pense contemporaine, tel exemple de femme, quand ce ne serait que Mme Ackermann, pour donner un dmenti l'aphorisme de Schopenhauer. Nous pouvons mme le chercher encore plus prs de nous. Quand les soins pieux et le culte passionn du docteur Christomanos rvlrent l'lite europenne le fruit des mditations o s'tait applique son impriale lve lisabeth d'Autriche, notre plus vive surprise fut qu'une femme et pu penser _par elle-mme_ avec cette nergie; que les images du monde se fussent rflchies en un miroir si puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses penses n'voquassent la discipline d'un matre dtermin. Chose merveilleuse au premier abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'tait dlibrment soumise la plus intense culture! On connat la varit de ses lectures, la frquence de ses mditations, poursuivies dans la solitude de toute l'obstination d'une volont qui s'attache l'Idal le plus prcieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang suprme o la Fortune l'leva. Comme si elle avait voulu s'excuser par avance de laisser un testament durable de sa pense--peut-tre souponnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour l'historien?--l'Impratrice avait pris soin de marquer les limites prcises o il lui semblait que dt s'astreindre l'activit fminine: Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles apprennent ne fait vrai dire que les garer: elles dsapprennent une partie d'elles-mmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire et de la logique... Et pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des penses, mais par leur seul contact veiller et faire mrir chez eux des ides et des rsolutions. C'tait presque dnier son sexe toute aptitude aux grands premiers rles, prtendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant nulle femme n'a plus pens par elle-mme. C'est que les leons de l'exprience et les preuves de la vie l'avaient marque d'une de ces empreintes auprs de quoi plissent toutes les influences littraires, si chres soient-elles un coeur! Et nous savons la vivacit de ses admirations. La statue du pote Henri Heine, que son expresse volont avait dresse auprs des hros de l'Achillion, et qu'une grossiret toute tudesque fit enlever rcemment par le nouveau possesseur, nous tait le meilleur tmoignage d'un culte qui pourtant, la diffrence de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalit. Pareillement verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple de sensation directe traduite et transpose en originalit cratrice: c'est la raison de cette tude, o l'on chercherait bien moins justement un ensemble de critiques littraires qu'un essai en vue de dgager l'accent des figures qui nous prsentent le plus vif relief. On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entires de leur oeuvre, qui pourtant ne sont pas ngligeables, mais ne nous eussent t d'aucune aide pour le but que nous poursuivons..... Elle apparat toujours un peu dlicate, fausse en quelque faon, l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrre et rival, il se rsigne malaisment ce que soit constate telle supriorit qui lui prpare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que l'lite de _celles_ qui possdent un don est infiniment suprieure la moyenne de _ceux_ qui, tenant une plume, n'ont pour crire d'autres motifs valables que l'obligation de gagner leur vie ou la satisfaction lgrement purile de la vanit? D'o l'pret de jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo le notait avec un sens aigu des ralits: Les haines politiques dsarment, les haines littraires jamais. On le vit bien dans une circonstance mmorable, qui n'est pas loigne de nous: Quand une distinction officielle fut propose pour reconnatre le mrite d'un des plus rares talents fminins de ce temps, ce fut un dchanement, une sorte d'agression sauvage, o collaborrent les plus basses plumes du Journalisme, faite pour donner une singulire ide de la lgendaire chevalerie franaise: vritable coup de pied d'ne, double titre faut-il dire, par l'lgance dont il fut administr, et par la qualit littraire de ceux qui le donnrent. Plus dlicate encore, plus fausse assurment, en face de la Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant. C'est l qu'une fois de plus nous observons le danger de toute interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement la supriorit du mle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux poques les plus recules, nous fait voir dans l'lment viril le traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froiss par la moindre indication oppose. Il n'y a rien faire l contre, et si l'on veut une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire qu'amne aux lvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa compagne qui le dpasse de toute la hauteur de la tte. Dans l'ordre intellectuel il en va de mme: on ne peut effacer de son souvenir l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre prsidente de la socit des Gens de lettres au dix-huitime sicle, dont Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un tranger demanda Mme Geoffrin ce qu'tait devenu ce vieux Monsieur qui assistait autrefois rgulirement aux dners, et qu'on ne voyait plus:--C'tait mon mari, fit-elle, il est mort!--Faisons la part du trait qui exagre presque ncessairement ces sortes d'aventures: celle-l n'en demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y pourront mditer. C'est une attitude insoutenable, un rle que nul acteur social ne devrait accepter, celui de mari effac d'une femme dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet rare, sorte de prince-poux qui accompagne un phnomne, on est toujours tent de placer dans sa bouche le drlatique et peu respectueux jeu de mots dont notre moquerie franaise tendait ridiculiser l'attitude du prince Albert, au temps du Second Empire:--Je suis les talons de la Reine! On trouvera dans ces pages une entire libert d'esprit et la plus complte indpendance de jugement; pour tout dire, rien de cette galanterie la franaise, qui rgit les habituels rapports des deux sexes dans l'attitude de l'homme l'gard de la femme, et qui risque de fausser, ou du moins d'attnuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois tromp, car nul d'entre nous n'est l'abri de l'erreur, surtout en des matires o le got personnel tient une telle place et reprsente un lment dformateur propre celui qui crit. Mais on ne rencontrera pas un trait qui ait t dict par un mouvement de passion, de ceux que l'on aiguise moins en faveur de M. X... que contre M. Y... Car il existe deux faons--je l'ai montr autre part[1]--d'tre agrable qui l'on commente. Et la premire, c'est celle qui consiste le vanter tout uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffine et la plus efficace, c'est de dnigrer ou simplement d'omettre un rival. [1] Cf. notre _Roman de la Comdienne_. Je n'ai jamais aim les petites chapelles, coteries littraires, ou de quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de n'avoir pas tent une dmarche en vue de participer aux bnfices du groupement. Non que je mconnaisse--il faudrait tre aveugle--les incomparables avantages de ces secrtes associations, de cette franc-maonnerie o le premier article des statuts consiste en un engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous les efforts o trouve son application le symbole expressif de l'aveugle et du paralytique,... dans la Peinture, o tant de rputations furent difies que le Temps s'est dj charg de remettre leur place; dans la Musique, o d'ingnieux assimilateurs, munis d'une technique savante, furent baptiss les continuateurs de Beethoven... mais dans la Littrature surtout, qui demeure notre art national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom littraire, ne le doivent qu' la puissance de leurs relations--vigoureux cheval de renfort qui hissa leur oeuvre au sommet de la cte... leur oeuvre, fardeau lourd de poids, mais lger de valeur, qui, faute d'un tel appui, ft demeure aux rgions infrieures. Mais voil, on ne refait pas son temprament, et pas plus qu'on ne saurait ajouter un centimtre sa taille, une chine vraiment droite ne se plie aux voussures de certaines portes. J'ajouterai que, lorsqu'une coterie littraire a pour point central et foyer de rayonnement un jeune astre fminin qui monte l'horizon, il devient plus dlicat encore d'y prendre place. Il me faut donc dclarer ici que je ne connais aucun titre, sinon titre littraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai. Jamais avec aucune d'elles je n'ai mme fait ce banal change de cartons par o l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si la premire page des Magazines illustrs ne nous avait abondamment renseigns, en des dimensions qui s'imposent la vue, sur leur personnalit physique, j'ignorerais jusqu' la forme de leurs traits, au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge une premire reprsentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce sont l, on voudra bien le reconnatre, les meilleures garanties extrieures pour les juger littrairement. A leur gard, et dans toute la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygine morale que je recommandais dans une de mes Chroniques de Thtre: Un bon critique ne doit jamais dner hors de chez lui. MADAME DE NOAILLES On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napolon justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, cr par une volont qui tente de suppler aux insuffisances de la Nature, est conu l'imitation de la Nature elle-mme. Mais qui n'en pressent les dfaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer dans certains cas l'ordre naturel... il ne le remplace jamais. Et de mme qu' certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le pre adoptif prend conscience de l'abme qui les spare, nous tous qui sommes de pure tradition franaise, pouvons discerner chez cette Franaise d'adoption des lments inassimilables. Ravivons des souvenirs: images enregistres dans notre mmoire, si peu que soit vivace en nous l'impression des physionomies observes. Combien de fois est-il arriv, pntrant dans un salon, dans une salle de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux s'arrtent une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle est plus diffrente de ce qu'ils sont accoutums fixer. Est-ce la couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons exactement prciser: le _quid proprium_ d'o nat aussitt l'intuition, quivalente une certitude: cette crature vivante ordonne ses sensations suivant une mthode qui n'est pas la ntre; elle subit des ractions que nous ne saurions partager et pareillement il est en nous toute une rgion de l'me qui jamais lui demeurera impntrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de cette tranget: c'est le chant de la Sirne qui perd celui qui s'y arrte. tre diffrent, voil une raison suffisante de fixer l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots: trange... tranger... syllabes qui se superposent exactement. Dgageons aussitt des consquences qui s'imposent d'elles-mmes. Il faut tre logique en tout: comment la seule investiture d'un nom illustre, ft-il le plus franais d'ailleurs par atavisme et par tradition, atteindrait-elle supprimer vingt annes de culture antrieure, o les images de notre pays ne se rflchirent qu'assez indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dpouill d'artifice, le jour o il ddiait un de ses romans: _Aux jeunes crivains de France_... ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a chaque jour dans mon travail aid... N'a-t-il pas fait mieux encore, en allant plus loin et plus profondment que les hommes? N'a-t-il pas voulu se rattacher la terre elle-mme, quand il ddiait son premier volume de pomes: _Aux paysages de l'Ile de France_, ardents et limpides, pour qu'ils le protgent de leurs ombrages. Le geste est lgant, le mouvement plein de grce, en tout digne du sexe qui d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je ne doute pas que cet appui ait t rel. Pourtant je me plais y voir plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme qui reparat sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de France, les bras ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de loin. Il faudrait ne rien connatre des vingt dernires annes de notre histoire littraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages signs de noms franais furent sacrifis de parti pris aux productions trangres. Publier un livre sous le patronage des confrres de sa gnration, quand on est femme et de naissance trangre, c'est s'assurer un double titre la bienveillance d'un accueil qui, sans ces circonstances, et pu rencontrer plus de froideur. C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dpit de son nom franais, fait nos yeux figure d'trangre: elle est encore une cosmopolite, puisque ses gots et ses premires expriences nous rvlent une formation o les images enregistres viennent se combattre, en se confrontant les unes aux autres. Tout crivain fortement racin se manifeste tel ds le premier abord, et ses hros ont un accent par o se rvle la saveur du terroir: vrit tellement frappante que l'on rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le point de vue contraire. Spontanment viennent s'offrir nous deux images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du moins ne lui fit infidlit que pour lui revenir ensuite, plus tendre, plus passionn, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont chercher qu'un prtexte mieux aviver les traits de celle que par-dessus tout ils chrissent. Pour certaines natures bizarrement organises, ou seulement plus compliques que le commun des mortels, l'infidlit en amour n'est qu'un moyen de contrle qui, par diffrence, permet de prciser la valeur de ses sensations. C'est le voyage sentimental, o les aspects sans cesse se renouvellent et nous confirment dans le choix fait antrieurement. De tels dplacements demeurent jamais incomprhensibles aux vritables fidles et aux vrais racins. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une faible tendue, mais elles gagnent en intensit, en profondeur, ce qui leur manque pour la diversit, et surtout leur sincrit s'affirme d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face d'eux viennent s'offrir les reprsentants du type adverse: bataillon serr de ceux qui dispersrent leur sensibilit aux quatre coins du monde, pour y chercher les rehauts d'motion que ne suffit point leur dpartir la vigueur de leur temprament: c'est le thme initial, le _motif_ que va quter le peintre, dplaant son chevalet travers les multiples sites de nature, quand le vritable sujet est en lui, s'il veut bien rflchir que les plus grands matres du paysage ne firent que transfigurer de modestes aspects par la puissance de leur vision. Cosmopolitisme!... ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de soi-mme, pour chercher l'excitant ncessaire la production, de suppler aux dfaillances d'un temprament qui ne saurait, par sa seule vigueur, treindre son sujet: une poque o l'originalit vritable tend se faire de plus en plus rare, quelle meilleure marque de plasticit littraire? Nul doute qu'il faille attribuer cette double cause: origine trangre et cosmopolitisme, la plasticit de notre auteur. Singulire facult, commune tant de femmes, chez celle-ci pousse un point que l'on rencontrerait difficilement ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter, mais de les accepter, de les quter, comme un fardeau voulu, attendu, dsir. Chasseresse littraire, elle est au centre d'un carrefour, et de tous cts hume les senteurs de la fort. Tout aussitt elle prend une piste, puis revient sur elle-mme, car elle aurait peur de perdre quelque avantage s'engager trop avant. Seule la diffrence de structure mentale pourra nous donner la solution d'une nigme qui n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes il s'est abandonn. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois se rvolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la cadence d'un matre qui fut trop chre son oreille, il prouve un scrupule et se rejette en arrire, tel un cheval qui veut se dbarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujtion: c'est une caresse nouvelle qu'elle reoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction et sa destine qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet emblme viril: la plume de l'crivain. Comme elle sait plier son tre physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art la manire de celui qu'elle admire. J'ai connu la soeur d'un pote, qu'il est prfrable de ne pas nommer, car cette omission permettra plusieurs de se retrouver en son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans ses dmarches extrieures; ses yeux tendres et voils, constamment fixs sur lui, disaient l'admiration, le dvouement du chien fidle, et seuls faisaient cho sa parole, car elle et craint d'affaiblir d'un seul mot ce qu'elle jugeait dfinitif, tant tomb de ses lvres lui. Eh bien, la femme crivain, c'est trop souvent la soeur de ce pote... seulement une soeur qui entend ne pas garder le silence et par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du matre. Un philosophe, prvenu sans doute par excs de misanthropie, mais auquel un perptuel repliement sur lui-mme suscita d'tranges lueurs, n'a pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse: La Femme veut tre prise, accepte comme proprit. Elle veut se fondre dans l'ide de proprit, de possession. Aussi dsire-t-elle quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-mme, qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend. Nietzsche restreignait son jugement la femme amoureuse. Mais ne faut-il pas admettre l'unit de constitution mentale? Possde par son amant comme femme, comme crivain la voici qui veut tre prise encore par ses matres. D'o la srie des influences, visibles comme travers une glace, pour les yeux les moins prvenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les autres. Comme en un carquois bien garni les plus fortes flches et les mieux barbeles sont assembles l'une prs de l'autre, ainsi de ces traits littraires qui doivent porter au coeur de notre admiration, mais sans doute, pour ce qu'ils furent dj mousss par l'usage, iront en nous moins profondment. Comment imaginer un faisceau plus serr d'influences que celles qui prsidrent la conception d'Antoine Arnault, le hros de la _Domination_? Quelles images atteindraient nous faire sentir, toucher du doigt la formation de cette sensibilit artificielle o viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages, et lorsqu'on crit un roman contemporain, leur donner une affabulation rpondant au thme choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme de lettres, et, n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui court les risques de la fortune littraire, mais quand mme se prsente nos yeux revtu de la dfroque illustre des Manfred et des Ren. Poursuivant comme but unique le frmissement de son tre sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule l'exaltation peut donner, c'est par la srie des expriences amoureuses qu'il confronte son me la ralit, car, aprs vingt aventures similaires, s'il parat un instant se fixer aux passionnes treintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour, dans le mme instant, faire retour aux ardeurs dvoratrices de la Bacchante milie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouv l'objet inatteignable o fixer ses dsirs, cette lisabeth qui ne peut tre lui, sur quel ton affol de lyrisme, nous l'entendons qui fait son invocation aux demi-dieux du Romantisme: Que me font les barques de Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le coeur! Que me fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de Ren la tempte recouvre jamais les gmissements d'Atala, que le balcon de Vrone s'abme et disparaisse avec l'alouette et l'chelle de soie, que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et mourir! Morceau d'excution savante, qui le niera?... d'un disciple qui sait la musique du Romantisme pour l'avoir tudie chez les matres--car vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand--mais o nous ne discernons que trop l'artifice littraire et cette accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe et la patine lgrement dfrachie des sujets de pendule! Je voudrais ici ne contrister personne, car une critique indpendante n'est pas ncessairement une critique de combat, et telle allure agressive par o l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les puissances du jour, peut faire souponner des dpendances d'un autre genre. Il faut donc se dfier des extrmes et dire simplement: voici un document incomparable, tout dbordant de naturel et criant de vrit, sur la plasticit fminine. Est-elle pas saisissante et transparente--car toute me de femme littraire est transparente--cette prconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un trait droule ses antcdents: Lara et le Corsaire, son cher dcor de Venise, Wagner et le Rhin, Vrone et le balcon de Juliette?... On n'a jamais mieux cit ses auteurs, accumul tant de rfrences, dvoil les sources d'un idal que l'on voudrait faire sien par adaptation. Sentir! toujours sentir! puiser la coupe des sensations! Tel est le secret de la vie romantique... tel aussi le secret de l'me d'Antoine Arnault. Si pourtant nous examinons de prs la biographie des personnages qui ont fait figure dans l'histoire littraire, et par l'lan de leurs apptitions cr l'tat d'esprit romantique, il nous est ais de discerner le point o le Rve se spare de la Ralit, la limite o le hros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont il reut l'tre. Qu'on veuille bien s'arrter un instant aux plus expressives figures: un Chateaubriand, un Byron, celui qui le plus dsesprment tendit vivre son rve, ce Berlioz sans quivalent comme type reprsentatif: si leur front se confond avec les nuages du ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux pierres du chemin. D'o la valeur unique de ces documents: Lettres et Mmoires, qui prcisent leurs agitations par refus d'accepter les dures conditions de la vie. Telle est la part concrte du hros, et que nous touchons du doigt, par o il nous devient un contemporain et un frre: Mme de Noailles l'a dlibrment rejete; elle s'est place en dehors de la ralit. Dirait-on pas que, pour situer son personnage, elle se complat ordonner des faits contraires la vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend prouver: qu'Antoine Arnault est un dsabus, revenu de tout. Mais quand mme, nous admettons difficilement cette destine qui connat toutes les agitations de la politique et du succs. Nous repoussons ce qu'il entre d'abstrait, par consquent d'invraisemblable dans la fortune d'un auteur qui fait jouer une pice dont l'effet immdiat est de provoquer un lan d'amour dans sa ville--nous savons trop par exprience que les choses ne se passent pas ainsi--et pour qui tous les soirs les planches poudreuses de la scne furent comme un profond divan o il possda le coeur bless, le coeur tran des nerveuses spectatrices. Reportons-nous aux documents romantiques... Quel abme entre le rve et la ralit! Pourtant, c'est la ralit qu'entend nous dpeindre l'auteur. Qui donc hsiterait en contester l'artifice? Mais nous avons mieux encore, aveu plus catgorique du disciple qui met ses pas dans les pas de ses matres, et, s'il se peut dire, proclame son acte de foi. Plus encore que dans la prconception d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complte de lien avec la ralit, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au grossissement des faits par o l'auteur le caractrise, nous avons la marque romantique dans cette exaspration de la sensation qui cre l'amertume dans la volupt. Lorsque, la suite d'une longue sparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache lui avec les grands mouvements de l'tre, coutez ses accents: Vous tes mon jardin refleuri, ma maison retrouve, ma volupt vivante; vous tes ma tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie, non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela suffit. Une nuit pour que je saccage mon rve! Une nuit pour me gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu' la racine de ce dsir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pli, vieilli, mon amour, dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens pour que je te gote encore, et que, dlivre enfin, je puisse dire: J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois. Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme autrefois. Brivet de la sensation amoureuse... Fugacit du bonheur... amertume dans la volupt... Coeur qui se brise et se complat aux pointes o il vient se meurtrir... Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage d'anantissement qui toujours accompagne les extrmes de la volupt sensuelle... vous les reconnaissez ces thmes fameux, dont les variations firent la renomme littraire des Romantiques, depuis Chateaubriand jusqu' notre moderne Barrs. Merveilleuse lve en vrit, disciple fidle, cette trangre, cette cosmopolite devenue Franaise par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est de ne pas disposer assez de mystre autour de ses emprunts. Mais serait-elle femme, s'il en tait autrement? Mme de Noailles ignore le grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop en lumire, trop vident, trop manifeste pour des yeux non prvenus. Une des premires fois qu'il fut donn, cet accent d'amertume, ce cri de meurtrissure dans la volupt, ce fut par le pre de Ren, et l'on sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas user, c'est abuser, c'est pousser jusqu' l'indiscrtion, que nous offrir une paraphrase aussi transparente du clbre morceau o Atala mourante s'crie: Tantt j'aurais voulu tre avec toi la seule crature vivante sur la terre. Tantt, sentant une divinit qui m'arrtait dans nos horribles transports, j'aurais dsir que cette Divinit se ft anantie, pourvu que, serre dans tes bras, j'eusse roul d'abme en abme, avec les dbris de Dieu et du monde! Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur, Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revtu de la dfroque illustre des Manfred et des Ren, que la passionne Donna Marie pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le pre d'Atala, c'est seulement hommage aux grands anctres qui inventrent une forme nouvelle de sensibilit littraire. Mais comme on est toujours le fils de quelqu'un, on a toujours aussi ses hritiers. Chateaubriand, comme Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, aprs s'tre agenouille dans la partie centrale du temple, continue son action de grces dans les chapelles latrales. Connaissant ses auteurs autant et mieux qu'crivain de France, elle se souvient propos qu'en un morceau de critique fameux: _l'cole Paenne_, pouss par cet instinct de mystification qui se trouvait la racine de son gnie, Baudelaire jeta l'anathme au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation, car de mme que la haine est encore une forme de l'amour, la contradiction peut aussi bien tre une forme de l'imitation, et n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancire, belle et nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si nergiquement ravala aux rgions infrieures: Tous les potes, et, mon cher Pan, il est beaucoup de potes, t'attendent dans les jardins: ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux religions de Jude. S'ils disent que leur me est altre de mystre, c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouv. Ah! qu'un matin de Pques, quand sur les villes chrtiennes les cloches chanteront, vaines poupes de mtal, la fort enfin se ranime! Que l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouilles! Que les bergers s'lancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil, et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le feuillage chante: Pan est ressuscit! Pour avoir longuement mdit l'oeuvre de ses devanciers, Mme de Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulire de l'amour fonde sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception ft le succs d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette scheresse d'me et ce crulisme donjuanesque qui circulent, comme des thmes animateurs, travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises langues pourront affirmer que, de tous les traits o s'accuse la plasticit de notre auteur, celui-l fut le plus spontan, et que Donna Marie, c'est le miroir fidle o vient se rflchir l'image de la romancire elle-mme. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutt nous nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout d'abord, laquelle il faudra bien nous accoutumer, de voir une femme, de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la sensation exclusive, dans cette sorte de fatalit qui rduit tout au geste de l'instinct et n'hsite pas gnraliser avec cette rigueur. Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts se touchent, les genoux se touchent: tout un tre attire l'autre tre, et dans la saison chaude, les femmes tristes ou lgres ne tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie? Il y a l, on le voit, plus qu'un cas individuel.... une vritable profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la premire, glissa aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante milie de s'abandonner ses treintes. Sont-elles pas commandes toutes deux par la rigueur de l'instinct? Nous avons parl du crulisme d'annunzien: le voici qui se fait jour travers les complications sentimentales dont il faut bien rehausser ces dtentes instinctives. Quand la bacchante milie alterne, avec Donna Marie sa matresse, dans les bras d'Antoine Arnault, l'heure de l'abandon, ses yeux ont le luisant du scarabe, ses cils le velu de la bte des champs; elle a la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mle dans la sombre fort. Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit avec amour la ralisation voluptueuse et l'image qui donnera satisfaction sa veine? On s'explique, sans plus abondants commentaires, que le pote, le romancier, le dramaturge Antoine Arnault se dgote assez vite de cette bacchante, qui se prcipite au-devant de son dsir, car les hommes les plus exigeants ont quelque rpugnance constater chez la femme des servitudes correspondantes. On conoit qu'Antoine Arnault n'espre plus de plaisir, pas mme de relle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera, car... Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?... tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale, le seul conflit dgager de la situation: le raffinement dans l'amour qui torture, qui s'ingnie torturer celle qu'il aime. Mme de Noailles dveloppe une fois de plus un thme o s'exera avec surabondance le crulisme d'annunzien. En vrit, n'avais-je pas raison de l'crire?... si l'on carte la prconception romantique d'Antoine Arnault et les traits essentiels du hros qui furent emprunts Manfred, Ren, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de d'Annunzio qu'il tire cette scheresse d'me, ce crulisme, ce culte de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif, aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers lments composent l'unit d'une me et sont entre eux dans un rapport ncessaire de cause effet. Comment s'tonner, aprs tout, de cette prdominance, de cet exclusivisme de la sensation, devenue tel point absorbante qu'elle constitue le fond, l'me mme des personnages de Mme de Noailles? Que dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dgager des consquences favorables l'auteur: nous y trouverons sa relle originalit. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'milie, et dans leur conception et dans le choix des pisodes par o ils se manifestent, si marqus que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache Mme de Noailles. Ds l'instant que l'on carte l'hypothse du devoir d'lve ou du pastiche prmdit, il faut toujours chercher un lment de sincrit dans cette ouverture sur l'me humaine qu'est une page littraire.... _Sincrit_, c'est--dire aveu, confession, manifestation du trait individuel qui chappe la conscience. Car, ne l'oublions pas, la sincrit est d'autant plus relle qu'elle est plus inconsciente; on pourrait mme soutenir qu'il n'y a de vraie sincrit que celle qui est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout fait digne qu'on s'y arrte pour la mditer, notre poque de repliement et d'examen perptuel, cette observation de Carlyle: Toujours la caractristique d'une bonne ralisation est une certaine spontanit. Les gens bien portants ne connaissent pas leur sant, mais seulement les malades. De sorte que le vieux prcepte du critique, si dur qu'il part son ambitieux disciple, pourrait contenir une vrit des plus fondamentales, applicable nous tous et dans beaucoup de choses autres que la littrature: Toutes les fois que vous avez crit quelque phrase qui parat particulirement excellente, prenez garde de l'effacer. Avec Thomas Carlyle, nous croyons la valeur de cette spontanit, jour ouvert sur une me mise nu. Eh bien, une sincrit, une spontanit de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle difficult de les reconnatre chez celle que l'on pouvait croire tout uniment compose d'artifice littraire. Qu'on n'aille pas les chercher dans ses romans, o l'obligation de crer des personnages cre la ncessit correspondante d'ordonner des sries de sensations en leur imprimant l'unit--non point dans ses romans, mais dans ses pomes, et parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant la mre. Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de tendu en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prdominance en eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de Noailles, quand nous la voyons absorbante au point o nous la montrent certains de ses pomes? Comment s'opre chez elle le contact avec la Nature? Quelles ractions dtermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre attention, le dtail des objets qui le composent se fond presque toujours en une harmonieuse unit. Chez Mme de Noailles au contraire, les objets se prsentent successivement avec tout le cortge des images qui peuvent impressionner la vue, l'oue, l'odorat. Je ne sais rien de plus curieux que cette pice: _le Verger_, o vous suivrez leur succession: Dans le jardin _sucr_ d'oeillets et d'aromates, Lorsque l'aube a mouill le serpolet touffu, Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates, Chancellent, de rose et de sve pourvus... L'air chaud sera _laiteux_, sur toute la verdure, Sur l'effort gnreux et prudent des semis, Sur la salade vive et le buis des bordures, Sur la cosse qui _gonfle_ et qui s'ouvre demi. Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, colles Au mur o le soleil _s'crase_ chaudement; La lumire emplira les troites alles, Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vtement. J'ai soulign exprs ce qui est plus particulirement expressif de la sensation immdiate. En fait, c'est _tout_ qu'il faudrait souligner, car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette posie. Quiconque a connu et got le genre de sensation que note ici Mme de Noailles, quiconque s'est trouv, par un brlant aprs-midi d't, en face de ces objets qui, par le dtail se mirent en elle, peut observer la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en prsente. Mais qui donc serait habile le prsenter ainsi, s'il n'tait dou, au pralable, de ce genre particulier de vision? La voil bien la _sincrit_, _sa_ sincrit elle. Sincrit et Don, termes gaux, rciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte correspondance entre la ralit prcise vue par de certains yeux et la sensation du pote qui fixe cette ralit. Tellement absorbante que l'art la transforme peine; il la fixe simplement, grce une intuition singulire de ses analogies, de ses correspondances avec les sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: _Le Jardin et la Maison_ donnera une ide exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie sincrit, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut s'empcher d'opposer aux artifices littraires constats plus haut. Voici l'heure o le pr, les arbres et les fleurs Dans l'air dolent et doux _soupirent_ leurs odeurs, Les baies du lierre obscur o l'ombre se _recueille_, Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles. Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend Fait dans le bassin clair son bruit _rafrachissant_. La paisible maison _respire_, au jour qui baisse, Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses; Le feuillage qui _boit_ les vapeurs de l'tang, Lass des feux du jour, s'apaise et se dtend. Peu peu la maison entr'ouvre ses fentres, O tout le soir vivant et parfum pntre, Et comme elle, pench sur l'horizon, mon coeur S'emplit d'ombre, de paix, de rve et de fracheur. Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-mme, mais dans ses rapports avec le groupe voisin--puisque la beaut mane toujours d'un rapport--vous ne pourrez tre qu'merveill de la perfection d'un tableau si mesur, si loign du grossissement romantique, o toutes les sensations visuelles, olfactives, gustatives, s'appellent, se confondent, se pntrent l'une l'autre, nous dcouvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement appropri ressentir comme fixer ces correspondances dont Th. Gautier et Baudelaire firent le credo de leur esthtique, si bien que Mme de Noailles a pu trs justement conclure dans son _Offrande la Nature_: Nature au coeur profond, sur qui les cieux reposent, Nul n'aura comme moi, si chaudement aim La lumire des jours et la douceur des choses, L'eau luisante, et la Terre o la vie a germ. La Fort, les tangs, et la plaine fconde, Ont plus touch mes yeux que les regards humains. Je me suis appuye la beaut du Monde, Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature. Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure, Que ne visitent pas la lumire et l'amour! MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS Parmi la puret du matin triomphant, Je vais, le souvenir encore si frais dans l'me, Du temps o je n'tais qu'un embryon de femme, Qu'il me semble donner la main quelque enfant. L'herbe est froide mes pieds comme de l'eau qui coule. La mer au bord des prs vient chanter son bruit clair, Et la falaise aussi dferle dans la mer, De tout le terrain jaune et mou qui s'en boule. Les troupeaux, comme au long d'un pome latin, Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe, Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes Que chaque vague berce son rythme incertain. Et la pre, et les eaux galement tales, Sourient si bien mes matineux errements, Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands, Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales... ..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premires motions, de ses _enfances_, disaient nos pres, l'auteur _d'Occident_, ds les pages liminaires de son second recueil, rend tmoignage ses origines. Et ce n'est pas seulement, ce _Matin_ normand, un frais tableau d'aube sur la mer, o ressuscitent leur place les images qu'ordonna la Nature, c'est encore hommage mu d'une Franaise au sol natal d'o elle tira sa sve et sa vigueur. Tout ce coin de Nature en qui j'pancherais, Comme en l'asile offert de quelque sein de femme, Clinement, les yeux ferms, toute mon me, Si lourde de tristesse et de mauvais secrets. C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui maintenant connat la vie, au petit tre en formation qui se ddouble en elle, qui s'isole de sa personnalit prsente, au point de lui sembler _une autre_, mais de qui cependant les premires impressions, reues sur cette matire mallable comme cire chaude qu'est le cerveau d'une enfant, y marqurent le pli dfinitif qui doit persvrer jusqu' la mort. L'enfance est la vie d'une bte, s'crie Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par l que le grand orateur catholique n'a jamais rien su du premier ge, habitu qu'il tait ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier une poque aussi exclusivement _intellectuelle_ que notre dix-septime sicle franais, il serait sans excuse en un temps o l'on a reconnu que la vie motive constituait l'assise de toute formation. Mais en vrit les potes n'ont que faire des arguments des psychologues, quand ils possdent l'intuition, don merveilleux plus sr que toute science, qui leur rvle ce que l'observation leur viendra confirmer. Il faudrait n'tre aucunement pote, avoir une me dnue de toute intuition potique, pour ne pas attribuer ces premires impressions une importance justement contraire celle que leur reconnaissait l'ducateur du Dauphin. Et nous allons voir que l'auteur _d'Occident_ possde une incontestable nature de pote. Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie: circonstance qu'il faut se garder de ngliger, puisque tel lment, d'apparence extrieur l'tre, par la suite devient cause efficiente et constitutive de sa personnalit. Combien cela est vrai et rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une doctrine qui, aprs avoir connu tant de faveur, tomba par la suite dans le plus injuste discrdit. Tout comme les renommes, les thories littraires ont leurs destins alterns, et si elles disparaissent un temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en faveur. Pour n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins suffisant, des lments qui composent le gnie de ces hommes, vritables demi-dieux ayant domin leur poque, on fut svre celle-ci au del de toute mesure: Le Gnie, s'criait Barbey d'Aurevilly dans un lan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le gnie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il ragit avec fiert contre sa race, quand il se cogne contre son milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa crinire... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir. Magnifique mouvement d'loquence la franaise, chez cet autre Normand d'authentique gnie... plaidoyer _pro domo_... dfense personnelle o l'on retrouve l'accent du vieux lion mconnu qui justement secoue sa crinire et sort encore les griffes qui marqurent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres exemples viennent rconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici de Gnie, mais d'un de ces talents prcis et restreints dont, mieux que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les limites! Elles nous dcouvriront la fois cette part de sincrit et d'artifice qui existe chez tant d'crivains, chez la femme qui tient une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa constitution mentale, consquence de cette plasticit dont nous avons tudi dj un saisissant exemple. Qui de nous, l'ayant une fois traverse, n'a conserv dans le prcieux rpertoire o s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche campagne normande? Beaut prcise et mesure de ces paysages qui se succdent sans coup, c'est presque avec la sage ordonnance de tableaux composs par un matre qu'ils dveloppent sous nos yeux les lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprvu en eux, rien de bris, ni qui force notre attention par la soudainet d'une perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, o viennent collaborer, suivant une succession mthodique, les lments constitutifs de cette beaut. A mainte reprise, dans les Pomes de l'auteur, passent en familires images les objets qui impressionnrent les yeux de l'enfant et sont demeurs chers son coeur pour ce qu'ils furent lis l'veil de sa vie motionnelle. C'est _une autre_, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme elle revit ces premires heures, et pourtant ne sait-elle pas, d'intuition sre, qu'il n'est pas une impression de ce premier veil qui n'ait contribu la formation de l'me vivante et vibrante qu'elle est aujourd'hui? La pice intitule: _Beau Jour_ nous restitue ces images: ... Je me suis penche au petit mur du clos En face des beaux prs que baise la mer bleue, Les tempes dans mes poings, avec ma robe queue Enroule mes pieds, voir, pas trs lents, Patre, sans relever leurs gros yeux indolents, Les vaches aux deux pis gonfls comme des outres, Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres, Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs, Et, redoutant la hte automnale des soirs, Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches, Le papillonnement sans fin des voiles blanches. On voit le charme, autant que les limites de cette posie. Menus tableaux de vivante fracheur et de grce, qui nous entretiennent des ralits immdiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais ne sauraient exalter notre me jusqu' la notion d'infini! S'il est un sentiment que ne suggre pas cette beaut, c'est, en effet, celui de grandeur et de majest qu'enferme en ses romanesques sites la pathtique Bretagne. Je sais d'illustres Bretons qui en tirrent argument pour exalter leur sol natal aux dpens du voisin, et poussrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu' se montrer iniques pour toute une catgorie de richesses naturelles qu'ils prtendaient rabaisser. C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la ralit prcise des choses _vues_ que Mme Lucie Delarue tire ce premier lment de sincrit qui s'affirme en ses vers. Tchons de reconstituer en elle la srie des tapes qui aboutissent cet effet particulier de condensation potique, grce quoi l'on enferme, en la traduisant, une motion vcue. Cela, c'est presque tout le secret de l'art du pote. Sans doute il en est qui, ce don initial, unissent d'autres facults; mais un vrai pote qui ne le possdt aucun degr, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un artisan de rimes, c'est--dire la chose la plus froide, la plus artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la perception nette des objets qui viennent affecter ses diffrents sens, vue, oue, odorat: d'o sensation directe des choses de Nature; et de mme que dans le dcor de sa riche Normandie les _motifs_ viennent se proposer notre attention, la premire marque de son talent spontan--j'entends: chaque fois que ce talent est spontan--c'est d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre esprit. Sa posie vaut avant tout par le dtail minutieusement observ, puis par le groupement de ces dtails. Veut-elle rajeunir le thme immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence par une srie de petites touches lgres, presque impressionnistes, papillotantes et peine fixes (_Avril_; _On va vivre_), puis elle aboutit cette pice: _Recueillement_, dans laquelle elle ramasse et concentre ses effets: Le soir a provoqu les voix dominatrices Des rossignols puissants comme des cantatrices. Sorti du plus profond des parcs arborescents, Le Printemps est dj dans l'air comme un encens. Fermons les yeux. Gotons les heures tout entires, Dans le recueillement des pesantes paupires. L'ivresse des couchants tranquilles est en nous, Qui fait battre nos coeurs et trembler nos genoux. On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire, En face des moments o la journe expire, Et l'on pleure d'angoisse sentir vivre en soi L'Ineffable bonheur de ce muet moi... Dans la srie des brves esquisses qui prcdent ce _Recueillement_, on voit que l'auteur a t affect directement par les objets qu'il s'est appliqu fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire oeuvre d'art, particulirement dans l'effort de la composition littraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-mme, sent et pense travers un matre: d'o chez elle la raret de l'invention originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-mme, quand elle fixe ces petits tableaux de Nature, et son originalit n'a pas d'autre cause que sa sincrit. ... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthtiser, par des gestes identiques, les passionns mouvements de l'me humaine: en ce sens un Frdrick Lematre et un Eugne Delacroix pouvaient tirer les plus durables bnfices d'une frquentation rgulire, puisque leurs moyens d'expression taient voisins et que se confondaient les limites de leur art. Pareillement voquons les images plastiques dposes en nous par la frquentation des Muses et des Thtres: si parfois je cherche me reprsenter les sources vives d'motion chez la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois trs exactement qui met la main sur son coeur pour en suivre les battements. Et ce n'est pas l un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport indirect avec leur objet... c'est le _signe_ correspondant la chose _signifie_. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'ternit l'instant pathtique de la passion: un des plus raffins parmi les peintres de ce temps avait compris son loquence, plus expressive que celle des mots, en imaginant cette formule: _Arts du silence_[2], par laquelle il entendait opposer la Peinture la Musique et la Posie: c'tait seulement, il faut le dire, prdilection d'un peintre pour sa spcialit, car, le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la production, il n'est pas d'art suprieur, mais seulement des artistes suprieurs. D'identiques analogies nous invitent conclure, dans l'ordre de la production potique: la beaut d'un thme n'est pas seulement dans la richesse des dveloppements que nous lui supposons; elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime sensibilit, et d'ailleurs comment les pourrions-nous mme imaginer, si quelque degr dj cette concordance ne nous tait suggre? [2] C'tait l une de ces formules chres Gustave Moreau, qui revenaient frquemment dans ses entretiens avec ses lves, et qui se retrouvent dans les notes demeures indites o il fixait ses rveries et ses penses sur l'art. D'un instinct sr, que rien ne saura drouter, la Femme-Pote poursuivra correspondances, et analogies. Voil donc une matire rare: son coeur, son propre coeur, qu'elle pourra travailler en toute assurance, et je n'entends pas par l ces grands mouvements de la passion o la puissance de conception virile lui est un trop dangereux rival,--domaine rserv qu'elle fera sagement de laisser l'homme--mais plutt ces intimes et mystrieux recoins o celui-l ne saurait pntrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si fervent que soit un amour, la femme chappe l'homme. Que ne peut-on les suivre ces amants, qui, dans un regard tout mouill de tendresse, semblaient fondre leur me et tout l'heure uniront leur tre d'un lan passionn! Oui, que ne peut-on pntrer jusqu'aux plus intimes replis d'eux-mmes! On serait effray de ce qu'on y verrait. Leurs lvres une fois descelles et leurs bras dsunis, quand la pleine possession de la conscience a remplac cette folie d'une minute qu'est la fougue de l'instinct, quel abme entre deux tres qui tout l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces souffles mls, plus rien qui demeure, hlas! La vraie nature a repris ses droits. Ils sont redevenus eux-mmes, car dans cette brve dtente de l'instinct, ils taient tout au juste, et dans la rigueur grammaticale du terme, _alins_ d'eux-mmes. Et ce n'est pas seulement impntrabilit particulire, difficult d'adaptation, qui fait que deux mes rapproches par la vie ne sont pas plus rigoureusement pareilles que deux feuilles assembles aux souffles de la fort. Non, ce n'est pas dsaccord d'une heure; c'est quelque chose la fois de plus gnral et de plus local, gnral dans ses effets et local dans ses causes. L vritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur elle-mme, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles de sa chair et les contractions de son coeur. Il faudrait ne rien concder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser la femme, si peu doue ft-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu, de confession, par o elle saura se rvler tout entire, nous que d'irrductibles divergences de physiologie empchent de sentir comme elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous permet de souponner des angoisses qui ne sauraient avoir d'cho direct en nous. Domaine rserv, comment y pntrer si nulle analogie n'existe, nulle correspondance entre des preuves qui la bouleversent toute et nos propres motions! Un seul crivain contemporain eut cette audace singulire de se substituer elle en quelque faon et de pousser son diagnostic jusqu'aux rgions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer l'auteur illustre de la _Femme_ et de l'_Amour_? Je ne sache pas que sous une autre plume virile, dans aucune littrature, les dfaillances d'un temprament aient t plus minutieusement dcrites. Mais il advint qu'en dpit d'une merveilleuse sensibilit, la plus trangement fminine qui et jamais paru, les mouvements tumultueux d'une imagination jadis fausse par une extrme continence de jeunesse firent trembler sa main d'une motion snile et obscurcirent son regard d'inquitantes visions. Michelet lui-mme ne nous donna donc qu'une contrefaon de l'me fminine, sduisante coup sr, mais fausse de parti pris. Si nous nous tenons la prose, les cris dchirants d'une Lespinasse nous prsentent un tableau, sous forme de confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une signature virile. L vritablement elle est l'gale de l'homme, que dis-je? un instant elle lui devient suprieure, car si la facult d'expression s'ajoute en elle la sincrit de son motion, elle peut hausser jusqu' la puissance un accent de pote qui jusqu'alors n'avait pas marqu d'ambitions si hautes... La douleur seule est positive: nous le savons par notre propre exprience... Elle accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'motion, les lments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre l'objectivit. Je la trouve, il n'y a pas dire, cette profondeur d'accent, dans la srie des pices intitules: _Femmes_. Complexe chair offerte la virilit, Femme, amphore profonde et douce o dort la joie, Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie, OEuf douloureux o gt notre prennit, Femme qui perds la vie au soir o ta jeunesse Trpasse, et qui survis, pour des jours superflus, Te dbattant, pass qu'on ne regarde plus, Dans le noir du Destin o ton tre se blesse, Humanit sans force, endurante moiti Du monde, camarade ternelle, moi-mme, Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aime D'un coeur si gros d'amour, et si lourd de piti! Voil des accents qui correspondent l'motion directe et nous rendent un compte exact de ces lments de sincrit qu'il faut reconnatre l'origine de toute production durable, faute de quoi l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots, juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thmes immortels, qui vaudront toujours ce que vaut l'Humanit, et dureront autant qu'elle, puisqu'ils composent la matire de ses angoisses et de ses espoirs: _Brivet des heures_, _Beaut fugace_, _Inconstance du sentiment_, pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah! toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront dans ses pomes, qui doues du pouvoir redoutable d'analyser leurs sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la progression des fltrissures dont le temps stigmatise leur beaut... celles-l surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur ces pages: _Femmes_, les _Adores_, miroir grossissant o vient se rfracter leur image. Et c'est bien, parler franc, comme un miroir dont la monture infrieure, garnie de pointes, leur dchirerait le coeur! O donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette puissance d'vocation? C'est que vraisemblablement, tant femme, elle se reprsente ces sentiments avec plus de vivacit--je ne dis point qu'elle les ait prouvs, car elle n'est pas encore l'ge d'une telle preuve--mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force de l'imagination lui permet de recomposer les lments de cette prescience. Donc ici je la vois pleinement sincre, grce la valeur de l'motion directe qui commande l'inspiration et dicte l'expression--il faut insister sur ce mot: _dicte_--puisque le vrai pome, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau du pote sous la secousse directe qu'est la sensation: Car votre chair n'tait qu'une fugace rose, Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant, Vous sentiez tristement s'mietter vos argiles, Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant, Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps closes, Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir, Qu'avec l'automne vient la douleur de dchoir, Et que la Femme est brve entre toutes les choses! Belles, belles, plutt pleurer sur votre mort Que de voir s'effeuiller vos quarantaines ples, Lorsqu'arrachant le sceptre vos mains triomphales, La vieillesse vous prend la gorge et vous tord. Ah! comment assister alors cette dtresse, Qui fait trembler vos coeurs et vos pauvres genoux? Quel geste hospitalier, quels mots sages et doux Rpareraient la vie et sa sclratesse? Merveilleuse puissance de l'motion vcue, ou sinon vcue, recre par une imagination sympathique correspondante! Autre part[3] nous l'avons exprime cette vrit d'me, comme le plus cher article de notre credo littraire, et avec une rigueur qui nous fut reproche: Savoir n'est rien... Sentir est tout! puisque l'motion, c'est justement l'tincelle qui fait jaillir la lumire dans l'me du pote. Il est pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne rendrait qu'un compte insuffisant de la ralit. Elle demeure toujours exacte en effet, elle enferme une part de vrit profonde, la rplique de M. Maurice Barrs l'objection de M. Paul Bourget: L'crivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de coeur...--Qu'importe, s'il avait de l'imagination!--Entendez par l que le pouvoir de se reprsenter des tats d'me, de les raviver dans l'ordre o la Nature les suscita chez nos semblables, peut suppler telle lacune de sensibilit individuelle que le pote manifeste dans la vie journalire. Qu'il y ait correspondance entre la vie vcue et l'art cr, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction l'Idal que nous portons en nous. Mais ce n'est pas l une ncessit rigoureuse pour la production. Tout l'heure nous observions la grce de tel tableau. Ici, c'est l'motion intime qui suscite la qualit de l'accent. [3] Voir dans nos _Figures de Rve_, les pages sur Venise et Vrone, sous ce titre: _Du jardin de Vrone_, l'_Art d'motion Venise_. Dans nos _Premiers Vnitiens_ galement nous avons touch cette question. Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur. Voici maintenant qu'une seconde fait suite la premire... et le nom qui se ddouble en s'allongeant nous en devient le transparent symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substitue Lucie Delarue.--Un jour, en effet, observe notre confrre Charles Maurras, le pote de l'Occident pousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, n au Caire d'une famille orientale. Belle union, vraiment faite pour rajeunir le sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de la vie, o nous voyons des enfants de frres unis par le mariage et vous faire souche de dgnrs!... Et, du point de vue potique, le seul o nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses immdiates consquences dans la production de l'auteur! C'est la lumire de l'Orient qui pntre et rchauffe les brumes septentrionales. Tout aussitt, sous l'action de ces bienfaisants effluves, le _pote_ s'efface et laisse la _femme_ passer au premier plan: Cette me qui, dans la virginit d'hier, ainsi parla et chanta loin des paroles et des chants humains, je la ddie toute, avec ses pomes, diversifis selon une lente inspiration d'clectique forme spontane, celui qui pour le futur l'a situe dans la vie. Ngligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de lgrement artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revt un tel don: le don en bloc d'une sensibilit fminine. Un crivain de l'autre sexe, dsireux de rendre tmoignage un amour dont il tiendrait le meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque rserve, quelque attnuation. Mais le propre de la Femme est de toujours pousser jusqu' l'extrme: nous le constatons une fois de plus dans cette ddicace d'_Occident_. Ce sont les seules proses que nous possdions de Mme Lucie Delarue-Mardrus, du moins en volume: elles ne sauraient compter parmi le meilleur de son oeuvre. Il n'en eut pas moins, ce don, des consquences fort naturelles, conformes l'ordre habituel des choses en gnral, aux exigences du temprament fminin en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens la vie, et qui soudain le dcouvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voil, sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le rcent clat de son regard est pour nous son seul truchement. C'est une srieuse garantie de mystre pour la vie motionnelle que de ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en revanche, si l'on sait imprimer un rythme sa pense, de prtendre y plier chaque mouvement de la sensibilit! Mme Lucie Delarue-Mardrus ne nglige aucun thme favorable. Pourquoi prendrions-nous soin de disposer un voile, quand l'intresse elle-mme dcouvre avec une pareille franchise son me rellement mise nu? Car la jeune fille devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous rvler les troubles de l'adolescence. Dans une trs belle invocation qui porte ce titre: _les Voix de la Mer_, elle supplie la grande Divinit paenne de calmer ses ardeurs: Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents! Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine, Ces rves de baisers o l'me s'effmine, Ces tendresses qui font les esprits indolents! Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse, L'adulte chair qui songe de la volupt, Car je me veux pudique en ma virginit, Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre potesse!... Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilit en un personnage de roman, on peut toujours hsiter reconnatre, dans le hros imaginaire, un sosie de son me, car sur l'ensemble des traits qu'il lui prta, quelques-uns peuvent n'tre pas lui. Mais ici qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par o le pote prend tmoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnatre en cette jeune potesse des exigences prcises. Plus srement qu'Amphitrite, dans cette me obstinment paenne, l'amour humain devait produire le rsultat attendu. Elle a rencontr enfin celui qui sut parler tout son tre, et traduit son motion avec ce beau sens de ralisme peine transpos, qui est bien d'une Franaise, prcisons mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a dcidment pntr les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous trouverions dans les origines de la Femme tous les lments de sincrit qui s'affirment chez le Pote. Une minute seulement je la suppose Bretonne--hypothse aprs tout qui n'a rien d'offensant.--De mme qu'il n'est presque pas d'homme, un peu mcontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu s'imaginer une autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de quelques degrs vers l'ouest. Et-elle, avec cette franchise dpouille d'artifice, parl d'amour, de son amour, et du mme coup dvoil le secret de ses premires initiations? Peut-tre et-elle ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme bretonne brle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlrent d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empche de trahir son secret. Elle le concentre en elle, elle en est ravage, mais plutt en mourir que dvoiler le mystre de ses troublantes motions! On connat l'affabulation de ce rcit: _Emma Kosilis_, unique dans l'oeuvre de Renan, qui par les nuances du dtail crant la progression de l'intrt, nous montre le merveilleux conteur qu'et pu devenir, s'il s'en tait ml, le savant exgte des _origines_; il nous marque aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionne. Une jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus g qu'elle, qui n'a pas souponn ce tendre attachement. Celui-ci se marie, pouse une de ses amies prcisment, et devient pre d'une nombreuse famille. Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre la vie religieuse, mais sans pouvoir arracher de son coeur l'image de celui qu'elle aime et continue de chrir par-dessus toutes choses. Elle se dessche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientt que l'ombre d'elle-mme. La destine pourtant semble prendre piti d'un si constant amour. Son inconsciente rivale meurt prmaturment, et comme elle n'a pas prononc de voeux ternels, comme d'ailleurs les relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis, par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du coeur depuis tant d'annes. Emma pouse celui qui l'unissait un si fidle attachement: femme heureuse et mre comble, elle voit, l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'panouir nouveau des charmes que la solitude avait fltris. Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de l'affabulation littrale, mais, par la flamme du sentiment qui l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fix, vivant tableau de grce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'me bretonne, partant une conception de l'amour justement oppose celle de notre auteur. Ici, rien qui ne soit voil, secret, mystrieux. L au contraire, tout est en plein jour, et, faut-il le dire? quelque peu indiscret. Combien de femmes, et mme d'hommes, seront choqus de cette intimit soudain dvoile! J'en sais qui elle paratra intolrable et le contraire du vritable amour. Je n'y veux voir, pour ma part, que la sincrit d'une plume obissant aux vives impulsions d'une amoureuse, laquelle, de temprament raliste, ne craint pas l'image physique et parfois mme semble la chercher. coutez-la qui fait sa dclaration. J'ouvrirai grands mes yeux d'abme dans tes yeux, Pour que leur regard noir reste dans ta pense, Ainsi qu'une clart vive longtemps fixe Inscrit dans notre vue un halo lumineux. Je laisserai dormir ma tempe chevelue Au creux de ton paule offerte, lourdement, Afin que son ampleur garde, ternellement, La place qu'y creusa la tte de l'lue! Je chanterai pour toi la chanson de ma voix, Dont ton me chrit les rites et les prnes, Afin que dans ton me attentive elle trne, De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois. Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumes Ne souhaitent plus rien que ma captation, Pour que ton coeur, m'ayant en son ambition, Se sente dborder de dieux et de royaumes. Suprme lment de sincrit, voici donc la marque de l'amour. Et l'auteur ne marchande pas les termes o vient s'affirmer le sentiment de la femme. Elle dclare l'_Empreinte_. Si, comme pote, elle est sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalit, comme femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vrifie, en l'intervertissant dans la forme, mais se livrant avec dlice dans le fait, la parole saisissante: Ce que la femme entend par amour est assez clair: complet abandon de corps et d'me. La Femme veut tre prise, accepte comme proprit. Elle veut se fondre dans l'ide de proprit. La Femme se donne, l'homme prend. Qu'entendait donc nous persuader le pote en Mme Lucie Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, si le pote a compos les vers, n'est-ce pas l'amante qui rdigea la ddicace? C'est elle qui revendique l'empreinte, mais pour tre mieux absorbe. Femme, doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien qu'elle semble y contredire. Il serait vraiment trop beau, il serait incomprhensible que chez une femme, si doue ft-elle, ds l'instant qu'elle tient une plume, nul accent d'artifice ne vnt se mler aux voix de la sincrit. Chez Mme Lucie Delarue-Mardrus l'artifice apparat chaque fois qu'elle chappe la sensation directe et sa notation raliste. Alors elle ne sent plus par elle-mme. Elle subordonne son motion la vision d'un matre et les influences se rvlent, disons mieux: elle se rvle travers ces influences. Qu'y a-t-il, que discernons-nous l'origine de cette dformation? Tout uniment parti pris d'tonner, et, si l'on y veut rflchir, rien de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune bourgeoise qu' travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes bourgeoises mancipes par le mariage, on n'attend pareille clairvoyance dans l'observation des ralits. Processus facile reconstituer, celui qui chez la femme conduit au dsir d'tonner; c'est simplement celui de la contradiction:--Ton sexe t'interdit de t'arrter tel dtail... Attends un peu... on va bien voir!--De l au fait d'exagrer sa sensation, mme de la crer artificiellement, pour en modeler l'expression sur l'exemple d'un matre, il n'y a qu'un pas, et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note, comme tout fait expressive cet gard, dans la srie des _Femmes_, cette pice intitule: _Esclaves_, qui serait un chef-d'oeuvre si toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modle: Avec nos regards nus sur la ralit, Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme, Nous regardons marcher votre morne hrosme, Grelottant en hiver et suant en t, Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique, Vous, pouses qu'on bat, et vous, maigres catins, Sans fards dont rehausser vos pauvres sens teints, Qu'assaille le dsir brutal comme une trique... Enceintes de misre, enceintes de laideur, Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies, Qui vivront comme vous, loin de nos utopies, L'esclavage ternel et muet du malheur. Ici l'influence est transparente, et dans le ramass de la forme elle accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnatre l'accent et jusqu'aux formules des plus clbres morceaux des _Fleurs du Mal_, comme dans l'esprit qui dicta cette pice, ce parti pris d'tonner, que Baudelaire lui-mme thorisa, en le vantant comme un condiment de beaut. Dsir d'tonner, o il trouvait une sorte de rajeunissement de la forme littraire puise par l'ge, une ligne de dmarcation entre les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle. Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la spontanit originelle d'une nature; car alors la volont humaine joue le rle du dresseur qui, par un entranement mthodique, tend susciter, chez un bel animal, une suite de ractions contraires son instinct. Sans doute avec une longue persvrance, en s'y prenant ds le premier ge, on habitue les chats passer dans des cerceaux. Mais alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et s'ils nous intressent pour une raison proprement _fline_. N'est-ce pas plutt curiosit qui nous retient un instant, parce qu'elle contredit la Nature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais le bel lan spontan du fauve sur sa proie? Pareillement cette gentille Normande, en qui se rflchissent si nettement les images de son pays, et qui trouve des accents mus pour exalter les souffrances de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau mtaphysique. Qu'elle chante son _Carpe diem_ en le modernisant, tous les potes l'ont fait qui s'absorbrent dans la sensation. Mais y joindre sa profession de foi mtaphysique, c'est fausser sa nature: Les oiseaux alterns comme un choeur de pipeaux, L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos Des bons aprs-midi qu'un peu d'ombre tamise, T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise Que celle o ta jeunesse aimable sent sa chair Encense au contact des feuilles et de l'air. La voil bien, la pire attitude littraire, celle de la leon apprise qu'on applique au thme choisi. Peut-tre viendra-t-on dire: Origines normandes... donc nature qui se rattache toute la terre et radicalement dnue d'Idalisme. Il y aurait alors sincrit, au sens o l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutt, dans cette profession de foi paenne, une acquisition de seconde main? hypothse qui va se confirmer aisment. De quelle trange ardeur nous sont apparues et la vierge et l'amante chez notre auteur... nous l'avons vrifi dans les pices d'autobiographie qu'enferment ces deux recueils: _Ferveur_, _Occident_. Voici pourtant que l'amante passionne se replie sur elle-mme et communie en Schopenhauer: elle prouve le besoin de faire sa soumission au matre de Franckfort. Mme Lucie Delarue-Mardrus accepte l'amour, elle l'appelle... elle en vrifie les bienfaisants effets sur sa production littraire. Mais elle en repousse les consquences physiologiques, la Maternit. Dana d'un nouveau genre, elle veut bien recevoir la pluie d'or, mais n'admet pas d'autre fcondation que celle du cerveau! O toi, naissance, soeur jumelle de la Mort, Race obscure, dans notre geste confine, Deviendrons-nous, en assistant ton sourd effort, Complices du vouloir d'o sort la Destine? Je n'accepterai pas, en mon humanit Animale, o l'esprit n'est point, ta magie noire; Ton goste vnement dans notre histoire, Je le repousse avec toute ma charit. Loin de moi donc le faix de ton oeuvre incertaine, Et que puisse la vie oublier l'oeuf cach O couverait, ainsi qu'un monstrueux pch, Dans mes flancs, malgr moi, l'horreur d'une me humaine. Ici la _Femme de lettres_ l'emporte sur la _Femme_, pour l'absorber toute. N'est-ce pas qu'elle trouve prtexte un beau cri, un anathme littraire? Prtendre enlever la femme toute raison de vivre, quand l'heure fatale a marqu la dernire tape de la vie, c'est trop dlibrment s'insurger contre des lois inluctables et pourtant providentielles! Mais faut-il pas qu'en dernier ressort la Femme fasse retour sa nature? Imprimer un accent potique la doctrine de Schopenhauer, et du mme coup faire sa soumission l'esthtique baudelairienne, c'est l'argument suprme en faveur de la plasticit fminine! MADAME HENRI DE RGNIER Combien diverses les destines d'crivains... aussi diverses que les physionomies humaines dont aucune ne reproduit exactement la voisine! J'ai connu pourtant deux frres jumeaux qui se ressemblaient tel point que leurs parents eux-mmes n'arrivaient pas les distinguer. Quand ils furent maris l'un et l'autre, pour que leur femme ne s'y pt tromper--ce qui aurait eu plus de consquence--chacun portait une cravate de couleur dtermine. Vainement, chercherait-on, dans l'ordre intellectuel, des similitudes aussi marques: les catgories y sont mieux dlimites. Chez certains, le don d'crire est un fait naturel, spontan, s'panouissant ainsi qu'une fleur sur sa tige. Chez d'autres, il apparat comme un phnomne plus complexe, qui se rattache l'instinct d'imitation sommeillant chez tout tre, en vertu duquel chacun de nous tend rpter les gestes qu'il voit accomplir autour de lui. Mme Henri de Rgnier (Grard d'Ouville) fait partie d'une puissante association, merveilleusement agence pour le succs de ses adhrents... la plus active, la plus nergique qui fut jamais, et--dtail unique, je crois, dans la vie littraire--se restreignant toute aux membres d'une mme famille. Qui donc prtend que se relchent les liens d'autrefois? L'esprit de famille sur lequel s'attendrissaient nos mres, qu'elles proposaient notre culte, avec raison d'ailleurs, comme la premire garantie d'ordre social, est demeur intact, mieux qu'intact... actif, vigilant, entre les membres de cette collectivit sans prcdent. Qu'tes-vous devenue, antique conception de l'homme de lettres, sur laquelle prcisment vivaient nos mres, et qui leur faisait si peur, synonyme de relchement, de dissipation, de bohmianisme, pour laquelle on et pu crer ce mot de Murgrisme! Quelques annes aprs les dates hroques du Romantisme, ayant une fois pour toutes dpouill le gilet rouge d'_Hernani_, et quand il n'tait plus qu'un fournisseur dsenchant de feuilletons dramatiques, Thophile Gautier observe, en sa prface aux _Fleurs du Mal_, qu'une seule fois dans l'Histoire on vit un pre et une mre d'accord pour prparer leur fils la vie littraire, et ce fils tait.... Chapelain, le futur auteur de la _Pucelle_: cinglante ironie du sort, qui n'en fait jamais d'autres. Mais la date des _Fleurs du Mal_ est dj loin de nous. Nous nous formons aujourd'hui et transmettons nos enfants une tout autre ide de la vie littraire. Car en vrit je ne distingue ici qu'ordre et mthode, entente tacite pour organiser des carrires, et ce je ne sais quoi d'un peu administratif par o l'on prpare les beaux avancements dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes aient pris leur compte quelques-uns des prjugs qu'ils ridiculisaient chez nos pres? A une heure o tous les Bourgeois se piquent d'tre artistes, il est naturel que les artistes fassent change de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que dans cette famille littraire l'esprit de solidarit. Comment en tout cas demeurer indiffrents la prcision des causes qui prparent la formation d'un talent? Examinons de prs la vigueur du groupe familial dont il est issu. Dans un temps o chacun vit pour soi et n'attend des voisins que horions et crocs-en-jambe, une poque o la moralit dominante est celle du coup de poing, Mme Henri de Rgnier connut le bienfait des plus solides appuis. Il n'est que d'avoir prouv les difficults des dbuts dans la vie littraire, l'nergie farouche dont les ans s'entendent bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bnfice irremplaable de voir, sur un simple signe, les barrires s'ouvrir devant vous. leve sur les genoux d'un pre qui poursuivait ses rimes travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hsitant pas parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses jeunes ans bercs au son de la musique des phrases, et cette musique-l, tout comme l'autre, dpose en notre oreille des rythmes qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de Commanville, la nice de Gustave Flaubert, lequel contribua sa premire ducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un illustre crivain possdt le moindre don d'expression verbale. Mais d'avoir pris ses bats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de _Madame Bovary_, il subsista dans sa mmoire des rythmes qu'elle n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile les faire passer dans ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possde un vritable don? A moins d'tre un obstin solitaire, chacun de nous tend se rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle nergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes pour sortir d'une atmosphre irrespirable leurs poumons! Ce sont l circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans son ensemble la carrire d'un crivain. Pour Mme Henri de Rgnier, rien de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait au pralable, et qu'elle n'aurait mme pas eu licence de s'y soustraire. Voil une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en observerait pas une seconde dans la vie littraire: Fille de pote, femme de pote, soeur par alliance de romanciers[4], comment et-elle pu faire, proche de tant d'critoires, pour n'avoir pas quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque courir, c'tait qu'elle connt la satit, que pour avoir vu telle consommation de littrature autour d'elle, elle la prit en dgot. On pourrait citer quelques exemples de ce dsaveu, o ce n'est pas le pre qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous liens avec celui dont il reut la vie! Risque infime, faut-il le dire? Chez Mme Henri de Rgnier, ce fut l'instinct d'imitation qui l'emporta. [4] Il est peine besoin de rappeler les noms qui composent ce puissant tat-major: Jos Maria de Hrdia, Henri de Rgnier, Maurice Maindron et Pierre Lous. L'instinct d'imitation... c'est bientt dit! Car enfin il faudrait s'entendre, sous peine d'tre inique. Entre toutes nos femmes littraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-tre tire le plus d'elle-mme, de la subtilit de ses sensations, et le moins fait songer ses auteurs: dtail notable chez une personne qui la lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas subir le seul rythme officiel et consacr des morts, mais les cadences autrement dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est, mon sens, celui qui compte le plus; j'y vois la dcisive preuve, la ceinture de flammes qu'elle sut traverser et dont elle sortit vivante... Trop de littrature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une me qui s'veille la vie, cela peut tre plus redoutable qu'aucune littrature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la chance que cette me porte en soi sa littrature et sa musique, auquel cas rien au monde ne saurait les empcher d'en sortir, tandis que les rminiscences d'une mmoire trop fidle risquent d'anantir toute spontanit. Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font suspecter notre partialit. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour que j'y rsiste: ds qu'on lit une phrase de Mme de Noailles--je parle de son oeuvre romanesque, non de ses vers--on discerne les matres qu'elle voque, auxquels elle tend la main pour rconforter sa faiblesse. Il semble qu'elle soit oblige de prendre tmoin quelqu'un de ceux qui contriburent la formation de son esprit. Et, je ne prtends pas que toujours elle souligne ses rfrences. Mais c'est nous qu'il appartient de les retrouver. On connat cette image de Franois de Sales, charmante, tout embaume de senteurs empruntes la nature, par laquelle le gracieux saint conseille ses ouailles de faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent leur pre, et de l'autre cueillent des fraises ou des mres le long des haies.--Excellente mthode de discipline chrtienne, qui donc y contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littraire, c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-mme, matire originale de toute pense, elle la transforme et la transpose, en l'avivant d'un accent grce auquel s'voque le souvenir de celui qui tout d'abord le donna. Chose curieuse, on en conviendra, que prcisment la plante de serre chaude ait produit la lumire du jour les fruits les plus savoureux! Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le moindre fruit. Mais lorsqu'elles en donnent, ils ne ressemblent nul autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans l'empreinte des influences extrieures, s'expliqueront suffisamment par la plus immdiate hrdit! Le pre de Mme Henri de Rgnier, le parfait artisan de rimes Jos Maria de Hrdia, tait Cubain. Bien que frapp avant la vieillesse, il vcut assez pour voir s'panouir chez une enfant de son sang des dons littraires qui venaient confirmer le sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de cette circonstance, que l'on peut qualifier son gr heureuse ou malheureuse, mais qui n'est qu'un des lments d'une destine, l'auteur d'_Esclave_ et pu composer ce pome de la servitude amoureuse? ... Je voudrais voquer ici un souvenir de ma premire jeunesse, dont la principale image se rattache d'invincible faon l'hrone de Mme Henri de Rgnier. C'tait Venise, un aprs-midi de printemps. Je revenais de Padoue. J'avais pris le bateau vapeur qui fait le service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont, j'tais descendu l'tage infrieur. Tout d'un coup mes yeux tombrent sur une figure de femme qui fora mon attention pour l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent la vie extrieure. La grande beaut seule exerce ce magique pouvoir de couper tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour une minute trop brve, elle isole l'tre des vulgarits qui l'oppriment et brusquement dchire le voile qui lui cachait un pan du ciel. Nul visage crole plus ardent et plus doux la fois... des yeux qui composaient toute l'me de ce visage, qui l'emplissaient et le dvoraient tout, et pourtant s'arrtaient sur vous comme une caresse! Un corps de rythme et d'harmonie, o chaque organe contribuait la perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris part, d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'et-elle pas recompos un pome d'amour sur ce thme initial! C'est la secousse indispensable qui branle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par o tout l'organisme est exalt!... Quelle n'est pas sa puissance sur l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystrieux secret de son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri de Rgnier l'ait vue aussi, dans sa ralit tangible, celle qui allait devenir l'_Esclave_ de son inspiration? Fugace beaut qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaable image, puisqu'aprs tant d'annes coules celle-ci reconquit sa vitalit, quand je pris contact avec la Grce Mirbel de Mme Henri de Rgnier. Il me devenait impossible de me reprsenter l'hrone d'_Esclave_ sous d'autres traits que ceux de mon apparition vnitienne. Par bonheur, aucun des traits physiques que lui prte le romancier ne venait contrarier ceux que ressuscitait ma mmoire. Mais je crois bien que si, par aventure, une telle contradiction se ft produite, j'aurais t contraint de substituer mes souvenirs personnels l'image que l'auteur me venait proposer. Et c'est un trange appui pour un personnage imaginaire d'veiller en nous des analogies avec quelque pisode de notre vie motive, comme pour l'auteur qui le cra de le pouvoir rattacher son exprience personnelle. Si la qualit d'un ouvrage de l'esprit se mesure la persistance des images qu'il imprime dans notre cerveau, _Esclave_ de Mme Henri de Rgnier est assure d'un rang qui ne saurait tre mdiocre: Grce Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples contours viennent se rflchir en nos yeux pour y laisser une trace durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe sature d'aromes, pareille un beau fruit de ces rgions fortunes, dont la senteur monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut avant tout par sa condensation et sa brivet, dont l'ordonnance est bien dans la pure tradition franaise, parce qu'il dblaie soigneusement les circonstances accessoires inhabiles renforcer l'intrt, et que, suivant l'esthtique d'une mise en scne bien compose, nulle figure ne s'avance au-del du plan qui tout d'abord lui fut indiqu. Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par l'harmonie de leurs proportions, se rattachent ce qu'il y a de plus pur dans la tradition de notre gnie. Il faut les aimer, non seulement parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beaut, mais d'une _certaine_ Beaut, qui n'est qu' nous, et par laquelle nous avons exerc sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot des importations de l'tranger et ce cosmopolitisme malsain venant composer de toutes les esthtiques un trange amalgame. On se dfend comme l'on peut, et la meilleure faon de se dfendre, c'est encore d'obir aux suggestions de son temprament. D'avoir retrouv dans ce bref rcit: _Esclave_, si ramass dans sa forme, toutes les vertus de notre gnie franais, ce fut pour nous la plus vive satisfaction. Pareillement, distance, avant mme de mettre un nom sur un visage, on distingue la silhouette et l'accent national qu'il rvle. J'en sais qui viendront le taxer de scheresse. Laissons dire: il n'est rien comme les esprits brouillons pour mettre sur le compte de l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et mthode dans l'art de composer. Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle sobrit de dtails, quand chez eux tout est prtexte sortir du sujet, faire craquer le cadre du tableau[5]. [5] Souvent il advient que, dans nos analyses, nous utilisons des comparaisons empruntes aux arts plastiques. On voudra bien ne pas s'en tonner, puisqu' vrai dire les mthodes de composition sont identiques et qu'il serait ais de classer, par catgories d'esprits, tous ceux qui, munis d'un outil distinct, appartiennent pourtant au mme type psychologique. Mme Henri de Rgnier se rattache, par des liens que nul ne pourrait lui contester, la pure tradition classique. C'est, avant tout, ce que nous gotons dans ce roman: _Esclave_. Un minimum de personnages: Grce Mirbel, qui subit une premire fois le despotisme amoureux, puis, s'tant reprise, lutte nouveau contre le matre de son coeur et de ses sens... Antoine Ferlier qui marche, avec la certitude d'une nouvelle victoire, vers la conqute de celle qui une fois dj fut lui... Charlie, le doux et tendre Charlie, qui livre toute son me, et se trouve broy entre les deux! Les figures d'arrire-plan ne valent que comme touches complmentaires, qui viennent prciser et vivifier le dcor d'un drame tout intrieur. Grce Mirbel est la trouvaille de Mme Henri de Rgnier, et si c'est une trouvaille littraire par l'art dont furent assembls les traits qui composent sa physionomie, dj nous avons admis que leurs lments essentiels en doivent tre recherchs plus haut, dans une inconsciente hrdit. Par un mcanisme assez identique celui qui confrontait notre rencontre vnitienne aux traits de la figure venant s'ordonner sous la plume de notre auteur, les images cubaines emmagasines dans le cerveau du scrupuleux artisan Jos Maria de Hrdia, que celui-ci n'utilisa que pour renforcer la puissance de ses rimes, ressuscitrent chez sa fille en _valeur d'motion_, d'o Grce Mirbel tire sa vivante posie. Vous sentez le mcanisme et avec quelle rigueur il prcise les lois de la composition. A parler franc, si nous poussons l'analyse jusqu' ses consquences extrmes, nous ne produisons la lumire du jour que ce qui est en nous, tel point que les mmes sries d'images, enregistres en des cerveaux si proches par le sang que ceux d'un pre et d'une fille, puis renforces encore par l'hrdit, peuvent donner naissance deux formes d'art aussi diffrentes que celles de ce pre et de cette fille: d'une part, la posie la plus voulue, la plus purement extrieure, la plus froide qui fut jamais; de l'autre, une prose, colore sans doute, riche d'images empruntes la vie objective, mais qui sans trve voque les mouvements passionns de l'me, et nous les rend prsents par l'ardeur dont elle les dcrit. Un seul point leur est commun: le souci de la Forme, qui donne la dure aux oeuvres de l'esprit, par o tous deux relvent d'une mme cole et sont disciples des mmes matres. Et si ce n'tait froisser les justes sentiments d'une fille pour un pre auquel elle doit tant, je n'hsiterais pas indiquer une prfrence sur laquelle je me reprocherais d'insister davantage. Il est de justes louanges qui peuvent blesser, fussent-elles marques au coin de la plus vidente sincrit. Pourquoi d'ailleurs instituer des comparaisons et des rangs? J'ai dit que Grce Mirbel m'apparaissait la trouvaille de Mme Henri de Rgnier. Trouvaille... c'est--dire chose unique, qui vous appartient en propre, dont on cherche en vain l'quivalent dans le pass. Et pourtant elle a de fermes assises dans la ralit observe. On connat cette fin d'un _petit Pome en prose_: Il y a des femmes qui inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles. Mais celle-ci donne le dsir de mourir lentement sous son regard. Beaut pliante et soumise, Grce Mirbel est de la race des premires. Des pieds la tte, elle n'est que sensibilit amoureuse, subordonne la sensualit. Voil ce que Mme Henri de Rgnier nous illumine d'un vif clat, ce qui donne sa pleine signification cette figure fminine: la prdominance, l'absorption de la sensation, ne laissant subsister aucune place dans cette me d'instinct, pour quoi que ce soit d'autre qu'une existence d'amante! Petit animal clin, qui ne saura se soustraire au despotisme des caresses, elle a connu celles d'Antoine Ferlier, et c'est pour elle un joug dont rien ne la saurait librer: coutez, avoue-t-elle Charlie, pendant des annes, j'ai t sa pauvre, sa misrable esclave, le jouet de tous ses caprices, la complice de toutes ses fantaisies, la victime de ses cruauts presque inconscientes... Il avait cent matresses, me les montrait, me parlait des beauts de leur corps, les comparait aux miennes qu'il exaltait ou rabaissait selon son humeur. Il jouissait de mon pauvre visage convuls, quand je le voyais baucher quelque aventure, poursuivre quelque caprice, ou s'acharner une tentative amoureuse qui ne lui et peut-tre pas paru si dlectable, si je n'en avais t le tmoin averti, impuissant et dchir. Et je l'aimais! comme je l'aimais! Ce n'est l qu'un trait, entre tant d'autres qu'il nous faut ngliger, le plus expressif parce qu'il s'agit de choisir, et que toujours on fait son choix dans le sens de la thse que l'on veut dmontrer. Mais on en trouverait cent autres, et pas un seul parmi eux qui ne contribut l'unit d'accent du personnage! L'affabulation du roman nous marque un conflit, une lutte dans l'me de Grce Mirbel, lutte o nous savons trop que la malheureuse est vaincue d'avance. Je ne pense pas qu'on ait jamais mieux rendu, par la seule magie des mots, l'abandon morbide, alangui, toujours prt, de celle qui s'tant laiss marquer, cette profondeur de chair, par la griffe aigu de la volupt, ne pourra plus que s'abandonner encore, renonant tout espoir de jamais se reprendre[6]. [6] J'ai parl plus haut de _trouvaille_, en commentant Grce Mirbel. Ce n'est pas qu'on ne rencontre, dans notre littrature contemporaine, des figures fminines issues d'une mme veine potique. Chez la fille de Hrdia, l'originalit d'auteur est plus encore dans l'assemblage des traits qui contribuent l'unit du personnage que dans la conception mme de ce personnage. L'artiste littraire y apparat suprieure l'observatrice. Libre au moraliste de faire telle rserve qu'il jugera bonne sur cet affaissement, sur ce perptuel abandon de soi-mme qui rend possible une cration comme celle-ci. Il est clair que, si la socit comptait un grand nombre de Grce Mirbel, les rapports sexuels, rgls en vue du mariage, et qui sont dj difficiles, deviendraient tout fait impossibles. Encore une fois, c'est affaire au moraliste et nous la retenons pour nos conclusions. Qu'elle constitue une ralit dans la vie qui nous entoure en nous proposant ses spectacles, c'est assez pour justifier chez l'artiste le dsir de peindre. Qui de nous ne pourrait retrouver, dans ce magnifique rpertoire de souvenirs que cre une exprience personnelle subordonne l'observation, quelque figure s'apparentant l'hrone de Mme Henri de Rgnier? Il sera d'ailleurs d'autant plus vaste, ce point de vue du moraliste, qu'il embrassera plus d'objets: comme s'tend la perspective du voyageur mesure qu'il s'lve davantage, la porte d'une observation crot proportion des documents qu'elle assembla... La nature mme de cette amoureuse appelait par contraste, et si j'ose dire, par ncessit de logique intrieure, un amant dtermin. Il y a ainsi des voix littraires qui s'appellent et se rpondent l'une l'autre, comme un cho dans la fort. En face de Grce Mirbel, Mme Henri de Rgnier ne pouvait que nous restituer la figure illustre du _Dominateur_, de l'_Homme femmes_, du matre de l'esclave amoureuse, esclave lui-mme de ses instincts, et riv ses apptits. Thme ternel et tant de fois repris, depuis Don Juan jusqu' Priola, le plus original des crateurs ne saurait qu'ajouter quelques variations la donne premire, et d'ailleurs sa ligne conductrice s'impose avec une telle rigueur que celles-ci ne pourraient s'en carter. Antoine Ferlier ne pouvait se soustraire aux exigences de son type littraire, quand ses yeux, traduisant son dsir, disent Grce, aprs trois annes d'abandon: Eh bien oui, je vous ai trompe, je vous ai trahie, je vous ai humilie, je vous ai dteste, je vous ai quitte, je vous ai oublie, autant qu'un tre humain peut oublier un autre tre... A prsent je ne dsire plus que vous... Je veux vous faire souffrir encore: en ce moment moi-mme je souffre d'une profonde jalousie... Je suis votre matre, car vous ne chrirez plus personne comme vous m'avez chri. Et je veux que vous m'aimiez toujours, moi qui depuis de longues annes n'ai pas eu pour votre dtresse lointaine le plus petit regret pitoyable ou attendri! A cet accent vous pourrez reconnatre la srie des gnrateurs immdiats, ceux l'influence de qui la facult inventive de l'auteur n'avait pas licence d'chapper, puisque ces voix d'ge en d'ge se rpondent avec une vibration qui prolonge en nous leur cho: Juan de Marana, Valmont, Richelieu, Effrena, Priola, et nous entendons encore les intonations du dernier en date, le marquis, distribuant des conseils son fils.... quels conseils, et qui donns! C'est la morale du Crulisme dans l'amour, laquelle il faut tout ramener, car si les instincts nobles, ou _conservateurs_ de l'ordre social, spontanment s'rigent en lois pour constituer un corps de doctrines, il en ira pareillement des _destructeurs_, qui s'opposent aux premiers de toute l'nergie des rvolts. Pas plus que Valmont, pas plus que Priola, Antoine Ferlier n'oublie ce trait de leur commun anctre Juan, qui est de _thoriser_, de formuler des vues d'ensemble sur la vie... et comme pour eux la vie se rduit toute l'amour, sur la conqute de la Femme. Pourtant, avons-nous dit, on y peut rattacher quelque variation nouvelle. Et je crois que notre auteur en a dcouvert une qui pourrait faire envie M. d'Annunzio lui-mme. C'est quand, durant une soire masque, Antoine dclare sa passion celle qu'il croit tre une amie de Grce, vtue des mmes dominos et des mmes capuchons rabattus sur des loups longues dentelles: Antoine m'avait reconnue, s'crie la jeune femme, il me parlait malgr moi, sa bouche sur ma bouche. Il murmurait: Eh bien, oui, je t'ai prise pour une autre. C'est bien elle que s'adressait mon dsir, qu'allaient mes paroles et mes baisers. Mais elles n'auraient pu tre si brlantes, ils n'auraient pas t si profonds, si je ne t'avais pressentie sous ce velours obscur, comme on devine la lune argente sous le nuage qui passe. Voil l'lment intellectuel qui vient s'ajouter au sensible, en manire de raffinement, et pour pousser jusqu'au dernier degr de l'aigu les pointes extrmes de la volupt. Par del cet pisode, on ne saurait rien imaginer qui demeurt du domaine littraire. C'est peu que possder l'objet convoit, et d'un regard scrutateur observer les frmissements de ses nerfs, car rptition engendre monotonie, et, suivant une loi trop souvent vrifie, la possession teint la passion. A ce risque d'affaissement qui menace son amour, Antoine Ferlier viendra donc opposer le rehaut des complications sensuelles, et la plus active de toutes, celle des larmes qui emplissent de beaux yeux, larmes verses pour son amour! Ici, par une interversion des lois naturelles, l'amant ne poursuit plus le bonheur, mais la torture de son objet, et si les sanglots viennent aviver le frmissement de la machine nerveuse, c'est encore un tmoignage nouveau, ajout tant d'autres, de sa main-mise sur elle. Il serait logique qu'un tel enchanement d'tats morbides trouvt sa conclusion dans la plus farouche des haines, et nul doute qu'avant peu Grce Mirbel n'arrive dtester celui qu'elle enveloppe de son mpris. Mais l'auteur n'a pas voulu pousser jusqu' cette suprme tape le dveloppement de ses personnages, et leur histoire s'achve sur une treinte plus passionne encore que les prcdentes... Domination... Servitude amoureuse... Esclavage des sens... c'est donc ce que dcrit, d'un bout l'autre de ces pages, le roman de Mme Henri de Rgnier. Affaissement de l'tre moral, prdominance de l'instinct, pourrait-on ajouter, car la servitude amoureuse ce degr ne se diffrencie gure du pur instinct animal que par les nuances d'expression qu'y surajoute le conteur. Somme toute, c'est la mme ide, mais traduite par des moyens diffrents, que chez Mme de Noailles. Antoine Ferlier est tout aussi esclave de la sensation qu'Antoine Arnault, galement ligot par l'impulsion, non moins victime de l'instinctivit. Les circonstances sont diffrentes, le dcor est autre... surtout l'accent; mais la psychologie foncire est identique. Grce Mirbel, qui pourtant lutte, mais d'avance est vaincue, nous apparat la merci de ses instincts, tout autant que Donna Marie ou l'institutrice milie. Aux prises avec l'amour, les uns comme les autres n'ont gure que des rflexes, de soudaines dtentes, et certes nous n'ignorons pas que la plupart des hommes sont ainsi. Mais le piquant, c'est de voir une jeune plume fminine noter avec ce crulisme dsabus l'impulsivit virile. De tout autre, sans doute, n'en aurions-nous aucune surprise, et j'en sais qui souponneront quelque attitude cet obstin parti pris. Il est si tentant de donner une image de soi-mme diffrente de celle qu'on attendait. La seule excuse de Mme Henri de Rgnier est d'avoir tendu son hrone l'empreinte dont elle n'hsite pas marquer son hros. Seul chappe l'treinte de la sensation exclusive le soupirant Charlie, de qui le dsir s'ennoblit de courage et de dvouement--dvouement, parce que, si jeune, on s'oublie volontiers soi-mme... courage, parce qu'il s'agit de prouver l'adore qu'au prix de son amour nul risque ne saurait compter; Charlie, qui serait une figure unique, s'il ne descendait en ligne directe de trop illustres modles: Charlie-Chrubin, filleul d'une belle marraine, et plus encore, Charlie-Fortunio, cousin d'une si tendre cousine; Charlie, le cavalier servant, cet enfant inoccup qui, entre l'ducation finie et une carrire choisir, passait son temps ramasser l'ventail de sa belle cousine ou lui plier son chle franges... Charlie, toujours prsent et qui irrite les nerfs d'Antoine-Clavaroche. Familires images ressuscitant dans nos songes avec les traits prcis de ceux qui, au temps de notre adolescence, dposrent en nous le charme de leur premire empreinte! Ce sont illustres rpondants, sous l'invocation desquels l'auteur d'_Esclave_ place son jeune hros--car il est impossible que Mme Henri de Rgnier, qui d'autre part se rattache si videmment la tradition de notre gnie franais, n'ait point voulu par l rendre hommage deux noms qui en sont les reprsentants immortels. En prsence de tels hros, si dlicats et si sensibles, tout soupon de violence ou de froissement brutal se trouve cart de la notion d'amour, par o justement, dans les habituelles rencontres, elle nous parat avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossiret tant soit peu rpulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve rduite au minimum. Transpos dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tt fait d'y perdre cette brusque violence, cette impriosit, ce despotisme, qui d'ordinaire rgissent les impulsions passionnelles. Pourtant la diffrence de mridien fait couler dans ses veines un sang plus imptueux et, quand il traduit son dsir, c'est en des termes qui de deux tons au moins montent Fortunio: J'ai dix-neuf ans et je voudrais vous protger, me dvouer pour vous: voil bien Fortunio. Puis, Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez, pardonnez-moi... de tout votre corps.--Ah, cela, c'est du Charlie tout pur, car jamais tel aveu ne ft sorti de la bouche qui murmurait ses dclarations Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le dvouement, et la sincrit de cet amour? A l'issue du duel qui met face face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble Grce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, dcidment vaincue! Gardons-nous des apparences et dfions-nous des catgories o, d'aprs leur forme, on enferme les oeuvres de l'art. Au-dessous d'un titre comme cette _Esclave_, l'diteur qui fait appel au public et se proccupe des meilleurs moyens en vue d'atteindre son objet, inscrit dlibrment ce sous-titre: _Roman_. Sait-il pas en effet que, parmi les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la clientle d'un auteur d'imagination, la grande majorit vient chercher dans ses livres _l'histoire_ qui la pourra divertir un instant? Donc il importe de souligner le genre o se classe le livre qu'on lui vient proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point de vue, qui justement fut invente pour donner aux oeuvres de l'esprit leur vritable cote, non d'aprs leur succs, mais d'aprs leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de plaisir que lui procure _Esclave_: Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette _Esclave_ et la multitude des ouvrages qu'on nous prsente revtus de la mme estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages en rapport de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur, donner son affabulation un dveloppement littraire. Mais, tandis que chez la plupart les faits extrieurs dominent, et oppriment les faits psychologiques qu'ils sont destins traduire, ici c'est une esthtique en tous points conforme celle que formulait Renan dans une page de ses _Cahiers de Jeunesse_: Je ne sais pas pourquoi les faits et incidents extrieurs, les pripties survenant sans tre un pur dveloppement psychologique, me choquent dans le Roman et le Drame. Je voudrais que ce ft le simple dveloppement de la passion se peignant par des faits extrieurs.--Dj cette sobrit qui dblaie tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des premiers mrites de notre gnie latin, auquel plus haut nous rendions hommage. C'est la conception classique de l'oeuvre imaginative, telle qu'elle sortit de notre dix-septime sicle franais, et--rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une femme--de la plume de Mme de La Fayette. Condensation des effets, sobrit de l'accent: vertus rares que nous admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe ayant tendance se distinguer par les dfauts contraires. C'est peu encore, au prix de l'lgance du style, de la beaut formelle, qui donne cet ouvrage un rang part parmi les productions fminines de ce temps. Je dtache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y arrte, ce portrait de Grce Mirbel, l'poque o Antoine la revoit, dcouvre en elle une beaut nouvelle, donc une femme nouvelle: Le nez fin, trs peu busqu, respirait la rose panouie, et les cils noirs et courbes voilaient les longs yeux baisss. Il savait, sans les voir, combien ces yeux taient beaux. Vert sombre ou clair, ou gristre, selon l'humeur de Grce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa chevelure fonce, toujours abondante et onde, qu'elle portait ce soir tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait incline la nuque fire, dont la peau tait plus ambre que celle des joues. Jadis il avait aim mordre ce cou frmissant, par une sorte de frocit amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore d'une minceur lance. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des dentelles courtes de la manche, tait ce mme bras si blanc, si lisse et si dlicatement charnu, qu'on dsirait le respirer comme une fleur encore en bouton. Vous suivez les scrupules de l'excution chez l'artiste. Dans un temps o la plupart des oeuvres d'imagination dnotent la hte avec laquelle elles furent crites, o de plus en plus on mconnat le principe fondamental de toute esthtique: que la Forme seule peut imprimer la dure aux oeuvres de l'esprit, c'est dj un mrite singulier que d'en connatre la vertu. Mais lui rendre tmoignage en un livre o prcisment l'excution correspond au double principe de notre gnie franais, rsum dans ces deux mots: _sobrit_ du dtail, _puret_ de la forme, c'est assez pour qu' ce premier sous-titre: Roman, nous puissions substituer celui de _Pome en Prose_, qui plus exactement fait justice son mrite. MADAME MARCELLE TINAYRE Quand Victor Hugo, _pater familias_ et pontife de plusieurs gnrations, prononait ses fameuses paroles sur l'indfectible rigueur des haines littraires, c'tait en un temps o la production fminine ne se manifestait que comme fait isol, d'autant plus remarqu peut-tre, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence. L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour mieux rehausser de virilit sa coquetterie fminine, en dit long sur la Femme-auteur aux belles annes du Roi Citoyen... et la Gloire elle-mme qui lui rservait des statues l o tant d'autres n'eurent mme pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de limite ses caprices. Devenue vieille et chtelaine de Nohant, l'auteur d'_Indiana_ voulut bien reconnatre que la Fortune avait souri sa carrire. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La Femme venant s'offrir au jugement public une plume la main, c'tait un peu, comme de nos jours, celle qui, vtue de la toge, erre travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phnomne, pour voir si tant de plis superposs sont agrables au regard. Volontiers les confrres s'arrtent pour coqueter avec elle, parce qu'il est reposant d'agrmenter de quelque diversion les dmarches professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche o les dossiers rmunrateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat. Le jour o cette hypothse menacerait de devenir ralit, on verrait alors ce qui subsisterait de la lgendaire galanterie franaise. Tous les groupes sociaux sont, en effet, construits sur un plan peu prs identique. C'est dire qu'ils relvent du mme principe conomique: ds que la concurrence est organise, les mesures de protection interviennent. Qu'une femme bnficit de la renomme littraire, on l'avait dj vu, on l'admettait parfaitement. Mais qu'elle connt du mme coup et la rputation et les succs de librairie, cette fois c'en tait trop: il importait d'y mettre ordre. Non qu'il existt, mme dans la pense des moins habiles, une corrlation ncessaire entre la valeur d'un ouvrage de l'esprit et le chiffre de ses ditions: on pourrait citer tel manoeuvre, tel spcialiste du feuilleton, dont les tirages sont considrables, et que nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe faire rentrer dans le genre littraire, tandis que la clientle payante des oeuvres critiques d'un Barbey d'Aurevilly, monument durable dans l'avenir, ne suffit pas couvrir les frais d'impression. Pourtant ce qui parut le moins acceptable, ce fut que, sur le march littraire, la femme pt devenir la concurrente de l'homme, et cette hypothse sembla plausible, ds l'instant que la femme-auteur ne se manifesta plus comme un fait isol, mais comme un phnomne collectif. Voyez plutt, interrogez diteurs, libraires, aux vitrines desquels couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils vous diront--vous pourrez constater d'ailleurs--que les signatures fminines se prsentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes potesses pour qui le lancement du premier volume concide avec l'abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde, analysent les mouvements de l'me avant mme de les avoir pu ressentir. Effrayante prcocit! Miracle du petit prodige! Dieu sait les monstres qu'elle nous prpare! Je ne vois rien de plus inquitant que le dsenchantement de la maturit sur de jeunes visages, et ces traits dj fltris par les rides, quand les joies de la vie les devraient seules illuminer. Comme jadis les tudes de notaires se passaient hrditairement, suivant une tradition consacre, ce sera bientt l'critoire de l'auteur qui constituera l'hritage, et la transmission se fera plus naturellement encore dans l'ordre du sexe faible. Je reviens cette forme particulire de la lutte pour la vie qu'est un livre imprim. On se rappelle les incidents qui accompagnrent le projet de dcoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance apparente, mais trangement expressifs parfois et curieusement rvlateurs par leurs prolongements sur l'me humaine. Bien plus que le signe, ce qui importe ici, c'est la chose signifie. Il tait difficile d'admettre qu'un simple ruban dont nous voyons chaque promotion fleurir la boutonnire de tel plumitif n'ayant d'autre titre que l'appui de ses recommandations politiques, et soudain le pouvoir de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n'tait, comme on dit couramment, que la goutte d'eau grce quoi dborde le vase, le vase des jalousies et des rancoeurs, et l'auteur de la _Maison du Pch_ allait tre le bouc missaire de tant de rancoeurs accumuls. Basses besognes, pour lesquelles s'entendirent, comme larrons en foire, les plus mprisables plumes du Journalisme! Il est telle circonstance o l'on est assur de rencontrer certains noms, comme tels lieux de runion ne se peuvent mme concevoir sans le groupement de certaines ttes. Faut-il ajouter que ce qu'il y a de plus mdiocre dans la littrature fminine se garda bien de manquer l'appel? La Haine emporte tout, observa-t-on justement, puisque la haine est entre les hommes un lien plus fort encore que l'amour. Pour une fois ils ne se trompaient pas d'adresse et leur trait portait juste--_juste_, entendons-nous bien, par l'importance du point vis, car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualit et la formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes fminines qui se sont rvles dans ces dernires annes. Ce fut un de mes tonnements, je ne le cache pas, la premire lecture de la _Maison du Pch_, qu'une femme et pu concevoir avec cette force, raliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m'apparut d'abord une sorte de dmenti apport l'habituelle psychologie de la femme. D'un tel point de vue, je ne pouvais me dfendre de lui attribuer un intrt suprieur, en dehors mme du sujet trait, et qui dpassait de beaucoup la personnalit de son auteur, pour s'tendre toute une catgorie d'esprits similaires. Et ce n'tait pas l seulement besoin de gnraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans l'oeuvre d'art une psychologie en action... C'tait aussi constatation de la plus vidente ralit. Mme Marcelle Tinayre n'est pas de celles qui, tant femmes et pourvues du don littraire, entendent se limiter un domaine spcial, plus particulirement rserv la femme, de celles qui, penches sur elles-mmes et mettant la main sur leur coeur pour en suivre les battements, ne font vrai dire que transposer leurs motions. Nous en avons vu des exemples o s'affirme avec clat la psychologie de la Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d'autres ambitions--et c'est peu d'avoir les ambitions... elle a encore le talent de ses ambitions. Sous une enveloppe fminine elle dissimule un temprament viril, le seul rellement viril que nous comptions dans notre littrature fminine, et la meilleure preuve que j'en puisse apporter, c'est que son art littraire, aussi bien dans sa conception premire que dans sa ralisation, prsente ce double caractre de la virilit cratrice: il est _objectif_, trangement objectif, et il sait tre _intellectuel_. Ne sort pas de soi-mme qui veut! Et sortir de soi-mme, c'est la condition premire de tout art objectif. Se reprsenter des tats d'me diffrents de ceux que l'on prouve, des suites de ractions opposes celles qui constituent notre mentalit, ce n'est pas seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute comprhension intgrale de la vie!... Un grand critique de ce temps, la fois illustre et mconnu, celui de qui tout l'heure nous prononcions le nom, a crit ces paroles mmorables: Si le mot de Pascal: Le Moi est hassable, tait vrai, il emporterait du coup toute la littrature personnelle et savez-vous ce qu'on y perdrait? Savez-vous de quoi elle se compose? Elle se compose de tout ce qui est lyrique et lgiaque, la plus immense part de la posie humaine. Beau mouvement par o se traduit une vrit laquelle nul plus que nous ne saurait rendre hommage, quelle rplique aussitt vient s'inscrire sous notre plume? Un instant, imaginons par contraste que se trouve restreint la littrature personnelle le domaine de la cration littraire... qu'est-ce alors qu'on en supprimerait? le Thtre... qui est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu'il est assez de mode et d'attitude aujourd'hui, parmi les artistes de lettres, de marquer un ddain pour un genre qui, plus que tous les autres, se subordonne aux gots du public. Encore serait-ce une question de savoir lequel des deux ragit le plus nergiquement sur l'autre et si l'autorit d'un seul venant s'affirmer ce public avec la marque du gnie, ne le mterait pas d'un despotisme au moins gal celui dont il s'impose ses fournisseurs attitrs..... La littrature objective, cette forme d'art o l'imagination de l'auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement diffrents de lui-mme, et s'opposant entre eux par la stature physique autant que par la contexture morale, c'est tout simplement l'oeuvre balzacienne, triomphe de la virilit cratrice et qui gale en majest les plus riches monuments du pass. Balzac,... Shakespeare... voil une quation[7] qui tout d'abord scandalisa, mais aujourd'hui ne fait plus difficult. Il fallut des annes pour que l'on s'y accoutumt, car la Gloire durable ne s'acquiert pas tout d'un coup: c'est seulement par le lent et progressif travail de l'opinion que la statue d'un grand homme prend les proportions qu'elle doit garder dans l'avenir, alors mme que les hommages officiels l'ont dj dresse sur son socle. Maintenant nous sommes fixs sur elle, et nous avons pris sa mesure qui l'apparente aux plus grands des humains. Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse puissance objective au gnie le plus fminin, le plus personnel de la littrature contemporaine, un Musset, de qui tous les hros ne sont qu'une transposition de lui-mme? [7] Nous n'avons pas os y insister dans nos _Essais sur Balzac_ qui remontent dj une quinzaine d'annes. Mais plus le recul se fait, plus cette quation apparat lgitime. Inversement, et pour nous tenir des noms moins illustres, que sont donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altration de sa propre sensibilit, vue et repense travers ses auteurs? Une analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en elle la chane des influences romantiques directes et de leurs succdanes, qui contriburent ce miracle d'artifice littraire que reprsente un roman comme la _Domination_. A quel point, mais d'autre faon, Mme Henri de Rgnier est objective aussi, nous avons pu le voir l'examen de son roman: _Esclave_. Elle ne l'est pas par assimilation d'influences et de culture, mais par la concentration d'un art o trois figures en contraste suffisent crer l'intrt[8]. [8] On ne saurait imaginer deux talents plus divers que Mme de Noailles et Mme Henri de Rgnier, bien que leur point de rencontre soit l'exaltation de l'art personnel dans la transposition du roman. Combien diffrente la mthode de Mme Marcelle Tinayre! et quand j'inscris ce mot: Mthode, je sens toute l'insuffisance, toute l'improprit d'un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu, d'artificiel, contraire la ralit des faits. Une mthode, c'est quelque chose de froid, de rgl, comme toute discipline d'esprit se subordonnant la logique, tandis que _cration d'art_, chez un tre vraiment dou, est synonyme d'impulsivit, d'ardeur o se manifeste une part d'inconscience. Malheur celui qui ne se sent pas, certaines heures, entran par une force suprieure la raison, qui se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rnes intrieures qui gouvernent l'imagination! Si l'auteur de la _Maison du Pch_ compose la faon d'un Balzac ou d'un Flaubert, c'est que les exigences de sa nature littraire l'y entranent invinciblement. Sans doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur qui se concentre l'intrt: quel est le tableau compos o, sur les premiers plans, la lumire ne vienne irradier les personnages? Ainsi toute l'motion, tout le pathtique du drame, c'est de savoir ce qu'il adviendra du conflit passionnel o sont engags Augustin et Fanny, mes adverses, toutes passionnes qu'elles soient l'une de l'autre: en voil assez pour crer un intrt d'intrigue qui nous tient en haleine. Mais ce n'est pas une raison de ngliger le second plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime sortir d'elle-mme, que d'ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont gure moins attirantes. Elles ne se trouvent pas l par obligation de crer un milieu, et parce qu'il faut de toute ncessit expliquer ses personnages. Non point: elles vivent d'une existence distincte, individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette solidarit qui fait l'unit d'un ouvrage, on les pourrait concevoir comme autant de petites esquisses dtaches, se suffisant elles-mmes. Lorsque le peintre de Drame et d'Histoire prpare une de ces vastes compositions que Delacroix appelait les _Grandes Machines_[9], il s'applique, aprs l'esquisse d'ensemble, raliser sparment chacune des figures qui doivent collaborer la totalit de l'impression. Il peut advenir alors que, cdant ces tentations qui suivent les trouvailles du pinceau, il s'attache l'une d'elles plus qu'il ne conviendrait, quand elles seront reportes au plan qu'exige leur valeur propre. Plus tard en effet, dans la ralisation dfinitive, la beaut du tableau sera faite, non seulement de l'expression de chacune, mais aussi de l'harmonie des rapports qui les unissent entre elles. Pareillement dans la _Maison du Pch_, tous ces personnages accessoires, Marie-Anglique, la mystique et implacable Marie-Anglique, Forgerus l'ultra-jansniste, Vitalis, Jacquine, tout la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barral, ont bien l'empreinte et l'accent de la vie pour quiconque se plat les considrer isolment. Je n'en veux qu'une preuve, c'est que nous ne les oublions plus, qu'une fois silhouetts par le crayon aigu du dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils reparaissent, chaque allusion, dans leur ralit de chair. Si personnel est leur accent qu'un nouvelliste la Franaise, dou du pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d'eux trouver la matire d'un de ces contes o se reflte toute une existence. Combien plus vive apparatra cette empreinte, combien plus marqu cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu'ils compltent sans doute, mais dont ils tirent galement leur clat. [9] Dans notre Prface au _Journal d'Eugne Delacroix_, nous avons dvelopp l'ide qui n'est ici qu'indique. Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre, dont j'entends qu'on veuille bien ne pas dduire plus de consquences que je n'en vois moi-mme. Comparer n'est pas galer, et ce n'est pas un motif, si nous tablissons une analogie entre la facture d'un ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que ncessairement on en dduise une quivalence: affaire de nuances que chacun comprendra! C'est ainsi que, dans _Madame Bovary_, les figures de second ordre: Homais, Bournisien, le pre Rouault, sans pourtant dpasser le plan o sut les maintenir un merveilleux instinct de composition, prsentent l'intense relief qui les rend inoubliables, presque au mme titre que les protagonistes de l'oeuvre: Emma, Rodolphe et Lon. Je ne regrette pas d'avoir cit ce roman fameux, car s'il est ouvrage d'imagination ayant exerc quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre, c'est, n'en pas douter, _Madame Bovary_. Il serait ais de montrer, citations en mains, que la technique de la _Maison du Pch_ est sensiblement analogue celle de Gustave Flaubert. C'est le mme procd de composition par _Portraits_ dtachs o s'affirme un extraordinaire don visuel, par _Descriptions_ de nature, isoles en apparence, mais lies intimement aux minutes pathtiques du drame, enfin par _Morceaux_, excuts avec ce souci de leur donner une exceptionnelle importance[10]. Et je ne prtends pas--chacun me comprendra--qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de plier son esthtique celle d'un matre admir, ou qu'une frquentation trop assidue ait marqu une de ces empreintes par o s'accuse la plasticit fminine. Nullement, c'est simplement analogie d'esthtique, rencontre de tempraments, qui fait qu' cinquante annes de distance, deux natures bien franaises et qui toutes deux mritaient d'tre normandes, associrent leurs images en obissant d'identiques exigences. La grande loi de la _Liaison des Ides_ commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une rigueur plus vidente encore. Doue de qualits visuelles qui l'apparentent d'trange faon Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre associe ses images conformment l'esthtique de _Madame Bovary_. Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes ou faons de conduire la phrase, ne dcouvre de saisissantes analogies, surtout pour une oreille qui, dans sa premire jeunesse, fut berce au son de ces cadences. [10] Je dtache ce simple passage--mais on en pourrait joindre dix autres d'identique ralisation: Il rentrait au pavillon, ouvrait la fentre, et, pench sur le balustre, contemplait le prcipice noir, les yeux errants dans la profondeur, une grande toile immobile et scintillant l'horizon. Des imaginations bizarres, coupables peut-tre, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son ge, tout fivreux d'ambition et d'amour, ceux qui veillaient, courbs sur des livres, ceux qui pressaient des femmes pmes dans leurs bras. Il se trouvait si gauche, si mdiocre, il tait si ridicule sans doute aux yeux de Fanny. L'aimerait-elle jamais?--Que ceux-l qui ont eu le culte de Flaubert se rappellent certains repliements d'Emma Bovary et de Frdric Moreau: dans l'_ducation Sentimentale_... Ils sentiront aussitt l'analogie. Pour rendre tmoignage de vigueur cratrice, il n'est pas que ce pouvoir de s'extrioriser. Prenons les plus illustres entre les ouvrages de l'esprit, ceux o nous avons voulu voir les garanties de cette virilit; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel. D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi: toute grande oeuvre apparat comme la combinaison des deux lments qui crent la personne humaine: Intelligence et Sensibilit. Jadis, l'esprit classique, model par la discipline purement logique des dix-septime et dix-huitime sicles franais, attribuait l'intelligence la place prpondrante: la littrature de ces deux sicles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des psychologues, fonds sur l'observation directe de la vie, sur l'veil de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure justification littraire dans l'panouissement romantique du dix-huitime sicle, reconnaissent, dans la vie motive, l'assise de toute personnalit, comme le tuf o l'intelligence vient plonger les racines qui fortifieront son dveloppement. Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dpasser ma pense, dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des analogies pour prciser cette pense. De ce qu'un ouvrage sign d'un nom fminin comme la _Maison du Pch_, prsente, dans l'excution et dans la conception mme, quelques traits communs avec telle oeuvre fameuse consacre par le temps, il n'en faut pas tirer plus de consquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus virile des plumes fminines d'aujourd'hui. Qu'est-ce en somme que ce roman: _la Maison du Pch_? Un problme de psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne des donnes si prcises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si peu soit-il, sans altrer la vraisemblance des crises passionnelles qui vont se succder, donnes o les lments intellectuels font quilibre ceux de la sensibilit. Et ceci encore est une preuve de virilit chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goter la pleine saveur de son oeuvre, des facults n'ayant d'habitude qu'un rapport loign avec les ouvrages de pure imagination. Voici un jeune homme lev par une mre ultra-jansniste, suivant les principes de la plus svre discipline morale, celle qui voit dans l'oeuvre de chair l'irrparable souillure, la cause d'ternelle damnation.--Chaste entre les chastes--c'est le principal portrait de la mre d'Augustin--reste vierge de coeur, Thrse-Anglique conservait du mariage et de la maternit un dgot invincible pour l'oeuvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse et ridicule, la marque de la bte que le sacrement mme n'efface pas tout fait? Son fils Augustin a atteint l'ge viril sans perdre sa fleur d'innocence, lev par les soins du jansniste Forgerus, mais sans souponner--car l'occasion ne s'en est point offerte--les sources vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose par ce sourire qu'une parfaite mconnaissance de l'me humaine, car il a de tout temps exist, aujourd'hui mme il existe encore plus d'Augustins qu'on n'imagine: Un jeune homme, fervent chrtien, rencontre une jeune femme belle et dsirable, il ne voit pas sa beaut, il ne la dsire pas. Il souffre de la sentir rticente, rfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui arracher un aveu. Bientt le salut de cette crature lui devient plus cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'glise, l'associer la communion des Saints. Et ce proslytisme ingnu, cette sollicitude qui s'ignore, cet inconscient apptit du sacrifice, c'est l'amour! En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude exprience et ds le premier ge d'aimer, a connu les tourments de la vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dgot. Son unique dsir, c'est de la recommencer au point mme o ses malheurs l'ont laisse. Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conoit qu'illumine du sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais en mme temps, c'est une me profondment anti-religieuse, ou plutt a-religieuse, pour qui demeure lettre morte toute notion d'au-del. Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manol, vivantes donnes d'un passionnant problme. Il faut souligner cette pithte: _vivantes_.--Car il ne s'agit pas ici d'tres abstraits, imagins pour mettre une thse en valeur. De l'un l'autre intervient la souveraine, l'inluctable fatalit d'amour. Nous avons alors la suite rigoureuse, dduite avec une force trange chez une femme, force _intellectuelle_, non plus seulement sensible, des tats passionnels et des crises qu'elle comporte, prsentant un caractre de logique auquel on ne saurait rien modifier sans altrer du mme coup la porte comme la signification de l'ouvrage. Et c'est d'abord l'enchantement des premires initiations, tout le ct mystique et tendre, exclusivement tendre, d'une me vierge qui pour la premire fois s'ouvre l'amour. C'est la rvlation de la grce, de la beaut fminine, du charme puissant et doux qui se dgage du _mundus muliebris_, surtout pour l'homme demeur longtemps chaste. Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et dlicatement rendu. Non, ce n'est pas un vain symbole, celui de la force inhrente la chastet, de la puissance de prise que donne sur le monde une nergie qui ne s'est pas disperse aux dpenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une vrit qui persiste travers les ges, dont nous sentons l'immortelle porte ds la premire dfaillance du hros, quand les bras souples de l'Enchanteresse inclinent cette tte juvnile sur son sein parfum... Ce sont ensuite les joies de former une me, de la plier son idal, de croire du moins qu'on atteindra la convaincre: dcevant espoir, car on ne transforme pas l'essence d'un tre... on ne saurait qu'y ajouter, et la visite Port-Royal, le plus beau morceau du livre mon avis, n'est qu'un dlicieux tableau psychique, o deux mes se confrontent entre elles, sans aucune chance de se pntrer. De toutes les formes de pense, la forme religieuse est la plus incommunicable, celle qui exige le plus de don pour tre entendue dans son sens intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aime les dlices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idal supra-terrestre une me dont les apptitions se restreignent toutes la terre. Vient enfin la rvlation foudroyante de l'homme _complet_, avec ses exigences qui se manifestent ds la premire possession... et c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile, cette brusque audace succdant tant de timidit, cet imprieux accent que commande la voix de l'instinct ds que la beaut dvtue de Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rles que je n'eusse point tant admire sous la plume d'un crivain de mon sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre. Je sais peu de tableaux comparables cette scne d'abandon dans la _Maison du Pch_, pour nous convaincre que cet abandon est un instant de brve folie. Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires dclars des sens, les disciples de Forgerus et de Thrse-Anglique, combien plus grave, irrparable vrai dire, chez ces amants exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures! Pour eux dsormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer succdant aux premires dlices, et si jamais oeuvre d'art pouvait servir l'dification morale de qui la voit ou l'entend, on ne saurait imaginer tableau plus propre dtourner du mal sacr deux tres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures qui se rvle mme dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour et aprs la possession! Rancoeur de la possession o s'ajoute cette certitude de l'impntrabilit des mes, d'autant plus impntrables que les tres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalit et de jalousie du pass, cette jalousie plus froce parfois que celle du prsent, qui vient aviver chez l'homme le dsir physique que tout exaspre!... Enfin cette volupt des sens, o de moins en moins participent les mouvements de l'me, atteignant crer une dsagrgation de l'tre moral qui va presque jusqu' la dmence, par o l'oeuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de Noailles et de Mme Henri de Rgnier, en marquant une fois de plus cette domination, cet esclavage des sens, ngation du profond amour--car s'il est une loi dmontre en psychologie amoureuse, c'est que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en raison inverse de la volupt qui l'annihile! Aurai-je atteint marquer la forte assise intellectuelle qui permet des dductions de cette rigueur, et que par l du moins, le don littraire de Mme Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de ses rivales? Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalit, ds que deux talents sont en face et s'opposent? Tellement inhrente notre race que cette douce Terre de France se prsente nos yeux sous l'aspect d'un vaste champ d'entranement, o concurrents de catgories diverses prennent leur mesure et prparent leur victoire. L'heure du concours commence avec le premier ge pour ne finir qu'avec la Vie. En vrit, c'est un perptuel concours que la vie, o nul n'est assur, si brillants que soient ses succs, de tenir le premier rang. Ce mot dont on use, dont on abuse notre poque: Un tel est arriv, n'a pas de sens y regarder de prs, puisqu'il implique ngation du mouvement, et que par dfinition la vie est un perptuel mouvement, une lutte ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits transposer dans l'art les conditions mmes de la vie, et comme c'est une question vitale, suffisant crer l'intrt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou Grce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manol, pareillement c'est une manire de concours, organis entre les deux talents, qui nous proposent la formule de leur art. Il nous suffira de constater qu'elles atteignent toutes deux leur but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilit particulire, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages imaginaires les plus raffines, les plus subtiles de ses sensations, celle-l sortant franchement d'elle-mme, pour crer la forme romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait t propose par une plume fminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la virilit cratrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en amour, pour donner la Femme rle et fonction _d'Initiatrice_. Avec elle il faut retourner le mot de Nietzsche: L'Homme se donne, la Femme prend. Par les expriences de sa vie antrieure, par les rudes preuves qu'elle eut traverser, par la connaissance des troubles passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les ignora, c'est elle l'ducatrice. Peu importe qu' l'heure du suprme abandon, lorsqu'en face de sa beaut dvtue Augustin de Chanteprie obit au seul rflexe du dsir, peu importe que Fanny Manol retrouve le geste de ses premires pudeurs... elle n'en fut pas moins _l'Initiatrice_, et cette seule interversion des rles suffit lui prter une attitude qui la distingue entre toutes et dans notre esprit jamais l'individualise..... MADAME RENE VIVIEN Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mmes. Il nous faudra oublier nos habituelles faons de sentir et de penser, si nous voulons atteindre reconstituer cette exceptionnelle personnalit de notre littrature fminine, Mme Rene Vivien. Je reviens chercher l'illusion des choses D'autrefois, afin de gmir en secret Et d'ensevelir notre amour sous les roses Blanches du regret. Cette pice intitule _Atthis_, qui clbre la mlancolie d'un amour, pourrait servir d'pigraphe l'oeuvre de notre jeune potesse, car elle traduit l'irrparable tristesse d'apptitions vers un pass que le rve seul est habile revivre. De notre existence contemporaine, avec ses inquitudes, ses tourments, ses angoisses, sa beaut aussi--car tout ce qui lutte a sa beaut propre--voici donc une jeune femme qui se refuse rien connatre, parce que dlibrment elle plaa son amour dans la contemplation d'un rve. Le mpris ou la haine n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du prsent sera donc faite en elle de tous les regrets du pass. Doctrine qui pourra amener le sourire aux lvres du philosophe, puisqu'elle s'insurge contre l'acceptation ncessaire, convient-elle pas merveilleusement au pote qui suit les impulsions de son temprament, qui s'abandonne aux exigences de sa nature? Je ne sais rien des gots, des habitudes, de tout ce qui constitue la personnalit effective de notre auteur, et d'ailleurs, conformment aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux oeuvres, je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la restitue assez bien, et mme j'accepterais difficilement que des documents authentiques vinssent contredire l'ide que je m'en fais. Dans une demeure somptueuse, isole autant que possible des grossiers contacts de la vie contemporaine, je me la reprsente cultivant avec amour les sensations les plus curieuses et les plus raffines dont notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'oue, de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent rvles par nos matres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont elle-mme nous vante les surprises: L'art du toucher, complexe et curieux, gale Le rve des parfums, le miracle des sons. Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se relvent volont, s'abattent, assourdissant tout bruit autour d'elles, miroirs qui refltent et prolongent la beaut, statues et peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus expressif... ce sont l les images, quelques-unes du moins parmi celles qui dans ma pense viennent s'ordonner harmonieusement autour du nom de Mme Rene Vivien. Si toutefois la ralit de la vie ne rpondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais pardon notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la _ralit de son rve_. Or, pour le pote, ne le savons-nous pas? de l'une l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux lvres pour les autres mortels qui s'acharnent la poursuite du bonheur? Pourtant, ne faut-il pas toujours rabattre de nos rves[11]? Ah! comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du prsent, poursuit les images du pass, et tente de les fixer sous la forme harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire o sa fantaisie sut grouper quelques tmoignages de son culte, son regard intrieur pousse au del des objets qui lui rappellent un temps trop rapproch de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela? vains et artificiels tmoignages, auprs du dsir qui se reprsente la vie entire comme une harmonie, o chaque geste est expressif et contribue la perfection du tout! S'tre figur l'idal sous ce gracieux symbole: un groupe de vierges enlaces, esquissant un pas rythmique l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel hellnique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, et-on pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres en faire oublier la noirceur, c'est quand mme un rude contraste! Pour qui possde la facult d'expression verbale, il ne reste plus qu' fixer son rve dans la forme imprieuse du rythme, unique compensation de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui prsente: Douceur de mes chants, allons vers Mitylne. Voici que mon me a repris son essor Nocture et craintive ainsi qu'une phalne Aux prunelles d'or! Allons vers l'accueil des vierges adores! Nos yeux connatront les larmes des retours! Nous verrons enfin s'loigner les contres Des ternes amours! [11] Formule heureuse de M. Maurice Barrs. C'est l'_Invitation au Voyage_... C'est l'_embarquement_, non pour Cythre, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que, sous sa plume d'or, la prose franaise peut avoir des caresses et des douceurs d'accent gales celles de la plus suave posie, l'lve de Sapho dcrit en prose rythme le berceau de son hrone,--La terre d'o jaillit une fleur sans pareille est en vrit la patrie de la volupt et du Dsir, une le amoureuse que berce une mer sans reflux, au fond de laquelle s'empourprent les algues.--Que de tendresse et de regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une me qui vint la lumire du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'aprs ces soupirs! Que seront-ils pour l'hrone elle-mme?--L'oeuvre du divin pote fait songer la Victoire de Samothrace, ouvrant dans l'infini ses ailes mutiles. Comme elles s'allient profondment avec l'aube et le silence, ces paroles trempes dans le parfum des nuits mitylniennes: Les toiles autour de la belle lune voilent aussitt leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de sa lueur d'argent... En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette mystrieuse beaut, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses parfums, elle les a verss aux pieds dlicats de ses amantes. Ses frmissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules les recevoir. N'a-t-elle point prononc ces paroles, si profondment imprgnes de ferveur et de souvenir: Envers vous, belles, ma pense n'est point changeante. Je vous le disais bien que notre prose franaise enferme une musicalit sans gale, qui ne le cde en rien celle de la plus suave posie, quand l'archet qui la fait vibrer frmit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce fragment lyrique, digne tous gards d'Andr Chnier: O parfum de Paphos! O pote, prtresse, Apprends-nous le secret des divines douleurs. Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse O pleure le plaisir, fltri parmi les fleurs! O langueur de Lesbos! Charme de Mitylne, Apprends-nous le ver d'or que ton rle touffa. De ton harmonieuse haleine Inspire-nous, Psappha! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On suit l'accent, comme on voit l'Idal auquel il se subordonne. Un Idal qui dlibrment repousse tout ce qui est de ce temps. Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel tant synonyme d'insincre, c'est--dire conu froid, et ne rpondant pas aux mouvements spontans de l'tre. Mon Dieu non, pas plus qu'un pome de cet Andr Chnier que nous citions tout l'heure, pas plus qu'une aquarelle de Gustave Moreau, o ces mes, mal satisfaites du prsent, et qui avaient leurs raisons intrieures de l'tre, clbrent leur puissance de rve et leurs regrets des temps disparus! Il est des esprits myopes, irrmdiablement, pour qui nulle sincrit n'existe, en dehors de la reprsentation des objets immdiats: conception basse et bien digne d'une poque qui subit le joug avilissant de trente annes de ralisme. Gardons-nous d'en partager l'illusion. Parce que telle nature rpugne, de faon invincible, aux images que lui viennent proposer les spectacles de la vie contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver l'veil de sa sensibilit? Il suffit qu'elle dcouvre le point de contact entre cette sensibilit et son vritable objet. Quand, aprs avoir contempl les merveilles naturelles de la baie de Naples, lesquelles vrai dire ne se sont gure modifies depuis l'heure o s'y dveloppait une civilisation en tout contraire la ntre, nous venons nous recueillir dans la petite salle du muse qui enferme les fragments pars des fresques pompiennes, nous n'avons pas besoin d'un vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de culture aide d'une facult d'abstraction qui pour quelques instants abolit le prsent. Chez celle qu'inclinait dj une prdisposition naturelle, les rives parfumes de Lesbos et l'enchantement des nuits mitylniennes suscitrent le dcor incomparable o les strophes de Sapho, l'antique potesse, mutiles sans doute, mais radieuses encore de vie comme un beau marbre antique, allaient voquer des groupements harmonieux. Lger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de _Sapho_ nous donne la mesure et la qualit de cette inspiration. Comme un prcieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal cisel le plus capiteux des aromes, ses vers dgagent la senteur de l'Idal qui tout entier s'exprime par eux: Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et un peu pervers des races mles. La chevelure de Psappha, o l'ombre avait effeuill ses violettes, tait imprgne du parfum tenace de l'Orient. Ses pomes sont asiatiques par la violence de la passion, et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe.--Mlange subtil que nous gotons aux vers de Mme Rene Vivien. A vrai dire je ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour en arrire, ni qui montre mieux ce phnomne singulier: un crivain de notre race, vivant parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant pieds joints par-dessus deux mille annes de culture, pour nous faire respirer une me tout imprgne des senteurs de Lesbos! Les plus fameuses reconstitutions de la vie antique, depuis la _Salammb_ de Gustave Flaubert jusqu' l'_Aphrodite_ de M. Pierre Lous, en passant par la _Thas_ de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice o le travail de l'rudit vient alourdir l'inspiration du pote: on y sent le coup de dictionnaire de l'archologue, et tout justement cet effort qui est le contraire mme de la vie. Rien de pareil chez l'auteur de _Sapho_. J'imagine qu'un long sommeil de vingt sicles ait appesanti ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de lthargie qui se confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie: son rveil elle n'et pu restituer, avec plus de fidlit, les tats antrieurs qui constiturent sa premire conscience. Je prononais tout l'heure le beau nom de Chnier: je ne vois pas de meilleur exemple, en effet, ni qui soit plus frappant, d'assimilation de substance, pour la transformer en posie. De quel art incomparable elle sait se plier au modle qui rgla cette inspiration? Plasticit... dira-t-on... Et certes j'y souscris, mais plasticit d'ordre unique et vraiment merveilleuse puisque, tout en pousant la forme de qui rgla cette inspiration, elle fait passer dans une langue diffrente l'essentiel de celle-ci. Comme un musicien, docile au gnie du matre qu'il admire, plie les mouvements de son rythme au thme initial dont il tirera ses variations, ainsi notre jeune potesse subordonne les accents de sa lyre toutes les nuances que lui propose son modle. J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste. Voici le thme, ou fragment saphique: Et toi, Dika, ceins de guirlandes ta chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes tendres mains. Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les premires dans la faveur des Bienheureuses: celles-ci se dtournent des jeunes jeunes filles qui ne sont pas couronnes.--Aprs le thme, coutez maintenant la variation: Va jusqu'au jardin clair o tu te reposes, Pare tes cheveux de verdure et de fleurs. Choisis les parfums, Dika, tresse les roses, Mle les couleurs. Et si tu veux plaire aux sereines Desses, Entoure l'autel des souffles de l't. Elles souriront, ainsi que leurs prtresses, A ta pit. Porte l'Artmis les sombres violettes, A l'Aphrodite la pourpre des Iris, A Persphona, vierge aux lvres muettes, La langueur des lys. C'est bien comme un tout aux lments indissociables qu'il faut envisager cette conception de la vie que dans ses vers recre Mme Rene Vivien, en y subordonnant les forces vives de son tre. Et j'admire la souplesse du geste servant recomposer l'attitude que tant de sicles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous vmes esquiss par d'autres, mais qui sentait son acteur et la proccupation de tenir un rle, il est chez elle si spontan qu'il rejette dlibrment dans le lointain la vie prsente, pour faire surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines de ses images pour les situer dans un dcor contemporain, Mme Rene Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle pice signe d'elle qui, par son caractre d'universalit, ne saurait s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple dvelopper les variations qu'enferme ce thme immortel: la douleur de vieillir, sans doute on n'y trouvera pas les contractions d'un pote l'inspiration toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images porte de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la puret de la forme nous rappellera chez Mme Rene Vivien les prdilections inhrentes sa nature: Puisque telle est la loi lamentable et stupide, Tu te fltriras un jour, ah! mon lys! Et le dshonneur hideux de la ride Marquera ton front de ce mot: Jadis! Tes pas oublieront le rythme de l'onde; Ta chair sans dsir, tes membres perclus, Ne frmiront plus dans l'ardeur profonde. L'amour dsenchant ne te connatra plus. Si ces vers, d'une trange perfection formelle, n'ont pas l'accent dchirant et contract de tels autres, qui pareillement se lamentent sur la dchance de la beaut, il n'en reste pas moins qu'ils associent, dans une imbrisable unit, la Beaut au Dsir, et par consquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que nous touchons la vritable originalit de Mme Rene Vivien, celle qui la diffrencie nettement de ses rivales littraires. Quelles que puissent tre en effet les divergences d'excution qui sont lies la diversit de leur temprament, ces rivales s'accordent sur un point: l'amour est conu dans leur oeuvre comme une servitude, comme une domination, o l'lment viril exerce une sorte de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicit, armes naturelles, moyens de dfense que l'instinct du sexe disposa en leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny, leur anctre, dans ce puissant raccourci: _La Colre de Samson_! Les femmes de Mme de Noailles cdent avec dlice au joug du mal sacr, tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des hommes. Le dcor toujours voulu, cherch avec un raffinement intentionnel, au milieu duquel elle nous les prsente, n'est vrai dire qu'une vaste alcve, o nous les voyons tour tour succomber en proclamant leur croyance, leur unique croyance l'invincible pouvoir du Dieu qui les treint. Les Femmes de Mme Henri de Rgnier y font plus de faons peut-tre: elles ont un mouvement de rvolte contre la force qui va les soumettre. Mais dans l'instant prcis o nous percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et dj tremblantes de leur dfaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui cra la hirarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception moderne issue d'une culture o se rencontrrent tant d'lments divers emprunts aux Littratures et aux Religions, laquelle vient s'opposer l'antique conception de l'lve de Sapho. De toute son nergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossiret du Dsir rpugne ses sens dlicats, et le geste d'amour esquiss par une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter. Ce n'est pas seulement amour d'indpendance qui sent ce qu'elle va perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore raffinement d'esthtique qui repousse les exigences d'un matre. Tout aussi bien que notre monde moderne, le monde antique avait senti la valeur de la virginit, ce qu'elle maintient l'me de vigueur et d'nergie, en lui permettant de canaliser dans une mme direction l'ensemble des forces qui sont latentes en elle. Seulement, n'ayant pas ce souci de moralit insparable de la conception chrtienne, il n'en pouvait suivre les prolongements dans la conduite de la vie. En condensant son ide dans le mythe des _Amazones_, il lui avait impos des limites o s'enferme strictement notre auteur. Elle ne veut voir dans la virginit que l'horreur de toute dpendance et la fiert de l'me qui a refus le joug: Leur regard de dgot enveloppe les mles Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elles gardent une me clatante et sonore O le rve s'mousse, o l'amour s'abolit, Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore, Le mpris du baiser et le ddain du lit. Leur chastet tragique et sans faiblesse abhorre Les poux de hasard que le rut avilit. Pourtant les froideurs de la virginit s'accordent mal avec l'air embaum que l'on respire sous le ciel hellnique, avec les enchantements des nuits mitylniennes, et ce serait par trop mconnatre les gracieux enseignements de la potesse Psappha que s'en tenir au seul exemple des Amazones. Dans les bosquets de Lesbos, je vois circuler des groupes entrelacs o l'oeil ne discerne plus bien les intentions formelles de la Nature quand elle cra la dualit des sexes. La conception de _l'Androgyne_ est le fruit de cette complaisance secrte, et nous sentons pareillement de quel prix elle peut tre aux yeux de notre auteur. De lui nous rpterons ce que jadis nous disions du suave Luini[12]. Ce qu'il aima, ce qu'il traduisit aussi, comme on peut rendre cela seul quoi l'on attache un prix infini, il parat bien que ce furent la grce _indcise_ et la beaut fuyante de cet ge o le jeune homme, encore peine sorti de l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide virilit. Il y a, dans ces strophes, tels visages aux contours suaves, telles lignes pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la vraie complaisance de l'artiste. Comment s'murent ces mains gracieuses, de quelle douceur ardente et contenue elles esquissrent le geste par o nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles qui les sut lire... nous le percevons travers ces pomes. Mais que peut valoir notre commentaire au prix des vers mmes du pote clbrant le charme de l'Androgyne! Ta royale jeunesse a la mlancolie Du Nord, o le brouillard efface les couleurs. Tu mles la discorde et le dsir aux pleurs, Grave comme Hamlet, ple comme Ophlie. Souris, amante blonde, ou rve, sombre amant, Ton tre double attire, ainsi qu'un double aimant, Et ta chair brle avec l'ardeur froide d'un cierge. Mon coeur dconcert se trouble, quand je vois Ton front pensif de prince, et tes yeux bleus de vierge, Tantt l'un, tantt l'autre et les deux la fois. [12] Voir nos _Figures de Rve_: Les _Jeunes-Hommes de Luini_. CONCLUSIONS J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque inconvenance, prtendre indiquer, ds ses pages liminaires, les conclusions d'un livre. C'est douter en quelque faon de la subtilit du lecteur, croire ou paratre croire qu'il n'y a pas assez de pntration en lui pour dgager mesure les intentions de l'auteur, ce que Stendhal appelait sa pense de derrire la tte. Pareil l'enfant qui ne supporte pas d'tre tenu en lisire pass un certain ge, celui-ci ne veut pas que trop nergiquement on mette les points sur les _i_. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation mme d'un livre qu'il exiget trop de prliminaires? Comme un paysage matinal envelopp de brumes, sous la pousse d'une brise lgre dcouvre nos regards la diversit de ses aspects, les perspectives morales d'un ouvrage doivent se dgager progressivement des brouillards qui les isolaient de la vue. Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer ici son application, si les intentions et les limites du livre s'taient dgages du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot que le travail de synthse, qui reconstitue une pense, se ft opr peu peu, mesure de l'analyse qui le dcompose en ses multiples lments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de fixer l'attention, celle qui se restreindrait son rle de dissociation, sans souci de prparer l'effort qui permet d'embrasser les ensembles. La poitrine ne se dilate compltement que sur les sommets, et le travail de l'analyste, en plus d'un point semblable celui de l'archologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de plaine. On chercherait tort ici un tableau de la littrature fminine telle qu'elle se prsente aux environs de l'anne 1908. Un mouvement auquel correspondent tant d'efforts, et dans des sens si diffrents, assez imposant d'ailleurs pour avoir suscit l'ombrage des jalousies viriles, ne saurait se rflchir en cinq Portraits, quand mme ces Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est--dire de la critique littraire et l'analyse des principales oeuvres rpondant tel nom dtermin. Je vais faire une comparaison qui mettra mon ide en pleine lumire: lorsque le peintre d'expression a rencontr la figure qui le plus nergiquement parle son me, et suscit le plaisir de peindre en lui donnant ce petit coup au coeur qui ne saurait tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontans de cette figure atteignent leur plus intense qualit expressive. Pareillement nous avons choisi nos modles, et fort peu soucieux de l'accessoire, c'est--dire de tout ce qui ne pouvait contribuer mettre leur physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mmes ils prissent la pose la plus propre dgager leur intimit. Grouper des documents prcis sur la femme littraire, tel fut l'objet de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons atteint, du mme coup nous aurons assembl les matriaux de la synthse qui lui doit succder, puisque les personnages de ces romans avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque l'accent intime ou lyrique de ces pomes avec les nuances qui leur sont propres, deviennent autant de tmoignages irrcusables sur l'me qui s'exprima par eux. La question du talent dpens est dsormais hors de cause: seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti pris et qui tiendraient les yeux ferms devant l'vidence mme. Quand deux romanciers comme Mme Henri de Rgnier et Mme Marcelle Tinayre sont arrivs, par des moyens si diffrents, dresser debout des figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pense une durable image; que de plus elles ont atteint leur donner une forme qui, pour se rattacher la tradition des matres, n'en garde pas moins son accent propre; quand deux potes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et Mme Rene Vivien ont su traduire certains mouvements de l'me avec une sincrit et une perfection plastique que n'galrent mme pas leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la plus mauvaise grce du monde en venant contester ces mrites? Ils n'aboutiraient qu' dcouvrir au grand jour les sentiments de rivalit dont tendent se dfendre tous leurs efforts apparents. Non moins vainement pourraient-ils objecter ces talents certains les prcdents du gnie, car elles auraient toujours la facult de leur rpondre: O sont donc vos Balzac? O sont vos Victor Hugo?... De quel droit le talent vient-il talent gal opposer l'exemple du gnie? Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le rptent mentalement, quand une trop vive attaque les invite rappeler leurs adversaires l'ordre, en leur restituant le sens des ralits: O sont nos Balzac? O sont nos Victor Hugo?... Si nous interrogeons du regard l'horizon littraire, nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fcondit d'invention et ce bouillonnement intrieur qui correspond au jaillissement de la source soient l'irrcusable tmoignage de la virilit cratrice et le signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le domaine de la cration artistique et littraire, cette espce d'hommes n'a plus de reprsentants, la seule devant laquelle la Femme soit oblige de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le disions au dbut de notre Prface, sur ces hauteurs sacres par le gnie mle flotte une atmosphre irrespirable de certains poumons, et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plnitude l'intime signification de leurs oeuvres, on en trouve moins encore pour leur susciter des quivalents. C'est donc vainement que nous en chercherions: depuis longtemps dj, le sexe fort n'affirme sa domination par le despotisme d'aucun gnie, et comme il advient dans l'ordre des ralits, quand nulle main puissante ne fait sentir la vigueur de son treinte, les forces adverses redressent la tte. Point de gnie, avons-nous dit, mais un groupe de dlicieux talents... Quoi d'tonnant si, de valeur presque gale, quelques-unes sont venues rclamer leur place dans la lumire que projette la Renomme? Elles obissent simplement aux exigences spontanes de l'tre: utiliser la facult d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce mot: _utiliser_ ne rend-il qu'un des aspects de la vrit, car il apparat trop pratique, trop positif, prcisant ces seules dmarches par o l'on tente d'imposer son nom l'attention, de la plus sre faon qui chez nous russisse: en faisant figure littraire. Qui ne reconnatrait cette attitude le meilleur trait de la mentalit latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie Delarue-Mardrus et Mme Rene Vivien, ces Femmes-potes, disciples de Baudelaire, le plus latin des matres de notre posie contemporaine, qui atteignent condenser comme lui, dans le raccourci d'une brve pice, tout l'aigu d'une motion rare, aprs s'tre meurtries aux pointes extrmes de la sensation. Une telle posie serait impossible en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paratre incomprhensible ceux qui n'y furent pas prpars par une identique formation. Parfaites latines galement ces romancires, Mme Henri de Rgnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes qualits plastiques la notation prcise, implacable et cruellement dsabuse des ralits de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-mme qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconn sur tous les territoires, gards ou non, de la littrature romantique n'en russit pas moins composer un amalgame fort divertissant pour le got. Ce n'est plus l simple parti pris de faire figure dans le monde littraire, mais ambition justifie par des mrites correspondants. Je me reprsente le plus dtermin des Misogynes, et, pour n'en citer qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et choisissant dans son critoire la plus aigu de ses plumes pour juger la production fminine de ce temps. Peut-tre ne paratra-t-il pas sans intrt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en trouveraient-elles modifies, et dans quelle mesure? De lui nous n'avons gure retenu que le mot fameux qui se grave dans la mmoire--tel un profil de mdaille--sur le sexe aux cheveux longs et aux ides courtes, premier trait d'un ddain qui dduit ses raisons de l'observation des faits, pour aboutir au jugement motiv: Que peut-on attendre des femmes, si l'on rflchit que dans le monde entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit vritablement grand, ni une oeuvre complte et originale dans les Beaux-Arts? Songez que le matre de Franckfort notait ses aphorismes au temps o la femme-auteur se manifestait comme le phnomne le plus rare et le plus isol, vingt annes avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses sentiments, fltrt en George Sand l'ambition populacire qui aspire aux sentiments gnreux. Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de plumes fminines saurait retenir son attention: le passage du fait individuel au phnomne collectif lui serait un suffisant tmoignage, quant l'intrt d'un mouvement qui mobilise des forces correspondantes celles dont la socit se trouve travaille. Car c'est ici que nous touchons au point central de notre effort, celui o les conclusions du moraliste viennent se dduire logiquement de l'enqute du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de vue littraire, le philosophe de Franckfort aurait tt fait de dblayer le terrain, de renvoyer leurs magazines celles qui brassent des besognes en contribuant pour leur bonne part ce que Sainte-Beuve appelait dj, voici cinquante annes, l'industrie littraire. Mais une fois termin ce premier travail liminatoire, quand il aurait, de son clair regard d'observateur, fouill l'me de chacune en plongeant ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sond les reins et auscult les coeurs de celles qui reprsentent une _valeur_, quel serait son diagnostic? Je vous le demande et me le demande moi-mme en tentant de le reconstituer. Point de gnie sans doute, si l'on entend par l le jaillissement spontan d'une me qui, grce la puissance de ses moyens d'expression, ne trouve d'image adquate que dans les forces de la nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son premier jugement, quand il parle d'oeuvre complte et originale dans les Beaux-Arts. Mais que de talent dpens et comment demeurer insensible, si l'on connat la tradition franaise, tant d'art mis en oeuvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnatre en celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes inities? Ici, en effet, l'impartialit du juge se complique et s'affaiblit de l'indulgence du matre pour des disciples en qui il retrouve un miroir ses plus chres doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance: avoir conu, en s'en crant un premier titre la gloire, une mtaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation dsenchante de ses exigences physiologiques; en avoir dduit, dans une langue aussi claire qu'imprieuse, des servitudes qui s'imposent l'humanit suivant la rigueur implacable de l'antique destine... puis rencontrer soudain dans l'oeuvre rapproche de cinq auteurs femmes qui n'eurent gure entre elle que ce point commun, je ne dis pas seulement la confirmation, mais une manire d'hymne enthousiaste vos plus solides croyances, n'est-ce pas l de quoi brouiller le meilleur regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne? Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidit premire qui fit son indpendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes femmes qui spontanment lui viennent rendre hommage et s'avouent ses disciples en rendant tmoignage son oeuvre, n'a point entam sa libert d'apprciation. A son tour il s'incline devant cette saisissante facult d'assimilation, et la souplesse de talents qui, tout en continuant la meilleure tradition de notre gnie latin, gardent pourtant leur accent propre. Il s'tonne qu'une mme pousse de sve ait produit ces fleurs rares la lumire du jour. Mais dans le mme instant qu'il en admire l'clat et qu'il en respire le parfum, il dmle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas blouir, il ne perd pas un instant la tte. Je l'aperois mme qui prpare sa volte-face et opre son mouvement de retraite. Toutes les concessions qu'il a faites comme crivain, il va revenir sur elles, comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonn comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intrt suprieur. J'ai beau faire, je ne puis m'empcher d'entendre ses conclusions: les voici, brivement rsumes, avant mme que nous les dveloppions: La Femme littraire est un _monstre_, au sens latin du mot. Elle est un monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant microcosme, la plupart des ferments de dgnrescence qui travaillent notre monde moderne. Voici, je pense, comment pourrait s'difier un raisonnement qui n'apparat pas seulement celui que tiendrait le philosophe de Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs dductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'ide spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces hirarchises entre elles suivant un plan inluctable, on aboutit ce principe: Tout tre doit se dvelopper dans l'ordre de ses tendances, et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au dpens de sa destine personnelle, c'est encore pour le plus grand dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme l'universel principe de solidarit des forces qui tablit un rapport de mutuelle dpendance entre chaque mouvement individuel, si bien qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur le voisin, par un jeu de tous points identique celui des flots de la mer, o nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le visage ragissant sur la courbure la plus proche et collaborant par l l'immensit du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus hautement symbolique que je sache de la loi de solidarit, son premier mrite n'est-il pas de substituer sa vertu ducatrice ce que l'ide toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux d'intrts en conflit et de puissances rivales que reprsente une socit, quel est le rle, quelle est la mission de la femme? Notre seul instinct suffit les prciser: ils sont tout de _cration_ et de _conservation_. Prenons-la ds sa petite enfance, pour observer dans l'oeuf les traits primordiaux que la Nature en elle dposa, comme le germe d'o sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord embryonnaires, mais non moins prcis pour cela, composeront plus tard sa dcisive personnalit. Voyez ce groupe d'enfants o se trouvent confondus les deux sexes! Tandis que les garons se dpensent en gnreux efforts, dj les filles ne livrent qu'une partie d'elles-mmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intrt s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah! que les mots sont donc troits, et dans leur brutale prcision expriment insuffisamment les nuances dont se compose une me humaine, ft-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais, sous le fait que nos yeux constatent, qui dira l'intention cache, le trait inconscient qui n'en est que plus fort, par o le psychologue fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie, dites-vous. Je le veux bien, mais plutt encore: besoin de plaire, premire esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage rendu par l'instinct sa destination future, au rle, au rle unique que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans les propos que le vulgaire traite de purils, et, pour ma part, j'aime la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les alles d'un jardin public qui, par ses prolongements sur l'me fminine, vaut mon sens les plus mdullaires lgendes de Gavarni: Maman, soupire-t-elle sa mre qui la tient encore par la main, repassons, dans cette alle.--Pourquoi, mon enfant?--Parce qu'il y a une dame qui a dit que j'tais jolie! Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison d'exister. Depuis les poques lointaines o ce leur tait l'unique moyen d'chapper la mort en cartant, par l'veil du dsir, les brutalits du mle primitif, jusqu'aux temps d'extrme civilisation o ce devint leur meilleur gage de domination sur le citoyen polic, elles ne poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont prparer les armes qui assureront leur pouvoir. D'o leur propension aux larmes... les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: C'est leur sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs miracles... les larmes, propos desquelles un vque, qui dans la pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la psychologie fminine, faisait cette observation: Les petites filles aiment tant pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant un miroir pour _jouir doublement_ de leur tat. Faut-il insister sur ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre ravir un psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de ddoublement de l'me fminine. La voyez-vous, la fille d've? elle pleure et se regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rle et prpare ses effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il faut encore les tudier par le dtail pour saisir l'infinit de leurs nuances. Qui donc a prtendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux d'hommes peut-tre, qu'ils boursoufflent et tumfient. Mais elles, savent-elles pas s'arrter temps pour en dgager une sduction? C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractrise le charme de Cloptre, et partant, de toute femme qui obit son instinct: Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrta palpitante, si gracieuse _qu'elle faisait d'une dfaillance une beaut_. Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont lis ensemble, comme un effet sa cause. C'est pour elles la part srieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destine en dpend et qu'il n'y a rien de plus srieux pour l'tre que d'accomplir sa destine. D'o leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les petites filles ont la terreur d'tres moques, car elles sentent dj que c'est la suprme atteinte au prestige par o elles s'imposeront. Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prdominance affective et son corollaire, la passionnalit, o nous allons trouver les puissances de cration et de conservation que la nature lui assigna comme rle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la Sablire disait d'elle: Elle n'a jamais pens, elle n'a fait que sentir. Paradoxe vident, o il nous fait voir l'exagration du mot qui s'ingnie souligner une vrit. Corrigeons ce qu'il y a d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie ne de l'abstrait. Quand elle pense, c'est toujours travers sa sensibilit, l'tat secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre moiti du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'o le succs de la littrature d'imagination qui n'est pas prs de disparatre ni mme de diminuer, tant que les femmes composeront une moiti de ce monde. Il n'y faut voir qu'une consquence de cette personnalit au sujet de laquelle Fnelon observe: Un dfaut bien plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner mme pour les choses les plus indiffrentes. Elles ne sauraient voir deux personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur coeur pour l'une ou contre l'autre. Ah! celui-l connaissait bien un sexe pour qui l'ide de justice toute nue correspond prcisment l'abstraction ennemie de sa nature, et tellement hostile son temprament qu'elle aime mieux la ngliger de parti pris que d'y plier les prdilections de son coeur. Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier ge, la parfaite unit de constitution mentale chez celle dont la vie a ce double but: _crer_, _conserver_. Petite fille, dj nous la voyons qui mime son rle, puisqu' vrai dire le sens de sa destine tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle qute l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'lection amoureuse, et l'treinte dont elle presse sur son coeur le hochet de bois qui figure sa maternit venir. C'est bien le rle qu'elle rpte dans la coulisse avant de revtir le costume et de passer l'avant-scne. Plus tard en effet les circonstances multiples de la vie individuelle se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en dfinitive, il pourra se ramener ces lments essentiels. Un vague instinct lui rvla que, pour sa tche de cration, la Nature exige la dualit des sexes, et plus tard le regard passionn de l'amante ne sera que l'affirmation consciente du sentiment qui cherche fixer ce que le premier regard de la petite fille s'tait appliqu conqurir. Car il ne suffit pas de crer; encore faut-il conserver, et ce geste est encore plus expressif de l'me fminine, qui enserre de ses bras et presse sur sa poitrine la tte de celui qui assurera la dure du foyer. Tous les instincts de la Femme vont donc spontanment cette forme de conservatisme social qui d'avance accepte une hirarchie de forces laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorit virile: elle la demande, elle la requiert de tout son amour, forme insparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir subsister aux premiers ges. Il faut voir un expressif symbole, et de qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la _brebis blanche_ Desdemone vers le _blier noir_ Othello. Ce n'est pas seulement notre amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images rapproches. N'a-t-on pas toujours observ que les plus faibles et les plus femmes inclinaient l'amour des plus robustes et des plus virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux tres, en se rapprochant, cherchent se complter l'un l'autre. Certains y verront une suite de la tendance ancestrale laquelle la Femme fut redevable de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas opre la slection indispensable la race. C'est, en tout cas, le principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous: la sexualit, de ce conservatisme social qui d'avance accepte l'autorit, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages d'une _dure_ correspondante son besoin de fixit. Tel est donc le type normal. Crer, Conserver... ce sont les deux termes o vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mres, nos soeurs, nos amantes et nos pouses. Si puissante l'unit de constitution mentale qui les rgit, que cherchons en chacune les mmes traits fondamentaux, diversifis seulement dans le dtail par les exigences de notre nature subordonne elle-mme la volont de vie qui se perptue par elles. J'admire quel point nous restons, suivant la fconde pense du philosophe de Franckfort, les instruments aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant ses lois, car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalit, on ne fait que marquer par l une prdilection mtaphysique, et elle n'en demeure pas moins l'unique rgulatrice de nos destines. Qui de nous voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lvres le baiser d'amour prludant la fusion des tres, qui d'entre nous voudrait d'une femme en qui il ne retrouvt pas quelques-unes des vertus essentielles admires chez sa mre, chez ses soeurs! L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente vers les qualits qui lui paraissent le plus sr gage de sa dure, assez semblable celui du citoyen qui participe la vie de la nation, dont il se sent un membre actif et responsable. Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous les instincts de la Femme, envisage comme type normal et continuatrice de la vie. Il rpond aux besoins intimes de l'homme qui la veut perptuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de garanties ou de forces qui ne se sont gure modifies depuis que le monde se dveloppe en socits organises, et auxquelles il parat bien, d'aprs de rcentes expriences, que l'on aura du mal trouver des supplantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales, authentiques soutiens de la socit? Ce sont l'Ordre, reposant tout entier sur le principe d'autorit, qui maintient entre les divers membres du groupe, comme entre les pices d'un organisme savamment assembles, les rapports de dpendance et de hirarchie propres assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'tre individuel, comme un compos d'instincts bons et mauvais, entre lesquels se poursuit une lutte sans trve, les uns conservateurs, les autres destructeurs de la personnalit, rpondant de faon frappante d'ailleurs cette thorie biologique de la _Phagocytose_, ou lutte entre les bons et mauvais microbes qui constituent l'tre physique et rivalisent entre eux pour la destruction ou la dure de celui-ci... La Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'ide kantienne, perue bien avant Kant, de la relativit de la connaissance, propose l'hypothse d'une Destine supra-terrestre, laquelle peut seule donner un sens la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins, assise mme de l'ordre social, sur laquelle durant tant de sicles s'appuya l'difice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier soutien de cet ordre compromis: On peut valuer son apport dans nos socits modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et d'humanit, ce qu'elle y entretient d'honntet, de bonne foi et de justice. Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce sera la _Femme de lettres_, telle que nous la propose, en groupement serr, la production contemporaine. Si j'atteins l'tablir, j'aurai termin mon effort de synthse, en recomposant le monstre. Mais dj les lments pars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas difiants? Ds l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se rvle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons concevoir dans l'ordre priv excellente pouse, mre accomplie, puis dmentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je renonce en chercher l'ultime raison, laissant ce soin des psychologues plus pntrants ou plus patients que moi, et me contente de grouper mes conclusions. Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les hros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres d'une mme famille avec qui vous ftes individuellement connaissance, et qui se trouvent maintenant porte de votre main. Quelle ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualits du talent qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur nergie nous les avons vus dmentir et repousser les instincts conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de celles qui sont ce point esclaves et victimes de la sensation exclusive, qu'elle est devenue la Divinit devant laquelle elles s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne tablir une hirarchie dans nos apptits, comme la morale exalter les uns et rabaisser les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'tre? Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en ceci: les _Droits_ _de la passion_. Nul plus que nous ne les saurait admettre, une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un contrepoids ncessaire. videmment l'adultre n'est pas prs de disparatre, la plus riche matire littraire o s'exera et continuera de s'exercer utilement l'imagination des crivains, pour en dgager des conflits propres passionner l'intrt. Mais ce sera prcisment raison de ces luttes o sont engages les destines de l'me, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices, qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'oeuvre de la Littrature d'imagination ne prennent leur relief nos yeux que par l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que consacra le recul des annes, la _Femme de trente ans_ par exemple ne garde son prestige littraire, que dans la phase _morale_ si je puis dire, celle o l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les mouvements de la passion[13]. Mme Bovary elle-mme, dont toute une gnration fit un symbole d'immortalit, connat galement la lutte, puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'aprs avoir cherch un refuge au confessionnal et s'tre heurte aux insuffisances du prtre incomptent. Qui sait ce qu'il ft advenu d'elle, si le pauvre cur Bournisien avait sympathis avec ses angoisses, et ne lui avait somme toute fait la rponse: Puisque vous tes malade, pourquoi n'allez-vous pas trouver votre mari?... [13] Sainte-Beuve observe justement que Balzac a gt par sa conclusion cette merveille, que reprsente la premire partie du roman. Par la plus trange interversion, qui modifie sa nature en l'levant au rang littraire, la Femme-auteur a chang tout cela[14]; aussi bien, la voulant caractriser, sera-ce peu que dire _antimorale_. C'est _amorale_ qu'il faut substituer. Si la prdestination de la Femme, envisage comme elle l'est par nos auteurs, la faon d'une antique Fatalit, est bien de succomber ds l'instant qu'on l'attaque; si toujours elle doit, en vertu de la faiblesse inhrente son tre, comme le fruit mr tomber sur la prairie, qui ne voit que du mme coup s'affaisse le ressort d'intrt qui nous attachait ses actes? Peut-tre nous arrterons-nous encore quelques sujets de ces trop spciales nosographies. Mais, du simple point de vue littraire, en admettant que nous cartions des consquences morales pourtant si attachantes, nous ne pouvons que regretter les anciennes complications sentimentales, qui faisaient contrepoids l'instinct et craient un rempart de toutes leurs dfenses assembles. Pour ce qui est du point de vue social, on voit assez maintenant quel ferment leur oeuvre reprsente dans la dissolution des ides morales qui jadis ont men le monde, et vers lesquelles il faudra bien qu'il se retourne un jour, faute d'une meilleure lumire pour le guider! [14] Ma seule rserve est pour Mme Marcelle Tinayre, de qui l'art objectif se rapproche si trangement de la conception virile. Nous l'avons montr dans notre tude: Des Pomes comme ceux de Mme Lucie Delarue-Mardrus et de Mme Rene Vivien sont aussi rigoureusement amoraux que la _Domination_ ou _Esclave_. FIN 2241-08.--Tours, Imp. E. ARRAULT et Cie. * * * * * Au lecteur: Cette version lectronique reprend l'intgralit du texte de la version papier. Les mots entours de = sont en gras dans l'original. La ponctuation n'a pas t modifie, hormis quelques erreurs mineures. Concernant l'orthographe, quelques mots ont t corrigs: page VI: fmine remplace par fminine page 41: trouve par trouv (qu'ils ne t'ont point trouv) page 73: d'un par d'une (d'une motion snile) page 74: nsus par nous (nous le savons) page 90: vint par vnt (nul accent d'artifice ne vnt se mler) Delarus par Delarue page 107 (note 4): Loys par Lous page 108: traverer par traverser (flammes qu'elle sut traverser) page 122: en par on (on en trouvrait cent autres) page 169: junvile par juvnile page 170: resteignent par restreignent (les apptitions se restreignent) page 172: Tynaire par Tinayre page 190: Louys par Lous page 193: poupre par pourpre (A l'Aphrodite la pourpre des Iris) page 203: conculsions par conclusions page 230: vertues par vertus End of the Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat License: Share Alike