Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) VIE DE B. FRANKLIN, SUIVIE DE SES OEUVRES POSTHUMES. T. I. _Dcret concernant les Contrefacteurs, rendu le 19 Juillet 1793, l'An 2 de la Rpublique._ La Convention nationale, aprs avoir entendu le rapport de son Comit d'instruction publique, dcrte ce qui suit: ART. 1. Les Auteurs d'crits en tout genre, les Compositeurs de Musique, les Peintres et Dessinateurs qui feront graver des Tableaux ou Dessins, jouiront durant leur vie entire du droit exclusif de vendre, faire vendre, distribuer leurs Ouvrages dans le territoire de la Rpublique, et d'en cder la proprit en tout ou en partie. ART. 2. Leurs hritiers ou Cessionnaires jouiront du mme droit durant l'espace de dix ans aprs la mort des auteurs. ART. 3. Les officiers de paix, Juges de Paix ou Commissaires de Police seront tenus de faire confisquer, la rquisition et au profit des Auteurs, Compositeurs, Peintres ou Dessinateurs et autres, leurs Hritiers ou Cessionnaires, tous les Exemplaires des ditions imprimes ou graves sans la permission formelle et par crit des Auteurs. ART. 4. Tout Contrefacteur sera tenu de payer au vritable Propritaire une somme quivalente au prix de trois mille exemplaires de l'dition originale. ART. 5. Tout Dbitant d'dition contrefaite, s'il n'est pas reconnu Contrefacteur, sera tenu de payer au vritable Propritaire une somme quivalente au prix de cinq cents exemplaires de l'dition originale. ART. 6. Tout Citoyen qui mettra au jour un Ouvrage, soit de Littrature ou de Gravure dans quelque genre que ce soit, sera oblig d'en dposer deux exemplaires la Bibliothque nationale ou au Cabinet des Estampes de la Rpublique, dont il recevra un reu sign par le Bibliothcaire; faute de quoi il ne pourra tre admis en justice pour la poursuite des Contrefacteurs. ART. 7. Les hritiers de l'Auteur d'un Ouvrage de Littrature ou de Gravure, ou de toute autre production de l'esprit ou du gnie qui appartiennent aux beaux-arts, en auront la proprit exclusive pendant dix annes. * * * * * _Je place la prsente dition sous la sauve-garde des Loix et de la probit des citoyens. Je dclare que je poursuivrai devant les Tribunaux tout_ Contrefacteur, Distributeur _ou_ Dbitant _d'dition contrefaite. J'assure mme au Citoyen qui me fera connotre le_ Contrefacteur, Distributeur _ou_ Dbitant, _la moiti du ddommagement que la Loi accorde._ Paris, ce 5 Prairial, l'an 6e de la Rpublique Franaise. BUISSON. [Illustration: Benjamin Franklin.] VIE DE BENJAMIN FRANKLIN, CRITE PAR LUI-MME, SUIVIE DE SES OEUVRES MORALES, POLITIQUES ET LITTRAIRES, Dont la plus grande partie n'avoit pas encore t publie. TRADUIT DE L'ANGLAIS, AVEC DES NOTES, PAR J. CASTRA. Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis. TOME PREMIER. * * * * * PARIS, Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, N. 20. AN VI DE LA RPUBLIQUE. PRFACE DU TRADUCTEUR. Pendant les dernires annes que Benjamin Franklin passa en France, on parloit beaucoup, dans les Socits o il vivoit, des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, dont la premire partie venoit de parotre. Cet Ouvrage, dont on peut dire et tant de bien et tant de mal, et qui est quelquefois si attrayant par les charmes et la sublimit du style, quelquefois si rebutant par l'inconvenance des faits, engagea quelques amis de Franklin lui conseiller d'crire aussi les Mmoires de sa Vie: il y consentit. Ces amis pensoient, avec raison, qu'il seroit curieux de comparer l'Histoire d'un crivain, qui semble ne s'tre servi de sa brillante imagination que pour se rendre malheureux, celle d'un Philosophe qui a sans cesse employ toutes les ressources de son esprit assurer son bonheur, en contribuant celui de l'humanit entire. Eh! en effet, combien il est intressant de considrer les chemins diffrens qu'ont suivis ces deux hommes galement ns dans le simple tat d'Artisan, livrs eux-mmes au sortir de l'enfance et n'ayant presque point eu de matres. Chacun d'eux fit sa propre ducation et parvint la plus grande clbrit. Mais l'un passa indolemment plusieurs annes dans la servitude obscure, o le retenoit une femme sensuelle[1]; et l'autre ne comptant que sur lui, travailla constamment de ses mains, vcut avec la plus grande temprance, la plus svre conomie, et en mme-temps, fournit gnreusement aux besoins, mme aux fantaisies de ses amis. [1] Madame de Warens. Cette comparaison, tout entire l'avantage de Franklin, ne doit pas faire supposer que je cherche dprcier Jean-Jacques. Personne n'admire et n'aime plus que moi le rare talent de cet loquent crivain: mais j'ai cru devoir indiquer combien sa conduite, rapproche de celle de Franklin, peut tre une utile et grande leon pour la Jeunesse. Il y a des prceptes d'une saine morale, non-seulement dans la Vie de Franklin, mais dans la plupart des morceaux qui composent le Recueil de ses OEuvres. Le reste est historique ou ingnieux. Une partie de la Vie de Franklin avoit t dj traduite en franais, et mme d'une manire soigne. Malgr cela, j'ai os entreprendre de la traduire de nouveau. L'diteur anglais a joint ce qu'il a pu se procurer du manuscrit de Franklin, la suite de sa Vie, compose Philadelphie. J'ai t assez heureux pour pouvoir ajouter ce que m'a fourni cet diteur, divers morceaux qu'il n'a point connus, et un second Fragment des Mmoires originaux[2]: mais j'ai encore regretter de n'avoir pas eu tous ces Mmoires, qui vont, dit-on, jusqu'en 1757.--On ne sait pourquoi M. Benjamin Franklin Bache[3], qui les a en sa possession et vit maintenant Londres, en prive si long-temps le Public. Les Ouvrages d'un grand Homme appartiennent moins ses Hritiers qu'au Genre-humain. [2] On trouvera ce Fragment la fin du second Volume, page 388. [3] Franklin eut un fils et une fille. Dans la Rvolution d'Amrique, le fils suivit le parti des Anglais, et fut quelque temps gouverneur de la province de New-Jersey. Pris par les Amricains, il auroit, dit-on, t fusill sans la considration qu'on avoit pour son pre. On le fit vader et il passa Londres. La fille pousa M. Bache, de Philadelphie, et c'est d'elle qu'est n M. Benjamin Franklin Bache, possesseur des Manuscrits de son grand-pre. Peut-tre ne sera-t-on pas fch de lire une lettre que le clbre Docteur Price a adresse un de ses amis, au sujet des Mmoires de Franklin. La voici: Hackney, le 19 juin 1790. Il m'est difficile, Monsieur, de vous exprimer combien je suis touch du soin que vous voulez bien prendre de m'crire.--Je suis, sur-tout, infiniment reconnoissant de la dernire lettre, dans laquelle vous me donnez des dtails sur la mort de notre excellent ami, le Docteur Franklin. Ce qu'il a crit de sa Vie, montrera, d'une manire frappante, comment un homme peut, par ses talens, son travail, sa probit, s'lever du sein de l'obscurit jusqu'au plus haut degr de la fortune et de la considration. Mais il n'a port ses Mmoires que jusqu' l'anne 1757; et je sais que depuis qu'il a envoy en Angleterre le manuscrit que j'ai lu, il lui a t impossible d'y rien ajouter. Ce n'est pas sans un vif regret que je songe la mort de cet ami. Mais l'ordre irrvocable de la nature nous condamne tous mourir; et quand on y rflchit, il est consolant, sans doute, de pouvoir penser qu'on n'a pas vcu en vain, et que tous les hommes utiles et vertueux se retrouveront encore au-del du tombeau. Dans la dernire lettre que m'a crite le Docteur Franklin, il me parle de son ge et de ses infirmits; il observe que le Crateur a t assez indulgent pour vouloir qu' mesure que nous approchons du terme de la vie, nous ayons plus de raisons de nous en dtacher; et parmi ces raisons, il regarde comme une des plus grandes, la perte de nos amis. J'ai lu, avec beaucoup de satisfaction, le dtail que vous me donnez des honneurs qui ont t rendus la mmoire de Franklin, par les Habitans de Philadelphie et par le Congrs amricain.--J'eus aussi hier le plaisir d'apprendre que l'Assemble nationale de France avoit rsolu de porter le deuil de ce Sage.--Quel spectacle glorieux la libert prpare dans ce pays!--Les Annales du monde n'en offrent point de pareil; et l'un des plus grands honneurs de Franklin est d'y avoir beaucoup contribu. Agrez mon respect, RICHARD PRICE. Je dois observer que, quoique la _Science du Bonhomme Richard_ ait dj t publie, je l'ai traduite de nouveau et mise la fin du second Volume, car sans ce petit Ouvrage, les OEuvres Morales de Franklin auroient paru trop incompltes. VIE DE BENJAMIN FRANKLIN. MON CHER FILS, Je me suis amus recueillir quelques petites anecdotes concernant ma famille. Vous pouvez vous rappeler que, quand vous tiez avec moi en Angleterre, je fis des recherches parmi ceux de mes parens qui vivoient encore, et j'entrepris mme un voyage ce sujet. J'aime penser que vous aurez, ainsi que moi, du plaisir connotre les circonstances de mon origine et de ma vie, circonstances qui, en grande partie, sont encore ignores de vous. Je vais donc les crire: ce sera l'agrable emploi d'une semaine de loisir non-interrompu, dont je me propose de jouir pendant ma retraite actuelle la campagne. Il est aussi d'autres motifs qui m'engagent crire mes mmoires. Du sein de la pauvret et de l'obscurit, dans lesquelles je naquis et je passai mes premires annes, je me suis lev un tat d'opulence et ai acquis quelque clbrit dans le monde. Un bonheur constant a t mon partage jusqu' l'ge avanc o je suis parvenu; mes descendans seront peut-tre curieux de connotre les moyens qui, grace au secours de la providence, m'ont toujours si bien russi; et si par hasard ils se trouvent dans les mmes circonstances que moi, ils pourront retirer quelqu'avantage de mes rcits. Je rflchis souvent au bonheur dont j'ai joui, et je me dis quelquefois que, si l'offre m'en toit faite, je m'engagerois volontiers parcourir la mme carrire, depuis le commencement jusqu' la fin. Je demanderois, de plus, le privilge qu'ont les auteurs, de corriger, dans une seconde dition, les erreurs de la premire. Je voudrois aussi pouvoir changer quelques incidens futiles, quelques petits vnemens pour d'autres plus favorables: mais quand bien mme cela me seroit refus, je ne consentirois pas moins recommencer ma vie. Toutefois, comme une rptition de la vie ne peut avoir lieu, ce qui, suivant moi, y ressemble le plus, c'est de s'en rappeler toutes les circonstances; et pour en rendre le souvenir plus durable, il faut les crire. En m'occupant ainsi, je satisferai cette inclination qu'ont toujours les vieillards, parler d'eux-mmes et conter ce qu'ils ont fait; et je suivrai librement mon penchant sans fatiguer ceux qui, par respect pour mon ge, se croiroient obligs de m'couter. Ils pourront, au moins, ne pas me lire, si cela ne les amuse pas. Enfin, il faut bien que je l'avoue, puisque personne ne voudroit me croire si je le niois, peut-tre satisferai-je ma vanit. Toutes les fois que j'ai entendu prononcer ou que j'ai lu cette phrase prparatoire:--_Je puis dire sans vanit_, j'ai vu qu'elle toit aussitt suivie de quelque trait d'une vanit transcendante. En gnral, quelque vanit qu'aient les hommes, ils la hassent dans les autres. Pour moi, je la respecte par-tout o je la rencontre, parce que je suis persuad qu'elle est utile et l'individu qu'elle domine et ceux qui sont soumis son influence. Il ne seroit donc pas tout--fait absurde que dans beaucoup de circonstances, un homme comptt sa vanit parmi les autres douceurs de la vie, et en rendt grace la providence. Mais laissez-moi reconnotre ici, en toute humilit, que c'est cette divine providence que je dois toute ma flicit. C'est sa main puissante qui m'a fourni les moyens que j'ai employs et les a couronns du succs. Ma foi, cet gard, me donne, non la certitude, mais l'esprance que la bont divine se signalera encore envers moi, soit en tendant la dure de mon bonheur jusqu' la fin de ma carrire, soit en me donnant la force de supporter les funestes revers que je puis prouver comme tant d'autres. Ma fortune venir n'est connue que de celui qui tient dans ses mains notre destine, et qui peut faire servir nos afflictions mmes notre avantage. Un de mes oncles, qui avoit dsir comme moi, de rassembler des anecdotes de notre famille, me donna quelques notes dont j'ai tir plusieurs particularits, touchant nos anctres. C'est par-l que j'ai su que pendant trois cens ans au moins, ils ont vcu dans le village d'Eaton, en Northampton-Shire, sur un domaine d'environ trente acres. Mon oncle n'avoit pu dcouvrir combien de temps ils y avoient t tablis avant ce terme. Probablement ils y toient depuis l'poque o chaque famille prit un surnom, et o la ntre choisit celui de Franklin, qui avoit t auparavant la dnomination d'un certain ordre de personnes[4]. [4] On trouve dans l'ouvrage de Fortescue, crit vers l'an 1412, et intitul: _De laudibus legum Angli_, une preuve que le mot _Franklin_ dsignoit un ordre ou un rang en Angleterre. Voici la traduction du passage qui dit qu'on pouvoit aisment former de bons jurys dans toutes les parties de ce royaume. --En outre, le pays est tellement rempli de propritaires, qu'il n'y a pas un village, quelque petit qu'il soit, o l'on ne trouve un chevalier, un cuyer, ou un de ces chefs de famille, appels _Franklins_, qui tous ont de riches possessions. Il y a aussi d'autres francs-tenanciers, et beaucoup de mtayers, qui ont assez de bien pour jouir du droit de composer un jury, dans la forme ci-dessus mentionne. Le pote Chaucer appelle aussi son campagnard un _Franklin_; et ayant dcrit la manire honorable dont il tenoit sa maison, il dit -peu-prs: Ce bon _Franklin_, l'honneur de son pays, Simple en ses moeurs, simple dans sa parure, Modestement portoit sa ceinture, Bourse de soie aussi blanche qu'un lys. Preux chevalier, juge trs-quitable, Franc, gnreux, compatissant, humain, Tendant au pauvre une main secourable, Par ses conseils clairant l'incertain, Il eut le don de plaire: il fut enfin, Toujours aim, comme toujours aimable. Le petit domaine qui appartenoit nos anctres, n'et pas suffi pour leur subsistance, sans le mtier de forgeron qui se perptua parmi eux et fut constamment exerc par l'an de la famille, jusques au temps de mon oncle; coutume que lui et mon pre suivirent aussi l'gard de leurs fils. Dans les recherches que je fis Eaton, je ne trouvai aucun dtail sur la naissance, les mariages et la mort de nos parens, que depuis l'anne 1555, parce que le registre de la paroisse ne remontoit pas plus haut. J'appris, par ce registre, que j'tois le plus jeune fils du plus jeune des Franklin, en remontant cinq gnrations. Mon grand-pre Thomas, n en 1598, vcut Eaton jusqu' ce qu'il ft trop g pour continuer son mtier. Alors il se retira Banbury, dans l'Oxford-Shire, o rsidoit son fils John, qui exeroit le mtier de teinturier, et chez qui mon pre toit en apprentissage. Mon grand-pre mourut l et y fut enterr. Nous visitmes sa tombe en 1758. Son fils an, Thomas, demeuroit Eaton, dans la maison paternelle, qu'il lgua avec la terre qui en dpendoit, sa fille unique. Cette fille, de concert avec son mari, M. Fisher de Wellingborough vendit depuis son hritage M. Ested, qui en est encore propritaire. Mon grand-pre eut quatre fils qui lui survcurent; savoir: Thomas, John, Benjamin et Josias. Je ne vous en dirai que ce que me fournira ma mmoire; car je n'ai point ici mes papiers, dans lesquels vous trouverez un plus long dtail, s'ils ne se sont pas gars en mon absence. Thomas avoit appris, sous son pre, le mtier de forgeron. Mais possdant beaucoup d'esprit naturel, il le perfectionna par l'tude, la sollicitation de M. Palmer, qui toit alors le principal habitant de la paroisse d'Eaton, et encouragea de mme tous mes oncles s'instruire. Thomas se mit donc en tat de remplir l'office de procureur. Il devint bientt un personnage essentiel pour les affaires du village, et fut un des principaux moteurs de toutes les entreprises publiques, tant pour ce qui avoit rapport au comt qu' la ville de Northampton. On nous en raconta plusieurs traits remarquables, lorsque nous allmes Eaton. Il jouit de l'estime et de la protection particulire de lord Halifax, et mourut le 6 janvier 1702, prcisment quatre ans avant ma naissance. Je me rappelle que le rcit que nous firent de sa vie et de son caractre, quelques personnes ges, dans le village, vous frappa extraordinairement par l'analogie que vous trouvtes entre ces dtails et ce que vous connoissiez de moi. --S'il toit mort quatre ans plus tard, dites-vous, on pourroit croire la transmigration des ames. John fut, ce que je crois, lev dans la profession de teinturier en laine. Benjamin fut mis en apprentissage Londres, chez un teinturier en soie. Il toit industrieux. Je me souviens trs-bien de lui; car lorsque j'tois encore enfant, il vint joindre mon pre Boston et vcut quelques annes dans notre maison. Il fut toujours li d'une tendre amiti avec mon pre, qui me le donna pour parrain. Il parvint un ge trs-avanc. Il laissa deux volumes _in-quarto_ de posies manuscrites, consistant en petites pices fugitives, adresses ses amis. Il avoit invent une tachygraphie, qu'il m'enseigna; mais n'en ayant jamais fait usage je l'ai oublie. C'toit un homme rempli de pit, et trs-soigneux d'aller entendre les meilleurs prdicateurs, dont il se fesoit un plaisir de transcrire les sermons d'aprs sa mthode abrge. Il en avoit ainsi recueilli plusieurs volumes. Il aimoit aussi beaucoup les matires politiques, peut-tre mme trop pour sa situation. Je trouvai dernirement Londres une collection qu'il avoit faite, de tous les principaux pamphlets relatifs aux affaires publiques, depuis l'anne 1641 jusqu'en 1717. Il en manque plusieurs volumes, comme on le voit par la srie des numros: mais il en reste encore huit _in-folio_ et vingt-quatre _in-quarto_ et _in-octavo_. Ce recueil toit tomb entre les mains d'un bouquiniste qui, me connoissant pour m'avoir vendu quelques livres, me l'apporta. Il parot que mon oncle le laissa en Angleterre, quand il partit pour l'Amrique, il y a environ cinquante ans. J'y trouvai un grand nombre de notes marginales, crites de sa main. Son petit-fils, Samuel Franklin, vit maintenant Boston. Notre humble famille avoit embrass de bonne heure la rformation: elle y resta fidlement attache durant le rgne de Marie, et fut mme en danger d'tre perscute cause de son zle contre le papisme. Elle avoit une Bible anglaise; et pour la cacher d'une manire plus sre, elle s'avisa de l'attacher toute ouverte, avec des cordons qui traversoient les feuillets, en dedans du couvercle d'une chaise perce. Quand mon grand-pre vouloit la lire ses enfans, il renversoit sur ses genoux le couvercle de la chaise perce, et fesoit passer les feuillets d'un cordon sous l'autre. Un des enfans fesoit sentinelle la porte, afin d'avertir s'il voyoit l'appariteur, c'est--dire, l'huissier de la cour ecclsiastique. Dans ce cas, on remettoit le couvercle sa place, et la Bible demeuroit cache comme auparavant. C'est mon oncle Benjamin qui m'a racont cette anecdote. Toute la famille demeura attache l'glise anglicane jusque vers la fin du rgne de Charles second. Alors quelques ministres qui avoient t destitus comme non-conformistes, tinrent des conventicules en Northampton-Shire. Benjamin et Josias se joignirent eux et ne se sparrent plus de leur croyance. Le reste de la famille resta dans l'glise piscopale. Josias, mon pre, s'toit mari jeune. Vers l'an 1682, il conduisit la Nouvelle-Angleterre, sa femme et trois enfans. Il y avoit t engag par quelques personnes considrables, de sa connoissance, qui, voyant les conventicules dfendus par la loi et souvent inquits, s'toient dtermines passer en Amrique, dans l'espoir de jouir du libre exercice de leur religion. Mon pre eut encore de sa premire femme, quatre enfans ns en Amrique. Il eut ensuite, d'une seconde femme, dix autres enfans, ce qui fait en tout, dix-sept. Je me souviens d'en avoir vu, assis sa table, treize, qui tous grandirent et se marirent. J'tois le dernier des fils, et le plus jeune de la famille, except deux filles. Je naquis Boston, dans la Nouvelle-Angleterre. Ma mre, cette seconde femme dont je viens de parler, toit Abiah Folger, fille d'un des premiers colons, nomm _Pierre Folger_, que Cotton Mather, dans son histoire ecclsiastique de la province, cite honorablement comme un pieux et savant anglais, autant que je puis me rappeler ses expressions. J'ai ou dire que le pre de ma mre avoit compos diverses petites pices: mais l'on n'en a imprim qu'une, que j'ai vue il y a plusieurs annes. Elle porte la date de 1675, et est en vers familiers, suivant le got du temps et du pays o elle fut crite. L'auteur s'adressant ceux qui gouvernoient alors, parle pour la libert de conscience, et en faveur des anabaptistes, des quakers et des autres sectaires qui avoient t exposs la perscution. C'est cette perscution qu'il attribue les guerres avec les sauvages, et les autres calamits qui affligeoient le pays, les regardant comme un effet des jugemens de Dieu, en punition d'une offense aussi odieuse; et il exhorte le gouvernement abolir des lois aussi contraires la charit. Cette pice est crite avec une libert mle et une agrable simplicit. Je m'en rappelle les six derniers vers, quoique j'aie oubli l'arrangement des mots des deux premiers, dont le sens est que les censures de l'auteur sont dictes par la bienveillance, et que consquemment il dsire d'tre connu. Je hais de tout mon coeur, ajoute-t-il, la dissimulation: Comme cette pice est crite Dans une bonne intention, Je dis qu' Shelburne[5] j'habite, Et je signe ici mon vrai nom[6]. PIERRE FOLGER. [5] Ville de l'le de Nantuket. [6] Voici les vers anglais: From Shelburne, where I dwell, I therefore put my name, Your friend, who means you well. PETER FOLGER. Mes frres furent tous placs pour apprendre diffrens mtiers. Pour moi, on m'envoya dans un collge l'ge de huit ans; mon pre me destinoit l'glise et me regardoit dj comme le chapelain de la famille. Il avoit conu ce dessein, cause de la promptitude avec laquelle j'avois appris lire dans mon enfance, car je ne me souviens pas d'avoir jamais t sans savoir lire, et il y toit, en outre, excit par les encouragemens de ses amis, qui l'assuroient que je deviendrois certainement un homme de lettres. Mon oncle Benjamin l'approuvoit aussi, et promettoit de me donner tous ses volumes de sermons, si je voulois me donner la peine d'apprendre la mthode abrge, selon laquelle il les avoit crits. Cependant, je demeurai peine un an au collge, quoique dans ce court intervalle, je fusse du milieu de ma classe mont la tte, et ensuite dans la classe immdiatement au-dessus, d'o je devois passer, la fin de l'anne, dans une classe suprieure. Mais mon pre, charg d'une nombreuse famille, se trouva hors d'tat de fournir, sans se gner beaucoup, la dpense d'une ducation de collge. Considrant, en outre, comme il le disoit quelquefois devant moi ses amis, le peu de ressources que cette carrire promettoit aux enfans, il renona ses premires intentions, me retira du collge, et m'envoya dans une cole d'criture et d'arithmtique, tenue par M. Georges Brownel, matre habile, qui russissoit trs-bien dans sa profession, en n'employant que des moyens doux et propres encourager ses lves. J'acquis bientt sous lui une belle criture: mais je ne fus pas aussi heureux en arithmtique, car je n'y fis aucun progrs. Je n'avois encore que dix ans, lorsque mon pre me rappela auprs de lui pour l'aider dans sa nouvelle profession. C'toit celle de fabricant de chandelles et de savon. Quoiqu'il n'en et point fait l'apprentissage, il s'y toit livr son arrive la Nouvelle-Angleterre, parce qu'il avoit jug que son mtier de teinturier ne lui donneroit pas le moyen d'entretenir sa famille. Je fus donc employ couper des mches, remplir des moules de chandelle, prendre soin de la boutique et faire des messages. Cette occupation me dplaisoit, et je me sentois une forte inclination pour celle de marin: mais mon pre ne voulut pas me la laisser embrasser. Cependant, le voisinage de la mer me donnoit frquemment occasion de m'y hasarder et dedans et dessus. J'appris bientt nager et conduire un canot. Quand je m'embarquois avec d'autres enfans, le gouvernail m'toit ordinairement confi, sur-tout dans les occasions difficiles. Dans nos projets, j'tois presque toujours celui qui conduisoit la troupe, et je l'engageois quelquefois dans des embarras. Je vais vous citer un fait qui, quoiqu'il ne soit pas fond sur la justice, prouve que j'ai eu de bonne heure des dispositions pour les entreprises publiques. Le rservoir d'un moulin toit termin d'un ct, par un marais sur les bords duquel mes camarades et moi avions coutume de nous tenir, la haute mare, pour pcher de petits poissons. force d'y pitiner, nous en avions fait un vrai bourbier. Ma proposition fut d'y construire une chausse sur laquelle nous puissions marcher de pied ferme. Je montrai en mme-temps mes compagnons un grand tas de pierres, destines btir une maison prs du marais, et trs-propres remplir notre objet. En consquence, le soir, ds que les ouvriers furent retirs, je rassemblai un certain nombre d'enfans de mon ge, et en travaillant avec la diligence d'un essaim de fourmis, et nous mettant quelquefois quatre pour porter une seule pierre, nous les charimes toutes, et construismes un petit quai. Le lendemain matin, les ouvriers furent trs-surpris de ne plus retrouver leurs pierres. Ils virent bientt qu'elles avoient t conduites notre chausse. On fit les recherches sur les auteurs de ce mfait. Nous fmes dcouverts. On porta des plaintes. Plusieurs d'entre nous essuyrent des corrections de la part de leurs parens; et quoique je dfendisse courageusement l'utilit de l'ouvrage, mon pre me convainquit enfin que ce qui n'toit pas strictement honnte, ne pouvoit tre regard comme utile. Peut-tre sera-t-il intressant pour vous d'apprendre quelle sorte d'homme toit mon pre. Il avoit une excellente constitution. Il toit d'une taille moyenne, mais bien fait, fort, et mettant beaucoup d'activit dans tout ce qu'il entreprenoit. Il dessinoit avec propret, et savoit un peu de musique. Sa voix toit sonore et agrable, quand il chantoit un pseaume ou une hymne, en s'accompagnant avec son violon, ce qu'il fesoit souvent le soir aprs son travail; il y avoit vraiment un grand plaisir l'entendre. Il toit aussi vers dans la mcanique, et savoit se servir des outils de divers mtiers. Mais son plus grand mrite toit d'avoir un entendement sain, un jugement solide et une grande prudence, soit dans sa vie prive, soit dans ce qui avoit rapport aux affaires publiques. la vrit il ne s'engagea point dans les dernires, parce que sa nombreuse famille et la mdiocrit de sa fortune fesoient qu'il s'occupoit constamment des devoirs de sa profession. Mais je me souviens trs-bien que les hommes qui dirigeoient les affaires, venoient souvent lui demander son opinion sur ce qui intressoit la ville, ou l'glise laquelle il toit attach, et qu'ils avoient beaucoup de dfrence pour ses avis. On le consultoit aussi sur des affaires particulires; et il toit souvent pris pour arbitre entre les personnes qui avoient quelque diffrend. Il aimoit runir sa table, aussi souvent qu'il le pouvoit, quelques amis ou quelques voisins, en tat de raisonner avec lui, et il avoit toujours soin de faire tomber la conversation sur quelque sujet utile, ingnieux et propre former l'esprit de ses enfans. Par ce moyen, il tournoit de bonne heure notre attention vers ce qui toit juste, prudent, utile dans la conduite de la vie. Il ne parloit jamais des mets qui paroissoient sur la table. Il n'observoit point s'ils toient bien ou mal cuits, de bon ou de mauvais got, trop ou trop peu assaisonns, prfrables ou infrieurs tel autre plat du mme genre. Ainsi, accoutum ds mon enfance ne pas faire la moindre attention ces objets, j'ai toujours t parfaitement indiffrent l'espce d'alimens qu'on m'a servis; et je m'occupe encore si peu de ces choses-l, que quelques heures aprs mon dner il me seroit difficile de me ressouvenir de quoi il a t compos. C'est, sur-tout, en voyageant que j'ai senti l'avantage de cette habitude; car il m'est souvent arriv de me trouver avec des personnes, qui ayant un got plus dlicat que le mien, parce qu'il toit plus exerc, souffroient dans bien des occasions o je n'avois rien dsirer. Ma mre avoit aussi une excellente constitution. Elle nourrit elle-mme tous ses dix enfans; et je n'ai jamais vu ni elle, ni mon pre, d'autre maladie que celle dont ils sont morts. Mon pre mourut l'ge de quatre-vingt-sept ans, et ma mre celui de quatre-vingt-cinq. Ils sont enterrs Boston, dans le mme tombeau; et il y a quelques annes que j'y plaai un marbre avec cette inscription. Ci-gissent JOSIAS FRANKLIN et ABIAH, sa femme. Ils vcurent ensemble avec une affection rciproque pendant cinquante-neuf ans; et sans biens-fonds, sans emploi lucratif, par un travail assidu et une honnte industrie, ils entretinrent dcemment une famille nombreuse, et levrent avec succs treize enfans et sept petits-enfans.--Que cet exemple, lecteur, t'encourage remplir diligemment les devoirs de ta vocation, et compter sur les secours de la providence! Il fut pieux et prudent; Elle, discrte et vertueuse. Leur plus jeune fils, par un sentiment de pit filiale, consacre cette pierre leur mmoire. Mes digressions multiplies me font appercevoir que je deviens vieux. Mais nous ne devons pas nous parer pour une socit particulire, comme pour un bal de crmonie. Ma manire ne mrite peut-tre que le nom de ngligence. Revenons. Je continuai tre employ au mtier de mon pre pendant deux annes, c'est--dire, jusqu' ce que j'eus atteint l'ge de douze ans. Alors, mon frre John, qui avoit fait son apprentissage Londres, quitta mon pre, se maria et s'tablit Rhode-Island. Je fus, suivant toute apparence, destin remplir sa place, et rester toute ma vie fabricant de chandelles. Mais mon dgot pour cet tat ne diminuoit pas; et mon pre apprhenda que s'il ne m'en offroit un plus agrable, je ne fisse le vagabond et ne prisse le parti de la mer, comme avoit fait, son grand mcontentement, mon frre Josias. En consquence, il me menoit quelquefois voir travailler des maons, des tonneliers, des chaudronniers, des menuisiers et d'autres artisans, afin de dcouvrir mon penchant, et de pouvoir le fixer sur quelque profession qui me retnt terre. Ces visites ont t cause que depuis j'ai toujours beaucoup de plaisir voir de bons ouvriers manier leurs outils; et elles m'ont t trs-utiles, puisqu'elles m'ont mis en tat de faire de petits ouvrages pour moi, quand je n'ai pas eu d'ouvrier ma porte, et de construire de petites machines pour mes expriences, l'instant o l'ide que j'avois conue toit encore frache et fortement imprime dans mon imagination. Enfin, mon pre rsolut de me faire apprendre le mtier de coutelier; et il me mit pour quelques jours en essai chez Samuel Franklin, fils de mon oncle Benjamin. Samuel avoit appris son tat Londres et s'toit tabli Boston. Le payement qu'il demandoit pour mon apprentissage ayant dplu mon pre, je fus rappel la maison. J'tois, ds mes plus jeunes ans, passionn pour la lecture, et je dpensois en livres tout le peu d'argent que je pouvois me procurer. J'aimois, sur-tout, les relations de voyages. Ma premire acquisition fut le _Recueil de Bunyan_, en petits volumes spars. Je vendis ensuite ce recueil pour acheter la _Collection historique de R. Burton_, laquelle consistoit en quarante ou cinquante petits volumes peu coteux. La petite bibliothque de mon pre toit presqu'entirement compose de livres de thologie-pratique et de controverse. J'en lus la plus grande partie. Depuis, j'ai souvent regrett, que dans un temps o j'avois une si grande soif d'apprendre, il ne fut pas tomb entre mes mains des livres plus convenables, puisqu'il toit alors dcid que je ne serois point lev dans l'tat ecclsiastique. Il y avoit aussi parmi les livres de mon pre, les _Vies de Plutarque_, que je parcourois continuellement; et je regarde encore comme avantageusement employ le temps que je consacrai cette lecture. Je trouvai, en outre, chez mon pre, un ouvrage de Defoe, intitul: _Essai sur les Projets_; et peut-tre est-ce dans ce livre que j'ai pris des impressions, qui ont influ sur quelques-uns des principaux vnemens de ma vie. Mon got pour les livres, dtermina enfin mon pre faire de moi un imprimeur, bien qu'il et dj un fils dans cette profession. Mon frre toit retourn d'Angleterre, en 1717, avec une presse et des caractres, afin d'tablir une imprimerie Boston. Cet tat me plaisoit beaucoup plus que celui que je fesois: mais j'avois pourtant encore une prdilection pour la mer. Pour prvenir les effets qui pouvoient rsulter de ce penchant, mon pre toit impatient de me voir engag avec mon frre. Je m'y refusai quelque temps; mais, enfin, je me laissai persuader, et je signai mon contrat d'apprentissage, n'tant encore g que de douze ans. Il fut convenu que je servirois comme apprenti jusqu' l'ge de vingt-un ans, et que je ne recevrois les gages d'ouvrier que pendant la dernire anne. En peu de temps, je fis de grands progrs dans ce mtier, et je devins trs-utile mon frre. J'eus alors occasion de me procurer de meilleurs livres. La connoissance que je fis ncessairement des apprentis des libraires, me mit mme d'emprunter de temps en temps quelques volumes, que je rendois trs-exactement, sans les avoir gts. Combien de fois m'est-il arriv de passer la plus grande partie de la nuit lire ct de mon lit, quand un livre m'avoit t prt le soir, et qu'il falloit le rendre le lendemain matin, de peur qu'on ne s'appert qu'il manquoit ou qu'on n'en et besoin! Par la suite, M. Mathieu Adams, ngociant trs-clair, qui avoit une belle collection de livres, et qui frquentoit notre imprimerie, fit attention moi. Il m'invita aller voir sa bibliothque, et il eut la complaisance de me prter tous les livres que j'eus envie de lire. Je pris alors un got singulier pour la posie, et je composai diverses petites pices de vers. Mon frre s'imaginant que mon talent pourroit lui tre avantageux, m'encouragea et m'engagea faire deux ballades. L'une, intitule _la Tragdie de Phare_, contenoit le rcit du naufrage du capitaine Worthilake et de ses deux filles; l'autre toit une chanson de matelot sur la prise d'un fameux pirate, nomm _Teach_, ou _Barbe-Noire_. Ces ballades n'toient que des chansons d'aveugle, des vers misrables. Quand elles furent imprimes, mon frre me chargea d'aller les vendre par la ville. La premire eut un dbit prodigieux, parce que l'vnement toit rcent, et avoit fait grand bruit. Ma vanit fut flatte de ce succs: mais mon pre diminua beaucoup ma joie en tournant mes productions en ridicule, et en me disant que les faiseurs de vers toient toujours pauvres. Ainsi j'chappai au malheur d'tre probablement un trs-mauvais pote. Mais comme la facult d'crire en prose m'a t d'une grande utilit dans le cours de ma vie, et a principalement contribu mon avancement, je vais rapporter comment, dans la situation o j'tois, j'acquis le peu de talent que je possde en ce genre. Il y avoit dans la ville un autre grand amateur de livres. C'toit un jeune garon, nomm _Collins_, avec lequel j'tois intimement li. Nous disputions souvent ensemble, et nous aimions tellement argumenter que rien n'toit si agrable pour nous qu'une guerre de mots. Ce got contentieux est, pour l'observer en passant, trs-propre devenir une mauvaise habitude, et rend souvent insupportable la socit d'un homme, parce qu'il le porte contredire tous propos; et indpendamment du trouble et de l'aigreur qu'il met dans la conversation, il fait natre souvent le ddain et mme la haine entre des personnes qui auroient besoin de s'aimer. J'avois pris ce got, chez mon pre, en lisant les livres de controverse. J'ai depuis remarqu qu'un tel dfaut est rarement le partage des gens senss, except les avocats, les membres des universits, et les hommes de tout autre tat, levs Edimbourg. Un jour, il s'leva entre Collins et moi une dispute sur l'ducation des femmes. Il s'agissoit de dcider s'il convenoit de les instruire dans les sciences, et si elles toient propres l'tude. Collins soutenoit la ngative, et affirmoit qu'une telle ducation n'toit pas leur porte. Je dfendis le contraire, peut-tre un peu pour le plaisir de disputer. Il toit naturellement plus loquent que moi. Les paroles couloient en abondance de ses lvres. Je me croyois souvent vaincu, plutt par sa volubilit que par la force de ses raisons. Nous nous sparmes sans nous accorder sur le point en question; et comme nous ne devions pas nous revoir de quelque temps, j'crivis mes raisons, je les mis bien au net, et je les lui envoyai. Il rpondit; je rpliquai. Trois ou quatre lettres avoient dj t crites de part et d'autre, lorsque mon pre examina par hasard mes papiers, et lut ces lettres. Sans entrer en discussion sur le fond de la dispute, il en prit occasion de me parler de ma manire d'crire. Il observa que bien que je connusse mieux que mon adversaire l'ortographe et la ponctuation, je lui tois trs-infrieur pour l'lgance des expressions, l'ordre et la clart; et il m'en donna plusieurs exemples. Je sentis la justesse de ses remarques: je devins plus attentif la puret du langage; et je rsolus de faire tous mes efforts pour perfectionner mon style. Sur ces entrefaites, il tomba entre mes mains un volume dpareill du _Spectateur_. Je ne connoissois point encore cet ouvrage. J'achetai le volume et le lus plusieurs fois. J'en fus enchant; le style m'en parut excellent, et je dsirai de pouvoir l'imiter. Dans ce dessein, j'en choisis quelques discours, je fis de courts sommaires du sens de chaque priode, et je les mis de ct pendant quelques jours. Au bout de ce temps-l, j'essayai, sans regarder le livre, de rendre aux discours leur premire forme, et d'exprimer chaque pense comme elle toit dans l'ouvrage mme, employant les mots les plus convenables, qui s'offroient mon esprit. Je comparai ensuite mon _Spectateur_ avec l'original. J'aperus quelques fautes, que je corrigeai: mais je trouvai qu'il me manquoit un fonds de mots, si je peux m'exprimer ainsi, et cette facilit me les rappeler et les employer, qu'il me sembloit que j'aurois dj acquise, si j'avois continu faire des vers. Le besoin continuel d'expressions, qui eussent la mme signification, mais dont la longueur et le son fussent diffrens cause de la mesure et de la rime, m'auroit forc chercher les divers synonymes et me les et rendus familiers. Plein de cette ide, je mis en vers quelques-uns des contes, qu'on trouve dans le _Spectateur_; et aprs les avoir suffisamment oublis, je les remis en prose. Quelquefois je mlois tous mes sommaires; et au bout de quelques semaines, je tchois de les ranger dans le meilleur ordre, avant de commencer former les priodes et complter les discours. Je fesois cela pour acqurir de la mthode dans l'arrangement de mes penses. En comparant ensuite mon ouvrage avec l'original, je dcouvrois beaucoup de fautes, et je les corrigeois: mais j'avois par fois le plaisir de m'imaginer que dans certains passages de peu de consquence, j'avois t assez heureux pour mettre plus d'ordre dans les ides et employer des expressions plus lgantes; et cela me faisoit esprer que, par la suite, je parviendrois bien crire la langue anglaise, ce qui toit un des grands objets de mon ambition. Le temps que je consacrois ces exercices et la lecture, toit le soir aprs le travail de la journe, le matin avant qu'il comment, et le dimanche quand je pouvois m'empcher d'assister au service divin. Tant que mon pre m'avoit eu dans sa maison, il avoit exig que j'allasse rgulirement l'glise. Je le regardois mme encore comme un devoir, mais un devoir que je ne croyois pas avoir le temps de pratiquer. J'avois environ seize ans, lorsque je lus par hasard un ouvrage de Tryon, dans lequel il recommande le rgime vgtal. Je rsolus de l'observer. Mon frre tant clibataire n'avoit point d'ordinaire chez lui. Il s'toit mis en pension avec ses apprentis chez des personnes de son voisinage. Le parti que j'avois pris de m'abstenir de viande devint gnant pour ces personnes, et j'tois souvent grond pour ma singularit. Je me mis au fait de la manire dont Tryon prparoit quelques-uns de ses mets, sur-tout de faire bouillir des pommes de terre et du riz, et de faire des poudings la hte. Aprs quoi je dis mon frre que s'il vouloit me donner, chaque semaine, la moiti de ce qu'il payoit pour ma pension, j'entreprendrois de me nourrir moi-mme. Il y consentit l'instant; et je trouvai bientt le moyen d'conomiser la moiti de ce qu'il m'allouoit. Ces pargnes furent un nouveau fonds pour l'achat de livres; et mon plan me procura encore d'autres avantages. Quand mon frre et ses ouvriers quittoient l'imprimerie pour aller dner, j'y demeurois; et aprs avoir fait mon frugal repas, qui n'toit souvent compos que d'un biscuit, ou d'un morceau de pain, avec une grappe de raisin, ou, enfin, d'un gteau pris chez le ptissier et d'un verre d'eau, j'employois tudier le temps qui me restoit jusqu' leur retour. Mes progrs toient proportionns cette clart d'ides, cette promptitude de conception, qui sont le fruit de la temprance dans le boire et le manger. Ce fut cette poque qu'ayant eu un jour rougir de mon ignorance dans l'art du calcul, que j'avois deux fois manqu d'apprendre l'cole, je pris le _Trait d'Arithmtique de Cocker_, et je l'appris seul avec la plus grande facilit. Je lus aussi un livre sur la navigation, par Seller et Sturmy, et je me mis au fait du peu de gomtrie qu'il contient: mais je n'ai jamais t loin dans cette science. -peu-prs dans le mme temps, je lus l'_Essai sur l'Entendement humain de Locke_, et l'_Art de Penser, de MM. de Port-Royal_. Tandis que je travaillois former et perfectionner mon style, je rencontrai une grammaire anglaise, qui est, je crois, celle de Greenwood, la fin de laquelle il y a deux petits essais sur la rhtorique et sur la logique. Je trouvai dans le dernier un modle de dispute selon la mthode de Socrate. Peu de temps aprs je me procurai l'ouvrage de Xenophon, intitul: _les Choses Mmorables de Socrate_, ouvrage dans lequel l'historien grec donne plusieurs exemples de la mme mthode. Charm jusqu' l'enthousiasme de cette manire de disputer, je l'adoptai; et renonant la dure contradiction, l'argumentation directe et positive, je pris le rle d'humble questionneur. La lecture de Shaftsbury et de Collins m'avoient rendu sceptique; et comme je l'tois dj sur beaucoup de points des doctrines chrtiennes, je trouvai que la mthode de Socrate toit la fois la plus sre pour moi, et la plus embarrassante pour ceux contre lesquels je l'employois. Elle me procura bientt un singulier plaisir. Je m'en servois sans cesse, et je devins trs-adroit obtenir, mme des personnes d'un esprit suprieur, des concessions, dont elles ne prvoyoient pas les consquences. Ainsi, je les embarrassois dans des difficults y dont elles ne pouvoient pas se dgager, et je remportois des victoires, que ne mritoient ni ma cause, ni mes raisons. Je continuai pendant quelques annes me servir de cette mthode. Mais ensuite je l'abandonnai peu--peu, conservant seulement l'habitude de m'exprimer avec une modeste dfiance, et de n'employer jamais, pour une proposition qui pouvoit tre conteste, les mots _certainement_, _indubitablement_, ou tout autre qui pt me donner l'air d'tre obstinment attach mon opinion. Je disois plutt: j'imagine, je suppose, il me semble que telle chose est comme cela par telle et telle raison; ou bien: cela est ainsi, si je ne me trompe. Cette habitude m'a t, je crois, trs-avantageuse, quand j'ai eu besoin d'inculquer mon opinion dans l'esprit des autres, et de leur persuader de suivre les mesures que j'avois proposes. Puisque les principaux objets de la conversation sont de s'instruire ou d'instruire les autres, de plaire ou de persuader, je dsirerois que les hommes intelligens et bien intentionns ne diminuassent pas le pouvoir qu'ils ont d'tre utiles, en affectant de s'exprimer d'une manire positive et prsomptueuse, qui ne manque gure de dplaire ceux qui coutent, et n'est propre qu' exciter des oppositions, et prvenir les effets pour lesquels le don de la parole a t accord l'homme. Si vous voulez instruire, un ton dogmatique et affirmatif en avanant votre opinion, est toujours cause qu'on cherche vous contredire, et qu'on ne vous coute pas avec attention. D'un autre ct, si en dsirant d'tre instruit et de profiter des connoissances des autres, vous vous exprimez comme tant fortement attach votre faon de penser, les hommes modestes et sensibles, qui n'aiment point la dispute, vous laisseront tranquillement en possession de vos erreurs. En suivant une mthode orgueilleuse, vous pouvez rarement esprer de plaire vos auditeurs, de vous concilier leur bienveillance, et de convaincre ceux que vous cherchez faire entrer dans vos vues. Pope dit judicieusement[7]: [7] Essai sur la critique. En donnant des leons n'affectez point d'instruire. Plutt au got d'autrui soigneux de vous plier, Feignez de rappeler ce qu'on put oublier. Ensuite il ajoute: Quoique certain, parlez d'un air de dfiance. ces vers, il auroit pu en joindre un autre, qu'il a plac ailleurs moins convenablement mon avis. Le voici: Car c'est manquer de sens que manquer de dcence. Si vous demandez pourquoi je dis _moins convenablement_, je vous citerai les deux vers ensemble: Un immodeste mot n'admet point de dfense; Car c'est manquer de sens que manquer de dcence. Le dfaut de sens, quand un homme a le malheur d'tre dans ce cas, n'est-il pas une sorte d'excuse pour le dfaut de modestie? Et ces vers ne seroient-ils pas plus exacts, s'ils toient construits ainsi? Un immodeste mot n'admet qu'une dfense; C'est qu'on manque de sens en manquant de dcence. Mais je m'en rapporte pour cela de meilleurs juges que moi. En 1720, ou 1721, mon frre commena imprimer une nouvelle gazette. C'toit la seconde qui paroissoit en Amrique. Elle avoit pour titre: _le Courier de la Nouvelle-Angleterre_[8]. La seule qu'il y et auparavant Boston, toit intitule: _Lettres-Nouvelles de Boston_[9]. [8] New-England courant. [9] Boston News-Letter. Je me rappelle que quelques-uns des amis de mon frre voulurent le dtourner de cette entreprise, comme d'une chose qui ne pouvoit pas russir, parce que selon eux un seul papier-nouvelle suffisoit pour toute l'Amrique. Cependant, prsent, en 1771, il n'y en pas moins de vingt-cinq. Mon frre excuta son projet. Et moi aprs avoir aid composer et imprimer sa gazette, j'tois employ en distribuer les exemplaires ses abonns. Parmi ses amis toient plusieurs hommes lettrs, qui se faisoient un plaisir d'crire de petites pices pour sa feuille; ce qui lui donna de la rputation et en augmenta le dbit. Ces auteurs venoient nous voir frquemment. J'entendois leur conversation, et ce qu'ils disoient de la manire favorable, dont le public accueilloit leurs crits. Je fus tent de m'essayer parmi eux. Mais comme j'tois encore un enfant, je craignis que mon frre ne voult pas insrer, dans sa feuille, un morceau dont il me connotroit pour l'auteur. En consquence, je songeai dguiser mon criture, et ayant compos une pice anonyme, je la plaai le soir sous la porte de l'imprimerie. Elle y fut trouve le lendemain matin. Mon frre profitant du moment o ses amis vinrent le voir suivant leur coutume, leur communiqua cet crit. Je le leur entendis lire et commenter. J'eus l'extrme plaisir de voir qu'il obtenoit leur approbation, et que dans leurs diverses conjectures sur l'auteur, ils n'en nommoient pas un, qui ne jout, dans le pays, d'une grande rputation d'esprit et de talent. Je suppose prsent que je fus heureux en juges, et je commence croire qu'ils n'toient pas aussi excellens crivains que je l'imaginois alors. Quoi qu'il en soit, encourag par cette petite aventure, j'crivis et j'envoyai, de la mme manire, l'imprimerie, plusieurs autres pices, qui furent galement approuves. Je gardai le secret jusqu' ce que mon petit fonds de connoissances pour de pareils crits ft presqu'entirement puis. Alors je me nommai. Aprs cette dcouverte, mon frre commena avoir un peu plus de considration pour moi. Mais il se regardoit toujours comme mon matre, et me traitoit en apprenti. Il croyoit devoir tirer de moi les mmes services que de tout autre. Moi, au contraire, je pensois qu'il toit trop exigeant dans bien des cas, et que j'avois droit plus d'indulgence de la part d'un frre. Nos disputes toient souvent portes devant mon pre; et soit qu'en gnral mon frre et tort, soit que je plaidasse mieux que lui, le jugement toit presque toujours en ma faveur. Mais mon frre toit violent, et souvent il s'emportoit jusqu' me donner des coups; ce que je prenois en trs-mauvaise part. Ce traitement svre et tyrannique contribua, sans doute, imprimer dans mon ame l'aversion, que j'ai conserve toute ma vie pour le pouvoir arbitraire. Mon apprentissage me devint si insupportable que je soupirois sans cesse aprs l'occasion de l'abrger. Elle s'offrit enfin moi d'une manire inattendue. Un article insr dans notre feuille, sur quelqu'objet politique, dont je ne me souviens point, offensa l'assemble gnrale de la province. Mon frre fut arrt, censur et emprisonn pendant un mois, parce qu'il ne voulut pas, je crois, dcouvrir l'auteur de l'article. Je fus aussi arrt et examin devant le conseil: mais quoique je ne donnasse aux juges aucune satisfaction, ils se contentrent de me faire une rprimande, et ils me renvoyrent, me regardant, peut-tre, comme oblig, en qualit d'apprenti, de garder les secrets de mon matre. Malgr mes querelles particulires avec mon frre, sa dtention me causa beaucoup de ressentiment. Tandis qu'il toit en prison, j'tois charg de la rdaction de sa feuille, et j'eus assez de courage pour y insrer quelques sarcasmes contre nos gouvernans. Cela fit grand plaisir mon frre: mais d'autres personnes commencrent me regarder sous un point de vue dfavorable, et comme un jeune bel esprit enclin l'pigramme et la satyre. L'largissement de mon frre fut suivi d'un ordre arbitraire de l'assemble, portant: Que James Franklin n'imprimeroit plus la feuille intitule: _Le Courier de la Nouvelle-Angleterre_.--Dans cette conjoncture nous convoqumes nos amis dans notre imprimerie, afin de les consulter sur ce qu'il convenoit de faire. Quelques-uns proposrent d'luder l'ordre, en changeant le titre de la gazette. Mais mon frre craignant qu'il n'en rsultt quelques inconvniens, pensa qu'il valoit mieux dsormais imprimer cette feuille avec le nom de Benjamin Franklin; et pour viter la censure de l'assemble qui pouvoit l'accuser d'en tre encore lui-mme l'imprimeur sous le nom de son apprenti, il fut rsolu que mon ancien contrat d'apprentissage me seroit rendu avec une pleine et entire dcharge, crite au verso, afin de le produire dans l'occasion. Mais pour assurer mon service mon frre, on dcida, en mme-temps, que je signerois un nouveau contrat, qui seroit tenu secret durant le reste du terme. C'toit un trs-pauvre arrangement. Cependant il fut aussitt mis excution; et la feuille continua, pendant quelques mois, parotre sous mon nom. Enfin, un nouveau diffrend s'tant lev entre mon frre et moi, je me hasardai profiter de ma libert, prsumant qu'il n'oseroit pas montrer le second contrat. Certes, il toit honteux pour moi de me servir de cet avantage, et je compte cette action comme une des premires erreurs de ma vie. Mais j'tois peu capable de la juger pour ce qu'elle toit. Le souvenir d'avoir t battu par mon frre m'avoit excessivement aigri. Quoiqu'il se mt souvent en colre contre moi, mon frre n'avoit point un mauvais caractre; et peut-tre que ma manire de me conduire avec lui, toit trop impertinente pour ne pas lui donner de justes raisons de s'irriter. Quand il sut que j'avois rsolu de quitter sa maison, il voulut m'empcher de trouver de l'emploi ailleurs. Il alla dans les diverses imprimeries de la ville, et prvint les matres contre moi. En consquence, ils refusrent tous de me faire travailler. L'ide me vint alors de me rendre New-York, la ville la plus voisine, o il y et une imprimerie. D'autres rflexions me confirmrent dans le dessein de quitter Boston, o je m'tois dj rendu suspect au parti gouvernant. D'aprs les procds arbitraires de l'assemble dans l'affaire de mon frre, il toit probable que si j'tois rest, je me serois bientt trouv expos des difficults. J'avois mme d'autant plus lieu de le craindre, que mes imprudentes disputes sur la religion commenoient me faire regarder, par les gens pieux, avec l'horreur qu'inspire un apostat ou un athe. Je pris donc dcidment mon parti. Mais comme mon pre toit alors d'accord avec mon frre, je pensai que si j'essayois de m'en aller ouvertement, on prendroit des mesures pour m'arrter. Mon ami Collins se chargea de favoriser ma fuite. Il fit march pour mon passage avec le capitaine d'une corvette de New-York. En mme-temps, il me reprsenta ce marin comme un jeune homme de sa connoissance, lequel avoit eu affaire avec une fille dbauche, dont les parens vouloient le forcer l'pouser, et il dit qu'en consquence je ne pouvois ni me montrer ni partir publiquement. Je vendis une partie de mes livres pour me procurer une petite somme d'argent, et je me rendis secrtement bord de la corvette. Favoris par un bon vent je me trouvai, en trois jours, New-York, prs de trois cents milles de chez moi. Je n'tois g que dix-sept ans, je ne connoissois personne dans le pays o je venois d'arriver, et je n'avois que fort peu d'argent dans ma poche. L'inclination que je m'tois sentie pour le mtier de marin, toit entirement passe, sans quoi j'aurois t alors bien mme de la satisfaire. Mais ayant un autre tat, et me croyant moi-mme assez bon ouvrier, je ne balanai pas offrir mes services au vieux William Bradford qui, aprs avoir t le premier imprimeur en Pensylvanie, avoit quitt cette province, parce qu'il avoit eu une querelle avec le gouverneur, William Keith. William Bradford ayant peu d'ouvrage et autant d'ouvriers qu'il lui en falloit, ne put pas m'employer. Mais il me dit que son fils, imprimeur Philadelphie, avoit depuis peu vu mourir Aquila Rose, son principal compositeur, et que si je voulois aller le joindre, il s'arrangeroit probablement avec moi. Philadelphie n'toit qu' cent milles plus loin. Je n'hsitai pas m'embarquer dans un bateau, pour me rendre Amboy, par le plus court trajet de mer; et je laissai ma malle et mes autres effets, afin qu'ils me parvinssent par la voie ordinaire. En traversant la baie, nous essuymes un coup de vent qui mit en pices nos voiles dj pourries, nous empcha d'entrer dans le Kill et nous jeta sur les ctes de Long-Island[10]. [10] L'le Longue. Pendant le mauvais temps, un Hollandais, ivre, qui, comme moi, toit passager bord du bateau, tomba dans la mer. l'instant o il s'enfonoit, je le saisis par le toupet, le tirai bord et le sauvai. Cette immersion le dsenivra un peu, et il s'endormit tranquillement aprs avoir tir de sa poche un volume qu'il me pria de faire scher. Je vis bientt que ce volume toit la traduction hollandaise des Voyages de Bunyan, mon ancien livre favori. Il toit parfaitement bien imprim, sur de trs-beau papier et orn de gravures en taille-douce; parure sous laquelle je ne l'avois jamais vu dans sa langue originale. J'ai su depuis qu'il a t traduit dans la plupart des langues de l'Europe; et je suis persuad qu'aprs la Bible, c'est un des livres qui ont t le plus rpandus. L'honnte John est, ma connoissance, le premier qui a ml la narration et le dialogue, manire d'crire attrayante pour le lecteur, qui dans les endroits les plus intressans, se trouve admis dans la socit des personnages dont parle l'auteur, et prsent leur conversation. Defoe a suivi avec succs cette mthode, dans son _Robinson Cruso_, dans sa _Molly Flanders_, et dans d'autres ouvrages; et Richardson en a fait de mme dans sa _Pamela_ et ailleurs. En approchant de l'le, nous nous appermes que nous tions dans un endroit, o nous ne pouvions point aborder, cause des forts brisans qu'occasionnoient les rochers qui hrissoient la cte. Nous jetmes l'ancre et filmes le cable vers le rivage. Quelques hommes, qui toient sur le bord de l'eau, nous hlrent, tandis que nous les hlions aussi; mais le vent toit si fort et la vague si bruyante, que nous ne pouvions distinguer ce que nous disions ni les uns ni les autres. Il y avoit des canots sur la plage. Nous leur crimes et leur fmes des signes pour les engager venir nous chercher: mais soit qu'ils ne nous comprissent pas, soit qu'ils jugeassent que ce que nous demandions toit impraticable, ils se retirrent. La nuit approchoit, et le seul parti qui nous resta, toit d'attendre patiemment que le vent s'appaist. Pendant ce temps-l, nous rsolmes, le pilote et moi, d'essayer de nous endormir. Nous nous mmes en consquence, sous l'coutille, o toit le Hollandais, encore tout mouill. Mais nous fmes bientt presqu'aussi tremps que lui; car la lame qui passoit par-dessus le pont, nous atteignit dans notre retraite. Durant toute la nuit, nous n'emes que trs-peu de repos. Le lendemain, le calme nous permit de gagner Amboy avant la fin du jour. Nous avions pass trente heures, sans avoir de quoi manger et sans autre boisson qu'une bouteille de mauvais rhum, l'eau sur laquelle nous fmes route, tant sale. Le soir, je me couchai avec une fivre violente. J'avois lu quelque part, que dans ces cas, l'eau frache, bue en abondance, toit un bon remde. Je suivis ce prcepte; je suai beaucoup la plus grande partie de la nuit, et la fivre me quitta. Le jour suivant, je passai le bac et continuai mon voyage pied. J'avois cinquante milles faire pour arriver Burlington, o l'on m'avoit dit que je trouverois des bateaux de passage qui me porteroient Philadelphie. La pluie tomba avec force toute la journe; de sorte que je fus mouill jusqu' la peau. Vers midi, me trouvant fatigu, je m'arrtai dans un mauvais cabaret, o je passai le reste du jour et toute la nuit. Je commenai me repentir d'avoir abandonn la maison de mon frre. D'ailleurs, je fesois une si triste figure, qu'on me souponna d'tre un domestique fugitif. Je m'en apperus aux questions qu'on me fesoit, et je sentis que je courois risque d'tre tout moment arrt comme tel. Cependant, le matin, je me remis en route, et le soir j'arrivai huit ou dix milles de Burlington, dans une auberge dont le matre se nommoit le docteur Brown. Tandis que je prenois quelques rafrachissemens, cet homme entra en conversation avec moi, et s'appercevant que j'avois un peu de lecture, il me tmoigna beaucoup d'intrt et d'amiti. Nos liaisons ont dur tout le reste de sa vie. Je crois qu'il avoit t ce qu'on appelle un docteur ambulant; car il n'y avoit point de ville en Angleterre, mme dans toute l'Europe, qu'il ne connt d'une manire particulire. Il ne manquoit ni d'esprit, ni de littrature; mais c'toit un vrai mcrant. Quelques annes aprs que je l'eus connu, il entreprit malignement de travestir la Bible en vers burlesques, comme Cotton a travesti Virgile. Par ce moyen, il prsentoit plusieurs faits sous un point de vue trs-ridicule; ce qui auroit pu donner de l'ombrage aux esprits foibles, si l'ouvrage et t publi; mais il ne le fut point. Je passai la nuit dans la maison de ce docteur. Le lendemain je me rendis Burlington. En arrivant au port, j'eus le dsagrment d'apprendre que les bateaux de passage venoient de mettre la voile. C'toit un samedi, et il ne devoit partir aucun autre bateau avant le mardi suivant. Je retournai en ville, chez une vieille femme qui m'avoit vendu du pain d'pice pour manger dans la traverse. Je lui demandai conseil. Elle m'invita demeurer chez elle, jusqu' ce que je trouvasse une occasion de m'embarquer. Fatigu comme je l'tois d'avoir fait tant de chemin pied, j'acceptai sa proposition. Quand elle sut que j'tois imprimeur, elle voulut me persuader de rester Burlington pour y exercer mon tat. Mais elle ne se doutoit pas des capitaux qu'il m'auroit fallu pour tenter une pareille entreprise. Je fus trait par cette bonne femme avec une vritable hospitalit. Elle me donna un dner compos de grillades de boeuf[11], et ne voulut accepter en retour qu'une pinte d'aile[12]. [11] Beef-steak. [12] Espce de bire. Je m'imaginois que je demeurois l jusqu'au mardi suivant. Mais le soir, me promenant sur le bord de la rivire, je vis approcher un bateau, dans lequel il y avoit un grand nombre de personnes. Il alloit Philadelphie; et l'on consentit m'y donner passage. Comme il ne fesoit point de vent, nous nous servmes de nos avirons. Vers minuit, ne voyant point la ville, quelques personnes de la compagnie crurent que nous l'avions dpasse, et ne voulurent pas ramer davantage. Les autres ne savoient pas o nous tions. Enfin, l'on dcida qu'il falloit s'arrter. Nous nous approchmes du rivage, entrmes dans une crique, et dbarqumes prs de quelques vieilles palissades, qui nous servirent faire du feu, car nous tions dans une des froides nuits d'octobre. Nous restmes l jusqu'au point du jour. Alors une des personnes de la compagnie reconnut la crique o nous tions pour celle de Cooper, situe un peu au-dessus de Philadelphie; et ds que nous emes regagn le large, nous appermes la ville. Nous y arrivmes le dimanche vers les huit ou neuf heures du matin, et descendmes sur le quai de Market-Street[13]. [13] La rue du march. Je vous ai racont tous les dtails de mon voyage; et je dcrirai de la mme manire ma premire entre Philadelphie, afin que vous puissiez comparer des commencemens si peu favorables, avec la figure que j'y ai faite depuis. mon arrive Philadelphie, j'tois dans mon costume d'ouvrier, mes meilleurs habits devant venir par mer. J'tois tout crott. Mes poches toient remplies de chemises et de bas. Je ne connoissois personne dans la ville, et ne savois pas mme o je devois aller loger. Fatigu d'avoir march, ram et pass la nuit sans dormir, j'avois grand'faim, et ne possdois pour tout argent qu'une risdale hollandaise[14] et la valeur d'un schelling en monnoie de cuivre. Je donnai cette monnoie aux bateliers pour mon passage. Comme je les avois aids ramer, ils refusrent d'abord de la prendre: mais j'insistai et la leur fis accepter. Un homme est quelquefois plus gnreux quand il a peu d'argent que lorsqu'il en a beaucoup; et probablement c'est parce que, dans le premier cas, il cherche cacher son indigence. [14] Environ cinq livres tournois. Je m'avanai vers le haut de la rue, en regardant attentivement de tous cts, et quand je fus dans Market-Street, je rencontrai un enfant qui portoit un pain. J'avois souvent fait mon dner avec du pain sec. Je priai l'enfant de me dire o il avoit achet le sien, et je fus droit au boulanger qu'il m'indiqua. Je voulois avoir des biscuits, parce que je croyois qu'il y en avoit de pareils ceux de Boston; mais on n'en fesoit point Philadelphie. Je demandai alors un pain de trois sols. On n'en tenoit point ce prix. Voyant que j'ignorois la diffrence des prix et les sortes de pain du pays, je priai le boulanger de me donner pour trois sols de pain de quelqu'espce qu'il ft. Il me donna alors trois grosses miches. Je fus surpris d'en avoir tant. Cependant je les pris; et je me mis marcher avec un pain sous chaque bras, et mangeant le troisime. Je suivis de cette manire Market-Street, jusqu' Fourth-Street[15], et je passai devant la maison de M. Read, pre de la personne qui, depuis, devint ma femme. Elle toit sur sa porte, m'observa et trouva, avec raison, que je fesois une trs-singulire et trs-grotesque figure. [15] La quatrime rue. Je tournai au coin de la rue, et tout en mangeant mon pain, je parcourus Chesnut-Street[16]. Aprs avoir fait ce tour, je me retrouvai sur le quai de Market-Street, prs du bateau qui m'avoit port. J'y entrai pour boire de l'eau de la rivire; et comme j'tois rassasi d'avoir mang un pain, je donnai les deux autres une femme et son enfant, qui avoient descendu la rivire dans le mme bateau que nous, et attendoient l'instant de continuer leur route. [16] La rue du Chtaignier. Ainsi rafrachi, je regagnai la rue. Elle toit alors remplie de gens proprement vtus, qui alloient tous du mme ct. Je me joignis eux, et je fus conduit dans la grande maison d'assemble des quakers, prs de la place du march. Je m'assis avec les autres; et aprs avoir regard quelque temps autour de moi, n'entendant rien dire, et ayant besoin de dormir cause du travail de la nuit prcdente, je tombai dans un profond sommeil. Je restai ainsi jusqu' ce que l'assemble se dispersa. Alors un des quakers eut la complaisance de me rveiller. Leur maison fut donc la premire dans laquelle je dormis Philadelphie. Je me remis marcher dans la rue, pour gagner le ct de la rivire. Je regardois attentivement tous ceux que je rencontrois. la fin, j'apperus un jeune quaker, dont la physionomie me plut. Je l'acostai, et le priai de me dire o un tranger pouvoit trouver un logement. Nous tions prs de l'enseigne des _Trois matelots_.--On reoit-l les trangers, dit-il; mais ce n'est pas une maison honnte. Si tu veux venir avec moi, je t'en montrerai une meilleure. Il me conduisit la _Bche crochue_, dans Water-Street. L je me fis donner dner. Pendant que je mangeois on me fit plusieurs questions. Ma jeunesse et ma mine fesoient souponner que j'tois un fugitif. Aprs dner je me sentis encore assoupi; et m'tant jet sur un lit sans me dshabiller, je dormis jusqu' six heures du soir, qu'on m'appela pour souper. Je me mis ensuite au lit de trs-bonne heure, et ne me rveillai que le lendemain matin. Aussitt que je fus lev, je m'arrangeai le plus dcemment qu'il me ft possible, et je me rendis chez l'imprimeur Andr Bradford. Je trouvai, dans sa boutique, son pre, que j'avois vu New-York, et qui ayant voyag cheval, toit arriv Philadelphie avant moi. Il me prsenta son fils, qui me reut avec beaucoup de civilit et me donna djener: mais il me dit qu'il n'avoit pas besoin d'ouvrier, parce qu'il s'en toit dj procur un. Il ajouta qu'il y avoit dans la ville un autre imprimeur nomm _Keimer_, qui pourroit peut-tre m'employer; et qu'en cas de refus, il m'invitoit venir loger dans sa maison, o il me donneroit de temps en temps un peu d'ouvrage, jusqu' ce qu'il se prsentt quelque chose de mieux. Le vieillard offrit de me conduire chez Keimer. Quand nous y fmes:--Voisin, lui dit-il, je vous amne un jeune imprimeur: peut-tre avez-vous besoin de ses services. Keimer me fit quelques questions, me mit un composteur dans la main, pour voir comment je travaillois; et me dit ensuite qu'il n'avoit point d'ouvrage me donner pour le moment, mais qu'il m'emploieroit bientt. Prenant en mme-temps le vieux Bradford pour un habitant de la ville, bien dispos en sa faveur, il lui fit part de ses projets et de ses esprances. Bradford eut soin de ne pas se faire connotre pour le pre de l'autre imprimeur. Sur ce que Keimer disoit qu'il comptoit bientt avoir l'imprimerie la plus occupe de Philadelphie, il sut, en lui fesant des questions adroites et en lui prsentant des difficults, l'amener lui dcouvrir toutes ses vues, tous ses moyens, et de quelle manire il vouloit s'y prendre pour les faire russir. J'tois prsent et j'entendois tout. Je vis l'instant que l'un toit un vieux renard trs-rus, et l'autre un parfait novice. Bradford me laissa chez Keimer, qui fut trangement surpris quand je lui dis le nom du vieillard. Je trouvai que l'imprimerie de Keimer consistoit en une vieille presse endommage et une petite fonte de caractres anglais uss, dont il se servoit alors lui-mme, pour une lgie sur la mort d'Aquila Rose, dont j'ai parl plus haut. Aquila Rose toit un jeune homme plein d'esprit et d'un excellent caractre, trs-estim dans la ville, secrtaire de l'assemble et pote assez agrable. Keimer se mloit aussi de faire des vers, mais ils toient mauvais. On ne pouvoit pas mme dire qu'il crivt en vers; car sa mthode toit de les composer avec ses caractres d'imprimerie, mesure qu'ils couloient de sa verve. Or, comme il travailloit sans copie, qu'il n'avoit qu'une casse, et que l'lgie devoit probablement employer tous ses caractres, il toit impossible de l'aider. J'essayai de mettre en ordre sa presse, dont il ne s'toit point servi, et laquelle il n'entendoit rien; et aprs lui avoir promis de venir tirer son lgie aussitt qu'elle seroit prte, je retournai chez Bradford. Celui-ci m'occupa, pour le moment, faire quelque bagatelle, et me donna la table et le logement. Peu de jours aprs, Keimer m'envoya chercher pour tirer son lgie. Il s'toit alors procur d'autres caractres, et il avoit rimprimer un pamphlet sur lequel il me mit l'ouvrage. Les deux imprimeurs de Philadelphie me parurent dnus de toutes les qualits ncessaires dans leur profession. Bradford n'avoit point appris son tat, et toit absolument illtr. Keimer, quoique moins ignorant, n'toit qu'un simple compositeur, et n'entendoit rien au travail de la presse. Il avoit t un des convulsionnaires franais, et savoit fort bien imiter leurs agitations surnaturelles. Au moment de notre connoissance, il ne suivoit aucune religion particulire, mais il professoit un peu de toutes, suivant les circonstances. Il ne connoissoit absolument point le monde; et il avoit l'ame d'un fripon, ainsi que j'ai eu, depuis, occasion de l'prouver. Keimer voyoit avec beaucoup de peine que, travaillant avec lui, je fusse log chez Bradford. Il avoit bien une maison; mais elle n'toit pas meuble, et consquemment il ne pouvoit pas m'y recevoir. Il me procura un logement chez le propritaire de sa maison, ce M. Read, dont j'ai dj parl. Ma malle et mes effets tant alors arrivs, je songeai parotre aux yeux de miss Read, avec un air de plus de consquence, que lorsque le hasard m'avoit offert sa vue mangeant mon pain et errant dans la ville. Ds ce moment je commenai faire la connoissance des jeunes gens qui aimoient la lecture, et je passois agrablement mes soires avec eux, tandis que je gagnois de l'argent par mon industrie, et vivois trs-content, grace ma frugalit. Ainsi, j'oubliois Boston autant qu'il m'toit possible, dsirant que le lieu de ma rsidence n'y ft connu de personne, except de mon ami Collins, qui j'crivois, et qui gardoit mon secret. Cependant un incident me fit retourner dans ma ville natale beaucoup plutt que je n'y comptois. J'avois un beau-frre, nomm _Robert Holmes_, qui commandoit une corvette et fesoit le commerce entre Boston et la Delaware. Se trouvant Newcastle, quarante milles au-dessous de Philadelphie, il entendit parler de moi. Aussitt il m'crivit pour m'informer du chagrin que mon prompt dpart de Boston avoit occasionn mes parens, et de l'affection qu'ils conservoient encore pour moi. Il m'assura que si je voulois m'en retourner, tout s'arrangeroit ma satisfaction; et il m'y exhorta d'une manire trs-pressante. Je lui rpondis, le remerciai de son avis, et lui expliquai avec tant de force et de clart les raisons qui m'avoient dtermin m'loigner de Boston, qu'il resta convaincu que j'tois bien moins rprhensible qu'il ne l'avoit imagin. Sir William Keith, gouverneur de Pensylvanie, toit alors Newcastle. Au moment o le capitaine Holmes reut ma lettre il se trouvoit par hasard auprs de lui; et il profita de l'occasion pour la lui montrer et lui parler de moi. Le gouverneur lut la lettre, et parut tonn quand on lui apprit l'ge que j'avois. Il dit qu'il me regardoit comme un jeune homme dont les talens promettoient beaucoup, et qu' ce titre je mritois d'tre encourag; que les imprimeurs de Philadelphie n'toient que des ignorans; que si je m'y tablissois il ne doutoit pas de mes succs; que pour sa part, il me feroit imprimer tout ce qui avoit rapport au gouvernement, et qu'il me rendroit tous les services qui dpendroient de lui. Je ne sus alors rien de tout cela: mais mon beau-frre me le raconta dans la suite Boston. Un jour que nous travaillions ensemble, Keimer et moi, auprs d'une fentre, nous appermes le gouverneur avec le colonel Finch de Newcastle, tous deux trs-bien pars, traversant la rue et venant droit notre maison. Nous les entendmes la porte. Keimer croyant que c'toit une visite pour lui, descendit l'instant. Mais le gouverneur me demanda, monta; et avec une politesse et une affabilit, auxquelles je n'tois nullement accoutum, il me fit beaucoup de complimens, et me tmoigna le dsir de faire connoissance avec moi. Il me reprocha obligeamment de ne m'tre pas prsent chez lui mon arrive dans la ville; et m'invita l'accompagner la taverne, o il alloit avec le colonel Finch boire d'excellent vin de Madre. Je fus, je le confesse, un peu surpris, et Keimer parut abasourdi. J'allai, cependant, avec le gouverneur et le colonel dans une taverne, au coin de Third-Street; et l, tout en buvant le Madre, sir William Keith me proposa d'tablir une imprimerie. Il me prsenta les probabilits du succs; et lui et le colonel Finch m'assurrent que je pouvois compter sur leur protection et leur crdit, pour me procurer l'impression des papiers que publieroient les deux gouvernemens. Comme je paroissois craindre que mon pre ne voult pas m'aider m'tablir, sir William me dit qu'il lui criroit pour moi une lettre dans laquelle il lui reprsenteroit les avantages de cette entreprise, sous un jour qui, sans doute, l'y dtermineroit. Il fut donc dcid que je m'embarquerois dans le premier vaisseau qui partiroit pour Boston, et que j'emporterois une lettre de recommandation du gouverneur, pour mon pre. En attendant, mon projet devoit tre tenu secret, et je continuai travailler chez Keimer, comme auparavant. Le gouverneur m'envoyoit inviter de temps en temps, dner avec lui. Je regardois cela comme un trs-grand honneur; et j'y tois d'autant plus sensible, qu'il s'entretenoit avec moi de la manire la plus affable, la plus familire et la plus amicale qu'il soit possible d'imaginer. Vers la fin du mois d'avril 1724, un petit navire tant prt faire voile pour Boston, je pris cong de Keimer, sous prtexte d'aller voir mes parens. Le gouverneur me donna une longue lettre, dans laquelle il disoit mon pre beaucoup de choses flatteuses pour moi, et lui recommandoit fortement le projet de mon tablissement Philadelphie, comme une chose qui ne pouvoit manquer d'assurer ma fortune. En descendant la Delaware, nous touchmes sur un cueil et nous emes une voie d'eau. Le temps toit trs-orageux. Il fallut pomper continuellement. J'y travaillai comme les autres. Cependant, aprs une navigation de quinze jours, nous arrivmes sains et saufs Boston. J'avois t absent sept mois entiers, pendant lesquels mes parens n'avoient reu aucune nouvelle de moi; car le capitaine Holmes, mon beau-frre, n'toit point encore de retour, et n'avoit rien dit de moi dans ses lettres. Mon aspect inattendu surprit mes parens. Ils furent charms de me revoir, et tous, l'exception de mon frre, m'accueillirent trs-bien. J'allai voir ce frre dans son imprimerie. J'tois mieux vtu que du temps que je travaillois chez lui. J'avois un habit complet, neuf et trs-propre, une montre dans mon gousset, et ma bourse garnie de prs de cinq livres sterlings en argent. Mon frre ne me fit aucune politesse, et m'ayant considr de la tte aux pieds, il se remit son ouvrage. Ses ouvriers me demandrent avec empressement, o j'avois t, comment toit le pays, et si je l'aimois. Je fis alors un grand loge de Philadelphie, et de la vie agrable qu'on y menoit; et je dis que mon intention toit d'y retourner. L'un d'entr'eux me demanda quelle sorte de monnoie on y avoit: je tirai aussitt de ma poche une poigne de pices d'argent, que j'talai devant eux. C'toit une chose curieuse et rare pour eux; car le papier toit la monnoie courante de Boston. Je ne manquai pas ensuite de leur faire voir ma montre. Mais enfin, comme mon frre toit toujours sombre et de mauvaise humeur, je donnai aux ouvriers un schelling pour boire, et me retirai. Cette visite piqua singulirement mon frre; car peu temps aprs, ma mre lui ayant parl du dsir qu'elle avoit de nous voir rconcilier et bien vivre ensemble, il lui rpondit que je l'avois tellement insult devant ses ouvriers, que jamais il ne l'oublieroit ni ne le pardonneroit: cependant, il se trompoit en cela. La lettre du gouverneur parut causer quelqu'tonnement mon pre: mais il n'en dit pas grand'chose. Quelques jours aprs, voyant le capitaine Holmes de retour, il la lui montra, et lui demanda s'il connoissoit Keith, et quelle espce d'homme c'toit, ajoutant que selon lui, il falloit qu'il et bien peu de discernement pour songer mettre la tte d'une entreprise un enfant qui avoit encore trois ans courir pour tre rang dans la classe des hommes. Holmes dit tout ce qu'il put en faveur du projet: mais mon pre soutint constamment qu'il toit absurde, et refusa d'y concourir. Cependant, il crivit une lettre polie sir William. Il le remercia de la protection qu'il m'avoit si obligeamment offerte, et lui dit qu'il ne pouvoit, en ce moment, m'aider tablir une imprimerie, parce qu'il me croyoit trop jeune pour tre charg d'une entreprise si importante, et qui exigeoit des avances si considrables. Mon ancien camarade, Collins, toit alors commis la poste. Charm de la description que je lui fis du pays que j'habitois, il dsira d'y aller; et tandis que j'attendois la rsolution de mon pre, il prit, par terre, la route de Rhode-Island, laissant ses livres, qui formoient une asses belle collection d'ouvrages de physique et de mathmatiques, pour tre envoys avec les miens New-York, o il se proposoit de m'attendre. Quoique mon pre n'approuvt pas les proposition de sir William, il toit trs-satisfait que j'eusse obtenu une recommandation aussi avantageuse, que celle d'un homme de ce rang; et que mon industrie et mon conomie m'eussent mis mme, en trs-peu de temps, de m'quiper aussi bien que je l'tois. Voyant qu'il n'y avoit pas d'apparence de pouvoir me racommoder avec mon frre, il consentit mon retour Philadelphie. En mme-temps il me conseilla d'tre poli envers tout le monde, de m'efforcer d'obtenir l'estime gnrale, et d'viter la satire et le sarcasme, auxquels il me croyoit trop enclin. Il ajouta qu'avec de la persvrance et une prudente conomie, je pouvois amasser de quoi m'tablir lorsque je serois majeur[17], et que si alors il me manquoit une petite somme, il se chargeroit de me la fournir. [17] l'ge de vingt-un ans. Ce fut l tout ce que j'en obtins, except quelques petits prsens qu'il me donna en signe d'amiti de sa part et de celle de ma mre. Muni alors de leur approbation et de leur bndiction, je m'embarquai encore une fois pour New-York. La corvette, o j'tois, ayant relch Newport, en Rhode-Island, j'allai voir mon frre John qui, depuis quelques annes, s'y toit tabli et mari. Il avoit toujours eu de l'attachement pour moi, et il m'accueillit avec beaucoup d'affection. Un de ses amis, nomm _Vernon_, auquel il toit d, en Pensylvanie, environ trente-six livres sterlings, me pria de les recevoir et de les garder jusqu' ce que j'eusse de ses nouvelles. En consquence, il me donna un ordre. Cette affaire m'occasionna, par la suite, beaucoup d'inquitude. Nous prmes, Newport, un assez grand nombre de passagers, parmi lesquels toient deux jeunes femmes, et une dame quakeresse, grave et sense, accompagne de ses domestiques. J'avois montr assez d'empressement rendre quelques lgers services cette dame; ce qui l'engagea probablement prendre quelqu'intrt moi. Ayant remarqu qu'il s'toit form entre les deux jeunes femmes et moi, une familiarit, chaque jour croissante, elle me tira part et me dit:--Jeune homme, je suis en peine pour toi. Tu n'as point de parent qui veille sur ta conduite. Tu parois ne pas connotre le monde, et les piges auxquels la jeunesse est expose. Compte sur ce que je te dis. Ce sont-l deux femmes de mauvaise vie. Je le vois toutes leurs actions. Si tu ne prends pas garde toi, elles t'entraneront dans quelque danger. Elles te sont trangres. Je te conseille, par l'intrt amical que je prends ta conservation, de ne former aucune liaison avec elles. Comme je ne parus pas d'abord penser aussi mal qu'elle sur leur compte, elle me rapporta beaucoup de choses, qu'elle avoit vues et entendues, et auxquelles je n'avois point fait attention, mais qui me convainquirent qu'elle avoit pleinement raison. Je la remerciai de son gnreux avis, et lui promis de le suivre. Quand nous arrivmes New-York, les deux jeunes femmes m'apprirent o elles logeoient, et m'invitrent aller les voir. Cependant je n'y allai point; et je fis trs-bien; car le lendemain de notre arrive, le capitaine s'appercevant qu'il lui manquoit une cuiller d'argent et quelques autres objets, qu'on avoit pris dans la chambre du navire, et sachant que ces femmes toient des prostitues, obtint un ordre pour faire des recherches dans leur logement, y trouva ce qu'on lui avoit vol, et les fit punir. Ainsi aprs avoir t sauv d'un rocher cach sous l'eau sur lequel notre vaisseau toucha dans la traverse, j'chappai un autre cueil d'un genre bien plus dangereux. Je trouvai mon ami Collins New-York, o il toit arriv quelque temps avant moi. Nous tions intimement lis depuis notre enfance. Nous avions lu ensemble les mmes livres: mais il pouvoit donner plus de temps que moi la lecture et l'tude, et il avoit une aptitude tonnante aux mathmatiques, dans lesquelles il me laissa bien loin derrire lui. Quand j'tois Boston, j'avois coutume de passer avec lui presque tous mes momens de loisir. C'toit alors un garon trs-rang et trs-industrieux. Ses connoissances lui avoient acquis l'estime gnrale, et il sembloit promettre de figurer un jour avec avantage dans le monde. Mais pendant mon absence, il s'toit malheureusement adonn l'usage de l'eau-de-vie; et j'appris, par lui-mme, et par d'autres personnes, que depuis son arrive New-York, il avoit t tous les jours ivre, et s'toit conduit d'une manire extravagante. Il avoit aussi jou et perdu tout son argent. Ainsi je fus oblig de payer sa dpense l'auberge, et de le dfrayer durant le reste du voyage; ce qui devint une charge trs-incommode pour moi. Burnet, gouverneur de New-York, ayant entendu dire au capitaine de notre navire, qu'un jeune passager, qui toit son bord, avoit beaucoup de livres, le pria de me mener chez lui. J'y allai; mais je n'y conduisis pas Collins, parce qu'il toit ivre. Le gouverneur me traita avec beaucoup de civilit; me montra sa bibliothque, qui toit trs-considrable, et s'entretint quelque temps avec moi, sur les livres et sur les auteurs. C'toit le second gouverneur qui m'et honor de son attention; et pour un pauvre garon, comme je l'tois alors, ces petites aventures ne laissoient pas que d'tre assez agrables. Nous arrivmes Philadelphie. J'avois recouvr en route l'argent de Vernon, sans quoi nous aurions t hors d'tat d'achever notre voyage. Collins dsiroit d'tre plac dans le comptoir de quelque ngociant. Mais son haleine ou sa mine trahissoient, sans doute, sa mauvaise habitude; car bien qu'il et des lettres de recommandation, il ne put pas trouver de l'emploi, et il continua loger et manger avec moi, et mes dpens. Sachant que j'avois l'argent de Vernon, il m'engageoit sans cesse lui en prter, me promettant de me le rendre aussitt qu'il auroit de l'emploi. Enfin, il me tira une si grande partie de cet argent, que je fus vivement inquiet sur ce que je deviendrois s'il manquoit de le remplacer. Son got pour les liqueurs fortes, ne diminuoit pas, et devint une source de querelles entre nous; parce que quand il avoit trop bu, il toit extrmement contrariant. Nous trouvant un jour dans un canot sur la Delaware, avec quelques autres jeunes gens, il refusa de prendre l'aviron son tour.--Vous ramerez pour moi, nous dit-il, jusqu' ce que nous soyons terre.--Non, lui rpondis-je, nous ne ramerons point pour vous.--Vous le ferez, rpliqua-t-il, ou vous resterez toute la nuit sur l'eau.--Comme il vous plaira, dis-je.--Ramons, s'crirent les autres. Qu'importe qu'il nous aide ou non?--Mais j'tois dj irrit de sa conduite d'autres gards; et j'insistai pour qu'on ne ramt point. Alors il jura qu'il me feroit ramer, ou qu'il me jeteroit hors du canot; et il se leva, en effet, pour venir vers moi. Aussitt qu'il fut ma porte, je le pris au collet, et le poussant violemment, je le jetai la tte la premire dans la rivire. Je savois qu'il nageoit trs-bien, et par consquent je ne craignois point pour sa vie. Avant qu'il pt se retourner, nous emes le temps de donner quelques coups d'aviron, et de nous loigner un peu de lui. Toutes les fois qu'il se rapprochoit du canot et le touchoit, nous lui demandions s'il vouloit ramer, et nous lui donnions, en mme-temps, quelques coups d'aviron sur les mains, afin de lui faire lcher prise. Prt suffoquer de colre, il refusoit obstinment de promettre qu'il rameroit. Cependant, nous tant apperus qu'il commenoit perdre ses forces, nous le mmes dans le canot, et le soir nous le conduismes encore tout tremp jusqu' la maison. Aprs cette aventure, nous vcmes, lui et moi, dans la plus grande froideur. Enfin, un capitaine qui naviguoit aux Antilles, et s'toit charg de procurer un instituteur aux enfans d'un planteur de la Barbade, fit la connoissance de Collins, et lui proposa cette place. Collins l'accepta, et prit cong de moi, en me promettant de me faire payer ce qu'il me devoit, avec le premier argent qu'il pourroit toucher: mais je n'ai plus entendu parler de lui. La violation du dpt, que m'avoit confi Vernon, fut une des premires grandes erreurs de ma vie. Elle prouve que mon pre ne s'toit point tromp, quand il m'avoit cru trop jeune pour tre charg de conduire des affaires importantes. Cependant sir William, en lisant sa lettre, jugea qu'il toit trop prudent. Il dit qu'il y avoit de la diffrence entre les individus; que la maturit de l'ge n'toit pas toujours accompagne de prudence; et que la jeunesse n'en restoit pas non plus toujours dpourvue.--Puisque votre pre, ajouta-t-il, refuse de vous tablir, je veux le faire moi-mme. Faites la liste des articles qu'il faut tirer d'Angleterre, et je les ferai venir. Vous me les paierez quand vous pourrez. J'ai rsolu d'avoir ici un bon imprimeur, et je suis sr que vous le serez. Le gouverneur me dit cela avec un si grand air de cordialit, que je ne doutai pas un instant de la sincrit de son offre. J'avois jusque-l gard le secret, Philadelphie, sur l'tablissement dont sir William m'avoit inspir le projet; et je continuai n'en rien dire. Si l'on et su que je comptois sur le gouverneur, peut-tre quelqu'ami, connoissant mieux que moi son caractre, m'auroit averti de ne pas m'y fier; car j'appris depuis qu'il passoit gnralement pour un homme libral en promesses, qu'il n'avoit point intention de tenir. Mais, ne lui ayant jamais rien demand, pouvois-je souponner que ses offres toient trompeuses? Je le croyois, au contraire, le plus franc, le meilleur de tous les hommes. Je lui remis l'tat de ce qu'il falloit pour une petite imprimerie, dont le prix se montoit, suivant mon calcul, environ cent livres sterlings. Il l'approuva: mais il me demanda s'il ne seroit pas avantageux que j'allasse en Angleterre, pour choisir moi-mme les caractres, et m'assurer que tous les articles fussent de la meilleure espce.--Vous pourriez aussi, me dit-il, y faire quelques connoissances, et vous procurer des correspondans parmi les libraires et les marchands de papier. J'avouai que cela toit dsirer.--Eh bien, reprit-il, tenez-vous prt partir dans l'_Annis_.--C'toit le seul navire, qui ft alors annuellement le voyage de Londres Philadelphie, et de Philadelphie Londres: mais il ne devoit mettre la voile qu'au bout de quelques mois. Je continuai donc travailler chez Keimer, o j'tois dvor d'inquitude cause des sommes que Collins avoit tires de moi, et frmissois la seule ide de Vernon, qui, heureusement, ne me redemanda son argent que quelques annes aprs. Dans le rcit de mon premier voyage de Boston Philadelphie, j'ai omis, je crois, une petite circonstance, qui, peut-tre, ne sera point dplace ici. Pendant un calme, qui nous arrta au-del de Block-Island, l'quipage de notre corvette, se mit pcher de la morue, et en prit une assez grande quantit. J'avois t jusqu'alors constant dans ma rsolution de ne manger rien de ce qui avoit eu vie; et conformment aux maximes de mon matre Tryon, je regardai, dans cette occasion, la capture de chaque poisson, comme un meurtre injustement commis, puisqu'aucun d'eux n'avoit pu faire le moindre mal, qui mritt qu'on leur donnt la mort. Cette manire de raisonner toit, selon moi, sans rplique. Cependant j'avois autrefois beaucoup aim le poisson; et quand je vis une morue frite, sortir de la pole, l'odeur m'en parut dlicieuse. J'hsitai quelque temps entre mes principes et mon inclination. Mais me rappelant, enfin, que quand on avoit ouvert la morue, on avoit tir de son estomac plusieurs petits poissons, je dis aussitt en moi-mme:--Si vous vous mangez les uns les autres, je ne vois pas pourquoi nous ne vous mangerions point. En consquence, je dnai de morue avec grand plaisir, et je continuai depuis, manger comme les autres, retournant seulement par occasion au rgime vgtal. qu'il est commode d'tre un _animal raisonnable_, qui connot ou invente un prtexte plausible pour tout ce qu'il a envie de faire! Je continuai bien vivre avec Keimer, qui ne se doutoit pas de mon projet d'tablissement. Il conservoit en partie son premier enthousiasme. Il aimoit argumenter, et nous disputions frquemment ensemble. J'tois si accoutum me servir, avec lui, de ma mthode socratique, et je l'embarrassois si souvent par mes questions, qui paroissoient d'abord trs-trangres aux points que nous discutions, mais qui nanmoins l'y ramenoient par degrs, et le fesoient tomber dans des difficults et des contradictions dont il ne pouvoit plus se tirer, qu'il en devint d'une circonspection ridicule. Il n'osoit plus rpondre aux interrogations les plus simples, les plus familires, sans me dire auparavant:--Que prtendez-vous infrer de l?--Toutefois, il prit une si haute ide de mes talens, qu'il me proposa srieusement de devenir son collgue dans l'tablissement d'une nouvelle secte. Il devoit propager sa doctrine en prchant, et moi je devois rfuter tous les opposans. Quand il s'expliqua avec moi sur ses dogmes, j'y trouvai beaucoup d'absurdits, que je refusai d'admettre, moins qu'il ne voult son tour adopter quelques-unes de mes opinions. Keimer portoit une longue barbe, parce que Mose a dit quelque part:--Tu ne gteras pas les coins de ta barbe.--Il observoit aussi le jour du sabbat; et ces deux points lui paroissoient trs-essentiels. Ils me dplaisoient l'un et l'autre. Mais je consentis y adhrer, si Keimer vouloit s'abstenir de manger d'aucune espce d'animal.--Je crains, dit-il, que ma constitution ne puisse pas y rsister.--Je l'assurai qu'au contraire, il s'en trouveroit beaucoup mieux. Il toit naturellement gourmand, et je voulois m'amuser l'affamer. Il se dcida faire l'essai de ce rgime, pourvu que je voulusse m'y astreindre avec lui; et, en effet, nous l'observmes pendant trois mois. Une femme du voisinage prparoit nos alimens et nous les apportoit. Je lui donnai une liste de quarante plats, dans la composition desquels il n'entroit ni viande ni poisson. Cette fantaisie me devenoit d'autant plus agrable, qu'elle toit fort bon compte; car notre nourriture ne nous cotoit pas chacun, plus de dix-huit pences[18] par semaine. [18] C'est--dire trente-six sols tournois. Depuis cette poque, j'ai observ trs-rigoureusement plusieurs carmes, et je suis revenu tout d'un coup mon rgime ordinaire, sans en prouver la moindre incommodit; ce qui me fait regarder comme inutile, l'avis qu'on donne communment, de s'accoutumer par degrs ces changemens de nourriture. Je continuois gaiement vivre de vgtaux: mais le pauvre Keimer souffroit terriblement. Ennuy de notre rgime, il soupiroit aprs les pots de viande d'gypte. Enfin, il commanda qu'on lui ft rtir un cochon de lait, et m'invita dner avec deux femmes de notre connoissance. Mais voyant que le cochon de lait toit prt un peu avant notre arrive, il ne put rsister la tentation, et il le mangea tout entier. Dans le temps dont je viens de parler, je rendois des soins miss Read. J'avois pour elle beaucoup d'estime et d'affection, et tout me donnoit lieu de croire qu'elle rpondoit ces sentimens. Nous tions jeunes l'un et l'autre, n'ayant gure plus de dix-huit ans; et comme j'tois sur le point d'entreprendre un long voyage, sa mre jugea qu'il toit prudent de ne pas nous engager trop avant pour le moment. Elle pensoit que si notre mariage devoit avoir lieu, il valoit mieux que ce ft mon retour, lorsque je serois tabli, comme j'y comptois: peut-tre croyoit-elle aussi que mes esprances cet gard n'toient pas aussi bien fondes que je l'imaginois. Mes amis les plus intimes toient alors Charles Osborne, Joseph Watson et James Ralph, qui tous aimoient beaucoup la lecture. Les deux premiers toient clercs de M. Brockden, l'un des principaux procureurs de Philadelphie; l'autre toit commis chez un ngociant. Watson toit un jeune homme honnte, sens et trs-pieux. Les autres toient plus libres dans leurs principes religieux, sur-tout Ralph, dont j'avois moi-mme contribu branler la foi, ainsi que celle de Collins. L'un et l'autre m'en ont justement puni. Osborne avoit de l'esprit, et toit sincre et ardent en amiti; mais il aimoit trop la critique en matire de littrature. Ralph toit ingnieux, subtil, plein d'adresse, et extrmement loquent. Je ne crois pas avoir jamais vu un plus agrable parleur. Ils cultivoient les muses, ainsi qu'Osborne; et ils s'toient dj essays tous deux, par quelques petites posies. Le dimanche, j'avois coutume de faire d'agrables promenades avec ces amis, dans les bois qui bordent le Skuylkil. Nous y lisions ensemble, et ensuite nous dissertions sur ce que nous avions lu. Ralph toit dispos se livrer tout entier la posie. Il se flattoit de devenir suprieur dans cet art, et de lui devoir un jour sa fortune. Il prtendoit que les plus grands potes, en commenant crire, avoient fait non moins de fautes que lui. Osborne cherchoit le dissuader, il l'assuroit qu'il n'avoit point un gnie potique, et lui conseilloit de s'attacher la profession dans laquelle il avoit t lev. Dans la carrire du commerce, lui dit-il, vous parviendrez, quoique vous n'ayiez point de capitaux, vous procurer de l'emploi comme facteur, et vous pourrez, avec le temps, acqurir les moyens de vous tablir pour votre compte.--J'approuvois l'opinion d'Osborne: mais je prtendois aussi qu'il nous toit permis de nous amuser quelquefois faire des vers, afin de perfectionner notre style. En consquence, il fut dcid qu' notre prochaine entrevue, chacun de nous apporteroit une petite pice de posie de sa composition. Notre objet, dans ce concours, toit de nous perfectionner mutuellement par nos remarques, nos critiques et nos corrections; et comme nous n'avions en vue que le style et l'expression, nous interdmes toute invention, en convenant que nous prendrions pour tche une version du dix-huitime pseaume, dans lequel est dcrite la descente de la divinit. Le terme de notre rendez-vous approchoit, lorsque Ralph vint me voir, et me dit que sa pice toit prte. Je lui avouai que j'avois t paresseux, et que me sentant fort peu de got pour ce travail, je n'avois rien fait. Il me montra sa pice et me demanda ce que j'en pensois. J'en fis un trs-grand loge, parce qu'elle me parut rellement le mriter. Alors il me dit:--Osborne n'avouera qu'aucun de mes ouvrages soit de quelque prix. L'envie seule lui dicte mille critiques. Il n'est point jaloux de vous. Ainsi, je vous prie de prendre ces vers, et de les prsenter comme si vous les aviez faits. Je dclarerai que je n'ai eu le temps de rien composer. Nous verrons alors ce qu'il dira de cette pice.--Je consentis ce que dsiroit Ralph, et je me mis aussitt copier ses vers, afin d'viter tout soupon. Nous nous rassemblmes. L'ouvrage de Watson fut lu le premier. Il renfermoit quelques beauts et de nombreux dfauts. Nous lmes ensuite la pice d'Osborne, et nous la trouvmes bien suprieure. Ralph lui rendit justice. Il y remarqua quelques fautes, et applaudit les endroits qui toient excellens. Il n'avoit lui-mme rien montrer. C'toit mon tour. Je fis d'abord quelques difficults, je feignis de dsirer qu'on m'excust; je prtendis que je n'avois pas eu le temps de faire des corrections. Mais aucune excuse ne fut admise; il fallut produire la pice. Elle fut lue et relue. Waston et Osborne lui cdrent aussitt la palme, et se runirent pour l'applaudir. Ralph seul fit quelques critiques et proposa quelques changemens: mais je dfendis la pice. Osborne se joignit moi, et dit que Ralph ne s'entendoit pas plus critiquer des vers qu' en faire. Quand Osborne fut seul avec moi, il s'exprima d'une manire encore plus nergique en faveur de ce qu'il croyoit mon ouvrage. Il m'assura qu'il s'toit d'abord un peu contraint, de peur que je ne prisse ses loges pour de la flatterie.--Mais, qui auroit pu croire, ajouta-t-il, que Franklin et t capable de composer de pareils vers? Quel pinceau! quelle nergie! quel feu! Il a surpass l'original. Dans la conversation ordinaire il semble n'avoir point un choix de mots. Il hsite, il est embarrass; et, cependant, bon dieu! comme il crit! l'entrevue, qui suivit celle-ci, Ralph dcouvrit le tour que nous avions jou Osborne; et ce dernier fut raill sans piti. Cette aventure confirma Ralph dans la rsolution o il toit de devenir pote. Je n'pargnai rien pour l'en dtourner: mais il y persvra, jusqu' ce qu'enfin la lecture de Pope[19] le gurit. Il crivoit, cependant, assez bien en prose. Par la suite, je m'entretiendrai encore de lui: mais comme il est vraisemblable que je n'aurai plus occasion de parler des deux autres, je dois observer ici que, peu d'annes aprs, Watson mourut dans mes bras. Il fut extrmement regrett; car c'toit le meilleur d'entre nous. Osborne passa aux Antilles, o il se fit une grande rputation comme avocat, et gagna beaucoup d'argent: mais il mourut jeune. Nous nous tions srieusement promis, Osborne et moi, que celui qui mourroit le premier de nous deux, reviendroit, s'il toit possible, faire une visite amicale l'autre, pour lui dire ce qui se passe dans l'autre monde: mais il n'a jamais tenu sa promesse. [19] Probablement la _Dunciade_, o Pope a immortalis Ralph de cette manire: Quand Ralph hurle Cynthie, et rend la nuit affreuse, Vous, Loups, faites silence; Hiboux, rpondez lui! Il sembloit que ma socit plt beaucoup au gouverneur: aussi m'invitoit-il souvent chez lui. Il parloit toujours de l'intention de m'tablir, comme d'une chose dcide. Il devoit me donner non-seulement des lettres de recommandation pour un grand nombre de ses amis, mais encore une lettre de crdit pour me procurer l'argent ncessaire l'achat d'une presse, des caractres et du papier. Il me donna plusieurs rendez-vous pour aller prendre ces lettres, qui, disoit-il, chaque fois, devoient certainement tre prtes: mais quand j'arrivois, il me remettoit sans cesse un autre jour. Ces dlais successifs se prolongrent jusqu' ce que le navire, dont le dpart avoit t plusieurs fois diffr, ft enfin prt mettre la voile. Alors je me prsentai de nouveau chez sir William, pour recevoir les lettres promises et prendre cong de lui. Je ne pus voir que le docteur Bard, son secrtaire, qui me dit que le gouverneur toit extrmement occup crire; mais qu'il se rendroit Newcastle avant le navire, et qu'il m'y donneroit ses lettres. Quoique Ralph ft mari et et un enfant, il se dcida m'accompagner dans mon voyage. Son but suppos toit de se procurer des correspondans en Angleterre, afin d'avoir des marchandises vendre par commission. Mais j'appris ensuite que mcontent des parens de sa femme, il se proposoit de la laisser chez eux, et de ne jamais retourner en Amrique. Aprs que j'eus pris cong de mes amis, et que miss Read et moi nous fmes mutuellement promis de rester fidles, je quittai Philadelphie. Le navire mouilla Newcastle. Le gouverneur y toit dj arriv. Je me rendis son logement. Son secrtaire m'accueillit avec beaucoup de politesse, et me dit que sir William ne pouvoit me voir pour le moment, parce qu'il avoit des affaires de la plus grande importance, mais qu'il m'enverroit ses lettres bord, et qu'il me souhaitoit de tout son coeur, un bon voyage et un prompt retour. Un peu surpris de ce discours, mais n'ayant cependant encore aucun soupon, j'allai rejoindre l'_Annis_. M. Hamilton, clbre avocat de Philadelphie, passoit dans ce navire avec son fils; et conjointement avec un quaker nomm _M. Denham_, et MM. Oniam et Russel, propritaires d'une forge dans le Maryland, il avoit arrt la chambre; en sorte que nous fmes obligs, Ralph et moi, de nous loger avec l'quipage. Inconnus l'un et l'autre toutes les personnes du vaisseau, nous tions regards comme des gens du commun. Mais M. Hamilton et son fils, qui fut depuis le gouverneur James Hamilton, nous quittrent Newcastle; le pre tant rappel, trs-grands frais, Philadelphie, pour plaider une cause concernant un vaisseau qui avoit t saisi. Prcisment au moment, o nous allions lever l'ancre, le colonel Finch vint bord et me fit beaucoup d'honntets. Ds-lors, les passagers eurent un peu plus d'attention pour moi. Ils m'invitrent occuper dans la chambre, avec mon ami Ralph, la place que MM. Hamilton venoient de laisser vacante; ce que nous acceptmes avec joie. Ayant appris que les dpches du gouverneur avoient t portes bord par le colonel Finch, je demandai au capitaine celles dont je devois tre charg. Il rpondit qu'elles avoient t toutes mises dans le sac, et qu'il ne pouvoit l'ouvrir pour le moment; mais qu'avant d'aborder les ctes d'Angleterre, il me donneroit l'occasion de les retirer. Je fus content de cette rponse, et nous poursuivmes notre voyage. Les personnes loges dans la chambre toient toutes trs-sociables; et nous fmes parfaitement bien pour les provisions; parce que nous profitmes de toutes celles de M. Hamilton, qui en avoit embarqu une grande quantit. Durant la traverse, M. Denham se lia avec moi d'une amiti qui n'a fini qu'avec sa vie. tout autre gard, le voyage ne fut pas fort agrable, car nous emes beaucoup de mauvais temps. Quand nous entrmes dans la Tamise, le capitaine fut exact me tenir sa parole. Il me permit de chercher dans le sac, les lettres du gouverneur. Je n'en trouvai pas une seule sur laquelle mon nom ft crit, comme devant tre confie mes soins: mais j'en choisis six ou sept, que je jugeai, par les adresses, tre celles qui m'toient destines. Il y en avoit entr'autres une pour M. Basket, imprimeur du roi, et une autre pour un marchand de papier, qui fut la premire personne chez qui j'allai. Je lui remis la lettre comme venant du gouverneur Keith.--Je ne le connois pas, me dit-il.--Puis, ouvrant la lettre, il s'cria:--Oh! elle est de Riddlesden! J'ai dcouvert depuis peu que c'est un coquin fieff; et je n'ai envie ni d'avoir affaire avec lui, ni de recevoir de ses missives.--En mme-temps, il mit la lettre dans mes mains, tourna les talons, et se mit servir quelques chalands. Je fus trs-surpris de voir que ces lettres n'toient point du gouverneur; Rflchissant alors sur ses dlais, et m'en rappelant toutes les circonstances, je commenai douter de sa sincrit. J'allai trouver mon ami Denham et lui racontai toute l'affaire. Il me mit tout de suite au fait du caractre de Keith, me dit qu'il n'toit nullement probable qu'il et crit une seule lettre en ma faveur; et que tous ceux qui le connoissoient, n'avoient aucune confiance en lui. Le bon quaker ne put s'empcher de rire de ce que j'avois t assez crdule pour croire que le gouverneur me procureroit du crdit, lorsqu'il n'avoit aucun crdit pour lui-mme. Comme je lui montrai quelqu'inquitude sur le parti que j'avois prendre, il me conseilla de chercher travailler chez un imprimeur.--L, me dit-il, vous pourrez vous perfectionner dans votre profession, et vous vous mettrez mme de vous tablir plus avantageusement quand vous retournerez en Amrique. Nous savions dj, aussi bien que le marchand de papier, que le procureur Riddlesden toit un coquin. Il avoit presque ruin le pre de miss Read, en l'engageant tre sa caution. Nous apprmes par sa lettre, que, de concert avec le gouverneur, il tramoit secrtement une intrigue pour nuire M. Hamilton, sur le voyage duquel il avoit compt. Denham, qui toit ami d'Hamilton, pensa qu'il falloit l'instruire de cette perfidie. Aussi, ds qu'il arriva en Angleterre, ce qui ne tarda pas, je me rendis chez lui, et autant par intrt pour lui que par ressentiment contre le gouverneur, je lui donnai la lettre de Riddlesden. L'information qu'elle contenoit toit trs-importante pour lui; il m'en remercia beaucoup; et ds ce moment, il m'accorda son amiti qui, depuis, m'a t souvent trs-utile. Mais que faut-il penser d'un gouverneur, qui joue de si misrables tours, et trompe si grossirement un pauvre jeune homme sans exprience? C'toit sa coutume. Voulant plaire tout le monde, et ayant peu donner, il prodiguoit les promesses. D'ailleurs, sensible, judicieux, crivant assez bien, il toit bon gouverneur pour la colonie, mais non pour ses commettans, dont il ddaignoit frquemment les instructions. Plusieurs de nos meilleures loix ont t tablies sous son administration, et sont son ouvrage. Nous tions, Ralph et moi, toujours insparables. Nous prmes ensemble un logement qui nous cotoit trois schellings et demi par semaine; car nous ne pouvions pas y mettre davantage. Ralph trouva quelques parens Londres: mais ils toient pauvres et hors d'tat de l'assister. Il me dit alors, pour la premire fois, que son intention toit de rester en Angleterre, et qu'il n'avoit jamais pens retourner Philadelphie. Il toit absolument sans argent; le peu qu'il avoit pu s'en procurer, ayant peine suffi payer son passage. Quant moi, j'avois encore quinze pistoles. Ralph avoit de temps en temps recours ma bourse, pendant qu'il cherchoit de l'emploi. Se croyant d'abord beaucoup de talent pour l'tat de comdien, il songea monter sur le thtre: mais Wilkes, qui il s'adressa, lui conseilla franchement de renoncer cette ide, parce qu'il lui toit impossible de russir. Il proposa ensuite Roberts, libraire dans Pater-Noster-Row, d'crire pour lui une feuille hebdomadaire dans le genre du _Spectateur_: mais les conditions qu'il y mit, ne convinrent point Roberts. Enfin, il essaya de se procurer du travail comme copiste. Il parla aux gens de loi et aux marchands de papier des environs du Temple: ce fut en vain; il ne trouva point de place vacante. Pour moi, je fus tout de suite employ chez Palmer, qui toit alors un fameux imprimeur dans l'enclos de Saint-Barthlmy, et chez lequel je restai prs d'un an. Je m'appliquois assidument mon ouvrage: mais je dpensois avec Ralph, presque tout ce que je gagnois. Quand les spectacles et les autres lieux d'amusement, que nous frquentions ensemble, eurent mis fin mes pistoles, nous fmes rduits vivre uniquement du travail de mes mains. Ralph sembloit avoir entirement perdu de vue sa femme et son enfant. J'oubliai aussi, par degrs, mes engagemens avec miss Read, laquelle je n'crivis jamais qu'une lettre; encore toit-ce pour lui apprendre que vraisemblablement je ne retournerois pas de sitt Philadelphie. Ce fut l une autre grande erreur de ma vie; et je dsirerois de pouvoir la corriger, si j'tois recommencer. Je travaillois chez Palmer, l'impression de la seconde dition de la _Religion naturelle, de Woolaston_. Quelques-uns des raisonnemens de cet ouvrage ne me parurent pas bien fonds; j'crivis un petit trait de mtaphysique pour les combattre. Mon pamphlet toit intitul: _Dissertation sur la Libert et la Ncessit, le Plaisir et la Peine_. Je le ddiai mon ami Ralph, l'imprimai et en tirai un petit nombre d'exemplaires. Ds-lors, Palmer me traita avec plus de considration, et me regarda comme un jeune homme de talent; mais il me fit des reproches srieux sur les principes de mon pamphlet, qu'il regardoit comme abominables. La publication de ce petit ouvrage fut une autre erreur de ma vie. Pendant que je logeois dans Little-Britain, je fis connoissance avec le libraire Wilcox, dont la boutique touchoit ma porte. Les magasins de lecture n'toient point encore en usage. Wilcox avoit une immense collection de livres de toute espce. Nous convnmes que, moyennant un prix raisonnable, dont je ne me souviens plus, je pourrois prendre chez lui les livres qui me plairoient, et que je les lui rendrois aprs les avoir lus. Je regardai ce march comme trs-avantageux pour moi, et j'en profitai autant qu'il me fut possible. Mon pamphlet tomba entre les mains d'un chirurgien, nomm _Lyons_, auteur d'un livre intitul: l'_Infaillibilit du Jugement humain_; et ce fut l'occasion d'une liaison intime entre nous. Lyons me tmoignoit beaucoup d'estime, et venoit souvent me voir, pour s'entretenir avec moi sur des sujets de mtaphysique. Il me fit connotre le docteur Mandeville, auteur de _la Fable des Abeilles_, lequel avoit form dans la taverne de Cheapside, un club dont il toit l'ame. Ce docteur toit un homme factieux et trs-amusant. Lyons me prsenta aussi, dans le caf Batson, au docteur Pemberton, qui me promit de me procurer l'occasion de voir sir Isaac Newton. Je le dsirois beaucoup: mais le docteur Pemberton ne me tint point parole. J'avois apport d'Amrique quelques curiosits, dont la principale toit une bourse, faite d'asbeste[20], qui n'prouve aucune altration dans le feu. Sir Hans-Sloane en ayant entendu parler, vint me voir, et m'invita aller chez lui, dans Bloomsbury-Square. Aprs m'avoir montr tout ce que son cabinet renfermoit de curieux, il m'engagea y joindre ma bourse d'asbeste, qu'il me paya honorablement. [20] L'asbeste est une pierre de la nature de l'amiante, et ses filets ne sont pas moins flexibles. Il logeoit dans notre maison une jeune marchande de modes, qui tenoit une boutique du ct de la Bourse. Vive, sensible, et ayant reu une ducation au-dessus de son tat, elle avoit une conversation trs-agrable. Le soir, Ralph lui lisoit des comdies. Ils devinrent intimes. Elle changea de logement, et il la suivit. Ils vcurent quelque temps ensemble. Mais Ralph toit sans emploi. Elle avoit un enfant; et les profits de sa boutique ne suffisoient pas pour les faire vivre tous les trois. Ralph rsolut alors de quitter Londres et d'essayer de tenir une cole de campagne. Il se croyoit trs-propre y russir; car il avoit une belle criture, et connoissoit trs-bien l'arithmtique et la partie des comptes. Mais regardant cet emploi comme au-dessous de lui, et comptant qu'il feroit un jour une toute autre figure dans le monde, et qu'il auroit rougir si l'on savoit qu'il et exerc une profession si peu honorable, il changea de nom et me fit l'honneur de prendre le mien. Bientt aprs, il m'crivit pour m'apprendre qu'il s'toit tabli dans un petit village du Berkshire. Il recommanda mes soins mistriss T... la marchande de modes, et il me pria de lui rpondre l'adresse de M. Franklin, matre d'cole N.... Il continua de m'crire frquemment, m'envoyant de longs fragmens d'un pome pique, qu'il composoit, et qu'il m'invitoit critiquer et corriger. Je fesois ce qu'il dsiroit; mais non sans chercher lui persuader de renoncer ce travail. Young venoit prcisment de publier une de ses satyres. J'en copiai une grande partie et l'envoyai Ralph, parce que c'toit un endroit, o l'auteur dmontroit la folie de cultiver les muses, dans l'espoir de s'lever dans le monde par leur moyen. Tout cela fut en vain. Les feuilles du pome continurent m'arriver par chaque courrier. Pendant ce temps-l, mistriss T... ayant perdu, cause de Ralph, et ses amis et son commerce, toit souvent dans le besoin. Elle avoit alors recours moi; et pour la tirer d'embarras, je lui prtois tout l'argent qui ne m'toit pas ncessaire pour vivre. Je me sentis un peu trop de penchant pour elle. N'tant retenu, dans ce temps-l, par aucun frein religieux, et abusant de l'avantage que sembloit me donner sa situation, j'osai, et ce fut une autre erreur de ma vie, j'osai essayer de prendre avec elle des liberts, qu'elle repoussa avec une juste indignation. Elle informa Ralph de ma conduite; et cette affaire occasionna une rupture entre lui et moi. Quand il revint Londres, il me donna entendre qu'il regardoit toutes les obligations qu'il m'avoit, comme ananties par ce procd; d'o je conclus que je ne devois jamais esprer le remboursement de l'argent que j'avois avanc pour lui, ou prt lui-mme. J'en fus d'autant moins afflig qu'il toit entirement hors d'tat de me payer, et qu'en perdant son amiti, je me trouvois en mme-temps dlivr d'un trs-pesant fardeau. Je songeai alors mettre quelqu'argent en rserve. L'imprimerie de Watts, prs de Lincoln's-Inn-Fields, tant plus considrable que celle o je travaillois, je crus qu'il me seroit plus avantageux d'y entrer. Je m'y prsentai; on m'y reut; et ce fut-l que je demeurai pendant tout le reste de mon sjour Londres. mon entre dans cette imprimerie, je commenai travailler la presse, parce que je crus avoir besoin de l'exercice corporel, auquel j'avois t accoutum en Amrique, o les ouvriers travaillent alternativement comme compositeurs et comme pressiers. Je ne buvois que de l'eau. Les autres ouvriers, au nombre d'environ cinquante, toient grands buveurs de bire. Je portois souvent, en montant et en descendant les escaliers, une grande forme de caractres dans chaque main, tandis que les autres avoient besoin des deux mains pour porter une seule forme. Aussi toient-ils tonns de voir, et par cet exemple et par beaucoup d'autres, que l'_Amricain aquatique_, comme ils m'appeloient, toit plus fort que ceux qui buvoient du porter[21]. Le garon du marchand de bire avoit assez d'occupation toute la journe servir cette seule maison. Mon camarade de presse buvoit tous les matins, avant le djener, une pinte de bire, une pinte en djenant avec du pain et du fromage, une entre le djener et le dner, une dner, une vers les six heures du soir, et encore une lorsqu'il avoit fini son ouvrage. Cette habitude me sembloit trs-mauvaise: mais mon camarade disoit que sans cette quantit de bire, il n'auroit pas assez de force pour travailler. [21] De la bire forte. J'essayai de le convaincre que la force corporelle, que donnoit la bire, ne pouvoit tre qu'en proportion de la quantit solide de l'orge, dissoute dans l'eau, dont la bire toit compose. Je lui dis qu'il y avoit plus de farine dans un pain d'un sol, et que consquemment s'il mangeoit ce pain et buvoit une pinte d'eau, il en retireroit plus de force que d'une pinte de bire. Cependant, ce raisonnement ne l'empcha pas de boire sa quantit de bire accoutume, et de payer chaque samedi au soir, quatre ou cinq schellings d'cot pour cette maudite boisson; dpense, dont j'tois entirement exempt. C'est ainsi que ces pauvres diables restent volontairement toute leur vie dans la pnurie et dans le malheur. Au bout de quelques semaines, Watts ayant besoin de m'employer la composition, je quittai la presse. Les compositeurs me demandrent la bienvenue. Mais je considrai cela comme une injustice, attendu que je l'avois dj paye en bas. Le matre fut de mon avis, et m'engagea ne rien donner. Je restai donc deux ou trois semaines, sans fraterniser avec personne. On me regardoit comme un excommuni; et quand je m'absentois, il n'y avoit point de tour qu'on ne me jout. Je trouvois mon retour, mes caractres mls, mes pages transposes, mes matires rompues, etc.; et tout cela toit attribu au lutin qui frquentoit la chapelle[22], et tourmentoit, me disoit-on, ceux qui n'toient pas rgulirement admis. Enfin, malgr la protection du matre, je fus oblig de payer de nouveau, convaincu qu'il y avoit de la folie ne pas tre en bonne intelligence avec ceux, au milieu desquels j'tois destin vivre. [22] La chapelle est le nom que les ouvriers donnent l'imprimerie. Les imprimeurs anglais appellent le lutin _Ralph_, nom que portoit cet ami dont Franklin a parl plus haut. Aprs cela je fus parfaitement d'accord avec mes compagnons de travail, et j'acquis bientt, parmi eux, une grande influence. Je leur proposai quelques changemens dans les loix de la chapelle, et ils les acceptrent sans difficult. Mon exemple dtermina plusieurs de mes camarades quitter la dtestable habitude de djener avec du pain, du fromage et de la bire. Ils firent, ainsi que moi, venir d'une maison voisine, un bon plat de gruau chaud, dans lequel il y avoit un petit morceau de beurre, avec du pain grill et de la muscade. C'toit un bien meilleur djener, qui cotoit tout au plus la valeur d'une pinte de bire, c'est--dire, trois demi-sols; et qui, en mme-temps, fesoit qu'on avoit des ides bien plus claires. Ceux qui continuoient se gorger de bire, perdoient souvent leur crdit chez le cabaretier, faute de payer leur compte. Ils s'adressoient alors moi, pour que je leur servisse de caution; leur _lumire_, disoient-ils, _toit teinte_. Je me tenois chaque samedi au soir, auprs de la table, o l'on payoit l'ouvrage de la semaine, et je prenois les petites sommes dont j'avois rpondu. Elles s'levoient quelquefois prs de trente schellings. Cet avantage, joint la rputation d'tre assez goguenard, me donnoit de l'importance dans la chapelle. J'avois, en outre, acquis l'estime du matre, en m'appliquant beaucoup l'ouvrage, et n'observant jamais le Saint-Lundi. La clrit extraordinaire avec laquelle je composois, fesoit qu'on me donnoit toujours les ouvrages les plus presss, qui sont ordinairement les mieux pays. Ainsi Je passois mon temps d'une manire trs-agrable. Le logement que j'occupois dans Little-Britain, tant trop loign de l'imprimerie, je le quittai pour en prendre un autre dans Duke-Street, vis--vis de l'glise catholique. Il toit sur le derrire d'un magasin italien. La maison toit tenue par une veuve, qui avoit une fille, une servante et un garon de boutique: mais ce dernier ne couchoit point dans la maison. Aprs avoir fait prendre des informations sur mon compte dans Little-Britain, la veuve voulut bien me recevoir au mme prix que mes premiers htes, c'est--dire, trois schellings et demi par semaine. Elle se contentoit de si peu, disoit-elle, parce qu'il n'y avoit que des femmes dans sa maison, et qu'elles seroient plus en sret lorsqu'un homme y logeroit. Cette femme, dj avance en ge, toit ne d'un ministre protestant, qui l'avoit leve dans sa religion. Mais son mari, dont elle respectoit singulirement la mmoire, l'avoit convertie la foi catholique. Elle avoit vcu dans la socit intime de diverses personnes de distinction, et en savoit un grand nombre d'anecdotes, qui remontoient jusqu'au rgne de Charles second. tant sujette des attaques de goutte, qui l'obligeoient de garder souvent la chambre, elle aimoit recevoir quelquefois compagnie. La sienne toit si amusante pour moi, que j'tois charm de passer ma soire auprs d'elle toutes les fois qu'elle le dsiroit. Notre souper n'toit compos que d'une moiti d'anchois pour chacun, sur un morceau de pain avec du beurre, avec une pinte d'aile pour nous tous. Mais la conversation de la veuve assaisonnoit dlicieusement ce repas. Comme je rentrois de bonne heure, et que je n'occasionnois presque aucun embarras dans la maison, la veuve avoit de la rpugnance notre sparation; et quand je parlai d'un autre logement que j'avois trouv plus prs de l'imprimerie et deux schellings par semaine, ce qui s'accordoit avec l'intention o j'tois de faire des pargnes, elle m'engagea y renoncer, et me fit en mme-temps une diminution de deux schellings. Ainsi je continuai loger chez elle un schelling et demi par semaine, pendant le reste du temps que je fus Londres. Dans un grenier de la maison vivoit de la manire la plus retire une demoiselle ge de soixante-dix ans. Voici ce que mon htesse m'en apprit. Elle toit catholique romaine. Dans sa jeunesse, elle avoit t envoye dans le continent, et toit entre dans un couvent pour se faire religieuse. Mais le climat ne convenant point sa sant, elle fut oblige de repasser en Angleterre, o, quoiqu'il n'y et pas de couvens, elle fit voeu de mener une vie monastique, de la manire la plus rigide que les circonstances le lui permettroient. En consquence, elle disposa de tous ses biens pour tre employs en oeuvres de charit, ne se rservant qu'une rente annuelle d'onze livres sterlings, dont elle donnoit encore une partie aux pauvres. Elle ne mangeoit que du gruau bouilli dans de l'eau, et ne fesoit jamais de feu que pour faire cuire cette nourriture. Il y avoit dj plusieurs annes qu'elle vivoit dans ce grenier, o les principaux locataires catholiques, qui avoient successivement tenu la maison, l'avoient toujours loge gratuitement, regardant son sjour chez eux comme une faveur cleste. Un prtre venoit la confesser tous les jours.--Je lui ai demand, me dit mon htesse, comment elle peut, vivant comme elle le fait, trouver tant d'occupation pour un confesseur; et elle m'a rpondu qu'il est impossible d'viter les mauvaises penses. J'obtins une fois la permission de lui rendre visite. Je la trouvai polie, gaie et d'une conversation agrable. Son appartement toit propre: mais tous les meubles consistoient en un matelas, une table sur laquelle il y avoit un crucifix et un livre, et une chaise qu'elle me donna pour m'asseoir. Sur la chemine toit un tableau de sainte Vronique, dployant son mouchoir, o l'on voyoit l'empreinte miraculeuse de la figure du Christ; ce qu'elle m'expliqua avec beaucoup de gravit. Son visage toit ple; mais elle n'avoit jamais t malade; et je puis la citer comme une autre preuve du peu qu'il faut pour maintenir la vie et la sant. l'imprimerie, je me liai d'amiti avec un jeune homme d'esprit, nomm _Wygate_, qui, tant n de parens riches, avoit reu une meilleure ducation que la plupart des autres imprimeurs. Il toit assez bon latiniste, parloit facilement franais, et aimoit beaucoup la lecture. Je lui appris nager, ainsi qu' un de ses amis, en me baignant seulement deux fois avec eux. Ils n'eurent plus ensuite besoin de leons. Un jour nous fmes la partie d'aller par eau Chelsea, pour voir le collge et les curiosits de don Saltero. Au retour, cdant aux sollicitations du reste de la compagnie, dont Wygate avoit excit la curiosit, je me dshabillai et m'lanai dans la Tamise. Je nageai depuis Chelsea jusqu'au pont des Blackfriards[23], et je fis dans ce trajet plusieurs tours d'adresse et d'agilit, soit la surface de l'eau, soit en plongeant. Cela causa beaucoup d'tonnement et de plaisir ceux qui le voyoient pour la premire fois. Ds mes plus jeunes ans j'avois beaucoup aim cet exercice. Je connoissois et pouvois excuter toutes les volutions et les positions de Thevenot; et j'en avois invent quelques autres, dans lesquelles je m'efforois de runir la grace et l'utilit. Je ne ngligeai pas de les montrer toutes dans cette occasion, et je fus extrmement flatt de l'admiration qu'elles excitrent. [23] Des moines noirs. Indpendamment du dsir qu'avoit Wygate de se perfectionner dans l'art de la natation, il m'toit trs-attach, parce qu'il y avoit une grande conformit dans nos gots et dans nos tudes. Il me proposa de faire avec lui le tour de l'Europe, en nous dfrayant, en mme-temps, par le travail dans notre profession. J'tois sur le point d'y consentir; et j'en fis part au quaker Denham, mon ami, avec lequel je me fesois un plaisir de passer une heure, lorsque j'en avois le loisir. M. Denham m'engagea renoncer ce projet, et me conseilla de songer retourner Philadelphie, ce qu'il se proposoit de faire bientt lui-mme. Il faut que je rapporte ici un trait du caractre de ce digne homme. Il avoit fait autrefois le commerce Bristol. Oblig de manquer, il composa avec ses cranciers et partit pour l'Amrique, o force de travail et d'application, il acquit bientt une fortune considrable. Il repassa alors en Angleterre, dans le vaisseau o j'tois embarqu, ainsi que je l'ai rapport plus haut. L, il invita tous ses cranciers une fte. Quand ils furent rassembls, il les remercia de la facilit avec laquelle ils avoient consenti un accommodement favorable pour lui; et tandis qu'ils ne s'attendoient rien de plus qu' un simple repas, chacun trouva sous son assiette, au moment o il la retourna, un mandat sur un banquier, pour le reste de sa crance et des intrts. M. Denham me dit que son dessein toit d'emporter Philadelphie une grande quantit de marchandises, afin d'y ouvrir un magasin; et il m'offrit de me prendre avec lui, en qualit de commis, pour avoir soin de son magasin, copier ses lettres, et tenir ses livres, ce qu'il se chargeroit de m'apprendre. Il ajouta qu'aussitt que je serois au fait du commerce, il m'avanceroit, en m'envoyant, avec une cargaison de bled et de farine, aux les de l'Amrique, et en me procurant d'autres commissions lucratives; de sorte qu'avec de la conduite et de l'conomie, je pourrois, avec le temps, entreprendre des affaires avantageuses pour mon compte. Ces propositions me plurent. Londres commenoit m'ennuyer. Les momens agrables que j'avois passs Philadelphie, se retracrent ma mmoire, et je dsirai de les voir renatre. En consquence je m'engageai avec M. Denham raison de cinquante livres sterlings par an. C'toit la vrit, moins que je ne gagnois comme compositeur d'imprimerie: mais aussi j'avois une plus belle perspective. Je quittai donc l'tat d'imprimeur, et je crus que c'toit pour toujours. Je me livrai entirement mes nouvelles occupations. Je passois mon temps, soit accompagner M. Denham de magasin en magasin, pour acheter des marchandises, soit les faire emballer et presser les ouvriers. Cependant, lorsque tout fut bord, j'eus quelques jours de loisir. Durant cet intervalle, on vint me demander de la part d'un homme que je ne connoissois que de nom. C'toit sir William Wyndham. Je me rendis chez lui. Il avoit entendu parler de la manire dont j'avois nag entre Chelsea et Blackfriards; et on lui avoit dit que j'avois enseign, en quelques heures, l'art de la natation, Wygate et un autre jeune homme. Ses deux fils toient sur le point de voyager en Europe. Il dsiroit qu'ils sussent nager avant leur dpart; et il m'offrit une rcompense assez considrable, si je voulois le leur apprendre. Ils n'toient pas encore Londres, et le sjour que j'y devois faire moi-mme toit incertain; c'est pourquoi je ne pus accepter sa proposition. Mais je supposai, d'aprs cet incident, que si j'eusse voulu rester dans la capitale de l'Angleterre, et y ouvrir une cole de natation, j'aurois pu gagner beaucoup d'argent. Cette ide me frappa mme tellement, que si l'offre de sir William Wyndham m'et t faite plutt, j'aurois renonc, pour quelque temps, au dessein de retourner en Amrique. Quelques annes aprs, nous avons eu, vous et moi, des affaires plus importantes traiter, avec l'un des fils de sir William Wyndham, devenu comte d'Egremont. Mais n'anticipons pas sur les vnemens. J'avois pass dix-huit mois Londres, travaillant presque sans relche de mon mtier, et ne fesant d'autre dpense extraordinaire pour moi, que d'aller quelquefois la comdie, et d'acheter quelques livres. Mais mon ami Ralph m'avoit tenu dans la pauvret. Il me devoit environ vingt-sept livres sterlings, qui toient autant de perdu, et qui, prises sur mes petites pargnes, me paroissoient une somme considrable. Malgr cela, j'avois de l'affection pour lui, parce qu'il possdoit beaucoup de qualits aimables. Enfin, quoique je n'eusse rien fait pour ma fortune, j'avois augment la somme de mes connoissances, soit par le grand nombre d'excellens livres que j'avois lus, soit par la conversation des savans et des gens de lettres, avec lesquels je m'tois li. Nous fmes voile de Gravesende le 23 juillet 1726. Je ne vous dirai rien ici des incidens de mon voyage. Vous les trouverez dans mon journal, o toutes les circonstances en sont particulirement dtailles. Nous arrivmes Philadelphie le 11 octobre suivant. Keith avoit perdu son emploi de gouverneur de Pensylvanie, et toit employ par le major Gordon. Je le trouvai dans la rue, o il se promenoit en simple particulier. Il fut un peu honteux de me voir, et passa sans me rien dire. J'aurois t moi-mme aussi honteux en voyant miss Read, si sa famille, dsesprant avec raison de mon retour, d'aprs la lecture de ma lettre, ne lui et conseill de renoncer moi et d'pouser un potier nomm _Rogers_, quoi elle consentit. Mais ce Rogers ne la rendit point heureuse, et bientt elle se spara de lui, renonant mme porter son nom, parce qu'on prtendoit qu'il avoit une autre femme. Son habilet dans sa profession avoit sduit les parens de miss Read: mais il toit aussi mauvais sujet qu'excellent ouvrier. Il contracta beaucoup de dettes, et en 1727 ou 1728, il s'enfuit aux Antilles, o il mourut. Pendant mon absence, Keimer avoit pris une maison plus considrable, o il tenoit un magasin bien fourni de papier et de divers autres articles. Il s'toit procur quelques caractres neufs et un certain nombre d'ouvriers, qui, tous, toient pourtant trs-mdiocres. Il paroissoit ne pas manquer d'ouvrage. M. Denham loua un magasin dans Water-Street[24], o nous talmes nos marchandises. Je m'appliquai au travail; j'tudiai la partie des comptes, et en peu de temps, je devins habile commerant. Je logeois et mangeois chez M. Denham. Il m'toit sincrement attach, et me traitoit comme s'il et t mon pre. De mon ct, je le respectois et l'aimois. Ma situation toit heureuse: mais ce bonheur ne fut pas de longue dure. [24] C'est la rue la plus prs du port, et la plus commerante de Philadelphie. (_Note du Traducteur._) Au commencement du mois de fvrier 1727, poque o j'entrois dans ma vingt-deuxime anne, nous tombmes malades, M. Denham et moi. Je fus attaqu d'une pleursie, qui faillit m'emporter. Je souffrois beaucoup; je crus que c'en toit fait de moi, et lorsqu'ensuite je commenai me rtablir, j'prouvai une autre sorte de peine; j'tois fch d'avoir encore prouver, tt ou tard, une scne aussi dsagrable. J'avois oubli la maladie de M. Denham. Elle dura long-temps, et enfin il y succomba. Il me laissa, par son testament, un petit legs, comme un tmoignage de son amiti; et je me trouvai encore une fois abandonn moi-mme dans ce vaste monde, car l'excuteur testamentaire s'tant mis la tte du magasin, je fus congdi. Mon beau-frre Holmes, qui se trouvoit alors Philadelphie, me conseilla de reprendre mon premier tat. Keimer m'offrit des appointemens considrables, si je voulois me charger de conduire son imprimerie, parce qu'il vouloit lui-mme ne s'occuper que de son magasin. Sa femme et les parens, qu'il avoit Londres, m'avoient donn une mauvaise ide de son caractre, et je rpugnois me lier d'affaires avec lui. Je cherchai me placer chez quelque marchand, en qualit de commis; mais ne pouvant y russir tout de suite, j'accdai aux propositions de Keimer. Voici quels toient alors ceux qui travailloient dans son imprimerie: Hugh Meredith, pensylvanien, g d'environ trente-cinq ans. Il avoit pass sa jeunesse cultiver la terre. Il toit honnte, sens, avoit quelqu'exprience et aimoit beaucoup la lecture: mais il s'adonnoit trop la boisson. Stephen Potts, jeune campagnard sortant de l'cole, tant aussi accoutum aux travaux de l'agriculture, mais dou de qualits qui n'toient pas communes, et de beaucoup d'intelligence et de gat. Il toit pourtant un peu paresseux. Keimer avoit arrt ces deux ouvriers trs-bas prix: mais il avoit promis de les augmenter tous les trois mois, d'un schelling par semaine, pourvu qu'ils le mritassent par leurs progrs dans l'art typographique. Cette augmentation de gages toit l'appt dont il s'toit servi pour les sduire. John Savage, irlandois, qui n'avoit appris aucune espce de mtier, et dont Keimer s'toit procur le service pour quatre ans, en l'achetant d'un capitaine de navire. Il devoit tre pressier. Un tudiant d'Oxford, nomm _George Webb_, que Keimer avoit aussi achet pour quatre ans, et qu'il destinoit tre compositeur. Je ne tarderai pas parler encore de lui. Enfin, David Harry, jeune homme de la campagne, entr chez Keimer comme apprenti. Je m'apperus bientt que Keimer ne m'avoit engag un prix fort au-dessus de celui qu'il avoit coutume de donner, que pour que je formasse tous ces ouvriers ignorans, qui ne lui cotant presque rien, et tant tous lis avec lui par des contrats, pourroient, aussitt qu'ils seroient suffisamment instruits, le mettre en tat de se passer de moi. Malgr cela, je fus fidle notre accord. L'imprimerie toit dans la plus grande confusion: je la mis en ordre; et j'amenai insensiblement les ouvriers tre attentifs leur travail et l'excuter d'une assez bonne manire. Il toit assez singulier de voir un tudiant d'Oxford, vendu pour le paiement de son passage. Il n'avoit pas plus de dix-huit ans, et voici les particularits qu'il me raconta. N Glocester, il avoit t lev dans une pension, et s'toit distingu parmi ses camarades, par la manire suprieure dont il jouoit, lorsqu'on leur fesoit reprsenter des pices de thtre. Il toit membre d'un club littraire, et plusieurs pices de vers, et plusieurs morceaux de prose de sa composition, avoient t insrs dans les journaux de Glocester. De l, il fut envoy Oxford, o il demeura environ un an. Mais il n'y toit pas content. Ce qu'il dsiroit le plus, c'toit de voir Londres, et de devenir comdien. Enfin, ayant reu quinze guines pour payer le quartier de sa pension, il quitta le collge, cacha sa robe d'colier dans une haie et se rendit dans la capitale. L, n'ayant point d'ami qui pt le diriger, il fit de mauvaises connoissances, dpensa bientt ses quinze guines, ne trouva aucun moyen de se faire prsenter aux comdiens, devint mprisable, mit ses hardes en gage et manqua de pain. Un jour qu'il marchoit dans la rue, ayant faim et ne sachant que faire, on lui mit dans la main un billet d'enrleur, par lequel on offroit un repas soudain et une prime ceux qui voudroient aller servir en Amrique. Aussitt il se rendit au lieu indiqu dans le billet, s'engagea, fut mis bord d'un vaisseau, et conduit Philadelphie, sans avoir jamais crit une ligne ses parens, pour les informer de ce qu'il toit devenu. La vivacit de son esprit et son bon naturel, en fesoient un excellent compagnon: mais il toit indolent, tourdi et excessivement imprudent. L'irlandais John dserta bientt. Je commenai vivre trs-agrablement avec les autres. Ils me respectoient d'autant plus qu'ils voyoient que Keimer toit incapable de les instruire, et qu'avec moi ils apprenoient tous les jours quelque chose. Nous ne travaillions jamais le samedi, parce que c'toit le sabbat de Keimer: ainsi nous avions chaque semaine deux jours consacrer la lecture. Je fis de nouvelles connoissances dans la ville parmi les personnes qui avoient de l'instruction. Keimer me traitoit avec beaucoup de politesse et avec une apparente estime; et rien ne me causoit de l'inquitude, sinon la crance de Vernon, que j'tois encore hors d'tat de payer, mes pargnes ayant t jusqu'alors trs-peu de chose. Notre imprimerie manquoit souvent de caractres, et il n'y avoit point en Amrique d'ouvrier qui st en fondre. J'avois vu pratiquer cet art dans la maison de James Londres, sans y faire beaucoup d'attention. Cependant, je trouvai le moyen de fabriquer un moule. Les lettres que nous avions me servirent de poinons; je jetai mes nouveaux caractres en plomb dans des matrices d'argile, et je pourvus ainsi assez passablement nos besoins les plus pressans. Je gravois aussi, dans l'occasion, divers ornemens; je fesois de l'encre; je donnois un coup-d'oeil au magasin; en un mot, j'tois le _factotum_ de la maison. Mais quelqu'utile que je me rendisse, je m'appercevois chaque jour qu' mesure que les autres ouvriers se perfectionnoient, mes services devenoient moins importans. Lorsque Keimer me paya le second quartier de mes gages, il me donna entendre qu'il les trouvoit trop considrables, et qu'il croyoit que je devois lui faire une diminution. Il devint, par degrs, moins poli et affecta davantage le ton de matre. Il trouvoit souvent reprendre; il toit difficile contenter; et il sembloit toujours sur le point d'en venir une querelle pour se brouiller avec moi. Malgr cela, je continuai le supporter patiemment. J'imaginois que sa mauvaise humeur toit en partie cause par le drangement et l'embarras de ses affaires. Enfin, un lger incident occasionna notre rupture. Entendant du bruit dans le voisinage, je mis la tte la fentre pour voir ce que c'toit. Keimer toit dans la rue; il me vit, et d'un ton haut et courrouc, il me cria de faire attention mon ouvrage. Il ajouta quelques mots de reproche, qui me piqurent d'autant plus qu'ils toient prononcs dans la rue, et que les voisins, que le mme bruit avoit attirs leurs fentres, toient tmoins de la manire dont on me traitoit. Keimer monta sur-le-champ l'imprimerie, et continua dclamer contre moi. La querelle s'chauffa bientt des deux cts; et Keimer me signifia qu'il falloit que je le quittasse dans trois mois, comme nous l'avions stipul, regrettant d'tre oblig de me garder encore si long-temps. Je lui dis que ses regrets toient superflus, parce que je consentois le quitter sur-le-champ. Je pris, en effet, mon chapeau, et je sortis de sa maison, priant Meredith de prendre soin de quelques objets que je laissois, et de les apporter chez moi. Meredith vint le soir. Nous parlmes quelque temps du mauvais procd que je venois d'essuyer. Il avoit conu une grande estime pour moi, et il toit afflig de me voir quitter la maison tandis qu'il y restoit. Il m'engagea renoncer au projet que je formois, de retourner dans ma patrie. Il me rappela que Keimer devoit plus qu'il ne possdoit; que ses cranciers commenoient tre inquiets; qu'il tenoit son magasin d'une manire pitoyable, vendant souvent les marchandises au prix d'achat pour avoir de l'argent comptant, et fesant continuellement crdit sans tenir aucun livre de comptes; que consquemment il feroit bientt faillite; et que cela occasionneroit un vide dont je pourrois profiter. J'objectai mon manque d'argent. Sur quoi il me dit que son pre avoit une trs-haute opinion de moi, et que d'aprs une conversation, qui avoit eu lieu entr'eux, il toit sr qu'il nous avanceroit tout ce qui seroit ncessaire pour nous tablir, si je consentois entrer en socit avec lui.--Le temps, que je dois rester chez Keimer, ajouta-t-il, expirera au printems prochain. En attendant, nous pouvons faire venir de Londres une presse et des caractres. Je sais que je ne suis pas ouvrier: mais si vous acceptez ma proposition, votre habilet dans le mtier sera balance par les fonds que je fournirai, et nous partagerons galement les profits. Ce qu'il dsiroit toit raisonnable, et nous fmes bientt d'accord. Son pre, qui se trouvoit en ville, approuva notre arrangement. Il n'ignoroit pas que j'avois de l'ascendant sur son fils, puisque j'avois russi lui persuader de s'abstenir, pendant long-temps, de boire de l'eau-de-vie, et il esproit que quand je serois plus troitement li avec lui, je parviendrois le faire renoncer entirement cette malheureuse habitude. Je fournis une liste des objets qu'il toit ncessaire de faire venir de Londres. Il la remit un ngociant, et l'ordre fut aussitt donn. Nous convnmes que nous garderions le secret jusqu' l'arrive de nos caractres et de notre presse, et qu'en attendant, je ferois en sorte de travailler dans une autre imprimerie. Mais il n'y avoit point de place vacante, et je restai oisif. Au bout de quelques jours Keimer eut l'espoir d'obtenir l'impression de quelque papier-monnoie, pour la province de New-Jersey, impression qui exigeoit des caractres et des gravures que je pouvois seul fournir. Craignant alors que Bradford ne m'engaget et ne lui enlevt cette entreprise, il m'envoya un message trs-poli, par lequel il disoit que d'anciens amis ne devoient point rester brouills pour quelques paroles, qui n'toient que l'effet d'un moment de colre, et qu'il m'engageoit retourner chez lui. Meredith me conseilla de me rendre cette invitation, parce qu'alors il pourroit profiter de mes instructions et se perfectionner dans son tat. Je me laissai persuader; et nous vcmes avec Keimer en meilleure intelligence qu'avant notre sparation. Keimer eut l'ouvrage de New-Jersey. Pour l'excuter, je construisis une presse en taille-douce, la premire de ce genre qu'on et vue dans le pays. Je gravai divers ornemens et vignettes. Nous nous rendmes ensuite Burlington, o j'imprimai les billets la satisfaction gnrale. Keimer reut, pour cet ouvrage, une somme d'argent, qui le mit en tat de tenir long-temps la tte au-dessus de l'eau. Burlington, je fis connoissance avec les principaux personnages de la province. Plusieurs d'entr'eux toient chargs, par l'assemble, de veiller sur la presse, et d'empcher qu'on n'imprimt plus de billets que la loi ne l'ordonnoit. En consquence, ils devoient se tenir tour--tour auprs de nous; et celui qui toit en fonction, amenoit un ou deux de ses amis pour lui tenir compagnie. J'avois l'esprit plus cultiv par la lecture que Keimer. Aussi nos inspecteurs fesoient-ils plus de cas de ma conversation que de la sienne. Ils m'invitoient aller chez eux, me prsentoient leurs amis, et me traitoient avec la plus grande honntet, tandis qu'ils ngligeoient un peu mon matre Keimer. C'toit, dans le fait, un assez trange animal, ignorant les usages du monde, prompt combattre grossirement les opinions reues, enthousiaste sur certains points de religion, d'une mal-propret rebutante, et de plus, un peu fripon. Nous restmes prs de trois mois dans le New-Jersey; et compter de cette poque, je pus mettre sur la liste de mes amis, le juge Allen, Samuel Bustil, secrtaire de la province; Isaac Pearson, Joseph Cooper, plusieurs des Smith, tous membres de l'assemble, et Isaac Deacon, inspecteur-gnral. Ce dernier toit un vieillard spirituel et rus. Il me raconta que dans son enfance il avoit commenc par charier de l'argile pour les briquetiers; qu'il toit dj assez g lorsqu'il avoit appris lire et crire; qu'ensuite il fut employ porter la chane pour un arpenteur, qui lui apprit son tat, et qu' force d'industrie, il avoit enfin acquis une fortune honnte. Je prvois, dit-il, un jour, en me parlant de Keimer, que vous ne tarderez pas vous mettre la place de cet homme, et que vous ferez fortune Philadelphie.--Il ignoroit, cependant alors, si mon intention toit de m'tablir l ou ailleurs.--Les amis, que je viens de nommer, me furent trs-utiles par la suite; et je rendis moi-mme des services quelques-uns. Nul d'entr'eux n'a cess d'avoir de l'estime pour moi. Avant de raconter les circonstances de mon tablissement, peut-tre est-il ncessaire de vous dire quels toient alors mes principes de morale, afin que vous puissiez voir le degr d'influence qu'ils ont eu depuis sur les vnemens de ma vie. Mes parens m'avoient donn de bonne heure des impressions religieuses; et je reus, ds mon enfance, une ducation pieuse, dans les principes du calvinisme. Mais peine fus-je parvenu l'ge de quinze ans, qu'aprs avoir eu des doutes tantt sur un point du dogme, tantt sur l'autre, suivant que je les trouvois combattus dans les livres que je lisois, je commenai douter de la rvlation mme. Quelques livres contre le dsme me tombrent entre les mains. Ils contenoient, disoit-on, la substance des sermons prchs dans le cabinet o Boyle fesoit ses expriences de physique. Il arriva qu'ils produisirent sur moi un effet prcisment contraire celui qu'on s'toit propos en les crivant; car les argumens du dsme, qu'on y citoit pour les combattre, me parurent beaucoup plus forts que leur rfutation. En un mot, je devins un vrai dste. Ma doctrine pervertit quelques jeunes gens, particulirement Collins et Ralph. Mais quand je vins, dans la suite, me rappeler qu'ils avoient, l'un et l'autre, trs-mal agi envers moi, sans en avoir le moindre remords; quand je considrai le procd de Keith, autre esprit fort, et ma propre conduite l'gard de Vernon et de miss Read, qui me donnoit de temps en temps, beaucoup d'inquitude, j'entrevis que quelque vraie qu'elle pt tre, cette doctrine n'toit pas trs-utile. Je commenai avoir une ide moins favorable du pamphlet que j'avois compos Londres, et auquel j'avois mis pour pigraphe ce passage du pote Dryden: Oui, tout est bien, malgr nos prjugs divers. L'homme voit qu'une chane embrasse l'univers: Mais de l'anneau qu'il touche, en vain son oeil s'lance; Il ne peut remonter jusques la balance, O tout, avec sagesse, est pes dans les cieux[25]. [25] Voici les vers anglais: Whatever is, is right; though purblind man Sees but a part o' the chain, the nearest link, His eyes not carrying to the equal beam That poises all above. L'objet de ce pamphlet toit de prouver que, d'aprs les attributs de Dieu, sa bont, sa sagesse, sa puissance, rien ne pouvoit tre mal dans le monde; que le vice et la vertu n'existoient pas rellement, et n'toient que de vaines distinctions. Je ne regardai plus cet crit comme aussi irrprochable que je l'avois d'abord cru; et je souponnai qu'il s'toit gliss, dans mes argumens, quelqu'erreur qui s'tendoit toutes les consquences que j'en avois tires, comme cela arrive souvent dans les raisonnemens mtaphysiques. En un mot, je finis par tre convaincu que la vrit, la probit, la sincrit, dans les relations sociales, toient de la plus grande importance pour le bonheur de la vie. Je rsolus, ds ce moment, de les pratiquer aussi long-temps que je vivrois, et je consignai cette rsolution dans mon journal. La religion rvle n'avoit, la vrit, comme telle, aucune influence sur mon esprit. Mais je pensois que, quoique certaines actions pussent n'tre pas mauvaises, par la seule raison qu'elle les dfendoit, ou bonnes, parce qu'elle les prescrivoit, il toit pourtant probable que tout bien considr, ces actions toient dfendues, parce qu'elles toient dangereuses pour nous, ou commandes parce qu'elles toient avantageuses par leur nature. Grace cette persuasion au secours de la divine providence, ou de quelqu'ange protecteur, et peut-tre un concours de circonstances favorables, je fus prserv de toute immoralit et de toute grande et _volontaire_ injustice, dont mon manque de religion m'exposoit me rendre coupable, dans ce temps dangereux de la jeunesse, et dans les situations hasardeuses o je me trouvai quelquefois, parmi les trangers et loin des regards et des leons de mon pre. Peu de temps aprs mon retour de Burlington, ce que nous avions demand pour tablir notre imprimerie, arriva de Londres. Je rglai mes comptes avec Keimer, et le quittai de son consentement, avant qu'il et connoissance de mon projet. Nous trouvmes, Meredith et moi, une maison louer prs du march. Nous la prmes. Cette maison, qui depuis a t loue soixante-dix livres sterlings par an, ne nous en cotoit que vingt-quatre. Pour rendre ce loyer encore moins lourd pour nous, nous cdmes une partie de la maison Thomas Godfrey, vitrier, qui vint y demeurer avec sa famille, et chez qui nous nous mmes en pension. Nous avions peine dball nos caractres et mis notre presse en ordre, que George House, l'une de mes connoissances, m'amena un homme de la campagne, qu'il avoit rencontr dans la rue, cherchant un imprimeur. Nous avions dj dpens presque tout notre argent, parce que nous avions t obligs de nous procurer une grande quantit de choses. Le campagnard nous paya cinq schellings, et ce premier fruit de notre entreprise, venant si propos, me fit plus de plaisir qu'aucune des sommes que je gagnai depuis; et le souvenir de la reconnoissance que George House m'inspira en cette occasion, m'a souvent plus dispos, que je ne l'aurois peut-tre t, sans cela, favoriser les jeunes commenans. Il y a dans tous les pays, des esprits chagrins, qui aiment prophtiser le malheur. Un tre de cette trempe vivoit alors Philadelphie. C'toit un homme riche, dj avanc en ge, ayant un air de sagesse et une manire de parler sentencieuse. Il se nommoit _Samuel Mickle_. Je ne le connoissois point: mais il s'arrta un jour ma porte, et me demanda si j'tois le jeune homme qui avoit, depuis peu, ouvert une imprimerie. Sur ma rponse affirmative, il me dit qu'il en toit fch pour moi; que c'toit une entreprise dispendieuse, et que l'argent que j'y avois employ seroit perdu, parce que Philadelphie tomboit en dcadence, et que tous ses habitans, ou du moins presque tous, avoient dj t obligs de demander des termes leurs cranciers. Il ajouta qu'il savoit, d'une manire certaine, que les choses qui pouvoient nous faire supposer le contraire, comme les nouvelles btisses, le haussement des loyers, n'toient que des apparences trompeuses, qui, dans le fait contribuoient hter la ruine gnrale. Il me fit enfin, un si long dtail des infortunes qui existoient dj, et de celles qui devoient bientt avoir lieu, qu'il me jeta dans une sorte de dcouragement. Si j'avois connu cet homme avant de me mettre dans le commerce, je n'aurois sans doute jamais os m'y hasarder. Cependant il continua vivre dans cette ville en dcadence, et dclamer de la mme manire, refusant pendant plusieurs annes, d'acheter une maison, parce que, selon lui, tout alloit chaque jour plus mal; et la fin, j'eus la satisfaction de lui en voir payer une cinq fois aussi cher qu'elle lui et cot, s'il l'avoit achete quand il commena ses lamentations. J'aurois d rapporter que, pendant l'automne de l'anne prcdente, j'avois runi la plupart des hommes instruits, que je connoissois, pour former un club, auquel nous donnmes le nom de _Junto_, et dont l'objet toit de perfectionner notre esprit. Nous nous assemblions les vendredis au soir. Les rglemens que je traai, obligeoient chaque membre de proposer, son tour, une ou plusieurs questions de morale, de politique ou de philosophie, pour tre discutes par la socit; et de lire, en outre, une fois tous les trois mois, un essai de sa composition sur un sujet son choix. Nos dbats devoient avoir lieu sous la direction d'un prsident, et tre dicts par l'amour de la vrit, sans que le plaisir de disputer, et la vanit de triompher, pussent y entrer pour rien. Afin de prvenir toute chaleur dplace, nous tablmes que, toutes les fois qu'on se permettroit des expressions qui annonceroient trop d'enttement pour une opinion, ou qu'on se livreroit des contradictions directes, on payeroit une lgre amende. Les premiers membres de notre club furent:--Joseph Breintnal, notaire. C'toit un homme dans la maturit de l'ge, dou d'un naturel heureux, trs-attach ses amis, chrissant la posie, lisant tout ce qui tomboit sous sa main, crivant passablement, ingnieux dans beaucoup de petites choses, et d'une conversation agrable. Thomas Godfrey, habile mathmaticien, qui s'toit form sans matre, et qui fut ensuite l'inventeur de ce qu'on appelle _le Quart de Cercle d'Hadley_. Presque tout ce qu'il savoit se bornoit la connoissance des mathmatiques. Il toit insupportable en socit, parce qu'il exigeoit, ainsi que la plupart des gomtres que j'ai rencontrs, une prcision inusite dans tout ce qu'on disoit, et qu'il contrarioit sans cesse ou fesoit des distinctions futiles; vrai moyen de faire manquer le but de toutes les conversations. Il nous quitta bientt. Nicolas Scull, arpenteur, qui devint par la suite arpenteur-gnral de la province. Il aimoit beaucoup les livres et fesoit des vers. William Parsons, qui on avoit fait apprendre le mtier de cordonnier, mais qui, ayant du got pour la lecture, acquit de profondes connoissances dans les mathmatiques. Il les tudia d'abord dans l'intention d'apprendre l'astrologie, dont il toit ensuite le premier rire. Il devint aussi arpenteur-gnral. William Mawgridge, menuisier, trs-excellent mcanicien, et tous gards, homme d'un esprit trs-solide. Hugh Meredith, Stephen Potts et George Webb, dont j'ai dj parl. Robert Grace, jeune homme riche, gnreux, vif et plein d'esprit. Il aimoit beaucoup l'pigramme, mais encore plus ses amis. Enfin, William Coleman, commis chez un ngociant, et -peu-prs du mme ge que moi. Il avoit la tte la plus froide, l'esprit le plus clair, le meilleur coeur, et la morale la plus pure que j'aie presque jamais rencontrs dans aucun homme. Il devint par la suite ngociant trs-considr, et l'un de nos juges provinciaux. Notre amiti dura, sans interruption, pendant plus de quarante ans, et ne finit qu'avec la vie de cet homme estimable. Le club continua d'exister presqu'aussi long-temps. C'toit la meilleure cole de politique et de philosophie, qu'il y et alors dans toute la province; car, comme nos questions toient lues dans la semaine qui prcdoit celle de leur discussion, nous avions soin de parcourir attentivement les livres qui y avoient quelque rapport, afin de nous mettre en tat de parler plus pertinemment. Nous acqumes aussi l'habitude d'une conversation plus agrable, chaque objet tant discut conformment nos rglemens, et de manire prvenir tout ennui. C'est cela qu'on doit attribuer la longue existence de notre club, dont j'aurai dsormais de frquentes occasions de parler. J'en ai fait mention ici, parce que c'toit un des moyens sur lesquels je pouvois compter pour le succs de mon commerce; chacun des membres fesant ses efforts pour nous procurer de l'ouvrage. Breintnal entr'autres, engagea les quakers nous donner l'impression de quarante feuilles de leur histoire, dont le reste devoit tre fait par Keimer. Nous n'excutmes pas cet ouvrage d'une manire suprieure, attendu qu'il toit trs-bas prix. C'toit un _in-folio_, sur du papier _pro-patria_, en caractre de cicro, avec de longues notes du plus petit caractre. J'en composois une feuille par jour, et Meredith la mettoit sous presse. Il toit souvent onze heures du soir, quelquefois plus tard, avant que j'eusse achev ma distribution pour le travail du lendemain; car les petits ouvrages, que nous envoyoient de temps en temps nos amis, ne laissoient pas que de nous dtourner. J'avois cependant si bien rsolu de composer chaque jour une feuille de l'histoire des quakers, qu'un soir, lorsque ma forme toit impose et que je croyois avoir achev mon travail de la journe, un accident ayant rompu cette forme et drang deux pages entires, je les distribuai immdiatement, et les composai de nouveau, avant de me mettre au lit. Cette infatigable assiduit, dont s'appercevoient nos voisins, commena nous donner de la rputation et du crdit. J'appris, entr'autres choses, que notre imprimerie tant devenue le sujet de la conversation, dans un club de marchands, qui s'assembloient tous les soirs, et l'opinion gnrale ayant t qu'elle tomberoit, parce qu'il y avoit dj en ville deux imprimeurs, Keimer et Bradford, cette opinion avoit t combattue par le docteur Bard, que nous avons eu vous et moi, occasion de voir plusieurs annes aprs, dans son pays natal, St.-Andr en cosse.--L'activit de ce Franklin, dit-il, est suprieure tout ce que j'ai vu en ce genre. Le soir, en me retirant du club, je le vois encore l'ouvrage, et le matin il s'y est remis avant que ses voisins soient levs. Ce discours frappa le reste de l'assemble; et bientt aprs un de ses membres vint nous trouver, et nous offrit de nous fournir des articles de papeterie. Mais nous ne voulions pas encore nous charger de tenir une boutique. Ce n'est point pour m'attirer des louanges que j'entre si librement dans les dtails sur mon assiduit au travail; c'est pour que ceux de mes descendans, qui liront ces mmoires, connoissent le prix de cette vertu, en voyant dans le rcit des vnemens de ma vie, de quel avantage elle m'a t. George Webb ayant trouv un ami, qui lui prta l'argent ncessaire pour racheter son temps, de Keimer, vint un jour s'offrir nous pour ouvrier. Nous ne pouvions pas l'occuper tout de suite: mais je lui dis imprudemment, en lui recommandant le secret, que je me proposois de publier avant peu une nouvelle feuille priodique, et qu'alors nous lui donnerions de l'ouvrage. Je lui fis part de mes esprances de succs. Elles toient fondes sur ce que le seul papier que nous avions en ce temps-l Philadelphie, et qui s'imprimoit chez Bradford, toit pitoyable, mal dirig, nullement amusant, et cependant donnoit du profit son propritaire. J'imaginois donc qu'un bon ouvrage de ce genre ne pourroit manquer de russir. Webb dvoila mon secret Keimer, qui, pour me prvenir, publia sur-le-champ le prospectus d'une feuille, qu'il se proposoit d'imprimer, et laquelle il devoit employer Webb. Je fus indign de ce procd, et comme je voulois contrecarrer Keimer et Webb, et que je ne pouvois pas encore commencer ma feuille priodique, j'crivis dans celle de Bradford, quelques pices amusantes sous le titre du _Tracassier_, (Busy-Body)[26] que Breintnal continua pendant quelques mois. Par ce moyen, j'attirai l'attention du public sur la feuille de Bradford; et le prospectus de Keimer, que nous tournmes en ridicule, fut regard avec mpris. Malgr cela, sa feuille fut commence: mais l'ayant continue neuf mois de suite, sans avoir plus de quatre-vingt-dix souscripteurs, il me proposa de me la cder pour une bagatelle. J'tois prt, depuis quelque temps, entreprendre une pareille affaire; j'acceptai, sans balancer, l'offre de Keimer; et en peu d'annes la feuille imprime pour mon compte, me donna beaucoup de profit. [26] Une note manuscrite qui se trouve dans la collection du _Mercure Amricain_, conserve dans la bibliothque de Philadelphie, dit que Franklin crivit les cinq premiers numros de ce journal et une partie du huitime. Je m'apperois que je suis port parler au singulier, quoique ma socit avec Meredith continut. C'est, peut-tre, parce que, dans le fait, toute l'entreprise rouloit sur moi. Meredith n'toit point compositeur, mais pressier mdiocre, et rarement il s'abstenoit de trop boire. Mes amis toient affligs de me voir li avec lui: mais je fesois en sorte d'en tirer le meilleur parti possible. Notre premier numro ne produisit pas plus d'effet que les autres feuilles priodiques de la province, soit pour les caractres, soit pour l'impression: mais certaines remarques, crites ma manire, sur la querelle qui s'toit leve entre le gouverneur Burnet et l'assemble de Massachusett, paroissant saillantes quelques personnes, les firent parler de la feuille et de ceux qui la publioient, et, en peu de semaines, les engagrent devenir nos souscripteurs. Beaucoup d'autres suivirent leur exemple; et le nombre de nos abonns continua s'accrotre. Ce fut un des premiers bons effets des peines que j'avois prises pour apprendre former mon style. J'en retirai un autre avantage; c'est qu'en lisant ma feuille, les principaux habitans de Philadelphie, virent dans l'auteur de ce papier un homme si bien en tat de se servir de sa plume, et jugrent qu'il convenoit de le soutenir et de l'encourager. Les loix, les opinions des membres de l'assemble et les autres pices publiques s'imprimoient alors chez Bradford. Une adresse de la chambre au gouverneur de la province, sortit de ses presses, grossirement excute et avec beaucoup d'incorrection. Nous la rimprimmes d'une manire exacte et lgante, et nous en envoymes une copie chaque membre. Ils apperurent aussitt la diffrence; et cela augmenta tellement l'influence de nos amis dans l'assemble, que nous fmes nomms ses imprimeurs pour l'anne suivante. Parmi ces amis, je ne dois pas oublier d'en nommer un, M. Hamilton, dont j'ai dj parl dans ces mmoires, et qui toit revenu d'Angleterre. Il s'intressa vivement pour moi dans cette occasion, ainsi que dans beaucoup d'autres qui suivirent; et il me conserva sa bienveillance jusqu' sa mort. -peu-prs dans le temps dont je viens de faire mention, M. Vernon me rappela ma dette envers lui, mais sans me presser pour le paiement. Je lui crivis une lettre remplie de tmoignages de reconnoissance, en le priant de m'accorder encore un petit dlai, quoi il consentit. Aussitt que je le pus, je lui payai le capital et les intrts, et lui renouvelai tous mes remerciemens; de sorte que cette premire erreur de ma vie fut presque corrige. Mais il me survint alors un autre embarras, auquel je ne croyois pas devoir m'attendre. Le pre de Meredith qui, suivant nos conventions, s'toit charg de payer en entier le fonds de notre imprimerie, n'avoit pay que cent livres sterlings. Il en toit encore d autant; et le marchand impatient d'attendre, nous fit assigner. Nous fournmes caution, mais avec la triste perspective que si l'argent n'toit pas prt au temps fix, l'affaire seroit juge; le jugement mis excution, nos belles esprances s'vanouiroient, et nous resterions entirement ruins, parce que notre presse et nos caractres seroient vendus, peut-tre moiti prix, pour payer la dette. Dans cette dtresse, deux vrais amis, dont le procd gnreux sera prsent ma mmoire, aussi long-temps que j'aurai la facult de me souvenir de quelque chose, vinrent me trouver sparment, l'insu l'un de l'autre, et sans que j'eusse eu recours eux. Chacun d'eux m'offrit de m'avancer tout l'argent qu'il me faudroit pour me charger seul de l'imprimerie, si cela toit praticable; attendu qu'ils ne voyoient pas avec plaisir que je restasse en socit avec Meredith, qu'on rencontroit, disoient-ils, souvent ivre dans les rues, et jouant dans les cabarets bire, ce qui nuisoit beaucoup notre crdit. Ces amis toient William Coleman et Robert Grace. Je leur rpondis que tant qu'il resteroit la moindre probabilit que les Meredith rempliroient leurs engagemens, je ne consentirois pas leur proposer de me sparer d'eux, attendu que je croyois leur avoir de grandes obligations, pour ce qu'ils avoient fait dj, et pour ce qu'ils toient encore disposs faire, s'ils en avoient le pouvoir; mais que s'ils ne pouvoient pas enfin tenir leur promesse, et que notre socit ft dissoute, je me croirois alors libre de profiter de la bienveillance de mes amis. Les choses restrent quelque temps en cet tat. Un jour je dis mon associ:--Votre pre est peut-tre mcontent de ce que vous n'avez qu'une part dans l'imprimerie, et il rpugne faire pour deux ce qu'il feroit pour vous seul. Dites-moi franchement si cela est ainsi. Je vous cderai toute l'entreprise, et je chercherai, de mon ct, faire comme je pourrai.--Non, rpondit-il, mon pre a rellement t tromp dans ses esprances. Il est hors d'tat de payer, et je ne veux pas le mettre davantage dans l'embarras. Je sens que je ne suis nullement propre au mtier d'imprimeur. J'ai t lev au travail des champs; et ce fut une folie moi de venir la ville, et de me mettre, l'ge de trente ans, en apprentissage d'un nouveau mtier. Plusieurs de mes compatriotes vont s'tablir dans la Caroline septentrionale, o le sol est excellent: je suis tent d'aller avec eux, et de reprendre mon premier tat. Vous trouverez, sans doute, des amis qui vous aideront. Si vous voulez vous charger des dettes de la socit, rendre mon pre les cent livres sterlings qu'il a avances, payer mes petites dettes particulires, et me donner trente livres sterlings et une selle neuve, je renoncerai notre socit et laisserai tout ce qui en dpend, entre vos mains. Je n'hsitai point accepter cette proposition. Elle fut crite, signe et scelle sans dlai. Je donnai Meredith ce qu'il demandoit, et bientt aprs il partit pour la Caroline, d'o il m'crivit l'anne suivante deux longues lettres, contenant les meilleurs dtails qui eussent t donns sur cette province, relativement au climat, au sol et l'agriculture; car il ne manquoit pas de connoissances cet gard. Je publiai ses lettres dans ma feuille, et elles furent trs-bien accueillies du public. Aussitt que Meredith fut parti, j'eus recours mes deux amis; et ne voulant donner aucun d'eux une prfrence dsobligeante pour l'autre, j'acceptai de chacun la moiti de ce qu'il m'avoit offert, et qui m'toit en effet ncessaire. Je payai les dettes de la socit, et continuai le commerce pour mon propre compte. J'eus soin, en mme-temps d'avertir le public que la socit toit dissoute. Ce fut, je crois, en l'anne 1729, ou -peu-prs. Vers cette poque, le peuple demanda une nouvelle mission de papier-monnoie. Tout celui qui avoit t cr jusqu'alors en Pensylvanie, ne s'levoit qu' quinze mille livres sterlings, et il devoit tre bientt teint. Les habitant riches, prvenus contre tout papier de ce genre, parce qu'ils craignoient sa dprciation, comme on en avoit eu l'exemple dans la province de la Nouvelle-Angleterre, au prjudice de tous les cranciers, s'opposoient fortement ce qu'on en crt davantage. Nous avions discut cette affaire dans notre club, o je m'tois prononc en faveur de la nouvelle mission. J'tois convaincu que la premire petite somme, fabrique en 1723, avoit fait beaucoup de bien dans la province, en favorisant le commerce, l'industrie et la population; car depuis, toutes les maisons toient habites, et plusieurs autres s'levoient; tandis que je me souvenois que la premire fois que j'avois rod dans les rues de Philadelphie, en mangeant mon pain, la plupart des maisons de Walnut-Street, Second-Street, Fourth-Street et mme plusieurs de celles de Chesnut-Street et ailleurs, portoient des criteaux qui annonoient qu'elles toient louer; ce qui m'avoit fait penser que les habitans de cette ville l'abandonnoient l'un aprs l'autre. Nos dbats me mirent si bien au fait de ce sujet, que j'crivis et publiai un pamphlet anonyme intitul: _Recherches sur la nature et la ncessit d'un papier-monnoie_.--Il fut accueilli par les gens de la classe infrieure: mais il dplut aux riches, parce qu'il augmenta les clameurs en faveur de la nouvelle mission. Cependant, comme il n'y avoit dans leur parti aucun crivain capable de rpondre mon pamphlet, leur opposition devint moins forte; et la majorit de l'assemble tant pour le projet, il passa. Les amis que j'avois acquis dans cette assemble, persuads qu'en cette occasion j'avois rendu un service essentiel au pays, crurent devoir me rcompenser en me donnant l'impression des nouveaux billets. L'ouvrage toit lucratif, et il vint trs propos pour moi. Ce fut un autre avantage que je dus mon talent pour crire. Le temps et l'exprience dmontrrent si pleinement l'utilit du papier-monnoie, que par la suite, il n'prouva jamais une grande contradiction; de sorte qu'il monta bientt jusqu' cinquante-cinq mille livres sterlings, et en l'anne 1739, quatre-vingt mille livres sterlings. Il s'est lev, durant la dernire guerre, trois cents cinquante mille livres sterlings, et pendant ce temps-l, le commerce, le nombre des maisons, la population se sont continuellement accrus. Mais je suis maintenant convaincu qu'il est des bornes au-del desquelles le papier-monnoie peut tre prjudiciable. Bientt j'obtins, la recommandation de mon ami Hamilton, l'impression du papier-monnoie de Newcastle, autre ouvrage avantageux, d'aprs la manire dont je voyois alors; car de petites choses paroissent importantes aux personnes d'une mdiocre fortune; et en effet, elles furent importantes pour moi, parce qu'elles devinrent de grands motifs d'encouragement. M. Hamilton me procura aussi l'impression des loix et des opinions du gouvernement de Newcastle; et je conservai ce travail tant que j'exerai la profession d'imprimeur. Sur ces entrefaites, j'ouvris une petite boutique de marchand de papier. J'y tenois des obligations en blanc et des accords de toute espce, les plus corrects qui eussent encore paru en Amrique. Mon ami Breintnal m'avoit aid les dresser. Je vendois aussi du papier, du parchemin, du carton, des livres, et divers autres articles. Un excellent compositeur d'imprimerie nomm _Whitemash_, que j'avois connu Londres, vint m'offrir ses services. Je l'engageai, et il travailla diligemment et constamment avec moi. Je pris aussi un apprenti, qui toit le fils d'Aquila Rose. Je commenai payer peu--peu la dette que j'avois contracte; et afin d'tablir mon crdit et ma rputation, comme commerant, j'eus soin, non-seulement d'tre laborieux et frugal, mais d'viter toute apparence du contraire. J'tois vtu simplement, et l'on ne me voyoit jamais dans aucun lieu d'amusement public. Je n'allois ni la pche ni la chasse. Un livre, il est vrai, me dtournoit par fois, de mon ouvrage; mais c'toit rarement, la drobe et sans scandale. Pour montrer que je ne me regardois pas comme au-dessus de ma profession, je tranois quelquefois moi-mme la brouette, o toit le papier que j'avois achet dans les magasins. Ainsi, je parvins me faire connotre pour un jeune homme laborieux et trs-exact dans ses paiemens. Les marchands qui fesoient venir les articles de papeterie, sollicitoient ma pratique; d'autres m'offroient de me fournir des livres; et mon petit commerce prosproit. Pendant ce temps-l, le crdit et les affaires de Keimer diminuoient chaque jour. Il fut enfin forc de vendre tout ce qu'il avoit pour satisfaire ses cranciers; et il passa la Barbade, o il vcut quelque temps dans la misre. David Harry, qui avoit t apprenti chez Keimer, pendant que j'y travaillois, et que j'avois instruit, acheta le fonds de l'imprimerie et succda son matre. Je craignis d'abord, d'avoir en lui un puissant concurrent, car il tenoit une famille opulente et respecte. En consquence, je lui proposai une association, qu'heureusement pour moi il rejeta avec ddain. Il toit extrmement vain, se croyoit un homme trs-lgant, fesoit de la dpense, aimoit les plaisirs et se tenoit rarement chez lui. Bientt, ne trouvant plus rien faire dans le pays, il prit, comme Keimer, le chemin de la Barbade, o il emporta ses matriaux d'imprimerie; et l, l'apprenti employa, comme ouvrier, son ancien matre. Ils se querelloient continuellement. Harry s'endetta de nouveau, et fut oblig de vendre sa presse et ses caractres, et de retourner en Pensylvanie, pour reprendre son premier tat d'agriculteur. Celui qui acheta son imprimerie, chargea Keimer de la diriger: mais ce dernier mourut peu d'annes aprs. Il ne me restoit, Philadelphie, d'autre concurrent que Bradford, qui, tant riche, n'entreprenoit d'imprimer des livres que de temps en temps et lorsqu'il rencontroit des ouvriers. Il ne se soucioit nullement d'tendre son commerce. Cependant, il avoit un avantage sur moi: il tenoit le bureau de la poste; et on s'imaginoit d'aprs cela, qu'il toit mieux mme de se procurer des nouvelles. Sa gazette passoit pour tre plus propre que la mienne, avertir les acheteurs, et en consquence, on y insroit plus d'annonces. Cette source, d'un grand profit pour lui, toit vritablement mon dtriment. En vain je me procurois les autres papiers-nouvelles, et j'envoyois le mien par la poste; le public toit persuad de mon insuffisance cet gard; et je ne pouvois, en effet, y remdier qu'en gagnant les courriers, qui toient obligs de me servir la drobe, parce que Bradford avoit la malhonntet de le leur dfendre. Cette conduite excita mon ressentiment; j'en eus mme tant d'horreur que, lorsqu'ensuite je succdai Bradford, dans la place de directeur de la poste, je me gardai bien d'imiter son exemple. J'avois jusqu'alors continu manger avec Godfrey, qui occupoit, avec sa femme et ses enfans, une partie de ma maison. Il tenoit, en outre, la moiti de la boutique, pour son mtier de vitrier: mais il travailloit peu, parce qu'il toit continuellement absorb dans les mathmatiques. Mistriss Godfrey forma le projet de me marier avec la fille d'un de ses parens. Elle mnagea diverses occasions de nous faire trouver ensemble; et elle vit bientt que j'tois pris, ce qui ne fut point difficile, la jeune personne tant doue de beaucoup de mrite. Les parens favorisrent mon inclination, en m'invitant continuellement souper, et me laissant seul avec leur fille, jusqu' ce qu'il ft, enfin, temps d'en venir une explication. Mistriss Godfrey se chargea de ngocier notre petit trait. Je lui fis entendre que je m'attendois recevoir, avec la jeune personne, une dot, qui me mt au moins en tat d'acquitter le restant de la dette contracte pour mon imprimerie. Ce restant ne s'levoit plus, je crois, qu' cent livres sterlings. Elle m'apporta pour rponse, que les parens n'avoient pas une pareille somme leur disposition. J'observai qu'ils pouvoient aisment se la procurer en donnant une hypothque sur leur maison. Au bout de quelques jours, ils me firent dire qu'ils n'approuvoient pas le mariage; qu'ayant consult Bradford, ils avoient appris que le mtier d'imprimeur n'toit pas lucratif; que mes caractres seroient bientt uss, et qu'il faudroit en acheter de neufs; que Keimer et Harry avoient manqu, et que vraisemblablement je ferois comme eux. En consquence, on m'interdit la maison, et on dfendit la jeune personne de sortir. J'ignore s'ils avoient rellement chang d'intention, ou bien s'ils usoient d'artifice, dans l'ide que leur fille et moi, nous tant engags trop avant pour nous dsister, nous trouverions le moyen de nous marier clandestinement; ce qui leur laisseroit la libert de ne nous donner que ce qu'il leur plairoit. Mais souponnant ce motif, je ne remis plus le pied chez eux. Quelque temps aprs, mistriss Godfrey me dit qu'ils toient trs-favorablement disposs mon gard, et qu'ils dsiroient de renouer avec moi. Mais je dclarai que j'tois fermement rsolu ne plus avoir aucun rapport avec cette famille. Les Godfrey en furent piqus, et comme nous ne pouvions plus tre d'accord, ils quittrent la maison et allrent demeurer ailleurs. Je rsolus, ds-lors, de ne plus prendre de locataires. Cette affaire ayant tourn mes penses vers le mariage, je regardai autour de moi, et cherchai en quelques endroits former une alliance. Mais je m'apperus bientt que la profession d'imprimeur tant gnralement regarde comme un pauvre mtier, je ne devois pas m'attendre trouver de l'argent avec une femme, moins que je ne dsirasse en elle aucun autre charme. Cependant, cette passion de jeunesse, si difficile gouverner, m'avoit souvent entran dans des intrigues avec des femmes mprisables, qui m'occasionnoient de la dpense et des embarras, et qui m'exposoient sans cesse gagner une maladie que je craignois plus que toute autre chose: mais je fus assez heureux pour chapper ce danger. En qualit de voisin et d'ancienne connoissance, j'avois entretenu une liaison d'amiti avec les parens de miss Read. Ils avoient conserv de l'affection pour moi, depuis le temps que j'avois log dans leur maison. J'tois souvent invit aller les voir. Ils me consultoient sur leurs affaires, et je leur rendois quelques services. Je me sentois touch de la triste situation de leur fille, qui toit presque toujours mlancolique et ne cherchoit que la solitude. Je regardois mon inconstance et mon oubli, pendant mon sjour Londres, comme la principale cause de son malheur, quoique sa mre et la bonne foi de s'en attribuer uniquement la faute, parce qu'aprs avoir empch notre mariage avant mon dpart, elle l'avoit engage en pouser un autre en mon absence. Notre tendresse mutuelle se ralluma. Mais il y avoit de grands obstacles notre union. Quoique le mariage de miss Read passt pour n'tre point valide, son mari ayant, disoit-on, une premire femme vivante en Angleterre, il toit difficile d'en obtenir la preuve une si grande distance; et quoiqu'on et dj rapport que cet homme toit mort, nous n'en avions pas la certitude; d'ailleurs, en supposant que cela ft vrai, il avoit laiss beaucoup de dettes, pour le paiement desquelles il toit craindre que son successeur ne ft inquit. Cependant, nous passmes par-dessus toutes ces difficults; et j'pousai miss Read, le premier septembre 1730. Nous n'prouvmes aucun des inconvniens que nous avions craint. Elle fut pour moi une bonne et fidle compagne, et contribua essentiellement au succs de mon magasin. Nous prosprmes ensemble; et notre tude continuelle fut de nous rendre mutuellement heureux. Ainsi, je corrigeai, autant que je le pus, le tort que j'avois eu envers miss Read, lequel toit, comme je l'ai dit, une des grandes erreurs de ma jeunesse. Notre club n'toit point alors tabli dans une taverne. Nous tenions nos assembles chez Robert Grace, qui avoit fait arranger une chambre exprs. L'un des membres observa un jour que, puisque nos livres toient frquemment cits dans le cours de nos discussions, il seroit convenable de les avoir tous dans le lieu de nos assembles, afin de les consulter au besoin. Il ajouta qu'en formant ainsi de nos diffrentes bibliothques, une bibliothque commune, chacun de nous auroit l'avantage de se servir des livres de tous les autres, ce qui seroit presque la mme chose que si chacun possdoit tout. Cette ide fut approuve; et en consquence, chacun de nous prit chez soi tous les livres qu'il crut devoir fournir, et nous les plames dans le fond de la salle du club. Cette collection ne fut pas aussi nombreuse que nous nous y attendions; et quoique nous eussions occasion de les feuilleter souvent, nous nous appermes, au bout d'environ un an, que le dfaut de soin leur avoit un peu nui. Nous convnmes alors de sparer la collection, et chacun remporta ses livres chez soi. Ce fut cette poque que j'eus la premire ide d'tablir, par souscription, une bibliothque publique. J'en fis le _Prospectus_. Les conditions furent rdiges suivant les formes d'usage, par le procureur Brockden; et mon projet russit, comme on le verra par la suite... * * * * * Ici s'arrte ce qu'on a pu se procurer de ce que Franklin a crit de sa vie. On prtend que le manuscrit qu'il a laiss s'tend un peu plus loin; et nous esprons qu'il sera tt ou tard publi. Il y a lieu de croire que les lecteurs seront satisfaits de la simplicit, de la raison, de la philosophie, qui caractrisent ce qui prcde; c'est pourquoi nous croyons devoir y joindre la continuation qu'en a faite le docteur Stuber[27] de Philadelphie, l'un des intimes amis de Franklin. [27] Le docteur Stuber naquit Philadelphie, d'une famille allemande qui s'y toit tablie. Il fut envoy jeune au collge, o son esprit, son got pour l'tude, et la douceur de son caractre lui acquirent l'affection de ses instituteurs. Aprs avoir pass par les diffrentes classes du collge, en beaucoup moins de temps qu'on a coutume de le faire, il en sortit, n'tant encore g que de seize ans.--Peu de temps aprs, il commena tudier la mdecine; l'ardeur avec laquelle il s'y livra, les progrs qu'il y fit, donnoient ses amis, raison d'esprer qu'il se rendroit un jour utile et clbre dans cette carrire. Cependant, comme sa fortune toit trs-borne, il cessa bientt de croire que l'tat de mdecin pt lui convenir; et aprs avoir pris un grade et s'tre rendu capable de cultiver avec succs l'art de gurir, il y renona pour se livrer l'tude de la jurisprudence. Mais la mort vint interrompre le cours de ses travaux, avant qu'il et le temps de cueillir le fruit des talens dont il toit dou, et des soins qu'il avoit pris, en consacrant sa jeunesse aux sciences et la littrature. * * * * * La culture des lettres avoit t long-temps nglige en Pensylvanie. Les habitans toient, pour la plupart, trop attachs des affaires d'intrt, pour songer s'occuper des sciences; et le petit nombre de ceux que leur inclination portoit l'tude, ne pouvoit s'y livrer que difficilement, parce que les collections de livres toient trop bornes. Dans ces circonstances, l'tablissement d'une bibliothque publique fut un important vnement. Franklin fut le premier qui le proposa, vers l'anne 1731. Cinquante personnes s'empressrent de souscrire pour quarante schellings chacune, et s'obligrent en outre, de payer annuellement dix schellings. Peu--peu, le nombre des souscripteurs augmenta; et en 1742, ils formrent une socit, qui prit le titre de _Compagnie de la Bibliothque de Philadelphie_. l'exemple de cette socit, il s'en forma plusieurs autres dans la mme ville: mais toutes finirent par se runir la premire qui, par ce moyen, acquit un surcrot considrable de livres et de revenu. prsent, elle contient environ huit mille volumes sur divers sujets, un assez grand nombre de machines et d'instrumens de physique, et une petite collection d'objets d'histoire naturelle et de productions des arts, indpendamment d'une riche proprit territoriale. La socit a fait rcemment btir dans Fifth-Street, une maison lgante sur le frontispice de laquelle doit tre place la statue, en marbre, de son fondateur, Benjamin Franklin. Cette socit fut extrmement encourage par les amis des lettres et de la littrature en Amrique et dans la Grande-Bretagne. La famille du clbre Penn, se distingua par les dons qu'elle lui fit. On ne doit pas oublier de citer aussi parmi les premiers zlateurs de cette institution, le docteur Peter Collinson, ami et correspondant de Franklin. Non-seulement il fit lui-mme la socit des prsens considrables, et lui en procura de la part d'autres personnes, mais il se chargea des affaires qu'elle pouvoit avoir Londres, lui indiquant les bons livres, les achetant et les lui expdiant. Ses connoissances tendues, et son zle pour les progrs des sciences, le rendoient capable de justifier de la manire la plus avantageuse la confiance que la socit avoit en lui. Il la servit pendant plus de trente annes conscutives, et il refusa constamment toute espce de rcompense. Durant ce temps-l, les directeurs toient exactement instruits par lui, de tous les perfectionnemens et les inventions qui avoient lieu dans les arts, en agriculture et en philosophie. Les avantages de cette institution furent bientt videns. Ils n'toient point le partage des seuls riches. Le peu qu'il en cotoit pour devenir membre de la socit, la rendit aisment accessible. Les citoyens des classes mitoyennes et mme des dernires classes, y furent admis comme les autres. De l s'tendit parmi tous les habitans de Philadelphie, un certain degr d'instruction, qu'on trouve rarement dans les autres villes. L'exemple fut bientt suivi. Il s'tablit des bibliothques en diffrens endroits; et elles sont maintenant trs-multiplies dans les tats-Unis, particulirement en Pensylvanie. On doit mme esprer que le nombre en augmentera encore, et que les lumires s'tendront de toutes parts. Ce sera le meilleur garant de notre libert. Une nation d'hommes clairs, qui ont appris de bonne heure connotre et estimer les droits, que Dieu leur a donns, ne peut tre rduite l'esclavage. La tyrannie est toujours la compagne de l'ignorance; mais elle fuit devant le flambeau de l'instruction. Que les Amricains encouragent donc les institutions propres rpandre les connoissances parmi le peuple; et qu'ils n'oublient pas que parmi ces institutions, les bibliothques publiques ne sont pas les moins importantes. En 1732, Franklin commena publier l'_Almanach du Bon-homme Richard_, ouvrage remarquable par le grand nombre de maximes simples et prcieuses, qu'il contient, et qui tendent toutes faire sentir les avantages de l'industrie et de la frugalit. Cet almanach parut plusieurs annes de suite; et dans le dernier volume toutes les maximes furent rassembles dans un discours intitul: _Le Chemin de la Fortune_, ou _la Science du Bon-homme Richard_. Ce morceau a t traduit dans plusieurs langues, et insr dans divers ouvrages[28]. Il a t aussi imprim sur une grande feuille de papier, et on le voit encadr dans plusieurs maisons de Philadelphie. Il contient peut-tre le meilleur systme d'conomie-pratique, qui ait jamais paru. Il est crit d'une manire intelligible pour tout le monde; et il ne peut manquer de convaincre ceux qui le lisent, de la justesse et de l'utilit des observations et des avis qu'il renferme. [28] Il est si intressant, que nous avons cru devoir le joindre ce recueil. L'almanach de Franklin eut un tel succs, qu'on en vendit dix mille dans l'anne, nombre qui doit parotre trs-considrable, si l'on rflchit qu' cette poque l'Amrique n'toit pas encore trs-peuple. On ne peut pas douter que les salutaires leons, contenues dans cet almanach, n'aient fait une impression favorable sur plusieurs de ses lecteurs. Peu de temps aprs, Franklin entra dans sa carrire politique. En 1736, il fut nomm secrtaire de l'assemble gnrale de Pensylvanie; et rlu tous les ans pour la mme place, jusqu' ce qu'on l'leva celle de reprsentant de la ville de Philadelphie. Bradford, tant charg de la direction de la poste, avoit, comme l'a observ Franklin lui-mme, l'avantage de rpandre sa gazette plus facilement que les autres, et par consquent de la rendre plus propre faire circuler les annonces des marchands. Franklin obtint, son tour, cet avantage. Il fut nomm en 1737, directeur des postes de Philadelphie. Tandis que Bradford avoit occup cette place, il en avoit agi indignement envers Franklin, en s'opposant, de tout son pouvoir, la circulation de son papier-nouvelle: mais lorsque Franklin eut la facilit de prendre sa revanche, la noblesse de son ame ne lui permit point d'imiter son lche concurrent. La police de Philadelphie avoit tabli ds long-temps des gardes de nuit[29], qui sont, -la-fois, chargs de prvenir les vols et de donner l'alarme en cas de feu. Cet emploi est peut-tre l'un des plus importans qu'on puisse confier une classe d'hommes quelconque. Mais les rglemens cet gard n'toient pas stricts. Franklin entrevit le danger qui pouvoit en rsulter; et il proposa des arrangemens, pour obliger les gardes veiller avec plus de soin, sur la vie et la proprit des citoyens. L'avantage de ces changemens fut aisment reconnu, et on ne balana pas les adopter. [29] Ils ont, comme en Angleterre, le nom de _Watchmen_, et crient exactement l'heure qui sonne. Rien n'est plus dangereux que les incendies pour des villes qui s'agrandissent. Les autres causes, qui peuvent leur nuire, agissent lentement et presqu'imperceptiblement: mais celle-ci dtruit en un moment les travaux des sicles. On devroit donc multiplier, dans toutes les cits, les moyens d'empcher le feu de s'tendre. Franklin en sentit bientt la ncessit; et vers l'anne 1738, il forma, Philadelphie, la premire compagnie pour teindre les incendies. Son exemple ne tarda pas tre suivi; et on compte maintenant, dans cette ville, plusieurs compagnies du mme genre. C'est ces institutions qu'on doit, en grande partie, attribuer la promptitude avec laquelle les incendies sont teints Philadelphie, et le peu de dommage que cette ville a prouv de ces sortes d'accidens. Peu de temps aprs, Franklin suggra le plan d'une association pour assurer les maisons contre le feu. Cette association eut lieu. Elle subsiste encore; et l'exprience a montr combien elle est utile. Il parot que, ds l'instant o les Europens se sont tablis en Pensylvanie, un esprit de dispute a rgn parmi les habitans de cette province. Pendant la vie de William Penn, la constitution de la colonie fut change trois fois. Depuis cette poque, l'histoire de ce pays n'offre gure qu'un tableau des querelles, qui ont eu lieu entre les propritaires, ou les gouverneurs et l'assemble. Les propritaires prtendoient que leurs terres devoient tre exemptes d'impts. L'assemble soutenoit le contraire. L'objet de cette dispute se renouveloit chaque instant, et s'opposoit l'tablissement des loix les plus salutaires. Par ce moyen, le peuple se trouvoit souvent dans de trs-grands embarras. Lorsqu'en l'anne 1744, l'Angleterre toit en guerre avec la France, quelques Franais et quelques Indiens firent des incursions sur les frontires de la province. Les habitans de ces frontires n'toient pas en tat de leur rsister. Il devint ncessaire que les citoyens s'armassent pour leur dfense. Le gouverneur Thomas demanda alors l'assemble une loi pour une leve de milice. L'assemble ne voulut consentir l'accorder qu' condition qu'il donneroit lui-mme sa sanction certaines loix favorables aux intrts du peuple. Mais le gouverneur, qui croyoit ces loix nuisibles aux propritaires, refusa de les approuver; et l'assemble se spara sans avoir rien statu relativement aux milices. La province toit alors dans une situation trs-alarmante. Expose des invasions continuelles de la part de l'ennemi, elle restoit sans aucun moyen de dfense. Dans cette crise, Franklin ne resta point oisif. Il proposa, dans une assemble des citoyens de Philadelphie, une association volontaire pour la dfense du pays. Son plan fut si bien approuv que douze cents personnes le signrent sur-le-champ. On en fit circuler des copies dans toute la province; et, en peu de temps, le nombre des signataires s'leva jusqu' dix mille. Franklin fut choisi pour colonel du rgiment de Philadelphie: mais il ne jugea pas propos d'accepter cet honneur. Des objets d'un genre bien diffrent attiroient la plus grande partie de son attention, et l'occuprent mme pendant quelques annes. Il suivoit avec un cours d'expriences lectriques tout le dsir, que les philosophes de ce temps-l avoient de s'illustrer par des dcouvertes. De toutes les branches de la physique exprimentale, l'lectricit avoit t jusqu'alors la moins connue. Thophraste et Pline ont fait mention du pouvoir attractif de l'ambre, et aprs eux, tous les autres naturalistes en ont parl. En l'anne 1600, Gilbert, physicien anglais, augmenta considrablement le catalogue des substances qui ont la proprit d'attirer les corps lgers. Boyle, Otto Guericke, bourguemestre de Magdebourg, clbre par l'invention de la machine pneumatique, le docteur Wal et l'illustre Isaac Newton ont ajout quelques faits ceux de Gilbert. Guericke observa le premier le pouvoir rpulsif de l'lectricit, et la lumire et le bruit qu'elle produit. En 1709, Hawkesbec publia des expriences et des observations importantes sur le mme sujet. L'lectricit fut ensuite assez long-temps nglige. Mais en 1728, M. Grey s'en occupa avec beaucoup d'ardeur. Ce savant et son ami Wheeler firent un grand nombre d'expriences, dans lesquelles ils dmontrrent que l'lectricit pouvoit tre communique d'un corps l'autre, mme sans qu'il y et un contact immdiat, et que de cette manire, on pouvoit la conduire une grande distance. M. Grey dcouvrit encore qu'en suspendant une baguette de fer avec des cordons de soie ou de cheveux, et mettant au-dessous d'elle un tube agit, on pouvoit retirer des tincelles des extrmits de cette baguette, et y appercevoir de la lumire dans l'obscurit. M. Dufay, intendant du Jardin des Plantes, Paris, fit aussi plusieurs expriences, trs-utiles aux progrs de l'lectricit. Il en dcouvrit deux sortes, qu'il distingua sous les noms de _vitreuse_ et de _rsineuse_; la premire, produite par le frottement du verre, et la seconde excite par le soufre, la cire cacheter et quelques autres substances: mais il l'abandonna ensuite comme errone. Depuis 1739 jusqu'en 1742, Desaguliers s'occupa beaucoup de l'lectricit. Mais ses travaux furent de peu d'importance. Il se servit pourtant le premier, des termes de _conducteurs_ et _d'lectrique_, _par soi-mme_. En 1742, plusieurs savans allemands firent des expriences d'lectricit. Les principaux d'entr'eux toient le professeur Boze de Wittemberg, le professeur Winkler de Leipsic, Gordon, bndictin cossais et professeur de philosophie Erfurt, et le docteur Ludolf de Berlin. Le rsultat de leurs recherches tonna l'Europe. Ils se servoient de grandes machines, et par ce moyen ils pouvoient recueillir une quantit considrable d'lectricit, et produire des phnomnes qui n'avoient point t jusqu'alors observs. Ils turent de petits oiseaux, et mirent le feu de l'esprit-de-vin. Leurs expriences excitrent la curiosit des autres philosophes. Vers l'anne 1745, Collinson envoya la compagnie de la bibliothque de Philadelphie, un dtail de ces expriences, avec une machine lectrique et des instructions sur la manire de s'en servir. Franklin et quelques-uns de ses amis, entreprirent aussitt un cours d'expriences, dont le rsultat est bien connu. Franklin devint bientt en tat de faire plusieurs dcouvertes importantes, et de donner l'explication thorique de divers phnomnes. Ses ides cet gard ont t universellement adoptes, et immortaliseront son nom. Il fit part de toutes ses observations son ami Collinson, qui il crivit, en consquence, une srie de lettres, dont la premire est date du 28 mars 1747. C'est l qu'il fit connotre la proprit qu'ont toutes les pointes, d'attirer et d'carter la matire lectrique, proprit qui avoit jusqu'alors chapp la sagacit des physiciens. Il reconnut aussi le premier, un plus et moins, ou un tat positif et ngatif d'lectricit. Nous n'hsitons point lui faire honneur de cette dcouverte, quoique les Anglais l'aient attribue leur compatriote Watson. L'crit, o Watson en fait mention, est dat du 21 janvier 1748; et celui de Franklin est du 11 juillet 1747, c'est--dire, de plus de six mois antrieur l'autre. Enfin, d'aprs sa thorie, Franklin expliqua d'une manire satisfaisante, les phnomnes de la bouteille de Leyde, phnomnes qui, d'abord observs par M. Cuneus, ou par le professeur Muschenbroeck de Leyde, ont long-temps embarrass les physiciens. Il dmontra clairement que quand on chargeoit la bouteille, elle ne contenoit pas plus d'lectricit qu'auparavant, parce que plus elle en recevoit d'un ct, plus elle en rejetoit de l'autre; et qu'il suffisoit d'tablir entre les deux cts une communication, pour oprer le retour de l'quilibre, de manire qu'il ne restoit plus aucun signe d'lectricit. Il prouva ensuite, par exprience, que l'lectricit ne rsidoit pas dans la garniture de la bouteille, mais dans les pores du verre mme. Aprs qu'une bouteille fut lectrise, il en changea la garniture, et trouva, qu'en y en appliquant une nouvelle, il en partoit encore un choc lectrique. En 1749, il songea expliquer les phnomnes de la foudre et des aurores borales, d'aprs les principes de l'lectricit. Il avana qu'il y avoit plusieurs traits d'analogie entre les effets de l'lectricit et ceux de la foudre; et il prsenta l'appui de cette assertion, un grand nombre de faits, et de raisonnemens tirs de ces faits. La mme anne, il conut l'audacieuse et admirable ide de dmontrer la vrit de son systme, en attirant la foudre, par le moyen d'une barre de fer termine en pointe, et leve dans la rgion des nuages. Mme dans cette exprience incertaine, le dsir d'tre utile au genre-humain se montre d'une manire frappante. Admettant l'identit de la foudre et de la matire lectrique, et connoissant la double proprit qu'ont les pointes d'carter les corps chargs d'lectricit, et d'attirer ce fluide doucement et imperceptiblement, il suggra l'ide de prserver les maisons et les vaisseaux du danger de la foudre, en y plaant des barres de fer pointues, qui en surmonteroient de quelques pieds la partie la plus leve, et descendroient aussi de quelques pieds, soit dans la terre, soit dans l'eau. Il conclut que l'effet de ces barres seroit d'carter le nuage une distance o l'clat de la foudre ne pourroit pas se faire sentir; d'en dtacher la matire lectrique, ou du moins, de la conduire jusque dans la terre, sans qu'elle pt tre dangereuse pour le btiment. Ce ne fut que dans l't de 1752, qu'il put dmontrer efficacement sa grande dcouverte. La mthode qu'il avoit d'abord propose, toit de placer sur une haute tour ou sur quelqu'autre difice lev une gurite, au-dessus de laquelle seroit une pointe de fer isole, c'est--dire, plante dans un gteau de rsine. Il pensoit que les nuages lectriques, qui passeroient au-dessus de cette pointe, lui communiqueroient une partie de leur lectricit, ce qui deviendroit sensible par les tincelles, qui en partiroient toutes les fois qu'on en approcheroit une clef, la jointure du doigt ou quelqu'autre conducteur. Philadelphie n'offroit alors aucun moyen de faire une pareille exprience. Tandis que Franklin attendoit impatiemment qu'on y levt une pyramide, il lui vint dans l'ide qu'il pourroit avoir un accs bien plus prompt dans la rgion des nuages, par le moyen d'un cerf-volant ordinaire, que par une pyramide. Il en fit un en tendant sur deux btons croiss un mouchoir de soie, qui pouvoit mieux rsister la pluie que du papier. Il garnit d'une pointe de fer le bton qui toit verticalement pos. La corde toit de chanvre comme l'ordinaire; et Franklin en noua le bout un cordon de soie, qu'il tenoit dans sa main. Il y avoit une petite clef attache l'endroit o la corde de chanvre se terminoit. Aux premires approches d'un orage, Franklin se rendit dans les prairies qui sont aux environs de Philadelphie. Il toit avec son fils, qui seul il avoit fait part de son projet, parce qu'il craignoit le ridicule, qui trop communment, pour l'intrt des sciences, accompagne les expriences qui ne russissent pas. Il se mit sous un hangard pour tre l'abri de la pluie. Son cerf-volant toit en l'air. Un nuage orageux passa au-dessus: mais aucun signe d'lectricit ne se manifestoit encore. Franklin commenoit dsesprer du succs de sa tentative, quand tout--coup il observa que quelques brins de la corde de chanvre s'cartoient l'un de l'autre et se roidissoient. Il prsenta aussitt son doigt ferm la clef, et il en tira une forte tincelle. Quel dut tre alors le plaisir qu'il ressentit! De cette exprience dpendoit le sort de sa thorie. Il savoit que s'il russissoit, son nom seroit plac parmi les noms de ceux qui avoient agrandi le domaine des sciences; mais que s'il chouoit, il seroit invitablement expos au ridicule, ou, ce qui est encore pire, la piti, qu'on a pour un homme qui, quoique bien intentionn, n'est qu'un faible et inepte fabricateur de projets. On peut donc aisment concevoir avec quelle anxit il attendoit le rsultat de sa tentative. Le doute, le dsespoir avoient commenc s'emparer de lui, quand le fait lui fut si bien dmontr, que les plus incrdules n'auroient pu rsister l'vidence. Plusieurs tincelles suivirent la premire. La bouteille de Leyde fut charge, le choc reu; et toutes les expriences qu'on a coutume de faire avec l'lectricit furent renouveles. Environ un mois avant l'poque, o Franklin fit son exprience du cerf-volant, quelques savans franais avoient complett sa dcouverte, d'aprs la manire qu'il avoit d'abord indique lui-mme. On refusa, dit-on, d'insrer, parmi les Mmoires de la Socit royale de Londres, les lettres qu'il adressa au docteur Collinson. Mais ce dernier les runit en un volume, et les publia sous le titre de _Nouvelles Expriences et Observations sur l'lectricit_, faites Philadelphie, en Amrique. Ces lettres furent lues avec avidit, et on les traduisit bientt en diffrentes langues. La premire traduction franaise en toit trs-incorrecte; cependant, le clbre Buffon fut extrmement satisfait des ides qu'elle contenoit, et il rpta, avec succs, les expriences de Franklin. Il engagea en mme-temps son ami Dalibard donner ses compatriotes une traduction plus correcte de l'ouvrage du physicien de Philadelphie; ce qui contribua beaucoup rpandre en France la connoissance des principes de Franklin. Louis XV entendant parler de l'lectricit, tmoigna le dsir d'en voir des expriences; et pour le satisfaire, le physicien Delor en fit un cours dans la maison du duc d'Ayen, Saint-Germain. Les applaudissement qu'on prodigua alors aux dcouvertes de Franklin, excitrent en Buffon, Dalibard et Delor, un vif dsir de constater la vrit de son systme, sur les moyens d'carter la foudre. Buffon plaa une barre de fer pointue et isole, sur la tour de Montbar; Dalibard en mit une Marly-la-Ville, et Delor une sur sa maison de l'Estrapade, l'un des quartiers les plus levs de Paris. La premire de ces machines, qui parut lectrise, fut celle de Dalibard. Le 10 mai 1752, un nuage lectrique passa au-dessus d'elle. Dalibard toit absent: mais Coiffier, menuisier, auquel il avoit laiss des instructions, et Raulet, prieur de Marly-la-Ville, tirrent beaucoup d'tincelles de la barre lectrise[30]. On rendit compte de cette exprience l'Acadmie des Sciences, dans un mmoire compos par Dalibard, et dat du 13 mai 1752. [30] Elle avoit quarante pieds de longueur. Le 18 du mme mois, la barre que Delor avoit leve sur sa maison, produisit les mmes effets que celle de Dalibard. Ce succs excita bientt les autres physiciens de l'Europe, rpter l'exprience. Mais nul d'entr'eux ne se signala plus qu'un moine de Turin, le pre Beccaria, aux observations duquel les sciences doivent beaucoup. Jusque dans les froides contres de la Russie, on sentit l'ardeur de participer ces brillantes dcouvertes. Le professeur Richman donnoit droit d'esprer qu'il ajouteroit aux connoissances dj acquises, lorsqu'un coup, parti de la barre qui servoit ses expriences, mit un terme sa vie. Les amis des sciences regretteront long-temps cette victime de l'lectricit. D'aprs toutes ces expriences, la thorie de Franklin fut tablie de la manire la plus solide. Cependant, quand on ne put plus douter de la vrit de cette thorie, l'envie essaya d'en rabaisser le mrite. Il toit des hommes qui regardoient comme trop humiliant pour eux, qu'un Amricain, un habitant d'une ville encore peu clbre, un homme dont le nom toit peine connu, ft en tat de faire des dcouvertes, et de prsenter des thories qui avoient chapp aux recherches des philosophes les plus clairs de l'Europe. On prtendit que cet homme devoit quelqu'autre l'ide de son systme, et qu'il toit impossible qu'il et fait lui-mme les dcouvertes qu'il s'attribuoit. On dit que ds l'anne 1748, l'abb Nollet avoit indiqu dans ses _Leons de Physique_, l'analogie entre l'lectricit et la matire de la foudre. Il est certain que l'abb Nollet en fait mention: mais il n'en parle que comme d'une simple conjecture, et il ne propose aucune manire d'en dmontrer la vrit. Il reconnot ensuite lui-mme que Franklin a, le premier, eu la courageuse ide de faire descendre la foudre, par le moyen des barres mtalliques, pointues et isoles. L'analogie entre les effets de la foudre et l'tincelle lectrique est si frappante, qu'il n'est point surprenant qu'on l'ait remarque, aussitt que les phnomnes de l'lectricit ont t gnralement observs. Le docteur Wall et M. Grey en ont eu l'ide, lorsque la science toit encore dans son enfance. Mais l'honneur d'une thorie rgulire des causes de la foudre, la mthode de dmontrer la vrit de cette thorie, et le courage de la mettre en pratique et de l'tablir sur les solides bases de l'exprience, sont incontestablement dus Franklin. Dalibard qui, le premier, fit des expriences en France, avoue qu'il n'a fait que suivre les procds que Franklin avoit indiqus. On a avanc dernirement que la gloire de completter l'exprience du cerf-volant lectrique, n'appartenoit point Franklin. Quelques paragraphes des papiers anglais l'attribuent un franais, qu'ils ne nomment pas, mais qui est, vraisemblablement ce M. Deromas, assesseur du prsidial de Nerac, auquel l'abb Bertholon prtend qu'elle est due. Il est ais de se convaincre de l'injustice de cette assertion. L'exprience de Franklin fut faite au mois de juin 1752, et la lettre, dans laquelle il en rend compte, est date du 19 octobre de la mme anne.--Deromas fit la premire tentative le 14 mai 1753: mais il ne russit que le 7 juin suivant; c'est--dire, un an aprs que Franklin eut fait son exprience, et lorsqu'elle toit dj connue de tous les physiciens de l'Europe. Indpendamment des grandes dcouvertes, dont nous venons de rendre compte, on trouve dans les lettres que Franklin a crites sur l'lectricit, beaucoup de faits et d'apperus, qui ont singulirement contribu faire de cette partie des connoissances humaines une science particulire. M. Kinnersley, ami de Franklin, lui apprit qu'il avoit dcouvert diffrentes espces d'lectricit, produites par le frottement du verre et du soufre. Nous avons dj observ que la mme dcouverte avoit t faite par M. Dufay, mais qu'ensuite on l'avoit nglige pendant plusieurs annes. Les physiciens pensoient que ce phnomne ne provenoit que d'une diffrence dans la quantit d'lectricit recueillie, et Dufay lui-mme parut, la fin, avoir adopt cette opinion. Franklin eut d'abord la mme ide: mais dans le cours de ses expriences, il reconnut que M. Kinnersley avoit raison, et que l'lectricit vitreuse et l'lectricit rsineuse de Dufay n'toient autre chose que l'tat positif et l'tat ngatif, qu'il avoit d'abord observs; c'est--dire, que le globe de verre chargeoit positivement le principal conducteur, ou lui communiquoit une plus grande quantit d'lectricit, tandis que le pain de rsine diminuoit sa quantit naturelle, ou le chargeoit ngativement. Ces expriences et ces observations ouvrirent aux recherches un nouveau champ, dans lequel les physiciens entrrent avec ardeur; et leurs travaux ajoutrent beaucoup la somme de nos connoissances. Au mois de septembre 1752, Franklin commena un cours d'expriences, pour dterminer l'tat de l'lectricit dans les nuages; et aprs un grand nombre d'observations, il reconnut que les nuages orageux toient trs-communment dans un tat ngatif d'lectricit, mais quelquefois aussi dans un tat positif. De l il infra ncessairement que le plus souvent les coups de tonnerre toient l'effet de l'lectricit de la terre, qui frappoit les nuages, et non de celle des nuages, qui frappoit la terre. La lettre, qui contient ces observations, est date du mois de septembre 1753. Cependant la dcouverte de l'ascension du tonnerre passe pour tre assez rcente, et est attribue l'abb Bertholon, qui publia un mmoire sur ce sujet en 1776. Les lettres de Franklin ont t traduites non-seulement dans la plupart des langues de l'Europe, mais en latin. mesure qu'elles se sont rpandues, les principes qu'elles contiennent ont t suivis. Cependant la thorie de Franklin ne manqua pas d'abord d'adversaires. L'abb Nollet fut un de ceux qui la combattirent: mais les premiers physiciens de l'Europe en devinrent les dfenseurs; et parmi ces derniers on doit distinguer Dalibard et Beccaria. Insensiblement les ennemis disparurent; et maintenant par-tout o l'on cultive la science de l'lectricit, on a adopt le systme de Franklin. Nous avons dj fait mention de l'important usage que Franklin fit de ses dcouvertes, pour prserver les maisons des redoutables effets de la foudre. Les conducteurs sont devenus trs-communs en Amrique: mais malgr les preuves certaines de leur utilit, le prjug les empche encore d'tre gnralement adopts en Europe. Les hommes se dterminent difficilement renoncer leurs coutumes pour en prendre de nouvelles; et, peut-tre, devons-nous plutt nous tonner de voir qu'un usage utile, qui n'a t propos que depuis environ quarante ans, soit dj tabli en beaucoup d'endroits, que de ce qu'il n'est pas encore universellement suivi. Ce n'est que par degrs que les choses les plus salutaires peuvent tre mises en pratique. Il y a prs de quatre-vingts ans que l'inoculation a t introduite en Europe et en Amrique. Cependant, elle n'est pas d'un usage gnral; et il faut, peut-tre, encore un ou deux sicles avant qu'elle le devienne. En 1745, Franklin publia un mmoire sur les chemines, qu'il avoit nouvellement inventes en Pensylvanie. Il fit connotre, d'une manire trs-dtaille, les avantages et les dsavantages des diffrentes chemines, et il s'effora de dmontrer que les siennes mritoient d'tre prfres toutes les autres. Les poles ouverts devinrent ds-lors d'un usage gnral: mais ils ne sont pas tout--fait construits conformment ses principes, puisqu'ils n'ont point par derrire une bote, par le moyen de laquelle l'air chaud soit rejet dans l'appartement. Ces poles ont, la vrit, l'avantage de faire continuellement circuler la chaleur; de sorte qu'on a besoin de moins de chauffage pour entretenir la temprature dans un tat convenable, sur-tout lorsque la chambre est assez close pour empcher l'air extrieur d'entrer: mais ils peuvent aussi occasionner des rhumes, des maux de dents, et d'autres incommodits de ce genre. Quoique pendant plusieurs annes la physique ft le principal objet des tudes de Franklin, il ne s'y borna pas entirement. En 1747, il fut lu, par la ville de Philadelphie, membre de l'assemble gnrale de la province. Il y avoit alors beaucoup de dispute entre l'assemble et les propritaires[31]. Chaque parti dfendoit ce qu'il croyoit tre ses droits. Franklin, ds son enfance, ardent ami des droits de l'homme, se montra bientt l'un des plus fermes opposans aux injustes projets des propritaires. Il fut mme regard comme le chef de l'opposition; et ce fut lui qu'on attribua la plupart des courageuses rponses que l'assemble fit aux messages des gouverneurs. [31] Les hritiers de William Penn. Il acquit beaucoup d'influence dans l'assemble: mais il ne dut point cette influence une loquence extraordinaire. Il ne parloit que rarement; et il ne fit jamais ce qu'on appelle un discours soign. Il nonoit communment une seule maxime, ou bien il racontoit un fait, un trait historique, dont la consquence ne manquoit pas d'tre saisie. Son extrieur toit doux et prvenant. Sa mthode, en parlant comme en crivant, toit simple, sans art et singulirement concise. Mais avec cette manire naturelle, sa sagacit et son jugement solide, il savoit confondre les plus loquens et les plus subtils de ses adversaires, soutenir les opinions de ses amis, et entraner les hommes impartiaux qui avoient t d'abord d'un avis diffrent du sien. Souvent une simple observation lui suffisoit pour dtruire tout l'effet d'un long et lgant discours, et dterminer le sort d'une question importante. Mais il ne se contentoit point de dfendre ainsi les droits du peuple. Il vouloit les lui assurer d'une manire permanente. Pour cela, il savoit qu'il falloit en faire sentir tout le prix, et que le seul moyen d'y russir toit d'tendre l'instruction dans toutes les classes de la socit. L'on a dj vu qu'il fut le fondateur d'une bibliothque publique, qui contribua beaucoup augmenter les connoissances des habitans de Philadelphie. Mais cette bibliothque ne suffisoit pas. Les coles toient alors en gnral de trs-peu d'utilit. Ceux qui les tenoient, n'avoient pas les qualits ncessaires pour remplir l'important devoir dont ils s'toient chargs; et tout ce qu'on pouvoit attendre d'eux toit de donner les principes d'une commune ducation anglaise. Franklin traa pour la ville de Philadelphie le plan d'un collge, tel qu'il devoit tre dans un pays nouveau. Mais dans ce plan, comme dans tous ceux qu'il a faits, ses vues ne se bornoient pas l'intrt du moment. Il regardoit dans l'avenir l'poque o il faudroit tendre les bases de ses institutions. Il considroit le collge de Philadelphie, comme une tablissement qui deviendroit, avec le temps, un sminaire de savoir, plus tendu et plus analogue aux circonstances. D'aprs son plan, les statuts du collge furent dresss et signs le 13 novembre 1749; et on y nomma, en qualit de curateurs, vingt-quatre des plus respectables citoyens de Philadelphie. Les principales personnes que Franklin consulta, et sur son plan, et sur le choix des curateurs, furent Thomas Hopkinson, Richard Peters, alors secrtaire de l'assemble provinciale, Tench Francis, procureur-gnral, et le docteur Phineas Bond. Nous allons citer un article des statuts, pour montrer que l'esprit de bienfaisance, qui l'a dict, est digne d'imitation; et, pour l'honneur de Philadelphie, nous esprons qu'il continuera tre long-temps en vigueur. En cas que le recteur, ou quelque professeur devienne incapable de remplir sa place, soit par maladie, ou par quelqu'autre infirmit naturelle, qui peut le rduire un tat d'indigence, les curateurs auront le pouvoir de lui donner des secours proportionns ses besoins, son mrite, ainsi qu'aux fonds qu'ils auront entre les mains. La dernire clause est exprime d'une manire si tendre, si paternelle, qu'elle doit faire un honneur ternel l'esprit et au coeur des fondateurs. On doit esprer que les curateurs se feront un plaisir, et mme un devoir de visiter souvent le collge, soit pour encourager et soutenir la jeunesse, soit pour exciter et aider les matres, et par tous les moyens en leur pouvoir, faire en sorte que cette institution remplisse son but. On doit croire aussi qu'ils regarderont jusqu' un certain point, les lves comme leurs propres enfans; qu'ils les traiteront avec familiarit et avec affection; et que quand ils se seront bien conduits, qu'ils auront achev leurs tudes, et qu'ils entreront dans le monde, les curateurs feront l'envi tout ce qui dpendra d'eux pour les avancer et les tablir, soit dans le commerce ou dans les emplois, soit par des mariages ou de toute autre manire qui pourra leur tre avantageuse; et cela prfrablement toute autre personne, mme d'un mrite gal. Ces statuts tant signs et rendus publics, avec les noms des personnes qui se proposoient pour fondateurs et curateurs, le dessein en fut si bien approuv par les gnreux citoyens de Philadelphie, qu'au bout de peu de semaines, il y eut une souscription de huit cents livres sterlings par an, pour l'espace de cinq annes. Au commencement du mois de janvier suivant[32], on ouvrit les coles de latin, de grec, d'anglais et de mathmatiques. [32] En 1750. D'aprs un article du premier plan, on tablit encore une cole pour lever gratis soixante garons et trente filles. Cette cole a t, depuis, appele l'_cole de Charit_; et malgr l'obstacle que les curateurs ont eu quelquefois vaincre pour se procurer assez de fonds, cette cole subsiste depuis quarante ans. Or, en comptant que chacun des enfans, qui y ont t admis, y a demeur trois ans, ainsi qu'il est d'usage, on trouvera qu'on y a donn la principale partie de leur ducation plus de douze cents enfans, qui, sans cela, seroient rests, pour la plupart, privs de toute espce d'instruction. En outre, plusieurs de ceux qui ont t levs dans cette cole, sont maintenant compts parmi les citoyens les plus utiles et les plus estims de l'tat. L'institution, si heureusement commence, continua prosprer la grande satisfaction de Franklin. Malgr ses tudes, et les occupations multiplies, qu'il avoit alors, il fut extrmement assidu aux visites et aux examens qui se fesoient chaque mois dans les coles. Il eut galement soin de profiter des correspondances qu'il entretenoit dans plusieurs pays, pour tendre la rputation du collge de Philadelphie, et y attirer des lves des diffrentes parties du continent de l'Amrique et des Antilles. Par l'entremise du docteur Collinson, ce gnreux et savant ami de Franklin, les curateurs du collge virent se runir eux[33], les deux hritiers du fondateur de la Pensylvanie, Thomas Penn et Richard Penn, qui, en mme-temps, firent au collge un prsent de cinq cents livres sterlings. Franklin commena ds-lors se flatter de voir bientt accomplir son principal dessein. Il espra que Philadelphie alloit avoir une institution semblable aux collges et aux universits d'Europe; institution laquelle, suivant lui, son premier collge devoit seulement servir de base. [33] L'acte d'incorporation est du 13 juillet 1753. L'claircissement de ce fait est trs-important pour la mmoire de Franklin, comme philosophe et comme ami et bienfaiteur des sciences. Il dit expressment, dans le prambule des statuts du collge: Que ce collge toit fond pour qu'on y enseignt le latin et le grec, avec toutes les autres parties utiles des arts et des sciences; qu'il toit en outre tel qu'il convenoit un pays encore peu avanc, et qu'il devoit servir de base la postrit, pour tablir un sminaire de savoir, plus tendu et analogue aux circonstances qui auroient lieu dans le temps.--Malgr cela, on s'est tay nagure de l'autorit du docteur Franklin, pour prtendre que le latin, le grec et les autres langues mortes, toient un embarras dans le plan d'une ducation utile; et que le soin qu'on avoit pris de fonder un collge plus tendu que le sien, avoit t contraire son intention et lui avoit occasionn du mcontentement. Si ce que nous venons de citer plus haut, ne suffit pas pour prouver la fausset de cette assertion, les lettres, que nous allons transcrire, achveront de la dmontrer. Un homme, qui venoit de publier des ides sur un collge propre un pays encore peu avanc, c'est--dire, New-York, envoya son pamphlet Franklin, et lui demanda quelle toit son opinion ce sujet. Franklin lui rpondit. Leur correspondance, qui dura environ un an, fut suivie de l'tablissement du grand collge, sur les principes du premier. L'auteur du projet fut, en mme-temps, mis la tte de l'un et de l'autre; et depuis trente-six ans, il les dirige d'une manire trs-distingue. On verra aussi par ces lettres, quel toit alors l'tat du collge. M. W. SMITH, Long-Island. Philadelphie, le 19 avril 1753. J'ai reu, Monsieur, votre lettre du 11 courant, ainsi que votre nouvel crit[34] sur l'ducation. Je vais le lire attentivement, et par le prochain courrier, je vous en dirai ma faon de penser, ainsi que vous le dsirez. [34] Intitul: _Ide gnrale du collge de Mirania_. Je pense que vos jeunes lves pourroient faire ici, d'une manire satisfaisante, un cours de mathmatiques et de physique. M. Alison[35], qui a t lev Glascow, a long-temps profess la dernire de ces sciences, et M. Grew[36] la premire; et leurs coliers font des progrs trs-rapides. M. Alison est la tte de l'cole de latin et du grec: mais comme il a maintenant trois bons aides[37], il peut fort bien consacrer, chaque jour, quelques heures l'instruction de ceux qui tudient les hautes sciences. [35] Le savant docteur Francis Alison, qui est devenu vice-recteur du collge de Philadelphie. [36] M. Thophile Grew, professeur de mathmatiques dans le mme collge. [37] Ces aides toient alors M. Charles Thompson, dernier secrtaire du congrs; M. Paul Jackson et M. Jacob Duche. Notre cole de mathmatiques est assez bien pourvue d'instrumens. Notre bibliothque de livres anglais est trs-bien compose, et nous y avons un assortiment de machines pour les expriences de physique, assortiment qui n'est pas considrable, mais que nous esprons incessamment completter. La bibliothque loganienne, l'une des plus belles collections qu'il y ait en Amrique, sera bientt ouverte; de sorte que les livres, ni les instrumens ne nous manqueront pas. En outre comme nous sommes toujours dtermins allouer de bons honoraires aux professeurs, nous avons lieu de croire que nous pourrons en choisir d'habiles; et certes, c'est de ce choix que dpend le succs de l'institution. Si avant de retourner en Europe, il vous est possible de venir Philadelphie, je serai bien charm de pouvoir converser avec vous. J'aurai aussi un vrai plaisir vous crire et recevoir de vos lettres, aprs que vous serez fix en Angleterre; car la correspondance des hommes qui ont du savoir, de la vertu et l'amour du bien public, est une de mes plus grandes jouissances. J'ignore si vous avez vu le premier plan que j'ai fait pour l'tablissement de notre collge. Je vous l'envoie ci-joint. Quoiqu'imparfait, il a eu le succs que je dsirois, puisqu'il a t suivi d'une souscription de quatre mille livres sterlings, qui nous ont servi le mettre excution. Comme nous aimons beaucoup recevoir des conseils, et que chaque jour nous donne plus d'exprience, j'espre qu'en peu d'annes, notre institution sera parfaite. Je suis, etc. B. FRANKLIN. AU MME. Philadelphie, le 3 mai 1753. M. Peters, Monsieur, toit, il n'y a qu'un instant, avec moi; et nous avons compar nos notes sur votre nouvel crit. Ce plan d'ducation est vraiment excellent: nous n'y avons apperu rien qui ne soit trs-praticable. La principale difficult est de trouver l'_aratus_[38], et les autres personnes propres le mettre excution; mais on peut pourtant y russir, en offrant ces personnes les encouragemens ncessaires. [38] C'est le nom qui toit donn au chef du collge, dans le plan dont il est ici mention, et qui depuis plusieurs annes, a t excut en trs-grande partie, dans le collge de Philadelphie, et dans divers autres collges des tats-Unis. Nous avons eu, M. Peters et moi, un grand plaisir examiner votre plan. Quant moi, je ne me souviens pas que la lecture d'aucun autre crit m'ait jamais fait plus d'impression; tant il y a de noblesse et de justesse dans les ides, et de chaleur et d'lgance dans le style! Toutefois, comme les critiques de vos amis peuvent vous tre plus utiles et plus agrables que leurs loges, je dois vous observer que je dsirerois que vous eussiez omis, non-seulement la citation du Review[39], mais les expressions[40], que le ressentiment vous a dictes contre vos adversaires. En pareil cas, la plus noble victoire est celle qu'on obtient en brillant davantage, et en ddaignant l'envie. [39] Cette citation du _Monthly Review_ de Londres, anne 1749, attaquoit d'une manire trop svre, l'administration et la discipline des universits d'Oxford et de Cambridge, et fut te des nouvelles ditions de l'crit de M. W. Smith. [40] Pages 65 et 79 du pamphlet. M. Allen est depuis dix jours absent de Philadelphie. Avant son dpart, il me chargea de lui procurer six exemplaires de votre plan. M. Peters en a pris dix. Il se proposoit d'abord de vous crire, mais il ne le fait point, parce qu'il espre vous voir bientt ici. Il me prie de vous prsenter ses complimens, et de vous assurer qu'il vous accueillera avec grand plaisir. J'ajouterai que vous pouvez compter que, de mon ct, je ferai tout ce qui dpendra de moi pour vous rendre agrable le sjour de Philadelphie. Je suis, etc. B. FRANKLIN. AU MME. Philadelphie, le 27 novembre 1753. Comme je vous ai crit, mon cher Monsieur, une trs-longue lettre, par la voie de Bristol, je n'ai maintenant que peu de choses vous dire. Ce qui concerne notre collge, est toujours dans le mme tat. Les curateurs seroient charms d'y placer un recteur: mais ils craignent de prendre de nouveaux engagemens jusqu' ce qu'ils se soient librs des dettes qu'ils ont contractes; et je n'ai pas encore pu leur persuader entirement qu'un bon professeur dans les hautes sciences, attireroit assez d'coliers pour payer en grande partie, sinon tout--fait, ses honoraires. Ainsi, moins que les propritaires[41] de la province ne veuillent soutenir notre institution, je crains que nous ne soyons obligs d'attendre encore quelques annes avant de la voir dans l'tat de perfection, dont je la crois dj susceptible; et l'esprance que j'avois de vous voir tabli parmi nous, s'vanouira. [41] La famille des Penn. Le bon M. Collinson m'crit qu'il n'pargnera pas ses soins cet gard. Il espre qu'avec l'aide de l'archevque, il dcidera nos propritaires[42]; et je prie Dieu qu'il le fasse russir. [42] la sollicitation de Franklin, de M. Allen et de M. Peters, l'archevque Herring et M. Collinson, engagrent MM. Thomas Penn et Richard Penn souscrire pour une somme annuelle, et donner ensuite 5000 livres sterlings au collge de Philadelphie. Mon fils vous prsente sa respectueuse affection. Je suis, etc. B. FRANKLIN. _P. S._ Je n'ai pas reu un seul mot de vous, depuis votre arrive en Angleterre. AU MME. Philadelphie, le 18 avril 1754. Depuis que vous tes de retour en Angleterre, Monsieur, je n'ai reu qu'une petite lettre de vous, par la voie de Boston, et en date du 18 octobre dernier. Vous me mandez que vous m'avez crit trs au long par le capitaine Davis.--Davis a fait naufrage, et consquemment votre lettre est perdue; ce qui me fait beaucoup de peine. Mesnard et Gibbon sont arrivs ici, et ne m'ont rien apport de votre part. Ma consolation est que vous ne m'crivez point, parce que vous venez, et que vous vous proposez de me dire de vive voix ce qui m'intresse. tant donc incertain que cette lettre vous trouve en Angleterre, et esprant de vous voir arriver, ou au moins de recevoir de vos nouvelles, par le navire _la Myrtilla_, capitaine Budden, que nous attendons tout instant, je me borne vous renouveler les assurances de mon estime et de mon affection. B. FRANKLIN. Environ un mois aprs que cette lettre ft crite, M. Smith arriva Philadelphie, et fut aussitt plac la tte du collge. Par ce moyen, Franklin et les autres curateurs, purent excuter le dessein de perfectionner leur collge, et de lui donner le degr d'tendue et d'utilit, dans lequel il s'est soutenu jusqu' prsent. Ils obtinrent pour cela une charte additionelle, date du 27 mai 1755. Nous avons cru ncessaire de montrer de quelle importance les soins de Franklin furent pour cette institution. Peu de temps aprs, il s'embarqua pour l'Angleterre, o l'appeloit le service de son pays; et comme depuis le mme service l'a presque toujours occup au dehors, ainsi qu'on le verra dans la suite de ces mmoires, il n'eut plus que peu d'occasions de prendre une part directe aux affaires du collge. Lorsqu'en l'anne 1785, il retourna Philadelphie, il trouva les chartes du collge violes, et ses anciens collgues, qui en toient, comme lui, les premiers fondateurs, privs de leurs droits d'administration, par un acte de la lgislature. Quoique son nom et t insr dans la liste des nouveaux curateurs, il refusa de prendre place parmi eux, et de se mler de l'administration jusqu' ce qu'une loi et rtabli les choses dans leur premier tat. Cette loi fut rendue. Alors Franklin convoqua ses anciens collgues dans sa maison. Ils le choisirent pour leur prsident; et, sa sollicitation, ils continurent long-temps s'assembler chez lui. Cependant, quelques mois avant sa mort, craignant que l'attention qu'il donnoit aux affaires du collge, ne le fatigut trop, ils lui proposrent de tenir leurs assembles dans le collge mme, et il y consentit, quoiqu'avec quelque rpugnance. Non-seulement Franklin fut l'auteur de plusieurs institutions utiles, mais il favorisa celles dont d'autres hommes avoient conu l'ide. Vers l'anne 1752, le docteur Bond, clbre mdecin de Philadelphie, touch de l'tat dplorable des pauvres, qu'il visitoit dans leurs maladies, forma le projet d'tablir un hpital. Quels que fussent ses efforts, il ne put dterminer que peu de personnes concourir l'excution d'un plan aussi utile. Mais ne voulant pas y renoncer, il eut recours Franklin, qui travailla avec ardeur le faire russir, soit en employant son crdit auprs de ses amis, soit en dmontrant, dans sa gazette, les avantages du projet. Ses soins ne furent point inutiles. Les souscriptions s'levrent bientt une somme considrable. Cependant cette somme toit encore au-dessous de ce qu'il falloit pour les premiers frais de l'tablissement. Franklin fit une nouvelle tentative. Il s'adressa l'assemble; et aprs quelqu'opposition, il obtint la permission de prsenter un bill, qui disoit qu'aussitt que les souscriptions pour l'tablissement de l'hpital, s'lveroient deux mille livres sterling, le trsor public fourniroit une pareille somme. Comme cette somme toit promise des conditions, qu'on esproit ne voir jamais remplir, les opposans gardrent le silence et le bill passa. Mais les soutiens du projet redoublrent d'efforts, pour obtenir les souscriptions ncessaires, et ils ne tardrent pas y russir. Ce fut-l l'origine de l'hpital de Philadelphie; institution qui, avec le Mont-de-Pit et la maison o l'on distribue des remdes, est une preuve de l'humanit des habitans de cette ville. Franklin avoit rempli avec tant d'intelligence l'emploi de directeur des postes de Philadelphie, et il connoissoit si bien ce dpartement, qu'on jugea ncessaire de l'lever une place plus distingue. En 1753, il fut nomm sous-directeur-gnral des postes des colonies britanniques. Les profits de la poste aux lettres n'toient pas une petite partie des revenus que le gouvernement anglais retiroit de ses colonies. On prtend que tandis que Franklin en fut charg, les postes de l'Amrique septentrionale produisirent annuellement trois fois autant que celles d'Irlande. Les frontires des colonies d'Amrique toient trs-exposes aux incursions des Indiens, sur-tout lorsque la guerre avoit lieu entre la France et l'Angleterre. Ces colonies toient individuellement trop foibles, pour que chacune pt prendre des mesures efficaces pour sa propre dfense, ou elles avoient trop peu de bonne volont pour se charger, en particulier, de construire des forts, d'entretenir des garnisons, tandis que celle qui auroit fait ces entreprises, auroit vu ses voisins partager le fruit de ses peines, sans avoir contribu les faire natre. Quelquefois aussi les querelles, qui subsistoient entre les gouverneurs et les assembles, empchoient qu'on adoptt des moyens de dfense, comme nous avons dj rapport que cela avoit eu lieu en Pensylvanie, en 1745. Cependant il toit dsirer que les colonies formassent un plan d'union, et pour leur dfense commune, et pour leurs autres intrts. Elles en sentirent la ncessit; et en consquence, des commissaires des provinces de New-Hampshire, de Massachusett, de Rhode-Island, de New-Jersey, de Pensylvanie et de Maryland, se runirent, en 1754, Albany. Franklin s'y rendit, en qualit de commissaire de la Pensylvanie, et il y prsenta un plan, qui, d'aprs le lieu o se tenoit l'assemble, a t communment appel le _Plan d'Union d'Albany_. Il proposoit dans ce plan, de demander au parlement d'Angleterre, un acte d'aprs lequel on tabliroit un gouvernement-gnral, compos d'un prsident, nomm par le roi, d'un grand-conseil, dont les membres seroient lus par les reprsentans des diffrentes colonies. Il vouloit, en mme-temps, que le nombre de ces reprsentans ft proportionn aux sommes que chaque colonie verseroit dans le trsor public, avec cette restriction, qu'aucune ne pourroit en avoir ni plus de sept, ni moins de deux. Toute l'autorit excutive devoit tre dlgue au prsident-gnral, et l'autorit lgislative devoit rsider dans le grand-conseil et le prsident runis; le consentement de ce dernier tant ncessaire pour qu'un bill ft converti en loi. Le prsident et le conseil devoient avoir le pouvoir de faire la guerre et la paix, de conclure des traits avec les nations indiennes, de rgler le commerce avec elles, et d'en acheter des terres, soit au nom de la couronne d'Angleterre, soit au nom de l'union coloniale; d'tablir de nouvelles colonies, de faire des loix, pour les gouverner, jusqu' ce qu'elles fussent riges en gouvernemens spars; de lever des troupes, de construire des forteresses, d'quiper des vaisseaux, et d'employer tous les autres moyens propres la dfense gnrale. En consquence, ils auroient pu aussi tablir les impts, ou mettre les taxes qu'il auroient cru ncessaires, et les moins onreuses au peuple. Toutes ces loix devoient tre envoyes en Angleterre, pour obtenir la sanction du roi; et moins qu'elles ne fussent improuves avant trois ans, elles devoient demeurer en vigueur. La nomination de tous les officiers de terre et de mer devoit tre faite par le prsident-gnral, et approuve par le conseil. Les officiers civils, au contraire, devoient tre nomms par le conseil, et approuvs par le prsident. Telle est l'esquisse du plan que Franklin proposa au congrs d'Albany. Aprs une discussion, qui dura quelques jours, ce plan fut agr par tous les commissaires; et l'on en envoya une copie l'assemble de chaque province, ainsi qu'au conseil du roi. Sa destine fut singulire. Les ministres anglais le dsapprouvrent, parce qu'il accordoit trop d'autorit aux reprsentans du peuple; et les assembles coloniales n'en voulurent point, parce qu'il donnoit au prsident-gnral, qui reprsentoit le roi, une plus grande influence qu'elles ne le jugeoient convenable dans un plan de gouvernement destin des hommes libres. Peut-tre ce double motif de rejet est ce qui prouve le mieux combien le plan de Franklin toit convenable dans la situation relative o se trouvoient alors l'Amrique et la Grande-Bretagne. En homme intelligent et sage, il avoit exactement mnag leurs intrts divers. L'adoption de ce plan auroit fort bien pu empcher que les colonies anglaises ne se sparassent de leur mtropole: mais c'est une question, qu'il n'est nullement ais de dcider. On peut dire qu'en mettant les colonies en tat de se dfendre elles-mmes, on auroit cart le prtexte, qui a servi faire passer au parlement d'Angleterre l'acte du timbre, l'acte du th et quelques autres, qui ont excit en Amrique un esprit de mcontentement, et occasionn par la suite la sparation des deux peuples. Mais d'un autre ct, on doit considrer que quand ces actes ne seroient point mans du parlement, les Amricains n'auroient pas tard briser les entraves que l'Angleterre mettoit leur commerce, en les forant de ne vendre leurs productions qu'aux Anglais, et de leur acheter les marchandises que le peu d'encouragement qu'il y avoit dans leurs manufactures leur rendoit ncessaires, et que ces Anglais leur fesoient payer beaucoup plus cher que ne l'auroient fait les autres nations. En outre, le prsident-gnral devant tre nomm par le roi d'Angleterre, il n'et pas manqu de lui tre exclusivement dvou, et consquemment il auroit refus son consentement aux loix les plus salutaires, lorsque ces loix auroient eu la moindre apparence de blesser les intrts de son matre. De plus, le consentement mme du prsident n'et pas suffi. Il auroit fallu que les loix eussent encore l'approbation du roi, qui, dans toutes les circonstances, auroit, sans doute, prfr l'avantage de ses tats d'Europe celui de ses colonies. Cette prfrence et fait natre des discordes perptuelles entre le conseil et le prsident-gnral, et par consquent entre le peuple d'Amrique et le gouvernement d'Angleterre.--Tandis que les colonies seroient restes faibles, elles auroient t obliges de se soumettre: mais aussitt qu'elles auraient acquis de la force, elles seroient devenues plus pressantes dans leurs demandes; et secouant enfin le joug, elles se seroient dclares indpendantes. Lorsque les Franais toient en possession du Canada, ils fesoient un grand commerce avec les Sauvages; ils alloient mme traiter jusqu'auprs des frontires des colonies britanniques; et quelquefois ils formoient de petits tablissemens sur le territoire que les Anglais prtendoient leur appartenir. Indpendamment du tort considrable que cela fesoit aux Anglais relativement au commerce des pelleteries, leurs colonies toient sans cesse exposes se voir dvastes par les Indiens qu'on excitoit contr'elles. En 1753, il y eut quelques ravages commis sur les frontires de la Virginie. Les remontrances, qui furent faites cet gard, restrent sans effet. En 1754, on envoya sur les lieux un corps de troupes dont le commandement fut donn Washington; car, quoique trs-jeune encore, cet officier s'toit conduit, l'anne prcdente, de manire prouver qu'il mritoit cette confiance. Tandis qu'il marchoit pour aller prendre possession du poste situ dans l'endroit o se runissent l'Allegany et le Monongahela, il apprit que les Franais y avoient dj construit un fort. Un dtachement de leurs troupes s'avana aussitt contre lui. Il se fortifia autant que les circonstances le lui permirent; mais la supriorit du nombre l'obligea bientt rendre le fort de _la Ncessit_. Il obtint une capitulation honorable, et il retourna en Virginie. Le gouvernement britannique crut ne pas devoir rester spectateur tranquille de cette querelle. En 1755, il donna ordre au gnral Braddock de marcher avec un corps de troupes rgulires et quelques milices amricaines, pour chasser les Franais du poste dont ils s'toient empars. Lorsque les troupes furent rassembles, il s'leva une difficult, qui fut sur le point d'empcher l'expdition. C'toit le manque de chariots. Franklin s'empressa d'en faire fournir; et, avec l'aide de son fils, il en procura, en peu de temps, cent cinquante. Braddock donna dans une embuscade, et y prit avec une grande partie de son arme. Washington, qui toit au nombre des aides-de-camp de ce gnral, et l'avoit en vain averti de son danger, dploya alors de grands talens militaires, en rassemblant les dbris de l'arme, et effectuant une jonction avec l'arrire-garde, que conduisoit le colonel Dunbar, devenu commandant en chef par la mort de Braddock. Ce ne fut pas sans peine qu'on parvint conduire dans un endroit sr les foibles restes de ces troupes. On crut devoir, en mme-temps, dtruire les chariots et le bagage pour empcher qu'ils ne tombassent au pouvoir de l'ennemi. Franklin avoit fait des obligations, en son nom, pour les chariots qui avoient t fournis l'arme. Les propritaires de ces chariots dclarrent que leur intention toit de le forcer leur en tenir compte. S'ils avoient excut cette menace, il est certain que Franklin auroit t ruin. Mais le gouverneur Shirley voyant qu'il n'avoit rpondu des chariots que pour servir le gouvernement, se chargea de les faire payer, et retira Franklin d'une situation trs-dsagrable. La nouvelle de la dfaite et de la mort du gnral Braddock, rpandit l'alarme dans les colonies anglaises. Toutes s'occuprent de prparatifs de guerre. Mais en Pensylvanie, le crdit des quakers empcha qu'on adoptt aucun systme de dfense, qui pourroit forcer les citoyens prendre les armes. Franklin voulant faire organiser une milice, prsenta l'assemble, un bill, d'aprs lequel tout homme avoit la libert de prendre les armes, ou non. Les quakers restant ainsi matres de ne pas s'armer, laissrent passer le bill; car bien que leurs principes ne leur permissent pas de combattre, ils ne les obligeoient pas empcher leurs voisins de combattre pour eux. D'aprs ce bill, les milices de Pensylvanie devinrent une troupe respectable. L'ide d'un danger imminent enflamma d'une ardeur belliqueuse tous ceux qui leurs principes religieux ne l'interdisoient pas. Franklin fut nomm colonel du rgiment de Philadelphie, compos de douze cents hommes. L'ennemi ayant fait une invasion sur la frontire nord-ouest de la province, on fut oblig de s'occuper y porter des secours. Le gouverneur chargea Franklin de prendre, cet gard, toutes les mesures ncessaires. Il reut le pouvoir de lever des troupes, et de nommer leurs officiers. Aussitt il forma un rgiment, avec lequel il se rendit dans l'endroit qui exigeoit sa prsence. Il y btit un fort, et y mit une garnison en tat de s'opposer aux incursions qui avoient, jusqu'alors, inquit les habitans. Il y sjourna mme quelque temps, afin de s'acquitter mieux des soins qui lui avoient t confis. Ensuite, l'intrt du peuple demandant qu'il repart dans l'assemble, il retourna Philadelphie. La dfense des colonies de l'Amrique septentrionale toit trs-dispendieuse pour l'Angleterre. Le meilleur moyen de diminuer cette dpense, toit de mettre des armes dans les mains des habitans, et de leur enseigner le moyen de s'en servir. Mais l'Angleterre ne se soucioit point que les Amricains apprissent connotre leurs propres forces. Elle craignoit que ds qu'ils en seroient venus l, ils ne voulussent plus se soumettre au monopole qu'elle exeroit sur leur commerce, et qui ne leur toit pas moins onreux qu'avantageux elle-mme. L'entretien des flottes et des armes qu'elle avoit en Amrique, n'toit rien, en comparaison des profits du commerce qu'elle y fesoit. Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux, pour retenir ses colonies dans une soumission paisible, fut de leur rendre sa protection ncessaire. Elle voulut carter tout ce qui tendoit montrer un esprit militaire; et quoiqu'on ft alors dans le fort de la guerre entre l'Angleterre et la France, le ministre anglais improuva l'acte par lequel l'assemble de Pensylvanie avoit permis l'organisation des milices. Les rgimens qui avoient t forms, furent licencis; et on fit marcher des troupes rgulires pour dfendre la province. La guerre qui dsoloit les frontires, n'empchoit pas que les propritaires[43] et le peuple de la Pensylvanie, ne fussent toujours en msintelligence. L'apprhension mme d'un danger commun ne suffisoit pas pour les rconcilier un moment. L'assemble prtendoit jouir du juste droit de mettre des impts sur les terres des propritaires: mais les gouverneurs refusoient opinitrement de donner cette mesure, un consentement sans lequel aucun bill ne pouvoit tre converti en loi. [43] Les hritiers Penn. Indigne d'une rsistance qu'elle regardoit comme une iniquit, l'assemble rsolut enfin, de demander la mre-patrie qu'elle y mt un terme. Elle adressa au roi et son conseil, une ptition, dans laquelle elle montroit tout le tort que fesoient au peuple, et l'attachement exclusif des propritaires leur intrt particulier, et leur indiffrence pour le bien gnral de la colonie; et elle en demandoit justice. Franklin fut charg d'aller prsenter cette adresse, et nomm, en consquence, agent de la province de Pensylvanie. Il partit d'Amrique au mois de juin 1757. Conformment aux instructions qu'il avoit reues de l'assemble, il eut une confrence avec les hritiers Penn, qui rsidoient alors Londres, et il essaya de les dterminer abandonner des prtentions ds long-temps contestes. Mais voyant qu'ils refusoient toute espce d'accommodement, il prsenta au conseil-d'tat, la ptition de l'assemble. Pendant ce temps-l, le gouverneur Denny donna son assentiment une loi qui tablissoit un impt, sans faire aucune distinction en faveur des biens de la famille Penn. Alarme de cette nouvelle et des dmarches de Franklin, cette famille employa tout son crdit pour empcher que la sanction royale ne ft donne la nouvelle loi. Ils la reprsentrent comme une loi excessivement injuste, qui leur feroit bientt supporter tous les frais du gouvernement, et auroit les consquences les plus funestes pour eux et pour leur postrit. Cette cause fut amplement discute devant le conseil priv. Les hritiers Penn y trouvrent plusieurs zls dfenseurs; mais il y eut aussi des membres du conseil, qui soutinrent, avec chaleur, la cause du peuple. Aprs d'assez longs dbats, on proposa que Franklin promt solemnellement que la rpartition de l'impt seroit telle que les biens des Penn ne paieroient pas au-del de ce qu'ils devroient proportionnment aux autres. Franklin n'hsita point le promettre. La famille Penn cessa de s'opposer la sanction de la loi; et la tranquillit fut rendue la Pensylvanie. La manire dont se termina ce diffrend, montre clairement la haute opinion qu'avoient de l'honneur et de l'intgrit de Franklin, ceux mmes qui le considroient comme oppos leurs vues. Certes, cette opinion n'toit point mal fonde. La rpartition de l'impt fut faite d'aprs les principes de la plus austre quit; et les terres des Penn ne contriburent aux dpenses du gouvernement que proportionnment leur valeur. Aprs la conclusion de cette importante affaire, Franklin demeura la cour de Londres, en qualit d'agent de la province de Pensylvanie. La profonde connoissance qu'il avoit de la situation des colonies, et son zle constant pour leurs intrts, le firent nommer aussi agent des provinces de Massachusett, de Maryland et de Georgie. Sa conduite dans cette place, le rendit encore plus cher ses compatriotes. Il eut alors occasion de cultiver la socit des amis, que son mrite lui avoit procur pendant qu'il toit encore loign d'eux. L'estime, qu'ils avoient conue pour lui, s'accrut, quand ils le connurent personnellement. Ceux, qui avoient combattu les avantages de ses dcouvertes en physique, se turent insensiblement, et les rcompenses littraires lui furent prodigues. La Socit royale de Londres, qui s'toit d'abord refuse insrer dans ses transactions, les crits de l'lectricien de Philadelphie, pensa bientt qu'elle se feroit un honneur de l'admettre au nombre de ses membres. D'autres compagnies savantes dsirrent galement d'inscrire son nom parmi ceux qui les illustroient. L'universit de Saint-Andr, en cosse, lui confra le titre de docteur s loix; et cet exemple fut suivi par les universits d'Edimbourg et d'Oxford. Les premiers philosophes de l'Europe ambitionnrent d'entrer en correspondance avec lui. Les lettres qu'il leur crivit, contiennent des ides savantes et profondes, exprimes de la manire la plus simple et la plus naturelle. Les Franais possdoient alors le Canada, o ils avoient, les premiers, fait des tablissemens. Le commerce que cette colonie les mettoit mme de faire avec les Sauvages, toit extrmement lucratif. Ils avoient trouv l, un dbouch considrable pour les produits de leurs manufactures, et ils recevoient en change une grande quantit de belles fourrures, qu'ils vendoient chrement en Europe. Mais si la possession du Canada toit trs-avantageuse la France, les habitans des colonies anglaises souffroient beaucoup de ce qu'il lui appartenoit. Les Sauvages toient en gnral jaloux de cultiver l'amiti des Franais, qui leur fournissoient abondamment des armes et des munitions. Quand la guerre avoit lieu entre l'Angleterre et la France, les Sauvages s'empressoient de ravager les frontires des colonies anglaises. Bien plus: ils commettoient de pareils excs, lors mme que la France et l'Angleterre toient en paix. D'aprs ces considrations, il n'toit pas douteux que l'Angleterre ne ft intresse acqurir le Canada. Mais l'importance de cette acquisition n'toit pas trs-bien sentie Londres. Franklin publia alors un pamphlet, dans lequel il dmontra, avec la plus grande force, les avantages qui rsulteroient de la conqute du Canada. On traa aussitt le plan d'une expdition, la tte de laquelle fut mis le gnral Wolfe. Le succs en est connu. Par le trait de paix sign en 1762, la France abandonna le Canada la Grande-Bretagne; et par la cession, qu'elle fit peu aprs, de la Louisiane, elle perdit toutes ses possessions dans le continent d'Amrique. Quoique Franklin ft alors trs-occup de politique, il trouvoit le moyen de cultiver les sciences. Il tendit ses recherches sur l'lectricit, et fit un trs-grand nombre de nouvelles expriences, particulirement sur le tourmalin. Il n'y avoit encore que trs-peu de temps qu'on avoit dcouvert la singulire proprit qu'a cette pierre de s'lectriser positivement, d'un ct, et ngativement de l'autre, sans friction, et par la seule action de la chaleur. Le professeur Simpson de Glascow, communiqua Franklin quelques expriences que le docteur Cullen avoit faites sur le froid, produit par l'vaporation. Franklin les rpta, et il trouva que lorsqu'on pompoit l'air dans le rcipient de la machine pneumatique, le froid y augmentoit un tel degr, mme en t, que l'eau y toit convertie en glace. Il se servit de cette dcouverte pour expliquer un nombre de phnomnes, et particulirement un fait, dont les physiciens avoient jusqu'alors cherch vainement la cause; c'est que la chaleur du corps humain, dans un tat de sant, n'excde jamais le quatre-vingt seizime degr du thermomtre de Fareinheit, quoique l'atmosphre qui l'environne puisse s'lever un bien plus haut degr. Franklin attribua cela l'augmentation de transpiration, et par consquent l'vaporation produite par la chaleur. Dans une lettre crite M. Small, Londres, et date du mois de mai 1760, Franklin lui fit part d'un grand nombre d'observations, qui servent prouver que dans l'Amrique septentrionale, les temptes du nord-est commencent dans le sud-ouest. Il parot, d'aprs une observation nouvelle, qu'une tempte du nord-est, qui s'tendit une distance considrable, commena Philadelphie quatre heures avant de se faire sentir Boston. Franklin essaya d'expliquer le fait, dont il rendoit compte, en supposant que la chaleur occasionnoit une rarfaction de l'air dans les environs du golfe du Mexique; qu'alors l'air plus froid qui toit immdiatement au nord, se portoit vers ce ct, et toit remplac par un air plus froid, que suivoit un plus froid encore: ce qui formoit un courant d'air continuel. Le son produit par le frottement du bord d'un verre boire avec un doigt mouill, toit gnralement connu. Un irlandois, nomm _Puckeridge_, essaya de former un instrument harmonieux, en plaant sur une table un certain nombre de verres de diverse grandeur et moiti remplis d'eau. Une mort prmature l'empcha de perfectionner cette invention. Mais d'autres profitrent de sa dcouverte. La douceur des sons, que rendoient ces verres, engagea Franklin s'en occuper, et il produisit, enfin, cet lgant instrument, auquel on a donn le nom d'_harmonica_. Dans l't de 1762, Franklin retourna en Amrique. Dans la traverse, il remarqua le singulier effet, produit par le mouvement d'un vase qui contenoit de l'huile flottant sur l'eau. La surface de l'huile restoit unie et calme, tandis que l'eau toit trs-violemment agite. Nous ne croyons pas que ce phnomne ait t encore expliqu d'une manire satisfaisante. Franklin reut les remerciemens de l'assemble de Pensylvanie, et pour la fidlit avec laquelle il avoit rempli son devoir envers cette province, et pour les nombreux et importans services qu'il avoit rendus pendant son sjour Londres, toutes les colonies de l'Amrique septentrionale. L'assemble dcrta, en mme-temps, qu'il lui seroit allou une indemnit de cinq mille livres sterlings[44], pour les six ans qu'il avoit passs Londres. [44] Il y a dans l'original, _argent courant de Pensylvanie_, qui vaut -peu-prs un tiers de moins; mais on a traduit _sterling_, parce qu'autrement, peu de lecteurs franais auroient compris ce que cela auroit signifi. (_Note du Traducteur._) Pendant son absence, il avoit t lu tous les ans membre de l'assemble de Pensylvanie. son retour, il reprit sa place dans ce corps, et il continua tre le courageux dfenseur des droits du peuple. Il survint, dans le mois de dcembre 1762, un vnement qui rpandit l'alarme dans la province. Une peuplade, compose d'une vingtaine d'Indiens, toit ds long-temps tablie dans le comt de Lancaster, et n'avoit pas cess de se conduire paisiblement et amicalement envers les colons anglais. Cependant les dvastations que d'autres Sauvages commettoient sur les frontires, irritrent tellement les colons, qu'ils rsolurent de s'en venger sur tous les Indiens. Environ cent vingt habitans, qui, pour la plupart, toient de Donnegal et de Peckstang ou de Paxton, dans le comt d'York, montrent cheval, se rassemblrent, et prirent la route du petit tablissement des paisibles et innocens Indiens de Lancastre. Ces bons Sauvages furent avertis qu'on venoit les attaquer: mais considrant les hommes blancs comme leurs amis, ils crurent n'avoir rien craindre. Lorsque les colons arrivrent dans le village de ces Indiens, ils n'y trouvrent que des femmes, des enfans, et quelques vieillards, parce que le reste de la peuplade toit all vaquer ses occupations accoutumes. Ils gorgrent tous ceux qu'ils rencontrrent, entr'autres le chef, nomm _Schahas_, distingu par son attachement aux colons. Cette action barbare excita l'indignation de tous ceux des habitans, qui avoient quelque sentiment d'humanit. Les malheureux Indiens, qui, s'tant trouvs absens de leur village, avoient chapp la mort, furent amens Lancastre et logs dans la geole, afin qu'ils pussent tre l'abri des nouveaux attentats de leurs assassins. Le gouverneur tmoigna, par une proclamation, combien il dsapprouvoit le massacre des Indiens, offrit une rcompense ceux qui feroient connotre les auteurs de cette barbarie, et dfendit qu'on portt la moindre atteinte au repos du reste de la peuplade. Mais, au mpris de cette proclamation, les sclrats contre lesquels elle toit rendue, marchrent droit Lancastre, brisrent les portes de la geole et massacrrent les infortuns Indiens qui y toient renferms. Une seconde proclamation du gouverneur n'eut pas plus d'effet que la premire. Un dtachement de colons s'avana vers Philadelphie, dans le dessein d'gorger quelques Indiens amis qu'on y avoit conduits pour les drober la mort. Plusieurs citoyens de cette ville prirent les armes pour dfendre ces malheureux. Les quakers mme, qui leurs principes religieux ne permettent pas de combattre pour leur propre dfense, furent les plus ardens protger les Indiens[45]. [45] Ce trait, ce que Franklin rapporte du bon _Denham_, dans la premire partie de ces mmoires, et tout ce que j'ai observ moi-mme pendant mon sjour Philadelphie, m'ont inspir, je l'avoue, une grande vnration pour les quakers. (_Note du Traducteur._) Les assassins entrrent dans Germaintown[46]. Le gouverneur se sauva dans la maison de Franklin, tandis que celui-ci marcha, avec quelques autres personnes, la rencontre des enfans de Paxton, car c'est le nom qu'avoient pris les assassins. Franklin les harangua, et parvint leur persuader d'abandonner leur entreprise et de retourner chez eux. [46] Petite ville quatre milles de Philadelphie. Elle a t btie par une colonie allemande, ainsi que l'indique son nom. (_Note du Traducteur._) Les disputes entre les propritaires[47] et l'assemble avoient t long-temps appaises. Elles se renouvelrent. Les propritaires mcontens d'avoir cd aux habitans, s'efforoient de recouvrer leurs privilges; et quoiqu'ils eussent dj consenti qu'on mt des impts sur leurs biens, ils vouloient qu'ils en fussent encore exempts. [47] Les hritiers Penn. En 1763, l'assemble adopta un bill concernant les milices. Le gouverneur refusa d'y donner son assentiment, moins que l'assemble n'y ft quelques changemens qu'il proposa. Ces changemens consistoient en une augmentation d'amende, en certains cas, et en une substitution de la peine de mort l'amende, en quelques autres. Il vouloit aussi que les officiers fussent nomms par lui seul, et non lus par le peuple, comme le portoit le bill. Mais l'assemble considra ces changemens comme contraires la libert. Elle ne voulut point y souscrire. Le gouverneur s'opinitra; le bill resta sans effet. Cette circonstance et beaucoup d'autres du mme genre, furent cause que la msintelligence qui subsistoit entre les propritaires et l'assemble, s'accrut un tel point, qu'en 1764, l'assemble rsolut de prsenter au roi une ptition, pour le prier de changer le gouvernement _propritaire_ en un gouvernement _royal_. Il y eut beaucoup d'opposition cette mesure, non-seulement dans l'assemble, mais dans les papiers publics. On publia un discours de M. Dickenson[48], sur ce sujet, avec une prface du docteur Smith, qui s'effora de montrer combien la dmarche propose toit dplace et impolitique. [48] Auteur des fameuses _Lettres d'un Fermier de Pensylvanie_. M. Galloway fit imprimer un discours en rponse celui de M. Dickenson; et Franklin y mit une prface, dans laquelle il combattit victorieusement les principes de celle de Smith. Cependant, l'adresse au roi n'eut aucun effet; le gouvernement propritaire continua. Lorsque vers la fin de l'anne 1764, on fit les lections pour le renouvellement de l'assemble, les partisans de la famille des Penn, firent tous leurs efforts pour exclure ceux qui leur toient opposs, et ils obtinrent une petite majorit dans la ville de Philadelphie. Franklin perdit alors la place qu'il avoit occupe quatorze ans de suite dans l'assemble. Mais ses amis y conservoient encore une prpondrance dcide. Ils le firent nommer, sur-le-champ, agent-gnral de la province; et le parti oppos en fut si mcontent, qu'il protesta contre sa nomination. Mais la protestation ne fut point inscrite sur le registre, parce qu'elle toit trop tardive. On la fit insrer dans les papiers publics; et avant de s'embarquer pour l'Angleterre, il y rpondit d'une manire ingnieuse et piquante. On connot les troubles que produisit, en Amrique, l'acte du timbre, prsent par le ministre Grenville[49], et les oppositions qu'il y rencontra. Lorsque le marquis de Rockingham parvint au ministre, on crut devoir chercher calmer les colons, et on pensa qu'un des meilleurs moyens d'y russir, toit la rvocation de l'acte odieux. Pour savoir comment le peuple amricain toit dispos se soumettre cette loi, la chambre des communes fit venir Franklin sa barre. Les rponses qu'il y fit, ont t publies; et elles sont une preuve frappante de l'tendue, de la justesse de ses connoissances, et de la facilit avec laquelle il s'exprimoit. [49] Dans un discours que pronona, le 15 mai 1777, dans la chambre des communes, Charles Jenkinson, devenu comte de Liverpool, il dclara que l'acte du timbre n'toit point de l'invention de M. Grenville. On a su depuis que l'ide en toit due quelques Amricains rfugis en Angleterre, et mcontens de leur patrie. (_Note du Traducteur._) Il prsenta les faits avec tant de force, que tous ceux qui n'toient pas aveugls par leurs prventions, virent aisment combien l'acte du timbre toit dangereux. Malgr quelqu'opposition, cet acte fut donc rvoqu une anne aprs qu'il eut pass, et avant d'avoir t mis excution. En 1766, Franklin voyagea en Hollande et en Allemagne, et il y reut les plus grandes marques d'attention de la part de tous les savans. Observateur constant, il apprit des matelots, en traversant la Hollande, que l'effet d'une diminution d'eau dans les canaux, toit de ralentir ncessairement la marche des yachts. son retour en Angleterre, il fit un grand nombre d'expriences, qui toutes lui confirmrent cette observation. Il adressa ensuite sir John Pringle, son ami, une lettre qui contenoit le dtail de ces expriences et l'explication du phnomne. Cette lettre se trouve dans le volume de ses oeuvres philosophiques. L'anne suivante[50], il se rendit en France, o il ne fut pas accueilli d'une manire moins distingue, qu'il ne l'avoit t en Allemagne. Il fut prsent plusieurs hommes de lettres clbres, ainsi qu'au monarque qui rgnoit alors[51]. [50] En 1767. [51] Louis XV. Il tomba entre les mains de Franklin diverses lettres adresses par Hutchinson, Oliver[52] et quelques autres, des personnes qui occupoient des places minentes en Angleterre. Ces lettres contenoient les plus violentes invectives contre les principaux habitans de la province de Massachusett, et invitoient les ministres employer des moyens vigoureux pour forcer le peuple leur obir. Franklin transmit ces lettres l'assemble gnrale de Massachusett, qui les publia. On en fit passer aussi en Angleterre, des copies certifies, avec une adresse au roi, pour le prier de rappeler des hommes qui toient devenus odieux au peuple, en se montrant si indignement opposs ses intrts. [52] Thomas Hutchinson toit gouverneur de la province de Massachusett, et Andrew Oliver, sous-gouverneur. (_Note du Traducteur._) La publication de ces lettres occasionna un duel entre M. Temple et M. Whately[53], qui, tous deux, toient souponns de les avoir procures aux Amricains. Franklin voulant prvenir de nouvelles querelles ce sujet, dclara, dans une des gazettes de Londres, qu'il avoit lui-mme envoy les lettres en Amrique, mais qu'il ne diroit jamais de quelle manire il les avoit eues. En effet, on ne l'a jamais dcouvert. [53] Les lettres toient adresses Thomas Whately, secrtaire de la trsorerie, sous le ministre de G. Grenville, et le duel eut lieu entre William Whately, frre du premier, et John Temple, amricain. Ils commencrent par se battre au pistolet, aprs quoi ils mirent l'pe la main. William Whately reut cinq blessures. (_Note du Traducteur._) Bientt aprs, l'adresse de l'assemble de Massachusett fut examine devant le conseil-priv. Franklin s'y rendit en qualit d'agent de l'assemble; et se vit accabler d'un torrent d'injures, par le solliciteur-gnral, qui servoit de dfenseur Oliver et Hutchinson. L'adresse fut dclare inique et scandaleuse, et la demande qu'elle contenoit, fut rejete. Le parlement de la Grande-Bretagne avoit, il est vrai, rvoqu l'acte du timbre; mais c'toit sous prtexte que la rvocation en toit ncessaire. Il n'en prtendoit pas moins avoir le droit de taxer les colonies; et dans le mme-temps o il rvoqua l'acte du timbre, il en promulgua un autre, par lequel il dclaroit que, dans tous les cas, il avoit le droit de faire des loix pour les colonies, et de les contraindre y obir. Ce langage toit celui des membres du parlement les plus opposs l'acte du timbre, et entr'autres, de M. Pitt. Les colons ne reconnurent jamais ce droit de contrainte: mais comme ils se flattoient qu'on ne l'exerceroit pas, ils n'toient pas trs-ardens le combattre. Si les Anglais n'avoient pas eu la prtention de le faire valoir, les Amricains auroient volontiers continu fournir leur part des subsides, de la manire dont ils avoient coutume de le faire; c'est--dire, d'aprs des dcrets de leurs propres assembles, rendus sur la demande du secrtaire-d'tat. Si cet usage et t maintenu, les colonies de l'Amrique septentrionale toient si bien disposes pour la mtropole, que malgr les dsavantages que leur fesoit prouver les entraves mises leur commerce, et toute la faveur accorde celui des Anglais, une sparation entre les deux pays et, sans doute, t encore trs-loigne. Les Amricains toient, ds leur enfance, instruits rvrer un peuple dont ils descendoient, et dont les loix, les moeurs, le langage, toient les leurs. Ils le regardoient comme un modle de perfection; et leurs prjugs cet gard toient si grands, que les peuples les plus clairs de l'Europe leur paroissoient des barbares auprs des Anglais. Le seul nom d'Anglais portoit dans l'ame des Amricains, l'ide d'un tre grand et bon. Tels toient les sentimens qu'on leur inspiroit de bonne heure. Il ne falloit donc rien moins que des traitemens injustes, long-temps rpts, pour les faire songer rompre les liens qui les attachoient l'Angleterre. Mais les impts mis sur le verre, sur le papier, sur les cuirs, sur les matires propres faire des couleurs, sur le th et sur plusieurs autres articles; les franchises enleves quelques colonies; l'opposition des gouverneurs aux mesures lgislatives de quelques autres; l'accueil ddaigneux qu'prouvoient auprs du trne les humbles remontrances, dans lesquelles elles demandoient le redressement de leurs griefs, et beaucoup d'actes violens et oppressifs, excitrent enfin un ardent esprit d'insurrection. Au lieu de songer l'appaiser, par une conduite plus modre et plus juste, les ministres anglais parurent fermement dcids exiger des colonies l'obissance la plus servile. Leur imprudence ne servit qu' faire empirer le mal. Ce fut en vain qu'on s'effora de les faire renoncer leurs desseins, en leur reprsentant que l'excution en toit impossible, et que les consquences en deviendroient funestes l'Angleterre. Ils persistrent les suivre avec une opinitret dont l'histoire fournit peu d'exemples[54]. [54] Cet exemple se renouvelle de nos jours; et c'est un ministre anglais qui le donne. William Pitt s'opinitre faire la guerre la France, contre la volont de presque tout le peuple anglais. (_Note du Traducteur._) La conservation des colonies de l'Amrique septentrionale toit si avantageuse l'Angleterre, qu'il falloit avoir un enttement extravagant pour continuer employer des moyens propres donner leurs habitans l'ide de se sparer d'elle. Quand nous considrons les grands progrs qu'on a faits dans la science du gouvernement, l'extension des principes de libert parmi les peuples de l'Europe, les effets qu'ils ont dj produits en France, ceux qu'ils auront probablement ailleurs[55], et que nous voyons que tout cela est d la rvolution d'Amrique, nous ne pouvons nous empcher de trouver trange que des vnemens, qui peuvent avoir une si grande influence sur le bonheur du genre-humain, aient t occasionns par la perversit ou l'ignorance du cabinet de Londres. [55] Cette prophtie, faite il y a cinq ans, est en partie accomplie. (_Note du Traducteur._) Franklin ne ngligea rien pour engager les ministres anglais prendre d'autres mesures. Et dans des entretiens particuliers, qu'il eut avec plusieurs chefs du gouvernement, et dans les lettres qu'il leur crivit, il leur dmontra combien leur conduite, l'gard des Amricains, toit injuste et dangereuse. Il leur dclara que malgr l'attachement des colons pour la mtropole, les mauvais traitemens, qu'on leur fesoit prouver, finiroient par les aliner. On n'couta point cet avis. Les ministres suivirent aveuglment leur plan, et mirent les colons dans l'alternative d'opter entre la soumission absolue ou l'insurrection. En 1775, Franklin voyant que tous ses efforts, pour rtablir l'harmonie entre les colonies et la Grande-Bretagne, toient inutiles, retourna en Amrique. Il trouva que les hostilits avoient dj commenc. Le lendemain de son arrive, il fut lu, par l'assemble de Pensylvanie, membre du congrs des tats-Unis. Peu de temps aprs on le chargea, ainsi que M. Lynch et M. Harrison, d'aller visiter le camp de Cambridge, et de se concilier avec le commandant en chef, pour tcher de persuader aux troupes, qu'il toit ncessaire qu'elles renouvelassent leur enrlement, dont le terme devoit bientt expirer; et qu'elles persvrassent dfendre leur pays. Vers la fin de la mme anne, il se rendit en Canada, pour proposer aux habitans d'embrasser, avec les autres colons, la cause de la libert. Mais il ne put les engager s'opposer aux mesures du gouvernement britannique. M. le Roy dit, dans une lettre crite ce sujet, que le mauvais succs de la ngociation de Franklin fut, en grande partie, occasionn par la diffrence des opinions religieuses, et le ressentiment que conservoient les Canadiens, de ce que leurs voisins avoient plusieurs fois brl leurs glises. Lorsqu'en 1776, lord Howe[56] passa en Amrique, avec le pouvoir de traiter avec les colons. Il crivit Franklin, pour l'engager effectuer une rconciliation[57]. Franklin fut nomm, avec John Adams et douard Rutledge, pour se rendre auprs des commissaires et savoir jusqu'o s'tendoient leurs pouvoirs. Il apprit que ces pouvoirs se bornoient pardonner aux colons soumis. De pareilles conditions ne convenoient point aux Amricains: les commissaires ne purent remplir leur mission. [56] Lord Howe commandoit la flotte, et le chevalier Howe, son frre, l'arme anglaise. Ils avoient, en mme temps, le titre de commissaires pacificateurs. (_Note du Traducteur._) [57] Sa lettre et la rponse de Franklin seront imprimes dans le deuxime volume de ce recueil. L'importante question de l'indpendance des Amricains fut bientt agite; et c'toit en prsence des armes et des flottes formidables, destines les soumettre. Avec des troupes nombreuses, il est vrai, mais sans discipline, et ignorant absolument l'art de la guerre, sans argent, sans escadres, sans allis, n'ayant presque pour appui que le seul amour de la libert, les Amricains se dterminrent se sparer d'une mre-patrie, qui leur avoit fait subir une longue suite de vexations et d'outrages. Lorsqu'on proposa cette mesure hardie, Franklin fut un des premiers l'adopter, et son opinion entrana beaucoup d'autres membres du congrs. L'esprit du peuple avoit t dj prpar cet vnement par le clbre pamphlet de Thomas Paine, intitul: _Le Sens Commun_. Il y a lieu de croire que Franklin eut beaucoup de part cet ouvrage, ou du moins, qu'il fournit des matriaux l'auteur. Franklin fut lu prsident de la convention, qui s'assembla en 1776, Philadelphie, pour tablir une nouvelle forme de gouvernement. La constitution actuelle de l'tat de Pensylvanie, fut le rsultat des travaux de cette assemble, et peut tre considre comme le fruit des principes politiques de Franklin. L'unit lgislative et la pluralit excutive semblent avoir t ses maximes favorites. Vers la fin de la mme anne 1776, Franklin fut choisi pour aller suivre les ngociations, entames par Silas Deane la cour de France. La certitude des avantages que la France pouvoit retirer d'un trait de commerce avec l'Amrique, et le dsir d'affoiblir l'empire britannique, en le dmembrant, toient de puissans motifs pour engager le gouvernement franais prter l'oreille aux propositions d'alliance avec les Amricains. Mais il montroit pourtant une rpugnance, que firent cesser, et l'adresse de Franklin, et sur-tout le succs des armes amricaines contre le gnral Burgoyne[58]. En 1778, on conclut un trait d'alliance offensive et dfensive, et, en consquence, la France dclara la guerre l'Angleterre. [58] Saratoga, o les gnraux amricains Arnold et Gates, le forcrent de se rendre prisonnier de guerre avec son arme. La trahison d'Arnold a terni, depuis, la gloire qu'il acquit par cette action. (_Note du Traducteur._) Personne, peut-tre, n'toit aussi en tat que Franklin, de servir essentiellement les Amricains, auprs de la cour de France. Ses dcouvertes, ses talens y toient connus, et on y avoit la plus profonde estime pour son caractre. Il fut accueilli avec les plus grandes marques de respect par tous les gens de lettres de Paris, et, en gnral, par tous les Franais. Cela lui donna bientt une grande influence, qui, avec divers ouvrages qu'il publia, contribua tablir le crdit et l'importance des tats-Unis. C'est ses soins qu'on doit attribuer, en grande partie, le succs des emprunts, ngocis en Hollande et en France, emprunts, qui ont si heureusement dcid le sort de la guerre. Le triste succs des armes britanniques, et sur-tout la prise de lord Cornwalis et de son arme, convainquirent enfin les Anglais de l'impossibilit de subjuguer les Amricains. Les ngocians demandoient la paix grands cris. Le ministre sentit qu'il ne pouvoit plus long-temps s'opposer leurs voeux. Les prliminaires furent signs Paris, le 30 novembre 1782, par M. Oswald, qui traitoit pour l'Angleterre; et par MM. Franklin, Adams, Jay et Laurens, au nom des tats-Unis d'Amrique. Ces prliminaires formoient la base du trait dfinitif, qui fut conclu le 3 septembre 1783, et sign par M. David Hartley d'une part, et par MM. Franklin, Adams et Jay de l'autre. Le 3 avril 1783, un trait d'amiti et de commerce entre les tats-Unis et la Sude, fut conclu Paris, par Franklin et le comte de Krutz. Un pareil trait fut conclu avec la Prusse en 1785, quelque temps avant que Franklin abandonnt l'Europe. Les affaires politiques n'toient pas l'unique objet des occupations de Franklin. Quelques-uns de ses ouvrages philosophiques furent publis Paris. Leur but toit, en gnral, de faire sentir les avantages de l'industrie et de l'conomie. Lorsqu'en 1784, le magntisme animal occupoit beaucoup les esprits en Europe et sur-tout Paris, on le crut d'une telle importance, que le roi nomma des commissaires pour examiner les fondemens de cette science prtendue. Franklin fut un de ces commissaires. Aprs avoir observ un grand nombre des expriences de Mesmer, et dont quelques-unes toient faites sur eux-mmes, ils dcidrent que ce n'toit qu'un charlatanisme, invent pour en imposer des gens ignorans et crdules: Mesmer fut ainsi arrt au milieu de la carrire par laquelle il croyoit arriver la fortune et la gloire; et l'un des plus insolens moyens, dont on se soit servi pour se jouer des hommes, fut ananti. Franklin ayant rempli le principal objet de sa mission, en cooprant l'tablissement de l'indpendance amricaine, et commenant sentir les infirmits de l'ge, dsira de revoir son pays natal. Il demanda son rappel au congrs, et l'obtint. M. Jefferson partit pour aller le remplacer, en 1785; et au mois de septembre de la mme anne, Franklin retourna Philadelphie. Au bout de quelque temps, il fut nomm membre du conseil suprme excutif de cette ville, et bientt aprs, il en fut lu prsident. En 1787, on forma une convention pour reviser, corriger les articles de la confdration, et donner plus d'nergie au gouvernement des tats-Unis. Elle se rassembla Philadelphie. Franklin fut nomm l'un des dlgus des Pensylvaniens. Il signa la constitution, propose pour cimenter l'union, et y donna son approbation dans les termes les moins quivoques. Il s'tablit alors, Philadelphie, une socit destine s'occuper des recherches politiques. Elle choisit Franklin pour son prsident, et tint ses sances chez lui. Deux ou trois essais, lus dans cette socit, ont t publis: mais elle n'a pas exist long-temps. En 1787, il se forma, Philadelphie, deux autres socits, fondes sur les principes de l'humanit la plus noble et la plus gnreuse. L'une toit la _Socit Philadelphienne, pour le soulagement des prisonniers_; et l'autre, la _Socit Pensylvanienne_, dont l'objet est de travailler l'abolition de l'esclavage, de secourir les ngres naturellement libres et retenus dans la servitude, et d'amliorer la condition des Africains.--Franklin toit prsident de ces deux socits. Leurs travaux ont dj eu beaucoup de succs, et elles continuent de marcher avec une ardeur infatigable vers le but de leur institution. Les infirmits de Franklin augmentant, il lui devint impossible d'assister rgulirement au conseil; et en 1788, il renona totalement aux affaires publiques. Son temprament toit trs-robuste. Il n'toit sujet presqu'aucune maladie, except quelques accs de goutte, qui le tourmentoient de temps en temps, et qui cessrent en 1781, poque o il fut attaqu de la pierre, dont il s'est ressenti le reste de sa vie. Dans les intervalles de cette cruelle maladie, il passoit beaucoup d'heures agrables, en se livrant une conversation gaie et instructive. Ni son esprit, ni ses organes ne parurent affoiblis jusques au moment de sa mort. En qualit de prsident de la socit pour l'abolition de l'esclavage, il signa le mmoire, prsent le 12 mai 1789 au congrs des tats-Unis de l'Amrique, pour le prier d'employer tout son pouvoir constitutionnel diminuer le trafic de l'espce humaine. Ce fut le dernier acte public de Franklin. Dans les dbats qu'occasionna ce mmoire, on tenta de justifier la traite des ngres. Franklin fit insrer dans la gazette fdrative, du 25 mars, un morceau sign _Historicus_, et il y rapporta un discours, qu'il dit avoir t prononc dans le divan d'Alger, en 1787, l'occasion d'une ptition prsente par la secte des _Erika_, pour demander l'abolition de la piraterie et de l'esclavage. Ce prtendu discours algrien est une excellente parodie de ce qu'avoit dit un reprsentant de la Georgie, nomm _Jackson_. Tous les argumens en faveur de l'esclavage des ngres, y sont ingnieusement appliqus la justification des pirates qui enlvent les vaisseaux des Europens et les rduisent eux-mmes l'esclavage. Il dmontre, en mme-temps, la futilit des raisonnemens dont on se sert pour dfendre la traite des ngres; et il fait voir combien l'auteur avoit encore de force d'esprit et de talent l'ge avanc o il toit. Enfin, il n'offre pas une preuve moins convaincante de la facilit avec laquelle Franklin imitoit le style des anciens temps et des nations trangres, que sa fameuse parabole contre la perscution; et de mme que cette parabole a engag plusieurs personnes la chercher dans la bible, le discours algrien a t cause que des curieux ont cherch dans diverses bibliothques, l'ouvrage d'o l'on disoit qu'il toit tir[59]. [59] Ce discours sera imprim dans le deuxime volume de ce recueil. Au commencement du mois d'avril suivant, il fut attaqu d'une fivre et d'une douleur de poitrine, qui mirent un terme sa vie. Nous allons transcrire les observations qu'a faites sur sa maladie, le docteur Jones, son mdecin et son ami. La pierre dont il toit attaqu depuis long-temps, l'obligea, pendant la dernire anne de sa vie, garder presque toujours le lit; et dans les derniers paroxismes de cette cruelle maladie, il falloit qu'il prt de fortes doses de _laudanum_ pour calmer ses souffrances. Cependant, dans les intervalles de repos, non-seulement il s'amusoit lire et converser gaiement avec sa famille, et avec quelques amis qui lui rendoient visite, mais il s'occupoit d'affaires publiques et particulires, avec diverses personnes qui venoient le consulter. Il montroit encore ce dsir de faire le bien, cet empressement obliger, qui le distinguoient ds long-temps. Il conservoit minemment ses facults intellectuelles et il aimoit encore dire des plaisanteries, et raconter des anecdotes qui fesoient un plaisir extrme tous ceux qui les entendoient. Environ seize jours avant sa mort, il eut des atteintes de fivre, mais sans aucun symptme caractristique. Ce ne fut que le troisime ou quatrime jour qu'il se plaignit d'une douleur dans le ct gauche de la poitrine, douleur qui s'accrut, devint extrmement vive, et fut suivie d'une toux et d'une respiration pnible. Quand il fut dans cet tat, et que l'excs de sa souffrance lui arrachoit quelques plaintes, il disoit:--Qu'il craignoit bien de ne pas les supporter comme il le devoit; qu'il savoit combien l'tre-Suprme avoit vers de bienfaits sur lui, en l'levant de l'obscurit, dans laquelle il toit n, au rang et la considration dont il jouissoit parmi les hommes; et qu'il ne doutoit pas que les douleurs qu'il lui envoyoit en ce moment, ne fussent destines le dgoter d'un monde, o il n'toit plus capable de remplir le poste qui lui avoit t assign. Il resta dans cet tat jusqu'au cinquime jour qui prcda sa mort. Alors sa douleur et sa difficult de respirer l'abandonnrent entirement. Sa famille se flatta qu'il guriroit: mais un abcs qui s'toit form dans le poumon, creva tout--coup, et rendit une grande quantit de matire que le malade continua cracher tant qu'il eut quelque force. Aussitt qu'il cessa de pouvoir rejeter cette matire, les organes de la respiration s'affoiblirent par degrs. Il prouva un calme lthargique; et il expira tranquillement le 17 avril 1790, onze heures du soir. Il avoit vcu quatre-vingt-quatre ans et trois mois. Peut-tre n'est-il pas inutile d'observer qu'en l'anne 1735, Franklin eut une dangereuse pleursie, qui se termina par un abcs au ct gauche de ses poumons, et il fut alors presque suffoqu par la quantit de matire qu'il rendit. Quelques annes aprs, il essuya encore une maladie pareille: mais il en gurit promptement et sa respiration ne s'en ressentit point. * * * * * Plusieurs annes avant sa mort, il composa lui-mme son pitaphe. La voici: LE CORPS de BENJAMIN FRANKLIN, imprimeur, comme la couverture d'un vieux livre, dont les feuillets sont arrachs, et la dorure et le titre effacs, gt ici, et est la pture des vers. Cependant, l'ouvrage mme ne sera point perdu, car il doit, comme il le croyoit, reparotre encore une fois, dans une nouvelle et plus belle dition, revue et corrige par l'auteur. * * * * * _EXTRAIT du Testament de BENJAMIN FRANKLIN._ ... Quant mes livres, ceux que j'avois en France, et ceux que j'avois laisss Philadelphie tant maintenant tous rassembls ici, et le catalogue en tant fait, mon intention est d'en disposer de la manire suivante. Je lgue la socit philosophique de Philadelphie, dont j'ai l'honneur d'tre prsident, l'_Histoire de l'acadmie des sciences_, en soixante ou soixante-dix volumes _in-4_.--Je donne la socit philosophique amricaine qui est tablie la Nouvelle-Angleterre, et dont je suis membre, la collection _in-folio_ des _Arts et Mtiers_. L'dition _in-4_. du mme ouvrage sera remise de ma part la compagnie de la bibliothque de Philadelphie.--Je donne mon petit-fils Benjamin Franklin Bache, tous ceux de mes livres, ct desquels j'ai mis son nom dans le catalogue ci-dessus mentionn; et mon petit-fils William Bache, tous ceux auxquels son nom sera galement ajout. Ceux qui seront dsigns avec le nom de mon cousin Jonatham Williams, seront donns ce parent.--Je lgue mon petit-fils, William Temple Franklin, le reste de mes livres, mes manuscrits et mes papiers.--Je donne mon petit-fils, Benjamin Franklin Bache, mes droits dans la compagnie de la bibliothque de Philadelphie, ne doutant pas qu'il ne permette ses frres et ses soeurs d'en jouir comme lui. Je suis n Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, et je dois mes premires connoissances en littrature aux libres coles de grammaire qui y sont tablies. C'est pourquoi je laisse mes excuteurs testamentaires, cent livres sterlings, pour qu'elles soient remises, par eux, ou par ceux qui les remplaceront, aux directeurs des libres coles de ma ville natale. J'entends que les directeurs, ou les personnes qui auront la surintendance des libres coles, placent cette somme intrt perptuel, afin de l'employer tous les ans faire frapper des mdailles d'argent, qui seront distribues aux lves pour leur servir de rcompense et d'encouragement; et cela de la manire que les notables de la ville de Boston jugeront convenable. Je charge mes excuteurs testamentaires, ou leurs successeurs, de prlever sur les honoraires qui me sont redus, comme prsident de l'tat de Pensylvanie, deux mille livres sterlings, et de les compter aux personnes, qu'un acte de la lgislature nommera pour les recevoir en dpt, afin qu'elles soient employes rendre le Skuylkil navigable. Tandis que j'ai t marchand de papier, imprimeur et directeur de la poste, j'ai fait crdit beaucoup de personnes, pour des livres, des insertions d'avis, des ports de lettres et d'autres objets pareils. L'assemble de Pensylvanie m'ayant fait partir en 1757 pour aller tre son agent en Angleterre, o j'ai rempli ce poste jusqu'en 1775, et mon retour, tant immdiatement occup des affaires du congrs, et envoy en France en 1776, o j'ai sjourn neuf ans, je n'ai pu rclamer les sommes ci-dessus que depuis mon retour en 1785, et ce sont, en quelque sorte, des crances surannes, quoique justes. Cependant elles se trouvent dtailles dans mon grand livre, cot E; et je les lgue aux administrateurs de l'hpital de Pensylvanie, esprant que les dbiteurs, ou leurs successeurs, qui font prsent quelque difficult d'acquitter ces dettes, parce qu'ils les croient trop anciennes, voudront pourtant bien en compter le montant, comme une charit, en faveur de l'excellente institution de l'hpital.-- Je suis persuad que plusieurs de ces dettes seront invitablement perdues: mais je me flatte qu'on en recouvrera beaucoup. Il est possible aussi que quelques-uns des dbiteurs, aient rclamer de moi le montant d'anciens comptes. En ce cas, les administrateurs de l'hpital voudront bien en faire la dduction, et en payer la solde, si c'est moi qui la dois. Je prie mes amis Henry Hyll, John Jay, Francis Hopkinson et M. Edward Duffield, de Bonfield dans le comt de Pensylvanie, d'tre les excuteurs de mes dernires volonts; c'est pourquoi je les nomme dans le prsent testament. Je dsire d'tre enterr, avec le moins de dpense et de crmonie qu'il sera possible. Philadelphie, le 17 juillet 1788. B. FRANKLIN. * * * * * CODICILE. Moi, Benjamin Franklin, aprs avoir considr le testament prcdent, ou ci-joint, je crois propos d'y ajouter le prsent codicile. L'un de mes anciens et invariables principes politiques, est que, dans un tat dmocratique, il ne doit point y avoir d'emploi lucratif, par les raisons dtailles dans un article que j'ai rdig dans notre constitution; et lorsque j'ai accept la place de prsident, mon intention a t d'en consacrer les honoraires l'utilit publique. En consquence, j'ai dj lgu, par mon testament du mois de juillet dernier, des sommes considrables aux collges, et pour construire des glises. J'ai, de plus, donn deux mille livres sterlings l'tat de Pensylvanie, pour tre employes rendre le Skuylkil navigable. Mais apprenant depuis, que cette somme est trs-insuffisante pour un pareil ouvrage, et que vraisemblablement l'entreprise n'aura pas lieu de long-temps, j'ai conu une autre ide, que je crois d'une utilit plus tendue. Je rvoque donc et annulle le legs qui devoit servir aux travaux du Skuylkil; et je dsire qu'une partie des certificats, que j'ai pour ce qui m'est red de mes honoraires de prsident, soit vendue pour produire deux mille livres sterlings, dont on disposera, comme je vais l'expliquer. L'on pense que celui qui reoit un bien de ses anctres, est, en quelque sorte, oblig de le transmettre ses descendans. Certes, je ne suis point dans cette obligation, moi, qui mes anctres ni aucun de mes parens n'ont jamais laiss un schelling d'hritage. J'observe ceci, pour que ma famille ne trouve pas mauvais que je fasse quelques legs, qui ne sont pas uniquement son profit. N Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, je dois mes premires connoissances en littrature aux libres coles de grammaire de cette ville: aussi ne les ai-je point oublies dans mon testament. Mais j'ai galement des obligations l'tat de Massachusett, qui, sans que je l'aie demand, m'a nomm son agent, pendant plusieurs annes, et m'a accord en consquence des honoraires assez considrables. Quoiqu'en servant cet tat, et en lui transmettant les lettres du gouverneur Hutchinson, j'aie perdu plus qu'il ne m'a jamais donn, je ne pense pas lui devoir moins de reconnoissance. J'ai observ que parmi les artisans, les bons apprentis devenoient ordinairement de bons citoyens. J'ai moi-mme, dans ma ville natale, commenc par apprendre le mtier d'imprimeur; et ensuite j'ai eu la facilit de m'tablir Philadelphie, parce que deux amis m'ont prt de l'argent, qui a t la base de ma fortune, et la cause de tout ce que j'ai pu faire d'utile dans le cours de ma vie.--Je dsire de pouvoir tre encore de quelqu'utilit aprs ma mort, en formant et soutenant des jeunes gens, qui rendent service leur pays, dans les deux villes que je viens de nommer. Je donne donc en dpt mille livres sterlings aux habitans de Boston, dans l'tat de Massachusett, et mille livres sterlings ceux de Philadelphie, afin que ces sommes soient employes de la manire suivante. Si les habitans de Boston acceptent les mille livres sterlings, elles seront confies aux lus de cette ville et aux ministres de l'ancienne congrgation piscopale et presbytrienne; et ces administrateurs en feront des prts cinq pour cent d'intrt par an, de jeunes artisans maris, lesquels seront gs de vingt-cinq ans, et auront appris leur mtier dans la ville, et rempli fidlement les obligations spcifies dans leur contrat d'apprentissage, de manire mriter qu'au moins deux citoyens respectables rpondent de l'honntet de leur caractre, et leur servent de caution, pour le paiement de la somme qu'on leur prtera, ainsi que des intrts, avec les conditions ci-aprs spcifies. Le montant de tous les billets sera payable en piastres espagnoles cordonnes, ou en monnoie d'or courante; et les administrateurs tiendront un livre, ou des livres, o seront inscrits les noms de ceux qui profiteront de l'avantage de cette institution, ainsi que les noms de ceux qui leur serviront de caution, avec les sommes qui leur seront prtes, les dates et tout ce qui y aura rapport. Comme ces prts sont destins faciliter l'tablissement des jeunes ouvriers qui se marieront, il faut que les administrateurs ne prtent une mme personne ni plus de soixante livres sterlings, ni moins de quinze. Et si le nombre de ceux qui feront des demandes toit si considrable, que le legs ne sufft pas pour donner tous ce qui leur seroit ncessaire, on fera une diminution gnrale, pour que chacun reoive quelque secours. Ces secours seront d'abord de peu de consquence; mais mesure que le capital grossira par l'accumulation des intrts, ils deviendront plus considrables. Afin qu'on les multiplie, autant qu'il sera possible, et qu'on en rende le remboursement plus ais, il faut que chaque emprunteur soit oblig de payer avec l'intrt annuel, un dixime du principal; et le montant de cet intrt et de ce principal sera prt de nouveaux emprunteurs. Il est croire qu'il y aura toujours Boston des citoyens vertueux et bienfaisans, qui s'empresseront de consacrer une partie de leur temps l'utilit publique, en administrant gratuitement cette institution. On doit aussi esprer qu'aucune partie de la somme ne restera jamais oisive, ni ne sera employe d'autre objet que celui de sa destination premire; mais bien qu'elle augmentera continuellement. Ainsi, il viendra un temps o elle sera plus considrable qu'il ne le faudra pour Boston; et alors, on pourra en prter aux autres villes de l'tat de Massachusett, pourvu qu'elles s'engagent payer ponctuellement les intrts, et rembourser, chaque anne, un dixime du principal aux habitans de Boston. Si ce plan est excut et russit, la somme s'lvera, au bout de cent ans, cent trente-un mille livres sterlings. Je dsire qu'alors les administrateurs de la donation emploient cent mille livres sterlings faire construire les ouvrages publics qu'on croira les plus gnralement utiles, comme des fortifications, des ponts, des aqueducs, des bains publics; paver les rues, et tout ce qui peut rendre le sjour de la ville plus agrable aux habitans et aux trangers qui viendront pour y rtablir leur sant, ou y passer quelque temps. Je dsire que les autres trente-un mille livres sterlings, soient prtes intrt, de la manire ci-dessus prescrite, pendant cent ans encore; et j'espre qu'alors cette institution aura heureusement influ sur la conduite de la jeunesse, et aid plusieurs estimables et utiles citoyens. la fin de ce second terme, s'il n'est arriv aucun accident, la somme s'lvera quatre millions soixante-un mille livres sterlings, dont je laisse un million soixante-un mille livres sterlings la disposition des habitans de Boston, et trois millions sterlings la disposition du gouvernement de l'tat de Massachusett, car je n'ose pas porter mes vues plus loin. Je dsire qu'on observe, pour le don que je fais aux habitans de Philadelphie, ce que je viens de recommander pour celui qui concerne les habitans de Boston. Il ne doit y avoir qu'une seule diffrence: c'est que comme Philadelphie a un corps administratif, je le prie de se charger de ma donation, pour en faire l'usage expliqu plus haut; et je lui donne tous les pouvoirs ncessaires cet gard.--J'ai observ que le sol de la ville tant pav ou couvert de maisons, la pluie toit charie loin, et ne pouvoit point pntrer dans la terre, et renouveler et purifier les sources, ce qui est cause que l'eau des puits devient chaque jour plus mauvaise, et finira par ne pouvoir plus tre bonne boire, ainsi que je l'ai vu dans toutes les anciennes villes. Je recommande donc qu'au bout de cent ans, le corps administratif emploie une partie des cent mille livres sterlings, faire conduire Philadelphie, par le moyen de tuyaux, l'eau de Wissahickon-Creek[60], moins que cela ne soit dj fait. L'entreprise est, je crois, aise, puisque la crique est beaucoup plus leve que la ville, et qu'on peut y faire monter l'eau encore plus haut, en construisant une digue. [60] La crique de Wissahickon. Je recommande aussi de rendre le Skuylkil entirement navigable. Je dsire que dans deux cents ans, compter du jour o l'institution commencera, la disposition des quatre millions soixante-un mille livres sterlings soit partage entre les habitans de Philadelphie et le gouvernement de Pensylvanie, de la mme manire que je l'ai indiqu pour les habitans de Boston et le gouvernement de Massachusett. Je dsire que ces institutions commencent un an aprs ma mort. On aura soin d'en donner publiquement avis avant la fin de l'anne, pour que ceux au bnfice de qui elles sont, aient le temps de faire leurs demandes en forme.--Je dsire donc que dans six mois, compter du jour de mon dcs, mes excuteurs testamentaires, ou leurs successeurs, paient deux mille livres sterlings aux personnes que nommeront les lus de Boston et le corps administratif de Philadelphie, pour recevoir les mille livres sterlings qui reviendront chacune de ces villes. Quand je considre les accidens auxquels sont sujets tous les projets et toutes les affaires des hommes, je crains de m'tre trop flatt en imaginant que ces dispositions, si tant est qu'elles soient suivies, continuent sans interruption, et remplissent leur objet. Cependant, j'espre que si les habitans de Boston et de Philadelphie, ne jugent pas propos de se charger de l'excution de mon projet, ils daigneront, au moins, accepter les donations, comme une marque de mon attachement, de ma gratitude, et du dsir que j'ai de leur tre utile, mme aprs ma mort. Certes, je dsire que l'une et l'autre entreprennent de former l'tablissement que j'ai conu, parce que je pense que, quoiqu'il puisse s'lever des difficults imprvues, on peut trouver le moyen de les vaincre, et de rendre le plan praticable. Si l'une des deux villes accepte le don avec les conditions prescrites, et que l'autre refuse de remplir les conditions, je veux alors que les deux sommes soient donnes celle qui aura accept les conditions, pour que le tout soit appliqu au mme objet et de la mme manire que je l'ai dit, pour chaque partie. Si les deux villes refusent la somme que je leur offre, elle restera dans la masse de mes biens, et l'on en disposera conformment mon testament du 17 juillet 1788. Je lgue au gnral George Washington, mon ami, et l'ami de l'humanit, le bton de pommier sauvage dont je me sers pour me promener, et sur lequel il y a une pomme d'or, artistement travaille, reprsentant le bonnet de la Libert. Si ce bton toit un sceptre, il conviendroit Washington, car il l'a mrit. B. FRANKLIN. * * * * * OEUVRES MORALES, POLITIQUES ET LITTRAIRES DE BENJAMIN FRANKLIN, DANS LE GENRE DU SPECTATEUR. SUR LES PERSONNES QUI SE MARIENT JEUNES. JOHN ALLEYNE. Vous voulez, mon cher John, que je vous dise ma faon de penser sur les personnes qui se marient jeunes, et que je rponde aux critiques sans nombre, que diverses personnes se sont permises sur votre mariage. Vous pouvez vous rappeler que, quand vous me consulttes ce sujet, je vous dis que ni d'un ct ni de l'autre, la jeunesse ne devoit tre un obstacle. Certes, tous les mnages que j'ai observs, me font penser que les personnes qui se marient jeunes sont plus communment heureuses que les autres. Les jeunes poux ont toujours un caractre plus flexible et tiennent moins leurs habitudes, que lorsqu'ils sont plus avancs en ge. Ils s'accoutument plus aisment l'un l'autre, et par-l, ils prviennent beaucoup de contradictions et de dgots. Si la jeunesse manque un peu de cette prudence qui est ncessaire pour conduire un mnage, elle trouve assez de parens et d'amis d'un ge mr, pour remdier ce dfaut, et elle est plutt habitue une vie tranquille et rgulire. En se mariant jeune, un homme prvient peut-tre trs-heureusement, ces accidens, ces liaisons qui auroient pu nuire sa sant, ou sa rputation, et quelquefois mme toutes les deux. Quelques personnes peuvent se trouver dans des circonstances o la prudence exige qu'elles diffrent de se marier: mais en gnral, quand la nature nous a rendus physiquement propres au mariage, on doit penser qu'elle ne se trompe point en nous le fesant dsirer. Les mariages tardifs sont souvent suivis d'un inconvnient de plus que les autres; c'est que les parens ne vivent pas assez long-temps pour veiller l'ducation de leurs enfans.--Les enfans qui viennent tard, sont de bonne heure orphelins, dit le proverbe espagnol. Triste sujet de rflexion pour ceux qui peuvent avoir redouter ce malheur! Nous autres Amricains, nous nous marions ordinairement ds le matin de la vie. Nos enfans sont levs et tablis dans le monde, midi; et nos affaires, cet gard, tant acheves, nous avons un aprs-midi et une soire de loisir agrable, tel que celui dont jouit prsent notre ami. En nous mariant de bonne heure, nous avons le bonheur d'avoir un plus grand nombre d'enfans; et chaque mre, suivant parmi nous, l'usage de nourrir elle-mme ses enfans, usage si conforme au voeu de la nature! nous en conservons davantage. Aussi, dans nos contres, les progrs de la population sont bien plus rapides qu'en Europe. Enfin, je suis trs-content de vous voir mari, et je vous en flicite cordialement. Vous tes dans le sentier o l'on devient un citoyen utile; et vous avez chapp un tat contre nature, un ternel clibat! C'est pourtant l le sort d'un grand nombre d'hommes qui ne s'y toient pas condamns; mais qui, ayant trop long-temps diffr de changer de condition, trouvent enfin qu'il est trop tard pour y songer, et passent leur vie entire dans une situation o un homme semble toujours valoir beaucoup moins. Un volume dpareill n'a pas la mme valeur que lorsqu'il fait partie d'une collection complte. Quel cas fait-on de la moiti isole d'une paire de ciseaux? Elle ne coupe jamais bien, et ne peut servir que de mauvais racloir. Je vous prie de prsenter votre jeune pouse, et mes complimens et mes voeux pour son bonheur. Je suis vieux et pesant: sans cela, je serois all les lui prsenter moi-mme. Je ne ferai que peu d'usage du privilge qu'ont les vieillards, de donner des avis leurs jeunes amis. Traitez toujours votre femme avec respect. Cela vous attirera du respect vous-mme, non-seulement de sa part, mais de la part de tous ceux qui seront tmoins de votre conduite. Ne vous servez jamais avec elle, d'expression ddaigneuse, mme en plaisantant; car les plaisanteries de ce genre finissent souvent par des disputes srieuses. tudiez soigneusement ce qui a rapport votre profession, et vous deviendrez savant. Soyez laborieux et conome, et vous deviendrez riche. Soyez frugal et temprant, et vous conserverez votre sant. Pratiquez toujours la vertu, et vous serez heureux. Une telle conduite, du moins, promet plus que toute autre de pareilles consquences. Je prie Dieu qu'il vous bnisse, vous et votre jeune pouse; et je suis pour toujours votre sincre ami. B. FRANKLIN. SUR LA MORT DE SON FRRE, JOHN FRANKLIN. MISS HUBBARD. Je le sens comme vous; nous avons perdu un parent cher et estimable. Mais telle est la volont de Dieu et de la nature; il faut que l'ame abandonne sa dpouille mortelle, pour entrer dans une vritable vie. Elle n'est ici-bas que dans un tat imparfait, et pour se prparer vivre. L'homme n'est compltement n qu'au moment o il meurt. Pourquoi nous affligerions-nous donc de voir un nouveau n parmi les immortels, un nouveau membre ajout leur heureuse socit? C'est un acte de la bienfaisance divine que de nous laisser un corps mortel, tandis qu'il peut nous procurer des jouissances douces, et nous servir acqurir des connoissances et faire du bien aux tres comme nous; mais quand ce corps, cessant d'tre propre remplir ces objets, ne peut que nous faire sentir la douleur, et non le plaisir, nous embarrasse, au lieu de nous tre de quelque secours, et ne rpond plus aucune des intentions pour lesquelles il nous toit donn, c'est galement un effet de la bont cleste, que de nous en dlivrer. Le moyen dont elle s'est servi est la mort. Quelquefois nous nous donnons prudemment nous-mme une mort partielle. Nous nous fesons couper un membre douloureusement bless et hors d'tat de gurir. Celui qui on arrache une dent, s'en spare volontiers, parce que la douleur s'en va avec elle. Celui qui se spare de tout son corps, quitte en mme-temps toutes les douleurs et les maladies auxquelles il toit expos et qui pouvoient le faire souffrir. Nous avons t invits, notre ami et nous, une partie de plaisir, qui doit durer jamais. Sa voiture a t prte avant la ntre, et il est parti le premier. Nous ne pouvions pas convenablement nous en aller tous -la-fois. Et pourquoi, vous et moi, nous affligerions-nous de son dpart, puisque nous devons bientt le suivre, et que nous savons o nous le trouverons? Adieu. B. FRANKLIN LETTRE AU DOCTEUR MATHER, DE BOSTON. Passy, le 12 mai 1784. RVREND DOCTEUR, J'ai reu votre lettre amicale, et votre excellent avis aux habitans des tats-Unis. J'ai lu cet avis avec plaisir, et j'espre qu'il aura le succs qu'il mrite. Quoique de pareils crits soient regards avec indiffrence par beaucoup de gens, il suffit qu'ils fassent une forte impression sur la centime partie des lecteurs, pour que l'effet en soit trs-considrable. Permettez-moi de vous citer un petit exemple, qui, quoiqu'il me concerne, ne sera peut-tre pas sans intrt pour vous. Lorsque j'tois encore enfant, il me tomba sous la main un livre intitul: _Essais sur la Manire de faire le bien_, ouvrage qui, je crois, toit de votre pre. Le premier possesseur en avoit fait si peu de cas, qu'il y en avoit plusieurs feuillets dchirs. Mais le reste me frappa tellement, que durant toute ma vie, il a influ sur ma conduite. C'est pour cela que j'ai toujours fait beaucoup plus de cas du renom d'homme bienfaisant, que de toute autre espce de rputation; et si, comme vous paroissez le croire, j'ai t un citoyen utile, le public en doit l'avantage au livre dont je viens de parler. Vous dites que vous tes dans votre soixante-dix-huitime anne. Je suis dans ma soixante-dix-neuvime. Nous sommes l'un et l'autre devenus vieux. Il y a plus de soixante ans que j'ai quitt Boston: mais je me souviens trs-bien de votre pre et de votre grand-pre. Je les ai entendu prcher, et je les ai vus chez eux. La dernire fois que j'ai vu votre pre, c'toit en 1724, lorsque je lui rendis visite aprs mon premier voyage en Pensylvanie. Il me reut dans sa bibliothque; et quand je pris cong de lui, il m'indiqua un chemin plus court que celui par o j'tois entr. C'toit un passage troit, travers par une poutre peu leve. Il conversoit avec moi en m'accompagnant, et je me tournois de temps en temps vers lui. Tout--coup, il me dit: Baissez-vous! baissez-vous! mais je ne le compris pas bien, et ma tte heurta contre la poutre. Votre pre toit un homme qui ne laissoit jamais chapper l'occasion de donner de bons conseils. Aussi, quand ma tte eut heurt contre la porte, il me dit:--Vous tes jeune, et vous allez parcourir le monde. Sachez vous baisser propos, et vous viterez beaucoup de mal.--Cet avis resta au fond de mon coeur, et m'a t souvent utile. Je me le suis rappel, toutes les fois que j'ai vu l'orgueil humili, et le malheur des gens qui avoient voulu porter la tte trop haute. Je dsire beaucoup de revoir la ville o je suis n. J'ai quelquefois espr d'y finir mes jours.--Je la quittai, pour la premire fois, en 1723. J'y suis retourn en 1733, 1743, 1753 et 1763.--En 1773, j'tois en Angleterre. En 1775, je passai la vue de mon pays, mais je ne pus pas y aborder, parce qu'il toit au pouvoir de l'ennemi. Je voulois y aller en 1783: mais il ne me fut pas possible d'obtenir ma dmission, et de quitter le poste que j'occupe ici. Je crains mme de n'avoir jamais ce bonheur. Mes voeux les plus ardens sont cependant pour ma ville natale: _esto perpetua!_ Elle possde maintenant une excellente constitution. Puisse-t-elle la conserver jamais! Le puissant empire, au milieu duquel je rside, continue d'tre l'ami des tats-Unis. Son amiti est pour eux de la plus grande importance, et doit tre cultive avec soin. La Grande-Bretagne n'est pas encore console d'avoir perdu le pouvoir qu'elle exeroit sur nous; et elle se flatte encore par fois de l'esprance de le recouvrer. Des vnemens peuvent accrotre cette esprance, et occasionner des tentatives dangereuses. Une rupture entre la France et nous, enhardiroit infailliblement les Anglais nous attaquer; et cependant nous avons parmi nos compatriotes, quelques animaux sauvages qui s'efforcent d'affoiblir les liens qui nous attachent la France. Conservons notre rputation, en tant fidles nos engagemens; notre crdit, en payant nos dettes; et nos amis, en montrant de la sensibilit et de la reconnoissance. Nous ne savons pas si nous n'aurons pas bientt besoin de tout cela. Agrez, rvrend docteur, ma sincre estime. B. FRANKLIN. LE SIFFLET, HISTOIRE VRITABLE, _Adresse, par Franklin, son Neveu._ Lorsque j'tois encore l'ge de sept ans, mes amis, un jour de fte, remplirent mon gousset de monnoie de cuivre. Je m'en allai droit une choppe o l'on vendoit des joujoux pour les enfans; et comme j'tois charm du son d'un sifflet, que je venois de voir entre les mains d'un autre enfant, j'offris et je donnai tout mon argent pour en avoir un pareil. Je m'en retournai alors la maison, enchant de mon sifflet, et sifflant continuellement; mais troublant toute ma famille. Mes frres, mes soeurs, mes cousins apprenant ce que me cotoit mon sifflet, me dirent que je l'avois pay quatre fois plus qu'il ne valoit. Cela me fit songer aux bonnes choses dont j'aurois pu faire emplette avec l'argent que j'avois donn de trop. On se moqua tant de ma sottise, que je me mis pleurer de toute ma force; et la rflexion me causa bien plus de chagrin, que le sifflet ne m'avoit fait de plaisir. Cependant cela ne laissa pas que de m'tre avantageux dans la suite. Je conservai le souvenir de mon sot march; et toutes les fois que j'tois tent d'acheter des choses inutiles, je me disois moi-mme:--Ne paye pas trop cher le sifflet.--Et j'pargnois mon argent. Je devins grand, j'entrai dans le monde, j'observai les actions des hommes, et je crus en rencontrer plusieurs, oui, plusieurs, qui _payoient trop cher le sifflet_. Quand j'ai vu quelqu'un qui, trop ardent rechercher les graces de la cour, employoit son temps assister au lever du roi, sacrifioit son repos, sa libert, sa vertu, et peut-tre ses amis s'avancer dans cette carrire, je me suis dit:--_Cet homme paye trop cher son sifflet._ Quand j'ai vu un autre ambitieux, jaloux d'acqurir la faveur populaire, s'occuper sans cesse d'intrigues politiques, ngliger ses propres affaires, et se ruiner en se livrant cette folie.--_Certes, ai-je dit, celui-ci paye trop cher son sifflet._ Si je rencontrois un avare, qui renont tous les agrmens de la vie, au plaisir de faire du bien aux autres, l'estime de ses concitoyens, la joie d'une bienveillante amiti, pour satisfaire son dsir d'accumuler de l'argent:--_Pauvre homme!_ disois-je, _en vrit, vous payez trop cher votre sifflet._ Lorsque je trouvois quelqu'homme de plaisir, sacrifiant la culture de son esprit et l'amlioration de sa fortune des jouissances purement sensuelles:--Homme tromp, disois-je, vous vous procurez des peines, non de vrais plaisirs: _Vous payez trop cher votre sifflet._ Si j'en voyois un autre aimer la parure, les meubles lgans, les beaux quipages, plus que sa fortune ne le permettoit; s'endetter pour en avoir, et terminer sa carrire dans une prison:--_Hlas!_ disois-je, _il a pay cher, et trs-cher son sifflet._ Quand j'ai vu une douce, aimable et jolie fille marie un homme d'un caractre dur et brutal: _C'est grand'piti,_ ai-je dit, _qu'elle ait pay si cher pour un sifflet._ En un mot, je m'imagine que la plus grande partie des malheurs des hommes, viennent de ce qu'ils ne savent pas estimer les choses ce qu'elles valent rellement, et de ce qu'ils _payent trop cher leurs sifflets_. PTITION DE LA MAIN GAUCHE, CEUX QUI SONT CHARGS D'LEVER DES ENFANS. Je m'adresse tous les amis de la jeunesse, et je les conjure de jeter un regard de compassion sur ma malheureuse destine, afin qu'ils daignent carter les prjugs dont je suis victime. Nous sommes deux soeurs jumelles; et les deux yeux d'un homme ne se ressemblent pas plus, ni ne sont pas plus faits pour s'accorder l'un avec l'autre, que ma soeur et moi: cependant la partialit de nos parens met entre nous la distinction la plus injurieuse. Ds mon enfance on m'a appris considrer ma soeur comme un tre d'un rang au-dessus du mien. On m'a laiss grandir sans me donner la moindre instruction, tandis que rien n'a t pargn pour la bien lever. Elle avoit des matres qui lui apprenoient crire, dessiner, jouer des instrumens: mais si par hazard je touchois un crayon, une plume, une aiguille, j'tois aussitt cruellement gronde; j'ai mme t battue plus d'une fois, parce que je manquois d'adresse et de grace. Il est vrai que quelquefois ma soeur m'associe ses entreprises: mais elle a toujours grand soin de prendre le devant, et de ne se servir de moi que par ncessit, ou pour figurer auprs d'elle. Ne croyez pas, messieurs, que mes plaintes ne soient excites que par la vanit. Non. Mon chagrin a un motif bien plus srieux. D'aprs un usage tabli dans ma famille, nous sommes obliges, ma soeur et moi, de pourvoir la subsistance de nos parens. Je vous dirai, en confidence, que ma soeur est sujette la goutte, aux rhumatismes, la crampe, sans compter beaucoup d'autres accidens. Or, si elle prouve quelqu'indisposition, quel sera le sort de notre pauvre famille? Nos parens ne se repentiront-ils pas alors amrement d'avoir mis une si grande diffrence entre deux soeurs si parfaitement gales? Hlas! nous prirons de misre. Il me sera mme impossible de griffonner une ptition, pour demander des secours; car j'ai t oblige d'emprunter une main trangre pour transcrire la requte que j'ai l'honneur de vous prsenter. Daignez, messieurs, faire sentir nos parens l'injustice d'une tendresse exclusive, et la ncessit de partager galement leurs soins et leur affection entre tous leurs enfans. Je suis, avec un profond respect, Messieurs, Votre obissante servante, LA MAIN GAUCHE LA BELLE JAMBE ET LA JAMBE DIFFORME. Il y a, dans le monde, deux sortes de gens, qui possdant galement la sant, les richesses, deviennent les uns heureux et les autres malheureux. Cela provient, en trs-grande partie, des diffrens points de vue, sous lesquels ils considrent les choses, les personnes et les vnement, et de l'effet que cette diffrence produit sur leur ame. Dans quelque situation que soient placs les hommes, ils peuvent y avoir des agrmens et des inconvniens; dans quelque socit qu'ils aillent, ils peuvent y trouver des personnes et une conversation plus ou moins aimables; quelque table qu'ils s'asseyent, ils peuvent y rencontrer des mets et des boissons d'un meilleur ou d'un plus mauvais got, des plats un peu mieux ou un peu plus mal apprts; dans quelque pays qu'ils demeurent, ils ont du beau et du mauvais temps; quel que soit le gouvernement sous lequel ils vivent, ils peuvent y avoir de bonnes et de mauvaises loix, et ces loix peuvent tre bien ou mal excutes; quelque pome, quelqu'ouvrage de gnie qu'ils lisent, ils peuvent y voir des beauts et des dfauts; enfin, sur presque tous les visages, dans presque toutes les personnes, ils peuvent dcouvrir des traits fins, et des traits moins parfaits, de bonnes et de mauvaises qualits. Dans ces circonstances, les deux sortes de gens dont nous venons de parler s'affectent diffremment. Ceux qui sont disposs tre heureux ne considrent que ce qu'il y a d'agrable dans les choses, et d'amusant dans la conversation, les plats bien apprts, la dlicatesse des vins, le beau temps, et ils en jouissent avec volupt. Ceux qui sont destins tre malheureux, observent le contraire, et ne s'entretiennent pas d'autre chose. Aussi, sont-ils, sans cesse mcontens, et par leurs tristes remarques, troublent les plaisirs de la socit, offensent beaucoup de personnes et deviennent charge par-tout o ils vont. Si cette tournure d'esprit toit donne par la nature, les malheureux qui l'ont seroient trs-dignes de piti. Mais comme la disposition critiquer, trouver tout mauvais n'est, peut-tre, d'abord qu'un effet de l'imitation, et devient insensiblement une habitude, il est certain que quelque forte qu'elle soit, ceux qui l'ont peuvent s'en dfaire, lorsqu'ils sont convaincus qu'elle nuit leur repos. J'espre que ce petit avis ne leur sera point inutile et les engagera renoncer un penchant qui, quoique dict par l'imagination, a des consquences trs-srieuses dans le cours de la vie, et cause des chagrins et des malheurs rels. Personne n'aime les frondeurs, et beaucoup de gens sont insults par eux. Aussi, ne les traite-t-on jamais qu'avec une politesse froide, quelquefois mme on la leur refuse; ce qui souvent les aigrit davantage et leur occasionne des disputes et de violentes querelles. S'ils dsirent de s'lever des emplois, et d'augmenter leur fortune, personne ne s'intresse leur succs, et ne fait un pas, ni ne dit un mot en leur faveur. S'ils essuient la censure publique, ou s'ils prouvent quelque disgrace, personne ne veut ni les dfendre, ni les justifier. Au contraire, une foule d'ennemis blame leur conduite, et s'efforce de les rendre compltement odieux. S'ils ne changent donc point d'habitude, et s'ils ne daignent pas trouver agrable ce qui l'est, sans se chagriner eux-mmes pour chagriner les autres, tout le monde doit les viter; car il est toujours fcheux d'avoir des rapports avec de pareilles gens, sur-tout lorsqu'on a le malheur de se trouver ml dans leurs querelles. Un vieux philosophe de mes amis toit devenu, par exprience, trs-dfiant cet gard, et vitoit soigneusement d'avoir aucune liaison avec les frondeurs. Il avoit, comme les autres philosophes, un thermomtre, pour connotre le degr de chaleur de l'atmosphre, et un baromtre, pour savoir l'avance, si le temps seroit beau ou mauvais. Mais comme on n'a point encore invent d'instrument pour dcouvrir, au premier coup-d'oeil, si un homme a le caractre chagrin, mon philosophe se servoit, pour cela, de ses jambes. Il avoit une jambe trs-bien faite; mais l'autre ayant prouv un accident, toit crochue et difforme. Lorsqu'il se trouvoit, pour la premire fois, avec un homme qui regardoit plus sa jambe crochue que l'autre, il commenoit s'en dfier; et si cet homme lui parloit de sa vilaine jambe et ne lui disoit rien de la belle, il n'en falloit pas davantage pour dterminer le philosophe n'avoir plus aucun rapport avec lui. Tout le monde n'a pas le baromtre deux jambes. Mais, avec un peu d'attention, tout le monde peut observer les signes de cette fcheuse disposition chercher des dfauts, et on peut prendre la rsolution de fuir la connoissance de ceux qui ont le malheur de l'avoir. J'avertis donc ces gens pointilleux, chagrins, mcontens, que s'ils veulent tre respects, aims et vivre heureux, ils doivent cesser de regarder la _jambe crochue_. CONVERSATION D'UN ESSAIM D'PHMRES, ET SOLILOQUE D'UN VIEILLARD. MADAME BRILLANT. De Passy, le 15 aot 1778. Vous pouvez vous rappeler, ma chre amie, que lorsque nous passmes dernirement cette heureuse journe dans le dlicieux jardin et l'agrable socit du Moulin-Joli, je m'arrtai dans une alle, et m'cartai quelque temps de la compagnie. On nous avoit montr un nombre infini de cadavres d'une petite espce de mouche, appele _phmre_, dont les gnrations successives toient, nous dit-on, nes et mortes dans le mme jour. J'en apperus, sur une autre feuille, une compagnie vivante, qui fesoit la conversation. Vous savez que j'entends le langage de toutes les espces infrieures la ntre. Ma trop grande application cette tude, est la meilleure excuse que je puisse donner du peu de progrs que j'ai fait dans votre charmante langue. La curiosit m'engagea couter ce que disoient ces petites cratures: mais comme la vivacit qui leur est propre, les fesoit parler trois ou quatre la fois, je ne pus pas entendre bien clairement leurs discours. Je compris seulement, par quelques expressions interrompues, que je saisis de temps en temps, qu'elles disputoient avec chaleur sur le mrite de deux musiciens trangers, dont l'un toit un cousin, et l'autre un maringouin. Elles passoient leur temps dans cette dispute, en paroissant aussi peu songer la brivet de leur existence, que si elles avoient t sres de vivre encore un mois.--Heureux peuple! dis-je en moi-mme, vous vivez certainement sous un gouvernement sage, quitable et doux, puisque vous n'avez vous plaindre d'aucun abus, et que l'unique sujet de vos contestations est la perfection ou l'imperfection d'une musique trangre. Je les laissai l, pour tourner la tte du ct d'un vieillard cheveux blancs, qui, seul sur une autre feuille, se parloit lui-mme. Son soliloque m'amusa; et je l'ai crit dans l'espoir qu'il pourra aussi amuser la femme qui je dois le plus dlicieux de tous les plaisirs, celui de sa socit et de l'harmonie cleste qu'elle me fait entendre. L'opinion, dit-il, des savans philosophes de notre espce, qui ont fleuri long-temps avant ce temps-ci, toit que ce vaste monde, qu'on nomme _le Moulin-Joli_, ne pourroit pas subsister plus de dix-huit heures; et je pense que cette opinion n'toit pas sans fondement, puisque par le mouvement apparent du grand luminaire, qui donne la vie toute la nature, et qui depuis que j'existe a, d'une manire sensible, considrablement dclin vers l'ocan[61], qui borne cette terre, il faut qu' cette poque, il termine son cours, s'teigne dans les eaux qui nous environnent, et laisse le monde dans le froid et dans les tnbres, qui produiront ncessairement une mort et une destruction universelle. [61] La Seine. J'ai dj vcu sept de ces heures, long ge, qui n'est pas moins de quatre cent vingt minutes. Combien peu d'entre nous existent aussi long-temps! J'ai vu des gnrations natre, fleurir et disparotre. Mes amis actuels sont les enfans et les petits-enfans de mes premiers amis, qui, hlas! ne sont plus, et que je suivrai bientt; car, quoique je me porte bien, je ne puis pas m'attendre, suivant le cours de la nature, vivre encore plus de sept ou huit minutes. quoi me servent prsent tous mes travaux, tous mes soins, pour amasser sur cette feuille une provision de rose, dont je n'aurai pas le temps de jouir? Qu'importent toutes les querelles politiques, dans lesquelles je me suis engag pour l'avantage de mes compatriotes qui habitent sur ce buisson? Qu'importent les tudes philosophiques que j'ai entreprises pour le bien de notre race en gnral? car, en politique, que peuvent les loix sans les moeurs[62]? La gnration prsente de nos phmres va, dans le cours de quelques minutes, devenir aussi corrompue et par consquent aussi malheureuse que celles des buissons plus anciens. Et en philosophie, combien nos progrs sont borns! Hlas! l'art est long et la vie est courte[63]. Mes amis voudroient me consoler, par l'ide d'un nom, qu'ils prtendent que je laisserai aprs moi. Ils disent que j'ai assez vcu pour la nature et pour la gloire. Mais qu'est la renomme pour un phmre qui n'existe plus? Et que deviendra l'histoire, lorsqu' la dix-huitime heure, le monde lui-mme, le Moulin-Joli tout entier arrivera sa fin et sera enseveli dans les ruines universelles? [62] Quid leges sine moribus? HOR. _Od. 24. Lib. III._ [63] Ars longa, vita brevis, tempus preceps. HIPPOCR. _Aphor. I._ Pour moi, aprs toutes les entreprises auxquelles je me sais livr avec ardeur, il ne me reste de solides plaisirs, que l'ide d'avoir pass ma longue vie dans l'intention d'tre utile, l'agrable conversation d'un petit nombre de bonnes dames phmres, et quelquefois le tendre sourire et le doux chant de la toujours aimable _Brillant_. MORALE DES CHECS. Le jeu des checs est le plus ancien et le plus gnralement connu de tous les jeux. Son origine remonte au-del de toutes les notions historiques; et pendant une longue suite de sicles il a t l'amusement des Perses, des Indiens, des Chinois et de toutes les autres nations de l'Asie. Il y a plus de mille ans qu'on le connot en Europe. Les Espagnols l'ont port dans toutes leurs possessions d'Amrique, et depuis quelque temps il est introduit dans les tats-Unis. Ce jeu est si intressant par lui-mme, qu'il n'a pas besoin d'offrir l'appt du gain pour qu'on aime le jouer. Aussi n'y joue-t-on jamais de l'argent[64]. Ceux qui ont le temps de se livrer de pareils amusemens, n'en peuvent pas choisir un plus innocent. Le morceau suivant, crit dans l'intention de corriger chez un petit nombre de jeunes gens, quelques dfauts qui se sont glisss dans la pratique de ce jeu, prouve en mme-temps que, dans les effets qu'il produit sur l'esprit, il peut tre non-seulement innocent, mais utile au vaincu ainsi qu'au vainqueur. [64] Except en France et en Angleterre, o l'on joue quelquefois beaucoup d'argent aux checs. (_Note du Traducteur._) Le jeu des checs n'est pas un vain amusement. On peut, en le jouant, acqurir ou fortifier plusieurs qualits utiles dans le cours de la vie, et se les rendre assez familires pour s'en servir avec promptitude dans toutes les occasions. La vie est une sorte de partie d'checs, dans laquelle nous avons souvent des pices prendre, des adversaires combattre, et nous prouvons une grande varit de bons et de mauvais vnemens, qui sont, en partie, l'effet de la prudence ou de l'tourderie. En jouant aux checs, nous pouvons donc acqurir. 1. La _prvoyance_, qui regarde dans l'avenir et examine les consquences que peut avoir une action; car un joueur se dit continuellement:--si je remue cette pice, quel sera l'avantage de ma nouvelle position? Quel parti mon adversaire en tirera-t-il contre moi? De quelle autre pice pourrai-je me servir pour soutenir la premire, et me garantir des attaques qu'on me fera? 2. La _circonspection_, qui surveille tout l'chiquier, le rapport des diffrentes pices entr'elles, leur position, le danger auquel elles sont exposes, la possibilit qu'elles ont de se secourir mutuellement, la probabilit de tel ou tel mouvement de l'adversaire, pour attaquer telle ou telle autre pice, les diffrens moyens qu'on a d'viter ses attaques, ou de les faire tourner son dsavantage. 3. La _prudence_, qui jamais n'agit trop prcipitamment. La meilleure manire d'acqurir cette qualit, est d'observer strictement les rgles du jeu. Elles portent que lorsqu'une pice est touche, elle doit tre joue, et que toutes les fois qu'elle est pose dans un endroit, il faut qu'elle y reste. Il est d'autant plus utile que ces rgles soient suivies, qu'alors le jeu en devient encore plus l'image de la vie humaine, et particulirement de la guerre. Si, lorsque vous faites la guerre, vous vous tes imprudemment mis dans une position dangereuse, vous ne pouvez esprer que votre ennemi vous laisse retirer vos troupes pour les placer plus avantageusement, et vous devez prouver toutes les consquences auxquelles vous a expos trop de prcipitation. 4. Enfin, nous acqurons par le jeu des checs, l'habitude de ne pas nous dcourager, en considrant le mauvais tat o nos affaires semblent tre quelquefois, l'habitude d'esprer un changement favorable, et celle de persvrer chercher des ressources. Une partie d'checs offre tant d'vnemens, tant de diffrentes combinaisons, tant de vicissitudes; et il arrive si souvent qu'aprs avoir long-temps rflchi, nous dcouvrons le moyen d'chapper un danger qui paroissoit invitable, que nous sommes enhardis continuer de combattre jusqu' la fin, dans l'espoir de vaincre par notre adresse, ou au moins, de profiter de la ngligence de notre adversaire pour le faire mat. Quiconque rflchit aux exemples que lui fournissent les checs, la prsomption que produit ordinairement un succs, l'inattention qui en est la suite, et qui fait changer la partie, apprend, sans doute, ne pas trop craindre les avantages de son adversaire, et ne pas dsesprer de la victoire, quoiqu'en la poursuivant il reoive quelque petit chec. Nous devons donc rechercher l'amusement utile que nous procure ce jeu, plutt que d'autres, qui sont bien loin d'avoir les mmes avantages. Tout ce qui contribue augmenter le plaisir qu'on y trouve, doit tre observ; et toutes les actions, tous les mots peu honntes, indiscrets, ou qui peuvent le troubler de quelque manire, doivent tre vits, puisque les joueurs n'ont que l'intention de passer agrablement leur temps. 1. Si l'on convient de jouer suivant les rgles, il faut que les rgles soient strictement suivies par les deux joueurs, non pas que tandis que l'un s'y soumet, l'autre cherche s'en affranchir; car cela n'est pas juste. 2. Si l'on ne convient pas d'observer exactement les rgles, et qu'un joueur demande de l'indulgence, il faut qu'il consente accorder la mme indulgence son adversaire. 3. Il ne faut pas que vous fassiez jamais une fausse marche, pour vous tirer d'un embarras, ou obtenir un avantage. On ne peut plus avoir aucun plaisir jouer avec quelqu'un qu'on a vu avoir recours ces ressources dloyales. 4. Si votre adversaire est lent jouer, vous ne devez ni le presser, ni parotre fch de sa lenteur. Il ne faut pas, non plus, que vous chantiez, que vous siffliez, que vous regardiez votre montre, que vous preniez un livre pour lire, que vous frappiez avec votre pied sur le plancher, ou avec vos doigts sur la table, ni que vous fassiez rien qui puisse le distraire; car tout cela dplat et prouve non pas qu'on joue bien, mais qu'on a de la ruse et de l'impolitesse. 5. Vous ne devez pas chercher tromper votre adversaire en prtendant avoir fait une fausse marche, et en disant que vous voyez bien que vous perdrez la partie, afin de lui inspirer de la scurit, de la ngligence et d'empcher qu'il aperoive les piges que vous lui tendez; car ce ne seroit point de la science, mais de la fraude. 6. Quand vous avez gagn une partie, il ne faut pas que vous vous serviez d'expressions orgueilleuses et insultantes, ni que vous montriez trop de satisfaction. Il faut, au contraire, que vous cherchiez consoler votre adversaire, par des expressions polies, qui ne blessent point la vrit. Vous pouvez lui dire, par exemple:--Vous savez le jeu mieux que moi; mais vous manquez un peu d'attention.--Ou:--Vous jouez trop vte.--Ou bien:--Vous aviez d'abord l'avantage: mais quelque chose vous a distrait, et c'est ce qui m'a fait gagner. 7. Lorsqu'on regarde jouer quelqu'un, il faut avoir grand soin de ne pas parler; car en donnant un avis, on peut offenser les deux joueurs -la-fois. D'abord, celui contre qui il est donn, parce qu'il peut lui faire perdre la partie; ensuite celui qui on le donne, parce qu'encore qu'il croie le coup bon et qu'il le joue, il n'a point autant de plaisir que si on le laissoit penser jusqu' ce qu'il l'et apperu lui-mme. Il faut aussi, quand une pice est joue, ne pas la remettre sa place, pour montrer qu'on auroit mieux fait de jouer diffremment; car cela peut dplaire, et occasionner de l'incertitude et des disputes sur la vritable position des pices. Toute espce de propos adress aux joueurs, diminue leur attention, et consquemment est dsagrable. On doit mme s'abstenir de faire le moindre signe ou le moindre mouvement qui ait rapport leur jeu. Celui qui se permet de pareilles choses, est indigne d'tre spectateur d'une partie d'checs. S'il veut montrer son habilet ce jeu, il doit jouer lui-mme, quand il en trouve l'occasion, et non pas s'aviser de critiquer, ou mme de conseiller les autres. Enfin, si vous ne voulez pas que votre partie soit rigoureusement joue, suivant les rgles dont je viens de faire mention, vous devez moins dsirer de remporter la victoire sur votre adversaire, et vous contenter d'en remporter une sur vous-mme. Ne saisissez pas avidement tous les avantages que vous offre son incapacit, ou son inattention: mais avertissez-le poliment du danger qu'il court en jouant une pice, ou en la laissant sans dfense; ou bien dites-lui qu'en en remuant une autre, il peut s'exposer tre mal. Par une honntet si oppose tout ce qu'on a vu interdit plus haut, vous pouvez peut-tre perdre votre partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut beaucoup mieux, l'estime de votre adversaire, son respect, et l'approbation tacite et la bienveillance de tous les spectateurs impartiaux. L'ART D'AVOIR DES SONGES AGRABLES; ADRESS MISS ... ET CRIT SA SOLLICITATION. Comme nous employons une grande partie de notre vie dormir, et que pendant ce temps-l nous avons quelquefois des songes agrables et quelquefois des songes fcheux, il est assez important de se procurer les premiers et d'carter les autres; car, rel ou imaginaire, le chagrin est toujours chagrin, et le plaisir toujours plaisir. Si nous pouvons dormir sans rver, c'est un bien puisque les songes fcheux sont carts. Si durant notre sommeil, nous pouvons avoir des songes agrables, c'est, suivant l'expression des Franais, _autant de gagn_, c'est--dire, autant d'ajout aux plaisirs de la vie. Pour cela, il faut commencer par tre trs-soigneux de conserver sa sant, en fesant un exercice convenable, et ayant beaucoup de temprance; car dans les maladies, l'imagination est trouble, et des ides dsagrables et quelquefois terribles la poursuivent. Il faut que l'exercice prcde les repas, et non pas qu'il les suive immdiatement. Dans le premier cas, il facilite la digestion, et dans le second, il l'empche, moins qu'il ne soit trs-modr. Si aprs que nous avons fait de l'exercice, nous mangeons avec sobrit, la digestion est aise et bonne, le corps lger, le caractre gai, et toutes les fonctions animales se font bien. Le sommeil qui suit est tranquille et doux. Mais l'indolence, les excs de la table, occasionnent le cochemar et des terreurs inexprimables. Alors on croit tomber dans des prcipices, ou tre attaqu par des btes froces, par des assassins, par des dmons; et on prouve toutes sortes de peines. Observez, cependant, que la quantit d'alimens et la quantit d'exercice sont relatives. Ceux qui agissent beaucoup, peuvent et doivent manger davantage. Ceux qui font peu d'exercice ne doivent manger que peu. En gnral, depuis que l'art de la cuisine s'est perfectionn, les hommes mangent deux fois autant que l'exige la nature. Les soupers ne sont point dangereux pour les gens qui n'ont point dn: mais les insomnies sont ordinairement le partage de ceux qui dnent et qui soupent beaucoup. Il est vrai que, comme il y a de la diffrence entre les tempramens, quelques personnes reposent fort bien la suite de ce double repas. Il ne leur en cote seulement qu'un triste songe et une apoplexie, aprs quoi elles s'endorment jusqu'au jour du jugement. Il n'y a rien de plus commun dans les gazettes, que des exemples de gens qui, aprs avoir bien soup, ont t le lendemain matin, trouvs morts dans leur lit. Un autre moyen dont on doit se servir pour conserver sa sant, c'est de renouveler constamment l'air dans la chambre o l'on couche. On a grand tort de coucher dans des chambres trs-closes et dans des lits avec des rideaux. Il est trs-mal-sain de ne pas laisser entrer dans une chambre l'air extrieur, et de rester long-temps dans un endroit clos o l'air a t plusieurs fois respir. L'eau bouillante ne devient pas plus chaude par une longue bullition, si les parties qui reoivent une plus grande chaleur peuvent s'vaporer; de mme les corps vivans ne se putrfient point, si les parties putrides en sont exhales mesure qu'elles le deviennent. La nature les pousse au dehors par les pores et par les poumons; et, en plein air, elles sont emportes au loin: mais dans une chambre close on les respire plusieurs fois, encore qu'elles se corrompent de plus en plus. Lorsqu'il y a un certain nombre de personnes dans une petite chambre, l'air s'y gte en peu de minutes, et il y devient mme mortel comme dans la caverne noire de Calcutta. On dit qu'une seule personne ne corrompt qu'un galon[65] d'air par minute, et consquemment il faut plus de temps pour que tout celui que contient une chambre soit corrompu: mais il le devient proportionnment; et c'est cela que beaucoup de maladies putrides doivent leur origine. [65] Mesure de quatre pintes. Mathusalem qui, ayant vcu plus long-temps qu'aucun autre homme, doit avoir mieux conserv sa sant, dormoit, dit-on, toujours en plein air; car quand il eut dj vcu cinq cents ans, un ange lui dit:--Lve-toi, Mathusalem, et btis-toi une maison; car tu vivras encore cinq cents ans.--Mais Mathusalem rpondit:--Si je ne dois vivre que cinq cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me btisse une maison. Je veux dormir l'air, comme j'ai toujours eu coutume de le faire. Aprs avoir long-temps prtendu qu'on ne devoit point permettre aux malades de respirer un air frais, les mdecins ont enfin dcouvert qu'il pouvoit leur tre salutaire. C'est pourquoi on doit esprer qu'ils dcouvriront aussi, avec le temps, que l'air frais n'est pas dangereux pour ceux qui se portent bien, et qu'alors nous pourrons tre guris de l'arophobie, qui tourmente prsent les esprits faibles, et les engage s'touffer, s'empoisonner, plutt que d'ouvrir la fentre d'une chambre coucher, ou de baisser la glace d'un carrosse. Lorsque l'air d'une chambre close est satur avec la matire transpirable[66], il n'en peut pas recevoir davantage, et cette matire doit rester dans notre corps et nous causer des maladies. Mais on a auparavant des indices du danger dont elle peut tre. On a un certain mal-aise, d'abord lger, la vrit, et tel que quant aux poumons, la sensation en est assez foible, mais, quant aux pores de la peau, c'est une inquitude difficile dcrire, et dont un trs-petit nombre des personnes qui l'prouvent, connot la cause. Alors si l'on veille la nuit et qu'on soit trop chaudement couvert, on a de la peine se rendormir. On se retourne souvent sans pouvoir trouver le repos d'aucun ct. Ce fretillement, pour me servir d'une expression vulgaire, faute d'en avoir une meilleure, est absolument occasionn par une inquitude de la peau, dont la matire transpirable ne s'chappe point, attendu que les draps en ayant reu une quantit suffisante, et tant saturs, ils ne peuvent en prendre davantage. [66] La matire transpirable est cette vapeur qui se dtache de notre corps, par les pores et par les poumons. On dit qu'elle est compose des cinq huitimes de ce que nous mangeons. Pour connotre cette vrit, par exprience, il faut qu'une personne reste au lit, dans la mme position, et que relevant ses draps, elle laisse une partie de son corps expose un air nouveau: alors elle sentira cette partie tout--coup rafrachie, parce que l'air soulagera sa peau, en recevant et emportant au loin la matire transpirable qui l'incommodoit. Toute portion d'air frais qui approche la peau chaude, reoit, avec une partie de cette vapeur, un degr de chaleur qui la rarfie et la rend plus lgre; et alors elle est, avec la matire qu'elle a prise, pousse au loin par une quantit d'air plus frais, et consquemment plus pesant, qui s'chauffe son tour et fait bientt place une nouvelle portion. Tel est l'ordre qu'a tabli la nature pour empcher les animaux d'tre infects par leur propre transpiration. D'aprs le moyen que je viens d'indiquer, on sentira quelle diffrence il y aura entre la partie du corps expose l'air, et celle qui, restant couverte, n'en prouvera pas l'impression. L'inquitude de cette dernire partie augmentera par la comparaison, et on la sentira plus vivement que lorsque tout le corps en toit affect. Voil donc une des grandes et principales causes des songes douloureux. Quand le corps est mal l'aise, l'ame en est trouble, et toutes sortes d'ides dsagrables en deviennent, dans le sommeil, la consquence naturelle. Je vais indiquer la manire certaine d'y remdier. 1. En mangeant modrment, non-seulement on conserve sa sant, ainsi que je l'ai dit plus haut, mais on transpire moins dans un temps donn. Alors les draps du lit sont plus lentement saturs avec la matire transpirable; et on peut, par consquent, dormir plus long-temps, avant de sentir l'inquitude qu'on prouve lorsqu'ils ne peuvent en recevoir davantage. 2. En ayant des draps lgers et une couverture claire, la matire transpirable s'chappe plus aisment; l'on en est moins incommod et on la supporte plus long-temps. 3. Quand on est rveill par l'inquitude dj dcrite, et qu'on ne peut pas se rendormir, il faut se lever, tourner et battre l'oreiller, secouer les draps, au moins vingt fois de suite; ouvrir les rideaux et laisser rafrachir le lit. Pendant ce temps-l, on doit rester sans s'habiller, se promener dans sa chambre, jusqu' ce que les pores se soient dlivrs du poids qui les accable, ce qui s'opre plutt lorsque l'air est plus sec et plus froid. Quand on commence sentir l'air froid incommode, on peut rentrer dans le lit. On s'endormira bientt, et le sommeil sera doux et tranquille. Tous les tableaux qui se prsenteront l'imagination, seront agrables. J'ai souvent de ces songes, qui ne sont pas moins amusans pour moi que les scnes d'un opra. S'il vous arrive d'avoir trop de paresse pour sortir du lit, vous pouvez soulever vos draps avec la main et le pied, pour y introduire une assez grande quantit d'air frais, et ensuite les laisser retomber, pour forcer cet air en sortir. En rptant cela vingt fois de suite, vous dlivrerez votre lit de la matire transpirable dont il sera imprgn; et vous pourrez vous rendormir pour quelque temps. Mais cette mthode est loin de valoir la premire. Si ceux qui craignent la fatigue et peuvent avoir deux lits, se rveillent dans un lit chaud, ils auront grand plaisir le quitter pour passer dans celui qui est frais. Ce changement de lit est aussi trs-utile aux personnes attaques de la fivre, parce qu'il les rafrachit et leur procure souvent du sommeil. Un lit assez grand, pour qu'on puisse passer d'une place chaude dans une place frache, a, en quelque sorte, le mme avantage que deux lits diffrens. Un ou deux avis de plus termineront ce petit trait. Quand on se couche, on doit avoir soin d'arranger son oreiller conformment l'habitude qu'on a de placer sa tte, afin d'tre parfaitement son aise. On doit aussi tendre ses membres, de manire qu'ils ne se gnent pas l'un l'autre. Il ne faut pas, par exemple, que la cheville d'un pied porte sur l'autre. Quoiqu'une mauvaise situation ne soit pas d'abord trs-sensible, et qu'on y fasse peine attention, elle devient bientt moins supportable, et l'incommodit peut s'en faire sentir dans le sommeil, et troubler l'imagination. Telles sont les rgles de l'art. Mais quoiqu'elles doivent en gnral conduire au but qu'on se propose, il est un cas o leur observation la plus ponctuelle peut tre totalement infructueuse. Vous n'avez pas besoin que je vous dise quel est ce cas, ma chre amie: mais si je n'en fesois pas mention, ce que j'cris sur l'art qui vous intresse seroit imparfait. Ce cas est donc celui o la personne qui veut se procurer des songes agrables, n'a pas eu soin de conserver la chose la plus ncessaire, UNE BONNE CONSCIENCE. CONSEILS UN JEUNE ARTISAN. CRITS EN L'ANNE 1748. MON AMI A. B. Vous dsirez que je trace ici les maximes qui m'ont t utiles, et qui, si vous les suivez, peuvent l'tre aussi pour vous. Les voici: N'oubliez pas que le _temps_ est de l'argent. Celui qui, dans un jour, peut gagner dix schellings par son travail, et qui va se promener, ou qui reste oisif la moiti de la journe, quoiqu'il ne dpense que six sous durant le temps de sa promenade, ou de son oisivet, ne doit pas compter cette seule dpense: il a rellement dpens, ou plutt prodigu, cinq schellings de plus. N'oubliez pas que le _crdit_ est de l'argent. Si un homme ne retire pas de mes mains l'argent que je lui dois, il m'en donne l'intrt, au plutt il me fait prsent de tout ce que je puis gagner avec cet argent, pendant qu'il me le laisse; et cela se monte une somme considrable, si un homme a un grand crdit et sait en faire usage. Souvenez-vous que l'argent est de nature se multiplier sans cesse. L'argent produit de l'argent; celui qu'il produit en donne d'autre; et ainsi de suite. Cinq schellings en font bientt six; ensuite, ils font sept schellings, trois sous, et finissent par monter cent livres sterlings. Plus il y en a, plus il produit chaque fois qu'on le fait valoir; de sorte que les profits ont une rapidit toujours croissante. Celui qui tue une truie pleine, dtruit des milliers de cochons. Celui qui assassine une piastre, perd tout ce qu'elle pourroit lui produire, c'est--dire, plusieurs vingtaines de livres sterlings. Souvenez-vous que six livres sterlings ne font pas quatre sous par jour. Cependant, cette petite somme peut tre journellement prodigue, soit en dpense, soit en perte de temps. Un homme d'honneur doit toujours, sur son crdit, avoir sa disposition, cent livres sterlings; et quand il est actif et laborieux, il retire un grand avantage d'un pareil fonds. Souvenez-vous du proverbe, qui dit qu'un bon payeur est le matre de la bourse des autres.--Celui qui est connu pour payer ponctuellement, au terme de ses engagemens, a, dans tous les temps et dans toutes les occasions, l'argent dont ses amis peuvent disposer. Cela est quelquefois d'un grand avantage. Aprs l'assiduit au travail et la frugalit, rien n'est plus utile un jeune homme qui veut prosprer, que l'exactitude et l'intgrit dans toutes ses affaires. Ainsi, ne gardez jamais l'argent que vous avez emprunt, une heure au-del de l'poque o vous avez promis de le rendre, de peur qu'un manque de parole vous ferme pour jamais la bourse de votre ami. On doit faire attention aux moindres choses qui peuvent altrer le crdit d'un homme. Le bruit de votre marteau cinq heures du matin et neuf heures du soir, peut engager le crancier qui l'entend, rester six mois de plus sans vous rien demander: mais s'il voit que vous tes dans un billard, ou s'il entend votre voix dans un cabaret, tandis que vous devriez tre l'ouvrage, il envoie chercher son argent le lendemain, et le demande, avant de pouvoir le recevoir tout--la-fois. En outre, votre assiduit au travail montre que vous vous ressouvenez de ce que vous devez. Elle vous fait parotre aussi soigneux qu'honnte homme, et augmente encore votre crdit. Gardez-vous de croire que tout ce que vous possdez est vous, et de vivre en consquence. C'est une erreur dans laquelle tombent beaucoup de gens, qui ont du crdit. Pour l'viter, tenez pendant quelque temps un compte exact de vos dpenses et de votre revenu. Si vous commencez par prendre la peine de tenir ce compte bien en dtail, vous en retirerez un assez grand avantage. Vous verrez quelles sommes considrables s'lvent de trs-petites dpenses; et vous apprendrez ce que vous auriez pargn, et ce que vous pourrez pargner l'avenir, sans un grand inconvnient. Enfin, si vous voulez connotre le chemin de la fortune, sachez qu'il est tout aussi uni que celui du march. Pour le suivre, il ne faut que deux choses, l'assiduit et la sobrit; c'est--dire, ne prodiguer jamais ni le temps, ni l'argent, et faire le meilleur usage de l'un et de l'autre. Sans assiduit et sans sobrit, on ne fait rien; et avec elles on fait tout. Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner honntement, et qui pargne ce qu'il gagne, l'exception des dpenses ncessaires, doit certainement devenir riche, si toutefois la providence de cet tre qui gouverne le monde, et que nous devons tous prier de bnir nos entreprises, n'en a pas autrement ordonn. UN VIEUX ARTISAN. AVIS NCESSAIRE CEUX QUI VEULENT DEVENIR RICHES. CRIT EN 1736. L'argent n'a de l'avantage que par l'usage qu'on en fait. Avec six livres sterlings, vous pouvez, dans un an, faire usage de cent livres sterlings, pourvu que vous soyez un homme d'une prudence et d'une honntet reconnues. Celui qui dpense inutilement plus de quatre sous par jour, dpense inutilement plus de six livres sterlings dans un an; ce qui est l'intrt ou le prix de l'usage de cent livres sterlings. Celui qui chaque jour perd dans l'oisivet pour quatre sous de son temps, perd l'avantage de se servir de cent livres sterlings tous les jours. Celui qui prodigue sottement pour cinq schellings de son temps, perd cinq schellings, avec autant d'imprudence que s'il les jetoit dans la mer. Celui qui perd cinq schellings, non-seulement perd ces cinq schellings, mais tout le profit qu'il pourroit en retirer en les fesant travailler; ce qui, dans l'espace de temps, qui s'coule entre la jeunesse et l'ge avanc, doit s'lever une somme considrable. De plus: celui qui vend crdit, met toujours, l'objet qu'il vend, un prix quivalent au principal et l'intrt de son argent, pour le temps dont il doit en tre priv. Celui qui achte crdit, paie l'intrt de ce qu'il achte: et celui qui paie argent comptant, pourroit mettre cet argent intrt. Ainsi celui qui possde une chose, qu'il a achete, paie un intrt pour l'usage qu'il en fait. Cependant, il vaut toujours mieux payer comptant les objets qu'on achte, parce que celui qui vend crdit, s'attendant perdre cinq pour cent, par de mauvaises dettes, augmente d'autant le prix de ses marchandises.--Celui qui achte crdit, paie sa part de cette augmentation.--Celui qui paie argent comptant, y chappe ou peut au moins y chapper. Quatre liards pargns sont un sou que l'on gagne. Une pingle par jour cote cinq sous par an[67]. [67] A penny sav'd is two-pence clear; A pin a day's a groat a year. MOYENS POUR QUE CHACUN AIT BEAUCOUP D'ARGENT DANS SA POCHE. prsent que tout le monde se plaint de la raret de l'argent, c'est un acte de bienfaisance que d'apprendre ceux qui n'ont pas le sou, comment ils peuvent faire cesser leur pnurie. Je veux leur dire quel est le vrai secret de gagner de l'argent, le moyen certain de remplir leur bourse et de la conserver toujours pleine. Pour cela, il suffit d'observer deux rgles trs-simples. Premirement, sois constamment probe et laborieux. Secondement, dpense toujours un sou de moins que tu ne gagnes. Alors, ton gousset se remplira et ne criera jamais qu'il a le ventre vide; les cranciers ne te tracasseront point; l'indigence ne t'accablera pas; la faim ne pourra point te dvorer, ni le dfaut de vtemens te faire transir de froid. L'univers entier te parotra plus brillant; et le plaisir dilatera tous les replis de ton coeur. Suis donc les rgles que je viens de te prescrire, et sois heureux. Bannis loin de toi la tristesse qui glace ton ame, et vis indpendant. Tu seras alors vraiment un homme. Tu ne dtourneras point la vue l'approche du riche, ni tu ne seras humili d'avoir peu, quand les enfans de la fortune marcheront ta droite; car l'indpendance, soit qu'elle ait peu ou beaucoup, est toujours un bonheur, et te placera de niveau avec ceux qui s'enorgueillissent de possder la toison d'or. Oh! sois donc sage; et que l'assiduit au travail marche avec toi, ds le matin, et t'accompagne jusqu' ce que tu ayes atteint le soir l'heure du repos. Que la probit soit comme le souffle de ton ame. N'oublie jamais d'avoir chaque jour un sou de plus que le montant de tes dpenses. Alors tu parviendras au plus haut degr du bonheur, et l'indpendance sera ton bouclier, ton casque et ta couronne; alors ton ame sera leve, et ne s'abaissera pas devant le faquin vtu de soie, ni ne souffrira point un outrage, parce que la main qui ose le faire, porte une bague de diamant. PROJET CONOMIQUE, ADRESS AUX AUTEURS D'UN JOURNAL[68]. [68] En 1784, il parut une traduction de cette pice dans un des journaux de Paris. Celle que nous donnons ici, est faite d'aprs l'original, auquel Franklin a fait, depuis, des corrections et des additions. MESSIEURS, Vous nous faites souvent part de nouvelles dcouvertes. Permettez que je me serve de la voie de votre journal, pour en communiquer au public une que j'ai faite moi-mme, et qui, je crois, peut tre d'une grande utilit. Je me trouvai, il y a peu de jours, dans une maison o il y avoit nombreuse compagnie, et o la nouvelle lampe de MM. Quinquet et Lange fut prsente et beaucoup admire cause de son clat. La socit demanda, en mme-temps, si la quantit d'huile que cette lampe consumoit, n'toit pas proportionne sa lumire, auquel cas il n'y auroit aucune conomie s'en servir. Aucun de ceux qui toient prsens ne put nous satisfaire sur ce point; mais tous convinrent qu'il mritoit d'tre connu, et qu'il toit dsirer qu'on pt rendre moins cher le moyen d'clairer les appartemens, puisque tous les autres objets de dpense d'une maison toient considrablement augments. Je fus extrmement flatt de voir ce dsir gnral d'conomie; car l'conomie me plat singulirement. Je me retirai et me mis au lit trois ou quatre heures aprs minuit, la tte encore remplie du sujet, dont on venoit de s'entretenir. Un bruit accidentel me rveilla vers les six heures du matin. Je fus surpris de voir ma chambre trs-claire. Je crus d'abord qu'on y avoit transport un grand nombre de lampes de Quinquet. Mais aprs m'tre frott les yeux, je m'apperus que la lumire venoit travers les fentres. Je me levai, je regardai dehors pour dcouvrir quelle pouvoit en tre la cause; et je vis que le soleil s'levoit prcisment au-dessus de l'horizon, d'o ses rayons pntroient dans ma chambre, parce que mes domestiques avoient eu la ngligence de ne pas fermer les volets. Je regardai ma montre, qui va trs-bien, et je vis qu'il n'toit que six heures. Pensant encore qu'il toit un peu extraordinaire que le soleil part de si bonne heure, je pris mon almanach, o je trouvai que c'toit l'heure marque, ce jour l, pour le lever du soleil. Je tournai quelques feuillets, et je vis qu'il devoit se lever chaque jour encore plus matin jusqu' la fin de juin; et que dans aucun temps de l'anne il ne se levoit pas plus tard que huit heures. Vos lecteurs qui, comme moi, lisent rarement la partie astronomique de l'almanach, et n'ont jamais apperu avant midi, aucun signe du lever du soleil, seront aussi tonns que je l'ai t moi-mme, quand ils apprendront qu'il se lve de si bonne heure, et sur-tout quand je les assurerai qu'il claire aussitt qu'il se lve. J'en suis convaincu, j'en suis certain. Personne ne peut tre plus sr d'aucun autre fait. Je l'ai vu de mes propres yeux; et aprs avoir renouvel l'observation trois jours de suite, j'ai chaque fois trouv prcisment le mme rsultat. Cependant il arrive que quand je parle de cette dcouverte quelques-uns de mes amis, je m'apperois aisment leur air, que quoiqu'ils ne me le disent pas expressment, ils ont de la peine y ajouter foi. L'un d'entr'eux, qui, certes, est un trs-savant physicien, m'a assur que je dois srement m'tre tromp quant la lumire qui a pntr dans ma chambre; parce qu'il est, dit-il, bien connu que comme il ne pouvoit pas y avoir de lumire dehors cette heure-l, il ne pouvoit pas en entrer dans l'appartement; et que puisque mes fentres toient accidentellement ouvertes, elles devoient, au lieu de laisser entrer la lumire, faire sortir l'obscurit. Il a employ plusieurs argumens ingnieux, pour me prouver combien je pouvois cet gard m'tre fait illusion. J'avoue qu'il m'a un peu embarrass: mais il ne m'a point satisfait; et les observations que j'ai faites, et dont je vous ai rendu compte plus haut, m'ont confirm dans ma premire opinion. Cet vnement m'a fait faire plusieurs rflexions srieuses et importantes. J'ai considr que si je ne m'tois pas veill de si bon matin, j'aurois dormi six heures de plus, la clart du soleil, et qu'en revanche j'aurois la nuit suivante, pass six heures de plus la clart des bougies; et comme la dernire est beaucoup plus coteuse que l'autre, mon got pour l'conomie m'a induit faire usage de tout le peu d'arithmtique que je sais, pour faire les calculs dont je vais vous faire part. Je vous observerai, pourtant, auparavant, que l'utilit est, suivant moi, le principal mrite des inventions, et qu'une dcouverte, dont on ne peut pas faire usage ou n'est pas bonne quelque chose, ne vaut rien. J'tablis pour base de mon calcul la supposition qu'il y a Paris cent mille familles, et que ces familles consument chaque soir une demi-livre de bougie ou de chandelle par heure. Je pense que c'est une estimation raisonnable; car quoique je croie que quelques familles en consument moins, je sais que beaucoup d'autres en consument bien plus. Alors, si nous prenons six heures par jour pour terme modr du temps qui s'coule entre le lever du soleil et le ntre, puisqu'il se lve durant six mois, depuis six heures jusqu' huit heures avant midi, et qu'alors nous brlions de la chandelle chaque jour pendant sept heures de suite, voici le compte qui en rsultera. Dans les six mois, qui s'coulent depuis le 20 mars jusqu'au 20 septembre, il y a: Nuits 183 Heures de chaque nuit pendant lesquelles nous brlons de la chandelle 7 La multiplication donne pour nombre total d'heures 1,281 Ces 1,281 heures multiplies par le nombre de 100,000 qui est celui des familles, donnent 128,100,000 Ces cent vingt-huit millions et cent mille heures, passes Paris, la clart de la bougie ou de la chandelle, font, demi-livre par heure 64,050,000 liv. pes. Soixante-quatre millions cinquante mille livres pesant, estimes l'une dans l'autre trente sols la livre, font la somme de quatre-vingt-seize millions soixante-quinze mille livres tournois 96,075,000 liv. tour. Somme immense, que la ville de Paris pourroit pargner tous les ans, en se servant de la lumire du soleil, au lieu de bougie et de chandelle. Si l'on prtend que le peuple, tant opinitrement attach ses vieilles coutumes, il seroit difficile de l'engager se lever avant midi, et que consquemment ma dcouverte ne peut tre que fort peu utile, je rpondrai: _nil desperandum_. Je crois que tous ceux qui ont le sens commun, et qui apprendront par cet crit, qu'il fait jour ds que le soleil se lve, essaieront de se lever avec lui. Pour y obliger les autres, voici les rglemens que je proposerai. 1. Qu'on mette un impt de vingt-quatre livres tournois par chaque fentre, o il y a des volets, qui font que les rayons du soleil n'clairent pas les appartemens. 2. Que pour empcher de brler de la bougie et de la chandelle, la police emploie le salutaire moyen, qui, l'hiver dernier, nous a rendus plus conomes, dans la consommation du bois; c'est--dire, qu'on mette des sentinelles, la porte des piciers, et qu'il ne soit permis personne d'acheter plus d'une livre de bougie ou de chandelle par semaine. 3. Qu'on ordonne aux gardes de la ville d'arrter toutes les voitures qui passeront dans les rues aprs soleil couch, except celles des mdecins, des chirurgiens et des sage-femmes. 4. Que chaque jour, au lever du soleil, on fasse sonner toutes les cloches des glises; et si cela ne suffit pas, qu'on tire le canon dans toutes les rues, afin d'veiller efficacement les paresseux, et de les forcer ouvrir les yeux, pour voir leur vritable intrt. La difficult du succs de ces rglemens ne se fera sentir que dans les deux ou trois premiers jours. Aprs quoi la rforme sera aussi naturelle, aussi aise, que l'est l'irrgularit actuelle; car il n'y a que le premier pas qui cote. Obligez un homme se lever quatre heures du matin, et il est plus que probable qu'il se couchera volontiers huit heures du soir. Or, quand il aura dormi huit heures, il se lvera volontiers quatre heures du matin. Mais la somme de quatre-vingt-seize millions soixante-quinze mille livres tournois, n'est pas tout ce qu'on peut pargner par mon projet conomique. Vous devez observer que je n'ai fait mon calcul que pour la moiti de l'anne; et l'on peut pargner beaucoup durant l'autre moiti, encore que les jours soient beaucoup plus courts. En outre, l'immense quantit de bougie et de suif qu'on ne consumera pas pendant l't, rendra la bougie et la chandelle moins chres l'hiver suivant; et le prix en diminuera progressivement aussi long-temps qu'on maintiendra la rforme que je propose. Quelque grand que soit l'avantage de la dcouverte que je communique si loyalement au public, je ne demande ni place, ni pension, ni privilge exclusif, ni aucune autre espce de rcompense. Je ne veux que la seule gloire de l'avoir faite. Malgr cela, je sais bien qu'il se trouvera de petits esprits envieux, qui voudront, comme de coutume, me la disputer, et qui diront que mon invention toit connue des anciens. Peut-tre mme citeront-ils, pour le prouver, des passages de quelques vieux livres. Je ne soutiendrai point, contre ces critiques, que les anciens ne savoient pas que le soleil devoit se lever certaines heures. Probablement des almanachs, comme ceux que nous avons aujourd'hui, le leur prdisoient. Mais il ne s'ensuit pas que les anciens sussent qu'il fesoit jour aussitt que le soleil se levoit. C'est l ce que j'appelle ma dcouverte. Si les anciens connoissoient cette vrit, elle doit avoir t oublie depuis long-temps; car elle est ignore des modernes, ou du moins des Parisiens; et pour le prouver, je n'ai besoin de faire usage que d'un argument bien simple. Les Parisiens sont un peuple aussi bien instruit, aussi judicieux, aussi prudent qu'aucun autre qui existe sur la terre. Tous les Parisiens professent, comme moi, l'amour de l'conomie; et d'aprs les nombreux et pesants impts qu'exigent les besoins de l'tat, ils ont certainement bien raison d'tre conomes. Je dis donc qu'il est impossible que dans de pareilles circonstances, un peuple aussi sens se ft servi si long-temps de l'enfumante, mal-saine et horriblement coteuse lumire de la chandelle, s'il avoit rellement su qu'il pouvoit avoir pour rien autant de la pure lumire du soleil. UN ABONN. _Fin du premier Volume._ TABLE DES ARTICLES Contenus dans ce Volume. Vie de Benjamin Franklin. Extrait du Testament de Benjamin Franklin. Codicile. Sur les Personnes qui se marient jeunes. John Alleyne. Sur la mort de son frre, John Franklin. miss Hubbard. Lettre au Docteur Mather de Boston. Le Sifflet, histoire vritable, adresse, par Franklin, son Neveu. Ptition de la Main Gauche, ceux qui sont chargs d'lever des Enfans. La belle Jambe et la Jambe difforme. Conversation d'un essaim d'phmres, et soliloque d'un Vieillard. Madame Brillant. Morale des checs. L'art d'avoir des Songes agrables; adress Miss ... et crit sa sollicitation. Conseils un jeune Artisan. crits en l'anne 1748. mon ami A. B. Avis ncessaire ceux qui veulent devenir riches. crit en 1736. Moyens pour que chacun ait beaucoup d'argent dans sa poche. Projet conomique adress aux Auteurs d'un Journal. Fin de la Table du premier Volume. --------------------- NOTE DU TRANSCRIPTEUR L'original comporte en page 190, se rapportant au texte qui ont eu lieu entre les propritaires, une note de bas de page illisible qui n'a pas pu tre restitue. End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, crite par lui-mme - Tome I, by Benjamin Franklin License: Share Alike