Produced by Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. HISTOIRE CONTEMPORAINE * * * * * MONSIEUR BERGERET A PARIS PAR ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT) Les volumes de l'_Histoire contemporaine_ qui prcdent celui-ci ont pour titre: _L'Orme du Mail. Le Mannequin d'Osier. L'Anneau d'Amthyste._ I M. Bergeret tait table et prenait son repas modique du soir; Riquet tait couch ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait l'me religieuse et rendait l'homme des honneurs divins. Il tenait son matre pour trs bon et trs grand. Mais c'est principalement quand il le voyait table qu'il concevait la grandeur et la bont souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui taient sensibles et prcieuses, les choses de la nourriture humaine lui taient augustes. Il vnrait la salle manger comme un temple, la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux pieds du matre, dans le silence et l'immobilit. --C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Anglique en posant le plat sur la table. --Eh bien! veuillez le dcouper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes, et tout fait incapable de faire oeuvre d'cuyer tranchant. --Je veux bien, dit Anglique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux messieurs dcouper la volaille. --Je ne sais pas dcouper. --Monsieur devrait savoir. Ces propos n'taient point nouveaux; Anglique et son matre les changeaient chaque fois qu'une volaille rtie venait sur la table. Et ce n'tait pas lgrement, ni certes pour pargner sa peine, que la servante s'obstinait offrir au matre le couteau dcouper, comme un signe de l'honneur qui lui tait d. Parmi les paysans dont elle tait sortie et chez les petits bourgeois o elle avait servi, il est de tradition que le soin de dcouper les pices appartient au matre. Le respect des traditions tait profond dans son me fidle. Elle n'approuvait pas que M. Bergeret y manqut, qu'il se dcharget sur elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-mme son office de table, puisqu'il n'tait pas assez grand seigneur pour le confier un matre d'htel, comme font les Brc, les Bonmont et d'autres la ville ou la campagne. Elle savait quoi l'honneur oblige un bourgeois qui dne dans sa maison et elle s'efforait, chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret. --Le couteau est frachement afft. Monsieur peut bien lever une aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est tendre. --Anglique, veuillez dcouper cette volaille. Elle obit regret, et alla, un peu confuse, dcouper le poulet sur un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait des ides plus exactes mais non moins respectueuses que celles de Riquet. Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-mme, les raisons du prjug qui avait induit cette bonne femme croire que le droit de manier le couteau dcouper appartient au matre seul. Ces raisons, il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de l'homme se rservant une tche fatigante et sans attrait. On observe, en effet, que les travaux les plus pnibles et les plus dgotants du mnage demeurent attribus aux femmes, dans le cours des ges, par le consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la tradition conserve par la vieille Anglique cette antique ide que la chair des animaux, prpare pour la nourriture de l'homme, est chose si prcieuse, que le matre seul peut et doit la partager et la dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eume recevant dans son table Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il traitait avec honneur comme un hte envoy par Zeus. Eume se leva pour faire les parts, car il avait l'esprit quitable. Il fit sept parts. Il en consacra une aux Nymphes et Herms, fils de Maia, et il donna une des autres chaque convive. Et il offrit, son hte, pour l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en rjouit et dit Eume:--Eume, puisses-tu toujours rester cher Zeus paternel, pour m'avoir honor, tel que je suis, de la meilleure part! Et M. Bergeret, prs de cette vieille servante, fille de la terre nourricire, se sentait ramen aux jours antiques. --Si monsieur veut se servir?... Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homre, une faim hroque. Et, en dnant, il lisait son journal ouvert sur la table. C'tait l encore une pratique que la servante n'approuvait pas, --Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose excellente. Riquet ne fit point de rponse. Quand il se tenait sous la table, jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en ft l'odeur, il n'en rclamait point sa part. Et mme il n'osait toucher ce qui lui tait offert. Il refusait de manger dans une salle manger humaine. M. Bergeret, qui tait affectueux et compatissant, aurait eu plaisir partager son repas avec son compagnon. Il avait tent, d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parl obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne la bienfaisance. Il lui avait dit: --Lazare, reois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je suis le bon riche. Mais Riquet avait toujours refus. La majest du lieu l'pouvantait. Et peut-tre aussi avait-il reu, dans sa condition passe, des leons qui l'avaient instruit respecter les viandes du matre. Un jour, M. Bergeret s'tait fait plus pressant que de coutume. Il avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair dlicieuse. Riquet avait dtourn la tte et, sortant de dessous la nappe, il avait regard le matre de ses beaux yeux humbles, pleins de douceur et de reproche, qui disaient: --Matre, pourquoi me tentes-tu? Et, la queue basse, les pattes flchies, se tranant sur le ventre en signe d'humilit, il tait all s'asseoir tristement sur son derrire, contre la porte. Il y tait rest tout le temps du repas. Et M. Bergeret avait admir la sainte patience de son petit compagnon noir. Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet, aprs le dner auquel il assistait avec respect, irait manger avidement sa pte, dans la cuisine, sous l'vier, en soufflant et en reniflant tout son aise. Rassur cet endroit, il reprit le cours de ses penses. C'tait pour les hros, songeait-il, une grande affaire que de manger. Homre n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Mnlas, tonteus, fils de Bothos, coupait les viandes et faisait les parts. Un roi tait digne de louanges quand chacun, sa table, recevait sa juste part du boeuf rti. Mnlas connaissait les usages. Hlne aux bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre tonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction reluit encore sur la face glabre de nos matres d'htel. Nous tenons au pass par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis petit mangeur. Et de cela encore Anglique Borniche, cette femme primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais l'apptit d'un Atride ou d'un Bourbon. M. Bergeret en tait cet endroit de ses rflexions, quand Riquet, se levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte. Cette action tait remarquable parce qu'elle tait singulire. Cet animal ne quittait jamais son coussin avant que son matre se ft lev de sa chaise. Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Anglique, montrant par la porte entr'ouverte un visage boulevers, annona que ces demoiselles taient arrives. M. Bergeret comprit qu'elle parlait de Zo, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas si tt. Mais il savait que sa soeur Zo avait des faons brusques et soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas, qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait rsist une ducation librale, l'induisait croire que tout tranger est un ennemi. Il flairait pour lors un grand pril, l'pouvantable invasion de la salle manger, des menaces de ruine et de dsolation. Pauline sauta au cou de son pre, qui l'embrassa, sa serviette la main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille, mystrieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait plus aprs un an d'absence, qui lui tait la fois trs proche et presque trangre, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui lui chappait par la force clatante de la jeunesse. --Bonjour, mon papa! La voix mme tait change, devenue moins haute et plus gale. --Comme tu es grande, ma fille! Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa bouche moqueuse. Il en prouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut tout de suite gt par cette rflexion qu'on n'est gure tranquille sur la terre et que les tres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent une entreprise incertaine et difficile. Il donna Zo un rapide baiser sur chaque joue. --Tu n'as pas chang, toi, ma bonne Zo.... Je ne vous attendais pas aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux. Riquet ne concevait pas que son matre ft des trangres un accueil si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chasst avec violence, mais il tait accoutum ne pas comprendre toutes les actions des hommes. Laissant faire M. Bergeret, il faisait son devoir. Il aboyait grands coups pour pouvanter les mchants. Puis il tirait du fond de sa gueule des grognements de haine et de colre; un pli hideux des lvres dcouvrait ses dents blanches. Et il menaait les ennemis en reculant. --Tu as un chien, papa? fit Pauline. --Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret. --Tu as reu ma lettre? dit Zo. --Oui, dit M. Bergeret. --Non, l'autre. --Je n'en ai reu qu'une. --On ne s'entend pas ici. Et il est vrai que Riquet lanait ses aboiements de toute la force de son gosier. --Il y a de la poussire sur le buffet, dit Zo en y posant son manchon. Ta bonne n'essuie donc pas? Riquet ne put souffrir qu'on s'empart ainsi du buffet. Soit qu'il et une aversion particulire pour mademoiselle Zo, soit qu'il la juget plus considrable, c'est contre elle qu'il avait pouss le plus fort de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait la main sur le meuble o l'on renfermait la nourriture humaine, il haussa ce point la voix que les verres en rsonnrent sur la table. Mademoiselle Zo, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec ironie: --Est-ce que tu veux me manger, toi? Et Riquet s'enfuit, pouvant. --Est-ce qu'il est mchant, ton chien, papa? --Non. Il est intelligent et il n'est pas mchant. --Je ne le crois pas intelligent, dit Zo. --Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos ides; mais nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les mes sont impntrables les unes aux autres. --Toi, Lucien, dit Zo, tu ne sais pas juger les personnes. M. Bergeret dit a Pauline: --Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus. Et Riquet eut une pense. Il rsolut d'aller trouver, la cuisine, la bonne Anglique, de l'avertir, s'il tait possible, des troubles qui dsolaient la salle manger. Il n'esprait plus qu'en elle pour rtablir l'ordre et chasser les intrus. --O as-tu mis le portrait de notre pre? demanda mademoiselle Zo. --Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et diverses autres choses. --Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris? --Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente? --Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si j'avais un jardin. Elle s'arrta de manger du poulet et dit: --Papa, je t'admire. Je suis fire de toi. Tu es un grand homme. --C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret. II Le mobilier du professeur fut emball sous la surveillance de mademoiselle Zo, et port au chemin de fer. Pendant les jours de dmnagement, Riquet errait tristement dans l'appartement dvast. Il regardait avec dfiance Pauline et Zo dont la venue avait prcd de peu de jours le bouleversement de la demeure nagure si paisible. Les larmes de la vieille Anglique, qui pleurait toute la journe dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus chres habitudes taient contraries. Des hommes inconnus, mal vtus, injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans la cuisine fouler au pied son assiette pte et son bol d'eau frache. Les chaises lui taient enleves mesure qu'il s'y couchait et les tapis tirs brusquement de dessous son pauvre derrire, que, dans sa propre maison, il ne savait plus o mettre. Disons, son honneur, qu'il avait d'abord tent de rsister. Lors de l'enlvement de la fontaine, il avait aboy furieusement l'ennemi. Mais son appel personne n'tait venu. Il ne se sentait point encourag, et mme, n'en point douter, il tait combattu. Mademoiselle Zo lui avait dit schement: Tais-toi donc! Et mademoiselle Pauline avait ajout: Riquet, tu es ridicule! Renonant dsormais donner des avertissements inutiles et lutter seul pour le bien commun, il dplorait en silence les ruines de la maison et cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillit. Quand les dmnageurs pntraient dans la pice o il s'tait rfugi, il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui demeuraient encore. Mais cette prcaution lui tait plus nuisible qu'utile, car bientt le meuble s'branlait sur lui, se soulevait, retombait en grondant et menaait de l'craser. Il fuyait, hagard et le poil rebrouss, et gagnait un autre abri, qui n'tait pas plus sr que le premier. Et ces incommodits, ces prils mme, taient peu de chose auprs des peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit, qui tait le plus affect. Les meubles de l'appartement lui reprsentaient non des choses inertes, mais des tres anims et bienveillants, des gnies favorables, dont le dpart prsageait de cruels malheurs. Plats, sucriers, polons et casseroles, toutes les divinits de la cuisine; fauteuils, tapis, coussins, tous les ftiches du foyer, ses lares et ses dieux domestiques, s'en taient alls. Il ne croyait pas qu'un si grand dsastre pt jamais tre rpar. Et il en recevait autant de chagrin qu'en pouvait contenir sa petite me. Heureusement que, semblable l'me humaine, elle tait facile distraire et prompte l'oubli des maux. Durant les longues absences des dmnageurs altrs, quand le balai de la vieille Anglique soulevait l'antique poussire du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, piait la fuite d'une araigne, et sa pense lgre en tait divertie. Mais il retombait bientt dans la tristesse. Le jour du dpart, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se dsola. Il lui parut spcialement funeste qu'on empilt le linge dans de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa malle. Il se dtourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre mauvaise. Et, rencogn au mur, il pensait: Voil le pire! C'est la fin de tout! Et, soit qu'il crt que les choses n'taient plus quand il ne les voyait plus, soit qu'il vitt seulement un pnible spectacle, il prit soin de ne pas regarder du ct de Pauline. Le hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarqut l'attitude de Riquet. Cette attitude, qui tait triste, elle la trouva comique et elle se mit rire. Et, en riant, elle l'appela: Viens! Riquet, viens! Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tte. Il n'avait pas en ce moment le coeur caresser sa jeune matresse et, par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait d'approcher de la malle bante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et, comme il ne rpondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses bras. Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc plaindre! Son ton tait ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie. Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait de ne rien voir et de ne rien entendre. Riquet, regarde-moi! Elle fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Aprs quoi, simulant une violente colre: Stupide animal, disparais, et elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A ce moment sa tante l'ayant appele, elle sortit de la chambre, laissant Riquet dans la malle. Il y prouvait de vives inquitudes. Il tait mille lieues de supposer qu'il avait t mis dans ce coffre par simple jeu et par badinage. Estimant que sa situation tait dj assez fcheuse, il s'effora de ne point l'aggraver par des dmarches inconsidres. Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne se sentant plus menac d'une nouvelle disgrce, il jugea ncessaire d'explorer sa prison tnbreuse. Il tta avec ses pattes les jupons et les chemises sur lesquels il avait t si misrablement prcipit, et il chercha quelque issue pour s'chapper. Il s'y appliquait depuis deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprtait sortir, l'appela: --Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux Paillot, le libraire.... Viens! O es-tu?... La voix de M. Bergeret apporta Riquet un grand rconfort. Il y rpondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient perdument la paroi d'osier. --O est donc le chien? demanda M. Bergeret Pauline, qui revenait portant une pile de linge. --Papa, il est dans la malle. --Pourquoi est-il dans la malle? --Parce que je l'y ai mis, papa. M. Bergeret s'approcha de la malle et dit: --Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flte en gardant les chvres de son matre, ft enferm dans un coffre. Il y fut nourri de miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles. Ayant ainsi parl, M. Bergeret dlivra son ami. Riquet le suivit jusqu' l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pense traversa son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'aprs les avoir embrasses tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit son matre dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de religion en ne donnant pas ces marques d'amour une personne dont la puissance l'avait plong dans une malle profonde. M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y tait occup appeler, avec son commis, les fournitures de l'cole communale. Ces soins l'empchrent de faire au professeur d'amples adieux. Il n'avait jamais t trs expressif; et il perdait peu peu, en vieillissant, l'usage de la parole. Il tait las de vendre des livres, il voyait le mtier perdu, et il lui tardait de cder son fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, o il passait tous ses dimanches. M. Bergeret s'enfona, sa coutume, dans le coin des bouquins, il tira du rayon le tome XXXVIII de l'_Histoire gnrale des voyages_. Le livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette fois encore il lut ces lignes insipides: ver un passage au nord. C'est cet chec, dit-il, que nous devons d'avoir pu visiter de nouveau les les Sandwich et enrichir notre voyage d'une dcouverte qui, bien que la dernire, semble, sous beaucoup de rapports, tre la plus importante que les Europens aient encore faite dans toute l'tendue de l'Ocan Pacifique. Les heureuses prvisions que semblaient annoncer ces paroles ne se ralisrent malheureusement pas. Ces lignes, qu'il lisait pour la centime fois et qui lui rappelaient tant d'heures de sa vie mdiocre et difficile, embellie cependant par les riches travaux de la pense, ces lignes dont il n'avait jamais cherch le sens, le pntrrent cette fois de tristesse et de dcouragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanit de toutes nos esprances et l'expression du nant universel. Il ferma le livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus ouvrir, et sortit dsol de la boutique du libraire Paillot. Sur la place Saint-***pre, il donna un dernier regard la maison de la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les poutres histories, et, dans le jeu violent des lumires et des ombres, l'cu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les formes de son superbe blason, armes parlantes dresses l, comme un exemple et un reproche, sur cette cit strile. Rentr dans la maison dmeuble, Riquet frotta de ses pattes les jambes de son matre, leva sur lui ses beaux yeux affligs; et son regard disait: --Toi, nagure si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, mon matre? Tu laisses des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre coucher, ta salle manger, se ruer sur tes meubles et les traner dehors, traner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et le mien, le fauteuil o nous reposions tous les soirs, et bien souvent le matin, ct l'un de l'autre. Je l'ai entendu gmir dans les bras des hommes mal vtus, ce fauteuil qui est un grand ftiche et un esprit bienveillant. Tu ne t'es pas oppos ces envahisseurs. Si tu n'as plus aucun des gnies qui remplissaient ta demeure, si tu as perdu jusqu' ces petites divinits que tu chaussais, le matin, au sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es indigent et misrable, mon matre, que deviendrai-je? --Lucien, nous n'avons pas de temps perdre, dit Zo. Le train part huit heures et nous n'avons pas encore dn. Allons dner la gare. --Demain, tu seras Paris, dit M. Bergeret Riquet. C'est une ville illustre et gnreuse. Cette gnrosit, vrai dire, n'est point rpartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire, dans un trs petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une nation rsident en quelques personnes qui pensent avec plus de force et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on appelle le gnie d'une race ne parvient sa conscience que dans d'imperceptibles minorits. Ils sont rares en tout lieu les esprits assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et dcouvrir eux-mmes la vrit voile. III M. Bergeret, lors de sa venue Paris, s'tait log, avec sa soeur Zo et sa fille Pauline, dans une maison qui allait tre dmolie et o il commenait se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce qu'il ignorait, c'est que, de toute faon, il en serait sorti au mme terme. Mademoiselle Bergeret l'avait rsolu dans son coeur. Elle n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus commode et s'tait oppose ce qu'on y fit des frais d'amnagement. C'tait une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui n'avait jamais t jolie et qui tait devenue laide en vieillissant. La porte cochre s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y logeait au second tage et il avait pour voisin de palier un rparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un pole de faence, paysages, portraits anciens et une dormeuse la chair ambre, couche dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier, assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignes, avait des degrs de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le matin, des feuilles de salade tombes du filet des mnagres. Rien de cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait la pense de mourir encore ces choses, aprs tre mort tant d'autres, qui n'taient point prcieuses, mais dont la succession avait form la trame de sa vie. Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis. Il pensait demeurer de prfrence sur cette rive gauche de la Seine, o son pre avait vcu et o il lui semblait qu'on respirt la vie paisible et les bonnes tudes. Ce qui rendait ses recherches difficiles, c'tait l'tat des voies dfonces, creuses de tranches profondes et couvertes de monticules, c'tait les quais impraticables et jamais dfigurs. On sait en effet, qu'en cette anne 1899 la face de Paris fut toute bouleverse, soit que les conditions nouvelles de la vie eussent rendu ncessaire l'excution d'un grand nombre de travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle et excit, de toutes parts, des activits dmesures et une soudaine ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville tait culbute, sans qu'il en comprit suffisamment la ncessit. Mais, comme il tait sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par la mditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si cruellement ravag par des ingnieurs impitoyables, il plaignait les arbres arrachs et les bouquinistes chasss, et il songeait, non sans quelque force d'me: --J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette ville, sa paix, sa grce et sa beaut, ses antiques lgances, son noble paysage historique, est emport violemment. Toutefois, il convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas s'attarder aux vains regrets du pass ni se plaindre des changements qui nous importunent, puisque le changement est la condition mme de la vie. Peut-tre ces bouleversements sont-ils ncessaires, et peut-tre faut-il que cette ville perde de sa beaut traditionnelle pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne moins pnible et moins dure. Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive illustre, et il se disait encore: --Je vois ici l'image de la cit future o les plus hauts difices ne sont marqus encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux hommes lgers que les ouvriers qui travaillent l'dification de cette cit, que nous ne verrons pas, creusent des abmes, quand en ralit peut-tre ils lvent la maison prospre, la demeure de joie et de paix. Ainsi M. Bergeret, qui tait un homme de bonne volont, considrait favorablement les travaux de la cit idale. Il s'accommodait moins bien des travaux de la cit relle, se voyant expos, chaque pas, tomber, par distraction, dans un trou. Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un langage. La rue Gt-le-Coeur l'attirait particulirement, et quand il voyait l'criteau d'un appartement louer, ct d'un mascaron en clef de vote, sur une porte d'o l'on dcouvrait le dpart d'une rampe en fer forg, il gravissait les montes, accompagn d'une concierge sordide, dans une odeur infecte, amasse par des sicles de rats et que rchauffaient, d'tage en tage, les manations des cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M. Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de dcouragement. Et rentr chez lui, il exposait, table, pendant le dner, sa soeur Zo et sa fille Pauline, le rsultat malheureux de ses recherches. Mademoiselle Zo l'coutait sans trouble. Elle tait bien rsolue chercher et trouver elle-mme. Elle tenait son frre pour un homme suprieur, mais incapable d'une ide raisonnable dans la pratique de la vie. --J'ai visit un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du lierre et une statue de Flore, moussue et mutile, qui n'a plus de tte et qui continue tresser une guirlande de roses. J'ai visit aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin, o il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles auront pouss, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande chambre, qu'il ne tiendra qu' elle de rendre charmante avec quelques mtres de cretonne fleurs. --Et ma chambre? demanda mademoiselle Zo. Tu ne t'occupes jamais de ma chambre. D'ailleurs... Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son frre. --Peut-tre serons-nous obligs de nous loger dans une maison neuve, dit M. Bergeret, qui tait sage et accoutum soumettre ses dsirs la raison. --Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te trouverons un petit arbre qui montera ta fentre; je te promets. Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intresser beaucoup pour elle-mme, comme une jeune fille que le changement n'effraye point, qui sent confusment que sa destine n'est pas fixe encore et qui vit dans une sorte d'attente. --Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux amnages que les vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-tre parce que j'y sens mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarit d'une vie troite. Non pas que je souffre, mme pour vous, de la mdiocrit de mon tat. C'est le banal et le commun qui me dplat.... Vous allez me trouver absurde. --Oh! non, papa. --Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien m'accommoder d'un troisime ou d'un quatrime tage, et c'est pourquoi je ne renonce qu' regret aux vieilles maisons. L'irrgularit de celles-l rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue nouvelle, je me surprends considrer que cette superposition de mnages est, dans les btisses rcentes, d'une rgularit qui la rend ridicule. Ces petites salles manger, poses l'une sur l'autre avec le mme petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument la mme heure; ces cuisines, trs petites, avec le garde-manger sur la cour et des bonnes trs sales, et les salons avec leur piano chacun l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me dcouvre, par la prcision de sa structure, les fonctions quotidiennes des tres qu'elle renferme, aussi clairement que si les planchers taient de verre; et ces gens qui dnent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symtrie, composent, quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant. --Les locataires n'y songent gure, dit mademoiselle Zo, qui tait bien dcide s'tablir dans une maison neuve. --C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique. --Je trouve bien, et l, des appartements qui me plaisent, reprit M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop lev. Cette exprience me fait douter de la vrit d'un principe tabli par un homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversit des gots est telle, que les taudis seraient recherchs autant que les palais, si nous tions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous suspendre aux arbres. Fourier l'a expressment annonc. Un homme d'une bont gale, le doux prince Kropotkine, nous a assur plus rcemment que nous aurions un jour pour rien les htels des grandes avenues, que leurs propritaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la question du logement est ardue et difficile. Zo, fais-moi le plaisir d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parl. Il est assez dlabr, ayant servi trente ans de dpt un fabricant de produits chimiques. Le propritaire n'y veut pas faire de rparations, pensant le louer comme magasin. Les fentres sont tabatire. Mais on voit de ces fentres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue de Flore, sans tte et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas facilement Paris. IV --Il est louer, dit mademoiselle Zo Bergeret, arrte devant la porte cochre. Il est louer, mais nous ne le louerons pas. Il est trop grand. Et puis.... --Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je suis curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret sa soeur. Ils hsitaient. Il leur semblait qu'en pntrant sous la vote profonde et sombre, ils entraient dans la rgion des ombres. Parcourant les rues la recherche d'un logis, ils avaient travers d'aventure cette rue troite des Grands-Augustins qui a gard sa figure de l'ancien rgime et dont les pavs gras ne schent jamais. C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, qu'ils avaient pass six annes de leur enfance. Leur pre, professeur de l'Universit, s'y tait tabli en 1856, aprs avoir men, quatre ans, une existence errante et prcaire, sous un ministre ennemi, qui le chassait de ville en ville. Et cet appartement o Zo et Lucien avaient commenc de respirer le jour et de sentir le got de la vie tait prsentement louer, au tmoignage de l'criteau battu du vent. Lorsqu'ils traversrent l'alle qui passait sous un massif avant-corps, ils prouvrent un sentiment inexplicable de tristesse et de pit. Dans la cour humide se dressaient des murs que les brumes de la Seine et les pluies moisissaient lentement depuis la minorit de Louis XIV. Un appentis, qu'on trouvait droite en entrant, servait de loge au concierge. L, l'embrasure de la porte-fentre, une pie dansait dans sa cage, et dans la loge, derrire un pot de fleurs, une femme cousait. --C'est bien le second sur la cour qui est louer? --Oui. Vous voulez le voir? --Nous dsirons le voir. La concierge les conduisit, une clef la main. Ils la suivirent en silence. La morne antiquit de cette maison reculait dans un insondable pass les souvenirs que le frre et la soeur retrouvaient sur ces pierres noircies. Ils montrent l'escalier de pierre avec une anxit douloureuse, et, quand la concierge eut ouvert la porte de l'appartement, ils restrent immobiles sur le palier, ayant peur d'entrer dans ces chambres o il leur semblait que leurs souvenirs d'enfance reposaient en foule, comme de petits morts. --Vous pouvez entrer. L'appartement est libre. D'abord ils ne retrouvrent rien dans le grand vide des pices et la nouveaut des papiers peints. Et ils s'tonnaient d'tre devenus trangers ces choses jadis familires.... --Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle manger... par ici le salon.... Une voix cria de la cour: --Mame Falempin?... La concierge passa la tte par une des fentres du salon, puis, s'tant excuse, descendit l'escalier d'un pas mou, en gmissant. Et le frre et la soeur se rappelrent. Les traces des heures inimitables, des jours dmesurs de l'enfance commencrent leur apparatre. --Voil la salle manger, dit Zo. Le buffet tait l, contre le mur. --Le buffet d'acajou, meurtri de ses longues erreurs, disait notre pre, quand le professeur, sa famille et son mobilier taient chasss sans trve du Nord au Midi, du Levant l'Occident, par le ministre du 2 Dcembre. Il reposa l quelques annes, bless et boiteux. --Voil le pole de faence dans sa niche. --On a chang le tuyau. --Tu crois? --Oui, Zo. Le ntre tait surmont d'une tte de Jupiter Trophonius. C'tait, en ces temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du Dragon d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faence. --Es-tu sr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette tte ceinte d'un diadme et portant une barbe en pointe? --Non. --Aprs tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours t indiffrente aux formes des choses. Tu ne regardes rien. --J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne vois rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondul ses cheveux, tu ne t'en es pas aperu.... Sans moi.... Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le regard de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu. --C'est l, dans ce coin, prs de la fentre, que se tenait mademoiselle Verpie, les pieds sur sa chaufferette. Le samedi, c'tait le jour de la couturire. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un samedi. --Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel ge aurait-elle aujourd'hui? Elle tait dj vieille quand nous tions petits. Elle nous contait alors l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai retenue et je puis la dire mot pour mot comme elle la disait: C'tait pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pres. Il faisait un froid vif qui donnait l'ongle. En revenant de faire mes provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait foule pour voir comment ils pourraient soulever des statues si lourdes. J'avais mon panier sous le bras. Un monsieur bien mis me dit: Mademoiselle, vous flambez! Alors je sens une odeur de soufre et je vois la fume sortir de mon panier. Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu. Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret. Elle la contait souvent. C'avait t peut-tre la plus considrable de sa vie. --Tu oublies une partie importante du rcit, Lucien. Voici exactement les paroles de mademoiselle Verpie: --Un monsieur bien mis me dit; Mademoiselle, vous flambez. Je lui rponds: Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.--Comme vous voudrez, mademoiselle. Alors je sens une odeur de soufre.... --Tu as raison, Zo: je mutilais le texte et j'omettais un endroit considrable. Par sa rponse, mademoiselle Verpie, qui tait bossue, se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'tait une personne extrmement pudique. --Notre pauvre maman, dit Zo, avait la manie des raccommodages. Ce qu'on faisait de reprises la maison!... --Oui, elle tait d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est qu'avant de se mettre coudre dans la salle manger, elle disposait prs d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour, une botte de girofles, dans un pot de grs, ou des marguerites, ou des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes d'api taient aussi jolies voir que des roses; je n'ai vu personne goter aussi bien qu'elle la beaut d'une pche ou d'une grappe de raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle reconnaissait que c'tait trs bien. Mais on sentait qu'elle prfrait les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: Vois, Lucien: y a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombe de l'aile d'un pigeon! Je ne crois pas qu'on ait jamais aim la nature avec plus de candeur et de simplicit. --Pauvre maman! soupira Zo. Et avec cela elle avait un got terrible en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe bleue. Cela s'appelait le bleu-tincelle, et c'tait effrayant. Cette robe a fait le malheur de mon enfance. --Tu n'as jamais t coquette, toi. --Vous croyez?... Eh bien! dtrompe-toi. Il m'aurait t fort agrable d'tre bien habille. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur ane pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien! Ils passrent dans une pice troite, une sorte de couloir. --C'est le cabinet de travail de notre pre, dit Zo. --Est-ce qu'on ne l'a pas coup en deux par une cloison? Je me le figurais plus grand. --Non, il tait comme prsent. Son bureau tait l. Et au-dessus il y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gard cette gravure, Lucien? --Quoi! cet troit espace renfermait la foule confuse de ses livres, et contenait des peuples entiers de potes, de philosophes, d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'coutais leur silence, qui remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une telle assemble reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste salle. --C'tait trs encombr. Il nous dfendait de ranger rien dans son cabinet. --C'est donc l, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte Zobide ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre pre! C'est de l qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gard dans la maladie jusqu' sa dernire heure. Je l'ai vu sourire doucement la mort, comme il avait souri la vie. --Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre pre ne s'est pas vu mourir. M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit: --C'est trange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigu et blanchi par l'ge, mais jeune encore, tel qu'il tait quand j'tais un tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettes d'un souffle de l'air, accompagnaient bien les ttes enthousiastes de ces hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de mme ils semblaient vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pense tait plus haute que la ntre, et plus gnreuse. Notre pre croyait l'avnement de la justice sociale et de la paix universelle. Il annonait le triomphe de la rpublique et l'harmonieuse formation des tats-Unis d'Europe. Sa dception serait cruelle, s'il revenait parmi nous. Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'tait plus dans le cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. L, ils se rappelrent tous deux les fauteuils et le canap de velours grenat, dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des citadelles. --Oh! la prise de Damiette! s'cria M. Bergeret. T'en souvient-il, Zo? Notre mre, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantit, que je reus comme un prsent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin Paul tait venu dner la maison, je lui donnai une de ces armures qui tait celle d'un Sarrasin, et je revtis l'autre: c'tait l'armure de saint Louis. Toutes deux taient des armures de plates. A y bien regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrtiens ne s'armaient ainsi au XIII sicle. Mais cette considration ne nous arrta point, et je pris Damiette. Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Matre de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les cordes sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel lan qu'il tomba sur le nez et se mit pousser des cris lamentables, malgr son courage. Ma mre accourut au bruit, et quand elle vit le cousin Paul qui gisait ficel et pleurant sur le plancher, elle le releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: N'as-tu pas honte, Lucien, de battre un plus petit que toi? Et il est vrai que le cousin Paul, qui n'est pas devenu bien grand, tait alors tout petit. Je n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte tait redouble par la magnanimit du cousin Paul qui disait en pleurant: Je ne me suis pas fait de mal. Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture neuve, je le retrouve peu peu. Que son vilain papier vert ramages tait aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin rpandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la chemine, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croiss, jetait un regard indign. Ses chanes, que je tirais par dsoeuvrement, me restrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses joues taient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie pendait son menton. Une longue dent jaune passait travers ses lvres taches de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine? Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une pension viagre de quinze cents francs dont elle dpensait la moiti faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait coeur de prouver que le Dauphin s'tait vad du Temple dans un cheval de bois. Tu te rappelles, Zo, qu'un jour elle nous a donn djeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. L, sous une crasse antique, il y avait de mystrieuses richesses, des botes d'or et des broderies. --Oui, dit Zo; elle nous a montr des dentelles qui avaient appartenu Marie-Antoinette. --Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manires, reprit M. Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gard la vieille prononciation. Elle disait: un _segret_; un _fi_, une _do_. Par elle j'ai touch au rgne de Louis XVI. Notre mre nous appelait aussi pour dire bonjour M. Mathalne, qui n'tait pas aussi vieux que mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais me plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'tait un prtre interdit, que mon pre avait rencontr en 1848 dans les clubs et qu'il estimait pour ses opinions rpublicaines. Plus pauvre que mademoiselle Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme elle, des brochures. Les siennes taient destines prouver que le soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en ralit plus grands qu'un fromage. C'tait prcisment l'avis de Pierrot; mais M. Mathalne ne s'y tait rendu qu'aprs trente ans de mditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses brochures dans les botes des bouquinistes. M. Mathalne avait du zle pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il n'exceptait de sa charit universelle que les astronomes, auxquels il prtait les plus noirs desseins son endroit. Il disait qu'ils voulaient l'empoisonner, et il prparait lui-mme ses aliments, autant par prudence que par pauvret. Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmriens, M. Bergeret appelait lui des ombres. Il demeura pensif un moment et dit: --Zo, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se trouvait plus de fous qu' prsent, ou bien notre pre en prenait plus que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la piti l'attacht eux, soit qu'il les trouvt moins ennuyeux que les personnes raisonnables, il en avait un grand cortge. Mademoiselle Bergeret secoua la tte. --Nos parents recevaient des gens trs senss et des hommes de mrite. Dis plutt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques vieilles gens t'ont frapp et que tu en as gard un vif souvenir. --Zo, n'en doutons point: nous fmes nourris tous deux parmi des gens qui ne pensaient pas d'une faon commune et vulgaire. Mademoiselle Lalouette, l'abb Mathalne, M. Grille n'avaient pas le sens commun, cela est sr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face rubiconde avec une barbe blanche coupe ras aux ciseaux, il tait vtu, t comme hiver, de toile matelas, depuis que ses deux fils avaient pri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'tait, au jugement de notre pre, un hellniste exquis. Il sentait avec dlicatesse la posie des lyriques grecs. Il touchait d'une main lgre et sre au texte fatigu de Thocrite. Son heureuse folie tait de ne pas croire la mort certaine de ses deux fils. En les attendant avec une confiance insense, il vivait, en habit de carnaval, dans l'intimit gnreuse d'Alce et de Sapph. --Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret. --Il ne disait rien que de sage, d'lgant et de beau, reprit M. Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le plus chez un fou. --Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon tait nous. --Oui, rpondit M. Bergeret. C'est l, qu'aprs dner, on jouait aux petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait les gages. O candeur! simplicit passe, plaisirs ingnus! charme des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes armoires, Zo, pour nous faire des costumes. --Un jour, vous avez dcroch les rideaux blancs de mon lit. --C'tait pour faire les robes des druides, Zo, dans la scne du gui. Le mot tait _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon spectateur faisait notre pre! Il n'coutait pas, mais il souriait. Je crois que j'aurais trs bien jou. Mais les grands m'touffaient. Ils voulaient toujours parler. --Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu tais incapable de tenir ton rle dans une charade. Tu n'as pas de prsence d'esprit. Je suis la premire te reconnatre de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes papiers. --Je me rends justice, Zo, et je sais que je n'ai pas d'loquence. Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne pouvait pas placer un mot. --Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle Bergeret, et une verve intarissable. --Il tudiait alors la mdecine, dit M. Bergeret. C'tait un joli garon. --On le disait. --Il me semble qu'il t'aimait bien. --Je ne crois pas. --Il s'occupait de toi. --C'est autre chose. --Et puis tout d'un coup il a disparu. --Oui. --Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu? --Non.... Allons-nous-en, Lucien. --Allons-nous-en, Zo. Ici, nous sommes la proie des ombres. Et le frre et la soeur, sans tourner la tte, franchirent le seuil du vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvrent dans la rue des Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les mnagres et les artisans, ils furent tourdis par les bruits et les mouvements de la vie, comme au sortir d'une longue solitude. V M. Panneton de La Barge avait des yeux fleur de tte et une me fleur de peau. Et, comme sa peau tait luisante, on lui voyait une me grasse. Il faisait paratre en toute sa personne de l'orgueil avec de la rondeur et une fiert qui semblait ne pas craindre d'tre importune. M. Bergeret souponna que cet homme venait lui demander un service. Ils s'taient connus en province. Le professeur voyait souvent dans ses promenades, au bord de la lente rivire, sur un vert coteau, les toits d'ardoise fine du chteau qu'habitait M. de La Barge avec sa famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui frquentait la noblesse de la contre, sans tre lui-mme assez noble pour se permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret, en province, qu'aux jours critiques o l'un de ses fils avait un examen passer. Cette fois, Paris, il voulait tre aimable et il y faisait effort: --Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord vous fliciter.... --N'en faites rien, je vous prie, rpondit M. Bergeret avec un petit geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspir par la modestie. --Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire la Sorbonne c'est une position trs envie... et qui convient votre mrite. --Comment va votre fils Adhmar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait ce nom comme celui d'un candidat au baccalaurat qui avait intress sa faiblesse toutes les puissances de la socit civile, ecclsiastique et militaire. --Adhmar! Il va bien. Il va trs bien. Il fait un peu la fte. Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien faire. Dans un certain sens, il vaudrait mieux qu'il et une occupation. Mais il est bien jeune. Il a le temps. Il tient de moi: il deviendra srieux quand il aura trouv sa voie. --Est-ce qu'il n'a pas un peu manifest Auteuil? demanda M. Bergeret avec douceur. --Pour l'arme, pour l'arme, rpondit M. Panneton de La Barge. Et je vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blmer. Que voulez-vous? Je tiens l'arme par mon beau-pre, le gnral, par mes beaux-frres, par mon cousin le commandant... Il tait bien modeste de ne pas nommer son pre Panneton, l'an des frres Panneton, qui tenait aussi l'arme par les fournitures, et qui, pour avoir livr aux mobiles de l'arme de l'Est, qui marchaient dans la neige, des souliers semelle de carton, avait t condamn en 1872, en police correctionnelle, une peine lgre avec des considrants accablants, et tait mort, dix ans aprs, dans son chteau de La Barge, riche et honor. --J'ai t lev dans le culte de l'arme, poursuivit M. Panneton de La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'tait une tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de l'ancien rgime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis monarchiste et autoritaire de temprament. Je suis royaliste. Or, l'arme, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce qui subsiste d'un pass glorieux. Elle nous console du prsent et nous fait esprer en l'avenir. M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique; mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut: --Voil pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'arme, pour insenss ceux qui oseraient y toucher. --Napolon, rpondit le professeur, pour louer une pice de Luce de Lancival, disait que c'tait une tragdie de quartier gnral. Je puis me permettre de dire que vous avez une philosophie d'tat-major. Mais puisque nous vivons sous le rgime de la libert, il serait peut-tre bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l'usage de la parole, il faut s'habituer tout entendre. N'esprez pas qu'en France aucun sujet dsormais soit soustrait la discussion. Considrez aussi, que l'arme n'est pas immuable; il n'y a rien d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant sans cesse. L'arme a subi de telles transformations dans le cours de son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre chose que ce qu'elle est aujourd'hui. --J'aime mieux vous le dire tout de suite, rpliqua M. Panneton de La Barge. Quand il s'agit de l'arme, je ne veux rien entendre. Je le rpte, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas la hache. A la dernire session du Conseil gnral que j'ai l'honneur de prsider, la minorit radicale-socialiste mit un voeu en faveur du service de deux ans. Je me suis lev contre ce voeu antipatriotique. Je n'ai pas eu de peine dmontrer que le service de deux ans, ce serait la fin de l'arme. On ne fait pas un fantassin en deux ans. Encore moins un cavalier. Ceux qui rclament le service de deux ans, vous les appelez des rformateurs, peut-tre; moi, je les appelle des dmolisseurs. Et il en est de toutes les rformes qu'on propose comme de celle-l. Ce sont des machines dresses contre l'arme. Si les socialistes avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale, ce serait plus franc. --Les socialistes, rpondit M. Bergeret, contraires toute entreprise de conqutes territoriales, proposent d'organiser les milices uniquement en vue de la dfense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le publient. Et ces ides valent bien, peut-tre, qu'on les examine. N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite ralises. Tous les progrs sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements rtrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indcise et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent l'homme au pass, lui en font chrir les erreurs, les superstitions, les prjugs et les barbaries, comme des gages prcieux de sa scurit. Toute nouveaut bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protg ses pres et qui va s'crouler sur lui. N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret avec un charmant sourire. M. Panneton de La Barge rpondit qu'il dfendait l'arme. Il la reprsenta mconnue, perscute, menace. Et il poursuivit d'une voix qui s'enflait: --Cette campagne en faveur du tratre, cette campagne si obstine et si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mnent, l'effet en est certain, visible, indniable. L'arme en est affaiblie, ses chefs en sont atteints. --Je vais maintenant vous dire des choses extrmement simples, rpondit M. Bergeret. Si l'arme est atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont demand la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps refuse; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exig la lumire, c'est la faute de ceux qui l'ont drobe obstinment avec une imbcillit dmesure et une sclratesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils aient t commis. Ils se cachaient dans leur normit et leur difformit mme. Ce n'tait pas des figures reconnaissables. Ils ont pass sur les foules comme des nues obscures. Pensiez-vous donc qu'ils ne crveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le professeur de droit de l'Europe et du monde? --Ne parlons pas de l'Affaire, rpondit M. de La Barge. Je ne la connais pas. Je ne veux pas la connatre. Je n'ai pas lu une ligne de l'enqute. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirm que Dreyfus tait coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais, cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon fils Adhmar, dont la situation me proccupe. Un an de service militaire, c'est dj bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce serait un vritable dsastre. Il est essentiel de trouver un moyen d'exemption. J'avais pens la licence s lettres... je crains que ce ne soit trop difficile. Adhmar est intelligent. Mais il n'a pas de got pour la littrature. --Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'cole des hautes tudes commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'cole de commerce. Je ne sais si l'cole d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif d'exemption. Il n'tait pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le brevet. --Adhmar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec quelque pudeur.--Essayez de l'cole des langues orientales, dit obligeamment M. Bergeret. C'tait excellent l'origine. --C'est bien gt depuis, soupira M. de La Barge. --Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul. --Le tamoul, vous croyez? --Ou le malgache. --Le malgache, peut-tre. --Il y a aussi une certaine langue polynsienne qui n'tait plus parle, au commencement de ce sicle, que par une vieille femme jaune. Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il en fit un lexique. Peut-tre ce lexique est-il enseign l'cole des langues orientales. Je conseille vivement monsieur votre fils de s'en informer. Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif. VI Les choses se passrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit positif eut l'avantage sur l'esprit spculatif. Il faut reconnatre que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni l'exprience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle avait habit la Russie et voyag en Europe. Elle avait observ les moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait connatre Paris. --C'est l, dit-elle son frre, en s'arrtant devant une maison neuve qui regardait le jardin du Luxembourg. --L'escalier est dcent, dit M. Bergeret, mais un peu dur. --Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue cinq petits tages. --Tu crois? rpondit Lucien flatt. Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut. Il lui reprocha en souriant d'tre sensible de petites vanits. --Mais peut-tre, ajouta-t-il, recevrais-je moi-mme l'impression d'une lgre offense si le tapis s'arrtait l'tage infrieur au mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, aprs djeuner, en passant devant une glise. Les degrs du parvis taient couverts d'un tapis rouge que venait de fouler, aprs la crmonie, le cortge d'un grand mariage. De petits maris pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans l'glise, que la noce opulente en ft toute sortie. Ils riaient l'ide de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la petite marie avait dj pos ses pieds blancs sur le bord du tapis. Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employs des pompes nuptiales roulrent lentement l'toffe d'honneur, et c'est seulement quand ils en eurent fait un norme cylindre qu'il fut permis l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens qui semblaient assez amuss de l'aventure. Les petits consentent avec une admirable facilit l'ingalit sociale, et Lamennais a bien raison de dire que la socit repose tout entire sur la rsignation des pauvres. --Nous sommes arrivs, dit mademoiselle Bergeret. --Je suis essouffl, dit M. Bergeret. --Parce que tu as parl, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas faire des rcits en montant les escaliers. --Aprs tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre sous les toits. La science et la mditation sont, pour une grande part, renfermes dans des greniers. Et, bien considrer les choses, il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde orne de belles penses. --Cette pice, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansarde; elle est claire par une belle fentre, et tu en feras ton cabinet de travail. En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abme. --Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquite. Mais il ne rpondit pas. Cette petite pice carre, tendue de papier clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un pas craintif et lent, comme s'il pntrait dans l'obscure destine. Et mesurant sur le plancher la place de sa table de travail: --Je serai l, dit-il. Il n'est pas bon de considrer avec trop de sentiment les ides de pass et de futur. Ce sont des ides abstraites, que l'homme ne possdait pas d'abord et qu'il acquit avec effort, pour son malheur. L'ide du pass est elle-mme assez douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en repassant exactement par tous les points dj parcourus. Il y a des heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce sont des perles et des pierreries clairsemes sur la trame rude et sombre des jours. Le cours des annes est, dans sa brivet, d'une lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est que nous pouvons arrter ntre esprit sur un petit nombre d'instants. Encore cette douceur est-elle ple et triste. Quant l'avenir, on ne le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage tnbreux. Et lorsque tu m'as dit, Zo: Ce sera ton cabinet de travail, je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je rflchis, et la rflexion nuit beaucoup l'intrpidit. --Ce qui tait difficile, dit Zo, c'tait de trouver trois chambres coucher. --Assurment, rpondit M. Bergeret, l'humanit dans sa jeunesse ne concevait pas comme nous l'avenir et le pass. Or ces ides qui nous dvorent n'ont point de ralit en dehors de nous. Nous ne savons rien de la vie; son dveloppement dans le temps est une pure illusion. Et c'est par une infirmit de nos sens que nous ne voyons pas demain ralis comme hier. On peut fort bien concevoir des tres organise de faon percevoir simultanment des phnomnes qui nous apparaissent spars les uns des autres par un intervalle de temps apprciable. Et nous-mmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumire et le son. Nous-mmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs des toiles, qui se confondent dans nos yeux, y mlangent en moins d'une seconde des sicles et des milliers de sicles. Avec des appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe point en ralit et que la succession des faits n'est qu'une apparence, tous les faits sont raliss ensemble et notre avenir ne s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le dcouvrons seulement. Conois-tu maintenant, Zo, pourquoi je suis demeur stupide sur le seuil de la chambre o je serai? Le temps est une pure ide. Et l'espace n'a pas plus de ralit que le temps. --C'est possible, dit Zo. Mais il cote fort cher Paris. Et tu as pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intresseras davantage celle de Pauline. --Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa machine animale travers les petits carrs tapisss de papiers fleurs. Cependant il poursuivait le cours de ses rflexions: --Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du prsent, du pass et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurment les plus vieux monuments de l'humanit, nous permettent d'atteindre les ges o les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opr ce travail mta-physique. M. Michel Bral, dans une belle tude qu'il vient de publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour marquer l'antriorit d'une action, n'avait l'origine aucun organe pour exprimer le pass, et que l'on employa pour remplir cette fonction les formes impliquant une affirmation redouble du prsent. Comme il parlait ainsi, il revint dans la pice qui devait tre son cabinet de travail, et qui lui tait apparue d'abord pleine, dans son vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit la fentre. --Regarde, Lucien. Et M. Bergeret vit les cimes dpouilles des arbres, et il sourit. Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les teintes violettes des bourgeons; puis elles clateront en tendre verdure. Et ce sera charmant. Zo, tu es une personne pleine de sagesse et de bont, une vnrable intendante et une soeur trs aimable. Viens que je t'embrasse. Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zo, et lui dit: --Tu es bonne, Zo. Et mademoiselle Zo rpondit: --Notre pre et notre mre taient bons tous deux. M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit: --Tu vas me dcoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela. Et M. Bergeret regardant par l fentre, tendit le bras: --Tu vois, Zo: droite, la place de ces vilains btiments, tait la Ppinire. L, m'ont dit nos ans, des alles couraient en labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert. Notre pre s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrire la statue de Vellda. Vellda rveuse, les bras joints sur sa faucille mystique, croisait ses jambes, admires d'une jeunesse gnreuse. Les tudiants s'entretenaient, ses pieds, d'amour, de justice et de libert. Ils ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice et de la tyrannie. L'Empire dtruisit la Ppinire. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les choses ont leur me. Avec ce jardin prirent les nobles penses des jeunes hommes. Que de beaux rves, que de vastes esprances ont t forms devant la Vellda romantique de Maindron! Nos tudiants ont aujourd'hui des palais, avec le buste du Prsident de la Rpublique sur la chemine de la salle d'honneur. Qui leur rendra les alles sinueuses de la Ppinire, o ils s'entretenaient des moyens d'tablir la paix, le bonheur et la libert du monde? Qui leur rendra le jardin o ils rptaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les paroles gnreuses de leurs matres Quinet et Michelet? --Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils taient pleins d'ardeur, ces tudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des mdecins et des notaires dans leurs provinces. Il faut se rsigner la mdiocrit de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose trs difficile que de vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu es content de ton appartement? --Oui. Et je suis sr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie chambre. --Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies. --Pauline n'est pas malheureuse avec nous. --Non, certes. Elle est trs heureuse. Mais elle ne le sait pas. --Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander Roupart de me poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail. VII M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de mtier. Ne faisant point de grands amnagement, il n'avait gure occasion d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforait de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles substantielles. Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un matin, poser des bibliothques dans le cabinet de travail. Cependant, couch sa coutume, au fond du fauteuil de son matre, Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immmorial des prils qui assigeaient leurs aeux sauvages dans les forts rend lger le sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette aptitude hrditaire au prompt rveil tait entretenue chez Riquet par le sentiment du devoir. Riquet se considrait lui-mme comme un chien de garde. Fermement convaincu que sa fonction tait de garder la maison, il en concevait une heureuse fiert. Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfum des odeurs des btes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le plan de l'appartement que son matre occupait au cinquime tage d'un grand immeuble. Faute de connatre les limites de son domaine, il ne savait pas prcisment ce qu'il avait garder. Et c'tait un gardien froce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapic, qui sentait la sueur et tranait des planches, mettait la demeure en pril, il sauta bas du fauteuil et se mit aboyer l'homme, en reculant devant lui avec une lenteur hroque. M. Bergeret lui ordonna de se taire, et il obit regret, surpris et triste de voir son dvouement inutile et ses avis mpriss. Son regard profond, tourn vers son matre, semblait lui dire: --Tu reois cet anarchiste avec les engins qu'il trane aprs lui. J'ai fait mon devoir, advienne que pourra. Il reprit sa place accoutume et se rendormit. M. Bergeret, quittant les scoliastes de Virgile, commena de converser avec le menuisier. Il lui fit d'abord des questions touchant le dbit, la coupe et le polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait s'instruire et savait l'excellence du langage populaire. Roupart, tourn contre le mur, lui faisait des rponses interrompues par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages. --L'assemblage tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si l'ouvrage est bien dress. --N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en queue-d'aronde? --Il est rustique et ne se fait plus, rpondit le menuisier. Ainsi le professeur s'instruisait en coutant l'artisan. Ayant assez avanc l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face creuse, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux colls au front et sa barbe de bouc toute grise de poussire lui donnaient l'air d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pnible et doux et montra ses dents blanches, et il parut jeune. --Je vous connais, monsieur Bergeret. --Vraiment? --Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout de mme quelque chose qui n'est pas ordinaire.... a ne vous fche pas que je vous le dise? --Nullement. --Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous tes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les dfenseurs du sabre et du goupillon. --Je dteste les faussaires, mon ami, rpondit M. Bergeret. Cela devrait tre permis un philologue. Je n'ai pas cach ma pense. Maie je ne l'ai pas beaucoup rpandue. Comment la connaissez-vous? --Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, l'atelier. On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant mes planches, j'entendais Pierre qui disait: Cette canaille de Bergeret! Et Paul lui demandait: Est-ce qu'on ne lui cassera pas la gueule? Alors j'ai compris que vous tiez du bon ct dans l'Affaire. Il n'y en a pas beaucoup de votre espce dans le cinquime. --Et que disent vos amis? --Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont pas d'accord. Samedi dernier, la Fraternelle, nous tions quatre pels et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade Flchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un dport, un homme, est mont la tribune et nous a dit: Citoyens, tenez-vous tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antismites. Pour l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de bois. Mais quand il s'agira de procder l'expropriation des capitalistes, je ne vois pas d'inconvnient commencer par les juifs. Et l-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je vous le demande, est-ce que c'est comme a que devait parler un vieux communard, un bon rvolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le citoyen Flchier, qui a tudi dans les livres de Marx. Mais je me suis bien aperu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble que le socialisme; qui est la vrit, est aussi la justice et la bont, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est travailler pour nous, les proltaires, sur qui psent toutes les injustices. A mon ide, tout ce qui est quitable est un commencement de socialisme. Je pense comme Jaurs que marcher avec les dfenseurs de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos la rvolution sociale. Je ne connais ni juifs ni chrtiens. Je ne connais que des hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrtiens, il est difficile aux riches d'tre quitables. Mais quand les lois seront justes, les hommes seront justes. Ds prsent les collectivistes et les libertaires prparent l'avenir en combattant toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre et l'amour du genre humain. Nous pouvons ds prsent faire un peu de bien. C'est ce qui nous empchera de mourir dsesprs et la rage au coeur. Car bien sr nous ne verrons pas le triomphe de nos ides, et quand le collectivisme sera tabli sur le monde, il y aura beau temps que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et le temps file. Il tira sa montre et voyant qu'il tait onze heures, il endossa sa veste, ramassa ses outils, enfona sa casquette jusqu' la nuque et dit sans se retourner: --Pour sr que la bourgeoisie est pourrie! a s'est vu du reste dans l'affaire Dreyfus. Et il s'en alla djeuner. Alors, soit qu'en son lger sommeil un songe et effray son me obscure, soit qu'piant, son rveil, la retraite de l'ennemi, il en prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'et rendu furieux, ainsi que le matre feignit de le croire, Riquet s'lana la gueule ouverte et le poil hriss, les yeux en flammes, sur les talons de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frntiques. Demeur seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de douceur, ces paroles attristes: --Toi aussi, pauvre petit tre noir, si faible en dpit de tes dents pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force, rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique iniquit. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre social qui t'assure ta niche et ta pte. Toi aussi tu tiendrais pour vritable un jugement irrgulier, obtenu par le mensonge et la fraude. Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses sduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossires. Ton esprit tnbreux se repat de tnbres. On te trompe et tu te trompes avec une plnitude dlicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des prjugs cruels, le mpris des malheureux. Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M. Bergeret reprit avec plus de douceur encore: --Je sais: tu as une bont obscure, la bont de Caliban. Tu es pieux, tu as ta thologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes mme contre ceux qui la dfendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, dans sa simplicit, des penses admirables. Tu ne l'as pas cout. Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la conseillre de tes anctres et des miens, l'ge des cavernes, la peur qui fit les dieux et les crimes, te dtourne des malheureux et t'te la piti. Et tu ne veux pas tre juste. Tu regardes comme une figure trangre la face blanche de la Justice, divinit nouvelle, et tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dvore elle-mme. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une ide juste. Tu ne sais pas que la force vritable est dans la sagesse et que les nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, pousses sur les places publiques, mais la pense auguste, cache dans quelque mansarde et qui, un jour, rpandue par le monde, en changera la face. Tu ne sais pas que ceux-l honorent leur patrie qui, pour la justice, ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas. VIII M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin, son lve. --J'ai dcouvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothque d'un ami, un petit livre rare et peut-tre unique. Soit qu'il l'ignore, soit qu'il le ddaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un petit in-douze, intitul: _Les charactres et pourtraictures tracs d'aprs les modelles anticques_. Il fut imprim dans la docte rue Saint-Jacques, en 1538. --En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin. --C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, rpondit M. Bergeret. Il n'crit pas aussi agrablement qu'Amyot. Mais il est clair et plein de sens. J'ai pris plaisir lire son ouvrage, et j'en ai copi un chapitre fort curieux. Voulez-vous l'entendre? --Bien volontiers, rpondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur sa table et lut ce titre: _Des Trublions qui nasquirent en la Republicque._ M. Goubin demanda quels taient ces Trublions. M. Bergeret lui rpondit que peut-tre il le saurait par la suite, et qu'il tait bon de lire un texte avant de le commenter. Et il lut ce qui suit: Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands cris, et feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient ung chef nomm Trublion, lequel estoit de haut lignage, mais de peu de savoir et en grande impritie de jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef, nomm Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes mirifiques. Et avoit est piteusement mis hors la republicque par loi et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit contraire Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet autre tiroit en amont. Mais les Trublions n'en avoient cure, tant si fols gens, que ne savoient o alloient. Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit nom Robin Mielleux, j tout chenu, en semblance de fouyn, ou blereau, de grande ruse et cautle, et bien expert en l'art de feindre, qui pensoit gouverner la cit par le moyen de ces Trublions, et les flattoit et, pour les attirer soy, leur siffloit d'une voix doucette comme flte, selon les guises de l'oyseleur qui va piper les oisillons. Estoit le bon Tintinnabule esbahi et marri de telles piperies et avoit grand paour que Robin Mielleux lui prist ses oisons. Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, tenoient commandemans dans la caterve trublionne: iij coquillons bien aigres, xxj marranes, un quarteron de bons moines mendiants, viij faiseurs d'almanachs, lv dmagogues misoxnes, xnophobes, xnoctones et xnophages; et six boisseaux de gentilshommes dvots la belle dame de Bourdes, en Navarre. Par ainsi avoient chefs divers et contraires les Trublions. Et estoit bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsy que rapporte Virgilius, assises dessus les arbres, crioient horriblement et gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces maulvais Trublions se guindoient es corniches et pinacles des hostels et ecclises pour de l despiter, garbouiller, embouser et compisser les bourgeois dbonnaires. Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom de Gelgopole, le plus inepte es guerres que ils eussent peu trouver, et le plus ennemi de toute justice et contempteur des lois augustes, pour en faire leur idole et parangon, et alloient criant par la ville: Longue vie au vieil coronel! Et les petits grimauds d'cole piaillaient semblablement leur derrire: Longue vie au vieil coronel! Faisoient les dicts Trublions force assembles et conventicules, en lesquelles vocifraient la sant du vieil coronel, d'une telle vhmence de gueule, que les airs en estoient estonns et que les oiseaux qui voloient pour lors sur leurs testes en tomboient estourdis et morts. De vray, estoit bien vilaine manie et phrnsie trs horrible. Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la cit et mriter la couronne civique, laquelle est faicte de feuilles de chesne noues par une bandelette de laine, sans plus, et honorable entre toutes couronnes, faut jecter cris furieux et discours trs insanes, et que ceulx qui poussent la charrue, et ceulx-l qui faulchent et moissonnent, mnent paistre les trouppeaux et greffent leurs poiriers, en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes prairies et de jardins fruictiers, ne servent point la cit, ni ces compaignons qui taillent la pierre et bastissent en les villes et villaiges des maisons couvertes de tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de Cyble, et que ne la servent point les doctes hommes qui labourent en leurs estudes clauses et librairies bien amples, cognoistre beaux secrets de nature, ni les mres allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne vieille filant sa quenouille au coin du feu et faisant des contes ses petits enfans; mais que ils servent la cit ces Trublions braire comme asnes en foire. Et disons, pour estre juste, que, ce faisant, pensoient bien faire. Car ne avoient en propre que les nuages de leur cerveau et le vent de leur bouche, et souffloient force pour le bien public et commun prouffict. Et ne crioient pas tant seulement Longue vie au vieil coronel! ains crioient encore sans rpit qu'ilz amaient la cit. En quoi ils faisoient grive offense aux aultres citoyens, en donnant entendre que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la cit maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est imposture manifeste et insupportable injure, car les hommes sucent avec le premier laict ce naturel amour, et est doux respirer l'air natal. Or estoient de ce temps en la ville et contre moult prud'hommes et saiges, lesquels amaient leur cit et republicque d'une plus chre et pure amour que oncques ne l'amrent ces Trublions. Car ils vouloient les dicts prud'hommes que leur ville demourast saige comme eux, toute florie de grces et vertus, portant gentiment en sa dextre la vergette d'or que surmonte la main de justice, et fust toute riante, pacifique et libre, et non point du tout, comme contre fil la souhaitaient ces Trublions, tenant es mains gros baston escarbouiller les bons citoyens et benoist chapelet marmonner des _ave_, orde et mauvaise et misrablement soubmise au vieil coronel Gelgopole et ce Tintinnabule. Car, de vray, la vouloient soubmettre aux frocards, hypocrites, bigots, cafars, imposteurs, pouilleux, enjuponns, escabourns, encuculls, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes, captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis j furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et prairies, la tierce part du pays franoys. Et s'estudioient (ces Trublions), rendre la cit toute rude et inlgante. Car avoient pris en aversion et desgoust la mditation, la philosophie, et tout argument dduict par droict sens et fine raison, et toute pense soubtile, et ne cognoissoient que la force; encore ne la prisoient-ils que si elle estoit toute brute. Voil comme ils amaient leur cit et lieu de naissance, ces Trublions.... M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de faire sonner toutes les lettres dont il tait hriss la mode de la Renaissance. Il avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de l'orthographe comme d'une chose mprisable et avait au contraire le respect de la vieille prononciation si lgre et si coulante et qui de nos jours s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte conformment la prononciation traditionnelle. Sa diction rendait aux vieux mots la jeunesse et la nouveaut. Aussi le sens en coulait-il clair et limpide pour M. Goubin, qui fit cette remarque: --Ce qui me plat dans ce morceau c'est la langue. Elle est nave. --Croyez-vous? dit M. Bergeret. Et il reprit sa lecture. Et disoient les Trublions que ils dfendoient les coronels et souldards de la cit et rpublicque, ce qui estoit gaberie et drision, car les coronels et souldards qui sont arms force de cannes feu, mousquetterie, artillerie et autres engins trs terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non soy estre deffendus par les citoyens inarms, et que il estoit impossible de imaginer qu'il fust dans la ville assez fols gens pour attaquer leurs propres deffenseurs, et que les prud'hommes opposez aux Trublions demandaient tant seulement que les coronels demourassent honorablement soubmis aux lois tant augustes et sainctes de la cit et republicque. Ains les dicts Trublions crioient toujours et ne savoient rien entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez d'entendement. Nourrissoient les Trublions grande haine des nations estranges. Et au seul nom des dictes nations ou peuples les oeils leur sortaient hors de la teste, la mode des crevisses de mer, trs horriblement, et faisoient grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit emmi eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust envoyer cartel ung roi ou reine ou empereur de quelque grand pays, et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine tout moment de partir en guerre. Ains finalement demeurait en sa chambre. Et, comme est vritable que de tout temps les fols, plus nombreux que les saiges, marchent au bruit des vaines cymbales, les gens de petit savoir et entendement (de ceulx-l il s'en treuve beaucoup tant parmi les pauvres que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux Trublions et avec eux trublionnrent. Et ce fust un tintamarre horrifique dans la cit, tant que la saige pucelle Minerve assise en son temple, pour n'tre point tympanise par tels traineurs de casseroles et papegays en fureur, se bouscha les aureilles avecque la cire que luy avoient apporte en offrande ses bien ames abeilles de l'Hymette, donnant ainsi entendre ses fidelles, doctes hommes, philosophes et bons lgislateurs de la cit, que estoit peine perdue d'entrer en savante dispute et docte combat d'esprits avec ces Trublions trublionnans et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non des moindres, abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols fussent au point de bouleverser la republicque et mettre la noble et insigne cit cul par-dessus teste, ce qui eust t bien lamentable aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevrent pour ce qu'ils estoient pleins de vent. M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait termin sa lecture. --Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous font oublier le temps prsent. --En effet, dit M. Goubin. Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire. IX Durant les vacances, M. Mazure, archiviste dpartemental, vint passer quelques jours Paris pour solliciter dans les bureaux du ministre la croix de la Lgion d'honneur, faire des recherches historiques aux Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six heures aprs midi, M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et comme la chaleur du jour accablait les hommes retenus la ville, sous des toits brlants et dans des rues pleines d'une acre poussire, M. Bergeret eut une pense gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans un cabaret o de petites tables taient dresses sous les arbres, au bord d'une eau dormante. L, dans l'ombre frache et la paix du feuillage, en faisant un dner fin, ils changrent des propos familiers, traitant tour tour des bonnes tudes et des faons diverses d'aimer. Puis, sans dessein concert, par une inclination fatale, ils parlrent de l'Affaire. M. Mazure tait dans un grand trouble ce sujet. Jacobin de doctrine et de temprament, patriote comme Barre et Saint-Just, il s'tait joint la foule nationaliste du dpartement et avait pouss de grands cris en compagnie des royalistes et des clricaux, ses btes noires, dans l'intrt suprieur de la patrie, pour l'unit et l'indivisibilit de la Rpublique. Il tait mme entr dans la ligue prside par M. Panneton de La Barge, et cette ligue ayant vot une adresse au Roi, il commenait croire qu'elle n'tait pas rpublicaine, et il n'tait plus tranquille sur les principes. Quant au fait, ayant la pratique des textes et n'tant point incapable de conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficult mdiocre, il prouvait quelque embarras soutenir le systme de ces faussaires qui, pour la perte d'un innocent, dployrent, dans la fabrication et la falsification des pices, une audace inconnue jusqu'alors. Il se sentait environn d'impostures. Pourtant il ne reconnaissait pas qu'il s'tait tromp. Un tel aveu n'est possible qu'aux esprits d'une qualit particulire. M. Mazure soutenait au contraire qu'il avait raison. Et il est juste de reconnatre qu'il tait maintenu, serr, press, comprim dans l'ignorance par la masse compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enqute et la discussion des documents n'avaient point pntr dans cette ville mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour carter la lumire, il y avait l, dans les fonctions publiques et dans les magistratures, tout ce monde de politiciens et de clricaux que M. Mline abritait nagure encore sous les pans de sa redingote villageoise, et qui y prospraient dans l'ignorance consentie de la vrit. Cette lite, mettant l'iniquit dans les intrts de la patrie et de la religion, la rendait respectable tous, mme au pharmacien radical-socialiste, Mandar. Le dpartement tait d'autant mieux gard contre toute divulgation des faits les plus avrs qu'il tait administr par un prfet isralite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu, par cela seul qu'il tait juif, servir les intrts des antismites de son administration avec plus de zle que n'en et dploy sa place un prfet catholique. D'une main prompte et sre il touffa dans le dpartement le parti naissant de la revision. Il y favorisa les ligues des pieux dcerveleurs, et les fit prosprer si merveilleusement que les citoyens Francis de Pressens, Jean Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y parler en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe sicle. Ils n'y trouvrent que des papistes idoltres qui poussaient des cris de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin convaincu, ds le jugement de 1894, que Dreyfus tait innocent, ne faisait pas mystre de cette conviction, aprs dner, en fumant son cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de compter sur un appui loyal, qui ne dpendait point d'un sentiment personnel. Cette ferme tenue du dpartement dont il gardait les archives imposait grandement M. Mazure, qui tait un jacobin ardent et capable d'hrosme, mais qui, comme la troupe des hros, ne marchait qu'au tambour. M. Mazure n'tait pas une brute. Il croyait devoir aux autres et lui-mme d'expliquer sa pense. Aprs le potage, en attendant la truite, il dit, accoud la table: --Mon cher Bergeret, je suis patriote et rpublicain. Que Dreyfus soit innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne veux pas le savoir, ce n'est pas mon affaire. Il est peut-tre innocent. Mais certainement les dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion personnelle une dcision de la justice rpublicaine, ils ont commis une norme impertinence. De plus, ils ont agit le pays rpublicain. Le commerce en souffre. --Voil une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et d'un seul jet comme un jeune arbre. --Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupe. --Vous en parlez bien lgrement, dit M. Bergeret. Quand une poupe est vivante, c'est une grande force de la nature. --Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-l ni d'aucune autre femme. Cela tient peut-tre ce que la mienne est trs bien faite. Il le disait et voulait le croire. A la vrit, il avait pous la vieille servante-matresse des deux archivistes, ses prdcesseurs. Pendant dix ans, elle avait t tenue l'cart de la socit bourgeoise. Mais son mari ayant adhr aux ligues nationalistes du dpartement, elle avait t reue tout de suite dans le meilleur monde du chef-lieu. La gnrale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et la colonelle Despautres ne la quittait plus. --Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est d'avoir affaibli, nerv la dfense nationale et diminu notre prestige au dehors. Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs des arbres. M. Bergeret crut honnte de rpondre: --Considrez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine est devenue une affaire nationale, la faute en est non point nous, mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation errone et illgale un systme de gouvernement. Si le garde des sceaux avait fait son devoir en procdant la rvision ds qu'il lui fut dmontr qu'elle tait ncessaire, les particuliers auraient gard le silence. C'est dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont leves. Ce qui a troubl le pays, ce qui tait de sorte lui nuire au dedans et au dehors, c'tait que le pouvoir s'obstint dans une iniquit monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les mensonges dont on s'efforait de la couvrir. --Qu'est-ce que vous voulez?... rpliqua M. Mazure, je suis patriote et rpublicain. --Puisque vous tes rpublicain, dit M. Bergeret, vous devez vous sentir tranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus beaucoup de rpublicains en France. La Rpublique n'en a pas forms. C'est le gouvernement absolu qui forme les rpublicains. Sur la meule de la royaut ou du csarisme s'aiguise l'amour de la libert, qui s'mousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est gure l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la ralit n'est pas bien aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire qu'aujourd'hui les Franais gs de moins de cinquante ans ne sont pas rpublicains. --Ils ne sont pas monarchistes. --Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu. L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le rservoir et la source de toute pouvante. Cela est sensible dans le suffrage universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur de l'inconnu qui l'anantit. Il y a en lui une force qui devrait oprer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les changements contiennent d'inconnu l'arrte, et le monstre tend le col au licou. --Ces messieurs prendront peut-tre une pche au marasquin, dit le matre d'htel. Sa voix tait douce et persuasive, et ses regards vigilants parcouraient l'tendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit point de rponse, il voyait venir sur le chemin sabl une dame coiffe d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vtue d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serr la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa tte de chrubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la rencontre charmante l'avait plus d'une fois troubl dans l'pre monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle tait accompagne d'un jeune homme lgant et trop correct pour ne pas paratre ennuy. Ce jeune homme s'arrta devant une table voisine de celle qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance, ayant jet un regard autour d'elle, aperut M. Bergeret. Son visage en prit un air de dpit et elle entrana son compagnon dans les profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle que donne aux mes voluptueuses la beaut des formes vivantes. Il demanda au matre d'htel s'il connaissait ce monsieur et cette dame. --Je les connais sans les connatre, rpondit le matre d'htel. Ils viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les arbres jusqu' la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M. Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres? --Et sur la terrasse et dans le kiosque. Occup fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M. Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de Gromance, et ne rpondit pas. Cependant la nuit tait venue. Sur le gazon assombri et sous le feuillage obscur, a et l, une lueur adoucie par une dentelle de papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait apercevoir, dans une aurole, des formes mouvantes. Sous une de ces clarts discrtes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se rapprochait peu peu du crne luisant d'un homme mr. A la clart voisine se devinaient deux jeunes ttes plus lgres que les phalnes qui volaient autour. Et ce n'tait pas en vain que la lune montrait dans le ciel pli sa forme blanche et ronde. --Ces messieurs sont satisfaits? demanda le matre d'htel. Et sans attendre la rponse, il porta ailleurs ses pas vigilants. Et M. Bergeret dit en souriant: --Voyez ces gens qui dnent dans l'ombre favorable. Ces petits panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des dsirs, peut-tre mme des penses. Et ce sont des additions! Quelle force d'me et de langage! Cet officier de bouche est grand. --Nous avons dn bien agrablement, dit M. Mazure en se levant de table. Ce restaurant est frquent par les gens les plus hupps. --Toutes ces huppes, rpondit M. Bergeret, n'taient peut-tre pas du plus haut prix. Cependant il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins de plaisir, je l'avoue, voir des gens lgants depuis qu'une machine a mis en mouvement le fanatisme dbile et la cruaut tourdie de ces pauvres petites cervelles. L'Affaire a rvl le mal moral dont notre belle socit est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un organisme les lsions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des profondeurs de flots humains sous cette cume argente. Mais quand donc mon pays sera-t-il dlivr de l'ignorance et De la haine? X La veuve du grand baron, la mre du petit baron, la baronne Jules, cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul Marcien dans les circonstances qu'on sait [Voir: _Histoire contemporaine: L'anneau d'amthyste_.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'et t dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d't, entre le Bois et l'toile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait particulier qui est li aux affaires publiques. La baronne Jules de Bonmont, ayant pass le mois de juin Montil, au bord de la Loire, traversait Paris pour se rendre Gmunden. Sa maison tant close, elle alla dner dans un restaurant du Bois avec son frre le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le jeune Lacrisse, qui taient comme elle de passage Paris. Appartenant tous la bonne socit, ils taient tous nationalistes. Le baron Wallstein l'tait autant que les autres. Juif autrichien, mis en fuite par les antismites viennois, il s'tait tabli en France o il faisait les fonds d'un grand journal antismite et se rfugiait dans l'amiti de l'glise et de l'Arme. M. de Terremondre, petit noble et petit propritaire, montrait exactement ce qu'il fallait de passions militaristes et clricales pour s'identifier la haute aristocratie terrienne qu'il frquentait. Les Gromance avaient trop d'intrt au rtablissement de la monarchie pour ne le pas dsirer sincrement. Leur situation pcuniaire tait trs embarrasse. Madame de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait encore d'affaire. Mais Gromance, qui n'tait plus jeune et touchait l'ge o l'on a besoin de scurit, de bien-tre, de considration, soupirait aprs des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue du Roi. Il comptait bien tre nomm pair de France par Philippe restaur. Il fondait ses droits un fauteuil au Luxembourg sur son tat de ralli et il se mettait au nombre de ces rpublicains de Monsieur Mline, que le Roi serait oblig de payer pour les avoir. Le jeune Lacrisse tait secrtaire de la Jeunesse royaliste du dpartement o la baronne avait des terres et les Gromance des dettes. Devant la petite table dresse sous le feuillage, la lueur des bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les papillons, ces cinq personnes se sentaient unies dans une mme pense, que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant: --Il faut sauver la France! C'tait le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est vrai qu'on avait perdu le Prsident Faure et le ministre Mline qui, le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en redingote villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrs, menaient la Rpublique en terre avec la Justice. Mline avait quitt le pouvoir et Faure avait quitt la vie, au plus beau de la fte. Il est vrai que les obsques du Prsident nationaliste n'avaient pas produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait manqu le coup du catafalque. Il est vrai qu'aprs avoir dfonc le chapeau du Prsident Loubet, ces messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un ministre rpublicain s'tait constitu et avait trouv une majorit. Mais la raction tenait le clerg, la magistrature, l'arme, l'aristocratie territoriale, l'industrie, le commerce, une partie de la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait judicieusement le jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de faire oprer des perquisitions au sige des Comits royalistes et antismites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire de police pour saisir des papiers compromettants. --C'est gal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu de grands services. --Il aimait l'arme, soupira madame de Bonmont. --Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutum par son faste le peuple la monarchie. Aprs lui, le Roi ne paratra pas encombrant et ses quipages ne sembleront pas ridicules. --Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son entre Paris dans un carrosse tran par six chevaux blancs. --Un jour de l't dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je passais par la rue Lafayette, je trouvai toutes les voitures arrtes, des agents forms a et l en bouquets et des pitons plants en bordure sur le trottoir. Un brave homme, qui je demandai ce que cela voulait dire, me rpondit gravement qu'on attendait depuis une heure le Prsident, qui rentrait l'Elyse aprs une visite Saint-Denis. J'observai les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet la main, manquaient le train avec dfrence. Je fus heureux de constater que tous ces gens-l se formaient docilement aux moeurs de la royaut, et que le Parisien tait prt recevoir son souverain. --La ville de Paris n'est plus du tout rpublicaine. Tout va bien, dit Joseph Lacrisse. --Tant mieux, dit madame de Bonmont. --Est-ce que votre pre partage vos esprances? demanda M. de Gromance au jeune secrtaire de la Jeunesse royaliste. C'est que l'opinion de Matre Lacrisse, avocat des congrgations, n'tait pas mpriser. Matre Lacrisse travaillait avec l'tat-major et prparait le procs de Rennes. Il rdigeait les dpositions des gnraux et les leur faisait rpter. C'tait une des lumires nationalistes du barreau. Mais on le souponnait de nourrir peu de confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait travaill jadis pour le comte de Chambord et pour le comte de Paris. Il savait, par exprience, que la Rpublique ne se laisse pas facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille qu'elle en a l'air. Il se mfiait du Snat. Et, gagnant un peu d'argent au Palais, il se rsignait volontiers vivre en France dans une monarchie sans roi. Il ne partageait point les esprances de son fils Joseph, mais il tait trop indulgent pour blmer l'ardeur d'une jeunesse enthousiaste. --Mon pre, rpondit Joseph Lacrisse, agit de son ct. Moi, j'agis du mien. Nos efforts sont convergents. Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta voix basse: --Nous ferons le coup pendant le procs de Rennes. --Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une pit sincre; car il est temps de sauver la France. Il faisait trs chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la conversation reprit, faible et languissante, et se trana en propos intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de Bonmont parlrent toilette. --Il est question, pour cet hiver, de robes la bonne femme, dit madame de Gromance qui regarda la baronne avec satisfaction en se la reprsentant alourdie par une jupe bouffante. --Vous ne devineriez pas, dit Gromance, o je suis all aujourd'hui. Je suis all au Snat. Il n'y avait pas sance. Laprat-Teulet m'a fait visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la bibliothque. C'est un beau local. Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hmicycle o devaient siger les pairs aprs la restauration du Roi, il avait palp les fauteuils de velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait demand Laprat-Teulet o tait la caisse. Cette visite au palais des pairs futurs avait ranim ses convoitises. Il rpta, dans la grande sincrit de son coeur: --Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est que temps. Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta une grande discrtion. Il fallait l'en croire, tout tait prt. On serait sans doute oblig de casser la gueule au prfet Worms-Clavelin et deux ou trois autres dreyfusistes du dpartement. Et il ajouta, en avalant un quartier de pche dans du sucre: --Cela ira tout seul. Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa connaissance des affaires, donna des conseils et conta des histoires viennoises qui l'amusaient beaucoup. Puis, en manire de conclusion: --C'est trs bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est trs bien. Mais il faut reconnatre que vous avez manqu votre coup aux obsques du Prsident Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce que je suis votre ami. On doit la vrit aux amis. Ne commettez pas une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis. Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver l'Opra avant la fin de la reprsentation, il alluma un cigare et se leva de table. Joseph Lacrisse tait discret par situation: il conspirait. Mais il aimait faire montre de sa puissance et de son crdit. Il ta de sa poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine, contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit madame de Bonmont, et dit en souriant: --On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout sur moi. Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant d'motion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentre dans son tui de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrtaire de la Jeunesse royaliste, la baronne lisabeth attacha sur cette poitrine un long regard mouill de larmes et brl de flammes. Le jeune Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beaut hroque. L'humidit et la fracheur de la nuit pntraient lentement les dneurs attards sous les arbres du restaurant. Les lueurs ross, dans lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'teignaient une une sur les tables dsertes. A la demande de madame de Gromance et de la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'tui la lettre du roi et la lut d'une voix touffe, mais distincte: Mon cher Joseph, Je suis trs heureux de l'entrain patriotique que nos amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru dans d'excellentes dispositions. A vous cordialement, PHILIPPE. Aprs avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit le papier dans son portefeuille de maroquin bleu contre sa poitrine, sous l'oeillet blanc de sa boutonnire. M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation. --Trs bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai chef. --C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a plaisir excuter les ordres d'un tel matre. --Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. de Gromance. Le duc d'Orlans semble avoir reu de monsieur le comte de Chambord le secret du style pistolaire... Vous n'ignorez point, mesdames, que le comte de Chambord crivait les plus belles lettres du monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il excellait principalement dans la correspondance. On retrouve quelque chose de sa grande manire dans le billet que M. Lacrisse vient de nous lire. Et le duc d'Orlans a de plus l'entrain, la fougue de la jeunesse... Belle figure, ce jeune prince! belle figure martiale et bien franaise! Il plat, il est sduisant. On m'a affirm qu'il tait presque populaire dans les faubourgs sous le sobriquet de Gamelle. --Sa cause fait de grands progrs dans les masses, dit Lacrisse. Les pingles l'effigie du Roi, que nous distribuons profusion, commencent pntrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple a plus de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au succs. M. de Gromance rpondit d'un ton de bienveillance et d'autorit: --Avec du zle, de la prudence et des dvouements tels que le vtre, monsieur Lacrisse, toutes les esprances sont permises. Et je suis sr que, pour russir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand nombre de victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mmes vous. Sa profession de ralli la Rpublique, sans lui interdire de former des voeux pour le rtablissement de la monarchie, ne lui permettait pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le jeune Lacrisse avait indiqus au dessert. M. de Gromance, qui allait aux bals de la prfecture et tait en coquetterie avec madame Worms-Clavelin, avait gard un silence de bon got quand le jeune secrtaire du Comit royaliste s'tait expliqu sur la ncessit de crever le prfet youpin; mais aucune convenance ne l'empchait maintenant de louer comme elle le mritait la lettre du prince et de faire entendre qu'il tait prt tous les sacrifices pour le salut du pays. M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne gotait pas moins le style de Philippe. Mais il tait si grand collectionneur de curiosits et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant tout obtenir du jeune Lacrisse la lettre princire, soit par voie d'change, soit par don gratuit ou sous couleur d'emprunt. Il s'tait procur par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages mls l'affaire Dreyfus et il en avait form un recueil intressant. Il songeait maintenant faire le dossier du Complot, et y introduire la lettre du prince, comme pice capitale. Il concevait que ce serait difficile, et sa pense en tait tout occupe. --Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir Neuilly, o je suis pour quelques jours encore. Je vous montrerai des pices assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre. Madame de Gromance avait cout avec toute l'attention convenable le billet du Roi. Elle tait du monde. Elle avait trop d'usage pour ne pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait inclin la tte la parole de Philippe, comme elle et fait la rvrence au couvert du Roi si elle avait eu l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vnration. Et puis elle savait prcisment ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu d'aussi prs que possible un parent du duc. 'avait t dans une maison discrte du quartier des Champs-lyses, un aprs-midi. On s'tait dit tout ce qu'on avait se dire, et ce jour n'avait point eu de lendemain. Monseigneur avait t convenable, sans magnificence. Assurment, elle se sentait honore mais elle n'avait pas le sentiment que cet honneur ft trs particulier ni trs extraordinaire. Elle estimait les princes; elle les aimait l'occasion; elle n'en rvait pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la sympathie qu'elle prouvait pour lui n'avait rien d'ardent ni de tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme blond, un peu grle, assez gentil, qui n'tait pas riche et qui se donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance. Elle aussi savait par exprience que la grande vie n'est pas facile mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux dans la haute socit. C'tait un motif de bonne entente. S'entr'aider l'occasion, fort bien! Mais voil tout! --Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs souhaits. Que les impressions de la baronne Jules taient plus chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intressait de tout son coeur cet lgant complot, dont l'oeillet blanc tait l'emblme. Justement, elle adorait les fleurs! tre mle une conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'tait pour elle entrer et plonger dans la vieille noblesse franaise, pntrer dans les salons les plus aristocratiques et bientt, peut-tre, aller la Cour. Elle tait mue, ravie, trouble. Moins ambitieuse encore que tendre, ce qu'elle trouvait cette lettre du Prince, dans la sincrit de son coeur aisment ouvert, ce qu'elle trouvait cette lettre, c'tait de la posie. Et l'innocente femme le dit comme elle le pensait: --Monsieur Lacrisse, cette lettre est potique. --C'est vrai, rpondit Joseph Lacrisse. Et ils changrent un long regard. Nulle parole mmorable ne fut dite aprs celle-l, en cette nuit d't, devant les fleurs et les bougies qui couvraient la petite table du restaurant. L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'tant leve, la baronne reut de M. Joseph Lacrisse son manteau sur ses abondantes paules, elle tendit la main M. de Terremondre, qui prenait cong. Il allait pied Neuilly, o il avait son logis de passage. --C'est tout prs, cinq cents pas d'ici. Je suis sr, madame, que vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai dcouvert Saint-James un reste de vieux parc avec un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage. Il faut que je vous montre cela, un jour. Et dj sa longue forme robuste s'enfonait dans l'alle bleuie par la lune. La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire chez eux dans sa voiture, une voiture de cercle, que son frre Wallstein lui avait envoye. --Montez! nous tiendrons bien tous les trois. Mais les Gromance avaient de la discrtion. Ils appelrent un fiacre arrt la grille du restaurant et s'y glissrent si vite que la baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph Lacrisse devant la portire ouverte de sa voiture. --Voulez-vous que je vous emmne, monsieur Lacrisse? --Je crains de vous gner. --Nullement. O voulez-vous que je vous dpose? --A l'toile. Ils s'engagrent sur la route bleue, borde de noir feuillage, dans la nuit silencieuse.... Et la course s'accomplit. La voiture s'tant arrte, la baronne, de la voix qu'on a en sortant d'un rve, demanda: --O sommes-nous? --A l'toile, hlas! rpondit Joseph Lacrisse. Et, aprs qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule sur l'avenue Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc dchir entre ses doigts nus, les paupires mi-closes et les lvres entr'ouvertes, frissonnait encore de cette ardente et douce treinte, qui, rapprochant de sa poitrine la lettre royale, venait de mler pour elle la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait conscience que cette lettre communiquait son aventure intime une grandeur nationale et la majest de l'histoire de France. XI C'tait dans une maison de la rue de Berri, au fond de la cour, un petit entresol, qui recevait un jour triste comme les pierres le long desquelles il descendait pniblement. Le fils du duc Jean, Henri de Brc, prsident du Comit excutif, assis son bureau, devant une feuille de papier blanc, faisait d'un pt d'encre un ballon, en y ajoutant un filet, des cordages et une nacelle. Derrire lui, sur le mur, une grande photographie tait accroche o le Prince apparaissait trs mou, dans sa solennit vulgaire et sa jeunesse paisse. Des drapeaux aux trois couleurs, fleurdeliss, entouraient cette image. Aux angles de la pice se dployaient des bannires sur lesquelles des dames vendennes et des dames bretonnes avaient brod des lis d'or et des devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: Vive l'arme! Au-dessous, pique avec des pingles, une caricature de Joseph Reinach en gorille. Un cartonnier et un coffre-fort composaient, avec un canap, quatre chaises et le bureau de bois noir, tout le meuble de cette pice la fois intime et administrative. Des brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des murs. Debout contre la chemine, Joseph Lacrisse, secrtaire du Comit dpartemental de la Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la liste des affilis. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le front pliss, Henri Lon, vice-prsident des Comits royalistes du Sud-Ouest, dveloppait ses ides. Il passait pour impertinent et chagrin, grand broyeur de noir. Mais ses capacits hrditaires en finance le rendaient prcieux ses associs. Il tait fils de ce Lon-Lon, banquier des Bourbons d'Espagne, ruin au crack de l'_Union Gnrale_. --a se resserre, vous avez beau dire, a se resserre. Je le sens. De jour en jour, le cercle se rtrcit autour de nous. Avec Mline nous avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous tions l'aise, libres de nos mouvements. Il carta les coudes et joua des bras, comme pour donner une ide de la facilit qu'on avait se mouvoir dans ces temps heureux, qui n'taient plus. Et il poursuivit: --Avec Mline, nous avions tout. Nous les royalistes, nous avions le gouvernement, l'arme, la magistrature, l'administration, la police. --Nous avons tout cela encore, dit Henri de Brc. Et l'opinion est plus que jamais avec nous depuis que le gouvernement est impopulaire. --Ce n'est plus la mme chose. Avec Mline nous tions officieux, nous tions gouvernementaux, nous tions conservateurs. C'tait une situation admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le Franais, pris en masse, est conservateur. Il est casanier. Les dmnagements l'effraient. Mline nous avait rendu ce service immense de nous donner l'air rassurant, de nous faire bnins, bnins, aussi bnins que lui. Il disait que c'tait nous les rpublicains, et les populations le croyaient. A voir sa mine, on ne pouvait pas le souponner de plaisanter. Il nous avait fait accepter par l'opinion. Le service n'est pas mince! --Mline, c'tait un honnte homme! soupira Henri de Brc. Il faut lui rendre cette justice. --C'tait un patriote! dit Joseph Lacrisse. --Avec ce ministre, poursuivit Henri Lon, nous avions tout, nous tions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions mme pas besoin de nous cacher. Nous n'tions pas en dehors de la Rpublique; nous tions au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme. Nous tions tout le monde, nous tions la France! Je ne suis pas tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnatre que la Rpublique est quelquefois bonne fille. Sous Mline, la police tait exquise, elle tait suave. Je n'exagre pas, elle tait suave. A une manifestation royaliste, que vous aviez trs gentiment organise, Brc, j'ai cri Vive la police! m'gosiller. C'tait de bon coeur. Les sergots assommaient les rpublicains avec entrain!... Grault-Richard tait fichu au bloc pour avoir cri: Vive la Rpublique! Mline nous faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berait, il nous a endormis. Mais oui! Le gnral Decuir lui-mme disait: Du moment que nous avons tout ce que nous pouvons dsirer, pourquoi essayer de chambarder la boutique, au risque d'coper salement? O temps heureux! Mline menait la ronde. Nationalistes, monarchistes, antismites, plbiscitaires, nous dansions en choeur son violon villageois. Tous ruraux, tous fortuns! Sous Dupuy dj, j'tais moins content; avec lui, c'tait moins franc. On tait moins tranquille. Bien sr qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce n'tait pas un vrai ami. Ce n'tait plus le bon mntrier de village qui menait la noce. C'tait un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et l'on allait cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-l, et l'on risquait de verser. Il avait la main dure. Vous me direz que c'tait un faux maladroit. Mais la fausse maladresse ressemble normment la vraie. Et puis il ne savait pas o il voulait aller. On en voit comme a, des collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui vous roulent indfiniment dans des chemins impossibles en clignant de l'oeil d'un air malin. C'est nervant! --Je ne dfends pas Dupuy, dit Henri de Brc. --Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'tudie, je le classe. Je ne le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne l'oublions pas. Sans lui, nous serions tous coffrs l'heure qu'il est. Parfaitement, pendant les funrailles de Faure, au grand jour de l'action parallle, sans lui, aprs avoir rat le coup du catafalque, nous tions frits, mes petits agneaux. --Ce n'est pas nous qu'il voulait mnager, dit Joseph Lacrisse, le nez dans son registre. --Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien faire, qu'il y avait des gnraux l dedans, que c'tait trop gros. Nanmoins nous lui devons une fameuse chandelle. --Bah! dit Henri de Brc, nous aurions t acquitts, comme Droulde. --C'est possible, mais il nous a laisss nous refaire bien tranquillement aprs la dbandade des obsques, et je lui en suis reconnaissant, je l'avoue. D'un autre ct, sans mchancet, sans le vouloir, peut-tre, il nous a fait beaucoup de tort. Tout d'un coup, au moment o l'on s'y attendait le moins, ce gros homme avait l'air de se fcher tout rouge contre nous. Il faisait mine de dfendre la Rpublique. Sa position le voulait, je le sais bien. Ce n'tait pas srieux. Mais a faisait mauvais effet. Je m'puise vous le dire: ce pays est conservateur. Dupuy, lui, ne disait pas, comme Mline, que c'tait nous les conservateurs, que c'tait nous les rpublicains. D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne l'aurait pas cru. On ne le croyait jamais. Sous son ministre, nous avons perdu quelque chose de notre autorit sur le pays. Nous avons cess d'tre du gouvernement. Nous avons cess d'tre rassurants. Nous avons commenc inquiter les rpublicains de profession. C'tait honorable, mais c'tait dangereux. Nos affaires taient moins bonnes sous Dupuy que sous Mline; elles sont moins bonnes sous Waldeck-Rousseau qu'elles n'taient sous Dupuy. Voil la vrit, l'amre vrit. --videmment, rpliqua Henri de Brc en tirant sa moustache, videmment le ministre Waldeck-Millerand est anim des pires intentions; mais, je vous le rpte, il est impopulaire, il ne durera pas. --Il est impopulaire, reprit Henri Lon, mais tes-vous sr qu'il ne durera pas assez longtemps pour nous faire du mal? Les gouvernements impopulaires durent autant que les autres. D'abord il n'y a pas de gouvernements populaires. Gouverner, c'est mcontenter. Nous sommes entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des btises exprs. Est-ce que vous croyez que nous serons populaires, nous, quand nous serons le gouvernement? Croyez-vous, Brc, que les populations pleureront d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de chambellan, une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous que vous serez acclam dans les faubourgs, un jour de grve, quand vous serez prfet de police? Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la tte d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas nous-mmes. Nous disons que le ministre Waldeck est compos d'idiots. Nous avons raison de le dire; nous aurions tort de le croire. --Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la faiblesse du gouvernement, qui ne sera pas obi. --Il y a belle lurette, dit Henri Lon, que nous n'avons que des gouvernements faibles. Ils nous ont tous battus. --Le ministre Waldeck n'a pas un commissaire de police sa disposition, rpliqua Joseph Lacrisse, pas un seul! --Tant mieux! dit Henri Lon, car il suffirait d'un pour tre coffrs tous les trois. Je vous le dis, le cercle se resserre. Mditez cette parole d'un philosophe; elle en vaut la peine: Les rpublicains gouvernent mal, mais ils se dfendent bien. Cependant Henri de Brc, pench sur son bureau, transformait un second pt d'encre en coloptre par l'adjonction d'une tte, de deux antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur son oeuvre, leva la tte et dit:--Nous avons encore de belles cartes dans notre jeu, l'arme, le clerg.... Henri Lon l'interrompit: --L'arme, le clerg, la magistrature, la bourgeoisie, les garons bouchers, tout le train de plaisir de la Rpublique, quoi!... Cependant le train roule, et il roulera jusqu' ce que le mcanicien arrte la machine. --Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le prsident Faure!.... --Flix Faure, reprit Henri Lon, s'tait mis avec nous par vanit. Il tait nationaliste pour chasser chez les Brc. Mais il se serait retourn contre nous ds qu'il nous aurait vus sur le point de russir. Ce n'tait pas son intrt de rtablir la monarchie. Dame! qu'est-ce que la monarchie lui aurait donn? Nous ne pouvions pourtant pas lui offrir l'pe de conntable. Regrettons-le; il aimait l'arme; pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et puis il n'tait pas le mcanicien. Loubet non plus n'est pas le mcanicien. Le Prsident de la Rpublique, quel qu'il soit, n'est pas matre de la machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le train de la Rpublique est conduit par un mcanicien fantme. On ne le voit pas, et la locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement. Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri Lon. Il y a la veulerie gnrale. Je veux vous rapporter ce sujet une parole profonde du citoyen Bissolo. C'tait quand nous organisions, avec les antismites, des manifestations spontanes contre Loubet. Nos bandes traversaient les boulevards en criant: Panama! dmission! Vive l'arme! C'tait superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du gnral Decuir tenaient la tte, huit reflets au chapeau, un oeillet blanc la boutonnire, la main une badine pomme d'or. Et les meilleurs camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les choisir. Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient t bien fchs de manquer une telle fte. Aussi quelles gueules, et quels poings, et quels gourdins! Une contre-manifestation ne tardait pas se produire. Des bandes moins nombreuses et moins brillantes que les ntres, aguerries cependant et rsolues, s'avanaient l'encontre de nous, aux cris de Vive la Rpublique! A bas la calotte! Parfois, du milieu de nos adversaires, un cri de Vive Loubet! s'levait, tout surpris lui-mme de traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant d'expirer, la colre des sergots, qui formaient prcisment cette heure un barrage sur le boulevard. Tel un austre galon de laine noire au bord d'un tapis bariol. Mais bientt cette bordure, anime d'un mouvement propre, se prcipitait sur le front de la contre-manifestation, dont cependant une autre bande d'agents travaillait les derrires. Ainsi la police avait bientt fait de mettre en pices les partisans de M. Loubet et d'en traner les dbris mconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la mairie Drouot. C'tait l'ordre de ces jours troubls. M. Loubet ignorait-il, l'lyse, les procds mis en usage par sa police pour faire respecter sur le boulevard le chef de l'tat? ou, les connaissant, n'y pouvait-il, n'y voulait-il rien changer? Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularit elle-mme, bien que solide et pleine, se dissipait, s'vanouissait presque, dans l'agrable et singulier spectacle offert, chaque soir, un peuple spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait effrayant; il aurait du gnie, et je ne serais plus sr de coucher cet hiver l'lyse, devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je crois que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent spontanment et sur la seule impulsion de leur bon coeur, parvinrent, en rendant la rpression sympathique, rpandre sur l'avnement du Prsident un peu de cette joie populaire qui y manquait tout fait. En cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions intrt voir grandir le mcontentement gnral. Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernires de cette grande semaine, tandis que la manoeuvre attendue s'excutait de point en point, alors que la contre-manifestation se trouvait prise en tte et en queue par les agents et en flanc par nous-mmes, je vis le citoyen Bissolo se dtacher du front menac des lysens et, par grandes enjambes, avec un furieux tortillement de son petit corps, gagner l'angle de la rue Drouot o je me tenais avec une douzaine de camelots qui criaient sous mes ordres: Panama! dmission! Un petit coin bien tranquille! Je battais la mesure et mes hommes dtachaient les syllabes Pa-na-ma. C'tait vraiment fait avec got. Bissolo se blottit entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il n'avait pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous nous trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations; l'entre, la sortie de toutes les runions, en tte de tous les cortges. Nous avions chang toutes les injures politiques: Calotin, vendu, faussaire, tratre, assassin, sans-patrie! a lie, a cre une sympathie. Et puis j'tais content de voir un socialiste, presque un libertaire, protger Loubet, qui est plutt un modr dans son genre. Je me disais: Il doit tre agac, le Prsident, d'tre acclam par Bissolo, un nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les runions publiques rclame la nationalisation du capital. Il aimerait mieux, ce bourgeois, tre soutenu par un bourgeois comme moi. Mais il peut se fouiller. Panama! Panama! dmission! dmission! Vive l'arme! A bas les juifs! Vive le Roi! Tout cela fit que je reus Bissolo avec courtoisie. Je n'aurais eu qu' dire: Tiens! voil Bissolo! pour le faire chapper immdiatement par mes douze camelots. Mais ce n'tait pas utile. Je ne dis rien. Nous tions bien calmes, l'un ct de l'autre, et nous regardions le dfil des prisonniers loubettistes, qui taient mens sans douceur au poste de la rue Drouot. Pour la plupart, ayant t pralablement assomms, ils tranaient aux bras des agents comme des bonshommes d'toupe. Il se trouvait dans le nombre un dput socialiste, trs bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: maman! maman!... un rdacteur d'un journal incolore, les yeux pochs; son nez, une fontaine lumineuse. Et allez donc! la Marseillaise! Qu'un sang impur.... J'en remarquai surtout un, qui tait bien plus respectable et bien plus calamiteux que les autres. C'tait une espce de professeur, homme d'ge et grave. videmment, il avait voulu s'expliquer; il s'tait efforc de faire entendre aux flics des paroles subtiles et persuasives. Sans quoi, on n'aurait pas compris que ceux-ci lui labourassent les reins, comme ils faisaient, des clous de leurs souliers, et abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et comme il tait trs long, trs mince, faible et de peu de poids, il sautillait sous les coups d'une faon tout fait ridicule, et il montrait une tendance comique s'chapper en hauteur. Sa tte nue tait lamentable. Il avait cet air de submerg que prennent les myopes quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage exprimait la dtresse infinie d'un tre qui n'a plus de contact avec le monde extrieur que par des poignes solides et des semelles ferres. Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen Bissolo, bien qu'en territoire ennemi, ne put s'empcher de soupirer et de dire: --C'est tout de mme drle que des rpublicains soient traits de cette manire-l dans une rpublique. Je rpondis poliment qu'en effet c'tait assez joyeux. --Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce n'est pas joyeux. C'est triste. Mais ce n'est pas l le vrai malheur. Le vrai malheur, je vais vous le dire, c'est l'avachissement public. Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui nous honorait tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et il est vrai qu'elle me sembla molle et sans nergie. De son paisseur jaillissait de temps autre, comme un ptard lanc par un enfant, un cri d' A bas Loubet! A bas les voleurs! bas les juifs! vive l'arme!; il s'en dgageait une sympathie assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas d'lectricit, rien qui annont l'orage. Et le citoyen Bissolo poursuivit avec une mlancolie philosophique: --Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. Nous, les rpublicains, nous les socialistes et les libertaires, nous en souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les monarchistes et les csariens, vous en souffrirez demain. Et vous saurez votre tour qu'il n'est pas facile de faire boire un ne qui n'a pas soif. On arrte les rpublicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour des royalistes d'tre arrts, personne ne bougera non plus. Vous pouvez y compter, la foule ne se grouillera pas pour vous dlivrer, vous, monsieur Henri Lon, et, votre ami M. Droulde. --Je vous avoue qu' la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la profondeur lugubre de l'avenir. Je rpondis nanmoins avec quelque ostentation: --Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette diffrence que vous tes pour la foule un tas de vendus et de sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous jouissons de l'estime publique, nous sommes populaires. A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agrablement et dit: --La monture est l, monseigneur; vous n'avez qu' l'enfourcher. Mais quand vous serez dessus elle se couchera tranquillement au bord du chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plat, la popularit n'a-t-elle pas cass les reins? La foule a-t-elle jamais pu porter le moindre secours ses idoles en pril? Vous n'tes pas aussi populaires que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre prtendant Gamelle n'est gure connu du public. Mais si jamais la foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous dcouvrirez bientt l'normit de son impuissance et de sa lchet. Je ne pus me retenir de reprocher svrement au citoyen Bissolo de calomnier la foule franaise. Il me rpondit qu'il tait sociologue, qu'il faisait du socialisme base scientifique, qu'il possdait dans une petite bote une collection de faits exactement classs, qui lui permettaient d'oprer la rvolution mthodique. Et il ajouta: --C'est la science, et non le peuple, en qui est la souverainet. Une btise rpte par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'tre une btise. Les majorits ont montr le plus souvent une aptitude suprieure la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles n'ont un peu de force qu'au moment o elles crvent de faim. Je suis en tat de vous prouver que le matin du 10 aot 1792 le peuple de Paris tait encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les runions publiques et j'y ai attrap pas mal de horions. L'ducation du peuple est peine commence, voil la vrit. Dans la cervelle d'un ouvrier, la place o les bourgeois logent leurs prjugs ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est combler. On y arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tte vide que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique, tout cela est dans ma bote. Tout cela est conforme aux lois de l'volution.... C'est gal, la veulerie gnrale me dgote. Et votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les dfenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils assez glatineux! Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: Vive la Sociale! plongea tte basse dans la foule norme et disparut sous la houle. Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long rcit, demanda si le citoyen Bissolo n'tait pas une simple brute. --C'est au contraire un homme d'esprit, rpondit Henri Lon, et qu'on voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne fait pas boire un ne qui n'a pas soif. XII Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abme heureux. Aprs ce dner de Madrid, ennobli par la lecture d'une lettre royale, au retour mu du Bois, dans la voiture chaude encore d'une treinte historique, elle avait dit Joseph Lacrisse: Ce sera pour toujours! et cette parole, qui semblera vaine, si l'on considre l'instabilit des lments qui servent de substance aux motions amoureuses, n'en tmoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un got distingu pour l'infini. Parfaitement! avait rpondu Joseph Lacrisse. Deux semaines s'taient coules depuis cette nuit gnreuse, deux semaines durant lesquelles le secrtaire du Comit dpartemental de la Jeunesse royaliste avait partag son temps entre les soins du complot et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage couvert d'une voilette de dentelle blanche, tait venue, l'heure dite, dans le petit premier d'une discrte maison de la rue Lord-Byron; trois pices qu'elle avait amnages elle-mme avec toutes les dlicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* cleste dont s'enveloppaient nagure ses amours oublies avec Raoul Marcien. Elle y avait trouv Joseph Lacrisse correct, fier et mme un peu farouche, charmant, jeune, mais non point tout fait tel qu'elle et voulu. Il tait d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncs, les lvres minces et serres, il lui et rappel Rara, si elle n'avait possd dans sa plnitude le don dlicieux d'oublier le pass. Elle savait que, s'il tait soucieux, ce n'tait pas sans cause. Elle savait qu'il conspirait et qu'il tait charg, pour sa part, de dcerveler un prfet de premire classe et les principaux rpublicains d'un dpartement trs peupl; qu'il risquait dans cette entreprise sa libert, sa vie, pour le trne et l'autel. C'est parce qu'il tait un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aim. Mais prsent, elle l'aurait prfr plus souriant et plus tendre. Il ne l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: Vous voir, c'est une ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rve toil, positivement. Et il avait ajout: Que vous tes dlicieuse! Mais il l'avait peine regarde. Et tout de suite il tait all la fentre. Il avait soulev un petit coin de rideau, et depuis dix minutes il restait l, en observation. Il lui dit sans se retourner: --Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous soyons sur le devant. Mais l'arbre m'empche de voir. --L'acacia, soupira la baronne en dfaisant lentement sa voilette. La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plante d'un acacia et d'une douzaine de fusains, et ferme par une grille garnie de lierre. --L'acacia, si vous voulez. --Qu'est-ce que vous regardez, mon ami? --Un homme qui est l, en espalier, contre le mur d'en face. --Qu'est-ce que c'est que cet homme? --Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je suis fil. Depuis que j'habite Paris, je promne toute la journe deux agents. C'est agaant la longue. Cette fois je croyais pourtant bien les avoir sems. --Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre? --A qui? --Je ne sais pas... au gouvernement.... Il ne rpondit rien et demeura quelque temps encore en observation. Puis, s'tant assur que l'homme n'tait pas un de ses agents, il revint elle, un peu rassrn. --Combien je vous aime! Vous tes plus jolie encore que d'habitude. Je vous assure. Vous tes adorable.... Mais si on me les avait changs, mes agents!... C'est Dupuy qui me les avait donns. Il y en avait un grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient de ct. Je les connaissais. Ils n'taient pas bien craindre. Ils taient brls. Quand j'tais mon cercle, chacun de mes amis me disait en entrant: Lacrisse, je viens de voir vos agents la porte. Je leur envoyais, ces braves agents, des cigares et de la bire. Je me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me protger. Il tait brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il tait tout de mme un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels. Avec eux, il faut jouer serr. S'ils m'avaient chang mes agents, les misrables! Il retourna la fentre. --Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqu son gilet ray de jaune. La peur dforme les objets, c'est positif!... Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'tait pour vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise cause de moi. Vous si charmante, si dlicieuse!... Il revint elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses profondes. Bientt elle vit ses vtements dans un tel dsordre, que la pudeur, dfaut d'un autre sentiment, l'aurait oblige les ter. --Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez. --Il me semble que si je ne vous aimais pas.... --Entendez-vous ce pas lourd, rgulier, dans la rue? --Non, mon ami. Et il tait vrai que, plonge dans un nant dlicieux, elle ne prtait pas l'oreille aux bruits du monde extrieur. --Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit, l'oiseau. J'ai ce pas-l dans l'oreille. Je le distinguerais entre mille. Et il retourna la fentre. Ces alertes l'nervaient. Depuis l'chec du 23 fvrier, il avait perdu sa belle assurance. Il commenait croire que ce serait long et difficile. Le dcouragement gagnait la plupart de ses associs. Il devenait ombrageux. Tout l'irritait. Elle eut le malheur de lui dire: --Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter dner, pour demain, chez mon frre Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir. Il clata: --Votre frre Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race, celui-l! Henri Lon lui a parl cette semaine d'une affaire intressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait rpandre profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donn des conseils, de bons conseils Lon. Est-ce qu'il croit que c'est des conseils que nous lui demandons, votre frre Wallstein? Elisabeth tait antismite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans inlgance dfendre son frre Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait. Elle garda le silence. Il se mit jouer avec le petit revolver qu'il avait pos sur la table de nuit. --Si l'on vient m'arrter... dit-il. Un flot rouge de colre lui monta au cerveau. Il s'cria que les juifs, les protestants, les francs-maons, les libres-penseurs, les parlementaires, les rpublicains, les ministriels, il voudrait les fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol. Il devint loquent, fit entendre le langage dvot des _Croix_: --Les juifs et les francs-maons dvorent la France. Ils nous ruinent et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procs de Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tte la devanture des charcutiers!... Tout est prt. Le mouvement clatera simultanment Rennes et Paris. Les dreyfusards seront crabouills sur le pav des rues. Loubet sera grill dans l'lyse flambant. Et ce ne sera pas trop tt. Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abme heureux. Elle ne croyait pas que ce ft assez pour un jour d'oublier une seule fois l'univers dans cette chambre tendue de bleu cleste. Elle s'effora de ramener son ami de plus douces penses. Elle lui dit: --Vous avez de beaux cils. Et elle lui donna de petits baisers sur les paupires. Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son me heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retnt encore de l'un de ses beaux bras amollis et dnous. D'une voix tendre comme un soupir, elle lui demanda: --Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous tions si heureux tout l'heure! --Certainement, rpondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois dpches chiffres envoyer avant la nuit. C'est compliqu et c'est dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercept nos tlgrammes du 22 fvrier. Il y avait dedans de quoi nous faire coffrer tous. --Et il ne les avait pas intercepts, mon ami? --Faut croire que non, puisque nous n'avons pas t inquits. Mais j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas trangl la gueuse, je ne serai pas tranquille. Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras, comme une guirlande fleurie et parfume, fixa sur lui les saphirs humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche ardente et frache: --Ne t'inquite plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous russirez, j'en suis sre. Elle est perdue leur Rpublique. Comment veux-tu qu'elle te rsiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maons, des libres penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la mme chose, n'est-ce pas, la religion et la patrie? Il y a un lan admirable des mes. Le dimanche, la messe, les glises sont pleines. Et il n'y a pas que des femmes, comme les rpublicains voudraient le faire croire. Il y a des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami, vous russirez. D'abord, je ferai brler des cierges pour vous dans la chapelle de saint Antoine. Lui, pensif et grave: --Oui, ce sera enlev dans les premiers jours de septembre. L'esprit public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque. Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait. --Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du meilleur monde nous ont apport trois cent mille francs. Monseigneur a t sensible cette gnrosit bien franaise. N'est-ce pas qu'il y a dans cette offrande faite par des femmes la royaut quelque chose de charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne socit? Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, et ne semblait pas entendre. Il prcisa sa pense: --Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs, apports par de blanches mains. Monseigneur nous a dit avec une grce chevaleresque: Dpensez les trois cent mille francs jusqu'au dernier sol. Si une belle petite main nous apportait cent mille autres francs, elle serait bnie. Elle aurait contribu sauver la France. Il y a une bonne place prendre parmi les amazones du chque, dans l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'tre dsavou, je promets la quatrime venue une lettre autographe du Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret la Cour. Cependant la baronne, se sentant tape, en concevait une impression pnible. Ce n'tait pas la premire fois. Mais elle ne s'y accoutumait point. Et elle jugeait tout fait inutile de contribuer de son argent la restauration du trne. Sans doute elle aimait ce jeune prince si beau, tout rose avec une belle barbe de soie blonde. Elle souhaitait ardemment son retour, elle tait impatiente de voir son entre dans Paris, et son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnt autre chose que de l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de parler, le silence devenait pnible. Elle murmura, devant la glace: --Comme je suis coiffe, mon Dieu! Puis, ayant achev sa toilette, elle tira de son petit porte-monnaie un trfle quatre feuilles enferm dans un mdaillon de verre entour d'un cercle de vermeil. Elle le tendit son ami et lui dit d'un ton sentimental: --Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours. Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de dtourner sur lui les agents, s'il tait fil. Sur le palier, il murmura avec une mauvaise grimace: --Une vraie Wallstein, celle-l! Elle a beau tre baptise.... La caque sent toujours le hareng. XIII Dans le tide et lumineux dclin du jour, le jardin du Luxembourg tait comme baign d'une poussire d'or. M. Bergeret s'assit, entre MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de Marguerite d'Angoulme. --Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que vous le reconnatrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui gotait la bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'tre montre docte, sincre, tolrante et pitoyable, et pour avoir tent d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressrent l'insulter les polissons du collge de Navarre et, si elle n'et t la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jete en Seine. Elle avait une me douce, profonde et riante. Je ne sais si, vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorn. Il est certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et sincres des lves de Clouet, qui nous ont laiss son portrait. Je croirais plutt que son sourire tait souvent voil de tristesse, et qu'un pli douloureux tirait ses lvres quand elle a dit: J'ai port plus que mon faix de l'ennui commun toute crature bien ne. Elle ne fut point heureuse dans son existence prive et elle vit autour d'elle les mchants triompher aux applaudissements des ignorants et des lches. Je crois qu'elle aurait cout avec sympathie ce que je vais lire, quand ses oreilles n'taient pas de marbre. Et M. Bergeret, ayant dploy son journal, lut ce qui suit: LE BUREAU Pour se reconnatre dans toute cette affaire, il fallait, l'origine, quelque application et une certaine mthode critique, avec le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumire s'est faite d'abord chez ceux qui, par la qualit de leur esprit et la nature de leurs travaux, taient plus aptes que d'autres se dbrouiller dans des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui. Si la foule a longtemps rsist la vrit pressante, c'est ce dont il ne faut pas s'tonner: on ne doit s'tonner de rien. Il y a des raisons tout. C'est nous de les dcouvrir. Dans le cas prsent, il n'est pas besoin de beaucoup de rflexion pour s'apercevoir que le public a t tromp autant qu'on peut l'tre, et qu'on a abus de sa crdulit touchante. La presse a beaucoup aid au succs du mensonge. Le gros des journaux s'tant port au secours des faussaires, les feuilles ont publi surtout des pices fausses ou falsifies, des injures et des mensonges. Mais il faut reconnatre que, le plus souvent, c'tait pour contenter leur public et rpondre aux sentiments intimes du lecteur. Et il est certain que la rsistance la vrit vint de l'instinct populaire. La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par eux-mmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se faisait de l'arme une ide simple. Pour elle, l'arme c'tait la parade, le dfil, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les bottes, les perons, les paulettes, les canons, les drapeaux. C'tait aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin bleu, le quartier, l'exercice, la chambre, la salle de police, la cantine. C'tait encore l'imagerie nationale, les petits tableaux luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si frais et des batailles si propres. C'tait enfin un symbole de force et de scurit, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui dfilent cheval, l'pe au poing, dans les clairs de l'acier et les feux de l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que tantt, enferms dans une chambre, courbs sur une table, tte tte avec des agents brls de la Prfecture de police, ils maniaient le grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaant ou mettant un nom sur une pice, prenaient la plume pour contrefaire des critures, afin de perdre un innocent; ou bien encore mditaient des travestissements burlesques pour des rendez-vous mystrieux avec le tratre qu'il fallait sauver? Ce qui, pour la foule, tait toute vraisemblance ces crimes, c'est qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de bureau, un got de renferm; c'est qu'ils n'avaient pas l'air militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie infme, toute cette chicane ignoble et sclrate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de chne, l'encrier de porcelaine entour d'ponge, le couteau de buis, la carafe sur la chemine, le cartonnier, le rond de cuir peuvent suggrer d'imaginations saugrenues et de penses mauvaises ces sdentaires, ces pauvres assis, qu'un pote a chants, des gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de louche, de faux, de perfide et de bte avec du papier, de l'encre, de la mchancet et de la sottise, est sorti d'un coin de ce btiment sur lequel sont sculpts des trophes d'armes et des grenades fumantes. Les travaux qui s'accomplirent l durant quatre annes, pour mettre la charge d'un condamn les preuves qu'on avait nglig de produire avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait et qui s'accusait lui-mme, sont d'une monstruosit qui passe l'esprit modr d'un Franais et il s'en dgage une bouffonnerie tragique qu'on gote mal dans un pays dont la littrature rpugne la confusion des genres. Il faut avoir tudi de prs les documents et les enqutes pour admettre la ralit de ces intrigues et de ces manoeuvres prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conois que le public, distrait et mal averti, ait refus d'y croire, alors mme qu'elles taient divulgues. Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministre, sur trente mtres carrs de parquet cir, quelques bureaucrates kpi, les uns paresseux et fourbes, les autres agits et turbulents, ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et tromp tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout l'affaire de Mercier et des bureaux, a rvl de vilaines moeurs, elle a suscit aussi de beaux caractres. Et dans ce bureau mme il se trouva un homme qui ne ressemblait nullement ceux-l. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et de l'tendue, le caractre grand, une me patiente, largement humaine, d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers les plus intelligents de l'arme. Et, bien que cette singularit des tres d'une essence trop rare pt lui tre nuisible, il avait t nomm lieutenant-colonel le premier des officiers de son ge, et tout lui prsageait, dans l'arme, le plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu railleuse et sa bont solide. Ils le savaient dou du sens suprieur de la beaut, apte sentir vivement la musique et les lettres, vivre dans le monde thr des ides. Ainsi que tous les hommes dont la vie intrieure est profonde et rflchie, il dveloppait dans la solitude ses facults intellectuelles et morales. Cette disposition se replier sur lui-mme, sa simplicit naturelle, son esprit de renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois comme une grce dans les mes les mieux averties du mal universel, faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou devins, calmes hros de chaque jour, qui communiquent aux plus humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui l'accomplissement du devoir rgulier est la posie familire de la vie. Cet officier, ayant t appel au deuxime bureau, y dcouvrit un jour que Dreyfus avait t condamn pour le crime d'Esterhazy. Il en avertit ses chefs. Ils essayrent, d'abord par douceur, puis par menaces, de l'arrter dans des recherches qui, en dcouvrant l'innocence de Dreyfus, dcouvriraient leurs erreurs et leurs crimes. Il sentit qu'il se perdait en persvrant. Il persvra. Il poursuivit avec une rflexion calme, lente et sre, d'un tranquille courage, son oeuvre de justice. On l'carta. On l'envoya Gabs et jusque sur la frontire tripolitaine, sous quelque mauvais prtexte, sans autre raison que de le faire assassiner par des brigands arabes. N'ayant pu le tuer, on essaya de le dshonorer, on tenta de le perdre sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut l'empcher de parler au procs Zola. Il parla. Il parla avec la tranquillit du juste, dans la srnit d'une me sans crainte et sans dsirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme qui fait son devoir ce jour-l comme les autres jours, sans songer un moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage le faire. Ni les menaces ni les perscutions ne le firent hsiter une minute. Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour tablir l'innocence d'un juif et le crime d'un chrtien, il avait d surmonter des prjugs clricaux, vaincre des passions antismites enracins dans son coeur ds son jeune ge, tandis qu'il grandissait sur cette terre d'Alsace et de France qui le donna l'arme et la patrie. Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses penses ne fut d'un sectaire, que sa haute intelligence l'lve au dessus des haines et des partialits, et qu'enfin c'est un esprit libre. Cette libert intrieure, la plus prcieuse de toutes, ses perscuteurs ne purent la lui ter. Dans la prison o ils renfermrent et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de sa statue, il tait libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes, ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'ides hautes et sereines attestaient (je le sais) la libert de son esprit. C'est eux, ses perscuteurs et ses calomniateurs, qui taient prisonniers, prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des tmoins l'ont vu paisible, souriant, indulgent, derrire les barrires et les grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que s'organisaient ces runions publiques qui runissaient par milliers des savants, des tudiants et des ouvriers, que des feuilles de ptitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit Louis Havet, qui tait venu le voir dans sa prison: Je suis plus tranquille que vous. Je crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de cette pidmie de crime et de folie, des fureurs excrables de ces hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte simplicit le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, l'essai que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois qu'il a souffert au dedans de lui-mme, dans le secret de son me silencieuse et comme voile du manteau stoque. Mais j'aurais honte de le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de piti humaine arrivt jusqu' ses oreilles et offenst la juste fiert de son coeur. Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au jour soudain de l'preuve il se trouva prt et n'eut point de faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont permis de donner la mesure de sa grande me, heureux parce qu'il se montra honnte homme avec hrosme et simplicit, heureux parce qu'il est un exemple aux soldats et aux citoyens. La piti, il faut la garder ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner que de l'admiration. M. Bergeret, ayant achev sa lecture, plia son journal. La statue de Marguerite de Navarre tait toute rose. Au couchant, le ciel, dur et splendide, se revtait, comme d'une armure, d'un rseau de nuages pareils des lames de cuivre rouge. XIV Ce soir-l, M. Bergeret reut, dans son cabinet, la visite de son collgue Jumage. Alphonse Jumage et Lucien Bergeret taient ns le mme jour, la mme heure, de deux mres amies, pour qui ce fut, par la suite, un inpuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble. Lucien ne s'inquitait en aucune manire d'tre entr dans la vie au mme moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec contention. Il accoutuma son esprit comparer, dans leur cours, ces deux existences simultanment commences, et il se persuada peu peu qu'il tait juste, quitable et salutaire, que les progrs de l'une et de l'autre fussent gaux. Il observait d'un oeil intress ces carrires jumelles qui se poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre fortune une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui troublaient la limpidit naturelle de son me. Et que M. Bergeret ft professeur de facult quand il tait lui-mme professeur de grammaire dans un lyce suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprim dans son coeur. Il tait trop honnte homme pour en faire un grief son ami. Mais quand celui-ci fut charg d'un cours la Sorbonne, Jumage en souffrit par sympathie. Un effet assez trange de cette tude compare de deux existences fut que Jumage s'habitua penser et agir en toute occasion au rebours de Bergeret; non qu'il n'et point l'esprit sincre et probe, mais parce qu'il ne pouvait se dfendre de souponner quelque malignit dans des succs de carrire plus grands et meilleurs que les siens, par consquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons honorables qu'il s'tait donnes et pour celle qu'il avait d'tre le contradicteur, d'tre l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les nationalistes, quand il vit que le professeur de facult avait pris le parti de la rvision. Il se fit inscrire la ligue de l'_Agitation franaise_, et mme il y pronona des discours. Il se mettait pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les systmes de chauffage conomique et dans les rgles de la grammaire latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage n'avait pas toujours raison. Cette contrarit, qui avait pris avec les annes l'exactitude d'un systme raisonn, n'altra point une amiti forme ds l'enfance. Jumage s'intressait vraiment Bergeret dans les disgrces que celui-ci essuyait au cours parfois tourment de sa vie. Il allait le voir chaque malheur qu'il apprenait. C'tait l'ami des mauvais jours. Ce soir-l, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine brouille et trouble, ce visage couperos de joie et de tristesse, que Lucien connaissait. --Tu vas bien, Lucien? Je ne te drange pas? --Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes filles. Cette version est littrale, et c'est tout autre chose que les _Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland. --Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais a n'a aucune importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?... --Je les lisais, rpondit M. Bergeret. Je les lisais pour la premire fois. Car l'honnte Galland n'en donne pas l'ide. C'est un excellent conteur, qui a soigneusement corrig les moeurs arabes. Sa Shhrazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous avons ici l'Arabie avec tous ses parfums. --Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le rpte, c'est sans importance. Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le papier sur la table. --Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pens qu'il valait mieux.... Peut-tre est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis, beaucoup d'ennemis.... --Flatteur! dit M. Bergeret. Et prenant le journal, il lut ces lignes marques au crayon bleu: Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait en province, vient d'tre charg de cours la Sorbonne. Les tudiants de la Facult des lettres protestent nergiquement contre la nomination de ce protestant antifranais. Et nous ne sommes pas surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont dcid d'accueillir comme il le mrite, par des hues, ce sale juif allemand, que le ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer comme professeur. Et quand M. Bergeret eut achev sa lecture: --Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la peine. C'est si peu de chose! --C'est peu, j'en conviens, rpondit M. Bergeret. Encore faut-il me laisser ce peu comme un tmoignage obscur et faible, mais honorable et vritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen Stapfer fut suspendu pour avoir parl de la justice sur une tombe. M. Bourgeois tait alors grand matre de l'Universit. Et nous avons connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans la fermet gnreuse de mes chefs, j'tais chass de l'Universit par un ministre priv de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien y songer maintenant et rclamer le loyer de mes actes. Or, quelle rcompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son pret, plus haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhait que l'crivain qui, malgr lui, me rend tmoignage, st exprimer sa pense dans une forme plus mmorable. Mais c'tait trop demander. Ayant ainsi parl, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait couper les feuillets des livres. C'tait un sage qui se faisait des volupts appropries son tat. L'austre Jumage lui envia cet innocent plaisir. Le tirant par la manche: --coute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes ides sur l'Affaire. J'ai blm ta conduite. Je la blme encore. Je crains qu'elle n'ait les plus fcheuses consquences pour ton avenir. Les vrais Franais ne te pardonneront jamais. Mais je tiens dclarer que je rprouve nergiquement les procds de polmique dont certains journaux usent ton gard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas? --Je n'en doute pas. Et aprs un moment de silence, Jumage reprit: --Remarque, Lucien, que tu es diffam en raison de tes fonctions. Tu peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le conseille pas. Il serait acquitt. --Cela est prvoir, dit M. Bergeret, moins que je ne pntre dans la salle des assises en chapeau plumes, une pe au ct, des perons mes bottes, et tranant derrire moi vingt mille camelots mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des jurs. Quand on leur soumit cette lettre mesure que Zola crivit un Prsident de la Rpublique mal prpar la lire, si les jurs de la Seine en condamnrent l'auteur, c'est qu'ils dlibraient sous des cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit de ferrailles, au milieu de tous les fantmes de Terreur et du mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc trs probable que mon diffamateur serait acquitt. --Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que comptes-tu faire? --Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant me louer des injures de la presse que de ses loges. La vrit a t servie dans les journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite poigne d'hommes dnoncrent pour l'honneur de la France la condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traits en ennemis par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlrent cependant. Et, par la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la vrit malgr elles, et en publiant des pices fausses.... --Il n'y a pas eu autant de pices fausses que tu crois, Lucien. --... permirent d'en tablir la fausset. L'erreur parse ne put rejoindre ses tronons disperss. Finalement il ne subsista que ce qui avait de la suite et de la continuit. La vrit possde une force d'enchanement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la haine impuissantes, une chane que rien ne peut plus rompre. C'est la libert, la licence de la presse que nous devons le triomphe de notre cause. --Mais, vous n'tes pas triomphants, s'cria Jumage, et nous ne sommes pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est dclare contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous tes excrs, honnis et conspus unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes. Tout le pays est avec nous. --Aussi tes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrtais aux apparences, je pourrais vous croire victorieux et dsesprer de la justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux tmoignage sont publiquement approuvs comme des actes louables. Je n'espre pas que les adversaires de la vrit avouent qu'ils se sont tromps. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes mes. Il y a peu de changement dans l'tat des esprits. L'ignorance publique a t peine entame. Il ne s'est pas produit de ces brusques revirements des foules, qui tonnent. Rien n'est survenu de sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps o un Prsident de la Rpublique abaissait au niveau de son me la justice, l'honneur de la patrie, les alliances de la Rpublique, o la puissance des ministres rsultait de leur entente avec les ennemis des institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalit et d'hypocrisie o le mpris de l'intelligence et la haine de la justice taient la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, o les pouvoirs publics protgeaient les porteurs de matraque, o c'tait un dlit de crier Vive la Rpublique! Ces temps sont dj loin de nous, comme descendus dans un pass profond, plongs dans l'ombre des ges barbares. Ils peuvent revenir; nous n'en sommes spars encore par rien de solide, ni mme rien d'apparent et de distinct. Ils se sont vanouis comme les nuages de l'erreur qui les avait forms. Le moindre souffle peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait vous fortifier, vous n'en tes pas moins irrmdiablement perdus. Vous tes vaincus par le dedans, et c'est la dfaite irrparable. Quand on est vaincu du dehors, on peut continuer la rsistance et esprer une revanche. Votre ruine est en vous. Les consquences ncessaires de vos erreurs et de vos crimes se produisent malgr vous et vous voyez avec tonnement votre perte commence. Injustes et violents, vous tes dtruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti norme de l'iniquit demeur intact, respect, redout, tombe et s'croule de lui-mme. Qu'importe, ds lors, que les sanctions lgales tardent ou manquent! La seule justice naturelle et vritable est dans les consquences mmes de l'acte, non dans des formules extrieures, souvent troites, parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables chappent la loi et gardent de mprisables honneurs? Cela n'importe pas plus, dans notre tat social, qu'il n'importait, dans la jeunesse de la terre, quand dj les grands sauriens des ocans primitifs disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un instinct plus heureux, qu'il restt encore, chous sur le limon des plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamne. Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du Luxembourg, le jeune M. Goubin. --Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je l'ai trouv trs accabl, trs abattu. L'Affaire l'a cras. XV Henri de Brc, Joseph Lacrisse et Henri Lon taient runis au sige du Comit excutif, rue de Berri. Ils expdirent les affaires courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant Henri de Brc: --Mon cher prsident, je vais vous demander une prfecture pour un bon royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sr, quand je vous aurai expos les titres de mon candidat. Son pre, Ferdinand Dellion, matre de forges Valcombe, mrite tous gards la bienveillance du Roi. C'est un patron soucieux du bien-tre physique et moral de ses ouvriers. Il leur distribue des mdicaments, et veille ce qu'ils aillent le dimanche la messe, ce qu'ils envoient leurs enfants aux coles congrganistes, ce qu'ils votent bien et ce qu'ils ne se syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le dput Cottard et mal soutenu par le sous-prfet de Valcombe. Son fils Gustave est un des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comit dpartemental. Il a men avec nergie la campagne antismite dans notre ville et il s'est fait arrter en manifestant, Auteuil, contre Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher prsident, une prfecture Gustave Dellion. --Une prfecture!... murmura Brc en feuilletant le registre des fonctionnaires. Une prfecture.... Nous n'avons plus que Guret et Draguignan. Voulez-vous Guret? Joseph Lacrisse sourit peine et dit: --Mon cher prsident, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il procdera sous mes ordres, au jour fix, la suppression violente du prfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplat. Henri de Brc, le regard fix sur son registre, rpondit que c'tait impossible. Le successeur de Worms-Clavelin tait dj nomm. Monseigneur avait dsign Jacques de Cadde, un des premiers souscripteurs des listes Henry. Lacrisse objecta que Jacques de Cadde tait tranger au dpartement; Henri de Brc dclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la dispute devenait assez vive quand Henri Lon, cheval sur sa chaise, tendit le bras et dit d'un ton tranchant: --Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin. Lacrisse et Brc se rcrirent. --Ce sera Worms-Clavelin, reprit Lon, Worms-Clavelin, qui n'attendra pas votre venue pour arborer sur le toit de la prfecture le drapeau fleurdelis, et que le ministre de l'Intrieur, nomm par le Roi, aura maintenu, par tlphone, la tte de l'administration dpartementale. --Worms-Clavelin prfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit ddaigneusement Brc. --Ce serait choquant, en effet, rpliqua Henri Lon; mais si c'est le chevalier de Clavelin qui est nomm prfet, il n'y a plus rien dire. Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas nous que le Roi donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqu. Je le dis la louange de la Maison de France. Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au Jockey et Puteaux, et que Christiani sera nomm grand matre des crmonies? Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront laisss terre, dans l'ombre o se plat la violette. Christiani sera mis en libert, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir dfonc le chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous prsent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplac, sera un prdcesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a cr un fcheux prcdent, et il lui en saura mauvais gr. Nous-mmes, qui conspirons aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous viter les dceptions amres. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur. Pour moi, si mes services sont oublis et mpriss, je ne m'en plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je sais trop quoi Sa Majest sera oblige, quand nous l'aurons fait remonter sur le trne de ses pres. Avant de rcompenser les dvouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend. N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus fructueux seront pour les rpublicains. Les rallis fourniront eux seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan ralli la rpublique de Mline, explique sa situation avec lucidit quand il nous dit: Vous me faites perdre un sige au Snat. Vous me devez un sige la pairie. Il l'aura. Et aprs tout il le mrite. Mais la part des rallis sera petite ct de celle des rpublicains fidles qui n'auront trahi qu' la minute suprme. C'est ceux-l qu'iront les portefeuilles et les habits brods, et les titres et les dotations. Nos premiers ministres et la moiti des pairs de France, savez-vous o ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos Comits, o nous risquons toute heure de nous faire arrter comme des filous, ni la Cour errante de notre jeune et beau prince cruellement exil. Vous les trouverez dans les antichambres des ministres radicaux et dans les salons de l'lyse et tous les guichets o la Rpublique paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler de Talleyrand et de Fouch? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas mme dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un migr, c'est un rgicide que Louis XVIII a nomm ministre de la police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dnu d'intelligence. Ce ne serait pas respectueux et ce serait peut-tre svre. Quand il sera roi, il se rendra compte des ncessits de la situation. Tous les chefs du parti rpublicain qui ne seront point occis, exils, dports ou incorruptibles, il faudra les rcompenser. Sans quoi, ce parti se reformera contre lui, vaste et puissant. Et Mline lui-mme deviendra un adversaire farouche. Et puisque j'ai nomm Mline, dites vous-mme, Brc, ce qui serait le plus avantageux la royaut, ou que le duc votre pre prsidt la pairie ou que ce ft Mline, duc de Remiremont, prince des Vosges, grand-croix de la Lgion d'honneur et du Mrite agricole, chevalier du Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hsitation possible: le duc Mline assurerait plus de partisans la couronne que le duc de Brc. Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations? Nous n'aurons que les titres et les places dont les rpublicains ne voudront pas. On comptera sur notre dvouement gratuit. On ne craindra pas de nous mcontenter, dans l'assurance que nous serons des mcontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire de l'opposition. Eh bien! on se trompera. Nous serons obligs d'en faire, et nous en ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute nous ne nous allierons pas aux rpublicains: ce serait un manque de got, et le loyalisme nous le dfend. Nous ne pourrons pas tre moins royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'tre plus. Monseigneur le duc d'Orlans n'est pas dmocrate, c'est une justice lui rendre. Il ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la Rvolution. Mais enfin, il a beau dner en culotte avec un gilet breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres libraux, il sera libral. Rien ne nous empche alors d'tre des ultras. Nous tirerons droite, pendant que les rpublicains tireront gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement. Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la monarchie? Nous avons dj une arme introuvable. L'arme est aujourd'hui plus religieuse que le clerg. Nous avons une bourgeoisie introuvable, une bourgeoisie antismite qui pense comme on pensait au moyen ge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le portefeuille de l'intrieur, et, avec ces excellents lments, je me charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'annes. Aprs quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail. Ayant ainsi parl, Henri Lon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui suivait son ide, pria Henri de Brc de voir s'il ne restait pas une bonne prfecture. Mais le prsident rpta qu'il n'avait plus que Guret et Draguignan. --Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que c'est le pied l'trier. XVI La baronne de Bonmont avait invit tous les chtelains titrs et tous les chtelains industriels et financiers de la rgion une fte de charit qu'elle devait donner le 29 du mois dans cet illustre chteau de Montil, que Bernard de Paves, grand matre de l'artillerie sous Louis XII, avait fait construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles, sa quatrime femme, et que le baron Jules avait achet aprs l'emprunt franais de 1871. Elle avait eu la dlicatesse de n'envoyer aucune invitation aux chteaux juifs, bien qu'elle y et des amis et des parents. Baptise aprs la mort de son mari et naturalise depuis cinq ans dj, elle tait toute dvoue la religion et la patrie. Ainsi que son frre Wallstein, de Vienne, elle se distinguait honorablement de ses anciens coreligionnaires par un antismitisme sincre. Cependant elle n'tait point ambitieuse, et son inclination naturelle la portait aux joies intimes. Elle se serait contente d'un tat modeste dans la noblesse chrtienne, si son fils ne l'avait oblige paratre. C'est le petit baron Ernest qui l'avait pousse chez les Brc. C'est lui qui avait mis tout l'armorial de la province sur la liste des invits la fte qu'on prparait. C'est lui qui avait amen Montil, jouer la comdie, la petite duchesse de Mausac, qui se disait d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des cuyres et boire avec des cochers. Le programme de la fte comportait une reprsentation de _Joconde_ par des acteurs mondains, une kermesse dans le parc, une fte vnitienne sur l'tang, des illuminations. C'tait dj le 17. Les prparatifs se faisaient avec une grande hte, dans une extrme confusion. La petite troupe rptait la pice dans la longue galerie Renaissance, sous le plafond dont les caissons portaient avec une ingnieuse varit d'arrangements le paon de Bernard de Paves li par la patte au luth de Nicolette de Vaucelles. M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, dans le parc, les charpentiers assujettissaient grands coups de maillet les fermes des baraques. Largillire, de l'Opra-Comique, mettait en scne. --A vous, duchesse. Les doigts de M. Germaine, dpouills de leurs bagues, hors une qui restait au pouce, descendirent sur le clavier. --La, la... Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit Bonmont: --Laissez-moi boire mon cocktail. Lorsque ce fut fait, Largillire reprit: --Allons, duchesse! Tout me seconde, Je l'ai prvu... Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une amthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le clavier. Mais la duchesse ne chanta pas. Elle regardait l'accompagnateur avec intrt: --Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous tes fait de la poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y tes arriv, vrai!... Tandis que moi, regardez! Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de drap: --Moi, j'ai tout t. Elle fit demi-tour. --Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-l, a vous est venu, vous. C'est drle tout de mme!... Oh! il n'y a pas de mal. a se compense. Cependant Ren Chartier, qui jouait Joconde, se tenait immobile, le cou allong comme un tuyau, soucieux uniquement du velours et des perles de sa voix, grave et mme un peu sombre. Il s'impatienta et dit schement: --Nous ne serons jamais prts. C'est dplorable! --Reprenons le quatuor et enchanons, dit Largillire. Tout me seconde, Je l'ai prvu; Pauvre Joconde! Il est vaincu. --Passez, monsieur Quatrebarbe. M. Grard Quatrebarbe tait le fils de l'architecte diocsain. On le recevait dans le monde depuis qu'il avait cass les carreaux du bottier Meyer, prsum juif. Il avait une jolie voix. Mais il manquait ses entres. Et Ren Chartier lui jetait des regards furieux. --Vous n'tes pas votre place, duchesse, dit Largillire. --Ah! pour a non, rpondit la duchesse. Amer, Ren Chartier s'approcha du petit Bonmont et lui dit l'oreille: --Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails la duchesse. Elle fera tout manquer. Largillire se plaignait aussi. Les masses chorales taient confuses et ne se dessinaient pas. Pourtant on avait attaqu le "trois". --Monsieur Lacrisse, vous n'tes pas en place. Joseph Lacrisse n'tait pas en place. Et il convient de dire que ce n'tait pas de sa faute. Madame de Bonmont l'attirait sans cesse dans les petits coins et lui murmurait: --Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez plus, je sens que j'en mourrais. Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le complot tournait mal, il tait agac. D'ailleurs, il lui gardait rancune de ce qu'elle n'avait pas donn d'argent pour la cause. Il alla d'un pas trs roide se joindre aux masses chorales, tandis que Ren Chartier, avec conviction, chantait: Dans un dlire extrme, On veut fuir ce qu'on aime. Le petit Bonmont s'approcha de sa mre: --Maman, mfie-toi de Lacrisse. Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de ngligence affecte: --Que veux-tu dire?... Il est trs srieux, plus srieux qu'on n'est ordinairement son ge; il est occup de choses importantes; il... Le petit baron haussa ses paules d'athlte bossu. --Je te dis: mfie-toi. Il veut te taper de cent mille francs. Il m'a demand de l'aider t'extirper le chque. Mais jusqu' nouvel ordre je ne vois pas que ce soit ncessaire. Je suis pour le Roi, mais cent mille francs c'est une somme! Ren Chartier chantait: On devient infidle, On court de belle en belle. Un domestique apporta une lettre la baronne. C'tait les Brc qui, forcs de partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre la fte de charit et envoyaient leur obole. Elle tendit la lettre son fils qui eut un mauvais sourire et demanda: --Et les Courtrai? --Ils se sont excuss hier, ainsi que la gnrale Cartier de Chalmot. --Quelles rosses! --Nous aurons les Terremondre et les Gromance. --Parbleu! c'est leur mtier de venir chez nous. Ils examinrent la situation. Elle tait mauvaise. Terremondre n'avait pas, comme son ordinaire, promis de rabattre ses cousines et ses tantes, toute la niche des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie industrielle elle-mme semblait hsitante, cherchait des prtextes pour se drober. Le petit Bonmont conclut: --Fichue, maman, ta fte! Nous sommes en quarantaine. Il n'y a pas d'erreur. A ces mots la douce lisabeth s'affligea. Son beau visage, ternellement noy dans un sourire d'amante, s'assombrit. A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans nombre, la voix de Largillire: --Ce n'est pas a!... Nous ne serons jamais prts. --Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas prts. Si nous remettions la fte, puisqu'elle ne doit pas russir? --Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est dans ta nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je suis taill pour la lutte. Je suis fort. Je suis crev, mais... --Mon enfant... --T'attendris pas. Je suis crev, mais je lutterai jusqu'au bout. La voix de Ren Chartier jaillissait comme une source pure: On pense, on pense encore A celle qu'on adore, Et l'on revient toujours A ses premires a... Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. M. Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano les bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se rfugia dans la chemine monumentale o, sur l'ardoise angevine, taient sculpts les amours des nymphes et les mtamorphoses des dieux. Et l, montrant une petite poche de son corsage: --Elles sont l vos bagues, ma vieille Germaine. Venez les chercher. Tenez!... voil, pour les prendre, les pincettes de Louis XIII. Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire d'normes pincettes. Ren Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa partition sur le piano et dclara qu'il rendait son rle. --Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en soupirant la baronne son fils. --Tout n'est pas perdu. J'ai mon ide, dit le petit baron. Il faut savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne dis rien Lacrisse. --Ne rien dire Lacrisse! --Rien de srieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta et s'approcha du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse qui lui demandait un autre cocktail, il rpondit trs doucement: --Fichez-moi la paix. Puis il alla s'asseoir auprs de Joseph Lacrisse qui mditait l'cart, et il lui parla quelque temps voix basse. Il avait l'air grave et convaincu. --C'est bien vrai, disait-il au secrtaire du Comit de la Jeunesse royaliste. Vous avez raison. Il faut renverser la Rpublique et sauver la France. Et pour cela il faut de l'argent. Ma mre est aussi de cet avis. Elle est dispose verser un acompte de cinquante mille francs dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande. Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi. --Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre mre joint son offrande patriotique celle des trois dames franaises, qui se montrrent d'une gnrosit chevaleresque. Soyez sr, ajouta-t-il, qu'il tmoignera sa gratitude par une lettre autographe. --Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont. Et aprs un court silence: --Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brc et les Courtrai, dites-leur de venir notre petite fte. XVII C'tait le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue frache, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient porter leurs souhaits une tante maternelle qui vivait encore, mais pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit logis de bguine, sur un potager, dans le son des cloches conventuelles. Pauline tait joyeuse sans raison et seulement parce que ces jours de fte, qui marquent le cours du temps, lui rendaient plus sensibles les progrs charmants de sa jeunesse. M. Bergeret gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumire, n'attendant plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner la nature. Le long des voies, les mendiants, dresss comme des candlabres ou tals comme des reposoirs, faisaient l'ornement de cette fte sociale. Ils taient tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, cagoux, pitres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement universel des caractres et se conformant la mdiocrit gnrale des moeurs, ils n'talaient pas, comme aux ges du grand Cosre, des difformits horribles et des plaies pouvantables. Ils n'entouraient point de linges sanglants leurs membres mutils. Ils taient simples, ils n'affectaient que des infirmits supportables. L'un d'eux suivit assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas agile. Puis il s'arrta et se remit en lampadaire au bord du trottoir. Aprs quoi M. Bergeret dit sa fille: --Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire l'aumne. En donnant deux sous Clopinel, j'ai got la joie honteuse d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scell de mon sceau l'antique iniquit, j'ai contribu ce que cet homme n'et qu'une moiti d'me. --Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrdule. --Presque tout cela, rpondit M. Bergeret. J'ai vendu mon frre Clopinel de la fraternit faux poids. Je me suis humili en l'humiliant. Car l'aumne avilit galement celui qui la reoit et celui qui la fait. J'ai mal agi. --Je ne crois pas, dit Pauline. --Tu ne le crois pas, rpondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en apparence les consquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel m'a induit en aumne. Je n'ai pu rsister l'importunit de sa voix de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le bec ouvert comme un couple de canards. Sducteur! O dangereux Clopinel! Clopinel dlicieux! Par toi, mon sou produit un peu de bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitu avec un sou une parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et convi sans honneur au banquet de la socit, aux ftes de la civilisation. Et aussitt j'ai senti que j'tais un puissant de ce monde, au regard de toi, un riche prs de toi, doux Clopinel, mendigot exquis, flatteur! Je me suis rjoui, je me suis enorgueilli, je me suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis, Clopinel! _Pulcher hymnus divitiarum pauper immortalis._ Excrable pratique de l'aumne! Piti barbare de l'lmosyne! Antique erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et qui se croit quitte envers tous ses frres, par le plus misrable, le plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de tous ceux qui peuvent tre accomplis en vue d'une meilleure rpartition des richesses. Cette coutume de faire l'aumne est contraire la bienfaisance et en horreur la charit. --C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volont. --L'aumne, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable la bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la Joconde. La bienfaisance est ingnieuse autant que l'aumne est inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin. C'est prcisment ce que je n'ai point fait l'endroit de mon frre Clopinel. Le nom seul de bienfaisance veillait les plus douces ides dans les mes sensibles, au sicle des philosophes. On croyait que ce nom avait t cr par le bon abb de Saint-Pierre. Mais il est plus ancien et se trouve dj dans le vieux Balzac. Au XVIe sicle, on disait _bnficence_. C'est le mme mot. J'avoue que je ne retrouve pas ce mot de bienfaisance sa beaut premire; il m'a t gt par les pharisiens qui l'ont trop employ. Nous avons dans notre socit beaucoup d'tablissements de bienfaisance, monts-de-pit, socits de prvoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent des services. Leur vice commun est de procder de l'iniquit sociale qu'ils sont destins corriger, et d'tre des mdecines contamines. La bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et non du travail d'autrui. Hors l'change et la solidarit tout est vil, honteux, infcond. La charit humaine, c'est le concours de tous dans la production et le partage des fruits. Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles que les riches. Quels riches exercrent jamais aussi pleinement qu'pictte ou que Benot Malon la charit du genre humain? La charit vritable, c'est le don des oeuvres de chacun tous, c'est la belle bont, c'est le geste harmonieux de l'me qui se penche comme un vase plein de nard prcieux et qui se rpand en bienfaits, c'est Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les dputs l'Assemble nationale dans la nuit du 4 Aot; c'est le don rpandu dans sa plnitude heureuse, l'argent coulant ple-mle avec l'amour et la pense. Nous n'avons rien en propre que nous-mmes. On ne donne vraiment que quand on donne son travail, son me, son gnie. Et cette offrande magnifique de tout soi tous les hommes enrichit le donateur autant que la communaut. --Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la beaut Clopinel. Tu lui as donn ce qui lui tait le plus convenable. --Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui peuvent flatter un homme, il ne gote que l'alcool. J'en juge ce qu'il puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il est notre ouvrage. Notre orgueil fut son pre; notre iniquit, sa mre. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en socit doit donner et recevoir. Celui-ci n'a pas assez donn sans doute parce qu'il n'a pas assez reu. --C'est peut-tre un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons naturellement et que c'est la socit qui les rend mchants? --Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement, rpondit M. Bergeret. Je vois plutt qu'ils sortent pniblement et peu peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent grand effort une justice incertaine et une bont prcaire. Le temps est loin encore o ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps est loin o ils ne feront plus la guerre entre eux et o les tableaux qui reprsentent des batailles seront cachs aux yeux comme immoraux et offrant un spectacle honteux. Je crois que le rgne de la violence durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-dchireront pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une mme nation s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens ncessaires la vie, au lieu d'en faire un partage quitable. Mais je crois aussi que les hommes sont moins froces quand ils sont moins misrables, que les progrs de l'industrie dterminent la longue quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que l'aubpine transporte d'un terrain sec en un sol gras y change ses pines en fleurs. --Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'cria Pauline en s'arrtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son pre le regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumire douce et de fracheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur btir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de construire avec les hommes de bonne volont la rpublique nouvelle. M. Bergeret sourit cette parole d'espoir et ces yeux d'aurore. --Oui, dit-il, ce serait beau d'tablir la socit nouvelle, o chacun recevrait le prix de son travail. --N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec candeur. Et M. Bergeret rpondit, non sans douceur ni tristesse: --Ne me demande pas de prophtiser, mon enfant. Ce n'est pas sans raison que les anciens ont considr le pouvoir de percer l'avenir comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous tait possible de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu' mourir, et peut-tre tomberions-nous foudroys de douleur ou d'pouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de haute lice travaillent leurs tapisseries, sans le voir. Ainsi conversaient en cheminant le pre et la fille. Devant le square de la rue de Svres, ils rencontrrent un mendigot solidement implant sur le trottoir. --Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pice de dix sous me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous serions sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le bras allong d'un misrable est une barrire que je ne saurais franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne ce truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas s'exagrer le mal qu'on fait. --Papa, je suis inquite de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans ta rpublique. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son travail? --Ma fille, rpondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira disparatre. Il est dj trs diminu. La paresse, le got du repos le dispose l'vanouissement final. Il rentrera dans le nant avec facilit. --Je crois au contraire qu'il est trs content de vivre. --Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est dlicieux sans doute d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparatra avec le dernier mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin dans ma rpublique. Il n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de riches ni de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail. --Nous serons tous heureux, mon pre. --Non. La sainte piti, qui fait la beaut des mes, prirait en mme temps que prirait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succderont aux jours. Le mal est ncessaire. Il a comme le bien sa source profonde dans la nature et l'un ne saurait tre tari sans l'autre. Nous ne sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La souffrance est soeur de la joie et leurs haleines jumelles, en passant sur nos cordes, les font rsonner harmonieusement. Le souffle seul du bonheur rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence. Mais aux maux invitables, ces maux la fois vulgaires et augustes qui rsultent de la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux artificiels qui rsultent de notre condition sociale. Les hommes ne seront plus dforms par un travail inique dont ils meurent plutt qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de l'ergastule et l'usine ne dvorera plus les corps par millions. Cette dlivrance, je l'attends de la machine elle-mme. La machine qui a broy tant d'hommes viendra en aide doucement, gnreusement la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure, deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'me? coute. L'tincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite toile subtile qui se rvla, dans le sicle dernier, au physicien merveill, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laisse vaincre sans se laisser connatre, la force mystrieuse et captive, l'insaisissable saisi par nos mains, la foudre docile, mise en bouteille et dvide sur les innombrables fils qui couvrent la terre de leur rseau, l'lectricit portera sa force, son aide, partout o il faudra, dans les maisons, dans les chambres, au foyer o le pre et la mre et les enfants ne seront plus spars. Ce n'est point un rve. La machine farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les mes, deviendra domestique, intime et familire. Mais ce n'est rien, non ce n'est rien que les poulies, les engrenages, les bielles, les manivelles, les glissires, les volants s'humanisent, si les hommes gardent un coeur de fer. Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore. Un jour viendra o le patron, s'levant en beaut morale, deviendra un ouvrier parmi les ouvriers affranchis, o il n'y aura plus de salaire, mais change de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Aot. Elle abandonnera des gains disputs et des privilges menacs. Elle sera gnreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'tre. Et que dit aujourd'hui le patron? Qu'il est l'me et la pense, et que sans lui son arme d'ouvriers serait comme un corps priv d'intelligence. Eh bien! s'il est la pense, qu'il se contente de cet honneur et de cette joie. Faut-il, parce qu'on est pense et esprit, qu'on se gorge de richesses? Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une statue de bronze, il tait l'me de l'oeuvre. Le prix qu'il en recevait du prince ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on hissait par une poulie une poutre de l'atelier. Chaque compagnon dnouait la corde son tour et prenait dans le panier selon ses besoins. N'est-ce point assez de la joie de produire par l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le matre-ouvrier de partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais dans ma rpublique il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera tous. --Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillit. --Les biens les plus prcieux, rpondit M. Bergeret, sont communs tous les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumire appartiennent en commun tout ce qui respire et voit la clart du jour. Aprs les travaux sculaires de l'gosme et de l'avarice, en dpit des efforts violents des individus pour saisir et garder des trsors, les biens individuels dont jouissent les plus riches d'entre nous sont encore peu de chose en comparaison de ceux qui appartiennent indistinctement tous les hommes. Et dans notre socit mme ne vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves, forts autrefois royales, bibliothques, muses, appartiennent tous? Aucun riche ne possde plus que moi ce vieux chne de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus moi qu'au riche si je sais mieux en jouir. La proprit collective, qu'on redoute comme un monstre lointain, nous entoure dj sous mille formes familires. Elle effraye quand on l'annonce et l'on use dj des avantages qu'elle procure. Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte autour du vnr M. Pierre Laffitte ne sont point presss de devenir socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la proprit est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute proprit, acquise par un effort individuel, n'a pu natre et subsister que par le concours de la communaut tout entire. Et puisque la proprit prive est de source sociale, ce n'est point en mconnatre l'origine ni en corrompre l'essence que de l'tendre la communaut et la commettre l'tat dont elle dpend ncessairement. Et qu'est-ce que l'tat?... Mademoiselle Bergeret s'empressa de rpondre cette question: --L'tat, mon pre, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis derrire un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dpouiller pour lui. --Je comprends, rpondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours inclin comprendre, et j'y ai perdu des nergies prcieuses. Je dcouvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas comprendre. Cela permet parfois de conqurir le monde. Si Napolon avait t aussi intelligent que Spinoza, il aurait crit quatre volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux et piteux qui est assis derrire un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que tu ne confierais pas l'agence Tricoche. Il administre une partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins prcieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout il ne sera plus rien. Ou plutt il ne sera plus que nous. Ananti par son universalit, il cessera de paratre tracassier. On n'est plus mchant, ma fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de dplaisant l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne sur la proprit individuelle, qu'il va grattant et limant, mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres. Cela le rend insupportable. Il est avide. Il a des besoins. Dans ma rpublique, il sera sans dsirs, comme les dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas, puisqu'il sera conforme nous, indistinct de nous. Il sera comme s'il n'tait pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers l'tat, la vie une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que je subordonne la ralit, l'tat que je supprime en l'identifiant toute l'activit sociale. Si mme cette rpublique ne devait jamais exister, je me fliciterais d'en avoir caress l'ide. Il est permis de btir en Utopie. Et Auguste Comte lui-mme, qui se flattait de ne construire que sur les donnes de la science positive, a plac Campanella dans le calendrier des grands hommes. Les rves des philosophes ont de tout temps suscit des hommes d'action qui se sont mis l'oeuvre pour les raliser. Notre pense cre l'avenir. Les hommes d'tat travaillent sur les plans que nous laissons aprs notre mort. Ce sont nos maons et nos goujats. Non, ma fille, je ne btis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient nullement et qui est, en ce moment mme, le songe de mille et mille mes, est vritable et prophtique. Toute socit dont les organes ne correspondent plus aux fonctions pour lesquelles ils ont t crs, et dont les membres ne sont point nourris en raison du travail utile qu'ils produisent, meurt. Des troubles profonds, des dsordres intimes prcdent sa fin et l'annoncent. La socit fodale tait fortement constitue. Quand le clerg cessa d'y reprsenter le savoir et la noblesse, d'y dfendre par l'pe le laboureur et l'artisan, quand ces deux ordres ne furent plus que des membres gonfls et nuisibles, tout le corps prit; une rvolution imprvue et ncessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans la socit actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que tous les membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils produisent? Qui soutiendrait que la richesse est justement rpartie? Qui peut croire enfin la dure de l'iniquit? --Et comment la faire cesser, mon pre? Comment changer le monde? --Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole. L'enchanement des fortes raisons et des hautes penses est un lien qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela le monde appartiendrait aux brutes armes. Qui donc les tient en respect? Seule, sans armes et nue, la pense. Je ne verrai pas la cit nouvelle. Tous les changements dans l'ordre social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles. Un gologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a dmontr que ces traces effrayantes de la priode glaciaire, ces rochers normes trans dans les valles, cette flore des froides contres et ces animaux velus succdant la faune et la flore des pays chauds, ces apparences de cataclysmes sont, en ralit, l'effet d'actions multiples et prolonges, et que ces grands changements, produits avec la lenteur clmente des forces naturelles, ne furent pas mme souponns par les innombrables gnrations des tres anims qui y assistrent. Les transformations sociales s'oprent, de mme, insensiblement et sans cesse. L'homme timide redoute, comme un cataclysme futur, un changement commenc avant sa naissance, qui s'opre sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra sensible que dans un sicle. XVIII M. Flix Panneton montait pied lentement l'avenue des Champs-Elyses. En s'acheminant vers l'Arc de Triomphe, il calculait les chances de sa candidature au Snat. Elle n'tait point encore pose. Et M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer, agir..." Deux listes taient dj offertes aux lecteurs dans le dpartement. Les quatre snateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby, Mannequin et Ledru, se reprsentaient. Les nationalistes portaient le comte de Brc, le colonel Despautres, M. Lerond, ancien magistrat et le boucher Lafolie. Il tait difficile de savoir laquelle des deux listes l'emporterait. Les snateurs sortants se recommandaient aux paisibles populations du dpartement par un long usage du pouvoir lgislatif, et comme gardiens de ces traditions tout ensemble librales et autoritaires qui remontaient la fondation de la Rpublique et se rattachaient au nom lgendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par les services rendus avec discernement et par des promesses abondantes. Ils avaient une clientle nombreuse et discipline. Ces hommes publics, contemporains des grandes poques, demeuraient fidles leur doctrine avec une fermet qui embellissait les sacrifices qu'ils faisaient aux exigences de l'opinion, sous l'empire des circonstances. Antiques opportunistes, ils se nommaient radicaux. Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre tmoign de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez l'un d'eux ce respect tait ml d'attendrissement. L'ancien avou Goby ne parlait qu'avec des larmes de la justice militaire. L'anctre, le rpublicain des ges hroques, l'homme des grandes luttes, Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'arme nationale en termes si tendres et si mus qu'on et estim, dans d'autres temps, qu'un tel langage s'appliquait mieux une pauvre orpheline qu' une institution forte de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces quatre snateurs avaient vot la loi de dessaisissement et exprim, au Conseil gnral, le voeu que le gouvernement prt des mesures rigoureuses pour arrter l'agitation rvisionniste. C'taient les dreyfusards du dpartement. Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils taient furieusement combattus par les nationalistes. On faisait un grief Mannequin d'tre le beau-frre d'un conseiller la Cour de cassation. Quant Laprat-Teulet, tte de liste il recevait des injures et des crachats dont la liste entire tait clabousse. C'tait un non-lieu, et il est vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps o, compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat d'arrt, il laissait crotre une barbe blanche qui le rendait vnrable et se faisait rouler dans une petite voiture par sa pieuse femme et par sa fille, habille comme une bguine. Il passait chaque jour, dans ce cortge d'humilit et de saintet, sous les ormes du mail, et se faisait mettre au soleil, pauvre paralytique qui du bout de sa canne traait des raies dans la poussire, tandis que d'un esprit retors il prparait sa dfense. Un non-lieu la rendit inutile. Il s'tait redress depuis. Mais la fureur nationaliste s'acharna contre lui! Il tait panamiste, on le fit dreyfusard. Cet homme, se disait Ledru, va couler la liste. Il fit part de ses inquitudes Worms-Clavelin: --Ne pourrait-on, monsieur le prfet, faire comprendre Laprat-Teulet, qui a rendu de signals services la Rpublique et au pays, que l'heure a sonn pour lui de rentrer dans la vie prive? Le prfet rpondit qu'il fallait y regarder deux fois avant de dcapiter la liste rpublicaine. Cependant le journal _la Croix_, introduit dans le dpartement par madame Worms-Clavelin, faisait une campagne atroce contre les snateurs sortants. Il soutenait la liste nationaliste qui tait habilement forme. M. de Brc ralliait les royalistes assez nombreux dans le dpartement. M. Lerond, ancien magistrat, avocat des congrgations, tait agrable au clerg; le colonel Despautres, obscur vieillard en soi, reprsentait l'honneur de l'arme: il avait donn des louanges aux faussaires et souscrit pour la veuve du colonel Henry. Le boucher Lafolie plaisait aux ouvriers demi paysans des faubourgs. On commenait croire que la liste Brc obtiendrait plus de deux cents voix et qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin n'tait pas tranquille. Il fut tout fait inquiet quand _la Croix_ publia le manifeste des candidats nationalistes. Le Prsident de la Rpublique y tait outrag, le Snat trait de basse-cour et de porcherie, le cabinet qualifi de ministre de trahison. Si ces gens-l passent, je saute, pensa le prfet. Et il dit doucement sa femme: --Tu as eu tort, ma chre amie, de favoriser la diffusion de _la Croix_ dans le dpartement. A quoi madame Worms-Clavlin rpondit: --Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'tais oblige d'exagrer les sentiments catholiques. Cela nous a beaucoup servi jusqu'ici. --Sans doute, rpliqua le prfet. Mais nous sommes peut-tre alls un peu loin. Le secrtaire de prfecture, M. Lacarelle, que sa ressemblance notoire avec Vercingtorix disposait au nationalisme, faisait des pointages favorables la liste Brc. M. Worms-Clavelin, plong dans de sombres rveries, oubliait ses cigares, mchs et fumants, sur les bras des fauteuils. C'est alors que M. Flix Panneton alla le trouver. M. Flix Panneton, frre cadet de Panneton de La Barge, tait dans les fournitures militaires. On ne pouvait le souponner de ne point aimer assez cette arme qu'il chaussait et coiffait. Il tait nationaliste. Mais il tait nationaliste gouvernemental. Il tait nationaliste avec M. Loubet et avec M. Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand on lui disait que c'tait impossible, il rpondait: --Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait seulement en avoir l'ide. Panneton nationaliste restait gouvernemental. Il est toujours temps de ne plus l'tre, pensait-il; et tous ceux qui se sont brouills trop tt avec le gouvernement ont eu le regretter. On ne songe pas assez qu'un gouvernement dj par terre a encore le temps de vous lcher un coup de pied et de vous casser les mandibules. Cette sagesse lui venait de son bon esprit et de ce qu'il tait fournisseur, aux ordres du ministre. Il tait ambitieux, mais il s'efforait de satisfaire son ambition sans qu'il en cott rien ses affaires ni ses plaisirs, qui taient les tableaux et les femmes. Au reste trs actif, toujours entre son usine et Paris, o il avait trois ou quatre domiciles. La pense de couler sa candidature entre les radicaux et les nationalistes purs luitant venue un jour, il alla trouver M. le prfet Worms-Clavelin et lui dit: --Ce que j'ai vous proposer, monsieur le prfet, ne peut que vous tre agrable. Je suis donc certain l'avance de votre assentiment. Vous souhaitez le succs de la liste Laprat-Teulet. C'est votre devoir. A cet gard, je respecte vos sentiments, mais je ne puis les seconder. Vous redoutez le succs de la liste Brc. Rien de plus lgitime. De ce ct, je puis vous tre utile. Je forme avec trois de mes amis une liste de candidats nationalistes. Le dpartement est nationaliste, mais il est modr. Mon programme sera nationaliste et rpublicain. J'aurai contre moi les congrgations. J'aurai pour moi l'vch. Ne me combattez pas. Observez mon gard une neutralit bienveillante. Je n'terai pas beaucoup de voix la liste Laprat; j'en prendrai au contraire un grand nombre la liste Brc. Je ne vous cache pas que j'espre passer au troisime tour. Mais ce sera encore un succs pour vous, puisque les violents resteront sur le carreau. M. Worms-Clavelin rpondit: --Monsieur Panneton, vous tes assur depuis longtemps de mes sympathies personnelles. Je vous remercie de l'intressante communication que vous avez eu l'amabilit de me faire. J'y rflchirai et j'agirai conformment aux intrts du parti rpublicain, en m'efforant de me pntrer des intentions du gouvernement. Il offrit un cigare M. Panneton, puis il lui demanda amicalement s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la nouvelle pice des Varits. Il faisait cette question parce qu'il savait que Panneton entretenait une actrice de ce thtre. Flix Panneton passait pour aimer beaucoup les femmes. C'tait un gros homme de cinquante ans, noir, chauve, la tte dans les paules, laid et qu'on disait spirituel. Quelques jours aprs son entrevue avec le prfet Worms-Clavelin, il remontait les Champs-Elyses, songeant sa candidature, qui s'annonait assez bien et qu'il importait de lancer le plus tt possible. Mais au moment de publier la liste dont il tenait la tte, un des candidats, M. de Terremondre, s'tait drob. M. de Terremondre tait trop modr pour se sparer des violents. Il tait revenu eux en entendant redoubler leurs cris. Je m'y attendais! songeait Panneton. Le mal n'est pas grand. Je prendrai Gromance la place de Terremondre. Gromance fera l'affaire. Gromance propritaire. Il n'y a pas un hectare de ses terres qui ne soit hypothqu. Mais cela ne lui nuira que dans son arrondissement. Il est Paris. Je vais le voir. A cet endroit de sa pense et de sa promenade, il vit venir madame de Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait jusqu'aux pieds. Elle restait fine et mince sous l'paisse toison. Il la trouva dlicieuse ainsi. --Je suis charm de vous voir, chremadame. Comment va M. de Gromance? --Mais... bien. Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle craignait toujours que ce ne ft avec une ironie de mauvais got. --Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous, madame? J'ai vous parler de choses srieuses... d'abord. --Dites. --Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une charmante petite sauvage... --Ce sont l les choses srieuses que... --J'y viens. Il est ncessaire que M. de Gromance pose sa candidature au Snat. L'intrt du pays l'exige. M. de Gromance est nationaliste, n'est-ce pas? Elle le regarda avec une lgre indignation. --Ce n'est pas un intellectuel, bien sr! --Et rpublicain? --Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste... Alors, vous comprenez... --Ah! chre madame, ces rpublicains-l sont les meilleurs. Nous inscrirons le nom de M. de Gromance en belle place sur notre liste de nationalistes rpublicains. --Et vous croyez que Dieudonn passera? --Madame, je le crois. Nous avons pour nous l'vch et beaucoup d'lecteurs snatoriaux qui, nationalistes de conviction et de sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs intrts. Et, dans le cas d'un chec, qui ne peut tre qu'honorable, M. de Gromance peut compter sur la reconnaissance de l'administration et du gouvernement. Je vous le dis en grand secret: Worms-Clavelin nous est favorable. --Alors, je ne vois pas d'inconvnient ce que Dieudonn... --Vous m'assurez de son acceptation? --Voyez-le vous-mme. --Il n'coute que vous. --Vous croyez?... --J'en suis sr. --Alors, c'est entendu. --Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des dtails trs dlicats qu'on ne peut pas rgler ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous montrerai mes Baudouin. Venez demain. Et il lui souffla l'adresse l'oreille, le numro d'une rue dserte et languissante dans le quartier de l'Europe. C'est l qu' une distance respectueuse de son appartement lgal et spacieux des Champs-Elyses, il avait un petit htel, construit nagure pour un peintre mondain. --C'est donc bien press? --Si c'est press! Songez donc, chre madame, qu'il ne nous reste plus trois semaines pleines pour faire notre campagne lectorale et que Brc travaille le dpartement depuis six mois. --Mais, est-ce qu'il est absolument ncessaire que j'aille voir vos?... --Mes Baudouin... C'est indispensable. --Croyez-vous? --coutez et jugez-en vous-mme, chre madame. Le nom de votre mari exerce un certain prestige, je ne le nie point, sur les populations rurales, principalement dans les cantons o il est peu connu. Mais je ne puis vous cacher que lorsque j'ai propos de l'introduire dans notre liste, des rsistances se sont produites. Elles subsistent encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il faut que je puise dans votre... dans votre amiti, cette volont irrsistible qui... Enfin, je sens que si vous ne m'accordez pas toute votre sympathie, je n'aurai pas l'nergie ncessaire pour... --Mais ce n'est pas trs correct d'aller voir vos... --Oh! Paris!... --Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour l'arme. Il faut sauver la France. --C'est mon avis. --Faites bien mes amitis madame Panneton. --Je n'y manquerai pas, chre madame. A demain. XIX Il y a dans le petit htel de M. Flix Panneton une grande pice qui servait autrefois d'atelier au peintre mondain, et que le nouveau propritaire meubla avec la magnificence d'un gros amateur de curiosits et la sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y disposa avec art, dans un ordre dtermin, des canaps, des sofas, des divans de formes diverses. En entrant, le regard, promen de droite gauche, rencontrait d'abord un petit canap de soie bleue, dont les bras col de cygne rappelaient le temps o Bonaparte Paris, comme autrefois Tibre Rome, restaurait les moeurs; puis un autre canap, moins troit, en beauvais, avec des accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois parties, garnie de soie; puis un petit sofa de bois, la capucine, couvert de tapisserie de point la turque; puis un grand sofa de bois dor, couvert de velours cramoisi cisel, avec son matelas pareil, provenant de mademoiselle Damours; puis un vaste divan bas, mollement rembourr, en satin ponceau. Au del il n'y avait plus qu'un amas chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental, trs bas, qui, tout baign d'une ombre rose, touchait la chambre des Baudouin, gauche. Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces siges, chaque visiteuse pouvait choisir celui qui convenait le mieux son caractre moral et l'tat prsent de son me. Panneton, ds l'abord, observait les amies nouvelles, piait leurs regards, s'tudiait deviner leurs prfrences et prenait soin de ne les faire asseoir que l o elles voulaient tre assises. Les plus pudiques allaient droit au petit canap bleu et posaient leur main gante sur le col de cygne. Il y avait mme un haut fauteuil de velours de Gnes et de bois dor, trne autrefois d'une duchesse de Modne et de Parme, qui tait pour les orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans le canap de beauvais. Les princesses trangres marchaient d'ordinaire vers l'un ou l'autre sofa. Grce cette disposition judicieuse des meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui lui restait faire. Il tait en tat de garder toutes les convenances, averti de ne point tenter des passages trop brusques dans la succession ncessaire de ses attitudes, et aussi d'viter la visiteuse comme lui-mme des stations longues et inutiles entre les politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses dmarches en prenaient une sret et une matrise qui lui faisaient honneur. Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton lui sut gr. Sans regarder seulement le trne de Parme et de Modne, et laissant sa droite le col de cygne consulaire, elle s'assit dans le beauvais fleuri, comme une Parisienne. Clotilde avait langui dans la petite noblesse agricole du dpartement, un peu tran avec de petits jeunes gens mal levs. Mais le sens de la vie lui venait. Les embarras d'argent avaient beaucoup exerc son intelligence et elle commenait comprendre le devoir social. Panneton ne lui dplaisait pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux trs noirs colls aux tempes, de gros yeux hors de la tte, un air d'amoureux apoplectique, lui donnait un peu envie de rire et contentait ce besoin de comique qu'elle avait dans l'amour. Sans doute elle et prfr un superbe garon, mais elle tait encline la gaiet facile, dispose l'amusement qu'un homme procure par des plaisanteries un peu grasses et par une certaine laideur. Aprs un moment de gne bien naturelle, elle sentit que ce ne serait pas horrible, ni mme trs ennuyeux. Ce fut trs bien. Le passage du beauvais la duchesse et de la duchesse au grand sofa se fit convenablement. On jugea inutile de s'arrter aux coussins orientaux et l'on passa dans la chambre des Baudouin. Quand Clotilde songea les regarder, la chambre tait, comme ces tableaux du peintre rotique, toute jonche de vtements de femme et de linge fin. --Ah! les voil, vos Baudouin. Vous en avez deux... --Parfaitement. Il possdait _le Jardinier galant_ et _le Carquois puis_, deux petites gouaches qu'il avait payes soixante mille francs pice la vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que cela par l'usage qu'il en faisait. Il examinait en connaisseur, trs calme maintenant et mme un peu mlancolique, cette fine, lgante, coulante figure de femme, et il gotait la trouver jolie une petite satisfaction d'amour-propre qui s'avivait mesure qu'elle revtait pice pice son caractre social avec ses vtements. Elle demanda la liste des candidats: --Panneton, industriel; Dieudonn de Gromance, propritaire; docteur Fornerol; Mulot, explorateur. --Mulot? --Le fils Mulot. Il faisait des dettes Paris. Le pre Mulot l'envoya faire le tour du monde. Dsir Mulot, explorateur. C'est excellent, un candidat explorateur. Les lecteurs esprent qu'il ouvrira des dbouchs nouveaux leurs produits. Et surtout ils sont flatts. Madame de Gromance devenait une femme srieuse. Elle voulut connatre la proclamation aux lecteurs snatoriaux. Il la lui rsuma et en rcita les passages qu'il savait par coeur. --D'abord nous promettons l'apaisement. Brc et les nationalistes purs n'ont pas assez insist sur l'apaisement. Ensuite nous fltrissons le parti sans nom. Elle demanda: --Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom? --Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos adversaires, c'est le ntre. Il n'y a pas d'quivoque possible... Nous fltrissons les tratres, les vendus. Nous combattons la puissance de l'argent. Cela, trs utile, pour la petite noblesse ruine. Ennemis de toute raction, nous rpudions la politique d'aventures. La France veut rsolument la paix. Mais le jour o elle tirerait l'pe du fourreau..., etc., etc. La Patrie repose ses regards avec orgueil et tendresse sur son admirable arme nationale.. Il faudra changer un peu cette phrase-l. --Pourquoi? --Parce qu'elle est littralement dans les deux autres manifestes lectoraux, dans celui des nationalistes et dans celui des ennemis de l'arme. --Et vous me promettez que Dieudonn passera. --Dieudonn ou Goby. --Comment?... Dieudonn ou Goby? Si vous n'tiez pas plus sr que a, vous auriez d me prvenir.... Dieudonn ou Goby!... A vous entendre, on dirait que c'est la mme chose. --Ce n'est pas la mme chose. Mais dans les deux cas, Brc choue.... --Vous savez, Brc est de nos amis. --Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je, Brc choue avec sa liste, et M. de Gromance, en contribuant son chec, se sera acquis des titres la reconnaissance du prfet et du gouvernement. Aprs les lections, quel qu'en soit le rsultat, vous reviendrez voir mes Baudouin, et je fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il soit. --Ambassadeur. Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de Brc; colonel Despautres; Lerond, ancien magistrat; Lafolie, boucher, obtint cent voix en moyenne. La liste des rpublicains progressistes: Flix Panneton, industriel; Dieudonn de Gromance, propritaire; Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint cent trente voix en moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le Panama, ne runit sur son nom que cent vingt suffrages. Les trois autres snateurs sortants, rpublicains radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne. Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba soixante voix. Au troisime tour, Goby, Mannequin, Ledru, snateurs sortants radicaux, et Flix Panneton, rpublicain progressiste, furent lus. XX --Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du Trocadro, M. Bergeret M. Goubin, son disciple, qui essuyait les verres de son lorgnon. Voyez: dmes, minarets, flches, clochers, tours, frontons, toits de chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faences colores, de bois, de peaux de btes, terrasses italiennes et terrasses mauresques, palais, temples, pagodes, kiosques, huttes, cabanes, tentes, chteaux d'eaux, chteau de feu, contrastes et harmonies de toutes les habitations humaines, ferie du travail, jeux merveilleux de l'industrie, amusement norme du gnie moderne, qui a plant l les arts et mtiers de l'univers. --Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit de cette immense Exposition? --Elle en peut recueillir de grands avantages, rpondit M. Bergeret, la condition de n'en pas concevoir un strile et hostile orgueil. Ceci n'est que le dcor et l'enveloppe. L'tude du dedans donnera lieu de considrer de plus prs l'change et la circulation des produits, la consommation au juste prix, l'augmentation du travail et du salaire, l'mancipation de l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin, un des premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout d'abord, elle a mis en droute Jean Coq et Jean Mouton. Jean Coq et Jean Mouton, o sont-ils? On ne les voit ni ne les entend. Nagure on ne voyait qu'eux. Jean Coq allait devant, la tte haute et le mollet tendu. Jean Mouton allait derrire, gras et fris. Toute la ville retentissait de leur _cocorico_ et de leur _be, be, be_; car ils taient loquents. J'ous, un jour de cet hiver, Jean Coq qui disait: --Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue invitable par sa lchet. Et Jean Mouton rpondait: --J'aimerais assez une guerre navale. --Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait congruente l'exaltation du nationalisme. Mais ne pouvons-nous faire la guerre sur terre et sur mer? Qui nous en empche? --Personne, rpondait Jean Mouton. Je voudrais bien voir que quelqu'un nous en empcht! Mais auparavant il faut exterminer les tratres et les vendus, les juifs et les francs-maons. C'est ncessaire. --Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne partirai en guerre que lorsque le sol national sera purg de tous nos ennemis. Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent trop bien tous deux comment on trempe les nergies nationales pour ne pas s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'assurer leur pays les bienfaits de la guerre civile et de la guerre trangre. Jean Coq et Jean Mouton sont rpublicains. Jean Coq vote, chaque lection, pour le candidat imprialiste, et Jean Mouton pour le candidat royaliste; mais ils sont tous deux rpublicains plbiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un suffrage obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet, il vous est profitable, si vous possdez une maison, de la jouer aux ds contre une botte de foin, car, par ce moyen, vous risquez de gagner votre maison, ce dont vous serez bien avanc. Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clrical bien qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils vnrent et chrissent la moinerie qui s'enrichit vendre des miracles et qui rdige des papiers sditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une telle moinerie pullule en ce pays et le dvore! Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'tre aussi et vous vous sentez attach votre pays par les forces invincibles et douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous tes un complice de l'tranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront bien en vous assommant coups de matraque, au cri de guerre: La France aux Franais! Et ce sera bien fait pour vous. La France aux Franais, c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme videmment ces trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand peuple au milieu des autres peuples, expriment les conditions ncessaires de sa vie, la loi universelle de l'change, le commerce des ides et des produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde et une large doctrine conomique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la France aux Franais, avaient rsolu de la fermer aux trangers, tendant ainsi, par un coup de gnie, aux personnes humaines le systme que M. Mline n'avait appliqu qu'aux produits que l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un petit nombre de propritaires fonciers. Et cette pense, que conut Jean Coq, d'interdire le sol national aux hommes des nations trangres s'imposa par sa beaut farouche l'admiration d'une assez grande foule de menus bourgeois et de limonadiers. Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de mchancet. C'est avec innocence qu'ils sont les ennemis du genre humain. Jean Coq a plus d'ardeur, Jean Mouton plus de mlancolie; mais ils sont simples tous deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est l qu'clate leur candeur. Car ce que dit leur journal n'est pas aisment croyable. Je vous atteste, imposteurs clbres, faussaires de tous les temps, menteurs insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions, d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes vnrables ont enrichi la littrature profane et la littrature sacre de tant de livres supposs, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, hbraques, syriaques et chaldaques, qui ont abus si longtemps les ignorants et les doctes, faux Pythagore, faux Herms-Trismgiste, faux Sanchoniathon, rdacteurs fallacieux des posies orphiques et des Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clment et pseudo-Timothe; et vous seigneurs abbs qui, pour vous assurer la possession de vos terres et de vos privilges, forgetes sous le rgne de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs en droit canon, qui appuytes les prtentions du saint sige sur un tas de sacres dcrtales que vous aviez vous-mmes composes; et vous, fabricants la grosse de mmoires historiques, Soulavie, Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous, feints bourreaux et policiers feints, qui crivtes sordidement les Mmoires de Samson et les Mmoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas qui de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet de Vercingtorix, je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie entire fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nrons, fausses Pucelles d'Orlans qui tromptes les frres mme de Jeanne d'Arc, faux Dmtrius, faux Martin Guerre et faux ducs de Normandie; je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui les foules furent sduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane, Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui, revenant de loin, etes toutes facilits de mentir et en ustes pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-vque; et vous Jean de Mandeville, qui rencontrtes en Asie des diables crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de gabs, ma Mre l'Oie, Till l'Espigle, baron de Mnchhausen! et vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hbleurs, je vous atteste; soyez tmoins qu' vous tous, vous n'avez pas accumul autant de mensonges, en une longue suite de sicles, que n'en assemble en un jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Aprs cela comment s'tonner qu'ils aient tant de fantmes dans la tte! XXI Impliqu dans les poursuites intentes aux auteurs du complot contre la Rpublique, Joseph Lacrisse mit en sret sa personne et ses papiers. Le commissaire de police charg de saisir la correspondance du Comit royaliste tait trop homme du monde pour ne pas avertir pralablement de sa visite MM. les membres du Comit. Il les en avisa vingt-quatre heures l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord avec le lgitime souci de bien conduire ses affaires, car il croyait, conformment l'opinion commune, que le ministre rpublicain serait bientt renvers et remplac par un ministre Mline ou Ribot. Quand il se prsenta au sige du Comit, tous les cartons et tous les tiroirs taient vides. Le magistrat y apposa les scells. Il mit pareillement sous scells un Bottin de 1897, le catalogue d'un constructeur d'automobiles, un gant d'escrime et un paquet de cigarettes, qui se trouvaient sur le marbre de la chemine. De cette manire, il observa les formes de la loi, ce dont il convient de le fliciter; on doit toujours observer les formes de la loi. Il se nommait Jonquille. C'tait un magistrat distingu et un homme d'esprit. Il avait compos, dans sa jeunesse, des chansons pour les cafs-concerts. Une de ses oeuvres, _les Cancrelats dans le pain_, obtint un grand succs aux Champs-Elyses, en 1885. Aprs l'tonnement caus par une poursuite inattendue, Joseph Lacrisse se rassura. Il s'aperut vite que, sous le prsent rgime, on risque moins conspirer qu'on ne risquait sous le premier Empire et sous la royaut lgitime, et que la troisime Rpublique n'est pas sanguinaire. Il l'en estima moins, mais il en prouva un grand soulagement. Madame de Bonmont seule le considrait comme une victime. Elle l'en aima davantage, car elle tait gnreuse, et elle lui tmoignait son amour dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en sorte qu'il passa avec elle, Bruxelles, quinze jours inoubliables. Ce fut tout son exil. Il bnficia d'une des premires ordonnances de non-lieu rendues par la Haute Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on m'en avait cru, la Haute Cour n'aurait condamn personne. Puisqu'on n'osait pas poursuivre tous les coupables, il n'tait pas trs lgant de condamner seulement ceux dont on avait le moins de peur, et de les condamner pour des faits qui n'taient pas, ou du moins ne semblaient pas suffisamment distincts des faits pour lesquels ils avaient t dj poursuivis. Enfin que, dans un complot militaire, seuls des civils fussent impliqus, cela pouvait paratre trange. A quoi d'excellentes gens m'ont rpondu: --On se dfend comme on peut. Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son nergie. Il tait prt renouer les fils rompus du complot, mais on reconnut vite que c'tait impossible. Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui avaient reu un mandat de perquisition eussent agi l'gard des prvenus royalistes avec la mme dlicatesse que M. Jonquille, la malice du hasard ou l'imprudence des conspirateurs mit malgr eux, entre leurs mains, assez de papiers pour rvler au procureur de la Rpublique l'organisation intime des Comits. On ne pouvait plus conspirer en sret, et toute esprance tait perdue de voir le Roi revenir avec les hirondelles. Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait achets dans le dessein de les offrir au Prince pour rentre Paris, par l'avenue des Champs-Elyses. Elle les cda, sur l'avis de son frre Wallstein, M. Gilbert, directeur du Cirque national du Trocadro. Elle n'eut point la douleur de les vendre perte. Elle fit mme un petit bnfice dessus. Cependant ses beaux yeux pleurrent quand ces six chevaux blancs comme des lis quittrent son curie pour n'y plus revenir. Il lui semblait qu'ils prenaient les funrailles de cette royaut dont ils devaient conduire le triomphe. Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une curiosit limite, sigeait longuement. Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient acquitt, mais qui retenaient quelques accuss. --Quels bandits! s'cria-t-il. --Ah! soupira madame de Bonmont, le Snat est aux gages du ministre. Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est pas M. Mline qui aurait fait cet abominable procs. C'tait un rpublicain, M. Mline, mais c'tait un honnte homme. S'il tait rest ministre, le Roi serait aujourd'hui en France. --Hlas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri Lon, qui n'avait jamais eu beaucoup d'illusions. Joseph Lacrisse secoua la tte. Et il y eut un grand silence. --C'est peut-tre un bien pour vous, reprit Henri Lon. --Comment? --Je dis que, d'une manire, c'est plutt un avantage pour vous, Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et mme vous devriez en tre enchant, abstraction faite de vos sentiments patriotiques, naturellement. --Je ne comprends pas. --C'est pourtant bien simple. Si vous tiez financier, comme moi, la monarchie pourrait vous tre profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu aprs son avnement, car il aurait eu besoin d'argent pour rgner, ce cher prince. Il y avait gros gagner pour moi, dans cette affaire-l. Mais vous, un avocat, qu'est-ce que vous auriez gagn la restauration? Une prfecture? La belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans la Rpublique. Vous parlez trs bien... Ne vous en dfendez pas. Vous parlez avec facilit, avec lgance. Vous tes un des vingt-cinq ou trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui parle a tout gagner ce que le Roi ne revienne pas. Philippe l'Elyse, vous tes mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite ce mtier. Vous prenez les intrts du peuple, vous mcontentez le Roi, il vous chasse. Vous tes dvou au Roi, le public murmure, et le Roi vous congdie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous tes puni des vtres et des siennes. Populaire ou impopulaire, vous vous coulez fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez commettre de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de responsabilit. C'est une situation excellente. Vous n'avez craindre ni la popularit ni l'impopularit: vous tes au-dessus de l'une et de l'autre. Vous ne pouvez tre maladroit: aucune maladresse n'est possible au dfenseur d'une cause perdue. L'avocat du malheur est toujours loquent. Dans une rpublique on est royaliste sans danger quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine; on est libral; on a la sympathie de tous les ennemis du rgime existant et l'estime du gouvernement que l'on combat sans lui nuire. Serviteur de la monarchie dchue, la vnration avec laquelle vous vous agenouillerez aux pieds de votre Roi rehaussera la noblesse de votre caractre, et vous pouvez sans bassesse puiser sur lui toutes les flatteries. Vous pouvez galement, sans inconvnient aucun, faire la leon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui reprocher ses alliances, ses abdications, ses conseillers intimes, lui dire, par exemple: Monseigneur, je vous avertis respectueusement que vous vous encanaillez. Les journaux recueilleront cette noble parole. Votre renom de fidlit en grandira et vous dominerez votre propre parti du toute la hauteur de votre me. Avocat, dput, vous avez au Palais, la tribune, les plus beaux gestes; vous tes incorruptible... Et les bons Pres vous protgent. Lacrisse, connaissez votre bonheur. Lacrisse rpliqua schement: --C'est peut-tre drle, ce que vous dites, Lon; mais je ne trouve pas. Et je doute que vos plaisanteries soient trs propos. --Je ne plaisante pas. --Si! vous plaisantez. Vous tes sceptique. J'ai horreur du scepticisme. C'est la ngation de l'action. Moi je suis pour l'action, toujours et quand mme. Henri Lon protesta: --Je vous assure que je suis trs srieux. --Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous ne comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre poque. Vous avez dessin l un bonhomme genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait de famille, d'un trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure, votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure qu'aujourd'hui il paratrait vieux jeu et bigrement dmod. Le courtisan du malheur serait tout bonnement ridicule, au XXe sicle. Il ne faut pas tre vaincu et les faibles ont tort. Voil notre morale, mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la Grce, pour la Finlande? Non, non! Nous ne pinons pas de cette guitare-l. On n'est pas des nafs!... Nous avons cri Vivent les Bors! c'est vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'tait pour ennuyer le gouvernement en lui crant des difficults avec l'Angleterre, et parce que nous esprions que les Bors seraient victorieux. D'ailleurs je ne suis pas dcourag. J'ai bon espoir que nous renverserons la Rpublique, avec l'aide des rpublicains. Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons avec les nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous tranglerons la gueuse. Et tout d'abord il faut travailler les lections municipales. XXII Joseph Lacrisse l'avait dit: il tait homme d'action. L'oisivet lui pesait. Secrtaire d'un Comit royaliste qui n'agissait plus, il entra dans un Comit nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en tait violent. On y respirait un amour haineux de la France et un patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez farouches, qui avaient lieu soit dans les thtres, soit dans les glises. Joseph Lacrisse prenait la tte de ces manifestations. Lorsqu'elles avaient lieu dans les glises, madame de Bonmont, qui tait pieuse, s'y rendait en toilette sombre. _Domus mea domus orationis._ Un jour, aprs s'tre joints aux nationalistes, dans la cathdrale, pour y prier avec clat, madame de Bonmont et Lacrisse se mlrent, sur la place du Parvis, des hommes qui exprimaient leur patriotisme par des cris frntiques et concerts. Lacrisse I unit sa voix la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les courages par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses lvres rouges, qui brillaient sous la voilette. La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand, sur un ordre de la Prfecture, une escouade de gardiens de la paix marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'tonner, et ds que les agents furent porte de la voix, il cria: Vive la police! Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il tait sincre. Des liens d'amiti avaient t nous entre les brigades de la Prfecture et les manifestants nationalistes aux temps jamais regrettables, si l'on ose dire, du ministre laboureur, qui laissait les porteurs de matraque assommer sur le pav des rues les rpublicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modration! O douces moeurs agricoles! O simplicit premire! O jours heureux! qui ne vous a pas connus n'a pas vcu! O candeur de l'homme des champs, qui disait: La Rpublique n'a point d'ennemis. O voyez-vous des conspirateurs royalistes et des moines sditieux? Il n'y en a point. Il les avait tous cachs sous sa longue redingote des dimanches. Joseph Lacrisse n'avait pas oubli ces heures fortunes. Et sur la foi de cette antique alliance des meutiers avec les agents, il acclamait les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son chapeau au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: Vive la police! Mais les temps taient changs. Indiffrents cet accueil amical, sourds ces cris flatteurs, les agents chargrent. Le choc fut rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des choses humaines, Lacrisse, qui avait cess de saluer et s'tait couvert devant les assaillants, eut son chapeau dfonc d'un coup de poing. Indign de l'offense, il cassa sa canne sur la tte d'un sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dgagrent, il aurait t men au poste et pass tabac, comme un socialiste. L'agent, qui avait la tte fendue, fut port l'hpital o il reut de M. le prfet de police une mdaille d'argent. Joseph Lacrisse fut dsign par le Comit nationaliste du quartier des Grandes-curies comme candidat aux lections municipales du 6 mai. C'tait l'ancien Comit de M. Collinard, conservateur blackboul aux prcdentes lections, et qui, cette fois, ne se prsentait pas. Le prsident du Comit, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea faire triompher la candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant, Raimondin, rpublicain radical, demandait le renouvellement de son mandat. Mais il avait perdu la confiance des lecteurs. Il avait mcontent tout le monde et nglig les intrts du quartier. Il n'avait pas mme obtenu un tramway, rclam depuis douze ans, et on l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le quartier tait excellent. Les gens de maison taient tous nationalistes et les commerants jugeaient svrement le ministre Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils taient antismites. Les congrgations, nombreuses et riches, marcheraient. On pouvait compter notamment sur les Pres qui avaient ouvert la chapelle de Saint-Antoine. Le succs tait certain. Il fallait seulement que M. Lacrisse ne se dclart pas expressment et en propres termes royaliste, par mnagement pour le petit commerce qui avait peur d'un changement de rgime, surtout pendant l'Exposition. Lacrisse rsista. Il tait royaliste et n'entendait pas mettre son drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista. Il connaissait l'lecteur. Il savait quelle bte c'tait et comment il fallait la prendre. Que M. Lacrisse se prsentt comme nationaliste et Bonnaud enlevait l'lection. Sinon, il n'y avait rien faire. Joseph Lacrisse tait perplexe. Il pensa en crire au Roi. Mais le temps pressait. D'ailleurs le Prince pouvait-il, distance, tre bon juge de ses propres intrts? Lacrisse consulta ses amis. --Notre force est dans notre principe, lui rpondit Henri Lon. Un monarchiste ne peut pas se dire rpublicain, mme pendant l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous dclarer rpublicain, mon cher Lacrisse. On ne vous demande pas mme de vous dclarer rpublicain progressiste ou rpublicain libral, ce qui est tout autre chose que rpublicain. On vous demande de vous proclamer nationaliste. Vous pouvez le faire la tte haute, puisque vous tes nationaliste. N'hsitez pas. Le succs en dpend, et il importe la bonne cause que vous soyez lu. Joseph Lcrisse cda par patriotisme. Et il crivit au Prince pour lui exposer la situation et protester de son dvouement. On arrta sans difficult les termes du programme. Dfendre l'arme nationale contre une bande de forcens. Combattre le cosmopolitisme. Soutenir les droits des pres de famille viols par le projet du gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le pril collectiviste. Relier par un tramway le quartier des Grandes-curies l'Exposition. Porter haut le drapeau de la France. Amliorer le service des eaux. De plbiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce que c'tait dans le quartier des Grandes-curies. Joseph Lacrisse n'eut point l'embarras de concilier sa doctrine, qui tait celle du droit divin, avec la doctrine plbiscitaire. Il aimait et admirait Droulde. Il ne le suivait pas aveuglment. --Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il Bonnaud. Ce sera d'un bel effet. Il ne faut rien ngliger pour frapper les esprits. Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, ayant obtenu la dernire heure l'tablissement d'une ligne de tramways vapeur allant des Grandes-curies au Trocadro, publiait abondamment cet heureux succs. Il honorait l'arme dans ses circulaires et clbrait les merveilles de l'Exposition comme le triomphe du gnie industriel et commercial de la France, et la gloire de Paris. Il devenait un concurrent redoutable. Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes haussrent leur courage. Dans d'innombrables runions, ils accusrent Raimondin d'avoir laiss mourir de faim sa vieille mre et vot la souscription municipale au livre d'Urbain Gohier. Ils fltrirent chaque nuit Raimondin, candidat des juifs et des panamistes. Un groupe de rpublicains progressistes se forma pour soutenir la candidature de Joseph Lacrisse et lana la circulaire que voici: Messieurs les lecteurs, Les graves circonstances que nous traversons nous font un devoir de demander compte aux candidats aux lections municipales de leur sentiment sur la politique gnrale, de laquelle dpend l'avenir du pays. A l'heure o des gars ont la prtention criminelle d'entretenir une agitation malsaine de nature affaiblir notre cher pays; l'heure o le Collectivisme, audacieusement install au pouvoir, menace nos biens, fruits sacrs du travail et de l'pargne; l'heure o un gouvernement tabli contre l'opinion publique prpare des lois tyranniques, vous voterez tous pour M. Joseph LACRISSE AVOCAT A LA COUR D'APPEL _Candidat de la libert de conscience et de la Rpublique honnte._ Les socialistes nationalistes du quartier avaient pens d'abord dsigner un candidat eux, dont les voix, au second tour, se fussent reportes sur Lacrisse. Mais le pril imminent imposait l'union. Les socialistes nationalistes des Grandes-curies se rallirent la candidature Lacrisse et firent un appel aux lecteurs: Citoyens, Nous vous recommandons la candidature nettement rpublicaine, socialiste et nationaliste du citoyen LACRISSE _A bas les tratres! A bas les dreyfusards! A bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la Rpublique sociale nationaliste!_ Les Pres, qui possdaient dans le quartier une chapelle et d'immenses immeubles, se gardrent d'intervenir dans une affaire lectorale. Ils taient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre ses ordres; et le soin des oeuvres pies les tenait loigns du sicle. Mais des amis laques, qu'ils avaient, exprimrent propos, dans une circulaire la pense des bons religieux. Voici le texte de cette circulaire, qui fut distribue dans le quartier des Grandes-curies: _Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, bijoux, valeurs, et gnralement tous objets, meubles et immeubles, sentiments, affections, etc., etc._ Messieurs, C'est principalement dans les lections que le diable s'efforce de troubler les consciences. Et pour atteindre ce but, il a recours d'innombrables artifices. Hlas! n'a-t-il pas son service toute l'arme des francs-maons? Mais vous saurez djouer les ruses de l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dgot le candidat des incendiaires, des brleurs d'glises et autres dreyfusards. C'est en portant au pouvoir des honntes gens que vous ferez cesser la perscution abominable qui svit si cruellement cette heure, et que vous empcherez un gouvernement inique de mettre la main sur l'argent des pauvres. Votez tous pour M. Joseph LACRISSE AVOCAT A LA COUR D'APPEL _Candidat de Saint-Antoine_ N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette douleur immrite de voir chouer son candidat. _Sign_: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; FLORIMOND, architecte; BCHE, capitaine en retraite; MOLON, ouvrier. On voit par ces documents quelle hauteur intellectuelle et morale le nationalisme a port la discussion des candidatures municipales Paris. XXIII Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena trs activement la campagne, dans le quartier des Grandes-curies, contre Anselme Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit l'aise dans les runions publiques. tant avocat et trs ignorant, il parlait abondamment, sans que rien l'arrtt jamais. Il tonnait, par la rapidit de son dbit, les lecteurs avec lesquels il demeurait en sympathie par le petit nombre et la simplicit de ses ides, et ce qu'il disait tait toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait sans cesse de son honntet et de l'honntet de ses amis politiques, rptait qu'il fallait nommer des honntes gens, et que son parti tait le parti des honntes gens. Et comme c'tait un parti nouveau, on le croyait. Anselme Raimondin, dans ses runions, rpliqua qu'il tait honnte et trs honnte; mais ses dclarations, venant aprs les autres, semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait t en place et ml aux affaires, on ne croyait pas facilement qu'il ft honnte, tandis que Joseph Lacrisse brillait d'innocence. Lacrisse tait jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin tait petit, gros, lunettes. Cela fut remarqu en un moment o le nationalisme avait souffl dans les lections municipales le genre d'enthousiasme et mme de posie qui lui est propre, et un idal de beaut sensible au petit commerce. Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'dilit et jusqu'aux attributions des Conseils municipaux. Cette ignorance le servait. Son loquence en tait tout affranchie et souleve. Anselme Raimondin, au contraire, se perdait dans les dtails. Il avait pris le pli des affaires, l'habitude de la discussion technique, le got des chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connt son public, il se faisait quelque illusion sur l'intelligence des lecteurs qui l'avaient nomm. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi semblait-il froid, obscur, ennui. Ce n'tait pas un innocent. Il avait le sens de ses intrts et de la petite politique. Voyant depuis deux ans son quartier submerg par les journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les brochures nationalistes, il s'tait dit que, le moment venu, il saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il n'tait pas bien difficile de fltrir les tratres et d'acclamer l'arme nationale. Il n'avait pas assez redout ses adversaires, estimant qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'tait tromp. Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pense nationaliste, un tour inimitable. Il avait trouv notamment une phrase dont il faisait un frquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle, celle-ci: Citoyens, levons-nous tous pour dfendre notre admirable arme contre une poigne de sans-patrie qui ont jur de la dtruire. C'tait exactement ce qu'il fallait dire aux lecteurs des Grandes-curies. Cette parole, chaque soir rpte, soulevait dans l'assemble entire un enthousiasme auguste et formidable. Anselme Raimondin ne trouva rien de si bon, beaucoup prs. Et si les mots patriotiques lui venaient, il n'avait pas le ton qu'il fallait et ne produisait pas d'effet. Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais soit que la peinture en ft trop lave, soit que le soleil la manget, elles paraissaient ples. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit. Il se dissimulait. Il devenait imperceptible. Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un dcor de bastringue, il se levait pour parler, ce n'tait plus qu'une ombre blafarde, d'o sortait une voix faible que couvraient la fume des pipes et les rumeurs des citoyens. Il rappelait son pass. Il tait, disait-il, un vieux lutteur. Il dfendait la Rpublique. Cela aussi coulait sans bruit et sans nul cho sonore. Les lecteurs des Grandes-curies voulaient que la Rpublique ft dfendue par Joseph Lacrisse, qui avait conspir contre elle. C'tait leur ide. Les runions n'taient pas contradictoires. Une fois seulement, Raimondin fut invit se rendre une runion nationaliste. Il y vint; mais il ne put parler et il fut fltri par un ordre du jour vot dans le tumulte et l'obscurit, le propritaire ayant coup le gaz lorsque l'on commenait briser les banquettes. Les runions, aux Grandes-curies comme dans tous les quartiers de Paris, furent tumultueuses mdiocrement. On y dploya de part et d'autre la molle violence propre ce temps, et qui est le caractre le plus sensible de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetrent, selon l'usage, ces injures monotones dans lesquelles les noms de vendu, de tratre et d'infme prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y poussa tmoignaient d'un extrme affaiblissement physique et moral, d'un vague mcontentement uni une profonde stupeur et d'une inaptitude dfinitive penser les choses les plus simples. Beaucoup d'invectives et peu de rixes. C'est peine s'il y eut chaque nuit deux ou trois blesss ou contus, dans les deux partis. On portait ceux de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste, ct du mange, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis--vis du march. Et minuit, il n'y avait plus personne dans les rues. Le dimanche, 6 mai, six heures, Joseph Lacrisse, entour de ses amis, attendait le rsultat du scrutin dans une boutique louer, dcore d'affiches et de drapeaux. C'tait le sige du Comit. M. Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il tait lu par deux mille trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze donnes M. Raimondin. --Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une victoire pour la Rpublique. --Et pour les honntes gens, rpondit Lacrisse. Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignit: --Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en mon nom nos vaillants amis. Puis, se tournant vers Henri Lon, qui se tenait son ct: --Lon, lui dit-il l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie: tlgraphiez tout de suite Monseigneur notre succs. Cependant des cris partaient de la rue joyeuse: --Vive Droulde! vive l'Arme! vive la Rpublique! A bas les tratres! bas les juifs! Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule barrait la rue. Le baron isralite Golsberg se tenait la portire. Il saisit la main du nouveau conseiller municipal. --J'ai vot pour vous, monsieur Lacrisse. Vous entendez, j'ai vot pour vous. Parce que, je vais vous dire, l'antismitisme, c'est une blague--je le sais bien, et vous le savez comme moi--une pure blague, tandis que le socialisme, c'est srieux. --Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg. Mais le baron ne le lchait point. --Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai vot pour vous, monsieur Lacrisse. Cependant la foule criait: --Vive Droulde! Vive l'Arme! A bas les dreyfusards! A bas Raimondin! Mort aux juifs! Le cocher parvint fendre le flot des lecteurs. Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, mue, triomphante. Elle savait dj. --lu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts. Et ce nom d'lu, sur les lvres d'une dame si pieuse, prenait un sens mystique. Elle le pressa dans ses beaux bras: --Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton lection. Elle n'y avait pas contribu de ses deniers. Les fonds, certes, n'avaient pas manqu, et le candidat nationaliste avait puis plus d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donn, et Joseph Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua: --J'ai fait brler tous les jours un cierge saint Antoine. C'est pourquoi tu as eu ta majorit. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui demande. Le pre Adodat me l'a affirm et j'en ai fait l'exprience plusieurs fois. Elle le couvrit de baisers. Et une ide lui vint, qu'elle trouvait belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda: --Mon ami, les conseillers municipaux portent une charpe, n'est-ce pas? Ces charpes sont brodes, dis?... Je veux t'en broder une... Il tait trs fatigu. Il tomba accabl dans un fauteuil. Mais elle, agenouille ses pieds, murmura: --Je t'aime! Et la nuit seule entendit le reste. Ce mme soir, Anselme Raimondin apprit le rsultat de l'lection dans son petit logement d'enfant du quartier, comme il disait. Il y avait sur la table de la salle manger une douzaine de litres de vin et un pt froid. Son chec l'tonna. --Je m'y attendais, dit-il. Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied. --C'est ta faute, lui dit en manire de consolation le docteur Maufle, prsident de son Comit, vieux radical face de Silne. Tu as laiss empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le courage de les combattre. Tu n'as rien tent pour dvoiler leurs mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes les quivoques. Tu savais la vrit, tu n'as pas os dtromper les lecteurs quand il en tait temps encore. Tu as t lche. Tu es battu, c'est bien fait! Anselme Raimondin haussa les paules. --Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette lection. Il est pourtant bien clair. Mon chec n'a qu'une cause: le mcontentement des petits boutiquiers crass entre les grands magasins et les socits coopratives. Ils souffrent; ils m'ont fait payer leurs souffrances. Voil tout. Et avec un ple sourire: --Ils seront bien attraps! XXIV M. Bergeret, rencontrant dans une alle du Luxembourg MM. Goubin et Denis, ses lves: --J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle vous annoncer, messieurs. La paix de l'Europe ne sera pas trouble. Les Trublions eux-mmes m'en ont donn l'assurance. Et voici ce que conta M. Bergeret: --J'ai rencontr Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe qui, l'Exposition, piaient le craquement des passerelles. Jean Coq s'approcha de moi et m'adressa ces paroles svres: --Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que nous la ferions, que je dbarquerais Douvres, que j'occuperais militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais ensuite Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous l'avez dit mchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux Franais que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela est faux. Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments militaires,--ce qui est tout autre chose. Nous voulons la paix, et, quand nous aurons tabli en France la Rpublique impriale, nous ne ferons pas la guerre. Je rpondis Jean Coq que j'tais prt le croire; qu'au surplus je voyais bien que je m'tais tromp et que mon erreur tait manifeste, que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les Trublions avaient suffisamment montr leur amour de la paix en se dfendant de partir pour la Chine, o ils taient convis par de belles affiches blanches. --J'ai senti ds lors, ajoutai-je, toute la civilit de vos sentiments militaires et la force de votre attachement la patrie. Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agrer mes excuses. Je me rjouis de vous voir pacifique comme moi. Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde: --Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le suis pas comme vous. La paix que je veux n'est pas la vtre. Vous vous contentez bassement de la paix qui nous est impose aujourd'hui. Nous avons l'me trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix molle et tranquille, dont vous tes satisfait, offense cruellement la fiert de nos coeurs. Quand nous serons les matres, nous en ferons une autre. Nous ferons une paix terrible, peronne et sonore, questre! Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix menaante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante, tonnante, fulgurante, qui lancera des clairs; une paix qui, plus pouvantable que la plus pouvantable guerre, glacera d'effroi l'univers et fera prir tous les Anglais par inhibition. Voil, monsieur Bergeret, voil comment nous serons pacifiques. Dans deux ou trois mois, vous verrez clater notre paix: elle embrasera le monde. Je fus bien forc, aprs ce discours, de reconnatre que les Trublions taient pacifiques, et ainsi me fut confirme la vrit de cet oracle crit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de sycomore antique: Toi qui de vent te repais, Trublion, ma petite outre, Si vraiment tu veux la paix, Commence par nous la f... XXV Le salon de madame de Bonmont tait singulirement anim et brillant depuis la victoire des nationalistes Paris et l'lection de Joseph Lacrisse aux Grandes-curies. La veuve du grand baron runissait chez elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attir elle les ennemis du peuple saint par un dcret spcial du Dieu d'Isral. La main, pensait-il, qui mit la nice de Mardoche dans le lit d'Assurus s'tait plu rassembler les chefs de l'antismitisme et les princes des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait abjur la foi de ses pres. Mais qui peut pntrer les desseins d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frmont, se rappelaient les figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beaut d'Erigone viennoise semblait l'allgorie des vendanges nationalistes. Ses dners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le moindre djeuner prenait un caractre vraiment national. C'est ainsi que, ce matin-l, elle avait runi sa table plusieurs illustres dfenseurs de l'glise et de l'arme. Henri Lon, vice-prsident des Comits royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des flicitations aux lus nationalistes de Paris. Le capitaine de Chalmot, fils du gnral Cartier de Chalmot, et sa jeune femme, Amricaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes en un tel gazouillis qu'on croyait, l'entendre, que les oiseaux des volires prenaient part nos querelles. M. Tonnellier, professeur suspendu de cinquime au lyce Sully; on sait que M. Tonnellier, convaincu d'avoir fait ses jeunes lves l'apologie d'un attentat commis sur la personne de M. le Prsident de la Rpublique, avait t frapp d'une peine disciplinaire et tout aussitt reu dans le meilleur monde, o il se tenait bien, cela prs qu'il faisait des jeux de mots. Frmont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts, qui, sur le dclin de l'ge, s'accommodait merveille de la socit bourgeoise et capitaliste, frquentait assidment les juifs riches, gardiens des trsors de l'art chrtien, et aurait volontiers vcu sous la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caresst, toute la journe, de ses mains dlicates, des bibelots d'une matire prcieuse et d'un fin travail. Le vieux comte Davant, teint, cir, verni, toujours beau, un peu morose, remmorant l'ge d'or des juifs, quand il fournissait aux grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procur pour quinze millions d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruin par des spculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les pres, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi sa table Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des Aigues, prsident du Comit nationaliste de la Celle-Saint-Cloud, et Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillre, au bras le brassard blanc fleurs de lis d'or, trs chevelu sous son chapeau rond, que jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives. C'tait un chansonnier de Montmartre, nomm Dupont, qui, s'tant fait chouan, tait reu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce, un vieux fusil pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute socit franaise. Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mre, la place du matre de la maison. La conversation vint rouler sur la politique. --Vous avez tort, dit Jacques de Cadde Philippe Dellion, croyez-moi, vous avez tort de ne pas travailler le coup du pre Franois... On ne sait pas ce qui peut arriver... aprs l'Exposition... Et du moment que nous faisons des runions publiques... --Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, pour avoir de bonnes lections dans vingt mois, il faut se prparer faire campagne. Je vous rponds que, moi, je serai prt. Je travaille tous les jours la boxe et le bton. --Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion. --Gaudibert. Il a perfectionn la boxe franaise. C'est tonnant! Il a des coups de savate exquis, et bien lui... C'est un professeur de premier ordre, qui comprend l'importance capitale de l'entranement. --L'entranement, tout est l, dit Jacques de Cadde. --Bien sr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a des mthodes suprieures d'entranement, tout un systme bas sur l'exprience: massages, frictions, rgime dittique prcdant une alimentation substantielle. Sa devise est Contre la graisse, pour le muscle. Et il vous obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une lasticit... et un coup de pied d'une souplesse... Madame de Chalmot demanda: --Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide ministre? Et la seule ide du cabinet Waldeck, elle secouait avec indignation sa jolie tte de petit Samuel. --Ne vous inquitez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce ministre sera remplac par un autre tout pareil. --Un autre ministre de dpense rpublicaine, dit M. Tonnellier. La France sera ruine. --Oui, dit Lon, un autre ministre tout pareil celui-ci. Mais le nouveau dplaira moins, ce ne sera plus le ministre de l'Affaire. Il nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six semaines au moins, pour le rendre odieux. --tes-vous alle, madame, au Petit Palais? demanda Frmont la baronne. Elle rpondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles botes et de jolis carnets de bal. --mile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organis une admirable exposition de l'art franais. Le moyen ge y est reprsent par les monuments les plus prcieux. Le XVIIIe sicle y figure honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui possdez des trsors d'art, ne nous refusez pas l'aumne de quelque chef-d'oeuvre. Il est vrai que le grand baron avait laiss des trsors d'art sa veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les chteaux de province et tir, par toute la France, sur les bords de la Somme, de la Loire et du Rhne, des gentilshommes moustachus, ignares et besogneux, les portraits des anctres, les meubles historiques, dons des rois leurs matresses, souvenirs augustes de la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son chteau de Montil et dans son htel de l'avenue Marceau des ouvrages des plus fameux bnistes franais et des plus grands ciseleurs du XVIIIe sicle: commodes, mdailliers, secrtaires, horloges, pendules, flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais bien que Frmont et, avant lui, Terremondre l'eussent prie d'envoyer quelques meubles, des bronzes, des tentures, l'exposition rtrospective, elle s'y tait toujours refuse. Vaine de ses richesses et dsireuse de les taler, elle n'avait, cette fois, rien voulu prter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: Ne donnez donc rien leur Exposition. Vos objets seront vols, brls. Sait-on seulement s'ils parviendront organiser leur foire internationale? Il vaut mieux n'avoir pas affaire ces gens-l. Frmont, qui avait dj essuy plusieurs refus, insista: --Vous, madame, qui possdez de si belles choses, et qui tes si digne de les possder, montrez-vous ce que vous tes, librale, gnreuse et patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre meuble de Riesener, dcor de svres en pte tendre. Avec ce meuble, vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en cladon, montes en bronze par Caffieri. Ce sera blouissant!... Le baron Davant arrta Frmont: --Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attriste, ne sont pas de Philippe Caffieri. Elles sont marques d'un C surmont d'une fleur de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne faut pas dire le contraire. Frmont reprit ses supplications: --Madame, montrez votre magnificence, ajoutez cet envoi votre tenture de Leprince, _la Fiance moscovite_. Et vous vous assurerez des droits la reconnaissance nationale. Elle tait prs de cder. Avant de consentir, elle interrogea du regard Joseph Lacrisse, qui lui dit: --Envoyez-leur votre XVIIIe sicle, puisqu'ils en manquent. Puis, par dfrence pour le comte Davant, elle lui demanda ce qu'il fallait faire. Il lui rpondit: --Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils vous donner. Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles l'Exposition, ce sera tout un. Rien ne fait rien, comme disait mon vieil ami Thophile Gautier. --a y est, pensa Frmont! Je vais tout l'heure aller annoncer au ministre que j'ai dcroch la collection Bonmont. Cela vaut bien la rosette. Et il sourit intrieurement. Ce n'est pas qu'il ft un sot. Mais il ne mprisait pas les distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un condamn de la Commune ft officier de la Lgion d'honneur. --Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je prpare le discours que je prononcerai dimanche au banquet des Grandes-curies. --Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est inutile. Vous improvisez si merveilleusement!... --Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas difficile de parler aux lecteurs. --Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'lu Lacrisse, mais c'est dlicat. Nos adversaires crient que nous n'avons pas de programme. C'est une calomnie; nous avons un programme, mais.... --La chasse la perdrix, voil le programme, messieurs, dit Jambe-d'Argent. --Mais l'lecteur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus complexe qu'on ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai t lu aux Grandes-curies, par les monarchistes naturellement, et par les bonapartistes, et aussi par les... comment dirai-je? par les rpublicains qui ne veulent plus de la Rpublique, mais qui sont rpublicains tout de mme. C'est un tat d'esprit qui n'est pas rare Paris, dans le petit commerce. Ainsi le charcutier, qui est le prsident de mon Comit, me le crie plein gosier: La Rpublique des rpublicains, je n'en veux plus. Si je pouvais, je la ferais sauter, duss-je sauter avec. Mais la vtre, monsieur Lacrisse, je me ferais tuer pour elle.... Sans doute il y a un terrain d'entente. Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer l'arme.... Sus aux tratres qui, soudoys par l'tranger, travaillent nerver la dfense nationale.... a, c'est un terrain. --Il y a aussi l'antismitisme, dit Henri Lon. --L'antismitisme, rpondit Joseph Lacrisse, russit trs bien aux Grandes-curies, parce qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs riches qui font campagne avec nous. --Et la campagne antimaonnique! s'cria Jacques de Cadde, qui tait pieux. --Nous sommerions d'accord aux Grandes-curies pour combattre les francs-maons, rpondit Joseph Lacrisse. Ceux qui vont la messe leur reprochent de n'tre pas catholiques. Les socialistes nationalistes leur reprochent de n'tre pas antismites. Et toutes nos runions sont leves sur le cri mille fois rpt de: A bas les francs-maons! Sur quoi le citoyen Bissolo s'crie: A bas la calotte! Il est aussitt frapp, renvers, foul aux pieds par nos amis et tran au poste par les agents. L'esprit est excellent aux Grandes-curies. Mais il y a des ides fausses dtruire. Le petit bourgeois ne comprend pas encore que seule la monarchie peut faire son bonheur. Il ne sent pas encore qu'il se grandit en s'inclinant devant l'glise. Le boutiquier a t empoisonn par les mauvais livres et les mauvais journaux. Il est contre les abus du clerg et l'ingrence des prtres dans la politique. Beaucoup de mes lecteurs eux-mmes se disent anticlricaux. --Vraiment! s'cria madame la baronne de Bonmont attriste et surprise. --Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la mme chose en province. Et j'appelle cela tre contre la religion. Qui dit anticlrical dit antireligieux. --Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste encore beaucoup faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il faut rechercher. --Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens violents. --Lesquels? demanda Henri Lon. Il y eut un silence et Henri Lon reprit. --Nous avons remport des succs prodigieux. Mais Boulanger aussi avait remport des succs prodigieux. Il s'est us. --On l'a us, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas craindre qu'on nous use de mme. Les rpublicains, qui se sont trs bien dfendus contre lui, se dfendent trs mal contre nous. --Aussi, dit Lon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont nos amis que je crains. Nous avons des amis la Chambre. Qu'est-ce qu'ils fichent? Ils n'ont pas pu nous donner seulement une bonne petite crise ministrielle complique d'une bonne petite crise prsidentielle. --C'et t dsirable, dit Lacrisse. Mais ce n'tait pas possible. Si c'avait t possible, Mline l'aurait fait. Il faut tre juste. Mlinefait ce qu'il peut. --Alors, dit Lon, nous attendrons patiemment que les rpublicains du Snat et de la Chambre nous cdent la place. C'est votre avis, Lacrisse? --Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps o l'on se cognait. C'tait le bon temps. --Il peut revenir, dit Henri Lon. --Croyez-vous? --Dame! si nous le ramenons. --C'est vrai! --Nous sommes le nombre, comme dit le gnral Mercier. Agissons. --Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent. --Agissons, poursuivit Henri Lon. Ne perdons pas de temps. Et surtout prenons garde de nous refroidir. Le nationalisme veut tre aval chaud. Tant qu'il est bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une drogue! --Comment! une drogue? demanda svrement Lacrisse. --Une drogue salutaire, un remde efficace, une bonne mdecine. Mais que le malade n'avalera pas avec plaisir, ni volontiers.... Il ne faut pas laisser reposer la mixture. Agitez le flacon avant de verser, selon le prcepte du sage pharmacien. En ce moment, notre mixture nationaliste, bien secoue, est d'un beau rose agrable voir, et d'une saveur lgrement acide qui flatte le palais. Si nous laissons reposer la bouteille, la liqueur perdra beaucoup en coloration et en saveur. Elle dposera. Le meilleur ira au fond, les parties de monarchie et de religion, qui entrent dans sa composition, se fixeront au culot. Le malade, dfiant, en laissera les trois quarts dans la fiole. Agitez, messieurs, agitez. --Qu'est-ce que je vous disais! s'cria le jeune de Cadde. --Agiter, c'est facile dire. Encore faut-il le faire propos. Sans quoi on risque de mcontenter l'lecteur, objecta Lacrisse. --Oh! dit Lon, si vous songez votre rlection!... --Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas. --Vous avez raison, il ne faut pas prvoir les malheurs de si loin. --Comment? les malheurs! Vous croyez que mes lecteurs changeront? --Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils taient mcontents, et ils vous ont lu. Ils seront mcontents encore dans quatre ans. Et cette fois ce sera de vous.... Voulez-vous un conseil, Lacrisse? --Donnez toujours. --Vous avez t nomm par deux mille lecteurs? --Deux mille trois cent neuf. --Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au nombre, il faut aussi regarder la qualit. Vous avez parmi vos lecteurs un assez gros paquet de rpublicains anticlricaux, petits commerants, petits employs. Ce ne sont pas les plus intelligents. Lacrisse, qui tait devenu un homme srieux, rpondit avec lenteur et gravit: --Je vais vous expliquer. Ils sont rpublicains, mais ils sont avant tout patriotes. Ils ont vot pour un patriote qui ne pensait pas comme eux, qui tait d'un avis diffrent du leur sur des questions qu'ils jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je pense que vous n'hsitez pas l'approuver. --Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous, qu'ils ne sont pas trs forts. --Pas trs forts!... reprit Lacrisse amrement, pas trs forts.... Je ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts que.... Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il n'en connt pas parmi ses amis, soit que sa mmoire ingrate lui refust le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui ft repousser les exemples qui lui venaient l'esprit, il n'acheva pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur: --Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les dbinez. --Je ne les dbine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos lecteurs monarchistes et catholiques qui ont march pour vous avec les bons Pres. Ceux-l, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien! votre intrt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce qu'on ne les trompe pas, les bons Pres, tandis qu'on trompe les imbciles. --Erreur! profonde erreur! s'cria Joseph Lacrisse. On voit bien, mon cher, que vous ne connaissez pas l'lecteur. Je le connais, moi! Les imbciles ne sont pas plus faciles tromper que les autres. Ils se trompent, c'est vrai. Ils se trompent chaque instant. Mais on ne les trompe pas.... --Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y prendre. --N'en croyez rien, rpondit Lacrisse avec sincrit. Puis, se ravisant: --D'ailleurs, je ne veux pas les tromper. --Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et vous le pouvez peu de frais. Vous ne voyez pas assez le Pre Adodat. C'est un homme de bon conseil, et si modr! Il vous dira avec son fin sourire, les mains dans ses manches: Monsieur le conseiller, gardez, contentez votre majorit. Nous ne serons pas offenss a et l d'un vote sur l'imprescriptibilit des droits de l'homme et du citoyen, ou mme contre l'ingrence du clerg dans le gouvernement. Pensez en sance publique vos lecteurs rpublicains, et soyez nous dans les commissions. C'est l, dans la paix et le silence, qu'on fait de bonne besogne. Que la majorit du Conseil se montre parfois anticlricale, c'est un mal que nous supporterons avec patience. Mais il importe que les grandes commissions soient profondment religieuses. Elles seront plus puissantes que le Conseil lui-mme, parce qu'une minorit active et compacte l'emporte toujours sur une majorit inerte et confuse. Voil, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le Pre Adodat. Il est admirable de patience et de srnit. Quand nos amis viennent lui dire en frmissant: Oh! mon pre! quelles abominations nouvelles prparent les francs-maons! le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les associations, ce sont des horreurs! le bon Pre sourit et ne rpond rien. Il ne rpond rien, mais il pense: Nous en avons vu d'autres. Nous avons vu 89 et 93, la suppression des communauts religieuses et la vente des biens ecclsiastiques. Et jadis, sous la monarchie trs chrtienne, croit-on que nous avons gard et accru nos biens sans efforts et sans luttes? C'est mal connatre l'histoire de France. Nos grasses abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et nos moulins, nos bois et nos tangs, nos justices et nos juridictions, nous ont t sans cesse disputs par de puissants ennemis, seigneurs, vques et rois. Nous avions dfendre, main arme ou devant les tribunaux, un jour un pr, une route, le lendemain, un chteau, un gibet. Pour soustraire nos richesses la cupidit du pouvoir laque, il nous fallait tout momonet produire ces vieilles chartes de Clotaire et de Dagobert que la science impie, enseigne aujourd'hui dans les coles du gouvernement, argue de faux. Nous avons plaid pendant dix sicles contre les gens du Roi. Il n'y a que trente ans que nous plaidons contre la justice de la Rpublique. Et l'on croit que nous sommes las! Non, nous ne sommes ni effrays ni dcourags. Nous avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres. Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux secours qui ne nous feront pas dfaut: la protection du Ciel et l'impuissance parlementaire. **Telles sont les penses qui se forment harmonieusement sous le crne luisant du Pre Adodat. Lacrisse, vous avez t le candidat du Pre Adodat. Vous tes son lu. Voyez-le. C'est un grand politique. Il vous donnera de bons conseils. Vous apprendrez de lui contenter le charcutier qui est rpublicain et charmer le marchand de parapluies qui est libre penseur. Voyez le Pre Adodat, voyez-le sans cesse et le revoyez. --J'ai plusieurs fois caus avec lui, dit Joseph Lacrisse. Il est en effet trs intelligent. Ces bons Pres se sont enrichis avec une rapidit surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier. --Beaucoup de bien, reprit Henri Lon. Tout l'norme quadrilatre compris entre la rue des Grandes-curies, le mange, l'htel du baron Golsberg et le boulevard extrieur leur appartient. Ils ralisent patiemment un plan gigantesque. Ils ont entrepris d'lever en plein Paris, dans votre circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une immense basilique, qui attirera, chaque anne, des millions de plerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes terrains des maisons de rapport. --Je le sais bien, dit Lacrisse. --Je le sais aussi, dit Frmont. Je connais leur architecte. C'est Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez que les bons Pres organisent des tournes de plerinage en France et l'tranger. Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne les plerins dans leurs visites aux cathdrales. Ils s'est fait la tte d'un matre maon du XIIIe sicle. Il contemple les tours et les clochers avec des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en tiers-point et la Symbolique chrtienne. Il montre, au cour de la grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de Jess. Il calcule la rsistance des murs avec des larmes, des soupirs et des prires. A la table d'hte, qui runit les moines et les plerins, son visage et ses mains, encore tout gris des vieilles pierres qu'il a embrasses, attestent sa foi d'artisan catholique. Il dit son rve: Apporter, humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant que le monde. Et, rentr Paris, il btit des maisons ignobles, des immeubles de rapport avec de mauvais pltras et des briques creuses poses de champ, de misrables btisses qui ne dureront pas vingt ans. --Mais, dit Henri Lon, elles ne doivent pas durer vingt ans. Ce sont les immeubles des Grandes-curies dont je parlais tout l'heure, et qui feront place un jour la grande basilique de Saint-Antoine et ses dpendances, toute une cit religieuse qui natra dans une quinzaine d'annes. Avant quinze ans, les bons Pres possderont tout le quartier de Paris qui a lu notre ami Lacrisse. Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant. --Vous comprenez, je n'aime pas me sparer de mes affaires.... Des objets prts courent des risques.... On a des ennuis.... Mais du moment que c'est dans l'intrt national.... Le pays avant tout. Vous choisirez avec M. Frmont ce qu'il faudra exposer. --C'est gal, dit Jacques de Cadde en quittant la table, vous avez tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du pre Franois. On prit le caf dans le petit salon. Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait d'ajouter son rpertoire quelques chansons royalistes de la Restauration avec lesquelles il comptait bien se faire un joli succs dans les salons. Il chanta, sur l'air de _la Sentinelle_: Au champ d'honneur frapp d'un coup mortel, Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme, Fier de prir pour le sol paternel, Avec ivresse exhalait sa grande me: Ah! sans regret je puis mourir; Mon sort, dit-il, sera digne d'envie, Puisque jusqu'au dernier soupir, Sans reproche j'ai pu servir Mon roi, ma belle et ma patrie. Chassons des Aigues, prsident du Comit d'action nationaliste, s'approcha de Joseph Lacrisse: --Mon cher conseiller, dcidment, faisons-nous quelque chose le 14 Juillet? --Le Conseil, rpondit gravement Lacrisse, ne peut pas organiser un mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses attributions; mais si des manifestations spontanes se produisent.... --Le temps presse, le pril grandit, rpliqua Chassons des Aigues, qui s'attendait tre excut son cercle, et contre qui une plainte en escroquerie tait dpose au Parquet. Il faut agir. --Ne vous nervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le nombre et nous avons l'argent. --Nous avons l'argent, rpta Chassons des Aigues, pensif. --Avec le nombre et l'argent, on fait les lections, poursuivit Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir, et nous le garderons vingt ans. --Oui, mais d'ici l.... soupira Chassons des Aigues, dont les yeux arrondis regardaient, pleins d'inquitude, dans le vague de l'avenir. --D'ici l, rpondit Lacrisse, nous travaillerons la province. Nous avons dj commenc. --Il vaut mieux en finir tout de suite, dclara Chassons des Aigues avec l'accent d'une conviction profonde. Nous ne pouvons pas laisser ce gouvernement de trahison le loisir de dsorganiser l'arme et de paralyser la dfense nationale. --C'est vident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon raisonnement. Nous crions: Vive l'arme!... --Je te crois, dit le petit Dellion. --Laissez-moi dire. Nous crions: Vive l'arme! C'est notre cri de ralliement. Si le gouvernement se met remplacer les gnraux nationalistes par des gnraux rpublicains, nous ne pouvons plus crier: Vive l'arme! --Pourquoi? demanda le petit Dellion. --Parce qu'alors ce serait crier: Vive la Rpublique!, a crve les yeux! --Ce n'est pas craindre, dit Joseph Lacrisse. L'esprit des officiers est excellent. Si le ministre de trahison arrive mettre dans le haut commandement un rpublicain sur dix, c'est tout le bout du monde. --Ce sera dj trs dsagrable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous serons obligs de crier: Vivent les neuf diximes de l'arme! Et pour un cri, c'est trop long. --Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: Vive l'arme! on sait bien que a veut dire: Vive Mercier! Jambe-d'Argent, au piano, chanta: Vive le Roi! Vive le Roi! De nos vieux marins c'est l'usage, Aucun d'eux ne pensait soi, Tout en succombant au naufrage, Chacun criait avec courage: Vive le Roi! --Tout de mme, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet c'est un bon jour pour commencer le chambardement. La foule dans les rues, la foule lectrise, revenant de la revue et acclamant les rgiments au passage!... Avec de la mthode, on peut faire beaucoup ce jour-l. On peut soulever les masses profondes. --Vous vous trompez, dit Henri Lon. Vous mconnaissez la physiologie des foules. Le bon nationaliste qui revient de la revue tient un nourrisson dans ses bras, et il trane un moutard par la main. Sa femme l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie dans un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa femme et le djeuner de sa famille!... Et puis, voyez-vous, les foules sont inspires par des associations d'ides trs simples. Vous ne leur ferez pas faire une meute un jour de fte. Les cordons de gaz et les feux de Bengale suggrent aux foules des ides joyeuses et pacifiques. Le populaire voit devant les cabarets un carr de lanternes chinoises et une estrade drape d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense qu' danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir le moment psychologique. --Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde. --Il faudrait pourtant tcher de comprendre, dit Henri Lon. --Vous trouvez que je ne suis pas intelligent? --Quelle ide! --Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me fcherez pas. Je ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai remarqu que les hommes qu'on trouve intelligents combattent nos ides, nos croyances, qu'ils veulent dtruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais bien dsol d'tre ce qu'on appelle un homme intelligent. J'aime mieux tre un imbcile et penser ce que je pense, croire ce que je crois. --Vous avez bien raison, dit Lon. Nous n'avons qu' rester ce que nous sommes. Et si nous ne sommes pas btes, il faut faire comme si nous l'tions. C'est encore la btise qui russit le mieux en ce monde. Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent rien. --C'est bien vrai, ce que vous dites l, s'cria Jacques de Cadde. Jambe-d'Argent chanta: Vive le Roi! ce cri de ralliement Des vrais Franais est le seul qui soit digne. Vive le Roi! de chaque rgiment Que ces trois mots soient la seule consigne. --C'est gal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, Lacrisse, de repousser les moyens rvolutionnaires; ce sont les bons. --Enfants!... dit Henri Lon; nous n'avons qu'un moyen d'action, un seul, mais sr, puissant, efficace. C'est l'Affaire. Nous sommes ns de l'Affaire: nationalistes, ne l'oubliez pas. Nous avons grandi et prospr par l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous sustente encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre aliment; c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si, arrache du sol, elle se dessche et meurt, nous languissons et nous dprissons. Feignons de l'extirper, mais levons-la soigneusement, nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; il est prvenu en notre faveur. En nous voyant bcher, gratter, racler autour de la plante nourricire, il croira que nous nous efforons d'en arracher jusqu' la dernire racine. Et il nous chrira, il nous bnira de notre zle. Il n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour. Elle a refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est pas aperu que c'tait par nos soins. Jambe-d'Argent chanta: Puisqu'ici notre gnral Du plaisir nous donn' le signal, Mes amis, poussons la vente; Si nous voulons bien le r'mercier, Chantons, soldat, comme officier: Moi, Jarnigoi! Je suis soldat du Roi, J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante. --C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de Bonmont, les yeux mi-clos. --Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinire. Cela s'appelle _Cadet-Buteux enrgiment ou le Soldat du Roi_. C'est un petit chef-d'oeuvre. J'ai eu une bonne ide en exhumant ces vieilles chansons royalistes de la Restauration. Moi, Jarnigoi! Je suis soldat du Roi. Et tout coup, abattant une main dmesure sur la queue du piano o il avait pos son chapelet et ses mdailles: --Nom de D..., Lacrisse, touchez pas mon rosaire. Il est bnit par notre Saint pre le pape. --C'est gal, dit Chassons des Aigues, nous devons manifester dans la rue. La rue est nous. Il faut qu'on le sache. Allons Longchamp, le quatorze!... --J'en suis, dit Jacques de Cadde. --Moi aussi, j'en suis, s'cria Dellion. --Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui avait jusque-l gard le silence. Il tait assez riche pour se dispenser d'appartenir aucun parti politique. Il ajouta: --Le nationalisme commence me raser. --Ernest! fit la baronne avec la douce svrit d'une mre. --C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est crevant. Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des Aigues, qui voulait lui en emprunter, vitrent de le heurter de front. Chassons s'effora de sourire, comme charm par un trait d'esprit, et Dellion eut une parole de consentement. --Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant? Cette pense inspira de profondes rflexions Ernest, qui, aprs un moment de silence, dit avec un accent sincre de mlancolie:--C'est vrai! Tout est crevant... Et, pensif, il ajouta: --Ainsi les teuf-teuf, a vous laisse en panne aux endroits o on ne voudrait pas. Ce n'est pas qu'on regrette d'arriver en retard... Pour ce qu'on trouve dans les endroits o l'on va... Mais je suis rest l'autre jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas cet endroit-l? C'est avant d'arriver Dreux. Pas une maison, pas un arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, c'est jaune, c'est rond, avec un bte de ciel pos dessus comme une cloche melons. On se fait vieux dans des localits pareilles.... C'est gal, je vais essayer d'un nouveau systme... soixante-dix kilomtres l'heure... et moelleux... Venez-vous avec moi, Dellion? je pars ce soir. XXVI --Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif intrt. Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai dcouvert dans le livre assez prcieux de Nicole Langelier, Parisien, un deuxime chapitre relatif ces petits tres. Vous souvient-il du premier, monsieur Goubin? M. Goubin rpondit qu'il le savait par coeur. --Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est brviaire. Je vais tout de suite vous lire le chapitre deuxime, qui ne vous plaira pas moins que le prcdent. Et le matre lut ce qui suit: _Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une belle harangue que Robin Mielleux leur feict._ Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cit et universit, chacun d'iceulx frappant avec cuiller pot sur trublio, ce qui est dire marmite de fer et casserole en franois, et estoit concert bien mlodieux. Et alloient gridant: Mort aux traistres et marranes! Pendoient aussi s murailles et lieux secrets et retraicts beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: Mort aux marranes! Achetez mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie Tintinnabule! Se armoient de armes feu et armes blanches, car estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin Baton et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien idoine, trs congru et correspondant leur pense, que vouloient dcerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la boette cranienne o elle gist par ordre et disposition de Nature. Et faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi estre les bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction parfaicte et bel ordre de bataille. Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippes, lesquelles trs gracieusement, parblandices et mignardises, incitoient ces gallants Trublions escarbouiller, descrouller, transpercer, subvertir et dconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez esbahi, et reconnoissez cela l'inclination naturelle des dames cruellets et violences et admiration du fier courage et vaillance guerrire, comme il se voit j par les histoires anticques o il est cont que le dieu Mars fust aim de Vnus ainsi que de desses et de mortelles foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust plaisant joueur de viole, ne reut que desdains des nymphes et des chambrires. Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de Trublions, n'estaient festins ni obsques de Trublions, que ung povre homme ou deux, ou davantage, ne fust assomm par eulx, et laiss demi-mort ou mort aux trois quarts, voire tout fait, sur le pav. Ce qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les Trublions passs, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit t escarbouill fust port bien piteusement en civire es bouticques et officines de ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les apothicaires de la ville du parti des Trublions. Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et plus ample que ne furent jamais les foires d'Aix-la-Chapelle et de Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite foire de Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages d'art et gentilles inventions, que un preu'd'homme nomm Cornely, qui avait j beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu' la vee, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son salut ternel et mmement le boire et le manger. Les peuples estranges se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y faire dpense. Rois et roitelets y venoient l'envi, dont se rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: Ce nous est grand honneur. Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et Gaigne-petit, les gens de mtiers et industries, entendoient bien vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville pour la foire. Les camelots et colporteurs dballoient toute la balle, les traicteurs et cabaretiers dressoient tables, et la ville entire estoit vrayment d'un bout l'autre abondant march et joyeux refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, mais la plus part, avaient goust des Trublions, que ils admiroient pour la grande force de gueule et les grands tours de bras d'iceulx, et n'estoit point jusqu'aux ngocians et banquiers marranes qui ne les reguardassent avec respect et desir bien humble de n'estre point maltraits par eulx. Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient aussi naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, ruades, ptarades et trublionnades, ne culbutassent leurs tals et menses s quarrefours, jardins et boullevarts, et que aussi les dicts Trublions, par occisions furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples estranges et les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine. Vray de dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions menaoient horriblement et terriblement. Ains ils dcroulloient gens en petit nombre, un, deux, trois la fois, comme ai dict, et gens de la ville; jamais ne attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples, mais tant seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la ville estoit grande; il n'y paraissoit gures. Ains possible estoit que ils y prissent goust, et voulussent subvertir davantage. Il ne sembloit point opportun qu'en ceste foire du monde et abondante frairie, feussent veus les Trublions grinant des dents, roulant oeils enflamms, serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens que Trublions fissent en ce moment mal propos ce que ils pouvoient faire sans inconvnient ne empeschement aprs la feste et ngoce, savoir: assommer de ci de l ung povre diable. Lors commencrent les citoyens dire qu'il falloit soi apaiser et estoit la sentence publicque qu'il y eust paix dans la ville. Ce que les Trublions n'escoutoient que d'une oreille. Et rpondoient: Voire, mais vivre sans desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu, est-ce contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons point le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que devons labourer pour vivre. Et, pesant en leur esprit le sentiment universel et commun vouloir, estoient perplexes. Lors ung vieil Trublion, nomm Robin Mielleux, assembla les principaux du Trublionnage. Il estoit estim, vnr et haut pris des Trublions qui le savoient expert en piperies et abundant en ruses et cautle. Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de la gueule de ung antique brochet, brche, ains encore assez dentue pour mordre petits poissons, il dict bien doucement: Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons compagnons. Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai mieulx: voulons apaisement. Apaisement est doulce chose. Apaisement est prcieux onguent, hippocratique lectuaire et dictame apollonien. C'est belle infusion mdicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre, c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au tronc des chesnes vnrables. Vous en assure. Veux apaisement. Voulez apaisement. Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commenoient les Trublions faire vilaine grimace et chuchetoient entre eulx: Est-ce Robin Mielleux, notre ami, qui parle de ceste faon? Il ne nous ame plus. Il nous trahit. Il serche nous nuire, ou bien ses esprits sont esgarez. Et les mieulx trublillonnans disoient: Que prtend ce vieil tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons nos bastons, gourdins, martins et matraques et les jolis petits bastons feu que avons en poche? Que sommes nous en paix? Rien. Ne valons que par les coups que donnons. Veut-il que nous ne frappions plus? Veut-il que nous ne trublionnions plus? Et s'leva grande rumeur et murmures en l'assemble, et estoit le concile des Trublions comme mer houleuse. Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes sur les testes agites, en faon de ung Neptune qui calme la tempeste, et ayant remis ainsi l'ocan trublion en sa sereine et tranquille assiette, ou peu prs, reprit bien courtoisement: Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez que veuil dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons apaisement, est clair que dis apaisement de nos ennemis, adversaires et de tous contrepensans, contredisans et contre-agissans. Est visible et apparent que dis apaisement de tous aultres que nous, apaisement de police et magistrature nous oppose et contraire, apaisement des paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour prvenir, contenir, rprimer et refrner trublionnage, apaisment de justice et loi dont sommes menacs. Voulons que soyent ceux-l plongs dans profond et mortel apaisment; voulons pour quiconque n'est Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos sempiternel. _Requiem aeternam dona eis, Domine._ Voil que nous voulons! Demandons pas apaisement nostre. Sommes pas apaiss. Quand chantons _requiescat_, est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort, c'est pour longtemps. _Nos qui vivimus_, donnons la paix autrui, non en ce monde, ains dans l'autre. C'est la plus seure. Je veulx apaisment. Suis-je une andouille? Connoissez vous point Robin Mielleux? Je ai, mes mignons, plus d'un tour en ma gibecire. Mes agnelets, estes vous donc moins aviss que marmots et grimauds d'escole qui, jouant ensemble aux barres ou chat-coup, quand l'un d'eulx veut prendre l'autre en dfaut, lui crie Poulce qui est trve et suspension d'armes, et l'ayant ainsi dmuni de toute dfiance et dfense, gaigne aisment sur luy et le fait quinaud? Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. Lorsque ai, comme souvent il se treuve, adversaires difiants et veillez en chambre du Conseil, leur dis:--Paix, paix, paix, messieurs. _Pax vobiscum_, et leur coule bien doulcement une pote de pouldre canon et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mche dont tiens le bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume la mche au bon moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce n'est pas ma faute. C'est que pouldre estoit vente. Ce sera pour une aultre fois. Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, maistres et dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient coi? Pour l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion favorable pour retintinnabuler. Est-il apais? Vous ne le pensez point. Et le jeune Trublio, veut-il apaisement? Non. Il attend. Entendez bien. Est vous utile, profitable et ncessaire, que paroissiez avoir favorable, benigne, lenifiante et detergente volont de apaisement. Que vous en cote? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut que vous, inapaiss, sembliez apaiss, et que les aultres (ceulx qui ne trublionnent point, je veuil dire), qui de vray sont apaiss, semblent inapaiss, courroucs, hargneux, enraigs, tout opposs, contraires et hostiles bel apaisement, tant souhaitable, aimable et dsirable. Ainsi sera manifeste que avez grand zle et amour du bien et paix publics, et que, contre poil, vos opposans ont maligne envie de troubler et dtruire la ville et environs. Et ne dictes point que c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez voir couleurs au simple public, ainsi qu'il vous plaira. Le public croira ce que vous direz. Avez son oreille. Si dictes: Veux apaisement, croira tout de suite que voulez apaisement. Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste rien. Et cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont bl bien piteusement: Apaisement, apaisement (car ils ont t doulx comme moutons, on n'y peut contredire), vous sera loisible de leur escarbouiller la cervelle et de dire:--Vouloient pas apaisement: les avons desconfits. Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons seuls maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix! paix! et assommez. Voil qui est chrtien. Paix! paix! cet homme est mort! Paix, paix! j'en ai crev trois. L'intention estoit pacifique et serez jugs sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez dur. Les cloches des moustiers sonneront toute vole pour vous qui estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges trs belles par les bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre ouvert, sur les pavs des rues, diront: Voil qui est bien faict! C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sauroit vivre l'aise. XXVII Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y avoir dn plusieurs fois. Ce soir-l, c'est la Belle Chocolatire, restaurant suisse, situ, comme on sait, au bord de la Seine, que dnait madame de Bonmont avec l'lite guerrire du nationalisme, Joseph Lacrisse, Henri Lon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues Chassons des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua Henri Lon, ressemblait beaucoup la jolie servante du pastel de Liotard, dont une copie trs agrandie servait d'enseigne au cabaret. Madame de Bonmont tait douce et tendre. C'est l'amour, l'inexorable amour, qui l'avait mise au sein des guerriers. Elle y portait une me faite comme l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont tait la plus touchante qu'elle et su dcouvrir et la retraite prmature de ce gnral lui tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de tapisserie sur lequel il repost sa gloire. Elle faisait volontiers de ces prsents, dont tout le prix tait dans le sentiment. Son amour, agrandi d'admiration, pour le conseiller municipal Joseph Lacrisse, lui laissait des loisirs qu'elle employait s'attendrir sur les malheurs de l'arme nationale et manger des ptisseries. Elle engraissait beaucoup et devenait une dame respectable. La jeune madame de Gromance formait des penses moins gnreuses. Elle avait aim et tromp Gustave Dellion, et puis elle ne l'avait plus aim. Mais Gustave, en lui tant son manteau clair fleurs roses sur la terrasse de la Belle Chocolatire, lui murmura dans l'oreille les noms de sale rosse et de vadrouille, sous les yeux baisss du matre d'htel respectueux. Elle ne laissa paratre aucun trouble sur son visage. Mais au dedans d'elle-mme elle le trouvait gentil, et elle sentit qu'elle allait l'aimer encore. De son ct, Gustave, pensif, comprit qu'il avait prononc, pour la premire fois de sa vie, une parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir table ct de Clotilde. Le dner, qui tait le dernier de la saison, ne fut *fut point joyeux. La mlancolie des adieux se fit sentir, et une certaine tristesse nationaliste. Sans doute, on esprait encore, que dis-je, on nourrissait encore des esprances infinies. Mais il est douloureux, quand on a tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du vague et lointain avenir, le contentement des longs dsirs et des ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque srnit, pensant avoir assez fait pour son roi en se faisant lire conseiller municipal par les rpublicains nationalistes des Grandes-curies. --En somme, dit-il, tout s'est bien pass le 14 juillet, Longchamp. L'arme a t acclame. On a cri: Vive Jamont! vive Bougon! Il y a eu de l'enthousiasme. --Sans doute, sans doute, dit Henri Lon, mais Loubet est rentr intact l'Elyse, et cette journe-l n'a pas beaucoup avanc nos affaires. Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute fraiche sur le nez, qu'il avait grand et royal, frona les sourcils et dit firement: --Je vous rponds que a a chauff la Cascade. Quand les socialistes ont cri: Vive la Rpublique! vivent les soldats!... --La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de pareils cris... --Quand les socialistes ont cri: Vive la Rpublique! Vivent les soldats! nous avons rpondu: Vive l'arme! mort aux juifs! Les oeillets blancs, que j'avais dissimuls dans les massifs, ont ralli mon cri. Ils ont charg les glantines rouges sous une pluie de chaises de fer. Ils taient superbes. Mais que voulez-vous? La foule n'a pas rendu. Les Parisiens taient venus avec femmes, enfants, paniers, filets de mnagre pleins de nourriture... et les parents de province arrivs pour voir l'Exposition... de vieux cultivateurs, les jambes raides, qui nous regardaient avec des yeux de poisson... et les paysannes en fichu, mfiantes comme des chouettes. Comment vouliez-vous soulever ces familles? --Sans doute, dit Lacrisse, le moment tait mal choisi. D'ailleurs, nous devons respecter, dans une certaine mesure, la trve de l'Exposition. --C'est gal, reprit Chassons des Aigues, nous avons bien cogn, la Cascade. J'ai, pour ma part, assn un coup de poing au citoyen Bissolo, qui lui a renfonc la tte dans sa bosse. Je le voyais par terre: on aurait dit une tortue.... Et Vive l'arme! mort aux Juifs! --Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Lon; mais Vive l'arme! et mort aux juifs! c'est un peu fin.... pour les foules. C'est, si j'ose dire, trop littraire, trop classique, et ce n'est pas assez rvolutionnaire. Vive l'arme! c'est beau, c'est noble, c'est rgulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, voulez-vous que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'emballer la foule: la panique. Croyez-moi, on ne fait courir une masse d'hommes sans armes qu'en leur mettant la peur au ventre. Il fallait courir en criant.... que sais-je... Sauve qui peut! alerte!...Vous tes trahis!... Franais, vous tes trahis! Si vous aviez cri cela ou quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, sur la pelouse, en courant, cinq cent mille individus couraient avec vous, plus vite que vous, et ne s'arrtaient plus. C'et t superbe et terrible. Vous tiez renverss, fouls aux pieds, mis en bouillie... Mais la rvolution tait faite. --Vous croyez? demanda Jacques de Cadde. --N'en doutez pas, reprit Lon. Trahison! trahison! c'est le vrai cri d'meute, le cri qui donne des ailes aux foules, qui fait marcher du mme pas les braves et les lches, qui communique un mme coeur cent mille hommes et rend des jambes aux paralytiques. Ah! mon bon Chassons, si vous aviez cri Longchamp: Nous sommes trahis! vous auriez vu votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des livres. --Courir o? demanda Joseph Lacriase. --O, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on o va la foule? Le sait-elle elle-mme? Mais qu'importe! Le mouvement est donn. a suffit. On ne fait plus des meutes avec mthode. Occuper des points stratgiques, c'tait bon aux temps antiques de Barbs et de Blanqui. Aujourd'hui, avec le tlgraphe, le tlphone ou seulement les bicyclettes des flics, tout mouvement concert est impossible. Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la rue de Grenelle? Non. Il n'y a de possibles que les mouvements vagues, immenses, tumultueux. Et la peur, la peur unanime et tragique est seule capable d'emporter l'norme masse humaine des ftes publiques et des spectacles en plein air. Vous me demandez o la foule du 14 Juillet aurait fui, flagelle, comme par un immense drapeau noir, par les cris lugubres de Trahison! trahison! l'tranger! trahison! O elle aurait fui?... mais dans le lac, je pense. --Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait noye, voil tout. --Eh bien! reprit Henri Lon, trente mille citoyens noys, ce n'tait donc rien? Le ministre et le gouvernement n'en auraient donc prouv ni difficults srieuses ni pril rel? Ce n'tait donc pas une journe?... Tenez, vous n'tes pas des politiques. Vous n'tes pas fichus de renverser la Rpublique. --Vous verrez a aprs l'Exposition, dit le jeune de Cadde avec la candeur de la foi. Moi, pour commencer, Longchamp, j'en ai crev un. --Ah! vous en avez crev un? Demanda le jeune Dellion avec intrt. Quel type tait-ce? --Un ouvrier mcanicien... Si c'avait t un snateur, c'aurait mieux valu. Mais dans une foule on a plus de chances de tomber sur un ouvrier que sur un snateur. --Qu'est-ce qu'il faisait, votre mcanicien? demanda Lacrisse. --Il criait: Vivent les soldats! Je l'ai crev. Alors le jeune Dellion, piqu d'une mulation gnreuse, fit connatre qu'un socialiste dreyfusard ayant cri Vive Loubet!, il lui avait cass la gueule. --Tout va bien! dit Jacques de Cadde. --Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues Chassons des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14 Juillet, Loubet, Waldeck, Millerand, Andr sont rentrs chacun chez soi. Ils n'y seraient pas rentrs si on m'avait cout. Mais on ne veut pas agir. Nous manquons d'nergie. Joseph Lacrisse rpondit gravement: --Non! Nous ne manquons pas d'nergie. Mais il n'y a rien faire pour l'instant. Aprs l'Exposition nous agirons vigoureusement. Le moment sera favorable. La France, aprs la fte, aura mal aux cheveux. Elle sera de mauvaise humeur. Il y aura des chmages et des cracks. Rien ne sera plus facile alors que de provoquer une crise ministrielle et mme une crise prsidentielle. N'est-ce pas votre avis, Lon? --Sans doute, sans doute, rpondit Lon. Mais il ne faut pas se dissimuler que dans trois mois nous serons un peu moins nombreux et que Loubet sera un peu moins impopulaire. Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous les Trublions ensemble protestrent et s'efforcrent d'touffer par leurs cris une si fcheuse prdiction. Mais Henri Lon d'une voix trs douce poursuivit: --C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire. Il tait ha sur l'ide que nous avions donne de lui: il ne la remplira pas toute. Il n'est pas assez grand pour galer l'image que nous en avions dresse, l'pouvante des foules. Nous avons montr un Loubet de cent coudes, protgeantles voleurs parlementaires et dtruisant l'arme nationale. La ralit paratra moins effrayante. On ne le verra pas toujours sauver les voleurs et dsorganiser l'arme. Il passera des revues. Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus honorable que d'aller pied. Il donnera des croix; il rpandra abondamment les palmes acadmiques. Ceux qu'il aura dcors ou palms ne croiront plus qu'il veut livrer la France l'tranger. Il aura des mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont les plus btes. Il n'a qu' voyager pour tre acclam. Les paysans crieront sur son passage: Vive le prsident comme si c'tait encore le bon tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'arme. Et si l'alliance russe venait repiquer... j'en frissonne.... Vous verriez nos amis nationalistes dteler sa voiture. Je ne dis pas que c'est un homme d'un puissant gnie. Mais il n'est pas plus bte que nous. Il cherche amliorer sa position. C'est bien naturel. Nous avons voulu le couler; il nous use. --Nous user, je l'en dfie, s'cria le jeune de Cadde. --Le temps seul, reprit Henri Lon, suffit nous user. Ainsi, notre Conseil municipal de Paris, qu'il fut beau le soir du ballottage qui nous donna la majorit! Vive l'arme! mort aux juifs! criaient les lecteurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les lus radieux rpondaient: Mort aux juifs! Vive l'arme! Mais comme le nouveau Conseil ne pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de ses lecteurs, ni distribuer aux petits commerants l'argent des riches Isralites, ni mme pargner aux ouvriers les souffrances du chmage, il trompera de vastes esprances et deviendra d'autant plus odieux qu'il aura t plus dsir. Il risque avant peu de perdre sa popularit dans la question des monopoles, eaux, gaz, omnibus. --Vous tes dans l'erreur, mon cher Lon! s'cria Joseph Lacrisse. Pour ce qui est du renouvellement des monopoles, rien craindre. Nous dirons l'lecteur: Nous vous donnons le gaz bon march, et l'lecteur ne se plaindra pas. Le Conseil municipal de Paris, lu sur un programme exclusivement politique, exercera une action dcisive dans la crise politique et nationale qui va clater aprs la fermeture de l'Exposition. --Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il prenne la tte du mouvement dmagogique. S'il est modr, rgulier, sage, conciliant, gentil, tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nomm pour renverser la Rpublique et chambarder le parlementarisme. --La trompe! la trompe!... s'cria Jacques de Cadde. --Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des Aigues.... --La trompe! la trompe! Chassons des Aigues ddaigna l'interruption: --Qu'on mette de temps autre un voeu, un pur voeu, tel que celui-ci: Mise en accusation des ministres.... Le jeune de Cadde cria plus fort: --La trompe! La trompe!... Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison. --Je ne suis pas oppos, en principe, ce que nos amis sonnent l'hallali des parlementaires. Mais la trompe est, dans les assembles, l'argument suprme des minorits. Il faut la rserver pour le Luxembourg et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher ami, qu' l'Htel de Ville nous avons la majorit. Cette considration ne toucha pas le jeune de Cadde, qui cria plus fort que devant: --La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe, Lacrisse? Si vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est ncessaire qu'un conseiller municipal sache sonner de la trompe. --Je reprends, dit Chassons des Aigues, srieux comme s'il taillait un bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation des ministres; deuxime voeu: mise en accusation des snateurs; troisime voeu: mise en accusation du prsident de la Rpublique... Aprs quelques voeux de cette force le ministre procde la dissolution du Conseil. Le Conseil rsiste et fait un vhment appel l'opinion. Paris outrag se soulve... --Croyez-vous, demanda doucement Lon, croyez-vous, Chassons, que Paris outrag se soulvera? --Je le crois, dit Chassons des Aigues. --Je ne le crois pas, dit Henri Lon.... Vous connaissez le citoyen Bissolo, puisque vous l'avez dcervel, le 14, la revue. Je le connais aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des manifestations qui suivirent l'lection du triste Loubet, le citoyen Bissolo vint moi comme au plus constant et au plus gnreux de ses ennemis. Nous changemes quelques paroles. Tous nos camelots donnaient. Les cris de: Vive l'arme! grondaient de la Bastille la Madeleine. Les promeneurs, amuss et souriants, nous taient favorables. Lanant comme une faux son long bras de bossu vers la foule, Bissolo me dit: Je la connais la rosse. Montez dessus. Elle vous cassera les reins, en se couchant par terre tout d'un coup, quand vous ne vous mfierez pas. Ainsi parla Bissolo au coin de la rue Drouot le jour o Paris s'offrait nous. --Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'cria Joseph Lacrisse. Il est infme. --Il est prophtique, rpliqua Henri Lon. --La trompe, la trompe, il n'y a que a, chanta, d'une voix pteuse, le jeune Jacques de Cadde. FIN End of Project Gutenberg's Monsieur Bergeret Paris, by Anatole France License: Share Alike