Produced by Pierre Lacaze, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) "La petite Bibliothque" CHARLES LE GOFFIC Ftes et Coutumes populaires * * * * * DU MME AUTEUR LIBRAIRIE ARMAND COLIN MORGANE, roman. In-18, broch 3 fr. 50; reli toile 4 fr. 50 "La Petite Bibliothque" Srie B. _Histoire anecdotique._ * * * * * Ftes et Coutumes populaires Les Ftes patronales--Le Rveillon--Masques et Travestis--Le joli Mois de Mai--Les Noces en Bretagne--La Fte des Morts--Les Feux de la Saint-Jean--Danses et Musiques populaires PAR CHARLES LE GOFFIC * * * * * 25 GRAVURES * * * * * Librairie Armand Colin Rue de Mzires, 5, PARIS 1911 _ MA PETITE HERVINE_ _Introduction._ _Les ftes et les coutumes populaires! L'admirable matire, mais si vaste! Une vie ne suffirait pas la traiter. Comment donc la faire tenir en quelques pages? Mais on ne s'est propos ici que d'effleurer le sujet et l'on a choisi, parmi les ftes populaires, les plus connues et les plus anciennes. Ce ne sont pas toujours les moins curieuses, ni--bien qu'elles n'aient pour la plupart rien d'officiel--celles que le peuple chme avec le moins de plaisir. Il ne les chme pas toujours dans un esprit trs orthodoxe; il lui arrive mme d'avoir compltement oubli le sens du rite hrditaire auquel il se plie et on l'tonnerait fort en lui rvlant que les boudins de Nol, par exemple, sont un souvenir du sanglier que les Celtes sacrifiaient, au solstice d'hiver, en l'honneur de Blnus, le dieu solaire. La plupart de nos coutumes populaires sont ainsi de trs lointaines survivances; en nous penchant un peu, nous discernerions sous chacune d'elles toute une cosmogonie primitive; nous reconnatrions le travail profond des vieilles imaginations aryennes, leur essai d'une explication naturiste de l'univers. Et peut-tre que la vertu secrte de ces coutumes est l: elles sont aussi anciennes que la race; elles se sont charges en route de sens nouveaux et parfois contradictoires; elles ont emprunt sans compter aux diverses cultures, celtique, latine, catholique, qui ont fait l'me nationale. Mais cette plasticit mme, cette souplesse s'adapter nos divers tats de civilisation, n'est-elle pas la meilleure preuve de leur vitalit? Avant de sourire d'elles, tchons d'abord de les comprendre. Qui les aura comprises ne tardera pas les aimer._ CH. LE G. _Les Ftes patronales_. Chaque corps de mtier avait autrefois son patron spcial dont il clbrait la fte certains jours de l'anne. Le choix de ces patrons n'avait pas t laiss au hasard. S'il est vrai que quelques corps de mtiers, afin de mieux honorer leur fondateur ou leur chef, se mirent sous le patronage du bienheureux dont il portait le nom, il est plus juste de dire que la vie mme des bienheureux dont on avait fait choix avait servi dans la plupart des cas les dsigner aux fidles. C'est ce qui explique que saint Hubert, lequel tait un grand veneur d'Aquitaine, soit devenu le patron des chasseurs, et que saint Yves, qui fut avocat et ne vola jamais ses clients, comme l'affirme le dicton populaire: _Sanctus Yvo erat Brito, Advocatus et non latro,_ soit devenu celui des gens de justice. Sainte Ccile n'avait pas moins de titres pour devenir la patronne des musiciens. Les actes de cette bienheureuse, qui mourut vierge et martyre, nous disent qu'elle unissait souvent le son des instruments sa voix pour chanter les louanges de Dieu. Le ciel s'en mlait et il arrivait que, pris d'mulation, des anges, comme dans le tableau de Grard Seghers, l'accompagnaient sur la flte et le psaltrion. Cette cleste musique lui fit cortge jusqu' la mort. Dans sa prison, et, plus tard, dans l'arne o elle avait t jete aux btes fauves, on prtend que ses bourreaux, merveills, entendaient frmir autour d'elle des lyres invisibles. Peut-on s'tonner aprs cela que les musiciens l'aient prise pour patronne? Sa fte est clbre chaque anne par des cantates et des concerts orphoniques o rivalisent les plus renomms des artistes. C'est que sainte Ccile est reste avec saint Hubert, saint Crpin, sainte Barbe, saint loi, saint Yves et saint Fiacre, la plus populaire des patronnes de corporations. Encore, pour saint Fiacre, est-il assez malais d'expliquer que les bonnetiers et les jardiniers lui aient vou un culte si fervent. On dit bien que Fiacre tait fils d'un roi d'cosse et que c'est d'cosse que sont venus les premiers ouvrages de bonneterie faits au tricot. Il y a loin de l pourtant conclure qu'il en fabriqua lui-mme; et, s'il est vrai aussi que, venu en France vers l'an 650, il btit un hospice prs de Meaux, dans un village qui porte encore son nom, rien ne prouve qu'il s'y soit livr au jardinage. Sait-on, d'ailleurs, pourquoi saint Arnould est le patron des brasseurs, saint Odon le patron des fripiers, saint Roch le patron des plafonneurs, saint Maurice le patron des teinturiers, saint Paul le patron des cordiers, saint Antoine le patron des vanniers, saint Sylvestre le patron des sauniers et saint Jean le patron des compositeurs typographes? Il ne faut voir l, sans doute, qu'une marque de la dvotion particulire des premiers fondateurs de la corporation ces bienheureux. On ne s'expliquerait pas autrement que saint Mdard, par exemple, lequel fut vque de Noyon sous Childric et, durant les longues annes de son piscopat, possda le don de gurir, d'un simple attouchement, ses ouailles qui souffraient de nvralgies, ait t choisi comme patron par les marchands de parapluies et non par les dentistes. On s'explique mieux en revanche pourquoi sainte Catherine est devenue la patronne des vieilles filles. Il parat qu'autrefois, dans quelques provinces, quand une jeune fille se mariait, l'usage tait de confier une de ses amies le soin d'arranger la coiffure nuptiale. Ce service devait lui porter bonheur et elle ne pouvait manquer de se marier son tour dans le courant de l'anne. L'expression _coiffer sainte Catherine_ serait donc une simple ironie. Cette sainte tant morte clibataire et n'ayant jamais eu besoin qu'on lui rendt pareil service, _coiffer sainte Catherine_ quivalait, pour une fille mre, un brevet de clibat. Il est vrai d'ajouter qu' ct de sainte Catherine les demoiselles dsireuses de se marier trouvent dans sainte Agns une patronne plus complaisante. La fte de cette sainte tombe le 21 janvier. Or, si la lgende dit vrai, les jeunes filles qui invoquent la sainte d'un coeur fervent voient en rve, dans la nuit du 20 au 21, l'poux que le ciel leur destine. Rome, la Sainte-Agns est clbre avec un clat extraordinaire. C'est ce jour-l que les chanoines de Saint-Jean-de-Latran se runissent pour porter au Souverain Pontife deux agneaux blancs dont la laine doit servir confectionner le _pallium_ que le pape, en certaines circonstances, offre aux archevques et aux vques dont il veut rcompenser les mrites sacerdotaux. Le _pallium_ se compose d'une bande de laine blanche, large d'environ deux centimtres et garnie de pendants termins par de petites croix noires qui retombent tout autour des paules. Innocent III, dans un de ses brefs, nous apprend que la laine dont est fait cet ornement est l'emblme de la svrit; la couleur blanche celle de la douceur. Le _pallium_ forme un cercle autour des paules pour marquer la crainte de Dieu. Les deux bandes places en avant et en arrire signifient la vie active et la vie contemplative qu'un dignitaire de l'glise doit savoir concilier. On retrouverait difficilement ce haut symbolisme dans les ftes populaires qui se clbrent aujourd'hui encore, sur la terre de France, en l'honneur des patrons de corps de mtiers. Les choses s'y passent plus simplement. C'est ainsi que, pour la fte de saint Joseph, qui est le patron des charpentiers, les membres de la corporation assistent, le matin, une messe chante et s'assemblent ensuite dans un grand banquet, que terminent des chansons et des rondes. D'autres corporations accrochent la devanture de leurs ateliers ou de leur boutiques un rameau de sapin fleuri; quelques-unes enfin se livrent des manifestations publiques et parcourent la ville, prcdes de tambours et de fifres et conduites par quelque compagnon de haute stature qui brandit une canne enrubanne. Il faut bien reconnatre d'ailleurs que l'intrt et l'clat de ces ftes ont singulirement dcru depuis la Rvolution. l'poque o tous les corps de mtiers taient constitus en jurandes et en matrises, la solidarit tait bien plus grande entre les matres, les compagnons et les apprentis. La pit tait aussi plus vive. Chaque corporation formait une confrrie qui avait son autel et quelquefois son glise particulire, qu'elle mettait son honneur dcorer luxueusement. Administre par un comit de matres appels _syndics_, _prud'hommes_ ou _garde-mtiers_, chacune de ces confrries tait place sous le vocable d'un saint ou d'un attribut religieux choisi par elle: ainsi les cordonniers et les savetiers formaient la _Confrrie Saint-Crpin et Saint-Crpinien_; les marchaux ferrants, les taillandiers, les serruriers, les arquebusiers, les couteliers, les peronniers, les cloutiers, les fourbisseurs, les selliers et les bourreliers, la _Confrrie Saint-loi_; les menuisiers, les tourneurs, les charrons, les charpentiers et les sculpteurs, la _Confrrie Saint-Joseph_ ou _de Sainte-Croix_; les capitaines de navires, les marins, calfats, voiliers, taminiers, cordiers, la _Confrrie du Sacre_. Nous avons sur ces ftes que clbraient les confrries en l'honneur de leurs saints patrons les dtails les plus circonstancis. Pour prendre un exemple dans l'histoire d'une petite ville qui a gard travers les ges sa physionomie curieuse d'autrefois, nous voyons par le cartulaire communal de Joseph Daumesnil, ancien maire et prieur-consul, ce qui se passait Morlaix lors des ftes de corporations. Les tailleurs faisaient chanter une grand'messe Notre-Dame-du-Mur. Au moment de l'offertoire, le pre abb de la confrrie prsentait un mouton blanc qui tait ensuite conduit l'hospice par tous les membres de la confrrie et donn en prsent aux malades. Les bouchers clbraient leur fte les premiers jours de l'Avent. Aprs la crmonie religieuse, on promenait dans les principales rues un boeuf qu'escortaient tous les membres de la corporation, bras nus et la hache sur l'paule. Le cortge s'arrtait aux carrefours et sur les places pour y faire le simulacre d'abattre l'animal; pendant ce temps deux ou trois confrres faisaient la qute dont le produit tait employ dans un festin. Limoges, Dieppe, Lannion et dans quelques autres villes de France, certaines de ces ftes se sont perptues jusqu' nos jours et les corps de mtiers (bouchers, ivoiriers, tailleurs de pierres, etc.) continuent chmer l'anniversaire de leurs saints patrons. Saint Luc est celui des ivoiriers dieppois. l'occasion de sa fte, qui chet le 18 octobre, les ivoiriers entendent une messe en musique et promnent par les rues leur bannire corporative, un beau rectangle de velours grenat frapp d'ancres aux quatre coins, avec un blason symbolique au milieu: l'lphant d'Afrique tout d'or sur champ d'azur. Et, dans le banquet qui clture la fte, on chante la _Marseillaise des ivoiriers_, paroles et musique de M. Bray, ex-ivoirier Dieppe, prsentement organiste au Trport: Dans l'art de buriner l'ivoire, Dieppe a conquis le premier rang. Nous voulons conserver sa gloire ce vieux rivage normand: Parfois bien faible est le salaire. Qu'importe au talent crateur? De Graillon[1] la vie exemplaire Guidera toujours le sculpteur. [Note 1: Clbre sculpteur ivoirier dieppois.] _Refrain_: Et vaillamment nous bravons la misre, Aussi fiers que des rois, En travaillant sous la noble bannire Des ivoiriers dieppois! [Illustration: FTE DE L'AGRICULTURE.] Il ne faudrait pas remonter trs loin pour trouver, Paris mme, des ftes patronales et corporatives du plus aimable coloris. Telle la Saint-Crpin, dcrite en 1851 dans _La Libert de Pense_ par un rdacteur qui signait _Pierre Vinart, ouvrier_. Que de changements en un demi-sicle! Il apparat bien, lire Vinart, que ces ouvriers de 1848 taient des hommes d'un autre ge dont se gaudiraient nos syndicalistes d'aujourd'hui. Leur socialisme avait je ne sais quoi de naf et de cordial. Les compagnons partaient des diffrents quartiers de Paris le matin du 25 octobre et se dirigeaient vers Montmartre. Quoique runi la capitale, Montmartre, au point de vue corporatif, formait encore un district autonome, avec sa _cayenne_ (sorte de sige social), son _pre_ et sa _mre_ des compagnons. La _mre_ et le _pre_ de Paris prenaient la tte du dfil; derrire eux venait la musique, puis les autorits municipales, enfin les compagnons eux-mmes, des fleurs la boutonnire et des flots de rubans leurs cannes. Le cortge ainsi form gagnait _pedetentim_ l'glise paroissiale de Montmartre et y pntrait en grand arroi, aprs avoir excut devant le portail toutes les crmonies du devoir corporatif, telles qu'volutions, hurlements, marches, etc., en un mot la _guillebrette_ entire, qui tait le nom gnrique donn aux crmonies du compagnonnage. Dans l'glise, dit Pierre Vinart, le pain bnit est surmont de l'effigie de saint Crpin; l'ancien vque de Soissons est habill en empereur du Bas-Empire et tient la main une grande botte revers. la sortie de la messe, les compagnons ritrent leurs crmonies et, se remettant en ordre, ils vont la barrire des Martyrs, chez le restaurateur ayant pour enseigne: _Au rendez-vous des Princes_. Ils y font un splendide repas. Deux femmes seulement sont admises ce banquet: ce sont les _mres_ de Paris et de Montmartre qui, pendant la dure de cette fte, se traitent mutuellement de _soeurs_. De nombreuses chansons, ayant le compagnonnage pour sujet, sont chantes la fin du dner, o personne autre que des compagnons ne peut assister. L'auteur en vogue dans le peuple, et particulirement chez les cordonniers, tait alors Savinien Lapointe, lui-mme cordonnier et que la muse visitait ses heures. Rendons cette justice Lapointe que, si ses vers sont pleins d'une ardente flamme dmocratique, il n'y fait jamais appel qu'aux plus nobles sentiments. Le proltariat rptait l'envi ses fameuses strophes sur _le Travail_ et c'tait elles qu'on chantait de prfrence au banquet de la Saint-Crpin. L'indpendance, amis, du travail est la fille; Or, qui ne fait rien rampe ou mendie ou se vend; nos rameaux, ce n'est qu'une affreuse chenille Qui roule sous les pieds au premier coup de vent. Soyons justes, pour tre en paix avec notre me. Soyons forts: l'homme fort est gnreux toujours, Et nos membres hls que le travail rclame, Travailleurs, smeront pour de prochains beaux jours... Au banquet de 1851, ce mme Savinien Lapointe tait assis la droite de la _mre_ de Montmartre. Les compagnons lui avaient dcern cet honneur, quoique Savinien, un peu gris par le succs, n'et pas imit la sagesse de Reboul et de Jasmin, autres potes ouvriers. Tandis que Reboul demeurait boulanger et Jasmin perruquier, l'auteur d'_Une voix d'en bas_ et des _chos de la rue_ avait dsert l'empeigne et le tranchet. C'tait un rouge, un pur, comme on disait en ce temps-l. Candidat l'Assemble nationale, il n'avait chou que de quelques voix. Sa rputation, chez les cordonniers, n'tait balance que par celle de Martin et du pre Andr. Martin, lui aussi, tait chansonnier et cordonnier tout ensemble; mais ses chansons taient en argot; il avait un talent d'observation trs remarquable, qu'il gtait un peu, suivant Vinart, par la crudit voulue de ses expressions. Quant au pre Andr, il tait simplement cordonnier, et, en cette qualit, il ne fabriquait mme que des chaussures d'hommes; ce qui lui avait valu sa rputation, c'tait l'extraordinaire rapidit avec laquelle il les fabriquait. Il avait fait une fois le pari d'excuter en un jour un trajet de douze lieues, en s'arrtant chaque lieue pour y fabriquer une paire de chaussons. Et non seulement il gagna son pari, mais il figura le soir mme dans un thtre de socit, o il jouait un rle de vaudeville. Il n'y avait pas de bonnes ftes corporatives sans Martin et le pre Andr. Respectueux de l'antique proverbe: Aux saints Crpin et Crpinien Un bon cordonnier ne fait rien, ils chmaient, ce jour-l, avec toute la corporation, se rendaient avec elle Montmartre et y banquetaient la place d'honneur. Et c'taient eux encore qui, le soir, Valentino ou la salle Montesquieu, ouvraient le bal avec les _mres_ des compagnons. Ds cet poque pourtant on pouvait noter la tendance fcheuse de quelques ouvriers s'abstenir des rjouissances compagnonniques. On appelait neutres ces indpendants. Ils ne paraissaient point la fte patronale et prfraient la clbrer trois ou quatre dans les petits cabarets des environs de Paris. La partie de piquet remplaait pour eux les splendeurs de Valentino ou du _Rendez-vous des Princes_. Peu peu le nombre des neutres augmenta. Au socialisme enfantin des premiers jours avait succd chez les ouvriers une conception plus scientifique et, il faut bien le dire, moins gnreuse aussi des intrts et de l'avenir du proltariat: le syndicalisme n'tait pas n encore, mais dj on ne se satisfaisait plus des anciennes corporations. Celles-ci, du reste, tendaient rduire au strict minimum la partie religieuse de leurs solennits: ce qui avait t l'lment essentiel de la fte n'en tait plus que l'accessoire. On finit, dans certains corps de mtier, par oublier jusqu'au nom du saint qu'on chmait. [Illustration: LE PARDON DES CHEVAUX EN BRETAGNE.] Cette scularisation progressive d'une institution toute religieuse l'origine ne laisse pas d'inspirer d'assez vifs regrets aux amis du pittoresque. Les ftes patronales avaient eu leur ge d'or sous la fodalit. C'tait le temps o, pour parler comme le bon Raoul Glaber, la France semblait toute fleurie d'une robe blanche de miracles. La multiplicit des saints intercesseurs qui imploraient pour elle auprs de Dieu dconcerte les efforts des plus laborieux hagiographes: ils sont trop! Mais, ces poques de foi ardente, nul ne s'tonnait que les bienheureux du ciel condescendissent se faire les commissionnaires des fidles, et non seulement soulager les maux de leurs clients, mais encore pouser leurs intrts domestiques et commerciaux. Chaque saint possdait sa spcialit, son _arouez_, comme on dit en Bretagne: saint loi, par exemple, tait couramment invoqu pour les chevaux; Kerfourn, Louargat, Guiscriff, etc., les fermiers bretons lui font encore visite chaque anne, monts sur leurs btes auxquelles ils coupent un paquet de crins qu'ils offrent au bienheureux, le produit de la vente de ces paquets de crins servant enrichir la mense paroissiale. Saint Cornli exerait et exerce toujours Carnac le mme patronage sur les animaux cornes; saint Herv dfendait ses ouailles contre les loups; saint Didier contre les taupes; saint Tugen contre les chiens hydrophobes. En Barn, saint Plouradou empchait les enfants de pleurer et saint Squaire donnait le bon vent qui fait scher le linge. Montmartre mme, en plein Paris, les mnages mal assortis avaient recours sans scrupule l'intervention de saint Raboni, lequel, comme son nom l'indique, _rabonissait_ les poux acaritres. Et, sans doute, quelques-uns de ces saints rgionaux ou locaux seraient malaiss dcouvrir dans la liturgie rgulire. Les noms de beaucoup d'iceux, comme dit le P. Albert le Grand, bien qu'crits au livre de Vie, ne se trouvent dans nos martyrologes et calendriers. Ils n'en sont pas moins l'objet de la faveur populaire. Ce furent, en leur temps, des personnages pleins d'asctisme et de pit. peine si quatre ou cinq pourraient faire natre quelques doutes sur l'authenticit des mrites qui leur ont valu la canonisation spontane des fidles. Telle cette sainte Adresse, dont un hameau de Normandie porte le nom. Une lgende un peu irrvrencieuse ne voudrait-elle pas que, des marins en danger s'tant mis invoquer tous les saints du Paradis au lieu de faire tte la bourrasque, le patron de la barque tomba sur eux coups de garcette et, les forant se lever: Aux manoeuvres, mauvais chiens! leur cria-t-il. Et, s'il faut toute force que vous invoquiez une protection cleste, recourez sainte Adresse: il n'y a qu'elle qui vous puisse sauver! Et, sainte ou non, Adresse les sauva si bien, en effet, que, de retour chez eux, ils lui btirent une chapelle et donnrent son nom leur hameau... [Illustration: LA SAINT-CHARLEMAGNE.] Un autre saint peu canonique, mais cependant plus authentique qu'Adresse, fut Charlemagne, empereur la barbe fleurie, promu par privilge spcial patron des collgiens qui, de temps immmorial, clbraient sa fte le 28 janvier. Ce jour-l, en souvenir de l'auguste intrt qu'il tmoignait aux coliers travailleurs, un banquet runissait dans les lyces de Paris, sous la surveillance de leurs matres, les lves qui s'taient le plus distingus au cours de l'anne prcdente. Un doigt de champagne, au dessert, permettait de toaster la mmoire du grand empereur... Mais un ministre vint qui, pour raisons budgtaires-- conomie de bouts de chandelles!--supprima en 1895 le banquet traditionnel et, du mme coup, la Saint-Charlemagne[2]. [Note 2: Ce qu'a dfait un ministre, un ministre peut le refaire: la Saint-Charlemagne a t rtablie.] C'tait une des dernires ftes corporatives de la grand'ville. Il ne lui reste plus en ce genre que la Sainte-Catherine et la Sainte-Ccile,--la Sainte-Catherine qui, chaque 25 novembre, met en rumeur le quartier de l'Opra, patrie d'lection des petites midinettes, lesquelles la clbrent de la plus simple et de la plus charmante faon du monde en se promenant bras dessus, bras dessous, coiffes de bonnets en papier, le long de la rue de la Paix; la Sainte-Ccile, dont la fte, plus aristocratique, est l'occasion de magnifiques solennits artistiques dans toutes les glises de Paris. Sainte Ccile jouit d'un enviable privilge: ce ne sont pas seulement de grands peintres comme Grard Seghers, Raphal, le Dominiquin, Carlo Dolce, qui se sont inspirs de sa vie dans des tableaux clbres; Santeuil, Dryden et, plus rcemment, M. Maurice Bouchor, lui ont tress de beaux vers. Quant aux musiciens, il n'en est point un qui ne lui ait ddi quelque cantate ou quelque symphonie. Cette unanimit des artistes et des potes est bien significative et donne une physionomie part, dans la hirarchie des bienheureux, l'exquise martyre chrtienne qui ne marchait dans la vie qu'accompagne de lyres invisibles et dont la mort mme eut je ne sais quoi de mlodieux. _Le Jour de l'An._ Encore un an de plus qui s'efface et retombe Dans ce gouffre sans fond qu'on nomme le pass! Encore un pas que fait le sicle vers sa tombe, Sur la route o dj six mille ans ont pass! Qui donc pousse en avant ce cortge d'annes? Qui les emporte ainsi? Pauvres filles du temps! Elles s'en vont soudain comme des fleurs fanes Et, mourant en hiver, ne vivent qu'un printemps! Mais, si vous les couchez dans leur cercueil immense, Vous en crez aussi de nouvelles, Seigneur; Lorsque l'une est passe, une autre recommence; L'une meurt aujourd'hui, demain natra sa soeur. Salut ce berceau! Salut cette anne Qui se lve son tour sur l'ternel chemin, Et, vierge encore de mal, et d'espoir couronne, Escorte en souriant les pas du genre humain! L'auteur de ces jolis vers, mile Trolliet, a raison: il y a toujours un peu de mlancolie, sans doute, dans nos adieux l'anne qui s'en va; mais les regards ont tt fait de se tourner vers celle qui vient et qui, aux plis mystrieux de sa robe, nous apporte peut-tre le bonheur et, en tout cas, nous en rserve l'illusion. La pauvre me humaine vit de rves sous toutes les latitudes. Sans compter que pour quelques-uns,--les concierges, les facteurs et les petits enfants par exemple,--ces rves deviennent au jour de l'an de trs apprciables ralits. Sous quelque forme qu'elles se prsentent, bonbons ou pices d'or, les trennes sont toujours pour eux les bienvenues. Peut-tre, cependant, y a-t-il un peu moins d'enthousiasme chez ceux qui les offrent que chez ceux qui les reoivent. L'usage des trennes nous vient des Romains (les premiers qui aient sacrifi la desse _Strenna_), et il est gnral. Un autre usage, non moins constant, est celui des cartes de visite qu'on envoie au premier de l'An, agrmentes de quelques mots de politesse ou vierges de toute mention, aux personnes avec qui l'on a eu commerce d'amiti ou d'affaires pendant l'anne. C'est encore un usage qui nous vient de l'tranger, non plus de Rome, il est vrai, mais de l'Extrme-Orient. Les Clestiaux se servaient de cartes de visite bien avant nous; seulement, chez eux, les cartes taient de grandes feuilles de papier de riz, dont la dimension augmentait ou baissait suivant l'importance du destinataire et au milieu desquelles, avec des encres de plusieurs nuances, on crivait les nom, prnoms et qualits de l'envoyeur. Il parat que, quand la carte tait l'adresse d'un mandarin de 1re classe, elle avait la dimension d'un de nos devants de chemine! en croire M. lie Frbault, la distribution des cartes de visite, Stuttgard, dans le Wurtemberg, est le prtexte d'une scne piquante. Pendant l'aprs-midi du premier de l'An, sur une place publique, se tient une sorte de foire ou de bourse aux cartes de visite. Tous les domestiques de bonne maison et tous les commissionnaires de la ville s'y donnent rendez-vous, et l, grimp sur un banc ou sur une table, un hraut improvis fait la crie des adresses. chaque nom proclam, une nue de cartes tombe dans un panier dispos cet effet, et le reprsentant de la personne laquelle ces cartes sont destines peut en quelques minutes emporter son plein contingent. Chacun agit de mme, et, au bout de peu d'instants, des centaines, des milliers de cartes sont parvenues leur destination, sans que personne se soit fatigu les jambes. Remarquons, d'ailleurs, que l'usage des cartes de visite est apparu assez tard chez nous. Jusqu'au XVIIe sicle, les visites se rendaient toujours en personne. On peut noter cependant, comme un acheminement vers les cartes, l'usage dont nous parle Lemierre dans son pome des _Fastes_ et qui tait courant vers le milieu du grand sicle. cette poque, des industriels avaient mont diverses agences, qui, contre la modique somme de deux sols, mettaient votre disposition un gentilhomme en svre tenue noire, lequel, l'pe au ct, se chargeait d'aller prsenter vos compliments domicile ou d'inscrire votre nom la porte du destinataire. Mais un temps vint o le gentilhomme lui-mme fut remplac par la carte de visite. Cela se passa sous Louis XIV (dans les dernires annes du rgne), comme l'atteste ce sonnet-logogriphe du bon La Monnoye: Souvent, quoique lger, je lasse qui me porte; Un mot de ma faon vaut un ample discours; J'ai sous Louis-le-Grand commenc d'avoir cours, Mince, long, plat, troit, d'une toffe peu forte. Les doigts les moins savants me traitent de la sorte; Sous mille noms divers, je parais tous les jours; Aux valets tonns je suis d'un grand secours; Le Louvre ne voit pas ma figure sa porte. Une grossire main vient la plupart du temps Me prendre de la main des plus honntes gens. Civil, officieux, je suis n pour la ville. Dans le plus dur hiver, j'ai le dos toujours nu, Et, quoique fort commode, peine m'a-t-on vu Qu'aussitt nglig je deviens inutile. Inutile, le mot est dur, mais il est la justesse mme. Est-ce l'abus qu'on faisait des cartes de visite qui dcida les conventionnels supprimer le premier de l'An? Ou fut-ce la vanit des voeux qu'on y dposait? Toujours est-il qu'abolie en dcembre 1791, la coutume du Jour de l'An ne fut rtablie que six ans aprs, en 1797. Nos pres conscrits, qui ne barguignaient pas avec les dlinquants, avaient dcrt la peine de mort contre quiconque ferait des visites, mme de simples souhaits de jour de l'An. Le cabinet noir fonctionnait, ce jour-l, pour toutes les correspondances sans distinction. On ouvrait les lettres la poste pour voir si elles ne contenaient pas des compliments. Et pourquoi cette leve de boucliers contre la plus innocente des coutumes? Le _Moniteur_ va nous le dire. Il y avait sance la Convention. Un dput, nomm La Bletterie, escalada tout coup la tribune. Citoyens, s'cria-t-il, assez d'hypocrisie! Tout le monde sait que le Jour de l'An est un jour de fausses dmonstrations, de frivoles cliquetis de joues, de fatigantes et avilissantes courbettes... Il continua longtemps sur ce ton. Le lendemain, renchrissant sur ces dclarations ampoules, le sapeur Audoin, rdacteur du _Journal Universel_, rpondit cette phrase mmorable: Le Jour de l'An est supprim: c'est fort bien. Qu'aucun citoyen, ce jour-l, ne s'avise de baiser la main d'une femme, parce qu'en se courbant il perdrait l'attitude mle et fire que doit avoir tout bon patriote! Le sapeur Audoin prchait d'exemple. Cet homme, disent ses contemporains, tait une vraie barre de fer. Il voulait que tous les bons patriotes fussent comme lui; il ne les imaginait que verticaux et rectilignes. Mais enfin le sapeur Audoin et son compre La Bletterie n'obtinrent sur la tradition qu'une victoire phmre. Ni le calendrier rpublicain ni les ftes institues par la Convention pour symboliser l're nouvelle ne russirent prvaloir contre des habitudes plusieurs fois sculaires. Les institutions rvolutionnaires tombrent avec les temps hroques qui les avaient enfantes. Le premier de l'An fut rtabli. Il dure encore. Les pouvoirs officiels lui ont donn leur conscration. Le Prsident de la Rpublique reoit, ce jour-l, dans les salons de l'lyse, l'hommage respectueux du corps diplomatique, des ministres et des grands corps de l'tat. Quant la foule des simples citoyens, elle se charge de dmontrer par l'exubrance de sa joie quel point le dput La Bletterie tait ignorant des mystres du coeur humain. Le premier de l'An sans doute n'a que l'importance que nous lui attribuons. Il y a belle lurette que les philosophes nous ont appris que le temps et l'espace ne sont que des catgories de l'entendement. C'est notre imagination seule qui attache aux divisions chronologiques une signification faste ou nfaste. N'empche qu'en tous pays, mme chez les Japonais, dont l'anne officielle ne commence pourtant que le 8 fvrier, le premier jour de l'anne est le prtexte de grandes rjouissances. Ds la veille, raconte un voyageur, M. Melcy, toutes les maisons japonaises sont nettoyes et mme exorcises; c'est--dire qu' l'heure de minuit le chef de famille, revtu de ses plus riches habits, doit parcourir tous ses appartements, tenant, de la main gauche, une petite table de laque sur laquelle est pose une bote de fves rties. Il y puise par poignes, pour en jeter un peu et l dans chaque pice, en rptant: Sortez, dmons! Entrez, richesses! Peu aprs, il s'lve dans la cour de chaque demeure une flamme trs vive qui part du sol et dure peine quelques minutes. C'est un faisceau de bchettes de bois asperges d'eau bnite et qui doit, selon la direction que prend la flamme, prsager aux assistants la bonne ou la mauvaise fortune pour l'anne qui s'ouvre. On n'oublie pas non plus, en cette nuit mmorable, de parer l'autel domestique des dieux du bonheur. Un coin de la pice est rserv cet usage dans chaque habitation bourgeoise. L'autel est fait d'un lger chafaudage de bois de cdre recouvert d'un tapis rouge. Il sert de pidestal deux idoles en bois qu'accompagnent deux lampes allumes. En avant d'elles sont poss trois guridons minuscules en laque chargs des prmices de l'anne: l'un de deux pains de riz, l'autre de deux langoustes ou poissons aux nageoires ornes de papier d'argent, et le troisime de deux flacons de saki envelopps galement de papier argent. Le tout est complt par deux grands chandeliers de bronze, surmonts d'normes bougies qui brlent en l'honneur des dieux. Dans toutes les cuisines, les mitrons ont ptri, mis au four et surveill la cuisson des innombrables gteaux de riz qui doivent tre donns en trennes aux ouvriers et aux domestiques. Dans tous les mnages, on a pil, en de grands mortiers, la quantit de riz reprsentant la provision de farine qui doit alimenter la famille jusqu'au mois d'octobre. Tout le monde enfin a fait ses diffrents prparatifs pour pouvoir le lendemain se livrer la gat, aux rires et aux divertissements de toutes sortes qui vont, dans certains quartiers, prsenter l'aspect de vritables bacchanales. [Illustration: LE JOUR DE L'AN, AU JAPON: LES TRENNES.] Voulez-vous maintenant, en opposition avec le rjouissant spectacle de cette joie populaire, connatre un premier de l'An gourm, solennel et, si je puis dire, caporalis? Oyez cette description emprunte un rdacteur du _Gaulois_: A Berlin, le 31 dcembre, dans les brasseries ouvertes jusqu'au matin, un peu avant minuit les lumires s'teignent. Partout vibre le grincement saccad des rideaux de fer qui se ferment. L o manque un rideau de fer, on applique en hte des planches pour garantir les glaces. Voici qu'un rythme lourd annonce l'arrive de la police. Par les brigades renforces de pelotons d'agents cheval, les carrefours sont occups militairement. Passages interdits aux voitures! Grandes artres, mme celle de la _Friedrichstrasse_, expurges de tout piton! et l, les lieutenants de police, qui ont remplac leur grande casquette bleue par le casque pointe, donnent d'une voix hache des ordres pour balayer tout. Mais, peu peu, les rangs des agents s'entr'ouvrent. La foule se glisse et se rpand dans l'ombre. Tout coup, rauque, forcene, monstrueuse, s'lve cette clameur: _Prosit Neujahr!_ Que la nouvelle anne soit bonne! De la rue et des maisons, les cris aigus des femmes, les piaulements des enfants, se mlent aux vocifrations des hommes. Bonne anne, soit! mais qui vous arrive en vous dchirant les oreilles. Combien diffrent notre premier de l'An parisien, surtout le premier de l'An tel qu'on le clbre encore dans nos vieilles provinces franaises! Voici venir, devanant Nol, les petits quteurs d'trennes. Au soir tombant, la veille du 1er janvier, dans les villages d'Alsace, ils s'arrtent devant chaque porte pour chanter une complainte qui commence ainsi: Nous souhaitons tous Madame L'or d'une couronne d'amour, Et, pour l'an prochain, jour pour jour, Le jeune hritier qu'on rclame. Monsieur, qui dj sourit, Nous souhaitons meilleure chre, etc., etc. En Poitou et en Saintonge, la complainte se chante sur l'air de l'_Aguil_, plus spcial cependant au jour des Rois[3]: [Note 3: Voir sur le sens du mot _aguil_ le chapitre _Nols de France_.] Messieurs et Mesdames de cette maison, Ouvrez-nous la porte, nous vous saluerons. Notre _guillaneu_ nous vous demandons... Guiettez dans la nappe, guiettez tout au long. Donnez-nous la miche et gardez l'grison: Notre _guillaneu_ nous vous demandons. * * * * * _Arribas! Son arribas!_ (Arrivs, nous sommes arrivs!) crient les trenneurs du Limousin devant chaque maison o ils frappent, et ils continuent dans leur patois, que M. d'Aigueperse traduit ainsi: Le _guillaneu_ nous faut donner, gentil matre; le guillaneu donnez-le-nous. Le _guillaneu_ limousin consiste en pommes, poires, chtaignes, noix, noisettes et menus sous. Une fois pourvus, les trenneurs font mille voeux pour leur hte sans oublier ses serviteurs, la mnagre qui blute la farine, le porcher qui garnit le charnier de lard, etc., etc. Saint-Malo, les trenneurs remplacent la srnade par une aubade, la tourne crpusculaire par une tourne matinale. Il faut voir, ds la fine pointe du jour, les petits gamins de la vieille cit bretonne se former en bandes pour courir la ville, cogner aux portes et souhaiter la bonne anne! Chaque souhait leur vaut un petit sou. Au premier marmot qui se prsente, les jeunes filles demandent: Comment se nomme-t'_il_? _Il_, c'est le fianc rv dont on espre la venue. Le gamin cite un nom de baptme au hasard, et les jeunes Malouines n'ont plus qu' chercher, parmi les jeunes gens qu'elles connaissent, celui qui porte le prnom dsign. D'autres croyances, d'autres superstitions, si l'on veut, mais si gracieuses, si mouvantes quelquefois, mriteraient encore d'tre tires de l'oubli o elles sombrent peu peu. Il en est aussi dont le sens s'est perdu en chemin et qui nous paraissent cette heure passablement singulires. C'est ainsi qu'en Champagne et en Bourgogne, on croit que l'anne sera bonne si la premire personne qu'on rencontre le matin du jour de l'An est un homme, mauvaise si c'est une femme. Et voil qui n'est gure flatteur pour le beau sexe! Au Havre, dans la nuit du 31 dcembre au 1er janvier, il y a toujours grande affluence du public devant le portail de l'glise Notre-Dame. La tradition locale prtend qu'il suffit de s'agenouiller sous la statue de la Vierge et de lui demander trois grces minuit tintant pour que l'une d'elles soit exauce. Les gamins, comme on peut croire, ne manquent pas dans l'assistance et, au moment o l'heure sonne, on les entend crier irrespectueusement tue-tte: L'aura! L'aura pas! D'autres traditions, rpandues un peu partout, veulent qu'au premier de l'An, votre lever, si vous avez eu la chance de briser sans le vouloir ou tout au moins de fler un verre dans lequel on n'a pas encore bu, ce soit pour vous le pronostic d'une anne heureuse. En djeunant, si un choc involontaire rpand votre boisson sur la nappe, cette libation fortuite vous promet encore une anne de prosprit. Il faut aussi avoir soin, ce jour-l, de ne rien laisser sortir de sa maison, ni provisions, ni cadeaux, avant d'avoir reu quelque chose d'un voisin. Nanmoins, si ce voisin est une voisine, il reste quelque doute sur l'efficacit de la bonne chance. Qu'y t-y qu'elle me veut donc, c'telle-l? Y tot ben la poune qu'elle veune la premire? disent les paysans. On prtend enfin que le matin du jour de l'An, si vous russissez glisser votre aumne dans la sbile ou le chapeau d'un pauvre avant qu'il vous ait demand la charit, il n'y aura pour vous, durant l'anne qui s'ouvre, que joie, sant, richesse, satisfactions matrielles et morales de toute sorte. Et donc voil mes lecteurs prvenus. Je leur ai donn, d'aprs les vieux fatuaires du pays de France, les recettes les plus efficaces pour acheter peu de frais une anne pleine de bonheur. Recettes S. G. D. G., bien entendu. La premire condition pour qu'elles russissent, c'est d'avoir la foi. Qu'ils tchent de l'acqurir, s'ils ne l'ont dj. La croyance dans le bonheur venir, a dit un philosophe, c'est plus que la moiti du bonheur prsent. _Les Rois._ Tout au commencement du sicle, un savant astronome de l'Observatoire d'dimbourg, le docteur Andersen, dcouvrit dans le ciel une nouvelle toile qu'on n'avait point signale encore, qui se mit grossir peu peu jusqu'aux proportions d'une constellation de la deuxime grandeur, puis s'enfona dans les espaces et s'y vanouit insensiblement. Le professeur Anderson pensait n'avoir affaire qu' un vulgaire satellite de Perse. Erreur! s'cria le professeur Tuttle, de Newhaven. J'ai observ aussi celle que vous nommez une Persde et que vous prtendez n'tre jamais apparue aux hommes. Erreur, six fois erreur! Vous dis-je. Mes calculs m'ont permis de retrouver dans l'phmre visiteuse une vieille connaissance de nos pres, l'toile mme qui guida vers Bethlem les mages de la Chalde, qui reparut en 316, en 633, en 950, en 1267, et que Tycho-Brah, pour la dernire fois, observa en 1584. L'intervalle requis pour la rapparition priodique de l'toile est de 317 ans. Ajoutez 317 1584, vous obtiendrez 1901. Ce qu'il fallait dmontrer... Qui avait raison, du professeur Tuttle ou du professeur Anderson? Et, tout de mme, si 'avait t M. Tuttle! S'il tait vrai que nos regards, aprs vingt sicles couls, eussent pu contempler cette douce annonciatrice des temps nouveaux! Comme nous l'eussions avidement cherche dans le ciel, pieusement salue entre toutes ses soeurs! Mais M. Tuttle ne nous a communiqu sa dcouverte qu'aprs coup et quand l'toile des mages s'tait vanouie. Lgende ou vrit, nous ne saurons jamais ce qu'il en fallait penser exactement... C'est en commmoration de cette apparition de l'toile aux rois mages, Balthazar, Melchior et Gaspard, et de la visite qui s'ensuivit aux lieux solenniss par la naissance de Jsus, que l'glise a institu la fte de l'piphanie, ainsi nomme des deux mots grecs: _pi_ (sur) et _phani_ (rvlation). Dans le langage courant on l'appelle la Fte des Rois, et vous savez de quelle aimable crmonie elle est le prtexte aujourd'hui encore. table, au dernier service, on apporte une norme galette dont les morceaux sont rpartis la ronde entre les convives de tout ge. Celui qui trouve la fve dans sa part est proclam roi, et, pour clbrer cette royaut phmre, l'assistance se lve en criant: _Le Roi boit!..._ On a dit de la galette piphanique qu'elle dfiait tous les changements de rgimes et les pires bouleversements sociaux. C'est ainsi qu'en 93 les ptissiers de la Rvolution ne se laissrent pas embarrasser par la chute de la royaut: en guise de galette des rois, ils fabriqurent seulement des galettes de la Libert. De nos jours mme, o les vieilles traditions s'abolissent, les galettes piphaniques font encore l'objet d'un commerce lucratif. Mais les ptissiers n'en ont plus le monopole; les boulangers en fabriquent galement, qu'ils offrent en trennes leurs clients de l'anne. Il n'y a qu'une petite modification la classique galette de jadis, et c'est que la fve y est remplace par une poupe de porcelaine. Je ne sais pas si nous avons beaucoup gagn au change, mais je sais qu'il est des mchoires qui cette substitution n'a pas laiss de causer certaines disgrces imprvues. Un boulanger, qui je faisais part de mes scrupules, me disait qu'on s'y tait dcid pour viter toute espce de fraude: il parat qu'au temps de la fve certains convives peu dlicats prfraient avaler sans rien dire ce gros lgume indigeste et se drober aux charges d'une royaut dispendieuse. [Illustration: LE CORTGE DES ROIS MAGES. Fresque de Bennozo Gazzoli (1420-1498) dans la chapelle du palais Riccardi, Florence.] Si telle est la raison vritable du changement, je me demande de quoi se mlent les ptissiers et boulangers. C'est prendre bien souci de nos intrts que de substituer, sans que personne l'ait rclam, l'innocente fve de jadis un petit baigneur qui craque sous la dent quelquefois, mais quelquefois aussi disparat sans dire gare dans notre intestin menac par lui d'une fcheuse appendicite. Les campagnes, sur ce point, sont restes autrement fidles l'usage. Je vous contais plus haut l'odysse de ces petits mendiants chanteurs de Nol qui s'en vont par les routes, en Bretagne, chantant l'_Aguil_ aux portes des mtairies. L'piphanie a aussi sa chanson spciale. Mais on ne la chante plus gure, ma connaissance, que dans l'Orne, la Seine-Infrieure et les Ardennes: c'est la chanson des _Evangueus_. Donnez, donnez la part Dieu: Nous vous dirons les _Evangueus_, Les _Evangueus_ de Notre-Seigneur. Je l'ai vu vif, je l'ai vu meurt (mort), Dessus la croix, ce roi fidle, Qui nous claire trois chandelles... Les _Evangueus_, c'est--dire les vangiles (primitivement _evangeles_),--souvenir du temps o les quteurs de la part Dieu taient de pauvres rcollets qui, en change de l'aumne reue, s'asseyaient la mense hospitalire du donateur et y rcitaient ce chef-d'oeuvre de posie narrative qu'on appelle les vangiles apocryphes... Bien entendu, la chanson des _Evangueus_ a le mme objet que l'_Aguil_: savoir d'apitoyer les htes de la maison, d'obtenir d'eux quelque menu cadeau, oranges, chtaignes, ptisserie bon march. L'aumne se fait sur le pas de la porte: il n'y a que dans les Ardennes o les chanteurs d'_Evangueus_, fidles de mystrieuses observances, pntrent l'intrieur des maisons, prennent une braise dans le foyer et la jettent terre pour purifier le sol. [Illustration: LE JOUR DES ROIS: LA PART DES PAUVRES.] M. H. du Plessac a racont quelque part qu'au XIIIe sicle, la veille de l'piphanie, les chanoines de chaque chapitre lisaient l'un d'eux, auquel ils dfraient le titre de roi. Revtu de sa plus riche dalmatique, l'lu, le lendemain, une palme pour sceptre, prenait place dans la cathdrale sous un dais de drap d'or. Trois chanoines sortaient alors de la sacristie, le front ceint de couronnes. L'un tait habill de blanc, l'autre de rouge, le troisime de noir. Un diacre, prcdant les trois mages, portait au bout d'une perche cinq chandelles allumes qui figuraient l'toile miraculeuse... Mais voici dans le mme genre quelque chose de plus touchant, et qui nous est rapport par l'auteur de la _Vie de Louis III, duc de Bourbon_: Le saint jour de l'piphanie, en souvenir de la visite rendue la crche par les bergers et les mages, ce prince lisait pour roi un enfantelet de huit ans, le plus pauvre qui se trouvait dans la ville. Il le faisait revtir d'un habit royal et servir en crmonie par ses propres serviteurs. Le lendemain, l'enfant mangeait encore la table du prince; puis le matre d'htel faisait une collecte en sa faveur auprs des convives. Le duc Louis donnait de sa poche quarante livres, les chevaliers de son entourage un franc chacun, et les cuyers un demi-franc: on recueillait ainsi environ cent livres que l'on remettait au pre et la mre du petit roi pour que leur enfant ft lev aux coles. Les princes et les chapitres de chanoines n'lisent plus de rois; mais la coutume des chandelles des Rois est demeure, au moins en Normandie, o les piciers les dbitent la jeunesse par _creuilles_ ou grappes de douze. Bien curieuse, par parenthses, la destination de ces chandelles piphaniques, barioles comme au XVIIe sicle, et que, dans les petits mnages d'ouvriers et de boutiquiers, les enfants font lgrement goutter sur une assiette plate, puis qu'ils disposent en couronne dans leur suif et qu'ils campent enfin sur la table aux regards bahis de la maisonne! Cela ne vaut pas la clart d'un lustre lectrique, dit M. Noury. N'importe! On tire aussi bien la fve chez les humbles que chez les riches, et le bezot de la famille prend autant de plaisir se glisser quatre pattes sous la table pour rpondre au _Phoebe Domine, pour qui?_ et rpartir ainsi, au hasard de ses affections candides, chaque morceau de la galette des Rois, sans oublier la part Dieu rserve l'indigent qui heurtera le premier aux volets... Les indigents, on les accueillait et on les accueille encore partout avec une faveur spciale le jour des Rois. Mais, Saint-Pol-de-Lon (Finistre), jusqu'en ces derniers temps, ils taient vraiment des privilgis. Chaque anne, la veille de l'piphanie, cette ravissante et archaque petite cit voyait s'avancer dans ses rues un cheval dont la tte et les crins taient orns de gui, de lauriers et de rubans. Conduit par un pauvre de l'hospice et prcd du tambour de ville, il tait escort de quatre notables, deux marguilliers et deux membres du bureau de bienfaisance, et s'arrtait devant chaque seuil pour recevoir les dons en nature ou en argent. Pain, viande, ctes de lard, bouteilles, s'entassaient dans les deux paniers fixs son bt et qui avaient la forme de mannequins couverts d'un drap blanc. Chacun donnait selon ses moyens, mais tout le monde donnait et, chaque nouvelle munificence, dit Paul de Courcy, la foule d'enfants et d'oisifs qui accompagnait ce bizarre cortge rptait la clameur traditionnelle: _Inguinan! Inguinan[4]!_ [Note 4: Variante d'_Aguil_.] Un arrt municipal du maire Drouillard mit fin brusquement, en 1885, la curieuse promenade de l'_Inguinan_. Ainsi meurent les vieux us, frapps souvent par ceux qui devraient s'employer le plus les faire respecter. Mais je ne voudrais pas que cette causerie piphanique se termint sur un ton de _de profundis_. Laissez-moi donc, pour finir, vous conter une historiette qui, la premire fois que je l'ous, me parut pleine de saveur. Mon ami Frdric Le Guyader en ferait un petit pome dlicieux, et c'est un sujet o il dploierait tout l'aise sa verve incomparable de _marvailler_, d'humoriste armoricain. Je ne sais o la scne se passe, si c'est au bord de l'Aulne, de l'Odet ou du Guer. Tant y a qu'au long d'une de ces rivires habitaient jadis un vieil homme et une vieille femme. L'homme s'appelait simplement Fanch et sa femme Katec. Je vous ferai cependant remarquer que les femmes qui portent ce dernier prnom en Bretagne passent gnralement pour de fines commres et qui n'ont pas leur langue dans leur poche. Fanch et Katec tiraient les Rois. Le gteau coup, les parts distribues, c'est au bonhomme qu'choit la fve. Il la montre triomphalement Katec; mais celle-ci, qui tait de mchante humeur, se refuse crier: Le roi boit! Colre du mari qui s'emporte et bat sa moiti comme pltre; pleurs et sanglots de la femme qui s'chappe en disant qu'elle va se jeter dans la rivire. [Illustration: LA PROMENADE DE L'INGUINAN SAINT-POL-DE-LON.] A tes souhaits! rplique le bonhomme qui se colle tranquillement au coin de son feu, bourre sa pipe et l'allume. C'est qu'au fond il pensait bien que Katec tait trop bonne chrtienne pour mettre sa menace excution. Mais, l'heure passant et Katec ne reparaissant point, il commence s'inquiter, se dit que Katec n'avait peut-tre pas parl en l'air, et le voil qui court tout d'une traite la rivire, o la premire chose qu'il aperoit, flottant sur l'eau, c'est la coiffe de la malheureuse. Plus de doute! s'crie-t-il, ma pauvre femme s'est noye... Il veut au moins tout tenter pour la repcher et la rappeler la vie, si, d'aventure, la mort n'avait pas encore fait son oeuvre; et, le temps de se dshabiller, il est dans l'eau jusqu'au cou. Brrr! mes enfants, quel bain! Il gelait pierre fendre; la rivire charriait des glaons; une lune narquoise clairait la scne, et le bonhomme cherchait toujours. Peine perdue! Le pauvre Fanch se dsesprait et, aprs un dernier plongeon, il allait renoncer ses recherches, quand il entendit derrire lui des Ah! Ah! et des rires. Il se retourne, stupfait, et reconnat sa femme qui, tranquillement assise sur une souche, le considrait de la berge avec satisfaction. Maintenant, dit Katec, je veux bien crier: Le roi boit! _Masques et Travestis._ Mardi gras, ne t'en va pas, J'ferons des crpes, j'ferons des crpes. Mardi gras, ne t'en va pas, J'ferons des crpes et t'en auras!... Vous connaissez le refrain: il est vieux comme les rues et toujours de circonstance aux jours de frairie qui prcdent l'entre en carme. Dans la pole, o le beurre rissolle avec un bruit de crcelle exaspre, l'habile mnagre fait sauter la pte de farine, mle des jaunes d'oeufs et trempe de lait pur. Les crpes sont le mets particulier des jours gras, comme la galette est la friandise de Nol et de l'piphanie. On les sert chaudes sur la table de famille, plies en quatre, dores et fleurant bon. Mais le lendemain, refroidies, elles font encore dans le caf ou le th un manger dlicieux. Il faut seulement veiller ce que la pte soit lgre et bien cuite. Les meilleures crpes ont la couleur de l'acajou verni et ne psent pas plus qu'une dentelle... Un pote breton bien oubli aujourd'hui et qui eut son heure de demi-clbrit, Stphane Halgan, a consacr tout un pome la louange des crpes. Un jour qu'il flnait sur les bords de l'Odet, non loin du Marhallac'h, l'orage le surprit et le fora de chercher un refuge dans une chaumire voisine: Attendant que le ciel ft au moins devenu Calme, sinon sans voile, Je voyais prs de moi la servante au bras nu Faisant fumer la pole. La pte s'talait; son flot moins transparent S'arrondissait en crpe, Et le gteau cuisait, cuisait en susurrant Ainsi qu'un vol de gupe... Lorsque la crpe tait bien blonde d'un ct, D'une batte lgre, Voici qu'un tour de main leste et prcipit La tournait tout entire. Cette gymnastique culinaire finit par intresser le visiteur. Il s'enquit des lments qui entraient dans la confection de ces fines galettes, du mode de battage et du degr de cuisson qu'il y fallait, et, l'orage pass, le ciel rassrn, il composa son pome en regagnant les berges de l'Odet: les crpes avaient trouv leur Homre. Leur Homre, mais non leur Hsiode: Halgan est muet sur l'origine des crpes. Je ne suis gure plus savant que lui l-dessus. Je ne sais mme pas avec prcision pourquoi les crpes sont la friandise des jours gras. Peut-tre,--mais ce n'est qu'une hypothse,--parce que le carnaval est le fourrier du carme. _Caro vale!_ Adieu la chair! Et, en attendant, on se rue en cuisine et, par trois jours de vie copieuse, on tche se munir en vue des mortifications et des jenes du saint temps. La prcaution n'est pas nouvelle. Un cartulaire du XIIe sicle dit qu' Pronne les chanoines de la collgiale de Saint-Fursy tenaient, le mardi de la Quinquagsime, un _past_ ou festin solennel. Et l'on sait que, dans les moindres hameaux du Berry, la promenade du boeuf _vill_ ou _viell_, ainsi nomme parce qu'elle se faisait au son des vielles, tait l'annonce de grandes rjouissances culinaires. [Illustration: LES CRPES DU MARDI GRAS.] Mais ces innocentes rfections sont loin d'tre particulires au carnaval. Ce qui le distingue entre toutes les ftes profanes de l'anne, c'est qu'il est un prtexte dguisements et mascarades. La coutume date de loin. Sans remonter jusqu' la fte juive des _phurim_, aux _anthestries_ athniennes, aux _lupercales_ et aux _saturnales_ des Romains, il suffit de rappeler que ds le Ve sicle les conciles et les crivains ecclsiastiques reprochaient nos pres de gter le plus beau des ouvrages de Dieu en le transformant, durant les jours gras, soit en btes sauvages et domestiques, telles que veaux et faons de biche, soit en monstres et larves de leur faon. Ces graves avertissements restrent lettre morte. Les mascarades se multiplirent. On a gard le souvenir des ftes des fous et de l'ne qui se donnaient au moyen ge. Philippe le Bel se plaisait fort la joyeuse procession du renard. Charles VI parut la cour sous un costume de sauvage; le feu prit ses fourrures et il faillit brler vif. Isabeau de Bavire osa figurer en faon de syrne, nue jusqu' mi-corps, dans un divertissement de mardi gras. Le synode de Rouen arrta un moment ces scandales. Mais ils reprirent de plus belle sous le rgne de Franois Ier. Les dames de la cour avaient adopt, pour garantir leur teint des injures de l'air, des loups de velours noir, doubls de taffetas blanc, qu'on fixait dans la bouche l'aide d'un fil d'archal termin par un bouton de verre. Les seigneurs les imitrent, et les abus furent tels que le Parlement se dcida, en 1535, faire enlever par ministre d'huissier tous les masques qui se trouvaient chez les marchands. On ne les tolra dans les rues qu'en temps de carnaval. Mais cette prohibition n'eut pas de longs effets. Henri III rappela les masques exils et leur rendit la vogue. [Illustration: LA FABRICATION DES MASQUES ET FAUX NEZ: L'ESTAMPAGE.] Vint Henri IV; la cour mit plus de retenue ses plaisirs, mais sans abandonner la mode des dguisements. cette poque, le quartier gnral des masques tait dans la rue Saint-Antoine. C'est l que Mardi-Gras-Carme-Prenant tenait ses assises solennelles. Le XVIIIe sicle n'eut garde de les supprimer. Paris n'tait plus qu'une vaste mascarade. Le rgent donnait le ton, le peuple faisait chorus. La dernire de ces mascarades fut celle de 1788. On entrait dans la Rvolution. Le carnaval fut proscrit comme attentatoire la dignit humaine, et l'on peut noter que c'est l'une des rares fois o les pres conscrits de la Convention se soient trouvs d'accord avec les Pres de l'glise. L'interdiction dura jusqu'au Directoire, o elle fut leve. Aussi le carnaval de 1799 eut-il un clat extraordinaire. Tout le monde voulut se masquer, dit M. Henri Carnoy, et les fabriques de masques, loups et costumes de dguisements, travaillrent nuit et jour pendant plus de trois mois. Ce fut cette anne-l que l'italien Marrassi tablit Paris la premire fabrique de faux visages qu'on y ait cre. De nos jours, le carnaval, rduit des distributions de _confetti_ et de serpentins, est en pleine dcadence. Sous Louis-Philippe et pendant le second Empire, Paris eut encore sa descente de la Courtille et sa promenade du boeuf gras. Les organisateurs de la fte se recrutaient parmi les inspecteurs de la boucherie; les frais taient couverts par des souscriptions et des dons. Quant au personnel de la mascarade, il se composait presque exclusivement de garons bouchers. L'Empire permit la troupe d'entrer dans la composition du cortge. Aprs sa promenade traditionnelle sur les boulevards, la cavalcade pntrait dans la cour des Tuileries et dfilait devant l'Empereur. Paris n'a plus de boeuf gras et la descente de la Courtille se rduit quelques masques crotts qui promnent sur nos boulevards des panaches mlancoliques et de lamentables justaucorps. La vogue mme des _confetti_ et des serpentins commence bien s'attnuer. C'est M. Lu, rgisseur du Casino de Paris, qui le premier, en 1891, cherchant une attraction pour les bals de l'tablissement auquel il tait attach, eut l'ide de remplacer par du papier inoffensif les cuisants _confetti_ de pltre dont on se bombarde en Italie. cet effet, il chargea son pre, ingnieur Modane, de lui envoyer une certaine quantit de ces petits rsidus de forme ronde enlevs des feuilles de papier que l'on perce pour l'levage des vers soie. Ainsi naquit le _confetti_ parisien. Son succs fut norme. Des tablissements publics, l'invention gagna la rue; tout le monde s'en mla. Ce fut une vraie folie. Qui n'a vu, le lendemain du Mardi Gras et de la Mi-Carme, les chausses couvertes d'une bouillie polychrome de quinze vingt centimtres d'paisseur? Il ne se dpense pas, Paris, en une seule journe de carnaval et pour peu que le temps soit beau, moins d'un million de kilos de ces minuscules projectiles. Quant aux serpentins, il faut renoncer tout de bon compter les kilomtres et les myriamtres qui s'en droulent. Si le _confetti_ n'est pas autochtone, et s'il est permis de ne voir en lui qu'une contrefaon du _confetti_ transalpin, il n'en est pas de mme du serpentin ou spirale qui est une invention exclusivement parisienne. Chose curieuse, cette invention remonterait la mme anne que celle des _confetti_. On l'attribue un jeune employ du bureau 47 des tlgraphes de Paris. Les inventeurs sont modestes. Celui-ci n'a pas dit son nom. Tout ce que l'histoire sait de lui, c'est qu'il imagina de lancer sur la foule, du haut d'un balcon, des rouleaux de papier bleut destin au tlgraphe Morse. Il n'avait pas pris de brevet pour sa dcouverte, sans quoi il serait aujourd'hui millionnaire. Paris fut tout de suite fou des serpentins comme il l'avait t des _confetti_. Le carnaval parisien leur dut un bref renouveau. Puis la satit est venue. Nous revoil au mme point qu'avant. Mais, en province et dans quelques villes de l'tranger, le carnaval a conserv un certain clat. On a mille fois dcrit les carnavals de Nice, de Rome et de Venise, et nous n'y reviendrons pas. Celui de Venise excde d'ailleurs toutes proportions. Il ne dure pas moins de trois mois et tout le monde y porte le masque. Les chars et les gondoles circulent en musique; les _confetti_ et les _coriandoli_ pleuvent comme mitraille; princes, artisans, chacun participe la folie gnrale. Nous n'allons point, chez nous, ces excs. Notre carnaval a l'haleine courte et dure au plus jusqu'au mercredi des Cendres. On cite celui de Nantes comme un des plus amusants; c'est, dans la rue Graslin, un dfil ininterrompu de voitures et de chars splendidement dcors, et la bataille, assez chaude, s'y livre coups d'oranges et de mandarines. Mais il n'y a rien l de bien caractristique. Tout au contraire, Arles et dans les environs, le mardi gras prte une crmonie intressante qu'on appelle _la Morisque_ et o les figurants, costums l'orientale, excutent avec des sonnettes la danse sarrasine des pes. En Bourgogne, le dimanche gras donne lieu au baptme du seigneur Carnaval, immense mannequin de paille enguirland et enrubann, qu'on promne en palanquin dans les rues et qu'on brle vif, le mardi soir, sur un bcher de sarments. [Illustration: LE CARNAVAL PARIS: LE CHAR DE LA REINE DES REINES.] Cette coutume, il est vrai, se retrouve un peu partout. Carnaval ou Carme-Prenant, suivant qu'on l'appelle de l'un ou l'autre nom, est flamb ou jet l'eau avec accompagnement de lamentations grotesques. Il y a bien quelques variantes au programme. C'est ainsi qu'en Bohme on figure messer Carnaval au moyen d'une vieille basse qu'on recouvre de draps blancs et qu'on porte en terre au son des violes et des fifres. Dans le Jura, on se passe mme de personnage. Le dimanche qui suit le carnaval s'appelle dimanche des _Bures_, ou des brandons: on dresse d'immenses bchers de sapin sur le haut des montagnes et on danse tout autour la nuit tombante. Une coutume plus curieuse encore est celle de nos paysans de Touraine: quand un jeune homme dsire se faire agrer d'une jeune fille, il porte ses parents, le jour du mardi gras, un gigot envelopp d'une serviette blanche. Si la jeune fille agre l'hommage, elle retourne son prtendu la queue du gigot enguirlande de rubans et de fleurs, et l'on clbre le soir mme les fianailles des amoureux. Autre crmonie originale, connue sous le nom de _scie d'Harfleur_ et qui se droulait au Havre, dont Harfleur n'est distant que d'un ou deux kilomtres: une cavalcade partait de cette dernire ville, conduite par une faon de monarque burlesque tenant la main un sceptre qu'on appelait, je ne sais pourquoi, _bton friseux_. Derrire lui, dit Prosper Legros, s'avanaient deux hommes costums d'une manire bizarre, qui portaient en triomphe une scie bariole de rubans. La mascarade pntrait au Havre, rendait visite au maire, au commandant de la place et aux principales autorits, et, chacune de ces stations, elle chantait une chanson de circonstance et donnait la scie baiser. La crmonie datait de si loin, son origine tait si ancienne, qu'on en avait oubli la signification. Il n'est pas jusqu' la svre et croyante Bretagne qui ne se laisse aller aux sductions du carnaval. Carme-Prenant y porte le nom de Meurlaj ou Morlaj, autrement dit Boule-de-Graisse ou Mer-de-Suif. Comment serait-on mlancolique avec un nom pareil? Un quatrain l'affirme: _Meurlaje a zo eur paotr ge! Me garche e badfe bemde Hag an eost diou wech ar bla, Goul Mikel bep seiz bla._ Meurlaj est un gai luron! Je voudrais qu'il revnt tous les jours, et le temps de la moisson deux fois l'an, et la Saint-Michel (poque du terme) une fois seulement tous les sept ans. Comme pendant au carnaval breton, voulez-vous connatre un mardi gras cosaque? La scne est d'ordinaire dans une grange, o, harnachs de grelots et d'oripeaux, jeunes et vieux se livrent un galop effrn en chantant une de ces _doumskas_ populaires dont le grand compositeur russe Glinka n'a pas ddaign de s'inspirer: Le vent siffle dans les bois. Il pleut, mais des chants s'lvent dans la nuit. La ronde tourbillonne. Demain est au jene et la prire; Aujourd'hui est la joie. Vive le carnaval! On s'explique moins que les Arabes, qui n'ont pas, malgr le Rhamadan, l'excuse de nos quarante jours d'abstinence, aient prouv le besoin de faire carnaval, comme on disait au XVIIe sicle. Qui se douterait, lisons-nous chez un explorateur, M. Bache, qu' l'extrmit du Sahara algrien on dt trouver nos coutumes des jours gras? Il en est ainsi pourtant. Hommes et femmes se dguisent l'envi, et cette mascarade gnrale, monte sur des chameaux, court pendant sept jours et sept nuits les rues et les marchs d'Ouargla. Ce n'est point l une importation franaise; la coutume existe de temps immmorial. Nul doute cependant qu'elle ne disparaisse un jour o l'autre, comme notre propre carnaval. Les vieilles coutumes s'en vont, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on l'observe. La disparition de celle-ci ne nous inspirera d'ailleurs qu'un regret mdiocre; ces folies, souvent licencieuses, trahissent plus de fatigue que de vritable gaiet. Sommes-nous trop vieux pour nous y plaire ou n'est-ce point qu'elles avaient pour condition mme les mortifications du saint temps, auxquelles si peu de gens se soumettent encore? Les jours gras supposent des jours maigres, et qui mange et boit tout son saoul pendant le Carme ne sent plus la ncessit de se fortifier contre l'abstinence par une indigestion pralable. Mardi Gras est mort. Sa femme en hrite D'une cuillre pot Et d'une vieille marmite. Chantez haut, chantez bas: Mardi Gras n'reviendra pas. _Pques._ Chez nos amis les Russes, la fte de Pques pourrait s'appeler aussi bien la fte du Baiser. Il est d'usage qu'on embrasse ce jour-l, n'importe o et quelle heure, la premire personne qu'on rencontre. Le tzar lui-mme, en sortant de sa chambre, minuit sonnant, pour se rendre l'glise, donne le baiser de paix la sentinelle qui veille devant sa porte. Dans les rues, les cochers descendent de leurs siges pour accoler le premier passant qui se prsente, que ce soit un grand seigneur ou un simple _moujik_ comme eux. Et la cordiale crmonie se renouvelle l'intrieur des chteaux ou dans ces magnifiques htels qui longent la perspective Newski: une certaine heure de la journe, tout le personnel du chteau ou de l'htel, domestiques, serfs de la glbe, vieux bergers au casaquin de laine, pntre dans le grand salon du logis pour recevoir le baiser des matres. _Christos voskrest!_ Christ est ressuscit! disent-ils les uns aux autres. Mais il ne ressuscite pas le mme jour pour tous les hommes, cause de la diffrence des calendriers. Le concile de Nice a pourtant dtermin ds 325 l'poque o Pques doit tre clbr. Trois conditions sont requises: la fte doit venir aprs le quatorzime jour de la lune pascale; elle doit concider avec le jour de l'quinoxe ou suivre ce jour, que le concile a fix sans modification possible au 21 mars; il faut enfin qu'elle ait lieu un dimanche. Le comput ecclsiastique a t tabli pour rgler officiellement la date annuelle de cette grande fte religieuse. Il rgle du mme coup celle du dimanche des Rameaux, qui la prcde de huit jours et qui porte encore dans le peuple le nom de Pques fleuries, par allusion aux perches garnies de fleurs qu'on mlait jadis aux branches de laurier, d'olivier ou de gui, destines tre bnites par l'officiant. Notons en passant que quelques villes de France, notamment Arcachon, continuent piquer des roses au milieu des rameaux. C'est d'un effet charmant. L'anne civile commena pendant longtemps Pques. C'est en 1564 seulement qu'un dit de Charles IX recula l'ouverture de l'anne au 1er janvier. Elle avait vari jusqu'alors et avait t tantt fixe Nol, tantt au 1er mai, et enfin Pques sous les rois de la troisime dynastie. L'dit de Charles IX ne laissa pas de rencontrer certaines rsistances. On continua de se souhaiter la bonne anne le jour de Pques. Cet usage tait courant jusqu' la fin du XVIIe sicle, et, aujourd'hui encore, il s'est conserv dans quelques cantons du midi de la France. Peut-tre mme est-ce la persistance de cet usage que nous devons les oeufs de Pques, qui sont comme une variante des trennes et qui s'offrent, d'ailleurs, avec le mme crmonial. [Illustration: PQUES-FLEURIES ARCACHON.] Quelle est leur origine? Je ne sais trop. Les savants ergotent et, grand renfort de textes, cherchent dmontrer que l'oeuf est ici un symbole et qu'il y faut voir l'image en raccourci de la cration du monde. Une explication plus simple nous est donne par les lgendaires. Aux temps primitifs de l'glise, disent-ils, il tait interdit de manger des oeufs en carme. Les poules persistant pondre, force tait bien de les laisser faire. Mais, au lieu de confier les oeufs la pole, on les serrait prcieusement dans une rserve et, le vendredi ou le samedi saint, on allait l'glise les faire bnir: ils figuraient le dimanche suivant au menu familial, entre le pot-au feu et la tarte monte. Quoi qu'il en soit de cette explication, il est certain qu'au moyen ge dj on changeait de voisins voisins des oeufs de Pques teints en rouge ou en bleu et que ces petits cadeaux passaient aussi bien que les ntres pour entretenir l'amiti. Dans certaines familles, on allait jusqu' les dorer. D'autres les faisaient peindre par de vrais artistes. L'usage s'en maintint bien aprs le moyen ge, et l'on montrait il y a peu de temps, parmi les curiosits du muse de Versailles, deux oeufs de Pques peints et historis par Lancret et Watteau pour Mme Victoire, fille du roi Louis XV, qui ils furent offerts. Combien diffrents, les oeufs de Pques d'aujourd'hui! Et, d'abord, ils n'ont plus des vrais oeufs que l'apparence; ils sont en sucre ou en chocolat, et beaucoup, par leurs proportions gigantesques, seraient dignes d'avoir t pondus par cet oiseau Rock des _Mille et une Nuits_ qui, de ses ailes ouvertes, couvrait tout un pan du ciel[5]. Si fastueux et si normes soient-ils, j'ai le mauvais got de n'admirer que mdiocrement ces tours de force de la ptisserie moderne et, tant faire que de convertir les oeufs en friandises, je n'hsite pas leur prfrer les simples oeufs surprise dont le fin gourmet Charles Monselet copia jadis la recette sur un viandier du chteau royal de Marly: [Note 5: On en fait mme en ivoire comme celui qu'un riche ngociant de Chicago offrit rcemment sa femme. Il mesurait prs d'un mtre de circonfrence et contenait un second oeuf qui, celui-l, tait musique et jouait automatiquement le _Yankee Doodle_. Cette merveille bien amricaine avait cot la bagatelle de vingt mille dollars. Encore tait-elle infrieure en magnificence l'oeuf de Pques qu'une grande dame de la cour offrit au tsar Alexandre II; tout en or massif, il avait un pied de haut; les sept pisodes de la Passion taient gravs sur sa coque, et l'intrieur de celle-ci tait occup par un rubis taill en forme de coeur et enchss de diamants.] Prenez douze oeufs de belle prestance; faites chacun deux petits trous aux extrmits; passez par un de ces trous une paille pour crever le jaune; videz vos oeufs en soufflant par un des bouts; mettez vos coquilles dans de l'eau pour les rincer; gouttez-les et faites-les scher l'air; dlayez de la farine avec un jaune d'oeuf pour boucher un des trous de vos coquilles; les ayant bouches, laissez-les scher et remplissez-les de crme au chocolat, ou au caf, ou la fleur d'orange, ou la vanille; cet effet, servez-vous d'un trs petit entonnoir; bouchez les trous de ces coquilles; faites-les cuire pleine eau chaude (sans les faire bouillir); supprimez la pte des deux bouts de ces oeufs; essuyez-les et servez sous une serviette plie pour entremets. Voil une recette de dlicat ou je ne m'y connais plus. Elle n'est gure complique de surcrot. Je la recommande mes lectrices; mais, pour que la surprise ait son plein effet, il importe qu'elles n'oublient point de placer les coquetiers sur la table. Vous voyez, cette fois, le coup de thtre! Et, puisque je parle de coup de thtre, comment, en ce jour tout imprgn de surnaturel, ne pas donner un souvenir mu ces chres cloches de Pques dont le retour fait chaque anne l'merveillement des bbs, guettant, les yeux en l'air, le passage des voyageuses aux robes d'airain? Connaissez-vous la lgende des cloches de Pques? Elle a t conte fort joliment dans la _Tradition_ par M. Henry Carnoy, et je voudrais vous la conter aprs lui en l'abrgeant un peu. Donc, chaque anne, le jour du jeudi saint, aux sons du _Gloria_, toutes les cloches de la chrtient s'envolent vers Rome. Sitt parties, sitt rendues. Leur essaim s'assemble au-dessus de la Ville ternelle, et, trois heures de l'aprs-midi, l'heure o le Christ expire, elles font entendre un funbre lamento. Quand les tnbres couvrent la terre, le dernier pape entr au ciel descend et bnit les cloches. C'est alors une allgresse gnrale: des bruits argentins, pareils des rires, s'chappent des plus grosses campanes; les ailes des mtalliques voyageuses battent d'une fivre d'attente, si vive est leur hte de retourner au clocher natal o elles ramneront la joie et la vie. Mais toutes, hlas! n'ont pas cette bonne fortune. Il arrive qu' la bndiction pontificale quelques-unes ne sont pas touches de l'eau sainte. Malheur celles-l, car leur retour est plein de prils: Jsus est mort; les anges prient son chevet; ils ne peuvent veiller sur elles, et le diable, toujours aux aguets, en profite pour leur jouer mille tours pendables. Il lance leurs trousses son arme infernale; les monstres hurlants de l'rbe se prcipitent sur les pauvrettes, les cernent, les pressent, les bousculent et les culbutent parfois dans quelque lac ou dans un torrent. Tantt ils soulvent devant elles un brouillard aussi pais qu'une muraille afin qu'elles s'garent en route; tantt ils se roulent sur la neige des hautes montagnes et la font entrer en bullition: au milieu de ces vapeurs ardentes, l'airain menace de fondre. C'est ainsi que plus d'une a rendu le dernier soupir. [Illustration: LES oeUFS DE PAQUES LA DEVANTURE D'UN CONFISEUR.] Telle est la lgende des cloches de Pques, et j'en sais peu d'aussi jolies et qui veillent en nous de plus aimables souvenirs. Cloches qui courez au ras des prairies, Cloches qui frlez la cime des bois, Sur l'aile d'argent de vos sonneries Emportez mon me au ciel d'autrefois! Cette fte de Pques, o tout s'unit pour l'allgresse des hommes, o la joie de la rsurrection du Sauveur s'ajoute le sentiment d'on ne sait quel renouveau du coeur et de l'esprit, soulags enfin des pieuses angoisses de la semaine sainte, o la nature elle-mme, frmissante et lgre, semble prendre sa part du bonheur universel, c'est bien, comme le veut la liturgie, la fte des ftes, le triomphe des triomphes. _Christos voskrest!_ Christ est ressuscit,--et avec lui le sourire et l'espoir de ce pauvre globe terraqu. _Le joli Mai._ Joli mois de mai, quand reviendras-tu? Le voil revenu, gai, lger, pimpant comme un page. Il sourit et tout rit autour de lui. Ce mois de mai est vraiment le triomphe du printemps. Avril et mars gardent je ne sais quoi d'quivoque; il n'y fait jamais si doux la veille qu'on ait pleine assurance de ne point grelotter le lendemain. Tout autre est mai. Les geles blanches et les giboules lui sont inconnues; il laisse ces tratrises ses voisins. L'air s'habille de clart; mille aromes y flottent, venus de la plaine et des bois: C'est comme un miel pars dans la lumire blonde, et tel est le charme de cette caresse printanire qu'il agit tout ensemble sur l'esprit, sur le coeur et sur les sens. Il parat qu'autrefois, dans un village des Hautes-Alpes, nomm les Andrieux, lorsque, aprs cent jours d'clipse, le soleil reparaissait enfin sur l'horizon, quatre bergers posts sur la place annonaient sa rsurrection au son des fifres et des cornemuses. Dans chaque mnage, dit un annaliste local, on avait confectionn des omelettes, et tous les habitants, leur plat la main, accouraient vers les sonneurs. Autour du plus g des habitants, dcor pour la circonstance du titre de vnrable, s'enroulait une farandole que les sonneurs conduisaient jusqu' un pont voisin. Le vnrable tenait son omelette leve au-dessus de sa tte; chacun dposait la sienne sur les parapets du pont; puis les danses commenaient jusqu' ce que le soleil et inond le village de ses rayons. Le cortge retournait alors dans le mme ordre sur la place et reconduisait le vnrable jusqu' sa porte. Chacun rentrait chez soi et l'on mangeait les omelettes en famille. Au soir, les jeux et les danses recommenaient et se prolongeaient bien avant dans la nuit. Voil, certes! une faon originale de clbrer le retour du soleil. Mais en quel pays le printemps n'est-il pas salu comme un bienfaiteur? Je me trouvais, certain jour d'avril, en Basse-Bretagne, dans un paysage qui m'est familier et que je ne reconnaissais plus: au lieu du joli ciel clair qu'est d'habitude le ciel des fins d'avril, de lourdes nues, pareilles des haillons et dans les dchirures desquelles le soleil avait bien de la peine glisser un rayon furtif, se tranaient lugubrement. La pluie tambourinait aux vitres, chasse par le vent du sud-ouest, ce terrible _Circius_ auquel l'empereur Auguste fit lever, dit-on, un autel dans les Gaules. Il arrivait sur nous de la mer, et le gmissement qui le prcdait avait quelque chose d'une plainte humaine. [Illustration: LA FTE DU RETOUR DU SOLEIL, DANS LES HAUTES-ALPES.] coutez! disaient les bonnes gens. C'est la plainte des _cririen!_ Ces _cririen_ sont les mes dvoyes des naufrags, des pauvres marins disparus dans la tourmente et dont les ossements rclament en vain la spulture. Et la plainte tout coup grossissait, s'enflait; de brves rafales couchaient les joncs du palus; la lande roulait comme une houle. Enfin le vent se dchanait librement, rgnait en matre sur tout l'espace, et son grand souffle perdu, forcen, ne cessait pas trois et quatre jours durant... Le mois de mai, s'il est bon prince, nous revanchera de ces msaventures. Il chassera les lourdes nues du surot, ramnera d'exil l'hirondelle, le rossignol, le loriot et le coucou, qui sont les quatre symphonistes du printemps, et refleurira la campagne dnude: Le mois de mai sans les roses, Ce n'est plus le mois de mai... Et, sans doute, aux portes de Paris, dans cette dlicieuse banlieue de la Muette et du Trocadro, au Bois et dans les fermes-modles qu'on y a tablies, nous reverrons encore, au petit jour, dfiler en cohorte presse les amateurs du lait de mai. C'est une coutume qui est demeure vivace au milieu de la ruine de tant d'autres. Le lait de mai, trait dans de grands bassins argents et vers tout mousseux, a une saveur, un parfum et, pour tout dire, une vertu qui ne se rencontre point ailleurs. Peut-tre, tout bonnement, doit-il cette supriorit incontestable l'absence d'lments htrognes, tels que la poudre d'amidon et l'eau de fontaine dont on l'additionne dans les villes. Au dire d'un vieux chroniqueur normand, c'est en Normandie mme qu'aurait pris naissance la coutume du lait de mai. Quand fut lev, en avril de l'anne 1418, le sige de Rouen, qui avait t marqu par une famine pouvantable, les survivants, affaiblis par une longue privation, se portrent en grand nombre vers les fermes des environs pour y boire le lait du matin, qu'ils prisaient plus ravigorant qu'un autre. Joignez que la marche et l'air vif leur aiguisaient l'apptit. Toujours est-il qu'ils se trouvrent fort bien de ce nouveau rgime. Et ainsi s'tablit de proche en proche l'habitude d'aller boire, au retour du printemps, la fine pointe de l'aube, le lait cumeux qui rit dans la bassine de mtal clair... On se lasse de tout, disait Virgile, sauf de comprendre. Mais qui s'est jamais lass du retour de la lumire, des oiseaux et des fleurs? La nature se rpte chaque anne, et, chaque anne pourtant, nos yeux et nos coeurs participent la joie de sa rsurrection. Qu'elle est belle, la terre, dans son antique nouveaut!... Ce matin, comme je courais les champs, j'ai surpris, l'angle d'un vieux mur ruin et tout rong de lierre, un mnage d'hirondelles. Les petits levaient dj la tte au bord du nid, cependant que le pre et la mre traaient de grandes paraboles dans le ciel et poussaient des cris aigus: il faisaient la chasse aux moucherons et, leur provision au bec, l'allaient porter aux petits. C'taient des martinets de rochers, de cette espce aux ailes longues et la queue en fourche qui est si commune dans tout l'Ouest et le Midi. Nos hirondelles de villes, qu'on distingue en _hirondelles de fentres_ et _hirondelles de chemine_, sont les cousines germaines de ces martinets; elles en diffrent un peu par la taille et la forme des pattes: mais les moeurs sont les mmes et l'instinct social galement dvelopp. Une hirondelle a-t-elle t prise au lacet ou s'est-elle blesse? Toutes se ligueront pour briser le lien qui la tient captive ou lui fournir la becque jusqu' sa gurison. Un fait de cette sorte est attest par divers chroniqueurs du XVIe sicle, qui en furent les tmoins. La scne se passait sur les toits du collge des Quatre-Nations, aujourd'hui Collge de France. Une hirondelle, dans une de ses caracoles aventureuses, avait ras de trop prs la fentre d'une mansarde et s'y tait pris la patte un lacet. Tous ses efforts n'aboutissaient qu' resserrer le lien. Elle se dbattait et poussait des cris d'appel. Ses soeurs l'entendirent et accoururent. Il y en avait bien un millier qui faisaient un gros nuage noir autour de la mansarde. Chacune, en passant, donnait un coup de bec au lacet. En moins d'un quart d'heure, la prisonnire fut dlivre. Les hirondelles sont comme les roses: on les a trop chantes. Thophile Gautier avait bien rajeuni le thme au moyen d'un ingnieux exotisme. Vous vous rappelez ses vers: L'une dit: j'habite un triglyphe, Au fronton d'un temple, Balbeck; Je m'y suspens avec ma griffe Sur mes petits au large bec. Celle-ci: Voici mon adresse: Rhodes, palais des Chevaliers; Chaque hiver ma tente s'y dresse Au chapiteau des noirs piliers. La troisime: Je ferai halte, Car l'ge m'alourdit un peu, Aux blanches terrasses de Malte, Entre l'eau bleue et le ciel bleu. Exquise fantaisie d'un vrai pote, mais qui n'a point prvalu contre le ridicule jet pour jamais sur ces fidles messagres du printemps par un stupide refrain de caf-concert: Ah! pour moi, que la vie serait belle Si j'tais _hi_, Si j'tais _rond_, Si j'tais _hirondelle_!... N'empche que, dans le fond du coeur, nous gardons une secrte tendresse pour ces charmants oiseaux qui sont, sur la grande page bleue du ciel, comme la signature multiplie du printemps, son souple et capricieux paraphe. Leur familiarit mme nous touche; leurs nids nous sont sacrs et semblent un prsage de bonheur pour les maisons o ils sont accrochs. Vous imaginez-vous ce que serait un printemps sans hirondelles? Il me semble qu'il manquerait quelque chose l'air, ce quelque chose qui est la vie et que le perptuel va-et-vient des hirondelles lui communique aux beaux mois... Celui-ci, de tous, est le plus riant: mois de promesses, mois d'esprances, o la fleur commence d'clore, o le fruit se devine, o les moissons pointent. D'o vient donc que les anciens le tenaient pour un mois nfaste, durant lequel il ne fallait rien entreprendre? Ne vous mariez pas en mai, disait Horace, sans quoi les flammes de l'hymen se changeraient bientt pour vous en torches funbres. Il y a comme un souvenir de cette superstition dans le proverbe: Noces de mai, noces mortelles. Dans beaucoup de nos campagnes encore, mais spcialement dans les Pyrnes, le pays de Gex et le Berry, les paysans vitent de se marier au mois de mai. Il en est de mme en Bretagne, o les mariages sont extrmement rares cette poque de l'anne. Un brave Kernvote, qui j'en demandais la raison, me rpondit que, mai tant le mois de Marie, c'tait par respect pour l'Immacule qu'on en agissait de la sorte. la bonne heure! Tout ce mois de mai, du reste, que les Romains consacraient Maa, en qui ils personnifiaient la fcondit terrestre, et que les chrtiens ont voulu placer sous le patronage de la Vierge-Mre, abonde en crmonies et en coutumes d'une grce incomparable. Il y a peu de temps qu'il tait d'usage, au premier jour du mois, de planter un arbre sur les places publiques. Merlin Cocae, dans son latin macaronique, constate cet usage sans l'expliquer: Prima dies mensis maii quo quisque plantas Per stradas ramos frondosos nomine _mazzos_. Le premier jour du mois, dit-il, on plante des rameaux verts nomms _mais_. Ces _mais_ taient le plus souvent des peupliers. Dans certaines villes on en faisait des mts de cocagne qu'on lissait avec de la graisse ou du savon et auxquels on accrochait des saucissons, des chapons, des foulards et des mouchoirs de poche. En d'autres contres on dansait autour de l'arbre. La grande cour du Palais de Justice de Paris porte encore le nom de Cour-du-Mai. C'est que, nous apprend M. Garcin, les clercs de la Basoche, jusqu'au XVIIIe sicle, y ballaient et chantaient pour la fte du printemps. Vingt-cinq d'entre eux, vtus de rouge, cheval et suivis de musiciens, faisaient, durant plusieurs jours, une procession dans Paris, donnant des aubades aux premiers magistrats; puis ils se rendaient en bel arroi dans la fort de Bondy, y marquaient trois chnes et en coupaient un qu'ils venaient planter au bas du grand escalier du palais, dans la Cour-du-Mai, et autour duquel ils menaient leurs rondes fort avant dans la nuit. Ailleurs le _mai_ servait seulement aux fiancs. C'tait alors un simple rameau d'acacia ou de trone fleuri, que les galants venaient planter le matin devant la fentre de leurs belles. Ils y attachaient quelques menues offrandes, des pingles ou des rubans, et chantaient une faon de ritournelle rustique o dfilaient les douze premiers jours du mois: Le premier jour du mois de mai, Que donnerai-je ma mie? Une perdriole, Qui va, qui vient, qui vole, Une perdriole, Qui vole dans le bl. Mais la coutume la plus curieuse de ce mois de mai, c'est en Lorraine qu'il faut l'aller chercher. On y appelle _trimazos_ trois jeunes filles vtues de robes blanches, pares de rubans et de fleurs, qui, le 1er mai, viennent chanter et danser devant chaque maison pour clbrer le retour du printemps. Dans certaines localits, le ruban qui orne leur corsage est dispos de manire former un triangle. Leurs chants, dont les refrains sont rpts par toute la troupe joyeuse qui les suit, sont aussi appels _trimazos_. Ces _trimazos_ sont, d'ordinaire, des chants pieux, analogues aux nols, comme celui qui s'ouvre par ces jolis couplets: La Vierge Marie S'en va par les champs. Sur ses bras elle porte Son tant bel enfant. Jsus, Notre-Dame, Bni soit devant! Sur ses bras elle porte Son tant bel enfant. --Pourquoi pleurer, mre, Pourquoi pleurer tant? Jsus, Notre-Dame, Bni soit devant!... Au dernier couplet, les jeunes filles font le tour de l'assistance. Donne qui veut et ce qu'il veut! Tel y va d'une pice d'argent et tel d'un humble sol. Nos _trimazos_ acceptent mme les dons en nature, beurre, oeufs, volailles, qu'elles revendent ensuite et dont elles consacrent le produit dcorer l'autel de la Vierge... D'origine moins ancienne que la fte profane du 1er mai, la fte religieuse des Rogations, qui est particulire nos campagnes, fut institue en l'an 474 par saint Mamert, vque de Vienne en Dauphin, pour attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre dauphinoise. Quelques annes plus tard (511), le concile d'Orlans gnralisait la pieuse dcision et en tendait le bnfice la France tout entire. Les Rogations (du latin _rogare_, prier) se clbrent pendant les trois jours qui prcdent l'Ascension; le clerg de chaque paroisse, bannire en tte, parcourt les champs et les prs, suivi d'une foule recueillie, et bnit les moissons naissantes. Cette belle fte est la mme dans la plupart de nos provinces de France et le programme n'en varie gnralement pas, sauf en Rouergue et en Franche-Comt o, aprs le passage de la procession, il est d'usage que chaque propritaire ou locataire d'un champ plante, dans ledit champ, une petite croix de frne ou de noisetier faite de deux branches entrelaces... En Vende, la croix est remplace par une tige d'aubpine, verdoyante amulette dont la prsence, dit-on, sufft pour empcher que, plus tard, le bl engrang se mette germer. Mais qui dira pourquoi, Rochefort, le printemps veille dans la population un got si gnral et si vif pour la fricasse d'anguille, apprte et servie sur le pr d'Ablois avec des ptisseries spciales nommes _embles_ et _coireaux_? Bien d'autres coutumes relatives au mois de mai mriteraient sans doute de trouver place ici. J'ai d me borner aux principales. On ne gote bien le charme du printemps qu' l'aube de la vie, a dit Toppfer. Et Lamartine: Lorsque vient le soir de la vie, Le printemps attriste le coeur. N'en croyez rien. Mai n'est point si exclusif qu'il n'admette que les ttes blondes au partage de ses grces: les ttes chenues y ont part aussi. S'il est vrai qu'aucun mois n'veille de sensations plus charmantes, enfant, on en gote la plnitude heureuse; vieillard, on se rchauffe encore leur souvenir. _Les Feux de la Saint-Jean._ Les feux de la Saint-Jean! C'tait le soir, sur la place d'une petite ville, ou bien la campagne, sur une hauteur dominant le paysage. Un bcher d'ajoncs ou de brindilles, tordus en cne autour d'une grande perche et surmonts d'un bouquet et de l'tendard de saint Jean, attendait les processionneurs. M. le cur venait en tte, suivi du maire et des adjoints. La pieuse thorie faisait le tour du bcher. Aprs quoi, M. le maire abaissait son cierge et allumait lui-mme le _tantad_. La flamme montait dans un joyeux crpitement. Une lueur rouge baignait le ciel, et, la procession repartie, des danses se nouaient, cadences et vives, autour du brasier agonisant. Quelques gars, plus hardis, s'amusaient mme le traverser d'un bond... J'ai assist l'une de ces scnes en Bretagne, au hameau de Saint-Jean-du-Doigt, qui possde une glise merveilleuse et un bijou de fontaine, renomme pour son eau miraculeuse. Le _tantad_ tait dress devant l'glise... Un ange descendait sur un fil de fer et, du cierge qu'il tenait la main, allumait le bcher. On aurait pu craindre que le voisinage de l'glise ne crt un danger d'incendie, et c'et t mal connatre les Bretons. Ils savent, de notion certaine, que le soir de la Saint-Jean le vent tourne toujours au nord-est, de faon porter les flammes dans la direction oppose. Ce changement du vent est l'indice de la prsence du saint. _Ari an aotrou sant Yan en he pardon._ Voici Monsieur saint Jean qui arrive son Pardon, disent les bonnes gens. Il n'y a plus gure de feux de la Saint-Jean qu'en Bretagne, en Vende, et dans quelques cantons du Midi. Bordeaux, on en allume encore sur les places publiques de certains quartiers populaires. Tel apporte un fagot, tel une vieille futaille hors d'usage, tel une caisse ou un panier dfonc. Des rondes se forment, les enfants tirent des ptards, les femmes fredonnent une chanson, quelquefois un mntrier mne le branle. Bordeaux est vraisemblablement avec Brest la seule grande ville de France qui ait conserv l'usage des feux de la Saint-Jean. Encore, Brest, les bchers sont-ils remplacs par des torches promenes sur les glacis, qu'on lance en l'air et qui retombent en secouant une poussire lumineuse. En Poitou, la coutume est de prendre une roue de charrette dont on entoure le cercle et les jantes d'un fort bourrelet de paille. La roue, allume au moyen d'un cierge bnit, est promene dans la campagne que ses tincelles doivent fertiliser. Il n'est point malais de voir l le souvenir d'une pratique paenne: la roue symbolise le soleil son entre dans le solstice. Et l'on sait de reste que les Celtes, le 24 juin, clbraient la fte du renouveau, de la jeunesse ressuscite du monde. Leurs druides, suivant une tradition rapporte par M. Jules Perrin, faisaient cette nuit-l le recensement des enfants ns dans l'anne et allumaient sur toutes les hauteurs des bchers en l'honneur de Teutats, pre du feu. L'exquis auteur de _Brocliande_ put se croire rajeuni de deux mille ans certain soir de juin qu'aux environs de Plormel il assista, stupfait et ravi, l'embrasement de l'horizon. Un un, dit-il, tous les villages s'allumaient. la flamme de Taupont rpondait celle de La Touche, et la lumire gagnait l'autre ct de la valle, revenait vers Plormel par la Ville-Bernier, la Ville-Rhel; lentement les fumes ondulaient dans l'air, s'effaaient et se perdaient sous l'ardent rayonnement des brasiers, et bientt les flammes dgages montrent hautes et droites vers le ciel, perptuant le souffle des vieux cultes conscrateurs du feu qui est la source premire de la vie universelle. Cette survivance de traditions millnaires ne laisse pas en effet de surprendre un peu au premier abord. Mais, pour qui connat l'me bretonne et qui sait combien elle s'est peu modifie travers les ges, le phnomne parat banal. En quelques paroisses de la Haute-Cornouaille, la crmonie avait d'ailleurs une conclusion assez funbre: quand les danses avaient cess et que le feu tait prs de s'teindre, on l'entourait de grandes pierres plates destines, dans la pense des assistants, servir de sige aux _anaon_, aux mnes grelottants des pauvres morts de l'anne, avides de se reposer quelques heures en tendant leurs mains dbiles vers les cendres... Paris,--inutile de le dire!--n'a plus de feux de Saint-Jean. Les derniers datent de l'ancien rgime. On dressait alors le bcher sur la place de Grve et c'tait le roi en personne, assist de toute sa cour, qui l'enflammait. L'historien Dulaure nous a laiss la description d'une de ces crmonies, qui se passa sous Charles IX: Au milieu de la place de Grve tait plac un arbre de soixante pieds de hauteur, hriss de traverses de bois auxquelles on attacha cinq cents bourres et deux cents cotrets; au pied taient entasses dix voies de gros bois et beaucoup de paille. Cent vingt archers de la ville, cent arbaltriers, cent arquebusiers, y assistaient pour contenir le peuple. Les joueurs d'instruments, notamment ceux que l'on qualifiait de _grande bande_, sept trompettes sonnantes, accrurent le bruit de la solennit. Les magistrats de la ville, prvt des marchands et chevins, portant des torches de cire jaune, s'avancrent vers l'arbre entour de bches et de fagots, prsentrent au roi une torche de cire blanche, garnie de deux poignes de velours rouge; et Sa Majest, arme de cette torche, vint gravement allumer le feu. Le dernier monarque qui alluma le feu de Grve de ses mains fut Louis XIV. Plus tard cet honneur revint au prvt des marchands et, son dfaut, aux chevins. Par une bizarrerie vritable, la perche qui soutenait le bcher tait surmonte d'un tonneau ou d'un sac rempli de chats vivants. C'est ainsi qu'on lit dans les registres de la ville de Paris: Pay Lucas Pommereux, l'un des commissaires des quais de la ville, cent sous parisis pour avoir fourni, durant trois annes finies la Saint-Jean 1573, _tous les chats qu'il falloit audit feu, comme de coutume_, et mme pour avoir fourni, il y a un an o le roi y assista, un renard pour donner plaisir Sa Majest, et pour avoir fourni un grand sac de toile o estoient lesdits chats. Il arrivait, en effet, que, pour ajouter plus d'clat la fte, quand d'aventure Sa Majest y assistait, on joignait aux chats quelque animal froce, ours, loup, renard, dont l'autodaf constituait un divertissement de haut got... [Illustration: LES FEUX DE LA SAINT-JEAN, DANS LE POITOU.] Mais la Saint-Jean n'avait pas que ses feux: elle avait aussi ses herbes, ses fameuses herbes de la Saint-Jean qui, cueillies le matin, pieds nus, en tat de grce et avec un couteau d'or, donnaient pouvoir de chasser les dmons et de gurir la fivre. On sait que, parmi ces fleurs mystrieuses, se trouvait la verveine, la plante sacre des races celtiques. On la cueille encore sur les dunes de Saintonge en murmurant une formule bizarre, nomme la _verven-Dieu_ et dont le sens s'est perdu. Mais voici mieux: les Espagnols appellent la vigile de la Saint-Jean la _verbena de San-Juan_, la verveine de Saint-Jean. Dans toute l'Espagne, dit un savant docteur de l'Universit de Madrid, M. Otero Acevedo, on allume ce soir-l de grands feux, appels _lums_, qui sont entretenus toute la nuit et que les enfants traversent en bondissant suivant un rythme qui rappelle les danses antiques. Sur la cte, la population va s'brouer dans la mer, malgr le froid souvent trs vif, quoi qu'en disent les almanachs; ceux qui habitent les villages de l'intrieur vont dans les prairies, dont l'herbe est encore trs courte, et se roulent dans la rose; c'est, parat-il, un prservatif et, au besoin, un remde souverain contre les maladies de la peau[6]. Les jeunes filles, ce soir-l, remplissent d'eau un vase qu'elles dposent au rebord de la fentre et, minuit sonnant, elles y crasent un oeuf frais provenant d'une poule noire: suivant la forme que prend cet oeuf, celle qui interroge ainsi le destin voit apparatre un _novio_, un chteau, un cercueil, etc. Inutile d'ajouter que c'est toujours le _novio_ qui se laisse deviner. Quant la verveine qui a donn son nom la vigile, il est d'usage de l'aller cueillir au coucher du soleil, puis de la plonger dans l'eau et de l'y laisser jusqu'au jour, expose aux rayons de la lune; cette eau sert, le lendemain, se laver le visage. On dit galement, en Espagne, de celui qui a l'habitude de se lever tt, qu'il va cueillir la verveine, _coge la verbena_... [Note 6: On trouve la mme superstition en Saintonge. Seulement elle s'y pratique, non la Saint-Jean, mais la Pentecte. Le matin de ce jour-l, les garons qui ont des peines de coeur vont se rouler en secret dans la rose: ce traitement la Kneipp s'appelle prendre l'aiguaille de Pentecte.] Semblablement, chez nous, de quelqu'un qui se couche tard, on pourrait dire: Il est all ramasser un charbon de Saint-Jean. Le fait est que ces charbons passent en Bretagne pour avoir toutes sortes de proprits merveilleuses. Il en suffit d'un recueilli dans les cendres du _tantad_ et dvotement plac, au retour, dans un coin du foyer, pour prserver la maison de l'incendie et de la foudre. On dit encore qu'en balanant les nouveau-ns devant la flamme de trois _tantads_, on les garde tout jamais contre le mal de la peur... Croyances puriles, sans doute, et qui tmoignent d'une me singulire et nave, agite plus qu'aucune autre par le frisson du surnaturel. Mais la vrit est que les Bretons, en mme temps que les plus superstitieux, sont les plus traditionnels des hommes. O qu'ils aillent, ils apportent avec eux les coutumes de leur pays. C'est ainsi que, dans cette nuit sacre du 24 juin, tandis que la Bretagne lointaine, l-bas, derrire l'horizon, s'toile de points d'or et danse autour de ses _tantads_, la mer d'Islande, son exemple, se fleurit de soudaines constellations. Un baril, depuis le matin, sur la golette, oscille lourdement l'extrmit de la grande vergue. On y a empil d'antiques dfroques, mouffles, cirages, vareuses, pralablement trempes dans le goudron et l'huile de foie de morue. Comme en Bretagne de son fagot, chaque homme y est all de sa contribution personnelle de vieux chiffons. L'quipage, vers huit heures, a form le cercle au pied du mt. Il ne fait pas nuit Islande, du 1er mai au 1er octobre. Est-ce le jour, pourtant, ce crpuscule perptuel, ces limbes blafards, o grelotte un soleil chlorotique?... Le novice grimpe dans les enflchures, boute le feu au baril. Et voici que, dans un tourbillon d'opaque fume noire, la flamme clate, bondit, se propage, dirait-on, de bord bord. Phnomne explicable, toutes les golettes bretonnes ayant leur foue traditionnelle, leur _tantad_ arien suspendu l'extrmit de la grande vergue et qui dchane, dans l'instant qu'il s'allume, les acclamations frntiques de l'quipage. Le tumulte s'apaise pour la rcitation de la prire. Puis, le capitaine descend dans le poste payer la double ses hommes. Et, ce soir-l, les Islandais s'endorment en rvant de la Bretagne. _Une reprsentation de Mystre._ L't de 1898 fut une date pour la Bretagne. On y reprsenta, sur un thtre construit par Ludovic Durand et dans des dcors signs Maxime Maufra, un vieux _mystre_[7] intitul: _la Vie de saint Gwnol_. Et ce mystre fut jou en plein air, sur la place de Ploujean, par une troupe compose tout entire d'artisans et de laboureurs; le chef de cette troupe, Thomas Parc, dit Parkic, cumule lui-mme, dans le priv, les fonctions de cultivateur, de fournier, d'aubergiste et de barbier. Les troupes du moyen ge n'taient point composes diffremment. Il n'y avait point autrefois d'acteurs de profession: c'taient des gens du peuple qui se runissaient aux grands jours pour reprsenter les nafs mystres ou les amusantes _soties_, dont le spectacle servait rgaler la foule. [Note 7: On appelle _mystres_ les pices qu'on reprsentait au moyen ge; presque toujours le sujet en tait emprunt l'Ancien ou au Nouveau Testament ou encore la vie des Saints, tels que les traduisait l'imagination populaire. Elles taient coupes d'ordinaire par de petites pices profanes et burlesques, nommes _soties_, dont la _Farce de Matre Pathelin_ est reste le type le plus achev.] N'est-ce pas un fait singulier pourtant et bien caractristique de la proverbiale tnacit des Bretons que cette persistance chez eux d'un thtre qui a disparu des moeurs franaises depuis plus de trois cents ans? Sans doute les reprsentations de mystres ne se donnent plus en Bretagne que de loin en loin. Il n'en tait pas de mme il y a une cinquantaine d'annes encore. Dans toutes les foires, dans tous les marchs et pardons de Bretagne, on voyait se dresser des chafaudages et des trteaux de bois grossier, o quelque troupe d'acteurs indignes reprsentait en dialecte celtique la _Vie des Quatre fils Aymon_, le _Purgatoire de saint Patrice_ ou la _Passion de notre matre Jsus_. Le peuple se portait en foule ces reprsentations. Elles devinrent bientt pour lui, dit Luzel, un vritable besoin et comme un enseignement national. Fort peu exigeant sur la mise en scne et le jeu des acteurs, il ne l'tait pas davantage sur la couleur locale et la vrit historique ou gographique. Dans le _Mystre de sainte Genevive_, Charles-Martel est gnral en chef des armes de Henri IV; dans la _Vie de saint Guillaume_, le Poitou est situ entre la Turquie, la Perse et l'Hibernie; dans la _Vie de saint Gwnol_, les cabaretiers d'Is vendent du caf,--au Ve sicle! Ces anachronismes sont de rgle dans le thtre populaire. Nos mystres franais ne se distinguent gure, sur ce point, des mystres bretons, et, d'ailleurs, ceux-ci drivent trs videmment de ceux-l. C'est ainsi qu'ils leur ont emprunt la division en journes. Le thtre du moyen ge ne connaissait, en effet, ni les actes ni les scnes, mais seulement les journes. Cela s'explique, si l'on veut bien rflchir que tel de nos anciens mystres, comme celui de la Passion, n'avait pas moins de trente-cinq mille vers et qu'il fallait toute une semaine pour en venir bout. Ces reprsentations dramatiques n'avaient lieu, il est vrai, dans le reste de la France comme en Bretagne, qu' d'assez longs intervalles; il ne s'en faisait gure, en moyenne, plus d'une par an et par ville. D'o le prestige qu'elles exeraient sur la foule. On s'y rendait de trente lieues la ronde. Le jurisconsulte Chassane parle ainsi d'une reprsentation de la _Vie de saint Lazare_, donne Autun en 1516, et pour laquelle on avait construit un amphithtre qui ne contenait pas moins de quatre-vingt mille personnes! [Illustration: LE RETOUR DU PARDON, EN BRETAGNE.] En Bretagne, le thtre, fabriqu avec des planches poses sur des madriers et des barriques, s'levait d'ordinaire au milieu de la place ou du champ de foire, quand il ne s'adossait pas tout uniment au mur du cimetire ou au pignon de l'glise paroissiale. Quelquefois, dit Luzel, en contre-bas du thtre principal, on en construisait un second, plus petit, destin jouer des intermdes. Des deux cts, il y avait des coulisses, relies entre elles par un corridor circulaire; au fond existait un escalier par o les acteurs pouvaient descendre sous la scne pour attendre leur tour de reparatre, pour repasser leur rle ou se rafrachir. Toute reprsentation, en Bretagne, s'ouvre par une invocation l'Esprit-Saint: excellente manire de nous rappeler que le thtre est d'origine liturgique et prit naissance, au moyen ge, dans l'glise mme. Puis un des acteurs, le plus habile et le mieux au fait des usages et des vieilles traditions, s'avance seul sur la scne, salue profondment, et, d'un ton lent et grave, moiti chantant, moiti dclamant, il rcite une sorte de discours rim, nomm prologue, o il rclame d'abord le silence et l'attention de l'auditoire, clerg, nobles et commun, et le prie de se montrer indulgent pour ses fautes et pour celles de ses camarades, pauvres gens qui ne sont pas instruits et qui n'ont jamais t l'cole, comme les fils des nobles et des riches bourgeois. Il expose ensuite la pice brivement. Prcaution indispensable pour que ce public, d'intelligence vive, mais de culture un peu sommaire, ne soit pas trop drout par les brusques mouvements de la scne et suive, sans trop d'effort, l'action minemment complexe qui va se drouler sous ses yeux. Une coutume bizarre et non explique veut aussi que l'acteur qui rcite ces prologues fasse, de quatre vers en quatre vers, une volution autour du thtre. C'est ce qu'on appelle la _marche_. Un vieux manuscrit, cit par mile Souvestre, dit que, pendant ce temps, rebecs et binious doivent sonner. [Illustration: REPRSENTATION D'UN MYSTRE AU XVe SICLE. Premier plan, l'intrieur d'une des loges ou chafauds, o prenaient place les notabilits de la ville; au fond, la scne horizontale o se joue le mystre de la Passion; droite, un chafaudage figurant l'Enfer, d'o s'chappent des dmons.] Le prologue achev, la reprsentation commence. Elle dure en moyenne trois grandes heures et se termine par un pilogue. Mais, comme les pices bretonnes ont gnralement deux journes, ce premier pilogue n'est en somme qu'un intermde ou plutt une annonce rime. Afin que le public ne s'y trompe pas, on a soin de le prvenir que la pice n'est qu' sa moiti et on l'invite revenir le lendemain sans faute, en lui promettant plus d'motions et d'intrt que dans la journe prcdente, attendu que le plus beau reste encore jouer. Le public manque rarement de rpondre l'invitation. La seconde journe commence, et l'affluence des spectateurs est encore plus grande que la veille. L'acteur charg du prologue ou, comme l'appelaient abrviativement les Latins, le _Prologue_ (par une majuscule), entre en scne et dbite son petit sermon avec les flatteries et les compliments ordinaires l'adresse de l'assistance. Cependant, et comme celle-ci peut avoir la mmoire courte ou qu'une partie de l'auditoire peut n'avoir pas assist la reprsentation prcdente, les acteurs bretons recourent quelquefois un expdient original auquel s'est laiss prendre plus d'un crdule spectateur. Une belle demoiselle, une trangre, dit Luzel, parat tout coup l'extrmit de la place, sur une haquene blanche; elle traverse les rangs presss de la foule, toute surprise, et pousse jusqu'au thtre, o le _Prologue_ est en train de dbiter son discours. Elle s'arrte, adresse la parole l'orateur et lui demande la raison d'un si grand rassemblement et pourquoi il prore et gesticule de la sorte, comme un comdien sur le thtre. Le _Prologue_, en galant artiste, lui tend la main, l'invite monter prs de lui et lui fait un rsum fidle de ce qui a t reprsent la veille, ainsi que de ce qui va suivre. La belle demoiselle, satisfaite, le remercie de sa complaisance et tmoigne de son regret de ne pouvoir assister la reprsentation; mais il faut qu'elle soit Trguier avant la nuit; elle remonte donc sur sa haquene blanche, fait ses adieux et disparat par la route qui mne vers la ville. Les acteurs reviennent alors en scne et entament la seconde partie de la pice. Il est bien rare qu'elle soit termine avant le coucher du soleil. L'action languit un peu dans les pices bretonnes. Tout s'y passe en rcits, et, par surcrot, ces rcits sont coups de cantiques interminables. Les rcits eux-mmes et jusqu'au dialogue, au lieu d'tre dclams comme chez nous, sont psalmodis sur un air de plain-chant qui ralentit encore la marche de l'action. Vaille que vaille, on arrive au dnouement. Mais tout n'est point termin avec la pice, et il reste entendre l'pilogue de la seconde journe ou _bouquet_. C'est l que le pote doit montrer toute son adresse et sa science et rpandre pleines mains les fleurs de sa nave rhtorique. Il s'agit en effet, aprs avoir amus le peuple, de stimuler sa gnrosit. Entreprise dlicate. Tandis que le _Bouquet_ dploie ses grces sur la scne, deux des confrres du rcitant circulent dans les rangs de l'assistance. Le public breton ne se fait pas trop tirer l'oreille et les pices de dix sols, mles au billon, pleuvent dans l'escarcelle des acteurs. Le produit de cette qute est tout leur bnfice et ces braves gens sont satisfaits s'il suffit payer le banquet pantagrulique qui les runira, sous quelque tente de cabaret, la fin de la dernire journe. Leurs frais, par ailleurs, sont assez mdiocres. Telle est la passion dramatique du public breton que c'est qui prtera gratuitement sa collaboration aux acteurs: les menuisiers, charpentiers, forgerons, s'emploient la construction de la scne; les paysans fournissent le charroi; les aubergistes, des fts vides; les bourgeois, des ornements et des planches. Il n'tait pas jusqu'aux familles nobles qui ne se fissent un devoir de fouiller dans leur garde-robe et d'y emprunter des vieilles rapires rouilles, perruques, habits de marquis et de marquises, tentures personnage, voire des costumes de gardes nationaux pour orner la scne et habiller les acteurs. [Illustration: UNE RPTITION DE MYSTRE EN BRETAGNE: LA VIE DE SAINT GWNOL.] Le thtre breton n'est cependant pas trs riche en mystres originaux. Sur les quelque cent cinquante spcimens que nous en possdons et dont les sujets sont presque toujours emprunts aux romans de chevalerie et la vie des saints, peine ou cinq ou six traitent des sujets strictement bretons. _La vie de saint Gwnol_ est du nombre. L'action nous transporte au Ve sicle, la cour du roi Grallon, dans la lgendaire ville d'Is. C'est une triste poque pour la Bretagne. Grallon, par sa faiblesse, a laiss la licence et les vices s'installer en matres dans sa capitale. l'anarchie des moeurs s'ajoute la menace de l'invasion trangre. Mais Dieu suscite temps un sauveur dans la personne du jeune Gwnol, neveu de Grallon et fils d'un seigneur de la Grande-Bretagne nomm Frgan et de sa femme, la princesse Alba. La curieuse gravure que nous donnons ici, d'aprs un instantan pris pendant les rptitions de Ploujean, reprsente la scne o Frgan et sa famille supplient le Seigneur de venir en aide aux Bretons. Cette prire est exauce: l'invasion barbare est repousse et Grallon se convertit au vrai dieu. Mais ses sujets, au lieu de l'imiter, le tournent en drision et se ruent dans la dbauche avec une furie nouvelle. Cette fois la patience divine est bout. Is, en qui ressuscitent Gomorrhe et Sodome, connatra le mme sort que ces villes maudites: elle prira par l'eau comme elles ont pri par le feu. Gwnol, le saint de la mer, est charg d'en avertir Grallon. GWNOL. La troisime nuit du troisime jour, Is sera engloutie; Dieu aura fait justice. Mais, mon oncle, avant de vous quitter, je vous conjure de bien guetter le chant du coq: dix heures il chantera et vous vous prparerez quitter la ville; et, quand il chantera pour la seconde fois, vous sauterez en selle; et, quand il chantera pour la troisime fois, alors il faudra faire galoper votre cheval haut et bas, sans regarder derrire vous... GRALLON. Mon saint neveu, je ferai comme vous avez dit; j'excuterai toutes vos recommandations. GWNOL. Adieu donc, mon oncle! Et vous aussi, pauvres gens d'Is, qui n'avez pas voulu m'couter et vous convertir, adieu! Dsormais je ne puis rien pour vous. Telle est, dans ses grandes lignes, l'affabulation du mystre jou Plonjean et dont la reprsentation, place sous le patronage des plus hautes autorits du monde celtique, d'Arbois de Jubainville, Loth, Gaidoz, etc., et prside par Gaston Paris, a obtenu tout le succs qu'on tait en droit d'esprer. Sous diffrents noms, nous avons eu en ces derniers temps plusieurs essais de thtre populaire. On n'a pas oubli, particulirement, les reprsentations de la Motte-Sainte-Hraye, de Puiserguier, de Brives, surtout de Bussang, dans les Vosges, en un cadre plein de fracheur et de magnificence, o les svres beauts de la montagne s'allient la grce fleurie des valles et des plaines. Et l'on sait les efforts tents, Tardets et Barcus, pour ranimer la pastorale basque. Ces thtres en plein champ ont dsormais leur pendant la pointe extrme du territoire, en Bretagne. Il s'agit moins ici, vrai dire, d'une cration, comme Bussang et La Motte-Sainte-Hraye, que d'un essai de restauration. L'essai a russi. Peut-tre, s'il provoque d'autres tentatives, rendra-t-il, quelque vie l'art dramatique breton et lui permettra-t-il de courir une nouvelle carrire dans le champ largi de la tradition et de l'histoire[8]. [Note 8: Nous tions bon prophte en crivant ces lignes: le thtre breton, nouveau phnix, renat un peu partout de ses cendres. Il y a aujourd'hui prs de trente troupes d'acteurs en Bretagne et le rpertoire de ces troupes s'enrichit chaque jour de quelque pice nouvelle. Le barde Taldir (Jaffrennou) n'a pas compos lui seul moins de sept pices dont plusieurs, comme _Pontkallee_, fort remarquables: elles viennent d'tre ranies en volume sous le titre: _Teatr brezonek poblus_.] _Danses et Musiques populaires._ On avait cru longtemps, sur la foi des dictionnaires, que la danse avait disparu dans la tourmente des invasions barbares pour renatre seulement au XVe sicle dans la Florence des Mdicis. Grave erreur! M. Alfred Jeanroy a retrouv nombre de chansons remontant au XIIIe sicle et M. Joseph Bdier vient de proposer de ces chansons une interprtation aussi ingnieuse que nouvelle. Oui, l'on dansait au moyen ge; mais l'on y dansait aux chansons, comme on fait encore dans le peuple et chez les enfants. _Nous n'irons plus au bois_; _Girofl, Girofla_; _Il pleut, il pleut bergre_; _Compre Guilleri_; _le Chevalier du guet_, etc., etc., autant de chansons populaires qui sont en mme temps des airs de rondes enfantines... Il et t bien extraordinaire aussi qu'une race comme la ntre se ft prive de baller et de sauter pendant huit ou neuf cents ans. Nos pres de ces temps reculs avaient surtout une danse qu'ils aimaient et qu'on appelait la _carole_. Cette carole tait une chane, ouverte ou ferme, de danseurs et de danseuses, qui se mouvaient au son des voix, plus rarement au son des instruments. La danse consistait, l'ordinaire, en une alternance de trois pas faits en mesure vers la gauche et de mouvements balancs sur place; un vers ou deux remplissait le temps pendant lequel on faisait les trois pas et un refrain occupait les temps consacrs aux mouvements balancs. Un coryphe conduisait le branle et chantait les airs danser, que le choeur reprenait au refrain. Cela n'tait pas trs compliqu, sans doute, mais cela ne manquait point d'une certaine grce rustique, comme on peut s'en convaincre en visitant les pays o nos anciennes danses populaires se sont conserves. Car nos anciennes danses populaires vivent encore. Je ne suis pas sr que la _morisque_, malgr son nom trange et les grelots qu'on s'y attache aux genoux, remonte directement la conqute sarrasine et je laisse de plus savants de dcider si le sige de Marseille par Jules Csar est pour quelque chose dans les _Olivettes_, ce joli pourchas mystrieux o les danseurs, couronnes de feuillage, se relancent d'arbre en arbre en chantant: Allons! allons, Annette! Dansons les _Olivettes_... Mais je verrais volontiers dans la _farandole_ provenale une rminiscence de la carole. La farandole aussi est une chane que mne un coryphe. Et tantt la chane se noue, tantt elle s'allonge en spirales, tantt elle glisse sous l'arc des bras levs pour lui donner passage... [Illustration: CHANSON POPULAIRE: LE CHEVALIER DU GUET.] Ah! la jolie danse, si vive, si gaillarde, si franchement, si sainement populaire! Mais, pour la conduire, il faut un tambourin. Or il parat que le tambourin se meurt; et, si je n'ajoute pas: le tambourin est mort, c'est qu'afin de lui rendre quelque vie, nos bons flibres, sur l'initiative d'un des leurs, M. Claude Brun, ptitionnent et s'agitent pour obtenir l'ouverture d'une classe de tambourinaires au Conservatoire de Marseille. Vous me direz qu'il y avait dj des coles de tambourinaires Aubagne, Cannes, Aix, etc. Pauvres coles sans doute! Et vous m'objecterez le Valmajour d'Alphonse Daudet, qui n'avait pas eu besoin de professeur et s'tait dcouvert une me de tambourinaire en entendant chanter le rossignol. Peut-tre n'y a-t-il plus de rossignols en Provence. De toute manire M. Brun a raison, et il ne faut point attendre, si l'on veut sauver du trpas le peu qui subsiste chez nous de l'antique mnestrandie populaire. Ce n'est pas le tambourin seulement qui est menac, c'est la cabrette auvergnate, la vielle et la musette berrichonnes, la bombarde et le biniou bas-bretons. Que viennent disparatre ces instruments vnrables, et les airs qu'ils sonnaient, les danses qu'ils accompagnaient, disparatront avec eux. Notre patrimoine artistique en serait singulirement diminu. Et la couleur locale n'en souffrirait pas moins. Vous imaginez-vous la Provence sans ses tambourinaires? Le tambourinaire, dit Daudet, mais c'est la Provence faite homme! Tout le corps de l'instrumentiste vibre la fois: une des mains bat la caisse, l'autre se promne agilement sur les trous d'une petite flte. _Pan-pan_, dit le tambourin; _tu-tu_, rplique le galoubet. Et en avant pour la _farandole_, la _morisque_ ou les _olivettes_! Mais il n'est pas de tambourin qu'en Provence, et le Barn aussi a le sien, moins troit, sinon moins lger, sorte de bedon six ou sept cordes accordes en quintes. Comme en Provence, l'instrumentiste n'en joue que d'une main; l'autre tient un fltet cinq trous. Et les Barnais, svelte race, jarrets d'acier, s'entendent suivre le mouvement: ces petits hommes noirs et brls, comme les appelle Michelet, ne craignent personne au dduit non plus qu'au feu. Un peu plus bas, vers le sud-ouest, chez les Basques, qui ont donn leur nom au petit tambour grelots en usage dans toute l'Espagne et l'Afrique mauritane, une vieille danse, le _monchico_ ou danse des mouchoirs, rapide, violente, toute en bonds, trs chaste pourtant (les danseurs, sans se toucher, se tenant par le mouchoir), n'a pas cess de garder la vogue. Elle se danse sur les places publiques, les jours de fte, aux sons du bedon et de la _chirula_, fluteau de bois perc de trois trous, qui rend, dit M. Louis Labat, des sons vifs et grles. Un certain abb Poussatin, sous Louis XIV, excellait au _monchico_, et Hamilton, dans ses _Mmoires_, l'appelle le premier prtre du monde pour la danse basque. Les savants, qui discernent facilement l'ascendance latine de la _chirula_ et du galoubet, ns tous deux de la _tibia_, sont plus diviss sur les origines du tambourin. Il est certain que cet instrument fut en usage dans nos armes partir du XIVe sicle. Du moins le tambourin des Suisses ressemble-t-il singulirement au tambourin provenal, caisse troite et lgre que l'excutant porte suspendue son bras, gauche, tandis qu'il la frappe de la droite avec une petite baguette. Il est possible, malgr tout, que le tambourin, tant barnais que provenal, ne soit pas d'origine militaire. On m'affirme que, bien avant que nos armes connussent cet instrument, donc avant le XIVe sicle, les jongleurs mridionaux en faisaient usage; tambourin et galoubet auraient accompagn les canzones des troubadours populaires qui couraient les chteaux et les cits du Midi. Je ne demande qu' le croire. Il faudrait donc que les tambourins fussent venus d'Orient nos Mridionaux par l'intermdiaire des Sarrasins. Car, pour ceux-ci, il ne fait point de doute qu'ils se servaient de cet instrument, aux lieu et place de trompette, pour cadencer la marche de leurs fantassins. On sait, d'autre part, combien fut profonde l'empreinte sarrasinoise sur les populations de la valle du Rhne et de la Garonne. Peu nous chaut, d'ailleurs, que le tambourin vienne des Suisses ou des Sarrasins. L'important, c'est que ses batteries et roulements soient encore chers au peuple. Diviss son propos, les savants se retrouvent d'accord sur les cabrettes, musettes, binious et cornemuses, postrit incontestable de l'antique _utricularium_ ou _tibia utricularis_ des ptres du Latium. Les binious sont particuliers la Bretagne; ils ne jouent jamais seuls, mais accompagns de la bombarde, sorte de hautbois gnralement en buis, quelquefois en bne incrust d'tain ou d'argent, et, si le biniou sert de tonique, c'est la bombarde qui mne le branle, tient le premier rle. Dtail curieux, relev par Narcisse Quellien: ces deux instruments, qui sont faits pour jouer et forcs de vivre ensemble, ne sont pas d'accord du tout; ils vont l'unisson, mais la distance d'un demi-ton ou quasi, l'un donnant l'_ut_, l'autre le _si_. Nos Bretons, par bonheur, ne sont pas un demi-ton prs! Grands amateurs de danses, ils font fte leurs mntriers, experts en l'art de mener les _jabadao_, les passe-pieds et les drobes. Marches et balancs se retrouvent dans ces danses comme dans la carole et ils se retrouvent galement dans la fameuse bourre auvergnate. La bourre est une danse et un chant, dit M. Jean Ajalbert; ce sont des airs de bourre que joue la cabrette, et souvent le cabretaire chante les paroles en mme temps. Cabrette vient videmment de chvre (_cabre_ ou _chavre_ en patois). Le gracieux nom, et si expressif! Vous l'avez peut-tre entendue quelquefois, dans l'arrire-boutique d'un marchand de vins des environs de la Roquette ou de la Bastille, cette cabrette auvergnate, dont l'outre de peau est habille de velours rouge et qui n'a pas sa pareille pour entraner les danseurs de bourres. Mme de Svign, qui s'y connaissait, trouvait ces bourres d'Auvergne la plus surprenante chose du monde; elle ne tarissait point d'loges sur la justesse d'oreille et la lgret de jarret des danseurs. Les Auvergnats d'aujourd'hui--_et youp l, la catarina_!--sont les dignes hritiers des paysans et des paysannes dont s'enchantait la marquise. Jean Ajalbert nous dcrit joliment ces cabretaires de Paris, juchs dans une logette, laquelle ils accdent par une chelle mobile qu'on retire ds qu'ils sont installs. Les danseurs sont en place aussitt que la cabrette se gonfle. Et, ds la premire note, ils partent, courent, glissent, martlent le plancher grands coups de talon, poussent par intervalle des cris aigus: _You! You!_ en faisant claquer leurs doigts. Chaque bourre cote deux sous, que l'associ du cabretaire recueille au milieu de la danse; mais on en a pour son argent, comme on dit, et il est sans exemple qu'un cabretaire ne soit pas all jusqu'au bout de la dernire mesure... Il y eut une province, longtemps, qui, sur la foi de George Sand, passa pour le pays par excellence des matres-sonneurs: le Berry. Au soir tombant, les notes suraigus de la cornemuse montaient, concert agreste, des _tranes_ et des _charrires_. Et, les jours de _rapports_ (foires), dans les _vigeons_ (cabarets) et sur les places publiques, il faisait beau voir les robustes gars berriots en habits tout flambants neufs, rubans au chapeau et la boutonnire, les gentes filles rjouies sous leurs fins _coffions_ brods, danser la sauteuse et la montagnarde autour de l'estrade en planches o trnaient les cornemuseux. Hugues Lapaire a crit tout un livre dlicieux sur les instruments populaires du Berry, la musette et la vielle. Ce n'est point sa faute sans doute si son livre ressemble par endroits un ncrologe. Mais il n'est que trop vrai que les Gadat, les Gadet-Trichot, les Balonjat, les Rivalet, les Grisol, dit Compagnon de Nevers, dont l'enseigne, sur la route de Fourchambault, portait cette mention trange: Compagnon, matre-musitien (_sic_) et marchand de sangsues, tous les grands matres-sonneurs d'autrefois ne sont plus qu'un souvenir chez nos Berriots. C'est Paris, dans l'atelier du sculpteur Baffier, tenant suprme de la tradition expirante, qu'on peut our les derniers sons de la musette berrichonne... Qu'on m'apporte du houx Pour y percer trois trous... Du houx, du buis ou du sureau Avec une peau de chevreau, Pour faire une musette, lon la, Pour chanter mes amours Tout le long de mes jours! Ainsi chantait Pierre Dupont, peu prs au mme temps o la bonne dame de Nohant crivait ses _Matres-Sonneurs_. Ironie des choses! C'est dans le pays mme de Joset, de la Fadette et du Champi, que la musette berrichonne compte le moins de dvots. Il y a encore dans la Valle-Noire quelques mauvais sonneurs, confiait mlancoliquement Lapaire Maurice Rollinat. Quant aux matres, comme le Joset de George Sand, ils ont compltement disparu. Les abominables crins-crins et clarinettes sont en train de supplanter les si potiques vielles et cornemuses. L'me des solitudes n'aura bientt plus pour pleurer que le chant perdu des crapauds. Eh quoi! dira-t-on, la vielle aussi? De tous les instruments dont se servaient les mntriers d'autrefois, fltes, violes, rebecs, thorbes, micamons, tambourins, c'tait la vielle qui gardait leur prfrence, comme ayant plus clere vois et doux sons. Et l'on sait quel renouveau inattendu, la fin du XVIIIe sicle, lui ouvrit toutes grandes les portes de Trianon, fit d'elle et du clavecin les dlices d'une socit qui prludait par des bergeries la tragdie de 93. De la cour et des salons, la vielle descendit dans la rue avec Fanchon la Vielleuse; nos campagnes lui furent un dernier asile. J'ai connu des joueurs de vielle en Bretagne, entre autres Pierre Rondet, dont le souvenir est toujours vivant Mgrit; et le pre Zim-Zim qui se tenait en permanence au coin de la rue Saint-Lonard, Nantes, et que la malignit publique accusait de coucher sur une paillasse bourre de billets de banque. Il y a peu de temps encore, au bois de Clamart, je rencontrai un vielleux auvergnat, Marion Bournazot, n natif de Saint-Laurent-des-glises par Ambarzac (Haute-Vienne), qui, seul l'cart, tournait la manivelle, les yeux perdus dans son rve. Si grle, comme fl, l'antique instrument devait receler dans ses flancs un peu de l'me du pays o il tait n. Il tait sa manire un vocateur. Ne dit-on point qu' Nantes, entre deux noyades, Carrier aimait jouer de la vielle? Si le farouche proconsul s'est quelquefois humanis, ce n'a pu tre qu' ces heures-l, tandis que s'veillaient au creux de l'instrument les vieux airs entendus dans son pays d'Aurillac. Cette mme vielle, chez les Savoyards, s'appelait _fanfoni_. C'tait au temps, dj lointain, o, costums en ramoneurs, les enfants de la rude province battaient l'estrade en compagnie de leur invitable marmotte. Il n'y a plus de ramoneurs ambulants: il n'y a que des fumistes sdentaires, et Mme Rcamier, qui commena de concevoir des doutes sur sa beaut le jour o les petits Savoyards ne se dtournrent plus sur son passage, devrait recourir maintenant un critrium moins infaillible. Mais combien d'autres provinces qui ne se sont pas montres plus respectueuses l'gard de leurs musiques et de leurs danses traditionnelles! O sont les galants joueurs de fifres qui prcdaient, la grande dukasse de Dunkerque, les mannequins du bonhomme Reuss et de sa femme Gentille? O la _zuarne_ enrubanne des _fluteux_ morvandiaux? On dit que les fanfares militaires jouent encore, Douai, l'air de danse de Gayant, arrang en pas redoubl; mais, Metz et dans toute la Lorraine, on ne danse plus les antiques _trimazos_: C'est maye, la mi-maye, C'est le joli mois de maye Aux _trimazos_! Vernon ne connat plus les entrechats de la Tte-de-Veau; Gap le belliqueux _bachuber_; Cancale et Vitr, la piquante _gigoyette_; Riez, la _bravade_ sarrasine; Bourg-en-Bresse, le _chibreli_, le _rigodon_ et le _branle-carr_, vincs les uns et les autres par l'insipide quadrille et la fastidieuse polka. vanouies encore, sombres dans l'oubli, ces danses si pittoresques, tantt profanes, comme la _poitevine_, dont Louis XI, Plessis-les-Tours, rgalait sa morose vieillesse, la _prigourdine_, la _tresche_, la _villanelle_; tantt d'origine religieuse et qui nous reportaient en plein paganisme, comme le pas des Brandons et l'trange sarabande de Saint-Lyphard, avec son simulacre de sacrifice humain sur les rochers du Crugo. Aussi bien les caroles du XIIe sicle, pour si anciennes soient-elles, ne seraient, d'aprs certains mdivistes, que le reflet de plus anciennes danses paysannes. Et qui sait, au bout du compte, si celles-ci ne viennent pas elles-mmes des branles sacrs qu'excutaient, sous la lune, nos aeux celtes et qu'ils avaient apports peut-tre des plateaux de la Haute-Asie? La danse est une prire, dit, chez M. Anatole France, le mage Sembobitis. Ce mage parlait d'or; mais il ne parlait que de la danse populaire. C'est la seule qui ait gard de son origine liturgique je ne sais quoi de grave et de frmissant, comme la musique populaire est la seule capable d'veiller en nous certains sentiments trs simples et trs primitifs: l'amour du pays natal, l'attachement la tradition, etc. En 1870, le prfet du Finistre mobilisa tous les sonneurs de biniou de son dpartement et les envoya au camp de Conlie. Sans le savoir, il reprenait une disposition du commissaire Dalbarade, lequel, la date du 11 juillet 1794, au plein de la Terreur, crivait l'amiral Villaret-Joyeuse: Il convient de donner aux quipages des bignoux et des tambourins pour entretenir la joie parmi eux... Villaret-Joyeuse s'excuta-t-il? On le croit. Toujours est-il qu' partir de ce moment les dsertions s'arrtrent; la nostalgie dont souffraient nos quipages disparut comme par enchantement... Et voil de ces miracles tels qu'on n'en connat point l'actif des instruments de musique savante,--ces aristocrates! _La crmonie des Noces en Bretagne_[9]. [Note 9: Voir pour plus de dtails sur la crmonie des noces en Bretagne, la premire srie de notre ouvrage: _l'me bretonne_, laquelle nous avons emprunt certains lments de ce chapitre.] Il est peu de pays, je crois, o le mariage prte un crmonial plus compliqu, plus pittoresque aussi, qu'en Basse-Bretagne. Il y a une cinquantaine d'annes surtout, avant que les chemins de fer n'eussent ventr de toutes parts La terre de granit recouverte de chnes, on pouvait assister, dans les fermes o se trouvait une jeune fille marier, aux scnes de moeurs les plus inattendues. La demande en mariage ne se faisait point par l'intermdiaire des parents. C'tait un tailleur, homme d'esprit souple et de langue acre, qui en tait ordinairement charg. On appelait ce messager d'amour le _bazvalan_, des deux mots celtiques: _baz_, baguette, et _balan_, gent, parce qu'il avait d'habitude pour caduce une branche de gent fleuri. On le reconnaissait du premier coup d'oeil cet insigne et aussi ses bas de chausses bi-partites, dont l'un tait rouge et l'autre violet. Le _bazvalan_ commenait par s'assurer de l'assentiment de la jeune fille et des parents. Il revenait une seconde fois la ferme pour la demande officielle; mais il tait accompagn cette fois-l du jeune homme qui l'on mnageait un tte--tte avec la jeune fille. Leur entretien termin, les nouveaux accords s'approchaient, en se tenant par le petit doigt, de la table o avaient dj pris place leurs parents respectifs; on leur apportait une miche de pain frais, un couteau et un verre. Le mme couteau devait leur servir couper le pain et ils devaient boire dans le mme verre l'hydromel ou le cidre que leur versait le _bazvalan_. Aprs cette sorte de communion prparatoire, qui s'observe encore Plougastel ils taient regards comme lis l'un l'autre: celui des deux qui se ft ddit et t l'objet du mpris public. Entre temps et d'un commun accord, les parents des nouveaux fiancs avaient fix la date des noces. La jeune fille, accompagne de son garon d'honneur, le jeune homme, de sa fille d'honneur, s'taient rendus de porte en porte pour faire leurs invitations. Plus on est pauvre en Bretagne, plus on tche qu'il y ait d'invits la noce. C'est que, l-bas, les convives ne paient pas seulement leur cot: ils offrent encore aux maris les lments du repas de noce, beurre, oeufs, boudins, _arbelze_, cuissots de veau, et la boisson par surcrot. Aucun peuple n'a l'esprit plus communautaire et n'est en mme temps plus jalousement individualiste. Je ne me charge pas de vous expliquer cette contradiction. Tant y a que, grce aux cadeaux de toutes sortes qui affluent chez les nouveaux poux, les moins fortuns ont de quoi se mettre en mnage et faire face aux premires ncessits de leur vie commune. La mutualit bien entendue produit de ces miracles. [Illustration: UNE NOCE EN BRETAGNE. D'aprs un tableau de Leleux.] Mais c'est dans les fermes riches de la Cornouaille que les crmonies du mariage revtaient une originalit et une couleur dont on ne trouverait nulle part les quivalents. La noce avait toujours lieu cheval. Ds la fine pointe de l'aube, au jour marqu, la cour de la ferme se remplissait d'une joyeuse cavalcade qui venait chercher la jeune fille et ses parents pour les conduire l'glise. Le fianc est leur tte, raconte La Villemarqu, le garon d'honneur ses cts. un signal convenu, son _bazvalan_ descend de cheval, monte les degrs du perron et dclame la porte de la future, sur un thme invariable, mais arbitrairement modul, un chant improvis, auquel doit rpondre un autre chanteur de la maison qui fait prs de la jeune fille, comme le _bazvalan_ prs du jeune homme, l'office d'avocat et que l'on nomme _breutaer_. Le tournoi des deux rimeurs prend fin par la victoire du _bazvalan_. Le malin personnage est introduit dans la grande pice du logis, qui sert tout la fois de salon, de rfectoire et de cuisine. Il s'assied un moment la table des matres, puis retourne dans la cour chercher le fianc... Le pre de la jeune fille attend son futur gendre sur le pas de la porte: ds qu'il parat, il lui remet une sangle de cheval que le fianc devra passer la ceinture de sa belle. C'est l'occasion d'un nouvel impromptu rim pour le _breutaer_: J'ai vu dans une prairie une jeune cavale joyeuse, etc., etc. Le tour du _bazvalan_ vient ensuite. Il prend la jeune fille par le petit doigt et la mne vers ses parents: Allons, jeune fille, lui dit-il, courbez vos deux genoux et baissez le front sous les mains de votre pre... Vous pleurez?... Oh! regardez votre pre et votre pauvre mre... Eux ils pleurent aussi, mais combien leurs larmes sont plus amres que les vtres!... ils vont se sparer de la fille qu'ils ont berce et fait danser dans leurs bras! Qui ne sentirait son coeur se briser la vue d'une pareille douleur? Et pourtant il faut que ces pleurs tarissent... Pre tendre, ta fille est l, regarde, genoux, les bras tendus!... Pauvre mre, avance tes mains!... Une prire et une bndiction pour l'enfant qui va partir! (_Le pre et la mre donnent leur bndiction la jeune fille._) Assez maintenant. Vous avez obi aux commandements de Dieu. Jeune fille, embrasse tes parents et relve-toi forte, car tu appartiens dsormais un homme! Les assistants montaient aussitt cheval. En tte, sur la mme haquene, s'avanaient le fianc et sa future, celle-ci avec autant de galons d'argent ses manches ou de petits miroirs sa coiffe qu'elle recevait de mille livres de dot. Le rendez-vous gnral tait au bourg voisin, que de longues distances sparaient souvent de la ferme. Mais, avant de pntrer dans la mairie et l'glise, il restait une dernire formalit remplir. Prcds du _bazvalan_, le fianc et sa future se dirigeaient vers le cimetire et, arrivs devant les tombes de leurs parents, ils se mettaient genoux, tandis que le _bazvalan_ rcitait voix haute la formule consacre: Maintenant que les vivants ont consenti au mariage de leur fille, nous venons vers vous, mes des anctres, et nous vous adjurons de nous dlivrer aussi votre consentement. Vous voyez tout, et vous savez l'avenir autant que le pass. Accordez-nous la jeune fille que recherche notre ami et, connaissant de quelle affection il vous et chries, bonnes mes, agrez-le pour votre enfant. Cette fois il n'y avait plus qu' passer devant M. le maire et M. le recteur (cur). Ces deux parties du crmonial n'avaient rien d'extraordinaire. Il parat cependant qu'en certaines paroisses, quand l'assistance tait toute rendue dans la sacristie, le prtre tirait d'un panier que portait le garon d'honneur un petit pain blanc sur lequel il faisait le signe de la croix avec la pointe d'un couteau et qu'il partageait entre les deux poux. La noce sortait enfin de l'glise. Bim! Boum! De tous cts, sur la place du bourg, ptaradaient les coups de fusil; bombardes et binious clataient en sonorits aigus. L'assistance remontait cheval et reprenait le chemin de la ferme. Sur l'aire neuve, dans le courtil et les granges, des tentes taient dresses, vastes quelquefois pouvoir loger 1500 convives. Comment dcrire ces banquets de Gamache? Longtemps contenue et d'autant plus exubrante, la gaiet bretonne, comme un cidre ptillant, lchait sa bonde et giclait au grand soleil. Commenc midi, le festin ne s'achevait souvent qu' six heures du soir. Chaque service tait annonc par un air de biniou et de bombarde. Puis, les tables enleves, jeunes filles et garons nouaient leurs rondes sur l'aire neuve. Les _jabadao_ succdaient aux passe-pieds, les _larids_ aux gavottes. C'est la scne qu'a finement traduite le peintre Leleux dans le tableau dont nous donnons une reproduction. Bien avant dans la nuit, surtout en t, les danses se prolongeaient, et il ne fallait pas moins, pour suspendre l'entrain des couples, que l'annonce, faite pleine voix par le _bazvalan_, des prliminaires de la _Soupe au lait_. Nombre de vieux us matrimoniaux ont disparu, mme en Bretagne, ce Conservatoire par excellence de la tradition: la coutume de la soupe au lait s'y est maintenue avec fidlit. Brizeux l'a popularise dans une ballade clbre: Chantons la soupe blanche, amis, chantons encor Le lait et son bassin plus jaune que de l'or. Prs du lit des poux chantons la soupe blanche. La voil sur le feu qui bout dans son bassin. Comme les flots de joie et d'amour dans leur sein, La voil sur le feu qui dborde et s'panche. Chantons, etc. Bien! Le lait jusqu'aux bords dans les cuelles fume: Dans un seul vase offrons leur part aux deux poux, Pour qu'ils boivent toujours ainsi que ce lait doux Dans un vase commun le miel et l'amertume. Chantons, etc. Admirez! admirez! De ses larges mamelles La gnisse fconde a donn ce lait blanc. Ainsi la jeune mre, avant la fin de l'an, Versera son lait pur deux bouches jumelles. Chantons, etc. Saint Herbod, coutez les appels de notre me, Et vous, sainte Enora, les voeux de notre coeur: Oh! ne laissez jamais sans la douce liqueur Les pis de la gnisse et les seins de la femme. Chantons, etc. Assez! Les maris ont bu la soupe blanche. L'pouse rougissante est pleine d'embarras. Elle voudrait cacher sa tte sous son bras. L'poux attire lui cette fleur qui se penche. Chantons la soupe blanche, amis, chantons encor Le lait et son bassin plus jaune que de l'or. Ce que ne dit point le pote, c'est le mlange de srieux et de gaiet qui accompagne cette petite scne: les nouveaux maris sont assis sur un banc, quelquefois mme couchs dans leurs lits clos volets mobiles. Le garon et la fille d'honneur leur apportent sur un plateau le bassin qui contient la soupe; mais les cuillers sont perces; les morceaux de pain sont lis par un fil invisible. Le lait fuit de tous cts, tandis qu'aux clats de rire de l'assistance, les maris font leurs efforts pour en attraper quelques gouttes. De guerre lasse, ils laissent tomber la cuiller. C'est le moment que guettent les garons et les filles d'honneur pour entonner la chanson de la soupe au lait. Il y a plusieurs variantes de cette chanson. Celle qu'on chante sur le littoral trgorrois est particulirement grave et mlancolique. Je ne puis en donner ici qu'un court fragment. L'auteur anonyme de cette mouvante composition y a fait tenir tout le drame de la vie bretonne; il ne flatte pas les nouveaux poux; il leur peint le mariage sous des couleurs plutt svres. Aimez-vous bien l'un l'autre, dit-il en terminant. Gardez l'un pour l'autre une troite fidlit; levez vos enfants dans la crainte de Dieu.--Par ainsi, chrtiens, quand l'heure de la mort sonnera pour vous, votre sparation ne sera point ternelle, et Dieu vous donnera la joie de vous retrouver dans son paradis. La premire journe des noces est termine. La seconde est d'un caractre tout diffrent. Elle commence par un service funbre auquel assistent tous les invits de la veille: les morts ne sont jamais oublis en Bretagne. Mais il y a une autre catgorie de malheureux pour qui ce jour est un jour de liesse; ce sont les pauvres, ces _htes de Dieu_, comme les appelle une expression bretonne. Pareils un volier de moineaux pillards, ils s'abattent sur la ferme des quatre aires du vent. Tous les clops de la cration sont runis l; on dirait une nouvelle Cour des miracles. [Illustration: LE JOUEUR DE BINIOU.] Revtus de leurs haillons les plus propres, dit La Villemarqu, ils mangent les restes du festin de la veille; la nouvelle marie, la jupe retrousse, sert elle-mme les femmes, et son mari les hommes. Au second service, celui-ci offre le bras la mendiante la plus respectable; la jeune femme donne le sien au mendiant le plus considr de l'assemble, et ils vont danser avec eux dans la cour. Il faut voir de quel air se trmoussent ces pauvres gens! Les uns sont nu-pieds; les merveilleux portent des sabots; il y en a nu-tte; d'autres ont des chapeaux tellement percs que leurs cheveux s'chappent par les crevasses; tous les haillons volent au vent; mainte ouverture trahit la misre, mais laisse voir battre le coeur; les pieds s'agitent dans la fange, mais l'me est dans le ciel. La nuit venue, les pauvres, avant de quitter la ferme, adressent aux nouveaux poux leurs souhaits de prosprit. Le plus g de la bande se place ensuite au milieu de l'aire, s'agenouille et rcite un _De profundis_ pour les trpasss. Cette fois tout est fini. Le _De profundis_ achev, les pauvres se relvent et s'en vont; mais leur lvres reconnaissantes balbutient encore de sourdes prires. Le murmure monotone de leurs voix, dit un pote, se fait entendre quelque temps au dehors et meurt insensiblement dans les bois, tandis que les poux, dont ils ont sanctifi l'union par leur prsence, commencent une vie nouvelle sous les auspices de la charit. _La Fte des Morts._ C'est l'automne. Les dernires feuilles tombent; une bise aigre balaie les rues, siffle aux carrefours. Plus d'hirondelles! Aux encoignures des restaurants et des cafs populaires, le chand de marrons tablit son fourneau en plein vent; les biquots, cependant, font retraite vers leurs valles natales. Jusqu'au printemps prochain, nous n'entendrons plus leur _pilouit_ et leur musette; nous ne les verrons plus, le bret sur l'oreille, pousser leurs troupeaux de chvres, au petit jour, travers les rues de la capitale. Originaires du pays basque, ils restent fidles leurs Pyrnes et leurs gaves. Ce sont, comme les hirondelles, des migrateurs, des temporaires. Quelques-uns pourtant, si l'on en croit un de leurs historiens, prfrent hiverner Paris, dans une table bien chaude, o btes et gens fraternisent. Mais ils sont l'exception; le gros des migrateurs reprend, chaque automne, le chemin du pays... Autre signe de l'hiver qui vient: la violette de Parme a fait son apparition aux Halles. Elle nous arrive de Cannes, de Nice, de Menton, o sa culture occupe plusieurs centaines d'hectares. Il y a belle lurette que nos violettes parisiennes sont fanes: l-bas, dans les rgions aimes du soleil, la jolie fleur chante par Henri Heine et dont l'impratrice lisabeth portait en tout temps un bouquet son corsage ne connat ni t ni hiver; elle fleurit toutes les poques; on en fait des expditions considrables sur Paris, sur l'Allemagne, sur l'Angleterre principalement, qui nourrit pour la violette une prdilection voisine du culte et que n'est pas prs de connatre la coteuse et fastueuse orchide, fleur de millionnaires interdite aux bourses des petites _girles_ londonniennes... Et, enfin, voici les chrysanthmes! Ah! ceux-l, plus que toutes les autres fleurs, ils sentent la Toussaint, l'hiver, le dclin et la mort des choses. Les botanistes expliquent que le nom de chrysanthme est d la couleur caractristique jaune dor que prsente le type primitif de cette fleur. Aujourd'hui, grce des slections plus ou moins heureuses, nous possdons des chrysanthmes o toutes les couleurs se marient, l'exception justement du jaune d'or. Il y a, dit-on, deux cents varits de violettes; il y en a peut-tre quatre ou cinq cents de chrysanthmes; groupes et sous-groupes, un profane comme moi s'y perd. Puis quels noms rbarbatifs! Passe pour le chrysanthme pompon ou le chrysanthme hybride; mais que dire du chrysanthme matricarioforme, et n'est-il pas pouvantable de penser qu'on inflige de pareils noms cette chose dlicate, semi-aile, cette cassolette vivante qu'est une fleur? Le chrysanthme, depuis 1876, est promu la dignit d'ordre imprial. C'est l'empereur Mutsuhito qui a fond cet ordre, peu rpandu, vrai dire, et confr seulement aux princes et aux chefs d'tat: le ruban en est rouge, lisr de violet; la dcoration elle-mme, par ses capitules et ses rayons, voque assez bien l'image de la fleur nationale des Nippons. Chez nous, le chrysanthme ne pouvait aspirer un destin si glorieux. Plante d'ornement, il est devenu nanmoins, avec l'immortelle, la fleur du souvenir. On le prfre mme, pour cette destination, l'immortelle, qui reste seulement employe pour la confection des couronnes funraires. Tout le long de la rue de la Roquette, qui est l'artre principale menant au Pre-Lachaise, vous ne verrez, ces jours-ci, que bouquets de chrysanthmes. Les fleurs, comme les livres, ont leur destin. Jusqu'en 1815, l'_helicrysum orientale_ ou immortelle jaune tait peu prs inconnu en France. Originaire de la Crte et de Rhodes, il fut import chez nous sous la Restauration, et la Provence en monopolisa quelque temps la culture industrielle. Tout de suite, sa faveur fut grande; son nom, plus que sa couleur, lui valut de symboliser la prennit du souvenir que nous gardons nos morts. Il y a, sans doute, d'autres immortelles que _l'helichrysum orientale_ ou immortelle jaune. Telles sont l'immortelle de la Malmaison ou _helichrysum bracteatum_, l'immortelle blanche ou _antennaria margaritacea_, l'immortelle des Alpes, plus connue sous le nom d'edelveiss... Aprs trois quarts de sicle d'une faveur sans partage, l'immortelle est peu prs dtrne aujourd'hui dans la sympathie publique par le chrysanthme. Mais combien d'annes durera la vogue de celui-ci? Vienne quelque autre plante exotique, dont l'acclimatation ne sera pas trop difficile ni la culture trop coteuse, et le chrysanthme, comme l'immortelle, verra se dtourner de lui ses anciens adorateurs... Le culte des morts est aussi ancien que la race humaine. Si haut qu'on remonte dans l'histoire, on le trouve dj tabli au coeur de l'homme: bien avant qu'il y et des philosophes, les gnrations primitives du globe envisageaient la mort non comme une dissolution de l'tre, mais comme un simple changement d'existence. Sans doute, ces gnrations primitives ne croyaient pas que l'me, se dgageait de sa dpouille charnelle pour entrer dans une demeure cleste; elles ne croyaient pas davantage qu'aprs s'tre chappe d'un corps elle allait en ranimer un autre. Elles croyaient que l'me du mort restait dans le voisinage des vivants et poursuivait ct d'eux une existence souterraine et mystrieuse. Et c'est pourquoi, la fin de la crmonie funbre, elles l'appelaient trois fois par son nom, trois fois lui souhaitaient de se bien porter, trois fois ajoutaient: Que la terre te soit lgre! L'expression a pass jusqu' nous, comme aussi la coutume du _Ci-gt_ ou du _Ici repose_ qu'on inscrivait sur les monuments funraires et que nous continuons d'inscrire sur les tombes de nos morts. Cette croyance dans un prolongement souterrain de la vie a reu des rationalistes diverses explications. Et les meilleures, s'il faut dire, ne sont gure satisfaisantes. C'est ainsi que, d'aprs Herbert Spencer, l'ombre mouvante des objets, l'image humaine rflchie par les eaux, surtout les fantmes voqus dans le rve et l'hallucination durent suggrer aux premiers hommes la conception d'un double, d'un corps subtil, plus ou moins sparable du corps mortel, d'un simulacre survivant la mort et auquel on donna postrieurement le nom d'me. De cette croyance primitive serait drive la ncessit de la spulture. Pour que l'me se fixt dans sa nouvelle demeure, il fallait que le corps, auquel elle restait attache, fut recouvert de terre. L'me qui n'avait pas son tombeau n'avait pas de domicile. Elle tait errante et misrable, et c'est elle qui, pour punir les vivants de ne pas lui avoir donn le repos auquel elle aspirait, les effrayait par des apparitions lugubres. [Illustration: AU PRE-LACHAISE. Monument aux morts, excut par M. Bartholom pour la sculpture et par M. Formig pour l'architecture, install en 189*] Mais la spulture ne suffisait point. Et les morts avaient encore d'autres exigences. Si prs des vivants, ils ne voulaient pas tre oublis d'eux; ils requraient des hommages, des soins particuliers. Volontaires d'abord, ces soins devinrent rapidement obligatoires, prirent la forme de rites. Ainsi se serait tabli le culte des morts. Il y avait un jour de l'anne surtout qui tait consacr chez les anciens ce culte. Chez les Latins, les ftes dont on les honorait ce jour-l taient appeles _feralia_. Elles se passaient comme les ntres en plein air. Les sanctuaires taient ferms en effet pendant les _feralia_; toute crmonie tait suspendue; il semblait qu'il n'y et plus d'autres dieux que les mnes des dfunts prsents sous terre. Aussi leurs tombes taient-elles le rendez-vous de toute la population des campagnes et des villes. On les jonchait de fleurs et de couronnes; on y joignait des pis, quelques grains de sel, du pain tremp dans du vin pur. Le reste de la journe s'coulait en prires et en commmorations. On voit que notre fte des trpasss ressemble singulirement aux _feralia_ des Latins. Et, de mme, nous leur avons emprunt la fte qui prcde le jour des morts et que nous appelons La Toussaint. Dans l'ancienne Rome, cependant, cette fte, qui s'appelait les _caristia_, suivait le jour des Morts au lieu de le prcder. Ovide nous a laiss une description charmante des _caristia_: Aprs la visite aux tombeaux et aux proches qui ne sont plus, dit-il, il est doux de se tourner vers les vivants; aprs tant de pertes, il est doux de voir ce qui reste de notre sang et, les progrs de notre descendance. Venez donc, coeurs innocents; mais loin, bien loin, le frre perfide, la mre cruelle ses enfants, la martre qui hait sa bru, et ce fils qui calcule les jours de ses parents obstins vivre! Loin, celui dont le crime accrot la richesse et celle qui donne au laboureur des semences brles! Maintenant, offrez l'encens aux mnes de la famille; mettez part sur le plateau des mets arross de libations, et que ce gage de pit reconnaissante nourrisse les lares qui rsident dans l'enceinte de la maison! Ce nom de lares, que portaient les mnes considrs comme protecteurs de la famille, de la maison, du domaine, de la tribu et de la cit, parat avoir signifi matre ou chef. On voulait marquer ainsi que les anctres, mme disparus, gardaient encore une autorit morale sur les foyers qu'ils avaient fonds. Ils taient reprsents dans l'_atrium_ sous forme d'images de cire ou de statues de bois. Ce n'taient point l de vains simulacres, puisque, certains jours de l'anne au moins, les mes des dfunts quittaient leur spulture et revenaient dans les maisons o elles avaient habit de leur vivant. La mme croyance est rpandue encore aujourd'hui chez les Bretons. La croyance une sorte de survie matrielle et souterraine est galement manifeste chez eux certains traits: on voit encore, sur les anciennes tombes bretonnes, des trous en forme de calices et de buires qui servaient aux libations de laitage et de vin. Collorec, en Cornouaille, une cuelle est place prs de chaque tombe,--l'cuelle mme, dit M. Le Braz, o le dfunt avait coutume de manger sa soupe quand il tait de ce monde. Ne rions point de ces lointaines survivances et quand elles tmoigneraient d'un esprit singulirement archaque. C'est peut-tre la vue de la mort, dit magnifiquement Fustel de Coulanges, que l'homme a eu pour la premire fois l'ide du surnaturel et qu'il a voulu esprer au del de ce qu'il voyait. La mort fut le premier mystre; elle mit l'homme sur la voie des autres mystres; elle leva sa pense du visible l'invisible, du passager l'ternel, de l'humain au divin... quelques dtails prs, d'ailleurs, on peut dire que les rites de la fte des Morts sont les mmes dans toute la chrtient: en Islande comme Cadix, Vladivostock comme Brest, c'est partout, ce jour-l, les mmes thories funbres, le mme dfil recueilli de plerins se rendant au champ du repos avec des couronnes et des prires. Paris ne fait pas exception la rgle. Tmoin la foule qui se presse dans ses cimetires et particulirement au Pre-Lachaise, le plus grand cimetire peut-tre du monde et o reposent cette heure plus d'un million de dfunts. Le Pre-Lachaise a eu son historien rcemment en M. Fraigneau. Et c'est qu'il a vraiment une histoire. Bien d'glise l'origine, connu sous le nom de Champ-Lvque et appartenant au chapitre de la cathdrale de Paris, il est achet par les Jsuites de la rue Saint-Antoine en 1626 et prend le nom de Mont-Louis sous Louis XIV, qui y fait construire une rsidence somptueuse pour son confesseur, le Pre Franois Lachaise. D'o le nom de Terres du Pre-Lachaise donn au domaine et qui a prvalu jusqu' nos jours. Sous la Convention, on songe faire de ces terres, confisques par l'tat, un lieu de spulture. Mais les vnements ne permettent pas d'excuter le projet. Napolon Ier le reprend; il confie l'architecte Brongniard le soin d'oprer les transformations ncessaires et, le 21 mai 1804, Frochot, prfet de la Seine, procde l'ouverture de la nouvelle ncropole, appele officiellement cimetire de l'Est. Agrandie d'anne en anne, cette ncropole couvre aujourd'hui un norme espace. Elle a ses rues et ses avenues comme une vritable cit, et on l'appelle en effet la Cit des Morts. Pour vaste qu'elle soit cependant, on estime que, dans une vingtaine d'annes au plus, il ne restera pas un seul pouce de terrain cder dans cette cit funbre, qui renferme l'heure actuelle 80500 tombes. Ajoutons, pour les amateurs de statistiques, que ces 80500 tombes reprsentent, d'aprs les valuations de M. Fraigneau, une somme de plus de 400 millions dpenss par les gnrations qui s'y sont succd depuis un sicle. Le prix du terrain atteint de nos jours, au Pre-Lachaise, un chiffre rarement dpass dans les quartiers les plus luxueux de Paris. Le premier et le deuxime mtres carrs s'y vendent chacun 1 050 francs; le troisime ainsi que le quatrime 1 575 francs; le cinquime et le sixime 2 100 francs. Enfin, quand cette limite est excde, chaque nouveau mtre de concession est tax 3 150 francs. En appliquant cette rgle d'valuation l'espace occup par des monuments comme celui de Casimir-Perier ou celui de Thiers, les plus vastes du Pre-Lachaise, on trouve que le premier vaudrait aujourd'hui 600 000 francs, le second 120 000 francs. On ne dort pas son sommeil _gratis pro Deo_ dans la grande ncropole parisienne. Mais le prix du terrain n'est pas beaucoup moins lev au cimetire Montmartre ou au cimetire Montparnasse. Ce pourquoi le commun des trpasss se dirige de plus en plus vers les cimetires suburbains, Pantin, Billancourt et Bagneux notamment. Qui n'a pas vu, le 1er et le 2 novembre, ces cimetires parisiens, ne peut savoir quel point le culte des morts est demeur vivace au coeur de la foule. Une fois dans l'anne, la terrible galit du spulcre abolit toutes les distinctions sociales. La mondaine gante de noir prie ct de l'ouvrier en bourgeron; une pense commune les rapproche pour un moment; l'homme oublie ses haines, la mondaine ses prjugs. C'est la trve universelle du Souvenir. * * * * * Aussi ne sont-ce point les scnes touchantes ou dramatiques qui manquent l'observateur quand il se rend avec la foule dans un de ces cimetires parisiens, grands comme des villes, profonds comme des forts, et qui gardent cependant, par un singulier privilge, on ne sait quel charme passionnant d'intimit. M. Jules Claretie a racont quelque part l'impression inoubliable que lui fit, dans un de ces cimetires, la rencontre d'une tombe de jeune fille que le fianc de la pauvre enfant avait, pour le jour des Morts, transforme en un bouquet immense. Des fleurs partout. Partout des roses, des roses d'une blancheur, d'une candeur blouissante. C'tait comme une symphonie en blanc majeur, comme une explosion de lumire blanche. Il semblait qu'il et neig sur cette tombe de vierge. L'hermine a plus de taches que n'en avaient ces ptales immaculs. Une couronne embaume enveloppait, comme d'un nimbe, le nom de la jeune morte: _Marie_, et portait ces mots tracs, avec des violettes du ple, sur les roses blanches: _ ma fiance!_ Par un sentiment d'une exquise dlicatesse, ct de la date de la mort, le fianc avait fait graver la date du jour o devait avoir lieu le mariage. Il s'en fallait de quelques heures peine que la promise ne ft devenue l'pouse, et le blanc bouquet de fleurs d'oranger, dj command et tout prt, tait l, sur ce tombeau, mais chang en bouquet funbre... * * * * * Moi-mme, le hasard m'a fait assister dans le cimetire de Sainte-Genevive-des-Bois, en Seine-et-Oise, une scne moins potique peut-tre, mais coup sr aussi dramatique que celle rapporte par M. Jules Claretie. Comme j'errais dans les alles, je vis venir des jeunes gens et des jeunes filles qui, avec des couronnes noues de rubans tricolores, se dirigeaient vers une tombe ombrage du feuillage languissant des saules. Je les suivis, un peu intrigu; une croix en granit surmontait la tombe devant laquelle ils s'arrtrent et qui portait cette double inscription: ANDR DELORME MORT POUR LA PATRIE 1870 JEANNE BERNIER TUE PAR L'ENNEMI 1870 Le cortge entoura la tombe et y suspendit ses couronnes. La crmonie qui se droulait sous mes yeux avait videmment un caractre patriotique; mais la jeunesse des manifestants, l'association de ce nom d'homme et de femme sur le ft du monument, m'inclinaient penser que le patriotisme n'tait pas seul en jeu. Un des assistants, qui vit mon embarras, voulut bien me donner quelques explications, et voici ce qu'il me raconta: Andr Delorme et Jeanne Bernier taient fiancs quand clata la guerre. Andr avait dix-neuf ans; Jeanne dix-sept. Ds nos premiers revers, Andr s'engagea dans un rgiment de marche et fit courageusement son devoir. Sur ces entrefaites, les Prussiens, qui taient entrs Montlhry, tablirent un campement entre Sainte-Genevive et Fleury... Un soir, vers neuf heures, un jeune fantassin se tranait pniblement travers bois, par des sentiers seulement connus des habitants du pays. C'tait Andr, qui, quoique grivement bless Choisy-le-Roi, n'avait pu rsister au dsir de revoir sa fiance. Le jeune soldat n'tait plus qu' quelques pas de la maison de Jeanne. Il allait entrer, quand, par les carreaux, il aperut la jeune fille qui se dbattait aux bras d'un officier prussien. Fou de rage, il tira son revolver, fit feu et tua l'officier. Au bruit de la dtonation, une douzaine de casques pointe accoururent, s'emparrent d'Andr, le ligottrent et, sans plus de formalit, le collrent au mur. On a recueilli ses dernires paroles: Frappez-moi, dit le jeune homme ses bourreaux. Je meurs pour la patrie et pour ma fiance... La crpitation des mausers touffa sa voix. On croyait ne relever qu'un cadavre; mais, au moment o la fusillade clatait, Jeanne Bernier s'tait lance pour couvrir Andr Delorme et, travers la fume, on vit deux corps enlacs rouler terre. Depuis cette poque, la tombe o ils dorment cte cte est en grande vnration chez les jeunes gens du pays et, le 2 novembre de chaque anne, les fiancs et les conscrits viennent y suspendre des couronnes... Le caractre dramatique de cette crmonie est particulier Sainte-Genevive-des-Bois. Le culte des morts, en ce jour de l'anne dclinante qui leur est plus spcialement consacr, ne laisse pas d'avoir cependant, un peu partout, des consquences assez inattendues. Dans combien de mnages parisiens, par exemple, demande M. Hugues Le Roux, le dialogue suivant ne s'engage-t-il pas, le matin du 3 novembre, entre Madame et la cuisinire: Eh bien, Marie, avez-vous fait un bon march? --Ah! oui, Madame, vous pouvez le dire, un joli march! Je ne rapporte pas de poisson... --Comment pas de poisson? --On ne peut pas s'en procurer. Les poissardes disent que c'est comme cela tous les ans le 2 novembre... cause du coup de vent des morts. --Le coup de vent des morts?... Madame demeure bouche be. C'est pourtant sa cuisinire qui a raison. Vous pouvez prendre le train, ce jour-l, pour n'importe quelle plage de la Manche, de l'Ocan ou de la Mditerrane: de Dunkerque l'embouchure de la Bidassoa et du cap Cerbre Menton, vous ne verrez pas une voile de pcheur sur la mer. Devant l'glise, sur les estacades, l'intrieur des cabarets ou d'un de ces _Abris du Marin_ fonds par M. de Thzac et qui rendent tant de services nos populations maritimes, les hommes sont assis, la pipe aux dents, leur bonnet de laine sur l'oreille, les bottes et la vareuse sche. Ils ne se fient pas l'accalmie qui suit la tempte. Ils savent quoi s'en tenir sur ces invites du flot. S'ils y cdaient, ils ne tarderaient pas voir remonter du large ces thories de noys dont parle le pote, hves, un cierge au poing, le front dans des cagoules, qui tournent autour des barques en rclamant la spulture d'une voix lamentable. Deux fois dans l'anne, le 2 novembre et le 25 dcembre, au jour des Morts et Nol, les _crierien_ mergent de l'abme et se rendent en procession vers les villes englouties du littoral, cette Tolente ou cette Is merveilleuse que frappa la colre divine. D'immenses cathdrales, aux cintres lumineux, tincellent sous les eaux. Is seule en comptait trente. Le bruit des cloches qu'on entend au large dans la nuit du 1er au 2 novembre vient de ces glises sous-marines o officient, devant le peuple des noys, les vques de la mer. Singuliers prlats, par parenthse, mitrs, chaps et crosss, mais dont la croupe se recourbe en queue de poisson! Une lgende veut qu'ils soient commis la garde d'un des trois vtements de sainte Vronique, le linge mme o s'imprima, sur la route du calvaire, la face auguste de Notre Seigneur et dont le voile conserv au Vatican ne serait qu'une rplique... * * * * * Est-ce pour commmorer le souvenir de ces infortunes victimes de la mer et rappeler aux vivants combien ils psent peu dans la main de l'ternel? Toujours est-il que jusqu'en ces dernires annes encore, sur le littoral breton et notamment l'le de Sein, la vigile des Morts prtait un usage singulier: le _tro ann anaoun_ ou tour des mes, dont j'ai parl dans mon livre _Sur la cte_. Le matin de la Toussaint, au prne de la premire messe, M. le recteur (cur) dsignait en chaire huit hommes de la paroisse chargs de tenir le rle d'_anaoun_. Une qute domicile tait faite dans la journe par leurs soins. La nuit venue, aprs les trois Nocturnes des morts, quatre d'entre eux rentraient l'glise pour sonner le glas qui ne cessait plus de tinter. Les quatre autres, avec des clochettes, faisaient le tour du village. Ils s'arrtaient devant toutes les maisons et, de prfrence, devant celles o il y avait eu des morts pendant l'anne. Leur mlope frissonnante s'levait alors dans la nuit: _Christenien, divunet, Da pedi Doue gan ann anaoun tremenet, Da lavarat eur pater hag eun ave: Requiescant in pace!_ Chrtiens, veillez-vous; priez Dieu pour les mes des dfunts. Et dites leur intention un _pater_ et un _ave_. De l'intrieur, des voix rpondaient: _Amen..._ Cette lugubre procession, ne se terminait qu'au petit jour. La coutume des qutes, au jour des Morts, n'est du reste pas spciale la Bretagne. On la retrouve en Italie, o le peuple, dans la voix du glas, croit entendre la voix mme des trpasss: _Padre, madre, Fratre, sorelle, Apportate mi Qualche cosa!_ Mon pre, ma mre, ma soeur, mon frre, apportez-moi quelque chose. De fait, il y a ce jour-l, dans les glises, une telle abondance de dons et d'offrandes que l'intrieur en ressemble plutt une halle qu' un lieu de prire. Tous ces prsents sont en nature; le clerg les revend aux enchres et l'argent sert payer des messes pour les mes du Purgatoire. En certaines contres, il est vrai, le sentiment populaire, si touchant, qui fait participer les dfunts, pendant un jour de l'anne, la nourriture des vivants, s'est gt insensiblement et a fini par dgnrer en une faon de parodie. Bruges, par exemple, on ptrissait autrefois dans chaque mnage, le jour des Morts, des galettes spciales nommes _pankoeken_, qu'on faisait bnir l'glise, puis qu'on rpartissait entre tous les membres de la communaut. Chaque galette dvotement croque rachetait une me. Aujourd'hui, le _pankoeken_ ne se mange plus en famille. Mais, par une dviation singulire de l'usage, on en fabrique encore dans certains restaurants et cabarets populaires, o les meurt-de-faim de la localit, ravis de l'aubaine, se tiennent en permanence pendant toute la journe du 2 novembre et, moyennant une petite rmunration et quelques chopes supplmentaires, se chargent d'engloutir autant de galettes funbres qu'on veut bien leur en offrir. Le peuple croit, en effet, que le _pankoeken_ peut tre mang par n'importe qui et que, pourvu qu'on le mange l'intention d'un dfunt bien dtermin, l'acte conserve toute son efficacit... Si la croyance populaire dit vrai, c'est bien la premire fois, entre nous, qu'une indigestion aura pass pour mritoire aux yeux de l'ternel. _Nols de France._ Au gui nouveau! Au gui fleuri! Voil qu'il retentit une fois de plus nos oreilles, l'appel des vendeurs ambulants de _mistletoe_. Pendues un gros bton de frne ou de bouleau, les jolies touffes vertes du _viscum album_ balancent au pas du marchand les fines opales de leurs baies, Nol est proche. Au gui nouveau! Au gui fleuri! Et c'est un peu de l'me de la fort, un peu aussi de l'me du Pass, qui revit dans ce naf appel du petit dtaillant. Ainsi nos aeux, jadis, s'en allaient par les rues criant l'antique _Aguilan_, corruption probable d'_Eguinaned_ (le bl germe) ou, suivant d'autres, d'_Acquit l'an neuf_, dont le sens est plus ais entendre. Le gui parisien nous arrive de Meudon, de Chaville, de Verrires: il appartient qui veut le cueillir. Les errants du pav le savent et, confiants dans la tolrance de l'administration domaniale, ils se font une ressource, dcembre venu, de la cueillette du joli vgtal. On vend bien du gui, pendant la semaine de Nol et du Jour de l'An, au pavillon des Halles; mais ce n'est plus l du gui parisien. Import par chemin de fer, il arrive de Normandie et de Bretagne; il n'a point pouss sur les peupliers, comme le gui parisien, mais sur les pommiers, dont il est pourtant un dangereux parasite. Vainement, nos professeurs d'agriculture mettent-ils en garde contre ses ravages les cultivateurs normands et bretons: le gui s'obstine; et il est vrai que les bnfices de sa cueillette compensent largement le mal qu'il fait aux arbres. Ce n'est pas seulement sur Paris qu'on l'expdie: l'Angleterre en fait une consommation prodigieuse. De Granville et de Saint-Malo partent chaque hiver, destination de Southampton et de Londres, des chargements complets de gui: 90000 kilos pour Granville, davantage encore pour Saint-Malo, qui tient la tte de l'exportation. Cargaisons feriques! Voiliers et steamers de rve! On comprend qu'ils aient tent les potes, et l'on chanterait volontiers avec l'un deux, Charles Frmine, ces flottilles odorantes et fleuries, Qui s'en vont dans le mystre, Dans le brouillard et les frimas. Porter aux Normands d'Angleterre La parure de leur Christmas... Le gui a, du reste, un concurrent redoutable dans un autre vgtal d'hiver, auquel on l'associe de plus en plus dans la dcoration des frairies nolesques: je veux parler du houx. Cette iliace n'a pas d'histoire; elle ne joue pas, comme le gui, un rle important dans nos traditions nationales. Les druides ne la coupaient pas, avec une faucille d'or, la sixime nuit du solstice d'hiver, la nuit mre, et les eubages ne la recevaient pas dans un drap de lin d'une blancheur immacule. Mais le houx, si son pass manque de lustre, n'en est pas moins un fort aimable arbrisseau, dont les feuilles d'un vert sombre, lisses et comme vernisses, surtout les baies d'un rouge vif, font un contraste souhait pour les yeux avec le ple feuillage et les baies laiteuses du gui. [Illustration: L'OFFICE DE NOEL, AU MOYEN AGE.] C'est cette opposition, vraisemblablement, qui a dtermin sa vogue. Sur les 175 espces de houx connues, une seule habite la France, l'_ilex aquifolium_, au tronc droit, charg de feuilles pineuses et persistantes, qui s'accommode des terrains les plus ingrats. Il vit en libert dans nos forts, o il atteint quelquefois huit et dix mtres de haut; mais on le cultive aussi en buisson dans nos jardins. Ses applications sont fort varies: de sa seconde corce, on tire la glu; l'bnisterie recherche son bois, qui prend au polissage la teinte de l'bne; avec ses jeunes rameaux, souples et rsistants la fois, on fabrique des manches de fouets et des houssines; enfin, avec ses feuilles, que l'ancienne mdecine utilisait comme fbrifuge, on obtient des sparadraps trs adhsifs. Mais c'est surtout comme plante ornementale que le houx est apprci. D'o vient celui qu'on vend dans nos rues aux alentours de la Saint-Sylvestre? Un peu de toutes les rgions, des forts du Morvan et de Bretagne, des boqueteaux normands, du Jura, des Vosges, mme de la banlieue parisienne. Les Halles en reoivent chaque matin de pleins chargements, que se disputent les petits dtaillants du pav. Je causais certain jour, dans la rue Montmartre, avec une brave femme dont l'ventaire roulant tait ainsi tout pavois de houx sombre aux clatantes baies corallines. [Illustration: LE GUI.] Une belle botte, monsieur, toute frache et toute fleurie!... --Combien? --Deux francs. C'tait un peu cher; mais mon interlocutrice m'expliqua que Nol tait proche, qui dterminait annuellement une hausse considrable de ce joli vgtal. Nous l'achetons nous-mmes en gros, sur le carreau des Halles, 1 fr. 25, 1 fr. 50 la botte... Et il y a les dchets, les baies qui se dtachent, les feuilles qui perdent leur vernis... Aprs l'piphanie, monsieur, je vous donnerai la mme botte pour quinze sous. Mais le gui, le houx, ne sont pas les seules plantes nolesques. Comment oublier encore le sapin? Il a toutes les dimensions, ce sapin de Nol: il est tantt un gant et tantt un nain; il tient dans un petit pot grand comme le pouce et, d'autres fois, il pourrait abriter toute une famille son ombre. Mais, norme ou minuscule, artificiel ou naturel, il porte toujours les mmes fruits tranges: des joujoux, des sucreries, des oranges, des gteaux, et il est tout illumin par des cordons de lanternes vnitiennes. L o il y a des enfants, soyez srs qu'il y a un arbre de Nol. Encore est-il bon de remarquer que, pour rpandue qu'elle soit aujourd'hui, cette coutume des arbres de Nol tait peu prs ignore chez nous (sauf dans le Berry) avant la guerre de 1870. C'est l'Alsace que nous l'avons emprunte, et il y a quelque chose de touchant dans cette adoption par toute la France d'une coutume reste purement locale jusqu'alors et qui voque pour nous la chre province perdue. l'arbre de Nol s'attache, d'ailleurs, le souvenir du grand Klaus, bien connu, lui aussi, des anciennes familles alsaciennes. Toc! Toc! --Qui frappe la porte? --C'est moi, le grand Klaus, patron des petits enfants sages, qui leur apporte un sapin tout charg de bonbons et de jouets et qui rserve aux mchants une dgele de coups de gaule... Et l'huis billait tout large, et _mein Herr_ Klaus entrait avec sa longue barbe de dieu polaire, ses sourcils embroussaills, sa robe de futaine, sa hotte et son sapin. Klaus, en Alsace, est le petit nom d'amiti du vnrable vque de Myre, saint Nicolas. Les enfants ouvraient de grands yeux, se serraient peureusement contre leurs mres, et la poigne de gents que brandissait le bon saint leur communiquait un effroi salutaire. C'est tout ce que voulait _mein Herr_: le rle de croquemitaine lui convenait assez peu et il ne l'acceptait qu' son corps dfendant. Combien il prfrait les cris de joie et les claquements de mains qui succdaient l'motion paralysante du premier moment, quand, de sa hotte vide sur le parquet, sortaient, pendus aux branches du fatidique sapin, les beaux polichinelles, les sacs de pralines et les mnageries d'arches de No! En Lorraine, il reprenait son nom franais et faisait sa tourne accompagn du pre Fouettard. Mon ami Ren-Marc Ferry se souvient de l'y avoir rencontr dambulant au crpuscule par les rues pleines de neige. Je revois encore sa barbe blanche, crit-il, sa mitre et sa crosse, les durs feuillages qu'il tenait dans ses mains croises et qui brillaient sur la bure de son manteau; mais il avait aussi un sac plein d'amandes et de raisins secs, et sa voix tait douce. Hlas! ct de lui, son compagnon, son serviteur, le pre Fouettard, portait des verges de bruyre et prononait des paroles svres dont l'-propos tonnait les esprits enfantins. Saint Nicolas est un peu parent du bonhomme Nol: leurs physionomies du moins se ressemblent et leurs ftes ne sont spares que par un lger intervalle. Et, mesure que l'anne perdait de son caractre religieux, qu'on restreignait le nombre des ftes chmes, il arrivait qu'on ne sentait plus la ncessit d'un ddoublement de crmonies: c'est ainsi que le grand Klaus s'effaa peu peu devant le vieux Nol. Mais, si saint Nicolas nous a brl la politesse, son sapin magique a survcu. Il est, avec le gui et le houx, l'lment dcoratif par excellence des veilles nolesques. C'est rarement un arbre, le plus souvent une branche fiche dans une caisse en bois, avec un peu de mousse au pied. Et il se fait, chaque anne, de ces branches de sapin, un trafic considrable. Magnifique puissance de la tradition! Nol est vieux comme le monde: avant de devenir une fte chrtienne, il fut, chez les Celtes nos pres, la grande fte de la germination. Et le gui, le houx, les branches de sapin, qu'on vend par les rues de ce Paris sceptique et gouailleur, mais si candide au fond, attestent la persistance du sentiment ancestral. Le nom mme de Nol vient du latin _novellum_, qui nous a donn novel, nouvel, nouveau. _Sol novus_, qu'on retrouve dans l'office de Nol, fut longtemps le nom du 25 dcembre. Et les vieux cantiques consacrent leur tour cette tymologie: Htons-nous de nous rendre Prs du _soleil nouveau_... * * * * * Mais que nous font les savants et leurs tymologies? Ne songeons qu' la fte qui vient, la jolie fte traditionnelle qui a provoqu et qui provoque encore d'un bout de la France l'autre tant de coutumes charmantes, tant de manifestations d'une si dlicate mysticit. Glissons, si vous voulez, sur les plus connues, telles que la coutume des souliers que les enfants dposent dans les chemines; ne nous attardons pas non plus la coutume des bches de Nol. L'usage en est fort ancien pourtant et s'est pieusement conserv dans nos campagnes. Sans l'norme souche brasillante, un rveillon se pourrait-il concevoir? Le fait est que tous les foyers, ce soir-l, ont leur clair feu de bois, ceux mmes qu'on n'alimente d'habitude que de fougres, de gomons ou de bouses de vache sches. Longtemps l'avance, en Bretagne, vous voyez les pauvres errer dans les cpes ou le long des talus plants d'arbres, en qute de cette souche morte abandonne, _kef Nedelek_, la bche de Nol, dont les charbons teints jouissent de proprits merveilleuses. En Normandie non plus, point de bonne veille sans une grosse _chouque_ de htre ou d'ormeau flambant grand bruit sous le haut chambranle de la chemine, tandis que cuit autour d'elle, dans leurs chopines fleurs, le _flip_ cher aux gosiers cauchois, mlange de cidre doux, d'pices et d'eau-de-vie. Ailleurs, dans le Bessin, par exemple, la bche de Nol s'appelle _trfou_, du vieux mot roman _trfoir_, que nous rencontrons dans notre langue ds le XIIIe sicle; en Provence elle s'appelle _lou cacho-fio_ et on l'aspergeait trois fois de vin avant de l'allumer en disant: Dieu nous fasse la grce de vivre l'an qui vient! Si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins! Que de jolies lgendes, que de contes mouvants ou gracieux, sont ns l, parmi les flammches d'or du _kef_, de la _chouque_, du _trfou_ et du _cacho-fio_! S'ils s'interrompent un moment de prendre leur essor, c'est qu' l'extrieur des pas se sont fait entendre dans la nuit et qu'une rumeur de voix grossissantes, sur un mode de plain-chant, est venue jusqu'aux rveillonneurs. Place aux petits mendiants de la grande frairie dcembrale! Nol est leur fte par excellence. Il y a encore quelques villes de l'Ouest o on les voit rder de maison en maison, clamant l'_Aguil_. Une baguette de saule corce aux doigts, ils frappent l'huis pour demander leur part du festin. De fait, leur besace ne tarde pas s'emplir, non de crotes de pain, de reliefs abandonns, mais de beaux et bons gteaux de fine farine blute exprs leur intention. Cet usage des gteaux est rpandu dans toute la France. Aucune de nos provinces n'en a le monopole. Sous vingt noms diffrents on les retrouve: dans les apognes de Nevers, les cochenilles de Chartres, les bourrettes de Valognes, les cornaboeux du Berry, les cogneux de Lorraine, les cuigns de Bretagne, les aiguilans de Vierzon, les hlais d'Argentan et les qunioles de la Flandre. Rouen et aux environs, on les nomme aguignettes. Le gentil vocable que celui-l! Aguignette, Miette, miette, J'ons des miettes dans not' pouquette, Pour nourrir vos p'tites poulettes!... Passez, au soir tombant, le 24 dcembre, dans la rue Grand-Pont et la rue de la Grosse-Horloge, vous n'ourez partout que ce refrain. Il est pouss par de petits plerins qui brandissent au bout de leurs btons des lanternes vnitiennes frappes d'un R. F. en grosses lettres rouges. Ne faut-il point marcher avec son temps et, pour fter Nol, ces mioches n'en sont-ils pas moins de bons rpublicains? Et, d'ailleurs, que voit-on, je vous prie, sur ces aguignettes rouennaises, honneur et gloire des _neulliers_ de Darnetal, de Sotteville et de Maromme? Un coq, le fier gallinac national, emblme du peuple souverain! Ainsi fraternisent sur une galette, comme ils devraient fraterniser dans l'esprit public, le prsent et le pass, le progrs et la tradition. Il est encore une de nos provinces o la veille de Nol revt un caractre bien pittoresque: c'est la Flandre. Le rveillon s'y appelle l'_crine_. Mais l'_crine_ est surtout propre aux paysans. Figurez-vous, avec M. Ernest Laut, une salle basse, pave de larges dalles en pierres bleues, meuble d'armoires et de huches aux ferrures luisantes et, dans cette salle, sous le vaste _rabatiau_ de la chemine, une trentaine de personnes, hommes, femmes, enfants, assises en cercle sur des _quyres_ autour d'un grand feu de sarments. Les femmes tricotent, font du crochet, _rassarcissent_ des bas; les hommes tirent de leurs courtes _boraines_ d'cres bouffes blondes; la table, devant la fentre, est dj encombre de petits bols prts recevoir le moka. Et, cependant que l'odorant liquide s'goutte dans la cafetire, un des invits, le plus ancien, qui est quelquefois aussi le mieux disant, se met conter d'une voix chevrotante quelque belle histoire du temps pass, du temps que les btes parlaient et que les poules avaient des dents. Mme chez les mineurs des grands districts houillers, dans ces plaines enfumes et tristes o les corons, que surplombe le haut beffroi de la fosse, s'alignent en files monotones le long des routes et des canaux, la vigile de Nol, si nous en croyons M. Laut, a gard quelque chose de sa primitive douceur. La maison, pour la circonstance, a t nettoye de fond en comble; la table rcure la brosse et au savon, les cuivres frotts, le carrelage lav grande eau. On rveillonnera cette nuit avec du boudin et des qunioles, sorte de galettes dores, fleurant bon le froment et les oeufs frais, et sur leur panse arrondie, comme sur un coussin, talant un joli Jsus de sucre rose. Si le mnage est l'aise, on achtera mme un sapin de Nol coup dans la fort voisine et aux branches duquel on suspendra des jouets bon march, des btons de guimauve et des oranges. Il faudra voir la frimousse extasie des bbs leur rveil. Cris de joie, battements de mains, charivari dlicieux, plus doux au coeur des parents que toutes les musiques et toutes les harmonies!... Dcidment, sur ce sol bni de la vieille France, aux quatre aires de l'horizon, en Gascogne comme en Lorraine, dans le Dauphin comme en Bretagne, cette nuit de Nol n'est qu'une succession de merveilles. tonnez-vous aprs cela qu'elle ait donn naissance toute une littrature spciale et que, parmi les productions de la muse populaire, il n'en soit point qui approche pour l'tendue et l'importance de cette branche du folklore national! TABLE DES MATIRES * * * * * Pages. Introduction 7 Les Ftes patronales 9 Le Jour de l'An 25 Les Rois 37 Masques et Travestis 47 Pques 59 Le joli Mai 67 Les Feux de la Saint-Jean 78 Une reprsentation de Mystre 87 Danses et Musiques populaires 99 La crmonie des Noces en Bretagne 111 La Fte des Morts 123 Nols de France 141 End of Project Gutenberg's Ftes et coutumes populaires, by Charles Le Goffic License: Share Alike