Produced by Laurent Vogel (images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) FABLES DE FLORIAN, MISES DANS UN NOUVEL ORDRE, Revues, corriges, et augmentes de plusieurs Fables indites, d'aprs les manuscrits autographes de l'Auteur; par L. F. Jauffret, diteur de ses oeuvres posthumes. Je tche d'y tourner le vice en ridicule, Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule. La Font. Fables, liv. V, 1. DE L'IMPRIMERIE DE GUILLEMINET. A PARIS, A LA LIBRAIRIE CONOMIQUE, rue de la Harpe, n 117. AN IX. DE LA FABLE. Il y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occup de faire des fables, me proposa de me prsenter un de ses oncles, vieillard aimable et obligeant, qui, toute sa vie, avait aim de prdilection le genre de l'apologue, possdait dans sa bibliothque presque tous les fabulistes, et relisait sans cesse La Fontaine. J'acceptai avec joie l'offre de mon ami: nous allmes ensemble chez son oncle. * * * * * Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans -peu-prs, mais qui se tenait encore droit. Sa physionomie tait douce et gaie, ses yeux vifs et spirituels; son visage, son souris, sa manire d'tre, annonaient cette paix de l'ame, cette habitude d'tre heureux par soi qui se communique aux autres. On tait sr, au premier abord, que l'on voyait un honnte homme que la fortune avait respect. Cette ide faisait plaisir, et prparait doucement le coeur l'attrait qu'il prouvait bientt pour cet honnte homme. Il me reut avec une bont franche et polie, me fit asseoir prs de lui, me pria de parler un peu haut, parce qu'il avait, me dit-il, le bonheur de n'tre que sourd; et, dj prvenu par son neveu que je me donnais les airs d'tre un fabuliste, il me demanda si j'aurais la complaisance de lui dire quelques uns de mes apologues. Je ne me fis pas presser, j'avais dj de la confiance en lui. Je choisis promptement celles de mes fables que je regardais comme les meilleures; je m'efforai de les rciter de mon mieux, de les parer de tout le prestige du dbit, de les jouer en les disant; et je cherchai dans les yeux de mon juge deviner s'il tait satisfait. Il m'coutait avec bienveillance, souriait de temps en temps certains traits, rapprochait ses sourcils quelques autres, que je notais en moi-mme pour les corriger. Aprs avoir entendu une douzaine d'apologues, il me donna ce tribut d'loges que les auteurs regardent toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le salaire de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louait, avec une reconnaissance modre; et, ce petit moment pass, nous commenmes une conversation plus cordiale. J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des fables anciennes ou trangres. Oui, lui rpondis-je, toutes ne sont pas de mon invention. J'ai lu beaucoup de fabulistes; et lorsque j'ai trouv des sujets qui me convenaient, qui n'avaient pas t traits par La Fontaine, je ne me suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques uns sope, Bidpa, Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus un Espagnol nomm Yriart, pote dont je fais grand cas, et qui m'a fourni mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prvenir le public dans une prface, afin que l'on ne puisse pas me reprocher... Oh! C'est fort gal au public, interrompit-il en riant. Qu'importe vos lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait t d'abord invent par un Grec, par un Espagnol, ou par vous? L'important, c'est qu'elle sait bien faite. La Bruyre a dit: _Le choix des penses est invention._ D'ailleurs, vous avez pour vous l'exemple de La Fontaine. Il n'est gure de ses apologues que je n'aie retrouvs dans des auteurs plus anciens que lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pouvait ajouter sa gloire, ce serait cette comparaison. N'ayez donc aucune inquitude sur ce point. En posie, comme la guerre, ce qu'on prend ses frres est vol, mais ce qu'on enlve aux trangers est conqute. Parlons d'une chose plus importante. Comment avez-vous considr l'apologue? A cette question je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai; et, voyant bien, l'air de bont du vieillard, que le meilleur parti tait d'avouer mon ignorance, je lui rpondis, si bas qu'il me le fit rpter, que je n'avais pas encore assez rflchi sur cette question, mais que je comptais m'en occuper quand je ferais mon discours prliminaire. J'entends, me rpondit-il: vous avez commenc par faire des fables; et, quand votre recueil sera fini, vous rflchirez sur la fable. Cette manire de procder est assez commune, mme pour des objets plus importans. Au surplus, quand vous auriez pris la marche contraire, qui srement et t plus raisonnable, je doute que vos fables y eussent gagn. Ce genre d'ouvrage est peut-tre le seul o les potiques sont -peu-prs inutiles, o l'tude n'ajoute presque rien au talent, o, pour me servir d'une comparaison qui vous appartient, on travaille, par une espce d'instinct, aussi bien que l'hirondelle btit son nid, ou bien aussi mal que le moineau fait le sien. Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup de prfaces de fables, que _l'apologue est une instruction dguise sous l'allgorie d'une action_: dfinition qui, par parenthse, peut convenir au pome pique, la comdie, au roman, et ne pourrait s'appliquer plusieurs fables, comme celles de _Philomle et Progn_, de _l'Oiseau bless d'une flche_, du _Paon se plaignant Junon_, du _Renard et du Buste_, etc. qui proprement n'ont point d'action, et dont tout le sens est renferm dans le seul mot de la fin; ou comme celles de _l'Ivrogne et sa Femme_, du _Rieur et des Poissons_, de _Tircis et Amarante_, du _Testament expliqu par sope_, qui n'ont que le mrite assez grand d'tre parfaitement contes, et qu'on serait bien fch de retrancher, quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette dfinition, reue de tous les temps, ne me parot pas toujours juste. Vous avez lu srement encore, dans le trs ingnieux discours que feu M. de la Motte a mis la tte de ses fables, que, _pour faire un bon apologue, il faut d'abord se proposer une vrit morale, la cacher sous l'allgorie d'une image qui ne pche ni contre la justesse, ni contre l'unit, ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que l'on fera parler dans un style familier mais lgant, simple mais ingnieux, anim de ce qu'il y a de plus riant et de plus gracieux, en distinguant bien les nuances du riant et du gracieux, du naturel et du naf_. Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens: mais, quand on saura toutes ces finesses, on sera tout au plus en tat de prouver, comme l'a fait M. de la Motte, que la fable des _deux Pigeons_ est une fable imparfaite, car elle pche _contre l'unit_; que celle du _Lion amoureux_ est encore moins bonne, _car l'image entire est vicieuse_[1]. Mais, pour le malheur des dfinitions et des rgles, tout le monde n'en sait pas moins par coeur l'admirable fable des _deux Pigeons_, tout le monde n'en rpte pas moins souvent ces vers du _Lion amoureux_, Amour, amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire, adieu prudence; et personne ne se soucie de savoir qu'on peut dmontrer rigoureusement que ces deux fables sont contre les rgles. [1] OEuvres de la Motte, _discours sur la fable_, tome IX, pag. 22 et suiv. Vous exigerez peut-tre de moi, en me voyant critiquer avec tant de svrit les dfinitions, les prceptes donns sur la fable, que j'en indique de meilleurs: mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu que ce genre ne peut tre dfini et ne peut avoir de prceptes. Boileau n'en a rien dit dans son _Art potique_; et c'est peut-tre parce qu'il avait senti qu'il ne pouvait le soumettre ses lois. Ce Boileau, qui assurment tait pote, avait fait la fable de _la Mort et du Malheureux_ en concurrence avec La Fontaine. J. B. Rousseau, qui tait pote aussi, traita le mme sujet. Lisez dans M. d'Alembert[2] ces deux apologues compars avec celui de La Fontaine; vous trouverez la mme morale, la mme image, la mme marche, presque les mmes expressions; cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins trs-mdiocres, et celle de La Fontaine est un chef-d'oeuvre. [2] Histoire des membres de l'acadmie franaise, tome III. La raison de cette diffrence nous est parfaitement dveloppe dans un excellent morceau sur la fable, de M. Marmontel[3]. Il n'y donne pas les moyens d'crire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner; il n'expose point les principes, les rgles qu'il faut observer, car je rpte que dans ce genre il n'y en a point: mais il est le premier, ce me semble, qui nous ait expliqu pourquoi l'on trouve un si grand charme lire La Fontaine, d'o vient l'illusion que nous cause cet inimitable crivain. Non seulement, dit M. Marmontel, La Fontaine a ou dire ce qu'il raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un pote qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un tmoin prsent l'action, et qui veut vous y rendre prsent vous-mme: son rudition, son loquence, sa philosophie, sa politique, tout ce qu'il a d'imagination, de mmoire, de sentiment, il met tout en oeuvre, de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c'est cet air de bonne foi, c'est le srieux avec lequel il mle les plus grandes choses avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache des jeux d'enfans, c'est l'intrt qu'il prend pour un lapin et une belette, qui font qu'on est tent de s'crier chaque instant, Le bon homme! etc. [3] lmens de littrature, tome III. M. Marmontel a raison: quand ce mot est dit, on pardonne tout l'auteur, on ne s'offense plus des leons qu'il nous fait, des vrits qu'il nous apprend; on lui permet de prtendre nous enseigner la sagesse, prtention que l'on a tant de peine passer son gal. Mais un _bon homme_ n'est plus notre gal: sa simplicit crdule, qui nous amuse, qui nous fait rire, le dlivre nos yeux de sa supriorit; on respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne; on peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre. Voil le grand secret de La Fontaine, secret qui n'tait son secret que parce qu'il l'ignorait lui-mme. Vous me prouvez, lui rpondis-je assez tristement, qu' moins d'tre un La Fontaine il ne faut pas faire de fables; et vous sentez que la seule rponse cette affligeante vrit c'est de jeter au feu mes apologues. Vous m'en donnez une forte tentation; et, comme dans les sacrifices un peu pnibles il faut toujours profiter du moment o l'on se trouve en forces, je vais, en rentrant chez moi... Faire une sottise, interrompit-il; sottise dont vous ne seriez point tent, si vous aviez moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus de vritable admiration pour La Fontaine. Comment! Repris-je d'un ton presque fch, quelle plus grande preuve de modestie puis-je donner que de brler un ouvrage qui m'a cot des annes de travail? Et quel plus grand hommage peut recevoir de moi l'admirable modle dont je ne puis jamais approcher? Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, l'une sur l'amour-propre, l'autre sur la colre. En attendant, permettez-moi de vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue. Si la plus belle des femmes, Hlne par exemple, rgnait encore Lacdmone, et que tous les grecs, tous les trangers, fussent ravis d'admiration en la voyant paratre dans les jeux publics, orne d'abord de ses attraits enchanteurs, de sa grace, de sa beaut divine, et puis encore de l'clat que donne la royaut, que penseriez-vous d'une petite paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, frache, avec des yeux noirs, et qui, voyant paratre la reine, se croirait oblige d'aller se cacher? Vous lui diriez: Ma chre enfant, pourquoi vous priver des jeux? Personne, je vous assure, ne songe vous comparer avec la reine de Sparte. Il n'y a qu'une Hlne au monde; comment vous vient-il dans la tte que l'on puisse songer deux? Tenez-vous votre place. La plupart des Grecs ne vous regarderont pas; car la reine est l haut, et vous tes ici. Ceux qui vous regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en a mme qui peut-tre vous trouveront leur gr; vous en ferez vos amis, et vous admirerez avec eux la beaut de cette reine du monde. Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fille voulait encore s'aller cacher, ne lui conseilleriez-vous point d'avoir moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus d'admiration pour Hlne? Vous m'entendez; et je ne crois pas ncessaire, ainsi que l'exige M. de la Motte, de placer la moralit la fin de mon apologue. Ne brlez donc point vos fables, et soyez sr que La Fontaine est si divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont encore trs-belles. Si vous pouvez en avoir une, je vous en ferai mon compliment. Pour cela, vous n'avez besoin que de deux choses que je vais tcher de vous expliquer. Quoique je vous aie dit que je ne connais point de dfinition juste et prcise de l'apologue, j'adopterais pour la plupart celle que La Fontaine lui-mme a choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables il l'appelle, Une ample comdie cent actes divers, Et dont la scne est l'univers. En effet, un apologue est une espce de petit drame: il a son exposition, son noeud, son dnouement. Que les acteurs en soient des animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'intressent une situation, un vnement quelconque, et qu'ils finissent par me laisser satisfait, soit de cet vnement, soit quelquefois d'un simple mot, qui est le rsultat moral de tout ce qu'on a dit ou fait. Il me serait ais, si je ne craignais d'tre trop bavard, de prendre au hasard une fable de La Fontaine, et de vous y faire voir l'avant-scne, l'exposition, faite souvent par un monologue, comme dans la fable du _Berger et son Troupeau_; l'intrt commenant avec la situation, comme dans _la Colombe et la Fourmi_; le danger croissant d'acte en acte, car il y en a de plusieurs actes, comme _l'Alouette et ses Petits avec le Matre d'un champ_; et le dnouement enfin, mis quelquefois en spectacle, comme dans _le Loup devenu Berger_, plus communment en simple rcit. Cela pos, comme le fabuliste ne peut tre aid par de vritables acteurs, par le prestige du thtre, et qu'il doit cependant me donner la comdie, il s'ensuit que son premier besoin, son talent le plus ncessaire, doit tre celui de peindre: car il faut qu'il montre aux regards ce thtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu'il fasse lui-mme ses dcorations, ses habits; que non seulement il crive ses rles, mais qu'il les joue en les crivant; et qu'il exprime la fois les gestes, les attitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent tant l'effet des scnes. Mais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre de la fable, s'il ne se trouvait runi avec celui de conter gaiement: art difficile et peu commun; car la gaiet que j'entends est la fois celle de l'esprit et celle du caractre. C'est ce don, le plus desirable sans doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous fait aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nous-mmes; change en plaisirs toutes nos actions, et souvent tous nos devoirs; nous dlivre, sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule de dfauts pnibles, pour nous orner de mille qualits qui ne cotent jamais d'efforts. Enfin cette gaiet, selon moi, est la vritable philosophie, qui se contente de peu sans savoir que c'est un mrite, supporte avec rsignation les maux invitables de la vie sans avoir besoin de se dire que l'impatience n'y changerait rien, et sait encore faire le bonheur de ceux qui nous environnent du seul supplment de notre propre bonheur. Voil la gaiet que je veux dans l'crivain qui raconte: elle entrane avec elle le naturel, la grace, la navet. Le talent de peindre, comme vous savez, comprend le mrite du style et le grand art de faire des vers qui soient toujours de la posie. Ainsi je conclus que tout fabuliste qui runira ces deux qualits pourra se flatter, non pas d'tre l'gal de La Fontaine, mais d'tre souffert aprs lui. Parlez-vous srieusement, lui dis-je, et prtendez-vous m'encourager? Si tout ce que vous venez de dtailler n'est que le moins qu'on puisse exiger d'un fabuliste, que voulez-vous que je devienne? Ou laissez-moi brler mes fables, ou ne me dmontrez pas qu'elles ne russiront point. Je pourrois vous rpondre pourtant que l'lgant Phdre n'est rien moins que gai, que le laconique sope ne l'est pas beaucoup davantage, que l'Anglais Gay n'est presque jamais qu'un philosophe de mauvaise humeur, et que cependant... Ces messieurs-l, reprit le vieillard, n'ont rien de commun avec vous. Indpendamment de la diffrence de leur nation, de leur sicle, de leur langue, songez que Phdre fut le premier chez les romains qui crivit des fables en vers, que Gay fut de mme le premier chez les Anglais. Je ne prtends pas assurment leur disputer leur mrite: mais croyez que ce mot de _premier_ ne laisse pas de faire la rputation des hommes. Quant votre sope, je ne dirai pas qu'il fut aussi le premier chez les Grecs, car je suis persuad qu'il n'a jamais exist. Quoi! rpliquai-je, cet sope dont nous avons les ouvrages, dont j'ai lu la vie dans Mziriac, dans La Fontaine, dans tant d'autres, ce Phrygien si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'aurait t qu'un personnage imaginaire? Quelles preuves en avez-vous? Et qui donc, votre avis, est l'inventeur de l'apologue? Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez m'engager dans une discussion scientifique laquelle je ne suis gure propre, car on ne peut tre moins savant que moi. Pour ce qui regarde sope, je vous renvoie une dissertation fort bien faite de feu M. Boulanger, _sur les incertitudes qui concernent les premiers crivains de l'antiquit_. Vous y verrez que cet sope, si renomm par ses apologues, et que les historiens ont plac dans le sixime sicle avant notre re, se trouve la fois le contemporain de Crsus roi de Lydie, d'un Nectnabo roi d'gypte, qui vivait cent quatre-vingts ans aprs Crsus, et de la courtisane Rhodope, qui passe pour avoir lev une de ces fameuses pyramides bties au moins dix-huit cents ans avant Crsus. Voil dj d'assez grands anachronismes pour rejeter comme fabuleuses toutes les vies d'sope. Quant ses ouvrages, les Orientaux les rclament et les attribuent Lochman, fabuliste clbre en Asie depuis des milliers d'annes, surnomm _le Sage_ par tout l'Orient, et qui passe pour avoir t, comme sope, esclave, laid et contrefait. M. Boulanger, par des raisons trs-plausibles, dmontre -peu-prs qu'sope et Lochman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite des raisons presque aussi bonnes, tires de l'tymologie, de la ressemblance des noms phniciens, hbreux, arabes, pour prouver que ce Lochman _le sage_ pourrait fort bien tre le roi Salomon. Il va plus loin; et, comparant toujours les identits, les rapports des noms, les similitudes des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si rvr dans l'Orient pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, tait Joseph, fils de Jacob, premier ministre d'gypte. De l, revenant sope, il fait un rapprochement fort ingnieux d'sope et de Joseph, tous deux rduits l'esclavage, et faisant prosprer la maison de leur matre; tous deux envis, perscuts, et pardonnant leurs ennemis; tous deux voyant en songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage l'occasion de ce songe; tous deux excellant dans l'art d'interprter les choses caches; enfin tous deux favoris et ministres, l'un du Pharaon d'gypte, l'autre du roi de Babylone. Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne regarder comme -peu-prs sr que ce prtendu sope n'est qu'un nom suppos sous lequel on rpandit dans la Grce des apologues connus long-temps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient; et c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conserv du caractre et de la tournure de l'esprit asiatique. Ce got de paraboles, d'nigmes, cette habitude de parler toujours par images, d'envelopper les prceptes d'un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie; leurs potes, leurs philosophes, n'ont jamais crit autrement. Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point. Mais quel est le pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la fable? L-dessus, me rpondit-il, je me suis fait un petit systme qui pourrait bien n'tre pas plus vrai que tant d'autres: mais, comme c'est peu important, je ne m'en suis pas refus le plaisir. Voici mes ides sur l'origine de la fable: je ne les dis gure qu' mes amis, parce qu'il n'y a pas grand inconvnient se tromper avec eux. Nulle part on n'a d s'occuper davantage des animaux que chez le peuple o la mtempsycose tait un dogme reu. Ds qu'on a pu croire que notre ame passait aprs notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a rien eu de mieux faire, rien de plus raisonnable, rien de plus consquent, que d'tudier avec soin les moeurs, les habitudes, la faon de vivre de ces animaux si intressans, puisqu'ils taient la fois pour l'homme l'avenir et le pass, puisqu'on voyait toujours en eux ses pres, ses enfans et soi-mme. De l'tude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre ame, on a d passer aisment la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espces d'oiseaux l'indiquent mme sans cela. Les tourneaux, les perdrix, les pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'o viendrait ce besoin de socit, s'ils n'avaient pas le don de s'entendre? Cette seule question dispense d'autres raisonnemens qu'on pourrait allguer. Voil donc le dogme de la mtempsycose, qui, en conduisant naturellement les hommes l'attention, l'intrt pour les animaux, a d les mener promptement la croyance qu'ils ont un langage. De l je ne vois plus qu'un pas l'invention de la fable, c'est--dire l'ide de faire parler ces animaux pour les rendre les prcepteurs des humains. Montagne a dit que _notre sapience apprend des btes les plus utiles enseignemens aux plus grandes et plus ncessaires parties de la vie_. En effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux, dont l'attachement, la bont, la rsignation, devraient sans cesse faire honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les moeurs du chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en socit, mais en famille; pouse toujours, la manire des Gubres, la soeur avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut lev; qui demeure avec sa compagne, prs de son pre et de sa mre, jusqu' ce que, pre son tour, il aille se consacrer l'ducation de ses enfans, leur donner les leons d'amour, d'innocence, de bonheur, qu'il a reues et pratiques; qui passe enfin sa vie entire dans les douceurs de l'amiti, dans les jouissances de la nature, et dans cette heureuse ignorance, cette imprvoyance des maux, _cette incuriosit qui_, comme dit le bon Montagne, _est un chevet si doux, si sain reposer une tte bien faite_. Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher de ces moeurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage, l'homme, cach derrire un buisson, arm de l'arc qu'il a invent pour tuer de plus loin ses frres, et employant ses soins, son adresse, contrefaire le cri de la mre du chevreuil, afin que son enfant tromp, venant ce cri qui l'appelle[4], reoive une mort plus sre des mains du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas aussitt imagin de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher l'homme sa barbarie, pour lui dire les vrits dures que mon philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de l'amour-propre irrit? Voil la fable invente; et, si vous avez pu me suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que l'apologue a d natre dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut srement un brachmane. [4] C'est ainsi que l'on tue les chevreuils. Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion. Les apologues de Bidpa sont le plus ancien monument que l'on connaisse dans ce genre; et Bidpa tait un brachmane. Mais, comme il vivait sous un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un peuple civilis ds long-temps, il est assez vraisemblable que ses fables ne furent pas les premires. Peut-tre mme n'est-ce qu'un recueil des apologues qu'il avait appris l'cole des gymnosophistes, dont l'antiquit se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sr, c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les _deux Pigeons_, ont t traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantt sous le nom de Bidpa ou Pilpai, tantt sous celui de Lochman. Ils passrent ensuite en Grce sous le titre de fables d'sope. Phdre les fit connatre aux romains. Aprs Phdre, plusieurs Latins, Aphtonius[5], Avien, Gabrias, composrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus modernes, tels que Farne, Abstmius, Camrarius, en donnrent des recueils, toujours en latin, jusqu' la fin du seizime sicle qu'un nomm Hgmon, de Chlons-Sur-Sane, s'avisa le premier de faire des fables en vers franais. Cent ans aprs, La Fontaine parut; et La Fontaine fit oublier toutes les fables passes, et, je tremble de vous le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M. de La Motte et quelques autres fabulistes trs-estimables de notre temps ont eu, depuis La Fontaine, des succs mrits. Je ne les juge pas devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne vous souhaiter de les valoir. [5] Aphtonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C'est par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins. (_Note de l'diteur._) Voil l'histoire de la fable, telle que je la conois et la sais. Je vous l'ai faite pour mon plaisir peut-tre plus que pour le vtre. Pardonnez cette digression mon ge et mon got pour l'apologue. A ces mots le vieillard se tut. Je crois qu'il en tait temps, car il commenait se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il m'avait donnes, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes fables, pour qu'il voult bien retrancher, d'une main plus ferme que la mienne, celles qu'il trouverait trop mauvaises, et m'indiquer les fautes susceptibles d'tre corriges dans celles qu'il laisserait. Il me le promit, me donna rendez-vous huit jours de l. On juge que je fus exact ce rendez-vous: mais quelle fut ma douleur, lorsque, arrivant avec mon manuscrit, j'appris la porte du vieillard qu'il tait mort de la veille! Je le regrettai comme un bienfaiteur; car il l'aurait t, et c'est la mme chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui mes apologues, encore moins celui d'en retrancher; et, priv de conseil, de guide, prcisment l'instant o l'on m'avait fait sentir combien j'en avais besoin, pour me dlivrer du soin fatigant de songer sans cesse mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est prsent au public faire l'office du vieillard: peut-tre trouverai-je en lui moins de politesse, mais il trouvera dans moi la mme docilit. FABLES DE FLORIAN. LIVRE PREMIER FABLE PREMIRE La Fable et la Vrit. La vrit, toute nue, Sortit un jour de son puits. Ses attraits par le temps taient un peu dtruits; Jeune et vieux fuyaient sa vue. La pauvre vrit restait l morfondue, Sans trouver un asile o pouvoir habiter. A ses yeux vient se prsenter La Fable richement vtue, Portant plumes et diamans, La plupart faux, mais trs-brillans. Eh! vous voil! bonjour, dit-elle: Que faites-vous ici seule sur un chemin? La vrit rpond: Vous le voyez, je gle; Aux passans je demande en vain De me donner une retraite, Je leur fais peur tous. Hlas! je le vois bien, Vieille femme n'obtient plus rien. Vous tes pourtant ma cadette, Dit la fable, et, sans vanit, Par-tout je suis fort bien reue. Mais aussi, dame Vrit, Pourquoi vous montrer toute nue? Cela n'est pas adroit: Tenez, arrangeons-nous; Qu'un mme intrt nous rassemble: Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble. Chez le sage, cause de vous, Je ne serai point rebute; A cause de moi, chez les fous Vous ne serez point maltraite: Servant par ce moyen chacun selon son got, Grace votre raison et grace ma folie, Vous verrez, ma soeur, que par-tout Nous passerons de compagnie. FABLE II. Le Boeuf, le Cheval et l'Ane. Un boeuf, un baudet, un cheval, Se disputaient la prsance. Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal. A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense Valoir ceux que le rang, les talens, la naissance, lvent au-dessus de nous? Le boeuf, d'un ton modeste et doux, Allguait ses nombreux services, Sa force, sa docilit; Le coursier sa valeur, ses nobles exercices; Et l'ne son utilit. Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres: En voici venir trois, exposons-leur nos titres. Si deux sont d'un avis, le procs est jug. Les trois hommes venus, notre boeuf est charg D'tre le rapporteur; il explique l'affaire, Et demande le jugement. Un des juges choisis, maquignon bas-normand, Crie aussitt: la chose est claire, Le cheval a gagn. Non pas, mon cher confrre, Dit le second jugeur, c'tait un gros menier, L'ne doit marcher le premier; Tout autre avis serait d'une injustice extrme. Oh que nenni, dit le troisime, Fermier de sa paroisse et riche laboureur, Au boeuf appartient cet honneur. Quoi! reprend le coursier, cumant de colre, Votre avis n'est dict que par votre intrt? Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plat? N'est-ce pas le code ordinaire? FABLE III. Le Roi et les deux Bergers. Certain monarque un jour dplorait sa misre, Et se lamentait d'tre roi: Quel pnible mtier! disait-il: sur la terre Est-il un seul mortel contredit comme moi? Je voudrais vivre en paix, on me force la guerre; Je chris mes sujets, et je mets des impts; J'aime la vrit, l'on me trompe sans cesse; Mon peuple est accabl de maux, Je suis consum de tristesse: Par-tout je cherche des avis, Je prends tous les moyens, inutile est ma peine; Plus j'en fais, moins je russis. Notre monarque alors apperoit dans la plaine Un troupeau de moutons maigres, de prs tondus, Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mres, Disperss, blans, perdus, Et des beliers sans force errant dans les bruyres. Leur conducteur Guillot allait, venait, courait, Tantt ce mouton qui gagne la fort, Tantt cet agneau qui demeure derrire, Puis sa brebis la plus chre; Et, tandis qu'il est d'un ct, Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vte; Le berger court, l'agneau qu'il quitte Par une louve est emport. Guillot tout haletant s'arrte, S'arrache les cheveux, ne sait plus o courir, Et, de son poing frappant sa tte, Il demande au ciel de mourir. Voil bien ma fidelle image! S'cria le monarque; et les pauvres bergers, Comme nous autres rois, entours de dangers, N'ont pas un plus doux esclavage; Cela console un peu. Comme il disait ces mots, Il dcouvre en un pr le plus beau des troupeaux, Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher peine, Tant leur riche toison les gne, Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans, Des brebis flchissant sous le poids de la laine, Et de qui la mamelle pleine Fait accourir de loin les agneaux bondissans. Leur berger, mollement tendu sous un htre, Faisait des vers pour son Iris, Les chantait doucement aux chos attendris, Et puis rptait l'air sur son hautbois champtre. Le roi tout tonn disait: Ce beau troupeau Sera bientt dtruit: les loups ne craignent gure Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergre; On les carte mal avec un chalumeau. Ah! comme je rirais...! Dans l'instant le loup passe, Comme pour lui faire plaisir: Mais peine il parat, que, prompt le saisir, Un chien s'lance et le terrasse. Au bruit qu'ils font en combattant, Deux moutons effrays s'cartent dans la plaine: Un autre chien part, les ramne, Et pour rtablir l'ordre il suffit d'un instant. Le berger voyait tout, couch dessus l'herbette, Et ne quittait pas sa musette. Alors le roi, presque en courroux Lui dit: Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups, Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille, Et, sans en tre moins tranquille, Dans cet heureux tat toi seul tu les maintiens! Sire, dit le berger, la chose est fort facile; Tout mon secret consiste choisir de bons chiens. Fable IV. Les deux Voyageurs. Le compre Thomas et son ami Lubin Allaient pied tous deux la ville prochaine. Thomas trouve sur son chemin Une bourse de louis pleine; Il l'empoche aussitt. Lubin, d'un air content, Lui dit: pour nous la bonne aubaine! Non, rpond Thomas froidement, _Pour nous_ n'est pas bien dit, _pour moi_ c'est diffrent. Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaine Ils trouvent des voleurs cachs au bois voisin. Thomas tremblant, et non sans cause, Dit: Nous sommes perdus! Non, lui rpond Lubin, _Nous_ n'est pas le vrai mot, mais _toi_ c'est autre chose. Cela dit, il s'chappe travers les taillis. Immobile de peur, Thomas est bientt pris; Il tire la bourse et la donne. Qui ne songe qu' soi quand sa fortune est bonne Dans le malheur n'a point d'amis. FABLE V. Les Serins et le Chardonneret. Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret, Parmi les oeufs d'une serine Gliss l'oeuf d'un chardonneret. La mre des serins, bien plus tendre que fine, Ne s'en apperut point, et couva comme sien Cet oeuf, qui dans peu vint bien. Le petit tranger, sorti de sa coquille, Des deux poux tromps reoit les tendres soins, Par eux trait ni plus ni moins Que s'il tait de la famille. Couch dans le duvet, il dort le long du jour A ct des serins dont il se croit le frre, Reoit la bque son tour, Et repose la nuit sous l'aile de la mre. Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau, D'un brillant plumage s'habille; Le chardonneret seul ne devient point jonquille, Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau. Ses frres pensent tout de mme: Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime Ressemblant nous trait pour trait! Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret Vient lui dire: Il est temps enfin de vous connatre; Ceux pour qui vous avez de si doux sentimens Ne sont point du tout vos parens. C'est d'un chardonneret que le sort vous fit natre. Vous ne ftes jamais serin: regardez-vous, Vous avez le corps fauve et la tte carlate, Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira; Mais je n'ai point une ame ingrate, Et mon coeur toujours chrira Ceux qui soignrent mon enfance. Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien, J'en suis fch; mais leur coeur et le mien Ont une grande ressemblance. Vous prtendez prouver que je ne leur suis rien, Leurs soins me prouvent le contraire: Rien n'est vrai comme ce qu'on sent. Pour un oiseau reconnaissant Un bienfaiteur est plus qu'un pre. FABLE VI. Le Chat et le Miroir. Philosophes hardis, qui passez votre vie A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas, Daignez couter, je vous prie, Ce trait du plus sage des chats. Sur une table de toilette Ce chat apperut un miroir; Il y saute, regarde, et d'abord pense voir Un de ses frres qui le guette. Notre chat veut le joindre, il se trouve arrt. Surpris, il juge alors la glace transparente, Et passe de l'autre ct, Ne trouve rien, revient, et le chat se prsente. Il rflchit un peu: de peur que l'animal, Tandis qu'il fait le tour, ne sorte, Sur le haut du miroir il se met cheval, Une patte par-ci, l'autre par-l; de sorte Qu'il puisse par-tout le saisir. Alors, croyant bien le tenir, Doucement vers la glace il incline la tte, Apperoit une oreille, et puis deux... A l'instant, A droite, gauche, il va jetant Sa griffe qu'il tient toute prte: Mais il perd l'quilibre, il tombe et n'a rien pris. Alors, sans davantage attendre, Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre, Il laisse le miroir et retourne aux souris. Que m'importe, dit-il, de percer ce mystre? Une chose que notre esprit, Aprs un long travail, n'entend ni ne saisit, Ne nous est jamais ncessaire. FABLE VII. La Carpe et les Carpillons. Prenez garde, mes fils, ctoyez moins le bord, Suivez le fond de la rivire; Craignez la ligne meurtrire, Ou l'pervier plus dangereux encor. C'est ainsi que parlait une carpe de Seine A de jeunes poissons qui l'coutaient peine. C'tait au mois d'avril: les neiges, les glaons, Fondus par les zphyrs, descendaient des montagnes, Le fleuve enfl par eux s'lve gros bouillons, Et dborde dans les campagnes. Ah! ah! criaient les carpillons, Qu'en dis-tu, carpe radoteuse? Crains-tu pour nous les hameons? Nous voil citoyens de la mer orageuse; Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel, Les arbres sont cachs sous l'onde, Nous sommes les matres du monde, C'est le dluge universel. Ne croyez pas cela, rpond la vieille mre; Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant: Ne vous loignez point, et, de peur d'accident, Suivez, suivez toujours le fond de la rivire. Bah! disent les poissons, tu rptes toujours Mmes discours. Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine. Parlant ainsi, nos tourdis Sortent tous du lit de la Seine, Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays. Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirrent, Et les carpillons demeurrent; Bientt ils furent pris, Et frits. Pourquoi quittaient-ils la rivire? Pourquoi? Je le sais trop, hlas! C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mre, C'est qu'on veut sortir de sa sphre, C'est que... c'est que... Je ne finirais pas. FABLE VIII. Le Calife. Autrefois dans Bagdad le calife Almamon Fit btir un palais plus beau, plus magnifique, Que ne le fut jamais celui de Salomon. Cent colonnes d'albtre en formaient le portique; L'or, le jaspe, l'azur, dcoraient le parvis; Dans les appartemens embellis de sculpture, Sous des lambris de cdre, on voyait runis Et les trsors du luxe et ceux de la nature, Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure, Les myrtes odorans, les chefs-d'oeuvre de l'art, Et les fontaines jaillissantes Roulant leurs ondes bondissantes A ct des lits de brocard. Prs de ce beau palais, juste devant l'entre, Une troite chaumire, antique et dlabre, D'un pauvre tisserand tait l'humble rduit. L, content du petit produit D'un grand travail, sans dette et sans soucis pnibles, Le bon vieillard, libre, oubli, Coulait des jours doux et paisibles, Point envieux, point envi. J'ai dj dit que sa retraite Masquait le devant du palais. Le visir veut d'abord, sans forme de procs, Qu'on abatte la maisonnette; Mais le calife veut que d'abord on l'achte. Il fallut obir: on va chez l'ouvrier, On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme, Rpond doucement le pauvre homme; Je n'ai besoin de rien avec mon atelier: Et, quant ma maison, je ne puis m'en dfaire; C'est l que je suis n, c'est l qu'est mort mon pre, Je prtends y mourir aussi. Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici, Il peut dtruire ma chaumire: Mais, s'il le fait, il me verra Venir, chaque matin, sur la dernire pierre M'asseoir et pleurer ma misre; Je connais Almamon, son coeur en gmira. Cet insolent discours excita la colre Du visir, qui voulait punir ce tmraire, Et sur-le-champ raser sa chtive maison. Mais le calife lui dit: Non, J'ordonne qu' mes frais elle soit rpare; Ma gloire tient sa dure: Je veux que nos neveux, en la considrant, Y trouvent de mon rgne un monument auguste: En voyant le palais, ils diront, Il fut grand; En voyant la chaumire, ils diront, Il fut juste. FABLE IX. La Mort. La Mort, reine du monde, assembla, certain jour, Dans les enfers toute sa cour. Elle voulait choisir un bon premier ministre Qui rendt ses tats encor plus florissans. Pour remplir cet emploi sinistre, Du fond du noir tartare avancent pas lents La Fivre, la Goutte et la Guerre. C'taient trois sujets excellens; Tout l'enfer et toute la terre Rendaient justice leurs talens. La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite. On ne pouvait nier qu'elle n'et du mrite, Nul n'osait lui rien disputer; Lorsque d'un mdecin arriva la visite, Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter. La Mort mme tait en balance: Mais, les Vices tant venus, Ds ce moment la Mort n'hsita plus, Elle choisit l'Intemprance. FABLE X. Les deux Jardiniers. Deux frres jardiniers avaient par hritage Un jardin dont chacun cultivait la moiti; Lis d'une troite amiti, Ensemble ils faisaient leur mnage. L'un d'eux, appel Jean, bel esprit, beau parleur, Se croyait un trs grand docteur; Et Monsieur Jean passait sa vie A lire l'almanach, regarder le temps, Et la girouette et les vents. Bientt, donnant l'essor son rare gnie, Il voulut dcouvrir comment d'un pois tout seul Des milliers de pois peuvent sortir si vte; Pourquoi la graine du tilleul, Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite Que la fve, qui meurt deux pieds du terrain; Enfin par quel secret mystre Cette fve, qu'on sme au hasard sur la terre, Sait se retourner dans son sein, Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige. Tandis qu'il rve et qu'il s'afflige De ne point pntrer ces importans secrets, Il n'arrose point son marais; Ses pinards et sa laitue Schent sur pied; le vent du nord lui tue Ses figuiers qu'il ne couvre pas. Point de fruits au march, point d'argent dans la bourse; Et le pauvre docteur, avec ses almanachs, N'a que son frre pour ressource. Celui-ci, ds le grand matin, Travaillait en chantant quelque joyeux refrain, Bchait, arrosait tout du pcher l'oseille. Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir, Il semait bonnement pour pouvoir recueillir. Aussi dans son terrain tout venait merveille; Il avait des cus, des fruits et du plaisir. Ce fut lui qui nourrit son frre; Et quand Monsieur Jean tout surpris S'en vint lui demander comment il savait faire: Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystre: Je travaille, et tu rflchis; Lequel rapporte davantage? Tu te tourmentes, je jouis; Qui de nous deux est le plus sage? FABLE XI. Le Chien et le Chat. Un chien vendu par son matre Brisa sa chane, et revint Au logis qui le vit natre. Jugez de ce qu'il devint Lorsque, pour prix de son zle, Il fut de cette maison Reconduit par le bton Vers sa demeure nouvelle. Un vieux chat, son compagnon, Voyant sa surprise extrme, En passant lui dit ce mot: Tu croyais donc, pauvre sot, Que c'est pour nous qu'on nous aime! FABLE XII. Le Vacher et le Garde-chasse. Colin gardait un jour les vaches de son pre; Colin n'avait pas de bergre, Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois: Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine, Aprs un vieux chevreuil que j'ai manqu deux fois, Et qui m'a mis tout hors d'haleine. Il vient de passer par l bas, Lui rpondit Colin: mais, si vous tes las, Reposez-vous, gardez mes vaches ma place, Et j'irai faire votre chasse; Je rponds du chevreuil.--ma foi, je le veux bien: Tiens, voil mon fusil, prends avec toi mon chien, Va le tuer. Colin s'apprte, S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu' regret, Court avec lui vers la fort. Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrte, Et voil le chevreuil... Colin impatient Tire aussitt, manque la bte, Et blesse le pauvre Sultan. A la suite du chien qui crie, Colin revient la prairie. Il trouve le garde ronflant; De vaches, point; elles taient voles. Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux, Parcourt en gmissant les monts et les valles; Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux, Colin retourne chez son pre, Et lui conte en tremblant l'affaire. Celui-ci, saisissant un bton de cormier, Corrige son cher fils de ses folles ides, Puis lui dit: Chacun son mtier, Les vaches seront bien gardes. FABLE XIII. La Coquette et l'Abeille. Chlo, jeune, jolie, et sur-tout fort coquette, Tous les matins, en se levant, Se mettait au travail, j'entends sa toilette; Et l, souriant, minaudant, Elle disait son cher confident Les peines, les plaisirs, les projets de son ame. Une abeille tourdie arrive en bourdonnant. Au secours! au secours! crie aussitt la dame: Venez, Lise, Marton, accourez promptement; Chassez ce monstre ail. Le monstre insolemment Aux lvres de Chlo se pose. Chlo s'vanouit, et Marton en fureur Saisit l'abeille et se dispose A l'craser. Hlas! lui dit avec douceur L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur; La bouche de Chlo me semblait une rose, Et j'ai cru... Ce seul mot Chlo rend ses sens. Faisons grace, dit-elle, son aveu sincre: D'ailleurs sa piqre est lgre; Depuis qu'elle te parle, peine je la sens. Que ne fait-on passer avec un peu d'encens! FABLE XIV. L'lphant blanc. Dans certains pays de l'Asie On rvre les lphans, Sur-tout les blancs. Un palais est leur curie, On les sert dans des vases d'or, Tout homme leur aspect s'incline vers la terre, Et les peuples se font la guerre Pour s'enlever ce beau trsor. Un de ces lphans, grand penseur, bonne tte, Voulut savoir un jour d'un de ses conducteurs Ce qui lui valait tant d'honneurs, Puisqu'au fond, comme un autre, il n'tait qu'une bte. Ah! rpond le cornac, c'est trop d'humilit; L'on connat votre dignit, Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie Les ames des hros qu'a chris la patrie S'en vont habiter quelque temps Dans les corps des lphans blancs. Nos talapoins l'ont dit, ainsi la chose est sre. --Quoi! vous nous croyez des hros? --Sans doute.--Et sans cela nous serions en repos, Jouissant dans les bois des biens de la nature? --Oui, seigneur.--Mon ami, laisse-moi donc partir, Car on t'a tromp, je t'assure; Et, si tu veux y rflchir, Tu verras bientt l'imposture: Nous sommes fiers et caressans; Modrs, quoique tout-puissans; On ne nous voit point faire injure A plus faible que nous; l'amour dans notre coeur Reoit des lois de la pudeur; Malgr la faveur o nous sommes, Les honneurs n'ont jamais altr nos vertus: Quelles preuves faut-il de plus? Comment nous croyez-vous des hommes? FABLE XV. Le Lierre et le Thym. Que je te plains, petite plante! Disait un jour le lierre au thym: Toujours ramper, c'est ton destin; Ta tige chtive et tremblante Sort peine de terre, et la mienne dans l'air, Unie au chne altier que chrit Jupiter, S'lance avec lui dans la nue. Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue; Je ne puis sur ce point disputer avec toi: Mais je me soutiens par moi-mme; Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrme, Tu ramperais plus bas que moi. Traducteurs, diteurs, faiseurs de commentaires, Qui nous parlez toujours de grec ou de latin Dans vos discours prliminaires, Retenez ce que dit le thym. FABLE XVI. Le Chat et la Lunette. Un chat sauvage et grand chasseur S'tablit, pour faire bombance, Dans le parc d'un jeune seigneur O lapins et perdrix taient en abondance. L ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour, A la course, l'afft, galement habile, Poursuivait, attendait, immolait tour--tour Et quadrupde et volatile. Les gardes piaient l'insolent braconnier; Mais, dans le fort du bois cach prs d'un terrier, Le drle trompait leur adresse. Cependant il craignait d'tre pris la fin, Et se plaignait que la vieillesse Lui rendt l'oeil moins sr, moins fin. Ce penser lui causait souvent de la tristesse; Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes: C'tait une de ces lunettes Faites pour l'opra, que par hasard, un soir, Le matre avait perdue en ce lieu solitaire. Le chat d'abord la considre, La touche de sa griffe, et de l'extrmit La fait petits coups rouler sur le ct, Court aprs, s'en saisit, l'agite, la remue, tonn que rien n'en sortt. Il s'avise la fin d'appliquer sa vue Le verre d'un des bouts, c'tait le plus petit. Alors il apperoit sous la verte coudrette Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas. Ah! quel trsor! dit-il en serrant sa lunette, Et courant au lapin qu'il croit quatre pas. Mais il entend du bruit; il reprend sa machine, S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain Le garde qui vers lui chemine. Press par la peur, par la faim, Il reste un moment incertain, Hsite, rflchit, puis de nouveau regarde: Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde, Et le petit tout prs lui fait voir le lapin. Croyant avoir le temps, il va manger la bte; Le garde est vingt pas qui vous l'ajuste au front, Lui met deux balles dans la tte, Et de sa peau fait un manchon. Chacun de nous a sa lunette, Qu'il retourne suivant l'objet: On voit l-bas ce qui dplat, On voit ici ce qu'on souhaite. FABLE XVII. Le jeune Homme et le Vieillard. De grace, apprenez-moi comment l'on fait fortune, Demandait son pre un jeune ambitieux. Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux, C'est de se rendre utile la cause commune, De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talens, Au service de la patrie. --Oh! trop pnible est cette vie, Je veux des moyens moins brillans. --Il en est de plus srs, l'intrigue...--Elle est trop vile, Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir. --Eh bien! sois un simple imbcille, J'en ai vu beaucoup russir. FABLE XVIII. La Taupe et les Lapins. Chacun de nous souvent connat bien ses dfauts; En convenir, c'est autre chose: On aime mieux souffrir de vritables maux, Que d'avouer qu'ils en sont cause. Je me souviens ce sujet D'avoir t tmoin d'un fait Fort tonnant et difficile croire: Mais je l'ai vu, voici l'histoire. Prs d'un bois, le soir, l'cart, Dans une superbe prairie, Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie, A jouer au colin-maillard. Des lapins! direz-vous, la chose est impossible. Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexible Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait, Et puis sous le cou se nouait. Un instant en faisait l'affaire. Celui que ce ruban privait de la lumire Se plaait au milieu; les autres alentour Sautaient, dansaient, faisaient merveilles, S'loignaient, venaient tour--tour Tirer sa queue ou ses oreilles. Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain, Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte: Mais la troupe chappe la hte, Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain, Il y sera jusqu' demain. Une taupe assez tourdie, Qui sous terre entendit ce bruit, Sort aussitt de son rduit Et se mle dans la partie. Vous jugez que, n'y voyant pas, Elle fut prise au premier pas. Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience, Et la justice veut qu' notre pauvre soeur Nous fassions un peu de faveur; Elle est sans yeux et sans dfense, Ainsi je suis d'avis... Non, rpond avec feu La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu; Mettez-moi le bandeau.--Trs volontiers, ma chre, Le voici; mais je crois qu'il n'est pas ncessaire Que nous serrions le noeud bien fort. --Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colre, Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor. FABLE XIX. Le Rossignol et le Prince. Un jeune prince, avec son gouverneur, Se promenait dans un bocage, Et s'ennuyait suivant l'usage; C'est le profit de la grandeur. Un rossignol chantait sous le feuillage: Le prince l'apperoit, et le trouve charmant; Et, comme il tait prince, il veut dans le moment L'attraper et le mettre en cage. Mais pour le prendre il fait du bruit, Et l'oiseau fuit. Pourquoi donc, dit alors son altesse en colre, Le plus aimable des oiseaux Se tient-il dans les bois, farouche et solitaire, Tandis que mon palais est rempli de moineaux? C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruire De ce qu'un jour vous devez prouver: Les sots savent tous se produire; Le mrite se cache, il faut l'aller trouver. FABLE XX. L'Aveugle et le Paralytique. Aidons-nous mutuellement, La charge des malheurs en sera plus lgre; Le bien que l'on fait son frre Pour le mal que l'on souffre est un soulagement. Confucius l'a dit; suivons tous sa doctrine: Pour la persuader aux peuples de la Chine, Il leur contait le trait suivant. Dans une ville de l'Asie Il existait deux malheureux, L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. Ils demandaient au ciel de terminer leur vie: Mais leurs cris taient superflus, Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique, Couch sur un grabat dans la place publique, Souffrait sans tre plaint; il en souffrait bien plus. L'aveugle, qui tout pouvait nuire, tait sans guide, sans soutien, Sans avoir mme un pauvre chien Pour l'aimer et pour le conduire. Un certain jour il arriva Que l'aveugle ttons, au dtour d'une rue, Prs du malade se trouva; Il entendit ses cris, son ame en fut mue. Il n'est tels que les malheureux Pour se plaindre les uns les autres. J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vtres: Unissons-les, mon frre; ils seront moins affreux. Hlas! dit le perclus, vous ignorez, mon frre, Que je ne puis faire un seul pas; Vous-mme vous n'y voyez pas: A quoi nous servirait d'unir notre misre? A quoi? rpond l'aveugle, coutez: nous deux Nous possdons le bien chacun ncessaire; J'ai des jambes, et vous des yeux: Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide: Vos yeux dirigeront mes pas mal assurs, Mes jambes leur tour iront o vous voudrez: Ainsi, sans que jamais notre amiti dcide Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. FABLE XXI. Pandore. Quand Pandore eut reu la vie, Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner. Vnus, malgr sa jalousie, Dtacha sa ceinture, et vint la lui donner. Jupiter, admirant cette jeune merveille, Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs. Vnus rit de sa crainte, et lui dit l'oreille: Elle blessera bien des coeurs; Mais j'ai cach dans ma ceinture _Les caprices_ pour affaiblir Le mal que fera sa blessure, Et _les faveurs_ pour en gurir. FABLE XXII. L'Enfant et le Dattier. Non loin des rochers de l'Atlas, Au milieu des dserts, o cent tribus errantes Promnent au hasard leurs chameaux et leurs tentes Un jour, certain enfant prcipitait ses pas. C'tait le jeune fils de quelque musulmane Qui s'en allait en caravane. Quand sa mre dormait, il courait le pays. Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine, Notre enfant trouve une fontaine, Auprs, un beau dattier tout couvert de ses fruits. O quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire, M'appartiennent; sans moi, dans ce lieu solitaire, Ces trsors cachs, inconnus, Demeuraient jamais perdus. Je les ai dcouverts, ils sont ma rcompense. Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'lance, Et jusqu' son sommet tche de se hisser. L'entreprise tait prilleuse; L'corce, tantt nue et tantt raboteuse, Lui dchirait les mains ou les faisait glisser. Deux fois il retomba; mais, d'une ardeur nouvelle, Il recommence de plus belle, Et parvient enfin, haletant, A ces fruits qu'il desirait tant. Il se jette alors sur les dattes, Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant, Et mangeant Sans choisir les plus dlicates. Tout--coup voil notre enfant Qui rflchit et qui descend. Il court chercher sa bonne mre, Prend avec lui son jeune frre, Les conduit au dattier. Le cadet inclin, S'appuyant au tronc qu'il embrasse, Prsente son dos l'an; L'autre y monte, et de cette place, Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger, Cueille et jette les fruits; la mre les ramasse, Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger. La rcolte acheve, et la nappe tant mise, Les deux frres tranquillement, Souriant leur mre au milieu d'eux assise, Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant. De la socit ceci nous peint l'image: Je ne connais de bien que ceux que l'on partage. Coeurs dignes de sentir le prix de l'amiti, Retenez cet ancien adage: _Le tout ne vaut pas la moiti._ FIN DU PREMIER LIVRE. LIVRE SECOND. FABLE PREMIRE. La Mre, l'Enfant, et les Sarigues.[6] [6] Espce de renard du Prou. (BUFFON, Hist. nat. tom. IV.) A MADAME DE LA BRICHE. Vous, de qui les attraits, la modeste douceur, Savent tout obtenir et n'osent rien prtendre, Vous que l'on ne peut voir sans devenir plus tendre, Et qu'on ne peut aimer sans devenir meilleur, Je vous respecte trop pour parler de vos charmes, De vos talens, de votre esprit... Vous aviez dj peur: bannissez vos alarmes, C'est de vos vertus qu'il s'agit. Je veux peindre en mes vers des mres le modle, Le sarigue, animal peu connu parmi nous, Mais dont les soins touchans et doux, Dont la tendresse maternelle, Seront de quelque prix pour vous. Le fond du conte est vritable: Buffon m'en est garant; qui pourrait en douter? D'ailleurs tout dans ce genre a droit d'tre croyable Lorsque c'est devant vous qu'on peut le raconter. Maman, disait un jour la plus tendre mre Un enfant pruvien sur ses genoux assis, Quel est cet animal qui, dans cette bruyre, Se promne avec ses petits? Il ressemble au renard. Mon fils, rpondit-elle, Du sarigue c'est la femelle; Nulle mre pour ses enfans N'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilans. La nature a voulu seconder sa tendresse, Et lui fit prs de l'estomac Une poche profonde, une espce de sac, O ses petits, quand un danger les presse, Vont mettre couvert leur faiblesse. Fais du bruit, tu verras ce qu'ils vont devenir. L'enfant frappe des mains, la sarigue attentive Se dresse, et, d'une voix plaintive, Jette un cri; les petits aussitt d'accourir, Et de s'lancer vers la mre, En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire. La poche s'ouvre, les petits En un moment y sont blottis. Ils disparaissent tous; la mre avec vtesse S'enfuit emportant sa richesse. La Pruvienne alors dit l'enfant surpris: Si jamais le sort t'est contraire, Souviens-toi du sarigue, imite-le, mon fils: L'asile le plus sr est le sein d'une mre. FABLE II. Le vieux Arbre et le Jardinier. Un jardinier, dans son jardin, Avait un vieux arbre strile; C'tait un grand poirier qui jadis fut fertile: Mais il avait vieilli, tel est notre destin. Le jardinier ingrat veut l'abattre un matin; Le voil qui prend sa coigne. Au premier coup l'arbre lui dit: Respecte mon grand ge, et souviens-toi du fruit Que je t'ai donn chaque anne. La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant, N'assassine pas un mourant Qui fut ton bienfaiteur. Je te coupe avec peine, Rpond le jardinier; mais j'ai besoin de bois. Alors, gazouillant la fois, De rossignols une centaine S'crie: pargne-le, nous n'avons plus que lui: Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage, Nous la rjouissons par notre doux ramage; Elle est seule souvent, nous charmons son ennui. Le jardinier les chasse et rit de leur requte; Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim Sort aussitt du tronc, en lui disant: Arrte, coute-nous, homme inhumain: Si tu nous laisses cet asile, Chaque jour nous te donnerons Un miel dlicieux dont tu peux la ville Porter et vendre les rayons: Cela te touche-t-il? J'en pleure de tendresse, Rpond l'avare jardinier: Eh! que ne dois-je pas ce pauvre poirier Qui m'a nourri dans sa jeunesse? Ma femme quelquefois vient our ces oiseaux; C'en est assez pour moi: qu'ils chantent en repos. Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance, Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton. Cela dit, il s'en va, sr de sa rcompense, Et laisse vivre le vieux tronc. Comptez sur la reconnaissance Quand l'intrt vous en rpond. FABLE III. La Brebis et le Chien. La brebis et le chien, de tous les temps amis, Se racontaient un jour leur vie infortune. Ah! disait la brebis, je pleure et je frmis Quand je songe aux malheurs de notre destine. Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats, Toujours soumis, tendre et fidle, Tu reois, pour prix de ton zle, Des coups et souvent le trpas. Moi, qui tous les ans les habille, Qui leur donne du lait, et qui fume leurs champs, Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille Assassin par ces mchans. Leurs confrres les loups dvorent ce qui reste. Victimes de ces inhumains, Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains, Voil notre destin funeste! Il est vrai, dit le chien: mais crois-tu plus heureux Les auteurs de notre misre? Va, ma soeur, il vaut encor mieux Souffrir le mal que de le faire. FABLE IV. Le bon Homme et le Trsor. Un bon homme de mes parens, Que j'ai connu dans mon jeune ge, Se faisait adorer de tout son voisinage; Consult, vnr des petits et des grands; Il vivait dans sa terre en vritable sage. Il n'avait pas beaucoup d'cus, Mais cependant assez pour vivre dans l'aisance; En revanche, force vertus, Du sens, de l'esprit par-dessus, Et cette amnit que donne l'innocence. Quand un pauvre venait le voir, S'il avait de l'argent, il donnait des pistoles; Et, s'il n'en avait point, du moins par ses paroles Il lui rendait un peu de courage et d'espoir. Il raccommodait les familles, Corrigeait doucement les jeunes tourdis, Riait avec les jeunes filles, Et leur trouvait de bons maris. Indulgent aux dfauts des autres, Il rptait souvent: N'avons-nous pas les ntres? Ceux-ci sont ns boiteux, ceux-l sont ns bossus, L'un un peu moins; l'autre un peu plus: La nature de cent manires Voulut nous affliger: marchons ensemble en paix; Le chemin est assez mauvais Sans nous jeter encor des pierres. Or il arriva certain jour Que notre bon vieillard trouva dans une tour Un trsor cach sous la terre. D'abord il n'y voit qu'un moyen De pouvoir faire plus de bien; Il le prend, l'emporte et le serre. Puis, en rflchissant, le voil qui se dit: Cet or que j'ai trouv ferait plus de profit Si j'en augmentais mon domaine; J'aurais plus de vassaux, je serais plus puissant. Je peux mieux faire encor: dans la ville prochaine Achetons une charge, et soyons prsident. Prsident! cela vaut la peine. Je n'ai pas fait mon droit, mais, avec mon argent, On m'en dispensera, puisque cela s'achte. Tandis qu'il rve et qu'il projette, Sa servante vient l'avertir Que les jeunes gens du village Dans la cour du chteau sont se divertir. Le dimanche, c'tait l'usage, Le seigneur se plaisait danser avec eux. Oh! ma foi, rpond-il, j'ai bien d'autres affaires, Que l'on danse sans moi. L'esprit plein de chimres, Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux. Ensuite il va joindre sa somme Un petit sac d'argent, reste du mois dernier. Dans l'instant arrive un pauvre homme Qui, tout en pleurs, vient le prier De vouloir lui prter vingt cus pour sa taille: Le collecteur, dit-il, va me mettre en prison, Et n'a laiss dans ma maison Que six enfans sur de la paille. Notre nouveau Crsus lui rpond durement Qu'il n'est point en argent comptant. Le pauvre malheureux le regarde, soupire, Et s'en retourne sans mot dire. Mais il n'tait pas loin, que notre bon seigneur Retrouve tout--coup son coeur: Il court au paysan, l'embrasse, De cent cus lui fait le don, Et lui demande encor pardon. Ensuite il fait crier que sur la grande place Le village assembl se rende dans l'instant. On obit; notre bon homme Arrive avec toute sa somme, En un seul monceau la rpand. Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent: Depuis qu'il m'appartient je ne suis plus le mme, Mon ame est endurcie, et la voix du malheur N'arrive plus jusqu' mon coeur. Mes enfans, sauvez-moi de ce pril extrme; Prenez et partagez ce dangereux mtal; Emportez votre part chacun dans votre asile: Entre tous divis, cet or peut tre utile; Runi chez un seul, il ne fait que du mal. Soyons contens du ncessaire, Sans jamais souhaiter de trsors superflus: Il faut les redouter autant que la misre, Comme elle ils chassent les vertus. FABLE V. Le Troupeau de Colas. Ds la pointe du jour, sortant de son hameau, Colas, jeune pasteur d'un assez beau troupeau, Le conduisait au pturage. Sur sa route il trouve un ruisseau Que, la nuit prcdente, un effroyable orage Avait rendu torrent; comment passer cette eau? Chien, brebis et berger, tout s'arrte au rivage. En faisant un circuit l'on et gagn le pont; C'tait bien le plus sr, mais c'tait le plus long: Colas veut abrger. D'abord il considre Qu'il peut franchir cette rivire; Et, comme ses beliers sont forts, Il conclut que, sans grands efforts, Le troupeau sautera. Cela dit, il s'lance; Son chien saute aprs lui; beliers d'entrer en danse, A qui mieux mieux, courage, allons! Aprs les beliers, les moutons; Tout est en l'air, tout saute, et Colas les excite En s'applaudissant du moyen. Les beliers, les moutons, sautrent assez bien: Mais les brebis vinrent ensuite, Les agneaux, les vieillards, les faibles, les peureux, Les mutins, corps toujours nombreux, Qui refusaient le saut ou sautaient de colre, Et, soit faiblesse, soit dpit, Se laissaient choir dans la rivire. Il s'en noya le quart; un autre quart s'enfuit, Et sous la dent du loup prit. Colas, rduit la misre, S'apperut, mais trop tard, que pour un bon pasteur Le plus court n'est pas le meilleur. FABLE VI. Le Bouvreuil et le Corbeau. Un bouvreuil, un corbeau, chacun dans une cage, Habitaient le mme logis. L'un enchantait par son ramage La femme, le mari, les gens, tout le mnage; L'autre les fatiguait sans cesse de ses cris; Il demandait du pain, du rti, du fromage, Qu'on se pressait de lui porter, Afin qu'il voult bien se taire. Le timide bouvreuil ne faisait que chanter, Et ne demandait rien: aussi, pour l'ordinaire, On l'oubliait; le pauvre oiseau Manquait souvent de grain et d'eau. Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie N'auraient pas fait le moindre pas Pour voir si l'auge tait remplie. Ils l'aimaient bien pourtant, mais ils n'y pensaient pas. Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage. Ah! quel malheur! dit-on: las! il chantait si bien! De quoi donc est-il mort? Certes, c'est grand dommage! Le corbeau crie encore et ne manque de rien. FABLE VII. Le Singe qui montre la Lanterne magique. Messieurs les beaux esprits, dont la prose et les vers Sont d'un style pompeux et toujours admirable, Mais que l'on n'entend point, coutez cette fable, Et tchez de devenir clairs. Un homme qui montrait la lanterne magique Avait un singe dont les tours Attiraient chez lui grand concours: Jacqueau, c'tait son nom, sur la corde lastique Dansait et voltigeait au mieux, Puis faisait le saut prilleux, Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne, Le corps droit, fixe, d'aplomb, Notre Jacqueau fait tout du long L'exercice la prussienne. Un jour qu'au cabaret son matre tait rest (C'tait, je pense, un jour de fte) Notre singe en libert Veut faire un coup de sa tte. Il s'en va rassembler les divers animaux Qu'il peut rencontrer dans la ville; Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux, Arrivent bientt la file. Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau; C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau Vous charmera gratis. Oui, messieurs, la porte On ne prend point d'argent, je fais tout pour l'honneur. A ces mots, chaque spectateur Va se placer, et l'on apporte La lanterne magique; on ferme les volets, Et, par un discours fait exprs, Jacqueau prpare l'auditoire. Ce morceau vraiment oratoire Fit biller; mais on applaudit. Content de son succs, notre singe saisit Un verre peint qu'il met dans sa lanterne. Il sait comment on le gouverne, Et crie en le poussant: Est-il rien de pareil? Messieurs, vous voyez le soleil, Ses rayons et toute sa gloire. Voici prsentement la lune; et puis l'histoire D'Adam, d'Eve et des animaux... Voyez, messieurs, comme ils sont beaux! Voyez la naissance du monde; Voyez... Les spectateurs, dans une nuit profonde, carquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir; L'appartement, le mur, tout tait noir. Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles Dont il tourdit nos oreilles, Le fait est que je ne vois rien. Ni moi non plus, disait un chien. Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose; Mais je ne sais pour quelle cause Je ne distingue pas trs-bien. Pendant tous ces discours, le Cicron moderne Parlait loquemment et ne se lassait point. Il n'avait oubli qu'un point, C'tait d'clairer sa lanterne. FABLE VIII. L'Enfant et le Miroir. Un enfant lev dans un pauvre village Revint chez ses parens, et fut surpris d'y voir Un miroir. D'abord il aima son image; Et puis par un travers bien digne d'un enfant, Et mme d'un tre plus grand, Il veut outrager ce qu'il aime, Lui fait une grimace, et le miroir la rend. Alors son dpit est extrme; Il lui montre un poing menaant, Il se voit menac de mme. Notre marmot fch s'en vient, en frmissant, Battre cette image insolente; Il se fait mal aux mains. Sa colre en augmente; Et, furieux, au dsespoir, Le voil, devant ce miroir, Criant, pleurant, frappant la glace. Sa mre, qui survient, le console, l'embrasse, Tarit ses pleurs, et doucement lui dit: N'as-tu pas commenc par faire la grimace A ce mchant enfant qui cause ton dpit? --Oui.--Regarde prsent: tu souris, il sourit; Tu tends vers lui les bras, il te les tend de mme; Tu n'es plus en colre, il ne se fche plus: De la socit tu vois ici l'emblme; Le bien, le mal, nous sont rendus. FABLE IX. Les deux Chats. Deux chats qui descendaient du fameux Rodilard, Et dignes tous les deux de leur noble origine, Diffraient d'embonpoint: l'un tait gras lard, C'tait l'an; sous son hermine D'un chanoine il avait la mine, Tant il tait dodu, potel, frais et beau: Le cadet n'avait que la peau Colle sa tranchante chine. Cependant ce cadet, du matin jusqu'au soir, De la cave la gouttire Trottait, courait, il fallait voir! Sans en faire meilleure chre. Enfin, un jour, au dsespoir, Il tint ce discours son frre: Explique-moi par quel moyen, Passant ta vie ne rien faire, Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien, Et moi si mal. La chose est claire, Lui rpondit l'an: tu cours tout le logis Pour manger rarement quelque maigre souris... --N'est-ce pas mon devoir?--D'accord, cela peut tre: Mais moi je reste auprs du matre, Je sais l'amuser par mes tours. Admis ses repas sans qu'il me rprimande, Je prends de bons morceaux, et puis je les demande En faisant patte de velours; Tandis que toi, pauvre imbcille, Tu ne sais rien que le servir, Va, le secret de russir, C'est d'tre adroit, non d'tre utile. FABLE X. Le Cheval et le Poulain. Un bon pre cheval, veuf, et n'ayant qu'un fils, L'levait dans un pturage O les eaux, les fleurs et l'ombrage, Prsentaient la fois tous les biens runis. Abusant pour jouir, comme on fait cet ge, Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin, Se vautrait dans l'herbe fleurie, Galopait sans objet, se baignait sans envie, Ou se reposait sans besoin. Oisif et gras lard, le jeune solitaire S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien; Le dgot vint bientt; il va trouver son pre: Depuis long-temps, dit-il, je ne me sens pas bien, Cette herbe est mal-saine et me tue, Ce trfle est sans saveur, cette onde est corrompue, L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons; Bref, je meurs si nous ne partons. Mon fils, rpond le pre, il s'agit de ta vie, A l'instant mme il faut partir. Sitt dit, sitt fait, ils quittent leur patrie. Le jeune voyageur bondissait de plaisir: Le vieillard, moins joyeux, allait un train plus sage; Mais il guidait l'enfant, et le faisait gravir Sur des monts escarps, arides, sans herbage, O rien ne pouvait le nourrir. Le soir vint, point de pturage; On s'en passa. Le lendemain, Comme l'on commenait souffrir de la faim, On prit du bout des dents une ronce sauvage. On ne galopa plus le reste du voyage; A peine, aprs deux jours, allait-on mme au pas. Jugeant alors la leon faite, Le pre va reprendre une route secrte Que son fils ne connaissait pas, Et le ramne la prairie Au milieu de la nuit. Ds que notre poulain Retrouve un peu d'herbe fleurie, Il se jette dessus: Ah! l'excellent festin! La bonne herbe! dit-il: comme elle est douce et tendre! Mon pre, il ne faut pas s'attendre Que nous puissions rencontrer mieux; Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux: Quel pays peut valoir cet asile champtre? Comme il parlait ainsi, le jour vint paratre: Le poulain reconnat le pr qu'il a quitt; Il demeure confus. Le pre, avec bont, Lui dit: Mon cher enfant, retiens cette maxime: Quiconque jouit trop est bientt dgot, Il faut au bonheur du rgime. FABLE XI. Le Grillon. Un pauvre petit grillon, Cach dans l'herbe fleurie, Regardait un papillon Voltigeant dans la prairie. L'insecte ail brillait des plus vives couleurs; L'azur, le pourpre et l'or clataient sur ses ailes; Jeune, beau, petit-matre, il court de fleurs en fleurs, Prenant et quittant les plus belles. Ah! disait le grillon, que son sort et le mien Sont diffrens! Dame nature Pour lui fit tout et pour moi rien. Je n'ai point de talent, encor moins de figure; Nul ne prend garde moi, l'on m'ignore ici bas: Autant vaudrait n'exister pas. Comme il parlait, dans la prairie Arrive une troupe d'enfans: Aussitt les voil courans Aprs ce papillon dont ils ont tous envie. Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent l'attraper. L'insecte vainement cherche leur chapper, Il devient bientt leur conqute. L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps; Un troisime survient, et le prend par la tte. Il ne fallait pas tant d'efforts Pour dchirer la pauvre bte. Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fch; Il en cote trop cher pour briller dans le monde. Combien je vais aimer ma retraite profonde! Pour vivre heureux vivons cach. FABLE XII. Le Chteau de cartes. Un bon mari, sa femme, et deux jolis enfans, Coulaient en paix leurs jours dans le simple hermitage O, paisibles comme eux, vcurent leurs parens. Ces poux, partageant les doux soins du mnage, Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons; Et le soir, dans l't soupant sous le feuillage, Dans l'hiver devant leurs tisons, Ils prchaient leurs fils la vertu, la sagesse, Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours: Le pre par un conte gayait ses discours, La mre par une caresse. L'an de ces enfans, n grave, studieux, Lisait et mditait sans cesse; Le cadet, vif, lger, mais plein de gentillesse, Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux. Un soir, selon l'usage, ct de leur pre, Assis prs d'une table o s'appuyait la mre, L'an lisait Rollin: le cadet, peu soigneux D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes, Employait tout son art, toutes ses facults, A joindre, soutenir par les quatre cts Un fragile chteau de cartes. Il n'en respirait pas d'attention, de peur. Tout--coup voici le lecteur Qui s'interrompt: Papa, dit-il, daigne m'instruire Pourquoi certains guerriers sont nomms conqurans, Et d'autres fondateurs d'empire: Ces deux noms sont-ils diffrens? Le pre mditait une rponse sage, Lorsque son fils cadet, transport de plaisir, Aprs tant de travail, d'avoir pu parvenir A placer son second tage, S'crie: Il est fini! Son frre murmurant Se fche, et d'un seul coup dtruit son long ouvrage; Et voil le cadet pleurant. Mon fils, rpond alors le pre, Le fondateur c'est votre frre, Et vous tes le conqurant. FABLE XIII. Le Phnix. Le phnix, venant d'Arabie, Dans nos bois parut un beau jour: Grand bruit chez les oiseaux; leur troupe runie Vole pour lui faire sa cour. Chacun l'observe, l'examine; Son plumage, sa voix, son chant mlodieux, Tout est beaut, grace divine, Tout charme l'oreille et les yeux. Pour la premire fois on vit cder l'envie Au besoin de louer et d'aimer son vainqueur. Le rossignol disait: jamais tant de douceur N'enchanta mon ame ravie. Jamais, disait le paon, de plus belles couleurs N'ont eu cet clat que j'admire; Il blouit mes yeux et toujours les attire. Les autres rptaient ces loges flatteurs, Vantaient le privilge unique De ce roi des oiseaux, de cet enfant du ciel, Qui, vieux, sur un bcher de cdre aromatique, Se consume lui-mme, et renat immortel. Pendant tous ces discours la seule tourterelle Sans rien dire fit un soupir. Son poux, la poussant de l'aile, Lui demande d'o peut venir Sa rverie et sa tristesse: De cet heureux oiseau desires-tu le sort? --Moi! mon ami, je le plains fort; Il est le seul de son espce. FABLE XIV. La Pie et la Colombe. Une colombe avait son nid Tout auprs du nid d'une pie. Cela s'appelle voir mauvaise compagnie, D'accord; mais de ce point pour l'heure il ne s'agit. Au logis de la tourterelle Ce n'tait qu'amour et bonheur; Dans l'autre nid toujours querelle, OEufs casss, tapage et rumeur. Lorsque par son poux la pie tait battue, Chez sa voisine elle venait, L jasait, criait, se plaignait, Et faisait la longue revue Des dfauts de son cher poux: Il est fier, exigeant, dur, emport, jaloux; De plus, je sais fort bien qu'il va voir des corneilles; Et cent autres choses pareilles Qu'elle disait dans son courroux. Mais vous, rpond la tourterelle, tes-vous sans dfauts? Non, j'en ai, lui dit-elle; Je vous le confie entre nous: En conduite, en propos, je suis assez lgre, Coquette comme on l'est, parfois un peu colre, Et me plaisant souvent le faire enrager: Mais, qu'est-ce que cela?--C'est beaucoup trop, ma chre: Commencez par vous corriger; Votre humeur peut l'aigrir... Qu'appelez-vous, ma mie? Interrompt aussitt la pie: Moi de l'humeur! Comment! je vous conte mes maux, Et vous m'injuriez! Je vous trouve plaisante: Adieu, petite impertinente: Mlez-vous de vos tourtereaux. Nous convenons de nos dfauts, Mais c'est pour que l'on nous dmente. FABLE XV. L'ducation du Lion. Enfin le roi lion venait d'avoir un fils; Par-tout, dans ses tats, on se livrait en proie Aux transports clatans d'une bruyante joie: Les rois heureux ont tant d'amis! Sire lion, monarque sage, Songeait confier son enfant bien aim Aux soins d'un gouverneur vertueux, estim, Sous qui le lionceau ft son apprentissage. Vous jugez qu'un choix pareil Est d'assez grande importance Pour que long-temps on y pense. Le monarque indcis assemble son conseil: En peu de mots il expose Le point dont il s'agit, et supplie instamment Chacun des conseillers de nommer franchement Celui qu'en conscience il croit propre la chose. Le tigre se leva: sire, dit-il, les rois N'ont de grandeur que par la guerre; Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre: Faites donc tomber votre choix Sur le guerrier le plus terrible, Le plus craint, aprs vous, des htes de ces bois. Votre fils saura tout s'il sait tre invincible. L'ours fut de cet avis: il ajouta pourtant Qu'il fallait un guerrier prudent, Un animal de poids, de qui l'exprience Du jeune lionceau st rgler la vaillance Et mettre profit ses exploits. Aprs l'ours, le renard s'explique, Et soutient que la politique Est le premier talent des rois; Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrme Pour instruire le prince et pour le bien former. Ainsi chacun, sans se nommer, Clairement s'indiqua soi-mme: De semblables conseils sont communs la cour. Enfin le chien parle son tour: Sire, dit-il, je sais qu'il faut faire la guerre, Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu' regret; L'art de tromper ne me plat gure: Je connais un plus beau secret Pour rendre heureux l'tat, pour en tre le pre, Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer, Dans une dpendance entire; Ce secret, c'est de les aimer. Voil pour bien rgner la science suprme; Et, si vous desirez la voir dans votre fils, Sire, montrez-la lui vous-mme. Tout le conseil resta muet cet avis. Le lion court au chien: ami, je te confie Le bonheur de l'tat et celui de ma vie; Prends mon fils, sois son matre, et, loin de tout flatteur, S'il se peut, va former son coeur. Il dit, et le chien part avec le jeune prince. D'abord son pupille il persuade bien Qu'il n'est point lionceau, qu'il n'est qu'un pauvre chien, Son parent loign; de province en province Il le fait voyager, montrant ses regards Les abus du pouvoir, des peuples la misre, Les livres, les lapins mangs par les renards, Les moutons par les loups, les cerfs par la panthre, Par-tout le faible terrass, Le boeuf travaillant sans salaire, Et le singe rcompens. Le jeune lionceau frmissait de colre: Mon pre, disait-il, de pareils attentats Sont-ils connus du roi? Comment pourraient-ils l'tre? Disait le chien: les grands approchent seuls du matre, Et les mangs ne parlent pas. Ainsi, sans raisonner de vertu, de prudence, Notre jeune lion devenait tous les jours Vertueux et prudent; car c'est l'exprience Qui corrige, et non les discours. A cette bonne cole il acquit avec l'ge Sagesse, esprit, force et raison. Que lui fallait-il davantage? Il ignorait pourtant encor qu'il ft lion; Lorsqu'un jour qu'il parlait de sa reconnaissance son matre, son bienfaiteur, Un tigre furieux, d'une norme grandeur, Paraissant tout--coup, contre le chien s'avance. Le lionceau plus prompt s'lance, Il hrisse ses crins, il rugit de fureur, Bat ses flancs de sa queue, et ses griffes sanglantes Ont bientt dispers les entrailles fumantes De son redoutable ennemi. A peine il est vainqueur qu'il court son ami: Oh! quel bonheur pour moi d'avoir sauv ta vie! Mais quel est mon tonnement! Sais-tu que l'amiti, dans cet heureux moment, M'a donn d'un lion la force et la furie? Vous l'tes, mon cher fils, oui, vous tes mon roi, Dit le chien tout baign de larmes. Le voil donc venu, ce moment plein de charmes, O, vous rendant enfin tout ce que je vous doi, Je peux vous dvoiler un important mystre! Retournons la cour, mes travaux sont finis. Cher prince, malgr moi, cependant je gmis, Je pleure, pardonnez, tout l'tat trouve un pre, Et moi, je vais perdre mon fils. FABLE XVI. Le Danseur de corde et le Balancier. Sur la corde tendue un jeune voltigeur Apprenait danser; et dj son adresse, Ses tours de force, de souplesse, Faisaient venir maint spectateur. Sur son troit chemin on le voit qui s'avance, Le balancier en main, l'air libre, le corps droit, Hardi, lger, autant qu'adroit; Il s'lve, descend, va, vient, plus haut s'lance, Retombe, remonte en cadence, Et, semblable certains oiseaux Qui rasent en volant la surface des eaux, Son pied touche, sans qu'on le voie, A la corde qui plie et dans l'air le renvoie. Notre jeune danseur, tout fier de son talent, Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant Qui me fatigue et m'embarrasse? Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grace, De force et de lgret. Aussitt fait que dit. Le balancier jet, Notre tourdi chancelle, tend les bras, et tombe. Il se cassa le nez, et tout le monde en rit. Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit Que sans rgle et sans frein tt ou tard on succombe? La vertu, la raison, les lois, l'autorit, Dans vos desirs fougueux vous causent quelque peine; C'est le balancier qui vous gne, Mais qui fait votre sret. FABLE XVII. La jeune Poule et le vieux Renard. Une poulette jeune et sans exprience, En trottant, cloquetant, grattant, Se trouva, je ne sais comment, Fort loin du poulailler, berceau de son enfance. Elle s'en apperut qu'il tait dj tard. Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard A ses yeux troubls se prsente. La pauvre poulette tremblante Recommanda son ame Dieu. Mais le renard, s'approchant d'elle, Lui dit: Hlas! mademoiselle, Votre frayeur m'tonne peu; C'est la faute de mes confrres, Gens de sac et de corde, infmes ravisseurs, Dont les apptits sanguinaires Ont rempli la terre d'horreurs. Je ne puis les changer, mais du moins je travaille A prserver, par mes conseils, L'innocente et faible volaille Des attentats de mes pareils. Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile; Et j'allais de ce pas, jusque dans votre asile, Pour avertir vos soeurs qu'il court un mauvais bruit, C'est qu'un certain renard, mchant autant qu'habile, Doit vous attaquer cette nuit. Je viens veiller pour vous. La crdule innocente Vers le poulailler le conduit: A peine est-il dans ce rduit, Qu'il tue, trangle, gorge, et sa griffe sanglante Entasse les mourans sur la terre tendus, Comme fit Diomde au quartier de Rhsus. Il croqua tout, grandes, petites, Coqs, poulets et chapons; tout prit sous ses dents. La pire espce de mchans Est celle des vieux hypocrites. FABLE XVIII. Les deux Persans. Cette pauvre raison dont l'homme est si jaloux N'est qu'un ple flambeau qui jette autour de nous Une triste et faible lumire; Par-del c'est la nuit. Le mortel tmraire Qui veut y pntrer marche sans savoir o. Mais ne point profiter de ce bienfait suprme, teindre son esprit, et s'aveugler soi-mme, C'est un autre excs non moins fou. En Perse il fut jadis deux frres, Adorant le soleil, suivant l'antique loi. L'un d'eux, chancelant dans sa foi, N'estimant rien que ses chimres, Prtendait mditer, connatre, approfondir De son Dieu la sublime essence; Et du matin au soir, afin d'y parvenir, L'oeil toujours attach sur l'astre qu'il encense, Il voulait expliquer le secret de ses feux. Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux, Et ds-lors du soleil il nia l'existence. L'autre tait crdule et bigot; Effray du sort de son frre, Il y vit de l'esprit l'abus trop ordinaire, Et mit tous ses efforts devenir un sot. On vient bout de tout; le pauvre solitaire Avait peu de chemin faire, Il fut content de lui bientt. Mais, de peur d'offenser l'astre qui nous claire En portant jusqu' lui des regards indiscrets, Il se fit un trou sous la terre, Et condamna ses yeux ne le voir jamais. Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre, Mais que l'on voit par-tout, mais qui parle nos coeurs, Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre, Sans rejeter les dons que sa main sait rpandre, Employons notre esprit devenir meilleurs. Nos vertus au Trs-Haut sont le plus digne hommage, Et l'homme juste est le seul sage. FABLE XIX. Myson. Myson fut connu dans la Grce Par son amour pour la sagesse; Pauvre, libre, content, sans soins, sans embarras, Il vivait dans les bois, seul, mditant sans cesse, Et parfois riant aux clats. Un jour deux Grecs vinrent lui dire: De ta gat, Myson, nous sommes tous surpris: Tu vis seul; comment peux-tu rire? Vraiment, rpondit-il, voil pourquoi je ris. FABLE XX. * Le Chat et le Moineau. La prudence est bonne de soi; Mais la pousser trop loin est une duperie: L'exemple suivant en fait foi. Des moineaux habitaient dans une mtairie. Un beau champ de millet, voisin de la maison, Leur donnait du grain foison. Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie Occups de gruger les pis de millet. Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire, Tournait et retournait; mais il avait beau faire; Sitt qu'il paraissait, la bande s'envolait. Comment les attraper? Notre vieux chat y songe, Mdite, fouille en son cerveau, Et trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau Sa patte dont il fait ponge. Dans du millet en grain aussitt il la plonge; Le grain s'attache tout autour. Alors cloche-pied, sans bruit, par un dtour, Il va gagner le champ, s'y couche La patte en l'air et sur le dos, Ne bougeant non plus qu'une souche. Sa patte ressemblait l'pi le plus gros; L'oiseau s'y mprenait, il approchait sans crainte, Venait pour becqueter, de l'autre patte: Crac! Voil mon oiseau dans le sac. Il en prit vingt par cette feinte. Un moineau s'apperoit du pige sclrat, Et prudemment fuit la machine; Mais ds ce jour il s'imagine Que chaque pi de grain tait patte de chat. Au fond de son trou solitaire Il se retire, et plus n'en sort, Supporte la faim, la misre, Et meurt pour viter la mort. FABLE XXI. * Le Roi de Perse. Un roi de Perse certain jour Chassait avec toute sa cour; Il eut soif, et dans cette plaine On ne trouvait point de fontaine. Prs de l seulement tait un grand jardin Rempli de beaux cdrats, d'oranges, de raisin: A Dieu ne plaise que j'en mange: Dit le roi, ce jardin courrait trop de danger; Si je me permettais d'y cueillir une orange, Mes visirs aussitt mangeraient le verger. FABLE XXII. Le Linot. Une linotte avait un fils Qu'elle adorait selon l'usage; C'tait l'unique fruit du plus doux mariage, Et le plus beau linot qui ft dans le pays. Sa mre en tait folle, et tous les tmoignages Que peuvent inventer la tendresse et l'amour taient pour cet enfant puiss chaque jour. Notre jeune linot, fier de ces avantages, Se croyait un phnix, prenait l'air suffisant, Tranchait du petit important Avec les oiseaux de son ge: Persiflait la msange ou bien le roitelet, Donnait chacun son paquet, Et se faisait har de tout le voisinage. Sa mre lui disait: Mon cher fils, soit plus sage, Plus modeste sur-tout. Hlas! je conois bien Les dons, les qualits, qui furent ton partage; Mais feignons de n'en savoir rien, Pour qu'on les aime davantage. A tout cela notre linot Rpondait par quelque bon mot; La mre en gmissait dans le fond de son ame. Un vieux merle, ami de la dame, Lui dit: Laissez aller votre fils au grand bois, Je vous rponds qu'avant un mois Il sera sans dfauts. Vous jugez des alarmes De la mre, qui pleure et frmit du danger; Mais le jeune linot brlait de voyager, Il partit donc malgr les larmes. A peine est-il dans la fort, Que notre petit personnage Du pivert entend le ramage, Et se moque de son fausset. Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie, Vient bons coups de bec plumer le persifleur; Et, deux jours aprs, une pie Le dgote jamais du mtier de railleur. Il lui restait encor la vanit secrte De se croire excellent chanteur; Le rossignol et la fauvette Le gurirent de son erreur. Bref, il retourna, chez sa mre, Doux, poli, modeste et charmant. Ainsi l'adversit fit, dans un seul moment, Ce que tant de leons n'avaient jamais pu faire. FIN DU LIVRE SECOND. LIVRE TROISIME FABLE PREMIRE. Les Singes et le Lopard. Des singes dans un bois jouaient la main chaude; Certaine guenon mauricaude, Assise gravement, tenait sur ses genoux La tte de celui qui, courbant son chine, Sur sa main recevait les coups. On frappait fort, et puis devine! Il ne devinait point; c'tait alors des ris, Des sauts, des gambades, des cris. Attir par le bruit du fond de sa tanire, Un jeune lopard, prince assez dbonnaire, Se prsente au milieu de nos singes joyeux. Tout tremble son aspect. Continuez vos jeux, Leur dit le lopard, je n'en veux personne: Rassurez-vous, j'ai l'ame bonne; Et je viens mme ici, comme particulier, A vos plaisirs m'associer. Jouons, je suis de la partie. Ah! monseigneur, quelle bont! Quoi! votre altesse veut, quittant sa dignit, Descendre jusqu' nous!--Oui, c'est ma fantaisie. Mon altesse eut toujours de la philosophie, Et sait que tous les animaux Sont gaux. Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie. Les singes enchants crurent ce discours, Comme l'on y croira toujours. Toute la troupe joviale Se remet jouer: l'un d'entre eux tend la main, Le lopard frappe, et soudain On voit couler du sang sous la griffe royale. Le singe cette fois devina qui frappait; Mais il s'en alla sans le dire. Ses compagnons faisaient semblant de rire, Et le lopard seul riait. Bientt chacun s'excuse et s'chappe la hte, En se disant entre leurs dents: Ne jouons point avec les grands, Le plus doux a toujours des griffes la patte. FABLE II. L'Inondation. Des laboureurs vivaient paisibles et contens Dans un riche et nombreux village; Ds l'aurore ils allaient travailler leurs champs, Le soir ils revenaient chantans Au sein d'un tranquille mnage; Et la nature bonne et sage, Pour prix de leurs travaux, leur donnait tous les ans De beaux bls et de beaux enfans. Mais il faut bien souffrir, c'est notre destine. Or il arriva qu'une anne, Dans le mois o le blond Phbus S'en va faire visite au brlant Sirius, La terre, de sucs puise, Ouvrant de toutes parts son sein, Haletait sous un ciel d'airain. Point de pluie et point de rose. Sur un sol crevass l'on voit noircir le grain, Les pis sont brls, et leurs ttes penches Tombent sur leurs tiges sches. On trembla de mourir de faim; La commune s'assemble. En hte on dlibre; Et chacun, comme l'ordinaire, Parle beaucoup, et rien ne dit. Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit, Proposrent un parti sage: Mes amis, dirent-ils, d'ici vous pouvez voir Ce mont peu distant du village; L, se trouve un grand lac, immense rservoir Des souterraines eaux qui s'y font un passage. Allez saigner ce lac; mais sachez mnager Un petit nombre de saignes, Afin qu' votre gr vous puissiez diriger Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignes. Juste quand il faudra nous les arrterons. Prenez bien garde au moins... Oui, oui, courons, courons, S'crie aussitt l'assemble. Et voil mille jeunes gens Arms d'hoyaux, de pics, et d'autres instrumens, Qui volent vers le lac: la terre est travaille Tout autour de ses bords; on perce en cent endroits A la fois; D'un morceau de terrain chaque ouvrier se charge: Courage, allons! point de repos! L'ouverture jamais ne peut tre assez large. Cela fut bientt fait. Avant la nuit, les eaux, Tombant de tout leur poids sur leur digue affaiblie, De par-tout roulent grands flots. Transports et complimens de la troupe bahie, Qui s'admire dans ses travaux. Le lendemain matin ce ne fut pas de mme: On voit flotter les bls sur un ocan d'eau; Pour sortir du village il faut prendre un bateau; Tout est perdu, noy. La douleur est extrme, On s'en prend aux vieillards; C'est vous, leur disait-on, Qui nous cotez notre moisson; Votre maudit conseil... Il tait salutaire, Rpondit un d'entre eux; mais ce qu'on vient de faire Est fort loin du conseil comme de la raison. Nous voulions un peu d'eau, vous nous lchez la bonde; L'excs d'un trs-grand bien devient un mal trs-grand: Le sage arrose doucement, L'insens tout de suite inonde. FABLE III. Le Sanglier et les Rossignols. Un homme riche, sot et vain, Qualits qui parfois marchent de compagnie, Croyait pour tous les arts avoir un got divin, Et pensait que son or lui donnait du gnie. Chaque jour sa table on voyait runis Peintres, sculpteurs, savans, artistes, beaux esprits, Qui lui prodiguaient les hommages, Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages, coutaient les conseils qu'il daignait leur donner, Et l'appelaient Mcne en mangeant son dner. Se promenant un soir dans son parc solitaire, Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens, Il vit un sanglier qui labourait la terre, Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents. Autour du sanglier, les merles, les fauvettes, Sur-tout les rossignols, voltigeant, s'arrtant, Rptaient l'envi leurs douces chansonnettes, Et le suivaient toujours chantant. L'animal coutait l'harmonieux ramage Avec la gravit d'un docte connaisseur, Baissait parfois la hure en signe de faveur, Ou bien, la secouant, refusait son suffrage. Qu'est ceci? dit le financier: Comment! les chantres du bocage Pour leur juge ont choisi cet animal sauvage! Nenni, rpond le jardinier: De la terre par lui frachement laboure, Sont sortis plusieurs vers, excellente cure Qui seule attire ces oiseaux: Ils ne se tiennent sa suite Que pour manger ces vermisseaux, Et l'imbcille croit que c'est pour son mrite. FABLE IV. Le Rhinocros et le Dromadaire. Un rhinocros jeune et fort Disait un jour au dromadaire: Expliquez-moi, s'il vous plat, mon cher frre, D'o peut venir pour nous l'injustice du sort. L'homme, cet animal puissant par son adresse, Vous recherche avec soin, vous loge, vous chrit, De son pain mme vous nourrit, Et croit augmenter sa richesse En multipliant votre espce. Je sais bien que sur votre dos Vous portez ses enfans, sa femme, ses fardeaux; Que vous tes lger, doux, sobre, infatigable; J'en conviens franchement: mais le rhinocros Des mmes vertus est capable. Je crois mme, soit dit sans vous mettre en courroux, Que tout l'avantage est pour nous: Notre corne et notre cuirasse Dans les combats pourraient servir; Et cependant l'homme nous chasse, Nous mprise, nous hait, et nous force le fuir. Ami, rpond le dromadaire, De notre sort ne soyez point jaloux; C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire. Vous tes tonn qu'il nous prfre vous: Mais de cette faveur voici tout le mystre, Nous savons plier les genoux. FABLE V. Le Rossignol et le Paon. L'aimable et tendre Philomle, Voyant commencer les beaux jours, Racontait l'cho fidle Et ses malheurs et ses amours. Le plus beau paon du voisinage, Matre et sultan de ce canton, levant la tte et le ton, Vint interrompre son ramage: C'est bien toi, chantre ennuyeux, Avec un si triste plumage, Et ce long bec, et ces gros yeux, De vouloir charmer ce bocage! A la beaut seule il va bien D'oser clbrer la tendresse: De quel droit chantes-tu sans cesse? Moi, qui suis beau, je ne dis rien. Pardon, rpondit Philomle: Il est vrai, je ne suis pas belle; Et, si je chante dans ce bois, Je n'ai de titre que ma voix. Mais vous, dont la noble arrogance M'ordonne de parler plus bas, Vous vous taisez par impuissance, Et n'avez que vos seuls appas. Ils doivent blouir sans doute; Est-ce assez pour se faire aimer? Allez, puisqu'Amour n'y voit goutte, C'est l'oreille qu'il faut charmer. FABLE VI. Hercule au ciel. Lorsque le fils d'Alcmne, aprs ses longs travaux, Fut reu dans le ciel, tous les dieux s'empressrent De venir au-devant de ce fameux hros. Mars, Minerve, Vnus, tendrement l'embrassrent. Junon mme lui fit un accueil assez doux. Hercule transport les remerciait tous, Quand Plutus, qui voulait tre aussi de la fte, Vient d'un air insolent lui prsenter la main. Le hros irrit passe en tournant la tte. Mon fils, lui dit alors Jupin, Que t'a donc fait ce dieu? D'o vient que la colre, A son aspect, trouble tes sens? --C'est que je le connais, mon pre, Et presque toujours, sur la terre, Je l'ai vu l'ami des mchans. FABLE VII. Le Livre, ses Amis, et les deux Chevreuils. Un livre de bon caractre Voulait avoir beaucoup d'amis. Beaucoup! me direz-vous, c'est une grande affaire; Un seul est rare en ce pays. J'en conviens; mais mon livre avait cette marotte, Et ne savait pas qu'Aristote Disait aux jeunes Grecs son cole admis: Mes amis, il n'est point d'amis. Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire; S'il passait un lapin, d'un air doux et civil, Vte il courait lui: Mon cousin, disait-il, J'ai du beau serpolet tout prs de ma tanire, De djener chez moi faites-moi la faveur. S'il voyait un cheval patre dans la campagne, Il allait l'aborder: Peut-tre monseigneur A-t-il besoin de boire; au pied de la montagne Je connais un lac transparent Qui n'est jamais rid par le moindre zphyre: Si monseigneur veut, dans l'instant J'aurai l'honneur de l'y conduire. Ainsi, pour tous les animaux, Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux, Complaisant, empress, toujours rempli de zle, Il voulait de chacun faire un ami fidle, Et s'en croyait aim parce qu'il les aimait. Certain jour que, tranquille en son gte, il dormait, Le bruit du cor l'veille, il dcampe au plus vte; Quatre chiens s'lancent aprs, Un maudit piqueur les excite, Et voil notre livre arpentant les gurets. Il va, tourne, revient, aux mmes lieux repasse, Saute, franchit un long espace Pour dvoyer les chiens, et, prompt comme l'clair, Gagne pays, et puis s'arrte: Assis, les deux pattes en l'air, L'oeil et l'oreille au guet, il lve la tte, Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis. Il apperoit dans des taillis Un lapin que toujours il traita comme un frre; Il y court: Par piti, sauve-moi, lui dit-il, Donne retraite ma misre, Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux pril... Ah! que j'en suis fch! rpond d'un air tranquille Le lapin: je ne puis t'offrir mon logement, Ma femme accouche en ce moment, Sa famille et la mienne ont rempli mon asile; Je te plains bien sincrement: Adieu, mon cher ami. Cela dit, il s'chappe, Et voici la meute qui jappe. Le pauvre livre part. A quelques pas plus loin, Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin, Il avait oblig; tendrement il le prie D'arrter un moment cette meute en furie Qui de ses cornes aura peur. Hlas! dit le taureau, ce serait de grand coeur: Mais des gnisses la plus belle Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle; Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur. Disant ces mots, il part. Notre livre, hors d'haleine, Implore vainement un daim, un cerf dix-cors, Ses amis les plus srs; ils l'coutent peine, Tant ils ont peur du bruit des cors. Le pauvre infortun, sans force et sans courage, Allait se rendre aux chiens, quand, du milieu du bois, Deux chevreuils reposant sous le mme feuillage Des chasseurs entendent la voix: L'un d'eux se lve et part; la meute sanguinaire Quitte le livre et court aprs. En vain le piqueur en colre Crie, et jure, et se fche: travers les forts Le chevreuil emmne la chasse, Va faire un long circuit, et revient au buisson O l'attendait son compagnon, Qui dans l'instant part sa place. Celui-ci fait de mme, et, pendant tout le jour, Les deux chevreuils lancs et quitts tour--tour Fatiguent la meute obstine. Enfin les chasseurs tout honteux Prennent le bon parti de retourner chez eux. Dj la retraite est sonne, Et les chevreuils rejoints. Le livre palpitant S'approche, et leur raconte, en les flicitant, Que ses nombreux amis, dans ce pril extrme, L'avaient abandonn. Je n'en suis pas surpris, Rpond un des chevreuils: quoi bon tant d'amis? Un seul suffit quand il nous aime. FABLE VIII. Les deux Bacheliers. Deux jeunes bacheliers logs chez un docteur Y travaillaient avec ardeur A se mettre en tat de prendre leurs licences. L, du matin au soir, en public disputant, Prouvant, divisant, ergotant Sur la nature et ses substances, L'infini, le fini, l'ame, la volont, Les sens, le libre arbitre et la ncessit; Ils en taient bientt ne plus se comprendre: Mme par l souvent l'on dit qu'ils commenaient; Mais c'est alors qu'ils se poussaient Les plus beaux argumens; qui venait les entendre Bouche bante demeurait, Et leur professeur mme en extase admirait. Une nuit qu'ils dormaient dans le grenier du matre Sur un grabat commun, voil mes jeunes gens Qui, dans un rve, pensent tre A se disputer sur les bancs. Je dmontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre. Or, voici mon dilemme. Ergo, voici le ntre... A ces mots, nos rveurs, crians, gesticulans, Au lieu de s'en tenir aux simples argumens D'Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme De coups de poing bien assens Sur le nez. Tous deux sautent du lit dans une rage extrme, Se saisissent par les cheveux, Tombent et font tomber ple-mle avec eux Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table, Et quatre in-folios crits sur parchemin. Le professeur arrive, une chandelle en main, A ce tintamarre effroyable: Le diable est donc ici! dit-il tout hors de soi: Comment! sans y voir clair et sans savoir pourquoi, Vous vous battez ainsi! Quelle mouche vous pique? Nous ne nous battons point, disent-ils; jugez mieux: C'est que nous repassons tous deux Nos leons de mtaphysique. FABLE IX. Le roi Alphonse. Certain roi qui rgnait sur les rives du Tage, Et que l'on surnomma _le sage_, Non parce qu'il tait prudent, Mais parce qu'il tait savant, Alphonse, fut sur-tout un habile astronome. Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume, Et quittait souvent son conseil Pour la lune ou pour le soleil. Un soir qu'il retournait son observatoire, Entour de ses courtisans, Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire Qu'avec mes nouveaux instrumens Je verrai, cette nuit, des hommes dans la lune. Votre majest les verra, Rpondait-on; la chose est mme trop commune, Elle doit voir mieux que cela. Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue, S'approche, en demandant humblement, chapeau bas, Quelques maravdis; le roi ne l'entend pas, Et, sans le regarder, son chemin continue. Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main, Toujours renouvelant sa prire importune: Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain, Rptait: je verrai des hommes dans la lune. Enfin le pauvre le saisit Par son manteau royal, et gravement lui dit: Ce n'est pas de l haut, c'est des lieux o nous sommes Que Dieu vous a fait souverain. Regardez vos pieds; l vous verrez des hommes, Et des hommes manquant de pain. FABLE X. Le Renard dguis. Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence, A la cour d'un lion servait depuis long-temps; Les succs les plus clatans Avaient prouv son zle et son intelligence. Pour peu qu'on l'employt, toute affaire allait bien. On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien; Et l'habile renard tait dans l'indigence. Lass de servir des ingrats, De russir toujours sans en tre plus gras, Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire Il s'en va trouver son grand-pre, Vieux renard retir, qui jadis fut visir. L, contant ses exploits, et puis les injustices, Les dgots, qu'il eut souffrir, Il demande pourquoi de si nombreux services N'ont jamais pu rien obtenir. Le bon homme renard, avec sa voix casse, Lui dit: Mon cher enfant, la semaine passe, Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier: C'est moi qui suis son hritier, J'ai conserv sa peau: mets-la dessus la tienne, Et retourne la cour. Le renard avec peine Se soumit au conseil; affubl de la peau De feu son cousin le blaireau, Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine, Se trouve l'air d'un sot, tel qu'tait le cousin. Tout honteux, de la cour il reprend le chemin. Mais, quelques mois aprs, dans un riche quipage, Entour de valets, d'esclaves, de flatteurs, Combl de dons et de faveurs, Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage: Il tait grand visir. Je te l'avais bien dit, S'crie alors le vieux grand-pre; Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire Doit d'abord cacher son esprit. FABLE XI. Le Dervis, la Corneille et le Faucon. Un de ces pieux solitaires Qui, dtachant leur coeur des choses d'ici-bas, Font voeu de renoncer des biens qu'ils n'ont pas Pour vivre du bien de leurs frres, Un dervis, en un mot, s'en allait mendiant Et priant; Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille, Par des parens cruels laisse en son berceau, Presque sans plume encor, vinrent son oreille. Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau Alongeant sur son nid sa tte demi-nue: Dans l'instant, du haut de la nue, Un faucon descend vers ce nid, Et, le bec rempli de pture, Il apporte sa nourriture A l'orpheline qui gmit. O du puissant Alla providence adorable! S'cria le dervis: plutt qu'un innocent Prisse sans secours, tu rends compatissant Des oiseaux le moins pitoyable! Et moi, fils du Trs-Haut, je chercherais mon pain! Non, par le prophte j'en jure, Tranquille dsormais, je remets mon destin A celui qui prend soin de toute la nature. Cela dit, le dervis, couch tout de son long, Se met bayer aux corneilles, De la cration admire les merveilles, De l'univers l'ordre profond. Le soir vint; notre solitaire Eut un peu d'apptit en faisant sa prire: Ce n'est rien, disait-il; mon souper va venir. Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir, Ce sera pour demain. Le lendemain, l'aurore Parat, et point de djener. Ceci commence l'tonner; Cependant il persiste encore, Et croit chaque instant voir venir son dner. Personne n'arrivait; la journe est finie, Et le dervis jeun voyait d'un oeil d'envie Ce faucon qui venait toujours Nourrir sa pupille chrie. Tout--coup il l'entend lui tenir ce discours: Tant que vous n'avez pu, ma mie, Pourvoir vous-mme vos besoins, De vous j'ai pris de tendres soins; A prsent que vous voil grande, Je ne reviendrai plus. Alla nous recommande Les faibles et les malheureux; Mais tre faible, ou paresseux, C'est une grande diffrence. Nous ne recevons l'existence Qu'afin de travailler pour nous ou pour autrui. De ce devoir sacr quiconque se dispense Est puni de la providence Par le besoin ou par l'ennui. Le faucon dit et part. Touch de ce langage, Le dervis converti reconnat son erreur, Et, gagnant le premier village, Se fait valet de laboureur. FABLE XII. Les Enfans et les Perdreaux. Deux enfans d'un fermier, gentils, espigles, beaux, Mais un peu gts par leur pre, Cherchant des nids dans leur enclos, Trouvrent de petits perdreaux Qui voletaient aprs leur mre. Vous jugez de leur joie, et comment mes bambins A la troupe qui s'parpille Vont par-tout couper les chemins, Et n'ont pas assez de leurs mains Pour prendre la pauvre famille! La perdrix, tranant l'aile, appelant ses petits, Tourne en vain, voltige, s'approche; Dj mes jeunes tourdis Ont toute sa couve en poche. Ils veulent partager comme de bons amis; Chacun en garde six, il en reste un treizime: L'an le veut, l'autre le veut aussi. --Tirons au doigt mouill.--Parbleu non.--Parbleu si. --Cde, ou bien tu verras.--Mais tu verras toi-mme. De propos en propos, l'an, peu patient, Jette la tte de son frre Le perdreau disput. Le cadet, en colre, D'un des siens riposte l'instant. L'an recommence d'autant; Et ce jeu qui leur plat couvre autour d'eux la terre De pauvres perdreaux palpitans. Le fermier, qui passait en revenant des champs, Voit ce spectacle sanguinaire, Accourt, et dit ses enfans: Comment donc! petits rois, vos discordes cruelles Font que tant d'innocens expirent par vos coups! De quel droit, s'il vous plat, dans vos tristes querelles, Faut-il que l'on meure pour vous? FABLE XIII. L'Hermine, le Castor et le Sanglier. Une hermine, un castor, un jeune sanglier, Cadets de leur famille, et partant sans fortune, Dans l'espoir d'en acqurir une, Quittrent leur fort, leur tang, leur hallier. Aprs un long voyage, aprs mainte aventure, Ils arrivent dans un pays O s'offrent leurs yeux ravis Tous les trsors de la nature, Des prs, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits. Nos plerins, voyant cette terre chrie, prouvent les mmes transports Qu'ne et ses Troyens en dcouvrant les bords Du royaume de Lavinie. Mais ce riche pays tait de toutes parts Entour d'un marais de bourbe O des serpens et des lsards Se jouait l'effroyable tourbe. Il fallait le passer, et nos trois voyageurs S'arrtent sur le bord, tonns et rveurs. L'hermine la premire avance un peu la patte; Elle la retire aussitt, En arrire elle fait un saut, En disant: mes amis, fuyons en grande hte; Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir: Pour arriver l bas il faudrait se salir; Et moi je suis si dlicate, Qu'une tache me fait mourir. Ma soeur, dit le castor, un peu de patience; On peut, sans se tacher, quelquefois russir; Il faut alors du temps et de l'intelligence: Nous avons tout cela: pour moi, qui suis maon, Je vais en quinze jours vous btir un beau pont Sur lequel nous pourrons, sans craindre les morsures De ces vilains serpens, sans gter nos fourrures, Arriver au milieu de ce charmant vallon. Quinze jours! ce terme est bien long, Rpond le sanglier: moi, j'y serai plus vte: Vous allez voir comment. En prononant ces mots, Le voil qui se prcipite Au plus fort du bourbier, s'y plonge jusqu'au dos, A travers les serpens, les lsards, les crapauds, Marche, pousse son but, arrive plein de boue; Et l, tandis qu'il se secoue, Jetant ses amis un regard de ddain, Apprenez, leur dit-il, comme on fait son chemin. FABLE XIV. La Balance de Minos. Minos, ne pouvant plus suffire Au fatigant mtier d'entendre et de juger Chaque ombre descendue au tnbreux empire, Imagina, pour abrger, De faire faire une balance O dans l'un des bassins il mettait la fois Cinq ou six morts, dans l'autre un certain poids Qui dterminait la sentence. Si le poids s'levait, alors plus loisir Minos examinait l'affaire; Si le poids baissait au contraire, Sans scrupule il faisait punir. La mthode tait sre, expditive et claire; Minos s'en trouvait bien. Un jour, en mme temps Au bord du Styx la mort rassemble Deux rois, un grand ministre, un hros, trois savans. Minos les fait peser ensemble: Le poids s'lve; il en met deux, Et puis trois, c'est en vain; quatre ne font pas mieux. Minos, un peu surpris, te de la balance Ces inutiles poids, cherche un autre moyen Et, prs de l voyant un pauvre homme de bien Qui dans un coin obscur attendait en silence, Il le met seul en contre-poids: Les six ombres alors s'lvent la fois. FABLE XV. Le Renard qui prche. Un vieux renard cass, goutteux, apoplectique, Mais instruit, loquent, disert, Et sachant trs-bien sa logique, Se mit prcher au dsert. Son style tait fleuri, sa morale excellente. Il prouvait en trois points que la simplicit, Les bonnes moeurs, la probit, Donnent peu de frais cette flicit Qu'un monde imposteur nous prsente, Et nous fait payer cher sans la donner jamais. Notre prdicateur n'avait aucun succs; Personne ne venait, hors cinq ou six marmotes, Ou bien quelques biches dvotes Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur, Et ne pouvaient pas mettre en crdit l'orateur. Il prit le bon parti de changer de matire, Prcha contre les ours, les tigres, les lions, Contre leurs apptits gloutons, Leur soif, leur rage sanguinaire. Tout le monde accourut alors ses sermons: Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes; L'auditoire sortait toujours baign de larmes; Et le nom du renard devint bientt fameux. Un lion, roi de la contre, Bon homme au demeurant, et vieillard fort pieux, De l'entendre fut curieux. Le renard fut charm de faire son entre A la cour: il arrive, il prche, et, cette fois, Se surpassant lui-mme, il tonne, il pouvante Les froces tyrans des bois, Peint la faible innocence leur aspect tremblante, Implorant chaque jour la justice trop lente Du matre et du juge des rois. Les courtisans, surpris de tant de hardiesse, Se regardaient sans dire rien; Car le roi trouvait cela bien. La nouveaut parfois fait aimer la rudesse. Au sortir du sermon, le monarque enchant Fit venir le renard: Vous avez su me plaire, Lui dit-il; vous m'avez montr la vrit: Je vous dois un juste salaire; Que me demandez-vous pour prix de vos leons? Le renard rpondit: Sire, quelques dindons. FABLE XVI. Le Paon, les deux Oisons et le Plongeon. Un paon faisait la roue, et les autres oiseaux Admiraient son brillant plumage. Deux oisons nasillards du fond d'un marcage Ne remarquaient que ses dfauts. Regarde, disait l'un, comme sa jambe est faite, Comme ses pieds sont plats, hideux. Et son cri, disait l'autre, est si mlodieux, Qu'il fait fuir jusqu' la chouette. Chacun riait alors du mal qu'il avait dit. Tout--coup un plongeon sortit: Messieurs, leur cria-t-il, vous voyez d'une lieue Ce qui manque ce paon: c'est bien voir, j'en conviens; Mais votre chant, vos pieds, sont plus laids que les siens, Et vous n'aurez jamais sa queue. FABLE XVII. Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat. De jeunes coliers avaient pris dans un trou Un hibou, Et l'avaient lev dans la cour du collge. Un vieux chat, un jeune oison, Nourris par le portier, taient en liaison Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilge D'aller et de venir par toute la maison. A force d'tre dans la classe, Ils avaient orn leur esprit, Savaient par coeur Denys d'Halicarnasse Et tout ce qu'Hrodote et Tite-Live ont dit. Un soir, en disputant, (des docteurs c'est l'usage) Ils comparaient entre eux les peuples anciens. Ma foi, disait le chat, c'est aux gyptiens Que je donne le prix: c'tait un peuple sage, Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux, Rempli de respect pour ses dieux; Cela seul mon gr lui donne l'avantage. J'aime mieux les Athniens, Rpondait le hibou: que d'esprit! que de grace! Et dans les combats quelle audace! Que d'aimables hros parmi leurs citoyens! A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens? Des nations c'est la premire. Parbleu! dit l'oison en colre, Messieurs, je vous trouve plaisans: Et les Romains, que vous en semble? Est-il un peuple qui rassemble Plus de grandeur, de gloire, et de faits clatans? Dans les arts, comme dans la guerre, Ils ont surpass vos amis. Pour moi, ce sont mes favoris: Tout doit cder le pas aux vainqueurs de la terre. Chacun des trois pdans s'obstine en son avis, Quand un rat, qui de loin entendait la dispute, Rat savant, qui mangeait des thmes dans sa hutte, Leur cria: Je vois bien d'o viennent vos dbats: L'gypte vnrait les chats, Athnes les hibous, et Rome, au capitole, Aux dpens de l'tat, nourrissait des oisons: Ainsi notre intrt est toujours la boussole Que suivent nos opinions. FABLE XVIII. Le Parricide. Un fils avait tu son pre. Ce crime affreux n'arrive gure Chez les tigres, les ours; mais l'homme le commet. Ce parricide eut l'art de cacher son forfait, Nul ne le souponna: farouche et solitaire, Il fuyait les humains, il vivait dans les bois, Esprant chapper aux remords comme aux lois. Certain jour on le vit dtruire, coups de pierre, Un malheureux nid de moineaux. Eh! que vous ont fait ces oiseaux? Lui demande un passant: pourquoi tant de colre? Ce qu'ils m'ont fait? rpond le criminel: Ces oisillons menteurs, que confonde le ciel, Me reprochent d'avoir assassin mon pre. Le passant le regarde: il se trouble, il plit, Sur son front son crime se lit: Conduit devant le juge, il l'avoue et l'expie. O des vertus dernire amie, Toi qu'on voudrait en vain viter ou tromper, Conscience terrible, on ne peut t'chapper! FABLE XIX. L'Amour et sa Mre. Quand la belle Vnus, sortant du sein des mers, Promena ses regards sur la plaine profonde, Elle se crut d'abord seule dans l'univers; Mais prs d'elle aussitt l'Amour naquit de l'onde. Vnus lui fit un signe, il embrassa Vnus; Et, se reconnaissant sans s'tre jamais vus, Tous deux sur un dauphin vogurent vers la plage. Comme ils approchaient du rivage, L'Amour, qu'elle portait, s'chappe de ses bras, Et lance plusieurs traits, en criant: Terre! terre! Que faites-vous? mon fils, lui dit alors sa mre. Maman, rpondit-il, j'entre dans mes tats. FABLE XX. * Le Perroquet confiant. _Cela ne sera rien_, disent certaines gens, Lorsque la tempte est prochaine, Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne? Pourquoi? Pour l'viter, s'il en est encor temps. Un capitaine de navire, Fort brave homme, mais peu prudent, Se mit en mer malgr le vent. Le pilote avait beau lui dire Qu'il risquait sa vie et son bien, Notre homme ne faisait qu'en rire, Et rptait toujours: _Cela ne sera rien_. Un perroquet de l'quipage, A force d'entendre ces mots, Les retint, et les dit pendant tout le voyage. Le navire gar voguait au gr des flots, Quand un calme plat vous l'arrte. Les vivres tiraient leur fin; Point de terre voisine, et bientt plus de pain. Chacun des passagers s'attriste, s'inquite; Notre capitaine se tait. _Cela ne sera rien_, criait le perroquet. Le calme continue; on vit vaille que vaille, Il ne reste plus de volaille: On mange les oiseaux, triste et dernier moyen! Perruches, cardinaux, catakois, tout y passe; Le perroquet, la tte basse, Disait plus doucement: _Cela ne sera rien_. Il pouvait encor fuir, sa cage tait troue; Il attendit, il fut trangl bel et bien, Et, mourant, il criait d'une voix enroue: _Cela... Cela ne sera rien_. FABLE XXI. * L'Aigle et la Colombe. A MADAME DE MONTESSON. O vous qui sans esprit plairiez par vos attraits, Et de qui l'esprit seul suffirait pour sduire, Vous qui du blond Phbus savez toucher la lyre, Et de l'amour lancer les traits, Toute louable que vous tes, Je ne vous louerai point; allez, rassurez-vous: Ce serait vous mettre en courroux, Je le sais; cependant les belles, les potes, Aiment assez l'encens; vous tes tout cela, Et vous ne l'aimez point: j'en resterai donc l; Mais, ne vous fchez pas, si j'ose Parler toujours de vous en parlant d'autre chose. Un aigle, fils des rois de l'empire de l'air, Sur le soleil fixant sa vue, Ne vivait, ne planait qu'au-del de la nue, Et ne se reposait qu'aux pieds de Jupiter. Cet aigle s'ennuyait; le soleil et l'olympe, Lorsque sans cesse l'on y grimpe, Finissent par tre ennuyeux. Notre aigle donc, lass des cieux, Descend sur un rocher; prs de lui vient se rendre Une blanche colombe, aux yeux doux, l'air tendre, Et dont le seul aspect faisait passer au coeur Ce calme qui toujours annonce le bonheur. L'aigle s'approche d'elle, et, plein de confiance, Lui raconte son dplaisir. La colombe rpond: Petite est ma science, Mais je crois cependant que je peux vous gurir; Daignez me suivre dans la plaine. Elle dit, l'aigle part. La colombe le mne Dans les vallons fleuris, au bord des clairs ruisseaux, Lui montre mille objets nouveaux, Le fait reposer sous l'ombrage, Ensuite le conduit sur de rians coteaux, Et puis le ramne au bocage, O du rossignol le ramage Faisait retentir les chos: Ce n'est tout, elle sait encore Doubler chaque plaisir de son royal amant Par le charme du sentiment: De plus en plus, l'aigle l'adore; Bientt ils s'unissent tous deux; Leur flicit s'en augmente; Et, lorsque notre aigle amoureux Voulait remercier son pouse charmante D'avoir enfin trouv l'art de le rendre heureux, Il lui disait, d'une voix attendrie: Le bonheur n'est pas dans les cieux; Il est prs d'une bonne amie. FABLE XXII. * Le Lion et le Lopard. Un valeureux lion, roi d'une immense plaine, Desirait de la terre une plus grande part, Et voulait conqurir une fort prochaine, Hritage d'un lopard. L'attaquer n'tait pas chose bien difficile; Mais le lion craignait les panthres, les ours, Qui se trouvaient placs juste entre les deux cours. Voici comment s'y prit notre monarque habile: Au jeune lopard, sous prtexte d'honneur, Il dpute un ambassadeur; C'tait un vieux renard. Admis l'audience, Du jeune roi d'abord il vante la prudence, Son amour pour la paix, sa bont, sa douceur, Sa justice et sa bienfaisance; Puis, au nom du lion, propose une alliance Pour exterminer tout voisin Qui mconnatra leur puissance. Le lopard accepte; et, ds le lendemain, Nos deux hros, sur leurs frontires, Mangent, qui mieux mieux, les ours et les panthres: Cela fut bientt fait; mais, quand les rois amis, Partageant le pays conquis, Fixrent leurs bornes nouvelles, Il s'leva quelques querelles: Le lopard ls se plaignit du lion; Celui-ci montra sa denture Pour prouver qu'il avait raison: Bref, on en vint aux coups. La fin de l'aventure Fut le trpas du lopard: Il apprit alors, un peu tard, Que, contre les lions, les meilleures barrires Sont les petits tats des ours et des panthres. FIN DU TROISIME LIVRE. LIVRE QUATRIME. FABLE PREMIRE. Le Savant et le Fermier. Que j'aime les hros dont je conte l'histoire! Et qu' m'occuper d'eux je trouve de douceur! J'ignore s'ils pourront m'acqurir de la gloire, Mais je sais qu'ils font mon bonheur. Avec les animaux je veux passer ma vie; Ils sont si bonne compagnie! Je conviens cependant, et c'est avec douleur, Que tous n'ont pas le mme coeur. Plusieurs que l'on connat, sans qu'ici je les nomme, De nos vices ont bonne part: Mais je les trouve encor moins dangereux que l'homme; Et, fripon pour fripon, je prfre un renard. C'est ainsi que pensait un sage, Un bon fermier de mon pays. Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage On venait couter et suivre ses avis. Chaque mot qu'il disait tait une sentence. Son exemple sur-tout aidait son loquence; Et, lorsqu'environn de ses quarante enfans, Fils, petit-fils, brus, gendres, filles, Il jugeait les procs ou rglait les familles, Nul n'et os mentir devant ses cheveux blancs. Je me souviens qu'un jour dans son champtre asile Il vint un savant de la ville Qui dit au bon vieillard: Mon pre, enseignez-moi Dans quel auteur, dans quel ouvrage, Vous apprtes l'art d'tre sage. Chez quelle nation, la cour de quel roi, Avez-vous t, comme Ulysse, Prendre des leons de justice? Suivez-vous de Znon la rigoureuse loi? Avez-vous embrass la secte d'picure, Celle de Pythagore ou du divin Platon? De tous ces messieurs-l je ne sais pas le nom, Rpondit le vieillard: mon livre est la nature; Et mon unique prcepteur, C'est mon coeur. Je vois les animaux, j'y trouve le modle Des vertus que je dois chrir: La colombe m'apprit devenir fidle; En voyant la fourmi, j'amassai pour jouir; Mes boeufs m'enseignent la constance, Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance; Et si j'avais besoin d'avis Pour aimer mes filles, mes fils, La poule et ses poussins me serviraient d'exemple. Ainsi dans l'univers tout ce que je contemple M'avertit d'un devoir qu'il m'est doux de remplir. Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir, J'aime et je suis aim, mon ame est tendre et pure, Et, toujours selon ma mesure, Ma raison sait rgler mes voeux: J'observe et je suis la nature, C'est mon secret pour tre heureux. FABLE II. L'cureuil, le Chien et le Renard. Un gentil cureuil tait le camarade, Le tendre ami d'un beau danois. Un jour qu'ils voyageaient comme Oreste et Pylade, La nuit les surprit dans un bois. En ce lieu point d'auberge; ils eurent de la peine A trouver o se bien coucher. Enfin le chien se mit dans le creux d'un vieux chne, Et l'cureuil plus haut grimpa pour se nicher. Vers minuit, c'est l'heure des crimes, Long temps aprs que nos amis, En se disant bon soir, se furent endormis, Voici qu'un vieux renard, affam de victimes, Arrive au pied de l'arbre; et, levant le museau, Voit l'cureuil sur un rameau. Il le mange des yeux, humecte de sa langue Ses lvres, qui de sang brlent de s'abreuver. Mais jusqu' l'cureuil il ne peut arriver; Il faut donc, par une harangue, L'engager descendre; et voici son discours: Ami, pardonnez, je vous prie, Si de votre sommeil j'ose troubler le cours: Mais le pieux transport dont mon ame est remplie Ne peut se contenir; je suis votre cousin Germain; Votre mre tait soeur de feu mon digne pre. Cet honnte homme, hlas! son heure dernire, M'a tant recommand de chercher son neveu, Pour lui donner moiti du peu Qu'il m'a laiss de bien! Venez donc, mon cher frre, Venez, par un embrassement, Combler le doux plaisir que mon ame ressent. Si je pouvais monter jusqu'aux lieux o vous tes, Oh! j'y serais dj, soyez-en bien certain. Les cureuils ne sont pas btes, Et le mien tait fort malin. Il reconnat le patelin, Et rpond d'un ton doux: Je meurs d'impatience De vous embrasser, mon cousin; Je descends: mais, pour mieux lier la connaissance, Je veux vous prsenter mon plus fidle ami, Un parent qui prit soin de nourrir mon enfance; Il dort dans ce trou-l: frappez un peu; je pense Que vous serez charm de le connatre aussi. Aussitt matre renard frappe, Croyant en manger deux: mais le fidle chien S'lance de l'arbre, le happe, Et vous l'trangle bel et bien. Ceci prouve deux points: d'abord, qu'il est utile Dans la douce amiti de placer son bonheur; Puis, qu'avec de l'esprit, il est souvent facile Au pige qu'il nous tend de surprendre un trompeur. FABLE III. Le Perroquet. Un gros perroquet gris, chapp de sa cage, Vint s'tablir dans un bocage; Et l, prenant le ton de nos faux connaisseurs, Jugeant tout, blmant tout d'un air de suffisance, Au chant du rossignol il trouvait des longueurs, Critiquait sur-tout sa cadence. Le linot, selon lui, ne savait pas chanter; La fauvette aurait fait quelque chose peut-tre, Si de bonne heure il et t son matre, Et qu'elle et voulu profiter. Enfin aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire; Et, ds qu'ils commenaient leurs joyeuses chansons, Par des coups de sifflet rpondant leurs sons, Le perroquet les faisait taire. Lasss de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois Viennent lui dire un jour: Mais parlez donc, beau sire, Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire; Sans doute vous avez une brillante voix, Daignez chanter pour nous instruire. Le perroquet, dans l'embarras, Se gratte un peu la tte, et finit par leur dire: Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas. FABLE IV. L'Habit d'Arlequin. Vous connaissez ce quai nomm de la Fraille, O l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs: A mes fables souvent c'est l que je travaille; J'y vois des animaux, et j'observe leurs moeurs. Un jour de mardi-gras j'tais la fentre D'un oiseleur de mes amis, Quand sur le quai je vis paratre Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis, Qui, la batte la main, d'une grace lgre, Courait aprs un masque en habit de bergre. Le peuple applaudissait par des ris, par des cris. Tout prs de moi, dans une cage, Trois oiseaux trangers de diffrent plumage, Perruche, cardinal, serin, Regardaient aussi l'arlequin. La perruche disait: J'aime peu son visage; Mais son charmant habit n'eut jamais son gal; Il est d'un si beau vert! Vert! dit le cardinal: Vous n'y voyez donc pas, ma chre? L'habit est rouge assurment; Voil ce qui le rend charmant. Oh! pour celui-l, mon compre, Rpondit le serin, vous n'avez pas raison, Car l'habit est jaune citron; Et c'est ce jaune-l qui fait tout son mrite. --Il est vert.--Il est jaune.--Il est rouge, morbleu! Interrompt chacun avec feu; Et dj le trio s'irrite. Amis, appaisez-vous, leur crie un bon pivert; L'habit est jaune, rouge et vert. Cela vous surprend fort, voici tout le mystre: Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir, Mais qui d'un seul ct regardent une affaire, Chacun de vous ne veut y voir Que la couleur qui sait lui plaire. FABLE V. Le Hibou et le Pigeon. Que mon sort est affreux! s'criait un hibou: Vieux, infirme, souffrant, accabl de misre, Je suis isol sur la terre, Et jamais un oiseau n'est venu dans mon trou Consoler un moment ma douleur solitaire. Un pigeon entendit ces mots, Et courut auprs du malade: Hlas! mon pauvre camarade, Lui dit-il, je plains bien vos maux. Mais je ne comprends pas qu'un hibou de votre ge Soit sans pouse, sans parens, Sans enfans ou petits-enfans. N'avez-vous point serr les noeuds du mariage Pendant le cours de vos beaux ans? Le hibou rpondit: Non vraiment, mon cher frre: Me marier! Et pourquoi faire? J'en connaissais trop le danger. Vouliez-vous que je prisse une jeune chouette Bien tourdie et bien coquette, Qui me traht sans cesse ou me ft enrager; Qui me donnt des fils d'un mchant caractre, Ingrats, menteurs, mauvais sujets, Desirant en secret le trpas de leur pre? Car c'est ainsi qu'ils sont tous faits. Pour des parens, je n'en ai gure, Et ne les vis jamais: ils sont durs, exigeans, Pour le moindre sujet s'irritent, N'aiment que ceux dont ils hritent; Encor ne faut-il pas qu'ils attendent long-temps. Tout frre ou tout cousin nous dteste et nous pille. Je ne suis pas de votre avis, Rpondit le pigeon. Mais parlons des amis; Des orphelins c'est la famille: Vous avez d prs d'eux trouver quelques douceurs. --Les amis! ils sont tous trompeurs. J'ai connu deux hibous qui tendrement s'aimrent Pendant quinze ans, et, certain jour, Pour une souris s'gorgrent. Je crois l'amiti moins encor qu' l'amour. --Mais ainsi, Dieu me le pardonne! Vous n'avez donc aim personne? --Ma foi, non, soit dit entre nous. --En ce cas-l, mon cher, de quoi vous plaignez-vous? FABLE VI. Le Vipre et la Sangsue. La vipre disait un jour la sangsue: Que notre sort est diffrent! On vous cherche, on me fuit: si l'on peut, on me tue; Et vous, aussitt qu'on vous prend, Loin de craindre votre blessure, L'homme vous donne de son sang Une ample et bonne nourriture: Cependant vous et moi faisons mme piqre. La citoyenne de l'tang Rpond: Oh que nenni, ma chre, La vtre fait du mal, la mienne est salutaire. Par moi plus d'un malade obtient sa gurison. Par vous tout homme sain trouve une mort cruelle. Entre nous deux, je crois, la diffrence est belle: Je suis remde, et vous poison. Cette fable aisment s'explique: C'est la satire et la critique. FABLE VII. Le Pacha et le Dervis. Un arabe, Marseille autrefois, m'a cont Qu'un pacha turc dans sa patrie Vint porter certain jour un coffret cachet Au plus sage dervis qui ft en Arabie. Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis, Des diamans d'un trs-grand prix: C'est un prsent que je veux faire A l'homme que tu jugeras tre le plus fou de la terre. Cherche bien, tu le trouveras. Muni de son coffret, notre bon solitaire S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin D'aller loin? L'embarras de choisir tait sa grande affaire: Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts Se prsenter ses regards. Notre pauvre dpositaire Pour l'offrir chacun saisissait le coffret: Mais un pressentiment secret Lui conseillait de n'en rien faire, L'assurait qu'il trouverait mieux. Errant ainsi de lieux en lieux, Embarrass de son message, Enfin, aprs un long voyage, Notre homme et le coffret arrivent un matin Dans la ville de Constantin. Il trouve tout le peuple en joie: Que s'est-il donc pass? Rien, lui dit un iman; C'est notre grand visir que le sultan envoie, Au moyen d'un lacet de soie, Porter au prophte un firman. Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires; Et, comme ce sont des misres, Notre empereur souvent lui donne ce plaisir. --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau visir Est-il nomm?--Sans doute, et le voil qui passe. Le dervis, ces mots, court, traverse la place, Arrive, et reconnat le pacha son ami. Bon! te voil! dit celui-ci: Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie: J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir. Aujourd'hui ma course est finie; Daignez l'accepter, grand visir. FABLE VIII. Le Laboureur de Castille. Le plus aim des rois est toujours le plus fort. En vain la fortune l'accable; En vain mille ennemis, ligus avec le sort, Semblent lui prsager sa perte invitable: L'amour de ses sujets, colonne inbranlable, Rend inutiles leurs efforts. Le petit-fils d'un roi, grand par son malheur mme, Philippe, sans argent, sans troupes, sans crdit, Chass par l'anglais de Madrid, Croyait perdu son diadme. Il fuyait presque seul, dplorant son malheur: Tout--coup ses yeux s'offre un vieux laboureur, Homme franc, simple et droit, aimant plus que sa vie Ses enfans et son roi, sa femme et sa patrie, Parlant peu de vertu, la pratiquant beaucoup, Riche, et pourtant aim, cit dans les Castilles Comme l'exemple des familles. Son habit, fil par ses filles, tait ceint d'une peau de loup. Sous un large chapeau, sa tte bien l'aise Faisait voir des yeux vifs et des traits basans, Et ses moustaches de son nez Descendaient jusque sur sa fraise. Douze fils le suivaient, tous grands, beaux, vigoureux. Un mulet charg d'or tait au milieu d'eux. Cet homme, dans cet quipage, Devant le roi s'arrte, et lui dit: O vas-tu? Un revers t'a-t-il abattu? Vainement l'archiduc a sur toi l'avantage; C'est toi qui rgneras, car c'est toi qu'on chrit. Qu'importe qu'on t'ait pris Madrid? Notre amour t'est rest, nos corps sont tes murailles; Nous prirons pour toi dans les champs de l'honneur. Le hasard gagne les batailles; Mais il faut des vertus pour gagner notre coeur. Tu l'as, tu rgneras. Notre argent, notre vie, Tout est toi, prends tout. Graces quarante ans De travail et d'conomie, Je peux t'offrir cet or. Voici mes douze enfans, Voil douze soldats: malgr mes cheveux blancs, Je ferai le treizime: et, la guerre finie, Lorsque tes gnraux, tes officiers, tes grands, Viendront te demander, pour prix de leurs services, Des biens, des honneurs, des rubans, Nous ne demanderons que repos et justice: C'est tout ce qu'il nous faut. Nous autres pauvres gens, Nous fournissons au roi du sang et des richesses; Mais, loin de briguer ses largesses, Moins il donne et plus nous l'aimons. Quand tu seras heureux, nous fuirons ta prsence, Nous te bnirons en silence: On t'a vaincu, nous te cherchons. Il dit, tombe genoux. D'une main paternelle Philippe le relve en poussant des sanglots; Il presse dans ses bras ce sujet si fidle, Veut parler, et les pleurs interrompent ses mots. Bientt, selon la prophtie Du bon vieillard, Philippe fut vainqueur, Et sur le trne d'Ibrie N'oublia point le laboureur. FABLE IX. La Fauvette et le Rossignol. Une fauvette, dont la voix Enchantait les chos par sa douceur extrme, Espra surpasser le rossignol lui-mme, Et lui fit un dfi. L'on choisit dans le bois Un lieu propre au combat: les juges se placrent; C'taient le linot, le serin, Le rouge-gorge et le tarin. Tous les autres oiseaux derrire eux se perchrent. Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons Furent gardes du camp; le merle tait trompette, Il donne le signal. Aussitt la fauvette Fait entendre les plus doux sons; Avec adresse elle varie De ses accens fils la touchante harmonie, Et ravit tous les coeurs par ses tendres chansons. L'assemble applaudit. Bientt on fait silence; Alors le rossignol commence: Trois accords purs, gaux, brillans, Que termine une juste et parfaite cadence, Sont le prlude de ses chants; Ensuite son gosier flexible, Parcourant sans effort tous les tons de sa voix, Tantt vif et press, tantt lent et sensible, tonne et ravit la fois. Les juges cependant demeuraient en balance. Le linot, le serin, de la fauvette amis, Ne voulaient point donner de prix: Les autres disputaient. L'assemble en silence coutait leurs doctes avis, Lorsqu'un geai s'cria: Victoire la fauvette! Ce mot dcida sa dfaite: Pour le rossignol aussitt L'aropage ail tout d'une voix s'explique. Ainsi le suffrage d'un sot Fait plus de mal que sa critique. FABLE X. L'Avare et son Fils. Par je ne sais quelle aventure, Un avare, un beau jour, voulant se bien traiter, Au march courut acheter Des pommes pour sa nourriture. Dans son armoire il les porta, Les compta, rangea, recompta, Ferma les doubles tours de sa double serrure, Et chaque jour les visita. Ce malheureux, dans sa folie, Les bonnes pommes mnageait; Mais lorsqu'il en trouvait quelqu'une de pourrie, En soupirant il la mangeait. Son fils, jeune colier, faisant fort maigre chre, Dcouvrit la fin les pommes de son pre. Il attrape les clefs, et va dans ce rduit, Suivi de deux amis d'excellent apptit. Or vous pouvez juger le dgt qu'ils y firent, Et combien de pommes prirent. L'avare arrive en ce moment, De douleur, d'effroi palpitant: Mes pommes! criait-il: coquins, il faut les rendre, Ou je vais tous vous faire pendre. Mon pre, dit le fils, calmez-vous, s'il vous plat; Nous sommes d'honntes personnes: Et quel tort vous avons-nous fait? Nous n'avons mang que les bonnes. FABLE XI. Le Courtisan et le dieu Prote. On en veut trop aux courtisans, On va criant par-tout qu' l'tat inutiles Pour leur seul intrt ils se montrent habiles: Ce sont discours de mdisans. J'ai lu, je ne sais o, qu'autrefois en Syrie Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie. Voici comment: Dans le pays La peste avait t porte, Et ne devait cesser que quand le dieu Prote Dirait l-dessus son avis. Ce dieu, comme l'on sait, n'est pas facile vivre: Pour le faire parler il faut long-temps le suivre, Prs de son antre l'pier, Le surprendre, et puis le lier, Malgr la figure effrayante Qu'il prend et quitte volont. Certain vieux courtisan, par le roi dput, Devant le dieu marin tout--coup se prsente: Celui-ci, surpris, irrit, Se change en noir serpent; sa gueule empoisonne Lance et retire un dard messager du trpas, Tandis que, dans sa marche oblique et dtourne, Il glisse sur lui-mme et d'un pli fait un pas. Le courtisan sourit: Je connais cette allure, Dit-il, et mieux que toi je sais mordre et ramper. Il court alors pour l'attraper: Mais le dieu change de figure; Il devient tour--tour loup, singe, lynx, renard. Tu veux me vaincre dans mon art, Disait le courtisan: mais, depuis mon enfance, Plus que ces animaux avide, adroit, rus, Chacun de ces tours-l pour moi se trouve us. Changer d'habit, de moeurs, mme de conscience, Je ne vois rien l que d'ais. Lors il saisit le dieu, le lie, Arrache son oracle, et retourne vainqueur. Ce trait nous prouve, ami lecteur, Combien un courtisan peut servir la patrie. FABLE XII. La Guenon, le Singe et la Noix. Une jeune guenon cueillit Une noix dans sa coque verte; Elle y porte la dent, fait la grimace... Ah! certe, Dit-elle, ma mre mentit Quand elle m'assura que les noix taient bonnes. Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes Qui trompent la jeunesse! Au diable soit le fruit! Elle jette la noix. Un singe la ramasse, Vte entre deux cailloux la casse, L'pluche, la mange, et lui dit: Votre mre eut raison, ma mie: Les noix ont fort bon got; mais il faut les ouvrir. Souvenez-vous que, dans la vie, Sans un peu de travail on n'a point de plaisir. FABLE XIII. Le Lapin et la Sarcelle. Unis ds leurs jeunes ans D'une amiti fraternelle, Un lapin, une sarcelle, Vivaient heureux et contens. Le terrier du lapin tait sur la lisire D'un parc bord d'une rivire. Soir et matin nos bons amis, Profitant de ce voisinage, Tantt au bord de l'eau, tantt sous le feuillage, L'un chez l'autre taient runis. L, prenant leurs repas, se contant des nouvelles, Ils n'en trouvaient point de si belles Que de se rpter qu'ils s'aimeraient toujours. Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours. Tout tait en commun, plaisir, chagrin, souffrance; Ce qui manquait l'un, l'autre le regrettait; Si l'un avait du mal, son ami le sentait; Si d'un bien au contraire il gotait l'esprance, Tous deux en jouissaient d'avance. Tel tait leur destin, lorsqu'un jour, jour affreux! Le lapin, pour dner venant chez la sarcelle, Ne la retrouve plus: inquiet, il l'appelle; Personne ne rpond ses cris douloureux. Le lapin, de frayeur l'ame toute saisie, Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux, S'incline par-dessus les flots, Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie. Hlas! s'criait-il, m'entends-tu? Rponds-moi, Ma soeur, ma compagne chrie; Ne prolonge pas mon effroi: Encor quelques momens, c'en est fait de ma vie; J'aime mieux expirer que de trembler pour toi. Disant ces mots, il court, il pleure, Et, s'avanant le long de l'eau, Arrive enfin prs du chteau O le seigneur du lieu demeure. L, notre dsol lapin Se trouve au milieu d'un parterre, Et voit une grande volire O mille oiseaux divers volaient sur un bassin. L'amiti donne du courage. Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage, Regarde et reconnat... tendresse! bonheur! La sarcelle: aussitt il pousse un cri de joie, Et, sans perdre de temps consoler sa soeur, De ses quatre pieds il s'emploie A creuser un secret chemin Pour joindre son amie, et, par ce souterrain, Le lapin tout--coup entre dans la volire, Comme un mineur qui prend une place de guerre. Les oiseaux effrays se pressent en fuyant. Lui court la sarcelle, il l'entrane l'instant Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre, Et, la rendant au jour, il est prt mourir De plaisir. Quel moment pour tous deux! Que ne sais-je le peindre Comme je saurais le sentir! Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien craindre; Ils n'taient pas au bout. Le matre du jardin, En voyant le dgt commis dans sa volire, Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin: Mes fusils! mes furets! criait-il en colre. Aussitt fusils et furets Sont tout prts. Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles, Fouillant les terriers, les broussailles; Tout lapin qui parat trouve un affreux trpas: Les rivages du Styx sont bords de leurs manes; Dans le funeste jour de Cannes On mit moins de romains bas. La nuit vient; tant de sang n'a point teint la rage Du seigneur, qui remet au lendemain matin La fin de l'horrible carnage. Pendant ce temps, notre lapin, Tapi sous des roseaux auprs de la sarcelle, Attendait, en tremblant, la mort, Mais conjurait sa soeur de fuir l'autre bord Pour ne pas mourir devant elle. Je ne te quitte point, lui rpondait l'oiseau; Nous sparer serait la mort la plus cruelle. Ah! si tu pouvais passer l'eau! Pourquoi pas? Attends-moi... La sarcelle le quitte, Et revient tranant un vieux nid Laiss par des canards: elle l'emplit bien vte De feuilles de roseau, les presse, les unit Des pieds, du bec; en forme un batelet capable De supporter un lourd fardeau; Puis elle attache ce vaisseau Un brin de jonc qui servira de cable. Cela fait, et le btiment Mis l'eau, le lapin entre tout doucement Dans le lger esquif, s'assied sur son derrire, Tandis que devant lui la sarcelle nageant Tire le brin de jonc, et s'en va dirigeant Cette nef son coeur si chre. On aborde, on dbarque, et jugez du plaisir! Non loin du port on va choisir Un asile o, coulant des jours dignes d'envie, Nos bons amis, libres, heureux, Aimrent d'autant plus la vie Qu'ils se la devaient tous les deux. FABLE XIV. Pan et la Fortune. Un jeune grand seigneur des jeux de hasard Avait perdu sa dernire pistole, Et puis jou sur sa parole; Il fallait payer sans retard: Les dettes du jeu sont sacres. On peut faire attendre un marchand, Un ouvrier, un indigent, Qui nous a fourni ses denres; Mais un escroc? l'honneur veut qu'au mme moment On le paye, et trs poliment. La loi par eux fut ainsi faite. Notre jeune seigneur, pour acquitter sa dette, Ordonne une coupe de bois. Aussitt les ormes, les frnes, Et les htres touffus, et les antiques chnes, Tombent l'un sur l'autre la fois. Les faunes, les sylvains, dsertent les bocages; Les dryades en pleurs regrettent leurs ombrages; Et le dieu Pan, dans sa fureur, Instruit que le jeu seul a caus ces ravages, S'en prend la Fortune: O mre du malheur, Dit-il, infernale furie, Tu troubles la fois les mortels et les dieux, Tu te plais dans le mal, et ta rage ennemie... Il parlait, lorsque dans ces lieux Tout--coup parat la desse. Calme, dit-elle Pan, le chagrin qui te presse; Je n'ai point caus tes malheurs: Mme aux jeux de hasard, avec certains joueurs, Je ne fais rien.--Qui donc fait tout?--L'adresse. FABLE XV. Le Philosophe et le Chat-huant. Perscut, proscrit, chass de son asile, Pour avoir appel les choses par leur nom, Un pauvre philosophe errait de ville en ville, Emportant avec lui tous ses biens, sa raison. Un jour qu'il mditait sur le fruit de ses veilles, C'tait dans un grand bois, il voit un chat-huant Entour de geais, de corneilles, Qui le harcelaient en criant: C'est un coquin, c'est un impie, Un ennemi de la patrie; Il faut le plumer vif: oui, oui, plumons, plumons, Ensuite nous le jugerons. Et tous fondaient sur lui; la malheureuse bte, Tournant et retournant sa bonne et grosse tte, Leur disait, mais en vain, d'excellentes raisons. Touch de son malheur, car la philosophie Nous rend plus doux et plus humains, Notre sage fait fuir la cohorte ennemie, Puis dit au chat-huant: pourquoi ces assassins En voulaient-ils votre vie? Que leur avez-vous fait? L'oiseau lui rpondit: Rien du tout, mon seul crime est d'y voir clair la nuit. FABLE XVI. Les deux Chauves. Un jour deux chauves dans un coin Virent briller certain morceau d'ivoire: Chacun d'eux veut l'avoir; dispute et coups de poing. Le vainqueur y perdit, comme vous pouvez croire, Le peu de cheveux gris qui lui restaient encor. Un peigne tait le beau trsor Qu'il eut pour prix de sa victoire. FABLE XVII. Le Chat et les Rats. Un angora, que sa matresse Nourrissait de mets dlicats, Ne faisait plus la guerre aux rats; Et les rats, connaissant sa bont, sa paresse, Allaient, trottaient par-tout, et ne se gnaient pas. Un jour, dans un grenier retir, solitaire, O notre chat dormait aprs un bon festin, Plusieurs rats viennent dans le grain Prendre leur repas ordinaire. L'angora ne bougeait. Alors mes tourdis Pensent qu'ils lui font peur; l'orateur de la troupe Parle des chats avec mpris. On applaudit fort, on s'attroupe, On le proclame gnral. Grimp sur un boisseau qui sert de tribunal: Braves amis, dit-il, courons la vengeance. De ce grain dsormais nous devons tre las, Jurons de ne manger dsormais que des chats: On les dit excellens, nous en ferons bombance. A ces mots, partageant son belliqueux transport, Chaque nouveau guerrier sur l'angora s'lance, Et rveille le chat qui dort. Celui-ci, comme on croit, dans sa juste colre, Couche bientt sur la poussire Gnral, tribuns et soldats. Il ne s'chappa que deux rats Qui disaient, en fuyant bien vte leur tanire: Il ne faut point pousser bout L'ennemi le plus dbonnaire; On perd ce que l'on tient quand on veut gagner tout. FABLE XVIII. Le Miroir de la Vrit. Dans le beau sicle d'or, quand les premiers humains, Au milieu d'une paix profonde, Coulaient des jours purs et sereins, La Vrit courait le monde Avec son miroir dans les mains. Chacun s'y regardait, et le miroir sincre Retraait chacun son plus secret desir Sans jamais le faire rougir: Temps heureux, qui ne dura gure! L'homme devint bientt mchant et criminel. La Vrit s'enfuit au ciel, En jetant de dpit son miroir sur la terre. Le pauvre miroir se cassa. Ses dbris, qu'au hasard la chte dispersa, Furent perdus pour le vulgaire. Plusieurs sicles aprs on en connut le prix; Et c'est depuis ce temps que l'on voit plus d'un sage Chercher avec soin ces dbris, Les retrouver parfois; mais ils sont si petits, Que personne n'en fait usage. Hlas! le sage le premier Ne s'y voit jamais tout entier. FABLE XIX. Les deux Paysans et le Nuage. Guillot, disait un jour Lucas D'une voix triste et lamentable, Ne vois-tu pas venir l bas Ce gros nuage noir? C'est la marque effroyable Du plus grand des malheurs. Pourquoi? rpond Guillot. --Pourquoi? Regarde donc: ou je ne suis qu'un sot, Ou ce nuage est de la grle Qui va tout abymer; vigne, avoine, froment, Toute la rcolte nouvelle Sera dtruite en un moment. Il ne restera rien, le village en ruine Dans trois mois aura la famine, Puis la peste viendra, puis nous prirons tous. La peste! dit Guillot: doucement, calmez-vous; Je ne vois point cela, compre: Et, s'il faut vous parler selon mon sentiment, C'est que je vois tout le contraire; Car ce nuage assurment Ne porte point de grle, il porte de la pluie. La terre est sche ds long-temps, Il va bien arroser nos champs; Toute notre rcolte en doit tre embellie. Nous aurons le double de foin, Moiti plus de froment, de raisins abondance; Nous serons tous dans l'opulence, Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin. C'est bien voir que cela! dit Lucas en colre. Mais chacun a ses yeux, lui rpondit Guillot. --Oh! puisqu'il est ainsi, je ne dirai plus mot; Attendons la fin de l'affaire: Rira bien qui rira le dernier.--Dieu merci, Ce n'est pas moi qui pleure ici. Ils s'chauffaient tous deux; dj, dans leur furie, Ils allaient se gourmer, lorsqu'un souffle de vent Emporta loin de l le nuage effrayant: Ils n'eurent ni grle ni pluie. FABLE XX. Don Quichotte. Contraint de renoncer la chevalerie, Don Quichotte voulut, pour se ddommager, Mener une plus douce vie, Et choisit l'tat de berger. Le voil donc qui prend panetire et houlette, Le petit chapeau rond garni d'un ruban vert Sous le menton faisant rosette. Jugez de la grace et de l'air De ce nouveau Tircis! Sur sa rauque musette Il s'essaie charmer l'cho de ces cantons, Achte au boucher deux moutons, Prend un roquet galeux, et, dans cet quipage, Par l'hiver le plus froid qu'on et vu de long-temps, Dispersant son troupeau sur les rives du Tage, Au milieu de la neige il chante le printemps. Point de mal jusque-l: chacun, sa manire, Est libre d'avoir du plaisir. Mais il vint passer une grosse vachre; Et le pasteur, press d'un amoureux desir, Court et tombe ses pieds: O belle Timarette, Dit-il, toi que l'on voit parmi tes jeunes soeurs Comme le lis parmi les fleurs, Cher et cruel objet de ma flamme secrte, Abandonne un moment le soin de tes agneaux, Viens voir un nid de tourtereaux Que j'ai dcouvert sur ce chne. Je veux te les donner: hlas! c'est tout mon bien. Ils sont blancs: leur couleur, Timarette, est la tienne; Mais, par malheur pour moi, leur coeur n'est pas le tien. A ce discours, la Timarette, Dont le vrai nom tait Fanchon, Ouvre une large bouche, et, d'un oeil fixe et bte, Contemple le vieux Cladon; Quand un valet de ferme, amoureux de la belle, Paraissant tout--coup, tombe coups de bton Sur le berger tendre et fidle, Et vous l'tend sur le gazon. Don Quichotte criait: Arrte, Pasteur ignorant et brutal: Ne sais-tu pas nos lois? Le coeur de Timarette Doit devenir le prix d'un combat pastoral; Chante, et ne frappe pas. Vainement il l'implore; L'autre frappait toujours, et frapperait encore, Si l'on n'tait venu secourir le berger Et l'arracher sa furie. Ainsi gurir d'une folie, Bien souvent ce n'est qu'en changer. FABLE XXI. Le Voyage. Partir avant le jour, ttons, sans voir goutte, Sans songer seulement demander sa route, Aller de chte en chte, et, se tranant ainsi, Faire un tiers du chemin jusqu' prs de midi; Voir sur sa tte alors amasser les nuages, Dans un sable mouvant prcipiter ses pas, Courir, en essuyant orages sur orages, Vers un but incertain o l'on n'arrive pas; Dtromp vers le soir, chercher une retraite, Arriver haletant, se coucher, s'endormir, On appelle cela natre, vivre, et mourir. La volont de Dieu soit faite! FABLE XXII. * Le Coq Fanfaron. Il fait bon battre un glorieux: Des revers qu'il prouve il est toujours joyeux, Toujours sa vanit trouve dans sa dfaite Un moyen d'tre satisfaite. Un coq, sans force et sans talent, Jouissait, on ne sait comment, D'une certaine renomme. Cela se voit, dit-on, chez la gent emplume Et chez d'autres encore. Insolent comme un sot, Notre coq traita mal un poulet de mrite. La jeunesse aisment s'irrite; Le poulet offens le provoque aussitt, Et le cou tout gonfl sur lui se prcipite. Dans l'instant le coq orgueilleux Est battu, dplum, reoit mainte blessure; Et, si l'on n'et fini ce combat dangereux, Sa mort terminait l'aventure. Quand le poulet fut loin, le coq, en s'pluchant, Disait: Cet enfant-l m'a montr du courage; J'ai beaucoup mnag son ge, Mais de lui je suis fort content. Un coq, vieux et cass, tmoin de cette histoire, La rpandit et s'en moqua. Notre fanfaron l'attaqua, Croyant facilement remporter la victoire. Le brave vtran, de lui trop mal connu, En quatre coups de bec lui partage la crte, Le dpouille en entier des pieds jusqu' la tte, Et le laisse l presque nu. Alors notre coq, sans se plaindre, Dit: C'est un bon vieillard, j'en ai bien peu souffert: Mais je le trouve encore vert; Et, dans son jeune temps, il devait tre craindre. FIN DU QUATRIME LIVRE. LIVRE CINQUIME. FABLE PREMIRE. Le Berger et le Rossignol. A M. L'ABB DELILLE. O toi, dont la touchante et sublime harmonie Charme toujours l'oreille en attachant le coeur, Digne rival, souvent vainqueur, Du chantre fameux d'Ausonie, Delille, ne crains rien, sur mes lgers pipeaux Je ne viens point ici clbrer tes travaux, Ni dans de faibles vers parler de posie. Je sais que l'immortalit Qui t'est dj promise au temple de mmoire T'est moins chre que ta gat; Je sais que, mritant tes succs sans y croire, Content par caractre et non par vanit, Tu te fais pardonner ta gloire A force d'amabilit: C'est ton secret, aussi je finis ce prologue. Mais du moins, lis mon apologue; Et si quelque envieux, quelque esprit de travers, Outrageant un jour tes beaux vers, Te donne assez d'humeur pour t'empcher d'crire, Je te demande alors de vouloir le relire. Dans une belle nuit du charmant mois de mai, Un berger contemplait, du haut d'une colline, La lune promenant sa lumire argentine Au milieu d'un ciel pur d'toiles parsem; Le tilleul odorant, le lilas, l'aubpine, Au gr du doux zphyr balanant leurs rameaux, Et les ruisseaux dans les prairies Brisant sur des rives fleuries Le cristal de leurs claires eaux. Un rossignol, dans le bocage, Mlait ses doux accens ce calme enchanteur; L'cho les rptait, et notre heureux pasteur, Transport de plaisir, coutait son ramage. Mais tout--coup l'oiseau finit ses tendres sons. En vain le berger le supplie De continuer ses chansons. Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie; Je ne troublerai plus ces paisibles forts. N'entends-tu pas dans ce marais Mille grenouilles coassantes Qui, par des cris affreux, insultent mes chants? Je cde, et reconnais que mes faibles accens Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes. Ami, dit le berger, tu vas combler leurs voeux; Te taire est le moyen qu'on les coute mieux: Je ne les entends plus aussitt que tu chantes. FABLE II. Les deux Lions. Sur les bords africains, aux lieux inhabits O le char du soleil roule en brlant la terre, Deux normes lions, de la soif tourments, Arrivrent au pied d'un rocher solitaire. Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort De quelque naade expirante. Les deux lions courent d'abord Au bruit de cette eau murmurante. Ils pouvaient boire ensemble; et la fraternit, Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire: Mais l'orgueil disait le contraire, Et l'orgueil fut seul cout. Chacun veut boire seul: d'un oeil plein de colre L'un l'autre ils vont se mesurans, Hrissent de leur cou l'ondoyante crinire; De leur terrible queue ils se frappent les flancs, Et s'attaquent avec de tels rugissemens, Qu' ce bruit dans le fond de leur sombre tanire, Les tigres d'alentour vont se cacher tremblans. gaux en vigueur, en courage, Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats Qui d'Achille ou d'Hector signalrent la rage; Car les dieux ne s'en mlaient pas. Aprs une heure ou deux d'efforts et de morsures, Nos hros fatigus, dchirs, haletans, S'arrtrent en mme temps. Couverts de sang et de blessures, N'en pouvant plus, morts demi, Se tranant sur le sable, la source ils vont boire: Mais, pendant le combat, la source avait tari; Ils expirent auprs. Vous lisez votre histoire, Malheureux insenss, dont les divisions, L'orgueil, les fureurs, la folie, Consument en douleurs le moment de la vie. Hommes, vous tes ces lions; Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie. FABLE III. Le Procs des deux Renards. Que je hais cet art de pdant, Cette logique captieuse, Qui d'une chose claire en fait une douteuse, D'un principe erron tire subtilement Une consquence trompeuse, Et raisonne en draisonnant! Les Grecs ont invent cette belle manire: Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire. Que Dieu leur donne paix! Il s'agit d'un renard, Grand argumentateur, clbre babillard, Et qui montrait la rhtorique. Il tenait cole publique, Avait des coliers qui payaient en poulets. Un d'eux, qu'on destinait plaider au palais, Devait payer son matre la premire cause Qu'il gagnerait: ainsi la chose Avait t rgle et d'une et d'autre part. Son cours tant fini, mon colier renard Intente un procs son matre, Disant qu'il ne doit rien. Devant le lopard Tous les deux s'en vont comparatre. Monseigneur, disait l'colier, Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer; Et cela par votre sentence, Puisque par la sentence J'aurai droit de ne pas payer. Si je perds, nulle est sa crance; Car il convient que l'chance N'en devait arriver qu'aprs Le gain de mon premier procs: Or, ce procs perdu, je suis quitte, je pense: Mon dilemme est certain. Nenni, Rpondait aussitt le matre: Si vous perdez, payez; la loi l'ordonne ainsi. Si vous gagnez, sans plus remettre, Payez; car vous avez sign Promesse de payer au premier plaids gagn: Vous y voil. Je crois l'argument sans rponse. Chacun attend alors que le juge prononce, Et l'auditoire s'tonnait Qu'il n'y jett pas son bonnet. Le lopard rveur prit enfin la parole: Hors de cour, leur dit-il: dfense l'colier De continuer son mtier, Au matre de tenir cole. FABLE IV. La Colombe et son Nourisson. Une colombe gmissait De ne pouvoir devenir mre: Elle avait fait cent fois tout ce qu'il fallait faire Pour en venir bout, rien ne russissait. Un jour, se promenant dans un bois solitaire, Elle rencontre en un vieux nid Un oeuf abandonn, point trop gros, point petit, Semblable aux oeufs de tourterelle. Ah! quel bonheur! s'cria-t-elle: Je pourrai donc enfin couver, Et puis nourrir, puis lever, Un enfant qui fera le charme de ma vie! Tous les soins qu'il me cotera, Les tourmens qu'il me causera, Seront encor des biens pour mon ame ravie: Quel plaisir vaut ces soucis-l? Cela dit, dans le nid la colombe tablie Se met couver l'oeuf, et le couve si bien, Qu'elle ne le quitte pour rien, Pas mme pour manger; l'amour nourrit les mres. Aprs vingt et un jours elle voit natre enfin Celui dont elle attend son bonheur, son destin, Et ses dlices les plus chres. De joie elle est prte mourir; Auprs de son petit nuit et jour elle veille, L'coute respirer, le regarde dormir, S'puise pour le mieux nourrir. L'enfant chri vient merveille, Son corps grossit en peu de temps: Mais son bec, ses yeux et ses ailes, Diffrent fort des tourterelles; La mre les voit ressemblans. A bien lever sa jeunesse Elle met tous ses soins, lui prche la sagesse, Et sur-tout l'amiti, lui dit chaque instant: Pour tre heureux, mon cher enfant, Il ne faut que deux points, la paix avec soi-mme, Puis quelques bons amis dignes de nous chrir. La vertu de la paix nous fait seule jouir; Et le secret pour qu'on nous aime, C'est d'aimer les premiers, facile et doux plaisir. Ainsi parlait la tourterelle, Quand, au milieu de sa leon, Un malheureux petit pinson, chapp de son nid, vient s'abattre auprs d'elle. Le jeune nourrisson peine l'apperoit, Qu'il court lui: sa mre croit Que c'est pour le traiter comme ami, comme frre, Et pour offrir au voyageur Une retraite hospitalire. Elle applaudit dj: mais quelle est sa douleur, Lorsqu'elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse N'entendit que leons de vertu, de sagesse, Saisir le faible oiseau, le plumer, le manger, Et garder, au milieu de l'horrible carnage, Ce tranquille sang froid, assur tmoignage Que le coeur dsormais ne peut se corriger! Elle en mourut, la pauvre mre. Quel triste prix des soins donns cet enfant! Mais c'tait le fils d'un milan: Rien ne change le caractre. FABLE V. L'ne et la Flte. Les sots sont un peuple nombreux, Trouvant toutes choses faciles: Il faut le leur passer, souvent ils sont heureux; Grand motif de se croire habiles. Un ne, en broutant ses chardons, Regardait un pasteur, jouant, sous le feuillage, D'une flte dont les doux sons Attiraient et charmaient les bergers du bocage. Cet ne mcontent disait: Ce monde est fou! Les voil tous, bouche bante, Admirant un grand sot qui sue et se tourmente A souffler dans un petit trou. C'est par de tels efforts qu'on parvient leur plaire, Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici, Car je me sens trop en colre. Notre ne, en raisonnant ainsi, Avance quelques pas, lorsque, sur la fougre, Une flte, oublie en ces champtres lieux Par quelque pasteur amoureux, Se trouve sous ses pieds. Notre ne se redresse, Sur elle de ct fixe ses deux gros yeux; Une oreille en avant, lentement il se baisse, Applique son naseau sur le pauvre instrument, Et souffle tant qu'il peut. O hasard incroyable! Il en sort un son agrable. L'ne se croit un grand talent, Et, tout joyeux, s'crie en faisant la culbute: Eh! je joue aussi de la flte! FABLE VI. Le Paysan et la Rivire. Je veux me corriger, je veux changer de vie, Me disait un ami: dans des liens honteux Mon ame s'est trop avilie; J'ai cherch le plaisir, guid par la folie, Et mon coeur n'a trouv que le remords affreux. C'en est fait, je renonce l'indigne matresse Que j'adorai toujours sans jamais l'estimer; Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse, Eh bien! je vais la rprimer; Je vais me retirer du monde; Et, calme dsormais, libre de tous soucis, Dans une retraite profonde, Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis. Que de fois vous l'avez promis! Toujours en vain, lui rpondis-je. , quand commencez-vous?--Dans huit jours, srement. --Pourquoi pas aujourd'hui? Ce long retard m'afflige. --Oh! je ne puis dans un moment Briser une si forte chane: Il me faut un prtexte; il viendra, j'en rponds. Causant ainsi, nous arrivons Jusque sur les bords de la Seine; Et j'apperois un paysan Assis sur une large pierre, Regardant l'eau couler d'un air impatient. --L'ami, que fais-tu l?--Monsieur, pour une affaire Au village prochain je suis contraint d'aller: Je ne vois point de pont pour passer la rivire, Et j'attends que cette eau cesse enfin de couler. Mon ami, vous voil, cet homme est votre image; Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours: Si vous voulez passer, jetez-vous la nage; Car cette eau coulera toujours. FABLE VII. Jupiter et Minos. Mon fils, disait un jour Jupiter Minos, Toi qui juges la race humaine, Explique-moi pourquoi l'enfer suffit peine Aux nombreux criminels que t'envoie Atropos. Quel est de la vertu le fatal adversaire Qui corrompt ce point la faible humanit? C'est, je crois, l'intrt.--L'intrt? Non, mon pre. --Et qu'est-ce donc?--L'oisivet. FABLE VIII. Le petit Chien. La vanit nous rend aussi dupes que sots. Je me souviens, ce propos, Qu'au temps jadis, aprs une sanglante guerre O, malgr les plus beaux exploits, Maint lion fut couch par terre, L'lphant rgna dans les bois. Le vainqueur, politique habile, Voulant prvenir dsormais Jusqu'au moindre sujet de discorde civile, De ses vastes tats exila pour jamais La race des lions, son ancienne ennemie. L'dit fut proclam. Les lions affaiblis, Se soumettant au sort qui les avait trahis, Abandonnent tous leur patrie. Ils ne se plaignent pas, ils gardent dans leur coeur Et leur courage et leur douleur. Un bon vieux petit chien, de la charmante espce De ceux qui vont portant, jusqu'au milieu du dos, Une toison tombante flots, Exhalait ainsi sa tristesse: Il faut donc vous quitter, pnates chris! Un barbare, l'ge o je suis, M'oblige renoncer aux lieux qui m'ont vu natre. Sans appui, sans secours, dans un pays nouveau, Je vais, les yeux en pleurs, demander un tombeau, Qu'on me refusera peut-tre. O tyran, tu le veux! allons, il faut partir. Un barbet l'entendit: touch de sa misre, Quel motif, lui dit-il, peut t'obliger fuir? --Ce qui m'y force? ciel! Et cet dit svre Qui nous chasse jamais de cet heureux canton?... --Nous?--Non pas vous, mais moi.--Comment! toi, mon cher frre? Qu'as-tu donc de commun...?--Plaisante question! Eh! ne suis-je pas un lion?[7] [7] La petite espce de chiens dont on veut parler porte le nom de chiens lions. FABLE IX. Le Lopard et l'cureuil. Un cureuil sautant, gambadant sur un chne, Manqua sa branche, et vint, par un triste hasard, Tomber sur un vieux lopard Qui faisait sa mridienne. Vous jugez s'il eut peur! En sursaut s'veillant, L'animal irrit se dresse; Et l'cureuil, s'agenouillant, Tremble et se fait petit aux pieds de son altesse. Aprs l'avoir considr, Le lopard lui dit: Je te donne la vie, Mais condition que de toi je saurai Pourquoi cette gat, ce bonheur que j'envie, Embellissent tes jours, ne te quittent jamais, Tandis que moi, roi des forts, Je suis si triste et je m'ennuie. Sire, lui rpond l'cureuil, Je dois votre bon accueil La vrit: mais, pour la dire, Sur cet arbre un peu haut je voudrais tre assis. --Soit, j'y consens: monte.--J'y suis. A prsent je peux vous instruire. Mon grand secret pour tre heureux, C'est de vivre dans l'innocence: L'ignorance du mal fait toute ma science; Mon coeur est toujours pur, cela rend bien joyeux. Vous ne connaissez pas la volupt suprme De dormir sans remords; vous mangez les chevreuils, Tandis que je partage tous les cureuils Mes feuilles et mes fruits; vous hassez, et j'aime: Tout est dans ces deux mots. Soyez bien convaincu De cette vrit que je tiens de mon pre: Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu, La gat vient bientt de notre caractre. FABLE X. Le Prtre de Jupiter. Un prtre de Jupiter, Pre de deux grandes filles, Toutes deux assez gentilles, De bien les marier fit son soin le plus cher. Les prtres de ce temps vivaient de sacrifices, Et n'avaient point de bnfices: La dot tait fort mince. Un jeune jardinier Se prsenta pour gendre; on lui donna l'ane. Bientt aprs cet hymne La cadette devint la femme d'un potier. A quelques jours de l, chaque pouse tablie Chez son poux, le pre va les voir. Bonjour, dit-il, je viens savoir Si le choix que j'ai fait rend heureuse ta vie, S'il ne te manque rien, si je peux y pourvoir. Jamais, rpond la jardinire, Vous ne ftes meilleure affaire: La paix et le bonheur habitent ma maison; Je tche d'tre bonne, et mon poux est bon; Il sait m'aimer sans jalousie, Je l'aime sans coquetterie; Aussi tout est plaisir, tout jusqu' nos travaux; Nous ne desirons rien, sinon qu'un peu de pluie Fasse pousser nos artichaux. --C'est l tout?--Oui vraiment.--Tu seras satisfaite, Dit le vieillard: demain je clbre la fte De Jupiter; je lui dirai deux mots. Adieu, ma fille.--Adieu, mon pre. Le prtre de ce pas s'en va chez la potire L'interroger, comme sa soeur, Sur son mari, sur son bonheur. Oh! rpond celle-ci, dans mon petit mnage, Le travail, l'amour, la sant, Tout va fort bien, en vrit; Nous ne pouvons suffire la vente, l'ouvrage: Notre unique desir serait que le soleil Nous montrt plus souvent son visage vermeil Pour scher notre poterie. Vous, pontife du dieu de l'air, Obtenez-nous cela, mon pre, je vous prie; Parlez pour nous Jupiter. --Trs-volontiers, ma chre amie: Mais je ne sais comment accorder mes enfans; Tu me demandes du beau temps, Et ta soeur a besoin de pluie. Ma foi, je me tairai, de peur d'tre en dfaut. Jupiter mieux que nous sait bien ce qu'il nous faut; Prtendre le guider serait folie extrme: Sachons prendre le temps comme il veut l'envoyer. L'homme est plus cher aux dieux qu'il ne l'est lui-mme; Se soumettre, c'est les prier. FABLE XI. Le Crocodile et l'Esturgeon. Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfans S'amusaient faire sur l'onde, Avec des cailloux plats, ronds, lgers et tranchans, Les plus beaux ricochets du monde. Un crocodile affreux arrive entre deux eaux, S'lance tout--coup, happe l'un des marmots, Qui crie, et disparat dans sa gueule profonde. L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon. Un honnte et digne esturgeon, Tmoin de cette tragdie, S'loigne avec horreur, se cache au fond des flots; Mais bientt il entend le coupable amphibie Gmir et pousser des sanglots: Le monstre a des remords, dit-il: providence! Tu venges souvent l'innocence; Pourquoi ne la sauves-tu pas? Ce sclrat du moins pleure ses attentats; L'instant est propice, je pense, Pour lui prcher la pnitence: Je m'en vais lui parler. Plein de compassion, Notre saint homme d'esturgeon Vers le crocodile s'avance: Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait; Livrez votre ame impitoyable Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait, Le seul mdiateur entre eux et le coupable. Malheureux, manger un enfant! Mon coeur en a frmi; j'entends gmir le vtre... Oui, rpond l'assassin, je pleure en ce moment De regret d'avoir manqu l'autre. Tel est le remords du mchant. FABLE XII. La Chenille. Un jour, causant entre eux, diffrens animaux Louaient beaucoup le ver soie: Quel talent, disaient-ils, cet insecte dploie En composant ces fils si doux, si fins, si beaux, Qui de l'homme font la richesse! Tous vantaient son travail, exaltaient son adresse. Une chenille seule y trouvait des dfauts, Aux animaux surpris en faisait la critique; Disait des mais et puis des si. Un renard s'cria: Messieurs, cela s'explique; C'est que madame file aussi. FABLE XIII. La Tourterelle et la Fauvette. Une fauvette, jeune et belle, S'amusait chanter tant que durait le jour; Sa voisine la tourterelle Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour. Je plains bien votre erreur, dit-elle la fauvette; Vous perdez vos plus beaux momens: Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amans. Dites-moi, s'il vous plat, quelle est la chansonnette Qui peut valoir un doux baiser? Je me garderais bien d'oser Les comparer, rpondit la chanteuse: Mais je ne suis point malheureuse, J'ai mis mon bonheur dans mes chants. A ce discours, la tourterelle, En se moquant, s'loigna d'elle. Sans se revoir elles furent dix ans. Aprs ce long espace, un beau jour de printemps, Dans la mme fort elles se rencontrrent. L'ge avait bien un peu drang leurs attraits; Long-temps elles se regardrent Avant que de pouvoir se remettre leurs traits. Enfin la fauvette polie S'avance la premire: Eh! bonjour, mon amie, Comment vous portez-vous? Comment vont les amans? --Ah! ne m'en parlez pas, ma chre, J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans; Tout a pass comme une ombre lgre. J'ai cru que le bonheur tait d'aimer, de plaire... O souvenir cruel! regrets superflus! J'aime encore, on ne m'aime plus. J'ai moins perdu que vous, rpondit la chanteuse: Cependant je suis vieille, et je n'ai plus de voix; Mais j'aime la musique, et suis encor heureuse Lorsque le rossignol fait retentir ces bois. La beaut, ce prsent cleste, Ne peut, sans les talens, chapper l'ennui: La beaut passe, un talent reste, On en jouit mme en autrui. FABLE XIV. Le Charlatan. Sur le pont-neuf, entour de badauds, Un charlatan criait pleine tte: Venez, messieurs, accourez faire emplette Du grand remde tous les maux. C'est une poudre admirable Qui donne de l'esprit aux sots, De l'honneur aux frippons, l'innocence aux coupables, Aux vieilles femmes des amans, Au vieillard amoureux une jeune matresse, Aux fous le prix de la sagesse, Et la science aux ignorans. Avec ma poudre, il n'est rien dans la vie Dont bientt on ne vienne bout; Par elle on obtient tout, on sait tout, on fait tout; C'est la grande encyclopdie. Vte je m'approchai pour voir ce beau trsor... C'tait un peu de poudre d'or. FABLE XV. La Sauterelle. C'en est fait, je quitte le monde; Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux Des crimes, des horreurs, dont sont blesss mes yeux. Dans une retraite profonde, Loin des vices, loin des abus, Je passerai mes jours doucement maudire Les mchans de moi trop connus. Seule ici bas j'ai des vertus: Aussi pour ennemi j'ai tout ce qui respire, Tout l'univers m'en veut; homme, enfans, animaux, Jusqu'au plus petit des oiseaux, Tous sont occups de me nuire. Eh! qu'ai-je fait pourtant?... Que du bien. Les ingrats! Ils me regretteront, mais aprs mon trpas. Ainsi se lamentait certaine sauterelle, Hypocondre et n'estimant qu'elle. O prenez-vous cela, ma soeur? Lui dit une de ses compagnes: Quoi! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes En broutant de ces prs la douce et tendre fleur, Sans vous embarrasser des affaires du monde? Je sais qu'en travers il abonde: Il fut ainsi toujours, et toujours il sera; Ce que vous en direz grand'chose n'y fera. D'ailleurs o vit-on mieux? Quant votre colre Contre ces ennemis qui n'en veulent qu' vous, Je pense, ma soeur, entre nous, Que c'est peut-tre une chimre, Et que l'orgueil souvent donne ces visions. Ddaignant de rpondre ces sottes raisons; La sauterelle part, et sort de la prairie, Sa patrie. Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas. Alors elle se croit au bout de l'hmisphre, Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux tats; Elle admire ces beaux climats, Salue avec respect cette rive trangre. Prs de l, des pis nombreux Sur de longs chalumeaux, six pieds de la terre, Ondoyans et presss se balanaient entre eux. Ah! que voil bien mon affaire! Dit-elle avec transport, dans ces sombres taillis Je trouverai sans doute un dsert solitaire; C'est un asile sr contre mes ennemis. La voil dans le bl. Mais ds l'aube suivante, Voici venir les moissonneurs. Leur troupe nombreuse et bruyante S'tend en demi-cercle; et, parmi les clameurs, Les ris, les chants des jeunes filles, Les pis entasss tombent sous les faucilles, La terre se dcouvre, et les bleds abattus Laissent voir les sillons tout nus. Pour le coup, s'criait la triste sauterelle, Voil qui prouve bien la haine universelle Qui par-tout me poursuit: peine en ce pays A-t-on su que j'tais, qu'un peuple d'ennemis S'en vient pour chercher sa victime. Dans la fureur qui les anime, Employant contre moi les plus affreux moyens, De peur que je n'chappe, ils ravagent leurs biens: Ils y mettraient le feu, s'il tait ncessaire. Eh! messieurs, me voil, dit-elle en se montrant; Finissez un travail si grand, Je me livre votre colre. Un moissonneur, dans ce moment, Par hasard la distingue; il se baisse, la prend, Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie: Va manger, ma petite amie. FABLE XVI. La Gupe et l'Abeille. Dans le calice d'une fleur La gupe un jour voyant l'abeille, S'approche en l'appelant sa soeur. Ce nom sonne mal l'oreille De l'insecte plein de fiert, Qui lui rpond: Nous soeurs! Ma mie, Depuis quand cette parent? Mais c'est depuis toute la vie, Lui dit la gupe avec courroux: Considrez-moi, je vous prie; J'ai des ailes tout comme vous, Mme taille, mme corsage; Et, s'il vous en faut davantage, Nos dards sont aussi ressemblans. Il est vrai, rpliqua l'abeille, Nous avons une arme pareille, Mais pour des emplois diffrens. La vtre sert votre insolence, La mienne repousse l'offense; Vous provoquez, je me dfends. FABLE XVII. Le Hrisson et les Lapins. Il est certains esprits d'un naturel hargneux Qui toujours ont besoin de guerre; Ils aiment piquer, se plaisent dplaire, Et montrent pour cela des talens merveilleux. Quant moi, je les fuis sans cesse, Eussent-ils tous les dons et tous les attributs; J'y veux de l'indulgence ou de la politesse; C'est la parure des vertus. Un hrisson, qu'une tracasserie Avait forc de quitter sa patrie, Dans un grand terrier de lapins Vint porter sa misanthropie. Il leur conta ses longs chagrins, Contre ses ennemis exhala bien sa bile, Et finit par prier les htes souterrains De vouloir lui donner asile. Volontiers, lui dit le doyen: Nous sommes bonnes gens, nous vivons comme frres, Et nous ne connaissons ni le tien ni le mien; Tout est commun ici: nos plus grandes affaires Sont d'aller, ds l'aube du jour, Brouter le serpolet, jouer sur l'herbe tendre: Chacun, pendant ce temps, sentinelle son tour, Veille sur le chasseur qui voudrait nous surprendre; S'il l'apperoit, il frappe, et nous voil blottis. Avec nos femmes, nos petits, Dans la gat, dans la concorde, Nous passons les instans que le ciel nous accorde. Souvent ils sont prompts finir; Les panneaux, les furets, abrgent notre vie, Raison de plus pour en jouir. Du moins par l'amiti, l'amour et le plaisir, Autant qu'elle a dur nous l'avons embellie: Telle est notre philosophie. Si cela vous convient, demeurez avec nous, Et soyez de la colonie; Sinon, faites l'honneur notre compagnie D'accepter dner, puis retournez chez vous. A ce discours plein de sagesse, Le hrisson repart qu'il sera trop heureux De passer ses jours avec eux. Alors chaque lapin s'empresse D'imiter l'honnte doyen Et de lui faire politesse. Jusques au soir tout alla bien. Mais, lorsqu'aprs souper la troupe runie Se mit deviser des affaires du temps, Le hrisson de ses piquans Blesse un jeune lapin. Doucement, je vous prie, Lui dit le pre de l'enfant. Le hrisson, se retournant, En pique deux, puis trois, et puis un quatrime. On murmure, on se fche, on l'entoure en grondant. Messieurs, s'cria-t-il, mon regret est extrme; Il faut me le passer, je suis ainsi bti, Et je ne puis pas me refondre. Ma foi, dit le doyen, en ce cas, mon ami, Tu peux aller te faire tondre. FABLE XVIII. Le Milan et le Pigeon. Un milan plumait un pigeon, Et lui disait: Mchante bte, Je te connais, je sais l'aversion Qu'ont pour moi tes pareils; te voil ma conqute! Il est des dieux vengeurs. Hlas! je le voudrais, Rpondit le pigeon. O comble des forfaits! S'cria le milan, quoi! ton audace impie Ose douter qu'il soit des dieux? J'allais te pardonner; mais, pour ce doute affreux, Sclrat, je te sacrifie. FABLE XIX. Le Chien coupable. Mon frre, sais-tu la nouvelle? Mouflar, le bon Mouflar, de nos chiens le modle, Si redout des loups, si soumis au berger, Mouflar vient, dit-on, de manger Le petit agneau noir, puis la brebis sa mre, Et puis sur le berger s'est jet furieux. --Serait-il vrai?--Trs vrai, mon frre. --A qui donc se fier, grands dieux! C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine; Et la nouvelle tait certaine. Mouflar, sur le fait mme pris, N'attendait plus que le supplice, Et le fermier voulait qu'une prompte justice Effrayt les chiens du pays. La procdure en un jour est finie. Mille tmoins pour un dposent l'attentat: Recols, confronts, aucun d'eux ne varie; Mouflar est convaincu du triple assassinat: Mouflar recevra donc deux balles dans la tte Sur le lieu mme du dlit. A son supplice qui s'apprte Toute la ferme se rendit. Les agneaux de Mouflar demandrent la grace; Elle fut refuse. On leur fit prendre place: Les chiens se rangrent prs d'eux, Tristes, humilis, mornes, l'oreille basse, Plaignant, sans l'excuser, leur frre malheureux. Tout le monde attendait dans un profond silence. Mouflar parat bientt, conduit par deux pasteurs: Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs, Il harangue ainsi l'assistance: O vous, qu'en ce moment je n'ose et je ne puis Nommer, comme autrefois, mes frres, mes amis, Tmoins de mon heure dernire, Voyez o peut conduire un coupable desir! De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrire, Un faux pas m'en a fait sortir. Apprenez mes forfaits. Au lever de l'aurore, Seul auprs du grand bois, je gardais le troupeau; Un loup vient, emporte un agneau, Et tout en fuyant le dvore. Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin, Vient m'attaquer: je le terrasse, Et je l'trangle sur la place. C'tait bien jusque-l: mais, press par la faim, De l'agneau dvor je regarde le reste, J'hsite, je balance... A la fin, cependant, J'y porte une coupable dent: Voil de mes malheurs l'origine funeste. La brebis vient dans cet instant, Elle jette des cris de mre... La tte m'a tourn, j'ai craint que la brebis Ne m'accust d'avoir assassin son fils; Et, pour la forcer se taire, Je l'gorge dans ma colre. Le berger accourait arm de son bton. N'esprant plus aucun pardon, Je me jette sur lui: mais bientt on m'enchane, Et me voici prt subir De mes crimes la juste peine. Apprenez tous du moins, en me voyant mourir, Que la plus lgre injustice Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord; Et que, dans le chemin du vice, On est au fond du prcipice, Ds qu'on met un pied sur le bord. FABLE XX. L'Auteur et les souris. Un auteur se plaignait que ses meilleurs crits taient rongs par les souris. Il avait beau changer d'armoire, Avoir tous les piges rats, Et de bons chats; Rien n'y faisait; prose, vers, drame, histoire, Tout tait entam; les maudites souris Ne respectaient pas plus un hros et sa gloire, Ou le rcit d'une victoire, Qu'un petit bouquet Cloris, Notre homme au dsespoir, et, l'on peut bien m'en croire, Pour y mettre un auteur peu de chose suffit, Jette un peu d'arsenic au fond de l'critoire; Puis, dans sa colre, il crit. Comme il le prvoyait, les souris grignotrent, Et crevrent. C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison. Je suis loin de le croire: il n'est point de volume Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon; Et l'on dshonore sa plume En la trempant dans du poison. FABLE XXI. * L'Aigle et le Hibou. A DUCIS. L'oiseau qui porte le tonnerre, Disgraci, banni du cleste sjour, Par une cabale de cour, S'en vint habiter sur la terre: Il errait dans les bois, songeant son malheur, Triste, dgot de la vie, Malade de la maladie Que laisse aprs soi la grandeur. Un vieux hibou, du creux d'un htre, L'entend gmir, se met sa fentre, Et lui prouve bientt que la flicit Consiste dans trois points: Travail, paix et sant. L'aigle est touch de ce langage: Mon frre, rpond-il, (les aigles sont polis Lorsqu'ils sont malheureux) que je vous trouve sage! Combien votre raison, vos excellens avis, M'inspirent le desir de vous voir davantage, De vous imiter, si je puis! Minerve, en vous plaant sur sa tte divine, Connaissait bien tout votre prix; C'est avec elle, j'imagine, Que vous en avez tant appris. Non, rpond le hibou, j'ai bien peu de science; Mais je sais me suffire, et j'aime le silence, L'obscurit sur-tout. Quand je vois des oiseaux Se disputer entr'eux la force, le courage, Ou la beaut du chant, ou celle du plumage, Je ne me mle point parmi tant de rivaux, Et me tiens dans mon hermitage. Si malheureusement, le matin dans le bois, Quelqu'tourneau bavard, quelque mchante pie M'apperoit, aussitt leurs glapissantes voix Appellent de par-tout une troupe tourdie, Qui me poursuit et m'injurie: Je souffre, je me tais; et, dans ce chamaillis, Seul, de sang froid et sans colre, M'esquivant doucement de taillis en taillis, Je regagne le fin ma retraite si chre. L, solitaire et libre, oubliant tous mes maux, Je laisse les soucis, les craintes la porte; Voil tout mon savoir: _Je m'abstiens, je supporte_; La sagesse est dans ces deux mots. Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis, tes ouvrages, Tes beaux vers, tes nombreux succs Ne sont rien tes yeux, auprs de cette paix Que l'innocence donne aux sages. Quand, de l'Eschyle anglais heureux imitateur, Je te vois, d'une main hardie, Porter sur la scne agrandie Les crimes de Machbeth, de Lar le malheur, La gloire est un besoin pour ton ame attendrie; Mais elle est un fardeau pour ton sensible coeur. Seul, au fond d'un dsert, au bord d'une onde pure, Tu ne veux que ta lyre, un saule et la nature: Le vain desir d'tre oubli T'occupe et te charme sans cesse; Ah! souffre au moins que l'amiti Trompe en ce seul point ta sagesse. FABLE XXII. Le Poisson volant. Certain poisson volant, mcontent de son sort, Disait sa vieille grand'mre: Je ne sais comment je dois faire Pour me prserver de la mort. De nos aigles marins je redoute la serre Quand je m'lve dans les airs; Et les requins me font la guerre Quand je me plonge au fond des mers. La vieille lui rpond: Mon enfant, dans ce monde, Lorsqu'on n'est pas aigle ou requin, Il faut tout doucement suivre un petit chemin, En nageant prs de l'air, et volant prs de l'onde. PILOGUE. C'est assez, suspendons ma lyre, Terminons ici mes travaux: Sur nos vices, sur nos dfauts, J'aurais encor beaucoup dire; Mais un autre le dira mieux. Malgr ses efforts plus heureux, L'orgueil, l'intrt, la folie, Troublrent toujours l'univers; Vainement la philosophie Reproche l'homme ses travers, Elle y perd sa prose et ses vers. Laissons, laissons aller le monde Comme il lui plat, comme il l'entend; Vivons cach, libre et content, Dans une retraite profonde. L, que faut-il pour le bonheur? La paix, la douce paix du coeur, Le desir vrai qu'on nous oublie, Le travail qui sait loigner Tous les flaux de notre vie, Assez de bien pour en donner, Et pas assez pour faire envie. FIN. TABLE ALPHABTIQUE DES FABLES. l'Aigle et la Colombe. Liv. III. Fable 21. l'Aigle et le Hibou. V. 21. l'Amour et sa Mre. III. 19. l'ne et la Flte. V. 5. le vieux Arbre et le Jardinier. II. 2. l'Auteur et les Souris. V. 20. l'Avare et son Fils. IV. 10. l'Aveugle et le Paralytique. I. 20. les deux Bacheliers. III. 8. la Balance de Minos. III. 14. le Berger et le Rossignol. V. 1. le Boeuf, le Cheval et l'ne. I. 2. le Bonhomme et le Trsor. II. 4. le Bouvreuil et le Corbeau. II. 6. la Brebis et le Chien. II. 3. le Calife. I. 8. la Carpe et les Carpillons. I. 7. le Charlatan. V. 14. les deux Chats. II. 9. le Chat et la Lunette. I. 16. le Chat et le miroir. I. 6. le Chat et le Moineau. II. 20 le Chat et les Rats. IV. 17. le Chteau de Cartes. II. 12. les deux Chauves. IV. 16. la Chenille. V. 12. le Cheval et le Poulain. II. 10. le petit Chien. V. 8. le Chien coupable. V. 19. le Chien et le Chat. I. 11. la Colombe et son Nourisson. V. 4. le Coq fanfaron. IV. 22. la Coquette et l'Abeille. I. 13. le Crocodile et l'Esturgeon. V. 11. le Courtisan et le dieu Prote. IV. 11. le Danseur de corde et le Balancier. II. 16. le Dervis, la Corneille et le Faucon. III. 11. Don Quichotte. IV. 20. l'cureuil, le Chien et le Renard. IV. 2. l'ducation du Lion. II. 15. l'lphant blanc. I. 14. l'Enfant et le Dattier. I. 22. l'Enfant et le Miroir. II. 8. les Enfans et les Perdreaux. III. 12. la Fable et la Vrit. I. 1. la Fauvette et le Rossignol. IV. 9. le Grillon. II. 11. la Guenon, le Singe et la Noix. IV. 12. la Gupe et l'Abeille. V. 16. l'Habit d'Arlequin. IV. 4. Hercule au ciel. III. 6. le Hrisson et les Lapins. V. 17. l'Hermine, le Castor et le Sanglier. III. 13. le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat. III. 17. le Hibou et le Pigeon. IV. 5. les deux Jardiniers. I. 10. le jeune Homme et le Vieillard. I. 17. la jeune Poule et le vieux Renard. II. 17. l'Inondation. III. 2. Jupiter et Minos. V. 7. le Laboureur de Castille. IV. 8. le Lapin et la Sarcelle. IV. 13. le Lopard et l'cureuil. V. 9. le Lierre et le Thym. I. 15. le Livre, ses Amis et les deux Chevreuils. III. 7. le Linot. II. 22. les deux Lions. V. 2. le Lion et le Lopard. III. 22. la Mre, l'Enfant et les Sarigues. II. 1. le Milan et le Pigeon. V. 18. le Miroir de la Vrit. IV. 18. la Mort. I. 9. Myson. II. 19. le Pacha et le Dervis. IV. 7. le Paon et la Fortune. IV. 14. Pandore. I. 21. le Paon, les deux Oisons et le Plongeon. III. 16. le Parricide. III. 18. les deux Paysans et le Nuage. IV. 19. le Paysan et la Rivire. V. 6. le Perroquet Confiant. III. 20. le Perroquet. IV. 3. les deux Persans. II. 18. le Phnix. II. 13. le Philosophe et le Chat-huant. IV. 15. la Pie et la Colombe. II. 14. le Poisson volant. V. 22. le Prtre de Jupiter. V. 10. le Procs des deux Renards. V. 3. le Renard dguis. III. 10. le Renard qui prche. III. 15. le Rhinocros et le Dromadaire. III. 4. le Roi Alphonse. III. 9. le Roi et les deux Bergers. I. 3. le Roi de Perse. II. 21. le Rossignol et le Paon. III. 5. le Rossignol et le Prince. I. 19. le Sanglier et les Rossignols. III. 3. la Sauterelle. V. 15. le Savant et le Fermier. IV. 1. les Singes et le Lopard. III. 1. le Singe qui montre la Lanterne magique. II. 7. les Serins et le Chardonneret. I. 5. la Taupe et les Lapins. I. 18. la Tourterelle et la Fauvette. V. 13. le Troupeau de Colas. II. 5. le Vacher et le Garde-chasse. I. 12. la Vipre et la Sangsue. IV. 6. le Voyage. IV. 21. les deux Voyageurs. I. 4. FIN DE LA TABLE. End of Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian License: Share Alike