Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com Gustave Flaubert BOUVARD ET PCUCHET Oeuvre posthume (parution 1881) Table des matires CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE I Comme il faisait une chaleur de 33 degrs, le boulevard Bourdon se trouvait absolument dsert. Plus bas le canal Saint-Martin, ferm par les deux cluses talait en ligne droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques. Au del du canal, entre les maisons que sparent des chantiers le grand ciel pur se dcoupait en plaques d'outremer, et sous la rverbration du soleil, les faades blanches, les toits d'ardoises, les quais de granit blouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l'atmosphre tide; et tout semblait engourdi par le dsoeuvrement du dimanche et la tristesse des jours d't. Deux hommes parurent. L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vtu de toile, marchait le chapeau en arrire, le gilet dboutonn et sa cravate la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tte sous une casquette visire pointue. Quand ils furent arrivs au milieu du boulevard, ils s'assirent la mme minute, sur le mme banc. Pour s'essuyer le front, ils retirrent leurs coiffures, que chacun posa prs de soi; et le petit homme aperut crit dans le chapeau de son voisin: Bouvard; pendant que celui-ci distinguait aisment dans la casquette du particulier en redingote le mot: Pcuchet. --Tiens! dit-il nous avons eu la mme ide, celle d'inscrire notre nom dans nos couvre-chefs. --Mon Dieu, oui! on pourrait prendre le mien mon bureau! --C'est comme moi, je suis employ. Alors ils se considrrent. L'aspect aimable de Bouvard charma de suite Pcuchet. Ses yeux bleutres, toujours entreclos, souriaient dans son visage colore. Un pantalon grand-pont, qui godait par le bas sur des souliers de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise la ceinture;--et ses cheveux blonds, friss d'eux-mmes en boucles lgres, lui donnaient quelque chose d'enfantin. Il poussait du bout des lvres une espce de sifflement continu. L'air srieux de Pcuchet frappa Bouvard. On aurait dit qu'il portait une perruque, tant les mches garnissant son crne lev taient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil, cause du nez qui descendait trs bas. Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting manquaient de proportion avec la longueur du buste; et il avait une voix forte, caverneuse. Cette exclamation lui chappa:--Comme on serait bien la campagne! Mais la banlieue, selon Bouvard, tait assommante par le tapage des guinguettes. Pcuchet pensait de mme. Il commenait nanmoins se sentir fatigu de la capitale, Bouvard aussi. Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres btir, sur l'eau hideuse o une botte de paille flottait, sur la chemine d'une usine se dressant l'horizon; des miasmes d'gout s'exhalaient. Ils se tournrent de l'autre ct. Alors, ils eurent devant eux les murs du Grenier d'abondance. Dcidment (et Pcuchet en tait surpris) on avait encore plus chaud dans les rues que chez soi! Bouvard l'engagea mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du qu'en dira-t-on! Tout coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir;--et propos des ouvriers, ils entamrent une conversation politique. Leurs opinions taient les mmes, bien que Bouvard ft peut-tre plus libral. Un bruit de ferrailles sonna sur le pav, dans un tourbillon de poussire. C'taient trois calches de remise qui s'en allaient vers Bercy, promenant une marie avec son bouquet, des bourgeois en cravate blanche, des dames enfouies jusqu'aux aisselles dans leur jupon, deux ou trois petites filles, un collgien. La vue de cette noce amena Bouvard et Pcuchet parler des femmes,--qu'ils dclarrent frivoles, acaritres, ttues. Malgr cela, elles taient souvent meilleures que les hommes; d'autres fois elles taient pires. Bref, il valait mieux vivre sans elles; aussi Pcuchet tait rest clibataire. --Moi je suis veuf dit Bouvard et sans enfants! --C'est peut-tre un bonheur pour vous? Mais la solitude la longue tait bien triste. Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat. Blme, les cheveux noirs et marque de petite vrole, elle s'appuyait sur le bras du militaire, en tranant ses savates et balanant les hanches. Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une rflexion obscne. Pcuchet devint trs rouge, et sans doute pour s'viter de rpondre, lui dsigna du regard un prtre qui s'avanait. L'ecclsiastique descendit avec lenteur l'avenue des maigres ormeaux jalonnant le trottoir, et Bouvard ds qu'il n'aperut plus le tricorne, se dclara soulag car il excrait les jsuites. Pcuchet, sans les absoudre, montra quelque dfrence pour la religion. Cependant le crpuscule tombait et des persiennes en face s'taient releves. Les passants devinrent plus nombreux. Sept heures sonnrent. Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succdant aux anecdotes, les aperus philosophiques aux considrations individuelles. Ils dnigrrent le corps des Ponts et chausses, la rgie des tabacs, le commerce, les thtres, notre marine et tout le genre humain, comme des gens qui ont subi de grands dboires. Chacun en coutant l'autre retrouvait des parties de lui-mme oublies;--et bien qu'ils eussent pass l'ge des motions naves, ils prouvaient un plaisir nouveau, une sorte d'panouissement, le charme des tendresses leur dbut. Vingt fois ils s'taient levs, s'taient rassis et avaient fait la longueur du boulevard depuis l'cluse d'amont jusqu' l'cluse d'aval, chaque fois voulant s'en aller, n'en ayant pas la force, retenus par une fascination. Ils se quittaient pourtant, et leurs mains taient jointes, quand Bouvard dit tout coup: --Ma foi! si nous dnions ensemble? --J'en avais l'ide! reprit Pcuchet mais je n'osais pas vous le proposer! Et il se laissa conduire en face de l'Htel de Ville, dans un petit restaurant o l'on serait bien. Bouvard commanda le menu. Pcuchet avait peur des pices comme pouvant lui incendier le corps. Ce fut l'objet d'une discussion mdicale. Ensuite, ils glorifirent les avantages des sciences: que de choses connatre! que de recherches--si on avait le temps! Hlas, le gagne-pain l'absorbait; et ils levrent les bras d'tonnement, ils faillirent s'embrasser par-dessus la table en dcouvrant qu'ils taient tous les deux copistes, Bouvard dans une maison de commerce, Pcuchet au ministre de la marine,--ce qui ne l'empchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments l'tude. Il avait not des fautes dans l'ouvrage de M. Thiers et il parla avec le plus grand respect d'un certain Dumouchel, professeur. Bouvard l'emportait par d'autres cts. Sa chane de montre en cheveux et la manire dont il battait la rmoulade dcelaient le roquentin plein d'exprience; et il mangeait le coin de la serviette dans l'aisselle, en dbitant des choses qui faisaient rire Pcuchet. C'tait un rire particulier, une seule note trs basse, toujours la mme, pousse de longs intervalles. Celui de Bouvard tait continu, sonore, dcouvrait ses dents, lui secouait les paules, et les consommateurs la porte s'en retournaient. Le repas fini, ils allrent prendre le caf dans un autre tablissement. Pcuchet en contemplant les becs de gaz gmit sur le dbordement du luxe, puis d'un geste ddaigneux carta les journaux. Bouvard tait plus indulgent leur endroit. Il aimait tous les crivains en gnral, et avait eu dans sa jeunesse des dispositions pour tre acteur! Il voulut faire des tours d'quilibre avec une queue de billard et deux boules d'ivoire comme en excutait Barberou, un de ses amis. Invariablement, elles tombaient, et roulant sur le plancher entre les jambes des personnes allaient se perdre au loin. Le garon qui se levait toutes les fois pour les chercher quatre pattes sous les banquettes finit par se plaindre. Pcuchet eut une querelle avec lui; le limonadier survint, il n'couta pas ses excuses et mme chicana sur la consommation. Il proposa ensuite de terminer la soire paisiblement dans son domicile qui tait tout prs, rue Saint-Martin. peine entr, il endossa une manire de camisole en indienne et fit les honneurs de son appartement. Un bureau de sapin plac juste dans le milieu incommodait par ses angles; et tout autour, sur des planchettes, sur les trois chaises, sur le vieux fauteuil et dans les coins se trouvaient ple-mle plusieurs volumes de l'Encyclopdie Roret, le Manuel du magntiseur, un Fnelon, d'autres bouquins,--avec des tas de paperasses, deux noix de coco, diverses mdailles, un bonnet turc--et des coquilles, rapportes du Havre par Dumouchel. Une couche de poussire veloutait les murailles autrefois peintes en jaune. La brosse pour les souliers tranait au bord du lit dont les draps pendaient. On voyait au plafond une grande tache noire, produite par la fume de la lampe. Bouvard, cause de l'odeur sans doute, demanda la permission d'ouvrir la fentre. --Les papiers s'envoleraient! s'cria Pcuchet qui redoutait, en plus, les courants d'air. Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffe depuis le matin par les ardoises de la toiture. Bouvard lui dit:-- votre place, j'terais ma flanelle! --Comment! et Pcuchet baissa la tte, s'effrayant l'hypothse de ne plus avoir son gilet de sant. --Faites-moi la conduite reprit Bouvard l'air extrieur vous rafrachira. Enfin Pcuchet repassa ses bottes, en grommelant: Vous m'ensorcelez ma parole d'honneur!--et malgr la distance, il l'accompagna jusque chez lui au coin de la rue de Bthune, en face le pont de la Tournelle. La chambre de Bouvard, bien cire, avec des rideaux de percale et des meubles en acajou, jouissait d'un balcon ayant vue sur la rivire. Les deux ornements principaux taient un porte-liqueurs au milieu de la commode, et le long de la glace des daguerrotypes reprsentant des amis; une peinture l'huile occupait l'alcve. --Mon oncle! dit Bouvard, et le flambeau qu'il tenait claira un monsieur. Des favoris rouges largissaient son visage surmont d'un toupet frisant par la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de la chemise, du gilet de velours, et de l'habit noir l'engonaient. On avait figur des diamants sur le jabot. Ses yeux taient brids aux pommettes, et il souriait d'un petit air narquois. Pcuchet ne put s'empcher de dire:--On le prendrait plutt pour votre pre! --C'est mon parrain rpliqua Bouvard, ngligemment, ajoutant qu'il s'appelait de ses noms de baptme Franois, Denys, Bartholome. Ceux de Pcuchet taient Juste, Romain, Cyrille;--et ils avaient le mme ge: quarante-sept ans! Cette concidence leur fit plaisir; mais les surprit, chacun ayant cru l'autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirrent la Providence dont les combinaisons parfois sont merveilleuses.--Car, enfin, si nous n'tions pas sortis tantt pour nous promener, nous aurions pu mourir avant de nous connatre! et s'tant donn l'adresse de leurs patrons, ils se souhaitrent une bonne nuit. --N'allez pas voir les dames! cria Bouvard dans l'escalier. Pcuchet descendit les marches sans rpondre la gaudriole. Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frres,--tissus d'Alsace rue Hautefeuille 92, une voix appela:--Bouvard! Monsieur Bouvard! Celui-ci passa la tte par les carreaux et reconnut Pcuchet qui articula plus fort. --Je ne suis pas malade! Je l'ai retire! --Quoi donc! --Elle! dit Pcuchet, en dsignant sa poitrine. Tous les propos de la journe, avec la temprature de l'appartement et les labeurs de la digestion l'avaient empch de dormir, si bien que n'y tenant plus, il avait rejet loin de lui sa flanelle.--Le matin, il s'tait rappel son action heureusement sans consquence, et il venait en instruire Bouvard qui, par l, fut plac dans son estime une prodigieuse hauteur. Il tait le fils d'un petit marchand, et n'avait pas connu sa mre, morte trs jeune. On l'avait, quinze ans, retir de pension pour le mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent; et le patron fut envoy aux galres, histoire farouche qui lui causait encore de l'pouvante. Ensuite, il avait essay de plusieurs tats, matre d'tudes, lve en pharmacie, comptable sur un des paquebots de la haute Seine. Enfin un chef de division sduit par son criture, l'avait engag comme expditionnaire; mais la conscience d'une instruction dfectueuse, avec les besoins d'esprit qu'elle lui donnait, irritaient son humeur; et il vivait compltement seul sans parents, sans matresse. Sa distraction tait, le dimanche, d'inspecter les travaux publics. Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la Loire dans une cour de ferme. Un homme qui tait son oncle, l'avait emmen Paris pour lui apprendre le commerce. sa majorit, on lui versa quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois plus tard, son pouse disparaissait, en emportant la caisse. Les amis, la bonne chre, et surtout la paresse avaient promptement achev sa ruine. Mais il eut l'inspiration d'utiliser sa belle main; et depuis douze ans, il se tenait dans la mme place, MM. Descambos frres, tissus, rue Hautefeuille 92. Quant son oncle, qui autrefois lui avait expdi comme souvenir le fameux portrait, Bouvard ignorait mme sa rsidence et n'en attendait plus rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste lui permettaient d'aller, tous les soirs, faire un somme dans un estaminet. Ainsi leur rencontre avait eu l'importance d'une aventure. Ils s'taient, tout de suite, accrochs par des fibres secrtes. D'ailleurs, comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle particularit, telle imperfection indiffrente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans celui-l? Ce qu'on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyrent. Souvent, ils venaient se chercher leur comptoir. Ds que l'un paraissait, l'autre fermait son pupitre et ils s'en allaient ensemble dans les rues. Bouvard marchait grandes enjambes, tandis que Pcuchet multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait les talons semblait glisser sur des roulettes. De mme leurs gots particuliers s'harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le fromage, prenait rgulirement sa demi-tasse. Pcuchet prisait, ne mangeait au dessert que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le caf. L'un tait confiant, tourdi, gnreux. L'autre discret, mditatif, conome. Pour lui tre agrable, Bouvard voulut faire faire Pcuchet la connaissance de Barberou. C'tait un ancien commis-voyageur, actuellement boursier, trs bon enfant, patriote, ami des dames, et qui affectait le langage faubourien. Pcuchet le trouva dplaisant et il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur--(car il avait publi une petite mnmotechnie) donnait des leons de littrature dans un pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions orthodoxes et la tenue srieuse. Il ennuya Bouvard. Aucun des deux n'avait cach l'autre son opinion. Chacun en reconnut la justesse. Leurs habitudes changrent; et quittant leur pension bourgeoise, ils finirent par dner ensemble tous les jours. Ils faisaient des rflexions sur les pices de thtre dont on parlait, sur le gouvernement, la chert des vivres, les fraudes du commerce. De temps autre l'histoire du Collier ou le procs de Fualds revenait dans leurs discours;--et puis, ils cherchaient les causes de la Rvolution. Ils flnaient le long des boutiques de bric--brac. Ils visitrent le Conservatoire des Arts et Mtiers, Saint-Denis, les Gobelins, les Invalides, et toutes les collections publiques. Quand on demandait leur passeport, ils faisaient mine de l'avoir perdu, se donnant pour deux trangers, deux Anglais. Dans les galeries du Musum, ils passrent avec bahissement devant les quadrupdes empaills, avec plaisir devant les papillons, avec indiffrence devant les mtaux; les fossiles les firent rver, la conchyliologie les ennuya. Ils examinrent les serres chaudes par les vitres, et frmirent en songeant que tous ces feuillages distillaient des poisons. Ce qu'ils admirrent du cdre, c'est qu'on l'et rapport dans un chapeau. Ils s'efforcrent au Louvre de s'enthousiasmer pour Raphal. la grande bibliothque ils auraient voulu connatre le nombre exact des volumes. Une fois, ils entrrent au cours d'arabe du Collge de France; et le professeur fut tonn de voir ces deux inconnus qui tchaient de prendre des notes. Grce Barberou, ils pntrrent dans les coulisses d'un petit thtre. Dumouchel leur procura des billets pour une sance de l'Acadmie. Ils s'informaient des dcouvertes, lisaient les prospectus et par cette curiosit leur intelligence se dveloppa. Au fond d'un horizon plus lointain chaque jour, ils apercevaient des choses la fois confuses et merveilleuses. En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n'avoir pas vcu l'poque o il servait, bien qu'ils ignorassent absolument cette poque-l. D'aprs de certains noms, ils imaginaient des pays d'autant plus beaux qu'ils n'en pouvaient rien prciser. Les ouvrages dont les titres taient pour eux inintelligibles leur semblaient contenir un mystre. Et ayant plus d'ides, ils eurent plus de souffrances. Quand une malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la campagne. Un dimanche ils se mirent en marche ds le matin; et passant par Meudon, Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils vagabondrent entre les vignes, arrachrent des coquelicots au bord des champs, dormirent sur l'herbe, burent du lait, mangrent sous les acacias des guinguettes, et rentrrent fort tard, poudreux, extnus, ravis. Ils renouvelrent souvent ces promenades. Les lendemains taient si tristes qu'ils finirent par s'en priver. La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le grattoir et la sandaraque, le mme encrier, les mmes plumes et les mmes compagnons! Les jugeant stupides, ils leur parlaient de moins en moins; cela leur valut des taquineries. Ils arrivaient tous les jours aprs l'heure, et reurent des semonces. Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur mtier les humiliait depuis qu'ils s'estimaient davantage;--et ils se renforaient dans ce dgot, s'exaltaient mutuellement, se gtaient. Pcuchet contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard prit quelque chose de la morosit de Pcuchet. --J'ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques! disait l'un. --Autant tre chiffonnier s'criait l'autre. Quelle situation abominable! Et nul moyen d'en sortir! Pas mme d'esprance! Un aprs-midi (c'tait le 20 janvier 1839) Bouvard tant son comptoir reut une lettre, apporte par le facteur. Ses bras se levrent, sa tte peu peu se renversait, et il tomba vanoui sur le carreau. Les commis se prcipitrent; on lui ta sa cravate; on envoya chercher un mdecin. Il rouvrit les yeux--puis aux questions qu'on lui faisait:--Ah!... c'est que... c'est que... un peu d'air me soulagera. Non! laissez-moi! permettez! et malgr sa corpulence, il courut tout d'une haleine jusqu'au ministre de la marine, se passant la main sur le front, croyant devenir fou, tchant de se calmer. Il fit demander Pcuchet. Pcuchet parut. --Mon oncle est mort! j'hrite! --Pas possible! Bouvard montra les lignes suivantes: TUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE. Savigny-en-Septaine 14 janvier 39. Monsieur, Je vous prie de vous rendre en mon tude, pour y prendre connaissance du testament de votre pre naturel M. Franois, Denys, Bartholome Bouvard, ex-ngociant dans la ville de Nantes, dcd en cette commune le 10 du prsent mois. Ce testament contient en votre faveur une disposition trs importante. Agrez, Monsieur, l'assurance de mes respects. TARDIVEL, notaire. Pcuchet fut oblig de s'asseoir sur une borne dans la cour. Puis, il rendit le papier en disant lentement: --Pourvu... que ce ne soit pas... quelque farce? --Tu crois que c'est une farce! reprit Bouvard d'une voix trangle, pareille un rle de moribond. Mais le timbre de la poste, le nom de l'tude en caractres d'imprimerie, la signature du notaire, tout prouvait l'authenticit de la nouvelle;--et ils se regardrent avec un tremblement du coin de la bouche et une larme qui roulait dans leurs yeux fixes. L'espace leur manquait. Ils allrent jusqu' l'Arc de Triomphe, revinrent par le bord de l'eau, dpassrent Notre-Dame. Bouvard tait trs rouge. Il donna Pcuchet des coups de poing dans le dos, et pendant cinq minutes draisonna compltement. Ils ricanaient malgr eux. Cet hritage, bien sr, devait se monter...?--Ah! ce serait trop beau! n'en parlons plus. Ils en reparlaient. Rien n'empchait de demander tout de suite des explications. Bouvard crivit au notaire pour en avoir. Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait ainsi: En consquence je donne Franois, Denys, Bartholome Bouvard mon fils naturel reconnu, la portion de mes biens disponible par la loi. Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l'avait tenu l'cart soigneusement, le faisant passer pour un neveu; et le neveu l'avait toujours appel mon oncle, bien que sachant quoi s'en tenir. Vers la quarantaine, M. Bouvard s'tait mari, puis tait devenu veuf. Ses deux fils lgitimes ayant tourn contrairement ses vues, un remords l'avait pris sur l'abandon o il laissait depuis tant d'annes son autre enfant. Il l'et mme fait venir chez lui, sans l'influence de sa cuisinire. Elle le quitta grce aux manoeuvres de la famille--et dans son isolement prs de mourir, il voulut rparer ses torts en lguant au fruit de ses premires amours tout ce qu'il pouvait de sa fortune. Elle s'levait la moiti d'un million, ce qui faisait pour le copiste deux cent cinquante mille francs. L'an des frres, M. tienne, avait annonc qu'il respecterait le testament. Bouvard tomba dans une sorte d'hbtude. Il rptait voix basse, en souriant du sourire paisible des ivrognes: --Quinze mille livres de rente! et Pcuchet, dont la tte pourtant tait plus forte, n'en revenait pas. Ils furent secous brusquement par une lettre de Tardivel. L'autre fils, M. Alexandre, dclarait son intention de rgler tout devant la justice, et mme d'attaquer le legs s'il le pouvait, exigeant au pralable scells, inventaire, nomination d'un squestre, etc.! Bouvard en eut une maladie bilieuse. peine convalescent, il s'embarqua pour Savigny--d'o il revint, sans conclusion d'aucune sorte et dplorant ses frais de voyage. Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colre et d'espoir, d'exaltation et d'abattement. Enfin, au bout de six mois, le sieur Alexandre s'apaisant, Bouvard entra en possession de l'hritage. Son premier cri avait t:--Nous nous retirerons la campagne! et ce mot qui liait son ami son bonheur, Pcuchet l'avait trouv tout simple. Car l'union de ces deux hommes tait absolue et profonde. Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il ne partirait pas avant sa retraite. Encore deux ans; n'importe! Il demeura inflexible et la chose fut dcide. Pour savoir o s'tablir, ils passrent en revue toutes les provinces. Le Nord tait fertile mais trop froid, le Midi enchanteur par son climat, mais incommode vu les moustiques, et le Centre franchement n'avait rien de curieux. La Bretagne leur aurait convenu sans l'esprit cagot des habitants. Quant aux rgions de l'Est, cause du patois germanique, il n'y fallait pas songer. Mais il y avait d'autres pays. Qu'tait-ce par exemple que le Forez, le Bugey, le Roumois? Les cartes de gographie n'en disaient rien. Du reste, que leur maison ft dans tel endroit ou dans tel autre, l'important c'est qu'ils en auraient une. Dj, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d'une plate-bande mondant des rosiers, et bchant, binant, maniant de la terre, dpotant des tulipes. Ils se rveilleraient au chant de l'alouette, pour suivre les charrues, iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient faire le beurre, battre le grain, tondre les moutons, soigner les ruches, et se dlecteraient au mugissement des vaches et la senteur des foins coups. Plus d'critures! plus de chefs! plus mme de terme payer!--Car ils possderaient un domicile eux! et ils mangeraient les poules de leur basse-cour, les lgumes de leur jardin, et dneraient en gardant leurs sabots!--Nous ferons tout ce qui nous plaira! nous laisserons pousser notre barbe! Ils s'achetrent des instruments horticoles, puis un tas de choses qui pourraient peut-tre servir telles qu'une bote outils (il en faut toujours dans une maison), ensuite des balances, une chane d'arpenteur, une baignoire en cas qu'ils ne fussent malades, un thermomtre, et mme un baromtre systme Gay-Lussac pour des expriences de physique, si la fantaisie leur en prenait. Il ne serait pas mal, non plus (car on ne peut pas toujours travailler dehors), d'avoir quelques bons ouvrages de littrature;--et ils en cherchrent,--fort embarrasss parfois de savoir si tel livre tait vraiment un livre de bibliothque. Bouvard tranchait la question. --Eh! nous n'aurons pas besoin de bibliothque. --D'ailleurs, j'ai la mienne disait Pcuchet. D'avance, ils s'organisaient. Bouvard emporterait ses meubles, Pcuchet sa grande table noire; on tirerait parti des rideaux et avec un peu de batterie de cuisine ce serait bien suffisant. Ils s'taient jur de taire tout cela; mais leur figure rayonnait. Aussi leurs collgues les trouvaient drles. Bouvard, qui crivait tal sur son pupitre et les coudes en dehors pour mieux arrondir sa btarde, poussait son espce de sifflement tout en clignant d'un air malin ses lourdes paupires. Pcuchet huch sur un grand tabouret de paille soignait toujours les jambages de sa longue criture--mais en gonflant les narines pinait les lvres, comme s'il avait peur de lcher son secret. Aprs dix-huit mois de recherches, ils n'avaient rien trouv. Ils firent des voyages dans tous les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu' vreux, et de Fontainebleau jusqu'au Havre. Ils voulaient une campagne qui ft bien la campagne, sans tenir prcisment un site pittoresque, mais un horizon born les attristait. Ils fuyaient le voisinage des habitations et redoutaient pourtant la solitude. Quelquefois, ils se dcidaient, puis craignant de se repentir plus tard, ils changeaient d'avis, l'endroit leur ayant paru malsain, ou expos au vent de mer, ou trop prs d'une manufacture ou d'un abord difficile. Barberou les sauva. Il connaissait leur rve, et un beau jour vint leur dire qu'on lui avait parl d'un domaine Chavignolles, entre Caen et Falaise. Cela consistait en une ferme de trente-huit hectares, avec une manire de chteau et un jardin en plein rapport. Ils se transportrent dans le Calvados; et ils furent enthousiasms. Seulement, tant de la ferme que de la maison (l'une ne serait pas vendue sans l'autre) on exigeait cent quarante-trois mille francs. Bouvard n'en donnait que cent vingt mille. Pcuchet combattit son enttement, le pria de cder, enfin dclara qu'il complterait le surplus. C'tait toute sa fortune, provenant du patrimoine de sa mre et de ses conomies. Jamais il n'en avait souffl mot, rservant ce capital pour une grande occasion. Tout fut pay vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite. Bouvard n'tait plus copiste. D'abord, il avait continu ses fonctions par dfiance de l'avenir, mais s'en tait dmis, une fois certain de l'hritage. Cependant il retournait volontiers chez les Messieurs Descambos, et la veille de son dpart il offrit un punch tout le comptoir. Pcuchet, au contraire, fut maussade pour ses collgues, et sortit le dernier jour, en claquant la porte brutalement. Il avait surveiller les emballages, faire un tas de commissions, d'emplettes encore, et prendre cong de Dumouchel! Le professeur lui proposa un commerce pistolaire, o il le tiendrait au courant de la Littrature; et aprs des flicitations nouvelles lui souhaita une bonne sant. Barberou se montra plus sensible en recevant l'adieu de Bouvard. Il abandonna exprs une partie de dominos, promit d'aller le voir l-bas, commanda deux anisettes et l'embrassa. Bouvard, rentr chez lui, aspira sur son balcon une large bouffe d'air en se disant: Enfin. Les lumires des quais tremblaient dans l'eau, le roulement des omnibus au loin s'apaisait. Il se rappela des jours heureux passs dans cette grande ville, des pique-niques au restaurant, des soirs au thtre, les commrages de sa portire, toutes ses habitudes; et il sentit une dfaillance de coeur, une tristesse qu'il n'osait pas s'avouer. Pcuchet jusqu' deux heures du matin se promena dans sa chambre. Il ne reviendrait plus l; tant mieux! et cependant, pour laisser quelque chose de lui, il grava son nom sur le pltre de la chemine. Le plus gros du bagage tait parti ds la veille. Les instruments de jardin, les couchettes, les matelas, les tables, les chaises, un calfacteur, la baignoire et trois fts de Bourgogne iraient par la Seine, jusqu'au Havre, et de l seraient expdis sur Caen, o Bouvard qui les attendrait les ferait parvenir Chavignolles. Mais le portrait de son pre, les fauteuils, la cave liqueurs, les bouquins, la pendule, tous les objets prcieux furent mis dans une voiture de dmnagement qui s'acheminerait par Nonancourt, Verneuil et Falaise. Pcuchet voulut l'accompagner. Il s'installa auprs du conducteur, sur la banquette, et couvert de sa plus vieille redingote, avec un cache-nez, des mitaines et sa chancelire de bureau, le dimanche 20 mars, au petit jour, il sortit de la Capitale. Le mouvement et la nouveaut du voyage l'occuprent les premires heures. Puis les chevaux se ralentirent, ce qui amena des disputes avec le conducteur et le charretier. Ils choisissaient d'excrables auberges et bien qu'ils rpondissent de tout, Pcuchet par excs de prudence couchait dans les mmes gtes. Le lendemain on repartait ds l'aube; et la route, toujours la mme, s'allongeait en montant jusqu'au bord de l'horizon. Les mtres de cailloux se succdaient, les fosss taient pleins d'eau, la campagne s'talait par grandes surfaces d'un vert monotone et froid, des nuages couraient dans le ciel, de temps autre la pluie tombait. Le troisime jour des bourrasques s'levrent. La bche du chariot, mal attache, claquait au vent comme la voile d'un navire. Pcuchet baissait la figure sous sa casquette, et chaque fois qu'il ouvrait sa tabatire, il lui fallait, pour garantir ses yeux, se retourner compltement. Pendant les cahots, il entendait osciller derrire lui tout son bagage et prodiguait les recommandations. Voyant qu'elles ne servaient rien, il changea de tactique; il fit le bon enfant, eut des complaisances; dans les montes pnibles, il poussait la roue avec les hommes; il en vint jusqu' leur payer le gloria aprs les repas. Ils filrent ds lors plus lestement, si bien qu'aux environs de Gauburge l'essieu se rompit et le chariot resta pench. Pcuchet visita tout de suite l'intrieur; les tasses de porcelaine gisaient en morceaux. Il leva les bras, en grinant des dents, maudit ces deux imbciles; et la journe suivante fut perdue, cause du charretier qui se grisa; mais il n'eut pas la force de se plaindre, la coupe d'amertume tant remplie. Bouvard n'avait quitt Paris que le surlendemain, pour dner encore une fois avec Barberou. Il arriva dans la cour des messageries la dernire minute, puis se rveilla devant la cathdrale de Rouen; il s'tait tromp de diligence. Le soir toutes les places pour Caen taient retenues; ne sachant que faire, il alla au Thtre des Arts, et il souriait ses voisins, disant qu'il tait retir du ngoce et nouvellement acqureur d'un domaine aux alentours. Quand il dbarqua le vendredi Caen ses ballots n'y taient pas. Il les reut le dimanche, et les expdia sur une charrette, ayant prvenu le fermier qu'il les suivrait de quelques heures. Falaise, le neuvime jour de son voyage, Pcuchet prit un cheval de renfort, et jusqu'au coucher du soleil on marcha bien. Au del de Bretteville, ayant quitt la grande route, il s'engagea dans un chemin de traverse, croyant voir chaque minute le pignon de Chavignolles. Cependant les ornires s'effaaient, elles disparurent, et ils se trouvrent au milieu des champs labours. La nuit tombait. Que devenir? Enfin Pcuchet abandonna le chariot, et pataugeant dans la boue, s'avana devant lui la dcouverte. Quand il approchait des fermes, les chiens aboyaient. Il criait de toutes ses forces pour demander sa route. On ne rpondait pas. Il avait peur et regagnait le large. Tout coup deux lanternes brillrent. Il aperut un cabriolet, s'lana pour le rejoindre. Bouvard tait dedans. Mais o pouvait tre la voiture du dmnagement? Pendant une heure, ils la hlrent dans les tnbres. Enfin, elle se retrouva, et ils arrivrent Chavignolles. Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la salle. Deux couverts y taient mis. Les meubles arrivs sur la charrette encombraient le vestibule. Rien ne manquait. Ils s'attablrent. On leur avait prpar une soupe l'oignon, un poulet, du lard et des oeufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps autre s'informer de leurs gots. Ils rpondaient: Oh trs bon! trs bon! et le gros pain difficile couper, la crme, les noix, tout les dlecta! Le carrelage avait des trous, les murs suintaient. Cependant, ils promenaient autour d'eux un regard de satisfaction, en mangeant sur la petite table o brlait une chandelle. Leurs figures taient rougies par le grand air. Ils tendaient leur ventre, ils s'appuyaient sur le dossier de leur chaise, qui en craquait, et ils se rptaient:--Nous y voil donc! quel bonheur! il me semble que c'est un rve! Bien qu'il ft minuit, Pcuchet eut l'ide de faire un tour dans le jardin. Bouvard ne s'y refusa pas. Ils prirent la chandelle, et l'abritant avec un vieux journal, se promenrent le long des plates-bandes. Ils avaient plaisir nommer tout haut les lgumes: Tiens: des carottes! Ah! des choux. Ensuite, ils inspectrent les espaliers. Pcuchet tcha de dcouvrir des bourgeons. Quelquefois une araigne fuyait tout coup sur le mur;--et les deux ombres de leur corps s'y dessinaient agrandies, en rptant leurs gestes. Les pointes des herbes dgouttelaient de rose. La nuit tait compltement noire; et tout se tenait immobile dans un grand silence, une grande douceur. Au loin, un coq chanta. Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le papier de la tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on venait d'en faire sauter les clous. Ils la trouvrent bante. Ce fut une surprise. Dshabills et dans leur lit, ils bavardrent quelque temps, puis s'endormirent; Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tte nue, Pcuchet sur le flanc droit, les genoux au ventre, affubl d'un bonnet de coton;--et tous les deux ronflaient sous le clair de la lune, qui entrait par les fentres. CHAPITRE II Quelle joie, le lendemain en se rveillant! Bouvard fuma une pipe, et Pcuchet huma une prise, qu'ils dclarrent la meilleure de leur existence. Puis ils se mirent la croise, pour voir le paysage. On avait en face de soi les champs, droite une grange, avec le clocher de l'glise,--et gauche un rideau de peupliers. Deux alles principales, formant la croix, divisaient le jardin en quatre morceaux. Les lgumes taient compris dans les plates-bandes, o se dressaient, de place en place, des cyprs nains et des quenouilles. D'un ct, une tonnelle aboutissait un vigneau, de l'autre un mur soutenait les espaliers;--et une claire-voie, dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait au del du mur un verger, aprs la charmille un bosquet, derrire la claire-voie un petit chemin. Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme chevelure grisonnante et vtu d'un paletot noir, longea le sentier, en raclant avec sa canne tous les barreaux de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que c'tait M. Vaucorbeil, un docteur fameux dans l'arrondissement. Les autres notables taient le comte de Faverges, autrefois dput, et dont on citait les vacheries, le maire M. Foureau qui vendait du bois, du pltre, toute espce de choses, M. Marescot le notaire, l'abb Jeufroy, et Mme veuve Bordin, vivant de son revenu.--Quant elle, on l'appelait la Germaine, cause de feu Germain son mari. Elle faisait des journes mais aurait voulu passer au service de ces messieurs. Ils l'acceptrent, et partirent pour leur ferme, situe un kilomtre de distance. Quand ils entrrent dans la cour, le fermier, matre Gouy, vocifrait contre un garon et la fermire sur un escabeau, serrait entre ses jambes une dinde qu'elle emptait avec des gobes de farine. L'homme avait le front bas, le nez fin, le regard en dessous, et les paules robustes. La femme tait trs blonde, avec les pommettes tachetes de son, et cet air de simplicit que l'on voit aux manants sur le vitrail des glises. Dans la cuisine, des bottes de chanvre taient suspendues au plafond. Trois vieux fusils s'chelonnaient sur la haute chemine. Un dressoir charg de faences fleurs occupait le milieu de la muraille;--et les carreaux en verre de bouteille jetaient sur les ustensiles de fer-blanc et de cuivre rouge une lumire blafarde. Les deux Parisiens dsiraient faire leur inspection, n'ayant vu la proprit qu'une fois, sommairement. Matre Gouy et son pouse les escortrent;--et la kyrielle des plaintes commena. Tous les btiments, depuis la charreterie jusqu' la bouillerie, avaient besoin de rparations. Il aurait fallu construire une succursale pour les fromages, mettre aux barrires des ferrements neufs, relever les hauts-bords, creuser la mare et replanter considrablement de pommiers dans les trois cours. Ensuite, on visita les cultures. Matre Gouy les dprcia. Elles mangeaient trop de fumier; les charrois taient dispendieux,--impossible d'extraire les cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les prairies;--et ce dnigrement de sa terre attnua le plaisir que Bouvard sentait marcher dessus. Ils s'en revinrent par la cave, sous une avenue de htres. La maison montrait de ce ct-l, sa cour d'honneur et sa faade. Elle tait peinte en blanc, avec des rchampis de couleur jaune. Le hangar et le cellier, le fournil et le bcher faisaient en retour deux ailes plus basses. La cuisine communiquait avec une petite salle. On rencontrait ensuite le vestibule, une deuxime salle plus grande, et le salon. Les quatre chambres au premier s'ouvraient sur le corridor qui regardait la cour. Pcuchet en prit une pour ses collections; la dernire fut destine la bibliothque; et comme ils ouvraient les armoires, ils trouvrent d'autres bouquins, mais n'eurent pas la fantaisie d'en lire les titres. Le plus press, c'tait le jardin. Bouvard, en passant prs de la charmille dcouvrit sous les branches une dame en pltre. Avec deux doigts, elle cartait sa jupe, les genoux plis, la tte sur l'paule, comme craignant d'tre surprise.--Ah! pardon! ne vous gnez pas!--et cette plaisanterie les amusa tellement que vingt fois par jour pendant plus de trois semaines, ils la rptrent. Cependant, les bourgeois de Chavignolles dsiraient les connatre--on venait les observer par la claire-voie. Ils en bouchrent les ouvertures avec des planches. La population fut contrarie. Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tte un mouchoir nou en turban, Pcuchet sa casquette; et il avait un grand tablier avec une poche par devant, dans laquelle ballottaient un scateur, son foulard et sa tabatire. Les bras nus, et cte cte, ils labouraient, sarclaient, mondaient, s'imposaient des tches, mangeaient le plus vite possible;--mais allaient prendre le caf sur le vigneau, pour jouir du point de vue. S'ils rencontraient un limaon, ils s'approchaient de lui, et l'crasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet,--et coupaient en deux les vers blancs d'une telle force que le fer de l'outil s'en enfonait de trois pouces. Pour se dlivrer des chenilles, ils battaient les arbres, grands coups de gaule, furieusement. Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon--et des pommes d'amour qui devaient retomber comme des lustres, sous l'arceau de la tonnelle. Pcuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le disposa en trois compartiments, o il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses dont les dtritus amneraient d'autres rcoltes, procurant d'autres engrais, tout cela indfiniment;--et il rvait au bord de la fosse, apercevant dans l'avenir, des montagnes de fruits, des dbordements de fleurs, des avalanches de lgumes. Mais le fumier de cheval si utile pour les couches lui manquait. Les cultivateurs n'en vendaient pas; les aubergistes en refusrent. Enfin, aprs beaucoup de recherches, malgr les instances de Bouvard, et abjurant toute pudeur, il prit le parti d'aller lui-mme au crottin! C'est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour, l'accosta sur la grande route. Quand elle l'eut compliment, elle s'informa de son ami. Les yeux noirs de cette personne, trs brillants bien que petits, ses hautes couleurs, son aplomb (elle avait mme un peu de moustache) intimidrent Pcuchet. Il rpondit brivement et tourna le dos--impolitesse que blma Bouvard. Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils s'installrent dans la cuisine, et faisaient du treillage; ou bien parcouraient les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la pluie tomber. Ds la mi-carme, ils guettrent le printemps, et rptaient chaque matin: tout part. Mais la saison fut tardive; et ils consolaient leur impatience, en disant: tout va partir. Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnrent beaucoup. La vigne promettait. Puisqu'ils s'entendaient au jardinage, ils devaient russir dans l'agriculture;--et l'ambition les prit de cultiver leur ferme. Avec du bon sens et de l'tude ils s'en tireraient, sans aucun doute. D'abord, il fallait voir comment on oprait chez les autres;--et ils rdigrent une lettre, o ils demandaient M. de Faverges l'honneur de visiter son exploitation. Le Comte leur donna tout de suite un rendez-vous. Aprs une heure de marche, ils arrivrent sur le versant d'un coteau qui domine la valle de l'Orne. La rivire coulait au fond, avec des sinuosits. Des blocs de grs rouge s'y dressaient de place en place, et des roches plus grandes formaient au loin comme une falaise surplombant la campagne, couverte de bls mrs. En face, sur l'autre colline, la verdure tait si abondante qu'elle cachait les maisons. Des arbres la divisaient en carrs ingaux, se marquant au milieu de l'herbe par des lignes plus sombres. L'ensemble du domaine apparut tout coup. Des toits de tuiles indiquaient la ferme. Le chteau faade blanche se trouvait sur la droite avec un bois au del, et une pelouse descendait jusqu' la rivire o des platanes aligns refltaient leur ombre. Les deux amis entrrent dans une luzerne qu'on fanait. Des femmes portant des chapeaux de paille, des marmottes d'indienne ou des visires de papier, soulevaient avec des rteaux le foin laiss par terre--et l'autre bout de la plaine, auprs des meules, on jetait des bottes vivement dans une longue charrette, attele de trois chevaux. M. le Comte s'avana suivi de son rgisseur. Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en ctelette, l'air la fois d'un magistrat et d'un dandy. Les traits de sa figure, mme quand il parlait, ne remuaient pas. Les premires politesses changes, il exposa son systme relativement aux fourrages; on retournait les andains sans les parpiller, les meules devaient tre coniques, et les bottes faites immdiatement sur place, puis entasses par dizaines. Quant au rteleur anglais, la prairie tait trop ingale pour un pareil instrument. Une petite fille les pieds nus dans des savates, et dont le corps se montrait par les dchirures de sa robe, donnait boire aux femmes, en versant du cidre d'un broc, qu'elle appuyait contre sa hanche. Le comte demanda d'o venait cet enfant; on n'en savait rien. Les faneuses l'avaient recueillie pour les servir pendant la moisson. Il haussa les paules, et tout en s'loignant profra quelques plaintes sur l'immoralit de nos campagnes. Bouvard fit l'loge de sa luzerne. Elle tait assez bonne, en effet, malgr les ravages de la cuscute; les futurs agronomes ouvrirent les yeux au mot cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux, il s'appliquait aux prairies artificielles; c'tait d'ailleurs un bon prcdent pour les autres rcoltes, ce qui n'a pas toujours lieu avec les racines fourragres.--Cela du moins me parat incontestable. Bouvard et Pcuchet reprirent ensemble: Oh! incontestable. Ils taient sur la limite d'un champ tout plat, soigneusement ameubli. Un cheval que l'on conduisait la main tranait un large coffre mont sur trois roues. Sept coutres, disposs en bas, ouvraient paralllement des raies fines, dans lesquelles le grain tombait par des tuyaux descendant jusqu'au sol. --Ici dit le comte je sme des turneps. Le turnep est la base de ma culture quadriennale et il entamait la dmonstration du semoir. Mais un domestique vint le chercher. On avait besoin de lui, au chteau. Son rgisseur le remplaa, homme figure chafouine et de faons obsquieuses. Il conduisit ces messieurs vers un autre champ, o quatorze moissonneurs, la poitrine nue et les jambes cartes, fauchaient des seigles. Les fers sifflaient dans la paille qui se versait droite. Chacun dcrivait devant soi un large demi-cercle, et tous sur la mme ligne, ils avanaient en mme temps. Les deux Parisiens admirrent leurs bras et se sentaient pris d'une vnration presque religieuse pour l'opulence de la terre. Ils longrent ensuite plusieurs pices en labour. Le crpuscule tombait; des corneilles s'abattaient dans les sillons. Puis ils rencontrrent le troupeau. Les moutons, et l, pturaient et on entendait leur continuel broutement. Le berger, assis sur un tronc d'arbre, tricotait un bas de laine, ayant son chien prs de lui. Le rgisseur aida Bouvard et Pcuchet franchir un chalier, et ils traversrent deux masures, o des vaches ruminaient sous les pommiers. Tous les btiments de la ferme taient contigus et occupaient les trois cts de la cour. Le travail s'y faisait la mcanique, au moyen d'une turbine, utilisant un ruisseau qu'on avait, exprs, dtourn. Des bandelettes de cuir allaient d'un toit dans l'autre, et au milieu du fumier une pompe de fer manoeuvrait. Le rgisseur fit observer dans les bergeries de petites ouvertures ras du sol, et dans les cases aux cochons, des portes ingnieuses, pouvant d'elles mmes se fermer. La grange tait vote comme une cathdrale avec des arceaux de briques reposant sur des murs de pierre. Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules des poignes d'avoine. L'arbre du pressoir leur parut gigantesque, et ils montrent dans le pigeonnier. La laiterie spcialement les merveilla. Des robinets dans les coins fournissaient assez d'eau pour inonder les dalles; et en entrant, une fracheur vous surprenait. Des jarres brunes, alignes sur des claires-voies taient pleines de lait jusqu'aux bords. Des terrines moins profondes contenaient de la crme. Les pains de beurre se suivaient, pareils aux tronons d'une colonne de cuivre, et de la mousse dbordait les seaux de fer-blanc, qu'on venait de poser par terre. Mais le bijou de la ferme c'tait la bouverie. Des barreaux de bois scells perpendiculairement dans toute sa longueur la divisaient en deux sections, la premire pour le btail, la seconde pour le service. On y voyait peine, toutes les meurtrires tant closes. Les boeufs mangeaient attachs des chanettes et leurs corps exhalaient une chaleur, que le plafond bas rabattait. Mais quelqu'un donna du jour. Un filet d'eau, tout coup se rpandit dans la rigole qui bordait les rteliers. Des mugissements s'levrent. Les cornes faisaient comme un cliquetis de btons. Tous les boeufs avancrent leurs mufles entre les barreaux et buvaient lentement. Les grands attelages entrrent dans la cour et des poulains hennirent. Au rez-de-chausse, deux ou trois lanternes s'allumrent, puis disparurent. Les gens de travail passaient en tranant leurs sabots sur les cailloux--et la cloche pour le souper tinta. Les deux visiteurs s'en allrent. Tout ce qu'ils avaient vu les enchantait. Leur dcision fut prise. Ds le soir, ils tirrent de leur bibliothque les quatre volumes de la Maison Rustique, se firent expdier le cours de Gasparin, et s'abonnrent un journal d'agriculture. Pour se rendre aux foires plus commodment, ils achetrent une carriole que Bouvard conduisait. Habills d'une blouse bleue, avec un chapeau larges bords, des gutres jusqu'aux genoux et un bton de maquignon la main, ils rdaient autour des bestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne manquaient pas d'assister tous les comices agricoles. Bientt, ils fatigurent matre Gouy de leurs conseils, dplorant principalement son systme de jachres. Mais le fermier tenait sa routine. Il demanda la remise d'un terme sous prtexte de la grle. Quant aux redevances, il n'en fournit aucune. Devant les rclamations les plus justes, sa femme poussait des cris. Enfin, Bouvard dclara son intention de ne pas renouveler le bail. Ds lors matre Gouy pargna les fumures, laissa pousser les mauvaises herbes, ruina le fonds. Et il s'en alla d'un air farouche qui indiquait des plans de vengeance. Bouvard avait pens que vingt mille francs, c'est--dire plus de quatre fois le prix du fermage, suffirait au dbut. Son notaire de Paris les envoya. Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies, vingt-trois en terres arables, et cinq en friche situs sur un monticule couvert de cailloux et qu'on appelait la Butte. Ils se procurrent tous les instruments indispensables, quatre chevaux, douze vaches, six porcs, cent soixante moutons--et comme personnel, deux charretiers, deux femmes, un valet, un berger, de plus un gros chien. Pour avoir tout de suite de l'argent ils vendirent leurs fourrages;--on les paya chez eux; l'or des napolons compts sur le coffre l'avoine leur parut plus reluisant qu'un autre, extraordinaire et meilleur. Au mois de novembre ils brassrent du cidre. C'tait Bouvard qui fouettait le cheval et Pcuchet mont dans l'auge retournait le marc avec une pelle. Ils haletaient en serrant la vis, puchaient dans la cuve, surveillaient les bondes, portaient de lourds sabots, s'amusaient normment. Partant de ce principe qu'on ne saurait avoir trop de bl, ils supprimrent la moiti environ de leurs prairies artificielles, et comme ils n'avaient pas d'engrais ils se servirent de tourteaux qu'ils enterrrent sans les concasser,--si bien que le rendement fut pitoyable. L'anne suivante, ils firent les semailles trs dru. Des orages survinrent. Les pis versrent. Nanmoins, ils s'acharnaient au froment; et ils entreprirent d'pierrer la Butte; un banneau emportait les cailloux. Tout le long de l'anne, du matin jusqu'au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l'ternel banneau avec le mme homme et le mme cheval, gravir, descendre et remonter la petite colline. Quelquefois Bouvard marchait derrire, faisant des haltes mi-cte pour s'ponger le front. Ne se fiant personne, ils traitaient eux-mmes les animaux, leur administraient des purgations, des clystres. De graves dsordres eurent lieu. La fille de basse-cour devint enceinte. Ils prirent des gens maris; les enfants pullulrent, les cousins, les cousines, les oncles, les belles-soeurs. Une horde vivait leurs dpens;--et ils rsolurent de coucher dans la ferme, tour de rle. Mais le soir, ils taient tristes. La malpropret de la chambre les offusquait;--et Germaine qui apportait les repas, grommelait chaque voyage. On les dupait de toutes les faons. Les batteurs en grange fourraient du bl dans leur cruche boire. Pcuchet en surprit un, et s'cria, en le poussant dehors par les paules: --Misrable! tu es la honte du village qui t'a vu natre! Sa personne n'inspirait aucun respect.--D'ailleurs, il avait des remords l'encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de trop pour le tenir en bon tat.--Bouvard s'occuperait de la ferme. Ils en dlibrrent; et cet arrangement fut dcid. Le premier point tait d'avoir de bonnes couches. Pcuchet en fit construire une, en briques. Il peignit lui-mme les chssis, et redoutant les coups de soleil barbouilla de craie toutes les cloches. Il eut la prcaution pour les boutures d'enlever les ttes avec les feuilles. Ensuite, il s'appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de greffes, greffes en flte, en couronne, en cusson, greffe herbace, greffe anglaise. Avec quel soin, il ajustait les deux libers! comme il serrait les ligatures! quel amas d'onguent pour les recouvrir! Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balanait sur les plantes, comme s'il les et encenses. mesure qu'elles verdissaient sous l'eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se dsaltrer et renatre avec elles. Puis cdant une ivresse il arrachait la pomme de l'arrosoir, et versait plein goulot, copieusement. Au bout de la charmille prs de la dame en pltre, s'levait une manire de cahute faite en rondins. Pcuchet y enfermait ses instruments; et il passait l des heures dlicieuses plucher les graines, crire des tiquettes, mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il s'asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait des embellissements. Il avait cr au bas du perron deux corbeilles de graniums; entre les cyprs et les quenouilles, il planta des tournesols;--et comme les plates-bandes taient couvertes de boutons d'or, et toutes les alles de sable neuf, le jardin blouissait par une abondance de couleurs jaunes. Mais la couche fourmilla de larves;--et malgr les rchauds de feuilles mortes, sous les chssis peints et sous les cloches barbouilles, il ne poussa que des vgtations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas; les greffes se dcollrent; la sve des marcottes s'arrta, les arbres avaient le blanc dans leurs racines; les semis furent une dsolation. Le vent s'amusait jeter bas les rames des haricots. L'abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers, le dfaut de pinage aux tomates. Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets--et du cresson de fontaine, qu'il avait voulu lever dans un baquet. Aprs le dgel, tous les artichauts taient perdus. Les choux le consolrent. Un, surtout, lui donna des esprances. Il s'panouissait, montait, finit par tre prodigieux, et absolument incomestible. N'importe! Pcuchet fut content de possder un monstre. Alors il tenta ce qui lui semblait tre le summum de l'art: l'lve du melon. Il sema les graines de plusieurs varits dans des assiettes remplies de terreau, qu'il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une autre couche; et quand elle eut jet son feu repiqua les plants les plus beaux, avec des cloches par-dessus. Il fit toutes les tailles suivant les prceptes du bon jardinier, respecta les fleurs, laissa se nouer les fruits, en choisit un sur chaque bras, supprima les autres; et ds qu'ils eurent la grosseur d'une noix, il glissa sous leur corce une planchette pour les empcher de pourrir au contact du crottin. Il les bassinait, les arait, enlevait avec son mouchoir la brume des cloches--et si des nuages paraissaient, il apportait vivement des paillassons. La nuit, il n'en dormait pas. Plusieurs fois mme, il se releva; et pieds nus dans ses bottes, en chemise, grelottant, il traversait tout le jardin pour aller mettre sur les bches la couverture de son lit. Les cantaloups mrirent. Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second ne fut pas meilleur, le troisime non plus; Pcuchet trouvait pour chacun une excuse nouvelle, jusqu'au dernier qu'il jeta par la fentre, dclarant n'y rien comprendre. En effet, comme il avait cultiv les unes prs des autres des espces diffrentes, les sucrins s'taient confondus avec les marachers, le gros Portugal avec le grand Mogol--et le voisinage des pommes d'amour compltant l'anarchie, il en tait rsult d'abominables mulets qui avaient le got de citrouilles. Alors Pcuchet se tourna vers les fleurs. Il crivit Dumouchel pour avoir des arbustes avec des graines, acheta une provision de terre de bruyre et se mit l'oeuvre rsolument. Mais il planta des passiflores l'ombre, des penses au soleil, couvrit de fumier les jacinthes, arrosa les lys aprs leur floraison, dtruisit les rhododendrons par des excs d'abattage, stimula les fuchsias avec de la colle forte, et rtit un grenadier, en l'exposant au feu dans la cuisine. Aux approches du froid, il abrita les glantiers sous des dmes de papier fort enduits de chandelle; cela faisait comme des pains de sucre, tenus en l'air par des btons. Les tuteurs des dahlias taient gigantesques;--et on apercevait, entre ces lignes droites les rameaux tortueux d'un sophora-japonica qui demeurait immuable, sans dprir, ni sans pousser. Cependant, puisque les arbres les plus rares prosprent dans les jardins de la capitale, ils devaient russir Chavignolles? et Pcuchet se procura le lilas des Indes, la rose de Chine et l'Eucalyptus, alors dans la primeur de sa rputation. Toutes les expriences ratrent. Il tait chaque fois fort tonn. Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils se consultaient mutuellement, ouvraient un livre, passaient un autre, puis ne savaient que rsoudre devant la divergence des opinions. Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande; le manuel Roret la combat. Quant au pltre, malgr l'exemple de Franklin, Rieffel et M. Rigaud n'en paraissent pas enthousiasms. Les jachres, selon Bouvard, taient un prjug gothique. Cependant, Leclerc note les cas o elles sont presque indispensables. Gasparin cite un Lyonnais qui pendant un demi-sicle a cultiv des crales sur le mme champ; cela renverse la thorie des assolements. Tull exalte les labours au prjudice des engrais; et voil le major Beatson qui supprime les engrais, avec les labours! Pour se connatre aux signes du temps, ils tudirent les nuages d'aprs la classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux qui s'allongent comme des crinires, ceux qui ressemblent des les, ceux qu'on prendrait pour des montagnes de neige--tchant de distinguer les nimbus des cirrus, les stratus des cumulus; les formes changeaient avant qu'ils eussent trouv les noms. Le baromtre les trompa; le thermomtre n'apprenait rien; et ils recoururent l'expdient imagin sous Louis XV, par un prtre de Touraine. Une sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie, se tenir au fond par beau fixe, s'agiter aux menaces de la tempte. Mais l'atmosphre presque toujours contredit la sangsue. Ils en mirent trois autres, avec celle-l. Toutes les quatre se comportrent diffremment. Aprs force mditations, Bouvard reconnut qu'il s'tait tromp. Son domaine exigeait la grande culture, le systme intensif, et il aventura ce qui lui restait de capitaux disponibles: trente mille francs. Excit par Pcuchet, il eut le dlire de l'engrais. Dans la fosse aux composts furent entasss des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout ce qu'il pouvait dcouvrir. Il employa la liqueur belge, le lisier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tcha d'en fabriquer--et poussant jusqu'au bout ses principes, ne tolrait pas qu'on perdit l'urine; il supprima les lieux d'aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d'animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dpeces parsemaient la campagne. Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installe dans un tombereau crachait du purin sur les rcoltes. ceux qui avaient l'air dgot, il disait: Mais c'est de l'or! c'est de l'or.--Et il regrettait de n'avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays o l'on trouve des grottes naturelles pleines d'excrments d'oiseaux! Le colza fut chtif, l'avoine mdiocre; et le bl se vendit fort mal, cause de son odeur. Une chose trange, c'est que la Butte enfin pierre donnait moins qu'autrefois. Il crut bon de renouveler son matriel. Il acheta un scarificateur Guillaume, un extirpateur Valcourt, un semoir anglais et le grand araire de Mathieu de Dombasle. Le charretier le dnigra. --Apprends t'en servir! --Eh bien, montrez-moi! Il essayait de montrer, se trompait, et les paysans ricanaient. Jamais il ne put les astreindre au commandement de la cloche. Sans cesse, il criait derrire eux, courait d'un endroit l'autre, notait ses observations sur un calepin, donnait des rendez-vous, n'y pensait plus--et sa tte bouillonnait d'ides industrielles. Il se promettait de cultiver le pavot en vue de l'opium, et surtout l'astragale qu'il vendrait sous le nom de caf des familles. Afin d'engraisser plus vite ses boeufs, il les saignait tous les quinze jours. Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait d'avoine sale. Bientt la porcherie fut trop troite. Ils embarrassaient la cour, dfonaient les cltures, mordaient le monde. Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons se mirent tourner, et peu de temps aprs, crevrent. La mme semaine, trois boeufs expiraient, consquence des phlbotomies de Bouvard. Il imagina pour dtruire les mans d'enfermer des poules dans une cage roulettes, que deux hommes poussaient derrire la charrue--ce qui ne manqua point de leur briser les pattes. Il fabriqua de la bire avec des feuilles de petit chne, et la donna aux moissonneurs en guise de cidre. Des maux d'entrailles se dclarrent. Les enfants pleuraient, les femmes geignaient, les hommes taient furieux. Ils menaaient tous de partir; et Bouvard leur cda. Cependant, pour les convaincre de l'innocuit de son breuvage, il en absorba devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gn, mais cacha ses douleurs, sous un air d'enjouement. Il fit mme transporter la mixture chez lui. Il en buvait le soir avec Pcuchet, et tous deux s'efforaient de la trouver bonne. D'ailleurs, il ne fallait pas qu'elle ft perdue. Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine alla chercher le docteur. C'tait un homme srieux, front convexe, et qui commena par effrayer son malade. La cholrine de Monsieur devait tenir cette bire dont on parlait dans le pays. Il voulut en savoir la composition, et la blma en termes scientifiques, avec des haussements d'paule. Pcuchet qui avait fourni la recette fut mortifi. En dpit des chaulages pernicieux, des binages pargns et des chardonnages intempestifs, Bouvard, l'anne suivante, avait devant lui une belle rcolte de froment. Il imagina de le desscher par la fermentation, genre hollandais, systme Clap-Mayer; c'est--dire qu'il le fit abattre d'un seul coup, et tasser en meules, qui seraient dmolies ds que le gaz s'en chapperait, puis exposes au grand air; aprs quoi, Bouvard se retira sans la moindre inquitude. Le lendemain, pendant qu'ils dnaient, ils entendirent sous la htre le battement d'un tambour. Germaine sortit pour voir ce qu'il y avait; mais l'homme tait dj loin; presque aussitt la cloche de l'glise tinta violemment. Une angoisse saisit Bouvard et Pcuchet. Ils se levrent, et impatients d'tre renseigns, s'avancrent tte nue, du ct de Chavignolles. Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrtrent un petit garon qui rpondit:--Je crois que c'est le feu? et le tambour continuait battre, la cloche tintait plus fort. Enfin, ils atteignirent les premires maisons du village. L'picier leur cria de loin:--Le feu est chez vous! Pcuchet prit le pas gymnastique; et il disait Bouvard courant du mme train son ct:--Une, deux; une, deux;--en mesure! comme les chasseurs de Vincennes. La route qu'ils suivaient montait toujours; le terrain en pente leur cachait l'horizon. Ils arrivrent en haut, prs de la Butte;--et, d'un seul coup d'oeil, le dsastre leur apparut. Toutes les meules, et l, flambaient comme des volcans--au milieu de la plaine dnude, dans le calme du soir. Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes peut-tre; et sous les ordres de M. Foureau, le maire, en charpe tricolore, des gars avec des perches et des crocs tiraient la paille du sommet, afin de prserver le reste. Bouvard dans son empressement faillit renverser Mme Bordin qui se trouvait l. Puis, apercevant un de ses valets, il l'accabla d'injures pour ne l'avoir pas averti. Le valet au contraire, par excs de zle avait d'abord couru la maison, l'glise, puis chez Monsieur, et tait revenu par l'autre route. Bouvard perdait la tte. Ses domestiques l'entouraient parlant la fois;--et il dfendait d'abattre les meules, suppliait qu'on le secourt, exigeait de l'eau, rclamait des pompiers! --Est-ce que nous en avons! s'cria le maire. --C'est de votre faute! reprit Bouvard. Il s'emportait, profra des choses inconvenantes;--et tous admirrent la patience de M. Foureau qui tait brutal cependant, comme l'indiquaient ses grosses lvres et sa mchoire de bouledogue. La chaleur des meules devint si forte qu'on ne pouvait plus en approcher. Sous les flammes dvorantes la paille se tordait avec des crpitations, les grains de bl vous cinglaient la figure comme des grains de plomb. Puis, la meule s'croulait par terre en un large brasier, d'o s'envolaient des tincelles;--et des moires ondulaient sur cette masse rouge, qui offrait dans les alternances de sa couleur, des parties roses comme du vermillon, et d'autres brunes comme du sang caill. La nuit tait venue; le vent soufflait; des tourbillons de fume enveloppaient la foule;--une flammche, de temps autre, passait sur le ciel noir. Bouvard contemplait l'incendie, en pleurant doucement. Ses yeux disparaissaient sous leurs paupires gonfles;--et il avait tout le visage comme largi par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec les franges de son chle vert l'appelait pauvre Monsieur, tchait de le consoler. Puisqu'on n'y pouvait rien, il devait se faire une raison. Pcuchet ne pleurait pas. Trs ple ou plutt livide, la bouche ouverte et les cheveux colls par la sueur froide, il se tenait l'cart, dans ses rflexions.--Mais le cur, survenu tout coup, murmura d'une voix cline:--Ah! quel malheur, vritablement; c'est bien fcheux! Soyez sr que je participe!... Les autres n'affectaient aucune tristesse. Ils causaient en souriant, la main tendue devant les flammes. Un vieux ramassa des brins qui brlaient pour allumer sa pipe. Des enfants se mirent danser. Un polisson s'cria mme que c'tait bien amusant. --Oui! il est beau, l'amusement! reprit Pcuchet qui venait de l'entendre. Le feu diminua. Les tas s'abaissrent;--et une heure aprs, il ne restait plus que des cendres, faisant sur la plaine des marques rondes et noires. Alors on se retira. Mme Bordin et l'abb Jeufroy reconduisirent Messieurs Bouvard et Pcuchet jusqu' leur domicile. Pendant la route, la veuve adressa son voisin des reproches fort aimables sur sa sauvagerie--et l'ecclsiastique exprima toute sa surprise de n'avoir pu connatre jusqu' prsent un de ses paroissiens aussi distingu. Seul seul, ils cherchrent la cause de l'incendie--et au lieu de reconnatre avec tout le monde que la paille humide s'tait enflamme spontanment, ils souponnrent une vengeance. Elle venait, sans doute, de matre Gouy, ou peut-tre du taupier? Six mois auparavant Bouvard avait refus ses services, et mme soutenu dans un cercle d'auditeurs que son industrie tant funeste, le gouvernement la devait interdire. L'homme, depuis ce temps-l, rdait aux environs. Il portait sa barbe entire, et leur semblait effrayant, surtout le soir quand il apparaissait au bord des cours, en secouant sa longue perche, garnie de taupes suspendues. Le dommage tait considrable, et pour se reconnatre dans leur situation, Pcuchet pendant huit jours travailla les registres de Bouvard qui lui parurent un vritable labyrinthe. Aprs avoir collationn le journal, la correspondance et le grand livre couvert de notes au crayon et de renvois, il dcouvrit la vrit: pas de marchandises vendre, aucun effet recevoir, et en caisse, zro; le capital se marquait par un dficit de trente-trois mille francs. Bouvard n'en voulut rien croire, et plus de vingt fois, ils recommencrent les calculs. Ils arrivaient toujours la mme conclusion. Encore deux ans d'une agronomie pareille, leur fortune y passait! Le seul remde tait de vendre. Au moins fallait-il consulter un notaire. La dmarche tait trop pnible; Pcuchet s'en chargea. D'aprs l'opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire d'affiches. Il parlerait de la ferme des clients srieux et laisserait venir leurs propositions. --Trs bien! dit Bouvard on a du temps devant soi! Il allait prendre un fermier; ensuite, on verrait. Nous ne serons pas plus malheureux qu'autrefois! seulement nous voil forcs des conomies! Elles contrariaient Pcuchet cause du jardinage, et quelques jours aprs, il dit: --Nous devrions nous livrer exclusivement l'arboriculture, non pour le plaisir, mais comme spculation!--Une poire qui revient trois sols est quelquefois vendue dans la capitale jusqu' des cinq et six francs! Des jardiniers se font avec les abricots vingt-cinq mille livres de rentes! Saint Ptersbourg pendant l'hiver, on paie le raisin un napolon la grappe! C'est une belle industrie, tu en conviendras! Et qu'est-ce que a cote? des soins, du fumier, et le repassage d'une serpette! Il monta tellement l'imagination de Bouvard, que tout de suite, ils cherchrent dans leurs livres une nomenclature de plants acheter;--et ayant choisi des noms qui leur paraissaient merveilleux, ils s'adressrent un ppiniriste de Falaise, lequel s'empressa de leur fournir trois cents tiges dont il ne trouvait pas le placement. Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un quincaillier pour les raidisseurs, un charpentier pour les supports. Les formes des arbres taient d'avance dessines. Des morceaux de latte sur le mur figuraient des candlabres. Deux poteaux chaque bout des plates-bandes guindaient horizontalement des fils de fer;--et dans le verger, des cerceaux indiquaient la structure des vases, des baguettes en cne celle des pyramides--si bien qu'en arrivant chez eux, on croyait voir les pices de quelque machine inconnue, ou la carcasse d'un feu d'artifice. Les trous tant creuss, ils couprent l'extrmit de toutes les racines, bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost. Six mois aprs, les plants taient morts. Nouvelles commandes au ppiniriste, et plantations nouvelles, dans des trous encore plus profonds! Mais la pluie dtrempant le sol, les greffes d'elles-mmes s'enterrrent et les arbres s'affranchirent. Le printemps venu, Pcuchet se mit la taille des poiriers. Il n'abattit pas les flches, respecta les lambourdes;--et s'obstinant vouloir coucher d'querre les duchesses qui devaient former les cordons unilatraux, il les cassait ou les arrachait, invariablement. Quant aux pchers, il s'embrouilla dans les sur-mres, les sous-mres, et les deuximes sous-mres. Des vides et des pleins se prsentaient toujours o il n'en fallait pas;--et impossible d'obtenir sur l'espalier un rectangle parfait, avec six branches droite et six gauche,--non compris les deux principales, le tout formant une belle arte de poisson. Bouvard tcha de conduire les abricotiers. Ils se rvoltrent. Il abattit leurs troncs ras du sol; aucun ne repoussa. Les cerisiers, auxquels il avait fait des entailles, produisirent de la gomme. D'abord ils taillrent trs long, ce qui teignait les yeux de la base, puis trop court, ce qui amenait des gourmands: et souvent ils hsitaient ne sachant pas distinguer les boutons bois des boutons fleurs. Ils s'taient rjouis d'avoir des fleurs: mais ayant reconnu leur faute, ils en arrachaient les trois quarts, pour fortifier le reste. Incessamment, ils parlaient de la sve et du cambium, du palissage, du cassage, de l'borgnage. Ils avaient au milieu de leur salle manger, dans un cadre, la liste de leurs lves, avec un numro qui se rptait dans le jardin, sur un petit morceau de bois, au pied de l'arbre. Levs ds l'aube, ils travaillaient jusqu' la nuit, le porte-jonc la ceinture. Par les froides matines de printemps Bouvard gardait sa veste de tricot sous sa blouse, Pcuchet sa vieille redingote sous sa serpillire;--et les gens qui passaient le long de la claire-voie les entendaient tousser dans le brouillard. Quelquefois Pcuchet tirait de sa poche son manuel; et il en tudiait un paragraphe, debout, avec sa bche auprs de lui, dans la pose du jardinier qui dcorait le frontispice du livre. Cette ressemblance le flatta mme beaucoup. Il en conut plus d'estime pour l'auteur. Bouvard tait continuellement juch sur une haute chelle devant les pyramides. Un jour, il fut pris d'un tourdissement--et n'osant plus descendre, cria pour que Pcuchet vnt son secours. Enfin des poires parurent; et le verger avait des prunes. Alors ils employrent contre les oiseaux tous les artifices recommands. Mais les fragments de glace miroitaient blouir, la cliquette du moulin vent les rveillait pendant la nuit--et les moineaux perchaient sur le mannequin. Ils en firent un second, et mme un troisime, dont ils varirent le costume, inutilement. Cependant, ils pouvaient esprer quelques fruits. Pcuchet venait d'en remettre la note Bouvard quand tout coup le tonnerre retentit et la pluie tomba,--une pluie lourde et violente. Le vent, par intervalles, secouait toute la surface de l'espalier. Les tuteurs s'abattaient l'un aprs l'autre--et les malheureuses quenouilles en se balanant entrechoquaient leurs poires. Pcuchet surpris par l'averse s'tait rfugi dans la cahute. Bouvard se tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner devant eux, des clats de bois, des branches, des ardoises;--et les femmes de marin qui sur la cte, dix lieues de l regardaient la mer, n'avaient pas l'oeil plus tendu et le coeur plus serr. Puis tout coup, les supports et les barres des contre-espaliers avec le treillage, s'abattirent sur les plates-bandes. Quel tableau, quand ils firent leur inspection! Les cerises et les prunes couvraient l'herbe entre les grlons qui fondaient. Les passe-colmar taient perdus, comme le Bsi-des-vtrans et les Triomphes-de-Jodoigne. peine, s'il restait parmi les pommes quelques bons-papas. Et douze Ttons-de-Vnus, toute la rcolte des pches, roulaient dans les flaques d'eau, au bord des buis dracins. Aprs le dner, o ils mangrent fort peu, Pcuchet dit avec douceur: --Nous ferions bien de voir la ferme, s'il n'est pas arriv quelque chose? --Bah! pour dcouvrir encore des sujets de tristesse! --Peut-tre? car nous ne sommes gure favoriss!--et ils se plaignirent de la Providence et de la Nature. Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration--et, comme toutes les douleurs se tiennent, les anciens projets agricoles lui revinrent la mmoire, particulirement la fculerie et un nouveau genre de fromages. Pcuchet respirait bruyamment;--et tout en se fourrant dans les narines des prises de tabac, il songeait que si le sort l'avait voulu, il ferait maintenant partie d'une socit d'agriculture, brillerait aux expositions, serait cit dans les journaux. Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins. --Ma foi! j'ai envie de me dbarrasser de tout cela, pour nous tablir autre part! --Comme tu voudras dit Pcuchet;--et un moment aprs: --Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct. La sve, par l, se trouve contrarie, et l'arbre forcment en souffre. Pour se bien porter, il faudrait qu'il n'et pas de fruits. Cependant, ceux qu'on ne taille et qu'on ne fume jamais en produisent--de moins gros, c'est vrai, mais de plus savoureux. J'exige qu'on m'en donne la raison!--et, non seulement, chaque espce rclame des soins particuliers, mais encore chaque individu, suivant le climat, la temprature, un tas de choses! o est la rgle, alors? et quel espoir avons-nous d'aucun succs ou bnfice? Bouvard lui rpondit: --Tu verras dans Gasparin que le bnfice ne peut dpasser le dixime du capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans une maison de banque; au bout de quinze ans, par l'accumulation des intrts, on aurait le double sans s'tre foul le temprament. Pcuchet baissa la tte. --L'arboriculture pourrait bien tre une blague? --Comme l'agronomie! rpliqua Bouvard. Ensuite, ils s'accusrent d'avoir t trop ambitieux--et ils rsolurent de mnager dsormais leur peine et leur argent. Un mondage de temps autre suffirait au verger. Les contre-espaliers furent proscrits, et ils ne remplaceraient pas les arbres morts--mais il allait se prsenter des intervalles fort vilains, moins de dtruire tous les autres qui restaient debout. Comment s'y prendre? Pcuchet fit plusieurs pures, en se servant de sa bote de mathmatiques. Bouvard lui donnait des conseils. Ils n'arrivaient rien de satisfaisant. Heureusement qu'ils trouvrent dans leur bibliothque l'ouvrage de Boitard, intitul _L'Architecte des Jardins_. L'auteur les divise en une infinit de genres. Il y a, d'abord, le genre mlancolique et romantique, qui se signale par des immortelles, des ruines, des tombeaux, et un ex-voto la Vierge, indiquant la place o un seigneur est tomb sous le fer d'un assassin; on compose le genre terrible avec des rocs suspendus, des arbres fracasss, des cabanes incendies, le genre exotique en plantant des cierges du Prou pour faire natre des souvenirs un colon ou un voyageur. Le genre grave doit offrir, comme Ermenonville, un temple la philosophie. Les oblisques et les arcs de triomphe caractrisent le genre majestueux, de la mousse et des grottes le genre mystrieux, un lac le genre rveur. Il y a mme le genre fantastique, dont le plus beau spcimen se voyait nagure dans un jardin wurtembergeois--car, on y rencontrait successivement, un sanglier, un ermite, plusieurs spulcres, et une barque se dtachant d'elle-mme du rivage, pour vous conduire dans un boudoir, o des jets d'eau vous inondaient, quand on se posait sur le sofa. Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pcuchet eurent comme un blouissement. Le genre fantastique leur parut rserv aux princes. Le temple la philosophie serait encombrant. L'ex-voto la madone n'aurait pas de signification, vu le manque d'assassins, et, tant pis pour les colons et les voyageurs, les plantes amricaines cotaient trop cher. Mais les rocs taient possibles comme les arbres fracasss, les immortelles et la mousse;--et dans un enthousiasme progressif, aprs beaucoup de ttonnements, avec l'aide d'un seul valet, et pour une somme minime, ils se fabriqurent une rsidence qui n'avait pas d'analogue dans tout le dpartement. La charmille ouverte et l donnait jour sur le bosquet, rempli d'alles sinueuses en faon de labyrinthe. Dans le mur de l'espalier, ils avaient voulu faire un arceau sous lequel on dcouvrirait la perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenir suspendu, il en tait rsult une brche norme, avec des ruines par terre. Ils avaient sacrifi les asperges pour btir la place un tombeau trusque c'est--dire un quadrilatre en pltre noir, ayant six pieds de hauteur, et l'apparence d'une niche chien. Quatre sapinettes aux angles flanquaient ce monument, qui serait surmont par une urne et enrichi d'une inscription. Dans l'autre partie du potager une espce de Rialto enjambait un bassin, offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustes. La terre buvait l'eau, n'importe! Il se formerait un fond de glaise, qui la retiendrait. La cahute avait t transforme en cabane rustique, grce des verres de couleur. Au sommet du vigneau six arbres quarris supportaient un chapeau de fer-blanc pointes retrousses, et le tout signifiait une pagode chinoise. Ils avaient t sur les rives de l'Orne, choisir des granits, les avaient casss, numrots, rapports eux-mmes dans une charrette, puis avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns par-dessus les autres; et au milieu du gazon se dressait un rocher, pareil une gigantesque pomme de terre. Quelque chose manquait au del pour complter l'harmonie. Ils abattirent le plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts mort, du reste) et le couchrent dans toute la longueur du jardin, de telle sorte qu'on pouvait le croire apport par un torrent, ou renvers par la foudre. La besogne finie, Bouvard qui tait sur le perron, cria de loin: --Ici! on voit mieux! --Voit mieux fut rpt dans l'air. Pcuchet rpondit: --J'y vais! --Y vais! --Tiens! un cho! --cho! Le tilleul, jusqu'alors l'avait empch de se produire;--et il tait favoris par la pagode, faisant face la grange, dont le pignon surmontait la charmille. Pour essayer l'cho, ils s'amusrent lancer des mots plaisants. Bouvard en hurla d'obscnes. Il avait t plusieurs fois Falaise, sous prtexte d'argent recevoir--et il en revenait toujours avec de petits paquets qu'il enfermait dans sa commode. Pcuchet partit un matin, pour se rendre Bretteville, et rentra fort tard, avec un panier qu'il cacha sous son lit. Le lendemain, son rveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs de la grand alle (qui la veille encore, taient sphriques) avaient la forme de paons--et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient le bec et les yeux. Pcuchet s'tait lev ds l'aube; et tremblant d'tre dcouvert, il avait taill les deux arbres la mesure des appendices expdis par Dumouchel. Depuis six mois, les autres derrire ceux-l imitaient, plus ou moins, des pyramides, des cubes, des cylindres, des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n'galait les paons, Bouvard le reconnut, avec de grands loges. Sous prtexte d'avoir oubli sa bche, il entrana son compagnon dans le labyrinthe. Car il avait profit de l'absence de Pcuchet, pour faire, lui aussi, quelque chose de sublime. La porte des champs tait recouverte d'une couche de pltre, sur laquelle s'alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes, reprsentant des Abd-el-Kader, des ngres, des turcos, des femmes nues, des pieds de cheval, et des ttes de mort! --Comprends-tu mon impatience! --Je crois bien! Et dans leur motion, ils s'embrassrent. Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d'tre applaudis--et Bouvard songea offrir un grand dner. --Prends garde! dit Pcuchet tu vas te lancer dans les rceptions. C'est un gouffre! La chose pourtant, fut dcide. Depuis qu'ils habitaient le pays, ils se tenaient l'cart.--Tout le monde, par dsir de les connatre, accepta leur invitation, sauf le comte de Faverges, appel dans la capitale pour affaires. Ils se rabattirent sur M. Hurel, son factotum. Beljambe l'aubergiste, ancien chef Lisieux devait cuisiner certains plats. Il fournissait un garon. Germaine avait requis la fille de basse-cour. Marianne la servante de Mme Bordin viendrait aussi. Ds quatre heures la grille tait grande ouverte, et les deux propritaires, pleins d'impatience, attendaient leurs convives. Hurel s'arrta sous la htre pour remettre sa redingote. Puis, le cur s'avana revtu d'une soutane neuve, et un moment aprs M. Foureau, avec un gilet de velours. Le Docteur donnait le bras sa femme qui marchait pniblement en s'abritant sous son ombrelle. Un flot de rubans roses s'agita derrire eux; c'tait le bonnet de Mme Bordin, habille d'une belle robe de soie gorge de pigeon. La chane d'or de sa montre lui battait sur la poitrine, et les bagues brillaient ses deux mains, couvertes de mitaines noires.--Enfin parut le notaire, un panama sur la tte, un lorgnon dans l'oeil; car l'officier ministriel n'touffait pas en lui l'homme du monde. Le salon tait cir ne pouvoir s'y tenir debout. Les huit fauteuils d'Utrecht s'adossaient le long de la muraille, une table ronde dans le milieu supportait la cave liqueurs, et on voyait au-dessus de la chemine le portrait du pre Bouvard. Les embus reparaissant contre-jour faisaient grimacer la bouche, loucher les yeux, et un peu de moisissure aux pommettes ajoutait l'illusion des favoris. Les invits lui trouvrent une ressemblance avec son fils, et Mme Bordin ajouta, en regardant Bouvard, qu'il avait d tre un fort bel homme. Aprs une heure d'attente, Pcuchet annona qu'on pouvait passer dans la salle. Les rideaux de calicot blanc bordure rouge taient, comme ceux du salon, compltement tirs devant les fentres;--et le soleil, traversant la toile, jetait une lumire blonde sur le lambris, qui avait pour tout ornement, un baromtre. Bouvard plaa les deux dames auprs de lui, Pcuchet le maire sa gauche, le cur sa droite;--et l'on entama les hutres. Elles sentaient la vase. Bouvard fut dsol, prodigua les excuses; et Pcuchet se leva pour aller dans la cuisine faire une scne Beljambe. Pendant tout le premier service, compos d'une barbue entre un vol-au-vent et des pigeons en compote, la conversation roula sur la manire de fabriquer le cidre. Aprs quoi on en vint aux mets digestes ou indigestes. Le Docteur, naturellement fut consult. Il jugeait les choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le fond de la science, et cependant ne tolrait pas la moindre contradiction. En mme temps que l'aloyau, on servit du bourgogne. Il tait trouble. Bouvard attribuant cet accident au rinage de la bouteille, en fit goter trois autres, sans plus de succs--puis versa du Saint-Julien, trop jeune, videmment; et tous les convives se turent. Hurel souriait sans discontinuer; les pas lourds du garon rsonnaient sur les dalles. Mme Vaucorbeil, courtaude et l'air bougon (elle tait d'ailleurs vers la fin de sa grossesse), avait gard un mutisme absolu. Bouvard ne sachant de quoi l'entretenir lui parla du thtre de Caen. --Ma femme ne va jamais au spectacle reprit le docteur. M. Marescot, quand il habitait Paris, ne frquentait que les Italiens. --Moi dit Bouvard je me payais quelquefois un parterre au Vaudeville, pour entendre des farces! Foureau demanda Mme Bordin si elle aimait les farces? --a dpend de quelle espce rpondit-elle. Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite elle indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses talents de mnagre taient connus, et elle avait une petite ferme admirablement soigne. Foureau interpella Bouvard:--Est-ce que vous tes dans l'intention de vendre la vtre? --Mon Dieu, jusqu' prsent, je ne sais trop... --Comment! pas mme la pice des calles? reprit le notaire ce serait votre convenance, madame Bordin. La veuve rpliqua, en minaudant:--Les prtentions de M. Bouvard seraient trop fortes! On pouvait, peut-tre, l'attendrir. --Je n'essaierai pas! --Bah! si vous l'embrassiez? --Essayons tout de mme! dit Bouvard--et il la baisa sur les deux joues, aux applaudissements de la socit. Presque aussitt on dboucha le champagne, dont les dtonations amenrent un redoublement de joie. Pcuchet fit un signe. Les rideaux s'ouvrirent, et le jardin apparut. C'tait dans le crpuscule, quelque chose d'effrayant. Le rocher comme une montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube au milieu des pinards, le pont vnitien un accent circonflexe par-dessus les haricots--et la cabane, au del, une grande tache noire; car ils avaient incendi son toit pour la rendre plus potique. Les ifs en forme de cerfs ou de fauteuils se suivaient, jusqu' l'arbre foudroy, qui s'tendait transversalement de la charmille la tonnelle, o des pommes d'amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol, et l, talait son disque jaune. La pagode chinoise peinte en rouge semblait un phare sur le vigneau. Les becs des paons frapps par le soleil se renvoyaient des feux, et derrire la claire-voie, dbarrasse de ses planches, la campagne toute plate terminait l'horizon. Devant l'tonnement de leurs convives Bouvard et Pcuchet ressentirent une vritable jouissance. Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas compris, ni la cabane incendie, ni le mur en ruines. Puis, chacun tour de rle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pcuchet avaient charri de l'eau pendant toute la matine. Elle avait fui entre les pierres du fond, mal jointes, et de la vase les recouvrait. Tout en se promenant on se permit des critiques:-- votre place j'aurais fait cela.--Les petits pois sont en retard.--Ce coin franchement n'est pas propre.--Avec une taille pareille, jamais vous n'obtiendrez de fruits. Bouvard fut oblig de rpondre qu'il se moquait des fruits. Comme on longeait la charmille, il dit d'un air finaud: --Ah! voil une personne que nous drangeons! mille excuses! La plaisanterie ne fut pas releve. Tout le monde connaissait la dame en pltre! Aprs plusieurs dtours dans le labyrinthe, on arriva devant la porte aux pipes. Des regards de stupfaction s'changrent. Bouvard observait le visage de ses htes,--et impatient de connatre leur opinion: --Qu'en dites-vous? Mme Bordin clata de rire: Tous firent comme elle. Le cur poussait une sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en pleurait, sa femme fut prise d'un spasme nerveux,--et Foureau, homme sans gne, cassa un Abd-el-Kader qu'il mit dans sa poche, comme souvenir. Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour tonner son monde avec l'cho, cria de toutes ses forces: --Serviteur! Mesdames! Rien! pas d'cho. Cela tenait des rparations faites la grange, le pignon et la toiture tant dmolis. Le caf fut servi sur le vigneau--et les Messieurs allaient commencer une partie de boules, quand ils virent en face derrire la claire-voie un homme qui les regardait. Il tait maigre et hl, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste bleue sans chemise, la barbe noire taille en brosse; et il articula d'une voix rauque: --Donnez-moi un verre de vin! Le maire et l'abb Jeufroy l'avaient tout de suite reconnu. C'tait un ancien menuisier de Chavignolles. --Allons Gorju! loignez-vous dit M. Foureau. On ne demande pas l'aumne. --Moi? l'aumne! s'cria l'homme exaspr. J'ai fait sept ans la guerre en Afrique. Je relve de l'hpital. Pas d'ouvrage! Faut-il que j'assassine? nom d'un nom! Sa colre d'elle-mme tomba--et les deux poings sur les hanches, il considrait les bourgeois d'un air mlancolique et gouailleur. La fatigue des bivouacs, l'absinthe et les fivres, toute une existence de misre et de crapule se rvlait dans ses yeux troubles. Ses lvres ples tremblaient en lui dcouvrant les gencives. Le grand ciel empourpr l'enveloppait d'une lueur sanglante--et son obstination rester l causait une sorte d'effroi. Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d'une bouteille. Le vagabond l'absorba gloutonnement; puis disparut dans les avoines, en gesticulant. Ensuite on blma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le dsordre. Mais Bouvard irrit par l'insuccs de son jardin prit la dfense du peuple;--tous parlrent la fois. Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le monde que la proprit foncire. L'abb Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne protgeait pas la religion. Pcuchet attaqua les impts. Mme Bordin criait par intervalle:--Moi d'abord, je dteste la Rpublique et le docteur se dclara pour le progrs. Car enfin, monsieur, nous avons besoin de rformes. --Possible! rpondit Foureau; mais toutes ces ides-l nuisent aux affaires. --Je me fiche des affaires! s'cria Pcuchet. Vaucorbeil poursuivit:--Au moins, donnez nous l'adjonction des capacits. Bouvard n'allait pas jusque-l. --C'est votre opinion? reprit le docteur. Vous tes tois! Bonsoir! et je vous souhaite un dluge pour naviguer dans votre bassin! --Moi aussi, je m'en vais dit un moment aprs M. Foureau; et dsignant sa poche o tait l'Abd-el-Kader: Si j'ai besoin d'un autre, je reviendrai. Le cur, avant de partir confia timidement Pcuchet qu'il ne trouvait pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des lgumes. Hurel, en se retirant salua trs bas la compagnie. M. Marescot avait disparu aprs le dessert. Mme Bordin recommena le dtail de ses cornichons, promit une seconde recette pour les prunes l'eau-de-vie--et fit encore trois tours dans la grande alle;--mais en passant prs du tilleul le bas de sa robe s'accrocha; et ils l'entendirent qui murmurait:--Mon Dieu! quelle btise que cet arbre! Jusqu' minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalrent leur ressentiment. Sans doute, on pouvait reprendre dans le dner deux ou trois petites choses par-ci, par-l; et cependant les convives s'taient gorgs comme des ogres, preuve qu'il n'tait pas si mauvais. Mais pour le jardin, tant de dnigrement provenait de la plus basse jalousie; et s'chauffant tous les deux: --Ah! l'eau manque dans le bassin! Patience, on y verra jusqu' un cygne et des poissons! -- peine s'ils ont remarqu la pagode! --Prtendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion d'imbcile! --Et le tombeau une inconvenance! Pourquoi inconvenance? Est-ce qu'on n'a pas le droit d'en construire un dans son domaine? Je veux mme m'y faire enterrer! --Ne parle pas de a! dit Pcuchet. Puis, ils passrent en revue les convives. --Le mdecin m'a l'air d'un joli poseur! --As-tu observ le ricanement de Marescot devant le portrait? --Quel goujat que M. le maire! Quand on dne dans une maison, que diable! on respecte les curiosits. --Mme Bordin dit Bouvard. --Eh! c'est une intrigante! Laisse-moi tranquille. Dgots du monde, ils rsolurent de ne plus voir personne, de vivre exclusivement chez eux, pour eux seuls. Et ils passaient des jours dans la cave enlever le tartre des bouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiqurent les chambres. Chaque soir, en regardant le bois brler, ils dissertaient sur le meilleur systme de chauffage. Ils tchrent par conomie de fumer des jambons, de couler eux-mmes la lessive. Germaine qu'ils incommodaient haussait les paules. l'poque des confitures, elle se fcha, et ils s'tablirent dans le fournil. C'tait une ancienne buanderie, o il y avait sous les fagots, une grande cuve maonne excellente pour leurs projets, l'ambition leur tant venue de fabriquer des conserves. Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois; ils en lutrent les bouchons avec de la chaux vive et du fromage, appliqurent sur les bords des bandelettes de toile, puis les plongrent dans l'eau bouillante. Elle s'vaporait; ils en versrent de la froide; la diffrence de temprature fit clater les bocaux. Trois seulement furent sauvs. Ensuite, ils se procurrent de vieilles botes sardines, y mirent des ctelettes de veau et les enfoncrent dans le bain-marie. Elles sortirent rondes comme des ballons; le refroidissement les aplatirait. Pour continuer l'exprience, ils enfermrent dans d'autres botes, des oeufs, de la chicore, du homard, une matelote, un potage!--et ils s'applaudissaient, comme M. Appert d'avoir fix les saisons; de pareilles dcouvertes, selon Pcuchet, l'emportaient sur les exploits des conqurants. Ils perfectionnrent les achars de Mme Bordin, en piant le vinaigre avec du poivre; et leurs prunes l'eau-de-vie taient bien suprieures! Ils obtinrent par la macration des ratafias de framboise et d'absinthe. Avec du miel et de l'anglique dans un tonneau de Bagnols, ils voulurent faire du vin de Malaga; et ils entreprirent galement la confection d'un champagne! Les bouteilles de chablis, coupes de mot, clatrent d'elles-mmes. Alors, ils ne doutrent plus de la russite. Leurs tudes se dveloppant, ils en vinrent souponner des fraudes dans toutes les denres alimentaires. Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se firent un ennemi de l'picier, en lui soutenant qu'il adultrait ses chocolats. Ils se transportrent Falaise, pour demander du jujube;--et sous les yeux mme du pharmacien soumirent sa pte l'preuve de l'eau. Elle prit l'apparence d'une couenne de lard, ce qui dnotait de la glatine. Aprs ce triomphe, leur orgueil s'exalta. Ils achetrent le matriel d'un distillateur en faillite--et bientt arrivrent dans la maison, des tamis, des barils, des entonnoirs, des cumoires, des chausses et des balances, sans compter une sbile boulet et un alambic tte-de-maure, lequel exigea un fourneau rflecteur, avec une hotte de chemine. Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les diffrentes sortes de cuite: le grand et le petit perl, le souffl, le boul, la morve et le caramel. Mais il leur tardait d'employer l'alambic; et ils abordrent les liqueurs fines, en commenant par l'anisette. Le liquide presque toujours entranait avec lui les substances, ou bien elles se collaient dans le fond; d'autres fois, ils s'taient tromps sur le dosage. Autour d'eux les grandes bassines de cuivre reluisaient, les matras avanaient leur bec pointu, les polons dcoraient le mur. Souvent l'un triait des herbes sur la table, tandis que l'autre faisait osciller le boulet de canon dans la sbile suspendue. Ils mouvaient les cuillers; ils dgustaient les mlanges. Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vtement que sa chemise et son pantalon tir jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles; mais tourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite, ou exagrait le feu. Pcuchet marmottait des calculs, immobile dans sa longue blouse, une espce de sarrau d'enfant avec des manches; et ils se considraient comme des gens trs srieux, occups de choses utiles. Enfin ils rvrent une crme, qui devait enfoncer toutes les autres. Ils y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans le marasquin, de l'hysope comme dans la chartreuse, de l'ambrette comme dans le vespetro, du calamus aromaticus comme dans le krambambuli;--et elle serait colore en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom l'offrir au commerce? Car il fallait un nom facile retenir, et pourtant bizarre. Ayant longtemps cherch, ils dcidrent qu'elle se nommerait la Bouvarine! Vers la fin de l'automne, des taches parurent dans les trois bocaux de conserves. Les tomates et les petits pois taient pourris. Cela devait dpendre du bouchage? Alors le problme du bouchage les tourmenta. Pour essayer les mthodes nouvelles ils manquaient d'argent. Leur ferme les rongeait. Plusieurs fois, des tenanciers s'taient offerts. Bouvard n'en avait pas voulu. Mais son premier garon cultivait d'aprs ses ordres, avec une pargne dangereuse, si bien que les rcoltes diminuaient, tout priclitait; et ils causaient de leur embarras, quand matre Gouy entra dans le laboratoire, escort de sa femme qui se tenait en arrire, timidement. Grce toutes les faons qu'elles avaient reues, les terres s'taient amliores--et il venait pour reprendre la ferme. Il la dprcia. Malgr tous leurs travaux les bnfices taient chanceux, bref s'il la dsirait c'tait par amour du pays et regret d'aussi bons matres. On le congdia d'une manire froide. Il revint le soir mme. Pcuchet avait sermonn Bouvard; ils allaient flchir; Gouy demanda une diminution de fermage; et comme les autres se rcriaient, il se mit beugler plutt qu' parler, attestant le Bon Dieu, numrant ses peines, vantant ses mrites. Quand on le sommait de dire son prix, il baissait la tte au lieu de rpondre. Alors sa femme, assise prs de la porte avec un grand panier sur les genoux recommenait les mmes protestations, en piaillant d'une voix aigu comme une poule blesse. Enfin le bail fut arrt aux conditions de trois mille francs par an, un tiers de moins qu'autrefois. Sance tenante, matre Gouy proposa d'acheter le matriel;--et les dialogues recommencrent. L'estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s'en mourait de fatigue. Il lcha tout pour une somme tellement drisoire que Gouy, d'abord en carquilla les yeux et s'criant:--Convenu, lui frappa dans la main. Aprs quoi, les propritaires suivant l'usage offrirent de casser une crote la maison; et Pcuchet ouvrit une des bouteilles de son malaga, moins par gnrosit que dans l'espoir d'en obtenir des loges. Mais le laboureur dit en rechignant:--C'est comme du sirop de rglisse, et sa femme pour se faire passer le got implora un verre d'eau-de-vie. Une chose plus grave les occupait! Tous les lments de la Bouvarine taient enfin rassembls. Ils les entassrent dans la cucurbite, avec de l'alcool, allumrent le feu et attendirent. Cependant, Pcuchet tourment par la msaventure du malaga prit dans l'armoire les botes de fer-blanc, fit sauter le couvercle de la premire, puis de la seconde, de la troisime. Il les rejetait avec fureur, et appela Bouvard. Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se prcipiter vers les conserves. La dsillusion fut complte. Les tranches de veau ressemblaient des semelles bouillies; un liquide fangeux remplaait le homard; on ne reconnaissait plus la matelote. Des champignons avaient pouss sur le potage--et une intolrable odeur empestait le laboratoire. Tout coup, avec un bruit d'obus, l'alambic clata en vingt morceaux, qui bondirent jusqu'au plafond, crevant les marmites, aplatissant les cumoires, fracassant les verres; le charbon s'parpilla, le fourneau fut dmoli--et le lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour. La force de la vapeur avait rompu l'instrument, d'autant que la cucurbite se trouvait boulonne au chapiteau. Pcuchet, tout de suite, s'tait accroupi derrire la cuve, et Bouvard comme croul sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurrent dans cette posture, n'osant se permettre un seul mouvement, ples de terreur, au milieu des tessons. Quand ils purent recouvrer la parole, ils se demandrent quelle tait la cause de tant d'infortunes, de la dernire surtout?--et ils n'y comprenaient rien, sinon qu'ils avaient manqu prir. Pcuchet termina par ces mots: --C'est que, peut-tre, nous ne savons pas la chimie! CHAPITRE III Pour savoir la chimie, ils se procurrent le cours de Regnault--et apprirent d'abord que les corps simples sont peut-tre composs. On les distingue en mtallodes et en mtaux,--diffrence qui n'a rien d'absolu, dit l'auteur. De mme pour les acides et les bases, un corps pouvant se comporter la manire des acides ou des bases, suivant les circonstances. La notation leur parut baroque.--Les Proportions multiples troublrent Pcuchet. --Puisqu'une molcule de A, je suppose, se combine avec plusieurs parties de B, il me semble que cette molcule doit se diviser en autant de parties; mais si elle se divise, elle cesse d'tre l'unit, la molcule primordiale. Enfin, je ne comprends pas. --Moi, non plus! disait Bouvard. Et ils recoururent un ouvrage moins difficile, celui de Girardin--o ils acquirent la certitude que dix litres d'air psent cent grammes, qu'il n'entre pas de plomb dans les crayons, que le diamant n'est que du carbone. Ce qui les bahit par-dessus tout, c'est que la terre comme lment n'existe pas. Ils saisirent la manoeuvre du chalumeau, l'or, l'argent, la lessive du linge, l'tamage des casseroles; puis sans le moindre scrupule, Bouvard et Pcuchet se lancrent dans la chimie organique. Quelle merveille que de retrouver chez les tres vivants les mmes substances qui composent les minraux. Nanmoins, ils prouvaient une sorte d'humiliation l'ide que leur individu contenait du phosphore comme les allumettes, de l'albumine comme les blancs d'oeufs, du gaz hydrogne comme les rverbres. Aprs les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation. Elle les conduisit aux acides--et la loi des quivalents les embarrassa encore une fois. Ils tchrent de l'lucider avec la thorie des atomes, ce qui acheva de les perdre. Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des instruments. La dpense tait considrable; et ils en avaient trop fait. Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les clairer. Ils se prsentrent au moment de ses consultations. --Messieurs, je vous coute! quel est votre mal? Pcuchet rpliqua qu'ils n'taient pas malades, et ayant expos le but de leur visite: --Nous dsirons connatre premirement l'atomicit suprieure. Le mdecin rougit beaucoup, puis les blma de vouloir apprendre la chimie. --Je ne nie pas son importance, soyez-en srs! mais actuellement, on la fourre partout! Elle exerce sur la mdecine une action dplorable. Et l'autorit de sa parole se renforait au spectacle des choses environnantes. Du diachylum et des bandes tranaient sur la chemine. La boite chirurgicale posait au milieu du bureau. Des sondes emplissaient une cuvette dans un coin--et il y avait contre le mur, la reprsentation d'un corch. Pcuchet en fit compliment au Docteur. --Ce doit tre une belle tude que l'Anatomie? M. Vaucorbeil s'tendit sur le charme qu'il prouvait autrefois dans les dissections;--et Bouvard demanda quels sont les rapports entre l'intrieur de la femme et celui de l'homme. Afin de le satisfaire, le mdecin tira de sa bibliothque un recueil de planches anatomiques. --Emportez-les! Vous les regarderez chez vous plus votre aise! Le squelette les tonna par la prominence de sa mchoire, les trous de ses yeux, la longueur effrayante de ses mains.--Un ouvrage explicatif leur manquait; ils retournrent chez M. Vaucorbeil, et grce au manuel d'Alexandre Lauth ils apprirent les divisions de la charpente, en s'bahissant de l'pine dorsale, seize fois plus forte, dit-on, que si le Crateur l'et fait droite.--Pourquoi seize fois, prcisment? Les mtacarpiens dsolrent Bouvard;--Pcuchet acharn sur le crne, perdit courage devant le sphnode, bien qu'il ressemble une selle turque, ou turquesque. Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient--et ils attaqurent les muscles. Mais les insertions n'taient pas commodes dcouvrir--et parvenus aux gouttires vertbrales, ils y renoncrent compltement. Pcuchet dit, alors: --Si nous reprenions la chimie?--ne serait ce que pour utiliser le laboratoire! Bouvard protesta; et il crut se rappeler que l'on fabriquait l'usage des pays chauds des cadavres postiches. Barberou, auquel il crivit, lui donna l-dessus des renseignements.--Pour dix francs par mois, on pouvait avoir un des bonshommes de M. Auzoux--et la semaine suivante, le messager de Falaise dposa devant leur grille une caisse oblongue. Ils la transportrent dans le fournil, pleins d'motion. Quand les planches furent dcloues, la paille tomba, les papiers de soie glissrent, le mannequin apparut. Il tait couleur de brique, sans chevelure, sans peau, avec d'innombrables filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela ne ressemblait point un cadavre, mais une espce de joujou, fort vilain, trs propre et qui sentait le vernis. Puis ils enlevrent le thorax; et ils aperurent les deux poumons pareils deux ponges, le coeur tel qu'un gros oeuf, un peu de ct par derrire, le diaphragme, les reins, tout le paquet des entrailles. -- la besogne! dit Pcuchet. La journe et le soir y passrent. Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les amphithtres, et la lueur de trois chandelles, ils travaillaient leurs morceaux de carton, quand un coup de poing heurta la porte.--Ouvrez! C'tait M. Foureau, suivi du garde champtre. Les matres de Germaine s'taient plu lui montrer le bonhomme. Elle avait couru de suite chez l'picire, pour conter la chose; et tout le village croyait maintenant qu'ils recelaient dans leur maison un vritable mort. Foureau, cdant la rumeur publique, venait s'assurer du fait. Des curieux se tenaient dans la cour. Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc; et les muscles de la face tant dcrochs, l'oeil faisait une saillie monstrueuse, avait quelque chose d'effrayant. --Qui vous amne? dit Pcuchet. Foureau balbutia:--Rien! rien du tout! et prenant une des pices sur la table:--Qu'est-ce que c'est? --Le buccinateur! rpondit Bouvard. Foureau se tut--mais souriait d'une faon narquoise, jaloux de ce qu'ils avaient un divertissement au-dessus de sa comptence. Les deux anatomistes feignaient de poursuivre leurs investigations. Les gens qui s'ennuyaient sur le seuil avaient pntr dans le fournil--et comme on se poussait un peu, la table trembla. --Ah! c'est trop fort! s'cria Pcuchet. Dbarrassez-nous du public! Le garde champtre fit partir les curieux. --Trs bien! dit Bouvard! nous n'avons besoin de personne! Foureau comprit l'allusion; et lui demanda s'ils avaient le droit, n'tant pas mdecins, de dtenir un objet pareil? Il allait, du reste, en crire au Prfet.--Quel pays! on n'tait pas plus inepte, sauvage et rtrograde! La comparaison qu'ils firent d'eux-mmes avec les autres les consola.--Ils ambitionnaient de souffrir pour la science. Le Docteur aussi vint les voir. Il dnigra le mannequin comme trop loign de la nature; mais profita de la circonstance pour faire une leon. Bouvard et Pcuchet furent charms; et sur leur dsir, M. Vaucorbeil leur prta plusieurs volumes de sa bibliothque, affirmant toutefois qu'ils n'iraient pas jusqu'au bout. Ils prirent en note dans le Dictionnaire des Sciences mdicales, les exemples d'accouchement, de longvit, d'obsit et de constipation extraordinaires. Que n'avaient-ils connu le fameux Canadien de Beaumont, les polyphages Tarare et Bijoux, la femme hydropique du dpartement de l'Eure, le Pimontais qui allait la garde-robe tous les vingt jours, Simorre de Mirepoix mort ossifi, et cet ancien maire d'Angoulme, dont le nez pesait trois livres! Le cerveau leur inspira des rflexions philosophiques. Ils distinguaient fort bien dans l'intrieur, le _septum lucidum_ compos de deux lamelles et la glande pinale, qui ressemble un petit pois rouge. Mais il y avait des pdoncules et des ventricules, des arcs, des piliers, des tages, des ganglions, et des fibres de toutes les sortes, et le foramen de Pacchioni, et le corps de Pacini, bref un amas inextricable, de quoi user leur existence. Quelquefois dans un vertige, ils dmontaient compltement le cadavre, puis se trouvaient embarrasss pour remettre en place les morceaux. Cette besogne tait rude, aprs le djeuner surtout! et ils ne tardaient pas s'endormir, Bouvard le menton baiss, l'abdomen en avant, Pcuchet la tte dans les mains, avec ses deux coudes sur la table. Souvent ce moment-l, M. Vaucorbeil, qui terminait ses premires visites, entr'ouvrait la porte. --Eh bien, les confrres, comment va l'anatomie? --Parfaitement! rpondaient-ils. Alors il posait des questions pour le plaisir de les confondre. Quand ils taient las d'un organe, ils passaient un autre--abordant ainsi et dlaissant tour tour le coeur, l'estomac, l'oreille, les intestins;--car le bonhomme de carton les assommait, malgr leurs efforts pour s'y intresser. Enfin le Docteur les surprit comme ils le reclouaient dans sa bote. --Bravo! Je m'y attendais. On ne pouvait leur ge entreprendre ces tudes;--et le sourire accompagnant ses paroles les blessa profondment. De quel droit les juger incapables? est-ce que la science appartenait ce monsieur! Comme s'il tait lui-mme un personnage bien suprieur! Donc acceptant son dfi, ils allrent jusqu' Bayeux pour y acheter des livres. Ce qui leur manquait, c'tait la physiologie;--et un bouquiniste leur procura les traits de Richerand et d'Adelon, clbres l'poque. Tous les lieux communs sur les ges, les sexes et les tempraments leur semblrent de la plus haute importance. Ils furent bien aises de savoir qu'il y a dans le tartre des dents trois espces d'animalcules, que le sige du got est sur la langue, et la sensation de la faim dans l'estomac. Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient de n'avoir pas la facult de ruminer, comme l'avaient eue Montgre, M. Gosse, et le frre de Brard;--et ils mchaient avec lenteur, trituraient, insalivaient, accompagnant de la pense le bol alimentaire dans leurs entrailles, le suivaient mme jusqu' ses dernires consquences, pleins d'un scrupule mthodique, d'une attention presque religieuse. Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassrent de la viande dans une fiole, o tait le suc gastrique d'un canard--et ils la portrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre rsultat que d'infecter leurs personnes. On les vit courir le long de la grande route, revtus d'habits mouills et l'ardeur du soleil. C'tait pour vrifier si la soif s'apaise par l'application de l'eau sur l'piderme. Ils rentrrent haletants; et tous les deux avec un rhume. L'audition, la phonation, la vision furent expdies lestement. Mais Bouvard s'tala sur la gnration. Les rserves de Pcuchet en cette matire l'avaient toujours surpris. Son ignorance lui parut si complte qu'il le pressa de s'expliquer--et Pcuchet en rougissant finit par faire un aveu. Des farceurs, autrefois, l'avaient entran dans une mauvaise maison--d'o il s'tait enfui, se gardant pour la femme qu'il aimerait plus tard;--une circonstance heureuse n'tait jamais venue; si bien, que par fausse honte, gne pcuniaire, crainte des maladies, enttement, habitude, cinquante deux ans et malgr le sjour de la capitale, il possdait encore sa virginit. Bouvard eut peine le croire--puis il rit normment, mais s'arrta, en apercevant des larmes dans les yeux de Pcuchet. Car les passions ne lui avaient pas manqu, s'tant tour tour pris d'une danseuse de corde, de la belle-soeur d'un architecte, d'une demoiselle de comptoir--enfin d'une petite blanchisseuse;--et le mariage allait mme se conclure, quand il avait dcouvert qu'elle tait enceinte d'un autre. Bouvard lui dit: --Il y a moyen toujours de rparer le temps perdu! Pas de tristesse, voyons! je me charge si tu veux... Pcuchet rpliqua, en soupirant, qu'il ne fallait plus y songer.--Et ils continurent leur physiologie. Est-il vrai que la surface de notre corps dgage perptuellement une vapeur subtile? La preuve, c'est que le poids d'un homme dcrot chaque minute. Si chaque jour s'opre l'addition de ce qui manque et la soustraction de ce qui excde, la sant se maintiendra en parfait quilibre. Sanctorius, l'inventeur de cette loi, employa un demi-sicle peser quotidiennement sa nourriture avec toutes ses excrtions, et se pesait lui-mme, ne prenant de relche que pour crire ses calculs. Ils essayrent d'imiter Sanctorius. Mais comme leur balance ne pouvait les supporter tous les deux, ce fut Pcuchet qui commena. Il retira ses habits, afin de ne pas gner la perspiration--et il se tenait sur le plateau, compltement nu, laissant voir, malgr la pudeur, son torse trs long pareil un cylindre, avec des jambes courtes, les pieds plats et la peau brune. ses cts, sur une chaise, son ami lui faisait la lecture. Des savants prtendent que la chaleur animale se dveloppe par les contractions musculaires, et qu'il est possible en agitant le thorax et les membres pelviens de hausser la temprature d'un bain tide. Bouvard alla chercher leur baignoire--et quand tout fut prt, il s'y plongea, muni d'un thermomtre. Les ruines de la distillerie balayes vers le fond de l'appartement dessinaient dans l'ombre un vague monticule. On entendait par intervalles le grignotement des souris; une vieille odeur de plantes aromatiques s'exhalait--et se trouvant l fort bien ils causaient avec srnit. Cependant Bouvard sentait un peu de fracheur. --Agite tes membres! dit Pcuchet. Il les agita, sans rien changer au thermomtre;--c'est froid, dcidment. --Je n'ai pas chaud, non plus reprit Pcuchet, saisi lui-mme par un frisson mais agite tes membres pelviens! agite-les! Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balanait son ventre, soufflait comme un cachalot;--puis regardait le thermomtre, qui baissait toujours.--Je n'y comprends rien! Je me remue, pourtant! --Pas assez! Et il reprenait sa gymnastique. Elle avait dur trois heures, quand une fois encore il empoigna le tube. --Comment! douze degrs!--Ah! bonsoir! Je me retire! Un chien entra, moiti dogue moiti braque, le poil jaune, galeux, la langue pendante. Que faire? pas de sonnettes! et leur domestique tait sourde. Ils grelottaient mais n'osaient bouger, dans la peur d'tre mordus. Pcuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux. Alors le chien aboya;--et il sautait autour de la balance, o Pcuchet se cramponnant aux cordes, et pliant les genoux, tchait de s'lever le plus haut possible. --Tu t'y prends mal dit Bouvard; et il se mit faire des risettes au chien en profrant des douceurs. Le chien sans doute les comprit.--Il s'efforait de le caresser, lui collait ses pattes sur les paules, les raflait avec ses ongles. --Allons! maintenant! voil qu'il a emport ma culotte! Il se coucha dessus, et demeura tranquille. Enfin, avec les plus grandes prcautions, ils se hasardrent l'un descendre du plateau, l'autre sortir de la baignoire;--et quand Pcuchet fut rhabill, cette exclamation lui chappa: --Toi, mon bonhomme, tu serviras nos expriences! Quelles expriences? On pouvait lui injecter du phosphore, puis l'enfermer dans une cave pour voir s'il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment injecter? et du reste, on ne leur vendrait pas de phosphore. Ils songrent l'enfermer sous la machine pneumatique, lui faire respirer des gaz, lui donner pour breuvage des poisons. Tout cela peut tre ne serait pas drle! Enfin ils choisirent l'aimantation de l'acier par le contact de la moelle pinire. Bouvard, refoulant son motion, tendait sur une assiette des aiguilles Pcuchet, qui les plantait contre les vertbres. Elles se cassaient, glissaient, tombaient par terre; il en prenait d'autres, et les enfonait vivement, au hasard. Le chien rompit ses attaches, passa comme un boulet de canon par les carreaux, traversa la cour, le vestibule et se prsenta dans la cuisine. Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglant, avec des ficelles autour des pattes. Ses matres qui le poursuivaient entrrent au mme moment. Il fit un bond et disparut. La vieille servante les apostropha. --C'est encore une de vos btises, j'en suis sre!--Et ma cuisine, elle est propre! a le rendra peut-tre enrag! On en fourre en prison qui ne vous valent pas! Ils regagnrent le laboratoire, pour prouver les aiguilles. Pas une n'attira la moindre limaille. Puis, l'hypothse de Germaine les inquita. Il pouvait avoir la rage, revenir l'improviste, se prcipiter sur eux. Le lendemain, ils allrent partout, aux informations--et pendant plusieurs annes, ils se dtournaient dans la campagne, sitt qu'apparaissait un chien, ressemblant celui-l. Les autres expriences chourent. Contrairement aux auteurs, les pigeons qu'ils saignrent l'estomac plein ou vide, moururent dans le mme espace de temps. Des petits chats enfoncs sous l'eau prirent au bout de cinq minutes--et une oie, qu'ils avaient bourre de garance, offrit des priostes d'une entire blancheur. La nutrition les tourmentait. Comment se fait-il que le mme suc produise des os, du sang, de la lymphe et des matires excrmentielles? Mais on ne peut suivre les mtamorphoses d'un aliment. L'homme qui n'use que d'un seul est, chimiquement, pareil celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin ayant calcul toute la chaux contenue dans l'avoine d'une poule, en retrouva davantage dans les coquilles de ses oeufs. Donc, il se fait une cration de substance. De quelle manire? on n'en sait rien. On ne sait mme pas quelle est la force du coeur. Borelli admet celle qu'il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres, et Keill l'value huit onces, environ. D'o ils conclurent que la Physiologie est (suivant un vieux mot) le roman de la mdecine. N'ayant pu la comprendre, ils n'y croyaient pas. Un mois se passa dans le dsoeuvrement. Puis ils songrent leur jardin. L'arbre mort tal dans le milieu tait gnant. Ils l'quarrirent. Cet exercice les fatigua.--Bouvard avait, trs souvent, besoin de faire arranger ses outils chez le forgeron. Un jour qu'il s'y rendait, il fut accost par un homme portant sur le dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux, des mdailles bnites, enfin le Manuel de la Sant, par Franois Raspail. Cette brochure lui plut tellement qu'il crivit Barberou de lui envoyer le grand ouvrage. Barberou l'expdia, et indiquait dans sa lettre, une pharmacie pour les mdicaments. La clart de la doctrine les sduisit. Toutes les affections proviennent des vers. Ils gtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie, ravagent les intestins, et y causent des bruits. Ce qu'il y a de mieux pour s'en dlivrer c'est le camphre. Bouvard et Pcuchet l'adoptrent. Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes, des flacons d'eau sdative, et des pilules d'alos. Ils entreprirent mme la cure d'un bossu. C'tait un enfant qu'ils avaient rencontr un jour de foire. Sa mre, une mendiante, l'amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient sa bosse avec de la graisse camphre, y mettaient pendant vingt minutes un cataplasme de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et pour tre srs qu'il reviendrait, lui donnaient djeuner. Ayant l'esprit tendu vers les helminthes, Pcuchet observa sur la joue de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuis longtemps la traitait par les amers; ronde au dbut comme une pice de vingt sols, cette tache avait grandi, et formait un cercle rose. Ils voulurent l'en gurir. Elle accepta; mais exigeait que ce ft Bouvard qui lui ft les onctions. Elle se posait devant la fentre, dgrafait le haut de son corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec un oeil, qui aurait t dangereux sans la prsence de Pcuchet. Dans les doses permises et malgr l'effroi du mercure ils administrrent du calomel. Un mois plus tard, Mme Bordin tait sauve. Elle leur fit de la propagande;--et le percepteur des contributions, le secrtaire de la mairie, le maire lui-mme, tout le monde dans Chavignolles suait des tuyaux de plume. Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lcha la cigarette, elle redoublait ses touffements. Foureau se plaignit des pilules d'alos qui lui occasionnaient des hmorrodes, Bouvard eut des maux d'estomac et Pcuchet d'atroces migraines. Ils perdirent confiance dans le Raspail, mais eurent soin de n'en rien dire, craignant de diminuer leur considration. Et ils montrrent beaucoup de zle pour la vaccine, apprirent saigner sur des feuilles de chou, firent mme l'acquisition d'une paire de lancettes. Ils accompagnaient le mdecin chez les pauvres, puis consultaient leurs livres. Les symptmes nots par les auteurs n'taient pas ceux qu'ils venaient de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec, du franais, une bigarrure de toutes les langues. On les compte par milliers, et la classification linnenne est bien commode, avec ses genres et ses espces; mais comment tablir les espces? Alors, ils s'garrent dans la philosophie de la mdecine. Ils rvaient sur l'arche de Van Helmont, le vitalisme, le Brownisme, l'organicisme, demandaient au Docteur d'o vient le germe de la scrofule, vers quel endroit se porte le miasme contagieux, et le moyen dans tous les cas morbides de distinguer la cause de ses effets. --La cause et l'effet s'embrouillent, rpondait Vaucorbeil. Son manque de logique les dgota;--et ils visitrent les malades tout seuls, pntrant dans les maisons, sous prtexte de philanthropie. Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gens dont la figure pendait d'un ct, d'autres l'avaient bouffie et d'un rouge carlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avec les narines pinces, la bouche tremblante; et des rles, des hoquets, des sueurs, des exhalaisons de cuir et de vieux fromage. Ils lisaient les ordonnances de leurs mdecins, et taient fort surpris que les calmants soient parfois des excitants, les vomitifs des purgatifs, qu'un mme remde convienne des affections diverses, et qu'une maladie s'en aille sous des traitements opposs. Nanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral, avaient l'audace d'ausculter. Leur imagination travaillait. Ils crivirent au Roi, pour qu'on tablit dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils seraient les professeurs. Ils se transportrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise leur en voulait toujours cause de son jujube) et ils l'engagrent fabriquer comme les Anciens des _pila purgatoria_, c'est--dire des boulettes de mdicaments, qui force d'tre manies, s'absorbent dans l'individu. D'aprs ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du plafond, une femme affecte de mningite, et ils la balanaient tour de bras quand le mari survenant les flanqua dehors. Enfin au grand scandale de M. le cur, ils avaient pris la mode nouvelle d'introduire des thermomtres dans les derrires. Une fivre typhode se rpandit aux environs: Bouvard dclara qu'il ne s'en mlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vint gmir chez eux. Son homme tait malade depuis quinze jours; et M. Vaucorbeil le ngligeait. Pcuchet se dvoua. Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre ballonn, langue rouge, c'taient tous les signes de la dothinentrie. Se rappelant le mot de Raspail qu'en tant la dite on supprime la fivre, il ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout coup, le docteur parut. Son malade tait en train de manger, deux oreillers derrire le dos, entre la fermire et Pcuchet qui le renforaient. Il s'approcha du lit, et jeta l'assiette par la fentre, en s'criant: --C'est un vritable meurtre! --Pourquoi? --Vous perforez l'intestin, puisque la fivre typhode est une altration de sa membrane folliculaire. --Pas toujours! Et une dispute s'engagea sur la nature des fivres. Pcuchet croyait leur essence. Vaucorbeil les faisait dpendre des organes.--Aussi j'loigne tout ce qui peut surexciter! --Mais la dite affaiblit le principe vital! --Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital! Comment est-il? qui l'a vu? Pcuchet s'embrouilla. --D'ailleurs disait le mdecin, Gouy ne veut pas de nourriture. Le malade fit un geste d'assentiment sous son bonnet de coton. --N'importe! il en a besoin! --Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations. --Qu'importe les pulsations! Et Pcuchet nomma ses autorits. --Laissons les systmes! dit le Docteur. Pcuchet croisa les bras. --Vous tes un empirique, alors? --Nullement! mais en observant. --Et si on observe mal? Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion l'herps de Mme Bordin, histoire clabaude par la veuve, et dont le souvenir l'agaait. --D'abord, il faut avoir fait de la pratique. --Ceux qui ont rvolutionn la science, n'en faisaient pas! Van Helmont, Boerhave, Broussais, lui-mme. Vaucorbeil, sans rpondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix: --Lequel de nous deux choisissez-vous pour mdecin? Le malade, somnolent, aperut des visages en colre, et se mit pleurer. Sa femme non plus ne savait que rpondre; car l'un tait habile; mais l'autre avait peut-tre un secret? --Trs bien! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entre un homme nanti d'un diplme:... Pcuchet ricana. Pourquoi riez-vous? --C'est qu'un diplme n'est pas toujours un argument! Le Docteur tait attaqu dans son gagne-pain, dans sa prrogative, dans son importance sociale. Sa colre clata. --Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour exercice illgal de la mdecine! Puis se tournant vers la fermire: Faites-le tuer par monsieur tout votre aise, et que je sois pendu si je reviens jamais dans votre maison. Et il s'enfona sous la htre, en gesticulant avec sa canne. Bouvard, quand Pcuchet rentra, tait lui-mme dans une grande agitation. Il venait de recevoir Foureau, exaspr par ses hmorrodes. Vainement avait-il soutenu qu'elles prservent de toutes les maladies, Foureau n'coutant rien, l'avait menac de dommages et intrts. Il en perdait la tte. Pcuchet lui conta l'autre histoire, qu'il jugeait plus srieuse--et fut un peu choqu de son indiffrence. Gouy, le lendemain eut une douleur dans l'abdomen. Cela pouvait tenir l'ingestion de la nourriture? Peut-tre que Vaucorbeil ne s'tait pas tromp? Un mdecin aprs tout doit s'y connatre! et des remords assaillirent Pcuchet. Il avait peur d'tre homicide. Par prudence, ils congdirent le bossu. Mais cause du djeuner lui chappant, sa mre cria beaucoup. Ce n'tait pas la peine de les avoir fait venir tous les jours de Barneval Chavignolles! Foureau se calma--et Gouy reprenait des forces. prsent, la gurison tait certaine; un tel succs enhardit Pcuchet. --Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces mannequins... --Assez de mannequins! --Ce sont des demi-corps en peau, invents pour les lves sages-femmes. Il me semble que je retournerais le foetus? Mais Bouvard tait las de la mdecine. --Les ressorts de la vie nous sont cachs, les affections trop nombreuses, les remdes problmatiques--et on ne dcouvre dans les auteurs aucune dfinition raisonnable de la sant, de la maladie, de la diathse, ni mme du pus! Cependant toutes ces lectures avaient branl leur cervelle. Bouvard, l'occasion d'un rhume, se figura qu'il commenait une fluxion de poitrine. Des sangsues n'ayant pas affaibli le point de ct, il eut recours un vsicatoire, dont l'action se porta sur les reins. Alors, il se crut attaqu de la pierre. Pcuchet prit une courbature l'lagage de la charmille, et vomit aprs son dner, ce qui l'effraya beaucoup. Puis observant qu'il avait le teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait: Ai-je des douleurs? et finit par en avoir. S'attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se ttaient le pouls, changeaient d'eau minrale, se purgeaient;--et redoutaient le froid, la chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les courants d'air. Pcuchet imagina que l'usage de la prise tait funeste. D'ailleurs, un ternuement occasionne parfois la rupture d'un anvrisme--et il abandonna la tabatire. Par habitude, il y plongeait les doigts; puis, tout coup, se rappelait son imprudence. Comme le caf noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer la demi-tasse; mais il dormait aprs ses repas, et avait peur en se rveillant; car le sommeil prolong est une menace d'apoplexie. Leur idal tait Cornaro, ce gentilhomme vnitien, qui force de rgime atteignit une extrme vieillesse. Sans l'imiter absolument, on peut avoir les mmes prcautions, et Pcuchet tira de sa bibliothque un Manuel d'hygine par le docteur Morin. Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-l? Les plats qu'ils aimaient s'y trouvent dfendus. Germaine embarrasse ne savait plus que leur servir. Toutes les viandes ont des inconvnients. Le boudin et la charcuterie, le hareng saur, le homard, et le gibier sont rfractaires. Plus un poisson est gros plus il contient de glatine et par consquent est lourd. Les lgumes causent des aigreurs, le macaroni donne des rves, les fromages considrs gnralement, sont d'une digestion difficile. Un verre d'eau le matin est dangereux; chaque boisson ou comestible tant suivi d'un avertissement pareil, ou bien de ces mots: mauvais!--gardez-vous de l'abus!--ne convient pas tout le monde.--Pourquoi mauvais? o est l'abus? comment savoir si telle chose vous convient? Quel problme que celui du djeuner! Ils quittrent le caf au lait, sur sa dtestable rputation; et ensuite le chocolat,--car c'est un amas de substances indigestes; restait donc le th. Mais les personnes nerveuses doivent se l'interdire compltement. Cependant, Decker au XVIIe sicle en prescrivait vingt dcalitres par jour, afin de nettoyer les marais du pancras. Ce renseignement branla Morin dans leur estime, d'autant plus qu'il condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et casquettes, exigence qui rvolta Pcuchet. Alors ils achetrent le trait de Becquerel o ils virent que le porc est en soi-mme un bon aliment, le tabac d'une innocence parfaite, et le caf indispensable aux militaires. Jusqu'alors ils avaient cru l'insalubrit des endroits humides. Pas du tout! Casper les dclare moins mortels que les autres. On ne se baigne pas dans la mer sans avoir rafrachi sa peau. Bgin veut qu'on s'y jette en pleine transpiration. Le vin pur aprs la soupe passe pour excellent l'estomac. Lvy l'accuse d'altrer les dents. Enfin, le gilet de flanelle, cette sauvegarde, ce tuteur de la sant, ce palladium chri de Bouvard et inhrent Pcuchet, sans ambages ni crainte de l'opinion, des auteurs le dconseillent aux hommes plthoriques et sanguins. Qu'est-ce donc que l'hygine? --Vrit en de des Pyrnes, erreur au del affirme M. Lvy; et Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science. Alors ils se commandrent pour leur dner des hutres, un canard, du porc au choux, de la crme, un Pont-l'vque, et une bouteille de Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche; et ils se moquaient de Cornaro! Fallait-il tre imbcile pour se tyranniser comme lui! Quelle bassesse que de penser toujours au prolongement de son existence! La vie n'est bonne qu' la condition d'en jouir.--Encore un morceau?--Je veux bien.--Moi de mme!-- ta sant!-- la tienne!--Et fichons-nous du reste! Ils s'exaltaient. Bouvard annona qu'il voulait trois tasses de caf, bien qu'il ne ft pas un militaire. Pcuchet, la casquette sur les oreilles, prisait coup sur coup, ternuait sans peur, et sentant le besoin d'un peu de champagne, ils ordonnrent Germaine d'aller de suite au cabaret, leur en acheter une bouteille. Le village tait trop loin. Elle refusa. Pcuchet fut indign. --Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d'y courir. Elle obit, mais en bougonnant, rsolue lcher bientt ses matres, tant ils taient incomprhensibles et fantasques. Puis, comme autrefois, ils allrent prendre le gloria sur le vigneau. La moisson venait de finir--et des meules au milieu des champs dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleutre et douce. Les fermes taient tranquilles. On n'entendait mme plus les grillons. Toute la campagne dormait. Ils digraient en humant la brise qui rafrachissait leurs pommettes. Le ciel trs haut, tait couvert d'toiles; les unes brillant par groupes, d'autres la file, ou bien seules des intervalles loigns. Une zone de poussire lumineuse, allant du septentrion au midi, se bifurquait au-dessus de leurs ttes. Il y avait entre ces clarts, de grands espaces vides;--et le firmament semblait une mer d'azur, avec des archipels et des lots. --Quelle quantit! s'cria Bouvard. --Nous ne voyons pas tout! reprit Pcuchet. Derrire la voie lacte, ce sont les nbuleuses; au del des nbuleuses des toiles encore! La plus voisine est spare de nous par trois cents billions de myriamtres! Il avait regard souvent dans le tlescope de la place Vendme et se rappelait les chiffres. Le Soleil est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius a douze fois la grandeur du soleil, des comtes mesurent trente-quatre millions de lieues! --C'est rendre fou dit Bouvard. Il dplora son ignorance et mme regrettait de n'avoir pas t, dans sa jeunesse, l'cole Polytechnique. Alors Pcuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra l'toile polaire, puis Cassiope dont la constellation forme un Y, Vga de la Lyre toute scintillante, et au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran. Bouvard, la tte renverse, suivait pniblement les triangles, quadrilatres et pentagones qu'il faut imaginer pour se reconnatre dans le ciel. Pcuchet continua: --La vitesse de la lumire est de quatre-vingt mille lieues dans une seconde. Un rayon de la Voie lacte met six sicles nous parvenir--si bien qu'une toile, quand on l'observe, peut avoir disparu. Plusieurs sont intermittentes, d'autres ne reviennent jamais;--et elles changent de position; tout s'agite, tout passe. --Cependant, le Soleil est immobile? --On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd'hui, annoncent qu'il se prcipite vers la constellation d'Hercule! Cela drangeait les ides de Bouvard--et aprs une minute de rflexion: --La science est faite, suivant les donnes fournies par un coin de l'tendue. Peut-tre ne convient-elle pas tout le reste qu'on ignore, qui est beaucoup plus grand, et qu'on ne peut dcouvrir. Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, la lueur des astres--et leurs discours taient coups par de longs silences. Enfin ils se demandrent s'il y avait des hommes dans les toiles. Pourquoi pas? Et comme la cration est harmonique, les habitants de Sirius devaient tre dmesurs, ceux de Mars d'une taille moyenne, ceux de Vnus trs petits. moins que ce ne soit partout la mme chose? Il existe l-haut des commerants, des gendarmes; on y trafique, on s'y bat, on y dtrne des rois!... Quelques toiles filantes glissrent tout coup, dcrivant sur le ciel comme la parabole d'une monstrueuse fuse. --Tiens! dit Bouvard voil des mondes qui disparaissent. Pcuchet reprit: --Si le ntre, son tour, faisait la cabriole, les citoyens des toiles ne seraient pas plus mus que nous ne le sommes maintenant! De pareilles ides vous renfoncent l'orgueil. --Quel est le but de tout cela? --Peut-tre qu'il n'y a pas de but? --Cependant! et Pcuchet rpta deux ou trois fois cependant sans trouver rien de plus dire.--N'importe! je voudrais bien savoir comment l'univers s'est fait! --Cela doit tre dans Buffon! rpondit Bouvard, dont les yeux se fermaient. Je n'en peux plus! je vais me coucher! Les poques de la nature leur apprirent qu'une comte, en heurtant le soleil, en avait dtach une portion, qui devint la Terre. D'abord les ples s'taient refroidis. Toutes les eaux avaient envelopp le globe. Elles s'taient retires dans les cavernes; puis les continents se divisrent, les animaux et l'homme parurent. La majest de la cration leur causa un bahissement, infini comme elle. Leur tte s'largissait. Ils taient fiers de rflchir sur de si grands objets. Les minraux ne tardrent pas les fatiguer;--et ils recoururent comme distraction, aux Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre. Harmonies vgtales et terrestres, ariennes, aquatiques, humaines, fraternelles et mme conjugales, tout y passa--sans omettre les invocations Vnus, aux Zphyrs et aux Amours! Ils s'tonnaient que les poissons eussent des nageoires, les oiseaux des ailes, les semences une enveloppe--pleins de cette philosophie qui dcouvre dans la Nature des intentions vertueuses et la considre comme une espce de saint Vincent de Paul, toujours occup rpandre des bienfaits! Ils admirrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les forts vierges;--et ils achetrent l'ouvrage de M. Depping sur les Merveilles et beauts de la nature en France. Le Cantal en possde trois, l'Hrault cinq, la Bourgogne deux--pas davantage--tandis que le Dauphin compte lui seul jusqu' quinze merveilles! Mais bientt, on n'en trouvera plus! Les grottes stalactites se bouchent, les montagnes ardentes s'teignent, les glacires naturelles s'chauffent;--et les vieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent sous la cogne des niveleurs, ou sont en train de mourir. Puis leur curiosit se tourna vers les btes. Ils rouvrirent leur Buffon et s'extasirent devant les gots bizarres de certains animaux. Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s'ils avaient vu des taureaux se joindre des juments, les cochons rechercher les vaches, et les mles des perdrix commettre entre eux des turpitudes. --Jamais de la vie! On trouvait mme ces questions un peu drles pour des messieurs de leur ge. Ils voulurent tenter des alliances anormales. La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne possdait pas de bouc. Une voisine prta le sien; et l'poque du rut tant venue, ils enfermrent les deux btes dans le pressoir, en se cachant derrire les futailles, pour que l'vnement pt s'accomplir en paix. Chacune, d'abord, mangea son petit tas de foin. Puis, elles ruminrent, la brebis se coucha;--et elle blait sans discontinuer, pendant que le bouc, d'aplomb sur ses jambes torses, avec sa grande barbe et ses oreilles pendantes, fixait sur eux ses prunelles, qui luisaient dans l'ombre. Enfin, le soir du troisime jour, ils jugrent convenable de faciliter la nature. Mais le bouc se retournant contre Pcuchet, lui flanqua un coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisie de peur, se mit tourner dans le pressoir comme dans un mange. Bouvard courut aprs, se jeta dessus pour la retenir, et tomba par terre avec des poignes de laine dans les deux mains. Ils renouvelrent leurs tentatives sur des poules et un canard, sur un dogue et une truie, avec l'espoir qu'il en sortirait des monstres et ne comprenant rien la question de l'espce. Ce mot dsigne un groupe d'individus dont les descendants se reproduisent. Mais des animaux classs comme d'espces diffrentes peuvent se reproduire, et d'autres compris dans la mme en ont perdu la facult. Ils se flattrent d'obtenir l-dessus des ides nettes, en tudiant le dveloppement des germes; et Pcuchet crivit Dumouchel, pour avoir un microscope. Tour tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, du tabac, des ongles, une patte de mouche. Mais ils avaient oubli la goutte d'eau, indispensable. C'tait, d'autres fois, la petite lamelle;--et ils se poussaient, drangeaient l'instrument; puis, n'apercevant que du brouillard accusaient l'opticien. Ils en arrivrent douter du microscope. Les dcouvertes qu'on lui attribue ne sont peut-tre pas si positives. Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillir son intention des ammonites et des oursins, curiosits dont il tait toujours amateur, et frquentes dans leur pays. Pour les exciter la gologie, il leur envoyait les Lettres de Bertrand avec le Discours de Cuvier sur les rvolutions du globe. Aprs ces deux lectures, ils se figurrent les choses suivantes. D'abord une immense nappe d'eau, d'o mergeaient des promontoires, tachets par des lichens; et pas un tre vivant, pas un cri; c'tait un monde silencieux, immobile et nu.--Puis de longues plantes se balanaient dans un brouillard qui ressemblait la vapeur d'une tuve. Un soleil tout rouge surchauffait l'atmosphre humide. Alors des volcans clatrent, les roches ignes jaillissaient des montagnes; et la pte des porphyres et des basaltes qui coulait, se figea.--Troisime tableau: dans des mers peu profondes, des les de madrpores ont surgi; un bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des coquillages pareils des roues de chariot, des tortues qui ont trois mtres, des lzards de soixante pieds. Des amphibies allongent entre les roseaux leur col d'autruche mchoire de crocodile. Des serpents ails s'envolent.--Enfin, sur les grands continents, de grands mammifres parurent, les membres difformes comme des pices de bois mal quarries, le cuir plus pais que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus, avec des crinires, et des dfenses contournes. Des troupeaux de mammouths broutaient les plaines o fut depuis l'Atlantique; le palothrium, moiti cheval moiti tapir, bouleversait de son groin les fourmilires de Montmartre, et le _cervus giganteus_ tremblait sous les chtaigniers, la voix de l'ours des cavernes, qui faisait japper dans sa tanire, le chien de Beaugency trois fois haut comme un loup. Toutes ces poques avaient t spares les unes des autres par des cataclysmes, dont le dernier est notre dluge. C'tait comme une ferie en plusieurs actes, ayant l'homme pour apothose. Ils furent stupfaits d'apprendre qu'il existait sur des pierres des empreintes de libellules, de pattes d'oiseaux,--et ayant feuillet un des manuels Roret, ils cherchrent des fossiles. Un aprs-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande route, M. le cur passa, et les abordant d'une voix pateline: --Ces messieurs s'occupent de gologie? fort bien! Car il estimait cette science. Elle confirme l'autorit des critures, en prouvant le Dluge. Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excrments de btes, ptrifis. L'abb Jeufroy parut surpris du fait; aprs tout, s'il avait lieu, c'tait une raison de plus, d'admirer la Providence. Pcuchet avoua que leurs enqutes jusqu'alors n'avaient pas t fructueuses,--et cependant les environs de Falaise, comme tous les terrains jurassiques, devaient abonder en dbris d'animaux. --J'ai entendu dire rpliqua l'abb Jeufroy qu'autrefois on avait trouv Villers la mchoire d'un lphant. Du reste, un de ses amis, M. Larsonneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archologue, leur fournirait peut-tre des renseignements! Il avait fait une histoire de Port-en-Bessin o tait note la dcouverte d'un crocodile. Bouvard et Pcuchet changrent un coup d'oeil; le mme espoir leur tait venu;--et malgr la chaleur, ils restrent debout pendant longtemps, interroger l'ecclsiastique qui s'abritait sous un parapluie de coton bleu. Il avait le bas du visage un peu lourd avec le nez pointu, souriait continuellement, ou penchait la tte en fermant les paupires. La cloche de l'glise tinta l'anglus. --Bien le bonsoir, messieurs! Vous permettez, n'est-ce pas? Recommands par lui, ils attendirent durant trois semaines la rponse de Larsonneur. Enfin, elle arriva. L'homme de Villers qui avait dterr la dent de mastodonte s'appelait Louis Bloche; les dtails manquaient. Quant son histoire, elle occupait un des volumes de l'Acadmie Lexovienne, et il ne prtait point son exemplaire, dans la peur de dpareiller la collection. Pour ce qui tait de l'alligator, on l'avait dcouvert au mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes, Sainte-Honorine, prs de Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux. Suivaient des compliments. L'obscurit enveloppant le mastodonte irrita le dsir de Pcuchet. Il aurait voulu se rendre tout de suite Villers. Bouvard objecta que pour s'pargner un dplacement peut-tre inutile, et coup sr dispendieux, il convenait de prendre des informations--et ils crivirent au Maire de l'endroit une lettre, o ils lui demandaient ce qu'tait devenu un certain Louis Bloche. Dans l'hypothse de sa mort, ses descendants ou collatraux pouvaient-ils les instruire sur sa prcieuse dcouverte? Quand il la fit, quelle place de la commune gisait ce document des ges primitifs? Avait-on des chances d'en trouver d'analogues? Quel tait par jour le prix d'un homme et d'une charrette. Et ils eurent beau s'adresser l'Adjoint, puis au premier Conseiller Municipal, ils ne reurent de Villers aucune nouvelle. Sans doute les habitants taient jaloux de leurs fossiles? moins qu'ils ne les vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettes fut rsolu. Bouvard et Pcuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen. Ensuite une carriole les transporta de Caen Bayeux;--et de Bayeux, ils allrent pied jusqu' Port-en-Bessin. On ne les avait pas tromps. La cte des Hachettes offrait des cailloux bizarres--et sur les indications de l'aubergiste, ils atteignirent la grve. La mare tant basse, elle dcouvrait tous ses galets, avec une prairie de gomons jusqu'au bord des flots. Des vallonnements herbeux dcoupaient la falaise, compose d'une terre molle et brune et qui se durcissant devenait dans ses strates infrieures, une muraille de pierre grise. Des filets d'eau en tombaient sans discontinuer, pendant que la mer au loin, grondait. Elle semblait parfois suspendre son battement;--et on n'entendait plus que le petit bruit des sources. Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient sauter des trous.--Bouvard s'assit prs du rivage, et contempla les vagues, ne pensant rien, fascin, inerte. Pcuchet le ramena vers la cte pour lui faire voir un ammonite, incrust dans la roche, comme un diamant dans sa gangue. Leurs ongles s'y brisrent, il aurait fallu des instruments, la nuit venait, d'ailleurs!--Le ciel tait empourpr l'occident, et toute la place couverte d'une ombre.--Au milieu des varechs presque noirs, les flaques d'eau s'largissaient. La mer montait vers eux; il tait temps de rentrer. Le lendemain ds l'aube, avec une pioche et un pic, ils attaqurent leur fossile dont l'enveloppe clata. C'tait un ammonite nodosus, rong par les bouts mais pesant bien seize livres, et Pcuchet, dans l'enthousiasme, s'cria:--Nous ne pouvons faire moins que de l'offrir Dumouchel! Puis ils rencontrrent des ponges, des trbratules, des orques, et pas de crocodile!-- son dfaut, ils espraient une vertbre d'hippopotame ou d'ichthyosaure, n'importe quel ossement contemporain du Dluge, quand ils distingurent hauteur d'homme contre la falaise, des contours qui figuraient le galbe d'un poisson gigantesque. Ils dlibrrent sur les moyens de l'obtenir. Bouvard le dgagerait par le haut, tandis que Pcuchet en dessous, dmolirait la roche pour le faire descendre, doucement, sans l'abmer. Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tte, dans la campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d'un air de commandement. --Eh bien! quoi? fiche-nous la paix! et ils continurent leur besogne, Bouvard sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche, Pcuchet les reins plis, creusant avec son pic. Mais le douanier reparut, plus bas, dans un vallon, en multipliant les signaux: ils s'en moquaient bien! Un corps ovale se bombait sous la terre amincie, et penchait, allait glisser. Un autre individu, avec un sabre, se montra tout coup. --Vos passeports! C'tait le garde champtre en tourne;--et au mme moment survint l'homme de la douane, accouru par une ravine. --Empoignez-les, pre Morin! ou la falaise va s'crouler! --C'est dans un but scientifique rpondit Pcuchet. Alors une masse tomba, en les frlant de si prs tous les quatre, qu'un peu plus ils taient morts. Quand la poussire fut dissipe, ils reconnurent un mt de navire qui s'mietta sous la botte du douanier. Bouvard dit en soupirant:--Nous ne faisions pas grand mal! --On ne doit rien faire dans les limites du Gnie! reprit le garde champtre. D'abord qui tes-vous? pour que je vous dresse procs! Pcuchet se rebiffa, criant l'injustice. --Pas de raisons! suivez-moi! Ds qu'ils arrivrent sur le port, une foule de gamins les escorta. Bouvard rouge comme un coquelicot, affectait un air digne. Pcuchet, trs ple, lanait des regards furieux;--et ces deux trangers, portant des cailloux dans leurs mouchoirs n'avaient pas une bonne figure. Provisoirement, on les colloqua dans l'auberge, dont le matre sur le seuil, barrait l'entre. Puis le maon rclama ses outils; ils les payrent; encore des frais!--et le garde champtre ne revenait pas! pourquoi? Enfin un monsieur qui avait la croix d'honneur, les dlivra; et ils s'en allrent, ayant donn leurs noms, prnoms et domicile, avec l'engagement d'tre l'avenir plus circonspects. Outre un passeport, il leur manquait bien des choses! et avant d'entreprendre des explorations nouvelles ils consultrent le _Guide du voyageur gologue_ par Bon. Il faut avoir, premirement, un bon havresac de soldat, puis une chane d'arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux, passs dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et vous prserve ainsi de cette apparence originale, que l'on doit viter en voyage. Comme bton, Pcuchet adopta franchement le bton de touriste, haut de six pieds, longue pointe de fer. Bouvard prfrait une canne-parapluie, ou parapluie-polybranches, dont le pommeau se retire, pour agrafer la soie contenue, part, dans un petit sac. Ils n'oublirent pas de forts souliers, avec des gutres, chacun deux paires de bretelles, cause de la transpiration et bien qu'on ne puisse se prsenter partout en casquette ils reculrent devant la dpense d'un de ces chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur inventeur. Le mme ouvrage donne des prceptes de conduite: Savoir la langue du pays que l'on visite, ils la savaient. Garder une tenue modeste, c'tait leur usage. Ne pas avoir d'argent sur soi, rien de plus simple. Enfin, pour s'pargner toutes sortes d'embarras, il est bon de prendre la qualit d'ingnieur! --Eh bien! nous la prendrons! Ainsi prpars, ils commencrent leurs courses, taient absents quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air. Tantt sur les bords de l'Orne, ils apercevaient dans une dchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des bruyres;--ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer le long du chemin que des couches d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la srie des plans, ni la profondeur des lointains ni les ondulations de la verdure; mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous, la terre;--et toutes les collines taient pour eux encore une preuve du Dluge. la manie du Dluge, succda celle des blocs erratiques. Les grosses pierres seules dans les champs devaient provenir de glaciers disparus;--et ils cherchaient des moraines et des faluns. Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur accoutrement--et quand ils avaient rpondu qu'ils taient des ingnieurs une crainte leur venait; l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur attirer des dsagrments. la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs chantillons, mais intrpides les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des marches dans l'escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la cuisine; et Germaine se lamentait sur la quantit de poussire. Ce n'tait pas une mince besogne avant de coller les tiquettes, que de savoir les noms des roches; la varit des couleurs et du grenu leur faisait confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz et le calcaire. Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dvonien, cambrien, jurassique, comme si les terres dsignes par ces mots n'taient pas ailleurs qu'en Devonshire, prs de Cambridge, et dans le Jura? Impossible de s'y reconnatre! ce qui est systme pour l'un est pour l'autre un tage, pour un troisime une simple assise. Les feuillets des couches, s'entremlent, s'embrouillent; mais Omalius d'Halloy vous prvient qu'il ne faut pas croire aux divisions gologiques. Cette dclaration les soulagea--et quand ils eurent vu des calcaires polypiers dans la plaine de Caen, des phillades Balleroy, du kaolin Saint-Blaise, de l'oolithe partout, et cherch de la houille Cartigny, et du mercure la Chapelle-en-Juger prs Saint-L, ils dcidrent une excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour tudier le quartz pyromaque et l'argile de Kimmeridge! peine descendus du paquebot, ils demandrent le chemin qui conduit sous les phares. Des boulements l'obstruaient;--il tait dangereux de s'y hasarder. Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades aux environs, Ingouville, Octeville, Fcamp, Lillebonne, Rome s'il le fallait. Ses prix taient draisonnables; mais le nom de Fcamp les avait frapps: en se dtournant un peu sur la route, on pouvait voir tretat--et ils prirent la gondole de Fcamp, pour se rendre au plus loin, d'abord. Dans la gondole Bouvard et Pcuchet firent la conversation avec trois paysans, deux bonnes femmes, un sminariste, et n'hsitrent pas se qualifier d'ingnieurs. On s'arrta devant le bassin. Ils gagnrent la falaise, et cinq minutes aprs, la frlrent, pour viter une grande flaque d'eau avanant comme un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent une arcade qui s'ouvrait sur une grotte profonde. Elle tait sonore, trs claire, pareille une glise, avec des colonnes de haut en bas, et un tapis de varech tout le long de ses dalles. Cet ouvrage de la nature les tonna; et ils s'levrent des considrations sur l'origine du monde. Bouvard penchait vers le neptunisme. Pcuchet au contraire tait plutonien. Le feu central avait bris la crote du globe, soulev les terrains, fait des crevasses. C'est comme une mer intrieure ayant son flux et reflux, ses temptes. Une mince pellicule nous en spare. On ne dormirait pas si l'on songeait tout ce qu'il y a sous nos talons.--Cependant le feu central diminue, et le soleil s'affaiblit, si bien que la Terre un jour prira de refroidissement. Elle deviendra strile; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide carbonique--et aucun tre ne pourra subsister. --Nous n'y sommes pas encore dit Bouvard. --Esprons-le! reprit Pcuchet. N'importe! cette fin du monde, si lointaine qu'elle ft, les assombrit--et cte cte, ils marchaient silencieusement sur les galets. La falaise, perpendiculaire, toute blanche et raye en noir, et l, par des lignes de silex, s'en allait vers l'horizon tel que la courbe d'un rempart ayant cinq lieues d'tendue. Un vent d'est, pre et froid soufflait. Le ciel tait gris, la mer verdtre et comme enfle. Du sommet des roches, des oiseaux s'envolaient, tournoyaient, rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois, une pierre se dtachant, rebondissait de place en place, avant de descendre jusqu' eux. Pcuchet poursuivait haute voix ses penses:-- moins que la terre ne soit anantie par un cataclysme? On ignore la longueur de notre priode. Le feu central n'a qu' dborder. --Pourtant, il diminue? --Cela n'empche pas ses explosions d'avoir produit l'le Julia, le Monte-Nuovo, bien d'autres encore. Bouvard se rappelait avoir lu ces dtails dans Bertrand--Mais de pareils faits n'arrivent pas en Europe? --Mille excuses! tmoin celui de Lisbonne! Quant nos pays, les mines de houille et de pyrite martiale y sont nombreuses et peuvent trs bien en se dcomposant, former les bouches volcaniques. Les volcans, d'ailleurs, clatent toujours prs de la mer. Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin, une fume qui montait vers le ciel. --Puisque l'le Julia reprit Pcuchet, a disparu, des terrains produits par la mme cause, auront peut-tre, le mme sort? Un lot de l'Archipel est aussi important que la Normandie, et mme que l'Europe. Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abme. --Admets dit Pcuchet qu'un tremblement de terre ait lieu sous la Manche. Les eaux se ruent dans l'Atlantique. Les ctes de la France et de l'Angleterre en chancelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent, et v'lan! tout l'entre-deux est cras. Au lieu de rpondre, Bouvard se mit marcher tellement vite qu'il fut bientt cent pas de Pcuchet. tant seul, l'ide d'un cataclysme le troubla. Il n'avait pas mang depuis le matin. Ses tempes bourdonnaient. Tout coup le sol, lui parut tressaillir,--et la falaise au-dessus de sa tte pencher par le sommet. ce moment, une pluie de graviers, droula d'en haut. Pcuchet l'aperut qui dtalait avec violence, comprit sa terreur, cria, de loin:--Arrte! arrte! la priode n'est pas accomplie. Et pour le rattraper, il faisait des sauts normes avec son bton de touriste, tout en vocifrant: La priode n'est pas accomplie! la priode n'est pas accomplie! Bouvard en dmence, courait toujours. Le parapluie polybranches tomba, les pans de sa redingote s'envolaient, le havresac ballottait son dos. C'tait comme une tortue avec des ailes, qui aurait galop parmi les roches; une plus grosse le cacha. Pcuchet y parvint hors d'haleine, ne vit personne; puis retourna en arrire pour gagner les champs par une valleuse que Bouvard avait prise, sans doute. Ce raidillon troit tait taill grandes marches dans la falaise, de la largeur de deux hommes, et luisant comme de l'albtre poli. cinquante pieds d'lvation, Pcuchet voulut descendre. La mer battait son plein. Il se remit grimper. Au second tournant, quand il aperut le vide, la peur le glaa. mesure qu'il approchait du troisime, ses jambes devenaient molles. Les couches de l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinait l'pigastre; il s'assit par terre les yeux ferms, n'ayant plus conscience que des battements de son coeur qui l'touffaient. Puis, il jeta son bton de touriste, et avec les genoux et les mains reprit son ascension. Mais les trois marteaux tenus la ceinture lui entraient dans le ventre, les cailloux dont ses poches taient bourres tapaient ses flancs; la visire de sa casquette l'aveuglait, le vent redoublait de force; enfin il atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui tait mont plus loin, par une valleuse moins difficile. Une charrette les recueillit. Ils oublirent tretat. Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virent au bas d'un journal, un feuilleton intitul De l'enseignement de la gologie. Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle tait comprise l'poque. Jamais il n'y eut un cataclysme complet du globe; mais la mme espce n'a pas toujours la mme dure, et s'teint plus vite dans tel endroit que dans tel autre. Des terrains de mme ge contiennent des fossiles diffrents comme des dpts trs loigns en renferment de pareils. Les fougres d'autrefois sont identiques aux fougres d' prsent. Beaucoup de zoophytes contemporains se retrouvent dans les couches les plus anciennes. En rsum, les modifications actuelles expliquent les bouleversements antrieurs. Les mmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de sauts, et les priodes, affirme Brongniart, ne sont aprs tout que des abstractions. Cuvier jusqu' prsent leur avait apparu dans l'clat d'une aurole, au sommet d'une science indiscutable. Elle tait sape. La Cration n'avait plus la mme discipline; et leur respect pour ce grand homme diminua. Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Tout cela contrariait les ides reues, l'autorit de l'glise. Bouvard en prouva comme l'allgement d'un joug bris. --Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me rpondrait sur le Dluge! Ils le trouvrent dans son petit jardin o il attendait les membres du Conseil de fabrique, qui devaient se runir tout l'heure, pour l'acquisition d'une chasuble. --Ces messieurs souhaitent...? --Un claircissement, s'il vous plat, et Bouvard commena. Que signifiaient dans la Gense, l'abme qui se rompit et les cataractes du ciel? Car un abme ne se rompt pas, et le ciel n'a point de cataractes! L'abb ferma les paupires, puis rpondit qu'il fallait distinguer toujours entre le sens et la lettre. Des choses qui d'abord nous choquent deviennent lgitimes en les approfondissant. --Trs bien! mais comment expliquer la pluie qui dpassait les plus hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues! y pensez-vous, deux lieues! une paisseur d'eau ayant deux lieues! Et le maire, survenant, ajouta:--Saprelotte, quel bain! --Convenez dit Bouvard que Mose exagre diablement. Le cur avait lu Bonald, et rpliqua:--J'ignore ses motifs; c'tait, sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples qu'il dirigeait! --Enfin, cette masse d'eau, d'o venait-elle? --Que sais-je? L'air s'tait chang en pluie, comme il arrive tous les jours. Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur des Contributions, avec le capitaine Heurtaux, propritaire; et Beljambe l'aubergiste donnait le bras Langlois l'picier, qui marchait pniblement cause de son catarrhe. Pcuchet, sans souci d'eux, prit la parole. --Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l'atmosphre (la science nous le dmontre) est gal celui d'une masse d'eau qui ferait autour du globe une enveloppe de dix mtres. Par consquent, si tout l'air condens tombait dessus l'tat liquide, il augmenterait bien peu la masse des eaux existantes. Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, coutaient. Le cur s'impatienta. --Nierez-vous qu'on ait trouv des coquilles sur les montagnes? qui les y a mises, sinon le Dluge? Elles n'ont pas coutume, je crois, de pousser toutes seules dans la terre comme des carottes! Et ce mot ayant fait rire l'assemble, il ajouta en pinant les lvres: moins que ce ne soit encore une des dcouvertes de la science? Bouvard voulut rpondre par le soulvement des montagnes, la thorie d'lie de Beaumont. --Connais pas! rpondit l'Abb. Foureau s'empressa de dire:--Il est de Caen! Je l'ai vu une fois la Prfecture! --Mais si votre Dluge repartit Bouvard avait charri des coquilles, on les trouverait brises la surface, et non des profondeurs de trois cents mtres quelquefois. Le prtre se rejeta sur la vracit des critures, la tradition du genre humain et les animaux dcouverts dans de la glace, en Sibrie. Cela ne prouve pas que l'Homme ait vcu en mme temps qu'eux! La Terre, selon Pcuchet, tait considrablement plus vieille.--Le Delta du Mississippi remonte des dizaines de milliers d'annes. L'poque actuelle en a cent mille, pour le moins. Les listes de Manthon... Le comte de Faverges s'avana. Tous firent silence son approche. --Continuez, je vous prie! Que disiez-vous? --Ces messieurs me querellaient rpondit l'abb. -- propos de quoi? --Sur la sainte criture, monsieur le Comte! Bouvard, de suite, allgua qu'ils avaient droit, comme gologues, discuter religion. --Prenez garde dit le comte. Vous savez le mot, cher monsieur, un peu de science en loigne, beaucoup y ramne. Et d'un ton la fois hautain et paternel: Croyez-moi! vous y reviendrez! vous y reviendrez! Peut-tre!--mais que penser d'un livre, o l'on prtend que la lumire a t cre avant le soleil, comme si le soleil n'tait pas la seule cause de la lumire! --Vous oubliez celle qu'on appelle borale dit l'ecclsiastique. Bouvard, sans rpondre l'objection, nia fortement qu'elle ait pu tre d'un ct et les tnbres de l'autre, qu'il y ait eu un soir et un matin quand les astres n'existaient pas, et que les animaux aient apparu tout coup, au lieu de se former par cristallisation. Comme les alles taient trop petites, en gesticulant, on marchait dans les plates-bandes. Langlois fut pris d'une quinte de toux. Le capitaine criait: Vous tes des rvolutionnaires! Girbal: La paix! la paix! Le prtre: Quel matrialisme! Foureau: Occupons-nous plutt de notre chasuble! --Hou! Laissez-moi parler! Et Bouvard s'chauffant, alla jusqu' dire que l'Homme descendait du Singe! Tous les fabriciens se regardrent, fort bahis, et comme pour s'assurer qu'ils n'taient pas des singes. Bouvard reprit:--En comparant le foetus d'une femme, d'une chienne, d'un oiseau... --Assez! --Moi, je vais plus loin! s'cria Pcuchet. L'homme descend des poissons! Des rires clatrent. Mais sans se troubler: le Telliamed! un livre arabe!... --Allons, messieurs, en sance! Et on entra dans la sacristie. Les deux compagnons n'avaient pas roul l'abb Jeufroy, comme ils l'auraient cru--aussi Pcuchet lui trouva-t-il le cachet du jsuitisme. Sa lumire borale les inquitait cependant; ils la cherchrent dans le manuel de d'Orbigny. C'est une hypothse, pour expliquer comment les vgtaux fossiles de la baie de Baffin ressemblent aux plantes quatoriales. On suppose, la place du soleil, un grand foyer lumineux, maintenant disparu, et dont les aurores borales ne sont peut-tre que les vestiges. Puis un doute leur vint sur la provenance de l'Homme;--et embarrasss, ils songrent Vaucorbeil. Ses menaces n'avaient pas eu de suites. Comme autrefois, il passait le matin devant leur grille, en raclant avec sa canne tous les barreaux l'un aprs l'autre. Bouvard l'pia--et l'ayant arrt, dit qu'il voulait lui soumettre un point curieux d'anthropologie. --Croyez-vous que le genre humain descende des poissons? --Quelle btise! --Plutt des singes, n'est-ce pas? --Directement, c'est impossible! qui se fier? Car enfin le Docteur n'tait pas un catholique! Ils continurent leurs tudes, mais sans passion, tant las de l'ocne et du miocne, du Mont-Jorullo, de l'le Julia, des mammouths de Sibrie et des fossiles invariablement compars dans tous les auteurs des mdailles qui sont des tmoignages authentiques, si bien qu'un jour, Bouvard jeta son havresac par terre, en dclarant qu'il n'irait pas plus loin. La gologie est trop dfectueuse! peine connaissons-nous quelques endroits de l'Europe. Quant au reste, avec le fond des Ocans, on l'ignorera toujours. Enfin, Pcuchet ayant prononc le mot de rgne minral: --Je n'y crois pas, au rgne minral! puisque des matires organiques ont pris part la formation du silex, de la craie, de l'or peut-tre! Le diamant n'a-t-il pas t du charbon: la houille un assemblage de vgtaux:--en la chauffant je ne sais plus combien de degrs, on obtient de la sciure de bois, tellement que tout passe, tout coule. La cration est faite d'une matire ondoyante et fugace. Mieux vaudrait nous occuper d'autre chose! Il se coucha sur le dos, et se mit sommeiller, pendant que Pcuchet la tte basse et un genou dans les mains, se livrait ses rflexions. Une lisire de mousse bordait un chemin creux, ombrag par des frnes dont les cimes lgres tremblaient. Des angliques, des menthes, des lavandes exhalaient des senteurs chaudes, pices; l'atmosphre tait lourde; et Pcuchet, dans une sorte d'abrutissement, rvait aux existences innombrables parses autour de lui, aux insectes qui bourdonnaient, aux sources caches sous le gazon, la sve des plantes, aux oiseaux dans leurs nids, au vent, aux nuages, toute la Nature, sans chercher dcouvrir ses mystres, sduit par sa force, perdu dans sa grandeur. --J'ai soif! dit Bouvard, en se rveillant. --Moi de mme! Je boirais volontiers quelque chose! --C'est facile reprit un homme qui passait, en manches de chemise, avec une planche sur l'paule. Et ils reconnurent ce vagabond, qui Bouvard autrefois avait donn un verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait les cheveux en accroche-coeur, la moustache bien cire, et dandinait sa taille d'une faon parisienne. Aprs cent pas environ, il ouvrit la barrire d'une cour, jeta sa planche contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine. --Mlie! es-tu l, Mlie? Une jeune fille parut; sur son commandement, alla tirer de la boisson et revint prs de la table, servir ces messieurs. Ses bandeaux, de la couleur des bls, dpassaient un bguin de toile grise. Tous ses pauvres vtements descendaient le long de son corps sans un pli;--et le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de dlicat, de champtre et d'ingnu. --Elle est gentille, hein? dit le menuisier, pendant qu'elle apportait des verres. Si on ne jurerait pas une demoiselle, costume en paysanne! et rude l'ouvrage, pourtant!--Pauvre petit coeur, va! quand je serai riche, je t'pouserai! --Vous dites toujours des btises, monsieur Gorju rpondit-elle d'une voix douce, sur un accent tranard. Un valet d'curie vint prendre de l'avoine dans un vieux coffre, et laissa retomber le couvercle si brutalement qu'un clat de bois en jaillit. Gorju s'emporta contre la lourdeur de tous ces gars de la campagne puis, genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau. Pcuchet en voulant l'aider, distingua sous la poussire, des figures de personnages. C'tait un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des pampres dans les coins, et les colonnettes divisaient sa devanture en cinq compartiments. On voyait au milieu, Vnus-Anadyomne debout sur une coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et Dalila, Circ et ses pourceaux, les filles de Loth enivrant leur pre; tout cela dlabr, rong de mites, et mme le panneau de droite manquait. Gorju prit une chandelle pour mieux faire voir Pcuchet celui de gauche, qui prsentait sous l'arbre du Paradis, Adam et ve dans une posture fort indcente. Bouvard galement admira le bahut. --Si vous y tenez, on vous le cderait bon compte. Ils hsitaient, vu les rparations. Gorju pouvait les faire, tant de son mtier bniste.--Allons! Venez! et il entrana Pcuchet vers la masure, o Mme Castillon, la matresse, tendait du linge. Mlie quand elle eut lav ses mains, prit sur le bord de la fentre, son mtier dentelles, s'assit en pleine lumire, et travailla. Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux se dbrouillaient sous ses doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil restait pench. Bouvard la questionna sur ses parents, son pays, les gages qu'on lui donnait. Elle tait de Ouistreham, n'avait plus de famille, gagnait une pistole par mois--enfin, elle lui plut tellement qu'il dsira la prendre son service pour aider la vieille Germaine. Pcuchet reparut avec la fermire, et pendant qu'ils continuaient leur marchandage, Bouvard demanda tout bas Gorju, si la petite bonne consentirait devenir sa servante. --Parbleu! --Toutefois dit Bouvard, il faut que je consulte mon ami. --Eh bien! je ferai en sorte. Mais n'en parlez pas! cause de la bourgeoise. Le march venait de se conclure, moyennant trente-cinq francs. Pour le raccommodage on s'entendrait. peine dans la cour Bouvard dit son intention relativement Mlie. Pcuchet s'arrta, afin de mieux rflchir, ouvrit sa tabatire, huma une prise, et s'tant mouch: --Au fait, c'est une ide! mon Dieu, oui! pourquoi pas? D'ailleurs, tu es le matre! Dix minutes aprs, Gorju se montra sur le haut-bord d'un foss--et les interpellant: --Quand faut-il que je vous apporte le meuble? --Demain! --Et pour l'autre question, tes-vous dcids? --Convenu! rpondit Pcuchet. CHAPITRE IV Six mois plus tard, ils taient devenus des archologues;--et leur maison ressemblait un muse. Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Les spcimens de gologie encombraient l'escalier;--et une chane norme s'tendait par terre tout le long du corridor. Ils avaient dcroch la porte entre les deux chambres o ils ne couchaient pas et condamn l'entre extrieure de la seconde, pour ne faire de ces deux pices qu'un mme appartement. Quand on avait franchi le seuil on se heurtait une auge de pierre (un sarcophage gallo-romain) puis, les yeux taient frapps par de la quincaillerie. Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets et une plaque de foyer, qui reprsentait un moine caressant une bergre. Sur des planchettes tout autour, on voyait des flambeaux, des serrures, des boulons, des crous. Le sol disparaissait sous des tessons de tuiles rouges. Une table au milieu exhibait les curiosits les plus rares: la carcasse d'un bonnet de Cauchoise, deux urnes d'argile, des mdailles, une fiole de verre opalin. Un fauteuil en tapisserie avait sur son dossier un triangle de guipure. Un morceau de cotte de mailles ornait la cloison droite; et en dessous, des pointes maintenaient horizontalement une hallebarde, pice unique. La seconde chambre, o l'on descendait par deux marches, renfermait les anciens livres apports de Paris, et ceux qu'en arrivant ils avaient dcouverts dans une armoire. Les vantaux en taient retirs. Ils l'appelaient la bibliothque. L'arbre gnalogique de la famille Croixmare occupait seul tout le revers de la porte. Sur le lambris en retour, la figure au pastel d'une dame en costume Louis XV faisait pendant au portrait du pre Bouvard. Le chambranle de la glace avait pour dcoration un sombrero de feutre noir, et une monstrueuse galoche, pleine de feuilles, les restes d'un nid. Deux noix de coco (appartenant Pcuchet depuis sa jeunesse) flanquaient sur la chemine un tonneau de faence, que chevauchait un paysan. Auprs, dans une corbeille de paille, il y avait un dcime, rendu par un canard. Devant la bibliothque, se carrait une commode en coquillages, avec des ornements de peluche. Son couvercle supportait un chat tenant une souris dans sa gueule,--ptrification de Saint-Allyre,--une bote ouvrage en coquilles mmement; et sur cette bote, une carafe d'eau-de-vie contenait une poire de bon-chrtien. Mais le plus beau, c'tait dans l'embrasure de la fentre, une statue de saint Pierre! Sa main droite couverte d'un gant serrait la clef du Paradis, de couleur vert pomme; sa chasuble que des fleurs de lis agrmentaient tait bleu ciel, et sa tiare trs jaune pointue comme une pagode. Il avait les joues fardes, de gros yeux ronds, la bouche bante, le nez de travers et en trompette. Au-dessus pendait un baldaquin fait d'un vieux tapis o l'on distinguait deux amours dans un cercle de roses--et ses pieds comme une colonne se levait un pot beurre, portant ces mots en lettres blanches sur fond chocolat: Excut devant S.A.R. Monseigneur le duc d'Angoulme, Noron, le 3 d'octobre 1817. Pcuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade--et parfois mme il allait jusque dans la chambre de Bouvard, pour allonger la perspective. Une place demeurait vide en face de la cotte de mailles, celle du bahut renaissance. Il n'tait pas achev. Gorju y travaillait encore; varlopant les panneaux dans le fournil, et les ajustant, les dmontant. onze heures, il djeunait; causait ensuite avec Mlie, et souvent ne reparaissait plus de toute la journe. Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble Bouvard et Pcuchet s'taient mis en campagne. Ce qu'ils rapportaient ne convenait pas. Mais ils avaient rencontr une foule de choses curieuses. Le got des bibelots leur tait venu, puis l'amour du moyen ge. D'abord, ils visitrent les cathdrales;--et les hautes nefs se mirant dans l'eau des bnitiers, les verreries blouissantes comme des tentures de pierreries, les tombeaux au fond des chapelles, le jour incertain des cryptes, tout, jusqu' la fracheur des murailles leur causa un frmissement de plaisir, une motion religieuse. Bientt, ils furent capables de distinguer les poques--et ddaigneux des sacristains, ils disaient:--Ah! une abside romane! Cela est du XIIe sicle! voil que nous retombons dans le flamboyant! Ils tchaient de comprendre les symboles sculpts sur les chapiteaux, comme les deux griffons de Marigny becquetant un arbre en fleurs. Pcuchet vit une satire dans les chantres mchoire grotesque qui terminent les cintres de Feuguerolles;--et pour l'exubrance de l'homme obscne couvrant un des meneaux d'Hrouville, cela prouvait, suivant Bouvard, que nos aeux avaient chri la gaudriole. Ils arrivrent ne plus tolrer la moindre marque de dcadence. Tout tait de la dcadence--et ils dploraient le vandalisme, tonnaient contre le badigeon. Mais le style d'un monument ne s'accorde pas toujours avec la date qu'on lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe sicle domine encore dans la Provence. L'ogive est peut-tre fort ancienne! et des auteurs contestent l'antriorit du roman sur le gothique--Ce dfaut de certitude les contrariait. Aprs les glises ils tudirent les chteaux forts, ceux de Domfront et de Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainures de la herse, et parvenus au sommet, ils voyaient d'abord toute la campagne, puis les toits de la ville, les rues s'entrecroisant, des charrettes sur la place, des femmes au lavoir. Le mur dvalait pic jusqu'aux broussailles des douves--et ils plissaient en songeant que des hommes avaient mont l, suspendus des chelles. Ils se seraient risqus dans les souterrains, mais Bouvard avait pour obstacle son ventre, et Pcuchet la crainte des vipres. Ils voulurent connatre les vieux manoirs, Curcy, Bully, Fontenay-le-Marmion, Argouges. Parfois, l'angle des btiments, derrire le fumier se dresse une tour carlovingienne. La cuisine garnie de bancs en pierre fait songer des ripailles fodales. D'autres ont un aspect exclusivement farouche, avec leurs trois enceintes encore visibles, des meurtrires sous l'escalier, de longues tourelles pans aigus. Puis, on arrive dans un appartement, o une fentre du temps des Valois cisele comme un ivoire laisse entrer le soleil qui chauffe sur le parquet des grains de colza, rpandus. Des abbayes servent de grange. Les inscriptions des pierres tombales sont effaces. Au milieu des champs, un pignon reste debout--et du haut en bas est revtu d'un lierre que le vent fait trembler. Quantit de choses excitaient leurs convoitises, un pot d'tain, une boucle de strass, des indiennes grands ramages. Le manque d'argent les retenait. Par un hasard providentiel, ils dterrrent Balleroy, chez un tameur, un vitrail gothique,--qui fut assez grand pour couvrir prs du fauteuil la partie droite de la croise jusqu'au deuxime carreau. Le clocher de Chavignolles se montrait dans le lointain, produisant un effet splendide. Avec un bas d'armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettre sous le vitrail, car il flattait leur manie. Elle tait si forte qu'ils regrettaient les monuments sur lesquels on ne sait rien du tout,--comme la maison de plaisance des vques de Sez. --Bayeux, dit M. de Caumont, devait avoir un thtre. Ils en cherchrent la place inutilement. Le village de Montrecy contient un pr clbre, par des mdailles d'empereurs qu'on y a dcouvertes autrefois. Ils comptaient y faire une belle rcolte. Le gardien leur en refusa l'entre. Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait entre une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards qu'on y avait introduits reparurent Vaucelles, en grognant:--Can can can d'o est venu le nom de la ville. Aucune dmarche ne leur cotait, aucun sacrifice. l'auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut un djeuner pour la somme de quatre sols.--Ils y firent le mme repas, et constatrent avec surprise que les choses ne se passaient plus comme a! Quel est le fondateur de l'abbaye de Sainte-Anne? Existe-t-il une parent entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIe sicle une nouvelle espce de pommes, et Onfroy gouverneur d'Hastings, l'poque de la conqute? Comment se procurer L'Astucieuse Pythonisse, comdie en vers d'un certain Dutrsor, faite Bayeux, et actuellement des plus rares? Sous Louis XVI, Hrambert Dupaty, ou Dupastis Hrambert, composa un ouvrage, qui n'a jamais paru, plein d'anecdotes sur Argentan.--l s'agirait de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mmoires autographes de Mme Dubois de la Pierre, consults pour l'histoire indite de Laigle, par Louis Dasprs, desservant de Saint-Martin?--Autant de problmes, de points curieux claircir. Mais souvent un faible indice met sur la voie d'une dcouverte inapprciable. Donc, ils revtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l'veil;--et sous l'apparence de colporteurs, ils se prsentaient dans les maisons, demandant acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas. C'taient des cahiers d'cole, des factures, d'anciens journaux, rien d'utile. Enfin, Bouvard et Pcuchet s'adressrent Larsonneur. Il tait perdu dans le celticisme, et rpondant sommairement leurs questions en fit d'autres. Avaient-ils observ autour d'eux des traces de la religion du chien comme on en voit Montargis; et des dtails spciaux, sur les feux de la Saint-Jean, les mariages, les dictons populaires, etc.? Il les priait mme de recueillir pour lui, quelques-unes de ces haches en silex, appeles alors des celtoe, et que les druides employaient dans leurs criminels holocaustes. Par Gorju, ils s'en procurrent une douzaine, lui expdirent la moins grande--les autres enrichirent le musum. Ils s'y promenaient avec amour, le balayaient eux-mmes, en avaient parl toutes leurs connaissances. Un aprs-midi, Mme Bordin, et M. Marescot se prsentrent pour le voir. Bouvard les reut, et commena la dmonstration par le vestibule. La poutre n'tait rien moins que l'ancien gibet de Falaise, d'aprs le menuisier qui l'avait vendue--lequel tenait ce renseignement de son grand-pre. La grosse chane dans le corridor provenait des oubliettes du donjon de Torteval. Elle ressemblait suivant le notaire, aux chanes des bornes devant les cours d'honneur. Bouvard tait convaincu qu'elle servait autrefois lier les captifs. Et il ouvrit la porte de la premire chambre. --Pourquoi toutes ces tuiles? s'cria Mme Bordin. --Pour chauffer les tuves! mais un peu d'ordre, s'il vous plat! Ceci est un tombeau dcouvert dans une auberge o on l'employait comme abreuvoir. Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines d'une terre, qui tait de la cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole, afin de montrer par quelle mthode les Romains y versaient des pleurs. --Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres! Effectivement, c'tait un peu srieux pour une dame, et alors il tira d'un carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denier d'argent. Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme aujourd'hui cela pourrait valoir. La cotte de mailles qu'il examinait, lui chappa des doigts; des anneaux se rompirent. Bouvard dissimula son mcontentement. Il eut mme l'obligeance de dcrocher la hallebarde--et se courbant, levant les bras, battant du talon, il faisait mine de faucher les jarrets d'un cheval, de pointer comme la baonnette, d'assommer un ennemi. La veuve, intrieurement, le trouva un rude gaillard. Elle fut enthousiasme par la commode en coquillages. Le chat de Saint-Allyre l'tonna beaucoup, la poire dans la carafe un peu moins. Puis arrivant la chemine: --Ah! voil un chapeau qui aurait besoin de raccommodage. Trois trous, des marques de balles, en peraient les bords. C'tait celui d'un chef de voleurs sous le Directoire, David de La Bazoque, pris en trahison, et tu immdiatement. --Tant mieux, on a bien fait! dit Mme Bordin. Marescot souriait devant les objets d'une faon ddaigneuse. Il ne comprenait pas cette galoche qui avait t l'enseigne d'un marchand de chaussures, ni pourquoi le tonneau de faence, un vulgaire pichet de cidre;--et le saint Pierre, franchement, tait lamentable avec sa physionomie d'ivrogne. Mme Bordin fit cette remarque:--Il a d vous coter bon, tout de mme? --Oh pas trop! pas trop! Un couvreur d'ardoises l'avait donn pour quinze francs. Ensuite, elle blma, vu l'inconvenance, le dcolletage de la dame en perruque poudre. --O est le mal? reprit Bouvard, quand on possde quelque chose de beau? et il ajouta plus bas: Comme vous, je suis sr? Le notaire leur tournait le dos, tudiant les branches de la famille Croixmare. Elle ne rpondit rien, mais se mit jouer avec sa longue chane de montre. Ses seins bombaient le taffetas noir de son corsage; et les cils un peu rapprochs, elle baissait le menton, comme une tourterelle qui se rengorge. Puis d'un air ingnu: --Comment s'appelait cette dame? --On l'ignore! c'est une matresse du Rgent,--vous savez--celui qui a fait tant de farces! --Je crois bien! les mmoires du temps!... et le notaire, sans finir sa phrase dplora cet exemple d'un prince, entran par ses passions. --Mais vous tes tous comme a! Les deux hommes se rcrirent; et un dialogue s'en suivit sur les femmes, sur l'amour. Marescot affirma qu'il existe beaucoup d'unions heureuses.--Parfois mme, sans qu'on s'en doute, on a prs de soi, ce qu'il faudrait pour son bonheur. L'allusion tait directe. Les joues de la veuve s'empourprrent; mais se remettant presque aussitt: --Nous n'avons plus l'ge des folies! n'est-ce pas monsieur Bouvard? --Eh! eh! moi, je ne dis pas a! et il offrit son bras pour revenir dans l'autre chambre. Faites attention aux marches. Trs bien! Maintenant, observez le vitrail. On y distinguait un manteau d'carlate et les deux ailes d'un ange --tout le reste se perdant sous les plombs qui tenaient en quilibre les nombreuses cassures du verre. Le jour diminuait; des ombres s'allongeaient; Mme Bordin tait devenue srieuse. Bouvard s'loigna, et reparut, affubl d'une couverture de laine, puis s'agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors, la face dans les mains, la lueur du soleil tombant sur sa calvitie;--et il avait conscience de cet effet, car il dit:--Est-ce que je n'ai pas l'air d'un moine du moyen ge? Ensuite, il leva le front obliquement, les yeux noys, faisant prendre sa figure une expression mystique. On entendit dans le corridor la voix grave de Pcuchet: --N'aie pas peur! c'est moi! Et il entra, la tte compltement recouverte d'un casque--un pot de fer oreillons pointus. Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaient debout. Une minute se passa dans l'bahissement. Mme Bordin parut un peu froide Pcuchet. Cependant, il voulut savoir si on lui avait tout montr. --Il me semble? et dsignant la muraille: Ah! pardon! nous aurons ici un objet que l'on restaure en ce moment. La veuve et Marescot se retirrent. Les deux amis avaient imagin de feindre une concurrence. Ils allaient en courses l'un sans l'autre, le second faisant des offres suprieures celles du premier. Pcuchet ainsi venait d'obtenir le casque. Bouvard l'en flicita et reut des loges propos de la couverture. Mlie avec des cordons, l'arrangea en manire de froc. Ils la mettaient tour de rle, pour recevoir les visites. Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux, puis de personnes infrieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux servantes des voisins;--et chaque fois, ils recommenaient leurs explications, montraient la place o serait le bahut, affectaient de la modestie, rclamaient de l'indulgence pour l'encombrement. Pcuchet, ces jours-l, portait le bonnet de zouave qu'il avait autrefois Paris, l'estimant plus en rapport avec le milieu artistique. un certain moment, il se coiffait du casque, et le penchait sur la nuque, afin de dgager son visage. Bouvard n'oubliait pas la manoeuvre de la hallebarde; enfin, d'un coup d'oeil ils se demandaient si le visiteur mritait que l'on ft le moine du moyen ge. Quelle motion quand s'arrta devant leur grille, la voiture de M. de Faverges! Il n'avait qu'un mot dire. Voici la chose. Hurel, son homme d'affaires, lui avait appris que cherchant partout des documents ils avaient achet de vieux papiers la ferme de la Aubrye. Rien de plus vrai. N'y avaient-ils pas dcouvert, des lettres du baron de Gonneval, ancien aide de camp du duc d'Angoulme, et qui avait sjourn la Aubrye? On dsirait cette correspondance, pour des intrts de famille. Elle n'tait pas chez eux. Mais ils dtenaient une chose qui l'intressait s'il daignait les suivre, jusqu' leur bibliothque. Jamais pareilles bottes vernies n'avaient craqu dans le corridor. Elles se heurtrent contre le sarcophage. Il faillit mme craser plusieurs tuiles, tourna le fauteuil, descendit deux marches--et parvenus dans la seconde chambre, ils lui firent voir sous le baldaquin, devant le saint Pierre, le pot beurre, excut Noron. Bouvard et Pcuchet avaient cru que la date, quelquefois, pouvait servir. Le gentilhomme par politesse inspecta leur muse.--Il rptait: Charmant, trs bien! tout en se donnant sur la bouche de petits coups avec le pommeau de sa badine,--pour sa part, il les remerciait d'avoir sauv ces dbris du moyen ge, poque de foi religieuse et de dvouements chevaleresques. Il aimait le progrs,--et se ft livr, comme eux, ces tudes intressantes.--Mais la Politique, le conseil gnral, l'Agriculture, un vritable tourbillon l'en dtournait! --Aprs vous, toutefois, on n'aurait que des glanes; car bientt, vous aurez pris toutes les curiosits du dpartement. --Sans amour-propre, nous le pensons dit Pcuchet. Et cependant, on pouvait en dcouvrir encore Chavignolles, par exemple, il y avait contre le mur du cimetire dans la ruelle, un bnitier, enfoui sous les herbes, depuis un temps immmorial. Ils furent heureux du renseignement, puis changrent un regard signifiant est-ce la peine? mais dj le Comte ouvrait la porte. Mlie, qui se trouvait derrire, s'enfuit brusquement. Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju, en train de fumer sa pipe, les bras croiss. --Vous employez ce garon! Hum! un jour d'meute je ne m'y fierais pas. Et M. de Faverges remonta dans son tilbury. Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur? Ils la questionnrent; et elle conta qu'elle avait servi dans sa ferme. C'tait cette petite fille qui versait boire aux moissonneuses quand ils taient venus. Deux ans plus tard, on l'avait prise comme aide, au chteau--et renvoye par suite de faux rapports. Pour Gorju, que lui reprocher? Il tait fort habile, et leur marquait infiniment de considration. Le lendemain, ds l'aube, ils se rendirent au cimetire. Bouvard, avec sa canne, tta la place indique. Un corps dur sonna. Ils arrachrent quelques orties, et dcouvrirent une cuvette en grs, un font baptismal o des plantes poussaient. On n'a pas coutume cependant d'enfouir les fonts baptismaux hors des glises. Pcuchet en fit un dessin, Bouvard la description; et ils envoyrent le tout Larsonneur. Sa rponse fut immdiate. --Victoire, mes chers confrres! Incontestablement, c'est une cuve druidique! Toutefois qu'ils y prissent garde! La hache tait douteuse.--Et autant pour lui que pour eux-mmes il leur indiquait une srie d'ouvrages consulter. Larsonneur confessait en post-scriptum, son envie de connatre cette cuve--ce qui aurait lieu, quelque jour, quand il ferait le voyage de la Bretagne. Alors Bouvard et Pcuchet se plongrent dans l'archologie celtique. D'aprs cette science, les anciens Gaulois, nos aeux, adoraient Kirk et Kron, Taranis, sus, Ntalemnia, le Ciel et la Terre, le Vent, les Eaux,--et, par-dessus tout, le grand Teutats, qui est le Saturne des Paens.--Car Saturne, quand il rgnait en Phnicie pousa une nymphe nomme Anobret, dont il eut un enfant appel Jed--et Anobret a les traits de Sara, Jed fut sacrifi (ou prs de l'tre) comme Isaac;--donc, Saturne est Abraham, d'o il faut conclure que la religion des Gaulois avait les mmes principes que celle des Juifs. Leur socit tait fort bien organise. La premire classe de personnes comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxime les jurisconsultes,--et dans la troisime, la plus haute, se rangeaient, suivant Taillepied, les diverses manires de philosophes c'est--dire les Druides ou Saronides, eux-mmes diviss en Eubages, Bardes et Vates. Les uns prophtisaient, les autres chantaient, d'autres enseignaient la Botanique, la Mdecine, l'Histoire et la Littrature, bref tous les arts de leur poque. Pythagore et Platon furent leurs lves. Ils apprirent la mtaphysique aux Grecs, la sorcellerie aux Persans, l'aruspicine aux trusques--et aux Romains, l'tamage du cuivre et le commerce des jambons. Mais de ce peuple, qui dominait l'ancien monde, il ne reste que des pierres, soit toutes seules, ou par groupes de trois, ou disposes en galeries, ou formant des enceintes. Bouvard et Pcuchet, pleins d'ardeur, tudirent successivement la Pierre-du-Post Ussy, la Pierre-Couple au Guest, la Pierre du Jarier, prs de Laigie--d'autres encore! Tous ces blocs, d'une gale insignifiance, les ennuyrent promptement;--et un jour qu'ils venaient de voir le menhir du Passais, ils allaient s'en retourner, quand leur guide les mena dans un bois de htres, encombr par des masses de granit pareilles des pidestaux, ou de monstrueuses tortues. La plus considrable est creuse comme un bassin. Un des bords se relve--et du fond partent deux entailles qui descendent jusqu' terre; c'tait pour l'coulement du sang; impossible d'en douter! Le hasard ne fait pas de ces choses. Les racines des arbres s'entremlaient ces rocs abrupts. Un peu de pluie tombait; au loin, les flocons de brume montaient, comme de grands fantmes. Il tait facile d'imaginer sous les feuillages, les prtres en tiare d'or et en robe blanche, avec leurs victimes humaines les bras attachs dans le dos--et sur le bord de la cuve la druidesse, observant le ruisseau rouge, pendant qu'autour d'elle, la foule hurlait, au tapage des cymbales et des buccins faits d'une corne d'auroch. Tout de suite, leur plan fut arrt. Et une nuit, par un clair de lune, ils prirent le chemin du cimetire, marchant comme des voleurs, dans l'ombre des maisons. Les persiennes taient closes, et les masures tranquilles; pas un chien n'aboya. Gorju les accompagnait, ils se mirent l'ouvrage. On n'entendait que le bruit des cailloux heurts par la bche, qui creusait le gazon. Le voisinage des morts leur tait dsagrable; l'horloge de l'glise poussait un rle continu, et la rosace de son tympan avait l'air d'un oeil piant les sacrilges. Enfin, ils emportrent la cuve. Le lendemain, ils revinrent au cimetire pour voir les traces de l'opration. L'abb, qui prenait le frais sur sa porte, les pria de lui faire l'honneur d'une visite; et les ayant introduits dans sa petite salle, il les regarda singulirement. Au milieu du dressoir, entre les assiettes, il y avait une soupire dcore de bouquets jaunes. Pcuchet la vanta, ne sachant que dire. --C'est un vieux Rouen reprit le cur, un meuble de famille. Les amateurs le considrent, M. Marescot, surtout. Pour lui, grce Dieu il n'avait pas l'amour des curiosits;--et comme ils semblaient ne pas comprendre, il dclara les avoir aperus lui-mme drobant le font baptismal. Les deux archologues furent trs penauds, balbutirent. L'objet en question n'tait plus d'usage. N'importe! ils devaient le rendre. Sans doute! Mais au moins qu'on leur permt de faire venir un peintre pour le dessiner. --Soit, messieurs. --Entre nous, n'est-ce pas? dit Bouvard sous le sceau de la confession! L'ecclsiastique, en souriant les rassura d'un geste. Ce n'tait pas lui, qu'ils craignaient, mais plutt Larsonneur. Quand il passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve--et ses bavardages iraient jusqu'aux oreilles du gouvernement. Par prudence, ils la cachrent dans le fournil, puis dans la tonnelle, dans la cahute, dans une armoire. Gorju tait las de la trimbaler. La possession d'un tel morceau les attachait au celticisme de la Normandie. Ses origines sont gyptiennes. Sez, dans le dpartement de l'Orne s'crit parfois Sas comme la ville du Delta. Les Gaulois juraient par le taureau, importation du boeuf Apis. Le nom latin de Bellocastes qui tait celui des gens de Bayeux vient de Beli Casa, demeure, sanctuaire de Blus. Blus et Osiris mme divinit. Rien ne s'oppose dit Mangon de la Lande ce qu'il y ait eu, prs de Bayeux, des monuments druidiques. --Ce pays, ajoute M. Roussel, ressemble au pays o les gyptiens btirent le temple de Jupiter-Ammon. Donc, il y avait un temple et qui enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques en renferment. En 1715, relate dom Martin, un sieur Hribel exhuma aux environs de Bayeux, plusieurs vases d'argile, pleins d'ossements--et conclut (d'aprs la tradition et des autorits vanouies) que cet endroit, une ncropole, tait le mont Faunus, o l'on a enterr le Veau d'or. Cependant le Veau d'or fut brl et aval!-- moins que la Bible ne se trompe? Premirement, o est le mont Faunus? Les auteurs ne l'indiquent pas. Les indignes n'en savent rien. Il aurait fallu se livrer des fouilles;--et dans ce but, ils envoyrent M. le prfet, une ptition, qui n'eut pas de rponse. Peut-tre que le mont Faunus a disparu, et que ce n'tait pas une colline mais un tumulus? Que signifiaient les tumulus? Plusieurs contiennent des squelettes, ayant la position du foetus dans le sein de sa mre. Cela veut dire que le tombeau tait pour eux comme une seconde gestation les prparant une autre vie. Donc, le tumulus symbolise l'organe femelle, comme la pierre leve est l'organe mle. En effet, o il y a des menhirs, un culte obscne a persist. Tmoin ce qui se faisait Gurande, Chichebouche, au Croisic, Livarot. Anciennement, les bornes des routes et mme les arbres avaient la signification de phallus--et pour Bouvard et Pcuchet tout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture, des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmacien. Quand on venait les voir, ils demandaient: qui trouvez-vous que cela ressemble? puis, confiaient le mystre--et si l'on se rcriait, ils levaient, de piti, les paules. Un soir, qu'ils rvaient aux dogmes des druides, l'abb se prsenta, discrtement. Tout de suite, ils montrrent le muse, en commenant par le vitrail, mais il leur tardait d'arriver un compartiment nouveau, celui des Phallus. L'ecclsiastique les arrta, jugeant l'exhibition indcente. Il venait rclamer son font baptismal. Bouvard et Pcuchet implorrent quinze jours encore, le temps d'en prendre un moulage. --Le plus tt sera le mieux dit l'abb. Puis il causa de choses indiffrentes. Pcuchet qui s'tait absent une minute, lui glissa dans la main un napolon. Le prtre fit un mouvement en arrire. --Ah! pour vos pauvres! Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pice d'or dans sa soutane. Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices? Jamais de la vie! Ils voulaient mme apprendre l'hbreu, qui est la langue mre du celtique, moins qu'elle n'en drive?--et ils allaient faire le voyage de la Bretagne,--en commenant par Rennes o ils avaient un rendez-vous avec Larsonneur, pour tudier cette urne mentionne dans les mmoires de l'Acadmie celtique et qui parat avoir contenu les cendres de la reine Artmise--quand le maire entra, le chapeau sur la tte, sans faon, en homme grossier qu'il tait. --Ce n'est pas tout a, mes petits pres! Il faut le rendre! --Quoi donc? --Farceurs! je sais bien que vous le cachez! On les avait trahis. Ils rpliqurent qu'ils le dtenaient avec la permission de monsieur le cur. --Nous allons voir. Et Foureau s'loigna. Il revint, une heure aprs. --Le cur dit que non! Venez vous expliquer. Ils s'obstinrent. D'abord on n'avait pas besoin de ce bnitier,--qui n'tait pas un bnitier. Ils le prouveraient par une foule de raisons scientifiques. Puis, ils offrirent de reconnatre, dans leur testament, qu'il appartenait la commune. Ils proposrent mme de l'acheter. --Et d'ailleurs, c'est mon bien! rptait Pcuchet. Les vingt francs, accepts par M. Jeufroy, taient une preuve du contrat--et s'il fallait comparatre devant le juge de paix, tant pis, il ferait un faux serment! Pendant ces dbats, il avait revu la soupire, plusieurs fois; et dans son me s'tait dvelopp le dsir, la soif, le prurit de cette faence. Si on voulait la lui donner, il remettrait la cuve. Autrement, non. Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la cda. Elle fut mise dans leur collection, prs du bonnet de Cauchoise. La cuve dcora le porche de l'glise; et ils se consolrent de ne plus l'avoir par cette ide que les gens de Chavignolles en ignoraient la valeur. Mais la soupire leur inspira le got des faences--nouveau sujet d'tudes et d'explorations dans la campagne. C'tait l'poque o les gens distingus recherchaient les vieux plats de Rouen. Le notaire en possdait quelques-uns, et tirait de l comme une rputation d'artiste, prjudiciable son mtier, mais qu'il rachetait par des cts srieux. Quand il sut que Bouvard et Pcuchet avaient acquis la soupire, il vint leur proposer un change. Pcuchet s'y refusa. --N'en parlons plus! et Marescot examina leur cramique. Toutes les pices accroches le long des murs taient bleues sur un fond d'une blancheur malpropre;--et quelques-unes talaient leur corne d'abondance aux tons verts et rougetres, plats barbe, assiettes et soucoupes, objets longtemps poursuivis et rapports sur le coeur, dans le sinus de la redingote. Marescot en fit l'loge, parla des autres faences, de l'hispano-arabe, de la hollandaise, de l'anglaise, de l'italienne;--et les ayant blouis par son rudition:--Si je revoyais votre soupire? Il la fit sonner d'un coup de doigt, puis contempla les deux S peints sous le couvercle. --La marque de Rouen! dit Pcuchet. --Oh! oh! Rouen, proprement parler, n'avait pas de marque. Quand on ignorait Moustiers toutes les faences franaises taient de Nevers. De mme pour Rouen, aujourd'hui! D'ailleurs on l'imite dans la perfection Elbeuf! --Pas possible! --On imite bien les majoliques! Votre pice n'a aucune valeur--et j'allais faire, moi, une belle sottise! Quand le notaire eut disparu, Pcuchet s'affaissa dans le fauteuil, prostr! --Il ne fallait pas rendre la cuve dit Bouvard mais tu t'exaltes! tu t'emportes toujours. --Oui! je m'emporte et Pcuchet empoignant la soupire, la jeta loin de lui, contre le sarcophage. Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un un;--et, quelque temps aprs, eut cette ide: --Marescot par jalousie, pourrait bien s'tre moqu de nous? --Comment? --Rien ne m'assure que la soupire ne soit pas authentique? tandis que les autres pices, qu'il a fait semblant d'admirer, sont fausses peut-tre? Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, les regrets. Ce n'tait pas une raison pour abandonner le voyage de la Bretagne. Ils comptaient mme emmener Gorju, qui les aiderait dans leurs fouilles. Depuis quelque temps, il couchait la maison, afin de terminer plus vite le raccommodage du meuble. La perspective d'un dplacement le contraria et comme ils parlaient des menhirs et des tumulus qu'ils comptaient voir: --Je connais mieux leur dit-il; en Algrie, dans le Sud, prs des sources de Bou-Mursoug, on en rencontre des quantits. Il fit mme la description d'un tombeau, ouvert devant lui, par hasard;--et qui contenait un squelette, accroupi comme un singe, les deux bras autour des jambes. Larsonneur, qu'ils instruisirent du fait, n'en voulut rien croire. Bouvard approfondit la matire, et le relana. --Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient informes, tandis que ces mmes Gaulois taient civiliss au temps de Jules Csar? Sans doute, ils proviennent d'un peuple plus ancien? --Une telle hypothse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme. --N'importe! rien ne dit que ces monuments soient l'oeuvre des Gaulois.--Montrez-nous un texte! L'acadmicien se fcha, ne rpondit plus;--et ils en furent bien aises, tant les Druides les ennuyaient. S'ils ne savaient quoi s'en tenir sur la cramique et sur le celticisme c'est qu'ils ignoraient l'histoire, particulirement l'histoire de France. L'ouvrage d'Anquetil se trouvait dans leur bibliothque; mais la suite des rois fainants les amusa fort peu, la sclratesse des maires du Palais ne les indigna point;--et ils lchrent Anquetil, rebuts par l'ineptie de ses rflexions. Alors ils demandrent Dumouchel quelle est la meilleure histoire de France. Dumouchel prit en leur nom, un abonnement un cabinet de lecture et leur expdia les lettres d'Augustin Thierry, avec deux volumes de M. de Genoude. D'aprs cet crivain, la royaut, la religion, et les assembles nationales, voil les principes de la nation franaise, lesquels remontent aux Mrovingiens. Les Carlovingiens y ont drog. Les Captiens, d'accord avec le peuple s'efforcrent de les maintenir. Sous Louis XIII, le pouvoir absolu fut tabli, pour vaincre le Protestantisme, dernier effort de la Fodalit--et 89 est un retour vers la constitution de nos aeux. Pcuchet admira ces ides. Elles faisaient piti Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry, d'abord. --Qu'est-ce que tu me chantes, avec ta nation franaise! puisqu'il n'existait pas de France, ni d'assembles nationales! et les Carlovingiens n'ont rien usurp, du tout! et les Rois n'ont pas affranchi les communes! Lis, toi-mme! Pcuchet se soumit l'vidence, et bientt le dpassa en rigueur scientifique! Il se serait cru dshonor s'il avait dit: Charlemagne et non Karl le Grand, Clovis au lieu de Clodowig. Nanmoins, il tait sduit par Genoude, trouvant habile de faire se rejoindre les deux bouts de l'histoire de France, si bien que le milieu est du remplissage;--et pour en avoir le coeur net, ils prirent la collection de Buchez et Roux. Mais le pathos des prfaces, cet amalgame de socialisme et de catholicisme les coeura; les dtails trop nombreux empchaient de voir l'ensemble. Ils recoururent M. Thiers. C'tait pendant l't de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle. Pcuchet, un petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa voix caverneuse, sans fatigue, ne s'arrtant que pour plonger les doigts dans sa tabatire. Bouvard l'coutait la pipe la bouche, les jambes ouvertes, le haut du pantalon dboutonn. Des vieillards leur avaient parl de 93;--et des souvenirs presque personnels animaient les plates descriptions de l'auteur. Dans ce temps-l, les grandes routes taient couvertes de soldats qui chantaient la Marseillaise. Sur le seuil des portes, des femmes assises cousaient de la toile, pour faire des tentes. Quelquefois, arrivait un flot d'hommes en bonnet rouge, inclinant au bout d'une pique une tte dcolore, dont les cheveux pendaient. La haute tribune de la Convention dominait un nuage de poussire, o des visages furieux hurlaient des cris de mort. Quand on passait au milieu du jour prs du bassin des Tuileries, on entendait le heurt de la guillotine, pareil des coups de mouton. Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mres se balanaient par intervalles, un merle sifflait. En portant des regards autour d'eux, ils savouraient cette tranquillit. Quel dommage que ds le commencement, on n'ait pu s'entendre--car si les royalistes avaient pens comme les patriotes, si la Cour y avait mis plus de franchise, et ses adversaires moins de violence, bien des malheurs ne seraient pas arrivs. force de bavarder l-dessus, ils se passionnrent. Bouvard, esprit libral et coeur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien. Pcuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se dclara sans-culotte et mme robespierriste. Il approuvait la condamnation du roi, les dcrets les plus violents, le culte de l'tre Suprme. Bouvard prfrait celui de la nature. Il aurait salu avec plaisir l'image d'une grosse femme, versant de ses mamelles ses adorateurs, non pas de l'eau, mais du chambertin. Pour avoir plus de faits l'appui de leurs arguments, ils se procurrent d'autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois, Lacretelle, etc.; et les contradictions de ces livres ne les embarrassaient nullement. Chacun y prenait ce qui pouvait dfendre sa cause. Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton et accept cent mille cus pour faire des motions qui perdraient la Rpublique;--et selon Pcuchet Vergniaud aurait demand six mille francs par mois. --Jamais de la vie! Explique-moi plutt, pourquoi la soeur de Robespierre avait une pension de Louis XVIII? --Pas du tout! c'tait de Bonaparte; et puisque tu le prends comme a, quel est le personnage qui peu de temps avant la mort d'galit eut avec lui une confrence secrte? Je veux qu'on rimprime dans les mmoires de la Campan les paragraphes supprims! Le dcs du Dauphin me parat louche. La poudrire de Grenelle en sautant tua deux mille personnes! Cause inconnue, dit-on, quelle btise! car Pcuchet n'tait pas loin de la connatre, et rejetait tous les crimes sur les manoeuvres des aristocrates, l'or de l'tranger. Dans l'esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis, les vierges de Verdun et les culottes en peau humaine taient indiscutables. Il acceptait les listes de Prudhomme, un million de victimes tout juste. Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu' Nantes, dans une longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pcuchet galement conut des doutes, et ils prirent en mfiance les historiens. La Rvolution est pour les uns, un vnement satanique. D'autres la proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque ct, naturellement sont des martyrs. Thierry dmontre, propos des Barbares, combien il est sot de rechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas suivre cette mthode dans l'examen des poques plus rcentes? Mais l'Histoire doit venger la morale; on est reconnaissant Tacite d'avoir dchir Tibre. Aprs tout, que la Reine ait eu des amants, que Dumouriez ds Valmy se propost de trahir, en prairial que ce soit la Montagne ou la Gironde qui ait commenc, et en thermidor les Jacobins ou la Plaine, qu'importe au dveloppement de la Rvolution, dont les origines sont profondes et les rsultats incalculables! Donc, elle devait s'accomplir, tre ce qu'elle fut; mais supposez la fuite du Roi sans entrave, Robespierre s'chappant ou Bonaparte assassin--hasards qui dpendaient d'un aubergiste moins scrupuleux, d'une porte ouverte, d'une sentinelle endormie, et le train du monde changeait. Ils n'avaient plus sur les hommes et les faits de cette poque, une seule ide d'aplomb. Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes les histoires, tous les mmoires, tous les journaux et toutes les pices manuscrites, car de la moindre omission une erreur peut dpendre qui en amnera d'autres l'infini. Ils y renoncrent. Mais le got de l'Histoire leur tait venu, le besoin de la vrit pour elle-mme. Peut-tre, est-elle plus facile dcouvrir dans les poques anciennes? Les auteurs, tant loin des choses, doivent en parler sans passion. Et ils commencrent le bon Rollin. --Quel tas de balivernes! s'cria Bouvard, ds le premier chapitre. --Attends un peu dit Pcuchet, en fouillant dans le bas de leur bibliothque, o s'entassaient les livres du dernier propritaire, un vieux jurisconsulte, maniaque et bel esprit;--et ayant dplac beaucoup de romans et de pices de thtre, avec un Montesquieu et des traductions d'Horace, il atteignit ce qu'il cherchait: l'ouvrage de Beaufort sur l'Histoire romaine. Tite-Live attribue la fondation de Rome Romulus. Salluste en fait honneur aux Troyens d'ne. Coriolan mourut en exil selon Fabius Pictor, par les stratagmes d'Attius Tullus, si l'on en croit Denys; Snque affirme qu'Horatius Cocls s'en retourna victorieux, Dion qu'il fut bless la jambe. Et La Mothe le Vayer met des doutes pareils, relativement aux autres peuples. On n'est pas d'accord sur l'antiquit des Chaldens, le sicle d'Homre, l'existence de Zoroastre, les deux empires d'Assyrie. Quinte-Curce a fait des contes. Plutarque dment Hrodote. Nous aurions de Csar une autre ide, si le Vercingtorix avait crit ses commentaires. L'Histoire ancienne est obscure par le dfaut de documents. Ils abondent dans la moderne;--et Bouvard et Pcuchet revinrent la France, entamrent Sismondi. La succession de tant d'hommes leur donnait envie de les connatre plus profondment, de s'y mler. Ils voulaient parcourir les originaux, Grgoire de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont les noms taient bizarres ou agrables. Mais les vnements s'embrouillrent faute de savoir les dates. Heureusement qu'ils possdaient la mnmotechnie de Dumouchel, un in-12 cartonn avec cette pigraphe: Instruire en amusant. Elle combinait les trois systmes d'Allvy, de Pris, et de Feinaigle. Allvy transforme les chiffres en figures, le nombre 1 s'exprimant par une tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsi du reste. Pris frappe l'imagination au moyen de rbus; un fauteuil garni de clous vis donnera: Clou, vis = Clovis; et comme le bruit de la friture fait ric, ric des merles dans une pole rappelleront Chilpric. Feinaigle divise l'univers en maisons, qui contiennent des chambres, ayant chacune quatre parois neuf panneaux, chaque panneau portant un emblme. Donc, le premier roi de la premire dynastie occupera dans la premire chambre le premier panneau. Un phare sur un mont dira comment il s'appelait Phar mond systme Pris--et d'aprs le conseil d'Allvy, en plaant au-dessus un miroir qui signifie 4, un oiseau 2, et un cerceau 0, on obtiendra 420, date de l'avnement de ce prince. Pour plus de clart, ils prirent comme base mnmotechnique leur propre maison, leur domicile, attachant chacune de ses parties un fait distinct;--et la cour, le jardin, les environs, tout le pays, n'avait plus d'autre sens que de faciliter la mmoire. Les bornages dans la campagne limitaient certaines poques, les pommiers taient des arbres gnalogiques, les buissons des batailles, le monde devenait symbole. Ils cherchaient sur les murs, des quantits de choses absentes, finissaient par les voir, mais ne savaient plus les dates qu'elles reprsentaient. D'ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ils apprirent dans un manuel pour les collges, que la naissance de Jsus doit tre reporte cinq ans plus tt qu'on ne la met ordinairement, qu'il y avait chez les Grecs trois manires de compter les Olympiades, et huit chez les Latins de faire commencer l'anne.--Autant d'occasions pour les mprises, outre celles qui rsultent des zodiaques, des res, et des calendriers diffrents. Et de l'insouciance des dates, ils passrent au ddain des faits. Ce qu'il y a d'important, c'est la philosophie de l'Histoire! Bouvard ne put achever le clbre discours de Bossuet. --L'aigle de Meaux est un farceur! Il oublie la Chine, les Indes et l'Amrique! mais a soin de nous apprendre que Thodose tait la joie de l'univers, qu'Abraham traitait d'gal avec les rois et que la philosophie des Grecs descend des Hbreux. Sa proccupation des Hbreux m'agace! Pcuchet partagea cette opinion, et voulut lui faire lire Vico. --Comment admettre objectait Bouvard, que des fables soient plus vraies que les vrits des historiens? Pcuchet tcha d'expliquer les mythes, se perdait dans la _Scienza Nuova_. --Nieras-tu le plan de la Providence? --Je ne le connais pas! dit Bouvard. Et ils dcidrent de s'en rapporter Dumouchel. Le Professeur avoua qu'il tait maintenant drout en fait d'histoire. --Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les voyages de Pythagore! On attaque Blisaire, Guillaume Tell, et jusqu'au Cid, devenu, grce aux dernires dcouvertes, un simple bandit. C'est souhaiter qu'on ne fasse plus de dcouvertes, et mme l'Institut devrait tablir une sorte de canon, prescrivant ce qu'il faut croire! Il envoyait en post-scriptum des rgles de critique, prises dans le cours de Daunou: --Citer comme preuve le tmoignage des foules, mauvaise preuve; elles ne sont pas l pour rpondre. --Rejetez les choses impossibles. On fit voir Pausanias la pierre avale par Saturne. --L'architecture peut mentir, exemple: l'Arc du Forum, o Titus est appel le premier vainqueur de Jrusalem, conquise avant lui par Pompe. --Les mdailles trompent, quelquefois. Sous Charles IX, on battit des monnaies avec le coin de Henri II. --Tenez en compte l'adresse des faussaires, l'intrt des apologistes et des calomniateurs. Peu d'historiens ont travaill d'aprs ces rgles--mais tous en vue d'une cause spciale, d'une religion, d'une nation, d'un parti, d'un systme, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des exemples moraux. Les autres, qui prtendent narrer seulement, ne valent pas mieux. Car on ne peut tout dire. Il faut un choix. Mais dans le choix des documents, un certain esprit dominera;--et comme il varie, suivant les conditions de l'crivain, jamais l'histoire ne sera fixe. C'est triste, pensaient-ils. Cependant on pourrait prendre un sujet, puiser les sources, en faire bien l'analyse--puis le condenser dans une narration, qui serait comme un raccourci des choses, refltant la vrit tout entire. Une telle oeuvre semblait excutable Pcuchet. --Veux-tu que nous essayions de composer une histoire? --Je ne demande pas mieux! Mais laquelle? --Effectivement, laquelle? Bouvard s'tait assis. Pcuchet marchait de long en large dans le muse; quand le pot beurre frappa ses yeux, et s'arrtant tout coup: --Si nous crivions la vie du duc d'Angoulme? --Mais c'tait un imbcile! rpliqua Bouvard. --Qu'importe! Les personnages du second plan ont parfois une influence norme--et celui-l, peut-tre, tenait le rouage des affaires. Les livres leur donneraient des renseignements--et M. de Faverges en possdait sans doute, par lui-mme, ou par de vieux gentilshommes de ses amis. Ils mditrent ce projet, le dbattirent, et rsolurent enfin, de passer quinze jours la Bibliothque municipale de Caen, pour y faire des recherches. Le Bibliothcaire mit leur disposition des histoires gnrales et des brochures, avec une lithographie colorie, reprsentant, de trois quarts, Monseigneur le duc d'Angoulme. Le drap bleu de son habit d'uniforme disparaissait sous les paulettes, les crachats, et le grand cordon rouge de la Lgion d'honneur. Un collet extrmement haut enfermait son long cou. Sa tte piriforme tait encadre par les frisons de sa chevelure et de ses minces favoris;--et de lourdes paupires, un nez trs fort et de grosses lvres donnaient sa figure une expression de bont insignifiante. Quand ils eurent pris des notes, ils rdigrent un programme. Naissance et enfance, peu curieuses. Un de ses gouverneurs est l'abb Gune, l'ennemi de Voltaire. Turin, on lui fait fondre un canon, et il tudie les campagnes de Charles VIII. Aussi, est-il nomm, malgr sa jeunesse, colonel d'un rgiment de gardes-nobles. 97. Son mariage. 1814. Les Anglais s'emparent de Bordeaux. Il accourt derrire eux--et montre sa personne aux habitants. Description de la personne du Prince. 1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roi d'Espagne, et Toulon, sans Massna, tait livr l'Angleterre. Oprations dans le Midi. Il est battu, mais relch sous la promesse de rendre les diamants de la couronne, emports au grand galop par le Roi, son oncle. Aprs les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vit tranquille. Plusieurs annes s'coulent. Guerre d'Espagne.--Ds qu'il a franchi les Pyrnes, la Victoire suit partout le petit-fils de Henri IV. Il enlve le Trocadro, atteint les colonnes d'Hercule, crase les factions, embrasse Ferdinand, et s'en retourne. Arcs de triomphe, fleurs que prsentent les jeunes filles, dners dans les prfectures,_ Te Deum_ dans les cathdrales. Les Parisiens sont au comble de l'ivresse. La ville lui offre un banquet. On chante sur les thtres des allusions au Hros. L'enthousiasme diminue. Car en 1827 Cherbourg un bal organis par souscription rate. Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, qui va partir pour Alger. Juillet 1830. Marmont lui apprend l'tat des affaires. Alors il entre dans une telle fureur qu'il se blesse la main l'pe du gnral. Le roi lui confie le commandement de toutes les forces. Il rencontre, au bois de Boulogne, des dtachements de la ligne--et ne trouve pas un seul mot leur dire. De Saint-Cloud il vole au pont de Svres. Froideur des troupes. a ne l'branle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s'assoit au pied d'un chne, dploie une carte, mdite, remonte cheval, passe devant Saint-Cyr, et envoie aux lves des paroles d'esprance. Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux. Il s'embarque, et pendant toute la traverse est malade. Fin de sa carrire. On doit y relever l'importance qu'eurent les ponts. D'abord il s'expose inutilement sur le pont de l'Inn, il enlve le Pont-Saint-Esprit et le pont de Lauriol; Lyon, les deux ponts lui sont funestes--et sa fortune expire devant le pont de Svres. Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il joignait une grande politique. Car il offrit soixante francs chaque soldat, pour abandonner l'Empereur--et en Espagne, il tcha de corrompre prix d'argent les Constitutionnels. Sa rserve tait si profonde qu'il consentit au mariage projet entre son pre et la reine d'trurie, la formation d'un cabinet nouveau aprs les ordonnances, l'abdication en faveur de Chambord, tout ce que l'on voulait. La fermet pourtant ne lui manquait pas. Angers, il cassa l'infanterie de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie, et au moyen d'une manoeuvre, tait parvenue lui faire escorte--tellement, que Son Altesse se trouva prise dans les fantassins en avoir les genoux comprims. Mais il blma la cavalerie, cause du dsordre, et pardonna l'infanterie, vritable jugement de Salomon. Sa pit se signala par de nombreuses dvotions, et sa clmence en obtenant la grce du gnral Debelle, qui avait port les armes contre lui. Dtails intimes--traits du Prince: Au chteau de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec son frre creuser une pice d'eau que l'on voit encore. Une fois il visita la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et le but la sant du Roi. Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se rptait, lui-mme: Une, deux; une, deux; une, deux! On a conserv quelques-uns de ses mots: une dputation de Bordelais:--Ce qui me console de n'tre pas Bordeaux c'est de me trouver au milieu de vous! Aux protestants de Nmes:--Je suis bon catholique; mais je n'oublierai jamais que le plus illustre de mes anctres fut protestant. Aux lves de Saint-Cyr, quand tout est perdu:--Bien, mes amis! Les nouvelles sont bonnes! a va bien! trs bien. Aprs l'abdication de Charles X: Puisqu'ils ne veulent pas de moi, qu'ils s'arrangent! Et en 1814, tout propos, dans le moindre village:--Plus de guerre, plus de conscription, plus de droits runis. Son style valait sa parole. Ses proclamations dpassent tout. La premire du comte d'Artois dbutait ainsi:--Franais, le frre de votre roi est arriv. Celle du prince:--J'arrive! Je suis le fils de vos rois! Vous tes Franais. Ordre du jour, dat de Bayonne:--Soldats, j'arrive! Une autre, en pleine dfection:--Continuez soutenir avec la vigueur qui convient au soldat franais, la lutte que vous avez commence. La France l'attend de vous! Dernire Rambouillet.--Le roi est entr en arrangement avec le gouvernement tabli Paris; et tout porte croire que cet arrangement est sur le point d'tre conclu. Tout porte croire tait sublime. --Une chose me chiffonne dit Bouvard c'est qu'on ne mentionne pas ses affaires de coeur? Et ils notrent en marge: Chercher les amours du Prince! Au moment de partir, le bibliothcaire se ravisant, leur fit voir un autre portrait du duc d'Angoulme. Sur celui-l, il tait en colonel de cuirassiers, de profil, l'oeil encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats, voltigeant. Comment concilier les deux portraits? Avait-il les cheveux plats, ou bien crpus, moins qu'il ne pousst la coquetterie jusqu' se faire friser? Question grave, suivant Pcuchet; car la chevelure donne le temprament, le temprament l'individu. Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses passions;--et pour claircir ces deux points ils se prsentrent au chteau de Faverges. Le comte n'y tait pas, cela retardait leur ouvrage. Ils rentrrent chez eux, vexs. La porte de la maison tait grande ouverte. Personne dans la cuisine. Ils montrent l'escalier; et que virent-ils au milieu de la chambre de Bouvard? Mme Bordin qui regardait de droite et de gauche. --Excusez-moi dit-elle en s'efforant de rire. Depuis une heure je cherche votre cuisinire, dont j'aurais besoin, pour mes confitures. Ils la trouvrent dans le bcher sur une chaise, et dormant profondment. On la secoua. Elle ouvrit les yeux. --Qu'est-ce encore? Vous tes toujours me diguer avec vos questions! Il tait clair qu'en leur absence, Mme Bordin lui en faisait. Germaine sortit de sa torpeur, et dclara une indigestion. --Je reste pour vous soigner dit la veuve. Alors ils aperurent dans la cour, un grand bonnet, dont les barbes s'agitaient. C'tait Mme Castillon la fermire. Elle cria: Gorju! Gorju! Et du grenier, la voix de leur petite bonne rpondit hautement: --Il n'est pas l! Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en moi.--Bouvard et Pcuchet lui reprochrent sa lenteur. Elle dboucla leurs gutres sans murmurer. Ensuite, ils allrent voir le bahut. Ses morceaux pars jonchaient le fournil; les sculptures taient endommages, les battants rompus. ce spectacle, devant cette dception nouvelle, Bouvard retint ses pleurs et Pcuchet en avait un tremblement. Gorju se montrant presque aussitt, exposa le fait: il venait de mettre le bahut dehors pour le vernir quand une vache errante l'avait jet par terre. -- qui la vache? dit Pcuchet. --Je ne sais pas. --Eh! vous aviez laiss la porte ouverte comme tout l'heure! C'est de votre faute! Ils y renonaient du reste: depuis trop longtemps, il les lanternait--et ne voulaient plus de sa personne ni de son travail. Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'tait pas si grand. Avant trois semaines tout serait fini;--et Gorju les accompagna jusque dans la cuisine o Germaine en se tranant, arrivait, pour faire le dner. Ils remarqurent sur la table, une bouteille de calvados, aux trois quarts vide. --Sans doute par vous? dit Pcuchet Gorju. --Moi? jamais. Bouvard objecta:--Vous tiez le seul homme dans la maison. --Eh bien, et les femmes? reprit l'ouvrier, avec un clin d'oeil oblique. Germaine le surprit:--Dites plutt que c'est moi! --Certainement c'est vous! --Et c'est moi, peut-tre qui ai dmoli l'armoire! Gorju fit une pirouette.--Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoule! Alors, ils se chamaillrent violemment, lui ple, gouailleur, elle empourpre, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mlie pour Gorju. La vieille clata. --Si ce n'est pas une abomination! que vous passiez des journes ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit! espce de Parisien, mangeur de bourgeoises! qui vient chez nos matres, pour leur faire accroire des farces. Les prunelles de Bouvard s'carquillrent.--Quelles farces? --Je dis qu'on se fiche de vous! --On ne se fiche pas de moi! s'cria Pcuchet, et indign de son insolence, exaspr par les dboires, il la chassa; qu'elle et dguerpir. Bouvard ne s'opposa point cette dcision--et ils se retirrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur, tandis que Mme Bordin tchait de la consoler. Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces vnements, se demandrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'tait bris, que rclamait Mme Castillon en appelant Gorju,--et s'il avait dshonor Mlie? --Nous ne savons pas dit Bouvard, ce qui se passe dans notre mnage, et nous prtendons dcouvrir quels taient les cheveux et les amours du duc d'Angoulme! Pcuchet ajouta:--Combien de questions autrement considrables, et encore plus difficiles! D'o ils conclurent que les faits extrieurs ne sont pas tout. Il faut les complter par la psychologie. Sans l'imagination, l'Histoire est dfectueuse.--Faisons venir quelques romans historiques! CHAPITRE V Ils lurent d'abord Walter Scott. Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau. Les hommes du pass qui n'taient pour eux que des fantmes ou des noms devinrent des tres vivants, rois, princes, sorciers, valets, gardes-chasse, moines, bohmiens, marchands et soldats, qui dlibrent, combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et prient, dans la salle d'armes des chteaux, sur le banc noir des auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des choppes, dans le clotre des monastres. Des paysages artistement composs, entourent les scnes comme un dcor de thtre. On suit des yeux un cavalier qui galope le long des grves. On aspire au milieu des gents la fracheur du vent, la lune claire des lacs o glisse un bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillage. Sans connatre les modles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes, et l'illusion tait complte. L'hiver s'y passa. Leur djeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux bouts de la chemine;--et en face l'un de l'autre, avec un livre la main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient se promener sur la grande route, dnaient en hte, et continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe Bouvard avait des conserves bleues, Pcuchet portait la visire de sa casquette incline sur le front. Germaine n'tait pas partie, et Gorju, de temps autre, venait fouir au jardin, car ils avaient cd par indiffrence, oubli des choses matrielles. Aprs Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit la manire d'une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme des boeufs, gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement, sautent des toits sur le pav, reoivent d'affreuses blessures dont ils gurissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des dguisements--et tout se mle, court et se dbrouille, sans une minute pour la rflexion. L'amour conserve de la dcence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire. Rendus difficiles par ces deux matres, ils ne purent tolrer le fatras de Blisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt. La couleur de Frdric Souli, comme celle du bibliophile Jacob leur parut insuffisante--et M. Villemain les scandalisa en montrant page 85 de son _Lascaris_, un Espagnol qui fume une pipe une longue pipe arabe au milieu du XVe sicle. Pcuchet consultait la biographie universelle--et il entreprit de rviser Dumas au point de vue de la science. L'auteur, dans _Les Deux Diane_ se trompe de dates. Le mariage du Dauphin Franois eut lieu le 14 octobre 1548, et non le 20 mars 1549. Comment sait-il (voir _Le Page du Duc de Savoie_) que Catherine de Mdicis, aprs la mort de son poux voulait recommencer la guerre? Il est peu probable qu'on ait couronn le duc d'Anjou, la nuit, dans une glise, pisode qui agrmente _La Dame de Montsoreau_. _La Reine Margot_, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de Nevers n'tait pas absent. Il opina au conseil avant la Saint-Barthlmy. Et Henri de Navarre ne suivit pas la procession quatre jours aprs. Et Henri III ne revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaines, le miracle de l'aubpine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonns de Jeanne d'Albret. Pcuchet n'eut plus confiance en Dumas. Il perdit mme tout respect pour Walter Scott, cause des bvues de son _Quentin Durward_. Le meurtre de l'vque de Lige est avanc de quinze ans. La femme de Robert de Lamarck tait Jeanne d'Arschel et non Hameline de Croy. Loin d'tre tu par un soldat, il fut mis mort par Maximilien, et la figure du Tmraire, quand on trouva son cadavre, n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient demi dvore. Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer de la rptition des mmes effets. L'hrone, ordinairement, vit la campagne avec son pre, et l'amoureux, un enfant vol, est rtabli dans ses droits et triomphe de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant philosophe, un chtelain bourru, des jeunes filles pures, des valets factieux et d'interminables dialogues, une pruderie bte, manque complet de profondeur. En haine du bric--brac, Bouvard prit George Sand. Il s'enthousiasma pour les belles adultres et les nobles amants, aurait voulu tre Jacques, Simon, Bndict, Llio, et habiter Venise! Il poussait des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui-mme chang. Pcuchet, travaillant la littrature historique, tudiait les pices de thtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne, plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des marquises de Pompadour, et des conspirations de Cellamare! Presque toutes lui parurent encore plus btes que les romans. Car il existe pour le thtre une histoire convenue, que rien ne peut dtruire. Louis XI ne manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son chapeau; Henri IV sera constamment jovial; Marie Stuart pleureuse, Richelieu cruel--enfin, tous les caractres se montrent d'un seul bloc, par amour des ides simples et respect de l'ignorance--si bien que le dramaturge, loin d'lever abaisse, au lieu d'instruire abrutit. Comme Bouvard lui avait vant George Sand, Pcuchet se mit lire _Consuelo_, _Horace_, _Mauprat_, fut sduit par la dfense des opprims, le ct social, et rpublicain, les thses. Suivant Bouvard, elles gtaient la fiction et il demanda au cabinet de lecture des romans d'amour. haute voix et l'un aprs l'autre, ils parcoururent La _Nouvelle Hlose, Delphine, Adolphe, Ourika_. Mais les billements de celui qui coutait gagnaient son compagnon, dont les mains bientt laissaient tomber le livre par terre. Ils reprochaient tous ceux-l de ne rien dire sur le milieu, l'poque, le costume des personnages. Le coeur seul est trait; toujours du sentiment! comme si le monde ne contenait pas autre chose! Ensuite, ils ttrent des romans humoristiques; tels que Le _Voyage autour de ma chambre_, par Xavier de Maistre, _Sous les Tilleuls_, d'Alphonse Karr. Dans ce genre de livres, on doit interrompre la narration pour parler de son chien, de ses pantoufles, ou de sa matresse. Un tel sans-gne, d'abord les charma, puis leur parut stupide;--car l'auteur efface son oeuvre en y talant sa personne. Par besoin de dramatique, ils se plongrent dans les romans d'aventures, l'intrigue les intressait d'autant plus qu'elle tait enchevtre, extraordinaire et impossible. Ils s'vertuaient prvoir les dnouements, devinrent l dessus trs forts, et se lassrent d'une amusette, indigne d'esprits srieux. L'oeuvre de Balzac les merveilla, tout la fois comme une Babylone, et comme des grains de poussire sous le microscope. Dans les choses les plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas souponn la vie moderne aussi profonde. --Quel observateur! s'criait Bouvard. --Moi je le trouve chimrique finit par dire Pcuchet. Il croit aux sciences occultes, la monarchie, la noblesse, est bloui par les coquins, vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois ne sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est plat, et dcrire tant de sottises? Il a fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre sur les machines imprimer. Comme un certain Ricard avait fait le cocher de fiacre, le porteur d'eau, le marchand de coco. Nous en aurons sur tous les mtiers et sur toutes les provinces, puis sur toutes les villes et les tages de chaque maison et chaque individu, ce qui ne sera plus de la littrature, mais de la statistique ou de l'ethnographie. Peu importait Bouvard le procd. Il voulait s'instruire, descendre plus avant dans la connaissance des moeurs. Il relut Paul de Kock, feuilleta de vieux ermites de la Chausse d'Antin. --Comment perdre son temps des inepties pareilles? disait Pcuchet. --Mais par la suite, ce sera fort curieux, comme documents. --Va te promener avec tes documents! Je demande quelque chose qui m'exalte, qui m'enlve aux misres de ce monde! Et Pcuchet, port l'idal tourna Bouvard, insensiblement vers la Tragdie. Le lointain o elle se passe, les intrts qu'on y dbat et la condition de ses personnages leur imposaient comme un sentiment de grandeur. Un jour, Bouvard prit _Athalie_, et dbita le songe tellement bien, que Pcuchet voulut son tour l'essayer.--Ds la premire phrase, sa voix se perdit dans une espce de bourdonnement. Elle tait monotone, et bien que forte, indistincte. Bouvard, plein d'exprience lui conseilla, pour l'assouplir, de la dployer depuis le ton le plus bas jusqu'au plus haut, et de la replier,--mettant deux gammes, l'une montante, l'autre descendante;--et lui-mme se livrait cet exercice, le matin dans son lit, couch sur le dos, selon le prcepte des Grecs. Pcuchet, pendant ce temps-l, travaillait de la mme faon; leur porte tait close--et ils braillaient sparment. Ce qui leur plaisait de la Tragdie, c'tait l'emphase, les discours sur la Politique, les maximes de perversit. Ils apprirent par coeur les dialogues les plus fameux de Racine et de Voltaire et ils les dclamaient dans le corridor. Bouvard, comme au Thtre-Franais, marchait la main sur l'paule de Pcuchet en s'arrtant par intervalles, et roulait ses yeux, ouvrait les bras, accusait les destins. Il avait de beaux cris de douleur dans le _Philoctte_ de La Harpe, un joli hoquet dans _Gabrielle_ de Vergy--et quand il faisait Denys tyran de Syracuse une manire de considrer son fils en l'appelant _Monstre, digne de moi!_ qui tait vraiment terrible. Pcuchet en oubliait son rle. Les moyens lui manquaient, non la bonne volont. Une fois dans la Cloptre de Marmontel, il imagina de reproduire le sifflement de l'aspic, tel qu'avait d le faire l'automate invent exprs par Vaucanson. Cet effet manqu les fit rire jusqu'au soir. La Tragdie tomba dans leur estime. Bouvard en fut las le premier, et y mettant de la franchise dmontra combien elle est artificielle et podagre: la niaiserie de ses moyens, l'absurdit des confidents. Ils abordrent la Comdie--qui est l'cole des nuances. Il faut disloquer la phrase, souligner les mots, peser les syllabes. Pcuchet n'en put venir bout--et choua compltement dans Climne. Du reste, il trouvait les amoureux bien froids, les raisonneurs assommants, les valets intolrables, Clitandre et Sganarelle aussi faux qu'gisthe et qu'Agamemnon. Restait la Comdie srieuse, ou tragdie bourgeoise, celle o l'on voit des pres de famille dsols, des domestiques sauvant leurs matres, des richards offrant leur fortune, des couturires innocentes et d'infmes suborneurs, genre qui se prolonge de Diderot jusqu' Pixrcourt. Toutes ces pices prchant la vertu les choqurent comme triviales. Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement, sa couleur, sa jeunesse. Ils ne faisaient gure de diffrence entre Victor Hugo, Dumas, ou Bouchardy;--et la diction ne devait plus tre pompeuse ou fine,--mais lyrique, dsordonne. Un jour que Bouvard tchait de faire comprendre Pcuchet le jeu de Frdric Lematre, Mme Bordin se montra tout coup avec son chle vert, et un volume de Pigault-Lebrun qu'elle rapportait, ces messieurs ayant l'obligeance de lui prter des romans, quelquefois. --Mais continuez! car elle tait l depuis une minute, et avait plaisir les entendre. Ils s'excusrent. Elle insistait. --Mon Dieu! dit Bouvard rien ne nous empche!... Pcuchet allgua, par fausse honte, qu'ils ne pouvaient jouer l'improviste, sans costume. --Effectivement! nous aurions besoin de nous dguiser. Et Bouvard chercha un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec, et le prit. Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans le salon. Des araignes couraient le long des murs--et les spcimens gologiques encombrant le sol avaient blanchi de leur poussire le velours des fauteuils. On tala sur le moins malpropre un torchon pour que Mme Bordin pt s'asseoir. Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard tait partisan de _La Tour de Nesle_. Mais Pcuchet avait peur des rles qui demandent trop d'action. --Elle aimera mieux du classique! _Phdre_ par exemple? --Soit. Bouvard conta le sujet.--C'est une reine, dont le mari, a, d'une autre femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme--y sommes-nous? En route! --Oui, Prince, je languis, je brle pour Thse, --Je l'aime! Et parlant au profil de Pcuchet, il admirait son port, son visage, cette tte charmante, se dsolait de ne l'avoir pas rencontr sur la flotte des Grecs, aurait voulu se perdre avec lui dans le labyrinthe. La mche du bonnet rouge s'inclinait amoureusement;--et sa voix tremblante, et sa figure bonne conjuraient le cruel de prendre en piti sa flamme. Pcuchet, en se dtournant, haletait pour marquer de l'motion. Mme Bordin immobile carquillait les yeux, comme devant les faiseurs de tours. Mlie coutait derrire la porte. Gorju, en manches de chemise, les regardait par la fentre. Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait le dlire des sens, le remords, le dsespoir, et il se rua sur le glaive idal de Pcuchet avec tant de violence que trbuchant dans les cailloux, il faillit tomber par terre. --Ne faites pas attention! Puis, Thse arrive, et elle s'empoisonne! --Pauvre femme! dit Mme Bordin. Ensuite ils la prirent de leur dsigner un morceau. Le choix l'embarrassait. Elle n'avait vu que trois pices: _Robert le Diable_ dans la capitale, le _Jeune Mari_ Rouen--et une autre Falaise qui tait bien amusante et qu'on appelait _La Brouette du Vinaigrier_. Enfin Bouvard lui proposa la grande scne de _Tartuffe_, au troisime acte. Pcuchet crut une explication ncessaire: Il faut savoir que _Tartuffe_... Mme Bordin l'interrompit. On sait ce que c'est qu'un Tartuffe! Bouvard et dsir, pour un certain passage, une robe. --Je ne vois que la robe de moine dit Pcuchet. --N'importe! mets-la! Il reparut avec elle, et un Molire. Le commencement fut mdiocre. Mais Tartuffe venant caresser les genoux d'Elmire, Pcuchet prit un ton de gendarme. --Que fait l votre main? Bouvard bien vite rpliqua d'une voix sucre: --Je tte votre habit, l'toffe en est moelleuse. Et il dardait ses prunelles, tendait la bouche, reniflait, avait un air extrmement lubrique, finit mme par s'adresser Mme Bordin. Les regards de cet homme la gnaient--et quand il s'arrta, humble et palpitant, elle cherchait presque une rponse. Pcuchet eut recours au livre:--La dclaration est tout fait galante. --Ah! oui, s'cria-t-elle, c'est un fier enjleur. --N'est-ce pas? reprit firement Bouvard. Mais en voil une autre, d'un chic plus moderne, et ayant dfait sa redingote, il s'accroupit sur un moellon et dclama la tte renverse. _Des flammes de tes yeux inonde ma paupire._ _Chante-moi quelque chant, comme parfois, le soir,_ _Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir._ --a me ressemble pensa-t-elle. _Soyons heureux! buvons! car la coupe est remplie,_ _Car cette heure est nous, et le reste est folie._ --Comme vous tes drle! Et elle riait d'un petit rire, qui lui remontait la gorge et dcouvrait ses dents. _N'est-ce pas qu'il est doux_ _D'aimer, et de savoir qu'on vous aime genoux?_ Il s'agenouilla. --Finissez donc! _Oh! laisse-moi dormir et rver sur ton sein,_ _Doa Sol! ma beaut! mon amour!_ --Ici on entend les cloches, un montagnard les drange. --Heureusement! car sans cela...! Et Mme Bordin sourit, au lieu de terminer sa phrase. Le jour baissait. Elle se leva. Il avait plu tout l'heure--et le chemin par la htre n'tant pas facile, mieux valait s'en retourner par les champs. Bouvard l'accompagna dans le jardin, pour lui ouvrir la porte. D'abord, ils marchrent le long des quenouilles, sans parler. Il tait encore mu de sa dclamation;--et elle prouvait au fond de l'me comme une surprise, un charme qui venait de la Littrature. L'Art, en de certaines occasions, branle les esprits mdiocres;--et des mondes peuvent tre rvls par ses interprtes les plus lourds. Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles, jetait des taches lumineuses dans les fourrs, et l. Trois moineaux avec de petits cris sautillaient sur le tronc d'un vieux tilleul abattu. Une pine en fleurs talait sa gerbe rose, des lilas alourdis se penchaient. --Ah! cela fait bien! dit Bouvard, en humant l'air pleins poumons. --Aussi, vous vous donnez un mal! --Ce n'est pas que j'aie du talent, mais pour du feu, j'en possde. --On voit reprit-elle--et mettant un espace entre les mots que vous avez... aim... autrefois. --Autrefois, seulement--vous croyez! Elle s'arrta. --Je n'en sais rien. --Que veut-elle dire? Et Bouvard sentait battre son coeur. Une flaque au milieu du sable obligeant un dtour, les fit monter sous la charmille. Alors ils causrent de la reprsentation. --Comment s'appelle votre dernier morceau? --C'est tir de _Hernani_, un drame. --Ah! puis lentement, et se parlant elle-mme ce doit tre bien agrable, un monsieur qui vous dit des choses pareilles,--pour tout de bon. --Je suis vos ordres rpondit Bouvard. --Vous? --Oui! moi! --Quelle plaisanterie! --Pas le moins du monde! Et ayant jet un regard autour d'eux, il la prit la ceinture, par derrire, et la baisa sur la nuque, fortement. Elle devint trs ple comme si elle allait s'vanouir--et s'appuya d'une main contre un arbre; puis, ouvrit les paupires, et secoua la tte. --C'est pass. Il la regardait, avec bahissement. La grille ouverte, elle monta sur le seuil de la petite porte. Une rigole coulait de l'autre ct. Elle ramassa tous les plis de sa jupe, et se tenait au bord, indcise. --Voulez-vous mon aide? --Inutile! --Pourquoi? --Ah! vous tes trop dangereux! Et, dans le saut qu'elle fit, son bas blanc parut. Bouvard se blma d'avoir rat l'occasion. Bah! elle se retrouverait;--et puis les femmes ne sont pas toutes les mmes. Il faut brusquer les unes, l'audace vous perd avec les autres. En somme, il tait content de lui;--et s'il ne confia pas son espoir Pcuchet, ce fut dans la peur des observations, et nullement par dlicatesse. partir de ce jour-l, ils dclamrent souvent devant Mlie et Gorju tout en regrettant de n'avoir pas un thtre de socit. La petite bonne s'amusait sans y rien comprendre, bahie du langage, fascine par le ronron des vers. Gorju applaudissait les tirades philosophiques des tragdies et tout ce qui tait pour le peuple dans les mlodrames;--si bien que charms de son got ils pensrent lui donner des leons, pour en faire plus tard un acteur. Cette perspective blouissait l'ouvrier. Le bruit de leurs travaux s'tait rpandu. Vaucorbeil leur en parla d'une faon narquoise. Gnralement on les mprisait. Ils s'en estimaient davantage. Ils se sacrrent artistes. Pcuchet porta des moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux, avec sa mine ronde et sa calvitie, que de se faire une tte la Branger! Enfin, ils rsolurent de composer une pice. Le difficile c'tait le sujet. Ils le cherchaient en djeunant, et buvaient du caf, liqueur indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite, ils allaient dormir sur leur lit; aprs quoi, ils descendaient dans le verger, s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors l'inspiration, cheminaient cte cte, et rentraient extnus. Ou bien, ils s'enfermaient double tour, Bouvard nettoyait la table, mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au plafond, pendant que Pcuchet dans le fauteuil, mditait les jambes droites et la tte basse. Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d'une ide; au moment de la saisir, elle avait disparu. Mais il existe des mthodes pour dcouvrir des sujets. On prend un titre, au hasard, et un fait en dcoule; on dveloppe un proverbe, on combine des aventures en une seule. Pas un de ces moyens n'aboutit. Ils feuilletrent vainement des recueils d'anecdotes, plusieurs volumes des causes clbres, un tas d'histoires. Et ils rvaient d'tre jous l'Odon, pensaient aux spectacles, regrettaient Paris. --J'tais fait pour tre auteur, et ne pas m'enterrer la campagne! disait Bouvard. --Moi de mme, rpondait Pcuchet. Une illumination lui vint: s'ils avaient tant de mal, c'est qu'ils ne savaient pas les rgles. Ils les tudirent, dans _La Pratique du Thtre_ par d'Aubignac, et dans quelques ouvrages moins dmods. On y dbat des questions importantes: Si la comdie peut s'crire en vers,--si la tragdie n'excde point les bornes en tirant sa fable de l'histoire moderne,--si les hros doivent tre vertueux,--quel genre de sclrats elle comporte,--jusqu' quel point les horreurs y sont permises? Que les dtails concourent un seul but, que l'intrt grandisse, que la fin rponde au commencement, sans doute! Inventez des ressorts qui puissent m'attacher, dit Boileau. Par quel moyen inventer des ressorts? Que dans tous vos discours la passion mue Aille chercher le coeur, l'chauffe et le remue. Comment chauffer le coeur? Donc les rgles ne suffisent pas. Il faut, de plus, le gnie. Et le gnie ne suffit pas. Corneille, suivant l'Acadmie franaise, n'entend rien au thtre. Geoffroy dnigra Voltaire. Racine fut bafou par Subligny. La Harpe rugissait au nom de Shakespeare. La vieille critique les dgotant, ils voulurent connatre la nouvelle, et firent venir les comptes rendus de pices, dans les journaux. Quel aplomb! Quel enttement! Quelle improbit! Des outrages des chefs-d'oeuvre, des rvrences faites des platitudes--et les neries de ceux qui passent pour savants et la btise des autres que l'on proclame spirituels! C'est peut-tre au Public qu'il faut s'en rapporter? Mais des oeuvres applaudies parfois leur dplaisaient, et dans les siffles quelque chose leur agrait. Ainsi, l'opinion des gens de got est trompeuse et le jugement de la foule inconcevable. Bouvard posa le dilemme Barberou. Pcuchet, de son ct, crivit Dumouchel. L'ancien commis-voyageur s'tonna du ramollissement caus par la province, son vieux Bouvard tournait la bedolle, bref n'y tait plus du tout. Le thtre est un objet de consommation comme un autre. Cela rentre dans l'article-Paris. On va au spectacle pour se divertir. Ce qui est bien, c'est ce qui amuse. --Mais imbcile s'cria Pcuchet ce qui t'amuse n'est pas ce qui m'amuse--et les autres et toi-mme s'en fatigueront plus tard. Si les pices sont absolument crites pour tre joues, comment se fait-il que les meilleures soient toujours lues? Et il attendit la rponse de Dumouchel. Suivant le professeur, le sort immdiat d'une pice ne prouvait rien. Le Misanthrope et Athalie tombrent. Zare n'est plus comprise. Qui parle aujourd'hui de Ducange et de Picard?--Et il rappelait tous les grands succs contemporains, depuis Fanchon la Vielleuse jusqu' Gaspardo le Pcheur, dplorait la dcadence de notre scne. Elle a pour cause le mpris de la Littrature--ou plutt du style. Alors, ils se demandrent en quoi consiste prcisment le style?--et grce des auteurs indiqus par Dumouchel, ils apprirent le secret de tous ses genres. Comment on obtient le majestueux, le tempr, le naf, les tournures qui sont nobles, les mots qui sont bas. Chiens se relve par dvorants. Vomir ne s'emploie qu'au figur. Fivre s'applique aux passions. Vaillance est beau en vers. --Si nous faisions des vers? dit Pcuchet. --Plus tard! Occupons-nous de la prose, d'abord. On recommande formellement de choisir un classique pour se mouler sur lui mais tous ont leurs dangers--et non seulement ils ont pch par le style--mais encore par la langue. Une telle assertion dconcerta Bouvard et Pcuchet et ils se mirent tudier la grammaire. Avons-nous dans notre idiome des articles dfinis et indfinis comme en latin? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils n'osrent se dcider. Le sujet s'accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions o le sujet ne s'accorde pas. Nulle distinction autrefois entre l'adjectif verbal et le participe prsent, mais l'Acadmie en pose une peu commode saisir. Ils furent bien aises d'apprendre que leur, pronom, s'emploie pour les personnes mais aussi pour les choses, tandis que o et en s'emploient pour les choses et quelquefois pour les personnes. Doit-on dire cette femme a l'air bon ou l'air bonne?--une bche de bois sec ou de bois sche--ne pas laisser de ou que de--une troupe de voleurs survint, ou survinrent? Autres difficults: Autour et l'entour dont Racine et Boileau ne voyaient pas la diffrence--imposer ou en imposer synonymes chez Massillon et chez Voltaire; croasser et coasser confondus par La Fontaine, qui pourtant savait reconnatre un corbeau d'une grenouille. Les grammairiens, il est vrai, sont en dsaccord; ceux-ci voyant une beaut, o ceux-l dcouvrent une faute. Ils admettent des principes dont ils repoussent les consquences, proclament les consquences dont ils refusent les principes, s'appuient sur la tradition, rejettent les matres, et ont des raffinements bizarres. Mnage au lieu de lentilles et cassonade prconise nentilles et castonade. Bouhours jrarchie et non pas hirarchie, et M. Chapsal les oeils de la soupe. Pcuchet surtout fut bahi par Gnin. Comment? des z'annetons vaudrait mieux que des hannetons, des z'aricots que des haricots--et sous Louis XIV, on prononait Roume et M. de Loune pour Rome et M. de Lionne! Littr leur porta le coup de grce en affirmant que jamais il n'y eut d'orthographe positive, et qu'il ne saurait y en avoir. Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une illusion. En ce temps-l, d'ailleurs, une rhtorique nouvelle annonait qu'il faut crire comme on parle et que tout sera bien pourvu qu'on ait senti, observ. Comme ils avaient senti et croyaient avoir observ, ils se jugrent capables d'crire. Une pice est gnante par l'troitesse du cadre; mais le roman a plus de liberts. Pour en faire un, ils cherchrent dans leurs souvenirs. Pcuchet se rappela un de ses chefs de bureau, un trs vilain monsieur, et il ambitionnait de s'en venger par un livre. Bouvard avait connu l'estaminet, un vieux matre d'criture ivrogne et misrable. Rien ne serait drle comme ce personnage. Au bout de la semaine, ils imaginrent de fondre ces deux sujets, en un seul--en demeuraient l, passrent aux suivants:--une femme qui cause le malheur d'une famille--une femme, son mari et son amant--une femme qui serait vertueuse par dfaut de conformation, un ambitieux, un mauvais prtre. Ils tchaient de relier ces conceptions incertaines des choses fournies par leur mmoire, retranchaient, ajoutaient. Pcuchet tait pour le sentiment et l'ide, Bouvard pour l'image et la couleur--et ils commenaient ne plus s'entendre, chacun s'tonnant que l'autre ft si born. La science qu'on nomme esthtique, trancherait peut-tre leurs diffrends. Un ami de Dumouchel, professeur de philosophie, leur envoya une liste d'ouvrages sur la matire. Ils travaillaient part, et se communiquaient leurs rflexions. D'abord qu'est-ce que le Beau? Pour Schelling c'est l'infini s'exprimant par le fini, pour Reid une qualit occulte, pour Jouffroy un trait indcomposable, pour De Maistre ce qui plat la vertu; pour le P. Andr, ce qui convient la Raison. Et il existe plusieurs sortes de Beau: un beau dans les sciences, la gomtrie est belle, un beau dans les moeurs, on ne peut nier que la mort de Socrate ne soit belle. Un beau dans le rgne animal. La Beaut du chien consiste dans son odorat. Un cochon ne saurait tre beau, vu ses habitudes immondes; un serpent non plus, car il veille en nous des ides de bassesse. Les fleurs, les papillons, les oiseaux peuvent tre beaux. Enfin la condition premire du Beau, c'est l'unit dans la varit, voil le principe. --Cependant, dit Bouvard, deux yeux louches sont plus varis que deux yeux droits et produisent moins bon effet,--ordinairement. Ils abordrent la question du sublime. Certains objets, sont d'eux-mmes sublimes, le fracas d'un torrent, des tnbres profondes, un arbre battu par la tempte. Un caractre est beau quand il triomphe, et sublime quand il lutte. --Je comprends dit Bouvard le Beau est le Beau, et le Sublime le trs Beau. Comment les distinguer? --Au moyen du tact, rpondit Pcuchet. --Et le tact, d'o vient-il? --Du got! --Qu'est-ce que le got? On le dfinit un discernement spcial, un jugement rapide, l'avantage de distinguer certains rapports. --Enfin le got c'est le got,--et tout cela ne dit pas la manire d'en avoir. Il faut observer les biensances; mais les biensances varient;--et si parfaite que soit une oeuvre, elle ne sera pas toujours irrprochable.--Il y a, pourtant, un Beau indestructible, et dont nous ignorons les lois, car sa gense est mystrieuse. Puisqu'une ide ne peut se traduire par toutes les formes, nous devons reconnatre des limites entre les Arts, et dans chacun des Arts plusieurs genres. Mais des combinaisons surgissent o le style de l'un entrera dans l'autre sous peine de dvier du but, de ne pas tre vrai. L'application trop exacte du Vrai nuit la Beaut, et la proccupation de la Beaut empche le Vrai. Cependant, sans idal pas de Vrai;--c'est pourquoi les types sont d'une ralit plus continue que les portraits. L'Art, d'ailleurs, ne traite que la vraisemblance--mais la vraisemblance dpend de qui l'observe, est une chose relative, passagre. Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements. Bouvard, de moins en moins, croyait l'esthtique. --Si elle n'est pas une blague, sa rigueur se dmontrera par des exemples. Or, coute. Et il lut une note, qui lui avait demand bien des recherches. Bouhours accuse Tacite de n'avoir pas la simplicit que rclame l'Histoire. M. Droz, un professeur, blme Shakespeare pour son mlange du srieux et du bouffon, Nisard, autre professeur, trouve qu'Andr Chnier est comme pote au-dessous du XVIIe sicle, Blair, Anglais, dplore dans Virgile le tableau des harpies. Marmontel gmit sur les licences d'Homre. Lamotte n'admet point l'immoralit de ses hros, Vida s'indigne de ses comparaisons. Enfin, tous les faiseurs de rhtoriques, de potiques et d'esthtiques me paraissent des imbciles! --Tu exagres! dit Pcuchet. Des doutes l'agitaient--car si les esprits mdiocres (comme observe Longin) sont incapables de fautes, les fautes appartiennent aux matres, et on devra les admirer? C'est trop fort! Cependant les matres sont les matres! Il aurait voulu faire s'accorder les doctrines avec les oeuvres, les critiques et les potes, saisir l'essence du Beau;--et ces questions le travaillrent tellement que sa bile en fut remue. Il y gagna une jaunisse. Elle tait son plus haut priode, quand Marianne la cuisinire de Mme Bordin vint demander Bouvard un rendez-vous pour sa matresse. La veuve n'avait pas reparu depuis la sance dramatique. tait-ce une avance? Mais pourquoi l'intermdiaire de Marianne?--Et pendant toute la nuit, l'imagination de Bouvard s'gara. Le lendemain, vers deux heures, il se promenait dans le corridor et regardait de temps autre par la fentre; un coup de sonnette retentit. C'tait le notaire. Il traversa la cour, monta l'escalier, se mit dans le fauteuil--et les premires politesses changes, dit que las d'attendre Mme Bordin, il avait pris les devants. Elle dsirait lui acheter les calles. Bouvard sentit comme un refroidissement et passa dans la chambre de Pcuchet. Pcuchet ne sut que rpondre. Il tait soucieux;--M. Vaucorbeil devant venir tout l'heure. Enfin, elle arriva. Son retard s'expliquait par l'importance de sa toilette: un cachemire, un chapeau, des gants glacs, la tenue qui sied aux occasions srieuses. Aprs beaucoup d'ambages, elle demanda si mille cus ne seraient pas suffisants? --Un acre! Mille cus? jamais! Elle cligna ses paupires:--Ah! pour moi! Et tous les trois restaient silencieux. M. de Faverges entra. Il tenait sous le bras, comme un avou, une serviette de maroquin--et en la posant sur la table: --Ce sont des brochures! Elles ont trait la Rforme--question brlante;--mais voici une chose qui vous appartient sans doute? Et il tendit Bouvard le second volume des Mmoires du Diable. Mlie, tout l'heure, le lisait dans la cuisine; et comme on doit surveiller les moeurs de ces gens-l, il avait cru bien faire en confisquant le livre. Bouvard l'avait prt sa servante. On causa des romans. Mme Bordin les aimait, quand ils n'taient pas lugubres. --Les crivains dit M. de Faverges nous peignent la vie sous des couleurs flatteuses! --Il faut peindre! objecta Bouvard. --Alors, on n'a plus qu' suivre l'exemple!... --Il ne s'agit pas d'exemple! --Au moins, conviendrez-vous qu'ils peuvent tomber entre les mains d'une jeune fille. Moi, j'en ai une. --Charmante! dit le notaire, en prenant la figure qu'il avait les jours de contrat de mariage. --Eh bien, cause d'elle, ou plutt des personnes qui l'entourent, je les prohibe dans ma maison, car le Peuple, cher monsieur!... --Qu'a-t-il fait, le Peuple? dit Vaucorbeil, paraissant tout coup sur le seuil. Pcuchet, qui avait reconnu sa voix, vint se mler la compagnie. --Je soutiens reprit le comte qu'il faut carter de lui certaines lectures. Vaucorbeil rpliqua:--Vous n'tes donc pas pour l'instruction? --Si fait! Permettez? --Quand tous les jours dit Marescot on attaque le gouvernement! --O est le mal? Et le gentilhomme et le mdecin se mirent dnigrer Louis-Philippe, rappelant l'affaire Pritchard, les lois de septembre contre la libert de la presse. --Et celle du thtre! ajouta Pcuchet. Marescot n'y tenait plus.--Il va trop loin, votre thtre! --Pour cela, je vous l'accorde! dit le comte; des pices qui exaltent le suicide! --Le suicide est beau!--tmoin Caton, objecta Pcuchet. Sans rpondre l'argument, M. de Faverges stigmatisa ces oeuvres, o l'on bafoue les choses les plus saintes, la famille, la proprit, le mariage! --Eh bien, et Molire? dit Bouvard. Marescot, homme de got, riposta que Molire ne passerait plus--et d'ailleurs tait un peu surfait. --Enfin dit le comte Victor Hugo a t sans piti--oui sans piti, pour Marie-Antoinette, en tranant sur la claie, le type de la Reine dans le personnage de Marie Tudor! --Comment! s'cria Bouvard moi--auteur--je n'ai pas le droit... --Non, monsieur, vous n'avez pas le droit de nous montrer le crime sans mettre ct un correctif, sans nous offrir une leon. Vaucorbeil trouvait aussi que l'Art devait avoir un but: viser l'amlioration des masses! Chantez-nous la science, nos dcouvertes, le patriotisme et il admirait Casimir Delavigne. Mme Bordin vanta le marquis de Foudras. Le notaire reprit:--Mais la langue, y pensez-vous? --La langue? comment? --On vous parle du style! cria Pcuchet. Trouvez-vous ses ouvrages bien crits? --Sans doute, fort intressants! Il leva les paules--et elle rougit sous l'impertinence. Plusieurs fois, Mme Bordin avait tch de revenir son affaire. Il tait trop tard pour la conclure. Elle sortit au bras de Marescot. Le comte distribua ses pamphlets, en recommandant de les propager. Vaucorbeil allait partir, quand Pcuchet l'arrta. --Vous m'oubliez, Docteur! Sa mine jaune tait lamentable, avec ses moustaches, et ses cheveux noirs qui pendaient sous un foulard mal attach. --Purgez-vous dit le mdecin; et lui donnant deux petites claques comme un enfant: Trop de nerfs, trop artiste! Cette familiarit lui fit plaisir. Elle le rassurait;--et ds qu'ils furent seuls: --Tu crois que ce n'est pas srieux? --Non! bien sr! Ils rsumrent ce qu'ils venaient d'entendre. La moralit de l'Art se renferme pour chacun dans le ct qui flatte ses intrts. On n'aime pas la Littrature. Ensuite ils feuilletrent les imprims du Comte. Tous rclamaient le suffrage universel. --Il me semble dit Pcuchet que nous aurons bientt du grabuge? Car il voyait tout en noir, peut-tre cause de sa jaunisse. CHAPITRE VI Dans la matine du 25 fvrier 1848, on apprit Chavignolles, par un individu venant de Falaise, que Paris tait couvert de barricades--et le lendemain, la proclamation de la Rpublique fut affiche sur la mairie. Ce grand vnement stupfia les bourgeois. Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d'appel, la Cour des Comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l'Ordre des avocats, le Conseil d'tat, l'Universit, les gnraux et M. de la Rochejacquelein lui-mme donnaient leur adhsion au Gouvernement Provisoire, les poitrines se desserrrent;--et comme Paris on plantait des arbres de la libert, le Conseil municipal dcida qu'il en fallait Chavignolles. Bouvard en offrit un, rjoui dans son patriotisme par le triomphe du Peuple--quant Pcuchet, la chute de la Royaut confirmait trop ses prvisions pour qu'il ne ft pas content. Gorju, leur obissant avec zle, dplanta un des peupliers qui bordaient la prairie au-dessous de la Butte, et le transporta jusqu'au Pas de la Vaque, l'entre du bourg, endroit dsign. Avant l'heure de la crmonie, tous les trois attendaient le cortge. Un tambour retentit, une croix d'argent se montra; ensuite, parurent deux flambeaux que tenaient des chantres, et M. le cur avec l'tole, le surplis, la chape et la barrette. Quatre enfants de choeur l'escortaient, un cinquime portait le seau pour l'eau bnite, et le sacristain le suivait. Il monta sur le rebord de la fosse o se dressait le peuplier, garni de bandelettes tricolores. On voyait en face le maire et ses deux adjoints Beljambe et Marescot, puis les notables, M. de Faverges, Vaucorbeil, Coulon le juge de paix, bonhomme figure somnolente; Heurtaux s'tait coiff d'un bonnet de police--et Alexandre Petit le nouvel instituteur, avait mis sa redingote, une pauvre redingote verte, celle des dimanches. Les pompiers, que commandait Girbal sabre au poing, formaient un seul rang; de l'autre ct brillaient les plaques blanches de quelques vieux shakos du temps de La Fayette--cinq ou six, pas plus, la garde nationale tant tombe en dsutude Chavignolles. Des paysans et leurs femmes, des ouvriers des fabriques voisines, des gamins, se tassaient par derrire;--et Placquevent, le garde champtre, haut de cinq pieds huit pouces, les contenait du regard, en se promenant les bras croiss. L'allocution du cur fut comme celle des autres prtres dans la mme circonstance. Aprs avoir tonn contre les Rois, il glorifia la Rpublique. Ne dit-on pas la Rpublique des Lettres, la Rpublique chrtienne? Quoi de plus innocent que l'une, de plus beau que l'autre? Jsus-Christ formula notre sublime devise; l'arbre du peuple c'tait l'arbre de la Croix. Pour que la Religion donne ses fruits, elle a besoin de la charit--et au nom de la charit, l'ecclsiastique conjura ses frres de ne commettre aucun dsordre, de rentrer chez eux, paisiblement. Puis, il aspergea l'arbuste, en implorant la bndiction de Dieu. Qu'il se dveloppe et qu'il nous rappelle l'affranchissement de toute servitude, et cette fraternit plus bienfaisante que l'ombrage de ses rameaux!--Amen! Des voix rptrent Amen--et aprs un battement de tambour, le clerg, poussant un Te Deum, reprit le chemin de l'glise. Son intervention avait produit un excellent effet. Les simples y voyaient une promesse de bonheur, les patriotes une dfrence, un hommage rendu leurs principes. Bouvard et Pcuchet trouvaient qu'on aurait d les remercier pour leur cadeau, y faire une allusion, tout au moins;--et ils s'en ouvrirent Faverges et au docteur. Qu'importaient de pareilles misres! Vaucorbeil tait charm de la Rvolution, le Comte aussi. Il excrait les d'Orlans. On ne les reverrait plus; bon voyage! Tout pour le peuple, dsormais!--et suivi de Hurel, son factotum, il alla rejoindre M. le cur. Foureau marchait la tte basse, entre le notaire et l'aubergiste, vex par la crmonie, ayant peur d'une meute;--et instinctivement il se retournait vers le garde champtre, qui dplorait avec le Capitaine, l'insuffisance de Girbal, et la mauvaise tenue de ses hommes. Des ouvriers passrent sur la route, en chantant la Marseillaise. Gorju, au milieu d'eux, brandissait une canne; Petit les escortait, l'oeil anim. --Je n'aime pas cela! dit Marescot, on vocifre, on s'exalte! --Eh bon Dieu! reprit Coulon, il faut que jeunesse s'amuse! Foureau soupira. Drle d'amusement! et puis la guillotine, au bout! Il avait des visions d'chafaud, s'attendait des horreurs. Chavignolles reut le contrecoup des agitations de Paris. Les bourgeois s'abonnrent des journaux. Le matin, on s'encombrait au bureau de la poste, et la directrice ne s'en ft pas tire sans le Capitaine, qui l'aidait, quelquefois. Ensuite, on restait sur la Place, causer. La premire discussion violente eut pour objet la Pologne. Heurtaux et Bouvard demandaient qu'on la dlivrt. M. de Faverges pensait autrement. --De quel droit irions-nous l-bas? C'tait dchaner l'Europe contre nous. Pas d'imprudence! Et tout le monde l'approuvant, les deux Polonais se turent. Une autre fois, Vaucorbeil dfendit les circulaires de Ledru-Rollin. Foureau riposta par les 45 centimes. Mais le gouvernement, dit Pcuchet, avait supprim l'esclavage. --Qu'est-ce que a me fait, l'esclavage! --Eh bien, et l'abolition de la peine de mort, en matire politique? --Parbleu! reprit Foureau; on voudrait tout abolir. Cependant qui sait? Les locataires dj, se montrent d'une exigence! --Tant mieux! les propritaires selon Pcuchet taient favoriss. Celui qui possde un immeuble... Foureau et Marescot l'interrompirent, criant qu'il tait un communiste. --Moi? communiste! Et tous parlaient la fois, quand Pcuchet proposa de fonder un club! Foureau eut la hardiesse de rpondre que jamais on n'en verrait Chavignolles. Ensuite, Gorju rclama des fusils pour la garde nationale--l'opinion l'ayant dsign comme instructeur. Les seuls fusils qu'il y et taient ceux des pompiers. Girbal y tenait. Foureau ne se souciait pas d'en dlivrer. Gorju le regarda.--On trouve, pourtant, que je sais m'en servir car il joignait toutes ses industries celle du braconnage--et souvent M. le maire et l'aubergiste lui achetaient un livre ou un lapin. --Ma foi! prenez-les! dit Foureau. Le soir mme, on commena les exercices. C'tait sur la pelouse, devant l'glise. Gorju en bourgeron bleu, une cravate autour des reins, excutait les mouvements d'une faon automatique. Sa voix, quand il commandait, tait brutale.--Rentrez les ventres! Et tout de suite, Bouvard s'empchant de respirer, creusait son abdomen, tendait la croupe.--On ne vous dit pas de faire un arc, nom de Dieu! Pcuchet confondait les files et les rangs, demi-tour droite, demi-tour gauche; mais le plus lamentable tait l'instituteur: dbile et de taille exigu, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous le poids de son fusil, dont la baonnette incommodait ses voisins. On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers crasseux, de vieux habits d'uniforme trop courts, laissant voir la chemise sur les flancs;--et chacun prtendait n'avoir pas le moyen de faire autrement. Une souscription fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau lsina, tandis que des femmes se signalrent. Mme Bordin offrit cinq francs, malgr sa haine de la Rpublique. M. de Faverges quipa douze hommes; et ne manquait pas la manoeuvre. Puis il s'installait chez l'picier et payait des petits verres au premier venu. Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait aprs les ouvriers. On briguait l'avantage de leur appartenir. Ils devenaient des nobles. Ceux du canton, pour la plupart, taient tisserands. D'autres travaillaient dans les manufactures d'indiennes, ou une fabrique de papiers, nouvellement tablie. Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait boire les intimes chez Mme Castillon. Mais les paysans taient plus nombreux; et les jours de march, M. de Faverges se promenant sur la Place, s'informait de leurs besoins, tchait de les convertir ses ides. Ils coutaient sans rpondre, comme le pre Gouy, prt accepter tout gouvernement, pourvu qu'on diminut les impts. force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-tre qu'on le porterait l'Assemble. M. de Faverges y pensait comme lui,--tout en cherchant ne pas se compromettre. Les conservateurs balanaient entre Foureau et Marescot. Mais le notaire tenant son tude, Foureau fut choisi--un rustre, un crtin. Le docteur s'en indigna. Fruit sec des concours, il regrettait Paris--et c'tait la conscience de sa vie manque qui lui donnait un air morose. Une carrire plus vaste allait se dvelopper--quelle revanche! Il rdigea une profession de foi et vint la lire messieurs Bouvard et Pcuchet. Ils l'en flicitrent; leurs doctrines taient les mmes. Cependant, ils crivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient aussi bien que lui figurer la Chambre. Pourquoi pas? Mais lequel devait se prsenter? Et une lutte de dlicatesse s'engagea. Pcuchet prfrait lui-mme, son ami. Non! non, a te revient! tu as plus de prestance!--Peut-tre rpondait Bouvard mais toi plus de toupet! Et sans rsoudre la difficult, ils dressrent des plans de conduite. Ce vertige de la dputation en avait gagn d'autres. Le Capitaine y rvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde; et l'instituteur aussi, dans son cole, et le cur aussi entre deux prires--tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en train de dire: Faites, mon Dieu! que je sois dput! Le Docteur, ayant reu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et lui exposa les chances qu'il avait. Le capitaine n'y mit pas de faons. Vaucorbeil tait connu sans doute; mais peu chri de ses confrres, et spcialement des pharmaciens. Tous clabauderaient contre lui; le peuple ne voulait pas d'un Monsieur; ses meilleurs malades le quitteraient;--et ayant pes ces arguments, le mdecin regretta sa faiblesse. Ds qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux militaires on s'oblige! Mais le garde champtre, tout dvou Foureau, refusa net de le servir. Le cur dmontra M. de Faverges que l'heure n'tait pas venue. Il fallait donner la Rpublique le temps de s'user. Bouvard et Pcuchet reprsentrent Gorju qu'il ne serait jamais assez fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent d'incertitudes, lui trent toute confiance. Petit, par orgueil, avait laiss voir son dsir. Beljambe le prvint que s'il chouait, sa destitution tait certaine. Enfin, Monseigneur ordonna au cur de se tenir tranquille. Donc, il ne restait que Foureau. Bouvard et Pcuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volont pour les fusils, son opposition au club, ses ides rtrogrades, son avarice;--et mme persuadrent Gouy qu'il voulait rtablir l'ancien rgime. Si vague que ft cette chose-l pour le paysan, il l'excrait d'une haine accumule dans l'me de ses aeux, pendant dix sicles--et il tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme, beaux-frres, cousins, arrire-neveux, une horde. Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la dmolition de M. le maire; et le terrain ainsi dblay, Bouvard et Pcuchet, sans que personne s'en doutt, pouvaient russir. Ils tirrent au sort pour savoir qui se prsenterait. Le sort ne trancha rien--et ils allrent consulter l-dessus, le docteur. Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rdacteur du Calvados, avait dclar sa candidature. La dception des deux amis fut grande; chacun, outre la sienne, ressentait celle de l'autre. Mais la Politique les chauffait. Le jour des lections, ils surveillrent les urnes. Flacardoux l'emporta. M. le comte s'tait rejet sur la garde nationale, sans obtenir l'paulette de commandant. Les Chavignollais imaginrent de nommer Beljambe. Cette faveur du public, bizarre et imprvue, consterna Heurtaux. Il avait nglig ses devoirs, se bornant inspecter parfois les manoeuvres, et mettre des observations. N'importe! Il trouvait monstrueux qu'on prfrt un aubergiste un ancien Capitaine de l'Empire--et il dit, aprs l'envahissement de la Chambre au 15 mai: Si les grades militaires se donnent comme a dans la capitale, je ne m'tonne plus de ce qui arrive! La Raction commenait. On croyait aux pures d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon, aux orgies royales de Ledru-Rollin--et comme la province prtend connatre tout ce qui se passe Paris, les bourgeois de Chavignolles ne doutaient pas de ces inventions, et admettaient les rumeurs les plus absurdes. M. de Faverges, un soir, vint trouver le cur pour lui apprendre l'arrive en Normandie du Comte de Chambord. Joinville, d'aprs Foureau, se disposait avec ses marins, vous rduire les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte serait consul. Les fabriques chmaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient dans la campagne. Un dimanche (c'tait dans les premiers jours de juin) un gendarme, tout coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard, Pierre-Pont et Saint-Rmy marchaient sur Chavignolles. Les auvents se fermrent, le Conseil municipal s'assembla;--et rsolut, pour prvenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune rsistance. La gendarmerie fut mme consigne, avec l'injonction de ne pas se montrer. Bientt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des Girondins branla les carreaux;--et des hommes, bras dessus bras dessous, dbouchrent par la route de Caen, poudreux, en sueur, dpenaills. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha s'levait. Gorju et deux compagnons entrrent dans la salle. L'un tait maigre et figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient. L'autre noir de charbon--un mcanicien sans doute--avait les cheveux en brosse, de gros sourcils, et des savates de lisire. Gorju, comme un hussard, portait sa veste sur l'paule. Tous les trois restaient debout--et les Conseillers, sigeant autour de la table couverte d'un tapis bleu, les regardaient, blmes d'angoisse. --Citoyens! dit Gorju il nous faut de l'ouvrage! Le maire tremblait; la voix lui manqua. Marescot rpondit sa place, que le Conseil aviserait immdiatement;--et les compagnons tant sortis, on discuta plusieurs ides. La premire fut de tirer du caillou. Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville Tournebu. Celui de Bayeux rendait absolument le mme service. On pouvait curer la mare? ce n'tait pas un travail suffisant! ou bien creuser une seconde mare! mais quelle place? Langlois tait d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas d'inondation--mieux valait, selon Beljambe, dfricher les bruyres. Impossible de rien conclure!--Pour calmer la foule, Coulon descendit sur le pristyle, et annona qu'ils prparaient des ateliers de charit. --La charit? Merci! s'cria Gorju. bas les aristos! Nous voulons le droit au travail! C'tait la question de l'poque. Il s'en faisait un moyen de gloire. On applaudit. En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pcuchet avait entran jusque-l--et ils engagrent une conversation. Rien ne pressait; la mairie tait cerne. Le Conseil n'chapperait pas. --O trouver de l'argent? disait Bouvard. --Chez les riches! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux. --Et si on n'a pas besoin de travaux? --On en fera, par avance! --Mais les salaires baisseront! riposta Pcuchet. Quand l'ouvrage vient manquer, c'est qu'il y a trop de produits!--et vous rclamez pour qu'on les augmente! Gorju se mordait la moustache.--Cependant... avec l'organisation du travail... --Alors le gouvernement sera le matre? Quelques-uns, autour d'eux, murmurrent:--Non! non! plus de matres! Gorju s'irrita.--N'importe! on doit fournir aux travailleurs un capital--ou bien instituer le crdit! --De quelle manire? --Ah! je ne sais pas! mais on doit instituer le crdit! --En voil assez dit le mcanicien; ils nous embtent, ces farceurs-l! Et il gravit le perron, dclarant qu'il enfoncerait la porte. Placquevent l'y reut, le jarret droit flchi, les poings serrs. --Avance un peu! Le mcanicien recula. Une nue de la foule parvint dans la salle; tous se levrent, ayant envie de s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas! On dplorait l'absence de M. le Comte. Marescot tortillait une plume. Le pre Coulon gmissait. Heurtaux s'emporta pour qu'on ft donner les gendarmes. --Commandez-les! dit Foureau. --Je n'ai pas d'ordre. Le bruit redoublait, cependant. La Place tait couverte de monde;--et tous observaient le premier tage de la mairie, quand la croise du milieu, sous l'horloge, on vit paratre Pcuchet. Il avait pris adroitement l'escalier de service;--et voulant faire comme Lamartine, il se mit haranguer le peuple: --Citoyens! Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de prestige. L'homme au tricot l'interpella: --Est-ce que vous tes ouvrier? --Non. --Patron, alors? --Pas davantage! --Eh bien, retirez-vous! --Pourquoi? reprit firement Pcuchet. Et aussitt, il disparut dans l'embrasure, empoign par le mcanicien. Gorju vint son aide.--Laisse-le! c'est un brave! Ils se colletaient. La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la dcision municipale. Hurel l'avait suggre. Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui mnerait au chteau de Faverges. C'tait un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intrt des travailleurs. Ils se dispersrent. En rentrant chez eux, Bouvard et Pcuchet eurent les oreilles frappes par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des exclamations, la veuve criait plus fort,--et leur aspect: --Ah! c'est bien heureux! depuis trois heures que je vous attends! mon pauvre jardin! plus une seule tulipe! des cochonneries partout, sur le gazon! Pas moyen de le faire dmarrer. --Qui cela? --Le pre Gouy! Il tait venu avec une charrette de fumier--et l'avait jete tout vrac au milieu de l'herbe. Il laboure maintenant! Dpchez-vous pour qu'il finisse! --Je vous accompagne! dit Bouvard. Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frlant les plates-bandes, avaient pil les buis, cass un rhododendron, abattu les dahlias--et des mottes de fumier noir, comme des taupinires, bosselaient le gazon. Gouy le bchait avec ardeur. Un jour, Mme Bordin avait dit ngligemment qu'elle voulait le retourner. Il s'tait mis la besogne, et malgr sa dfense continuait. C'est de cette manire qu'il entendait le droit au travail, le discours de Gorju lui ayant tourn la cervelle. Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard. Mme Bordin, comme ddommagement, ne paya pas sa main-d'oeuvre et garda le fumier. Elle tait judicieuse, l'pouse du mdecin--et mme celle du notaire, bien que d'un rang suprieur, la considraient. Les ateliers de charit durrent une semaine. Aucun trouble n'advint. Gorju avait quitt le pays. Cependant la garde nationale tait toujours sur pied; le dimanche une revue, promenades militaires, quelquefois--et chaque nuit des rondes. Elles inquitaient le village. On tirait les sonnettes des maisons, par factie; on pntrait dans les chambres o des poux ronflaient sur le mme traversin; alors on disait des gaudrioles; et le mari se levant allait vous chercher des petits verres. Puis on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos; on y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui s'ennuyait la porte l'entrebillait chaque minute. L'indiscipline rgnait, grce la mollesse de Beljambe. Quand clatrent les journes de Juin, tout le monde fut d'accord pour voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvait quitter la mairie, Marescot son tude, le Docteur sa clientle, Girbal ses pompiers. M. de Faverges tait Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait: On n'a pas voulu de moi, tant pis! et Bouvard eut la sagesse de retenir Pcuchet. Les rondes dans la campagne furent tendues plus loin. Des paniques survenaient, causes par l'ombre d'une meule, ou les formes des branches; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le clair de la lune, ils avaient aperu dans un pommier, un homme avec un fusil--et qui les tenait en joue. Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte sous la htre entendit quelqu'un devant elle. --Qui vive? Pas de rponse! On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant distance, car il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tte--mais quand on fut dans le village, porte des secours, les douze hommes du peloton, tous la fois se prcipitrent sur lui, en criant: Vos papiers! Ils le houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde taient sortis. On l'y trana;--et la lueur de la chandelle brlant sur le pole, on reconnut enfin Gorju. Un mchant paletot de lasting craquait ses paules. Ses orteils se montraient par les trous de ses bottes. Des raflures et des contusions faisaient saigner son visage. Il tait amaigri prodigieusement, et roulait des yeux, comme un loup. Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la htre, ce qu'il revenait faire Chavignolles, l'emploi de son temps, depuis six semaines. a ne les regardait pas. Il tait libre. Placquevent le fouilla pour dcouvrir des cartouches. On allait provisoirement le coffrer. Bouvard s'interposa. --Inutile! reprit le maire on connat vos opinions. --Cependant?... --Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde. Bouvard n'insista plus. Gorju alors, se tourna vers Pcuchet:--Et vous, patron, vous ne dites rien? Pcuchet baissa la tte, comme s'il et dout de son innocence. Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.--Je vous ai dfendu, pourtant! Au petit jour, deux gendarmes l'emmenrent Falaise. Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamn par la correctionnelle trois mois de prison, pour dlit de paroles tendant au bouleversement de la socit. De Falaise, il crivit ses anciens matres de lui envoyer prochainement un certificat de bonne vie et moeurs--et leur signature devant tre lgalise par le maire ou par l'adjoint, ils prfrrent demander ce petit service Marescot. On les introduisit dans une salle manger, que dcoraient des plats de vieille faence. Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus troit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes, une thire, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un peignoir de cachemire bleu. C'tait une Parisienne qui s'ennuyait la campagne. Puis le notaire entra, une toque la main, un journal de l'autre;--et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son cachet--bien que leur protg ft un homme dangereux. --Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles!... --Quand la parole amne des crimes, cher monsieur, permettez! --Cependant reprit Pcuchet, quelle dmarcation tablir entre les phrases innocentes et les coupables? Telle chose dfendue maintenant sera par la suite applaudie. Et il blma la manire froce dont on traitait les insurgs. Marescot allgua naturellement la dfense de la Socit, le Salut Public, loi suprme. --Pardon! dit Pcuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que celui de tous--et vous n'avez rien lui objecter que la force--s'il retourne contre vous l'axiome. Marescot, au lieu de rpondre, leva les sourcils ddaigneusement. Pourvu qu'il continut faire des actes, et vivre au milieu de ses assiettes, dans son petit intrieur confortable, toutes les injustices pouvaient se prsenter sans l'mouvoir. Les affaires le rclamaient. Il s'excusa. Sa doctrine du salut public les avait indigns. Les conservateurs parlaient maintenant comme Robespierre. Autre sujet d'tonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile devint suspecte. Ledru-Rollin s'tait perdu, mme dans l'esprit de Vaucorbeil. Les dbats sur la Constitution n'intressrent personne;--et au 10 dcembre, tous les Chavignollais votrent pour Bonaparte. Les six millions de voix refroidirent Pcuchet l'encontre du peuple;--et Bouvard et lui tudirent la question du suffrage universel. Appartenant tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un ambitieux le mnera toujours, les autres obiront comme un troupeau, les lecteurs n'tant pas mme contraints de savoir lire;--c'est pourquoi, suivant Pcuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'lection prsidentielle. --Aucune, reprit Bouvard, je crois plutt la sottise du peuple. Pense tous ceux qui achtent la Revalescire, la pommade Dupuytren, l'eau des chtelaines, etc.! Ces nigauds forment la masse lectorale, et nous subissons leur volont. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins trois mille livres de rentes? C'est qu'une agglomration trop nombreuse est une cause de mort.--De mme, par le fait seul de la foule, les germes de btise qu'elle contient se dveloppent et il en rsulte des effets incalculables. --Ton scepticisme m'pouvante! dit Pcuchet. Plus tard, au printemps, ils rencontrrent M. de Faverges, qui leur apprit l'expdition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens. Mais il nous fallait des garanties. Autrement, notre influence tait ruine. Rien de plus lgitime que cette intervention. Bouvard carquilla les yeux.-- propos de la Pologne, vous souteniez le contraire? --Ce n'est plus la mme chose! Maintenant, il s'agissait du Pape. Et M. de Faverges en disant: Nous voulons, nous ferons, nous comptons bien reprsentait un groupe. Bouvard et Pcuchet furent dgots du petit nombre comme du grand. La plbe en somme, valait l'aristocratie. Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchrent les principes dans Calvo, Martens, Vattel;--et Bouvard conclut: --On intervient pour remettre un prince sur le trne, pour affranchir un peuple--ou par prcaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est un attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence hypocrite! --Cependant, dit Pcuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires. --Peut-tre! Et Bouvard se mit rver. Bientt commena l'expdition de Rome l'intrieur. En haine des ides subversives, l'lite des bourgeois parisiens, saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait. Il avait pour chefs dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau, Marescot et le cur. Tous les jours, vers quatre heures, ils se promenaient d'un bout l'autre de la Place, et causaient des vnements. L'affaire principale tait la distribution des brochures. Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra--les Partageux--Sortons du gchis--O allons-nous? _Ce qu'il y avait de plus beau, c'tait les dialogues en style villageois, avec des jurons et des fautes de franais, pour lever le moral des paysans. Par une loi nouvelle, le colportage se trouvait aux mains des prfets--et on venait de fourrer Proudhon Sainte-Plagie--immense victoire. Les arbres de la libert furent abattus gnralement. Chavignolles obit la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier sur une brouette. Ils servirent chauffer les gendarmes;--et on offrit la souche M. le Cur--qui l'avait bni, pourtant! quelle drision! L'instituteur ne cacha pas sa manire de penser. Bouvard et Pcuchet l'en flicitrent un jour qu'ils passaient devant sa porte. Le lendemain, il se prsenta chez eux. la fin de la semaine, ils lui rendirent sa visite. Le jour tombait; les gamins venaient de partir, et le matre d'cole en bouts de manche, balayait la cour. Sa femme coiffe d'un madras allaitait un enfant. Une petite fille se cacha derrire sa jupe; un mioche hideux jouait par terre, ses pieds; l'eau du savonnage qu'elle faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison. --Vous voyez dit l'instituteur comme le gouvernement nous traite! Et tout de suite, il s'en prit l'infme capital. Il fallait le dmocratiser, affranchir la matire! --Je ne demande pas mieux! dit Pcuchet. Au moins, on aurait d reconnatre le droit l'assistance. --Encore un droit! dit Bouvard. N'importe! le Provisoire avait t mollasse, en n'ordonnant pas la Fraternit. --Tchez donc de l'tablir! Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement sa femme de monter un flambeau dans son cabinet. Des pingles fixaient aux murs de pltre les portraits lithographis des orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau de sapin. On avait pour s'asseoir une chaise, un tabouret et une vieille caisse savon; il affectait d'en rire. Mais la misre plaquait ses joues, et ses tempes troites dnotaient un enttement de blier, un intraitable orgueil. Jamais il ne calerait. --Voil d'ailleurs ce qui me soutient! C'tait un amas de journaux, sur une planche--et il exposa en paroles fivreuses les articles de sa foi: dsarmement des troupes, abolition de la magistrature, galit des salaires, niveau--moyens par lesquels on obtiendrait l'ge d'or, sous la forme de la Rpublique--avec un dictateur la tte, un gaillard pour vous mener a, rondement! Puis, il atteignit une bouteille d'anisette, et trois verres, afin de porter un toast au Hros, l'immortelle victime, au grand Maximilien! Sur le seuil, la robe noire du cur parut. Ayant salu vivement la compagnie, il aborda l'instituteur, et lui dit presque voix basse: --Notre affaire de Saint-Joseph, o en est-elle? --Ils n'ont rien donn! reprit le matre d'cole. --C'est de votre faute! --J'ai fait ce que j'ai pu! --Ah!--vraiment? Bouvard et Pcuchet se levrent par discrtion. Petit les fit se rasseoir; et s'adressant au cur:--Est-ce tout? L'abb Jeufroy hsita;--puis, avec un sourire qui temprait sa rprimande: --On trouve que vous ngligez un peu l'histoire sainte. --Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard. --Que lui reprochez-vous, monsieur? --Moi? rien! Seulement il y a peut-tre des choses plus utiles que l'anecdote de Jonas et les rois d'Isral! --Libre vous! rpliqua schement le prtre--et sans souci des trangers, ou cause d'eux: L'heure du catchisme est trop courte! Petit leva les paules. --Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires! Les dix francs par mois de ces lves taient le meilleur de sa place. Mais la soutane l'exasprait.--Tant pis, vengez-vous! --Un homme de mon caractre ne se venge pas! dit le prtre, sans s'mouvoir. Seulement,--Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous attribue la surveillance de l'instruction primaire. --Eh! je le sais bien! s'cria l'instituteur. Elle appartient mme aux colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde-champtre! ce serait complet! Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colre, suffoqu par le sentiment de son impuissance. L'ecclsiastique le toucha lgrement sur l'paule. --Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu de raison! Voil Pques bientt; j'espre que vous donnerez l'exemple,--en communiant avec les autres. --Ah c'est trop fort! moi! moi! me soumettre de pareilles btises! Devant ce blasphme le cur plit. Ses prunelles fulguraient. Sa mchoire tremblait.--Taisez-vous, malheureux! taisez-vous! Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'glise! --Eh bien? quoi? Qu'a-t-elle fait? --Elle manque toujours la messe!--Comme vous, d'ailleurs! --Eh! on ne renvoie pas un matre d'cole, pour a! --On peut le dplacer! Le prtre ne parla plus. Il tait au fond de la pice, dans l'ombre. Petit, la tte sur la poitrine, songeait. Ils arriveraient l'autre bout de la France, leur dernier sou mang par le voyage;--et il retrouverait l-bas sous des noms diffrents, le mme cur, le mme recteur, le mme prfet!--tous, jusqu'au ministre, taient comme les anneaux de sa chane accablante! Il avait reu dj un avertissement, d'autres viendraient. Ensuite?--et dans une sorte d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos, ceux qu'il aimait prs de lui, la main tendue vers une chaise de poste! ce moment-l, sa femme dans la cuisine fut prise d'une quinte de toux, le nouveau-n se mit vagir; et le marmot pleurait. --Pauvres enfants! dit le prtre d'une voix douce. Le pre alors clata en sanglots.--Oui! oui! tout ce qu'on voudra! --J'y compte reprit le cur;--et ayant fait la rvrence:--Messieurs, bien le bonsoir! Le matre d'cole restait la figure dans les mains.--Il repoussa Bouvard. --Non! laissez-moi! j'ai envie de crever! je suis un misrable! Les deux amis regagnrent leur domicile, en se flicitant de leur indpendance. Le pouvoir du clerg les effrayait. On l'appliquait maintenant raffermir l'ordre social. La Rpublique allait bientt disparatre. Trois millions d'lecteurs se trouvrent exclus du suffrage universel. Le cautionnement des journaux fut lev, la censure rtablie. On en voulait aux romans-feuilletons; la philosophie classique tait rpute dangereuse; les bourgeois prchaient le dogme des intrts matriels--et le Peuple semblait content. Celui des campagnes revenait ses anciens matres. M. de Faverges, qui avait des proprits dans l'Eure, fut port la Lgislative, et sa rlection au Conseil gnral du Calvados tait d'avance certaine. Il jugea bon d'offrir un djeuner aux notables du pays. Le vestibule o trois domestiques les attendaient pour prendre leurs paletots, le billard et les deux salons en enfilade, les plantes dans les vases de la Chine, les bronzes sur les chemines, les baguettes d'or aux lambris, les rideaux pais, les larges fauteuils, ce luxe immdiatement les flatta comme une politesse qu'on leur faisait;--et en entrant dans la salle manger, au spectacle de la table couverte de viandes sur les plats d'argent, avec la range des verres devant chaque assiette, les hors d'oeuvre et l, et un saumon au milieu, tous les visages s'panouirent. Ils taient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-prfet de Bayeux, et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria ses htes d'excuser la comtesse, empche par une migraine;--et aprs des compliments sur les poires et les raisins qui emplissaient quatre corbeilles aux angles, il fut question de la grande nouvelle: le projet d'une descente en Angleterre par Changarnier. Heurtaux la dsirait comme soldat, le cur en haine des protestants, Foureau dans l'intrt du commerce. --Vous exprimez dit Pcuchet des sentiments du moyen ge! --Le moyen ge avait du bon! reprit Marescot. Ainsi, nos cathdrales!... --Cependant, monsieur, les abus!... --N'importe, la Rvolution ne serait pas arrive!... --Ah! la Rvolution, voil le malheur! dit l'ecclsiastique, en soupirant. --Mais tout le monde y a contribu! et--(excusez-moi, monsieur le comte), les nobles eux-mmes par leur alliance avec les philosophes! --Que voulez-vous! Louis XVIII a lgalis la spoliation! Depuis ce temps-l, le rgime parlementaire vous sape les bases!... Un roastbeef parut--et durant quelques minutes on n'entendit que le bruit des fourchettes et des mchoires, avec le pas des servants sur le parquet et ces deux mots rpts: Madre! Sauterne! La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment s'arrter sur le penchant de l'abme? --Chez les Athniens dit Marescot chez les Athniens, avec lesquels nous avons des rapports, Solon mata les dmocrates, en levant le cens lectoral. --Mieux vaudrait dit Hurel supprimer la Chambre; tout le dsordre vient de Paris. --Dcentralisons! dit le notaire. --Largement! reprit le Comte. D'aprs Foureau, la commune devait tre matresse absolue, jusqu' interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable. Et pendant que les plats se succdaient, poule au jus, crevisses, champignons, lgumes en salade, rtis d'alouettes, bien des sujets furent traits: le meilleur systme d'impts, les avantages de la grande culture, l'abolition de la peine de mort--le sous-prfet n'oublia pas de citer ce mot charmant d'un homme d'esprit:--Que MM. les assassins commencent! Bouvard tait surpris par le contraste des choses qui l'entouraient avec celles que l'on disait--car il semble toujours que les paroles doivent correspondre aux milieux, et que les hauts plafonds soient faits pour les grandes penses. Nanmoins, il tait rouge au dessert, et entrevoyait les compotiers dans un brouillard. On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga... M. de Faverges qui connaissait son monde fit dboucher du champagne. Les convives, en trinquant burent au succs de l'lection--et il tait plus de trois heures, quand ils passrent dans le fumoir, pour prendre le caf. Une caricature du Charivari tranait sur une console, entre des numros de l'Univers; cela reprsentait un citoyen, dont les basques de la redingote laissaient voir une queue, se terminant par un oeil. Marescot en donna l'explication. On rit beaucoup. Ils absorbaient des liqueurs--et la cendre des cigares tombait dans les capitons des meubles. L'abb voulant convaincre Girbal attaqua Voltaire. Coulon s'endormit. M. de Faverges dclara son dvouement pour Chambord.--Les abeilles prouvent la monarchie. --Mais les fourmilires la Rpublique! Du reste, le mdecin n'y tenait plus. --Vous avez raison! dit le sous-prfet. La forme du gouvernement importe peu! --Avec la libert! objecta Pcuchet. --Un honnte homme n'en a pas besoin rpliqua Foureau. Je ne fais pas de discours, moi! Je ne suis pas journaliste! et je vous soutiens que la France veut tre gouverne par un bras de fer! Tous rclamaient un Sauveur. Et en sortant, Bouvard et Pcuchet entendirent M. de Faverges qui disait l'abb Jeufroy: --Il faut rtablir l'obissance. L'autorit se meurt, si on la discute! Le droit divin, il n'y a que a! --Parfaitement, monsieur le comte! Les ples rayons d'un soleil d'octobre s'allongeaient derrire les bois; un vent humide soufflait;--et en marchant sur les feuilles mortes, ils respiraient comme dlivrs. Tout ce qu'ils n'avaient pu dire s'chappa en exclamations: --Quels idiots! quelle bassesse! Comment imaginer tant d'enttement? D'abord, que signifie le droit divin? L'ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait clairs sur l'esthtique, rpondit leur question dans une lettre savante. La thorie du droit divin a t formule sous Charles II par l'Anglais Filmer. La voici: Le Crateur donna au premier homme la souverainet du monde. Elle fut transmise ses descendants; et la puissance du Roi mane de Dieu. _Il est son image_, crit Bossuet. L'empire paternel accoutume la domination d'un seul. On a fait les rois d'aprs le modle des pres. Locke rfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du monarchique, tout sujet ayant le mme droit sur ses enfants que le monarque sur les siens. La royaut n'existe que par le choix populaire--et mme l'lection tait rappele dans la crmonie du sacre, o deux vques, en montrant le Roi, demandaient aux nobles et aux manants, s'ils l'acceptaient pour tel. Donc le Pouvoir vient du Peuple. Il a le droit de faire tout ce qu'il veut, dit Helvtius, de changer sa constitution, dit Vattel, de se rvolter contre l'injustice, prtendent Glafey, Hotman, Mably, etc.!--et saint Thomas d'Aquin l'autorise se dlivrer d'un tyran. Il est mme, dit Jurieu, dispens d'avoir raison. tonns de l'axiome, ils prirent le _Contrat social_ de Rousseau. Pcuchet alla jusqu'au bout--puis fermant les yeux, et se renversant la tte, il en fit l'analyse. --On suppose une convention, par laquelle l'individu alina sa libert. Le Peuple, en mme temps, s'engageait le dfendre contre les ingalits de la Nature et le rendait propritaire des choses qu'il dtient. --O est la preuve du contrat? --Nulle part! et la communaut n'offre pas de garantie. Les citoyens s'occuperont exclusivement de politique. Mais comme il faut des mtiers, Rousseau conseille l'esclavage. Les sciences ont perdu le genre humain. Le thtre est corrupteur, l'argent funeste; et l'tat doit imposer une religion, sous peine de mort. Comment, se dirent-ils, voil le dieu de 93, le pontife de la dmocratie! Tous les rformateurs l'ont copi;--et ils se procurrent l'_Examen du socialisme_, par Morant. Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne. Au sommet le Pre, la fois pape et empereur. Abolition des hritages, tous les biens meubles et immeubles composant un fonds social, qui sera exploit hirarchiquement. Les industriels gouverneront la fortune publique. Mais rien craindre! on aura pour chef celui qui aime le plus. Il manque une chose, la Femme. De l'arrive de la Femme dpend le salut du monde. --Je ne comprends pas. --Ni moi! Et ils abordrent le Fouririsme. Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l'Attraction soit libre, et l'Harmonie s'tablira. Notre me enferme douze passions principales, cinq gostes, quatre animiques, trois distributives. Elles tendent, les premires l'individu, les suivantes aux groupes, les dernires aux groupes de groupes, ou sries, dont l'ensemble est la Phalange, socit de dix-huit cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, des voitures emmnent les travailleurs dans la campagne, et les ramnent le soir. On porte des tendards, on donne des ftes, on mange des gteaux. Toute femme, si elle y tient, possde trois hommes, le mari, l'amant et le gniteur. Pour les clibataires, le Bayadrisme est institu. --a me va! dit Bouvard; et il se perdit dans les rves du monde harmonien. Par la restauration des climatures la terre deviendra plus belle, par le croisement des races la vie humaine plus longue. On dirigera les nuages comme on fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes pour les nettoyer. Des navires traverseront les mers polaires dgeles sous les aurores borales--car tout se produit par la conjonction des deux fluides mle et femelle, jaillissant des ples--et les aurores borales sont un symptme du rut de la plante, une mission prolifique. --Cela me passe dit Pcuchet. Aprs Saint-Simon et Fourier, le problme se rduit des questions de salaire. Louis Blanc, dans l'intrt des ouvriers veut qu'on abolisse le commerce extrieur, La Farelle qu'on impose les machines, un autre qu'on dgrve les boissons, ou qu'on refasse les jurandes, ou qu'on distribue des soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme, et rclame pour l'tat le monopole du sucre. --Tes socialistes disait Bouvard, demandent toujours la tyrannie. --Mais non! --Si fait! --Tu es absurde! --Toi, tu me rvoltes! Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les rsums. Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant: --Lis, toi-mme! Ils nous proposent comme exemple, les Essniens, les Frres Moraves, les Jsuites du Paraguay, et jusqu'au rgime des prisons. Chez les Icariens, le djeuner se fait en vingt minutes, les femmes accouchent l'hpital. Quant aux livres, dfense d'en imprimer sans l'autorisation de la Rpublique. --Mais Cabet est un idiot. --Maintenant voil du Saint-Simon: les publicistes soumettront leurs travaux un comit d'industriels. Et du Pierre Leroux: la loi forcera les citoyens entendre un orateur. Et de l'Auguste Comte: les prtres duqueront la jeunesse, dirigeront toutes les oeuvres de l'esprit, et engageront le Pouvoir rgler la procration. Ces documents affligrent Pcuchet. Le soir, au dner, il rpliqua. --Qu'il y ait chez les utopistes, des choses ridicules, j'en conviens. Cependant, ils mritent notre amour. La hideur du monde les dsolait, et pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus dcapit, Campanella mis sept fois la torture, Buonarroti avec une chane autour du cou, Saint-Simon crevant de misre, bien d'autres. Ils auraient pu vivre tranquilles! mais non! ils ont march dans leur voie, la tte au ciel, comme des hros. --Crois-tu que le monde reprit Bouvard, changera grce aux thories d'un monsieur? --Qu'importe! dit Pcuchet, il est temps de ne plus croupir dans l'gosme! Cherchons le meilleur systme! --Alors, tu comptes le trouver? --Certainement! --Toi? Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses paules et son ventre sautaient d'accord. Plus rouge que les confitures, avec sa serviette sous l'aisselle, il rptait: Ah! ah! ah! d'une faon irritante. Pcuchet sortit de l'appartement, en faisant claquer la porte. Germaine le hla par toute la maison;--et on le dcouvrit au fond de sa chambre dans une bergre, sans feu ni chandelle et la casquette sur les sourcils. Il n'tait pas malade; mais se livrait ses rflexions. La brouille tant passe, ils reconnurent qu'une base manquait leurs tudes: l'conomie politique. Ils s'enquirent de l'offre et de la demande, du capital et du loyer, de l'importation, de la prohibition. Une nuit, Pcuchet fut rveill par le craquement d'une botte dans le corridor. La veille comme d'habitude, il avait tir lui-mme tous les verrous--et il appela Bouvard qui dormait profondment. Ils restrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit ne recommena pas. Les servantes interroges n'avaient rien entendu. Mais en se promenant dans leur jardin, ils remarqurent au milieu d'une plate-bande, prs de la claire-voie l'empreinte d'une semelle--et deux btons du treillage taient rompus.--On l'avait escalad, videmment. Il fallait prvenir le garde champtre. Comme il n'tait pas la mairie, Pcuchet se rendit chez l'picier. Que vit-il dans l'arrire-boutique, ct de Placquevent, parmi les buveurs? Gorju!--Gorju nipp comme un bourgeois,--et rgalant la compagnie. Cette rencontre tait insignifiante. Bientt, ils arrivrent la question du Progrs. Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en littrature, il est moins clair--et si le bien-tre augmente, la splendeur de la vie a disparu. Pcuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier. --Je trace obliquement une ligne ondule. Ceux qui pourraient la parcourir, toutes les fois qu'elle s'abaisse, ne verraient plus l'horizon. Elle se relve pourtant, et malgr ses dtours, ils atteindront le sommet. Telle est l'image du Progrs. Mme Bordin entra. C'tait le 3 dcembre 1851. Elle apportait le journal. Ils lurent bien vite et cte cte, l'Appel au peuple, la dissolution de la Chambre, l'emprisonne ment des dputs. Pcuchet devint blme. Bouvard considrait la veuve. --Comment? vous ne dites rien! --Que voulez-vous que j'y fasse? Ils oubliaient de lui offrir un sige. Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir. Ah! vous n'tes gure aimables aujourd'hui et elle sortit, choque de leur impolitesse. La surprise les avait rendus muets. Puis, ils allrent dans le village, pandre leur indignation. Marescot, qui les reut au milieu des contrats, pensait diffremment. Le bavardage de la Chambre tait fini, grce au ciel. On aurait dsormais une politique d'affaires. Beljambe ignorait les vnements, et s'en moquait d'ailleurs. Sous les Halles, ils arrtrent Vaucorbeil. Le mdecin tait revenu de tout a.--Vous avez bien tort de vous tourmenter. Foureau passa prs d'eux, en disant d'un air narquois:--Enfoncs les dmocrates!--Et le capitaine au bras de Girbal, cria de loin: Vive l'Empereur! Mais Petit devait les comprendre--et Bouvard ayant frapp au carreau, le matre d'cole quitta sa classe. Il trouvait extrmement drle que Thiers ft en prison. Cela vengeait le Peuple.--Ah! ah! messieurs les Dputs, votre tour! La fusillade sur les boulevards eut l'approbation de Chavignolles. Pas de grce aux vaincus, pas de piti pour les victimes! Ds qu'on se rvolte on est un sclrat. --Remercions la Providence! disait le cur--et aprs elle Louis Bonaparte. Il s'entoure des hommes les plus distingus! Le comte de Faverges deviendra snateur. Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent. Ces messieurs avaient beaucoup parl. Il les engageait se taire. --Veux-tu savoir mon opinion? dit Pcuchet. Puisque les bourgeois sont froces, les ouvriers jaloux, les prtres serviles--et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu'on lui laisse le museau dans sa gamelle, Napolon a bien fait!--qu'il le billonne, le foule et l'extermine! ce ne sera jamais trop, pour sa haine du droit, sa lchet, son ineptie, son aveuglement! Bouvard songeait:--Hein, le Progrs, quelle blague! Il ajouta:--Et la Politique, une belle salet! --Ce n'est pas une science reprit Pcuchet. L'art militaire vaut mieux, on prvoit ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre? --Ah! merci! rpliqua Bouvard. Tout me dgote. Vendons plutt notre baraque--et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages! --Comme tu voudras! Mlie dans la cour, tirait de l'eau. La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle courbait les reins--et on voyait alors ses bas bleus jusqu' la hauteur de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras droit, tandis qu'elle tournait un peu la tte--et Pcuchet en la regardant, sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir infini. CHAPITRE VII Des jours tristes commencrent. Ils n'tudiaient plus dans la peur de dceptions; les habitants de Chavignolles s'cartaient d'eux; les journaux tolrs n'apprenaient rien--et leur solitude tait profonde, leur dsoeuvrement complet. Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient; quoi bon? En d'autres jours, ils avaient l'ide de nettoyer le jardin, au bout d'un quart d'heure une fatigue les prenait; ou de voir leur ferme, ils en revenaient coeurs; ou de s'occuper de leur mnage, Germaine poussait des lamentations; ils y renoncrent. Bouvard voulut dresser le catalogue du musum, et dclara ces bibelots stupides. Pcuchet emprunta la canardire de Langlois pour tirer des alouettes; l'arme clatant du premier coup faillit le tuer. Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel blanc crase de sa monotonie un coeur sans espoir. On coute le pas d'un homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du toit par terre. De temps autre, une feuille morte vient frler la vitre, puis tournoie, s'en va. Des glas indistincts sont apports par le vent. Au fond de l'table, une vache mugit. Ils billaient l'un devant l'autre, consultaient le calendrier, regardaient la pendule, attendaient les repas;--et l'horizon tait toujours le mme! des champs en face, droite l'glise, gauche un rideau de peupliers; leurs cimes se balanaient dans la brume, perptuellement, d'un air lamentable! Des habitudes qu'ils avaient tolres les faisaient souffrir. Pcuchet devenait incommode avec sa manie de poser sur la nappe son mouchoir. Bouvard ne quittait plus la pipe, et causait en se dandinant. Des contestations s'levaient, propos des plats ou de la qualit du beurre. Dans leur tte--tte ils pensaient des choses diffrentes. Un vnement avait boulevers Pcuchet. Deux jours aprs l'meute de Chavignolles, comme il promenait son dboire politique, il arriva dans un chemin, couvert par des ormes touffus; et il entendit derrire son dos une voix crier:--Arrte! C'tait Mme Castillon. Elle courait de l'autre ct, sans l'apercevoir. Un homme, qui marchait devant elle, se retourna. C'tait Gorju;--et ils s'abordrent une toise de Pcuchet, la range des arbres les sparant de lui. --Est-ce vrai? dit-elle tu vas te battre? Pcuchet se coula dans le foss, pour entendre: --Eh bien! oui, rpliqua Gorju je vais me battre! Qu'est-ce que a te fait? --Il le demande! s'cria-t-elle, en se tordant les bras. Mais si tu es tu, mon amour? Oh reste!--Et ses yeux bleus, plus encore que ses paroles, le suppliaient. --Laisse-moi tranquille! je dois partir! Elle eut un ricanement de colre.--L'autre l'a permis, hein? --N'en parle pas! Il leva son poing ferm. --Non! mon ami, non! je me tais, je ne dis rien. Et de grosses larmes descendaient le long de ses joues dans les ruches de sa collerette. Il tait midi. Le soleil brillait sur la campagne, couverte de bls jaunes. Tout au loin, la bche d'une voiture glissait lentement. Une torpeur s'talait dans l'air--pas un cri d'oiseau, pas un bourdonnement d'insecte. Gorju s'tait coup une badine, et en raclait l'corce. Mme Castillon ne relevait pas la tte. Elle songeait, la pauvre femme, la vanit de ses sacrifices, les dettes qu'elle avait soldes, ses engagements d'avenir, sa rputation perdue. Au lieu de se plaindre elle lui rappela les premiers temps de leur amour, quand elle allait, toutes les nuits, le rejoindre dans la grange;--si bien qu'une fois son mari croyant un voleur, avait lch par la fentre un coup de pistolet. La balle tait encore dans le mur.--Du moment que je t'ai connu, tu m'as sembl beau comme un prince. J'aime tes yeux, ta voix, ta dmarche, ton odeur! Elle ajouta plus bas:--Je suis en folie de ta personne! Il souriait, flatt dans son orgueil. Elle le prit deux mains par les flancs,--et la tte renverse, comme en adoration. --Mon cher coeur! mon cher amour! mon me! ma vie! voyons! parle! que veux-tu?--est-ce de l'argent? on en trouvera. J'ai eu tort! je t'ennuyais! pardon! et commande-toi des habits chez le tailleur, bois du champagne, fais la noce! je te permets tout,--tout!--Elle murmura dans un effort suprme: jusqu' elle!... pourvu que tu reviennes moi! Il se pencha sur sa bouche, un bras autour de ses reins, pour l'empcher de tomber;--et elle balbutiait:--Cher coeur! cher amour! comme tu es beau! mon Dieu, que tu es beau! Pcuchet immobile, et la terre du foss la hauteur de son menton, les regardait, en haletant. --Pas de faiblesse! dit Gorju. Je n'aurais qu' manquer la diligence! on prpare un fameux coup de chien; j'en suis!--Donne-moi dix sous, pour que je paye un gloria au conducteur. Elle tira cinq francs de sa bourse.--Tu me les rendras bientt. Aie un peu de patience! Depuis le temps qu'il est paralys! songe donc!--Et si tu voulais nous irions la chapelle de la Croix-Janval--et l, mon amour, je jurerais devant la sainte Vierge, de t'pouser, ds qu'il sera mort! --Eh! il ne meurt jamais, ton mari! Gorju avait tourn les talons. Elle le rattrapa;--et se cramponnant ses paules: --Laisse-moi partir avec toi! je serai ta domestique! Tu as besoin de quelqu'un. Mais ne t'en va pas! ne me quitte pas! La mort plutt! Tue-moi! Elle se tranait ses genoux, tchant de saisir ses mains pour les baiser; son bonnet tomba, son peigne ensuite, et ses cheveux courts s'parpillrent. Ils taient blancs sous les oreilles--et comme elle le regardait de bas en haut, toute sanglotante, avec ses paupires rouges et ses lvres tumfies, une exaspration le prit, il la repoussa. --Arrire la vieille! Bonsoir! Quand elle se fut releve, elle arracha la croix d'or, qui pendait son cou--et la jetant vers lui: --Tiens! canaille! Gorju s'loignait,--en tapant avec sa badine les feuilles des arbres. Mme Castillon ne pleurait pas. La mchoire ouverte et les prunelles teintes elle resta sans faire un mouvement,--ptrifie dans son dsespoir,--n'tant plus un tre,--mais une chose en ruines. Ce qu'il venait de surprendre fut pour Pcuchet comme la dcouverte d'un monde--tout un monde!--qui avait des lueurs blouissantes, des floraisons dsordonnes, des ocans, des temptes, des trsors--et des abmes d'une profondeur infinie;--un effroi s'en dgageait; qu'importe! il rva l'amour, ambitionnait de le sentir comme elle, de l'inspirer comme lui. Pourtant, il excrait Gorju--et, au corps de garde, avait eu peine ne pas le trahir. L'amant de Mme Castillon l'humiliait par sa taille mince, ses accroche-coeurs gaux, sa barbe floconneuse, un air de conqurant; --tandis que sa chevelure-- lui--se collait sur son crne comme une perruque mouille, son torse dans sa houppelande ressemblait un traversin, deux canines manquaient, et sa physionomie tait svre. Il trouvait le ciel injuste, se sentait comme dshrit, et son ami ne l'aimait plus. Bouvard l'abandonnait tous les soirs. Aprs la mort de sa femme, rien ne l'et empch d'en prendre une autre--et qui maintenant le dorloterait, soignerait sa maison. Il tait trop vieux pour y songer! Mais Bouvard se considra dans la glace. Ses pommettes gardaient leurs couleurs, ses cheveux frisaient comme autrefois; pas une dent n'avait boug;--et l'ide qu'il pouvait plaire, il eut un retour de jeunesse; Mme Bordin surgit dans sa mmoire.--Elle lui avait fait des avances, la premire fois lors de l'incendie des meules, la seconde leur dner, puis dans le musum, pendant la dclamation, et dernirement, elle tait venue sans rancune, trois dimanches de suite. Il alla donc chez elle, et y retourna, se promettant de la sduire. Depuis le jour o Pcuchet avait observ la petite bonne tirant de l'eau il lui parlait plus souvent;--et soit qu'elle balayt le corridor, ou qu'elle tendit du linge, ou qu'elle tournt les casseroles, il ne pouvait se rassasier du bonheur de la voir,--surpris lui-mme de ses motions, comme dans l'adolescence. Il en avait les fivres et les langueurs,--et tait perscut par le souvenir de Mme Castillon, treignant Gorju. Il questionna Bouvard sur la manire dont les libertins s'y prennent pour avoir des femmes. --On leur fait des cadeaux! on les rgale au restaurant. --Trs bien! Mais ensuite? --Il y en a qui feignent de s'vanouir, pour qu'on les porte sur un canap, d'autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Les meilleures vous donnent un rendez-vous, franchement. Et Bouvard se rpandit en descriptions, qui incendirent l'imagination de Pcuchet, comme des gravures obscnes. La premire rgle, c'est de ne pas croire ce qu'elles disent. J'en ai connu, qui sous l'apparence de Saintes, taient de vritables Messalines! Avant tout, il faut tre hardi! Mais la hardiesse ne se commande pas. Pcuchet, quotidiennement ajournait sa dcision, tait d'ailleurs intimid par la prsence de Germaine. Esprant qu'elle demanderait son compte, il en exigea un surcrot de besogne, notait les fois qu'elle tait grise, remarquait tout haut, sa malpropret, sa paresse, et fit si bien qu'on la renvoya. Alors Pcuchet fut libre! Avec quelle impatience, il attendait la sortie de Bouvard! Quel battement de coeur, ds que la porte tait referme! Mlie travaillait sur un guridon, prs de la fentre, la clart d'une chandelle. De temps autre, elle cassait son fil avec ses dents, puis clignait les yeux, pour l'ajuster dans la fente de l'aiguille. D'abord, il voulut savoir quels hommes lui plaisaient. taient-ce, par exemple, ceux du genre de Bouvard? Pas du tout; elle prfrait les maigres. Il osa lui demander si elle avait eu des amoureux?--Jamais! Puis, se rapprochant, il contemplait son nez fin, sa bouche troite, le tour de sa figure. Il lui adressa des compliments et l'exhortait la sagesse. En se penchant sur elle, il apercevait dans son corsage des formes blanches d'o manait une tide senteur, qui lui chauffait la joue. Un soir, il toucha des lvres les cheveux follets de sa nuque, et il en ressentit un branlement jusqu' la moelle des os. Une autre fois, il la baisa sous le menton, en se retenant de ne pas mordre sa chair, tant elle tait savoureuse. Elle lui rendit son baiser. L'appartement tourna. Il n'y voyait plus. Il lui fit cadeau d'une paire de bottines, et la rgalait souvent d'un verre d'anisette. Pour lui viter du mal, il se levait de bonne heure, cassait le bois, allumait le feu, poussait l'attention jusqu' nettoyer les chaussures de Bouvard. Mlie ne s'vanouit pas, ne laissa pas tomber son mouchoir et Pcuchet ne savait quoi se rsoudre, son dsir augmentant par la peur de le satisfaire. Bouvard faisait assidment la cour Mme Bordin. Elle le recevait, un peu sangle dans sa robe de soie gorge-pigeon qui craquait comme le harnais d'un cheval, tout en maniant par contenance sa longue chane d'or. Leurs dialogues roulaient sur les gens de Chavignolles, ou dfunt son mari, autrefois huissier Livarot. Puis, elle s'informa du pass de Bouvard, curieuse de connatre ses farces de jeune homme, sa fortune incidemment, par quels intrts il tait li Pcuchet? Il admirait la tenue de sa maison, et quand il dnait chez elle, la nettet du service, l'excellence de la table. Une suite de plats, d'une saveur profonde, que coupait intervalles gaux un vieux pommard, les menait jusqu'au dessert o ils taient fort longtemps prendre le caf;--et Mme Bordin, en dilatant les narines, trempait dans la soucoupe sa lvre charnue, ombre lgrement d'un duvet noir. Un jour, elle apparut dcollete. Ses paules fascinrent Bouvard. Comme il tait sur une petite chaise devant elle, il se mit lui passer les deux mains le long des bras. La veuve se fcha. Il ne recommena plus mais il se figurait des rondeurs d'une amplitude et d'une consistance merveilleuses. Un soir, que la cuisine de Mlie l'avait dgot, il eut une joie en entrant dans le salon de Mme Bordin. C'est l qu'il aurait fallu vivre! Le globe de la lampe, couvert d'un papier rose, pandait une lumire tranquille. Elle tait assise auprs du feu; et son pied passait le bord de sa robe. Ds les premiers mots, l'entretien tomba. Cependant, elle le regardait, les cils demi ferms, d'une manire langoureuse, avec obstination. Bouvard n'y tint plus!--et s'agenouillant sur le parquet, il bredouilla:--Je vous aime! Marions-nous! Mme Bordin respira fortement; puis, d'un air ingnu, dit qu'il plaisantait, sans doute, on allait se moquer, ce n'tait pas raisonnable. Cette dclaration l'tourdissait. Bouvard objecta qu'ils n'avaient besoin du consentement de personne. Qui vous arrte? est-ce le trousseau? Notre linge a une marque pareille, un B! nous unirons nos majuscules. L'argument lui plut. Mais une affaire majeure l'empchait de se dcider avant la fin du mois. Et Bouvard gmit. Elle eut la dlicatesse de le reconduire,--escorte de Marianne, qui portait un falot. Les deux amis s'taient cach leur passion. Pcuchet comptait voiler toujours son intrigue avec la bonne. Si Bouvard s'y opposait il l'emmnerait vers d'autres lieux, ft-ce en Algrie, o l'existence n'est pas chre! Mais rarement il formait de ces hypothses, plein de son amour, sans penser aux consquences. Bouvard projetait de faire du musum la chambre conjugale, moins que Pcuchet ne s'y refust; alors il habiterait le domicile de son pouse. Un aprs-midi de la semaine suivante,--c'tait chez elle dans son jardin; les bourgeons commenaient s'ouvrir; et il y avait, entre les nues, de grands espaces bleus,--elle se baissa pour cueillir des violettes, et dit, en les prsentant: --Saluez Mme Bouvard! --Comment! Est-ce vrai? --Parfaitement vrai. Il voulut la saisir dans ses bras, elle le repoussa. Quel homme!--puis devenue srieuse, l'avertit que bientt, elle lui demanderait une faveur. --Je vous l'accorde! Ils fixrent la signature de leur contrat jeudi prochain. Personne jusqu'au dernier moment n'en devait rien savoir. --Convenu! Et il sortit les yeux au ciel, lger comme un chevreuil. Pcuchet le matin du mme jour s'tait promis de mourir, s'il n'obtenait pas les faveurs de sa bonne--et il l'avait accompagne dans la cave, esprant que les tnbres lui donneraient de l'audace. Plusieurs fois, elle avait voulu s'en aller; mais il la retenait pour compter les bouteilles, choisir des lattes, ou voir le fond des tonneaux; cela durait depuis longtemps. Elle se trouvait en face de lui, sous la lumire du soupirail, droite, les paupires basses, le coin de la bouche un peu relev. --M'aimes-tu? dit brusquement Pcuchet. --Oui! je vous aime. --Eh bien, alors, prouve-le-moi! Et l'enveloppant du bras gauche, il commena, de l'autre main, dgrafer son corset. --Vous allez me faire du mal? --Non! mon petit ange! N'aie pas peur! --Si M. Bouvard... --Je ne lui dirai rien! Sois tranquille! Un tas de fagots se trouvait derrire. Elle s'y laissa tomber, les seins hors de la chemise, la tte renverse;--puis se cacha la figure sous un bras--et un autre et compris qu'elle ne manquait pas d'exprience. Bouvard, bientt, arriva pour dner. Le repas se fit en silence, chacun ayant peur de se trahir. Mlie les servait impassible, comme d'habitude. Pcuchet tournait les yeux, pour viter les siens, tandis que Bouvard considrant les murs, songeait des amliorations. Huit jours aprs, le jeudi, il rentra furieux. --La sacre garce! --Qui donc? --Mme Bordin. Et il conta qu'il avait pouss la dmence jusqu' vouloir en faire sa femme. Mais tout tait fini, depuis un quart d'heure, chez Marescot. Elle avait prtendu recevoir en dot les calles, dont il ne pouvait disposer--l'ayant comme la ferme, solde en partie avec l'argent d'un autre. --Effectivement! dit Pcuchet. --Et moi! qui ai eu la btise de lui promettre une faveur, son choix! C'tait celle-l! j'y ai mis de l'enttement; si elle m'aimait, elle m'et cd! La veuve, au contraire s'tait emporte en injures, avait dnigr son physique, sa bedaine. Ma bedaine! je te demande un peu. Pcuchet cependant tait sorti plusieurs fois, marchait les jambes cartes. --Tu souffres? dit Bouvard. --Oh!--oui! je souffre! Et ayant ferm la porte, Pcuchet aprs beaucoup d'hsitations, confessa qu'il venait de se dcouvrir une maladie secrte. --Toi? --Moi-mme! --Ah! mon pauvre garon! qui te l'a donne? Il devint encore plus rouge, et dit d'une voix encore plus basse: --Ce ne peut tre que Mlie! Bouvard en demeura stupfait. La premire chose tait de renvoyer la jeune personne. Elle protesta d'un air candide. Le cas de Pcuchet tait grave, pourtant; mais honteux de sa turpitude, il n'osait voir le mdecin. Bouvard imagina de recourir Barberou. Ils lui adressrent le dtail de la maladie, pour le montrer un docteur qui la soignerait par correspondance. Barberou y mit du zle, persuad qu'elle concernait Bouvard, et l'appela vieux roquentin, tout en le flicitant. -- mon ge! disait Pcuchet n'est-ce pas lugubre! Mais pourquoi m'a-t-elle fait a! --Tu lui plaisais. --Elle aurait d me prvenir. --Est-ce que la passion raisonne! Et Bouvard se plaignait de Mme Bordin. Souvent, il l'avait surprise arrte devant les calles, dans la compagnie de Marescot, en confrence avec Germaine,--tant de manoeuvres pour un peu de terre! --Elle est avare! Voil l'explication! Ils ruminaient ainsi leur mcompte, dans la petite salle, au coin du feu, Pcuchet, tout en avalant ses remdes, Bouvard en fumant des pipes--et ils dissertaient sur les femmes. --trange besoin, est-ce un besoin?--Elles poussent au crime, l'hrosme, et l'abrutissement! L'enfer sous un jupon, le paradis dans un baiser--ramage de tourterelle, ondulations de serpent, griffe de chat;--perfidie de la mer, varit de la lune--ils dirent tous les lieux communs qu'elles ont fait rpandre. C'tait le dsir d'en avoir qui avait suspendu leur amiti. Un remords les prit.--Plus de femmes, n'est-ce pas? Vivons sans elles!--Et ils s'embrassrent avec attendrissement. Il fallait ragir!--et Bouvard, aprs la gurison de Pcuchet, estima que l'hydrothrapie leur serait avantageuse. Germaine, revenue ds le dpart de l'autre, charriait tous les matins, la baignoire dans le corridor. Les deux bonshommes, nus comme des sauvages, se lanaient de grands seaux d'eau;--puis ils couraient pour rejoindre leurs chambres.--On les vit par la claire-voie;--et des personnes furent scandalises. CHAPITRE VIII Satisfaits de leur rgime, ils voulurent s'amliorer le temprament par de la gymnastique. Et ayant pris le manuel d'Amoros, ils en parcoururent l'atlas. Tous ces jeunes garons, accroupis, renverss, debout, pliant les jambes, cartant les bras, montrant le poing, soulevant des fardeaux, chevauchant des poutres, grimpant des chelles, cabriolant sur des trapzes, un tel dploiement de force et d'agilit excita leur envie. Cependant, ils taient contrists par les splendeurs du gymnase, dcrites dans la prface. Car jamais ils ne pourraient se procurer un vestibule pour les quipages, un hippodrome pour les courses, un bassin pour la natation, ni une montagne de gloire, colline artificielle, ayant trente-deux mtres de hauteur. Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage et t dispendieux, ils y renoncrent; le tilleul abattu dans le jardin leur servit de mt horizontal; et quand ils furent habiles le parcourir d'un bout l'autre, pour en avoir un vertical, ils replantrent une poutrelle des contre-espaliers. Pcuchet gravit jusqu'en haut. Bouvard glissait, retombait toujours, finalement, y renona. Les btons orthosomatiques lui plurent davantage, c'est--dire deux manches balai relis par deux cordes dont la premire se passe sous les aisselles, la seconde sur les poignets--et pendant des heures il gardait cet appareil, le menton lev, la poitrine en avant, les coudes le long du corps. dfaut d'haltres, le charron leur tourna quatre morceaux de frne qui ressemblaient des pains de sucre, se terminant en goulot de bouteille. On doit porter ces massues droite, gauche, par devant, par derrire; mais trop lourdes, elles chappaient de leurs doigts, au risque de leur broyer les jambes. N'importe, ils s'acharnrent aux mils persanes et mme craignant qu'elles n'clatassent, tous les soirs, ils les frottaient avec de la cire et un morceau de drap. Ensuite, ils recherchrent des fosss. Quand ils en avaient trouv un leur convenance, ils appuyaient au milieu une longue perche, s'lanaient du pied gauche, atteignaient l'autre bord, puis recommenaient. La campagne tant plate, on les apercevait au loin;--et les villageois se demandaient quelles taient ces deux choses extraordinaires, bondissant l'horizon. L'automne venu, ils se mirent la gymnastique de chambre; elle les ennuya. Que n'avaient-ils le trmoussoir ou fauteuil de poste imagin sous Louis XIV par l'abb de Saint-Pierre! Comment tait-ce construit? o se renseigner? Dumouchel ne daigna pas mme leur rpondre! Alors, ils tablirent dans le fournil une bascule brachiale. Sur deux poulies visses au plafond passait une corde, tenant une traverse chaque bout. Sitt qu'ils l'avaient prise, l'un poussait la terre de ses orteils, l'autre baissait les bras jusqu'au niveau du sol; le premier, par sa pesanteur, attirait le second, qui lchant un peu la cordelette, montait son tour; en moins de cinq minutes leurs membres dgouttelaient de sueur. Pour suivre les prescriptions du manuel, ils tchrent de devenir ambidextres, jusqu' se priver de la main droite, temporairement. Ils firent plus: Amoros indique les pices de vers qu'il faut chanter dans les manoeuvres--et Bouvard et Pcuchet, en marchant, rptaient l'hymne n 9: Un roi, un roi juste est un bien sur la terre. Quand ils se battaient les pectoraux: Amis, la couronne et la gloire, etc. Au pas de course: nous l'animal timide! Atteignons le cerf rapide! Oui! nous vaincrons! Courons! courons! courons! Et plus haletants que des chiens, ils s'animaient au bruit de leurs voix. Un ct de la gymnastique les exaltait: son emploi comme moyen de sauvetage. Mais il aurait fallu des enfants, pour apprendre les porter dans des sacs;--et ils prirent le matre d'cole de leur en fournir quelques-uns. Petit objecta que les familles se fcheraient. Ils se rabattirent sur les secours aux blesss. L'un feignait d'tre vanoui; et l'autre le charriait dans une brouette, avec toutes sortes de prcautions. Quant aux escalades militaires, l'auteur prconise l'chelle de Bois-Ros, ainsi nomme du capitaine qui surprit Fcamp autrefois, en montant par la falaise. D'aprs la gravure du livre, ils garnirent de btonnets un cble, et l'attachrent sous le hangar. Ds qu'on a enfourch le premier bton, et saisi le troisime, on jette ses jambes en dehors, pour que le deuxime qui tait tout l'heure contre la poitrine se trouve juste sous les cuisses. On se redresse, on empoigne le quatrime et l'on continue.--Malgr de prodigieux dhanchements, il leur fut impossible d'atteindre le deuxime chelon. Peut-tre a-t-on moins de mal en s'accrochant aux pierres avec les mains, comme firent les soldats de Bonaparte l'attaque du Fort-Chambray?--et pour vous rendre capable d'une telle action, Amoros possde une tour dans son tablissement. Le mur en ruines pouvait la remplacer. Ils en tentrent l'assaut. Mais Bouvard, ayant retir trop vite son pied d'un trou, eut peur et fut pris d'tourdissement. Pcuchet en accusa leur mthode: ils avaient nglig ce qui concerne les phalanges--si bien qu'ils devaient se remettre aux principes. Ses exhortations furent vaines;--et dans sa prsomption, il aborda les chasses. La nature semblait l'y avoir destin; car il employa tout de suite le grand modle, ayant des palettes quatre pieds du sol;--et tranquille l-dessus, il arpentait le jardin, pareil une gigantesque cigogne qui se ft promene. Bouvard la fentre le vit tituber--puis s'abattre d'un bloc sur les haricots, dont les rames en se fracassant amortirent sa chute. On le ramassa couvert de terreau, les narines saignantes, livide--et il croyait s'tre donn un effort. Dcidment la gymnastique ne convenait point des hommes de leur ge; ils l'abandonnrent, n'osaient plus se mouvoir par crainte des accidents, et restaient tout le long du jour assis dans le musum, rver d'autres occupations. Ce changement d'habitudes influa sur la sant de Bouvard. Il devint trs lourd, soufflait aprs ses repas comme un cachalot, voulut se faire maigrir, mangea moins, et s'affaiblit. Pcuchet galement, se sentait min, avait des dmangeaisons la peau et des plaques dans la gorge. a ne va pas, disaient-ils, a ne va pas. Bouvard imagina d'aller choisir l'auberge quelques bouteilles de vin d'Espagne, afin de se remonter la machine. Comme il en sortait, le clerc de Marescot et trois hommes apportaient Beljambe une grande table de noyer; Monsieur l'en remerciait beaucoup. Elle s'tait parfaitement conduite. Bouvard connut ainsi la mode nouvelle des tables tournantes. Il en plaisanta le clerc. Cependant par toute l'Europe, en Amrique, en Australie et dans les Indes, des millions de mortels passaient leur vie faire tourner des tables;--et on dcouvrait la manire de rendre les serins prophtes, de donner des concerts sans instruments, de correspondre aux moyens des escargots. La Presse offrant avec srieux ces bourdes au public, le renforait dans sa crdulit. Les Esprits-frappeurs avaient dbarqu au chteau de Faverges, de l s'taient rpandus dans le village--et le notaire principalement, les questionnait. Choqu du scepticisme de Bouvard, il convia les deux amis une soire de tables tournantes. tait-ce un pige? Mme Bordin se trouverait l. Pcuchet, seul, s'y rendit. Il y avait, comme assistants, le maire, le percepteur, le capitaine, d'autres bourgeois et leurs pouses, Mme Vaucorbeil, Mme Bordin effectivement, de plus, une ancienne sous-matresse de Mme Marescot, Mlle Laverrire, personne un peu louche avec des cheveux gris tombant en spirales sur les paules, la faon de 1830. Dans un fauteuil se tenait un cousin de Paris, costum d'un habit bleu et l'air impertinent. Les deux lampes de bronze, l'tagre de curiosits, des romances vignette sur le piano, et des aquarelles minuscules dans des cadres exorbitants faisaient toujours l'tonnement de Chavignolles. Mais ce soir-l les yeux se portaient vers la table d'acajou. On l'prouverait tout l'heure, et elle avait l'importance des choses qui contiennent un mystre. Douze invits prirent place autour d'elle, les mains tendues, les petits doigts se touchant. On n'entendait que le battement de la pendule. Les visages dnotaient une attention profonde. Au bout de dix minutes, plusieurs se plaignirent de fourmillements dans les bras. Pcuchet tait incommod. --Vous poussez! dit le capitaine Foureau. --Pas du tout! --Si fait! --Ah! monsieur! Le notaire les calma. force de tendre l'oreille, on crut distinguer des craquements de bois.--Illusion!--Rien ne bougeait. L'autre jour, quand les familles Aubert et Lormeau taient venues de Lisieux et qu'on avait emprunt exprs la table de Beljambe, tout avait si bien march! Mais celle-l aujourd'hui montrait un enttement!... Pourquoi? Le tapis sans doute la contrariait;--et on passa dans la salle manger. Le meuble choisi fut un large guridon, o s'installrent Pcuchet, Girbal, Mme Marescot et son cousin M. Alfred. Le guridon, qui avait des roulettes, glissa vers la droite; les oprateurs sans dranger leurs doigts suivirent son mouvement, et de lui-mme il fit encore deux tours. On fut stupfait. Alors M. Alfred articula d'une voix haute: --Esprit, comment trouves-tu ma cousine? Le guridon en oscillant avec lenteur frappa neuf coups. D'aprs une pancarte, o le nombre des coups se traduisait par des lettres, cela signifiait--charmante. Des bravos clatrent. Puis Marescot, taquinant Mme Bordin, somma l'esprit de dclarer l'ge exact qu'elle avait. Le pied du guridon retomba cinq fois. --Comment? cinq ans! s'cria Girbal. --Les dizaines ne comptent pas reprit Foureau. La veuve sourit, intrieurement vexe. Les rponses aux autres questions manqurent, tant l'alphabet tait compliqu. Mieux valait la Planchette, moyen expditif et dont Mlle Laverrire s'tait servie pour noter sur un album les communications directes de Louis XII, Clmence Isaure, Franklin, Jean-Jacques Rousseau, etc. Ces mcaniques se vendaient rue d'Aumale; M. Alfred en promit une, puis s'adressant la sous-matresse: --Mais pour le quart d'heure, un peu de piano, n'est-ce pas? une mazurka! Deux accords plaqus vibrrent. Il prit sa cousine la taille, disparut avec elle, revint. On tait rafrachi par le vent de la robe qui frlait les portes en passant. Elle se renversait la tte, il arrondissait son bras. On admirait la grce de l'une, l'air fringant de l'autre; et sans attendre les petits fours, Pcuchet se retira, bahi de la soire. Il eut beau rpter:--Mais j'ai vu! Bouvard niait les faits et nanmoins consentit exprimenter, lui-mme. Pendant quinze jours, ils passrent leurs aprs-midi en face l'un de l'autre les mains sur une table, puis sur un chapeau, sur une corbeille, sur des assiettes. Tous ces objets demeurrent immobiles. Le phnomne des tables tournantes n'en est pas moins certain. Le vulgaire l'attribue des Esprits, Faraday au prolongement de l'action nerveuse, Chevreul l'inconscience des efforts, ou peut-tre, comme admet Sgouin, se dgage-t-il de l'assemblage des personnes une impulsion, un courant magntique? Cette hypothse fit rver Pcuchet. Il prit dans sa bibliothque le Guide du magntiseur par Montacabre, le relut attentivement, et initia Bouvard la thorie. Tous les corps anims reoivent et communiquent l'influence des astres, proprit analogue la vertu de l'aimant. En dirigeant cette force on peut gurir les malades, voil le principe. La science, depuis Mesmer, s'est dveloppe;--mais il importe toujours de verser le fluide et de faire des passes qui, premirement, doivent endormir. --Eh bien, endors-moi dit Bouvard. --Impossible rpliqua Pcuchet pour subir l'action magntique et pour la transmettre la foi est indispensable. Puis considrant Bouvard:--Ah! quel dommage! --Comment? --Oui, si tu voulais, avec un peu de pratique, il n'y aurait pas de magntiseur comme toi! Car il possdait tout ce qu'il faut: l'abord prvenant, une constitution robuste--et un moral solide. Cette facult qu'on venait de lui dcouvrir flatta Bouvard. Il se plongea sournoisement dans Montacabre. Puis comme Germaine avait des bourdonnements d'oreilles, qui l'assourdissaient, il dit un soir d'un ton nglig: Si on essayait du magntisme? Elle ne s'y refusa pas. Il s'assit devant elle, lui prit les deux pouces dans ses mains,--et la regarda fixement, comme s'il n'et fait autre chose de toute sa vie. La bonne femme, une chaufferette sous les talons, commena par flchir le cou; ses yeux se fermrent, et tout doucement, elle se mit ronfler. Au bout d'une heure qu'ils la contemplaient Pcuchet dit voix basse: Que sentez-vous? Elle se rveilla. Plus tard sans doute la lucidit viendrait. Ce succs les enhardit;--et reprenant avec aplomb l'exercice de la mdecine ils soignrent Chamberlan, le bedeau, pour ses douleurs intercostales, Migraine, le maon, affect d'une nvrose de l'estomac, la mre Varin, dont l'encphalode sous la clavicule exigeait pour se nourrir des empltres de viande, un goutteux, le pre Lemoine, qui se tranait au bord des cabarets, un phtisique, un hmiplgique, bien d'autres. Ils traitrent aussi des coryzas et des engelures. Aprs l'exploration de la maladie, ils s'interrogeaient du regard pour savoir quelles passes employer, si elles devaient tre grands ou petits courants, ascendantes ou descendantes, longitudinales, transversales, biditiges, triditiges ou mme quinditiges. Quand l'un en avait trop, l'autre le remplaait. Puis revenus chez eux, ils notaient les observations, sur le journal du traitement. Leurs manires onctueuses captrent le monde. Cependant on prfrait Bouvard; et sa rputation parvint jusqu' Falaise quand il eut guri la Barbe, la fille du pre Barbey, un ancien capitaine au long cours. Elle sentait comme un clou l'occiput, parlait d'une voix rauque, restait souvent plusieurs jours sans manger, puis dvorait du pltre ou du charbon. Ses crises nerveuses dbutant par des sanglots se terminaient dans un flux de larmes; et on avait pratiqu tous les remdes, depuis les tisanes jusqu'aux moxas--si bien que par lassitude, elle accepta les offres de Bouvard. Quand il eut congdi la servante et pouss les verrous, il se mit frictionner son abdomen en appuyant sur la place des ovaires--un bien-tre se manifesta par des soupirs et des billements. Il lui posa un doigt entre les sourcils au haut du nez--tout coup elle devint inerte. Si on levait ses bras, ils retombaient; sa tte garda les attitudes qu'il voulut--et les paupires demi closes, en vibrant d'un mouvement spasmodique, laissaient apercevoir les globes des yeux, qui roulaient avec lenteur; ils se fixrent dans les angles, convulss. Bouvard lui demanda si elle souffrait; elle rpondit que non; ce qu'elle prouvait maintenant? elle distinguait l'intrieur de son corps. --Qu'y voyez-vous? --Un ver! --Que faut-il pour le tuer? Son front se plissa:--Je cherche,--je ne peux pas; je ne peux pas. la deuxime sance, elle se prescrivit un bouillon d'orties, la troisime de l'herbe au chat. Les crises s'attnurent, disparurent. C'tait vraiment comme un miracle. L'addigitation nasale ne russit point avec les autres; et pour amener le somnambulisme ils projetrent de construire un baquet mesmrien.--Dj mme Pcuchet avait recueilli de la limaille et nettoy une vingtaine de bouteilles, quand un scrupule l'arrta. Parmi les malades, il viendrait des personnes du sexe.--Et que ferons-nous s'il leur prend des accs d'rotisme furieux? Cela n'et pas arrt Bouvard; mais cause des potins et du chantage peut-tre, mieux valait s'abstenir. Ils se contentrent d'un harmonica et le portaient avec eux dans les maisons, ce qui rjouissait les enfants. Un jour, que Migraine tait plus mal, ils y recoururent. Les sons cristallins l'exasprrent; mais Deleuze ordonne de ne pas s'effrayer des plaintes, la musique continua. Assez! assez! criait-il.--Un peu de patience rptait Bouvard. Pcuchet tapotait plus vite sur les lames de verre, et l'instrument vibrait, et le pauvre homme hurlait, quand le mdecin parut attir par le vacarme. --Comment! encore vous! s'cria-t-il, furieux de les retrouver toujours chez ses clients. Ils expliqurent leur moyen magntique. Alors il tonna contre le magntisme, un tas de jongleries, et dont les effets proviennent de l'imagination. Cependant on magntise des animaux. Montacabre l'affirme et M. Lafontaine est parvenu magntiser une lionne. Ils n'avaient pas de lionne. Le hasard leur offrit une autre bte. Car le lendemain six heures un valet de charrue vint leur dire qu'on les rclamait la ferme, pour une vache dsespre. Ils y coururent. Les pommiers taient en fleurs, et l'herbe dans la cour fumait sous le soleil levant. Au bord de la mare, demi couverte d'un drap, une vache beuglait, grelottante des seaux d'eau qu'on lui jetait sur le corps;--et dmesurment gonfle, elle ressemblait un hippopotame. Sans doute, elle avait pris du venin en pturant dans les trfles. Le pre et la mre Gouy se dsolaient--car le vtrinaire ne pouvait venir, et un charron qui savait des mots contre l'enflure ne voulait pas se dranger, mais ces messieurs dont la bibliothque tait clbre devaient connatre un secret. Ayant retrouss leurs manches, ils se placrent, l'un devant les cornes, l'autre la croupe--et avec de grands efforts intrieurs et une gesticulation frntique ils cartaient les doigts, pour pandre sur l'animal des ruisseaux de fluide tandis que le fermier, son pouse, leur garon et des voisins les regardaient presque effrays. Les gargouillements que l'on entendait dans le ventre de la vache provoqurent des borborygmes au fond de leurs entrailles. Elle mit un vent. Pcuchet dit alors: --C'est une porte ouverte l'esprance! un dbouch, peut-tre? Le dbouch s'opra; l'esprance jaillit dans un paquet de matires jaunes clatant avec la force d'un obus. Les coeurs se desserrrent, la vache dgonfla. Une heure aprs, il n'y paraissait plus. Ce n'tait pas l'effet de l'imagination, certainement. Donc, le fluide contient une vertu particulire. Elle se laisse enfermer dans des objets, o on ira la prendre sans qu'elle se trouve affaiblie. Un tel moyen pargne les dplacements. Ils l'adoptrent;--et ils envoyaient leurs pratiques, des jetons magntiss, des mouchoirs magntiss, de l'eau magntise, du pain magntis. Puis continuant leurs tudes, ils abandonnrent les passes pour le systme de Puysgur, qui remplace le magntiseur par un vieil arbre, au tronc duquel une corde s'enroule. Un poirier dans leur masure semblait fait tout exprs. Ils le prparrent en l'embrassant fortement plusieurs reprises. Un banc fut tabli en dessous. Leurs habitus s'y rangeaient; et ils obtinrent des rsultats si merveilleux que pour enfoncer Vaucorbeil ils le convirent une sance, avec les notables du pays. Pas un n'y manqua. Germaine les reut dans la petite salle, en priant de faire excuse, ses matres allaient venir. De temps autre, on entendait un coup de sonnette. C'tait les malades qu'elle introduisait ailleurs. Les invits se montraient du coude les fentres poussireuses, les taches sur les lambris, la peinture s'raillant;--et le jardin tait lamentable! Du bois mort partout!--Deux btons, devant la brche du mur, barraient le verger. Pcuchet se prsenta.-- vos ordres, messieurs! et l'on vit au fond sous le poirier d'doun, plusieurs personnes assises. Chamberlan, sans barbe, comme un prtre, et en soutanelle de lasting avec une calotte de cuir, s'abandonnait des frissons occasionns par sa douleur intercostale; Migraine, souffrant toujours de l'estomac, grimaait prs de lui. La mre Varin, pour cacher sa tumeur portait un chle plusieurs tours. Le pre Lemoine, pieds nus dans des savates, avait ses bquilles sous les jarrets--et la Barbe en costume des dimanches tait ple, extraordinairement. De l'autre ct de l'arbre, on trouva d'autres personnes: une femme figure d'albinos pongeait les glandes suppurantes de son cou. Le visage d'une petite fille disparaissait moiti sous des lunettes bleues. Un vieillard dont une contracture dformait l'chine heurtait de ses mouvements involontaires Marcel, une espce d'idiot, couvert d'une blouse en loques et d'un pantalon rapic. Son bec-de-livre mal recousu laissait voir ses incisives--et des linges embobelinaient sa joue, tumfie par une norme fluxion. Tous tenaient la main une ficelle descendant de l'arbre;--et des oiseaux chantaient, l'odeur du gazon attidi se roulait dans l'air. Le soleil passait entre les branches. On marchait sur de la mousse. Cependant les sujets, au lieu de dormir, carquillaient leurs paupires. --Jusqu' prsent, ce n'est pas drle dit Foureau.--Commencez, je m'loigne une minute. Et il revint, en fumant dans un Abd-el-kader, reste dernier de la porte aux pipes. Pcuchet se rappela un excellent moyen de magntisation. Il mit dans sa bouche tous les nez des malades et aspira leur haleine pour tirer lui l'lectricit--et en mme temps, Bouvard treignait l'arbre, dans le but d'accrotre le fluide. Le maon interrompit ses hoquets, le bedeau fut moins agit, l'homme la contracture ne bougea plus.--On pouvait maintenant s'approcher d'eux, leur faire subir toutes les preuves. Le mdecin, avec sa lancette, piqua sous l'oreille Chamberlan, qui tressaillit un peu. La sensibilit chez les autres fut vidente. Le goutteux poussa un cri. Quant la Barbe, elle souriait comme dans un rve, et un filet de sang lui coulait sous la mchoire. Foureau, pour l'prouver lui-mme, voulut saisir la lancette, et le Docteur l'ayant refuse, il pina la malade fortement. Le Capitaine lui chatouilla les narines avec une plume, le Percepteur allait lui enfoncer une pingle sous la peau. --Laissez-la donc dit Vaucorbeil rien d'tonnant, aprs tout! une hystrique! le diable y perdrait son latin! --Celle-l dit Pcuchet, en dsignant Victoire la femme scrofuleuse est un mdecin! elle reconnat les affections et indique les remdes. Langlois brlait de la consulter sur son catarrhe; il n'osa;--mais Coulon, plus brave, demanda quelque chose pour ses rhumatismes. Pcuchet lui mit la main droite dans la main gauche de Victoire--et les cils toujours clos, les pommettes un peu rouges, les lvres frmissantes, la somnambule, aprs avoir divagu, ordonna du Valum Becum. Elle avait servi Bayeux chez un apothicaire. Vaucorbeil en infra qu'elle voulait dire de _l'album graecum _mot entrevu, peut-tre, dans la pharmacie. Puis il aborda le pre Lemoine qui selon Bouvard percevait travers les corps opaques. C'tait un ancien matre d'cole tomb dans la crapule. Des cheveux blancs s'parpillaient autour de sa figure;--et adoss contre l'arbre, les paumes ouvertes, il dormait, en plein soleil, d'une faon majestueuse. Le mdecin attacha sur ses paupires une double cravate;--et Bouvard lui prsentant un journal dit imprieusement:--Lisez. Il baissa le front, remua les muscles de sa face; puis se renversa la tte, et finit par peler: Cons-ti-tu-tionnel. Mais avec de l'adresse on fait glisser tous les bandeaux! Ces dngations du mdecin rvoltaient Pcuchet. Il s'aventura jusqu' prtendre que la Barbe pourrait dcrire ce qui se passait actuellement dans sa propre maison. --Soit rpondit le docteur; et ayant tir sa montre: quoi ma femme s'occupe-t-elle? La Barbe hsita longtemps--puis, d'un air maussade:--Hein? quoi? Ah! j'y suis. Elle coud des rubans un chapeau de paille. Vaucorbeil arracha une feuille de son calepin, et crivit un billet, que le clerc de Marescot s'empressa de porter. La sance tait finie. Les malades s'en allrent. Bouvard et Pcuchet en somme, n'avaient pas russi. Cela tenait-il la temprature, ou l'odeur du tabac, ou au parapluie de l'abb Jeufroy, qui avait une garniture de cuivre--mtal contraire l'mission fluidique? Vaucorbeil haussa les paules. Cependant, il ne pouvait contester la bonne foi de MM. Deleuze, Bertrand, Morin, Jules Cloquet. Or, ces matres affirment que des somnambules ont prdit des vnements, subi, sans douleur, des oprations cruelles. L'abb rapporta des histoires plus tonnantes. Un missionnaire a vu des brahmanes parcourir une vote la tte en bas, le Grand-Lama au Thibet se fend les boyaux, pour rendre des oracles. --Plaisantez-vous? dit le mdecin. --Nullement. --Allons donc! Quelle farce! Et la question se dtournant chacun produisit des anecdotes. --Moi dit l'picier j'ai eu un chien qui tait toujours malade quand le mois commenait par un vendredi. --Nous tions quatorze enfants reprit le juge de paix. Je suis n un 14, mon mariage eut lieu un 14--et le jour de ma fte tombe un 14! Expliquez-moi a. Beljambe avait rv, bien des fois, le nombre de voyageurs qu'il aurait le lendemain son auberge. Et Petit conta le souper de Cazotte. Le cur, alors, fit cette rflexion:--Pourquoi ne pas voir l dedans, tout simplement... --Les dmons, n'est-ce pas? dit Vaucorbeil. L'abb, au lieu de rpondre, eut un signe de tte. Marescot parla de la Pythie de Delphes.--Sans aucun doute, des miasmes... --Ah! les miasmes, maintenant! --Moi, j'admets un fluide reprit Bouvard. --Nervoso-sidral ajouta Pcuchet. --Mais prouvez-le! montrez-le! votre fluide! D'ailleurs les fluides sont dmods; coutez-moi. Vaucorbeil alla plus loin, se mettre l'ombre. Les bourgeois le suivirent. Si vous dites un enfant: Je suis un loup, je vais te manger, il se figure que vous tes un loup et il a peur; c'est donc un rve command par des paroles. De mme le somnambule accepte les fantaisies que l'on voudra. Il se souvient et n'imagine pas, n'a que les sensations quand il croit penser. De cette manire des crimes sont suggrs et des gens vertueux, pourront se voir btes froces, et devenir anthropophages. On regarda Bouvard et Pcuchet. Leur science avait des prils pour la socit. Le clerc de Marescot reparut dans le jardin, en brandissant une lettre de Mme Vaucorbeil. Le Docteur la dcacheta,--plit--et enfin lut ces mots: --Je couds des rubans un chapeau de paille! La stupfaction empcha de rire. --Une concidence, parbleu! a ne prouve rien. Et comme les deux magntiseurs avaient un air de triomphe, il se retourna sous la porte pour leur dire: --Ne continuez plus! ce sont des amusements dangereux! Le cur, en emmenant son bedeau, le tana vertement. --tes-vous fou? sans ma permission! des manoeuvres dfendues par l'glise! Tout le monde venait de partir; Bouvard et Pcuchet causaient sur le vigneau avec l'instituteur quand Marcel dbusqua du verger, la mentonnire dfaite, et il bredouillait: --Guri! guri! Bons messieurs! --Bien! assez! laisse-nous tranquilles! --Ah bons messieurs! je vous aime! serviteur! Petit, homme de progrs, avait trouv l'explication du mdecin terre terre, bourgeoise. La Science est un monopole aux mains des Riches. Elle exclut le Peuple. la vieille analyse du moyen ge, il est temps que succde une synthse large et primesautire! La Vrit doit s'obtenir par le Coeur--et se dclarant spiritiste, il indiqua plusieurs ouvrages, dfectueux sans doute, mais qui taient le signe d'une aurore. Ils se les firent envoyer. Le spiritisme pose en dogme l'amlioration fatale de notre espce. La terre un jour deviendra le ciel; et c'est pourquoi cette doctrine charmait l'instituteur. Sans tre catholique, elle se rclame de saint Augustin et de saint Louis. Allan-Kardec publie mme des fragments dicts par eux et qui sont au niveau des opinions contemporaines. Elle est pratique, bienfaisante, et nous rvle, comme le tlescope, les mondes suprieurs. Les Esprits, aprs la mort et dans l'Extase, y sont transports. Mais quelquefois ils descendent sur notre globe, o ils font craquer les meubles, se mlent nos divertissements, gotent les beauts de la Nature et les plaisirs des Arts. Cependant, plusieurs d'entre nous possdent une trompe aromale, c'est--dire derrire le crne un long tuyau qui monte depuis les cheveux jusqu'aux plantes et nous permet de converser avec les esprits de Saturne;--les choses intangibles n'en sont pas moins relles, et de la terre aux astres, des astres la terre, c'est un va-et-vient, une transmission, un change continu. Alors le coeur de Pcuchet se gonfla d'aspirations dsordonnes--et quand la nuit tait venue, Bouvard le surprenait sa fentre contemplant ces espaces lumineux, qui sont peupls d'esprits. Swedenborg y a fait de grands voyages. Car en moins d'un an il a explor Vnus, Mars, Saturne et vingt-trois fois Jupiter. De plus, il a vu Londres Jsus-Christ, il a vu saint Paul, il a vu saint Jean, il a vu Mose, et en 1736, il a mme vu le Jugement dernier. Aussi nous donne-t-il des descriptions du ciel. On y trouve des fleurs, des palais, des marchs et des glises absolument comme chez nous. Les anges, hommes autrefois, couchent leurs penses sur des feuillets, devisent des choses du mnage, ou bien de matires spirituelles; et les emplois ecclsiastiques appartiennent ceux, qui dans leur vie terrestre, ont cultiv l'criture sainte. Quant l'enfer, il est plein d'une odeur nausabonde, avec des cahutes, des tas d'immondices, des personnes mal habilles. Et Pcuchet s'abmait l'intellect pour comprendre ce qu'il y a de beau dans ces rvlations. Elles parurent Bouvard le dlire d'un imbcile. Tout cela dpasse les bornes de la Nature! Qui les connat, cependant? Et ils se livrrent aux rflexions suivantes. Des bateleurs peuvent illusionner une foule; un homme ayant des passions violentes en remuera d'autres; mais comment la seule volont agirait-elle sur de la matire inerte? Un Bavarois, dit-on, mrit les raisins; M. Gervais a ranim un hliotrope; un plus fort Toulouse carte les nuages. Faut-il admettre une substance intermdiaire entre le monde et nous? L'od, un nouvel impondrable, une sorte d'lectricit, n'est pas autre chose, peut-tre? Ses missions expliquent la lueur que les magntiss croient voir, les feux errants des cimetires, la forme des fantmes. Ces images ne seraient donc pas une illusion, et les dons extraordinaires des Possds pareils ceux des somnambules, auraient une cause physique? Quelle qu'en soit l'origine, il y a une essence, un agent secret et universel. Si nous pouvions le tenir, on n'aurait pas besoin de la force de la dure. Ce qui demande des sicles se dvelopperait en une minute; tout miracle serait praticable et l'univers notre disposition. La magie provenait de cette convoitise ternelle de l'esprit humain. On a, sans doute, exagr sa valeur; mais elle n'est pas un mensonge. Des Orientaux qui la connaissent excutent des prodiges; tous les voyageurs le dclarent; et au Palais-Royal M. Dupotet trouble avec son doigt, l'aiguille aimante. Comment devenir magicien? Cette ide leur parut folle d'abord, mais elle revint, les tourmenta, et ils y cdrent, tout en affectant d'en rire. Un rgime prparatoire est indispensable. Afin de mieux s'exalter, ils vivaient la nuit, jenaient, et voulant faire de Germaine un mdium plus dlicat rationnrent sa nourriture. Elle se ddommageait sur la boisson, et but tant d'eau-de-vie, qu'elle acheva de s'alcooliser. Leurs promenades dans le corridor la rveillaient. Elle confondait le bruit de leurs pas avec ses bourdonnements d'oreilles et les voix imaginaires qu'elle entendait sortir des murs. Un jour qu'elle avait mis le matin un carrelet dans la cave, elle eut peur en le voyant tout couvert de feu, se trouva dsormais plus mal; et finit par croire qu'ils lui avaient jet un sort. Esprant gagner des visions, ils se comprimrent la nuque, rciproquement, ils se firent des sachets de belladone, enfin ils adoptrent la bote magique; une petite bote, d'o s'lve un champignon hriss de clous et que l'on garde sur le coeur par le moyen d'un ruban attach la poitrine. Tout rata. Mais ils pouvaient employer le cercle de Dupotet. Pcuchet avec du charbon barbouilla sur le sol une rondelle noire, afin d'y enclore les esprits animaux que devaient aider les esprits ambiants--et heureux de dominer Bouvard, il lui dit d'un air pontifical: Je te dfie de le franchir! Bouvard considra cette place ronde. Bientt son coeur battit, ses yeux se troublaient. Ah! finissons! Et il sauta par-dessus pour fuir un malaise inexprimable. Pcuchet, dont l'exaltation allait croissant, voulut faire apparatre un mort. Sous le Directoire, un homme rue de l'chiquier montrait les victimes de la Terreur. Les exemples de Revenants sont innombrables. Que ce soit une apparence, qu'importe! il s'agit de la produire. Plus le dfunt nous touche de prs, mieux il accourt notre appel; mais il n'avait aucune relique de sa famille, ni bague ni miniature, pas un cheveu, tandis que Bouvard tait dans les conditions voquer son pre--et comme il tmoignait de la rpugnance Pcuchet lui demanda:--Que crains-tu? --Moi? Oh! rien du tout! Fais ce que tu voudras! Ils soudoyrent Chamberlan qui leur fournit en cachette une vieille tte de mort. Un couturier leur tailla deux houppelandes noires, avec un capuchon comme la robe de moine. La voiture de Falaise leur apporta un long rouleau dans une enveloppe. Puis ils se mirent l'oeuvre, l'un curieux de l'excuter, l'autre ayant peur d'y croire. Le musum tait tendu comme un catafalque. Trois flambeaux brlaient au bord de la table pousse contre le mur sous le portrait du pre Bouvard, que dominait la tte de mort. Ils avaient mme fourr une chandelle dans l'intrieur du crne;--et des rayons se projetaient par les deux orbites. Au milieu, sur une chaufferette, de l'encens fumait. Bouvard se tenait derrire--et Pcuchet, lui tournant le dos, jetait dans l'tre des poignes de soufre. Avant d'appeler un mort, il faut le consentement des dmons. Or, ce jour-l tant un vendredi--jour qui appartient Bchet, on devait s'occuper de Bchet premirement. Bouvard ayant salu de droite et de gauche, flchi le menton, et lev les bras, commena. --Par thaniel, Amazin, Ischyros il avait oubli le reste.--Pcuchet bien vite souffla les mots, nots sur un carton. --Ischyros, Athanatos, Adona, Sada, loy, Messias la kyrielle tait longue je te conjure, je t'obscre, je t'ordonne, Bchet puis baissant la voix: O es-tu Bchet? Bchet! Bchet! Bchet! Bouvard s'affaissa dans le fauteuil; et il tait bien aise de ne pas voir Bchet--un instinct lui reprochant sa tentative comme un sacrilge. O tait l'me de son pre? Pouvait-elle l'entendre? Si tout coup, elle allait venir? Les rideaux se remuaient avec lenteur sous le vent qui entrait par un carreau fl;--et les cierges balanaient des ombres sur le crne de mort et sur la figure peinte. Une couleur terreuse les brunissait galement. De la moisissure dvorait les pommettes, les yeux n'avaient plus de lumire. Mais une flamme brillait au-dessus, dans les trous de la tte vide. Elle semblait quelquefois prendre la place de l'autre, poser sur le collet de la redingote, avoir ses favoris;--et la toile, demi dcloue, oscillait, palpitait. Peu peu, ils sentirent comme l'effleurement d'une haleine, l'approche d'un tre impalpable. Des gouttes de sueur mouillaient le front de Pcuchet--et voil que Bouvard se mit claquer des dents, une crampe lui serrait l'pigastre, le plancher comme une onde fuyait sous ses talons, le soufre qui brlait dans la chemine se rabattit grosses volutes, des chauves-souris en mme temps tournoyaient, un cri s'leva;--qui tait-ce? Et ils avaient sous leurs capuchons, des figures tellement dcomposes, que leur effroi en redoublait--n'osant faire un geste, ni mme parler--quand derrire la porte ils entendirent des gmissements, comme ceux d'une me en peine. Enfin, ils se hasardrent. C'tait leur vieille bonne--qui les espionnant par une fente de la cloison, avait cru voir le Diable;--et genoux dans le corridor, elle multipliait les signes de croix. Tout raisonnement fut inutile. Elle les quitta le soir mme--ne voulant plus servir des gens pareils. Germaine bavarda. Chamberlan perdit sa place;--et il se forma contre eux une sourde coalition, entretenue par l'abb Jeufroy, Mme Bordin, et Foureau. Leur manire de vivre--qui n'tait pas celle des autres--dplaisait. Ils devinrent suspects; et mme inspiraient une vague terreur. Ce qui les ruina surtout dans l'opinion, ce fut le choix de leur domestique. dfaut d'un autre, ils avaient pris Marcel. Son bec-de-livre, sa hideur et son baragouin cartaient de sa personne. Enfant abandonn, il avait grandi au hasard dans les champs et conservait de sa longue misre une faim irrassasiable. Les btes mortes de maladie, du lard en pourriture, un chien cras, tout lui convenait, pourvu que le morceau ft gros;--et il tait doux comme un mouton; mais entirement stupide. La reconnaissance l'avait pouss s'offrir comme serviteur chez Messieurs Bouvard et Pcuchet;--et puis, les croyant sorciers, il esprait des gains extraordinaires. Ds les premiers jours, il leur confia un secret. Sur la bruyre de Poligny, autrefois, un homme avait trouv un lingot d'or. L'anecdote est rapporte dans les historiens de Falaise; ils ignoraient la suite: douze frres avant de partir pour un voyage avaient cach douze lingots pareils, tout le long de la route, depuis Chavignolles jusqu' Bretteville;--et Marcel supplia ses matres de commencer les recherches. Ces lingots, se dirent-ils, avaient peut-tre t enfouis au moment de l'migration. C'tait le cas d'employer la baguette divinatoire. Les vertus en sont douteuses. Ils tudirent la question, cependant;--et apprirent qu'un certain Pierre Garnier donne pour les dfendre des raisons scientifiques: les sources et les mtaux projetteraient des corpuscules en affinit avec le bois. Cela n'est gure probable. Qui sait, pourtant? Essayons! Ils se taillrent une fourchette de coudrier--et un matin partirent la dcouverte du trsor. --Il faudra le rendre dit Bouvard. --Ah! non! par exemple! Aprs trois heures de marche, une rflexion les arrta: La route de Chavignolles Bretteville!--tait-ce l'ancienne, ou la nouvelle? Ce devait tre l'ancienne? Ils rebroussrent chemin--et parcoururent les alentours, au hasard, le trac de la vieille route n'tant pas facile reconnatre. Marcel courait de droite et de gauche, comme un pagneul en chasse; toutes les cinq minutes, Bouvard tait contraint de le rappeler; Pcuchet avanait pas pas, tenant la baguette par les deux branches, la pointe en haut. Souvent il lui semblait qu'une force, et comme un crampon, la tirait vers le sol;--et Marcel bien vite faisait une entaille aux arbres voisins pour retrouver la place plus tard. Pcuchet cependant se ralentissait. Sa bouche s'ouvrit, ses prunelles se convulsrent. Bouvard l'interpella, le secoua par les paules; il ne remua pas, et demeurait inerte, absolument comme la Barbe. Puis il conta qu'il avait senti autour du coeur une sorte de dchirement, tat bizarre, provenant de la baguette, sans doute;--et il ne voulait plus y toucher. Le lendemain, ils revinrent devant les marques faites aux arbres. Marcel avec une bche creusait des trous; jamais la fouille n'amenait rien;--et ils taient chaque fois extrmement penauds. Pcuchet s'assit au bord d'un foss; et comme il rvait la tte leve, s'efforant d'entendre la voix des Esprits par sa trompe aromale, se demandant mme s'il en avait une, il fixa ses regards sur la visire de sa casquette; l'extase de la veille le reprit. Elle dura longtemps, devenait effrayante. Au-dessus des avoines, dans un sentier, un chapeau de feutre parut; c'tait M. Vaucorbeil trottinant sur sa jument. Bouvard et Marcel le hlrent. La crise allait finir quand arriva le mdecin. Pour mieux examiner Pcuchet, il lui souleva sa casquette--et apercevant un front couvert de plaques cuivres: --Ah! ah! fructus belli!--ce sont des syphilides, mon bonhomme! soignez-vous! diable! ne badinons pas avec l'amour. Pcuchet, honteux, remit sa casquette, une sorte de bret, bouffant sur une visire en forme de demi-lune, et dont il avait pris le modle dans l'atlas d'Amoros. Les paroles du Docteur le stupfiaient. Il y songeait, les yeux en l'air--et tout coup fut ressaisi. Vaucorbeil l'observait, puis d'une chiquenaude, il fit tomber sa casquette. Pcuchet recouvra ses facults. --Je m'en doutais dit le mdecin la visire vernie vous hypnotise comme un miroir; et ce phnomne n'est pas rare chez les personnes qui considrent un corps brillant avec trop d'attention. Il indiqua comment pratiquer l'exprience sur des poules, enfourcha son bidet, et disparut lentement. Une demi-lieue plus loin, ils remarqurent un objet pyramidal, dress l'horizon, dans une cour de ferme--on aurait dit une grappe de raisin noir monstrueuse, pique de points rouges et l. C'tait suivant l'usage normand, un long mt garni de traverses o juchaient des dindes se rengorgeant au soleil. --Entrons et Pcuchet aborda le fermier qui consentit leur demande. Avec du blanc d'Espagne, ils tracrent une ligne au milieu du pressoir, lirent les pattes d'un dindon, puis l'tendirent plat ventre, le bec pos sur la raie. La bte ferma les yeux, et bientt sembla morte. Il en fut de mme des autres. Bouvard les repassait vivement Pcuchet, qui les rangeait de ct ds qu'elles taient engourdies. Les gens de la ferme tmoignrent des inquitudes. La matresse cria; une petite fille pleurait. Bouvard dtacha toutes les volailles. Elles se ranimaient, progressivement; mais on ne savait pas les consquences. une objection un peu rche de Pcuchet le fermier empoigna sa fourche. --Filez, nom de Dieu! ou je vous crve la paillasse! Ils dtalrent. N'importe! le problme tait rsolu; l'extase dpend d'une cause matrielle. Qu'est donc la matire? Qu'est-ce que l'Esprit? D'o vient l'influence de l'une sur l'autre, et rciproquement? Pour s'en rendre compte, ils firent des recherches dans Voltaire, dans Bossuet, dans Fnelon--et mme ils reprirent un abonnement un cabinet de lecture. Les matres anciens taient inaccessibles par la longueur des oeuvres ou la difficult de l'idiome; mais Jouffroy et Damiron les initirent la philosophie moderne;--et ils avaient des auteurs touchant celle du sicle pass. Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke, d'Helvtius; Pcuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Grando. Le premier s'attachait l'exprience, l'idal tait tout pour le second. Il y avait de l'Aristote dans celui-ci, du Platon dans celui-l--et ils discutaient. --L'me est immatrielle disait l'un. --Nullement! disait l'autre; la folie, le chloroforme, une saigne la bouleversent et puisqu'elle ne pense pas toujours, elle n'est point une substance ne faisant que penser. --Cependant objecta Pcuchet j'ai, en moi-mme, quelque chose de suprieur mon corps, et qui parfois le contredit. --Un tre dans l'tre? l'homo duplex! allons donc! Des tendances diffrentes rvlent des motifs opposs. Voil tout. --Mais ce quelque chose, cette me, demeure identique sous les changements du dehors. Donc, elle est simple, indivisible et partant spirituelle! --Si l'me tait simple rpliqua Bouvard, le nouveau-n se rappellerait, imaginerait comme l'adulte! La Pense, au contraire, suit le dveloppement du cerveau. Quant tre indivisible, le parfum d'une rose, ou l'apptit d'un loup, pas plus qu'une volition ou une affirmation ne se coupent en deux. --a n'y fait rien! dit Pcuchet; l'me est exempte des qualits de la matire! --Admets-tu la pesanteur? reprit Bouvard. Or si la matire peut tomber, elle peut de mme penser. Ayant eu un commencement, notre me doit finir, et dpendante des organes, disparatre avec eux. --Moi, je la prtends immortelle! Dieu ne peut vouloir... --Mais si Dieu n'existe pas? --Comment? Et Pcuchet dbita les trois preuves cartsiennes; primo, Dieu est compris dans l'ide que nous en avons; secundo, l'existence lui est possible; tertio, tre fini, comment aurais-je une ide de l'infini?--et puisque nous avons cette ide, elle nous vient de Dieu, donc Dieu existe! Il passa au tmoignage de la conscience, la tradition des peuples, au besoin d'un crateur. Quand je vois une horloge... --Oui! oui! connu! mais o est le pre de l'horloger? --Il faut une cause, pourtant! Bouvard doutait des causes.--De ce qu'un phnomne succde un phnomne on conclut qu'il en drive. Prouvez-le! --Mais le spectacle de l'univers dnote une intention, un plan! --Pourquoi? Le mal est organis aussi parfaitement que le Bien. Le ver qui pousse dans la tte du mouton et le fait mourir quivaut comme anatomie au mouton lui-mme. Les monstruosits surpassent les fonctions normales. Le corps humain pouvait tre mieux bti. Les trois quarts du globe sont striles. La Lune, ce lampadaire, ne se montre pas toujours! Crois-tu l'Ocan destin aux navires, et le bois des arbres au chauffage de nos maisons? Pcuchet rpondit: --Cependant, l'estomac est fait pour digrer, la jambe pour marcher, l'oeil pour voir, bien qu'on ait des dyspepsies, des fractures et des cataractes. Pas d'arrangement sans but! Les effets surviennent actuellement, ou plus tard. Tout dpend de lois. Donc, il y a des causes finales. Bouvard imagina que Spinoza peut-tre, lui fournirait des arguments, et il crivit Dumouchel, pour avoir la traduction de Saisset. Dumouchel lui envoya un exemplaire, appartenant son ami le professeur Varlot, exil au Deux dcembre. L'thique les effraya avec ses axiomes, ses corollaires. Ils lurent seulement les endroits marqus d'un coup de crayon, et comprirent ceci: La substance est ce qui est de soi, par soi, sans cause, sans origine. Cette substance est Dieu. Il est seul l'tendue--et l'tendue n'a pas de bornes. Avec quoi la borner? Mais bien qu'elle soit infinie, elle n'est pas l'infini absolu; car elle ne contient qu'un genre de perfection; et l'Absolu les contient tous. Souvent ils s'arrtaient, pour mieux rflchir. Pcuchet absorbait des prises de tabac et Bouvard tait rouge d'attention. --Est-ce que cela t'amuse? --Oui! sans doute! va toujours! Dieu se dveloppe en une infinit d'attributs, qui expriment chacun sa manire, l'infinit de son tre. Nous n'en connaissons que deux: l'tendue et la Pense. De la Pense et de l'tendue, dcoulent des modes innombrables, lesquels en contiennent d'autres. Celui qui embrasserait, la fois, toute l'tendue et toute la Pense n'y verrait aucune contingence, rien d'accidentel--mais une suite gomtrique de termes, lis entre eux par des lois ncessaires. --Ah! ce serait beau! dit Pcuchet. Donc, il n'y a pas de libert chez l'homme, ni chez Dieu. --Tu l'entends! s'cria Bouvard. Si Dieu avait une volont, un but, s'il agissait pour une cause, c'est qu'il aurait un besoin, c'est qu'il manquerait d'une perfection. Il ne serait pas Dieu. Ainsi notre monde n'est qu'un point dans l'ensemble des choses--et l'univers impntrable notre connaissance, une portion d'une infinit d'univers mettant prs du ntre des modifications infinies. L'tendue enveloppe notre univers, mais est enveloppe par Dieu, qui contient dans sa pense tous les univers possibles, et sa pense elle-mme est enveloppe dans sa substance. Il leur semblait tre en ballon, la nuit, par un froid glacial, emports d'une course sans fin, vers un abme sans fond,--et sans rien autour d'eux que l'insaisissable, l'immobile, l'ternel. C'tait trop fort. Ils y renoncrent. Et dsirant quelque chose de moins rude, ils achetrent le Cours de philosophie, l'usage des classes, par monsieur Guesnier. L'auteur se demande quelle sera la bonne mthode, l'ontologique ou la psychologique? La premire convenait l'enfance des socits, quand l'homme portait son attention vers le monde extrieur. Mais prsent qu'il la replie sur lui-mme nous croyons la seconde plus scientifique et Bouvard et Pcuchet se dcidrent pour elle. Le but de la psychologie est d'tudier les faits qui se passent au sein du moi; on les dcouvre en observant. --Observons! Et pendant quinze jours, aprs le djeuner habituellement, ils cherchaient dans leur conscience, au hasard--esprant y faire de grandes dcouvertes, et n'en firent aucune--ce qui les tonna beaucoup. Un phnomne occupe le moi, savoir l'ide. De quelle nature est-elle? On a suppos que les objets se mirent dans le cerveau; et le cerveau envoie ces images notre esprit, qui nous en donne la connaissance. Mais si l'ide est spirituelle, comment reprsenter la matire? De l scepticisme quant aux perceptions externes. Si elle est matrielle, les objets spirituels ne seraient pas reprsents? De l scepticisme en fait de notions internes. D'ailleurs qu'on y prenne garde! cette hypothse nous mnerait l'athisme! car une image tant une chose finie, il lui est impossible de reprsenter l'infini. --Cependant objecta Bouvard quand je songe une fort, une personne, un chien, je vois cette fort, cette personne, ce chien. Donc les ides les reprsentent. Et ils abordrent l'origine des ides. D'aprs Locke, il y en a deux, la sensation, la rflexion--Condillac rduit tout la sensation. Mais alors, la rflexion manquera de base. Elle a besoin d'un sujet, d'un tre sentant; et elle est impuissante nous fournir les grandes vrits fondamentales: Dieu, le mrite et le dmrite, le juste, le beau, etc., notions qu'on nomme innes, c'est--dire antrieures l'Exprience et universelles. --Si elles taient universelles, nous les aurions ds notre naissance. --On veut dire, par ce mot, des dispositions les avoir, et Descartes... --Ton Descartes patauge! car il soutient que le foetus les possde et il avoue dans un autre endroit que c'est d'une faon implicite. Pcuchet fut tonn. --O cela se trouve-t-il? --Dans Grando! Et Bouvard lui donna une claque sur le ventre. --Finis donc! dit Pcuchet. Puis venant Condillac: Nos penses ne sont pas des mtamorphoses de la sensation! Elle les occasionne, les met en jeu. Pour les mettre en jeu, il faut un moteur. Car la matire de soi-mme ne peut produire le mouvement;--et j'ai trouv cela dans ton Voltaire! ajouta Pcuchet, en lui faisant une salutation profonde. Ils rabchaient ainsi les mmes arguments,--chacun mprisant l'opinion de l'autre, sans le convaincre de la sienne. Mais la Philosophie les grandissait dans leur estime. Ils se rappelaient avec piti leurs proccupations d'Agriculture, de Littrature, de Politique. prsent le musum les dgotait. Ils n'auraient pas mieux demand que d'en vendre les bibelots;--et ils passrent au chapitre deuxime: des facults de l'me. On en compte trois, pas davantage! Celle de sentir, celle de connatre, celle de vouloir. Dans la facult de sentir distinguons la sensibilit physique de la sensibilit morale. Les sensations physiques se classent naturellement en cinq espces, tant amenes par les organes des sens. Les faits de la sensibilit morale, au contraire, ne doivent rien au corps.--Qu'y a-t-il de commun entre le plaisir d'Archimde trouvant les lois de la pesanteur et la volupt immonde d'Apicius dvorant une hure de sanglier! Cette sensibilit morale a quatre genres;--et son deuxime genre dsirs moraux se divise en cinq espces, et les phnomnes du quatrime genre affections se subdivisent en deux autres espces, parmi lesquelles l'amour de soi penchant lgitime, sans doute, mais qui devenu exagr prend le nom d'gosme. Dans la facult de connatre, se trouve l'aperception rationnelle, o l'on trouve deux mouvements principaux et quatre degrs. L'Abstraction peut offrir des cueils aux intelligences bizarres. La mmoire fait correspondre avec le pass comme la prvoyance avec l'avenir. L'imagination est plutt une facult particulire, sui generis. Tant d'embarras pour dmontrer des platitudes, le ton pdantesque de l'auteur, la monotonie des tournures Nous sommes prts le reconnatre--Loin de nous la pense--Interrogeons notre conscience l'loge sempiternel de Dugalt-Stewart, enfin tout ce verbiage, les coeura tellement, que sautant par dessus la facult de vouloir, ils entrrent dans la Logique. Elle leur apprit ce qu'est l'Analyse, la Synthse, l'Induction, la Dduction et les causes principales de nos erreurs. Presque toutes viennent du mauvais emploi des mots. --Le soleil se couche, le temps se rembrunit, l'hiver approche locutions vicieuses et qui feraient croire des entits personnelles quand il ne s'agit que d'vnements bien simples!--Je me souviens de tel objet, de tel axiome, de telle vrit illusion! ce sont les ides, et pas du tout les choses, qui restent dans le moi, et la rigueur du langage exige Je me souviens de tel acte de mon esprit par lequel j'ai peru cet objet, par lequel j'ai dduit cet axiome, par lequel j'ai admis cette vrit. Comme le terme qui dsigne un accident ne l'embrasse pas dans tous ses modes, ils tchrent de n'employer que des mots abstraits--si bien qu'au lieu de dire: Faisons un tour,--il est temps de dner,--j'ai la colique ils mettaient ces phrases: Une promenade serait salutaire,--voici l'heure d'absorber des aliments,--j'prouve un besoin d'exonration. Une fois matres de l'instrument logique, ils passrent en revue les diffrents critriums, d'abord celui du sens commun. Si l'individu ne peut rien savoir, pourquoi tous les individus en sauraient-ils davantage? Une erreur, ft-elle vieille de cent mille ans, par cela mme qu'elle est vieille ne constitue pas la vrit. La Foule invariablement suit la routine; c'est, au contraire, le petit nombre qui mne le Progrs. Vaut-il mieux se fier au tmoignage des sens? Ils trompent parfois, et ne renseignent jamais que sur l'apparence. Le fond leur chappe. La Raison offre plus de garanties, tant immuable et impersonnelle --mais pour se manifester, il lui faut s'incarner. Alors, la Raison devient ma raison. Une rgle importe peu, si elle est fausse. Rien ne prouve que celle-l soit juste. On recommande de la contrler avec les sens; mais ils peuvent paissir leurs tnbres. D'une sensation confuse, une loi dfectueuse sera induite, et qui plus tard empchera la vue nette des choses. Reste la morale. C'est faire descendre Dieu au niveau de l'utile, comme si nos besoins taient la mesure de l'Absolu! Quant l'vidence, nie par l'un, affirme par l'autre, elle est elle-mme son critrium. M. Cousin l'a dmontr. --Je ne vois plus que la Rvlation dit Bouvard. Mais pour y croire il faut admettre deux connaissances pralables, celle du corps qui a senti, celle de l'intelligence qui a peru, admettre le Sens et la Raison, tmoignages humains, et par consquent suspects. Pcuchet rflchit, se croisa les bras.--Mais nous allons tomber dans l'abme effrayant du scepticisme. Il n'effrayait, selon Bouvard, que les pauvres cervelles. --Merci du compliment! rpliqua Pcuchet. Cependant il y a des faits indiscutables. On peut atteindre la vrit dans une certaine limite. --Laquelle? Deux et deux font-ils quatre toujours? Le contenu est-il, en quelque sorte, moindre que le contenant? Que veut dire un -peu-prs du vrai, une fraction de Dieu, la partie d'une chose indivisible? --Ah! tu n'es qu'un sophiste! Et Pcuchet, vex, bouda pendant trois jours. Ils les employrent parcourir les tables de plusieurs volumes. Bouvard souriait de temps autre--et renouant la conversation: --C'est qu'il est difficile de ne pas douter! Ainsi, pour Dieu, les preuves de Descartes, de Kant et de Leibniz ne sont pas les mmes, et mutuellement se ruinent. La cration du monde par les atomes, ou par un esprit, demeure inconcevable. Je me sens la fois matire et pense tout en ignorant ce qu'est l'une et l'autre. L'impntrabilit, la solidit, la pesanteur me paraissent des mystres aussi bien que mon me-- plus forte raison l'union de l'me et du corps. Pour en rendre compte, Leibniz a imagin son harmonie, Malebranche la prmotion, Cudworth un mdiateur, et Bonnet y voit un miracle perptuel qui est une btise, un miracle perptuel ne serait plus un miracle. --Effectivement! dit Pcuchet. Et tous deux s'avourent qu'ils taient las des philosophes. Tant de systmes vous embrouille. La mtaphysique ne sert rien. On peut vivre sans elle. D'ailleurs leur gne pcuniaire augmentait. Ils devaient trois barriques de vin Beljambe, douze kilogrammes de sucre Langlois, cent vingt francs au tailleur, soixante au cordonnier. La dpense allait toujours; et matre Gouy ne payait pas. Ils se rendirent chez Marescot, pour qu'il leur trouvt de l'argent, soit par la vente des calles, ou par une hypothque sur leur ferme, ou en alinant leur maison, qui serait paye en rentes viagres et dont ils garderaient l'usufruit--moyen impraticable, dit Marescot, mais une affaire meilleure se combinait et ils seraient prvenus. Ensuite, ils pensrent leur pauvre jardin. Bouvard entreprit l'mondage de la charmille. Pcuchet la taille de l'espalier--Marcel devait fouir les plates-bandes. Au bout d'un quart d'heure, ils s'arrtaient, l'un fermait sa serpette, l'autre dposait ses ciseaux, et ils commenaient doucement se promener,--Bouvard l'ombre des tilleuls, sans gilet, la poitrine en avant, les bras nus, Pcuchet tout le long du mur, la tte basse, les mains dans le dos, la visire de sa casquette tourne sur le cou par prcaution; et ils marchaient ainsi paralllement, sans mme voir Marcel, qui se reposant au bord de la cahute mangeait une chiffe de pain. Dans cette mditation, des penses avaient surgi; ils s'abordaient, craignant de les perdre; et la mtaphysique revenait. Elle revenait propos de la pluie ou du soleil, d'un gravier dans leur soulier, d'une fleur sur le gazon, propos de tout. En regardant brler la chandelle, ils se demandaient si la lumire est dans l'objet ou dans notre oeil. Puisque des toiles peuvent avoir disparu quand leur clat nous arrive, nous admirons, peut-tre, des choses qui n'existent pas. Ayant retrouv au fond d'un gilet une cigarette Raspail, ils l'miettrent sur de l'eau et le camphre tourna. Voil donc le mouvement dans la matire! un degr suprieur du mouvement amnerait la vie. Mais si la matire en mouvement suffisait crer les tres, ils ne seraient pas si varis. Car il n'existait l'origine, ni terres, ni eaux, ni hommes, ni plantes. Qu'est donc cette matire primordiale, qu'on n'a jamais vue, qui n'est rien des choses du monde, et qui les a toutes produites? Quelquefois ils avaient besoin d'un livre. Dumouchel, fatigu de les servir, ne leur rpondait plus, et ils s'acharnaient la question, principalement Pcuchet. Son besoin de vrit devenait une soif ardente. mu des discours de Bouvard, il lchait le spiritualisme, le reprenait bientt pour le quitter, et s'criait la tte dans les mains: Oh! le doute! le doute! j'aimerais mieux le nant! Bouvard apercevait l'insuffisance du matrialisme, et tchait de s'y retenir, dclarant, du reste, qu'il en perdait la boule. Ils commenaient des raisonnements sur une base solide. Elle croulait;--et tout coup plus d'ide,--comme une mouche s'envole, ds qu'on veut la saisir. Pendant les soirs d'hiver, ils causaient dans le musum, au coin du feu, en regardant les charbons. Le vent qui sifflait dans le corridor faisait trembler les carreaux, les masses noires des arbres se balanaient, et la tristesse de la nuit augmentait le srieux de leurs penses. Bouvard, de temps autre, allait jusqu'au bout de l'appartement, puis revenait. Les flambeaux et les bassines contre les murs posaient sur le sol des ombres obliques; et le saint Pierre, vu de profil, talait au plafond, la silhouette de son nez, pareille un monstrueux cor de chasse. On avait peine circuler entre les objets, et souvent Bouvard, n'y prenant garde, se cognait la statue. Avec ses gros yeux, sa lippe tombante et son air d'ivrogne, elle gnait aussi Pcuchet. Depuis longtemps, ils voulaient s'en dfaire; mais par ngligence, remettaient cela, de jour en jour. Un soir au milieu d'une dispute sur la monade, Bouvard se frappa l'orteil au pouce de saint Pierre--et tournant contre lui son irritation: --Il m'embte, ce coco-l, flanquons-le dehors! C'tait difficile par l'escalier. Ils ouvrirent la fentre, et l'inclinrent sur le bord doucement. Pcuchet genoux tcha de soulever ses talons, pendant que Bouvard pesait sur ses paules. Le bonhomme de pierre ne branlait pas; ils durent recourir la hallebarde, comme levier--et arrivrent enfin l'tendre tout droit. Alors, ayant bascul, il piqua dans le vide, la tiare en avant--un bruit mat retentit;--et le lendemain, ils le trouvrent cass en douze morceaux, dans l'ancien trou aux composts. Une heure aprs, le notaire entra, leur apportant une bonne nouvelle. Une personne de la localit avancerait mille cus, moyennant une hypothque sur leur ferme; et comme ils se rjouissaient: Pardon! elle y met une clause! c'est que vous lui vendrez les calles pour quinze cents francs. Le prt sera sold aujourd'hui mme. L'argent est chez moi dans mon tude. Ils avaient envie de cder l'un et l'autre. Bouvard finit par rpondre:--Mon Dieu... soit! --Convenu! dit Marescot; et il leur apprit le nom de la personne, qui tait Mme Bordin. --Je m'en doutais! s'cria Pcuchet. Bouvard, humili, se tut. Elle ou un autre, qu'importait! le principal tant de sortir d'embarras. L'argent touch (celui des calles le serait plus tard) ils payrent immdiatement toutes les notes, et regagnaient leur domicile, quand au dtour des Halles, le pre Gouy les arrta. Il allait chez eux, pour leur faire part d'un malheur. Le vent, la nuit dernire, avait jet bas vingt pommiers dans les cours, abattu la bouillerie, enlev le toit de la grange. Ils passrent le reste de l'aprs-midi constater les dgts, et le lendemain, avec le charpentier, le maon, et le couvreur. Les rparations monteraient dix-huit cents francs, pour le moins. Puis le soir, Gouy se prsenta. Marianne, elle-mme, lui avait cont tout l'heure la vente des calles. Une pice d'un rendement magnifique, sa convenance, qui n'avait presque pas besoin de culture, le meilleur morceau de toute la ferme!--et il demandait une diminution. Ces messieurs la refusrent. On soumit le cas au juge de paix, et il conclut pour le fermier. La perte des calles, l'acre estim deux mille francs, lui faisait un tort annuel de soixante-dix francs;--et devant les tribunaux il gagnerait certainement. Leur fortune se trouvait diminue. Que faire? Comment vivre bientt? Ils se mirent tous les deux table, pleins de dcouragement. Marcel n'entendait rien la cuisine; son dner cette fois dpassa les autres. La soupe ressemblait de l'eau de vaisselle, le lapin sentait mauvais, les haricots taient incuits, les assiettes crasseuses, et au dessert, Bouvard clata, menaant de lui casser tout sur la tte. --Soyons philosophes dit Pcuchet; un peu moins d'argent, les intrigues d'une femme, la maladresse d'un domestique, qu'est-ce que tout cela? Tu es trop plong dans la matire! --Mais quand elle me gne, dit Bouvard. --Moi, je ne l'admets pas! repartit Pcuchet. Il avait lu dernirement une analyse de Berkeley, et ajouta: Je nie l'tendue, le temps, l'espace, voire la substance! car la vraie substance c'est l'esprit percevant les qualits. --Parfait dit Bouvard mais le monde supprim, les preuves manqueront pour l'existence de Dieu. Pcuchet se rcria, et longuement, bien qu'il et un rhume de cerveau, caus par l'iodure de potassium;--et une fivre permanente contribuait son exaltation. Bouvard, s'en inquitant, fit venir le mdecin. Vaucorbeil ordonna du sirop d'orange avec l'iodure, et pour plus tard des bains de cinabre. -- quoi bon? reprit Pcuchet. Un jour ou l'autre, la forme s'en ira. L'essence ne prit pas! --Sans doute dit le mdecin la matire est indestructible! Cependant... --Mais non! mais non! L'indestructible, c'est l'tre. Ce corps qui est l devant moi, le vtre, docteur, m'empche de connatre votre personne, n'est pour ainsi dire qu'un vtement, ou plutt un masque. Vaucorbeil le crut fou.--Bonsoir! Soignez votre masque! Pcuchet n'enraya pas. Il se procura une introduction la philosophie hglienne, et voulut l'expliquer Bouvard. --Tout ce qui est rationnel est rel. Il n'y a mme de rel que l'ide. Les lois de l'Esprit sont les lois de l'univers; la raison de l'homme est identique celle de Dieu. Bouvard feignait de comprendre. --Donc, l'Absolu c'est la fois le sujet et l'objet, l'unit o viennent se rejoindre toutes les diffrences. Ainsi les contradictoires sont rsolus. L'ombre permet la lumire, le froid ml au chaud produit la temprature, l'organisme ne se maintient que par la destruction de l'organisme; partout un principe qui divise, un principe qui enchane. Ils taient sur le vigneau; et le cur passa le long de la claire-voie, son brviaire la main. Pcuchet le pria d'entrer, pour finir devant lui l'exposition d'Hegel et voir un peu ce qu'il en dirait. L'homme la soutane s'assit prs d'eux;--et Pcuchet aborda le christianisme. --Aucune religion n'a tabli aussi bien cette vrit: La Nature n'est qu'un moment de l'ide! --Un moment de l'ide? murmura le prtre, stupfait. --Mais oui! Dieu, en prenant une enveloppe visible, a montr son union consubstantielle avec elle. --Avec la Nature? oh! oh! --Par son dcs, il a rendu tmoignage l'essence de la mort; donc, la mort tait en lui, faisait, fait partie de Dieu. L'ecclsiastique se renfrogna. Pas de blasphmes! c'tait pour le salut du genre humain qu'il a endur les souffrances... --Erreur! On considre la mort dans l'individu, o elle est un mal sans doute, mais relativement aux choses, c'est diffrent. Ne sparez pas l'esprit de la matire! --Cependant, monsieur, avant la cration... --Il n'y a pas eu de cration. Elle a toujours exist. Autrement ce serait un tre nouveau s'ajoutant la pense divine; ce qui est absurde. Le prtre se leva; des affaires l'appelaient ailleurs. Je me flatte de l'avoir cross! dit Pcuchet. Encore un mot! Puisque l'existence du monde n'est qu'un passage continuel de la vie la mort, et de la mort la vie, loin que tout soit, rien n'est. Mais tout devient; comprends-tu? --Oui! je comprends, ou plutt non! L'idalisme la fin exasprait Bouvard. Je n'en veux plus! le fameux cogito m'embte. On prend les ides des choses pour les choses elles-mmes. On explique ce qu'on entend fort peu, au moyen de mots qu'on n'entend pas du tout! Substance, tendue, force, matire et me, autant d'abstractions, d'imaginations. Quant Dieu, impossible de savoir comment il est, ni mme s'il est! Autrefois, il causait le vent, la foudre, les rvolutions. prsent, il diminue. D'ailleurs, je n'en vois pas l'utilit. --Et la morale, dans tout cela? --Ah! tant pis! Elle manque de base, effectivement se dit Pcuchet. Et il demeura silencieux, accul dans une impasse, consquence des prmisses qu'il avait lui-mme poses. Ce fut une surprise, un crasement. Bouvard ne croyait mme plus la matire. La certitude que rien n'existe (si dplorable qu'elle soit) n'en est pas moins une certitude. Peu de gens sont capables de l'avoir. Cette transcendance leur inspira de l'orgueil; et ils auraient voulu l'taler. Une occasion s'offrit. Un matin, en allant acheter du tabac, ils virent un attroupement devant la porte de Langlois. On entourait la gondole de Falaise, et il tait question de Touache, un galrien qui vagabondait dans le pays. Le conducteur l'avait rencontr la Croix-Verte entre deux gendarmes et les Chavignollais exhalrent un soupir de dlivrance. Girbal et le capitaine restrent sur la Place; puis, arriva le juge de paix curieux d'avoir des renseignements, et M. Marescot en toque de velours et pantoufles de basane. Langlois les invita honorer sa boutique de leur prsence. Ils seraient l plus leur aise; et malgr les chalands, et le bruit de la sonnette, ces messieurs continurent discuter les forfaits de Touache. --Mon Dieu dit Bouvard il avait de mauvais instincts, voil tout! --On en triomphe par la vertu rpliqua le notaire. --Mais si on n'a pas de vertu? Et Bouvard nia positivement le libre arbitre. --Cependant dit le capitaine je peux faire ce que je veux! je suis libre, par exemple... de remuer la jambe. --Non! monsieur, car vous avez un motif pour la remuer! Le capitaine chercha une rponse, n'en trouva pas--mais Girbal dcocha ce trait: --Un rpublicain qui parle contre la libert! c'est drle! --Histoire de rire! dit Langlois. Bouvard l'interpella: --D'o vient que vous ne donnez pas votre fortune aux pauvres? L'picier, d'un regard inquiet, parcourut toute sa boutique. --Tiens! pas si bte! je la garde pour moi! --Si vous tiez saint Vincent de Paul, vous agiriez diffremment, puisque vous auriez son caractre. Vous obissez au vtre. Donc vous n'tes pas libre! --C'est une chicane rpondit en choeur l'assemble. Bouvard ne broncha pas;--et dsignant la balance sur le comptoir: --Elle se tiendra inerte, tant qu'un des plateaux sera vide. De mme, la volont;--et l'oscillation de la balance entre deux poids qui semblent gaux, figure le travail de notre esprit, quand il dlibre sur les motifs, jusqu'au moment o le plus fort l'emporte, le dtermine. --Tout cela dit Girbal ne fait rien pour Touache, et ne l'empche pas d'tre un gaillard joliment vicieux. Pcuchet prit la parole: --Les vices sont des proprits de la Nature, comme les inondations, les temptes. Le notaire l'arrta; et se haussant chaque mot sur la pointe des orteils: --Je trouve votre systme d'une immoralit complte. Il donne carrire tous les dbordements, excuse les crimes, innocente les coupables. --Parfaitement dit Bouvard. Le malheureux qui suit ses apptits est dans son droit, comme l'honnte homme qui coute la Raison. --Ne dfendez pas les monstres! --Pourquoi monstres? Quand il nat un aveugle, un idiot, un homicide, cela nous parat du dsordre, comme si l'ordre nous tait connu, comme si la nature agissait pour une fin! --Alors vous contestez la Providence? --Oui! je la conteste! --Voyez plutt l'Histoire! s'cria Pcuchet rappelez-vous les assassinats de rois, les massacres de peuples, les dissensions dans les familles, le chagrin des particuliers. --Et en mme temps ajouta Bouvard, car ils s'excitaient l'un l'autre cette Providence soigne les petits oiseaux, et fait repousser les pattes des crevisses. Ah! si vous entendez par Providence, une loi qui rgle tout, je veux bien, et encore! --Cependant, monsieur dit le notaire il y a des principes! --Qu'est-ce que vous me chantez! Une science, d'aprs Condillac, est d'autant meilleure qu'elle n'en a pas besoin! Ils ne font que rsumer des connaissances acquises, et nous reportent vers ces notions, qui prcisment sont discutables. --Avez-vous comme nous poursuivit Pcuchet, scrut, fouill les arcanes de la mtaphysique? --Il est vrai, messieurs, il est vrai! Et la socit se dispersa. Mais Coulon les tirant l'cart, leur dit d'un ton paterne, qu'il n'tait pas dvot certainement et mme il dtestait les jsuites. Cependant il n'allait pas si loin qu'eux! Oh non! bien sr;--et au coin de la place, ils passrent devant le capitaine, qui rallumait sa pipe en grommelant: Je fais pourtant ce que je veux, nom de Dieu! Bouvard et Pcuchet profrrent en d'autres occasions leurs abominables paradoxes. Ils mettaient en doute, la probit des hommes, la chastet des femmes, l'intelligence du gouvernement, le bon sens du peuple, enfin sapaient les bases. Foureau s'en mut, et les menaa de la prison, s'ils continuaient de tels discours. L'vidence de leur supriorit blessait. Comme ils soutenaient des thses immorales, ils devaient tre immoraux; des calomnies furent inventes. Alors une facult pitoyable se dveloppa dans leur esprit, celle de voir la btise et de ne plus la tolrer. Des choses insignifiantes les attristaient: les rclames des journaux, le profil d'un bourgeois, une sotte rflexion entendue par hasard. En songeant ce qu'on disait dans leur village, et qu'il y avait jusqu'aux antipodes d'autres Coulon, d'autres Marescot, d'autres Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la terre. Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne. Un aprs-midi, un dialogue s'leva dans la cour, entre Marcel et un monsieur ayant un chapeau larges bords avec des conserves noires. C'tait l'acadmicien Larsonneur. Il ne fut pas sans observer un rideau entrouvert, des portes qu'on fermait. Sa dmarche tait une tentative de raccommodement et il s'en alla furieux, chargeant le domestique de dire ses matres qu'il les regardait comme des goujats. Bouvard et Pcuchet ne s'en soucirent. Le monde diminuait d'importance--ils l'apercevaient comme dans un nuage, descendu de leur cerveau sur leurs prunelles. N'est-ce pas, d'ailleurs, une illusion, un mauvais rve? Peut-tre, qu'en somme, les prosprits et les malheurs s'quilibrent? Mais le bien de l'espce ne console pas l'individu. --Et que m'importent les autres! disait Pcuchet. Son dsespoir affligeait Bouvard. C'tait lui qui l'avait pouss jusque-l; et le dlabrement de leur domicile avivait leur chagrin par des irritations quotidiennes. Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements, se prescrivaient des travaux, et retombaient vite dans une paresse plus forte, dans un dcouragement profond. la fin des repas, ils restaient les coudes sur la table, gmir d'un air lugubre--Marcel en carquillait les yeux, puis retournait dans sa cuisine o il s'empiffrait solitairement. Au milieu de l't, ils reurent un billet de faire-part annonant le mariage de Dumouchel avec Mme veuve Olympe-Zulma Poulet. Que Dieu le bnisse! et ils se rappelrent le temps o ils taient heureux. Pourquoi ne suivaient-ils plus les moissonneurs? O taient les jours qu'ils entraient dans les fermes cherchant partout des antiquits? Rien maintenant n'occasionnerait ces heures si douces qu'emplissaient la distillerie ou la Littrature. Un abme les en sparait. Quelque chose d'irrvocable tait venu. Ils voulurent faire comme autrefois une promenade dans les champs, allrent trs loin, se perdirent.--De petits nuages moutonnaient dans le ciel, le vent balanait les clochettes des avoines, le long d'un pr un ruisseau murmurait, quand tout coup une odeur infecte les arrta; et ils virent sur des cailloux, entre des joncs, la charogne d'un chien. Les quatre membres taient desschs. Le rictus de la gueule dcouvrait sous des babines bleutres des crocs d'ivoire; la place du ventre, c'tait un amas de couleur terreuse, et qui semblait palpiter tant grouillait dessus la vermine. Elle s'agitait, frappe par le soleil, sous le bourdonnement des mouches, dans cette intolrable odeur, une odeur froce et comme dvorante. Cependant Bouvard plissait le front; et des larmes mouillrent ses yeux.--Pcuchet dit stoquement: Nous serons un jour comme a! L'ide de la mort les avait saisis. Ils en causrent, en revenant. Aprs tout, elle n'existe pas. On s'en va dans la rose, dans la brise, dans les toiles. On devient quelque chose de la sve des arbres, de l'clat des pierres fines, du plumage des oiseaux. On redonne la Nature ce qu'elle vous a prt et le Nant qui est devant nous n'a rien de plus affreux que le nant qui se trouve derrire. Ils tchaient de l'imaginer sous la forme d'une nuit intense, d'un trou sans fond, d'un vanouissement continu. N'importe quoi valait mieux que cette existence monotone, absurde, et sans espoir. Ils rcapitulrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avait toujours dsir des chevaux, des quipages, les grands crus de Bourgogne, et de belles femmes complaisantes dans une habitation splendide. L'ambition de Pcuchet tait le savoir philosophique. Or, le plus vaste des problmes, celui qui contient les autres, peut se rsoudre en une minute. Quand donc arriverait-elle? --Autant tout de suite, en finir. --Comme tu voudras dit Bouvard. Et ils examinrent la question du suicide. O est le mal de rejeter un fardeau qui vous crase? et de commettre une action ne nuisant personne? Si elle offensait Dieu, aurions-nous ce pouvoir? Ce n'est pas une lchet, bien qu'on dise;--et l'insolence est belle, de bafouer mme son dtriment, ce que les hommes estiment le plus. Ils dlibrrent sur le genre de mort. Le poison fait souffrir. Pour s'gorger, il faut trop de courage. Avec l'asphyxie, on se rate souvent. Enfin, Pcuchet monta dans le grenier deux cbles de la gymnastique. Puis, les ayant lis la mme traverse du toit, laissa pendre un noeud coulant et avana dessous deux chaises, pour atteindre aux cordes. Ce moyen fut rsolu. Ils se demandaient quelle impression cela causerait dans l'arrondissement, o iraient ensuite leur bibliothque, leurs paperasses, leurs collections. La pense de la mort les faisait s'attendrir sur eux-mmes. Cependant, ils ne lchaient point leur projet, et force d'en parler, s'y accoutumrent. Le soir du 25 dcembre, entre dix et onze heures, ils rflchissaient dans le musum, habills diffremment. Bouvard portait une blouse sur son gilet de tricot--et Pcuchet, depuis trois mois, ne quittait plus la robe de moine, par conomie. Comme ils avaient grand faim (car Marcel sorti ds l'aube n'avait pas reparu) Bouvard crut hyginique de boire un carafon d'eau-de-vie et Pcuchet de prendre du th. En soulevant la bouilloire, il rpandit de l'eau sur le parquet. --Maladroit! s'cria Bouvard. Puis trouvant l'infusion mdiocre, il voulut la renforcer par deux cuilleres de plus. --Ce sera excrable dit Pcuchet. --Pas du tout! Et chacun tirant soi la bote, le plateau tomba; une des tasses fut brise, la dernire du beau service en porcelaine. Bouvard plit.--Continue! saccage! ne te gne pas! --Grand malheur, vraiment! --Oui! un malheur! Je la tenais de mon pre! --Naturel ajouta Pcuchet, en ricanant. --Ah! tu m'insultes! --Non, mais je te fatigue! avoue-le! Et Pcuchet fut pris de colre, ou plutt de dmence. Bouvard aussi. Ils criaient la fois tous les deux, l'un irrit par la faim, l'autre par l'alcool. La gorge de Pcuchet n'mettait plus qu'un rle. --C'est infernal, une vie pareille; j'aime mieux la mort. Adieu. Il prit le flambeau, tourna les talons, claqua la porte. Bouvard, au milieu des tnbres, eut peine l'ouvrir, courut derrire lui, arriva dans le grenier. La chandelle tait par terre--et Pcuchet debout sur une des chaises avec le cble dans sa main. L'esprit d'imitation emporta Bouvard:--Attends-moi! Et il montait sur l'autre chaise quand s'arrtant tout coup: --Mais... nous n'avons pas fait notre testament? --Tiens! c'est juste! Des sanglots gonflaient leur poitrine. Ils se mirent la lucarne pour respirer. L'air tait froid; et des astres nombreux brillaient dans le ciel, noir comme de l'encre. La blancheur de la neige, qui couvrait la terre, se perdait dans les brumes de l'horizon. Ils aperurent de petites lumires ras du sol; et grandissant, se rapprochant, toutes allaient du ct de l'glise. Une curiosit les y poussa. C'tait la messe de minuit. Ces lumires provenaient des lanternes des bergers. Quelques-uns, sous le porche, secouaient leurs manteaux. Le serpent ronflait, l'encens fumait. Des verres, suspendus, dans la longueur de la nef, dessinaient trois couronnes de feux multicolores--et au bout de la perspective des deux cts du tabernacle, les cierges gants dressaient des flammes rouges. Par dessus les ttes de la foule et les capelines des femmes, au del des chantres, on distinguait le prtre dans sa chasuble d'or; sa voix aigu rpondaient les voix fortes des hommes emplissant le jub, et la vote de bois tremblait, sur ses arceaux de pierre. Des images reprsentant le chemin de la croix dcoraient les murs. Au milieu du choeur, devant l'autel, un agneau tait couch, les pattes sous le ventre, les oreilles toutes droites. La tide temprature, leur procura un singulier bien-tre; et leurs penses, orageuses tout l'heure, se faisaient douces, comme des vagues qui s'apaisent. Ils coutrent l'vangile et le Credo, observaient les mouvements du prtre. Cependant les vieux, les jeunes, les pauvresses en guenille, les fermires en haut bonnet, les robustes gars blonds favoris, tous priaient, absorbs dans la mme joie profonde;--et voyaient sur la paille d'une table, rayonner comme un soleil, le corps de l'enfant-Dieu. Cette foi des autres touchait Bouvard en dpit de sa raison, et Pcuchet malgr la duret de son coeur. Il y eut un silence; tous les dos se courbrent--et au tintement d'une clochette, le petit agneau bla. L'hostie fut montre par le prtre, au bout de ses deux bras, le plus haut possible. Alors clata un chant d'allgresse, qui conviait le monde aux pieds du Roi des Anges. Bouvard et Pcuchet involontairement s'y mlrent; et ils sentaient comme une aurore se lever dans leur me. CHAPITRE IX Marcel reparut le lendemain trois heures, la face verte, les yeux rouges, une bigne au front, le pantalon dchir, empestant l'eau-de-vie, immonde. Il avait t, selon sa coutume annuelle, six lieues de l, prs d'Iqueville faire le rveillon chez un ami;--et bgayant plus que jamais, pleurant, voulant se battre, il implorait sa grce comme s'il et commis un crime. Ses matres l'octroyrent. Un calme singulier les portait l'indulgence. La neige avait fondu tout coup--et ils se promenaient dans leur jardin, humant l'air tide, heureux de vivre. tait-ce le hasard seulement, qui les avait dtourns de la mort? Bouvard se sentait attendri. Pcuchet se rappela sa premire communion; et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause dont ils dpendaient, l'ide leur vint de faire des lectures pieuses. L'vangile dilata leur me, les blouit comme un soleil. Ils apercevaient Jsus, debout sur la montagne, un bras lev, la foule en dessous l'coutant--ou bien au bord du Lac, parmi les Aptres qui tirent des filets--puis sur l'nesse, dans la clameur des allluias, la chevelure vente par les palmes frmissantes--enfin au haut de la croix, inclinant sa tte, d'o tombe ternellement une rose sur le monde. Ce qui les gagna, ce qui les dlectait, c'est la tendresse pour les humbles, la dfense des pauvres, l'exaltation des opprims.--Et dans ce livre o le ciel se dploie, rien de thologal; au milieu de tant de prceptes, pas un dogme; nulle exigence que la puret du coeur. Quant aux miracles, leur raison n'en fut pas surprise; ds l'enfance, ils les connaissaient. La hauteur de saint Jean ravit Pcuchet--et le disposa mieux comprendre l'Imitation. Ici plus de paraboles, de fleurs, d'oiseaux--mais des plaintes, un resserrement de l'me sur elle-mme. Bouvard s'attrista en feuilletant ces pages, qui semblent crites par un temps de brume, au fond d'un clotre, entre un clocher et un tombeau. Notre vie mortelle y apparat si lamentable qu'il faut, l'oubliant, se retourner vers Dieu;--et les deux bonshommes, aprs toutes leurs dceptions, prouvaient le besoin d'tre simples, d'aimer quelque chose, de se reposer l'esprit. Ils abordrent l'Ecclsiaste, Isae, Jrmie. Mais la Bible les effrayait avec ses prophtes voix de lion, le fracas du tonnerre dans les nues, tous les sanglots de la Ghenne, et son Dieu dispersant les empires, comme le vent fait des nuages. Ils lisaient cela le dimanche, l'heure des vpres, pendant que la cloche tintait. Un jour, ils se rendirent la messe, puis y retournrent. C'tait une distraction au bout de la semaine. Le comte et la comtesse de Faverges les salurent de loin, ce qui fut remarqu. Le juge de paix leur dit, en clignant de l'oeil:--Parfait! je vous approuve. Toutes les bourgeoises, maintenant leur envoyaient le pain bnit. L'abb Jeufroy leur fit une visite; ils la rendirent, on se frquenta; et le prtre ne parlait pas de religion. Ils furent tonns de cette rserve; si bien que Pcuchet, d'un air indiffrent lui demanda comment s'y prendre pour obtenir la Foi. --Pratiquez, d'abord. Ils se mirent pratiquer, l'un avec espoir, l'autre par dfi, Bouvard tant convaincu qu'il ne serait jamais un dvot. Un mois durant, il suivit rgulirement tous les offices, mais, l'encontre de Pcuchet, ne voulut pas s'astreindre au maigre. tait-ce une mesure d'hygine? on sait ce que vaut l'Hygine! une affaire de convenance? bas les convenances! une marque de soumission envers l'glise? il s'en fichait galement! bref, dclarait cette rgle absurde, pharisaque, et contraire l'esprit de l'vangile. Le vendredi saint des autres annes, ils mangeaient ce que Germaine leur servait. Mais Bouvard cette fois, s'tait command un beefsteak. Il s'assit, coupa la viande;--et Marcel le regardait scandalis, tandis que Pcuchet dpiautait gravement sa tranche de morue. Bouvard restait la fourchette d'une main, le couteau de l'autre. Enfin se dcidant, il monta une bouche ses lvres. Tout coup ses mains tremblrent, sa grosse mine plit, sa tte se renversait. --Tu te trouves mal? --Non!... Mais... et il fit un aveu. Par suite de son ducation (c'tait plus fort que lui) il ne pouvait manger du gras ce jour-l, dans la crainte de mourir. Pcuchet, sans abuser de sa victoire, en profita pour vivre sa guise. Un soir, il rentra la figure empreinte d'une joie srieuse, et lchant le mot, dit qu'il venait de se confesser. Alors ils discutrent l'importance de la confession. Bouvard admettait celle des premiers chrtiens qui se faisait en public: la moderne est trop facile. Cependant il ne niait pas que cette enqute sur nous-mmes ne ft un lment de progrs, un levain de moralit. Pcuchet, dsireux de la perfection, chercha ses vices. Les bouffes d'orgueil depuis longtemps taient parties. Son got du travail l'exemptait de la paresse. Quant la gourmandise, personne de plus sobre. Quelquefois des colres l'emportaient. Il se jura de n'en plus avoir. Ensuite, il faudrait acqurir les vertus, premirement l'Humilit; --c'est--dire se croire incapable de tout mrite, indigne de la moindre rcompense, immoler son esprit, et se mettre tellement bas que l'on vous foule aux pieds comme la boue des chemins. Il tait loin encore de ces dispositions. Une autre vertu lui manquait: la chastet--car intrieurement, il regrettait Mlie, et le pastel de la dame en robe Louis XV, le gnait avec son dcolletage. Il l'enferma dans une armoire, redoubla de pudeur jusque craindre de porter ses regards sur lui-mme, et couchait avec un caleon. Tant de soins autour de la Luxure la dvelopprent. Le matin principalement il avait subir de grands combats--comme en eurent saint Paul, saint Benot et saint Jrme, dans un ge fort avanc. De suite, ils recouraient des pnitences furieuses. La douleur est une expiation, un remde et un moyen, un hommage Jsus-Christ. Tout amour veut des sacrifices--et quel plus pnible que celui de notre corps! Afin de se mortifier, Pcuchet supprima le petit verre aprs les repas, se rduisit quatre prises dans la journe, par les froids extrmes ne mettait plus de casquette. Un jour, Bouvard qui rattachait la vigne, posa une chelle contre le mur de la terrasse prs de la maison--et sans le vouloir, se trouva plonger dans la chambre de Pcuchet. Son ami, nu jusqu'au ventre, avec le martinet aux habits, se frappait les paules doucement, puis s'animant, retira sa culotte, cingla ses fesses, et tomba sur une chaise, hors d'haleine. Bouvard fut troubl comme la dcouverte d'un mystre, qu'on ne doit pas surprendre. Depuis quelque temps, il remarquait plus de nettet sur les carreaux, moins de trous aux serviettes, une nourriture meilleure--changements qui taient dus l'intervention de Reine, la servante de M. le cur. Mlant les choses de l'glise celles de sa cuisine, forte comme un valet de charrue et dvoue bien qu'irrespectueuse, elle s'introduisait dans les mnages, donnait des conseils, y devenait matresse. Pcuchet se fiait absolument son exprience. Une fois, elle lui amena un individu replet, ayant de petits yeux la chinoise, un nez en bec de vautour. C'tait M. Goutman, ngociant en articles de pit;--il en dballa quelques-uns, enferms dans des botes, sous le hangar: croix, mdailles et chapelets de toutes les dimensions, candlabres pour oratoires, autels portatifs, bouquets de clinquant--et des sacrs-coeurs en carton bleu, des saint Joseph barbe rouge, des calvaires de porcelaine. Pcuchet les convoita. Le prix seul l'arrtait. Goutman ne demandait pas d'argent. Il prfrait les changes, et mont dans le musum, il offrit, contre les vieux fers et tous les plombs, un stock de ses marchandises. Elles parurent hideuses Bouvard. Mais l'oeil de Pcuchet, les instances de Reine et le bagout du brocanteur finirent par le convaincre. Quand il le vit si coulant Goutman voulut, en outre, la hallebarde; Bouvard, las d'en avoir dmontr la manoeuvre, l'abandonna. L'estimation totale tant faite, ces messieurs devaient encore cent francs. On s'arrangea, moyennant quatre billets trois mois d'chance--et ils s'applaudirent du bon march. Leurs acquisitions furent distribues dans tous les appartements. Une crche remplie de foin et une cathdrale de lige dcorrent le musum. Il y eut sur la chemine de Pcuchet, un saint Jean-Baptiste en cire, le long du corridor les portraits des gloires piscopales, et au bas de l'escalier, sous une lampe chanettes, une sainte Vierge en manteau d'azur et couronne d'toiles--Marcel nettoyait ces splendeurs, n'imaginant au paradis rien de plus beau. Quel dommage que le saint Pierre ft bris, et comme il aurait fait bien dans le vestibule! Pcuchet s'arrtait parfois devant l'ancienne fosse aux composts, o l'on reconnaissait la tiare, une sandale, un bout d'oreille, lchait des soupirs, puis continuait jardiner;--car maintenant, il joignait les travaux manuels aux exercices religieux--et bchait la terre, vtu de la robe de moine, en se comparant saint Bruno. Ce dguisement pouvait tre un sacrilge; il y renona. Mais il prenait le genre ecclsiastique, sans doute par la frquentation du cur. Il en avait le sourire, la voix, et d'un air frileux glissait comme lui dans ses manches ses deux mains jusqu'aux poignets. Un jour vint o le chant du coq l'importuna; les roses l'ennuyaient; il ne sortait plus, ou jetait sur la campagne des regards farouches. Bouvard se laissa conduire au mois de Marie. Les enfants qui chantaient des hymnes, les gerbes de lilas, les festons de verdure, lui avaient donn comme le sentiment d'une jeunesse imprissable. Dieu se manifestait son coeur par la forme des nids, la clart des sources, la bienfaisance du soleil;--et la dvotion de son ami lui semblait extravagante, fastidieuse. --Pourquoi gmis-tu pendant le repas? --Nous devons manger en gmissant rpondit Pcuchet; car l'Homme par cette voie, a perdu son innocence phrase qu'il avait lue dans le Manuel du sminariste, deux volumes in-12 emprunts M. Jeufroy. Et il buvait de l'eau de la Salette, se livrait portes closes des oraisons jaculatoires, esprait entrer dans la confrrie de Saint-Franois. Pour obtenir le don de persvrance, il rsolut de faire un plerinage la sainte Vierge. Le choix des localits l'embarrassa. Serait-ce Notre-Dame de Fourvires, de Chartres, d'Embrun, de Marseille ou d'Auray? Celle de la Dlivrande, plus proche, convenait aussi bien.--Tu m'accompagneras! --J'aurais l'air d'un cornichon dit Bouvard. Aprs tout, il pouvait en revenir croyant, ne refusait pas de l'tre, et cda par complaisance. Les plerinages doivent s'accomplir pied. Mais quarante-trois kilomtres seraient durs;--et les gondoles n'tant pas congruentes la mditation ils lourent un vieux cabriolet, qui aprs douze heures de route les dposa devant l'auberge. Ils eurent une pice deux lits, avec deux commodes, supportant deux pots l'eau dans des petites cuvettes ovales, et l'htelier leur apprit que c'tait la chambre des capucins. Sous la Terreur on y avait cach la dame de la Dlivrande avec tant de prcaution que les bons Pres y disaient la messe clandestinement. Cela fit plaisir Pcuchet, et il lut tout haut une notice sur la chapelle, prise en bas dans la cuisine. Elle a t fonde au commencement du IIe sicle par saint Rgnobert premier vque de Lisieux, ou par saint Ragnebert qui vivait au VIIe, ou par Robert le Magnifique au milieu du XIe. Les Danois, les Normands et surtout les Protestants l'ont incendie et ravage diffrentes poques. Vers 1112, la statue primitive fut dcouverte par un mouton, qui en frappant du pied dans un herbage, indiqua l'endroit o elle tait--sur cette place le comte Baudouin rigea un sanctuaire. Ses miracles sont innombrables:--un marchand de Bayeux captif chez les Sarrasins l'invoque, ses fers tombent et il s'chappe.--Un avare dcouvre dans son grenier un troupeau de rats, l'appelle son secours et les rats s'loignent.--Le contact d'une mdaille ayant effleur son effigie fit se repentir au lit de mort un vieux matrialiste de Versailles.--Elle rendit la parole au sieur Adeline qui l'avait perdue pour avoir blasphm; et par sa protection, M. et Mme de Becqueville eurent assez de force pour vivre chastement en tat de mariage. On cite parmi ceux qu'elle a guris d'affections irrmdiables Mlle de Palfresne, Anne Lorieux, Marie Duchemin, Franois Dufai, et Mme de Jumillac, ne d'Osseville. Des personnages considrables l'ont visite: Louis XI, Louis XIII, deux filles de Gaston d'Orlans, le cardinal Wiseman, Samirrhi, patriarche d'Antioche, Mgr Vroles, vicaire apostolique de la Mandchourie;--et l'archevque de Qulen vint lui rendre grce pour la conversion du prince de Talleyrand. --Elle pourra dit Pcuchet te convertir aussi! Bouvard dj couch, eut une sorte de grognement, et s'endormit tout fait. Le lendemain six heures, ils entraient dans la chapelle. On en construisait une autre;--des toiles et des planches embarrassaient la nef et le monument, de style rococo, dplut Bouvard, surtout l'autel de marbre rouge, avec ses pilastres corinthiens. La statue miraculeuse dans une niche gauche du choeur est enveloppe d'une robe paillettes. Le bedeau survint, ayant pour chacun d'eux un cierge. Il le planta sur une manire de herse dominant la balustrade, demanda trois francs, fit une rvrence, et disparut. Ensuite ils regardrent les ex-voto. Des inscriptions sur plaques tmoignent de la reconnaissance des fidles. On admire deux pes en sautoir offertes par un ancien lve de l'cole polytechnique, des bouquets de marie, des mdailles militaires, des coeurs d'argent, et dans l'angle au niveau du sol, une fort de bquilles. De la sacristie dboucha un prtre portant le saint-ciboire. Quand il fut rest quelques minutes au bas de l'autel, il monta les trois marches, dit l'Oremus, l'Introt et le Kyrie, que l'enfant de choeur genoux rcita tout d'une haleine. Les assistants taient rares, douze ou quinze vieilles femmes. On entendait le froissement de leurs chapelets, et le bruit d'un marteau cognant des pierres. Pcuchet inclin sur son prie-Dieu rpondait aux Amen. Pendant l'lvation il supplia Notre-Dame de lui envoyer une foi constante et indestructible. Bouvard dans un fauteuil, ses cts, lui prit son Eucologe, et s'arrta aux litanies de la Vierge. --Trs pure, trs chaste, vnrable, aimable--puissante, clmente--tour d'ivoire, maison d'or, porte du matin ces mots d'adoration, ces hyperboles l'emportrent vers celle qui est clbre par tant d'hommages. Il la rva comme on la figure dans les tableaux d'glise, sur un amoncellement de nuages, des chrubins ses pieds, l'Enfant-Dieu sa poitrine--mre des tendresses que rclament toutes les afflictions de la terre,--idal de la Femme transporte dans le ciel; car sorti de ses entrailles l'Homme exalte son amour et n'aspire qu' reposer sur son coeur. La messe tant finie, ils longrent les boutiques qui s'adossent contre le mur du ct de la Place. On y voit des images, des bnitiers, des urnes filets d'or, des Jsus-Christ en noix de coco, des chapelets d'ivoire;--et le soleil, frappant les verres des cadres, blouissait les yeux, faisait ressortir la brutalit des peintures, la hideur des dessins. Bouvard, qui chez lui trouvait ces choses abominables, fut indulgent pour elles. Il acheta une petite Vierge en pte bleue. Pcuchet comme souvenir se contenta d'un rosaire. Les marchands criaient:--Allons! allons! pour cinq francs, pour trois francs, pour soixante centimes, pour deux sols! ne refusez pas Notre-Dame! Les deux plerins flnaient sans rien choisir. Des remarques dsobligeantes s'levrent. --Qu'est-ce qu'ils veulent ces oiseaux-l? --Ils sont peut-tre des Turcs! --Des protestants, plutt! Une grande fille tira Pcuchet par la redingote; un vieux en lunettes lui posa la main sur l'paule; tous braillaient la fois; puis quittant leurs baraques, ils vinrent les entourer, redoublaient de sollicitations et d'injures. Bouvard n'y tint plus.--Laissez-nous tranquilles, nom de Dieu! La tourbe s'carta. Mais une grosse femme les suivit quelque temps sur la Place, et cria qu'ils s'en repentiraient. En rentrant l'auberge, ils trouvrent dans le caf Goutman. Son ngoce l'appelait en ces parages--et il causait avec un individu examinant des bordereaux, sur la table, devant eux. Cet individu avait une casquette de cuir, un pantalon trs large, le teint rouge et la taille fine, malgr ses cheveux blancs, l'air la fois d'un officier en retraite, et d'un vieux cabotin. De temps autre, il lchait un juron puis, sur un mot de Goutman dit plus bas, se calmait de suite, et passait un autre papier. Bouvard qui l'observait, au bout d'un quart d'heure s'approcha de lui. --Barberou, je crois? --Bouvard! s'cria l'homme la casquette, et ils s'embrassrent. Barberou depuis vingt ans avait endur toutes sortes de fortunes. Grant d'un journal, commis d'assurances, directeur d'un parc aux hutres; je vous conterai cela; enfin revenu son premier mtier, il voyageait pour une maison de Bordeaux, et Goutman qui faisait le diocse lui plaait des vins chez les ecclsiastiques--mais permettez; dans une minute, je suis vous! Il avait repris ses comptes, quand bondissant sur la banquette: --Comment, deux mille? --Sans doute! --Ah! elle est forte, celle-l! --Vous dites? --Je dis que j'ai vu Hrambert moi-mme, rpliqua Barberou furieux. La facture porte quatre mille; pas de blagues! Le brocanteur ne perdit point contenance. --Eh bien; elle vous libre! aprs? Barberou se leva, et sa figure blme d'abord, puis violette, Bouvard et Pcuchet croyaient qu'il allait trangler Goutman. Il se rassit, croisa les bras. Vous tes une rude canaille, convenez-en! --Pas d'injures, monsieur Barberou; il y a des tmoins; prenez garde! --Je vous flanquerai un procs! --Ta! ta! ta! Puis ayant boucl son portefeuille, Goutman souleva le bord de son chapeau: -- l'avantage! et il sortit. Barberou exposa les faits: pour une crance de mille francs double par suite de manoeuvres usuraires, il avait livr Goutman trois mille francs de vins; ce qui payerait sa dette avec mille francs de bnfice; mais au contraire, il en devait trois mille. Ses patrons le renverraient, on le poursuivrait!--Crapule! brigand! sale juif!--et a dne dans les presbytres! D'ailleurs, tout ce qui touche la calotte!... Il dblatra contre les prtres, et tapait sur la table avec tant de violence que la statuette faillit tomber. --Doucement! dit Bouvard. --Tiens! Qu'est-ce que a? et Barberou ayant dfait l'enveloppe de la petite vierge: un bibelot du plerinage! vous? Bouvard, au lieu de rpondre, sourit d'une manire ambigu. --C'est moi! dit Pcuchet. --Vous m'affligez reprit Barberou; mais je vous duquerai l-dessus,--n'ayez pas peur! Et comme on doit tre philosophe, et que la tristesse ne sert rien, il leur offrit djeuner. Tous les trois s'attablrent. Barberou fut aimable, rappela le vieux temps, prit la taille de la bonne, voulut toiser le ventre de Bouvard. Il irait chez eux bientt, et leur apporterait un livre farce. L'ide de sa visite les rjouissait mdiocrement. Ils en causrent dans la voiture, pendant une heure, au trot du cheval. Ensuite Pcuchet ferma les paupires. Bouvard se taisait aussi. Intrieurement, il penchait vers la Religion. M. Marescot s'tait prsent la veille pour leur faire une communication importante.--Marcel n'en savait pas davantage. Le notaire ne put les recevoir que trois jours aprs;--et de suite exposa la chose. Pour une rente de sept mille cinq cents francs, Mme Bordin proposait M. Bouvard de lui acheter leur ferme. Elle la reluquait depuis sa jeunesse, en connaissait les tenants et aboutissants, dfauts et avantages--et ce dsir tait comme un cancer qui la minait. Car la bonne dame en vraie Normande, chrissait par-dessus tout le bien moins pour la scurit du capital que pour le bonheur de fouler un sol vous appartenant. Dans l'espoir de celui-l, elle avait pratiqu des enqutes, une surveillance journalire, de longues conomies, et elle attendait avec impatience, la rponse de Bouvard. Il fut embarrass, ne voulant pas que Pcuchet un jour se trouvt sans fortune; mais il fallait saisir l'occasion,--qui tait l'effet du plerinage.--La Providence pour la seconde fois se manifestait en leur faveur. Ils offrirent les conditions suivantes: la rente non pas de sept mille cinq cents francs mais de six mille serait dvolue au dernier survivant. Marescot fit valoir que l'un tait faible de sant. Le temprament de l'autre le disposait l'apoplexie, et Mme Bordin signa le contrat, emporte par la passion. Bouvard en resta mlancolique. Quelqu'un dsirait sa mort; et cette rflexion lui inspira des penses graves, des ides de Dieu, et d'ternit. Trois jours aprs M. Jeufroy les invita au repas de crmonie qu'il donnait une fois par an des collgues. Le dner commena vers deux heures de l'aprs-midi, pour finir onze du soir. On y but du poir, on y dbita des calembours. L'abb Pruneau composa sance tenante un acrostiche, M. Bougon fit des tours de cartes, et Cerpet, jeune vicaire, chanta une petite romance qui frisait la galanterie. Un pareil milieu divertit Bouvard. Il fut moins sombre le lendemain. Le cur vint le voir frquemment. Il prsentait la Religion sous des couleurs gracieuses. Que risque-t-on, du reste?--et Bouvard consentit bientt s'approcher de la sainte table. Pcuchet, en mme temps que lui, participerait au sacrement. Le grand jour arriva. L'glise, cause des premires communions tait pleine de monde. Les bourgeois et les bourgeoises encombraient leurs bancs, et le menu peuple se tenait debout par derrire, ou dans le jub, au-dessus de la porte. Ce qui allait se passer tout l'heure tait inexplicable, songeait Bouvard; mais la Raison ne suffit pas comprendre certaines choses. De trs grands hommes ont admis celle-l. Autant faire comme eux. Et dans une sorte d'engourdissement, il contemplait l'autel, l'encensoir, les flambeaux, la tte un peu vide car il n'avait rien mang--et prouvait une singulire faiblesse. Pcuchet en mditant la Passion de Jsus-Christ s'excitait des lans d'amour. Il aurait voulu lui offrir son me, celle des autres--et les ravissements, les transports, les illuminations des saints, tous les tres, l'univers entier. Bien qu'il prit avec ferveur, les diffrentes parties de la messe lui semblrent un peu longues. Enfin, les petits garons s'agenouillrent sur la premire marche de l'autel, formant avec leurs habits, une bande noire, que surmontaient ingalement des chevelures blondes ou brunes. Les petites filles les remplacrent, ayant sous leurs couronnes, des voiles qui tombaient; de loin, on aurait dit un alignement de nues blanches au fond du choeur. Puis ce fut le tour des grandes personnes. La premire du ct de l'vangile tait Pcuchet; mais trop mu, sans doute, il oscillait la tte de droite et de gauche. Le cur eut peine lui mettre l'hostie dans la bouche, et il la reut en tournant les prunelles. Bouvard, au contraire, ouvrit si largement les mchoires que sa langue lui pendait sur la lvre comme un drapeau. En se relevant, il coudoya Mme Bordin. Leurs yeux se rencontrrent. Elle souriait; sans savoir pourquoi, il rougit. Aprs Mme Bordin communirent ensemble Mlle de Faverges, la Comtesse, leur dame de compagnie,--et un monsieur que l'on ne connaissait pas Chavignolles. Les deux derniers furent Placquevent, et Petit l'instituteur;--quand tout coup on vit paratre Gorju. Il n'avait plus de barbiche;--et il regagna sa place, les bras en croix sur la poitrine, d'une manire fort difiante. Le cur harangua les petits garons. Qu'ils aient soin plus tard de ne point faire comme Judas qui trahit son Dieu, et de conserver toujours leur robe d'innocence. Pcuchet regretta la sienne. Mais on remuait des chaises; les mres avaient hte d'embrasser leurs enfants. Les paroissiens la sortie, changrent des flicitations. Quelques-uns pleuraient. Mme de Faverges en attendant sa voiture se tourna vers Bouvard et Pcuchet, et prsenta son futur gendre:--M. le baron de Mahurot, ingnieur. Le comte se plaignait de ne pas les voir. Il serait revenu la semaine prochaine. Notez-le! je vous prie. La calche tait arrive; les dames du chteau partirent. Et la foule se dispersa. Ils trouvrent dans leur cour un paquet au milieu de l'herbe. Le facteur, comme la maison tait close, l'avait jet par-dessus le mur. C'tait l'ouvrage que Barberou avait promis,--Examen du Christianisme par Louis Hervieu, ancien lve de l'cole normale. Pcuchet le repoussa. Bouvard ne dsirait pas le connatre. On lui avait rpt que le sacrement le transformerait: durant plusieurs jours, il guetta des floraisons dans sa conscience. Il tait toujours le mme; et un tonnement douloureux le saisit. Comment! la chair de Dieu se mle notre chair--et elle n'y cause rien! La pense qui gouverne les mondes n'claire pas notre esprit. Le suprme pouvoir nous abandonne l'impuissance. M. Jeufroy, en le rassurant, lui ordonna le Catchisme de l'abb Gaume. Au contraire, la dvotion de Pcuchet s'tait dveloppe. Il aurait voulu communier sous les deux espces, chantait des psaumes, en se promenant dans le corridor, arrtait les Chavignollais pour discuter, et les convertir. Vaucorbeil lui rit au nez, Girbal haussa les paules, et le capitaine l'appela Tartuffe. On trouvait maintenant qu'ils allaient trop loin. Une excellente habitude c'est d'envisager les choses comme autant de symboles. Si le tonnerre gronde, figurez-vous le jugement dernier; devant un ciel sans nuages, pensez au sjour des bienheureux; dites-vous dans vos promenades que chaque pas vous rapproche de la mort. Pcuchet observa cette mthode. Quand il prenait ses habits il songeait l'enveloppe charnelle dont la seconde personne de la Trinit s'est revtue. Le tic-tac de l'horloge lui rappelait les battements de son coeur, une piqre d'pingle les clous de la croix. Mais il eut beau se tenir genoux pendant des heures, et multiplier les jenes, et se pressurer l'imagination, le dtachement de soi-mme ne se faisait pas; impossible d'atteindre la contemplation parfaite! Il recourut des auteurs mystiques: sainte Thrse, Jean de la Croix, Louis de Grenade, Simpoli,--et de plus modernes, Monseigneur Chaillot. Au lieu des sublimits qu'il attendait, il ne rencontra que des platitudes, un style trs lche, de froides images, et force comparaisons tires de la boutique des lapidaires. Il apprit cependant qu'il y a une purgation active et une purgation passive, une vision interne et une vision externe, quatre espces d'oraisons, neuf excellences dans l'amour, six degrs dans l'humilit, et que la blessure de l'me ne diffre pas beaucoup du vol spirituel. Des points l'embarrassaient. --Puisque la chair est maudite, comment se fait-il que l'on doive remercier Dieu pour le bienfait de l'existence? Quelle mesure garder entre la crainte indispensable au salut, et l'esprance qui ne l'est pas moins? O est le signe de la grce? etc.! Les rponses de M. Jeufroy taient simples:--Ne vous tourmentez pas! vouloir tout approfondir, on court sur une pente dangereuse. Le Catchisme de Persvrance par Gaume avait tellement dgot Bouvard qu'il prit le volume de Louis Hervieu--c'tait un sommaire de l'exgse moderne dfendu par le gouvernement. Barberou, comme rpublicain l'avait achet. Il veilla des doutes dans l'esprit de Bouvard--et d'abord sur le pch originel.--Si Dieu a cr l'Homme peccable, il ne devait pas le punir; et le mal est antrieur la chute, puisqu'il y avait dj, des volcans, des btes froces! Enfin ce dogme bouleverse mes notions de justice! --Que voulez-vous disait le cur c'est une de ces vrits dont tout le monde est d'accord sans qu'on puisse en fournir de preuves;--et nous-mmes nous faisons rejaillir sur les enfants les crimes de leurs pres. Ainsi les moeurs et les lois justifient ce dcret de la Providence, que l'on retrouve dans la Nature. Bouvard hocha la tte. Il doutait aussi de l'enfer. --Car tout chtiment doit viser l'amlioration du coupable--ce qui devient impossible avec une peine ternelle!--et combien l'endurent! Songez donc: tous les Anciens, les juifs, les musulmans, les idoltres, les hrtiques et les enfants morts sans baptme, ces enfants crs par Dieu! et dans quel but? pour les punir d'une faute, qu'ils n'ont pas commise! --Telle est l'opinion de saint Augustin ajouta le cur et saint Fulgence enveloppe dans la damnation jusqu'aux foetus. L'glise, il est vrai, n'a rien dcid cet gard. Une remarque pourtant: ce n'est pas Dieu, mais le pcheur qui se damne lui-mme; et l'offense tant infinie, puisque Dieu est infini, la punition doit tre infinie. Est-ce tout, monsieur? --Expliquez-moi la Trinit dit Bouvard. --Avec plaisir!--Prenons une comparaison: les trois cts du triangle, ou plutt notre me, qui contient: tre, connatre et vouloir; ce qu'on appelle facult chez l'Homme est personne en Dieu. Voil le mystre. --Mais les trois cts du triangle ne sont pas chacun le triangle. Ces trois facults de l'me ne font pas trois mes. Et vos personnes de la Trinit sont trois Dieux. --Blasphme! --Alors il n'y a qu'une personne, un Dieu, une substance affecte de trois manires! --Adorons sans comprendre dit le cur. --Soit! dit Bouvard. Il avait peur de passer pour un impie, d'tre mal vu au chteau. Maintenant ils y venaient trois fois la semaine--vers cinq heures--en hiver--et la tasse de th les rchauffait. M. le comte par ses allures rappelait le chic de l'ancienne cour, la Comtesse placide et grasse, montrait sur toutes choses un grand discernement. Mlle Yolande leur fille, tait le type de la jeune personne, l'Ange des keepsakes--et Mme de Noares leur dame de compagnie ressemblait Pcuchet, ayant son nez pointu. La premire fois qu'ils entrrent dans le salon, elle dfendait quelqu'un. --Je vous assure qu'il est chang! Son cadeau le prouve. Ce quelqu'un tait Gorju. Il venait d'offrir aux futurs poux un prie-Dieu gothique. On l'apporta. Les armes des deux maisons s'y talaient en reliefs de couleur. M. de Mahurot en parut content; et Mme de Noares lui dit: --Vous vous souviendrez de mon protg! Ensuite, elle amena deux enfants, un gamin d'une douzaine d'annes et sa soeur, qui en avait dix peut-tre. Par les trous de leurs guenilles, on voyait leurs membres rouges de froid. L'un tait chauss de vieilles pantoufles, l'autre n'avait plus qu'un sabot. Leurs fronts disparaissaient sous leurs chevelures et ils regardaient autour d'eux avec des prunelles ardentes comme de jeunes loups effars. Mme de Noares conta qu'elle les avait rencontrs le matin sur la grande route. Placquevent ne pouvait fournir aucun dtail. On leur demanda leur nom. Victor--Victorine.--O tait leur pre?--En prison.--Et avant, que faisait-il?--Rien.--Leur pays.--Saint-Pierre.--Mais quel Saint-Pierre? Les deux petits pour toute rponse disaient en reniflant:--Sais pas, sais pas. Leur mre tait morte et ils mendiaient. Mme de Noares exposa combien il serait dangereux de les abandonner; elle attendrit la Comtesse, piqua d'honneur le Comte, fut soutenue par Mademoiselle, s'obstina, russit. La femme du garde-chasse en prendrait soin. On leur trouverait de l'ouvrage plus tard;--et comme ils ne savaient ni lire ni crire, Mme de Noares leur donnerait elle-mme des leons afin de les prparer au catchisme. Quand M. Jeufroy venait au chteau, on allait qurir les deux mioches, il les interrogeait puis faisait une confrence, o il mettait de la prtention, cause de l'auditoire. Une fois, qu'il avait discouru sur les Patriarches, Bouvard en s'en retournant avec lui et Pcuchet, les dnigra fortement. Jacob s'est distingu par des filouteries, David par les meurtres, Salomon par ses dbauches. L'abb lui rpondit qu'il fallait voir plus loin. Le sacrifice d'Abraham est la figure de la Passion. Jacob une autre figure du Messie, comme Joseph, comme le serpent d'airain, comme Mose. --Croyez-vous dit Bouvard, qu'il ait compos le Pentateuque? --Oui! sans doute! --Cependant on y raconte sa mort! mme observation pour Josu--et quant aux Juges, l'auteur nous prvient qu' l'poque dont il fait l'histoire, Isral n'avait pas encore de Rois. L'ouvrage fut donc crit sous les Rois. Les Prophtes aussi m'tonnent. --Il va nier les Prophtes, maintenant! --Pas du tout! mais leur esprit chauff percevait Jhovah sous des formes diverses, celle d'un feu, d'une broussaille, d'un vieillard, d'une colombe; et ils n'taient pas certains de la Rvlation puisqu'ils demandent toujours un signe. --Ah!--et vous avez dcouvert ces belles choses?... --Dans Spinoza! ce mot, le cur bondit.--L'avez-vous lu? --Dieu m'en garde! --Pourtant, monsieur, la Science!... --Monsieur, on n'est pas savant, si l'on n'est chrtien. La Science lui inspirait des sarcasmes.--Fera-t-elle pousser un pi de grain, votre Science! Que savons-nous? disait-il. Mais il savait que le monde a t cr pour nous; il savait que les Archanges sont au-dessus des Anges;--il savait que le corps humain ressuscitera tel qu'il tait vers la trentaine. Son aplomb sacerdotal agaait Bouvard, qui par mfiance de Louis Hervieu crivit Varlot. Et Pcuchet mieux inform, demanda M. Jeufroy des explications sur l'criture. Les six jours de la Gense veulent dire six grandes poques. Le rapt des vases prcieux fait par les juifs aux gyptiens doit s'entendre des richesses intellectuelles, les Arts, dont ils avaient drob le secret. Isae ne se dpouilla pas compltement--Nudus en latin signifiant nu jusqu'aux hanches; ainsi Virgile conseille de se mettre nu, pour labourer, et cet crivain n'et pas donn un prcepte contraire la pudeur! zchiel dvorant un livre n'a rien d'extraordinaire; ne dit-on pas dvorer une brochure, un journal? Mais si l'on voit partout des mtaphores que deviendront les faits? L'abb, soutenait cependant qu'ils taient rels. Cette manire de les entendre parut dloyale Pcuchet. Il poussa plus loin ses recherches et apporta une note sur les contradictions de la Bible. L'Exode nous apprend que pendant quarante ans on fit des sacrifices dans le dsert; on n'en fit aucun suivant Amos et Jrmie. Les Paralipomnes et Esdras ne sont point d'accord sur le dnombrement du Peuple. Dans le Deutronome, Mose voit le Seigneur face face; d'aprs l'Exode, jamais il ne put le voir. O est, alors, l'inspiration? --Motif de plus pour l'admettre rpliquait en souriant M. Jeufroy. Les imposteurs ont besoin de connivence, les sincres n'y prennent garde. Dans l'embarras recourons l'glise. Elle est toujours infaillible. De qui relve l'infaillibilit? Les conciles de Ble et de Constance l'attribuent aux conciles. Mais souvent les conciles diffrent, tmoin ce qui se passa pour Athanase et pour Arius. Ceux de Florence et de Latran la dcernent au pape. Mais Adrien VI dclare que le Pape, comme un autre, peut se tromper. Chicanes! Tout cela ne fait rien la permanence du dogme. L'ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations: le baptme autrefois tait rserv pour les adultes. L'extrme-onction ne fut un sacrement qu'au IXe sicle; la Prsence relle a t dcrte au VIIIe, le Purgatoire, reconnu au XVe, l'Immacule Conception est d'hier. Et Pcuchet en arriva ne plus savoir que penser de Jsus. Trois vangiles en font un homme. Dans un passage de saint Jean il parat s'galer Dieu; dans un autre du mme se reconnatre son infrieur. L'abb ripostait par la lettre du roi Abgar, les Actes de Pilate et le tmoignage des Sibylles dont le fond est vritable. Il retrouvait la Vierge dans les Gaules, l'annonce d'un Rdempteur en Chine, la Trinit partout, la Croix sur le bonnet du grand lama, en gypte au poing des dieux;--et mme il fit voir une gravure, reprsentant un nilomtre, lequel tait un phallus suivant Pcuchet. M. Jeufroy consultait secrtement son ami Pruneau, qui lui cherchait des preuves dans les auteurs. Une lutte d'rudition s'engagea; et fouett par l'amour-propre Pcuchet devint transcendant, mythologue. Il comparait la Vierge Isis, l'eucharistie au Homa des Perses, Bacchus Mose, l'arche de No au vaisseau de Xithuros, ces ressemblances pour lui dmontraient l'identit des religions. Mais il ne peut y avoir plusieurs religions, puisqu'il n'y a qu'un Dieu--et quand il tait bout d'arguments, l'homme la soutane s'criait:--C'est un mystre! Que signifie ce mot? Dfaut de savoir; trs bien. Mais s'il dsigne une chose dont le seul nonc implique contradiction, c'est une sottise;--et Pcuchet ne quittait plus M. Jeufroy. Il le surprenait dans son jardin, l'attendait au confessionnal, le relanait dans la sacristie. Le prtre imaginait des ruses pour le fuir. Un jour, qu'il tait parti Sassetot administrer quelqu'un, Pcuchet se porta au-devant de lui sur la route, manire de rendre la conversation invitable. C'tait le soir, vers la fin d'aot. Le ciel carlate se rembrunit, et un gros nuage s'y forma, rgulier dans le bas, avec des volutes au sommet. Pcuchet d'abord, parla de choses indiffrentes, puis ayant gliss le mot martyr: --Combien pensez-vous qu'il y en ait eu? --Une vingtaine de millions, pour le moins. --Leur nombre n'est pas si grand, dit Origne. --Origne, vous savez, est suspect! Un large coup de vent passa, inclinant l'herbe des fosss, et les deux rangs d'ormeaux jusqu'au bout de l'horizon. Pcuchet reprit:--On classe dans les martyrs, beaucoup d'vques gaulois, tus en rsistant aux Barbares, ce qui n'est plus la question. --Allez-vous dfendre les Empereurs! Suivant Pcuchet, on les avait calomnis.--L'histoire de la Lgion thbaine est une fable. Je conteste galement Symphorose et ses sept fils, Flicit et ses sept filles, et les sept vierges d'Ancyre, condamnes au viol, bien que septuagnaires, et les onze mille vierges de sainte Ursule, dont une compagne s'appelait Undecemilla, un nom pris pour un chiffre,--encore plus les dix martyrs d'Alexandrie! --Cependant!... Cependant, ils se trouvent dans des auteurs dignes de crance. Des gouttes d'eau tombrent. Le cur dploya son parapluie;--et Pcuchet, quand il fut dessous, osa prtendre que les catholiques avaient fait plus de martyrs chez les juifs, les musulmans, les protestants, et les libres penseurs que tous les Romains autrefois. L'ecclsiastique se rcria: --Mais on compte dix perscutions depuis Nron jusqu'au Csar Galre! --Eh bien, et les massacres des Albigeois! et la Saint-Barthlemy! et la Rvocation de l'dit de Nantes! --Excs dplorables sans doute mais vous n'allez pas comparer ces gens-l saint tienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, une foule de missionnaires. --Pardon! je vous rappellerai Hypatie, Jrme de Prague, Jean Huss, Bruno, Vanini, Anne Du Bourg! La pluie augmentait, et ses rayons dardaient si fort, qu'ils rebondissaient du sol, comme de petites fuses blanches. Pcuchet et M. Jeufroy marchaient avec lenteur serrs l'un contre l'autre, et le cur disait: --Aprs des supplices abominables, on les jetait dans des chaudires! --L'Inquisition employait de mme la torture, et elle vous brlait trs bien. --On exposait les dames illustres dans les lupanars! --Croyez-vous que les dragons de Louis XIV fussent dcents? --Et notez que les chrtiens n'avaient rien fait contre l'tat! --Les Huguenots pas davantage! Le vent chassait, balayait la pluie dans l'air. Elle claquait sur les feuilles, ruisselait au bord du chemin, et le ciel couleur de boue se confondait avec les champs dnuds, la moisson tant finie. Pas un toit. Au loin seulement, la cabane d'un berger. Le maigre paletot de Pcuchet n'avait plus un fil de sec. L'eau coulait le long de son chine, entrait dans ses bottes, dans ses oreilles, dans ses yeux, malgr la visire de la casquette Amoros. Le cur, en portant d'un bras la queue de sa soutane, se dcouvrait les jambes, et les pointes de son tricorne crachaient l'eau sur ses paules comme des gargouilles de cathdrale. Il fallut s'arrter, et tournant leur dos la tempte, ils restrent face face, ventre contre ventre, en tenant quatre mains le parapluie qui oscillait. M. Jeufroy n'avait pas interrompu la dfense des catholiques. --Ont-ils crucifi vos protestants, comme le fut saint Simon, ou fait dvorer un homme par deux tigres comme il advint saint Ignace? --Mais comptez-vous pour quelque chose, tant de femmes spares de leurs maris, d'enfants arrachs leurs mres! Et les exils des pauvres, travers la neige, au milieu des prcipices! On les entassait dans les prisons; peine morts on les tranait sur la claie. L'abb ricana:--Vous me permettrez de n'en rien croire! Et nos martyrs nous sont moins douteux. Sainte Blandine a t livre dans un filet une vache furieuse. Sainte Julie prit assomme de coups. Saint Taraque, saint Probus et saint Andronic, on leur a bris les dents avec un marteau, dchir les ctes avec des peignes de fer, travers les mains avec des clous rougis, enlev la peau du crne! --Vous exagrez dit Pcuchet. La mort des martyrs tait dans ce temps-l une amplification de rhtorique! --Comment de la rhtorique? --Mais oui! tandis que moi, monsieur, je vous raconte de l'histoire. Les catholiques en Irlande ventrrent des femmes enceintes pour prendre leurs enfants! --Jamais. --Et les donner aux pourceaux! --Allons donc! --En Belgique, ils les enterraient toutes vives. --Quelle plaisanterie. --On a leurs noms! --Et quand mme objecta le Prtre, en secouant de colre son parapluie on ne peut les appeler des martyrs. Il n'y en a pas en dehors de l'glise. --Un mot. Si la valeur du martyr dpend de la doctrine, comment servirait-il en dmontrer l'excellence? La pluie se calmait; jusqu'au village ils ne parlrent plus. Mais, sur le seuil du presbytre, l'Abb dit: --Je vous plains! vritablement, je vous plains! Pcuchet conta de suite Bouvard son altercation. Elle lui avait caus une malveillance antireligieuse;--et une heure aprs, assis devant un feu de broussailles, il lisait le Cur Meslier. Ces ngations lourdes le choqurent; puis se reprochant d'avoir mconnu, peut-tre, des hros, il feuilleta dans la Biographie, l'histoire des martyrs les plus illustres. Quelles clameurs du Peuple, quand ils entraient dans l'arne!--et si les lions et les jaguars taient trop doux, du geste et de la voix ils les excitaient s'avancer. On les voyait tout couverts de sang, sourire debout le regard au ciel;--sainte Perptue renoua ses cheveux pour ne point paratre afflige.--Pcuchet se mit rflchir--La fentre tait ouverte, la nuit tranquille, beaucoup d'toiles brillaient--Il devait se passer dans leur me des choses dont nous n'avons plus l'ide, une joie, un spasme divin?--Et Pcuchet force d'y rver dit qu'il comprenait cela, aurait fait comme eux. --Toi? --Certainement. --Pas de blagues! Crois-tu oui, ou non? --Je ne sais. Il alluma une chandelle--puis ses yeux tombant sur le crucifix dans l'alcve:--Combien de misrables ont recouru celui-l! et aprs un silence: On l'a dnatur! c'est la faute de Rome: la politique du Vatican! Mais Bouvard admirait l'glise pour sa magnificence, et aurait souhait au moyen ge tre un cardinal.--J'aurais eu bonne mine sous la pourpre, conviens-en! La casquette de Pcuchet pose devant les charbons n'tait pas sche encore. Tout en l'tirant, il sentit quelque chose dans la doublure, et une mdaille de saint Joseph tomba. Ils furent troubls, le fait leur paraissant inexplicable. Mme de Noares voulut savoir de Pcuchet s'il n'avait pas prouv comme un changement, un bonheur, et se trahit par ses questions. Une fois, pendant qu'il jouait au billard, elle lui avait cousu la mdaille dans sa casquette. videmment, elle l'aimait; ils auraient pu se marier: elle tait veuve; et il ne souponna pas cet amour, qui peut-tre et fait le bonheur de sa vie. Bien qu'il se montrt plus religieux que M. Bouvard, elle l'avait ddi saint Joseph, dont le secours est excellent pour les conversions. Personne, comme elle, ne connaissait tous les chapelets et les indulgences qu'ils procurent, l'effet des reliques, les privilges des eaux saintes. Sa montre tait retenue par une chanette qui avait touch aux liens de saint Pierre. Parmi ses breloques luisait une perle d'or, l'imitation de celle qui contient dans l'glise d'Allouagne une larme de Notre-Seigneur. Un anneau son petit doigt enfermait des cheveux du cur d'Ars;--et comme elle cueillait des simples pour les malades, sa chambre ressemblait une sacristie et une officine d'apothicaire. Son temps se passait crire des lettres, visiter les pauvres, dissoudre des concubinages, rpandre des photographies du Sacr-Coeur. Un monsieur devait lui envoyer de la Pte des martyrs: mlange de cire pascale et de poussire humaine prise aux catacombes, et qui s'emploie dans les cas dsesprs en mouches ou en pilules. Elle en promit Pcuchet. Il parut choqu d'un tel matrialisme. Le soir, un valet du chteau lui apporta une hotte d'opuscules, relatant des paroles pieuses du grand Napolon, des bons mots de cur dans les auberges, des morts effrayantes advenues des impies. Mme de Noares savait tout cela par coeur, avec une infinit de miracles. Elle en contait de stupides--des miracles sans but, comme si Dieu les et faits pour bahir le monde. Sa grand'mre, elle-mme, avait serr dans une armoire des pruneaux couverts d'un linge, et quand on ouvrit l'armoire un an plus tard, on en vit treize sur la nappe, formant la croix.--Expliquez-moi cela. C'tait son mot aprs ses histoires, qu'elle soutenait avec un enttement de bourrique, bonne femme d'ailleurs, et d'humeur enjoue. Une fois pourtant, elle sortit de son caractre. Bouvard lui contestait le miracle de Pezilla: un compotier o l'on avait cach des hosties pendant la Rvolution se dora de lui-mme--tout seul. Peut-tre y avait-il, au fond, un peu de couleur jaune provenant de l'humidit? --Mais non! je vous rpte que non! La dorure a pour cause le contact de l'Eucharistie et elle donna en preuve l'attestation des vques. C'est, disent-ils, comme un bouclier, un... un palladium sur le diocse de Perpignan. Demandez plutt M. Jeufroy! Bouvard n'y tint plus; et ayant repass son Louis Hervieu, emmena Pcuchet. L'ecclsiastique finissait de dner. Reine offrit des siges, et sur un geste, alla prendre deux petits verres qu'elle emplit de Rosolio. Aprs quoi, Bouvard exposa ce qui l'amenait. L'abb ne rpondit pas franchement. Tout est possible Dieu--et les miracles sont une preuve de la Religion. --Cependant, il y a des lois. --Cela n'y fait rien. Il les drange pour instruire, corriger. --Que savez-vous s'il les drange? rpliqua Bouvard. Tant que la Nature suit sa routine, on n'y pense pas; mais dans un phnomne extraordinaire, nous voyons la main de Dieu. --Elle peut y tre dit l'ecclsiastique et quand un vnement se trouve certifi par des tmoins... --Les tmoins gobent tout, car il y a de faux miracles! Le prtre devint rouge.--Sans doute... quelquefois. --Comment les distinguer des vrais? Et si les vrais donns en preuves ont eux-mmes besoin de preuves, pourquoi en faire? Reine intervint, et prchant comme son matre, dit qu'il fallait obir. --La vie est un passage, mais la mort est ternelle! --Bref ajouta Bouvard, en lampant le Rosolio, les miracles d'autrefois ne sont pas mieux dmontrs que les miracles d'aujourd'hui; des raisons analogues dfendent ceux des chrtiens et des paens. Le cur jeta sa fourchette sur la table.--Ceux-l taient faux, encore un coup!--Pas de miracles en dehors de l'glise! --Tiens se dit Pcuchet mme argument que pour les martyrs: la doctrine s'appuie sur les faits et les faits sur la doctrine. M. Jeufroy, ayant bu un verre d'eau, reprit: --Tout en les niant, vous y croyez. Le monde, que convertissent douze pcheurs, voil, il me semble, un beau miracle? --Pas du tout! Pcuchet en rendait compte d'une autre manire. Le monothisme vient des Hbreux, la Trinit des Indiens. Le Logos est Platon, la Vierge-mre l'Asie. N'importe! M. Jeufroy tenait au surnaturel, ne voulait que le christianisme pt avoir humainement la moindre raison d'tre, bien qu'il en vt chez tous les peuples, des prodromes ou des dformations. L'impit railleuse du XVIIIe sicle, il l'et tolre; mais la critique moderne avec sa politesse, l'exasprait. --J'aime mieux l'athe qui blasphme que le sceptique qui ergote! Puis il les regarda d'un air de bravade, comme pour les congdier. Pcuchet s'en retourna mlancolique. Il avait espr l'accord de la Foi et de la Raison. Bouvard lui fit lire ce passage de Louis Hervieu: Pour connatre l'abme qui les spare, opposez leurs axiomes: La Raison vous dit: Le tout enferme la partie; et la Foi vous rpond par la substantiation. Jsus communiant avec ses aptres, avait son corps dans sa main, et sa tte dans sa bouche. La Raison vous dit: On n'est pas responsable du crime des autres--et la Foi vous rpond par le Pch originel. La Raison vous dit: Trois c'est trois--et la Foi dclare que: Trois c'est un. Et ils ne frquentrent plus l'abb. C'tait l'poque de la guerre d'Italie. Les honntes gens tremblaient pour le Pape. On tonnait contre Emmanuel. Mme de Noares allait jusqu' lui souhaiter la mort. Bouvard et Pcuchet ne protestaient que timidement. Quand la porte du salon tournait devant eux et qu'ils se miraient en passant dans les hautes glaces, tandis que par les fentres on apercevait les alles, o tranchait sur la verdure le gilet rouge d'un domestique, ils prouvaient un plaisir; et le luxe du milieu les faisait indulgents aux paroles qui s'y dbitaient. Le comte leur prta tous les ouvrages de M. de Maistre. Il en dveloppait les principes, devant un cercle d'intimes: Hurel, le cur, le juge de paix, le notaire et le baron son futur gendre, qui venait de temps autre pour vingt-quatre heures au chteau. --Ce qu'il y a d'abominable disait le comte c'est l'esprit de 89! D'abord on conteste Dieu, ensuite, on discute le gouvernement, puis arrive la libert; libert d'injures, de rvolte, de jouissances, ou plutt de pillage. Si bien que la Religion et le Pouvoir doivent proscrire les indpendants, les hrtiques. On criera sans doute, la Perscution! comme si les bourreaux perscutaient les criminels. Je me rsume. Point d'tat sans Dieu! la Loi ne pouvant tre respecte que si elle vient d'en haut; et actuellement il ne s'agit pas des Italiens mais de savoir qui l'emportera de la Rvolution ou du Pape, de Satan ou de Jsus-Christ! M. Jeufroy approuvait par des monosyllabes, Hurel avec un sourire, le juge de paix en dodelinant la tte. Bouvard et Pcuchet regardaient le plafond, Mme de Noares, la comtesse et Yolande travaillaient pour les pauvres--et M. de Mahurot prs de sa fiance, parcourait les feuilles. Puis, il y avait des silences, o chacun semblait plong dans la recherche d'un problme. Napolon III n'tait plus un Sauveur, et mme il donnait un exemple dplorable, en laissant aux Tuileries, les maons travailler le dimanche. --On ne devrait pas permettre tait la phrase ordinaire de M. le Comte. conomie sociale, beaux-arts, littrature, histoire, doctrines scientifiques, il dcidait de tout, en sa qualit de chrtien et de pre de famille;--et plt Dieu que le gouvernement cet gard et la mme rigueur qu'il dployait dans sa maison. Le Pouvoir seul est juge des dangers de la science; rpandue trop largement elle inspire au peuple des ambitions funestes. Il tait plus heureux, ce pauvre peuple, quand les seigneurs et les vques tempraient l'absolutisme du roi. Les industriels maintenant l'exploitent. Il va tomber en esclavage! Et tous regrettaient l'ancien rgime, Hurel par bassesse, Coulon par ignorance, Marescot, comme artiste. Bouvard une fois chez lui, se retrempait avec La Mettrie, d'Holbach, etc.--et Pcuchet s'loigna d'une religion, devenue un moyen de gouvernement. M. de Mahurot avait communi pour sduire mieux ces dames et s'il pratiquait, c'tait cause des domestiques. Mathmaticien et dilettante, jouant des valses sur le piano, et admirateur de Topffer, il se distinguait par un scepticisme de bon got; ce qu'on rapporte des abus fodaux, de l'Inquisition ou des Jsuites, prjugs, et il vantait le Progrs, bien qu'il mprist tout ce qui n'tait pas gentilhomme ou sorti de l'cole Polytechnique. M. Jeufroy, de mme, leur dplaisait. Il croyait aux sortilges, faisait des plaisanteries sur les idoles, affirmait que tous les idiomes sont drivs de l'hbreu; sa rhtorique manquait d'imprvu; invariablement, c'tait le cerf aux abois, le miel et l'absinthe, l'or et le plomb, des parfums, des urnes--et l'me chrtienne, compare au soldat qui doit dire en face du Pch: Tu ne passes pas! Pour viter ses confrences, ils arrivaient au chteau le plus tard possible. Un jour pourtant, ils l'y trouvrent. Depuis une heure, il attendait ses deux lves. Tout coup Mme de Noares entra. --La petite a disparu. J'amne Victor. Ah! le malheureux. Elle avait saisi dans sa poche, un d d'argent perdu depuis trois jours, puis suffoque par les sanglots:--Ce n'est pas tout! ce n'est pas tout! Pendant que je le grondais, il m'a montr son derrire! Et avant que le Comte et la Comtesse aient rien dit: Du reste, c'est de ma faute, pardonnez-moi! Elle leur avait cach que les deux orphelins taient les enfants de Touache, maintenant au bagne. Que faire? Si le Comte les renvoyait, ils taient perdus--et son acte de charit passerait pour un caprice. M. Jeufroy ne fut pas surpris. L'homme tant corrompu naturellement il fallait le chtier pour l'amliorer. Bouvard protesta. La douceur valait mieux. Mais le Comte, encore une fois s'tendit sur le bras de fer, indispensable aux enfants, comme pour les peuples. Ces deux-l taient pleins de vices, la petite fille menteuse, le gamin brutal. Ce vol, aprs tout on l'excuserait, l'insolence jamais, l'ducation devant tre l'cole du respect. Donc Sorel, le garde-chasse, administrerait au jeune homme une bonne fesse immdiatement. M. de Mahurot, qui avait lui dire quelque chose, se chargea de la commission. Il prit un fusil dans l'antichambre et appela Victor, rest au milieu de la cour, la tte basse: --Suis-moi dit le Baron. Comme la route pour aller chez le garde, dtournait peu de Chavignolles, M. Jeufroy, Bouvard et Pcuchet l'accompagnrent. cent pas du chteau, il les pria de ne plus parler, tant qu'il longerait le bois. Le terrain dvalait jusqu'au bord de la rivire, o se dressaient de grands quartiers de roches. Elle faisait des plaques d'or sous le soleil couchant. En face les verdures des collines se couvraient d'ombre. Un air vif soufflait. Des lapins sortirent de leurs terriers, et broutaient le gazon. Un coup de feu partit, un deuxime, un autre,--et les lapins sautaient, dboulaient. Victor se jetait dessus pour les saisir, et haletait tremp de sueur. --Tu arranges bien tes nippes dit le baron.--Sa blouse en loques avait du sang. La vue du sang rpugnait Bouvard. Il n'admettait pas qu'on en pt verser. M. Jeufroy reprit: --Les circonstances quelquefois l'exigent. Si ce n'est pas le coupable qui donne le sien, il faut celui d'un autre,--vrit que nous enseigne la Rdemption. Suivant Bouvard, elle n'avait gure servi, presque tous les hommes tant damns, malgr le sacrifice de Notre-Seigneur. --Mais quotidiennement, il le renouvelle dans l'Eucharistie. --Et le miracle dit Pcuchet se fait avec des mots, quelle que soit l'indignit du Prtre! --L est le mystre, monsieur! Cependant Victor clouait ses yeux sur le fusil, tchait mme d'y toucher. -- bas les pattes! Et M, de Mahurot prit un sentier sous bois. L'ecclsiastique avait Pcuchet d'un ct, Bouvard de l'autre--et il lui dit: --Attention, vous savez: _Debetur pueris_. Bouvard l'assura qu'il s'humiliait devant le Crateur, mais tait indign qu'on en ft un homme. On redoute sa vengeance, on travaille pour sa gloire; il a toutes les vertus, un bras, un oeil, une politique, une habitation. Notre Pre qui tes aux cieux, qu'est-ce que cela veut dire? Et Pcuchet ajouta: --Le monde s'est largi; la terre n'en fait plus le centre. Elle roule dans la multitude infinie de ses pareils. Beaucoup la dpassent en grandeur, et ce rapetissement de notre globe procure de Dieu un idal plus sublime. Donc la Religion devait changer. Le Paradis est quelque chose d'enfantin avec ses bienheureux toujours contemplant, toujours chantant--et qui regardent d'en haut les tortures des damns. Quand on songe que le christianisme a pour base une pomme! Le cur se fcha.--Niez la Rvlation, ce sera plus simple. --Comment voulez-vous que Dieu ait parl? dit Bouvard. --Prouvez qu'il n'a pas parl! disait Jeufroy. --Encore une fois, qui vous l'affirme? --L'glise! --Beau tmoignage! Cette discussion ennuyait M. de Mahurot;--et tout en marchant: --coutez donc le cur! il en sait plus que vous! Bouvard et Pcuchet se firent des signes pour prendre un autre chemin, puis la Croix-Verte:--Bien le bonsoir. --Serviteur dit le baron. Tout cela serait cont M. de Faverges; et peut-tre qu'une rupture s'en suivrait? tant pis! Ils se sentaient mpriss par ces nobles; on ne les invitait jamais dner; et ils taient las de Mme de Noares avec ses continuelles remontrances. Ils ne pouvaient cependant garder le De Maistre;--et une quinzaine aprs ils retournrent au chteau, croyant n'tre pas reus. Ils le furent. Toute la famille se trouvait dans le boudoir, Hurel y compris, et par extraordinaire Foureau. La correction n'avait point corrig Victor. Il refusait d'apprendre son catchisme; et Victorine profrait des mots sales. Bref le garon irait aux Jeunes Dtenus, la petite fille dans un couvent. Foureau s'tait charg des dmarches, et il s'en allait quand la Comtesse le rappela. On attendait M. Jeufroy, pour fixer ensemble la date du mariage qui aurait lieu la mairie, bien avant de se faire l'glise, afin de montrer que l'on honnissait le mariage civil. Foureau tcha de le dfendre. Le Comte et Hurel l'attaqurent. Qu'tait une fonction municipale prs d'un sacerdoce!--et le Baron ne se ft pas cru mari s'il l'et t, seulement devant une charpe tricolore. --Bravo! dit M. Jeufroy, qui entrait. Le mariage tant tabli par Jsus... Pcuchet l'arrta.--Dans quel vangile? Aux temps apostoliques on le considrait si peu, que Tertulien le compare l'adultre. --Ah! par exemple! --Mais oui! et ce n'est pas un sacrement! Il faut au sacrement un signe. Montrez-moi le signe, dans le mariage! Le cur eut beau rpondre qu'il figurait l'alliance de Dieu avec l'glise. Vous ne comprenez plus le christianisme! et la Loi... --Elle en garde l'empreinte dit M. de Faverges; sans lui, elle autoriserait la Polygamie! Une voix rpliqua: O serait le mal? C'tait Bouvard, demi cach par un rideau. On peut avoir plusieurs pouses, comme les patriarches, les mormons, les musulmans et nanmoins tre honnte homme! --Jamais s'cria le Prtre! l'honntet consiste rendre ce qui est d. Nous devons hommage Dieu. Or qui n'est pas chrtien, n'est pas honnte! --Autant que d'autres dit Bouvard. Le comte croyant voir dans cette repartie une atteinte la Religion l'exalta. Elle avait affranchi les esclaves. Bouvard fit des citations, prouvant le contraire: --Saint Paul leur recommande d'obir aux matres comme Jsus.--Saint Ambroise nomme la servitude un don de Dieu.--Le Lvitique, l'Exode et les Conciles l'ont sanctionne.--Bossuet la classe pari le droit des gens.--Et Mgr Bouvier l'approuve. Le comte objecta que le christianisme, pas moins, avait dvelopp la civilisation. --Et la paresse, en faisant de la Pauvret, une vertu! --Cependant, monsieur, la morale de l'vangile? --Eh! eh! pas si morale! Les ouvriers de la dernire heure sont autant pays que ceux de la premire. On donne celui qui possde, et on retire celui qui n'a pas. Quant au prcepte de recevoir des soufflets sans les rendre et de se laisser voler, il encourage les audacieux, les poltrons et les coquins. Le scandale redoubla, quand Pcuchet eut dclar qu'il aimait autant le Bouddhisme. Le prtre clata de rire.--Ah! ah! ah! le Bouddhisme. Mme de Noares leva les bras.--Le Bouddhisme! --Comment,--le Bouddhisme? rptait le comte. --Le connaissez-vous? dit Pcuchet M. Jeufroy, qui s'embrouilla. --Eh bien, sachez-le! mieux que le christianisme, et avant lui, il a reconnu le nant des choses terrestres. Ses pratiques sont austres, ses fidles plus nombreux que tous les chrtiens, et pour l'incarnation, Vischnou n'en a pas une, mais neuf! Ainsi, jugez! --Des mensonges de voyageurs dit Mme de Noares. --Soutenus par les francs-maons ajouta le cur. Et tous parlant la fois:--Allez donc--Continuez!--Fort joli!--Moi, je le trouve drle--Pas possible si bien que Pcuchet exaspr, dclara qu'il se ferait bouddhiste! --Vous insultez des chrtiennes! dit le Baron. Mme de Noares s'affaissa dans un fauteuil. La Comtesse et Yolande se taisaient. Le comte roulait des yeux; Hurel attendait des ordres. L'abb, pour se contenir, lisait son brviaire. Cet exemple apaisa M. de Faverges; et considrant les deux bonshommes:--Avant de blmer l'vangile, et quand on a des taches dans sa vie, il est certaines rparations... --Des rparations? --Des taches? --Assez, messieurs! vous devez me comprendre! Puis s'adressant Fourreau: Sorel est prvenu! Allez-y! Et Bouvard et Pcuchet se retirrent sans saluer. Au bout de l'avenue, ils exhalrent tous les trois, leur ressentiment. On me traite en domestique grommelait Foureau;--et les autres l'approuvant, malgr le souvenir des hmorrodes, il avait pour eux comme de la sympathie. Des cantonniers travaillaient dans la campagne. L'homme qui les commandait se rapprocha; c'tait Gorju. On se mit causer. Il surveillait le cailloutage de la route vote en 1848, et devait cette place M. de Mahurot, l'ingnieur, celui qui doit pouser Mlle de Faverges! Vous sortez de l-bas, sans doute? --Pour la dernire fois! dit brutalement Pcuchet. Gorju prit un air naf.--Une brouille? tiens, tiens! Et s'ils avaient pu voir sa mine, quand ils eurent tourn les talons, ils auraient compris qu'il en flairait la cause. Un peu plus loin, ils s'arrtrent devant un enclos de treillage, qui contenait des loges chien, et une maisonnette en tuiles rouges. Victorine tait sur le seuil. Des aboiements retentirent. La femme du garde parut. Sachant pourquoi le maire venait, elle hla Victor. Tout d'avance, tait prt, et leur trousseau dans deux mouchoirs, que fermaient des pingles. Bon voyage leur dit-elle, heureuse de n'avoir plus cette vermine! tait-ce leur faute, s'ils taient ns d'un pre forat! Au contraire ils semblaient trs doux, ne s'inquitaient pas mme de l'endroit o on les menait. Bouvard et Pcuchet les regardaient marcher devant eux. Victorine chantonnait des paroles indistinctes, son foulard au bras, comme une modiste qui porte un carton. Elle se retournait quelquefois; et Pcuchet, devant ses frisettes blondes et sa gentille tournure, regrettait de n'avoir pas une enfant pareille. leve en d'autres conditions, elle serait charmante plus tard: quel bonheur que de la voir grandir, d'entendre tous les jours son ramage d'oiseau, quand il le voudrait de l'embrasser;--et un attendrissement, lui montant du coeur aux lvres, humecta ses paupires, l'oppressait un peu. Victor comme un soldat, s'tait mis son bagage sur le dos. Il sifflait--jetait des pierres aux corneilles dans les sillons, allait sous les arbres, pour se couper des badines--Foureau le rappela; et Bouvard, en le retenant par la main jouissait de sentir dans la sienne ces doigts d'enfant robustes et vigoureux. Le pauvre petit diable ne demandait qu' se dvelopper librement, comme une fleur en plein air! et il pourrirait entre des murs avec des leons, des punitions, un tas de btises! Bouvard fut saisi par une rvolte de la piti, une indignation contre le sort, une de ces rages o l'on veut dtruire le gouvernement. --Galope! dit-il. Amuse-toi! jouis de ton reste! Le gamin s'chappa. Sa soeur et lui coucheraient l'auberge--et ds l'aube, le messager de Falaise prendrait Victor pour le descendre au pnitencier de Beaubourg--une religieuse de l'orphelinat de Grand-Camp emmnerait Victorine. Foureau, ayant donn ces dtails, se replongea dans ses penses. Mais Bouvard voulut savoir combien pouvait coter l'entretien des deux mioches. --Bah!... L'affaire, peut-tre, de trois cents francs! Le comte m'en a remis vingt-cinq pour les premiers dbours! Quel pingre! Et gardant sur le coeur, le mpris de son charpe, Foureau htait le pas, silencieusement. Bouvard murmura: --Ils me font de la peine. Je m'en chargerais bien! --Moi aussi dit Pcuchet, la mme ide leur tant venue. Il existait sans doute des empchements? --Aucun! rpliqua Foureau. D'ailleurs il avait le droit comme maire de confier qui bon lui semblait les enfants abandonns.--Et aprs une longue hsitation:--Eh bien oui! prenez-les! a le fera bisquer. Bouvard et Pcuchet les emmenrent. En rentrant chez eux, ils trouvrent au bas de l'escalier, sous la madone, Marcel genoux, et qui priait avec ferveur. La tte renverse, les yeux demi clos, et dilatant son bec-de-livre, il avait l'air d'un fakir en extase. --Quelle brute! dit Bouvard. --Pourquoi? Il assiste peut-tre des choses que tu lui jalouserais si tu pouvais les voir. N'y a-t-il pas deux mondes, tout fait distincts? L'objet d'un raisonnement a moins de valeur que la manire de raisonner. Qu'importe la croyance! Le principal est de croire. Telles furent la remarque de Bouvard les objections de Pcuchet. CHAPITRE X Ils se procurrent plusieurs ouvrages touchant l'ducation--et leur systme fut rsolu. Il fallait bannir toute ide mtaphysique,--et d'aprs la mthode exprimentale suivre le dveloppement de la Nature. Rien ne pressait, les deux lves devant oublier ce qu'ils avaient appris. Bien qu'ils eussent un temprament solide, Pcuchet voulait comme un Spartiate les endurcir encore, les accoutumer la faim, la soif, aux intempries, et mme qu'ils portassent des chaussures troues afin de prvenir les rhumes. Bouvard s'y opposa. Le cabinet noir au fond du corridor devint leur chambre coucher. Elle avait pour meubles deux lits de sangle, deux cuvettes, un broc. L'oeil-de-boeuf s'ouvrait au-dessus de leur tte; et des araignes couraient le long du pltre. Souvent, ils se rappelaient l'intrieur d'une cabane o l'on se disputait. Une nuit, leur pre tait rentr avec du sang aux mains. Quelque temps aprs les gendarmes taient venus. Ensuite ils avaient log dans un bois. Des hommes qui faisaient des sabots embrassaient leur mre. Elle tait morte; une charrette les avait emmens; on les battait beaucoup, ils s'taient perdus. Puis ils revoyaient le garde champtre, Mme de Noares, Sorel, et sans se demander pourquoi cette autre maison, ils s'y trouvaient heureux. Aussi leur tonnement fut pnible quand au bout de huit mois les leons recommencrent. Bouvard se chargea de la petite. Pcuchet du gamin. Victor distinguait ses lettres, mais n'arrivait pas former les syllabes. Il en bredouillait, s'arrtait tout coup, et avait l'air idiot. Victorine posait des questions. D'o vient que ch dans orchestre a le son d'un q et celui d'un k dans archologie? On doit par moments joindre deux voyelles, d'autres fois les dtacher. Tout cela n'est pas juste. Elle s'indignait. Les matres professaient la mme heure; dans leurs chambres respectives--et la cloison tant mince, ces quatre voix, une flte, une profonde et deux aigus composaient un charivari abominable. Pour en finir et stimuler les mioches par l'mulation, ils eurent l'ide de les faire travailler ensemble dans le musum; et on aborda l'criture. Les deux lves chaque bout de la table copiaient un exemple. Mais la position du corps tait mauvaise. Il les fallait redresser; leurs pages tombaient, les plumes se fendaient, l'encre se renversait. Victorine en de certains jours, allait bien pendant cinq minutes puis traait des griffonnages; et prise de dcouragement restait les yeux au plafond. Victor ne tardait pas s'endormir, vautr au milieu du bureau. Peut-tre souffraient-ils? Une tension trop forte nuit aux jeunes cervelles.--Arrtons-nous dit Bouvard. Rien n'est stupide comme de faire apprendre par coeur; mais si on n'exerce pas la mmoire, elle s'atrophiera;--et ils leur serinrent les premires fables de La Fontaine. Les enfants approuvaient la fourmi qui thsaurise, le loup qui mange l'agneau, le lion qui prend toutes les parts. Devenus plus hardis, ils dvastaient le jardin. Mais quel amusement leur donner? Jean-Jacques, dans mile conseille au gouverneur de faire faire l'lve ses jouets lui-mme en l'aidant un peu, sans qu'il s'en doute. Bouvard ne put russir fabriquer un cerceau, Pcuchet coudre une balle. Ils passrent aux jeux instructifs, tels que des dcoupures, un verre ardent. Pcuchet leur montra son microscope;--et la chandelle tant allume, Bouvard dessinait avec l'ombre de ses doigts un livre ou un cochon sur la muraille. Le public s'en fatigua. Des auteurs exaltent comme plaisir, un djeuner champtre, une partie de bateau; tait-ce praticable, franchement? Fnelon recommande de temps autre une conversation innocente. Impossible d'en imaginer une seule! Ils revinrent aux leons; et les boules facettes, les rayures, le bureau typographique, tout avait chou, quand ils avisrent un stratagme. Comme Victor tait enclin la gourmandise, on lui prsentait le nom d'un plat: bientt il lut couramment dans le Cuisinier franais. Victorine tant coquette, une robe lui serait donne, si pour l'avoir, elle crivait la couturire: en moins de trois semaines elle accomplit ce prodige. C'tait courtiser leurs dfauts, moyen pernicieux mais qui avait russi. Maintenant qu'ils savaient crire et lire, que leur apprendre? Autre embarras. Les filles n'ont pas besoin d'tre savantes comme les garons. N'importe! on les lve ordinairement en vritables brutes, tout leur bagage se bornant des sottises mystiques. Convient-il de leur enseigner les langues? L'espagnol et l'italien prtend le Cygne de Cambrais ne servent qu' lire des ouvrages dangereux. Un tel motif leur parut bte. Cependant Victorine n'aurait que faire de ces idiomes; tandis que l'anglais est d'un usage plus commun. Pcuchet en tudia les rgles, et il dmontrait, avec srieux, la faon d'mettre le th comme cela, tiens--the, the, the! Mais avant d'instruire un enfant, il faudrait connatre ses aptitudes. On les devine par la Phrnologie. Ils s'y plongrent. Puis voulurent en vrifier les assertions sur leurs personnes. Bouvard prsentait la bosse de la bienveillance, de l'imagination, de la vnration et celle de l'nergie amoureuse; vulgo: rotisme. On sentait sur les temporaux de Pcuchet la philosophie et l'enthousiasme, joints l'esprit de ruse. Tels taient leurs caractres. Ce qui les surprit davantage, ce fut de reconnatre chez l'un comme l'autre le penchant l'amiti;--et charms de la dcouverte, ils s'embrassrent avec attendrissement. Leur examen, ensuite, porta sur Marcel. Son plus grand dfaut et qu'ils n'ignoraient pas, tait un extrme apptit. Nanmoins, Bouvard et Pcuchet furent effrays en constatant au-dessus du pavillon de l'oreille, la hauteur de l'oeil, l'organe de l'alimentivit. Avec l'ge leur domestique deviendrait peut-tre comme cette femme de la Salptrire, qui mangeait quotidiennement huit livres de pain, engloutit une fois douze potages--et une autre, soixante bols de caf. Ils ne pourraient y suffire. Les ttes de leurs lves n'avaient rien de curieux. Ils s'y prenaient mal sans doute? Un moyen trs simple dveloppa leur exprience. Les jours de march ils se faufilaient au milieu des paysans sur la Place, entre les sacs d'avoine, les paniers de fromages, les veaux, les chevaux, insensibles aux bousculades--et quand ils trouvaient un jeune garon, avec son pre, ils demandaient lui palper le crne dans un but scientifique. Le plus grand nombre ne rpondait mme pas. D'autres croyant qu'il s'agissait d'une pommade pour la teigne refusaient vexs--quelques-uns par indiffrence se laissaient emmener sous le porche de l'glise, o l'on serait tranquille. Un matin que Bouvard et Pcuchet commenaient leur manoeuvre le cur, tout coup, parut; et voyant ce qu'ils faisaient accusa la phrnologie de pousser au matrialisme et au fatalisme. Le voleur, l'assassin, l'adultre, n'ont plus qu' rejeter leurs crimes sur la faute de leurs bosses. Bouvard objecta que l'organe prdispose l'action, sans pourtant vous y contraindre. De ce qu'un homme a le germe d'un vice, rien ne prouve qu'il sera vicieux. Du reste, j'admire les orthodoxes; ils soutiennent les ides innes, et repoussent les penchants. Quelle contradiction! Mais la Phrnologie, suivant M. Jeufroy, niait l'omnipotence divine, et il tait malsant de la pratiquer l'ombre du saint-lieu, en face mme de l'autel. Retirez-vous! non! retirez-vous. Ils s'tablirent chez Ganot, le coiffeur. Pour vaincre toute hsitation Bouvard et Pcuchet allaient jusqu' rgaler les parents d'une barbe ou d'une frisure. Le docteur, un aprs-midi vint s'y faire couper les cheveux. En s'asseyant dans le fauteuil, il aperut reflts par la glace, les deux phrnologues, qui promenaient leurs doigts sur des caboches d'enfant. --Vous en tes ces btises-l? dit-il. --Pourquoi, btises? Vaucorbeil eut un sourire mprisant; puis affirma qu'il n'y avait point dans le cerveau plusieurs organes. Ainsi, tel homme digre un aliment que ne digre pas tel autre. Faut-il supposer dans l'estomac autant d'estomacs qu'il s'y trouve de gots? Cependant, un travail dlasse d'un autre, un effort intellectuel ne tend pas la fois, toutes les facults. Chacune a donc un sige distinct. --Les anatomistes ne l'ont pas rencontr dit Vaucorbeil. --C'est qu'ils ont mal dissqu reprit Pcuchet. --Comment? --Eh! oui! Ils coupent des tranches, sans gard la connexion des parties, phrase d'un livre--qu'il se rappelait. Voil une balourdise! s'cria le mdecin. Le crne ne se moule pas sur le cerveau, l'extrieur sur l'intrieur. Gall se trompe et je vous dfie de lgitimer sa doctrine, en prenant au hasard, trois personnes dans la boutique. La premire tait une paysanne, avec de gros yeux bleus. Pcuchet, dit en l'observant: --Elle a beaucoup de mmoire. Son mari attesta le fait, et s'offrit lui-mme l'exploration. --Oh! vous mon brave, on vous conduit difficilement. D'aprs les autres il n'y avait point dans le monde un pareil ttu. La troisime preuve se fit sur un gamin escort de sa grand-mre. Pcuchet dclara qu'il devait chrir la musique. --Je crois bien! dit la bonne femme montre ces messieurs pour voir! Il tira de sa blouse une guimbarde--et se mit souffler dedans. Un fracas s'leva. C'tait la porte, claque violemment par le docteur qui s'en allait. Ils ne doutrent plus d'eux-mmes, et appelant les deux lves recommencrent l'analyse de leur bote osseuse. Celle de Victorine tait gnralement unie, marque de pondration--mais son frre avait un crne dplorable! une minence trs forte dans l'angle mastodien des paritaux indiquait l'organe de la destruction, du meurtre;--et plus bas, un renflement tait le signe de la convoitise, du vol. Bouvard et Pcuchet en furent attrists pendant huit jours. Il faudrait comprendre le sens des mots; ce qu'on appelle la combativit implique le ddain de la mort. S'il fait des homicides, il peut de mme produire des sauvetages. L'acquisivit englobe le tact des filous et l'ardeur des commerants. L'irrvrence est parallle l'esprit de critique, la ruse la circonspection. Toujours un instinct se ddouble en deux parties, une mauvaise, une bonne; on dtruira la seconde en cultivant la premire; et par cette mthode, un enfant audacieux, loin d'tre un bandit deviendra un gnral. Le lche n'aura seulement que de la prudence, l'avare de l'conomie, le prodigue de la gnrosit. Un rve magnifique les occupa; s'ils menaient bien l'ducation de leurs lves, ils fonderaient un tablissement ayant pour but de redresser l'intelligence, dompter les caractres, ennoblir le coeur. Dj ils parlaient des souscriptions et de la btisse. Leur triomphe chez Ganot les avait rendus clbres--et des gens les venaient consulter, afin qu'on leur dise leurs chances de fortune. Il en dfila de toutes les espces: crnes en boule, en poire, en pains de sucre, de carrs, d'levs, de resserrs, d'aplatis, avec des mchoires de boeuf, des figures d'oiseau, des yeux de cochon--Tant de monde gnait le perruquier dans son travail. Les coudes frlaient l'armoire vitres contenant la parfumerie, on drangeait les peignes, le lavabo fut bris;--et il flanqua dehors tous les amateurs, en priant Bouvard et Pcuchet de les suivre, ultimatum qu'ils acceptrent sans murmurer, tant un peu fatigus de la cranioscopie. Le lendemain, comme ils passaient devant le jardinet du capitaine, ils aperurent causant avec lui Girbal, Coulon, le garde champtre, et son fils cadet Zphyrin, habill en enfant de choeur. Sa robe tait toute neuve, il se promenait dessous avant de la remettre dans la sacristie--et on le complimentait. Placquevent pria ces Messieurs de palper son jeune homme, curieux de savoir ce qu'ils penseraient. La peau du front avait l'air comme tendue; un nez mince, trs cartilagineux du bout, tombait obliquement sur des lvres pinces; le menton tait pointu, le regard fuyant, l'paule droite trop haute. --Retire ta calotte lui dit son pre. Bouvard glissa les mains dans sa chevelure couleur de paille; puis ce fut le tour de Pcuchet; et ils se communiquaient voix basse leurs observations. --Biophilie manifeste. Ah! ah! l'approbativit! Conscienciosit absente! Amativit nulle! --Eh bien? dit le garde champtre. Pcuchet ouvrit sa tabatire, et huma une prise. --Rien de bon! hein? --Ma foi rpliqua Bouvard ce n'est gure fameux. Placquevent rougit d'humiliation.--Il fera, tout de mme, ma volont. --Oh! oh! --Mais je suis son pre, nom de Dieu, et j'ai bien le droit!... --Dans une certaine mesure reprit Pcuchet. Girbal s'en mla: --L'autorit paternelle est incontestable. --Mais si le pre est un idiot? --N'importe dit le Capitaine son pouvoir n'en est pas moins absolu. --Dans l'intrt des enfants ajouta Coulon. D'aprs Bouvard et Pcuchet, ils ne devaient rien aux auteurs de leurs jours, et les parents, au contraire, leur doivent la nourriture, l'instruction, des prvenances, enfin tout! Les bourgeois se rcrirent devant cette opinion immorale. Placquevent en tait bless comme d'une injure. --Avec cela, ils sont jolis, ceux que vous ramassez sur les grandes routes! ils iront loin! Prenez garde. --Garde quoi? dit aigrement Pcuchet. --Oh! je n'ai pas peur de vous! --Ni moi, non plus. Coulon intervint, modra le garde champtre, et le fit s'loigner. Pendant quelques minutes on resta silencieux. Puis il fut question des dahlias du capitaine qui ne lcha point son monde, sans les avoir exhibs l'un aprs l'autre. Bouvard et Pcuchet rejoignaient leur domicile, quand cent pas devant eux, ils distingurent Placquevent, et Zphyrin prs de lui, levait le coude en manire de bouclier pour se garantir des gifles. Ce qu'ils venaient d'entendre exprimait sous d'autres formes les ides de M. le comte; mais l'exemple de leurs lves tmoignerait combien la libert l'emporte sur la contrainte. Un peu de Discipline tait cependant ncessaire. Pcuchet cloua dans le musum un tableau pour les dmonstrations; on tiendrait un journal o les actions de l'enfant notes le soir seraient relues le lendemain. Tout s'accomplirait au son de la cloche. Comme Dupont de Nemours, ils useraient de l'injonction paternelle d'abord, puis de l'injonction militaire et le tutoiement fut interdit. Bouvard tcha d'apprendre le calcul Victorine. Quelquefois, il se trompait; ils en riaient l'un et l'autre; puis le baisant sur le cou, la place qui n'a pas de barbe, elle demandait s'en aller; il la laissait partir. Pcuchet aux heures des leons avait beau tirer la cloche, et crier par la fentre l'injonction militaire, le gamin n'arrivait pas. Ses chaussettes lui pendaient toujours sur les chevilles; table mme, il se fourrait les doigts dans le nez, et ne retenait point ses gaz. Broussais l-dessus dfend les rprimandes; car il faut obir aux sollicitations d'un instinct conservateur. Victorine et lui, employaient un affreux langage, disant m itou pour moi aussi, bre pour boire, al pour elle, un deventiau, de l'iau; mais comme la grammaire ne peut tre comprise des enfants,--et qu'ils la sauront s'ils entendent parler correctement, les deux bonshommes surveillaient leurs discours jusqu' en tre incommods. Ils diffraient d'opinions quant la gographie. Bouvard pensait qu'il est plus logique de dbuter par la commune. Pcuchet par l'ensemble du monde. Avec un arrosoir et du sable il voulut dmontrer ce qu'tait un fleuve, une le, un golfe; et mme sacrifia trois plates-bandes pour les trois continents; mais les points cardinaux n'entraient pas dans la tte de Victor. Par une nuit de janvier, Pcuchet l'emmena en rase campagne. Tout en marchant, il prconisait l'astronomie; les navigateurs l'utilisent dans leurs voyages; Christophe Colomb sans elle n'et pas fait sa dcouverte. Nous devons de la reconnaissance Copernic, Galile, Newton. Il gelait trs fort et sur le bleu noir du ciel, une infinit de lumires scintillaient. Pcuchet leva les yeux. Comment? pas de grande ourse; la dernire fois qu'il l'avait vue, elle tait tourne d'un autre ct; enfin il la reconnut puis montra l'toile polaire, toujours au Nord, et sur laquelle on s'oriente. Le lendemain, il posa au milieu du salon un fauteuil et se mit valser autour. --Imagine que ce fauteuil est le soleil, et que moi je suis la terre! Elle se meut ainsi. Victor le considrait plein d'tonnement. Il prit ensuite une orange, y passa une baguette signifiant les ples puis l'encercla d'un trait au charbon pour marquer l'quateur. Aprs quoi, il promena l'orange l'entour d'une bougie, en faisant observer que tous les points de la surface n'taient pas clairs simultanment, ce qui produit la diffrence des climats, et pour celle des saisons, il pencha l'orange, car la terre ne se tient pas droite ce qui amne les quinoxes et les solstices. Victor n'y avait rien compris. Il croyait que la terre pivote sur une longue aiguille et que l'quateur est un anneau, treignant sa circonfrence. Au moyen d'un atlas, Pcuchet lui exposa l'Europe; mais bloui par tant de lignes et de couleurs, il ne retrouvait plus les noms. Les bassins et les montagnes ne s'accordaient pas avec les royaumes, l'ordre politique embrouillait l'ordre physique. Tout cela, peut-tre, s'claircirait en tudiant l'Histoire. Il et t plus pratique de commencer par le village, ensuite l'arrondissement, le dpartement, la province. Mais Chavignolles n'ayant point d'annales, il fallait bien s'en tenir l'Histoire universelle. Tant de matires l'embarrassent qu'on doit seulement en prendre les Beauts. Il y a pour la grecque: Nous combattrons l'ombre, l'envieux qui bannit Aristide et la confiance d'Alexandre en son mdecin; pour la romaine: les oies du Capitole, le trpied de Scvola, le tonneau de Rgulus. Le lit de roses de Guatimozin est considrable pour l'Amrique; quant la France, elle comporte le vase de Soissons, le chne de saint Louis, la mort de Jeanne d'Arc, la poule au pot du Barnais,--on n'a que l'embarras du choix. Sans compter moi d'Auvergne, et le naufrage du Vengeur! Victor confondait les hommes, les sicles et les pays. Cependant, Pcuchet n'allait pas le jeter dans des considrations subtiles et la masse des faits est un vrai labyrinthe. Il se rabattit sur la nomenclature des rois de France. Victor les oubliait, faute de connatre les dates. Mais si la mnmotechnie de Dumouchel avait t insuffisante pour eux, que serait-ce pour lui! Conclusion: l'Histoire ne peut s'apprendre que par beaucoup de lectures. Ils les feraient. Le dessin est utile dans une foule de circonstances; or Pcuchet eut l'audace de l'enseigner lui-mme, d'aprs nature! en abordant tout de suite le paysage. Un libraire de Bayeux lui envoya du papier, du caoutchouc, deux cartons, des crayons, et du fixatif pour leurs oeuvres--qui sous verre et dans des cadres orneraient le musum. Levs ds l'aurore, ils se mettaient en route, avec un morceau de pain dans la poche;--et beaucoup de temps tait perdu chercher un site. Pcuchet voulait la fois reproduire ce qui se trouvait sous ses pieds, l'extrme horizon et les nuages. Mais les lointains dominaient toujours les premiers plans; la rivire dgringolait du ciel, le berger marchait sur le troupeau--un chien endormi avait l'air de courir. Pour sa part il y renona. Se rappelant avoir lu cette dfinition: Le dessin se compose de trois choses: la ligne, le grain, le grain fin, de plus le trait de force--mais le trait de force, il n'y a que le matre seul qui le donne il rectifiait la ligne, collaborait au grain, surveillait le grain fin, et attendait l'occasion de donner le trait de force. Elle ne venait jamais tant le paysage de l'lve tait incomprhensible. Sa soeur, paresseuse comme lui, billait devant la table de Pythagore. Mlle Reine lui montrait coudre--et quand elle marquait du linge, elle levait les doigts si gentiment que Bouvard ensuite, n'avait pas le coeur de la tourmenter avec sa leon de calcul. Un de ces jours, ils s'y remettraient. Sans doute, l'arithmtique et la couture sont ncessaires dans un mnage. Mais il est cruel, objecta Pcuchet, d'lever les filles en vue exclusivement du mari qu'elles auront. Toutes ne sont pas destines l'hymen, et si on veut que plus tard elles se passent des hommes il faut leur apprendre bien des choses. On peut inculquer les sciences, propos des objets les plus vulgaires;--dire par exemple, en quoi consiste le vin; et l'explication fournie Victor et Victorine devaient la rpter. Il en fut de mme des pices, des meubles, de l'clairage; mais la lumire, c'tait pour eux la lampe, et elle n'avait rien de commun avec l'tincelle d'un caillou, la flamme d'une bougie, la clart de la lune. Un jour, Victorine demanda d'o vient que le bois brle; ses matres se regardrent embarrasss, la thorie de la combustion les dpassant. Une autre fois, Bouvard depuis le potage jusqu'au fromage, parla des lments nourriciers, et ahurit les deux petits sous la fibrine, la casine, la graisse et le gluten. Ensuite, Pcuchet voulut leur expliquer comment le sang se renouvelle, et il pataugea dans la circulation. Le dilemme n'est point commode; si l'on part des faits, le plus simple exige des raisons trop compliques, et en posant d'abord les principes, on commence par l'Absolu, la Foi. Que rsoudre? combiner les deux enseignements, le rationnel et l'empirique; mais un double moyen vers un seul but est l'inverse de la mthode? Ah! tant pis! Pour les initier l'histoire naturelle, ils tentrent quelques promenades scientifiques. --Tu vois, disaient-ils en montrant un ne, un cheval, un boeuf, les btes quatre pieds, ce sont des quadrupdes. Les oiseaux prsentent des plumes, les reptiles des cailles, et les papillons appartiennent la classe des insectes. Ils avaient un filet pour en prendre--et Pcuchet tenant la bestiole avec dlicatesse, leur faisait observer les quatre ailes, les six pattes, les deux antennes et la trompe osseuse qui aspire le nectar des fleurs. Il cueillait des simples au revers des fosss, disait leurs noms ou en inventait, afin de garder son prestige. D'ailleurs, la nomenclature est le moins important de la Botanique. Il crivit cet axiome sur le tableau: Toute plante a des feuilles, un calice, et une corolle enfermant un ovaire ou pricarpe qui contient la graine. Puis il ordonna ses lves d'herboriser au hasard dans la campagne. Victor en rapporta des boutons d'or, sorte de renoncule dont la fleur est jaune. Victorine une touffe de gramines; il y chercha vainement un pricarpe. Bouvard qui se mfiait de son savoir fouilla toute la bibliothque et dcouvrit dans le Redout des Dames, le dessin d'une rose; l'ovaire n'tait pas situ dans la corolle, mais au-dessous des ptales. --C'est une exception, dit Pcuchet. Ils trouvrent une rubiace qui n'a pas de calice. Ainsi le principe pos par Pcuchet tait faux. Il y avait dans leur jardin des tubreuses, toutes sans calice.--Une tourderie! La plupart des Liliaces en manquent. Mais un hasard fit qu'ils virent une shrardie (description de la plante)--et elle avait un calice. Allons, bon! si les exceptions elles-mmes ne sont pas vraies, qui se fier? Un jour dans une de ces promenades, ils entendirent crier des paons, jetrent les yeux par-dessus le mur, et au premier moment, ils ne reconnaissaient pas leur ferme. La grange avait un toit d'ardoises, les barrires taient neuves, les chemins empierrs. Le pre Gouy parut: Pas possible! est-ce vous? Que d'histoires depuis trois ans, la mort de sa femme entre autres. Quant lui il se portait toujours comme un chne. --Entrez donc une minute. On tait au commencement d'avril--et les pommiers en fleurs alignaient dans les trois masures leurs touffes blanches et roses; le ciel couleur de satin bleu, n'avait pas un nuage; des nappes, des draps et des serviettes pendaient verticalement, attachs par des fiches de bois des cordes tendues. Le pre Gouy les soulevait pour passer quand tout coup, ils rencontrrent Mme Bordin, nu-tte, en camisole,--et Marianne lui offrait pleins bras, des paquets de linge. --Votre servante, messieurs! Faites comme chez vous! moi, je vais m'asseoir, je suis rompue. Le fermier proposa toute la compagnie un verre de boisson. --Pas maintenant dit-elle j'ai trop chaud! Pcuchet accepta, et disparut vers le cellier avec le pre Gouy, Marianne et Victor. Bouvard s'assit par terre, ct de Mme Bordin. Il recevait ponctuellement sa rente, n'avait pas s'en plaindre, ne lui en voulait plus. La grande lumire clairait son profil, un de ses bandeaux noirs descendait trop bas, et les frisons de sa nuque se collaient sa peau ambre, moite de sueur. Chaque fois qu'elle respirait, ses deux seins montaient. Le parfum du gazon se mlait la bonne odeur de sa chair solide; et Bouvard eut un revif de temprament, qui le combla de joie. Alors il lui fit des compliments sur sa proprit. Elle en fut ravie, et parla de ses projets. Pour agrandir les cours, elle abattrait le haut-bord. Victorine, ce moment-l, en grimpait le talus et cueillait des primevres, des hyacinthes et des violettes, sans avoir peur d'un vieux cheval, qui broutait l'herbe, au pied. --N'est-ce pas qu'elle est gentille? dit Bouvard. --Oui! c'est gentil, une petite fille! et la veuve poussa un soupir, qui semblait exprimer le long chagrin de toute une vie. --Vous auriez pu en avoir. Elle baissa la tte. --Il n'a tenu qu' vous! --Comment? Il eut un tel regard, qu'elle s'empourpra, comme la sensation d'une caresse brutale--mais de suite, en s'ventant avec son mouchoir: --Vous avez manqu le coche, mon cher! --Je ne comprends pas et sans se lever, il se rapprochait. Elle le considra de haut en bas, longtemps,--puis, souriante et les prunelles humides:--C'est de votre faute! Les draps, autour d'eux, les enfermaient comme les rideaux d'un lit. Il se pencha sur le coude, lui frlant les genoux de sa figure. --Pourquoi? hein? pourquoi? et comme elle se taisait, et qu'il tait dans un tat o les serments ne cotent rien, il tcha de se justifier, s'accusa de folie, d'orgueil:--Pardon! ce sera comme autrefois!... voulez-vous?... et il avait pris sa main, qu'elle laissait dans la sienne. Un coup de vent brusque fit se relever les draps--et ils virent deux paons, un mle et une femelle. La femelle se tenait immobile, les jarrets plis, la croupe en l'air. Le mle se promenant autour d'elle arrondissait sa queue en ventail, se rengorgeait, gloussait, puis sauta dessus, en rabattant ses plumes, qui la couvrirent comme un berceau;--et les deux grands oiseaux tremblrent, d'un seul frmissement. Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin. Elle se dgagea, bien vite. Il y avait devant eux, bant, et comme ptrifi le jeune Victor qui regardait; un peu plus loin, Victorine tale sur le dos en plein soleil, aspirait toutes les fleurs qu'elle s'tait cueillies. Le vieux cheval, effray par les paons, cassa sous une ruade une des cordes, s'y emptra les jambes, et galopant dans les trois cours, tranait la lessive aprs lui. Aux cris furieux de Mme Bordin Marianne accourut. Le pre Gouy injuriait son cheval: Bougre de rosse! carcan! voleur, lui donnait des coups de pied dans le ventre, des coups sur les oreilles avec le manche d'un fouet. Bouvard fut indign de voir battre un animal. Le paysan rpondit:--J'en ai le droit! il m'appartient. Ce n'tait pas une raison. Et Pcuchet survenant, ajouta que les animaux avaient aussi leurs droits, car ils ont une me, comme nous,--si toutefois la ntre existe? --Vous tes un impie s'cria Mme Bordin. Trois choses l'exaspraient: la lessive recommencer, ses croyances qu'on outrageait, et la crainte d'avoir t entrevue tout l'heure dans une pose suspecte. --Je vous croyais plus forte dit Bouvard. Elle rpliqua magistralement: --Je n'aime pas les polissons. Et Gouy s'en prit eux d'avoir abm son cheval, dont les naseaux saignaient. Il grommelait tout bas: Sacrs gens de malheur! j'allais l'enterrer, quand ils sont venus. Les deux bonshommes se retirrent en haussant les paules. Victor leur demanda pourquoi ils s'taient fchs contre Gouy. --Il abuse de sa force, ce qui est mal. --Pourquoi est-ce mal? Les enfants n'auraient-ils aucune notion du juste? Peut-tre. Et le soir, Pcuchet ayant Bouvard sa droite, sous la main quelques notes, et en face de lui les deux lves, commena un cours de morale. Cette science nous apprend diriger nos actions. Elles ont deux motifs, le plaisir, l'intrt--et un troisime plus imprieux: le devoir. Les devoirs se divisent en deux classes: Primo devoirs envers nous-mmes, lesquels consistent soigner notre corps, nous garantir de toute injure. Ils entendaient cela parfaitement. Secundo devoirs envers les autres, c'est--dire tre toujours loyal, dbonnaire, et mme fraternel, le genre humain n'tant qu'une seule famille. Souvent une chose nous agre qui nuit nos semblables; l'intrt diffre du Bien, car le Bien est de soi-mme irrductible. Les enfants ne comprenaient pas. Il remit la fois prochaine, la sanction des devoirs. Dans tout cela suivant Bouvard, il n'avait pas dfini le Bien. --Comment veux-tu le dfinir? On le sent. Alors les leons de morale ne conviendraient qu'aux gens moraux; et le cours de Pcuchet s'arrta. Ils firent lire leurs lves des historiettes tendant inspirer l'amour de la vertu. Elles assommrent Victor. Pour frapper son imagination, Pcuchet suspendit aux murs de sa chambre des images, exposant la vie du Bon Sujet, et celle du Mauvais Sujet. Le premier, Adolphe, embrassait sa mre, tudiait l'allemand, secourait un aveugle, et tait reu l'cole Polytechnique. Le mauvais, Eugne, commenait par dsobir son pre, avait une querelle dans un caf, battait son pouse, tombait ivre mort, fracturait une armoire--et un dernier tableau le reprsentait au bagne, o un monsieur accompagn d'un jeune garon disait, en le montrant: Tu vois, mon fils, les dangers de l'inconduite. Mais pour les enfants l'avenir n'existe pas. On avait beau prcher, les saturer de cette maxime: le travail est honorable et les riches parfois sont malheureux, ils avaient connu des travailleurs nullement honors, et se rappelaient le chteau o la vie semblait bonne. Les supplices du remords leur taient dpeints avec tant d'exagration qu'ils flairaient la blague et se mfiaient du reste. On essaya de les conduire par le point d'honneur, l'ide de l'opinion publique et le sentiment de la gloire, en leur vantant les grands hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce, Franklin, Jacquard! Victor ne tmoignait aucune envie de leur ressembler. Un jour qu'il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousit sa veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous. Mais ayant oubli la mort de Henri IV, Pcuchet le coiffa d'un bonnet d'ne. Victor se mit braire avec tant de violence et pendant si longtemps, qu'il fallut enlever ses oreilles de carton. Sa soeur comme lui, se montrait flatte des loges et indiffrente aux blmes. Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir, qu'ils durent soigner;--et on leur confiait deux ou trois sols pour qu'ils fissent l'aumne. Ils trouvrent la prtention odieuse; cet argent leur appartenait. Se conformant un dsir des pdagogues, ils appelaient Bouvard mon oncle et Pcuchet bon ami mais ils les tutoyaient, et la moiti des leons, ordinairement, se passait en disputes. Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait par les cheveux; pour se moquer de son bec-de-livre, parlait du nez comme lui,--et le pauvre homme n'osait se plaindre, tant il aimait la petite fille. Un soir, sa voix rauque s'leva extraordinairement. Bouvard et Pcuchet descendirent dans la cuisine. Les deux lves observaient la chemine--et Marcel joignant les mains s'criait: Retirez-le! c'est trop! c'est trop! Le couvercle de la marmite sauta, comme un obus clate. Une masse gristre bondit jusqu'au plafond, puis tourna sur elle-mme frntiquement, en poussant d'abominables cris. On reconnut le chat, tout efflanqu, sans poil, la queue pareille un cordon. Des yeux normes lui sortaient de la tte. Ils taient couleur de lait, comme vids et pourtant regardaient. La bte hideuse hurlait toujours, se jeta dans l'tre, disparut, puis retomba au milieu des cendres, inerte. C'tait Victor qui avait commis cette atrocit;--et les deux bonshommes se reculrent--ples de stupfaction et d'horreur. Aux reproches qu'on lui adressa, il rpondit comme le garde champtre pour son fils, et comme le fermier pour son cheval:--Eh bien? puisqu'il est moi! sans gne, navement, dans la placidit d'un instinct assouvi. L'eau bouillante de la marmite tait rpandue par terre, des casseroles, les pincettes, et des flambeaux jonchaient les dalles. Marcel fut quelque temps nettoyer la cuisine--et ses matres enterrrent le pauvre chat dans le jardin, sous la pagode. Ensuite Bouvard et Pcuchet causrent longuement de Victor. Le sang paternel se manifestait. Que faire? Le rendre M. de Faverges ou le confier d'autres serait un aveu d'impuissance. Il s'amenderait peut-tre un peu. N'importe! L'espoir tait douteux, la tendresse n'existait plus! Quel plaisir que d'avoir prs de soi un adolescent curieux de vos ides, dont on observe les progrs, qui devient un frre plus tard; mais Victor manquait d'esprit, de coeur encore plus! et Pcuchet soupira, le genou pli dans ses mains jointes. --La soeur ne vaut pas mieux dit Bouvard. Il imaginait une fille, de quinze ans peu prs, l'me dlicate, l'humeur enjoue, ornant la maison des lgances de sa jeunesse; et comme s'il et t son pre et qu'elle vnt de mourir, le bonhomme en pleura. Puis cherchant excuser Victor, il allgua l'opinion de Rousseau: L'enfant n'a pas de responsabilit, ne peut tre moral ou immoral. Ceux-l, suivant Pcuchet avaient l'ge du discernement et ils tudirent les moyens de les corriger. Pour qu'une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit tre proportionne la faute, sa consquence naturelle. L'enfant a bris un carreau, on n'en remettra pas, qu'il souffre du froid. Si, n'ayant plus faim, il redemande d'un plat, cdez-lui; une indigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux; qu'il reste sans travail; l'ennui de soi-mme l'y ramnera. Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son temprament pouvait endurer des excs, et la fainantise lui conviendrait. Ils adoptrent le systme inverse, la punition mdicinale. Des pensums lui furent donns; il devint plus paresseux. On le privait de confiture; sa gourmandise en redoubla. L'ironie aurait peut-tre du succs? Une fois qu'il tait venu djeuner les mains sales, Bouvard le railla, l'appelant joli coeur, muscadin, gants-jaunes. Victor coutait le front bas, blmit tout coup, et jeta son assiette la tte de Bouvard--puis furieux de l'avoir manqu, se prcipita vers lui. Ce n'tait pas trop que trois hommes pour le contenir. Il se roulait par terre, tchait de mordre.--Pcuchet l'arrosa de loin avec une carafe; de suite il fut calm;--mais enrou, pendant trois jours. Le moyen n'tait pas bon. Ils en prirent un autre; au moindre symptme de colre, le traitant comme un malade, ils le couchaient dans son lit. Victor s'y trouvait bien, et chantait. Un jour, il dnicha dans la bibliothque une vieille noix de coco;--et commenait la fendre, quand Pcuchet survint. --Mon coco! C'tait un souvenir de Dumouchel! Il l'avait apport de Paris Chavignolles, en leva les bras d'indignation.--Victor se mit rire. Bon ami n'y tint plus--et d'une large calotte l'envoya bouler au fond de l'appartement;--puis tremblant d'motion, alla se plaindre Bouvard. Bouvard lui fit des reproches.--Es-tu bte avec ton coco! Les coups abrutissent, la terreur nerve. Tu te dgrades toi-mme! Pcuchet objecta que les chtiments corporels sont quelquefois indispensables. Pestalozzi les employait; et le clbre Mlanchthon avoue que sans eux il n'et rien appris. Mais des punitions cruelles ont pouss des enfants au suicide; on en relate des exemples. Victor s'tait barricad dans sa chambre. Bouvard parlementa derrire la porte; et pour la faire ouvrir, lui promit une tarte aux prunes. Ds lors il empira. Restait un moyen, prconis par Dupanloup: le regard svre. Ils tchaient d'imprimer leurs visages un aspect effrayant et ne produisaient aucun effet. Nous n'avons plus qu' essayer de la Religion dit Bouvard. Pcuchet se rcria. Ils l'avaient bannie de leur programme. Mais le raisonnement ne satisfait pas tous les besoins. Le coeur et l'imagination veulent autre chose. Le surnaturel pour bien des mes est indispensable, et ils rsolurent d'envoyer les enfants au catchisme. Reine proposa de les y conduire. Elle revenait dans la maison et savait se faire aimer par des manires caressantes. Victorine changea tout coup, fut plus rserve, mielleuse, s'agenouillait devant la Madone, admirait le sacrifice d'Abraham, ricanait avec ddain au nom seul de protestant. Elle dclara qu'on lui avait prescrit le jene. Ils s'en informrent; ce n'tait pas vrai. Le jour de la Fte-Dieu, les juliennes disparurent d'une plate-bande pour dcorer le reposoir; elle nia effrontment les avoir coupes. Une autre fois elle prit Bouvard vingt sols qu'elle mit dans le plat du sacristain. Ils en conclurent que la morale se distingue de la Religion;--quand elle n'a point d'autre base, son importance est secondaire. Un soir, pendant qu'ils dnaient M. Marescot entra--Victor s'enfuit immdiatement. Le notaire ayant refus de s'asseoir, conta ce qui l'amenait. Le jeune Touache avait battu, presque tu son fils. Comme on savait les origines de Victor et qu'il tait dsagrable, les autres gamins l'appelaient Forat; et tout l'heure il avait flanqu M. Arnold Marescot une violente racle. Le cher Arnold en portait des traces sur la figure. Sa mre est au dsespoir, son costume en lambeaux, sa sant compromise, o allons-nous? Le notaire exigeait un chtiment rigoureux; et que Victor ne frquentt plus le catchisme, afin de prvenir des collisions nouvelles. Bouvard et Pcuchet, bien que blesss par son ton rogue, promirent tout ce qu'il voulut, calrent. Victor avait-il obi au sentiment de l'honneur, ou de la vengeance? En tout cas, ce n'tait point un lche.. Mais sa brutalit les effrayait. La musique adoucissant les moeurs, Pcuchet imagina de lui apprendre le solfge. Victor eut beaucoup de peine lire couramment les notes, et ne pas confondre les termes adagio, presto, sforzando. Son matre s'vertua lui expliquer la gamme, l'accord parfait, le diatonique, le chromatique et les deux espces d'intervalles, appels majeur et mineur. Il le fit se mettre tout droit, la poitrine en avant, la bouche grande ouverte, et pour l'instruire par l'exemple, poussa des intonations d'une voix fausse; celle de Victor lui sortait du larynx pniblement tant il le contractait--quand un soupir commenait la mesure, il partait tout de suite, ou trop tard. Pcuchet nanmoins, aborda le chant en partie double. Il prit une baguette pour tenir lieu d'archet, et faisait aller son bras magistralement, comme s'il avait eu un orchestre derrire lui; mais occup par deux besognes, il se trompait de temps;--son erreur en amenait d'autres chez l'lve, et les yeux sur la porte, fronant les sourcils, tendant les muscles de leur cou, ils continuaient au hasard, jusqu'au bas de la page. Enfin Pcuchet dit Victor:--Tu n'es pas prs de briller aux orphons et il abandonna l'enseignement de la musique. Locke d'ailleurs a peut-tre raison: Elle engage dans des compagnies tellement dissolues qu'il vaut mieux s'occuper autre chose. Sans vouloir en faire un crivain il serait commode pour Victor de savoir au moins trousser une lettre. Une rflexion les arrta. Le style pistolaire ne peut s'apprendre; car il appartient exclusivement aux femmes. Ils songrent ensuite fourrer dans sa mmoire quelques morceaux de littrature; et embarrasss du choix, consultrent l'ouvrage de Mme Campan. Elle recommande la scne d'liacin, les choeurs d'Esther, Jean-Baptiste Rousseau, tout entier. C'est un peu vieux. Quant aux romans, elle les prohibe, comme peignant le monde sous des couleurs trop favorables. Cependant, elle permet Clarisse Harlowe et le Pre de famille par miss Opy.--Qui est-ce miss Opy? Ils ne dcouvrirent pas son nom dans la Biographie Michaud. Restait les contes de Fes. Ils vont esprer des palais de diamants dit Pcuchet. La littrature dveloppe l'esprit mais exalte les passions. Victorine fut renvoye du catchisme, cause des siennes. On l'avait surprise, embrassant le fils du notaire; et Reine ne plaisantait pas! sa figure tait srieuse sous son bonnet gros tuyaux. Aprs un scandale pareil, comment garder une jeune fille si corrompue? Bouvard et Pcuchet qualifirent le cur de vieille bte. Sa bonne le dfendit. Ils ripostrent, et elle s'en alla en roulant des yeux terribles, en grommelant: On vous connat! on vous connat! Victorine effectivement, s'tait prise de tendresse pour Arnold, tant elle le trouvait joli avec son col brod, sa veste de velours, ses cheveux sentant bon;--et elle lui apportait des bouquets, jusqu'au moment o elle fut dnonce par Zphyrin. Quelle niaiserie que cette aventure! Les deux enfants taient d'une innocence parfaite. Fallait-il leur apprendre le mystre de la gnration? Je n'y verrais pas de mal dit Bouvard. Le philosophe Basedow l'exposait ses lves, ne dtaillant toutefois que la grossesse et la naissance. Pcuchet pensa diffremment, Victor commenait l'inquiter. Il le souponnait d'avoir une mauvaise habitude. Pourquoi pas? des hommes graves la conservent toute leur vie, et on prtend que le Duc d'Angoulme s'y livrait. Il interrogea son disciple d'une telle faon qu'il lui ouvrit les ides, et peu de temps aprs n'eut aucun doute. Alors il l'appela criminel, et voulait comme traitement lui faire lire Tissot. Ce chef-d'oeuvre, selon Bouvard, tait plus pernicieux qu'utile. Mieux vaudrait lui inspirer un sentiment potique. Aim Martin rapporte qu'une mre, en pareil cas, prta La Nouvelle Hlose son fils; et pour se rendre digne de l'amour, le jeune homme se prcipita dans le chemin de la Vertu. Mais Victor n'tait pas capable de rver un Ange. --Si plutt nous le menions chez les dames? Pcuchet exprima son horreur des filles publiques. Bouvard la jugeait idiote; et mme parla de faire exprs un voyage au Havre. --Y penses-tu? on nous verrait entrer! --Eh bien achte-lui un appareil! --Mais le bandagiste croirait peut-tre que c'est pour moi dit Pcuchet. Il lui aurait fallu un plaisir mouvant comme la chasse; elle amnerait la dpense d'un fusil, d'un chien. Ils prfrrent le fatiguer par l'exercice, et entreprirent des courses dans la campagne. Le gamin leur chappait. Bien qu'ils se relayassent ils n'en pouvaient plus et le soir, n'avaient pas la force de tenir le journal. Pendant qu'ils attendaient Victor ils causaient avec les passants--et par besoin de pdagogie, tchaient de leur apprendre l'hygine, dploraient la perte des eaux, le gaspillage des fumiers. Ils en vinrent inspecter les nourrices, et s'indignaient contre le rgime de leurs poupons. Les unes les abreuvent de gruau, ce qui les fait prir de faiblesse. D'autres les bourrent de viande avant six mois--et ils crvent d'indigestion. Plusieurs les nettoient avec leur propre salive; toutes les manient brutalement. Quand ils apercevaient sur une porte un hibou crucifi, ils entraient dans la ferme et disaient: --Vous avez tort;--ces animaux vivent de rats, de campagnols; on a trouv dans l'estomac d'une chouette jusqu' cinquante larves de chenilles. Les villageois les connaissaient pour les avoir vus, premirement comme mdecins, puis en qute de vieux meubles, puis la recherche des cailloux, et ils rpondaient: --Allez donc, farceurs! n'essayez pas de nous en remontrer! Leur conviction s'branla. Car les moineaux purgent les potagers, mais gobent les cerises. Les hiboux dvorent les insectes, et en mme temps, les chauves-souris, qui sont utiles--et si les taupes mangent les limaces, elles bouleversent le sol. Une chose dont ils taient certains c'est qu'il faut dtruire tout le gibier, funeste l'Agriculture. Un soir qu'ils passaient dans le bois de Faverges, ils arrivrent devant la maison du garde. Sorel au bord de la route gesticulait entre trois individus. Le premier tait un certain Dauphin savetier, petit, maigre, et figure sournoise. Le second le pre Aubain, commissionnaire dans les villages, portait une vieille redingote jaune avec un pantalon de coutil bleu. Le troisime Eugne, domestique chez M. Marescot, se distinguait par sa barbe, taille comme celle des magistrats. Sorel leur montrait un noeud coulant, en fil de cuivre--qui s'attachait un fil de soie retenu par une brique, ce qu'on nomme un collet; et il avait dcouvert le savetier, en train de l'tablir. --Vous tes tmoin, n'est-ce pas? Eugne baissa le menton d'une manire approbative--et le pre Aubain rpliqua: --Du moment que vous le dites. Ce qui enrageait Sorel, c'tait le toupet d'avoir dress un pige aux abords de son logement, le gredin se figurant qu'on n'aurait pas l'ide d'en souponner dans cet endroit. Dauphin prit le genre pleurard. --Je marchais dessus, je tchais mme de le casser. On l'accusait toujours; il tait bien malheureux! Sorel, sans lui rpondre, avait tir de sa poche, un calepin, une plume et de l'encre pour crire un procs-verbal. --Oh non? dit Pcuchet. Bouvard ajouta: Relchez-le, c'est un brave homme! --Lui! un braconnier! --Eh bien, quand cela serait! Ils se mirent dfendre le braconnage. On sait d'abord, que les lapins rongent les jeunes pousses; les livres abment les crales, sauf la bcasse peut-tre... --Laissez-moi donc tranquille. Et le garde crivait, les dents serres. --Quel enttement murmura Bouvard. --Un mot de plus, je fais venir les gendarmes. --Vous tes un grossier personnage! dit Pcuchet. --Vous, des pas grand'chose, reprit Sorel. Bouvard s'oubliant, le traita de butor, d'estafier!--et Eugne rptait: La paix, la paix tandis que le pre Aubain gmissait trois pas d'eux sur un mtre de cailloux. Troubls par ces voix, tous les chiens de la meute sortirent de leurs cabanes; on voyait travers le grillage, leurs prunelles ardentes, leurs mufles noirs, et courant et l, ils aboyaient effroyablement. --Ne m'embtez plus s'cria leur matre ou bien, je les lance sur vos culottes! Les deux amis s'loignrent, contents d'avoir soutenu le Progrs, la Civilisation. Ds le lendemain, on leur envoya une citation comparatre devant le tribunal de simple police, pour injures envers le garde--et s'y entendre condamner cent francs de dommages et intrts sauf le recours du ministre public, vu les contraventions par eux commises. Cot six francs, soixante-quinze centimes. Tiercelin, huissier. Pourquoi un ministre public? La tte leur en tourna. Puis se calmant, ils prparrent leur dfense. Le jour dsign, Bouvard et Pcuchet se rendirent la Mairie, une heure trop tt. Personne--des chaises et trois fauteuils entouraient une table couverte d'un tapis; une niche tait creuse dans la muraille pour recevoir un pole, et le buste de l'Empereur occupant un pidouche dominait l'ensemble. Il flnrent jusqu'au grenier, o il y avait une pompe incendie, plusieurs drapeaux,--et dans un coin par terre d'autres bustes en pltre: Napolon sans diadme, Louis XVIII, avec des paulettes sur un frac, Charles X, reconnaissable sa lvre tombante, Louis-Philippe, les sourcils arqus, la chevelure en pyramide. L'inclinaison du toit lui frlait la nuque et tous taient salis par les mouches et la poussire. Ce spectacle dmoralisa Bouvard et Pcuchet. Les gouvernements leur faisaient piti quand ils revinrent dans la grande salle. Ils y trouvrent Sorel et le garde champtre, l'un ayant sa plaque au bras, l'autre un kpi. Une douzaine de personnes causaient, incrimines, pour dfaut de balayage, chiens errants, manque de lanterne ou avoir tenu pendant la messe un cabaret ouvert. Enfin Coulon se prsenta, affubl d'une robe en serge noire et d'une toque ronde avec du velours dans le bas. Son greffier se mit sa gauche. Le Maire en charpe, droite.--Et on appela, de suite, l'affaire Sorel contre Bouvard et Pcuchet. Louis-Martial-Eugne Lenepveur, valet de chambre Chavignolles (Calvados), profita de sa position de tmoin, pour pandre tout ce qu'il savait sur une foule de choses trangres au dbat. Nicolas-Juste Aubain, manouvrier, craignait de dplaire Sorel et de nuire ces messieurs, il avait entendu de gros mots, en doutait cependant, allgua sa surdit. Le juge de paix le fit se rasseoir, puis s'adressant au garde: Persistez-vous dans vos dclarations? --Certainement. Coulon ensuite demanda aux deux prvenus, ce qu'ils avaient dire. Bouvard soutenait n'avoir pas injuri Sorel, mais en dfendant Dauphin avoir dfendu l'intrt de nos campagnes. Il rappela les abus fodaux, les chasses ruineuses des grands seigneurs. --N'importe! la contravention. --Je vous arrte! s'cria Pcuchet. Les mots contravention, crime et dlit ne valent rien.--Prendre la peine, pour classer les faits punissables, c'est prendre une base arbitraire. Autant dire aux citoyens: Ne vous inquitez pas de la valeur de vos actions. Elle n'est dtermine que par le chtiment du Pouvoir; du reste, le Code pnal me parat une oeuvre irrationnelle, sans principes. --Cela se peut, rpondit Coulon. Et il allait prononcer son jugement: Attendu... Mais Foureau qui tait ministre public se leva. On avait outrag le garde dans l'exercice de ses fonctions. Si on ne respecte pas les proprits, tout est perdu. Bref, plaise M. le juge de paix d'appliquer le maximum de la peine. Elle fut de dix francs, sous forme de dommages et intrts envers Sorel. --Trs bien pronona Bouvard. Coulon n'avait pas fini:--Les condamne cinq francs d'amende comme coupables de la contravention releve par le ministre public. Pcuchet se tourna vers l'auditoire: L'amende est une bagatelle pour le riche mais un dsastre pour le pauvre. Moi, a ne me fait rien! Et il avait l'air de narguer le tribunal. --Je m'tonne, dit Coulon, que des Messieurs d'esprit... --La loi vous dispense d'en avoir rpliqua Pcuchet. Le juge de paix sige indfiniment, tandis que le juge de la cour suprme est rput capable jusqu' soixante-quinze ans,--et celui de premire instance ne l'est plus soixante-dix. Mais sur un geste de Foureau, Placquevent s'avana. Ils protestrent. --Ah! si vous tiez nomms au concours! --Ou par le conseil gnral. --Ou un comit de prud'hommes! --D'aprs un titre srieux. Placquevent les poussait;--et ils sortirent, hus des autres prvenus croyant se faire bien voir par cette marque de bassesse. Pour pancher leur indignation, ils allrent le soir chez Beljambe. Son caf tait vide, les notables ayant coutume d'en partir vers dix heures. On avait baiss le quinquet; les murs et le comptoir s'apercevaient dans un brouillard. Une femme survint. C'tait Mlie. Elle ne parut pas trouble,--et en souriant, leur versa deux bocks. Pcuchet mal son aise, quitta vite l'tablissement. Bouvard y retourna seul, divertit quelques bourgeois par des sarcasmes contre le maire, et ds lors frquenta l'estaminet. Dauphin, six semaines aprs fut acquitt, faute de preuves. Quelle honte! On suspectait ces mmes tmoins, que l'on avait crus dposant contre eux. Et leur colre n'eut plus de bornes, quand l'Enregistrement les avertit d'avoir payer l'amende. Bouvard attaqua l'Enregistrement comme nuisible la proprit. --Vous vous trompez! dit le Percepteur. --Allons donc! Elle endure le tiers de la charge publique! Je voudrais des procds d'impts, moins vexatoires, un cadastre meilleur, des changements au Rgime hypothcaire, et qu'on supprimt la Banque de France, qui a le privilge de l'usure. Girbal n'tait pas de force, dgringola dans l'opinion, et ne reparut plus. Cependant Bouvard plaisait l'aubergiste; il attirait du monde; et en attendant les habitus, causait familirement avec la bonne. Il mit des ides drles sur l'instruction primaire. On aurait d, en sortant de l'cole, pouvoir soigner les malades, comprendre les dcouvertes scientifiques, s'intresser aux Arts!--Les exigences de son programme le fchrent avec Petit; et il blessa le Capitaine en prtendant que les soldats au lieu de perdre leur temps la manoeuvre feraient mieux de cultiver des lgumes. Quand vint la question du libre change, il ramena Pcuchet;--et pendant tout l'hiver, il y eut dans le caf, des regards furieux, des attitudes mprisantes, des injures et des vocifrations, avec des coups de poing sur les tables qui faisaient sauter les canettes. Langlois et les autres marchands, dfendaient le commerce national; Voisin filateur, Oudot grant d'un laminoir et Mathieu orfvre l'industrie nationale, les propritaires et les fermiers l'agriculture nationale, chacun rclamant pour soi des privilges, au dtriment du plus grand nombre.--Les discours de Bouvard et de Pcuchet alarmaient. Comme on les accusait de mconnatre la Pratique, de tendre au nivellement et l'immoralit, ils dvelopprent ces trois conceptions. Remplacer le nom de famille par un numro matricule. Hirarchiser les Franais,--et pour conserver son grade, il faudrait de temps autre, subir un examen. Plus de chtiments, plus de rcompenses, mais dans tous les villages une chronique individuelle qui passerait la Postrit. On ddaigna leur systme. Ils en firent un article pour le journal de Bayeux, une note au Prfet, une ptition aux Chambres, un mmoire l'Empereur. Le journal n'insra pas leur article; le Prfet ne daigna rpondre; les Chambres furent muettes, et ils attendirent longtemps un pli du Chteau. De quoi s'occupait l'Empereur? de femmes sans doute! Foureau leur conseilla plus de rserve de la part du sous-prfet. Ils se moquaient du sous-prfet, du Prfet, et des Conseils de Prfecture, voire du Conseil d'tat, la Justice administrative tant une monstruosit, car l'administration par des faveurs et des menaces gouverne injustement ses fonctionnaires. Bref ils devenaient incommodes;--et les notables enjoignirent Beljambe de ne plus recevoir ces deux particuliers. Alors Bouvard et Pcuchet voulurent se signaler par une oeuvre qui forant les respects, blouirait leurs concitoyens--et ils ne trouvrent pas autre chose que des projets d'embellissement pour Chavignolles. Les trois quarts des maisons seraient dmolies; on ferait au milieu du bourg une place monumentale, un hospice du ct de Falaise, des abattoirs sur la route de Caen et au pas de la Vaque, une glise romane et polychrome. Pcuchet composa un lavis l'encre de Chine, n'oubliant pas de teinter les bois en jaune, les prs en vert, les btiments en rouge; les tableaux d'un Chavignolles idal, le poursuivaient dans ses rves! Il se retournait sur son matelas. Bouvard, une nuit, en fut rveill! --Souffres-tu? Pcuchet balbutia:--Haussmann m'empche de dormir. Vers cette poque, il reut une lettre de Dumouchel pour savoir le prix des bains de mer de la cte normande. --Qu'il aille se promener avec ses bains! Est-ce que nous avons le temps d'crire? Et quand ils se furent procur une chane d'arpenteur, un graphomtre, un niveau d'eau et une boussole, d'autres tudes commencrent. Ils envahissaient les demeures; souvent les bourgeois taient surpris d'y voir ces deux hommes plantant des jalons dans les cours. Bouvard et Pcuchet annonaient d'un air tranquille ce qui en adviendrait. Le Public s'inquita car enfin, l'autorit se rangerait peut-tre leur avis? Quelquefois, on les renvoyait brutalement. Victor escaladait les murs et montait dans les combles pour y appendre un signal, tmoignait de la bonne volont et mme une certaine ardeur. Ils taient aussi plus contents de Victorine. Quand elle repassait le linge elle poussait son fer sur la planche, en chantonnant d'une voix douce, s'intressait au mnage, fit une calotte pour Bouvard, et ses points de piqu lui valurent les compliments de Romiche. C'tait un de ces tailleurs qui vont dans les fermes, raccommoder les habits. On l'eut quinze jours la maison. Bossu, avec des yeux rouges, il rachetait ses dfauts corporels par une humeur bouffonne. Pendant que les matres taient dehors il amusait Marcel et Victorine, en leur contant des farces, tirait sa langue jusqu'au menton, imitait le coucou, faisait le ventriloque, et le soir s'pargnant les frais d'auberge, allait coucher dans le fournil. Or un matin, de trs bonne heure, Bouvard sentant une envie de travail vint y prendre des copeaux, pour allumer son feu. Un spectacle le ptrifia. Derrire les dbris du bahut, sur une paillasse Romiche et Victorine dormaient ensemble. Il lui avait pass le bras sous la taille--et son autre main, longue comme celle d'un singe, la tenait par un genou, les paupires entre-closes, le visage encore convuls dans un spasme de plaisir. Elle souriait, tendue sur le dos. Le billement de sa camisole laissait dcouvert sa gorge enfantine marbre de plaques rouges par les caresses du bossu. Ses cheveux blonds tranaient, et la clart de l'aube jetait sur tous les deux une lumire blafarde. Bouvard, au premier moment avait ressenti comme un heurt en pleine poitrine. Puis une pudeur l'empcha de faire un pas, un geste. Des rflexions douloureuses l'assaillaient. --Si jeune! perdue! perdue! Ensuite il alla rveiller Pcuchet, d'un mot lui apprit tout. --Ah! le misrable! --Nous n'y pouvons rien! Calme-toi! Et ils furent longtemps soupirer l'un devant l'autre. Bouvard, sans redingote les bras croiss, Pcuchet au bord de sa couche, pieds nus, et en bonnet de coton. Romiche devait partir ce jour-l, ayant termin son ouvrage. Ils le payrent d'une faon hautaine, silencieusement. Mais la Providence leur en voulait. Marcel les conduisit pas de loup dans la chambre de Victor;--et leur montra au fond de sa commode une pice de vingt francs. Le gamin l'avait pri de lui en fournir la monnaie. D'o provenait-elle? d'un vol, bien sr! et commis durant leurs tournes d'ingnieurs. Si on la rclamait ils auraient l'air complices. Enfin ayant appel Victor ils lui commandrent d'ouvrir son tiroir; la pice n'y tait plus. Tantt, pourtant, ils l'avaient manie et Marcel tait incapable de mentir. Cette histoire le rvolutionnait tellement que depuis le matin, il gardait dans sa poche une lettre pour Bouvard. Monsieur, Craignant que M. Pcuchet ne soit malade, j'ai recours a votre obligeance. De qui donc la signature? Olympe Dumouchel, ne Charpeau. Elle et son poux demandaient dans quelle localit balnaire, Courseulles, Langrune ou Ouistreham, se trouvait la compagnie la moins bruyante? tous les moyens de transport, le prix du blanchissage, mille choses. Cette importunit les mit en colre contre Dumouchel, puis la fatigue les plongea dans un dcouragement plus lourd. Ils rcapitulrent tout le mal qu'ils s'taient donn, tant de leons, de prcautions, de tourments. --Et songer disaient-ils que nous voulions autrefois, faire d'elle une sous-matresse! et de lui dernirement un piqueur de travaux! --Si elle est vicieuse ce n'est pas la faute de ses lectures. --Moi, pour le rendre honnte, je lui avais appris la biographie de Cartouche. --Peut-tre ont-ils manqu d'une famille, des soins d'une mre. --J'en tais une! objecta Bouvard. --Hlas reprit Pcuchet. Mais il y a des natures dnues de sens moral;--et l'ducation n'y peut rien. --Ah! oui! c'est beau, l'ducation. Comme les orphelins ne savaient aucun mtier, on leur chercherait deux places de domestiques,--et puis la grce de Dieu! ils ne s'en mleraient plus!--Et dsormais Mon oncle et Bon ami les firent manger la cuisine. Mais bientt ils s'ennuyrent, leur esprit ayant besoin d'un travail, leur existence d'un but! D'ailleurs que prouve un insuccs? Ce qui avait chou sur des enfants, pouvait tre moins difficile avec des hommes? Et ils imaginrent d'tablir un cours d'adultes. Il aurait fallu une confrence pour exposer leurs ides. La grande salle de l'auberge conviendrait cela, parfaitement. Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre, refusa d'abord, puis changea d'opinion, le fit dire par la servante. Bouvard dans l'excs de sa joie, la baisa sur les deux joues. Le maire tait absent, l'autre adjoint Marescot pris tout entier par son tude, ainsi la confrence aurait lieu et le tambour l'annona, pour le dimanche suivant trois heures. La veille seulement, ils pensrent leur costume. Pcuchet, grce au ciel, avait conserv un vieil habit de crmonie a collet de velours, deux cravates blanches, et des gants noirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor, et ils taient fort mus en traversant le village. _Ici s'arrte le manuscrit de Gustave Flaubert_ End of the Project Gutenberg EBook of Bouvard et Pcuchet, by Gustave Flaubert License: Share Alike