Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) ANATOLE FRANCE LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD RECUEILLIES PAR JACQUES TOURNEBROCHE L'ABB JRME COIGNARD _A Octave Mirbeau_. Je n'ai pas besoin de retracer ici la vie de M. l'abb Jrme Coignard, professeur d'loquence au collge de Beauvais, bibliothcaire de M. de Sez, _Sagiensis episcopi bibliothecarius solertissimus_, comme le porte son pitaphe, plus tard secrtaire au charnier Saint-Innocent, puis enfin conservateur de cette Astaracienne, la reine des bibliothques, dont la perte est jamais dplorable. Il prit assassin, sur la route de Lyon, par un juif cabbaliste du nom de Mosade (_Juda manu nefandissima_), laissant plusieurs ouvrages interrompus et le souvenir de beaux entretiens familiers. Toutes les circonstances de son existence singulire et de sa fin tragique ont t rapportes par son disciple, Jacques Mntrier, surnomm _Tournebroche_ parce qu'il tait fils d'un rtisseur de la rue Saint-Jacques. Ce Tournebroche professait pour celui qu'il avait l'habitude de nommer son bon matre une admiration vive et tendre. C'est, disait-il, le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri sur la terre. Il rdigea avec modestie et fidlit les mmoires de M. l'abb Coignard, qui revit dans cet ouvrage comme Socrate dans les _Mmorables_ de Xnophon. Attentif, exact et bienveillant, il fit un portrait plein de vie et tout empreint d'une amoureuse fidlit. C'est un ouvrage qui fait songer ces portraits d'rasme, peints par Holbein, qu'on voit au Louvre, au muse de Ble et Hampton-Court, et dont on ne se lasse point de goter la finesse. Bref, il nous laissa un chef-d'oeuvre. On sera surpris, sans doute, qu'il n'ait pas pris soin de le faire imprimer. Pourtant il pouvait l'diter lui-mme, tant devenu libraire, rue Saint-Jacques, l'_Image Sainte-Catherine_, o il succda M. Blaizot. Peut-tre, vivant dans les livres, craignit-il d'ajouter seulement quelques feuillets cet amas horrible de papier noirci qui moisit obscurment chez les bouquinistes. Nous partageons ses dgots en passant sur les quais devant la bote deux sous o le soleil et la pluie dvorent lentement des pages crites pour l'immortalit. Comme ces ttes de mort assez touchantes, que Bossuet envoyait l'abb de la Trappe pour le divertissement d'un solitaire, ce sont l des sujets de rflexions propres faire concevoir un homme de lettres la vanit d'crire. J'ose dire que, pour ma part, entre le Pont-Royal et le Pont-Neuf, j'ai prouv cette vanit tout entire. Je serais tent de croire que l'lve de M. l'abb Coignard ne fit point imprimer son ouvrage parce que, form par un si bon matre, il jugeait sainement de la gloire littraire, et l'estimait sa valeur, c'est--dire autant comme rien. Il la savait incertaine, capricieuse, sujette toutes les vicissitudes et dpendant de circonstances en elles-mmes petites et misrables. Voyant ses contemporains ignorants, injurieux et mdiocres, il n'y trouvait point de raison d'esprer que leur postrit devnt tout coup savante, quitable et sre. Il augurait seulement que l'avenir, tranger nos querelles, nous accorderait son indiffrence dfaut de justice. Nous sommes presque assurs que, grands et petits, elle nous runira dans l'oubli et rpandra sur nous tous l'galit paisible du silence. Mais, si cette esprance nous trompait par grand hasard, si la race future gardait quelque mmoire de notre nom ou de nos crits, nous pouvons prvoir qu'elle ne goterait notre pense que par ce travail ingnieux de faux sens et de contresens qui seul perptue les ouvrages du gnie travers les ges. La longue dure des chefs-d'oeuvre est assure au prix d'aventures intellectuelles tout fait pitoyables, dans lesquelles le coq--l'ne des cuistres prte la main aux calembours ingnus des mes artistes. Je ne crains pas de dire qu' l'heure qu'il est, nous n'entendons pas un seul vers de l'_Iliade_ ou de la _Divine Comdie_ dans le sens qui y tait attach primitivement. Vivre c'est se transformer, et la vie posthume de nos penses crites n'est pas affranchie de cette loi: elles ne continueront d'exister qu' la condition de devenir de plus en plus diffrentes de ce qu'elles taient en sortant de notre me. Ce qu'on admirera de nous dans l'avenir nous deviendra tout fait tranger. Il est probable que Jacques Tournebroche, dont on connat la simplicit, ne se posait pas toutes ces questions au sujet du petit livre sorti de sa main. Ce serait lui faire injure que de penser qu'il avait de lui-mme une opinion exagre. Je crois le connatre. J'ai mdit son livre. Tout ce qu'il dit et tout ce qu'il fait trahit l'exquise modestie de son me. Si pourtant il n'tait pas sans savoir qu'il avait du talent, il savait aussi que c'est ce qui se pardonne le moins; on passe aisment aux gens en vue la bassesse de l'me et la perfidie du coeur; on souffre volontiers qu'ils soient lches ou mchants, et leur fortune mme ne leur fait pas trop d'envieux si l'on voit qu'elle est immrite. Les mdiocres sont tout de suite soulevs et ports par les mdiocrits environnantes qui s'honorent en eux. La gloire d'un homme ordinaire n'offense personne. Elle est plutt une secrte flatterie au vulgaire; mais il y a dans le talent une insolence qui s'expie par les haines sourdes et les calomnies profondes. Si Jacques Tournebroche renona sciemment au pnible honneur d'irriter par un loquent crit la foule des sots et des mchants, on ne peut qu'admirer son bon sens et le tenir pour le digne lve d'un matre qui connaissait les hommes. Quoi qu'il en soit, le manuscrit de Jacques Tournebroche, rest indit, fut perdu pendant plus d'un sicle. J'ai eu l'extraordinaire bonheur de le retrouver chez un brocanteur du boulevard Montparnasse qui tale derrire les carreaux salis de son choppe des croix du Lis, des mdailles de Sainte-Hlne et des dcorations de Juillet, sans se douter qu'il donne ainsi aux gnrations une mlancolique leon d'apaisement. Ce manuscrit t publi par mes soins en 1893, sous ce titre: _La Rtisserie de la Reine Pdauque_ (1 vol. in-18 Jsus). J'y renvoie le lecteur, qui y trouvera plus de nouveauts qu'on n'en cherche d'ordinaire dans un vieux livre. Mais ce n'est pas de cet ouvrage qu'il s'agit ici. Jacques Tournebroche ne se contenta pas de faire connatre les actions et les maximes de son matre dans un rcit suivi. Il prit soin encore de recueillir plusieurs discours et entretiens de M. l'abb Coignard qui n'avaient point trouv place dans les mmoires (c'est le vrai nom qu'il convient de donner _la Rtisserie de la Reine Pdauque_), et il en forma un petit cahier qui m'est tomb entre les mains avec ses autres papiers. C'est ce cahier que je fais imprimer aujourd'hui sous ce titre: _les Opinions de M. Jrme Coignard_. Le bon et gracieux accueil fait par le public au prcdent ouvrage de Jacques Tournebroche m'encourage donner tout de suite ces dialogues dans lesquels l'ancien bibliothcaire de M. de Sez se retrouve avec son indulgente sagesse et cette sorte de scepticisme gnreux o tendent ses considrations sur l'homme, si mles de mpris et de bienveillance. Je ne saurais prendre la responsabilit des ides exprimes par ce philosophe sur divers sujets de politique et de morale; mes devoirs d'diteur m'engagent seulement prsenter la pense de mon auteur sous le jour le plus favorable. Sa libre intelligence foulait aux pieds les croyances vulgaires et ne se rangeait point sans examen la commune opinion, hors en ce qui touche la foi catholique, dans laquelle il fut inbranlable. Pour tout le reste, il ne craignait point de tenir tte son sicle. Or, cela seul le rend digne d'estime. Nous devons de la reconnaissance aux esprits qui ont combattu les prjugs. Mais il est plus ais de les louer que de les imiter. Les prjugs se dfont et se reforment sans cesse, avec l'ternelle mobilit des nues. Il est dans leur nature d'tre augustes avant de paratre odieux, et les hommes sont rares qui n'ont point la superstition de leur temps et qui regardent en face ce que le vulgaire n'ose voir. M. l'abb Coignard fut un homme libre dans une condition humble, et c'est assez, je crois, pour qu'on le mette bien au-dessus d'un Bossuet, et de tous ces grands personnages qui brillent leur rang dans la pompe traditionnelle des coutumes et des croyances. Mais s'il faut estimer que M. l'abb Coignard vcut libre, affranchi des communes erreurs et que les spectres de nos passions et de nos craintes n'eurent point d'empire sur lui, on doit reconnatre encore que cet esprit excellent eut des vues originales sur la nature et sur la socit, et que, pour tonner et ravir les hommes par une vaste et belle construction mentale, il lui manqua seulement l'adresse ou la volont de jeter profusion les sophismes comme un ciment dans l'intervalle des vrits. C'est de cette manire seulement qu'on difie les grands systmes de philosophie qui ne tiennent que par le mortier de la sophistique. L'esprit de systme lui fit dfaut, ou (si l'on veut) l'art des ordonnances symtriques. Sans quoi il paratrait ce qu'il tait en effet, c'est--dire le plus sage des moralistes, une sorte de mlange merveilleux d'picure et de saint Franois d'Assise. Ce sont l, mon sens, les deux meilleurs amis que l'humanit souffrante ait encore rencontrs dans sa marche dsoriente. picure affranchit les mes des vaines terreurs et les instruisit proportionner l'ide de bonheur leur misrable nature et leurs faibles forces. Le bon saint Franois, plus tendre et plus sensuel, les conduisit la flicit par le rve intrieur, et voulut qu' son exemple les mes se rpandissent en joie dans les abmes d'une solitude enchante. Ils furent bons tous deux, l'un de dtruire les illusions dcevantes, l'autre de crer les illusions dont on ne s'veille pas. Mais il ne faut rien exagrer. M. l'abb Coignard n'gala certes ni par l'action ni mme par la pense le plus audacieux des sages et le plus ardent des saints. Les vrits qu'il dcouvrait, il ne savait pas s'y jeter comme dans un gouffre. Il garda en ses explorations les plus hardies l'attitude d'un promeneur paisible. Il ne s'exceptait pas assez du mpris universel que lui inspiraient les hommes. Il lui manqua cette illusion prcieuse qui soutenait Bacon et Descartes, de croire en eux-mmes aprs n'avoir cru en personne. Il douta de la vrit qu'il portait en lui, et il rpandit sans solennit les trsors de son intelligence. Cette confiance lui fit dfaut, commune pourtant tous les faiseurs de penses, de se tenir soi-mme pour suprieur aux plus grands gnies. C'est une faute qui ne se pardonne pas, car la gloire ne se donne qu' ceux qui la sollicitent. Chez M. l'abb Coignard, c'tait de plus une faiblesse et une inconsquence. Puisqu'il poussait ses dernires limites l'audace philosophique, il n'et pas d se faire scrupule de se proclamer le premier des hommes. Mais son coeur restait simple et son me candide, et cette insuffisance d'un esprit qui ne sut pas se tendre au-dessus de l'univers lui fit un tort irrparable. Dirai-je pourtant que je l'aime mieux ainsi? Je ne crains pas d'affirmer que, philosophe et chrtien, M. l'abb Coignard unit dans un mlange incomparable l'picurisme qui nous garde de la douleur et la simplicit sainte qui nous mne la joie. Il est remarquable que non seulement il accepta l'ide de Dieu telle qu'elle lui tait fournie par la foi catholique, mais encore qu'il tenta de la soutenir sur des arguments d'ordre rationnel. Il n'imita jamais cette habilet pratique des distes de profession qui font leur usage un Dieu moral, philanthrope et pudique, avec lequel ils gotent la satisfaction d'une parfaite entente. Les rapports troits qu'ils tablissent avec lui donnent leurs crits beaucoup d'autorit et leur personne une grande considration dans le public. Et ce Dieu gouvernemental, modr, grave, exempt de tout fanatisme et qui a du monde, les recommande dans les assembles, dans les salons et dans les acadmies. M. l'abb Coignard ne se reprsentait point un ternel si profitable. Mais, considrant qu'il est impossible de concevoir l'univers autrement que sous les catgories de l'intelligence et qu'il faut tenir le cosmos pour intelligible, mme en vue d'en dmontrer l'absurdit, il en rapportait la cause une intelligence qu'il nommait Dieu, laissant ce terme son vague infini, et s'en rapportant pour le surplus la thologie qui, comme on sait, traite avec une minutieuse exactitude de l'inconnaissable. Cette rserve, qui marque les limites de son intelligence, fut heureuse si, comme je le crois, elle lui ta la tentation de mordre quelque apptissant systme de philosophie et le garda de donner du museau dans une de ces souricires o les esprits affranchis ont hte de se faire prendre. A l'aise dans la grande et vieille ratire, il trouva plus d'une issue pour dcouvrir le monde et observer la nature. Je ne partage pas ses croyances religieuses et j'estime qu'elles le dcevaient, comme elles ont du, pour leur bonheur ou leur malheur, tant de sicles d'hommes. Mais il semble que les vieilles erreurs soient moins fcheuses que les nouvelles, et que, puisque nous devons nous tromper, le meilleur est de s'en tenir aux illusions mousses. Il est certain du moins que M. l'abb Coignard, en admettant les principes chrtiens et catholiques, ne s'interdit pas d'en tirer des conclusions trs originales. Sur les racines de l'orthodoxie, son me luxuriante fleurit singulirement en picurisme et en humilit. Je l'ai dj dit: il s'effora toujours de chasser ces fantmes de la nuit, ces vaines terreurs, ou, comme il les appelait, ces diableries gothiques, qui font de la vie pieuse d'un simple bourgeois une espce de sabbat mesquin et journalier. Des thologiens l'ont, de nos jours, accus de porter l'esprance l'excs, et jusqu'au drglement. Je retrouve ce reproche sous la plume d'un minent philosophe[1]. Je ne sais si vraiment M. Coignard se reposait avec une confiance exagre sur la bont divine. Mais il est certain qu'il concevait la grce dans un sens large et naturel, et que le monde, ses yeux, ressemblait moins aux dserts de la Thbade qu'aux jardins d'picure. Il s'y promenait avec cette audacieuse ingnuit qui est le trait essentiel de son caractre et le principe de sa doctrine. Jamais esprit ne se montra tout ensemble si hardi et si pacifique et ne trempa ses ddains de plus de douceur. Sa morale unit la libert des philosophes cyniques la candeur des premiers moines de la sainte Portioncule. Il mprisa les hommes avec tendresse. Il tenta de leur enseigner que, n'ayant d'un peu grand que leur capacit pour la douleur, ils ne peuvent rien mettre en eux d'utile ni de beau que la piti; qu'habiles seulement dsirer et souffrir, ils doivent se faire des vertus indulgentes et voluptueuses. Il en vint considrer l'orgueil comme la source des plus grands maux et comme le seul vice contre nature. Il semble bien, en effet, que les hommes se rendent malheureux par le sentiment exagr qu'ils ont d'eux et de leurs semblables, et que, s'ils se faisaient une ide plus humble et plus vraie de la nature humaine, ils seraient plus doux autrui et plus doux eux-mmes. C'est donc sa bienveillance qui le poussait humilier ses semblables dans leurs sentiments, leur savoir, leur philosophie et leurs institutions. Il avait coeur de leur montrer que leur imbcile nature n'a rien imagin ni construit qui vaille la peine d'tre attaqu ni dfendu bien vivement, et que, s'ils connaissaient la rudesse fragile de leurs plus grands ouvrages, tels que les lois et les empires, ils s'y battraient seulement en jouant, et pour le plaisir, comme les enfants qui lvent des chteaux de sable au bord de la mer. Aussi ne faut-il ni s'tonner ni se scandaliser de ce qu'il abaisst toutes ces ides par lesquelles l'homme rige sa gloire et ses honneurs aux dpens de son repos. La majest des lois n'imposait pas son me clairvoyante et il dplorait que des malheureux fussent soumis tant d'obligations dont on ne peut, le plus souvent, dcouvrir l'origine et le sens. Tous les principes lui semblaient galement contestables. Il en tait venu croire que les citoyens ne condamnent un si grand nombre de leurs semblables l'infamie que pour goter par contraste les joies de la considration. Cette vue lui faisait prfrer la mauvaise compagnie la bonne, sur l'exemple de Celui qui vcut parmi les publicains et les prostitues. Il y garda la puret du coeur, le don de la sympathie et les trsors de la misricorde. Je ne parlerai pas ici de ses actions, qui sont contes dans _la Rtisserie de la reine Pdauque_. Je n'ai pas savoir si, comme on l'a dit de madame de Mouchy, il valait mieux que sa vie. Nos actions ne sont pas tout fait ntres, elles dpendent moins de nous que de la fortune. Elles nous sont donnes de toutes mains; nous ne les mritons pas toujours. Notre insaisissable pense est tout ce que nous possdons en propre. De l cette vanit des jugements du monde. Toutefois, je constate avec plaisir que tous les gens d'esprit, sans exception, ont trouv M. l'abb Coignard aimable et plaisant. Aussi faudrait-il tre un pharisien pour ne pas voir en lui une belle crature de Dieu. Cela dit, j'ai hte d'en revenir ses doctrines qui, seules, importent ici. Ce qu'il avait le moins, c'tait le sens de la vnration. La nature le lui avait refus, et il ne fit rien pour l'acqurir. Il et craint, en exaltant les uns, d'abaisser les autres, et sa charit universelle s'tendait galement sur les humbles et sur les superbes. Elle se portait vers les victimes avec plus de sollicitude, mais les bourreaux eux-mmes lui semblaient trop misrables pour valoir quelque haine. Il ne leur souhaitait pas de mal, et les plaignait seulement d'tre mchants. Il ne croyait pas que les reprsailles, ou lgales ou spontanes, fissent autre chose qu'ajouter le mal au mal. Il ne se complaisait ni dans l'-propos piquant des vengeances prives ni dans la majestueuse cruaut des lois, et, s'il lui arrivait de sourire quand on rossait les sergents, c'tait l'effet d'un pur mouvement de la chair et du sang, et par naturelle bonhomie. C'est qu'il s'tait form du mal une ide simple et sensible. Il la rapportait uniquement aux organes de l'homme et ses sentiments naturels, sans la compliquer de tous les prjugs qui prennent dans les codes une consistance artificielle. J'ai dit qu'il n'avait pas form de systme, tant peu enclin rsoudre les difficults par les sophismes. Il est visible qu'une premire difficult l'arrta net dans ses mditations sur les moyens d'tablir le bonheur ou seulement la paix sur la terre. Il tait persuad que l'homme est naturellement un trs mchant animal, et que les socits ne sont abominables que parce qu'il met son gnie les former. Il n'attendait par consquent aucun bien d'un retour la nature. Je doute qu'il et chang de sentiment s'il avait assez vcu pour lire l'_mile_. Quand il mourut, Jean-Jacques n'avait pas encore remu le monde par l'loquence de la sensibilit la plus vraie unie la logique la plus fausse. Ce n'tait alors qu'un petit vagabond, qui, malheureusement pour lui, trouvait d'autres abbs que M. Jrme Coignard, sur les bancs des promenades dsertes de Lyon. On peut regretter que M. Coignard, qui connut toute espce de personnes, n'ait pas rencontr d'aventure le jeune ami de madame de Warens; mais cela n'et fait qu'une scne amusante, un tableau romantique: Jean-Jacques aurait peu got la sagesse dsabuse de notre philosophe. Rien ne ressemble moins la philosophie de Rousseau que celle de M. l'abb Coignard. Cette dernire est empreinte d'une bienveillante ironie. Elle est indulgente et facile. Fonde sur l'infirmit humaine, elle est solide par la base. A l'autre, manque le doute heureux et le sourire lger. Comme elle s'assied sur le fondement imaginaire de la bont originelle de nos semblables, elle se trouve dans une posture gnante, dont elle ne sent pas elle-mme tout le comique. C'est la doctrine des hommes qui n'ont jamais ri. Son embarras se trahit par de la mauvaise humeur. Elle est mal gracieuse. Ce ne serait rien encore; mais elle ramne l'homme au singe et se fche hors de propos quand elle voit que le singe n'est pas vertueux. En quoi elle est absurde et cruelle. On le vit bien quand des hommes d'tat voulurent appliquer le _Contrat social_ la meilleure des rpubliques. Robespierre vnrait la mmoire de Rousseau. Il et tenu M. l'abb Coignard pour un mchant homme. Je n'en ferais pas la remarque, si Robespierre tait un monstre. Mais c'tait au contraire un homme d'une haute intelligence et de moeurs intgres. Par malheur, il tait optimiste et croyait la vertu. Avec les meilleures intentions, les hommes d'tat de ce temprament font tout le mal possible. Si l'on se mle de conduire les hommes, il ne faut pas perdre de vue qu'ils sont de mauvais singes. A cette condition seulement on est un politique humain et bienveillant. La folie de la Rvolution fut de vouloir instituer la vertu sur la terre. Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modrs, gnreux, on est amen fatalement vouloir les tuer tous. Robespierre croyait la vertu: il fit la Terreur. Marat croyait la justice: il demandait deux cent mille ttes. M. l'abb Coignard est peut-tre, de tous les esprits du XVIIIe sicle, celui dont les principes sont le plus opposs aux principes de la Rvolution. Il n'aurait pas sign une ligne de la Dclaration des droits de l'homme, cause de l'excessive et inique sparation qui y est tablie entre l'homme et le gorille. J'ai reu la semaine dernire la visite d'un compagnon anarchiste qui m'honore de son amiti et que j'aime parce que, n'ayant pas encore eu de part au gouvernement de son pays, il a gard beaucoup d'innocence. Il ne veut tout faire sauter que parce qu'il croit les hommes naturellement bons et vertueux. Il pense que, dlivrs de leurs biens, affranchis des lois, ils dpouilleront leur gosme et leur mchancet. Il a t conduit la frocit la plus sauvage par l'optimisme le plus tendre. Tout son malheur et tout son crime est d'avoir port dans l'tat de cuisinier o il fut condamn une me lysenne, faite pour l'ge d'or. C'est un Jean-Jacques trs simple et trs honnte qui ne s'est point laiss troubler par la vue d'une madame d'Houdetot, ni adoucir par la gnrosit polie d'un marchal de Luxembourg. Sa puret le laisse sa logique et le rend terrible. Il raisonne mieux qu'un ministre, mais il part d'un principe absurde. Il ne croit pas au pch originel, et pourtant c'est l un dogme d'une vrit si solide et stable qu'on a pu btir dessus tout ce qu'on a voulu. Que n'tiez-vous avec lui dans mon cabinet, monsieur l'abb Coignard, pour lui faire sentir la fausset de sa doctrine? Vous n'eussiez pas parl ce gnreux utopiste des bienfaits de la civilisation et des intrts de l'tat. Vous saviez que ce sont l des plaisanteries qu'il est indcent de faire aux malheureux; vous saviez que l'ordre public n'est que la violence organise et que chacun est juge de l'intrt qu'il y doit porter. Mais vous lui eussiez fait un tableau vritable et terrible de cet ordre de nature qu'il veut rtablir; vous lui eussiez montr dans l'idylle qu'il rve une infinit de tragdies domestiques et sanglantes et dans sa bienheureuse anarchie le commencement d'une tyrannie pouvantable. Cela m'amne prciser l'attitude que M. l'abb Coignard prenait, au _Petit-Bacchus_, en face des gouvernements et des peuples. Il ne respectait ni les assises de la socit ni l'arche de l'empire. Il tenait pour sujette au doute et objet de disputes la vertu mme de la sainte Ampoule qui tait de son temps le principe de l'tat, comme aujourd'hui le suffrage universel. Cette libert, qui et alors scandalis tous les Franais, ne nous choque plus. Mais ce serait mal comprendre notre philosophe que d'excuser la vivacit de ses critiques sur les abus de l'ancien rgime. M. l'abb Coignard ne faisait pas grande diffrence des gouvernements qu'on nomme absolus ceux qu'on nomme gouvernements libres, et nous pouvons supposer que, s'il avait vcu de nos jours, il aurait gard une forte dose de ce gnreux mcontentement dont son coeur tait plein. Comme il remontait aux principes, il et dcouvert sans doute la vanit des ntres. J'en juge par un de ses propos qui nous a t conserv. Dans une dmocratie, disait M. l'abb Coignard, le peuple est soumis sa volont, ce qui est un dur esclavage. En fait, il est aussi tranger et contraire sa propre volont qu'il pouvait l'tre celle du Prince. Car la volont commune ne se retrouve que peu ou point dans chaque personne, qui pourtant en subit la contrainte tout entire. Et l'universel suffrage n'est qu'un attrape-nigaud, comme la colombe qui apporta le Saint Chrme dans son bec. Le gouvernement populaire, ainsi que le monarchique, repose sur des fictions et vit d'expdients. Il importe seulement que les fictions soient acceptes et les expdients heureux. Cette maxime suffit nous faire croire qu'il et gard de nos jours cette riante et fire libert dont il embellit son me au temps des rois. Pourtant il n'et jamais t rvolutionnaire. Il avait trop peu d'illusions pour cela, et il ne pensait pas que les gouvernements dussent tre dtruits autrement que par ces forces aveugles et sourdes, lentes et irrsistibles, qui emportent tout. Il croyait qu'un mme peuple ne peut tre gouvern que d'une seule faon dans le mme temps pour cette raison que, les nations tant des corps, leurs fonctions dpendent de la structure des membres, et de l'tat des organes, c'est--dire de la terre et du peuple et non des gouvernements qui sont ajusts la nation comme des habits au corps d'un homme. Le malheur, ajoutait-il, est qu'il en va des peuples comme d'Arlequin et de Gilles la foire. Leur habit est d'ordinaire ou trop lche ou trop serr, incommode, ridicule, miteux, couvert de taches, et tout grouillant de vermine. On y peut remdier en le secouant avec prudence, et en y portant et l l'aiguille et au besoin les ciseaux trs dlicatement, pour n'avoir pas faire les frais d'un autre aussi mauvais, mais sans s'obstiner non plus garder l'ancien aprs que le corps a chang de forme avec l'ge. On voit par l que M. l'abb Coignard conciliait l'ordre et le progrs et qu'il n'tait pas, en somme, un mauvais citoyen. Il n'excitait personne la rvolte et souhaitait que les institutions fussent uses et limes par un frottement continu plutt que renverses et brises grands coups. Il faisait observer sans cesse ses disciples que les plus pres lois se polissaient merveilleusement par l'usage, et que la clmence du temps est plus sre que celle des hommes. Quant voir refaire d'une fois le corps informe des lois, il ne l'esprait ni ne le souhaitait, comptant peu sur les bienfaits d'une lgislation soudaine. Parfois Jacques Tournebroche lui demandait s'il ne craignait pas que sa philosophie critique, s'exerant sur des institutions ncessaires, et que lui-mme estimait telles, n'et pour effet inopportun d'branler ce qu'il faut conserver. --Pourquoi, lui disait son disciple fidle, pourquoi donc, le meilleur des matres, rduire en poussire les fondements du droit, de la justice, des lois, et gnralement de toutes les magistratures civiles et militaires, puisque vous reconnaissez qu'il faut un droit, une justice, une arme, des magistrats et des sergents? --Mon fils, rpondait M. l'abb Coignard, j'ai toujours observ que les maux des hommes leur viennent de leurs prjugs, comme les araignes et les scorpions sortent de l'ombre des caveaux et de l'humidit des courtils. Il est bon de promener la tte-de-loup et le balai un peu l'aveuglette dans tous les coins obscurs. Il est bon mme de donner et l quelque petit coup de pioche dans les murs de la cave et du jardin; cela fait peur la vermine et prpare les ruines ncessaires. --J'y consens volontiers, rpondait le doux Tournebroche, mais quand vous aurez dtruit tous les principes, mon matre, que subsistera-t-il? A quoi le matre rpondait: --Aprs la destruction de tous les faux principes, la socit subsistera, parce qu'elle est fonde sur la ncessit, dont les lois, plus vieilles que Saturne, rgneront encore quand Promthe aura dtrn Jupiter. Depuis le temps o l'abb Coignard parlait ainsi, Promthe a plusieurs fois dtrn Jupiter, et les prophties du sage se sont vrifies si littralement qu'on doute aujourd'hui, tant le nouvel ordre ressemble l'ancien, si l'empire n'est point rest l'antique Jupiter. Plusieurs mme nient l'avnement du Titan. On ne voit plus, disent-ils, sur sa poitrine la blessure par o l'aigle de l'injustice lui arrachait le coeur et qui devait saigner ternellement. Il ne sait rien des douleurs et des rvoltes de l'exil. Ce n'est pas le dieu ouvrier qui nous tait promis et que nous attendions, c'est le gras Jupiter de l'ancien et risible Olympe. Quand donc paratra-t-il, le robuste ami des hommes, l'allumeur du feu, le Titan encore clou sur son rocher? Un bruit effrayant venu de la montagne annonce qu'il soulve de dessus le roc inique ses paules dchires et nous sentons sur nous les flammes de son souffle lointain. tranger aux affaires, M. Coignard inclinait aux spculations pures et se rpandait volontiers en ides gnrales. Cette disposition de son esprit, qui pouvait lui nuire auprs de ses contemporains, donne ses rflexions, aprs un sicle et demi, quelque prix et une certaine utilit. Nous y pouvons apprendre mieux connatre nos propres moeurs et dmler le mal qui s'y trouve. Les injustices, les sottises et les cruauts ne frappent pas quand elles sont communes. Nous voyons celles de nos anctres et nous ne voyons pas les ntres. Or, comme il n'est pas une seule poque, dans le pass, o l'homme ne nous paraisse absurde, inique, froce, il serait miraculeux que notre sicle et, par spcial privilge, dpouill toute btise, toute malice et toute frocit. Les opinions de M. l'abb Coignard nous aideraient faire notre examen de conscience, si nous n'tions semblables ces idoles dont les yeux ne voient point et les oreilles n'entendent point. Avec un peu de bonne foi et de dsintressement, nous reconnatrions bien vite que nos codes sont encore un nid d'injustices, que nous gardons dans nos moeurs l'hrditaire duret de l'avarice et de l'orgueil, que nous estimons la seule richesse et n'honorons point le travail; notre ordre de choses nous apparatrait ce qu'il est en effet, un ordre prcaire et misrable, que condamne la justice des choses dfaut de celle des hommes et dont la ruine est commence; nos riches nous sembleraient aussi stupides que ces hannetons qui continuent de manger la feuille de l'arbre, pendant que le petit scarabe, introduit dans leur corps, leur dvore les entrailles; nous ne nous laisserions plus endormir par les fausses et plates dclamations de nos gens d'tat; nous prendrions en piti nos conomistes qui se disputent entre eux sur le prix des meubles dans la maison qui brle. Les propos de l'abb Coignard nous font paratre un ddain prophtique de ces grands principes de la Rvolution et de ces droits de la dmocratie sur lesquels nous avons tabli pendant cent ans, avec toutes les violences et toutes les usurpations, une suite incohrente de gouvernements insurrectionnels, condamnant sans ironie les insurrections. Si nous commencions sourire un peu de ces sottises, qui parurent augustes et furent parfois sanglantes; si nous nous apercevions que les prjugs modernes ont comme les anciens des effets ou ridicules ou odieux; si nous nous jugions les uns les autres avec un scepticisme charitable, les querelles seraient moins vives dans le plus beau pays du monde et M. l'abb Coignard aurait travaill pour sa part au bien universel. ANATOLE FRANCE LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD I LES MINISTRES D'TAT Cette aprs-dne, M. l'abb Jrme Coignard fit visite, comme il avait accoutum, M. Blaizot, libraire rue Saint-Jacques, l'_Image Sainte-Catherine_. Avisant sur les tablettes les oeuvres de Jean Racine, il se mit feuilleter ngligemment un des tomes de cet ouvrage. --Ce pote, nous dit-il, n'tait pas sans gnie, et s'il avait hauss son esprit crire ses tragdies en vers latins, il serait digne de louange, surtout l'endroit de son _Athalie_, o il a montr qu'il entendait assez bien la politique. Corneille n'est, en regard de lui, qu'un vain dclamateur. Cette tragdie de l'avnement de Joas dcouvre quelques-uns des ressorts dont le jeu lve et renverse les empires. Et il faut croire que monsieur Racine avait l'esprit de finesse dont nous devons faire plus de cas que de toutes les sublimits de la posie et de l'loquence, qui ne sont en ralit que des artifices de rhteurs, propres l'amusement des badauds. Tirer l'homme au sublime est le propre d'un esprit faible, qui se mprend sur la vritable nature de la race d'Adam, laquelle est tout entire misrable et digne de piti. Je me retiens de dire que l'homme est un animal ridicule, par cette seule considration que Jsus-Christ l'a rachet de son prcieux sang. La noblesse de l'homme rside uniquement dans ce mystre inconcevable, et les humains, petits ou grands, ne sont, par eux-mmes, que des btes froces et dgotantes. M. Roman entra dans la boutique au moment o mon bon matre prononait ces dernires paroles. --Hol! monsieur l'abb, s'cria cet habile homme. Vous oubliez que ces btes dgotantes et froces sont soumises, tout au moins en Europe, une police admirable, et que des tats comme le royaume de France ou la rpublique de Hollande sont bien loigns de cette barbarie et de cette rudesse qui vous offensent. Mon bon matre repoussa dans le rayon le tome de Racine et rpondit M. Roman, avec sa grce coutumire: --Je vous accorde, monsieur, que les actions des hommes d'tat prennent quelque ordre et quelque clart dans les crits des philosophes qui en traitent, et j'admire dans votre ouvrage sur la _Monarchie_ la suite et l'enchanement des ides. Mais souffrez, monsieur, que je fasse honneur vous seul des beaux raisonnements que vous prtez aux grands politiques des temps anciens et des jours prsents. Ils n'avaient pas l'esprit que vous leur donnez, et ces illustres, qui semblent avoir men le monde, taient eux-mmes le jouet de la nature et de la fortune. Ils ne s'levaient pas au-dessus de l'imbcillit humaine, et ce n'tait enfin que d'clatants misrables. En entendant impatiemment ce discours, M. Roman avait saisi un vieil atlas. Il se mit l'agiter avec un fracas qui se mla au bruit de sa voix. --Quel aveuglement! dit-il. Quoi, mconnatre l'action des grands ministres, des grands citoyens! Ignorez-vous ce point l'histoire qu'il ne vous apparaisse pas qu'un Csar, un Richelieu, un Cromwell, ptrit les peuples comme un potier l'argile? Ne voyez-vous point qu'un tat marche comme une montre aux mains de l'horloger? --Je ne le vois point, reprit mon bon matre, et depuis cinquante ans que j'existe, j'ai observ que ce pays avait plusieurs fois chang de gouvernement, sans que la condition des personnes y et chang, sinon par un insensible progrs qui ne dpend point des volonts humaines. D'o je conclus qu'il est peu prs indiffrent d'tre gouvern d'une manire ou d'une autre, et que les ministres ne sont considrables que par leur habit et leur carrosse. --Pouvez-vous parler ainsi, rpliqua M. Roman, au lendemain de la mort d'un ministre d'tat qui eut tant de part aux affaires, et qui, aprs une longue disgrce, expire dans le moment qu'il ressaisissait le pouvoir avec les honneurs? Par le bruit qui poursuit son cercueil vous pouvez juger de l'effet de ses actes. Cet effet dure aprs lui. --Monsieur, rpondit mon bon matre, ce ministre fut honnte homme, laborieux, appliqu, et l'on peut dire de lui, comme de monsieur Vauban, qu'il eut trop de politesse pour en affecter les dehors, car il ne prit jamais soin de plaire personne. Je le louerai surtout de s'tre amlior dans les affaires, au rebours de tant d'autres qui s'y gtent. Il avait l'me forte et un vif sentiment de la grandeur de son pays. Il est louable encore d'avoir port tranquillement sur ses larges paules les haines des colporteurs et des petits marquis. Ses ennemis mmes lui accordent une secrte estime. Mais qu'a-t-il fait, monsieur, de considrable, et par quoi vous apparat-il autre chose que le jouet des vents qui soufflaient autour de lui? Les jsuites qu'il a chasss sont revenus; la petite guerre de religion qu'il avait allume afin de divertir le peuple s'est teinte, ne laissant aprs la fte que la carcasse puante d'un mchant feu d'artifice. Il eut, je vous l'accorde, le gnie du divertissement ou plutt des diversions. Son parti, qui n'tait que celui de l'occasion et des expdients, n'avait pas attendu sa mort pour changer de nom et de chef sans changer de doctrine. Sa cabale resta fidle son matre et elle-mme en continuant d'obir aux circonstances. Est-ce donc l une oeuvre dont la grandeur tonne? --C'en est une admirable en effet, rpondit M. Roman. Et ce ministre et-il seulement tir l'art du gouvernement des nuages de la mtaphysique pour le ramener la ralit des choses, que je l'en chargerais de louanges. Son parti, dites-vous, fut celui de l'occasion et des expdients. Mais que faut-il pour exceller dans les affaires humaines que saisir l'occasion favorable et recourir aux expdients utiles? C'est ce qu'il fit, ou du moins ce qu'il et fait, si la mobilit pusillanime de ses amis et l'audace perfide de ses adversaires lui avaient laiss quelque repos. Mais il s'usa dans le vain ouvrage d'apaiser ceux-ci et de raffermir les premiers. Le temps et les hommes, instruments ncessaires, lui firent dfaut pour tablir son bienfaisant despotisme. Il forma du moins des desseins admirables pour la politique intrieure. Vous ne devez pas oublier que, l'extrieur, il dota sa patrie de vastes et fertiles territoires. Et nous lui devons en cela d'autant plus de reconnaissance, qu'il fit ces heureuses conqutes seul et malgr le parlement dont il dpendait. --Monsieur, rpondit mon bon matre, il montra de l'nergie et de l'habilet dans les affaires des colonies, mais non beaucoup plus, peut-tre, qu'un bourgeois n'en dploie pour acheter une terre. Et ce qui me gte toutes ces affaires maritimes, c'est la conduite que les Europens ont coutume de tenir avec les peuples de l'Afrique et de l'Amrique. Les blancs, quand ils sont aux prises avec des hommes jaunes ou noirs, se voient forcs de les exterminer. L'on ne vient bout des sauvages que par une sauvagerie perfectionne. C'est cette extrmit qu'aboutissent toutes les entreprises coloniales. Je ne nie pas que les Espagnols, les Hollandais et les Anglais n'y aient trouv quelque avantage; mais d'ordinaire on se lance au hasard et tout fait l'aventure dans ces grandes et cruelles expditions. Qu'est-ce que la sagesse et la volont d'un homme dans des entreprises qui intressent le commerce, l'agriculture, la navigation, et qui, par consquent, dpendent d'une immense quantit d'tres minuscules? La part d'un ministre en de telles affaires est bien petite, et si elle nous parat notable, c'est parce que notre esprit, tourn la mythologie, veut donner un nom et une figure toutes les forces secrtes de la nature. Qu'a-t-il invent, votre ministre, en fait de colonies, qui ne ft dj connu des Phniciens, au temps de Cadmus? A ces mots, M. Roman laissa tomber son atlas, que le libraire alla ramasser doucement. --Monsieur l'abb, dit-il, je dcouvre regret que vous tes sophiste. Car il faut l'tre pour offusquer avec Cadmus et les Phniciens les entreprises coloniales du ministre dfunt. Vous n'avez pu nier que ces entreprises fussent son ouvrage, et vous avez pitoyablement introduit ce Cadmus pour nous embrouiller. --Monsieur, dit l'abb, laissons l Cadmus puisqu'il vous fche. Je veux dire seulement qu'un ministre a peu de part ses propres entreprises et qu'il n'en mrite ni la gloire, ni la honte; je veux dire que, si, dans la comdie pitoyable de la vie, les princes ont l'air de commander comme les peuples d'obir, ce n'est qu'un jeu, une vaine apparence, et que rellement ils sont les uns et les autres conduits par une force invisible. II SAINT ABRAHAM En cette nuit d't, tandis que les moucherons dansaient autour de la lanterne du _Petit-Bacchus_, M. l'abb Coignard prenait le frais sous le porche de Saint-Benot-le-Btourn. Il y mditait, sa coutume, lorsque Catherine vint s'asseoir ct de lui sur le banc de pierre. Mon bon matre tait enclin louer Dieu dans ses oeuvres. Il prit plaisir contempler cette belle fille, et comme il avait l'esprit riant et orn, il lui tint des propos agrables. Il la loua d'avoir de l'esprit non seulement sur la langue, mais encore la gorge et dans le reste de sa personne, et de sourire avec ses lvres et ses joues, moins encore qu'avec toutes les fossettes et tous les jolis plis de sa chair, en sorte qu'on souffrait impatiemment les voiles qui empchaient qu'on ne la vt sourire tout entire. --Puisque enfin, disait-il, il faut pcher sur cette terre, et que nul ne peut, sans superbe, se croire infaillible, c'est avec vous, mademoiselle, que je voudrais que la grce divine me ft dfaut de prfrence, si toutefois tel pouvait tre votre bon plaisir. J'y rencontrerais deux avantages prcieux, savoir: premirement, de pcher avec une joie rare et des dlices singulires; secondement, de trouver ensuite une excuse dans la puissance de vos charmes, car il est sans doute crit au livre du Jugement que vos attraits sont irrsistibles. Cela doit tre considr. L'on voit des imprudents qui forniquent avec des femmes laides et mal faites. Ces malheureux, en travaillant de la sorte, risquent fort de perdre leur me; car ils pchent pour pcher, et leur faute laborieuse est pleine de malice. Tandis qu'une si belle peau que la vtre, Catherine, est une excuse aux yeux de l'ternel. Vos charmes allgent merveilleusement la faute, qui devient pardonnable, tant involontaire. Pour tout vous dire, mademoiselle, je sens que, prs de vous, la grce divine m'abandonne et fuit tire-d'aile. Au moment que je vous parle, ce n'est plus qu'un petit point blanc au-dessus de ces toits o, dans les gouttires, les chats font l'amour avec des cris furieux et des plaintes d'enfant, pendant que la lune s'assied effrontment sur un tuyau de chemine. Tout ce que je vois de votre personne, Catherine, m'est sensible; et ce que je n'en vois pas m'est plus sensible encore. En entendant ces mots, elle baissa le regard sur ses genoux, puis le coula tout luisant sur M. l'abb Coignard. Et d'une voix trs douce: --Puisque vous me voulez du bien monsieur Jrme, dit-elle, promettez-moi de m'accorder la grce que je vais vous demander, et dont je vous serai reconnaissante. Mon bon matre promit. Qui n'en et fait autant sa place? Catherine lui dit alors avec vivacit: --Vous savez, monsieur Jrme, que l'abb La Perruque, vicaire Saint-Benot, accuse frre Ange de lui avoir vol son ne, et qu'il en a fait une plainte l'official. Or, rien n'est plus faux. Ce bon frre avait emprunt l'ne pour porter des reliques dans les villages. L'ne s'est perdu en chemin. Les reliques ont t retrouves. C'est l'essentiel, comme dit frre Ange. Mais l'abb La Perruque rclame son ne et ne veut rien entendre. Il fera mettre le petit frre dans les prisons de l'archevque. Vous seul pouvez flchir sa colre et l'amener retirer sa plainte. --Mais, mademoiselle, dit l'abb Coignard, je n'en ai ni le pouvoir ni l'envie. --Oh! reprit Catherine, en se glissant prs de lui et en le regardant avec une tendresse apprte, l'envie, je serais bien malheureuse si je ne parvenais pas vous la donner. Quant au pouvoir, vous l'avez, monsieur Jrme, vous l'avez. Et rien ne vous sera plus facile que de sauver le petit frre. Il vous suffira de donner monsieur La Perruque huit sermons pour le carme et quatre pour l'avent. Vous faites si bien les sermons que ce doit tre pour vous un plaisir d'en faire. Composez ces douze sermons, monsieur Jrme, composez-les tout de suite. J'irai les chercher moi-mme dans votre choppe de Saint-Innocent. Monsieur La Perruque, qui se fait une grande ide de votre savoir et de votre mrite, estime qu'une douzaine de vos sermons vaut un ne. Ds qu'il aura la douzaine, il retirera sa plainte. Il l'a dit. Qu'est-ce que douze sermons, monsieur Jrme? Et je vous promets d'crire _amen_ au bas du dernier. J'ai votre promesse, ajouta-t-elle en lui passant les bras autour du cou. --Pour cela, dit rudement M. Coignard en dnouant les jolies mains agrafes son paule, je refuse net. Les promesses qu'on fait une jolie fille n'engagent que la peau, et ce n'est point pcher que de s'en ddire. Ne comptez pas sur moi, la belle, pour tirer votre galant barbu des mains de l'official. Si je faisais un ou deux ou douze sermons, ce serait contre les mauvais moines qui sont la honte de l'glise et comme une vermine attache la robe de saint Pierre. Ce frre Ange est un fripon; il fait toucher aux bonnes femmes, en guise de reliques, quelque os de mouton ou de cochon, qu'il a lui-mme rong avec une avidit dgotante. Il a port, je gage, sur l'ne de monsieur La Perruque une plume de l'ange Gabriel, un rayon de l'toile des mages et, dans une petite fiole, un peu du son des cloches qui sonnaient dans le clocher du temple de Salomon. Il est ignare, il est menteur et vous l'aimez. Ce sont l trois raisons pour qu'il me dplaise. Je vous laisse juger, mademoiselle, laquelle des trois est la plus forte. Ce peut bien tre la moins honnte, car enfin j'tais port vers vous tout l'heure avec une violence qui n'est point de mon ge ni de mon tat. Mais ne vous y trompez pas: je ressens trs vivement les outrages que votre greluchon encapuchonn fait l'glise de Notre-Seigneur Jsus-Christ, dont je suis un membre trs indigne. Et l'exemple de ce capucin m'inspire un tel dgot que je suis possd d'une envie soudaine de mditer quelque bel endroit de saint Jean Chrysostome, au lieu de frotter mes genoux aux vtres, mademoiselle, comme je fais depuis un quart d'heure. Car le dsir du pcheur est prissable et la gloire de Dieu dure ternellement. Je ne me suis jamais fait une ide exagre du pch de la chair. C'est une justice qu'on peut me rendre. Je ne m'effarouche pas, l'exemple de monsieur Nicodme, pour une si petite affaire que de prendre du plaisir avec une jolie fille. Mais ce que je ne puis souffrir, c'est la bassesse de l'me, c'est l'hypocrisie, c'est le mensonge et cette crasse ignorance, qui font de votre frre Ange un capucin accompli. Vous prenez dans son commerce, mademoiselle, une habitude de crapule qui vous ravale bien au-dessous de votre condition, laquelle est celle de fille galante. J'en sais les hontes et les misres; mais c'est un tat bien suprieur celui de capucin. Ce coquin vous dshonore, comme il dshonore jusqu'aux ruisseaux de la rue Saint-Jacques, en y trempant les pieds. Songez, mademoiselle, toutes les vertus dont vous pourriez encore vous orner, dans votre incertain mtier, et dont une seule peut-tre vous ouvrirait un jour le paradis, si vous n'tiez soumise et assujettie cette bte immonde. Tout en vous laissant prendre et l ce qu'il faut bien finalement qu'on vous laisse quand on s'en va, vous pourriez, Catherine, fleurir en foi, en esprance et en charit, aimer les pauvres et visiter les malades; vous pourriez tre aumnire et compatissante, et vous dlecter chastement la vue du ciel, des eaux, des bois et des champs; vous pourriez, le matin, ouvrant votre fentre, louer Dieu en coutant chanter les oiseaux; vous pourriez, aux jours de plerinage, gravir la montagne de Saint-Valrien et l, sous le calvaire, pleurer doucement votre innocence perdue; vous pourriez faire en sorte que Celui qui seul lit dans les coeurs dise: Catherine est ma crature, et je la reconnais aux restes d'une belle lumire qui n'est point teinte en elle. Catherine l'interrompit. --Mais, l'abb, fit-elle schement, c'est un sermon que vous me dgoisez l. --Ne m'en avez-vous point demand une douzaine? rpondit-il. Elle commenait se fcher: --Prenez garde, l'abb. Il dpend de vous que nous soyons amis ou ennemis. Voulez-vous faire les douze sermons? Rflchissez avant de rpondre. --Mademoiselle, dit M. l'abb Coignard, j'ai fait des actions blmables dans ma vie, mais ce n'tait pas aprs y avoir rflchi. --Vous ne voulez pas? C'est bien sr? Une fois... deux fois... Vous refusez?... L'abb, je me vengerai. Elle bouda quelque temps, muette et rechigne sur le banc. Puis tout coup, elle se mit crier: --Finissez! monsieur l'abb Coignard. A votre ge, avec cet habit respectable, me lutiner ainsi, fi! monsieur l'abb, fi! Quelle honte, monsieur l'abb! Comme elle glapissait le plus aigrement, l'abb vit mademoiselle Lecoeur, mercire aux _Trois-Pucelles_, qui passait sous le porche. Elle allait, cette heure tardive, se confesser au troisime vicaire de Saint-Benot, et dtournait la tte en signe de grand dgot. Il avoua en lui-mme que la vengeance de Catherine tait prompte et sre, car la vertu de mademoiselle Lecoeur, fortifie par l'ge, tait devenue si vigoureuse qu'elle s'attaquait toutes les impurets de la paroisse et transperait sept fois le jour, de la pointe de sa langue, les pcheurs charnels de la rue Saint-Jacques. Mais Catherine elle-mme ne savait pas combien sa vengeance tait complte. Elle avait vu venir sur la place mademoiselle Lecoeur. Elle n'avait pas vu mon pre qui suivait de prs. Il venait avec moi chercher sous le porche l'abb pour l'emmener au _Petit-Bacchus_. Mon pre avait du got pour Catherine. Rien ne le fchait comme de la voir serre de prs par les galants. Il n'avait pas d'illusions sur sa conduite; mais, comme il disait, savoir et voir sont deux choses diffrentes. Or, les cris de Catherine lui taient parvenus trs clairs aux oreilles. Il tait vif et incapable de se contraindre. J'eus grand'peur que sa colre n'clatt en propos grossiers et en menaces brutales. Je le voyais dj tirant sa lardoire, qu'il portait aux cordons de son tablier, comme une arme honorable, car il mettait sa gloire dans l'art de rtisseur. Mes craintes n'taient qu' demi fondes. Une circonstance o Catherine montrait de la vertu tait pour le surprendre, non pour lui dplaire, et le contentement l'emporta dans son me sur la colre. Il aborda mon bon matre assez civilement et lui dit avec une gravit moqueuse: --Monsieur Coignard, tous les prtres qui recherchent la socit des femmes galantes y laissent leur vertu et leur bon renom. Et c'est justice, alors mme qu'aucun plaisir n'a pay leur dshonneur. Catherine quitta la place avec un bel air de pudeur offense et mon bon matre rpondit mon pre avec une loquence douce et riante: --Cette maxime, matre Lonard, est excellente; encore ne doit-on pas l'appliquer sans discernement et la coller en toute occasion comme l'tiquette six blancs que le coutelier boiteux met tous ses couteaux. Je ne rechercherai pas en quoi j'en ai pu tantt mriter l'application. Ne suffit-il pas que j'avoue l'avoir mrite? Il est indcent de s'entretenir de soi-mme, et ce serait faire trop de violence ma pudeur que de m'obliger discourir de ce qui m'est particulier. J'aime mieux vous opposer, matre Lonard, l'exemple du vnrable Robert d'Arbrissel, qui, frquentant les filles de joie, y acquit de grands mrites. On peut citer aussi saint Abraham, anachorte de Syrie, qui ne craignit point de pntrer dans une maison mal fame. --Qui est ce saint Abraham? demanda mon pre, dont toutes les ides taient en droute. --Asseyons-nous devant votre porte, dit mon bon matre; apportez un pot de vin; et je vous conterai l'histoire de ce grand saint, telle qu'elle nous a t enseigne par saint Ephrem lui-mme. Mon pre fit signe qu'il le voulait bien. Nous prmes place tous trois sous l'auvent, et mon bon matre parla comme il suit: --Saint Abraham, dj vieux, vivait seul au dsert, dans une petite cabane, lorsque son frre mourut, laissant une fille d'une grande beaut, nomme Marie. Assur que la vie qu'il menait serait excellente pour sa nice, Abraham fit btir pour elle une cellule proche de la sienne, d'o il l'instruisait par une petite fentre qu'il avait perce. Il avait soin qu'elle jent, veillt et chantt des psaumes. Mais un moine, qu'on croit tre un faux moine, s'tant approch de Marie pendant que le saint homme Abraham mditait sur les critures, induisit en pch la jeune fille qui se dit ensuite: --Il vaut bien mieux, puisque je suis morte Dieu, que j'aille dans un pays o je ne sois connue de personne. Et quittant sa cellule, elle s'en alla dans une ville voisine nomme Edesse, o il y avait des jardins dlicieux et de fraches fontaines, et qui est encore aujourd'hui la plus agrable des villes de Syrie. Cependant le saint homme Abraham restait plong dans une mditation profonde. Sa nice tait dj partie depuis plusieurs jours quand, ouvrant sa petite fentre, il demanda: --Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si bien? Et ne recevant pas de rponse, il souponna la vrit et s'cria: --Un loup cruel a enlev ma brebis! Il demeura dans l'affliction pendant deux ans; aprs quoi, il apprit que sa nice menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un de ses amis d'aller la ville pour reconnatre exactement ce qu'il en tait. Le rapport de cet ami fut qu'en effet Marie menait une mauvaise vie. A cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prter un habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tte, afin de n'tre point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le visage, il se rendit dans l'htellerie o on lui avait dit que sa nice tait loge. Il jetait les yeux de tous cts pour voir s'il ne l'apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit l'htelier en feignant de sourire: --Mon matre, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je pas la voir? L'htelier, qui tait obligeant, la fit appeler, et Marie se prsenta dans un costume qui, selon la propre expression de saint Ephrem, suffisait rvler sa conduite. Le saint homme en fut pntr de douleur. Il affecta pourtant la gaiet et commanda un bon repas. Marie tait, ce jour-l, d'une humeur sombre. A donner le plaisir, on ne le gote pas toujours; et la vue de ce vieillard, qu'elle ne reconnaissait pas, car il n'avait point tir son chapeau, ne la tournait nullement la joie. L'htelier lui faisait honte d'une si mchante attitude, et si contraire aux devoirs de sa profession; mais elle dit en soupirant: --Plt Dieu que je fusse morte il y a trois ans! Le saint homme Abraham prit soin de prendre le langage d'un galant cavalier comme il en avait pris l'habit: --Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes pchs, mais pour partager ton amour. Mais quand l'htelier l'eut laiss seul avec Marie, il cessa de feindre et, levant son chapeau, il dit en pleurant: --Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham qui vous ai tenu lieu de pre? Il lui prit la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et la pnitence. Surtout il eut soin de ne point la dsesprer. Il lui rptait sans cesse: Ma fille, il n'y a que Dieu d'impeccable! Marie avait l'me naturellement douce. Elle consentit retourner auprs de lui. Quand le jour se leva, ils partirent. Elle voulait emporter ses robes et ses bijoux. Mais le saint homme lui fit entendre qu'il tait plus convenable de les laisser. Il la fit monter sur son cheval et la ramena aux cellules o ils reprirent tous deux leur vie passe. Seulement le saint homme prit soin, cette fois, que la chambre de Marie ne communiqut point avec le dehors et qu'on n'en pt sortir sans passer par la chambre qu'il habitait lui-mme, moyennant quoi, avec la grce de Dieu, il garda sa brebis. Telle est l'histoire de saint Abraham, dit mon bon matre en prenant sa tasse de vin. --Elle est parfaitement belle, dit mon pre, et le malheur de cette pauvre Marie m'a tir les larmes des yeux. III LES MINISTRES D'TAT (SUITE ET FIN) Ce jour-l, nous fmes bien surpris, mon bon matre et moi, de rencontrer chez M. Blaizot, l'_Image Sainte-Catherine_, un petit homme maigre et jaune qui n'tait pas autre que le clbre libelliste, Jean Hibou. Nous avions tout lieu de croire qu'il tait la Bastille, o il avait accoutum de vivre. Et, si nous n'hsitmes pas le reconnatre, c'est qu'il gardait encore sur le visage l'ombre et l'humidit des cachots. Il feuilletait d'une main frmissante, sous l'oeil inquiet du libraire, les crits politiques nouvellement venus de Hollande. M. l'abb Jrme Coignard lui tira son chapeau avec une grce naturelle, qui et t plus sensible si le chapeau de mon bon matre n'avait pas t dfonc, la veille au soir, dans une rixe sans consquence, sous la treille du _Petit-Bacchus_. M. l'abb Coignard ayant tmoign qu'il avait joie revoir un si habile homme: --Ce ne sera pas pour longtemps, rpondit M. Jean Hibou. Je quitte ce pays o je ne puis vivre. Je ne saurais respirer plus longtemps l'air corrompu de cette ville. Dans un mois, je serai tabli en Hollande. Il est cruel de subir Fleury aprs Dubois, et j'ai trop de vertu pour tre Franais. Nous sommes gouverns, sur de mauvais principes, par des imbciles et des coquins. C'est ce que je ne puis souffrir. --Il est vrai, dit mon bon matre, que les affaires publiques sont mal conduites et qu'il y a beaucoup de voleurs en place. Les sots et les mchants se partagent la puissance et si j'cris jamais sur les affaires du temps j'en ferai un petit livre la faon de l'_Apokolokyntose_ de Snque le Philosophe ou de notre _Satire Mnippe_, qui est assez savoureuse. Cette faon lgre et plaisante convient mieux la matire que la roideur morose d'un Tacite ou que la gravit patiente d'un de Thou. Je ferais de ce libelle des manuscrits qu'on passerait sous le manteau, et l'on y verrait un mpris philosophique des hommes. Les gens en place, pour la plupart, en seraient fort irrits; mais quelques-uns, je crois, goteraient un secret plaisir s'y voir couverts d'infamie. J'en juge par ce que j'ous dire une dame de bonne naissance que je connus Sez, du temps que j'y tais bibliothcaire de monsieur l'vque. Elle tait sur le retour et toute frmissante encore de ses dbauches effrnes. Car il faut vous dire qu'elle avait t pendant vingt ans la meilleure haquene de la province de Normandie. Et comme je l'interrogeais sur le plaisir qu'elle avait le plus vivement ressenti dans sa vie: --C'est, me rpondit-elle, celui de me sentir dshonore. Je reconnus cette rponse qu'elle avait de la dlicatesse. J'en veux supposer autant tel ou tel de nos ministres, et si jamais j'cris contre ceux-l, ce sera pour les flatter curieusement dans leur vice et dans leur infamie. Mais pourquoi diffrer l'excution d'un si beau dessein? Je veux demander tout de suite monsieur Blaizot un cahier de papier pour crire le premier chapitre de la nouvelle _Mnippe_. Il tendait dj le bras vers M. Blaizot tonn. M. Jean Hibou l'arrta vivement. --Gardez, monsieur l'abb, lui dit-il, ce beau projet pour la Hollande et venez avec moi Amsterdam, o je vous trouverai un emploi chez quelque limonadier ou baigneur. L, vous serez libre; vous pourrez crire la nuit votre _Mnippe_ au bout d'une table, tandis qu' l'autre bout je composerai mes libelles. Ils seront virulents, et qui sait si par nos efforts nous n'amnerons point un changement dans les affaires du royaume? Les libellistes ont plus de part qu'on ne croit la chute des empires; ils prparent les catastrophes que les peuples mutins consomment. Quel triomphe, ajouta-t-il d'une voix qui sifflait entre ses dents noires, ronges par l'cre humeur de sa bouche, quelle joie si je parvenais dtruire un de ces ministres qui m'ont lchement enferm la Bastille! Ne voulez-vous pas, monsieur l'abb, vous associer un si bel ouvrage? --Point du tout, rpondit mon bon matre. Je serais bien fch de rien changer la forme de l'tat, et si je pensais que mon _Apokolokyntose_ ou _Mnippe_ pt avoir un pareil effet, je ne l'crirais jamais. --Quoi! s'cria le libelliste du, ne me disiez-vous pas ici, tout l'heure, que ce gouvernement tait mauvais? --Sans doute, dit l'abb. Mais j'imite la sagesse de cette vieil le de Syracuse qui, au temps o Denys tait le plus excrable son peuple, allait tous les jours dans le temple prier les dieux pour la vie du tyran. Instruit d'une pit si singulire, Denys voulut en connatre les raisons. Il fit venir la bonne femme et l'interrogea: --Je ne suis pas jeune, rpondit-elle, j'ai vcu sous beaucoup de tyrans, et j'ai toujours observ qu' un mauvais succdait un pire. Tu es le plus dtestable que j'aie encore vu. D'o je conclus que ton successeur sera, s'il est possible, plus mchant que toi, et je prie les dieux de nous le donner le plus tard possible. Cette vieille tait fort sense, et j'estime comme elle, monsieur Jean Hibou, que les moutons font sagement de se laisser tondre par leur vieux berger, de peur qu'il n'en vienne un plus jeune qui les tonde de plus prs. La bile de M. Jean Hibou, mise en mouvement par ce discours, se rpandit en paroles amres: --Quels lches propos! quelles indignes maximes! Oh! monsieur l'abb, que vous tes peu amateur du bien public et que vous mritez mal la couronne de chne promise par les potes aux vaillants citoyens! Il vous fallait natre chez les Tartares, chez les Turcs, esclave d'un Gengiskan ou d'un Bajazet, plutt qu'en Europe o l'on enseigne les principes du droit public et de la philosophie. Quoi! vous subissez un mauvais gouvernement sans l'envie mme d'en changer! De tels sentiments, dans une rpublique de ma faon, seraient punis, pour le moins, de l'exil et de la relgation. Oui, monsieur l'abb, dans la constitution que je mdite et qui sera rgle d'aprs les maximes de l'antiquit, j'ajouterai un article pour la punition des mauvais citoyens tels que vous. Et j'dicterai des chtiments contre quiconque, pouvant amliorer l'tat, ne le ferait pas. --Eh! eh! dit l'abb en riant, vous ne me donnez pas de la sorte l'envie d'habiter votre Salente. Ce que vous m'en faites connatre me porte croire que l'on y sera fort contraint. M. Jean Hibou rpondit sentencieusement: --On n'y sera contraint qu' la vertu. --Ah! dit l'abb, que la vieille de Syracuse avait raison et qu'il faut craindre d'avoir monsieur Jean Hibou aprs Dubois et Fleury! Vous me promettez, monsieur, le gouvernement des violents et des hypocrites, et c'est pour hter l'effet de vos promesses que vous m'engagez me faire limonadier ou baigneur sur un canal d'Amsterdam. Grand merci! Je reste rue Saint-Jacques o l'on boit du vin frais en frondant les ministres. Croyez-vous me sduire par le mirage de ce gouvernement des honntes gens, qui entoure les liberts de telles dfenses, qu'on n'en peut plus jouir? --Monsieur l'abb, dit Jean Hibou qui s'chauffait, est-ce de la bonne foi, que d'attaquer une police de l'tat que j'ai conue la Bastille et que vous ne connaissez pas? --Monsieur, reprit mon bon matre, je me dfie des gouvernements que l'on conoit dans la cabale et la mutinerie. L'opposition est une trs mauvaise cole de gouvernement, et les politiques aviss, qui se poussent par ce moyen aux affaires, ont grand soin de gouverner par des maximes tout fait opposes celles qu'ils professaient auparavant. Cela s'est vu en Chine et ailleurs. Les mmes ncessits auxquelles taient soumis leurs prdcesseurs les conduisent. Et ils n'apportent de nouveau que leur inexprience. C'est une des raisons, monsieur, qui me fait augurer qu'un gouvernement nouveau sera plus importun que celui qu'il remplacera sans tre beaucoup diffrent. Ne l'avons-nous pas dj prouv? --Ainsi, dit M. Jean Hibou, vous tes pour les abus? --Vous l'avez dit, rpondit mon bon matre. Les gouvernements sont comme les vins qui se dpouillent et s'adoucissent avec le temps. Les plus durs perdent la longue un peu de leur rudesse. Je crains un empire dans sa premire verdeur. Je crains l'pre nouveaut d'une rpublique. Et, puisqu'il faut tre mal gouvern, je prfre des princes et des ministres chez qui les premires ardeurs sont tombes. M. Jean Hibou rencogna son chapeau sur son nez et nous dit adieu d'une voix irrite. Quand il fut parti, M. Blaizot leva les yeux de dessus ses registres et, assurant ses bsicles, il dit mon bon matre: --Je suis libraire l'_Image Sainte-Catherine_ depuis bientt quarante ans et ce m'est une joie toujours nouvelle d'entendre les propos des savants qui frquentent dans ma boutique. Mais je n'aime pas beaucoup les discours sur les affaires publiques. On s'y chauffe, on s'y querelle vainement. --C'est aussi, dit mon bon matre, qu'en cette matire il n'y a gure de principes solides. --Il y en a du moins un, que personne ne s'avisera de contester, rpondit M. Blaizot, libraire, c'est qu'il faudrait tre mauvais chrtien et mauvais Franais pour nier la vertu de la sainte Ampoule de Reims, par l'onction de laquelle nos rois sont institus vicaires de Jsus-Christ pour le royaume de France. C'est le fondement de la monarchie qui ne sera jamais branl. IV AFFAIRE DU MISSISSIPI On sait qu'en l'anne 1722, le Parlement de Paris jugea l'affaire du Mississipi dans laquelle furent impliqus, avec les directeurs de la Compagnie, un ministre d'tat, secrtaire du roi, et plusieurs sous-intendants de provinces. La Compagnie tait accuse d'avoir corrompu les officiers du royaume et du roi, qui l'avaient en ralit dpouille avec l'avidit ordinaire aux gens en place dans les gouvernements faibles. Et il est certain qu' cette poque tous les ressorts du gouvernement taient dtendus ou fausss. A l'une des audiences de ce procs mmorable, la dame de la Morangre, femme d'un des directeurs de la Compagnie du Mississipi, fut entendue en la grand'chambre par messieurs du Parlement. Elle dposa qu'un sieur Lescot, secrtaire de M. le lieutenant-criminel, l'ayant mande secrtement au Chtelet, lui fit sentir qu'il ne dpendait que d'elle de sauver son mari, qui tait bel homme et de bonne mine. Il lui avait parl peu prs en ces termes: Madame, ce qui fche les vrais amis du roi en cette affaire, c'est que les jansnistes n'y sont point impliqus. Ces jansnistes sont des ennemis de la couronne autant que de la religion. Donnez-nous, madame, les moyens de perdre l'un d'eux, et nous reconnatrons ce service d'tat en vous rendant votre mari avec tous ses biens. Quand madame de la Morangre eut rapport ce discours, qui n'tait pas fait pour le public, M. le prsident du Parlement fut bien oblig d'appeler en la grand'chambre le sieur Lescot, qui d'abord essaya de nier. Mais madame de la Morangre avait de beaux yeux limpides, dont il ne put soutenir le regard. Il se troubla et fut confondu. C'tait un grand vilain homme roux, comme Judas Iscariote. Cette affaire, connue par les gazettes, fit l'entretien de Paris. On en parla dans les salons, dans les promenades, chez le barbier et chez le limonadier. Et partout madame de la Morangre inspirait autant de sympathie que le Lescot donnait de dgot. La curiosit publique tait vive encore quand j'accompagnai M. l'abb Jrme Coignard, mon bon matre, chez M. Blaizot qui, comme vous savez, est libraire, rue Saint-Jacques, l'_Image Sainte-Catherine_. Nous trouvmes dans la boutique le secrtaire particulier d'un ministre d'tat, M. Gentil, qui se cachait le visage dans un livre nouvellement venu de Hollande, et le clbre M. Roman, qui a trait de la raison d'tat en divers ouvrages estims. Le vieux M. Blaizot, derrire son comptoir, lisait la gazette. M. Jrme Coignard se coula jusqu' lui pour attraper par-dessus ses paules les nouvelles dont il tait friand. Ce savant homme et d'un si beau gnie, ne possdait aucune part des biens de ce monde et quand il avait bu une chopine au _Petit-Bacchus_, il ne lui restait pas un sou dans sa poche pour acheter les feuilles publiques. Ayant lu sur le dos de M. Blaizot la dposition de la dame de la Morangre, il s'cria que cela tait bien, et qu'il lui plaisait de voir l'iniquit crouler du haut de sa tour sous la faible main d'une femme, comme il en est des exemples merveilleux rapports dans l'criture. --Cette dame, ajouta-t-il, bien qu'allie des publicains que je n'aime point, est semblable ces femmes fortes, si vantes au livre des Rois. Elle plat par un rare mlange de droiture et de finesse et j'applaudis sa piquante victoire. M. Roman l'interrompit: --Prenez garde, monsieur l'abb, dit-il en tendant le bras, prenez garde que vous considrez cette affaire sous un aspect individuel et particulier, sans vous inquiter, comme vous devriez le faire, des intrts publics qui y sont lis. Il faut voir en tout la raison d'tat et il est clair que cette raison souveraine exigeait que madame de la Morangre ne parlt pas ou que ses paroles ne trouvassent pas de crance. M. Gentil leva le nez de dessus son livre. --On a beaucoup exagr, dit-il, l'importance de cet incident. --Ah! monsieur le secrtaire, reprit M. Roman, nous ne croirons pas qu'un incident qui vous fera perdre votre place soit sans importance. Car vous en prirez, monsieur, vous et votre matre. Pour ma part, j'en suis aux regrets. Mais ce qui me consolerait de la chute des ministres que le coup atteint, c'est l'impuissance o ils furent de le prvenir. M. Gentil fit entendre par un petit clignement d'oeil, qu'il entrait, sur ce point, dans les vues de M. Roman. Celui-ci poursuivit: --L'tat est comme le corps humain. Toutes les fonctions qu'il accomplit ne sont pas nobles. Aussi en est-il qu'il faut cacher, je dis des plus ncessaires. --Ah! monsieur, dit l'abb, tait-il donc ncessaire que le Lescot agt de la sorte avec la pauvre femme d'un prisonnier? C'tait une infamie! --Oh! dit M. Roman, ce fut une infamie quand on le sut. Avant, ce n'tait rien. Si vous voulez jouir de ce bienfait d'tre gouverns, qui seul met les hommes au-dessus des animaux, il faut laisser aux gouvernants les moyens d'exercer le pouvoir. Et le premier de ces moyens est le secret. C'est pourquoi le gouvernement populaire, qui est le moins secret de tous, en est aussi le plus faible. Croyez-vous donc, monsieur l'abb, qu'on puisse conduire les hommes par la vertu? Ce serait une grande rverie. --Je ne le crois pas, rpondit mon bon matre. J'ai observ, dans les fortunes diverses de ma vie, que les hommes taient de mchantes btes, qu'on ne parvient contenir que par force et par ruse. Mais encore y faut-il mettre quelque mesure, et ne point trop offenser le peu de bons sentiments qui est ml dans leur me aux mauvais instincts. Car enfin, monsieur, l'homme, tout lche, bte et cruel qu'il est, fut form l'image de Dieu, et il lui reste quelques traits de sa premire figure. Un gouvernement qui, sortant de la mdiocre et commune honntet, scandalise les peuples, doit tre dpos. --Parlez plus bas, monsieur l'abb, dit le secrtaire. --Le souverain n'a jamais tort, dit M. Roman, et vos maximes, monsieur l'abb, sont d'un sditieux. Vous mriteriez, vous et vos pareils, de n'tre plus gouverns du tout. --Oh! dit mon bon matre, si le gouvernement, comme vous nous le donnez entendre, consiste dans la fourbe, la violence, et les exactions de toutes sortes, il n'y a pas beaucoup craindre que cette menace soit suivie d'effet; et nous trouverons longtemps encore des ministres d'tat et des gouverneurs de provinces pour faire nos affaires. Seulement je voudrais bien qu'il en vnt d'autres la place de ceux-ci. Les nouveaux ne pourraient tre plus mauvais que les anciens, et qui sait si mme ils ne seraient pas un peu meilleurs? --Prenez garde, dit M. Roman, prenez garde! Ce qu'il y a d'admirable dans l'tat, c'est la suite et la continuit et, s'il ne se trouve pas au monde un tat parfait, c'est, mon sens, qu'au temps de No, le dluge jeta du trouble dans la transmission des couronnes. C'est un dsordre dont nous ne sommes pas encore bien remis aujourd'hui. --Monsieur, reprit mon bon matre, vous tes plaisant avec vos thories. L'histoire du monde est pleine de rvolutions; on n'y voit que des guerres civiles, tumultes, sditions causs par la mchancet des princes, et je ne sais ce qu'il faut admirer le plus cette heure de l'impudence des gouvernants ou de la patience des peuples. Le secrtaire se plaignit alors que M. l'abb Coignard mconnt les bienfaits de la royaut et M. Blaizot nous reprsenta qu'il n'tait pas sant de disputer des affaires publiques dans l'choppe d'un libraire. Quand nous fmes dehors, je tirai mon bon matre par la manche. --Monsieur l'abb, lui dis-je, avez-vous donc oubli la vieille de Syracuse, que vous voulez maintenant changer le tyran? --Tournebroche, mon fils, me rpondit-il, j'en conviens de bonne grce, je suis tomb dans la contradiction. Mais cette ambigut que vous relevez justement dans mes discours n'est pas aussi maligne que celle nomme antinomie par les philosophes. Charron, dans son livre de _la Sagesse_, affirme qu'il existe des antinomies qu'on ne peut rsoudre. Pour ma part, peine suis-je plong dans la mditation de la nature, que je vois apparatre mon esprit une demi-douzaine de ces diablesses qui se prennent de bec devant moi et font mine de s'entr'arracher les yeux; et l'on sait bien tout de suite qu'on ne viendra jamais bout de rconcilier entre elles ces obstines mgres. Je perds tout espoir de les mettre d'accord, et c'est leur faute si je n'ai pas fait beaucoup avancer la mtaphysique. Mais dans le cas prsent, la contradiction, Tournebroche, mon fils, n'est qu'apparente. Ma raison est toujours avec la vieille de Syracuse. Je pense aujourd'hui ce que je pensais hier. Seulement je viens de me laisser emporter par le coeur et de cder la passion, comme le vulgaire. V LES OEUFS DE PQUES Mon pre tait rtisseur dans la rue Saint-Jacques, vis--vis de Saint-Benot-le-Btourn. Je ne vous dirai pas qu'il aimt le carme; ce sentiment n'et point t naturel chez un rtisseur. Mais il en observait les jenes et abstinences en bon chrtien qu'il tait. Faute d'argent pour acheter des dispenses l'archevch, il soupait de merluche aux jours maigres, avec sa femme, son fils, son chien et ses htes ordinaires, dont le plus assidu tait mon bon matre, M. l'abb Jrme Coignard. Ma sainte mre n'et point souffert que Miraut, notre gardien, ronget un os le vendredi saint. Ce jour-l, elle ne mlait ni chair ni graisse la pte du pauvre animal. En vain, M. l'abb Coignard lui reprsentait-il que c'tait l mal faire et qu'en bonne justice Miraut, qui n'avait point de part aux sacrs mystres de la rdemption, n'en devait point souffrir dans sa pitance. --Ma bonne femme, disait ce grand homme, il est convenable que nous mangions de la merluche comme membres de l'glise; mais il y a quelque superstition, impit, tmrit, voire sacrilge, associer, comme vous le faites, un chien des macrations infiniment prcieuses par l'intrt que Dieu lui-mme y prend, et qui seraient sans cela mprisables et ridicules. C'est un abus que votre simplicit rend innocent, mais qui serait criminel chez un docteur ou seulement chez un chrtien d'un esprit judicieux. Une telle pratique, ma bonne dame, va droit la plus pouvantable des hrsies. Elle ne tend pas moins qu' soutenir que Jsus-Christ est mort pour les chiens comme pour les fils d'Adam. Et rien n'est plus contraire aux critures. --Il se peut, rpondait ma mre. Mais, si Miraut faisait gras le vendredi saint, je m'imaginerais qu'il est juif et je le prendrais en horreur. Est-ce l faire un pch, monsieur l'abb? Et mon bon matre reprenait avec douceur, en buvant un coup de vin: --Ah! chre crature, sans dcider ici si vous pchez ou si vous ne pchez pas, je vous dis en vrit que vous n'avez point de malice et que je croirais votre salut ternel plutt qu' celui de cinq ou six vques et cardinaux de ma connaissance, qui pourtant ont crit de beaux traits de droit canon. Miraut avalait en reniflant sa pte et mon pre s'en allait avec M. l'abb Coignard faire un tour au _Petit-Bacchus_. C'est ainsi qu' la rtisserie de _la Reine Pdauque_, nous passions le saint temps du carme. Mais ds le matin de Pques, quand les cloches de Saint-Benot-le-Btourn annonaient la joie de la Rsurrection, mon pre embrochait poulets, canards et pigeons par douzaines, et Miraut, au coin de la chemine flambante, respirait la bonne odeur de la graisse en remuant la queue avec une allgresse pensive et grave. Vieux, fatigu, presque aveugle, il gotait encore les joies de cette vie dont il acceptait les maux avec une rsignation qui les lui rendait moins cruels. C'tait un sage, et je ne suis pas surpris que ma mre associt ses oeuvres pies une crature si raisonnable. Aprs avoir entendu la grand'messe, nous dnions dans la boutique bien odorante. Mon pre apportait ce repas une joie religieuse. Il avait communment pour convives quelques clercs de procureur et mon bon matre, M. l'abb Coignard. A Pques de l'an de grce 1725, il m'en souvient, mon bon matre nous amena M. Nicolas Cerise qu'il avait tir d'une soupente de la rue des Maons o ce savant homme crivait tout le jour et toute la nuit, pour les diteurs de Hollande, des nouvelles de la rpublique des lettres. Sur la table une montagne d'oeufs rouges s'levait dans un panier de fil de fer. Et, quand l'abb Coignard eut dit le _Benedicite_, ces oeufs fournirent la matire de l'entretien. --On lit dans lius Lampridus, dit M. Nicolas Cerise, qu'une poule appartenant au pre d'Alexandre Svre pondit un oeuf rouge le jour de la naissance de cet enfant destin l'empire. --Ce Lampride, qui n'avait pas beaucoup d'esprit, rpondit mon bon matre, devait laisser ce conte aux bonnes femmes qui le rpandaient. Vous avez trop de jugement, monsieur, pour faire sortir de cette fable absurde la coutume chrtienne de servir des oeufs rouges le jour de Pques. --Je ne crois pas, en effet, rpliqua M. Nicolas Cerise, que cet usage vienne de l'oeuf d'Alexandre Svre. La seule conclusion que je veuille tirer du fait rapport par Lampridus, c'est qu'un oeuf rouge prsageait chez les paens le pouvoir suprme. Au reste, ajouta-t-il, il fallait que cet oeuf et t rougi de quelque manire, car les poules ne pondent pas d'oeufs rouges. --Pardonnez-moi, dit ma mre qui, debout, prs de la chemine, garnissait les plats, j'ai vu, dans mon enfance, une poule noire qui donnait des oeufs tirant sur le brun; c'est pourquoi je croirais volontiers qu'il y a des poules dont les oeufs sont rouges ou d'une couleur approchant le rouge, telle, par exemple, que la couleur de la brique. --Cela est bien possible, dit mon bon matre, et la nature est beaucoup plus diverse et varie dans ses productions que nous ne le croyons communment. Il y a, dans la gnration des animaux des bizarreries de toute sorte, et l'on voit dans les cabinets d'histoire naturelle des monstres plus tranges qu'un oeuf rouge. --C'est ainsi, reprit M. Nicolas Cerise, qu'on garde dans le cabinet du roi un veau cinq pattes et un enfant deux ttes. --J'ai vu mieux encore Auneau, prs Chartres, dit ma mre en posant sur la table une douzaine d'aunes de saucisses aux choux dont la fume agrable montait aux solives du plancher. J'ai vu, messieurs, un enfant nouveau-n avec des pattes d'oie et une tte de serpent. La sage-femme qui le reut en eut tant d'horreur qu'elle le jeta au feu. --Prenez garde, s'cria M l'abb Jrme Coignard, prenez garde que l'homme nat de la femme pour servir Dieu et qu'il est inconcevable qu'on le puisse servir avec une tte de serpent, et qu'en consquence il n'y a pas d'enfants de cette sorte, et que votre sage-femme rvait ou qu'elle s'est moque de vous. --Monsieur l'abb, dit M. Nicolas Cerise avec un petit sourire, vous avez vu comme moi, dans le cabinet du roi, un ftus quatre jambes et deux sexes conserv dans un bocal rempli d'esprit-de-vin et, dans un autre bocal, un enfant sans tte avec un oeil au-dessus du nombril. Ces monstres pouvaient-ils mieux servir Dieu que l'enfant tte de serpent dont parle notre htesse? Et que dire de ceux qui ont deux ttes, en sorte qu'on ne sait s'ils ont aussi deux mes? Avouez, monsieur l'abb, que la nature, en s'amusant ces jeux cruels, embarrasse quelque peu les thologiens. Mon bon matre ouvrait dj la bouche pour rpondre, et sans doute il et dtruit tout fait l'objection de M. Nicolas Cerise, mais ma mre, que rien n'arrtait quand elle avait envie de parler, le devana en disant trs haut que l'enfant d'Auneau n'tait pas une crature humaine et que c'tait le diable qui l'avait fait une boulangre. --Et la preuve, ajouta-t-elle, c'est que personne ne songea le baptiser et qu'on l'enterra dans une serviette au fond du courtil. Si 'avait t une crature humaine, on l'aurait mise en terre sainte. Quand le diable fait un enfant une femme, il le fait en forme d'animal. --Ma bonne femme, lui rpondit M. l'abb Coignard, il est merveilleux qu'une villageoise en sache sur le diable plus long qu'un docteur en thologie et j'admire que vous vous en rapportiez la matrone d'Auneau sur le point de savoir si tel fruit d'une femme appartient ou non l'humanit rachete par le sang de Dieu. Croyez-m'en: ces diableries ne sont que de sales imaginations dont vous devez nettoyer votre esprit. On ne lit point dans les Pres que le diable fasse des enfants aux filles. Toutes ces histoires de fornications sataniques sont des rveries dgotantes, et c'est une honte que des jsuites et des dominicains en aient fait des traits. --Vous parlez bien, l'abb, dit M. Nicolas Cerise, en piquant une saucisse dans le plat. Mais vous ne rpondez point ce que je disais, que les enfants qui naissent sans tte ne sont pas bien appropris aux fins de l'homme, qui sont, dit l'glise, de connatre, de servir et d'aimer Dieu, et qu'en cela, comme dans la quantit des germes qui se perdent, la nature n'est pas, vrai dire, suffisamment thologique et chrtienne. J'ajouterai qu'elle n'est gure religieuse dans aucun de ses actes et qu'elle semble ignorer son Dieu. Voil ce qui m'effraye, l'abb. --Oh! s'cria mon pre, en agitant au bout de sa fourchette un pilon de la volaille qu'il dcoupait, oh! que voil des discours tnbreux, maussades et mal appropris la fte que nous clbrons aujourd'hui. Aussi bien est-ce la faute de ma femme, qui nous sert un enfant tte de serpent, comme si ce plat tait agrable d'honntes convives. Faut-il que de mes beaux oeufs rouges soient sorties tant d'histoires diaboliques! --Ah! notre hte, dit M. l'abb Coignard, il est vrai que de l'oeuf sortent toutes choses. Sur cette ide les paens ont imagin des fables trs philosophiques. Mais que d'oeufs aussi chrtiens sous leur pourpre antique, que ceux que nous venons de manger, s'chappe une telle vole d'impits sauvages, c'est ce dont je demeure confondu. M. Nicolas Cerise regarda mon bon matre d'un oeil clignotant et lui dit avec un rire mince: --Monsieur l'abb Coignard, ces oeufs, dont les coquilles teintes de betterave jonchent le plancher sous nos pieds, ne sont point, dans leur essence, aussi chrtiens et catholiques qu'il vous plat de le croire. Les oeufs de Pques sont, au contraire, d'origine paenne et rappellent, au moment de l'quinoxe de printemps, l'closion mystrieuse de la vie. C'est un vieux symbole qui s'est conserv dans la religion chrtienne. --On peut soutenir tout aussi raisonnablement, dit mon bon matre, que c'est un symbole de la rsurrection du Christ. Pour moi, qui n'ai nul got charger la religion de subtilits symboliques, je croirais volontiers que la joie de manger des oeufs, dont on a t priv durant le carme, est la seule cause qui les fait paratre en ce jour sur les tables avec honneur et vtus de la pourpre royale. Mais il n'importe, et ce ne sont l que des bagatelles dont s'amusent les esprits rudits et les bibliothcaires. Ce qu'il y a de considrable dans vos propos, monsieur Nicolas Cerise, c'est que vous opposez la nature la religion et que vous les voulez faire ennemies l'une de l'autre. Impit, monsieur Nicolas Cerise, si horrible que ce bonhomme de rtisseur lui-mme en a frmi sans la comprendre! Mais je n'en suis point troubl, et de tels arguments ne peuvent sduire une minute un esprit qui sait se diriger. En effet, vous avez procd, monsieur Nicolas Cerise, par cette voie rationnelle et scientifique, qui n'est qu'une troite, courte et sale impasse, au fond de laquelle on se casse le nez inglorieusement. Vous avez raisonn la manire d'un apothicaire mditatif, qui croit connatre la nature parce qu'il en flaire quelques apparences. Et vous avez jug que la gnration naturelle, qui produit des monstres, n'est pas dans le secret de Dieu qui cre des hommes pour clbrer sa gloire: _Pulcher hymnus Dei homo immortalis_. Vous tiez bien gnreux de ne point parler aussi des nouveau-ns qui meurent sitt le jour, des fous, des imbciles et de toutes personnes qui ne vous semblent point, selon l'expression de Lactance, un bel hymne de Dieu, _pulcher hymnus Dei_. Mais qu'en savez-vous et qu'en savons-nous, monsieur Nicolas Cerise? Vous me prenez pour un de vos lecteurs d'Amsterdam ou de la Haye, de vouloir me faire entendre que l'inintelligible nature est une objection notre trs sainte foi chrtienne. La nature, monsieur, n'est nos yeux qu'une suite d'images incohrentes auxquelles il nous est impossible de trouver une signification, et je vous accorde que, selon elle, et en la suivant la piste, je ne puis discerner dans l'enfant qui nat ni le chrtien, ni l'homme, ni seulement l'individu, et que la chair est un hiroglyphe parfaitement indchiffrable. Mais cela n'est rien et nous ne voyons que l'envers de la tapisserie. Ne nous y attachons pas, et sachons que, de ce ct, nous ne pouvons rien connatre. Tournons-nous tout entiers vers l'intelligible qui est l'me humaine unie Dieu. Vous tes plaisant, monsieur Nicolas Cerise, avec la nature et la gnration. Vous me faites l'effet d'un bourgeois qui croirait avoir surpris les secrets du roi, parce qu'il a vu les peintures qui dcorent la salle du conseil. De mme que les secrets sont dans les discours du souverain et des ministres, la destine de l'homme est dans la pense, qui procde la fois de la crature et du crateur. Le reste n'est qu'amusement et niaiseries propres divertir les badauds, dont on voit beaucoup dans les Acadmies. Ne me parlez pas de la nature, si ce n'est de ce qu'on en voit au _Petit-Bacchus_, dans la personne de Catherine la dentellire, qui est ronde et bien forme. Et vous, mon hte, ajouta M. l'abb Coignard, donnez-moi boire, car j'ai la ppie par la faute de monsieur Nicolas Cerise, qui croit que la nature est athe. Et, par tous les diables, elle l'est et le doit tre en quelque manire, monsieur Nicolas Cerise; et si toutefois elle narre la gloire de Dieu, c'est sans connaissance, car il n'est point de connaissance si ce n'est dans l'esprit de l'homme, qui seul procde du fini et de l'infini. A boire! Mon pre versa un rouge-bord mon bon matre, M. l'abb Coignard, et M. Nicolas Cerise, et il les obligea trinquer, ce qu'ils firent de bon coeur, car ils taient honntes gens. VI LE NOUVEAU MINISTRE M. Shippen, qui exerait Greenwich l'tat de serrurier, dnait chaque jour, durant son passage Paris, la rtisserie de _la Reine Pdauque_, en compagnie de son hte et de M. l'abb Jrme Coignard, mon bon matre. Ce jour-l, au dessert, ayant, selon sa coutume, demand une bouteille de vin, allum sa pipe et tir de sa poche la _Gazette de Londres_, il se mit fumer, boire et lire avec tranquillit. Puis, repliant sa gazette et posant sa pipe sur le bord de la table: --Messieurs, dit-il, le ministre est renvers. --Oh! dit mon bon matre, ce n'est pas une affaire de consquence. --Pardonnez-moi, rpondit M. Shippen, c'est une affaire de consquence, car le prcdent ministre tant tory, le nouveau sera whig, et d'ailleurs tout ce qui se fait en Angleterre est considrable. --Monsieur, rpondit mon bon matre, nous avons vu en France des changements plus grands que celui-l. Nous avons vu les quatre charges de secrtaire d'tat remplaces par six ou sept conseils de dix membres chacun et messieurs les secrtaires d'tat coups en dix morceaux, puis rtablis dans leur forme premire. A chacun de ces changements les uns juraient que tout tait perdu, les autres que tout tait sauv. Et l'on en fit des chansons. Pour ma part je prends peu d'intrt ce qui se fait dans le cabinet du prince, observant que le train de la vie n'en est pas chang, qu'aprs les rformes les hommes sont, comme devant, gostes, avares, lches et cruels, tour tour stupides et furieux, et qu'il s'y trouve toujours un nombre peu prs gal de nouveau-ns, de maris, de cocus et de pendus, en quoi se manifeste le bel ordre de la socit. Cet ordre est stable, monsieur, et rien ne saurait le troubler, car il est fond sur la misre et l'imbcillit humaine, et ce sont l des assises qui ne manqueront jamais. Tout l'difice en acquiert une solidit qui dfie l'effort des plus mauvais princes et de cette foule ignare de magistrats, dont ils sont assists. Mon pre, qui, la lardoire la main, coutait ce discours, y fit avec une fermet dfrente cet amendement, qu'il peut se trouver de bons ministres et qu'il se rappelait notamment l'un d'eux, rcemment dcd, comme l'auteur d'une ordonnance trs sage protgeant les rtisseurs contre l'ambition dvorante des bouchers et des ptissiers. --Il se peut, monsieur Tournebroche, reprit mon bon matre, et c'est une affaire examiner avec les ptissiers. Mais ce qu'il importe de considrer, c'est que les empires subsistent, non par la sagesse de quelques secrtaires d'tat, mais par le besoin de plusieurs millions d'hommes qui, pour vivre, travaillent toutes sortes d'arts bas et ignobles, tels que l'industrie, le commerce, l'agriculture, la guerre et la navigation. Ces misres prives forment ce qu'on appelle la grandeur des peuples, et le prince ni les ministres n'y ont point de part. --Vous vous trompez, monsieur, dit l'Anglais, les ministres y ont une part en faisant des lois dont une seule peut enrichir ou ruiner la nation. --Oh! pour cela, rpondit l'abb, c'est une chance courir. Comme les affaires d'un tat sont d'une tendue que l'esprit d'un homme n'embrasse point, il faut pardonner aux ministres d'y travailler aveuglment, ne garder aucun ressentiment du mal ou du bien qu'ils ont fait, et concevoir qu'ils agissaient comme Colin-Maillard. Au reste, ce mal et ce bien nous sembleraient petits les estimer sans superstition, et je doute, monsieur, qu'une loi ou ordonnance puisse avoir l'effet que vous dites. J'en juge par les filles de joie, qui sont elles seules, en une anne, l'objet de plus d'dits qu'il ne s'en rend dans un sicle pour tous les autres corps du royaume et qui n'en exercent pas moins leur ngoce avec une exactitude qui tient des forces naturelles. Elles se rient des candides noirceurs qu'un magistrat du nom de Nicodme mdite leur endroit, et se moquent du maire de Baiselance[2], qui a form pour leur ruine, avec plusieurs fiscaux et procureurs, une ligue impuissante. Je puis vous dire que Catherine la dentellire ignore jusqu'au nom de ce Baiselance et qu'elle l'ignorera jusqu' sa fin, qui sera chrtienne, du moins je l'espre. Et j'en induis que toutes les lois, dont un ministre gonfle son portefeuille, sont de vaines paperasses qui ne peuvent ni nous faire vivre, ni nous empcher de vivre. --Monsieur Coignard, dit le serrurier de Greenwich, on voit bien par la bassesse de votre langage, que vous tes faonn la servitude. Vous parleriez autrement des ministres et des lois si vous aviez le bonheur de jouir, comme moi, d'un gouvernement libre. --Monsieur Shippen, dit l'abb, la libert vraie est celle d'une me affranchie des vanits de ce monde. Quant aux liberts publiques, je m'en moque comme d'une guigne. Ce sont l des illusions dont on amuse la vanit des ignorants. --Vous me confirmez, dit M. Shippen, dans cette ide que les Franais sont des singes. --Permettez! s'cria mon pre en agitant sa lardoire, il se trouve aussi parmi eux des lions. --Il n'y manque donc que des citoyens, reprit M. Shippen. Tout le monde, dans le jardin des Tuileries, y dispute des affaires publiques, sans qu'il sorte jamais de ces querelles une ide raisonnable. Votre peuple n'est qu'une mnagerie turbulente. --Monsieur, dit mon bon matre, il est vrai que les socits humaines, quand elles atteignent un degr de politesse, deviennent des manires de mnageries, et que le progrs des moeurs est de vivre en cage, au lieu d'errer misrablement dans les bois. Et cet tat est commun tous les pays d'Europe. --Monsieur, dit le serrurier de Greenwich, l'Angleterre n'est pas une mnagerie, car elle a un Parlement, dont ses ministres dpendent. --Monsieur, dit l'abb, il se pourra faire qu'un jour la France ait aussi des ministres soumis un Parlement. Mieux encore. Le temps apporte beaucoup de changements aux constitutions des empires, et l'on peut imaginer que la France adopte, dans un sicle ou deux, le gouvernement populaire. Mais, monsieur, les secrtaires d'tat, qui sont peu de chose aujourd'hui, ne seront plus rien alors. Car au lieu de dpendre du monarque, dont ils tiennent la puissance et la dure, ils seront soumis l'opinion du peuple et participeront de son instabilit. Il est remarquer que les ministres n'exercent le pouvoir avec quelque force que dans les monarchies absolues, comme il se voit par les exemples de Joseph, fils de Jacob, ministre de Pharaon, et d'Aman, ministre d'Assurus, qui eurent une grande part au gouvernement, le premier en gypte et le second chez les Persans. Il fallut l'occasion d'une royaut forte et d'un roi faible pour armer en France le bras d'un Richelieu. Dans l'tat populaire les ministres deviendront si dbiles que leur mchancet mme et leur sottise ne causeront plus de mal. Ils ne recevront des tats gnraux qu'une autorit incertaine et prcaire; ne pouvant se permettre de longs espoir ni de vastes penses, ils useront en expdients misrables leur phmre existence. Ils jauniront dans le triste effort de lire sur les cinq cents visages d'une assemble des ordres pour agir. Cherchant en vain leur propre pense dans la pense d'une foule d'hommes ignorants et diviss, ils languiront en une impuissance inquite. Ils se dshabitueront de rien prparer ni de rien prvoir, et ne s'tudieront plus qu' l'intrigue et au mensonge. Ils tomberont de si bas que leur chute ne leur fera point de mal, et leurs noms, charbonns sur les murs par les petits grimauds d'cole, feront rire les bourgeois. A ce discours, M. Shippen haussa les paules. --C'est possible, dit-il; et je vois assez bien les Franais dans cet tat. --Oh! dit mon bon matre, en cet tat le monde ira son train. Il faudra manger. C'est la grande ncessit qui engendre toutes les autres. M. Shippen dit en secouant sa pipe: --En attendant, on nous promet un ministre qui favorisera les agriculteurs, mais qui ruinera le commerce si on le laisse faire. C'est moi d'y prendre garde, puisque je suis serrurier Greenwich. J'assemblerai les serruriers et je les haranguerai. Il mit sa pipe dans sa poche et sortit sans nous donner le bonsoir. VII LE NOUVEAU MINISTRE (SUITE ET FIN) Aprs le souper, comme la soire tait belle, M. l'abb Jrme Coignard fit quelques pas dans la rue Saint-Jacques o s'allumaient les lanternes, et j'eus l'honneur de l'accompagner. Il s'arrta sous le porche de Saint-Benot-le-Btourn, et, me montrant de sa belle main grasse, faite pour les dmonstrations scolastiques aussi bien que pour les caresses dlicates, l'un des bancs de pierre rangs des deux cts sous des statues trs gothiques accompagnes de barbouillages obscnes: --Tournebroche, mon fils, me dit-il, si vous m'en croyez, nous prendrons le frais un moment sur ces vieilles pierres luisantes, o tant de gueux sont venus, avant nous, reposer leurs misres. Il se peut que deux ou trois de ces innombrables malheureux y aient chang entre eux des propos excellents. Nous risquerons d'y attraper des puces. Mais tant, mon fils, dans l'ge des amours, vous croirez que ce sont celles de Jeannette la vielleuse ou de Catherine la dentellire, qui ont coutume d'y amener leurs galants la brune, et leur piqre vous sera douce. C'est une illusion permise votre jeunesse. Pour moi, qui ai pass l'ge des charmantes erreurs, je me dirai qu'il ne faut pas trop accorder aux dlicatesses de la chair et que le philosophe ne doit pas s'inquiter des puces, qui sont, comme le reste de l'univers, un grand mystre de Dieu. Ce disant, il s'assit en prenant soin de ne point dranger un petit Savoyard et sa marmotte qui dormaient leur sommeil innocent sur le vieux banc de pierre. Je pris place son ct. L'entretien qui avait rempli le dner de midi me revenant l'esprit: --Monsieur l'abb, demandai-je ce bon matre, vous parliez tantt des ministres. Ceux du roi n'imposaient votre esprit ni par leur habit et leur carrosse, ni par leur gnie, et vous les jugiez avec la libert d'une me que rien n'tonne. Puis, considrant le sort de ces officiers dans l'tat populaire (s'il venait jamais s'tablir), vous nous les reprsentiez misrables l'excs, et moins dignes de louanges que de piti. Seriez-vous contraire aux gouvernements libres, renouvels des rpubliques de l'antiquit? --Mon fils, rpondit mon bon matre, je suis de moi-mme enclin aimer le gouvernement populaire. L'humilit de ma condition m'y porte, et les Saintes critures, dont j'ai fait quelque tude, m'affermissent dans cette prfrence, car le Seigneur a dit dans Ramatha: Les anciens d'Isral veulent un roi afin que je ne rgne point sur eux. Or, voici quel sera le droit du roi qui vous gouvernera: Il prendra vos enfants pour conduire ses chariots, et il les fera courir devant son char. Il fera de vos filles ses parfumeuses, ses cuisinires et ses boulangres. _Filias quoque vestras faciet sibi unguentarias et fecarias et panificas_. Cela est dit expressment au livre des Rois, o l'on voit encore que le monarque apporte ses sujets deux prsents funestes, la guerre et la dme. Et s'il est vrai que les monarchies sont d'institution divine, il est galement vrai qu'elles prsentent tous les caractres de l'imbcillit et de la mchancet humaines. Il est croyable que le Ciel les a donnes aux peuples pour leur chtiment: _Et tribuit eis petitionem eorum_. Souvent dans sa colre il reoit nos victimes; Ses prsents sont souvent la peine de nos crimes. Je pourrais, mon fils, vous rapporter plusieurs beaux endroits des auteurs anciens o la haine de la tyrannie est rendue avec une admirable vigueur. Enfin, je crois avoir toujours montr quelque force d'me en mprisant les grandeurs de chair et j'ai, tout autant que le jansniste Blaise Pascal, le dgot des trognes pe. Toutes ces raisons parlent dans mon coeur et dans mon esprit pour le gouvernement populaire. J'en ai fait le sujet de mditations que je mettrai quelque jour par crit dans un ouvrage de ce genre dont on dit qu'il faut casser l'os pour trouver la moelle; je veux vous faire entendre que je composerai un nouvel _loge de la folie_, qui semblera frivole la frivolit, mais o les sages reconnatront la sagesse prudemment cache sous la marotte et le bonnet vert. Bref, je serai un autre rasme; j'instruirai, son exemple, les peuples par un docte et judicieux badinage. Et vous trouverez, mon fils, dans un chapitre de ce trait, tous les claircissements au sujet qui vous intresse; vous y connatrez la condition des ministres placs dans la dpendance des tats ou assembles populaires. --Ah! monsieur l'abb, m'criai-je, combien j'ai hte de lire ce livre! Quand pensez-vous qu'il sera crit? --Je ne sais, rpondit mon bon matre. Et, vrai dire, je crois que je ne l'crirai jamais. Les desseins que forment les hommes sont souvent traverss. Nous ne disposons pas de la moindre parcelle de l'avenir, et cette incertitude, commune toute la race d'Adam, est chez moi porte l'extrme par un long enchanement d'infortunes. C'est pourquoi, mon fils, je dsespre de pouvoir jamais composer cette factie respectable. Sans vous faire sur ce banc un trait politique, je vous dirai du moins comment j'eus l'ide d'introduire dans mon livre imaginaire un chapitre o paratraient la faiblesse et la malice des serviteurs que prendra le bonhomme Dmos, quand il sera le matre, s'il le devient jamais, ce dont je ne dcide point: car je ne me mle pas de prophtiser, laissant ce soin aux pucelles, qui vaticinent l'exemple des sibylles telles que la Cumane, la Persique et la Tiburtine, _quarum insigne virginitas est et virginitatis prmium divinatio_. Venons-en donc notre sujet. Il y a de cela vingt ans environ, j'habitais la plaisante ville de Sez, o j'tais bibliothcaire de monsieur l'vque. Des comdiens errants, qui passaient d'aventure, jourent, dans une grange, une tragdie assez bonne. J'y allai et vis paratre un empereur romain dont la perruque tait orne de plus de lauriers qu'un jambon de la foire Saint-Laurent. Il s'assit dans un fauteuil de chanoine; ses deux ministres, en habit de cour, avec leurs grands cordons, prirent place ses cts sur des tabourets; et tous trois formrent le Conseil d'tat sur les quinquets qui puaient excessivement. Dans la suite des dlibrations, l'un des conseillers traa un portrait satirique des consuls aux derniers temps de la Rpublique. Il les montrait impatients d'user et d'abuser de leur puissance passagre, ennemis du bien public, jaloux de leurs successeurs, en qui ils taient seulement assurs de trouver les complices de leurs rapines et de leurs concussions. Voici comme il parlait: Ces petits souverains qu'on fait pour une anne, Voyant d'un temps si court leur puissance borne, Des plus heureux desseins font avorter le fruit, De peur de le laisser celui qui les suit. Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent, Dans le champ du public largement ils moissonnent, Assurs que chacun leur pardonne aisment, Esprant son tour un pareil traitement. Or, mon fils, ces vers qui, par l'exactitude sentencieuse, rappellent les quatrains de Pibrac, sont plus excellents, pour le sens, que le reste de la tragdie, qui sent un peu trop les frivolits pompeuses de la Fronde des princes et qui est toute gte par les galanteries hroques d'une manire de duchesse de Longueville, qui y parat sous le nom d'milie. J'ai pris soin de les retenir afin de les mditer. Car on trouve de belles maximes, mme dans les ouvrages de thtre. Ce que le pote dit en ces huit vers des consuls de la Rpublique romaine s'applique galement aux ministres des dmocraties, dont le pouvoir est prcaire. Ils sont faibles, mon fils, parce qu'ils dpendent d'une assemble populaire incapable galement des vues grandes et profondes d'un politique et de l'imbcillit innocente d'un roi fainant. Les ministres ne sont grands que s'ils secondent, comme Sully, un prince intelligent ou s'ils tiennent, comme Richelieu, la place du monarque. Et qui ne sent que le Dmos n'aura ni la prudence obstine d'un Henri IV, ni l'inertie favorable d'un Louis XIII? A supposer qu'il sache ce qu'il veut, il ne saura ni comment sa volont doit tre faite ni seulement si elle est faisable. Commandant mal, il sera mal obi et se croira toujours trahi. Les dputs qu'il enverra ses tats gnraux entretiendront par d'ingnieux mensonges ses illusions jusqu'au moment de tomber sous ses soupons injustes ou lgitimes. Ces tats procderont de la mdiocrit confuse des foules dont ils seront issus. Ils rouleront d'obscures et multiples penses. Ils donneront pour tche aux chefs du gouvernement d'excuter des volonts vagues dont ils n'auront pas eux-mmes conscience, et leurs ministres, moins heureux que l'Oedipe de la Fable, seront dvors tour tour par le Sphinx aux cent ttes, pour n'avoir pas devin l'nigme dont le Sphinx lui-mme ignorait le mot. Leur plus grande misre sera de se rsigner l'impuissance, et de parler au lieu d'agir. Ils deviendront des rhteurs, et de trs mauvais rhteurs, car le talent, apportant avec lui quelque clart, les perdrait. Ils devront s'tudier parler pour ne rien dire, et les moins sots d'entre eux seront condamns mentir plus que les autres. En sorte que les plus intelligents deviendront les plus mprisables. Et s'il s'en trouve encore d'assez habiles pour conclure des traits, rgler les finances et pourvoir aux affaires, leurs connaissances ne leur serviront de rien, car le temps leur manquera, et le temps est l'toffe des grandes entreprises. Cette condition humiliante dcouragera les bons et donnera de l'ambition aux mauvais. De toutes parts, les incapacits ambitieuses s'lveront du fond des bourgades aux premiers emplois de l'tat, et comme la probit n'est pas naturelle l'homme, et qu'elle doit y tre cultive par de longs soins et par des artifices continus, on verra des nues de concussionnaires s'abattre sur le trsor public. Le mal sera beaucoup accru par l'clat du scandale, puisqu'il est difficile de rien cacher dans le gouvernement populaire, et, par la faute de plusieurs, tous deviendront suspects. Je n'en conclus point, mon fils, que les peuples seront alors plus malheureux qu'ils ne sont aujourd'hui. Je vous ai fait assez entendre dans nos prcdents entretiens que je ne crois pas que le sort de la nation dpende du prince et de ses ministres, et que c'est accorder trop de vertu aux lois que d'en faire des sources de la prosprit ou de la misre publiques. Nanmoins la multitude des lois est funeste, et je crains encore que les tats gnraux n'abusent de leur facult lgislatrice. C'est le pch mignon de Colin et de Jeannot de faire des ordonnances en gardant leurs moutons et de dire: Si j'tais roi!... Quand Jeannot sera roi, il promulguera plus d'dits en un an que n'en colligea dans tout son rgne l'empereur Justinien. C'est par cet endroit encore que le rgne de Jeannot me semble redoutable. Mais celui des rois et des empereurs fut gnralement si mauvais qu'on n'en peut craindre un pire, et Jeannot ne fera pas beaucoup plus de sottises, sans doute, ni de mchancets que tous ces princes ceints de la double ou triple couronne qui depuis le dluge couvrent le monde de sang et de ruines. Son incapacit mme et sa turbulence auront cela d'excellent, qu'elles rendront impossibles ces savantes correspondances d'tat tat, qu'on nomme diplomatiques et qui n'aboutissent qu' allumer artistement des guerres inutiles et dsastreuses. Les ministres du bonhomme Dmos, sans cesse talonns, bousculs, humilis, bourrs, culbuts et plus assaillis de pommes cuites et d'oeufs durs que le pire arlequin du thtre de la foire, n'auront point de loisirs pour prparer poliment dans la paix et le secret du cabinet, sur le tapis vert, des carnages, en considration de ce qu'on appelle l'quilibre europen et qui n'est que la fortune des diplomates. Il n'y aura plus de politique trangre et ce sera un grand bonheur pour la malheureuse humanit. A ces mots, mon bon matre se leva et reprit de la sorte: --Il est temps de rentrer, mon fils, car cette heure le serein me pntre par le dfaut de mes habits, qui sont percs en divers endroits. Aussi bien, demeurer plus longtemps sous ce porche, nous risquerions d'effaroucher les galants de Catherine et de Jeannette qui attendent ici l'heure du berger. VIII MESSIEURS LES CHEVINS Ce soir-l, nous allmes, mon matre et moi, sous la tonnelle du _Petit-Bacchus_, o nous trouvmes Catherine la dentellire, le coutelier boiteux et le pre qui m'engendra. Ils taient assis tous trois la mme table devant un pot de vin dont ils avaient pris assez pour tre plaisants et sociables. On venait d'lire dans les formes deux chevins sur quatre, et mon pre en discourait selon son tat et son gnie. --Le malheur, disait-il, est que les chevins sont gens de robe et non point rtisseurs, et qu'ils tiennent leur magistrature du roi et non des marchands, notamment de la corporation des rtisseurs parisiens dont je suis porte-bannire. S'ils taient de mon choix, ils aboliraient la dme et la gabelle et nous serions tous heureux. moins que le monde ne marche reculons comme les crevisses, un jour viendra o les chevins seront lus par les marchands. --N'en doutez point, dit M. l'abb Coignard, les chevins seront lus un jour par les patrons et par les apprentis. --Prenez garde ce que vous dites l, monsieur l'abb, rpliqua mon pre, inquiet et fronant les sourcils. Quand les apprentis se mleront de nommer les chevins, tout sera perdu. Du temps que j'tais apprenti, je ne songeais qu' mettre mal le bien et la femme de mon patron. Mais depuis que j'ai une boutique et une femme, j'entends les intrts publics, qui sont lis aux miens. Lesturgeon, notre hte, apporta un pot de vin. C'tait un petit homme roux, agile et rude. --Vous parlez des nouveaux chevins, dit-il, les poings sur les hanches. Je souhaite seulement qu'ils en sachent autant que les anciens, qui pourtant n'taient pas bien connaisseurs de l'intrt public. Mais ils commenaient d'apprendre leur tat. Vous savez, matre Lonard (il parlait mon pre), que l'cole o les enfants de la rue Saint-Jacques vont apprendre leur Croix-de-Dieu est btie de bois et qu'il suffirait d'un fusil et d'un copeau pour la faire flamber comme un feu de la Saint-Jean. J'en avisai messieurs de l'Htel de Ville. Ma lettre ne pchait pas par le style, car je l'avais fait crire, pour six blancs, un secrtaire qui tient choppe sous le Val-de-Grce. J'y reprsentais messieurs les chevins que tous les petits gars du quartier taient en danger quotidien de griller comme des andouilles, ce qui tait considrer, eu gard la sensibilit des mres. Monsieur l'chevin qui s'occupe des coles me rpondit poliment, au bout de trois mois, que le danger que couraient les petits gars de la rue Saint-Jacques veillait toute sa sollicitude, et qu'il tait jaloux de le conjurer; qu'en consquence, il envoyait aux coliers ci-dessus dsigns une pompe incendie. Le roi, ajoutait-il, ayant, dans sa bont, construit une fontaine en commmoration de ses victoires deux cents pas de l'cole, l'eau ne saurait manquer, et les enfants apprendront en peu de jours manier la pompe que la Ville consent leur octroyer. En lisant cette lettre, je sautai au plafond. Et, retournant au Val-de-Grce, je dictai au secrtaire une rponse qui tait tourne comme ceci: Monseigneur l'dile, Monseigneur, il y a dans la maison d'cole de la rue Saint-Jacques deux cents marmots dont le plus ancien est g de sept ans. Voil de beaux pompiers, Monseigneur, pour faire jouer votre pompe! Reprenez-la et faites btir une maison d'cole en pierre et moellon. Cette lettre, comme la premire, me cota six blancs, avec le cachet. Mais je ne perdis point mon argent, car je reus, aprs vingt mois, une rponse par laquelle monsieur l'chevin m'assurait que les marmots de la rue Saint-Jacques taient dignes de la sollicitude de l'chevinage parisien, qui aviserait leur sret. J'en suis l. Si mon chevin quitte la place, il me faudra tout recommencer et payer encore douze blancs au secrtaire du Val-de-Grce. C'est pourquoi, matre Lonard, bien que persuad qu'il se trouve la maison de ville des figures qui seraient mieux places la foire, pour y faire Jocrisse, je n'ai gures envie d'y voir entrer de nouveaux visages et je tiens garder l'chevin la pompe. --Moi, dit Catherine, c'est au lieutenant-criminel que j'en veux. Il laisse Jeannette la vielleuse rder chaque jour, entre chien et loup, sous le porche de Saint-Benot-le-Btourn. C'est une honte. Elle va par les rues en marmotte et trane des jupes salies dans tous les ruisseaux. On devrait rserver les lieux publics aux filles assez bien nippes pour s'y montrer avec honneur. --Oh! dit le coutelier boiteux, j'estime que le trottoir est tout le monde et j'irai quelque jour, l'exemple de Lesturgeon, notre hte, chez le secrtaire du Val-de-Grce pour qu'il rdige en mon nom une belle supplique en faveur des pauvres colporteurs. Je ne puis pousser ma voiture aux bons endroits sans tre tout de suite inquit par les sergents, et ds qu'un laquais ou deux servantes s'arrtent mon talage, survient un grand coquin noir qui m'ordonne au nom de la loi d'aller vendre ma pacotille ailleurs. Tantt je suis sur le terrain lou par les gens du march, tantt je me trouve proche monsieur Leborgne, coutelier jur. Une autre fois je dois cder la chausse au carrosse d'un vque ou d'un prince. Et me voil endossant le harnais et tirant la bricole, heureux si, profitant de mon embarras, le laquais et les chambrires ne m'ont pas emport, sans payer, un tui, des ciseaux ou quelque bel eustache de Chtellerault. Je suis las de souffrir la tyrannie; je suis las d'prouver l'injustice des gens de justice. Je sens un grand besoin de rvolte. --Je connais ce signe, dit mon bon matre, que vous tes un coutelier magnanime. --Je ne suis point magnanime, monsieur l'abb, reprit modestement le boiteux, je suis vindicatif, et le ressentiment m'a pouss vendre en secret des chansons contre le roi, ses matresses, et ses ministres. J'en garde un bel assortiment dans la bche de ma voiture. Ne me trahissez pas. Celle des douze mirlitons est admirable. --Je ne vous trahirai pas, rpondit mon pre; pour moi une bonne chanson vaut un verre de vin et mme davantage. Je ne dis rien non plus des couteaux, et je suis aise, bonhomme, que vous vendiez les vtres; car il faut que tout le monde vive. Mais convenez qu'on ne peut souffrir que les vendeurs ambulants fassent concurrence aux marchands qui ont pris boutique loyer et payent la taxe. Rien n'est plus contraire l'ordre et la bonne police. L'audace de ces trane-misre est inoue. Jusqu'o irait-elle si on ne la rprimait? L'an pass, un paysan de Montrouge ne venait-il pas arrter devant la rtisserie de _la Reine Pdauque_ sa charrette pleine de pigeons qu'il vendait tout cuits deux sous moins cher que je ne vends les miens. Et le rustre criait d'une voix briser les vitres de ma boutique: A cinq sous les beaux pigeons! Je le menaai vingt fois de ma lardoire. Mais il me rpondait stupidement que la rue est tout le monde. J'en portai plainte monsieur le lieutenant-criminel, qui me fit justice en me dbarrassant du vilain. Je ne sais ce qu'il est devenu; mais je lui garde rancune du mal qu'il m'a fait; car voir mes pratiques ordinaires lui acheter ses pigeons par couples, voire par demi-douzaines, je pris une jaunisse dont je restai longtemps mlancolique. Je voudrais qu'on lui mt sur le corps, avec de la glu, autant de plumes qu'il en a tires aux volatiles qu'il vendait toutes cuites ma barbe, et qu'ainsi emplum de la tte aux pieds, il ft conduit par les rues, au cul de sa charrette. --Matre Lonard, dit le coutelier boiteux, vous tes dur aux pauvres gens. C'est ainsi qu'on pousse bout les malheureux. --Monsieur le coutelier, je vous conseille, dit en riant mon bon matre, de faire faire Saint-Innocent, par quelque crivain gages, une satire de matre Lonard et de la vendre avec vos chansons sur les douze mirlitons du roi Louis. Il conviendrait de blasonner un peu notre ami qui, dans un tat quasi servile, aspire non point la libert, mais la tyrannie. Je conclus de tous vos discours, messieurs, que la police des villes est d'un art difficile, qu'il y faut concilier des intrts opposs et souvent contraires, que le bien public est form d'un grand nombre de maux particuliers, et qu'enfin il est dj merveilleux que des gens enferms dans des murailles ne s'y entre-dvorent pas. C'est un bonheur qu'il faut attribuer leur poltronnerie. La paix publique est fonde uniquement sur le faible courage des citoyens qui se tiennent en respect les uns les autres par la peur qu'ils se font rciproquement. Et le prince, en leur inspirant tous l'pouvante, leur assure l'inestimable bienfait de la paix. Quant vos chevins, dont le pouvoir est faible, et qui ne sont pas capables de vous nuire ni de vous servir beaucoup, et dont le mrite consiste surtout dans leur grande canne et leur perruque, ne vous plaignez point trop de ce qu'ils soient choisis par le roi et placs, peu s'en faut, depuis le dernier rgne, au rang d'officiers de la couronne. Amis du prince, ils sont les ennemis de tous les citoyens indistinctement, et cette inimiti est rendue supportable chacun par l'galit parfaite avec laquelle elle se rpand sur tous. C'est une pluie dont nous ne recevons, les uns et les autres, que quelques gouttes. Un jour, quand ils seront nomms par le peuple (comme on dit qu'ils le furent aux premiers temps de la monarchie), les chevins auront dans la cit mme des amis et des ennemis. lus par les marchands payant loyer et dme, ils maltraiteront les colporteurs. lus par les colporteurs, ils vexeront les marchands. lus par les artisans, ils seront contraires aux matres, qui font travailler les artisans. Ce sera une cause incessante de disputes et de querelles. Ils formeront un conseil tumultueux, o chacun agitera les intrts et les passions de ses lecteurs. Pourtant j'imagine qu'ils ne feront pas regretter nos chevins actuels, qui ne dpendent que du prince. Leur vanit turbulente amusera les citoyens qui s'y contempleront comme dans un miroir grossissant. Ils useront mdiocrement d'une mdiocre puissance. Sortis de l'tat populaire, ils seront aussi incapables de le dvelopper que de le contenir. Les riches s'pouvanteront de leur audace et les misrables accuseront leur timidit, quand il et fallu seulement reconnatre leur bruyante impuissance. Au reste, capables de tches communes et administrant le bien public avec cette insuffisance suffisante qu'on atteint toujours et qu'on ne dpasse jamais. --Ouf! dit mon pre, vous avez bien parl, monsieur l'abb. Maintenant, buvez! IX LA SCIENCE Ce jour-l nous poussmes, mon bon matre et moi, jusqu'au Pont-Neuf, dont les demi-lunes taient couvertes de ces trteaux sur lesquels les bouquinistes talent des romans mls des livres de pit. On y trouve pour deux sols l'_Astre_ tout entire et le _Grand Cyrus_, uss et graisss par des lecteurs de province, avec l'_Onguent pour la brlure_ et divers ouvrages des jsuites. Mon bon matre avait coutume de lire en passant quelques pages de ces crits, dont il ne faisait point emplette, tant dmuni d'argent, et gardant raisonnablement pour l'hte du _Petit-Bacchus_ les six blancs qu'il lui advenait, par extraordinaire, de tenir dans la poche de sa culotte. Au reste, il n'tait point avide de possder les biens de ce monde, et les meilleurs ouvrages ne lui faisaient point envie, pourvu qu'il en pt connatre les bons endroits, dont il dissertait ensuite avec une sagesse admirable. Les trteaux du Pont-Neuf lui plaisaient en cela que les livres y taient parfums d'une odeur de friture, par le voisinage des marchandes de beignets; et ce grand homme y respirait en mme temps les chres odeurs de la cuisine et de la science. Chaussant ses lunettes, il examina l'talage d'un brocanteur avec le contentement d'une me heureuse qui tout est gracieux parce que tout se reflte en elle avec grce. --Tournebroche, mon fils, me dit-il, il se trouve sur l'tal de ce bon homme des livres fabriqus alors que l'imprimerie tait encore, autant dire, dans les langes; et ces livres se ressentent de la rudesse de nos aeux. J'y rencontre une chronique barbare de Monstrelet, auteur qu'on a dit plus baveux qu'un pot de moutarde, et deux ou trois vies de sainte Marguerite, que les commres mettaient jadis en compresse sur leur ventre dans les douleurs de l'enfantement. Il serait inconcevable que les hommes eussent t si sots que d'crire et de lire de pareilles inepties, si notre sainte religion ne nous enseignait qu'ils naissent avec un germe d'imbcillit. Et, comme les lumires de la foi ne m'ont jamais fait dfaut, non point mme, par bonheur, dans les erreurs du lit et de la table, je conois mieux leur stupidit passe que leur intelligence prsente, qui, pour tout dire, me semble illusoire et dcevante, telle qu'elle semblera aux gnrations futures, car l'homme est, par essence, une sotte bte et les progrs de son esprit ne sont que les vains effets de son inquitude. C'est pour cette raison, mon fils, que je me dfie de ce qu'ils nomment science et philosophie, et qui n'est, mon sentiment, qu'un abus de reprsentations et d'images fallacieuses, et, dans un certain sens, l'avantage du malin Esprit sur les mes. Vous entendez bien que je suis trs loign de croire toutes les diableries dont s'effraie la crance populaire. J'estime, avec les Pres, que la tentation est en nous, et que nous sommes nous-mmes nos dmons et nos malfices. Mais j'en veux monsieur Descartes et tous les philosophes qui, sur son exemple, ont cherch dans la connaissance de la nature une rgle de vie et un principe de conduite. Car enfin, Tournebroche, mon fils, qu'est-ce que la connaissance de la nature, sinon la fantaisie de nos sens? Et qu'est-ce qu'y ajoute, je vous prie, la science, avec les savants depuis Gassendi, qui n'tait point un ne, et Descartes et ses disciples, jusqu' ce joli sot de monsieur de Fontenelle? Des bsicles, mon fils, des bsicles comme celles qui chaussent mon nez. Tous les microscopes et lunettes d'approche dont on fait vanit qu'est-ce, en ralit, que des bsicles plus nettes que les miennes que j'achetai l'an pass l'opticien de la foire Saint-Laurent et dont le verre de l'oeil gauche, qui est celui dont je vois le mieux, s'est malheureusement fendu cet hiver d'un tabouret que me jeta la tte le coutelier boiteux, qui croyait que j'embrassais Catherine la dentellire, car c'est un homme grossier et tout fait offusqu par les impressions du dsir charnel? Oui, Tournebroche, mon fils, que sont ces instruments dont les savants et les curieux emplissent leurs galeries et leurs cabinets? Que sont les lunettes, astrolabes, boussoles, sinon des moyens d'aider les sens dans leurs illusions et de multiplier l'ignorance fatale o nous sommes de la nature, en multipliant nos rapports avec elle? Les plus doctes d'entre nous diffrent uniquement des ignorants par la facult qu'ils acquirent de s'amuser des erreurs multiples et compliques. Ils voient l'univers dans une topaze taille facettes au lieu de le voir, comme madame votre mre par exemple, avec l'oeil tout nu que le bon Dieu lui a donn. Mais ils ne changent point d'oeil en s'armant de lunettes; ils ne changent point de dimensions en usant d'appareils propres mesurer l'espace; ils ne changent pas de poids en employant des balances trs sensibles; ils dcouvrent des apparences nouvelles et sont par l le jouet de nouvelles illusions. Voil tout! Si je n'tais pas persuad, mon fils, des saintes vrits de notre religion, il ne me resterait, par cette persuasion o je suis que toute connaissance humaine n'est qu'un progrs dans la fantasmagorie, qu' me jeter de ce parapet dans la Seine, qui vit d'autres noys, depuis le temps qu'elle coule, ou d'aller demander Catherine cette espce d'oubli des maux de ce monde qu'on trouve dans ses bras et qu'il est indcent de chercher dans ma condition et surtout mon ge. Je ne saurais que croire, au milieu des appareils dont les mensonges puissants grandiraient dmesurment les mensonges de ma vue, et je serais un acadmicien tout fait misrable. Mon bon matre parlait de la sorte devant la premire demi-lune de gauche, compter de la rue Dauphine, et il commenait d'effrayer le marchand qui le prenait pour un exorciste. Tout coup, saisissant une vieille gomtrie orne d'assez mchantes figures de Sbastien Leclerc[3]: --Peut-tre, reprit-il, au lieu de me noyer dans l'amour ou dans l'eau, si je n'tais chrtien et catholique, prendrais-je le parti de me jeter dans la mathmatique, o l'esprit trouve les aliments dont il est le plus avide, savoir: la suite et la continuit. Et j'avoue que ce petit livre, tout commun qu'il est, me donne quelque estime du gnie de l'homme. A ces mots, il ouvrit si largement le trait de Sbastien Leclerc, l'endroit des triangles, qu'il faillit le rompre net. Mais bientt il le rejeta avec dgot. --Hlas! murmura-t-il, les nombres dpendent du temps, les lignes, de l'espace, et ce sont l encore des illusions humaines. En dehors de l'homme, il n'y a ni mathmatique, ni gomtrie, et c'est en dfinitive une connaissance qui ne nous fait pas sortir de nous-mmes, bien qu'elle affecte un air d'indpendance assez magnifique. Ayant dit, il tourna le dos au bouquiniste soulag, et respira largement. --Ah! Tournebroche, mon fils! reprit-il. Tu me vois souffrant d'un mal que je me suis donn et brl par la tunique ardente dont j'ai pris soin moi-mme de me vtir et de me parer. Il parlait de la sorte par image, tant vtu, en ralit, d'une mchante souquenille qui ne tenait plus que par deux ou trois boutons. Encore n'taient-ils pas engags dans les boutonnires correspondantes; et c'tait, comme il avait coutume de dire en riant, quand on l'en avisait, un ajustement adultre, image des moeurs dans les cits. Il parlait avec chaleur: --Je hais la science, disait-il, pour l'avoir trop aime, la faon des voluptueux qui reprochent aux femmes de n'avoir pas gal le rve qu'ils se faisaient d'elles. J'ai voulu tout connatre et je souffre aujourd'hui de ma coupable folie. Heureux, ajouta-t-il, oh! bien heureux les bonnes gens assembls autour de ce vendeur d'orvitan! Et il montra de la main les laquais, les chambrires et les forts du port Saint-Nicolas, formant un cercle autour d'un oprateur qui donnait la parade avec son valet. --Vois, Tournebroche, me dit-il, ils rient de bon coeur quand le drle donne un coup de pied au cul de cet autre drle. Et c'est en effet un spectacle plaisant, qui est tout gt pour moi par la rflexion, car lorsqu'on recherche l'essence de ce pied et du reste, on ne rit plus. J'aurais d, tant chrtien, concevoir plus tt tout ce qu'il y a de malignit dans cette maxime d'un paen: Heureux qui put connatre les causes! j'aurais d m'enfermer dans la sainte ignorance comme dans un verger clos, et rester semblable aux petits enfants. Je me serais amus, non point vrai dire, des jeux grossiers de ce Mondor (le Molire du Pont-Neuf aurait peu d'attrait pour moi, quand l'autre me semble dj trop scurrile[4]); mais je me serais amus des herbes de mon jardin, et j'aurais lou Dieu dans les fleurs et les fruits de mes pommiers. Une curiosit immodre m'a entran, mon fils; j'ai perdu, dans la conversation des livres et des savants, la paix du coeur, la sainte simplicit, et cette puret des humbles d'autant plus admirable qu'elle ne s'altre ni au cabaret ni dans les bouges, comme il se voit par l'exemple du coutelier boiteux, et, si j'ose le dire, par celui de votre rtisseur de pre, qui garde beaucoup d'innocence, encore qu'ivrogne et dbauch. Mais il n'en va pas de mme de celui qui a tudi dans les livres. Il lui en reste jamais une fire amertume et une tristesse superbe. Comme il parlait de la sorte, la voix lui fut coupe par un roulement de tambours... X L'ARME Donc, tant sur le Pont-Neuf, nous entendmes un roulement de tambours. C'tait le ban d'un sergent recruteur, qui, le poing la hanche, se carrait sur le terre-plein, en avant d'une douzaine de soldats portant des pains et des saucisses enfils la baonnette de leurs fusils. Un cercle de gueux et de marmots le regardait bouche be. Il releva sa moustache et fit sa proclamation. --N'y tendons point l'oreille, me dit mon bon matre. Ce serait perdre son temps. Ce sergent parle au nom du roi; il ne saurait parler avec gnie. S'il vous plat d'entendre un discours ingnieux sur le mme sujet, vous entrerez dans quelqu'un de ces fours du quai de la Ferraille o les racoleurs enrlent les laquais et les rustres. Ces racoleurs, tant des fripons, sont tenus d'tre loquents. Il me souvient d'avoir, en ma jeunesse, au temps du feu roi, ou la plus merveilleuse harangue de la bouche d'un de ces marchands d'hommes, qui tenait boutique dans la Valle-de-Misre, que vous voyez d'ici, mon fils. Racolant des hommes pour les colonies: Jeunes gens qui m'entourez, leur disait-il, vous n'tes pas sans avoir entendu parler du pays de Cocagne; c'est dans l'Inde qu'il faut aller pour trouver ce fortun pays; c'est l que l'on a tout gogo. Souhaitez-vous de l'or, des perles, des diamants? Les chemins en sont pavs; il n'y a qu' se baisser pour en prendre. Et encore, ne vous baisserez-vous point. Les sauvages les ramasseront pour vous. Je ne vous parle pas du caf, des limons, des grenades, des oranges, des ananas et de mille fruits dlicieux qui viennent sans culture, comme dans le paradis terrestre. Si je m'adressais des femmes ou des enfants, je pourrais leur vanter toutes ces friandises, mais je m'explique devant des hommes. J'omets, mon fils, tout ce qu'il dit de la gloire; mais croyez qu'il gala Dmosthne en nergie et Cicron en abondance. L'effet de son discours fut d'envoyer cinq ou six malheureux mourir de la fivre jaune dans des marcages, tant il est vrai que l'loquence est une arme dangereuse et que le gnie des arts exerce, pour le mal comme pour le bien, sa puissance irrsistible. Remerciez Dieu, Tournebroche, de ce que, ne vous ayant donn de talents d'aucune sorte, il ne vous expose pas devenir un jour le flau des peuples. On reconnat les prfrs de Dieu, mon fils, ce qu'ils n'ont point d'esprit, et j'ai prouv que l'intelligence assez vive que le Ciel a mise en moi n'tait qu'une cause incessante de dangers pour ma paix en ce monde et dans l'autre. Que serait-ce, si le coeur et la pense d'un Csar habitaient ma tte et ma poitrine? Mes dsirs ne connatraient point de sexe et je serais inaccessible la piti. J'allumerais au dedans et au dehors des guerres inextinguibles. Encore ce grand Csar avait-il l'me lgante et une sorte de douceur. Il mourut avec dcence sous le poignard de ses assassins vertueux. Jour des Ides de mars, jour jamais funeste o des brutes sentencieuses dtruisirent ce monstre charmant! Je suis digne de pleurer le divin Jules au ct de Vnus, sa mre; et si je l'appelle monstre, c'est par tendresse, car dans son me gale, il ne se trouva rien d'excessif que la puissance. Il avait un naturel sentiment du rythme et de la mesure. Il se plut galement dans sa jeunesse aux grces de la dbauche et de la grammaire. Il tait orateur et sa beaut sans doute ornait la scheresse volontaire de ses discours. Il aima Cloptre avec cette exactitude gomtrique qu'il porta dans tous ses desseins. Il mit dans ses crits et dans ses actions le gnie de la clart. Il fut ami de l'ordre et de la paix jusque dans la guerre, sensible l'harmonie et si habile constructeur de lois, que nous vivons encore, tout barbares que nous sommes, sous la majest de son empire, qui a fait le monde tel qu'il est aujourd'hui. Vous voyez, mon fils, que je ne lui mnage pas la louange ni l'amour. Capitaine, dictateur, souverain pontife, il a ptri l'univers dans ses belles mains. Pour moi, j'ai t professeur d'loquence au collge de Beauvais, secrtaire d'une chanteuse de l'Opra, bibliothcaire de monsieur l'vque de Sez, crivain public au charnier des Saints-Innocents et prcepteur du fils de votre pre la rtisserie de _la Reine Pdauque_; j'ai fait un beau catalogue de manuscrits prcieux, j'ai crit quelques libelles, dont il vaut mieux ne pas parler, et trac sur du papier chandelle des maximes ddaignes des libraires. Pourtant je ne changerais pas mon existence contre celle de ce grand Csar. Il en coterait trop mon innocence. Et j'aime mieux tre un homme obscur, pauvre et mpris, comme je le suis en effet, que de monter ce fate o l'on ouvre l'univers de nouvelles destines par des voies sanglantes. Ce sergent recruteur, que vous entendez d'ici promettre ces gueux un sou par jour avec le pain et la viande, m'inspire, mon fils, de profondes rflexions sur la guerre et l'arme. J'ai fait tous les mtiers, hors celui de soldat qui m'a toujours inspir du dgot et de l'effroi, par les caractres de servitude, de fausse gloire et de cruaut qui y sont attachs, et qui se trouvent les plus contraires mon naturel pacifique, mon amour sauvage de la libert et mon esprit, qui, jugeant sainement de la gloire, estime au juste prix celle de la mousqueterie. Je ne parle point de mon penchant invincible la mditation qui et t trop excessivement contrari par l'exercice du sabre et du fusil. Ne voulant point tre Csar, vous concevrez que je ne veuille point tre non plus La Tulipe ou Brin-d'Amour. Et je ne vous cache pas, mon fils, que le service militaire me parat la plus effroyable peste des nations polices. Ce sentiment est philosophique. Il n'y a donc aucune apparence qu'il soit jamais partag par un grand nombre de personnes. Et, dans le fait, les rois et les rpubliques trouveront toujours autant de soldats qu'ils en voudront mettre leurs parades et leurs guerres. J'ai lu les traits de Machiavel chez monsieur Blaizot, _l'Image Sainte-Catherine_, o ils sont tous parfaitement relis en parchemin. Ils le mritent, mon fils; et, pour ma part, j'estime infiniment le secrtaire florentin qui le premier ta aux actions des politiques ce fondement de la justice, sur lequel ils n'tablirent jamais que des sclratesses honores. Ce Florentin, qui voyait sa patrie la merci de ses dfenseurs mercenaires, conut l'ide d'une arme nationale et patriote. Il a dit en quelque endroit de ses livres qu'il est juste que tous les citoyens concourent la sret de leur patrie et soient tous soldats. Je l'ai ou soutenir pareillement chez monsieur Blaizot par monsieur Roman qui est trs zl, comme vous le savez, pour les droits de l'tat. Il n'a souci que du gnral et de l'universel et ne sera content qu'au jour o tous les intrts privs seront sacrifis l'intrt public. Donc Machiavel et monsieur Roman veulent que nous soyons tous soldats, tant tous citoyens. Je ne dirai pas comme eux que cela est juste. Et je ne dirai pas non plus que cela est injuste, pour cette raison que le juste et l'injuste sont affaire de raisonnement et que c'est un sujet dont les sophistes seuls dcident. --Quoi! mon bon matre, m'criai-je avec une douloureuse surprise, vous prtendez que la justice dpend des raisons d'un sophiste, et que nos actions sont justes ou injustes selon les arguments d'un habile homme. Cette maxime me choque plus que je ne saurais dire. --Tournebroche, mon fils, rpondit M. l'abb Coignard, considrez que je parle de la justice humaine, qui est diffrente de la justice de Dieu, et qui y est gnralement oppose. Les hommes n'ont jamais soutenu l'ide du juste et de l'injuste que par l'loquence, qui est sujette embrasser le pour et le contre. Vous voulez peut-tre, mon fils, asseoir la justice sur le sentiment; mais prenez garde que sur cette assiette vous n'lverez qu'une masure humble et domestique, la cabane du vieil vandre, la chaumire o Philmon vivait avec Baucis. Mais le palais des lois, la tour des institutions d'tat veulent d'autres fondements. La nature ingnue n'en saurait supporter seule le poids inique; et ces murs redoutables s'lvent sur le fondement des mensonges antiques, par l'art subtil et froce des lgistes, des magistrats et des princes. C'est une niaiserie, Tournebroche, mon fils, que de rechercher si une loi est juste ou injuste, et il en est du service militaire comme des autres institutions, dont on ne peut dire si elles sont bonnes ou mauvaises en principe, puisqu'il n'y a pas de principe hors Dieu, de qui tout sort. Il faut vous dfendre, mon fils, de cette sorte d'esclavage qui est celui des mots et auquel les hommes se soumettent avec le plus de docilit. Sachez donc que le mot de justice n'a aucun sens, si ce n'est en thologie o il est terriblement expressif. Sachez que monsieur Roman n'est qu'un sophiste quand il vous dmontre qu'on doit le service au prince. Pourtant je crois que si le prince ordonne jamais tous les citoyens de se faire soldats, il sera obi, je ne dis pas avec docilit, mais avec allgresse. J'ai observ que le mtier le plus naturel l'homme est celui de soldat; c'est celui auquel il est port le plus facilement par ses instincts et par ses gots qui ne sont pas tous bons. Et, hors quelques rares exceptions, dont je suis, l'homme peut tre dfini un animal mousquet. Donnez-lui un bel uniforme avec l'esprance d'aller se battre; il sera content. Aussi faisons-nous de l'tat militaire l'tat le plus noble, ce qui est vrai dans un sens, car cet tat est le plus ancien, et les premiers humains firent la guerre. L'tat militaire a cela aussi d'appropri la nature humaine, qu'on n'y pense jamais, et il est clair que nous ne sommes pas faits pour penser. La pense est une maladie particulire quelques individus et qui ne se propagerait pas sans amener promptement la fin de l'espce. Les soldats vivent en troupe, et l'homme est un animal sociable. Ils portent des habits bleus et blancs, bleus et rouges, gris et bleus, des rubans, des plumets et des cocardes, qui leur donnent sur les filles l'avantage du coq sur la poule. Ils vont en guerre et la maraude, et l'homme est naturellement voleur, libidineux, destructeur et sensible la gloire. C'est l'amour de la gloire qui dcide surtout nos Franais prendre les armes. Et il est certain que, dans l'opinion, la gloire militaire est la seule clatante. Il suffit, pour s'en assurer, de lire les histoires. La Tulipe semblera excusable de n'tre pas plus philosophe que Tite-Live. XI L'ARME (SUITE) Mon bon matre poursuivit en ces termes: --Il faut considrer, mon fils, que les hommes, lis les uns aux autres, dans la suite des temps, par une chane dont ils ne voient que peu d'anneaux, attachent l'ide de noblesse des coutumes dont l'origine fut humble et barbare. Leur ignorance sert leur vanit. Ils fondent leur gloire sur des misres antiques, et la noblesse des armes sort tout entire de cette sauvagerie des premiers ges dont la Bible et les potes ont conserv le souvenir. Et qu'est-ce en ralit que cette gentilhommerie militaire, roidie avec tant d'orgueil au-dessus de nous, sinon les restes dgnrs de ces malheureux chasseurs des bois que le pote Lucrce a peints de telle manire qu'on doute si ce sont des hommes ou des btes? Il est admirable, Tournebroche, mon fils, que la guerre et la chasse, dont la seule pense nous devrait accabler de honte et de remords en nous rappelant les misrables ncessits de notre nature et notre mchancet invtre, puissent au contraire servir de matire la superbe des hommes, que les peuples chrtiens continuent d'honorer le mtier de boucher et de bourreau quand il est ancien dans les familles, et qu'enfin on mesure chez les peuples polis l'illustration des citoyens sur la quantit de meurtres et de carnages qu'ils portent pour ainsi dire dans leurs veines. --Monsieur l'abb, demandai-je mon bon matre, ne croyez-vous pas que le mtier des armes est tenu pour noble cause des dangers qu'on y court et du courage qu'il y faut dployer? --Mon fils, rpondit mon bon matre, si vraiment l'tat des hommes est noble en proportion du danger qu'on y court, je ne craindrai pas d'affirmer que les paysans et les manouvriers sont les plus nobles hommes de l'tat, car ils risquent tous les jours de mourir de fatigue et de faim. Les prils auxquels les soldats et les capitaines s'exposent sont moindres en nombre comme en dure; ils ne sont que de peu d'heures pour toute une vie et consistent affronter les balles et les boulets qui tuent moins srement que la misre. Il faut que les hommes soient lgers et vains, mon fils, pour donner aux actions d'un soldat plus de gloire qu'aux travaux d'un laboureur et pour mettre les ruines de la guerre plus haut prix que les arts de la paix. --Monsieur l'abb, demandai-je encore, n'estimez-vous pas que les soldats sont ncessaires la sret de l'tat, et que nous devons les honorer en reconnaissance de leur utilit? --Il est vrai, mon fils, que la guerre est une des ncessits de la nature humaine, et qu'on ne peut s'imaginer des peuples qui ne se battent point, c'est--dire qui ne soient ni homicides, ni pillards, ni incendiaires. Vous ne concevez pas non plus un prince qui ne serait pas quelque peu usurpateur. On lui en ferait trop de reproche et on l'en mpriserait comme de ne point aimer la gloire. La guerre est donc ncessaire l'homme; elle lui est plus naturelle que la paix, qui n'en est que l'intervalle. Aussi voit-on les princes jeter leurs armes les unes contre les autres sur le plus mauvais prtexte, pour la raison la plus futile. Ils invoquent leur honneur qui est d'une excessive dlicatesse. Il suffit d'un souffle pour y faire une tache qu'on ne peut laver que dans le sang de dix, vingt, trente, cent mille hommes, selon la population de la principaut. Pour peu qu'on y songe, on ne conoit pas bien comment l'honneur du prince peut tre lav par le sang de ces malheureux, ou plutt on conoit que ce ne sont l que des mots vides de sens; mais les hommes se font tuer volontiers pour des mots. Ce qui est encore plus admirable, c'est qu'un prince tire beaucoup d'honneur du vol d'une province et que l'attentat qui serait puni de mort chez un hardi particulier devienne louable s'il est consomm avec la plus furieuse cruaut par un souverain l'aide de ses mercenaires. Mon bon matre ayant ainsi parl, tira sa bote de sa poche et huma quelques grains de tabac qui y restaient. --Monsieur l'abb, lui demandai-je, n'est-il point des guerres justes et faites pour une bonne cause? --Tournebroche, mon fils, me rpondit-il, les peuples polis ont beaucoup outr l'injustice de la guerre, et ils l'ont rendue trs inique en mme temps que trs cruelle. Les premires guerres furent entreprises pour l'tablissement des tribus sur des terres fertiles. C'est ainsi que les Isralites conquirent le pays de Chanaan. La faim les poussait. Les progrs de la civilisation ont tendu la guerre la conqute de colonies et de comptoirs, comme il se voit par l'exemple de l'Espagne, de la Hollande, de l'Angleterre et de la France. Enfin on a vu des rois et des empereurs voler des provinces dont ils n'avaient pas besoin, qu'ils ruinrent, qu'ils dsolrent sans profit pour eux et sans autre avantage que d'y lever des pyramides et des arcs de triomphe. Et cet abus de la guerre est le plus odieux, en sorte qu'il faut croire ou que les peuples deviennent de plus en plus mchants par le progrs des arts, ou plutt que la guerre, tant une ncessit de la nature humaine, on la fait encore pour elle-mme quand on a perdu toute raison de la faire. Cette considration m'afflige profondment, car je suis port par tat et par inclination l'amour de mes semblables. Et ce qui achve de m'attrister, Tournebroche, mon fils, c'est que je dcouvre que ma bote est vide, et le tabac est l'endroit par lequel je sens le plus impatiemment ma pauvret. Autant pour dtourner sa pense de cette disgrce intime que pour m'instruire son cole, je lui demandai si la guerre civile ne lui semblait pas la plus dtestable espce de guerre. --Elle est, me rpondit-il, assez odieuse, mais non point trs inepte, car les citoyens, lorsqu'ils en viennent aux mains entre eux, ont plus de chances de savoir pourquoi ils se battent que dans le cas o ils vont en guerre contre des peuples trangers. Les sditions et querelles intestines naissent gnralement de l'extrme misre des peuples. Elles sont l'effet du dsespoir, et la seule issue qui reste aux misrables, lesquels y peuvent trouver une vie meilleure et parfois mme une part de souverainet. Mais il est remarquer, mon fils, que plus les rvolts sont malheureux et partant excusables, moins ils ont de chances de gagner la partie. Affams et stupides, arms de leur seule fureur, ils sont incapables de grands desseins et de vues prudentes, en sorte que le prince les rduit aisment. Il a plus de difficult vaincre la rbellion des grands qui est dtestable, n'ayant pas l'excuse de la ncessit. Enfin, mon fils, tant civile qu'trangre, la guerre est excrable et d'une malignit que je dteste. XII L'ARME (SUITE ET FIN) --Mon fils, ajouta mon bon matre, je vous ferai paratre tout ensemble, dans l'tat de ces pauvres soldats qui vont servir le roi, la honte de l'homme et sa gloire. En effet la guerre nous ramne et nous tire notre brutalit naturelle; elle est l'effet d'une frocit que nous avons en commun avec les animaux, je ne dis pas seulement les lions et les coqs, qui y portent une admirable fiert, mais encore les oiselets, tels que les geais et les msanges dont les moeurs sont trs querelleuses, et mme les insectes, gupes et fourmis, qui se battent avec un acharnement dont les Romains eux-mmes n'ont pas laiss d'exemple. Les causes principales de la guerre sont les mmes chez l'homme et chez l'animal, qui luttent l'un et l'autre pour prendre ou conserver la proie ou pour dfendre le nid ou la tanire, ou pour jouir d'une compagne. Il n'y a en cela aucune diffrence, et l'enlvement des Sabines rappelle parfaitement ces combats de cerfs, qui, dans la nuit, ensanglantent nos forts. Nous avons russi seulement colorer ces raisons basses et naturelles par les ides d'honneur que nous y rpandons sans beaucoup d'exactitude. Si nous croyons aujourd'hui nous battre pour des motifs trs nobles, cette noblesse est tout entire loge dans le vague de nos sentiments. Moins le but de la guerre est simple, clair, prcis, plus la guerre elle-mme est odieuse et dtestable. Et, s'il est vrai, mon fils, qu'on en soit venu s'entretuer pour l'honneur, cela est un drglement excessif. Nous avons renchri sur la cruaut des btes froces, qui ne se font point de mal sans raisons sensibles. Et il est vrai de dire que l'homme est plus mchant et plus dnatur dans ses guerres que les taureaux et que les fourmis dans les leurs. Ce n'est pas tout, et je dteste moins les armes pour la mort qu'elles sment que pour l'ignorance et la stupidit qui leur font cortge. Il n'est pire ennemi des arts qu'un chef de mercenaires ou de partisans, et d'ordinaire les capitaines ne sont pas mieux forms aux bonnes lettres que leurs soldats. L'habitude d'imposer sa volont par la force rend un homme de guerre trs inhabile l'loquence, qui a sa source dans le besoin de persuader. Aussi le militaire affecte-t-il le mpris de la parole et des belles connaissances. Il me souvient d'avoir connu Sez, du temps que j'tais bibliothcaire de monsieur l'vque, un vieux capitaine blanchi sous le harnais et qui passait pour vaillant homme, portant firement une large balafre qui lui traversait le visage. C'tait un bon paillard qui avait tu beaucoup d'hommes et viol plusieurs nonnains, sans y mettre de mchancet. Il entendait assez bien son art et tait fort exact sur la tenue de son rgiment, qui dfilait mieux qu'aucun autre. Enfin, un homme de coeur, et brave compagnon quand il s'agissait de vider un pot, comme je le vis bien l'auberge du _Cheval blanc_ o maintes fois je lui tins tte. Or, il m'arriva, une nuit, de l'accompagner (car nous tions bons amis) tandis qu'il enseignait ses hommes la manire de s'orienter par l'aspect des toiles. Il leur rcita d'abord l'ordonnance de monsieur de Louvois sur cette matire, et comme il la rptait par coeur depuis trente ans, il n'y faisait gure plus de fautes qu'au _Pater_ et l'_Ave_. Il dit donc tout d'abord que les soldats commenceront par chercher dans le ciel l'toile polaire qui est fixe par rapport aux autres toiles, lesquelles tournent autour d'elle en sens contraire des aiguilles d'une montre. Mais il n'entendait pas clairement ce qu'il disait. Car, aprs avoir rcit deux ou trois fois sa phrase d'un ton suffisamment imprieux, il se pencha mon oreille et me dit: --Sacrebleu! l'abb, montrez-moi donc cette garce d'toile polaire. Si je sais la distinguer dans ce fouillis de lumignons dont le ciel est tout sem, je veux que le grand diable me croque! Je lui enseignai incontinent la manire de la trouver et la lui montrai du doigt. --Oh! oh! s'cria-t-il, la pcore est perche bien haut! De l'endroit o nous sommes on ne peut la regarder sans se tordre le col. Et, tout aussitt, il donna l'ordre ses officiers de faire reculer les soldats de cinquante pas, pour qu'ils pussent voir plus facilement l'toile polaire. Ce que je vous conte l, mon fils, je l'ai entendu de mes oreilles; et vous conviendrez que ce porteur d'pe avait une ide bien nave du systme du monde et notamment des parallaxes des toiles. Pourtant il portait les ordres du roi sur un bel habit brod et il tait plus honor dans l'tat qu'un savant prtre. C'est cette rudesse que je ne puis souffrir dans l'arme. Mon bon matre, ces mots, s'tant arrt pour souffler, je lui demandai s'il ne pensait pas, en dpit de l'ignorance de ce capitaine, qu'il faut beaucoup d'esprit pour gagner des batailles. Il me rpondit en ces termes: --Tournebroche, mon fils, considrer la difficult qu'il y a rassembler et conduire des armes, les connaissances qu'il faut dans l'attaque ou la dfense d'une place et l'habilet qu'exige un bon ordre de bataille, on reconnatra aisment qu'un gnie presque surhumain, tel que celui d'un Csar, est seul capable d'une telle entreprise, et l'on s'tonnera qu'il se soit trouv des esprits propres renfermer presque toutes les parties d'un vritable homme de guerre. Un grand capitaine connat non seulement la figure des pays, mais encore les moeurs, les industries des peuples. Il retient dans sa pense une infinit de petites circonstances dont il forme ensuite des vues simples et vastes. Les plans qu'il a lentement mdits et tracs l'avance, il peut les changer au milieu de l'action par inspiration soudaine, et il est la fois trs prudent et trs audacieux; sa pense tantt chemine avec la sourde lenteur de la taupe, tantt s'lance du vol de l'aigle. Rien n'est plus vrai. Mais considrez, mon fils, que quand deux armes sont en prsence, il faut que l'une d'elles soit vaincue, d'o il suit que l'autre sera ncessairement victorieuse, sans que le chef qui la commande ait toutes les parties d'un grand capitaine et sans mme qu'il en ait aucune. Il est, je le veux, des chefs habiles; il en est aussi d'heureux, dont la gloire n'est pas moindre. Comment, dans ces rencontres tonnantes, dmler ce qui est l'effet de l'art et ce qui vient de la fortune? Mais vous m'cartez de mon sujet. Tournebroche, mon fils, je voulais montrer que la guerre est aujourd'hui la honte de l'homme et qu'elle en fut autrefois l'honneur. tablie sur les empires par ncessit, elle fut la grande ducatrice du genre humain. C'est par elle que les hommes se sont forms toutes les vertus qui lvent et soutiennent les cits. C'est par elle qu'ils ont appris la patience, la fermet, le mpris du danger, la gloire du sacrifice. Le jour o des ptres ont roul des quartiers de roc pour en former une enceinte derrire laquelle ils dfendirent leurs femmes et leurs boeufs, la premire socit humaine fut fonde et le progrs des arts assur. Ce grand bien dont nous jouissons, la patrie, la ville, la chose auguste que les Romains adoraient par-dessus les dieux, l'_Urbs_, est fille de la guerre. La premire cit fut une enceinte fortifie et c'est dans ce berceau rude et sanglant que furent nourries les lois augustes et les belles industries, les sciences et la sagesse. Et c'est pourquoi le vrai Dieu voulut tre nomm le Dieu des armes. Ce que je vous en dis, Tournebroche, mon fils, n'est pas pour que vous signiez votre engagement ce sergent recruteur et soyez pris de l'envie de devenir un hros raison de soixante coups de verge sur le dos par jour, en moyenne. Aussi bien la guerre n'est-elle plus, dans nos socits, qu'un mal hrditaire, un retour lascif la vie sauvage, une purilit criminelle. Les princes de ce temps et notamment le feu roi porteront jamais l'illustre honte d'avoir fait de la guerre le jeu et l'amusement des cours. Il m'est douloureux de penser que nous ne verrons pas la fin de ces carnages concerts. Quant l'avenir, l'insondable avenir, souffrez, mon fils, que je le rve plus conforme l'esprit de douceur et d'quit qui est en moi. L'avenir est un lieu commode pour y mettre des songes. C'est l, comme en Utopie, que le sage se plat btir. Je veux croire que les peuples se feront un jour de paisibles vertus. C'est dans la grandeur croissante des armements que je me flatte de dcouvrir un lointain prsage de paix universelle. Les armes augmentent sans cesse en force et en nombre. Les peuples entiers y seront un jour engouffrs. Alors le monstre prira par son trop de nourriture. Il crvera d'obsit. XIII LES ACADMIES Nous apprmes ce jour-l, que l'vque de Sez venait d'tre lu membre de l'Acadmie franaise. Il avait prononc, vingt ans en , un pangyrique de saint Maclou, qui passait pour une bonne pice, et je crois volontiers qu'il s'y trouvait des endroits excellents, car M. l'abb Coignard, mon bon matre, y avait mis la main, avant de quitter l'vch en compagnie de la chambrire de madame la Baillive. M. de Sez sortait de la meilleure noblesse normande. Sa pit, sa cave et son curie taient justement vantes dans tout le royaume, et son propre neveu tenait la feuille des bnfices. Son lection ne surprit personne. Elle fut approuve de tout le monde, hors des bas-gris du caf Procope, qui ne sont jamais contents. Ce sont des frondeurs. Mon bon matre les blma doucement de leur humeur opposante. --De quoi se plaint monsieur Duclos? dit-il. Il est depuis hier l'gal de monsieur de Sez, qui a le plus beau clerg et la plus belle meute du royaume? Car les acadmiciens sont gaux en vertu des statuts[5]. Il est vrai que c'est l'insolente galit des saturnales qui cesse, la sance leve, lorsque monsieur l'vque monte dans son carrosse, laissant monsieur Duclos crotter ses bas de laine dans le ruisseau. Mais si monsieur Duclos ne veut point s'galer de la sorte monsieur l'vque de Sez, pourquoi fraye-t-il avec la gent jetonnire? Que ne se met-il dans un tonneau comme Diogne ou, comme moi, dans une choppe de Saint-Innocent? C'est seulement dans un tonneau ou dans une choppe qu'on domine les grandeurs de ce monde. C'est l seulement qu'on est vrai prince et seul seigneur. Heureux qui n'a pas mis son espoir en l'Acadmie! Heureux qui vit exempt de craintes et de dsirs et qui connat le nant de toutes choses! Heureux qui sait qu'il est galement vain d'tre acadmicien et de ne pas l'tre! Celui-l mne sans trouble une vie obscure et cache. La belle libert le suit partout. Il clbre dans l'ombre les silencieuses orgies de la sagesse, et toutes les Muses lui sourient comme leur initi. Ainsi parla mon bon matre, et j'admirais le chaste enthousiasme qui enflait sa voix et brillait dans ses yeux. Mais l'inquitude de la jeunesse m'agitait. Je voulais prendre parti, me jeter au combat, me dclarer pour ou contre l'Acadmie. --Monsieur l'abb, demandai-je, l'Acadmie n'a-t-elle pas le devoir d'appeler elle les meilleurs esprits du royaume plutt que l'oncle de l'vque de la feuille[6]? --Mon fils, rpondit doucement mon bon matre, si monsieur de Sez se montre austre dans ses mandements, magnifique et galant dans sa vie, s'il est enfin le parangon des prlats et s'il a prononc ce pangyrique de saint Maclou, dont l'exorde, relatif la gurison des crouelles par le roi de France, a paru noble, vouliez-vous que la compagnie l'cartt pour cette seule raison qu'il a un neveu aussi puissant qu'aimable? C'et t montrer une vertu barbare et punir avec inhumanit monsieur de Sez des grandeurs de sa famille. La Compagnie a voulu les oublier. Cela seul, mon fils, est assez magnanime. J'osai rpliquer ce discours, tant le feu de la jeunesse m'avait donn d'emportement. --Monsieur l'abb, dis-je, souffrez que mon sentiment rsiste vos raisons. Tout le monde sait que monsieur de Sez n'est considrable que par la facilit du caractre et qu'on admire seulement en lui l'art de glisser entre les partis. On l'a vu se couler doucement entre les jsuites et les jansnistes et colorer sa ple prudence des roses de la charit chrtienne. Il croit avoir assez fait quand il n'a mcontent personne et met tout son devoir soutenir sa fortune. Ce n'est donc pas son grand coeur qui lui a valu les suffrages des illustres protgs du roi[7]. Ce n'est pas non plus son bel esprit. Car hors ce pangyrique de saint Maclou qu'il n'eut (tout le monde le sait) que la peine de lire, ce paisible voque n'a fait entendre que les tristes mandements de ses vicaires. Il ne se recommandait que par l'amnit de son langage et par la politesse de son commerce. Sont-ce l des titres suffisants pour l'immortalit? --Tournebroche, rpondit obligeamment M. l'abb Coignard, vous pensez avec cette simplicit que madame votre mre vous donna avec le jour, et je vois que vous garderez longtemps votre candeur native. Je vous en fais mon compliment. Mais il ne faudrait pas que l'innocence vous rendt injuste: il suffit qu'elle vous laisse ignorant. L'immortalit qu'on vient de dcerner monsieur de Sez ne veut ni un Bossuet ni un Belzunce; elle n'est point grave dans le coeur des peuples tonns; elle est inscrite sur un gros registre, et vous entendez bien que ces lauriers de papier ne vont pas qu' des ttes hroques. S'il se rencontre, parmi les Quarante, des personnes de plus de politesse que de gnie, quel mal y voyez-vous? La mdiocrit triomphe l'Acadmie. O ne triomphe-t-elle pas? La voyez-vous moins puissante dans les Parlements et dans les Conseils de la Couronne, o, sans doute, elle est moins sa place? Faut-il donc tre un homme rare pour travailler un dictionnaire qui veut rgler l'usage et qui ne peut que le suivre? Les acadmistes ou acadmiciens furent institus, vous le savez, pour fixer le bel usage en ce qui regarde le discours, pour purger le langage de toute antique et populaire impuret et pour que ne repart plus un autre Rabelais, un autre Montaigne, tout puant la canaille, la cuistrerie ou la province. On assembla cet effet des gentilshommes qui savaient le bon usage et des crivains qui avaient intrt le connatre. Cela fit craindre que la compagnie ne rformt tyranniquement la langue franaise. Mais on vit bientt que ces craintes taient vaines et que les acadmistes obissaient l'usage, bien loin de l'imposer. Malgr leur dfense, on continua dire comme devant: Je ferme ma porte[8]. La compagnie se rsigna vite consigner dans un gros dictionnaire les progrs de l'usage. C'est l'unique soin des Immortels[9]. Quand ils y ont vaqu, ils trouvent tout loisir de se rcrer entre eux. Il leur faut pour cela des compagnons plaisants, faciles, gracieux, des confrres aimables, des hommes entendus et sachant le monde. Ce n'est pas toujours le cas des grands talents. Le gnie est parfois insociable. Un homme extraordinaire est rarement un homme de ressource. L'Acadmie a pu se passer de Descartes et de Pascal. Qui dit qu'elle se serait aussi bien passe de monsieur Godeau ou de monsieur Conrart, ou de toute autre personne d'un esprit souple, liant et avis? --Hlas! soupirai-je, ce n'est donc point un snat d'hommes divins, un concile d'Immortels; ce n'est donc pas l'auguste aropage de la posie et de l'loquence? --Non point, mon fils. C'est une compagnie qui professe la politesse, et qui s'est attir par l un grand renom chez les peuples trangers et particulirement parmi les Moscovites. Vous n'avez pas l'ide, mon fils, de l'admiration que l'Acadmie franaise inspire aux barons allemands, aux colonels de l'arme russe et aux milords anglais. Ces Europens n'estiment rien au-dessus de nos acadmiciens et de nos danseuses. J'ai connu une princesse sarmate d'une grande beaut qui, de passage Paris, recherchait impatiemment un acadmicien, quel qu'il ft, pour lui immoler aussitt sa pudeur. --S'il en est ainsi, m'criai-je, comment les acadmiciens risquent-ils de compromettre leur bonne renomme par ces mauvais choix qu'on blme si gnralement ici? --Hol! Tournebroche, mon fils, rpliqua mon bon matre, ne disons pas de mal des mauvais choix. D'abord il faut, dans toutes les choses humaines, faire la part du hasard, qui est, tout prendre, la part de Dieu sur la terre et le seul endroit par o la Providence divine se manifeste clairement en ce monde. Car vous entendez bien, mon fils, que ce qu'on appelle absurdits du sort et caprices de la fortune ne sont en ralit que les revanches que la sagesse divine prend, en se jouant, sur les conseils des faux sages. Il convient, en second lieu, d'accorder, dans les assembles, quelque satisfaction au caprice et la fantaisie. Une socit tout fait raisonnable serait tout fait insupportable; elle languirait sous le froid empire de la justice. Elle ne se croirait ni puissante ni seulement libre, si elle ne gotait pas de temps autre le plaisir dlicieux de braver le sens public et la raison. C'est le pch mignon des puissances de ce monde, de s'entter dans des caprices bizarres. Pourquoi l'Acadmie n'aurait-elle pas des lunes dans la tte comme le grand Turc et comme les jolies femmes? Bien des passions contraires s'unissent pour inspirer ces mauvais choix dont s'irritent les mes simples. C'est un plaisir pour des honntes gens que de prendre un malheureux homme et d'en faire un acadmicien. Ainsi le Dieu du psalmiste tire le pauvre de son fumier: _Erigens de stercore pauperem, ut collocet eum cum principibus, cum principibus populi sui_. Ce sont l des coups qui tonnent les peuples, et ceux qui les frappent se doivent croire arms d'une puissance mystrieuse et terrible. Et quelle joie de tirer le pauvre d'esprit de son fumier, lorsqu'en mme temps on laisse dans l'ombre quelque despote de l'intelligence. C'est boire, d'un seul trait, un mlange rare et dlicieux de charit contente et d'envie satisfaite. C'est jouir par tous les sens et contenter tout l'homme. Et vous voulez que des acadmistes rsistent la douceur d'un tel philtre! Il faut considrer encore qu'en se procurant cette volupt savante, les acadmistes agissent au mieux de leurs intrts. Une compagnie forme exclusivement de grands hommes serait peu nombreuse et semblerait triste. Les grands hommes ne peuvent se souffrir les uns les autres, et ils n'ont gure d'esprit. Il est bon de les mler aux petits. Cela les amuse. Les petits y gagnent par le voisinage, les grands par la comparaison; il y a bnfice pour les uns comme pour les autres. Admirons par quel jeu sr, par quel mcanisme ingnieux, l'Acadmie franaise communique quelques-uns de ses membres l'importance qu'elle reoit des autres. C'est une assemble de soleils et de plantes o tout brille d'un clat propre ou emprunt. Je dirai plus. Les mauvais choix sont ncessaires l'existence de cette assemble. Si elle ne faisait pas, dans ses lections, la part de la faiblesse et de l'erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l'air de prendre au hasard, elle se rendrait si hassable qu'elle ne pourrait plus vivre. Elle serait dans la Rpublique des lettres comme un tribunal au milieu de condamns. Infaillible, elle semblerait odieuse. Quel affront pour ceux qu'elle n'accueillerait pas, si l'lu tait toujours le meilleur! La fille de Richelieu doit se montrer un peu lgre pour ne pas paratre trop insolente. Ce qui la sauve, c'est qu'elle a des fantaisies. Son injustice fait son innocence, et c'est parce que nous la savons capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui est parfois si avantageux de se tromper, que je suis tent de croire, en dpit des apparences, qu'elle le fait exprs. Elle a des tours admirables pour mnager l'amour-propre des candidats qu'elle carte. Telle de ses lections dsarme l'envie. C'est dans ses fautes apparentes qu'il faut admirer sa relle sagesse. XIV LES SDITIEUX Ce jour-l, ayant fait, mon bon matre et moi, notre visite accoutume _l'Image Sainte-Catherine_, nous trouvmes, dans la boutique, le clbre M. Rockstrong, mont au plus haut de l'chelle pour dnicher des bouquins dont il est curieux. Car on sait qu'il se plat, dans sa vie agite, rassembler des livres prcieux et de belles estampes. Condamn par le Parlement d'Angleterre la prison perptuelle pour avoir particip l'attentat de Monmouth, il habite la France, d'o il envoie incessamment des articles aux gazettes de son pays[10]. Mon bon matre se laissa choir, son habitude, sur un escabeau, puis levant les yeux sur l'chelle o M. Rockstrong se dmenait avec cette agilit d'cureuil qu'il a garde au dclin de l'ge: --Dieu merci! dit-il, je vois, monsieur le rebelle, que vous vous portez bien et que vous tes toujours jeune. M. Rockstrong tourna vers mon bon matre des yeux ardents qui clairaient un visage bilieux. --Pourquoi, demanda-t-il, gros abb, m'appelez-vous rebelle? --Je vous appelle rebelle, monsieur Rockstrong, parce que vous n'avez pas russi. On est rebelle quand on est vaincu. Les victorieux ne sont jamais rebelles. --L'abb, vous parlez avec un cynisme dgotant. --Prenez garde, monsieur Rockstrong! cette maxime n'est pas de moi, elle est d'un trs grand homme: je l'ai trouve dans les papiers de Jules Csar Scaliger. --Eh bien! l'abb, ce sont l de vilains papiers. Et cette parole est infme. Notre perte, due l'indcision de notre chef, et une mollesse qu'il paya de sa vie, n'altre point la bont de notre cause. Et les honntes gens, vaincus par les coquins, demeurent honntes gens. --Monsieur Rockstrong, il m'est pnible de vous entendre parler d'honntes gens et de coquins dans les affaires publiques. Ces termes simples pouvaient suffire dsigner le bon et le mauvais parti dans ces combats d'anges qui furent livrs au Ciel, avant la cration du monde, et que votre compatriote Jean Milton a chants avec une excessive barbarie. Mais sur ce globe terraqu les camps ne sont jamais, tant s'en faut, si exactement diviss, qu'on puisse discerner, sans prjug ou complaisance, l'arme des purs de l'arme des impurs, ni seulement distinguer le ct du juste du ct de l'injuste. En sorte qu'il faut bien que le succs demeure le seul juge de la bont d'une cause. Je vous fche, monsieur Rockstrong, en disant qu'on est rebelle quand on est vaincu. Pourtant, lorsqu'il vous arriva de monter au pouvoir, vous n'endurtes point la rbellion. --L'abb, vous ne savez ce que vous dites. J'ai toujours eu hte de passer du ct des vaincus. --Il est vrai, monsieur Rockstrong, que vous tes un naturel et constant ennemi de l'tat. Vous tes endurci dans votre inimiti par la force de votre gnie, qui se plat aux ruines et s'amuse dtruire. --L'abb, m'en faites-vous un crime? --Monsieur Rockstrong, si j'tais un homme d'tat et un ami du prince, la faon de monsieur Roman, je vous tiendrais pour un illustre criminel. Mais je ne professe pas avec assez de ferveur la religion des politiques pour tre beaucoup pouvant de l'clat de vos forfaits, et de vos attentats qui font plus de bruit que de mal. --L'abb, vous tes immoral. --Ne m'en blmez pas trop svrement, monsieur Rockstrong, si c'est seulement ce prix qu'on peut tre indulgent. --Je n'ai que faire, mon gros abb, d'une indulgence que vous partagez entre moi, qui suis une victime, et les sclrats du Parlement qui m'ont condamn avec une rvoltante injustice. --Vous tes plaisant, monsieur Rockstrong, de parler de l'injustice des lords! --N'est-elle point criante? --Il est vrai, monsieur Rockstrong, que vous ftes condamn sur un rquisitoire ridicule du lord chancelier, pour une collection de libelles dont aucun, en particulier, ne tombait sous le coup des lois de l'Angleterre; il est vrai que, dans un pays o l'on peut tout crire, vous ftes puni pour quelques crits pleins de sel; il est vrai que vous ftes frapp dans des formes inusites et singulires dont la majestueuse hypocrisie cachait mal l'impossibilit de vous atteindre par des voies lgales; il est vrai que les milords qui vous jugrent taient intresss votre perte, puisque le succs de Monmouth et le vtre les et infailliblement tirs bas de leurs fauteuils. Il est vrai que votre perte tait dcide d'avance dans les conseils de la Couronne. Il est vrai que vous chapptes par la fuite une sorte de martyre mdiocre la vrit, mais pnible. Car la prison perptuelle est une peine, alors mme qu'on peut raisonnablement esprer d'en sortir bientt. Mais il n'y a l ni justice ni injustice. Vous ftes condamn pour raison d'tat, ce qui est extrmement honorable. Et plus d'un parmi les lords qui vous condamnrent avait conspir avec vous vingt ans auparavant. Votre crime fut de faire peur aux gens en place, et c'est un crime impardonnable. Les ministres et leurs amis invoquent le salut de l'tat quand ils sont menacs dans leur fortune et dans leurs emplois. Et ils se croient volontiers ncessaires la conservation de l'empire, car ce sont pour la plupart des gens intresss et sans philosophie. Ce ne sont pas pour cela des mchants. Ils sont hommes, et c'est assez pour expliquer leur pitoyable mdiocrit, leur niaiserie et leur avarice. Mais qui donc leur opposiez-vous, monsieur Rockstrong? D'autres hommes galement mdiocres et plus avides encore, tant plus affams. Le peuple de Londres les et subis comme il subit les autres. Il attendit votre victoire ou votre dfaite pour se prononcer. En quoi il fit preuve d'une singulire sagesse. Le peuple est bien avis, quand il estime qu'il n'a rien gagner ni perdre changer de matre. Ainsi parla l'abb Coignard, et M. Rockstrong, le visage brl, les yeux en feu, la perruque flamboyante, lui cria avec de grands gestes, du haut de son chelle: --L'abb, je conois les voleurs et toutes les espces de coquins de la Chancellerie et du Parlement. Mais je ne vous conois pas, vous qui, sans intrt apparent, par malice pure, soutenez des maximes qu'ils ne professent eux-mmes que pour leur profit. Il faut que vous soyez plus mchant qu'eux, puisque vous l'tes avec dsintressement. Vous me passez, l'abb! --C'est signe que je suis philosophe, rpondit doucement mon bon matre. Il est dans la nature des vrais sages de fcher le reste des hommes. Anaxagore en fut un illustre exemple. Je ne parle pas de Socrate, qui n'tait qu'un sophiste. Mais nous voyons qu'en tout temps et dans tous les pays, la pense des mes mditatives fut un sujet de scandale. Vous vous croyez, monsieur Rockstrong, trs distinct de vos ennemis, et aussi aimable qu'ils sont odieux. Souffrez que je vous dise que c'est l le pur effet de votre orgueil et de votre fier courage. En fait, vous avez en commun avec ceux qui vous ont condamn toutes les faiblesses et toutes les passions humaines. Si vous avez plus de probit que beaucoup d'entre eux et un esprit d'une vivacit incomparable, vous tes inspir d'un gnie de haine et de discorde qui vous rend trs incommode dans un pays polic. L'tat de gazetier, dans lequel vous excellez, a pouss jusqu' la dernire perfection la partialit merveilleuse de votre esprit, et, victime de l'injustice, vous n'tes point un juste. Ce que je dis l me brouille du coup avec vous et avec vos ennemis, et je suis bien sr de n'obtenir jamais du ministre de la feuille un gros bnfice. Mais je prise la libert de la pense plus haut qu'une abbaye ou qu'un gros prieur. J'aurai fch tout le monde, mais j'aurai content mon coeur, et je mourrai tranquille. --L'abb, rpliqua M. Rockstrong en riant demi, je vous pardonne, parce que je vous crois un peu fou. Vous ne faites pas de diffrence des coquins et des honntes gens et vous ne prfrez point un tat libre un gouvernement despotique et prvaricateur. Vous tes un lunatique d'une espce particulire. --Monsieur Rockstrong, dit mon bon matre, allons boire un pot de vin au _Petit-Bacchus_ et je vous y expliquerai, en vidant mon gobelet, pourquoi je suis tout fait indiffrent la forme du gouvernement et pour quelles causes je ne me soucie pas de changer de matre. --Volontiers, dit M. Rockstrong, je suis curieux de boire avec un si mchant raisonneur que vous. Il sauta lestement en bas de son chelle et nous allmes tous trois au cabaret. XV LES COUPS D'TAT M. Rockstrong, qui tait homme d'esprit, ne garda point rancune mon bon matre de sa sincrit. Quand l'hte du _Petit-Bacchus_ eut apport un pot de vin, le libelliste leva sa tasse et porta la sant de M. l'abb Coignard qu'il nomma coquin, ami des bandits, suppt de la tyrannie et vieille canaille, d'un air extrmement jovial. Mon bon matre lui rendit sa politesse de bonne grce en le flicitant de boire la sant d'un homme dont l'humeur naturelle n'avait jamais t altre par la philosophie. --Pour moi, ajouta-t-il, je sens bien que mon esprit est tout gt par la rflexion. Et, comme il n'est point dans la nature des hommes de penser avec quelque profondeur, je confesse que mon penchant mditer est une manie bizarre et tout fait incommode. Elle me rend premirement malpropre toute entreprise; car on n'agit jamais que sur des vues courtes et des penses troites. Vous seriez tonn vous-mme, monsieur Rockstrong, si vous vous reprsentiez la pauvre simplicit des gnies qui ont remu le monde. Les conqurants et les hommes d'tat qui ont chang la face de la terre n'ont jamais fait rflexion sur l'essence des tres qu'ils maniaient rudement. Ils s'enfermaient tout entiers dans la petitesse de leurs grands plans, et les plus sages n'envisageaient la fois que trs peu d'objets. Tel que vous me voyez, monsieur Rockstrong, il me serait impossible de travailler la conqute des Indes, comme Alexandre, ni de fonder et de gouverner un empire, ni, plus gnralement, de me jeter dans quelqu'une de ces vastes entreprises qui tentent la fiert d'une me imptueuse. La rflexion m'y embarrasserait ds les premiers pas et je dcouvrirais chacun de mes mouvements des raisons pour m'arrter. Puis se tournant vers moi, mon bon matre dit en soupirant: --C'est une grande infirmit que de penser. Dieu vous en garde, Tournebroche, mon fils, comme il en a gard ses plus grands saints et les mes que, chrissant d'une dilection singulire, il rserve la gloire ternelle. Les hommes qui pensent peu ou ne pensent point du tout font heureusement leurs affaires en ce monde et dans l'autre, tandis que les mditatifs sont menacs incessamment de leur perte temporelle et spirituelle, tant il est de malice dans la pense! Considrez, en frmissant, mon fils, que le Serpent de la Gense est le plus antique des philosophes et leur prince ternel! M. l'abb Coignard but un grand coup de vin et reprit voix basse: --Aussi, pour mon salut, est-il du moins un sujet sur lequel je n'ai jamais exerc mon intelligence. Je n'ai point appliqu ma raison aux vrits de la foi. Malheureusement, j'ai mdit les actions des hommes et les moeurs des cits; c'est pourquoi je ne suis plus digne de gouverner une le, comme Sancho Pana. --Cela est fort heureux, reprit M. Rockstrong en riant, car votre le serait un repaire de bandits et de malandrins, o les criminels jugeraient les innocents, s'il s'en trouvait d'aventure. --Je le crois, monsieur Rockstrong, je le crois, reprit mon bon matre. Il est probable que, si je gouvernais une autre le de Barataria, les moeurs y seraient ce que vous dites. Vous avez peint l d'un trait tous les empires du monde. Je sens que le mien ne serait pas meilleur que les autres. Je n'ai point d'illusions sur les hommes, et pour ne les point har, je les mprise. Monsieur Rockstrong, je les mprise tendrement. Mais ils ne m'en savent point de gr. Ils veulent tre has. On les fche quand on leur montre le plus doux, le plus indulgent, le plus charitable, le plus gracieux, le plus humain des sentiments qu'ils puissent inspirer: le mpris. Pourtant le mpris mutuel, c'est la paix sur la terre, et si les hommes se mprisaient sincrement entre eux, ils ne se feraient plus de mal et ils vivraient dans une aimable tranquillit. Tous les maux des socits polies viennent de ce que les citoyens s'y estiment excessivement et qu'ils lvent l'honneur comme un monstre sur les misres de la chair et de l'esprit. Ce sentiment les rend fiers et cruels, et je dteste l'orgueil qui veut qu'on s'honore et qu'on honore autrui, comme si quelqu'un dans la postrit d'Adam pouvait tre trouv digne d'honneur! Un animal qui mange et qui boit (Donnez-moi boire!) et qui fait l'amour, est pitoyable, intressant peut-tre, et mme agrable parfois. Il n'est honorable que par l'effet du prjug le plus absurde et le plus froce. Ce prjug est la source de tous les maux dont nous souffrons. C'est une dtestable espce d'idoltrie; et pour assurer aux humains une existence un peu douce, il faudrait commencer par les rappeler leur humilit naturelle. Ils seront heureux quand, ramens au vritable sentiment de leur condition, ils se mpriseront les uns les autres, sans qu'aucun ne s'excepte soi-mme de ce mpris excellent. M. Rockstrong haussa les paules. --Mon gros abb, dit-il, vous tes un pourceau. --Vous me flattez, rpondit mon bon matre; je ne suis qu'un homme, et je sens en moi les germes de cette cre fiert que je dteste et de cette superbe qui porte la race humaine aux duels et aux guerres. Il y a des moments, monsieur Rockstrong, o je me ferais couper la gorge pour mes opinions, ce qui serait une grande folie. Car enfin, qui me prouve que je raisonne mieux que vous, qui raisonnez excessivement mal? Donnez-moi boire! M. Rockstrong remplit gracieusement le gobelet de mon bon matre. --L'abb, lui dit-il, vous tes hors de sens, mais je vous aime, et je voudrais bien savoir ce que vous blmez de ma conduite publique et pourquoi vous vous rangez, contre moi, du parti des tyrans, des faussaires, des voleurs et des juges prvaricateurs. --Monsieur Rockstrong, rpondit mon bon matre, souffrez que tout d'abord je rpande, avec une indiffrence clmente, sur vous, sur vos amis et sur vos ennemis, ce sentiment si doux qui seul finit les querelles et donne l'apaisement. Souffrez que je n'honore pas assez les uns ni les autres pour les dsigner la vindicte des lois et pour appeler les supplices sur leur tte. Les hommes, quoi qu'ils fassent, sont toujours de grands innocents, et je laisse au milord chancelier qui vous fit condamner les dclamations, imites de Cicron, sur les crimes d'tat. J'ai peu de got pour les Catilinaires, de quelque ct qu'elles viennent. Je suis attrist seulement de voir un homme tel que vous occup de changer la forme du gouvernement. C'est l'emploi le plus frivole et le plus vain que l'on puisse faire de son esprit, et combattre les gens en place n'est qu'une niaiserie, quand ce n'est pas un moyen de vivre et de se pousser dans le monde. Donnez-moi boire! Songez, monsieur Rockstrong, que ces brusques changements d'tat que vous mditez sont de simples changements d'hommes, et que les hommes, considrs en masse, sont tous pareils, galement mdiocres dans le mal comme dans le bien, en sorte que remplacer deux ou trois cents ministres, gouverneurs de provinces, agents fiscaux et prsidents mortier par deux ou trois cents autres, c'est faire autant que rien et mettre seulement Philippe et Barnab au lieu de Paul et de Xavier. Quant changer en mme temps la condition des personnes, comme vous l'esprez, voil qui est bien impossible, car cette condition ne dpend pas des ministres, qui ne sont rien, mais de la terre et de ses fruits, de l'industrie, du ngoce, des richesses amasses dans l'empire, de l'art des citoyens dans le trafic et dans l'change, toutes choses qui, bonnes ou mauvaises, ne relvent ni du prince ni des officiers de la couronne. M. Rockstrong interrompit vivement mon bon matre. --Qui ne voit, mon gros abb, s'cria-t-il, que l'tat de l'industrie et du commerce dpend du gouvernement, et qu'il n'y a de bonnes finances que dans un gouvernement libre? --La libert, reprit M. l'abb Coignard, n'est que l'effet de la richesse des citoyens, qui s'affranchissent ds qu'ils sont assez puissants pour tre libres. Les peuples prennent toute la libert dont ils peuvent jouir, ou, pour mieux dire, ils rclament imprieusement des institutions en reconnaissance et garantie des droits qu'ils ont acquis par leur industrie. Toute libert vient d'eux et de leurs propres mouvements. Leurs gestes les plus instinctifs largissent le moule de l'tat qui se forme sur eux[11]. En sorte qu'on peut dire que, si dtestable que soit la tyrannie, il n'y a que des tyrannies ncessaires et que les gouvernements despotiques ne sont que l'troite enveloppe d'un corps imbcile et trop chtif. Et qui ne voit que les apparences du gouvernement sont comme la peau qui rvle la structure d'un animal sans en tre la cause? Vous vous en prenez la peau, sans vous intresser aux viscres, en quoi vous montrez, monsieur Rockstrong, peu de philosophie naturelle. --Ainsi vous ne faites point de diffrence d'un tat libre un gouvernement tyrannique, et tout cela, mon gros abb, c'est pour vous le cuir de la bte. Et vous ne voyez point que les dpenses du prince et les dprdations des ministres peuvent, en augmentant les tailles, ruiner l'agriculture et fatiguer le ngoce. --Monsieur Rockstrong, il n'y a jamais, dans un mme ge, pour un mme pays, qu'un seul gouvernement possible, comme une bte ne peut avoir la fois qu'un mme pelage. D'o il rsulte qu'il faut laisser au temps qui est galant homme, comme disait l'autre, le soin de changer les empires et de refaire les lois. Il y travaille avec une lenteur infatigable et clmente. --Et vous ne pensez pas, mon gros abb, qu'il faille aider le vieillard qui figure sur les horloges, sa faux la main? Vous ne pensez pas qu'une rvolution comme celle des Anglais ou celle des Pays-Bas ait eu quelque effet pour l'tat des peuples? Non? Vous mritez, vieux fou, d'tre coiff du chapeau vert! --Les rvolutions, rpliqua mon bon matre, se font pour conserver les biens acquis, non pour en gagner de nouveaux. C'est la folie des nations et c'est la vtre monsieur Rockstrong, de fonder sur la chute des princes de vastes esprances. Les peuples s'assurent de temps en temps, par la rvolte, la conservation de leurs franchises menaces. Ils n'acquirent jamais par cette voie des franchises nouvelles. Mais ils se payent de mots. Il est remarquable, monsieur Rockstrong, que les hommes se font tuer facilement pour des mots qui n'ont point de sens. Ajax en avait dj fait la remarque: Je croyais dans ma jeunesse, lui fait dire le pote, que l'action tait plus puissante que la parole, mais je vois aujourd'hui que la parole est la plus forte. Ainsi parlait Ajax, fils d'Ole. Monsieur Rockstrong, j'ai grand'soif! XVI L'HISTOIRE Monsieur Roman posa sur le comptoir une demi-douzaine de volumes. --Je vous prie, monsieur Blaizot, dit-il, de me faire envoyer ces livres. Il s'y trouve _la Mre et le Fils_, les _Mmoires de la Cour de France_ et le _Testament de Richelieu_. Je vous serai reconnaissant d'y joindre ce que vous avez reu de nouveau en matire d'histoire et particulirement ce qui concerne la France depuis la mort d'Henri IV. Ce sont l des ouvrages dont je suis extrmement curieux. --Vous avez raison, monsieur, dit mon bon matre. Les livres d'histoire sont remplis de bagatelles trs propres au divertissement d'un honnte homme, et l'on est assur d'y trouver une infinit de contes agrables. --Monsieur l'abb, rpondit M. Roman, ce que je recherche chez les historiens, ce n'est point un divertissement frivole. C'est un grave enseignement, et je suis au dsespoir si j'y dcouvre des fictions mles la vrit. J'tudie les actions humaines en vue de la conduite des peuples et je cherche dans les histoires des maximes de gouvernement. --Je ne l'ignore pas, monsieur, dit mon bon matre. Votre trait de la _Monarchie_ est assez connu pour qu'on sache que vous avez conu une politique tire des histoires. --De la sorte, dit M. Roman, j'ai, le premier, trac aux princes et aux ministres des rgles dont ils ne peuvent s'carter sans danger. --Aussi vous voit-on, monsieur, au frontispice de votre livre, sous la figure de Minerve, prsentant un roi adolescent le miroir que vous tend la muse Clio, dploye au-dessus de votre tte, dans un cabinet orn de bustes et de tableaux. Mais souffrez que je vous dise, monsieur, que cette muse est une menteuse et qu'elle vous tend un miroir trompeur. Il y a peu de vrits dans les histoires, et les seuls faits sur lesquels on s'accorde sont ceux que nous tenons d'une source unique. Les historiens se contredisent les uns les autres chaque fois qu'ils se rencontrent. Bien plus! Nous voyons que Flavius Josphe, qui a suivi les mmes vnements dans ses _Antiquits_ et dans sa _Guerre des Juifs_, les rapporte diversement en chacun de ces ouvrages. Tite-Live n'est qu'un assembleur de fables; et Tacite, votre oracle, me fait tout l'effet d'un menteur austre qui se moque du monde avec un air de gravit. J'estime assez Thucydide, Polybe et Guichardin. Quant notre Mzeray, il ne sait ce qu'il dit, non plus que Villaret et l'abb Vly. Mais je fais le procs aux historiens et c'est l'histoire qu'il le faut faire. Qu'est-ce que l'histoire? Un recueil de contes moraux ou bien un mlange loquent de narrations et de harangues, selon que l'historien est philosophe ou rhteur. Il s'y peut trouver de beaux morceaux d'loquence, mais l'on n'y doit point chercher la vrit, parce que la vrit consiste montrer les rapports ncessaires des choses et que l'historien ne saurait tablir ces rapports, faute de pouvoir suivre la chane des effets et des causes. Considrez que chaque fois que la cause d'un fait historique est dans un fait qui n'est point historique, l'histoire ne la voit point. Et comme les faits historiques sont lis troitement aux faits qui ne sont pas historiques, il en rsulte que les vnements ne s'enchanent point naturellement dans les histoires, mais qu'ils y sont lis les uns aux autres par de purs artifices de rhtorique. Et remarquez encore que la distinction entre les faits qui entrent dans l'histoire et les faits qui n'y entrent point est tout fait arbitraire. Il en rsulte que, loin d'tre une science, l'histoire est condamne, par un vice de nature, au vague du mensonge. Il lui manquera toujours la suite et la continuit sans lesquelles il n'est point de connaissance vritable. Aussi bien voyez-vous qu'on ne peut tirer des annales d'un peuple aucun pronostic pour son avenir. Or, le propre des sciences est d'tre prophtiques, comme il se voit par les tables o les lunaisons, les mares et les clipses se trouvent calcules l'avance, tandis que les rvolutions et les guerres chappent au calcul. M. Roman reprsenta qu'il ne demandait l'histoire que des vrits confuses, il est vrai, incertaines, mlanges d'erreur, mais infiniment prcieuses par leur objet, qui est l'homme. --Je sais, ajouta-t-il, combien les annales humaines sont mles de fables et tronques. Mais dfaut d'une suite rigoureuse de causes et d'effets, j'y dcouvre une sorte de plan qu'on perd et qu'on retrouve, comme les ruines de ces temples demi ensevelis dans le sable. Cela seul serait pour moi d'un prix inestimable. Et je me flatte encore que l'histoire, l'avenir, forme de matriaux abondants et traite avec mthode, rivalisera d'exactitude avec les sciences naturelles. --Pour cela, dit mon bon matre, n'y comptez point. Je croirais plutt que l'abondance croissante des mmoires, correspondances et papiers d'archives rendra la tche difficile aux historiens futurs. Monsieur Elward, qui consacre sa vie tudier la rvolution d'Angleterre, assure que la vie d'un homme ne suffirait pas lire la moiti de ce qui fut crit pendant les troubles. Il me souvient d'un conte que monsieur l'abb Blanchet me fit ce sujet, et que je vais vous dire tel qu'il se retrouvera dans ma mmoire, regrettant que monsieur l'abb Blanchet ne soit pas ici pour le conter lui-mme, car il a de l'esprit. Voici cet apologue: Quand le jeune prince Zmire succda son pre sur le trne de Perse, il fit appeler tous les acadmiciens de son royaume, et, les ayant runis, il leur dit: --Le docteur Zeb, mon matre, m'a enseign que les souverains s'exposeraient moins d'erreurs s'ils taient clairs par l'exemple du pass. C'est pourquoi je veux tudier les annales des peuples. Je vous ordonne de composer une histoire universelle et de ne rien ngliger pour la rendre complte. Les savants promirent de satisfaire le dsir du prince, et s'tant retirs, ils se mirent aussitt l'oeuvre. Au bout de vingt ans, ils se prsentrent devant le roi, suivis d'une caravane compose de douze chameaux, portant chacun cinq cents volumes. Le secrtaire de l'acadmie, s'tant prostern sur les degrs du trne, parla en ces termes: --Sire, les acadmiciens de votre royaume ont l'honneur de dposer vos pieds l'histoire universelle qu'ils ont compose l'intention de Votre Majest. Elle comprend six mille tomes et renferme tout ce qu'il nous a t possible de runir touchant les moeurs des peuples et les vicissitudes des empires. Nous y avons insr les anciennes chroniques qui ont t heureusement conserves et nous les avons illustres de notes abondantes sur la gographie, la chronologie et la diplomatique. Les prolgomnes forment eux seuls la charge d'un chameau et les paralipomnes sont ports grand'peine par un autre chameau. Le roi rpondit: --Messieurs, je vous remercie de la peine que vous vous tes donne. Mais je suis fort occup des soins du gouvernement. D'ailleurs j'ai vieilli pendant que vous travailliez. Je suis parvenu, comme dit le pote persan, au milieu du chemin de la vie, et, supposer que je meure plein de jours, je ne puis raisonnablement esprer d'avoir le temps de lire une si longue histoire. Elle sera dpose dans les archives du royaume. Veuillez m'en faire un abrg mieux proportionn la brivet de l'existence humaine. Les acadmiciens de Perse travaillrent vingt ans encore; puis ils apportrent au roi quinze cents volumes sur trois chameaux. --Sire, dit le secrtaire perptuel d'une voix affaiblie, voici notre nouvel ouvrage. Nous croyons n'avoir rien omis d'essentiel. --Il se peut, rpondit le roi, mais je ne le lirai point. Je suis vieux; les longues entreprises ne conviennent point mon ge; abrgez encore et ne tardez pas. Ils tardrent si peu qu'au bout de dix ans ils revinrent suivis d'un jeune lphant porteur de cinq cents volumes. --Je me flatte d'avoir t succinct, dit le secrtaire perptuel. --Vous ne l'avez pas encore t suffisamment, rpondit le roi. Je suis au bout de ma vie. Abrgez, abrgez, si vous voulez que je sache, avant de mourir, l'histoire des hommes. On revit le secrtaire perptuel devant le palais, au bout de cinq ans. Marchant avec des bquilles, il tenait par la bride un petit ne qui portait un gros livre sur son dos. --Htez-vous, lui dit un officier, le roi se meurt. En effet le roi tait sur son lit de mort. Il tourna vers l'acadmicien et son gros livre un regard presque teint, et dit en soupirant: --Je mourrai donc sans savoir l'histoire des hommes! --Sire, rpondit le savant, presque aussi mourant que lui, je vais vous la rsumer en trois mots: _Ils naquirent, ils souffrirent, ils moururent_. C'est ainsi que le roi de Perse apprit sur le tard l'histoire universelle. XVII MONSIEUR NICODME Cependant qu' l'_Image Sainte-Catherine_, mon bon matre, assis sur le plus haut degr de l'chelle, lisait Cassiodore avec dlices, un vieillard entra dans la boutique, l'air rogue et le regard svre. Il alla droit M. Blaizot qui allongeait la tte en souriant derrire son comptoir. --Monsieur, lui dit-il, vous tes libraire jur et je dois vous tenir pour homme de bonnes moeurs. Pourtant l'on voit votre talage un tome des _Oeuvres de Ronsard_ ouvert l'endroit du frontispice qui reprsente une femme nue. Et c'est un spectacle qui ne peut se regarder en face. --Pardonnez-moi, monsieur, rpondit doucement M. Blaizot; ce frontispice est de Lonard Gautier, qui passait, en son temps, pour un graveur assez habile. --Il m'importe peu, reprit le vieillard, que le graveur soit habile. Je considre seulement qu'il a reprsent des nudits. Cette figure n'est vtue que de ses cheveux, et je suis douloureusement surpris, monsieur, de voir un homme d'ge, et prudent, comme vous paraissez, l'exposer aux regards des jeunes hommes qui frquentent dans la rue Saint-Jacques. Vous feriez bien de la brler, l'exemple du pre Garasse, qui employa son bien acqurir, pour les jeter au feu, nombre de livres contraires aux bonnes moeurs et la Compagnie de Jsus. Tout au moins serait-il honnte vous de la cacher dans l'endroit le plus secret de votre boutique, qui recle, je le crains, beaucoup de livres propres, tant pour le texte que pour les figures, exciter les mes la dbauche. M. Blaizot rpondit en rougissant qu'un tel soupon tait injuste, et le dsolait, venant d'un honnte homme. --Je dois, reprit le vieillard, vous dire qui je suis. Vous voyez devant vous monsieur Nicodme, prsident de la compagnie de la pudeur. Le but que je poursuis est de renchrir de dlicatesse, l'endroit de la modestie, sur les rglements de monsieur le lieutenant de police. Je m'emploie, avec l'aide d'une douzaine de conseillers au Parlement et de deux cents marguilliers des principales paroisses, faire disparatre les nudits exposes dans les lieux publics, tels que places, boulevards, rues, ruelles, quais, impasses et jardins. Et non content d'tablir la modestie sur la voie publique, je m'efforce de la faire rgner jusque dans les salons, cabinets et chambres coucher, d'o elle est trop souvent bannie. Sachez, monsieur, que la socit que j'ai fonde fait faire des trousseaux pour les jeunes maris, o il se trouve des chemises amples et longues, avec un petit pertuis qui permet aux jeunes poux de procder chastement l'excution du commandement de Dieu relatif la croissance et la multiplication. Et, pour mler, si j'ose le dire, les grces l'austrit, ces ouvertures sont entoures de broderies agrables. Je me flatte d'avoir imagin de la sorte des vtements intimes extrmement propres faire de tous les nouveaux couples une autre Sarah et un autre Tobie, et nettoyer le sacrement du mariage des impurets qui y sont malheureusement attaches. Mon bon matre, qui, le nez dans Cassiodore, coutait ce discours, y rpondit, le plus gravement du monde, du haut de son chelle, qu'il trouvait l'invention belle et louable, mais qu'il en concevait une autre plus excellente encore: --Je voudrais, dit-il, que les jeunes poux, avant leur union, fussent frotts du haut jusques en bas d'un cirage trs noir qui, rendant leur cuir semblable celui des bottes, attristt beaucoup les dlices et blandices criminelles de la chair, et ft un pnible obstacle aux caresses, baisers et mignardises que pratiquent trop communment, entre deux draps, les amoureux. A ces mots, M. Nicodme, levant la tte, vit mon bon matre sur son chelle et reconnut son air qu'il se moquait. --Monsieur l'abb, rpondit-il avec une indignation attriste, je vous pardonnerais si vous versiez sur moi seul le ridicule. Mais vous raillez en mme temps que moi la modestie et les bonnes moeurs, en quoi vous tes bien coupable. En dpit des mauvais plaisants, la socit que j'ai fonde a dj accompli de grands et utiles travaux. Raillez, monsieur! Nous avons mis six cents feuilles de vigne ou de figuier aux statues des jardins du Roi. --Cela est admirable, monsieur, rpondit mon bon matre en ajustant ses bsicles; et, du train que vous allez, toutes les statues seront bientt feuillues. Mais (comme les objets n'ont de sens pour nous que par les ides qu'ils veillent), en mettant des feuilles de vigne et de figuier aux statues, vous transportez le caractre de l'obscnit ces feuilles, en sorte qu'on ne pourra plus voir de vigne ni de figuier dans la campagne, sans les concevoir tout remplis d'indcences; et c'est un grand pch, monsieur, que de charger ainsi d'impudeur des arbustes innocents. Souffrez que je vous dise encore qu'il est dangereux de s'attacher, comme vous le faites, tout ce qui peut tre sujet de trouble et d'inquitude pour la chair, sans songer que, si telle figure est de sorte scandaliser les mes, chacun de nous, qui porte en soi la ralit de cette figure, se scandalisera soi-mme, moins d'tre eunuque, ce qui est affreux penser. --Monsieur, reprit le vieillard Nicodme, un peu chauff, je connais votre langage que vous tes un libertin et un dbauch. --Monsieur, dit mon bon matre, je suis chrtien; et quant vivre dans la dbauche, je n'y puis penser, ayant assez faire gagner le pain, le vin et le tabac de chaque jour. Tel que vous me voyez, monsieur, je ne connais d'orgie que les silencieuses orgies de la mditation, et le seul banquet o je m'asseye est le banquet des Muses. Mais j'estime, tant sage, qu'il est mauvais de renchrir de pudeur sur les enseignements de la religion catholique, qui laisse, ce sujet, beaucoup de libert et s'en rapporte volontiers aux usages des peuples et leurs prjugs. Je vous tiens, monsieur, pour entach de calvinisme et penchant l'hrsie des iconoclastes. Car, enfin, on ne sait si votre fureur n'ira pas jusqu' brler les images de Dieu et des saints en haine de l'humanit qui parat en elles. Ces mots de pudeur, de modestie et de dcence, dont vous avez la bouche pleine, n'ont, en fait, aucun sens prcis et stable. C'est la coutume et le sentiment qui seuls les peuvent dfinir avec mesure et vrit. Je ne reconnais pour juges de ces dlicatesses que les potes, les artistes et les belles femmes. Quelle trange ide que d'riger une troupe de procureurs en juges des grces et des volupts! --Mais, monsieur, rpliqua le vieillard Nicodme, nous ne nous en prenons ni aux Grces ni aux Ris, et encore moins aux images de Dieu et des saints, et vous nous cherchez une mauvaise querelle. Nous sommes d'honntes gens qui voulons carter des yeux de nos fils les spectacles dshonntes; et l'on sait bien ce qui est honnte et ce qui ne l'est pas. Souhaitez-vous donc, monsieur l'abb, que nos jeunes enfants soient livrs, dans nos rues, toutes les tentations? --Ah! monsieur, rpondit mon bon matre, il faut tre tent! C'est la condition de l'homme et du chrtien sur la terre. Et la tentation la plus redoutable vient du dedans et non du dehors. Vous ne prendriez pas tant de peine faire dcrocher des talages quelques crayons de femmes nues, si vous aviez, comme moi, mdit les vies des Pres du dsert. Vous y auriez vu que, dans une solitude affreuse, loin de toute figure taille ou peinte, dchirs par le cilice, macrs dans la pnitence, puiss par le jene, se roulant sur un lit d'pines, les anachortes se sentaient percs jusqu'aux moelles des aiguillons du dsir charnel. Ils voyaient, dans leur pauvre cellule, des images plus voluptueuses mille fois que cette allgorie qui vous offusque la vitrine de monsieur Blaizot. Le diable (les libertins disent la Nature) est plus grand peintre de scnes lascives que Jules Romain lui-mme. Il passe tous les matres de l'Italie et des Flandres pour les attitudes, le mouvement et le coloris. Hlas! vous ne pouvez rien contre ses ardentes peintures. Celles qui vous scandalisent sont peu de chose en comparaison, et vous feriez sagement de laisser monsieur le lieutenant de police le soin de veiller la pudeur publique, au gr des citoyens. Vraiment, votre candeur m'tonne; vous avez peu l'ide de ce qu'est l'homme, de ce que sont les socits, et du bouillonnement de la chair dans une grande ville. Oh! les innocents barbons qui, dans toutes les impurets de Babylone, o les rideaux se soulvent de toutes parts pour laisser voir l'oeil et le bras des prostitues, o les corps trop presss se frottent et s'chauffent les uns les autres sur les places publiques, vont se plaindre et gmir de quelques mchantes images suspendues aux choppes des libraires, et portent jusqu'au Parlement du royaume leurs lamentations, quand dans un bal une fille a montr des garons sa cuisse, qui est prcisment pour eux l'objet le plus commun du monde. Ainsi parlait mon bon matre, debout sur son chelle. Mais M. Nicodme se bouchait les oreilles pour ne pas l'entendre et criait au cynisme. --Ciel! soupirait-il, quoi de plus dgotant qu'une femme nue, et quelle honte de s'accommoder, comme fait cet abb, de l'immoralit, qui est la fin d'un pays, car les peuples ne subsistent que par la puret des moeurs! --Il est vrai, monsieur, rpondit mon bon matre, que les peuples ne sont forts que lorsqu'ils ont des moeurs; mais cela s'entend de la communaut des maximes, des sentiments et des passions, et d'une sorte d'obissance gnreuse aux lois, et non pas des bagatelles qui vous occupent. Prenez garde aussi que la pudeur, quand elle n'est pas une grce, n'est qu'une niaiserie, et que la sombre candeur de vos effarouchements donne un spectacle ridicule, monsieur Nicodme, et quelque peu indcent. Mais M. Nicodme avait dj quitt la place. XVIII LA JUSTICE Monsieur l'abb Coignard, qui devait plutt tre nourri au prytane par la rpublique reconnaissante, gagnait son pain en crivant des lettres pour les servantes dans une choppe du cimetire Saint-Innocent. Il lui advint d'y servir de secrtaire une dame portugaise, qui traversait la France avec son petit ngre. Elle donna un liard pour une lettre son mari et un cu de six livres pour une autre son amant. C'tait le premier cu que mon bon matre touchait depuis la Saint-Jean. Comme il tait magnifique et libral, il me mena tout aussitt la _Pomme d'or_, sur le quai de Grve, proche la Maison de ville, o le vin est naturel et les saucisses excellentes. Aussi les gros marchands, qui achtent les pommes sur le Mail, ont-ils coutume d'y aller, vers midi, en partie fine. C'tait le printemps; il tait doux de respirer le jour. Mon bon matre nous fit servir sur la berge, et nous dnmes en coutant le frais clapotis de l'eau battue par l'aviron des bateliers. Un air riant et lger nous baignait dans ses ondes subtiles et nous tions heureux de vivre la clart du ciel. Tandis que nous mangions des goujons frits, un bruit de chevaux et d'hommes, s'levant notre ct, nous fit tourner la tte. Devinant le sujet de notre curiosit, un petit vieillard noir, qui dnait la table prochaine, nous dit avec un sourire obligeant: --Ce n'est rien, messieurs, c'est une servante qu'on mne pendre pour avoir vol sa matresse des barbes de dentelles. Au moment qu'il parlait, nous vmes en effet, assise au cul d'une charrette, entre des sergents cheval, une assez belle fille, l'air tonn et la poitrine tendue par l'cart des bras lis sur le dos. Elle passa tout aussitt, et pourtant j'aurai toujours dans les yeux l'image de cette figure blanche et de ce regard qui dj ne voyait plus rien. --Oui, messieurs, reprit le petit vieillard noir, c'est la servante de madame la conseillre Josse, qui, pour se faire brave chez Ramponneau, au ct de son amant, droba sa matresse une coiffe de point d'Alenon, et s'enfuit aprs avoir fait ce larcin. Elle fut prise dans un logis du Pont-au-Change, et tout d'abord elle avoua son crime. Aussi ne fut-elle soumise la torture que pendant une heure ou deux. Ce que je vous dis, messieurs, je le sais, tant huissier de la chambre du Parlement o elle fut juge. Le petit vieillard noir entama une saucisse, qu'il ne fallait pas laisser refroidir; puis il reprit: --En ce moment, elle doit tre l'chelle et dans cinq minutes, peut-tre un peu plus, peut-tre un peu moins, la coquine aura rendu l'me. Il y a des pendus qui ne donnent point de peine au bourreau. Aussitt qu'ils ont la corde au cou, ils meurent tranquillement. Mais il en est d'autres qui font, c'est le cas de le dire, une vie de pendu, et qui se dmnent furieusement. Le plus endiabl de tous fut un prtre, qu'on justicia l'an pass pour avoir imit la signature du roi sur des billets de loterie. Pendant plus de vingt minutes, il dansa comme une carpe au bout de la corde. H! h! ajouta le petit homme noir en ricanant, monsieur l'abb tait modeste et n'enviait point l'honneur de devenir vque des champs. Je le vis quand on le tira de la charrette. Il pleurait et se dbattait tant, que le bourreau lui dit: Monsieur l'abb, ne faites pas l'enfant! Le plus trange est que, conduit de compagnie avec un autre larron, il avait t pris d'abord pour le confesseur, par le bourreau que l'exempt eut toutes les peines du monde dtromper. N'est-ce pas plaisant, monsieur? --Non, monsieur, rpondit mon bon matre, en laissant tomber dans son assiette un petit poisson qu'il tenait depuis quelque temps suspendu ses lvres, non cela n'est point plaisant; et l'ide que cette belle fille rend l'me en ce moment me gte le plaisir de manger des goujons et de voir le beau ciel, qui me riait tout l'heure. --Ah! monsieur l'abb, dit le petit huissier, si vous tes ce point dlicat, vous n'auriez pu voir sans dfaillir ce que mon pre vit de ses yeux, tant encore enfant, dans la ville de Dijon, dont il tait natif. Avez-vous jamais entendu parler d'Hlne Gillet? --Non point, dit mon bon matre. --En ce cas, je vais vous conter son histoire, telle que mon pre me l'a maintes fois conte. Il but un coup de vin, s'essuya les lvres avec un coin de la nappe, et fit le rcit que je vais rapporter. XIX RCIT DE L'HUISSIER --Au mois d'octobre 1624, la fille du chtelain royal de Bourg-en-Bresse, Hlne Gillet, ge de vingt-deux ans, qui vivait dans la maison paternelle avec ses frres encore enfants, laissa paratre des signes si visibles d'une grossesse, que ce fut la fable de la ville et que les demoiselles de Bourg cessrent de la frquenter. On prit garde ensuite que ses flancs s'taient abaisss et l'on fit de telles gloses que le lieutenant-criminel ordonna qu'elle serait visite par des matrones. Celles-ci constatrent qu'elle avait t grosse et que sa dlivrance remontait moins de quinze jours. Sur leur rapport, Hlne Gillet fut mise en prison et interroge par les juges du prsidial. Elle leur fit des aveux: --Il y a quelques mois, leur dit-elle, un jeune homme, d'un lieu voisin, demeurant au logis de mon oncle, venait chez mon pre pour apprendre lire et crire aux garons. Une fois seulement il me connut. Ce fut par le moyen d'une servante qui m'enferma dans une chambre avec lui. L, il me prit de force. Et, comme on lui demanda pourquoi elle n'avait pas appel au secours, elle rpondit que la surprise lui avait t la voix. Presse par les juges, elle ajouta qu' la suite de cette violence elle devint grosse et fut dlivre avant terme. Loin d'avoir contribu cette dlivrance, elle l'et ignore, disait-elle, sans une servante qui lui rvla la vraie nature de cet accident. Les magistrats, mal satisfaits de ses rponses, ne savaient toutefois comment y contredire, quand un tmoignage inattendu vint fournir l'accusation des preuves certaines. Un soldat qui passait, en se promenant, le long du jardin de messire Pierre Gillet, chtelain royal, pre de l'accuse, vit dans un foss, au pied du mur, un corbeau s'efforant de tirer un linge avec son bec. Il s'approcha pour reconnatre ce que c'tait et trouva le corps d'un petit enfant. Il en avertit aussitt la justice. Cet enfant tait envelopp dans une chemise marque au col des lettres H. G. On constata qu'il tait venu terme, et Hlne Gillet, convaincue d'infanticide, fut condamne, selon la coutume, la peine de mort. A raison de la charge honorable que tenait son pre, elle fut admise jouir du privilge accord aux nobles et la sentence porta qu'elle aurait la tte tranche. Ayant fait appel au Parlement de Dijon, elle fut conduite, sous la garde de deux archers, dans la capitale de la Bourgogne et mise la Conciergerie du Palais. Sa mre, qui l'avait accompagne, se retira chez les dames Bernardines. L'affaire fut entendue par messieurs du Parlement, le lundi 12 mai, dans la dernire audience avant les ftes de la Pentecte. Sur le rapport du conseiller Jacob, les juges confirmrent la sentence du prsidial de Bourg, disposant que la condamne serait conduite au supplice la hart au col. On remarqua dans le public que cette circonstance infamante avait t ajoute d'une faon trange et insolite un supplice noble, et une telle svrit, qui allait contre les formes, fut blme. Mais l'arrt tait sans appel et devait tre excut tout de suite. En effet, le mme jour, trois heures et demie de releve, Hlne Gillet fut conduite l'chafaud, au son des cloches, dans un cortge prcd par des trompettes qui sonnaient avec un tel clat, que toutes les bonnes gens de la ville les entendirent dans leurs maisons, et, tombant genoux, prirent pour l'me de celle qui allait mourir. Monsieur le substitut du procureur du roi s'avanait cheval, suivi de ses huissiers. Puis venait la condamne, dans une charrette, la corde au col, comme le voulait l'arrt du Parlement. Elle tait assiste de deux pres jsuites et de deux frres capucins, qui lui montraient Jsus expirant sur la croix. Prs d'elle se tenaient le bourreau avec son coutelas et la bourrelle avec une paire de ciseaux. Une compagnie d'archers entourait la charrette. Derrire se pressait une foule de curieux o se trouvaient des gens de petits mtiers, boulangers, bouchers et maons, et d'o montait une grande rumeur. Le cortge s'arrta sur la place dite le Morimont, non, comme il semble, parce que c'est le lieu de mort des criminels, mais en souvenir des abbs crosss et mitrs de Morimont qui y eurent jadis leur htel. L'chafaud de bois y tait dress sur des degrs de pierre attenant une chapelle basse o les religieux ont coutume de prier pour l'me des supplicis. Hlne Gillet monta les degrs avec les quatre religieux, le bourreau, et sa femme, la bourrelle. Celle-ci, ayant retir la patiente la corde qui lui ceignait le cou, lui coupa les cheveux avec ses ciseaux longs d'un demi-pied, et lui banda les yeux; les religieux rcitaient des prires. Cependant le bourreau commena de plir et de trembler. Il se nommait Simon Grandjean; c'tait un homme d'apparence dbile, et aussi craintif et doux que sa femme la bourrelle semblait froce. Il avait communi le matin dans la prison, et pourtant il se sentait troubl, sans courage pour faire mourir cette jeune fille. Il se pencha vers le peuple: --Pardonnez-moi, vous tous, dit-il, si je fais mal ce qu'il me faut faire. J'ai une fivre qui me tient depuis trois mois. Puis, chancelant, se tordant les bras et levant les yeux au ciel, il alla se mettre genoux devant Hlne Gillet, et lui demanda pardon deux fois. Il pria les religieux de le bnir, et, quand la bourrelle eut arrang la patiente sur le billot, il haussa son coutelas. Les jsuites et les capucins crirent: _Jsus Maria!_ et un grand soupir sortit de la foule. Le coup, qui devait trancher le col, fit une large entaille l'paule gauche et la malheureuse tomba sur le ct droit. Simon Grandjean, se retournant vers la foule, dit: --Faites-moi mourir! Les hues montaient, et quelques pierres furent lances sur l'chafaud pendant que la bourrelle replaait la victime sur le billot. Le mari reprit son coutelas. Frappant une seconde fois, il entailla profondment le cou de la pauvre fille, qui tomba sur le coutelas chapp des mains du bourreau. Cette fois, la rumeur qui s'leva de la foule fut terrible, et une telle grle de pierres tomba sur l'chafaud, que Simon Grandjean, les deux jsuites et les deux capucins sautrent en bas. Ils purent gagner la chapelle basse et s'y enfermer. La bourrelle, reste seule en haut avec la patiente, chercha le coutelas. Ne le trouvant pas, elle prit la corde avec laquelle Hlne Gillet avait t mene, la lui noua au cou et, lui mettant le pied sur la poitrine, essaya de l'trangler. Hlne, saisissant la corde deux mains, se dfendit, toute sanglante; alors la femme Grandjean la trana par la corde, la tte en bas, au pied de l'estrade et, parvenue sur les degrs de pierre, elle lui tailla la gorge avec ses ciseaux. Elle y travaillait quand les bouchers et les maons, culbutant sergents et archers, envahirent les abords de l'chafaud et de la chapelle; une douzaine de bras robustes enlevrent Hlne Gillet et la portrent vanouie dans la boutique de matre Jacquin, chirurgien barbier. La foule du peuple, qui se ruait sur la porte de la chapelle, aurait eu bientt fait de l'enfoncer. Mais les deux frres capucins et les deux pres jsuites l'ouvrirent, pouvants. Et, tenant leurs croix au bout de leurs bras levs, ils se firent passage grand'peine, au milieu de l'meute. Le bourreau et sa femme furent assomms coups de pierres et de marteaux et leurs corps trans par les rues. Cependant Hlne Gillet, reprenant connaissance chez le chirurgien, demanda boire. Puis, tandis que matre Jacquin la pansait, elle dit: --N'aurai-je point d'autre mal que celui-l? On trouva qu'elle avait reu deux coups d'pe, six coups de ciseaux qui lui avaient travers les lvres et la gorge, que ses reins avaient t profondment entams par le coutelas sur lequel la bourrelle l'avait trane en voulant l'trangler, et qu'enfin tout son corps tait contus par des pierres que la foule avait lances sur l'chafaud. Elle gurit pourtant de toutes ses blessures. Laisse chez le chirurgien Jacquin, la garde d'un huissier, elle rptait sans cesse: --Est-ce que ce n'est pas fini? Est-ce qu'on me fera mourir? Le chirurgien et quelques mes charitables qui l'assistaient s'efforaient de la rassurer. Mais le roi seul pouvait lui faire grce de la vie. L'avocat Fvret rdigea une requte qui fut signe par plusieurs notables de Dijon et porte Sa Majest. On donnait la Cour des rjouissances pour le mariage d'Henriette-Marie de France avec le roi d'Angleterre. En faveur de ce mariage, Louis le Juste octroya la grce demande. Il accorda un entier pardon la pauvre fille, estimant, disent les lettres de rmission, qu'elle avait souffert des supplices qui galent, voire mme surpassent la peine de sa condamnation. Hlne Gillet, rendue la vie, se retira dans un couvent de la Bresse o elle pratiqua jusqu' sa mort la plus exacte pit. Telle est, ajouta le petit huissier, l'histoire vritable d'Hlne Gillet, que tout le monde sait Dijon. Ne la trouvez-vous point divertissante, monsieur l'abb? XX LA JUSTICE (SUITE) --Hlas! dit mon bon matre, mon djeuner ne pourra point passer. J'ai le coeur retourn tant par cette horrible scne que vous avez, monsieur, conte si froidement, que par la vue de cette servante de madame la conseillre Josse qu'on mne pendre, quand on pouvait mieux en faire. --Mais, monsieur, rpliqua l'huissier, ne vous ai-je point dit que cette fille avait vol sa matresse et ne voulez-vous point qu'on pende les larrons? --Il est vrai, dit mon bon matre, que c'est l'usage; et comme la force de l'accoutumance est irrsistible, je n'y prends point garde dans le cours ordinaire de ma vie. De mme Snque le philosophe, qui pourtant tait enclin la douceur, composait des traits pleins d'lgance pendant qu' Rome, prs de lui, des esclaves taient mis en croix pour des fautes lgres, comme il se voit par l'exemple de l'esclave Mithridate qui mourut les mains cloues, coupable seulement d'avoir blasphm la divinit de son matre, l'infme Trimalcion. Notre esprit est ainsi fait que rien ne le trouble ni ne le blesse de ce qui est ordinaire et coutumier. Et l'usage use, si je puis dire, notre indignation aussi bien que notre merveillement. Je m'veille chaque matin, sans songer, je l'avoue, aux malheureux qui seront pendus ou rous pendant le jour. Mais quand l'ide du supplice m'est rendue plus sensible, mon coeur se trouble, et pour avoir vu cette belle fille conduite la mort, ma gorge se serre au point que ce petit poisson n'y saurait entrer. --Qu'est-ce qu'une belle fille? dit l'huissier. Il n'est pas de rue Paris o, dans une nuit, on n'en fasse la douzaine. Pourquoi celle-ci avait-elle vol sa matresse, madame la conseillre Josse? --Je n'en sais rien, monsieur, rpondit gravement mon bon matre; vous n'en savez rien, et les juges qui l'ont condamne n'en savaient pas davantage, car les raisons de nos actions sont obscures et les ressorts qui nous font agir demeurent profondment cachs. Je tiens l'homme pour libre de ses actes, puisque ma religion l'enseigne; mais, hors la doctrine de l'glise, qui est certaine, il y a si peu de raison de croire la libert humaine, que je frmis en songeant aux arrts de la justice qui punissent des actions dont le principe, l'ordre et les causes nous chappent galement, o la volont a souvent peu de part, et qui sont parfois accomplies sans connaissance. S'il faut enfin que nous soyons responsables de nos actes, puisque l'conomie de notre sainte religion est fonde sur l'accord mystrieux de la libert humaine et de la grce divine, c'est un abus que de dduire de cette obscure et dlicate libert toutes les gnes, toutes les tortures et tous les supplices dont nos codes sont prodigues. --Je vois avec peine, monsieur, dit le petit homme noir, que vous tes du parti des fripons. --Hlas! monsieur, dit mon bon matre, ils sont une part de l'humanit souffrante et membres, comme nous, de Jsus-Christ, qui mourut entre deux larrons. Je crois apercevoir dans nos lois des cruauts, qui paratront distinctement dans l'avenir, et dont nos arrire-neveux s'indigneront. --Je ne vous entends pas, monsieur, dit l'autre en buvant un petit coup de vin. Toutes les barbaries gothiques ont t retranches de nos lois et coutumes, et la justice est aujourd'hui d'une politesse et d'une humanit excessives. Les peines sont exactement proportionnes aux crimes et vous voyez que les voleurs sont pendus, les meurtriers rous, les criminels de lse-majest tirs quatre chevaux, les athes, les sorciers et les sodomites brls, les faux-monnayeurs bouillis, en quoi la justice criminelle marque une extrme modration et toute la douceur possible. --Monsieur, de tout temps les juges se sont estims bienveillants, quitables et doux. Aux ges gothiques de saint Louis et mme de Charlemagne, ils admiraient leur propre bnignit, qui nous semble rudesse aujourd'hui; je devine que nos fils nous jugeront rudes leur tour, et qu'ils trouveront encore quelque chose retrancher sur les tortures et sur les supplices dont nous usons. --Monsieur, vous ne parlez pas comme un magistrat. La torture est ncessaire pour tirer les aveux qu'on n'obtiendrait point par la douceur. Quant aux peines, elles sont rduites ce qui est ncessaire pour assurer la vie et les biens des citoyens. --Vous convenez donc, monsieur, que la justice a pour objet, non le juste, mais l'utile, et qu'elle s'inspire seulement des intrts et des prjugs des peuples. Rien n'est plus vrai, et les fautes sont punies non point en proportion de la malignit qui y est attache, mais en vue du dommage qu'elles causent ou qu'on croit qu'elles causent la socit. C'est ainsi que les faux-monnayeurs sont mis dans une chaudire d'eau bouillante, bien qu'il y ait en ralit peu de malice frapper des cus. Mais les financiers en particulier et le public y prouvent un dommage sensible. C'est ce dommage dont ils se vengent avec une impitoyable cruaut. Les voleurs sont pendus, moins pour la perversit qu'il y a prendre un pain ou des hardes, laquelle est excessivement petite, qu' cause de l'attachement naturel des hommes leur bien. Il convient de ramener la justice humaine son vritable principe qui est l'intrt matriel des citoyens et de la dgager de toute la haute philosophie dont elle s'enveloppe avec une pompeuse et vaine hypocrisie. --Monsieur, rpliqua le petit huissier, je ne vous conois pas. Il me semble que la justice est d'autant plus quitable qu'elle est plus utile, et que cette utilit mme, qui vous fait la mpriser, vous la devrait rendre auguste et sacre. --Vous ne m'entendez point, dit mon bon matre. --Monsieur, dit le petit huissier, j'observe que vous ne buvez point. Votre vin est bon, si j'en juge la couleur. N'y pourrai-je goter? Il est vrai que mon bon matre, pour la premire fois de sa vie, laissait du vin au fond de la bouteille. Il le versa dans le verre du petit huissier. --A votre sant, monsieur l'abb, dit le petit huissier. Votre vin est bon, mais vos raisonnements ne valent rien. La justice, je le rpte, est d'autant plus quitable qu'elle est plus utile, et cette utilit mme que vous dites tre dans son origine et dans son principe, vous la devrait rendre auguste et sacre. Mais il vous faut convenir encore que l'essence mme de la justice est le juste, ainsi que le mot l'indique. --Monsieur, dit mon bon matre, quand nous aurons dit que la beaut est belle, la vrit vraie et la justice juste, nous n'aurons rien dit du tout. Votre Ulpien, qui s'exprimait avec prcision, a proclam que la justice est la ferme et perptuelle volont d'attribuer chacun ce qui lui appartient, et que les lois sont justes quand elles sanctionnent cette volont. Le malheur est que les hommes n'ont rien en propre et qu'ainsi l'quit des lois ne va qu' leur garantir le fruit de leurs rapines hrditaires ou nouvelles. Elles ressemblent ces conventions des enfants qui, aprs qu'ils ont gagn des billes, disent ceux qui veulent les leur reprendre: Ce n'est plus de jeu. La sagacit des juges se borne discerner les usurpations qui ne sont pas de jeu d'avec celles dont on tait convenu en engageant la partie, et cette distinction est la fois dlicate et purile. Elle est surtout arbitraire. La grande fille qui, dans ce moment mme, pend au bout d'une corde de chanvre, avait, dites-vous, vol madame la conseillre Josse une coiffe de dentelle. Mais sur quoi tablissez-vous que cette coiffe appartenait madame la conseillre Josse? Vous me direz qu'elle l'avait ou achete de ses deniers, ou trouve dans son coffre de mariage, ou reue de quelque galant, tous bons moyens d'acqurir des dentelles. Mais de quelque faon qu'elle les et acquises, je vois seulement qu'elle en jouissait comme d'un de ces biens de fortune qu'on trouve et qu'on perd d'aventure et sur lesquels on n'a point de droit naturel. Pourtant je consens que les barbes lui appartenaient, conformment aux rgles de ce jeu de la proprit que jouent les hommes en socit comme les pauvres enfants la marelle. Elle tenait ces barbes et, dans le fait, elle n'y avait pas moins de droits qu'un autre. Je le veux bien. La justice tait de les lui rendre, sans les mettre si haut prix que de dtruire, pour deux mchantes barbes de point d'Alenon, une crature humaine. --Monsieur, dit le petit huissier, vous ne considrez qu'un ct de la justice. Il ne suffisait pas de faire droit madame la conseillre Josse, en lui rendant ses barbes. Il tait ncessaire de faire droit aussi la servante en la pendant par le col. Car la justice est de rendre chacun ce qui lui est d. En quoi elle est auguste. --En ce cas, dit mon bon matre, la justice est plus mchante encore que je ne croyais. Cette pense qu'elle doit le chtiment au coupable est extrmement froce. C'est une barbarie gothique. --Monsieur, dit le petit huissier, vous connaissez mal la justice. Elle frappe sans colre, et elle n'a pas de haine pour cette fille qu'elle envoie la potence. --A la bonne heure! dit mon bon matre. Mais j'aimerais mieux que les juges fissent l'aveu qu'ils punissent les coupables par pure ncessit et seulement pour faire des exemples sensibles. Dans ce cas ils s'en tiendraient au ncessaire. Mais s'ils s'imaginent, en punissant, payer au coupable son d, on voit jusqu'o cette dlicatesse peut les entraner, et leur probit mme les rend inexorables, car on ne saurait refuser aux gens ce qu'on sait leur devoir. Cette maxime, monsieur, me fait horreur. Elle a t tablie avec la dernire rigueur par un philosophe habile, du nom de Menardus, qui prtend que ne pas punir un malfaiteur, c'est lui faire tort et le priver mchamment du droit qu'il a d'expier sa faute. Il a soutenu que les magistrats d'Athnes, en faisant boire la cigu Socrate, avaient excellemment travaill la purification de l'me de ce sage. Ce sont l d'pouvantables rveries. Je souhaite que la justice criminelle ait moins de sublimit. L'ide de pure vengeance qu'on attache plus communment la peine des malfaiteurs, bien que basse et mauvaise en soi-mme, est moins terrible dans ses consquences que cette furieuse vertu des philosophes tourmenteurs. J'ai connu jadis Sez un bourgeois d'humeur joviale et bon homme, qui mettait tous les soirs ses petits enfants sur ses genoux et leur faisait des contes. Il menait une vie exemplaire, s'approchait des sacrements et se piquait d'une exacte probit dans le commerce des grains qu'il exerait depuis soixante ans ou plus. Il lui arriva d'tre vol par sa servante de quelques doublons, ducassons, nobles la rose et autres belles pices d'or qu'il gardait curieusement dans un tui, au fond d'un tiroir. Ds qu'il s'aperut de ce dommage, il en fit aux juges une plainte sur laquelle la servante fut questionne, juge, condamne et supplicie. Le bonhomme, qui savait son droit, exigea qu'on lui remt la peau de sa voleuse, dont il se fit faire une paire de chausses. Et il lui arrivait souvent de frapper sur sa cuisse en s'criant: La coquine! la coquine! Cette fille lui avait pris des pices d'or; il lui prenait sa peau; du moins se vengeait-il sans philosophie, dans la candeur de sa frocit rustique. Il ne songeait point remplir un devoir auguste en tapotant joyeusement sa culotte humaine. Il vaudrait mieux convenir que, si l'on pend un larron, c'est par prudence et dans le but d'effrayer les autres par l'exemple, et non pas du tout pour attribuer chacun, comme dit l'autre, ce qui lui appartient. Car, en bonne philosophie, rien n'appartient personne, si ce n'est la vie elle-mme. Prtendre qu'on doit l'expiation aux criminels, c'est tomber dans un mysticisme froce, pis que la violence nue et que la simple colre. Quant punir les voleurs c'est un droit issu de la force et non de la philosophie. La philosophie nous enseigne au contraire que tout ce que nous possdons est acquis par violence ou par ruse. Et vous voyez aussi que les juges approuvent qu'on nous dpouille de nos biens quand le ravisseur est puissant. C'est ainsi qu'on permet au roi de nous prendre notre vaisselle d'argent pour faire la guerre, comme il s'est vu sous Louis le Grand, alors que les rquisitions furent si exactes qu'on enleva jusqu'aux crpines des lits, pour en tirer l'or tissu dans la soie. Ce prince mit la main sur les biens des particuliers et sur les trsors des glises, et, voil vingt ans, faisant mes dvotions Notre-Dame-de-Liesse, en Picardie, j'ous les dolances d'un vieux sacristain qui dplorait que le feu roi et enlev et fait fondre tout le trsor de l'glise, et ravi mme le sein d'or maill dpos jadis en grande pompe par madame la princesse Palatine, aprs qu'elle eut t gurie miraculeusement d'un cancer. La justice seconda le prince dans ses rquisitions et punit svrement ceux qui drobaient quelque pice aux commissaires du roi. C'est donc qu'elle n'estimait pas que ces biens fussent si attachs aux personnes qu'on ne pt les en sparer. --Monsieur, dit le petit huissier, les commissaires agissaient au nom du roi qui, possdant tous les biens du royaume, en peut disposer son gr pour la guerre ou pour les btiments, ou de toute autre manire. --Il est vrai, dit mon bon matre, et cela a t mis dans les rgles du jeu. Les juges y vont comme _ l'Oie_, en regardant ce qui est crit sur le tableau. Les droits du prince, soutenus par les Suisses et par toutes sortes de soldats, y sont crits. Et la pauvre pendue n'avait pas de gardes suisses pour faire mettre sur le tableau du jeu qu'elle avait droit de porter les dentelles de madame la conseillre Josse. Cela est parfaitement exact. --Monsieur, dit le petit huissier, vous ne comparez point, je pense, Louis le Grand, qui prit la vaisselle de ses sujets pour payer des soldats, et cette crature qui vola une coiffe pour s'en parer. --Monsieur, dit mon bon matre, il est moins innocent de faire la guerre que d'aller Ramponneau avec une coiffe de dentelle. Mais la justice assure chacun ce qui lui appartient, selon les rgles de ce jeu des socits qui est le plus inique, le plus absurde et le moins divertissant des jeux. Et le malheur est que tous les citoyens sont obligs d'tre de la partie. --Cela est ncessaire, dit le petit huissier. --Aussi bien, dit mon bon matre, les lois sont-elles utiles. Mais elles ne sont point justes et ne sauraient l'tre, car le juge assure aux citoyens la jouissance de ce qui leur appartient, sans faire le discernement des vrais et des faux biens; cette distinction n'est pas dans les rgles du jeu, mais seulement dans le livre de la justice divine, o personne ne peut lire. Connaissez-vous l'histoire de l'ange et de l'anachorte? Un ange descendit sur la terre avec un visage d'homme et en l'habit d'un plerin; cheminant par l'gypte, il frappa, le soir, la porte d'un bon anachorte qui, le prenant pour un voyageur, lui offrit souper et lui donna du vin dans une coupe d'or. Puis il le fit coucher dans son lit et s'tendit lui-mme terre, sur quelques poignes de paille de mas. Pendant qu'il dormait, son hte cleste se leva, prit la coupe dans laquelle il avait bu, la cacha sous son manteau et s'enfuit. Il agissait de la sorte, non point pour faire tort au bon ermite, mais au contraire dans l'intrt de l'hte qui l'avait reu charitablement. Car il savait que cette coupe aurait caus la perte de ce saint homme, qui y avait mis son coeur, tandis que Dieu veut qu'on n'aime que lui et ne souffre pas qu'un religieux soit attach aux biens de ce monde. Cet ange, qui participait de la sagesse divine, distinguait les faux biens des biens vritables. Les juges ne font pas cette distinction. Qui sait si madame la conseillre Josse ne perdra point son me avec les barbes de dentelle que sa servante lui avait prises et que les juges lui ont rendues? --En attendant, dit le petit huissier en se frottant les mains, il y a cette heure une coquine de moins sur la terre. Il secoua les miettes qui restaient sur son habit, salua la compagnie et partit allgrement. XXI LA JUSTICE (SUITE) Mon bon matre, se tournant vers moi, reprit de la sorte: --Je n'ai rapport l'histoire de l'ange et de l'ermite que pour montrer l'abme qui spare le temporel du spirituel. Or, c'est seulement dans le temporel que la justice humaine s'exerce, et c'est un lieu bas o les grands principes ne sont point de mise. La plus cruelle offense qu'on ait pu faire Notre-Seigneur Jsus-Christ est de mettre son image dans les prtoires o les juges absolvent les pharisiens qui l'ont crucifi et condamnent la Madeleine qu'il releva de ses mains divines. Que fait-il, le Juste, parmi ces hommes qui ne pourraient pas se montrer justes, mme s'ils le voulaient, puisque leur triste devoir est de considrer les actions de leurs semblables non en elles-mmes et dans leur essence, mais au seul point de vue de l'intrt social, c'est--dire en raison de cet amas d'gosme, d'avarice, d'erreurs et d'abus qui forme les cits, et dont ils sont les aveugles conservateurs? En pesant la faute, ils y ajoutent le poids de la peur ou de la colre qu'elle inspira au lche public. Et tout cela est crit dans leur livre, en sorte que le texte antique et la lettre morte leur servent d'esprit, de coeur et d'me vivante. Et toutes ces dispositions, dont quelques-unes remontent aux ges infmes de Byzance et de Thodora, s'accordent seulement sur ce point qu'il faut tout sauver, vertus et vices, d'un monde qui ne veut pas changer. La faute aux yeux des lois est si peu de chose en soi, et les circonstances extrieures en sont si considrables, qu'un mme acte, lgitime dans telle condition, devient impardonnable dans telle autre, comme il se voit par l'exemple d'un soufflet qui, donn par un homme sur la joue d'un autre, parat seulement chez un bourgeois l'effet d'une humeur irascible et devient, pour un soldat, un crime puni de mort. Cette barbarie, qui subsiste encore, fera de nous l'opprobre des sicles futurs. Nous n'y prenons pas garde; mais on se demandera un jour quels sauvages nous tions pour punir du dernier supplice l'ardeur gnreuse du sang quand elle jaillit du coeur d'un jeune homme assujetti par les lois aux prils de la guerre et aux dgots de la caserne. Et il est clair que s'il y avait une justice, nous n'aurions pas deux codes, l'un militaire, l'autre civil. Ces justices soldatesques, dont on voit tous les jours les effets, sont d'une cruaut atroce, et les hommes, s'ils se policent jamais, ne voudront pas croire qu'il fut jadis, en pleine paix, des conseils de guerre vengeant par la mort d'un homme la majest des caporaux et des sergents. Ils ne voudront pas croire que des malheureux furent passs par les armes pour crime de dsertion devant l'ennemi, dans une expdition o le gouvernement de la France ne reconnaissait pas de belligrants. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que de telles atrocits se commettent chez des peuples chrtiens qui honorent saint Sbastien, soldat rvolt, et ces martyrs de la lgion thbaine dont la gloire est seulement d'avoir encouru jadis les rigueurs des conseils de guerre, en refusant de combattre les Bagaudes. Mais laissons cela, ne parlons plus de ces justices de gens sabres, qui priront un jour, selon la prophtie du fils de Dieu; et revenons-en aux magistrats civils. Les juges ne sondent point les reins et ne lisent point dans les coeurs; aussi leur plus juste justice est-elle rude et superficielle. Encore s'en faut-il de beaucoup qu'ils s'en tiennent cette grossire corce d'quit, sur laquelle les codes sont crits. Ils sont hommes, c'est--dire faibles et corruptibles, doux aux forts et impitoyables aux petits. Ils consacrent par leurs sentences les plus cruelles iniquits sociales, et il est malais de distinguer dans cette partialit ce qui vient de leur bassesse personnelle, de ce qui leur est impos par le devoir de leur profession, qui est, en ralit, de soutenir l'tat dans ce qu'il a de mauvais autant que dans ce qu'il a de bon, de veiller la conservation des moeurs publiques, ou excellentes ou dtestables, et d'assurer, avec les droits des citoyens, les volonts tyranniques du prince, sans parler des prjugs ridicules et cruels qui trouvent sous les fleurs de lis un asile inviolable. Le magistrat le plus austre peut tre amen, par son intgrit mme, rendre des arrts aussi rvoltants et peut-tre plus inhumains encore que ceux du magistrat prvaricateur, et je ne sais, pour ma part, qui des deux je redouterais le plus, ou du juge qui s'est fait une me avec des textes de loi, ou de celui qui emploie un reste de sentiment torturer ces textes. Celui-ci me sacrifiera son intrt ou ses passions; l'autre m'immolera froidement la chose crite. Encore faut-il observer que le magistrat est dfenseur, par fonction, non pas des prjugs nouveaux, auxquels nous sommes tous plus ou moins soumis, mais des prjugs anciens qui sont conservs dans les lois alors qu'ils s'effacent de nos mes et nos moeurs. Et il n'est pas d'esprit quelque peu mditatif et libre qui ne sente tout ce qu'il y a de gothique dans la loi, tandis que le juge n'a pas le droit de le sentir. Mais je parle comme si les lois, encore que barbares et grossires, taient du moins claires et prcises. Et il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi. Le grimoire d'un sorcier semble facile comprendre en comparaison de plusieurs articles de nos codes et de nos coutumiers. Ces difficults d'interprtation ont beaucoup contribu faire tablir divers degrs de juridiction, et l'on admet que, ce que le bailli n'a pas entendu, messieurs du Parlement l'clairciront. C'est beaucoup attendre de cinq hommes en robe rouge et en bonnet carr, qui, mme aprs avoir rcit le _Veni Creator_, demeurent sujets l'erreur; et il vaut mieux convenir que la plus haute juridiction juge sans appel pour cette seule raison qu'on avait puis les autres avant de recourir celle-l. Le prince est de cet avis; car il y a des lits de justice au-dessus des Parlements. XXII LA JUSTICE (SUITE ET FIN) Mon bon matre regarda tristement couler l'eau comme l'image de ce monde o tout passe et rien ne change. Il demeura quelque temps songeur et reprit d'une voix plus basse: --Cela seul, mon fils, me cause un insurmontable embarras, qu'il faille que ce soit les juges qui rendent la justice. Il est clair qu'ils ont intrt dclarer coupable celui qu'ils ont d'abord souponn. L'esprit de corps, si puissant chez eux, les y porte; aussi voit-on que dans toute leur procdure, ils cartent la dfense comme une importune, et ne lui donnent accs que lorsque l'accusation a revtu ses armes et compos son visage, et qu'enfin, force d'artifices, elle a pris l'air d'une belle Minerve. Par l'esprit mme de leur profession, ils sont enclins voir un coupable dans tout accus, et leur zle semble si effrayant certains peuples europens qu'ils les font assister, dans les grandes causes, par une dizaine de citoyens tirs au sort. En quoi il apparat que le hasard, dans son aveuglement, garantit mieux la vie et la libert des accuss que ne le peut faire la conscience claire des juges. Il est vrai que ces magistrats bourgeois, tirs la loterie, sont tenus en dehors de l'affaire dont ils voient seulement les pompes extrieures. Il est vrai encore, qu'ignorant les lois, ils sont appels, non les appliquer, mais seulement dcider d'un seul mot s'il y a lieu de les appliquer. On dit que ces sortes d'assises donnent parfois des rsultats absurdes, mais que les peuples qui les ont tablies y sont attachs comme une espce de garantie trs prcieuse. Je le crois volontiers. Et je conois qu'on accepte des arrts rendus de la sorte, qui peuvent tre ineptes ou cruels, mais dont l'absurdit du moins et la barbarie ne sont, pour ainsi dire, imputables personne. L'iniquit semble tolrable quand elle est assez incohrente pour paratre involontaire. Ce petit huissier de tantt, qui a un si grand sentiment de la justice, me souponnait d'tre du parti des voleurs et des assassins. Au rebours, je rprouve ce point le vol et l'assassinat, que je n'en puis souffrir mme la copie rgularise par les lois, et il m'est pnible de voir que les juges n'ont rien trouv de mieux, pour chtier les larrons et les homicides, que de les imiter; car, de bonne foi, Tournebroche, mon fils, qu'est-ce que l'amende et la peine de mort, sinon le vol et l'assassinat perptrs avec une auguste exactitude? Et ne voyez-vous point que notre justice ne tend, dans toute sa superbe, qu' cette honte de venger un mal par un mal, une misre par une misre, et de doubler, pour l'quilibre et la symtrie, les dlits et les crimes? On peut dpenser dans cette tche une sorte de probit et de dsintressement. On peut s'y montrer un l'Hospital tout aussi bien qu'un Jeffryes, et je connais pour ma part un magistrat assez honnte homme. Mais j'ai voulu, remontant aux principes, montrer le caractre vritable d'une institution que l'orgueil des juges et l'pouvante des peuples ont revtue l'envi d'une majest emprunte; j'ai voulu montrer l'humilit originelle de ces codes qu'on veut rendre augustes et qui ne sont en ralit qu'un amas bizarre d'expdients. Hlas! les lois sont de l'homme; c'est une obscure et misrable origine. L'occasion les fit natre pour la plupart. L'ignorance, la superstition, l'orgueil du prince, l'intrt du lgislateur, le caprice, la fantaisie, voil la source de ces grands corps de droit qui deviennent vnrables quand ils commencent n'tre plus intelligibles. L'obscurit qui les enveloppe, paissie par les commentateurs, leur communique la majest des oracles antiques. J'entends dire chaque instant et je lis tous les jours dans les gazettes, que maintenant nous faisons des lois de circonstance et d'occasion. Cette vue appartient des myopes qui ne dcouvrent pas que c'est la suite d'un usage immmorial et que, de tout temps, les lois sont sorties de quelque hasard. On se plaint aussi de l'obscurit et des contradictions o tombent sans cesse nos lgislateurs contemporains. Et l'on ne remarque pas que leurs prdcesseurs taient tout aussi pais et embrouills. En fait, Tournebroche, mon fils, les lois sont bonnes ou mauvaises, moins par elles-mmes que par la faon dont on les applique, et telle disposition trs inique ne fait pas de mal si le juge ne la met point en vigueur. Les moeurs ont plus de force que les lois. La politesse des habitudes, la douceur des esprits sont les seuls remdes qu'on puisse raisonnablement apporter la barbarie lgale. Car de corriger les lois par les lois, c'est prendre une voie lente et incertaine. Les sicles seuls dfont l'oeuvre des sicles. Il y a peu d'espoir qu'un jour un Numa franais rencontre dans la fort de Compigne ou sous les rochers de Fontainebleau une autre nymphe grie qui lui dicte des lois sages. Il regarda longtemps vers les collines qui bleuissaient l'horizon. Son air tait grave et triste. Puis, posant doucement la main sur mon paule, il me parla avec un accent si profond que je me sentis pntr jusqu'au fond de l'me. Il me dit: --Tournebroche, mon fils, vous me voyez tout coup incertain et embarrass, balbutiant et stupide, la seule ide de corriger ce que je trouve dtestable. Ne croyez point que ce soit timidit d'esprit: rien n'tonne l'audace de ma pense. Mais prenez bien garde, mon fils, ce que je vais vous dire. Les vrits dcouvertes par l'intelligence demeurent striles. Le coeur est seul capable de fconder ses rves. Il verse la vie dans tout ce qu'il aime. C'est par le sentiment que les semences du bien sont jetes sur le monde. La raison n'a point tant de vertu. Et je vous confesse que j'ai dj t jusqu'ici trop raisonnable dans la critique des lois et des moeurs. Aussi cette critique va-t-elle tomber sans fruits et se scher comme un arbre brl par la gele d'avril. Il faut, pour servir les hommes, rejeter toute raison, comme un bagage embarrassant, et s'lever sur les ailes de l'enthousiasme. Si l'on raisonne, on ne s'envolera jamais. NOTES [1: M. Jean Lacoste a crit dans la _Gazette de France_ du 20 mai 1893: M. l'abb Jrme Coignard est un prtre plein de science, d'humilit et de foi. Je ne dis pas que sa conduite ait toujours honor son petit collet et que sa robe n'ait pas reu maint accroc... Mais s'il succombe la tentation, si le diable a en lui une proie facile, jamais il ne perd confiance, il espre par la grce de Dieu ne plus rechuter et arriver aux gloires du Paradis. Et de fait il nous donne le spectacle d'une mort fort difiante. Donc un grain de foi embellit la vie et l'humilit chrtienne sied aux faiblesses de l'humanit. M. l'abb Coignard, s'il n'est pas un saint, mrite peut-tre le purgatoire. Mais il le mrite fort long et il a risqu l'enfer. Car ses actes d'humilit sincre ne se mlait presque pas de repentir. Il comptait trop sur la grce de Dieu et ne faisait nul effort pour favoriser l'action de la grce. C'est pourquoi il retombait dans son pch. La foi ainsi lui servait de peu et il tait presque hrtique, car le saint concile de Trente, dans les canons VI et IX de sa sixime session, a dclar l'anathme tous ceux qui prtendent qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de rendre ses voies mauvaises et qui ont une telle confiance en la foi qu'ils s'imaginent qu'elle seule peut sauver sans aucun mouvement de la volont. C'est pourquoi la misricorde divine s'tendant sur l'abb Coignard est vraiment miraculeuse et en dehors des voies ordinaires.] [2: M. Baiselance ou Baisselance vient beaucoup aprs Montaigne comme maire de Bordeaux. (_Note de l'diteur_.)] [3: La gomtrie dont parle Jacques Tournebroche est orne de figures de Sbastien Leclerc dont j'admire au contraire la prcise lgance et la fine exactitude. Mais il faut souffrir la contradiction. (_Note de l'diteur_.)] [4: C'est un ecclsiastique qui parle. (_Note de l'diteur_.)] [5: Cf.: Saint-vremont. _Les Acadmiciens_. GODEAU. Bonjour, cher Colletet. COLLETET _se jette genoux_. Grand vque de Grasse, Dites-moi, s'il vous plat, comme il faut que je fasse. Ne dois-je pas baiser votre sacr talon? GODEAU. Nous sommes tous gaux, tant fils d'Apollon. Levez-vous, Colletet. COLLETET. Votre magnificence Me permet, monseigneur, une telle licence? GODEAU. Rien ne saurait changer le commerce entre nous: Je suis vque ailleurs, ici Godeau pour vous. M. l'abb Coignard vivait sous l'ancien rgime. En ce temps-l on disait que l'Acadmie franaise avait le mrite d'tablir entre tous ses membres une galit qu'ils ne trouvaient pas devant la loi. Pourtant elle fut dtruite en 1793 comme le dernier refuge de l'aristocratie.] [6: Il veut dire: de l'vque qui le roi a donn la feuille des bnfices ecclsiastiques.] [7: Le roi tait protecteur de l'Acadmie.] [8: Il est exact que l'Acadmie condamna cette locution. Je dis que la coutume, assez souvent trop forte, Fait dire improprement que l'on FERME LA PORTE. L'usage tous les jours autorise des mots Dont on se sert pourtant assez mal propos. Pour avoir moins de froid la fin de dcembre On va POUSSER LA PORTE et l'on FERME SA CHAMBRE. (Saint-vremont, _les Acadmiciens_.)] [9: L'Acadmie, en ce temps-l, ne faisait point de distribution de prix.] [10: Je n'ai pas trouv mention de ce M. Rockstrong dans les mmoires relatifs l'attentat de Monmouth. (_Note de l'diteur_.)] [11: Au temps de M. l'abb Coignard les Franais se croyaient dj libres. Le sieur d'Alqui crivait en 1670: Trois choses rendent un homme heureux en ce monde, savoir la douceur de l'entretien, les mets dlicats et la libert entire et parfaite. Nous avons veu comme quoy nostre illustre royaume a parfaitement satisfait aux deux premiers; ainsi qu'il ne reste maintenant qu' montrer que le troisime ne luy manque pas, et que la libert n'y est pas moins que les deux advantages prcdans. La chose vous paraistra d'abord vritable, si vous considrez attentivement le nom de nostre Estat, le sujet de sa fondation, et sa pratique ordinaire: car on remarque d'abord que ce nom de _France_ ne signifie autre chose que _Franchise et libert_, conformment au dessein des fondateurs de cette Monarchie, lesquels ayant une me noble et gnreuse et ne pouvant souffrir ny l'esclavage ny la moindre servitude se rsolurent de secouer le joug de toute sorte de captivit, et d'estre aussi libres que les hommes le peuvent estre: c'est pourquoy ils s'en vinrent dans les Gaules qui estoient un Pays dont les Peuples n'estoient pas ny moins belliqueux ny moins jaloux de sa franchise qu'ils le pouvoient estre. Quand au second point, nous savons qu'outre les inclinations et les desseins qu'ils ont en fondant cet Estat, d'estre toujours maistres d'eux-mesmes; c'est qu'ils ont donn des loix leurs Souverains, qui (limitant leur pouvoir) les maintiennent dans leurs privilges: de sorte que quand on les en veut priver ils deviennent furieux et courent aux armes avec tant de vitesse que rien ne peust les retenir quand il s'agit de ce point. Quant au troisiesme, je dis que la France est si amoureuse de la libert, qu'elle ne peut pas souffrir un Esclave: de sorte que les Turcs et les Mores, bien moins encore les peuples Chrtiens, ne peuvent jamais porter des fers ny estre chargs de chaisnes, estant dans son pays: aussi arrive-t-il que quand il y a des esclaves en _France_, ils ne sont pas si tost terre, qu'ils s'crient pleins de joye: Vive la France avec son aymable Libert. (_Les Dlices de la France..._, par Franois Savinien d'Alqui, _Amsterdam_, 1670, in-12.--Chapitre XVI, intitul _La France est un pays de libert pour toute sorte de personnes_, pp. 245-246.)] End of the Project Gutenberg EBook of Les opinions de M. Jrme Coignard, by Anatole France License: Share Alike