Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com Sextus Julius Frontin LES QUATRE LIVRES DES STRATAGMES Traduction et notes par M. CH. BAILLY Table des matires NOTICE SUR FRONTIN ET SUR SES CRITS. PRINCIPALES DITIONS DE FRONTIN. PRFACE SUR LES TROIS PREMIERS LIVRES. LIVRE PREMIER. I. Cacher ses desseins. II. pier les desseins de l'ennemi. III Adopter une manire de faire la guerre. IV. Faire passer son arme travers des lieux occups par l'ennemi. V. S'chapper des lieux dsavantageux. VI. Des embuscades dresses dans les marches. VII. Comment on parat avoir ce dont on manque, et comment on y supple. VIII. Mettre la division chez les ennemis. IX. Apaiser les sditions dans l'arme. X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent intempestivement. XI. Comment l'arme doit tre excite au combat. XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimids par de mauvais prsages. LIVRE SECOND. PRFACE. I. Choisir le moment pour combattre. II. Choisir le lien pour le combat. III. De l'ordre de bataille. IV. Dconcerter les dispositions de l'arme ennemie. V. Des embches. VI. Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enferm, il ne rtablisse le combat par dsespoir. VII. Cacher les vnements fcheux. VIII. Rtablir le combat par un acte de fermet. IX. De ce qu'il convient de faire aprs le combat. Si l'on a t heureux, il faut terminer la guerre. X. Si l'on a essuy des revers, il faut y remdier. XI. Maintenir dans le devoir ceux dont la fidlit est douteuse. XII. Ce qu'il faut faire pour la dfense du camp, lorsqu'on n'a pas assez de confiance en ses forces. XIII. De la retraite. LIVRE TROISIME. PRFACE. I. Des attaques soudaines. II. Tromper les assigs. III. Avoir des intelligences dans la place. IV. Des moyens de rduire l'ennemi par famine. V. Comment on fait croire que l'on continuera le sige. VI. Ruiner les garnisons ennemies. VII. Dtourner les rivires, et corrompre les eaux. VIII. Jeter l'pouvante parmi les assigs. IX. Attaquer du ct o l'on n'est pas attendu. X. Piges dans lesquels on attire les assigs. XI. Des retraites simules. XII. De la dfense des places. Exciter la vigilance des soldats. XIII. Donner et recevoir des nouvelles. XIV. Faire entrer des renforts et des vivres dans la place. XV. Comment on parat avoir en abondance les choses dont on manque. XVI. Comment on prvient les trahisons et les dsertions. XVII. Des sorties. XVIII. De la rsolution des assigs. LIVRE QUATRIME. PRFACE. I De la discipline. II. Effets de la discipline. III. De la temprance et du dsintressement. IV. De la justice. V. De la fermet de courage. VI. De la bont et de la douceur. VII. Instructions diverses sur la guerre. NOTICE SUR FRONTIN ET SUR SES CRITS. Frontin [Sextus Julius Frontinus] tait prteur Rome (prtor urbanus) l'an 70 de l're chrtienne, sous le rgne de Vespasien, 823 ans aprs la fondation de la ville. Telle est, dans l'ordre chronologique, la premire donne qui s'offre nos recherches sur la vie de l'auteur dont nous publions la traduction, et nous en sommes redevables Tacite. Toute la vie antrieure de Frontin reste ignore, mme la date et le lieu de sa naissance. Sur la foi du titre manuscrit d'un ouvrage qui lui a t attribu, des critiques ont t tents de croire qu'il tait n en Sicile; mais de pareils documents, qui n'ont pas la moindre valeur historique, ne sauraient fixer un instant l'attention. Un point qui a encore exerc les critiques, est celui de savoir si Frontin, en vertu de son nom de Julius, appartenait cette grande famille Jvlia, qui faisait remonter son origine jusqu' Iule, petit-fils d'ne; ou si, ne pouvant le rattacher cette illustre race, on serait du moins fond le comprendre dans les familles anoblies par les empereurs. Le savant Poleni surtout, qui a comment avec tant de soin le de Aquductibus de Frontin, parat tenir beaucoup ce que son auteur ait t patricien. Verum nil tanti est, dirons-nous avec Horace: nous nous contenterons d'avancer, sur de valides tmoignages, qu'il a t un des hommes les plus distingus de son temps; et nous le reprendrons o nous l'avons d'abord trouv, c'est--dire au moment de sa prture. On ignore depuis combien de temps il exerait cette magistrature, lorsque, en l'absence des deux consuls T. Fl. Vespasien et Titus Csar, il convoqua le snat aux calendes de janvier de l'an de Rome 823. Il abdiqua peu de temps aprs, mais une poque qu'on ne saurait prciser, et Domitien lui succda: Calendis januariis in senatu, quem Julius Frontinus, pretor urbanus, vocaverat, legatis exercitibusque ac regibus, laudes gratesque decret... Et mox, ejurante Frontino, Csar Domitianus prturam cepit[1]. Nous n'avons rien de certain sur les causes de cette abdication. Les circonstances taient difficiles les rvoltes rcentes des Gaulois et des Bataves n'taient point apaises; le parti des Vitelliens remuait encore; d'un autre ct, on craignait l'ambition du proconsul Pison, qui, gouvernant en Afrique, et volontiers mancip son profit cette province, d'o le peuple romain tirait une grande partie de son approvisionnement. Frontin, sur qui pesait toute la responsabilit des affaires, puisque les consuls taient loin de Rome, a-t-il recul devant cette grave situation? Ou bien a-t-il, dans le but de complaire Vespasien, rsign ses fonctions en faveur de Domitien, second fils de l'empereur? Ce dernier motif nous parat le plus probable. Il est mme permis de conjecturer que Domitien convoitait cette dignit: car, aussitt que le poste fut vacant, il s'en empara, selon l'expression de Tacite; et, au dire de Sutone[2] il se fit donner en mme temps la puissance consulaire: Honorem prtur urban cum potestate consulari suscepit. Tout porte croire que quelques annes aprs, vers 827, Frontin reut le titre, sinon de consul ordinaire, du moins de consul remplaant, ou subrog (suffectus). Son nom, il est vrai, ne figure point dans les fastes; mais on sait que de tous les consuls, dont le nombre dpendait souvent du caprice de l'empereur, les deux premiers seuls donnaient leur nom l'anne, et taient inscrits sur ces monuments chronologiques. lien le tacticien, contemporain de notre auteur, lui donne, dans la prface de son livre, le titre de personnage consulaire. D'ailleurs, il fut envoy en Bretagne comme gouverneur. Or Petilius Cerialis, son prdcesseur immdiat dans ce gouvernement, et Julius Agricola, son successeur galement immdiat, avaient tous deux t consuls avant d'tre mis la tte des armes romaines dans cette province[3]; et leurs noms ne sont pas non plus dans les fastes. Il est donc naturel de penser que Frontin, avant de recevoir la mme charge, avait t, lui aussi, promu la dignit de consul. Selon le calcul des chronologistes, Cerialis serait all en Bretagne en 824, et Frontin lui aurait succd en 828. Voici comment Tacite s'exprime sur ces deux personnages: Ds qu'avec le reste du monde la Bretagne eut reconnu Vespasien, de grands gnraux, d'excellentes armes parurent, les esprances des ennemis diminurent, et aussitt Petilius Cerialis les frappa de terreur en attaquant la cit des Brigantes, qui passe pour la plus populeuse de toute la Bretagne: il livra beaucoup de combats, et quelquefois de trs sanglants; la victoire ou la guerre enchana la plus grande partie de cette cit. Et lorsque Cerialis et d accabler par ses services et sa renomme son successeur, Julius Frontinus en soutint le fardeau: grand homme autant qu'on pouvait l'tre alors, il subjugua, par les armes, la nation vaillante et belliqueuse des Silures, aprs avoir, outre la valeur des ennemis, triomph des difficults des lieux[4]. Ce passage est assez explicite sur le mrite de notre auteur comme homme de guerre, pour nous dispenser de toute rflexion. Remplac en Bretagne par Agricola, vers 831, Frontin tait sans doute de retour Rome depuis cette poque, et, mettant profit l'exprience qu'il avait acquise dans ses rcentes expditions, il crivait sur l'art militaire, lorsque l'empire chut Domitien, en 834. Sous ce rgne parut le recueil des Stratagmes: la preuve en est dans la complaisance avec laquelle il signale, en termes louangeurs, les excursions de ce prince sur les frontires des Germains, et ses prtendues victoires. Mais, avant de mettre au jour cet ouvrage, il en avait publi d'autres o taient exposs les principes de l'art militaire: sa pense, qui avait t de justifier ultrieurement chacune de ses thories par une srie de faits analogues, est nettement exprime par les premiers mots de sa prface. Dans le Mmoire sur les Aqueducs, il rappelle encore qu'il est auteur de plusieurs ouvrages: In aliis autera libris, quos post exprimenta et usum composui, antecedentium res acta est. Vgce et lien nous fournissent des indications tout aussi prcises. Le premier, aprs avoir parl de l'art et de la discipline militaires, qui ont assur aux Romains la conqute du monde, ajoute: Necessitas compulit, evolutis auctoribus, ea me in hoc opusculo fidelissime dicere, qu Cato ille Censorius de disciplina militari scripsit, qu Cornlius Celsus, qu Frontinus perstringenda duxerunt. On ne saurait trouver un loge plus complet en peu de mots, que dans cet autre passage du mme crivain: Unius tatis sunt, quae fortiter fiunt; qu vero pro utilitate reipublic scribuntur, terna sunt. Idem fecerunt alii complures, sed prcipue Frontinus, divo Trajano ab ejusmodi comprobatus industria. lien, dans son ptre ddicatoire l'empereur Hadrien, rapporte qu'il a pass quelques jours Formies, auprs de Nerva, et que l il s'est entretenu avec Frontin, homme trs vers dans la science des armes, s'appliquant galement la tactique des Grecs et celle des Romains. On lit encore quelques lignes plus bas: L'art d'ordonner les troupes suivant les prceptes tracs par Homre, est le sujet des ouvrages de Stratocls, d'Hermias, et de Frontin, personnage consulaire de notre temps. Pline le Jeune, en rendant compte d'un procs important, dit que Frontin tait savant jurisconsulte, et qu'il lui demanda des avis: Adhibui in consilium duos, quos tunc civitas nostra spectatissimos habuit, Cornelium et Frontinum. Tant que rgna Domitien, alors qu'un homme distingu ne se mettait pas impunment en lumire, Frontin vcut dans la retraite, partageant son temps entre le sjour de Rome et celui d'une villa qu'il possdait Anxur (Terracine), lieu charmant, si nous en croyons Martial, dont les vers suivants nous apprennent que notre auteur n'tait point tranger au culte des muses: Anxuris aequorei placidos, Frontine, recessus, Et propius Baias, litoreamque domum, Et quod inhuman Cancro fervente cicad Non novere nemus, flumineosque lacus; Dum colui, doctas tecum celebrare vacabat Pieridas: nunc nos maxima Roma terit. (Lib. X, epigr. 58) Grce au mme pote, nous savons que Frontin a t une seconde fois consul: De Nomentana vinum sine fce lagena, Qu bis Frontino consule plena fuit. (Ibid., epigr. 48) Poleni conjecture que ce fut sous Nerva, en 850; il ne doute mme pas que Frontin n'ait obtenu une troisime fois cette dignit, sous Trajan, et alors comme consul ordinaire, l'an 853. Il fonde son opinion sur une dissertation du philologue et mdecin Morgagni, son collgue dans le professorat, Padoue, qui s'est livr aux plus laborieuses recherches pour prouver que dans les fastes consulaires, au lieu de M. Cornelius Fronto, plac aprs Ulp. Trajanus Augustus. on devrait lire Sex. J. Frontinus. Tillemont, qui a lu et pes les raisons et arguments contradictoires du cardinal Noris et du P. Pagi sur ce sujet, a laiss la question indcise. Nous ferons comme lui; car nous avons hte d'arriver aux derniers documents biographiques. Nomm intendant des eaux (curator aquarum) par Nerva, Frontin s'acquitta consciencieusement de sa charge, et amliora cette partie du service public par la rpression des abus et des fraudes. Ce fut alors, sans doute, qu'il rdigea le Mmoire sur les Aqueducs. On ignore s'il conserva longtemps ces fonctions sous Trajan, et s'il les runit celles d'augure, dans lesquelles il fut remplac par Pline le Jeune, qui rend ainsi hommage au mrite de son prdcesseur: Gratularis mihi, quod acceperim auguratum; mihi vero illud gratulatione dignum videtur, quod successi Julio Frontino, principi viro: qui me nominationis die per hos continuos annos inter sacerdotes nominabat, tanquam in locum suum cooptaret. Les fonctions, ou tout au moins les prrogatives des augures taient perptuelles: Hoc sacrum plane et insigne est, quod non adimitur viventi[5]. Il est donc certain que l'poque de l'entre de Pline dans ce collge sacerdotal, est celle de la mort de Frontin. On s'accorde la fixer l'anne 859 de Rome, 106 ans aprs J.-C. Il avait dfendu qu'on lui levt un tombeau: La dpense d'un monument est superflue, dit-il; la mmoire de mon nom durera, si ma vie en a t digne. Nous devons encore cette particularit Pline le Jeune[6], qui, en la rapportant, loue, mais avec restriction, la modestie qu'elle fait paratre. Poleni a trouv dans les Mlanges d'antiquits de Jacob Spon une petite mdaille prsentant une tte d'homme longue barbe, et l'exergue de laquelle on lit (c'est--dire ) et d'autres mots grecs qui sembleraient indiquer que Frontin a t proconsul Smyrne, sous les ordres d'un certain Myrtus. Mais ce n'est point l un document authentique: Poleni, Spon lui-mme, n'osent rien en affirmer; Facciolati fait observer que les Romains n'ont commenc porter de la barbe que sous Hadrien; enfin, bien que Gronovius ait foi en cette mdaille, Oudendorp, qui la reproduit, comme ornement, au frontispice de son dition des Stratagmes, pense que cette tte est celle de Jupiter, ou d'Hercule, mais non celle de Frontin; et il dclare que telle est l'opinion des plus clbres numismates. Si l'on veut apprcier leur valeur les ouvrages de Frontin, il faut se pntrer de l'ide qu'il n'a nullement song se crer une rputation d'crivain. Homme de guerre et d'administration, il a crit dans l'unique but d'tre utile ceux qui suivraient la mme carrire que lui. tre lu, tre consult avec profit au point de vue pratique des sciences qui ont occup sa vie, c'est toute la gloire qu'il ambitionne: il le dclare lui-mme. Ce qui le recommande surtout, c'est la nettet de ses ides, et l'ordre mthodique auquel il sait les plier toutes. Ainsi, pour commencer par ses Stratagmes, l'antiquit ne nous a lgu aucun monument plus logique dans son ensemble. Recueillir dans l'histoire un nombre aussi prodigieux de faits; les runir selon leurs analogies, et les sparer par leurs diffrences, abstraction faite des personnages, des temps et des lieux; en un mot, se former un plan au milieu de ce ddale, et y rester fidle jusqu' entier puisement des matriaux, voil qui atteste une certaine puissance d'analyse, de la justesse et de la profondeur dans les conceptions. Quant au style, il a ses mrites et ses dfauts. Quoique Frontin appartienne l'poque de la dcadence, l'expression, chez lui, porte presque toujours le cachet de la bonne latinit. Habituellement mme sa phrase a du nombre et de l'harmonie; mais elle se prsente trop souvent sous la mme forme: il y a de longues sries de faits dont les rcits, composs chacun de quelques lignes, commencent et finissent par les mmes constructions, et trs souvent par des termes identiques, ce qui en rend la lecture fastidieuse. Un autre reproche qu'on peut lui faire, c'est qu'il affecte une brivet qui va parfois jusqu' la scheresse. Mais, nous le rptons, il n'a point vis la phrase; et on lui doit cette justice, que la concision l'a rarement empche d'tre clair. Une fois qu'il s'est empar d'un fait, il veut que deux mots suffisent pour que ses lecteurs en saisissent comme lui toute la porte, et qu'ils en fassent leur profit. Enfin, on trouve dans ce livre de nombreuses erreurs l'endroit de l'histoire et de la gographie. Mais la plupart de ces fautes sont si grossires, qu'on ne peut raisonnablement les attribuer qu' l'ignorance des copistes, gens qui n'ont pargn notre auteur ni omissions, ni transpositions, ni interpolations. C'est ce que n'a pas observ Schoell[7], quand il a prtendu que l'ouvrage qui nous occupe tait une compilation faite avec assez de ngligence, surtout dans la partie historique. ce jugement d'un rudit, nous opposerons avec confiance celui d'un savant[8]: Un contemporain des deux Pline, Jules Frontin composa quatre livres de stratagmes militaires: c'est un tissu d'exemples fournis par les grands capitaines grecs, gaulois, carthaginois, romains et qui correspondent aux diffrentes branches de l'administration et de la direction des armes. L'art de cacher ses entreprises et de dcouvrir celles de l'ennemi, de choisir et de disputer les postes, de dresser des embches et d'y chapper, d'apaiser les sditions et d'enflammer le courage, de se mnager les avantages du temps et du lieu, de ranger les troupes en bataille et de dconcerter les dispositions prises par son adversaire, de dissimuler ses propres revers et de les rparer; l'habilet ncessaire dans les retraites, dans les assauts, dans les siges, dans le passage des fleuves, dans les approvisionnements; la conduite tenir l'gard des transfuges et des tratres; enfin le maintien de la discipline, et la pratique des plus rigoureuses vertus, justice, modration et constance, au sein des camps, des combats, des dsastres et des triomphes: tel est le plan de ce recueil. On a dout aussi de son authenticit; mais Poleni a expos les raisons de croire que Jules Frontin l'a rellement rdig sous le rgne de Domitien. Dans tous les cas, il serait fort prfrable celui de Valre Maxime, et par la mthode, quoiqu'elle ne soit pas toujours parfaite, et par la prcision des ides, et surtout par le choix des faits. C'est l'ouvrage d'un bien meilleur esprit: en gnral, Frontin puise aux sources historiques les plus recommandables; et lorsqu'il ajoute quelques notions celles que renferment les grands corps d'annales, elles sont claires, instructives, propres complter ou enrichir l'histoire militaire de l'antiquit. Le recueil des Stratagmes, malgr quelques rcits invraisemblables et mme absurdes qu'il renferme, et dont la plupart tiennent aux superstitions des anciens, restera comme une oeuvre utile. Nous pourrions dire tout le parti qu'en ont tir les crivains militaires des temps modernes, Machiavel. Feuquires, Folard, Gessac, Santa-Cruz, Jomini, etc. Le colonel Carion-Nisas, qui a fait une consciencieuse tude de l'art stratgique chez les anciens, dit[9] que Frontin est, comme crivain, gnralement homme de grand sens, quelquefois homme de gnie; et, ainsi que Daunou, il le place bien au-dessus de Polyen, qui ne soumet aucun ordre mthodique les huit cent trente-trois faits qu'il rapporte, et n'offre ses lecteurs aucun enseignement, pas une seule induction. Pour donner une ide juste du trait des Aqueducs dans son ensemble, et du but que se proposait l'auteur, nous ne pouvons mieux faire que d'emprunter quelques lignes un mmoire publi par M. Naudet sur la Police chez les Romains. Aprs avoir dit dans quelle circonstance le premier aqueduc fut tabli Rome, le savant acadmicien ajoute[10]: Cette cration fut un trait de lumire pour les Romains, qui eurent toujours, depuis, un soin particulier de l'amnagement des eaux. J. Frontinus nous pargnera toute recherche ce sujet. Nerva[11] l'avait nomm intendant gnral des eaux de la ville; le nouveau magistrat jugea qu'il tait de son devoir de se mettre en tat de conduire ses subalternes, au lieu de s'abandonner leur conduite, et qu'ils deviendraient tous des instruments utiles, s'il tait lui-mme l'ordonnateur de fait, comme de nom. Pour cela, il voulut s'instruire fond de la matire; il l'tudia dans son tat actuel, il remonta aux origines, il recueillit les lois et les usages, et de ce travail consciencieux et clair il rsulta un petit trait plein de curieux documents, un des livres les plus prcieux que l'antiquit nous ait laisss. Quels avantages dans la pratique, et quelles richesses pour l'histoire, si les magistrats avaient toujours pens comme J. Frontinus! Divers commentateurs, entre autres Scriverius, Tennulius et Keuchen, ont pens que Frontin tait encore l'auteur d'un petit trait de Re agraria ou de Qualitate agrorum, et de quelques fragments intituls de Coloniis et de Limitibus; mais le contraire a t dmontr jusqu' l'vidence par de Goes (Goesius). Nous n'avons donc point nous occuper de ces ouvrages. PRINCIPALES DITIONS DE FRONTIN. 1474. Selon le clbre bibliographe Laire, l'dition princeps des Stratagmes aurait paru Rome, cette poque, dans le format in- 4. 1478. Rome, in-4. Rimpression de la prcdente, avec Vgce et Elien; cite par le mme bibliographe. ...... L'dition princeps du Mmoire sur les Aqueducs a t donne la suite de Vitruve, in-f, par Pomponius Laetus et Sulpitius Verulanus, sans indication de date ni de lieu. Elle a pour titre: Sex. Julii Frontini, viri consularis, de aquis, qu in Urbem influunt, libellus mirabilis. Laire pense qu'elle parut en 1484; Maittaire, de 1484 a 1492; M. Brunet, en 1486. 1486. Bologne, in-f. Les Stratagmes. dition donne par Phil. Beroaldo, et que Maittaire regardait comme l'dition princeps. 1487. Rome, in-4. Les Stratagmes, avec Vgce et lien, par Euch. Silber, dans la collection intitule Veteres de re militari scriptores; rimprime en 1494. 1495. Bologne, in-f. Les Stratagmes. Rimpression de celle de 1486; on y a runi Vgce, lien et Modeste. 1496. Florence, in-f. Les Aqueducs, sans nom d'imprimeur, avec Vitruve, et un opuscule d'Ange Politien, qui a pour titre Panepistemon. 1513. Florence, in-8. Les Aqueducs, de l'imprimerie de Ph, Junte, avec Vitruve, dition donne par Joconde, et bien meilleure que les prcdentes, quoiqu'il y ait encore de nombreuses imperfections. 1515. Paris, in-4. Les Stratagmes, avec Vgce et Solin. 1524. Cologne, in-8. Les Stratagmes, avec Vgce, Elien et Modeste. 1532. Paris, in-f. Les mmes, dition donne par Guill. Bud, et rimprime en 1535. 1543. Strasbourg, in-4. Les Aqueducs, de l'imprimerie de Knobloch. C'est, quelques corrections prs, l'dition de Joconde. 1585. Anvers, in-4. Les Stratagmes, de l'imprimerie de Plantin, avec les notes de Modius et de Stewechius. On y a runi Vgce, lien et Modeste. 1588. Paris, in-8. Les Aqueducs, dition d'Onuphre Panvinio, avec les notes d'Opsopaeus. 1607. Anvers, in-4. Les Stratagmes, et autres ouvrages de Frontin, avec Vgce, etc., et les notes de Modius et de Stewechius. dition de Scriverius, qui a mieux profit des manuscrits que ses devanciers, et a le premier recueilli les lois ou constitutions impriales sur les aqueducs. 1661. Amsterdam, in-8. Sexti Julii Frontini V. C. qu exstant. dition de Robert Keuchen, qui a reproduit les notes de Scriverius, en y ajoutant les siennes. 1675. Leyde et Amsterdam, in-12. Les Stratagmes, dition de Sam. Tennulius, dont les notes sont estimes. 1697. Le De aqu ductibus a t imprim dans le t. IV du Thesaurus antiquitatum Romanarum de J.-G. Grave (Graevius). C'est la reproduction du texte de l'dition Keuchen. 1722. Padoue, in-4. Les Aqueducs, belle et excellente dition donne par Poleni, orne de cartes et de figures, et suivie des Constitutions, impriales. 1751. Leyde, in-8. Les Stratagmes. Notes runies de Modius, de Stewechius, de Scriverius et de Tennulius; trs-bonne dition, due aux soins de Fr. Ouedendorp, qui l'a enrichie de notes pleines d'rudition. 1765. Paris, in-12. Les Stratagmes, dition de Jos. Valart, sans autres notes que des variantes de texte. 1772. Leipzig, in-8. Les Stratagmes, dition de N. Schwebel, qui a ajout ses notes celles qu'il a choisies dans les commentateurs prcdents; observations critiques de J.-Fr. Herelius. 1779. Leyde, in-8. Rimpression de l'dition de 1731, avec quelques notes de plus, par Corn. Oiidendorp. 1788. Deux-Ponts, in-8. Les Stratagmes et les Aqueducs, dition qui runit les textes d'Oudendorp et de Poleni, sans autres notes que les restitutions souvent contestables de Gorradino d'All'Aglio, qui avaient t imprimes sparment du texte, Venise, en 1742, in-4. 1792. Altona, in-8. Les Aqueducs, par G.-Ch. Adler, qui a reproduit une partie des notes de Poleni et des autres commentateurs, et en a donn lui-mme quelques-unes. 1798. Goettingue, in-8. Les Stratagmes, dition de Ge. Frid. Wiegmann, destine aux coles. 1841. Vesel, in-8. Les Aqueducs, belle dition, due aux soins de M. Andr Dederich, qui y a joint une traduction allemande. l'aide des travaux d'un savant allemand, Chr.-Lud.-Frid. Schultz, travaux bass sur la collation des manuscrits, M. Dederich a donn une dition qui peut, en plusieurs endroits, soutenir la comparaison avec celle de Poleni. Il faut cependant reconnatre que ses restitutions de texte, bien qu'elles prouvent une rare sagacit, sont souvent trop hardies. PRFACE SUR LES TROIS PREMIERS LIVRES. Puisque j'ai entrepris d'tablir les principes de l'art militaire[12], tant du nombre de ceux qui en ont fait une tude, et que ce but a paru atteint, autant que ma bonne volont pouvait y russir, je crois devoir, pour complter mon oeuvre, former un recueil, en rcits sommaires, des ruses de guerre que les Grecs dsignaient par le nom gnrique de ( )[13] Ce sera fournir aux gnraux des exemples de rsolution et de prvoyance, sur lesquels ils s'appuieront, et qui nourriront en eux la facult d'inventer et d'excuter de semblables choses. D'ailleurs, celui qui aura imagin un expdient, pourra en attendre l'issue sans inquitude, s'il se trouve semblable ceux dont l'exprience a dmontr le mrite. Je sais, et ne veux point le nier, que les historiens ont compris dans leur travail la partie que je traite, et que tous les exemples frappants ont t rapports par les auteurs; mais il est utile, selon moi, d'abrger les recherches des hommes occups: il faut, en effet, un temps bien long pour trouver des faits isols, et disperss dans le corps immense de l'histoire. Or, ceux mme qui en ont extrait ce qu'il y a de plus remarquable, n'ont donn qu'un amas de choses sans ordre, o se perd le lecteur. Je m'appliquerai prsenter, selon le besoin, le fait mme que l'on demandera, de manire qu'il rponde, pour ainsi dire, l'appel: car, en ramenant ces exemples des genres dtermins, j'en ai fait comme un rpertoire de conseils pour toutes les circonstances; et afin qu'ils fussent classs d'aprs la diffrence des matires, et disposs dans l'ordre le plus convenable, je les ai partags en trois livres: dans le premier seront runis les exemples de ce qu'il convient de faire avant le combat; dans le second, ceux qui regardent le combat et la terminaison de la guerre; le troisime prsentera les stratagmes qui intressent l'attaque ou la dfense des places: chacun de ces genres sont rapportes les espces qui leur appartiennent. Je rclamerai, non sans quelque droit, de l'indulgence pour ce travail, ne voulant pas tre tax de ngligence par ceux qui dcouvriront des faits que je n'aurai pas mentionns: car qui pourrait suffire passer en revue tous les monuments qui nous ont t laisss dans les deux langues? Si donc je me suis permis quelques omissions, la cause en sera apprcie par quiconque aura lu d'autres ouvrages dont les auteurs avaient pris les mmes engagements que moi. Au reste, il sera facile d'ajouter des faits chacune de mes catgories: ayant entrepris cet ouvrage, ainsi que d'autres encore, plutt pour me rendre utile que pour me donner du relief, je regarderai toute addition comme une aide, et non comme une critique. Ceux qui accueilleront favorablement ce livre, voudront bien faire distinction entre les mots et , quoiqu'ils expriment des choses de mme nature: tous les actes que la prvoyance, la sagesse, la grandeur d'me et la fermet ont inspirs aux gnraux seront appels ; et ceux qu'on entend par [14] ne sont qu'une espce des premiers. Le mrite particulier de ceux-ci est dans la ruse et l'habilet, quand il s'agit d'viter ou de surprendre l'ennemi. Comme, en guerre, certaines paroles ont produit aussi de mmorables effets, j'en ai cit des exemples, comme j'ai fait pour les actions. Voici les espces de faits qui peuvent instruire un gnral de ce qui doit se pratiquer avant le combat: Chapitres I Cacher ses desseins. II pier les desseins de l'ennemi. III Adopter une manire de faire la guerre. IV Faire passer son arme travers des lieux occups par l'ennemi. V S'chapper des lieux dsavantageux. VI. Des embuscades dresses dans les marches. VII. Comment on parat avoir ce dont on manque, et comment on y supple. VIII. Mettre la division chez les ennemis. IX. Apaiser les sditions dans l'arme. X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent intempestivement. XI. Comment l'arme doit tre excite au combat. XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimids par de mauvais prsages. LIVRE PREMIER. I. Cacher ses desseins. 1 Marcus Porcius Caton, souponnant que les villes soumises par lui en Espagne se rvolteraient dans l'occasion, sur la confiance qu'elles avaient en leurs murailles, leur prescrivit, chacune en particulier, de dmolir leurs fortifications, les menaant de la guerre si elles n'obissaient pas sur le champ; et il eut soin que ses lettres leur fussent remises toutes le mme jour. Chacune des villes crut que cet ordre n'tait donn qu' elle seule. Elles auraient pu s'entendre et rsister[15], si elles avaient su que c'tait une mesure gnrale. 2 Himilcon, chef d'une flotte carthaginoise, voulant aborder inopinment en Sicile, ne fit point connatre le lieu de sa destination; mais il remit tous les pilotes des tablettes cachetes[16] portant l'indication de la partie de l'le o il voulait qu'on se rendt; et il leur dfendit de les ouvrir, moins que la tempte ne les loignt de la route du vaisseau amiral. 3 Caus Llius, allant en ambassade prs de Syphax[17], emmena avec lui des centurions et des tribuns qui, sous l'habit d'esclaves et de valets, lui servaient d'espions, entre autres L. Statorius, que quelques-uns des ennemis semblaient reconnatre, parce qu'il tait venu souvent dans leur camp. Llius, pour dguiser la condition de cet officier, lui donna des coups de bton comme un esclave. 4 Tarquin le Superbe, jugeant qu'il fallait mettre mort les principaux citoyens de Gabies[18], et ne voulant confier ses ordres personne, ne fit aucune rponse au messager que son fils lui avait envoy ce sujet; mais, comme il se promenait alors dans son jardin, il abattit avec une baguette les ttes des pavots les plus levs. L'missaire, congdi sans rponse, rendit compte au jeune Tarquin de ce que son pre avait fait en sa prsence; et le fils comprit qu'il devait immoler les premiers de la ville. 5 C. Csar, suspectant la fidlit des gyptiens, visita avec une feinte scurit la ville d'Alexandrie et ses fortifications, se livra en mme temps de voluptueux festins, et voulut paratre pris des charmes de ces lieux, au point de s'abandonner aux habitudes et au genre de vie des Alexandrins; et, tout en dissimulant ainsi, il fit venir des renforts et s'assura de l'gypte. 6 Ventidius, dans la guerre contre les Parthes, qui avaient pour chef Pacorus, n'ignorant pas qu'un certain Pharne, de la ville de Cyrrhus, et du nombre de ceux qui passaient pour allis des Romains, informait l'ennemi de tout ce qui se passait dans leur camp, sut mettre profit la perfidie de ce barbare. Il feignit de craindre les vnements qu'il dsirait le plus, et de dsirer ceux qu'il redoutait. Ainsi, craignant que les Parthes ne franchissent l'Euphrate avant qu'il et reu les lgions qu'il avait en Cappadoce, au del du Taurus, il agit si habilement avec ce tratre, que celui-ci, avec sa perfidie accoutume, alla conseiller aux ennemis de faire passer leur arme par Zeugma, comme par le chemin le plus court, et parce que l'Euphrate y coulait paisiblement, n'tant plus encaiss dans ses rives. Ventidius lui avait affirm, disait-il, que si les Parthes se dirigeaient de son ct, il gagnerait les hauteurs, pour viter leurs archers, tandis qu'il aurait tout craindre s'ils se jetaient dans le plat pays. Tromps par cette assurance, les barbares descendent dans la plaine, et, par un long dtour, arrivent Zeugma[19]. L, les rives du fleuve tant plus cartes, et rendant plus pnible la construction des ponts, ils perdent plus de quarante jours en tablir, ou mettre en oeuvre les machines ncessaires cette opration. Ventidius profita de ce temps pour rassembler ses troupes, qui le rejoignirent trois jours avant l'arrive des Parthes, et, la bataille s'tant engage, Pacorus la perdit avec la vie. 7 Mithridate, cern par Pompe, et se disposant fuir le lendemain, alla, pour cacher son projet, faire un fourrage au loin, jusque dans les valles voisines du camp des ennemis; et, afin d'carter tout soupon, il fixa au jour suivant des pourparlers avec plusieurs d'entre eux. Il ft encore allumer dans tout son camp des feux plus nombreux qu' l'ordinaire. Puis, ds la seconde veille, passant sous les retranchements mmes des Romains, il s'chappa avec son arme. 8 L'empereur Csar Domitien Auguste Germanicus, voulant surprendre les Germains, qui taient en rvolte, et n'ignorant pas que ces peuples feraient de plus grands prparatifs de dfense, s'ils se doutaient de l'approche d'un si grand capitaine, partit sous le prtexte de rgler le cens dans les Gaules. Et bientt, fondant l'improviste sur ces peuples farouches, il rprima leur insolence et assura le repos des provinces. 9 Claudius Nron, dsirant que l'arme d'Hasdrubal ft dtruite avant que celui-ci pt oprer sa jonction avec son frre Hannibal, se hta d'aller se runir son collgue Livius Salinator, qui tait oppos Hasdrubal, et dans les forces duquel il n'avait pas assez de confiance; mais, afin de cacher son dpart Hannibal, qu'il avait lui-mme en tte, il prit dix mille hommes d'lite, et ordonna aux lieutenants qu'il laissait d'tablir les mmes postes et les mmes gardes, d'allumer autant de feux, et de donner au camp la mme physionomie que de coutume, de peur qu'Hannibal, concevant des soupons, ne fit quelque tentative contre le peu de troupes qui restaient. Ensuite, tant arriv par des chemins dtourns en Ombrie, prs de son collgue, il dfendit d'tendre le camp, pour ne donner aucun indice de son arrive au gnral carthaginois, qui et vit le combat, s'il se ft aperu de la runion des consuls[20]. Ses forces ayant donc t doubles l'insu d'Hasdrubal, il attaqua celui-ci, le dfit, et, plus prompt qu'aucun courrier, revint en prsence d'Hannibal. Ainsi, des deux gnraux les plus russ de Carthage, le mme stratagme trompa l'un et anantit l'autre. 10 Thmistocle avait exhort ses concitoyens reconstruire promptement leurs murailles, que les Spartiates les avaient obligs dmolir[21]. Ceux-ci ayant envoy des dputs pour s'opposer l'excution d'un tel dessein, il leur rpondit qu'il irait lui-mme Sparte, pour dtruire leurs soupons, et il s'y rendit. L, il simula une maladie, dans le but de gagner un peu de temps; et, lorsqu'il s'aperut qu'on se dfiait de ses lenteurs, il soutint aux Spartiates qu'on leur avait apport un faux bruit, et les pria d'envoyer Athnes quelques-uns de leurs principaux citoyens, auxquels ils pussent s'en rapporter sur l'tat des fortifications. Puis il crivit secrtement aux Athniens de retenir les envoys de Sparte jusqu' ce que, les travaux termins, il pt dclarer aux Lacdmoniens qu'Athnes tait en tat de dfense, et que leurs dputs ne pourraient revenir qu'autant qu'il serait lui-mme rendu sa patrie. Les Spartiates acceptrent facilement cette condition, pour ne pas payer par la mort d'un grand nombre celle du seul Thmistocle. 11 L. Furius, s'tant engag dans un lieu dsavantageux, et voulant cacher son inquitude, pour ne point jeter l'alarme parmi ses troupes, se dtourna peu peu en feignant de s'tendre pour envelopper l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena son arme intacte, sans qu'elle et connu le danger qu'elle avait couru. 12 Pendant que Metellus Pius tait en Espagne, on lui demanda un jour ce qu'il ferait le lendemain; il rpondit: Si ma tunique pouvait le dire, je la brlerais,[22] 13 Quelqu'un priait M. Licinius Crassus de dire quand il lverait le camp: Craignez-vous, rpondit-il, de ne pas entendre la trompette?[23] II. pier les desseins de l'ennemi. 1 Scipion l'Africain, ayant saisi l'occasion d'envoyer une ambassade Syphax, dputa Llius, et le fit accompagner de tribuns et de centurions d'lite, qui, dguiss en esclaves, taient chargs de reconnatre les forces du roi. Afin d'examiner plus facilement la situation du camp, ils laissrent dessein chapper un cheval, et, sous prtexte de chercher l'atteindre, parcoururent la plus grande partie des retranchements. D'aprs le rapport qu'ils firent, on incendia le camp, et la guerre fut ainsi termine. 2 Pendant la guerre d'trurie, au temps o les gnraux romains ne connaissaient pas encore de moyens plus adroits pour observer l'ennemi, Q. Fabius Maximus donna l'ordre son frre Fabius Cson, qui parlaient la langue des trusques, de prendre le costume de ce peuple, et de s'avancer dans la fort Ciminia, o nos soldats n'avaient point encore pntr. Il s'acquitta de sa mission avec tant de prudence et d'habilet, que, parvenu de l'autre ct de la fort, il sut amener une alliance les Camertes Ombriens, ayant reconnu qu'ils n'taient pas ennemis du nom romain. 3 Les Carthaginois ayant remarqu que la puissance d'Alexandre s'tait accrue au point de devenir inquitante mme pour l'Afrique, un des leurs, homme rsolu, nomm Hamilcar Rhodinus, alla, d'aprs leurs ordres, se rfugier auprs de ce roi, comme s'il tait exil, et mit tous ses soins gagner sa confiance. Aussitt qu'il y eut russi, il fit connatre ses concitoyens les projets du monarque[24]. 4 Les Carthaginois eurent Rome des missaires qui, sous le prtexte d'une ambassade, devaient y sjourner longtemps et surprendre nos desseins. 5 En Espagne, M. Caton, ne pouvant pntrer les desseins de l'ennemi par un autre moyen, ordonna trois cents soldats de se prcipiter ensemble sur un poste espagnol, d'en enlever un homme, et de l'amener au camp sain et sauf. Le prisonnier, mis la torture, rvla tous les secrets des siens. 6 Lors de la guerre des Cimbres et des Teutons, le consul C. Marius, voulant prouver la fidlit des Gaulois et des Liguriens, leur envoya des lettres dont la premire enveloppe leur dfendait d'ouvrir, avant une poque dtermine, l'intrieur, qui tait scell; puis il rclama ces mmes dpches avant ce temps, et les ayant trouves dcachetes, il comprit que ces peuples fomentaient des projets hostiles. Il y a encore, pour pntrer les desseins de l'ennemi, des moyens que les gnraux emploient par eux-mmes, sans aucun secours tranger. En voici des exemples: 7 Pendant la guerre d'trurie, le consul Emilius Paullus allait faire descendre son arme dans une plaine, prs de Poplonie, lorsqu'il vit de loin une multitude d'oiseaux s'lever d'une fort, en prcipitant leur vol. Il pensa qu'il y avait l quelque embuscade, parce que les oiseaux s'taient envols effarouchs et en grand nombre. Des espions qu'il envoya lui apprirent, en effet, que dix mille Boens s'y disposaient surprendre l'arme romaine. Alors, tandis qu'il tait attendu d'un ct, il ft passer ses lgions de l'autre, et enveloppa l'ennemi. 8 De mme Tisamne, fils d'Oreste, averti que le sommet d'une montagne fortifie par la nature tait occup par l'ennemi, envoya reconnatre les lieux. Ses claireurs lui ayant affirm qu'il se trompait, il se mettait dj en marche, quand il vit que de cette hauteur, dont il se mfiait, une grande quantit d'oiseaux s'taient envols la fois, et ne s'y reposaient pas. Il en conclut qu'une troupe ennemie y tait cache, il tourna donc la montagne avec son arme, et vita ainsi l'embuscade. 9 Hasdrubal, frre d'Hannibal, s'aperut de la runion des armes de Livius et de Nron, malgr la prcaution qu'ils avaient prise de ne point tendre leur camp. Il avait remarqu de leur ct des chevaux plus efflanqus, et des hommes dont le teint tait plus hl que de coutume, comme il arrive aprs une marche. III Adopter une manire de faire la guerre.[25] 1 Alexandre, roi de Macdoine, ayant une arme pleine d'ardeur, prfra toujours, comme manire de faire la guerre, la bataille range. 2 Pendant la guerre civile, C. Csar, ayant une arme de vtrans, et sachant que celle de l'ennemi tait compose de recrues, s'attacha continuellement livrer des batailles. 3 Fabius Maximus, envoy contre Hannibal, que ses victoires avaient enorgueilli, rsolut d'viter les chances des combats, et de mettre seulement couvert l'Italie, ce qui lui valut le surnom de Temporisateur et, par cela mme, la rputation de grand capitaine. 4 Les Byzantins, pour viter les hasards des combats contre Philippe, renoncrent la dfense de leurs frontires, se retirrent dans l'enceinte fortifie de leur ville, et russirent ainsi loigner ce roi, qui ne put supporter les lenteurs du sige. 5 Dans la seconde guerre Punique, Hasdrubal, fils de Giscon, tant vaincu en Espagne, et poursuivi par P. Scipion, partagea son arme entre diffrentes villes. Il en rsulta que Scipion, pour ne point occuper ses troupes faire plusieurs siges la fois, les ramena dans leurs quartiers d'hiver. 6 l'approche de Xerxs, Thmistocle, pensant que les Athniens ne pourraient ni livrer bataille, ni dfendre leurs frontires, pas mme leurs remparts, leur conseilla d'envoyer leurs enfants et leurs femmes Trzne et dans d'autres villes, d'abandonner Athnes, et de se disposer combattre sur mer. 7 Pricls en fit autant, dans la mme rpublique, contre les Lacdmoniens[26]. 8 Tandis qu'Hannibal s'obstinait rester en Italie, Scipion, en faisant passer son arme en Afrique, mit les Carthaginois dans la ncessit de rappeler leur gnral. Par ce moyen Scipion transporta la guerre du territoire romain sur celui de l'ennemi. 9 Les Athniens, souvent inquits par les Lacdmoniens, qui leur avaient enlev le chteau de Dclie, et s'y taient fortifis, envoyrent une flotte pour ravager le Ploponnse, et russirent faire rappeler l'arme lacdmonienne qui tait Dclie. 10 L'empereur Csar Domitien Auguste, voyant que du sein des bois et de retraites caches, les Germains, par une tactique qu'ils avaient adopte, venaient frquemment assaillir nos troupes, et trouvaient ensuite un refuge assur dans la profondeur de leurs forts[27], recula de cent vingt milles les limites de l'empire; par l, non seulement il changea la situation de la guerre, mais il rduisit sous sa puissance ces ennemis, dont les retraites furent mises dcouvert. IV. Faire passer son arme travers des lieux occups par l'ennemi. 1 Pendant que le consul Emilius Paullus conduisait son arme en Lucanie, par un chemin resserr le long du rivage, la flotte des Tarentins, qui s'tait mise en embuscade, lui lanait des flches empoisonnes: il couvrit le flanc de sa troupe avec des prisonniers, et l'ennemi, craignant de les atteindre, cessa de tirer. 2 Agsilas, roi de Lacdmone, revenant de Phrygie charg de butin, et poursuivi par les ennemis, qui le harcelaient partout o le terrain leur donnait l'avantage, tendit de chaque ct de ses troupes une file de prisonniers; et les ennemis, en pargnant ceux-ci, donnrent aux Lacdmoniens le temps de s'loigner. 3 Le mme roi, ayant franchir un dfil qu'il trouva occup par les Thbains, changea de route, et feignit de se diriger sur Thbes. Les ennemis, effrays, tant accourus la dfense de leur ville, Agsilas reprit le chemin qu'il avait d'abord rsolu de suivre, et passa le dfil sans obstacle. 4 Nicostrate, gnral des toliens, marchant contre les pirotes, et ne pouvant entrer sur leur territoire que par deux passages troits, se prsenta comme dans l'intention d'en forcer un. Tous les pirotes tant accourus pour le dfendre, il laissa sur ce point un dtachement, pour faire croire que toute son arme y tait arrte; et il alla lui-mme, avec le reste de ses troupes, passer par l'autre dfil, o il n'tait point attendu. 5 Le Perse Autophradate, conduisant son arme en Pisidie, et trouvant un dfil gard par les troupes de ce pays, feignit de craindre la difficult du passage, et commena faire retraite. Les Pisidiens s'tant fis cette manoeuvre, il envoya pendant la nuit une troupe d'lite pour s'emparer du lieu, et le lendemain il y fit passer toute son arme. 6 Philippe, roi de Macdoine[28], se dirigeant vers la Grce, et apprenant que les Thermopyles taient occupes par les toliens, retint leurs dputs, qui taient venus pour traiter de la paix; puis, marchant lui-mme grandes journes vers les Thermopyles, dont les gardiens, en pleine scurit, attendaient le retour de leur ambassade, il franchit inopinment le dfil. 7 Iphicrate, commandant l'arme athnienne contre le Lacdmonien Anaxibius, prs d'Abydos, sur l'Hellespont, avait traverser avec son arme des lieux occups par des postes ennemis. Le passage tait, d'un ct, bord de montagnes escarpes, et de l'autre, baign par la mer. Il s'arrta quelque temps; et, profitant d'un jour o il faisait plus froid qu' l'ordinaire, ce qui inspirait moins de mfiance l'ennemi, il prit les soldats les plus, robustes, les chauffa on les faisant frotter d'huile et en leur donnant du vin, et leur ordonna de suivre l'extrmit mme du rivage, en passant la nage les endroits impraticables. Au moyen de cette ruse, il fondit l'improviste, et par derrire, sur les troupes qui gardaient ce dfil. 8 Cn. Pompe, ne pouvant traverser un fleuve dont l'autre rive tait garde par l'ennemi, faisait continuellement sortir ses troupes du camp, et les y ramenait; quand il eut par l persuad aux ennemis qu'ils n'avaient aucun mouvement faire l'approche des Romains, il s'lana tout coup vers le fleuve et le traversa. 9 Alexandre le Grand, arrt par Porus, qui lui disputait le passage de l'Hydaspe[29], donna l'ordre une partie de ses troupes de se porter sans cesse vers le fleuve; et lorsqu'il eut russi, par cette manoeuvre, fixer les craintes de Porus sur ce point de la rive oppose, il fit subitement passer son arme plus haut. Empch par l'ennemi de traverser l'Indus, Alexandre fit entrer sa cavalerie en diffrents endroits du fleuve, comme pour forcer le passage; et pendant qu'il tenait les barbares dans cette attente, il fit passer dans une le peu loigne un dtachement faible d'abord, mais qui, bientt renforc, gagna de l l'autre rive. la vue de cette troupe, tous les ennemis s'lancrent la fois pour l'anantir; Alexandre eut alors le gu libre, passa le fleuve, et runit toute son arme. 10 Xnophon, voyant que les Armniens occupaient l'autre rive d'un fleuve qu'il devait traverser, fit chercher deux gus; et, se voyant repouss de celui du dessous, il gagna le gu suprieur. galement chass de celui-ci, o l'ennemi tait accouru, il revint au gu infrieur, laissant vers l'autre une partie de ses soldats, avec ordre de traverser par l, pendant que l'ennemi retournerait la dfense du gu infrieur. Persuads que l'arme entire de Xnophon redescendrait le fleuve, les Armniens ne prirent point garde aux troupes qui restaient sur l'autre point; alors celles- ci, ayant travers sans obstacle, vinrent protger le passage des autres. 11 Lors de la premire guerre Punique, le consul Ap. Claudius, tant dans l'impossibilit de faire passer son arme de Rhegium Messine, parce que les Carthaginois gardaient le dtroit, rpandit le bruit qu'il ne pouvait continuer une guerre commence sans l'ordre du peuple, et feignit de ramener sa flotte du ct de l'Italie. Les Carthaginois se retirrent, croyant au dpart du consul, et celui-ci, revenant sur ses pas, aborda en Sicile. 12 Des gnraux lacdmoniens, faisant voile pour Syracuse, et redoutant la flotte des Carthaginois, qui tait en croisire devant cette ville, firent marcher leur tte, comme en triomphe, des vaisseaux carthaginois qu'ils avaient capturs, et au flanc ou l'arrire desquels ils avaient attach leurs propres navires. Tromps par cette apparence, les Carthaginois les laissrent passer. 13 Philippe, arrt au dtroit de Cyane[30] par la flotte athnienne, qui lui fermait le passage, crivit Antipater de tout quitter pour le suivre chez les Thraces, qui taient en insurrection, et avaient fait prisonnires les garnisons laisses dans leur pays; et il eut soin que sa lettre ft intercepte par les Athniens. Ceux-ci croyant avoir surpris les secrets des Macdoniens, retirrent leur flotte; et Philippe franchit le dtroit sans trouver de rsistance. 14 Ce roi, ne pouvant s'emparer de la Chersonse, alors au pouvoir des Athniens, parce que le passage de la mer lui tait ferm, tant par la flotte de Byzance que par celle des Rhodiens et des habitants de Chio, sut gagner ces deux derniers peuples en leur rendant les vaisseaux qu'il leur avait pris, comme si cette restitution devait tre un motif de mdiation de leur part, pour conclure la paix entre lui et les Byzantins, seuls auteurs de la guerre. Puis tranant en longueur cette ngociation, et apportant toujours dessein quelques changements aux conditions du trait, il eut le temps de prparer sa flotte, qui passa le dtroit sans que l'ennemi s'y attendit. 15 H. Chabrias, gnral athnien, qu'une flotte ennemie empchait d'entrer dans le port de Samos, envoya quelques-uns de ses vaisseaux en vue de ce port, avec ordre de prendre le large, persuad que les navires en station se mettraient leur poursuite. Cette ruse, en effet, ayant loign l'ennemi, Chabrias ne trouva plus d'obstacle, et fit entrer dans le port le reste de sa flotte. V. S'chapper des lieux dsavantageux. 1 Q. Sertorius, serr de prs par l'ennemi en Espagne, et devant traverser une rivire, creusa sur le bord un foss en forme de demi-lune, le remplit de bois, auquel il mit le feu; et, arrtant ainsi l'ennemi, il passa librement la rivire. 2 Plopidas, gnral thbain, recourut un semblable artifice, dans la guerre de Thessalie, pour franchir une rivire. Ayant donn son camp une vaste tendue sur la rive, il fit son retranchement avec des troncs d'arbres garnis de leurs branches, et avec d'autres pices de bois; puis il y mit le feu. Pendant que les flammes tenaient l'ennemi distance, il traversa la rivire. 3 Q. Lutatius Catulus, poursuivi par les Cimbres, et n'esprant leur chapper qu'en passant un fleuve dont ils occupaient le bord, fit paratre ses troupes sur une montagne voisine, comme dans l'intention d'y camper; et il dfendit aux soldats de dlier les bagages, de dcharger les fardeaux, et de s'carter des rangs et des enseignes. Pour mieux tromper les ennemis, il fit dresser quelques tentes qu'ils pussent apercevoir, allumer des feux, construire le retranchement par quelques hommes, tandis que d'autres allaient la provision de bois, toujours la vue des Cimbres. Ceux-ci, croyant la ralit de ce qu'ils voyaient, choisirent aussi un lieu pour leur camp; et, pendant qu'ils se dispersaient dans les environs pour se procurer les choses ncessaires au sjour, Catulus, saisissant l'occasion, traversa le fleuve, et dvasta mme leur camp. 4 Crsus, ne pouvant passer gu l'Halys, et n'ayant aucun moyen de construire des bateaux ou un pont, fit creuser un canal qui, de la partie suprieure du rivage, suivit la ligne de son camp, et donna au fleuve un nouveau lit derrire l'arme. 5 Cn. Pompe, vivement poursuivi par Csar, et voulant transporter la guerre hors de l'Italie, tait Brindes, sur le point de s'embarquer. Il obstrua quelques rues, en mura d'autres, en coupa quelques-unes par des fosss, qu'il couvrit en y dressant des pieux qui supportaient des claies charges de terre. Les avenues qui menaient au port furent interceptes par des poutres serres les unes contre les autres et formant une puissante barrire. Ces travaux termins, il feignit de vouloir dfendre la ville, en laissant et l quelques archers sur les remparts. Ses troupes s'embarqurent sans bruit; et, ds qu'il fut en mer, les archers, se retirant par des chemins qui leur taient connus, le rejoignirent l'aide de petites embarcations. 6 Le consul C. Duilius, ayant pntr imprudemment dans le port de Syracuse[31], et s'y voyant enferm par une chane tendue l'entre, fit passer tous ses soldats de la poupe de ses vaisseaux, qui, ayant par cette manoeuvre l'arrire inclin et la proue releve, furent lancs force de rames, et s'engagrent sur la chane. Aprs quoi, les soldats s'tant ports vers la proue, leur poids entrana les vaisseaux de l'autre ct de l'obstacle. 7 Lysandre, de Lacdmone, enferm avec toute sa flotte dans le port d'Athnes, dont les troites issues taient gardes par les vaisseaux ennemis, dbarqua secrtement ses troupes sur le rivage, et fit passer, l'aide de rouleaux, ses vaisseaux dans le port de Munychie, voisin de celui d'Athnes. 8 En Espagne, Hirtuleius, lieutenant de Sertorius, s'tant engag entre deux montagnes escarpes, dans un long et troit dfil, et n'ayant qu'un petit nombre de cohortes, apprit que l'ennemi approchait avec des forces considrables. Aussitt il fit creuser un foss d'une montagne l'autre, le surmonta d'une palissade laquelle il mit le feu, et s'chappa en arrtant ainsi l'ennemi. 9 Pendant la guerre civile, C. Csar, s'tant avanc avec ses troupes pour prsenter la bataille Afranius, s'aperut qu'il ne pourrait se retirer sans danger. Il fit rester la premire et la seconde ligne sous les armes, dans l'ordre primitif de la bataille, pendant que la troisime, travaillant derrire les deux autres, l'insu de l'ennemi, creusait un foss de quinze pieds, dans l'enceinte duquel ses soldats se retirrent, au coucher du soleil, et restrent sons les armes. 10 Pricls. gnral athnien, pouss par les troupes du Ploponnse dans un lieu entour de rochers escarps qui n'offraient que deux issues, coupa l'une par un foss trs large, comme pour la fermer l'ennemi, et tendit son camp vers l'autre, feignant de vouloir sortir de ce ct. Les troupes qui le tenaient investi, loin de croire que son arme s'chapperait par le foss qu'elle avait creus elle-mme, accoururent toutes en tte de l'autre passage. Alors Pricls, qui avait prpar des ponts, les jeta sur le foss, et fit sortir ses soldats sans prouver aucune rsistance. 11 Lysimaque, un des gnraux qui se partagrent l'empire d'Alexandre, avait dessein de camper sur une haute colline; mais, conduit sur une autre moins leve, par la faute de ses guides, et craignant que les ennemis, qui taient posts plus haut, ne vinssent fondre sur lui, il tablit son retranchement, et fit creuser en de trois fosss, ainsi que d'autres encore autour des tentes, de sorte que le camp tout entier en tait sillonn. Puis, quand il eut ainsi coup le passage l'ennemi, il se fit des ponts sur les fosss avec de la terre et des branchages, et gagna en toute hte des lieux plus levs. 12 En Espagne, T. Fonteius Crassus, tant all faire du butin avec trois mille hommes, se trouva enferm par Hasdrubal dans une position dangereuse. l'entre de la nuit, n'ayant fait part de sa rsolution qu'aux premiers rangs, il s'chappa en traversant les postes ennemis, au moment o l'on s'y attendait le moins. 13 L. Furius, s'tant engag dans un lieu dsavantageux, et voulant cacher son inquitude, afin de ne pas jeter l'alarme parmi ses troupes, se dtourna peu peu, en feignant de s'tendre pour attaquer l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena son arme intacte, sans qu'elle et connu le danger qu'elle avait couru. 14 Pendant la guerre contre les Samnites, le consul Cornlius Cossus tant surpris par l'ennemi dans un lieu o il courait du danger, le tribun P. Decius lui conseilla de faire occuper une hauteur qui tait prs de l, par un dtachement qu'il s'offrit commander. L'ennemi, attir sur ce point, laissa chapper le consul, mais enveloppa Decius, et le tint assig. Celui-ci triompha encore de cette difficult par une sortie nocturne, et revint auprs du consul, sans avoir perdu un seul homme. 15 Une action semblable a t faite, sous le consulat d'Atilius Calatinus, par un chef dont le nom nous a t diversement transmis: les uns l'appellent Laberius, quelques autres Q. Cditius, la plupart Calpurnius Flamma[32]. Voyant que les troupes taient entres dans une valle dont toutes les hauteurs taient occupes par l'ennemi, il demande et obtient trois cents hommes, qu'il exhorte sauver l'arme par leur courage, et s'lance avec eux au milieu de cette valle. Les ennemis descendent de toutes parts pour les tailler en pices; mais, arrts par un combat long et acharn, ils laissent au consul le temps de s'chapper avec son arme. 16 En Ligurie, l'arme du consul L. Minucius s'tant engage dans un dfil qui rappelait aux soldats le dsastre des Fourches Caudines, ce gnral donna l'ordre aux Numides, ses auxiliaires, qui, ainsi que leurs chevaux, inspiraient le mpris par leur mauvaise mine, d'aller caracoler vers les issues occupes par les ennemis. Ceux-ci, craignant une surprise, tablirent des avant- postes. De leur ct, les Numides, pour se faire mpriser davantage, se laissaient dessein tomber de cheval, se donnant en spectacle et excitant la rise. Cette trange manoeuvre mit le dsordre chez les barbares, qui abandonnrent leurs rangs pour regarder, Aussitt que les Numides s'en aperurent, ils approchrent peu peu; puis, donnant de l'peron, ils passrent travers les postes mal gards de l'ennemi, firent irruption dans les campagnes voisines, et forcrent par l les Liguriens courir la dfense de ce qui leur appartenait, et laisser chapper les Romains, qu'ils tenaient enferms. 17. Pendant la guerre Sociale, L. Sylla, surpris dans un dfil voisin d'sernia, se rendit prs de l'arme ennemie, commande par Mutilus, et, dans une entrevue qu'il avait demande, il discuta sans succs les conditions de la paix; mais, s'tant aperu que les ennemis se tenaient peu sur leurs gardes, cause de la suspension des hostilits, il sortit de son camp pendant la nuit, et, pour faire croire que son arme y tait reste, il y laissa un trompette avec ordre de sonner chacune des veilles, et de le rejoindre aprs avoir annonc la quatrime. Grce cette ruse, il put conduire en des lieux srs ses troupes, tous ses bagages et ses machines de guerre. 18 Le mme gnral, faisant la guerre contre Archelas, lieutenant de Mithridate dans la Cappadoce, et ayant lutter la fois contre la difficult des lieux et contre un grand nombre d'ennemis, fit des propositions de paix, conclut mme une trve, et, quand il eut par l tromp la vigilance de l'ennemi, il s'chappa. 19 Hasdrubal, frre d'Hannibal, ne pouvant sortir d'un dfil dont les issues taient gardes par Claudius Nron, prit avec celui-ci l'engagement de quitter l'Espagne, si on lui laissait la retraite libre. Puis, chicanant sur les conditions du trait, il gagna quelques jours, qu'il mit tous profit, pour faire chapper son arme par dtachements, travers des sentiers troits, que l'ennemi avait nglig d'occuper. Aprs quoi il s'enfuit aisment lui-mme avec ses troupes lgres. 20 Spartacus, que M. Crassus tenait enferm par un foss, fit tuer des prisonniers et des bestiaux, combla le foss avec leurs corps, pendant la nuit, et passa par-dessus[33]. 21 Ce mme chef, assig sur le Vsuve, fit des liens de vigne sauvage, l'aide desquels il descendit la montagne du ct le plus escarp, et par cela mme le moins gard; et non seulement il s'chappa, mais encore il alla par un autre ct jeter une telle pouvante dans l'arme de Clodius, que plusieurs cohortes plirent devant soixante-quatorze gladiateurs. 22 Le mme Spartacus, envelopp par l'arme du proconsul P. Varinius, planta devant la porte de son camp, et de faibles intervalles les uns des autres, des pieux auxquels furent attachs des cadavres vtus et arms, qu'on devait prendre de loin pour un avant-poste, et alluma des feux dans toute l'tendue du camp. Ayant tromp l'ennemi par cette fausse apparence, il emmena ses troupes pendant le silence de la nuit. 23 Brasidas, gnral lacdmonien, surpris dans les environs d'Amphipolis par les Athniens, qui lui taient suprieurs en nombre, se laissa entourer, afin que les rangs de l'ennemi s'affaiblissent en formant une longue enceinte, et s'ouvrit un passage par l'endroit le plus clairci. 24. Iphicrate, dans une expdition en Thrace, ayant tabli son camp dans un lieu bas, et s'tant aperu que les, ennemis occupaient une hauteur voisine, d'o ils ne pouvaient descendre que par un seul passage pour le surprendre, laissa dans le camp pendant la nuit quelques soldats auxquels il donna l'ordre d'allumer un grand nombre de feux; et son arme, qu'il avait fait sortir, s'tant poste de chaque ct de cette issue, laissa passer les barbares Puis, tournant contre ceux-ci la difficult que le terrain lui avait prsente lui-mme, Iphicrate, avec une partie des siens, les chargea en queue et les tailla en pices, tandis que le reste de son arme s'emparait de leur camp. 25 Darius, pour cacher sa retraite aux Scythes, laissa des chiens et des nes dans son camp[34]. Les ennemis, entendant aboyer et braire ces animaux, ne se doutrent point du dpart de Darius. 26 Les Liguriens employrent un moyen analogue pour tromper la vigilance des Romains: ils attachrent des arbres, en diffrents endroits de leur camp, de jeunes boeufs qui, ainsi spars les uns des autres, redoublrent leurs mugissements, et firent croire par l que l'arme tait toujours prsente. 27 Hannon, cern par des troupes ennemies, amoncela sur le lieu par o il pouvait le plus facilement s'chapper, une grande quantit de menu bois auquel il mit le feu. Les ennemis ayant abandonn cette position pour aller garder les autres issues, il fit passer ses soldats travers les flammes, aprs leur avoir recommand de se couvrir le visage avec leurs boucliers, et les jambes avec des vtements. 28 Hannibal, voulant sortir d'un lieu dsavantageux o il tait menac de la disette, et serr de prs par Fabius Maximus, chassa de ct et d'autre, pendant la nuit, des boeufs aux cornes desquels il avait attach des faisceaux de sarment[35], qui furent allums. Ces animaux, effrays par la flamme que leurs mouvements excitaient encore, se rpandirent au loin sur les montagnes, et firent paratre en feu tous les lieux qu'ils parcouraient. Les soldats romains, qui taient venus en observation, crurent d'abord que c'tait un prodige; mais quand Fabius fut inform de la ralit, il craignit que ce ne ft un pige, et retint ses troupes dans le camp: alors les barbares s'chapprent de ce lieu sans rencontrer aucun obstacle. VI. Des embuscades dresses dans les marches. 1 Fulvius Nobilior, conduisant son arme du Samnium dans la Lucanie, et apprenant par des dserteurs que l'ennemi devait attaquer son arrire-garde, donna l'ordre sa meilleure lgion de marcher en tte, et plaa en queue les quipages. L'ennemi, profitant de cette disposition comme d'une occasion favorable, se jeta sur le bagage. Alors Fulvius rangea sa droite cinq cohortes de la lgion dont on vient de parler, et les cinq autres sa gauche; puis, tendant ses deux lignes du ct de l'ennemi, que le pillage occupait, il l'enveloppa et le tailla en pices. 2 Le mme Fulvius, vivement press par l'ennemi dans une marche, et rencontrant une rivire qui tait trop peu considrable pour lui fermer le passage, mais assez rapide pour le retarder, embusqua en de une de ses deux lgions, afin que les ennemis, ne craignant pas le petit nombre des soldats qu'ils verraient, le poursuivissent avec plus de tmrit. Le fait ayant rpondu son attente, la lgion qu'il avait poste sortit du lieu de l'embuscade, fondit sur eux, et les mit en droute. 3 Iphicrate marchait vers la Thrace, forc par la nature des lieux d'tendre son arme en longueur, lorsqu'il apprit que l'ennemi avait dessein d'attaquer son arrire-garde. Il ordonna ses cohortes d'ouvrir leurs rangs en appuyant de chaque ct du chemin, et de s'arrter; et aux autres troupes, de hter le pas comme dans une fuite. mesure qu'elles dfilaient devant lui, il retenait les hommes d'lite; et quand il vit les ennemis ple- mle, chauffs au pillage, et dj fatigus, il fondit sur eux avec ses soldats reposs et en bon ordre, les tailla en pices, et leur enleva le butin. 4 Sur le passage de l'arme romaine, qui devait traverser la fort Litana[36], les Boens avaient sci les arbres de telle manire que, soutenus par une trs faible partie de leurs troncs, ils devaient cder au moindre choc; puis ils s'taient embusqus l'extrmit de la fort. Ds que les Romains s'y furent engags, les Boens donnrent l'impulsion aux arbres qui taient le plus prs d'eux: ceux-ci dterminant la chute des autres sur l'arme romaine, un grand nombre de soldats furent crass. VII. Comment on parat avoir ce dont on manque, et comment on y supple. 1 L. Ccilius Metellus, n'ayant pas de vaisseaux propres transporter ses lphants[37], joignit ensemble des tonneaux qu'il couvrit de planches, embarqua les lphants sur ce radeau, et leur fit passer le dtroit de Sicile. 2 Hannibal, ne pouvant contraindre ses lphants traverser un fleuve trs profond[38], et n'ayant pas de bateaux, ni de bois pour construire des radeaux, ordonna qu'on blesst au-dessous de l'oreille le plus mchant de ces animaux, et que celui qui l'aurait frapp se jett aussitt la nage, et traverst le fleuve en fuyant. L'lphant, que la blessure rendit furieux, voulant pour suivre l'auteur de son mal, franchit le fleuve, et les autres n'hsitrent plus en faire autant. 3 Des gnraux carthaginois, devant quiper une flotte, et manquant de sparte pour faire des cordages, y supplrent avec les cheveux des femmes. 4 Les Marseillais et les Rhodiens recoururent au mme expdient. 5 M. Antoine, fuyant aprs sa dfaite Mutine, donna des corces ses soldats pour se faire des boucliers. 6 Spartacus et ses soldats avaient des boucliers d'osier recouverts de peaux. 7 Il n'est pas hors de propos, ce me semble, de rapporter ici cette belle action d'Alexandre le Grand. Lorsque, traversant les dserts de l'Afrique, il tait, comme toute son arme, en proie une soif brlante, un soldat lui prsenta de l'eau dans un casque. Il la rpandit terre, la vue de tous. Par cet exemple de temprance il produisit plus d'effet sur ses soldats, que s'il et pu partager avec eux cette eau. VIII. Mettre la division chez les ennemis.[39] 1 Lorsque Coriolan se vengeait, les armes la main, de son ignominieuse condamnation, il prserva du ravage les proprits des patriciens, tandis qu'il brlait et dvastait celles des plbiens, voulant par l rompre l'accord qui rgnait entre les Romains. 2 Hannibal, ayant dessein de faire noter d'infamie Fabius, qui lui tait suprieur en vertu, comme en talents militaires, pargna ses proprits tout en ravageant celles des autres Romains. Mais la grandeur d'me de Fabius mit sa fidlit l'abri de tout soupon: il vendit ses biens au profit de l'tat. 3 Q. Fabius Maximus, tant consul pour la cinquime fois, lorsque les Gaulois, les Ombriens, les trusques et les Samnites runirent leurs forces contre le peuple romain, s'avana leur rencontre au del de l'Apennin; et, pendant qu'il fortifiait son camp prs de Sentinum, il crivit Fulvius et Postumius, qui gardaient Rome, de diriger leurs troupes sur Clusium[40]. Cet ordre excut, les trusques et les Ombriens accoururent la dfense de leur territoire; alors, comme il ne restait plus que les Samnites et les Gaulois, Fabius et son collgue Decius les attaqurent et les dfirent. 4 Les Sabins ayant lev une grande arme, et quitt leur territoire pour se jeter sur celui de Rome, M. Curius envoya, par des chemins dtourns, un dtachement qui ravagea leurs terres, et incendia leurs bourgades dans plusieurs directions. Les Sabins rentrrent chez eux pour arrter cette dvastation; en sorte que Curius eut le triple avantage de saccager le pays ennemi alors sans dfense, de mettre en fuite une arme sans avoir livr bataille, et de la tailler en pices aprs l'avoir disperse. 5 T. Didius, ne trouvant pas son arme assez nombreuse, diffrait la bataille jusqu' l'arrive des lgions qu'il attendait, lorsqu'il apprit que l'ennemi allait marcher leur rencontre. Il convoqua l'assemble, or donna aux soldats de se prparer au combat, et fil dessein ngliger la garde des prisonniers. Il s'en chappa quelques-uns, qui annoncrent aux leurs que les Romains se disposaient les attaquer. Alors, dans l'attente du combat, l'ennemi craignit de diviser ses forces, et renona marcher contre les lgions qu'il voulait surprendre. Celles-ci arrivrent prs de Didius sans avoir t inquites. 6 Dans une des guerres Puniques, quelques villes, ayant dessein de passer du parti des Romains dans celui des Carthaginois, et dsirant, avant de rompre avec les premiers, retirer les otages qu'elles leur avaient donns, feignirent d'avoir querelle avec des peuples voisins, demandrent, des Romains pour mdiateurs, et, quand ceux-ci furent arrivs, elles les retinrent comme otages quivalents, et ne les rendirent qu'aprs avoir reu les leurs. 7 Les Romains ayant envoy une ambassade au roi Antiochus, qui, aprs la dfaite des Carthaginois, avait auprs de lui Hannibal, dont il mettait les conseils profit contre Rome; les dputs[41] eurent de frquents entretiens avec Hannibal, dans le but de le rendre suspect au roi, qui sa prsence tait agrable, et mme utile, cause de son caractre rus et de ses talents militaires. 8 Q. Metellus, faisant la guerre contre Jugurtha, gagna les dputs que ce prince lui avait envoys, et obtint d'eux qu'ils le lui livreraient. Il arrta le mme projet avec une seconde ambassade, puis avec une troisime; mais il ne russit pas s'emparer de Jugurtha, parce qu'il voulait qu'on le lui ament vivant. Toutefois il rsulta de cette machination un grand avantage: des lettres qu'il crivait aux confidents du roi furent interceptes; et celui-ci, ayant immol sa colre tous ces personnages, demeura priv de conseillers, et ne put se faire dans la suite aucun ami. 9 C. Csar, inform par un prisonnier qu'Afranius et Petreius devaient lever le camp la nuit suivante, rsolut de les en empcher sans fatiguer ses troupes. Il ordonna, quand la nuit fut venue, que l'on crit de plier bagage, que l'on conduist grand bruit les btes de somme le long des retranchements des ennemis, et que l'on continut le tumulte, afin que ce dpart simul les retnt dans leur camp. 10 Scipion l'Africain, voulant surprendre des renforts et des convois qui allaient rejoindre Hannibal, envoya leur rencontre M. Thermus, se disposant lui-mme le suivre pour l'appuyer. 11 Denys, tyran de Syracuse, inform qu'une nombreuse arme de Carthaginois devait dbarquer en Sicile pour l'attaquer, fortifia plusieurs chteaux, et donna l'ordre aux troupes qu'il y laissa de les abandonner l'approche de l'ennemi, et de s'chapper en se repliant secrtement vers Syracuse. Les Carthaginois, une fois matres de ces forts, se virent dans la ncessit d'y placer des garnisons; et Denys, ayant rduit, autant qu'il le dsirait, les forces de l'ennemi en les dissminant, tandis qu'en runissant les siennes il s'tait fait une arme presque aussi nombreuse que la leur, prit l'offensive et les dfit. 12 Agsilas, roi de Lacdmone, allant faire la guerre Tissapherne[42], feignit de se diriger sur la Carie, comme devant combattre avec plus de succs dans ce pays montueux[43], contre un ennemi qui lui tait suprieur en cavalerie. Cette dmonstration ayant fait passer Tissapherne lui-mme en Carie, Agsilas fit irruption en Lydie, o tait la capitale du royaume; et, prenant au dpourvu les habitants, il s'empara des trsors du roi. IX. Apaiser les sditions dans l'arme. 1 Le consul A. Manlius, ayant appris que les soldats avaient conspir dans leurs quartiers d'hiver, en Campanie, pour gorger leurs htes et s'emparer de leurs richesses, rpandit le bruit qu'ils auraient encore les mmes quartiers l'hiver suivant. Il sauva la Campanie en djouant ainsi le complot, et saisit toutes les occasions de svir contre ceux qui l'avaient tram. 2 Une sdition dangereuse s'tant leve parmi des lgions romaines, la prudence de Sylla sut en calmer la fureur. Annonant tout coup l'approche de l'ennemi, il fit crier aux armes, et donner le signal. Marcher contre l'ennemi fut la pense de tous les soldats, et l'meute fut apaise. 3 Le snat de Milan ayant t massacr par des soldats, Cn. Pompe, qui craignait de donner lieu une rbellion en n'appelant que les coupables, les ft venir indistinctement avec ceux qui n'avaient pris aucune part cette action[44]. N'tant point spars des autres, par consquent ne se croyant pas appels cause de leur crime, les coupables comparurent avec moins de mfiance; et ceux qui n'avaient rien se reprocher, veillrent la garde des coupables, de peur d'tre taxs de complicit s'ils les laissaient fuir. 4 Des lgions de l'arme de C. Csar s'tant rvoltes, au point de manifester l'intention d'attenter la vie de leur chef, il dissimula sa crainte, s'avana vers les soldats, et, comme ils demandaient leur cong, il le leur donna sur-le-champ, d'un air menaant. peine l'eurent-ils obtenu, que le repentir les fora de faire leur soumission leur gnral, auquel ils furent ds lors plus dvous qu'auparavant. X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent intempestivement. 1 Q. Sertorius, sachant par exprience qu'il ne pouvait rsister aux forces runies des Romains, et voulant le prouver aux barbares ses allis, qui demandaient tmrairement le combat, fit amener en leur prsence deux chevaux, l'un plein de vigueur, l'autre extrmement faible, auprs desquels il plaa deux jeunes gens qui offraient le mme contraste, l'un robuste, l'autre chtif; et il ordonna au premier d'arracher d'un seul coup la queue entire du cheval faible, au second de tirer un un les crins du cheval vigoureux. Le jeune homme chtif s'tant acquitt de sa tche, tandis que l'autre s'puisait force de tirer la queue du cheval faible: Soldats, s'crie Sertorius, je vous ai montr par cet exemple ce que sont les lgions romaines; invincibles quand on les prend en masse, elles seront bientt affaiblies et tailles en pices, si elles sont attaques sparment. 2 Ce mme chef, qui les soldats demandaient inconsidrment le combat, craignant qu'ils n'enfreignissent ses ordres, s'il refusait plus longtemps, permit, un dtachement de cavalerie d'aller attaquer l'ennemi; et, quand il vit cette troupe plier, il en envoya successivement d'autres pour la soutenir, puis il les fit rentrer toutes dans le camp. Alors il montra l'arme entire, sans avoir essuy de perte, quel pouvait tre le rsultat de la bataille qu'elle avait demande. Elle eut dsormais pour lui la plus grande soumission. 3 Agsilas, roi de Lacdmone, dont le camp tait plac sur le bord d'une rivire, en face de celui des Thbains, s'tant aperu que l'arme ennemie tait beaucoup plus nombreuse que la sienne, et voulant ter ses soldats le dsir de livrer bataille, leur annona que les rponses des dieux lui ordonnaient de combattre sur les hauteurs. Alors il laissa une faible troupe vers le fleuve, et gagna la colline. Les Thbains, prenant cette manoeuvre pour un effet de la crainte, traversent la rivire, mettent facilement en fuite ceux qui en dfendaient le passage; mais, s'tant lancs avec trop d'ardeur vers le reste de l'arme, ils ont le dsavantage du terrain, et sont dfaits par des troupes infrieures en nombre. 4 Scorylon, gnral des Daces, sachant bien qu'une guerre civile divisait les Romains, mais ne jugeant pas propos de les attaquer, parce qu'une guerre trangre pouvait rtablir la concorde entre les citoyens, mit aux prises deux chiens en prsence de ses compatriotes; et, tandis que ces animaux se battaient avec le plus d'acharnement, il leur montra un loup, sur lequel ils se jetrent aussitt, dposant leur animosit rciproque. Par cet apologue, il dissuada les barbares d'oprer une attaque qui aurait tourn au profit des Romains. XI. Comment l'arme doit tre excite au combat. 1 Pendant la guerre contre les trusques, l'arme des consuls M. Fabius et Cn. Manlius s'tant mutine, et se refusant combattre, ces chefs affectrent eux-mmes de temporiser, jusqu' ce que les soldats, irrits des insultes de l'ennemi, eurent demand le combat, et jur d'en revenir victorieux. 2 Fulvius Nobilior, tant dans la ncessit de livrer bataille, avec peu de monde, une arme de Samnites, nombreuse et fire de ses succs, feignit d'avoir gagn une des lgions ennemies; et, pour en convaincre ses troupes, il prescrivit aux tribuns, aux premiers officiers et aux centurions, de lui apporter tout ce qu'ils avaient d'argent comptant, ou d'objets d'or et d'argent, pour payer les transfuges, promettant d'ajouter, aprs la victoire, d'amples rcompenses au remboursement des sommes prtes. Les Romains le crurent, engagrent sur-le-champ le combat avec autant d'ardeur que de confiance, et remportrent une clatante victoire. 3 C. Csar, tant sur le point de combattre les Germains commands par Arioviste, et voyant le courage de ses troupes abattu, les rassembla et leur dit que dans cette circonstance la dixime lgion seule marcherait l'ennemi. Par l, il stimula cette lgion, en lui rendant le tmoignage qu'elle tait la plus brave, et fit craindre aux autres de lui laisser elle seule cette glorieuse renomme. 4 Q. Fabius, convaincu que les Romains avaient trop de fiert pour ne pas s'irriter d'un affront, et n'attendant rien de juste ni de modr de la part de Carthage, envoya[45] des dputs dans cette ville pour proposer la paix. Ils en rapportrent des conditions pleines d'injustice et d'insolence; et ds lors l'arme romaine ne respira plus que le combat. 5 Agsilas, ayant tabli son camp prs d'Orchomne, ville allie de Lacdmone, et apprenant que la plupart de ses soldats allaient dposer dans cette place ce qu'ils avaient de plus prcieux, dfendit aux habitants de rien recevoir de ce qui appartenait son arme: il pensait que le soldat combattrait avec plus d'ardeur, quand il se verrait dans la ncessit de dfendre tout ce qu'il possdait. 6 paminondas, gnral des Thbains, tant sur le point de livrer bataille aux Lacdmoniens, et voulant tirer parti, non seulement de la vigueur, mais encore de toutes les affections de ses soldats, leur annona en pleine assemble que les Lacdmoniens avaient rsolu, s'ils taient vainqueurs, de massacrer les hommes Thbes, d'emmener comme esclaves les femmes et les enfants, et de raser la ville. Cette nouvelle exaspra les Thbains, qui, au premier choc, mirent les Lacdmoniens en droute. 7 Leutychidas, gnral lacdmonien, tant sur le point de combattre, le jour mme que ses allis[46] gagnaient une bataille navale, dclara ses soldats, pour leur inspirer plus d'ardeur, et bien qu'il l'ignort encore, qu'on venait de lui annoncer la victoire des allis. 8 Dans un combat[47] contre les Latins, A. Postumius, voyant apparatre deux jeunes hommes cheval, releva le courage des siens en disant que c'taient Castor et Pollux qui venaient leur secours, et rtablit ainsi le combat. 9 Archidamus, de Lacdmone, tant en guerre avec les Arcadiens, plaa au milieu de son camp des armes autour desquelles il fit secrtement marcher des chevaux, pendant la nuit. Le lendemain il montra les pas ses soldats, et leur persuada que Castor et Pollux taient venus cheval dans ce lieu pour les soutenir pendant le combat. 10 Pricls, gnral athnien, aperut, au moment de livrer bataille, un bois d'o l'on pouvait tre en vue des deux armes, bois trs pais, vaste et consacr Pluton. Il y aposta un homme d'une grande taille, augmente encore par de trs hauts cothurnes, et dont le manteau de pourpre et la chevelure inspiraient de la vnration. Debout sur un char attel de chevaux blancs, cet homme devait, au signal du combat, s'avancer, appeler Pricls par son nom, l'encourager, et lui annoncer que les dieux taient du ct des Athniens. la vue de ce prodige, les ennemis prirent la fuite avant mme qu'on lant le javelot. 11 L. Sylla, voulant inspirer du courage ses troupes, leur fit croire que les dieux lui rvlaient l'avenir. En prsence mme de toute l'arme, et au moment de sortir du camp pour combattre, il adressait des prires une petite statue, qu'il avait enleve Delphes, et la suppliait de hter la victoire qu'elle lui avait promise. 12 C. Marius avait auprs de lui une prophtesse[48] de Syrie, dont il feignait de recevoir les prdictions sur l'issue des combats. 13 Q. Sertorius, qui avait une arme de barbares, sans raison et sans discipline, menait sa suite, dans la Lusitanie, une biche blanche d'une beaut remarquable; et, afin que ses ordres fussent observs comme s'ils manaient du ciel, il assurait que cette biche l'avertissait de ce qu'il devait, faire et de ce qu'il devait viter. Les ruses de ce genre ne peuvent tre employes que lorsqu'on connat l'ignorance et la superstition des hommes auxquels on s'adresse; mais il est bien prfrable d'en imaginer qui soient de nature pouvoir tre prises rellement pour des manifestations divines. 14 Alexandre le Grand, au moment d'offrir un sacrifice, se servit d'une teinture pour tracer dans la main que l'aruspice allait porter sur les entrailles des victimes, certaines lettres qui signifiaient qu'il serait vainqueur. Le foie, encore chaud, ayant reu promptement ces caractres, Alexandre les fit voir aux soldats, et accrut par l leur courage, comme si un dieu lui et promis la victoire. 15 L'aruspice Sudins en fit autant, lorsqu'Eumne tait sur le point de livrer bataille aux Gaulois. 16 paminondas, gnral thbain, persuad que ses troupes marcheraient avec plus de confiance contre les Lacdmoniens, si un motif religieux les animait, enleva pendant la nuit les armes suspendues en trophes dans les temples, et fit entendre aux soldats que les dieux les suivaient pour les secourir dans le combat. 17 Agsilas, roi de Lacdmone, ayant fait quelques prisonniers aux Perses, dont l'aspect est effrayant quand ils ont leur costume de guerre, les mit nu, et montra leurs corps blancs et dlicats ses troupes, afin qu'elles n'eussent que du mpris pour de pareils soldats. 18 Glon, tyran de Syracuse, ayant fait dans une guerre contre les Carthaginois, un grand nombre de prisonniers, choisit les plus faibles, surtout parmi les auxiliaires, qui taient trs noirs, et les fit paratre nus en prsence de ses soldats, pour exciter leur mpris. 19 Cyrus, roi de Perse, voulant donner du courage ses sujets, les fatigua toute une journe couper une fort; puis, le lendemain, il leur fit prparer un festin somptueux, et leur demanda laquelle de ces deux journes ils prfraient. Tous s'tant prononcs pour le plaisir prsent: Eh bien, dit-il, c'est par la premire des deux conditions que vous parviendrez celle- ci; car vous ne pouvez tre libres et heureux qu'aprs avoir vaincu les Mdes. Ce fut ainsi qu'il leur inspira le dsir de combattre. 20 L. Sylla, devant livrer bataille, prs du Pire, Archelas, gnral de Mithridate, et voyant que ses troupes manquaient d'ardeur, les contraignit, en les fatiguant par des travaux, demander elles-mmes le signal du combat. 21 Fabius Maximus, qui craignait que ses soldats ne combattissent pas avec assez d'ardeur, dans l'espoir de trouver un refuge sur leurs vaisseaux, y ft mettre le feu avant d'engager l'action. XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimids par de mauvais prsages. 1 Scipion, arrivant d'Italie en Afrique avec son arme, tomba au sortir de son vaisseau, et, voyant ses soldats effrays de cet vnement, sut, par son courage et sa prsence d'esprit, trouver dans cette circonstance un motif d'exhortation: Soldats, s'cria- t-il, rjouissez-vous: je tiens sous moi l'Afrique! 2 C. Csar, tant tomb au moment o il montait sur son navire, s'cria: terre, ma mre, je te tiens![49] voulant faire entendre par l qu'il reviendrait dans ce pays dont il s'loignait. 3 Le consul T. Sempronius Gracchus[50] s'avanait en bataille contre les Picentins, lorsqu'un tremblement terre jeta tout coup l'pouvante dans les deux armes. Il exhorta les siens, les rassura; et, les ayant dtermins fondre sur l'ennemi, que la superstition tenait abattu, il donna l'attaque, et fut vainqueur. 4 Dans l'arme de Sertorius, les boucliers de la cavalerie, par un prodige soudain, parurent ensanglants l'extrieur, ainsi que le poitrail des chevaux. Ce gnral dclara que c'tait un prsage de victoire, parce que ces objets se couvrent ordinairement du sang de l'ennemi. 5 paminondas, voyant ses troupes effrayes de ce qu'une banderole, qui tait suspendue sa lance comme ornement, avait t enleve par le vent et jete sur le tombeau d'un Lacdmonien, leur dit: Soldats, cessez de craindre; voil qui annonce la mort des Lacdmoniens: nous parons les tombeaux pour leurs funrailles. 6 Un mtore enflamm, tomb du ciel pendant la nuit, effrayait les soldats qui l'avaient aperu: C'est, leur dit paminondas, une lumire que la bont des dieux nous envoie. 7 Le mme gnral tait au moment d'en venir aux mains avec les Lacdmoniens, lorsque le sige sur lequel il tait assis se brisa, ce qui fut, pour le commun des soldats, un vnement de sinistre prsage: Allons, s'cria-t-il, nous ne pouvons plus rester assis. 8 C. Sulpicius Gallus, craignant qu'une clipse, qui tait prochaine, ne ft considre par les soldats comme un mauvais prsage, la leur prdit[51], et leur expliqua les causes et les lois de ce phnomne. 9 Pendant qu'Agathocle, de Syracuse, faisait la guerre aux Carthaginois, il y eut une semblable clipse de lune[52], dont les soldats furent effrays comme d'un prodige, il leur expliqua cet vnement, et leur apprit le considrer, quel qu'il ft, comme un phnomne naturel, qui n'avait aucun rapport avec leurs desseins. 10 La foudre tait tombe dans le camp de Pricls et avait effray ses soldats. Il convoqua l'assemble, puis, en prsence de tous, il choqua des pierres l'une contre l'autre, en fit jaillir du feu, et mit fin l'pouvante, en montrant que la foudre s'lance de la mme manire du sein des nuages en conflit. 11 Timothe, gnral athnien, tait sur le point d'engager un combat naval avec les Corcyrens[53], et dj sa flotte se mettait en mouvement, lorsque son pilote donna le signal de la retraite, pour avoir entendu un des rameurs ternuer: Tu es tonn, lui dit Timothe, que parmi tant de milliers d'hommes, il y en ait un qui soit enrhum? 12 Un autre Athnien, Chabrias, vit, au moment de combattre sur mer, la foudre tomber devant son navire, ce qui fut un prodige effrayant aux yeux de ses soldats: Profitons de cet instant, leur dit-il, pour commencer le combat: car Jupiter, le plus grand des dieux, nous montre que sa puissance vient au secours de notre flotte. LIVRE SECOND. PRFACE. Aprs avoir mis en ordre, dans le premier livre, les exemples qui peuvent, mon avis, clairer un gnral sur ce qu'il doit faire avant le combat, je vais donner maintenant ceux qui se rapportent l'action elle-mme, et enfin ceux qui en concernent les suites. Les exemples relatifs au combat se divisent comme il suit: Chapitres I Choisir le moment pour combattre. II Choisir le lieu pour le combat. III De l'ordre de bataille. IV Dconcerter les dispositions de l'arme ennemie. V Des embches. VI Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enferm, il ne rtablisse le combat par dsespoir. VII Cacher les vnements fcheux. VIII Rtablir le combat par un acte de fermet. Voici maintenant, selon moi, ce qu'il convient de faire aprs le combat: IX Si les dbuts de la guerre ont t heureux, il faut achever la victoire. X Si l'on a essuy des revers, il faut y remdier. XI Maintenir dans le devoir ceux dont la fidlit est douteuse. XII Ce qu'il faut faire pour la dfense du camp, lorsqu'on n'a pas assez de confiance en ses forces. XIII De la retraite. I. Choisir le moment pour combattre. 1 P. Scipion, en Espagne, ayant appris qu'Hasdrubal, gnral des Carthaginois, s'avanait contre lui en bataille, ds le matin, avec des troupes qui taient jeun, retint les siennes dans le camp jusqu' la septime heure, leur fit prendre du repos et de la nourriture; puis, quand l'ennemi, press par la faim et la soif, et fatigu d'avoir t longtemps sous les armes, se mit regagner son camp, Scipion fit tout coup sortir son arme[54], engagea le combat, et remporta la victoire. 2 Metellus Pius, ayant affaire Hirtuleius, en Espagne, et voyant que celui-ci s'tait approch de ses retranchements ds la pointe du jour, avec son arme range en bataille, dans le temps le plus chaud de l't, se tint renferm dans le camp jusqu' la sixime heure du jour; et, avec ses troupes ainsi mnages et fraches, il dft aisment un ennemi que l'ardeur du soleil avait abattu. 3 Le mme chef, aprs avoir combin ses forces avec celles de Pompe contre Sertorius, en Espagne, avait souvent offert la bataille ce dernier, qui la refusait parce qu'il se croyait trop faible contre deux. Quelque temps aprs, s'tant aperu que les soldats de Sertorius manifestaient un violent dsir de combattre levant les bras et agitant leurs lances, il pensa qu'il ne devait pas, pour le moment, s'exposer tant d'ardeur: il fit retirer ses troupes, et conseilla Pompe d'en faire autant. 4 Le consul Postumius avait, en Sicile, son camp trois milles de celui des Carthaginois, et chaque jour les gnraux ennemis se prsentaient avec leur arme jusque sous ses retranchements, dont il leur dfendait l'approche en ne leur opposant jamais que de faibles dtachements. Dj cette habitude excitait le mpris des Carthaginois, lorsque Postumius, retenant au camp ses troupes reposes et prtes combattre, soutint comme auparavant, avec un petit nombre de soldats, l'incursion des ennemis, et les arrta mme plus longtemps qu' l'ordinaire. Puis, au moment o ceux-ci, fatigus et presss par la faim, commenaient se retirer, vers la sixime heure, le consul, avec ses troupes fraches, mit en droute cette arme dj puise, comme nous l'avons dit. 5 Iphicrate, gnral athnien, tant inform que les ennemis prenaient leur repas tous les jours la mme heure, ordonna ses troupes d'avancer le leur, puis il les rangea en bataille. Il prit ainsi l'ennemi jeun, et le tint en chec sans engager le combat, et sans lui permettre de se retirer. Enfin, au dclin du jour, il fit rentrer ses troupes, mais les retint sous les armes. Les ennemis, fatigus d'avoir t sur pied, et souffrant de la faim, coururent aussitt prendre du repos et de la nourriture; et, au moment o ils n'taient plus sur leurs gardes, Iphicrate sortit de nouveau, et alla les surprendre dans leur camp. 6 Le mme, faisant la guerre aux Lacdmoniens, avait depuis plusieurs jours son camp tout prs du leur, et les deux armes allaient habituellement, de certaines heures, chercher du fourrage et du bois. Il y envoya un jour les esclaves, ainsi que les valets d'arme, dguiss eu soldats, et retint les soldats dans ses retranchements. Lorsque les ennemis se furent disperss pour faire de semblables approvisionnements, il s'empara de leur camp; et tandis que, sans armes et chargs de fardeaux, ils revenaient attirs par le bruit, il les tua ou les prit facilement. 7 Le consul Virginius, dans la guerre contre les Volsques, voyant ceux-ci fondre sur lui de loin et en confusion, ordonna ses soldats de s'arrter et de tenir le javelot en terre. Les Volsques, arrivant hors d'haleine, furent bientt mis en droute par les troupes reposes du consul. 8 Fabius Maximus, sachant que les Gaulois et les Samnites[55] excellaient au premier choc, tandis que le courage de ses soldats tait infatigable, et s'chauffait mme dans la dure du combat, prescrivit ceux-ci de se borner soutenir la premire attaque, et de fatiguer l'ennemi en tranant l'action en longueur. Ce moyen ayant russi, il fit avancer les rserves; et, reprenant l'offensive avec toutes ses forces, il mit en fuite l'ennemi ds la premire charge. 9 la bataille de Chrone, Philippe, se rappelant qu'il avait des troupes endurcies par une longue exprience de la guerre, tandis que celles des Athniens, braves mais peu exerces, n'avaient de force que dans la premire attaque, fit dessein prolonger le combat; et, aussitt qu'il vit les Athniens se ralentir, il fondit sur eux avec plus de vigueur, il les tailla en pices. 10 Les Lacdmoniens, avertis par des espions que les Messniens taient enflamms de fureur, tel point qu'ils descendaient dans la plaine pour livrer bataille, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, diffrrent d'en venir aux mains. 11 Pendant, la guerre civile. C. Csar tenait l'arme d'Afranius et de Petreius assige, sans qu'elle pt avoir de l'eau. Exaspre dans sa dtresse, elle avait tu toutes ses btes de charge, et tait descendue dans la plaine pour offrir la bataille. Csar retint ses troupes, jugeant dfavorable le moment o l'ennemi tait pouss par la colre et par le dsespoir. 12 Cn. Pompe, voulant faire accepter la bataille Mithridate, qui fuyait devant lui, choisit la nuit pour lui couper la retraite et pour combattre. Il fit cet effet ses dispositions, et mit tout coup l'en nemi dans la ncessit d'en venir aux mains. Il eut mme la prcaution de disposer ses troupes de manire que celles du roi de Pont fussent blouies par la clart de la lune, qu'elles avaient en face, et qui les faisait voir dcouvert. 13 On sait que Jugurtha, qui avait prouv le courage des Romains, ne leur livrait bataille que vers le dclin du jour, afin que, si les siens taient mis en fuite, ils pussent, la faveur de la nuit, se drober la poursuite de l'ennemi. 14 Lucullus, ayant en tte Mithridate et Tigrane, prs de Tigranocerte, dans la Grande Armnie, ne comptait pas plus de quinze mille combattants dans son arme, tandis que les troupes ennemies taient innombrables, mais, par cela mme, difficiles faire manoeuvrer. Profitant de cet inconvnient, Lucullus les attaqua avant qu'elles fussent ranges en bataille, et les mit si promptement en droute, que les deux rois eux-mmes prirent la fuite, aprs s'tre dpouills de leurs insignes. 16 Dans une guerre contre les Pannoniens, Tibre Nron, ayant vu les barbares s'avancer firement au combat ds la pointe du jour, retint ses troupes au camp, laissant les ennemis la merci du brouillard et de la pluie, qui, ce jour-l, tombait en abondance. Enfin, quand il jugea qu'ils taient fatigus d'tre sur pied, et que cette fatigue mme, aussi bien que la pluie, avait abattu leur courage, il donna le signal, les chargea et les dfit. 17 C. Csar, pendant la guerre des Gaules, inform qu'Arioviste, roi des Germains, observant une coutume qui tait comme une loi aux yeux de ses soldats, s'abstenait de combattre pendant le dcours de la lune, choisit ce moment pour l'attaquer[56], et dfit cet ennemi enchan par la superstition. 18 L'empereur Auguste Vespasien livra bataille aux Juifs le jour du sabbat[57], pendant lequel il leur est dfendu de rien faire d'important, et les vainquit. 19 Lysandre, commandant les Spartiates contre les Athniens gos-Potamos, allait souvent, certaine heure, inquiter la flotte ennemie, et faisait ensuite retirer la sienne. Cette manoeuvre tant devenue tout fait habituelle, les Athniens, aprs sa retraite, se dispersaient terre pour leur approvisionnement. Un jour Lysandre fit, comme de coutume, avancer et revenir ses vaisseaux; et, quand la plupart des Athniens se furent spars, il retourna sur ceux qui restaient, les tailla en pices, et s'empara de tous leurs navires. II. Choisir le lien pour le combat. 1 M. Curius, voyant l'impossibilit de rsister la phalange de Pyrrhus[58], quand elle tait dploye, fit en sorte de la combattre dans un lieu troit, o les rangs trop presss devaient s'embarrasser eux-mmes. 2 Cn. Pompe, en Cappadoce, choisit pour, son camp une hauteur, d'o ses troupes, secondes dans leur lan par la pente du terrain, fondirent sur l'arme de Mithridate, et remportrent facilement la victoire. 3 C. Csar, ayant combattre Pharnace, fils de Mithridate, rangea son arme sur une colline, ce qui lui valut une prompte victoire: car les javelots, lancs d'en haut sur les barbares, qui montaient l'attaque, leur firent sur-le-champ prendre la fuite. 4 Lucullus, au moment de livrer bataille Mithridate et Tigrane prs de Tigranocerte, dans la Grande Armnie, se hta d'occuper, avec une partie de ses troupes, un plateau couronnant une hauteur voisine, d'o il fondit sur les ennemis, qui taient plus bas. Il prit en flanc leur cavalerie, la mit en droute, et, l'ayant culbute sur leur infanterie, qu'elle crasa, il obtint une clatante victoire. 5 l'approche des Parthes, Ventidius ne fit sortir son arme du camp que lorsque ces barbares ne furent plus qu'a cinq cents pas de lui. Alors, courant soudainement leur rencontre, il s'approcha tellement, que les flches, qui ne peuvent servir que de loin, leur furent inutiles, et que l'on combattit corps corps. Cet artifice, joint l'assurance qu'il avait montre dans l'attaque, lui donna bientt la victoire sur ces barbares. 6 Hannibal, sur le point d'en venir aux mains avec Marcellus, prs de Numistron, couvrit son flanc de chemins creux et escarps; et, profitant de la disposition du terrain comme d'un retranchement, il vainquit cet illustre capitaine. 7 Prs de Cannes, le mme gnral, ayant observ que du lit du Vulturne[59], plus que de tout autre fleuve, il se lve le matin un grand vent qui lance des tourbillons de sable et de poussire, rangea son arme de manire que toute la violence de ce vent, qu'elle recevait par derrire, donnt dans le visage et dans les yeux des Romains. Admirablement second par un dsavantage qu'il tournait ainsi contre l'ennemi, il remporta une victoire mmorable. 8 Marius, se disposant livrer bataille aux Cimbres et aux Teutons le jour qui avait t fix, fit prendre de la nourriture ses troupes pour leur donner des forces, et les plaa devant son camp, afin que l'arme ennemie, plutt que la sienne, se fatigut en parcourant l'espace qui les sparait. Il mit encore un autre dsavantage du ct des Cimbres: d'aprs la disposition de sa ligne de bataille, les barbares recevaient en face le soleil, le vent et la poussire. 9 Clomne, roi de Sparte, ayant en tte Hippias, gnral athnien, qui lui tait suprieur en cavalerie, joncha d'arbres coups la plaine[60] dans laquelle il voulait combattre, et la rendit inaccessible aux chevaux. 10 Les Ibres, surpris par une arme nombreuse, en Afrique[61], et craignant d'tre envelopps, s'adossrent un fleuve qui, en cet endroit, coulait entre des rives leves. Ainsi dfendus d'un ct par le fleuve, tant d'ailleurs les plus braves, ils firent successivement des charges sur les troupes qui s'approchaient le plus, et dtruisirent ainsi toute l'arme ennemie. 11 Le Lacdmonien Xanthippe, en choisissant d'autres lieux pour combattre, changea par cela seul la fortune de la premire guerre Punique. En effet, tant appel comme mercenaire Carthage, o l'on perdait dj tout espoir, et sachant que les Africains, dont la cavalerie et les lphants faisaient la principale force, recherchaient les hauteurs, tandis que l'arme romaine, suprieure en infanterie, se tenait en rase campagne, il y conduisit aussi les Carthaginois; et l, ayant, au moyen des lphants, jet le dsordre dans les rangs des Romains, il les dispersa, mit leur poursuite la cavalerie numide, et tailla en pices une arme jusqu'alors victorieuse sur terre et sur mer. 12 paminondas, gnral thbain, prt s'avancer en bataille contre les Lacdmoniens, fit courir sur le front de son arme des cavaliers qui levrent un nuage immense de poussire devant les yeux de l'ennemi; et, pendant que celui-ci s'attendait un engagement de cavalerie, paminondas, faisant un circuit avec son infanterie, se posta de manire pouvoir prendre dos les Lacdmoniens, fondit sur eux l'improviste, et les tailla en pices. 13 Contre l'arme innombrable des Perses, trois cents Spartiates dfendirent le pas des Thermopyles, dfil o seulement un pareil nombre d'ennemis pouvaient les combattre de prs. Ainsi gaux en nombre aux barbares, quant la facilit d'en venir aux mains, mais plus braves qu'eux, ils en turent une grande partie; et ils n'auraient pas t vaincus, si les Perses, guids par le tratre Ephialte, de Trachinie, ne les eussent pas surpris par derrire. 14 Thmistocle, gnral athnien, voyant que le parti le plus utile prendre, de la part des Grecs, contre la flotte immense de Xerxs, tait de livrer bataille dans le dtroit de Salamine, et ne pouvant y dterminer ses concitoyens, amena les barbares, au moyen d'une ruse, mettre les Grecs dans la ncessit de profiter de leurs avantages. Par une trahison simule, il envoya un messager Xerxs, pour l'avertir que les Grecs allis songeaient se retirer, et qu'il rencontrerait trop de difficults s'il fallait qu'il assiget leurs villes l'une aprs l'autre. Ce stratagme russit d'abord ter le repos aux barbares, qui furent pendant toute la nuit sur leurs gardes et en observation; puis obliger les Grecs, dont les forces taient entires, combattre avec les barbares, fatigus de leur veille, dans un lieu troit, comme il le dsirait, o Xerxs ne pouvait tirer avantage des nombreux vaisseaux qui faisaient sa force. III. De l'ordre de bataille. 1 Cn. Scipion, prt en venir aux mains avec Hannon, devant Intibili, en Espagne, s'aperut que l'arme carthaginoise tait range de manire que l'aile droite se composait d'Espagnols, soldats vigoureux, mais trangers la cause qu'ils dfendaient, tandis qu' la gauche taient les Africains, hommes moins robustes, mais d'un courage plus ferme. Il ramena en arrire son aile gauche; puis avec la droite, o se trouvaient ses meilleures troupes, il attaqua obliquement[62] l'ennemi, et quand il eut dfait et mis en fuite les Africains, il obligea facilement les Espagnols, qui s'taient tenus en arrire comme spectateurs, capituler. 2 Philippe, roi de Macdoine, faisant la guerre aux Illyriens, et s'tant aperu qu'ils avaient runi leurs meilleurs soldats au centre de leur arme, et que les ailes taient plus faibles, plaa sa droite l'lite de ses troupes, fondit sur l'aile gauche des ennemis, jeta le dsordre dans toute leur arme, et remporta la victoire. 3 Pammns, de Thbes, ayant observ l'arme des Perses, dont l'aile droite tait compose de leurs troupes les plus vigoureuses, rangea la sienne de la mme manire, en mettant droite toute sa cavalerie avec l'lite de l'infanterie, et en opposant aux meilleurs soldats de l'ennemi les plus faibles des siens, auxquels il donna l'ordre de lcher pied ds la premire attaque, et de se retirer dans des lieux couverts de bois et peu accessibles. Ayant ainsi rendu inutiles les principales forces des Perses, lui-mme, avec ses meilleures troupes places l'aile droite, enveloppa leur arme et la mit en droute. 4 P. Cornlius Scipion, qui depuis fut surnomm l'Africain, soutenant la guerre en Espagne contre Hasdrubal, gnral des Carthaginois, sortit du camp plusieurs jours de suite, avec son arme range de manire que l'lite en occupait le centre. Mais, comme l'ennemi se prsentait aussi constamment dans ce mme ordre de bataille, Scipion, le jour o il avait rsolu d'en venir aux mains, changea cette disposition en plaant aux ailes ses plus vaillants soldats, c'est--dire les lgionnaires, et au centre ses troupes lgres, qu'il retint en arrire des autres. Ainsi disposes en forme de croissant, les ailes, o taient ses principales forces, attaqurent l'arme ennemie par les parties les plus faibles, et la mirent facilement en droute. 5 Metellus, lors de la bataille qu'il gagna en Espagne sur Hirtuleius, ayant appris que celui-ci avait mis au centre ses cohortes les plus vigoureuses, ramena en arrire le milieu de son arme, afin qu'il n'y et aucun engagement sur ce point, avant que les ailes de l'ennemi fussent dfaites, et le centre envelopp de toutes parts. 6 Artaxerxs, opposant aux Grecs, qui taient entrs dans la Perse, une arme plus nombreuse que la leur, la rangea de manire les dborder, mettant sur son front de bataille la cavalerie, aux ailes les troupes lgres; et, retardant dessein la marche du centre, il enveloppa les ennemis et les tailla en pices. 7 Hannibal, au contraire, la bataille de Cannes, ayant d'abord ramen les ailes en arrire, et fait avancer le centre, repoussa notre arme ds le premier choc; et, quand la mle fut engage, tandis que ses ailes, selon l'ordre qu'elles avaient reu, s'avanaient en se rapprochant l'une de l'autre, il recevait sur le centre la tmraire imptuosit des Romains, qui furent investis et taills en pices, rsultat d la valeur prouve des vieux soldats d'Hannibal: car cette ordonnance n'est gure praticable qu'avec des troupes que l'exprience a formes tous les incidents des combats. 8 Pendant la seconde guerre Punique, Livius Salinator et Claudius Nron, voyant qu'Hasdrubal, pour chapper la ncessit de combattre, avait post son arme derrire des vignes, sur une colline de difficile accs, dirigrent leurs forces vers les deux ailes, laissant le milieu dgarni, envelopprent l'ennemi en l'attaquant des deux cts, et le dfirent. 9 Hannibal, qui Claudius Marcellus faisait essuyer de frquentes dfaites, avait pris le parti, dans les derniers temps, de camper soit sur les montagnes, soit prs des marais, soit dans d'autres lieux favorables, o son arme occupait de si bonnes positions pour combattre, qu'elle pouvait, si les Romains avaient le dessus, rentrer au camp presque sans perte, et, s'ils lchaient pied, se mettre selon son gr leur poursuite. 10 Le Lacdmonien Xanthippe, livrant bataille M. Attilius Regulus, en Afrique, plaa la premire ligne ses troupes lgres, et au corps de rserve l'lite de son arme; puis il donna l'ordre aux auxiliaires de se retirer aussitt qu'ils auraient lanc le javelot, et, une fois rentrs dans l'intrieur des lignes, de courir promptement aux deux ailes, et d'en sortir pour envelopper eux-mmes les Romains, qui alors seraient aux prises avec ses troupes les plus fortes. 11 Sertorius en fit autant en Espagne contre Pompe. 12 Clandridas, commandant l'arme lacdmonienne contre les Lucaniens, serra son front de bataille afin que son arme part beaucoup moins nombreuse; et quand il vit, cet gard, la confiance de l'ennemi, il tendit ses lignes, l'enveloppa et le mit en droute. 13 Gastron, gnral lacdmonien, tait venu au secours des gyptiens contre les Perses. Sachant que les Grecs taient meilleurs soldats, et inspiraient plus de crainte aux Perses que les gyptiens, il leur donna les armes de ceux-ci et les plaa aux premiers rangs; et, comme les Grecs combattaient sans que la victoire se pronont, il envoya des gyptiens pour les appuyer, Les Perses, aprs avoir soutenu l'effort de troupes qu'ils prenaient pour des gyptiens, lchrent pied la vue d'une arme qui leur semblait tre celle des Grecs, dont ils redoutaient l'approche. 14 Cn. Pompe, faisant la guerre en Albanie, et voyant que l'avantage de l'ennemi tait dans une cavalerie innombrable, embusqua son infanterie dans un lieu troit, prs d'une colline, et voulut qu'elle couvrt ses armes, dont l'clat pouvait la trahir. Ensuite il fit avancer sa cavalerie dans la plaine, comme si elle tait suivie du reste de l'arme, avec ordre de faire retraite ds la premire attaque de l'ennemi, et de se ranger aux deux ailes lorsqu'on arriverait prs de l'infanterie mise en embuscade. Cette manoeuvre excute, les cohortes, ayant le passage libre, sortirent tout coup de leur retraite, se jetrent au milieu des ennemis, qui s'taient imprudemment avancs, et les taillrent en pices. 15 M. Antoine, ayant affaire aux Parthes, qui accablaient son arme d'une grle de flches, ordonna ses soldats de s'arrter et de former la tortue. Les traits glissrent par-dessus, et l'ennemi s'puisa en vains efforts contre les Romains. 16 Hannibal, ayant combattre Scipion en Afrique, [63] avec une arme compose de Carthaginois et d'auxiliaires, parmi lesquels taient des soldats de diverses nations, mme des Italiens, avait mis devant son front de bataille quatre-vingts lphants, pour jeter le dsordre dans l'arme ennemie, et derrire eux les auxiliaires gaulois, liguriens, balares et maures. Ces troupes, qui ne pouvaient prendre la fuite parce que les Carthaginois se tenaient derrire elles, devaient, sinon faire prouver des pertes aux ennemis, du moins les harceler. Les Carthaginois formaient la seconde ligne, pour tomber, encore frais, sur les Romains dj fatigus. En dernier lieu venaient les Italiens, dont Hannibal suspectait la fidlit et le courage, attendu que la plupart avaient t amens malgr eux de leur pays. cette ordonnance de bataille, Scipion opposa ses formidables lgions, qu'il rangea sur trois lignes, hastati, principes et triarii; et, au lieu de les disposer par cohortes entires, il laissa entre les manipules des intervalles par lesquels les lphants, pousss par l'ennemi, devaient franchir les lignes sans rompre les rangs. Afin que l'arme ne prsentt pas de vides, ces intervalles taient remplis par des vlites arms la lgre, auxquels on avait ordonn de se retirer, soit en arrire, soit de ct, l'approche des lphants. Enfin la cavalerie tait rpartie entre les deux ailes: droite celle des Romains, sous les ordres de Llius; gauche celle des Numides, commande par Masinissa. Ce fut sans doute cette sage disposition que, Scipion dut la victoire. 17 Archelas, voulant jeter le dsordre dans l'arme de L. Sylla, forma sa premire ligne avec des chars arms de faux, la seconde avec la phalange macdonienne, et mit la troisime les auxiliaires, arms la manire des Romains, et mls des dserteurs italiens dont la rsolution lui inspirait beaucoup de confiance; enfin les troupes lgres furent places la rserve. Sa cavalerie, qui tait trs nombreuse, se rangea aux deux ailes, pour envelopper l'ennemi. De son ct, Sylla couvrit ses deux flancs de larges fosss, aux extrmits desquels il tablit des redoutes, et, par l, russit ne pas tre cern par l'ennemi, qui avait plus d'infanterie, et surtout plus de cavalerie que lui. Il disposa son infanterie sur trois lignes, entre lesquelles il mnagea des intervalles pour ses troupes lgres et pour sa cavalerie, qu'il avait place la dernire, afin de pouvoir la lancer selon le besoin. Puis il ordonna ceux de la seconde ligne de ficher solidement en terre un grand nombre de pieux rapprochs les uns des autres, en de desquels devait rentrer, l'approche des chars, la premire ligne des combattants. Enfin, toute l'arme ayant la fois pouss un grand cri, il commanda aux vlites et aux troupes lgres de lancer leurs flches. Aussitt les chars de l'ennemi, soit parce qu'ils s'embarrassaient dans les pieux, soit que les chevaux fussent pouvants par les cris et par les flches, retournrent sur eux-mmes, et rompirent l'ordre de bataille des Macdoniens. Sylla, les voyant plier, fondit sur eux; mais Archelas lui opposa sa cavalerie: alors celle des Romains s'lana, mit l'ennemi en fuite, et acheva la victoire. 18 C. Csar arrta de mme, l'aide de pieux, et rendit inutiles les chars faux des Gaulois. 19 Alexandre, la bataille d'Arbelles, craignant le grand nombre des ennemis, mais se fiant au courage de ses troupes, les rangea de manire que, faisant front de toutes parts, elles pouvaient combattre de quelque ct qu'elles fussent attaques. 20 Paul mile, livrant bataille Perse, roi de Macdoine, qui avait form son centre d'une double phalange flanque de troupes lgres, et mis sa cavalerie aux deux ailes, disposa son arme sur trois lignes, par dtachements formant le coin, et laissant des intervalles d'o il lanait de temps en temps ses vlites. Voyant que cette ordonnance ne lui donnait aucun avantage, il simula une retraite pour attirer l'ennemi dans des lieux ingaux, dont il avait eu soin de s'assurer l'avantage. Mais comme les Lacdmoniens, se mfiant de cette manoeuvre, le suivaient en bon ordre, il fit courir toute bride ses cavaliers de l'aile gauche le long du front de la phalange, afin que, par leur imptuosit mme, ils pussent, en prsentant leurs armes, abattre les lances des ennemis. Se voyant ainsi dsarms, les Macdoniens quittrent leurs rangs et prirent la fuite. 21 Pyrrhus, combattant pour les Tarentins, prs d'Asculum, suivit le prcepte d'Homre[64], qui met au centre les plus mauvais soldats: il plaa l'aile droite les Samnites et les pirotes, la gauche les Bruttiens, les Lucaniens et les Sallentins, au centre les Tarentins, et fit de la cavalerie et des lphants son corps de rserve. De leur ct, les consuls distriburent sagement leur cavalerie aux deux ailes, et rangrent les lgions au front de bataille et la rserve, en y mlant les auxiliaires. Il y avait, le fait est constant, quarante mille hommes de part et d'autre. Pyrrhus eut la moiti de son arme dtruite, et du ct des Romains la perte ne fut que de cinq mille hommes. 22 Cn. Pompe, rangeant son arme en bataille contre C. Csar, Pharsale, la mit sur trois lignes[65], dont chacune avait dix rangs de profondeur. Il plaa les lgions, chacune selon sa valeur, aux ailes et au centre, et remplit avec les recrues les intervalles qu'elles prsentaient. droite, six cents cavaliers taient posts sur l'nipe, dans un lieu dfendu par le lit et par les eaux dbordes de la rivire; et tout le reste de la cavalerie, runie aux troupes auxiliaires, composait l'aile gauche, et devait envelopper l'ennemi. Contre cette ordonnance, Jules Csar disposa galement son arme sur trois lignes, les lgions au centre; et, pour n'tre point tourn, il appuya son aile gauche contre des marais. l'aile droite tait la cavalerie, mle une infanterie fort agile, qu'on avait exerce, pour combattre, aux mmes manoeuvres que les cavaliers. Enfin il mit la rserve six cohortes pour les cas imprvus, ranges obliquement sur la droite, par o il attendait la cavalerie de l'ennemi; et c'est ce qui, dans cette journe, contribua le plus au succs de Csar. En effet, la cavalerie de Pompe s'tant lance de ce ct, ces mmes cohortes la chargrent tout coup, la mirent en fuite, et la rejetrent sur les lgions, qui en firent un grand carnage. 23 L'empereur Csar Auguste Germanicus, ne pouvant mettre fin aux combats de sa cavalerie avec les Cattes, parce que ceux-ci se rfugiaient chaque instant dans leurs forts, donna l'ordre ses soldats, aussitt qu'ils seraient arrts par la difficult des lieux, de sauter bas de cheval, et d'engager des combats d'infanterie. Cette manoeuvre lui assura une victoire qui fut partout admire. 24 C. Duilius, voyant que la flotte lgre et exerce des Carthaginois se jouait de ses pesants navires, et rendait inutile la valeur de ses soldats, imagina des mains de fer qui accrochaient les vaisseaux ennemis; alors les Romains, jetant des ponts, allaient combattre corps corps, et taillaient en pices les Carthaginois sur leurs propres btiments. IV. Dconcerter les dispositions de l'arme ennemie. 1 Papirius Cursor le fils, tant consul, et combattant les Samnites, dont la rsistance opinitre rendait la victoire incertaine, chargea, l'insu de ses soldats, Spurius Nautius de conduire sur une colline qui regardait le flanc de la bataille, quelques cavaliers auxiliaires, et des valets d'arme monts sur des mulets, puis de les en faire descendre grand bruit, et en tranant par terre des branches d'arbres. Aussitt que ce dtachement fut en vue, Papirius cria ses troupes que son collgue arrivait victorieux, et qu'elles devaient, de leur ct, conqurir la gloire du prsent combat. Cet incident ranima l'ardeur des Romains; et, quand les Samnites aperurent la poussire, ils furent saisis d'pouvante, et prirent la fuite. 2 Fabius Rullus Maximus, consul pour la quatrime fois, ayant tent par tous les moyens, mais en vain, de rompre la ligne de bataille des Samnites, prit enfin le parti de retirer des rangs les hastati, et de les envoyer avec Scipion, son lieutenant, s'emparer d'une colline d'o ils pouvaient fondre sur les derrires de l'ennemi. Le succs de cette manoeuvre vint accrotre le courage des Romains, et les Samnites, effrays et cherchant fuir, furent taills en pices. 3 Minucius Rufus, serr de prs par les Scordisques et les Daces, qui lui taient suprieurs en nombre, dtacha quelques cavaliers et des trompettes, sous la conduite de son frre, avec ordre, aussitt que le combat serait engag, de se montrer tout coup sur un autre point, et de faire sonner la charge. Au bruit des trompettes, qui tait augment par l'cho des montagnes, l'ennemi, persuad qu'il arrivait des forces considrables, fut effray et se retira. 4 Le consul Acilius Glabrion, ayant engag un combat prs des Thermopyles, contre le roi Antiochus, qui se rendait en Achae avec son arme, lutta en vain contre le dsavantage des lieux, et et t mme repouss avec perte, si Porcius Caton, alors consulaire, et nomm par le peuple tribun des soldats, n'et fait un dtour pour aller dbusquer les toliens des sommets du Callidrome, o ils avaient pris position, et ne se ft montr tout coup sur une colline qui dominait le camp du roi. Les troupes d'Antiochus en prirent l'pouvante: attaques des deux cts la fois, elles furent mises en droute, et leur camp resta au pouvoir des Romains. 5 Le consul C. Sulpicius Peticus, sur le point d'en venir aux mains avec les Gaulois, envoya secrtement les valets de l'arme, avec des mulets, sur des hauteurs voisines, d'o ils devaient, une fois l'action engage, se mettre en vue des combattants comme un corps de cavalerie. Les Gaulois, croyant que des renforts arrivaient aux Romains, se retirrent au moment o ils taient presque victorieux. 6 Marius, ayant dessein de livrer bataille aux Teutons le jour suivant, prs d'Aqu Sexti[66], envoya, pendant la nuit, Marcellus prendre position de l'autre ct de l'arme ennemie, avec un petit dtachement de cavaliers et de fantassins, qu'il fit paratre plus nombreux en y joignant des valets et des vivandiers arms, avec la plus grande partie des btes de somme, quipes de manire qu'on pt les prendre pour de la cavalerie. Cette troupe, qui avait l'ordre de descendre dans la plaine derrire l'ennemi, aussitt qu'elle verrait commencer le combat, inspira une telle frayeur aux Teutons par son apparition soudaine, que ces ennemis si redoutables prirent la fuite. 7 Dans la guerre des fugitifs, Licinius Crassus, au moment de ranger son arme en bataille, prs de Calamarque, contre Castus et Gannicus, gnraux des Gaulois, fit passer de l'autre ct d'une montagne ses lieutenants C. Pomptinius et Q. Marcius Rufus, avec douze cohortes. Quand le combat fut engag, ces troupes descendirent derrire l'arme ennemie, en poussant de grands cris, et y jetrent un tel dsordre, qu'elle prit la fuite sur tous les points, sans pouvoir se reformer. 8 M. Marcellus, craignant que l'on ne juget par les cris des soldats qu'ils taient en petit nombre, ordonna aux valets de troupes, aux esclaves, et aux gens de toute espce qui le suivaient, de crier en mme temps. Cette apparence d'une grande arme pouvanta l'ennemi. 9 Valerius Lvinus, ayant tu un simple soldat dans un combat qu'il livrait Pyrrhus, leva son pe ensanglante, et fit croire aux deux armes qu'il avait tu le roi. Aussitt les ennemis, persuads qu'ils avaient perdu leur chef, et consterns par cette imposture, rentrrent avec effroi dans leur camp[67]. 10 Dans un combat contre C. Marius, en Numidie, Jugurtha, qui avait appris la langue latine en sjournant dans les camps romains, courut devant sa premire ligne, et cria en latin qu'il venait de tuer C. Marius, ce qui fit prendre la fuite un grand nombre des ntres. 11 Myronide, gnral athnien, ayant livr bataille aux Thbains, et voyant que le succs tait douteux, s'lana tout coup vers l'aile droite de son arme, et s'cria que l'aile gauche tait dj victorieuse. Cette nouvelle donna de l'ardeur aux Athniens, et pouvanta l'ennemi, qui perdit la victoire. 12 Crsus fit marcher une troupe de chameaux contre la cavalerie ennemie, qui tait plus forte que la sienne; les chevaux, effrays de l'aspect et de l'odeur de ces animaux, renversrent leurs cavaliers et allrent se rejeter sur l'infanterie, dont ils causrent aussi la dfaite. 13 Pyrrhus, roi d'pire, combattant en faveur des Tarentins, trouva un semblable avantage dans ses lphants, pour mettre le dsordre dans l'arme romaine. 14 Les Carthaginois ont souvent fait usage de ce moyen contre les Romains. 15 Les Volsques tant camps dans un lieu environn de broussailles et de bois, Camille incendia tout ce qui pouvait communiquer le feu jusqu' leurs retranchements, et les obligea ainsi d'abandonner leur camp. 16 P. Crassus, pendant la guerre Sociale, fut surpris de la mme manire avec toute son arme. 17 Les Espagnols, dans un combat contre Hamilcar, placrent leur front de bataille des chariots attels de boeufs et chargs de bois rsineux, de suif et de soufre, et y mirent le feu quand on donna le signal de l'attaque. Les boeufs, dirigs contre l'arme ennemie, y jetrent l'pouvante et le dsordre. 18 Les Falisques et les Tarquiniens revtirent d'habits sacerdotaux un certain nombre des leurs, qui s'avancrent, semblables des furies, agitant des torches et des serpents, et pouvantrent l'arme romaine. 19 Les Viens et les Fidnates eurent le mme succs, en s'armant de torches enflammes. 20 Athas, roi des Scythes, combattant l'arme des Triballiens, qui tait plus nombreuse que la sienne, ordonna aux femmes, aux enfants, et tous ceux qui taient peu propres au combat, d'aller, avec des troupeaux d'nes et de boeufs, derrire l'arme ennemie, et de se montrer lances dresses; puis il rpandit le bruit que c'taient des renforts venus des extrmits de la Scythie. L'ennemi le crut, et prit la fuite. V. Des embches. 1 Romulus s'tant approch des murs de Fidnes, aprs avoir embusqu une partie de ses troupes, simula une retraite, et attira ainsi sa poursuite les Fidnates jusqu'au lieu o taient cachs les siens. Ceux-ci, voyant leurs ennemis en dsordre et sans mfiance, fondirent sur eux de toutes parts, et les taillrent en pices. 2 Le consul Q. Fabius Maximus, envoy au secours des Sutriens contre les trusques, attira sur lui toutes les forces de l'ennemi, et bientt, feignant d'avoir peur et de prendre la fuite, il gagna des hauteurs, d'o il retomba sur les trusques, qui montaient ple-mle derrire lui; et non seulement il fut vainqueur, mais encore il s'empara de leur camp. 3 Sempronius Gracchus, ayant combattre les Celtibriens, feignit de les redouter, et se tint dans son camp. Il fit ensuite sortir ses troupes lgres, qui, aprs avoir harcel les ennemis, lchrent pied tout coup, et russirent les loigner de leurs retranchements. Alors Sempronius, les voyant accourir confusment, prit l'offensive, et les battit tel point, que leur camp tomba en son pouvoir. 4 Le consul Metellus, faisant la guerre en Sicile contre Hasdrubal, et observant l'arme ennemie avec d'autant plus de soin qu'elle tait trs nombreuse et renforce de cent trente lphants, affecta de la crainte, tint ses troupes renfermes dans Panorme, et fit creuser un large foss en avant de la place; puis, voyant arriver cette arme, avec les lphants la premire ligne, il ordonna ses hastati d'aller lancer des flches contre ces animaux, et de se rfugier aussitt dans le retranchement. Irrits de cette bravade, ceux qui conduisaient les lphants les firent descendre jusque dans le foss mme[68], et, quand ils s'y furent engags, une partie de ces animaux fut accable d'une grle de traits, et les autres, se retournant contre les Carthaginois, mirent le dsordre dans leur arme. Alors Metellus, qui n'attendait que l'occasion, s'lana avec toutes ses troupes, attaqua en flanc les ennemis, les tailla en pices, et les prit avec leurs lphants. 5 Tomyris, reine des Scythes, combattant contre Cyrus, roi de Perse, sans rsultat dcisif, l'attira, par une fuite simule, dans un dfil bien connu des Scythes; l, se retournant tout coup, et seconde par la nature du lieu, elle remporta la victoire. 6 Les gyptiens couvrirent d'herbes aquatiques certains marais voisins d'une plaine o ils devaient combattre; et, l'action engage, ils attirrent, par une feinte retraite, les ennemis dans le pige. Ceux-ci, s'lanant avec trop d'ardeur sur un terrain qu'ils ne connaissaient pas, s'enfoncrent dans la vase, et furent envelopps. 7 Viriathe, qui de brigand tait devenu chef des Celtibriens, feignant de lcher pied devant la cavalerie romaine, l'amena jusque dans des fondrires et des ravins; et, tandis qu'il s'chappait lui-mme par des chemins solides qu'il connaissait, les Romains, auxquels les lieux taient inconnus, s'embourbrent et furent taills en pices. 8 Fulvius, commandant une arme romaine contre les Celtibriens, tablit son camp proximit du leur, et ordonna sa cavalerie de s'avancer jusque sous les retranchements de ces barbares, de les harceler, et de se replier par une retraite simule. Il renouvela cette provocation pendant quelques jours, et s'aperut que les Celtibriens, en poursuivant avec ardeur sa cavalerie, laissaient leur camp sans dfense. Alors, ayant donn l'ordre une partie de ses troupes d'excuter encore la mme manoeuvre, lui-mme, avec ses troupes lgres, alla, sans tre aperu[69], prendre position derrire les ennemis; et, quand ceux-ci furent sortis comme l'ordinaire, il accourut soudainement, abattit les palissades abandonnes, et se rendit matre du camp. 9 Une arme de Falisques, plus nombreuse que la ntre, tant venue camper sur nos frontires, Cn. Fulvius fit mettre le feu par ses soldats des maisons loignes de son camp, dans l'espoir que les Falisques, attribuant quelques-uns des leurs cette dvastation, se disperseraient pour aller au pillage. 10 Alexandre, roi d'pire, tant en guerre avec les Illyriens, plaa des troupes en embuscade; puis ayant fait prendre quelques soldats le costume des ennemis, il leur donna l'ordre de commettre des ravages sur le territoire mme de l'pire. Ds que les Illyriens les aperurent, ils se rpandirent de tous cts pour faire du butin, avec d'autant plus de scurit, qu'ils prenaient pour leurs claireurs ceux qu'ils voyaient en avant. Ainsi attirs sur le lieu de l'embuscade, ils furent taills en pices et mis en fuite. 11 Leptine, commandant l'arme des Syracusains contre les Carthaginois, fit aussi ravager son propre pays, et brler des maisons de campagnes et quelques chteaux. Les Carthaginois, croyant que c'tait l'oeuvre des leurs, sortirent du camp pour les soutenir, et tombrent dans une embuscade, o ils trouvrent, leur dfaite. 12 Maharbal, envoy de Carthage contre les Africains rvolts, et connaissant le got passionn de ce peuple pour le vin, mlangea une grande quantit de cette boisson avec du suc de mandragore, plante qui tient le milieu entre le poison et les narcotiques; et aprs un lger engagement avec l'ennemi, il se replia dessein: puis, au milieu de la nuit, laissant dans son camp quelques bagages et tout le vin mlang, il feignit de s'enfuir. Les barbares s'emparent de son camp, se livrent la joie, boivent avidement ce vin pernicieux, et bientt, tendus terre comme s'ils taient morts, ils sont, au retour de Maharbal, tous pris ou massacrs. 13 Hannibal, sachant que son camp et celui des Romains taient dans un lieu o le bois manquait, abandonna de nombreux troupeaux de boeufs dans ses retranchements, au milieu de ce pays dsert. Les Romains s'emparrent de ce butin, et, se trouvant dans une grande disette de bois, se gorgrent de viande mal cuite. Tandis qu'ils se croyaient en sret, et qu'ils taient incommods par cette viande demi crue, Hannibal ramena son arme pendant la nuit, et leur fit beaucoup de mal. 14 En Espagne, Tiberius Gracchus, inform que l'ennemi, ne pouvant se procurer des vivres, tait dans la dtresse, abandonna son camp, o il laissa en abondance des provisions de toute espce. Les ennemis s'en emparent, se gorgent de la nourriture qu'ils trouvent; et, tandis qu'ils souffrent de cet excs, Tiberius revient avec son arme, les surprend et les taille en pices. 15 Les habitants de Chio, faisant la guerre ceux d'rythre, leur enlevrent un claireur sur une minence, le turent, et revtirent de ses habits un de leurs propres soldats. Celui-ci, par les signaux qu'il ft du mme lieu aux rythrens, les attira dans une embuscade. 16 Les Arabes, sachant que l'on connaissait leur habitude d'annoncer l'arrive de l'ennemi, le jour avec de la fume, et la nuit avec du feu, donnrent l'ordre d'entretenir continuellement ces signaux, et de ne les interrompre, au contraire, qu' l'approche des ennemis. Ceux-ci croyant, d'aprs l'absence des feux, que les Arabes ignoraient leur arrive, s'avancrent avec plus de prcipitation, et furent dfaits. 17 Alexandre, roi de Macdoine, voyant que les ennemis taient camps dans un bois situ sur une hauteur, partagea ses troupes en deux corps, ordonna celui qu'il laissait au camp d'allumer autant de feux qu' l'ordinaire, pour faire croire la prsence de l'arme entire; et, conduisant lui-mme l'autre corps par des chemins dtourns, il alla fondre d'un lieu plus lev sur l'ennemi, et le dbusqua. 18 Memnon de Rhodes, dont la principale force tait dans la cavalerie, ayant affaire des troupes qui se tenaient sur les hauteurs, et qu'il voulait attirer dans la plaine, envoya dans leur camp plusieurs de ses soldats, chargs de jouer le rle de transfuges, et de faire croire que son arme tait en proie une si forte sdition, qu'il en dsertait chaque instant une partie. Pour accrditer ce mensonge, Memnon fit tablir et l, sous les yeux de l'ennemi, quelques petits forts qui semblaient tre l'ouvrage des prtendus dserteurs, pour leur servir de retraite. Dans cette confiance, les ennemis, abandonnant les collines, descendent en rase campagne, et, tandis qu'ils s'attaquent aux forts, Memnon les enveloppe avec sa cavalerie. 19 Arybas, roi des Molosses, ayant soutenir une guerre contre Ardys, roi d'Illyrie, qui avait une arme plus forte que la sienne, envoya dans une province d'tolie, voisine de ses tats, ceux de ses sujets qui ne pouvaient se dfendre, et rpandit le bruit qu'il abandonnait aux toliens ses villes et toutes ses possessions; puis, se mettant la tte de ceux qui taient capables de porter les armes, il plaa des embuscades sur les montagnes et dans des lieux de difficile accs. Les Illyriens, craignant que les richesses des Molosses ne tombassent au pouvoir des toliens, accoururent au pillage avec prcipitation et en dsordre; et quand Arybas les vit disperss et en pleine scurit, il sortit d'embuscade, tomba sur eux, et les mit en droute. 20 T. Labienus, lieutenant de C. Csar, dsirant livrer bataille aux Gaulois avant l'arrive des Germains, qu'il savait devoir venir leur secours, feignit de se dfier de ses forces; et, aprs avoir assis son camp prs d'un fleuve[70], sur la rive oppose celle que l'ennemi occupait, il donna l'ordre du dpart pour le lendemain. Les Gaulois, croyant qu'il fuyait, se mirent en devoir de franchir le fleuve; mais, au moment mme o ils luttaient contre les difficults du passage, l'arme de Labienus fit volte-face, et les tailla en pices. 21 Hannibal, s'tant aperu que Fulvius, gnral romain, avait mal fortifi son camp, et agissait souvent avec peu de prudence, envoya ds la pointe du jour, au moment o d'pais brouillards obscurcissaient le temps, quelques cavaliers se montrer aux sentinelles qui gardaient nos retranchements. Aussitt Fulvius fit sortir son arme. Hannibal, venant par un autre ct, s'empara du camp, et de l tombant sur les derrires des Romains, il leur tua huit mille des meilleurs soldats, et leur gnral lui-mme. 22 L'arme romaine ayant t partage entre Fabius le dictateur, et Minutius, matre de la cavalerie, le premier sachant attendre les occasions, l'autre ne respirant que le combat, Hannibal s'tablit dans une plaine qui sparait les deux camps; et, aprs avoir cach une partie de son infanterie dans des anfractuosits de rochers, il voulut provoquer l'ennemi en envoyant des troupes occuper une minence voisine. Minutius sortit de ses retranchements pour les charger; alors, celles qui avaient t embusques par Hannibal, s'lanant tout coup, auraient dtruit l'arme de Minutius, si Fabius, qui s'tait aperu du danger, ne ft arriv son secours[71]. 23 Hannibal, tant camp prs de la Trebia, qui sparait son camp de celui du consul Sempronius Longus, mit en embuscade Magon, avec des troupes d'lite, par un froid trs vif; puis, afin d'attirer au combat le confiant Sempronius, il envoya des cavaliers numides voltiger prs du camp romain, avec ordre de lcher pied ds notre premire charge, et de revenir par des gus qu'ils connaissaient. Le consul s'lana tmrairement leur poursuite; et ses soldats, encore jeun, furent, dans cette saison rigoureuse, saisis par le froid en passant la rivire. Bientt, quand ils furent engourdis, et puiss de faim, Hannibal dirigea sur eux ses troupes, qui avaient pris dessein leur repas, et s'taient frottes d'huile auprs du feu. Magon, de son ct, fidle aux ordres qu'il avait reus, prit les ennemis en queue et en fit un grand carnage. 24 [72]Comme le lac de Thrasymne tait spar du pied d'une montagne par un chemin troit qui conduisait dans le plat pays, Hannibal, simulant une retraite, franchit le passage et alla camper dans cette plaine; ensuite il embusqua des troupes, pendant la nuit, sur une colline qui dominait le dfil, et sur les cts du chemin; et, au point du jour, profitant d'un brouillard qui le cachait, il rangea en bataille le reste de son arme. Flaminius, qui croyait l'ennemi en fuite, se mit le poursuivre, s'engagea dans le dfil, et n'aperut le pige qu'au moment o, attaqu la fois de front, en flanc et par derrire, il prit avec toute son arme. 25 Le mme Hannibal, ayant en tte le dictateur Junius, donna l'ordre six cents cavaliers de se partager en plusieurs petites troupes, et d'aller, la faveur de la nuit, alternativement et sans interruption, se prsenter autour du camp de l'ennemi. Ainsi harcels pendant la nuit entire, les Romains gardrent leurs retranchements sans quitter leurs armes, battus par une pluie continuelle; et quand, accabls de fatigue, ils eurent reu de Junius l'ordre de se retirer, Hannibal, sortant de son camp avec des troupes fraches, s'empara de celui du dictateur. 26 Un semblable artifice russit paminondas, gnral thbain, contre les Lacdmoniens, qui avaient creus des fosss l'isthme de Corinthe, pour dfendre l'entre du Ploponnse. Pendant toute la nuit il inquita l'ennemi avec quelques troupes lgres, qu'il rappela vers la pointe du jour; et, quand les Lacdmoniens se furent aussi retirs, il fit soudainement avancer toute son arme, qui avait pris du repos, et fit irruption par les fosss mmes, rests sans dfense. 27 Hannibal, ayant rang son arme en bataille prs de Cannes, fit passer du ct des Romains six cents cavaliers numides, qui, pour inspirer moins de mfiance, livrrent leurs pes et leurs boucliers. Ils furent placs la dernire ligne de l'arme; mais, aussitt que l'action fut engage, ils tirrent des pes courtes, qu'ils avaient caches sous leurs cuirasses, prirent les boucliers des morts, et tombrent sur l'arme romaine. 28 Les Iapydes envoyrent de mme au proconsul P. Licinius des paysans qui feignirent de se rendre lui. Ayant t reus, et placs vers les derniers rangs, ils chargrent en queue les Romains. 29 Scipion l'Africain, ayant devant lui deux camps ennemis, celui de Syphax et celui des Carthaginois, rsolut d'attaquer pendant la nuit le premier, qui contenait beaucoup de matires combustibles, et d'y mettre le feu, dans le but de tailler en pices les Numides mesure que l'pouvante les ferait sortir de leur camp, et d'amener en mme temps dans une embuscade dispose cet effet, les Carthaginois, qui ne manqueraient pas d'accourir au secours de leurs allis. Un double succs couronna son entreprise. 30 Mithridate, dont le talent de Lucullus avait souvent triomph, voulut se dfaire de celui-ci par trahison, en subornant un certain Adathante, homme d'une force extraordinaire, qui, passant comme transfuge dans le camp des Romains, devait capter sa confiance et l'assassiner. L'entreprise fut conduite avec courage, mais sans succs. Reu dans la cavalerie de Lucullus, cet homme fut l'objet d'une secrte surveillance, parce qu'il ne fallait ni se fier tout d'abord un transfuge, ni en empcher d'autres de dserter comme lui. Plus tard, lorsque, s'tant signal par des services dans de frquentes expditions, il eut inspir de la confiance Lucullus, il choisit le moment o le conseil, congdi, laissait tout le camp dans le repos, et rendait le prtoire plus solitaire. Le hasard sauva Lucullus: car le tratre, qui avait ordinairement un libre accs auprs du gnral quand celui-ci ne dormait pas, se prsenta au moment o, accabl de veilles et de travaux, il venait de cder au sommeil. Quoiqu'il insistt pour entrer, ayant, disait-il, lui communiquer une affaire importante et presse, les esclaves, attentifs la sant de leur matre, lui refusrent obstinment la porte. Alors, craignant que sa dmarche n'veillt les soupons, il alla vers la porte du camp, o l'attendaient des chevaux tout prts, et retourna vers Mithridate, sans avoir pu accomplir son dessein. 31 En Espagne, Sertorius, ayant tabli son camp prs de Lauron, en face de celui de Pompe, et voyant qu'on ne pouvait aller au fourrage dans deux cantons, l'un voisin, l'autre loign des camps, voulut que ses troupes lgres fissent de continuelles incursions dans le premier, et que pas un homme arm ne part dans l'autre, jusqu' ce que l'ennemi ft convaincu que le lieu le plus loign tait le plus sr. Aussitt que les soldats de Pompe y furent alls, Sertorius, pour tendre des embches aux fourrageurs, y envoya Octavius Grcinus, avec dix cohortes armes la romaine, dix mille hommes de troupes lgres, et deux mille cavaliers commands par Tarquitius Priscus. Ces chefs s'acquittrent habilement de leur mission: car, aprs avoir reconnu les lieux, ils embusqurent leurs troupes, pendant la nuit, dans une fort voisine, ayant soin de placer en premire ligne les Espagnols, soldats agiles, et excellents pour les coups de main; plus avant dans la fort, l'infanterie arme de boucliers, et plus loin encore la cavalerie, afin que le hennissement des chevaux ne traht pas le pige. Ils reurent tous l'ordre de rester en repos et de garder le silence jusqu' la troisime heure du jour. Dj les soldats de Pompe, en pleine scurit et chargs de provisions, songeaient s'en retourner, et ceux, qui avaient fait le guet, sduits par cette apparente, se dispersaient pour fourrager eux-mmes, lorsque les Espagnols, s'lanant avec l'imptuosit qui leur est naturelle, font main basse sur ces hommes pars, qui n'apprhendaient rien de semblable, et les mettent en dsordre; puis, avant qu'ils aient commenc se dfendre, l'infanterie arme de boucliers sort de la fort, culbute et dissipe ceux qui cherchent se rallier. La cavalerie, alors, partit leur poursuite, et joncha de morts tout le terrain qui conduisait au camp. On eut mme soin de n'en laisser chapper aucun: car le reste des cavaliers, au nombre de deux cent cinquante, prirent facilement les devants du ct du camp de Pompe, en allant toute bride par les chemins les plus courts, et se retournrent sur ceux qui fuyaient les premiers. Aussitt que Pompe s'aperut de ce qui se passait, il envoya au secours des siens une lgion commande par D. Llius; mais la cavalerie, faisant un mouvement vers la droite, feignit d'abord de se retirer, et revint charger en queue la lgion, dont la tte tait dj aux prises avec ceux qui avaient poursuivi les fourrageurs. Presse entre deux troupes ennemies, elle fut extermine avec le lieutenant. Pompe avait voulu la dgager en faisant sortir du camp son arme entire; mais Sertorius, lui faisant voir la sienne range sur les hauteurs, le fit renoncer au combat. Outre cette double perte, rsultat du mme artifice, Pompe eut la douleur de rester spectateur du massacre de ses soldats. Tel fut le premier engagement entre Sertorius et Pompe. Celui-ci, au rapport de Tite-Live, perdit dix mille six cents hommes et tous ses bagages. 32 Pompe, en Espagne, ayant dress une embuscade, feignit, en fuyant, de craindre les ennemis, les attira vers le pige; et, quand il vit le moment favorable, il se retourna, les attaqua de front et sur les deux flancs, les tailla en pices, et fit mme prisonnier Perpenna, leur chef. 33 Le mme, faisant la guerre en Armnie contre Mithridate, dont la cavalerie tait plus nombreuse et meilleure que la sienne, plaa, pendant la nuit, trois mille fantassins arms la lgre, et cinq cents cavaliers, dans une valle couverte de bois, et situe entre les deux camps; puis, la pointe du jour, il fit avancer sa cavalerie vers les avant-postes ennemis, avec ordre, lorsqu'elle serait tout entire aux prises avec celle de Mithridate, de se retirer peu peu, sans quitter les rangs, jusqu' ce que les troupes embusques fussent porte de tomber sur les derrires de l'ennemi. L'vnement ayant rempli son attente, la cavalerie, qui semblait fuir, tourna bride; et les ennemis, envelopps et frapps d'pouvante, furent taills en pices: leur chevaux mmes tombrent sous les coups d'pe que venaient leur porter les fantassins. Ce combat fit perdre au roi la confiance qu'il avait en sa cavalerie. 34 Crassus, dans la guerre des esclaves fugitifs s'tait retranch prs du mont Cathena, dans deux camps fort rapprochs de celui de l'ennemi. Aprs avoir fait passer, pendant la nuit, ses troupes du plus grand dans le plus petit, laissant dans le premier sa tente prtorienne, pour donner le change l'ennemi, il conduisit lui- mme toute son arme au pied de la montagne, o il prit position. Il partagea en deux corps sa cavalerie, et chargea L. Quinctius d'en opposer une partie Spartacus, pour le tenir en chec, puis de provoquer, avec le reste, les Gaulois et les Germains, commands par Castus et Gannicus, afin de les attirer, par une fuite simule, jusqu' l'endroit o il se tenait lui-mme avec son arme range en bataille. Aussitt qu'elle se vit charge par les barbares, la cavalerie se retira vers les deux ailes, et tout coup l'infanterie romaine, mise dcouvert, s'lana en poussant de grands cris. Tite-Live rapporte que trente-cinq mille combattants prirent avec leurs chefs dans cette journe, et que l'on reprit cinq aigles romaines, vingt-six enseignes et beaucoup de butin, parmi lequel se trouvaient cinq faisceaux avec leurs haches. 35 En Syrie, C. Cassius, s'avanant contre les Parthes, ne prsenta sur son front de bataille que sa cavalerie, derrire laquelle il cacha l'infanterie dans les ingalits du terrain; ensuite, faisant lcher pied sa cavalerie, qui s'coula par des chemins qu'elle connaissait, il attira les Parthes dans le pige, et les tailla en pices. 36 Ventidius, ayant affaire aux Parthes et Labienus, que leurs victoires avaient enhardis, feignit de les craindre, en tenant son arme inactive; et, les ayant par l dtermins l'attaquer, il les attira dans des lieux dsavantageux, tomba sur eux inopinment, et les battit tel point, qu'ils abandonnrent Labienus et sortirent de la province. 37 Le mme, n'ayant qu'une petite arme opposer au Parthe Pharnastane[73], et voyant que celui-ci se fiait de plus en plus sur le grand nombre de ses soldats, embusqua dans une valle couverte, ct de son camp, dix-huit cohortes, derrire lesquelles il rangea sa cavalerie; ensuite, quelques hommes lancs contre les Parthes ayant dessein pris la fuite, ceux-ci les poursuivirent en dsordre, et dpassrent le lieu de l'embuscade: aussitt l'arme de Ventidius, se jetant sur leur flanc, les mit en droute, et Pharnastane resta parmi les morts. 38 Le camp de C. Csar et celui d'Afranius occupaient deux cts opposs d'une plaine, et chacun de ces chefs avait grand intrt s'emparer de hauteurs voisines dont l'accs tait dfendu par des rochers escarps. Csar mit ses troupes en marche comme pour oprer une retraite sur Ilerda, ce que le manque de vivres pouvait faire supposer; puis, aprs un court chemin, il ft un lger dtour, et se dirigea brusquement vers les hauteurs afin de s'en rendre matre. cette vue, les troupes d'Afranius, aussi en peine que si leur camp et t pris, coururent en dsordre vers ces mmes montagnes. Csar, qui avait prvu ce mouvement, profita de leur confusion pour les attaquer de front avec de l'infanterie qu'il avait envoye en avant, tandis que sa cavalerie les chargeait par derrire. 39 Antoine, inform de l'approche du consul Pansa, lui dressa une embuscade dans les bois qui bordent la voie milienne, prs de Forum Gallorum[74], le surprit ainsi avec son arme, et le mit en droute. Le consul lui-mme reut une blessure dont il mourut peu de jours aprs. 40 En Afrique, pendant la guerre civile, le roi Juba causa une fausse joie Curion par une retraite simule[75]. Celui-ci, sduit par l'espoir de vaincre, se mit la poursuite de Sabura, lieutenant du roi, qui semblait fuir devant lui, et s'avana dans une plaine o, envelopp par la cavalerie numide, il prit avec toute son arme. 41 Mlanthe, gnral athnien, provoqu un combat singulier par Xanthus, roi de Botie, contre lequel il soutenait la guerre, se rendit sur le champ de bataille, et quand il fut tout prs de son ennemi: Xanthus, lui dit-il, tu agis contre la justice et contre nos conventions: je suis seul, et tu amnes un second. Tandis que le roi, tonn, se retournait pour voir qui l'accompagnait, Mlanthe le tua d'un seul coup[76]. 42 Iphicrate, gnral athnien, tant prs de la Chersonse, et apprenant qu'Anaxibius conduisait son arme par terre, dbarqua ses troupes les plus vigoureuses et les plaa en embuscade; puis il ordonna sa flotte de se mettre en vue et de gagner le large comme si elle portait toute son arme. Les Lacdmoniens, continuant leur marche sans crainte ni soupon, furent attaqus en queue par les troupes de l'embuscade, qui les taillrent en pices. 43 Des Liburniens, s'tant assis dans la mer sur un bas-fond, et ne montrant que la tte au-dessus de l'eau, tromprent l'ennemi sur la profondeur de cet endroit, et se rendirent matres d'une galre qui, lance leur poursuite, s'embarrassa dans le sable. 44 Alcibiade, commandant les Athniens dans l'Hellespont contre Mindare, gnral lacdmonien, avait une grande arme et plus de vaisseaux que celui-ci. Aprs avoir dpos terre quelques troupes pendant la nuit, et cach une partie de sa flotte derrire des promontoires, il partit lui-mme avec un petit nombre de voiles, pour se faire mpriser et attaquer par les ennemis. Aussitt qu'il les vit sa poursuite, il se retira jusqu' ce qu'il les et amens dans le pige; puis, lorsque, fuyant leur tour, ils eurent gagn le rivage, ils furent taills en pices par les troupes qu'il avait disposes cet effet. 45 Le mme, tant sur le point de livrer bataille sur mer, dressa quelques mts sur un promontoire, et donna l'ordre aux soldats qu'il y laissait de dployer les voiles aussitt qu'ils verraient l'action engage. Cet artifice eut pour rsultat de faire prendre la fuite l'ennemi, qui pensa qu'une nouvelle flotte arrivait au secours d'Alcibiade. 46 Memnon de Rhodes, ayant une flotte de deux cents vaisseaux, et voulant attirer l'ennemi au combat, ordonna ses soldats de ne dresser les mts que d'un petit nombre de navires, qu'il fit avancer les premiers. Les ennemis, jugeant de loin du nombre des vaisseaux par celui des mts, acceptrent le combat, et furent envelopps et vaincus par une flotte plus nombreuse que la leur. 47 Timothe, gnral athnien, tant prs d'en venir aux mains avec les Lacdmoniens, dont la flotte, range en bataille[77], s'avanait contre lui, envoya en avant vingt de ses plus lgers vaisseaux, pour harceler l'ennemi par toutes sortes de ruses et de manoeuvres; et, aussitt qu'il s'aperut que les mouvements de l'ennemi se ralentissaient, il aborda et dfit aisment cette flotte dj fatigue. VI. Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enferm, il ne rtablisse le combat par dsespoir. 1 Les Gaulois manquant de barques pour franchir le Tibre, aprs la bataille gagne sur eux par Camille, le snat voulut qu'on leur facilitt le passage, et qu'on leur donnt mme des vivres. Plus tard, lorsque des troupes de cette nation s'enfuirent en traversant le Pomptinum, on leur laissa libre un chemin qu'on appelle encore la route des Gaulois. 2 L. Marcius, chevalier romain, qui l'arme dfra le commandement aprs la mort des deux Scipions, voyant les Carthaginois, qu'il tenait enferms, combattre avec plus d'acharnement, pour vendre chrement leur vie, entrouvrit les rangs de ses cohortes, afin de les laisser chapper; et, quand ils se furent disperss, il tomba sur eux sans danger pour les siens, et en fit un grand carnage. 3 C. Csar laissa fuir des Germains qu'il avait enferms, et; qui se battaient avec le courage du dsespoir, puis il les chargea pendant leur retraite. 4 Hannibal, la bataille de Thrasymne, voyant que les Romains combattaient avec une extrme opinitret, parce qu'ils taient investis, leur ouvrit un passage travers les rangs de son arme; et, pendant qu'ils fuyaient, il en fit un grand carnage, sans perte de son ct. 5 Antigone, roi de Macdoine, tenant assigs les toliens, qui, en proie la famine, avaient tous rsolu de chercher la mort dans une sortie, leur laissa la retraite libre, apaisa ainsi leur fougue, et, quand ils eurent pris la fuite, il les poursuivit et les tailla en pices. 6 Agsilas, roi de Lacdmone, ayant livr bataille aux Thbains[78], et s'tant aperu que, enferms par la disposition des lieux, ils se battaient en dsesprs, fit ouvrir les rangs de son arme pour faciliter la retraite aux ennemis; puis, lorsqu'il les vit en fuite, il reforma son corps de bataille, les chargea en queue, et les dfit sans prouver aucune perte. 7 Le consul Cn. Manlius ayant trouv, au retour d'une bataille, son camp au pouvoir des trusques, mit des postes devant toutes les issues. L'ennemi alors, se voyant enferm, engagea le combat avec tant de fureur, que Manlius lui-mme y perdit la vie. Aussitt que ses lieutenants s'en aperurent, ils dgagrent une des portes pour donner passage aux trusques. Ceux-ci s'enfuirent en dsordre, et rencontrrent. Fabius, l'autre consul, qui les dft entirement. 8 Thmistocle, aprs la dfaite de Xerxs, empcha les Grecs de rompre le pont de bateaux de l'Hellespont[79], et montra qu'il tait plus sage de chasser de l'Europe ce prince, que de le forcer combattre par dsespoir. Il le fit mme avertir du danger qu'il courait s'il ne se htait de fuir. 9 Pyrrhus, roi d'pire, avait ferm les portes d'une ville qu'il venait de prendre d'assaut; mais, s'tant aperu que les habitants, ainsi enferms et rduits la dernire ncessit, se dfendaient avec rsolution, il leur laissa la retraite libre. 10 Le mme roi recommande, dans les prceptes de stratgie qu'il a laisss, de ne pas presser outrance un ennemi qui est en fuite, non seulement de peur que la ncessit ne le force rtablir le combat et se dfendre avec plus de courage, mais encore pour qu'il plie une autre fois plus volontiers, sachant que le vainqueur ne s'attachera pas le poursuivre jusqu' entire destruction[80]. VII. Cacher les vnements fcheux. 1 Dans un combat que le roi Tullus Hostilius avait livr aux Viens, les Albains dsertrent l'arme romaine et gagnrent les hauteurs voisines. Voyant ses troupes consternes de cet vnement, le roi s'cria que les Albains agissaient par ses ordres, pour envelopper l'ennemi. Ce mot jeta l'pouvante parmi les Viens, releva le courage des Romains, et fixa de leur ct la victoire qui leur chappait. 2 L. Sylla, voyant le matre de sa cavalerie, la tte d'une troupe assez considrable, passer, pendant le combat, du ct de l'ennemi, dclara que c'tait d'aprs son ordre. Par ce moyen, non seulement il dissipa la frayeur qui s'emparait de ses soldats, mais encore; il ranima leur ardeur, par l'esprance de l'avantage qui devait rsulter de ce stratagme. 3 Le mme gnral, ayant envoy ses auxiliaires dans un lieu o ils furent cerns par l'ennemi, et tus, craignit que cette perte ne jett l'pouvante dans toute son arme. Il annona que ces troupes avaient mdit une trahison, et que, pour ce motif, il leur avait assign une position dsavantageuse. En faisant ainsi passer une perte vidente pour un chtiment, il donna du courage ses soldats. 4 Scipion, averti par les ambassadeurs de Syphax qu'il ne pouvait plus se fonder sur son alliance avec leur matre, pour passer de Sicile en Afrique, craignit que son arme ne se dcouraget la nouvelle d'une rupture avec cette puissance lointaine. Il se hta de congdier les envoys, et de rpandre le bruit que Syphax lui- mme l'appelait en Afrique. 5 Q. Sertorius, qui un barbare annonait, pendant le combat, qu'Hirtuleius tait tu, le pera d'un coup de poignard, de peur qu'il n'apprt cet vnement d'autres, et que le courage des soldats ne se ralentt. 6 Alcibiade, gnral athnien, vivement press dans un combat par des troupes d'Abydos, et voyant arriver un courrier qui paraissait triste, dfendit celui-ci d'annoncer publiquement la nouvelle qu'il apportait; puis, l'ayant interrog en particulier, il apprit que Pharnabaze, lieutenant du roi de Perse, attaquait sa flotte. Aussitt il mit fin au combat, sans que ni l'ennemi ni les siens en connussent le motif, et courut, avec toute son arme, au secours de ses vaisseaux. 7 Lorsque Hannibal vint en Italie, trois mille Carptans dsertrent son arme. Dans la crainte que d'autres ne suivissent cet exemple, il dclara que c'tait lui qui les avait congdis; et, pour le prouver, il renvoya encore dans leurs foyers quelques soldats qui ne pouvaient rendre que de trs faibles services. 8 L. Lucullus, inform que la cavalerie macdonienne qu'il avait parmi ses auxiliaires, passait du ct des ennemis par une conspiration soudaine, fit sonner la charge et envoya des escadrons leur poursuite. Les ennemis, croyant qu'on venait les attaquer, firent une dcharge de traits sur les Macdoniens transfuges; ceux-ci, se voyant repousss par les troupes auxquelles elles allaient se rendre, et presss par celles qu'ils abandonnaient, furent obligs d'en venir aux mains avec les ennemis. 9 Datames, commandant l'arme des Perses en Cappadoce, contre Autophradate, apprit qu'une partie de sa cavalerie dsertait l'ennemi. Il rassembla tout ce qui lui en restait, courut aprs les transfuges, et, quand il les eut atteints, les loua de l'activit avec laquelle ils avaient pris les devants, et les engagea montrer autant d'nergie en abordant l'ennemi. La honte amenant chez eux le repentir, ils abandonnrent leur dessein, dans la croyance qu'on ne l'avait point pntr. 10 Le consul T. Quinctius Capitolinus, voyant les Romains plier, s'cria que vers l'autre aile les ennemis taient en droute. Par ce mensonge il releva le courage des siens, et remporta la victoire. 11 Dans un combat contre les trusques, le consul Fabius, qui commandait l'aile gauche, tant bless[81], et une partie des soldats romains, persuads qu'il tait mort, ayant commenc lcher pied, l'autre consul, Cn. Manlius, accourut avec quelques escadrons, criant que son collgue vivait, et que lui-mme tait victorieux l'autre aile. Par cette audacieuse fermet, il rendit le courage son arme, et gagna la bataille. 12 Dans la guerre que Marius fit aux Cimbres et aux Teutons, ses officiers marqurent l'emplacement du camp avec si peu de prvoyance, que l'eau tait au pouvoir des barbares. Comme les soldats en demandaient: C'est l qu'il faut en prendre, leur dit Marius, en montrant du doigt la position de l'ennemi. Cette vive rponse suffit pour que les barbares fussent en un instant chasss de leur camp. 13 T. Labienus, aprs la journe de Pharsale, se rfugia Dyrrachium avec l'arme vaincue, et l, sans dissimuler l'issue de la bataille, il tempra le vrai par le faux, en affirmant que la fortune tait gale des deux cts, attendu que Csar tait grivement bless. Cette assertion rendit la confiance au reste du parti de Pompe. 14 Pendant que les toliens attaquaient la flotte de nos allis, prs d'Ambracie, M. Caton, s'avanant audacieusement avec une seule barque, et sans escorte, se mit crier et faire des gestes, comme s'il appelait des vaisseaux romains qui le suivissent. Cette feinte assurance pouvanta les toliens, qui croyaient dj voir approcher ceux auxquels les signaux semblaient s'adresser: craignant d'tre dfaits par une flotte romaine, ils abandonnrent leur attaque. VIII. Rtablir le combat par un acte de fermet. 1 Dans le combat que le roi Tarquin livra aux Sabins, la tte de l'arme agissant avec peu d'ardeur, Servius Tullius, encore trs jeune, prit une enseigne et la jeta au milieu des ennemis[82]. Les Romains alors se battirent si vaillamment, qu'ils la reprirent, et remportrent la victoire. 2 Le consul Furius Agrippa, voyant plier l'aile qu'il commandait, arracha une enseigne des mains d'un soldat, la jeta dans les rangs des Herniques et des ques, et rtablit ainsi le combat[83]: car les Romains firent des prodiges de valeur pour recouvrer leur tendard. 3 Le consul T. Quinctius Capitolinus[84] lana une enseigne au milieu des Falisques, et ordonna ses soldats de la reprendre. 4 Salvius Pelignus fit de mme dans la guerre contre Perse. 5 M. Furius Camillus, tribun des soldats avec puissance de consul, voyant l'hsitation de son arme en prsence des Volsques et des Latins, saisit par la main un porte-enseigne, et l'entrana vers l'ennemi; la honte fora les autres le suivre[85]. 6 M. Furius s'lana au-devant de ses soldats qui fuyaient, et leur dclara qu'aucun ne rentrerait dans le camp que victorieux. Les ayant ainsi ramens au combat, il remporta la victoire. 7 Scipion, voyant ses troupes prendre la fuite prs de Numance, leur annona qu'il traiterait en ennemi tout soldat qu'il trouverait rentr au camp. 8 Le dictateur Servilius Priscus, voulant faire avancer les enseignes des lgions contre les Falisques, tua un porte-enseigne qui hsitait. Les autres, effrays cet exemple, fondirent sur l'ennemi. 9. Tarquin, livrant bataille aux Sabins, et voyant que sa cavalerie tardait charger, donna l'ordre de dbrider les chevaux, et de les lancer toutes jambes pour rompre les rangs ennemis. 10 Cossus Cornlius, matre de la cavalerie, en fit autant contre les Fidnates. 11 Dans la guerre des Samnites, le consul M. Atilius opposa des troupes ceux de ses soldats qui abandonnaient le champ de bataille pour se rfugier dans le camp, et dclara ceux-ci qu'ils avaient combattre contre lui-mme et les bons citoyens, ou contre l'ennemi. Par ce moyen il les ramena tous au combat. 12 L. Sylla, voyant ses lgions lcher pied devant une arme de Mithridate, commande par Archelas, tira son pe, courut en avant de la premire ligne, et, s'adressant aux soldats: Si l'on vous demande, dit-il, o vous avez laiss votre gnral, rpondez: Sur le champ de bataille, en Botie. Aussitt l'arme entire, saisie de honte, le suivit. 13 Le divin Jules Csar, la bataille de Munda, voyant ses troupes plier, fit emmener son cheval hors de leur vue, et courut pied se mettre aux premiers rangs[86]. Les soldats, ayant honte d'abandonner leur gnral, rtablirent le combat. 14 Philippe, craignant que les siens ne pussent soutenir l'attaque imptueuse des Scythes, plaa en arrire sa cavalerie la plus prouve, avec ordre de ne pas laisser fuir un seul soldat, et de faire main basse sur ceux qui s'obstineraient lcher pied. Tel fut l'effet de cette injonction, que, les plus lches aimant mieux tre tus par l'ennemi que par leurs camarades, Philippe remporta la victoire. IX. De ce qu'il convient de faire aprs le combat. Si l'on a t heureux, il faut terminer la guerre[87]. 1 C. Marius, ayant vaincu les Teutons, profita de la nuit, qui avait mis fin au combat, pour entourer le reste de leur arme; et, au moyen d'un petit nombre de soldats, qui poussaient des cris de temps en temps, il tint ces barbares dans l'pouvante, et les priva de sommeil et de repos, ce qui lui rendit pour le lendemain la victoire plus facile. 2 Claudius Nron, vainqueur des Carthaginois qui avaient pass d'Espagne en Italie sous la conduite d'Hasdrubal, fit jeter la tte de celui-ci dans le camp d'Hannibal. Par l, en mme temps qu'il accablait Hannibal de la douleur d'avoir perdu son frre, il tait l'arme carthaginoise l'esprance du secours qu'elle attendait. 3 L. Sylla, devant Prneste, fit dresser sur des piques, la vue des assigs, les ttes de leurs chefs tus dans le combat, et triompha, par ce moyen, de leur obstination se dfendre. 4 Arminius, gnral des Germains, fit aussi porter sur des piques, prs du camp des ennemis, les ttes de ceux qu'il avait tus. 5 Domitius Corbulon, assigeant Tigranocerte, et voyant les Armniens rsolus se dfendre vigoureusement, fit mettre mort un de leurs grands qui tait son prisonnier, et lancer sa tte, par une baliste, jusque dans leurs retranchements: par un effet du hasard, elle tomba au milieu des barbares, qui tenaient conseil en cet instant mme. cet aspect, pouvants comme par un prodige, ils s'empressrent de se rendre. 6 Hermocrate de Syracuse, ayant vaincu les Carthaginois, et craignant que ses prisonniers, dont le nombre tait considrable, ne fussent pas gards avec assez de vigilance, parce que l'heureuse issue du combat pouvait engager ses soldats faire festin et ngliger le devoir, annona faussement qu'il devait tre attaqu la nuit suivante par la cavalerie ennemie. Dans cette attente, les postes veillrent avec plus de soin que de coutume. 7 Le mme gnral, voyant que ses troupes, auxquelles le succs inspirait trop de scurit, taient ensevelies dans le sommeil et dans le vin, envoya chez les ennemis un espion qui, aprs s'tre fait passer pour dserteur, les avertit que les Syracusains leur avaient tendu des embches de tous cts, et les retint dans leur camp par la crainte. Lorsque, plus tard, ils se furent mis en route, les troupes d'Hermocrate les poursuivirent, les culbutrent dans des ravins, et les dfirent une seconde fois. X. Si l'on a essuy des revers, il faut y remdier. 1 T. Didius, aprs avoir soutenu contre les Espagnols un combat opinitre, qui fut interrompu par la nuit, et dans lequel il prit beaucoup de monde de part et d'autre, eut soin de donner la spulture, pendant cette nuit mme, une grande partie de ses morts. Les Espagnols, tant venus le lendemain pour rendre le mme devoir aux leurs, et les ayant trouvs plus nombreux que ceux de leurs ennemis, conclurent de cette diffrence qu'ils taient vaincus, et se soumirent aux conditions du gnral romain. 2 L. Marcius, chevalier romain, qui commandait les restes de l'arme des deux Scipions, se trouvant dans le voisinage de deux camps carthaginois loigns de quelques milles l'un de l'autre, encouragea ses soldats et attaqua, au milieu de la nuit, le camp le plus rapproch. Il tomba sur les ennemis au moment o, se reposant sur leur victoire, ils taient peu sur leurs gardes, et n'en laissa pas chapper un seul qui pt annoncer leur dsastre; puis, aprs un instant de repos donn ses troupes, il alla, dans la mme nuit, devanant le bruit de son expdition, fondre sur l'autre camp. Par le double chec qu'il fit prouver aux Carthaginois, il rtablit en Espagne la domination du peuple romain. XI. Maintenir dans le devoir ceux dont la fidlit est douteuse. 1 P. Valerius, craignant une rvolte des habitants d'pidaure, parce qu'il n'avait que peu de troupes dans cette ville, prpara des jeux gymniques loin des murs. Presque toute la population tant sortie pour jouir de ce spectacle, il ferma les portes, et ne laissa rentrer les pidauriens qu'aprs s'tre fait donner des otages par les premiers citoyens. 2 Cn. Pompe, qui se mfiait de ceux de Catane, et craignait qu'ils ne reussent pas ses troupes en garnison, les pria de permettre ses malades de sjourner temporairement dans leur ville pour se rtablir; et, l'aide de ses meilleurs soldats, qu'il y envoya en les faisant passer pour des malades, il se rendit matre de la place, et la retint dans l'obissance. 3 Alexandre, marchant vers l'Asie, aprs avoir vaincu et soumis les Thraces, et craignant que ces peuples ne reprissent les armes aprs son dpart, emmena avec lui, comme titre d'honneur, leurs rois, leurs gnraux, et tous ceux qui paraissaient avoir coeur leur libert perdue; puis il mit le peuple sous la domination de plbiens qui, lui tant redevables de leur lvation, ne voulurent rien changer ce qu'il avait fait; et la nation ne put rien entreprendre, n'ayant plus ses vritables chefs. 4 Antipater, voyant arriver les premires troupes des Nicens, qui, sur un bruit de la mort d'Alexandre, taient accourus pour ravager ses provinces, feignit d'ignorer leurs intentions, les remercia d'tre ainsi venus au secours d'Alexandre contre les Lacdmoniens, et ajouta qu'il en informerait le roi, les engageant, au reste, retourner chez eux, parce qu'il n'avait pas besoin de leurs services pour le moment. Cet artifice carta le danger, que rendait imminent le nouvel tat des choses. 3 Scipion l'Africain, qui l'on prsenta, en Espagne, entre autres captives, une jeune fille en ge d'tre marie, et dont la rare beaut attirait tous les regards, ordonna qu'elle ft garde avec soin, et la rendit son fianc, qui se nommait Allucius. En outre, l'or que les parents de cette jeune fille avaient apport pour sa ranon, fut remis en dot par Scipion au fianc lui-mme. Leur nation entire, gagne par de tels actes de grandeur d'me, se soumit l'empire du peuple romain. 4 Alexandre, roi de Macdoine, eut, dit-on, tant d'gards et de respect pour une jeune captive d'une grande beaut, fiance un prince d'une nation voisine, qu'il ne jeta pas mme les yeux sur elle. Il la renvoya sur-le-champ celui qu'elle devait pouser, et ce bien fait lui concilia l'amiti de toute la nation. 7 L'empereur Csar Auguste, dans la guerre o ses victoires sur les Germains lui valurent le surnom de Germanicus, ayant tabli des forts sur le territoire des Ubiens, accorda une indemnit ces peuples pour la perte du revenu des terrains compris dans les retranchements. Cet acte de justice, que la renomme publia, lui assura la fidlit de tous. XII. Ce qu'il faut faire pour la dfense du camp, lorsqu'on n'a pas assez de confiance en ses forces. 1 Le consul T. Quinctius, au moment o les Volsques se disposaient attaquer son camp, ne retint sous les armes qu'une seule cohorte, envoya le reste de son arme se reposer, et ordonna aux trompettes de monter cheval et de sonner en faisant le tour des retranchements. Cette fausse apparence ayant tenu les ennemis distance et sur pied pendant toute la nuit, Quinctius fondit sur eux au point du jour, et dfit aisment des troupes fatigues de n'avoir pas dormi. 2 Q. Sertorius, en Espagne, ayant une nombreuse cavalerie, qui s'avanait trop audacieusement jusque vers les retranchements de l'ennemi, fit creuser, pendant la nuit, des fosses disposes de manire couvrir son arme; puis, lorsque ses cavaliers voulurent sortir comme de coutume, il leur annona qu'il tait inform que l'ennemi avait dress des embches, et leur dfendit, pour cela mme, de s'loigner de leurs enseignes, et de quitter leurs rangs. Grce cet acte d'adresse et de discipline, ses troupes qui, par hasard, donnrent dans une vritable embuscade, n'en prirent point l'pouvante, parce qu'il les avait averties. 3 Chars, gnral athnien, qui attendait du secours, et pensait que dans l'intervalle les ennemis, n'ayant rien redouter du petit nombre de ses soldats, viendraient attaquer son camp, fit sortir la plus grande partie de ses troupes pendant la nuit, et par derrire, avec ordre de rentrer du ct o elles seraient le mieux la vue de l'ennemi, pour faire croire que des renforts arrivaient. Cet artifice le mit en sret jusqu' ce qu'il et reu les troupes qu'il attendait. 4 Iphicrate, gnral athnien, tant camp dans une plaine, et ayant appris que les Thraces, qui s'taient tablis sur des collines d'o l'on ne pouvait descendre que par un seul endroit, avaient dessein de venir piller son camp pendant la nuit, fit sortir secrtement ses troupes et les posta de chaque ct du chemin par lequel les Thraces devaient passer; et, lorsque ceux-ci accoururent du haut des collines vers le camp, o un grand nombre de feux, allums par les soins de quelques hommes, faisaient croire la prsence de toute l'arme, il les attaqua par les deux flancs et les tailla en pices. XIII. De la retraite. 1 Les Gaulois, tant prs d'en venir aux mains avec Attale, confirent tout leur or et leur argent des hommes srs, qui avaient ordre, en cas de dfaite, de le semer dans la campagne, afin que l'ennemi, occup ramasser ce butin, les laisst chapper plus facilement. 2 Tryphon, roi de Syrie, vaincu et oblig de fuir, sema de l'argent le long de son chemin; et, tandis que la cavalerie d'Antiochus s'arrtait le recueillir, il opra sa retraite. 3 Q. Sertorius, dfait par Metellus Pius, et craignant de ne pouvoir assurer sa retraite, ordonna ses soldats de se disperser en prenant la fuite, et leur fit connatre le lieu o il voulait qu'on se rallit. 4 Viriathe, chef des Lusitaniens, chappa la poursuite de notre arme et au dsavantage des lieux, par le mme moyen que Sertorius, en dispersant ses troupes pour les rassembler ensuite[88]. 5 Horatius Cocls, vivement poursuivi par l'arme de Porsena, fit rentrer ses compagnons dans Rome par un pont qu'il ordonna de couper aussitt, pour arrter la poursuite de l'ennemi. Pendant cette opration, Cocls soutenait seul, la tte du pont, les efforts des assaillants; et, quand il entendit le fracas de ce pont qui tombait, il se jeta dans le fleuve et le traversa la nage, charg de ses armes et couvert de blessures. 6 Afranius, fuyant du ct d'Ilerda, en Espagne, devant Csar, qui le suivait de prs, s'arrta pour camper; et, lorsque Csar en eut fait autant, et eut envoy ses soldats au fourrage, Afranius donna tout coup le signal du dpart. 7 Antoine, faisant retraite, vivement press par les Parthes, et s'tant aperu que toutes les fois qu'il se mettait en route au point du jour, ses troupes taient assaillies par les flches de ces barbares, se tint dans son camp jusqu' la cinquime heure, pour que l'on crt qu'il voulait y sjourner. Dans cette confiance, les Parthes se dispersrent, et Antoine fit sans obstacle une marche ordinaire pendant le reste du jour. 8 Philippe, vaincu en pire par les Romains, et craignant d'tre accabl dans sa retraite, demanda et obtint une trve pour ensevelir ses morts; et, la vigilance des postes romains s'tant relche pendant ce temps, il s'chappa. 9 P. Claudius, battu sur mer par les Carthaginois[89], et oblig de traverser des parages qu'ils occupaient, orna, comme s'il et t vainqueur, les vingt vaisseaux qui lui restaient, et gagna le large en intimidant ainsi les Carthaginois, qui crurent que les Romains avaient remport la victoire. 10 La flotte carthaginoise, dfaite et poursuivie par les Romains, feignit, pour leur chapper, de s'tre engage sur un banc de sable; et, imitant la manoeuvre de vaisseaux engravs, elle russit faire craindre le mme embarras aux vainqueurs, qui lui laissrent la retraite libre. 11 Commius, chef des Atrbates, vaincu par Jules Csar, et voulant passer de la Gaule dans la Bretagne, vint sur le bord de l'Ocan, o il trouva le vent favorable, mais la mare basse. Quoique ses vaisseaux fussent sec sur le rivage, il fit nammoins tendre les voiles. Csar, qui le poursuivait, ayant vu de loin les voiles dployes, et enfles par le vent, se retira, persuad que l'ennemi voguait heureusement, et lu chappait. LIVRE TROISIME. PRFACE. Si les deux premiers livres ont rpondu leurs titres et mrit jusqu'ici l'attention du lecteur, nous offrirons dans celui-ci, les stratagmes qui intressent l'attaque et la dfense des villes; et, sans nous arrter aucun avant-propos, nous indiquerons d'abord les exemples utiles aux assigeants, puis ceux qui peuvent instruire les assigs. Ayant laiss de ct les ouvrages et machines de sige[90], dont la dcouverte, depuis longtemps perfectionne, n'offre plus l'art une matire nouvelle, nous avons class comme il suit les ruses qui regardent l'attaque: Chapitres I Des attaques soudaines. II. Tromper les assigs. III Avoir des intelligences dans la place. IV Des moyens de rduire l'ennemi par famine. V Comment on fait croire que l'on continuera le sige. VI Ruiner les garnisons ennemies. VII Dtourner les rivires, et corrompre les eaux. VIII Jeter l'pouvante parmi les assigs. IX Attaquer du ct o l'on n'est pas attendu. X Piges dans lesquels on attire les assigs. XI Des retraites simules. Voici, au contraire, ce qui regarde la dfense des assigs: XII Exciter la vigilance des soldats. XIII Donner et recevoir des nouvelles. XIV Faire entrer des renforts et des vivres dans la place. XV Comment on parat avoir en abondance les choses dont on manque. XVI Comment on prvient les trahisons et les dsertions. XVII Des sorties. XVIII De la rsolution des assigs. I. Des attaques soudaines. 1 Le consul T. Quinctius, ayant vaincu en bataille range les ques et les Volsques, et voulant s'emparer de la ville d'Antium, appela ses troupes l'assemble, leur montra combien l'entreprise tait ncessaire, et combien elle tait facile si on ne la diffrait pas; alors, profitant de l'enthousiasme qu'avait inspir sa harangue, il donna l'assaut la ville. 2 M. Caton, tant en Espagne, s'aperut qu'une certaine ville pouvait tomber en son pouvoir s'il l'attaquait l'improviste. Dans ce but, il fit en deux jours une marche de quatre journes, travers des lieux difficiles et dserts, et surprit les ennemis, qui ne s'attendaient rien de semblable. Aprs la victoire, ses soldats lui ayant demand ce qui leur avait rendu cette conqute si facile, il leur rpondit que le succs tait acquis ds le moment o ils avaient franchi en deux jours la distance de quatre journes de marche[91]. II. Tromper les assigs. 1 Domitius Calvinus, assigeant Lima, ville de Ligurie, dfendue non seulement par sa position naturelle et par ses ouvrages de fortification, mais encore par une garnison excellente, menait souvent ses troupes autour des murs de la place, et les faisait ensuite rentrer au camp. Cette manoeuvre habituelle ft croire aux assigs que ce n'tait, de la part des Romains, qu'un simple exercice, et leur ta toute crainte d'une tentative. Mais, changeant tout coup sa promenade en attaque, Domitius escalada les remparts et fora les habitants se rendre. 2 Le consul. C. Duilius, en conduisant souvent la manoeuvre ses soldats et ses rameurs, russit n'inspirer aux Carthaginois aucune mfiance l'gard de ses exercices jusque-l inoffensifs; et, s'approchant tout coup avec sa flotte, il se rendit matre de la place. 3 Hannibal s'empara de plusieurs villes d'Italie aprs y avoir envoy, sous le costume romain, quelques-uns des siens qui, pendant de longues guerres en ce pays, avaient appris la langue latine. 4 Les Arcadiens, assigeant un chteau de Messnie, se fabriqurent des armes semblables celles des ennemis; et, dans le temps o ils savaient que la garnison devait tre change, ils prirent le costume des troupes attendues, dguisement qui les fit admettre comme amis, et se rendirent matres de la place en exterminant la garnison. 5 Cimon, gnral athnien, voulant surprendre une ville de Carie, mit le feu pendant la nuit, lorsqu'on s'y attendait le moins, un temple de Diane vnr dans ce pays, ainsi qu' un bois sacr situ hors des remparts; et, quand les habitants furent sortis en foule pour teindre l'incendie, Cimon prit la ville, reste sans dfenseurs. 5 Alcibiade, gnral athnien, faisant le sige d'Agrigente, ville bien fortifie, demanda aux habitants une assemble gnrale, comme pour y traiter d'affaires qui intressaient les deux parties belligrantes, et les harangua longtemps au thtre, o, selon l'usage des Grecs, avaient lieu les runions de ce genre. Tandis que, sous prtexte de dlibration, il retenait la multitude, les Athniens, aposts cet effet, s'emparrent de la ville, qui n'tait point garde. 6 paminondas, gnral thbain, ayant vu pendant un jour de fte, en Arcadie, les femmes d'une ville ennemie se rpandre confusment hors des murs, envoya parmi elles un grand nombre de ses soldats qui avaient pris des habits de femmes, et qui, l'aide de ce dguisement, entrrent dans la ville nuit tombante, s'en rendirent matres, et ouvrirent les portes leurs compagnons. 7 Aristippe de Lacdmone, un jour que les Tgates taient sortis en foule de leur ville pour clbrer une fte de Minerve, chargea des btes de somme de sacs bl remplis de paille, et les fit conduire par des soldats qui, ayant l'air de marchands, entrrent dans la ville sans tre observs, et ouvrirent les portes[92] aux Lacdmoniens. 9 Antiochus, assigeant le chteau de Suenda, en Cappadoce, s'empara des btes de charge sorties pour aller la provision, tua les valets qui les conduisaient, et revtit de leurs habits des soldats qu'il envoya leur place comme ramenant du bl. Leur costume ayant tromp les gardes, ils pntrrent dans le chteau et y firent entrer l'arme d'Antiochus. 10 Les Thbains, ne pouvant s'emparer de vive force du port de Sicyone, remplirent de soldats arms un vaisseau sur lequel ils talrent des marchandises, comme sur un navire de commerce, afin de tromper l'ennemi; puis ils apostrent derrire les murs les plus loigns du port, quelques hommes auxquels ils avaient donn l'ordre de simuler une rixe avec d'autres gens qu'ils faisaient dbarquer sans armes. Les habitants de Sicyone tant accourus pour apaiser cette querelle, les vaisseaux thbains prirent le port rest sans dfense, ainsi que la ville. 11 Timarque, gnral tolien, ayant tu Charmade, lieutenant du roi Ptolme, se couvrit du manteau et du bonnet macdonien de ce chef[93]. l'aide de ce dguisement, il fut reu pour Charmade dans le port de Samos, dont il se rendit matre. III. Avoir des intelligences dans la place. 1 Le consul Papirius Cursor, faisant le sige de Tarente, que dfendait Milon avec une garnison d'pirotes, promit ce chef la vie sauve, pour lui et pour ses compatriotes, s'il lui facilitait la prise de la ville. Sduit par cette offre, Milon se fit envoyer en mission par les Tarentins vers le consul; d'aprs les promesses qu'il rapporta, scelles par un trait, les habitants s'abandonnrent une trop confiante scurit, et la ville, ds lors mal garde, fut livre Papirius Cursor. 2 Au sige de Syracuse, M. Marcellus, ayant gagn un certain Sosistrate, apprit de lui que la garde serait moins vigilante que de coutume pendant un jour de fte, o picyde devait faire au peuple des largesses de vin et de bonne chre. Ayant donc pi ce moment de plaisir et, par consquent, de ngligence, Marcellus franchit les remparts, gorgea les sentinelles, et ouvrit l'arme romaine cette ville illustre par d'clatantes victoires. 3 Tarquin le Superbe, ne pouvant se rendre matre de Gabies, envoya dans cette ville son fils Sestus, aprs l'avoir fait battre de verges. Celui-ci, se plaignant de la cruaut de son pre, engagea les Gabiens tirer profit de son ressentiment; et, quand il fut investi du commandement de leur arme, il livra la ville son pre. 4 Cyrus[94], roi de Perse, avait un courtisan d'une fidlit prouve, nomm Zopyre, qui, s'tant fait dessein mutiler le visage, passa chez les ennemis. Il se plaignit des outrages dont il portait les marques, et on le crut irrconciliable ennemi de Cyrus, opinion qu'il confirma en se plaant, dans toutes les rencontres, la tte des combattants, et en dirigeant les dcharges de traits contre Cyrus lui-mme; puis, lorsqu'on lui eut confi la dfense de Babylone, il livra la ville son roi. 5 Philippe, qui les habitants de Sana refusaient l'entre de leur ville, corrompit Apollonius, leur chef, et l'engagea placer dans l'ouverture mme de l'une des portes, une voiture charge de pierres de taille Cet ordre excut, Philippe donna le signal de l'attaque, et dfit par surprise les assigs, qui taient accourus en dsordre pour fermer leur porte embarrasse. 6 Hannibal, assigeant Tarente, alors dfendue par une garnison romaine, sous le commandement de Livius, gagna un Tarentin nomm Conone, qui, pour tromper les habitants, sortait la nuit sous prtexte d'aller la chasse, ce que la prsence de l'ennemi rendait impossible pendant le jour. Quand il tait hors des murs, les Carthaginois lui fournissaient secrtement des sangliers, qu'il prsentait ensuite Livius comme provenant, de sa chasse. Ces sorties, souvent renouveles, veillant de moins en moins l'attention, Hannibal, une certaine nuit, dguisa des Carthaginois en chasseurs, et les mla ceux qui accompagnaient Conone. Ils entrrent dans la ville chargs de gibier, se jetrent aussitt sur les gardes et les gorgrent; ensuite ils brisrent la porte, et introduisirent Hannibal avec ses troupes, qui firent main basse sur tous les Romains, l'exception de ceux qui s'taient rfugis dans la citadelle. 7 Lysimaque, roi de Macdoine, faisait le sige d'phse, et cette ville tait secourue par Mandron, chef de pirates. Comme celui-ci amenait souvent au port ses vaisseaux chargs de butin, Lysimaque parvint le gagner, et envoya avec lui les plus braves de ses soldats, que le pirate fit entrer dans phse les mains lies, comme des prisonniers. Quelque temps aprs, ces mmes hommes prirent des armes dans la citadelle, et livrrent la ville leur roi. IV. Des moyens de rduire l'ennemi par famine. 1 Fabius Maximus, ayant ravag le territoire de Capoue, et voulant ter cette ville tout espoir de soutenir un sige, se retira au moment des semailles, afin de laisser les habitants rpandre dans leurs champs le bl qui leur restait; puis il revint sur ses pas, fit fouler aux pieds les semences, qui dj taient en herbe, et la famine le rendit matre du pays[95]. 2 Antigone en fit autant aux Athniens. 3 Denys voulant, aprs s'tre empar de plusieurs villes, attaquer celle de Rhegium, qui avait une garnison nombreuse, feignit de vouloir maintenir la paix avec elle, et lui demanda des vivres pour son arme. Aussitt qu'il en eut obtenu, et qu'il eut ainsi puis les greniers des habitants, il profita de leur disette pour les attaquer, et la ville tomba en son pouvoir. 4 On dit qu'il agit de mme l'gard des Athniens. 5 Alexandre, ayant le projet d'assiger Leucadie, o les vivres taient en abondance, s'empara d'abord des chteaux situs au voisinage, et permit toutes leurs garnisons de se rfugier dans cette ville, afin que les provisions fussent plus tt consommes par un plus grand nombre de personnes. 6 Phalaris, tyran d'Agrigente, aprs avoir mis le sige devant quelques places de Sicile bien fortifies, feignit d'entrer en accommodement avec elles, et se retira en leur laissant en dpt des bls qu'il disait avoir de reste; ensuite il eut soin de faire percer les toits des magasins o il les avait placs, afin que la pluie les corrompt; et, lorsque les habitants, qui comptaient sur cet approvisionnement, eurent consomm leurs propres bls, il revint les attaquer au commencement de l't, et les contraignit par famine se rendre. V. Comment on fait croire que l'on continuera le sige. 1 Clarque, gnral lacdmonien, tant inform que les Thraces avaient transport sur des montagnes leurs provisions de bouche, et qu'ils ne tenaient contre lui que dans l'esprance de le voir forc par la disette se retirer, ordonna, dans le moment o il s'attendait l'arrive de leurs dputs, qu'on tut sous leurs yeux un prisonnier, dont la chair serait distribue par morceaux dans les tentes, comme pour servir de nourriture aux soldats. Les Thraces, persuads que rien ne triompherait jamais de la persvrance d'un homme qui pouvait recourir de si horribles aliments, lui firent leur soumission. 2 Les Lusitaniens ayant dit Tiberius Gracchus qu'ils avaient des vivres pour dix ans, et qu'ils ne redoutaient pas un sige, il leur rpondit: Je vous prendrai la onzime anne. Ce mot les effraya tellement, qu'ils se rendirent aussitt, quoiqu'ils fussent bien approvisionns. 3 Pendant que A. Torquatus assigeait une ville de la Grce, on lui dit que les jeunes gens de ce lieu taient fort habiles lancer le javelot et les flches: Je ne les vendrai que plus cher dans quelques jours, rpondit-il. VI. Ruiner les garnisons ennemies[96]. 1 Lorsque Hannibal eut repass en Afrique, Scipion, sachant que plusieurs villes, dont ses plans exigeaient qu'il se rendt matre, taient dfendues par de fortes garnisons, envoyait de temps en temps quelques troupes pour les inquiter. Il se prsenta enfin lui-mme comme pour les enlever de vive force; puis il feignit d'avoir peur, et fit un mouvement de retraite. Hannibal, persuad que son ennemi avait rellement pris l'pouvante, appela de toutes parts les garnisons, afin d'engager une affaire dcisive, et se mit sa poursuite. Scipion obtint par l ce qu'il dsirait: les villes tant restes sans dfense, il envoya les Numides, sous les ordres de Masinissa, pour s'en emparer. 2 P. Cornlius Scipion, ayant senti la difficult de prendre Delminium, parce que toutes les troupes du pays s'taient runies pour dfendre cette ville, alla se prsenter devant d'autres places. Ces troupes tant par l forces de courir la dfense de leurs villes respectives, Delminium se trouva dpourvue de secours[97], et Scipion s'en empara. 3 Pyrrhus, roi d'pire, voulant se rendre matre de la capitale des Illyriens, mais ne pouvant compter sur le succs, mit le sige devant quelques autres de leurs villes. Il en rsulta que les ennemis, ayant la con fiance que leur capitale tait assez en sret par ses fortifications, se sparrent pour aller secourir les places attaques: alors Pyrrhus, rassemblant de nouveau toutes ses troupes, s'empara de la ville, que ses dfenseurs avaient abandonne. 4 Le consul Cornlius Rufinus, ayant assig pendant quelque temps, mais en vain, la ville de Crotone, que rendait imprenable une garnison auxiliaire de Lucanie, feignit de renoncer son dessein. Un prisonnier, qu'il avait gagn force d'argent, se rendit Crotone, comme s'il se ft vad de sa prison, et assura que les Romains taient en pleine retraite. Les Crotoniates, dans cette croyance, congdirent leurs allis, et, rduits leurs propres forces, furent pris au moment o ils s'y attendaient le moins. 5 Magon, gnral des Carthaginois, tenant Cn. Pison assig dans un fort, aprs l'avoir vaincu, et souponnant que des troupes venaient le secourir, envoya leur rencontre un faux transfuge, qui leur annona que Pison tait dj pris. Cet artifice les ayant fait retirer, Magon acheva sa victoire. 6 Alcibiade, faisant la guerre en Sicile[98], et voulant prendre Syracuse, choisit Catane, o il tait alors cantonn avec ses troupes, un homme d'une adresse prouve, et l'envoya secrtement prs des Syracusains. Admis dans l'assemble du peuple, cet missaire fit entendre que les habitants de Catane nourrissaient la plus grande haine contre les Athniens, et que, s'ils taient seconds, ils auraient bientt ananti Alcibiade et son arme. Les Syracusains, se laissant persuader, marchrent sur Catane avec toutes leurs forces, abandonnant leur propre ville. Alcibiade alors, l'attaquant du ct oppos, et la trouvant dgarnie de troupes, comme il l'avait espr, la prt et la saccagea. 7 Clonyime, gnral athnien, assigeant Trzne, qui tait garde par des troupes de Cratre, lana dans la place des flches sur lesquelles il avait crit aux habitants qu'il n'tait venu que pour dlivrer leur rpublique; et en mme temps il renvoya quelques prisonniers, aprs les avoir mis dans ses intrts, afin qu'ils dcriassent Cratre. Ayant, par ce moyen, sem la division chez les assigs, il en profita pour faire approcher son arme, et se rendit matre de la ville. VII. Dtourner les rivires, et corrompre les eaux. 1 P. Servilius, ayant dtourn une rivire qui donnait l'eau la ville d'Isaure, fora, par la soif, les habitants se rendre. 2 C. Csar, assigeant Cadurcum[99], ville des Gaules, qui tait entoure d'une rivire, et abondamment pourvue de fontaines, la fit manquer d'eau en dtournant les sources par des conduits souterrains, et en plaant sur le bord de la rivire des archers qui en dfendaient l'approche. 3 Dans l'Espagne Citrieure, Q. Metellus dirigea sur un camp ennemi, situ dans un lieu bas, les eaux d'une rivire qu'il dtourna d'un terrain plus lev, et, au moment o cette inondation subite jeta l'pouvante chez les ennemis, des troupes places en embuscade les taillrent en pices. 4 Alexandre, assigeant Babylone[100], que l'Euphrate traverse par le milieu, creusa un foss le long duquel il leva en mme temps une terrasse, afin de persuader l'ennemi que l'on ne tirait la terre que pour cette construction; puis, ayant tout coup dirig l'eau dans la tranche, il mit sec le lit du fleuve, et s'en fit un passage pour entrer dans la ville. On dit que Smiramis, faisant le sige de la mme ville, dtourna aussi l'Euphrate, et obtint le mme rsultat. 5 Clisthne de Sicyone coupa un aqueduc qui fournissait de l'eau la ville de Crise; et, quand les habitants eurent commenc souffrir de la soif, il leur rendit l'eau, mais corrompue avec de l'ellbore: aussitt qu'ils en eurent fait usage, un flux de ventre, qui les saisit, les mit hors d'tat de se dfendre, et la ville fut prise. VIII. Jeter l'pouvante parmi les assigs. 1 Philippe, ne pouvant enlever de vive force le chteau de Prinasse[101], fit amonceler de la terre au pied des fortifications, comme s'il y pratiquait une mine. Les assigs, croyant leurs murs saps, se rendirent. 2 Plopidas, gnral thbain, tant sur le point d'assiger la fois deux villes de Magnsie peu loignes l'une de l'autre, ordonna que, pendant qu'il faisait avancer son arme sous les murs de l'une, quatre cavaliers, ayant des couronnes sur la tte, accourussent toute bride, comme venant de l'autre camp thbain, pour annoncer la prise de l'autre ville. Afin de mieux encore tromper l'ennemi, il fit mettre le feu une fort situe dans un lieu intermdiaire, et dont l'embrasement pouvait tre pris pour celui de la place. Il voulut, en outre, qu'on lui ament quelques soldats dguiss en prisonniers. Ces dmonstrations jetrent l'effroi parmi les assigs, qui, se croyant dj vaincus sur l'autre point, firent leur soumission. 3 Cyrus, roi de Perse, tenant Crsus enferm dans la ville de Sardes, fit dresser du ct le moins accessible de la montagne sur laquelle elle tait assise, des mts aussi hauts que cette montagne, surmonts de figures d'hommes ayant le costume des Perses, et les approcha des remparts pendant la nuit; puis, ds la pointe du jour il attaqua la ville du ct oppos, au moment o les premiers rayons du soleil faisaient briller les armes que portaient ces figures. Les assigs, persuads qu'ils taient pris par derrire, s'enfuirent disperss, laissant la victoire l'ennemi. IX. Attaquer du ct o l'on n'est pas attendu. 1 Scipion, assigeant Carthagne, profita du moment o la mare baissait, pour s'approcher des murailles; et, se disant guid par Neptune, il traversa un tang dont les eaux avaient suivi le reflux de la mer, et livra l'attaque du ct o il n'tait point attendu. 2 Fabius Maximus, fils de Fabius Cunctator, arriv devant Arpi, o Hannibal avait mis garnison, reconnut la position de la ville, et envoya, par une nuit obscure, six cents soldats chargs de franchir, l'aide d'chelles, la partie des remparts qui tait la plus forte, par consquent la plus mal garde, et de briser la porte. Ceux-ci, favoriss par une pluie violente, dont le bruit empchait d'entendre celui qu'ils faisaient, excutrent l'ordre qu'ils avaient reu. Alors Fabius, au signal donn, attaqua par ce mme ct, et prit la ville. 3 Dans la guerre contre Jugurtha, pendant que C. Marius assigeait, prs du fleuve Mulucha, un chteau construit sur un rocher accessible seulement par un troit sentier, et taill pic de tout autre ct comme dessein, un Ligurien auxiliaire, simple soldat, qui s'tait avanc par hasard pour chercher de l'eau, et avait, en recueillant des limaons, gagn le sommet du rocher, vint lui annoncer que l'on pouvait gravir jusqu'au chteau. Marius y envoya quelques centurions avec les soldats les plus agiles et les meilleurs trompettes, ayant tous la tte dcouverte pour mieux voir, les pieds nus pour grimper plus aisment sur les rochers, et leurs boucliers, ainsi que leurs pes, attachs leur dos. Guids par le Ligurien, ils s'aident, pour monter, de courroies et de clous, parviennent au chteau du ct oppos l'attaque, o pour cela mme ils ne trouvent pas de rsistance, et se mettent sonner de la trompette et faire un grand bruit, selon l'ordre qu'ils ont reu. ce signal Marius encourage ses troupes et presse plus vivement les assigs. Ceux-ci tant rappels de l'autre ct de la place par une multitude intimide qui la croit dj prise par derrire[102], les Romains s'lancent leur poursuite, et s'emparent du chteau. 4 Le consul L. Cornlius se rendit matre de plusieurs villes de Sardaigne, en dbarquant pendant la nuit ses meilleures troupes, auxquelles il ordonnait de se cacher, et d'pier le moment o il reviendrait avec ses vaisseaux; puis, lorsqu'il tait descendu terre lui-mme, et voyait les ennemis s'avancer sa rencontre, il simulait une retraite, et les attirait au loin sa poursuite, afin que les places, alors dgarnies, fussent livres l'attaque de ses troupes embusques. 5 Pricls, gnral athnien, assigeant une ville qu'une dfense bien concerte mettait l'abri de ses efforts, fit pendant la nuit sonner la charge et pousser de grands cris vers la partie des remparts qui touchait la mer. Les ennemis, persuads que l'on entrait de ce ct, abandonnrent les portes; et Pricls, les trouvant sans dfense, fit par l irruption dans la ville. 6 Alcibiade, gnral athnien, voulant prendre la ville de Cyzique, s'en approcha pendant la nuit l'improviste, et fit sonner la charge du ct oppos celui qu'il allait attaquer. Les assigs pouvaient suffire la dfense de leurs remparts; mais, comme tous se portrent vers le lieu o ils croyaient qu'on donnait l'assaut, Alcibiade franchit les murailles sur un point qui ne lui offrait pas de rsistance. 7 Pour s'emparer du port de Sicyone, Thrasybule de Milet fit plusieurs fausses attaques par terre; et, quand il vit que les ennemis avaient dirig leurs forces vers le lieu o il les harcelait, il entra dans le port avec sa flotte, sans qu'on s'y attendt. 8 Philippe, assigeant une ville maritime, ft joindre ensemble deux vaisseaux que l'on couvrit de madriers, et sur lesquels on construisit des tours hors de la vue des assigs; puis il livra par terre une attaque avec d'autres tours. Pendant, qu'il tenait l'ennemi en chec de ce ct des remparts, de l'autre approchaient les deux vaisseaux, et par l, ne trouvant pas de rsistance, il pntra dans la ville. 9 Pricls voulant prendre, dans le Ploponnse, un chteau o l'on ne pouvait arriver que par deux chemins, coupa l'un par un foss, et se mit fortifier l'autre. Les assigs, en pleine scurit quant au premier chemin, surveillrent seulement celui qu'ils voyaient fortifier. Alors Pricls, ayant prpar des ponts, les jeta sur le foss, et entra dans la place du ct o l'on ne craignait pas son approche. 10 Antiochus, faisant le sige d'phse, ordonna aux Rhodiens, ses auxiliaires, d'attaquer le port pendant la nuit, en poussant de grands cris. Les assigs y accoururent en foule et en dsordre, laissant le reste des fortifications sans dfenseurs; et Antiochus, donnant l'assaut d'un autre ct, s'empara de la ville. X. Piges dans lesquels on attire les assigs. 1 Caton, tant en prsence des Lactans, qu'il tenait assigs dans leur place forte, mit en embuscade une grande partie de ses troupes, et ordonna des Suesstans, ses auxiliaires, et fort mauvais soldats, de livrer l'attaque la ville. Les Lactans, dans une sortie, les mirent facilement en fuite; et, comme ils s'acharnaient les poursuivre, Caton s'empara de leur ville avec les cohortes qu'il avait caches. 2 L. Scipion leva le sige qu'il avait mis devant une ville de Sardaigne, et donna sa retraite l'apparence d'une fuite prcipite. La garnison s'tant mise imprudemment sa poursuite, il se rendit matre de la place l'aide de troupes qu'il avait embusques dans le voisinage. 3 Hannibal, aprs avoir commenc le sige d'Himre, donna l'ordre de la retraite, laissant dessein son camp aux ennemis, comme s'il ne pouvait tenir contre eux. Les Himrens virent si peu le pige, que, dans la joie du succs, ils abandonnrent leur ville pour courir au camp carthaginois. Hannibal, voyant alors la place sans dfense, s'en empara avec des troupes qu'il avait caches dans la prvision de cet vnement. 4 Le mme, pour attirer les Sagontins[103] dans une embuscade, s'approcha de leurs murailles avec un petit nombre d'hommes, et feignit de prendre la fuite ds la premire sortie des assigs. Ceux-ci, se trouvant coups par l'arme carthaginoise, alors poste entre eux et la ville, furent envelopps, et taills en pices. 5 Himilcon, gnral carthaginois, faisant le sige d'Agrigente, mit en embuscade, non loin de la place, une partie de ses troupes, avec ordre, lorsque les assigs se seraient loigns dans la campagne, d'allumer des feux avec du bois mouill; ensuite, s'tant lui-mme avanc, ds le point du jour, la tte du reste de son arme, pour attirer les ennemis au combat, il feignit de lcher pied, et les entrana au loin sa poursuite. Ceux de l'embuscade mirent le feu des monceaux de bois en avant des murailles, comme ils en avaient reu l'ordre; et les Agrigentins, la vue de la fume qui s'levait, crurent que leur ville tait embrase. Tandis qu'ils retournaient la hte, pour porter du secours, arrts en mme temps par les troupes qui avaient t postes prs de la ville, et chargs en queue par celles qu'ils avaient poursuivies, ils essuyrent une entire dfaite. 6 Viriathe, aprs avoir plac des troupes en embuscade, envoya quelques soldats enlever les troupeaux des Sgobrigiens. Ceux-ci, tant accourus en grand nombre pour les reprendre, et s'tant mis la poursuite des maraudeurs, qui fuyaient dessein, tombrent dans le pige et furent taills en pices. 7 Hracle avait pour garnison deux cohortes commandes par Lucullus, lorsque des cavaliers Scordisques s'avancrent comme pour enlever des troupeaux, et provoqurent ainsi une sortie; puis, par une fuite simule, ils attirrent Lucullus jusque dans une embuscade, o il fut tu avec huit cents de ses soldats. 8 Chars, gnral athnien, devant attaquer une ville situe sur le bord de la mer, cacha sa flotte derrire un promontoire, et envoya le plus lger de ses vaisseaux passer en vue de l'ennemi. Ds qu'on l'aperut, tous les navires qui gardaient le port volrent sa poursuite. Alors Chars, voyant ce port sans dfense, y entra avec sa flotte, et s'empara mme de la ville. 9 Au moment o les Romains assigeaient par terre et par mer Lilybe, en Sicile, Barca, gnral carthaginois, fit paratre au loin une partie de ses vaisseaux prts combattre. La flotte romaine, les ayant aperus, s'lana sur eux; et Barca, avec le reste de ses vaisseaux, qu'il avait tenus cachs, se rendit matre du port de Lilybe. XI. Des retraites simules. 1 Phormion, gnral athnien, ayant ravag le territoire de Chalcis, cette ville lui envoya des dputs pour lui exposer ses griefs. Il leur fit bon accueil; et pendant la nuit qui avait t fixe pour leur dpart, il feignit de recevoir une lettre qui le rappelait Athnes, et les congdia en faisant retraite lui-mme, mais une faible distance. Les dputs ayant annonc que tout tait dsormais en sret, et que Phormion tait parti, les Chalcidiens crurent la bienveillance qu'il avait tmoigne, ainsi qu' la retraite de ses troupes, et ngligrent la garde de leur ville. Alors, Phormion tant revenu tout coup, ils ne purent soutenir une attaque laquelle ils ne s'attendaient plus. 2 Agsilas, chef des Lacdmoniens, assigeant Phoce, et s'tant aperu que les allis de cette ville, venus pour la dfendre, commenaient se lasser des fatigues de la guerre, fit un mouvement de retraite, comme s'il allait d'autres expditions, et leur laissa ainsi la facult de s'loigner librement. Peu de temps aprs il ramena son arme et vainquit les Phocens, alors rduits leurs propres forces. 3 Alcibiade tendit un pige aux Byzantins, qui se tenaient renferms dans leurs murs: il feignit de se retirer, et, quand ils ne furent plus sur leurs gardes, revint fondre sur eux. 4 Viriathe, aprs s'tre retir trois journes de Segobriga, revint en un seul jour, et surprit les habitants, qui, dans une entire scurit, taient en ce moment mme occups d'un sacrifice. 5 paminondas, au sige de Mantine, voyant que les Lacdmoniens taient venus secourir cette place, pensa que, s'il leur cachait son dpart, il pourrait aller prendre Lacdmone. Il ordonna d'allumer pendant la nuit un grand nombre de feux dans son camp, afin que l'on ne se doutt pas de son absence; mais, trahi par un transfuge, et poursuivi par l'arme lacdmonienne, il quitta le chemin de Sparte, et usa du mme artifice pour retourner devant Mantine. Il alluma encore des feux dans son camp, et, taudis que les Lacdmoniens l'y croyaient prsent, il fit une marche de quarante milles du ct de Mantine, et se rendit matre de la ville, qui n'avait plus le secours de ses allis. XII. De la dfense des places. Exciter la vigilance des soldats. 1 Pendant que les Lacdmoniens assigeaient Athnes, Alcibiade, craignant de la ngligence de la part des sentinelles, ordonna aux soldats de tous les postes d'observer attentivement le flambeau qu'il ferait paratre pendant la nuit, du haut de la citadelle, et de rpondre ce signal en levant aussi des flambeaux de leur ct. Il menaa de chtiment quiconque n'excuterait pas fidlement cet ordre. Ainsi tenus dans l'attente des signaux de leur chef, tous firent une garde vigilante, et l'on fut l'abri du danger qui tait craindre pour la nuit. 2 Iphicrate, gnral athnien, qui occupait Corinthe avec une garnison, visitant les postes au moment o l'ennemi approchait, trouva une sentinelle endormie, et la pera d'un javelot. Quelques-uns, blmant cet acte comme trop cruel: Tel j'ai trouv cet homme, leur rpondit-il, tel je l'ai laiss.[104] 3 On dit qu'paminondas, gnral thbain, en fit autant. XIII. Donner et recevoir des nouvelles. 1 Les Romains, assigs dans le Capitole, envoyrent Pontius Cominius implorer le secours de Camille, qui tait alors en exil. Cominius, pour viter les postes gaulois, descendit par la roche Tarpienne, traversa le Tibre la nage, arriva jusqu' Vies[105], et, s'tant acquitt de sa mission, retourna par le mme chemin prs de ses compagnons. 2 Les habitants de Capoue, assigs par les Romains, qui faisaient bonne garde autour de la place, envoyrent dans le camp ennemi, comme dserteur, un soldat qui, moyennant une rcompense, cacha une lettre dans son baudrier, et la porta aux Carthaginois aussitt qu'il trouva l'occasion de s'chapper. 3 Quelques-uns crivirent des lettres sur des parchemins, qui furent cousus dans des pices de gibier et dans le corps de certains animaux. 4 D'autres ont introduit leurs dpches dans le derrire de leurs btes de somme, pour traverser les postes ennemis. 5 D'autres ont crit sur la partie intrieure des fourreaux, de leurs pes. 6 L. Lucullus voulait informer de son arrive les habitants de Cyzique, assigs par Mithridate, dont les troupes occupaient le seul chemin qui conduist la ville: c'tait un pont troit, qui l'unissait au continent. Il chargea de ce message un soldat, bon nageur et habile nautonier, qui, port sur l'eau par deux outres remplies d'air, contenant des lettres de Lucullus, et adaptes en dessous deux traverses spares l'une de l'autre, fit un trajet de sept milles. Telle fut l'adresse de ce simple soldat, que, se servant de ses jambes comme de rames, il trompa les sentinelles ennemies, qui crurent, en l'apercevant, que c'tait quelque monstre marin[106]. 7 Le consul Hirtius envoya de temps en temps Decimus Brutus, assig dans Mutine par Antoine, des lettres crites sur des plaques de plomb, que l'on attachait aux bras de soldats qui traversaient la nage la rivire de Scultenna. 8 Le mme consul avait des pigeons qu'il tenait quelque temps dans l'obscurit, sans leur donner manger; puis il leur attachait des lettres au cou, l'aide d'un crin, et les lchait le plus prs possible des murailles. Ces oiseaux, avides de nourriture et de lumire, gagnaient les plus hauts difices, et l taient pris par Brutus, qui savait de cette manire tout ce qui se passait, surtout lorsqu'il les eut habitus s'abattre en de certains lieux o il faisait dposer pour eux de la nourriture. XIV. Faire entrer des renforts et des vivres dans la place. 1 Pendant la guerre civile, Ategua, ville d'Espagne du parti de Pompe, tant investie, Munatius, chef temporaire de ce pays, alla dans le camp de Csar, o il se fit passer pour le secrtaire d'un tribun, demanda d'autorit le mot d'ordre quelques sentinelles, ce qui lui servit en tromper d'autres, et, persvrant dans son artifice, introduisit du renfort dans la place, en passant ainsi au milieu des troupes de Csar. 2 Pendant qu'Hannibal tenait Casilinum assig, les Romains emplirent de farine des tonneaux qu'ils abandonnrent au courant du Vulturne, pour les faire parvenir aux habitants. Hannibal ayant arrt ces tonneaux au moyen d'une chane tendue sur le fleuve, les Romains rpandirent des noix que les eaux apportrent la ville, et qui fournirent aux assigs un soutien contre la famine. 3 Hirtius, sachant que ceux de Mutine, assigs par Antoine, taient dans une extrme disette de sel, en remplit des barils, qu'il fit entrer dans la ville par le fleuve Scultenna. 4 Le mme gnral confia au courant d'une rivire des troupeaux que reurent les assigs, et qui remdirent la disette. XV. Comment on parat avoir en abondance les choses dont on manque. 1 Les Romains, assigs dans le Capitole par les Gaulois, et dj en proie la famine, jetrent du pain vers les postes ennemis. En faisant croire par l qu'ils avaient des vivres en abondance, ils purent traner le sige en longueur jusqu' l'arrive de Camille. 2 On dit que les Athniens en firent autant l'gard des Lacdmoniens. 3 Ceux qu'Hannibal tenait enferms Casilinum, et que l'on croyait rduits une extrme disette, voyant que le Carthaginois, pour leur ter jusqu' l'herbe comme aliment, avait fait passer plusieurs fois la charrue sur le terrain qui sparait son camp de leurs murailles, jetrent des semences sur ces terres laboures, et par l persuadrent l'ennemi qu'ils avaient de quoi se nourrir jusqu' la rcolte. 4 Les troupes qui avaient chapp au dsastre de Varus, tant investies par l'ennemi, qui les croyait dpourvues de bl, promenrent pendant toute une nuit dans leurs magasins les prisonniers qu'ils avaient faits, et les renvoyrent aprs leur avoir coup les mains[107]. Ceux-ci conseillrent leurs compagnons de ne pas fonder sur la disette l'espoir de se rendre bientt matres des Romains, attendu qu'ils avaient encore un grand approvisionnement de vivres. 5 Les Thraces, assigs sur une montagne fort leve, et inaccessible l'ennemi, recueillirent entre eux, au moyen d'une contribution par tte, une petite quantit de bl et de laitage, et en firent manger des moutons qu'ils chassrent vers les postes ennemis. Ces animaux ayant t pris et tus, on remarqua dans leurs entrailles les vestiges du froment; l'ennemi alors, persuad que les Thraces avaient de copieuses provisions de bl, puisqu'ils en nourrissaient mme leur btail, abandonna le sige. 6 Thrasybule, gnral des Milsiens, voyant ses troupes fatigues du long sige qu'elles soutenaient contre Alyatte, qui esprait les rduire par famine, ordonna que tout le bl de la ville ft apport sur la place publique avant l'arrive des dputs lydiens qu'il attendait, et fit prparer pour le mme temps des festins chez tous les citoyens. En montrant ainsi la ville en fte, il fit croire l'ennemi qu'il lui restait assez de vivres pour soutenir longtemps encore le sige. XVI. Comment on prvient les trahisons et les dsertions. 1 Cl. Marcellus fut inform que Bantius, de Nole, s'efforait d'amener ses concitoyens une dfection au profit d'Hannibal, parce que celui-ci, l'ayant trouv parmi les blesss aprs la bataille de Cannes, lui avait fait donner des soins, et l'avait renvoy dans sa patrie. N'osant pas le mettre mort, de peur que son supplice n'irritt les habitants de Nole, il le fit venir prs de lui, et lui dit qu'il tait un soldat excellent; que jusqu'alors il ne l'avait pas connu; et, aprs l'avoir engag rester dans son arme, il lui fit prsent d'un cheval. Ce bienfait lui assura la fidlit non seulement de Bantius, mais encore de tous ceux de la ville sur lesquels celui-ci avait de l'influence. 2 Hamilcar, gnral des Carthaginois, voyant les nombreuses dsertions de ses auxiliaires gaulois, qui passaient du ct des Romains, o, cause de la frquence mme du fait, ils taient reus comme des allis, engagea ceux qui lui taient le plus fidles simuler une dsertion. Ils le firent, et taillrent en pices les Romains qui s'taient avancs pour les recevoir. Cet artifice, outre le succs qu'il valut alors aux Carthaginois, fut cause que, dans la suite, les vritables transfuges furent suspects aux Romains. 3 Hannon, commandant en Sicile l'arme carthaginoise, apprit que des Gaulois mercenaires, au nombre de quatre mille environ, s'taient entendus pour passer du ct des Romains, parce qu'ils n'avaient pas reu leur solde de quelques mois. N'osant svir contre eux, dans la crainte d'une rvolte, il promit de les indemniser gnreusement du retard dont ils souffraient. Les Gaulois le remercirent de cette assurance; et pendant le dlai qu'il avait fix pour l'excution de ses promesses, il envoya dans le camp du consul Otacilius son trsorier, homme d'une fidlit prouve, qui, feignant d'avoir dsert pour quelque dsordre dans ses comptes, annona que quatre mille Gaulois devaient tre envoys au fourrage la nuit suivante, et qu'il serait facile de les surprendre. Otacilius, qui ne voulait ni se fier tout d'abord un transfuge, ni laisser chapper une pareille occasion, mit en embuscade des troupes d'lite. Les Gaulois tombrent dans le pige, et remplirent doublement le but d'Hannon: ils turent des Romains, et furent eux-mmes extermins jusqu'au dernier. 4 Hannibal imagina une semblable vengeance l'gard de ses transfuges. Inform que plusieurs soldats avaient dsert la nuit prcdente, et sachant aussi qu'il y avait des espions de l'ennemi dans son camp, il dit ouvertement qu'il ne fallait pas donner le nom de transfuges des hommes adroits qu'il avait envoys pour pntrer les desseins de l'ennemi. Ces mots, une fois connus des espions, furent transmis aux Romains, qui saisirent les dserteurs d'Hannibal, leur couprent les mains, et les renvoyrent. 5 Diodore, tant la tte des troupes qui dfendaient Amphipolis, et parmi lesquelles se trouvaient deux mille Thraces qu'il souponnait de vouloir piller la ville, annona faussement que des vaisseaux ennemis, en petit nombre, taient abords la cte voisine, et qu'on pouvait aisment les piller. Excits par l'espoir du butin, les Thraces partirent, et Diodore, ayant ferm les portes, les empcha de rentrer dans la place. XVII. Des sorties. 1 Les Romains qui tenaient garnison Palerme, lorsque Hasdrubal s'avanait pour assiger cette ville, ne placrent, dessein, qu'un petit nombre de soldats sur les remparts. Hasdrubal, enhardi par cette apparente faiblesse, s'approcha, tmrairement, et son arme fut taille en pices dans une sortie que firent les assigs. 2 Emilius Paullus, attaqu dans son camp, l'improviste, par toute l'arme des Liguriens, retint longtemps ses troupes, comme par crainte; ensuite, quand il vit les ennemis fatigus, il fondit sur eux par les quatre portes du camp, les dfit, et en prit un grand nombre. 3 Velius[108], qui commandait la garnison romaine dans la citadelle de Tarente, ville assige par Hasdrubal, envoya vers celui-ci des dputs pour lui demander la vie sauve et la retraite libre. Tandis que, tromps par cette feinte, les ennemis se tenaient peu sur leurs gardes, Velius fit tout coup une sortie, et les tailla en pices. 4 Cn. Pompe, investi dans son camp prs de Dyrrachium, non seulement dgagea son arme, mais encore, dans une sortie pour laquelle il avait bien choisi le temps et le lieu, enveloppa Csar, au moment o celui-ci livrait une imptueuse attaque un fort[109] que dfendait un double retranchement; en sorte que, plac entre ceux qu'il attaquait et ceux qui taient venus l'enfermer, Csar courut un grand danger, et perdit beaucoup de monde. 5 Flavius Fimbria, fortifiant son camp prs du Rhyndacus[110], en Asie, contre le fils de Mithridate, ft tirer des tranches le long des flancs et vers la tte de ses retranchements, au dedans desquels il tint ses troupes immobiles, jusqu' ce que la cavalerie des ennemis se ft engage dans les intervalles troits de ses fortifications; alors il fit une sortie, et leur tua six mille hommes. 6 Pendant la guerre des Gaules[111], C. Csar, inform, de la part de Q. Cicron, que les lieutenants Titurius Sabinus et; Cotta avaient t battus par Ambiorix, et que celui-ci le tenait lui- mme assig, marcha son secours avec deux lgions. Aprs avoir d'abord attir l'ennemi contre lui seul, il feignit de craindre, et retint ses soldats dans son camp, auquel il avait donn, dessein, moins d'tendue qu' l'ordinaire. Les Gaulois, qui comptaient dj sur la victoire, et en voulaient au butin, se mirent combler le foss, et arrachrent les palissades. Aussitt le combat commena; et les troupes de Csar, tombant sur eux de tous cts, en firent un grand carnage. 7 Titurius Sabinus, ayant en tte une nombreuse arme de Gaulois, retint la sienne dans ses retranchements, pour faire croire aux ennemis qu'il avait peur; et, afin de le leur persuader, il envoya au milieu d'eux un faux transfuge, qui leur affirma que les Romains, rduits au dsespoir, se disposaient fuir. Les barbares, excits par l'esprance de la victoire, se chargrent de bois et de fascines pour combler les fosss, et se dirigrent pas de course vers notre camp, qui tait situ sur une colline. Alors toutes les troupes de Titurius s'lancrent la fois sur eux, en turent un grand nombre, et firent beaucoup de prisonniers. 8 Les habitants d'Asculum, que Pompe allait assiger, ne firent paratre sur leurs murailles qu'un petit nombre de vieillards infirmes; et, aprs avoir par l inspir de la scurit aux Romains, ils sortirent tout coup, et les mirent en fuite. 9 Les Numantins, au lieu de dployer leur arme sur les remparts, lorsqu'ils furent assigs par Popillius Lnas se tinrent renferms dans l'intrieur de la ville, afin d'amener l'ennemi tenter l'escalade. Popillius, qui ne trouva pas mme de rsistance sur les murailles, souponna quelque pige; et, au moment o il donnait le signal de la retraite, les assigs firent une sortie, et tombrent sur ses troupes, qui descendaient des remparts et prenaient dj la fuite. XVIII. De la rsolution des assigs. 1 Les Romains, pour montrer de la confiance pendant qu'Hannibal tait devant les murs de Rome, firent sortir, par une porte oppose son camp, des recrues destines aux armes qu'ils avaient en Espagne. 2 Le matre du champ o campait Hannibal tant mort, le terrain fut mis en vente et port, par les enchres, au prix o il avait t achet avant la guerre. 3 Pendant que Rome tait assige par Hannibal, les Romains, de leur ct, faisaient le sige de Capoue, et dcrtaient que, tant que cette ville ne tomberait pas en leur pouvoir, l'arme ne serait point rappele. LIVRE QUATRIME. PRFACE. Aprs avoir recueilli des stratagmes, fruits de mes nombreuses lectures, et les avoir classs avec un soin scrupuleux, pour remplir les promesses des trois premiers livres, si toutefois je les ai remplies, je vais prsenter dans celui-ci des exemples qu'il ne me paraissait gure possible de faire entrer dans le mme cadre que les autres, parce qu'ils appartiennent plutt la stratgie qu'aux stratagmes[112]: aussi, malgr leur importance, ils ont d tre spars des premiers, tant d'une nature diffrente au fond; et, si je les rapporte, c'est dans la crainte que le lecteur qui, par hasard, en rencontrerait ailleurs quelques-uns ne soit entran, par des ressemblances, me reprocher des lacunes[113]. C'est donc un complment que je dois donner; et dans ce livre, comme dans les autres, je m'efforcerai d'observer les divisions par espces. Chapitres I De la discipline. II Effets de la discipline. III De la temprance et du dsintressement. IV De la justice. V De la fermet de courage. VI De la bont et de la modration. VII Instructions diverses sur la guerre. I De la discipline. 1 P. Scipion, arriv devant Numance, releva dans l'arme la discipline[114], qui tait tombe par la ngligence des chefs prcdents. Il renvoya un grand nombre de valets, et ramena les soldats l'habitude du devoir, en les soumettant chaque jour de pnibles exercices. Il leur imposait des courses frquentes, les obligeant porter les provisions de plusieurs jours, en sorte qu'ils s'accoutumrent endurer le froid et la pluie, et traverser pied les gus des rivires. Souvent il leur reprochait, leur mollesse et leur manque de courage, et brisait les meubles qu'il trouvait trop recherchs, ou peu utiles dans les expditions. Il agit de cette manire, notamment l'gard du tribun C. Memmius, qui, dit-on, il adressa ces paroles: Tu ne seras que peu de temps inutile la rpublique et moi, mais tu le seras toujours toi-mme. 2 Q. Metellus, dans la guerre contre Jugurtha, rtablit, par une semblable svrit, la discipline relche de ses troupes, et alla jusqu' dfendre aux soldats d'user d'autre viande que de celle qu'ils auraient eux-mmes fait rtir ou bouillir. 3 On rapporte que Pyrrhus dit son recruteur: Choisis-les grands; moi, je les rendrai forts. 4 Sous le consulat de L. Flaccus et de C. Varron, les soldats furent, pour la premire fois, obligs au serment. Auparavant les tribuns n'exigeaient d'eux qu'un simple engagement; du reste, ils juraient tous ensemble que la fuite et la crainte ne leur feraient jamais quitter leurs tendards, et qu'ils ne sortiraient des rangs que pour saisir un javelot, frapper un ennemi, ou sauver un citoyen. 5 Scipion l'Africain dit un soldat dont le bouclier tait trop lgamment par, qu'il n'tait pas surpris de voir qu'il et orn avec tant de soin une arme sur laquelle il comptait plus que sur son pe. 6 Philippe, ds la premire organisation de son arme, supprima l'usage des chariots, et n'accorda qu'un valet chaque cavalier, et un dix fantassins, pour porter les cordes des tentes et les meules bl. Quand on entrait en campagne, il faisait porter chaque soldat de la farine pour trente jours. 7 C. Marius, voulant retrancher les quipages, qui ne sont pour l'arme qu'un trs grand embarras, fit mettre en paquets, et attacher sur des fourches, le bagage et les vivres des soldats, qui avaient ainsi un fardeau facile porter, et dont ils pouvaient aisment se dcharger: de l vient le proverbe des mulets de Marius. 8 Lorsque Thagne, gnral athnien, marchait contre Mgare, les soldats lui ayant demand leurs rangs, il rpondit qu'il les leur donnerait prs de la ville; puis il envoya secrtement en avant ses cavaliers, avec ordre de retourner ensuite et de s'avancer, comme des ennemis, contre leurs compagnons. Pendant que cet ordre s'excutait, il avertit les soldats de se prparer soutenir l'attaque, et permit d'tablir l'ordre de bataille de telle manire que chacun prt la place qu'il voudrait. Les plus lches s'tant aussitt ports en arrire, tandis que les plus braves taient accourus aux premiers rangs, il voulut que chacun gardt dans les lignes la place o il se trouvait alors. 9 Lysandre, gnral lacdmonien, faisant chtier un soldat qui s'tait cart de la route, celui-ci lui affirma que ce n'tait point pour piller qu'il s'tait loign de l'arme: Je ne veux pas mme, rpondit Lysandre, que l'on puisse le souponner. 10 Antigone, inform que son fils s'tait log chez une femme qui avait trois filles d'une grande beaut, lui dit: J'apprends, mon fils, que vous tes l'troit dans une maison habite par plusieurs matres; prenez un logement plus spacieux. Et quand il l'eut fait sortir, il dfendit quiconque aurait moins de cinquante ans, de loger chez une mre de famille. 11 Le consul Q. Metellus, qu'aucune loi n'empchait de conserver toujours son fils auprs de lui, aima mieux cependant qu'il s'acquittt de son service comme soldat. 12 Le consul P. Rutilius, qui les lois permettaient d'avoir son fils attach sa personne, le fit soldat dans une lgion. 13 M. Scaurus, apprenant que son fils avait lch pied devant l'ennemi, dans la fort de Trente, lui dfendit de venir en sa prsence. Le jeune homme, ne pouvant supporter cet affront, se donna la mort. 14 Autrefois les Romains, comme les autres nations, campaient par cohortes, et formaient et l des espces de hameaux, les villes alors tant seules fortifies. Pyrrhus, roi d'pire, fut le premier qui enferma une arme entire dans une mme enceinte retranche[115]. Les Romains ayant dfait ce prince dans les plaines Arusiennes, prs de Bnvent, s'emparrent de son camp, dont ils tudirent la disposition, et en vinrent peu peu cet art de camper qu'ils pratiquent aujourd'hui. 15 P. Scipion Nasica, n'ayant pas besoin de vaisseaux, occupa cependant ses soldats en construire pendant un quartier d'hiver, craignant que l'inaction ne les perdt, et que, dans la licence qui accompagne l'oisivet, ils ne fissent quelque injure aux allis. 16 M. Caton a crit que l'on coupait la main droite aux soldats convaincus d'avoir vol leurs compagnons, et que, si on voulait les punir moins svrement, on leur tirait, du sang devant la tente du gnral. 17 Clarque, gnral lacdmonien, disait ses soldats qu'ils devaient redouter leur gnral plus que l'ennemi: il voulait leur faire entendre que pour ceux qui se seraient retirs du combat par crainte d'une mort douteuse, il y aurait un supplice certain. 18 D'aprs l'avis d'Appius Claudius, le snat, pour punir des prisonniers renvoys par Pyrrhus, roi d'pire, mit les cavaliers dans l'infanterie, les fantassins dans les troupes lgres, et tous eurent ordre de camper hors des retranchements, jusqu' ce qu'ils eussent rapport chacun les dpouilles de deux ennemis. 19 Le consul Otacilius Crassus ordonna que ceux qu'Hannibal avait fait passer sous le joug fussent, leur retour, camps hors des fortifications, afin que, se trouvant ainsi exposs, ils s'accoutumassent au danger, et devinssent plus hardis devant l'ennemi. 20 Sous le consulat de P. Cornlius Nasica et de D. Junius, les soldats qui avaient dsert leurs tendards taient, aprs condamnation, battus de verges, et vendus publiquement. 21 Lorsque Domitius Corbulon faisait la guerre en Armnie, deux corps de cavalerie et trois cohortes de son arme ayant tout d'abord lch pied devant l'ennemi, prs d'un chteau, il leur ordonna de camper hors du retranchement jusqu' ce que, par des efforts constants et d'heureuses escarmouches, ils eussent fait oublier cette honteuse conduite. 22 Le consul Aurelius Cotta ayant, dans une pressante ncessit, donn l'ordre des chevaliers d'aider fortifier le camp, et une partie de ceux-ci s'y tant refuss, il en porta plainte aux censeurs, qui leur infligrent des notes d'infamie. Il obtint ensuite du snat qu'on ne leur payt point la solde pour leurs services passs. L'affaire fut mme porte devant le peuple par les tribuns, et tous les citoyens concoururent, par leur avis unanime, l'affermissement de la discipline. 23 Q. Metellus le Macdonique, faisant la guerre en Espagne, ordonna aux soldats de cinq cohortes qui avaient abandonn leur position l'ennemi, de faire leur testament[116], et d'aller reprendre ce poste, les menaant de ne pas les recevoir au camp, s'ils ne revenaient victorieux. 24 Le snat ordonna que l'arme qui avait t battue prs du Siris, serait conduite par le consul P. Valerius, prs de Firmum, afin qu'elle y tablt son camp, et qu'elle passt l'hiver sous les tentes; et, comme elle s'tait honteusement laiss mettre en droute, le snat dcida qu'on ne lui enverrait aucun renfort, jusqu' ce qu'elle et vaincu l'ennemi, et fait des prisonniers. 25 Des lgions qui, pendant une des guerres Puniques, n'avaient pas fait leur devoir, furent, par un dcret du snat, relgues en Sicile, o elles ne reurent que de l'orge pendant sept annes. 26 C. Titius, chef de cohorte, ayant abandonn sa position l'ennemi, dans la guerre des esclaves fugitifs, L. Pison l'obligea de se tenir tous les jours devant le prtoire, vtu d'une toge sans ceinture, la tunique dlie et les pieds nus, jusqu'au moment de la garde de nuit, et lui interdit les repas en commun, ainsi que les bains. 27 Sylla condamna une cohorte et ses centurions se tenir debout devant le prtoire, le casque en tte, mais sans ceinture, pour s'tre laiss enlever leur position par l'ennemi. 28 Domitius Corbulon, en Armnie, voulant punir Emilius Rufus, gnral de cavalerie, qui avait lch pied devant l'ennemi, et dont les troupes taient mal armes, lui fit dchirer les vtements par un licteur, et le condamna se tenir, dans cet tat dshonorant, devant la tente prtorienne, jusqu' ce que tout le monde se ft retir. 29 Atilius Regulus, allant du Samnium vers Lucrie, s'aperut que ses soldats prenaient la fuite la vue de l'ennemi, qui tait venu sa rencontre. Aussitt il rangea devant son camp une cohorte laquelle il ordonna de tuer, comme dserteur, quiconque abandonnerait le champ de bataille. 30 En Sicile, le consul Cotta fit battre de verges Valerius, tribun militaire, de l'illustre famille Valeria. 31 Le mme consul, ayant charg P. Aurelius, son parent, de la conduite du sige de Lipara, pendant qu'il allait lui-mme chercher de nouveaux auspices Messine, le fit battre de verges, pour avoir laiss incendier ses retranchements, et prendre son camp, le mit au nombre des fantassins, et lui imposa le service de simple soldat. 32 Le censeur Fulvius Flaccus exclut du snat[117] son frre Fulvius, qui, sans l'ordre du consul, avait congdi une lgion dans laquelle il tait lui-mme tribun. 33 M. Caton, ayant donn trois fois le signal du dpart, s'loignait avec sa flotte d'un rivage ennemi o il avait camp quelques jours, lorsqu'un soldat, qui tait rest terre, demanda, par des cris et des gestes, qu'on vnt le prendre. Caton, aprs avoir ramen la cte tous ses vaisseaux, ordonna qu'il ft saisi, et mis mort, aimant mieux le faire servir d'exemple, que de le laisser ignominieusement immoler par les ennemis. 34 Appius Claudius dcima des soldats qui avaient pris la fuite, et ceux que le sort dsigna prirent sous le bton[118]. 35 Deux lgions ayant abandonn le champ de bataille, le consul Fabius Rullus fit dsigner par le sort, dans chacune, vingt soldats qui eurent la tte tranche en prsence de l'arme. 36 Aquillius fit prir de la mme manire trois hommes par centurie, de troupes qui s'taient laiss forcer dans leur poste par l'ennemi. 37 M. Antoine, dont le retranchement avait t brl par l'ennemi, dcima les deux cohortes qui taient alors charges de la garde des ouvrages, fit mettre mort un centurion de chacune, et congdia honteusement le chef de la lgion, dont les soldats ne reurent que de l'orge pour ration. 38 Une lgion ayant, d'aprs l'ordre de son chef[119], mis sac la ville de Rhegium, ses quatre mille soldats furent emprisonns et envoys au supplice. Le snat dfendit mme, par un dcret, de leur donner la spulture, et de pleurer leur mort. 39 Le dictateur L. Papirius Cursor voulait que l'on battt de verges et que l'on ft mourir sous la hache Fabius Rullus, matre de la cavalerie, pour avoir, quoique avec succs, combattu malgr ses ordres. Sans rien accorder ni aux prires, ni aux instances des soldats, il le poursuivit Rome, o il s'tait rfugi; et l le dictateur ne fit grce du supplice Fabius, que lorsque celui- ci vint avec son pre se jeter ses genoux, et que le snat et le peuple[120], d'un commun accord, intercdrent pour lui. 40 Manlius, qui ds lors fut surnomm Imperiosus, fit battre de verges et frapper de la hache son fils, qui avait engag, contrairement ses ordres, un combat o cependant il avait t vainqueur[121]. 41 Le jeune Manlius, voyant les soldats disposs se rvolter en sa faveur contre son pre, leur dit qu'il n'y avait personne dont la vie ft assez prcieuse pour faire renverser la discipline; et il obtint d'eux qu'ils lui laisseraient subir sa peine. 42 Q. Fabius Maximus fit couper la main droite des transfuges. 43 Lorsque le consul C. Curion allait faire la guerre aux Dardaniens, une des cinq lgions qu'il commandait se rvolta prs de Dyrrachium, en se refusant au service, et en dclarant qu'elle ne suivrait pas ce chef tmraire dans une expdition si pnible et si dangereuse, il ordonna aux quatre autres lgions de sortir du camp, et de se mettre en ordre de bataille, les armes la main, comme pour combattre; ensuite il fit avancer la lgion rebelle, sans armes et sans ceinturons, en prsence de toute l'arme, et l'obligea de faucher la litire pour les chevaux. Le lendemain il ta encore les ceinturons aux soldats, leur fit creuser un foss, et, insensible toutes les prires de cette lgion, il lui enleva ses enseignes, abolit mme son nom, et incorpora dans les autres lgions les soldats qui la composaient. 44. Sous le consulat de Q. Fulvius et d'Appius Claudius, les soldats qui, aprs la bataille de Cannes, avaient t relgus en Sicile par ordre du snat, supplirent[122] M. Marcellus de les envoyer contre l'ennemi. Marcellus consulta le snat. Il lui fut rpondu qu'on ne jugeait pas propos de confier les intrts de la rpublique des hommes qui les avaient abandonns. Toutefois, on autorisa Marcellus faire ce qui lui paratrait convenable, condition qu'aucun de ces soldats ne serait exempt du service, ne recevrait ni solde, ni rcompense, et ne repasserait en Italie, tant que les Carthaginois y resteraient. 45 M. Salinator, aprs son consulat, fut condamn par le peuple, pour avoir partag ingalement le butin entre les soldats. 46 Le consul Q. Petillius ayant t tu dans un combat contre les Liguriens, il fut dcrt par le snat que la lgion la tte de laquelle ce consul tait mort serait tout entire signale comme ayant manqu son devoir[123]; qu'on lui retrancherait la solde d'une anne, et que ce temps de service ne lui serait pas compt. II. Effets de la discipline. 1 On rapporte que pendant la guerre civile, lorsque les armes de Brutus et de Cassius traversaient ensemble la Macdoine, celle de Brutus arriva avant l'autre prs d'une rivire sur laquelle il fallait jeter un pont, et que cependant celle de Cassius eut le sien plus tt achev, et passa la premire. Une discipline ferme avait donn aux soldats de Cassius la supriorit sur ceux de Brutus, non seulement pour de semblables ouvrages, mais encore pour les actions les plus importantes de la guerre. 2 C. Marius, pouvant choisir entre deux armes qui avaient t commandes, l'une par Rutilius, l'autre par Metellus, et toutes deux par lui-mme, opta pour celle de Rutilius, quoiqu'elle ft la moins nombreuse, sachant qu'elle tait la mieux discipline. 3 Domitius Corbulon, n'ayant que deux lgions, et fort peu de troupes auxiliaires, fut en tat, grce la discipline qu'il avait rtablie, de soutenir la guerre contre les Parthes. 4 Alexandre, la tte de quarante mille hommes, que dj Philippe[124], son pre, avait habitus la discipline, entreprit la conqute du monde, et vainquit des armes innombrables. 5 Cyrus, faisant la guerre aux Perses avec quatorze mille hommes, surmonta les plus grandes difficults[125]. 6 paminondas[126], gnral thbain, la tte de quatre mille hommes, dont quatre cents cavaliers, battit l'arme lacdmonienne, qui comptait vingt-quatre mille fantassins et seize cents cavaliers. 7 Quatorze mille Grecs, qui taient venus au secours de Cyrus contre Artaxerxs, dfirent cent mille barbares. 8 Ces mmes quatorze mille Grecs, ayant perdu leurs chefs dans un combat, confirent le soin de leur retraite l'Athnien Xnophon, l'un d'eux, qui les ramena sains et saufs, travers des lieux dangereux qu'ils ne connaissaient pas. 9 Xerxs, arrt aux Thermopyles par les trois cents Spartiates, dont il ne put triompher qu'avec beaucoup de peine, dit qu'on l'avait tromp: qu'il avait beaucoup d'hommes, mais de soldats aguerris et disciplins, point. III. De la temprance et du dsintressement. 1 M. Caton se contentait, dit-on, du vin des rameurs. 2 Fabricius, qui Cinas, ambassadeur d'pire, offrait une grande quantit d'or, la refusa, et dit qu'il aimait mieux commander ceux qui avaient de l'or, que d'en avoir lui-mme. 3 Atilius Regulus, aprs avoir occup les premires charges de la rpublique, tait si pauvre, qu'il n'avait pour vivre, avec sa femme et ses enfants, qu'une petite terre cultive par un seul fermier. Ayant appris la mort de celui-ci, il crivit au snat pour demander un successeur dans le commandement, attendu que son bien, laiss l'abandon par la mort de ce serviteur, rclamait sa prsence. 4 Cn. Scipion, aprs ses succs en Espagne, mourut tellement pauvre, qu'il ne laissa pas mme une somme suffisante pour marier ses filles[127]. Le snat, touch de leur indigence, les dota aux frais du trsor. 5 Les Athniens firent de mme l'gard des filles d'Aristide, qui, aprs avoir rempli les charges les plus importantes, mourut dans une extrme pauvret. 6 Telle tait la temprance d'paminondas, gnral thbain, que l'on ne trouva chez lui qu'un chaudron, et une seule broche de fer. 7 Hannibal se levait avant le jour, et ne se reposait pas avant la nuit. Il ne soupait que sur le soir, et sa table n'avait pas plus de deux lits[128]. 8 Le mme, lorsqu'il servait sous le commandement d'Hasdrubal, dormait le plus souvent sur la terre nue, sans autre couverture que son manteau. 9 On rapporte que Scipion milien ne prenait pour toute nourriture, pendant les marches, que du pain, qu'il mangeait en se promenant[129] avec ses amis. 10 On en dit autant d'Alexandre le Grand. 11 Nous lisons que Masinissa, l'ge de quatre vingt-dix ans, prenait ses repas au milieu du jour, debout devant sa tente, ou en se promenant. 12 Lorsque M. Curius eut vaincu les Sabins, un dcret du snat lui ayant accord une portion de terre plus grande qu'aux vtrans, il n'accepta que la mesure des simples soldats, et dit qu'il n'appartenait qu' un mauvais citoyen de ne pas se contenter de ce qui suffisait aux autres. 13 Souvent mme une arme entire se fit remarquer par sa temprance, tmoin celle qui tait commande par Scaurus. D'aprs le rapport de ce gnral, un arbre fruitier, qui se trouvait l'extrmit de son camp, dans l'enceinte mme, fut, le lendemain, laiss intact avec ses fruits, au dpart de l'arme. 14 Pendant la guerre qui se fit sous les auspices de l'empereur Csar Domitien Auguste Germanicus, guerre allume dans les Gaules par Julius Civilis, l'opulente cit de Langres, ayant embrass le parti des factieux, craignait, l'approche de Csar, d'tre livre au pillage; mais, respecte contre son attente, et n'ayant prouv aucune perte, elle rentra dans le devoir, et me fournit soixante-dix mille combattants. 15 L. Mummius, qui, aprs la prise de Corinthe, enrichit de tableaux et de statues l'Italie et les provinces conquises, fut si loign de prendre pour lui une partie de ce prcieux butin, que sa fille, qu'il laissa dans la pauvret, fut dote par le snat aux frais du trsor public. IV. De la justice. 1 Pendant que Camille assigeait Falries, un matre d'cole emmena hors des murs, sous prtexte d'une promenade, les enfants qui lui taient confis, et alla les livrer aux Romains, auxquels il dit que, pour retirer de pareils otages, la ville se soumettrait toute condition. Non seulement Camille rejeta l'offre perfide de ce matre, mais encore il lui lia les mains derrire le dos, et le fit reconduire coups de verges par ses lves, vers leurs parents. Cette gnrosit lui valut la conqute qu'il ne voulait pas devoir une trahison: car les Falisques, admirant sa justice, se rendirent lui volontairement. 2. Le mdecin de Pyrrhus, roi d'pire, tant venu prs de Fabricius, qui commandait l'arme romaine, lui promit d'empoisonner son matre, si on lui accordait une rcompense proportionne ce service. Fabricius, qui rpugnait fonder ses succs sur un semblable forfait, dcouvrit au roi les intentions coupables de son mdecin; et cette loyaut engagea Pyrrhus rechercher l'amiti des Romains. V. De la fermet de courage. 1 Les soldats de Cn. Pompe ayant menac de piller les trsors que l'on devait porter dans son triomphe, Servilius et Glaucia l'engagrent les leur distribuer, pour prvenir cette rvolte. Pompe dclara qu'il renoncerait au triomphe, et qu'il mourrait mme plutt que de cder l'indiscipline. Puis, aprs avoir vivement rprimand les soldats, il leur fit prsenter ses faisceaux orns de lauriers, comme pour les engager commencer le pillage par ces objets. Ils sentirent l'odieux de leur conduite, et rentrrent dans l'obissance. 2 Une sdition s'tant leve dans l'arme de C. Csar, au milieu du tumulte de la guerre civile, ce gnral licencia la lgion coupable, au moment mme de la plus grande effervescence, et fit frapper de la hache les chefs de la rvolte. Peu de temps aprs les soldats licencis, ayant sollicit auprs de lui et obtenu leur rintgration, se montrrent ds lors irrprochables. 3 Au moment o Postumius, personnage consulaire, exhortait ses soldats, ils lui demandrent ce qu'il exigeait d'eux: Suivez- moi, leur dit-il; et, saisissant une enseigne, il s'lana le premier contre l'ennemi. Ses troupes le suivirent et remportrent la victoire. 4 Cl. Marcellus tant tomb, sans s'y attendre, entre les mains des Gaulois, tourna avec son cheval, cherchant par o il pourrait s'chapper; mais, se voyant investi de toutes parts, il adressa une prire aux dieux, et s'lana au milieu des ennemis, les frappa d'tonnement par son audace, tua leur chef, et remporta des dpouilles opimes, lorsqu'il avait peine l'espoir de se sauver. 5 L. Paullus, la bataille de Cannes, voyant l'arme perdue, refusa le cheval que lui offrait Lentulus pour fuir, et ne voulut pas survivre ce dsastre, bien qu'on ne pt le lui imputer lui-mme. puis par ses blessures, et appuy contre une pierre, il resta en cet tat jusqu' ce qu'il expirt sous les coups des ennemis. 6 Varron, son collgue, montra encore plus de rsolution, en conservant sa vie aprs ce malheur; et le peuple, ainsi que le snat, lui rendit des actions de grces pour n'avoir pas dsespr de la rpublique. Au reste, toute sa conduite ultrieure prouva qu'il s'tait conserv, non par dsir de vivre, mais par amour pour la patrie: car il laissa crotre sa barbe et ses cheveux, et ne se coucha plus pour prendre ses repas, il refusa mme les dignits qui lui taient confres par le peuple, disant qu'il fallait la rpublique des magistrats plus heureux que lui. 7 Aprs le massacre de Cannes, Sempronius Tuditanus et C. Octavius, tribuns militaires, tant assigs dans le plus petit des deux camps, conseillrent leurs compagnons de mettre l'pe la main, et de s'chapper travers les postes ennemis, dclarant que telle tait leur rsolution, lors mme que personne n'oserait sortir avec eux. Au milieu de l'hsitation gnrale, douze cavaliers seulement et cinquante fantassins eurent le courage de les suivre, et parvinrent sains et saufs Canusium. 8 En Espagne, T. Fonteius Crassus, tant all faire du butin avec trois mille hommes, se trouva enferm par Hasdrubal dans un poste dangereux. l'entre de la nuit, n'ayant fait part de son dessein qu'aux premiers rangs, il s'chappa en traversant les postes ennemis, au moment o l'on s'y attendait le moins. 9 Pendant la guerre contre les Samnites, le consul Cornlius Cossus tant surpris par l'ennemi dans un lieu o il courait du danger, le tribun P. Decius lui conseilla de faire occuper une hauteur qui tait prs de l, par un dtachement qu'il s'offrit de commander. L'ennemi, attir sur cet autre point, laissa chapper le consul, mais enveloppa Decius, et le tint assig. Celui-ci triompha encore de cette difficult par une sortie nocturne, et revint auprs du consul sans avoir perdu un seul homme. 10 Une action semblable a t faite, sous le consulat d'Atilius Calatinus, par un chef dont le nom nous a t diversement transmis. Les uns l'appellent Laberius, quelques autres Q. Ceditius, la plupart Calpurnius Flamma. Voyant les troupes engages au fond d'une valle dont toutes les hauteurs taient occupes par l'ennemi, il demande et obtient trois cents hommes, qu'il exhorte sauver l'arme par leur courage, et s'lance avec eux au milieu de cette valle. Les ennemis descendent de toutes parts pour les tailler en pices; mais, arrts par un combat long et acharn, ils laissent au consul le temps de fuir avec son arme. 11 C. Csar, tant sur le point de combattre les Germains commands par Arioviste, et voyant le courage de ses troupes abattu, les assembla et leur dit que, dans cette circonstance, la dixime lgion seule marcherait l'ennemi. Par l il stimula cette lgion, en lui rendant le tmoignage qu'elle tait la plus brave, et fit craindre aux autres de lui laisser elle seule cette glorieuse renomme. 12 Philippe ayant menac les Lacdmoniens de les priver de tout, s'ils ne lui livraient leur ville, un des principaux citoyens s'cria: Nous privera-t-il aussi de mourir pour notre patrie? 13 Lonidas, roi de Lacdmone, qui l'on disait que les Perses formeraient un nuage par la multitude de leurs flches, rpondit: Nous combattrons mieux l'ombre. 14 Dans un moment o L. Elius, prteur de la ville, rendait la justice, un pivert vint se poser sur sa tte, et les aruspices dirent que si on laissait partir cet oiseau, la victoire serait aux ennemis; que si on le tuait, le peuple romain serait vainqueur, mais L. Elius prirait avec sa famille. Ce chef tua aussitt l'oiseau, n'hsitant pas se sacrifier lui-mme. Notre arme triompha, et Elius mourut dans le combat, avec quatorze de ses parents. Quelques-uns pensent qu'il s'agit ici, non de L. Elius, mais de Llius, et que ceux qui perdirent la vie appartenaient la famille Llia. 15. Les deux Decius, le pre d'abord, et plus tard le fils, se dvourent pour la rpublique pendant leur consulat. Ils s'lancrent avec leurs chevaux au milieu des ennemis, et donnrent, en mourant, la victoire leur patrie. 16 P. Crassus, faisant la guerre en Asie contre Aristonicus, tomba au pouvoir de l'ennemi dans une embuscade, entre le et Myrina. Emmen vivant, et se voyant avec horreur prisonnier, lui consul romain, il prit le parti d'enfoncer dans l'oeil d'un Thrace commis sa garde, la baguette dont il se servait pour conduire son cheval; le soldat, irrit par la douleur, pera de son pe Crassus, qui chappa ainsi, selon son dsir, l'opprobre des fers. 17 M. Caton, fils du Censeur, ayant t jet terre par une chute de son cheval, s'aperut, quand il se fut remis en selle, que son pe avait gliss du fourreau. Craignant le dshonneur d'une telle perte, il retourne au milieu des ennemis, et, non sans recevoir quelques blessures, retrouve enfin son arme, et revient prs de ses compagnons. 18 Les habitants de Ptilie, assigs par Hannibal, et manquant de vivres, firent sortir de la ville les vieillards et les enfants; et, rduits vivre de cuirs qu'ils faisaient tremper et qu'ils grillaient ensuite, de feuilles d'arbres et de la chair de toute espce d'animaux, ils soutinrent le sige pendant onze mois. 19 Ceux d'Arabriga, en Espagne, supportrent les mmes maux, plutt que de livrer leur ville Hirtuleius. 20 Lorsque Hannibal assigeait Casilinum, les habitants furent rduits une telle extrmit, qu'un rat y fut vendu, dit-on, cent deniers. Le vendeur mourut de faim, et l'acheteur vcut. Malgr cette famine, la ville persvra dans sa fidlit envers les Romains. 21 Mithridate, assigeant Cyzique, fit amener ses prisonniers au pied des remparts, dans l'espoir que les habitants, craignant pour le sort de leurs concitoyens, se dcideraient rendre la place; mais les assigs exhortrent les captifs mourir avec courage, et restrent fidles aux Romains. 22 Les habitants de Sgovie, dont les femmes et les enfants taient mis mort par Viriathe, aimrent mieux voir gorger ce qu'ils avaient de plus cher, que de rompre leur alliance avec les Romains. 23 Les Numantins, pour ne pas se rendre, s'enfermrent dans leurs maisons[130], et s'y laissrent mourir de faim. VI. De la bont et de la douceur. 1 Q. Fabius dit son fils, qui lui conseillait de sacrifier un petit nombre de soldats pour s'emparer d'une position avantageuse: Veux-tu tre de ce petit nombre [131]? 2 Xnophon, tant cheval, venait d'ordonner son infanterie de s'emparer d'une hauteur, lorsqu'il entendit un soldat dire, en murmurant, qu'il tait facile un homme cheval de commander des choses aussi pnibles. Il descendit aussitt, fit monter le soldat sa place, et se dirigea pied vers le sommet de la montagne. Le soldat, pour chapper la honte et aux railleries de ses camarades, se hta de descendre. Quant Xnophon, toute son arme eut peine obtenir de lui qu'il reprt son cheval, et qu'il rservt ses forces pour les fonctions ncessaires de gnral. 3 Alexandre, pendant une marche en hiver, tait assis devant un feu, et regardait dfiler ses troupes, lorsqu'il aperut un soldat presque mort de froid. Il lui fit prendre sa place, et lui dit: Si tu tais n parmi les Perses, ce serait pour toi un crime capital de t'asseoir sur le sige de ton roi; un Macdonien peut se le permettre. 4 L'empereur Auguste Vespasien, tant inform qu'un jeune homme d'illustre naissance, mais peu propre au mtier des armes, tait oblig, par le mauvais tat de sa fortune, de servir dans les derniers grades de l'arme, lui assura de quoi vivre selon son rang, et lui donna un cong honorable. VII. Instructions diverses sur la guerre. 1 Csar suivait contre l'ennemi, disait-il, le systme adopt par la plupart des mdecins contre les maladies, dont ils triomphent plutt par la faim que par le fer. 2 Domitius Corbulon prtendait qu'il fallait vaincre l'ennemi avec la doloire, c'est--dire par les ouvrages de sige. 3 L. Paullus disait qu'un gnral devait avoir le caractre d'un vieillard, c'est--dire s'arrter aux rsolutions les plus prudentes[132]. 4 On reprochait Scipion l'Africain de ne pas aimer se battre: Ma mre, rpondit-il, a fait en moi un gnral, et non un soldat. 5 C. Marius, provoqu par un Teuton un combat singulier, lui dit que, s'il tait dsireux de mourir, une corde pouvait mettre fin sa vie. Comme le barbare insistait, Marius lui montra un vieux gladiateur, dont la petite taille inspirait le mpris, et lui dit: Quand tu auras vaincu cet homme, je combattrai contre toi. 6 Q. Sertorius, sachant par exprience qu'il ne pouvait rsister aux forces runies des Romains, et voulant le prouver aux barbares ses allis, qui demandaient tmrairement le combat, fit amener en leur prsence deux chevaux, l'un plein de vigueur, l'autre extrmement faible, auprs desquels il plaa deux jeunes gens qui offraient le mme contraste, l'un robuste, l'autre chtif; et il ordonna au premier d'arracher d'un seul coup la queue entire du cheval faible, au second de tirer un un les crins du cheval vigoureux. Le jeune homme chtif s'tant acquitt de sa tche, tandis que l'autre luttait inutilement avec la queue du cheval faible: Soldats, s'cria Sertorius, je vous ai montr, par cet exemple, ce que sont les lgions romaines: invincibles quand on les prend en masse, elles seront bientt affaiblies et tailles en pices, si elles sont attaques sparment. 7 Le consul Valerius Lvinus, qui avait une grande confiance en ses troupes, ordonna de promener dans son camp un espion que l'on y avait surpris; et, pour intimider les ennemis, il dclara qu'il leur permettait de faire observer son arme par leurs espions toutes les fois qu'ils le voudraient. 8 Le primipile Clius, qui, aprs la dfaite de Varus, en Germanie, servit de gnral notre arme investie par les barbares, craignait que ceux-ci n'approchassent de ses retranchements du bois qu'ils avaient amass, et n'incendiassent son camp. Il feignit de manquer de bois lui-mme, et, envoyant de tous cts des soldats pour en enlever, il russit faire loigner de l, par les Germains, tous les troncs d'arbres qu'ils y avaient runis. 9 Dans un combat naval, Cn. Scipion lana sur les vaisseaux ennemis des vases remplis de poix et de rsine, dont la chute devait faire un double mal, et par leur pesanteur, et par les matires inflammables qu'ils rpandaient. 10 Hannibal enseigna au roi Antiochus[133] jeter sur les vaisseaux ennemis de petits vases pleins de vipres, pour pouvanter les soldats, et leur faire abandonner le combat et la manoeuvre. 11 Prusias recourut ce moyen au moment o sa flotte commenait fuir. 12 M. Porcius, ayant pris de vive force un vaisseau carthaginois, fit main basse sur ceux qui le montaient, donna leurs armes ses soldats, qu'il revtit de leurs dpouilles; et, trompant l'ennemi par ce dguisement, il parvint couler fond plusieurs de leurs navires. 13 Les Athniens, dont le territoire tait de temps en temps ravag par les Lacdmoniens, profitrent des jours pendant lesquels on clbrait, hors de leur ville, les ftes de Minerve, pour sortir avec toute l'apparence du culte ordinaire, mais avec des armes caches sous leurs habits. Au lieu de rentrer Athnes quand leurs crmonies furent acheves, ils allrent tout coup se jeter sur le pays des Lacdmoniens au moment o ceux-ci craignaient le moins cette irruption, et ravagrent leur tour les terres de ces ennemis, qui avaient si souvent dvast les leurs. 14 Cassius, ayant des vaisseaux de charge qui ne lui taient plus d'une grande utilit, y mit le feu, et les dirigea, par un vent favorable, sur la flotte ennemie, qu'il incendia de cette manire. 15 Lorsque M. Livius eut dfait Hasdrubal, on lui conseillait de poursuivre et de dtruire entirement les dbris de l'arme ennemie: Laissons -- en chapper quelques-uns, rpondit-il, pour annoncer notre victoire. 16 Scipion l'Africain disait souvent qu'il fallait non seulement laisser la retraite libre l'ennemi, mais encore la lui rendre sre. 17 Pachs, gnral athnien, promit aux ennemis de leur laisser la vie sauve, s'ils dposaient le fer; et, quand ils se furent soumis cette condition, il fit mettre mort tous ceux qui avaient des agrafes de fer[134] leurs manteaux. 18 Hasdrubal, tant entr sur le territoire des Numides dans l'intention de les soumettre, et les ayant trouvs prts se dfendre, leur affirma qu'il tait venu dans le seul but de prendre des lphants, animaux communs dans cette contre. Ils lui permirent cette chasse, condition qu'il ne les inquiterait point; et quand, sur la foi de sa promesse, leur arme se fut dissoute, il les attaqua et les rduisit sous sa domination. 19 Alctas, gnral de Lacdmone, voulant enlever aux Thbains un convoi de vivres, tint sa flotte prte, mais cache, et se mit exercer ses rameurs tour tour sur la mme galre, comme s'il n'et pas eu d'autres navires. Quelque temps aprs, lorsque les vaisseaux des Thbains passrent, il s'lana sur eux avec, toute sa flotte, et s'empara du convoi. 20 Ptolme, ayant en tte Perdiccas, dont l'arme tait plus forte que la sienne, attacha du sarment tous ses bestiaux, pour le leur faire traner, les mit sous la conduite de quelques cavaliers, et les prcda lui-mme avec ses troupes. La poussire souleve par ces animaux ayant fait croire aux ennemis que Ptolme tait suivi d'une arme nombreuse, ils en prirent l'pouvante et se laissrent vaincre. 21 Myronide, gnral athnien, sur le point d'en venir aux mains avec les Thbains, qui lui taient suprieurs en cavalerie, apprit ses soldats que dans les combats en plaine on peut sauver sa vie si l'on tient ferme, mais qu'il est trs dangereux de lcher pied. Il leur donna par l de la rsolution, et remporta la victoire. 22 L. Pinarius commandait la garnison romaine Henna, en Sicile, lorsque les clefs des portes, dont il s'tait empar, lui furent redemandes par les magistrats de la ville. Comme il les souponnait d'tre disposs embrasser le parti des Carthaginois, il demanda une nuit pour rflchir; et, aprs avoir instruit ses soldats de la perfide intention des Siciliens, il leur ordonna de se tenir prts pour le lendemain, et d'tre attentifs au signal qu'il leur donnerait. Les magistrats s'tant prsents ds le point du jour, il leur promit de rendre les clefs, si tel tait le dsir unanime des habitants d'Henna. Aussitt le peuple entier se runit au thtre, demanda grands cris les clefs, et manifesta ainsi la rsolution de quitter le parti des Romains. Alors Pinarius donna aux soldats le signal convenu, et tous les habitants furent massacrs. 23 Iphicrate, gnral athnien, ayant donn sa flotte l'apparence de celle des ennemis, se dirigea vers une ville allie dont la fidlit lui tait suspecte. Les dmonstrations de joie avec lesquelles il fut accueilli lui ayant dvoil la perfidie des habitants, il livra la ville au pillage. 24 Tib. Gracchus ayant dclar que ceux des esclaves volontaires[135] de son arme qui se montreraient braves recevraient leur libert, et que les lches seraient mis en croix, quatre mille d'entre eux, qui avaient combattu avec peu d'ardeur, s'taient runis sur une colline fortifie, par crainte du chtiment. Il leur envoya dire que tout le corps des volontaires tait victorieux ses yeux, puisque l'ennemi avait t mis en droute; et, aprs les avoir ainsi affranchis des effets de sa menace[136] et de toute crainte, il les reut dans le camp. 25 Aprs la bataille de Thrasymne, qui fut si dsastreuse pour les Romains, six mille hommes s'tant rendus Hannibal par une capitulation, il renvoya gnreusement dans leurs villes les allis latins, en leur disant qu'il ne faisait la guerre que dans le but de rendre la libert l'Italie[137]: ce moyen lui valut, par leur intervention, la soumission de quelques peuples. 26 Pendant que Cincius, chef de la flotte romaine, assigeait Locres, Magon rpandit le bruit dans notre camp que Marcellus tait tu; qu'Hannibal arrivait pour faire lever le sige; et bientt aprs des cavaliers, qu'il avait fait sortir secrtement de la place, vinrent se montrer sur les hauteurs qui taient en vue des remparts. Cet artifice russit: Cincius, persuad que c'tait Hannibal qui venait, se rembarqua et prit la fuite. 27 Scipion milien, au sige de Numance, plaa des archers et des frondeurs, non seulement dans les intervalles des cohortes, mais encore entre les centuries[138]. 28 Plopidas, gnral thbain, mis en fuite par les Thessaliens, franchit une rivire l'aide d'un pont volant, qu'il fit brler ensuite par son arrire-garde, pour ne pas laisser le mme moyen de passage l'ennemi qui le poursuivait. 29 La cavalerie romaine ne pouvant nullement tenir tte celle des Campaniens, Q. Nvius, centurion de l'arme du proconsul Fulvius Flaccus, imagina de choisir dans toutes les troupes les soldats de petite taille qui paraissaient les plus agiles, de les armer de boucliers courts, de casques lgers, d'pes, et de sept javelots longs de quatre pieds environ, de les mettre en croupe derrire les cavaliers, et de les faire avancer jusqu'aux murailles[139], o, mettant pied terre, ils devaient combattre la cavalerie ennemie. Cette manoeuvre fit beaucoup de mal aux Campaniens, surtout leurs chevaux, qui furent mis en dsordre, et notre arme remporta facilement la victoire. 30 P. Scipion, en Lydie, voyant qu'une pluie qui tait tombe jour et nuit avait incommod l'arme d'Antiochus, au point que, non seulement les hommes et les chevaux n'avaient plus de forces, mais encore que les arcs, dont les cordes taient mouilles, devenaient inutiles, engagea son frre livrer le combat le lendemain, quoique ce ft un jour nfaste. La victoire fut le rsultat de cet avis[140]. 31 Pendant que Caton ravageait l'Espagne, une dputation des Ilergtes, peuple alli des Romains, vint lui demander du secours. Ne voulant ni les mcontenter par un refus, ni affaiblir ses forces en les divisant, il ordonna au tiers de ses soldats de prendre des vivres et de s'embarquer, mais avec la recommandation expresse de revenir sur leurs pas, en prtextant que les vents taient contraires. Pendant ce temps, la nouvelle que du secours arrivait rendit le courage aux Ilergtes, et renversa les projets de leurs ennemis. 32 C. Csar, voyant qu'il y avait dans l'arme de Pompe un grand nombre de chevaliers romains qui, par leur habilet manier les armes, lui tuaient beaucoup de monde, ordonna ses troupes de leur porter des coups d'pe au visage et dans les yeux. Il russit par ce moyen leur faire prendre la fuite. 33 Les Vaccens, presss dans un combat par Sempronius Gracchus, formrent autour d'eux une enceinte de chariots, dans lesquels ils placrent leurs meilleurs soldats habills en femmes. Sempronius, croyant n'avoir affaire qu' des femmes, s'avana tmrairement pour les envelopper; mais ceux qui taient sur les chariots reprirent l'offensive, et mirent ses troupes en fuite. 34 Eumne, de Cardie, un des successeurs d'Alexandre, tant assig dans un chteau o il ne pouvait exercer ses chevaux, avait soin, chaque jour, et aux mmes heures, de les suspendre de telle manire, que, appuys sur leurs pieds de derrire, et ayant en l'air ceux de devant, ils s'agitaient violemment en tout sens, et se mettaient en sueur pour reprendre leur position naturelle. 35 M. Caton, qui des barbares s'engageaient fournir des guides, et mme des renforts, pourvu qu'on leur donnt une somme considrable, n'hsita point la promettre, parce que, s'ils taient vainqueurs, il pouvait les payer avec le butin fait sur l'ennemi, et que, s'ils prissaient dans le combat, il tait dgag de sa promesse. 36 Statilius, cavalier recommandable par ses services, se disposant passer du ct de l'ennemi, Q. Fabius Maximus le fit appeler, et, aprs lui avoir dit, par forme d'excuse, que la jalousie de ses camarades lui avait laiss jusqu'alors ignorer son mrite, lui fit prsent d'un cheval et d'une somme d'argent. Cet homme, que le sentiment de ses torts avait amen tremblant, sortit plein de joie; et, de chancelant, il devint ds lors aussi fidle qu'il tait brave. 37 Philippe, ayant appris qu'un certain Pythias, excellent guerrier, tait devenu son ennemi, parce que, dans sa pauvret, ayant peine nourrir ses trois filles, il ne recevait de ce roi aucun subside, rpondit ceux qui lui conseillaient de se dfaire de cet homme: Quoi! si un de mes membres tait malade, le couperais-je plutt que de le gurir? Ensuite il fit venir secrtement ce Pythias, le reut avec bont; et, aprs lui avoir fait exposer l'tat malheureux de ses affaires, il lui donna de l'argent, et le rendit par l plus fidle et plus dvou qu'il n'tait avant qu'il et se plaindre. 38 Aprs le malheureux combat contre les Carthaginois, o Marcellus perdit la vie, T. Quinctius Crispinus, ayant appris que l'anneau de son collgue tait entre les mains d'Hannibal, informa toutes les villes d'Italie qu'elles avaient se dfier des lettres qu'elles recevraient sous le sceau de Marcellus. Cette prcaution fit chouer les tentatives d'Hannibal Salapie et dans d'autres villes. 39 Aprs le dsastre de Cannes, le courage des Romains tait tellement abattu, qu'une grande partie des dbris de l'arme, entrane par plusieurs citoyens des premires familles, formait la rsolution de quitter l'Italie. F. Scipion, encore trs jeune, accourut, et, dans l'assemble mme o l'on dlibrait, dclara qu'il allait tuer de sa propre main quiconque ne jurerait pas de ne point abandonner la rpublique. Aprs avoir lui-mme prononc le serment, il tira son pe, menaa d'immoler un de ceux qui taient le plus prs de lui, s'il n'en faisait autant, et fora celui-ci par la crainte, les autres par l'exemple, prendre le mme engagement. 40 Les Volsques tant camps dans un lieu environn de broussailles et de bois, Camille incendia tout ce qui pouvait porter la flamme jusqu' leurs retranchements, et les obligea ainsi d'abandonner le camp. 41 Pendant la guerre Sociale, P. Crassus fut surpris de la mme manire avec toute son arme. 42 En Espagne, Q. Metellus tant sur le point de lever son camp, et ses soldats se tenant renferms dans l'intrieur des retranchements, Hermocrate profita de leur inaction pour ne les faire attaquer que le lendemain par ses troupes, alors plus capables de combattre, et termina ainsi la guerre[141]. 43. Miltiade, ayant dfait Marathon une multitude innombrable de Perses, et voyant que les soldats athniens perdaient le temps recevoir des flicitations, les fit marcher la hte au secours de leur ville, vers laquelle se dirigeait la flotte ennemie. Quand il y fut accouru, et qu'il eut garni les murs de dfenseurs, les Perses, croyant que le nombre des Athniens tait considrable, et que l'arme qui avait combattu Marathon tait diffrente de celle qu'on voyait sur les remparts, revirrent de bord sur-le- champ et regagnrent l'Asie. 44 Pisistrate, gnral athnien, ayant pris la flotte des Mgariens, qui avait dbarqu prs d'leusis, pendant la nuit, pour enlever des femmes d'Athnes occupes clbrer les ftes de Crs, vengea ses concitoyens par un grand massacre des ennemis, et remplit de soldats athniens les vaisseaux capturs, sur lesquels il mit en vue quelques femmes qui semblaient tre des captives. Les Mgariens, tromps par cette apparence, et persuads que leurs compagnons revenaient avec le fruit de leur entreprise, s'avancrent leur rencontre en dsordre et sans armes, et furent eux-mmes taills en pices. 45 Cimon, gnral athnien, ayant battu la flotte des Perses prs de l'le de Chypre, revtit ses soldats des dpouilles des prisonniers; et, avec les vaisseaux mmes des barbares, il fit voile pour la Pamphylie, et aborda prs du fleuve Eurymdon. Les Perses, reconnaissant leurs navires et le costume de ceux qui les montaient, ne se mfirent de rien; mais, soudainement attaqus par Cimon, ils furent ainsi dfaits le mme jour sur terre et sur mer. [1] Tacite, Hist. Lib. IV, c.39. [2] Vie de Domitien [3] Tacite, Vie d'Agricola, ch. VIII & IX [4] Vie d'Agricola, ch. XVII [5] Plinius Jun., lib. IV, ep. 8. [6] Liv. IX, lett. 19. [7] Hist. abr. de la litt. rom., L. II, p. 454 [8] Daunou, Cours d'tudes d'hist., t.1er, p. 431 [9] Essai sur l'hist. de l'art militaire, t. 1er, p. 288. [10] Mmoires de l'Acadmie des sciences morales et politiques, t. iv, p. 839. [11] Le texte de M. Naudet porte Nron, sans doute par la faute du typographe. [12] Avant d'crire ce recueil de stratagmes, o tout est pratique, Frontin avait publi des ouvrages purement thoriques sur l'art militaire. [13] Oprations de stratgie et de tactique, en gnral [14] Stratagmes, ruses de guerre proprement dites. [15] Plutarque (Vie de Caton le Censeur, ch. X) porte quatre cents le nombre des villes que soumit Caton en Espagne. Tite-Live, aprs avoir rapport ce fait, avec le dtail de toutes les circonstances qui l'ont amen, ajoute (liv. XXXIV ch. 17) que le consul marcha contre les villes qui refusaient d'obir, et qu'il fut mme oblig d'assiger Segestica, ville riche et importante, qu'il prit d'assaut. Polyen a compris ce mme fait dans son recueil de stratagmes (liv. VIII, ch. 17). Voyez aussi Polybe, Fragments, liv. XIX ; et Aurelius Victor, qui a reproduit presque littralement le texte de Frontin (Hommes illustres, ch. XLVII). [16] Selon Diodore de Sicile (liv. XIV, ch. 55), le point de ralliement indiqu par Himilcon tait Panorme, aujourd'hui Palerme. Cet usage des ordres cachets, maintenant encore en vigueur dans la marine, tait familier aux gnraux de l'antiquit. [17] C. Llius tait envoy par Scipion. Celui-ci, aprs avoir fait reconnatre le camp de Syphax, parvint l'incendier pendant la nuit, ce qui mit un tel dsordre dans l'arme ennemie, que le fer et le feu dtruisirent quarante mille hommes. Voyez Tite-Live, liv. XXX, ch. 3-6 ; et Polybe, liv. XIV, fragment 2. [18] Gabies, ville du Latium et colonie d'Albe. Elle tait dj en ruines du temps d'Auguste. Les dtails de cet odieux artifice des deux Tarquins sont dans Tite-Live, liv. I, ch. 24. Voyez aussi Florus, liv. I. ch. 7 ; Valre-Maxime, liv. VII, ch. 4 ; Denys d'Halicarnasse, liv. IV, ch. 54 ; Ovide, Fastes, liv. II, v. 686 711. Diogne Larce rapporte que Thrasybule, tyran de Milet, donna un conseil du mme genre Priandre, tyran de Corinthe, dans les termes suivants : THRASYBULE PRIANDRE. Je n'ai fait aucune rponse aux questions de votre hraut ; mais, l'ayant men dans un champ, j'abattis coups de bton, pendant qu'il me suivait, ceux des pis qui dpassaient les autres. Si vous l'interrogez, il vous dira ce qu'il a vu et entendu. Imitez-moi donc, si vous voulez conserver votre autorit ; faites prir les premiers de la ville, qu'ils soient, ou non, vos ennemis. L'ami mme d'un tyran doit lui tre suspect. [19] Zeugma. Ville de Syrie, fonde par Seleucus 1er, ainsi appele joindre , parce que, btie sur l'Euphrate, elle tait le point de communication entre la Syrie et la Babylonie. [20] Hasdrubal s'aperut en effet, mais trop tard, de la runion des consuls. On ne doit donc pas prendre la lettre cette dernire phrase de Frontin. Voyez le 9 du chapitre suivant, et surtout le beau rcit de Tite-Live, liv. XXVII, ch. 43-50. Quand on marche la conqute d'un pays avec deux ou trois armes qui ont chacune leur ligne d'opration jusqu' un point fixe o elles doivent se runir, il est de principe que la runion de ces divers corps d'arme ne doit jamais se faire prs de l'ennemi, parce que non seulement l'ennemi, en concentrant ses forces, peut empcher leur jonction, mais encore il peut les battre sparment. (Napolon.) [21] Il y a ici une grave erreur. Lors de ce voyage de Thmistocle Sparte, en 478 avant J.-C., les murailles d'Athnes avaient t dtruites par les Perses ; et c'est soixante-quatorze ans plus tard, aprs la bataille d gos- Potamos, que les Spartiates exigrent la nouvelle dmolition de ces remparts. Cf. Cornlius Nepos, Vie de Thmistocle, ch. VI ; et Vie de Conon, ch. IV. [22] La plupart des historiens attribuent ce mot Metellus Macedonicus, qui vivait longtemps avant Metellus Pius. [23] Plutarque (Vie de Demetrius, ch. XXVIII) rapporte un mot semblable d'Antigone. Son fils Demetrius lui demandait quand on dcamperait : Crains-tu, rpondit-il avec l'accent de la colre, d'tre le seul qui n'entende pas la trompette ? [24] Le marchal de Luxembourg avait un espion auprs du roi Guillaume, et tait instruit de tout ce qui se passait dans l'arme ennemie. Le roi s'en aperut, et obligea l'espion donner un faux avis, qui faillit perdre l'arme franaise Steinkerque ; mais le gnie et le courage de Luxembourg triomphrent de celle difficult. [25] De constituendo statu belli. Les modernes disent de mme constituer la guerre, ce qui quivaut se faire un plan d'oprations. Les principes rsultant de l'exprience de tous les temps se rsument en ces mots : Un plan de campagne doit avoir prvu tout ce que l'ennemi peut faire, et contenir en lui-mme les moyens de le djouer. Les plans de campagne se modifient l'infini, selon les circonstances, le gnie du chef, la nature des troupes, et la topographie du thtre de la guerre. (Napolon.) [26] Il y a ici une erreur historique que l'on peut rectifier, en transportant cet exemple aprs le 9. Pricls u'a jamais conseille aux Athniens d'abandonner leur ville, et d'envoyer ailleurs leurs femmes et leurs enfants. Mais, ainsi qu'on le voit dans Thucydide (liv. II), Pricls, au moment o les Spartiates ravageaient l'Attique, s'embarqua avec des troupes athniennes, alla dvaster le territoire des Lacdmoniens, et les fora ainsi revenir dfendre leurs possessions. [27] Nudaverat. Domitien fit probablement couper ou incendier les forts qui servaient de retraite aux Germains : c'est, du moins, l'opinion des commentateurs. [28] Il s'agit sans doute de Philippe, fils de Demetrius, qui fit la guerre aux toliens. Voyez Tite-Live, liv. XXVIII, ch. 7. [29] Selon Quinte-Curce (liv. VIII, ch. 13) et Arrien (liv. V, ch. 2), ce fait s'accomplit, ainsi que le prcdent, sur l'Hydaspe, et non sur l'Indus. Plutarque, dans la Vie d'Alexandre, parle d'une lettre de ce roi, qui lui-mme rend compte du passage de l'Hydaspe, et ne fait nulle mention de l'Indus. Au reste, ces erreurs ne sont pas rares dans Frontin, surtout quand il sort de l'histoire romaine. Des stratagmes semblables ont t pratiqus par Gustave-Adolphe pour passer le Lech, que gardaient les Impriaux, et par Charles XII, qui franchit la Brzina en marchant contre les Moscovites. [30] Les commentateurs pensent qu'il s'agit ici, non du dtroit de Cyane, mais de celui d'Abydos. Selon Polyen (liv. IV, ch. 2, 8), Philippe aurait employ cette ruse lors d'une expdition qu'il fit dans le pays d'Amphisse. [31] Frontin fait encore ici erreur. Pendant le consulat de Duilius, Syracuse avait pour roi Hiron, alli et ami des Romains. Il est plutt question du port de Segeste, comme le conjecturent la plupart des critiques. Cf. Polybe, liv. I. En 1560, Montgomery, fuyant sur la Seine, aprs la prise de Rouen, franchit de la mme manire une estacade que l'on avait tablie sur le fleuve, pour empcher l'approche des btiments anglais. [32] Cet acte de dvouement de Calpurnius Flaima est rapport par Florus, liv. II. 2. Tite-Live (liv. XXII, ch. 60), faisant le rapprochement de cette noble conduite et de celle de P. Decius, attribue Flamma ces paroles ; Moriamur, milites, et morte nostra eripiamus ex obsidione circumventas legiones. Klber, avec quatre mille hommes, avait attaqu vingt-cinq mille Vendens. Se voyant dbord par l'ennemi, il dit au colonel Shouadin : Prends une compagnie de grenadiers, arrte l'ennemi devant ce ravin : tu te feras tuer, et tu sauveras l'arme. - Oui, gnral, rpond l'officier ; et il prit avec tous ses hommes. Ces faits rappellent celui de Lonidas et des trois cents Spartiates. [33] Selon le rcit de Plutarque, Crassus enferma Spartacus dans la presqu'le de Rhegium, en tirant l'isthme, d'une mer l'autre, un foss de trois cents stades de longueur, sur une largeur et une profondeur de quinze pieds, et Spartacus s'chappa en comblant une partie du foss avec de la terre, des branches d'arbres, etc. ; mais le biographe ne fait aucune mention des prisonniers que ce gnral, au dire de Frontin, aurait mis mort pour faire passer son arme sur leurs cadavres. (Vie de Crassus, ch. XIII.) [34] Darius, sur le conseil de Gobrias, un des grands qui le suivaient, laissa non seulement les nes dans son camp, mais encore les malades et toute la partie de son arme la moins capable de supporter les fatigues (Hrodote, liv. IV, ch. 134 et 135). Cf. Polyen, Liv. VII, ch. 11, 4 ; et Justin, liv. II, ch. 5. [35] Ce fait est racont par Tite-Live (liv. XXII, ch. 16 et 17), par Polybe (liv. III, ch. 93), par Plutarque (Vie de Fabius, ch. VI), par Cornlius Nepos (Vie d'Hannibal, ch. V). Il a t de nos jours tax d'invraisemblance, et appel le conte des boeufs ardents. [36] Tite-Live (liv. XXIII, ch. 24) fait le rcit de ce stratagme. La fort Litana tait situe aux confins de l'Etrurie et de la Ligurie. [37] Metellus avait pris ces lphants aux Carthaginois dans le combat livr sous les murs de Panorme. [38] Il s'agit ici du passage du Rhne. Tite-Live, tout en rapportant le fait (liv. XXI, ch. 28), semble peu y croire, et pense que les lphants passrent plutt sur des radeaux. [39] De distringendis hostibus. Il y a dans ce chapitre des exemples qui ne rpondent pas bien au titre, quelque extension qu'on donne au mot distringendis. [40] Le plus sr moyen de diviser les forces de l'ennemi, dit Machiavel (Art de la guerre, liv. VI), est d'attaquer son pays ; il sera forc d'aller le dfendre, et d'abandonner ainsi le thtre de la guerre. C'est le parti que prit Fabius, qui avait soutenir les forces runies des Gaulois, des trusques, des Ombriens et des Samnites. [41] Tite-Live rend compte de ce fait (liv. XXXV, ch. 14), et rapporte un entretien qu'aurait eu Hannibal avec son vainqueur, P. Scipion l'Africain, qui faisait partie de l'ambassade. Cf. Cornlius Nepos, Vie d'Hannibal, ch. VII- VIII. [42] Machiavel fait allusion (Art de la guerre, liv. VI) aux deux derniers exemples de ce chapitre, en les gnralisant comme des prceptes souvent applicables. [43] Qui est coup de monts, de hauteurs (Littr) [44] Machiavel (Art de la guerre, liv. VI) s'est encore empar de ce rcit pour en faire un prcepte : Un point bien important pour un gnral, dit-il, c'est de savoir habilement touffer un tumulte ou une sdition qui se serait leve parmi ses troupes. Il faut, pour cet effet, chtier les chefs des coupables, mais avec une telle promptitude, que le chtiment soit tomb sur leur tte avant qu'ils aient eu le temps de s'en douter. S'ils sont loigns de vous, vous manderez en votre prsence non seulement les coupables, mais le corps entier, afin que, n'ayant pas lieu de croire que ce soit dans l'intention de les chtier, ils ne cherchent pas s'chapper, et viennent, au contraire, d'eux-mmes se prsenter la peine. [45] Ce n'est pas Fabius qui envoya l'ambassade, mais il en fit partie, et montra au milieu des snateurs carthaginois toute l'nergie d'un Romain. Voyez Tite-Live, liv. XXI, Ch. l8 ; Polybe, liv. III, Ch. 2. [46] Quelques ditions portent Xerxem. J'ai suivi la leon d'Oudendorp et de Schwebel, qui ont recul devant l'accord des manuscrits, en imputant Frontin l'erreur historique qui frappe ici dans le texte. Leutychidas tait sur mer, et ce fut lui qui remporta, Mycale, la victoire attribue par Frontin aux allis. De leur cte, ceux-ci, sous le commandement de Pausanias, gagnrent la bataille de Plate. Voyez Hrodote, liv. IX, ch. 58 et suiv. ; Justin, liv. II, ch. i4 ; Cornelius Nepos, Vie de Pausanias, ch. I, et Vie d'Aristide, ch. II. [47] Il s'agit du combat que se livrrent Postumius et Mallius, ou Mamilius, prs du lac Rgille. Tite Live, qui donne le rcit du combat (liv. II, ch. 19 et 20), ne parle point de cette apparition merveilleuse. [48] On trouve dans Plutarque (Vie de Marius, ch. XVII) des dtails sur cette prophtesse, nomme Martha, et plusieurs faits qui donnent conclure qu'il y avait chez Marius moins de crdulit que d'adresse profiter des ides superstitieuses de ses troupes. [49] Teneo te, terra mater. Sutone raconte ainsi le fait (Vie de J. Csar, ch. LIX) : Prolapsus etiam in egressu navis, verso in melius omine, Teneo te, inquit, Africa. Des commentateurs ont pens que Frontin avait confondu ces paroles de Csar avec celles qu'il attribue Scipion dans le paragraphe prcdent. Il est certain, dans tous les cas, que les mots teneo te ne sont pas dans un rapport bien direct avec l'intention attribue ici par Frontin Csar, de revenir dans le pays d'o il partait. J'ai d, quant moi, traduire conformment au texte. [50] Il y a ici une erreur de nom : ce n'est pas T. Sempronius Gracchus, mais P. Sempronius Sophus, qui battit les Picentins, aprs avoir rassur ses troupes sur un tremblement de terre. Voyez FLORUS, liv. I, ch. 19. [51] D'aprs Tite-Live (liv. XLIV, ch. 37), Sulpicius annona cette clipse pendant le jour, pour la nuit suivante, en prcisant l'heure laquelle devait commencer le phnomne, et l'instant o il finirait. L'vnement ayant t conforme cette prdiction, les soldats regardrent la science de Sulpicius comme une inspiration divine. Ce fait s'accomplissait l'an 68 avant notre re, et, selon Pline (Hist. Nat, liv. 11, ch. 9), Sulpicius Gallus fut le premier Romain qui expliqua la raison des clipses de soleil et de lune. une poque beaucoup plus recule (583 ans avant J.-C.), Thals de Milet avait prdit l'clipse de soleil qui eut lieu sous le rgne d'Alyatte. [52] Selon Justin (liv. XXII, ch. 6), ce fut une clipse de soleil ; et Diodore de Sicile, qui affirme la mme chose (liv. XX, ch. 5), ajoute que l'obscurit fut assez complte pour que l'on pt, au milieu de la journe, apercevoir les toiles. [53] Erreur historique. Timothe fut envoy par les Athniens, non contre les Corcyrens, mais bien leur secours, contre les Lacdmoniens, comme le rapporte Diodore de Sicile, liv. XV, ch. 47. Cf. Polyen, liv. VI, ch. 10, 2. Les anciens gnraux, dit Machiavel (Art de la guerre, liv. VI) avaient vaincre une difficult qui n'existe pas pour les gnraux modernes, c'tait d'interprter leur avantage des prsages sinistres. [54] Il y a dans ce rcit une inexactitude. Scipion avait fait sortir des troupes ds la pointe du jour ; mais ce ne fut que vers la septime heure qu'il engagea l'action sur toute sa ligne de bataille. Voyez Tite-Live, liv. XXVIII, ch. 14 et 15. Tous les livres de tactique ancienne recommandent de faire prendre le repas aux soldats avant la bataille [55] Les Gaulois taient venus au secours des Samnites. Ce fut dans cette affaire, raconte par Tite-Live (liv. X, ch. 28 et 29), que Decius, collgue de Fabius, se dvoua d'une manire hroque. [56] La bataille contre Arioviste a t donne dans le mois de septembre, et du ct de Belfort. (Napolon.) [57] Il semble que cet artifice doive tre plutt attribu Titus, qui prit Jrusalem. On peut consulter, pour la pratique du sabbat, Dion Cassius, ch. LXVI ; Tacite. Hist., liv. V, ch. 4 ; Justin, liv. XXXVI, ch. 2. Si l'on en croit Josphe, les Juifs avaient depuis longtemps obtenu de leurs chefs la permission de combattre le jour du sabbat, parce que leurs ennemis pouvaient profiter de leur observance scrupuleuse pour les attaquer. [58] Polybe (liv. XVIII, ch. 11) indique l'usage que Pyrrhus faisait de cette phalange, dont on trouve dj une image du temps d'Homre : Les plus braves (des Grecs), rangs en bataille, s'apprtent recevoir les Troyens et le divin Hector ; ils se serrent lance contre lance, pavois contre pavois ; le bouclier est uni au bouclier, le casque au casque, le guerrier au guerrier. [59] Vultarnum. Au lieu de ce mot, il faudrait Aufidum, d'aprs Tite-Live (liv. XXII, ch. 43-46). Les inconvnients du soleil, du vent, de la pluie, etc., qui sont l'objet d'une recommandation absolue de la part de Vgce (liv. III, ch. 13), ont paru trop peu importants plusieurs crivains modernes. Il y a cependant un grand nombre de faits accomplis dans nos dernires guerre, qui viennent l'appui de l'ancien prcepte : nous n'en citerons qu'un. Pendant la campagne de France, le 27 mars 1814, Connantray, la cavalerie de la garde russe, profitant d'une giboule qui fouettait violemment le front de l'arme du duc de Raguse et du duc de Trvise, fit une charge gnrale, et mit les Franais en droute, en leur prenant vingt-quatre pices de canon. [60] Les tacticiens ont de tout temps recommand les stratagmes de ce genre : Miltiade en donna un exemple Marathon. Voyez Cornelius Nepos, Vie de Miltiade, ch. V. [61] Ces Ibres taient sans doute des Espagnols mercenaires au service de Carthage. [62] Cette manire d'attaquer de biais l'ennemi n'est autre chose que ce qu'on nomme aujourd'hui l'ordre oblique. Il consiste runir des forces considrables contre un point quelconque de la ligne ennemie, de manire l'anantir sur ce point, ou la couper pour la prendre ensuite en flanc et revers, s'il est possible. paminondas passe pour le premier gnral qui ait adopt ce systme d'attaque, auquel il fut redevable des victoires de Leuctres et de Mantine. On l'appelle oblique, par opposition l'ordre parallle, habituellement suivi dans l'antiquit, mais abandonn aujourd'hui. Il y a plusieurs manires d'employer l'ordre oblique : on peut donner sur un point du front de bataille de l'arme ennemie, ou sur deux points la fois, comme fit Napolon Austerlitz, : ou bien on tentera d'enfoncer le centre et de tourner une aile. C'tait la manoeuvre de prdilection de l'empereur, qui elle russit pleinement Wagram. Quelquefois, enfin, on attaque simultanment les deux ailes, en les dbordant et en les tournant. C'est ce que firent les armes allies Leipzig, dans la dsastreuse journe du 18 octobre, contre les Franais, dont le nombre, il est vrai, galait peine le tiers de celui des ennemis. Plusieurs crivains ont attribu Frdric l'honneur d'avoir, le premier parmi les modernes, remis en vigueur l'ordre oblique ; mais il est prouv que plusieurs gnraux de Louis XIV, entre autres Turenne et Luxembourg, en avaient dj fait usage. [63] Il est utile de voir ct de cette description, celle de Tite-Live, qui est plus complte, liv. XXX, ch. 33. On sait que telle tait l'ordonnance habituelle des lgions romaines. Rien n'est plus ingnieux que cette disposition, dit M. Rocquancourt (Cours complet d'art militaire, t. I, p. 98) ; tout y est calcul, tout y est prvu. D'abord les vlites prludent l'action, en se portant en avant pour retarder la marche de l'adversaire, dcouvrir ses intentions, pier ses mouvements, masquer ceux de l'arme, et lui donner le temps de prendre ses mesures. Les soldats de nouvelle leve, les hastaires, combattent en premire ligue, sous les yeux de toute l'arme, prte les applaudir ou les blmer. L il faut faire son devoir ou prir : la fuite est impossible ceux qui seraient accessibles la peur. Viennent ensuite les principes, plus avancs en ge et plus aguerris que les prcdents : dans un clin d'oeil ils ont pu remplacer ceux-ci ou combattre avec eux, en les recevant dans les intervalles de leurs rangs, ou plutt en se portant leur hauteur. Enfin parat un troisime et dernier moyen pour enchaner la victoire, ce sont les triaires, vieux guerriers que d'honorables cicatrices font distinguer des deux premires classes. Combien ne doit-on pas admirer la rpartition et l'arrangement de ces diffrents combattants ! [64] Voici le prcepte d'Homre : Nestor dispose au premier rang les cavaliers et les chars, et derrire, de nombreux et vaillants fantassins, rempart de l'arme ; entre ces deux lignes il place les plus faibles, afin que, mme malgr eux, la ncessit les oblige combattre. [65] On trouve le rcit bien circonstanci de cette grande bataille dans Csar, Guerre d'Alexandrie, liv. III, ch. 88 et suiv. Pharsale, Csar ne perd que deux cents hommes, et Pompe quinze mille. Les mmes rsultats, nous les voyons dans toutes les batailles des anciens, ce qui est sans exemple dans les armes modernes, o la perte en tus et blesss est sans doute plus ou moins forte, mais dans une proportion d'un trois ; la grande diffrence entre les pertes du vainqueur et celles du vaincu n'existe surtout que par les prisonniers. Ceci est encore le rsultat de la nature des armes. Les armes de jet des anciens faisaient, en gnral, peu de mal ; les armes s'abordaient tout d'abord l'arme blanche ; il tait donc naturel que le vaincu perdt beaucoup de monde, et le vainqueur trs peu. Les armes modernes, quand elles s'abordent, ne le font qu' la fin de l'action, et lorsque dj il y a bien du sang de rpandu. Il n'y a point de battant ni de battu pendant les trois quarts de la journe ; la perte occasionne par les armes feu est peu prs gale des deux cts. La cavalerie, dans ses charges, offre quelque chose d'analogue ce qui arrivait aux armes anciennes. Le vaincu perd dans une bien plus grande proportion que le vainqueur, parce que l'escadron qui lche pied est poursuivi et sabr, et prouve alors beaucoup de mal sans en faire. Les armes anciennes, se battant l'arme blanche, avaient besoin d'tre composes d'hommes plus exercs : c'taient autant de combats singuliers. Une arme compose d'hommes d'une meilleure espce et de plus anciens soldats, avait ncessairement tout l'avantage ; c'est ainsi qu'un centurion de la dixime lgion disait Scipion, en Afrique : Donne-moi dix de mes camarades qui sont prisonniers comme moi, fais-nous battre contre une de tes cohortes, et tu verras qui nous sommes. Ce que ce centurion avanait tait vrai. Un soldat moderne qui tiendrait le mme langage ne serait qu'un fanfaron. Les armes anciennes approchaient de la chevalerie. Un chevalier arm de pied en cap affrontait un bataillon. Les deux armes, Pharsale, taient composes de Romains et d'auxiliaires, mais avec cette diffrence que les Romains de Csar taient accoutums aux guerres du Nord, et ceux de Pompe aux guerres de l'Asie. (Napolon.) [66] Pour que le dtachement envoy ainsi l'avance ne ft pas compromis, il fallait que Marius et la certitude que les Teutons accepteraient la bataille le lendemain, et qu'ils ne feraient aucun changement leurs dispositions. Il ne faut faire aucun dtachement la veille du jour d'une bataille, parce que, dans la nuit, l'tat des choses peut changer, soit par des mouvements de retraite de l'ennemi, soit par l'arrive de grands renforts qui le mettent mme de prendre l'offensive et de rendre funestes les dispositions prmatures que vous avez faites. (Napolon.) [67] Cela n'est pas exact. La victoire, qui penchait d'abord du ct des Romains, se dclara enfin pour Pyrrhus. Voyez Plutarque, Vie de Pyrrhus, ch. XIV et suiv. ; Florus, liv. I, ch. 18. [68] Polybe, qui raconte ce fait (liv. I, ch. 39 et 40), dit seulement que les lphants s'avancrent sur le bord du foss. Il est difficile de croire qu'il n'y ait pas erreur de la part de Frontin, moins que ce foss n'ait t creus de manire donner accs aux lphants, ce qui est peu probable. Voyez Tite-Live, Supplments de Freinshemius, liv. XVIII, ch. 52 et suiv. [69] Selon Tite-Live (liv. XL, ch. 31), Fulvius resta dans son camp pour le dfendre, et chargea Acilius, un de ses officiers, de surprendre celui des Celtibriens. [70] C'tait sur le bord de la Seine. Voyez Csar, Guerre des Gaules, liv. VII, ch. 58 et suiv. [71] Tite-Live (liv. XXII, ch. 27 et suiv.) donne plus de dtails sur ce stratagme, et fait apprcier le beau caractre du dictateur Fabius, ainsi que l'inexprience prsomptueuse de Minutius, et son noble repentir. [72] La ruse la plus familire Hannibal consistait cacher des troupes qui devaient tomber sur les derrires de l'ennemi quand l'action serait engage. . la bataille de Hohenlinden, le 3 dcembre 1800, le gnral Richepanse recourut un stratagme semblable, en allant s'embusquer avec une division, et contribua ainsi puissamment la victoire. Cependant il ne faut pas se dissimuler que cet expdient, en gnral, prsente les plus grands dangers au corps dtach, qui, s'il tait aperu, pourrait tre cras sans aucun moyen de fuir, attendu qu'il se trouve coup par sa propre manoeuvre. [73] Il faudrait peut-tre lire Pharnapatis, comme on le voit dans Plutarque (Vie d'Antoine, ch. XXXIII). Ce gnral eut dans ce combat le mme sort que Labienus, jeune Romain qui avait pris du service chez les Parthes. Celui-ci tait neveu du tribun Labienus, qui abandonna le parti de Csar pour embrasser celui de Pompe. [74] Aujourd'hui Castel Franco, prs de Modne. [75] Ces fuites simules ont souvent russi dans l'antiquit, parce qu'alors on ne prenait presque jamais la peine de s'clairer. Il y en a encore quelques exemples notables dans les temps modernes : ainsi, la bataille de Lens, le grand Cond sut faire quitter l'archiduc une position excellente, en l'attirant, par une retraite simule, dans une plaine o la cavalerie eut bon march de l'infanterie des Impriaux. [76] Cette odieuse trahison est rapporte, avec quelques dtails de plus, par Polyen, liv. I, ch. 19. [77] Il s'agit ici du combat de Leucade. [78] Il s'agit ici de la bataille de Corone. [79] Ce pont avait t construit, par ordre de Xerxs, sur l'Hellespont, prs d'Abydos. Voyez Hrodote, liv. VII, ch. 33-36, et surtout liv. VIII, ch. 109 et 110. L'historien grec pense que Thmistocle ne laissa la retraite libre aux Perses que pour se mnager l'amiti de Xerxs, et s'assurer un asile chez ce roi, en cas qu'il prouvt dans la suite quelque disgrce de la part de ses concitoyens, ce qui arriva en effet. [80] Non usque adperniciem fugientibus instaturns victores. ce prcepte de Pyrrhus on peut ajouter celui-ci : Clausis ex desperatione crescit audacia : et quum spei nihil est, sumit arma formido. Ideoque Scipionis laudata sententia est, viam hostibus qua fugiant, muniendam. (Vegetius liv. III ch. 21.) De l vient sans doute la maxime : Qu'il faut faire un pont d'or l'ennemi qui fuit. Mais c'est une opinion qui a rencontr depuis longtemps des contradicteurs parmi les plus clbres tacticiens : Si Dieu vous donnait la victoire, dit l'empereur Lon (Instit. 14), ne vous arrtez point cette mauvaise maxime : Vince, sed ne nimis vincas ; ce serait vous prparer de nouvelles affaires, peut-tre des retours fcheux. Profitez de votre avantage, et poussez l'ennemi jusqu' sa ruine totale. la guerre, comme la chasse, c'est n'avoir rien fait que de ne pas achever ce qui tait commenc. Montecuculli et le marchal de Saxe pensaient de mme. Ce dernier, blmant le proverbe du pont d'or, qu'il appelle une grave erreur, dit, par une sorte de corollaire, qu'il n'y a de belles retraites que celles qui se font devant un ennemi qui poursuit mollement. La force d'une arme consistant dans son organisation, dit M. Rocquancourt (Cours complet d'art militaire, t. IV, p. 352), et celle-ci rsultant de l'harmonie et de l'union de tous les lments entre eux et avec la volont unique qui les fait mouvoir, on ne saurait pousser trop vivement une arme battue, puisque, aprs une dfaite, cette harmonie entre la tte qui combine, et les corps qui doivent excuter, est dtruite ; leurs rapports, s'ils ne sont entirement briss, se trouvent au moins suspendus. L'arme entire n'est plus qu'une partie faible ; l'attaquer, c'est marcher un triomphe certain. [81] Il y a ici une double erreur historique. Ce n'est pas le consul M. Fabius qui fut bless, mais son frre Q. Fabius, qui servait sous ses ordres ; et le combat ne fut pas rtabli par Manlius, mais bien par M. Fabius, le consul. Voyez Tite-Live, liv. II, ch. 46 et suiv. [82] Pour exciter le courage des soldats, les anciens lanaient au milieu des ennemis non-seulement des enseignes ou des tendards, mais encore des armes. [83] Suivant Tite-Live (liv. III, ch. 70), c'taient les Volsques, et non les Herniques, qui combattaient avec les ques contre les Romains. [84] Il s'agit plutt ici de T. Q. Cincinnatus. Voyez Tite- Live, liv. IV, ch. 26-29. [85] Le mme fait est rapport par Tite-Live, liv. VI, ch. 8. Des moyens de ce genre ont t souvent mis en usage pour relever le moral du soldat. Ainsi, la bataille d'Austerlitz, le 15e rgiment lger, qui venait de se battre avec courage, se voyant forc d'oprer un mouvement rtrograde, le faisait avec trop de prcipitation pour pouvoir se reformer, et arrter la marche de l'infanterie russe, qu'il avait en tte. Le colonel Dulong saisit l'aigle du 2e bataillon, et s'cria : Soldats ! je m'arrte ici ; abandonnerez-vous votre tendard et votre colonel ? Le 2e bataillon se reforme, et reprend l'offensive ; le 1er bataillon en fait autant, et bientt les Russes sont repousss. Le gnral Souvaroff, voyant ses troupes en droute, courut la tte des fuyards, se coucha par terre, et s'cria : Qui osera passer sur le corps de son gnral ? On assure qu'il russit plusieurs fois, par cet expdient, rtablir le combat. [86] Voyez le rcit de la bataille de Munda, dans Csar (Guerre d'Espagne, ch. XXVIII - XXXI), qui ne dit pas avoir quitt son cheval pour combattre pied. On dit que Csar fut sur le point de se donner la mort pendant la bataille de Munda. Ce projet et t bien funeste son parti : il et t battu comme Brutus et Cassius !... Un magistrat, un chef de parti peut-il abandonner les siens volontairement ? (Napolon.) [87] Au commencement d'une campagne, il faut bien mditer si l'on doit, ou non, s'avancer ; mais, quand on a effectu l'offensive, il faut la soutenir jusqu' la dernire extrmit. Quelle que soit l'habilet des manoeuvres dans une retraite, elle affaiblira toujours le moral de l'arme, puisque, en perdant les chances de succs, on les remet entre les mains de l'ennemi. Les retraites, d'ailleurs, cotent beaucoup plus d'hommes et de matriel que les affaires les plus sanglantes ; avec cette diffrence que, dans une bataille, l'ennemi perd peu prs autant que vous, tandis que, dans une retraite, vous perdez sans qu'il perde. (Napolon.) [88] Ce systme de retraite, par dispersion suivie du ralliement, est peu prs celui que pratiquent encore aujourd'hui les Arabes en Afrique, devant les troupes franaises. [89] Florus (liv. II, ch. 2) dit un mot de cette dfaite, qu'il attribue un acte irrligieux de Claudius. Au moment o il se prparait livrer bataille, on vint le prvenir que les poulets sacrs refusaient de sortir de leur cage, et ne voulaient pas manger, ce qui tait un fort mauvais prsage : Eh bien, dit-il, s'ils ne veulent pas manger, qu'ils boivent. Il les ft jeter la mer, et donna le signal de l'attaque : Inde mali labes. [90] On ne saurait croire quelle antiquit remontent l'invention et l'usage presque gnral des machines et des ouvrages de sige, et pendant combien de sicles les moyens d'attaque et de dfense des villes et des camps retranchs sont rests les mmes, avant la dcouverte de la poudre. M. Dureau de La Malle a tabli, dans son ouvrage sur la poliorctique des anciens, que, plus de vingt sicles avant l're chrtienne, les gyptiens avaient port un point trs-lev l'art de fortifier les villes, et que leurs temples taient de vritables citadelles ; que les monuments de Karnak, de Louqsor, etc., offrent des gabions, des machines pour l'escalade, et les tortues ; que chez les Hbreux, la mine ou la sape taient employes du temps de Jacob ; que sous Ozias (870 av. J.-C.) on faisait usage de balistes et de catapultes ; enfin, que deux cents ans aprs, les villes taient attaques au moyen des tours mobiles, des terrasses, du blier, etc., toutes choses que les peuples de l'Orient ont connues avant les Grecs. [91] Ceci rappelle le mot du marchal de Saxe : Tout le secret de la guerre est dans les jambes. Mais peut-tre le marchal avait-il en vue, ct des avantages de la vitesse, ceux du pas embot, dont il est l'inventeur. [92] Ce stratagme rappelle l'artifice l'aide duquel les Espagnols s'emparrent d'Amiens en 1597. Des soldats, dguiss en paysans, entrrent dans la ville en conduisant une voiture charge de noix, dont ils laissrent tomber une certaine quantit. Pendant que les gardiens des portes en ramassaient, les soldats dguiss les sabrrent, et ouvrirent la ville l'arme qui les suivait. [93] Les dguisements ont t de tout temps en usage pour surprendre ou pour reconnatre les places. Ainsi Catinat prit les habits d'un charbonnier pour entrer dans Luxembourg, et constater l'tat des fortifications de cette ville. Aprs la paix de Tilsitt, la ville de Pilau, port de mer sur la Baltique, ayant refus d'ouvrir ses portes aux Franais, le gnral Saint-Hilaire en fit le sige. Dans le cours des hostilits, ce gnral convint d'une entrevue avec le gouverneur, et se fit accompagner dans l'intrieur de la ville par le colonel du gnie Sruzier, qui se dguisa en hussard, pour n'inspirer aucune dfiance, et reconnut les points attaquables des fortifications. Cette ruse contribua mettre les Franais en possession de la place. [94] Il y a ici erreur de l'auteur ou des copistes : il faut lire Darius et non Cyrus. - Voyez Hrodote, liv. III, ch. 153 ; et Justin, liv. I, ch. 10. [95] Suivant Tite-Live, qui rapporte ce fait (liv. XXIII, ch. 18), Fabius n'aurait pu rduire Capoue par famine, puisque cette ville ne fut prise que deux ans aprs, ainsi que nous l'apprend le mme historien, liv. XXVI, ch. 8 - 14. [96] Les sept exemples contenus dans ce chapitre ne parlent pas des lignes de circonvallation et de contrevallation que les assigeants tablissent pour couvrir les travaux de sige, et pour tenir en chec les troupes qui peuvent venir au secours de la place. Il est cependant prouv que Csar et d'autres capitaines de l'antiquit en ont fait usage. Il n'y a que deux moyens d'assurer le sige d'une place : l'un, de commencer par battre l'arme ennemie charge de couvrir cette place, l'loigner du champ d'oprations, et en jeter les dbris au del de quelque obstacle naturel, tel que des montagnes ou une grande rivire ; ce premier obstacle vaincu, il faut placer une arme d'observation derrire cet obstacle naturel, jusqu' ce que les travaux du sige soient achevs, et la place prise. Mais, si l'on veut prendre la place devant une arme de secours, sans risquer une bataille, il faut tre pourvu d'un quipage de sige, avoir ses munitions et ses vivres pour le temps prsum de la dure du sige, et former ses lignes de contrevallation et de circonvallation en s'aidant des localits, telles que hauteurs, bois, marais, inondations. N'ayant plus alors besoin d'entretenir aucunes communications avec les places de dpt, il n'est plus besoin que de contenir l'arme de secours ; dans ce cas, on forme une arme d'observation qui ne la perd pas de vue, et qui, lui barrant le chemin de la place, a toujours le temps d'arriver sur ses flancs ou sur ses derrires, si elle lui drobait une marche. En profitant des lignes de contrevallation, on peut employer une partie du corps assigeant pour livrer bataille l'arme de secours. Ainsi, pour assiger une place devant une arme ennemie, il faut en couvrir le sige par des lignes de circonvallation. Si l'arme est assez forte pour qu'aprs avoir laiss devant la place un corps quadruple de la garnison, elle soit encore aussi nombreuse que l'arme de secours, elle peut s'loigner de plus d'une marche ; si elle reste infrieure aprs ce dtachement, elle doit se placer une petite journe de marche du sige, afin de pouvoir se replier sur les lignes, ou bien recevoir du secours en cas d'attaque. Si les deux armes de sige et d'observation ensemble ne sont qu'gales l'arme de secours, l'arme assigeante doit tout entire rester dans les lignes ou prs des lignes, et s'occuper des travaux de sige, pour le pousser avec toute l'activit possible. Feuquires a dit qu'on ne doit jamais attendre son ennemi dans les lignes de circonvallation, et qu'on doit en sortir pour l'attaque. Il est dans l'erreur ; rien ne peut tre absolu la guerre, et on ne doit pas proscrire le parti d'attendre son ennemi dans les lignes de circonvallation. Ceux qui proscrivent les lignes de circonvallation et tous les secours que l'art de l'ingnieur peut donner, se privent gratuitement d'une force et d'un moyen auxiliaire qui ne sont jamais nuisibles, presque toujours utiles, et souvent indispensables. Cependant les principes de la fortification de campagne ont besoin d'tre amliors ; cette partie importante de l'art de la guerre n'a fait aucuns progrs depuis les anciens : elle est mme aujourd'hui au- dessous de ce qu'elle tait il y a deux mille ans. Il faut donc encourager les officiers du gnie perfectionner cette partie de leur art, et la porter au niveau des autres. (Napolon.) [97] Les Crotoniates, qui sans doute avaient une citadelle, ainsi que les pirotes et les habitants de Delminium, dont il est question dans les deux exemples prcdents, ont pch contre la maxime suivante : Les circonstances ne permettant pas de laisser une garnison suffisante pour dfendre une ville de guerre o l'on aurait un hpital et des magasins, on doit au moins employer tous les moyens possibles pour mettre la citadelle l'abri d'un coup de main. (Napolon.) [98] Polyen (liv. I, ch. 40. 5) attribue, comme Frontin, cette ruse Alcibiade ; mais Thucydide, qui entre dans les plus grands dtails sur cette expdition en Sicile, dit positivement (liv. VI, ch. 64) qu'elle fut imagine par Nicias et Lamachus. Alcibiade avait dj t rappel Athnes pour y tre jug (Ibid., ch. 61). [99] Voyez la description de ce sige dans Csar, Guerre des Gaules, liv. VIII, ch. 40-43 - La ville de Cadurcum, aujourd'hui Cahors, tait aussi appele Uxellodunum. [100] Il y a ici une grave erreur de Frontin ou des copistes ; car tout le monde sait que ce fait n'appartient qu' Cyrus. Voyez Xnophon, Cyropdie, liv. VII, ch. 5 ; Hrodote, liv. I, ch. 191 ; Polyen, liv. VII, ch. 6, 5. [101] Il s'agit ici de Philippe, fils de Demetrius. Cf. Polyen, liv. IV, ch. 18, 1 ; et Polybe, liv. XVI, ch. 10. Le duc d'Anjou recourut un moyen semblable pour s'emparer du chteau de Motrou. Aprs avoir fait amonceler de la terre au pied des murailles, et ouvrir une galerie de mine, de laquelle trois ouvriers jetaient non seulement de la terre, mais encore quelques dbris de pierres, pour faire croire que les murs taient dj entams, il envoya dire aux assigs que les fortifications taient mines, qu'on allait les faire sauter s'ils ne se rendaient pas sur-le-champ, et que, une fois l'assaut donn, les soldats ne feraient de quartier personne. Le gnral Lgal usa aussi du mme artifice devant la ville de Mouzon, en Lorraine. [102] La garnison numide s'tait poste en avant des remparts, et avait eu dj plusieurs engagements avec Marius, qui elle prodiguait l'insulte. Voyez Salluste, Jugurtha, ch. XCIII et XCIV. [103] Au lieu de ce mot, il faudrait peut-tre lire Segestanos ; car Tite-Live, qui fait (liv. XXI, ch. 7 et suiv.) une relation dtaille du sige de Sagonte, ne parle pas de ce stratagme. [104] Cornlius Nepos (Vie d'Iphicrate) rend compte des amliorations qui furent introduites par ce gnral dans l'art militaire et dans la discipline. Cependant il faut une absolue ncessit d'exemple pour punir avec autant de svrit les infractions de ce genre. Iphicrate et paminondas tuent des sentinelles endormies ; le grand Frdric fait mourir sur un chafaud le capitaine Zitern, qui, pour crire sa mre, a enfreint l'ordre donn d'teindre dans le camp toutes les lumires pass une certaine heure ; Bonaparte trouve aussi un factionnaire endormi aprs les trois journes d'Arcole ; mais il lui enlve avec prcaution son fusil, et se met en faction sa place. Le soldat, se rveillant un instant aprs, et voyant son gnral prs de lui, s'crie : Je suis perdu ! - Non, reprend celui-ci : aprs tant de fatigues il est permis un brave comme toi de s'endormir ; mais, une autre fois, choisis mieux ton temps. [105] On croirait, d'aprs le rcit de Frontin, que Camille tait Vies ; mais Tite-Live et Plutarque s'accordent dire qu'il tait en exil Arde. Notre auteur se mprend aussi sur deux faits qui se sont accomplis presque en mme temps. Fab. Doson descendit du Capitole pour aller sur le mont Quirinal s'acquitter d'un sacrifice, et revint aprs avoir travers deux fois les postes ennemis. D'un autre ct, Pontius Cominius, jeune soldat de l'arme romaine rfugie Vies, s'offrit d'aller au Capitole pour obtenir du snat que Camille ft rappel, et nomm dictateur. Il s'acquitta de sa prilleuse mission. Voyez Tite- Live, liv. V, ch. 46. [106] Il n'est pas sans intrt de rapprocher de cette histoire les deux faits suivants : En 1626, l'le de R tait assige par les Anglais, pendant que l'arme de Louis XIII accourait pour la dlivrer ; et la garnison des forts, dnue de vivres, tait aux abois. C'est alors que trois soldats du rgiment de Champagne offrent de passer la nage le trajet de mer, qui est de deux lieues, et d'aller demander du secours dans le continent. Il fallait une force plus qu'ordinaire pour nager pendant un si long espace, et un courage hroque pour oser, dans cet tat, traverser la flotte anglaise ; mais rien n'tonnait de la part des soldats de Champagne. Nos trois guerriers, chargs de leurs dpches renfermes dans des botes de fer-blanc, se jettent ensemble dans les flots. Le premier se noie ; mais il fut assez heureux pour servir l'tat, mme aprs sa mort : la mer, en effet, jeta son corps sur le rivage ; et des habitants de la cte l'ayant trouv, prirent la lettre attache son cou et la remirent au cardinal de Richelieu. Le second fut pris par les Anglais. Le troisime, nomm Pierre Lanier, longtemps poursuivi par une barque ennemie, nageant presque toujours entre deux eaux, n'levant la tte de temps en temps que pour respirer, souvent oblig de se dfendre contre des poissons voraces, arrive enfin au rivage, couvert de sang, dans un tat affreux. Il se trana quelque temps, le long de la cte, sur ses pieds et sur ses mains, faible, abattu et presque mourant. Un paysan l'ayant enfin aperu, lui donna le bras, le conduisit au fort Louis, et de l au camp du roi, qui lui fit l'accueil le plus flatteur, et lui assura une pension considrable sur la gabelle. Pendant le blocus de Gnes, en 1800, le chef d'escadron Franceschi se chargea de porter des dpches du premier consul Massena, enferme dans cette ville. Mont sur une embarcation que conduisaient trois rameurs seulement, il avait travers, la faveur de la nuit, la croisire anglaise, et tait arriv jusqu' la chane des chaloupes les plus rapproches de la place, lorsque le jour le surprit. Il se trouvait au milieu de la rade, plus d'une lieue du rivage, et expos au feu crois des btiments. L'un des rameurs est tu, un autre est bless : Franceschi ne peut plus viter d'tre pris sur son frle esquif. Dans cette extrmit, il attache ses dpches autour de son cou, au moyen d'un mouchoir, se dpouille de ses vtements, et se jette la mer pour gagner le rivage en nageant ; mais il pense bientt qu'il a laiss ses armes, qui vont devenir un trophe pour l'ennemi : il retourne l'embarcation, prend son sabre, qu'il serre entre ses dents, nage longtemps encore, lutte opinitrement contre les vagues, et aborde enfin, presque puis par la fatigue du trajet qu'il vient de faire. [107] Les Romains ont rarement inflig ce traitement barbare leurs prisonniers. Cependant il faut avouer que, s'ils n'ont jamais pratiqu l'immolation solennelle, comme les gyptiens et les Gaulois ; s'il y a mme dans leur histoire peu d'exemples de cette amputation des mains, leur coutume de vendre les captifs comme esclaves, au profit du trsor public, faisait peu d'honneur la civilisation dont ils se glorifiaient. Les prisonniers de guerre n'appartiennent pas la puissance pour laquelle ils ont combattu ; ils sont tous sous la sauvegarde de l'honneur et de la gnrosit de la nation qui les a dsarms. (Napolon.) [108] Tite-Live, qui fait un rcit long et bien circonstanci du sige de Tarente, ne parle ni de ce Velius, ni de l'vnement que rapporte ici Frontin. Au lieu de Velius, il faut sans doute lire Livius, nom qui est bien celui du dfenseur de la citadelle de Tarente. Cette erreur est de la nature de celles qu'on ne peut raisonnablement attribuer qu'aux copistes. Cf. Tite-Live, liv. XXIV, ch. 10 ; liv. XXV, ch. 10 et 11 ; liv. XXVI, ch. 39. [109] Ce fort n'tait autre chose qu'un petit camp fortifi, et enferm dans un plus grand, dont Csar tait dj matre quand Pompe survint. Voyez Csar, Guerre civile, liv. III, ch. 66-70. Les manoeuvres de Csar Dyrrachium sont extrmement tmraires : aussi en fut-il puni. Comment pouvait-il esprer de se maintenir avec avantage le long d'une ligne de contrevallation de six lieues, entourant une arme qui avait l'avantage d'tre matresse de la mer, et d'occuper une position centrale ? Aprs des travaux immenses, il choua, fut battu, perdit l'lite de ses troupes, et fut contraint de quitter ce champ de bataille. Il avait deux lignes de contrevallation, une de six lieues contre le camp de Pompe, et une autre contre Dyrrachium. Pompe se contenta d'opposer une ligne de circonvallation la contrevallation de Csar : effectivement, pouvait-il faire autre chose, ne voulant pas livrer bataille ? Mais il et d tirer un plus grand avantage du combat de Dyrrachium ; ce jour-l il et pu faire triompher la rpublique. (Napolon.) [110] Petite rivire de l'Asie Mineure, appele aussi Lycus. Le traducteur de 1772 a pris ce nom pour celui d'une ville. [111] Cf. Csar, Guerre des Gaules, liv. V, ch. 49-51. Cicron a dfendu pendant plus d'un mois avec cinq mille hommes, contre une arme dix fois plus forte, un camp retranch qu'il occupait depuis quinze jours : serait-il possible aujourd'hui d'obtenir un pareil rsultat ? Les bras de nos soldats ont autant de force et de vigueur que ceux des anciens Romains ; nos outils de pionniers sont les mmes ; nous avons un agent de plus, la poudre. Nous pouvons donc lever des remparts, creuser des fosss, couper des bois, btir des tours en aussi peu de temps et aussi bien qu'eux ; mais les armes offensives des modernes ont une tout autre puissance, et agissent d'une manire toute diffrente que les armes offensives des anciens. Si on disait aujourd'hui un gnral : Vous aurez comme Cicron, sous vos ordres, 5,000 hommes ; de plus, 16 pices de canon, 5,000 outils de pionniers, 5,000 sacs terre ; vous serez porte d'une fort, dans un terrain ordinaire ; dans quinze jours vous serez attaqu par une arme de 60,000 hommes, ayant 120 pices de canon ; vous ne serez secouru que quatre-vingts ou quatre-vingt- seize heures aprs avoir t attaqu : quels sont les ouvrages, quels sont les tracs, quels sont les profils que l'art lui prescrit ? l'art de l'ingnieur a-t-il des secrets qui puissent satisfaire ce problme ? (Napolon.) [112] Cette distinction est justifie par la plupart des exemples qui composent ce quatrime livre : car tout ce qui a trait la discipline des armes, l'exactitude du service, la force morale du soldat ; toutes les qualits et tous les moyens par lesquels un chef inspire de la confiance ses troupes, et exerce un ascendant rel, mme sur des nations ennemies ou trangres, sont des choses qui ressortissent la stratgie, ou qui, du moins, ont des rapports de dpendance ou de cause plus ou moins directs, mais vidents, avec cet art de tracer des plans de campagne et d'en diriger l'excution ; avec ce pouvoir de faire concourir au mme but toutes les parties d'une arme, et de maintenir, au milieu de la diversit des mouvements, une parfaite unit d'action, en un mot, de diriger les masses. Mais ct de ces exemples bien placs ici, on en trouvera, dans plusieurs chapitres, quelques-uns qui n'appartiennent ni la stratgie, ni la tactique, et qui, par consquent, ne rpondent pas aux titres sous lesquels ils sont compris dans ce nouveau recueil. Y ont-ils t introduits par des copistes ? ou l'auteur a-t-il, par instants, perdu de vue ses propres divisions ? Il y a mme, notamment dans les chapitres VI et VII, des faits dj mentionns dans le premier livre, comme exemples de stratagmes, et reproduits textuellement dans celui-ci. [113] Malgr les caractres distinctifs qui ont fait sparer des stratagmes proprement dits les exemples contenus dans ce livre, il faut reconnatre qu'un certain nombre de ceux-ci ont avec les premiers des points de contact et des analogies de temps ou de circonstances : un fait stratgique au fond, peut tenir en mme temps du stratagme. Or le lecteur qui aurait trouv dans l'histoire un fait de ce genre, et qui, ne l'envisageant que sous ce dernier point de vue, c'est--dire comme stratagme, ne l'aurait pas vu cit dans les trois premiers livres, et pu accuser Frontin de l'avoir ignor ou omis, et d'avoir laiss une lacune. C'est pour prvenir ce reproche que l'auteur complte ainsi son ouvrage. [114] Tout ce que fit Scipion pour rtablir la discipline militaire, notamment ce que rapporte Frontin, a t signal par plusieurs auteurs. Voyez Valre Maxime, liv. II, ch. 7, 2 ; Polyen, liv. VIII, ch. 16, 2 ; Florus, liv. II, ch. 18 ; Appien, de Rbus Hisp., c. LXXXV ; Vgce, Instit. mil., liv. III, ch. 10 ; et Plutarque (Apophtegmes), qui attribue encore au mme Scipion l'exemple suivant, ou, du moins, un fait semblable. [115] Plutarque (Vie de Pyrrhus, ch. VIII) signale les talents militaires de Pyrrhus. Si ce roi ne fut pas le premier qui connut l'art de camper, du moins il le perfectionna beaucoup ; et l'on peut opposer l'opinion contraire de Juste-Lipse (de Militia Romana, lib. V), ce passage de Tite- Live (liv. XXXV, ch. 14) : Pyrrhum, inquit (Hannibal), castra metari primum docuisse ; ad hoc neminem elegantius loca cepisse, prsidia deposuisse. [116] On ignore la formule de ces testaments que faisaient les soldats au moment o, tout quips (testamenta in procinctu), ils allaient marcher au combat. Ceux qui survivaient taient chargs de faire connatre les dispositions dernires de leurs compagnons. [117] Tite-Live rapporte (liv. XLI, ch. 27) qu'au dbut de la censure de Q. Fulvius Flaccus, neuf snateurs furent exclus, entre autres Cn. Fulvius, proche parent du censeur, et mme son hritier ; mais il ne fait pas connatre le motif de cette disgrce. [118] Tite-Live dit (liv. II, ch. 59) que ces soldats furent dcims et mis mort. [119] Le chef de cette rbellion tait Decius Jubellius. C'est donc tort que plusieurs ditions ont admis injussu ducis. - Voyez Tite-Live, liv. XXVIII, ch. 28 ; Valre Maxime, liv. II, ch. 7, 15 ; Polybe, liv. I, ch. 7 ; Appien, de Rebus Samn., lib. IX, c. I et sqq. [120] On lira avec un vif intrt la narration de Tite- Live (liv. VIII, ch. 29 et suiv.) ; c'est un vritable drame. [121] La svrit atroce de Manlius passa en proverbe Rome : Manliana imperia. [122] Marcellus n'tait pas alors consul, mais il l'avait t peu de temps auparavant. On lit dans Tite-Live (liv. XXV, ch. 6 et 7) un discours touchant que, selon cet historien, les soldats relgus en Sicile auraient tenu Marcellus. C'est une respectueuse protestation contre le dcret rigoureux du snat. [123] Infrequens (miles) signifie un soldat qui est inexact remplir son devoir, un mauvais soldat, ainsi que l'a traduit M. Naudet dans le Truculentus de Plaute (v. 202). Voyez le rcit bien circonstanci de ce fait dans Tite- Live, liv. XLI, ch. 18. [124] Alexandre dut, en effet, une grande partie de ses succs ses vieux soldats. C'est une vrit reconnue par les tacticiens de tous les temps, que les anciens soldats sont suprieurs aux jeunes, non seulement pour supporter les fatigues en campagne, mais encore pour attaquer de sang- froid et avec courage, et pour profiter de toutes les circonstances qui peuvent mettre l'abri du danger. Il faut encourager par tous les moyens, dit Napolon, les soldats rester sous les drapeaux, ce qu'on obtiendra facilement en tmoignant une grande estime aux vieux soldats. Il faudrait aussi augmenter la solde en raison des annes de service : car il y a une grande injustice ne pas mieux payer un vtran qu'une recrue. [125] Ce fait parat ne faire qu'un, pour le sens, avec le 7, dont il a peut-tre t spar par les copistes. [126] Il s'agit ici de la bataille de Leuctres, qu'paminondas gagna, non seulement parce que ses troupes taient bien disciplines, mais aussi parce qu'il excuta une savante manoeuvre d'ordre oblique, voir la note 62. [127] Si l'on s'en rapporte au rcit de Valre Maxime (liv. IV, ch. 4, 10), Cn. Scipion n'avait qu'une fille, qui fut dote par le snat, pendant la guerre mme que son pre faisait en Espagne. [128] Deux lits ne supposent que six couverts, ou huit au plus. [129] Scipion milien voulait, dit Plutarque (Apophtegmes), que ses soldats prissent leurs repas debout, et qu'ils ne se missent table que pour le souper. Quant lui, il se promenait dans le camp, etc. [130] Florus rapporte la chose autrement. Les Numantins, dit-il (liv. II, ch. 18), presss par la famine, demandrent la bataille Scipion, afin de mourir en guerriers. Ne l'obtenant pas, ils firent une sortie, dans laquelle un grand nombre prit ; et les autres, en proie la faim, se nourrirent quelque temps de leurs cadavres. Ils prirent enfin la rsolution de s'chapper ; mais cette dernire ressource leur fut encore enleve par leurs femmes, qui couprent les sangles de leurs chevaux, faute norme, inspire par l'amour. Ayant donc perdu tout espoir, ils s'abandonnrent aux derniers transports de la fureur et de la rage, et se dterminrent mourir, chefs et soldats, par le fer et par le poison, au milieu de l'embrasement de leur ville, qu'ils livrrent aux flammes. [131] Plutarque (Apophtegmes) attribue Metellus Ccilius une rponse semblable. Le mot de Fabius rappelle celui du marchal de Saxe. Un de ses officiers gnraux, lui montrant un jour une position qui pouvait tre utile, lui dit : Il ne vous en cotera pas plus de douze grenadiers pour la prendre. - Douze grenadiers ! rpondit le marchal ; passe encore si c'taient douze lieutenants gnraux. [132] Oudendorp fait observer que cet exemple, par lequel Frontin recommande la modration ou la bont, devrait appartenir au chapitre prcdent. Mais il est probable que l'auteur n'a eu en vue que la prudence et le sang-froid du chef d'arme. La premire qualit d'un gnral en chef est d'avoir une tte froide, qui reoive une impression juste des objets ; il ne doit pas se laisser blouir par les bonnes ou mauvaises nouvelles. Les sensations qu'il reoit successivement ou simultanment, dans le cours d'une journe, doivent se classer dans sa mmoire, de manire n'occuper que la place qu'elles mritent d'occuper : car la raison et le jugement sont le rsultat de la comparaison de plusieurs sensations prises en gale considration. Il est des hommes qui, par leur constitution physique et morale, se font de chaque chose un tableau : quelque savoir, quelque esprit, quelque courage et quelques bonnes qualits qu'ils aient d'ailleurs, la nature ne les a point appels au commandement des armes, et la direction des grandes oprations de la guerre. (Napolon.) Mais cette prudence et ce sang-froid ne doivent point dgnrer en irrsolution. Un gnral irrsolu, qui agit sans principes et sans plan, quoiqu' la tte d'une arme suprieure en nombre celle de l'ennemi, se trouve presque toujours infrieur ce dernier sur le champ de bataille. Les ttonnements, les mezzo termine perdent tout la guerre. force de disserter, de faire de l'esprit, de tenir des conseils, il arrivera ce qui est arriv dans tous les sicles en suivant une pareille marche : c'est qu'on finit par prendre le plus mauvais parti, qui presque toujours, la guerre, est le plus pusillanime, ou, si l'on veut, le plus prudent. La vraie sagesse, pour un gnral, est dans une dtermination nergique. (Napolon.) [133] Ce n'est point Antiochus, mais bien Prusias, que ce stratagme fut enseign par Hannibal. Voyez Cornelius Nepos, Vie d'Hannibal, ch. XI ; et Justin, liv. XXXII, ch. 4. Ce fait, malgr le tmoignage de plusieurs historiens de l'antiquit, est dpourvu de vraisemblance, aux yeux des tacticiens modernes. Quoi de plus ridicule, dit M. Carion- Nisas (Essai sur l'hist. de l'art militaire, t. 1er, p. 242) que de supposer, dans un pays civilis, ou du moins habit par dos hommes, un assez grand nombre de vipres pour en remplir cinq ou six cents vases ! Combien ne faudrait-il pas de temps pour les ramasser, et combien d'hommes ne faudrait-il pas occuper une pareille chasse ! [134] Remarquez le misrable jeu de mots que Pachs a mis profit pour commettre cette atrocit. Polyen rapporte une autre perfidie de ce gnral (liv. III, ch. 2). [135] Volons, esclaves enrls comme volontaires. Voyez leur histoire dans Tite-Live (liv. XXII, ch. 67 ; liv. XXIII , ch. 35 ; liv. XXIV, ch. 14 et suiv. ; liv. XXVII, ch. 38 ; et liv. XXVIII, ch. 46). [136] T. Gracchus avait jur au nom de la rpublique, et se trouvait li par son serment. Voyez le rcit de Tite- Live, liv. XXIV, ch. 14 et suiv., surtout le ch. 16. [137] Alexandre s'est souvent annonc comme librateur aux nations dont il franchissait les frontires. C'est une ruse de tous les temps. Le gnral Bonaparte, dbarquant en gypte, adressa aux habitants une proclamation qui commenait par ces paroles : Depuis longtemps les beys qui gouvernent l'gypte insultent la nation franaise et couvrent les ngociants d'avanies ; l'heure de leur chtiment est arrive. Depuis longtemps ce ramassis d'esclaves, achet dans le Caucase ou dans la Gorgie, tyrannise la plus belle partie du monde ; mais Dieu, de qui tout dpend, a ordonn que leur empire fint. Peuples d'gypte, on vous dira que je viens pour dtruire votre religion ; ne le croyez pas : rpondez que je viens restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte, plus que les mameluks, Dieu, son prophte et le Coran. [138] Le rle des vlites, des archers et frondeurs, en un mot, des fantassins arms la lgre, tait principalement d'engager le combat. Ils escarmouchaient en avant et sur les flancs de la lgion ; et, quand ils taient forcs de plier, ils se retiraient dans les intervalles que prsentaient les cohortes, les manipules, et mme les centuries, comme le dit ici Frontin. [139] Sous les murs mmes de Capoue. Voyez le rcit plus tendu de Tite-Live, liv. XXVI, ch. 4 ; et Valre Maxime, liv. II , ch. 3, 3. On a essay plusieurs fois dans les temps modernes, notamment en 1802, au camp de Boulogne, de renouveler cet usage, en exerant des voltigeurs sauter en croupe derrire les cavaliers : mais on a d y renoncer, parce que les essais ritrs n'ont fait esprer aucun succs. [140] Ce combat eut lieu prs de Thyatire, en Lydie : Tite-Live en fait une longue description ; mais, d'aprs cet historien, P. Scipion tait alors malade le, et ne pouvait, par consquent, donner son frre le conseil dont parle Frontin. Voyez liv. XXXVII, ch. 37 et suiv., surtout le ch. 41, qui contient une description des chars faux de l'arme d'Antiochus. Appien (de Rbus Syr., c. XXIX et sqq.) fait une narration trs circonstancie de cette bataille. [141] Il y a videmment une lacune en cet endroit : d'abord, la phrase ainsi construite n'est pas latine, les mots Metellus et Hermocrates s'excluant comme sujets de l'unique verbe confecit. Ensuite, comment expliquer historiquement cette rencontre de Metellus et d'Hermocrate ? Selon toute apparence, il y a ici deux fragments de deux rcits diffrents : c'est par respect pour les meilleures ditions que je ne les ai pas spars. End of Project Gutenberg's Les stratagmes, by Sextus Julius Frontin License: Share Alike