Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)) SOUS LE BURNOUS PAR HECTOR FRANCE PARIS G. CHARPENTIER ET Cie DITEURS 13, RUE DE GRENELLE, 13 1886 Plust Dieu que nous qui portons les armes prinsions cette coutume d'escrire ce que nous voyons et faisons; car il me semble que cela serait mieux accomod de notre main,--j'entends du fait de la guerre,--que non pas des gens de lettres, car ils deguisent trop les choses et cela sent trop son clerc. BLAISE DE MONTLUC. SOUS LE BURNOUS A EDMOND LEPELLETIER Vous avez, dans le _Rveil_, donn une cordiale hospitalit ces souvenirs de ma vie d'Afrique, que vos conseils m'ont engag recueillir; le mrite, si mrite il y a, vous en revient vous, qui avez aussi port _volontairement_ le noble harnais de guerre qu'essayent et ont de tous temps essay de bafouer les indignes et les couards. Laissez-moi donc, mon cher ami, y inscrire votre nom et vous rpter comme tous, les paroles de Blaise de Montluc: Or, seigneurs et capitaines, qui me ferez cest honneur de me lire, n'y apportez nul mal talent; croyez que j'ay dit le vray, sans drober l'honneur d'autruy. Et say bien qu'il y en aura qui mettront en dispute mon escrit, pour voir si j'auray touch quelque mensonge; si les asseuray-je que j'ay laiss infinies particularits escrire, car je n'avais jamais rien escrit ny pens faire des livres... Je vous supplie, mes bons seigneurs, si mon livre tombe entre vos mains, de faire jugement si ce que je dis est vray ou faux, car vous en avez veu une partie... Plusieurs vivent, qui ont est mes compagnons d'armes, et plusieurs aussi qui ont march sous moy, tous lesquels peuvent estre fidles tesmoings de ce que j'ay dit... HECTOR FRANCE. I LE VENTRE Il tait blanc et poli, un peu lastique, doux l'oeil et au toucher, jeune et sain, un ventre de femme. Je ne pourrais l'affirmer cependant et vrai dire je ne m'en proccupais gure; mais ce dont je me souviens exactement, c'est du couteau, parce que longtemps aprs je l'ai gard accroch l'aron de ma selle. Une bonne et solide lame large d'un demi pouce, longue de dix, effile, lgrement recourbe vers la pointe avec une forte poigne de chne que quelque chamelier de Flissa, artiste inconscient, avait orn de bizarres arabesques. Je me rappelle avoir hsit une minute, puis ferm les yeux, et alors... un jet trs chaud me cingla le visage. Je vois encore le trou bant et la lame ruisselante et il me sembla qu'une bise charge d'aiguilles de glace me fouettait la tte. C'taient mes cheveux qui se dressaient. Pour un coup d'essai, l'on pardonnera mon pouvante, j'avais peine vingt ans. Ce qui me terrifiait surtout, c'est que dans la lueur vague flottant sur ce corps, je venais d'apercevoir un oeil immobile, vitreux, sinistre, attach sur moi. Ah! ce regard, il fallait l'teindre! je frappai un second coup. Mais il restait sur moi avec l'implacable tnacit d'un remords, fixe, morne, comme un oeil de l'autre monde qui regarde travers la vitre des ombres. --Tu baisseras ta paupire maudite! criai-je, je ne veux pas que tu me voies! Et une troisime fois, je replongeai la lame. J'ignorais que ceux qui meurent assassins s'en vont les yeux ouverts comme s'ils ne pouvaient les dtacher des choses de la vie et qu'il m'et suffi d'un coup de pouce pour fermer jamais cette paupire, mais jeune et inexpriment, je continuai les coups de couteau. Je trouais, je trouais, et en trouant cette chair et ces entrailles, passaient devant moi comme une nue de fantmes, des essaims de souvenirs. Je pensais ces hros des temps antiques dont on nous a fait admirer ou maudire, sur les bancs de l'cole, les glorieux coups de poignard, selon que la cause qu'ils ont servie se rapproche on s'loigne de l'orthodoxie officielle; ces vaillantes lgions entres par la brche, dans les villes affoles et ventrant bravement tout ce qui se trouvait sous leur rage, depuis l'enfant dans le sein de sa mre, jusqu'au vieillard assis sur la chaise curule; aux pieux capitaines offrant, au dieu des batailles, le sang impur des infidles de tout sexe et de tout ge et s'y vautrant jusqu'au poitrail de leur destrier. Je pensais aux exploits sanglants de nos pres et de nos frres et ceux qu'accompliront nos fils; toutes les grandes tueries humaines faites, les unes au nom de Dieu, les autres, au nom des empereurs et des rois, les autres encore au nom du peuple et les dernires au nom de l'ordre et de la civilisation. Et aprs tous ces assassins illustres ou obscurs, mon couteau sanglant au poing et devant ce ventre ouvert, je me sentais humili. --Cependant, me disais-je, ce n'est pas ma faute si je n'ai qu'un ventre crever, mes chefs m'ont dit tue, j'ai obi et j'ai fait pour le mieux; d'autres! d'autres! qu'on me dise d'en ouvrir d'autres! Et brandissant le _flissa_ d'o coulait la rose rouge, ivre de fureur, je me dressai sur mes pieds. _____ --Tu as eu tort de lui donner du _haschich_, murmura une voix de femme, le dlire travaille sa cervelle. --Bah! rpondit une autre, je sais comment le lui ter de la tte. Et je sentis une odeur de musc me pntrer, tandis que quelque chose de doux frlait mes lvres. Et deux mains me caressaient le front et la mme voix harmonieuse m'appelait: --Allons, _Roumi_, reviens toi! l! l! l! reviens toi... Et je revins moi, mes lvres appuyes entre les seins de _Meryem_. _____ Elle s'carta et se mit me regarder en souriant, tandis que Fathma, sa soeur ane, soulevait un des coins de la tente me montrant la plaine monde du soleil du matin. Le soleil! le beau soleil! ses rayons radieux chassaient les vapeurs du sombre cauchemar; ma poitrine se dilata et, inond d'une joie immense, je reportai mes yeux ravis sur la jeune fille des _Ouled-Nayl_. Mais je la vis se baisser, ramasser mon _flissa_ prs du lit de peau de chvre et l'examiner avec attention; du bout de son petit pouce teint de henn, elle en essaya le tranchant et la pointe. Je suivais ses mouvements et de nouveau je sentis les griffes de mon cauchemar me labourer le coeur. La lame tait rouge. --Du sang! m'criai-je. --Oui, rpondit-elle tranquillement, celui qui s'en est servi a oubli de l'essuyer. Elle prit un chiffon de laine, le passa lentement sur la lame qui y laissa une large maculature. --C'est donc vrai? dis-je effar, le ventre! le ventre! Et mes yeux se portrent sur un tas de dbris sanglants, gisant quelques pas de moi. --Quoi? demanda-t-elle en suivant la direction de mon regard, ce n'est pas le ventre, c'est la peau et la tte. Le ventre, nous l'avons donn aux chiens. Je me rappelai alors que Fathma avait fait gorger un mouton la veille et que j'avais offert mon _flissa_ pour l'immolation. _____ Et aprs le repas homrique, gorg de viande et de couscous et saoul d'amour, j'avais repos ma tte sur les genoux de Meryem. Elle s'amusait me faire tirer des bouffes de son petit chibouk rouge, bourr de haschich et j'prouvai un plaisir infini sentir ma pense s'en aller et se perdre avec la fume bleutre, lorsque mes yeux noys s'arrtrent sur la tte et la peau de la victime jetes dans un coin de la tente. A la lueur du brasier qui s'teignait lentement, cette peau retourne offrait une trange ressemblance avec un ventre humain. Plong dans ce demi sommeil o s'bauchent les hallucinations et flottent les spectres, mon cerveau obstru par le trop plein de l'estomac avait labor le rve o le haschich jette aux profanes ses sanglantes visions. _____ Je m'efforai de rire de ma terreur, mais le rire se glaait sur mes lvres, au souvenir de ma pense toute souille de sang. Longtemps, dans la suite, je restai pouvant de l'trange frnsie qui s'tait empare de moi et de l'pre volupt qui m'avait saisi, plonger dans ses entrailles ouvertes, mon couteau d'assassin. Je cherchai vainement qui avait pu voquer cette monstrueuse image, ignorant alors que les milieux dteignent sur les tres et qu'avec l'air qu'on respire, on se sature de vices ou d'imbcillits. Aussi bien peu font leur destine, et l'homme, ftu de paille, est le jouet de cette brise aux mille caprices, qui s'appelle le hasard. _Sang, musc et haschich_,[1] c'est--dire guerre, amour et rve! dans ces bues capiteuses palpite encore, au fond de nos possessions algriennes, le coeur d'un peuple que notre civilisation touffe et qui s'en va peu peu, s'loignant dans ses vices formidables et ses incomparables grandeurs. Je veux essayer de le peindre, tel que je l'ai vu et coudoy pendant dix ans, rvant ses cts, parlant sa langue, vtu de son burnous, mangeant son plat de bois, montant ses chevaux, aimant ses filles, vivant de sa vie enfin, dans la montagne on dans la plaine, sous le gourbi du kabyle, la tente du bdoin, la maison du hadar et bien souvent sous le ciel toil. [Note 1: C'est sous ce titre que ces tudes ont t publies dans _le Rveil_.] II LES PREMIERS KROUMIRS I Il y a de cela bien des annes, mais le souvenir en est encore vivant dans ma mmoire, car de l, peut-tre, datent nos premires aventures avec les Kroumirs. Nous occupions avec notre smala, le bordj d'El-Meridj, rcemment bti sur la frontire de Tunisie, douze lieues au nord-est de Tebessa et une porte de fusil d'un affluent de l'Oued Mellegue, l'Oued Hohrirh. Cette rivire, profondment encaisse dans un lit ingal, effrit, crayeux, bord de lauriers roses, nous sparait de la grande plaine qui s'tend du Keff Galah et o sont sems les douars tunisiens des Ouled Sebira et des Beni Merzem. Quelque temps auparavant, les Chaias, fraction des Kroumirs, descendirent jusque-l avec leurs tentes et leurs troupeaux, fuyant devant les collecteurs du bey, qui appuys de toute une arme, s'abattaient sur eux ainsi qu'un ouragan et les laissaient nus et dpouills comme un champ d'orge aprs le passage d'une nue de sauterelles. Il arriva que, pour leur chapper, ils traversrent la frontire: mais ils tombrent au milieu de nos goums, qui, gardiens vigilants de notre territoire, les razzirent sans merci. Alors, n'ayant plus ni troupeaux, ni tentes, ni grains, ces gens, poursuivis d'un ct et pills de l'autre, usrent de reprsailles. Il y eut de nombreuses incursions et de nombreuses escarmouches entre les tribus limitrophes. Algriens et Tunisiens passaient tour tour la frontire, razziant moutons, boeufs, chameaux, chevaux et l'occasion filles et femmes. Chaouias ou Chaias, galement pillards, galement pauvres, galement braves, changeaient les mmes horions. Le bordj d'El-Meridj, que venait de faire construire le gnral Desveaux, commandant de la province de Constantine, sur l'emplacement indiqu par le colonel de spahis Flogny, commandant suprieur du cercle de Tebessa, eut prcisment pour objet de pacifier cette partie de la frontire, en mettant fin ces mutuelles querelles et ces pillages rciproques. Mais le but ne fut pas du premier coup atteint et, spars seulement de la Rgence, par une rivire, guable en t, en plus d'un point, nous fmes nous-mmes longtemps exposs aux entreprises audacieuses des maraudeurs tunisiens. En outre, les tribus que nous venions protger et que notre prsence empchait d'exercer des reprsailles adressaient, au commandant du cercle, des plaintes continuelles sur les brigandages dont elles se disaient victimes de la fraction des Kroumirs razzie par elle jadis. Aux Kroumirs, du reste, on imputait tout mfait, tant leur rputation tait mauvaise. Rapines des Bni Merzem, des Ouled Sebira, des Ouled Embarkem, taient pour nous actes de Kroumirs. Tous les voleurs de la frontire, quel que ft leur tribu, nous les confondions sous ce nom gnrique. Les plaintes devinrent telles que le commandant de la smala, le capitaine F..., reut l'ordre de faire battre jour et nuit la campagne par des patrouilles de spahis, charges d'arrter tout indigne porteur d'armes. Or, comme les Arabes, surtout ceux des frontires, ne s'engagent jamais par les chemins, sans un fusil l'paule et un _flissa_ la ceinture, les _silos_ du bordj furent bientt gorgs de prisonniers. On les expdiait par fournes au bureau arabe de Tebessa qui, aprs un interrogatoire forcment sommaire, les relchait ou les dirigeait sur Constantine. Comme de coutume, de pacifiques laboureurs de la plaine allrent pourrir dans les prisons de la province ou furent envoys au bagne de Cayenne, et des rdeurs de route, bandits de profession, furent reconnus purs de toute iniquit, car nos patrouilles ne tardrent pas prendre en flagrant dlit de brigandage, des _Kroumirs_ dj arrts par elles et relchs par le bureau arabe. Le commandant de la smala se plaignit; on lui rpondit aigrement que c'tait lui d'aviser; que, charg spcialement de maintenir la paix dans les tribus de la frontire, il tait responsable de ce qui arriverait. Aussi, fatigu des rcriminations d'une part, des reproches de l'autre, fatigu surtout des vols incessants, il prit le parti de _rendre lui-mme la justice_ comme cela se pratiquait depuis la conqute dans tous les postes isols, et comme le gnral Ngrier, dont le nom est encore l'effroi des Arabes, la rendait lui-mme la face du soleil, sur la place de la Brche, Constantine, par le sabre de son chaouch Braham[2]. [Note 2: Ce chaouch dont je parle dans l'Homme qui tue et que je connus au 1er escadron du 3e spahis, coupa, de son propre aveu, plus de 2, 000 ttes.] Donc, chaque fois que nos spahis rencontraient sur les chemins un indigne arm, ils lui faisaient subir un court interrogatoire. --O vas-tu? --Faire la moisson la Meskiana. --Pourquoi as-tu un fusil? --O musulmans! pouvez-vous me poser une telle question? Vous savez bien qu'un Arabe ne quitte jamais son fusil. --Tu es un Kroumir? --Sur la tte du Prophte, je sois un des Beni-Merzem. Voyez d'ici les tentes de mon douar de l'autre ct de la rivire, au pied de Bou-Djaber. --Ton cad ne t'a-t-il pas prvenu? Le bureau arabe a fait savoir par tous les crieurs des marchs qu'on arrterait quiconque est porteur d'armes. --Qu'Allah vide vos selles! Vous savez vous-mme que ce n'est une chose ni possible ni juste sur la frontire. Autant nous jeter nus sous la dent du lion. On l'entranait au bordj o il tait questionn de nouveau, et si les rponses paraissaient suffisantes, s'il pouvait nommer quelqu'un qui voult rpondre de lui, si _sa tte plaisait_, on le renvoyait aprs quelques jours de _silo_: au cas contraire, le capitaine appelait Ali-bel-Kassem. II Bon type, cet Ali-bel-Kassem. Un grand escogriffe au teint de cuivre, la barbe d'un noir de jais, seme de quelques poils blancs, et taille en pointe comme celle de Mphistophls; maigre, osseux, anguleux, face patibulaire, en dpit du chapelet grains d'ivoire qu'il portait constamment au cou. Les spahis le nommaient le _grand champtre_, corruption de _garde-champtre_, dignit dont on l'avait revtu dans la smala et qu'il cumulait avec celle de brigadier. --Ali-bel-Kassem? Il arrivait sur-le-champ, toujours prt l'heure, la lvre souriante, trs propre, beau soldat malgr son dos un peu vot par le laisser-aller des longues journes de cheval, bien assis sur son grand talon noir, l'oeil intelligent, triste et doux. Pourquoi la tristesse de cette bte? Nous nous le demandions en riant. Mais les drames dont son matre la rendaient tmoin semblaient se reflter dans les rayonnements de sa sombre prunelle. --Ali! --Prsent, mon _koptane_. --Voici, faisait simplement le capitaine en lui dsignant le prisonnier. Il l'enveloppait des pieds la tte d'un regard la fois paterne et fauve. --Tourne-toi, disait-il d'un ton plein de bienveillance. L'autre se tournait. --Ouvre les mains et lve-les. L'autre levait ses mains au-dessus de sa tte. --Pas d'armes sous le burnous? --Non, _Sidi_. --Jette ton argent par terre. --Pas d'argent, Sidi. --Fais bien attention; si tu as de l'argent, tu ne viendras pas te plaindre aprs qu'on te l'a vol. --Je n'ai pas un _sordi_. Satisfait de l'inspection, il ordonnait au prisonnier de se placer quelques pas, puis, silencieux, immobile, la bride dans la main gauche, la droite pose sur la cuisse, la tte haute, aise et dgage des paules, suivant les rgles de l'ordonnance, il attendait la consigne de son chef. --Conduis-le Tebessa, au bureau arabe, disait le capitaine de faon tre entendu du prisonnier. Ali inclinait la tte, puis se penchant et bas: --Marche force, mon _koptane_? --Marche force. Route en trois quarts d'heure. Trois quarts d'heure! J'ai dit que Tebessa tait loign du bordj de douze lieues. Le grand champtre souriait d'un air fin. Il savait ce que parler veut dire et comprenait la plaisanterie. C'tait toujours la mme que lui faisait son chef, mais il la gotait chaque fois avec un nouveau plaisir. --Trois quarts d'heure! Ah! ha! ha! Bien, mon _koptane_. Allons, homme, marche devant. Il se dressait alors sur sa selle, fier, digne, grave, se sentant charg d'une mission de confiance, plein de respect pour lui-mme. On dbouchait par la grande porte du bordj, sur le plateau d'o l'on domine la plaine tunisienne, et le prisonnier pouvait voir une fois encore la fume de son douar se perdre dans les molles vapeurs des lointains bleus. Parfois, si le douar tait proche, il distinguait les blanches silhouettes des femmes anxieuses, guettant son retour. Le factionnaire, assis par terre, le dos au mur, le sabre entre les jambes, le fusil charg porte de la main, les saluait amicalement au passage: --_Essalam ou Alikoum!_ Que le salut soit sur vous! --_Alek Salam!_ Sur toi soit le salut! rpondaient-ils l'unisson. On dvalait. On tournait le bordj droite; on descendait dans l'embryon de village compos de Franais, Maltais, Italiens, juifs, tous voleurs dont les tentes et les huttes s'chelonnaient au flanc de la colline. Des spahis, accroupis le long des murs de branches et de terre des _caouadjis_, buvaient leur caf lentement, petites gorges; d'autres plongeaient de temps en temps leur bras au fond du capuchon de leur burnous et en retiraient un morceau de galette, une poigne de dattes, leur repas du matin, une pince de tabac pour la cigarette; quelques-uns, allongs sur la natte d'alfa, la tte dans la main, l'oeil somnolent perdu dans le rve, fredonnaient sur un rythme lent une chanson de guerre et d'amour: Kradidja, tes sourcils, tes paupires, Tes longs cheveux, Comme le fil des cimeterres Blessent les yeux. Ils s'interrompaient pour regarder passer le Kroumir, disant comme le factionnaire: --Le salut soit sur vous! Deux ou trois, sans bouger de place, tendaient la main pour offrir leur tasse moiti pleine: --Bois, homme, la journe sera chaude. Et Ali-bel-Kassem, paterne, complaisant et souriant, arrtait son cheval. --Elle sera chaude, homme, bois. Et quand le prisonnier rendait la tasse vide, en remerciant, on lui souhaitait bon voyage: --Que ton jour soit heureux! --Que ton ventre n'ait jamais faim! III Cependant les _mercantis_, dbitants d'absinthe empoisonne et de vins frelats, escrocs, banqueroutiers, repris de justice, marchands de tout acabit, debout sur le seuil de leurs huttes, de leurs tentes, de leurs gourbis, gorgs de denres malsaines, criaient au brigadier de spahis: --Encore un Kroumir, grand champtre! A quoi bon le conduire Tebessa? Dmolis-le donc dans la broussaille, imbcile. Ce sera toujours une canaille de moins. --Marche, marche, homme! disait Bel-Kassem, sans mme daigner jeter un regard sur cette gueusaille. Et l'homme passait, la tte haute, l'oeil fixe, plein de ddain aussi, mais pressant le pas, car il sentait siffler ses oreilles, lui, le hardi voleur arabe, les rires et les insultes des lches filous chrtiens. On sortait du village; on s'engageait sur le sentier pierreux de Tebessa, au milieu des gents des palmiers nains et des bruyres, ce que les _mercantis_ appellent _la broussaille_, sous les morsures dj brlantes du soleil du matin. L'homme marchait vite. Il n'entendait plus les rires des roumis, mais il sentait sur sa nuque le souffle chaud du cheval. Bientt une bonne odeur d'eau frache montait avec un bruit de cascade. Il y avait l, o le chemin fait un coude, une place ravissante, enveloppe de lauriers-roses. Quand les fleurs s'panouissaient clatantes sur le vert sombre, c'tait un coin du paradis. Les papillons, les scarabes d'or et les libellules s'y donnaient rendez-vous, et les souffles de la brise y avaient d'nervantes mollesses. Il n'y manquait que les houris, et on les voyait parfois dvaler en groupe des douars, jambes et bras nus, pour puiser l'eau dans la rivire qui clapotait au-dessous, au milieu des quartiers de roc dtachs de ses flancs pendant le dernier orage. Des chutes, des bouillonnements, des cumes irises des sept couleurs. Les perdrix rouges venaient y boire, tandis que les grands livres au poil fauve regardaient curieusement, oreilles dresses, au milieu des touffes de diss. C'tait l o nous attendions, dans les touffantes aprs-midi, les filles des _chaouias_ et o nous faisions l'amour, le pistolet porte de la main et au poignet la bride du cheval. C'tait la frontire, trois quarts d'heure du bordj et du village d'El-Meridj, et Ali-bel-Kassem, l'oeil aux aguets, ralentissait son allure. Et l'autre ralentissait aussi son pas, et, ne sentant plus le naseau du cheval sur sa nuque, reprenait haleine. Il humait l'air frais, heureux de ce coin d'ombre, et, se retournant, disait: --Je te prie, Sidi, depuis huit jours, tu le sais, j'tais enterr vivant et priv d'eau dans les ordures d'un silo; au nom du Prophte, permets que je fasse _l'oudou el serir_. Un vrai serviteur de Dieu peut-il refuser un prisonnier qui passe prs d'une rivire le droit la petite ablution? L'ablution est sainte et obligatoire comme la prire, et ce n'est pas le dvot Bel-Kassem, qui et song s'y opposer. --Fais, rpondait-il en dtachant le chapelet de son cou, je te donnerai tout te temps que je mettrai prononcer les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah! Et il grenait les grains d'ivoire un un, sans se presser, murmurant sur chaque, un des noms de Dieu: Dieu le Grand; Dieu le Misricordieux; Dieu le Juste; Dieu l'Immuable; Dieu le Matre de l'heure. Pendant que le bdouin se laissant glisser le long de la pente crayeuse, et s'accroupissant, baignait sa face et plongeait avec dlices ses jambes et ses bras dans l'eau. Du haut de sa monture, immobile sur le bord, le _grand champtre_ ne le quittait pas de l'oeil, continuant sa litanie: Dieu le Vivant; Dieu le Trs-Haut; Dieu le Clment, Et quand il avait fini, il se rcitait le verset: .... Le Prophte a dit: Celui que la mort surprendra la prire au lvres ou au moment d'une action louable ou d'un acte religieux, celui-l est bni. Puis il replaait mthodiquement le chapelet son cou, par dessus son burnous rouge, portait la main sur la poigne de son pistolet, le tirait lentement de sa gaine, et l'armait sans bruit. Et le corps pench, l'avant-bras appuy sur l'paule du cheval, il visait son aise pendant une ou deux secondes. --Les chrtiens maudits l'ordonnent, mais, par le Koran glorieux, tu te feras leur accusateur lorsque le soleil sera ploy et qu'on droulera la feuille du Livre. Alors leur compte sera affreux, leur demeure la ghenne. Et tu te fliciteras, car tu auras pass le _Sirak!_ Adieu, homme, l'archange Gabriel va te prendre pour que tu contemples la face du Matre. Il marmottait cela entre ses dents, comme un dvot qui prie, tout en ajustant la nuque. --Va, mon fils, c'tait crit. Et il lui cassait la tte. Rarement il manquait son but. En ce cas, il achevait la besogne coups de sabre. Le corps roulait et s'abmait dans le torrent. Quelquefois, le vent qui soufflait des crtes du Bou-Djaber apportait jusqu'au village d'El-Meridj le bruit de la dtonation. --Entendez-vous? disaient les _mercantis_. Encore ces cochons de Kroumirs qui assassinent en plein jour. Ont-ils du toupet, ces gueux-l! III LA POULE VOLE I --La quatrime, nom de Dieu! la quatrime en huit jours! s'cria le lieutenant Fortescu aprs avoir bien constat qu'il manquait une poule au poulailler de la popote des officiers de l'escadron. _Chapardeurs_ de zouaves! Tas de chacals! Justement, le capitaine Fleury lui avait dit le matin mme au djeuner: --Fortescu, mfiez-vous; vous vous faites rouler par les zouaves dans votre service de popotier en chef; le cuisinier m'a assur qu'il manquait trois poules depuis qu'ils sont camps prs du bordj. Et voyez quel guignon!--une quatrime avait disparu. Et depuis plus d'une heure, il les examinait, les comptait, recomptait, et tandis qu'elles rentraient au logis, le coq en tte, majestueux et insouciant comme si de rien n'tait, la stupide bte, il avait constat, dment constat qu'il en manquait une l'appel. La quatrime depuis huit jours, nom de Dieu! --Trompette, sonne l'adjudant. Et il se mit arpenter la cour du bordj, avec les signes de la plus grande colre, laissant teindre sa vieille bouffarde, tant il tait proccup, ne perdant pas le poulailler de vue, esprant toujours voir accourir la retardataire, tandis que le trompette Villerval, moiti ivre comme de coutume, tournait l'entonnoir de son cuivre aux quatre points cardinaux: Au chien du quartier! au chien du quartier! Au chien du quartier! au chien du quartier! Le chien du quartier, en ce temps-l l'adjudant Pechin, achevait son septime verre d'absinthe, en compagnie du _marchef_, sous la tonnelle de la cantine, en disant des polissonneries la petite maman Jardret, l'pouse lgitime du cantinier Jardret, marchal en pied. Elle ripostait bravement, en bonne fille, pas bgueule, avec des clats de rire saccads, faisant gentiment tressauter une gorge qui, bien qu'ayant nourri pour la patrie une demi-douzaine de petits Jardrets, paraissait des plus apptissantes aux deux sous-officiers, car dans ce poste avanc sur la frontire tunisienne, le sexe radieux ne brillait que par son absence. --Mon lieutenant?... --La quatrime depuis huit jours, adjudant. Voyez comme vous faites votre service. La quatrime poule, nom de Dieu! --Quoi! quelle poule? fit l'autre ahuri. --Disparue, vole, chaparde par les zouaves. --Cela m'tonne, observa l'adjudant; car les spahis de garde ont la consigne de surveiller les zouaves qui entrent dans le bordj. Et du reste, depuis qu'ils ont remplac la compagnie de lignards, les poules ne sortent plus de la cour. --Alors ce sont les Bdouins qu'on laisse coucher dans les caves. Je vais demander au capitaine qu'on les balaye, ou alors j'envoie la popote au diable! Une petite pluie fine, froide, dsagrable, persistante, commenait tomber. On a beau tre en Afrique, dans la valle de l'Oued-Mellegue, quarante kilomtres au sud du Kef, quand, au mois de fvrier, le vent souffle du nord-ouest, amenant cette pluie maudite, il ne fait pas prcisment chaud. Et depuis une quinzaine, il pleuvait et ventait chaque nuit; aussi les caves vides du bordj en construction se remplissaient-elles la brune. L se rfugiaient _ngres_, _Biskris_, _Mozabites_, enfin tous les _Berranis_, tous les _Khramms_ qui, en qualit de pltriers, niers, manoeuvres, gcheurs, goujats, taient engags par l'entrepreneur, raison de dix sous par jour. Une vingtaine de gueux, se tenant bien tranquilles, trs sages, parlant voix basse, se chauffaient, en cercle, les jambes de petits feux de dbris de planches, de copeaux, de dchets de bois, allums et l, en diffrentes caves, faisant de toutes petites flammes chtives, comme des feux de pauvres qu'ils taient, discrets, humbles, honteux, n'osant se montrer. On les tolrait, ces misrables. Ils couchaient d'abord au dehors, dans les halliers ou bien derrire les bastions, envelopps de leurs burnous trous, mais depuis que le vent du nord-ouest apportait cette pluie qui pntre tout et en un quart d'heure trempe jusqu'aux os, ils se glissaient sournoisement chaque soir dans les fondations du bordj. Deux d'abord, puis trois, puis dix, puis tous. Ils ne gnaient personne, mon Dieu! Entrs sans bruit, une heure aprs le coucher des poules ils cuisaient leur petit _frechteak_ dans des gamelles brches, puis s'allongeaient autour des cendres chaudes. Au petit jour, ils dtalaient sur le chantier avant le lever de leurs matres, les maons. Pauvres diables! il faut bien gter quelque part. La belle toile dore les rves, mais seulement quand le temps est sec; et ce n'est pas avec dix sous par jour qu'on peut prtendre une chambre d'htel. Et hors du bordj, part les gourbis des _mercantis_ et les huttes des tailleurs de pierre, on ne trouvait que la broussaille et la grande plaine dserte. Donc on les tolrait, car le capitaine avait dit qu'ils schaient les fondations. Mais du moment o ces guenillards payaient notre hospitalit en nous volant nos poules..... la quatrime en huit jours, nom de Dieu! la fureur de Fortescu nous gagnant, nous nous prcipitmes dans les caves. --Debout, tas de sauvages! Lisant sur notre mine une catastrophe prochaine, les malheureux blmirent, se levrent prcipitamment, accueillant par un silence funbre notre furieuse irruption. --Qui a vol les poules? nom de Dieu! les poules du capitaine! Terrifis, ils se regardaient. Puis, le premier moment de stupeur pass, un concert de dngations indignes et de protestations vertueuses s'leva. Tous posant la main sur leur coeur se jurrent sur la tte du prophte et la barbe de leurs aeux, incapables d'un aussi abominable forfait. Incrdules et ironiques, nous fmes d'un coup de pied sauter les vieilles cuelles o mitonnait sur le feu la pitance du soir. Des sauces innommes coulrent sur les tisons, des dbris noirtres, fragments de tte de mouton ou de cou de vache, roulrent dans les cendres, mais de traces de poule, point. On fouilla les coins, on remua du bout de la botte de petits tas de hardes, des morceaux de natte pourrie; pas de poule, pas de poule! Finalement, par acquit de conscience et pour qu'il ne ft pas dit qu'on avait manqu de zle, on balaya d'un dernier coup de pied les petits foyers misrables, faisant voltiger de droite et de gauche dbris de gamelles et dbris de viandes, oignons rtis et bois brl; et l'adjudant Pechin remonta rendre compte du rsultat de sa mission. --Pas de poule, mon lieutenant. --Parbleu; aviez-vous la navet de croire qu'ils allaient vous prsenter ma poule sur un plateau! Mais ils l'ont dvore, les cochons! Ils l'ont engloutie, les goinfres. Qu'on les f...iche dehors et qu'on ne les revoie plus. II On les f...icha dehors. a ne trana pas, je vous jure. La pluie redoublait de violence. Le vent soufflait au corps, y collant les vtements mouills. Ils allrent, je ne sais o, emportant leurs hardes humides, pensifs, silencieux, sans un murmure, le ventre creux, l'estomac vide, courbs sous le destin maudit. Et quand le dernier eut disparu, l'adjudant promena partout sa lanterne. Il remontait l'escalier lorsqu'il entendit un gmissement. Il fouilla de nouveau et dirigeant le rayon dans un recoin tnbreux, il claira soudain un groupe de deux hommes. --Eh! l! qui est-ce? Dans le retrait le plus obscur, sous l'escalier de la cave tait blotti un vieux ngre secou par la fivre ou le froid; et accroupi ses cts, lui soutenant la tte, un second ngre, celui-l, jeune et vigoureux, essayait de le rchauffer. Il s'tait dpouill cet effet de son burnous et de sa goudourah, et entirement nu, grelottant lui-mme, il se penchait sur l'autre, l'enlaant; mais les dents du vieux claquaient avec un bruit de castagnettes, et l'on voyait, spectacle lamentable, sa barbe blanche, courte et laineuse, frisottant sous le menton, monter et descendre avec des mouvements saccads et rapides, tandis que les yeux se fixaient hbts et immobiles sur le feu de la lanterne. Le jeune, coll au vieux, le couvrait de son corps et de ses bras comme un enfant qu'on cache, se faisant aussi troit que possible, cherchant encore se dissimuler. --Ah! les sauvages, cria l'adjudant. Encore deux ici. Plus moyen de se dbarrasser de cette vermine. Dehors, nom de Dieu! dehors! Il cherchait s'exciter lui-mme, se mettre en colre, mais ce n'tait pas un mchant garon, et au fond il se sentait le coeur gros, de jeter ainsi dans la nuit pluvieuse ce vieillard mourant de fivre. Alors le jeune se leva, et humble, caressant, suppliant: --Sidi, je t'en prie, laisse-nous. C'est mon pre. Tu vois, la fivre le ronge. Je l'ai amen aujourd'hui de Souk-Arras, mais il ne peut aller plus loin. Ne nous chasse pas, Sidi, nous n'avons fait aucun mal. S'il y avait eu un douar prs d'ici, nous serions alls jusqu'au douar. Je l'aurais port sur mes paules, mais il n'y en a pas. Laisse-nous pour cette nuit, dans ce petit coin noir. Nous ne ferons pas de bruit, nous ne bougerons pas et nous te dbarrasserons demain avant l'aube. L'adjudant remonta l'escalier. --Tous partis? demanda l'officier. --Oui, mon lieutenant... l'exception d'un vieux ngro qui ne peut marcher. --Un vieux! Il est plus canaille que les autres, alors. C'est lui qui a vol les poules, c'est certain. --Je ne pense pas. Il est malade et arrive de Souk-Arras. --Que chantez-vous qu'il ne peut marcher alors? De Souk-Arras, dites-vous? C'est un voleur envoy par les Kroumirs et il est malade d'indigestion pour avoir dvor gloutonnement ma poule. Ah! le cochon! vous allez me le flanquer dehors, et vivement, hein! L'adjudant redescendit, et, honteux de la consigne qu'il excutait, hsitant encore l'excuter, il dit au jeune: --Allons! ngro, va-t-en. Emporte ton pre. Le capitaine ne veut pas qu'on reste ici. Et il s'en alla sans insister davantage et sans regarder en arrire, pensant bien que le ngro ne le suivrait pas, esquiva le lieutenant Fortescu et courut la cantine o son dner refroidissait. Mais Fortescu envelopp dans son caban et tirant d'normes bouffes de sa pipe, sur le seuil de la porte du Bordj, ne voyant pas sortir ce vieux qu'il se prparait apostropher au passage, s'impatienta, descendit dans les caves o il finit par dcouvrir les deux ngres, et se mit pousser de terribles jurons. --Sidi, rpta le jeune, c'est mon pre. Peut-tre as-tu, toi aussi, un pre vieux et infirme. Au nom du tien, laisse pour quelques heures le mien ici. Aie piti de lui, Sidi? Le Prophte a dit: Aie piti de ton pre et de ta mre infirmes, comme ils ont eu piti de toi quand tu tais tout petit. Tu vois, il tremble comme un pan de burnous secou par le vent. --A la porte! vocifra Fortescu furieux; mon pre est-il un vagabond comme le tien? Filez tous deux, ou je vous fais chasser coups de fourreau de sabre. Et il poussa de sa botte le vieux, qui rassemblait toutes ses forces dbiles pour se soulever et obir. --Sidi, ne le touche pas, sur ta tte, ne le touche pas, s'cria le fils, l'oeil en feu, la lvre tremblante, poings crisps, menaant. La lueur fauve de la lanterne jetait sur le bronze de son corps des teintes de pourpre. Musculeux et terrible, il fit presque peur Fortescu, peu soucieux de se colleter dans cette cave avec ce gant noir; aussi, reculant jusqu' l'un des soupiraux ouverts prs du poste, il appela: --Hommes de garde, ici! Et quand cinq ou six spahis entourrent le ngre, il lui cingla le dos de sa canne de jonc. La colre fait commettre des lchets aux plus braves. Et dsignant le vieux qui rlait: --Qu'on jette cela dehors, dit-il, et il ralluma sa bouffarde. L'oeil du fils s'ensanglanta; cependant il se baissa sans mot dire, souleva son pre, l'enveloppa avec soin, et tout nu, le chargeant sur ses paules, comme Ene fit du vieil Anchise, il sortit du bordj en crachant derrire lui. La pluie redoublait. La petite maman Jardret, couverte du burnous du _marchef_, accourut en riant, pour voir ce grand ngre tout nu, emportant ce vieux huch si drlement sur son dos, tandis que derrire elle, le marchef, abusant des droits que lui octroyait le prt de son burnous, et profitant de l'ombre, la chatouillait aux endroits sensibles, ce qui lui faisait pousser de petits cris touffs, pendant que l-bas, la silhouette chancelante, fouette du vent et battue par l'averse, se perdait peu peu dans la nuit. III Environ trois semaines aprs, le lieutenant Fortescu, pipe en bouche et canne en main, se promenait paisiblement comme un honnte bourgeois, au milieu des buissons de genvriers et de myrtes qui entourent le bordj d'El-Meridj. Le ciel tait d'indigo, le soleil radiait et les hirondelles arrivaient en foule. Pour la premire fois depuis le commencement de l'anne, il avait sorti son vtement de coutil et s'tait coiff d'un grand chapeau de feuille de palmier, prsent d'un cad du voisinage, Hamdabel-Hassen. Tout en fumant sa vieille bouffarde, il tapait de sa canne de jonc, droite et gauche, avec colre, sur les jeunes pousses des gents comme un _chaouch_ sur des ttes de Turcs. Il avait bien djeun cependant, pris le caf, le pousse-caf, la bire, la rincette, la surrincette et encore la bire; pourquoi diable n'tait-il pas content? Une autre poule manquait-elle donc l'appel. Hlas! oui. Non pas une, ni deux, ni trois, ni quatre, mais dix. Bientt par douzaines on comptait les absentes. Le coq mme, le magnifique coq cochinchinois, si superbe, si fier, si vigoureux, cet hercule des gallinacs avait disparu. Pourtant les caves du bordj ne servaient plus de refuge aux _Chaouias_, ni aux ngres; mais Fortescu, en reconnaissant les dbris affreusement mutils du chef de file, mijotant en compagnie de pommes de terre dans une gamelle de campement de la _quatrime du deux_, venait d'avoir la preuve que les zouaves seuls dvastaient son poulailler. Mais ce n'tait pas ce qui le tracassait et le poussait sabrer les branches verdoyantes de l'arbuste cher Vnus, car les rapines allaient avoir une fin. La compagnie de zouaves rentrait Constantine; encore quelques jours et l'on serait dbarrass de ce mauvais voisinage. Et voil justement ce qui embtait Fortescu. Depuis deux ans que duraient les travaux du bordj, la smala de spahis ne suffisant pas d'abord pour protger les travailleurs, on avait, ds le principe, envoy un bataillon; bientt le bataillon s'tait rduit deux compagnies, puis une; et maintenant on retirait cette dernire comme absolument superflue. Le pays pacifi, les tribus de la frontire soumises; plus de factionnaires assassins; plus de ttes de colons coupes. Calme plat partout. On pouvait aller de Tebessa El Meridj, d'El Meridj Souk-Arras, de Souk-Arras au Tarf et du Tarf la Calle, tranquillement, la canne la main, en fumant des cigarettes, comme de la Bastille la Madeleine, avec cette diffrence qu'au lieu de payer ses rafrachissements un prix exagr, sans compter le pourboire au garon, on tait hberg gratis le long du chemin par ces imbciles d'Arabes, sans mme se croire oblig de leur dire merci au dpart. Et voil des mois et des mois que cela durait! Et a allait durer peut-tre encore des mois et des mois et des annes entires. Cr tonnerre! Eh bien! mais alors... et l'avancement, nom de Dieu! Il est vrai que, depuis six mois, les terribles fivres d'El Meridj rongeaient le capitaine, ne lui laissant que le cuir sur les os. S'il _cassait sa pipe_, a ferait une place; mais quand tournerait-il de l'oeil? On en voit comme a, des souffreteux, des faiblards, des moiti-crevs, qui semblent n'avoir plus qu'un souffle et qui enterrent les plus solides. Ce n'est pas qu'il en voulait ce brave homme de capitaine Fleury; il l'aimait beaucoup, au contraire, il se serait fait trouer la peau pour lui dans une charge, mais que diable! puisqu'il n'y avait plus rien fricasser dans ce sacr pays, il fallait bien se demander si les anciens ne songeaient pas dfiler la grande parade. Chacun pour soi, n'est-ce pas donc? Eh, nom de Dieu, non! plus rien faire, positivement. Ces animaux de Bdoins deviennent doux comme des moutons et comme eux se laissent tondre. Tas d'idiots! S'ils se remuaient seulement un peu, de temps autre! Mais ils ne demandent qu' vivre en paix! Malheur! Vingt ans de services, et n'tre que lieutenant en premier! Il avait sollicit un poste de la frontire, comptant sur des chevauches, des coups de sabre et des horions, et voil qu'il prenait du ventre. Quand donc ce gouvernement d'avocats et d'piciers se dcidera-t-il taper sur quelqu'un ou quelque chose? Avec l'empereur, ce serait dj fait. Comment voulez-vous que des officiers deviennent rpublicains si on leur coupe les chances d'avancement! Autant faire du lard et rester chez soi. On gagnerait davantage vendre des chandelles. Le mtier est perdu dans ces parages. Il n'y a pas encore dix mois, on n'aurait pas fait dix pas hors du bordj sans recevoir un pruneau, et le voici plus de deux cents mtres. On est oblig de compter sur les fivres et les dyssenteries, puisqu'on n'entend plus siffler la moindre balle. Comme si une fe bienveillante et entendu ce monologue et et voulu satisfaire les souhaits de Fortescu, une dtonation retentit et un sifflement strident vibra prs de son oreille, mais si prs qu'il en sentit le vent. Il se retourna avec une vivacit et une prestesse que n'aurait pu faire souponner son ventre de cavalier bien nourri. --Butor! maladroit! cria-t-il. C'est encore cet animal de _marchef_ qui tire les livres. Eh! dites donc, vous, l-bas! Faites attention o vous envoyez vos balles, nom de Dieu! Mais un second coup qui, cette fois, troua son beau chapeau de palmier, lui prouva que, prcisment, le tireur prtait la plus grande attention l'endroit o il envoyait ses balles, et que le but n'tait pas un livre; et tout ple d'motion et de colre, il aperut dans la fume bleutre s'levant en gracieuse spirale d'un fourr de tamarin, un burnous blanc qui s'agitait. --A cheval! cheval! Et encore essouffl de sa course, il montrait au capitaine le trou de son chapeau. --Sont-ils nombreux? demanda l'autre, se jetant hors de son lit tout grelottant de fivre. --Je n'ai pu les compter, mon capitaine; ils sont embusqus dans les broussailles; mais ils ont tir plusieurs coups de fusil. --J'en ai entendu deux. J'ai cru que c'tait cet empot de marchef qui chassait. Mais le marchef accourait de la cantine o il tait en train de sirotter son sixime _champoreau_, tout en racontant l'histoire de la _Pucelle enrage_ la petite maman Jardret qui avait mal au ventre force de rire. --Un peloton, cheval! Et cinq minutes aprs, le peloton command par Fortescu dvalait au grand trot. On battit les broussailles, on feuilla les halliers, on descendit jusque dans le lit encaiss de l'oued Horrirh: on ne dcouvrit que quelques petits ptres et deux ou trois chaouias paisiblement assis, devisant des choses du temps. L'ennemi avait disparu. Une fillette qui s'tait enfuie l'approche des spahis, et qu'on rattrapa bien vite en la menaant de lui couper la tte si elle ne disait pas toute la vrit, dclara affole et tremblante, avoir aperu un grand _ngro_ traverser les broussailles et courir dans la direction du douar du cad Hamda-bel-Hassen des Ouled-Ali, de l'autre ct de l'oued Horrirh, au pied de la montagne. IV Le cad Hamda-bel-Hassen tait mal not au bureau arabe. Il avait pris part autrefois tous les soulvements des Nememchas et, bien qu'ayant fait sa soumission, dans les troubles rcents de la frontire, il fut visible tous qu'il ne nous fournissait qu' regret son goum. Cependant, depuis l'installation du camp d'El-Meridj et la construction du bordj coll comme une menace aux flancs de son territoire, il vivait paisiblement en philosophe, entre ses femmes et ses _slouguis_, se rendant deux fois chaque anne Tebessa avec son trsorier et son secrtaire pour y payer l'impt, et ne manquant jamais de se faire accompagner d'un mulet charg d'toffes de Tunis, de _djebiras_ soutaches, d'oeufs d'autruches, d'armes forges dans les ksours; cadeaux de peu de valeur, mais qui entretiennent l'amiti et que pouvaient, sans se compromettre, accepter les officiers du bureau arabe. Aussi parut-il fort surpris de l'irruption des cavaliers rouges; mais faisant une mine souriante, il s'avana leur rencontre, escort des _kebirs_ de son douar: --Soyez les bienvenus, les envoys de Dieu! cria-t-il. Que le salut se rpande sur vos ttes! En croirais-je mes yeux ravis? Oui, c'est bien lui, c'est mon ami, l'illustre et vaillant lieutenant Fortescu, le matre du sabre! Comment es-tu, comment vas-tu? Comment vont les tiens, mon cher frre? --Pas tant de compliments, rpliqua brutalement Fortescu qui professait le plus grand mpris pour la civilit purile et honnte, aussi bien franaise qu'arabe. Nous savons qui tu es, mon noble seigneur, et ce dont tu es capable. Des hommes de ta tribu ont tir ce matin mme sur des officiers du bordj. --Des hommes de ma tribu! s'exclama Hamda-bel-Hassen. Est-il possible? Tu me plonges dans la stupfaction. Tu as t induit en erreur, mon fils. --Induit en erreur, nom de Dieu! Mais deux balles ont siffl mes oreilles, et mon chapeau a t trou. --Puisque tu l'affirmes, je le crois, car il ne peut sortir que la vrit de ta bouche. Dis-moi donc le nom des maudits et qu'Allah vide ma selle et donne ma jument un juif pour cavalier, si je n'en fais prompte justice. --Tu te moques de moi, cad. Est-ce que je connais tes sauvages. Un _ngro_ se trouvait avec eux. --Un ngro! Il n'y de ngre au douar que mon serviteur Salem. Salem, viens ici. Un grand ngre, jeune et vigoureux, sortit d'une tente, tonn et riant, montrant ses blouissantes molaires. --C'est lui! s'cria Fortescu, je le reconnais. Je l'ai chass du bordj il y a trois semaines. Il nous volait nos poules. --Ce que tu me dis m'tonne, mon trs cher ami, rpliqua le cad. Cet homme ne peut t'avoir vol tes poules; car il nous est arriv de Souk-Arras, extnu de fatigue et de faim, portant sur ses paules le corps de son pre, le vieux Bou-Beker, mort de fivre dans la nuit pluvieuse. Nous l'avons accueilli parmi nous. --Plus de doute, alors. C'est bien lui! Spahis, empoignez cette canaille. --Arrtez, mes enfants. Vous tes musulmans; ne commettez pas un acte injuste. Je veux qu'Allah m'abandonne entre deux cavaleries, si Salem a quitt le douar ce matin! Devant ce serment, les spahis hsitrent. --C'est une rbellion, vocifra Fortescu. Cad Hamda-bel-Hassen, fais bien attention. Je vais envelopper ton douar et vous pousser tous au bordj. L'ordre que je donnerai est au bout de ta rponse. Livre l'homme de bonne volont, sinon je le prends de force et alors gare la casse. S'il est innocent, on te le rendra. En entendant ces mots, le ngre Salem saisit le bas du burnous de son matre et se prosternant: --Cad, s'cria-t-il, mon bon seigneur, ne me livre pas. Je m'abrite la tte du pan de ton burnous. Je suis ton esclave et ton hte. Ne me livre pas, ils ne me rendront plus. A quelque distance, les gens du douar regardaient farouches et silencieux. Mais sur le seuil des tentes, les femmes coutaient, et plus ardentes que les hommes, plus nerveuses et aussi plus sensibles l'injustice et au manque la foi jure, elles crirent: --Ne le livre pas, cad. Il est l'hte de la tribu. Par la tte du Prophte et le serment d'Ebrahim, ne le laisse pas aller. Tu sais bien que ce n'est pas lui qui a tir sur l'officier franais; c'est son frre _El Kenine_ (le lapin), qui court maintenant dans la montagne. Le Roumi a chass son pre mourant, il a tent de se venger. C'est bien! Et tous les hommes rptrent: --C'est bien. Le lieutenant fit tirer les sabres. Vingt-quatre lames nues tincelrent aux feux du soleil couchant. Cette vue acheva d'exasprer les femmes. --Oh! les maudits! hurlrent-elles, les chiens, fils de chiens! Hol! hommes, nos poux et nos fils, n'est-il donc plus de balles dans vos cartouchires? Mais le cad, levant le bras et se tournant vers les crieuses, dit d'une voix imprieuse et grave: --Paix, femmes! vos langues sont semblables la queue du scorpion noir; quand elles blessent, elles tuent. Silence! les hommes savent ce qu'ils ont faire. Puis s'adressant l'officier: --Ecoute. Ce qui est crit est crit. Mais ton acte est un acte de violence. Je n'aurais qu' faire un geste et la poudre parlerait. Mais je suis l'ami des Franais et avec eux je veux vivre sans dispute. Prends cet homme: je ne te le livre pas, car il est mon hte, mais je te le confie. Demain, au milieu du jour, j'irai le rclamer ton bordj; d'ici l, tu auras rflchi... Femmes, paix! L'officier a dit: S'il est innocent, on le rendra. J'ai sa parole. Que ma tte soit maudite si l'on touche un cheveu de la sienne. V On rentra fort tard au bordj et le capitaine se releva pour faire subir au prisonnier un interrogatoire provisoire et sommaire. Il persista dans ses dngations. tait-ce lui qui avait tir sur le lieutenant? tait-ce son frre El Kenine? Avait-il seulement un frre nomm El Kenine? On ne le sut jamais. Mais peu importait. Son frre ou lui c'tait tout comme. L'essentiel tait de punir l'arrogance de cet Hamda-bel-Hassen et l'on ne pouvait saisir une meilleure occasion. Afin d'enlever les derniers scrupules qui auraient pu troubler la conscience des juges, deux ou trois spahis se trouvrent point pour dclarer qu'ils croyaient reconnatre le moricaud pour l'avoir aperu rdant de nuit autour des bastions. Mais tous les ngres se ressemblent partir du moment o l'on ne peut distinguer un fil blanc d'un fil noir. Taill en hercule, audacieux, musculeux, agile, cet homme n'en tait que plus dangereux. Qui sait si ce n'tait pas lui le voleur du cheval du marchal des logis Othman-ben-Khalifa, enlev une nuit prs de sa tente au milieu mme de la smala? Certainement, ce devait tre lui. On le jeta au silos en attendant qu'on le conduist au bureau arabe de Tebessa, le lendemain matin. Mais, par le fait, pourquoi le conduire au bureau arabe? On tint un long conciliabule la suite duquel l'on plaa deux zouaves en faction derrire chaque bastion, en dehors du bordj, avec une consigne svre. Le brigadier Ali-bel-Kassem, de garde cette nuit-l, eut, avec Fortescu, un entretien priv. Chose trange, cet homme cheval sur la consigne et d'une vigilance exemplaire, tomba dans un profond sommeil, oubliant de pousser le verrou de la trappe servant de prison. Ce silos, un trou carr d'une dizaine de pieds de profondeur, maonn dans le bastion sud-est, faisait face la frontire. On y pntrait par une chelle qu'on retirait aussitt le prisonnier descendu. Mais un homme agile n'a pas besoin d'chelle; aussi, vers trois heures du matin, une grande ombre noire, qui semblait sortir de dessous terre, rampa le long des murs. Gloire Dieu misricordieux! Les spahis de garde envelopps dans leurs burnous, ronflaient derrire les chevaux. Le fantme glissa entre eux et les croupes dans l'obscurit du hangar, flattant de la main les btes veilles brusquement, disant: Oh l! oh l! comme un garde d'curie vigilant; puis, quand il fut cach par la clture de planches fermant l'un des cts du hangar, prs de la cantine, il s'arcbouta l'angle, et s'aidant des mains, des genoux et des pieds, avec une agilit de panthre, il atteignit en dix secondes la crte de la muraille. On put voir pendant un instant son corps nu semblable un bronze florentin, cheval sur la crte. Il fouillait de ses yeux ardents la broussaille noire qui tachetait au-dessous de lui le sol pierreux; non loin, cinq cents mtres peine, s'tendait la grise plaine tunisienne o se dressait, table gigantesque, le rocher carr de Galaah, d'o il pourrait dfier les chrtiens maudits. Une course de cinq minutes, quelques bonds dans les gents et les hautes herbes, et la frontire et la libert! Peut-tre fut-il saisi par cet inexplicable serrement d'angoisse qu'on nomme pressentiment et qui hante ceux que menace une catastrophe, car il hsita et, tournant la tte, jetant un regard dans la grande cour silencieuse, il parut se demander s'il ne valait pas mieux redescendre, regagner son silos et s'en remettre au bon plaisir des justiciers militaires. Mais, tout coup, ses pieds, le coq de la cantinire rveill par le grattement de la muraille fit retentir le bordj du clairon perant de sa fanfare matinale. Les poules gloussrent, le poulailler entier s'veilla et le ngre disparut de l'autre ct du mur. Il ouvrit les mains, sauta et tomba lgrement dans le foss, jarrets plies, comme un gymnasiarque, et bras en avant; puis il gravit d'un bond la contrescarpe et s'lana vers les gents. Gloire Dieu misricordieux dit-il, une seconde fois. Il tait sauv. Mais le bruit sinistre et bien connu d'une batterie qu'on arme lui fit faire un saut de ct. Crac, crac. Il bondit, le corps ploy en deux, dans le hallier noir. Un clair dchira la nuit, un tonnerre, le silence. Puis, un second clair et une autre dtonation. Un bruit de corps frappant la terre... Un long rle... puis plus rien, et deux voix joyeuses, mais un peu mues, crirent: --a y est! Il a fait bonhomme. --Bien vis! Et deux zouaves, la baonnette au canon, se prcipitrent. --Tiens, dirent-ils, c'est un ngro! VI Quand le cad Hamda-bel-Hassen arriva, vers huit heures, on lui montra le cadavre. Il tait l, la mme place, sur le ventre, frapp par derrire, comme un fuyard, de deux coups de feu, l'un l'paule, l'autre au flanc. Il inclina la tte. Rien dire. C'est la loi de guerre. Toute tentative d'vasion est punie d'une balle. Il s'en alla sans se plaindre. Les femmes de son douar l'accueillirent par des hues et, du samedi au vendredi, sa plus jeune pouse lui refusa sa couche; mais il jura toutes que, pour racheter la tte de son ngre, il leur jetterait dix ttes de Roumis. Le pays, jusque-l relativement tranquille, devint agit, plein de convulsions. Les volcans de colre clataient de toutes parts. Les prairies somnolentes s'veillrent, les montagnes et les gorges tressaillaient. Le cad Hamda-bel-Hassen tenait parole. Il prit les dix ttes les unes aprs les autres, les cueillant des paules comme des fleurs de leurs tiges, pour apaiser les femmes irrites des Ouled-Ali. Il s'tait rfugi dans les abrupts rochers du Djebel, mais chaque fois qu'il descendait dans la plaine, il y laissait sa marque: une large tache de sang. L'escadron de spahis et la compagnie de zouaves devenus comme autrefois insuffisants, furent renforcs de troupes de Souk-Arras et de Tebessa. Les bords de l'Oued-Horrirh et de l'Oued-Mellegue s'ensanglantrent. Deux tribus s'taient jointes celle d'Hamda-bel-Hassen, le tout montant 800 chevaux et environ 1,200 fusils; ce fut l'affaire de quelques semaines. La chasse l'homme commena. Traqus comme des fauves, ils durent se rendre merci. Pas de quartier, c'tait la consigne. Pris en armes ou sans armes, on les tua comme des chiens. On brla le pt de montagne o se retranchait encore Hamda-bel-Hassen. Vignes, moissons, oliviers, figuiers, tout fut bientt en cendres. Les vieilles forts de chnes-liges flambaient comme des botes d'amadou. Les _insurgs_ se dfendaient toujours. Hachs, sabrs, mins, roussis, ils brlaient leur dernire cartouche. Sans cartouche, ils luttrent avec leurs _flissas_. La lame brise, ils mordirent. A coups de crosse on leur brisa les mchoires. N'ayant pas de Bazaine, ils n'eurent pas de Metz... mais ils eurent leur Sedan. Et ne possdant ni tribuns, ni avocats, ni politiciens pour les diviser et les corrompre, les derniers qui restaient marchrent ensemble la mort. Cerns dans un creux de rocher au nombre de deux trois cents, dpenaills, demi-nus, extnus de fatigue, mourant de soif et de faim, deux mille hommes les mitraillrent. Ils tombrent jusqu'au dernier. Encore une fois, la civilisation eut raison de la barbarie. Fortescu, dans cette bagarre, ramassa son kpi de capitaine. Il s'tait bravement conduit et ne l'avait certes pas vol. Il retourna au bordj qu'il commandait en second et, fumant sa vieille bouffarde avec son vtement de coutil et son kpi bleu de ciel tout neuf, il regarda souvent du plateau o se dresse firement le bord d'El Mridj, le pays dsert, les forts brles qui fumaient encore, et souriant en homme heureux de son oeuvre. --Et tout a pour une poule vole, disait-il. Mais nous n'avons pas de reproche nous faire. On ne peut pas dire que c'est nous qui avons commenc. --Non, mon capitaine, rpondit le sous-lieutenant Pchiv, se souvenant du surnom du ngre Salem (_El Knine_), c'est le lapin! IV LA FILLE DU BISKRI[3] [Note 3: Les _Biskris_, indignes du pays et de la ville de Bisk'ra au sud de la province de Constantine, migrent en grand nombre dans toutes les villes d'Algrie o ils se font commissionnaires, portefaix, porteurs d'eau, aides-maons, muletiers, niers, balayeurs. Ce sont les auvergnats du Tell Algrien. De l on dsigne sous le nom gnral de Biskris, les indignes exerant ces professions. Les spahis, exempts de certaines corves obligatoires dans les autres rgiments de cavalerie, payent sur leur solde, dans chaque escadron-smala ou dtachement, un _biskri_ charg de la propret des cours et des curies du quartier ou du bordj.] I On ne lui connaissait pas d'autre nom, ou plutt elle en avait ramass une telle poigne dans le calendrier des beauts musulmanes pour les jeter ses amants successifs qu'on ne savait, dans le tas, lequel tait sien. _Acha_, _Zohrah_, _Messaouda_, _Mabrouka_, _Fatmna_, _Baya_, _Meryem?_ Qu'importe! La fille du Biskri! cela suffisait et cet anonymat remplissait les six escadrons de son rotique notorit. Jet tout coup au milieu des runions mornes et silencieuses, il faisait surgir les plus tranges et les plus tintamarresques rcits. Quand, dans les longues tristesses des soires d'ambulance, le narrateur assoupissait l'auditoire avec les aventures du _Caporal La Rame_ ou de la _Princesse amoureuse du gendarme_, on n'avait qu' le prononcer pour soulever les rires des clopps et rveiller les somnolents. Et que de fois du Djurjura aux lacs Sals, de Djidjelly Tougourt pendant les nuits pluvieuses ou toiles, alors qu'on se rtit les jambes aux feux du bivouac, son image est venue danser avec les gais propos autour des flammes joyeuses! Bref, absente, loigne, perdue l-bas, l-bas, dans un coin de la frontire tunisienne, elle excitait les plaisanteries des chambres, la gaiet des cantines, les lazzis des camps, la jalousie des Aglas de corps de garde, l'indignation des femmes vertueuses, les convoitises de tous les spahis. La fille du Biskri! tous en parlaient et cependant combien peu pouvaient se vanter de la connatre! Elle tait comme ces contres lointaines et merveilleuses dont chacun discoure sans les avoir jamais vues. Une dizaine d'entre nous, au plus, nous en avions fait le calcul, avaient navigu sous ses chaudes latitudes, s'taient bercs au souffle de son haleine parfume de _souak_ et consums comme des morceaux d'toupe aux ardents rayons de ses grands yeux noirs. Aussi abondaient sur sa personne les dtails les plus contradictoires. Les uns la prtendaient aussi osseuse et dcharne que les pitoyables bourriques qui charrient sur leurs dos saignants les dtritus de Constantine dans les ravins de Koudiat-Aty, les autres, norme et grasse comme une truie de Lorraine; ceux-ci affirmaient qu'elle exhalait les odeurs d'une ngresse qui aurait poursuivi un livre la course; ceux-l qu'elle infectait le musc. Elle tait, suivant les premiers, vivante, rtive, brutale comme une chvre amoureuse; selon les seconds, facile, passive et lche comme une chamelle fourbue. Que croire? Si ce n'est que ces malveillants lovelaces ne l'avaient jamais approche; renards piteusement conduits ils dprciaient le raisin trop vert, mais les heureux qui avaient pu mordre la grappe, parlaient, les yeux noys et la salive aux lvres, de la saveur du fruit. Cependant tous s'accordaient sur un point: la beaut sans pareille de son visage; et pour la description de cette beaut, les enthousiasmes ne variaient pas. Et c'tait l le plus extraordinaire, ces contradictions d'une part et cette unanimit de l'autre, car depuis quatre ou cinq annes les marchaux des logis franais dsigns tour de rle pour commander la petite smala _d'El Tarf_, sous les ordres de l'inamovible capitaine Ardaillon, les seuls du rgiment qui eussent occasion de la connatre, se passaient cette merveille en consigne avec les effets de casernement du Bordj: _Cinq lits complets_. _Trois balais_. _Deux cruches_. _Deux gamelles_. _Une marmite_. _Quatre bidons_. _Une paillasse de corps de garde_. Et... _la fille du Biskri!_ Elle faisait partie du matriel et pour un nombre de mois variant de trois dix, devenait la proprit provisoire du sous-officier moyennant, bien entendu, un prix de location raisonnable verser entre les mains du papa. _____ Aussi quand mon tour de dtachement fut venu et qu'aprs trois longues journes de cheval, mon spahis me dsigna du doigt sur le flanc d'un mamelon pel une verdoyante oasis flanque d'un petit carr de pierres blanches, en disant _El Tarf_ je pensais la fille du Biskri et ne sentis plus ma fatigue. --Et o est-elle? demandais-je, le soir mme mon prdcesseur qui suivant l'usage me passait la consigne: --... _Quatre bidons_. _Une paillasse de corps de garde_. _Et la fille du Biskri!_ --A un temps de galop du Bordj, sur le chemin de la rivire, on dcouvre droite, une demi-douzaine de gourbis enfouis dans des figuiers, des cactus et des alos, c'est l. --Et le mot de passe? --_Douro!_ (cinq francs) quand on le prsente entre le pouce et l'index. Mais attention! On n'entre pas l comme dans une glise. Il faut des pourparlers, des formes, de la circonspection. Notre capitane ne badine pas sur l'article morale. Il a une Mauresque Bne et une Maltaise La Calle sans compter sa ngresse de Souk-Arras, mais il entend qu'on soit vertueux au Tarf. Dj il a menac le Biskri de le chasser de la smala s'il continuait le trafic de la jouvencelle. Laissez donc faire le vieux. Il est prudent et habile et quand il jugera le moment opportun, fera ses ouvertures. --C'est donc si difficile? --Bon! Vous tes comme les autres, vous croyez qu'il donne sa fille au premier venu. Ce n'est pas une vulgaire coureuse; elle est honnte et soumise et ne se livre que munie du consentement paternel, sachant que quand il la place, elle est entre bonnes mains. Il prend ses prcautions, tte le terrain, s'assure de la moralit du sujet. Ne vous attendez donc pas ce qu'il vous jette du premier coup la petite bdouine la tte. Il va vous tudier d'abord, examiner si vous n'avez pas de vice rdhibitoire, si vous tes sain et sans tare, si vous n'avalez ni pilules ni drogues suspectes. Ah! c'est un bon pre, il a soin de son enfant! --Est-elle jolie? --Je ne veux pas en dire de mal; mais il est La Calle et Bne des douzaines de bonnes filles blanches, cuivres, noires qui valent moiti plus et cotent moiti moins; enfin on prend ce qu'on trouve. Je dormis mal. L'image de la fille du Biskri traversa mes rves. En dpit des dires de mon collgue, que je souponnais fort tre un amant conduit, je la voyais blanche et lumineuse me sourire et m'appeler; aussi vous jugez si le lendemain, ds le pansage, j'examinais curieusement le pre de cette aime mystrieuse pendant qu'il passait dans le rang des chevaux leur parlant d'une voix brve et gutturale: _Dour allemine, giaour!_ _Dour el assar, allouf!_ _Gouddam, al din Roumi!_ _Ouakkar, Ioudi!_ Tourne droite, giaour!--Tourne gauche, cochon!--Avance, sale chrtien!--Recule, juif! suivant qu'il promenait de sa main ride et brune, son balai, droite ou gauche du cheval, devant et derrire; c'est--dire pendant qu'il remplissait ses fonctions de _biskri_. Vieux Bdouin au regard satanique demi voil par une paisse broussaille de sourcils gris, il portait, correctement et orthodoxement taille, une courte barbe blanche qui faisait ressortir les tons cuivrs de sa face patibulaire tanne par tous les vents de la plaine, racornie par la fournaise de soixante soleils d't. Ah! le gredin! Il avait bien la mine suffisamment sournoise et sclrate d'un pre trafiquant de la chair de sa chair. Sa grande bouche d'avare, mince et mauvaise, bauchait d'nigmatiques sourires. On lisait la commissure grimaante de ses lvres que le drle devait se livrer en cachette des rires cyniques et silencieux, quand il recevait le prix de son infme courtage. Un _douro!_ Cinq francs! Boue de l'me humaine. Tarif de la virginit de sa fille! Car il la prsentait comme vierge, sans sourciller, avec un indicible aplomb, tous ceux qui, pour la premire fois, il mettait en main le march. Il disait: J'en jure sur ma tte, nul encore n'a dchir sa pubert. Et qui aurait pu dire combien de fois il avait vendu le droit d'y faire des accrocs? Ce satyre l'me immonde m'inspira un immense dgot. Mais de mes sentiments il parut se soucier comme des crotins qu'il balayait. Il rpondit mon mpris par un mpris gal, et sa besogne termine, son balai nettoy et remis en place, il s'approcha de l'abreuvoir, se lava les pieds, les mains, puis le visage, chaussa ses sbastes; se drapa dans ses burnous, et, grave comme un muezzin, aussi majestueux qu'un agha, sortit du Bordj sans mme daigner paratre s'apercevoir qu'il tait arriv pour sa fille un client nouveau et des douros de plus. _____ Les jours passrent; la semaine s'coula. Le gueux s'tait dcid remarquer ma prsence. De temps autre il me causait de sa diabolique prunelle ardante entre les crins de ses sourcils comme un charbon rouge derrire une grille; mais sa bouche restait cadenasse. M'tudiait-il? S'assurait-il de l'tat de ma sant et de celui de ma morale? Il prenait bien du temps! Guettait-il le bon moment, le quart d'heure psychologique, la minute exacte o il faut frapper et mditait-il d'augmenter son tarif? Ah! non! pour a non; je me rebifferais! Un _douro_ tait le prix convenu, celui pay par tous mes devanciers; il ne fallait pas qu'il s'imagint abuser de mon inexprience et de ma jeunesse. Je consentais bien donner cinq francs, mais pas un sou de plus. Le _douro_ je le gardais prcieusement, ayant grand soin de ne pas l'entamer. J'eusse prfr jener un long mois de _champoreau_ et d'absinthe plutt que d'y faire une brche. Je le portais constamment en cas d'ventualit dans la poche gauche de mon gilet, prs du coeur, comme un dieu lare, une relique, un scapulaire de saint Joseph, une mdaille de la bonne Vierge, toute chose enfin qui vous ouvre le paradis. II La gazelle de l'heure continuait galoper, suivant le dicton des potes du _Tell_, emportant les jours. Et aussi impassible que le Destin et impntrable que le Temps, le Biskri continuait promener dans la cour du Bordj son balai gigantesque avec des mouvements saccads de faux et des sourires mauvais comme s'il s'imaginait faucher des ttes de chrtiens, mais ne paraissant pas plus s'occuper de moi que s'il n'avait pas de fille vendre. Le soleil commenait picoter la peau et harceler les chairs, et ce diable de simoun envoyait de plus de cinquante lieues ses bouffes qui tout coup soufflaient et haletaient dans les halliers comme des soupirs d'amoureux, chatouillant les flancs des cavales qui couraient dans la plaine et venaient, coquettes, exciter nos chevaux entravs la corde commune. Ils poussaient alors des hennissements furieux, essayant de rompre entraves et piquets; et lorsque quelque mle chapp galopait tout frmissant sur elles, elles feignaient de le fuir dsireuses d'tre atteintes suivant l'usage des femelles de toutes races, pleines de caprices et de ruses. Je perdais patience, et je faisais au vieux sclrat des clignements d'yeux qu' moins d'tre idiot il ne pouvait manquer de comprendre: Eh bien, quoi donc? Et ta fille? Dcide-toi; parle. Qu'attends-tu? Tu vois bien que je suis prt! Peine perdue! Pas un muscle ne remuait sur le masque de cette brute. Deux ou trois fois, post sur la porte du Bordj, l'apercevant gravir la colline, j'allais sa rencontre pour me placer en point d'interrogation devant lui, ou le croiser, comptant qu'loign de toute oreille, il s'arrterait ou tout au moins m'interpellerait au passage: Tu es prt? C'est bien. Donne le _douro_. Elle t'attendra ce soir. Mais au lieu de me tendre sa grande main avide, il la posait sur son coeur, et je ne recevais qu'un banal _salamalek_. Canaille, va! C'tait donc un mythe que sa fille! Sa rputation comme celle de tant d'autres, une blague? Son histoire, une mystification? Je ne savais qu'imaginer, que croire; le dpit et la curiosit m'peronnaient autant que les brlures amoureuses du simoun. Devant le bordj, sur la pente du mamelon, s'tendait un merveilleux jardin, o croissait, en des enchevtrements de serre chaude, une flore tropicale. Bananiers, citronniers, grenadiers, figuiers et ceps de vigne poussaient dans ce fouillis plus drus que mauvaises herbes sous nos climats aux tides soleils. En quelques annes, le commandant du bordj, un des derniers soldats laboureurs, rve du vieux Bugeaud, avait, d'une lande broussailleuse, fait surgir ce coin d'Eden et le montrait avec orgueil aux rares excursionistes aventurs dans ces chemins dserts, comme spcimen des richesses que les colons pourraient tirer du sol algrien, si l'on pouvait tirer du sol de France de vritables colons. Plus bas, une paisse haie de plantes grasses entourait un potager et un champ de coton. Puis se droulait la plaine ensemence d'orges, de bls et de mas, coupe des grandes rayures vertes des lauriers, jusqu' l'horizon festonn d'un bleu sombre, bois troit o roulait l'_Oued-Zitoun_. Superbe dcor pour une Idyle, mais o tait la nymphe de l'Idyle? Cachs dans un replis de la plaine, enfouis dans les cactus, j'avais dcouvert les gourbis des _Khramms_, et maintes fois j'y dirigeais mon cheval, n'osant m'arrter de crainte d'attirer l'attention et de laisser souponner mes secrtes convoitises par les petits chevriers railleurs qui, allongs dans les herbes, regardaient de leurs grands yeux noirs passer le nouveau roumi. Chvres, enfants nus, bourriques peles, chameaux galeux, faces rbarbatives de Bdouins dvors de misre, un vieillard aux yeux mangs, une horrible guenilleuse absorbe par la chasse de sa vermine, des chiens hargneux et maigres, suivant des poules d'un oeil goulu, c'est tout. Et je rentrais dconfit au Bordj, furieux contre le Biskri. Le drle avait d pourtant, depuis bientt un mois, s'difier sur mes bonnes moeurs et la rgularit de ma conduite, car je ne sortais pas des limites de la smala. Les _Chiebanas_ se remuaient. On en avait aperu une demi-douzaine sur la frontire, donner aux plis de leurs burnous des frmissements tragiques; je supposais que c'tait la brise du Sud qui leur soufflait aux hanches, mais le cuisinier du capitaine, un vieux _chas-d'af_ qui s'y connaissait, y voyait menaces de guerre; un feu avait t allum pendant la nuit dans la direction de _Roum-el-Souk_, march mixte, o les _Ouled-Dieb_ changent les sangsues de leurs marais contre le miel des _Beni-Amar_; enfin, tout rcemment une vieille, passant deux pas d'un gendarme maure attach au bureau arabe de La Calle, avait marmott d'un air malveillant des paroles qu'il lui fut impossible de saisir. Un tel tat de choses ne pouvait durer, d'autant plus qu'aux portes mmes de La Calle, un arabe aussi dguenill qu'audacieux avait vol deux pastques dans le jardin d'un honnte et pacifique cabaretier, et une dbitante digne de foi affirmait l'avoir vu s'enfuir avec le produit de son larcin dans la direction du pays des Kroumirs. Des odeurs de poudre flottaient donc dans l'air, et comme nous attendions d'un jour l'autre l'ordre de monter cheval pour punir tous ces outrages et protger la frontire menace, le capitaine refusait toute permission de se rendre la ville. _____ Cependant, la plaine du Tarf, jusqu'ici dserte, commenait s'animer et se couvrait de tches brunes ranges en cercle. C'tait les douars des _Ouled-Ali_ qui, insouciants des bruits de guerre, descendaient pour la moisson. La nappe blonde des bls et des orges hautes s'chancrait rapidement de plaques jaunes. Les hommes arms de la faucille angulaire faisaient tomber et entassaient les gerbes, et deux fois par jour, avant et aprs la grande chaleur, les femmes suivaient en file les troits sentiers de la rivire, les unes plies en deux sous le poids de la peau de bouc, la _guerba_ suintante, les autres droites, portant sur leur tte la _sebbal_ aux concours trusques. A chaque pas, leur courte tunique de coton, serre aux reins par un cordon de laine, se soulevait lgrement laissant, par de larges chancrures, les indications les plus prcises aux amateurs du nu. Ah! messeigneurs, quels dfils! Quelle succession de plats aux croustillants morceaux et de rogatons abominablement faisands! Cuisses laiteuses et grasses comme celles des pouses frachement achetes d'un nouveau Padischa, jambes sches et noires comme celles des nesses du Haymour; hanches rappelant le souvenir des sept vaches maigres que vit jadis en songe le grand Pharaon, croupes gales celles des limoniers normande; pis de chvres battant lamentablement sur le ventre rid le glas de la dcrpitude, seins raidis o Phidias et pu prendre le moule de sa coupe immortelle; tous les tons des chairs vivantes, depuis le blanc mat et le rose tendre, jusqu'au rouge fonc des vieux cuirs de Cordoue; toutes les gracilits harmonieuses de la jeunesse qui monte; toutes les lignes heurtes de la vieillesse misrable: des sorcires et des houris. _Bono la mouquera_, cria prs de moi, en _petit sabir_, une voix que je reconnus aussitt et qui m'arracha brusquement mes rves extatiques, alors qu'ayant arrt mon cheval prs d'une touffe de cactus, je contemplais ces gnsiques dfils, _mouquera bono besef_! --Oui, Biskri, quand elle est jolie! rpondis-je. --_Mouquera arabia_, jolie _besef_. --Pas toutes. --Ah! tu dis vrai, homme, pas toutes, non pas toutes, car le matre des semailles humaines a t injuste dans la rpartition de la moisson. Il et d les faire toutes belles, pour qu'il y eut plus d'heureux. Mais celle-ci? tourne un peu la tte; que penses-tu de celle-ci? Il clignait son oeil satanique, agitant le pouce la hauteur de son paule, me faisant signe de regarder derrire lui. Ah! enfin! Elle tait l! tout prs, la fille radieuse! demi cache par la haie de cactus dont les fruits jaunes et les grasses feuilles vert-de-mer, hrisses d'pines rousses, encadraient singulirement son frais visage d'enfant. Il me sembla qu'un bton tombait sur ma tte; c'tait le contre-coup de la secousse de mon coeur. Non, dans la vieille Constantine, aux bas quartiers de la porte Djebbiah, o l'on peut, prix rduits, choisir parmi les chantillons varis des Vnus africaines; dans Alger la Blanche o de Tombouctou Tuggurd et de Tunis Tanger, les jolies filles mauresques, berbres, bdouines, sahariennes, juives, ngresses, abondent sur le march, pas une ne m'avait frapp d'un pareil moi. Vtue d'une gandourah raye, fixe aux paules par deux boucles d'argent et que soulevaient ses seins dont les pointes dresses traaient deux longs plis, comme les robustes poitrines des statues, bras et jambes nu, dore, blanche, svelte, fire, elle me parut la personnification de la beaut arabe. Dans ses grands yeux noirs profonds comme des puits o tremble une toile dans ses lvres paisses aux contours finement sculpts et si vermeilles qu'elles semblaient peintes, dans ses longs cils et ses sourcils joints par le _koheul_, dans la ligne clatante de ses dents, dans la gracilit enfantine de son visage et les harmonies fminines de son corps clatait, douce fanfare, un pome de jeunesse et d'amour. Et tandis que je la contemplais, je sentais la caresse de son regard de velours; un sourire indfinissable effleura ses lvres et... la vision s'vanouit. Quoi! si vite disparue! Oh! encore, encore, je veux en rassasier ma vue. Le vieux bouc souriait aussi, et son oeil, baign de tendresse, s'arrtait sur la place o la silhouette s'tait efface. Foulant dans ma joie les rgles de la civilit musulmane, qui interdit tout homme d'en interroger un autre sur les femmes de sa famille, je dis: --C'est ta fille! Est-ce ta fille? Sa prunelle s'alluma d'un clat farouche, et il me rpondit avec colre, presque avec menace: --C'est elle, homme. Mais que m'importait? Par les interstices des tiges canneles des figuiers de Barbarie, il me semblait distinguer les molles ondulations de la blanche tunique et des tons mats de la chair, et j'carquillais les yeux pour mieux voir. Et je la revis, toute inonde de soleil, se dtacher sur le fond noir du gourbi ouvert; les anneaux d'argent de ses oreilles et de ses bras jetaient des poignes d'tincelles et le foulard de Tunis soie et or qui enveloppait sa tte flamboya. Puis elle s'enfona dans l'ombre, me laissant comme vision dernire, un coin soulev de sa robe. Un _douro!_ cette fille! Prophte de Dieu! un _douro!_ Et je compris l'ardente folie des princes des contes de fes, tendant comme un tapis, leurs royaumes sous les pieds des bergres. III Vers le soir, j'eus avec le Biskri un court entretien, dont le rsultat immdiat fut le passage d'un douro de ma poche dans la sienne. Et quand la nuit fut bien noire, que tout dormait au bordj, qu'on n'entendait dans la plaine que les aboiements des chiens des douars et les jappements des chacals, je sortis envelopp de mes burnous. Au bas de la cte, une ombre grise se montra. --Mon fils, avant de faire un pas de plus, dis-moi si le douro que tu as donn est pour ton serviteur. --Certainement. --Alors, ajoutes-en un second pour _Elle_. --Je regrette de ne pas en avoir cent, je les lui donnerais. --Ah! tu es un amateur, toi; tu sais apprcier la beaut de nos filles. C'est bien; Dieu ouvrira pour toi sa main et il en tombera des nues de pucelles. Il avait ouvert la sienne pour saisir la pice, la frottait sur son front, la frappait sur la corne durcie de son ongle, puis, satisfait de l'examen, la noua dans un coin de son hak. --Deux mots encore. Tiens ta bouche close, vite tout bruit. Car les _Kramms_, mes voisins, pourraient t'entendre et les hues dont ils t'accableraient retomberaient en ignominie sur ma tte, comme une pluie de sauterelles dans les figuiers en fleurs. Sois muet. L'amour n'a besoin de paroles. Suis-moi. A vrai dire, j'prouvais une grande honte suivre ce pre me conduisant au stupre de sa fille. Une mre m'et paru moins infme, parce que peut-tre ce genre de trafic n'est pas rare dans les maldictions des grandes villes; mais ce vieillard qui ne pouvait allguer la misre pour excuse me semblait odieux. J'y croyais peine, maintenant, le march conclu, et j'arrivais la porte du gourbi que j'hsitais encore, tantt craignant une mystification, tantt rvolt de l'ignominie dont je me sentais complice. Une sorte d'table ou plutt de hutte s'embusquait derrire une paisse haie de cactus, comme un voleur qui guette les passants. A quelque distance, au milieu des touffes estompes en fusains dans le bleu sombre du ciel, je reconnus le gourbi familial, le _domus sanctum_, le _home_, la maison o reposent les petits et o l'tranger ne pntre pas. Je sus gr au Biskri de ce reste de pudeur. Il cachait son trafic aux siens. Tant mieux! Les comptes rendus des tribunaux nous apprennent de temps en temps que des mres franaises ont perdu cette suprme honte. La hutte tait ouverte, noire, sinistre. Mon guide s'y engouffra. --Tu es l? --Depuis une heure, rpondit une voix basse et craintive. Alors, se tournant vers moi. --Entre, mon fils. Rjouis-toi sans compter le temps. Les minutes de plaisir sont des perles que Dieu nous jette au milieu des cailloux de la vie. Ramasse-les. Il dit, et sortit refermant la porte, comme si, pour la pudeur de sa fille, il ne trouvait pas la hutte assez obscure. Courb en deux, ttonnant dans les tnbres, j'avanais avec des battements de coeur. Une forte odeur de musc me monta au nez: une main me saisit, des bras o cliquetaient des anneaux m'enlacrent et une bouche s'appuya sur mes lvres... Le lendemain, aprs djeuner, j'arpentais gaillardement la lande pineuse qui moutonne le mamelon derrire le bordj d'_El-Tarf_. Tout enfivr de ma nuit sans sommeil, je repassais en ma mmoire les traits gracieux de l'odalisque, me rcitant les vers d'un pote de _Bou-Saada_. Ses cheveux caressent ses paules Comme deux lourdes tresses de soie; Ses sourcils sont deux arcs d'bne; Sa prunelle un coin de nuit O scintille une toile; Sa lvre, la grenade ouverte, O l'on mord quand on a soif. Ses seins sont blancs comme la neige Qui tombe dans le Djebel-Amour: Ils ont la duret du marbre, L'lasticit de la _Metara_ pleine Et sont plus doux que le miel... Et ainsi de suite, jusqu'aux ongles des pieds semblables aux jolies coquilles roses ramasses sur les bords du grand lac. Cependant, pour rester dans le vrai, j'tais contraint de m'avouer que cette description devait s'arrter au menton; car enfin, je n'avais aperu que son visage et des contours presque aussitt effacs. Mais ce peu entrevu me donnait droit des esprances, et comme il arrive presque toujours, la ralit tait bien infrieure la vision et la possession ne valait pas le dsir. --Roumi! Eh! Roumi! Je tournais la tte. Au pied d'un buisson de gents, une femme accroupie allongeait ses jambes roussies et maigres o des varices offraient des arabesques varies aux baisers du soleil. Couverte d'une loque de cotonnade bleue, crasseuse, hle, maigre, tatoue de coutures cervicales que ne parvenaient pas cacher d'paisses tresses de laine brune simulant les cheveux, elle accusait au moins quarante orageux automnes. Par les dchirures de sa loque s'talaient, avec un ddain marqu des regards ou peut-tre une intention perverse, de longue mamelles noirtres, tandis que le tablier trop court de sa jupe en guenilles, ramena entre les jambes, laissait nues ses grandes cuisses roussies. Un petit sachet de cuir, bourr de musc, attach son cou par une ficelle en poil de chameau, allait se perdre dans les profondes ravines du ventre. --Roumi! Eh! Roumi! Elle me souriait tendrement, m'encourageant du geste prendre place ses cts. Je la regardais avec dgot, et sans rpondre, je passais. --Roumi! cria-t-elle pour la cinquime fois. --Eh bien! quoi! que veux-tu? --Ce que je veux? mais je t'attendais! Les _Kramms_ de la smala m'ont informe que tu faisais souvent ta promenade matinale dans ces halliers solitaires. Les Roumis recherchent les filles des _chaouias_, et ici, derrire ces broussailles, l'on peut s'aimer sans crainte des indiscrets. Je continuais mon chemin, haussant les paules. --Oh! ne t'en va pas. Arrte-toi donc. Ecoute. Le Prophte a dit: Congdie honntement la femme dont tu ne veux plus; et songe, lorsque tu la quittes, qu'elle t'a donn des instants de plaisir. Mais croyants et infidles se valent en ces choses. L'ingratitude est la marque de leur front. Quand ils sont rassasis, ils repoussent le plat et dtournent la tte, disant: Je n'ai plus faim. Mais si tu es gorg l'heure prsente, tu auras faim dans quelques jours. Car voici le temps ou le simoun enflamme les coeurs et allume les fureurs du ventre. Oui. Oui, tu auras soif et faim d'amour, et tu remercieras Allah de retrouver _Mabrouka la Kroumir_. --Toi! fis-je avec un signe non quivoque d'horreur. --Moi! moi! tends-toi mes cts, je veux te parler encore. Je sais comme une femme dompte les amants rebelles, et il faut que mon coeur puisse dire mes oreilles tonnes de ta ddaigneuse parole: Vous mentez. Ecoute bien, jeune Roumi. Aussi longtemps que les pis tomberont sous la faucille, qu'ils scheront et qu'on les mettra en meule dans la plaine d'_El-Tarf_, je resterai avec les tentes des Ouled-Ali. A ton dsir, tu me trouveras dans ces genvriers, matin et soir. Tu n'as qu' m'indiquer le jour et l'heure, sans qu'il soit besoin de prendre le Biskri du bordj pour ton messager. Quand une pice passe par plusieurs mains, elle s'use. Alors, avec lenteur, elle dnoua un coin du haillon qui serrait sa tte, et me montrant dix sous: --Regarde comme la pice que tu as remise au Biskri est devenue mince! --Comment, m'criai-je frapp de stupeur, voyant se dresser tout coup l'abominable ralit. Le Biskri! Explique-toi, femelle, que veux-tu dire? --Que peut-tre tu lui as jet dans la main un beau gros douro, et voici ce qui est tomb dans la mienne. --Deux! je lui en ai donn deux! --Ah! le chien! gmit-elle d'une voix lamentable. Puisse sa femme, s'il en prend une nouvelle, le tromper chaque jour sur sa propre couche! Puisse sa fille, qu'il garde et qu'il veille comme un trsor vol, lui donner pour gendres tous les hommes des Ouled-Ali, et tous ceux des Beni-Amar, et tous les Chiebanas et tous les Kroumirs et se livrer ensuite aux fureurs des Roumis! Deux douros, dis-tu? Rpte-le moi. Est-ce possible? Tu m'as paye deux douros! Ah! le maudit! qu'Eblis le Brl (le diable) le prcipite une corde au cou dans l'Oued-Zitoun, comme un _slougui_ galeux. Mais alors, il a enfoui dix-neuf jolies picettes dans son capuchon, me jetant le reste comme un os rong! Voleur! Et combien, combien d'autres! Car chaque fois que, pour la moisson, je descends dans la plaine, il m'attire dans son gourbi pour me vendre aux infmes chrtiens! Allah! Allah! La grosse _Baya_, des Ouchtatas, qui vient parfois aux semailles, m'avait prvenue cependant. Elle aussi, depuis des annes, se laisse exploiter par ce gueux! Et ivre de fureur, l'oeil sanglant, la bave aux lvres, grimaante, horrible, elle tendit son bras sch, cercl d'anneaux de cuivre, dans la direction des gourbis des _Kramms_, puis se dressant tout d'une pice, marcha sur moi. --Tu es donc bien riche, que tu payes deux douros une femme! Alors, tu t'es entendu avec le vieux sclrat pour me dpouiller, fils de chien! Roumi du diable! Donne-moi dix sous de plus, voleur! Je la repoussais de toutes mes forces, protgeant mon visage contre ses grands ongles noirs, et je m'enfuis honteux et plein de colre, mais dsormais fix sur les amours de mes prdcesseurs avec la jolie _fille du Biskri!_ V LES PUCELLES ET L'TALON I C'tait un noir talon des _Ouled-Nails_, la tribu fertile en juments de race et en filles de prix. Du lac de Sada Constantine, de Borj-bou-Arreridj La Calle, chefs de tente et _maquignonnes_ recherchent l'envie ces enfants du pays des dattiers. Mme richesse de poitrail, mme lgance de formes, mme abondance de crinire, et dans leurs yeux de gazelle, mme clat et mme douceur. Aux mches de leur front s'attache la joie du cavalier, soit que, mont sur la baveuse d'air, il raye la plaine au bruit sonore de l'trier de fer, soit que couch sur le sein de la buveuse d'amour, il s'endorme au gai cliquetis des bracelets d'argent, agits par la main caressante. Car il est crit dans les lgendes du Tell: Il n'est d'autres paradis sur la terre que le dos d'un noble cheval ou les lvres d'une femme aime. Et il est chant par les potes: Le galop d'un coursier de guerre Et le cliquetis des boucles d'oreilles Vous tent les vers d'une tte. Sa robe tantt miroite comme l'aile du pigeon dans l'ombre ou bleue comme celle du corbeau au soleil ne fut jamais ternie par les miasmes de l'curie malsaine ni pollue par les grattages de l'trille dont abusent, dans ce qu'ils appellent leurs pansages, les cavaliers roumis, ignorants, comme des fantassins kabyles, de l'hygine du cheval; sain, robuste, sans tare, le fier talon Merzoug ne connut d'autre toit pour ses nuits que les profondeurs toiles du ciel. Le cad Salah ben Omar, la tte de l'un de nos goums, l'avait enlev dans une des razzias du Djebel-Sahari, alors que nos soldats ayant tu en nombre suffisant de btes et de gens, brlrent les ksours et couprent les dattiers pour enseigner la civilisation aux habitants des oasis. Le poulain avait un mois peine, et pendant les longues marches quand il ne pouvait suivre, le cad le hissait sur sa mule. Aussi, il tait de la famille. Il avait grandi, jou, gambad avec les tout petits du douar, qui, huchs sur son garot, poil et sans bride, le menaient aprs la fatigue s'abreuver et se baigner dans les cascades de l'Oued Mellegue. Tous l'aimaient et le choyaient; il tait l'orgueil de la tribu; les femmes du cad lui donnaient l'orge, le sellaient et le bridaient, et le soir, au retour de la course, la plus jeune, de son hak, lui essuyait la face. Mais un matin, jour jamais maudit, alors que l'aube blanchissait la plaine, il s'leva un grand cri dans le douar: --Merzoug? o est Merzoug? Ce cri, les femmes les premires debout, le poussrent, et des soixante-dix tentes des Beni-Rahan, des voix affoles rpondirent: --Merzoug est vol! Merzoug est vol! Il avait t vol, en effet, pendant la nuit noire, vol au piquet mme de la tente du cad, o on l'attachait par une double entrave, vol au milieu du douar, des chiens, des gardes, et en dpit des scapulaires de cuir--_heurouse adjam_--talismans sacrs o sont crits les mots et les formules magiques qui prservent les chevaux des coliques, de la gourme, du farcin, des seimes, de la fourbure et des larrons. Vainement les gens des Beni-Rahan, intresss venger l'affront et rparer le dommage, battirent la plaine, s'informant adroitement dans les douars des Nememchas, des Chaouias et mme des Ouarghas, de l'autre ct de l'Oued; vainement des missaires parcoururent les marchs de la Meskiana, d'Ain-Beida, d'El-Meridj et de Roum-el-Souk, criant dans les groupes: Salut aux gens du Salut! O musulmans, coutez: A celui qui ramnera chez les Beni-Rahan l'talon de monseigneur Salah ben Omar, cad, viendra la misricorde de Dieu, parce qu'il fera un acte louable, et il sera compt cent douros? Qu'on se le dise! Qu'on se le dise! Mais nul ne rpondit. Malgr la prime plus que suffisante pour tenter la cupidit des voleurs de frontire et stimuler leur audace, personne ne put mme dcouvrir le douar o l'on cachait le beau Merzoug. En dpit de sa rpugnance mettre le bureau arabe dans ses affaires, le cad dut s'y dcider, mais on lui rpondit brutalement: --Garde mieux tes chevaux. II Cependant, une vieille des Nememchas dclara que, la nuit du vol, elle avait aperu, au lever de l'aube, pendant qu'elle se prparait moudre le grain du jour, un cavalier nu galoper sur un cheval noir dans la direction des tentes des Ouchtatas. Les Ouchtatas, comme on le sait, d'aprs les rcents vnements qui ont rendu familires les cartes de la frontire tunisienne, ne descendaient pas, d'ordinaire, si loin dans la valle de l'Oued-Mellegu. Mais c'tait l'poque de l'impt et ils fuyaient devant les hordes du bey, bandes affames et misrables qui ne comptaient que sur les razzias annuelles pour se payer la solde de guerre, celle de paix tant rduite zro. Une fraction de cette tribu s'tait donc parpille dans les vallons du sud, poussant devant elle ses troupeaux, tranant ses chameaux et ses mulets chargs des bagages, des tentes et des grains, tandis que la soldatesque de la rgence, attarde sur les derniers contreforts des fertiles montagnes des Kabyles de l'est, qu'on a depuis dsigns sous le nom de Kroumirs, dvorait, comme une nue de sauterelles, ce que les fuyards avaient d forcment abandonner. Ceux-ci campaient deux ou trois portes de fusil de la rivire, et, des bastions du bordj d'El Meridj, nous apercevions les feux de leurs douars. Bien des fois, cachs dans les bouquets de lauriers roses, nous vmes leurs filles et leurs femmes descendre la rive pour puiser de l'eau. Le plus souvent, des hommes arms de longs fusils les escortaient; mais, soit qu'ils fussent occups ailleurs, ou qu'ils eussent protger leurs troupeaux contre les rapines des Ouled bou Ghanem, il arrivait deux fois sur cinq qu'elles venaient seules de notre ct. Nous nous montrions alors, les appelant, leur envoyant des baisers. Les jeunes riaient, mais les vieilles, irrites, nous accablaient d'injures: --O les chiens, fils de chiens! O les maudits! les chrtiens vils! allez vous faire circoncire avant d'oser regarder des femmes sans voiles, immondes roumis! L'heure de la justice sonnera! les corbeaux mangeront vos yeux et les chacals rcleront vos os! C'est sur ces entrefaites que le cad Salah passa prs de nous escort d'un seul cavalier. conduit par le bureau arabe de Tebessa, il venait raconter sa msaventure au commandant du bordj. --O les enfants du pch, nous dit-il d'un ton de bonne humeur, qu'avez-vous fait pour exciter la colre de ces chassieuses? Et il mit pied terre, s'assit au milieu de nous, accepta une cigarette tout en examinant de son oeil de vautour, les unes aprs les autres, les femmes des Ouchtatas. Il y en avait de fort jolies, jeunes et fraches comme des matins de mai, vierges peine nubiles, qu'avaient dores, au plus douze ou quinze soleils. Deux surtout nous charmaient, deux soeurs au mme gracieux visage, aux suaves et harmonieux contours. Nous les montrmes au cad, tandis qu'elles nous regardaient de loin de leurs grands yeux timides et tonns: --Sur la tte de mon pre, murmura Salah, le paradis a ouvert une de ses portes. Il en est sorti deux houris. Il les examina longtemps en silence, et en connaisseur, puis, se tournant vers son _dara_ assis quelques pas en arrire, tenant les brides des chevaux: --Regarde, dit-il. Des lacs sals la mer, as-tu vu plus belles pucelles? --Mes yeux en sont blouis, rpondit l'autre. --Regarde encore pour les reconnatre. --L'image est dans le coeur, elle ne s'effacera pas. --A cheval! Nous accompagnmes le cad au bordj. --Si ce sont les Ouchtatas qui ont vol ton talon, lui dit le commandant, tu peux renoncer jamais le voir. Quelle action avons-nous sur eux? Il ne nous est pas permis de passer la frontire. --Que le diable me saisisse par les pieds, au moment de la charge, si je ne rentre dans mon bien. Je ferai tout, oui tout. Ne sais-tu pas que les gens des tribus voisines me bafouent. Ils disent: Salah-ben-Omar se fait vieux et les hommes de son douar dorment comme des femmes aprs le plaisir. A deux pas de la natte o il repose, on lui a vol son cheval de guerre! Ah! c'est le Seigneur des talons et tu ne trouverais pas son gal dans les six escadrons de spahis. Que de fois, dans les grandes razzias du Souf, il a mang quatre-vingts lieues en vingt-quatre heures, pendant des semaines et des mois, la selle au dos, ne broutant dans les courtes haltes que les feuilles de palmiers nains! Merzoug! Merzoug! c'est mon frre, c'est mon fils! mon compagnon des jours noirs! Et tu veux que je ne l'entende plus se secouer bruyamment quand j'ai mis pied terre, faisant trembler l'acier des triers, et le sabre, et le croissant d'argent de sa ttire rouge que la plus jeune de mes femmes a brod pour lui! Et pendant que je suis l te conter mes douleurs, un autre, assis sur son dos, le pollue! --Que veux-tu que j'y fasse? --Commandant, laisse-moi agir sans te mler de rien, et, s'il plat Dieu, je prouverai qu'il y a d'aussi habiles voleurs chez les Ouled-Rahan que chez les Ouchtatas! --Je n'en ai jamais dout, rpondit en riant le commandant, mais qu'entends-tu par ces paroles: Laisse-moi agir. --Il m'est venu en route une ide que je crois lumineuse. Autorise-moi descendre avec quelques cavaliers dans la rivire un jour de mon choix, et j'y trouverai mon cheval. --Ton cheval! Le voleur est-il donc assez hardi pour le mener boire l'Oued Mellegue! Je te donne libert entire, mais pas de coups de fusil, surtout. Ne va pas me mettre sur les bras une affaire avec les tribus tunisiennes. --Sur la tte du Prophte, je te jure qu'il n'y aura pas un grain de poudre de brl et que pas une lame ne sortira du fourreau. Qu'Allah m'abandonne entre deux cavaleries, s'il t'arrive mon sujet aucune fcheuse aventure! III Huit jours aprs, grande rumeur dans le douar du cad Salah-Ben-Omar. Quelque chose d'extraordinaire, d'inusit, d'trange, s'y passait. Une trentaine d'hommes entouraient le _dardiaf_ (tente des htes), parlant haut, gesticulant, se poussant, comme eussent fait des roumis ivres ayant perdu toute dignit et tout respect de soi. On y voyait de trs vieux et de trs jeunes; des barbes blanches, des barbes grises, des barbes noires et des mentons peine ombrags. Et on entendait dans la dispute: --A mon tour, maintenant. --Par la face d'Allah, pourquoi te cderai-je ma place? --Que le Puissant vide ta selle! je faisais parler la poudre que tu tais encore pendu aux mamelles de ta mre. --Tu te condamnes. N'as-tu pas honte? Laisse le bien des jeunes. Tes pouses rclament leur droit. Ne les entends-tu pas crier et dire: Il vole notre maigre part. --Tais-toi! Les pouses n'ont que faire ici, c'est le butin. Il est tous. --Arrire les mentons sans poils; place aux anciens! --L'amour aux jeunes! --Aux vieux d'abord! Ils ne peuvent attendre, leurs heures sont comptes. --Cad! --Paix, enfants! le fruit est coup. Qu'importe la deuxime ou la vingtime tranche, s'il y a une tranche pour chacun. Mais ils n'coutaient la voix respecte que pendant quelques minutes; une discussion nouvelle s'levait bientt et le tumulte recommenait. De chaudes bouffes passaient dans l'air comme dgorges de la bouche d'un four, et au milieu d'une molle langueur pesant sur les poitrines, couraient tout coup des souffles de vie bestiale, un vent brutal qui faisait frissonner l'chine et poussait la chair vers la chair. Et haletants, presss, la lvre humide, l'oeil ardent, ils assigeaient la tente d'o venait un bruit de plaintes et de gmissements; de temps en temps un homme sortait aussitt remplac par un autre. Quatre _deiras_ en burnous bleu et arms de longues triques empchaient les femmes d'approcher. Mais elles hurlaient de furieuses injures, couvrant de leurs clameurs aigus et irrites les vocifrations des hommes. --Ah! les maudits! oh! les chiens, fils de chiens! On les reconnat l'oeuvre. --Nous demanderons le divorce. --Comment se fier la justice du cadi? --Le cadi est homme comme eux. Il les approuvera et nous donnera tort. --Infme! dsormais ta couche sera faite gauche et j'tendrai la mienne droite avec une selle entre nous. --Qu'au moment du plaisir, Eblis le lapid (Satan) te morde la nuque; que tu rencontres une pine sous ta virilit! D'autres, adolescentes, disaient: --Pauvres _toflas!_ pourquoi les faire souffrir? ce ne sont pas des filles de roumis. Elles sont Arabes et adorent le vrai Dieu, comme nous. --Allons! folles! est-ce qu'elles souffrent? --N'entendez-vous pas leurs plaintes? --La joie les fait crier! Elles ricanaient, celles qui ripostaient ainsi; c'taient les vieilles. Quand on a longtemps souffert, qu'on ne croit et qu'on n'espre plus rien, la piti s'en va du coeur. Et hideuses, osseuses, abominables, avec leurs grandes cuisses grles et leurs longues mamelles aux pis noirs, dessches par les bises, racornies comme de vieux cuirs, brles par soixante soleils, elles faisaient, frappant petits coups leurs doigts sur la bouche, retentir les chos du Bou-Djaber du cri joyeux et saccad des _fantasias_ et des noces! --A la nage, jeunes gens, la nage! allez! sus! sus? Ramassez les biens du pauvre! _You! You! You! You! You! You!_ Et lorsqu'elles se taisaient pour reprendre haleine, des cris poignants rpondaient du _dardiaf_. Il tait environ cinq heures. Le soleil couchant riait sur les bosselures de la plaine, lanant des flammes ici, allongeant des ombres l, teignant de pourpre les tentes raies brunes et jaunes, dorant les haillons, les burnous rousstres, illuminant la soie des haks, glissant dans les robes bleues et blanches, faisant tinceler les anneaux, les boucles et les bracelets de cuivre, les manches des _flissas_, les canons des fusils, l'acier des triers et les broderies des selles, jetant des poignes de rubis et d'or sur tous ces oripeaux de guerre et de gueux. IV Un officier de spahis suivant le chemin de Tebessa au bordj d'El-Merridj, une demi-porte de fusil du douar, fut attir par le tumulte. Il interrogea le cavalier indigne lui servant la fois d'ordonnance, d'interprte et de guide. L'autre couta, le cou tendu et la main abritant ses yeux, puis avec indiffrence: --Ce n'est rien, rpondit-il, quelque femme qu'on viole. L'officier tait un jeune, tout frais moulu de l'cole Militaire. Bien qu'tranger aux moeurs des Arabes et ne sachant pas un mot de leur langue, on l'avait nomm sous-lieutenant de spahis. C'est autant l'ignorance de jeunes et vieux officiers qui n'entendent rien l'Afrique, qu' l'incapacit de hauts et bas fonctionnaires qui y entendent moins encore, que nous devrons, si l'on n'y porte remde, la ruine de l'Algrie. Comme son interprte s'exprimait dans le baragoin cosmopolite appel _Petit Sabir_, il crut avoir mal compris et rpta sa question. --Une femme qu'on viole! rpta distinctement le spahis. Puis, coutant de nouveau, pench sur sa selle, prunelles brillantes et narines ouvertes. --C'est une fille, ajouta l'Arabe, peut-tre plusieurs... Ah! on s'amuse l-bas, conclut-il avec un soupir. --Comment! on force des femmes en public et en plein jour dans ce pays! s'exclama l'officier indign, en poussant son cheval dans la direction du douar. --N'y va pas, mon lieutenant, cria le guide. C'est un douar des Beni-Rahan! Des sauvages! Ils n'aiment pas qu'on se mle de leurs affaires. Mais l'autre piquait des deux sans l'entendre. Le spahis le suivit au galop, continuant l'avertir: --Ecoute-moi; sur ta tte et la mienne, coute-moi. Tu n'as pas de barbe au menton. Un officier qui connat les Arabes peut seul oser ce que tu fais. Que veux-tu leur dire? Tu ne parles pas notre langue. Ils ne te comprendront pas. Je traduirai tes paroles, mais la colre qui passe dans une autre bouche perd de sa force, surtout quand elle a t exprime par un enfant, car, pardonne-moi, mon lieutenant, ils te prendront pour un enfant, et s'ils respectent le galon de ton kpi et la soutache d'or de tes manches, ils ne respecteront pas ta personne. L'officier n'coutait pas; il tait dj sur les tentes. Une vingtaine de chiens fauves, s'lancrent saluant les trangers de leurs aboiements furieux. Les uns essayaient de mordre les jambes des chevaux; d'autres, plus froces, sautaient jusqu' l'trier pour dchirer la botte. --Hol! gens du douar! appelez vos chiens, canailles! Les hommes regardaient, les femmes cessaient leurs cris, et dix ou douze bdouins s'avancrent lentement au-devant de ces intrus, chassant les chiens de la voix et du geste. --Que se passe-t-il? demanda imprieusement le sous-lieutenant, roulant les yeux et grossissant sa voix. Ils toisrent de la tte aux pieds cet arrogant imberbe, blanc et blond comme une jouvencelle des _Ouled-Aidoun_[4]. [Note 4: Tribu de Kabylie.] --Les routes sont tout le monde, rpondirent-ils. Quand nous t'avons aperu, l-bas, chevauchant sur le chemin, nul d'entre nous n'a song sortir du douar pour aller te crier: O vas-tu? Tu peux passer en paix, sans t'inquiter de nos affaires. Marche! marche! Si tu dsires atteindre le bordj avant la nuit, il faut presser ton cheval! Mais lui, ple de l'insolence de ces Bdouins et s'adressant son interprte: --Dis-leur que j'appartiens au bureau arabe et qu'ils me parlent avec plus de politesse. --Nous respectons le bureau arabe, rpliqua l'un des anciens, mais pourquoi appelle-t-il de France des enfants la mamelle pour commander aux hommes? La barbe la barbe! On n'a jamais entendu dire que les choses allaient bien quand les marmots ordonnent aux vieillards. Mets pied terre, mon fils. Si tu as faim et soif, et si la fatigue enkylose tes genoux, suis-moi sous ma tente; mais si la curiosit seule te pousse, continue ton chemin. Moi, quelquefois, quand j'entre dans les villes des Francs, j'entends se quereller leurs femmes. Ou bien un _mercanti_ dit l'autre: Voleur, fils de voleur, et l'autre rpond: Banqueroutier, fils de banqueroutier. Souvent ils sont ivres et se battent entre eux. Je vais mes affaires sans tourner la tte; les disputes des Roumis ne regardent pas les Arabes, pas plus que les disputes des Arabes ne regardent les Roumis. Si tu avais appris peler le Koran sublime, tu y aurais trouv ces paroles. Va!... Le jeune officier tait brave et le dsir de savoir le poussait. Malgr les reprsentations de son guide et l'attitude menaante des gens du douar, il descendit de cheval, et avec la superbe tmrit de l'inexprience, s'ouvrit un passage dans cette foule hostile, en se servant du seul mot qu'il connt pour l'avoir entendu crier chaque pas dans les rues de Constantine: --_Balek! balek!_ Place! place! Et il ajoutait: --Bureau arabe! bureau arabe! Il se parait faux de ce nom, sachant la crainte qu'il inspire; et, en effet, tous s'cartaient devant lui. Quelques-uns, cependant, la vue de son blanc visage, faisaient le geste de lui barrer le chemin, et, l'oeil charg d'clairs, s'interrogeaient. Si l'un avait dit: Frappe! dix auraient ajout: Tue! Et tous auraient frapp. On n'attendait qu'un signe. Le signe ne se fit pas. Au contraire, le cad, qui grenait tranquillement son chapelet, assis sur le seuil de sa tente, se gardant de se montrer de peur de se compromettre, au cas o les choses eussent pris fcheuse tournure, le cad leva la voix: --Laissez, enfants, dit-il. Il racontera ce qu'il a vu. Qu'importe? Nous ne faisons pas de plis nos coeurs pour cacher nos desseins et n'enveloppons pas de voiles nos actes. Ame pour me, oeil pour oeil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Le Bureau arabe m'a rpondu: Garde mieux tes chevaux. Il rpondra aux Ouchtatas, s'il est juste: Gardez mieux vos filles. Que chacun ait soin du sien. Et un cheik, barbe couleur poivre et sel, ajouta: --L'Arabe, son frre, est le chien! Il est pauvre; il trouve ce qu'il peut et ramasse ce qu'il trouve. Parfois, ce sont de mauvais morceaux, des os dj rongs; il les ronge de nouveau sans se plaindre. Il arrive aujourd'hui qu'ils sont succulents et garnis de chair, il s'en repat sans crier victoire... Laisse-nous! --Du diable si j'entends un mot de ce que tu me chantes, rpliqua le sous-lieutenant. Allons, place! On le laissa approcher, et mme un jeune homme, prs de la tente, en souleva avec complaisance un coin... lui dvoilant une ineffaable scne. V D'abord, dans la pnombre, il ne distingua que des formes vagues. Mais bientt se droula le drame. A terre, sur la natte de palmier de la tente, un coussin de laine sous les reins, une toute jeune fille, nue comme Eve, tait tendue. Sa bouche entr'ouverte laissait apercevoir la ligne clatante des dents, ses noirs cheveux s'parpillaient en dsordre, comme si des mains crispes avaient secou sa tte, et ses grands yeux teints se noyaient dans le vide. L'officier la crut morte, tant son corps semblait rigide, mais il dcouvrit bientt que ses seins, pareils celui o fut monte la coupe antique, se levaient et s'abaissaient avec des mouvements saccads, tandis que l'une des jambes nerveusement tendue s'agitait par un tremblement rapide et convulsif. Ple, le coeur serr, oppress comme sous le cauchemar, il ne pouvait dtacher ses regards de cette enfant peine nubile, hsitant comprendre qu'elle tait dchire par les ruts furieux de ces fauves. La stupfaction, la piti, la colre grondaient en lui, quand soudain clatrent de lamentables sanglots: --_Baba! ia baba! ia Sidi!_ (Pre, mon pre, mon seigneur!) Il aperut alors un peu plus loin; accule contre une selle, une seconde fillette plus frle, plus gracile encore. Nue comme l'autre, souille et dchire comme l'autre, l'oeil hagard et charg d'pouvante, elle attendait... Et dans son effarement, elle jetait par intervalles ce cri de dtresse, cet appel dsespr la protection paternelle: --_Baba! ia baba! Sidi!_ Et elle pleurait toutes ses larmes d'enfant. --Allons! dit une voix, choisis, prends ta part, si tu veux, celle du Bureau Arabe: tu y as droit. --Laissez ces jeunes filles, cria l'officier ivre de fureur, laissez ces jeunes filles! lches que vous tes, assassins! brigands! Et il tira son sabre. La lame jeta un clair; mais au mme instant, il fut entour, saisi, dsarm, pouss, port, remis en selle. Alors, respectueusement, un des anciens lui rendit son arme, rptant ce qu'on lui avait dit dj: --Pars; les chemins sont tout le monde, mais les douars des Beni-Rahan appartiennent aux Beni-Rahan. --Ce sont des repaires de sclrats! hurla le jeune homme. Des bandits qui violent des enfants, c'est justice de les anantir par le fer et le feu. A mort! mort! La voix du cad s'leva dans la foule: --Tu es jeune, dit-il, et tu ignores; mais il est des hommes de ma tribu dont la barbe n'est pas encore grise, qui ont vu les filles de leur mre servir de jouet aux soldats de ton pays. Le cad Salah-ben-Omar, tout enfant, se souvient de ses soeurs, peine plus ges que lui, que les _grandes capotes bleues_ ventrrent aprs s'en tre repues. Et si lui-mme a chapp aux coups de baonnette, c'est qu'il tait si petit qu'on ne le trouva pas dans le fourr o il se blottissait. Il ne rcrimine pas, la guerre est la guerre; mais va, va, quand les Bdouins saignent les autres, c'est que souvent on les a saigns. De quoi te plains-tu donc, quand on ne saigne pas les tiens? VI L'heure de la prire venait de s'couler, les hommes des Beni-Rahan prosterns du ct de l'Orient, pendant que le disque radieux glissait derrire les hautes crtes du Bou-Djaber se relevaient lentement et rentraient dans leurs maisons de poil. et l des voix aigres grondaient furieusement, et par moments on entendait des accents imprieux ou graves: Paix, femmes, paix! Sous quelques tentes, on pleurait. Puis, peu peu, tomba le silence. Des ombres grises glissrent vers la tente du cad; l'on y parlait voix basse, tandis que, non loin de l, prs du Dar-Diaf, des hommes tendaient symtriquement de grandes branches de lauriers, qu'ils taillaient et galisaient coups de serpette. L'ombre s'tendit comme un crpe; tous les points de l'horizon brillrent des feux, et bientt sortirent des tnbres les sinistres jappements des chacals, et, de tous les douars sems dans les profondeurs de la plaine, les aboiements des chiens rpondirent. Tout coup, un frmissement courut le long de la corde o les juments des Beni-Rahan taient entraves. Elles levrent brusquement la tte, humant les souffles qui passaient, et inquites, agites comme sous les claquements du fouet, pitinant et flairant le sol, elles dchirrent la nuit des saccades de leurs hennissements. En un instant, le douar fut debout. --C'est lui! c'est lui! dit-on. Et s'avanant, jusqu'au dehors de la ligne circulaire des tentes, faisant taire coups de pierres et de bton, les chiens, des hommes fouillrent l'espace noir, coutant. Quelques-uns s'allongrent sur la terre, y appuyant leur oreille. --Par la tte du Prophte, c'est lui! Est-ce le bien, est-ce le mal qu'il apporte sur sa croupe? Un hennissement lointain rpondit joyeusement aux appels des juments du douar, et bientt le puissant galop d'un _buveur d'air_ martela le sol. Des jeunes gens se prcipitrent la tte des chevaux qui brisaient leurs entraves, et le douar entier cria: --Merzoug! Merzoug! Alors, dans la nuit, surgit l'talon. Hommes, femmes, enfants le salurent grands cris, et pendant plusieurs minutes les chos du Bou-Djaber rpercutrent ce nom. --Merzoug! Merzoug! Un cavalier barbe blanche le montait poil. A quelques pas des tentes, il se laissa glisser terre et, tenant le coursier par un bridon en corde, il cria quand eurent cess les clameurs: --Salut tous! Hommes des Beni-Rahan, voici le cheval du cad Si-Salah-ben-Omar. --Voleur, rpliqurent-ils, sois le bienvenu, quoique tu aies inflig un affront immrit sur nos ttes. Ceux des Chaouias et des Nememchas rient encore de nous. Ils disent: Ces gens des Beni-Rahan se sont laiss prendre devant leur barbe le matre des chevaux de guerre; et celui qui a sauv son cavalier dans la mle, son cavalier n'a pu le sauver des larrons. Sheik, tu es un homme habile; salut! --Ne m'accusez pas, rpondit le vieillard, si je suis coupable je consens ce que vous me coupiez les mains, ainsi qu'il est prescrit, comme rtribution de l'oeuvre de mes mains. Mais elles sont blanches du vol. Pour l'avoir tent et accompli, il faut l'adresse et l'audace des jeunes, et la couleur de ma barbe doit vous prouver que je n'en suis pas capable, sans qu'il me soit besoin de le jurer sur le tombeau du Prophte. Et cependant je paye pour les disputes d'autrui. Pour racheter le cheval, j'ai donn cent _douros_, ma fortune, j'ai vendu des juifs avides les anneaux de mes femmes et jusqu' leurs _khelalas_ d'argent[5]. J'ai pri et suppli longtemps, et l'on m'a menac des chiens. Le voleur est un des Ouled-bou-Ghanem. [Note 5: Khelalas, boucles qui servent retenir la robe des femmes aux paules.] --Nomme-le. --Je ne le nommerai pas. Le silence sur son nom fait partie du prix de la ranon. Et il est crit: Ne vous servez point de vos serments comme d'un moyen de fraude. Et maintenant, Beni-Rahan, rendez-moi mes filles. Sa voix tremblait. Alors le cad Salah-ben-Omar, qui venait d'examiner soigneusement son cheval la lueur d'un feu de branches sches et ne lui avait dcouvert ni blessure, ni tare, le coeur partag entre la joie et la tristesse, s'avana vers le sheik. --Tu as bien tard, homme. Depuis un mois je patiente, depuis un mois je dis chaque coucher de soleil: Demain! L'autre jour, lass de ma longue patience, j'ai averti les femmes des Ouchtatas en cueillant, comme des nnuphars, tes filles la rivire: Je donne leur pre trois fois vingt-quatre heures, ai-je dit; aprs quoi, il n'aura plus s'inquiter de leur chercher un poux! Puis, j'ai rflchi et j'ai accord le quatrime jour, l'aube, malgr mes jeunes hommes impatients. Il faut tre misricordieux. Et j'ai attendu encore un jour, et nous sommes au sixime, et depuis trois heures le soleil a disparu l-bas, derrire la cime du Bou-Djaber. A force de scier, le sabre a touch l'os. --Que veux-tu dire? s'cria le vieillard, tandis que deux grosses larmes glissaient dans les plis profonds de ses joues. O sont mes filles? Comment ne viennent-elles pas ma rencontre? Pourquoi ne vois-je pas, clairant la nuit, leur doux visage blanc? Par le matre de l'heure, cad, rponds! --Depuis six jours elles t'appellent et les voici lasses. De l'aube au crpuscule et du crpuscule l'aube, elles n'ont cess de rpter: Pre! Pre! Mon Seigneur! et tu n'es pas venu. Tu es rest sourd comme un vieux juge devant l'affliction des jeunes. Mais on va te les rendre. Les femmes du douar les parent, et les font belles pour toi. Viens, sheik, tu es notre hte, veux-tu te reposer en attendant sous ma tente. --Me les rendra-t-on intactes? demanda le vieux, intactes comme l'heure maudite o on me les a voles. --Qui peut jamais jurer qu'une fille est intacte. O barbon! la plus ingnue jouvencelle trompe sur cette matire le cadi le plus sclrat. Nous sommes dups tous, mon pre; mais que ma tte soit maudite si celles que je t'ai prises pucelles se plaignent jamais de violences ou de mauvais traitements. Viens. On plaa devant lui un plat de couscous de froment garni de quartiers d'oeufs durs et de blancs de volaille, puis des dattes et du lait, mais il ne toucha aux mets que du bout des doigts et du bout des lvres, et seulement pour ne pas offenser celui qui le traitait. Dvor d'inquitude, prtant l'oreille aux moindres bruits, il murmurait pendant que le cad, assis prs de lui, et le servant lui-mme, le pressait de manger, il murmurait: --Yamina! Meryem! Enfin, n'y tenant plus, il se leva. --Pardonne mon impatience, cad Salah, mais j'ai hte de revoir les bien-aimes de ma vieillesse. Quand elles sont venues au monde, je me suis rjoui malgr l'usage. Mes amis tonns me disaient: Quoi! tu ftes la naissance de filles! Et je leur rpondais: Oui, car le rayon de leurs yeux jettera de la poussire d'or sur le deuil de mes ans. Et ils s'en allaient riant et rptant: _Adda maboul_. Cet homme est fou. Mais eux seuls taient fous, car depuis plus de douze ans elles ont t le soleil de mes heures. Debout, cad! Il est tard et les chemins sont hrisss de dangers quand on voyage la lueur sidrale avec deux _toflas_ (fillettes) que les gens de nos douars ont surnommes les Roses. Un doux sourire claira sa vieille face bronze et ses yeux se mouillrent. _Les Roses!_--Il rpta le mot avec orgueil, avec sa vanit innocente de pre.--Les Roses! Oh! le nom plein de parfums! Il le redit encore, fier et heureux que l'on st, aux Beni-Rahan, de ce ct-ci de la rivire, que ses filles, fleurs de sa vieillesse, s'appelaient ainsi. --Sois sans crainte, rpliqua le cad, nul ne tentera de te les enlever. Je te prterai une bonne mule et deux de mes _deras_ t'escorteront jusqu' l'_Oued Mellegue_. Puis se tournant vers le _dar-diaf_, il demanda haute voix: --Enfants, tes-vous prts? --Nous attendons tes ordres, monseigneur! VII Et les deux cavaliers s'avancrent, sortant de l'ombre, clairs peu peu par le feu d'un brasier qu'une vieille attisait. Envelopps et encapuchonns dans leurs grands burnous sombres, la barbe pointue, sabre sous la cuisse, pistolet au ct et fusil en bandoulire, on et dit de ces moines-bandits de la Ligue allant accomplir quelque tnbreuse quipe. Chacun portait couch en travers, sur le devant de la selle, un objet de sinistre aspect, long rouleau, empaquet en des branches de lauriers lies chaque extrmit par des cordes de poils de chameau. Le milieu plus gonfl faisait s'carter les branches, et dans les entrebillements, on distinguait sous le frle tissu d'un hak des blancheurs de chairs. A cette vue tous se turent; les hommes, debout et farouches, regardaient; les femmes rentraient, se cachant le visage, et sous quelques tentes des lamentations touffes s'levrent. Et le pre, muet d'horreur, regardait, lui aussi, s'avancer les _deras_. Sa bouche s'ouvrit, mais la langue resta cloue au palais et sa prunelle dilate et sans rayon, comme s'il se refusait comprendre. Enfin, jetant ses mains crispes sur sa face, il arracha des touffes de sa barbe blanche, puis courut palper tout tremblant, dans les cartements des branches les corps rigides de ses bien-aimes. --Yamina! clamait-il, Yamina et ma douce Meryem! Et il allait de l'une l'autre, pris de folie. Puis, soudain, poussant un cri terrible et tournant sur lui-mme, il tomba la face contre terre. --Qu'on l'emporte, ordonna froidement le cad. Ce qui est crit est crit. Les uns agissent d'une faon, les autres d'une autre. Dieu seul connat la vraie voie. La maldiction tait sur leurs ttes. Nous ne sommes que de la poterie, et le potier fait de nous ce qui lui plat. Qui sait ce que nous rserve le destin. Ecoutez, hommes! Vous traverserez le gu et le dposerez de l'autre ct de la rivire entre les corps de ses filles, et demain les Ouchtatas, les Ouarghas, les Bon-Ghanem et tous les Chaouias de la plaine iront se rpter de douars en douars et de marchs en marchs, qu'il n'y a rien de bon gagner en volant les chevaux des Beni-Rahan. VI LA NOCE DE LA PETITE ZAIRAH I Depuis six mois, chaque vendredi, je la voyais arriver, trottinant derrire la mule de son pre, parfois seule, mais le plus souvent une vieille ses cts. Elle tait toute petite--douze ans peine--mais si frle et si mignonne qu'elle en paraissait deux de moins. Enfant de la vieillesse de Baba Aaroun, sa mre quatorze ans tait morte en couches; aussi le vieillard la chrissait bien qu'elle ne ft qu'une fille, et lorsqu'elle sentait plier ses jambes ou que ses pieds se meurtrissaient aux pierres du chemin, il la prenait devant lui sur le _berda_ de sa mule, comme il et fait d'un fils. Mais il la dposait doucement terre avant d'entrer Djigelly. C'est alors que nous la voyions passer, insoucieuse et gaie fillette, devant le bordj des spahis. Mais bientt, comme les soeurs dont parle le Lvitique, elle grandit tout coup. Sa taille se forma, ses flancs se dessinrent; d'harmonieux et doux globes soulevrent sa _gandoura_ de coton; le bouton se faisait fleur. Et timide et rougissante devint la fillette, et en mme temps si jolie que, pendant des semaines, Arabes et Berbres venaient s'asseoir devant la porte au coin du bastion, l'heure o le march s'ouvre pour voir passer cette merveille des _Ouled-Adoun_. Et ils allaient rder autour de l'talage de Baba Aaroun, lui achetant des pastques et des figues pour admirer de prs la blonde Kabyle qui refltait dans ses grands yeux tonns toutes les nuances de la mer et du ciel. Il savait bien ce qu'il faisait, le vieux Aaroun; il savait qu'accompagn de sa fille, la double charge des fruits de son jardin disparaissait comme si un _djin_ bienveillant l'et touch de son pouce mettant leur place des poignes de _sordis_, car il avait pour clients tous les spahis, tous les _turkos_, et les _mokalis_ et tous les jeunes Maures de la ville. Ses voisins riaient de lui, mais que lui importait; il savait aussi que, sous son oeil, la pucelle resterait intacte bien plus srement que s'il la laissait au gourbi, confie la surveillance distraite de ses belles-mres ou de ses grandes soeurs. Autant que les vieillards des villes sont avides du fruit vert, les jouvenceaux de la montagne sont habiles saisir la proie guette. Et tous la convoitaient, tandis qu'elle, embarrasse et honteuse, et comprenant dj, se sentant brle par ces flammes ardes sur elle, cachait en rougissant son visage derrire un coin de son hak. Entre tous ces admirateurs, se rencontrait le chaouch Ali-ben-Sad. _____ Malgr quarante ans sonns au cadran de sa vie, il passait pour un des beaux cavaliers de la ville et un des plus rudes champions prs des femmes, ce qui, joint une conformit toute spciale, l'avait fait surnommer _Bou-Zeb_, nom difficile traduire en franais. Bref, il possdait les qualits qu'au temps du prophte Ezchiel, Oolla et Oolibella, soeurs bibliques et vierges folles, exigeaient de leurs amants. Coquet et beau parleur, il se distinguait par le luxe de son turban brod de soie jaune, son gilet chamarr d'or et l'clatante blancheur de son burnous; aussi Mauresques et Kabyles lui clignaient de l'oeil, et les femmes des _Mercantis_ mme, avouaient que pour un indigne, il n'tait pas trop mal tourn, c'est--dire qu'elles le trouvaient charmant. Il parlait, du reste, le franais avec facilit, buvait de l'absinthe et du vin, et gnralement tout ce qu'on voulait bien lui offrir, portait des chaussettes, se mouchait dans un foulard, fuyait la vermine et s'abstenait du _rhamadan_. Il avait quelque argent et aurait pu vivre sans rien faire en ce pays o un douro quotidien constitue un large patrimoine; mais dsireux de briller en ce monde et sachant que les femmes n'aiment rien tant que les glorieux, il s'tait mis au service du Bureau arabe et portait avec orgueil, aux jours de solennit, le burnous bleu de _chaouch_. Cela lui procurait le plaisir de s'entendre appeler _Sidi_ (monseigneur) par ses coreligionnaires, et lui donnait le droit de les traiter de _cocus_ et de pouilleux sans qu'ils osassent riposter. Les Bdouins, qu'en sa qualit de Koulougli (fils de Turc), il mprisait profondment, lui rendaient _in petto_ son mpris, et disaient en le voyant: Fils d'Eblis le lapid, ou autrement mauvais sujet, ce dont il se souciait comme de la peau d'un juif, sachant bien que cette qualification ne dplat jamais aux filles de Fathma pas plus qu'aux filles d'Eve. Que ce sacripant devint fru d'amour pour la petite Zarah, rien d'extraordinaire, mais ce qui le parut tout fait c'est que la petite Zarah sourit un jour, du haut de sa mule, ce barbon de quarante ans. Est-ce le burnous bleu du chaouch qui la sduisit? ou les vtements soutachs du Maure? ou la rputation du surnomm _Bou-Zeb_ tait-elle arrive au fond de son village kabyle? Le soir, derrire les cactiers du gourbi ou sous les guirlandes de vigne vierge, s'entretenait-elle avec ses petites camarades des exploits de ce dompteur? Mais qui connatra jamais les secrtes penses qui s'agitent dans la tte d'une vierge; les mystrieux dsirs de son coeur troubl? Ou bien, n'est-ce pas plutt le vieux Aaroun qui, fatigu de garder une virginit gnante, ordonna sa fille de sourire au retre qu'il savait pouvoir la payer le bon prix. Quoi qu'il en fut, partir de ce jour, la fillette aux yeux bleus ne reparut plus au _Souk-el-Kemmis_ (march du vendredi) et le bruit courut dans la ville qu'Ali-ben-Sad avait dput sa vieille mre aux _Ouled-Adoun_ pour marchander la pucelle au pre qui en voulait 200 douros. _____ L'_azoudja_[6], en effet, partie un matin au douar des Ouled-Aidoun, en tait revenue le soir la bouche dbordant de paroles enthousiastes. [Note 6: Vieille.] Oh! la reine des roses! oh! la fleur de houri! oh! le bouton d'enchantement! Non jamais, depuis cinquante ans qu'elle assistait l'closion des vierges, et dans la ville et dans la montagne, et dans les _dacheras_ de la plaine, ses yeux n'avaient t aussi rjouis! Car le Baba Aaroun, dsireux de gagner un gendre si influent, un chaouch qui possdait l'oreille du chef du bureau arabe, et qui pourrait un moment donn envelopper et rchauffer sa vieillesse du burnous carlate de sheik, avait, en pre habile, tal son enfant sans voiles la vieille blouie. Et pendant plus d'une heure, sans se lasser et avec une ardeur juvnile, elle dtailla, complaisante, minutieuse et prolixe, les charmes de la jeune beaut, sans en omettre un seul, son fils qui l'coutait bouche bante, l'oeil en feu et la salive aux lvres. Aussi, l'affaire fut vite conclue, la _sadouka_[7] verse au pre, et fix le jour de la noce. [Note 7: Somme que le futur paye pour l'achat de sa femme.] II Sur les longs versants des montagnes kabyles, entre Milah et Djidjelly, dans les villages des _Ouled-Adoun_, on parle encore de la noce de la petite Zarah. Car le bureau arabe du cercle, pour faire honneur son premier chaouch, assista en corps la fte; pendant trois jours la poudre parla au-dessus des ravins verdoyants et abrupts, dans les gorges plantes d'oliviers et sur la plage aux gents pineux. Et il y eut grande fantasia et grand dploiement de ce qui rjouit le plus la vue du montagnard comme de l'homme de la plaine, les longues tresses des femmes et les longs _djelals_[8] des chevaux. [Note 8: Housses de soie brodes d'or que les cavaliers riches mettent sur la croupe de leur chevaux aux jours de fte.] Et aussi ce qui fait la joie du ventre: moutons rtis et plats de couscous. Pendant trois jours on vit la jeune marie ple et blanche sous ses haks; ses grands yeux brillants et humides clairaient son visage, et toute parfume d'essence de rose et de musc, toute pare de cuivreries et de bijoux d'argent, elle excita bien des convoitises. Jeunes et vieux disaient: O merveilleux rceptacle d'amour! tandis que les femmes, matrones et filles, la jalousaient de s'asseoir seule, pouse et matresse, au foyer conjugal. Et l'on se racontait les exploits du matre de cette dlicate beaut. Oh! l'heureux coquin! il soulevait des nuages d'envie comme un talon du Haymour soulve la poussire sous son galop furieux. N'tait-ce donc pas assez d'avoir pendant plus de vingt ans tromp les maris et dup les filles! Fallait-il encore que, devenu grison, sa barbe poivre et sel se frottt aux joues roses d'une vierge de douze ans! _Bou Zeb! Bou Zeb!_ Et tous riaient ce nom, mais les matrones hochaient la tte plaignant tout bas l'enfant sacrifi l'avarice du vieil Aaroun. _____ A cheval, Ali-ben-Sad vint le soir prendre son pouse. Deux parents droite et gauche tenaient les rnes de sa bride, et les invits, munis chacun d'une lanterne, suivaient le cortge. En tte s'avanait la musique prcde d'un Kabyle charg d'un candlabre couvert de bougies allumes et de fleurs. A la porte du gourbi, ils s'arrtrent, laissant le chaouch entrer; Baba Aaroun lui prsenta sa fille qui enleva officiellement son voile devant l'homme que son pre avait choisi. Alors l'poux bloui s'cria comme jadis le Prophte devant la belle Barah tale demi-nue sous ses yeux: Louange Dieu, matre des coeurs! Et l'ayant baise sur la bouche, il l'enveloppa du _moulaa_, la mit en selle sur une mule blanche, et marchant derrire, le sabre lev au-dessus de la tte de son pouse en signe de ses droits, il la conduisit, escort des parents et des amis, au domicile conjugal. Deux vieilles refermrent sur eux la porte tandis que dans la rue, stationnait la foule attendant les preuves de la virginit. _____ On s'assit en face, le long des maisons, et des _caouadgis_ apportrent des tasses; mais tandis qu'on humait le caf brlant, de grandes plaintes sortirent du fond de la maison. D'abord touffes et sourdes, elles devinrent stridentes et lamentables et glacrent sur les lvres les rires et les gais propos qui couraient de groupes en groupes. Elles durrent longtemps, si longtemps que ceux de la noce se lassrent et protestrent de la rue. --Chaouch, cria-t-on, mnage-la. La grenade n'est pas assez mre. Et des femmes indignes protestrent leur tour: --Ali-ben-Sad, aie piti. Souviens-toi que tu as trente ts de plus qu'elle; qu'elle est faible et que tu es fort, et que l'agnelle ne peut supporter le choc du bouc. Et d'autres plus irrites levrent leurs voix vers l'pouse: --Zarah-bent-Aaroun? Zarah-bent-Aaroun! il faut demander le divorce! il faut demander le divorce! Et comme les plaintes continuaient, elles menaaient d'aller chercher le Cadi. Mais, tout coup, les cris cessrent. Il se fit un grand silence: la petite fentre s'ouvrit, et les deux vieilles cheveles et ples agitrent un linge dploy. Alors, les hommes en bas, ayant lev leur lanterne et voyant la toile sanglante, applaudirent l'heureux poux, et clamrent: _Bou Zeb! Bou Zeb!_ Le lendemain, ni les jours suivants, on ne revit le chaouch. Il se reposait sans doute prs de la matresse de son coeur; mais le cinquime jour, la ruelle, de nouveau, s'emplit de monde; les gens de la noce revenaient. Et l'on vit sortir le mari tout ple, puis deux hommes qui portaient sur leurs paules un brancard sur lequel tait tendue roule dans un hak une petite forme grle. Et chantant les versets du Livre: En quelque lieu que vous soyez, la mort sait vous atteindre tous suivirent au cimetire le corps de la petite Zarah. Et lorsqu'on eut dpos l'enfant, enveloppe du drap vert, dans la fosse maonne et que tout fut combl, les femmes de la tribu crachrent en passant sur le vieux Baba-Aaroun qui, l'oeil sec et la tte gare, demeurait accroupi prs du petit monticule de terre. VII L'HTE I Le lieutenant F... partit de grand matin de Djidjelly et suivant la cte jusqu' l'oued _Djin-djin_ s'engagea dans la montagne. Il devait faire la grande halte au bord de _Chanah_, coucher celui de _Fedj-el-Arba_, puis chez le cad de Milah et arriver le surlendemain Constantine. Deux spahis indignes et un muletier charg de ses bagages l'accompagnaient. Aux premiers contreforts du _Djebel_, des ptres, huchs sur des quartiers de roc, les hlrent: --Hol! hommes! O allez-vous? --Nous allons Constantine, rpliqurent les spahis. --Vous ne passerez pas Chanah, les _Ouled-Ascars_ ont, cette nuit, fait parler la poudre et tu deux _mokalis_[9]. [Note 9: Cavaliers indignes attachs au service des Bureaux arabes.] Le lieutenant haussa les paules; l'avant veille encore, des officiers du bureau Arabe de Djidjelly avaient chass dans ce pt de montagnes et n'avaient remarqu aucun signe d'agitation; il roula une cigarette avec l'insouciance de ses vingt-cinq ans et continua son chemin. Il arriva sans encombre Chanah, s'y reposa deux heures, mais au moment o il quittait le bordj, il rencontra le vieux sheik Ahmed qui venait sur sa mule tout exprs pour lui dire: --Ne va pas plus loin. --J'ai des dpches, rpondit simplement le jeune homme, et j'ai l'ordre de me prsenter aprs demain au bureau de la division. Et il se remit en route, tandis que le chef Kabyle lui criait: --_Tu marches ta mort._ Le soleil baissait sur l'horizon lorsque les cavaliers gravirent le sentier escarp de Fedj-el-Arba. Tout tait dsert et silencieux, et la porte du bordj close. Une boule jauntre pendait accroche l'un des battants. L'officier crut d'abord voir quelque vautour comme ont coutume d'en clouer les chasseurs, mais les spahis aux yeux plus exercs fouiller les lointains ne s'y tromprent pas. --Qu'Allah vide ma selle; s'exclama l'un d'eux; le sheik Ahmed a dit vrai, les chiens ont commenc leur besogne! Et mesure que F... avanait, il distinguait plus nettement le trophe des Kabyles: le crne ras, la face convulsionne du dcapit, son oeil glauque, sa bouche tordue montrant ses larges dents blanches, et la barbe courte et noire englue de sang. La petite mche de cheveux bien tresse par laquelle l'ange doit saisir l'lu pour le porter aux pieds de l'ternel, servait suspendre la tte. --O mes fils, cria l'autre spahis, nous voici arrivs au moment o la tte ne tient plus sur les paules. Je sens dj branler la mienne et le sabre fouiller entre la chair et l'os. Les maudits ont port la main sur un cavalier du _Beylik!_ Respecteront-ils des spahis de Constantine? Tout ct, dans le foss, prs du bastion, taient couchs deux corps envelopps du burnous bleu; on avait jet des poignes de longues herbes la place de la tte de l'un pour couvrir la section bante, et le crne fracass de l'autre indiquait pourquoi on n'avait pu le suspendre la porte. --Regardez, continua le spahis mettant pied terre et examinant les cadavres, ils les ont tus d'un coup de pistolet bout portant, comme on fera pour nous tout l'heure; car ces sangliers montagnards nous ont vu arriver et nous guettent cachs dans les broussailles. Malheur sur nos ttes! Il ne nous reste plus qu' leur abandonner nos bagages et prendre le trot sur Milah. --Nous n'aurons pas fait cent pas que les hommes de _Bou-Salem_ nous auront envoy leurs balles; je suis tonn de ne pas les entendre siffler! --Bou-Salem! s'cria le lieutenant; j'ai pour lui une lettre du vieux cad _Abderrahman_. Il m'a dit: Si tu passes Fedj-el-Arba, va trouver le sheik Bou-Salem de ma part: il te recevra comme un fils. Et fouillant dans les poches de sa _djebira_, il en sortit une lettre. --Fusills dans la broussaille ou gorgs dans son douar, nous n'avons pas d'autre choix. Tentons l'aventure. --Tu as raison, mon lieutenant. Bou-Salem dteste les Roumis qui lui ont tu aux affaires des Beni-Afeur son pre et ses frres; mais c'est un juste, et aprs tout, Dieu seul est le matre de l'heure! --Allons! Ils descendirent le versant oppos du plateau et bientt aperurent dans un creux du vallon une trentaine de gourbis cachs derrire d'paisses haies de cactiers et d'alos. Le Franais crut d'abord le village du chef Kabyle abandonn, car nulle figure humaine ne s'y montrait, mais il s'expliqua bientt la cause de cette apparente solitude. A une porte de fusil, prs d'un bois d'oliviers, une centaine d'hommes se groupaient autour de deux ou trois personnages gesticulant avec nergie, et les femmes et les enfants assis hors du groupe semblaient couter anxieusement. Mais les spahis venaient d'tre aperus: hommes, femmes, enfants se levrent et de longs fusils hrissrent cette foule. Quelques hommes s'en dtachrent et, l'arme sur l'paule, s'avancrent lentement la rencontre des trangers. Eux ne chevauchaient aussi que lentement cause de la descente difficile; enfin, quand ils ne furent plus qu' une vingtaine de pas les uns des autres, l'officier cria en langue arabe: --O est le sheik Bou-Salem? --Devant toi! rpondit un homme barbe rousse et l'aspect farouche et menaant. Que lui veux-tu? --Lui demander l'hospitalit. Nous avons trouv les deux mokalis tus la porte de Bordj. La place n'est pas sre pour des hommes isols. Nous venons reposer nos ttes chez toi. --Chez moi! rpliqua le sheik surpris; ignores-tu?.. --Je suis ton hte et ne veux rien savoir, interrompit le lieutenant. Voici une lettre du cad Abderrahman. Le Kabyle fit quelques pas encore, regarda l'officier avec dfiance, puis prenant la lettre, l'ouvrit, examina le cachet en silence et la tendant un jeune homme qui se tenait tout prs, une plume de roseau dans un tui et un encrier la ceinture: --_Khrodja_, dit-il, lis. Le _Khrodja_ (secrtaire) lut d'un ton uniforme et lent: Je t'envoie le lieutenant F. Il est mon ami. Ne te contente pas de donner l'_alpha_ et la _diffa_ lui et aux siens, mais sois pour lui ce que le Prophte veut qu'on soit pour les trangers qui viennent en ami. _____ Pendant ce temps, les gens de la tribu s'taient approchs, et les femmes ne sachant de quoi il s'agissait, hurlrent la fois: A mort! mort le Roumi et les vendus aux Roumis! A ces cris, le sheik se retourna, le sourcil fronc et l'oeil plein de colre: --Paix, femmes! s'cria-t-il. L'injure est la dernire arme des vaincus, et les cartouchires de nos jeunes hommes contiennent encore de la poudre et du plomb. Ces voyageurs viennent ici en htes, ils doivent tre les bienvenus. Mets pied terre, ajouta-t-il en tenant lui-mme l'trier du lieutenant; ma maison est toi, tu y demeureras ta volont, et aussi longtemps que tu seras assis sous son ombre, tu n'auras ni faim, ni soif, et nul ne touchera un poil de ta barbe. Et des hommes se saisirent des chevaux et de la mule, tandis qu'il conduisait ses htes son gourbi, et que les Kabyles se groupaient avides de savoir ce que venaient faire ces aventureux au milieu de ce peuple insurg. --Rien, rpondait le sheik; ils passent leur chemin. Et, silencieux, ils se retiraient. Ce fut avec l'apprhension de se rveiller chez le Pre Eternel que s'endormit le lieutenant de spahis, et son sommeil fut travers de songes tout embus de sang. Aussi l'aube fut-il fort tonn de se trouver encore de ce monde. Le sheik, pench sur lui, secouait son paule et lui disait: Lve-toi. Ses chevaux sells et la mule charge achevaient bruyamment leur orge, et les Arabes dj prts causaient avec les Kabyles et partageaient fraternellement des olives et des morceaux de galette. L'officier se mit en selle et cherchait des yeux le sheik Bou-Salem pour le remercier, lorsqu'il le vit avec tonnement monter cheval, lui aussi, suivi de six cavaliers. --Bon! se dit-il, il va me rgler mon compte au milieu de quelque taillis, ds qu'il se croira dbarrass de ses devoirs d'hospitalit. Mais le sheik semblant lire dans sa pense lui dit: --Je vais t'accompagner jusqu'au del des crtes de _Sidi-Khraled_, limites du territoire de ma tribu, car tu pourrais tre insult en chemin, ou pis encore. Et lorsque le lieutenant, les deux spahis et le muletier dvalrent sur l'autre versant du _Djebel_, aprs avoir pris cong des cavaliers Kabyles, ils se retournrent plusieurs fois, et les aperurent sur la crte du mont, clairs par le soleil levant, le fusil haut sur la cuisse, suivant de l'oeil leurs htes qui dfilaient paisiblement le long du chemin de Milah. VIII CLAIR DE LUNE La Kabylie tait en feu et l'insurrection s'tendait jusqu' Batna, Setif et Aumale. Le Fort National, Dellis, Tizi-Ouzou, Dra-el-Mizan, Bougie, Bordj-bou-Arreridj, Milah taient assigs. Toutes les fermes et les habitations isoles flambaient, abandonnes par les colons trop heureux de sauver leur tte. C'est sur ces entrefaites que le colonel L..., commandant le cercle de Bou-Saada, officier nergique, partit un peu imprudemment avec une minuscule colonne de Tirailleurs Algriens et de Spahis, pour percevoir les impts dans les tribus du _Bled-el-Djerid_. Le premier cad auquel il s'adressa refusa de rien payer; on dut faire des arrestations, et le lendemain deux ou trois mille Arabes, la plupart du cercle de Bou-Saada, vinrent attaquer notre camp. On les mit en pleine droute; et, tandis qu'un escadron de spahis sabrait les fuyards, le colonel fit sonner le ralliement des tirailleurs, et les braves _turcos_ poudreux, sanglants, dchirs, hideux mais piques, vinrent reprendre leurs rangs sur le front de bandire. Les sergents-majors firent l'appel; une trentaine d'hommes et deux officiers manquaient dans le bataillon. --Mes enfants, dit le colonel, je suis content de vous; mais il faut nous hter de finir la besogne, car si nous ne la finissons pas aujourd'hui, ce sera recommencer demain, et demain ils seront dix mille. Les turcos, sombres et immobiles, coutaient. Le colonel continua: --Pendant que la cavalerie charge cette canaille, vous allez m'apporter les ttes des tus. Allons, enfants! cent sous par tte de bdouin, un _douro!_ Rompez les rangs et pas gymnastique! Et se tournant vers les officiers tonns de cet ordre: --Le Bureau Arabe m'a fait prvenir que beaucoup de gens de Bou-Saada sont mls aux insurgs. Il faut frapper un grand coup, sans quoi il nous faudra rentrer dans la ville par la brche avec, sur nos talons, tous les Ksours du Mok'ran. _____ Cependant les turcos poussant de grands cris se rpandaient en courant sur le champ de bataille. Les chassepots avaient fait merveille, semant la plaine de corps bronzs. Alors, on vit des groupes sinistres. Les soldats indignes penchs, un genou en terre, dcoiffaient d'un coup de main la tte du cadavre quand y adhrait encore le _chechia_ ou le _hak_, puis empoignant la touffe de cheveux que tout musulman porte l'occiput, ils agitaient furieusement, avec un mouvement de bras qui scie et des miaulements de chacals, le terrible sabre-baonnette. Une boule sanglante pendait tout coup leur poing gauche, puis ils venaient prsenter triomphalement l'pave humaine qu'ils jetaient sur un tas grossissant devant la tente du _Kebir_, en change du _douro_ remis par leur sergent-major, et sans reprendre haleine recouraient la besogne. C'tait l'argent de l'_achour_ que le cad des Chabkas avait insolemment refus de payer aux cavaliers du colonel et dont on s'tait empar la veille coups de fusil. Les ttes, au nombre de 300 environ, remplirent un fourgon du train d'artillerie qui fut aussitt dirig au grand trot sur la ville. On ne s'encombra ce jour-l ni de prisonniers, ni de blesss, car s'il y eut de ces derniers, ils furent retrouvs sans tte, corve de moins pour l'aide-major, les hommes de garde et les ambulanciers. _____ Escort d'un peloton de spahis, le fourgon entra vers minuit Bou-Saada par la Porte du Sud et le chargement funbre s'arrta sur la grande place. La ville reposait sous la garde d'une section de turcos qu'on rveilla prestement et sans bruit pour qu'ils se tinssent prts, fusils chargs et sac au dos. Des hommes de corve pointrent rapidement le manche de longs piquets de tente, qu'ils enfoncrent en un triple cercle autour de la fontaine, et sur ces piquets on planta les ttes. Le fourgon les versait au fur et mesure, en petits tas d'horribles boules, gluantes, informes, couvertes de caillots et de plaques de boue rouge. Dans la prcipitation et l'pre dsir du gain, les cous avaient t maladroitement tranchs. Des inhabiles avaient taillad pour chercher la jointure des vertbres cervicales; d'autres, ne la trouvant pas, avaient hach l'os grands efforts. Des nuques horriblement dchiquetes tmoignaient des affreuses luttes des blesss; leurs excuteurs, irrits de cette rsistance qui augmentait leur besogne en y mettant des obstacles non prvus, avaient frapp, dans leur rage htive, dix mauvais coups pour un bon, et les chairs pendaient avec les fragments du crne et les tendons, comme de petite bouts de loques ou des stons englus de matire. La lune, cache jusqu'ici derrire les hauts palmiers de l'Oasis, se montra tout coup, clairant le hideux spectacle: faces livides et bleuies, bouches ouvertes encore dans la rage d'une dernire morsure, nez crass dans les heurtements et les cahos d'une route de quinze lieues. Ici, un oeil sorti de l'orbite pendait jusqu'aux lvres comme une agate salie, tandis que l'autre, grand ouvert, semblait regarder avec tonnement le vide. L, une tte, enfonce trop brutalement, tait perce de part en part; un clat de bois sortait du crne, au-dessus des sourcils, formant une corne sanglante; une autre, fendue par un coup de crosse, laissait couler la cervelle comme la moelle qui s'chappe d'un os. Des ruisselets dgotaient lentement, serpentant le long des piquets o ils se collaient comme des filets de glue. Des chiens blancs longs poils, maigres et trapus, et de grands lvriers fauves, rodaient autour du charnier, essayant de lcher les caillots de sang, tandis que d'autres, un peu l'cart, hurlaient la mort. L'aube, bientt, claira ces pouvantes et le soleil levant vit surgir les dsespoirs. _____ Ce furent les femmes qui, leves les premires pour puiser l'eau la fontaine, assistrent au spectacle. Ptrifies d'abord et muettes d'horreur, elles parurent ne pas comprendre ou se crurent le jouet d'un cauchemar; mais, s'tant approches, elles poussrent soudain de grands cris. La ville entire s'veilla, et en mme temps le clairon des turcos, debout sur la place, sonna la diane. La joyeuse fanfare retentit avec ses airs de fte au milieu de cette dsolation, tandis que les femmes avec des hurlements de louves affoles tournaient autour du triple rond macabre. L'une reconnaissait la tte de son frre, celle-ci de son poux, cette autre de son pre ou de son fils. Quelques-unes ne pouvant distinguer les traits, les essuyaient du bas de leur robe ou grattaient de leurs ongles les coagulations de boue et de sang. Les hommes arrivrent leur tour silencieux et farouches. Beaucoup levrent les bras, menaant du poing l'invisible ennemi. Ils poussrent tous la fois de grandes clameurs, puis se turent. La section des turcos, immobile et sombre sous ses gais habits bleu de ciel, attendait, l'arme au bras, sur la place, et les spahis rangs en bataille avaient le sabre au clair. Puis, au loin, on entendait s'approcher les clats sonores des clairons sonnant la marche. Alors le vieux cad de Bou-Saada monta sur son cheval de guerre, et suivi de ses cheicks revtus du burnous carlate, sortit de la ville la rencontre de la colonne. Et lorsqu'il fut dix pas du colonel qui, le poing sur la hanche, chevauchait audacieusement en tte de sa petite troupe au milieu de ce pays soulev, il mit pied terre et se prosternant, appuya sur l'trier du Franais sa longue barbe blanche: --Tu es le plus fort, dit-il simplement. C'tait crit. Et c'est ainsi que fin janvier, quand tout le nord de l'Afrique tait en feu, fut touffe en sa racine la sdition de Bou-Saada et la rvolte des Ksours du Mok'ran. La pratique des hommes de guerre n'est pas la pratique des avocats. Aux sages, salut! IX COIN DU DSERT Que la voute de la fte soit le ciel indigo ou la nuit seme d'toiles, qu'elle soit le dme dor de la Kouba ou la verte ogive des festons de vignes enguirlands de grappes ovales, les danses les plus lascives s'enveloppent d'une biblique grandeur. L'Arabe, mme en ses vices monstrueux, est rarement bas et vulgaire. Les chairs lui brlent, la passion le terrasse, le dsir l'trangle; il bave comme un lion, jamais comme un chien. Il a une faon lui de secouer ses haillons et sa vermine qui ne ressemble en rien celle des pouilleux de l'Europe, et jusque dans ses crimes, ses laideurs et ses misres, il porte la marque altire de Can. _____ Ce soir-l, la fte touchait sa fin et le couchant se baignait dans de grandes nappes rouges. L'horizon flamboyait comme un dcor de ferie et l'immensit enflamme des sables se fondait dans l'immensit enflamme du ciel. On et dit que l-bas Sodome, Gomorrhe et les cinq autres villes maudites teignaient lentement leurs brasiers dans le lac asphaltique. Ivre de mangeailles, de haschisch, d'amour, allong sur une natte de tiges d'alpha, le dos appuy contre ma selle, je rvais, les yeux demi clos. Alors _Braham Chaouch_, le vieux coupeur de ttes, posa sa main sur mon bras. --Regarde, dit-il. --Laisse-moi, que puis-je voir de plus beau que ce soleil couchant? Les filles des _Ouled-Nayls_ ont gris mes yeux et mon coeur. Elles sont parties emportant leurs tentes; je veux m'endormir dans l'oubli au bruit sourd des _tamtams_ des chanteurs. --Non, veille et regarde. Des chores de femmes, tu peux en rassasier ta vue dans toutes les cits mauresques et aux portes de tous les ksours, mais le spectacle que voici est plus rare. _____ Et au travers du nuage qu'avaient laiss sous la tente le tabac, le kiff et la poudre, je vis dfiler un un, fantmes silencieux, les danseurs _Frchiches_. Abandonne la danse aux femmes, a dit le prophte; souviens-toi que l'homme qui danse est ridicule et foule aux pieds sa dignit comme s'il sautait sur un tapis. Mais ce n'est pas seulement par la danse que les Frchiches foulent leur dignit. Le visage ras comme jadis les prtres de Cyble, ce qui suffirait pour les livrer au mpris des Arabes, ils s'affublent de la longue robe des femmes mauresques serre aux hanches par la _foutah_ de soie bariole. Leurs poignets et leurs chevilles sont orns de bracelets et quelques-uns de ceux qui passaient devant moi, les plus jeunes, portaient aux oreilles de grands anneaux d'argent. La tte tait coiffe du turban des Koulouglis. Ils se rangrent en demi-cercle devant la tente du cad, et au son de la _tarbouka_ et d'une sorte de flte de Pan dont jouait merveilleusement un jeune chamelier, l'un deux s'avana et commena la mimique lascive des courtisanes du Souf. Bientt un autre se joignit lui, puis un second couple, et tous enfin ce mlrent en un chass crois d'immondes vis--vis. Le cad Otman et ses cheiks, accroupis sur leurs talons, regardaient, le sourire de mpris aux lvres. Des cavaliers du goum et des spahis envelopps dans leur burnous rouge garnissaient le fond de la tente et entouraient les danseurs; et ces ttes bronzes, ces mles visages d'hommes de guerre formaient un trange contraste avec les fronts blmes et les traits flasques des effmins. Je crus voir le lubrique David et ses phbes juifs dansant devant l'arche sous les regards tonns des soldats des Gentils. Tout ct, une chvre blanche allaitait son chevreau. Le biquet donnait de grands coups de son mufle rose dans le pis gonfl, et, se reculant en tirant le ttin, heurtait le bras du joueur de tamtam, qui le repoussait doucement. De grands lvriers roux et froces rdaient autour de la tente et s'approchaient sournoisement pour flairer les htes. _____ La nuit descendait; les fournaises de l'occident et avec elles, les spectres des cits maudites croules dans une nappe pourpre, chaque seconde, s'amincissaient. Toute charge des parfums capiteux des herbes que le soleil avait sches dans le jour, la brise se leva et emplit la tente. L'ombre croissait rapidement; des bougies que de jeunes garons venaient d'allumer s'teignirent, et tout coup le joueur de tarbouka cessa de frapper la peau de ses doigts. Une flte faite d'un roseau reprit un air triste et doux comme une voix de castrat, les danseurs s'arrtrent essouffls, et l'un des infmes psalmodia lentement une chanson d'amour. Puis, tous s'assirent l'cart autour d'un foyer de braises rouges, se passant la ronde de petites tasses de caf et des pipes bourres de haschisch. La lueur du brasier jetait des teintes sanglantes sur leurs visages blafards frapps du sceau des basses luxures, et des cavaliers du goum se glissrent auprs d'eux. _____ Mais voici qu'un bruit sourd, un bruit de voix et de pas se lve. Tous dressent l'oreille, et les Frchiches, le cou tendu et l'oeil inquiet, interrogent l'espace dans la direction de l'oasis. Alors celui qui tait leur chef cria au cad Otman: --Homme! il a t convenu que nulle femme n'aurait sa place ici. Il se fit un grand silence comme l'approche des catastrophes et le cad rpliqua: --Sur la tte du Prophte! Je jure qu'aucun de nous n'a accumul assez de honte sur son front pour convier ici ses pouses ou ses soeurs. L'corce de l'homme est faite de chne, il peut tout braver sans trop de dommages; mais celle de la femme est une feuille de rose, elle se salit aux sales contacts. Celles qui viennent ne sont pas de nos ksours; personne ne les a invites. Et spahis, chaouchs, mokalis, goums, entendant ces paroles, riaient. Les Frchiches, eux, ne rirent pas. A la hte, ils entassrent ple-mle dans leurs larges _sahas_ de poils de chameau leurs ustensiles, tapis, tentes, piquets et provisions de route, et en chargrent avec une prcipitation affole leurs mules. Mais avant qu'ils aient pu se hisser sur leurs charges, car on leur interdit de souiller de leur enfourchure infme le noble cheval, monture des guerriers, quinze ou vingt femmes escortes de grands lvriers, de cette bonne race qui mange les hommes, se rurent comme des bacchantes en poussant des cris aigus. C'taient les courtisanes de la fraction des Ouled-Nayls qui, depuis la veille, avait plant ses tentes sur le territoire de l'Oasis. Et armes, les unes de btons, les autres de branches d'pine, d'autres encore de tessons remplis de fiente humaine, elles tombrent grands coups sur les fuyards, excitant contre eux les _slouguis_. --Aux chiens les infmes! hurlaient-elles. Les infmes aux chiens! Et l'on vit un spectacle trange et jamais inoubliable, dans ce coin du Bled-el-Djerid: des hommes glabres, costums en femmes, poursuivis par des femmes et des chiens furieux, courir perdus dans la nuit, travers les sables. X MARDI-GRAS Je ne me souviens plus en l'honneur de qui fut donn le dner, si c'tait en celui de l'abb Bidoux, cur de Souk-Arras, ou Chipotot, inspecteur de colonisation, ou bien encore pour fter l'arrive du petit baron Lampinet, tout frais moulu de Saint-Cyr et tomb de la veille au Bordj. En tout cas, on avait choisi le jour du mardi gras et le repas avait t digne des officiers du 4 escadrons du 3 spahis. Aussi l'un de ces messieurs, qui sortait des guides de la garde, ayant dclar que ce festin lui rappelait les _mess_ impriaux, mais qu'il y manquait la musique, le capitaine Fleury, chef de popote, promit un orchestre au dsert. Il appela le _chaouch_ Ali-ben-Ali, lui donna voix basse quelques ordres et l'on continua de manger et de boire... de boire surtout, car il faisait soif; par les fentres ouvertes arrivait avec la nuit une molle et chaude brise qui jetait dans le gosier des poignes de poivre de Cayenne. Aussi les convives dj trs chauffs quand on alluma le punch, pour calmer la surexcitation de leurs nerfs rclamrent-ils grands cris la musique promise, et l'abb Bidoux fredonna: Retentissez, harpe sonore, Jusques aux ciel; Chantez celui que l'on adora Dans Isral! _____ La porte s'ouvrit; il y eut un moment de grand silence. Le cur de Souk-Arras se renversa sur sa chaise, les yeux mi-clos, les mains sur son abdomen, se prparant, comme Sal, faire sa digestion au son de la harpe sonore. L'inspecteur Chipotot raffermit ses lunettes, le petit sous-lieutenant se trmoussa, tandis que le grand Badenco, lieutenant en premier, lui allongeait de grands coups de pouce dans les ctes en disant: Nous allons rire, petit cornichon. Depuis deux minutes cependant, la porte tait ouverte et rien n'entrait; non, rien si ce n'est d'tranges et acres parfums o l'essence de musc se mlait la quintescence de bouc, et en mme temps un bruit de chuchotements, de rires touffs, de pousses avec un frmissement de _tarbouka_ (tambour de basque). --Allons! entrez, entrez donc, dit Fleury. Les rumeurs cessrent. On entendit une sorte de marche saccade, et l'une derrire l'autre parurent, le rire aux lvres, talant leurs dents blanches et frappant en mesure sur la _tarbouka_, dix jeunes ngresses enveloppes, de la tte aux pieds, dans ces grandes pices de cotonnade bleue quadrille appeles _moulaas_. En dpit du rire muet strotyp sur leurs lvres, elles semblaient aussi craintives et honteuses que des pensionnaires du Sacr-Coeur en leur premier tte--tte avec leur cousin le cuirassier; mais les officiers les ayant encourages de la voix et du geste, elles se rangrent le long de la muraille et s'accroupirent sur le plancher, les regards fixs sur le punch qui flambait. _____ Oh! la belle ligne de faces truculentes, de nez pats, de grosses lvres gourmandes, de dents clatantes et de croupes normes! Elles avaient laiss la porte leurs sandales de cuir jaune et l'on voyait la plante blanche de leurs pieds nerveux aux jarrets maigres comme ceux des juments de race, vaillantes la fatigue et au plaisir. Les flammes bleutres de l'alcool et les jaunes languettes des bougies n'taient qu'ombres devant l'clat de ces vingt prunelles, qu'allumrent la curiosit et la convoitise lorsqu'elles virent verser dans les verres des cuilleres de liquide en feu. D'abord, elles firent des mines horrifies lorsqu'on leur passa des coupes pleines. Mais l'abb Bidoux, ayant jur que cette liqueur n'tait qu'un simple sorbet pour lequel la belle Acha, quatrime pouse du Prophte, professait une estime toute particulire, elles se laissrent convaincre, et aprs une srie de grimaces varies destines dissimuler une satisfaction trop visible, elles vidrent rapidement les coupes, puis passrent la langue sur leurs lvres comme des chattes qui ont got un pot de crme, tandis que le marabout chrtien riait comme un fou de ce bon tour jou Mahomet. Alors, yeux allums et face panouie, elles entonnrent en choeur, en raccompagnant de la _tarbouka_, une mlodie trange, aux notes un peu monotones, mais empreintes d'une harmonieuse douceur. _____ Aprs une seconde tourne accepte cette fois sans hsitation, deux d'entre elles se levrent et, s'tant approches du commandant du Bordj, lui baisrent pralablement les mains et l'paule droite et lui offrirent de donner le spectacle d'une danse arabe, offre qui fut accepte avec enthousiasme, mme par l'abb Bidoux, qui avoua dsirer depuis longtemps assister cette _sauvage folie_. En une seconde, toutes deux se dpouilleront de leur _moulaa_ et parurent vtues de la simple _komidja_ (chemise), qui, forme de deux pices de coton attaches aux paules par deux boucles de cuivre et retenues la taille par un cordon de laine, ouverte par consquent sur les cts et ne dpassant pas le genou, laisse aux regards les moins discrets peu de chose dsirer. Et se faisant face, roulant des yeux chargs de luxure, la bouche ouverte en un rire silencieux, elles se trmoussrent pendant dix minutes sur leurs hanches charnues, jouant, en une pantomime naturaliste, l'ternel duo d'amour. Les doigts enfivrs des musiciennes frappant grands coups les _tarboukas_ ralentissaient ou prcipitaient les saccades, tandis que les anneaux de cuivre de leur bras et de leurs chevilles s'entre-choquaient avec un tintement aigu de grelots. Les officiers riaient; le petit sous-lieutenant ne cessait de se dandiner sur sa chaise, imitant, sans en avoir conscience, les mouvements des danseuses; l'inspecteur de colonisation, cou tendu et bouche bante, tenait des deux mains ses lunettes, de crainte qu'elles ne s'chappassent de son nez, et le cur, carlate, la tte penche sur son assiette et les mains jointes comme s'il marmottait des actions de grces au ciel, n'osait regarder que du coin de l'oeil. Enfin, tournoyant sur elles-mmes, elles s'abattirent haletantes et demi-pmes prs de leurs compagnes qui, cessant le _tam-tam_, tendirent leurs verres qu'on s'empressa d'emplir. Alors l'ivresse devint complte et le _simoun_ amoureux les fouetta. Des odeurs hircines emplirent la salle dominant celle du musc, entrant dans les poitrines avec le vent de la plaine charg de toutes les senteurs du soir comme cette brise de Baa, si fatale l'honneur des Romaines, qui mettait l'amour aux flancs des vierges et faisait fleurir deux fois l'an les rosiers de Poestum. Pour tamiser les souffles du dehors, Fleury fit tendre des _frechias_ aux fentres; mais l'air de la salle semblait satur de cantharides, et les ngresses allumes comme des torches de rsine, l'oeil en feu et la lvre sanglante, se dressrent la fois, et, levant l'unisson la croupe, commencrent, toutes les dix, une danse de chvres en rut. _____ En bas, dans la cour du Bordj, un groupe de ngres attendait anxieux. C'taient les poux et les frres qui, sombres et inquiets, l'oeil lev sur les fentres du _Kbir_, voyaient passer sur les pais rideaux les ombres fantastiques de leurs pouses et de leurs soeurs. Puis, subitement, les clarts s'teignirent; on ne vit plus sur les _frechias_ tendues que de vacillantes lueurs rouges et bleues, des lueurs de fournaise. C'est que, l-haut, on allumait un second punch et le petit sous-lieutenant Lampinet tait all sournoisement et sans mot dire souffler les bougies. _____ Le dernier vtement des aimes avait gliss sur le tapis fantastique et, claire par la flamme, leur peau noire prenait d'tonnants reflets. On et dit des bacchantes de cuivre s'offrant dans toutes les poses la fureur des satyres. Pour fuir cette scne d'orgie, le cur fit de nombreux efforts. Ses jambes refusaient le service, il retombait lourdement sur sa chaise, carquillant les yeux et poussant des oh! oh! ah! qu'on pouvait prendre pour des gmissements d'indignation ou des exclamations de joie. L'inspecteur de colonisation, homme paisible et de moeurs honntes, tant galement en sa qualit de _civil_ laiss l'cart, se leva son tour pour ne pas tre tmoin de cette priape. Prenant l'abb Bidoux par les aisselles, il l'entrana en trbuchant et le poussa hors de la salle. Battant les murs et ttons, ils descendirent l'escalier. Au bas, une douzaine de spahis buvaient philosophiquement du caf, gardant la porte d'entre contre toute invasion indiscrte, tandis qu'un peu plus loin les ngres s'obstinaient attacher leurs yeux sur les fentres d'o nulle lumire ne filtrait plus. Et leur inquitude redoublait, car les roulements des _tarboukas_ avaient cess. A la vue du cur et de son compagnon, ils se prcipitrent, rclamant leurs femmes. --Nous les avons prtes pour la fte, criaient-ils, pour qu'elles jouent du _tam-tam_ seulement. --a ne nous regarde pas, rpliqua l'inspecteur de colonisation. --C'tait seulement pour le _tam-tam_, rptrent les ngres de plus en plus alarms. --Laissez-nous tranquilles, rpondit l'inspecteur de colonisation. Mais l'homme de Dieu, plus conciliant, avec des hoquets: --Je vous fais observer que nous partons..... Nous ne sommes pas complices, mes amis, pas complices de ce qui se joue l-haut. --Le _tam-tam_, redisaient les ngres; on n'entend plus le _tam-tam_! Et quand ils furent hors du Bordj, le cur se voila la face: --Les orgies de Babylone, murmura-t-il. --Dites les saturnales du Bas-Empire, appuya l'inspecteur. --Les lupercales! M. Chipotot! --Ignoble! fit celui-ci. --C'est le mot, reprit le cur dont le grand air augmentait l'ivresse, traiter ainsi des invits! Puisque nous tions douze, ils auraient bien pu commander douze ngresses. Deux de plus ou de moins, qu'est-ce que a leur aurait cot? XI L'HANAFI C'est l'heure du march, et sur la place du Caravansrail la foule htrogne se presse. Bdouins bronzs, l'oeil farouche, aux burnous rapics; Koulouglis au visage mat et aux vtements luxueux; Kabyles la courte tunique; Biskris misrables, juifs crasseux et humbles, ngres philosophes, cads et mendiants, _mercantis_, colons et soldats, Mauresques voiles, juives sans voiles, ngresses demi-nues, se coudoient, flnent et grouillent au milieu des bourricots et des mules, des chevaux fire allure et des chameaux accroupis. Et dans des tincellements de soleil s'entassent des monceaux de pastques, de grenades, d'oranges, de dattes, d'oignons, des figues de barbarie, des jattes de lait aigre, des harnachements brods d'or, des bts ventrs, des mors de bride rongs de rouille, des triers damasquins, des thmaques des djebiras, des ceintures et des toffes de soie, des armes, des galettes, des anneaux pour les bras, les jambes et les oreilles, des beignets l'huile, des guirlandes de ttes de moutons, des chapelets d'artichauts sauvages, des tapis, des sachets de musc, des fioles d'eau de rose, des morceaux d'encens, des gteaux de miel, et des chiens, et des puces, et des poux, et des enfants, et des bijoux, et des haillons. Et de toutes parts se croisent des appels tranges, des clameurs de sorcires, des disputes pour un sou. Les injures sont renvoyes de bouche en bouche comme volants sur raquettes: _fripon_, _cocu_, _proxnte_ et _juif_, insulte suprme! Et les crnes se heurtent, et la foule s'amasse, les cris: _Balek! balek!_ pleuvent de tous points la fois, tandis que les vendeurs publics parcourent les groupes, proposant aux plus offrants la marchandise d'une voix enroue: _Bab Allah! Bab Allah!_ Et au sommet de la mosque de Salah-Bey, dont le gracieux minaret dresse sa blanche silhouette sur le fond bleu du ciel, les cigognes immobiles, perches sur une patte et le cou dans les paules, contemplent d'un oeil impassible cette bruyante houle de btes et de gens. Et au devant de la place s'tend un coin de la ville; de sa longue terrasse on domine l'amoncellement des toitures rouges qui descendent vers le sud, brusquement arrtes par l'troite cassure du roc, o, une profondeur de 200 mtres, coule sourdement le Rummel invisible; puis les pentes verdoyantes de Mansourah, et gauche les rochers gants et sombres de Sidi-Merid. _____ Mais ce n'tait pas ce panorama de la plus trange cit de l'Algrie qui attirait mes regards. Un groupe de Mauresques babillaient prs de moi; sous la _monlaia_ quadrille qui les enveloppait, on devinait la grce et la jeunesse, et _leurs grands yeux noirs, brlant comme la braise_, rvlaient, en dpit du voile, l'attrait du visage, car avec de tels yeux jamais femme n'est laide. Dans un dessein pervers, elles laissaient entrevoir le bas blanc coquettement tendu sur le mollet gras et la cheville aux fines attaches, o cliquetaient, joyeuse musique, des boules de cuivre en des anneaux d'argent; et le gai babillage, et le pied mignon chauss de sabates rouges, et le coin du mollet, et le cliquetis, et les tincelantes prunelles, tout cela parlait, chacun en sa manire, et clairement disait: Suivez-nous, suivez-nous. Et craignant de ne pas avoir t comprise, l'une des vendeuses de ces sductions s'approcha: --Viens chez moi, me dit-elle, j'ai du tabac blond, et du caf noir; je m'appelle Ourika (petite rose) et je suis belle. Et me voyant hsiter, elle carta son voile... _____ En ce moment, une main grassouillette, aux ongles sales, me toucha le bras et une voix que je reconnus murmura: --Belle? oui, mais elle a au moins vingt ans, et depuis peut-tre dix elle offre dans son alcve aux Arabes comme aux Roumis, caf, petite rose et cigarettes. Ecoute-moi, je veux te montrer une plus frache grenade, et quand tu l'auras vue, tu n'en dtacheras tes yeux que pour y attacher tes lvres. Et tandis que les blanches Mauresques se perdaient en riant dans la bruyante foule, la noire apparition qui s'tait jete entre nous m'interrogeait du regard. Oui, je la reconnaissais bien pour l'avoir maintes fois rencontre, humble et cauteleuse, errer dans les galeries de la vieille caserne des Janissaires. Grce sa mine lamentable, elle avait obtenu des adjudants apitoys la permission d'y entrer, et nous la trouvions toute heure rdant dans les chambres, mendiant des crotes de pain, achetant les vieux galons, les vieilles bottes, les hardes, ne payant jamais que la moiti du prix convenu, volant des rogatons et des bouts de chandelles, renvoye chaque jour et reparaissant chaque lendemain suivant le prcepte de Jsus, qu'elle maudissait, s'humiliant sous l'outrage, baisant la botte leve, prsentant la fesse droite si on la chassait coups de pied sur la gauche. Mais nul n'et voulu toucher du pied ni du doigt cette pave quadragnaire de la race maudite, et ce ne fut qu'aprs la disparition successive de ceintures et de burnous qu'on la poussa dehors par les paules en donnant la consigne au brigadier de garde de ne plus la laisser entrer. _____ Deux annes s'taient coules depuis. C'tait toujours la mme face blafarde, les mmes yeux chassieux la larme facile, les mmes bajoues tremblotantes, la mme voix dolente et mielleuse, le mme sombre accoutrement de veuve, les mmes hardes et la mme crasse. --Ecoute-moi donc, continuait-elle, les joies du paradis, je les ai procures des _kbirs_ de ta nation, dont la confiance et la clientle ne m'ont plus quitte, et jamais ils n'ont t aussi hsitants que toi, bien que je leur demande en _douros_ ce que tu ne pourrais me donner qu'en _sordis_. --Tu n'en parais gure plus riche. --Ah! nous autres, pauvres juifs, nous sommes tant vols par les Arabes et les Chrtiens! Tiens, ajouta-t-elle, en dsignant de la main le tribunal civil dont on apercevait la toiture ct de celle de l'ancien palais du bey Hadj-Hamet, parmi les _Hanafis_ qu'on voit l-bas en grande chemise noire, avec une casquette sans visire et des bavettes de nouveau-n, il en est un habill de rouge, qui vient souvent en ma demeure quand le soleil est couch derrire Koudiat-Aty et que la ville est silencieuse. Ah! ah! celui-l sait apprcier le fruit que je sers. Viens-tu? _____ Nous descendmes l'escalier de la place, nous dirigeant vers le quartier de la Synagogue, au bord du ravin, non loin de l'endroit o l'on prcipitait les pouses adultres, et par un ddale de ruelles bordes de maisons croulantes et coupes de votes ombreuses, nous arrivmes un escalier fait de dbris de pierres romaines, puis une table au fond de laquelle se trouvait une porte o la juive frappa. --C'est moi, dit-elle. --Un verrou fut tir sans bruit; je traversai une cour minuscule, je gravis quelques marches et je me trouvai tout coup dans une petite chambre mauresque, orne profusion de lourdes dorures, d'tagres, de glaces et meuble avec un luxe oriental que je n'aurais jamais souponn aprs pareil cicrone et semblable antichambre. Deux jolis enfants de sept huit ans, garon et fillette, couchs plat ventre sur un tapis laine longue et dure, m'examinaient de leurs grands yeux curieux. Des jouets parpills et d'une provenance visiblement franaise, cheval de bois, poupe tte de porcelaine, soldats de plomb, polichinelle, indiquaient que mon arrive avait interrompu leurs jeux. --Assieds-toi, me dit la matrone me dsignant un large coussin recouvert d'une tapisserie en poils de chameau formant des dessins bizarres et multicolores, comme en tissent les femmes du _Souf_, c'est le nid d'amour, tu vois le doux nid d'amour. Et soulevant une _frechia_ de Tunis, tendue sur l'entre d'une seconde petite chambre de la dimension d'une alcve, leve d'an pied au-dessus de la premire, elle appela: Hagar! Hagar! _____ Mlle Hagar, jouvencelle d'une quinzaine d'annes, trs brune et trs jolie, se montra aussitt, et sans plus de prambule s'accroupit en face de moi. --C'est ma fille,--dit la sale veuve, paraissant plus sordide encore dans ce boudoir somptueux ct de cette adolescente, vtue de l'opulent costume des riches juives,--la dernire de cinq, ma ressource et ma joie. Ces petits sont les enfants de l'ane et l'espoir de ma vieillesse. Venez, chris, embrassez le Chrtien. Il va vous donner chacun une belle picette blanche et votre tante un beau gros _douro_. Ah! mon fils, je suis bien malheureuse, le bon Hanafi qui nous protge est parti avec son pouse au pays des Francs et ne reviendra que lorsque sera pass le mois du _simoun_. Ils appellent cela leurs vacances, car ils se reposent et ne jugent pas les hommes; mais pour moi, ce temps est celui de la grande misre. Oh! il reviendra, il me l'a promis; il est pieux et sa parole est sainte; mais en attendant il faut vivre, et la colombe que voici souffre, car elle ne s'abreuve que de larmes et ne se nourrit que de privations... Un _douro!_ seulement un douro!... parce que c'est toi et pour que tu reviennes... Merci. Rjouis-toi en toute quitude, elle est bien dresse et docile. Elle dit, et sortit en fermant discrtement la porte, nous laissant avec les enfants. --Renvoie-les donc, dis-je Hagar; pourquoi ta mre ne les a-t-elle pas emmens? Ne vois-tu pas leurs yeux brillants de curiosit indcente? --Ah? fit-elle trs surprise, tu ne les dsires pas? c'est pour te plaire, cependant, que la mre nous les laisse; Monseigneur Ben Simoun notre _rabi_ a bien raison de dire: les mchants jouissent en se cachant du bien qui leur arrive, mais les bons prfrent qu'on assiste leur joie, et c'est un bon, le vieil Hanafi, car il rclame toujours leur prsence. Elle augmente, dit-il, son bonheur. XII LOTH Pas plus haute que a, toute maigre et chtive. Sur les cts ouverts de sa jupe bleue, ses cuisses grles d'enfant se voyaient jusqu'aux hanches, et sur sa poitrine nue o saillaient les ctes commenaient germer des seins peine gros comme des moitis de grenade. Dix, onze ans peut-tre! L-bas, dans les plaines du _Souf_, les filles poussent mieux d'ordinaire, mais les fivres, la misre ou le vice, on mme les trois dmons ensemble, avaient retard la floraison de celle-ci. Bast! fivres, misre, vice, n'empchaient pas le large rire de s'panouir sur ses lvres enfantines, ses lvres qui bordaient d'un large ruban carlate l'ivoire blouissant de ses dents de ngrillonne. Et de rire elle ne se lassait pas, car un foulard jaune, tout neuf, entourait sa tte crpue, ses oreilles tremblaient deux grands anneaux de cuivre et une heure auparavant elle avait fait la grande ablution la fontaine du ksour et, tout en se schant au soleil, lavait la loque qui lui servait de _gandourah_. Elle tait propre et belle, et frache, et elle sentait le musc comme aux jours de _fantasia_, et ses grands yeux brillants comme des escarboucles clairaient son museau noir. _____ C'est son grand-pre qui me la conduisit, et je crus voir venir l'un des trois mages qui accoururent jadis saluer le petit Jsus dans la nuit de Nol, tant il me parut vnrable et majestueux. Une barbe blanche, laineuse et courte, encadrait sa face noire sillonne de profondes rides, et au turban crasseux entourait sa tte sexagnaire; aussi peu vtu que la fillette, il n'avait qu'un burnous dont l'usage demi-centenaire avait fait une sorte de dentelle, et qui ne voilait que de temps autre sa patriarcale nudit. Un peu courb par l'ge et les orages du dsert et de la vie, il s'appuyait en marchant, sur un long bton, avec autant de noblesse et de fiert que les vieux rois pasteurs devaient en mettre s'appuyer sur leur houlette sceptrale. En guise de myrrhe et d'encens et autres parfums coteux et bibliques, il n'apportait qu'une terrible odeur de bouc qu'il rpandait profusion et gratis. --Le salut soit sur toi, roumi, me dit-il en me baisant respectueusement l'paule, voici celle que tu attends. Et il poussait devant lui la ngrillonne qui rsistait mollement, le haut du corps rejet en arrire avec un petit tortillement de hanches et d'paules comme un enfant gt qui veut qu'on le prie, tandis que sa bouche s'panouissait dans une satisfaction si grande qu'on et pens qu'elle allait se mordre les oreilles. Du diable! si j'attendais quelqu'un et surtout cette ngrillonne, et je m'criai stupfait: --Quoi! que veux-tu, _ngro_? _____ Arriv du matin mme au _ksour_ pour y occuper avec douze spahis indignes un poste avanc, je n'y connaissais personne et n'y attendais rien, fumant silencieusement ma cigarette, sous un coin relev de ma tente, regardant la grande plaine sablonneuse tache a et l de broussailles rabougries que rougissait le soleil couchant. Non, ma foi, je n'attendais personne que le brigadier Messaoud que j'avais envoy dans le _ksour_ me chercher un Arabe tout faire, mon ordonnance ayant t mordue notre sortie de _Zezibet-el-Oued_ par une _leffah_ (vipre cornue), qui l'avait en moins d'une heure envoy dans les bras de l'ange Israfil, et le nombre restreint de mes hommes ne me permettait d'en distraire aucun de son service pour l'attacher au mien. --On s'est moqu de toi, _ngro_, je n'attends personne. --Le sage doit s'attendre tout, reprit sentencieusement le vieux mage, au mal comme au bien. Quand c'est le mal qui arrive, il le reoit sans murmure; mais quand c'est le bien qui tombe du ciel, il s'appelle _fou_ celui qui ne se baisserait pas pour le ramasser. Le bien, le voici! baisse-toi, homme, et ramasse. Et plaant devant moi la jeune ngresse: --Elle s'appelle _Perle noire_, c'est la fille de ma fille _Zouza_. Ramasse-la donc, tu n'en trouveras pas toujours une pareille sur le chemin des sables. --Et que veux-tu que j'en fasse? --Ton brigadier Sidi-Messaoud a demand un serviteur de ta part dans le ksour. Serviteur ou servante, j'ai pens que peu t'importait. Elle allumera ton feu et balayera ta tente. Elle fera ton caf et te prpara le couscous. Elle ira te couper des touffes d'_alfa_ ou de _diss_ pour te couche et disposera ta selle de telle sorte que, la nuit, tu trouveras de la douceur y poser ta tte. Enfin, ce que tu exigeras d'elle, elle le fera de bonne volont suivant ses forces. En change, tu me donneras un _douro_ par mois et tu la nourriras de tes restes. Homme, je suis pauvre et l'enfant a faim. Fais-nous cette aumne et au jour du jugement, _Rahman_ le misricordieux ne se souviendra plus que tu as compt parmi les chrtiens. Il dit, et poussa en dpit de moi l'enfant sous ma tente, puis tendant sa longue main osseuse et noire: --Donne le douro: pour un mois, la Perle t'appartient. _____ La ngrillonne s'tait accroupie en un coin, le dos appuy contre un sac d'orge ct de ma selle; immobile, son rire silencieux panoui sur ses lvres, elle attachait sur moi ses grands yeux tonns et un peu inquiets. --Que vais-je faire de toi? lui demandai-je. --Ce que tu voudras, _Sidi_. -Oh! oh! ce que je voudrai, mais encore faut-il que je sache quoi je puis t'employer. --Je sais allumer le feu, balayer une tente, cuire le couscous. --Cela ne suffit pas. --Je sais aussi laver un turban et mettre une musette pleine d'orge au nez d'un cheval. --Et quoi encore? --Je me tiendrai prs de toi pendant ta sieste et l'aide d'une feuille de bananier je chasserai les mouches qui viendraient troubler ton sommeil. --J'ai un moustiquaire. --Je te rveillerai l'aube, l'heure que tu m'indiqueras. --C'est l'affaire du trompette, et ce n'est pas pour tout cela que j'ai besoin d'aide. --Dis ce que tu veux. --Il faut cirer mes bottes. --Tu m'apprendras. --Fourbir mon sabre et mes perons. --Tu m'apprendras. --Nettoyer mes effets. --Tu m'apprendras. --Et mon harnachement? --Tu m'apprendras. --Tu est pleine de bonne volont, vraiment, petite Perle noire. Mais s'il faut tout t'apprendre et te montrer, je crains fort d'tre oblig d'avoir pour longtemps toute la besogne sur les bras. Qu'es-tu capable de faire encore? Elle me regarda fixement, talant ses belles dents blanches. --Eh bien, quoi? demandai-je. Et elle rpondit sans trouble: --Je sais faire l'amour, Sidi. --L'amour! Quoi! ton ge! Et qui donc te l'a enseign? Alors la petite ngresse, tendant la main dans la direction du Ksour, me dsigna le patriarche du Soudan qui s'en allait majestueusement dans le sentier rocailleux. --C'est le vieux, l-bas, me dit-elle. XIII LE COCU ET LES RATS A MON AMI LON CLADEL[10]. [Note 10: Un soir, Svres, assis au foyer familial de l'illustre auteur de l'_homme de la croix aux boeufs_, les pieds sur les chenets, je lui racontais cette histoire. Il en fut si frapp qu'il m'engagea aussitt l'crire et c'est pourquoi je la lui ddie.] Je ne suis pas en faveur de ceux qui se font justice eux-mmes, et je ne reconnais pas plus un mari tromp le droit de tuer l'amant ou l'pouse adultre que je ne reconnais un monsieur de qui on vient de voler la montre celui d'gorger le pick-pocket. Cocufiage ne vaut pas mort d'homme et ce droit que l'offens s'arroge, et que tout jury corrobore n'est qu'un restant des moeurs grecques, romaines et juives, car nos pres les Francs, beaucoup plus sages, se contentaient de faire payer l'amant une amende de deux cents sous. En Angleterre, un mari qui tue sa femme ou l'amant de sa femme, est pendu, comme un simple assassin. Nos voisins ont de ci, de l, quelques bonnes choses que nous ferions bien de leur emprunter, telles que l'exactitude et le _chat neuf queues_[11]! [Note 11: Fouet neuf lanires de cuir termines chacune par une balle de plomb dont on se sert dans les _prisons_ contre les trangleurs et les bandits de nuit. La sensiblerie des philanthropes leur a fait pousser de grands cris, mais, depuis l'introduction de ce chtiment _barbare_, les crimes et les attaques nocturnes ont diminu Londres de 80%.] Cependant, quand la justice se fait tacitement complice du meurtrier et encourage, comme on en voit de trop frquents exemples, l'usage du vitriol et du revolver, elle met la victime dans le cas de se faire justice elle-mme, ou les parents de venger le mort. Je serais dsol de voir s'introduire en France les moeurs des maquis corses; mais si l'on assassinait ma femme, ou mon pre, ou ma mre, ou mon fils, et que le meurtrier fut paisiblement renvoy chez lui sous prtexte qu'il s'est tromp de tte, je n'hsiterais pas une minute loger une balle dans la sienne. Qu'on excuse ce petit prologue; j'avais hte de dire ma pense sur le singulier jury qui, par l'acquittement d'une pouse un peu vive et trs myope, semble vouloir tablir la loi de Lynch chez nous. Pour mon compte personnel, je ne m'y oppose pas, mais qu'on nous gratifie en mme temps des liberts de l'Amrique. J'arrive mon histoire o il est question d'un mari tromp qui loi aussi s'est fait justice. C'tait la troisime fois qu'Ahmed-ben-Abderahman se voyait cocu et bien qu'il n'et jamais t battu, il n'en tait pas pour cela plus content. Il tait mme fort en colre et l'avait du reste suffisamment prouv. A sa premire pouse infidle il coupa nettement la tte avec un couteau bien tremp, selon la coutume immmoriale des maris musulmans, ce qui lui attira une mauvaise affaire dont, grand'peine et grce la protection du gnral Desveaux, il sortit. La deuxime, il l'touffa l'instar du Maure de Venise, aprs avoir cass d'un coup de fusil le bras du lovelace, jeune officier du bureau arabe, qui s'en tira sans autre encombre. Cette fois, cependant, comme il y avait rcidive il fut condamn quelques annes de transportation, par un jury compos de cocus, qui ne considrrent pas que, s'il y avait rcidive de meurtre, il y avait galement rcidive de malheur. Revenu de Cayenne, vieilli, meurtri, mais ni repentant ni corrig, il prit nouvelle pouse, ayant retrouv les anciennes trop laides et trop uses. _____ J'avais beaucoup connu Sidi Ahmed-ben-Abderahman, au temps o il tait cad de Ouargla, et, plus d'une fois, j'eus l'occasion de lui rendre de petits services. Il ne les avait pas oublis quand il me rencontra Constantine, aprs ses infortunes. Il habitait, dans le voisinage de la grande mosque _Djema el Kebir_, une belle maison mauresque, o il me fit souvent l'amiti de m'inviter boire du caf et manger du couscous. Homme doux, affable et gnreux, il ne laissait rien paratre sur son front de ses malheurs et de ses rancunes. Grand seigneur arabe, de la puissante famille des _Ouled Khelif_, il possdait encore une fortune relativement considrable et entretenait ses frais, comme les patriciens de Rome, une vingtaine de pauvres diables, gens de sa tribu. C'est ainsi qu'il leva un jeune chamelier du _Souf_, en qui il reconnut de l'intelligence, lui fit donner l'instruction des _thalebs_ et admettre comme supplant la chambre des _Amins_ (tribunal de conciliation.) Ce jeune homme habitait sa maison, lui servait d'intendant et de secrtaire, et il en avait fait son ami. Deux conditions de plus qu'il n'est ncessaire pour que vous prvoyez le rsultat. Je dois ajouter, comme circonstance attnuante, qu'Amed-ben-Abderahman approchait de la soixantaine, ce qui est un bel ge pour un Bdouin ayant pass cinq annes Cayenne et dont la tte, comme celle du vieux cheik de la chanson, Avait blanchi dans la guerre et les camps. Mais, comme beaucoup de gens deviennent moins raisonnables mesure que leur barbe grisonne et que la sagesse n'a rien de commun avec la couleur des cheveux, l'ancien cad de Ouargla, que ses disgrces conjugales n'avaient pas dsillusionn de l'amour, prit pour pouse la divine Hadjira. Je dis _divine_, et vous auriez dit comme moi si vous l'aviez vue, car c'tait bien la plus jolie petite mauresque que l'on pt imaginer, et part pre, frres, mari, amant et moi, nul oeil profane de mle n'avait dflor son doux visage et, quand je l'eus contempl une minute, je compris que le bonhomme Ahmed pt en tre fru. Il l'aima follement au point de mourir de chagrin de l'abominable vengeance qu'il en tira quand il dcouvrit sa nouvelle infortune, quelque semaines aprs la nuit de noce. C'est mme moi qui lui indiquai inconsciemment le genre de supplice infliger _Amin El Ascoub_, mais comme ce jeune magistrat tait une affreuse canaille qui gratifia la nave Hadjira de ce que vous savez, je me suis dit: A chaque peine son salaire, et chaque vice chtiment; et jamais nul remords ne troubla mes rves, ce qui, affirme-t-on, est la meilleure preuve d'une conscience immacule. Serrer la main d'un homme et le trahir; baiser sa joue et lui dire comme Judas: Ami, je te salue, et courir le vendre; recevoir l'hospitalit et prendre l'pouse de l'hte, manger son pain et voler son honneur, s'abriter sous le toit et souiller la couche! quoi de plus misrable. On cartelait le soldat romain coupable d'adultre avec la femme de son hte, mais quel supplice infliger qui prend la femme de son bienfaiteur? --Il devrait, me dit un jour Ahmed, exister un chtiment plus cruel que la mort, qui, lorsqu'elle frappe l'improviste n'est nullement un chtiment, car on ne la sent pas venir et souvent mme on ne souffre pas. --Tu as raison. Les anciens plus logiques, pour la diversit des crimes, puisaient dans la varit des chtiments. Notre civilisation, en rendant la peine uniforme, commet un non sens et une injustice, puisqu'elle inflige la mme peine banale l'assassin de profession et l'assassin par accident, celui qui tue un ennemi dans un moment de colre et au sclrat qui gorge pre et mre, empoisonne sa femme, viole sa fille et jette l'eau ses enfants. Le vieux cad haussa les paules. --Ah! continuais-je en riant, tu veux des chtiments raffins; eh bien! il faut aller dans l'extrme Orient ou lire les livres qui traitent des supplices chez les Chinois, les Japonais et les Mongols. Je ne sais lire que dans le Koran, rpondit modestement l'ex-cad, mais si tu veux parler, tu m'instruiras. --Je vais te dtailler la faon dont on punit les tratres chez les Tonkinois, a te fera passer un quart d'heure agrable. --Je t'coute, mon fils. --On prend le sujet, on le dshabille, on l'attache un poteau o se trouve scelle une cage de fer et dans cette cage on lui enferme la tte. --Ah! ah! a commence bien, fit le bonhomme en passant la main sur sa barbe vnrable. --Puis on y introduit deux rats?... --Pourquoi deux plutt qu'un, ou trois? --Parce qu'avec trois la besogne irait trop vite et trop lentement avec un, parat-il. Puis un rat tout seul s'ennuierait. --Et ces rats?.. --Sont jeun. Tu comprends? --Je saisis, rpliqua le patriarche dont les yeux lanaient des clairs. --La premire heure, les pauvres btes sont fort effarouches et toutes dpayses de se trouver l, devant cette foule,--car foule il y a--qui les intimide. Elles vont, viennent, trotinent, grimpent aux barreaux, descendent, se gardant de toucher cette tte qui remue et les effraye. Enfin, elles s'enhardissent, s'approchent, flairent, et la sentant inoffensive s'encouragent mutuellement. Au bout d'une heure, elles n'y tiennent plus, elles sont tout fait apprivoises, et ouvrent des yeux goulus, la faim les talonne, la chair frache est l, leur petit estomac ratier leur dit: Gote donc, gote donc! Et elles commencent grignoter. --Ah! ah! je les vois d'ici. Et quelles grimaces fait la tte! --Horribles! mais les traits s'effacent, elle se dpouille peu peu. Les rats sont des gourmets, ils choisissent les morceaux et entament les savoureux: lvres, joues, narines, paupires. Ils mangent d'abord gloutonnement puis, la premire faim assouvie, se ralentissent, et enfin repus, gonfls, ventrus, se reposent, font leur petit somme. La digestion termine ils se remettent au festin, finissent les parties tendres, attaquent les coriaces, achvent le nez, dchiquettent les oreilles, dchaussent les dents, dcoiffent le crne, tandis que le misrable ne cesse de hurler. --Est-ce qu'il voit? demanda le vieux. --Jusqu' ce que les rats lui aient fouill l'orbite et laiss deux trous noirs la place des yeux, il ne s'est pas amus regarder voler les mouches. Alors il ne peut plus voir ni entendre, mais il peut encore hurler, car ses dents ont dfendu sa langue, et c'est ce qui amuse le plus les spectateurs; enfin les rats importuns coupent les tendons des mchoires et le patient devient muet. --J'aimerais mieux qu'il voie, dit Ahmed. Et combien de temps le spectacle dure-t-il? --En moins de deux jours, les rats ont nettoy et poli les os et exhib une tte de squelette sur un corps vivant, et qui peut vivre encore un jour, car aucun organe essentiel au fonctionnement de la machine n'a t attaqu, et on lui infiltre, au besoin, quelque rconfortant. Soliman d'Alep, l'assassin de Klber, vcut trois jours empal. --Et tu dis qu'on inflige ce chtiment?... --Aux tratres! --C'est bien, mon fils, ton histoire m'a fait oublier l'heure lourde. Merci, et que Dieu soit lou! II Sur le bord de l'abme o, une profondeur de plus de trois cents pieds coule le Rummel, dans la partie sud-est de la ville faisant face au plateau de Mansourah, se trouvait encore, il y a quelques annes, un amas de vieilles maisons mauresques, aux fondations assises sur des pans de murailles, gigantesques dbris romains. L'une de ces maisons, accroches littralement au-dessus du gouffre, appartenait Ahmed-ben-Abderrahman, et, quelques mois aprs son mariage, prtextant des rparations dans son habitation ordinaire de la rue Sidi-Nemdil, il y emmena Hadjira avec une servante, son ngre Salem et un homme des Ouled-Khelif qui avait t son chaouch au temps de son commandement l'oasis de Ouargla. L'on sait que des galeries souterraines coupent en plusieurs sens le rocher de Constantine, tailles autrefois pour servir de refuge aux enfants et aux femmes en cas d'assaut, pour emmagasiner les grains en cas de sige. Un crivain arabe du douzime sicle, le gographe Mohamed El Edrisi prtendait que le bl y tait rest souvent plus de cent ans sans altration. Quoi qu'il en ft, ces caves ne servent aujourd'hui qu' loger des lgions formidables de rats. La demeure o s'installait provisoirement l'ex-cad de Ouargla communiquait l'une de ces entrailles du rocher, et de l'autre ct de la titanesque cassure, on peut encore, en s'avanant sur le prcipice, distinguer demi cach par les lichens et les boulements de pierres, le voussoir de la galerie ouvert sur l'abme. Or, une nuit, la divine Hadjira se rveilla en sursaut, oppresse par on horrible cauchemar; elle avait cru entendre une voix en dtresse, celle de son amant qui prononait lamentablement son nom. Elle tendit les bras et sentit la rude barbe du mari, le matre lgitime. Il tait pench sur elle et dans l'ombre elle voyait les yeux du vieux luire comme des yeux de fauves. Alors, toute craintive, elle se pelotonna, n'osant plus remuer, retenant son souffle, mais ne pouvant retenir les battements de son coeur. --Qu'as-tu? demanda Ahmed, tu trembles comme un hak secou par le vent, et ton coeur imite les roulements saccads du tam-tam. --J'ai peur!... N'as-tu pas entendu crier? --Ce sont les chacals de Sidi-Mecid qui cherchent pture sur les pentes du Mansourah. Et il prit la belle Hadjira, et, lui appuyant la tte contre sa poitrine, il la bera comme un enfant que veut calmer sa nourrice, lui caressant doucement les seins. --Dors, ma bien-aime, dors. --On crie, rpta-t-elle; oui, je le jure sur le prophte, des gmissements sortent de terre. Oh! Ahmet Ben Abderrahman, pourquoi m'as-tu conduite ici? Cette vieille demeure est hante; des _djenouns_ maudits l'habitent. --Paix, douce gazelle! Qui peut troubler ainsi ton me, que des voix sinistres clatent ton oreille l'heure o ne veillent que les voleurs, les gardes et le remords. --Je n'ai pas de remords, rpondit Hadjira. --Alors, fuis le chagrin. Il ronge plus que la fivre. --Je n'ai pas de chagrin. --Evite donc l'insomnie. Elle ternit l'clat des yeux et, plus que le temps, creuse des rides et fltrit les visages. La jeune femme se tut de crainte d'amener d'autres questions indiscrtes, car depuis huit jours elle versait la drobe des larmes silencieuses. Le bel amin El Ascoub, le chri de son coeur, la trompait--elle s'en tait aperue--avec sa servante Acha, moins jeune et cent fois moins jolie qu'elle et cependant pour El Ascoub elle bravait son mari et se mettait en danger de mort. --Ah! les hommes! tous ingrats et tratres! Et depuis huit jours elle attendait le coupable. Elle voulait l'injurier, lui reprocher sa trahison, lui cracher la face, mais elle ne l'avait plus revu. O tait-il? Que faisait-il? Les devoirs de la magistrature ne pouvaient le retenir ainsi! Et, du reste, l'avant-veille encore, elle l'avait entendu en bas, dans l'antichambre aux bancs de pierre, s'entretenir avec son poux. Le voir, ne ft-ce qu'un instant; elle oublierait ses colres, sa trahison, le mal trange qui la tourmentait... et elle oubliait tout pour ne songer qu'au bien-aim. Car l'pouse engage dans la mauvaise route est bientt frappe d'aveuglement et heurte chaque pas son pied aux mensonges et aux turpitudes. Et l'aube rougissait le ciel derrire les lignes svres du Mansourah que ses beaux yeux taient encore ouverts et que les larmes en mouillaient les cils. _____ --Joie de mes prunelles et de mon coeur, lui dit le lendemain Ahmed, mon vieil ami le cad des Ouled-Ganem m'invite la noce du plus jeune de ses fils. J'emmne mon chaouch, et resterai absent huit jours. Mais si mon corps part, ma pense demeurera prs de toi. --Ta pense n'est pas une sauvegarde, rpondit Hadjira. O monseigneur! sans toi, que vais-je devenir dans cette maison sinistre, seule avec Acha et ton ngre Salem? --El Ascoub rentrera ce soir. Il est mon ami et mon fils, et qui puis-je mieux confier la garde de mon plus cher trsor? --Tu es le matre et mon seigneur, et tu fais ce qu'il te plat. Et elle baissa les yeux humblement pour voiler la joie qui les remplissait d'tincelles. Ah! ah! Quelle nuit d'ivresse. El Ascoub! El Ascoub! rester avec lui des heures et des heures! Dormir sur son sein. L'entourer de ses bras! Mais avant, quelle douce querelle! Comme elle allait le torturer un peu, le bouder, et ne pas vouloir pour que soit plus dlicieuse la rconciliation! Avant le coucher du soleil, elle accompagna jusqu' la porte Djebbia Ahmed ben Abderrhaman. Le vieux cad et son serviteur, monts chacun sur une bonne mule, devaient se reposer de l'autre ct du village d'El-Kroubs, pour arriver le lendemain soir chez les Ouled-Ganem, et lorsqu'elle les eut vu disparatre derrire le premier tournant de la route, elle rentra bien vite et se fit parer par Acha, lui recommandant de ne rien ngliger pour la rendre plus belle. La servante teignit ses mains et ses pieds de _henna_, runit ses sourcils et agrandit ses yeux avec le _koheul_, puis l'habilla d'toffes lgres, et toutes deux attendirent. Le ngre Salem veillait en bas, prs de la porte. Vers dix heures on frappa. --C'est lui, dit Hadjira. Et Acha rpta: C'est lui. Cependant pour en tre plus certaine, la servante cria du haut de l'escalier: --Qui a frapp? --Sidi el Ascoub, rpondit Salem. Le coeur de la belle Hadjira battait furieusement. Elle s'tait tendue dans une pose voluptueuse, sur les larges coussins du lit conjugal, et, sous la douce clart d'une petite lampe d'albtre, se dessinait la ligne onduleuse des reins et des seins blancs comme l'ivoire. --J'ai lui parler; qu'il monte! dit-elle. Et Acha rpta cet ordre Salem. On entendit dans l'escalier de pierre un bruit trange. C'tait comme un frlement de spectres avec des plaintes qui n'avaient rien d'humain. La _frechia_ tendue sur la porte fut souleve, Hadjira se dressa d'un bond sur sa couche, et la servante effraye se rfugia prs d'elle. Deux hommes entraient, l'un soutenant l'autre; le ngre Salem poussant El Ascoub, et employant toutes ses forces le tenir debout. Le jeune _amin_ portait le svre et sombre costume des juges indignes, et par-dessus, le burnous blanc aux pans relevs, capuchon rabattu sur la face. --Quoi! qu'est-ce? s'cria Hadjira, furieuse de voir son amant, pouss ainsi par ce ngre; cet esclave est-il ivre? El Ascoub, est-ce toi? dcouvre ton visage. D'un brusque mouvement, Salem tira le capuchon, et sur le corps vivant du bien-aim la divine Hadjira vit paratre une tte de mort. Elle poussa un cri terrible, et le squelette aussi la voyait et s'efforait de crier, attachant sur elle un regard de goule, car les yeux brillaient effroyables dans leur orbite; l'ingnieuse vengeance du terrible Ahmed avait su les soustraire la voracit des rats. Et le misrable avec des gloussements de bte s'avanait, tendant ses mains tordues par les angoisses de l'affreuse agonie. --Arrire, cria-t-elle. Au secours! _Les djenouns! les djenouns!_[12] [Note 12: Les dmons! les dmons!] Et, frappe de folie, elle se rfugia dans un coin de la chambre avec des hurlements de folle, tandis que l'autre s'croulait rlant sur sa couche. --Qu'on le jette dans le Rummel, dit Ahmed ben Abderrahman qui, du seuil de la porte, assistait cette scne, les rats d'eau, avant l'aube, auront achev le reste. Ainsi prissent tous les tratres. Cependant, dans la Ghenne, ils souffrent plus encore; car aussitt que leur peau est consume par le feu, on les revt d'une autre pour leur faire goter le supplice. Tel il est crit dans le Koran glorieux au chapitre des Femmes. Dieu est puissant et sage! Et le vieux chaouch et le ngre murmurrent en choeur: Ainsi prissent tous les tratres! _Amen!_ XIV LA VACHE ENRAGE I Tout le monde, je parle de ceux qui ont port le noble harnais militaire, a got, plus ou moins, la vache enrage, mais il n'en est qu'un trs petit nombre qui se soit trouv dans le cas des officiers et sous-officiers du 4e escadron du 3e spahis, de s'en empiffrer avec dlectation. Et par le fait, si nous fmes rduits dvorer la vache traditionnelle, c'tait un peu de notre faute. Sous les ordres du gnral d'Exea, bien avant la miraculeuse dcouverte des Kroumirs, nous nous tions dirigs sur la frontire tunisienne, entre la Calle et Souk-Arras et nous avions brl le pays. Vous dire pourquoi, j'en serais bien en peine: une poule vole un colon influent, un coup de _matraque_ appliqu par un Bdouin ruin sur la tte d'un juif voleur, quelques centaines de mille francs faire passer dans la caisse d'un fournisseur ami d'un ministre, et _pif_, _paf_, _boum_, coups de fusil, obus, fuses, coups de canon, coups de sabre et finalement le feu aux gourbis, aux jardins et aux moissons. Je les vois s'allumer d'ici et j'admire les gracieux et blancs panaches de fume des longs _moukalas_ qui pettent dans la broussaille, et les meules qui flambent, et les haches des sapeurs s'acharnant sur les figuiers, les oliviers et les gros ceps de vigne, tandis que les chevaux des fourrageurs, les jarrets picots par de petites flammes folles, galopent perdus au milieu des grsillements des orges et des bls rtis, _pif_, _paf_, _boum!_ et les fuyards qu'on sabre tombent en mordant la cendre brlante de ce qui tait leurs pis blonds. A ces souvenirs de jeunesse, mon coeur racorni se dilate, et je chauffe mes rhumatismes d'antan. Oui, oui; brl le pays pour la poule de M. le maire, cousin de M. le dput, incendi les villages, les moissons, les oliviers, les jardins, pour une tte bossele d'usurier juif; crabouill des centaines de pauvres diables, pour donner M. le fournisseur, gros bonnet de Constantine, l'occasion de se dbarrasser en faveur du corps expditionnaire de chaussures semelles de carton et de vieux lard qui moisissait en magasin. Ah mais! nous sommes comme a, nous autres, et l'gard de sauvages gens civiliss ne font pas tant de faons! Mais voil! plus rien autour de nous! Et la razzia avait t nulle, les troupeaux filaient bien avant l'attaque, et, lancs leur poursuite plus de deux lieues de la colonne, nous dmes faire halte la frontire. La nuit tait venue, et, le ventre vide, nous attendions anxieusement en nous grillant les jambes aux feux du bivouac quelque ravitaillement qui nous tombt du ciel; mais le Dieu des chrtiens a puis ses rservoirs depuis la manne qu'il fit pleuvoir dans le dsert pendant quarante annes, au temps o il tait le Dieu des juifs. Nous murmurions donc sourdement comme les Hbreux avant l'arrive miraculeuse des cailles dans le camp, et nos murmures s'adressaient surtout la mre _Fortenpoil_, robuste matrone quadragnaire, pouse d'un honnte gargotier de la Calle et qu'on appelait aussi suivant l'occasion _Fortenreins ou Fortengueule_. Ces surnoms n'ayant pas besoin d'explication, j'ajouterai simplement qu'elle suivait l'expdition en qualit de cantinire civile et libre et qu'elle nous avait promis le matin mme un plat friand aprs la journe chaude. Nous la vmes trottiner quelque temps nos trousses, puis elle disparut dans la bagarre avec sa mule et ses cantines sans crier gare ni dire o elle allait. --Elle a d passer l'ennemi, disait en riant le lieutenant de Pracontal; elle est grasse et dodue et le cad de Roum-el-Souk lui aura fait des propositions avantageuses. --Non, rpondit le capitaine Fleury, elle a trop de moustache et le cad _Salah_ est comme le juge d'instruction de Souk-Arras, il n'aime que les imberbes. --De la vache enrage! dit piteusement le petit sous-lieutenant Clapeyron qui venait de se casser une dent sur un morceau de bouc brl apport triomphalement par un spahis; je prfrerais du pain sec et un oignon. --Du pain et un oignon! Vous n'tes pas dgot, s'cria le commandant Rambaut. Taisez-vous, vous nous faites venir l'eau la bouche. --Oh! si la mre Fortenpoil arrivait seulement. Et ils continurent mordre dans leur quartier de bouc. _____ De quoi se plaignaient-ils, ces gaillards? Les pauvres sous-off taient plus mal partags encore, n'ayant ni pain, ni oignon, ni bouc brl se mettre sous la dent, pas mme les dbris de galette noire et la demi-douzaine de dattes sches, menu habituel de nos spahis; non, rien fricoter sur la vache enrage lgendaire, rien que leurs mollets rtir, et qu'ils rtissaient avec rage, tandis que, non loin de l, MM. les lieutenants, mis en humeur par leur bouc, appelaient, sur l'air des Lampions, la mre Fortenpoil pour leur verser boire: Fort-en-poil! Fort-en-poil! Ce quoi d'autres ajoutaient la variante: Fort-en-reins! Fort-en-reins! --Appelez, appelez, dit une voix creuse, causez toujours! Et peu peu sortant de l'antre, parut dans les clarts de la flamme la tte de Jacobot. La moustache hrisse, la trogne d'ordinaire enlumine, maintenant blafarde, le chechia en tuyau de pole, le sourcil en accent circonflexe et l'oeil en point d'interrogation, il nous regardait. Vous ne connaissez pas Jacobot, mais il tait bien connu dans les six escadrons o il avait successivement pass, chass de chacun pour ivrognerie chronique. Entr au corps en qualit de trompette, venant des chasseurs d'Afrique o il aurait t infailliblement renvoy sans le commandant Rambaut, qui tenait ce diable d'homme, car son talent de trompette il joignait celui de cuisinier, mais de cuisinier d'une habilet sans pareille, non pas dans l'art vulgaire prn par le baron Brisse d'accommoder les restes, mais dans celui beaucoup plus rare et digne d'admiration de crer quelque chose avec rien, de confectionner des potages exquis avec l'herbe des champs et de transformer les pommes de terre en truffes. Cependant, comme il tait d'une non moins grande habilet faire sauter l'anse du panier et le bouchon des bouteilles, le commandant l'avait remerci de ses services, ne rservant son concours que pour les grandes occasions. A la lueur du brasier, il examina l'une aprs l'autre nos longues mines dconfites d'affams, et se mit rire silencieusement en ouvrant sa bouche jusqu'aux oreilles. Ce rire nigmatique nous troubla. --Eh! Jacobot, rien manger? Il cligna de l'oeil d'un air mystrieux. --Cela dpend, rpondit-il. Nous levmes la tte. --Cela dpend de quoi? --Du nombre de litres de vin que vous m'offrirez notre rentre Bone ou la Calle. --Un litre par tte, dit le _marchef_, cela te va-t-il? --Beuh! si j'allais la tente des _Kebirs_, ils m'en offriraient deux et mme trois; mais je les boude; va pour deux litres par tte, et vous aurez la prfrence. --a fait douze litres que nous te devrons. Entendu. Et que vas-tu nous fricasser? --Un plat exquis que je tiens directement de la mre Fortengueule. Vous allez vous en lcher les babines. --Alors, sers chaud et vite. --Oh! oh! comme vous y allez, chef! On voit bien que vous n'tes pas initi l'art culinaire. Il me faut deux heures au moins. Mais vous verrez d'ici l le nez des _kebirs_, qui sont en train de se dcrocher la mchoire avec leur bouc dcd de vieillesse, s'allonger de ce ct l'odeur du fricot. Et il s'loigna rapidement. II Manger sa faim aprs un jene, mordre dans une succulente chair, se rassasier et dire avec l'Arabe: Dieu soit lou, mon ventre est plein, est un de ces plaisirs qu'on apprcie d'autant qu'ils sont plus rares, mais cette nuit l nous fumes particulirement satisfaits et notre bouche, comme et dit Brillat Savarin, s'inonda de dlices. Ah! les bonnes tranches onctueuses! Ah! les friands morceaux! la copieuse tripe que nous dgustions? Qu'tait-ce? Nous n'en savions vraiment rien; on ragot fumant, largement pic, ni trop gras, ni trop maigre, entrelard, savoureux, point, une invention de Jacobot prouvant une fois de plus la vrit de cet aphorisme du seul magistrat dont aprs Montesquieu la France puisse s'honorer: La dcouverte d'un mets nouveau fait plus pour le bonheur du genre humain que la dcouverte d'une toile. On s'en lchait les doigts, on riait, on disait: Encore! encore! On ne voulait pas en laisser. On fut oblig d'en laisser cependant, tant la gamle avait t comble, et pris, de la louable gnrosit et de l'amour du prochain qu'infuse dans le coeur une douce digestion, nous envoymes les reliefs du festin dans la tente voisine o se morfondaient les brigadiers, rveills par l'odorant fumet des viandes et la bruyante joie de nos faims assouvies, et ouvrant dans l'ombre yeux et narines. --Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'on fricotte? Eh! eh! on se nourrit bien ici; tonnerre de Dieu! a sent bon! Ah! ah! c'est Jacobot! D'o avez-vous tir ce _freschteak_? O diable at-il trouv _chaparder_ de la viande, ce rossard? C'tait le gros commandant Rambaut qui rveill, lui aussi, s'avanait par l'odeur allch. --Pardon, mon commandant, rpondit ce trompette digne de passer matre-queux au service d'un archevque, c'est un plat, je ne dirai pas de mon invention, car la mre Fortenpoil m'en a fourni les ingrdients et la recette, mais j'ai fait de mon mieux... Et si vous le dsirez, mon commandant je puis vous en servir demain un pareil pour la popote. --Tu as donc de la viande? --Je ne m'appellerais pas Jacobot, _le cuisinier royal_, si je ne savais o en trouver. Seulement c'est loin, et il fait soif. --On t'abreuvera, ivrogne. Pars de bonne heure et reviens de mme; la popote compte sur toi. _____ Et la popote eut raison d'y compter. Jacobot que l'ducation politique ni la vie boulevardire n'avaient pourri, ne donnait jamais sa parole en vain. Le pansage peine termin, MM. les officiers s'assirent en rond sur la nappe grise des sables, s'emplissant, sous formes de sortes de petits pts, de joies vritablement clestes; des petits pts tout chauds, dors, croustillants, feuillets, braiss, fondants, onctueux, et, rien qu' les voir, les lvres, comme l'aspect des joues d'une jolie fille, s'humectaient de dsirs. Ils s'occupaient savourer ces flicits lorsque les spahis de garde signalrent un mulet et des cantines surgissant l'horizon. On pensa d'abord que c'tait Mme Fortenpoil arrivant avec ses victuailles, et on se prparait l'apostropher avec toute l'arrogance de ventres bien garnis, lorsqu'on s'aperut que c'tait seulement son poux, escort de deux cavaliers du goum. --Ah! vous tes un fameux gaillard! un joli coco! Vous arrivez comme le marquis de Choseverte, trois heures aprs la bataille. Vous pouvez bien tourner les talons et remporter votre lard pourri. Avez-vous du liquide, au moins? --Un ravitaillement de douze bouteilles messieurs! rpondit le cantinier. Mais vous n'avez pas vid le petit baril que ma femme vous a port hier, je pense? Eh! eh! voil des petits pts qui m'indiquent que la bourgeoise n'est pas loin. --Votre femme! mon pauvre Fortenpoil, nous n'avons mme pas aperu l'ombre de ses moustaches. Ces petits pts sont l'oeuvre de ce brave garon, ajouta le commandant Rambaut en dsignant Jacobot, qui baissait les yeux d'un air modeste, et, sans lui, nous crevions de faim. --Pas vu ma femme, s'cria le mercanti, mais alors o est-elle? Ah! la garce, elle ne m'en fait pas d'autres. Elle a emport avec elle un jambon premire qualit et des conserves que je vous destinais, Messieurs, et que j'ai pris soin d'empaqueter moi-mme; je parie que la coquine a fil avec les turcos. Oui, Messieurs, part ce vin, elle a tout rafl, et tel que vous me voyez, je n'ai pas mang depuis hier. --Et nous, nous mourons de soif. Restaurez-vous avec quelques petits pts, Fortenpoil; Jacobot va sortir les bouteilles. --Ce n'est pas de refus. Ah! Messieurs, quelles viandes succulentes. Jacobot, je vais monter un restaurant Bne, et, aprs votre cong, je vous retiens comme chef. La coquine de femme, elle peut dire qu'elle me met dans des transes, soupira le colon en avalant une norme bouche. Mais la bouche faillit lui rester dans la gorge, car, au mme instant, venait d'arriver, au petit trot, sur une bique efflanque et boiteuse, un troisime cavalier du goum, qui criait de toutes ses forces: --_Li madama_ dans _li_ ravin, _li madama_ dans _li_ ravin! --Qu'est-ce que tu chantes? Quelle _madama?_ --_Li madama mercanti_, rpliqua le Bdouin en dsignant de la main le lit dessch d'un torrent creus deux portes de fusil, dans le sol crayeux, derrire une range de lauriers roses. Nous y trouvmes en effet Mme Fortenpoil. Couche sur le ventre, la tte sous une touffe d'alpha, comme si elle cherchait l'ombre elle paraissait dormir d'un profond sommeil--le sommeil dont on ne se rveille plus. Le front avait t ouvert par une pierre de silex et la cervelle coulait par l'ouverture formant une petite mare sanglante et gristre, couverte de mouches, et que le soleil du matin desschait dj. On et pu croire un accident; mais quelques pas, le barilet crev, le vin rpandu et les cantines effondres et vides prouvaient que les Bdouins avaient assassin la cantinire. --Oh! ma pauvre femme! s'cria le mercanti. --Et ils l'ont viole selon leur coutume, dis-je en dsignant du bout de mon fourreau de sabre des traces de mains ensanglantes qui s'taient essuyes sur la robe. --Pis que cela, s'cria le cantinier qui, tonn de l'aspect insolite que prsentait ce corps couch et cherchant s'il n'y avait pas d'autre blessure, venait de soulever les jupes; pis que cela, messieurs, voyez! --Quelle baroque ide ont eue ces sauvages! s'exclama le commandant, quand elle fera l'appel de ses membres au jugement dernier il lui manquera l'arrire-train. O diable est-il? Mais tout coup une pense subite lui traversa l'esprit, et, montant en jurant cheval, il galopa jusqu'au camp. --Misrable! cria-t-il en apercevant Jacobot, trs-absorb dans le frottement d'une marmite, qu'as-tu donn manger aux sous-officiers, cette nuit, affreux cochon? Et nous, ce matin? --Cochon, cochon, grommela l'ivrogne, qui avait donn de fortes lampes au vin rcemment venu, on ne l'a pas trouv cochon quand on s'en est lch les pouces jusqu'au coude. --Qu'on l'empoigne et qu'on l'attache! hurla le commandant suffoqu de dgot et de colre et, s'adressant aux officiers, aux marchaux-de-logis et aux brigadiers qui accouraient: Savez-vous ce que le gueux nous a fricass tous? Les fesses de la mre Fortenpoil! le misrable! les fesses de la mre Fortenpoil! _____ --Une bonne femme, tout de mme, soupire parfois encore son veuf, devenu gros htelier de Bne et l'heureux possesseur d'une nouvelle htelire jeune et jolie, une bonne femme tout de mme, mais mal embouche. Et il conclut gnralement ainsi devant ses clients, auxquels il ne manque jamais de raconter son histoire, lorsqu'il est en bonne humeur: --Les petits pts taient excellents et le ragot aussi, dit-on, mais c'est gal, bouah! voil ce qui s'appelle manger de la vache enrage. XV FTE IMPRIALE Depuis le matin, mont sur le mamelon d'El-Kouffa, le lieutenant Clapeyron fouillait les profondeurs de la plaine, mais il avait beau mettre tous les points sa lorgnette, il ne voyait rien venir sur le chemin gristre qui noyait ses zigzags dans les profondeurs du bleu. Cependant, la petite _commandante_ avait promis d'tre au Bordj avant dix heures; mais qui peut se fier aux promesses et l'exactitude des femmes et surtout d'une Parisienne! car c'tait une Parisienne et une vraie, toute blonde, toute gracieuse, toute charmante, toute jeune et jolie, celle qu'on attendait et qui allait, vaillante comme les filles de sa race, rejoindre son mari dans la rgion des sables. Et on peut dire que jamais Juifs n'attendirent avec plus d'impatience le Messie que les officiers du Bordj la dlicieuse petite pouse du commandant suprieur de Tuggurt. Car une fte sans femme, c'est une mer sans voiles, une tte sans cheveux, un repas sans vins, un oeil sans rayons, des lvres sans sourire, enfin l'amour absent de la vie. On avait bien, il est vrai, convoqu les beauts de la Smala; et spahis, goumiers, sheiks, et jusqu'au cad Ali, dsireux de plaire au commandant du Bordj, avaient l'envi amen pouses, filles et soeurs; mais de Bdouines, on en voyait assez l'anne durant, et ce qu'il fallait, c'tait une Franaise pour prsider la fte. D'ailleurs, toutes ces filles de Fathma, le visage cach, et enveloppes comme des fantmes, ce qui est irritant pour les amateurs aimant recueillir l'encouragement tombant de lvres rieuses, ces mauresques roides et impntrables comme des sphinx de pierre, ne rompent leur solennel mutisme que pour lancer des _you-you_ de commande semblables des billements coups. Le capitaine Fleury voulait des stimulants plus gais. De _moulaas_, de _foutahs_ et de musc, on tait fatigu jusqu' l'coeurement; on aspirait aux crinolines et au patchouli, la crinoline savamment trousse, dcouvrant le bas immacul et le mollet doux l'oeil, la crinoline impriale, invention raffine de la merveilleuse souveraine qui trnait dans des flots de gaze et de soie au palais des Tuileries. Les Tuileries! nous en tions loin, l-bas, sur les confins du _Bled-el-Djerid_, et c'est pourquoi nous aspirions humer, au moins une fois l'an, dans le balancement des jupes empeses, quelque parfum de la patrie. Quand je dis qu'on manquait de crinolines, j'exagre; il s'en panouissait un tas aux alentours du Bordj, mais pas prsentables. D'abord: _Fifi-la-Gouapeuse_, qui lorsqu'elle s'attardait par les sentiers bords d'alos laissait l'odeur de son haleine absinthe; _Paquita l'cumoire_; Zizi dite _Caniche_; _Blondinette Riche-en-Gueule_, _Camlia Richepanse et Dolors la Plume_. Toutes ces dames, _pouses_ des _mercantis_ camps, cantonns, enhuts sous les murs du Bordj, faisaient en temps ordinaire l'ornement du pays et la joie de la garnison, mais on ne pouvait songer dcemment dparer la crmonie de ces crinolines souilles. Il fallait une femme honnte, pour reprsenter le pays, une Franaise sans reproche, et c'tait celle-l, qu'en vedette sur le chemin de Biskara, le petit lieutenant Clapeyron attendait, car depuis huit jours le bureau arabe de cette ville avait prvenu du passage de la jolie visiteuse qui gracieusement acceptait l'honneur de prsider la fte, d'assister aux joutes et de distribuer les prix. Joutes et jeux et fantasia! Le gnral Desvaux avait donn des ordres pour que, dans ce poste avanc, rien de ce qui pouvait blouir et charmer les indignes ne ft nglig. Il devenait urgent, chez ces tribus indcises et remuantes, de rendre populaire le nom de l'Empereur: double paye aux spahis et aux mokalis, un franc par tte et un burnous neuf aux cavaliers du goum, rgals et traitements princiers aux cads et aux sheiks, tandis que pour les formidables apptits de la foule, rtissaient, embrochs sur des brasiers immenses, des guirlandes de moutons et de boeufs. Aussi, avec des faims d'une anne, tous les douars d'alentour accouraient cette ripaille homrique. Ah! les vaillants coups de dents et les grands remuements d'infatigables mchoires! le mirifique tableau! Il fallait voir les longs doigts osseux et bruns de ces gueux, et les petites mains maigres des enfants hves, et les ttes et les cous et les torses tendus vers le boeuf dcroch et port fumant, grsillant, onctueux et tout parfum de son savoureux jus au milieu des groupes avides. Comme les ongles le dpcent en longues bandelettes, comme les faces s'panouissent, comme on l'engloutit par bouches gourmandes. Voil la carcasse ronge, nettoye, racle comme aprs le passage d'une bande de chacals. Ce n'est pas assez; coups de pierre on broie les os pour en extirper la moelle ne laissant aux chiens efflanqus accourus, eux aussi, la ripaille, que des tibias vids. Aprs, un mouton, et encore aprs, un boeuf et aprs ceux-ci d'autres et toujours ainsi jusqu'au moment o le couchant se teint de la couleur des cuirs de Cordoue, et que tout ce peuple, dvor par la taille, la corve, la taxe, la surtaxe, l'impt de paix, l'impt de guerre, autant et plus que ne le furent jamais les serfs de la glbe, s'allonge et digre dans la plnitude de l'estomac enfin repu, et oubliant la longue faim qui a tordu ses entrailles, dans sa joie de brute satisfaite et sa reconnaissance du ventre pour un jour gorg, crie l'image du Csar, emblme des matres qui toute l'anne l'affament: _Vive l'Empereur!_ Une fte sans pareille comme nul de l-bas n'en avait vue. On en parlerait longtemps dans les hauts plateaux du Tell. Courses en sac, courses cheval, courses ne et le reste; et fantasias, et coups de fusil, et un spectacle extraordinaire destin merveiller ces hommes nafs, lequel spectacle serait suivi d'une distribution gnrale de burnous, haks, _berimas_, chechias, aux ncessiteux, c'est--dire tous. Dj de longues ptarades dchiraient les chos, les chevaux impatients mordaient le frein et pitinaient le sol, les _djellals_ broches d'or flottaient sur les croupes et les regards anxieux se tournaient vers la route de Biskara ne voyant rien venir. Un peu avant midi, on vit arriver Clapeyron, tout triste et dcourag, avec ses spahis. Au lieu de la sduisante commandante, il ramenait un vieux _chaouia_ porteur d'une dpche. Elle annonait que la dame indispose retardait son voyage d'un jour. Que faire? On ne pouvait cependant reculer la fte, remettre au lendemain et changer la date solennelle. Tout tait prt. Le beau cad Ali, sous-lieutenant l'escadron, attendait avec ses mokalis, son gynece, ses chameaux et son goum. Et tous les chefs du Bou Djellell au Djebel Hanmarah, arrivs de la veille, fronaient le sourcil sur leurs chevaux frmissants. --Diablesses de femmes, avec leurs indispositions! s'cria le capitaine Fleury en mchant son cigare avec rage, la fte de l'Empereur sera rate. a n'arrive qu' nous, ces guignons-l! Mais soudain, il se frappa le front. Il venait de songer Mme Michu. Ce n'tait pas la premire venue que Mme Michu, mais l'pouse lgitime de M. Michu, entrepreneur des travaux du Bordj, colon srieux, homme d'importance, maire honoraire du village naissant. Devant rester au moins six mois pour l'achvement des travaux et, dsireux de charmer son exil, il avait rcemment appel de Constantine son pouse. Comme position rgulire, morale et sociale, elle ne laissait donc rien dsirer et comme femme c'tait une grosse brune, encore dsirable. Un fin duvet trs marqu ornait sa lvre vermillonne, un renflement trs accentu le haut du buste et le bas des reins. On n'affirmait pas que c'tait une vertu; l-bas, vertus ne poussent pas comme chiendent et s'il fallait en croire la chronique, elle avait plant autant de cornes sur la tte de Michu qu'il poussait d'oliviers dans la fort des Adjouzes; on allait mme plus loin: on parlait d'une innocence effeuille jadis dans diverses maisons suspectes. Mais o en serions-nous s'il fallait s'en rapporter aux dires! Puis, dans la plaine du Souf, on est bien oblig de passer la jambe certains prjugs qui font courber les ttes dans celle de Saint-Denis. Aprs tout, c'tait l'affaire de Michu. Il avait voulu couvrir le petit cadavre du pass de sa femme sous les fleurs d'oranger, pouvions-nous tre plus exigeants que lui! Parbleu la brave dame arrivait comme mare en carme, et le capitaine en personne alla sans plus tarder l'inviter prsider la fte. Elle se fit un peu prier, par modestie, et vexe sans doute qu'on n'y et pas song plus tt, mais finalement accepta, toute suffoque de joie, et on la conduisit en pompe sur l'estrade o elle s'assit avec une grande dignit. Attiffe de ses plus beaux atours, couverte d'or comme un gnral persan, bien conserve en dpit des assauts sans nombre et de trois douzaines d'ts sous le ciel africain, riche en chair et en couleur, montrant paules de portefaix et croupe de jument limousine, elle souleva dans la foule un murmure d'admiration. _Koulouglis_, _Chaouias_, _Bdouins_, tous amateurs de grasses viandes, ouvraient sur la superbe prsidente des yeux ardents et goulus, tandis que les Franais, officiers et spahis, montraient visiblement que si les bouches eussent t permises, nul n'tait dispos laisser aux camarades sa part. L'estrade d'honneur se dressait au fond de la grande cour du Bordj, o se pressaient deux mille Arabes. Le capitaine Fleury avait royalement fait les choses. De riches tapis de Tunis, prts par le cad Ali en couvraient les escaliers, et les cts taient tendus de _frechias_ multicolores o s'accrochaient des trophes de guerre. Mais le fond surtout excitait l'admiration de tous. Au centre d'un soleil form de lames de yatagans et de sabres, s'panouissait en pltre dor le buste imprial, et au-dessous, en caractre d'or et en langue Arabe, s'talait sur une bande rouge cette fire devise: _Il claire le monde_. Des tendards entre-croiss couronnaient le tout. Officiers et chefs indignes, draps majestueusement dans leurs burnous carlates, garnissaient le haut de l'estrade, et, un peu plus bas, s'chelonnaient assises sur des _taharas_ les femmes et les filles des _kebirs_, impassibles et graves sous leurs voiles et leurs moulaas de soie comme des statues du Mystre. Prs d'elles, s'amoncelaient les prix: armes, _djebiras_, longs perons aux attaches brodes d'or, triers damasquins, ceintures et turbans brochs, thmaques luxueuses, foulards et haks. Consciente de son importance, fire et solennelle, Mme Michu trnait sur cette assemble. Des nuages cependant commenaient tacher l'azur de sa joie intime; de petites pointes acres s'enfonaient dans son coeur. En bas, ses pieds, perdues dans la foule vile, elle se sentait des ennemies. Des regards hostiles s'attachaient obstinment sur les siens, la troublaient, l'emplissaient de malaise. C'tait _Fifi la Gouapeuse_, _Paquita l'cumoire_, _Zizi Caniche_, _Blondinette Riche-en-Gueule_, _Camlia Richepanse_ et _Dolors la Plume_. Que pouvait faire son triomphe cette troupe misrable et ddaigne; ces concubines immondes de colons _marcageux_? Hlas! elle venait de reconnatre en elles des amies de jeunesse, au temps o comme elles, vierge folle, elle jetait ses jambes en l'air et son jupon par-dessus les moulins, et ces dlaisses, ces humilies, ces dclasses, dvisageaient la nouvelle venue, la parvenue triomphante, avec des yeux envieux et mauvais. _Blondinette Riche-en-gueule_ interpelait _Fifi la Gouapeuse_, ricanait mme tout haut et Mme Michu entendait de ces mots qui font jaunir les visages. Misres! tre salie ainsi dans sa gloire; entendre des roquets hargneux ses trousses quand on s'avance vainqueur! Si Mme Michu avait eu quelque littrature, elle se ft souvenue que les triomphateurs romains subissaient l'affront d'un insulteur gag, attach leur char, et se ft console; mais Mme Michu ignorait l'histoire et elle fut prise de grande honte et d'une sourde colre qui lui donna de terribles dmangeaisons dans la langue et les doigts et se retint pour ne pas crier: Tas de salopes, fichez le camp ou je descends vous crper le chignon. Elle se tourna vers son poux Michu qui, grave et gourm, ceintur de son charpe-municipale et cravat de blanc, lui parut plus laid et plus bte que jamais: Imbcile allait-elle lui dire, voyez donc ces cratures! mais le petit lieutenant Clapeyron la regardait et le capitaine Fleury lui faisait des yeux tendres. Alors elle sourit, et les jeux commencrent. Tout marchait souhait et Mme Michu, absorbe par l'importance de son rle de distributrice des rcompenses, oubliait ses infimes ennemies, lorsque tout coup il se fit un grand bruit vers la porte, et deux spahis, le fusil haut sur la cuisse, entrrent en caracolant dans le Bordj. Puis, presque aussitt, une jeune dame blonde et charmante, la tte couverte d'un grand chapeau de paille et le corps envelopp d'un burnous de soie, parut, assise sur une mule blanche, escorte d'un groupe de cavaliers arabes. Les officiers descendirent avec empressement l'estrade, et perant la foule, allrent saluer la jolie femme du commandant de Tuggurt, sur laquelle on ne comptait plus. En coquette Parisienne, elle arrivait toute pare pour la fte, ayant fait sa toilette un demi-kilomtre du Bordj, sous une des tentes du cad Ali et, resplendissante, adorable, mignonne, s'excusant de venir si tard, elle accepta le bras du capitaine Fleury et gravit lestement, devant les hommages des sheiks et des cads, tte courbe et main sur le coeur, les marches de l'estrade. Mais le fauteuil de prsidence tait occup, et Mme Michu, ple et lvres pinces, s'y tenait ferme, regardant, l'air hautain et sourcil fronc, monter cette rivale maudite. Alors, le kpi la main, Fleury trs embarrass, s'avana. --Madame, mille excuses. Mais voici Madame la commandante de Tuggurt qui devait prsider la fte... --Madame n'avait qu' venir l'heure, rpondit schement et sans bouger Mme Michu. --Oh! certainement, balbutia la jeune femme confuse, j'ignorais... je ne viens pas prendre la place de Madame. Je vais m'asseoir ses cts. --Qu'on aille chercher un second fauteuil, dit le capitaine; nous aurons deux prsidentes au lieu d'une, ajouta-t-il galamment; la fte n'en aura que plus de charme. --Deux prsidentes! s'cria Mme Michu, jamais! Je cde ma place Madame. Aussi bien je ne sais trop pourquoi je me suis commise ici avec toute sorte de monde. Michu, partons. Elle venait d'apercevoir Fifi la Gouapeuse et Camlia Richepanse ricaner dans le groupe, et Blondinette Riche-en-Gueule entendant ces paroles, cria de sa voix aigu de faubourienne: --Allons donc, madame Cochon, ne fais pas ta Sophie. On te connat. Tu n'tais pas si fire la _Patte du chat_, rue de l'chelle, Constantine, quand tu t'appelais _Marie la Lune_. Eh! Va donc! --De quoi! de quoi! rpliqua Mme Michu. --Oui, oui, rptrent les autres, _Marie la Lune_! --Madame, dit Fleury aux abois, je vous en prie, remettez-vous... Et comme le bruit continuait et que les _kebirs_ et leurs femmes ouvraient des yeux normes, il cria pour faire diversion: --Clapeyron! mon ami, enlevez le ballon, lchez tout. Ce ballon tait le spectacle extraordinaire annonc; celui sur lequel il comptait le plus pour plonger dans l'admiration les douars de la plaine, et donner aux tribus venues la fte une haute ide de la France et de son Empereur. On le dissimulait, tout gonfl, derrire les draperies de l'estrade, prt s'lever majestueusement au-dessus du trophe imprial entranant une pice d'artifice laquelle travaillait depuis plus d'un mois un garde d'artillerie zl, reprsentant l'aigle glorieux d'Austerlitz devant s'allumer et lancer la foudre vingt mtres en l'air. L'on ne devait couper la corde qu' l'instant o le soleil disparaissait sous l'horizon, mais voulant dtourner l'attention de l'horrible scandale qui grossissait, le capitaine htait le moment. --Le ballon, rpta-t-il. Enlevez, Clapeyron, enlevez! --C'est celui de la Michu qu'il faut enlever, cria d'en bas Blondinette Riche-en-Gueule. --Qu'elle descende, nous nous en chargeons! --On ne sait pas me faire respecter, riposta Mme Michu ivre de rage. Vous m'embtez la fin. Tenez, chipies, le voil le ballon, et vous tas de mufles, voici le cas que je fais de votre fte. Et avant qu'il eut t possible de prvoir ce qu'elle allait faire, elle se prcipita sur le bord de l'estrade. En ce moment, le soleil glissait sur l'horizon, et les btiments du Bordj noyaient la foule dans leurs grandes ombres crues. Mais l'estrade place en face de l'chancrure des deux bastions qui flanquaient la porte principale restait en pleine lumire, et le buste imprial tout empourpr dans la flamboyante aurole de son toile d'armures tincelant dans le bleu des tendards croiss, fut tout coup salu par de frntiques clameurs. tait-ce bien l'image de Csar qu'on acclamait ainsi? Au-dessous, juste au-dessous, les deux reines de la fte nageaient dans un limbe lumineux, mais tandis que les feux de l'Occident caressaient les blonds cheveux de la jeune femme, et semblaient entourer son visage d'une limbe virginale, ils clairaient sur Mme Michu une toute autre face. Dos tourn et corps courb en deux, reprise subitement dans sa furie d'une habitude de sa jeunesse, elle talait, la foule interdite, ce que, dit-on, M. Thiers exposa un soir ses amis entre deux chandelles. Et dans les splendeurs du couchant, ces grasses chairs blouissantes parurent pendant une seconde au milieu d'une poussire d'or. Il y eut d'abord un silence de stupfaction profonde, puis un formidable cri d'enthousiasme que couvrit presque aussitt une terrible dtonation. L'aigle d'Austerlitz, maladroitement allum, partait derrire l'estrade faisant crever le ballon. Et la foule bdouine, inconsciente de ce qui se passait et croyant assister au spectacle merveilleux promis, ivre d'allgresse et de gratitude pour le sultan des Francs qui leur offrait gratis un si rjouissant tableau, acclama les appas de Mme Michu: aux cris mille fois rpts de _Vive l'Empereur!_ Et s'imaginant que l'autre belle dame tait monte sur l'estrade pour donner le mme spectacle, et s'indignant de la voir immobile, elle rclama nergiquement cette partie du programme: _L'autre! l'autre! l'autre! A ton tour! ton tour!_ XVI AU PAYS DU KIF Avez-vous jamais vu la long des murs du Cramique, lorsqu'ils sont frapps dans les premiers jours de l'anne par les rayons du soleil qui rgnre le monde, une longue suite d'hommes hves, immobiles, aux joues creuses, aux regards teints et stupides; les uns accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuys contre des piliers, et flchissant, demi, sous le poids de leur corps extnu? Ces spectres qui s'agitent dans les pages fantastiques des contes de Charles Nodier, je les rencontrais chaque jour dans les rues de Constantine, mais ceux que je voyais marcher en trbuchant et envelopps ainsi que des fivreux tremblants de froid dans leurs burnous colls sur leurs membres osseux, n'taient pas comme les hallucins d'Athnes ou de Larisse des victimes imaginaires de la vengeance des sorcires de Thessalie, c'taient des possds heureux ou plutt inconscients de leur abrutissement, des esclaves abandonns de leur plein gr, un matre plus puissant que tous les dieux de l'Olympe, et tous les gnies de l'Orient, et toutes les fes de l'Occident, et tous les magiciens et toutes les sorcires, le roi _Kif_. Longtemps, bien longtemps, je brlais du dsir de pntrer dans les mystrieux domaines de ce souverain si sduisant qu'on se livre lui corps et me; mais il est ferm aux profanes et l'initiation ne peut se faire en un jour; aussi mes tentatives et mes efforts demeuraient sans rsultat. --C'est que tu n'as eu personne pour te servir de guide, me dit mon ami le _Thaleb_ El Hadj Ali bou Nahr, homme savant et sage, ayant plus tudi dans le Livre de la vie, ternellement ferm aux sots, que dans les manuels de morale, picurien-musulman, contempteur des prjugs et des imbciles, autant qu'amateur de bons vins et de filles jolies. Quelques jours aprs, par un soir pluvieux de janvier, comme je m'tais mis l'abri sous l'auvent d'une boutique indigne de la rue des Mozabites, m'amusant au babil de deux jeunes ngresses, en attendant la fin de l'averse, une voix grave s'leva derrire moi. --Eh! quoi gaspilles-tu ton temps, mon fils. Des ngresses, fi donc! Laisse ce fruit aux vieillards qui ont besoin de piment. Viens avec moi, je te montrerai mieux. --O vas-tu? --La tristesse tombe avec la pluie et c'est aux gens d'esprit se distinguer du vulgaire imbcile en ne se laissant influencer ni par les hommes, ni par les lments. Je vais entreprendre un voyage au pays du Kif, et si tu veux me suivre je t'ouvrirai les portes du paradis. --De Mahomet? --Sans doute. C'est le seul sduisant et le seul mis la porte de l'intelligence humaine, ce qui prouve combien Mohamed fils d'Abdallah, est suprieur Jsus fils de Joseph. Marchons. Nous descendmes dans les bas quartiers o s'tait encore conserv intact l'trange et pittoresque cachet de la vieille cit numide en dpit de l'axiome de Thophile Gautier, que toute barbarie traque par la civilisation se rfugie sur les sommets, et nous nous arrtmes dans une ruelle dserte en face d'une boutique ou mieux d'une niche de six sept pieds carrs pratique dans l'enfoncement de la muraille d'une maison presque croulante. Elle tait surhausse d'environ un mtre au-dessus de la chausse, et deux vnrables Bdoins crasseux, mais graves et impassibles comme des muets du srail, assis sur un dbris de natte d'alfa, jouaient majestueusement aux checs. L'un d'eux videmment le propritaire, sourit noblement, posa la main sur son coeur, puis la tendit chacun de nous pour nous aider escalader l'norme pierre formant degr, et nous pntrmes dans la boutique. J'ai dit boutique, car la niche ressemblait tous les rduits o les ngociants arabes se livrent aux douceurs du commerce; mais ici rien au dehors, ni au dedans, ne pouvait attirer l'acheteur. Quelques paquets de plantes sches suspendues la muraille rugueuse laissaient supposer qu'on se trouvait chez un herboriste, mais un herboriste adonn aux pratiques suspectes et tnbreuses, entrepreneur d'avortements, fabricant de philtres, poseur de ventouses, marchand d'amulettes, demi-sorcier, demi-mdecin. L'aspect gnral tait suffisamment louche. Une simple lampe forme d'un verre brch suspendue au plafond par un fil d'archal et o, dans de l'huile nausabonde, tremblotait une mche fumeuse, projetait sa faible lueur sur l'chiquier et les joueurs, laissant le reste dans l'ombre. Ceux-ci d'ailleurs, ds que nous fmes entrs, ne prtrent plus la moindre attention nous et s'absorbrent dans leur partie. Aussi, sans autre prambule, nous avanmes dans l'autre et c'en tait bien un, en effet, car faisant brusquement un coude, il s'enfonait dans des profondeurs tnbreuses qu'une seconde lampe empeste rendait plus caverneuses et plus funbres. De l'extrmit invisible du souterrain arrivait un faible bruit de musique, tarbouka et flte dont les notes bizarres paraissaient d'autant plus extraordinaires qu'on ne s'expliquait pas d'o elles sortaient. Mais comme j'allais ttonnant la muraille caille et suintante, je sentis bientt sous ma main une porte que mon cicrone poussa, et nous nous trouvmes engags dans un autre couloir du fond duquel jaillissaient la lumire et le bruit. Un lourd rideau taill dans un vieux tapis de Tunis fermait l'entre d'une salle vote pleine d'une fume si paisse que je ne distinguais rien d'abord, et que j'prouvais un touffement assez semblable celui qui vous saisit lorsqu'on entre pour la premire fois dans l'tuve d'un bain turc. C'tait plus cre et plus agrable que le tabac, plus parfum et plus charg de narcotique. On sentait au bout de quelques minutes une douceur sur les lvres et dans la tte, et un besoin de repos absolu, physique et moral. Nous nous assmes sur des nattes, et peu peu je distinguai ce qui se passait autour de moi, et les choses qui m'environnaient comme au milieu des vapeurs d'un rve. La salle n'tait qu'une sorte de cave blanchie la chaux, disposition que je m'expliquais, car, bien que l'entre en ft dans la ruelle au-dessus de la chausse, elle se trouvait, cause de la pente du roc, au sous-sol d'une maison de la ruelle suprieure o l'on communiquait par un escalier de pierre en colimaon et sans rampe. Tout ct, un fourneau o brlait un brasier suffisant pour clairer toute la pice, et prs duquel se tenait un _caouadji_ d'aspect farouche, jambes et bras nus, et, accroupis ou allongs sur les nattes, une douzaine de Bdouins, formant de petits groupes, se passaient silencieusement et d'un air abruti de minuscules pipes de terre rouge dont ils aspiraient successivement la fume devant un orchestre de trois musiciens face patibulaire, un joueur de _rhebeb_[13], un joueur de tam-tam, et un joueur de flte. [Note 13: Espce de contrebasse.] Mais tout le monde connat, au moins par ou-dire, les fumeurs de kif, une des varits du haschich; ce n'est donc pas eux que je veux dcrire, mais l'effet produit sur moi-mme. Le caouadji nous avait apport du caf, puis du kif et des pipes; mais El-Hadj Ali dut charger plusieurs fois la mienne avant que j'prouvasse d'autre sentiment que celui d'un assoupissement gnral. Bientt une vive souffrance me tira de cette somnolence agrable; d'horribles crampes me tordirent les nerfs et je sentis en mme temps des frmissements douloureux dans tous mes membres comme si on les harcelait par des picotements d'aiguille. Le mal venait de la tte, surtout du ct du cervelet, descendait comme un mtal en fusion, l'pine dorsale, et semblait couler par la moelle des os dans les extrmits. La souffrance devint en un moment si intolrable que je dus me retenir pour ne pas crier, et ayant port la main ma nuque, le contact fut si douloureux que je crus la bote osseuse creve et que ma cervelle cdait sous mes doigts. --Sortons, dis-je mon compagnon, j'en ai assez, je n'en puis plus. --Patience; ce sont les preuves par o passent les profanes. Brave-les, et tu entreras au royaume enchant du Kif. --Non, non, au diable le royaume et ses enchantements. --Aspire encore quelques bouffes de cette pipe; le mal se dissipera. Mais ma chair me brlait avec une telle intensit que lorsque je voulus prendre la pipe, elle me produisit l'effet d'une tige rougie au feu. Ce fut la dernire preuve. Le mal s'en alla peu peu, faisant place une sensation de bien-tre beaucoup plus douce que celle prouve d'abord. Aux bouffes qui suivirent, je me sentis gagner par une immense et indicible joie, une jouissance intime et prolonge, un oubli complet des misres et des ncessits de la vie, et pris d'un amour universel. Voulant faire partager mon bonheur tous les htes prsents qui m'avaient paru assez dguenills et misrables, j'appelais le _caouadji_, et fouillant dans mes poches, je lui jetais comme un sultan une poigne de gros sous et de petites pices blanches, lui ordonnant de rgaler l'assemble de caf, de kif, d'anisette, et d'envoyer chercher des danseuses! --Oui, des danseuses, cria le Thaleb, qu'on fasse venir des danseuses! Les fumeurs de kif levrent la tte. Cet ordre les arrachait leur stupide somnolence. Je jouissais dlicieusement de leur surprise et je me disais: Ah! ah! On va enfin s'amuser dans cette caverne; les drles ne sont pas si abrutis qu'ils en ont l'air. --Des femmes! redit imprativement El Hadj Ali-bou-Nahr. II Le _caouadji_ ne bougeait pas, une tasse vide d'une main et la minuscule cafetire au long manche de l'autre, il interrogeait du geste le _thaleb_, tonn sans doute d'entendre un tel ordre sortir d'une bouche d'o ne coulaient d'habitude en public que des versets du Koran et des prceptes de morale. Mais celui-ci surexcit par la fume de la plante vnneuse, cria, l'oeil tincelant de colre: --_Caouadji_, fils du diable, n'as-tu pas entendu. Le Roumi ici prsent est mon ami; que dis-je? il est mon frre. Il demande des danseuses, il paye. Qu'on appelle des femmes. --Oui, oui, rptrent les Bdoins, le Roumi a pay. Des femmes, _caouadji_, fils du diable! des femmes! Ils taient tous compltement rveills maintenant, et la lubricit allumait des lueurs phosphorescentes dans leurs prunelles tout l'heure teintes. Il a pay, il a pay disaient-ils; cependant je pensais bien que ma poigne de menues pices ne suffisait pas et je comprenais l'hsitation du cafetier. Mais le thaleb avait command comme moi, on le savait riche, et sans nul doute, il prendrait sur lui une partie des frais. Je me tournais de son ct. Il me regardait en souriant et hochait la tte. Je voyais ses yeux que l'ivresse le gagnait. a va bien, murmurait-il, a va bien, nous allons nous amuser; et, en effet, je l'ai dj dit, la joie dbordait en moi. Des femmes! des danseuses! Cet appel jetait dans l'antre une sorte de magie. L'orchestre s'tait subitement tu, comme si les artistes se recueillaient, rservant leurs plus belles symphonies. Le joueur de _rhebeb_, sexagnaire au front sillonn de rides, passait amoureusement la langue sur sa moustache blanche, comme s'il y sentait le baiser d'une jouvencelle; le joueur de flte, adolescent imberbe, agitait cyniquement son instrument avec des gestes du plus complet naturalisme, en affectant des airs pms, et l'homme la _tarbouka_, vieux ngre face tatoue, roulait ses gros yeux blancs d'une faon si comique, tout en promenant sur la peau d'ne son large pouce qu'il portait ensuite ses lvres avec les marques du plus grand ravissement, que je me tordais de jubilation. _____ En dpit de l'ivresse qui m'avait si soudainement saisi, je percevais trs distinctement toutes choses, et en mme temps, le souvenir d'une conversation prcdente avec le thaleb se prsenta dans ses moindres dtails mon esprit. C'tait au sujet d'une danseuse mauresque, dont la beaut et la grce lascive avaient fait une profonde impression sur moi quelques jours auparavant dans un caf arabe de la porte d'El-Kantara; aussi, quelle ne fut pas ma stupfaction lorsque je vis descendre l'escalier la jolie bayadre et venir se placer en face des musiciens qui attaqurent aussitt un morceau des plus enlevs. Cette apparition inattendue jeta d'abord un trouble dans mes ides, mais je me l'expliquais immdiatement par ce fait que la cave o nous fumions du kif ne pouvait tre que le sous sol d'un caf, et me remmorant la configuration des lieux et la disposition des ruelles parcourues en compagnie du _thaleb_ j'arrivais cette dcouverte que nous nous trouvions prcisment sous le caf mme o j'avais pour la premire fois admir la danseuse, et me rappelant avec quel enthousiasme j'en parlais la veille mon ami Ali-bou-Nahr, je jugeais qu'il avait voulu me mnager cette agrable surprise et jouissait intrieurement de mon plaisir. Je me disposais lui adresser un mot de remercment, mais je lui trouvais une figure si compltement abrutie que je ne pus m'empcher d'clater de rire. Contrairement l'usage des fumeurs de kif, il avait gard dans ses dents sa pipe, et bien qu'elle ft teinte, il s'obstinait, avec un enttement idiot, vouloir en tirer des bouffes. Cependant, le ravissement qui m'inondait avait redoubl depuis l'arrive de la danseuse et je ne me lassais pas de la dvorer des yeux, le cou tendu, mon me sur les lvres. Sa vue m'emplissait de dlices et la jouissance tait telle que tout dsir charnel se taisait. Je compris, un instant, la batitude des bienheureux du ciel chrtien o l'unique contemplation du Pre Eternel suffit leur joie. Mais ce ne fut qu'un instant, car je revins bien vite aux beauts plus profanes du paradis de Mahomet dont l'aime prsente me semblait un vivant et parfait spcimen. Elle portait le costume que je lui connaissais: robe de soie mi-partie bleue et mi-partie jaune, serre sur ses reins par une _foutah_ verte. On dcouvrait sous la gaze, par l'chancrure ouverte jusqu'au nombril, les globes luisante des seins, et sous la _foutah_ trs tendue, le dveloppement presque exagr des hanches. La ceinture dore large d'une main et trs lche descendait jusqu'au bas du ventre. Ses bras charnus et superbes, taient nus jusqu' l'paule, nus aussi les mollets et les petits pieds bien cambrs, dont un anneau d'argent battait la cheville, car elle venait de laisser prs de l'orchestre ses babouches rouges brodes d'or. Je la voyais bien mieux que la premire fois, d'abord parce que j'tais plus rapproch d'elle, puis mes sens avaient acquis une telle acuit que j'aurais pu lire les caractres arabes des sequins scintillant en un cadre mouvant et gracieux autour de son visage d'une correction sculpturale, et mme je respirais le musc que dgageait sur sa poitrine un petit sachet de soie, et bientt les capiteux parfums des moiteurs de son corps chauff par la danse. C'tait ce pas arabe toujours le mme, mais si empreint de volupt que jamais on ne s'en fatigue. Et la belle fille souriait demi pame dans ses poses extatiques, faisant tournoyer son foulard bariol, tournant elle-mme lentement, avec des frmissements lascifs et troublants de hanches, au son de l'orchestre endiabl. J'tais si abm dans l'ardente contemplation que je ne m'aperus pas sur-le-champ de l'clat extraordinaire rpandu dans tous les coins de la salle souterraine. Les deux verres brchs remplis d'huile nausabonde, o nageait une mche fumeuse, avaient disparu, ou du moins je ne les voyais plus, effacs qu'ils taient par l'blouissante clart de girandoles de feu allumes de toutes parts. Mais je n'eus pas le temps de m'extasier de ce spectacle. Un plus merveilleux m'attendait. La salle, peu peu, se transformait en gynce. Elle s'emplissait de jeunes et jolies femmes, que je voyais descendre une une les marches de pierre du petit escalier. D'o sortaient-elles? Constantine envoyait-elle toutes ses danseuses de caf maure? Le thaleb m'avait donc conduit au quartier-gnral des bayadres? Je me posais ces questions sentant crotre en moi de nouvelles sensations de volupt et dans mon enthousiasme je secouais brutalement mon compagnon, indign de le voir aspirer encore stupidement des bouffes imaginaires de sa pipe teinte, l'air somnolent, les yeux mi-clos, en apparence indiffrent ce dfil de houris. III Prs de la premire danseuse, les nouvelles venues se grouprent, et ondulant comme elle, comme elle s'agitant en saccades lascives, jouant des yeux, des hanches et du mouchoir, les lvres entr'ouvertes laissant voir la ligne brillante et nacre des dents, elles marquaient coups de reins la mesure, tantt lentement tantt furieusement, selon les caprices de l'orchestre en dlire. Et je trouvais aussi un plaisir inexprimable ces notes sauvages. C'tait comme un fouillis de merveilleuses arabesques se dtachant en relief, avec une intensit extraordinaire de tons et une incomparable richesse de couleurs, sur un fond de chaux-vive recouvrant les lzardes et les effritements d'une muraille lpreuse. Je nageais dans un ocan de volupts o plongeait la fois tous mes sens secous par un dlicieux remous et voici que les danseuses, dans leurs gracieuses spirales, dtachrent l'une aprs l'autre toutes les parties de leur habillement. Ce fut d'abord le mouchoir ray de soie et d'or qui tomba de la tte, puis la foutah zbre se dnoua des hanches, les robes glissrent des paules et la chemise de gaze, un instant flottante, alla grossir le tas des toffes barioles, et les ballerines se mlant, se croisant en ondulations et en torsions amoureuses, sans suspendre une seconde leur savante chorgraphie, s'offrirent nues comme un choeur de dryades. Et faunes et satyres faisaient cercle, se groupaient, pantelants de dsirs. Noys dans l'extase, je n'avais pas remarqu que la salle, notre entre presque vide, s'emplissait de spectateurs. Sans doute ils venaient par le mme chemin que nous, la petite boutique mystrieuse, mais on et dit que les forts enchantes de Thessalie en envoyant leurs essaims de nymphes, vomissaient leurs lgions de dits hircines. Sous le large manteau d'Orient, les loques des Bdouins, les oripeaux fastueux des Maures, le sac ray des ngres, la longue chemise des gens du Souf; sous ces turbans et ces haks clatants de blancheur ou jaunis d'une crasse lustrale; ces vestes, ces gilets, ces pantalons soutachs, verts, bleus, oranges, carlates; ces jambes bronzes et poilues, et ces bottes de maroquin brod d'or; sous ce luxe comme sous ses haillons, de riches et de pauvres confondus et nivels devant le mme besoin humain, on sentait les ardents frissons du vieux bouc hbraque auquel sacrifiaient les juives enfivres; l'_hircus_ rotique de Virgile, fils des Grecs; l'idole vnre de Mends, fille des Babyloniens; la monture chre Vnus; _hircipes_ l'emblme du rut brutal qui a travers les ges; l'antique et ternel Pan, dieu du monde! Au rut, les faunes, les satyres et les boucs! Et comme le divin Appelle, ils se saolaient les yeux du spectacle de ces vingt Phrynes, plus nues et aussi belles que l'_anadyomen_ lorsque l'artiste la contempla, desse de beaut sortant des ondes bleues du golfe Salonique, car la blonde courtisane d'Athnes avait pour voile ses longs cheveux flottants, tandis que les noires tresses des bayadres algriennes tordues en une natte unique ne voilaient rien aux avides regards. Comme j'tais venu surtout dans le but d'exprimenter sur moi-mme, je cherchais retenir ma raison qui chappait. Le _thaleb_ m'avait affirm que dans l'ivresse produite par le kif on gardait, avec un effort de volont, la conscience des choses, aussi faisais-je appel toute mon nergie pour rassembler les lambeaux de mon intelligence qui craquait et se dchirait comme une toile trop tendue. Ce que j'apprhendais surtout tait de commettre quelque extravagance qui m'et fait prendre en piti par ces hommes, gardant sous le fouet de la passion un maintien impassible. Les yeux, il est vrai, lanaient des flammes, les visages se contractaient sous un rictus nerveux, et les poitrines haletaient, mais les corps demeuraient immobiles et majestueux. Moi, au contraire, je m'agitais, prt chaque seconde tendre les bras pour les plonger dans ce fouillis de chairs en mouvement, se rapprochant si prs de moi dans leur tournoiement fantastique que j'en sentais la chaleur. Ce qui me frappait, c'est, d'une part, le sentiment de la folie s'emparant de mon cerveau, et, de l'autre, cette acuit de sens surprenante qui me faisait percevoir en les centuplant, comme pour la vue un microscope, l'exquise suavit des impressions. Ces filles, me disais-je, sont de vulgaires coquines, des prostitues de bas lieu, probablement laides et sales; cet orchestre qui me ravit, un tintamarre incohrent; ces parfums qui m'enivrent, du musc puant et de l'encens grossier, et, sous l'influence du kif, je ne vois, n'entends, ne respire que suavits. Quoique dans un tat absolument anormal, mes rflexions n'avaient donc rien de draisonnable, et le seul lger dsagrment que j'prouvais c'est que, quand j'essayais d'analyser mes impressions et de les fixer dans ma cervelle, il me semblait qu'elle cdait comme de la cire molle sous l'empreinte. Je n'avais pas non plus perdu la mmoire. Je me rappelais parfaitement avoir absorb la fume de six pipes, pourquoi et dans quelles conditions j'tais venu, et je constatai avec la plus grande surprise l'tat de somnolence et d'hbtement de mon ami le thaleb qui, toujours le tuyau aux lvres, continuait paratre indiffrent aux tableaux enchanteurs qui se droulaient. Quant moi, rien ne m'chappait de cette ferie, rien ne diminuait la finesse exquise de mes perceptions physiques. On et dit que mes sens avaient le don d'ubiquit, celui de l'oue comme les autres. J'entendais distinctement chacune des notes bizarres des trois instruments et j'prouvais chacune un plaisir infini; j'entendais en mme temps le pas cadenc et si lger des danseuses, leur respiration courte, le frottement de leurs hanches quand elles glissaient l'une contre l'autre, l'insaisissable frlement des foulards qu'elles agitaient au-dessus de leur tte, les bras arrondis, montrant leurs aisselles soigneusement piles, et je distinguais le bruit argentin des anneaux des poignets et des chevilles et celui plus doux encore de leurs colliers de squins. Et dans la rotation rapide, au milieu d'une bue rousstre, dans le tourbillonnement de jambes, de bras, de gorges, de torses, de reins, passant en tournoyant pour disparatre et reparatre encore, mes yeux enflamms, et mes dsirs, et mon coeur, et tout mon tre s'attachrent obstinment un seul corps d'une beaut et d'une rigidit marmorenne, celui d'Aicha, la premire danseuse qui, subjugue sans doute par l'attraction magntique de ce milieu charg d'tincelles, et m'ayant reconnu comme le seul tranger, et peut-tre aussi le plus ardent et le plus jeune de ses admirateurs, n'adressa bientt plus qu' moi ses sourires et ses oeillades jusque-l distribus banalement tous. Elle affecta mme de passer si prs de moi, ralentissant sa fivreuse spirale, que j'effleurais son corps de mes lvres, et ne me matrisant plus, affol et dompt, je l'attendis les mains ouvertes, et lorsqu'elle passa une fois encore, je la saisis pleines poignes et la fit choir sur mes genoux... et s'ouvrit le septime ciel. _____ Je ne sais ce qui se passa autour de moi, si je fus l'objet des moqueries des Arabes, ni comment s'teignirent les lumires, mais quelque chose de semblable un coup de marteau sur le front m'arracha brusquement mon excessif bonheur, et la voix un peu rauque d'Alibou-Nahr me cria: --Eh! bien, es-tu content? Rveille-toi, rveille-toi! Je soulevais pniblement ma tte, qui me semblait peser cent livres et promenais autour de moi un regard effar. La cave avait repris son aspect triste et morne. Les deux lampes nausabondes fumaient davantage encore, le fourneau tait presque teint et le _caouadji_, accroupi sur un banc, dormait la tte dans ses jambes, jetant dans le silence un ronflement sourd. Cinq ou six Bdouins, allongs et l sur des nattes, dormaient aussi. --Et les danseuses, m'criai-je, et Aicha! Parties? parties? --Ah! ah! elle s'appelle Aicha! le nom de la mienne est Blondinette. Une Franaise que je connais bien, suave comme un matin de mai, ardente comme un midi de juillet. Ah! ah! ah! la fille sans pareille! --Une Franaise! une blonde! mais je n'ai vu que de brunes mauresques. --Chacun rve ce qu'il n'a pas, rpondit sententieusement le sage _thaleb_ et voil justement l'effet merveilleux du kif! Le _dieu_ a les mains pleines des joies dsires. Mais il ne faut pas en abuser comme les brutes que tu vois ici. Ce disant, il se leva, rajustant son turban et rparant le dsordre de ses vtements avec autant de calme et de dignit que s'il venait de les dranger dans les prosternements de la mosque en rcitant les versets du Vrai Livre. --Comment, il n'y avait pas l de danseuses tout l'heure, de danseuses nues? --Oui, dans tes rves, mon fils. Tu as pris l'ombre pour la ralit. Mais les radieux fantmes qui nous bercent depuis qu'on nous te nos langes jusqu' ce qu'on nous couvre du suaire, ne sont-ils pas ce qu'il y a de meilleur dans la vie. FIN TABLE DES MATIRES I.--Le ventre. II.--Les premiers Kroumirs. III.--La poule vole. IV.--La fille du Biskri. V.--Les pucelles et l'talon. VI.--La noce de la petite Zarah. VII--L'hte. VIII.--Clair de lune. IX.--Coin du dsert. X.--Mardi-gras. XI.--L'Hanafi. XII.--Loth. XIII.--Le cocu et les rats. XIV.--La vache enrage. XV.--Fte impriale. XVI.--Au pays du kif. FIN DE LA TABLE _______________________________________ Imprimerie DESTENAY, Saint-Amand (Cher). End of the Project Gutenberg EBook of Sous le burnous, by Hector France License: Share Alike