Produced by Carlo Traverso, Vital Debroey and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. LA RTISSERIE DE LA REINE PDAUQUE PAR ANATOLE FRANCE SIXIME DITION PARIS 1893 LA RTISSERIE DE LA REINE PDAUQUE [Note: Le manuscrit original, d'une belle criture du XVIIIe sicle, porte en sous-titre: _Vie et opinions de M. l'abb Jrme Coignard_. (NOTE DE L'DITEUR.)] J'ai dessein de rapporter les rencontres singulires de ma vie. Il y en a de belles et d'tranges. En les remmorant, je doute moi-mme si je n'ai pas rv. J'ai connu un cabbaliste gascon dont je ne puis dire qu'il tait sage, car il prit malheureusement, mais qui me tint, une nuit, dans l'le aux Cygnes, des discours sublimes que j'ai eu le bonheur de retenir et le soin de mettre par crit. Ces discours avaient trait la magie et aux sciences occultes, dont on est aujourd'hui fort entt. On ne parle que de Rose-Croix.* Au reste, je ne me flatte pas de tirer grand honneur de ces rvlations. Les uns diront que j'ai tout invent et que ce n'est pas la vraie doctrine; les autres que je n'ai dit que ce que tout le monde savait. J'avoue que je ne suis pas trs instruit dans la cabbale, mon matre ayant pri au dbut de mon initiation. Mais le peu que j'ai appris de son art me fait vhmentement souponner que tout en est illusion, abus et vanit. Il suffit, d'ailleurs, que la magie soit contraire la religion pour que je la repousse de toutes mes forces. Nanmoins, je crois devoir m'expliquer sur un point de cette fausse science, pour qu'on ne m'y juge pas plus ignorant encore que je ne le suis. Je sais que les cabbalistes pensent gnralement que les Sylphes, les Salamandres, les Elfes, les Gnomes et les Gnomides naissent avec une me prissable comme leur corps et qu'ils acquirent l'immortalit par leur commerce avec les mages.** Mon cabaliste enseignait, au contraire, que la vie ternelle n'est le partage d'aucune crature, soit terrestre, soit arienne. J'ai suivi son sentiment sans prtendre m'en faire juge. * Ceci fut crit dans la seconde moiti du XVIIIe sicle. (NOTE DE L'DITEUR.) ** Cette opinion est soutenue notamment dans un petit livre de l'abb Montfaucon de Villars: _Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrtes et mystrieuses suivant les principes des anciens mages ou sages cabbalistes._ Il y en a plusieurs ditions. Je me contenterai de signaler celle d'Amsterdam (chez Jacques Le Jeune, 1700, in-18, figures) qui contient une seconde partie, qui n'est pas dans l'dition originale. (NOTE DE L'DITEUR.). Il avait coutume de dire que les Elfes tuent ceux qui rvlent leurs mystres et il attribuait la vengeance de ces esprits la mort de M. l'abb Coignard, qui fut assassin sur la route de Lyon. Mais je sais bien que cette mort, jamais dplorable, eut une cause plus naturelle. Je parlerai librement des Gnies de l'air et du feu. Il faut savoir courir quelques risques dans la vie, et celui des Elfes est extrmement petit. J'ai recueilli avec zle les propos de mon bon matre, M. l'abb Jrme Coignard, qui prit comme je viens de le dire. C'tait un homme plein de science et de pit. S'il avait eu l'me moins inquite, il aurait gal en vertu M. l'abb Rollin, qu'il surpassait de beaucoup par l'tendue du savoir et la profondeur de l'intelligence. Il eut du moins, dans les agitations d'une vie trouble, l'avantage sur M. Rollin de ne point tomber dans le jansnisme. Car la solidit de son esprit ne se laissait point branler par la violence des doctrines tmraires, et je puis attester devant Dieu la puret de sa foi. Il avait une grande connaissance du monde, acquise dans la frquentation de toutes sortes de compagnies. Cette exprience l'aurait beaucoup servi dans les histoires romaines qu'il aurait sans doute composes, l'exemple de M. Rollin, si le loisir et le temps ne lui eussent fait dfaut, et si sa vie et t mieux assortie son gnie. Ce que je rapporterai d'un si excellent homme fera l'ornement de ces mmoires. Et comme Aulu-Gelle, qui confra les plus beaux endroits des philosophes en ses _Nuits attiques_, comme Apule, qui mit dans _sa Mtamorphose_ les meilleures fables des Grecs, je me donne un travail d'abeille et je veux recueillir un miel exquis. Je ne saurais nanmoins me flatter au point de me croire l'mule de ces deux grands auteurs, puisque c'est uniquement dans les propres souvenirs de ma vie et non dans d'abondantes lectures, que je puise toutes mes richesses. Ce que je fournis de mon propre fonds c'est la bonne foi. Si jamais quelque curieux lit mes mmoires, il reconnatra qu'une me candide pouvait seule s'exprimer dans un langage si simple et si uni. J'ai toujours pass pour trs naf dans les compagnies o j'ai vcu. Cet crit ne peut que continuer cette opinion aprs ma mort. J'ai nom Elme-Laurent-Jacques Mntrier. Mon pre, Lonard Mntrier, tait rtisseur rue Saint-Jacques l'enseigne de la _Reine Pdauque_, qui, comme on sait, avait les pieds palms la faon des oies et des canards. Son auvent s'levait vis--vis de Saint-Benot-le-Btourn, entre madame Gilles, mercire aux _Trois-Pucelles_, et M. Blaizot, libraire l'_Image Sainte-Catherine_, non loin du _Petit Bacchus_, dont la grille, orne de pampres, faisait le coin de la rue des Cordiers. Il m'aimait beaucoup et quand, aprs souper, j'tais couch dans mon petit lit, il me prenait la main, soulevait l'un aprs l'autre mes doigts, en commenant par le pouce, et disait: --Celui-l l'a tu, celui-l l'a plum, celui-l l'a fricass, celui-l l'a mang. Et le petit Riquiqui, qui n'a rien du tout. "Sauce, sauce, sauce, ajoutait-il en me chatouillant, avec le bout de mon petit doigt, le creux de la main. Et il riait trs fort. Je riais aussi en m'endormant, et ma mre affirmait que le sourire restait encore sur mes lvres le lendemain matin. Mon pre tait bon rtisseur et craignait Dieu. C'est pourquoi il portait, aux jours de fte, la bannire des rtisseurs, sur laquelle un beau saint Laurent tait brod avec son gril et une palme d'or. Il avait coutume de me dire: --Jacquot, ta mre est une sainte et digne femme. C'est un propos qu'il se plaisait rpter. Et il est vrai que ma mre allait tous les dimanches l'glise avec un livre imprim en grosses lettres. Car elle savait mal lire le petit caractre qui, disait-elle, lui tirait les yeux hors de la tte. Mon pre passait, chaque soir, une heure ou deux au cabaret du _Petit Bacchus_, que frquentaient Jeannette la vielleuse et Catherine la dentellire. Et, chaque fois qu'il en revenait un peu plus tard que de coutume, il disait d'une voix attendrie en mettant son bonnet de coton: --Barbe, dormez en paix. Je le disais tantt encore au coutelier boiteux: Vous tes une sainte et digne femme. J'avais six ans, quand, un jour, rajustant son tablier, ce qui tait en lui signe de rsolution, il me parla de la sorte: --Miraut, notre bon chien, a tourn ma broche pendant quatorze ans. Je n'ai pas de reproche lui faire. C'est un bon serviteur qui ne m'a jamais vol le moindre morceau de dinde ni d'oie. Il se contentait pour prix de sa peine de lcher la rtissoire. Mais il se fait vieux. Sa patte devient raide, il n'y voit goutte et ne vaut plus rien pour tourner la manivelle. Jacquot, c'est toi, mon fils, de prendre sa place. Avec de la rflexion et quelque usage, tu y russiras sans faute aussi bien que lui. Miraut coutait ces paroles et secouait la queue en signe d'approbation. Mon pre poursuivit: --Donc, assis sur cet escabeau, tu tourneras la broche. Cependant, afin de te former l'esprit, tu repasseras ta Croix de Dieu, et quand, par la suite, tu sauras lire toutes les lettres moules, tu apprendras par coeur quelque livre de grammaire ou de morale ou encore les belles maximes de l'Ancien et Nouveau Testament. Car la connaissance de Dieu et la distinction du bien et du mal sont ncessaires mme dans un tat mcanique, de petit renom sans doute, mais honnte comme est le mien, qui fut celui de mon pre et qui sera le tien, s'il plat Dieu. A compter de ce jour, assis du matin au soir, au coin de la chemine, je tournai la broche, ma Croix de Dieu ouverte sur mes genoux. Un bon capucin, qui venait, avec son sac, quter chez mon pre, m'aidait peler. Il le faisait d'autant plus volontiers que mon pre, qui estimait le savoir, lui payait ses leons d'un beau morceau de dinde et d'un grand verre de vin, tant qu'enfin le petit frre, voyant que je formais assez bien les syllabes et les mots, m'apporta une belle Vie de sainte Marguerite, o il m'enseigna lire couramment. Un jour, ayant pos, comme de coutume, sa besace sur le comptoir, il vint s'asseoir prs de moi, et, chauffant ses pieds nus dans la cendre du foyer, il me fit dire pour la centime fois: Pucelle sage, nette et fine, Aide des femmes en gsine, Ayez piti de nous. A ce moment, un homme d'une taille paisse et pourtant assez noble, vtu de l'habit ecclsiastique, entra dans la rtisserie et cria d'une voix ample: --Hol! l'hte, servez-moi un bon morceau. Il paraissait, sous ses cheveux gris, dans le plein de l'ge et de la force. Sa bouche tait riante et ses yeux vifs. Ses joues un peu lourdes et ses trois mentons descendaient majestueusement sur un rabat, devenu par sympathie aussi gras que le cou qui s'y rpandait. Mon pre, courtois par profession, tira son bonnet et dit en s'inclinant: --Si Votre Rvrence veut se chauffer un moment mon feu, je lui servirai ce qu'elle dsire. Sans se faire prier davantage, l'abb prit place devant la chemine ct du capucin. Entendant le bon frre qui lisait: Pucelle sage, nette et fine, Aide des femmes en gsine..., il frappa dans ses mains et dit: --Oh, l'oiseau rare! l'homme unique! Un capucin qui sait lire! Eh! petit frre, comment vous nommez-vous? --Frre Ange, capucin indigne, rpondit mon matre. Ma mre, qui de la chambre haute entendit des voix, descendit dans la boutique, attire par la curiosit. L'abb la salua avec une politesse dj familire et lui dit: --Voil qui est admirable, madame: Frre Ange est capucin et il sait lire! --Il sait mme lire toutes les critures, rpondit ma mre. Et, s'approchant du frre, elle reconnut l'oraison de sainte Marguerite l'image, qui reprsentait la vierge martyre, un goupillon la main. --Cette prire, ajouta-t-elle, est difficile lire, parce que les mots en sont tout petits et peine spars. Par bonheur, il suffit, dans les douleurs, de se l'appliquer comme un empltre l'endroit o l'on ressent le plus de mal, et elle opre de la sorte aussi bien et mieux mme que si on la rcitait. J'en ai fait l'preuve, monsieur, lors de la naissance de mon fils Jacquot, ici prsent. --N'en doutez point, ma bonne dame, rpondit frre Ange: L'oraison de sainte Marguerite est souveraine pour ce que vous dites, la condition expresse de faire l'aumne aux capucins. Sur ces mots, frre Ange vida le gobelet que ma mre lui avait rempli jusqu'au bord, jeta sa besace sur son paule et s'en alla du ct du _Petit Bacchus_. Mon pre servit un quartier de volaille l'abb, qui, tirant de sa poche un morceau de pain, un flacon de vin et un couteau dont le manche de cuivre reprsentait le feu roi en empereur romain sur une colonne antique, commena de souper. Mais, peine avait-il mis le premier morceau dans sa bouche, qu'il se tourna vers mon pre, et lui demanda du sel, surpris qu'on ne lui et point d'abord prsent la salire. --Ainsi, dit-il, en usaient les anciens. Ils offraient le sel en signe d'hospitalit. Ils plaaient aussi des salires dans les temples, sur la nappe des dieux. Mon pre lui prsenta du sel gris dans le sabot, qui tait accroch la chemine. L'abb en prit sa convenance et dit: --Les anciens considraient le sel comme l'assaisonnement ncessaire de tous les repas et ils le tenaient en telle estime qu'ils appelaient sel, par mtaphore, les traits d'esprit qui donnent de la saveur au discours. --Ah! dit mon pre, en quelque estime que vos anciens l'aient tenu, la gabelle aujourd'hui le met encore plus haut prix. Ma mre, qui coutait en tricotant un bas de laine, fut contente de placer son mot. --Il faut croire, dit-elle, que le sel est une bonne chose, puisque le prtre en met un grain sur la langue des enfants qu'on tient sur les fonts du baptme. Quand mon Jacquot sentit ce sel sur sa langue, il fit la grimace, car, tout petit qu'il tait, il avait dj de l'esprit. Je parle, monsieur l'abb, de mon fils Jacques, ici prsent. L'abb me regarda et dit: --C'est maintenant un grand garon. La modestie est peinte sur son visage, et il lit attentivement la Vie de sainte Marguerite. --Oh! reprit ma mre, il lit aussi l'oraison pour les engelures et la prire de saint Hubert, que frre Ange lui a donnes, et l'histoire de celui qui a t dvor, au faubourg Saint-Marcel, par plusieurs diables, pour avoir blasphm le saint nom de Dieu. Mon pre me regarda avec admiration, puis il coula dans l'oreille de l'abb que j'apprenais tout ce que je voulais, par une facilit native et naturelle. --Ainsi donc, rpliqua l'abb, le faut-il former aux bonnes lettres, qui sont l'honneur de l'homme, la consolation de la vie et le remde tous les maux, mme ceux de l'amour, ainsi que l'affirme le pote Thocrite. --Tout rtisseur que je suis, rpondit mon pre, j'estime le savoir et je veux bien croire qu'il est, comme dit Votre Grce, un remde l'amour. Mais je ne crois pas qu'il soit un remde la faim. --Il n'y est peut-tre pas un onguent souverain, rpondit l'abb; mais il y porte quelque soulagement la manire d'un baume trs doux, quoique imparfait. Comme il parlait ainsi, Catherine la dentellire parut au seuil, le bonnet sur l'oreille et son fichu trs chiffonn. A sa vue, ma mre frona le sourcil et laissa tomber trois mailles de son tricot. --Monsieur Mntrier, dit Catherine mon pre, venez dire un mot aux sergents du guet. Si vous ne le faites, ils conduiront sans faute frre Ange en prison. Le bon frre est entr tantt au _Petit Bacchus_, o il a bu deux ou trois pots qu'il n'a point pays, de peur, disait-il, de manquer la rgle de saint Franois. Mais le pis de l'affaire est que, me voyant sous la tonnelle en compagnie, il s'approcha de moi pour m'apprendre certaine oraison nouvelle. Je lui dis que ce n'tait pas le moment, et, comme il devenait pressant, le coutelier boiteux, qui se trouvait tout ct de moi, le tira trs fort par la barbe. Alors, frre Ange se jeta sur le coutelier, qui roula terre, emportant la table et les brocs. Le cabaretier accourut au bruit et, voyant la table culbute, le vin rpandu et frre Ange, un pied sur la tte du coutelier, brandissant un escabeau dont il frappait tous ceux qui l'approchaient, ce mchant hte jura comme un diable et s'en fut appeler la garde. Monsieur Mntrier, venez sans tarder, venez tirer le petit frre de la main des sergents. C'est un saint homme et il est excusable dans cette affaire. Mon pre tait enclin faire plaisir Catherine. Mais cette fois les paroles de la dentellire n'eurent point l'effet qu'elle en attendait. Il rpondit net qu'il ne trouvait pas d'excuse ce capucin et qu'il lui souhaitait une bonne pnitence au pain et l'eau, au plus noir cul de basse-fosse du couvent dont il tait l'opprobre et la honte. Il s'chauffait en parlant: --Un ivrogne et un dbauch qui je donne tous les jours du bon vin et de bons morceaux et qui s'en va au cabaret lutiner des guilledines assez abandonnes pour prfrer la socit d'un coutelier ambulant et d'un capucin celle des honntes marchands jurs du quartier! Fi! fi! Il s'arrta court cet endroit de ses invectives et regarda la drobe ma mre qui, debout et droite contre l'escalier, poussait petits coups secs l'aiguille tricoter. Catherine, surprise par ce mauvais accueil, dit schement: --Ainsi, vous ne voulez pas dire une bonne parole au cabaretier et aux sergents? --Je leur dirai, si vous voulez, qu'ils emmnent le coutelier avec le capucin. --Mais, fit-elle en riant, le coutelier est votre ami. --Moins mon ami que le vtre, dit mon pre irrit. Un gueux qui tire la bricole et va clochant! --Oh! pour cela s'cria-t-elle, c'est bien vrai qu'il cloche. Il cloche, il cloche, il cloche! Et elle sortit de la rtisserie, en clatant de rire. Mon pre, se tournant alors vers l'abb, qui grattait un os avec son couteau: --C'est comme j'ai l'honneur de le dire Votre Grce: chaque leon de lecture et d'criture que ce capucin donne mon enfant, je la paie d'un gobelet de vin et d'un fin morceau, livre, lapin, oie, voire gline ou chapon. C'est un ivrogne et un dbauch! --N'en doutez point, rpondit l'abb. --Mais s'il ose jamais mettre le pied sur mon seuil, je le chasserai grands coups de balai. --Ce sera bien fait, dit l'abb. Ce capucin est un ne, et il enseignait votre fils bien moins parler qu' braire. Vous ferez sagement de jeter au feu cette Vie de sainte Catherine, cette prire pour les engelures et cette histoire de loup-garou, dont le frocard empoisonnait l'esprit de votre fils. Au prix o frre Ange donnait ses leons, je donnerai les miennes; j'enseignerai cet enfant le latin et le grec, et mme le franais, que Voiture et Balzac ont port sa perfection. Ainsi, par une fortune doublement singulire et favorable, ce Jacquot Tournebroche deviendra savant et je mangerai tous les jours. --Topez l! dit mon pre. Barbe, apportez deux gobelets. Il n'y a point d'affaire conclue quand les parties n'ont pas trinqu en signe d'accord. Nous boirons ici. Je ne veux de ma vie remettre le pied au _Petit Bacchus_, tant ce coutelier et ce moine m'inspirent d'loignement. L'abb se leva, et, les mains poses sur le dossier de sa chaise, dit d'un ton lent et grave: --Avant tout, je remercie Dieu, crateur et conservateur de toutes choses, de m'avoir conduit dans cette maison nourricire. C'est lui seul qui nous gouverne, et nous devons reconnatre sa providence dans les affaires humaines, encore qu'il soit tmraire et parfois incongru de l'y suivre de trop prs. Car, tant universelle, elle se trouve dans toutes sortes de rencontres, sublimes assurment pour la conduite que Dieu y tient, mais obscnes ou ridicules pour la part que les hommes y prennent, et qui est le seul endroit par o elles nous apparaissent. Aussi, ne faut-il pas crier, la faon des capucins et des bonnes femmes, qu'on voit Dieu tous les chats qu'on fouette. Louons le Seigneur; prions-le de m'clairer dans les enseignements que je donnerai cet enfant, et, pour le reste, remettons-nous-en sa sainte volont, sans chercher la comprendre par le menu. Puis, soulevant son gobelet, il but un grand coup de vin. --Ce vin, dit-il, porte dans l'conomie du corps humain une chaleur douce et salutaire. C'est une liqueur digne d'tre chante Tos et au Temple, par les princes des potes bachiques, Anacron et Chaulieu. J'en veux frotter les lvres de mon jeune disciple. Il me mit le gobelet sous le menton et s'cria: --Abeilles de l'Acadmie, venez, venez vous poser en harmonieux essaims sur la bouche, dsormais sacre aux Muses, de Jacobus Tournebroche. --Oh! monsieur l'abb, dit ma mre, il est vrai que le vin attire les abeilles, surtout quand il est doux. Mais il ne faut pas souhaiter que ces mchantes mouches se posent sur les lvres de mon Jacquot, car leur piqre est cruelle. Un jour que je mordais dans une pche, je fus pique la langue par une abeille et je souffris les tourments de l'enfer. Je ne fus soulage que par un peu de terre, mle de salive, que frre Ange me mt dans la bouche, en rcitant l'oraison de saint Cme. L'abb lui fit entendre qu'il parlait d'abeilles au sens allgorique. Et mon pre dit sur un ton de reproche: --Barbe, vous tes une sainte et digne femme, mais j'ai maintes fois remarqu que vous aviez un fcheux penchant vous jeter tourdiment dans les entretiens srieux comme un chien dans un jeu de quilles. --Il se peut, rpondit ma mre. Mais si vous aviez mieux suivi mes conseils, Lonard, vous vous en seriez bien trouv. Je puis ne pas connatre toutes les espces d'abeilles, mais je m'entends au gouvernement de la maison et aux convenances que doit garder dans ses moeurs un homme d'ge, pre de famille et porte-bannire de sa confrrie. Mon pre se gratta l'oreille et versa du vin l'abb qui dit en soupirant: --Certes, le savoir n'est pas de nos jours honor dans le royaume de France comme il l'tait chez le peuple romain, pourtant dgnr de sa vertu premire, au temps o la rhtorique porta Eugne l'Empire. Il n'est pas rare de voir en notre sicle un habile homme dans un grenier sans feu ni chandelle. _Exemplum ut talpa_. J'en suis un exemple. Il nous fit alors un rcit de sa vie, que je rapporterai tel qu'il sortit de sa bouche, cela prs qu'il s'y trouvait des endroits que la faiblesse de mon ge m'empcha de bien entendre, et, par suite, de garder dans ma mmoire. J'ai cru pouvoir les rtablir d'aprs les confidences qu'il me fit plus tard quand il m'accorda l'honneur de son amiti. --Tel que vous me voyez, dit-il, ou pour mieux dire, tout autre que vous ne me voyez, jeune, svelte, l'oeil vif et les cheveux noirs, j'ai enseign les arts libraux au collge de Beauvais, sous MM. Dugu, Gurin, Coffin et Baffier. J'avais reu les ordres et je pensais me faire un grand renom dans les lettres. Mais une femme renversa mes esprances. Elle se nommait Nicole Pigoreau et tenait une boutique de librairie la _Bible d'or_, sur la place, devant le collge. J'y frquentais, feuilletant sans cesse les livres qu'elle recevait de Hollande, et aussi ces ditions bipontiques, illustres de notes, gloses et commentaires trs savants. J'tais aimable, madame Pigoreau s'en aperut pour mon malheur. Elle avait t jolie et savait plaire encore. Ses yeux parlaient. Un jour, les Cicron et les Tite-Live, les Platon et les Aristote, Thucydide, Polybe et Varron, pictte, Snque, Boce et Cassiodore, Homre, Eschyle, Sophocle, Euripide, Plaute et Trence, Diodore de Sicile et Denys d'Halicarnasse, saint Jean Chrysostme et saint Basile, saint Jrme et saint Augustin, Erasme, Saumaise, Turnbe et Scaliger, saint Thomas-d'Aquin, Saint-Bonaventure, Bossuet tranant Ferri sa suite, Lenain, Godefroy, Mzeray, Mainbourg, Fabricius, le pre Lelong et le pre Pitou, tous les potes, tous les orateurs, tous les historiens, tous les pres, tous les docteurs, tous les thologiens, tous les humanistes, tous les compilateurs, assembls du haut en bas des murs, furent tmoins de nos baisers. "--Je n'ai pu vous rsister, me dit-elle, n'en prenez pas une mauvaise opinion de moi. "Elle m'exprimait son amour avec des transports inconcevables. Une fois, elle me fit essayer un rabat et des manchettes de dentelle, et trouvant qu'ils m'allaient ravir, elle me pressa de les garder. Je n'en voulus rien faire. Mais comme elle s'irritait de mes refus, o elle voyait une offense l'amour, je consentis prendre ce qu'elle m'offrait, de peur de la fcher. "Ma bonne fortune dura jusqu'au temps o je fus remplac par un officier. J'en conus un violent dpit, et dans l'ardeur de me venger, je fis savoir aux rgents du collge que je n'allais plus la _Bible d'or_, de peur d'y voir des spectacles propres offenser la modestie d'un jeune ecclsiastique. A vrai dire, je n'eus pas me fliciter de cet artifice. Car madame Pigoreau, apprenant comme j'en usais son gard, publia que je lui avais vol des manchettes et un rabat de dentelle. Ses fausses plaintes allrent aux oreilles des rgents qui firent fouiller mon coffre et y trouvrent la parure, qui tait d'un assez grand prix. Ils me chassrent, et c'est ainsi que j'prouvai, l'exemple d'Hippolyte et de Bellrophon, la ruse et la mchancet des femmes. Me trouvant dans la rue avec mes hardes et mes cahiers d'loquence, j'tais en grand risque d'y mourir de faim, lorsque, laissant le petit collet, je me recommandai un seigneur huguenot, qui me prit pour secrtaire et me dicta des libelles sur la religion. --Ah! pour cela! s'cria mon pre, c'tait mal vous, monsieur l'abb. Un honnte homme ne doit pas prter la main ces abominations. Et, pour ma part, bien qu'ignorant et de condition mcanique, je ne puis sentir la vache Colas. --Vous avez raison, mon hte, reprit l'abb. Cet endroit est le plus mauvais de ma vie. C'est celui qui me donne le plus de repentir. Mais mon homme tait calviniste. Il ne m'employait qu' crire contre les luthriens et les sociniens, qu'il ne pouvait souffrir, et je vous assure qu'il m'obligea traiter ces hrtiques plus durement qu'on ne le fit jamais en Sorbonne. --_Amen_, dit mon pre. Les agneaux paissent en paix, tandis que les loups se dvorent entre eux. L'abb poursuivit son rcit: --Au reste, dit-il, je ne demeurai pas longtemps chez ce seigneur, qui faisait plus de cas des lettres d'Ulric de Hutten que des harangues de Dmosthne et chez qui on ne buvait que de l'eau. Je fis ensuite divers mtiers dont aucun ne me russit. Je fus successivement colporteur, comdien, moine, laquais. Puis, reprenant le petit collet, je devins secrtaire de l'vque de Sez et je rdigeai le catalogue des manuscrits prcieux renferms dans sa bibliothque. Ce catalogue forme deux volumes in-folio, qu'il plaa dans sa galerie, relis en maroquin rouge, ses armes, et dors sur tranches. J'ose dire que c'est un bon ouvrage. "Il n'aurait tenu qu' moi de vieillir dans l'tude et la paix auprs de monseigneur. Mais j'aimais la chambrire de madame la baillive. Ne m'en blmez pas avec trop de svrit. Brune, grasse, vive, frache, saint Pacme lui-mme l'et aime. Un jour, elle prit le coche pour aller chercher fortune Paris. Je l'y suivis. Mais je n'y fis point mes affaires aussi bien qu'elle fit les siennes. J'entrai, sur sa recommandation, au service de madame de Saint-Ernest, danseuse de l'Opra, qui, connaissant mes talents, me chargea d'crire, sous sa dicte, un libelle contre mademoiselle Davilliers, de qui elle avait se plaindre. Je fus un assez bon secrtaire, et mritai bien les cinquante cus qui m'avaient t promis. Le livre fut imprim Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, avec un frontispice allgorique, et mademoiselle Davilliers reut le premier exemplaire au moment o elle entrait en scne pour chanter le grand air d'Armide. La colre rendit sa voix rauque et tremblante. Elle chanta faux et fut siffle. Son rle fini, elle courut avec sa poudre et ses paniers chez l'intendant des menus, qui n'avait rien lui refuser. Elle se jeta tout en larmes ses pieds et cria vengeance. On sut bientt que le coup partait de madame de Saint-Ernest. "Interroge, presse, menace, elle me dnona et je fus mis la Bastille, o je restai quatre ans. J'y trouvai quelque consolation lire Boce et Cassiodore. "Depuis j'ai tenu une choppe d'crivain public au cimetire des Saints-Innocents et prt aux servantes amoureuses une plume, qui devait plutt peindre les hommes illustres de Rome et commenter les crits des Pres. Je gagne deux liards par lettre d'amour et c'est un mtier dont je meurs plutt que je n'en vis. Mais je n'oublie pas qu'pictte fut esclave et Pyrrhon jardinier. "Tantt j'ai reu, par grand hasard, un cu pour une lettre anonyme. Je n'avais pas mang depuis deux jours. Aussi me suis-je mis tout de suite en qute d'un traiteur. J'ai vu, de la rue, votre enseigne enlumine et le feu de votre chemine, qui faisait flamber joyeusement les vitres. J'ai senti sur votre seuil une odeur dlicieuse. Je suis entr. Mon cher hte, vous connaissez maintenant ma vie. --Je vois qu'elle est d'un brave homme, dit mon pre, et, hors la vache Colas, il n'y a trop rien y reprendre. Votre main! Nous sommes amis. Comment vous appelez-vous? --Jrme Coignard, docteur en thologie, licenci s arts. Ce qu'il y a de merveilleux dans les affaires humaines, c'est l'enchanement des effets et des causes. M. Jrme Coignard avait bien raison de le dire: A considrer cette suite bizarre de coups et de contre-coups o s'entre-choquent nos destines, on est oblig de reconnatre que Dieu, dans sa perfection, ne manque ni d'esprit ni de fantaisie, ni de force comique; qu'il excelle au contraire dans l'imbroglio comme en tout le reste, et qu'aprs avoir inspir Mose, David et les prophtes, s'il daignait inspirer M. Le Sage et les potes de la foire, il leur dicterait les pices les plus divertissantes pour Arlequin. C'est ainsi que je devins latiniste parce que frre Ange fut pris par les sergents et mis en chartre ecclsiastique, pour avoir assomm un coutelier sous la tonnelle du _Petit Bacchus_. M. Jrme Coignard accomplit sa promesse. Il me donna ses leons, et, me trouvant docile et intelligent, il prit plaisir m'enseigner les lettres anciennes. En peu d'annes il fit de moi un assez bon latiniste. J'ai gard sa mmoire une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie. On concevra toute l'obligation que je lui ai, quand j'aurai dit qu'il ne ngligea rien pour former mon coeur et mon me en mme temps que mon esprit. Il me rcitait les Maximes d'pictte, les Homlies de saint Basile et les Consolations de Boce. Il m'exposait, par de beaux extraits, la philosophie des stociens; mais il ne la faisait paratre dans sa sublimit que pour l'abattre de plus haut devant la philosophie chrtienne. Il tait subtil thologien et bon catholique. Sa foi demeurait entire sur les dbris de ses plus chres illusions et de ses plus lgitimes esprances. Ses faiblesses, ses erreurs, ses fautes, qu'il n'essayait ni de dissimuler ni de colorer, n'avaient point branl sa confiance en la bont divine. Et, pour le bien connatre, il faut savoir qu'il gardait le soin de son salut ternel dans les occasions o il devait, en apparence, s'en soucier le moins. Il m'inculqua les principes d'une pit claire. Il s'efforait aussi de m'attacher la vertu et de me la rendre, pour ainsi dire, domestique et familire par des exemples tirs de la vie de Znon. Pour m'instruire des dangers du vice, il puisait ses arguments dans une source plus voisine, me confiant que, pour avoir trop aim le vin et les femmes, il avait perdu l'honneur de monter dans une chaire de collge, en robe longue et en bonnet carr. A ces rares mrites il joignait la constance et l'assiduit, et il donnait ses leons avec une exactitude qu'on n'et pas attendue d'un homme livr comme lui tous les caprices d'une vie errante et sans cesse emport dans les agitations d'une fortune moins doctorale que picaresque. Ce zle tait l'effet de sa bont et aussi du got qu'il avait pour cette bonne rue Saint-Jacques, o il trouvait satisfaire tout ensemble les apptits de son corps et ceux de son esprit. Aprs m'avoir donn quelque profitable leon en prenant un repas succulent, il faisait un tour au _Petit Bacchus_ et l'_Image Sainte-Catherine_, trouvant runis ainsi dans un petit espace de terre, qui tait son paradis, du vin frais et des livres. Il tait devenu l'hte assidu de M. Blaizot, le libraire, qui lui faisait bon accueil, bien qu'il feuillett tous les livres sans faire emplette d'aucun. Et c'tait un merveilleux spectacle de voir mon bon matre, au fond de la boutique, le nez enfoui dans quelque petit livre frachement venu de Hollande et relevant la tte pour disserter selon l'occurrence, avec la mme science abondante et riante, soit des plans de monarchie universelle attribus au feu roi, soit des aventures galantes d'un financier et d'une fille de thtre. M. Blaizot ne se lassait pas de l'couter. Ce M. Blaizot tait un petit vieillard sec et propre, en habit et culotte puce et bas de laine gris. Je l'admirais beaucoup et je n'imaginais rien de plus beau au monde que de vendre comme lui des livres, _l'Image Sainte-Catherine_. Un souvenir contribuait revtir pour moi la boutique de M. Blaizot d'un charme mystrieux. C'est l qu'un jour, tant trs jeune, j'avais vu pour la premire fois une femme nue. Je la vois encore. C'tait l've d'une Bible en estampes. Elle avait un gros ventre et les jambes un peu courtes, et elle s'entretenait avec le serpent dans un paysage hollandais. Le possesseur de cette estampe m'inspira ds lors une considration qui se soutint par la suite, quand je pris, grce M. Coignard, le got des livres. A seize ans, je savais assez de latin et un peu de grec. Mon bon matre dit mon pre: --Ne pensez-vous point, mon hte, qu'il est indcent de laisser un jeune cicronien en habit de marmiton? --Je n'y avais pas song, rpondit mon pre. --Il est vrai, dit ma mre, qu'il conviendrait de donner notre fils une veste de basin. Il est agrable de sa personne, de bonnes manires et bien instruit. Il fera honneur ses habits. Mon pre demeura pensif un moment, puis il demanda s'il serait bien sant un rtisseur de porter une veste de basin. Mais l'abb Coignard lui reprsenta que, nourrisson des Muses, je ne deviendrais jamais rtisseur, et que les temps taient proches o je porterais le petit collet. Mon pre soupira en songeant que je ne serais point, aprs lui, porte-bannire de la confrrie des rtisseurs parisiens. Et ma mre devint toute ruisselante de joie et d'orgueil l'ide que son fils serait d'glise. Le premier effet de ma veste de basin fut de me donner de l'assurance et de m'encourager prendre des femmes une ide plus complte que celle que m'avait donne jadis l've de M. Blaizot. Je songeais raisonnablement pour cela Jeannette la vielleuse et Catherine la dentellire, que je voyais passer vingt fois le jour devant la rtisserie, montrant quand il pleuvait une fine cheville et un petit pied dont la pointe sautillait d'un pav l'autre. Jeannette tait moins jolie que Catherine. Elle tait aussi moins jeune et moins brave en ses habits. Elle venait de Savoie et se coiffait en marmotte, avec un mouchoir carreaux qui lui cachait les cheveux. Mais elle avait le mrite de ne point faire de faons et d'entendre ce qu'on voulait d'elle avant qu'on et parl. Ce caractre tait extrmement convenable ma timidit. Un soir, sous le porche de Saint-Benot-le-Btourn, qui est garni de bancs de pierre, elle m'apprit ce que je ne savais pas encore et qu'elle savait depuis longtemps. Mais je ne lui en fus pas aussi reconnaissant que j'aurais d, et je ne songeais qu' porter d'autres plus jolies la science qu'elle m'avait inculque. Je dois dire, pour excuser mon ingratitude, que Jeannette la vielleuse n'attachait pas ces leons plus de prix que je n'y donnais moi-mme, et qu'elle les prodiguait tous les polissons du quartier. Catherine tait plus rserve dans ses faons; elle me faisait grand'peur et je n'osais pas lui dire combien je la trouvais jolie. Ce qui redoublait mon embarras, c'est qu'elle se moquait sans cesse de moi et ne perdait pas une occasion de me taquiner. Elle me plaisantait de ce que je n'avais pas de poil au menton. Cela me faisait rougir et j'aurais voulu tre sous terre. J'affectais en la voyant un air sombre et chagrin. Je feignais de la mpriser. Mais elle tait bien trop jolie pour que ce mpris ft vritable. Cette nuit-l, nuit de l'piphanie et dix-neuvime anniversaire de ma naissance, tandis que le ciel versait avec la neige fondue une froide humeur dont on tait pntr jusqu'aux os et qu'un vent glacial faisait grincer l'enseigne de la _Reine Pdauque_, un feu clair, parfum de graisse d'oie, brillait dans la rtisserie et la soupire fumait sur la nappe blanche, autour de laquelle M. Jrme Coignard, mon pre et moi, tions assis. Ma mre, selon sa coutume, se tenait debout derrire le matre du logis, prte le servir. Il avait dj rempli l'cuelle de l'abb, quand, la porte s'tant ouverte, nous vmes frre Ange trs ple, le nez rouge et la barbe ruisselante. Mon pre en leva de surprise sa cuiller pot jusqu'aux poutres enfumes du plancher. La surprise de mon pre s'expliquait aisment. Frre Ange, qui, une premire fois, avait disparu pendant six mois aprs l'assommade du coutelier boiteux, tait demeur cette fois deux ans entiers sans donner de ses nouvelles. Il s'en tait all au printemps avec un ne charg de reliques, et le pis est qu'il avait emmen Catherine habille en bguine. On ne savait ce qu'ils taient devenus, mais il y avait vent au _Petit Bacchus_ que le petit frre et la petite soeur avaient eu des dmls avec l'official entre Tours et Orlans. Sans compter qu'un vicaire de Saint-Benot criait comme un diable que ce pendard de capucin lui avait vol son ne. --Quoi, s'cria mon pre, ce coquin n'est pas dans un cul de basse-fosse? Il n'y a plus de justice dans le royaume. Mais frre Ange disait le _Bndicit_ et faisait le signe de la croix sur la soupire. --Hol! reprit mon pre, trve de grimaces, beau moine! Et confessez que vous passtes en prison d'glise tout le moins une des deux annes durant lesquelles on ne vit point dans la paroisse votre face de Belzbuth. La rue Saint-Jacques en tait plus honnte, et le quartier plus respectable. Ardez le bel Olibrius qui mne aux champs l'ne d'autrui et la fille tout le monde. --Peut-tre, rpondit frre Ange, les yeux baisss et les mains dans ses manches, peut-tre, matre Lonard, voulez-vous parler de Catherine, que j'eus le bonheur de convertir et de tourner une meilleure vie, tant et si bien qu'elle souhaita ardemment de me suivre avec les reliques que je portais et de faire avec moi de beaux plerinages, notamment la Vierge noire de Chartres? J'y consentis la condition qu'elle prt un habit ecclsiastique. Ce qu'elle fit sans murmurer. --Taisez-vous! rpondit mon pre, vous tes un dbauch. Vous n'avez point le respect de votre habit. Retournez d'o vous venez et allez voir, s'il vous plat, dans la rue si la reine Pdauque a des engelures. Mais ma mre fit signe au frre de s'asseoir sous le manteau de la chemine, ce qu'il fit tout doucement. --Il faut beaucoup pardonner aux capucins, dit l'abb, car ils pchent sans malice. Mon pre pria M. Coignard de ne plus parler de cette engeance, dont le seul nom lui chauffait les oreilles. --Matre Lonard, dit l'abb, la philosophie induit l'me la clmence. Pour ma part, j'absous volontiers les fripons, les coquins et tous les misrables. Et mme je ne garde pas rancune aux gens de bien, quoiqu'il y ait beaucoup d'insolence dans leur cas. Et si, comme moi, matre Lonard, vous aviez frquent les personnes respectables, vous sauriez qu'elles ne valent pas mieux que les autres et qu'elles sont d'un commerce souvent moins agrable. Je me suis assis la troisime table de M. l'vque de Sez, et deux serviteurs, vtus de noir, s'y tenaient mon ct: la Contrainte et l'Ennui. --Il faut convenir, dit ma mre, que les valets de monseigneur portaient des noms fcheux. Que ne les nommait-il Champagne, l'Olive ou Frontin, selon l'usage! L'abb reprit: --Il est vrai que certaines personnes s'arrangent aisment des incommodits qu'on prouve vivre parmi les grands. Il y avait la deuxime table de M. l'vque de Sez un chanoine fort poli, qui demeura jusqu' son dernier moment sur le pied crmonieux. Apprenant qu'il tait au plus mal, monseigneur l'alla voir dans sa chambre et le trouva toute extrmit: "Hlas! dit le chanoine, je demande pardon Votre Grandeur d'tre oblig de mourir devant Elle. --Faites, faites! ne vous gnez point," rpondit monseigneur avec bont. A ce moment, ma mre apporta le rti et le posa sur la table avec un geste empreint de gravit domestique dont mon pre fut mu, car il s'cria brusquement et la bouche pleine: --Barbe, vous tes une sainte et digne femme. --Madame, dit mon bon matre, est en effet comparable aux femmes fortes de l'criture. C'est une pouse selon Dieu. --Dieu merci! dit ma mre, je n'ai jamais trahi la fidlit que j'ai jure Lonard Mntrier, mon mari, et je compte bien, maintenant que le plus difficile est fait, n'y point manquer jusqu' l'heure de la mort. Je voudrais qu'il me gardt sa foi comme je lui garde la mienne. --Madame, j'avais vu, du premier coup d'oeil, que vous tiez une honnte femme, repartit l'abb, car j'ai ressenti prs de vous une quitude qui tenait plus du ciel que de la terre. Ma mre, qui tait simple, mais point sotte, entendit fort bien ce qu'il voulait dire et lui rpliqua que, s'il l'avait connue vingt ans en , il l'aurait trouve toute autre qu'elle n'tait devenue dans cette rtisserie, o sa bonne mine s'en tait alle au feu des broches et la fume des cuelles. Et, comme elle tait pique, elle conta que le boulanger d'Auneau la trouvait assez son got pour lui offrir des gteaux chaque fois qu'elle passait devant son four. Elle ajouta vivement qu'au reste, il n'est fille ou femme si laide qui ne puisse mal faire quand l'envie lui en prend. --Cette bonne femme a raison, dit mon pre. Je me rappelle qu'tant apprenti dans la rtisserie de l'_Oie Royale_, proche la porte Saint-Denis, mon patron, qui tait en ce temps-l porte-bannire de la confrrie, comme je le suis aujourd'hui, me dit: "Je ne serai jamais cocu, ma femme est trop laide". Cette parole me donna l'ide de faire ce qu'il croyait impossible. J'y russis, ds le premier essai, un matin qu'il tait la Valle. Il disait vrai: sa femme tait bien laide; mais elle avait de l'esprit et elle tait reconnaissante. A cette anecdote, ma mre se fcha tout de bon, disant que ce n'taient point l des propos qu'un pre de famille dt tenir sa femme et son fils, s'il voulait garder leur estime. M. Jrme Coignard, la voyant toute rouge de colre, dtourna la conversation avec une adroite bont. Interpellant de faon soudaine le frre Ange qui, les mains dans ses manches, se tenait humblement au coin du feu: --Petit frre, lui dit-il, quelles reliques portiez-vous sur l'ne du second vicaire, en compagnie de soeur Catherine? N'tait-ce point votre culotte que vous donniez baiser aux dvotes, sur l'exemple d'un certain corelier dont Henry Estienne a cont l'aventure? --Ah! monsieur l'abb, rpondit frre Ange de l'air d'un martyr qui souffre pour la vrit, ce n'tait point ma culotte, mais un pied de saint Eustache. --Je l'eusse jur, si ce n'tait pch, s'cria l'abb en agitant un pilon de volaille. Ces capucins vous dnichent des saints que les bons auteurs, qui ont trait de l'histoire ecclsiastique, ignorent. Ni Tillemont, ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache, qui l'on eut bien tort de ddier une glise de Paris, quand il est tant de saints reconnus par les crivains dignes de foi, qui attendent encore un tel honneur. La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules. Il en est de mme de celle de sainte Catherine, qui n'a jamais exist que dans l'imagination de quelque mchant moine byzantin. Je ne la veux pourtant pas trop attaquer parce qu'elle est la patronne des crivains et qu'elle sert d'enseigne la boutique du bon M. Blaizot, qui est le lieu le plus dlectable du monde. --J'avais aussi, reprit tranquillement le petit frre, une cte de sainte Marie l'gyptienne. --Ah! ah! pour celle-l, s'cria l'abb en jetant son os par la chambre, je la tiens pour trs sainte, car elle donna dans sa vie un bel exemple d'humilit. "Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma mre par la manche, que sainte Marie l'gyptienne, se rendant en plerinage au tombeau de Notre Seigneur, fut arrte par une rivire profonde, et que, n'ayant pas un denier pour passer le bac, elle offrit son corps en paiement aux bateliers. Qu'en dites-vous, ma bonne dame? Ma mre demanda d'abord si l'histoire tait bien vraie. Quand on lui donna l'assurance qu'elle tait imprime dans les livres et peinte sur une fentre de l'glise de la Jussienne, elle la tint pour vritable. --Je pense, dit-elle, qu'il faut tre aussi sainte qu'elle pour en faire autant sans pcher. Aussi, ne m'y risquerais-je point. --Pour moi, dit l'abb, d'accord avec les docteurs les plus subtils, j'approuve la conduite de cette sainte. Elle est une leon aux honntes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur altire vertu. Il y a quelque sensualisme, si l'on y songe, donner trop de prix la chair et garder avec un soin excessif ce qu'on doit mpriser. On voit des matrones qui croient avoir en elles un trsor garder et qui exagrent visiblement l'intrt que portent leur personne Dieu et les anges. Elles se croient une faon de Saint-Sacrement naturel. Sainte Marie l'gyptienne en jugeait mieux. Bien que jolie et faite ravir, elle estima qu'il y aurait trop de superbe s'arrter dans son saint plerinage pour une chose indiffrente en soi et qui n'est qu'un endroit mortifier, loin d'tre un joyau prcieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de la sorte, par une admirable humilit, dans la voie de la pnitence o elle accomplit des travaux merveilleux. --Monsieur l'abb, dit ma mre, je ne vous entends point. Vous tes trop savant pour moi. --Cette grande sainte, dit frre Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grce de Dieu, de poils longs et pais. On en a tir des portraits dont je vous apporterai un tout bni, ma bonne dame. Ma mre attendrie lui passa la soupire sur le dos du matre. Et le bon frre, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le bouillon aromatique. --C'est le moment, dit mon pre, de dboucher une de ces bouteilles, que je tiens en rserve pour les grandes ftes, qui sont la Nol, les Rois et la Saint-Laurent. Rien n'est plus agrable que de boire du bon vin, quand on est tranquille chez soi, et l'abri des importuns. A peine avait-il prononc ces paroles, que la porte s'ouvrit et qu'un grand homme noir aborda la rtisserie, dans une rafale de neige et de vent. --Une Salamandre! une Salamandre! s'criait-il. Et, sans prendre garde personne, il se pencha sur le foyer dont il fouilla les tisons du bout de sa canne, au grand dommage de frre Ange, qui, avalant des cendres et des charbons avec son potage, toussait rendre l'me. Et l'homme noir remuait encore le feu, en criant: "Une Salamandre!... Je vois une Salamandre", tandis que la flamme agite faisait trembler au plafond son ombre en forme de grand oiseau de proie. Mon pre tait surpris et mme choqu des faons de ce visiteur. Mais il savait se contraindre. Il se leva donc, sa serviette sous le bras, et, s'tant approch de la chemine, il se courba vers l'tre, les deux poings sur les cuisses. Quand il eut suffisamment considr son foyer boulevers et frre Ange couvert de cendres: --Que Votre Seigneurie m'excuse, dit-il, je ne vois ici qu'un mchant moine et point de Salamandre. "Au demeurant, j'en ai peu de regret, ajouta mon pre. Car, ce que j'ai ou dire, c'est une vilaine bte, velue et cornue, avec de grandes griffes. --Quelle erreur! rpondit l'homme noir, les Salamandres ressemblent des femmes, ou, pour mieux dire, des Nymphes, et elles sont parfaitement belles. Mais je suis bien simple de vous demander si vous apercevez celle-ci. Il faut tre philosophe pour voir une Salamandre, et je ne pense pas qu'il y ait des philosophes dans cette cuisine. --Vous pourriez vous tromper, monsieur, dit l'abb Coignard. Je suis docteur en thologie, matre s arts; j'ai assez tudi les moralistes grecs et latins, dont les maximes ont fortifi mon me dans les vicissitudes de ma vie, et j'ai particulirement appliqu Boce, comme un topique, aux maux de l'existence. Et voici prs de moi Jacobus Tournebroche, mon lve, qui sait par coeur les sentences de Publius Syrus. L'inconnu tourna vers l'abb des yeux jaunes, qui brillaient trangement sur un nez en bec d'aigle, et s'excusa, avec plus de politesse que sa mine farouche n'en annonait, de n'avoir pas tout de suite reconnu une personne de mrite. --Il est extrmement probable, ajouta-t-il, que cette Salamandre est venue pour vous ou pour votre lve. Je l'ai vue trs distinctement de la rue en passant devant cette rtisserie. Elle serait plus apparente si le feu tait plus vif. C'est pourquoi il faut tisonner vivement ds qu'on croit qu'une Salamandre est dans la chemine. Au premier mouvement que l'inconnu fit pour remuer de nouveau les cendres, frre Ange, inquiet, couvrit la soupire d'un pan de sa robe et ferma les yeux. --Monsieur, poursuivit l'homme la Salamandre, souffrez que votre jeune lve approche du foyer et dise s'il ne voit pas quelque ressemblance d'une femme au-dessus des flammes. En ce moment, la fume qui montait sous la hotte de la chemine se recourbait avec une grce particulire et formait des rondeurs qui pouvaient simuler des reins bien cambrs, la condition qu'on y et l'esprit extrmement tendu. Je ne mentis donc pas tout fait en disant que, peut-tre, je voyais quelque chose. A peine avais-je fait cette rponse que l'inconnu, levant son bras dmesur, me frappa du poing l'paule si rudement que je pensai en avoir la clavicule brise. --Mon enfant, me dit-il aussitt, d'une voix trs douce, en me regardant d'un air de bienveillance, j'ai d faire sur vous cette forte impression, afin que vous n'oubliiez jamais que vous avez vu une Salamandre. C'est signe que vous tes destin devenir un savant et, peut-tre, un mage. Aussi bien votre figure me faisait-elle augurer favorablement de votre intelligence. --Monsieur, dit ma mre, il apprend tout ce qu'il veut, et il sera abb s'il plat Dieu. M. Jrme Coignard ajouta que j'avais tir quelque profit de ses leons et mon pre demanda l'tranger si sa Seigneurie ne voulait pas manger un morceau. --Je n'en ai nul besoin, dit l'homme, et il m'est facile de passer un an et plus sans prendre aucune nourriture, hors un certain lixir dont la composition n'est connue que des philosophes. Cette facult ne m'est point particulire; elle est commune tous les sages, et l'on sait que l'illustre Cardan s'abstint de tout aliment pendant plusieurs annes, sans tre incommod. Au contraire, son esprit acquit pendant ce temps une vivacit singulire. Toutefois, ajouta le philosophe, je mangerai de ce que vous m'offrirez, seule fin de vous complaire. Et il s'assit sans faon notre table. Dans le mme moment, frre Ange poussa sans bruit un escabeau entre ma chaise et celle de mon matre et s'y coula point pour recevoir sa part du pt de perdreaux que ma mre venait de servir. Le philosophe ayant rejet son manteau sur le dossier de sa chaise, nous vmes qu'il avait des boutons de diamant son habit. Il demeurait songeur. L'ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses joues creuses rentraient dans ses mchoires. Son humeur sombre gagnait la compagnie. Mon bon matre lui-mme buvait en silence. On n'entendait plus que le bruit que faisait le petit frre en mchant son pt. Tout coup, le philosophe dit: --Plus j'y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue pour ce jeune garon. Et il me dsigna de la pointe de son couteau. --Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que vous le dites, c'est bien de l'honneur que celle-ci me fait, et je lui ai beaucoup d'obligation. Mais, vrai dire, je l'ai plutt devine que vue, et cette premire rencontre a veill ma curiosit sans la satisfaire. Faute de parler son aise, mon bon matre touffait. --Monsieur, dit-il tout coup au philosophe, avec un grand clat: J'ai cinquante et un ans, je suis licenci s arts et docteur en thologie; j'ai lu tous les auteurs grecs et latins qui n'ont point pri par l'injure du temps ou la malice de l'homme, et je n'y ai point vu de Salamandre, d'o je conclus raisonnablement qu'il n'en existe point. --Pardonnez-moi, dit frre Ange demi touff de perdreau et d'pouvante. Pardonnez-moi. Il existe malheureusement des Salamandres, et un pre jsuite dont j'ai oubli le nom a trait de leurs apparitions. J'ai vu moi-mme, en un lieu nomm Saint-Claude, chez des villageois, une Salamandre dans une chemine, tout contre la marmite. Elle avait une tte de chat, un corps de crapaud et une queue de poisson. J'ai jet une pote d'eau bnite sur cette bte et aussitt elle s'est vanouie dans les airs avec un bruit pouvantable comme de friture et au milieu d'une fume trs acre, dont j'eus, peu s'en faut, les yeux brls. Et ce que je dis est si vritable que pendant huit jours, pour le moins, ma barbe en sentit le roussi, ce qui prouve mieux que tout le reste la nature maligne de cette bte. --Vous vous moquez de nous, petit frre, dit l'abb, votre crapaud tte de chat n'est pas plus vritable que la Nymphe de monsieur que voici. Et, de plus, c'est une invention dgotante. Le philosophe se mit rire. --Le frre Ange, dit-il, n'a pu voir la Salamandre des sages. Quand les Nymphes du feu rencontrent des capucins, elles leur tournent le dos. --Oh! oh! dit mon pre en riant trs fort, un dos de Nymphe, c'est encore trop bon pour un capucin. Et, comme il tait de bonne humeur, il envoya une grosse tranche de pt au petit frre. Ma mre posa le rti au milieu de la table et elle en prit avantage pour demander si les Salamandres taient bonnes chrtiennes, ce dont elle doutait, n'ayant jamais ou dire que les habitants du feu louassent le Seigneur. --Madame, rpondit l'abb, plusieurs thologiens de la Compagnie de Jsus ont reconnu l'existence d'un peuple d'incubes et de succubes, qui ne sont point proprement des dmons, puisqu'ils ne se laissent pas mettre en droute par une aspersion d'eau bnite et qui n'appartiennent pas l'glise triomphante, car des esprits glorieux n'eussent point, comme il s'est vu Prouse, tent de sduire la femme d'un boulanger. Mais, si vous voulez mon avis, ce sont l plutt les sales imaginations d'un cafard que les vues d'un docteur. Il faut har ces diableries ridicules et dplorer que des fils de l'Eglise, ns dans la lumire, se fassent du monde et de Dieu une ide moins sublime que celle qu'en formrent un Platon ou un Cicron, dans les tnbres du paganisme. Dieu, j'ose le dire, est moins absent du _Songe de Scipion_ que de ces noirs traits de dmonologie dont les auteurs se disent chrtiens et catholiques. --Monsieur l'abb, prenez-y garde, dit le philosophe. Votre Cicron parlait avec abondance et facilit, mais c'tait un esprit banal, et il n'tait pas beaucoup avanc dans les sciences sacres. Avez-vous jamais ou parler d'Herms Trismgiste et de la Table d'meraude? --Monsieur, dit l'abb, j'ai trouv un trs vieux manuscrit de la Table d'meraude dans la bibliothque de M. l'vque de Sez, et je l'aurais dchiffr un jour ou l'autre sans la chambrire de madame la baillive qui s'en fut Paris chercher fortune et me fit monter dans le coche avec elle. Il n'y eut point l de sorcellerie, monsieur le philosophe, et je n'obis qu' des charmes naturels: _Non facit hoc verbis; facie tenerisque lacertis Devovet et flavis nostra puella comis._ --C'est une nouvelle preuve, dit le philosophe, que les femmes sont grandes ennemies de la science. Aussi le sage doit-il se garder de tous rapports avec elles. --Mme en lgitime mariage? demanda mon pre. --Surtout en lgitime mariage, rpondit le philosophe. --Hlas! demanda encore mon pre, que reste-t-il donc vos pauvres sages, quand ils sont d'humeur rire un peu? Le philosophe dit: --Il leur reste les Salamandres. A ces mots, frre Ange leva de dessus son assiette un nez pouvant. --Ne parlez pas ainsi, mon bon monsieur, murmura-t-il; au nom de tous les saints de mon ordre, ne parlez pas ainsi! Et ne perdez point de vue que la Salamandre n'est autre que le diable, qui revt, comme on sait, les formes les plus diverses, tantt agrables, quand il parvient dguiser sa laideur naturelle, tantt hideuses, s'il laisse voir sa vraie constitution. --Prenez garde votre tour, frre Ange, rpondit le philosophe; et puisque vous craignez le diable, ne le fchez pas trop et ne l'excitez pas contre vous par des propos inconsidrs. Vous savez que le vieil Adversaire, que le grand Contradicteur garde, dans le monde spirituel, une telle puissance, que Dieu mme compte avec lui. Je dirai plus: Dieu, qui le craignait, en a fait son homme d'affaires. Mfiez-vous, petit frre; ils s'entendent. En coutant ce discours, le pauvre capucin crut our et voir le diable en personne, qui l'inconnu ressemblait prcisment par ses yeux de feu, son nez crochu, son teint noir et toute sa longue et maigre personne. Son me, dj tonne, acheva de s'abmer dans une sainte terreur. Sentant sur lui la griffe du Malin, il se mit trembler de tous ses membres, coula dans sa poche ce qu'il put ramasser de bons morceaux, se leva tout doucement et gagna la porte reculons, en marmonnant des exorcismes. Le philosophe n'y prit pas garde. Il tira de sa veste un petit livre couvert de parchemin racorni, qu'il tendit tout ouvert mon bon matre et moi. C'tait un vieux texte grec, plein d'abrviations et de ligatures, et qui me fit tout d'abord l'effet d'un grimoire. Mais M. l'abb Goignard ayant chauss ses besicles et plac le livre la bonne distance, commena de lire aisment ces caractres, plus semblables des pelotons de fil demi dvids par un chat, qu'aux simples et tranquilles lettres de mon saint Jean-Chrysostme o j'apprenais la langue de Platon et de l'vangile. Quand il eut termin sa lecture: --Monsieur, dit-il, cet endroit s'entend de cette sorte: "_Ceux qui sont instruits parmi les gyptiens apprennent avant tout les lettres appeles pistolographiques, en second lieu l'hiratique, dont se servent les hirogrammates, et enfin l'hiroglyphique._" Puis, tirant ses besicles et les secouant d'un air de triomphe: --Ah! ah! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, on ne me prend pas sans vert. Ceci est tir du cinquime livre des _Stromates_, dont l'auteur, Clment d'Alexandrie, n'est point inscrit au martyrologe, pour diverses raisons que S. S. Benot XI a savamment dduites, et dont la principale est que ce Pre errait souvent en matire de foi. Cette exclusion doit lui tre mdiocrement sensible, si l'on considre quel loignement philosophique, durant sa vie, lui inspirait le martyre. Il y prfrait l'exil et avait soin d'pargner un crime ses perscuteurs, car c'tait un fort honnte homme. Il crivait avec lgance; son gnie tait vif, ses moeurs taient pures, et mme austres. Il avait un got excessif pour les allgories et pour la laitue. Le philosophe tendit le bras, qui, s'allongeant d'une manire prodigieuse, autant du moins qu'il me parut, traversa toute la table pour reprendre le livre des mains de mon savant matre. --Il suffit, dit-il en remettant les _Stromates_ dans sa poche. Je vois, monsieur l'abb, que vous entendez le grec. Vous avez assez bien rendu ce passage, du moins quant au sens vulgaire et littral. Je veux faire votre fortune et celle de votre lve. Je vous emploierai tous deux traduire, dans ma maison, des textes grecs que j'ai reus d'gypte. Et se tournant vers mon pre: --Je pense, monsieur le rtisseur, que vous consentirez me donner votre fils pour que j'en fasse un savant et un homme de bien. S'il en cote trop votre amour paternel de me l'abandonner tout fait, j'entretiendrai de mes deniers un marmiton pour le remplacer dans votre rtisserie. --Puisque votre Seigneurie l'entend ainsi, rpondit mon pre, je ne l'empcherai point de faire du bien mon fils. --A condition, dit ma mre, que ce ne soit point aux dpens de son me. Il faut me jurer, monsieur, que vous tes bon chrtien. --Barbe, lui dit mon pre, vous tes une sainte et digne femme, mais vous m'obligez faire des excuses ce seigneur sur votre impolitesse, qui provient moins, la vrit, de votre naturel qui est bon que de votre ducation nglige. --Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe, et qu'elle se tranquillise, je suis un homme trs religieux. --Voil qui est bon! dit ma mre. Il faut adorer le saint nom de Dieu. --J'adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se nomme Adona, Tetragrammaton, Jehovah, Otheos, Athanatos et Schyros. Et il a beaucoup d'autres noms encore. --Je n'en savais rien, dit ma mre. Mais ce que vous en dites, monsieur, ne me surprend pas; car j'ai remarqu que les personnes de condition portaient beaucoup plus de noms que les gens du commun. Je suis native d'Auneau, proche la ville de Chartres, et j'tais bien petite quand le seigneur du village vint trpasser de ce monde l'autre; or je me souviens trs bien que, lorsque le hraut cria le dcs du dfunt seigneur, il lui donna autant de noms, peu s'en faut, qu'il s'en trouve dans les litanies des saints. Je crois volontiers que Dieu a plus de noms que le seigneur d'Auneau, puisqu'il est d'une condition encore plus haute. Les gens instruits sont bien heureux de les savoir tous. Et, si vous avancez mon fils Jacques dans cette connaissance, je vous en aurai, monsieur, beaucoup d'obligation. --C'est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous, monsieur l'abb, il ne vous dplaira pas sans doute de traduire du grec; moyennant salaire, s'entend. Mon bon matre qui rassemblait depuis quelques moments les rares esprits de sa cervelle qui n'taient point dj mls dsesprment aux fumes des vins, remplit son gobelet, se leva et dit: --Monsieur le philosophe, j'accepte de grand coeur vos offres gnreuses. Vous tes un mortel magnifique; je m'honore, monsieur, d'tre vous. Il y a deux meubles que je tiens en haute estime, c'est le lit et la table. La table qui, tour tour charge de doctes livres et de mets succulents, sert de support la nourriture du corps et celle de l'esprit; le lit, propice au doux repos comme au cruel amour. C'est assurment un homme divin qui donna aux fils de Deucalion le lit et la table. Si je trouve chez vous, monsieur, ces deux meubles prcieux, je poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur, d'une louange immortelle et je vous clbrerai dans des vers grecs et latins de mtres divers. Il dit, et but un grand coup de vin. --Voil donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous deux demain matin chez moi. Vous suivrez la route de Saint-Germain jusqu' la croix des Sablons. Du pied de cette croix vous compterez cent pas en allant vers l'Occident et vous trouverez une petite porte verte dans un mur de jardin. Vous soulverez le marteau qui est form d'une figure voile tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard qui vous ouvrira cette porte vous demanderez M. d'Astarac. --Mon fils, me dit mon bon matre, en me tirant par la manche, rangez tout cela dans votre mmoire, mettez-y croix, marteau et le reste, afin que nous puissions trouver demain cette porte fortune. Et vous, monsieur le Mcne... Mais le philosophe tait dj parti sans que personne l'et vu sortir. Le lendemain, nous cheminions de bonne heure, mon matre et moi, sur la route de Saint-Germain. La neige qui couvrait la terre, sous la lumire rousse du ciel, rendait l'air muet et sourd. La route tait dserte. Nous marchions dans de larges sillons de roues, entre des murs de potagers, des palissades chancelantes et des maisons basses dont les fentres nous regardaient d'un oeil louche. Puis, ayant laiss derrire nous deux ou trois masures de terre et de paille demi croules, nous vmes, au milieu d'une plaine dsole, la croix des Sablons. A cinquante pas au del commenait un parc trs vaste, clos par un mur en ruines. Ce mur tait perc d'une petite porte verte dont le marteau reprsentait une figure horrible, un doigt sur la bouche. Nous la reconnmes facilement pour celle que le philosophe nous avait dcrite et nous soulevmes le marteau. Aprs un assez long temps, un vieux valet vint nous ouvrir, et nous fit signe de le suivre travers un parc abandonn. Des statues de Nymphes, qui avaient vu la jeunesse du feu roi, cachaient sous le lierre leur tristesse et leurs blessures. Au bout de l'alle, dont les fondrires taient recouvertes de neige, s'levait un chteau de pierre et de brique, aussi morose que celui de Madrid, son voisin, et qui, coiff tout de travers d'un haut toit d'ardoises, semblait le chteau de la Belle au Bois dormant. Tandis que nous suivions les pas du valet silencieux, l'abb me dit l'oreille: --Je vous confesse, mon fils, que le logis ne rit point aux yeux. Il tmoigne de la rudesse dans laquelle les moeurs des Franais taient encore endurcies au temps du roi Henri IV, et il porte l'me la tristesse et mme la mlancolie, par l'tat d'abandon o il a t laiss malheureusement. Qu'il nous serait plus doux de gravir les coteaux enchanteurs de Tusculum, avec l'espoir d'entendre Cicron discourir de la vertu sous les pins et les trbinthes de sa villa, chre aux philosophes. Et n'avez-vous point observ, mon fils, qu'il ne se rencontre sur cette route ni cabaret, ni htellerie d'aucune sorte, et qu'il faudra passer le pont et monter la cte jusqu'au rond-point des Bergres pour boire du vin frais? Il se trouve en effet cet endroit une auberge du _Cheval-Rouge_ o il me souvient qu'un jour madame de Saint-Ernest m'emmena dner avec son singe et son amant. Vous ne pouvez concevoir, Tournebroche, quel point la chre y est fine. Le _Cheval-Rouge_ est autant renomm pour les dners du matin qu'on y fait, que pour l'abondance des chevaux et des voitures de poste qu'on y loue. Je m'en suis assur par moi-mme, en poursuivant dans l'curie une certaine servante qui me semblait jolie. Mais elle ne l'tait point; on l'et mieux juge en la disant laide. Je la colorais du feu de mes dsirs, mon fils. Telle est la condition des hommes livrs eux-mmes: ils errent pitoyablement. Nous sommes abuss par de vaines images; nous poursuivons des songes et nous embrassons des ombres; en Dieu seul est la vrit et la stabilit. Cependant nous montmes, la suite du vieux valet, les degrs disjoints du perron. --Hlas! me dit l'abb dans le creux de l'oreille, je commence regretter la rtisserie de monsieur votre pre, o nous mangions de bons morceaux en expliquant Quintilien. Aprs avoir gravi le premier tage d'un large escalier de pierre, nous fmes introduits dans un salon, o M. d'Astarac tait occup crire prs d'un grand feu, au milieu de cercueils gyptiens, de forme humaine, qui dressaient contre les murs leur gaine peinte de figures sacres et leur face d'or, aux longs yeux luisants. M. d'Astarac nous invita poliment nous asseoir et dit: --Messieurs, je vous attendais. Et puisque vous voulez bien tous deux m'accorder la faveur d'tre moi, je vous prie de considrer cette maison comme vtre. Vous y serez occups traduire des textes grecs que j'ai rapports d'Egypte. Je ne doute point que vous ne mettiez tout votre zle accomplir ce travail quand vous saurez qu'il se rapporte l'oeuvre que j'ai entreprise et qui est de retrouver la science perdue, par laquelle l'homme sera rtabli dans sa premire puissance sur les lments. Bien que je n'aie pas dessein aujourd'hui de soulever vos yeux les voiles de la nature et de vous montrer Isis dans son blouissante nudit, je vous confierai l'objet de mes tudes, sans craindre que vous en trahissiez le mystre, car je m'assure en votre probit, et, aussi, dans ce pouvoir que j'ai de deviner et de prvenir tout ce qu'on pourrait tenter contre moi, et de disposer, pour ma vengeance, de forces secrtes et terribles. A dfaut d'une fidlit dont je ne doute point, ma puissance, messieurs, m'assure de votre silence, et je ne risque rien me dcouvrir vous. Sachez donc que l'homme sortit des mains de Jhovah avec la science parfaite, qu'il a perdue depuis. Il tait trs puissant et trs sage sa naissance. C'est ce qu'on voit dans les livres de Mose. Mais encore faut-il les comprendre. Tout d'abord, il est clair que Jhovah n'est pas Dieu, mais qu'il est un grand Dmon, puisqu'il a cr ce monde. L'ide d'un Dieu la fois parfait et crateur n'est qu'une rverie gothique, d'une barbarie digne d'un Welche ou d'un Saxon. On n'admet point, si peu qu'on ait l'esprit poli, qu'un tre parfait ajoute quoi que ce soit sa perfection, ft-ce une noisette. Cela tombe sous le sens. Dieu n'a point d'entendement. Car, tant infini, que pourrait-il bien entendre? Il ne cre point, car il ignore le temps et l'espace, conditions ncessaires toute construction. Mose tait trop bon philosophe pour enseigner que le monde a t cr par Dieu. Il tenait Jhovah pour ce qu'il est en ralit, c'est--dire pour un puissant Dmon, et, s'il faut le nommer, pour le Dmiurge. "Or donc, quand Jhovah cra l'homme, il lui donna la connaissance du monde visible et du monde invisible. La chute d'Adam et d've, que je vous expliquerai un autre jour, ne dtruisit pas tout fait cette connaissance chez le premier homme et chez la premire femme, dont les enseignements passrent leurs enfants. Ces enseignements, d'o dpend la domination de la nature, ont t consigns dans le livre d'Enoch. Les prtres gyptiens en avaient gard la tradition, qu'ils fixrent en signes mystrieux, sur les murs des temples et dans les cercueils des morts. Mose, lev dans les sanctuaires de Memphis, fut un de leurs initis. Ses livres, au nombre de cinq et mme de six, renferment, comme autant d'arches prcieuses, les trsors de la science divine. On y dcouvre les plus beaux secrets, si toutefois, aprs les avoir purgs des interpolations qui les dshonorent, on ddaigne le sens littral et grossier pour ne s'attacher qu'au sens plus subtil, que j'ai pntr en grande partie, ainsi qu'il vous apparatra plus tard. Cependant, les vrits gardes, comme des vierges, dans les temples de l'Egypte, passrent aux sages d'Alexandrie, qui les enrichirent encore et les couronnrent de tout l'or pur lgu la Grce par Pythagore et ses disciples, avec qui les puissances de l'air conversaient familirement. Il convient donc, messieurs, d'explorer les livres des Hbreux, les hiroglyphes des gyptiens et les traits de ces Grecs qu'on nomme gnostiques, prcisment parce qu'ils eurent la connaissance. Je me suis rserv, comme il tait juste, la part la plus ardue de ce vaste travail. Je m'applique dchiffrer ces hiroglyphes, que les gyptiens inscrivaient dans les temples des dieux et sur les tombeaux des prtres. Ayant rapport d'Egypte beaucoup de ces inscriptions, j'en pntre le sens au moyen de la cl que j'ai su dcouvrir chez Clment d'Alexandrie. "Le rabbin Mosade, qui vit retir chez moi, travaille rtablir le sens vritable du _Pentateuque_. C'est un vieillard trs savant en magie, qui vcut enferm pendant dix-sept annes dans les cryptes de la grande Pyramide, o il lut les livres de Toth. Quant vous, messieurs, je compte employer votre science lire les manuscrits alexandrins que j'ai moi-mme recueillis en grand nombre. Vous y trouverez, sans doute, des secrets merveilleux, et je ne doute point qu' l'aide de ces trois sources de lumires, l'gyptienne, l'hbraque et la grecque, je ne parvienne bientt acqurir les moyens qui me manquent encore de commander absolument la nature tant visible qu'invisible. Croyez bien que je saurai reconnatre vos services en vous faisant participer de quelque manire ma puissance. "Je ne vous parle pas d'un moyen plus vulgaire de les reconnatre. Au point o j'en suis de mes travaux philosophiques, l'argent n'est pour moi qu'une bagatelle. Quand M. d'Astarac en fut cet endroit de son discours, mon bon matre l'interrompit: --Monsieur, dit-il, je ne vous clerai point que cet argent, qui vous semble une bagatelle, est pour moi un cuisant souci, car j'ai prouv qu'il tait malais d'en gagner en demeurant honnte homme, ou mme diffremment. Je vous serai donc reconnaissant des assurances que vous voudrez bien me donner ce sujet. M. d'Astarac, d'un geste qui semblait carter quelque objet invisible, rassura M. Jrme Coignard. Pour moi, curieux de tout ce que je voyais, je ne souhaitais que d'entrer dans ma nouvelle vie. A l'appel du matre, le vieux serviteur, qui nous avait ouvert la porte, parut dans le cabinet. --Messieurs, reprit notre hte, je vous donne votre libert jusqu'au dner de midi. Je vous serais fort oblig cependant de monter dans les chambres que je vous ai fait prparer et de me dire s'il n'y manque rien. Criton vous conduira. Aprs s'tre assur que nous le suivions, le silencieux Criton sortit et commena de monter l'escalier. Il le gravit jusqu'aux combles. Puis, ayant fait quelques pas dans un long couloir, il nous dsigna deux chambres trs propres o brillait un bon feu. Je n'aurais jamais cru qu'un chteau aussi dlabr au dehors, et qui ne laissait voir sur sa faade que des murs lzards et des fentres borgnes, ft aussi habitable dans quelques-unes de ses parties. Mon premier soin fut de me reconnatre. Nos chambres donnaient sur les champs, et la vue, rpandue sur les pentes marcageuses de la Seine, s'tendait jusqu'au Calvaire du mont Valrien. En donnant un regard nos meubles, je vis, tendu sur le lit, un habit gris, une culotte assortie, un chapeau et une pe. Sur le tapis, des souliers boucles se tenaient gentiment accoupls, les talons runis et les pointes spares, comme s'ils eussent d'eux-mmes le sentiment du beau maintien. J'en augurai favorablement de la libralit de notre matre. Pour lui faire honneur, je donnai grand soin ma toilette et je rpandis abondamment sur mes cheveux de la poudre dont j'avais trouv une bote pleine sur une petite table. Je dcouvris propos, dans un tiroir de la commode, une chemise de dentelle et des bas blancs. Ayant vtu chemise, bas, culotte, veste, habit, je me mis tourner dans ma chambre, le chapeau sous le bras, la main sur la garde de mon pe, me penchant, chaque instant, sur mon miroir et regrettant que Catherine la dentellire ne pt me voir en si galant quipage. Je faisais depuis quelque temps ce mange, quand M. Jrme Coignard entra dans ma chambre avec un rabat neuf et un petit collet fort respectable. --Tournebroche, s'cria-t-il, est-ce vous, mon fils? N'oubliez jamais que vous devez ces beaux habits au savoir que je vous ai donn. Ils conviennent un humaniste comme vous, car _humanits_ veut dire lgances. Mais regardez-moi, je vous prie, et dites si j'ai bon air. Je me sens fort honnte homme dans cet habit. Ce M. d'Astarac semble assez magnifique. Il est dommage qu'il soit fou. Mais il est sage du moins par un endroit, puisqu'il nomme son valet Criton, c'est--dire le juge. Et il est bien vrai que nos valets sont les tmoins de toutes nos actions. Ils en sont parfois les guides. Quand milord Verulam, chancelier d'Angleterre dont je gote peu la philosophie, mais qui tait savant homme, entra dans la grand'chambre pour y tre jug, ses laquais, vtus avec une richesse qui faisait juger du faste avec lequel le chancelier gouvernait sa maison, se levrent pour lui faire honneur. Mais le milord Verulam leur dit: "Asseyez-vous! Votre lvation fait mon abaissement." En effet, ces coquins l'avaient, par leur dpense, pouss la ruine et contraint des actes pour lesquels il tait poursuivi comme concussionnaire. Tournebroche, mon fils, que l'exemple du milord Verulam, chancelier d'Angleterre et auteur du _Novum organum_, vous soit toujours prsent. Mais, pour en revenir ce seigneur d'Astarac, qui nous sommes, c'est grand dommage qu'il soit sorcier, et adonn aux sciences maudites. Vous savez, mon fils, que je me pique de dlicatesse en matire de foi. Il m'en cote de servir un cabbaliste qui met nos saintes critures cul par-dessus tte, sous prtexte de les mieux entendre ainsi. Toutefois, si comme son nom et son parler l'indiquent, c'est un gentilhomme gascon, nous n'avons rien craindre. Un Gascon peut faire un pacte avec le diable; soyez sr que c'est le diable qui sera dup. La cloche du djeuner interrompit nos propos. --Tournebroche, mon fils, me dit mon bon matre en descendant les escaliers, songez, pendant le repas, suivre tous mes mouvements, afin de les imiter. Ayant mang la troisime table de M. l'vque de Sez, je sais comment m'y prendre. C'est un art difficile. Il est plus malais de manger comme un gentilhomme que de parler comme lui. Nous trouvmes dans la salle manger une table de trois couverts o M. d'Astarac nous fit prendre place. Criton, qui faisait office de matre d'htel, servit des geles, des coulis et des pures douze fois passes au tamis. Nous ne vmes point venir le rti. Bien que nous fmes, mon bon matre et moi, trs attentifs cacher notre surprise, M. d'Astarac la devina et nous dit: --Messieurs, ceci n'est qu'un essai et, pour peu qu'il vous semble malheureux, je ne m'y entterai point. Je vous ferai servir des mets plus ordinaires, et je ne ddaignerai pas moi-mme d'y toucher. Si les plats que je vous offre aujourd'hui sont mal prpars, c'est moins la faute de mon cuisinier que celle de la chimie, qui est encore dans l'enfance. Ceci peut toutefois vous donner quelque ide de ce qui sera l'avenir. Pour le prsent, les hommes mangent sans philosophie. Ils ne se nourrissent point comme des tres raisonnables. Ils n'y songent mme pas. Mais quoi songent-ils? Ils vivent presque tous dans la stupidit, et ceux mmes qui sont capables de rflexion occupent leur esprit des sottises, telles que la controverse ou la potique. Considrez, messieurs, les hommes dans leurs repas depuis les temps reculs o ils cessrent tout commerce avec les Sylphes et les Salamandres. Abandonns par les Gnies de l'air, ils s'appesantirent dans l'ignorance et dans la barbarie. Sans police et sans art, ils vivaient nus et misrables dans les cavernes, au bord des torrents, ou dans les arbres des forts. La chasse tait leur unique industrie. Quand ils avaient surpris ou gagn de vitesse un animal timide, ils dvoraient cette proie encore palpitante. "Ils mangeaient aussi la chair de leurs compagnons et de leurs parents infirmes, et les premires spultures des humains furent des tombeaux vivants, des entrailles affames et sourdes. Aprs de longs sicles farouches, un homme divin parut, que les Grecs ont nomm Promthe. Il n'est point douteux que ce sage n'ait eu commerce, dans les asiles des Nymphes, avec le peuple des Salamandres. Il apprit d'elles et enseigna aux malheureux mortels l'art de produire et de conserver le feu. Parmi les avantages innombrables que les hommes tirrent de ce prsent cleste, un des plus heureux fut de pouvoir cuire les aliments et de les rendre par ce traitement plus lgers et plus subtils. Et c'est en grande partie par l'effet d'une nourriture soumise l'action de la flamme, que les humains devinrent lentement et par degrs intelligents, industrieux, mditatifs, aptes cultiver les arts et les sciences. Mais ce n'tait l qu'un premier pas, et il est affligeant de penser que tant de millions d'annes se sont coules sans qu'on en ait fait un second. Depuis le temps o nos anctres cuisaient des quartiers d'ours sur un feu de broussailles, l'abri d'un rocher, nous n'avons point accompli de vritable progrs en cuisine. Car srement vous ne comptez pour rien, messieurs, les inventions de Lucullus et cette tourte paisse laquelle Vitellius donnait le nom de bouclier de Minerve, non plus que nos rtis, nos pts, nos daubes, nos viandes farcies, et toutes ces fricasses qui se ressentent de l'ancienne barbarie. "A Fontainebleau, la table du Roi, o l'on dresse un cerf entier dans son pelage, avec sa ramure, prsente au regard du philosophe un spectacle aussi grossier que celui des troglodytes accroupis dans les cendres et rongeant des os de cheval. Les peintures brillantes de la salle, les gardes, les officiers richement vtus, les musiciens jouant dans les tribunes des airs de Lambert et de Lulli, les nappes de soie, les vaisselles d'argent, les hanaps d'or, les verres de Venise, les flambeaux, les surtouts cisels et chargs de fleurs, ne peuvent vous donner le change ni jeter un charme qui dissimule la vritable nature de ce charnier immonde, o des hommes et des femmes s'assemblent devant des cadavres d'animaux, des os rompus et des chairs dchires, pour s'en repatre avidement. Oh! que c'est l une nourriture peu philosophique. Nous avalons avec une gloutonnerie stupide les muscles, la graisse, les entrailles des btes, sans distinguer dans ces substances les parties qui sont vraiment propres notre nourriture et celles, beaucoup plus abondantes, qu'il faudrait rejeter; et nous engloutissons dans notre ventre indistinctement le bon et le mauvais, l'utile et le nuisible. C'est ici pourtant qu'il conviendrait de faire une sparation, et, s'il se trouvait dans toute la facult un seul mdecin chimiste et philosophe, nous ne serions plus contraints de nous asseoir ces festins dgotants. "Il nous prparerait, messieurs, des viandes distilles, ne contenant que ce qui est en sympathie et affinit avec notre corps. On ne prendrait que la quintessence des boeufs et des cochons, que l'lixir des perdrix et des poulardes, et tout ce qui serait aval, pourrait tre digr. C'est quoi, messieurs, je ne dsespre point de parvenir un jour, en mditant sur la chimie et la mdecine un peu plus que je n'ai eu le loisir de le faire jusqu'ici. A ces mots de notre hte, M. Jrme Coignard, levant les yeux de dessus le brouet noir qui couvrait son assiette, regarda M. d'Astarac avec inquitude. --Ce ne sera l, poursuivit celui-ci, qu'un progrs encore bien insuffisant. Un honnte homme ne peut sans dgot manger la chair des animaux et les peuples ne peuvent se dire polis tant qu'ils auront dans leurs villes des abattoirs et des boucheries. Mais nous saurons un jour nous dbarrasser de ces industries barbares. Quand nous connatrons exactement les substances nourrissantes qui sont contenues dans le corps des animaux, il deviendra possible de tirer ces mmes substances des corps qui n'ont point de vie et qui les fourniront en abondance. Ces corps contiennent, en effet, tout ce qui se rencontre dans les tres anims, puisque l'animal a t form du vgtal, qui a lui-mme tir sa substance de la matire inerte. "On se nourrira alors d'extraits de mtaux et de minraux traits convenablement par des physiciens. Ne doutez point que le got n'en soit exquis et l'absorption salutaire. La cuisine se fera dans des cornues et dans des alambics, et nous aurons des alchimistes pour matres-queux. N'tes-vous point bien presss, messieurs, de voir ces merveilles? Je vous les promets pour un temps prochain. Mais vous ne dmlez point encore les effets excellents qu'elles produiront. --A la vrit, monsieur, je ne les dmle point, dit mon bon matre en buvant un coup de vin. --Veuillez, en ce cas, dit M. d'Astarac, m'couter un moment. N'tant plus appesantis par de lentes digestions, les hommes seront merveilleusement agiles; leur vue deviendra singulirement perante, et ils verront des navires glisser sur les mers de la lune. Leur entendement sera plus clair, leurs moeurs s'adouciront. Ils s'avanceront beaucoup dans la connaissance de Dieu et de la nature. "Mais il faut envisager tous les changements qui ne manqueront pas de se produire. La structure mme du corps humain sera modifie. C'est un fait que, faute de s'exercer, les organes s'amincissent et finissent mme par disparatre. On a observ que les poissons privs de lumire devenaient aveugles; et j'ai vu, dans le Valais, des ptres qui, ne se nourrissant que de lait caill, perdent leurs dents de bonne heure; quelques-uns d'entre eux n'en ont jamais eu. Il faut admirer en cela la nature, qui ne souffre rien d'inutile. Quand les hommes se nourriront du baume que j'ai dit, leurs intestins ne manqueront pas de se raccourcir de plusieurs aunes, et le volume du ventre en sera considrablement diminu. --Pour le coup! dit mon bon matre, vous allez trop vite, monsieur, et risquez de faire de mauvaise besogne. Je n'ai jamais trouv fcheux que les femmes eussent un peu de ventre, pourvu que le reste y ft proportionn. C'est une beaut qui m'est sensible. N'y taillez pas inconsidrment. --Qu' cela ne tienne! Nous laisserons la taille et les flancs des femmes se former sur le canon des sculpteurs grecs. Ce sera pour vous faire plaisir, monsieur l'abb, et en considration des travaux de la maternit; bien que, vrai dire, j'aie dessein d'oprer aussi de ce ct divers changements dont je vous entretiendrai quelque jour. Pour revenir notre sujet, je dois vous avouer que tout ce que je vous ai annonc jusqu' prsent n'est qu'un acheminement la vritable nourriture, qui est celle des Sylphes et de tous les Esprits ariens. Ils boivent la lumire, qui suffit communiquer leur corps une force et une souplesse merveilleuses. C'est leur unique potion. Ce sera un jour la ntre, messieurs. Il s'agit seulement de rendre potables les rayons du soleil. Je confesse ne pas voir avec une suffisante clart les moyens d'y parvenir et je prvois de nombreux embarras et de grands obstacles sur cette route. Si toutefois quelque sage touche le but, les hommes galeront les Sylphes et les Salamandres en intelligence et en beaut. Mon bon matre coutait ces paroles, repli sur lui-mme et la tte tristement baisse. Il semblait mditer les changements qu'apporterait un jour sa personne la nourriture imagine par notre hte. --Monsieur, dit-il enfin, ne parltes-vous pas hier la rtisserie d'un certain lixir qui dispense de toute autre nourriture? --Il est vrai, dit M. d'Astarac, mais cette liqueur n'est bonne que pour les philosophes; et vous concevez par l combien l'usage s'en trouve restreint. Il vaut mieux n'en point parler. Cependant, un doute me tourmentait; je demandai mon hte la permission de le lui soumettre, certain qu'il l'claircirait tout de suite. Il me permit de parler, et je lui dis: --Monsieur, ces Salamandres, que vous dites si belles et dont je me fais, sur votre rapport, une si charmante ide, ont-elles malheureusement gt leurs dents boire de la lumire, comme les paysans du Valais ont perdu les leurs en ne mangeant que du laitage? Je vous avoue que j'en suis inquiet. --Mon fils, rpondit M. d'Astarac, votre curiosit me plat et je veux la satisfaire. Les Salamandres n'ont point de dents, proprement parler. Mais leurs gencives sont garnies de deux rangs de perles, trs blanches et trs brillantes, qui donnent leur sourire une grce inconcevable. Sachez encore que ces perles sont de la lumire durcie. Je dis M. d'Astarac que j'en tais bien aise. Il poursuivit: --Les dents de l'homme sont un signe de sa frocit. Quand on se nourrira comme il faut, ces dents feront place quelque ornement semblable aux perles des Salamandres. Alors on ne concevra plus qu'un amant ait pu voir sans horreur et sans dgot des dents de chien dans la bouche de sa matresse. Aprs le dner, notre hte nous conduisit dans une vaste galerie contigu son cabinet et qui servait de bibliothque. On y voyait, range sur des tablettes de chne, une arme innombrable ou plutt un grand concile de livres in-douze, in-octavo, in-quarto, in-folio, vtus de veau, de basane, de maroquin, de parchemin, de peau de truie. Six fentres clairaient cette assemble silencieuse, qui s'tendait d'un bout de la salle l'autre, tout le long des hautes murailles. De grandes tables, alternant avec des sphres clestes et des machines astronomiques, occupaient le milieu de la galerie. M. d'Astarac nous pria de choisir l'endroit qui nous part le plus commode pour travailler. Mais mon bon matre, la tte renverse, du regard et du souffle aspirant tous les livres, bavait de joie. --Par Apollon! s'cria-t-il, voil une magnifique librairie! La bibliothque de M. l'vque de Sez, bien que riche en ouvrages de droit canon, ne peut tre compare celle-ci. Il n'est point de sjour plus plaisant, mon gr, non point mme les Champs-Elyses dcrits par Virgile. J'y distingue, premire vue, tant d'ouvrages rares et tant de prcieuses collections, que je doute presque, monsieur, qu'aucune bibliothque particulire l'emporte sur celle-ci, qui le cde seulement, en France, la Mazarine et la Royale. J'ose dire mme qu' voir ces manuscrits latins et grecs, qui se pressent en foule cet angle, on peut, aprs la Bodlienne, l'Ambroisienne, la Laurentienne et la Vaticane, nommer encore, monsieur, l'Astaracienne. Sans me flatter, je flaire d'assez loin les truffes et les livres, et je vous tiens, ds prsent, pour l'gal de Peiresc, de Groslier et de Canevarius, princes des bibliophiles. --Je l'emporte de beaucoup sur eux, rpondit doucement M. d'Astarac, et cette bibliothque est infiniment plus prcieuse que toutes celles que vous venez de nommer. La bibliothque du Roi n'est qu'une bouquinerie auprs de la mienne, moins que vous considriez uniquement le nombre des volumes et la masse du papier noirci. Gabriel Naud et votre abb Bignon, bibliothcaires renomms, n'taient prs de moi que les pasteurs indolents d'un vil troupeau de livres moutonniers. Quant aux Bndictins, j'accorde qu'ils sont appliqus, mais ils n'ont point d'esprit et leurs bibliothques se ressentent de la mdiocrit des mes qui les ont formes. Ma galerie, monsieur, n'est point sur le modle des autres. Les ouvrages que j'y ai rassembls composent un tout qui me procurera sans faute la Connaissance. Elle est gnostique, oecumnique et spirituelle. Si toutes les lignes traces sur ces innombrables feuilles de papier et de parchemin vous entraient en bon ordre dans la cervelle, monsieur, vous sauriez tout, vous pourriez tout, vous seriez le matre de la nature, le plasmateur des choses; vous tiendriez le monde entre les deux doigts de votre main, comme je tiens ces grains de tabac. A ces mots, il tendit sa bote mon bon matre. --Vous tes bien honnte, dit M. l'abb Coignard. Et, promenant encore ses regards ravis sur ces murailles savantes: --Voici, s'cria-t-il, entre la troisime fentre et la quatrime, des tablettes qui portent un illustre faix. Les manuscrits orientaux s'y sont donn rendez-vous et semblent converser ensemble. J'en vois dix ou douze trs vnrables, sous les lambeaux de pourpre et de soie broche d'or qui les revtent. Il en est qui portent leur manteau, comme un empereur byzantin, des agrafes de pierreries. D'autres sont renferms dans des plaques d'ivoire. --Ce sont, dit M. d'Astarac, les cabbalistes juifs, arabes et persans. Vous venez d'ouvrir la _Puissante Main_. Vous trouverez ct la _Table couverte_, le _Fidle Pasteur_, les _Fragments du Temple_ et la _Lumire dans les tnbres_. Une place est vide: celle des _Eaux lentes_, trait prcieux, que Mosade tudie en ce moment. Mosade, comme je vous l'ai dit, messieurs, est occup dans ma maison dcouvrir les plus profonds secrets contenus dans les crits des Hbreux et, bien qu'g de plus d'un sicle, ce rabbin consent ne point mourir avant d'avoir pntr le sens de tous les symboles cabbalistiques. Je lui en ai beaucoup d'obligation, et je vous prie, messieurs, de lui montrer, quand vous le verrez, les sentiments que j'ai moi-mme. "Mais laissons cela, et venons-en ce qui vous regarde particulirement. J'ai song vous, monsieur l'abb, pour transcrire et mettre en latin des manuscrits grecs d'un prix inestimable. J'ai confiance en votre savoir et dans votre zle, et je ne doute point que votre jeune lve ne vous soit bientt d'un grand secours. Et, s'adressant moi: --Oui, mon fils, je mets sur vous de grandes esprances. Elles sont fondes en bonne partie sur l'ducation que vous avez reue. Car vous ftes nourri, pour ainsi dire, dans les flammes, sous le manteau d'une chemine hante par les Salamandres. Cette circonstance est considrable. Tout en parlant, il saisissait une brasse de manuscrits qu'il dposa sur la table. --Ceci, dit-il, en dsignant un rouleau de papyrus, vient d'Egypte. C'est un livre de Zozime le Panopolitain, qu'on croyait perdu, et que j'ai trouv moi-mme dans le cercueil d'un prtre de Srapis. "Et ce que vous voyez l, ajouta-t-il en nous montrant des lambeaux de feuilles luisantes et fibreuses sur lesquelles on distinguait peine des lettres grecques traces au pinceau, ce sont des rvlations inoues, dues, l'une Sophar le Perse, l'autre Jean, l'archiprtre de la Sainte-vagie. "Je vous serai infiniment oblig de vous occuper d'abord de ces travaux. Nous tudierons ensuite les manuscrits de Synsius, vque de Ptolmas, d'Olympiodore et de Stphanus, que j'ai dcouverts Ravenne dans un caveau o ils taient renferms depuis le rgne de l'ignare Thodose, qu'on a surnomm le Grand. "Prenez, messieurs, s'il vous plat, une premire ide de ce vaste travail. Vous trouverez au fond de la salle, droite de la chemine, les grammaires et les lexiques que j'ai pu rassembler et qui vous donneront quelque aide. Souffrez que je vous quitte; il y a dans mon cabinet quatre ou cinq Sylphes qui m'attendent. Criton veillera ce qu'il ne vous manque rien. Adieu! Ds que M. d'Astarac fut dehors, mon bon matre s'assit devant le papyrus de Zozime et, s'armant d'une loupe qu'il trouva sur la table, il commena le dchiffrement. Je lui demandai s'il n'tait pas surpris de ce qu'il venait d'entendre. Il me rpondit sans relever la tte: --Mon fils, j'ai connu trop de sortes de personnes et travers des fortunes trop diverses pour m'tonner de rien. Ce gentilhomme parat fou, moins parce qu'il l'est rellement que parce que ses penses diffrent l'excs de celles du vulgaire. Mais, si l'on prtait attention aux discours qui se tiennent communment dans le monde, on y trouverait moins de sens encore que dans ceux que tient ce philosophe. Livre elle-mme, la raison humaine la plus sublime fait ses palais et ses temples avec des nuages, et vraiment M. d'Astarac est un assez bel assembleur de nues. Il n'y a de vrit qu'en Dieu; ne l'oubliez pas, mon fils. Mais ceci est vritablement le livre _Imouth_, que Zozime le Panopolitain crivit pour sa soeur Thosbie. Quelle gloire et quelles dlices de lire ce manuscrit unique, retrouv par une sorte de prodige! J'y veux consacrer mes jours et mes veilles. Je plains, mon fils, les hommes ignorants que l'oisivet jette dans la dbauche. Ils mnent une vie misrable. Qu'est-ce qu'une femme auprs d'un papyrus alexandrin? Comparez, s'il vous plat, cette bibliothque trs noble au cabaret du _Petit Bacchus_ et l'entretien de ce prcieux manuscrit aux caresses que l'on fait aux filles sous la tonnelle, et dites-moi, mon fils, de quel ct se trouve le vritable contentement. Pour moi, convive des Muses et admis ces silencieuses orgies de la mditation que le rhteur de Madaura clbrait avec loquence, je rends grce Dieu de m'avoir fait honnte homme. Tout le long d'un mois ou de six semaines, M. Coignard demeura appliqu, jours et nuits, comme il l'avait promis, la lecture de Zozime le Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions la table de M. d'Astarac, l'entretien ne roulait que sur les opinions des gnostiques et sur les connaissances des anciens gyptiens. N'tant qu'un colier fort ignorant, je rendais peu de services mon bon matre. Mais je m'appliquais faire de mon mieux les recherches qu'il m'indiquait; j'y prenais quelque plaisir. Et il est vrai que nous vivions heureux et tranquilles. Vers la septime semaine, M. d'Astarac me donna cong d'aller voir mes parents la rtisserie. La boutique me parut trangement rapetisse. Ma mre y tait seule et triste. Elle fit un grand cri en me voyant quip comme un prince. --Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse! Et elle se mit pleurer. Nous nous embrassmes. Puis, s'tant essuy les yeux avec un coin de son tablier de serpillire: --Ton pre, me dit-elle, est au _Petit Bacchus_. Il y va beaucoup depuis ton dpart, en raison de ce que la maison lui est moins plaisante en ton absence. Il sera content de te revoir. Mais, dis-moi, mon Jacquot, es-tu satisfait de ta nouvelle condition? J'ai eu du regret de t'avoir laiss partir chez ce seigneur; mme je me suis accuse en confession, M. le troisime vicaire, d'avoir prfr le bien de ta chair celui de ton me et de n'avoir pas assez pens Dieu dans ton tablissement. M. le troisime vicaire m'en a reprise avec bont, et il m'a exhorte suivre l'exemple des femmes fortes de l'criture, dont il m'a nomm plusieurs; mais ce sont l des noms que je vois bien que je ne retiendrai jamais. Il ne s'est pas expliqu tout au long, parce que c'tait le samedi soir et que l'glise tait pleine de pnitentes. Je rassurai ma bonne mre du mieux qu'il me fut possible, et lui reprsentai que M. d'Astarac me faisait travailler dans le grec, qui est la langue de l'vangile. Cette ide lui fut agrable. Pourtant elle demeura soucieuse. --Tu ne devinerais jamais, mon Jacquot, me dit-elle, qui m'a parl de M. d'Astarac. C'est Cadette Saint-Avit, la servante de M. le cur de Saint-Benot. Elle est de Gascogne, et native d'un lieu nomm Laroque-Timbaut, tout proche Sainte-Eulalie, dont M. d'Astarac est seigneur. Tu sais que Cadette Saint-Avit est ancienne, comme il convient la servante d'un cur. Elle a connu dans sa jeunesse, au pays, les trois messieurs d'Astarac, dont l'un, qui commandait un navire, s'est noy depuis dans la mer. C'tait le plus jeune. Le cadet, tant colonel d'un rgiment, s'en alla en guerre et y fut tu. L'an, Hercule d'Astarac, est seul survivant des trois. C'est donc celui qui tu appartiens, pour ton bien, mon Jacques, du moins je l'espre. Il tait, durant sa jeunesse, magnifique en ses habits, libral dans ses moeurs, mais d'humeur sombre. Il se tint loign des emplois publics et ne se montra point jaloux d'entrer au service du Roi, comme avaient fait messieurs ses frres, qui y trouvrent une fin honorable. Il avait coutume de dire qu'il n'y avait pas de gloire porter une pe au ct, qu'il ne savait point de mtier plus ignoble que le noble mtier des armes et qu'un rebouteux de village tait, son avis, bien au-dessus d'un brigadier ou d'un marchal de France. Tels taient ses propos. J'avoue qu'ils ne me semblrent ni mauvais ni malicieux, mais plutt hardis et bizarres. Pourtant il faut bien qu'ils soient condamnables en quelque chose, puisque Cadette Saint-Avit disait que M. le cur les reprenait comme contraires l'ordre tabli par Dieu dans ce monde et opposs aux endroits de la Bible o Dieu est nomm d'un nom qui veut dire marchal de camp. Et ce serait un grand pch. Ce M. Hercule avait tant d'loignement pour la cour, qu'il refusa de faire le voyage de Versailles pour tre prsent Sa Majest, selon les droits de sa naissance. Il disait: "Le roi ne vient point chez moi, je ne vais pas chez lui." Et il tombe sous le sens, mon Jacquot, que ce n'est pas l un discours naturel. Ma bonne mre m'interrogea du regard avec inquitude et poursuivit de la sorte: --Ce qu'il me reste t'apprendre, mon Jacquot, est moins croyable encore. Pourtant Cadette Saint-Avit m'en a parl comme d'une chose certaine. Je te dirai donc que M. Hercule d'Astarac, demeur sur ses terres, n'avait d'autres soins que de mettre dans des carafes la lumire du soleil. Cadette Saint-Avit ne sait pas comme il s'y prenait, mais ce dont elle est sre, c'est qu'avec le temps, il se formait dans ces carafes, bien bouches et chauffes au bain-marie, des femmes toutes petites, mais faites ravir, et vtues comme des princesses de thtre... Tu ris, mon Jacquot; pourtant on ne peut pas plaisanter de ces choses, quand on en voit les consquences. C'est un grand pch de fabriquer ainsi des cratures qui ne peuvent tre baptises et qui ne sauraient participer la batitude ternelle. Car tu n'imagines pas que M. d'Astarac ait port ces marmousets au prtre, dans leur bouteille, pour les tenir sur les fonts baptismaux. On n'aurait pas trouv de marraine. --Mais, chre maman, rpondis-je, les poupes de M. d'Astarac n'avaient pas besoin de baptme, n'ayant pas eu de part au pch originel. --C'est quoi je n'avais pas song, dit ma mre, et Cadette Saint-Avit elle-mme ne m'en a rien dit, bien qu'elle soit la servante d'un cur. Malheureusement, elle quitta toute jeune la Gascogne pour venir en France, et elle n'eut plus de nouvelles de M. d'Astarac, de ses carafes et de ses marmousets. J'espre bien, mon Jacquot, qu'il a renonc ces oeuvres maudites, qu'on ne peut accomplir sans l'aide du dmon. Je demandai: --Dites-moi, ma bonne mre, Cadette Saint-Avit, la servante de M. le cur, a-t-elle vu de ses yeux les dames dans les carafes? --Non point, mon enfant. M. d'Astarac tait bien trop secret pour montrer ces poupes. Mais elle en a ou parler par un homme d'glise, du nom de Fulgence, qui hantait le chteau et jurait avoir vu ces petites personnes sortir de leur prison de verre pour danser un menuet. Et elle n'avait en cela que plus de raison d'y croire. Car on peut douter de ce qu'on voit, mais non pas de la parole d'un honnte homme, surtout quand il est d'glise. Il y a encore un malheur ces pratiques, c'est qu'elles sont extrmement coteuses et l'on ne s'imagine point, m'a dit Cadette Saint-Avit, les dpenses que fit ce monsieur Hercule pour se procurer les bouteilles de diverses formes, les fourneaux et les grimoires dont il avait rempli son chteau. Mais il tait devenu par la mort de ses frres le plus riche gentilhomme de sa province, et pendant qu'il dissipait son bien en folies, ses bonnes terres travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que, malgr ses dpenses, il doit encore tre fort riche aujourd'hui. Sur ces mots, mon pre entra dans la rtisserie. Il m'embrassa tendrement et me confia que la maison avait perdu la moiti de son agrment par suite de mon dpart et de celui de M. Jrme Coignard, qui tait honnte et jovial. Il me fit compliment de mes habits et me donna une leon de maintien, assurant que le ngoce l'avait accoutum aux manires affables, par l'obligation continuelle o il tait tenu de saluer les chalands comme des gentilshommes, alors mme qu'ils appartenaient la vile canaille. Il me donna pour prcepte d'arrondir le coude et de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus, d'aller voir Landre, la foire Saint-Germain, afin de m'ajuster exactement sur lui. Nous dnmes ensemble de bon apptit et nous nous sparmes en versant des torrents de larmes. Je les aimais bien tous deux, et ce qui me faisait surtout pleurer, c'est que je sentais qu'en six semaines d'absence, ils m'taient devenus peu prs trangers. Et je crois que leur tristesse venait du mme sentiment. Quand je sortis de la rtisserie, il faisait nuit noire. A l'angle de la rue des crivains, j'entendis une voix grasse et profonde qui chantait: Si ton honneur elle est perdue, La bell', c'est qu' tu l'as bien voulu. Et je ne tardai pas voir, du ct d'o venait cette voix, frre Ange qui, son bissac ballant sur l'paule, et tenant par la taille Catherine la dentellire, marchait dans l'ombre d'un pas chancelant et triomphal, faisant jaillir sous ses sandales l'eau du ruisseau en magnifiques gerbes de boue qui semblaient clbrer sa gloire crapuleuse, comme les bassins de Versailles font jouer leurs machines en l'honneur des rois. Je me rangeai contre une borne dans un coin de porte, pour qu'ils ne me vissent point. C'tait prendre un soin inutile, car ils taient assez occups l'un de l'autre. La tte renverse sur l'paule du moine, Catherine riait. Un rayon de lune tremblait sur ses lvres humides et dans ses yeux comme dans l'eau des fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l'me irrite et le coeur serr, songeant la taille ronde de cette belle fille, que pressait dans ses bras un sale capucin. --Est-il possible, me dis-je, qu'une si jolie chose soit en de si laides mains? et si Catherine me ddaigne, faut-il encore qu'elle me rende ses mpris plus cruels par le got qu'elle a de ce vilain frre Ange? Cette prfrence me semblait tonnante et j'en concevais autant de surprise que de dgot. Mais je n'tais pas en vain l'lve de M. Jrme Coignard. Ce matre incomparable avait form mon esprit la mditation. Je me reprsentai les Satyres qu'on voit dans les jardins ravissant des Nymphes, et fis rflexion que, si Catherine tait faite comme une Nymphe, ces Satyres, tels qu'on nous les montre, taient aussi affreux que ce capucin. J'en conclus que je ne devais pas m'tonner excessivement de ce que je venais de voir. Pourtant mon chagrin ne fut point dissip par ma raison, sans doute parce qu'il n'y avait point sa source. Ces mditations me conduisirent, travers les ombres de la nuit et les boues du dgel, jusqu' la route de Saint-Germain, o je rencontrai M. l'abb Jrme Coignard qui, ayant soup en ville, rentrait de nuit la Croix-des-Sablons. --Mon fils, me dit-il, je viens de m'entretenir de Zozime et des gnostiques la table d'un ecclsiastique trs docte, d'un autre Pereisc. Le vin tait rude et la chre mdiocre. Mais le nectar et l'ambroisie coulaient de tous les discours. Mon bon matre me parla ensuite du Panopolitain avec une loquence inconcevable. Hlas! je l'coutai mal, songeant cette goutte de clair de lune qui tait tombe dans la nuit sur les lvres de Catherine. Enfin, il s'arrta et je lui demandai sur quel fondement les Grecs avaient tabli le got des Nymphes pour les Satyres. Mon bon matre tait prt rpondre sur toutes les questions, tant son savoir avait d'tendue. Il me dit: --Mon fils, ce got est fond sur une sympathie naturelle. Il est vif, bien que moins ardent que le got des Satyres pour les Nymphes, auquel il correspond. Les potes ont trs bien observ cette distinction. A ce propos, je vous conterai une singulire aventure que j'ai lue dans un manuscrit qui faisait partie de la bibliothque de M. l'vque de Sez. C'tait, (je le vois encore) un recueil in-folio, d'une bonne criture du sicle dernier. Voici le fait singulier qui y est rapport. Un gentilhomme normand et sa femme prirent part un divertissement public, dguiss l'un en Satyre, l'autre en Nymphe. On sait, par Ovide, avec quelle ardeur les Satyres poursuivent les Nymphes. Ce gentilhomme avait lu les _Mtamorphoses_. Il entra si bien dans l'esprit de son dguisement que, neuf mois aprs, sa femme lui donna un enfant qui avait le front cornu et des pieds de bouc. Nous ne savons ce qu'il advint du pre, sinon que, par un sort commun toute crature, il mourut, laissant avec son petit capripde un autre enfant plus jeune, chrtien celui-l, et de forme humaine. Ce cadet demanda la justice que son frre ft dchu de l'hritage paternel pour cette raison qu'il n'appartenait pas l'espce rachete par le sang de Jsus-Christ. Le Parlement de Normandie sigeant Rouen lui donna gain de cause, et l'arrt fut enregistr. Je demandai mon bon matre s'il tait possible qu'un travestissement pt avoir un tel effet sur la nature, et que la faon d'un enfant rsultt de celle d'un habit. M. l'abb Coignard m'engagea n'en rien croire. --Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, qu'il vous souvienne qu'un bon esprit repousse tout ce qui est contraire la raison, hors, en matire de foi, o il convient de croire aveuglment. Dieu merci! je n'ai jamais err sur les dogmes de notre trs sainte religion, et j'espre bien me trouver en cette disposition l'article de la mort. En devisant de la sorte, nous arrivmes au chteau. Le toit apparaissait clair par une lueur rouge, au milieu des tnbres. D'une des chemines sortaient des tincelles qui montaient en gerbes pour retomber en pluie d'or sous une fume paisse dont le ciel tait voil. Nous crmes l'un et l'autre que les flammes dvoraient l'difice. Mon bon matre s'arrachait les cheveux et gmissait. --Mon Zozime, mes papyrus et mes manuscrits grecs! Au secours! au secours! mon Zozime! Courant par la grande alle, sur les flaques d'eau qui refltaient des lueurs d'incendie, nous traversmes le parc, enseveli dans une ombre paisse. Il tait calme et dsert. Dans le chteau tout semblait dormir. Nous entendions le ronflement du feu, qui remplissait l'escalier obscur. Nous montmes deux deux les degrs, nous arrtant par moments pour couter d'o venait ce bruit pouvantable. Il nous parut sortir d'un corridor du premier tage o nous n'avions jamais mis les pieds. Nous nous dirigemes ttons de ce ct, et, voyant par les fentes d'une porte close des clarts rouges, nous heurtmes de toutes nos forces les battants. Ils cdrent tout coup. M. d'Astarac, qui venait de les ouvrir, se tenait tranquille devant nous. Sa longue forme noire se dressait dans un air enflamm. Il nous demanda doucement pour quelle affaire pressante nous le cherchions cette heure. Il n'y avait point d'incendie, mais un feu terrible, qui sortait d'un grand fourneau rverbre, que j'ai su depuis s'appeler athanor. Toute cette salle, assez vaste, tait pleine de bouteilles de verre au long col, sur lequel serpentaient des tubes de verre bec de canard, des cornues semblables des visages joufflus, d'o partait un nez comme une trompe, des creusets, des matras, des coupelles, des cucurbites, et des vases de formes inconnues. Mon bon matre dit, en s'pongeant le visage, qui luisait comme braise: --Ah! monsieur, nous avons cru que le chteau flambait ainsi qu'une paille sche. Dieu merci, la bibliothque n'est pas brle. Mais je vois que vous pratiquez, monsieur, l'art spagyrique. --Je ne vous celerai pas, rpondit M. d'Astarac, que j'y ai fait de grands progrs, sans avoir trouv toutefois le thlme qui rendra mes travaux parfaits. Au moment mme o vous avez heurt cette porte, je recueillais, messieurs, l'Esprit du Monde et la Fleur du Ciel, qui est la vraie Fontaine de Jouvence. Entendez-vous un peu l'alchimie, monsieur Coignard? L'abb rpondit qu'il en avait pris quelque teinture dans les livres, mais qu'il en tenait la pratique pour pernicieuse et contraire la religion. M. d'Astarac sourit et dit encore: --Vous tes trop habile homme, monsieur Coignard, pour ne pas connatre l'Aigle volante, l'Oiseau d'Herms, le Poulet d'Hermogne, la Tte de Corbeau, le Lion vert et le Phnix. --J'ai ou dire, rpondit mon bon matre, que ces noms dsignaient la pierre philosophale, ses divers tats. Mais je doute qu'il soit possible de transmuter les mtaux. M. d'Astarac rpliqua avec beaucoup d'assurance: --Rien ne me sera plus facile, monsieur, que de mettre fin votre incertitude. Il alla ouvrir un vieux bahut boiteux, adoss au mur, y prit une pice de cuivre l'effigie du feu roi et nous fit remarquer une tache ronde qui la traversait de part en part. --C'est, dit-il, l'effet de la pierre qui a chang le cuivre en argent. Mais ce n'est l qu'une bagatelle. Il retourna au bahut et en tira un saphir de la grosseur d'un oeuf, une opale d'une merveilleuse grandeur et une poigne d'meraudes parfaitement belles. --Voici, dit-il, quelques-uns de mes ouvrages, qui vous prouvent suffisamment que l'art spagyrique n'est pas le rve d'un cerveau creux. Il y avait au fond de la sbile o ces pierres taient jetes cinq ou six petits diamants, dont M. d'Astarac ne nous parla mme point. Mon bon matre lui demanda s'ils taient aussi de sa faon. Et l'alchimiste ayant rpondu que oui: --Monsieur, dit l'abb, je vous conseillerais de montrer ceux-l en premier lieu aux curieux, par prudence. Si vous faites paratre d'abord le saphir, l'opale et le rubis, on vous dira que le diable seul a pu produire de telles pierres, et l'on vous intentera un procs en sorcellerie. Aussi bien le diable seul pourrait vivre l'aise sur ces fourneaux o l'on respire la flamme. Pour moi, qui y suis depuis un quart d'heure, je me sens dj moiti cuit. M. d'Astarac sourit avec bienveillance et s'exprima de la sorte en nous mettant dehors: --Bien que sachant quoi m'en tenir sur la ralit du diable et de l'Autre, je consens volontiers parler d'eux avec les personnes qui y croient. Le diable et l'Autre, ce sont l, comme on dit, des caractres; et l'on en peut discourir ainsi que d'Achille et de Thersite. Soyez assurs, messieurs, que, si le diable est tel qu'on le dit, il n'habite pas un lment si subtil que le feu. C'est un grand contresens que de mettre une si vilaine bte dans du soleil. Mais, comme j'avais l'honneur de le dire, monsieur Tournebroche, au capucin de madame votre mre, j'estime que les chrtiens calomnient Satan et les dmons. Qu'il puisse tre, en quelque monde inconnu, des tres plus mchants encore que les hommes, c'est possible, bien que presque inconcevable. Assurment, s'ils existent, ils habitent des rgions prives de lumire et, s'ils brlent, c'est dans les glaces, qui, en effet, causent des douleurs cuisantes, non dans les flammes illustres, parmi les filles ardentes des astres. Ils souffrent, puisqu'ils sont mchants et que la mchancet est un mal; mais ce ne peut tre que d'engelures. Quant votre Satan, messieurs, qui est en horreur vos thologiens, je ne l'estime pas si mprisable le juger par tout ce que vous en dites, et, s'il existait d'aventure, je le tiendrais non pour une vilaine bte, mais pour un petit Sylphe ou tout au moins pour un Gnome mtallurgiste un peu moqueur et trs intelligent. Mon bon matre se boucha les oreilles et s'enfuit pour n'en point entendre davantage. --Quelle impit, Tournebroche, mon fils, s'cria-t-il dans l'escalier, quels blasphmes! Avez-vous bien senti tout ce qu'il y avait de dtestable dans les maximes de ce philosophe? Il pousse l'athisme jusqu' une sorte de frnsie joyeuse, qui m'tonne. Mais cela mme le rend presque innocent. Car tant spar de toute croyance, il ne peut dchirer la sainte glise comme ceux qui y restent attachs par quelque membre demi tranch et saignant encore. Tels sont, mon fils, les Luthriens et les Calvinistes, qui gangrnent l'glise au point de rupture. Au contraire, les athes se damnent tout seuls, et l'on peut dner chez eux sans pch. En sorte qu'il ne nous faut pas faire scrupule de vivre chez ce M. d'Astarac, qui ne croit ni Dieu ni au diable. Mais avez-vous vu, Tournebroche, mon fils, qu'il se trouvait au fond de la sbile une poigne de petits diamants, dont il semble lui-mme ignorer le nombre et qui me paraissent d'une assez belle eau? Je doute de l'opale et des saphirs. Quant ces petits diamants, ils vous ont un air de vrit. Arrivs nos chambres hautes, nous nous souhaitmes l'un l'autre le bonsoir. Nous menmes, mon bon matre et moi, jusqu'au printemps une vie exacte et recluse. Nous travaillions toute la matine, enferms dans la galerie, et nous y retournions aprs le dner comme au spectacle, selon l'expression mme de M. Jrme Coignard; non point, disait cet homme excellent, pour nous donner, la mode des gentilshommes et des laquais, un spectacle scurrile, mais pour entendre les dialogues sublimes, encore que contradictoires, des auteurs anciens. De ce train, la lecture et la traduction du Panopolitain avanaient merveilleusement. Je n'y contribuais gure. Un tel travail passait mes connaissances, et j'avais assez d'apprendre la figure que les caractres grecs ont sur le papyrus. J'aidai toutefois mon matre consulter les auteurs qui pouvaient l'clairer dans ses recherches, et notamment Olympiodore et Photius, qui, depuis ce temps, me sont rests familiers. Les petits services que je lui rendais me haussaient beaucoup dans ma propre estime. Aprs un pre et long hiver, j'tais en passe de devenir un savant, quand le printemps survint tout coup, avec son galant quipage de lumire, de tendre verdure et de chants d'oiseaux. L'odeur des lilas, qui montait dans la bibliothque, me faisait tomber en de vagues rveries, dont mon bon matre me tirait brusquement en me disant: --Jacquot Tournebroche, grimpez s'il vous plat l'chelle et dites-moi si ce coquin de Manthon ne parle point d'un dieu Imhotep qui, par ses contradictions, me tourmente comme un diable? Et mon bon matre s'emplissait le nez de tabac avec un air de contentement. --Mon fils, me dit-il encore, il est remarquable que nos habits ont une grande influence sur notre tat moral. Depuis que mon petit collet est tach de diverses sauces que j'y ai laiss couler, je me sens moins honnte homme. Tournebroche, maintenant que vous tes vtu comme un marquis, n'tes-vous point chatouill de l'envie d'assister la toilette d'une fille d'Opra et de pousser un rouleau de faux louis sur une table de pharaon; en un mot, ne vous sentez-vous point homme de qualit? Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, et considrez qu'il suffit de donner un bonnet poil un couard pour qu'il aille aussitt se faire casser la tte au service du Roi. Tournebroche, nos sentiments sont forms de mille choses qui nous chappent par leur petitesse, et la destine de notre me immortelle dpend parfois d'un souffle trop lger pour courber un brin d'herbe. Nous sommes le jouet des vents. Mais passez-moi, s'il vous plat, les Rudiments de Vossius, dont je vois les tranches rouges biller l, sous votre bras gauche. Ce jour-l, aprs le dner de trois heures, M. d'Astarac nous mena, mon bon matre et moi, faire un tour de promenade dans le parc. Il nous conduisit du ct occidental, qui regardait Rueil et le Mont-Valrien. C'tait le plus profond et le plus dsol. Le lierre et l'herbe, tondus par les lapins, couvraient les alles, que barraient a et l de grands troncs d'arbres morts. Les statues de marbre qui les bordaient souriaient sans rien savoir de leur ruine. Une Nymphe de sa main brise, qu'elle approchait de ses lvres, faisait signe un berger d'tre discret. Un jeune Faune, dont la tte gisait sur le sol, cherchait encore porter sa flte sa bouche. Et tous ces tres divins semblaient nous enseigner mpriser l'injure du temps et de la fortune. Nous suivions le bord d'un canal o l'eau des pluies nourrissait les rainettes. Autour d'un rond-point, des vasques penchantes s'levaient o buvaient les colombes. Parvenus cet endroit, nous prmes un troit sentier pratiqu dans les taillis. --Marchez avec prcaution, nous dit M. d'Astarac. Ce sentier a ceci de dangereux, qu'il est bord de Mandragores qui, la nuit, chantent au pied des arbres. Elles sont caches dans la terre. Gardez-vous d'y mettre le pied: vous y prendriez le mal d'aimer ou la soif des richesses, et vous seriez perdus, car les passions qu'inspire la mandragore sont mlancoliques. Je demandai comment il tait possible d'viter ce danger invisible. M. d'Astarac me rpondit qu'on y pouvait chapper par intuitive divination, et point autrement. --Au reste, ajouta-t-il, ce sentier est funeste. Il conduisait tout droit un pavillon de brique, cach sous le lierre, qui, sans doute, avait servi jadis de maison un garde. L finissait le parc sur les marais monotones de la Seine. --Vous voyez ce pavillon, nous dit M. d'Astarac. Il renferme le plus savant des hommes. C'est l que Mosade, g de cent douze ans, pntre, avec une majestueuse opinitret, les arcanes de la nature. Il a laiss bien loin derrire lui Imbonatus et Bartoloni. Je voulais m'honorer, messieurs, en gardant sous mon toit le plus grand des cabbalistes aprs Enoch, fils de Can. Mais des scrupules de religion ont empch Mosade de s'asseoir ma table, qu'il tient pour chrtienne, en quoi il lui fait trop d'honneur. Vous ne sauriez concevoir quelle violence la haine des chrtiens est porte chez ce sage. C'est grand'peine qu'il a consenti loger dans ce pavillon, o il vit seul avec sa nice Jahel. Messieurs, vous ne devez pas tarder davantage connatre Mosade, et je vais vous prsenter tout de suite, l'un et l'autre, cet homme divin. Ayant ainsi parl, M. d'Astarac nous poussa dans le pavillon et nous fit monter, par un escalier vis, dans une chambre o se tenait, au milieu de manuscrits pars, dans un grand fauteuil oreilles, un vieillard aux yeux vifs, au nez busqu, dont le menton fuyant laissait chapper deux maigres ruisseaux de barbe blanche. Un bonnet de velours, en forme de couronne impriale, couvrait sa tte chauve, et son corps, d'une maigreur qui n'tait point humaine, s'enveloppait d'une vieille robe de soie jaune, blouissante et sordide. Bien que ses regards perants fussent tourns vers nous, il ne marqua par aucun signe qu'il s'apercevait de notre venue. Son visage exprimait un enttement douloureux, et il roulait lentement, entre ses doigts rids, le roseau qui lui servait crire. --N'attendez pas de Mosade des paroles vaines, nous dit M. d'Astarac. Depuis longtemps, ce sage ne s'entretient plus qu'avec les Gnies et moi. Ses discours sont sublimes. Comme il ne consentira pas, sans doute, converser avec vous, messieurs, je vous donnerai en peu de mots une ide de son mrite. Le premier, il a pntr le sens spirituel des livres de Mose, d'aprs la valeur des caractres hbraques, laquelle dpend de l'ordre des lettres dans l'alphabet. Cet ordre avait t brouill partir de la onzime lettre. Mosade l'a rtabli, ce que n'avaient pu faire Atrabis, Philon, Avicenne, Raymond Lulle, Pic de la Mirandole, Reuchelin, Henri Morus et Robert Flydd. Mosade sait le nombre de l'or qui correspond Jhovah dans le monde des Esprits. Et vous concevez, messieurs, que cela est d'une consquence infinie. Mon bon matre tira sa bote de sa poche et, nous l'ayant prsente avec civilit, huma une prise de tabac et dit: --Ne croyez-vous pas, monsieur d'Astarac, que ces connaissances sont extrmement propres vous mener au diable, l'issue de cette vie transitoire. Car enfin, ce seigneur Mosade erre visiblement dans l'interprtation des saintes critures. Quand Notre Seigneur mourut sur la croix pour le salut des hommes, la synagogue sentit un bandeau descendre sur ses yeux; elle chancela comme une femme ivre, et sa couronne tomba de sa tte. Depuis lors, l'intelligence de l'Ancien Testament est renferme dans l'glise catholique laquelle j'appartiens malgr mes iniquits multiples. A ces mots, Mosade, semblable un dieu bouc, sourit d'une manire effrayante et dit mon bon matre d'une voix lente, aigre et comme lointaine: --La Mashore ne t'a pas confi ses secrets et la Mischna ne t'a pas rvl ses mystres. --Mosade, reprit M. d'Astarac, interprte avec clart, non seulement les livres de Mose, mais celui d'Enoch, qui est bien plus considrable, et que les chrtiens ont rejet faute de le comprendre, comme le coq de la fable arabe ddaigna la perle tombe dans son grain. Ce livre d'Enoch, monsieur l'abb Coignard, est d'autant plus prcieux qu'on y voit les premiers entretiens des filles des hommes avec les Sylphes. Car vous entendez bien que ces anges, qu'Enoch nous montre liant avec des femmes un commerce d'amour, sont des Sylphes et des Salamandres. --Je l'entendrai, monsieur, rpondit mon bon matre, pour ne pas vous contrarier. Mais par ce qui nous a t conserv du livre d'Enoch, qui est visiblement apocryphe, je souponne que ces anges taient, non point des Sylphes, mais des marchands phniciens. --Et sur quoi, demanda M. d'Astarac, fondez-vous une opinion si singulire? --Je la fonde, monsieur, sur ce qu'il est dit dans ce livre que les anges apprirent aux femmes l'usage des bracelets et des colliers, l'art de se peindre les sourcils et d'employer toute sorte de teintures. Il est dit encore au mme livre, que les anges enseignrent aux filles des hommes les proprits des racines et des arbres, les enchantements, l'art d'observer les toiles. De bonne foi, monsieur, ces anges-l n'ont-ils pas tout l'air de Tyriens ou de Sidoniens dbarquant sur quelque cte demi dserte et dballant au pied des rochers leur pacotille pour tenter les filles des tribus sauvages? Ces trafiquants leur donnaient des colliers de cuivre, des amulettes et des mdicaments, contre de l'ambre, de l'encens et des pelleteries, et ils tonnaient ces belles cratures ignorantes en leur parlant des toiles avec une connaissance acquise dans la navigation. Voil qui est clair et je voudrais bien savoir par quel endroit M. Mosade y pourrait contredire. Mosade garda le silence et M. d'Astarac sourit de nouveau. --Monsieur Coignard, dit-il, vous ne raisonnez pas trop mal, dans l'ignorance o vous tes encore de la gnose et de la cabbale. Et ce que vous dites me fait songer qu'il pouvait se trouver quelques Gnomes mtallurgistes et orfvres parmi ces Sylphes qui s'unirent d'amour aux filles des hommes. Les Gnomes, en effet, s'occupent volontiers d'orfvrerie, et il est probable que ce furent ces ingnieux dmons qui forgrent ces bracelets que vous croyez de fabrication phnicienne. Mais vous aurez quelque dsavantage, monsieur, je vous en prviens, vous mesurer avec Mosade sur la connaissance des antiquits humaines. Il en a retrouv les monuments qu'on croyait perdus et, entre autres, la colonne de Seth et les oracles de Sambth, fille de No, la plus ancienne des Sibylles. --Oh! s'cria mon bon matre en bondissant sur le plancher poudreux d'o s'leva un nuage de poussire, oh! que de rveries! C'en est trop, vous vous moquez! et M. Mosade ne peut emmagasiner tant de folies dans sa tte, sous son grand bonnet qui ressemble la couronne de Charlemagne. Cette colonne de Seth est une invention ridicule de ce plat Flavius Josphe, un conte absurde qui n'avait encore tromp personne avant vous. Quant aux prdictions de Sambth, fille de No, je serais bien curieux de les connatre, et M. Mosade, qui parat assez avare de ses paroles, m'obligerait en en faisant passer quelques-unes par sa bouche, car il ne lui est pas possible, je me plais le reconnatre, de les profrer par la voie plus secrte travers laquelle les sibylles anciennes avaient coutume de faire passer leurs mystrieuses rponses. Mosade, qui ne semblait point entendre, dit tout coup: --La fille de No a parl; Sambth a dit: "L'homme vain qui rit et qui raille n'entendra pas la voix qui sort du septime tabernacle; l'impie ira misrablement sa ruine." Sur cet oracle nous prmes tous trois cong de Mosade. Cette anne-l, l't fut radieux, d'o me vint l'envie d'aller dans les promenades. Un jour, comme j'errais sous les arbres du Cours-la-Reine, avec deux petits cus que j'avais trouvs le matin dans la pochette de ma culotte et qui taient le premier effet par lequel mon faiseur d'or et encore montr sa munificence, je m'assis devant la porte d'un limonadier, une table que sa petitesse appropriait ma solitude et ma modestie, et l je me mis songer la bizarrerie de ma destine, tandis qu' mes cts, des mousquetaires buvaient du vin d'Espagne avec des filles du monde. Je doutais si la Croix-des-Sablons, M. d'Astarac, Mosade, le papyrus de Zozime et mon bel habit n'taient point des songes dont j'allais me rveiller, pour me retrouver en veste de basin devant la broche de la _Reine Pdauque_. Je sortis de ma rverie en me sentant tir par la manche. Et je vis devant moi frre Ange, dont le visage disparaissait entre son capuchon et sa barbe. --Monsieur Jacques Mntrier, me dit-il, voix basse, une demoiselle, qui vous veut du bien, vous attend dans son carrosse sur la chausse, entre la rivire et la porte de la Confrence. Le coeur me battit trs fort. Effray et ravi de cette aventure, je me rendis tout de suite l'endroit indiqu par le capucin, en marchant toutefois d'un pas tranquille, qui me parut le plus avantageux. Parvenu sur le quai, je vis un carrosse avec une petite main pose sur le bord de la portire. Cette portire s'entr'ouvrit mon approche, et je fus bien surpris de trouver dans le carrosse mam'selle Catherine en robe de satin rose, et la tte couverte d'un coqueluchon o ses cheveux blonds se jouaient dans la dentelle noire. Je restais interdit sur le marchepied. --Venez l, me dit-elle, et asseyez-vous prs de moi. Fermez la portire, je vous prie. Il ne faut pas qu'on vous voie. Tout l'heure en passant sur le Cours, je vous ai vu chez le limonadier. Aussitt je vous ai fait qurir par le bon frre, que j'ai pris pour les exercices du carme et que je garde prs de moi depuis ce temps, car, dans quelque condition o l'on se trouve, il faut avoir de la pit. Vous aviez trs bonne mine, monsieur Jacques, devant votre petite table, l'pe en travers sur les cuisses, avec l'air chagrin d'un homme de qualit. J'ai toujours eu de l'amiti pour vous, et je ne suis pas de ces femmes qui, dans la prosprit, mprisent les amis d'autrefois. --Eh! quoi? mam'selle Catherine, m'criai-je, ce carrosse, ces laquais, cette robe de satin.... --Viennent, me dit-elle, des bonts de M. de la Guritaude, qui est dans les partis, et des plus riches financiers. Il a prt de l'argent au Roi. C'est un excellent ami que, pour tout au monde, je ne voudrais fcher. Mais il n'est pas si aimable que vous, monsieur Jacques. Il m'a donn aussi une petite maison Grenelle, que je vous montrerai de la cave au grenier. Monsieur Jacques, je suis bien contente de vous voir en tat de faire votre fortune. Le mrite se dcouvre toujours. Vous verrez ma chambre coucher, qui est copie sur celle de mademoiselle Davilliers. Elle est tout en glaces, avec des magots. Comment va votre bonhomme de pre? Entre nous, il ngligeait un peu sa femme et sa rtisserie. C'est un grand tort chez un homme de sa condition. Mais parlons de vous. --Parlons de vous, mam'selle Catherine, dis-je enfin. Vous tes bien jolie, et c'est grand dommage que vous aimiez les capucins. Car il faut bien vous passer les fermiers gnraux. --Oh! dit-elle, ne me reprochez point frre Ange. Je ne l'ai que pour faire mon salut, et, si je donnais un rival M. de la Guritaude, ce serait.... --Ce serait? --Ne me le demandez pas, monsieur Jacques. Vous tes un ingrat. Car vous savez que je vous ai toujours distingu. Mais vous n'y preniez pas garde. --J'tais, au contraire, sensible vos railleries, mam'selle Catherine. Vous me faisiez honte de ce que je n'avais pas de barbe au menton. Vous m'avez dit maintes fois que j'tais un peu niais. --C'tait vrai, monsieur Jacques, et plus vrai que vous ne pensiez. Que n'avez-vous devin que je vous voulais du bien! --Pourquoi, aussi, Catherine, tiez-vous jolie faire peur? Je n'osais vous regarder. Et puis, j'ai bien vu qu'un jour vous tiez fche tout de bon contre moi. --J'avais raison de l'tre, monsieur Jacques. Vous m'aviez prfr cette Savoyarde en marmotte, le rebut du port Saint-Nicolas. --Ah! croyez bien, Catherine, que ce ne fut point par got ni par inclination, mais seulement parce qu'elle prit pour vaincre ma timidit des moyens nergiques. --Ah! mon ami, croyez-moi, qui suis votre ane: la timidit est un grand pch contre l'amour. Mais n'avez-vous pas vu que cette mendiante porte des bas trous et qu'elle a une dentelle de crasse et de boue haute d'une demi-aune au bas de ses jupons? --Je l'ai vu, Catherine. --N'avez-vous point vu, Jacques, qu'elle tait mal faite, et de plus bien dfaite? --Je l'ai vu, Catherine. --Comment alors aimtes-vous cette guenon savoyarde, vous qui avez la peau blanche et des manires distingues? --Je ne le conois pas moi-mme, Catherine. Il fallut qu' ce moment mon imagination ft pleine de vous. Et, puisque votre seule image me donna le courage et la force que vous me reprochez aujourd'hui, jugez, Catherine, de mes transports, si je vous avais presse dans mes bras, vous-mme ou seulement une fille qui vous ressemblt un peu. Car je vous aimais extrmement. Elle me prit les mains et soupira. Je repris d'un ton mlancolique: --Oui, je vous aimais, Catherine, et je vous aimerais encore, sans ce moine dgotant. Elle se rcria: --Quel soupon! vous me fchez. C'est une folie. --Vous n'aimez donc point les capucins? --Fi! Ne jugeant point opportun de trop la presser sur ce sujet, je lui pris la taille; nous nous embrassmes, nos lvres se rencontrrent, et je sentis tout mon tre se fondre de volupt. Aprs un moment de mol abandon, elle se dgagea, les joues roses, l'oeil humide, les lvres entr'ouvertes. C'est de ce jour que je connus quel point une femme est embellie et pare du baiser qu'on met sur sa bouche. Le mien avait fait clore sur les joues de Catherine, des roses de la teinte la plus suave, et tremp la fleur bleue de ses yeux d'une tincelante rose. --Vous tes un enfant, me dit-elle en rajustant son coqueluchon. Allez! vous ne pouvez demeurer un moment de plus. M. de la Guritaude va venir. Il m'aime avec une impatience qui devance l'heure des rendez-vous. Lisant alors sur mon visage la contrarit que j'en prouvais, elle reprit avec une tendre vivacit: --Mais coutez-moi, Jacques: il rentre chaque soir neuf heures chez sa vieille femme, devenue acaritre avec l'ge, qui ne souffre plus ses infidlits depuis qu'elle est hors d'tat de les lui rendre et dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce soir neuf heures et demie. Je vous recevrai. Ma maison est au coin de la rue du Bac. Vous la reconnatrez ses trois fentres par tage, et au balcon qui est couvert de roses. Vous savez que j'ai toujours aim les fleurs. A ce soir! Elle me repoussa d'un geste caressant, o elle semblait trahir le regret de ne point me garder, puis, un doigt sur la bouche, elle murmura encore: --A ce soir! Je ne sais comment il me fut possible de m'arracher des bras de Catherine. Mais il est certain que, en sautant hors du carrosse, je tombai, peu s'en faut, sur M. d'Astarac, dont la haute figure tait plante comme un arbre au bord de la chausse. Je le saluai poliment et lui marquai ma surprise d'un si heureux hasard. --Le hasard, me dit-il, diminue mesure que la connaissance augmente: il est supprim pour moi. Je savais, mon fils, que je devais vous rencontrer ici. Il faut que j'aie avec vous un entretien trop longtemps diffr. Allons, s'il vous plat, chercher la solitude et le silence qu'exig le discours que je veux vous tenir. Ne prenez point un visage soucieux. Les mystres que je vous dvoilerai sont sublimes, la vrit, mais aimables. Ayant parl ainsi, il me conduisit sur le bord de la Seine, jusqu' l'le aux Cygnes, qui s'levait au milieu du fleuve comme un navire de feuillage. L, il fit signe au passeur, dont le bac nous porta dans l'le verte, frquente seulement par quelques invalides qui, dans les beaux jours, y jouent aux boules et vident une chopine. La nuit allumait ses premires toiles dans le ciel et donnait une voix aux insectes de l'herbe. L'le tait dserte. M. d'Astarac s'assit sur un banc de bois, l'extrmit claire d'une alle de noyers, m'invita prendre place son ct, et me parla en ces termes: --Il est trois sortes de gens, mon fils, qui le philosophe doit cacher ses secrets. Ce sont les princes, parce qu'il serait imprudent d'ajouter leur puissance; les ambitieux, dont il ne faut pas armer le gnie impitoyable, et les dbauchs, qui trouveraient dans la science cache le moyen d'assouvir leurs mauvaises passions. Mais je puis m'ouvrir vous, qui n'tes ni dbauch, car je compte pour rien l'erreur o tantt vous alliez tomber dans les bras de cette fille, ni ambitieux, ayant vcu jusqu'ici content de tourner la broche paternelle. Je peux donc vous dcouvrir sans crainte les lois caches de l'univers. "Il ne faut pas croire que la vie soit borne aux conditions troites dans lesquelles elle se manifeste aux yeux du vulgaire. Quand ils enseignent que la cration eut l'homme pour objet et pour fin, vos thologiens et vos philosophes raisonnent comme des cloportes de Versailles ou des Tuileries qui croiraient que l'humidit des caves est faite pour eux et que le reste du chteau n'est point habitable. Le systme du monde, que le chanoine Copernic enseignait au sicle dernier, d'aprs Aristarque de Samos et les philosophes pythagoriciens, vous est sans doute connu, puisqu'on en a fait mme des abrgs pour les petits grimauds d'cole et des dialogues l'usage des caillettes de la ville. Vous avez vu chez moi une machine qui le dmontre parfaitement, au moyen d'un mouvement d'horloge. "Levez les yeux, mon fils, et voyez sur votre tte le Chariot de David qui, tran par Mizar et ses deux compagnes illustres, tourne autour du ple; Arcturus, Vga de la Lyre, l'pi de la Vierge, la Couronne d'Ariane, et sa perle charmante. Ce sont des soleils. Un seul coup d'oeil sur le monde vous fait paratre que la cration tout entire est une oeuvre de feu et que la vie doit, sous ses plus belles formes, se nourrir de flammes! "Et qu'est-ce que les plantes? Des gouttes de boue, un peu de fange et de moisissure. Contemplez le choeur auguste des toiles, l'assemble des soleils. Ils galent ou surpassent le ntre en grandeur et en puissance et, lorsque, par quelque claire nuit d'hiver, je vous aurai montr Sirius dans ma lunette, vos yeux et votre me en seront blouis. "Croyez-vous, de bonne foi, que Sirius, Altar, Rgulus, Aldbaran, tous ces soleils enfin, soient seulement des luminaires? Croyez-vous que ce vieux Phbus, qui verse incessamment dans les espaces o nous nageons ses flots dmesurs de chaleur et de lumire, n'ait d'autre fonction que d'clairer la terre et quelques autres plantes imperceptibles et dgotantes? Quelle chandelle! Un million de fois plus grosse que le logis! "J'ai d vous prsenter d'abord cette ide que l'Univers est compos de soleils et que les plantes qui peuvent s'y trouver sont moins que rien. Mais je prvois que vous voulez me faire une objection, et j'y vais rpondre. Les soleils, m'allez-vous dire, s'teignent dans la suite des sicles, et deviennent aussi de la boue. --Non pas! vous rpondrai-je; car ils s'entretiennent par les comtes qu'ils attirent et qui y tombent. C'est l'habitacle de la vie vritable. Les plantes et cette terre, o nous vivons ne sont que des sjours de larves. Telles sont les vrits dont il fallait d'abord vous pntrer. "Maintenant que vous entendez, mon fils, que le feu est l'lment par excellence, vous concevrez mieux ce que je vais vous enseigner, qui est plus considrable que tout ce que vous avez appris jusqu'ici et mme que ce que connurent jamais rasme, Turnbe et Scaliger. Je ne parle pas des thologiens comme Quesnel ou Bossuet, qui, entre nous, sont la lie de l'esprit humain et qui n'ont gure plus d'entendement qu'un capitaine aux gardes. Ne nous attardons point mpriser ces cervelles comparables, pour le volume et la faon, des oeufs de roitelet, et venons-en tout de suite l'objet de mon discours. Tandis que les cratures formes de la terre ne dpassent point un degr de perfection qui, pour la beaut des formes, fut atteint par Antinos et par madame de Parabre, et auquel parvinrent seuls, pour la facult de connatre, Dmocrite et moi, les tres forms du feu jouissent d'une sagesse et d'une intelligence dont il nous est impossible de concevoir l'tendue. "Telle est, mon fils, la nature des enfants glorieux des soleils: ils possdent les lois de l'univers comme nous possdons les rgles du jeu d'checs, et le cours des astres dans le ciel ne les embarrasse pas plus que ne nous trouble la marche sur le damier du roi, de la tour et du fou. Ces Gnies crent des mondes dans les parties de l'espace o il ne s'en trouve point encore et les organisent leur gr. Cela les distrait, un moment, de leur grande affaire qui est de s'unir entre eux par d'ineffables amours. Je tournais hier ma lunette sur le signe de la Vierge et j'y aperus un tourbillon lointain de lumire. Nul doute, mon fils, que ce ne soit l'ouvrage encore informe de quelqu'un de ces tres de feu. "L'univers vrai dire n'a pas d'autre origine. Loin d'tre l'effet d'une volont unique, il est le rsultat des caprices sublimes d'un grand nombre de Gnies qui se sont rcrs en y travaillant chacun en son temps et chacun de son ct. C'est ce qui en explique la diversit, la magnificence et l'imperfection. Car la force et la clairvoyance de ces Gnies, encore qu'immenses, ont des limites. Je vous tromperais si je vous disais qu'un homme, ft-il philosophe et mage, peut entrer avec eux en commerce familier. Aucun d'eux ne s'est manifest moi, et tout ce que je vous en dis ne m'est connu que par induction et ou dire. Aussi quoique leur existence soit certaine, je m'avancerais trop en vous dcrivant leurs moeurs et leur caractre. Il faut savoir ignorer, mon fils, et je me pique de n'avancer que des faits parfaitement observs. Laissons donc ces Gnies ou plutt ces Dmiurges leur gloire lointaine et venons-en des tres illustres qui nous touchent de plus prs. C'est ici, mon fils, qu'il vous faut tendre l'oreille. "En vous parlant, tout l'heure, des plantes, si j'ai cd un sentiment de mpris, c'est que je considrais seulement la surface solide et l'corce de ces petites boules ou toupies, et les animaux qui y rampent tristement. J'eusse parl d'un autre ton, si mon esprit avait alors embrass, avec les plantes, l'air et les vapeurs qui les enveloppent. Car l'air est un lment qui ne le cde en noblesse qu'au feu, d'o il suit que la dignit et illustration des plantes est dans l'air dont elles sont baignes. Ces nues, ces molles vapeurs, ces souffles, ces clarts, ces ondes bleues, ces les mouvantes de pourpre et d'or qui passent sur nos ttes, sont le sjour de peuples adorables. On les nomme les Sylphes et les Salamandres. Ce sont des cratures infiniment aimables et belles. Il nous est possible et convenable de former avec elles des unions dont les dlices ne se peuvent concevoir. Les Salamandres sont telles qu'auprs d'elles la plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est qu'une rpugnante guenon. Elles se donnent volontiers aux philosophes. Vous avez sans doute ou parler de cette merveille dont M. Descartes tait accompagn dans ses voyages. Les uns disaient que c'tait une fille naturelle, qu'il menait partout avec lui; les autres pensaient que c'tait un automate qu'il avait fabriqu avec un art inimitable. En ralit c'tait une Salamandre que cet habile homme avait prise pour sa bonne amie. Il ne s'en sparait jamais. Pendant une traverse qu'il fit dans les mers de Hollande, il la prit bord, renferme dans une bote faite d'un bois prcieux et garnie de satin l'intrieur. La forme de cette bote et les prcautions avec lesquelles M. Descartes la gardait attirrent l'attention du capitaine qui, pendant le sommeil du philosophe, souleva le couvercle et dcouvrit la Salamandre. Cet homme ignorant et grossier s'imagina qu'une si merveilleuse crature tait l'oeuvre du diable. D'pouvant, il la jeta la mer. Mais vous pensez bien que cette belle personne ne s'y noya pas, et qu'il lui fut ais de rejoindre son bon ami M. Descartes. Elle lui demeura fidle tant qu'il vcut et quitta cette terre sa mort pour n'y plus revenir. "Je vous cite cet exemple, entre beaucoup d'autres, pour vous faire connatre les amours des philosophes et des Salamandres. Ces amours sont trop sublimes pour tre assujetties des contrats; et vous conviendrez que l'appareil ridicule qu'on dploie dans les mariages ne serait pas de mise en de telles unions. Il serait beau, vraiment, qu'un notaire en perruque et un gros cur y missent le nez! Ces messieurs sont propres seulement sceller la vulgaire conjonction d'un homme et d'une femme. Les hymens des Salamandres et des sages ont des tmoins plus augustes. Les peuples ariens les clbrent dans des navires qui, ports par des souffles lgers, glissent, la poupe couronne de roses, au son des harpes, sur des ondes invisibles. Mais n'allez pas croire que pour n'tre pas inscrits sur un sale registre dans une vilaine sacristie, ces engagements soient peu solides et puissent tre rompus avec facilit. Ils ont pour garants les Esprits qui se jouent sur les nues d'o jaillit l'clair et tombe la foudre. Je vous fais l, mon fils, des rvlations qui vous seront utiles, car j'ai reconnu des indices certains, que vous tiez destin au lit d'une Salamandre. --Hlas! monsieur, m'criai-je, cette destine m'effraye, et j'ai presque autant de scrupules que ce capitaine hollandais qui jeta la mer la bonne amie de M. Descartes. Je ne puis me dfendre de penser comme lui que ces dames ariennes sont des dmons. Je craindrais de perdre mon me avec elles, car enfin, monsieur, ces mariages sont contraires la nature et en opposition avec la loi divine. Que M. Jrme Coignard, mon bon matre, n'est-il l pour vous entendre! Je suis bien sr qu'il me fortifierait par de bons arguments contre les dlices de vos Salamandres, monsieur, et de votre loquence. --L'abb Coignard, reprit M. d'Astarac, est admirable pour traduire du grec. Mais il ne faut pas le tirer de ses livres. Il n'a point de philosophie. Quant vous, mon fils, vous raisonnez avec l'infirmit de l'ignorance, et la faiblesse de vos raisons m'afflige. Ces unions, dites-vous, sont contraires la nature. Qu'en savez-vous? Et quel moyen auriez-vous de le savoir? Comment est-il possible de distinguer ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas? Connat-on assez l'universelle Isis pour discerner ce qui la seconde de ce qui la contrarie? Mais disons mieux: rien ne la contrarie et tout la seconde, puisque rien n'existe qui n'entre dans le jeu de ses organes et qui ne suive les attitudes innombrables de son corps. D'o viendraient, je vous prie, des ennemis pour l'offenser? Rien n'agit ni contre elle ni hors d'elle, et les forces qui semblent la combattre ne sont que des mouvements de sa propre vie. "Les ignorants seuls sont assez assurs pour dcider si une action est naturelle ou non. Mais entrons un moment dans leur illusion et dans leur prjug et feignons de reconnatre qu'on peut commettre des actes contre nature. Ces actes en seront-ils pour cela mauvais et condamnables? je m'en attends sur ce point l'opinion vulgaire des moralistes qui reprsentent la vertu comme un effort sur les instincts, comme une entreprise sur les inclinations que nous portons en nous, comme une lutte enfin avec l'homme originel. De leur propre aveu, la vertu est contre nature, et ils ne peuvent ds lors condamner une action, quelle qu'elle soit, pour ce qu'elle a de commun avec la vertu. "J'ai fait cette digression, mon fils, afin de vous reprsenter la lgret pitoyable de vos raisons. Je vous offenserais en croyant qu'il vous reste encore quelques doutes sur l'innocence du commerce charnel que les hommes peuvent avoir avec les Salamandres. Apprenez donc maintenant que, loin d'tre interdits par la loi religieuse, ces mariages sont ordonns par cette loi l'exclusion de tous autres. Je vais vous en donner des preuves manifestes. Il s'arrta de parler, tira sa bote de sa poche et se mit dans le nez une prise de tabac. La nuit tait profonde. La lune versait sur le fleuve ses clarts liquides qui y tremblaient avec le reflet des lanternes. Le vol des phmres nous enveloppait de ses tourbillons lgers. La voix aigu des insectes s'levait dans le silence de l'univers. Une telle douceur descendait du ciel qu'il semblait qu'il se mlt du lait la clart des toiles. M. d'Astarac reprit de la sorte: --La Bible, mon fils, et principalement les livres de Mose, contiennent de grandes et utiles vrits. Cette opinion parat absurde et draisonnable, par suite du traitement que les thologiens ont inflig ce qu'ils appellent l'criture et dont ils ont fait par leurs commentaires, explications et mditations, un manuel d'erreur, une bibliothque d'absurdits, un magasin de niaiseries, un cabinet de mensonges, une galerie de sottises, un lyce d'ignorance, un muse d'inepties et le garde-meuble enfin de la btise et de la mchancet humaines. Sachez, mon fils, que ce fut l'origine un temple rempli d'une lumire cleste. "J'ai t assez heureux pour le rtablir dans sa splendeur premire. Et la vrit m'oblige dclarer que Mosade m'y a beaucoup aid par son intelligence de la langue et de l'alphabet des Hbreux. Mais ne perdons point de vue notre principal sujet. Apprenez tout d'abord, mon fils, que le sens de la Bible est figur et que la principale erreur des thologiens est d'avoir pris la lettre ce qui doit tre entendu en matire de symbole. Ayez cette vrit prsente dans toute la suite de mon discours. "Quand le Dmiurge qu'on nomme Jhovah et qui possde encore beaucoup d'autres noms, puisqu'on lui applique gnralement tous les termes qui expriment la qualit ou la quantit, eut, je ne dis pas cr le monde, car ce serait dire une sottise, mais amnag un petit canton de l'univers pour en faire le sjour d'Adam et d'Eve, il y avait dans l'espace des cratures subtiles, que Jhovah n'avait point formes et qu'il n'tait pas capable de former. C'tait l'ouvrage de plusieurs autres Dmiurges plus anciens que lui et plus habiles. Son artifice n'allait pas au del de celui d'un potier trs excellent, capable de ptrir dans l'argile des tres en faon de pots, tels que nous sommes prcisment. Ce que j'en dis n'est pas pour le dprcier, car un pareil ouvrage est encore bien au-dessus des forces humaines. "Mais il fallait bien marquer le caractre infrieur de l'oeuvre des sept jours. Jhovah travailla, non dans le feu qui seul donne naissance aux chefs-d'oeuvre de la vie, mais dans la boue, o il ne pouvait produire que les ouvrages d'un cramiste ingnieux. Nous ne sommes pas autre chose, mon fils, qu'une poterie anime. L'on ne peut reprocher Jhovah de s'tre fait illusion sur la qualit de son travail. S'il le trouva bon au premier moment et dans l'ardeur de la composition, il ne tarda pas reconnatre son erreur, et la Bible est pleine de l'expression de son mcontentement, qui alla souvent jusqu' la mauvaise humeur et parfois jusqu' la colre. Jamais artisan ne traita les objets de son industrie avec plus de dgot et d'aversion. Il pensa les dtruire et, dans le fait, il en noya la plus grande partie. Ce dluge, dont le souvenir a t conserv par les Juifs, par les Grecs et par les Chinois, prpara une dernire dception au malheureux Dmiurge qui, reconnaissant bientt l'inutilit et le ridicule d'une semblable violence, tomba dans un dcouragement et dans une apathie dont les progrs n'ont point cess depuis No jusqu' nos jours, o ils sont extrmes. Mais je vois que je suis all trop avant. C'est l'inconvnient de ces vastes sujets, de ne pouvoir s'y borner. Notre esprit, quand il s'y jette, ressemble ces fils des soleils, qui passent en un seul bond d'un univers l'autre. "Retournons au Paradis terrestre, o le Dmiurge avait plac les deux vases faonns de sa main, Adam et Eve. Ils n'y vivaient point seuls parmi les animaux et les plantes. Les Esprits de l'air, crs par les Dmiurges du feu, flottaient au-dessus d'eux et les regardaient avec une curiosit o se mlaient la sympathie et la piti. C'est bien ce que Jhovah avait prvu. Htons-nous de le dire sa louange, il avait compt sur les Gnies du feu, auxquels nous pouvons dsormais donner leurs vrais noms d'Elfes et de Salamandres, pour amliorer et parfaire ses figurines d'argile. Il s'tait dit, dans sa prudence: "Mon Adam et mon ve, opaques et scells dans l'argile, manquent d'air et de lumire. Je n'ai pas su leur donner des ailes. Mais, en s'unissant aux Elfes et aux Salamandres, crs par un Dmiurge plus puissant et plus subtil que moi, ils donneront naissance des enfants qui procderont des races lumineuses autant que de la race d'argile et qui auront leur tour des enfants plus lumineux qu'eux-mmes, jusqu' ce qu'enfin leur postrit gale presque en beaut les fils et les filles de l'air et du feu. "Il n'avait rien nglig, vrai dire, pour attirer sur son Adam et sur son ve les regards des Sylphes et des Salamandres. Il avait model la femme en forme d'amphore, avec une harmonie de lignes courbes qui suffirait le faire reconnatre pour le prince des gomtres, et il parvint racheter la grossiret de la matire par la magnificence de la forme. Il avait sculpt Adam d'une main moins caressante, mais plus nergique, formant son corps avec tant d'ordre, selon des proportions si parfaites que, appliques ensuite par les Grecs l'architecture, cette ordonnance et ces mesures firent toute la beaut des temples. "Vous voyez donc, mon fils, que Jhovah s'tait appliqu selon ses moyens rendre ses cratures dignes des baisers ariens qu'il esprait pour elles. Je n'insiste point sur les soins qu'il prit en vue de rendre ces unions fcondes. L'conomie des sexes tmoigne assez de sa sagesse cet gard. Aussi eut-il d'abord se fliciter de sa ruse et de son adresse. J'ai dit que les Sylphes et les Salamandres regardrent Adam et ve avec cette curiosit, cette sympathie, cet attendrissement qui sont les premiers ingrdients de l'amour. Ils les approchrent et se prirent aux piges ingnieux que Jhovah avait disposs et tendus leur intention dans le corps et sur la panse mme de ces deux amphores. Le premier homme et la premire femme gotrent pendant des sicles les embrassements dlicieux des Gnies de l'air, qui les conservaient dans une jeunesse ternelle. "Tel fut leur sort, tel serait encore le ntre. Pourquoi fallut-il que les parents du genre humain, fatigus de ces volupts sublimes, cherchassent l'un prs de l'autre des plaisirs criminels? Mais que voulez-vous, mon fils, ptris d'argile, ils avaient le got de la fange. Hlas! ils se connurent l'un l'autre de la manire qu'ils avaient connu les Gnies. "C'est ce que le Dmiurge leur avait dfendu le plus expressment. Craignant, avec raison, qu'ils n'eussent ensemble des enfants pais comme eux, terreux et lourds, il leur avait interdit, sous les peines les plus svres, de s'approcher l'un de l'autre. Tel est le sens de cette parole d've: "Pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au milieu du Paradis, Dieu nous a command de n'en point manger et de n'y point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir." Car, vous entendez bien, mon fils, que la pomme qui tenta la pitoyable ve n'tait point le fruit d'un pommier, et que c'est l une allgorie dont je vous ai rvl le sens. Bien qu'imparfait et quelquefois violent et capricieux, Jhovah tait un Dmiurge trop intelligent pour se fcher au sujet d'une pomme ou d'une grenade. Il faut tre vque ou capucin pour soutenir des imaginations aussi extravagantes. Et la preuve que la pomme tait ce que j'ai dit, c'est qu've fut frappe d'un chtiment assorti sa faute. Il lui fut dit, non point: "Tu digreras laborieusement," mais bien: "Tu enfanteras dans la douleur." Or, quel rapport peut-on tablir, je vous prie, entre une pomme et un accouchement difficile? Au contraire, la peine est exactement applique, si la faute est telle que je vous l'ai fait connatre. "Voil, mon fils, la vritable explication du pch originel. Elle vous enseigne votre devoir, qui est de vous tenir loign des femmes. Le penchant qui vous y porte est funeste. Tous les enfants qui naissent par cette voie sont imbciles et misrables. --Mais, monsieur, m'criai-je stupfait, en saurait-il natre par une autre voie? --Il en nat heureusement, me dit-il, un grand nombre de l'union des hommes avec les Gnies de l'air. Et ceux-l sont intelligents et beaux. Ainsi naquirent les gants dont parlent Hsiode et Mose. Ainsi naquit Pythagore, auquel la Salamandre, sa mre, avait contribu jusqu' lui faire une cuisse d'or. Ainsi naquirent Alexandre le Grand, qu'on disait fils d'Olympias et d'un serpent, Scipion l'Africain, Aristomne de Messnie, Jules Csar, Porphyre, l'empereur Julien, qui rtablit le culte du feu aboli par Constantin l'Apostat, Merlin l'Enchanteur, n d'un Sylphe et d'une religieuse, fille de Charlemagne, saint Thomas d'Aquin, Paracelse et, plus rcemment, M. Van Helmont. Je promis M. d'Astarac, puisqu'il en tait ainsi, de me prter l'amiti d'une Salamandre, s'il s'en trouvait quelqu'une assez obligeante pour vouloir de moi. Il m'assura que j'en rencontrerais, non pas une, mais vingt ou trente, entre lesquelles je n'aurais que l'embarras de choisir. Et, moins par envie de tenter l'aventure que pour lui complaire, je demandai au philosophe comment il tait possible de se mettre en communication avec ces personnes ariennes. --Rien n'est plus facile, me rpondit-il. Il suffit d'une boule de verre dont je vous expliquerai l'usage. Je garde chez moi un assez grand nombre de ces boules, et je vous donnerai bientt, dans mon cabinet, tous les claircissements ncessaires. Mais c'en est assez pour aujourd'hui. Il se leva et marcha vers le bac o le passeur nous attendait tendu sur le dos, et ronflant la lune. Quand nous emes touch le bord, il s'loigna vivement et ne tarda pas se perdre dans la nuit. Il me restait de ce long entretien le sentiment confus d'un rve; l'ide de Catherine m'tait plus sensible. En dpit des sublimits que je venais d'entendre, j'avais grande envie de la voir, bien que je n'eusse point soup. Les ides du philosophe ne m'taient point assez entr dans le sens pour que j'imaginasse rien de dgotant cette jolie fille. J'tais rsolu pousser jusqu'au bout ma bonne fortune, avant d'tre en possession de quelqu'une de ces belles furies de l'air qui ne veulent point de rivales terrestres. Ma crainte tait qu' une heure si avance de la nuit, Catherine se ft lasse de m'attendre. Prenant ma course le long du fleuve et passant au galop le pont Royal, je me jetai dans la rue du Bac. J'atteignis en une minute celle de Grenelle, o j'entendis des cris mls au cliquetis des pes. Le bruit venait de la maison que Catherine m'avait dcrite. L, sur le pav, s'agitaient des ombres et des lanternes, et il en sortait des voix: --Au secours, Jsus! On m'assassine!... Sus au capucin! Hardi! piquez-le!--Jsus, Marie, assistez-moi!--Voyez le joli greluchon! Sus! sus! Piquez, coquins, piquez ferme! Les fentres s'ouvraient aux maisons d'alentour pour laisser paratre des ttes en bonnets de nuit. Soudain tout ce mouvement et tout ce bruit passa devant moi comme une chasse en fort, et je reconnus frre Ange qui dtalait d'une telle vitesse que ses sandales lui donnaient la fesse, tandis que trois grands diables de laquais, arms comme des suisses, le serrant de prs, lui lardaient le cuir de la pointe de leurs hallebardes. Leur matre, un jeune gentilhomme courtaud et rougeaud, ne cessait de les encourager de la voix et du geste, comme on fait aux chiens. --Hardi! hardi! Piquez! La bte est dure. Comme il se trouvait prs de moi: --Ah! monsieur, lui dis-je, vous n'avez point de piti. --Monsieur, me dit-il, on voit bien que ce capucin n'a point caress votre matresse et que vous n'avez point surpris madame, que voici, dans les bras de cette bte puante. On s'accommode de son financier, parce qu'on sait vivre. Mais un capucin ne se peut souffrir. Ardez l'effronte! Et il me montrait Catherine en chemise, sous la porte, les yeux brillants de larmes, chevele, se tordant les bras, plus belle que jamais et murmurant d'une voix expirante, qui me dchirait l'me: --Ne le faites pas mourir! C'est frre Ange, c'est le petit frre! Les pendards de laquais revinrent, annonant qu'ils avaient cess leur poursuite en apercevant le guet, mais non sans avoir enfonc d'un demi-doigt leurs piques dans le derrire du saint homme. Les bonnets de nuit disparurent des fentres, qui se refermrent, et, tandis que le jeune seigneur causait avec ses gens, je m'approchai de Catherine dont les larmes schaient sur ses joues, au joli creux de son sourire. --Le pauvre frre est sauv, me dit-elle. Mais j'ai trembl pour lui. Les hommes sont terribles. Quand ils vous aiment, ils ne veulent rien entendre. --Catherine, lui dis-je assez piqu, ne m'avez-vous fait venir que pour assister la querelle de vos amis? Hlas! je n'ai pas le droit d'y prendre part. --Vous l'auriez, monsieur Jacques, me dit-elle, vous l'auriez si vous l'aviez voulu. --Mais, lui dis-je encore, vous tes la personne de Paris la plus entoure. Vous ne m'aviez point parl de ce jeune gentilhomme. --Aussi bien n'y pensais-je gure. Il est venu impromptu. --Et il vous a surprise avec frre Ange. --Il a cru voir ce qui n'tait pas. C'est un emport qui l'on ne peut faire entendre raison. Sa chemise entr'ouverte laissait voir dans la dentelle un sein, gonfl comme un beau fruit, et fleuri d'une rose naissante. Je la pris dans mes bras et couvris sa poitrine de baisers. --Ciel! s'cria-t-elle, dans la rue! devant M. d'Anquetil, qui nous voit! --Qui est a, M. d'Anquetil? --C'est le meurtrier de frre Ange, pardi! Quel autre voulez-vous que ce soit? --Il est vrai, Catherine, qu'il n'en faut pas d'autres, vos amis sont prs de vous en forces suffisantes. --Monsieur Jacques, ne m'insultez pas, je vous prie. --Je ne vous insulte pas, Catherine; je reconnais vos attraits, auxquels je voudrais rendre le mme hommage que tant d'autres. --Monsieur Jacques, ce que vous dites sent odieusement la rtisserie de votre bonhomme de pre. --Vous tiez nagure bien contente, mam'selle Catherine, d'en flairer la chemine. --Fi! le vilain! le pied plat! Il outrage une femme! Comme elle commenait glapir et s'agiter, M. d'Anquetil quitta ses gens, vint nous, la poussa dans le logis en l'appelant friponne et dvergonde, entra derrire elle dans l'alle, et me ferma la porte au nez. La pense de Catherine occupa mon esprit pendant toute la semaine qui suivit cette fcheuse aventure. Son image brillait aux feuillets des in-folios sur lesquels je me courbais, dans la bibliothque, ct de mon bon matre; si bien que Photius, Olympiodore, Fabricius, Vossius, ne me parlaient plus que d'une petite demoiselle en chemise de dentelle. Ces visions m'inclinaient la paresse. Mais, indulgent autrui comme lui-mme, M. Jrme Coignard souriait avec bont de mon trouble et de mes distractions. --Jacques Tournebroche, me dit un jour ce bon matre, n'tes-vous point frapp des variations de la morale travers les sicles? Les livres assembls dans cette admirable Astaracienne tmoignent de l'incertitude des hommes ce sujet. Si j'y fais rflexion, mon fils, c'est pour loger dans votre esprit cette ide solide et salutaire qu'il n'est point de bonnes moeurs en dehors de la religion et que les maximes des philosophes, qui prtendent instituer une morale naturelle, ne sont que lubies et billeveses. La raison des bonnes moeurs ne se trouve point dans la nature qui est, par elle-mme, indiffrente, ignorant le mal comme le bien. Elle est dans la Parole divine, qu'il ne faut point transgresser, moins de s'en repentir ensuite convenablement. Les lois humaines sont fondes sur l'utilit, et ce ne peut tre qu'une utilit apparente et illusoire, car on ne sait pas naturellement ce qui est utile aux hommes, ni ce qui leur convient en ralit. Encore y a-t-il dans nos Coutumiers une bonne moiti des articles auxquels le prjug seul a donn naissance. Soutenues par la menace du chtiment, les lois humaines peuvent tre ludes par ruse et dissimulation. Tout homme capable de rflexion est au-dessus d'elles. Ce sont proprement des attrape-nigauds. "Il n'en est pas de mme, mon fils, des lois divines. Celles-l sont imprescriptibles, inluctables et stables. Leur absurdit n'est qu'apparente et cache une sagesse inconcevable. Si elles blessent notre raison, c'est parce qu'elles y sont suprieures et qu'elles s'accordent avec les vraies fins de l'homme, et non avec ses fins apparentes. Il convient de les observer, quand on a le bonheur de les connatre. Toutefois, je ne fais pas de difficult d'avouer que l'observation de ces lois, contenues dans le Dcalogue et dans les commandements de l'glise, est difficile, la plupart du temps, et mme impossible sans la grce qui se fait parfois attendre, puisque c'est un devoir de l'esprer. C'est pourquoi nous sommes tous de pauvres pcheurs. "Et c'est l qu'il faut admirer l'conomie de la religion chrtienne, qui fonde principalement le salut sur le repentir. Il est remarquer, mon fils, que les plus grands saints sont des pnitents, et, comme le repentir se proportionne la faute, c'est dans les plus grands pcheurs que se trouve l'toffe des plus grands saints. Je pourrais illustrer cette doctrine d'un grand nombre d'exemples admirables. Mais j'en ai dit assez pour vous faire sentir que la matire premire de la saintet est la concupiscence, l'incontinence, toutes les impurets de la chair et de l'esprit. Il importe seulement, aprs avoir amass cette matire, de la travailler selon l'art thologique et de la modeler pour ainsi dire en figure de pnitence, ce qui est l'affaire de quelques annes, de quelques jours et parfois d'un seul instant, comme il se voit dans le cas de la contrition parfaite. Jacques Tournebroche, si vous m'avez bien entendu, vous ne vous puiserez pas dans des soins misrables pour devenir honnte homme selon le monde, et vous vous tudierez uniquement satisfaire la justice divine. Je ne laissai pas de sentir la haute sagesse renferme dans les maximes de mon bon matre. Je craignais seulement que cette morale, au cas o elle serait pratique sans discernement, ne portt l'homme aux plus grands dsordres. Je fis part de mes doutes M. Jrme Goignard, qui me rassura en ces termes: --Jacobus Tournebroche, vous ne prenez pas garde ce que je viens de vous dire expressment, savoir que ce que vous appelez dsordres, n'est tel en effet que dans l'opinion des lgistes et des juges tant civils qu'ecclsiastiques et par rapport aux lois humaines, qui sont arbitraires et transitoires, et qu'en un mot se conduire selon ces lois est le fait d'une me moutonnire. Un homme d'esprit ne se pique pas d'agir selon les rgles en usage au Chtelet et chez l'official. Il s'inquite de faire son salut et il ne se croit pas dshonor pour aller au ciel par les voies dtournes que suivirent les plus grands saints. Si la bienheureuse Plagie n'avait point exerc la profession de laquelle vous savez que vit Jeannette la vielleuse, sous le porche de Saint-Benot-le-Btourn, cette sainte n'aurait pas eu lieu d'en faire une ample et copieuse pnitence, et il est infiniment probable qu'aprs avoir vcu comme une matrone dans une mdiocre et banale honntet, elle ne jouerait pas du psaltrion, au moment o je vous parle, devant le tabernacle o le Saint des Saints repose dans sa gloire. Appelez-vous dsordre une si belle ordonnance de la vie d'une prdestine? Non point! Il faut laisser ces faons basses de dire M. le lieutenant de police qui, aprs sa mort, ne trouvera peut-tre pas une petite place derrire les malheureuses qu'aujourd'hui il trane ignominieusement l'hpital. Hors la perte de l'me et la damnation ternelle, il ne saurait y avoir ni dsordre, ni crime, ni mal aucun dans ce monde prissable, o tout doit se rgler et s'ajuster en vue du monde divin. Reconnaissez donc, Tournebroche, mon fils, que les actes les plus rprhensibles dans l'opinion des hommes peuvent conduire une bonne fin, et n'essayez plus de concilier la justice des hommes avec celle de Dieu, qui seule est juste, non point notre sens, mais par dfinition. Pour le moment, vous m'obligerez, mon fils, en cherchant dans Vossius la signification de cinq ou six termes obscurs qu'emploie le Panopolitain, avec lequel il faut se battre dans les tnbres de cette faon insidieuse qui tonnait mme le grand coeur d'Ajax, au rapport d'Homre, prince des potes et des historiens. Ces vieux alchimistes avaient le style dur; Manilius, n'en dplaise M. d'Astarac, crivait sur les mmes matires avec plus d'lgance. A peine mon bon matre avait-il prononc ces derniers mots, qu'une ombre s'leva entre lui et moi. C'tait celle de M. d'Astarac, ou plutt c'tait M. d'Astarac lui-mme, mince et noir comme une ombre. Soit qu'il n'et point entendu ce propos, soit qu'il le ddaignt, il ne laissa voir aucun ressentiment. Il flicita, au contraire, M. Jrme Coignard de son zle et de son savoir, et il ajouta qu'il comptait sur ses lumires pour l'achvement de la plus grande oeuvre qu'un homme et encore tente. Puis, se tournant vers moi: --Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon cabinet, o je veux vous communiquer un secret de consquence. Je le suivis dans la pice o il nous avait d'abord reus, mon bon matre et moi, le jour qu'il nous prit tous deux son service. J'y retrouvai, rangs contre les murs, les vieux gyptiens au visage d'or. Un globe de verre, de la grosseur d'une citrouille, tait pos sur la table. M. d'Astarac se laissa tomber sur un sopha, me fit signe de m'asseoir devant lui et, s'tant pass deux ou trois fois sur le front une main charge de pierreries et d'amulettes, me dit: --Mon fils, je ne vous fais point l'injure de croire qu'aprs notre entretien dans l'le des Cygnes, il vous reste encore un doute sur l'existence des Sylphes et des Salamandres, qui est aussi relle que celle des hommes et qui mme l'est beaucoup plus, si l'on mesure la ralit la dure des apparences par lesquelles elle se manifeste, car cette existence est bien plus longue que la ntre. Les Salamandres promnent de sicle en sicle leur inaltrable jeunesse; quelques-unes ont vu No, Mns et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la fracheur de leur mmoire rendent leur conversation extrmement attrayante. On a prtendu mme qu'elles acquraient l'immortalit dans les bras des hommes et que l'espoir de ne point mourir les attirait dans le lit des philosophes. Mais ce sont l des mensonges qui ne peuvent sduire un esprit rflchi. Toute union des sexes, loin d'assurer l'immortalit aux amants, est un signe de mort, et nous ne connatrions pas l'amour, si nous devions vivre toujours. Il n'en saurait tre autrement des Salamandres, qui ne cherchent dans les bras des sages qu'une seule espce d'immortalit: celle de la race. C'est aussi la seule qu'il soit raisonnable d'esprer. Et, bien que je me promette, avec le secours de la science, de prolonger d'une faon notable la vie humaine, et de l'tendre cinq ou six sicles pour le moins, je ne me suis jamais flatt d'en assurer indfiniment la dure. Il serait insens d'entreprendre contre l'ordre naturel. Repoussez donc, mon fils, comme de vaines fables, l'ide de cette immortalit puise dans un baiser. C'est la honte de plusieurs cabbalistes de l'avoir seulement conue. Il n'en est pas moins vrai que les Salamandres sont enclines l'amour des hommes. Vous en ferez l'exprience sans tarder. Je vous ai suffisamment prpar leur visite, et, puisque, compter de la nuit de votre initiation, vous n'avez point eu de commerce impur avec une femme, vous allez recevoir le prix de votre continence. Mon ingnuit naturelle souffrait de recevoir des louanges que j'avais mrites malgr moi, et je pensai avouer M. d'Astarac mes coupables penses. Il ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit avec vivacit: --Il ne me reste plus, mon fils, qu' vous donner la clef qui vous ouvrira l'empire des Gnies. C'est ce que je vais faire incontinent. Et, s'tant lev, il alla poser la main sur le globe qui tenait la moiti de la table. --Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d'une poudre solaire qui chappe vos regards par sa puret mme. Car elle est beaucoup trop fine pour tomber sous les sens grossiers des hommes. C'est ainsi, mon fils, que les plus belles parties de l'univers se drobent notre vue et ne se rvlent qu'au savant muni d'appareils propres les dcouvrir. Les fleuves et les campagnes de l'air, par exemple, vous demeurent invisibles, bien qu'en ralit l'aspect en soit mille fois plus riche et plus vari que celui du plus beau paysage terrestre. "Sachez donc qu'il se trouve dans ce ballon une poudre solaire souverainement propre exalter le feu qui est en nous. Et l'effet de cette exaltation ne se fait gure attendre. Il consiste en une subtilit des sens qui nous permet de voir et de toucher les figures ariennes flottant autour de nous. Sitt que vous aurez rompu le sceau qui ferme l'orifice de ce ballon et respir la poudre solaire qui s'en chappera, vous dcouvrirez dans cette chambre une ou plusieurs cratures ressemblant des femmes par le systme de lignes courbes qui forme leurs corps, mais beaucoup plus belles que ne fut jamais aucune femme, et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute que celle que je vis, l'an pass, dans la rtisserie de votre pre ne vous apparaisse la premire, car elle a du got pour vous, et je vous conseille de contenter au plus tt ses dsirs. Ainsi donc, mettez-vous votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, dbouchez ce ballon et respirez-en doucement le contenu. Bientt vous verrez tout ce que je vous ai annonc se raliser de point en point. Je vous quitte. Adieu. Et il disparut sa manire, qui tait trangement soudaine. Je demeurai seul, devant ce ballon de verre, hsitant le dboucher, de peur qu'il ne s'en chappt quelque exhalaison stupfiante. Je songeais que, peut-tre, M. d'Astarac y avait introduit, selon l'art, des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent en leur donnant des rves de Salamandres. Je n'tais pas encore assez philosophe pour me soucier d'tre heureux de cette faon. Peut-tre, me disais-je, ces vapeurs disposent la folie. Enfin, j'avais assez de dfiance pour songer un moment aller dans la bibliothque demander conseil M. l'abb Coignard, mon bon matre. Mais je reconnus tout de suite que ce serait prendre un soin inutile. Ds qu'il m'entendra parler, me dis-je, de poudre solaire et de Gnies de l'air, il me rpondra: "Jacques Tournebroche, souvenez-vous, mon fils, de ne jamais ajouter foi des absurdits, mais de vous en rapporter votre raison en toutes choses, hors aux choses de notre sainte religion. Laissez-moi ces ballons et cette poudre, avec toutes les autres folies de la cabbale et de l'art spagyrique." Je croyais l'entendre lui-mme faire ce petit discours entre deux prises de tabac, et je ne savais que rpondre un langage si chrtien. D'autre part, je considrais par avance dans quel embarras je me trouverais devant M. d'Astarac, quand il me demanderait des nouvelles de la Salamandre. Que lui rpondre? Comment lui avouer ma rserve et mon abstention, sans trahir en mme temps ma dfiance et ma peur? Et puis, j'tais, mon insu, curieux de tenter l'aventure. Je ne suis pas crdule. J'ai au contraire une propension merveilleuse au doute, et ce penchant me porte me dfier du sens commun et mme de l'vidence comme du reste. A tout ce qu'on me dit d'trange, je me dis: "Pourquoi pas?" Ce "pourquoi pas" faisait tort, devant le ballon, mon intelligence naturelle. Ce "pourquoi pas" m'inclinait la crdulit, et il est intressant de remarquer cette occasion que: ne rien croire, c'est tout croire, et qu'il ne faut pas se tenir l'esprit trop libre et trop vacant, de peur qu'il ne s'y emmagasine d'aventure des denres d'une forme et d'un poids extravagant, qui ne sauraient trouver place dans des esprits raisonnablement et mdiocrement meubls de croyances. Tandis que, la main sur le cachet de cire, je me rappelais ce que ma mre m'avait cont des carafes magiques, mon "pourquoi pas", me soufflait que peut-tre aprs tout voit-on, la poussire du soleil, les fes ariennes. Mais, ds que cette ide, aprs avoir mis le pied dans mon esprit, faisait mine de s'y loger et d'y prendre des aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque. Les ides, quand elles s'imposent, deviennent vite impertinentes. Il en est peu qui puissent faire autre chose que d'agrables passantes; et dcidment celle-l avait un air de folie. Pendant que je me demandais: Ouvrirai-je, n'ouvrirai-je pas? le cachet, que je ne cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement dans ma main, et le flacon se trouva dbouch. J'attendis, j'observai. Je ne vis rien, je ne sentis rien. J'en fus du, tant l'espoir de sortir de la nature est habile et prompt se glisser dans nos mes! Rien! pas mme une vague et confuse illusion, une incertaine image! Il arrivait ce que j'avais prvu: quelle dception! J'en ressentis une sorte de dpit. Renvers dans mon fauteuil, je me jurai, devant ces gyptiens aux longs yeux noirs qui m'entouraient, de mieux fermer l'avenir mon me aux mensonges des cabbalistes. Je reconnus une fois de plus la sagesse de mon bon matre, et je rsolus, son exemple, de me conduire par la raison dans toutes les affaires qui n'intressent pas la foi chrtienne et catholique. Attendre la visite d'une dame salamandre, quelle simplicit! Est-il possible qu'il soit des Salamandres? Mais qu'en sait-on, et "pourquoi pas"? Le temps, dj lourd depuis midi, devenait accablant. Engourdi par de longs jours tranquilles et reclus, je sentais un poids sur mon front et sur mes paupires. L'approche de l'orage acheva de m'appesantir. Je laissai tomber mes bras et, la tte renverse, les yeux clos, je glissai dans un demi-sommeil plein d'gyptiens d'or et d'ombres lascives. Cet tat incertain, pendant lequel le sens de l'amour vivait seul en moi comme un feu dans la nuit, durait depuis un temps que je ne puis dire, quand je fus rveill par un bruit lger de pas et d'toffes froisses, j'ouvris les yeux et poussai un grand cri. Une merveilleuse crature tait debout devant moi, en robe de satin noir, coiffe de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits fermes dans une chair jeune et pure, les joues rondes et la bouche anime par un invisible baiser. Sa robe courte laissait voir des pieds petits, hardis, gais et spirituels. Elle se tenait droite, ronde, un peu ramasse dans sa perfection voluptueuse. On voyait, sous le ruban de velours pass son cou, un carr de gorge brune et pourtant clatante. Elle me regardait avec un air de curiosit. J'ai dit que mon sommeil m'avait excit l'amour. Je me levai, je m'lanai. --Excusez-moi, me dit-elle, je cherchais M. d'Astarac. Je lui dis: --Madame, il n'y a pas de M. d'Astarac. Il y a vous et moi. Je vous attendais. Vous tes ma Salamandre. J'ai ouvert le flacon de cristal. Vous tes venue, vous tes moi. Je la pris dans mes bras et couvris de baisers tout ce que mes lvres purent trouver de chair au bord des habits. Elle se dgagea et me dit: --Vous tes fou. --C'est bien naturel, lui rpondis-je. Qui ne le serait ma place? Elle baissa les yeux, rougit et sourit. Je me jetai ses pieds. --Puisque M. d'Astarac n'est pas ici, dit-elle, je n'ai qu' me retirer. --Restez, m'criai-je, en poussant le verrou. Elle me demanda: --Savez-vous s'il reviendra bientt? --Non! madame, il ne reviendra point de longtemps. Il m'a laiss seul avec les Salamandres. Je n'en veux qu'une, et c'est vous. Je la pris dans mes bras, je la portai sur le sopha, j'y tombai avec elle, je la couvris de baisers. Je ne me connaissais plus. Elle criait, je ne l'entendais point. Ses paumes ouvertes me repoussaient, ses ongles me griffaient, et ces vaines dfenses irritaient mes dsirs. Je la pressais, je l'enveloppais, renverse et dfaite. Son corps amolli cda, elle ferma les yeux; je sentis bientt, dans mon triomphe, ses beaux bras rconcilis me serrer contre elle. Puis dlis, hlas! de cette treinte dlicieuse, nous nous regardmes tous deux avec surprise. Occupe renatre avec dcence, elle arrangeait ses jupes et se taisait. --Je vous aime, lui dis-je. Comment vous appelez-vous? Je ne pensais pas qu'elle ft une Salamandre et, vrai dire, je ne l'avais pas cru vritablement. --Je me nomme Jahel, me dit-elle. --Quoi! vous tes la nice de Mosade? --Oui, mais taisez-vous. S'il savait ... --Que ferait-il? --Oh! moi, rien du tout. Mais vous beaucoup de mal. Il n'aime pas les chrtiens. --Et vous? --Oh! moi, je n'aime pas les juifs. --Jahel, m'aimez-vous un peu? --Mais il me semble, monsieur, qu'aprs ce que nous venons de nous dire, votre question est une offense. --Il est vrai, mademoiselle, mais je tche de me faire pardonner une vivacit, une ardeur, qui n'avaient pas pris soin de consulter vos sentiments. --Oh! monsieur, ne vous faites pas plus coupable que vous n'tes. Toute votre violence et toutes vos ardeurs ne vous auraient servi de rien si vous ne m'aviez pas plu. Tout l'heure, en vous voyant endormi dans ce fauteuil, je vous ai trouv du mrite, j'ai attendu votre rveil, et vous savez le reste. Je lui rpondis par un baiser. Elle me le rendit. Quel baiser! Je crus sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. Mes dsirs se ranimrent et je la pressai ardemment sur mon coeur. --Cette fois, me dit-elle, soyez moins emport, et ne pensez pas qu' vous. Il ne faut pas tre goste en amour. C'est ce que les jeunes gens ne savent pas assez. Mais on les forme. Nous nous plongemes dans l'abme des dlices. Aprs quoi, la divine Jahel me dit: --Avez-vous un peigne? Je suis faite comme une sorcire. --Jahel, lui rpondis-je, je n'ai point de peigne; j'attendais une Salamandre. Je vous adore. --Adorez-moi, mon ami, mais soyez discret. Vous ne connaissez pas Mosade. --Quoi! Jahel! est-il donc si terrible cent trente ans, dont il passa soixante-quinze dans une pyramide? --Je vois, mon ami, qu'on vous a fait des contes sur mon oncle, et que vous avez eu la simplicit de les croire. On ne sait pas son ge; moi-mme je l'ignore, je l'ai toujours connu vieux. Je sais seulement qu'il est robuste et d'une force peu commune. Il faisait la banque Lisbonne, o il lui arriva de tuer un chrtien, qu'il avait surpris avec ma tante Myriam. Il s'enfuit et m'emmena avec lui. Depuis lors, il m'aime avec la tendresse d'une mre. Il me dit des choses qu'on ne dit qu'aux petits enfants, et il pleure en me regardant dormir. --Vous habitez avec lui? --Oui, dans le pavillon du garde, l'autre bout du parc. --Je sais, on y va par le sentier des Mandragores. Comment ne vous ai-je pas rencontre plus tt? Par quel sort funeste, demeurant si prs de vous, ai-je vcu sans vous voir? Mais, que dis-je, vivre? Est-ce vivre que ne vous point connatre? Vous tes donc renferme dans ce pavillon? --Il est vrai que je suis trs recluse et que je ne puis aller comme je le voudrais dans les promenades, dans les magasins et la comdie. La tendresse de Mosade ne me laisse point de libert. Il me garde en jaloux et, avec six petites tasses d'or qu'il a emportes de Lisbonne, il n'aime que moi au monde. Comme il a beaucoup plus d'attachement pour moi qu'il n'en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait, mon ami, de meilleur coeur qu'il n'a tu le Portugais. Je vous en avertis pour vous rendre discret et parce que ce n'est pas une considration qui puisse arrter un homme de coeur. tes-vous de qualit et fils de famille, mon ami? --Hlas! non, rpondis-je, mon pre est adonn quelque art mcanique et une sorte de ngoce. --Est-il seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non? C'est dommage. Il faut donc vous aimer pour vous-mme. Mais dites-moi la vrit: M. d'Astarac ne viendra-t-il pas bientt? A ce nom, cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je souponnai cette ravissante Jahel de m'avoir t envoye par le cabbaliste pour jouer avec moi le rle de Salamandre. Je l'accusai mme intrieurement d'tre la nymphe de ce vieux fou. Pour en tre tout de suite clair, je lui demandai rudement si elle avait coutume de faire la Salamandre dans ce chteau. --Je ne vous entends point, me rpondit-elle, en me regardant avec des yeux pleins d'une innocente surprise. Vous parlez comme M. d'Astarac lui-mme, et je vous croirais atteint de sa manie, si je n'avais pas prouv que vous ne partagez point l'aversion que les femmes lui donnent. Il ne peut en souffrir une, et c'est pour moi une vritable gne de le voir et de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout l'heure quand je vous ai trouv. Dans ma joie d'tre rassur, je la couvris de baisers. Elle s'arrangea pour me faire voir qu'elle avait des bas noirs, attachs au-dessus du genou par des jarretires boucles de diamants, et cette vue ramena mes esprits aux ides qui lui plaisaient. Au surplus, elle me sollicita sur ce sujet avec beaucoup d'adresse et d'ardeur, et je m'aperus qu'elle commenait s'animer au jeu dans le moment mme o j'allais en tre fatigu. Pourtant, je fis de mon mieux et fus assez heureux cette fois encore pour pargner cette belle personne l'affront qu'elle mritait le moins. Il me sembla qu'elle n'tait pas mcontente de moi. Elle se leva, l'air tranquille, et me dit: --Ne savez-vous pas vraiment si M. d'Astarac ne reviendra pas bientt? Je vous avouerai que je venais lui demander sur la pension qu'il doit mon oncle une petite somme d'argent qui, pour l'heure, me fait grandement dfaut. Je tirai de ma bourse, en m'excusant, trois cus qui s'y trouvaient et qu'elle me fit la grce d'accepter. C'tait tout ce qui me restait des libralits trop rares du cabbaliste qui, faisant profession de mpriser l'argent, oubliait malheureusement de me payer mes gages. Je demandai mademoiselle Jahel si je n'aurais pas l'heur de la revoir. --Vous l'aurez, me dit-elle. Et nous convnmes qu'elle monterait la nuit dans ma chambre toutes les fois qu'elle pourrait s'chapper du pavillon o elle tait garde. --Faites attention seulement, lui dis-je, que ma porte est la quatrime droite, dans le corridor, et que la cinquime est celle de l'abb Coignard, mon bon matre. Quant aux autres, ajoutai-je, elles ne donnent accs que dans des greniers o logent deux ou trois marmitons et plusieurs centaines de rats. Elle m'assura qu'elle n'aurait garde de s'y tromper, et qu'elle gratterait ma porte, non pas quelque autre. --Au reste, me dit-elle encore, votre abb Coignard me semble un assez bon homme. Je crois que nous n'avons rien craindre de lui. Je l'ai vu, par un judas, le jour o il rendait visite avec vous mon oncle. Il me parut aimable, quoique je n'entendisse gure ce qu'il disait. Son nez surtout me sembla tout fait ingnieux et capable. Celui qui le porte doit tre homme de ressources et je dsire faire sa connaissance. On a toujours gagner la frquentation des gens d'esprit. Je suis fche seulement qu'il ait dplu mon oncle par la libert de ses paroles et par son humeur railleuse. Mosade le hait, et il a pour la haine une capacit dont un chrtien ne peut se faire ide. --Mademoiselle, lui rpondis-je, M. l'abb Jrme Coignard est un trs savant homme et il a, de plus, de la philosophie et de la bienveillance. Il connat le monde, et vous avez raison de le croire de bon conseil. Je me gouverne entirement sur ses avis. Mais, rpondez-moi, ne me vtes-vous pas aussi, ce jour-l, dans le pavillon, travers ce judas que vous dites? --Je vous vis, me dit-elle, et je ne vous cacherai pas que je vous distinguai. Mais il faut que je retourne chez mon oncle. Adieu. M. d'Astarac ne manqua pas de me demander, le soir, aprs le souper, des nouvelles de la Salamandre. Sa curiosit m'embarrassait un peu. Je rpondis que la rencontre avait pass mes esprances, mais qu'au surplus je croyais devoir me renfermer dans la discrtion convenable ces sortes d'aventures. --Cette discrtion, mon fils, me dit-il, n'est point aussi utile en votre affaire que vous vous le figurez. Les Salamandres ne demandent point le secret sur des amours dont elles n'ont point de honte. Une de ces Nymphes, qui m'aime, n'a point de passe-temps plus doux, en mon absence, que de graver mon chiffre enlac au sien dans l'corce des arbres, comme vous pourrez vous en assurer en examinant le tronc de cinq ou six pins dont vous voyez d'ici les ttes lgantes. Mais n'avez-vous point remarqu, mon fils, que ces sortes d'amours, vraiment sublimes, loin de laisser quelque fatigue, communiquent au coeur une vigueur nouvelle? Je suis sr qu'aprs ce qui s'est pass, vous occuperez votre nuit traduire pour le moins soixante pages de Zozime le Panopolitain. Je lui avouai que je ressentais au contraire une grande envie de dormir, qu'il expliqua par l'tonnement d'une premire rencontre. Ainsi ce grand homme demeura persuad que j'avais eu commerce avec une Salamandre. J'avais scrupule le tromper, mais j'y tais oblig et il se trompait si bien lui-mme qu'on ne pouvait ajouter grand'chose ses illusions. J'allai donc me coucher en paix: et, m'tant mis au lit, je soufflai ma chandelle sur le plus beau de mes jours. Jahel tint parole. Ds le surlendemain elle vint gratter ma porte. Nous fmes bien plus notre aise dans ma chambre, que nous ne l'avions t dans le cabinet de M. d'Astarac, et ce qui s'tait pass lors de notre premire connaissance n'tait que jeux d'enfants au prix de ce que l'amour nous inspira en cette seconde rencontre. Elle s'arracha de mes bras au petit jour, avec mille serments de me rejoindre bientt, m'appelant son me, sa vie, et son greluchon. Je me levai fort tard ce jour-l. Quand je descendis dans la bibliothque, mon matre y tait tabli sur le papyrus de Zozime, sa plume dans une main, sa loupe dans l'autre, et digne de l'admiration de quiconque sait estimer les bonnes lettres. --Jacques Tournebroche, me dit-il, la principale difficult de cette lecture consiste en ce que diverses lettres peuvent tre aisment confondues avec d'autres, et il importe au succs du dchiffrement de dresser un tableau des caractres qui prtent de semblables mprises, car, faute de prendre ce soin, nous risquerions d'adopter de mauvaises leons, notre honte ternelle et juste vitupre. J'ai fait aujourd'hui mme de risibles bvues. Il fallait que j'eusse, ds matines, l'esprit troubl par ce que j'ai vu cette nuit et dont je vais vous faire le rcit. "M'tant rveill au petit jour, il me prit l'envie d'aller boire un coup de ce petit vin blanc, dont il vous souvient que je fis hier compliment M. d'Astarac. Car il existe, mon fils, entre le vin blanc et le chant du coq, une sympathie qui date assurment du temps de No, et je suis certain que si saint Pierre, dans la sacre nuit qu'il passa dans la cour du grand sacrificateur, avait bu un doigt de vin clairet de la Moselle, ou seulement d'Orlans, il n'aurait pas reni Jsus avant que le coq et chant pour la seconde fois. Mais nous ne devons en aucune manire, mon fils, regretter cette mauvaise action, car il importait que les prophties fussent accomplies; et si ce Pierre ou Cphas n'avait pas fait, cette nuit-l, la dernire des infamies, il ne serait pas aujourd'hui le plus grand saint du paradis et la pierre angulaire de notre sainte glise, pour la confusion des honntes gens selon le monde qui voient les clefs de leur flicit ternelle tenues par un lche coquin. O salutaire exemple qui, tirant l'homme hors des fallacieuses inspirations de l'honneur humain, le conduit dans les voies du salut! O savante conomie de la religion! O sagesse divine, qui exalte les humbles et les misrables pour abaisser les superbes! O merveille! O mystre! A la honte ternelle des pharisiens et des gens de justice, un grossier marinier du lac de Tibriade, devenu par sa lchet paisse la rise des filles de cuisine qui se chauffaient avec lui, dans la cour du grand prtre, un rustre et un couard qui renona son matre et sa foi devant des maritornes bien moins jolies sans doute, que la femme de chambre de madame la baillive de Sez, porte au front la triple couronne, au doigt l'anneau pontifical, est tabli au dessus des princes-vques, des rois et de l'empereur, est investi du droit de lier et de dlier; le plus respectable homme, la plus honnte dame n'entreront au ciel que s'il leur en donne l'accs. Mais dites-moi, s'il vous plat, Tournebroche, mon fils, quel endroit de mon rcit j'en tais quand j'en embrouillai le fil ce grand saint Pierre, le prince des aptres. Je crois pourtant que je vous parlais d'un verre de vin blanc que je bus l'aube. Je descendis en chemise l'office et tirai d'une certaine armoire, dont la veille je m'tais prudemment assur la clef, une bouteille que je vidai avec plaisir. Aprs quoi, remontant l'escalier, je rencontrai entre les deuxime et troisime tages une petite demoiselle en pierrot, qui descendait les degrs. Elle parut trs effraye et s'enfuit au fond du corridor. Je la poursuivis, je la rejoignis, je la saisis dans mes bras et je l'embrassai par soudaine et irrsistible sympathie. Ne m'en blmez point, mon fils; vous en eussiez fait tout autant ma place, et peut-tre davantage. C'est une jolie fille, elle ressemble la chambrire de la baillive, avec plus de vivacit dans le regard. Elle n'osait crier. Elle me soufflait l'oreille: "Laissez-moi, laissez-moi, vous tes fou!" Voyez, Tournebroche, je porte encore au poignet les marques de ses ongles. Que n'ai-je gard aussi vive sur mes lvres l'impression du baiser qu'elle me donna! --Quoi, monsieur l'abb, m'criai-je, elle vous donna un baiser? --Soyez assur, mon fils, me rpondit mon bon matre, qu' ma place vous en eussiez reu un tout semblable, la condition toutefois que vous eussiez saisi, comme j'ai fait, l'occasion. Je crois vous avoir dit que je tenais cette demoiselle troitement embrasse. Elle essayait de fuir, elle touffait ses cris, elle murmurait des plaintes. --Lchez-moi, de grce! Voici le jour, un moment de plus et je suis perdue. Ses craintes, sa frayeur, son pril, quel barbare n'en aurait point t touch? Je ne suis point inhumain. Je mis sa libert au prix d'un baiser qu'elle me donna tout de suite. Croyez-m'en sur ma parole; je n'en reus jamais de plus dlicieux. A cet endroit de son rcit, mon bon matre, levant le nez pour humer une prise de tabac, vit mon trouble et ma douleur qu'il prit pour de la surprise. --Jacques Tournebroche, reprit-il, tout ce qui me reste dire vous surprendra bien davantage. Je laissai donc aller regret cette jolie demoiselle; mais ma curiosit m'invita la suivre. Je descendis l'escalier sur ses pas, je la vis traverser le vestibule, sortir par la petite porte qui donne sur les champs, du ct o le parc est le plus tendu, et courir dans l'alle. J'y courus sur ses pas. Je pensais bien qu'elle n'irait pas loin en pierrot et en bonnet de nuit. Elle prit le chemin des Mandragores. Ma curiosit en redoubla et je la suivis jusqu'au pavillon de Mosade. Dans ce moment, ce vilain juif parut sa fentre avec sa robe et son grand bonnet, comme ces figures qu'on voit se montrer midi dans ces vieilles horloges plus gothiques et plus ridicules que les glises o elles sont conserves, pour la joie des rustres et le profit du bedeau. "Il me dcouvrit sous la feuille, au moment mme o cette jolie fille, prompte comme Galate, se coulait dans le pavillon; en sorte que j'avais l'air de la poursuivre la manire, faon et usage de ces satyres dont nous parlmes un jour, en confrant les beaux endroits d'Ovide. Et mon habit ajoutait la ressemblance, car je crois que je vous ai dit, mon fils, que j'tais en chemise. A ma vue, les yeux de Mosade tincelrent. Il tira de sa sale houppelande jaune un stylet assez coquet et l'agita par la fentre d'un bras qui ne semblait point appesanti par la vieillesse. Cependant, il me jetait des injures bilingues. Oui, Tournebroche, mes connaissances grammaticales m'autorisent dire qu'elles taient bilingues et que l'espagnol ou plutt le portugais s'y mlait avec l'hbreu. J'enrageais de n'en point saisir le sens exact, car je n'entends point ces langues, encore que je les reconnaisse certains sons qui y reviennent frquemment. Mais il est vraisemblable qu'il m'accusait de vouloir suborner cette fille, que je crois tre sa nice Jahel, que M. d'Astarac, s'il vous en souvient, nous a plusieurs fois nomme; en quoi ses invectives contenaient une part de flatterie, car tel que je suis devenu, mon fils, par les progrs de l'ge et les fatigues d'une vie agite, je ne puis plus prtendre l'amour des jeunes pucelles. Hlas! moins de devenir vque, c'est un plat dont je ne goterai plus jamais. J'y ai regret. Mais il ne faut pas s'attacher trop obstinment aux biens prissables de ce monde, et nous devons quitter ce qui nous quitte. Donc Mosade, maniant son stylet, tirait de sa gorge des sons rauques qui alternaient avec des glapissements aigus, de sorte que j'tais injuri et vitupr en manire de chant ou de cantilne. Et sans me flatter, mon fils, je puis dire que je fus trait de paillard et de suborneur sur un ton solennel et crmonieux. Quand ce Mosade fut au bout de ses imprcations, je m'tudiai lui faire une riposte bilingue, comme l'attaque. Je lui rpondis en latin et en franais qu'il tait homicide et sacrilge, ayant gorg des petits enfants et poignard des hosties consacres. Le vent frais du matin, en glissant sur mes jambes, me rappelait que j'tais en chemise. J'en prouvai quelque embarras, car il est vident, mon fils, qu'un homme qui n'a point de culotte est en mauvais tat pour faire paratre les sacres vrits, confondre l'erreur et poursuivre le crime. Toutefois, je lui fis des tableaux effroyables de ses attentats et le menaai de la justice divine et de la justice humaine. --Quoi! mon bon matre m'criai-je, ce Mosade, qui a une si jolie nice, gorgea des nouveau-ns et poignarda des hosties? --Je n'en sais rien, me rpondit M. Jrme Coignard, et n'en puis rien savoir. Mais ces crimes lui appartiennent, tant ceux de sa race, et je puis les lui donner sans injure. Je poursuivais sur ce mcrant une longue suite d'aeux sclrats. Car vous n'ignorez point ce qu'on dit des juifs et de leurs rites abominables. Il y a dans la vieille cosmographie de Mnster une figure reprsentant des juifs mutilant un enfant, et ils y sont reconnaissables la roue ou rouelle de drap qu'ils portent sur leurs vtements, en signe d'infamie. Je ne crois pas pourtant que ce soit chez eux un usage domestique et quotidien. Je doute aussi que tous ces isralites soient si ports outrager les saintes espces. Les en accuser, c'est les croire pntrs aussi profondment que nous de la divinit de Notre-Seigneur Jsus-Christ. Car on ne conoit pas le sacrilge sans la foi, et le juif qui poignarda la sainte hostie rendit par cela mme un sincre hommage la vrit de la transsubstantiation. Ce sont l, mon fils, des fables qu'il faut laisser aux ignorants, et, si je les jetai la face de cet horrible Mosade, ce fut moins par les conseils d'une saine critique que par les imprieuses suggestions du ressentiment et de la colre. --Ah! monsieur, lui dis-je, vous pouviez vous contenter de lui reprocher le Portugais qu'il a tu par jalousie, car c'est l un meurtre vritable. --Quoi! s'cria mon bon matre; Mosade a tu un chrtien. Nous avons en lui, Tournebroche, un voisin dangereux. Mais vous tirerez de cette aventure les conclusions que j'en tire moi-mme. Il est certain que sa nice est la bonne amie de M. d'Astarac, dont elle quittait assurment la chambre quand je la rencontrai dans l'escalier. "J'ai trop de religion pour ne pas regretter qu'une si aimable personne sorte de la race qui a crucifi Jsus-Christ. Hlas! n'en doutez pas, mon fils, ce vilain Mardoche est l'oncle d'une Esther qui n'a point besoin de macrer six mois dans la myrrhe pour tre digne du lit d'un roi. Le vieux corbeau spagyrique n'est point ce qui convient une telle beaut, et je me sens enclin m'intresser elle. "Il faut que Mosade la cache bien secrtement, car, si elle se montrait un jour au cours ou la comdie, elle aurait le lendemain tout le monde ses pieds. Ne souhaitez-vous point la voir, Tournebroche? Je rpondis que je le souhaitais vivement, et nous nous renfonmes tous deux dans notre grec. Ce soir-l, nous trouvant, mon bon matre et moi, dans la rue du Bac, comme il faisait chaud, M. Jrme Coignard me dit: --Jacques Tournebroche, mon fils, ne vous plairait-il point tirer gauche, dans la rue de Grenelle, la recherche d'un cabaret? Encore nous faut-il chercher un hte qui vende du vin deux sous le pot. Car je suis dmuni d'argent et je pense, mon fils, que vous n'tes pas mieux pourvu que moi, par l'injure de M. d'Astarac, qui fait peut-tre de l'or, mais qui n'en donne point ses secrtaires et domestiques, ainsi qu'il apparat par votre exemple et le mien. L'tat o il nous laisse est lamentable. Je n'ai pas un sou vaillant dans ma poche, et je vois qu'il faudra que je remdie par industrie et ruse ce grand mal. Il est beau de supporter la pauvret d'une me gale, comme pictte, qui y acquit une gloire imprissable. Mais c'est un exercice dont je suis las, et qui m'est devenu fastidieux par l'accoutumance. Je sens qu'il est temps que je change de vertu et que je m'instruise possder des richesses sans qu'elles me possdent, ce qui est l'tat le plus noble o se puisse hausser l'me d'un philosophe. Je veux bientt faire quelque gain, afin de montrer que ma sagesse ne se dment pas mme dans la prosprit. J'en cherche les moyens, et tu m'y vois songer, Tournebroche. Tandis que mon bon matre parlait de la sorte avec une noble lgance, nous approchions du joli htel o M. de la Guritaude avait log mam'selle Catherine. "Vous le reconnatrez, m'avait-elle dit, aux rosiers du balcon." Il ne faisait pas assez jour pour que je visse les roses, mais je croyais les sentir. Aprs avoir fait quelques pas, je la reconnus la fentre, un pot eau la main, arrosant ses fleurs. En me reconnaissant de mme dans la rue, elle rit et m'envoya un baiser. Sur quoi, une main, passant par la croise, lui donna sur la joue un soufflet dont elle fut si tonne qu'elle lcha le pot eau, qui tomba, peu s'en faut, sur la tte de mon bon matre. Puis la belle soufflete disparut et le souffleteur, paraissant sa place la fentre, se pencha sur la grille et me cria: --Dieu soit lou, monsieur, vous n'tes point le capucin! Je ne puis souffrir que ma matresse envoie des baisers cette bte puante qui rde sans cesse sous cette fentre. Cette fois du moins je n'ai point rougir de son choix. Vous me semblez honnte homme, et je crois vous avoir dj vu. Faites-moi l'honneur de monter. Il y a cans un souper prpar. Vous m'obligerez d'y prendre part avec M. l'abb qui vient de recevoir une pote d'eau sur la tte et qui se secoue comme un chien mouill. Aprs souper, nous jouerons aux cartes, et, quand il fera jour, nous irons nous couper la gorge. Mais ce sera civilit pure et seulement pour vous faire honneur, monsieur, car la vrit cette fille ne vaut pas un coup d'pe. C'est une coquine que je ne veux revoir de ma vie. Je reconnus en celui qui parlait de la sorte ce monsieur d'Anquetil, que j'avais vu nagure exciter si vivement ses gens piquer le frre Ange au derrire. Il parlait poliment et me traitait en gentilhomme. Je sentis toute la faveur qu'il me faisait en consentant me couper la gorge. Mon bon matre n'tait pas moins sensible tant d'urbanit. S'tant suffisamment secou: --Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, nous ne pouvons pas refuser une si gracieuse invitation. Dj deux laquais taient descendus avec des flambeaux. Ils nous conduisirent dans une salle o un ambigu tait prpar sur une table claire par deux candlabres d'argent. M. d'Anquetil nous pria d'y prendre place et mon bon matre noua sa serviette son cou. Il avait dj piqu une grive sa fourchette quand un bruit de sanglots dchira nos oreilles. --Ne prenez point garde ces cris, dit M. d'Anquetil, c'est Catherine qui gmit dans la chambre o je l'ai enferme. --Ah! monsieur, il faut lui pardonner, rpondit mon bon matre qui regardait tristement le petit oiseau au bout de sa fourchette. Les mets les plus agrables semblent amers, assaisonns de larmes et de gmissements. Auriez-vous le coeur de laisser pleurer une femme? Faites grce celle-ci, je vous prie! Est-elle donc si coupable d'avoir envoy un baiser mon jeune disciple, qui fut son voisin et son compagnon au temps de leur mdiocrit commune, alors que les charmes de cette jolie fille n'taient encore clbres que sous la treille du _Petit Bacchus_. Il n'y a rien l que d'innocent, si tant est qu'une action humaine et particulirement l'action d'une femme puisse tre jamais innocente et tout fait nette de la tache originelle. Souffrez encore, monsieur, que je vous dise que la jalousie est un sentiment gothique, un triste reste des moeurs barbares qui ne doit point subsister dans une me lgante et bien ne. --Monsieur l'abb, rpondit M. d'Anquetil, sur quoi jugez-vous que je suis jaloux? Je ne le suis pas. Mais je ne souffre pas qu'une femme se moque de moi. --Nous sommes le jouet des vents, dit mon bon matre avec un soupir. Tout se rit de nous, le ciel, les astres, la pluie, les zphires, l'ombre, la lumire et la femme. Souffrez, monsieur, que Catherine soupe avec nous. Elle est jolie, elle gayera votre table. Tout ce qu'elle a pu faire, ce baiser et le reste, ne la rend pas moins agrable voir. Les infidlits des femmes ne gtent point leur visage: La nature, qui se plat les orner, est indiffrente leurs fautes. Imitez-la, monsieur, et pardonnez Catherine. Je joignis mes prires celles de mon bon matre, et M. d'Anquetil consentit dlivrer la prisonnire. Il s'approcha de la porte d'o partaient les cris, l'ouvrit et appela Catherine qui ne rpondit que par le redoublement de ses plaintes. --Messieurs, nous dit son amant, elle est l, couche plat ventre sur le lit, la tte dans l'oreiller et soulevant chaque sanglot une croupe ridicule. Regardez cela. Voil donc pourquoi nous nous donnons tant de peine et faisons tant de sottises!... Catherine, venez souper. Mais Catherine ne bougeait point et pleurait encore. Il l'alla tirer par le bras, par la taille. Elle rsistait. Il fut pressant: --Allons! viens, mignonne. Elle s'enttait ne point changer de place, tenant embrasss le lit et les matelas. Son amant perdit patience, et cria d'une voix rude avec mille jurements: --Lve-toi, garce! Aussitt elle se leva et, souriant dans les larmes, lui prit le bras et entra dans la salle manger, avec un air de victime heureuse. Elle s'assit entre M. d'Anquetil et moi, la tte renverse sur l'paule de son amant et cherchant du pied mon pied sous la table. --Messieurs, dit notre hte, pardonnez ma vivacit un mouvement que je ne saurais regretter, puisqu'il me donne l'honneur de vous traiter ici. Je ne puis en vrit souffrir tous les caprices de cette jolie fille, et je suis devenu trs ombrageux depuis que je l'ai surprise avec son capucin. --Mon ami, lui dit Catherine en pressant mon pied sous le sien, votre jalousie s'gare. Sachez que je n'ai de got que pour M. Jacques. --Elle raille, dit M. d'Anquetil. --N'en doutez point, rpondis-je. On voit qu'elle n'aime que vous. --Sans me flatter, rpliqua-t-il, je lui ai inspir quelque attachement. Mais elle est coquette. --A boire! dit M. l'abb Coignard. M. d'Anquetil passa la dame-jeanne mon bon matre et s'cria: --Pardi, l'abb, vous qui tes d'glise, vous nous direz pourquoi les femmes aiment les capucins. M. Coignard s'essuya les lvres et dit: --La raison en est que les capucins aiment avec humilit et ne se refusent rien. La raison en est encore que ni la rflexion ni la politesse n'affaiblit leurs instincts naturels. Monsieur, votre vin est gnreux. --Vous me faites trop d'honneur, rpondit M. d'Anquetil. C'est le vin de M. de la Guritaude. Je lui ai pris sa matresse. Je puis bien lui prendre ses bouteilles. --Rien n'est plus juste, rpliqua mon bon matre. Je vois, monsieur, que vous vous levez au-dessus des prjugs. --Ne m'en louez pas plus qu'il ne convient, l'abb, rpondit M. d'Anquetil. Ma naissance me rend ais ce qui serait difficile au vulgaire. Un homme du commun est forc de mettre de la retenue dans toutes ses actions. Il est assujetti une exacte probit; mais un gentilhomme a l'honneur de se battre pour le Roi et pour le plaisir. Cela le dispense de s'embarrasser dans des niaiseries. J'ai servi sous M. de Villars, j'ai fait la guerre de succession et j'ai risqu d'tre tu sans raison la bataille de Parme. C'est bien le moins qu'en retour je puisse rosser mes gens, frustrer mes cranciers et prendre mes amis, s'il me plat, leur femme ou mme leur matresse. --Vous parlez noblement, dit mon bon matre, et vous montrez jaloux de maintenir les prrogatives de la noblesse. --Je n'ai point, reprit M. d'Anquetil, de ces scrupules qui intimident la foule des hommes et que je tiens bons seulement pour arrter les timides et contenir les malheureux. --A la bonne heure! dit mon bon matre. --Je ne crois pas la vertu, dit l'autre. --Vous avez raison, dit encore mon matre. De la faon qu'est fait, l'animal humain, il ne saurait tre vertueux sans quelque dformation. Voyez, par exemple, cette jolie fille qui soupe avec nous: sa petite tte, sa belle gorge, son ventre d'une merveilleuse rondeur, et le reste. En quel endroit de sa personne pourrait-elle loger un grain de vertu? Il n'y a point la place, tant tout cela est ferme, plein de suc, solide et rebondi. La vertu, comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. Moi-mme, monsieur, qui mditai ds mon enfance les maximes austres de la religion et de la philosophie, je n'ai pu insinuer en moi quelque vertu qu' travers les brches faites par la souffrance et par l'ge ma constitution. Encore me suis-je, chaque fois, insuffl moins de vertu que d'orgueil. Aussi ai-je coutume de faire au divin Crateur du monde cette prire: "Mon Dieu, gardez-moi de la vertu, si elle m'loigne de la saintet." Ah! la saintet, voil ce qu'il est possible et ncessaire d'atteindre! Voil notre convenable fin! Puissions-nous y parvenir un jour! En attendant, donnez-moi boire. --Je vous confierai, dit M. d'Anquetil, que je ne crois pas en Dieu. --Pour le coup, dit l'abb, je vous blme, monsieur. Il faut croire en Dieu et dans toutes les vrits de notre sainte religion. M. d'Anquetil se rcria: --Vous vous moquez, l'abb, et nous prenez pour plus niais que nous ne sommes. Je ne crois, vous dis-je, ni Dieu, ni au diable, et ne vais jamais la messe, si ce n'est la messe du Roi. Les sermons des prtres ne sont que des contes de bonne femme, supportables tout au plus pour les temps o ma grand'mre vit l'abb de Choisy rendre, habill en femme, le pain bnit Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il y avait peut-tre de la religion en ce temps-l. Il n'y en a plus, Dieu merci! --Par tous les saints et par tous les diables, mon ami, ne parlez pas ainsi, s'cria Catherine. Dieu existe, aussi vrai que ce pt est sur la table, et la preuve en est que, me trouvant un certain jour de l'an pass en grande dtresse et dnuement, j'allai, sur le conseil de frre Ange, brler un cierge dans l'glise des Capucins, et que le lendemain, je rencontrai la promenade M. de la Guritaude, qui me donna cet htel avec tous les meubles, et le cellier plein de ce vin que nous buvons aujourd'hui, et assez d'argent pour vivre honntement. --Fi, fi! dit M. d'Anquetil, la sotte qui met Dieu dans de sales affaires, ce qui est si choquant qu'on en est bless, mme athe. --Monsieur, dit mon bon matre, il vaut infiniment mieux compromettre Dieu dans de sales affaires, comme fait cette simple fille, que de le chasser, votre exemple, du monde qu'il a cr. S'il n'a pas spcialement envoy ce gros traitant Catherine, sa crature, il a du moins permis qu'elle le rencontrt. Nous ignorons ses voies, et ce que dit cette innocente contient plus de vrit, encore qu'il s'y trouve quelque mlange et alliage de blasphme, que toutes les vaines paroles que l'impie tire glorieusement du vide de son coeur. Il n'est rien de plus dtestable que ce libertinage d'esprit que la jeunesse tale aujourd'hui. Vos paroles font frmir. Y rpondrai-je par des preuves tires des livres saints et des crits des Pres? Vous ferai-je entendre Dieu parlant aux patriarches et aux prophtes: _Si locutus est Abraham et semini ejus in saecula_? Droulerai-je vos yeux la tradition de l'glise? Invoquerai-je contre vous l'autorit des deux Testaments? Vous confondrai-je avec les miracles du Christ et sa parole aussi miraculeuse que ses actes? Non! je ne prendrai point ces saintes armes; je craindrais trop de les profaner dans ce combat, qui n'est point solennel. L'glise nous avertit, dans sa prudence, qu'il ne faut point s'exposer ce que l'dification se tourne en scandale. C'est pourquoi je me tairai, monsieur, sur les vrits dans lesquelles je fus nourri au pied des sanctuaires. Mais, sans faire violence la chaste modestie de mon me et sans exposer aux profanations les sacrs mystres, je vous montrerai Dieu s'imposant la raison des hommes; je vous le montrerai dans la philosophie des paens et jusque dans les propos des impies. Oui, monsieur, je vous ferai connatre que vous le confessez vous-mme malgr vous, alors que vous prtendez qu'il n'existe pas. Car vous m'accorderez bien que, s'il y a dans le monde un ordre, cet ordre est divin et coule de la source et fontaine de tout ordre. --Je vous l'accorde, rpondit M. d'Anquetil renvers dans son fauteuil et caressant son mollet, qu'il avait beau. --Prenez-y donc garde, reprit mon bon matre. Quand vous dites que Dieu n'existe pas, que faites-vous qu'enchaner des penses, ordonner des raisons et manifester en vous-mme le principe de toute pense et de toute raison, qui est Dieu? Et peut-on seulement tenter d'tablir qu'il n'est pas, sans faire briller par le plus mchant raisonnement, qui est encore un raisonnement, quelque reste de l'harmonie qu'il a tablie dans l'univers? --L'abb, rpondit M. d'Anquetil, vous tes un plaisant sophiste. On sait aujourd'hui que le monde est l'ouvrage du seul hasard, et il ne faut plus parler de providence depuis que les physiciens ont vu dans la lune, au bout de leur lunette, des grenouilles ailes. --Eh bien, monsieur, rpliqua mon bon matre, je ne suis pas fch qu'il y ait dans la lune des grenouilles ailes; ces oiseaux marcageux sont les trs dignes habitants d'un monde qui n'a pas t sanctifi par le sang de Notre-Seigneur Jsus-Christ. Nous ne connaissons, j'en conviens, qu'une petite partie de l'univers, et il se peut, comme le dit M. d'Astarac, qui d'ailleurs est fou, que ce monde ne soit qu'une goutte de boue dans l'infinit des mondes. Il se peut que l'astrologue Copernic n'ait pas tout fait rv en enseignant que la terre n'est point mathmatiquement le centre de la cration. J'ai lu qu'un Italien du nom de Galile, qui mourut misrablement, pensa comme ce Copernic; et nous voyons aujourd'hui le petit M. de Fontenelle entrer dans ces raisons. Mais ce n'est l qu'une vaine imagerie, propre seulement troubler les esprits faibles. Qu'importe que le monde physique soit plus grand ou plus petit, et d'une forme ou d'une autre? Il suffit qu'il ne puisse tre considr que sous les caractres de l'intelligence et de la raison, pour que Dieu y soit manifeste. "Si les mditations d'un sage peuvent vous tre de quelque profit, monsieur, je vous apprendrai comment cette preuve de l'existence de Dieu, meilleure que la preuve de saint Anselme et tout fait indpendante de celles qui rsultent de la Rvlation, m'apparut soudainement dans toute sa clart. C'tait Sez, il y a vingt-cinq ans. J'tais bibliothcaire de M. l'vque, et les fentres de la galerie donnaient sur une cour o je voyais tous les matins une fille de cuisine rcurer les casseroles de Monseigneur. Elle tait jeune, grande et robuste. Un lger duvet qui faisait une ombre sur ses lvres donnait son visage une grce irritante et fire. Ses cheveux emmls, sa maigre poitrine, ses longs bras nus taient dignes d'Adonis autant que de Diane, et c'tait une beaut garonnire. Je l'aimais pour cela; j'aimais ses mains fortes et rouges. Cette fille enfin m'inspirait une convoitise rude et brutale comme elle-mme. Vous n'ignorez pas combien de tels sentiments sont imprieux. Je lui fis connatre les miens de ma fentre, par un petit nombre de gestes et de paroles. Elle me fit connatre plus brivement encore qu'elle correspondait mes sentiments, et me donna rendez-vous, pour la nuit prochaine, dans le grenier o elle couchait sur le foin, par l'effet des bonts de Monseigneur, dont elle lavait les cuelles. J'attendis la nuit avec impatience. Quand elle vint enfin couvrir la terre, je pris une chelle et montai dans le grenier o cette fille m'attendait. Ma premire pense fut de l'embrasser; la seconde, d'admirer cet enchanement qui m'avait conduit dans ses bras. Car enfin, monsieur, un jeune ecclsiastique, une fille de cuisine, une chelle, une botte de foin! quelle suite, quelle ordonnance! quel concours d'harmonies prtablies, quel enchanement d'effets et de causes! quelle preuve de l'existence de Dieu! C'est ce dont je fus trangement frapp, et je me rjouis de pouvoir ajouter cette dmonstration profane aux raisons que fournit la thologie et qui sont, d'ailleurs, amplement suffisantes. --L'abb, dit Catherine, ce qu'il y a de mauvais dans votre affaire, c'est que cette fille n'avait pas de poitrine. Une femme sans poitrine, c'est un lit sans oreillers. Mais ne savez-vous pas, d'Anquetil, ce qu'il convient de faire? --Oui, dit-il, c'est de jouer l'hombre, qui se joue trois. --Si vous voulez, reprit-elle. Mais je vous prie, mon ami, de faire apporter des pipes. Rien n'est plus agrable que de fumer une pipe de tabac en buvant du vin. Un laquais apporta des cartes et les pipes que nous allummes. La chambre fut bientt remplie d'une paisse fume au milieu de laquelle notre hte et M. l'abb Coignard jouaient gravement au piquet. La chance favorisa mon bon matre, jusqu'au moment o M. d'Anquetil, croyant le voir pour la troisime fois marquer cinquante-cinq lorsqu'il n'avait que quarante, l'appela grec, vilain pipeur, chevalier de Transylvanie et lui jeta la tte une bouteille qui se brisa sur la table qu'elle inonda de vin. --Il faudra donc, monsieur, dit l'abb, que vous preniez la peine de faire dboucher une autre bouteille, car nous avons grand'soif. --Volontiers, dit M. d'Anquetil, mais sachez, l'abb, qu'un galant homme ne marque pas les points qu'il n'a pas et ne fait sauter la carte qu'au jeu du Roi, o se trouvent toutes sortes de personnes qui l'on ne doit rien. Partout ailleurs, c'est une vilenie. L'abb, voulez-vous donc qu'on vous prenne pour un aventurier? --Il est remarquable, dit mon bon matre, qu'on blme au jeu de cartes ou de ds une pratique recommande dans les arts de la guerre, de la politique et du ngoce, o l'on s'honore de corriger les injures de la fortune. Ce n'est pas que je ne me pique de probit aux cartes. J'y suis, Dieu merci, fort exact, et vous rviez, monsieur, quand vous avez cru voir que je marquais des points que je n'avais pas. S'il en tait autrement, j'invoquerais l'exemple du bienheureux vque de Genve, qui ne se faisait pas scrupule de tricher au jeu. Mais je ne puis me dfendre de faire rflexion que les hommes sont plus dlicats au jeu que dans les affaires srieuses et qu'ils mettent la probit dans le trictrac o elle les gne mdiocrement, et ne la mettent pas dans une bataille ou dans un trait de paix, o elle serait importune. lien, monsieur, a crit en grec un livre des stratagmes, qui montre quel excs la ruse est porte chez les grands capitaines. --L'abb, dit M. d'Anquetil, je n'ai pas lu votre lien, et ne le lirai de ma vie. Mais j'ai fait la guerre comme tout bon gentilhomme. J'ai servi le Roi pendant dix-huit mois. C'est l'emploi le plus noble. Je vais vous dire en quoi il consiste exactement. C'est un secret que je puis bien vous confier, puisqu'il n'y a pour l'entendre ici que vous, des bouteilles, monsieur, que je vais tuer tout l'heure, et cette fille qui se dshabille. --Oui, dit Catherine, je me mets en chemise, parce que j'ai trop chaud. --Eh bien! reprit M. d'Anquetil, quoi que disent les gazettes, la guerre consiste uniquement voler des poules et des cochons aux vilains. Les soldats en campagne ne sont occups que de ce soin. --Vous avez bien raison, dit mon bon matre, et l'on disait jadis en Gaule que la bonne amie du soldat tait madame la Picore. Mais je vous prie de ne pas tuer Jacques Tournebroche, mon lve. --L'abb, rpondit M. d'Anquetil, l'honneur m'y oblige. --Ouf! dit Catherine, en arrangeant sur sa gorge la dentelle de sa chemise, je suis mieux comme cela. --Monsieur, poursuivit mon bon matre, Jacques Tournebroche m'est fort utile pour une traduction de Zozime le Panopolitain que j'ai entreprise. Je vous serai infiniment oblig de ne vous battre avec lui qu'aprs que ce grand ouvrage sera parachev. --Je me fiche de votre Zozime, rpondit M. d'Anquetil. Je m'en fiche, vous m'entendez, l'abb. Je m'en fiche comme le Roi de sa premire matresse. Et il chanta: Pour dresser un jeune courrier Et l'affermir sur l'trier Il lui fallait une routire Laire lan laire. --Qu'est-ce que c'est que ce Zozime? --Zozime, monsieur, rpondit l'abb, Zozime de Panopolis, tait un savant grec qui florissait Alexandrie au IIIe sicle de l're chrtienne et qui composa des traits sur l'art spagyrique. --Que voulez-vous que cela me fasse? rpondit M. d'Anquetil, et pourquoi le traduisez-vous? Battons le fer quand il est chaud, Dit-elle, en faisant sonner haut Le nom de sultane premire, Laire lan laire. --Monsieur, dit mon bon matre, je conviens qu'il n'y a point cela d'utilit sensible, et que le train du monde n'en sera point chang. Mais en illustrant de notes et commentaires le trait que ce Grec a compos pour sa soeur Thosbie... Catherine interrompit le discours de mon bon matre en chantant d'une voie aigu: Je veux en dpit des jaloux Qu'on fasse duc mon poux, Lasse de le voir secrtaire. Laire lan laire. --... Je contribue, poursuivit mon bon matre, au trsor de connaissances amass par de doctes hommes, et j'apporte ma pierre au monument de la vritable histoire qui est celle des maximes et des opinions, plutt que des guerres et des traits. Car, monsieur, la noblesse de l'homme... Catherine reprit: Je sais bien qu'on murmurera, Que Paris nous chansonnera; Mais tant pis pour le sot vulgaire! Laire lan laire. Et mon bon matre disait cependant: --... Est la pense. Et cet gard il n'est pas indiffrent de savoir quelle ide cet gyptien se faisait de la nature des mtaux et des qualits de la matire. M. l'abb Jrme Coignard but un grand coup de vin pendant que Catherine chantait encore: Par l'pe ou par le fourreau Devenir duc est toujours beau, Il n'importe la manire. Laire lan laire. --L'abb, dit M. d'Anquetil, vous ne buvez pas, et de plus vous draisonnez. J'tais, en Italie, dans la guerre de succession, sous les ordres d'un brigadier qui traduisait Polybe. Mais c'tait un imbcile. Pourquoi traduire Zozime? --Si vous voulez tout savoir, dit mon bon matre, j'y trouve quelque sensualit. --A la bonne heure! dit M. d'Anquetil, mais en quoi M. Tournebroche, qui en ce moment caresse ma matresse, peut-il vous aider? --Par la connaissance du grec, dit mon bon matre, que je lui ai donne. M. d'Anquetil se tournant vers moi: --Quoi, monsieur, dit-il, vous savez le grec! Vous n'tes donc pas gentilhomme? --Monsieur, rpondis-je, mon pre est porte-bannire de la confrrie des rtisseurs parisiens. --Il m'est donc impossible de vous tuer, me rpondit-il. Veuillez m'en excuser. Mais, l'abb, vous ne buvez pas. Vous me trompiez. Je vous croyais un bon biberon, et j'avais envie de vous prendre pour mon aumnier quand j'aurai une maison. Cependant, M. l'abb Coignard buvait mme la bouteille, et Catherine, penche mon oreille, me disait: --Jacques, je sens que je n'aimerai jamais que vous. Ces paroles, venant d'une belle personne en chemise, me jetrent dans un trouble extrme. Catherine acheva de me griser en me faisant boire dans son verre, ce qui ne fut pas remarqu dans la confusion d'un souper qui avait beaucoup chauff toutes les ttes. M. d'Anquetil, cassant contre la table le goulot d'un flacon, nous versa de nouvelles rasades, et, partir de ce moment, je ne me rendis pas un compte exact de ce qui se disait et faisait autour de moi. Je vis toutefois que Catherine ayant tratreusement vers un verre de vin dans le cou de son amant, entre la nuque et le col de l'habit, M. d'Anquetil riposta en rpandant deux ou trois bouteilles sur la demoiselle en chemise, qu'il changea de la sorte en une espce de figure mythologique, du genre humide des nymphes et des naades. Elle en pleurait de rage et se tordait dans des convulsions. A ce mme moment nous entendmes des coups frapps avec le marteau de la porte dans le silence de la nuit. Nous en demeurmes soudain immobiles et muets comme des convives enchants. Les coups redoublrent bientt de force et de frquence. Et M. d'Anquetil rompit le premier le silence en se demandant tout haut, avec d'affreux jurements, quel pouvait bien tre ce fcheux. Mon bon matre, qui les circonstances les plus communes inspiraient souvent d'admirables maximes, se leva et dit avec onction et gravit: --Qu'importe la main qui heurte si rudement l'huis pour un motif vulgaire et peut-tre ridicule! Ne cherchons pas la connatre, et tenons ces coups pour frapps la porte de nos mes endurcies et corrompues. Disons-nous, chaque coup qui retentt: Celui-ci est pour nous avertir de nous amender et de songer notre salut, que nous ngligeons dans les plaisirs; celui-ci est pour que nous mprisions les biens de ce monde; celui-ci est pour songer l'ternit. De la sorte, nous aurons tir tout profit possible d'un vnement d'ailleurs mince et frivole. --Vous tes plaisant, l'abb, dit M. d'Anquetil; de la vigueur dont ils cognent, ils vont dfoncer la porte. Et, dans le fait, le marteau faisait des roulements de tonnerre. --Ce sont des brigands, s'cria la fille mouille. Jsus! nous allons tre massacrs; c'est notre punition pour avoir renvoy le petit frre. Je vous l'ai dit maintes fois, Anquetil, il arrive malheur aux maisons dont on chasse un capucin. --La bte! rpliqua d'Anquetil. Ce damn frocard lui fait croire toutes les sottises qu'il veut. Des voleurs seraient plus polis, ou tout au moins plus discrets. C'est plutt le guet. --Le guet! Mais c'est bien pis encore, dit Catherine. --Bah! dit M. d'Anquetil, nous le rosserons. Mon bon matre mit une bouteille dans l'une de ses poches par prcaution et une autre bouteille dans l'autre poche, pour l'quilibre, comme dit le conte. Toute la maison tremblait sous les coups du frappeur furieux. M. d'Anquetil, en qui cet assaut rveillait les vertus militaires, s'cria: --Je vais reconnatre l'ennemi. Il courut en trbuchant la fentre o il avait nagure soufflet largement sa matresse, et puis revint dans la salle manger en clatant de rire. --Ah! ah! ah! s'cria-t-il, savez-vous qui frappe? C'est M. de la Guritaude en perruque marteau, avec deux grands laquais portant des torches ardentes. --Ce n'est pas possible, dit Catherine, il est en ce moment couch avec sa vieille femme. --C'est donc, dit M. d'Anquetil, son fantme trs ressemblant. Encore faut il croire que ce fantme a pris la perruque du partisan. Un spectre mme ne la saurait si bien imiter, tant elle est ridicule. --Dites-vous bien et ne vous moquez-vous pas? demanda Catherine. Est-ce vraiment M. de la Guritaude? --C'est lui-mme, Catherine, si j'en crois mes yeux. --Je suis perdue, s'cria la pauvre fille. Les femmes sont bien malheureuses! On ne les laisse jamais tranquilles. Que vais-je devenir? Ne voudriez-vous pas, messieurs, vous cacher dans diverses armoires? --Cela se pourrait faire, dit M. l'abb Coignard; mais comment y renfermer avec nous ces bouteilles vides et pour la plupart ventres ou tout au moins gueules, les dbris de la dame-jeanne que monsieur m'a jete la tte, cette nappe, ce pt, ces assiettes, ces flambeaux et la chemise de mademoiselle qui, par l'effet du vin dont elle est trempe, ne forme plus qu'un voile transparent et rose autour de sa beaut? --Il est vrai que cet imbcile a mouill ma chemise, dit Catherine, et que je m'enrhume. Mais il suffirait peut-tre de cacher M. d'Anquetil dans la chambre haute. Je ferai passer l'abb pour mon oncle et monsieur Jacques pour mon frre. --Non pas, dit M. d'Anquetil. Je vais moi-mme prier M. de la Guritaude de venir souper avec nous. Nous le pressmes, mon bon matre, Catherine et moi, de n'en rien faire, nous l'en supplimes, nous nous suspendmes son cou. Ce fut en vain. Il saisit un flambeau et descendit les degrs. Nous le suivmes en tremblant. Il ouvrit la porte. M. de la Guritaude s'y trouvait, tel qu'il nous l'avait dcrit, avec sa perruque, entre deux laquais arms de torches. M. d'Anquetil le salua avec crmonie et lui dit: --Faites-nous la faveur de monter cans, monsieur. Vous y trouverez des personnes aimables et singulires: un Tournebroche qui mam'selle Catherine envoie des baisers par la fentre et un abb qui croit en Dieu. Et il s'inclina profondment. M. de la Guritaude tait une espce de grand homme sec, peu enclin goter la plaisanterie. Celle de M. d'Anquetil l'irrita fort, et sa colre s'chauffa par la vue de mon bon matre, dboutonn, une bouteille la main et deux autres dans ses poches, et par l'aspect de Catherine, en chemise humide et collante. --Jeune homme, dit-il, avec une froide colre, M. d'Anquetil, j'ai l'honneur de connatre monsieur votre pre, avec qui je m'entretiendrai demain de la ville o le Roi vous enverra mditer la honte de vos dportements et de votre impertinence. Ce digne gentilhomme, qui j'ai prt de l'argent que je ne lui rclame pas, n'a rien me refuser. Et notre bien-aim Prince, qui se trouve prcisment dans le mme cas que monsieur votre pre, a des bonts pour moi. C'est donc une affaire faite. J'en ai conclu, Dieu merci! de plus difficiles. Quant cette fille, puisqu'on dsespre de la ramener au bien, j'en dirai, avant midi, deux mots M. le lieutenant de police, que je sais tout dispos l'envoyer l'hpital. Je n'ai pas autre chose vous dire. Cette maison est moi, je l'ai paye, et je prtends y entrer. Puis, se tournant vers ses laquais, et dsignant du bout de sa canne mon bon matre et moi: --Jetez, dit-il, ces deux ivrognes dehors. M. Jrme Coignard tait communment d'une mansutude exemplaire, et il avait coutume de dire qu'il devait cette douceur aux vicissitudes de la vie, la fortune l'ayant trait la faon des cailloux que la mer polit en les roulant dans son flux et dans son reflux. Il supportait aisment les injures, tant par esprit chrtien que par philosophie. Mais ce qui l'y aidait le plus, c'tait un grand mpris des hommes, dont il ne s'exceptait pas. Pourtant, cette fois, il perdit toute mesure et oublia toute prudence. --Tais-toi, vil publicain, s'cria-t-il, en agitant sa bouteille comme une massue. Si ces coquins osent m'approcher, je leur casse la tte, pour leur apprendre respecter mon habit, qui tmoigne assez de mon sacr caractre. A la lueur des flambeaux, luisant de sueur, rubicond, les yeux hors de la tte, l'habit ouvert et son gros ventre demi hors de sa culotte, mon bon matre semblait un compagnon dont on ne vient pas bout facilement. Les coquins hsitaient. --Tirez, leur criait M. de la Guritaude, tirez, tirez ce sac vin! Voyez-vous pas qu'il n'y a qu' le pousser au ruisseau, o il restera jusqu' ce que les balayeurs le viennent jeter dans le tombereau aux ordures? Je le tirerais moi-mme, sans la crainte de souiller mes habits. Mon bon matre ressentit vivement ces injures. --Odieux traitant, dit-il d'une voix digne de retentir dans les glises, infme partisan, barbare maltotier, tu prtends que cette maison est tienne? Pour qu'on te croie, pour qu'on sache qu'elle est toi, inscris donc sur la porte ce mot de l'vangile: _Aceldama_, qui veut dire: _Prix du sang_. Alors, nous inclinant, nous laisserons entrer le matre en son logis. Larron, bandit, homicide, cris avec le charbon que je te jetterai au nez, cris de ta sale main, sur ce seuil, ton titre de proprit, cris: Prix du sang de la veuve et de l'orphelin, prix du sang du juste, _Aceldama_. Sinon, reste dehors et laisse-nous cans, homme de quantit. M. de la Guritaude qui n'avait, de sa vie, entendu rien de semblable, pensa qu'il avait affaire un fou, comme on pouvait le croire, et, plutt pour se dfendre que pour attaquer, il leva sa grande canne. Mon bon matre, hors de lui, lana sa bouteille la tte de M. le traitant, qui tomba de son long sur le pav en criant: "Il m'a tu!" Et, comme il nageait dans le vin de la bouteille, il y avait apparence qu'il ft assassin. Ses deux laquais se voulurent jeter sur le meurtrier, et l'un d'eux, qui tait robuste, croyait dj le saisir, quand M. l'abb Coignard lui donna de la tte un si grand coup dans l'estomac que le drle alla rouler dans le ruisseau tout contre le financier. Il se releva pour son malheur et, s'armant d'une torche encore ardente, se jeta dans l'alle d'o lui venait son mal. Mon bon matre n'y tait plus: il avait enfil la venelle. M. d'Anquetil y tait encore avec Catherine, et ce fut lui qui reut la torche sur le front. Cette offense lui parut insupportable; il tira son pe et l'enfona dans le ventre du malencontreux coquin, qui apprit ainsi, ses dpens, qu'il ne faut pas s'en prendre un gentilhomme. Cependant mon bon matre n'avait point fait vingt pas dans la rue, quand le second laquais, grand diable aux jambes de faucheux, se mit courir aprs lui en criant la garde et en hurlant: "Arrtez-le!" Il le gagna de vitesse et nous vmes qu' l'angle de la rue Saint-Guillaume, il tendait dj le bras pour le saisir par le collet. Mais mon bon matre, qui savait plus d'un tour, vira brusquement et, passant ct de son homme, l'envoya, d'un croc-en-jambe, contre une borne o il se fendit la tte. Cela se fit tandis que nous accourions, M. d'Anquetil et moi, au secours de M. l'abb Coignard, qu'il convenait de ne point abandonner en ce danger pressant. --L'abb, dit M. d'Anquetil, donnez-moi la main: vous tes un brave homme. --Je crois, en effet, dit mon bon matre, que j'ai t quelque peu homicide. Mais je ne suis pas assez dnatur pour en tirer gloire. Il me suffit qu'on ne m'en fasse pas un trop vhment reproche. Ces violences ne sont point dans mes usages, et, tel que vous me voyez, monsieur, j'tais mieux fait pour enseigner les belles-lettres dans la chaire d'un collge, que pour me battre avec des laquais, au coin d'une borne. --Oh! reprit M. d'Anquetil, ce n'est pas le pire de votre affaire. Mais je crois que vous avez assomm un fermier gnral. --Est-il bien vrai? demanda l'abb. --Aussi vrai que j'ai pouss mon pe dans quelque tripe de cette canaille. --En ces conjonctures, dit l'abb, il conviendrait premirement de demander pardon Dieu, envers qui seul nous sommes comptables du sang rpandu, secondement de hter le pas jusqu' la prochaine fontaine o nous nous laverons. Car il me semble que je saigne du nez. --Vous avez raison, l'abb, dit M. d'Anquetil, car le drle qui maintenant crve entr'ouvert dans le ruisseau m'a fendu le front. Quelle impertinence! --Pardonnez-lui, dit l'abb, pour qu'il vous soit pardonn. A l'endroit o la rue du Bac se perd dans les champs, nous trouvmes propos, le long d'un mur d'hpital, un petit Triton de bronze qui lanait un jet d'eau dans une cuve de pierre. Nous nous y arrtmes pour nous y laver et pour boire. Car nous avions la gorge sche. --Qu'avons-nous fait, dit mon matre, et comment suis-je sorti de mon naturel, qui est pacifique? Il est bien vrai qu'il ne faut pas juger les hommes sur leurs actes, qui dpendent des circonstances, mais plutt, l'exemple de Dieu, notre pre, sur leurs penses secrtes et profondes intentions. --Et Catherine, demandai-je, qu'est-elle devenue dans cette horrible aventure? --Je l'ai laisse, me rpondit M. d'Anquetil, soufflant dans la bouche de son financier pour le ranimer. Mais elle aura beau souffler, je connais la Guritaude. Il est sans piti. Il l'enverra l'hpital et peut-tre l'Amrique. J'en suis fch pour elle. C'tait une jolie fille. Je ne l'aimais pas; mais elle tait folle de moi. Et, chose extraordinaire, me voil sans matresse. --Ne vous en inquitez pas, dit mon bon matre. Vous en trouverez une autre qui ne sera point diffrente de celle-l, ou du moins ne le sera pas essentiellement. Et il me semble bien que ce que vous cherchez dans une femme est commun toutes. --Il est clair, dit M. d'Anquetil, que nous sommes en danger, moi d'tre mis la Bastille, et vous, l'abb, d'tre pendu avec Tournebroche, votre lve, qui pourtant n'a tu personne. --Il n'est que trop vrai, rpondit mon bon matre. Il faut songer notre sret. Peut-tre sera-t-il ncessaire de quitter Paris o l'on ne manquera pas de nous rechercher, et mme de fuir en Hollande. Hlas! je prvois que j'y crirai des libelles pour les filles de thtre, de cette mme main qui illustrait de notes trs amples les traits alchimiques de Zozime le Panopolitain. --coutez-moi, l'abb, dit M. d'Anquetil, j'ai un ami qui nous cachera dans sa terre tout le temps qu'il faudra. Il habite, quatre lieues de Lyon, une campagne horrible et sauvage, o l'on ne voit que des peupliers, de l'herbe et des bois. C'est l qu'il faut aller. Nous y attendrons que l'orage passe. Nous chasserons. Mais il faut trouver au plus vite une chaise de poste, ou, pour mieux dire, une berline. --Pour cela, monsieur, dit l'abb, j'ai votre affaire. L'htel du Cheval-Rouge, au rond-point des Bergres, vous fournira de bons chevaux et toutes sortes de voitures. J'en ai connu l'hte au temps o j'tais secrtaire de madame de Saint-Ernest. Il tait enclin obliger les gens de qualit; je crois bien qu'il est mort, mais il doit avoir un fils tout semblable lui. Avez-vous de l'argent? --J'en ai sur moi une assez grosse somme, dit M. d'Anquetil. C'est ce dont je me rjouis; car je ne puis songer rentrer chez moi, o les exempts ne manqueront pas de me chercher pour me conduire au Chtelet. J'ai oubli mes gens dans la maison de Catherine, et Dieu sait ce qu'ils y sont devenus; mais je m'en soucie peu. Je les battais et ne les payais pas, et pourtant, je ne suis pas sr de leur fidlit. A quoi se fier? Allons tout de suite au rond-point des Bergres. --Monsieur, dit l'abb, je vais vous faire une proposition, souhaitant qu'elle vous soit agrable. Nous logeons, Tournebroche et moi, la Croix-des-Sablons, dans un alchimique et dlabr chteau, o il vous sera facile de passer une douzaine d'heures sans tre vu. Nous allons vous y conduire et nous y attendrons que notre voiture soit prte. Il y a cela de bon que les Sablons sont peu distants du rond-point des Bergres. M. d'Anquetil ne trouva rien contredire ces arrangements et nous rsolmes, devant le petit Triton, qui soufflait de l'eau dans ses grosses joues, d'aller d'abord la Croix-des-Sablons et de prendre ensuite, l'htel du Cheval-Rouge, une berline pour nous conduire Lyon. --Je vous confierai, messieurs, dit mon bon matre, que des trois bouteilles que je pris soin d'emporter, l'une se brisa malheureusement sur la tte de M. de la Guritaude, l'autre se cassa dans ma poche pendant ma fuite. Elles sont toutes deux regrettables. La troisime fut prserve contre toute esprance; la voici! Et la tirant de dessous son habit, il la posa sur la marge de la fontaine. --Voil qui va bien, dit M. d'Anquetil. Vous avez du vin; j'ai des ds et des cartes dans ma poche. Nous pouvons jouer. --Il est vrai, dit mon bon matre, que c'est un grand divertissement. Un jeu de cartes, monsieur, est un livre d'aventures de l'espce qu'on nomme romans, et il a sur les autres livres de ce genre cet avantage singulier qu'on le fait en mme temps qu'on le lit, et qu'il n'est pas besoin d'avoir de l'esprit pour le faire ni de savoir ses lettres pour le lire. C'est un ouvrage merveilleux encore en ce qu'il offre un sens rgulier et nouveau chaque fois qu'on en a brouill les pages. Il est d'un tel artifice qu'on ne saurait assez l'admirer, car, de principes mathmatiques, il tire mille et mille combinaisons curieuses et tant de rapports singuliers, qu'on a pu croire, faussement la vrit, qu'on y dcouvrait les secrets des coeurs, le mystre des destines et les arcanes de l'avenir. Ce que j'en dis s'applique surtout au tarot des Bohmiens, qui est le plus excellent des jeux, mais peut s'tendre au jeu de piquet. Il faut rapporter l'invention des cartes aux anciens et, pour ma part, bien que, pour tout dire, je ne connaisse aucun texte qui m'y autorise positivement, je les crois d'origine chaldenne. Mais, sous sa forme prsente, le jeu de piquet ne remonte pas au del du roi Charles septime, s'il est vrai, comme il est dit dans une savante dissertation, qu'il me souvient d'avoir lue Sez, que la dame de coeur reprsente de faon emblmatique la belle Agns Sorel et que la dame de pique n'est autre, sous le nom de Pallas, que celle Jeanne Dulys, aussi nomme Jeanne Darc, qui rtablit par sa vaillance les affaires de la monarchie, et puis fut bouillie Rouen par les Anglais, dans une chaudire qu'on montre pour deux liards et que j'ai vue en passant par cette ville. Certains historiens prtendent toutefois que cette pucelle fut brle vive sur un beau bcher. On lit, dans Nicole Gilles et dans Pasquier, que sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparurent. Ce n'est pas Dieu, assurment, qui les lui envoya; car il n'est point une personne un peu docte et d'une pit solide qui ne sache que cette Marguerite et cette Catherine furent inventes par ces moines byzantins dont les imaginations abondantes et barbares ont tout barbouill le martyrologe. Il y a une ridicule impit prtendre que Dieu fit paratre cette Jeanne Dulys des saintes qui n'ont jamais exist. Pourtant, de vieux chroniqueurs n'ont point craint de le donner entendre. Que n'ont-ils dit que Dieu envoya encore cette pucelle Yseult la blonde, Mlusine, Berthe au Grand-pied et toutes les hrones des romans de chevalerie, dont l'existence n'est pas plus fabuleuse que celle de la vierge Catherine et de la vierge Marguerite? M. de Valois, au sicle dernier, s'levait avec raison contre ces fables grossires qui sont aussi opposes la religion que l'erreur est contraire la vrit. Il serait souhaiter qu'un religieux instruit dans l'histoire ft la distinction des saints vritables, qu'il convient de vnrer, et des saints tels que Marguerite, Luce ou Lucie, Eustache, qui sont imaginaires, et mme saint Georges, sur qui j'ai des doutes. "Si je puis un jour me retirer dans quelque belle abbaye, orne d'une riche bibliothque, je consacrerai cette tche les restes d'une vie demi puise dans d'effroyables temptes et de frquents naufrages. J'aspire au port et j'ai le dsir et le got du chaste repos qui convient mon ge et mon tat. Pendant que M. l'abb Coignard tenait ces propos mmorables, M. d'Anquetil, sans l'entendre, assis sur le bord de la vasque, battait les cartes, et jurait comme un diable qu'on n'y voyait goutte pour faire une partie de piquet. --Vous avez raison, monsieur, dit mon bon matre; on n'y voit pas bien clair, et j'en prouve quelque dplaisir, moins par la considration des cartes, dont je me passe facilement, que pour l'envie que j'ai de lire quelques pages des _Consolations_ de Boce, dont je porte toujours un exemplaire de petit format dans la poche de mon habit, afin de l'avoir sans cesse sous la main, pour l'ouvrir au moment o je tombe dans l'infortune, comme il m'arrive aujourd'hui. Car c'est une disgrce cruelle, monsieur, pour un homme de mon tat, que d'tre homicide et menac d'tre mis dans les prisons ecclsiastiques. Je sens qu'une seule page de ce livre admirable affermirait mon coeur qui s'abme la seule ide de l'official. En prononant ces mots, il se laissa choir sur l'autre bord de la vasque et si profondment, qu'il trempait dans l'eau par tout le beau milieu de son corps. Mais il n'en prenait aucun souci et ne semblait point mme s'en apercevoir; tirant de sa poche son Boce, qui y tait rellement, et chaussant ses lunettes, dont il ne restait plus qu'un verre, lequel tait fendu en trois endroits, il se mit chercher dans le petit livre la page la mieux approprie sa situation. Il l'et trouve sans doute, et il y et puis des forces nouvelles, si le mauvais tat de ses besicles, les larmes qui lui montaient aux yeux et la faible clart qui tombait du ciel lui eussent permis de la chercher. Mais il dut bientt confesser qu'il n'y voyait goutte, et il s'en prit la lune qui lui montrait sa corne aigu au bord d'un nuage. Il l'interpella vivement et l'accabla d'invectives: --Astre obscne, polisson et libidineux, lui dit-il, tu n'es jamais las d'clairer les turpitudes des hommes, et tu envies un rayon de ta lumire qui cherche des maximes vertueuses! --Aussi bien, l'abb, dit M. d'Anquetil, puisque cette catin de lune nous donne assez de clart pour nous conduire par les rues, et non pas pour faire un piquet, allons tout de suite ce chteau que vous m'avez dit et o il faut que j'entre sans tre vu. Le conseil tait bon et, aprs avoir bu mme le goulot tout le vin de la bouteille, nous prmes tous trois le chemin de la Croix-des-Sablons. Je marchais en avant avec M. d'Anquetil. Mon bon matre, ralenti par toute l'eau que sa culotte avait bue, nous suivait pleurant, gmissant et dgouttant. Le petit jour piquait dj nos yeux fatigus, quand nous arrivmes la porte verte du parc des Sablons. Il ne nous fut point ncessaire de soulever le heurtoir. Depuis quelque temps, le matre du logis nous avait remis les clefs de son domaine. Il fut convenu que mon bon matre s'avancerait prudemment avec d'Anquetil dans l'ombre de l'alle et que je resterais un peu en arrire pour observer, s'il en tait besoin, le fidle Criton et les galopins de cuisine, qui pouvaient voir l'intrus. Cet arrangement, qui n'avait rien que de raisonnable, me devait coter de longs ennuis. Car, au moment o les deux compagnons avaient dj mont l'escalier et gagn, sans tre vus, ma propre chambre, dans laquelle nous avions dcid de cacher M. d'Anquetil jusqu'au moment de fuir en poste, je gravissais peine le second tage, o je rencontrai prcisment M. d'Astarac en robe de damas rouge et tenant la main un flambeau d'argent. Il me mit, son habitude, la main sur l'paule. --Eh bien! mon fils, me dit-il, n'tes-vous pas bien heureux d'avoir rompu tout commerce avec les femmes et, de la sorte, chapp tous les dangers des mauvaises compagnies? Vous n'avez pas craindre, parmi les filles augustes de l'air, ces querelles, ces rixes, ces scnes injurieuses et violentes, qui clatent communment chez les cratures de mauvaise vie. Dans votre solitude, que charment les fes, vous gotez une paix dlicieuse. Je crus d'abord qu'il se moquait. Mais je reconnus bientt, son air, qu'il n'y songeait point. --Je vous rencontre propos, mon fils, ajouta-t-il, et je vous serai reconnaissant d'entrer un moment avec moi dans mon atelier. Je l'y suivis. Il ouvrit avec une clef longue pour le moins d'une aune la porte de cette maudite chambre d'o j'avais vu, nagure, sortir des lueurs infernales. Et quand nous fmes entrs l'un et l'autre dans le laboratoire, il me pria de nourrir le feu qui languissait. Je jetai quelques morceaux de bois dans le fourneau, o cuisait je ne sais quoi, qui rpandait une odeur suffocante. Pendant que, remuant coupelles et matras, il faisait sa noire cuisine, je demeurais sur un banc o je m'tais laiss choir, et je fermais malgr moi les yeux. Il me fora les rouvrir pour admirer un vaisseau de terre verte, coiff d'un chapiteau de verre, qu'il tenait la main. --Mon fils, me dit-il, il faut que vous sachiez que cet appareil sublimatoire a nom aludel. Il renferme une liqueur, qu'il convient de regarder avec attention, car je vous rvle que cette liqueur n'est autre que le mercure des philosophes. Ne croyez pas qu'elle doive garder toujours cette teinte sombre. Avant qu'il soit peu de temps, elle deviendra blanche et, dans cet tat, elle changera les mtaux en argent. Puis, par mon art et industrie, elle tournera au rouge et acquerra la vertu de transmuer l'argent en or. Il serait sans doute avantageux pour vous qu'enferm dans cet atelier, vous n'en bougiez point avant que ces sublimes oprations ne soient de point en point accomplies, ce qui ne peut tarder plus de deux ou trois mois. Mais ce serait peut-tre imposer une trop pnible contrainte votre jeunesse. Contentez-vous, pour cette fois, d'observer les prludes de l'oeuvre, en mettant, s'il vous plat, force bois dans le fourneau. Ayant ainsi parl, il s'abma de nouveau dans ses fioles et dans ses cornues. Cependant je songeais la triste position o m'avaient mis ma mauvaise fortune et mon imprudence. --Hlas! me disais-je en jetant des bches au four, ce moment mme, les sergents nous recherchent, mon bon matre et moi; il nous faudra peut-tre aller en prison et srement quitter ce chteau, o j'avais, dfaut d'argent, la table et un tat honorable. Je n'oserai jamais plus reparatre devant M. d'Astarac, qui croit que j'ai pass la nuit dans les silencieuses volupts de la magie, comme il et mieux valu que je fisse. Hlas! je ne reverrai plus la nice de Mosade, mademoiselle Jahel, qui me rveillait si agrablement la nuit dans ma chambre. Et, sans doute, elle m'oubliera. Elle en aimera, peut-tre, un autre qui elle fera les mmes caresses qu' moi. La seule ide de cette infidlit m'est intolrable. Mais, du train dont va le monde, je vois qu'il faut s'attendre tout. --Mon fils, me dit M. d'Astarac, vous ne donnez point assez de nourriture l'athanor. Je vois que vous n'tes pas encore suffisamment pntr de l'excellence du feu, dont la vertu est capable de mrir ce mercure et d'en faire le fruit merveilleux qu'il me sera bientt donn de cueillir. Encore du bois! Le feu, mon fils, est l'lment suprieur; je vous l'ai assez dit, et je vais vous en faire paratre un exemple. Par un jour trs froid de l'hiver dernier, tant all visiter Mosade en son pavillon, je le trouvai assis, les pieds sur une chaufferette, et j'observai que les parcelles subtiles du feu qui s'chappaient du rchaud taient assez puissantes pour gonfler et soulever la houppelande de ce sage; d'o je conclus que, si ce feu avait t plus ardent, Mosade se serait lev sans faute dans les airs comme il est digne, en effet, d'y monter, et que, s'il tait possible d'enfermer dans quelque vaisseau une assez grande quantit de ces parcelles de feu, nous pourrions, par ce moyen, naviguer sur les nues aussi facilement que nous le faisons sur la mer, et visiter les Salamandres dans leurs demeures thres. C'est quoi je songerai plus tard loisir. Et je ne dsespre point de fabriquer un de ces vaisseaux de feu. Mais revenons l'oeuvre et mettez du bois dans le fourneau. Il me tint quelque temps encore dans cette chambre embrase, d'o je songeais m'chapper au plus vite pour tcher de rejoindre Jahel, qui j'avais hte d'apprendre mes malheurs. Enfin, il sortit de l'atelier et je pensai tre libre. Mais il trompa encore cette esprance. --Le temps, me dit-il, est ce matin assez doux, encore qu'un peu couvert. Ne vous plairait-il point de faire avec moi une promenade dans le parc, avant de reprendre cette version de Zozime le Panopolitain, qui vous fera grand honneur, vous et votre matre, si vous l'achevez tous deux comme vous l'avez commence? Je le suivis regret dans le parc o il me parla en ces termes: --Je ne suis pas fch, mon fils, de me trouver seul avec vous, pour vous prmunir, tandis qu'il en est temps encore, contre un grand danger qui pourrait vous menacer un jour; et je me reproche mme de n'avoir pas song vous en avertir plus tt, car ce que j'ai vous communiquer est d'une extrme consquence. En parlant de la sorte, il me conduisit dans la grande alle qui descend aux marais de la Seine et d'o l'on voit Rueil et le Mont-Valrien avec son calvaire. C'tait son chemin coutumier. Aussi bien cette alle tait-elle praticable, malgr quelques troncs d'arbres couchs en travers. --Il importe, poursuivit-il, de vous faire entendre quoi vous vous exposeriez en trahissant votre Salamandre. Je ne vous interroge point sur votre commerce avec cette personne surhumaine que j'ai t assez heureux pour vous faire connatre. Vous prouvez vous-mme, autant qu'il m'a paru, une certaine rpugnance en disserter. Et, peut-tre, tes-vous louable en cela. Si les Salamandres n'ont point sur la discrtion de leurs amants les mmes ides que les femmes de la cour et de la ville, il n'en est pas moins vrai que le propre des belles amours est d'tre ineffables et que c'est profaner un grand sentiment que de le rpandre au dehors. "Mais votre Salamandre (dont il me serait facile de savoir le nom, si j'en avais l'indiscrte curiosit) ne vous a peut-tre point renseign sur une de ses passions les plus vives, qui est la jalousie. Ce caractre est commun toutes ses pareilles. Sachez-le bien, mon fils: les Salamandres ne se laissent pas trahir impunment. Elles tirent du parjure une vengeance terrible. Le divin Paracelse en rapporte un exemple qui suffira sans doute vous inspirer une crainte salutaire. C'est pourquoi je veux vous le faire connatre. "Il y avait dans la ville allemande de Staufen un philosophe spagyrique qui avait, comme vous, commerce avec une Salamandre. Il fut assez dprav pour la tromper ignominieusement avec une femme, jolie la vrit, mais non plus belle qu'une femme peut l'tre. Un soir, comme il soupait avec sa nouvelle matresse et quelques amis, les convives virent briller au-dessus de leur tte une cuisse d'une forme merveilleuse. La Salamandre la montrait pour qu'on sentt bien qu'elle ne mritait pas le tort que lui faisait son amant. Aprs quoi la cleste indigne frappa l'infidle d'apoplexie. Le vulgaire, qui est fait pour tre abus, crut cette mort naturelle; mais les initis surent de quelle main le coup tait parti. Je vous devais, mon fils, cet avis et cet exemple. Ils m'taient moins utiles que M. d'Astarac ne le pensait. En les entendant, je nourrissais d'autres sujets d'alarmes. Sans doute, mon visage trahissait mon inquitude, car le grand cabbaliste, ayant tourn sa vue sur moi, me demanda si je ne craignais point qu'un engagement, gard sous des peines si svres, ne ft importun ma jeunesse. --Je puis vous rassurer cet gard, ajouta-t-il. La jalousie des Salamandres n'est excite que si on les met en rivalit avec des femmes, et c'est, vrai dire, du ressentiment, de l'indignation, du dgot, plus que de la jalousie vritable. Les Salamandres ont l'me trop noble et l'intelligence trop subtile pour tre envieuses l'une de l'autre et cder un sentiment qui tient de la barbarie o l'humanit est encore demi plonge. Au contraire, elles se font une joie de partager avec leurs compagnes les dlices qu'elles gotent au ct d'un sage, et se plaisent amener leur amant leurs soeurs les plus belles. Vous prouverez bientt qu'effectivement elles poussent la politesse au point que je dis, et il ne se passera pas un an, ni mme six mois avant que votre chambre soit le rendez-vous de cinq ou six filles du jour, qui dlieront devant vous l'envi leurs ceintures tincelantes. Ne craignez pas, mon fils, de rpondre leurs caresses. Votre amie n'en prendra point d'ombrage. Et comment s'en offenserait-elle, puisqu'elle est sage? A votre tour, ne vous irritez pas mal propos si votre Salamandre vous quitte un moment pour visiter un autre philosophe. Considrez que cette fire jalousie, que les hommes apportent dans l'union des sexes, est un sentiment sauvage, fond sur l'illusion la plus ridicule. Il repose sur l'ide qu'on a une femme soi quand elle s'est donne, ce qui est un pur jeu de mots. En me tenant ce discours, M. d'Astarac s'tait engag dans le sentier des Mandragores o dj nous apercevions entre les feuilles le pavillon de Mosade, quand une voix pouvantable nous dchira les oreilles et me fit battre le coeur. Elle roulait des sons rauques accompagns de grincements aigus et l'on s'apercevait en approchant, que ces sons taient moduls et que chaque phrase se terminait par une sorte de mlope trs faible, qu'on ne pouvait our sans frissonner. Aprs avoir fait quelques pas, nous pmes, en tendant l'oreille, saisir le sens de ces paroles tranges. La voix disait: --Entends la maldiction dont lise maudit les enfants insolents et joyeux. coute l'anathme dont Barack frappa Mros. "Je te condamne au nom d'Archithariel, qui est aussi nomm le seigneur des batailles, et qui tient l'pe lumineuse. Je te voue ta perte, au nom de Sardaliphon, qui prsente son matre les fleurs agrables et les guirlandes mritoires, offertes par les enfants d'Isral. "Sois maudit, chien! et sois anathme, pourceau! En regardant d'o venait la voix, nous vmes Mosade au seuil de sa maison, debout, les bras levs, les mains en forme de griffes avec des ongles crochus que la lumire du soleil faisait paratre tout enflamms. Coiff de sa tiare sordide, envelopp de sa robe clatante qui laissait voir en s'ouvrant de maigres cuisses arques dans une culotte en lambeaux, il semblait quelque mage mendiant, ternel et trs vieux. Ses yeux luisaient. Il disait: --Sois maudit, au nom des Globes; sois maudit, au nom des Roues; sois maudit, au nom des Btes mystrieuses qu'Ezchiel a vues. Et il tendit devant lui ses longs bras arms de griffes en rptant: --Au nom des Globes, au nom des Roues, au nom des Btes mystrieuses, descends parmi ceux qui ne sont plus. Nous fmes quelque pas dans la futaie pour voir l'objet sur lequel Mosade tendait ses bras et sa colre, et ma surprise fut grande de dcouvrir M. Jrme Coignard, accroch par un pan de son habit un buisson d'pine. Le dsordre de la nuit paraissait sur toute sa personne; son collet et ses chausses dchirs, ses bas souills de boue, sa chemise ouverte, rappelaient pitoyablement nos communes msaventures, et, qui pis est, l'enflure de son nez gtait cet air noble et riant qui jamais ne quittait son visage. Je courus lui et le tirai si heureusement des pines, qu'il n'y laissa qu'un morceau de sa culotte. Et Mosade, n'ayant plus rien maudire, rentra dans sa maison. Comme il n'tait chauss que de savates, je remarquai alors qu'il avait la jambe plante au milieu du pied en sorte que le talon tait presque aussi saillant par derrire que le cou-de-pied par devant. Cette disposition rendait trs disgracieuse sa dmarche, qui et t noble sans cela. --Jacques Tournebroche, mon fils, me dit mon bon matre en soupirant, il faut que ce juif soit Isaac Laquedem en personne, pour blasphmer ainsi dans toutes les langues. Il m'a vou une mort prochaine et violente avec une grande abondance d'images et il m'a appel cochon dans quatorze idiomes distincts, si j'ai bien compt. Je le croirais l'Antchrist, s'il ne lui manquait plusieurs des signes auxquels cet ennemi de Dieu se doit reconnatre. Dans tous les cas, c'est un vilain juif, et jamais la roue ne s'appliqua en signe d'infamie sur l'habit d'un si enrag mcrant. Pour sa part, il mrite non point seulement la roue qu'on attachait jadis la casaque des juifs, mais celle o l'on attache les sclrats. Et mon bon matre, fort irrit son tour, montrait le poing Mosade disparu et l'accusait de crucifier les enfants et de dvorer la chair des nouveau-ns. M. d'Astarac s'approcha de lui et lui toucha la poitrine avec le rubis qu'il portait au doigt. --Il est utile, dit ce grand cabbaliste, de connatre les proprits des pierres. Le rubis apaise les ressentiments et vous verrez bientt M. l'abb Coignard rentrer dans sa douceur naturelle. Mon bon matre souriait dj, moins par la vertu de la pierre, que par l'effet d'une philosophie qui levait cet homme admirable au-dessus des passions humaines. Car, je dois le dire au moment mme o mon rcit s'obscurcit et s'attriste, M. Jrme Coignard m'a donn des exemples de sagesse dans les circonstances o il est le plus rare d'en rencontrer. Nous lui demandmes le sujet de cette querelle. Mais je compris au vague de ses rponses embarrasses qu'il n'avait pas envie de satisfaire notre curiosit. Je souponnai tout d'abord que Jahel y tait mle de quelque manire, sur cet indice que nous entendions le grincement de la voix de Mosade ml celui des serrures et tous les clats d'une dispute, dans le pavillon, entre l'oncle et la nice. M'tant efforc une fois encore de tirer de mon bon matre quelque claircissement: --La haine des chrtiens, nous dit-il, est enracine au coeur des juifs, et ce Mosade en est un excrable exemple. J'ai cru discerner dans ces glapissements horribles quelques parties des imprcations que la synagogue vomit au sicle dernier sur un petit juif de Hollande nomm Baruch ou Bndict, et plus connu sous le nom de Spinoza, pour avoir form une philosophie qui a t parfaitement rfute, presque sa naissance, par d'excellents thologiens. Mais ce vieux Mardoche y a ajout, ce me semble, beaucoup d'imprcations plus horribles encore, et je confesse en avoir ressenti quelque trouble. Je mditais d'chapper par la fuite ce torrent d'injures quand, pour mon malheur, je m'embarrassai dans ces pines et y fus si bien pris par divers endroits de mon vtement et de ma peau, que je pensai y laisser l'un et l'autre et que j'y serais encore, en de cuisantes douleurs, si Tournebroche, mon lve, ne m'en avait tir. --Les pines ne sont rien, dit M. d'Astarac. Mais je crains, monsieur l'abb, que vous n'ayez march sur la mandragore. --Pour cela, dit l'abb, c'est bien le moindre de mes soucis. --Vous avez tort, reprit M. d'Astarac avec vivacit. Il suffit de poser le pied sur une mandragore pour tre envelopp dans un crime d'amour et y prir misrablement. --Ah! monsieur, dit mon bon matre, voil bien des prils, et je vois qu'il fallait vivre troitement enferm dans les murailles loquentes de l'Astaracienne, qui est la reine des bibliothques. Pour l'avoir quitte un moment, j'ai reu la tte les Btes d'zchiel, sans compter le reste. --Ne me donnerez-vous point des nouvelles de Zozime le Panopolitain? demanda M. d'Astarac. --Il va, rpondit mon bon matre, il va son train, encore qu'un peu languissant pour l'heure! --Songez, monsieur l'abb, dit le cabbaliste, que la possession des plus grands secrets est attache la connaissance de ces textes anciens. --J'y songe, monsieur, avec sollicitude, dit l'abb. Et M. d'Astarac, sur cette assurance, nous laissant au pied du Faune qui jouait de la flte sans souci de sa tte tombe dans l'herbe, s'lana sous les arbres l'appel des Salamandres. Mon bon matre me prit le bras de l'air de quelqu'un qui enfin peut parler librement: --Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, je ne dois pas vous celer qu'une rencontre assez trange eut lieu ce matin dans les combles du chteau, tandis que vous tiez retenu au premier tage par cet enrag souffleur. Car j'ai bien entendu qu'il vous pria d'assister un moment sa cuisine, qui est moins bien odorante et chrtienne que celle de matre Lonard, votre pre. Hlas! quand reverrai-je la rtisserie de la reine Pdauque et la librairie de M. Blaizot, l'Image Sainte-Catherine, o j'avais tant de plaisir feuilleter les livres nouvellement arrivs d'Amsterdam et de La Haye! --Hlas! m'criai-je, les larmes aux yeux, quand les reverrai-je moi-mme? Quand reverrai-je la rue Saint-Jacques, o je suis n, et mes chers parents, qui la nouvelle de nos malheurs causera de cuisants chagrins? Mais daignez vous expliquer, mon bon matre, sur cette rencontre assez trange, que vous dites qui eut lieu ce matin, et sur les vnements de la prsente journe. M. Jrme Coignard consentit me donner tous les claircissements que je souhaitais. Il le fit en ces termes: --Sachez donc, mon fils, que j'atteignis sans encombre le plus haut tage du chteau avec ce M. d'Anquetil, que j'aime assez, encore que rude et sans lettres. Il n'a dans l'esprit ni belles connaissances ni profondes curiosits. Mais la vivacit de la jeunesse brille agrablement en lui et l'ardeur de son sang se rpand en amusantes saillies. Il connat le monde comme il connat les femmes, parce qu'il est dessus, et sans aucune philosophie. C'est une grande ingnuit lui de se dire athe. Son impit est sans malice, et vous verrez qu'elle disparatra d'elle-mme quand tombera l'ardeur de ses sens. Dieu n'a dans cette me d'autre ennemi que les chevaux, les cartes et les femmes. Dans l'esprit d'un vrai libertin, d'un M. Bayle, par exemple, la vrit rencontre des adversaires plus redoutables et plus malins. Mais, je vois, mon fils, que je vous fais un portrait ou caractre, et que c'est un simple rcit que vous attendez de moi. "Je vais vous satisfaire. Ayant donc atteint le plus haut tage du chteau avec M. d'Anquetil, je fis entrer ce jeune gentilhomme dans votre chambre et je le priai, selon la promesse que nous lui fmes, vous et moi, devant la fontaine au Triton, d'user de cette chambre comme si elle tait sienne. Il le fit volontiers, se dshabilla et, ne gardant que ses bottes, se mit dans votre lit, dont il ferma les rideaux pour n'tre pas importun par la pointe aigre du jour, et ne tarda pas s'y endormir. "Pour moi, mon fils, rentr dans ma chambre, bien qu'accabl de fatigue, je ne voulus goter aucun repos avant d'avoir cherch dans le livre de Boce un endroit appropri mon tat. Je n'en trouvai aucun qui s'y ajustt parfaitement. Et ce grand Boce, en effet, n'eut pas lieu de mditer sur la disgrce d'avoir cass la tte d'un fermier gnral avec une bouteille de sa propre cave. Mais je recueillis et l, dans son admirable trait, des maximes qui ne laissaient pas de s'appliquer aux conjonctures prsentes. En suite de quoi, enfonant mon bonnet sur mes yeux et recommandant mon me Dieu, je m'endormis assez tranquillement. Aprs un temps qui me sembla bref, sans que j'eusse les moyens de le mesurer, car nos actions, mon fils, sont la seule mesure du temps, qui est, pour ainsi dire, suspendu pour nous dans le sommeil, je me sentis tir par le bras et j'entendis une voix qui me criait aux oreilles: "Eh! l'abb, eh! l'abb, rveillez-vous donc!" Je crus que c'tait l'exempt qui venait me prendre pour me conduire l'official et je dlibrai en moi-mme s'il tait expdient de lui casser la tte avec mon chandelier. Il est malheureusement trop vrai, mon fils, qu'une fois sorti du chemin de douceur et d'quit o le sage marche d'un pied ferme et prudent, l'on se voit contraint de soutenir la violence par la violence et la cruaut par la cruaut, en sorte que la consquence d'une premire faute est d'en produire de nouvelles. C'est ce qu'il faut avoir prsent l'esprit pour entendre la vie des empereurs romains, que M. Crevier a rapporte avec exactitude. Ces princes n'taient pas ns plus mauvais que les autres hommes. Caus, surnomm Caligula, ne manquait ni d'esprit naturel, ni de jugement, et il tait capable d'amiti. Nron avait un got inn pour la vertu, et son temprament le portait vers tout ce qui est grand et sublime. Une premire faute les jeta l'un et l'autre dans la voie sclrate qu'ils ont suivie jusqu' leur fin misrable. C'est ce qui apparat dans le livre de M. Crevier. J'ai connu cet habile homme alors qu'il enseignait les belles-lettres au collge de Beauvais, comme je les enseignerais aujourd'hui, si ma vie n'avait pas t traverse par mille obstacles et si la facilit naturelle de mon me ne m'avait pas induit en diverses embches o je tombai. M. Crevier, mon fils, tait de moeurs pures; il professait une morale svre, et je l'ous dire un jour qu'une femme qui a trahi la foi conjugale est capable des plus grands crimes, tels que le meurtre et l'incendie. Je vous rapporte cette maxime pour vous donner l'ide de la sainte austrit de ce prtre. Mais je vois que je m'gare et j'ai hte de reprendre mon rcit au point o je l'ai laiss. Je croyais donc que l'exempt levait la main sur moi et je me voyais dj dans les prisons de l'archevque, quand je reconnus le visage et la voix de M. d'Anquetil. "L'abb, me dit ce jeune gentilhomme, il vient de m'arriver, dans la chambre du Tournebroche, une aventure singulire. Une femme est entre dans cette chambre pendant mon sommeil, s'est coule dans mon lit et m'a rveill sous une pluie de caresses, de noms tendres, de suaves murmures et d'ardents baisers. J'cartai les rideaux pour distinguer la figure de ma fortune. Je vis qu'elle tait brune, l'oeil ardent, et la plus belle du monde. Mais tout aussitt elle poussa un grand cri et s'enfuit, irrite, non pas toutefois si vite que je n'aie pu la rejoindre et la ressaisir dans le corridor o je la tins troitement embrasse. Elle commena par se dbattre et par me griffer le visage; quand je fus griff suffisamment pour la satisfaction de son honneur, nous commenmes nous expliquer. Elle apprit avec plaisir que j'tais gentilhomme et non des plus pauvres. Je cessai bientt de lui tre odieux, et elle commenait de me vouloir du bien, quand un marmiton qui traversait le corridor la fit fuir sans retour. "Autant que je puis croire, ajouta M. d'Anquetil, cette adorable fille venait pour un autre que pour moi; elle s'est trompe de porte, et sa surprise a caus son effroi. Mais je l'ai bien rassure et, sans ce marmiton, je la gagnais tout fait mon amiti.--Je le confirmai dans cette supposition. Nous cherchmes pour qui cette belle personne pouvait bien venir et nous tombmes d'accord que c'tait, comme je vous l'ai dj dit, Tournebroche, pour ce vieux fou d'Astarac, qui l'accointe dans une chambre voisine de la vtre et, peut-tre, votre insu, dans votre propre chambre. Ne le pensez-vous point? --Rien n'est plus probable, rpondis-je. --Il n'en faut point douter, reprit mon bon matre. Ce sorcier se moque de nous avec ses Salamandres. Et la vrit est qu'il caresse cette jolie fille. C'est un imposteur. Je priai mon bon matre de poursuivre son rcit. Il le fit volontiers. --J'abrge, mon fils, dit-il, le discours que me tint M. d'Anquetil. Il est d'un esprit vulgaire et bas de rciter amplement les petites circonstances. Nous devons, au contraire, nous efforcer de les renfermer en peu de mots, tendre la concision et garder pour les instructions et exhortations morales l'abondance entranante des paroles, qu'il convient alors de prcipiter comme la neige qui descend des montagnes. Je vous aurai donc instruit suffisamment des propos de M. d'Anquetil quand je vous aurai dit qu'il m'assura trouver cette jeune fille une beaut, un charme, un agrment extraordinaires. Il termina son discours en me demandant si je savais son nom et qui elle tait. Au portrait que vous m'en faites, rpondis-je, je la reconnais pour la nice du rabbin Mosade, Jahel, de son nom, qu'il m'arriva d'embrasser une nuit dans ce mme escalier, avec cette diffrence que c'tait entre le deuxime tage et le premier. "J'espre, rpliqua M. d'Anquetil, qu'il y a d'autres diffrences, car, pour ma part, je la serrai de prs. Je suis fch aussi de ce que vous me dites qu'elle est juive. Et, sans croire en Dieu, il y a en moi un certain sentiment qui la prfrerait chrtienne. Mais connat-on jamais sa naissance? Qui sait si ce n'est pas un enfant vol? Les juifs et les bohmiens en drobent tous les jours. Et puis on ne se dit pas assez que la sainte Vierge tait juive. Juive ou non, elle me plat, je la veux et je l'aurai." Ainsi parla ce jeune insens. Mais souffrez, mon fils, que je m'asseye sur ce banc moussu, car les travaux de cette nuit, mes combats, ma fuite, m'ont rompu les jambes. Il s'assit et tira de sa poche sa tabatire vide, qu'il contempla tristement. Je m'assis prs de lui, dans un tat o il y avait de l'agitation et de l'abattement. Ce rcit me donnait un vif chagrin. Je maudissais le sort qui avait mis un brutal ma place, dans le moment mme o ma chre matresse venait m'y trouver avec tous les signes de la plus ardente tendresse, sans savoir que cependant je fourrais des bches dans le pole de l'alchimiste. L'inconstance trop probable de Jahel me dchirait le coeur, et j'eusse souhait que du moins mon bon matre et observ plus de discrtion devant mon rival. J'osai lui reprocher respectueusement d'avoir livr le nom de Jahel. --Monsieur, lui dis-je, n'y avait-il pas quelque imprudence fournir de tels indices un seigneur si luxurieux et si violent? Mon bon matre ne parut point m'entendre. --Ma tabatire, dit-il, s'est malheureusement ouverte cette nuit, pendant la rixe, et le tabac qu'elle contenait ne forme plus, ml au vin dans ma poche, qu'une pte dgotante. Je n'ose demander Criton de m'en rper quelques feuilles, tant le visage de ce serviteur et juge parat svre et froid. Je souffre d'autant plus de ne pouvoir priser, que le nez me dmange vivement la suite du choc que j'y reus cette nuit, et vous me voyez tout importun par cet indiscret solliciteur qui je n'ai rien donner. Il faut supporter cette petite disgrce d'une me gale, en attendant que M. d'Anquetil me donne quelques grains de sa bote. Et, pour revenir, mon fils, ce jeune gentilhomme, il me dit expressment: "J'aime cette fille. Sachez, l'abb, que je l'emmne en poste avec nous. Duss-je rester ici huit jours, un mois, six mois et plus, je ne pars point sans elle." Je lui reprsentai les dangers que le moindre retard apportait. Mais il me rpondit que ces dangers le touchaient d'autant moins qu'ils taient grands pour nous et petits pour lui. "Vous, l'abb, me dit-il, vous tes dans le cas d'tre pendu avec le Tournebroche; quant moi, je risque seulement d'aller la Bastille, o j'aurai des cartes et des filles, et d'o ma famille me tirera bientt, car mon pre intressera mon sort quelque duchesse ou quelque danseuse, et, bien que ma mre soit devenue dvote, elle saura se rappeler, en ma faveur, au souvenir de deux ou trois princes du sang. Aussi est-ce une chose assure: je pars avec Jahel, ou je ne pars pas du tout. Vous tes libre, l'abb, de louer une chaise de poste avec le Tournebroche." "Le cruel savait assez, mon fils, que nous n'en avions pas les moyens. J'essayai de le faire revenir sur sa dtermination. Je fus pressant, onctueux et mme parntique. Ce fut en pure perte, et j'y dpensai vainement une loquence qui, dans la chaire d'une bonne glise paroissiale, m'et valu de l'honneur et de l'argent. Hlas! il est dit, mon fils, qu'aucune de mes actions ne portera de fruits savoureux sur cette terre, et c'est pour moi que l'Ecclsiaste a crit: _Quid habet am plius homo de universo labore suo, quo laborat sub sole?_ Loin de le rendre plus raisonnable, mes discours fortifiaient ce jeune seigneur dans son obstination, et je ne vous celerai pas, mon fils, qu'il me marqua qu'il comptait absolument sur moi pour le succs de ses dsirs, et qu'il me pressa d'aller trouver Jahel afin de la rsoudre un enlvement par la promesse d'un trousseau en toile de Hollande, de vaisselle, de bijoux et d'une bonne rente. --Oh! monsieur, m'criai-je, ce monsieur d'Anquetil est d'une rare insolence. Que croyez-vous que Jahel rponde ces propositions, quand elle les connatra? --Mon fils, me rpondit-il, elle les connat cette heure, et je crois qu'elle les agrera. --Dans ce cas, repris-je vivement, il faut avertir Mosade. --Mosade, rpondit mon bon matre, n'est que trop averti. Vous avez entendu tantt, proche le pavillon, les derniers clats de sa colre. --Quoi? monsieur, dis-je avec sensibilit, vous avez averti ce juif du dshonneur qui allait atteindre sa famille! C'est bien vous! Souffrez que je vous embrasse. Mais alors, le courroux de Mosade, dont nous fmes tmoins, menaait M. d'Anquetil, et non pas vous? --Mon fils, reprit l'abb avec un air de noblesse et d'honntet, une naturelle indulgence pour les faiblesses humaines, une obligeante douceur, l'imprudente bont d'un coeur trop facile, portent souvent les hommes des dmarches inconsidres et les exposent la svrit des vains jugements du monde. Je ne vous cacherai pas, Tournebroche, que, cdant aux instantes prires de ce jeune gentilhomme, je promis obligeamment d'aller trouver Jahel de sa part et de ne rien ngliger pour la disposer un enlvement. --Hlas! m'criai-je, et vous accompltes, monsieur, cette fcheuse promesse. Je ne puis vous dire quel point cette action me blesse et m'afflige. --Tournebroche, me rpondit svrement mon bon matre, vous parlez comme un pharisien. Un docteur aussi aimable qu'austre a dit: "Tournez les yeux sur vous-mme, et gardez-vous de juger les actions d'autrui. En jugeant les autres, on travaille en vain; souvent on se trompe, et on pche facilement, au lieu qu'en s'examinant et se jugeant soi-mme, on s'occupe toujours avec fruit." Il est crit: "Vous ne craindrez point le jugement des hommes", et l'aptre saint Paul a dit: "Je ne me soucie point d'tre jug au tribunal des hommes." Et, si je confre ainsi les plus beaux textes de morale, c'est pour vous instruire, Tournebroche, et vous ramener l'humble et douce modestie qui vous sied, et non point pour me faire innocent, quand la multitude de mes iniquits me pse et m'accable. Il est difficile de ne point glisser dans le pch et convenable de ne point tomber dans le dsespoir chaque pas qu'on fait sur cette terre o tout participe en mme temps de la maldiction originelle et de la rdemption opre par le sang du fils de Dieu. Je ne veux point colorer mes fautes et je vous avoue que l'ambassade laquelle je m'employai sur la prire de M. d'Anquetil procde de la chute d'Eve et qu'elle en est, pour ainsi dire, une des innombrables consquences, au rebours du sentiment humble et douloureux que j'en conois prsent, qui est puis dans le dsir et l'espoir de mon salut ternel. Car il faut vous reprsenter les hommes balancs entre la damnation et la rdemption, et vous dire que je me tiens prcisment cette heure au bon bout de l'escarpolette, aprs m'tre trouv ce matin au mauvais. Je vous confesse donc qu'ayant parcouru le chemin des Mandragores, d'o l'on dcouvre le pavillon de Mosade, je m'y tins cach derrire un buisson d'pines, attendant que Jahel part sa fentre. Elle s'y montra bientt, mon fils. Je me dcouvris alors et lui fis signe de descendre. Elle vint me joindre derrire le buisson dans le moment o elle crut tromper la vigilance de son vieux gardien. L, je l'instruisis voix basse des aventures de la nuit, qu'elle ignorait encore; je lui fis part des desseins forms sur elle par l'imptueux gentilhomme, je lui reprsentai qu'il importait son intrt autant qu' mon propre salut et au vtre, Tournebroche, qu'elle assurt notre fuite par son dpart. Je fis briller ses yeux les promesses de M. d'Anquetil. "Si vous consentez le suivre ce soir, lui dis-je, vous aurez une bonne rente sur l'Htel de Ville, un trousseau plus riche que celui d'une fille d'Opra ou d'une abbesse de Panthmont et une belle vaisselle d'argent.--Il me prend pour une crature, dit-elle, et c'est un insolent.--Il vous aime, rpondis-je. Voudriez-vous donc tre vnre?--Il me faut, reprit-elle, le pot oille, et qu'il soit bien lourd. Vous a-t-il parl du pot oille? Allez, monsieur l'abb, et dites-lui... --Que lui dirai-je?--Que je suis une honnte fille.--Et quoi encore?--Qu'il est bien audacieux!--Est-ce l tout? Jahel, songez nous sauver!--Dites-lui encore que je ne consens partir que moyennant un billet en bonne forme qu'il me signera ce soir au dpart.--Il vous le signera. Tenez cela pour fait.--Non, l'abb, rien n'est fait s'il ne s'engage me donner des leons de M. Couperin. Je veux apprendre la musique." "Nous en tions cet article de notre confrence, quand, par malheur, le vieillard Mosade nous surprit, et, sans entendre nos propos, il en devina l'esprit. Car il commena de m'appeler suborneur et de ma charger d'invectives. Jahel s'alla cacher dans sa chambre, et je demeurai seul expos aux fureurs de ce dicide, dans l'tat o vous me vtes, et d'o vous me tirtes, mon fils. A la vrit, l'affaire tait, autant dire, conclue, l'enlvement consenti, notre fuite assure. Les Roues et les Btes d'Ezchiel ne prvaudront pas contre le pot oille. Je crains seulement que ce vieux Mardoche n'ait enferm sa nice triple serrure. --En effet, rpondis-je sans pouvoir dguiser ma satisfaction, j'entendis un grand bruit de clefs et de verrous, dans le moment o je vous tirai du milieu des pines. Mais est-il bien vrai que Jahel ait si vite agr des propositions qui n'taient pas bien honntes et qu'il dt vous coter de lui transmettre? J'en suis confondu. Dites-moi encore, mon bon matre, ne vous a-t-elle pas parl de moi, n'a-t-elle pas prononc mon nom dans un soupir, ou autrement? --Non, mon fils, rpondit M. l'abb Coignard, elle ne l'a pas prononc, du moins d'une faon perceptible. Je n'ai pas ou non plus qu'elle ait murmur celui de M. d'Astarac, son amant, qu'elle devait avoir plus prsent que le vtre. Mais ne soyez pas surpris qu'elle oublie son alchimiste. Il ne suffit pas de possder une femme pour imprimer dans son me une marque profonde et durable. Les mes sont presque impntrables les unes aux autres, et c'est ce qui vous montre le nant cruel de l'amour. Le sage doit se dire: Je ne suis rien dans ce rien qui est la crature. Esprer qu'on laissera un souvenir au coeur d'une femme, c'est vouloir fixer l'empreinte d'un anneau sur la face d'une eau courante. Aussi gardons-nous de vouloir nous tablir dans ce qui passe, et attachons-nous ce qui ne meurt pas. --Enfin, rpondis-je, cette Jahel est sous de bons verrous, et l'on peut se fier la vigilance de son gardien. --Mon fils, reprit mon bon matre, c'est ce soir qu'elle doit nous rejoindre au Cheval-Rouge. L'ombre est propice aux vasions, rapts, dmarches furtives et actions clandestines. Il faut nous en reposer sur la ruse de cette fille. Quant vous, ayez soin de vous trouver sur le rond-point des Bergres, entre chien et loup. Vous savez que M. d'Anquetil n'est pas patient et qu'il serait homme partir sans vous. Comme il me donnait cet avis, la cloche sonna le djeuner. --N'avez-vous point, me dit-il, une aiguille et du fil; mes vtements sont dchirs en plusieurs endroits et je voudrais, avant de paratre table, les rtablir, par plusieurs reprises, dans leur ancienne dcence. Ma culotte surtout me donne de l'inquitude. Elle est ce point ruine que, si je n'y porte un prompt secours, je sens que c'en est fait d'elle. Je pris donc, la table du cabbaliste, ma place accoutume, avec cette ide affligeante, que je m'y asseyais pour la dernire fois. J'avais l'me noire de la trahison de Jahel. Hlas! me disais-je, mon voeu le plus ardent tait de fuir avec elle. Il n'y avait point d'apparence qu'il ft exauc. Il l'est pourtant, et de la plus cruelle manire. Et j'admirais cette fois encore la sagesse de mon bien-aim matre qui, un jour que je souhaitais trop vivement le bon succs de quelque affaire, me rpondit par cette parole de la _Bible_: _Et tribuit eis petitionem eorum_. Mes chagrins et mes inquitudes m'taient tout apptit, et je ne touchais aux mets que du bout des lvres. Cependant, mon bon matre avait gard la grce inaltrable de son me. Il abondait en aimables discours, et l'on et dit un de ces sages que le _Tlmaque_ nous montre conversant sous les ombrages des Champs-Elyses, plutt qu'un homme poursuivi comme meurtrier et rduit une vie errante et misrable. M. d'Astarac, s'imaginant que j'avais pass la nuit la rtisserie, me demanda avec obligeance des nouvelles de mes bons parents, et, comme il ne pouvait s'abstraire un moment de ses visions, il ajouta: --Quand je vous parle de ce rtisseur comme de votre pre, il est bien entendu que je m'exprime selon le monde et non point selon la nature. Car rien ne prouve, mon fils, que vous ne soyez engendr par un Sylphe. C'est mme ce que je croirai de prfrence, pour peu que votre gnie, encore tendre, croisse en force et en beaut. --Oh! ne parlez point ainsi, monsieur, rpliqua mon bon matre en souriant; vous l'obligerez cacher son esprit pour ne pas nuire au bon renom de sa mre. Mais, si vous la connaissiez mieux, vous penseriez comme moi qu'elle n'a point eu de commerce avec un Sylphe; c'est une bonne chrtienne qui n'a jamais accompli l'oeuvre de chair qu'avec son mari et qui porte sa vertu sur son visage, bien diffrente en cela de cette autre rtisseuse, madame Quonian, dont on fit grand bruit Paris et dans les provinces au temps de ma jeunesse. N'outes-vous pas parler d'elle, monsieur? Elle avait pour galant le sieur Mariette, qui devint plus tard secrtaire de M. d'Angervilliers. C'tait un gros monsieur qui, chaque fois qu'il voyait sa belle, lui laissait en souvenir quelque joyau, un jour une croix de Lorraine ou un saint-esprit, un autre jour une montre ou une chtelaine. Ou bien encore un mouchoir, un ventail, une bote; il dvalisait pour elle les bijoutiers et les lingres de la foire Saint-Germain; tant qu'enfin, voyant sa rtissire pare comme une chsse, le rtisseur eut soupon que ce n'tait pas l un bien acquis honntement. Il l'pia et ne tarda pas la surprendre avec son galant. Il faut vous dire que ce mari n'tait qu'un vilain jaloux. Il se fcha et n'y gagna rien, bien au contraire. Car le couple amoureux, qu'importunait la criaillerie, jura de se dfaire de lui. Le sieur Mariette avait le bras long. Il obtint une lettre de cachet au nom du malheureux Quonian. Cependant, la perfide rtisseuse dit son mari: "--Menez-moi dner, je vous prie, ce prochain dimanche la campagne. Je me promets de cette partie fine un plaisir extrme. "Elle fut tendre et pressante. Le mari, flatt, lui accorda ce qu'elle demandait. Le dimanche venu, il se mit avec elle dans un mauvais fiacre pour aller aux Porcherons. Mais peine arriv au Roule, une troupe de sergents, aposts par Mariette, l'enleva et le conduisit Bictre, d'o il fut expdi Mississipi, o il est encore. On en fit une chanson qui finit ainsi: Un mari sage et commode N'ouvre les yeux qu' demi. Il vaut mieux tre la mode, Que de voir Mississipi. Et c'est l, sans doute, le plus solide enseignement qu'on puisse tirer de l'exemple du rtisseur Quonian. "Quant l'aventure elle-mme, il ne lui manque que d'tre conte par un Ptrone ou par un Apule, pour galer la meilleure fable milsienne. Les modernes sont infrieurs aux anciens dans l'pope et dans la tragdie. Mais si nous ne surpassons pas les Grecs et les Latins dans le conte, ce n'est pas la faute des dames de Paris, qui ne cessent d'enrichir la matire par divers tours ingnieux et gentilles inventions. Vous n'tes pas sans connatre, monsieur, le recueil de Boccace; je l'ai assez pratiqu par divertissement, et j'affirme, que si ce Florentin vivait de nos jours en France, il ferait de la disgrce de Quonian le sujet d'un de ses plus plaisants rcits. Quant moi, je ne l'ai rappele cette table que pour faire reluire, par l'effet du contraste, la vertu de madame Lonard Tournebroche qui est l'honneur de la rtisserie, dont madame Quonian fut l'opprobre. Madame Tournebroche, j'ose l'affirmer, n'a jamais manqu aux vertus mdiocres et communes dont l'exercice est recommand dans le mariage, qui est le seul mprisable des sept sacrements. --Je n'en disconviens pas, reprit M. d'Astarac. Mais cette dame Tournebroche serait plus estimable encore, si elle avait eu commerce avec un Sylphe, l'exemple de Smiramis, d'Olympias et de la mre du grand pape Sylvestre II. --Ah! monsieur, dit l'abb Coignard, vous nous parlez toujours de Sylphes et de Salamandres. De bonne foi, en avez-vous jamais vu? --Comme je vous vois, rpondit M. d'Astarac, et mme de plus prs, au moins en ce qui regarde les Salamandres. --Monsieur, ce n'est point encore assez, reprit mon bon matre, pour croire leur existence, qui est contraire aux enseignements de l'glise. Car on peut tre sduit par des illusions. Les yeux et tous nos sens ne sont que des messagers d'erreurs et des courriers de mensonges. Ils nous abusent plus qu'ils ne nous instruisent. Ils ne nous apportent que des images incertaines et fugitives. La vrit leur chappe; participant de son principe ternel, elle est invisible comme lui. --Ah! dit M. d'Astarac, je ne vous savais pas si philosophe ni d'un esprit si subtil. --C'est vrai, rpondit mon bon matre. Il est des jours o j'ai l'me plus pesante et plus attache au lit et la table. Mais j'ai, cette nuit, cass une bouteille sur la tte d'un publicain, et mes esprits en sont extraordinairement exalts. Je me sens capable de dissiper les fantmes qui vous hantent et de souffler sur toute cette fume. Car, enfin, monsieur, ces Sylphes ne sont que les vapeurs de votre cerveau. M. d'Astarac l'arrta par un geste doux et lui dit: --Pardon! monsieur l'abb; croyez-vous aux dmons? --Je vous rpondrai sans difficult, dit mon bon matre, que je crois des dmons tout ce qui est rapport d'eux dans les livres saints, et que je rejette comme abus et superstition la croyance aux sortilges, amulettes et exorcismes. Saint Augustin enseigne que quand l'criture nous exhorte rsister aux dmons, elle entend que nous devons rsister nos passions et nos apptits drgls. Rien n'est plus dtestable que toutes ces diableries dont les capucins effrayent les bonnes femmes. --Je vois, dit M. d'Astarac, que vous vous efforcez de penser en honnte homme. Vous hassez les superstitions grossires des moines autant que je les dteste moi-mme. Mais enfin, vous croyez aux dmons, et je n'ai pas eu de peine vous en tirer l'aveu. Sachez donc qu'ils ne sont autres que les Sylphes et les Salamandres. L'ignorance et la peur les ont dfigurs dans les imaginations timides. Mais, en ralit, ils sont beaux et vertueux. Je ne vous mettrai point sur les chemins des Salamandres, n'tant pas assez assur de la puret de vos moeurs; mais rien n'empche que je vous induise, monsieur l'abb, la frquentation des Sylphes, qui habitent les plaines de l'air et qui s'approchent volontiers des hommes avec un esprit bienveillant et si affectueux, qu'on a pu les nommer des Gnies assistants. Loin de nous pousser notre perte, comme le croient les thologiens qui en font des diables, ils protgent et gardent de tout pril leurs amis terrestres. Je pourrais vous faire connatre des exemples infinis de l'aide qu'ils leur donnent. Mais comme il faut se borner, je m'autoriserai seulement d'un rcit que je tiens de madame la marchale de Grancey elle-mme. Elle tait sur l'ge et veuve dj depuis plusieurs annes, quand elle reut, une nuit, dans son lit, la visite d'un Sylphe qui lui dit: "Madame, faites fouiller dans la garde-robe de feu votre poux. Il se trouve dans la poche d'un de ses hauts-de-chausses une lettre qui, si elle tait connue, perdrait M. des Roches, mon bon ami et le vtre. Faites-vous la remettre et ayez soin de la brler." "La marchale promit de ne point ngliger cet avis et elle demanda des nouvelles du dfunt marchal au Sylphe, qui disparut sans lui rpondre. A son rveil, elle appela ses femmes et les envoya voir s'il ne restait pas quelques habits du marchal dans sa garderobe. Elles rpondirent qu'il n'en restait aucun et que les laquais les avaient tous vendus au fripier. Madame de Grancey insista pour qu'elles cherchassent s'il ne se trouvait pas au moins une paire de chausses. "Ayant fouill dans tous les coins, elles dcouvrirent enfin une vieille culotte de taffetas noir oeillets, de mode ancienne, qu'elles apportrent la marchale. Celle-ci mit la main dans une des poches et en tira une lettre qu'elle ouvrit et o elle trouva plus qu'il n'en fallait pour faire mettre M. des Roches dans une prison d'tat. Elle n'eut rien de si press que de jeter cette lettre au feu. Ainsi, ce gentilhomme fut sauv par ses bons amis, le Sylphe et la marchale. "Sont-ce l, je vous prie, monsieur l'abb, des moeurs de dmons? Mais je vais vous rapporter un trait auquel vous serez plus sensible, et qui, j'en suis sr, ira au coeur d'un savant homme tel que vous. Vous n'ignorez point que l'Acadmie de Dijon est fertile en beaux esprits. L'un d'eux, dont le nom ne vous est point inconnu, vivant au sicle dernier, prparait, en de doctes veilles, une dition de Pindare. Une nuit qu'il avait pli sur cinq vers dont il ne pouvait dmler le sens parce que le texte en tait trs corrompu, il s'endormit dsespr, au chant du coq. Pendant son sommeil, un Sylphe, qui l'aimait, le transporta en esprit Stockholm, l'introduisit dans le palais de la reine Christine, le conduisit dans la bibliothque et tira d'une des tablettes un manuscrit de Pindare, qu'il lui ouvrit l'endroit difficile. Les cinq vers s'y trouvaient avec deux ou trois bonnes leons qui les rendaient tout fait intelligibles. "Dans la violence de son contentement, notre savant se rveilla, battit le briquet et nota tout aussitt au crayon les vers tels qu'il les avait retenus. Aprs quoi il se rendormit profondment. Le lendemain, rflchissant sur son aventure nocturne, il rsolut d'en tre clairci. M. Descartes tait alors en Sude, auprs de la reine, qu'il instruisait de sa philosophie. Notre pindariste le connaissait; mais il tait en commerce plus familier avec l'ambassadeur du roi de Sude en France, M. Chanut. C'est lui qu'il s'adressa pour faire tenir M. Descartes une lettre par laquelle il le priait de lui dire s'il se trouvait rellement dans la bibliothque de la Reine, Stockholm, un manuscrit de Pindare contenant la variante qu'il lui dsignait. M. Descartes, qui tait d'une extrme civilit, rpondit l'acadmicien de Dijon que Sa Majest possdait en effet ce manuscrit et qu'il y avait lu, lui-mme, les vers avec la variante contenue dans la lettre. M. d'Astarac, ayant cont cette histoire en pelant une pomme, regarda l'abb Coignard pour jouir du succs de son discours. Mon bon matre souriait. --Ah! monsieur, dit-il, je vois bien que je me flattais tout l'heure d'une vaine esprance, et qu'on ne vous fera point renoncer vos chimres. Je confesse de bonne grce que vous nous avez fait paratre l un Sylphe ingnieux et que je voudrais avoir un aussi gentil secrtaire. Son secours me serait particulirement utile en deux ou trois endroits de Zozime le Panopolitain, qui sont des plus obscurs. Ne pourriez-vous me donner le moyen d'voquer au besoin quelque Sylphe de bibliothque, aussi habile que celui de Dijon? M. d'Astarac rpondit gravement: --C'est un secret, monsieur l'abb, que je vous livrerai volontiers. Mais je vous avertis que si vous le communiquez aux profanes votre perte est certaine. --N'en ayez aucune inquitude, dit l'abb. J'ai grande envie de connatre un si beau secret, bien qu' ne vous rien cacher, je n'en attende nul effet, ne croyant point vos Sylphes. Instruisez-moi donc, s'il vous plat. --Vous l'exigez? reprit le cabbaliste. Sachez donc que quand vous voudrez tre assist d'un Sylphe, vous n'aurez qu' prononcer ce seul mot _Agla_. Aussitt les fils de l'air voleront vers vous; mais vous entendez bien, monsieur l'abb, que ce mot doit tre rcit du coeur aussi bien que des lvres et que la foi lui donne toute sa vertu. Sans elle, il n'est qu'un vain murmure. Et tel que je viens de le prononcer, sans y mettre d'me ni de dsir, il n'a, mme dans ma bouche, qu'une faible puissance, et c'est tout au plus si quelques enfants du jour, en l'entendant, viennent de glisser dans cette chambre leur lgre ombre de lumire. Je les ai plutt devins que vus sur ce rideau, et ils se sont vanouis peine forms. Vous n'avez, ni votre lve ni vous, souponn leur prsence. Mais si j'avais prononc ce mot magique avec un vritable sentiment, vous les eussiez vus paratre dans tout leur clat. Ils sont d'une beaut charmante. Je vous ai appris l, monsieur l'abb, un grand et utile secret. Encore une fois, ne le divulguez pas imprudemment. Et ne mprisez pas l'exemple de l'abb de Villars qui, pour avoir rvl leurs secrets, fut assassin par les Sylphes, sur la route de Lyon. --Sur la route de Lyon, dit mon bon matre. Voil qui est trange! M. d'Astarac nous quitta de faon soudaine. --Je vais, dit l'abb, monter une fois encore dans cette auguste bibliothque o je gotai d'austres volupts et que je ne reverrai plus. Ne manquez point, Tournebroche, de vous trouver la tombe du jour, au rond-point des Bergres. Je promis de n'y point manquer; j'avais dessein de m'enfermer dans ma chambre pour crire M. d'Astarac et mes bons parents qu'ils voulussent bien m'excuser si je ne prenais point cong d'eux, en fuyant, aprs une aventure o j'tais plus malheureux que coupable. Mais j'entendis du palier des ronflements qui sortaient de ma chambre, et je vis, en entr'ouvrant la porte, M. d'Anquetil endormi dans mon lit avec son pe son chevet et des cartes jouer rpandues sur ma couverture. J'eus un moment l'envie de le percer de sa propre pe; mais cette ide me quitta sitt venue, et je le laissai dormir, riant en moi-mme, dans mon chagrin, la pense que Jahel, enferme sous de triples verrous, ne pourrait le rejoindre. J'entrai, pour crire mes lettres, dans la chambre de mon bon matre o je drangeai cinq ou six rats qui rongeaient sur la table de nuit son livre de Boce. J'crivis M. d'Astarac et ma mre, et je composai pour Jahel l'ptre la plus touchante. Je la relus et la mouillai de mes larmes. Peut-tre, me dis-je, l'infidle y mlera les siennes. Puis, accabl de fatigue et de mlancolie, je me jetai sur le matelas de mon bon matre, et ne tardai pas tomber dans un demi-sommeil, troubl par des rves la fois rotiques et sombres. J'en fus tir par le muet Criton, qui entra dans ma chambre et me tendit sur un plat d'argent une papillote l'iris, o je lus quelques mots tracs au crayon d'une main maladroite. On m'attendait dehors pour affaire pressante. Le billet tait sign: Frre Ange, capucin indigne. Je courus la porte verte, et je trouvai sur la route le petit frre assis au bord du foss dans un abattement pitoyable. N'ayant pas la force de se lever ma venue, il tendit vers moi le regard de ses grands yeux de chien, presque humains, et noys de larmes. Ses soupirs soulevaient sa barbe et sa poitrine. Il me dit d'un ton qui faisait peine: --Hlas! monsieur Jacques, l'heure de l'preuve est venue en Babylone, selon qu'il est dit dans les prophtes. Sur la plainte faite par M. de la Guritaude M. le lieutenant de police, mam'selle Catherine a t conduite l'hpital par les exempts, et elle sera envoye l'Amrique par le prochain convoi. J'en tiens la nouvelle de Jeannette la vielleuse qui au moment o Catherine entrait en charrette l'hpital, en sortait elle-mme, aprs y avoir t retenue pour un mal dont elle est gurie st' heure par l'art des chirurgiens, du moins Dieu le veuille! Pour ce qui est de Catherine, elle ira aux les sans rmission. Et frre Ange, cet endroit de son discours, se mit pleurer abondamment. Aprs avoir tent d'arrter ses pleurs par de bonnes paroles, je lui demandai s'il n'avait rien autre chose me dire. --Hlas! monsieur Jacques, me rpondit-il, je vous ai confi l'essentiel, et le reste flotte dans ma tte comme l'esprit de Dieu sur les eaux, sans comparaison. C'est un chaos obscur. Le malheur de Catherine m'a t le sentiment. Il fallait toutefois que j'eusse une nouvelle de consquence vous faire savoir pour me hasarder jusqu'au seuil de cette maison maudite, o vous habitez avec toutes sortes de diables, et c'est avec pouvante, aprs avoir rcit l'oraison de saint Franois, que j'ai os heurter le marteau pour remettre un valet le billet que je vous adressai. Je ne sais si vous avez pu le lire, tant j'ai peu l'habitude de former des lettres. Et le papier n'en tait gure bon pour crire, mais c'est l'honneur de notre saint ordre de ne point donner dans les vanits du sicle. Ah! Catherine l'hpital! Catherine l'Amrique! N'est-ce pas fendre le coeur le plus dur? Jeannette elle-mme en pleurait toutes les larmes de ses yeux, bien qu'elle soit jalouse de Catherine, qui l'emporte autant en jeunesse et en beaut sur elle que saint Franois passe en saintet tous les autres bienheureux. Ah! monsieur Jacques! Catherine l'Amrique, ce sont les voies extraordinaires de la Providence. Hlas! notre sainte religion est vritable, et le roi David a raison de dire que nous sommes semblables l'herbe des champs, puisque Catherine est l'hpital. Ces pierres o je suis assis sont plus heureuses que moi, bien que je sois revtu des signes du chrtien et mme du religieux. Catherine l'hpital! Il sanglota de nouveau. J'attendis que le torrent de sa douleur se ft coul, et je lui demandai s'il n'avait pas de nouvelles de mes chers parents. --Monsieur Jacques, me rpondit-il, c'est eux prcisment qui m'envoient vous, charg d'une commission pressante. Je vous dirai qu'ils ne sont gure heureux, par la faute de matre Lonard, votre pre, qui passe boire et jouer tous les jours que Dieu lui fait. Et la fume odorante des oies et des poulardes ne monte plus, comme jadis, vers la reine Pdauque, dont l'image se balance tristement aux vents humides qui la rongent. O est le temps o la rtisserie de votre pre parfumait la rue Saint-Jacques, du _Petit Bacchus_ aux _Trois Pucelles_? Mais, depuis que ce sorcier y est entr, tout y dprit, btes et gens, par l'effet du sort qu'il y a jet. Et la vengeance divine a commenc d'tre manifeste en ce lieu, aprs que ce gros abb Coignard y a t reu, tandis qu'au rebours j'en tais chass. Ce fut le principe du mal, qui vint de ce que M. Coignard s'enorgueillit de la profondeur de sa science et de l'lgance de ses moeurs. Et l'orgueil est la source de tous les pchs. Votre sainte mre eut grand tort, monsieur Jacques, de ne point se contenter des leons que je vous donnais charitablement et qui vous eussent rendu capable, sans faute, de gouverner la cuisine, de manier la lardoire, et de porter la bannire de la confrrie, aprs la mort chrtienne de votre pre, et son service et obsques, qui ne peuvent tarder longtemps, car toute vie est transitoire, et il boit excessivement. Ces nouvelles me jetrent dans une affliction qu'il est facile de comprendre. Je mlai mes larmes celles du petit frre. Cependant, je lui demandai des nouvelles de ma bonne mre. --Dieu, me rpondit-il, qui se plut affliger Rachel dans Rama, a envoy votre mre, monsieur Jacques, diverses tribulations pour son bien et l'effet de chtier matre Lonard de son pch quand il chassa mchamment en ma personne Jsus-Christ de la rtisserie. Il a transport la plupart des acheteurs de volaille et de pts la fille de madame Quonian, qui tourne la broche l'autre bout de la rue Saint-Jacques. Madame votre mre voit avec douleur qu'il a bni cette maison aux dpens de la sienne, qui est maintenant si dserte que la mousse en couvre quasiment la pierre du seuil. Elle est soutenue dans ses preuves premirement par sa dvotion saint Franois; secondement par la considration de votre avancement dans le monde, o vous portez l'pe comme un homme de condition. "Mais cette seconde consolation a t beaucoup diminue quand les sergents sont venus ce matin vous chercher la rtisserie pour vous conduire Bictre y battre le pltre pendant un an ou deux. C'est Catherine qui vous avait dnonc M. de la Guritaude; mais il ne faut pas l'en blmer: elle confessa la vrit, comme elle devait le faire, tant chrtienne. Elle vous dsigna, avec M. l'abb Coignard, comme les complices de M. d'Anquetil et fit un rapport fidle des meurtres et des carnages de cette nuit pouvantable. Hlas! sa franchise ne lui servit de rien, et elle fut conduite l'hpital! C'est une chose horrible penser! A cet endroit de son rcit, le petit frre se mit la tte dans ses mains et pleura de nouveau. La nuit tait venue. Je craignais de manquer le rendez-vous. Tirant le petit frre hors du foss o il tait abm, je le mis debout et le priai de poursuivre son rcit en m'accompagnant sur la route de Saint-Germain, jusqu'au rond-point des Bergres. Il m'obit volontiers, et marchant tristement mon ct, il me pria de l'aider dmler le fil brouill de ses ides. Je le replaai au point o les sergents me venaient prendre la rtisserie. --Ne vous trouvant pas, reprit-il, ils voulaient emmener votre pre votre place. Matre Lonard prtendait ne point savoir o vous tiez cach. Madame votre mre disait de mme, et elle en faisait de grands serments. Que Dieu lui pardonne, monsieur Jacques! car elle se parjurait videmment. Les sergents commenaient se fcher. Votre pre leur fit entendre raison en les menant boire. Et ils se quittrent assez bons amis. Pendant ce temps, votre mre m'alla qurir aux _Trois Pucelles_, o je qutais selon les saintes rgles de mon ordre. Elle me dpcha vers vous pour vous avertir de fuir sans retard, de peur que le lieutenant de police ne dcouvre bientt la maison o vous logez. En coutant ces tristes nouvelles, je htais le pas, et nous avions dj pass le pont de Neuilly. Sur la cte assez rude, qui monte au rond-point dont nous voyions dj les ormes, le petit frre continua de parler d'une voix expirante. --Madame votre mre, dit-il, m'a expressment recommand de vous avertir du pril qui vous menace et elle m'a remis pour vous un petit sac que j'ai cach sous ma robe. Je ne l'y retrouve plus, ajouta-t-il aprs s'tre tt dans tous les sens. Et comment aussi voulez-vous que je trouve rien aprs avoir perdu Catherine? Elle tait dvote saint Franois, et trs aumnire. Et pourtant ils l'ont traite comme une fille perdue, et ils vont lui raser la tte, et c'est une chose affreuse penser qu'elle deviendra semblable aux poupes des modistes et qu'elle sera embarque dans cet tat pour l'Amrique, o elle risquera de mourir de la fivre et d'tre mange par les sauvages anthropophages. Il achevait ce discours en soupirant quand nous parvnmes au rond-point. A notre gauche, l'auberge du Cheval-Rouge levait au-dessus d'une double range d'ormeaux son toit d'ardoises et ses lucarnes armes de poulies, et l'on apercevait sous le feuillage la porte charretire, grande ouverte. Je ralentis le pas, et le petit frre se laissa choir au pied d'un arbre. --Frre Ange, lui dis-je, vous me parliez d'un sachet que ma bonne mre vous avait pri de me remettre. --Elle m'en pria, en effet, rpondit le petit frre, et j'ai si bien serr ce sac que je ne sais o je l'ai mis; mais sachez bien, monsieur Jacques, que je ne l'ai pu perdre que par excs de prcautions. Je l'assurai vivement qu'il ne l'avait point perdu et que, s'il ne le retrouvait tout de suite, je l'aiderais moi-mme le chercher. Le ton de mes paroles lui fut sensible, car il tira, avec de grands soupirs, de dessous son froc, un petit sac d'indienne qu'il me tendit regret. J'y trouvai un cu de six livres et une mdaille de la vierge noire de Chartres, que je baisai en versant des larmes d'attendrissement et de repentir. Cependant le petit frre faisait sortir de toutes ses poches des paquets d'images colories et de prires ornes de vignettes grossires. Il en choisit deux ou trois qu'il m'offrit prfrablement aux autres, comme les plus utiles, son avis, pour les plerins, et voyageurs, et pour toutes les personnes errantes. --Elles sont bnites, me dit-il, et efficaces dans le danger de mort ou de maladie, tant par rcitation orale que par attouchement et application sur la peau. Je vous les donne, monsieur Jacques, pour l'amour de Dieu. Souvenez-vous de me faire quelque aumne. N'oubliez pas que je mendie au nom du bon saint Franois. Il vous protgera sans faute, si vous assistez son fils le plus indigne, que je suis prcisment. Tandis qu'il parlait de la sorte, je vis, aux clarts mourantes du jour, une berline quatre chevaux sortir par la porte charretire du Cheval-Rouge et venir se ranger avec force claquements de fouets et piaffements de chevaux sur la chausse, tout prs de l'arbre sous lequel frre Ange tait assis. J'observai alors que ce n'tait pas prcisment une berline, mais une grande voiture quatre places, avec un coup assez petit sur le devant. Je la considrais depuis une minute ou deux, quand je vis, gravissant la cte, M. d'Anquetil accompagn de Jahel, en cornette, avec des paquets sous son manteau, et suivi de M. Coignard, charg de cinq ou six bouquins envelopps dans une vieille thse. A leur venue, les postillons abaissrent les deux marchepieds et ma belle matresse, ramassant ses jupes en ballon, se hissa dans le coup, pousse d'en bas par M. d'Anquetil. A ce spectacle, je m'lanai, je m'criai: --Arrtez, Jahel! Arrtez, monsieur! Mais le sducteur n'en poussait que plus fort la perfide, dont la rondeur charmante disparut bientt. Puis, s'apprtant la rejoindre, un pied sur le marchepied, il me regarda avec surprise: --Ah! monsieur Tournebroche! vous voulez donc me prendre toutes mes matresses! Jahel aprs Catherine. C'est une gageure. Mais je ne l'entendais pas, et j'appelai encore Jahel, tandis que frre Ange, s'tant lev de dessous son orme, et s'allant planter contre la portire, offrait M. d'Anquetil des images de saint Roch, l'oraison rciter pendant qu'on ferre les chevaux, la prire contre le mal des ardents, et demandait la charit d'une voix lamentable. Je serais rest l toute la nuit, appelant Jahel, si mon bon matre ne m'et tir lui, et pouss dans la grande caisse de la voiture, o il entra aprs moi. --Laissons-leur le coup, me dit-il; et faisons route tous deux dans cette caisse spacieuse. Je vous ai, Tournebroche, longtemps cherch, et, ne vous rien dguiser, nous partions sans vous, quand je vous aperus sous un arbre avec le capucin. Nous ne pouvions tarder davantage, car M. de la Guritaude nous fait rechercher activement. Et il a le bras long; il prte de l'argent au Roi. La berline roulait dj, et frre Ange, attach la portire, la main tendue, nous poursuivait en mendiant. Je m'abmai dans les coussins. --Hlas! monsieur, m'criai-je, vous m'aviez pourtant dit que Jahel tait enferme sous une triple serrure. --Mon fils, rpondit mon bon matre, il ne fallait pas en avoir une confiance excessive, car les filles se jouent des jaloux et de leurs cadenas. Et, quand la porte est ferme, elles sautent par la fentre. Vous n'avez pas l'ide, Tournebroche, mon enfant, de la ruse des femmes. Les anciens en ont rapport des exemples admirables et vous en trouverez plusieurs au livre d'Apule, o ils sont sems comme du sel dans le rcit de la Mtamorphose. Mais, o cette ruse se fait mieux entendre, c'est dans un conte arabe que M. Galand a fait nouvellement connatre en Europe et que je vais vous dire: "Schariar, sultan de Tartarie, et son frre Schahzenan, se promenant un jour au bord de la mer, virent s'lever soudain au-dessus des flots une colonne noire, qui marcha vers le rivage. Ils reconnurent un Gnie de l'espce la plus froce, en forme de gant d'une hauteur prodigieuse, et portant sur sa tte une caisse de verre, ferme quatre serrures de fer. Cette vue les remplit d'une telle pouvante, qu'ils s'allrent cacher dans la fourche d'un arbre qui tait proche. Cependant le Gnie mit pied sur le rivage avec la caisse qu'il alla porter au pied de l'arbre o taient les deux princes. Puis s'y tant lui-mme couch, il ne tarda pas s'endormir. Ses jambes s'tendaient jusqu' la mer et son souffle agitait la terre et le ciel. Tandis qu'il reposait si effroyablement, le couvercle du coffre se souleva et il en sortit une dame d'une taille majestueuse et d'une beaut parfaite. Elle leva la tte... A cet endroit, j'interrompis ce rcit, que j'entendais peine. --Ah! monsieur, m'criai-je, que pensez-vous que Jahel et M. d'Anquetil se disent en ce moment, seuls dans ce coup? --Je ne sais, rpondit mon bon matre; c'est leur affaire et non la ntre. Mais achevons ce conte arabe, qui est plein de sens. Vous m'avez inconsidrment interrompu, Tournebroche, au moment o cette dame, levant la tte, dcouvrit les deux princes dans l'arbre o ils s'taient cachs. Elle leur fit signe de venir et, voyant qu'ils hsitaient, partags entre l'envie de rpondre l'appel d'une si belle personne et la peur d'approcher un gant si terrible, elle leur dit d'un ton de voix bas, mais anim: "Descendez tout de suite, ou j'veille le Gnie!" A son air imprieux et rsolu, ils comprirent que ce n'tait point l une vaine menace, et que le plus sr comme le plus agrable, tait encore de descendre. Ils le firent avec toutes les prcautions possibles pour ne pas veiller le Gnie. Lorsqu'ils furent en bas, la dame les prit par la main et, s'tant un peu loigne avec eux sous les arbres, elle leur fit entendre clairement qu'elle tait prte se donner tout de suite l'un et l'autre. Ils se prtrent de bonne grce cette fantaisie et, comme ils taient hommes de coeur, la crainte ne gta pas trop leur plaisir. Aprs qu'elle eut obtenu d'eux ce qu'elle souhaitait, ayant remarqu qu'ils avaient chacun une bague au doigt, elle la leur demanda. Puis, retournant au coffre o elle logeait, elle en tira un chapelet d'anneaux qu'elle montra aux princes. "--Savez-vous, leur dit-elle, ce que signifient ces bagues enfiles? Ce sont celles de tous les hommes pour qui j'ai eu les mmes bonts que pour vous. Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptes, que je garde en mmoire d'eux. Je vous ai demand les vtres pour la mme raison et afin d'avoir la centaine accomplie. "Voil donc, continua-t-elle, cent amants que j'ai eus jusqu' ce jour, malgr la vigilance et les soins de ce vilain Gnie, qui ne me quitte pas. Il a beau m'enfermer dans cette caisse de verre et me tenir cache au fond de la mer, je le trompe autant qu'il me plat. "Cet ingnieux apologue, ajouta mon bon matre, vous montre les femmes aussi ruses en Orient, o elles sont recluses, que parmi les Europens, o elles sont libres. Si l'une d'elles a form un projet, il n'est mari, amant pre, oncle, tuteur, qui en puissent empcher l'excution. Vous ne devez donc pas tre surpris, mon fils, que tromper les soins de ce vieux Mardoche n'ait t qu'un jeu pour cette Jahel qui mle, en son gnie pervers, l'adresse de nos guilledines la perfidie orientale. Je la devine, mon fils, aussi ardente au plaisir qu'avide d'or et d'argent, et digne race d'Olibah et d'Aolibah. "Elle est d'une beaut acide et mordante, dont je sens moi-mme quelque peu l'atteinte, bien que l'ge, les mditations sublimes et les misres d'une vie agite aient beaucoup amorti en moi le sentiment des plaisirs charnels. A la peine que vous cause le bon succs de son aventure avec M. d'Anquetil, je dmle, mon fils, que vous ressentez bien plus vivement que moi la dent acre du dsir, et que vous tes dchir de jalousie. C'est pourquoi vous blmez une action, irrgulire la vrit, et contraire aux vulgaires convenances, mais indiffrente en soi ou du moins qui n'ajoute rien de considrable au mal universel. Vous me condamnez au dedans de vous, d'y avoir eu part, et vous croyez prendre l'intrt des moeurs, quand vous ne suivez que le mouvement de vos passions. C'est ainsi, mon fils, que nous colorons nos yeux nos pires instincts. La morale humaine n'a pas d'autre origine. Confessez pourtant qu'il et t dommage de laisser plus longtemps une si belle fille ce vieux lunatique. Concevez que M. d'Anquetil, jeune et beau, est mieux assorti une si aimable personne, et rsignez-vous ce que vous ne pouvez empcher. Cette sagesse est difficile. Elle le serait plus encore si on vous avait pris votre matresse. Vous sentiriez alors des dents de fer vous labourer la chair et votre esprit s'emplirait d'images odieuses et prcises. Cette considration, mon fils, doit adoucir votre souffrance prsente. Au reste, la vie est pleine de travaux et de douleurs. C'est ce qui nous fait concevoir une juste esprance de la batitude ternelle. Ainsi parlait mon bon matre, tandis que les ormes de la route royale fuyaient nos cts. Je me gardai de lui rpondre qu'il irritait mes chagrins en voulant les adoucir et qu'il mettait, sans le savoir, le doigt sur la plaie. Notre premier relais fut Juvisy o nous arrivmes le matin par la pluie. En entrant dans l'auberge de la poste, je trouvai Jahel au coin de la chemine, o cinq ou six poulets tournaient sur trois broches. Elle se chauffait les pieds et laissait voir un peu de ses bas de soie, qui taient pour moi un grand sujet de trouble, par l'ide de la jambe que je me reprsentais exactement avec le grain de la peau, le duvet et toutes sortes de circonstances frappantes. M. d'Anquetil tait accoud au dossier de la chaise o elle tait assise, la joue dans la main. Il l'appelait son me et sa vie; il lui demandait si elle n'avait pas faim; et, comme elle rpondit que oui, il sortit pour donner des ordres. Demeur seul avec l'infidle, je la regardai dans les yeux, qui refltaient la flamme du foyer. --Ah! Jahel, m'criai-je, je suis bien malheureux, vous m'avez trahi et vous ne m'aimez plus. --Qui vous dit que je ne vous aime plus? rpondit-elle en tournant vers moi un regard de velours et de flamme. --Hlas! mademoiselle, il y parat assez votre conduite. --Eh quoi! Jacques, pouvez-vous m'envier le trousseau de toile de Hollande et la vaisselle godronne que ce gentilhomme me doit donner. Je ne vous demande qu'un peu de discrtion jusqu' l'effet de ses promesses, et vous verrez que je suis pour vous telle que j'tais la Croix-des-Sablons. --Hlas! Jahel, en attendant, mon rival jouira de vos faveurs. --Je sens, reprit-elle, que ce sera peu de chose, et que rien n'effacera le souvenir que vous m'avez laiss. Ne vous tourmentez pas de ces bagatelles; elles n'ont de prix que par l'ide que vous vous en faites. --Oh! m'criai-je, l'ide que je m'en fais est affreuse, et je crains de ne pouvoir survivre votre trahison. Elle me regarda avec une sympathie moqueuse et me dit en souriant: --Croyez-moi, mon ami, nous n'en mourrons ni l'un ni l'autre. Songez, Jacques, qu'il me faut le linge et la vaisselle. Soyez prudent; ne laissez rien voir des sentiments qui vous agitent, et je vous promets de rcompenser plus tard votre discrtion. Cette esprance adoucit un peu mes chagrins cuisants. L'htesse vint mettre sur la table la nappe parfume de lavande, les assiettes d'tain, les gobelets et les pots. J'avais grand faim, et quand M. d'Anquetil, rentrant dans l'auberge avec l'abb, nous invita manger un morceau, je pris volontiers ma place entre Jahel et mon bon matre. Dans la peur d'tre poursuivis, nous repartmes aprs avoir expdi trois omelettes et deux petits poulets. On convint dans ce pril pressant, de brler les tapes jusqu' Sens, o nous dcidmes de passer la nuit. Je me faisais de cette nuit une ide horrible pensant qu'elle devait consommer la trahison de Jahel. Et cette apprhension trop lgitime me troublait au point que je ne prtais qu'une oreille distraite aux discours de mon bon matre, qui les moindres incidents du voyage inspiraient des rflexions admirables. Mes craintes n'taient point vaines. Descendus Sens, dans la mchante htellerie de l'_Homme-Arm_, peine y avions-nous soup, que M. d'Anquetil emmena Jahel dans sa chambre, qui se trouvait voisine de la mienne, o je ne pus goter un moment de repos. Je me levai au petit jour et, fuyant cette chambre dteste, je m'allai asseoir tristement sous la porte charretire, parmi les postillons qui buvaient du vin blanc en lutinant les servantes. J'y demeurai deux ou trois heures mditer mes chagrins. Dj la voiture tait attele, quand Jahel parut sous la vote, toute frileuse dans sa mante noire. Ne pouvant soutenir sa vue, je dtournai les yeux. Elle s'approcha de moi, s'assit sur la borne o j'tais et me dit avec douceur de ne point m'affliger, que ce dont je me faisais un monstre tait en ralit peu de chose, qu'il fallait se faire une raison, que j'tais trop homme d'esprit pour vouloir une femme moi tout seul, qu'en ce cas on prenait une mnagre sans esprit et sans beaut, et qu'encore c'tait une grande chance courir. --Il faut que je vous quitte, ajouta-t-elle. J'entends le pas de M. d'Anquetil dans l'escalier. Et elle me donna un baiser sur la bouche, qu'elle appuya et prolongea avec la volupt violente de la peur, car les bottes de son galant faisaient, prs de nous, craquer les montes de bois, et la joueuse y risquait sa toile de Hollande et son pot oille d'argent godronn. Le postillon baissa le marchepied du coup, mais M. d'Anquetil demanda Jahel s'il ne serait pas plus plaisant de nous tenir tous ensemble dans la grande caisse, et il ne m'chappa point que c'tait le premier effet de l'intimit qu'il venait d'avoir avec Jahel, et qu'un plein contentement de tous ses dsirs lui rendait la solitude avec elle moins agrable. Mon bon matre avait pris soin d'emprunter la cave de l'_Homme-Arm_ cinq ou six bouteilles de vin blanc qu'il amnagea sous les coussins et que nous bmes pour tromper les ennuis de la route. Nous arrivmes midi Joigny, qui est une assez jolie ville. Prvoyant que je viendrais bout de mes deniers avant la fin du voyage et ne pouvant souffrir l'ide de laisser payer mon cot par M. d'Anquetil sans y tre rduit par la plus extrme ncessit, je rsolus de vendre une bague et un mdaillon que je tenais de ma mre, et je parcourus la ville la recherche d'un orfvre. J'en dcouvris un sur la grand'place, vis--vis de l'glise, qui tenait boutique de chanes et de croix, l'enseigne de _La bonne Foi_. Quel ne fut pas mon tonnement, d'y trouver mon bon matre qui, devant le comptoir, tirant d'un cornet de papier cinq ou six petits diamants, que je reconnus bien pour ceux que M. d'Astarac nous avait montrs, demanda l'orfvre le prix qu'il pensait donner de ces pierres! L'orfvre les examina, puis observant l'abb par-dessus ses besicles: --Monsieur, lui dit-il, ces pierres seraient d'un grand prix si elles taient vritables. Mais elles sont fausses; et il n'est pas besoin de la pierre de touche pour s'en assurer. Ce sont des perles de verre, bonnes seulement pour donner jouer aux enfants, moins qu'on ne les applique la couronne d'une Notre-Dame de village, o elles feront un bel effet. Sur cette rponse, M. Coignard reprit ses diamants et tourna le dos l'orfvre. Dans ce mouvement il m'aperut et sembla assez confus de la rencontre. Je conclus mon affaire en peu de temps et, retrouvant mon bon matre au seuil de la porte, je lui reprsentai le tort qu'il risquait de faire ses compagnons et lui-mme en drobant des pierres qui, pour son malheur, eussent pu tre vritables. --Mon fils, me rpondit-il, Dieu, pour me conserver innocent, a voulu qu'elles ne fussent qu'apparence et faux-semblant. Je vous avoue que j'eus tort de les drober. Vous m'en voyez au regret, et c'est une page que je voudrais arracher au livre de ma vie, dont quelques feuillets, pour tout dire, ne sont point aussi nets et immaculs qu'il conviendrait. Je sens vivement ce que ma conduite offre, cet endroit, de rprhensible. Mais l'homme ne doit pas trop s'abattre quand il tombe en quelque faute; et c'est ici le moment de me dire moi-mme avec un illustre docteur: "Considrez votre grande fragilit, dont vous ne faites que trop souvent l'preuve dans les moindres rencontres; et nanmoins c'est pour votre salut que ces choses ou autres semblables vous arrivent. Tout n'est pas perdu pour vous, si vous vous trouvez souvent afflig et tent rudement, et si mme vous succombez la tentation. Vous tes homme et non pas Dieu; vous tes de chair, et non pas un ange. Comment pourriez-vous toujours demeurer en un mme tat de vertu, puisque cette fidlit a manqu aux anges dans le Ciel et au premier homme dans le Paradis?" Voil, Tournebroche, mon fils, les seuls entretiens spirituels et les vrais soliloques qui conviennent l'tat prsent de mon me. Mais ne serait-il point temps, aprs cette malheureuse dmarche, sur laquelle je n'insiste pas, de retourner notre auberge, pour y boire, en compagnie des postillons, qui sont gens simples et de commerce facile, une ou deux bouteilles de vin du cru? Je me rangeai cet avis et nous regagnmes l'htellerie de la poste o nous trouvmes M. d'Anquetil qui, revenant comme nous de la ville, en rapportait des cartes. Il joua au piquet avec mon bon matre et, quand nous nous remmes en route, ils continurent de jouer dans la voiture. Cette fureur de jeu qui emportait mon rival, me rendit quelque libert auprs de Jahel, qui m'entretenait plus volontiers depuis qu'elle tait dlaisse. Je trouvais ces entretiens une amre douceur. Lui reprochant sa perfidie et son infidlit, je soulageais mon chagrin par des plaintes, tantt faibles, tantt violentes. --Hlas! Jahel! disais-je, le souvenir et l'image de nos tendresses, qui faisaient nagure mes plus chres dlices, me sont devenus un cruel tourment, par l'ide que j'ai que vous tes aujourd'hui avec un autre ce que vous ftes avec moi. Elle rpondait: --Une femme n'est pas la mme avec tout le monde. Et quand je prolongeais excessivement les lamentations et les reproches, elle disait: --Je conois que je vous ai fait du chagrin. Mais ce n'est pas une raison pour m'assassiner cent fois le jour de vos gmissements inutiles. M. d'Anquetil, quand il perdait, tait d'une humeur fcheuse. Il molestait tout propos Jahel qui, n'tant point patiente, le menaait d'crire son oncle Mosade qu'il vnt la reprendre. Ces querelles me donnaient d'abord quelque lueur de joie et d'esprance; mais aprs qu'elles se furent plusieurs fois renouveles, je les vis natre, au contraire, avec inquitude, ayant reconnu qu'elles taient suivies de rconciliations imptueuses, qui clataient soudainement mes oreilles en baisers, en susurrements et en soupirs lascifs. M. d'Anquetil ne me souffrait qu'avec peine. Il avait, au contraire, une vive tendresse pour mon bon matre, qui la mritait par son humeur gale et riante et par l'incomparable lgance de son esprit. Ils jouaient et buvaient ensemble avec une sympathie qui croissait chaque jour. Les genoux rapprochs pour soutenir la tablette sur laquelle ils abattaient leurs cartes, ils riaient, plaisantaient, se faisaient des agaceries, et, bien qu'il leur arrivt quelquefois de se jeter les cartes la tte, en changeant des injures qui eussent fait rougir les forts du port Saint-Nicolas et les bateliers du Mail, bien que M. d'Anquetil jurt Dieu, la Vierge et les Saints, qu'il n'avait vu de sa vie, mme au bout d'une corde, plus vilain larron que l'abb Coignard, on sentait qu'il aimait chrement mon bon matre, et c'tait plaisir de l'entendre un moment aprs s'crier en riant: --L'abb, vous serez mon aumnier et vous ferez mon piquet. Il faudra aussi que vous soyez de nos chasses. On cherchera jusqu'au fond du Perche un cheval assez gros pour vous porter et l'on vous fera un quipement de vnerie pareil celui que j'ai vu l'vque d'Uzs. Il est grand temps, au reste, de vous habiller neuf: car, sans reproche, l'abb, votre culotte ne vous tient plus au derrire. Jahel aussi cdait au penchant irrsistible qui inclinait les mes vers mon bon matre. Elle rsolut de rparer, autant qu'il tait possible, le dsordre de sa toilette. Elle mit une de ses robes en pices pour raccommoder l'habit et les chausses de notre vnrable ami, et lui fit cadeau d'un mouchoir de dentelle pour en faire un rabat. Mon bon matre recevait ces petits prsents avec une dignit pleine de grce. J'eus lieu plusieurs fois de le remarquer: il se montrait galant homme en parlant aux femmes. Il leur tmoignait un intrt qui n'tait jamais indiscret, les louait avec la science d'un connaisseur, leur donnant les conseils d'une longue exprience, rpandait sur elles l'indulgence infinie d'un coeur prt pardonner toutes les faiblesses, et ne ngligeait cependant aucune occasion de leur faire entendre de grandes et utiles vrits. Parvenus le quatrime jour Montbard, nous nous arrtmes sur une hauteur d'o l'on dcouvrait toute la ville, dans un petit espace, comme si elle tait peinte sur toile par un habile ouvrier, soucieux d'en marquer tous les dtails. --Voyez, nous dit mon bon matre, ces murailles, ces tours, ces clochers, ces toits, qui sortent de la verdure. C'est une ville, et, sans mme chercher son histoire et son nom, il nous convient d'y rflchir, comme au plus digne sujet de mditation qui puisse nous tre offert sur la face du monde. En effet, une ville, quelle qu'elle soit, donne matire aux spculations de l'esprit. Les postillons nous disent que voici Montbard. Ce lieu m'est inconnu. Nanmoins je ne crains pas d'affirmer, par analogie, que les gens qui vivent l, nos semblables, sont gostes, lches, perfides, gourmands, libidineux. Autrement, ils ne seraient point des hommes et ne descendraient point de cet Adam, la fois misrable et vnrable, en qui tous nos instincts, jusqu'aux plus ignobles, ont leur source auguste. Le seul point sur lequel on pourrait hsiter est de savoir si ces gens-l sont plus ports sur la nourriture que sur la reproduction. Encore le doute n'est-il point permis: un philosophe jugera sainement que la faim est, pour ces malheureux, un besoin plus pressant que l'amour. Dans ma verte jeunesse, je croyais que l'animal humain tait surtout enclin la conjonction des sexes. Mais c'tait un leurre, et il est clair que les hommes sont plus intresss encore conserver la vie qu' la donner. C'est la faim qui est l'axe de l'humanit; au reste, comme il est inutile d'en disputer ici, je dirai, si l'on veut, que la vie des mortels a deux ples, la faim et l'amour. Et c'est ici qu'il faut ouvrir l'oreille et l'me! Ces cratures hideuses, qui ne sont tendues qu' s'entre-dvorer ou s'entr'embrasser furieusement, vivent ensemble soumises des lois qui leur interdisent prcisment la satisfaction de cette double et fondamentale concupiscence. Ces animaux ingnus, devenus citoyens, s'imposent volontiers des privations de toutes sortes, respectent le bien d'autrui, ce qui est prodigieux, en gard leur nature avide; et ils observent la pudeur, qui est une hypocrisie norme, mais commune, consistant ne dire que rarement ce quoi on pense sans cesse. Car enfin, de bonne foi, messieurs, quand nous voyons une femme, ce n'est pas la beaut de son me et aux agrments de son esprit que nous attachons notre pense; et dans notre entretien avec elle, nous avons en vue principalement ses formes naturelles. Et l'aimable crature le savait si bien, qu'habille par la bonne faiseuse, elle a pris soin de ne voiler ses appas qu'en les exagrant par divers artifices. Et mademoiselle Jahel, qui n'est pourtant point une sauvage, serait dsole que l'art ait gagn en elle sur la nature, ce point qu'on ne vt pas combien sa poitrine est pleine et sa croupe arrondie. Ainsi, de quelque faon que nous considrions les hommes depuis la chute d'Adam, nous les voyons affams et incontinents. D'o vient donc que, runis dans les villes, ils s'imposent des privations de toutes sortes et se soumettent un rgime contraire leur nature corrompue? On a dit qu'ils y trouvaient leur avantage, et qu'ils sentaient que leur scurit est au prix de cette contrainte. Mais c'est leur supposer trop de raisonnement, et, de plus, un raisonnement faux, car il est absurde de sauver sa vie aux dpens de ce qui en faisait la raison et le prix. On a dit encore que la peur les retenait dans l'obissance, et il est vrai que la prison, la potence et la roue assurent excellemment la soumission aux lois. Mais il est certain que le prjug conspire avec les lois, et on ne voit pas bien comment la contrainte aurait pu s'tablir si universellement. On dfinit les lois les rapports ncessaires des choses; mais nous venons de voir que ces rapports sont en contradiction avec la nature, loin d'en tre des ncessits. C'est pourquoi, messieurs, je chercherai la source et l'origine des lois non dans l'homme, mais hors de l'homme, et je croirai qu'tant trangres l'homme, elles viennent de Dieu, qui a form de ses mains mystrieuses non seulement la terre et l'eau, la plante et l'animal, mais encore les peuples et les socits. Je croirai que les lois viennent directement de lui, de son premier dcalogue, et qu'elles sont inhumaines parce qu'elles sont divines. Il est bien entendu que je considre ici les codes dans leur principe et dans leur essence, sans vouloir entrer dans leur diversit risible et leur complication pitoyable. Les dtails des coutumes et des prescriptions, tant crites qu'orales, sont la part de l'homme, et cette part doit tre mprise. Mais, ne craignons point de le reconnatre, la Cit est d'institution divine. D'o il rsulte que tout gouvernement doit tre thocratique. Un prtre fameux pour la part qu'il prit dans la dclaration de 1682, M. Bossuet, n'avait point tort de vouloir tracer les rgles de la politique d'aprs les maximes de l'criture, et, s'il y a chou misrablement, il n'en faut accuser que la faiblesse de son gnie, qui s'attacha platement des exemples tirs des _Juges_ et des _Rois_, sans voir que Dieu, quand il travaille en ce monde, se proportionne au temps et l'espace et sait faire la diffrence des Franais et des Isralites. La cit, rtablie sous son autorit vritable et seule lgitime, ne sera pas la cit de Josu, de Sal et de David, ce sera plutt la cit de l'_vangile_, la cit du pauvre, o l'artisan et la prostitue ne seront plus humilis par le pharisien. Oh! messieurs! qu'il conviendrait de tirer de l'criture une politique plus belle et plus sainte que celle qui en fut extraite pniblement par ce rocailleux et strile M. Bossuet! Quelle cit, plus harmonieuse que celle qu'Orphe leva aux accords de sa lyre, se construira sur les maximes de Jsus-Christ, le jour o ses prtres, n'tant plus vendus l'empereur et aux rois, se manifesteront comme les vrais princes du peuple! Tandis que, debout autour de mon bon matre, nous l'coutions discourir de la sorte, nous fmes insensiblement entours d'une troupe de mendiants qui, boitant, grelottant, bavant, agitant des moignons, secouant des goitres, talant des plaies d'o s'coulait une humeur infecte, nous obsdaient de bndictions importunes. Ils se jetrent avidement sur quelques pices de monnaie que leur jeta M. d'Anquetil et roulrent ensemble dans la poussire. --Ces malheureux font mal voir, soupira Jahel. --Cette piti, dit M. Coignard, vous sied comme une parure, mademoiselle; ces soupirs ornent votre poitrine en la gonflant d'un souffle que chacun de nous voudrait respirer sur vos lvres. Mais souffrez que je vous dise que cette tendresse, qui n'en est pas moins touchante pour tre intresse, trouble vos entrailles par la comparaison de ces misrables avec vous-mme, et par l'ide instinctive que votre jeune corps touche, pour ainsi dire, ces chairs hideusement ulcres et mutiles, comme il est vrai qu'en effet il y est li et attach, en tant que membre de Notre-Seigneur Jsus-Christ. D'o il suit que vous ne pouvez envisager cette corruption sur la chair de ces malheureux sans la voir, dans le mme temps, en prsage sur votre propre chair. Et ces misrables se sont levs vers vous comme des prophtes, annonant que la part de la famille d'Adam est, en ce monde, la maladie et la mort. C'est pourquoi vous avez soupir, mademoiselle. "Dans le fait, il n'y a aucune raison d'estimer que ces mendiants, rongs d'ulcres et de vermine, sont plus malheureux que les rois et que les reines. Il ne faut mme pas dire qu'ils sont plus pauvres, si, comme il parat, le liard que cette goitreuse a ramass dans la poussire et qu'elle serre sur son coeur en bavant de joie, lui semble plus prcieux que n'est un collier de perles la matresse d'un prince-vque de Cologne ou de Salzbourg. A bien entendre nos spirituels et vritables intrts, il nous faudrait envier l'existence de ce cul-de-jatte qui rampe vers vous sur les mains, prfrablement celle du roi de France ou de l'empereur. Leur gal devant Dieu, il a peut-tre la paix du coeur qu'ils n'ont point et les trsors inestimables de l'innocence. Mais serrez vos jupes, mademoiselle, de peur qu'il n'y introduise la vermine dont je le vois couvert. Ainsi parlait mon bon matre, et nous ne nous lassions point de l'couter. A trois lieues environ de Montbard, un trait ayant cass et les postillons manquant de corde pour le raccommoder, comme cet endroit de la route est loign de toute habitation, nous demeurmes en dtresse. Mon bon matre et M. d'Anquetil turent l'ennui de ce repos forc en jouant aux cartes avec cette querelleuse sympathie dont ils s'taient fait une habitude. Pendant que le jeune seigneur s'tonnait que son partenaire retournt le roi plus souvent que ne le veut le calcul des probabilits, Jahel, assez mue, me tira part, et me demanda si je ne voyais pas une voiture arrte derrire nous un lacet de la route. En regardant vers le point qu'elle m'indiquait, j'aperus en effet une espce de calche gothique, d'une forme ridicule et bizarre. --Cette voiture, ajouta Jahel, s'est arrte en mme temps que nous. C'est donc qu'elle nous suivait. Je serais curieuse de distinguer les visages qui voyagent dans cette machine. J'en ai de l'inquitude. N'est-elle point coiffe d'une capote troite et haute? Elle ressemble la voiture dans laquelle mon oncle m'emmena, toute petite, Paris, aprs avoir tu le Portugais. Elle tait reste, autant que je crois, dans une remise du chteau des Sablons. Celle-ci me la rappelle tout fait, et c'est un horrible souvenir, car j'y vis mon oncle cumant de rage. Vous ne pouvez concevoir, Jacques, quel point il est violent. J'ai moi-mme prouv sa fureur le jour de mon dpart. Il m'enferma dans ma chambre en vomissant contre M. l'abb Coignard des injures pouvantables. Je frmis en pensant l'tat o il dut tre quand il trouva ma chambre vide et mes draps encore attachs la fentre par o je m'chappai pour vous joindre et fuir avec vous. --Jahel, vous voulez dire avec M. d'Anquetil. --Que vous tes pointilleux! Ne partions-nous pas tous ensemble? Mais cette calche me donne de l'inquitude, tant elle ressemble celle de mon oncle. --Soyez assure, Jahel, que c'est la voiture de quelque bon Bourguignon qui va ses affaires sans songer nous. --Vous n'en savez rien, dit Jahel. J'ai peur. --Vous ne pouvez craindre pourtant, mademoiselle, que votre oncle, dans l'tat de dcrpitude o il est rduit, coure les routes votre poursuite. Il n'est occup que de cabbale et rveries hbraques. --Vous ne le connaissez pas, me rpondit-elle en soupirant. Il n'est occup que de moi. Il m'aime autant qu'il excre le reste de l'univers. Il m'aime d'une manire... --D'une manire? --De toutes les manires... Enfin il m'aime. --Jahel, je frmis de vous entendre. Juste ciel! ce Mosade vous aimerait sans ce dsintressement qui est si beau chez un vieillard et si convenable un oncle. Dites tout, Jahel! --Oh! vous le dites mieux que moi, Jacques. --J'en demeure stupide. A son ge, cela se peut-il? --Mon ami, vous avez la peau blanche et l'me l'avenant. Tout vous tonne. C'est cette candeur qui fait votre charme. On vous trompe pour peu qu'on s'en donne la peine. On vous fait croire que Mosade est g de cent trente ans, quand il n'en a pas beaucoup plus de soixante, qu'il a vcu dans la grande pyramide, tandis qu'en ralit il faisait la banque Lisbonne. Et il ne tenait qu' moi de passer vos yeux pour une Salamandre. --Quoi, Jahel, dites-vous la vrit? Votre oncle... --Oui, et c'est le secret de sa jalousie. Il croit que l'abb Coignard est son rival. Il le dtesta d'instinct, premire vue. Mais c'est bien autre chose depuis qu'ayant surpris quelques mots de l'entretien que ce bon abb eut avec moi dans les pines, il le peut har comme la cause de ma fuite et de mon enlvement. Car, enfin, j'ai t enleve, mon ami, et cela doit me donner quelque prix vos yeux. Oh! j'ai t bien ingrate en quittant un si bon oncle. Mais je ne pouvais plus endurer l'esclavage o il me retenait. Et puis j'avais une ardente envie de devenir riche, et il est bien naturel, n'est-ce pas? de dsirer de grands biens quand on est jeune et jolie. Nous n'avons qu'une vie, et elle est courte. On ne m'a pas appris, moi, de beaux mensonges sur l'immortalit de l'me. --Hlas! Jahel, m'criai-je dans une ardeur d'amour que me donnait sa duret mme, hlas! il ne me manquait rien prs de vous au chteau des Sablons. Que vous y manquait-il, vous, pour tre heureuse? Elle me fit signe que M. d'Anquetil nous observait. Le trait tait raccommod et la berline roulait entre les coteaux de vignes. Nous nous arrtmes Nuits pour le souper et la couche. Mon bon matre but une demi-douzaine de bouteilles de vin du cru, qui chauffa merveilleusement son loquence. M. d'Anquetil lui rendit raison, le verre la main; mais, quant lui tenir tte dans la conversation, c'est ce dont ce gentilhomme tait bien incapable. La chre avait t bonne; le gte fut mauvais. M. l'abb Coignard coucha dans la chambre basse, sous l'escalier, en un lit de plume qu'il partagea avec l'aubergiste et sa femme, et o ils pensrent tous trois touffer. M. d'Anquetil prit avec Jahel la chambre haute o le lard et les oignons pendaient aux solives. Je montai par une chelle au grenier, et je m'tendis sur la paille. Ayant pass le fort de mon sommeil, la lune, dont la lumire traversait les fentes du toit, glissa un rayon entre mes cils et les carta propos pour que je visse Jahel, en bonnet de nuit, qui sortait de la trappe. Au cri que je poussai, elle mit un doigt sur sa bouche. --Chut! me dit-elle, Maurice est ivre comme un portefaix et comme un marquis. Il dort ci-dessous du sommeil de No. --Qui est-ce, Maurice? demandai-je en me frottant les yeux. --C'est Anquetil. Qui voulez-vous que ce soit? --Personne. Mais je ne savais pas qu'il s'appelt Maurice. --Il n'y a pas longtemps que je le sais moi-mme. Mais il n'importe. --Vous avez raison, Jahel, cela n'importe pas. Elle tait en chemise et cette clart de la lune s'gouttait comme du lait sur ses paules nues. Elle se coula mon ct, m'appela des noms les plus tendres et des noms les plus effroyablement grossiers qui glissaient sur ses lvres en suaves murmures. Puis elle se tut et commena me donner ces baisers qu'elle savait et auprs desquels tous les embrassements des autres femmes semblent insipides. La contrainte et le silence augmentaient la tension furieuse de mes nerfs. La surprise, la joie d'une revanche et, peut-tre, une jalousie perverse, attisaient mes dsirs. L'lastique fermet de sa chair et la souple violence des mouvements dont elle m'enveloppait, demandaient, promettaient et mritaient les plus ardentes caresses. Nous connmes, cette nuit-l, les volupts dont l'abme confine la douleur. En descendant, le matin, dans la cour de l'htellerie, j'y trouvai M. d'Anquetil qui me parut moins odieux, maintenant que je le trompais. De son ct, il semblait plus attir vers moi qu'il ne l'avait t depuis le commencement du voyage. Il me parla avec familiarit, sympathie, confiance, me reprochant seulement de montrer Jahel peu d'gards et d'empressement, et de ne pas lui rendre ces soins qu'un honnte homme doit avoir pour toute femme. --Elle se plaint, dit-il, de votre incivilit. Prenez-y garde, cher Tournebroche; je serais fch qu'il y et des difficults entre elle et vous. C'est une jolie fille, et qui m'aime excessivement. La berline roulait depuis une heure quand Jahel, ayant mis la tte la portire, me dit: --La calche a reparu. Je voudrais bien distinguer le visage des deux hommes qui y sont. Mais je n'y puis parvenir. Je lui rpondis que, si loin, et dans la brume du matin, l'on ne pouvait rien voir. Elle me rpondit que sa vue tait si perante, qu'elle les distinguerait bien, malgr le brouillard et l'espace, si c'tait vraiment des visages. --Mais, ajouta-t-elle, ce ne sont pas des visages. --Que voulez-vous donc que ce soit? lui demandai-je, en clatant de rire. Elle me demanda son tour quelle ide saugrenue m'tait venue l'esprit pour rire si sottement, et dit: --Ce n'est pas des visages, c'est des masques. Ces deux hommes nous poursuivent, et ils sont masqus. J'avertis M. d'Anquetil qu'il semblait qu'on nous suivt dans une vilaine calche. Mais il me pria de le laisser tranquille. --Quand les cent mille diables seraient nos trousses, s'cria-t-il, je ne m'en inquiterais pas, ayant assez faire surveiller ce gros pendard d'abb, qui fait sauter la carte de faon subtile et me vole tout mon argent. Mme je ne serais pas surpris qu'en me jetant cette vilaine calche au travers de mon jeu, Tournebroche, vous ne fussiez d'intelligence avec ce vieux fripon. Une voiture ne peut-elle cheminer sur la route sans vous donner d'moi? Jahel me dit tout bas: --Je vous prdis, Jacques, que de cette calche il nous arrivera malheur. J'en ai le pressentiment et mes pressentiments ne m'ont jamais trompe. --Voulez-vous me faire croire que vous avez le don de prophtie? Elle me rpondit gravement: --Je l'ai. --Quoi, vous tes prophtesse! m'criai-je en souriant. Voil qui est trange! --Vous vous moquez, me dit-elle, et vous doutez parce que vous n'avez jamais vu une prophtesse de si prs. Comment vouliez-vous qu'elles fussent faites? --Je croyais qu'il fallait qu'elles fussent vierges. --Ce n'est pas ncessaire, rpondit-elle avec assurance. La calche ennemie avait disparu au tournant de la route. Mais l'inquitude de Jahel avait, sans qu'il l'avout, gagn M. d'Anquetil qui donna l'ordre aux postillons d'allonger le galop, promettant de leur payer de bonnes guides. Par un excs de soin, il fit passer chacun d'eux une des bouteilles que l'abb avait mises en rserve au fond de la voiture. Les postillons communiqurent aux chevaux l'ardeur que ce vin leur donnait. --Vous pouvez vous rassurer, Jahel, dit-il; du train dont nous allons, cette antique calche, trane par les chevaux de l'Apocalypse, ne nous rattrapera pas. --Nous allons comme chats sur braise, dit l'abb. --Pourvu que cela dure! dit Jahel. Nous voyions notre droite fuir les vignes en joualles sur les coteaux. A gauche, la Sane coulait mollement. Nous passmes, comme un ouragan, devant le pont de Tournus. La ville s'levait de l'autre ct du fleuve, sur une colline couronne par les murs d'une abbaye fire comme une forteresse. --C'est, dit l'abb, une de ces innombrables abbayes bndictines qui sont semes comme des joyaux sur la robe de la Gaule ecclsiastique. S'il avait plu Dieu que ma destine ft conforme mon caractre, j'aurais coul une vie obscure, gaie et douce, dans une de ces maisons. Il n'est point d'ordre que j'estime, pour la doctrine et pour les moeurs, l'gal des Bndictins. Ils ont des bibliothques admirables. Heureux qui porte leur habit et suit leur sainte rgle! Soit par l'incommodit que j'prouve prsentement d'tre rudement secou par cette voiture, qui ne manquera pas de verser bientt dans une des ornires dont cette route est profondment creuse, soit plutt par l'effet de mon ge, qui est celui de la retraite et des graves penses, je dsire plus ardemment que jamais m'asseoir devant une table, dans quelque vnrable galerie, o des livres nombreux et choisis fussent assembls en silence. Je prfre leur entretien celui des hommes, et mon voeu le plus cher est d'attendre, dans le travail de l'esprit, l'heure o Dieu me retirera de cette terre. J'crirais des histoires, et prfrablement celle des Romains, au dclin de la Rpublique. Car elle est pleine de grandes actions et d'enseignements. Je partagerais mon zle entre Cicron, saint Jean-Chrysostome et Boce, et ma vie modeste et fructueuse ressemblerait au jardin du vieillard de Tarente. "J'ai prouv diverses manires de vivre et j'estime que la meilleure est, s'adonnant l'tude, d'assister en paix aux vicissitudes des hommes, et de prolonger, par le spectacle des sicles et des empires, la brivet de nos jours. Mais il y faut de la suite et de la continuit. C'est ce qui m'a le plus manqu dans mon existence. Si, comme je l'espre, je parviens me tirer du mauvais pas o je suis, je m'efforcerai de trouver un asile honorable et sr dans quelque docte abbaye, o les bonnes lettres soient en honneur et vigueur. Je m'y vois dj, gotant la paix illustre de la science. Si je pouvais recevoir ce bon office des Sylphes assistants, dont parle ce vieux fou d'Astarac et qui apparaissent, dit-on, quand on les invoque par le nom cabalistique d'AGLA... Au moment o mon bon matre prononait ce mot, un choc soudain nous abma tous quatre sous une pluie de verre, dans une telle confusion que je me sentis tout coup aveugl et suffoqu sous les jupes de Jahel, tandis que M. Coignard accusait d'une voix touffe l'pe de M. d'Anquetil de lui avoir rompu le reste de ses dents et que, sur ma tte, Jahel poussait des cris dchirer tout l'air des valles bourguignonnes. Cependant M. d'Anquetil promettait, en style de corps de garde, aux postillons de les faire pendre. Quand je parvins me dgager, il avait dj saut travers une glace brise. Nous le suivmes, mon bon matre et moi, par la mme voie, puis tous trois, nous tirmes Jahel de la caisse renverse. Elle n'avait point de mal et son premier soin fut de rajuster sa coiffure. --Grce au ciel! dit mon bon matre, j'en suis quitte pour une dent, encore n'tait-elle ni intacte ni blanche. Le temps, en l'offensant, en avait prpar la perte. M. d'Anquetil, les jambes cartes et les poings sur la hanche, examinait la berline culbute. --Les coquins, dit-il, l'ont mise dans un bel tat. Si l'on relve les chevaux, elle tombe en cannelle. L'abb, elle n'est plus bonne qu' jouer aux jonchets. Les chevaux, abattus les uns sur les autres, s'entre-frappaient de leurs sabots. Dans un amas confus de croupes, de crinires, de cuisses et de ventres fumants, un des postillons tait enseveli, les bottes en l'air. L'autre crachait le sang dans le foss o il avait t jet. Et M. d'Anquetil leur criait: --Drles! Je ne sais ce qui me retient de vous passer mon pe travers le corps! --Monsieur, dit l'abb, ne conviendrait-il pas, d'abord, de tirer ce pauvre homme du milieu de ces chevaux o il est enseveli? Nous nous mmes tous la besogne et, quand les chevaux furent dtels et relevs, nous reconnmes l'tendue du dommage. Il se trouva un ressort rompu, une roue casse et un cheval boiteux. --Faites venir un charron, dit M. d'Anquetil aux postillons, et que tout soit prt dans une heure! --Il n'y a pas de charron ici, rpondirent les postillons. --Un marchal. --Il n'y a pas de marchal. --Un sellier. --Il n'y a pas de sellier. Nous regardmes autour de nous. Au couchant, les coteaux de vignes jetaient jusqu' l'horizon leurs longs plis paisibles. Sur la hauteur, un toit fumait prs d'un clocher. De l'autre ct, la Sane, voile de brumes lgres, effaait lentement le sillage du coche d'eau qui venait de passer. Les ombres des peupliers s'allongeaient sur la berge. Un cri aigu d'oiseau perait le vaste silence. --O sommes nous? demanda M. d'Anquetil. --A deux bonnes lieues de Tournus, rpondit, en crachant le sang, le postillon qui tait tomb dans le foss et, pour le moins, quatre de Maon. Et, levant le bras vers le toit qui fumait sur le coteau: --L-haut, ce village doit tre Vallars. Il est de peu de ressource. --Le tonnerre de Dieu vous crve! dit M. d'Anquetil. Tandis que les chevaux groups se mordillaient le cou, nous nous rapprochmes de la voiture, tristement couche sur le flanc. Le petit postillon qui avait t retir des entrailles des chevaux dit: --Pour ce qui est du ressort, on y pourra remdier par une forte pice de bois applique la soupente. La voiture en sera seulement un peu plus rude. Mais il y a la roue casse! Et le pis est que mon chapeau est l-dessous. --Je me fous de ton chapeau, dit M. d'Anquetil. --Votre Seigneurie ne sait peut-tre pas qu'il tait tout neuf, dit le petit postillon. --Et les glaces qui sont brises! soupira Jahel, assise sur son porte-manteau, au bord de la route. --Si ce n'tait que des glaces, dit mon bon matre, on y saurait suppler en baissant les stores, mais les bouteilles doivent tre prcisment dans le mme tat que les glaces. C'est ce dont il faut que je m'assure ds que la berline sera debout. Je suis mmement en peine de mon Boce, que j'ai laiss sous les coussins avec quelques autres bons ouvrages. --Il n'importe! dit M. d'Anquetil. J'ai les cartes dans la poche de ma veste. Mais ne souperons-nous pas? --J'y songeais, dit l'abb. Ce n'est pas en vain que Dieu a donn l'homme, pour son usage, les animaux qui peuplent la terre, le ciel et l'eau. Je suis trs excellent pcheur la ligne, le soin d'pier les poissons convient particulirement mon esprit mditatif, et l'Orne m'a vu tenant la ligne insidieuse et mditant les vrits ternelles. N'ayez point d'inquitude sur votre souper. Si mademoiselle Jahel veut bien me donner une des pingles qui soutiennent ses ajustements, j'en aurai bientt fait un hameon, pour pcher dans la rivire, et je me flatte de vous rapporter avant la nuit deux ou trois carpillons que nous ferons griller sur un feu de broussailles. --Je vois bien, dit Jahel, que nous sommes rduits l'tat sauvage. Mais je ne vous puis donner une pingle, l'abb, sans que vous me donniez quelque chose en change; autrement notre amiti risquerait d'tre rompue. Et c'est ce que je ne veux pas. --Je ferai donc, dit mon bon matre, un march avantageux. Je vous payerai votre pingle d'un baiser, mademoiselle. Et, aussitt, prenant l'pingle, il posa ses lvres sur les joues de Jahel, avec une politesse, une grce et une dcence inconcevables. Aprs avoir perdu beaucoup de temps, on prit le parti le plus raisonnable. On envoya le grand postillon, qui ne crachait plus le sang, Tournus, avec un cheval, pour ramener un charron, tandis que son camarade allumerait du feu dans un abri; car le temps devenait frais et le vent s'levait. Nous avismes sur la route, cent pas en avant du lieu de notre chute, une montagne de pierre tendre, dont le pied tait creus en plusieurs endroits. C'est dans un de ces creux que nous rsolmes d'attendre, en nous chauffant, le retour du postillon envoy en courrier Tournus. Le second postillon attacha les trois chevaux qui nous restaient, dont un boiteux, au tronc d'un arbre, prs de notre caverne. L'abb, qui avait russi faire une ligne avec des branches de saule, une ficelle, un bouchon et une pingle, s'en alla pcher, autant par inclination philosophique et mditative que dans le dessein de nous rapporter du poisson. M. d'Anquetil, demeurant avec Jahel et moi dans la grotte, nous proposa une partie d'hombre, qui se joue trois, et qui, disait-il, tant espagnol, convenait d'aussi aventureux personnages que nous tions pour lors. Et il est vrai que, dans cette carrire, la nuit tombante, sur une route dserte, notre petite troupe n'et pas paru indigne de figurer dans quelqu'une de ces rencontres de don Quigeot ou don Quichotte, dont s'amusent les servantes. Nous joumes donc l'hombre. C'est un jeu qui veut de la gravit. J'y fis beaucoup de fautes et mon impatient partenaire commenait se fcher, quand le visage noble et riant de mon bon matre nous apparut la clart du feu. Dnouant son mouchoir, M. l'abb Coignard en tira quatre ou cinq petits poissons qu'il ouvrit avec son couteau orn de l'image du feu roi, en empereur romain, sur une colonne triomphale, et qu'il vida aussi facilement que s'il n'avait jamais vcu que parmi les poissardes de la halle, tant il excellait dans ses moindres entreprises, comme dans les plus considrables. En arrangeant ce fretin sur la cendre: --Je vous confierai, nous dit-il, que, suivant la rivire en aval, la recherche d'une berge favorable la pche, j'ai aperu la calche apocalyptique qui effraye mademoiselle Jahel. Elle s'est arrte quelque distance en arrire de notre berline. Vous l'avez d voir passer ici, tandis que je pchais dans la rivire, et l'me de mademoiselle en dut tre bien soulage. --Nous ne l'avons pas vue, dit Jahel. --Il faut donc, reprit l'abb, qu'elle se soit remise en route quand la nuit tait dj noire. Et du moins vous l'avez entendue. --Nous ne l'avons pas entendue, dit Jahel. --C'est donc, fit l'abb, que cette nuit est aveugle et sourde. Car il n'est pas croyable que cette calche, dont point une roue n'tait rompue ni un cheval boiteux, soit reste sur la route. Qu'y ferait-elle? --Oui, qu'y ferait-elle? dit Jahel. --Ce souper, dit mon bon matre, rappelle en sa simplicit ces repas de la Bible o le pieux voyageur partageait, au bord du fleuve, avec un ange, les poissons du Tigre. Mais nous manquons de pain, de sel et de vin. Je vais tenter de tirer de la berline les provisions qui y sont renfermes et voir si, de fortune, quelque bouteille ne s'y serait point conserve intacte. Car il est telle occasion o le verre ne se brise point sous le choc qui a rompu l'acier. Tournebroche, mon fils, donnez-moi, s'il vous plat, votre briquet; et vous, mademoiselle, ne manquez point de retourner les poissons. Je reviendrai tout de suite. Il partit. Son pas un peu lourd s'amortit peu peu sur la terre de la route, et bientt nous n'entendmes plus rien. --Cette nuit, dit M. d'Anquetil, me rappelle celle qui prcda la bataille de Parme. Car vous n'ignorez pas que j'ai servi sous Villars et fait la guerre de succession. J'tais parmi les claireurs. Nous ne voyions rien. C'est une des grandes finesses de la guerre. On envoie pour reconnatre l'ennemi des gens qui reviennent sans avoir rien reconnu, ni connu. Mais on en fait des rapports, aprs la bataille, et c'est l que triomphent les tacticiens. Donc, neuf heures du soir, je fus envoy en claireur avec douze maistres... Et il nous conta la guerre de succession et ses amours en Italie; son rcit dura bien un quart d'heure, aprs quoi il s'cria: --Ce pendard d'abb ne revient pas. Je gage qu'il boit l-bas tout le vin qui restait dans la soupente. Songeant alors que mon bon matre pouvait tre embarrass, je me levai pour aller son aide. La nuit tait sans lune, et, tandis que le ciel resplendissait d'toiles, la terre restait dans une obscurit que mes yeux, blouis par l'clat de la flamme, ne pouvaient percer. Ayant fait sur la route, la fois tnbreuse et ple, cinquante pas au plus, j'entendis devant moi un cri terrible, qui ne semblait pas sortir d'une poitrine humaine, un cri autre que les cris dj entendus, qui me glaa d'horreur. Je courus dans la direction d'o venait cette clameur de mortelle dtresse. Mais la peur et l'ombre amollissaient mes pas. Parvenu enfin l'endroit o la voiture gisait informe et grandie par la nuit, je trouvai mon bon matre assis au bord du foss, pli en deux. Je ne pouvais distinguer son visage. Je lui demandai en tremblant: --Qu'avez-vous? Pourquoi avez-vous cri? --Oui, pourquoi ai-je cri? dit-il d'une voix altre, d'une voix nouvelle. Je ne savais pas que j'eusse cri. Tournebroche, n'avez-vous pas vu un homme? Il m'a heurt dans l'ombre assez rudement. Il m'a donn un coup de poing. --Venez, lui dis-je, levez-vous, mon bon matre. S'tant soulev, il retomba lourdement terre. Je m'efforai de le relever, et mes mains se mouillrent en touchant sa poitrine. --Vous saignez? --Je saigne? Je suis un homme mort. Il m'a assassin. J'ai cru d'abord que ce n'tait qu'un coup fort rude. Mais c'est une blessure dont je sens que je ne reviendrai pas. --Qui vous a frapp, mon bon matre? --C'est le juif. Je ne l'ai pas vu, mais je sais que c'est lui. Comment puis-je savoir que c'est lui, puisque je ne l'ai pas vu? Oui, comment cela? Que de choses tranges! C'est incroyable, n'est-ce pas, Tournebroche? J'ai dans la bouche le got de la mort, qui ne se peut dfinir... Il le fallait, mon Dieu! Mais pourquoi ici plutt que l? Voil le mystre! _Adjutorium nostrum in nomine Domini... Domine, exaudi orationem meam..._ Il pria quelque temps voix basse, puis: --Tournebroche! mon fils, me dit-il, prenez les deux bouteilles que j'ai tires de la soupente et mises ci-contre. Je n'en puis plus. Tournebroche, o croyez-vous que soit la blessure? C'est dans le dos que je souffre le plus, et il me semble que la vie me coule le long des mollets. Mes esprits s'en vont. En murmurant ces mots, il s'vanouit doucement dans mes bras. J'essayai de l'emporter, mais je n'eus que la force de l'tendre sur la route. Sa chemise ouverte, je trouvai la blessure; elle tait la poitrine, petite et saignant peu. Je dchirai mes manchettes et en appliquai les lambeaux sur la plaie; j'appelai, je criai l'aide. Bientt je crus entendre qu'on venait mon secours du ct de Tournus, et je reconnus M. d'Astarac. Si inattendue que ft cette rencontre, je n'en eus pas mme de surprise, abm que j'tais par la douleur de tenir le meilleur des matres expirant dans mes bras. --Qu'est cela, mon fils? demanda l'alchimiste. --Venez mon secours, monsieur, lui rpondis-je. L'abb Coignard se meurt. Mosade l'a assassin. --Il est vrai, reprit M. d'Astarac, que Mosade est venu ici dans une vieille calche la poursuite de sa nice, et que je l'ai accompagn pour vous exhorter, mon fils, reprendre votre emploi dans ma maison. Depuis hier nous serrions d'assez prs votre berline, que nous avons vue tout l'heure s'abmer dans une ornire. A ce moment, Mosade est descendu de la calche, et, soit qu'il ait fait un tour de promenade, soit plutt qu'il lui ait plu de se rendre invisible comme il en a le pouvoir, je ne l'ai point revu. Il est possible qu'il se soit dj montr sa nice pour la maudire; car tel tait son dessein. Mais il n'a pas assassin l'abb Coignard. Ce sont les Elfes, mon fils, qui ont tu votre matre, pour le punir d'avoir rvl leurs secrets. Rien n'est plus certain. --Ah! monsieur, m'criai-je, qu'importe que ce soit le juif ou les Elfes; il faut le secourir. --Mon fils, il importe beaucoup, au contraire, rpliqua M. d'Astarac. Car, s'il avait t frapp d'une main humaine, il me serait facile de le gurir par opration magique, tandis que, s'tant attir l'inimiti des Elfes, il ne saurait chapper leur vengeance infaillible. Comme il achevait ces mots, M. d'Anquetil et Jahel, attirs par mes cris, approchaient avec le postillon qui portait une lanterne. --Quoi, dit Jahel, M. Coignard se trouve mal? Et, s'tant agenouille prs de mon bon matre, elle lui souleva la tte et lui fit respirer des sels. --Mademoiselle, lui dis-je, vous avez caus sa perte. Sa mort est la vengeance de votre enlvement. C'est Mosade qui l'a tu. Elle leva de dessus mon bon matre son visage ple d'horreur et brillant de larmes. --Croyez-vous aussi, me dit-elle, qu'il soit si facile d'tre jolie fille sans causer de malheurs? --Hlas! rpondis-je, ce que vous dites l n'est que trop vrai. Mais nous avons perdu le meilleur des hommes. A ce moment, M. l'abb Coignard poussa un profond soupir, rouvrit des yeux blancs, demanda son livre de Boce et retomba en dfaillance. Le postillon fut d'avis de porter le bless au village de Vallars, situ une demi-lieue sur la cte. --Je vais, dit-il, chercher le plus doux des trois chevaux qui nous restent. Nous y attacherons solidement ce pauvre homme, et nous le mnerons au petit pas. Je le crois bien malade. Il a toute la mine d'un courrier qui fut assassin la Saint-Michel, sur cette route, quatre postes d'ici, proche Senecy, o j'ai ma promise. Ce pauvre diable battait de la paupire et faisait l'oeil blanc, comme une gueuse, sauf votre respect, messieurs. Et votre abb a fait de mme, quand mademoiselle lui a chatouill le nez avec son flacon. C'est mauvais signe pour un bless; quant aux filles, elles n'en meurent pas pour tourner de l'oeil de cette faon. Vos Seigneuries le savent bien. Et il y a de la distance, Dieu merci! de la petite mort la grande. Mais c'est le mme tour d'oeil... Demeurez, messieurs, je vais qurir le cheval. --Le rustre est plaisant, dit M. d'Anquetil, avec son oeil tourn et sa gueuse pme. J'ai vu en Italie des soldats qui mouraient le regard fixe et les yeux hors de la tte. Il n'y a pas de rgles pour mourir d'une blessure, mme dans l'tat militaire, o l'exactitude est pousse ses dernires limites. Mais veuillez, Tournebroche, dfaut d'une personne mieux qualifie, me prsenter ce gentilhomme noir qui porte des boutons de diamant son habit et que je devine tre M. d'Astarac. --Ah! monsieur, rpondis-je, tenez la prsentation pour faite. Je n'ai de sentiment que pour assister mon bon matre. --Soit! dit M. d'Anquetil. Et, s'approchant de M. d'Astarac: --Monsieur, dit-il, je vous ai pris votre matresse; je suis prt vous en rendre raison. --Monsieur, rpondit M. d'Astarac, je n'ai, grce au ciel, de liaison avec aucune femme, et je ne sais ce que vous voulez dire. A ce moment, le postillon revint avec un cheval. Mon bon matre avait un peu repris ses sens. Nous le soulevmes tous quatre et nous parvnmes grand'peine le placer sur le cheval o nous l'attachmes. Puis nous nous mmes en marche. Je le soutenais d'un ct; M. d'Anquetil le soutenait de l'autre. Le postillon tirait la bride et portait la lanterne. Jahel suivait en pleurant. M. d'Astarac avait regagn sa calche. Nous avancions doucement. Tout alla bien tant que nous fmes sur la route. Mais quand il nous fallut gravir l'troit sentier des vignes, mon bon matre, glissant tous les mouvements de la bte, perdit le peu de forces qui lui restaient et s'vanouit de nouveau. Nous jugemes expdient de le descendre de sa monture et de le porter bras. Le postillon l'avait empoign par les aisselles et je tenais les jambes. La monte fut rude et je pensai m'abattre plus de quatre fois, avec ma croix vivante, sur les pierres du chemin. Enfin la pente s'adoucit. Nous nous enfilmes sur une petite route borde de haies, qui cheminait sur le coteau, et bientt nous dcouvrmes sur notre gauche les premiers toits de Vallars. A cette vue, nous dposmes terre notre malheureux fardeau et nous nous arrtmes un moment pour souffler. Puis, reprenant notre faix, nous poussmes jusqu'au village. Une lueur rose s'levait l'orient au-dessus de l'horizon. L'toile du matin, dans le ciel pli, luisait aussi blanche et tranquille que la lune, dont la corne lgre plissait l'occident. Les oiseaux se mirent chanter; mon bon matre poussa un soupir. Jahel courait devant nous, heurtant aux portes, en qute d'un lit et d'un chirurgien. Chargs de hottes et de paniers, des vignerons s'en allaient aux vendanges. L'un d'eux dit Jahel que Gaulard, sur la place, logeait pied et cheval. --Quant au chirurgien Coquebert, ajouta-t-il, vous le voyez l-bas, sous le plat barbe qui lui sert d'enseigne. Il sort de sa maison pour aller sa vigne. C'tait un petit homme, trs poli. Il nous dit qu'ayant depuis peu mari sa fille, il avait un lit dans sa maison pour y mettre le bless. Sur son ordre, sa femme, grosse dame coiffe d'un bonnet blanc surmont d'un chapeau de feutre, mit des draps au lit, dans la chambre basse. Elle nous aida dshabiller M. l'abb Coignard et le coucher. Puis elle s'en alla chercher le cur. Cependant, M. Coquebert examinait la blessure. --Vous voyez, lui dis-je, qu'elle est petite et qu'elle saigne peu. --Cela n'est gure bon, rpondit-il, et ne me plat point, mon jeune monsieur. J'aime une blessure large et qui saigne. --Je vois, lui dit M. d'Anquetil, que, pour un merlan et un seringueur de village, vous n'avez pas le got mauvais. Rien n'est pis que ces petites plaies profondes qui n'ont l'air de rien. Parlez-moi d'une belle entaille au visage. Cela fait plaisir voir et se gurit tout de suite. Mais sachez, bonhomme, que ce bless est mon chapelain et qu'il fait mon piquet. tes-vous homme me le remettre sur pied, en dpit de votre mine qui est plutt celle d'un donneur de clystres? --A votre service, rpondit en s'inclinant le chirurgien-barbier. Mais je reboute aussi les membres rompus et je panse les plaies. Je vais examiner celle-ci. --Faites vite, monsieur, lui dis-je. --Patience! fit-il. Il faut d'abord la laver, et j'attends que l'eau chauffe dans la bouilloire. Mon bon matre, qui s'tait un peu ranim, dit lentement, d'une voix assez forte: --La lampe la main, il visitera les recoins de Jrusalem, et ce qui tait cach dans les tnbres sera mis au jour. --Que dites-vous, mon bon matre? --Laissez, mon fils, rpondit-il, je m'entretiens des sentiments propres mon tat. --L'eau est chaude, me dit le barbier. Tenez ce bassin prs du lit. Je vais laver la plaie. Tandis qu'il passait sur la poitrine de mon bon matre une ponge imbibe d'eau tide, le cur entra dans la chambre avec madame Coquebert. Il tenait la main un panier et des ciseaux. --Voil donc ce pauvre homme, dit-il. J'allais mes vignes, mais il faut soigner avant tout celles de Jsus-Christ. Mon fils, ajouta-t-il en s'approchant de lui, offrez votre mal Notre-Seigneur. Peut-tre n'est-il pas si grand qu'on croit. Au demeurant, il faut faire la volont de Dieu. Puis, se tournant vers le barbier: --Monsieur Coquebert, demanda-t-il, cela presse-t-il beaucoup, et puis-je aller mon clos? Le blanc peut attendre, il n'est pas mauvais qu'il vienne pourrir, et mme un peu de pluie ne ferait que rendre le vin plus abondant et meilleur. Mais il faut que le rouge soit cueilli tout de suite. --Vous dites vrai, monsieur le cur, rpondit Coquebert; j'ai dans ma vigne des grappes qui se couvrent de moisissure et qui n'ont chapp au soleil que pour prir la pluie. --Hlas! dit le cur, l'humide et le sec sont les deux ennemis du vigneron. --Rien n'est plus vrai, dit le barbier, mais je vais explorer la blessure. Ce disant, il mit de force un doigt dans la plaie. --Ah! bourreau! s'cria le patient. --Souvenez-vous, dit le cur, que le Seigneur a pardonn ses bourreaux. --Ils n'taient point barbiers, dit l'abb. --Voil un mchant mot, dit le cur. --Il ne faut pas chicaner un mourant sur ses plaisanteries, dit mon bon matre. Mais je souffre cruellement: cet homme m'a assassin, et je meurs deux fois. La premire fois, c'tait de la main d'un juif. --Que veut-il dire? demanda le cur. --Le mieux, monsieur le cur, dit le barbier, est de ne point s'en inquiter. Il ne faut jamais vouloir entendre les propos des malades. Ce ne sont que rveries. --Coquebert, dit le cur, vous ne parlez pas bien. Il faut entendre les malades en confession, et tel chrtien, qui n'avait rien dit de bon dans sa vie, prononce finalement les paroles qui lui ouvrent le paradis. --Je ne parlais qu'au temporel, dit le barbier. --Monsieur le cur, dis-je mon tour, M. l'abb Coignard, mon bon matre, ne draisonne point, et il n'est que trop vrai qu'il a t assassin par un juif, nomm Mosade. --En ce cas, rpondit le cur, il y doit voir une faveur spciale de Dieu, qui voulut qu'il prt par la main d'un neveu de ceux qui crucifirent son fils. La conduite de la Providence dans le monde est toujours admirable. Monsieur Coquebert, puis-je aller mon clos? --Vous y pouvez aller, monsieur le cur, rpondit le barbier. La plaie n'est pas bonne; mais elle n'est pas non plus telle qu'on en meure tout de suite. C'est, monsieur le cur, une de ces blessures qui jouent avec le malade comme le chat avec les souris, et ce jeu-l on peut gagner du temps. --Voil qui est bien, dit M. le cur. Remercions Dieu, mon fils, de ce qu'il vous laisse la vie; mais elle est prcaire et transitoire. Il faut tre toujours prt la quitter. Mon bon matre rpondit gravement: --tre sur la terre comme n'y tant pas; possder comme ne possdant pas, car la figure de ce monde passe. Reprenant ses ciseaux et son panier, M. le cur dit: --Mieux encore qu' votre habit et vos chausses, que je vois tendus sur cet escabeau, vos propos, mon fils, je connais que vous tes d'glise et menant une sainte vie. Retes-vous les ordres sacrs? --Il est prtre, dis-je, docteur en thologie et professeur d'loquence. --Et de quel diocse? demanda le cur. --De Sez, en Normandie, suffragant de Rouen. --Insigne province ecclsiastique, dit M. le cur, mais qui le cde de beaucoup en antiquit et illustration au diocse de Reims, dont je suis prtre. Et il sortit. M. Jrme Coignard passa paisiblement la journe. Jahel voulut rester la nuit auprs du malade. Je quittai, vers onze heures de la soire, la maison de M. Coquebert et j'allai chercher un gte l'auberge du sieur Gaulard. Je trouvai M. d'Astarac sur la place, dont son ombre, au clair de lune, barrait presque toute la surface. Il me mit la main sur l'paule comme il en avait l'habitude et me dit avec sa gravit coutumire: --Il est temps que je vous rassure, mon fils; je n'ai accompagn Mosade que pour cela. Je vous vois cruellement tourment par les Lutins. Ces petits esprits de la terre vous ont assailli, abus par toutes sortes de fantasmagories, sduit par mille mensonges, et finalement pouss fuir ma maison. --Hlas! monsieur, rpondis-je, il est vrai que j'ai quitt votre toit avec une apparente ingratitude dont je vous demande pardon. Mais j'tais poursuivi par les sergents, non par les Lutins. Et mon bon matre est assassin. Ce n'est pas une fantasmagorie. --N'en doutez point, reprit le grand homme, ce malheureux abb a t frapp mortellement par les Sylphes dont il avait rvl les secrets. Il a drob dans une armoire quelques pierres qui sont l'ouvrage de ces Sylphes et que ceux-ci avaient laisses imparfaites, et bien diffrentes encore du diamant, quant l'clat et la puret. "C'est cette avidit et le nom d'_Agla_ indiscrtement prononc qui les a le plus fchs. Or sachez, mon fils, qu'il est impossible aux philosophes d'arrter la vengeance de ce peuple irascible. J'ai appris par une voie surnaturelle et aussi par le rapport de Criton, le larcin sacrilge de M. Coignard qui se flattait insolemment de surprendre l'art par lequel les Salamandres, les Sylphes et les Gnmes mrissent la rose matinale et la changent insensiblement en cristal et en diamant. --Hlas! monsieur, je vous assure qu'il n'y songeait point, et que c'est cet horrible Mosade qui l'a frapp d'un coup de stylet sur la route. Ces propos dplurent extrmement M. d'Astarac qui m'invita d'une faon pressante n'en plus tenir de semblables. --Mosade, ajouta-t-il, est assez bon cabbaliste pour atteindre ses ennemis sans se donner la peine de courir aprs eux. Sachez, mon fils, que, s'il avait voulu tuer M. Coignard, il l'et fait aisment de sa chambre, par opration magique. Je vois que vous ignorez encore les premiers lments de la science. La vrit est que ce savant homme, instruit par le fidle Criton de la fuite de sa nice, prit la poste pour la rejoindre et la ramener au besoin dans sa maison. Ce qu'il et fait sans faute, pour peu qu'il et discern dans l'me de cette malheureuse quelque lueur de regret et de repentir. Mais, la voyant toute corrompue par la dbauche, il prfra l'excommunier et la maudire par les Globes, les Roues et les Btes d'lise. C'est prcisment ce qu'il vient de faire mes yeux, dans la calche o il vit retir, pour ne point partager le lit et la table des chrtiens. Je me taisais, tonn par de telles rveries; mais cet homme extraordinaire me parla avec une loquence qui ne laissa point de me troubler. --Pourquoi, disait-il, ne vous laissez-vous pas clairer des avis d'un philosophe? Quelle sagesse, mon fils, opposez-vous la mienne? Considrez que la vtre est moindre en quantit, sans diffrer en essence. A vous ainsi qu' moi la nature apparat comme une infinit de figures, qu'il faut reconnatre et ordonner, et qui forment une suite d'hiroglyphes. Vous distinguez aisment plusieurs de ces signes auxquels vous attachez un sens; mais vous tes trop enclin vous contenter du vulgaire et littral, et vous ne cherchez pas assez l'idal et le symbolique. Pourtant le monde n'est concevable que comme symbole, et tout ce qui se voit dans l'univers n'est qu'une criture image, que le vulgaire des hommes pelle sans la comprendre. Craignez, mon fils, d'nonner et de braire cette langue universelle, la manire des savants qui remplissent les Acadmies. Mais plutt recevez de moi la clef de toute science. Il s'arrta un moment et reprit son discours d'un ton plus familier. --Vous tes poursuivi, mon cher fils, par des ennemis moins terribles que les Sylphes. Et votre Salamandre n'aura pas de peine vous dbarrasser des Lutins, sitt que vous lui demanderez de s'y employer. Je vous rpte que je ne suis venu ici, avec Mosade, que pour vous donner ces bons avis et vous presser de revenir chez moi continuer nos travaux. Je conois que vous veuilliez assister jusqu'au bout votre malheureux matre. Je vous en donne toute licence. Mais ne manquez pas de revenir ensuite dans ma maison. Adieu! Je retourne cette nuit mme Paris, avec ce grand Mosade, que vous avez si injustement souponn. Je lui promis tout ce qu'il voulut et me tranai jusqu' mon mchant lit d'auberge, o je tombai, appesanti par la fatigue et la douleur. Le lendemain, au petit jour, je retournai chez le chirurgien et j'y retrouvai Jahel au chevet de mon bon matre, droite sur sa chaise de paille, la tte enveloppe dans sa mante noire, attentive, grave et docile comme une fille de charit. M. Coignard, trs rouge, sommeillait. --La nuit, me dit-elle voix basse, n'a pas t bonne. Il a discouru, il a chant, il m'a appele soeur Germaine et il m'a fait des propositions. Je n'en suis pas offense, mais cela prouve son trouble. --Hlas! m'criai-je, si vous ne m'aviez pas trahi, Jahel, pour courir les routes avec ce gentilhomme, mon bon matre ne serait pas dans ce lit, la poitrine transperce. --C'est bien le malheur de notre ami, rpondit-elle, qui cause mes regrets cuisants. Car pour ce qui est du reste, ce n'est pas la peine d'y penser, et je ne conois pas, Jacques, que vous y songiez dans un pareil moment. --J'y songe toujours, lui rpondis-je. --Moi, dit-elle, je n'y pense gure. Vous faites vous seul, plus qu'aux trois quarts, les frais de votre malheur. --Qu'entendez-vous par l, Jahel? --J'entends, mon ami, que si j'y fournis l'toffe, vous y mettez la broderie et que votre imagination enrichit beaucoup trop la simple ralit. Je vous jure qu' l'heure qu'il est, je ne me rappelle pas moi-mme le quart de ce qui vous chagrine; et vous mditez si obstinment sur ce sujet que votre rival vous est plus prsent qu' moi-mme. N'y pensez plus et laissez-moi donner de la tisane l'abb qui se rveille. A ce moment, M. Coquebert s'approcha du lit avec sa trousse, fit un nouveau pansement, dit tout haut que la blessure tait en bonne voie de gurison. Puis, me tirant part: --Je puis vous assurer, monsieur, me dit-il, que ce bon abb ne mourra pas du coup qu'il a reu. Mais, vrai dire, je crains qu'il ne rchappe pas d'une pleursie assez forte, cause par sa blessure. Il est prsentement travaill d'une grosse fivre. Mais voici venir M. le cur. Mon bon matre le reconnut fort bien, et lui demanda poliment comment il se portait. --Mieux que la vigne, rpondit le cur. Car elle est toute gte de fleurebers et de vermines contre lesquels le clerg de Dijon fit pourtant, cette anne, une belle procession avec croix et bannires. Mais il en faudra faire une plus belle, l'anne qui vient, et brler plus de cire. Il sera ncessaire aussi que l'official excommunie nouveau les mouches qui dtruisent les raisins. --Monsieur le cur, dit mon bon matre, on dit que vous lutinez les filles dans vos vignes. Fi! ce n'est plus de votre ge. En ma jeunesse, j'tais, comme vous, port sur la crature. Mais le temps m'a beaucoup amend, et j'ai tantt laiss passer une nonnain sans lui rien dire. Vous en usez autrement avec les donzelles et les bouteilles, monsieur le cur. Mais vous faites plus mal encore de ne point dire les messes qu'on vous a payes et de trafiquer des biens de l'glise. Vous tes bigame et simoniaque. En entendant ces propos, M. le cur ressentait une surprise douloureuse; sa bouche demeurait ouverte et ses joues tombaient tristement des deux cts de son large visage: --Quelles indignes offenses au caractre dont je suis revtu! soupira-t-il enfin, les yeux au plancher. Quels propos il tient, si prs du tribunal de Dieu! Oh! monsieur l'abb, est-ce vous de parler de la sorte, vous qui mentes une sainte vie et tudites dans tant de livres? Mon bon matre se souleva sur son coude. La fivre lui rendait tristement et contresens cet air jovial que nous aimions lui voir nagure. --Il est vrai, dit-il, que j'ai tudi les anciens auteurs. Mais il s'en faut que j'aie autant de lecture que le deuxime vicaire de M. l'vque de Sez. Bien qu'il et le dehors et le dedans d'un ne, il fut plus grand liseur que moi. Car il tait bigle et, guignant de l'oeil, il lisait deux pages la fois. Qu'en dis-tu, vilain fripon de cur, vieux galant qui cours la guilledine au clair de lune? Cur, ta bonne amie est faite comme une sorcire. Elle a de la barbe au menton: c'est la femme du chirurgien-barbier. Il est amplement cocu, et c'est bien fait pour cet homunculus dont toute la science mdicale se hausse donner un clystre. --Seigneur Dieu! que dit-il? s'cria madame Coquebert. Il faut qu'il ait le diable au corps. --J'ai entendu beaucoup de malades parler dans le dlire, dit M. Coquebert, mais aucun ne tenait d'aussi mchants propos. --Je dcouvre, dit le cur, que nous aurons plus de peine que je n'avais cru conduire ce malade vers une bonne fin. Il y a dans sa nature une cre humeur et des impurets que je n'y avais pas d'abord remarques. Il tient des discours malsants un ecclsiastique et un malade. --C'est l'effet de la fivre, dit le chirurgien-barbier. --Mais, reprit le cur, cette fivre, si elle ne s'arrte, le pourrait conduire en enfer. Il vient de manquer gravement ce qu'on doit un prtre. Je reviendrai toutefois l'exhorter demain, car je lui dois, l'exemple de Notre-Seigneur, une misricorde infinie. Mais de ce ct, je conois de vives inquitudes. Le malheur veut qu'il y ait une fente mon pressoir, et tous les ouvriers sont aux vignes. Coquebert, ne manquez point de dire un mot au charpentier, et de m'appeler auprs de ce malade, si son tat s'aggrave soudainement. Ce sont bien des soucis, Coquebert! Le jour suivant fut si bon pour M. Coignard, que nous en conmes l'espoir de le conserver. Il prit un consomm et se souleva sur son lit. Il parlait chacun de nous avec sa grce et sa douceur coutumires. M. d'Anquetil, qui logeait chez Gaulard, le vint voir et lui demanda assez indiscrtement de lui faire son piquet. Mon bon matre promit en souriant de le faire la semaine prochaine. Mais la fivre le reprit la tombe du jour. Ple, les yeux nageant dans une terreur indicible, frissonnant et claquant des dents: --Le voil, cria-t-il, ce vieux youtre! C'est le fils que Judas Iscariote fit une diablesse en forme de chvre. Mais il sera pendu au figuier paternel, et ses entrailles se rpandront terre. Arrtez-le... Il me tue! J'ai froid! Un moment aprs, rejetant ses couvertures, il se plaignit d'avoir trop chaud. --J'ai grand'soif, dit-il. Donnez-moi du vin! Et qu'il soit frais. Madame Coquebert, htez-vous de l'aller mettre rafrachir dans la fontaine, car la journe promet d'tre brlante. Nous tions la nuit, et il brouillait les heures dans sa tte. --Faites vite, dit-il encore madame Coquebert; mais ne soyez pas aussi simple que le sonneur de la cathdrale de Sez, qui, tant all tirer du puits les bouteilles qu'il y avait mises, aperut son ombre dans l'eau et se mit crier: "Hol! messieurs, venez vite m'aider. Car il y a l-bas des antipodes qui boiront notre vin, si nous n'y mettons bon ordre." --Il est jovial, dit madame Coquebert. Mais tantt il a tenu sur moi des propos bien indcents. Si j'eusse tromp Coquebert, ce n'aurait point t avec M. le cur, en gard son tat et son ge. M. le cur entra dans ce mme moment: --Eh bien, monsieur l'abb, demanda-t-il mon matre, dans quelles dispositions vous trouvez-vous? Quoi de nouveau? --Dieu merci, rpondit M. Coignard, il n'est rien de nouveau dans mon me. Car, ainsi qu'a dit saint Chrysostome, vitez les nouveauts. Ne vous engagez point dans des voies qui n'aient point encore t tentes; on s'gare sans fin, quand une fois on a commenc de s'garer. J'en ai fait la triste exprience. Et je me suis perdu pour avoir suivi des chemins non frays. J'ai cout mes propres conseils et ils m'ont conduit l'abme. Monsieur le cur, je suis un pauvre pcheur; le nombre de mes iniquits m'opprime. --Voil de belles paroles, dit M. le cur. C'est Dieu lui-mme qui vous les dicte. J'y reconnais son style inimitable. Ne voulez-vous point que nous avancions un peu le salut de votre me? --Volontiers, dit M. Coignard. Car mes impurets se lvent contre moi. J'en vois se dresser de grandes et de petites. J'en vois de rouges et de noires. J'en vois d'infimes qui chevauchent des chiens et des cochons, et j'en vois d'autres qui sont grasses et toutes nues, avec des ttons comme des outres, des ventres qui retombent grands plis et des fesses normes. --Est-il possible, dit M. le cur, que vous en ayez une vue si distincte? Mais, si vos fautes sont telles que vous dites, mon fils, il vaut mieux ne les point dcrire et vous borner les dtester intrieurement. --Voudriez-vous donc, monsieur le cur, reprit l'abb, que mes pchs fussent tous faits comme des Adonis? Mais laissons cela. Et vous, barbier, donnez-moi boire. Connaissez-vous M. de la Musardire? --Non pas, que je sache, dit M. Coquebert. --Apprenez donc, reprit mon bon matre, qu'il tait trs port sur les femmes. --C'est par cet endroit, dit le cur, que le diable prend de grands avantages sur l'homme. Mais o voulez-vous en venir, mon fils? --Vous le verrez bientt, dit mon bon matre. M. de la Musardire donna rendez-vous une pucelle dans une table. Elle y alla, et il l'en laissa sortir comme elle y tait venue. Savez-vous pourquoi? --Je l'ignore, dit le cur, mais laissons cela. --Non point, reprit M. Coignard. Sachez qu'il se garda de l'accointer, de peur d'engendrer un cheval dont on lui et fait un procs au criminel. --Ah! dit le barbier, il devait plutt avoir peur d'engendrer un ne. --Sans doute! dit le cur. Mais voil qui ne nous avance point dans le chemin du paradis. Il conviendrait de reprendre la bonne route. Vous nous teniez tout l'heure des propos si difiants! Au lieu de rpondre, mon bon matre se mit chanter d'une voix assez forte: Pour mettre en got le roi Louison On a pris quinze mirlitons Landerinette, Qui tous le balai ont rti, Landeriri. --Si vous voulez chanter, mon fils, dit M. le cur, chantez plutt quelque beau nol bourguignon. Vous y rjouirez votre me en la sanctifiant. --Volontiers, rpondit mon bon matre. Il en est de Guy Barozai, que je tiens, en leur apparente rusticit, pour plus fins que le diamant et plus prcieux que l'or. Celui-ci, par exemple: Lor qu'au lai saison qu'ai jaule Au monde Jsu-chri vin L'ne et le beu l'chaufin De le leu sofle dans l'taule. Que d'ne et de beu je sai, Dans ce royaume de Gaule, Que d'ne et de beu je sai Qui n'en arein pas tan fai. Le chirurgien, sa femme et le cur reprirent ensemble: Que d'ne et de beu je sai Dans ce royaume de Gaule Que d'ne et de beu je sai Qui n'en arein pas tan fai. Et mon bon matre reprit d'une voix plus faible: Mais le pu bo de l'histoire Ce fut que l'ne et le beu Ainsin passire t deu La nuit sans manger ni boire. Que d'ne et de beu je sai, Couver de pane et de moire, Que d'ne et de beu je sai Qui n'en arein pas tan fai! Puis il laissa tomber sa tte sur l'oreiller et ne chanta plus. --Il y a du bon en ce chrtien, nous dit M. le cur, beaucoup de bon, et tantt encore il m'difiait moi-mme par de belles sentences. Mais il ne laisse point de m'inquiter, car tout dpend de la fin, et l'on ne sait ce qui restera au fond du panier. Dieu, dans sa bont, veut qu'un seul moment nous sauve; encore faut-il que ce moment soit le dernier, de sorte que tout dpend d'une seule minute, auprs de laquelle le reste de la vie est comme rien. C'est ce qui me fait frmir pour ce malade, que les anges et les diables se disputent furieusement. Mais il ne faut point dsesprer de la misricorde divine. Deux jours se passrent en de cruelles alternatives. Aprs quoi, mon bon matre tomba dans une faiblesse extrme. --Il n'y a plus d'espoir, me dit tout bas M. Coquebert. Voyez comme sa tte creuse l'oreiller, et remarquez que son nez est aminci. En effet, le nez de mon bon matre, nagure gros et rouge, n'tait plus qu'une lame recourbe, livide comme du plomb. --Tournebroche, mon fils, me dit-il d'une voix encore pleine et forte, mais dont je n'avais jamais entendu le son, je sens qu'il me reste peu de temps vivre. Allez me chercher ce bon prtre, pour qu'il m'entende en confession. M. le cur tait sa vigne, o je courus. --La vendange est faite, me dit-il, et plus abondante que je n'esprais; allons assister ce pauvre homme. Je le ramenai auprs du lit de mon bon matre, et nous le laissmes seul avec le mourant. Il sortit au bout d'une heure et nous dit: --Je puis vous assurer que M. Jrme Coignard meurt dans des sentiments admirables de pit et d'humilit. Je vais sa demande, et en considration de sa ferveur, lui donner le saint viatique. Pendant que je revts l'aube et l'tole, veuillez, madame Coquebert, m'envoyer dans la sacristie l'enfant qui sert chaque matin ma messe basse, et prparer la chambre pour y recevoir le bon Dieu. Madame Coquebert balaya la chambre, mit une couverture blanche au lit, posa au chevet une petite table qu'elle couvrit d'une nappe; elle y plaa deux chandeliers dont elle alluma les chandelles, et une jatte de faence o trempait dans l'eau bnite une branche de buis. Bientt nous entendmes la sonnette agite dans le chemin par le desservant, et nous vmes entrer la croix aux mains d'un enfant, et le prtre vtu de blanc et portant les saintes espces. Jahel, M. d'Anquetil, M. et madame Coquebert et moi, nous tombmes genoux. --_Pax huic domui_, dit le prtre. --_Et omnibus habiantibus in ea_, rpondit le desservant. Puis M. le cur prit de l'eau bnite dont il aspergea le malade et le lit. Il se recueillit un moment et dit avec solennit: --Mon fils, n'avez-vous point une dclaration faire? --Oui, monsieur, dit l'abb Coignard, d'une voix assure. Je pardonne mon assassin. Alors, l'officiant, tirant l'hostie du ciboire: --_Ecce agnus Dei, qui tollit peccata mundi._ Mon bon matre rpondit en soupirant: --Parlerai-je mon Seigneur, moi qui ne suis que poudre et que cendre? Comment oserai-je venir vous, moi qui ne sens en moi-mme aucun bien qui m'en puisse donner la hardiesse? Comment vous introduirai-je chez moi, aprs avoir si souvent bless vos yeux pleins de bont? Et M. l'abb Coignard reut le saint viatique dans un profond silence, dchir par nos sanglots et par le grand bruit que madame Coquebert faisait en se mouchant. Aprs avoir t administr, mon bon matre me fit signe d'approcher de son lit et me dit d'une voix faible, mais distincte: --Jacques Tournebroche, mon fils, rejette, avec mon exemple, les maximes que j'ai pu te proposer pendant ma folie, qui dura, hlas! autant que ma vie. Crains les femmes et les livres pour la mollesse et l'orgueil qu'on y prend. Sois humble de coeur et d'esprit. Dieu accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en peuvent communiquer. C'est lui qui donne toute science. Mon fils, n'coute point ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beaut et la finesse de leurs discours. Car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les paroles, mais dans la vertu. Il se tut, puis. Je saisis sa main qui reposait sur le drap, je la couvris de baisers et de larmes. Je lui dis qu'il tait notre matre, notre ami, notre pre, et que je ne saurais vivre sans lui. Et je demeurai de longues heures abm de douleur au pied de son lit. Il passa une nuit si paisible que j'en conus comme un espoir dsespr. Cet tat se soutint encore dans la journe qui suivit. Mais vers le soir il commena s'agiter et prononcer des paroles si indistinctes qu'elles restent tout entires un secret entre Dieu et lui. A minuit il retomba dans un abattement profond et l'on n'entendait plus que le bruit lger de ses ongles qui grattaient les draps. Il ne nous reconnaissait plus. Vers deux heures il commena de rler; le souffle rauque et prcipit qui sortait de sa poitrine tait assez fort pour qu'on l'entendt au loin, dans la rue du village, et j'en avais les oreilles si pleines que je crus l'our encore pendant les jours qui suivirent ce malheureux jour. A l'aube, il fit de la main un signe que nous ne pmes comprendre et poussa un grand soupir. Ce fut le dernier. Son visage prit, dans la mort, une majest digne du gnie qui l'avait anim et dont la perte ne sera jamais rpare. M. le cur de Vallars fit M. Jrme Coignard des obsques solennelles. Il chanta la messe funbre et donna l'absoute. Mon bon matre fut port dans le cimetire attenant l'glise. Et M. d'Anquetil donna souper chez Gaulard tous les gens qui avaient assist la crmonie. On y but du vin nouveau, et l'on y chanta des chansons bourguignonnes. Le lendemain j'allai avec M. d'Anquetil remercier M. le cur de ses soins pieux. --Ah! dit le saint homme, ce prtre nous a donn une grande consolation par sa fin difiante. J'ai vu peu de chrtiens mourir dans de si admirables sentiments, et il conviendrait d'en fixer le souvenir sur sa tombe en une belle inscription. Vous tes tous deux, messieurs, assez instruits pour y russir, et je m'engage faire graver sur une grande pierre blanche l'pitaphe de ce dfunt, dans la manire et dans l'ordre que vous l'aurez compose. Mais souvenez-vous, en faisant parler la pierre, de ne lui faire proclamer que les louanges de Dieu. Je le priai de croire que j'y mettrais tout mon zle, et M. d'Anquetil promit, pour sa part, de donner la chose un tour galant et gracieux. --J'y veux, dit-il, m'essayer au vers franais, en me guidant sur ceux de M. Chapelle. --A la bonne heure! dit M. le cur. Mais n'tes-vous pas curieux de voir mon pressoir? Le vin sera bon cette anne, et j'en ai rcolt en suffisante quantit pour mon usage et pour celui de ma servante. Hlas! sans les fleurebers, nous en aurions bien davantage. Aprs souper, M. d'Anquetil demanda l'critoire et commena de composer des vers franais. Puis, impatient, il jeta en l'air la plume, l'encre et le papier. --Tournebroche, me dit-il, je n'ai fait que deux vers, et encore ne suis-je pas assur qu'ils sont bons: les voici tels que je les ai trouvs. Ci-dessous gt monsieur Coignard. Il faut bien mourir tt ou tard. Je lui rpondis qu'ils avaient cela de bon de n'en point vouloir un troisime. Et je passai la nuit tourner une pitaphe latine en la manire que voici: D. O. M. HIC JACET IN SPE BEAT TERNITATIS DOMINUS HIERONYMUS COIGNARD PRESBYTER QUONDAM IN BELLOVACENSI COLLEGIO ELOQUENTI MAGISTER ELOQUENTISSIMUS SAGIENSIS EPISCOPI BIBLIOTHECARIUS SOLERTISSIMUS ZOZIMI PANOPOLITANI INGENIOSISSIMUS TRANSLATOR OPERE TAMEN IMMATURATA MORTE INTERCEPTO PERIIT ENIM CUM LUGDUNUM PETERET JUDEA MANU NEFANDISSIMA ID EST A NEPOTE CHRISTI CARNIFICUM IN VIA TRUCIDATUS ANNO T LII COMITATE FUIT OPTIMA DOCTISSIMO CONVITU INGENIO SUBLIMI FACETIIS JUCUNDUS SENTENTIIS PLENUS DONORUM DEI LAUDATOR FIDE DEVOTISSIMA PER MULTAS TEMPESTATES CONSTANTER MUNITUS HUMILITATE SANCTISSIMA ORNATUS SALUTI SU MAGIS INTENTUS QUAM VANO ET FALLACI HOMINUM JUDICIO SIC HONORIBUS MUNDANIS NUNQUAM QUSITIS SIBI GLORIAM SEMPITERNAM MERUIT Ce qui revient dire en franais: _ICI REPOSE, dans l'espoir de la bienheureuse ternit, MESSIRE JRME COIGNARD, prtre, autrefois trs loquent professeur d'loquence au Collge de Beauvais, trs zl bibliothcaire de l'vque de Sez, auteur d'une belle traduction de Zozime le Panopolitain, qu'il laissa malheureusement inacheve quand survint sa mort prmature. Il fut frapp sur la route de Lyon, dans la 52e anne de son ge, par la main trs sclrate d'un juif, et prit ainsi victime d'un neveu des bourreaux de Jsus-Christ. Il tait d'un commerce agrable, d'un docte entretien, d'un gnie lev, abondait en riants propos et en belles maximes, et louait Dieu dans ses oeuvres. Il garda travers les orages de la vie une foi inbranlable. Dans son humilit vraiment chrtienne, Plus attentif au salut de son me qu' la vaine et trompeuse opinion des hommes, c'est en vivant sans honneurs en ce monde, qu'il s'achemina vers la gloire ternelle._ Trois jours aprs que mon bon matre eut rendu l'me, M. d'Anquetil dcida de se remettre en route. La voiture tait rpare. Il donna l'ordre aux postillons d'tre prts pour le lendemain matin. Sa compagnie ne m'avait jamais t agrable. Dans l'tat de tristesse o j'tais, elle me devenait odieuse. Je ne pouvais supporter l'ide de le suivre avec Jahel. Je rsolus de chercher un emploi Tournus ou Mcon et d'y vivre cach jusqu' ce que, l'orage tant apais, il me ft possible de retourner Paris, o je savais que mes parents me recevraient les bras ouverts. Je fis part de ce dessein M. d'Anquetil, et m'excusai de ne le point accompagner plus avant. Il s'effora d'abord de me retenir, avec une bonne grce laquelle il ne m'avait gure prpar, puis il m'accorda volontiers mon cong. Jahel y eut plus de peine; mais, tant naturellement raisonnable, elle entra dans les raisons que j'avais de la quitter. La nuit qui prcda mon dpart, tandis que M. d'Anquetil buvait et jouait aux cartes avec le chirurgien-barbier, nous allmes sur la place, Jahel et moi, pour respirer l'air. Il tait embaum d'herbes et plein du chant des grillons. --La belle nuit! dis-je Jahel. L'anne n'en aura plus gure de semblables; et peut-tre, de ma vie, n'en reverrai-je point de si douce. Le cimetire fleuri du village tendait devant nous ses immobiles vagues de gazon, et le clair de la lune blanchissait les tombes parses sur l'herbe noire. La pense nous vint, tous deux en mme temps d'aller dire adieu notre ami. La place o il reposait tait marque par une croix seme de larmes, dont le pied plongeait dans la terre molle. La pierre qui devait recevoir l'pitaphe n'y avait point encore t pose. Nous nous assmes tout auprs, dans l'herbe, et l, par un insensible et naturel penchant, nous tombmes dans les bras l'un de l'autre, sans craindre d'offenser par nos baisers la mmoire d'un ami que sa profonde sagesse rendait indulgent aux faiblesses humaines. Tout coup Jahel me dit dans l'oreille, o elle avait prcisment sa bouche: --Je vois M. d'Anquetil, qui, sur le mur du cimetire, regarde attentivement de notre ct. --Nous peut-il voir dans cette ombre? demandai-je. --Il voit srement mes jupons blancs, rpondit-elle. C'est assez, je pense, pour lui donner envie d'en voir davantage. Je songeais dj tirer l'pe et j'tais fort dcid dfendre deux existences qui, dans ce moment, taient encore, peu s'en faut, confondues. Le calme de Jahel m'tonnait; rien, dans ses mouvements ni dans sa voix, ne trahissait la peur. --Allez, me dit-elle, fuyez, et ne craignez rien pour moi. C'est une surprise que j'ai plutt dsire. Il commenait se lasser, et ceci est excellent pour ranimer son got et assaisonner son amour. Allez et laissez-moi! Le premier moment sera dur, car il est d'un caractre violent. Il me battra, mais je ne lui en serai ensuite que plus chre. Adieu! --Hlas! m'criai-je, ne me prtes-vous donc, Jahel, que pour aiguiser les dsirs d'un rival? --J'admire que vous veuillez me quereller, vous aussi! Allez, vous dis-je! --Eh quoi! vous quitter de la sorte? --Il le faut, adieu! Qu'il ne vous trouve pas ici. Je veux bien lui donner de la jalousie, mais avec dlicatesse. Adieu, adieu! A peine avais-je fait quelques pas dans le labyrinthe des tombes, que M. d'Anquetil, s'tant approch d'assez prs pour reconnatre sa matresse, fit des cris et des jurements rveiller tous ces morts de village. J'tais impatient d'arracher Jahel sa rage. Je pensais qu'il l'allait tuer. Dj je me glissais son secours dans l'ombre des pierres. Mais, aprs quelques minutes, pendant lesquelles je les observai trs attentivement, je vis M. d'Anquetil la pousser hors du cimetire et la ramener l'auberge de Gaulard avec un reste de fureur qu'elle tait bien capable d'apaiser seule et sans secours. Je rentrai dans ma chambre lorsqu'ils eurent regagn la leur. Je ne dormis point de la nuit, et, les guettant l'aube, par la fente des rideaux, je les vis traverser la cour de l'auberge dans une grande apparence d'amiti. Le dpart de Jahel augmenta ma tristesse. Je m'tendis plat ventre au beau milieu de ma chambre et, le visage dans les mains, je pleurai jusqu'au soir. A cet endroit, ma vie perd l'intrt qu'elle empruntait des circonstances, et ma destine, redevenant conforme mon caractre, n'offre plus rien que de commun. Si j'en prolongeais les mmoires, mon rcit paratrait bientt insipide. Je l'achverai en peu de mots. M. le cur de Vallars me donna une lettre de recommandation pour un marchand de vin de Mcon, chez qui je fus employ pendant deux mois, au bout desquels mon pre m'crivit qu'il avait arrang mes affaires et que je pouvais sans danger revenir Paris. Aussitt je pris le coche et fis le voyage avec des recrues. Mon coeur battit se rompre quand je revis la rue Saint-Jacques, l'horloge de Saint-Benoit-le-Btourn, l'enseigne des _Trois Pucelles_ et la _Sainte Catherine_ de M. Blaizot. Ma mre pleura ma vue; je pleurai, nous nous embrassmes et nous pleurmes encore. Mon pre, accouru en grande hte du _Petit Bacchus_, me dit avec une dignit attendrie: --Jacquot, mon fils, je ne te cache pas que je fus fort courrouc contre toi quand je vis les sergents entrer la _Reine Pdauque_ pour te prendre, ou, ton dfaut, m'emmener en ta place. Ils ne voulaient rien entendre, allguant qu'il me serait loisible de m'expliquer en prison. Ils te recherchaient sur une plainte de M. de la Guritaude. Je m'en formai une horrible ide de tes dsordres. Mais, ayant appris, par tes lettres, que ce n'tait que peccadilles, je ne pensai plus qu' te revoir. J'ai maintes fois consult le cabaretier du _Petit Bacchus_ sur les moyens d'touffer ton affaire. Il me rpondit toujours: "Matre Lonard, allez trouver le juge avec un gros sac d'cus, et il vous rendra votre gars blanc comme neige." Mais les cus sont rares ici, et il n'est poule, oie, ni cane dans ma maison qui ponde des oeufs d'or. C'est tout au plus si la volaille, l'heure d'aujourd'hui, me paye le feu de ma chemine. Par bonheur, ta sainte et digne mre eut l'ide d'aller trouver la mre de M. d'Anquetil, que nous savions occupe en faveur de son fils, recherch en mme temps que toi, pour la mme affaire. Car je reconnais, mon Jacquot, que tu as fait le polisson en compagnie d'un gentilhomme, et j'ai le coeur trop bien situ pour ne pas sentir l'honneur qui en rejaillit sur toute la famille. Ta mre demanda donc audience madame d'Anquetil, en son htel du faubourg Saint-Antoine. Elle s'tait proprement habille, comme pour aller la messe; et madame d'Anquetil la reut avec bont. Ta mre est une sainte femme, Jacquot, mais elle n'a pas beaucoup d'usage, et elle parla d'abord sans -propos ni convenance. Elle dit: "Madame, nos ges, il ne nous reste aprs Dieu, que nos enfants." Ce n'tait pas ce qu'il fallait dire cette grande dame qui a encore des galants. --Taisez-vous, Lonard, s'cria ma mre. La conduite de madame d'Anquetil ne vous est point connue et il faut que j'aie assez bien parl cette dame, puisqu'elle m'a rpondu: "Soyez tranquille, madame Mntrier; je m'emploierai pour votre fils, comme pour le mien; comptez sur mon zle." Et vous savez, Lonard, que nous remes, avant qu'il ft deux mois, l'assurance que notre Jacquot pouvait rentrer Paris sans tre inquit. Nous soupmes de bon apptit. Mon pre me demanda si je comptais rester au service de M. d'Astarac. Je rpondis qu'aprs la mort jamais dplorable de mon bon matre, je ne souhaitais point de me retrouver, avec le cruel Mosade, chez un gentilhomme qui ne payait ses domestiques qu'en beaux discours. Mon pre m'invita obligeamment tourner sa broche comme devant. --Dans ces derniers temps, Jacquot, me dit-il, j'avais donn cet emploi frre Ange; mais il s'en acquittait moins bien que Miraut, et mme que toi. Ne veux-tu point, mon fils, reprendre ta place sur l'escabeau, au coin de la chemine? Ma mre, qui, toute simple qu'elle tait, ne manquait point de jugement, haussa les paules et me dit: --M. Blaizot, qui est libraire l'_Image sainte Catherine_, a besoin d'un commis. Cet emploi, mon Jacquot, t'ira comme un gant. Tu es de moeurs douces et tu as de bonnes manires. C'est ce qui convient pour vendre des Bibles. J'allai tout aussitt m'offrir M. Blaizot, qui me prit son service. Mes malheurs m'avaient rendu sage. Je ne fus pas rebut par l'humilit de ma tche et je la remplis avec exactitude, maniant le plumeau et le balai au contentement de mon patron. Mon devoir tait de faire une visite M. d'Astarac. Je me rendis chez ce grand alchimiste le dernier dimanche de novembre, aprs le dner du midi. La distance est longue de la rue Saint-Jacques la Croix-des-Sablons et l'almanach ne ment point, quand il annonce que les jours sont courts en novembre. Quand j'arrivai au Roule, il faisait nuit, et une brume noire couvrait la route dserte. Je songeais tristement, dans les tnbres. --Hlas! me disais-je, il y aura bientt un an que pour la premire fois je fis cette mme route, dans la neige, en compagnie de mon bon matre, qui repose maintenant dans un village de Bourgogne, sur un coteau de vigne. Il s'endormit dans l'esprance de la vie ternelle. Et c'est l une esprance qu'il convient de partager avec un homme si docte et si sage. Dieu me garde de douter jamais de l'immortalit de l'me! Mais il faut bien se l'avouer soi-mme, tout ce qui tient une existence future et un autre monde est de ces vrits insensibles auxquelles on croit sans en tre touch et qui n'ont ni got, ni saveur aucune, en sorte qu'on les avale sans s'en apercevoir. Pour ma part, je ne suis pas consol par la pense de revoir un jour M. l'abb Coignard dans le paradis. Srement il n'y sera plus reconnaissable et ses discours n'auront pas l'agrment qu'ils empruntaient des circonstances. En faisant ces rflexions, je vis devant moi une grande lueur qui s'tendait la moiti du ciel; le brouillard en tait roussi jusque sur ma tte, et cette lumire palpitait son centre. Une lourde fume se mlait aux vapeurs de l'air. Je craignis tout de suite que ce ne ft l'incendie du chteau d'Astarac. Je htai le pas, et je reconnus bientt que mes craintes n'taient que trop fondes. Je dcouvris le calvaire des Sablons d'un noir opaque, sur une poudre de flamme, et je vis presque aussitt le chteau, dont toutes les fentres flambaient comme en une fte sinistre. La petite porte verte tait dfonce. Des ombres s'agitaient dans le parc et murmuraient d'horreur. C'taient des habitants du bourg de Neuilly, accourus en curieux et pour porter secours. Quelques-uns lanaient par une pompe des jets d'eau qui tombaient dans le foyer ardent en pluie tincelante. Une paisse colonne de fume s'levait au-dessus du chteau. Une pluie de flammches et de cendres tombait autour de moi et je m'aperus bientt que mes habits et mes mains en taient noircis. Je songeai avec dsespoir que cette poussire qui remplissait l'air tait le reste de tant de beaux livres et de manuscrits prcieux, qui avaient fait la joie de mon bon matre, le reste, peut-tre, de Zozime le Panopolitain, auquel nous avions travaill ensemble dans les plus nobles heures de ma vie. J'avais vu mourir M. l'abb Jrme Coignard. Cette fois, c'est son me mme, son me tincelante et douce, que je croyais voir rduite en poudre avec la reine des bibliothques. Je sentais qu'une part de moi-mme tait dtruite en mme temps. Le vent qui s'levait attisait l'incendie, et les flammes faisaient un bruit de gueules voraces. Avisant un homme de Neuilly, plus noirci encore que moi, et n'ayant que sa veste, je lui demandai si l'on avait sauv M. d'Astarac et ses gens. --Personne, me dit-il, n'est sorti du chteau, hors un vieux juif qu'on vit s'enfuir avec des paquets, du ct des marcages. Il habitait le pavillon du garde, sur la rivire, et tait ha pour son origine et pour les crimes dont on le souponnait. Des enfants le poursuivirent. Et en fuyant il tomba dans la Seine. On l'a repch mort, pressant sur son coeur un grimoire et six tasses d'or. Vous pourrez le voir sur la berge, dans sa robe jaune. Il est affreux, les yeux ouverts. --Ah! rpondis-je, cette fin tait due ses crimes. Mais sa mort ne me rend pas le meilleur des matres qu'il a assassin! Dites-moi encore: n'a-t-on pas vu M. d'Astarac? Au moment o je faisais cette question, j'entendis prs de moi une des ombres agites pousser un cri d'angoisse: --Le toit va s'effondrer! Alors je reconnus avec horreur la grande forme noire de M. d'Astarac qui courait dans les gouttires. L'alchimiste cria d'une voix clatante: --Je m'lve sur les ailes de la flamme, dans le sjour de la vie divine. Il dit; soudain le toit s'abma avec un fracas horrible, et des flammes hautes comme des montagnes envelopprent l'ami des Salamandres. Il n'est pas d'amour qui rsiste l'absence. Le souvenir de Jahel, d'abord cuisant, s'adoucit peu peu et il ne m'en resta qu'une irritation vague, dont elle n'tait plus mme l'unique objet. M. Blaizot se faisait vieux. Il se retira Montrouge, dans sa maisonnette des champs, et me vendit son fonds, moyennant une rente viagre. Devenu, en son lieu, libraire jur, l'_Image sainte Catherine_, j'y fis retirer mon pre et ma mre, dont la rtisserie ne flambait plus depuis quelque temps. Je me sentis du got pour mon humble boutique, et je pris soin de l'orner. Je clouai aux portes de vieilles cartes vnitiennes et des thses ornes de gravures allgoriques qui y font un ornement ancien et baroque, sans doute, mais plaisant aux amis de bonnes tudes. Mon savoir, la condition de le cacher avec soin, ne me fut pas trop nuisible dans mon trafic. Il m'et t plus contraire, si j'eusse t libraire-diteur, comme Marc-Michel Rey, et oblig, comme lui, de gagner ma vie aux dpens de la sottise publique. Je tiens, comme on dit, les auteurs classiques, et c'est une denre qui a cours dans cette docte rue Saint-Jacques dont il me plairait d'crire un jour les antiquits et illustrations. Le premier imprimeur parisien y tablit ses presses vnrables. Les Cramoisy, que Guy Patin nomme les rois de la rue Saint-Jacques, y ont dit le corps de nos historiens. Avant que s'levt le Collge de France, les lecteurs du roi, Pierre Dans, Franois Votable, Ramus, y donnrent leurs leons dans un hangar o retentissaient les querelles des crocheteurs et des lavandires. Et comment oublier Jean de Meung qui, dans une maisonnette de cette rue, composa le Roman de la Rose?* * Jacques Tournebroche ignorait que Franois Villon habita dans la rue Saint-Jacques, au Clotre-Saint-Benot, la maison dite de la _Porte verte_. L'lve de M. Jrme Coignard aurait pris sans doute plaisir rappeler le souvenir de ce vieux pote qui, comme lui, connut diverses espces de gens. J'ai la jouissance de toute la maison, qui est vieille et date pour le moins du temps des Goths, comme il y parat aux poutres de bois qui se croisent sur l'troite faade, aux deux tages en encorbellement et la toiture penchante, charge de tuiles moussues. Elle n'a qu'une fentre par tage. Celle du premier est fleurie en toute saison et garnie de ficelles o grimpent au printemps les liserons et les capucines. Ma bonne mre les sme et les arrose. C'est la fentre de sa chambre. On l'y voit de la rue, lisant ses prires dans un livre imprim en grosses lettres, au-dessus de l'image de sainte Catherine. L'ge, la dvotion et l'orgueil maternel lui ont donn grand air, et, voir son visage de cire sous la haute coiffe blanche, on jurerait une riche bourgeoise. Mon pre, en vieillissant, a pris aussi quelque majest. Comme il aime l'air et le mouvement, je l'occupe porter des livres en ville. J'y avais d'abord employ frre Ange, mais il demandait l'aumne mes clients, leur faisait baiser des reliques, leur volait leur vin, caressait leur servante, et laissait la moiti de mes livres dans tous les ruisseaux du quartier. Je lui retirai sa charge au plus vite. Mais ma bonne mre, qui il fait croire qu'il a des secrets pour gagner le ciel, lui donne la soupe et le vin. Ce n'est pas un mchant homme, et il a fini par m'inspirer une espce d'attachement. Plusieurs savants et quelques beaux esprits frquentent dans ma boutique. Et c'est un grand avantage de mon tat que d'y tre en commerce quotidien avec des gens de mrite. Parmi ceux qui viennent le plus souvent feuilleter chez moi les livres nouveaux et converser familirement entre eux, il est des historiens aussi doctes que Tillemont, des orateurs sacrs qui galent en loquence Bossuet et mme Bourdaloue, des potes comiques et tragiques, des thologiens en qui la puret des moeurs s'unit la solidit de la doctrine, des auteurs estims de nouvelles espagnoles, des gomtres et des philosophes, capables, comme M. Descartes, de mesurer et de peser les univers. Je les admire, je gote leurs moindres paroles. Mais aucun, mon sens, n'gale en gnie le bon matre que j'eus le malheur de perdre sur la route de Lyon; aucun ne me rappelle cette incomparable lgance de pense, cette douce sublimit, cette tonnante richesse d'une me toujours panche et ruisselante, comme l'urne de ces fleuves qu'on voit reprsents en marbre dans les jardins; aucun ne me rend cette source inpuisable de science et de morale, o j'eus le bonheur d'abreuver ma jeunesse; aucun ne me donne seulement l'ombre de cette grce, de cette sagesse, de cette force de pense qui brillaient en M. Jrme Coignard. Je le tiens, celui-l, pour le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri sur la terre. FIN License: Share Alike