Produced by Chuck Greif Jean de La Fontaine FABLES (1668-1694) Livre II Table des matires Contre ceux qui ont le got difficile Conseil tenu par les rats Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe Les deux Taureaux et une Grenouille La Chauve-souris et les deux Belettes L'Oiseau bless d'une Flche La Lice et sa Compagne L'Aigle et l'Escarbot Le Lion et le Moucheron L'ne charg d'ponges et l'ne charg de sel Le Lion et le Rat La Colombe et la Fourmi L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits Le Livre et les Grenouilles Le Coq et le Renard Le Corbeau voulant imiter l'Aigle Le Paon se plaignant Junon La Chatte mtamorphose en Femme Le Lion et l'ne chassant Testament expliqu par sope Contre ceux qui ont le got difficile Quand j'aurais en naissant reu de Calliope Les dons qu' ses amants cette muse a promis, Je les consacrerais aux mensonges d'sope: Mais je ne crois pas si chri du Parnasse Que de savoir orner toutes ces fictions. On peut donner du lustre leurs inventions: On le peut, je l'essaie: un plus savant le fasse. Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau J'ai fait parler le loup et rpondre l'agneau; J'ai pass plus avant: les arbres et les plantes Sont devenus chez moi cratures parlantes. Qui ne prendrait ceci pour un enchantement? Vraiment, me diront nos critiques, Vous parlez magnifiquement De cinq ou six contes d'enfant Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques Et d'un style plus haut? En voici: Les Troyens, Aprs dix ans de guerre autour de leurs murailles, Avaient lass les Grecs, qui par mille moyens, Par mille assauts, par cent batailles, N'avaient pu mettre bout cette fire cit, Quand un cheval de bois, par Minerve invent, D'un rare et nouvel artifice, Dans ses normes flancs reut le sage Ulysse, Le vaillant Diomde, Ajax l'imptueux, Que ce colosse monstrueux Avec leurs escadrons devait porter dans Troie, Livrant leur fureur ses dieux mmes en proie: Stratagme inou, qui des fabricateurs Paya la constance et la peine. C'est assez, me dira quelqu'un de nos auteurs: La priode est longue, il faut reprendre haleine; Et puis votre cheval de bois, Vos hros avec leurs phalanges, Ce sont des contes plus tranges Qu'un renard qui cajole un corbeau sur sa voix: De plus il vous sied mal d'crire en si haut style. Eh bien! baissons d'un ton. La jalouse Amaryle Songeait son Alcippe et croyait de ses soins N'avoir que ses moutons et son chien pour tmoins. Tircis, qui l'aperut, se glisse entre des saules; Il entend la bergre adressant ces paroles Au doux zphire, et le priant De les porter son amant. Je vous arrte cette rime, Dira mon censeur l'instant; Je ne la tiens pas lgitime. Ni d'une assez grande vertu. Remettez, pour le mieux, ces deux vers la fonte. Maudit censeur! te tairas-tu? Ne saurai-je achever mon conte? C'est un dessein trs dangereux Que d'entreprendre de te plaire. Les dlicats sont malheureux: Rien ne saurait les satisfaire. Conseil tenu par les rats Un chat, nomm Rodilardus, Faisait des rats telle dconfiture Que l'on n'en voyait presque plus, Tant il en avait mis dedans la spulture. Le peu qu'il en restait n'osant quitter son trou Ne trouvait manger que le quart de son sol, Et Rodilard passait, chez la gent misrable, Non pour un chat, mais pour un diable. Or, un jour qu'au haut et au loin Le galand alla chercher femme, Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame, Le demeurant des rats tint chapitre en un coin Sur la ncessit prsente. Ds l'abord, leur doyen, personne fort prudente, Opina qu'il fallait, et plus tt que plus tard, Attacher un grelot au cou de Rodilard; Qu'ainsi, quand il irait en guerre, De sa marche avertis, ils s'enfuiraient en terre; Qu'ils n'y savaient que ce moyen. Chacun fut de l'avis de Monsieur le Doyen: Chose ne leur parut tous plus salutaire. La difficult fut d'attacher le grelot. L'un dit: Je n'y vas point, je ne suis pas si sot, L'autre: Je ne saurais. Si bien que sans rien faire On se quitta. J'ai maints chapitres vus, Qui pour nant se sont ainsi tenus; Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines, Voire chapitres de chanoines. Ne faut-il que dlibrer, La cour en conseillers foisonne; Est-il besoin d'excuter, L'on ne rencontre plus personne. Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe Un loup disait qu'on l'avait vol. Un renard, son voisin, d'assez mauvaise vie, Pour ce prtendu vol par lui fut appel. Devant le singe il fut plaid, Non point par avocat, mais par chaque partie, Thmis n'avait point travaill De mmoire de singe fait plus embrouill. Le magistrat suait en son lit de justice. Aprs qu'on eut bien contest, Rpliqu, cri, tempt, Le juge, instruit de leur malice, Leur dit: Je vous connais de longtemps, mes amis, Et tous deux vous paierez l'amende; Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande. Le juge prtendait qu' tort et travers On ne saurait manquer, condamnant un pervers. Note: Quelques personnes de bon sens ont cru que l'impossibilit et la contradiction, qui est dans le jugement de ce singe, tait une chose censurer: mais je ne m'en suis servi qu'aprs Phdre; et c'est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis. La Fontaine Les deux Taureaux et une Grenouille Deux taureaux combattaient qui possderait Une gnisse avec l'empire. Une grenouille en soupirait. Qu'avez-vous? se mit lui dire Quelqu'un du peuple croassant. Eh! ne voyez-vous pas, dit-elle, Que la fin de cette querelle Sera l'exil de l'un; que l'autre, le chassant, Le fera renoncer aux campagnes fleuries? Il ne rgnera plus sur l'herbe des prairies, Viendra dans nos marais rgner sur nos roseaux; Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux, Tantt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on ptisse Du combat qu'a caus Madame la Gnisse. Cette crainte tait de bon sens. L'un des taureaux en leur demeure S'alla cacher, leurs dpens: Il en crasait vingt par heure. Hlas, on voit que de tout temps Les petits ont pti des sottises de grands. La Chauve-souris et les deux Belettes Une chauve-souris donna tte baisse Dans un nid de belettes; et sitt qu'elle y fut, L'autre, envers les souris de longtemps courrouce, Pour la dvorer accourut. Quoi? vous osez, dit-elle, mes yeux vous produire, Aprs que votre race a tch de me nuire! N'tes-vous pas souris? Parlez sans fiction. Oui, vous l'tes, ou bien je ne suis pas belette. --Pardonnez-moi, dit la pauvrette, Ce n'est pas ma profession. Moi souris! Des mchants vous ont dit ces nouvelles. Grce l'auteur de l'univers, Je suis oiseau; voyez mes ailes: Vive la gent qui fend les airs. Sa raison plut, et sembla bonne. Elle fait si bien qu'on lui donne Libert de se retirer. Deux jours aprs, notre tourdie Aveuglment va se fourrer Chez une autre belette, aux oiseaux ennemie. La voil derechef en danger de sa vie. La dame du logis avec son long museau S'en allait la croquer en qualit d'oiseau, Quand elle protesta qu'on lui faisait outrage: Moi, pour telle passer! Vous n'y regardez pas Qui fait l'oiseau? C'est le plumage. Je suis souris: vivent les rats! Jupiter confonde les chats! Par cette adroite rpartie Elle sauva deux fois sa vie. Plusieurs se sont trouvs qui, d'charpe changeant, Aux dangers ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue. Le sage dit, selon les gens, Vive le Roi! vive la ligue! L'Oiseau bless d'une Flche Mortellement atteint d'une flche empenne, Un oiseau dplorait sa triste destine, Et disait, en souffrant un surcrot de douleur: Faut-il contribuer son propre malheur! Cruels humains! Vous tirez de nos ailes De quoi faire voler ces machines mortelles. Mais ne vous moquez point, engeance sans piti: Souvent il vous arrive un sort comme le ntre. Des enfants de Japet toujours une moiti Fournira des armes l'autre. La Lice et sa Compagne Une lice tant sur son terme, Et ne sachant o mettre un fardeau si pressant, Fait si bien qu' la fin sa compagne consent De lui prter sa hutte, o la lice s'enferme. Au bout de quelque temps sa compagne revient. La lice lui demande encore une quinzaine; Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu' peine. Pour faire court, elle l'obtient. Ce second terme chu, l'autre lui redemande Sa maison, sa chambre, son lit. La lice cette fois, montre les dents, et dit: Je suis prte sortir avec toute ma bande, Si vous pouvez nous mettre hors. Ses enfants taient dj forts. Ce qu'on donne aux mchants, toujours on le regrette. Pour tirer d'eux ce qu'on leur prte, Il faut que l'on en vienne aux coups; Il faut plaider, il faut combattre. Laissez-leur un pied chez vous, Ils en auront bientt pris quatre. L'Aigle et l'Escarbot L'aigle donnait la chasse matre Jean Lapin, Qui droit son terrier s'enfuyait au plus vite. Le trou de l'escarbot se rencontre en chemin. Je laisse penser si ce gte tait sr; mais o mieux? Jean Lapin s'y blottit. L'aigle fondant sur lui nonobstant cet asile, L'escarbot intercde et dit: Princesse des oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgr moi ce pauvre malheureux; Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie; Et puisque Jean Lapin vous demande la vie, Donnez-la-lui, de grce, ou l'tez tous deux: C'est mon voisin, c'est mon compre. L'oiseau de Jupiter, sans rpondre un seul mot, Choque de l'aile l'escarbot, L'tourdit, l'oblige se taire, Enlve Jean Lapin. L'escarbot indign Vole au nid de l'oiseau, fracasse en son absence, Ses oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce esprance: Pas un seul ne fut pargn. L'aigle tant de retour et voyant ce mnage, Remplit le ciel de cris: et pour comble de rage, Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert. Elle gmit en vain: sa plainte au vent se perd. Il fallut pour cet an vivre en mre afflige. L'an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut. L'escarbot prend son temps, fait faire aux oeufs le saut. La mort de Jean lapin derechef est venge. Ce second deuil fut tel, que l'cho de ces bois N'en dormit de plus de six mois. L'oiseau qui porte Ganymde Du monarque des dieux enfin implore l'aide, Dpose en son giron ses oeufs, et croit qu'en paix Ils seront dans ce lieu; que, pour ses intrts, Jupiter se verra contraint de les dfendre: Hardi qui les irait l prendre. Aussi ne les y prit-on pas. Leur ennemi changea de note, Sur la robe du dieu fit tomber une crotte; Le dieu la secouant jeta les oeufs bas. Quand l'aigle sut l'inadvertance, Elle menaa Jupiter D'abandonner sa cour, d'aller vivre au dsert, De quitter toute dpendance, Avec mainte autre extravagance. Le pauvre Jupiter se tut: Devant son tribunal l'escarbot comparut, Fit sa plainte et conta l'affaire. On fit entendre l'aigle enfin qu'elle avait tort. Mais, les deux ennemis ne voulant point d'accord, Le monarque des dieux s'avisa, pour bien faire, De transporter le temps o l'aigle fait l'amour En une autre saison, quand la race escarbote Est en quartier d'hiver, et comme la marmotte, Se cache et ne voit point le jour. Le Lion et le Moucheron Va-t-en, chtif insecte, excrment de la terre: C'est en ces mots que le Lion Parlait un jour au moucheron. L'autre lui dclara la guerre. Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi Me fasse peur, ni me soucie? Un boeuf est plus puissant que toi, Je le mne ma fantaisie. A peine il achevait ces mots, Que lui-mme il sonna la charge, Fut la trompette et le hros. Dans l'abord il se met au large; Puis prend son temps, fond sur le cou Du lion, qu'il rend presque fou. Le quadrupde cume, et son oeil tincelle; Il rugit; on se cache, on tremble l'environ: Et cette alarme universelle Est l'ouvrage d'un moucheron. Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle: Tantt pique l'chine et tantt le museau. Tantt entre au fond du naseau. La rage alors se trouve son fate monte. L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la bte irrite Qui de la mettre en sang lui fasse son devoir. Le malheureux lion se dchire lui-mme, Fait rsonner sa queue l'entour de ses flancs, Bat l'air, qui n'en peut mais, et sa fureur extrme Le fatigue, l'abat: le voil sur les dents. L'insecte du combat se retire avec gloire: Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin L'embuscade d'une araigne; Il y rencontre aussi sa fin. Quelle chose par l nous peut tre enseigne? J'en vois deux dont l'une est qu'entre nos ennemis Les plus craindre sont souvent les plus petits; L'autre, qu'aux grands prils tel a pu se soustraire, Qui prit pour la moindre affaire. L'ne charg d'ponges et l'ne charg de sel Un nier, son sceptre la main, Menait, en empereur romain, Deux coursiers longues oreilles. L'un, d'ponges charg, marchait comme un courrier; Et l'autre, se faisant prier, Portait, comme on dit, les bouteilles: Sa charge tait de sel. Nos gaillards plerins Par monts, par vaux et par chemins, Au gu d'une rivire la fin arrivrent, Et fort empchs se trouvrent. L'nier, qui tous les jours traversait ce gu l, Sur l'ne l'ponge monta, Chassant devant lui l'autre bte, Qui, voulant en faire sa tte, Dans un trou se prcipita, Revint sur l'eau, puis chappa; Car au bout de quelques nages, Tout son sel se fondit si bien Que le baudet ne sentit rien Sur ses paules soulages. Camarade pongier prit exemple sur lui, Comme un mouton qui va devant dessus la foi d'autrui. Voil mon ne l'eau; jusqu'au col il se plonge, Lui le conducteur et l'ponge. Tous trois burent d'autant: l'nier et le grison Firent l'ponge raison. Celle-ci devint si pesante, Et de tant d'eau s'emplit d'abord, Que l'ne succombant ne put gagner le bord. L'nier l'embrassait, dans l'attente D'une prompte et certaine mort. Quelqu'un vint au secours: qui ce fut, il n'importe; C'est assez qu'on ait vu par l qu'il ne faut point Agir chacun de mme sorte. J'en voulais venir ce point. Le Lion et le Rat Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde: On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De cette vrit deux fables feront foi, Tant la chose en preuves abonde. Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez l'tourdie. Le roi des animaux, en cette occasion, Montra ce qu'il tait et lui donna la vie. Ce bienfait ne fut pas perdu. Quelqu'un aurait-il jamais cru Qu'un lion d'un rat et affaire? Cependant il advint qu'au sortir des forts Ce lion fut pris dans des rets, Dont ses rugissements ne le purent dfaire. Sire rat accourut et fit tant par ses dents Qu'une maille ronge emporta tout l'ouvrage. Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage. La Colombe et la Fourmi L'autre exemple est tir d'animaux plus petits. Le long d'un clair ruisseau buvait une colombe, Quand sur l'eau se penchant une fourmi y tombe, Et dans cet ocan l'on et vu la fourmi S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. La colombe aussitt usa de charit: Un brin d'herbe dans l'eau par elle tant jet, Ce fut un promontoire o la fourmi arrive. Elle se sauve; et l-dessus Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus. Ce croquant, par hasard, avait une arbalte. Ds qu'il voit l'oiseau de Vnus, Il le croit en son pot, et dj lui fait fte. Tandis qu' le tuer mon villageois s'apprte, La fourmi le pique au talon. Le vilain retourne la tte: La colombe l'entend, part et tire de long. Le soup du croquant avec elle s'envole: Point de pigeon pour une obole. L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits Un astrologue un jour se laissa choir Au fond d'un puits. On lui dit: Pauvre bte, Tandis qu' peine tes pieds tu peux voir, Penses-tu lire au-dessus de ta tte? Cette aventure en soi, sans aller plus avant, Peut servir de leon la plupart des hommes. Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes Il en est peu qui fort souvent Ne se plaisent d'entendre dire Qu'au livre du destin les mortels peuvent lire. Mais ce livre, qu'Homre et les siens ont chant, Qu'est-ce, que le hasard parmi l'antiquit, Et parmi nous la providence? Or, du hasard, il n'est point de science: S'il en tait, on aurait tort De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort, Toutes choses trs incertaines. Quant aux volonts souveraines De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein, Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son sein? Aurait-il imprim sur le front des toiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles? A quelle utilit? Pour exercer l'esprit De ceux qui de la sphre et du globe ont crit? Pour nous faire viter des maux invitables? Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapable? Et, causant du dgot pour ces biens prvenus, Les convertir en maux devant qu'ils soient venus? C'est erreur, ou plutt, c'est crime de le croire. Le firmament se meut, les astres font leur cours, Le soleil nous fuit tous les jours, Tous les jours sa clart succde l'ombre noire, Sans que nous en puissions autre chose infrer Que la ncessit de luire et d'clairer, D'amener les saisons, de mrir les semences, De verser sur les corps certaines influences. Du reste, en quoi rpond au sort toujours divers Ce train toujours gal dont marche l'univers? Charlatans, faiseurs d'horoscopes, Quittez les cours des princes de l'Europe; Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps: Vous ne mritez pas plus de foi que ces gens. Je m'emporte un peu trop: revenons l'histoire De ce spculateur qui fut contraint de boire. Outre la vanit de son art mensonger, C'est l'image de ceux qui baillent aux chimres, Cependant qu'ils sont en danger, Soit pour eux, soit pour leurs affaires. Le Livre et les Grenouilles Un livre en son gte songeait (Car que faire en un gte, moins que l'on ne songe?); Dans un profond ennui ce livre se plongeait: Cet animal est triste, et la crainte le ronge. Les gens de naturel peureux Sont, disait-il, bien malheureux; Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite, Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers. Voil comme je vis: cette crainte maudite M'empche de dormir, sinon les yeux ouverts. Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. Et la peur se corrige-t-elle? Je crois mme qu'en bonne foi Les hommes ont peur comme moi Ainsi raisonnait notre livre, Et cependant faisait le guet. Il tait douteux, inquiet: Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fivre. Le mlancolique animal, En rvant cette matire, Entend un lger bruit: ce lui fut un signal Pour s'enfuir devers sa tanire. Il s'en alla passer sur le bord d'un tang. Grenouilles aussitt de sauter dans les ondes, Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes. Oh! dit-il, j'en fais faire autant Qu'on m'en fait faire! Ma prsence Effraye aussi les gens, je mets l'alarme au camp! Et d'o me vient cette vaillance? Comment! des animaux qui tremblent devant moi! Je suis donc un foudre de guerre? Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. Le Coq et le Renard Sur la branche d'un arbre tait en sentinelle Un vieux coq adroit et matois. Frre, dit un renard, adoucissant sa voix, Nous ne sommes plus en querelle: Paix gnrale cette fois. Je viens te l'annoncer, descends, que je t'embrasse. Ne me retarde point, de grce; Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer. Les tiens et toi pouvez vaquer, Sans nulle crainte, vos affaires; Nous vous y servirons en frres. Faites en les feux ds ce soir, Et cependant, viens recevoir Le baiser d'amour fraternelle. --Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix; Et ce m'est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lvriers, Qui, je m'assure, sont courriers Que pour ce sujet on m'envoie. Ils vont vite et seront dans un moment nous Je descends: nous pourrons nous entre-baiser tous. --Adieu, dit le renard, ma traite est longue faire, Nous nous rjouirons du succs de l'affaire Une autre fois. Le galand aussitt Tire ses grgues, gagne au haut, Mal content de son stratagme. Et notre vieux coq en soi-mme Se mit rire de sa peur; Car c'est double plaisir de tromper le trompeur. Le Corbeau voulant imiter l'Aigle L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton, Un corbeau, tmoin de l'affaire, Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton, En voulant sur l'heure autant faire. Il tourne l'entour du troupeau, Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau, Un vrai mouton de sacrifice: On l'avait rserv pour la bouche des Dieux. Gaillard corbeau disait, en le couvant des yeux: Je ne sais qui fut ta nourrice; Mais ton corps me parat en merveilleux tat: Tu me serviras de pture Sur l'animal blant ces mots il s'abat. La moutonnire crature Pesait plus qu'un fromage, outre que sa toison tait d'une paisseur extrme, Et mle peu prs de la mme faon Que la barbe de Polyphme. Elle emptra si bien les serres du corbeau, Que le pauvre animal ne put faire retraite. Le berger vient, le prend, l'encage et beau Le donne ses enfants pour servir d'amusette. Il faut se mesurer; la consquence est nette: Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. L'exemple est un dangereux leurre: Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs; O la gupe a pass, le moucheron demeure. Le Paon se plaignant Junon Le paon se plaignait Junon. Desse, disait-il, ce n'est pas sans raison Que je me plains, que je murmure: Le chant dont vous m'avez fait don Dplat toute la nature; Au lieu qu'un rossignol, chtive crature, Forme ses sons aussi doux qu'clatants, Est lui seul l'honneur du printemps. Junon rpondit en colre: Oiseau jaloux, et qui devrais te taire, Est-ce toi d'envier la voix du rossignol, Toi que l'on voit porter l'entour de ton col Un arc en ciel nu de cent sortes de soies, Qui te panades, qui dploies Une si riche queue, et qui semble nos yeux La boutique d'un lapidaire? Est-il quelque oiseau sous les cieux Plus que toi capable de plaire? Tout animal n'a pas toutes proprits. Nous vous avons donn diverses qualits: Les uns ont la grandeur et la force en partage; Le faucon est lger, l'aigle plein de courage; Le corbeau sert pour le prsage; La corneille avertit des malheurs venir; Tous sont contents de leur ramage. Cesse donc de te plaindre; ou bien, pour te punir, Je t'terai ton plumage. La Chatte mtamorphose en Femme Un homme chrissait perdument sa chatte; Il la trouvait mignonne, et belle, et dlicate, Qui miaulait d'un ton fort doux: Il tait plus ou que les fous. Cet homme donc, par prires, par larmes, Par sortilges et par charmes, Fait tant qu'il obtient du destin Que sa chatte, en un beau matin, Devient femme; et, le matin mme, Matre sot en fait sa moiti. Le voil fou d'amour extrme, De fou qu'il tait d'amiti. Jamais la dame la plus belle Ne charma tant son favori Que fait cette pouse nouvelle Son hypocondre de mari. Il n'y trouve plus rien de chatte. Un soir quelques souris qui rongeaient de la natte Troublrent le repos des nouveaux maris. Aussitt la femme est sur pieds. Elle manqua son aventure. Souris de revenir, femme d'tre en posture: Pour cette fois, elle accourut point; Ce lui fut toujours une amorce, Tant le naturel a de force. Il se moque de tout, certain ge accompli. Le vase est imbib, l'toffe a pris son pli. En vain de son train ordinaire On le veut dsaccoutumer: Quelque chose qu'on puisse faire, On ne saurait le rformer. Coups de fourche ni d'trivires Ne lui font changer de manire; Et fussiez-vous embtonns, Jamais vous n'en serez les matres. Qu'on lui ferme la porte au nez, Il reviendra par les fentres. Le Lion et l'ne chassant Le roi des animaux se mit un jour en tte De giboyer: il clbrait sa fte. Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux. Pour russir dans cette affaire, Il se servit du ministre De l'ne la voix de Stentor. L'ne Messer lion fit office de cor. Le lion le posta, le couvrit de rame, Lui commanda de braire, assur qu' ce son Les moins intimids fuiraient de leur maison. Leur troupe n'tait pas encore accoutume A la tempte de sa voix; L'air en retentissait d'un bruit pouvantable: La frayeur saisissait les htes de ces bois, Tous fuyaient, tous tombaient au pige invitable O les attendait le lion. N'ai-je pas bien servi dans cette occasion? Dit l'ne en se donnant tout l'honneur de la chasse. --Oui, reprit le lion, c'est bravement cri: Si je ne connaissais ta personne et ta race, J'en serais moi-mme effray. L'ne, s'il et os, se fut mis en colre, Encor qu'on le raillt avec juste raison; Car qui pourrait souffrir un ne fanfaron? Ce n'est pas l leur caractre. Testament expliqu par sope Si ce qu'on dit d'sope est vrai, C'tait l'oracle de la Grce: Lui seul avait plus de sagesse Que tout l'Aropage. En voici pour essai Une histoire des plus gentilles Et qui pourra plaire au lecteur. Un certain homme avait trois filles, Toutes trois de contraire humeur: Une buveuse, une coquette, La troisime, avare parfaite. Cet homme, par son testament, Selon les lois municipales, Leur laissa tout son bien par portions gales, Et donnant leur mre tant, Payable quand chacune d'elles Ne possderait plus sa contingente part. Le pre mort, les trois femelles Courent au testament, sans attendre plus tard. On le lit, on tche d'entendre La volont du testateur; Mais en vain; car comment comprendre Qu'aussitt que chacune soeur Ne possdera plus sa part hrditaire, Il lui faudra payer sa mre? Ce n'est pas un fort bon moyen Pour payer, que d'tre sans bien. Que voulait donc dire le pre? L'affaire est consulte, et tous les avocats, Aprs avoir tourn le cas En cent et cent mille manires, Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus, Et conseillent aux hritires De partager le bien sans songer au surplus. Quant la somme de la veuve, Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve: Il faut que chaque soeur se charge par trait Du tiers, payable volont, Si mieux n'aime la mre en crer une rente, Ds le dcs du mort courante. La chose ainsi rgle, on composa trois lots: En l'un, les maisons de bouteille, Les buffets dresss sous la treille, La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs, Les magasins de malvoisie, Les esclaves de bouche, et pour dire en deux mots, L'attirail de la goinfrerie; Dans un autre, celui de la coquetterie, La maison de la ville et les meubles exquis, Les eunuques et les coiffeuses, Et les brodeuses, Les joyaux, les robes de prix; Dans le troisime lot, les fermes, le mnage, Les troupeaux et le pturage, Valets et btes de labeur. Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire Que peut-tre pas une soeur N'aurait ce qui lui pourrait plaire. Ainsi chacune prit son inclination, Le tout l'estimation. Ce fut dans la ville d'Athnes Que cette rencontre arriva. Petits et grands, tout approuva Le partage et le choix: sope seul trouva Qu'aprs bien du temps et des peines Les gens avaient pris justement Le contre-pied du testament. Si le dfunt vivait, disait-il, que l'Attique Aurait de reproches de lui! Comment? Ce peuple qui se pique D'tre le plus subtil des peuples d'aujourd'hui, A si mal entendu la volont suprme D'un testateur? Ayant ainsi parl, Il fait le partage lui-mme, Et donne chaque soeur un lot contre son gr; Rien qui pt tre convenable, Partant rien aux soeurs d'agrable: A la coquette, l'attirail Qui suit les personnes buveuses; La biberonne eut le btail; La mnagre eut les coiffeuses. Tel fut l'avis du Phrygien, Allguant qu'il n'tait moyen Plus sr pour obliger les filles A se dfaire de leur bien; Qu'elles se marieraient dans les bonnes familles, Quand on leur verrait de l'argent; Paieraient leur mre tout comptant; Ne possderaient plus les effets de leur pre: Ce que disait le testament. Le peuple s'tonna comme il se pouvait faire Qu'un homme seul et plus de sens Qu'une multitude de gens. End of Project Gutenberg's Fables de La Fontaine, by Jean de La Fontaine License: Share Alike