Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries.) ROMANS DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT MANETTE SALOMON NOUVELLE DITION PARIS BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER EUGNE FASQUELLE, DITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 1902 Tous droits rservs EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE OEUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT GONCOURT (Edmond de) La fille lisa, 38e mille 1 vol. Les frres Zemganno, 8e mille 1 vol. La Faustin, 19e mille 1 vol. Chrie, 18e mille 1 vol. La Maison d'un artiste au XIXe sicle 2 vol. Les actrices du XVIIIe sicle: Mme Saint-Huberty 1 vol. -- Mlle Clairon (3e mille) 1 vol. -- La Guimard 1 vol. Les Peintres japonais: Outamaro.--Le Peintre des Maisons vertes, 4e mille 1 vol. --Hokousa (peintre), (2e mille) 1 vol. GONCOURT (Jules de) Lettres, prcdes d'une prface de H. Card (3e mille) 1 vol. GONCOURT (Edmond et Jules de) En 18** 1 vol. Germinie Lacerteux 1 vol. Madame Gervaisais 1 vol. Rene Mauperin 1 vol. Manette Salomon 1 vol. Charles Demailly 1 vol. Soeur Philomne 1 vol. Quelques cratures de ce temps 1 vol. Pages retrouves, avec une prface de G. Geffroy (3e mille) 1 vol. Ides et sensations 1 vol. Prfaces et manifestes littraires (3e mille) 1 vol. Thtre (Henriette Marchal.--La Patrie en danger) 1 vol. Portraits intimes du XVIIIe sicle. tudes nouvelles d'aprs les lettres autographes et les documents indits 1 vol. La Femme au XVIIIe sicle 1 vol. La duchesse de Chteauroux et ses soeurs 1 vol. Madame de Pompadour, nouvelle dition, revue et augmente de lettres et documents indits 1 vol. La Du Barry 1 vol. Histoire de Marie-Antoinette 1 vol. Sophie Arnould (Les actrices au XVIIIe sicle) 1 vol. Histoire de la Socit franaise pendant la Rvolution 1 vol. Histoire de la Socit franaise pendant le Directoire 1 vol. L'Art du XVIIIe sicle. 1re srie (Watteau.--Chardin.--Boucher.--Latour) 1 vol. 2e srie (Greuze.--Les Saint-Aubin.--Gravelot.--Cochin) 1 vol. 3e srie (Eisen.--Moreau-Debucourt.--Fragonard.--Prudhon) 1 vol. Gavarni. L'Homme et l'OEuvre 1 vol. Journal des Goncourt. Mmoires de la vie littraire (9e mille) 9 vol. Paris.--L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215. MANETTE SALOMON I On tait au commencement de novembre. La dernire srnit de l'automne, le rayonnement blanc et diffus d'un soleil voil de vapeurs de pluie et de neige, flottait, en ple claircie, dans un jour d'hiver. Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait au labyrinthe, un monde particulier, ml, cosmopolite, compos de toutes les sortes de gens de Paris, de la province et de l'tranger, que rassemble ce rendez-vous populaire. C'tait d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises voiles bruns, lunettes bleues. Derrire les Anglais, marchait une famille en deuil. Puis suivait, en tranant la jambe, un malade, un voisin du jardin, de quelque rue d' ct, les pieds dans des pantoufles. Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche, ses deux haches en sautoir surmontes d'une grenade;--un prince jaune, tout frais habill de Dusautoy, accompagn d'une espce d'heiduque figure de Turc, dolman d'Albanais;--un apprenti maon, un petit gcheur dbarqu du Limousin, portant le feutre mou et la chemise bise. Un peu plus loin, grimpait un interne de la Piti, en casquette, avec un livre et un cahier de notes sous le bras. Et presque ct de lui, sur la mme ligne, un ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois fleurs d'immortelle la boutonnire. Un pre, rudes moustaches grises, regardait courir devant lui un bel enfant, en robe russe de velours bleu, boutons d'argent, manches de toile blanche, au cou duquel battait un collier d'ambre. Au-dessous, un mnage de vieilles amours laissait voir sur sa figure la joie promise du dner du soir en cabinet, sur le quai, la _Tour d'argent_. Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait et tranait par la main un petit ngrillon, embarrass dans sa culotte, et qui semblait tout triste d'avoir vu des singes en cage. Toute cette procession cheminait dans l'alle qui s'enfonce travers la verdure des arbres verts, entre le bois froid d'ombre humide, aux troncs vgtants de moisissure, l'herbe couleur de mousse mouille, au lierre fonc et presque noir. Arriv au cdre, l'Anglais le montrait, sans le regarder, aux miss, dans le Guide; et la colonne, un moment arrte, reprenait sa marche, gravissant le chemin ardu du labyrinthe d'o roulaient des cerceaux de gamins fabriqus de cercles de tonneaux, et des descentes folles de petites filles faisant sauter leur dos des cornets bouquin peints en bleu. Les gens avanaient lentement, s'arrtant la boutique d'ouvrages en perles sur le chemin, se frlant et par moments s'appuyant la rampe de fer contre la charmille d'ifs taills, s'amusant, au dernier tournant, des micas qu'allume la lumire de trois heures sur les bois ptrifis qui portent le belvdre, clignant des yeux pour lire le vers latin qui tourne autour de son bandeau de bronze: Horas non numero nisi serenas. Puis, tous entrrent un un sous la petite coupole jour. Paris tait sous eux, droite, gauche, partout. Entre les pointes des arbres verts, l o s'ouvrait un peu le rideau des pins, des morceaux de la grande ville s'tendaient perte de vue. Devant eux, c'taient d'abord des toits presss, aux tuiles brunes, faisant des masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'o se dtachait le rose des poteries des chemines. Ces larges teintes tales, d'un ton brl, s'assombrissaient et s'enfonaient dans du noir-roux en allant vers le quai. Sur le quai, les carrs de maisons blanches, avec les petites raies noires de leurs milliers de fentres, formaient et dveloppaient comme un front de caserne d'une blancheur efface et jauntre, sur laquelle reculait, de loin en loin, dans le rouill de la pierre, une construction plus vieille. Au del de cette ligne nette et claire, on ne voyait plus qu'une espce de chaos perdu dans une nuit d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits d'o des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille une mle de fates et de ttes de maisons enveloppes par l'obscurit grise de l'loignement, brouilles dans le fond du jour baissant; un fourmillement de demeures, un gchis de lignes et d'architectures, un amas de pierres pareil l'bauche et l'encombrement d'une carrire, sur lequel dominaient et planaient le chevet et le dme d'une glise, dont la nuageuse solidit ressemblait une vapeur condense. Plus loin, la dernire ligne de l'horizon, une colline, o l'oeil devinait une sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement les tages d'une falaise dans un brouillard de mer. L-dessus pesait un grand nuage, amass sur tout le bout de Paris qu'il couvrait, une nue lourde, d'un violet sombre, une nue de Septentrion, dans laquelle la respiration de fournaise de la grande ville et la vaste bataille de la vie de millions d'hommes semblaient mettre comme des poussires de combat et des fumes d'incendie. Ce nuage s'levait et finissait en dchirures aigus sur une clart o s'teignait, dans du rose, un peu de vert ple. Puis revenait un ciel dpoli et couleur d'tain, balay de lambeaux d'autres nuages gris. En regardant vers la droite, on voyait un Gnie d'or sur une colonne, entre la tte d'un arbre vert se colorant dans ce ciel d'hiver d'une chaleur olive, et les plus hautes branches du cdre, planes, tales, gazonnes, sur lesquels les oiseaux marchaient en sautillant comme sur une pelouse. Au del de la cime des sapins, un peu balancs, sous lesquels s'apercevait nue, dpouille, rougie, presque carmine, la grande alle du jardin, plus haut que les immenses toits de tuile verdtres de la Piti et que ses lucarnes chaperon de crpi blanc, l'oeil embrassait tout l'espace entre le dme de la Salptrire et la masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan d'ombre ressemblant un lavi, d'encre de Chine sur un dessous de sanguine, une zone de tons ardents et bitumineux, brls de ces roussissures de gele et de ces chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle des Anglais; puis, dans la finesse infinie d'une teinte dgrade, il se levait un rayon blanchtre, une vapeur laiteuse et nacre, troue du clair des btisses neuves, et o s'effaaient, se mlaient, se fondaient, en s'opalisant, une fin de capitale, des extrmits de faubourgs, des bouts de rues perdues. L'ardoise des toits plissait sous cette lueur suspendue qui faisait devenir noires, en les touchant, les fumes blanches dans l'ombre. Tout au loin, l'Observatoire apparaissait, vaguement noy dans un blouissement, dans la splendeur ferique d'un coup de soleil d'argent. Et l'extrmit de droite, se dressait la borne de l'horizon, le pt du Panthon, presque transparent dans le ciel, et comme lav d'un bleu limpide. Anglais, trangers, Parisiens, regardaient de l-haut de tous cts; les enfants taient monts, pour mieux voir, sur le banc de bronze, quand quatre jeunes gens entrrent dans le belvdre. --Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,--fit l'un en s'approchant de la lunette d'approche fixe par une ficelle la balustrade. Il chercha le point, braqua la lunette:--a y est! attention!--se retourna vers le groupe d'Anglais qu'il avait derrire lui, dit une des Anglaises:--Milady, voil! confiez-moi votre oeil... Je n'en abuserai pas! Approchez, mesdames et messieurs! Je vais vous faire voir ce que vous allez voir! et un peu mieux que ce prpos aux horizons du Jardin des Plantes qui a deux colonnes torses en guise de jambes... Silence! et je commence!... L'Anglaise, domine par l'assurance du dmonstrateur, avait mis l'oeil la lorgnette. --Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon les moyens des personnes!... _Spoken here! Time is money! Rule Britannia! All right!_ Je vous dis a, parce qu'il est toujours doux de retrouver sa langue dans la bouche d'un tranger... Paris! messieurs les Anglais, voil Paris! C'est a!... c'est tout a... une crne ville!... j'en suis, et je m'en flatte! Une ville qui fait du bruit, de la boue, du chiffon, de la fume, de la gloire... et de tout! du marbre en carton-papier, des grains de caf avec de la terre glaise, des couronnes de cimetire avec de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalit en pain d'pice, des ides pour la province, et des femmes pour l'exportation! Une ville qui remplit le monde... et l'Odon, quelquefois! Une ville o il y a des dieux au cinquime, des leveurs d'asticots en chambre, et des professeurs de thibtain en libert! La capitale du Chic, quoi! Saluez!... Et maintenant ne bougeons plus! a? milady, c'est le cdre, le vrai du Liban, rapport d'un choeur d'Athalie, par M. de Jussieu, dans son chapeau!... Le fort de Vincennes! On compte deux lieues, mes gentlemen! On a abattu le chne sous lequel Saint Louis rendait la justice, pour en faire les bancs de la cour de Cassation... Le chteau a t dmoli, mais on l'a reconstruit en lige sous Charles X: c'est parfaitement imit, comme vous voyez... On y voit les mnes de Mirabeau, tous les jours de midi deux heures, avec des protections et un passe-port... Le Pre-Lachaise! le faubourg Saint-Germain des morts: c'est plein d'htels... Regardez droite, gauche... Vous avez devant vous le monument Casimir Prier, ancien ministre, le pre de M. Guizot... La colonne de Juillet, suivez! btie par les prisonniers de la Bastille pour en faire une surprise leur gouverneur... On avait d'abord mis dessus le portrait de Louis-Philippe, Henri IV avec un parapluie; on l'a remplac par cette machine dore: la Libert qui s'envole; c'est d'aprs nature... On a dit qu'on la muselait dans les chaleurs, l'anniversaire des Glorieuses: j'ai demand au gardien, ce n'est pas vrai... Regardez bien, mylady, il y a un militaire auprs de la Libert: c'est toujours comme a en France... a? c'est rien, c'est une glise... Les buttes Chaumont... Distinguez le monde... On reconnatrait ses enfants naturels!... Maintenant, mylady, je vais vous la placer Montmartre... La tour du tlgraphe... Montmartre, _mons martyrum_... d'o vient la rue des Martyrs, ainsi nomme parce qu'elle est remplie de peintres qui s'exposent volontairement aux btes chaque anne, l'poque de l'Exposition... L-dessous, les toits rouges? ce sont les Catacombes pour la soif, l'Entrept des vins, rien que cela, mademoiselle!... Ce que vous ne voyez pas aprs, c'est simplement la Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave l'Htel-Dieu, la Prfecture de Police, et l'Institut!... On dit que dans le temps il baignait la Tour de Nesle... Maintenant, demi-tour droite, droite alignement! Voil Sainte Genevive... A ct, la tour Clovis... c'est frquent par des revenants qui y jouent du cor de chasse chaque fois qu'il meurt un professeur de Droit compar... Ici, c'est le Panthon... le Panthon, milady, bti par Soufflot, ptissier... C'est, de l'aveu de tous ceux qui le voient, un des plus grands gteaux de Savoie du monde... Il y avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans les cheveux de Marat quand on l'y a enterr... L'arbre des Sourds-et-Muets... un arbre qui a grandi dans le silence... le plus lev de Paris... On dit que quand il fait beau, on voit de tout en haut la solution de la question d'Orient... Mais il n'y a que le ministre des affaires trangres qui ait le droit d'y monter!... Ce monument gyptien? Sainte-Plagie, milady... une maison de campagne, leve par les cranciers en faveur de leurs dbiteurs... Le btiment n'a rien de remarquable que le cachot o M. de Jouy, surnomm l'Homme au masque de coton, apprivoisait des hexamtres avec un flageolet... Il y a encore un mur teint de sa prose!... La Piti... un omnibus pour les pkins malades, avec correspondance pour le Montparnasse, sans augmentation de prix, les dimanches et ftes... Le Val-de-Grce, pour MM. les militaires... Examinez le dme, c'est d'un nomm Mansard, qui prenait des casques dans les tableaux de Lebrun pour en coiffer ses monuments... Dans la cour, il y a une statue leve par Louis XIV au baron Larrey... L'Observatoire... Vous voyez, c'est une lanterne magique... il y a des Savoyards attachs l'tablissement pour vous montrer le Soleil et la Lune... C'est l qu'est enterr Mathieu Laensberg, dans une lorgnette... en long... Et a... la Salptrire, milady, o l'on enferme les femmes plus folles que les autres! Voil!... Et maintenant, la gnrosit de la socit!--lana le dmonstrateur de Paris. Il ta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci tout ce qui tombait au fond de sa vieille coiffe, aux gros sous comme aux pices blanches, salua et se sauva toutes jambes, suivi de ses trois compagnons qui touffaient de rire en disant:--Cet animal d'Anatole! Au cdre, devant un vieux cur qui lisait son brviaire, assis sur le banc contre l'arbre, il s'arrta, renversa ce qu'il y avait dans son chapeau sur les genoux du prtre, lui jeta:--Monsieur le cur, pour vos pauvres! Et le cur, tout tonn de cet argent, le regardait encore dans le creux de sa pauvre soutane, que le donneur tait dj loin. II A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes gens s'arrtrent. --O dine-t-on?--dit Anatole. --O tu voudras,--rpondirent en choeur les trois voix. --Qu'est-ce qui _en_ a?--reprit Anatole. --Moi, je n'ai pas grand'chose,--dit l'un. --Moi, rien,--dit l'autre. --Alors ce sera Coriolis...--fit Anatole en s'adressant au plus grand, dont la mise lgante contrastait avec le dbraill des autres. --Ah! mon cher, c'est bte... mais j'ai dj mang mon mois... je suis sec... Il me reste peine de quoi donner la portire de Boissard pour la cotisation du punch... --Quelle diable d'ide tu as eue de donner tout cet argent ce cur!--dit Anatole un garon aux longs cheveux. --Garnotelle, mon ami,--rpondit Anatole,--vous avez de l'lvation dans le dessin... mais pas dans l'me!... Messieurs, je vous offre dner chez Gourganson... J'ai l'_oeil_... Par exemple, Coriolis, il ne faut pas t'attendre y manger des pts de harengs de Calais truffs comme ta socit du vendredi... Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien: --Monsieur Chassagnol, j'espre que vous me ferez l'honneur... On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol taient en avant, Coriolis dit Anatole, en lui dsignant le dos de Chassagnol: --Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-l, hein? qui a l'air d'un vieux foetus... --Connais pas... mais pas du tout... Je l'ai vu une fois avec des lves de Gleyre, une autre fois avec des lves de Rude... Il dit des choses sur l'art, au dessert, il m'a sembl... Trs-collant... Il s'est accroch nous depuis deux ou trois jours... Il va o nous mangeons... Trs-fort pour reconduire, par exemple... Il vous lche votre porte des heures indues... Peut-tre qu'il demeure quelque part, je ne sais pas o... Voil! Arrivs la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrrent par une petite alle dans une arrire-salle de crmerie. Dans un coin, un gros gaillard noir et barbu, coiff d'un grand chapeau gris, mangeait sur une petite table. --Ah! l'homme aux bouillons...--fit Anatole en l'apercevant. --Ceci, monsieur,--dit-il Chassagnol,--vous reprsente... le dernier des amoureux!... un homme dans la force de l'ge, qui a pouss la timidit, l'intelligence, le dvouement et le manque d'argent jusqu' fractionner son dner en un tas de cachets de consomm... ce qui lui permet de considrer une masse de fois dans la journe l'objet de son culte, mademoiselle ici prsente... Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson qui entrait, apportant des serviettes. --Ah! tu tais n pour vivre au temps de la chevalerie, toi! Laisse donc, je connais les femmes... j'avance joliment tes affaires, va, farceur!--et il donna un amical renfoncement au jeune homme barbu qui voulut parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit. Le crmier apparut sur le seuil: --Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!--cria Anatole,--votre vin le plus extraordinaire... 12 sous!... et des bifteacks... des vrais!... pour monsieur...--il indiqua Coriolis--qui est le fils naturel de Chevet... Allez! * * * * * --Dis donc, Coriolis,--fit Garnotelle,--ta dernire acadmie... j'ai trouv a bien... mais trs-bien... --Vrai?... vois-tu, je cherche... mais la nature!... faire de la lumire avec des couleurs... --Qui ne la font jamais...--jeta Chassagnol.--C'est bien simple, faites l'exprience... Sur un miroir pos horizontalement, entre la lumire qui le frappe et l'oeil qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le verrez? D'un gris intense, presque noir, au milieu de la clart lumineuse... Coriolis et Garnotelle regardrent aprs cette phrase, l'homme qui l'avait dite. --Qu'est-ce que c'est que a?--Anatole, en cherchant dans sa poche du papier cigarette, venait de retrouver une lettre.--Ah! l'invitation des lves de Chose... une soire o l'on doit brler toutes les critiques du Salon dans la chaudire des sorcires de Macbeth... Il est bon, le post-scriptum: Chaque invit est tenu d'apporter une bougie... Et coupant une conversation sur l'cole allemande qui s'engageait entre Chassagnol et Garnotelle:--Est-ce que vous allez nous embter avec Cornlius?... Les Allemands! la peinture allemande!... Mais on sait comment ils peignent les Allemands... Quand ils ont fini leur tableau, ils runissent toute leur famille, leurs enfants, leurs petits enfants... ils lvent religieusement la serge verte qui recouvre toujours leur toile... Tout le monde s'agenouille... Prire sur toute la ligne... et alors ils posent le point visuel... C'est comme a! C'est vrai comme... l'histoire! --Es-tu bte!--dit Coriolis Anatole.--Ah a! dis donc, tes bifteacks, pour des bifteacks soigns... --Oui, ils sont immangeables... Attendez... Donnez-moi-les tous...--et il les runit dans une assiette qu'il cacha sous la table. Puis, profitant d'une sortie de la fille de Gourganson, il disparut par une petite porte vitre au fond de la salle. --a y est,--dit-il en revenant au bout d'un instant.--Ah! tu ne connais pas la tradition de la maison... Ici, quand les bifteacks ne sont pas tendres, on va les fourrer dans le lit de Gourganson... C'est sa punition... Aprs a, c'est peut-tre aussi sa sant... J'ai connu un Russe qui en avait toujours un... cru... dans le dos. --Qu'est-ce qu'on fait l'htel Pimodan?--demanda Garnotelle Coriolis. --Mais c'est trs-amusant, dit Coriolis. D'abord, Boissard est trs-bon garon... Beaucoup de gens connus et amusants... Thophile Gautier... la bande de Meissonier... On fait de la musique dans un salon... dans l'autre, on cause peinture, littrature... de tout... Et une antichambre avec des statues... grand genre et pas cher... Un dner tous les mois... nous avons dbours chacun six francs pour un couvert en Ruolz... a se termine gnralement par un punch... Nous avons Monnier qui est superbe! Il a eu la dernire fois une charge belge, les _prenkirs_... tourdissante!... Et puis Feuchres, qui fait des imitations de soldat, des histoires de Bridet se tordre... Un monde bon enfant et pas trop canaille... On bavarde, on rit, on se monte... Tout le monde dit des mots drles... L'autre jour, en sortant, je reconduisais Magimel le lithographe... Il me dit: Ah! comme j'ai vieilli!... Autrefois, les rues taient trop troites... je battais les deux murs. Maintenant c'est peine si j'accroche un volet!... --Quel homme du monde a fait, ce Coriolis! Il va chez Boissard, excusez!--fit Anatole.--Mais tu t'es tromp d'atelier, mon vieux... tu aurais d entrer chez Ingres... Vous savez, ils sont bons, les Ingres! ils se demandent de leurs nouvelles! Plus que a de genre! Pour rponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte et nerveuse la tte d'Anatole, et fit, en jouant, la menace de la lui coucher dans son assiette. --Qui est-ce qui a vu le _Premier baiser de Chlo_, de Brinchard, qui est expos chez Durand Ruel?--demanda Garnotelle. --Moi... C'est d'un russi...--dit Anatole...--a ma rappel le baiser d'Houdon... --Oh! un baiser!...--lana Chassagnol.--a, un baiser! cette machine en bois! Un baiser, a? Un baiser de ces poupes antiques qu'on voit dans une armoire au Vatican, je ne dis pas... Mais un baiser vivant, cela? Jamais! non, jamais! Rien de frmissant... rien qui montre ce courant lectrique sur les grands et les petits foyers sensibles... rien qui annonce la rpercussion de l'embrassement dans tout l'tre... Non, il faut que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de ce que c'est que les lvres... Mais les lvres, c'est revtu d'une cuticule si fine qu'un anatomiste a pu dire que leurs papilles nerveuses n'taient pas recouvertes, mais seulement gazes, _gazes_, c'est son mot, par cet piderme... Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres de sensibilit fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la cinquime paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs profonds et superficiels de la tte... Ils s'unissent, de proche en proche, aux paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf intercostal ou le _grand sympathique_, le grand charrieur des motions humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme... le _grand sympathique_ qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitime paire, qui embrasse tous les viscres de la poitrine, qui touche au coeur, qui touche au coeur!... --Neuf heures et demie... Je me sauve,--dit Coriolis. --Je m'en vais avec toi,--fit Anatole; et, sur la porte, son geste appela Garnotelle, comme s'il lui disait: Viens donc!... Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit rasseoir, en le prenant par un bouton de sa redingote, et il continua lui exposer la circulation de la sensation du baiser d'une extrmit l'autre du corps humain. III En ce temps, le temps o ces trois jeunes gens entraient dans l'art, vers l'anne 1840, le grand mouvement rvolutionnaire du Romantisme qu'avaient vu se lever les dernires annes de la Restauration, finissait dans une sorte d'puisement et de dfaillance. On et cru voir tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, le souffle d'avenir qui avait remu l'art. De hautes esprances avaient sombr avec le peintre de la _Naissance d'Henri IV_, Eugne Deveria, arrt sur son clatant dbut. Des tempraments brillants, ardents, pleins de promesses, annonant le dgagement futur d'une personnalit, allaient, comme Chassriau, de l'ombre d'un matre l'ombre d'un autre, ramassant sous les chefs d'cole, dont ils essayaient de fusionner les qualits, un clectisme btard et un style inquiet. Des talents qui s'taient affirms, qui avaient eu leur jour d'inspiration et d'originalit, dsertaient l'art pour devenir les ouvriers de ce grand muse de Versailles, si fatal la peinture par l'officiel de ses sujets et de ses commandes, la hte exige de l'excution, tous ces travaux la toise et la tche, qui devaient faire de la Galerie de nos gloires l'cole et le Panthon de la pacotille. En dehors de ces causes extrieures, les faillites d'avenir, les dsertions, les sductions par les commandes et l'argent du budget, en dehors mme de l'action, appuye par la grande critique, des oeuvres et des hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour l'affaiblissement de la nouvelle cole des causes intrieures, spciales, et tenant aux habitudes, la vie, aux frquentations des artistes de 1830. Il tait arriv peu peu que le Romantisme, cette rvolution de la peinture, borne presque ses dbuts un affranchissement de palette, s'tait laiss entraner, enfivrer par une intime mle avec les lettres, par la socit avec le livre ou le faiseur de livres, par une espce de saturation littraire, un abreuvement trop large la posie, l'enivrement d'une atmosphre de lyrisme. De l, de ce frottement aux ides, aux esthtiques, il tait sorti des peintres de cerveau, des peintres potes. Quelques-uns ne concevaient un tableau que dans le cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres, d'instinct germain, sduits par les _lieds_ d'outre-Rhin, se perdaient dans des brumes de rverie, noyaient le soleil des mythologies dans la mlancolie du fantastique, cherchaient les Muses au Walpurgis. Un homme d'un talent distingu, Ary Scheffer, marchait en tte de ce petit groupe. Il peignait des mes, les mes blanches et lumineuses cres par les pomes. Il modelait les anges de l'imagination humaine. Les larmes des chefs-d'oeuvre, le souffle de Goethe, la prire de saint Augustin, le Cantique des souffrances morales, le chant de la Passion de la chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, avec la matrialit du dessin et des couleurs. Le _sentimentalisme_, c'tait par l que le larmoyeur des tendresses de la femme essayait de rajeunir, de renouveler et de passionner le spiritualisme de l'art. La dsastreuse influence de la littrature sur la peinture se retrouvait l'autre bout du monde artiste, dans un autre homme, un peintre de prose, Paul Delaroche, l'habile arrangeur thtral, le trs-adroit metteur en scne des cinquimes actes de chronique, l'lve de Walter Scott et de Casimir Delavigne, figeant le pass dans le trompe-l'oeil d'une couleur locale laquelle manquaient la vie, le mouvement, la rsurrection de l'motion. De tels hommes, malgr la mode du moment et la gloire viagre du succs, n'taient, au fond, que des personnalits striles. Ils pouvaient monter un atelier, faire des lves; mais la nature de leur temprament, le principe d'infcondit de leurs oeuvres, les condamnaient ne pas crer d'cole. Leur action, restreinte fatalement un petit cercle de disciples, ne devait jamais s'lever cette large influence des matres qui dcident les courants, dterminent la vocation d'avenir d'une gnration, font lever le lendemain de l'art des talents d'une jeunesse. Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres crs ou renouvels par le mouvement romantique, le paysage se dbattait, encore demi mconnu, presque suspect, contre les svrits du jury et les prjugs du public. Malgr les noms de Dupr, de Cabat, de Huet, de Rousseau qui ne pouvaient forcer les portes du Salon, le paysage n'avait point alors l'autorit, la considration, la place dans l'art qu'il devait finir par conqurir coups de chefs-d'oeuvre. Et ce genre, rput infrieur et bas, contre lequel s'levaient les ides du pass, les dfiances du prsent, n'avait gure de tentation pour le jeune talent indcis dans sa voie et cherchant sa carrire. L'orientalisme, n avec Decamps et Marilhat, paraissait puis avec eux. Ce qu'avait essay de remuer Gricault dans la peinture franaise semblait mort. On ne voyait nulle tentative, nul effort, nulle audace qui tentt la vrit, s'attaqut la vie moderne, rvlt aux jeunes ambitions en marche ce grand ct ddaign de l'art: la contemporanit. Couture ne faisait qu'exposer son premier tableau, l'_Enfant prodigue_. Et depuis quelques annes, il n'y avait gure eu qu'un coloriste sorti des talents nouveaux: un petit peintre de gnie naturel, de temprament et de caprice, jouant avec les feries du soleil, dou du sentiment de la chair, et n, semblait-il, pour retrouver le Corrge dans une Orientale d'Hugo: Diaz avait apport, l'art de 1830 1840, sa franche et blouissante originalit. Mais sa peinture tait une peinture indiffrente. Elle ne cherchait et ne donnait rien que la sensation de la lumire d'une femme ou d'une fleur. Elle ne parlait la passion de personne. Toute me lui manquait pour toucher et retenir elle autre chose que les yeux. Dans cette situation de l'art, rejete, rattache la grande peinture par cette lassitude ou ce mpris des autres genres, la gnration qui se levait, l'arme des jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture historique ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalits suprieures et dominantes, aux deux tempraments extrmes et absolus qui commandaient dans l'cole d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci demandaient l'inspiration au grand lutteur du Romantisme, son dernier hros, au matre passionnant et aventureux, marchant dans le feu des contestations et des colres, au peintre de flamme qui exposait en 1839, _Cloptre_, _Hamlet_ et les _Fossoyeurs_; en 1840, la _Justice de Trajan_; en 1841, l'_Entre des Croiss Constantinople_, un _Naufrage_, une _Noce juive_. Mais ce n'tait qu'une minorit, cette petite troupe de rvolutionnaires qui s'attachaient et se vouaient Delacroix, attirs par la rvlation d'un Beau qu'on pourrait appeler le Beau expressif. La grande majorit de la jeunesse, embrassant la religion des traditions et voyant la voie sacre sur la route de Rome, ftaient rue Montorgueil le retour de M. Ingres comme le retour du sauveur du Beau de Raphal. Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute la jeune peinture, ce moment, se tournaient vers ces deux hommes dont les deux noms taient les deux cris de guerre de l'art:--Ingres et Delacroix. IV Anatole Bazoche tait le fils d'une femme reste veuve sans fortune, qui avait eu l'intelligence de se faire une position dans une spcialit de la mode presque cre par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute confection, elle avait eu l'imagination de ces nouveauts bizarres qui charmrent le got de la Restauration et des premires annes du rgne de Louis-Philippe: les ridicules pendants d'acier, les manchons en velours noir avec broderie en soie jaune reprsentant des kiosques, les boas pour l'exportation, roses, brods d'argent et recouverts de tulle noir. Au milieu de cela, elle avait eu aussi l'invention des toilettes de ferie: c'tait elle qui avait introduit la _lame_ dans les robes de bal, dit les premires robes _tincelles_, tonn les bals citoyens des Tuileries avec ces jupes et ces corsages o scintillaient des lytres d'insectes des Antilles. A ce mtier de trouveuse d'ides et de dessins, elle gagnait de huit dix mille francs par an. Elle mit Anatole au collge Henri IV Au collge, Anatole dessina des bonshommes en marge de ses cahiers. Le professeur Villemereux qui s'y reconnut, en le mettant aux arrts pour cela, lui prdit la potence,--une prdiction qui commena mettre autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules pour les grands criminels et les caractres extraordinaires. Puis, plus tard, en le voyant excuter la plume, trait pour trait, taille pour taille, les bois de Tony Johannot du _Paul et Virginie_ publi par Curmer, ses camarades prirent pour lui une espce d'admiration. Penchs sur son paule, ils suivaient sa main, retenaient leur souffle, pleins de l'attention religieuse des enfants devant ce mystre de l'art: le miracle du trompe-oeil. Autour de lui on murmurait tout bas: Oh! lui, il sera peintre! Il sentait la classe le regarder avec des yeux moiti fiers et moiti envieux, comme si elle le voyait dj destin une carrire de gnie. Son ide d'tre peintre lui vint peu peu de l: de la menace de ses professeurs, de l'encouragement de ses camarades, de ce murmure du collge qui dicte un peu l'avenir chacun. Sa vocation se dgagea d'une certaine facilit naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses mains, qui dessine ct de ses devoirs, sans le coup de foudre, sans l'illumination soudaine qui fait jaillir un talent du choc d'un morceau d'art ou d'une scne de nature. Au fond, Anatole tait bien moins appel par l'art qu'il n'tait attir par la vie d'artiste. Il rvait l'atelier. Il y aspirait avec les imaginations du collge et les apptits de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'tait ces horizons de la Bohme qui enchantent, vus de loin: le roman de la Misre, le dbarras du lien et de la rgle, la libert, l'indiscipline, le dbraill de la vie, le hasard, l'aventure, l'imprvu de tous les jours, l'chappe de la maison range et ordonne, le sauve qui peut de la famille et de l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout l'inconnu de volupt du modle de femme, le travail qui ne donne pas de mal, le droit de se dguiser toute l'anne, une sorte de carnaval ternel; voil les images et les tentations qui se levaient pour lui de la carrire rigoureuse et svre de l'art. Mais, comme presque toutes les mres de ce temps-l, la mre d'Anatole avait pour son fils un idal d'avenir: l'cole polytechnique. Le soir, en tisonnant son feu, elle voyait son Anatole coiff d'un tricorne, l'habit serr aux hanches, l'pe au ct, avec l'aurole de la Rvolution de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance passer dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand coup quand Anatole lui parla de se faire artiste: il lui sembla qu'elle avait devant elle un officier qui dchirait son uniforme, et tout l'orgueil de son ge mr s'croula. De la troisime jusqu' la rhtorique, le collgien eut chaque sortie batailler avec elle. A la fin, comme il s'arrangeait toujours pour tre le dernier en mathmatiques, la mre, faible comme une veuve qui n'a qu'un fils, cda et se rsigna en gmissant. Seulement, pour prserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans une carrire qui la faisait trembler d'avance par ses prils de toutes sortes, elle demanda un vieil ami de chercher dans ses connaissances et de lui indiquer un atelier o les moeurs de son fils seraient respectes. A quelques jours de l, le vieil ami menait le jeune homme chez un lve de David qui s'appelait d'un nom fameux en l'an IX, Peyron, et qui consentait recevoir Anatole sur le bien qu'on lui en disait. Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron tait un atelier de femmes, mais d'ge si vnrable, sans aucune exception, qu'Anatole put y faire son entre sans intimider personne. Il se trouva mme, la fin du troisime jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, qu'il se sentit humili dans sa qualit d'homme, et dclara premptoirement le soir sa mre qu'il ne voulait plus retourner dans une pareille pension de Parques. Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, qui avait rue d'Enfer un atelier de soixante lves. Il montait d'abord chez un lve nomm Corsenaire, qui travaillait dans le haut de la maison. Il y restait six mois dessiner d'aprs la bosse; puis redescendait dans le grand atelier d'en bas, pour dessiner d'aprs le modle vivant. Il trouvait l Coriolis et Garnotelle entrs dans l'atelier depuis deux ou trois ans. V L'atelier de Langibout tait un immense atelier peint en vert olive. Sur le mur d'un des cts, sous le jour de la baie ouverte en face, se dressait la table modle, avec la barre de fer o s'attache la corde pour la pose des bras levs en l'air, les talonnires pour supporter le talon qui ne pose pas, le T en cuir verni o s'appuie le bras qui repose. Une boiserie montait tout le long de l'atelier, une hauteur de sept huit pieds. Des grattages de palette, des adresses de modles, des portraits-charges la couvraient presque entirement. Un faux-col sur un pantalon reprsentait les longues jambes de l'un; un bilboquet caricaturait la grosse tte de l'autre; un garde national sortant d'une gurite par une neige qui lui argentait le nez et les paulettes, moquait les ambitions miliciennes de celui-ci. Un gentilhomme amateur tait reprsent dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la devise au-dessous: _Semper viret_. Et et l, travers les caricatures parses, semes au hasard, on lisait: _Sarah Levy, la tte, rien que la tte, rue des Barres-Saint-Paul_; et plus loin: _Armand David, fifre sous Louis XVI, modle de torse, fait la canne_. Sur une des parois latrales se levait le Discobole, moulage de Jacquet. Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ soixante, les sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines terre, les peintres, juchs sur de hauts tabourets, formaient trois rangs devant la table modle. On voyait l: Javelas, l'homme aux bouillons, le patito de mademoiselle Gourganson, le ptira, le souffre-douleur de l'atelier, un mridional naf, un _gobeur_ avalant tout, et qu'on avait dcid promener son chapeau gris la nuit, en lui affirmant que le clair de lune tait le meilleur blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui rognant un peu sa canne tous les jours, arriva au bout d'une semaine persuader qu'il grandissait, et qu'il n'avait que le temps de se soigner, la croissance son ge tant toujours un signe de maladie; Javelas, qui tait sculpteur, et qui avait pour spcialit les sujets de pit; Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflamme, aux yeux clignotants, aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant des couleurs, que le blond et la tendresse, faisant des esquisses laiteuses et charmantes, peintre-n des mythologies plafonnantes; Grandvoinet, un maigre garon qu'on appelait _Moins-Cinq_, cause de sa rponse aux arrivants, qui le trouvaient toujours le premier l'atelier, et lui disaient:--Tiens, il est l'heure?--Non, messieurs, il est l'heure moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du Poussin, excellent et doux garon, n'entrant en colre que lorsque le modle avait oubli de poser son mouchoir sur le tabouret, et volait ainsi quelques secondes la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont l'application, la vocation ingrate, l'effort dsespr taient respects avec une sorte de commisration par la blague de ses camarades; Le grand Lestringant, derrire le dos duquel Langibout s'arrtait, tonn et souriant d'un dtail exagr ou forc dans une acadmie bien dessine:--C'est bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est bien, mon ami, vous voyez comique... Lestringant, qui devait obir sa vraie vocation, abandonner bientt l'histoire pour mettre l'esprit de Paris dans la caricature; Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et effronte, arrivant la casquette en casseur, la blouse tapageuse, engueulant les modles, faisant le crne: il n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collge et de sa province dans des habits de premire communion rallongs, et tombant dans l'atelier, au milieu d'une sance de modle de femme, il tait rest ptrifi devant la madame toute nue, ses yeux de petit garon dmesurment ouverts, les bras ballants, et laissant glisser de stupfaction son carton par terre, au milieu du rire homrique des lves; Rouvillain, un nomade, qui, ds qu'il avait pu runir vingt francs, donnait rendez-vous l'atelier pour qu'on lui ft la conduite jusqu' la barrire Fontainebleau: de l, il s'en allait d'une trotte aux Pyrnes, frappant la porte du premier cur qu'il trouvait le premier soir, lui faisant une tte de vierge ou une petite restauration, emportant une lettre pour un cur de plus loin; et, de recommandations en recommandations, de cur en cur, gagnant la frontire d'Espagne, d'o il revenait Paris par les mmes tapes; Garbuliez, un Suisse, fils d'un _cabinotier_ de Genve; qui avait rapport de son pays le culte de son compatriote Grosclaude, et la charge du peintre Jean Belin chez le Grand-Turc; Malambic et son sou de fusain, ainsi nomm par l'atelier, cause de ses interminables jambes, ternellement enfermes dans un pantalon noir, et si justement compares aux deux btons de charbon que les papetiers donnent pour un sou; Massiquot, beau d'une beaut antique, le front bas avec les cheveux friss la ninivite, des traits d'Antinos avec un sourire de Mphistophls; un garon qui avait l'toffe d'un grand sculpteur, mais dont le temps et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les tours de force, les excs d'exercice auxquels l'entranait l'orgueil du dveloppement de son corps; Massiquot, le massier des lves; Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermdiaire entre le matre et les lves, l'homme de confiance du patron, qui reoit la contribution mensuelle, crit aux modles, surveille le mobilier, et fait payer les tabourets et les carreaux casss; Lemesureur, ancien huissier de Montargis, mari une repriseuse de cachemire, et qui faisait, dans l'atelier, un petit commerce, en achetant dix francs les ttes bien dessines qu'il revendait des pensionnats comme modles; Schulinger, un Alsacien tournure de caporal prussien, grand bredouilleur de franais, qui brossait de temps en temps, entre deux saoleries de bire, une figure rappelant le gris argentin de Velasquez; Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage par un amateur braque trs-connu qui, de temps en temps croyait dcouvrir un Raphal dans quelque peintriot comme Blondulot, dont il surveillait les moeurs avec une jalousie intresse de mre d'actrice, et qu'il allait recommander aux critiques, en disant: Il est pur! c'est un ange!... Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout soignait: c'tait le fils de ce Jacquillat qui avait donn des leons de tour M. de Clarac et qui excutait l'toile huit cercles; Montariol, le mondain, qui djeunait souvent dans les crmeries avec les domestiques des bals dont il sortait, le monsieur bien mis l'atelier; mais ayant dans ses lgances des solutions de continuit et des accrocs, et regardant l'heure une montre dont le verre avait t recoll avec de la cire cacheter; Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'oeil bleu, au teint indien, toujours serr dans un habit noir rp; un liseur, un rpublicain, un musicien, qui faisait de la peinture ides; Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux qu'il peignait par cette tendance singulire et fatale qu'ont presque tous les artistes reflter dans leurs oeuvres l'infirmit marquante de leur personne. Puis c'tait Systme, Systme, auquel on ne connaissait de nom que ce sobriquet; Systme, peignant, cloche-pied, la main gauche tenant la palette, appuye sur une tringle de fer; Systme posant sur son bras, dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa palette, et l'approchant du modle pour le comparer; Systme qui partageait avec Javelas le rle de martyr de l'atelier. Et l'atelier Langibout possdait encore les deux types du _cuveur_ et du _rveur_ dans le peintre Vivarais et le sculpteur Romanet. Vivarais tait l'homme qui passait sa vie s'imprgner sans presque jamais peindre; et c'tait Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa porte Anatole:--Vois-tu, mon cher, pour mon buste, il fallait le marbre...--Pourquoi pas en terre? c'est si long, le marbre...--Non... je n'aurais pas eu la ligne rigide, le cassant du trait... a aurait t toujours mou, veule... Il me fallait le marbre, absolument le marbre...--Eh bien! laisse-moi le voir... Je t'assure, je n'en parlerai pas...--Mon marbre? mon marbre? Il est l...--lui dit Romanet en se touchant le front. Ple-mle trange de talents et de nullits, de figures srieuses et grotesques, de vocations vraies et d'ambitions de fils de boutiquiers aspirant une industrie de luxe; de toutes sortes de natures et d'individus, promis des avenirs si divers, des fortunes si contraires, destins finir aux quatre coins de la socit et du monde, l o l'aventure de la vie parpille les jeunesses et les promesses d'un atelier, dans un fauteuil l'Institut, dans la gueule d'un crocodile du Nil, dans une grance de photographie, ou dans une boutique de chocolatier de passage! VI Anatole tait devenu immdiatement le boute-en-train de l'atelier, le branle-bas des farces et des charges. Il tait n avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on le ramenait au collge, il prenait tout coup sa course toutes jambes, et se mettait crier de toutes les forces de sa voix de crapaud: V'la la rvolution qui commence! La rue s'effarait, les boutiquiers se prcipitaient sur leurs portes, les fentres s'ouvraient, des ttes bouleverses apparaissaient, et dans le dos des vieilles gens qui se faisaient un cornet de leur main pour entendre le tocsin de Saint-Merry, le frisson du rentier passait. Malheureusement, sa troisime tentative, il fut dgot du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus dessous par un norme coup de pied d'picier philippiste de la rue Saint-Jacques. Au collge, c'tait les mmes niches diaboliques. Un professeur, dont il avait se plaindre, ayant eu l'imprudence une distribution de prix, de commencer son discours par: Jeunes athltes qui allez entrer dans l'arne...--_Vive la reine!_ se mit crier Anatole en se tournant vers la reine Marie-Amlie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour, une acclamation trois fois rpte partit des bancs, et le malheureux professeur fut oblig de remettre son loquence dans sa poche. Avec l'ge et la sortie du collge, cette imagination de drlerie n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens du grotesque l'avait men au gnie de la parodie. Il caricaturait les gens avec un mot. Il appliquait sur les figures une profession, un mtier, un ridicule qui leur restait. A des fuses, des cascades de btises, il mlait des cinglements, des claquements de ripostes pareils ces coups de fouet avec lesquels les postillons enlvent un attelage. Il jouait avec la grammaire, le dictionnaire, la double entente des termes: la mmoire de ses tudes lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux de classiques, de remuer travers ses bouffonneries de grands noms, des vers drangs, du sublime estropi; et sa verve tait un pot-pourri, une macdoine, un mlange de gros sel et de fin esprit, la dbauche la plus folle et la plus cocasse. Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures des environs de Paris, il faisait un personnage de province; il improvisait des rcits de petite ville, il racontait des intrieurs o il y a des oranges sur des timbales, il inventait des socits pleines de nez en argent, tout un monde qu'il semblait mener de Monnier Hoffmann, au grand amusement et dans le rire fou de ses compagnons de voyage. Il avait la vocation de l'acteur et du mystificateur. Sa parole tait soutenue par son jeu, une mimique de mridional la succession et la vivacit des expressions, des grimaces, dans un visage souple comme un masque chiffonn, se prtant tout, et lui donnant l'air d'une espce d'homme aux cent figures. A ce temprament de comique, tous ces dons de nature, il joignait encore une singulire aptitude d'imitation, d'assimilation de tout ce qu'il entendait, voyait au thtre, et partout, depuis l'intonation de Numa jusqu'au coup de jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha, depuis le bgaiement de Mijonnet, le marchand de _tortillons_ de l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui cherche sa bourse en omnibus. A lui tout seul, il jouait une scne, une pice: c'tait le relai d'une diligence, le pitinement des garons d'curie, les questions des voyageurs endormis, l'branlement des chevaux, le: hu! du postillon; ou bien une messe militaire, le _Dominus vobiscum_ chevrotant du vieux prtre, les rpons criards de l'enfant de choeur, le ronflement du serpent, les nazillements des chantres, le son voil des tambours, la toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait un grand air d'opra, un _ut_ de tnor. Il contrefaisait le rveil d'une basse-cour, la fanfare fle du coq, les gloussements, les cacardements, les roucoulements, tous les caquetages gazouillants des btes qui semblaient s'veiller sous sa blouse. Des journes qu'il passait au Jardin des Plantes tudier les animaux, il rapportait leur voix, leur chant. Quand il voulait, son larynx devenait une mnagerie: il faisait sortir, comme d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement si vrai, que, la nuit, Jules Grard et tir dessus au jug. Pour les bruits humains, il les possdait tous. Il imitait les accents, les patois, les bruits de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux chapeaux, la crie de la marchande de bonne vitelotte, le cri du vendeur de _canards_ s'teignant dans le lointain d'un faubourg, tous les cris: il n'y avait que le cri de la conscience qu'il disait ne pouvoir imiter. L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou dont il n'aurait pu se passer. Au bout de ces grands silences de travail qui se font l, aprs un long recueillement de tous ces jeunes gens plis sur une tude, quand une voix s'levait: Allons! qu'est-ce qui va faire un _four_? Anatole lanait aussitt quelque mot drle, faisant courir le rire comme une trane de poudre, secouant la fatigue de tous, relevant toutes les ttes de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la salle une rcration d'un moment. Jamais il n'tait court. L'atelier avait-il une vengeance exercer? Anatole trouvait un tour de son invention, et le plus souvent, la prire de ses camarades et pour rpondre leur confiance, il l'excutait lui-mme. Devait-on faire la rception d'un _nouveau_? Il s'en chargeait, et c'tait son triomphe. Il s'y surpassait en fantaisie, en imagination de mise en scne. Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurs d'un autre temps, dans ces farces artistiques, l'attachement l'chelle, l'estrapade, la brutalit de ces excutions qui parfois finissaient par un membre bris, commenaient passer de mode dans les ateliers. A peine si l'usage des frocits anciennes tait encore conserv chez le sculpteur David, dont les lves promenaient, en ces annes, par tout le quartier, un nouveau li sur une chelle, avec un camarade, cheval sur l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu peu s'adoucissaient et se changeaient en innocentes preuves de franc-maonnerie. Anatole les renouvela par le srieux de la charge et la comdie de la cruaut. Aussitt qu'un nouveau arrivait, il commenait par le faire dshabiller, lui injuriait successivement tous les membres, lui reprochait ses abattis canaille, tablissait, avec la voix de pituite de Quatremre de Quincy, le peu de rapports existants entre une figure de Phidias et cet Apollon des chaudronniers. Puis, il le faisait chanter, en costume de paradis, dans des poses d'un quilibre prilleux, des paroles impossibles sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau tait enrou et enrhum, Anatole lui annonait les _supplices_. Soudain, il changeait de voix, d'air, de visage: il avait des gestes d'ogre de contes de fe, une intonation de roi de ferie qui donne des ordres pour une excution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie sinistre l'animait: c'tait Bobche et Torquemada, l'Inquisition aux Funambules. S'agissait-il de marquer un rcalcitrant? Il tait terrible fourgonner le pole pour chauffer les fers tout rouge, terrible quand avec les fers, changs habilement dans sa main en chevilles de sculpteur peintes en vermillon, il approchait; terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers, derrire le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des planches, pendant qu'on brlait de la corne; pouvantable, lorsqu'il les appliquait sur l'paule du malheureux avec un _pschit!_ qui jouait infernalement le cri de la peau grille. On riait, et il faisait presque peur.--Et puis, venaient des boniments, des discours de rception, des morceaux acadmiques, du Bossuet tomb dans le _Tintamarre_... Pour chaque nouveau, il inventait un nouveau tour, des plaisanteries indites, un chef-d'oeuvre comme les sangsues, la farce des sangsues qu'il montrait sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au creux de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis ne plaisantait plus: elle se figurait sentir piquer les sangsues, tant Anatole les avait bien imites avec des dcoupures d'oignon brl! A l'atelier, on l'appelait la Blague. VII La Blague,--cette forme nouvelle de l'esprit franais, ne dans les ateliers du pass, sortie de la parole image de l'artiste, de l'indpendance de son caractre et de sa langue, de ce que mle et brouille en lui, pour la libert des ides et la couleur des mots, une nature de peuple et un mtier d'idal; la Blague, jaillie de l, monte de l'atelier, aux lettres, au thtre, la socit; grandie dans la ruine des religions, des politiques, des systmes, et dans l'branlement de la vieille socit, dans l'indiffrence des cervelles et des coeurs, devenue le _Credo_ farce du scepticisme, la rvolte parisienne de la dsillusion, la formule lgre et gamine du blasphme, la grande forme moderne, impie et charivarique, du doute universel et du pyrrhonisme national; la Blague du XIXe sicle, cette grande dmolisseuse, cette grande rvolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, la tueuse de respect; la Blague, avec son souffle canaille et sa rise salissante, jete tout ce qui est honneur, amour, famille, le drapeau ou la religion du coeur de l'homme; la Blague, embotant le pas derrire l'Histoire de chaque jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la Courtille; la Blague, qui met les gmonies Pantin; la Blague, le _vis comica_ de nos dcadences et de nos cynismes, cette ironie o il y a du _rictus_ de Stellion et de la goguette du bagne, ce que Cabrion jette Pipelet, ce que le voyou vole Voltaire, ce qui va de _Candide_ Jean Hiroux; la Blague, qui est l'effrayant mot pour rire des rvolutions; la Blague, qui allume le lampion d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande en riant au 24 Fvrier, la porte des Tuileries: Citoyen, votre billet! la Blague, cette terrible marraine qui baptise tout ce qu'elle touche avec des expressions qui font peur et qui font froid; la Blague, qui assaisonne le pain que les rapins vont manger la Morgue; la Blague, qui coule des lvres du mme et lui fait jeter une femme enceinte: Elle a un polichinelle dans le tiroir! la Blague, o il y a le _nil admirari_ qui est le sang-froid du bon sens du sauvage et du civilis, le sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la revanche des petits contre les grands, pareille au trognon de pomme du titi dans la fronde de David; la Blague, cette charge parle et courante, cette caricature volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; la Blague, qui a cr en un jour de gnie Prudhomme et Robert Macaire; la Blague, cette populaire philosophie du: Je m'en fiche! le stocisme avec lequel la frle et maladive race d'une capitale moque le ciel, la Providence, la fin du monde, en leur disant tout haut: Zut! la Blague, cette railleuse effronte du srieux et du triste de la vie avec la grimace et le geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'hrosme qui a fait trouver un calembour un Parisien sur le radeau de _la Mduse_; la Blague, qui dfie la mort; la Blague, qui la profane; la Blague, qui fait mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant, devant Charlet, son dernier soupir dans le _couic_ de Guignol; la Blague, ce rire terrible, enrag, fivreux, mauvais, presque diabolique, d'enfants gts, d'enfants pourris de la vieillesse d'une civilisation; ce rire riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la saintet, de la majest, de la posie de toute chose; ce rire qu'on dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en blouse, qui, au Jardin des Plantes, s'amusent cracher sur la beaut des btes et la royaut des lions;--la Blague, c'tait bien le nom de ce garon. VIII L'atelier ouvrait le matin de six heures onze heures en t, de huit heures une heure en hiver. Le mercredi, il y avait une prolongation de travail d'une heure l'heure du torse, pour finir le torse commenc la veille: heure supplmentaire paye par la cotisation des lves. Trois semaines de modle d'homme, une semaine de modle de femme, faisaient le mois. Pendant ces cinq heures d'tude quotidienne, pendant ce travail d'aprs nature se continuant des mois, des annes, Anatole vit dfiler les plus beaux corps du temps, l'humanit de choix qui sert de leon l'artiste, les statues vivantes qui conservent les lois de proportion, le _canon_ de l'homme et de la femme, les types qui dessinent le nu viril ou fminin, l'lgance ou la force, la dlicatesse ou la puissance, les lignes avec leurs oppositions, les contours avec leur sexe, les formes avec leur style. Anatole dessina: il fit la longue ducation de son oeil et de son fusain; il apprit btir une acadmie d'aprs tous ces corps fameux qui ont laiss leur mmoire dans les tableaux de l'poque:--le corps de Dubosc, ce corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conserv la souplesse et l'harmonieux quilibre de la jeunesse;--le corps de Gilbert, ce corps tout plein des trous d'une sculpture la Puget, de Gilbert, le modle pour les satyres, les convulsionnaires, les _ardents_. Il dessina d'aprs ce corps de Waill, le corps d'un phbe florentin, le torse cisel, les pectoraux accuss sur l'adolescence de la poitrine, les jambes fines et montrant la souple lgance, la longueur filante d'un dessin italien du seizime sicle, des formes de cire sur des muscles d'acier;--le corps de Thomas l'Ours, cet ancien lutteur de Lyon, renvoy de son rgiment cause de son apptit, le vorace qui prenait son caf au lait dans une terrine de sculpteur avec un pain de six livres, et que nourrissaient par commisration les domestiques de Rothschild; un corps de damn de Michel-Ange, les paules d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal dvorateur o les mouvements faisaient courir des houles sous la peau. Anatole eut encore les corps de grce sauvage, nerveux, ondulants, lastiques, du ngre Sad, du ngre Joseph de la Martinique, le ngre la taille de femme, aux bras ronds, qui charmait les fatigues de sa pose par des monologues demi-voix, gazouills dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces modles hroques, constitution homrique, forms dans l'atelier de David, la poitrine largie comme l'air de ces grandes toiles antiques; vieux dbris d'un Empire de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais de faire la charit d'habitude avec les vieux modles, ce qu'on appelle un cornet, une feuille de papier tourne par un des nouveaux, qui circule, et o chacun met le fond de sa poche. La femme, le corps de la femme, les modes diverses et contraires de sa beaut, Anatole les apprit sur ces corps:--les corps des trois Marix, le trio de Juives dont l'une a sa superbe nudit peinte dans la Renomme de l'Hmicycle de Delaroche;--le corps de Julie Waill, aux formes pleines, la tte de Junon, la grande bouche romaine, aux grands beaux yeux normes de la Tege de Pompi;--le corps de madame Legois, le type du modle pour le dessin classique du ventre et des jambes;--le corps mince, nerveux, distingu dans la maigreur, de Marie Poitou, une nature de sainte, de martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline l'Allemande, qui a pos les bras du Saint-Symphorien de M. Ingres, ennemi des modles d'hommes, et disant qu'ils puaient;--le corps de Georgette, la taille d'anguille, aux reins serpentins, l'idal dans un type gyptiaque de la ligne de beaut professe par Hogarth;--le corps la Rubens, la poitrine exubrante, les jambes magnifiques de Juliette;--le corps de Caroline Alibert, le corps d'une Ourania du Primatice, allong, effil, avec des extrmits si souples qu'elle faisait, d'un mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains l'un sous l'autre;--le corps fluet, maigriot, lanc et charmant de Coelina Cerf, avec ses formes hsitantes de petite fille et de femme, ses lignes d'une ingnue de roman grec,--le plus jeune des modles, si jeune que les lves lui payaient, quand elle posait une livre de sucre d'orge. IX De loin en loin, une distraction furieuse, une noce enrage rompait cette monotonie de la vie d'atelier. Par un beau jour tout plein de soleil, et promettant l't, quelqu'un demandait ce qu'il y avait la masse; et quand les entres de 25 francs pays par chaque lve et exigs rigoureusement de tous, sans exception, par Langibout, quand ces entres, appeles les _bienvenues_, montaient une somme de quelques centaines de francs, on convenait d'aller manger la masse la campagne. Alors tout l'atelier partait, suivi du modle de la semaine, et se lanait aux champs dans les costumes les plus farouches, avec les vareuses les plus rouges, les chapeaux les plus rvolutionnaires, des oripeaux hurlants et des mises forcenes. La jeunesse de tous dbordait sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, des chansons, une gaiet violente qui effarouchait la banlieue et violait la verdure. Tout les grisait, leur nombre, leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en casseurs, anims, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence de joie qui dmange les mains, et cette envie de vaillance qui appelle les coups. A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la bande dnait. Et c'tait une ripaille, des poulets dchirs, des bouteilles entonnes par le goulot, des paris de goinfrerie et de saolerie, une espce de vanit et d'ostentation d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des environs de Paris, des licences de kermesse et des fonds de tableaux de Teniers. Puis, la nuit tombe, quand tous taient ivres, et que les plus doux avaient bu un vin de colre, la troupe, chantant tue-tte et arme d'chalas pris dans les vignes, se rpandait au hasard sur une route o elle esprait trouver l'hostilit, la haine du paysan d'auprs de Paris pour le Parisien. Sur les ciels d't, les ciels lourds et fumeux, zbrs de noir par des nuages d'orage, les artistes se dcoupaient en silhouettes agites et fivreuses; et la nuit donnant sa terreur la fantaisie de leurs costumes, la furie de leurs gestes, leurs ombres, au point de feu de leurs pipes, il se levait de ce qu'on voyait vaguement d'eux comme une sinistre apparence fantastique de bandits lgendaires: on et cru voir les truands de l'Idal sur un horizon de Salvator Rosa. L'atelier en tait un soir une de ces fins de bienvenue. L'on revenait. Sur la route on trouva une cour ouverte, et dans la cour, des blanchisseuses. Aussitt, l'on eut l'ide d'un bal, et l'on organisa, en plein vent, la salle et la danse avec des chandelles achetes chez un picier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne dansaient pas. Le modle avait apport un violon: ce fut la musique. Mais, au milieu du quadrille, les garons du village se ruaient sur les messieurs qui dansaient. La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au milieu de laquelle Coriolis se jetant, les manches retrousses, couchait avec son chalas deux des paysans par terre. A la fin, les garons battus se sauvaient pour aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus qu' partir. Mais Coriolis s'enttait rester. Il traita ses camarades de lches. Il ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret dont il venait de sortir. Il voulait se battre. Il fallut que ses camarades l'entranassent de force. Tous taient tonns de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des coups. --Comment! tu n'es pas content?--lui dit Anatole,--tu n'as rien reu et tu en as descendu deux!... Ah! tu y allais bien... Moi, j'ai donn un joli coup de pied hauteur d'estomac dans un grand serin qui m'ennuyait... Mais deux, c'est trs-gentil... --Non, non,--rpta Coriolis,--des lches, les amis! Nous aurions d leur donner une tripote ne pas leur donner envie de revenir... Des lches, je te dis, les amis! Et sur tout le chemin jusqu' Paris, son grand corps donna tous les signes d'une colre de crole qui ne veut rien entendre. Naz de Coriolis tait le dernier enfant d'une famille de Provence, originaire d'Italie, qui, la Rvolution de 89, s'tait rfugie l'le Bourbon. Un oncle, qui tait son tuteur, lui faisait une pension de six mille francs, et devait lui laisser sa mort une quinzaine de mille livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, cet avenir, qui tait une fortune ct de la pauvret de ses camarades, l'lgance de tenue de Coriolis, le monde o l'on se disait qu'il allait, les matresses avec lesquelles il avait t rencontr, les restaurants o on l'avait entrevu, mettaient entre lui et l'atelier le froid d'une certaine rserve. Langibout lui-mme prouvait une sorte de gne avec le gentilhomme, comme il l'appelait; et il y avait un peu de brusquerie amre dans la faon dont il laissait tomber sur ses esquisses si vives et si colores:--C'est trs-bien, trs-bien... mais c'est ferm pour moi... vous savez, je ne comprends pas... On plaisantait un peu Coriolis, mais doucement, prudemment, avec des malices qui ne s'aventuraient pas trop. On savait que les charges trop fortes ne russiraient pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors de son entre l'atelier, le duel pour rire, avec des balles de lige, traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce jour-l devenir tragique: Coriolis, frappant sur la main du tmoin qui allait charger les pistolets, avait fait tomber les deux balles inoffensives, et, tirant de sa poche deux vraies balles de plomb, avait exig un nouveau et srieux chargement. Il tait donc respect; mais c'tait tout. Quoiqu'il ne montrt aucune hauteur dans sa personne, ni dans ses manires, quoiqu'il ft reconnu bon garon, qu'il jout sa partie dans toutes les gamineries, qu'il ft des jeux, des griseries et des batailles de l'atelier, c'tait un camarade avec lequel les autres lves ne se sentaient pas l'aise et n'avaient que les rapports de l'atelier. Et dans ce monde le seul intime de Coriolis tait Anatole, un ami de collge de deux ans de grande cour Henri IV. Amus par sa gaiet, il lui permettait, lui pardonnait tout, avec cette espce d'indulgence qu'a un gros chien pour un roquet. --Reconduis-moi,--lui dit-il, quand ils furent sur le pav de Paris. Arriv chez lui:--Tu dmnages?--fit Anatole en regardant le sens dessus dessous de l'appartement et des commencements d'emballage. --Non, je pars,--dit Coriolis d'un ton de voix dgris. --Tu t'en retournes Bourbon? --Non, je vais me promener en Orient. --Bah! --Oui, j'ai besoin de changer d'air... Ici, je sens que je ne peux rien faire... J'aime trop Paris, vois-tu... Ce gueux de Paris, c'est si charmant, si prenant, si tentant! Je me connais et je me fais peur: Paris finirait par me manger... Il me faut quelque chose qui me change... du mouvement... Je suis ennuy de moi, de ma peinture, de l'atelier, de ce qu'on nous serine ici... Il me semble que je suis fait pour autre chose... Aprs a, on croit toujours a... Enfin, l-bas, je me figure... je verrai bien si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont rien laiss aux autres. Il y a peut-tre encore voir aprs eux... Et puis, je serai seul... c'est bon pour se reconnatre et se trouver... Les distractions, absence totale... Plus de dners de Boissard, plus de soupers, plus de nuits au champagne... Rien! je serai bien forc de travailler... Mon brave homme d'oncle fait les choses trs proprement... Il est enchant, tu comprends, de me voir quitter le boulevard... Et dire que toutes ces ides raisonnables-l, c'est une femme qui me les a donnes!... mon Dieu, oui... en me flanquant la porte! Ah a! tu m'criras, hein? parce qu'une fois l... j'y resterai quelque temps... Je voudrais revenir avec de quoi taler, devenir quelqu'un quand je remettrai les pieds Paris... Tu sais, quand on voit son talent quelque part... On m'a dit souvent que j'avais un temprament de coloriste... Nous verrons bien! Et devant l'avenir, la sparation, les deux amis, revenant au pass, se mirent causer de leur liaison, du collge, retrouvant dans leurs souvenirs l'enfance de leur amiti. Il tait trois heures du matin quand Coriolis dit Anatole: --Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi... --Oui, je viendrai avec Garnotelle. X On tait la fin du djeuner d'adieu donn par Coriolis Anatole et Garnotelle. Le repas avait t triste et gai, cordial et mu. On y avait bu ce coup de l'trier qui remue le coeur de celui qui part et de ceux qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de nuit, des couvertures serres dans des courroies, mme une petite tente de campagne, dont la grosse toile faisait rver, ainsi qu'une voile au repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de voyage attendaient, prtes tre charges sur le fiacre avanc et arrt dj devant la porte de la maison. A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonait dans la robe de sa mre, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de sa jupe, elle essayait de s'en cacher demi, avec une sauvagerie d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforait de croiser. --Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jsus?--demanda la femme avec un sourire humble, et, dgageant la tte de l'enfant, elle montra une petite fille aux yeux bleus. --Oh! charmante...--dit Coriolis; et faisant signe l'enfant: --Viens un peu, petite... Un peu pousse par sa mre, un peu attire par le monsieur, et marchant vers son regard, moiti peureuse et moiti confiante, elle arriva lui. Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gteaux dans des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant regarder ce grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux. --Ah a! la mre je ne sais plus qui...--fit Anatole,--vous prendrez bien une tasse de caf avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus poser, pourquoi donc a? Vous n'tes pas trop vieille... --Ah! monsieur, j'ai un malheur... Les mdecins disent comme a que j'ai un commencement d'ankylose de la colonne vertbrale... Ce n'est pas que a me gne autrement pour n'importe quoi... Mais voil deux ans au moins que je ne puis plus hancher... --Une petite tte qui m'aurait t...,--fit Coriolis qui continuait examiner la petite fille.--C'est dommage... Mais vous voyez, la mre, je pars... A propos, quelle heure est-il? Il regarda sa montre. --Diable! nous n'avons que le temps... Et, se levant, il leva, par-dessous les bras, l'enfant au-dessus de sa tte, l'embrassa et la posa terre. Mais dans ce mouvement, l'enfant glissant contre lui, accrocha la chane de sa montre, et en fit sauter les breloques qui roulrent en sonnant, sur le parquet. --Ne la grondez pas, la mre... Ce n'est pas sa faute cette enfant,--fit Coriolis en ramassant les breloques:--C'est bte, ces petites btises-l, on s'accroche toujours avec... Mais, au fait, j'y pense... Quand on va l-bas, on ne sait trop si on en reviendra... Tiens! Anatole, voil mon petit poisson d'or, tu en auras toujours bien vingt francs au Mont-de-Pit... Et toi,--dit-il Garnotelle,--qui vas attraper le prix de Rome un de ces jours, voil une paire de cornes en corail pour te dfendre du mauvais oeil en Italie... Ah! et ma roupie?... Il regarda par terre. --Tu sais, j'avais essay dessus mon gros couteau catalan... Oh! ne cherchez pas, la mre... Si elle tait tombe on la verrait... Je l'aurai sans doute perdue. Le portier entra:--Allons, monsieur Antoine, chargeons tout a un peu vite... Et en route! XI --Petit cochon, vous ne travaillez pas,--rptait Langibout Anatole quand il passait derrire lui dans sa visite l'atelier. On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains. Il tait le survivant et le type dur de l'ancienne cole. Il finissait la race o l'indpendance bourgeoise des artistes du XVIIIe sicle se mlait au culte de 89 et des ides de libert. lve de David, il vivait dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministrielles ne l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa dignit, affectait une certaine austrit rpublicaine, comme une saintet rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du vieux grognard et du militaire la Charlet, avec son libralisme bougon, ses mcontentements boudeurs et refouls, son air, sa grosse voix mchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras. Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se faisaient devant sa tte robuste et penche de ct, ses tempes grises sous son bonnet grec, ses yeux aux paupires lourdes, ses traits carrs, taills largement dans des traits d'ouvrier, et o se voyait, sous l'air grognon, une bont de peuple. Un souffle de recueillement passait sur toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur d'motion quand le matre leur parlait. On l'estimait, on le craignait, et on le vnrait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait une chaleur de coeur, une brusquerie de vive affection qui n'chappait point ses lves. On lui savait gr de ces colres impuissantes, de ces rages qu'il rpandait en gros mots, quand son peu d'influence dans les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer un de ses lves un prix enlev par l'intrigue et la partialit de ses confrres tenant atelier comme lui. On lui tait encore reconnaissant de sa tolrance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la Rvolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout tait indulgent pour les farces, et mme pour les charges un peu froces. Il trouvait que cela essayait et trempait la virilit des gens, disant que les hommes n'taient pas des demoiselles; que de son temps, c'tait bien autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait se faire un peu la peau et le coeur tout. Et il rappelait la sauvage cole des artistes sous la rpublique une et indivisible, les misres mles et farouches o, n'ayant pas de quoi dner, il se couchait, prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie, et mangeait la fivre que cela lui donnait. Enfin, dans tout l'atelier, Langibout tait aim pour la simplicit de sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise, quotidiennement promene sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un _regard_ des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de famille, gaye de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait les modestes et cordiaux dners d'amis du dimanche. Langibout s'tait laiss prendre au charme d'Anatole, la sduction qu'exerait sur tous ce gai garon qui semblait n pour plaire et arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mres des autres lves se parlaient entre elles, dans leurs petites soires, avec une sorte d'envie. Son intrt, son affection avaient t gagns par l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent que ses tudes semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessin et peint d'aprs l'acadmie, rien n'avait attir sur ce qu'il faisait l'attention de Langibout. Mais quand il arriva ces concours d'esquisses de tous les quinze jours, o le premier recevait en prix de Langibout un exemplaire des Loges de Raphal ou des Sacrements du Poussin, il se dgagea, montra des aptitudes personnelles, obtint presque toutes les fois la premire place. Il avait un certain sens de la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution archaque, des signes symboliques, des emblmes, la mmoire d'animaux hiratiques et dsignateurs, le hibou de la Minerve athnienne, l'pervier d'gypte. Il avait attrap par-ci par-l, travers les livres feuillets, un petit bout d'antiquit, un dtail de moeurs, un de ces riens, qui mettent du caractre et l'apparence du pass dans un coin de toile. Il connaissait le _modius_, emblme d'abondance, et le _strophium_, couronne des dieux et des athltes vainqueurs. A ce qu'il savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et ce qu'il dfendait auprs de Langibout avec des citations imagines, des arguments tirs d'un Homre indit ou d'une Bible invraisemblable. Il cherche celui-l,--disait navement aux autres lves Langibout, confondu dans sa courte science d'rudition. Par l-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement, l'intelligence du moment prcis de la scne indiqu et soulign sur le programme du concours, une entente un peu banale, mais agrablement littraire, du drame agit dans son sujet. A ct des autres esquisses, plus colores, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clart: ses bonshommes taient en situation, son dcor montrait une espce de couleur locale, son bauche de tableau faisait tableau. Et Langibout jugeait que, si jamais il pouvait parvenir travailler, il tait capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans l'art. Aussi tait-il toujours le pousser, le tourmenter, se plantant derrire lui et restant l lui grommeler dans le dos:--Le garon voit bien... Il interprte bien, trs-bien... a va bien... Bonne couleur... fin, solide, lumineux... La tte... la tte y est... le torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voil... quelque chose manque... Oui, la volont... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse, paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!... En bas, rien... Des jambes? a, des jambes! Rien... Est-ce que a porte, ces jambes-l, voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir... Et la semonce finissait toujours par le refrain: Petit cochon, vous ne travaillez pas, qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant assez rudement les cheveux. XII _Monsieur, Monsieur ANATOLE BAZOCHE, peintre, 31, rue du Faubourg-Poissonnire. Paris France_ Adramiti, prs et par Troie (_Iliade_). Affranchir. Mon vieux, Figure-toi que ton ami habite une ville o tout est rose, bleu clair, cendre verte, lilas tendre... Rien que des couleurs gaies qui font: pif! paf! dans les yeux ds qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme chez nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne cote rien, il y en a tous les jours. Enfin, c'est blouissant! Et je me fais l'effet d'tre log dans la vitrine des pierres prcieuses au muse de minralogie. Il faut te dire par l-dessus que les rues, dans ce pays-ci, servent de lits aux torrents qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a toujours de l'eau,--quand ce n'est pas une boue infecte,--et que les femmes sont obliges de marcher sur des patins, et qu'il y a de grosses pierres jetes pour traverser... Tu permets? je lche ma phrase: elle s'embourbe dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflte, et toutes les couleurs tremblent, dansent: c'est absolument comme un feu d'artifice tir sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivire... Et des baraques! des auvents! des boutiques! un remuement de kalidoscope, sans compter ce qui grouille l-dedans, le personnel du pays, des gens qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantmes avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons, des chemises flottantes, un voile fonc qui leur cache la moiti de la figure, des mendiants... ah! mon cher, des mendiants leur donner tout ce qu'on a pour les regarder!... et puis des bonshommes farces, bards, bossus, chargs, hrisss de pistolets, de poignards, de yatagans, avec des fusils trois fois grands comme les ntres (a me fait penser la ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, coute l'inventaire: deux cartouchires, une machine enfoncer les balles, un couteau, plus une blague et un mouchoir), un coup de jour l-dessus, et crac! ils prennent feu: ils font la trane de poudre, ils clairent, avec leur batterie de cuisine, comme un feu de Bengale! C'est mon vieux rve, tu sais, tout cela. L'envie m'en avait mordu en voyant la _Patrouille turque_ de Decamps. Diable de patrouille! elle m'avait tap au coeur... Enfin, m'y voil, dans la patrie de cette couleur-l... Seulement, il y a un embtement,--ne le dis pas ces animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, si clatant, si au-dessus de ce que nous avons dans nos botes couleur, qu'il vous prend par moments un dcouragement qui coupe le travail en deux. On se demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour tre heureux, sans peindre, avec un got de confiture de roses dans la bouche, au pied d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le lointain, un narguilh ct de soi, des penses de fume, de soleil, de parfum, des choses dans la tte qui ne seraient plus qu' moiti des ides, une toute douce vaporation de son tre dans un bonheur de nuage... Et puis cet imbcile d'Europen revient dans la grande bte que tu as connue; je me sens prendre au collet par l'autre moiti de moi-mme, le monsieur actif, le producteur, l'homme qui prouve le besoin de mettre son nom sur de petites ordures qui l'ont fait suer... Enfin, tout de mme, mon vieux, c'est bien dommage de faire des tableaux quand on en voit continuellement de tout faits comme celui-ci. Tu vas voir. L'autre soir j'tais assis la porte d'un caf. J'avais devant moi un auvent de boucher. Le boucher, gravement, chassait avec une branche d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient. Autour de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores; ct des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres, une douzaine de chvres et de moutons presss et se serrant dans une vague peur commune; une pierre ensanglante avec du sang dgoulinant, des traces que les chiens lchaient en grognant. Je regardais cela et un petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait presque coll sous une chvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, aller au pauvre petit chevreau qui voulut se dbattre, poussa deux ou trois petits cris malheureux, touffs par les chants et la guitare des musiciens de mon caf. Le boucher avait couch le chevreau sur la pierre; il tira un petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge: un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui tait l, un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la bte par les cornes, attendant son dernier tressaillement; et de temps en temps il se penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait dans une main avec la corne du petit chevreau... Non, je n'ai jamais rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec son amour de tte, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs forces, mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine de sang, sur cette agonie d'un autre petit... Ma maison est tout fait au bout de la ville, presque dans la campagne, sur une route conduisant la plaine et descendant la mer que domine le mont Ida avec le blanc ternel de sa neige. Je m'assieds dehors, et, la nuit tombante, dans la demi-obscurit qui met les choses un peu plus loin des yeux et un peu plus prs de l'me, j'assiste la rentre des troupeaux. C'est le plaisir doux et triste,--tu connais cela,--qu'on prend chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, la porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le plus heureux de la journe, un moment de solennit pntrante. Je me crois au soir d'un des premiers jours du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours prcds d'un petit bonhomme mont sur un ne, la file des chameaux qui avancent lentement, le dernier portant la clochette, les petits courant en libert et cherchant tter les mres ds qu'elles s'arrtent; puis les innombrables troupeaux de vaches; puis les buffles conduits par des bergers au chantonnement mlancolique, la petite flte aigrelette; enfin vient l'arme des chvres et des moutons. Et mesure que tout cela passe, les chants, les clochettes, les pitinements, les marches tranant la fatigue de la journe, les bruits, les formes qui vont s'endormant dans la majest de la nuit, eh bien! que veux-tu que je te dise? il me vient une motion si bonne, si bonne... que c'est stupide de t'en parler. Aprs cela, il faut bien avouer que je suis venu ici le coeur un peu ouvert tout: avant de partir, il y avait une dame qui m'y avait fait un petit trou pour voir ce qu'il y avait dedans... Ah! en fait d'amour, veux-tu mes impressions _femmes_ ici? Voici. En allant en caque Thrapia, je suis pass sous les fentres d'un harem. C'tait clair _gigorno_, comme nous disions pour les vins chauds de Langibout; et, sur les raies de lumire des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres, des ombres trs-empaquetes, les houris de la maison, rien que cela! qui dansaient et sautaient sur de la musique qu'elles se faisaient avec une pinette et un trombone... Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami, j'ai cru voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image. Tu vois que je pense toi. Serre la main tous ceux qui ne m'auront pas oubli. cris-moi n'importe quoi de Paris, de toi, des amis,--des btises, surtout: a sent si bon l'tranger! A toi, N. DE CORIOLIS. XIII Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou du moins il n'avait pas cette persistance, cette volont et ce long courage du travail qui tire le talent de l'effort continu d'un accouchement laborieux. Il n'avait que l'entrain de la premire heure et le premier feu de la chose commence. Sa nature se refusait une application soutenue et prolonge. En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-mme par l' peu prs, l'escamotage spirituel, une sorte de rendu superficiel, l'effleurement de son sujet. Pousser l'art jusqu'au srieux, creuser, fouiller une tude, une composition, tait impossible ce garon dont la cervelle lgre tait toujours pleine d'ides volantes. Son imagination enfantine et rieuse, une pense grotesque qui le traversait, toutes sortes de riens pareils au chatouillement d'une mouche sur le front d'un homme occup, une perptuelle inspiration de drleries, l'enlevaient sans cesse l'attention, la concentration de l'tude; et tout moment l'atelier le voyait quitter son acadmie pour aller crayonner quelque charge lui jaillissant des doigts, la silhouette d'un camarade allongeant le Panthon drolatique qui couvrait le mur. Au Louvre, dans l'aprs-midi, il ne travaillait gure plus. Son esprit, ses yeux se lassaient vite d'interroger la couleur, le dessin des vieilles toiles qu'il copiait; et son observation quittait bientt les tableaux pour aller au monde baroque des copistes mles et femelles qui peuplaient les galeries. Il rgalait ses malices de toutes ces ironies vivantes jetes au bas des chefs-d'oeuvre par la faim, la misre, le besoin, l'acharnement de la fausse vocation; peuple de pauvres, d'un comique pleurer, qui ramasse l'aumne de l'Art sous le pied de ses Dieux! Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penches sur des copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto enluminant Anacron, les dames au teint orange, la robe sans manchettes, au bavolet gris sur la poitrine, perches, les lunettes en arrt, au haut de l'chelle garnie de serge verte pour la pudeur de leurs maigres jambes, les malheureuses porcelainires, les yeux tirs, grimaantes de copier la loupe la _Mise au tombeau_ du Titien, les petits vieillards qui, dans leur petite blouse noire, les cheveux longs spars au milieu de la tte, ressemblent des enfants Jsus de cinquante ans conservs dans de l'esprit-de-vin,--tout ce monde, avec sa lamentable cocasserie, amusait Anatole et le faisait dlicieusement rire en dedans. Au fond de lui passaient des crayonnages en ide, des mditations de caricatures, des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperus impossibles sur le pass, l'intrieur, les plaisirs, les passions de ces tres dclasss qu'il tudiait avec sa pntrante curiosit du comique humain, avec son oeil toujours occup, allant d'un vieux chapeau noir, nou la barre avec ses rubans roses, aux innocentes dclarations d'amour de l'endroit: deux pches poses par une main inconnue sur une bote couleurs. Avait-il tout observ et n'avait-il plus rien voir? il travaillait peu prs une petite heure, puis il allait causer avec une vieille copiste portant en toute saison la mme robe de barge noire, tache de couleurs, et une palatine en plumes d'oiseaux; bonne vieille sentimentale, adorant les discussions mtaphysiques, et qui, tout en parlant de son coeur, parlait toujours du nez. Le plaisir quotidien d'Anatole tait de la scandaliser par des paradoxes terribles, des professions de foi d'insensibilit, toutes sortes de paroles troublantes, au bout desquels la pauvre vieille femme s'criait avec un accent de dsespoir presque maternel: --Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en divinit, sceptique en amour!--Et elle se mettait pleurer, pleurer srieusement de vraies larmes sur le manque d'idal de son jeune ami, et toutes les illusions qu'il avait dj perdues. Telle tait, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute sa pense, une obsession de la farce, le travail de tte de l'observation comique, un perptuel rve de rapin qui cherche et pioche une invention de charges. Et parfois il en trouvait d'admirables et de suprmement drles comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le bruit du quartier. C'tait propos de Mongin, un lve qui peignait la figure le matin chez Langibout, et travaillait dans la journe chez l'architecte Lemeubre. Mongin, un matin, arriva chez Langibout furieux contre une actrice qui leur avait fait donner un suif gnral par Lemeubre pour avoir manqu de respect sa femme de chambre, laquelle femme de chambre, disait Mongin, s'obstinait secouer les tapis au-dessus des fentres ouvertes o schaient les lavis et les pures des lves; et Mongin parlait de se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes, les dispositions de la maison, l'tage et le train de l'actrice; puis il lui dit de le prvenir du jour o elle ne sortirait pas le soir et o le cocher serait absent. Ce soir-l venu, il se glissa avec Mongin dans l'curie, emmaillotta avec du linge les sabots des deux chevaux de l'actrice, puis, marche par marche, ils les firent monter, chacun en tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisime, jusqu' l'appartement. L-dessus, un grand coup de sonnette, et la femme de chambre, accourant ouvrir, se trouva devant ces deux grands quadrupdes plants sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ter de l: un cheval qu'on hisse par le procd d'Anatole peut monter un escalier, mais quant le faire redescendre, il n'y a pas mme essayer. On fut oblig de passer la nuit couvrir l'escalier de coulisseaux, btir un vrai praticable pour faire ramener l'attelage l'curie. L'actrice eut si peur d'bruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit pas, et la femme de chambre ne secoua plus jamais de tapis. XIV Surexcit, mis en verve par son succs, sa popularit de mystificateur, Anatole imaginait, peu de temps de l, une autre vengeance contre une autre femme qui avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une terrible semonce de Langibout. Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans le fond de la cour o tait l'atelier de Langibout, il y avait un tablissement de bains. Cela obligeait les malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient au bain le matin, traverser une haie de grands diables garnissant, l'heure du djener, les deux cts de la cour, camps contre le mur, en vareuses rouges et la pipe la bouche. Quand elles sortaient de l'tablissement, charmantes, frissonnantes, caresses sous leurs robes du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fracheur, elles avaient dranger des lazzarones couchs en travers de leur chemin. Elles passaient vite, en se serrant; mais elles sentaient tous ces regards d'hommes les fouiller, les tter, les suivre; leurs oreilles accrochaient au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des mots dans des rcits, des cris d'animaux, qui leur faisaient peur. Les jours de gaiet de l'atelier, on les faisait s'arrter dans l'angoisse d'une dtonation imminente devant un petit canon vide de poudre auquel un lve menaait de mettre le feu avec une grande feuille de papier allum. Voyant sa clientle s'loigner, les femmes enceintes, les jeunes filles avec leurs mres, et jusqu'aux mres elles-mmes ne plus revenir, la matresse des bains avait t faire ses plaintes Langibout, qui, prenant feu sur la justice et l'honntet de ses rcriminations, s'tait livr contre tout l'atelier un clat de colre. Sur cela, Anatole rsolut de punir la dnonciatrice en frappant son commerce au coeur. Un matin, huit bains, qu'il avait t retenir dans un grand tablissement de la rue Taranne, stationnaient devant la maison, avec leur adresse sur les planchettes de derrire des huit tonneaux, tonnant, occupant les voisins, la maison, la rue, le quartier, tout un monde qui se demandait s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans l'tablissement de la maison Langibout. Tout l'atelier coutait avec dlices cette rumeur qui ruinait les robinets d' ct, quand la porte s'entr'ouvrit. --Salut, messieurs...--fit une voix d'homme, une voix qui nazillait et bredouillait. --Salut, messieurs...--rptrent aussitt, aux quatre coins de l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes gens rpercutant l'accent de l'homme avec une fidlit d'cho. L'homme se dcida entrer, en souriant humblement. C'tait un grand homme gauche, aux traits purs, rguliers, la lvre un peu tombante, l'air ingnu et naturellement ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de thtre lui couvrait le crne. Il respirait la douceur et le ridicule, appelait, comme certaines bonnes natures grotesques, la sympathie et le rire. --Salut, messieurs...--reprit-il avec sa mme voix embrouille.--Qu'est-ce que vous voulez? Voil des botes de fusain que je vends cinquante centimes... j'ai des tortillons... j'ai des estompes... de trs-belles estompes en peau... j'en ai aussi en linge...--Et se baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa bote.--C'est-il des canifs deux lames qu'il vous faut? Maintenant, messieurs, j'ai de petites maquettes en fil de fer... messieurs, que j'ai inventes... Messieurs, c'est exact... C'est M. Cavelier qui m'a donn les mesures avec M. Gigoux... Ils ont compt... tenez, messieurs, regardez... depuis la rotule jusqu' la mallole, c'est la mme distance que de la rotule au bassin... Vous mettez un peu de cire l-dessus... Voyez-vous: a hanche... Vous avez votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez tout... C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur Anatole? --Oui, pre Mijonnet... Mettez-m'en l pour deux sous... Mais, dites-moi donc, qu'est-ce que c'est que cette perruque que vous avez l? --Je vais vous dire, monsieur Anatole... Je vais vous dire... Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand de tortillons. --Ce n'est pas pour faire le jeune... Oh! non, vous me connaissez... On me disait toujours que j'avais une tte de bndictin... Alors, je m'ai fait couper tous les cheveux, l-dessus, sur la tte... et je m'ai fait mouler presque jusque-l... Et il montra le milieu de sa poitrine. --Mais, depuis a, je ne dsenrhumais pas... je ne dsenrhumais pas, figurez-vous... Alors, ce bon monsieur Barnet, de chez M. Delaroche, a eu piti de moi: il m'a donn cette perruque-l... Je ne m'enrhume plus... Elle est bien un peu blonde, c'est vrai... dans le jour surtout... mais comme on sait bien que ce n'est pas pour faire des femmes que je la mets... --Satan farceur de Mijonnet!--fit Anatole--Et le Thtre-Franais, qu'est-ce que nous en faisons? --Le Thtre-Franais, monsieur Anatole? Eh bien! voil... On avait t gentil pour moi... M. Barnet m'avait fait mon costume... Il m'avait prt une toge, il m'avait appris me draper. Il m'avait mme fait des sandales, vous savez, avec des lanires rouges... Voil ces messieurs du thtre, quand ils m'ont vu, ils ont t enchants... Ils m'ont mis tout de suite au premier rang des comparses, sur le devant... mme que je disais: Mort Csar!... Tenez! messieurs, je me posais comme a,--il se drapa dans son paletot,--et je criais... --Des tortillons!...--cria Anatole avec la voix mme de Mijonnet.--Oui, je sais, on m'a dit cela, mon pauvre Mijonnet. a vous a fait renvoyer du thtre. --Ah! monsieur Anatole, vous tes toujours le mme. Il faut que vous vous moquiez... Vous tes toujours taquiner le pauvre monde,--bredouilla doucement et plaintivement le pre Mijonnet.--Mais c'est des histoires... J'ai toujours t trs-convenable aux Franais... Tenez, je criais trs-bien, comme a: Mort Csar!--Et il s'arracha une note prodigieuse: le cri de Jocrisse dans une conspiration de Brutus! --Srieusement, pre Mijonnet, votre place tait l... Vous aurez eu des jaloux, voyez-vous... Vous tiez n pour la dclamation... Non, vrai, je ne vous fais pas de blague... Je suis sr qu'y y en a beaucoup d'entre vous, messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet rciter la _Chute des feuilles_, de Millevoye... Priez M. Mijonnet. --Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie que vous me faites l,--dit sans se fcher le bonhomme, habitu cette scie d'Anatole. --La _Chute des feuilles_! la _Chute des feuilles_, Mijonnet!... ou pas de tortillons!--cria l'atelier. --Vous le voulez, messieurs? De la dpouille de nos bois, L'automne avait jonch la terre... . . . . . . . . . . . . . . . . . --De la dpouille de nos bois, L'automne avait jonch la terre. Mijonnet crut que c'tait lui qui rptait le vers; c'tait Anatole. --Taisez-vous donc, monsieur Anatole... C'est bte: je ne sais plus si c'est moi ou vous qui parlez... Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet: Le rossignol tait en bois, Bocage tait au ministre... --Oh! vous changez,--dit Mijonnet.--Ce n'est pas comme a dans le livre... Je ne dis plus rien... Ah! merci, mon Dieu, comme voil des bains!--fit-il en se retournant et en apercevant dans l'atelier les huit bains apports de la rue Taranne. --C'est pour vous, monsieur Mijonnet,--se hta de rpondre Anatole, clair et travers par une inspiration subite,--un bain d'honneur qu'on vous offre... une gracieuset de l'atelier... Vous avez le choix des baignoires... --Tout de mme, je veux bien... si a vous fait plaisir, messieurs,--dit Mijonnet, charm de l'ide de prendre un bain gratis. Il se dshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques minutes, il fut pris dans la baignoire de l'ennui des personnes qui n'ont pas l'habitude du bain. Il se remua, agita les mains, chercha une position, regarda timidement les baignoires ct, et finit par se hasarder dire timidement: --a ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans une autre, n'est ce pas? --C'est pour vous les huit!--hurla l'atelier l'ensemble et le srieux d'un choeur antique. Cinq minutes aprs, comme Mijonnet se promenait d'un bain l'autre, cherchant de l'eau qui ne l'ennuyt pas, Langibout entra brusquement et violemment dans l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches hrisses. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indcision cheval entre deux baignoires, et l'attrapant par le bras: --Comment, grand imbcile! un vieillard comme vous!... vous prter des farces d'enfant!... Habillez-vous de suite... et si jamais vous remettez les pieds ici... Mijonnet, tremblant, courut ses habits et se mit les passer vivement, sans s'essuyer. Langibout se promenait grands pas. L'atelier tait silencieux, constern, cras sous la colre muette du matre. Anatole, enfonc dans le collet de sa redingote, ratatin, les coudes au corps, le nez sur son esquisse, n'osait pas souffler: il esprait pourtant que tout l'orage tomberait sur Mijonnet. Mijonnet rhabill, Langibout le poussa dehors; et, en fermant la porte sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus son paule: --Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir me trouver... XV Il fallut que la mre d'Anatole mt sa robe de velours pour venir dsarmer Langibout et le dcider reprendre son garon. Le poil qu'il eut subir sa rentre, la menace d'une expulsion la premire peccadille refroidirent pour quelque temps la folle gaiet d'Anatole et ses factieuses imaginations. Il devint presque raisonnable et se mit piocher. On le vit arriver six heures et travailler consciencieusement ses cinq heures de sance presque silencieux, demi grave. Il ne perdit plus de journes courir la recherche des modles dans ces excursions en fiacre, trois ou quatre, qui fouillaient toute la rue Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, poussait ses tudes, soignait ses esquisses plus qu'il ne les avait jamais soignes, ne bougeant plus de son tabouret, toujours prsent quand venait la leon de Langibout, sur la mine rbarbative duquel il cherchait voir, avec un regard craintif et un sourire humble, s'il tait tout fait pardonn. Les progrs qu'il se sentait faire, et dont il percevait la reconnaissance autour de lui dans le contentement mal dissimul de Langibout et les regards curieux et tonns de ses camarades, soutinrent l'effort de son travail pendant plusieurs mois, au bout desquels il se leva en lui, d'une bouffe de vanit, une petite esprance, un grand dsir, une ambition. Anatole tait le vivant exemple du singulier contraste, de la curieuse contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des artistes. Il se trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur enrag du bourgeois, avait, pour les choses de l'art, les ides les plus bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En peinture, il ne voyait qu'une peinture digne de ce nom, srieuse et honorable: la peinture continuant les sujets de concours, la peinture grecque et romaine de l'Institut. Il avait le temprament non point classique, mais acadmique, comme la France. Le Beau, il le voyait entre David et M. Drolling. Le collge, l'cho imposant des langues mortes et des noms sombres de l'histoire ancienne, l'crasement des _pensums_ et de la grandeur des hros, lui avait pli l'esprit une sorte de culte instinctif, plat et servile, non de l'antiquit, mais de l'Homre de Bitaub. Le poncif hroque lui inspirait un peu du respect qu'imprime au peuple, dans un parterre, la noblesse et la solennit de la reprsentation d'un temps enfonc dans les sicles. Il avait la bouche toutes les admirations reues, tous les enthousiasmes traditionnels pour les grands stylistes, les grands coloristes; mais, au fond, sans oser se l'avouer, il sentait plus et gotait mieux un Picot qu'un Raphal. Ces dispositions faisaient qu'il mprisait peu prs toute la peinture des talents vivants, s'en dtournait avec des regards de mpris ou des compliments de protection, et ne regardait gure, avec des yeux furieux d'attention et lui sortant de la tte, que les petites toiles no-grecques menant Aristophane Guignol. Pour un homme de ce temprament et de ces ides, il y avait un grand rve: le prix de Rome. Et c'est l qu'allaient bientt toutes les aspirations de ses heures de travail. Ce que reprsentait le prix de Rome dans la pense d'Anatole, ce n'tait pas le sjour de cinq ans dans un muse de chefs-d'oeuvre; ce n'tait pas l'ducation suprieure de son mtier et la fcondation de sa tte; ce n'tait pas Rome elle-mme: c'tait l'honneur d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux auxquels il trouvait du talent. C'tait pour lui, comme pour le jugement bourgeois et l'opinion des familles, la reconnaissance, le couronnement d'une vocation d'artiste. Dans le prix de Rome, il voyait cette conscration officielle, dont malgr tous leurs dehors d'indpendance, les natures bohmes sont plus jalouses et plus avides que toutes les autres. Dans Rome, il voyait la capitale de la considration de l'Art, un lieu ennoblissant et suprieurement distingu, qui tait un peu pour lui comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou. Il devenait assidu aux cours du soir de l'cole des beaux-arts. Il attrapait mme une seconde mdaille, en ajoutant, avec une touche spirituelle, sa figure termine, les habits, la pipe et le cornet de tabac du modle jets sur un tabouret. Et tout coup, pris d'une rsolution subite, effronte, se fiant un coup de chance, au hasard qui aime les hasardeux, il alla, sans prvenir Langibout, se prsenter au premier des trois concours pour le prix de Rome. C'tait au mois d'avril 1844. Par une froide matine de la fin de ce mois, Anatole, son chevalet la main, un cervelas dans une poche, arrivait bravement l'cole, sur les cinq heures et demie, avec l'motion d'une mauvaise nuit. A six heures, l'appel des inscrits tait fait. Les premiers mdaills, usant du droit de leur mdaille, prenaient possession des vingt cellules; les autres se partageaient deux les cellules qui restaient. Le professeur du mois apparaissait au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en appuyant sur les mots souligns indiquant le moment de la scne, et que ramassaient en sourdine, avec des _queues de mots_, les lves sur le pas de leurs cellules. L-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules deux, les dfiants se dpchaient de clouer une couverture entre leur toile et le camarade pour n'tre pas _chips_. Anatole, lui, ne cloua rien, se jeta au travail, mangea son cervelas sans lcher son esquisse, travailla jusqu' la dernire minute de la dernire heure. Au dernier quart d'heure de clart dj nbuleuse, il mettait encore des points lumineux dans sa toile la lueur du jour des lieux. XVI --Ah! mon cher, quelle chance!--s'cria Anatole en rencontrant, un coin de rue, Chassagnol qu'il n'avait pas vu depuis le jour du Jardin des Plantes. Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui le tutoya. --Tu ne sais pas? Je suis le neuvime au concourt d'esquisse pour le prix de Rome! --Le neuvime? rpta froidement Chassagnol; et lui prenant le bras, il l'emmena du ct d'un caf qui rpandait sur le pav le feu de son gaz. Arriv la porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste d'invitation qui offre la consommation, et se jetant sur la premire banquette sans rien voir, sans s'occuper des garons plants devant lui, des bourgeois qui regardaient, de l'argent qui pouvait bien n'tre pas dans la poche d'Anatole, il partit:--Le prix de Rome... ah! ah! ah! le prix de Rome! Voil! C'est bien cela! Le prix de Rome, n'est-ce pas, hein? Le rve de six cents niais... tous les ans, six cents niais! Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, des monosyllabes, des morceaux de phrases pnibles, douloureux. Sa voix se pressait, ses mots s'tranglaient. Ce qu'il voulait dire grimaait sur ses traits crisps. De ses mains tressaillantes de violoniste, agites au-dessus de sa tte, il relevait fivreusement les ficelles tombantes de ses cheveux plats. Ses doigts pileptiques se tourmentaient, faisaient le geste d'accrocher et de saisir, battaient l'air devant ses ides, remuaient autour de son front le magntisme de leurs nerfs. Coup sur coup, il renfonait dans sa poitrine la corne de son habit boutonn. Un rire mcanique et fou mettait une espce de hoquet dans sa parole coupe, hache; et l'on et cru voir de l'eau qui remplissait d'une lueur trouble ces yeux d'un visage hallucin montrant les misres d'un estomac qui ne mange pas tous les jours, et les dbauches de l'opium. La crise dura quelques instants; puis avec l'lancement d'une source qui a rejet ce qui l'touffe et lui pse, vomi son sable et ses pierres, il jaillit de Chassagnol un flot libre et courant d'ides et de mots, qui roula autour de lui sur l'hbtement des buveurs de bire. --Insense!... l! insense!... l'ide d'une fourne d'avenirs!... d'avenirs! Ah! ah!... Comment!... ce qu'il y a de plus divers et de plus oppos, natures, tempraments, aptitudes, vocations, toutes les manires personnelles de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les contrastes, ce qu'une Providence sme d'originalit dans l'artiste pour sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus qui doivent faire la contrarit des admirations, ces germes ennemis et disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci venir... tout cela! vous enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la discipline et la frule d'un pion du Beau! Et de quel Beau! du Beau patent par l'Institut! Hein! comprends-tu? Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir pour deux sous, tu ne le rapporterais pas de l-bas... Car le talent, enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? C'est tout btement, et a dans tous les arts, pas plus dans la peinture que dans autre chose..., c'est la facult petite ou grande de nouveaut, tu entends? de nouveaut, qu'un individu porte en lui... Tiens! par exemple, dans le grand, ce qui diffrencie Rubens de Rembrandt, ou, si tu veux, de haut en bas, Rubens de Jordans, l, hein?... eh bien, cette facult, cette tendance de la personnalit ne pas toujours recommencer un Prugin, un Raphal, un Dominiquin, et cela avec une sorte de pit chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui... cette facult de mettre dans ce que tu fais quelque chose du dessin que tu surprends et perois toi-mme, et toi seul, dans les lignes prsentes de la vie, la force et je dirai le courage d'oser un peu la couleur que tu vois avec ta vision d'occidental, de Parisien du XIXe sicle, avec tes yeux... je ne sais pas, moi... de presbyte ou de myope, bruns ou bleus... un problme, cette question-l, dont les oculistes devraient bien s'occuper, et qui donnerait peut-tre une loi des coloristes... Bref, ce que tu peux avoir de dispositions tre toi, c'est--dire beaucoup, ou un peu diffrent des autres... Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, avec les prcheries, les petits tourments, les perscutions! Mais on te montrera au doigt! Tu auras contre toi le directeur, tes camarades, les trangers, l'air de la Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les vieux calques de vingt ans que les gnrations se repassent l'cole, le Vatican, les pierres du pass, la conspiration des individus, des choses, de ce qui parle, de ce qui conseille, de ce qui rprimande, de ce qui opprime avec le souvenir, la tradition, la vnration, les prjugs... tout Rome, et l'atmosphre d'asphyxie de ses chefs-d'oeuvre! Un jour ou l'autre, tu seras empoign par quelque chose de mou, de dcolor et d'envahissant, comme un nageur par un poulpe... le pastiche te mettra la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, tu ne sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, tu ne feras plus que cela... pastiches! pastiches! pastiches! Et puis la vie, l!... Gardez donc de la flamme dans la tte, de l'nergie, du ressort, les muscles et les nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employ peintre, dans cette existence qui tient de la communaut, du collge et du bureau, dans cette claustration et cette rgularit monacales, dans cette pension! Une cuisine bourgeoise, comme l'a appele Gricault... Rudement juste, le mot! C'est l qu'il s'teint bien le _sursum corda_ de l'ambition poignante... Toi? mais dans ce doucetre et endormant bien-tre, dans la fadeur des routines, devant la platitude des perspectives tranquilles, l'avenir assur, le droit aux commandes, les travaux qui vous attendent... toi? Mais la bourgeoisie la plus basse finira par te couler dans les moelles!... Tu n'oseras plus rien trouver, rien risquer... Tu marcheras dans les souliers culs de quelque vieille gloire bien sage, et tu feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne sais pas ce qu'il a fallu de rsistance, d'hrosme, de solidit deux ou trois qui ont pass par l... quatre, si tu veux, mais pas plus... pour rsister au casernement, l'nervement de ces cinq ans, l'embourgeoisement et l'aplatissement de ce milieu! Non, vois-tu, mon cher, qu'on fasse toutes les tartines du monde l-dessus, ce n'est pas l l'cole qu'il faut au talent: la vraie cole, c'est l'tude en pleine libert, selon son got et son choix. Il faut que la jeunesse tente, cherche, lutte, qu'elle se dbatte avec tout, avec la vie, la misre mme, avec un idal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux conqurir, que celui qu'on affiche dans un programme d'cole, et qui se laisse attraper par les forts en thme... Et pourquoi une cole de Rome, hein? Dis-moi un peu pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas laisser le peintre qui se forme aller o il lui semble qu'il y a des aeux, des pres de son talent, des espces d'inspirations de famille qui l'appellent... Pourquoi pas une cole Amsterdam pour ceux qui sentent des liens de race, une filiation avec Rembrandt? Pourquoi pas une cole de Madrid pour ceux qui croient avoir du Vlasquez dans les veines? Pourquoi pas une cole de Venise pour les autres? Et puis, au fond, pourquoi des coles? Veux-tu que je te dise ce qu'il y a faire, et ce qu'on fera peut-tre un jour? Plus de concours, d'mulation d'cole, de vieilles machines uses et d'engrenages de tradition: l'oeuvre libre, convaincue, personnelle, tmoignant d'une pense et d'une inspiration, l'artiste jeune, dbutant, inconnu, qui aura expos une toile remarquable, que l'tat donne une somme d'argent, qu'avec cet argent l'artiste aille ou il voudra, en Grce... c'est aussi classique que Rome, ce que je crois... en gypte, en Orient, en Amrique, en Russie, dans du soleil, dans du brouillard, n'importe o, au diable s'il veut! partout o le poussera son instinct de voir et de trouver... Qu'il voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son got; qu'il regarde, qu'il tudie sur place, qu'il travaille Paris et sur Paris... Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, quand il prendrait Montmartre? Si c'est l qu'il croit trouver son talent, le caractre cach dans toute chose qui se rvle l'homme unique n pour le voir... Eh bien! celui qu'on encouragera ainsi, en le laissant tout lui-mme, en lui jetant la bride de son originalit sur le cou, s'il est le moins du monde dou, je puis bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau Blondel, ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni du beau Hesse, ni du beau Drolling... pas du beau si noble, mais quelque chose qui aura des entrailles, du tressaillement, de l'motion, de la couleur, de la vie!... ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resuces de mythologies-l!... Allons donc! Il y aurait eu des Instituts partout avec des couronnes, que nous n'aurions peut-tre pas vu se produire les excessifs, les drgls, les gants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous arrte le soleil Raphal! Ah! le prix de Rome!... Tu verras ce que je te dis: une honorable mdiocrit, voil tout ce qu'il fera de toi... comme des autres. Pardieu! tu arriveras sacrifier aux doctrines saines et leves de l'art... Doctrines saines et leves! C'est amusant! Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a donc fait ton cole de Rome? Est-ce ton cole de Rome qui a fait Gricault? Est-ce ton cole de Rome qui a fait ton fameux Lopold Robert? Est-ce ton cole de Rome qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche? qui a fait Eugne Deveria? qui a fait Granet? Est-ce ton cole de Rome qui a fait Decamps? Rome! Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi je le dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du _poncif_!... oui, la Mecque du _poncif_... Et voil! Hein? n'est-ce pas? a va, le baptme y est... Chassagnol parlait toujours. Et de son loquence enfivre, morbide, qui grandissait en s'exaltant, se levait l'orateur nocturne, le parleur dont les thories, les paradoxes, l'esthtique semblent se griser la nuit de l'excitation de la veille et de la lumire du gaz, un type de ce gnie de la parole parisienne, qui s'veille, l'heure du sommeil des autres, sur un bout de table de caf, les coudes sur les journaux salis et les mensonges frips du jour, dans un coin de salle, la lueur des bougies clairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas rouls sur les billards par les garons en manches de chemise. A une heure, le matre du caf fut oblig de mettre la porte les deux amis. Chassagnol s'gosillait toujours. Arriv sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta derrire lui, en homme accoutum monter l'escalier de tout ami avec lequel il avait dn une fois, ta son habit qui le gnait pour parler, n'entendit pas sonner l'heure au coucou de la chambre, se mit fumer une pipe sans cesse teinte, regarda Anatole se dshabiller, et resta, toujours parlant, jusqu' ce qu'Anatole lui et offert la moiti de son lit pour obtenir le silence. Encore Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol dans un de ses rves. Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas Anatole, embotant son pas, l'accompagnant au restaurant, au caf, vivant sur ce qu'il mangeait, partageant ses nuits et son lit, continuant parler, thoriser, paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot lui chappt sur lui-mme, ses affaires, la famille qu'il pouvait avoir, ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vnt jamais la bouche le nom d'un pre, d'une mre, d'une matresse, de n'importe quel tre qui il tnt, d'un pays mme qui ft le sien. Mystre que tout cela dans cet homme bizarre et secret, dont la science mme venait on ne savait d'o. La troisime nuit, Chassagnol abandonna Anatole pour s'en aller avec un autre ami quelconque, qui tait venu s'asseoir leur table de caf. C'tait son habitude, une habitude qu'on lui avait toujours connue de passer ainsi d'un individu, d'une socit, d'un camarade, d'un caf un autre caf, un autre camarade, pour se raccrocher aux gens, quand il les retrouvait, comme s'il les avait quitts la veille, les quitter de nouveau quelques jours aprs, et s'en aller nouer avec le premier venu une nouvelle intimit d'une moiti de semaine. XVII Le lendemain de cette sparation, Anatole entrait dans l'atelier l'heure o Langibout faisait sa leon. Il avait le petit air modestement fier qui s'attend des flicitations. --Vous voil, petit misrable!--lui cria Langibout d'une voix terrible ds qu'il l'aperut.--Comment! avec ce que vous savez, vous avez eu le front de concourir? Et vous tes reu le neuvime! C'est dgotant... Mais est-ce que vous avez jamais eu l'ide que vous seriez capable de peindre une acadmie, petit animal? Vous serez refus au second concours, et vous aurez pris pour rien du tout la place d'un autre qui avait la chance d'avoir le prix... Quand je pense que vous auriez pu le faire manquer Garnotelle! un garon qui sait, lui, et qui est sa dernire anne... Ah! si c'tait arriv par exemple, je vous aurais flanqu la porte! Je vous aurais flanqu la porte!...--rpta plus vivement Langibout, et il s'avana sur Anatole qui baissa la tte sur son carton, comme devant la menace d'une calotte. Ce furent l toutes les flicitations de Langibout. Du reste, il ne s'tait pas tromp: la semaine suivante, au concours de l'acadmie peinte, Anatole fut refus. Garnotelle passait le troisime dans les dix admis entrer en loge. Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, la volont sans le don, l'effort ingrat, ce courage de la mdiocrit: la patience. A force d'application, de persvrance, il tait devenu un dessinateur presque savant, le meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin exact et pauvre, la ligne sche, un contour copi, pein et servile, o rien ne vibrait de la libert, de la personnalit des grands traducteurs de la forme, de ce qui, dans un beau dessin d'Italie, ravit par l'attribution du caractre, l'exagration magistrale, la faute mme dans la force ou dans la grce. Son trait consciencieux, sans grandeur, sans largeur, sans audace, sans motion, tait pour ainsi dire impersonnel. Dans ce dessinateur, le coloriste n'existait pas, l'arrangeur tait mdiocre, et n'avait que des imaginations de seconde main, empruntes une douzaine de tableaux connus. Garnotelle tait, en un mot, l'homme des qualits ngatives, l'lve sans vice d'originalit, auquel une sagesse native de coloris, le respect de la tradition de l'cole, un prcoce archasme acadmique, une maturit vieillote, semblaient assurer et promettre le prix de Rome. Malgr trois checs successifs, Langibout gardait l'esprance opinitre du succs pour cet lve persistant et mritant, auquel un double lien l'attachait: une similitude et une parit d'origine, une ressemblance de son vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui semblait ne pouvoir chapper; tout ce qu'il estimait dans ce compatriote de Flandrin son caractre, cette tnacit que Garnotelle mettait en tout, apportant la plaisanterie mme comme l'enttement d'un canut. N de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance de ne pas natre Paris, et de trouver, autour de sa misrable vocation, toutes les protections qui soutiennent et caressent en province une future gloire de clocher. Le conseil municipal l'avait envoy Paris avec douze cents francs de pension, et, dans sa sollicitude maternelle, l'avait log dans un htel vertueux, o les moeurs des pensionnaires taient surveilles par un htelier tenu un rapport sur leurs rentres. Il avait t augment de deux cents francs, lors de sa rception l'cole des Beaux-Arts. Au bout de deux mdailles, il avait t port dix-neuf cent francs. Une pension de deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait envoy Rome. Dj venaient lui, sans qu'il se ft produit, des commandes, des restaurations de chapelle, des portraits de gens de son endroit. Il sentait derrire lui tous ces bras d'une province qui poussent un fils dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces mains qui jettent au commencement de la carrire de quelqu'un du pays, les recommandations de l'vque, l'influence toute-puissante du dput, le tapage d'loges de la presse locale. Malgr cette place de troisime, le matre et l'lve n'taient pas rassurs. C'tait le va-tout de l'avenir de Garnotelle, sa dernire anne de concours; et Langibout avait beau se rpter toutes les chances de ce talent honnte et courageux, ses titres la justice charitable du jury de l'cole, il gardait un fond d'inquitude. Il lui semblait qu'il y avait de mauvais courants et des menaces dans l'air. Des bruits d'ateliers, un commencement de bourdonnement d'opinion, jetaient en avant les noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau, hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury et triompher de ses rpugnances. Le programme du concours de cette anne-l tait un de ces sujets tirs du _Select_, que semblent rgulirement tous les ans dicter l'Institut, dans un songe, les ombres de Caylus et d'Andr Bardon: Brennus assigeant Rome, les vieillards, les femmes et les enfants assistent au dpart des jeunes hommes qui montent au Capitole pour le dfendre. _Les Flamines descendent du temple de Janus, portant les vases et les statues sacrs, et distribuent des armes aux guerriers qu'ils bnissent._ Garnotelle passa soixante-dix jours en loge faire son tableau, travaillant jusqu' la nuit, sans perdre une heure, avec l'acharnement de toute sa volont, une rage d'application, le suprme effort de toutes les ambitions et de toutes les esprances de sa mdiocrit. Arrivait l'Exposition: son tableau tait dj jug; car ce concours, les lves ne s'taient pas contents, selon l'habitude ordinaire, de _saloper_, c'est--dire de faire des trous dans la cloison pour regarder l'esquisse du voisin: profitant de l'inexprience d'un gardien nouveau qu'on avait fait poser, le dos tourn aux portes des cellules, sous prtexte de faire son portrait, les concurrents s'taient rendus visite les uns aux autres, et avec la justice loyale et spontane des jugements de rivaux, le prix avait t dcern d'un commun accord un tout jeune homme nomm Lamblin. A l'Exposition, ce jugement tait confirm par le public et la critique, qui restaient froids devant la sage ordonnance des Flamines de Garnotelle, la pauvre symtrie des troupes, la banale rouerie des draperies, le mouvement mort et mannequin de la scne, la dclamation des gestes. Deux toiles de ses concurrents lui taient opposes comme suprieures par le sentiment de la scne, l'entente de la grandeur et du pathtique historiques, des parties enleves de verve. Et pour la premire place, elle tait donne sans conteste la toile de Lamblin, laquelle les plus svres accordaient une rare solidit de couleur, et le plus grand got d'austrit tragique. Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier Salon un tableau dont on avait parl, et autour duquel s'tait fait un de ces bruits que les professeurs n'aiment pas entendre autour du nom d'un lve. Puis, il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir tait devant lui, il pouvait attendre. Lui donner le prix, c'tait l'enlever un honnte travailleur, consciencieux, rgulier, modeste, un concurrent de la dernire anne, auquel les checs mmes avaient un peu promis le prix de Rome: ces considrations se joignait un intrt naturel pour un pauvre diable mritant, et venu de bas, qui s'tait lev par l'tude. Des recommandations puissantes de Lyonnais haut placs firent encore pencher la balance du jury: Garnotelle eut le premier prix. On carta Lamblin, pour que le rapprochement de son nom, le souvenir de sa toile n'crast pas trop le couronn: il n'eut pas mme une mention; et pour sauver le jugement, des articles furent envoys aux journaux amis, o l'on appuyait sur le caractre d'lvation et de puret de sentiment du tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa personne: c'tait un fait trop flagrant que le prix de Rome venait d'tre encore une fois donn, non au talent et la promesse de l'avenir, mais l'application, l'assiduit, aux bonnes moeurs du travail, au bon lve rang et born. Et la victoire de Garnotelle tomba dans le mpris de l'cole, dans le soulvement qu'inspire la jeunesse une iniquit de juges et de matres. Anatole tait une de ces heureuses natures trop lgres pour nourrir la moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie de cette victoire qu'il avait tant rve. Il trouva que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et lors de la grande partie de campagne d'octobre Saint-Germain, cette fte des prix de Rome, o les cinquante-cinq logistes de l'anne mls des anciens, des amis, courent la fort, sur des rosses loues, avec des pantalons de clercs d'huissier remonts aux genoux et l'air d'un tat-major de bizets dans une rvolution, Anatole fut toujours en tte de la grotesque cavalcade. Au dner traditionnel du pavillon Henri IV, dans la casse de toute la table et le bruit de deux pianos apports par les prix de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux pianos. Et quand on revint, il tourdit jusqu' Paris, la nuit et le sommeil de la banlieue avec la chanson nouvelle, improvise par un architecte, ce soir-l, au dessert du dner, et populaire le lendemain: Gn'y en a, Gn'y en a, Que c'est de la fameuse canaille!... XVIII Cet insuccs suffit gurir Anatole de son ambition. Il se tourna vers d'autres ides, vers un dsir plus modeste et de ralisation plus facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de l'artiste, la possibilit de faire des portraits, de gagner de l'argent; en un mot, _s'tablir_ peintre. Malheureusement sa mre n'tait pas dispose lui payer le luxe d'un atelier. A la fin, elle se dcida aller consulter Langibout, qui l'assura que les belles choses pouvaient se faire dans une cave. Arme de cette rponse, elle se refusa dcidment la fantaisie d'Anatole. Cela finit par une scne vive, la suite de laquelle Anatole remonta firement dans sa chambre au sixime, en dclarant qu'il ne prendrait plus ses repas la maison, et qu'il allait vivre de son talent. Il vcut peu prs un mois de dessins de ttes d'Espagnoles pastelles, les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait un petit marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et repassa devant un numro de la rue Lafayette, devant l'criteau d'un petit atelier louer, le seul atelier du quartier o Hillemacher n'avait pas encore fait btir ces huit grands ateliers qui firent plus tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite. L'embarras tait qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer l-dedans; et Anatole gagnait peine de quoi dner tous les jours. Le plus souvent, il tait nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel il compagnonnait; un brave garon pris par la conscription, et qu'une recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la rserve, et placer parmi les infirmiers du Val-de-Grce, les canonniers de la seringue. De la caserne, il apportait Anatole la moiti de sa ration dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermet de rsolution d'Anatole, qui continuait passer tous les jours par l'escalier de service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mre, sans y entrer, avec l'air de mpriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du djeuner. L-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province qui cherchait quelqu'un pour lui faire des personnages dans une lithographie. Il demanda l'adresse, et courut un petit htel de la rue du Helder. --Entrez!--lui cria une voix formidable quand il eut frapp la porte indique. Il se trouva en face d'un Hercule, normment nu, et tout occup faire des ablutions froides. L'homme ne se drangea pas; il continua faire jouer ses membres de lutteur, des muscles froces, en roulant de gros yeux dans sa grosse tte barbe dure. --Profrez des sons,--dit-il Anatole interdit. Et quand Anatole eut expliqu le motif de sa visite:--Ah! vous savez faire la lithographie, vous? --Parfaitement,--dit intrpidement Anatole, qui n'avait jamais touch de sa vie un crayon lithograhique. --O demeurez-vous? --Rue du Faubourg-Poissonnire, n 31. --Garon!--cria l'homme en se rhabillant un domestique de l'htel, qu'on entendait remuer dans la chambre ct,--fermez ma malle, et un commissionnaire... Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague terreur brouille lui monter dans les ides, devant cet homme inquitant par sa force et ses espces de manires de fou. --Partons!--dit brusquement l'homme tout fait rhabill. Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, par la malle, et par l'homme portant sous le bras une immense pierre, concentr, sinistre, muet et caverneux, avec l'air de rouler sous ses pais sourcils froncs des mditations farouches. Il avait l'impression d'un cauchemar, d'une aventure menaante, et, par-dessus tout, un poignant sentiment de honte. L'ide tait horrible pour lui d'introduire cet tranger dans son taudis. S'il ne lui avait pas donn son adresse, il se serait sauv un tournant de rue. Quand le commissionnaire eut enfourn avec peine la grande malle dans la petite chambre, et que la pierre fut pose sur la table qu'elle couvrit, l'homme, aprs avoir mesur de l'oeil la hauteur et la largeur de la mansarde, posa sa large main sur la couverture, et dit ces simples mots:--C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je vais me coucher. Anatole tait tout fait ahuri. Cependant, il commenait prparer dans sa tte une timide demande d'explication, quand l'homme tira de sa poche quatre ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit. Anatole vit dans cet or un blouissement: son futur atelier! Il ne dit pas un mot. L'homme s'tait couch; tout coup, sortant moiti du lit, et se dressant sur son sant:--Au fait, vous ne mangeriez pas quelque chose, vous n'avez pas faim? --Si,--dit Anatole,--j'ai oubli de djeuner ce matin. --Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant. Aprs le djeuner, o l'homme ne parla pas Anatole, et o Anatole n'osa pas lui parler: --Vous me rveillerez dix heures,--dit l'homme en se recouchant.--Vous entendez, dix heures! Il tait une heure. Anatole alla se promener. Toutes sortes d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. Des histoires de fous dangereux qu'il avait lues lui revenaient. Il ne savait que penser, que croire de ce prodigieux garnisaire install chez lui, tomb de la lune dans ses draps. A dix heures, il rveilla le dormeur qui s'habilla et se mit dcouvrir, avec toutes sortes de prcautions, la pierre sur laquelle on ne voyait que l'indication d'un arc de triomphe, de ce caractre alhambresque qui est le style spcial de la ptisserie: l-dessous devait tre reprsente la rception du duc d'Orlans par la garde nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de tous les gardes nationaux, excuts d'aprs de mauvais daguerrotypes contenus dans la malle de leur compatriote. --Hein? nous allons nous y mettre?--fit l'homme aprs avoir donn Anatole toutes les explications du sujet. --Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler la nuit. --Tiens?... Ah! bien, trs-bien... Vous coucherez dans le lit, la nuit... moi le jour... Nous nous relayerons. Au bout de douze jours de ce singulier travail, la pierre tait finie. L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit pour son pays, laissant Anatole cent vingt-cinq francs, l'estomac refait et rlargi, et le souvenir d'un original trs brave homme qui n'avait trouv que ce bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce qu'il voulait, comme il le voulait. La malle du Saint-Omrois n'tait pas au bout de la rue, qu'Anatole sautait rue Lafayette; il retenait le petit atelier. De l il courait chez un brocanteur qui, pour soixante-dix francs, lui vendait un chiffonnier et quatre fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu, Anatole ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'tait de quoi rpondre d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. Et il entrait dans son premier atelier avec cinquante francs d'avance, de quoi vivre tout un mois, trente jours n'avoir pas besoin de la Providence. XIX Atelier de misre et de jeunesse, vrai grenier d'esprance, que cet atelier de la rue Lafayette, cette mansarde de travail avec sa bonne odeur de tabac et de paresse! La clef tait sur la porte, entrait qui voulait. Un ventail de pipes un sou dans un plat de faence de Rouen, accompagn, les jours d'argent, d'un cornet de caporal, attendait les visiteurs, qui trouvaient toujours pour s'asseoir une place quelconque, un bras de fauteuil, une couverture par terre, un coin sur le lit transform en divan, et o, en se tassant, on tenait une demi-douzaine. L venaient et revenaient toutes sortes d'amis, d'htes d'une heure ou d'une nuit, les vagues connaissances intimes de l'artiste, des gens qu'Anatole tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce seul mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, comique et cynique: c'taient des camarades de chez Langibout qui, ce jour-l, avaient pris la rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garon sans atelier venant excuter chez Anatole un _esgargot_ pour un marchand de vin, un camarade de collge chatouill par l'ide de voir un modle de femme, un garon plong dans une tude d'avou et en course dans le quartier, montant jeter ses dossiers dans le creux d'un pltre de Psych, ou bien encore quelque surnumraire vad de son ministre sur le coup de deux heures avec l'envie de flner. On y voyait encore de jeunes architectes, des lves de l'cole centrale, des dbutants de tout mtier, des stagiaires de tout art, rencontrs, raccols par Anatole ici et l, dans le voisinage, au caf, n'importe o: Anatole n'y regardait pas. Il prenait toutes les connaissances qui lui venaient, et rien ne lui semblait plus naturel que d'offrir la moiti de son domicile un monsieur qui, dans la rue, avait allum sa cigarette avec la sienne. Cette extrme facilit dans les relations ne tardait pas lui amener un camarade de lit permanent, sans qu'il st trop d'o lui venait ce camarade. Il s'appelait M. Alexandre, et il tait engag au Cirque. Son emploi ordinaire tait de jouer le malheureux gnral Mlas. C'et t, du reste, un acteur assez ordinaire sans ses pieds; mais par l, il sortait de la ligne: on avait retourn tous les magasins du Cirque, sans pouvoir trouver de chaussure o il pt entrer. Ainsi anim et hant, l'atelier d'Anatole tait encore visit, gnralement sur le tard et vers les heures o commencent les exigences de l'estomac, par quelques femmes sans profession, qui faisaient le tour des hommes qui taient l, et cherchaient si l'un d'eux avait l'ide de ne pas dner seul. Le plus souvent, six heures, elles se rabattaient sur une cotisation qui permettait de faire remonter du caf d' ct des absinthes et des anisettes panaches. Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la petite pice. Il s'en chappait des gats, des rires, des refrains de chansons, des lambeaux d'opra, des hurlements de doctrines artistiques. L'honnte maison croyait avoir sur sa tte un cabanon plein de fous. Puis venaient des jeux qui faisaient trembler le parquet sur la tte des locataires du dessous: deux pauvres diables de dramaturges, malheureux comme des gens qu'on aurait enferms sous une cage de singes pour trouver des situations. L'atelier pitinait, se poussait, dansait, se battait, faisait la roue. Il y avait des pantalonnades enrages, des chocs, des chutes, des tombes de corps qu'on et dit s'assommer en tombant, des luttes main plate, des bondissements d'acrobate, des tours de force. A tout moment clatait cet athltisme auquel invite la vue des statues et l'tude du nu, cette gymnastique folle, enrage, avec laquelle l'atelier continue les rcrations du collge, prolonge les batailles, les jeux, les activits et les lasticits de l'enfance chez les artistes barbe. Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, sems dans l'atelier, apportrent bientt cette furie d'exercices une terrible surexcitation. Anatole et ses amis conurent une grande ide qui, peine ralise amena le cong des deux dramaturges. Ils pensrent rpter dans l'atelier les grandes popes militaires du Cirque. A douze, ils jourent l'Empire tous les soirs. Chacun reprsentait son tour une puissance coalise, et quelquefois deux. La table modle tait la capitale o l'on entrait, et une planche jete du pole sur la table figurait le praticable imit du fameux tableau des neiges du Frioul. Pour la campagne de Russie, le dcor tait simple: on ouvrait la fentre. Une femme de la socit, qui raffolait du talent de Lontine, fut charge du rle de cantinire, la condition qu'elle fournirait le costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de bottes, une blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus d'une bote de sardines appliqu sur le chapeau de cuir d'un capitaine au long cours, naufrag Terre-Neuve, et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues de la grande arme admirablement passes par Anatole cheval sur une chaise. Il excellait dire, d'aprs les plus pures traditions de Gobert: Toi? je t'ai vu Austerlitz... A cheval, messieurs, cheval! On vit aussi l des marches d'armes pleines d'ensemble, o le roulement des tambours tait fait avec un bruit de lvres, et la sonnerie des clairons imite dans le creux du bras repli. Mais ce qu'il y eut de plus beau, ce furent les batailles acharnes, hroques, traverses de furieuses charges la baonnette avec des lattes d'emballeur, couronnes de la lutte suprme: le combat du drapeau! Triomphe d'Anatole, o serrant contre son coeur la flche de son lit, il luttait, se tordait, se disloquait, et finissait par faire passer au-dessus du manche balai vainqueur tous les ennemis de la France! XX Deux lettres tombaient le mme jour dans cet atelier et cette vie d'Anatole: Punaisiana, route de Magnsie Septembre 1845 Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, sans un bout de lettre, sans un mot! et je suis sr que tu n'es pas mme mort, ce qui serait au moins une excuse. Du reste, si je t'cris, ce n'est pas que je te pardonne, au contraire. Je t'cris parce que je ne puis pas dormir. Sache que je gte, pour l'instant, chez le Grec Dosicls, lequel, pour m'honorer, m'a mis dans un lit o les draps sont brods de fleurs en or d'un relief dsesprant. J'tais si reint ce soir, que je commenais dormir l-dessus, je me gauffrais, je me modelais en creux, mais je dormais... quand tout coup, je me suis aperu que chacune de ces fleurs d'or tait un calice... un vrai calice de punaises! Et voil pourquoi je t'honore de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci des journes qui me dmangent raconter, et qu'il faut que je fasse avaler quelqu'un. Sur ce, suis-moi. En selle, trois heures du matin, une escorte d'une douzaine d'Albanais et de Turcs, et bien entendu mon fidle Omar. D'abord des sentiers, des chemins bords de lauriers-roses et de grenadiers sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout jeune museau d'un petit chameau n dans la nuit et gros comme une chvre, qui venait nous dire bonjour. A huit heures, nous commencions monter la montagne: alors des prcipices, des chutes d'eau tout emporter, des pins gigantesques, admirables de formes, des arbres du temps de la cration, des arbres pleins de vie et pleins de sicles, de vrais morceaux d'immortalit de la terre, qui font le respect avec l'ombre autour d'eux. Je ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, cureuils, qui se sauvaient et se retournaient pour nous voir, comme s'ils n'avaient jamais vu de btes d'une espce comme nous. En haut, malgr un froid de chien qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, nous restons une heure regarder ce qu'on voit de l: le Bosphore, les les, la cte de Troie, blanche, avec des clats de carrire de marbre, tincelante dans ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mls, un bleu pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait une turquoise translucide, vois-tu cela? De l, dgringolade dans la plaine. Des villages domins par de grands cyprs, de la bonne bte de grosse verdure, comme en Normandie; des vergers avec de l'eau sourcillante sous le pied de nos chevaux, des arbres qui s'embrassent de leurs branches du haut; des pches jaunes, des prunes, des grenades, des raisins de toute couleur glissant des vignes emmles aux arbres; partout sur le chemin, des fruits suspendus, tentants, tombant la porte de la main; entre les claircies des arbres, des champs de pastques et de melons que mon escorte sabre grands coups de yatagan et dont elle m'offre le coeur. Enfin, il me semblait tre sur la grande route du paradis, anim par un peuple de paradis qui semblait enchant de nous voir manger ce qui lui appartenait. Nous croisons des zebecks aux tendards rouges. Nous passons de petites rivires sur des ponts en ogive, un vrai dcor de croisade. Il dfile des hommes, des femmes, de tout, et jusqu' un dmnagement du pays: cela se compose d'un petit ne blanc sur lequel est un grand diable de ngre, le cafetier, et sur le cafetier, juch, un coq; puis un gros Turc crasant une maigre monture; puis la femme n 1, monte califourchon, et flanque devant et derrire d'un enfant; puis la femme n 2; puis un non et un mouton en libert, qui suivent la famille peu prs comme ils veulent. Le soleil se met baisser: nous tombons dans un groupe de pasteurs, la grande immobilit dcoupe sur le ciel, au chant grave, les yeux tourns vers une mosque: je t'assure qu'ils dessinaient une crne silhouette de la _Prire orientale_. C'est seulement la nuit, la pleine nuit, que nous atteignons Ailvatissa, o un gros dgotant de Turc, qui a voulu absolument nous hberger, nous fourre dans la bouche, avec toutes sortes de politesses, les boulettes qu'il se donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'tait comme mon lit de fleurs! Voil une journe pas mal pittoresque, n'est-ce pas? Eh bien! elle ne vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. Imagine-toi une immense oasis, un bois d'arbres normes et si presss qu'ils donnent l'ombre d'une fort, des platanes gants qui ont quelquefois, autour de leur tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracins et rejaillissants du sol; imagine l-dessous de l'eau, un bruit de sources chantantes, un serpentement de jolis ruisseaux clairs, et l-dedans, dans cette ombre, cette fracheur, ce murmure, pense l'effet d'une centaine de bohmiens ayant accroch aux branches leur vie errante, campant l avec leurs tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse nu, fabriquant des armes, forgeant des instruments de jardinage sur une petite enclume enfonce en terre, et charmant le battement du fer avec le rhythme d'une chanson trange, de belles et sauvages jeunes filles dansant en brandissant sur leur tte des tambours de basque qui leur font de l'ombre sur la figure, des femmes prs de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux entiers qu'elles apportent sur des brasses de plantes odorifrantes, d'autres occupes donner de petites bouches leurs seins bronzs, des petits enfants tout nus avec un tarbourch couvert de pices de monnaie, ou bien n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le mauvais oeil: une gousse d'ail dans un petit morceau d'toffe dore; tous, barbotant, s'claboussant, dans le bois d'eau et de soleil, courant aprs des oies effarouches... Et aux arbres, des berceaux d'enfants, nids de loques aux mille couleurs, ramasss brin brin dans les trouvailles des routes... Mais en voil quatre pages. Et je dors. Bonsoir! Ecris-moi chez le consul de France, Smyrne. A toi, vieux. N. DE CORIOLIS. XXI Rome, 26 dcembre 1844, deux heures du matin. Je suis Rome, Je suis l'cole de Rome!... Ah! mon ami, si je l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases. Tu vas voir ce que c'est! Nous sommes arrivs ce soir; tu sais, Charagut a d t'crire cela, nous avions pris, il y a prs de trois mois, un voiturin Marseille. Nous tions les cinq prix: Jouvency, Salaville, Froment, Gouverneur et Charmond, le musicien. Nous avons pass par la Corniche et pas mal fln en Toscane: 'a t charmant. Enfin aujourd'hui, c'tait le grand jour. A trois heures, nous tions dans un endroit appel Ponte Molle. Nous savions que les camarades viendraient notre rencontre: il y en avait quatre. Mais quel drle de changement! des garons avec qui nous tions Paris tu et toi, des amis! tu ne l'imagines pas! un froid... et pas seulement du froid, un air tout gn, tout inquiet, tout absorb. Avec a, ils taient mis comme des brigands, fagots faire peur. J'ai demand Gurinau pourquoi Frussac, tu sais, Frussac qui a t chez nous, n'tait pas venu. Il m'a rpondu, comme mystrieusement, qu'il n'avait pas pu venir; que j'allais le trouver bien chang, qu'il avait une espce de maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tte, et qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses ides. Et comme a toute la route, 'a t un tas de mauvaises nouvelles des uns et des autres, et des histoires qui nous ont mis tout sens dessus dessous. J'oublie de te dire qu' Ponte Molle, ils nous ont montr des statues de Michel-Ange: je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons rien compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait de plus beau. Il faut que je te dise quelque chose, mais cela tout fait entre nous, je te demande le secret: ils sont ici trs-malheureux d'une aventure arrive Filassier, le prix du _Joseph_, tu te rappelles. A ce qu'il parat, il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement. Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu comprends la dconsidration que cela jette sur l'Acadmie, et la position fausse o cela nous met tous Rome. Nous sommes entrs par une grande porte o il y a des oblisques de chaque ct, et ils nous ont de suite conduit dans le Corso voir Saint-Pierre. Mon Dieu! que cela ressemble peu l'ide qu'on s'en fait! Je me figurais une place circulaire avec des colonnes devant: il parat que 'a t dmoli par le gouvernement pour faire des rues. Et puis, nous avons mont, et nous sommes arrivs, comme la nuit venait la villa Mdici. On nous a mens nos chambres: tu ne te figures pas des chambres comme a: j'en ai une... ignoble! Et nous en avons pour un an, ce qu'il parat, tre l! L-dessus l'_Ave Maria_ a sonn: cela sonne le dner ici, l'_Ave Maria_. Nous sommes descendus la salle manger. C'tait lugubre; rien que de mauvaises chandelles, pas de nappes; au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en tain. Il y avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales, qu'ils vous taient d'avance l'apptit. J'ai aperu que c'tait peint en rouge, et qu'il y avait au fond le Faune appuy, tu sais, avec sa flte, et puis en haut les portraits des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui taient morts: il y en avait des files de sept d'emports! On tait spar: chaque anne avait sa petite table. Les vieux prix, les restants l'cole, les _professeurs_, comme on les appelle ici, en avaient une un peu exhausse. Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru terriblement vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux. Tu as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs, prsent. On a pass la soupe, et comme les nouveaux sont ici les derniers servis, la soupire nous est arrive peu prs vide. Personne ne se parlait. Il y avait toujours un silence de glace. Ils ont l'air de se dtester tous. Les vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus comme s'ils avaient t dans la lune. Quelques-uns avaient de petits manteaux de laine, et paraissaient avoir froid dessous comme des pauvres. Enfin, il y eut une voix la table des professeurs: --Ah! voil les nouveaux...--Il est bien laid, celui-l...--Lequel?--On dit que le concours tait bien faible... Nous avions le nez dans notre assiette. Il nous arriva une bote de sardines o il n'y avait plus rien au fond que des artes et de l'huile qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans la salle un grand brasier plein de braise: voil que je vois un de ceux qui grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois du brasier, et rester l trembler. Cela faisait mal. Il en vint un autre, puis un autre. Alors il partit des tables: Sont-ils embtants, avec leur fivre, ceux-l! C'est agrable pendant qu'on mange, d'avoir l'hpital ct de soi! Il faut te dire que les domestiques ne parlent qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrap quelques tirans du bouilli, de l'_alesso_, comme ils disent, quand Filassier a fait son entre, en bottes, en culotte blanche, en veste de velours, des perons, une cravache, et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il mange mieux ailleurs... C'est rvoltant! Je ne comprends pas qu'il en soit arriv cette impudeur-l. L-dessus, j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphal!... Je n'ai entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait pour en manger une autre... Il y avait mme Chtelain qui avait son couteau... Et personne n'essayait de les sparer! On devient de vraies btes froces ici. Notre graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il s'est sauv dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du vin cachet, qui m'a sembl par parenthse plus mauvais que l'ordinaire, et Grimel a propos gentiment de boire la sant des nouveaux, en nous disant qu'il esprait que nous ferions honneur l'Acadmie, et que nous reconnatrions la gnreuse hospitalit que nous y recevions. Aucun de nous n'a eu le courage de rpondre. On est pass au salon. Qu'est-ce qui m'avait donc dit qu'il y avait des aquarelles de carnaval au salon? C'est une petite chambre nue, trs-petite. Nous avons t obligs de nous asseoir par terre, tandis que Charmond jouait son prix, et on m'a conduit ma chambre: les quatre murs, mon ami. Mon lit et ma malle, rien de plus. Je t'cris, assis sur ma malle. Je te dirai encore que... Du mme endroit. Octobre 1845. Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre oubli dans un coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord que je te finisse ma nuit. Je t'crivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma bougie s'teint. Je la tte: froide comme un mort! Je cherche des allumettes: pas une. J'ouvre ma porte: pas de lumire. Je me risque dans de grands diables d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La peur me prend de me casser le cou, je retrouve ma chambre et mon lit ttons. Je prends mon meuble de nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche, je vais fermer l'oeil... voil de la lumire qui se met serpenter par terre entre les jointures des carreaux, et il part sous mon lit quelque chose comme une mine qui saute! Au mme instant la porte s'ouvre, et on me jette dans ma chambre une avalanche de meubles. Une farce que tout cela, tu comprends; une farce depuis le commencement jusqu' la fin! Les soi-disant statues de Michel-Ange, Ponte Molle, sont de n'importe qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montr, c'est l'glise San-Carlo. Frussac ne songe pas plus que moi aller Charenton. Il y a deux bonnes lampes dans la salle manger, et des nappes. Les cheveux blancs de Grimel taient faits avec de la farine. Filassier, l'honnte garon, n'est entretenu que par l'cole de Rome. Les fivreux taient de faux fivreux. Le vrai salon a bien des aquarelles de carnaval. La dispute table tait en imitation. Ma chambre n'tait pas ma chambre. Le meuble de dessous mon lit tait perc, et ma bougie tait un bout de bougie sur un navet ratiss! Voil! Ah! les sclrats! les ai-je assez amuss! Car on vous donne, pour ces occasions, une chambre sans volets, sans rideaux, et o on peut vous voir du balcon de la Loggia. Et ils m'ont vu! je leur ai donn la comdie de l'homme qui rentre dsespr dans sa chambre, ferme la porte, regarde, fait deux ou trois tours, met la main dans son gousset pour y trouver un quilibre dans son malheur, tire lentement une manche de sa redingote, cherche un meuble o la poser, et finit par s'asseoir sur sa malle comme un condamn cinq ans de Rome! Ils m'ont vu ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement dans le voyage, avec le geste imbcile qu'on a se frotter le nez quand on n'a pas de glace! Ils m'ont vu, me graissant btement d'une main, tenir et retourner de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas os tout te dire. J'avais eu la navet de leur parler en chemin d'une Italienne trs-gentille que j'avais rencontre dans le nord de l'Italie, et qui m'avait dit qu'elle allait Rome; et j'avais trouv en arrivant l'Acadmie une lettre, une lettre cachet, devise, une lettre sentant la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de poulet tait en italien, en un polisson d'italien de cuisine qui me faisait venir l'eau la bouche, et o j'accrochais un mot par-ci par-l sans pouvoir saisir une phrase... Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de mon ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant toujours plus prs de la bougie, et en m'enduisant plus fivreusement le nez... a devait tre trop drle! Le lendemain, ils n'ont pas manqu de me prsenter la dame de la garde-robe de l'cole, comme la femme de M. Schnetz, et j'ai t trs-flatt qu'elle me parlt de mon concours! Oui, c'est moi, mon cher, qui ai t attrap comme a! a doit te donner une assez jolie ide de la manire dont on vous met dedans. Vrai, c'est trs-bien fait, cette scie en crescendo. a monte, a monte; a vous pince tout fait la fin, et a pince tout le monde. Et puis, tu comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a remu, la fatigue, l'reintement. On a l'motion de l'arrive, de tout ce qu'on va voir, de Rome. On ne sait pas, on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air, un tas de choses qui vous font bte. Bref, a arrive aux plus forts: en est prt tout avaler. Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on ne peut atteindre tout de suite et qui vous crase. C'est l'impression gnrale, ce qu'on me dit, ce qui me console un peu. Il me semble que je n'ai pas encore les yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la premire anne. Il parat qu'ici on est illumin subitement. Un beau jour on voit. Grimel m'a expliqu cela: il arrive un moment ou tout d'un coup ce qu'on a partout sous les yeux vous est rvl. A lui, a est arriv du balcon de la Loggia. En regardant de l toute la vieille Rome, la colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de Rome, la campagne, les monts de la Sabine, le bord de la mer l'horizon, il a vu, il a compris, il a senti: tout s'est clair pour lui. En attendant, je travaille dur. Qu'est-ce qu'on devient Paris? Ton bon camarade, GARNOTELLE. XXII Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette existence au jour le jour, nourrie des gains du hasard, riche une semaine, sans le sou l'autre, lorsqu'il lui arrivait une fortune. Un diteur belge qui avait entrepris une contrefaon des modles de ttes de Julien l'usage des pensions et des coles, s'adressait lui. Le modle dcalqu sur la pierre, la pierre passe au gras, Anatole n'avait gure qu' repiquer les valeurs qui n'taient pas venues. Il en expdia prs d'une centaine dans son hiver. Chacune de ces reproductions lui tant paye quatre-vingts francs, il se fit ainsi prs de huit mille francs. C'tait pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de la prosprit: il avait l'impression d'un homme sans souliers qui marcherait dans l'or. Tout coula, tout roula dans le petit atelier qui devint une espce d'auberge ouverte, de caf gratuit, grands soupers de charcuterie, o les cruchons de bire vids faisaient la fin le tour des quatre murs, et sortaient sur le palier. Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra des acquisitions de luxe, longtemps rves. Il acheta successivement diverses choses tranges. Il acheta une tte de mort dans le nez de laquelle il piqua, sur un bouchon, un papillon. Il acheta un _Trait des vertus et des vices_, de l'abb de Marolles, dont il fit le signet avec une chaussette. Il acheta un cadre pour une tude de Garnotelle, peinte un jour de misre avec l'huile d'une bote sardines. Il acheta un clavecin hors d'usage, o il essaya vainement de s'apprendre jouer: _J'ai du bon tabac_... Aprs le clavecin, il acheta un grand morceau de guipure historique; aprs la guipure un canot qu'on vendait pour rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever, sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs. Aprs le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un abonnement une dition par livraisons des oeuvres de Fourier, et se commanda un habit noir doubl en satin blanc,--un habit qui devait, dans l'atelier, remplacer la musique: pour l'empcher de prendre la poussire, Anatole finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva l'intrieur. XXIII --Garon!... des hutres... des grandes... comme votre berceau! Allez! C'tait Anatole qui lanait sa commande, install dans la grande salle du restaurant Philippe, une table en face la porte d'entre. Ce jour-l--le jour de la mi-carme,--l'ide d'aller au bal de l'Opra s'tait empare de lui. Il avait runi un gilet de flanelle, une paire d'ailes, un maillot, un carquois, et avec cela il s'tait dguis en Amour. Une seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant pas la couper, il se rsolut lui donner un accompagnement qui tt le manque d'harmonie son costume: il attacha sur son gilet de flanelle, au creux de l'estomac, un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habill, des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban bleu de ciel dans les cheveux, des pantoufles de broderie aux pieds, il tait parti, allant devant lui, flnant. Malgr la gele qu'il faisait, il n'avait froid qu'au bout des doigts, et rien ne le gnait que l'ennui de ne pouvoir mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrtait devant les costumiers, regardait les oripeaux de carnaval dans le flamboiement du gaz, marchait tranquillement dans l'escorte d'honneur des gamins: il n'tait pas press. Au fond, il trouvait le bal de l'Opra un divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, un plaisir d'homme du monde; et il se demandait s'il ne devait pas aller dans un bal moins bon genre, comme Valentino, Montesquieu. Il arriva l'Opra. N'tant pas encore bien dcid, il entra dans un petit caf du voisinage, et trouva, dans ce qui se passait l, dans le caractre des habitus, dans les alles et venues des dominos qui leur apportaient des sucres de pomme et des oranges, assez d'intrt pour y rester prs d'une heure. Arriv l'entre de l'Opra, et salu par l'engueulement des cireurs de bottes que les nuits de bal improvisent, il fit l'honneur deux ou trois de ces peintres en vernis, auxquels il reconnut une jolie _platine_, de leur rpondre, aux applaudissements des groupes du passage. D'un de ces groupes, il sortit la fin un monsieur qui avait l'air de le connatre, et qui n'eut aucune peine l'emmener faire une partie de billard au Grand-Balcon. A peine si le monsieur joua: Anatole avait ce soir-l un jeu tourdissant; il fit des sries de carambolages interminables, en ne se lassant pas d'admirer combien le costume d'Amour, avec la libert de ses entournures, tait favorable aux effets de recul. Il joua ainsi pendant deux grandes heures, dans le caf troubl de voir, travers son demi-sommeil, les fantastiques acadmies dessines par les poses de cet Amour barbe, que le regard des derniers consommateurs enfilait si trangement, lors des raccourcis du jeu, depuis le talon jusqu' la nuque. Il sortit de l, avec la ferme intention d'aller dcidment au bal de l'Opra; mais au boulevard, sa curiosit se laissait accrocher, arrter au spectacle du mouvement entourant le bal, ces figures qui sortent de ces nuits du plaisir, toutes ces industries de bricole qui ramassent des gros sous et des bouts de cigare derrire le Carnaval. Et il tait en train de suivre et d'escorter une femme qui portait dans un seau du bouillon la file des cochers de fiacre, quand il vit au cadran de la station: quatre heures moins cinq...--Tiens! dit-il, c'est l'heure d'avoir faim,--et renonant au bal, il s'tait dirig vers Philippe. Les masques arrivaient. Anatole criait: --Oh! c'te tte!... Bonjour, Chose!... Et tu fais toujours des affaires avec le clerg? A la renomme pour l'encens des rois mages!... T'es l'picier du bon Dieu! Tais-toi donc!... Et tu te costumes en Turc! c'est indcent!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un signalement grotesque en pleine figure. La salle jubilait. Les soupeurs se poussaient pour entendre de plus prs cette pluie de btises, apostrophes cocasses, baptmes saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du Catchisme poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les tables peu peu marchaient vers lui, se soudaient l'une l'autre; et tous les soupers, en se pressant, ne faisaient plus qu'un souper o les folies, dbites par Anatole, couraient la ronde avec les bouteilles de Champagne passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. On mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la mousse, des hommes pleuraient de rire, des femmes se tenaient le ventre, des pierrots se tordaient. Anatole, exalt, jaillit sur la table, et de l, dominant son public, il se mit danser la danse des oeufs entre les plats, essaya des poses d'quilibre sur des goulots de bouteille, toujours parlant, dbagoulant, levant pour des toasts inous un verre vide au pied cass, piquant un morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une paule de femme un baiser au hasard, criant:--Ah! a me donne vingt ans de moins... et trois cheveux de plus! Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lve comme la pleur d'une orgie sur les nuits blanches de Paris. Le noir s'en allait des carreaux de la salle. Dans la rue s'veillaient les premiers bruits de la grande ville. Le travail allait l'ouvrage, les passants commenaient. Anatole sauta de la table, ouvrit la fentre: il y avait dessous des ombres de misre et de sommeil, des gens des halles, des ouvriers de cinq heures, des silhouettes sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui passe, au pied du plaisir encore allum, avec la soif de ce qui se boit, la faim de ce qui se mange, l'envie de ce qui flambe l-haut! --Une... deux... trois... ouvrez le bec, mes enfants!--cria Anatole; et saisissant deux bouteilles de champagne, il les vida sans voir dans des gosiers vagues qui buvaient comme des trous. Chaque table se mit l'imiter, et des trois fentres du restaurant, le champagne ruissela quelque temps sans relche, ainsi qu'un ruisseau d'orage perdu, mesure, dans une bouche d'gout. La foule s'amassait, se bousculait, il en sortait des hourras, des cris, des ttes qui se disputaient une gorge. La rue ivre se ruait boire; le jour montait. --Gare l-dessous!--fit Anatole; et tout coup, lchant ses bouteilles, il parut avec deux ttes encadres dans l'anse de ses deux bras: l'une de ces ttes tait la tte d'un monsieur en habit noir, l'autre la tte d'une dbardeuse; et, avanant tout le corps sur l'appui de la fentre, se penchant en dehors avec les lasticits d'un pitre sur un balcon de parade, il se mit dbiter, de la voix exclamatrice des _boniments_: --Le Parisien, messieurs!--et il dsignait le monsieur en habit se dbattant sous son bras, en touffant de rire.--Vivant, messieurs! En personne naturelle!!... Grand comme un homme! surnomm _le Roi des Franais_!!! Cet animal!... vient de province! son pelage! est un habit noir! Il n'a qu'un oeil! comme vous pouvez voir! son autre oeil!... est un lorgnon! Cet animal, messieurs, habite un pays! born par l'Acadmie!... Sauf l'amour! platonique! on ne lui connat pas! de maladies particulires!... C'est l'animal du monde! du monde! le plus facile nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait filtr! du vin colori! du bouillon conomique! du chevreuil de restaurant!!! Il y en a mme des espces! qui digrent! un dner quarante sous!!! Cet animal! messieurs! est trs-rpandu! Il s'acclimate partout! sauf la campagne! D'humeur douce! il est facile lever. On peut le dresser, quand on le prend jeune, retenir un air d'orgue et comprendre un vaudeville!... Inutile, messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: il a invent la _savate_ et les faux-cols!!! Sa cervelle! messieurs! la dissection nous l'a fait connatre! On y trouve! on y trouve! messieurs! le gaz d'une demi-bouteille de Champagne! un morceau de journal! le refrain de la _Marseillaise_!!! et la nicotine de trois mille paquets de cigares!!!... Pour les moeurs, il tient du coucou! il aime faire ses petits dans le nid des autres!!!... Et v'la cet animal!!!... A sa dame, prsent! Et Anatole montra la rue la femme qu'il tenait, en la faisant tourner comme une poupe. --... La Madame ce monsieur-l! saluez!... Une bte! inconnue! une bte!!! qui enfonce les naturalistes!... La Parisienne! mesdames! sauf le respect que je vous dois!... Des pieds et des mains d'enfant! des dents de souris! une patte de velours! et des ongles de chat!!! Elle a t rapporte du Paradis terrestre! ce qu'on dit! Quoique trs-dlicate! elle rsiste aux plus gros ouvrages! Elle peut frotter dix heures de suite! quand c'est pour danser!!!... Cette petite bte! messieurs! se nourrit gnralement! de tout ce qui est nuisible sa sant! Elle mange de la salade! et des romans!!!... Sensible aux bons traitements! messieurs! et surtout aux mauvais!!!... Beaucoup de personnes! un grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrives la domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! le chauffage! l'clairage! le blanchissage! leur confiance! et quelques diamants!!!... Trs-facile apprivoiser! Gnralement caressante! susceptible de jalousie! et mme de fidlit!... Enfin! messieurs! cette charmante petite bte! qui marche sans se crotter! est vivipare! pare!!! pare!!!... Et v'la ce que c'est! Allez! la musique!!! XXIV --Hein? quoi?--fit Anatole, le dimanche qui suivit ce jeudi-l, en se sentant rudement secou dans son lit. Il ouvrit la moiti d'un oeil, et aperut Alexandre, dit Mlas, revenu d'Etampes, o il tait all jouer. --Tiens! le gnral! c'est toi? Fait-il jour? Et il sortit demi des couvertures une figure mconnaissable, qui ressemblait un masque dteint du carnaval. La sueur avait pleur sur ses grandes lunettes noires, et le blanc de cruse, coul sur sa peau, lui donnait des luisants de poisson racl. --D'abord, lave-toi,--lui dit Alexandre,--a te dbarbouillera les ides. Tu as l'air d'un spectre qui s'est promen sans parapluie... Sais-tu que tu as fait venir des cheveux blancs ton portier? --Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voil tout... --Figure-toi qu'hier il a fait monter un mdecin... --Tiens! --Qui ne t'a pas trouv de fivre, et qui a dit qu'on te laisse dormir... --Ah a! quel jour sommes-nous? --Dimanche. --Dimanche? Mais alors... sapristi! C'est bien vendredi matin que j'tais raide... Et il rpta: Dimanche! en se perdant dans ses rflexions. --Il y a donc des trous dans l'almanach. L'anne a des fuites... Ah! bien, voil deux jours dans ma vie qu'on m'a joliment vols... Le bon Dieu me les doit, oh! il me les doit... --Mais qu'est-ce que tu as pu faire?... Car tu n'es rentr que dans la nuit du vendredi, je ne sais quelle heure... Le portier ne t'a pas vu... --Je crois bien... moi non plus... Si tu crois que je me voyais! --Voyons! tu dois te rappeler quelque chose? --Rien... non, l, vrai, rien... Je me rappelle Philippe, le balcon... des messieurs qui m'ont men au caf... et puis, partir de l, psit! plus rien... --Mais, o as-tu t? --Pas devant moi, bien sr. Attends... Il me semble qu'on m'a fait galoper sur un cheval, dans une alle o il y avait de grands arbres... comme une alle de parc. Et puis, voil... l, l. Et il voulut se remettre du ct du mur. --Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc? --Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen... Ah! attends, a me revient... Oui, une chambre... trs-grande... o il y avait des portraits de famille... des portraits de famille d'un effrayant! Il y en avait en noir... des magistrats, avec des sourcils et des nez!... Et puis, il y avait surtout une dame, toujours avec le mme nez, en robe jaune, et les joues d'un rouge!... Et c'tait peint, mon cher! Imagine la famille de Barbe-Bleue, sous Louis XV, peinte par un vitrier de village... des Chardin byzantins, vois-tu a? a me faisait peur, d'autant plus que c'tait si drlement clair par le feu d'une grande chemine... Si j'avais des parents comme a, par exemple, c'est moi qui les enverrais une loterie de bienfaisance! Et puis je crois que j'ai rv que le portrait de la dame en jaune avait la colique, et que a me la donnait... Et puis, et puis tout coup j'ai cru qu'on roulait la chambre dans une voiture... --C'est a, on t'aura emmen dans quelque chteau prs de Paris. Et puis, tu tais trop saol, on t'aura couch et on t'aura ramen... --Possible... a ne fait rien, c'est embtant de ne pas savoir tout de mme... Il m'est peut-tre arriv des choses trs-amusantes... Il y avait peut-tre des grandes dames!... Et puis, dis donc... Ah a! j'espre que ce n'tait pas des filous, ces gens-l... Pourvu qu'ils ne m'aient pas fait signer des billets, les imbciles!... Avec tout a, je vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur envoyer de cartes au jour de l'an... Heureusement qu'il y a le dernier jugement pour se retrouver! Bonsoir! Oh! laisse-moi dormir encore un peu... Je dors en gros, moi... Sais-tu que j'ai pass ces jours-ci, huit jours de suite sans me coucher? XXV Dans cette anne 1846, au milieu du coulage de son existence, Anatole eut une vellit de travail; l'ide de faire un tableau, d'exposer, lui vint comme il sortait du Louvre, le dernier jour de l'exposition, chauff et mont par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les tableaux, l'admiration et la presse devant deux ou trois toiles de ses camarades d'atelier. Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des Julien. L'occasion tait bonne pour se payer une oeuvre. En revenant il entra chez Desforges, commanda une toile de 100, choisit des brosses, se remonta de couleurs. Puis il dna vite, et, sa lampe allume, il se mit chercher son ide dans le ttonnement et la bavochure d'un trait au fusain. Le lendemain, un peu mordu de fivre, du matin, du commencement du jour sa tombe, il couvrit des feuilles de papier de crayonnages d'esquisse. On frappa sa porte, il n'ouvrit pas. Le soir, au lieu d'aller au caf, il alla faire une petite promenade sur la place de la Bastille, et, rentr chez lui, il donna vivement quelques indications dernires un grand dessin choisi parmi les autres, et qu'il avait fix au mur avec un clou. Le lendemain, aussitt qu'il eut sa toile, il reporta dessus sa composition la craie. Les amis qu'il laissa entrer ce jour-l riaient, assez tonns de le voir piocher, et l'appelaient l'homme qui a un chef-d'oeuvre dans le ventre. Anatole les laissa dire avec la majest de quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et il passa quelques jours assurer consciencieusement toutes ses places. Ses places bien assures, il fuma beaucoup de cigarettes devant sa toile, avec une sorte de recueillement, tourna autour de sa bote couleurs, l'ouvrit, la ferma, et la fin se mit jeter prcipitamment les premiers dessous sur la toile. --a me dmange, vois-tu,--dit-il au camarade qui tait l,--je reprendrai cela avec le modle. Au bout de quatre ou cinq jours, la toile tait couverte, et le sujet du tableau d'Anatole apparaissait clairement. Ce tableau, o l'lve de Langibout avait mis toute son inspiration, n'tait pas prcisment une peinture: il tait avant tout une pense. Il sortait bien plus des entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'tait pas le peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le dessin y cdait visiblement le pas l'utopie. Ce tableau tait en un mot la lanterne magique des opinions d'Anatole, la traduction figurative et colore de ses tendances, de ses aspirations, de ses illusions; le portrait allgorique et la transfiguration de toutes les gnreuses btises de son coeur. Cette sorte de _veulerie_ tendre, qui faisait sa bienveillance universelle, le vague embrassement dont il serrait toute l'humanit dans ses bras, sa mollesse de cervelle ce qu'il lisait, le socialisme brouill qu'il avait puis et l dans un Fourier dcomplt et dans des lambeaux de papiers dclamatoires, de confuses ides de fraternit mles des effusions d'aprs boire, des apitoiements de seconde main sur les peuples, les opprims, les dshrits, un certain catholicisme libral et rvolutionnaire, le Rve de bonheur de Papety entrevu travers le Phalanstre, voil ce qui avait fait le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au Salon prochain de ce grand titre: _le Christ humanitaire_. trange toile qui avait les horizons consolants et nuageux des principes d'Anatole! Imaginez une Salente du progrs, une Thlme de la solidarit dans une Icarie de feux de Bengale. La composition semblait commencer par l'abb de Saint-Pierre et finir par Eugne Sue. Tout en haut du tableau, les trois vertus thologales, la Foi, l'Esprance, la Charit, devenaient dans le ciel, o l'charpe d'Iris se plissait en faon de drapeau tricolore, les trois vertus rpublicaines: la Libert, l'galit, la Fraternit. De leurs robes elles touchaient une sorte de temple pos sur les nuages et portant au fronton le mot: _Harmonia_, qui abritait les potes et des coles mutuelles, la Pense et l'ducation. Au-dessous de ce nuage, qui planait la faon du nuage de la Dispute du Saint-Sacrement, on apercevait gauche un forgeron avec les instruments de la forge passs autour de sa ceinture de cuir, et dans le fond la Maturit, l'Abondance, la Moisson: de ce ct, un soleil se levant derrire une ruche clairait la silhouette d'une charrue. A droite, une soeur de Bon-Secours tait en prires, et derrire elle se voyaient des hospices, des crches, des enfants, des vieillards. Au bas, sur le premier plan, des hommes arrachaient d'une colonne des mandements d'vque, un frre ignorantin montrait son dos fuyant; un cardinal se sauvait, tout courb, avec une cassette sous le bras; et d'un tombeau qui portait sur son marbre les armes papales, un grand Christ se dressait, dont la main droite tait transperce d'un triangle de feu o se lisait en lettres d'or: _Pax!_ Ce Christ tait naturellement la lumire et la grande figure du tableau. Anatole l'avait fait beau de toute la beaut qu'il imaginait. Il l'avait flatt de toutes ses forces. Il avait essay d'y incarner son type de Dieu dans une espce de figure de bel ouvrier et de jeune premier du Golgotha. Il y avait encore ml un peu de ressouvenirs de lithographies d'aprs Raphal, et un reste de mmoire d'une lorette qu'il avait aime; et battant le tout, il avait cr un fils de Dieu ayant comme un air de cabot idal: son Christ ressemblait la fois un Arthur du paradis et un Mlingue du ciel. La toile couverte, Anatole flna quelques jours: il tenait son tableau. Puis il arrta un modle. Le modle vint: Anatole travailla mal; la sance termine il ne lui dit pas de revenir. Anatole n'avait jamais t pris par l'tude d'aprs nature. Il ne connaissait pas ce ravissement d'attention par la vie qui pose l devant le regard, l'effort presque enivrant de la serrer de prs, la lutte acharne, passionne, de la main de l'artiste contre la ralit visible. Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent un peu le dessinateur en arrire, et lui font contempler un instant, dans un mouvement de recul, ce qu'il croit avoir senti, rendu, conquis, de son modle. D'ailleurs, il n'prouvait pas le besoin d'interroger, de vrifier la nature: il avait ce dplorable aplomb de la main qui sait de routine la superficie de l'anatomie humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et depuis longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler que de _chic_, de peindre au jug avec l'acquis des souvenirs d'cole, une habitude de certaines couleurs, un flux courant de figures, la tradition de vieux croquis. Malheureusement il tait adroit, dou de cette lgance banale qui empche le progrs, la transformation, et noue l'homme un semblant de talent, un peu prs de style canaille. Anatole, pas plus qu'un autre, ne devait gurir de cette triste facilit, de cette menteuse et dcevante vocation qui met au bout des doigts d'un artiste la production d'une mcanique. Il remplaait le modle par une maquette en terre sur laquelle il ajustait, pour les plis, son mouchoir mouill, et, se trouvant plus l'aise d'aprs cela, il se mettait conomiser les extrmits de ses personnages: il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades qui, dans un tableau de la Pentecte, avait eu le gnie de ne faire qu'une paire de mains pour les douze aptres. Pourtant sa premire fougue tait un peu passe, et il commenait trouver que la tentative tait pnible, de vouloir faire tenir le monde de l'avenir et la religion du vingtime sicle dans une toile de 100. Il commena un petit panneau, revint de temps en temps sa grande toile, y fit toutes sortes de changements au gr de son caprice du moment. Puis il la laissa des jours, des semaines, n'y touchant plus que de loin en loin, et s'en dgotant un peu plus mesure qu'il y travaillait. L'ide de son Christ humanitaire plissait d'ailleurs depuis quelque temps dans son imagination et faisait place au souvenir, l'image prsente de Debureau qu'il allait voir presque tous les soirs aux Funambules. Il tait poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait sa spirituelle tte, ses grimaces blanches sous le serre-tte noir, son costume de clair de lune, ses bras flottants dans ses manches; et il songeait qu'il y avait l une mine charmante de dessins. Dj il avait excut sous le titre des Cinq sens, une srie de cinq Pierrots l'aquarelle, dont la chromolithographie s'tait assez bien vendue chez un marchand d'imagerie de la rue Saint-Jacques. Le succs l'avait pouss dans cette veine. Il pensait de nouvelles suites de dessins, de petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait l'ide de se tailler une spcialit, de s'y faire un nom, d'tre un jour le Matre aux Pierrots. Et chez lui ce n'tait pas seulement le peintre, c'tait l'homme aussi qui se sentait entran par une pente de sympathie vers le personnage lgendaire incarn dans la peau de Debureau: entre Pierrot et lui, il reconnaissait des liens, une parent, une communaut, une ressemblance de famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son agilit, pour la faon dont il donnait un soufflet avec son pied. Il l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises de brioches et de femmes, les traverses de sa vie, ses aventures, sa philosophie dans le malheur et ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un qui lui ressemblait, un peu comme un frre, et beaucoup comme son portrait. Aussi il lcha bientt tout fait son Christ pour ce nouvel ami, le Pierrot qu'il tourna et retourna dans toutes sortes de scnes et de situations comiques fort drlement imagines. Et il avait presque oubli son tableau srieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui demander, de la part d'un cur, un Christ pour une chapelle de couvent dans les prix doux. Anatole reprit aussitt sa grande toile, enleva tous les accessoires humanitaires, troua la tunique de son Christ pour lui mettre un coeur rayonnant: quoi qu'il ft, le cur ne trouva jamais son Bon Pasteur assez vanglique pour le prix qu'il voulait y mettre. Quand le malheureux tableau lui revint:--Seigneur,--fit Anatole en allant la toile,--on dit que Judas vous a vendu: ce n'est pas comme moi. Et maintenant, excusez la lessive! Disant cela, il effaa et barbouilla toute la toile furieusement, jusqu' ce qu'il et fait sortir du corps divin un grand Pierrot, l'chine plie, l'oeil mrillonn. Quelques jours aprs, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle, le public faisait foule la porte d'un nouveau spectacle de pantomime devant ce Pierrot sign: _A. B._,--et qui avait un Christ comme dessous! XXVI Venait l't: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, aux joies de l'eau, la passion parisienne du canotage. Amarr Asnires, le canot qu'il avait achet dans sa veine de richesse s'emplit, tous les jeudis et tous les dimanches, de cette socit d'amis et d'inconnus familiers qui se groupent autour du bateau d'un bon enfant, et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait dedans des passants, des passantes, des camarades des deux sexes, des peu prs de peintres, des espces d'artistes, des femmes vagues dont on ne savait que le petit nom, des jeunes premires de Grenelle, des lorettes sans ouvrage, prises de la tentation d'une journe de campagne et du petit _bleu_ du cabaret. Cela sautait d'une troisime classe de chemin de fer, surprenait Anatole et son quipe dans leur caf d'habitude; et s'ils taient partis, les ombrelles en s'agitant, arrtaient du bord le canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les manches se retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis bras remuants, maladroits ce travail d'homme, brillaient de rose entre les clairs de feu des avirons relevs. On gotait la journe, la fatigue, la vitesse, le plein air libre et vibrant, la rverbration de l'eau, le soleil dardant sur la tte, la flamme miroitante de tout ce qui tourdit et blouit dans ces promenades coulantes, cette ivresse presque animale de vivre que fait un grand fleuve fumant, aveugl de lumire et de beau temps. Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait au fil du courant. Et lentement, ainsi que ces crans o tournent les tableaux sous les doigts d'enfants, se droulaient les deux rives, les verdures troues d'ombre, les petits bois margs d'une bande d'herbe use par la marche des dimanches; les barques aux couleurs vives noyes dans l'eau tremblante, les moires remues par les yoles attaches, les berges tincelantes, les bords anims de bateaux de laveuses, de chargements de sable, de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le jour splendide laissait tomber des douceurs de bleu velout dans le creux des ombres et le vert des arbres; une brume de soleil effaait le Mont-Valrien; un rayonnement de midi semblait mettre un peu de Sorrente au Bas-Meudon. De petites les aux maisons rouges, volets verts, allongeaient leurs vergers pleins de linges tincelants. Le blanc des villas brillait sur les hauteurs penches et le long jardin montant de Bellevue. Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, le jour jouait sur les nappes, sur les verres, sur la gaiet des robes d't. Des poteaux peints, indiquant l'endroit du bain froid, brlaient de clart sur de petites langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, de petits corps grles et gracieux, avanaient, souriants et frissonnants, penchant devant eux un reflet de chair sur les rides du courant. Souvent aux petites anses herbues, aux places de fracheur sous les saules, dans le pr dru d'un bord de l'eau, l'quipage se dbandait; la troupe s'parpillait et laissait passer la lourdeur du chaud dans une de ces siestes dbrailles, tendues sur la verdure, allonges sous des ombres de branches, et ne montrant d'une socit qu'un morceau de chapeau de paille, un bout de vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui flotte et surnage d'un naufrage en Seine. Arrivait le rveil, l'heure o, dans le ciel plissant, le blanc dor et lointain des maisons de Paris faisait monter une lumire d'clairage. Et puis c'tait le dner, les grands dners du canot, les barbillons au beurre et les matelotes dans les chambres de pcheurs et les salles de bal abandonnes, les faims dvorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures de nage, les desserts dbordants de bruit, de tendresses, de cris, des fraternits, des expansions, des chansons et des bonheurs du mauvais vin... XXVII --H! l-bas, mon petit ange, toi...--dit un soir, un de ces dners, Anatole une femme,--tu vas bien sur la matelote. Un peu de discrtion, mon enfant... Je te ferai observer que nous sommes encore trois servir, et qu'il doit venir un quatrime... H! Malambic?... tu l'as connu, toi, Chassagnol? --Parbleu! Chassagnol... Tu connais ses histoires, dis donc? --Du tout. Je l'ai rencontr hier. Il y avait bien trois ans que je ne l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait quitt la veille. Il me demande: Qu'est-ce que tu fais demain? Je lui dis que nous dnons ici. J'irai vous retrouver; et il file... Avec Chassagnol, on ne sait jamais... Il ne se lche pas sur ses affaires de famille, celui-l... --Eh bien! il lui en est arriv, figure-toi! D'abord un hritage de trente mille francs qui lui est tomb. --Vrai? Tiens, il n'avait pas une tte a,--fit Anatole, et se tournant vers une voisine:--Julie, vous allez avoir ct de vous un monsieur qui a trente mille francs... ne le tutoyez pas la premire... --Mais il ne les a plus... Voil l'histoire,--reprit Malambic.--Il palpe l'argent d'un oncle, un cur, je ne sais plus... Il le met dans sa malle, ce n'est pas une blague, et il part voir du Rembrandt dans le pays, du vrai, du pur, du Rembrandt conserv sur place, du Rembrandt dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il fait l'Allemagne. Il flne des mois dans des villes tableaux... Il se paye des rafles de bric--brac chez les juifs... Des muses d'Allemagne, il tombe sur les muses d'Italie, et l, une flne, tu penses!... dans les ghettos, les tableaux, la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes de six heures devant une toile! Avec a, tu sais qu'il a l'habitude d'aider ses admirations en se donnant une petite touche d'opium; il prtend qu'il est comme les gens qui vont entendre des opras aprs avoir pris du hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux qu'il faut qu'il se grise... La fin de tout cela, c'est qu'aprs s'tre flanqu une bosse d'objets d'art, tout battu les palais, les collections, les chefs-d'oeuvre, les villes, les villages, tous les trous de l'Italie, reint, rafal, sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce qu'il tranait aprs lui, il est all tomber dans la maison de Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? qui tait l-bas pour une copie du Giotto, que sa ville lui avait commande. C'est lui, Rouvillain, qui m'a racont a... Mais c'est la fin qui est superbe, tu vas voir... Voil donc Chassagnol Padoue. Un jour, lui, l'homme des muses, qui avait des oeillres dans la rue, qui n'aurait pas pu dire si les femmes portaient des chapeaux de paille ou des bonnets de coton... enfin Chassagnol, en traversant le march, voit une jeune fille qui vendait des volailles, mais une jeune fille... tu ne connais pas a, toi... la beaut du nord de l'Italie, mignonne, maladive... une vierge de primitif, enfin merveilleuse! J'ai vu l'esquisse que Rouvillain en a faite, comme cela, avec ces volailles, cet ventaire de crtes rouges... a a un caractre! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa main. La vendeuse de poulets, qui tait l'_innamorata_ d'un trs-beau garon beaucoup mieux que Chassagnol le refuse net. Alors, devine ce que fait Chassagnol! Il y avait dans la maison une soeur trs-laide, une vraie caricature de la beaut de l'autre... De dsespoir, mon cher, et pour se rattraper la ressemblance, il l'pouse! il l'a pouse! Et, l-dessus, il est revenu sans un sou, avec une paysanne et des chambranles de chemine en marbre provenant de la dmolition d'un palais de Gnes, mari, pas chang, et... parbleu comme le voil!--fit Malambic en coupant sa phrase. Chassagnol entrait, boutonn dans cet ternel habit noir que ses plus vieux amis lui avaient toujours vu, et qui semblait sa seconde peau. --Ma foi,--lui dit Anatole en lui serrant la main,--on n'tait pas sr que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a pas attendu. --Oui, oui... je n'ai quitt le Louvre qu' quatre heures... Je sais, je suis en retard,--fit Chassagnol, et il s'assit. Le dner continua; mais le froid de ce monsieur noir qui ne parlait pas, tombait sur sa gaiet. --Ah ! dis donc,--fit Anatole,--tu as donc t en Italie? --Moi?... oui, oui, en Italie... En Italie certainement... Et Chassagnol s'arrta, s'enfonant dans un de ces silences qui repoussent les questions. Pench sur son assiette, il avait l'air d'tre cent lieues des gens et des paroles de l, d'tre ramass en lui-mme et tout seul, absent du dner, ignorant de la prsence des autres. Ses sens mmes paraissaient concentrs et retirs l'intrieur, sans contact avec un voisinage humain de semblables et de vivants. La folie du dner ne tardait pas revenir, passant par-dessus la tte de ce convive qui faisait le mort, et que les femmes ne regardaient mme plus. Le caf venait d'tre apport sur la table, quand Chassagnol appelant lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole: --Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce que tu me disais? L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs... vois-tu, les primitifs! les _Uffizi_! Florence! Ah! les primitifs! --Malambic! Malambic!--cria une voix de femme interrompant la tirade,--la ronde du Bas-Meudon!... Et tout le monde l'accompagnement!... Le monsieur qui parle, l-bas... de la musique! Voyons! un peu de couteau sur votre verre! Quand la ronde fut finie:--Tiens! les voil qui vont tre embtants, parler de leurs machines,--fit une femme qui se leva, et entrana les autres femmes au dehors, l'air, au crpuscule, sur le chemin barr de bancs, devant le cabaret. Chassagnol tait rest pench sur Anatole avec une phrase commence, arrte sur les lvres. Il reprit, dans le silence fait par la fuite des femmes et le recueillement des hommes fumant leurs pipes: --Ah! les primitifs!... Cimabu! Des tableaux comme des prires... La peinture avant la science, avant tout, avant l'art! Ricco de Candie... Les Byzantins... les mains de Vierge comme des eustaches... l'Ingnu barbare... Il s'arrta, et revenant son habitude de parler en manches de chemise, il ta son habit, et s'asseyant sur la table, ne s'adressant plus trop Anatole, mais parlant tous ceux qui taient l, un vague public, aux murs, aux ttes colories de tirs macarons accrochs de travers sur la chaux vive de la pice, il continua:--Oui, la mosaque byzantine, la cathdre, la Mre de Dieu en impratrice, le petit Jsus porphyrophore... adorable! Des ciels d'or, des nimbes... _Ave gratia_! une parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi... des anges d'orfvrerie, de reliquaire, les ailes arroses de rubis, Memmi!... des rves... des rves qu'on dirait faits sous le grand rosier de Damas du couvent florentin de Saint-Marc... Et Gaddi! magnifique... des casques de rois barbe pointue, o des oiseaux battent des ailes... Gaddi! la terreur du dcor de la Bible, l'Orient de la Bible... un dessinateur de Babylones... des femmes aux mentonnires de gaze prs de grands fleuves verts, des paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments o il y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!... Et Gentile de Fabriano! La chevalerie... des lances, des chameaux, des singes, tout le moyen ge de Delacroix... Fiesole, la _transfiguration_ prche par Savonarole, l'ange de la peinture l'oeuf... le miniaturiste du paradis... Des saintes comme des hosties... des hosties, des pains cacheter clestes, hein, c'est a?... Botticelli... il vous prend comme Alfred Durer, celui-l... des plis casss d'un style! des chairs souffrantes... des lumires borales... Et Lippi, l'amoureux des blondes... Masaccio... un grand bonhomme! le trait d'union entre Giotto et Raphal... C'est la Foi qui va l'Acadmie... l'Art s'incarnant dans l'humanit... _Et homo factus est_... voil, hein?... Et ses fonds! des ranges de crnes de snats marchands... des profils vulturins penchs sur la dlibration des intrts... Et une varit dans tous ces gens-l! Il y a les virgiliens... Cosimo Roselli... Des tableaux qui vous font chanter: _En nova progenies_!... Baldovinetti... la Fte-Dieu dans une toile... Et puis, des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse les reins d'Ante dans le cadre d'une carte de visite... toute la gestation de la Renaissance, ces hommes-l!... Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste, le Prcurseur... Il renoue les deux Romes, il mne Dieu au Panthon, il met des frises d'amour dans le gynce de la Nativit... Il pose le toit de la crche sur les colonnes d'un temple, il berce le petit Jsus dans le sarcophage d'un augure... Ghirlandaio... positivement, n'est-ce pas, hein? A ce hein? de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment. On entendit les femmes crier: En barque! en barque! Et presque aussitt une irruption folle, prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs tabourets, les trana, avec Chassagnol, jusqu'au canot. --La Grande! au gouvernail!--commanda Anatole une femme; et il passa un aviron Chassagnol pour qu'il ne parlt plus. Et le canot partit, fou et bruyant de la gaiet du caf et des glorias, dans le tralala d'un refrain dchirant un couplet populaire. Il tait neuf heures, le soir tombait. Le ciel, plissant d'un ct, s'clairait de l'autre du rose du soleil couch. Il ne semblait plus passer que des voix sur les rives; et sous les arbres du bord murmuraient des causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le doute de l'ombre. Les gros bateaux amarrs prenaient des profils bizarres, menaants; de grands noirs d'huile s'tendaient sur l'eau dormante; les peupliers se massaient avec l'paisse densit de cyprs, et soudain la cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille une lanterne jaune accroche tout en haut d'un arbre. Lentement le repos de la nuit descendit en s'pandant sur le sommeil du paysage o les sonorits s'teignaient. L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques. Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. Rien ne s'entendit plus qu'un frissonnement de courant, un tintement, l'heure qui tombe d'un clocher de banlieue, l'agaante crcelle d'une grenouille, le roulement lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un pont. La lune montait, marchait avec le canot, comme si elle le suivait, jouait cache-cache derrire les arbres, surgissant leur bord et dcoupant leurs feuilles, puis passant derrire leur masse, et brillant travers en perant leur noir de piqres d'or. En allant, elle claboussait de gouttes d'clairs et d'argent un jonc, le fer de lance d'une plante d'eau, un petit bras de la rivire, une petite anse mystrieuse, une racine, un tronc mort; et souvent les rames, en entrant dans l'eau, frappaient dans sa lumire tombe et coupaient sa face en deux. Le ciel tait toujours bleu, du bleu d'une robe de bal voile de dentelle noire; les toiles de l't y faisaient comme un fourmillement de fleurs de feu. La terre et sa rumeur finissante mouraient dans le dernier cho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balanc, berc par le clapotement continu de l'eau et par l'gouttement scand de chaque coup d'aviron, comme par une mlancolique musique de plainte o tomberaient des larmes une une. Une fracheur se levait dans le soir comme un souffle venant d'un autre monde et caressait les visages chauffs de soleil sous la peau. Des branches pendantes et balayantes de saules mettaient parfois contre les joues des chatouillements de chevelure... Peu peu l'obscurit, la vide et muette grandeur dans laquelle les canotiers glissaient, la douceur solennelle de l'heure, la majest de sommeil de ce beau silence, glaaient sur les lvres la chanson, le rire, la parole. La Nuit, au fond de cette barque de Bohme, embrassait au front et dgrisait l'ivresse du vin bleu. Les yeux, involontairement, se levaient vers cette attirante srnit d'en haut, regardaient au ciel... Et la btise mme des femmes rvait. XXVIII L'hiver arriv, les commandes, les portraits manquant, Anatole fut oblig de descendre aux bas mtiers qui nourrissent l'homme d'un pain qui fait d'abord rougir l'artiste, et finissent par tuer chez tant de peintres, sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute aspiration de leur carrire. Il accepta, chercha, ramassa les affaires d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: les panneaux, dont on djeune, les paysages de Suisse qui donnent l'argent d'une paire de souliers. Il fit, dans cette misrable partie, tout ce qui concernait son tat: des portraits de morts, d'aprs des photographies; des dessins dcollets, pour la Russie; des dessus de cartons de modes pour Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises de Chemins-de-Croix au rabais, qu'il peignait la diable, aid de deux ou trois camarades de l'atelier, avec le procd des tableaux de nature morte exposs sur le boulevard: chacun tait charg d'une couleur, prpos au rouge, au bleu ou au vert. La Passion marchait ainsi d'un train de poste, et l'on enlevait les _stations_ pour la province au milieu de parodies effroyables et de charges du crucifiement qui mettaient dans la bouche de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle! Pourtant, malgr tout, souvent la pice de cent sous manquait. Mais il finissait toujours par venir un hasard, une chance, quelque occasion; et, dans les moments les plus dsesprs, un petit manteau-bleu apparaissait dans l'atelier, un homme providentiel, singulirement inform des _noces_ et des _dches_ d'artistes, surgissant le matin devant le lit o ils dormaient encore, et pour le moins d'argent possible, leur achetant deux ou trois esquisses qu'il marquait par derrire d'une pointe son nom. L'homme _ la fabrique_, c'est ainsi qu'on l'appelait, tait un petit homme, habill de couleurs sobres, portant des gutres blanches, les souliers vernis d'un faiseur d'affaires qui a toujours une voiture pour ses courses. Il avait du militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, le teint bilieux, les yeux brids, le nez d'un garon de place napolitain, une bouche sans dessin dans une barbe noire. Il faisait son principal commerce de l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau monde qui boivent du champagne confectionn Montmorency. Ses plus gros prix taient soixante francs; mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui taient sympathiques et aux peintres de style; et de soixante francs il descendait quatre francs juste pour les petites compositions. Pour peu qu'il crt l'avenir d'un artiste, il lui faisait faire toutes sortes de choses; il apportait des esquisses pour qu'on les lui fint, qu'on y mt du piquant, qu'on les ament au joli: il payait cela cinq francs. Il faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de six. Il venait encore souvent avec des panneaux sur lesquels taient lithographis des sujets de bergerie, des Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la peine de couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions, s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots d'art: C'est creux... a fait lanterne..., demandait plus de plis aux robes de vierges, des lumires dans les yeux, du model partout, un tas de petites touches tic comme a au bout des doigts et de la conscience, et de l'outremer dans les ciels. Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, qu'Anatole, la fin, prfra travailler pour M. Bernardin. XXIX M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se trouvait occup faire des prparations anatomiques pour le muse Orfila. C'tait un prparateur d'un grand mrite, auquel n'avait gure manqu jusque-l, pour devenir clbre, que la chance d'embaumer des hommes connus. Il tait parvenu conserver le poids et le volume de la nature ses prparations; seulement il ne pouvait les empcher de prendre, avec le temps, une couleur de momification qui dtruisait toute illusion. Il proposa Anatole de les peindre d'aprs les modles qu'il lui fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours une belle et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il montait au cinquime, une petite chambre de domestique, trouvait l le membre prpar, et, ct, le membre, corch frais par Bernardin, et qui devait lui servir de modle pour les tons. Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans la cour; et il n'tait pas trop rassur en voyant toutes les ttes des locataires et l'horreur de tous les tages tournes vers sa mansarde. Un jour, s'tant mis un peu de sang aux doigts en changeant de place son modle, il voulut se laver dans une grande terrine, dont il n'avait pas vu dans l'ombre la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains, lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui ne finissait pas. --Ah! celle-l, c'est d'une jeune fille...--dit ngligemment M. Bernardin, en train de prparer de l'ouvrage pour le lendemain.--Oui, c'est le moment... aprs le carnaval... le passage des femmes dans les hpitaux... Il prit un tel frisson Anatole, qu'il ne revint plus. Cela tonna M. Bernardin qui le payait bien. A quelques semaines de l, il n'tait bruit Paris que d'un meurtre mystrieux, d'une femme coupe en morceaux, dont on avait trouv la tte dans la fontaine du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'tait M. Bernardin. Il avait t charg d'embaumer cette femme, que la police voulait faire exposer et reconnatre. Mais comme elle avait sjourn sous l'eau et qu'elle avait des taches, M. Bernardin, qui voulait faire un chef-d'oeuvre, frapper un coup de matre, avait pens faire _raccorder_ la malheureuse; il venait demander Anatole de passer des glacis dessus. --Mon cher, c'est mon avenir,--dit-il Anatole. Et il lui offrit un gros prix. Anatole, que la Morgue avait toujours attir, et qui tait naturellement curieux des grands crimes, se laissa dcider. Et une demi-heure aprs, derrire le rideau tir de la salle, il travaillait couvrir, en couleur chair, les taches de la morte, laquelle le coiffeur de la rue de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie, tandis que M. Bernardin, retirant l'un aprs l'autre de la tte ses yeux en mail, essuyait dessus, soigneusement, la bue avec son foulard! XXX Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans l'atelier la misre que l'artiste appelle de son petit nom la _panne_. L'hiver revint cette anne-l au commencement du printemps. Tous les fournisseurs du quartier taient uss, brls. Anatole condamna au feu un vieux fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du chiffonnier, et arriva ne laisser de ses meubles que les deux cts qui ne touchaient pas au mur. Les amis avaient fui devant le froid et l'absence de tabac. Alexandre tait parti pour Lille, o l'appelait un engagement. Et il ne restait plus Anatole qu'un camarade, qui avait pris dans son existence la place d'Alexandre. Il est en Russie un plat national et religieux, l'_Agneau de beurre_, un agneau la toison faite avec du beurre press dans un torchon, aux yeux piqus de petits points de truffe, la bouche portant un rameau vert. Les Russes attachent une grande importance la confection artistique de cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pques. Un cuisinier franais, matre de cuisine chez le prince Pojarski, pendant un sjour du prince Paris, s'tait mis tudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire un talent de modeleur de pareilles pices en beurre et en suif. Au milieu de ses tudes, saisi par l'amour de l'art, il avait donn sa dmission de cuisinier pour se faire artiste. Et ses conomies manges, par ce hasard des rencontres qui accroche les malheureux, par cet instinct du mnage deux qui associe presque toujours par paires les pauvres diables pour faire front aux durets de la vie, il tait devenu le compagnon de lit d'Anatole. La panne continuait pendant l't et l'automne. Tout manquait, jusqu' l'homme la fabrique. Bardoulat--c'tait le nom du camarade d'Anatole--commenait donner des signes de dmoralisation. --C'est drle! dcidment, c'est drle!--rptait-il--nous voil ramasser des bouts de cigarettes pour fumer, prsent. Ah! c'est drle, l'art! trs-drle! maintenant, quand je sors dehors, je marche au milieu de la rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un carreau!... Oh! trs-drle, tout a! trs-drle, trs-drle! --Mon cher--lui disait Anatole pour le remonter--tu cultives un genre qui a eu du succs Jrusalem, mais qui est mort avec Jrmie... Que diable! nous n'en sommes pas encore la misre de Ducharmel... Ducharmel, tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est mort, un si beau tombeau par souscription... Lui, la Providence l'avait afflig d'un enfant... Sais-tu ce qu'un jour, que son moutard avait faim, il a trouv lui donner manger?... Une bote de pains cacheter blancs! XXXI Le soir, ils s'en allaient tous les deux la barrire, au _Dsespoir_, chez Tisserand le Danseur, o l'on dnait pour neuf sous. Et l'estomac demi rempli, sans un liard pour une consommation, regardant travers les rideaux les gens assis dans les cafs, ils s'en revenaient tristement. Alors commenait la veille, la causerie, et presque toujours l'ironie d'une conversation succulente. Curieux de tout ce qui avait un caractre tranger, enclin d'ailleurs cette gourmandise d'imagination qui lui faisait demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus et de noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien chef du prince Pojarski sur son pass; et le cuisinier, s'animant au souvenir du feu de ses fourneaux, et comme repris par sa premire profession, lui parlait cuisine, et cuisine russe. Les yeux brillants, il numrait les cailles des gouvernements de Toul et de Koursk, les glinottes de Wologda, Arkhangel, Kazan; les coqs de bruyres, les bcasses de bois, les sangliers des gouvernements de Grodno et de Minsk; les jambons, les pattes d'ours, tout le gibier conserv gel toute l'anne dans les glacires de Ptersbourg. Il dissertait sur la dlicatesse des poissons vivant dans ces fleuves de glace: les sterlets du Volga, l'esturgeon du lac Ladoga, les saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le meilleur apprt est celui dit du _Cabaret rouge_; et les truites de Gatschina, les _carassins_ des environs de Saint-Ptersbourg, les perlans de Ladoga, les goujons perchs, les goujons dlicieux de Moscou, les riapouschka, les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le carme pour le _stschi_ maigre, et dans la semaine du carnaval pour les _blinis_. Et de l'numration, Bardoulat passait impitoyablement aux dtails de son ancien art, avec des termes techniques, des explications, des gestes qui semblaient remuer les choses dans la casserole, des mots qui sentaient bon et qui fumaient. C'tait le potage Rossolnick, le potage aux concombres lis, au moment de servir, avec de la crme double et des jaunes d'oeuf, dans lequel on met les membres de deux jeunes poulets cuits dans le velout du potage. --Le velout du potage!--rptait Anatole, comme pour se faire passer sur la langue la friandise de l'expression. Mais Bardoulat ne l'coutait pas: il tait lanc dans l'extravagance des soupes: le potage de sterlet aux foies de lotte, mouill de vin de Champagne, les bortsch, les stschi la paresseuse, le bouillon de gribouis, fait de ces exquis champignons qui ne viennent que sous les sapins, les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux morilles, aux orties, et les potages la pure de fraises, pour les grandes chaleurs... Anatole coutait tout cela, aspirant l'exquisit des plats que l'autre voquait toujours, les petits pts de vesiga, les coulibiac de feuilletage aux choux, les varenikis lithuaniens, les vatrouschkis au fromage blanc, les sausselis farcis des pellmnes sibriens, les ciernikis et nalesnikis polonais: il lui semblait tre au soupirail d'une cuisine o Carme travaillerait pour Attila, et il lui entrait des rves dans l'estomac. --Mais vois-tu ce qu'il faut manger,--lui dit une fois l'ancien chef,--au premier argent que nous aurons, j'en fais un, tu verras! Un faisan la Gorgienne!... C'est qu'il faut du raisin. --Oh!--dit ngligemment Anatole,--j'en ai vu chez Chevet... vingt francs la bote, mon Dieu... --coute!--fit le chef, et se mettant parler comme un livre de cuisine,--tu vides, tu flambes, tu trousses ton faisan... tu le bardes, tu le mets dans une casserole... ovale, la casserole... tu enlves avec prcaution les pellicules d'une trentaine de noix fraches, et tu les mets dans la casserole. --Bon! --Tu crases dans un tamis deux livres de raisin et la chair de quatre oranges... tu verses cela sur ton faisan, tu ajoutes un verre de Malvoisie, autant d'infusion de th vert... Tout cela sur le feu, une heure avant de servir, et lorsque c'est cuit... tu as ajout, bien entendu, gros comme un oeuf de beurre fin... Tu passes les trois quarts de la cuisson la serviette pour la rduire avec une bonne espagnole... Tu sers... Et ce que c'est bon! Ah! mon ami! --Assez!--dit d'un ton impratif Anatole. --Oui, assez,--dit mlancoliquement l'ancien chef de cuisine du prince Pojarski. Tous deux commenaient trop souffrir de ce supplice abominablement irritant, torture de tentation pareille celle qu'auraient des naufrags si, dans le ciel au-dessus d'eux, le _Parfait Cuisinier_ s'ouvrait avec des recettes crites en lettres de feu. XXXII Par une journe de froid noir, en dcembre, o ils taient rests au lit, couchs avec leurs vareuses, jouer au piquet, il leur prit l'ide d'aller se chauffer gratis dans un endroit public. Ils taient sur le boulevard, ne sachant trop o ils entreraient, hsitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus, lorsque Anatole dit: --Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs? Il y a longtemps que j'ai envie d'acheter un mobilier en bois de rose... Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivrent au long corridor de la rue des Jeneurs, entrrent dans une premire salle et s'assirent sur deux chaises, les pieds poss sur la bouche d'un calorifre, le corps ramass dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants seulement ils regardrent. --Ah!--fit Anatole,--une esquisse de Lestonnat... Tiens!... une autre... C'est encore de lui, a... Et a aussi... Une crnement bonne chose, cette esquisse-l... Langibout, je me rappelle, quand il la lui a montre, tait joliment content... Que c'est drle, qu'il _lave_ tout a!... Il est donc connu prsent, qu'il se paye une vente... Ah! voil Grandvoinet... l-bas, dans le coin, ce grand... C'tait son intime... Il va nous dire... Eh! Grandvoinet... Grandvoinet arriva Anatole. --Tiens! c'est toi? Bonjour... --a se vend-il? Grandvoinet ne rpondit que par un signe de tte triste. --Ah a! pourquoi vend-il? --Pourquoi?... Tu n'as donc pas lu l'affiche? --Non. --Eh bien! il est mort... simplement... --Mort! bah?... Comment, lui!... Sapristi! Lestonnat... un garon auquel, l'atelier, le pre Langibout et tout le monde croyaient tant d'avenir... --Tiens! le voil, prsent, son avenir! Et Grandvoinet montra de l'oeil Anatole, au bas du bureau du commissaire-priseur, une pauvre maigre jeune femme, vtue du deuil propre et pauvre de la misre, en chapeau, les paules serres dans un chle reteint. Elle tait l, droite, ne bougeant pas, les mains dans le creux de sa jupe, avec une figure d'une pleur jaune, et son chagrin peine sch dans les yeux. A ct d'elle, et de fatigue se penchant par moments contre son bras, un enfant de deux ou trois ans, juch sur la chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux jambes qu'il remuait, et dont les pieds, en se tortillant, se tournaient l'un sur l'autre; et puis il regardait vaguement, d'un air tonn et distrait, de l'air des enfants trop petits pour voir la mort, et qui sont amuss d'tre en noir. --De quoi est-il mort?--demanda Anatole. --De quoi?... De la peinture, mon cher... de ce joli mtier de galre-l!--fit Grandvoinet d'un ton d'amertume sourde.--Les bourgeois croient que c'est tout rose, notre vie, et qu'on ne crve pas ce chien de travail-l! Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six heures jusqu' midi; djeuner, deux sous de pain et deux sous de pommes de terre frites; aprs a, le Louvre, o l'on peint toute la journe... Et puis, le soir, encore l'cole, le modle de six huit heures, et ce qu'on fait en rentrant chez soi... Trouvez le temps de dner seulement l-dedans! Ah! elle est jolie, l'hygine, avec la gargotte, les embtements, les chignements pour les concours, les reintements d'estomac, de tte, de piochade, de volont et de tout... Va, il faut en avoir une sant et un coffre pour y rsister!... Soixante-quinze francs! Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse, qu'on vend... Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?... Quatre-vingt-cinq! Je suis capable de ne rien avoir... Enfin, j'ai tout de mme eu une bonne ide de mettre au clou ma montre et ma chane... Si je n'avais pas pouss, ce gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien... Quatre-vingt-quinze!... On n'a pas ide de a: il n'y a que lui de marchand ici... La vente se tranait pniblement avec l'horrible ennui d'une vacation qui ne va pas. Les enchres misrables languissaient. Rien n'avait amen le public cette dernire exposition d'un peintre peu prs inconnu des amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades, et dont les autres peintres achetaient les esquisses pour se monter le coup. D'ailleurs, la mode n'existait pas encore des ventes d'artistes; et il pesait sur le march de l'art les proccupations politiques de la fin de cette anne 1847. Des gens qui taient l, des vingt personnes espaces autour des tables, la moiti tait venue, comme Anatole et son ami, pour se chauffer. A peine si trois ou quatre faisaient un petit mouvement d'avance, quand une toile passait devant eux; et, dans un coin, un homme au chapeau roux dormait tout haut. De temps en temps, un passant regardait, de la porte de la salle, les cadres, les panneaux, le chevalet Bonhomme, les cartons, le mannequin; et voyant si peu de monde, il n'avait pas le courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renvers sur son fauteuil et se grattant le dessous du menton avec son marteau d'ivoire, se laissait aller biller; le crieur ne donnait plus que la moiti de sa voix; et jusqu'au dos des lourds Auvergnats emportant les numros adjugs, tout et tous semblaient mpriser cette peinture qui se vendait si mal, ce talent que la rclame de la mort n'avait pas fait monter. Enfin, on arrivait la fin de la vente. La pauvre femme tait toujours l, plus douloureuse, plus humilie chaque nouvelle adjudication, comme si, devant les morceaux de la vie de son mari vendus si bon march, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle avait plac sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et, paraissant sourire l'ide de son dner et de son plaisir du soir, il regardait en dessous cette douleur de jeune veuve avec de gros yeux sensuels de clibataire sceptique. Il criait, pressait les enchres, disait: --Messieurs, il y a un cadre!--ou bien:--Une belle femme nue, messieurs!... Pas d'erreur?... Vu?... On y renonce?--Il jetait sur les toiles, mesure qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques plaisanteries de son mtier, qui enterrent l'oeuvre d'un mort dans une profanation de rise. --Le misrable!--fit Grandvoinet indign,--il _gaye_ la vente!... Ah! si sa femme, avec les frais, a seulement de quoi payer les dettes! Anatole et Bardoulat restrent sous l'impression de cette triste scne. Dans la rue: --Merci!--dit Bardoulat,--ayez donc du talent! Le soir aprs dner, comme Anatole croyait que Bardoulat, sa vareuse te, allait se coucher, il le vit prendre la redingote commune. --Tu prends notre redingote?--lui dit-il. --Oui, je sors un moment... --A cette heure-ci?... Coquin! Dans la nuit, tout en dormant, il sembla Anatole que le thermomtre baissait: le lendemain, il fut tonn de se trouver seul dans son lit. La journe se passa sans nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint pas. Le matin qui suivit, Anatole inquiet commenait se demander s'il ne ferait pas bien d'aller voir la Morgue, quand il reut un petit billet de Bardoulat. Bardoulat s'avouait dgot de l'art, et il demandait pardon Anatole de l'avoir quitt si brusquement, mais il n'osait plus le revoir; il n'en tait plus digne: il s'tait replac comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en courrier pour la Russie. --Cet animal-l!--fit Anatole,--il aurait bien d mettre la redingote dans sa lettre, d'autant plus qu'il est parti avec les derniers quarante sous de la maison!... Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses histoires de cuisine, c'tait le _supplice de Cancale!_... XXXIII Cependant arrivait cette anne dure l'art: 1848, la Rvolution, la crise de l'argent. Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait s'employer dans une srie de portraits des dputs de la Constituante. Mais aprs cela, des semaines, des mois se passaient sans qu'il trouvt autre chose faire que l'en-tte d'une romance lgitimiste: _O est-il?_ qu'il excuta en faisant violence ses opinions rpublicaines. Puis, la gne des temps croissant, il arriva se laisser embaucher par un individu qui avait eu l'ide de placer en province des livres invendables, des _rossignols_ de librairie, avec la prime d'une pendule ou d'un portrait au choix. Chaque portrait, y compris les mains, devait tre pay 20 francs Anatole, et l'on commenait la tourne par Poissy. Anatole et son meneur se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien dire du pourquoi de leur visite, qui les et fait jeter la porte; et tout coup, Anatole ouvrant une bote qui contenait son portrait, se mettait ct dans la pose, tandis que son compagnon, levant un mouchoir dmasquait la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut aucun succs auprs des bouchers de l'endroit. Elle ne russit gure mieux dans les autres villes du dpartement. Et, peu de jours avant les journes de Juin, Anatole retomba sur le pav de Paris, aussi pauvre qu'avant de partir. Les journes de Juin lui donnaient l'ide de faire d'imagination un faux croquis d'aprs nature de l'pisode de la barrire de Fontainebleau: l'assassinat du gnral Bra. Un journal illustr lui payait assez bien ce dessin d'actualit. Anatole en tirait une seconde mouture en lilhographiant un portrait du gnral, dont il vendait pour une trentaine de francs. Mais c'tait son dernier gain, toute affaire s'arrtait. Il eut beau chercher, courir, solliciter: un moment, il n'y eut plus que la faim l'horizon dsespr de son lendemain. Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-mme avait presque toute dmnag au mont-de-pit. Il fouilla machinalement la poche de son gilet: le poisson d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avanc un peu d'argent, tait parti pour la dernire fois, et n'tait pas revenu. Il chercha dans la pauvret de ses nippes et le vide de ses meubles: rien, il ne restait plus rien dont le clou et voulu. Alors il eut une ide: ses matelas avaient encore le luxe de leurs toiles; il se mit les dcoudre, trouva dessous la laine assez tasse en galette pour y pouvoir coucher, et courant les engager au premier bureau de commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit manger un pain de seigle pour son djeuner, un autre pour son dner. En se rationnant ainsi, il calculait qu'il avait de quoi vivre une huitaine de jours. Et il dormit sans mauvais rve sur la laine de ses matelas. Il ne trouvait pas qu'il tait temps de s'inquiter. C'tait simplement une situation tendue, une faillite momentane de chance. Puis, il y avait, dans ce qui lui arrivait, une sorte de caractre, un ct pittoresque, comme une nouveaut d'aventure, qui amusait son imagination. Cette misre absolue lui paraissait une extrmit extravagante, presque drle. D'ailleurs, il avait toujours ador le pain de seigle: quand il en achetait un au Jardin des Plantes pour le donner aux animaux, il le mangeait. Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut tout heureux d'avoir failli dner avec un camarade enlev par une ancienne aprs l'absinthe, et presque sur le pas de la gargotte o ils allaient entrer. Les lendemains se succdrent pareils, nourris des mmes deux pains de seigle, galement dus par des rencontres d'amis qui le menaient jusqu'au bord d'un dner. Anatole supporta cet allongement de dveine et cette conjuration de contre-temps sans se laisser abattre. Il se roidissait dans sa philosophie, se disait que rien n'est ternel, trouvait en lui de quoi se plaisanter lui-mme, et n'avait pas mme la pense d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux hommes. Il esprait toujours avec une confiance vague, avec un ressouvenir instinctif du systme des compensations d'Azas qu'il avait autrefois feuillet un talage sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur sa porte, crit avec le morceau de craie pos ct dans une petite poche de cuir, le nom d'amis aiss venus pour le voir: il n'alla point chez eux, par une pudeur de timidit, et aussi de belle dignit, qui l'avait toujours empch d'emprunter. Comme la longue il se sentait une espce d'ennui dans les entrailles, il songea aller chez sa mre, avec laquelle il tait compltement brouill, et qu'il ne voyait plus que le premier jour de l'an. Mais pensant au sermon que lui coterait l une pice de cent sous, il prit le parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses pains de seigle; mais, une dernire digestion, des crampes si atroces le prirent qu'il fut forc de se coucher. La nuit commenait tomber; et avec la nuit, la douleur ne s'apaisant pas, ses rflexions s'assombrissaient un peu, quand la clef tourna dans la porte. Il entendit un frou-frou de soie et de femme: c'tait une vieille connaissance de ses parties de canot, qui venait lui demander dix sous pour aller manger une portion un bouillon. Mais quand elle eut vu l'atelier, elle s'arrta comme honteuse de demander plus pauvre qu'elle, le regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire de la limonade, et s'en alla. Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant aller ses ides des lchets, des tentations de s'adresser sa mre. Sur les dix heures, la femme d'avant le dner rentra, ta ses gants, fouilla dans ses poches, et en retira ce qu'elle avait rapport du restaurant o quelqu'un l'avait emmene: le citron des hutres et le sucre du caf. La limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda o tait le bois: Anatole se mit rire. Elle rflchit un instant, puis tout coup sortit, et reparut l'air triomphant avec tous les paillassons de la maison qu'elle tait alle ramasser sur les paliers. Elle alluma cela, mit la limonade sur le feu, en apporta un verre Anatole, lui dit:--_Il_ m'attend en bas,--et se sauva. Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang tait passe. Anatole se sentait soulag, et il se laissait aller la somnolence de bien-tre qui suit les grandes souffrances, quand Chassagnol entra chez lui. --Tiens! tu es malade? --Oui, j'ai la jaunisse. --Ah! la jaunisse,--reprit Chassagnol en rptant machinalement le mot d'Anatole, sans paratre y attacher la moindre ide d'importance ou d'intrt. C'tait assez son habitude d'tre ainsi indiffrent et sourd au dedans ce que ses amis lui apprenaient d'eux, de leurs ennuis, de leurs affaires, de leurs maux. Gnralement, il paraissait ne pas couter, tre loin de ce qu'on lui disait, et press de changer de sujet, non qu'il et mauvais coeur, mais il tait de ces individus qui ont tous leurs sentiments dans la tte. L'ami, dans ce grand affol d'art, tait toujours parti, envol, perdu dans les espaces et les rves de l'esthtique, planant dans des tableaux. Cet homme se promenait dans la vie comme dans une rue grise qui mne un muse, et o l'on rencontre des gens auxquels on donne, avant d'entrer, de distraites poignes de main. D'ailleurs la ralit des choses passait ct de lui sans le pntrer ni l'atteindre. Il n'y avait pas de misre au monde capable de le toucher autant qu'une _Famille malheureuse_ bien peinte. --La jaunisse, ce n'est rien,--reprit-il tranquillement.--Seulement, il ne faut pas te faire d'embtement... Je voulais toujours venir te voir... mais j'ai t pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu salonnier dans un journal srieux... Et comme il ne sait pas un mot de peinture... Si on publiait dans le _Charivari_ un Albert Durer, sans prvenir, il croirait que c'est de Daumier... Enfin, il fait un salon, le voil maintenant critique artistique... C'est absolument comme un homme qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littraire... Alors il prend sance avec moi... Il me fait causer, il m'extirpe mes bonnes expressions, il me suce tout mon technique... C'est si drle, un homme d'esprit! c'est si bte en art!... Enfin, je lui ai enfonc un tas de mots: frottis, glacis, clair-obscur... Il commence s'en servir pas trop mal... Il est capable de finir par les comprendre!... Eh bien, vrai, c'est amusant! Par exemple, je l'ai serin la svrit, raide... a sera une cascade d'reintements... Je lui ai dit qu'il s'agissait de nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, ces milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent... Oh! la fausse peinture!... Du talent ou la mort! il n'y a que cela... Il faut dcourager trois mille peintres par an... sans cela, dans dix ans, tout le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture... Dans toute ville un peu propre, et qui tient son hygine, il devrait y avoir un barathre, o l'on jetterait toutes les crotes mal venues, pas viables, pour l'exemple!... Mais, nom d'un chien! l'art, a doit tre comme le saut prilleux: quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les reins!... On me dira: Ils mourront de faim... Ils ne meurent pas assez de faim! Comment! vous avez tous les encouragements, toutes les rcompenses, tous les secours... j'en ai lu l'autre jour la statistique, c'est effrayant... les croix, les commandes, les copies, les portraits officiels, les achats de l'tat, des ministres, du souverain quand il y en a un, des villes, des _Socits des amis des arts_... plus d'un million au budget!... Et vous vous plaignez! Tenez! vous tes des enfants gts... Ni tutelle, ni protection, ni encouragements, ni secours... voil le vrai rgime de l'art... On ne cultive pas plus les talents que les truffes... L'art n'est pas un bureau de bienfaisance... Pas de sensiblerie l-dessus: les meurt-de-faim en art, a ne me touche pas... Tous ces gens qui font un tas de saloperies, de btises, de platitudes, et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive... Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la ncessit! Pas de larmes pour les martyrs ridicules et les vaincus imbciles! Qu'est-ce qui resterait aux autres, alors? Et puis, est-ce que l'art est charg de vous faire manger? Est-ce que vous avez pris a pour un tal? Je vous demande un peu les secours qu'on donne un picier lorsqu'il a fait faillite!... Mourez de faim, sapristi! c'est le seul bon exemple que vous ayiez donner... a servira au moins d'avertissement aux autres!... Comment! vous ne vous tes pas affirm, vous tes anonyme, vous le serez toujours!... Vous n'avez rien trouv, rien invent, rien cr... et parce que vous tes un artiste, tout le monde s'intressera vous, et la socit sera dshonore si elle ne vous met, tous les matins, un pain de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop fort!... Ces svres paroles, cruelles sans le vouloir, sans le savoir, tombaient une une comme des coups de poing sur la tte d'Anatole. Il lui semblait entendre le jugement de sa vie. Cette condamnation, que Chassagnol jetait en l'air sur d'autres vaguement, c'tait la sienne. Pour la premire fois, il se sentit l'amertume des misres mrites; il vit le rien qu'il tait dans l'art; sa conscience lui montra tout coup, pendant un instant, son parasitisme sur la terre. --Si tu me laissais un peu dormir, hein?--fit-il en coupant brusquement la tirade de Chassagnol. --Ah!--fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant son ide et en monologuant avec lui-mme. A quelques jours de l, Anatole tait sur pied. Il devait la vie sa jeunesse et une vieille bonne de la maison, sa voisine sur le carr; brave femme, adorant les deux petits enfants de matre qu'elle levait, et dont Anatole avait pris les ttes pour les mettre dans des tableaux de saintet. La brave femme avait cru voir ses deux petits chris dans le ciel; et elle fut trop heureuse d'apporter au malade ses soins et le bouillon qui lui rendirent les forces. Comme il tait convalescent, une rentre inespre, le payement d'un transparent qu'il avait fait pour un bal Willis des environs de Paris, quatre-vingts francs arrirs le sortaient de la faim. XXXIV Un matin, Anatole fut fort tonn de voir entrer la petite bonne de sa mre lui apportant une lettre. Sa mre le priait de venir passer la soire chez elle avec un de ses oncles, un frre de son pre, qu'il n'avait jamais vu, et qui dsirait le connatre. Le soir, Anatole trouva chez sa mre un baba, du th, les deux lampes Carcel allumes, et un monsieur collier de barbe noire qui l'invita djeuner avec lui le lendemain. Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet du Petit-Vfour, au Palais-Royal, les deux coudes sur une table o trois bouteilles de Pomard taient vides, l'oncle, le gilet dboutonn, contait, avec l'expansion du Bourgogne, ses affaires son neveu, la part qu'il avait Marseille dans une fabrique de produits chimiques pour la savonnerie, ses dplacements pour la commission, le charmant voyage fait par lui, l'anne prcdente, en Espagne, moiti pour sa maison, moiti pour son plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, qu'il semblait revoir, de gros sourires sclrats. Maintenant, il avait envie d'aller Constantinople. Il aimait le mouvement, et cela lui ferait voir du pays. Puis un homme comme lui devait toujours trouver brasser quelque chose l-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des paquebots, il comptait bien avoir le passage gratuit pour lui, et peut-tre pour un compagnon, s'il en trouvait un. Ce dernier mot, jet en l'air, tombait dans une demi-ivresse d'Anatole, soudainement rconcili avec les ides de famille, et qui sentait toutes sortes de tendresses fumeuses aller son oncle. Il fit:--A Constantinople!--Et il regarda devant lui, fascin. Il avait toujours eu un dsir flottant, une sourde dmangeaison, une espce d'envie de bureaucrate d'aller du merveilleux lointain. Il caressait depuis longtemps la pense vague, confuse, la tentation instinctive de faire quelque grand voyage, de partir flner quelque part, dans des endroits bizarres, dans des lieux caractre, travers des paysages dont il avait respir l'tranget dans des rcits et des dessins de voyageurs. Ce qui aspirait en lui l'exotique, ces horizons attirants drouls dans les descriptions qu'il avait lues, c'tait le Parisien musard et curieux, le badaud avec ses imaginations d'enfant berces par _Robinson_ et les _Mille et une Nuits_. Constantinople! ce seul mot veillait en lui des rves de posie et de parfumerie o se mlaient, avec les lettres de Coriolis, toutes ses ides d'Eau des Sultanes, de pastilles du srail, et de soleil dans le dos des Turcs. --Eh bien! si tu m'emmenais, moi?--fit-il brle-pourpoint. L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le caf. --Mon Dieu, tout de mme,--rpondit l'oncle en homme dsaronn par la brusquerie de la demande.--Mais tu ne seras jamais prt,--reprit-il. --Quand pars-tu? --Mais... demain, cinq heures. --Oh! j'ai un jour de trop. Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arrach trois cents francs sa mre, dont la vanit de bourgeoise tait humilie des costumes dans lesquels on rencontrait son fils Paris. Il paya sa place, et partit avec son oncle pour Marseille. A Lyon, la glace tait tout fait rompue entre les deux voyageurs: l'oncle et le neveu s'taient confi rciproquement les malheurs de leurs bonnes fortunes. Arrivs Marseille, cinq heures, ils descendirent l'htel des Ambassadeurs. On dna table d'hte. Anatole but un peu trop de vin de Lamalgue, un vin gnralement fatal aux nouveaux venus, et monta se coucher. Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'veilla: Anatole! Anatole!--lui criait son oncle de la rue--nous sommes chez Conception! le pisteur de l'htel t'y mnera... Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur le mena au troisime tage d'une maison de la rue de Suffren, o se trouvaient, autour d'un bol de punch, son oncle, quatre amis de son oncle et la matresse de son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise, brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Thtre. Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent dlicieux Anatole. Des promenades sur le Prado, aux Peupliers, des djeuners la Rserve, des dners avec Conception et les amis de son oncle, des soires au spectacle, au caf de l'Univers, c'tait sa vie. Son oncle se montrait charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait assez singulier qu'il ne part point s'occuper du tout de la faon dont il allait vivre: il ne parlait pas de l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de Constantinople. Au bout d'une semaine, Anatole commenait s'inquiter assez srieusement, lorsque le matre de l'htel vint lui dire qu'une dame, qui venait de descendre chez lui, demandait un peintre. Cette brave dame avait pour fils un maire d'un village des environs qui, dans un accs de fivre chaude, s'tait taillad coups de rasoir la gorge et le ventre. La gangrne tant venue, les mdecins dsesprant du malade, elle avait fait un voeu Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant t sauv, elle venait Marseille faire faire l'_ex-voto_. Anatole se hta de brosser l'apparition de la bonne Notre-Dame la mre prs de son fils couch. Il eut pour cela une centaine de francs. Cet _ex-voto_ lui amena la commande d'un pisode d'meute dans les rues de Marseille, commande faite par un monsieur qui s'y fit reprsenter en Horatius Cocls de la proprit, pour obtenir la croix. Ce tableau, o il fallut inventer une insurrection, lui fut trs-bien pay. Un portrait qu'il fit d'un agent maritime lui amena toute la srie des agents maritimes. Des figures d'odalisques avec des sequins, qu'il exposa la devanture de Rveste, et qu'on acheta, le firent connatre. L'ouvrage lui vint de tous les cts. Il gagna de l'argent, mena large et joyeuse vie pendant plusieurs mois. Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. Mais l'oncle paraissait fort refroidi son gard. Il tait intrieurement offusqu des succs de son neveu, de la faon dont, avec sa gaiet, son esprit, sa familiarit, Anatole avait russi dans sa socit, au cercle, au caf, partout o il l'avait prsent. Il se sentait clips, relgu, au second plan, par cette place faite au Parisien, l'artiste; les histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, aprs les histoires d'Anatole, ne faisaient plus rire: il ne brillait plus. Outre cela, il tait bless d'une certaine lgret de ton que son neveu prenait avec lui, le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries d'galit et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, cause d'un vert caisse d'oranger usuel dans son commerce, mon oncle _Schwanfurt_. Il trouvait enfin que mademoiselle Conception s'amusait trop avec ce crapaud-l, qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle avait l'air de le regarder comme le plaisir de la maison. Tout cela fit qu'il commena par ne plus inviter Anatole, et qu'il finit par lui remettre un beau jour la note de tous les dners qu'il lui avait pays, en lui faisant remarquer qu'il avait la discrtion de ne les lui compter que trois francs pice. Celte rclamation arrivait au moment o la vogue de l'artiste de Paris commenait baisser. Tous les agents maritimes s'taient fait peindre; et tous les Marseillais qui dsiraient une odalisque en avaient achet une chez Rveste. La gne venait. Et c'tait alors que se dclarait Marseille le cholra qui faisait fuir Lyon la moiti des habitants, et l'oncle d'Anatole un des premiers. Anatole, lui, tait forc de rester: il n'avait pas de quoi se sauver. Il se trouva heureusement avoir affaire un htelier qui avait encore plus peur que lui. Cet homme avait voulu lui donner son compte quelques jours avant le cholra: Anatole le vit venir lui avec une contrition piteuse, le soir du jour o l'on avait enterr le pisteur de l'htel. Il y avait dj plusieurs mois que, forc de faire des conomies, Anatole allait dner l'htel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec l'tat-major des paquebots. Son htelier venait le supplier de dner chez lui, avec lui, au mme prix; il lui offrait mme de payer ce qu'il devait la Poste. Anatole accepta, et pour ses vingt-cinq sous, il eut un dner trois services, dans la grande salle manger de cent couverts, dsole et dserte, au bout de la grande table, o ne s'asseyaient plus que cinq convives, son matre d'htel, lui, et trois autres personnes dans sa situation: le ptre calculateur Mondeux, dont les reprsentations taient arrtes net, et qui ne faisait plus d'argent, mme dans les sminaires; le dmonstrateur du ptre, un nomm Regnault, et madame Regnault. On se serrait pour s'empcher de trembler, on se ramassait les uns les autres: tout ce petit monde tait fort pouvant, l'exception du petit ptre, qui n'avait pas l'ide du cholra et qui planait dans le septime ciel des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les autres. Le th, le rhum, toute heure, courait l'escalier: l'hte tait si boulevers qu'il n'y regardait plus. A la fin, Anatole eut un hrosme la Gribouille: pour chapper ces terreurs, il rsolut de plonger dedans fond; et il alla tout droit se faire inscrire au bureau des cholriques, pour visiter les malades et porter des secours. Il passa alors des jours, des nuits, aller o on l'appelait, chez des pauvres diables, enrags de quitter leur vie de misre, chez des poissonniers et des poissonnires qui s'teignaient le visage clair par les bougies d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit, enguirlande de chapelets de coquillages. Il les touchait, les frictionnait, leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait: souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu peu, s'aguerrissant dans ce mtier o il usait ses peurs, il finit par lui trouver comme un sinistre ct comique; et avec sa nature comdienne, sa pente l'imitation, son sens de la charge, il faisait, aussitt qu'il lui revenait un moment de courage, des simulations caricaturales et terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait soignes, des morts auxquels il avait ferm les yeux: cela ressemblait l'agonie se regardant dans une cuiller potage, et au cholra se tirant la langue dans une glace! L'pidmie finie, Anatole revint au rve de Constantinople, qui ne l'avait jamais quitt. Il avait dn une fois chez son oncle avec un cuyer de Paris, le fameux Lalanne, qui dirigeait un cirque Marseille. Toutes les affinits de sa nature de clown l'avaient aussitt port vers l'cuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, l'inventeur du clbre exercice de la boule; Emilie Bach, qui faisait valser son cheval, en le forant poser de deux tours en deux tours les pieds de devant sur la barrire des premires; Soli, qui courait debout, dans l'hippodrome de Marseille, la poste trente-deux chevaux. Toute cette troupe tait engage pour aller donner des reprsentations Constantinople, dans le cirque o madame Bach avait gagn presque une fortune, en laissant le prix d'entre la gnrosit des Turcs, et en faisant la recette la porte dans un turban. Anatole vit l une providence: il n'avait qu' monter en croupe derrire le cirque pour aller l-bas. L'affaire s'arrangeait: il tait convenu qu'on le prenait pour contrleur; mais le contrleur dans la troupe devait, en cas de besoin, figurer dans le quadrille, et mme, s'il le fallait, doubler un cuyer. Anatole n'tait pas homme reculer pour si peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait rentrait dans sa vocation. Il tait naturellement un peu acrobate. Chez Langibout, il aimait se pendre par les pieds la barre du modle. Dans tous les jeux, il tait d'une lasticit, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait trs-bien le saut prilleux du haut de son pole d'atelier. Il avait la fois le temprament et l'enthousiasme des tours de force. Avec ces dispositions, il parvint en quelques semaines faire le mange debout et se tenir sur un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le cheval des deux pieds, sauter les banderoles; mais au bout de six mois, il n'en avait pas encore trouv le courage, lorsqu'on apprit la mort de madame Bach. Constantinople lui chappait encore une fois! Accabl de la nouvelle, il arpentait tristement le quai du port,--quand tout coup un homme lui tomba dans les bras en mme temps qu'un singe sur la tte. L'homme tait Coriolis. XXXV C'tait un atelier de neuf mtres de long sur sept de large. Ses quatre murs ressemblaient un muse et un pandmonium. L'talage et le fouillis d'un luxe baroque, un entassement d'objets bizarres, exotiques, htroclites, des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le contraste de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes les couleurs, le ple-mle de ce que ramasse un artiste, un voyageur, un collectionneur, y mettaient le dsordre et le sabbat du bric--brac. Partout d'tonnants voisinages, la promiscuit confuse des curiosits et des reliques: un ventail chinois sortait de la terre cuite d'une lampe de Pompi; entre une pe trois trfles qui portait sur la lame: _Penetrabit_, et un bouclier d'hippopotame pour la chasse au tigre, on pouvait voir un chapeau de cardinal la pourpre historique tout use; et un personnage d'ombre chinoise de Java dcoup dans du cuir tait accroch auprs d'un vieux gril en fer forg pour la cuisson des hosties. Sur l'un des panneaux de la porte, encadre dans des arabesques d'Alhambra, une tte de mort couronnait une panoplie qui dessinait vaguement, dessous, l'ostologie d'un corps. Des sabres pommeaux, arrangs en fmurs, des lames manches d'ivoire et d'acier niell, des poignards courbes bauchant des ctes, des yatagans, des khandjars albanais, des flissats kabyles, des cimeterres japonais, des cama circassiens, des khoussar indous, des kris malais, se levait une espce de squelette sinistre de la guerre, le spectre de l'arme blanche. Au-dessus de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient, comme califourchon, des deux cts d'un grand masque de sarcophage, la face noire et les yeux blancs: poss sur le front du large et effrayant visage, des gants persans en laine frise lui faisaient une sorte d'trange perruque de cheveux blancs. A ct de la porte, auprs d'une horloge Louis XIII cadran de cuivre et poids, une crdence moyen ge portait un moulage d'Hygie: devant elle, un non de pltre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc plein de vermillon. Entre les jambes d'un corch, on apercevait comme un coin du Cirque: un petit modle d'lphant et un lutteur antique lanc en avant. La Lda de Feuchres, les jambes furieusement croises autour du cygne, ses genoux lui relevant les ailes, tait devant le Mercure de Pigalle, dont l'paule coupait la gorge d'une nymphe de Clodion. Au-dessus de la crdence, une pochette en bne enrichie d'incrustations de nacre, reprsentant des fleurs de lys et des dauphins, masquait demi un albtre de Lagny, du XVIe sicle, ou tait figur le songe de Jacob. De l'autre ct de la porte, contre une autre crdence, des toiles sur chssis empiles et retournes portaient en lettres noires: _1, rue Childebert, Paris, Hardy Alan, fabricant de couleurs fines_. Le milieu du panneau de gauche tait dcor d'un faisceau d'oriflammes et de drapeaux d'or, rouges et bleus, ayant servi quelque reprsentation de thtre, et qui, avec la fulgurance de leurs plis, avec leurs clairs de lame de cuivre, avaient des lueurs de vote des Invalides et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide et triomphal, sortait de casques, de masses d'armes, de boucliers, de rondaches. L-dessus, une tte de lion empaille, la gueule ouverte, les crocs blancs, sortait du mur. Elle dominait et semblait garder un fauve chef-d'oeuvre, une petite copie du temps du _Martyre de Saint-Marc_, de Tintoret, dont le riche cadre dor se dtachait d'une boiserie noire relie un coffre en bois de chne sculpt, orn de petites armoiries peintes et dores. Sur un coin du coffre qui portait cela, une bote couleurs ouverte faisait briller, du brillant perl de l'ablette, de petits tubes de fer-blanc, tachs et baveux de couleur, au milieu desquels de vieux tubes vides et dgorgs avaient le chiffonnage d'un papier d'argent. Il y avait encore sur le coffre, un grand plat hispano-arabe, reflets mordors, o s'parpillait un paquet de gravures, un serre-papier fait d'un pied momifi couleur de bronze florentin, des petites fioles, une cruche huile en grs dessins bleus, et une grande statue en bois de sainte Barbe, la main de laquelle tait suspendu, par un cordonnet, un petit mdaillon en cire, le portrait d'une vieille parente de Coriolis, guillotine en 93. Le reste du mur, de chaque ct, tait couvert de pltres peints, de grands cussons bariols et coloris. Un profil de Diane de Poitiers, la chair rose, les cheveux blondissants, sous un clocheton gothique et flamboyant, choux friss, la Posie lgre de Pradier sur un socle pivot, des pipes accroches et serres la gorge par deux clous, un fragment du Parthnon, un relief du vase Borghse, un sceptre de la Mre folle de Dijon en bois sculpt et peint, garni de grelots; une tagre charge de bouteilles turques zbres d'or et d'azur, un houka, enlac du serpent poussireux de son tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une planche de coquilles, mettaient l une polychromie tourdissante, traverse d'clairs d'irisations. Par-dessus une haie de tableaux commencs, poss les uns devant les autres, le premier sur un chevalet Bonhomme, le second sur la peluche rouge de deux chaises, le dernier appuy contre le mur, l'oeil allait, sur le panneau de droite, un masque de Gricault, sur lequel tait jet de travers un feutre de pitre plumes de coq. Aprs le masque, c'tait une petite Vierge de retable qui avait, passe derrire le dos, une branche de buis bnit tout jauni, apporte l'atelier par un modle de femme, un dimanche des Rameaux. A ct de la Vierge, une mince colonnette, enroulements or, argent, bleu et rouge, seme de croissants de lune argents et de fleurs de lis d'or, portait en haut une boule couverte de dessins astrologiques. Aprs la colonnette, s'talait une grande toile orientale abandonne, sur le bas de laquelle taient crits, la craie, des adresses d'amis, des noms de modles, des dates de rendez-vous, des mmentos de la vie parisienne, qui entraient dans des jupes d'almes. Au-dessus de la toile tait pendue l'ossature d'une tte de chameau, avec tout son harnachement de brides mosaques de pierres bleues, tout un entourage de sellerie orientale, d'triers de mameluck, au milieu desquels tombait un manteau de peau d'un grand chef des _Pieds noirs_, trou d'un trou de balle, et qui avait t chang, dans le pays, contre vingt-deux poneys. En bas, une petite armoire vitre laissait voir, presses et mles, des toffes d'o s'chappaient des fils d'or, des soieries couleurs de fleurs, des vestes turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures mtalliques d'un monceau de charbon de terre tincelaient contre le pole qui allait enfoncer le coude de son tuyau dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint Michel terrassant le diable, ct de l'inscription philosophique, grave en creux dans la pierre par un prdcesseur de Coriolis: Quare Nec time Hic aut illic mors Veniet. Puis, entre le moulage de la tte d'un chauffeur d'Orgres et un mdaillon bronz d'une tournure furieuse la Prault, pendaient une paire de castagnettes et deux souliers de danseuse espagnole, qui avaient comme une ombre de chair au talon. La dcoration continuait par un bas-relief de camarade, un sujet de prix de Rome, portant le cachet en creux, au haut, gauche: _cole royale des Beaux-Arts_. Et le mur finissait par un moulage de la Vnus de Milo. Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin lou, tait debout devant la desse, et il en cornait un grand morceau avec sa pose de bois qui faisait la cour Colombine. Le fond de l'atelier tait entirement rempli par un grand divan-lit qui ne laissait de place, dans un coin, qu' une psych en acajou, pieds griffes. Sous le jour de la baie, une sorte d'alcve s'enfonait l entre deux grandes cantonnires de tapisserie verdure, sous un large _tendo_ de toile grise, qui rappelait le ton et le grand pli lche d'une voile sur une dunette de navire. Ce _tendo_ pendait des cordes que paraissaient tenir, de chaque ct de la baie, deux grands anges de style byzantin, peints et nimbs d'or. Le divan tait recouvert de peaux de panthres et de tigres, aux ttes dessches. Aux deux encoignures du fond, deux moulages de femme de grandeur naturelle, les deux moulages admirables du corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivire et Vittoz, se dressaient en espces de cariatides. C'tait la vie, c'tait la prsence relle de la chair, que ces empreintes, celle surtout qu'clairait gauche une filtre de jour, ce dos que fouettait, sur tous ses reliefs et sur le plein de ses orbes, une lumire chatouillante allant se perdre le long de la jambe sur le bout du talon. Une ombre flottante dormait tout le jour dans ce rduit de mystre et de paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, qui, avec ses odeurs de dpouilles sauvages et sa couleur de dsert, semblait abriter le recueillement et la rverie de la tente. L-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis qui peignait debout;--Anatole, qui faisait sur un album, en fumant une cigarette, un croquis d'aprs un corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;--et le singe de Coriolis, grimp et juch sur le dossier de la chaise d'Anatole, fort occup faire comme lui, se dpchant de regarder quand il regardait, crayonnant quand il crayonnait, appuyant avec rage son porte-crayon sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, il avait des tonnements, des dsespoirs; il jetait de petits cris de colre, il tapait sur le papier: son crayon tait rentr et ne marquait plus. Il voulait le faire ressortir, s'acharnait, flairait le porte-crayon avec prcaution, comme un instrument de magie, et finissait par le tendre Anatole. Le jour insensiblement baissait. Le bleutre du soir commenait se mler la fume des cigarettes. Une vapeur vague o les objets se perdaient et se noyaient tout doucement, se rpandait peu peu. Sur les murs salis de trane de fume, culotts d'un ton d'estaminet, dans les angles, aux quatre coins, il s'amassait un voile de brouillard. La gaiet de la lumire mourante allait en s'teignant. De l'ombre tombait avec du silence: on et dit qu'un recueillement venait aux choses. Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se perdit dans les rveries que l'heure douteuse fait passer dans les yeux d'un peintre devant son oeuvre. Anatole alla s'tendre la place que les pieds du dormeur laissaient libre sur le divan. Le singe disparut quelque part. Les tableaux semblaient dfaillir; ils taient pris de ce sommeil du crpuscule qui parat faire descendre dans les ciels peints le ciel du dehors, et retirer lentement des couleurs le soleil qui s'en va de la journe. La mlancolique mtamorphose se faisait, changeant sur les toiles l'azur matinal des paysages en pleurs meraudes du soir; la nuit s'abaissait visiblement dans les cadres. Bientt les tableaux, vus sur le ct, firent les taches brouilles, mles, d'un cachemire ou d'un tapis de Smyrne. La tournure d'un rve vint aux silhouettes des compositions qui prirent, dans la masse de leurs ombres un caractre confus, trange, presque fantastique. Les petites colonnes encastres dans le mur, les consoles et les portoirs des statuettes, arrtaient encore un peu de jour qui se rtrcissait en une file toujours plus mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du Saint-Marc, du noir tait entr dans la gueule ouverte du lion qui paraissait biller la nuit. Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. Les pltres devenaient frustes l'oeil, et des apparences de formes demi perdues ne laissaient plus voir que des mouvements de corps ligns par un dernier trait de clart. Le parquet perdait le reflet des chssis de bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait pleuvoir ce gris de la nuit qui ressemble une poussire. La fin de la lumire agonisait dans les tableaux: ils s'vanouissaient sur place, dcroissaient sans bouger, mystrieusement, dans la lenteur d'un travail de mort, et dans l'espce de solennit d'une silencieuse dcomposition du jour. Comme lasse et retombant sur l'paule, la tte de mort sembla se pencher davantage et se baisser sur un manche de yatagan. Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit o ne se voit plus que ce qui est de l'or: l'ombre avait mang tout le bas de l'atelier. Il n'y restait plus de lumire qu'aux deux godets de la palette de Coriolis, pose sur une chaise. Les choses taient incertaines et ne se laissaient plus retrouver qu' ttons par la mmoire des yeux. Puis des taches noires couvrirent les tableaux. L'ombre s'accrocha de tous les cts aux murs. Une paillette, sur le ct des cadres, monta, se rapetissa, disparut l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans l'atelier qu'une lueur d'un blanc vague sur un oeuf d'autruche pendu au plafond, et dont on ne voyait dj plus ni la corde ni la houppe de soie rouge. A ce moment, le domestique apporta la lampe. Le dormeur du divan, rveill par la lumire, s'tira, se leva: c'tait Chassagnol. Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les mouvements, l'espce de frisson d'un homme agitant et secouant la dernire lchet de sa somnolence. Et tout coup: Ingres! Delacroix!--il jeta ces deux grands noms comme s'il revenait d'un rve l'cho de la causerie sur laquelle il s'tait endormi. --Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons donc! Ingres!... Il y a trois dessins: d'abord l'absolu du beau: le Phidias; puis le dessin italien de la Renaissance: les Raphal, les Lonard de Vinci; puis le dessin _rengaine_... encore beau, mais avec des indications, des appuiements, des soulignements de choses qui doivent tre perdues dans la ligne, fondues dans la coule, le jet de tout le dessin... Tenez! par exemple, un modle, mettez-le l: Lonard de Vinci le dessinera avec ingnuit... tout auprs... poil par poil, comme un enfant... Raphal y mettra, dans l'aprs-nature de son dessin, le ressouvenir de formes, l'instinct d'un noble lui... Eh bien! dans le Vinci comme dans le Raphal, dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui a interprt, il y aura plus que le modle, quelque chose qu'ils seront seuls y voir... Tenez! voil une tte de cheval de Phidias... Eh bien! a a l'air de n'tre que la nature: moulez une tte de cheval et voyez-la ct!... C'est le mystre de toutes les belles choses de l'antiquit: elles ont l'air moules; cela semble le vrai et la ralit mme, mais c'est de la ralit vue par de la personnalit de gnie... Chez Ingres? Rien de cela... Ce qu'il est, je vais vous le dire: l'inventeur au dix-neuvime sicle de la photographie en couleur pour la reproduction des Prugin et des Raphal, voil tout!... Delacroix, lui, c'est l'autre ple... Un autre homme!... L'image de la dcadence de ce temps-ci, le gchis, la confusion, la littrature dans la peinture, la peinture dans la littrature, la prose dans les vers, les vers dans la prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre temps, le tourment moderne... Des clairs de sublime dans tout cela... Au fond, le plus grand des rats... Un homme de gnie venu avant terme... Il a tout promis, tout annonc... L'bauche d'un matre... Ses tableaux? des foetus de chefs-d'oeuvre!... l'homme qui, aprs tout, fera le plus de passionns comme tout grand incomplet... Du mouvement, une vie de fivre dans ce qu'il fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en avance sur le mouvement, dbordant sur le muscle, se perdant chercher la boulette du sculpteur, le modelage de triangles et de losanges, qui n'est plus le contour de la ligne d'un corps, mais l'expression, l'paisseur du relief de sa forme... Le coloriste? Un harmoniste dsaccord... pas de gnralit d'harmonie... des colorations dures, impitoyables, cruelles l'oeil, qui ont besoin de s'enlever sur des tonalits tragiques, des fonds temptueux de crucifiement, des vapeurs d'enfer comme dans son Dante... Une bonne toile, a!... Pas de chaleur, avec toute cette violence de tons, cette rage de palette... Il n'a pas le soleil... La chair, il n'exprime pas la chair... Point de transparence... des crpis rostres, des rouges d'ongle, il fait de cela la vie, l'animation de la peau... Toujours vineux... des demi-teintes boueuses... Jamais la belle pte coulante, la grande trane dlave des matres de la chair... Avec cela un insupportable procd d'clairage des corps et des objets, des lumires faites avec des hachures ou des tranes de pur blanc, des lumires qui ne sont jamais prises dans le ton lumineux de la chose peinte, et qui dtonnent comme des repeints... Regardez dans le _Dante_ ce brillant de bord d'assiette pos sur la fesse de l'homme repoussant du pied le ventre de la femme... Delacroix! Delacroix! Un grand matre? oui, pour notre temps... Mais au fond, ce grand matre, quoi? C'est la lie de Rubens!... --Merci!--fit Anatole.--Eh bien? alors, qu'est-ce qui nous restera comme grands peintres? --Les paysagistes,--rpondit Chassagnol,--les paysagistes... Une brusque dtonation lui coupa la parole. --H! l-bas?--fit Anatole en regardant le coin de l'atelier d'o le bruit tait parti; et s'approchant de la petite table sous laquelle on mettait les bouteilles de bire, il aperut le singe blotti qui, les yeux ferms, faisait trs-srieusement semblant de dormir, en tenant encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bire qu'il avait dbouch. --Farceur!--dit Anatole; et il le saisit par la patte. Le singe se fit tirer comme quelqu'un qu'on va battre; et au moment o Anatole allait lui donner une correction, il fut sauv par l'annonce du dner. XXXVI Anatole tait revenu Paris, rapatri par Coriolis qui avait voulu absolument lui payer ses dettes Marseille et son voyage. Aux rsistances, aux susceptibilits, aux dlicatesses fires d'Anatole, Coriolis avait rpondu par des mots d'une brutalit cordiale, lui disant que c'tait trop bte et qu'il l'emmenait. Pendant que Coriolis tait en Orient, son oncle tait mort; et il revenait, aprs avoir t Bourbon prendre possession de la succession. Il tait riche, il avait maintenant une quinzaine de mille livres de rentes. Il comptait prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui; et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait bien, jusqu' ce qu'il y et dans sa vie une chance, une embellie. La chaleur des offres de Coriolis, leur simple et rude amiti avaient triomph des scrupules d'Anatole, qui, se laissant faire, tait devenu l'hte de Coriolis, dans son grand atelier de la rue de Vaugirard. Sans tre tendre, Coriolis tait de ces hommes qui ne se suffisent pas et qui ont besoin de la prsence, de l'habitude de quelqu'un ct d'eux. Il avait peine passer une heure dans une chambre o n'tait pas un tre humain. Il tait presque effray l'ide de retrouver la vie enferme de l'Occident dans un grand appartement o il serait tout seul, seul vivre, seul travailler, seul dner, toujours en tte--tte avec lui-mme. Il se rappelait sa jeunesse, o pour chapper la solitude, il avait toujours mis une femme dans son intrieur et fini ses liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage d'Anatole, il voyait une gaie et amusante socit de tous les instants, qui le sauverait de l'enlacement d'une matresse, et aussi de la tentation d'une fin qu'il s'tait dfendue: le mariage. Coriolis s'tait promis de ne pas se marier, non qu'il et de la rpugnance contre le mariage; mais le mariage lui semblait un bonheur refus l'artiste. Le travail de l'art, la poursuite de l'invention, l'incubation silencieuse de l'oeuvre, la concentration de l'effort lui paraissaient impossibles avec la vie conjugale, aux cts d'une jeune femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la jalousie d'une chose plus aime qu'elle, faisant autour du travailleur le bruit d'un enfant, brisant ses ides, lui prenant son temps, le rappelant au _fonctionarisme_ du mariage, ses devoirs, ses plaisirs, la famille, au monde, essayant de reprendre tout moment l'poux et l'homme dans cette espce de sauvage et de monstre social qu'est un vrai artiste. Selon lui, le clibat tait le seul tat qui laisst l'artiste sa libert, ses forces, son cerveau, sa conscience. Il avait encore sur la femme, l'pouse, l'ide que c'tait par elle que se glissaient, chez tant d'artistes, les faiblesses, les complaisances pour la mode, les accommodements avec le gain et le commerce, les reniements d'aspirations, le triste courage de dserter le dsintressement de leur vocation pour descendre la production industrielle hte et bcle, l'argent que tant de mres de famille font gagner la honte et la sueur d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la paternit qui, pour lui, nuisait l'artiste, le dtournait de la production spirituelle, l'attachait une cration d'ordre infrieur, l'abaissait l'orgueil bourgeois d'une proprit charnelle. Enfin, il voyait toutes sortes de servitudes, d'abdications et de ramollissements pour l'artiste, dans cette flicit bonasse du mnage, cet tat doux, lnitif, cette atmosphre molliente o se dtend la fibre nerveuse et o s'teint la fivre qui fait crer. Au mariage, il et presque prfr, pour un temprament d'artiste, une de ces passions violentes, tourmentes, qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner des chefs-d'oeuvre. En somme, il estimait que la sagesse et la raison taient de ne demander que des satisfactions sensuelles la femme, dans des liaisons sans attachement, part du srieux de la vie, des affections et des penses profondes, pour garder, rserver, et donner tout le dvouement intime de sa tte, toute l'immatrialit de son coeur, le fond d'idal de tout son tre, l'Art, l'Art seul. XXXVII Assis le derrire par terre, sur le parquet, Anatole passait des journes observer le singe qu'on appelait Vermillon, cause du got qu'il avait pour les vessies de _minium_. Le singe s'pouillait attentivement, allongeant une de ses jambes, tenant dans une de ses mains son pied tordu comme une racine; ayant fini de se gratter, il se recueillait sur son sant, dans des immobilits de vieux bonze: le nez dans le mur, il semblait mditer une philosophie religieuse, rver au Nirvan des macaques. Puis c'tait une pense infiniment srieuse et soucieuse, une proccupation d'affaire couve, creuse, comme un plan de filou, qui lui plissait le front, lui joignait les mains, le pouce de l'une sur le pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant ces petits animaux, l'air inquitant de pense qu'ils ont, ce tnbreux travail de malice qu'ils semblent faire, leurs gestes, leurs airs vols l'ombre de l'homme, leur manire grave de regarder avec une main pose sur la tte, tout l'indchiffrable des choses prtes parler qui passent dans leur grimace et leur mchonnement continuel. Ces petites volonts courtes et frntiques des petits singes, ces envies colreuses d'un objet qu'ils abandonnent, aussitt qu'ils le tiennent, pour se gratter le dos, ces tremblements tout palpitants de dsir et d'avidit empoignante, ces apptences d'une petite langue qui bat, puis tout coup ces oublis, ces bouderies en poses ennuyes, de ct, les yeux dans le vide, les mains entre les deux cuisses; le caprice des sensations, la mobilit de l'humeur, les prurigos subits, les passages de la gravit la folie, les variations, les sautes d'ides qui, dans ces btes, semblent mettre en une heure le caractre de tous les ges, mler des dgots de vieillard des envies d'enfant, la convoitise enrage la suprme indiffrence,--tout cela faisait la joie, l'amusement, l'tude et l'occupation d'Anatole. Bientt avec son got et son talent d'imitation, il arriva singer le singe, lui prendre toutes ses grimaces, son claquement de lvres, ses petits cris, sa faon de cligner des yeux et de battre des paupires. Il s'pouillait comme lui, avec des grattements sur les pectoraux ou sous le jarret d'une jambe leve en l'air. Le singe, d'abord tonn, avait fini par voir un camarade dans Anatole. Et ils faisaient tous deux des parties de jeu de gamins. Tout coup, dans l'atelier, des bonds, des lancements, une espce de course volante entre l'homme et la bte, un bousculement, un culbutis, un tapage, des cris, des rires, des sauts, une lutte furieuse d'agilit et d'escalade, mettaient dans l'atelier le bruit, le vertige, le vent, l'tourdissement, le tourbillon de deux singes qui se donnent la chasse. Les meubles, les pltres, les murs en tremblaient. Et tous deux, au bout de la course, se trouvant nez nez, il arrivait presque toujours ceci: excit par le plaisir nerveux de l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, Vermillon, pit sur ses quatre pattes, la queue roide, sa raie de vieille femme dessine sur son front qui se fronait, les oreilles aplaties, le museau tendu et pliss, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort crans, et montrait des crocs prts mordre. Mais ce moment, il trouvait en face de lui une tte qui ressemblait tellement la sienne, une rptition si parfaite de sa colre de singe, que tout dcontenanc, comme s'il se voyait dans une glace, il sautait aprs sa corde et s'en allait rflchir tout en haut de l'atelier ce singulier animal qui lui ressemblait tant. C'tait une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre. Quand par hasard Anatole n'tait pas l, Vermillon restait bouder solitairement dans un coin, refusait de jouer avec des mouvements grognons qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur la peau, sans mordre tout fait, avec une douceur d'avertissement. Quoiqu'il et la longue mmoire rancunire de sa race, des patiences de vengeance qui attendaient des mois, il pardonnait Anatole ses mauvaises farces, ses cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque chose, c'tait lui qu'il faisait son petit cri de demande. C'tait lui qu'il se plaignait quand il tait un peu malade, auprs de lui qu'il se rfugiait pour demander une intercession, quand il avait fait quelque mauvais coup et qu'il sentait une correction dans l'air. Quelquefois, au soleil couchant, il lui venait de petits gestes de clinerie qui demandaient pour s'endormir les bras d'Anatole. Et il adorait lui plucher la tte. Il semblait que le singe se sentait comme rapproch par un voisinage de nature de ce garon si souple, si lastique, la physionomie si mobile; il retrouvait en lui un peu de sa race: c'tait bien un homme, mais presque un homme de sa famille; et rien n'tait plus curieux que de le voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer avec ses petites mains de lui toucher la langue, comme s'il avait eu l'ide de chercher se rendre compte de ce mcanisme tonnant que ce grand singe avait, et que lui n'avait pas. A la longue, les deux amis avaient dteint l'un sur l'autre. Si Vermillon avait donn du singe Anatole, Anatole avait donn de l'artiste Vermillon. Vermillon avait contract, ct de lui, le got de la peinture, un got qui l'avait d'abord men manger des vessies de couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'tait mis arracher des plumes aux malheureuses poules du portier, les tremper dans le ruisseau, et les promener sur ce qu'il trouvait d' peu prs blanc. Malgr tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces videntes dispositions l'art, Vermillon s'tait arrt peu prs l. Il n'avait pu encore tracer, en dessinant d'aprs nature, que des ronds, toujours des ronds, et il tait craindre que ce genre de dessin monotone ne ft le dernier mot de son talent. XXXVIII Tel tait l'heureux mnage d'artistes vivant dans cet atelier de la rue de Vaugirard, excellent mnage de deux hommes et d'un singe, de ces trois insparables: Vermillon, Anatole, Coriolis,--les trois tres que voici. Vermillon tait un macaque _Rhsus_, le macaque appel _Memnon_ par Buffon. Sur sa fourrure brune, aux paules, la poitrine, il avait des bleuissements de poils rappelant des bleus d'aponvroses. Une tache blanche lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la tte des espces de cheveux plants trs-bas avec une raie qui s'allongeait sur le front. Dans ses grands yeux bruns, prunelles noires, brillait une transparence d'un ton marron dor. La pinure de son petit nez aplati montrait comme l'indication d'un trait d'bauchoir dans une cire. Son museau tait piqu du grenu d'un poulet plum. Des tons fins de teint de vieillard jouaient sur le rose jauntre et bleutre de sa peau de visage. A travers ses oreilles tendres, chiffonnes, des oreilles de papier, traverses de fibrilles, le jour en passant devenait orange. Ses miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, avaient des bijoux d'ongles. Et quand il voulait parler, il poussait de petits cris d'oiseau ou de petites plaintes d'enfant. Anatole avait une tte de gamin dans laquelle la misre, les privations, les excs, commenaient dessiner le masque et la calvitie d'une tte de philosophe cynique. Coriolis tait un grand garon trs-grand et trs-maigre, la tte petite, les jointures noueuses, les mains longues, un garon se cognant aux linteaux des portes basses, au plafond des coups, aux lustres des appartements de Paris; un garon embarrass de ses jambes, qui ne pouvaient tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans ses siestes d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa tte sur les tablettes des chemines et les rebords des poles, moins qu'il ne les nout, en sarments de vigne, l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son pantalon remont, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied busqu d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur flottant dans des vtements amples, donnaient sa personne, sa tournure, un dgingandement qui n'tait pas sans grce, une sorte de dandinement souple et fatigu, qui ressemblait une distinction de nonchalance. Des cheveux bruns, de petits yeux noirs brillants, ptillants, qui clairaient la moindre impression; un grand nez, le signe de race de sa famille et de son nom patronymique, Naz, _naso_; une moustache dure, des lvres pleines, un peu saillantes, et rouges dans la pleur lgrement boucane de son visage, mettaient dans sa figure une chaleur, une vivacit, une nergie sympathiques, une espce de tendre et mle sduction, la douceur amoureuse qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizime sicle. A ce charme, Coriolis mlait le caressant de ce joli accent mouill de son pays, qui lui revenait quand il parlait une femme. Dans ce grand corps, il y avait un fond de temprament fminin, une nature de paresse, de volupt, porte une vie sans travail et de jouissances sensuelles, une vocation de gots qui, si elle n'et pas t contrarie par une grande aptitude picturale, se ft laisse couler une de ces carrires d'observation, de mondanit, de plaisir, un de ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres savaient crer, sous Louis-Philippe, pour tel sduisant crole. Mme l'heure prsente, engag comme il l'tait dans la lutte de ses ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuit lui manquait dans le courage et le labeur de la production. Il prouvait tout moment des dfaillances, des fatigues, des dcouragements. Des journes venaient o l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur parisien, des journes qu'il usait, tourdissait, perdait faire de la fume et boire des douzaines de tasses de caf. Dans la dure et longue violence qu'il venait d'imposer ses gots en Orient, il avait eu, pour se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupe encore regarder des visions qu' peindre des tableaux. Travailleur, son temprament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraner, de se lier au travail par la force matresse d'une habitude; perdu, sans cela, tombant, de l'oeuvre dserte, dans des inactions dsespres d'un mois. XXXIX Coriolis tait revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalit, alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui frquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard. Il rapportait un Orient tout diffrent de celui que Decamps avait montr aux yeux de Paris, un Orient de lumire aux ombres blondes, tout ptillant de couleurs tendres. Aux objections de premire surprise et d'tonnement, il se contentait de rpondre:--Si, c'est bien cela; et souriait des yeux ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:--Voyez-vous--se mettait-il dire--cela, je le sais... et je suis sr que je le sais... Je suis une mmoire... Je ne suis peut-tre pas autre chose, mais j'ai cela du peintre: la mmoire... Je puis poser sur la toile le ton juste, rigoureux, qu'a tel mur l-bas dans telle saison... Tenez! ce blanc qui est l dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous tonner: c'est prcisment la valeur du ton de l'ombre Magnsie, au mois de juillet... C'est mathmatique, voyez-vous... absolu comme deux et deux font quatre...--Une seule fois, un jour o la discussion s'tait anime, et o, dans l'entranement des paroles, l'loge du talent de Decamps avait fini par tre, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de l'Orient de Coriolis, Coriolis assis la turque sur le divan, le doigt, dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une une ses ides sur un grand rival, ainsi: --Decamps!... Decamps n'est pas un naf... Il n'est pas arriv tout neuf devant la lumire orientale... Il n'a pas appris le soleil, l... Il n'est pas tomb en Orient avec son ducation de peintre faire, avec des yeux tout fait lui... Il tait form, il savait... Il a vu avec un parti pris. Il a emport avec lui des souvenirs, des habitudes, des procds... Il s'tait trop rendu compte comment les anciens peintres font la lumire dans les tableaux... Il avait trop vcu avec les Vnitiens, l'cole anglaise, Rembrandt... Il a toujours voulu faire le coup de soleil du Rembrandt du Salon carr... Enfin, pour moi, quand il a t l, il ne s'est pas assez livr, oubli, abandonn... Il n'a pas assez voulu voir comment la lumire qu'il avait devant les yeux se faisait, et alors, pour avoir sa lumire plus vive, il a forc, exagr ses ombres... Des coups de pistolet, ses tableaux... Pas de sincrit: il n'a pas eu l'motion de la nature... Toujours trop de lui dans ce qu'il faisait... Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, tre un reflteur en restant personnel... Puis, Decamps, il a fait trs-peu de chose en pleine lumire... Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumire diffuse... Il ne connat pas a, les bains de jour, les pleins soleils aveuglant, mangeant tout... Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues, des culs-de-sac, des compartiments de lumire dans des corridors d'ombre... Decamps? Jamais une finesse de ton... Des gris? cherchez ses gris!... Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire cacheter... Coloriste? non, il n'est pas coloriste... Criez tant que vous voudrez, non, pas coloriste... On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du blanc?... Gavarni est un coloriste dans une lithographie... Partons de l... Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des couleurs est d'un coloriste, parat d'un coloriste dans une reproduction grave ou lithographie? Qu'est-ce qui fait a? Une seule chose, absolument, la mme chose que pour le noir et le blanc: le rapport des valeurs... Par exemple, voici un Velasquez... Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille d'album. --Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumire, de noir et de blanc... Il les combinera dans une tte, un pourpoint, une charpe, une culotte, un cheval,--et le fusain marchait avec sa parole.--Puis, de quelque couleur qu'il peigne ces diffrentes choses, orang, ou jaune, ou rose, ou gris, vous pouvez tre sr qu'il s'arrangera toujours pour garder les valeurs d'ombre et de lumire de son noir et de son blanc... Decamps ne s'est jamais dout de a... Ce qui l'a sauv, c'est que presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des rveillons, des espces de crayons noirs relevs de touches de pastel... a peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'gypte, je ne sais pas, je n'ai pas tudi ce pays-l; mais pour l'Asie Mineure... l'Asie Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines inondes une partie de l'anne... C'est une vaporisation continuelle... Tenez! une vaporation d'eau de perles... tout brille et tout est doux... la lumire, c'est un brouillard opalis... avec des couleurs... comme un scintillement de morceaux de verre color... XL Lors de son retour en France, vers la fin de l'anne 1850, Coriolis s'tait trouv court de temps pour exposer au Salon qui ouvrait, cette anne-l, le 30 dcembre. Anatole avait vainement essay de le dcider envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles esquisses. Coriolis sentait qu' son ge, n'ayant jamais tal, il lui fallait un dbut qui ft un coup d'clat. Il ne voulait arriver devant le public qu'avec des morceaux faits, o il aurait mis tout son effort, l'achvement du temps. L'anne 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le loisir de travailler trois toiles. Il les remania, les caressa, les retoucha, les retournant pour les laisser dormir, y revenant avec des yeux plus froids et dtachs de la griserie du ton tout frais, y mettant tous les coins cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-mme. Le premier de ces trois tableaux, peints d'aprs ses souvenirs et ses croquis, tait le campement de Bohmiens dont il avait envoy Anatole l'bauche crite. Une lumire pareille la horde qu'elle clairait, errante et folle, des rayons perdus, l'parpillement du soleil dans les bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de sorcire et de fe, un mlange de basse-cour, de dortoir et de forge, des berceaux multicolores, comme de petits lits d'Arlequin accrochs aux arbres, un troupeau d'enfants, de vieilles, de jeunes filles, le camp de misre et d'aventure, sous son dme de feuilles, avec son tapage et son fouillis, revivait dans la peinture claire, cristallise, ptillante de Coriolis, pleine de retroussis de pinceau, d'accentuations qui, dans les masses, relevaient un dtail, jetaient de l'esprit sur une figure, sur une silhouette. Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. D'une touche frache et lgre, avec des tons de fleurs, la palette d'un vrai bouquet, Coriolis avait jet sur la toile le riant blouissement de ce morceau de ciel tout bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries vertes, rouges, de ces costumes clatants, de ces flaques d'eau o semble croupir de l'azur noy. Il y avait l un rayonnement d'un bout l'autre, sans ombre, sans noir, un dcor de chaleur, de soleil, de vapeur, l'Orient fin, tendre, brillant, mouill de poussire d'eau de pierres prcieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu et comme l'aimait Coriolis. Le troisime de ses tableaux reprsentait une caravane sur la route de Troie. C'tait l'heure frmissante et douce o le soleil va se lever; les premiers feux, blancs et roses, rpandant le matin dans le ciel, semblaient jeter les changeantes couleurs tendres de la nacre sur le lever du jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient. La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier coup de pinceau que les peintres donnent leurs tableaux dans leur cadre de l'Exposition. XLI Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, quand Coriolis se sentit inquiet, pris de l'impatience de savoir son sort. L'absence de toute lettre de refus, les promesses de rception faites ses tableaux par ceux qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami tait refus, au moins pour une de ses toiles. La tte de Coriolis se mit travailler l-dessus. Il tait embarrass pour sortir de cette incertitude qui lui taquinait l'imagination et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir leur ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis son retour de Rome, et qui tait devenu un artiste pos, lanc, pourri de relations. Coriolis se dcidait aller voir Garnotelle. Il arrivait la cit Frochot, ce joli phalanstre de peinture pos sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; gaie villa d'ateliers riches, de l'art heureux, du succs, dont le petit trottoir montant n'est gure foul que par des artistes dcors. Vers le milieu de la cit, une porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un domestique l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans un atelier la claire peinture lilas. Sur les murs se dtachaient des cadres dors, des gravures de Marc-Antoine, des dessins la mine de plomb grise, portant sur leur bordure le nom de M. Ingres. Les meubles taient couverts d'un reps gris qui s'harmonisait doucement et discrtement avec la peinture de l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, anses de serpents tordus, posaient sur un grand meuble glaces de vitrine, laissant voir la collection, relie en volume dors sur tranche, des tudes et des croquis de Garnotelle. Dans un coin, un _ficus_ montrait ses grandes feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une espce de grand coquetier de cuivre, ct d'un piano droit ouvert. Tout tait net, rang, essuy, jusqu'aux plantes qui paraissaient brosses. Rien ne tranait, ni une esquisse, ni un pltre, ni une copie, ni une brosse. C'tait le cabinet d'art lgant, froid, srieux, aimablement classique et artistiquement bourgeois d'un prix de Rome, qui se consacre spcialement aux portraits de dames du monde. Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet d'acajou col de cygne, reposait un portrait de femme entirement termin et verni. Devant ce portrait tait un tapis, et devant le tapis, trois fauteuils en place, fatigus d'un passage de personnes, formaient un hmicycle. Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient l un air d'exhibition religieuse, et comme un petit coin de chapelle. Coriolis reconnut le portrait: c'tait le portrait de la femme d'un riche financier, un portrait que les journaux avaient annonc comme devant tre le seul envoi de Garnotelle au Salon. Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra. --Comment! c'est toi?--dit-il en laissant voir le malaise d'quilibre d'un homme qui retrouve un ami oubli.--Tu as t longtemps l-bas, sais-tu? Je suis enchant... Ah! tu regardes mon exposition... --Comment, ton exposition? --Ah! c'est vrai... tu reviens de si loin! tu as l'innocence de ces choses-l... Eh bien! j'ai tout bonnement crit la Direction que j'avais besoin d'un dlai pour finir... et voil... Je n'envoie pas comme les autres... et je fais ici ma petite exposition particulire, comme tu vois... Votre tableau ne passe pas comme cela avec le commun des martyrs... Vous tes distingu par l'administration... cela fait trs-bien... Je l'enverrai au dernier jour, et tu verras, il ne sera pas le plus mal plac... Ah ! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu avais quelque chose? --Oui, trois tableaux de l-bas, et c'est justement pour a... Je ne sais pas si je suis refus... Et je voudrais tre fix, savoir dcidment... --Oh! trs-bien... C'est trs-facile... Je te saurai cela ce soir... O demeures-tu? --Rue de Vaugirard, 23. --Comment habites-tu l? C'est loin de tout. Pour peu qu'on aille un peu dans le monde... les ponts traverser... Et a te va-t-il, mon portrait? --Trs-bien... trs-bien... Le collier de perles... Oh! il est tonnant...--dit Coriolis sans enthousiasme. --Mon Dieu! c'est un portrait srieux, sans tapage... Si j'avais voulu, ces temps-ci... La Tanucci m'a fait demander... Il tait deux, trois heures... enfin une heure honnte pour se prsenter chez une femme qui ne l'est pas... Elle tait au lit... Une chambre de satin, feu et or... blouissante... Elle s'amusait faire ruisseler dans une grande cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre aux angles, des bijoux, des diamants, de l'or... Elle tait demi sortie du lit, les paules nues, des cheveux superbes, une chemise... tu sais de ces chemises qu'elles ont!... elle m'a demand son portrait comme une chatte... J'ai t hroque, j'ai refus... Vois-tu, mon cher, au fond, ces portraits-l, quand on voit du monde, quand on connat des femmes bien, c'est toujours une mauvaise affaire... a jette de la dconsidration sur un talent... il faut laisser cela aux autres... Tu dis... ton adresse? --23, rue de Vaugirard. --Je t'cris, vois-tu, pour plus de sret... parce que j'ai tant de choses... Et puis, je veux aller te voir... Tu me montreras tout ce que tu as rapport... Je serais trs-curieux... Veux-tu que nous descendions ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invit djeuner ce matin... Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent dehors:--Pourquoi,--dit-il Coriolis,--n'habites-tu pas par ici? --Pourquoi?--rpondit Coriolis.--Tiens, regarde...--et il dsigna une croise.--Vois-tu ces bougies roses cette toilette, des bougies couleur de chair qui font penser la jambe d'une danseuse dans un bas de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promne ce petit chien de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge... Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort par la porte comme l'haleine de la maison?... Eh bien! mon cher, voil ce qui me fait sauver... J'en ai peur... Il flotte trop de plaisir pour moi par ici... La femme est dans l'air... on ne respire que cela! Je me connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier d'tudiants qui ressemble l'htel Cicron de la vache enrage... Ici, je redeviendrais un crole... et je veux faire quelque chose... --Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome... ma belle Rome! Quand avec l'cole nous allions acheter, je me rappelle, aux _Quattro Fontane_, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les thermes de Caracalla... Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poigne de main, sur la porte du caf Anglais. Le lendemain matin, Coriolis reut une carte de Garnotelle, qui portait crit au crayon: Les trois _reus_. XLII Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon! Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu sans dormir, dans l'anxit de savoir o l'on a plac leurs oeuvres, et l'impatience d'couter ce que ce public de premire reprsentation va en dire. Mdailles, dcorations, succs, commandes, achats du gouvernement, gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est l, derrire ces portes encore fermes de l'Exposition. Et les portes peine ouvertes, tous se prcipitent. C'est une foule, une mle. Ce sont des artistes en bande, en famille, en tribu; des artistes grads donnant le bras des pouses qui ont des cheveux en coques, des artistes avec des matresses mitaines noires; des chevelus arrirs, des lves de Nature coiffs d'un feutre pointu; puis des hommes du monde qui veulent se tenir au courant; des femmes de la socit frottes des connaissances artistiques, et qui ont un peu dans leur vie effleur le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce que les passants jettent leur figure; de vieux messieurs qui regardent les nudits avec une lorgnette de spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies, la robe tragique, et qu'on dirait taille dans la mise-bas de mademoiselle Duchesnois, s'arrtant, le pince-nez au nez, passer la revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie. Du monde de tous les mondes: des mres d'artistes, attendries devant le tableau filial avec des larmoiements de portires; des actrices fringantes, curieuses de voir des marquises en peintures; des refuss hrisss, allums, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et des jugements froces; des frres de la Doctrine chrtienne, venus pour admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris lire; et et l, au milieu de tous, coupant le flot, la marche familire et l'air d'tre chez elles, des modles allant aux tableaux, aux statues o elles retrouvent leur corps, et disant tout haut: Tiens! me voil! l'oreille d'une amie, pour que tout le monde entende... On ne voit que des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les faons ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations stupfies, religieuses, et qui semblent prtes se signer. Il y a des coups d'oeil de joie que jette un concurrent un tableau rat de camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre, d'autres qui restent en arrt, les bras croiss et le livret sous un bras, serr sous l'aisselle. Il y a des bouches bantes, ouvertes en _o_, devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hbtement dsol, et le navrement reint qui vient aux visages des malheureux obligs par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il y a les silencieux qui se promnent avec les mains la Napolon derrire le dos; il y a les professants qui prorent, les noteurs qui crivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis peine sch, les agits qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui parlent tout seuls et se murmurent eux-mmes des mots comme _smorfia_. Il y a des hommes qui tranent des troupeaux de femmes aux sujets historiques. Il y a des ateliers en peloton, compactes et paraissant se tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables cravates de foulard, les longs cheveux rejets derrire les oreilles, qui serpentent travers les foules et crachent, en courant, chaque toile, un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'affreux vilains tableaux convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de petites glises de pntrs, des groupes de catchumnes en redingotes, chacun le bras sur l'paule d'un frre, immobiles; changeant seulement de pied de cinq en cinq minutes, le geste dvotieux, la parole basse, et tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'aptres crtins... Spectacle vari, brouill, sur lequel planent les passions, les motions, les esprances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une anne! Coriolis voulut ce jour-l faire l'homme fort. Il n'avana pas l'heure du djeuner, par une espce de dfrence pour la blague d'Anatole. Mais au dessert l'impatience commena le prendre. Il trouvait qu'Anatole mettait des ternits prendre son caf. Et le voyant siroter son gloria en disant tranquillement:--Nous avons bien le temps!--il l'enleva brusquement de table, l'emporta dans un coup et se jeta avec lui dans les salles. Anatole voulait s'arrter des tableaux, l'appelait, le retenait: Coriolis s'chappait, allait devant lui; il voulait se voir. Il arriva ses tableaux. Sa premire toile lui donna dans la poitrine ce coup de poing que vous envoie votre oeuvre expose, accroche, publique. Tout disparut; il eut ce premier grand blouissement de sa chose o chacun voit en grosses lettres: MOI! Puis il regarda: il tait bien plac. Cependant, au bout d'un moment, il trouva que sa place, si bonne qu'elle ft, avait des inconvnients, des voisinages qui lui nuisaient. La lumire ne donnait pas juste sur la Halte de Bohmiens; le jour l'clairait un peu faux. Sa Vue d'Adramiti avait l'honneur du grand Salon; mais le portrait gris et terriblement sobre de Garnotelle, plac ct, le faisait paratre un peu trop bouchon de carafe. Du reste, ses trois tableaux taient sur la cimaise. Sans doute, ce n'tait pas tout ce qu'il aurait voulu: Coriolis tait peintre, et, comme tout peintre, il ne se serait estim tout fait bien plac que s'il avait t expos absolument seul dans le Salon d'honneur. Mais enfin c'tait satisfaisant, il n'avait pas se plaindre; et tout heureux d'tre dbarrass d'Anatole accroch par d'anciens amis d'atelier, il se mit se promener dans le voisinage de ses tableaux en faisant semblant de regarder ceux qui taient ct, l'oreille aux aguets, essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de lui, et laissant tomber des regards d'affection sur les gens qui stationnaient devant sa signature. Bientt lui arriva une joie que donne le succs direct, tout vif et prsent, la joie chaude de l'homme qui se voit et se sent applaudi par un public qu'il touche des yeux et du coude. Il lui passa un chatouillement d'orgueil au bruit de son nom qui marchait dans la foule. Il tait remu par des bouts de phrases, des exclamations, des chaleurs de sympathie, des riens, des gestes, des approbations de tte, qui saluaient et flicitaient ses toiles. Une bande de rapins en passant lana des hourras. Un critique s'arrta devant, et demeura le temps de penser un feuilleton sans ides. Peu peu, l'heure s'avanant, les passants s'amassrent; aux regardeurs isols, aux petits groupes succda un rassemblement grossissant, trois ranges de spectateurs tasss, serrs, embots l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos, froissant entre leurs paules deux ou trois robes de femmes, et renversant une soixantaine de fonds ronds de chapeaux noirs o le jour tomb d'en haut lustrait la soie. Coriolis serait rest l toujours si Anatole n'tait venu le prendre par le bras en lui disant: --Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose? Et il l'emmena dans un caf des boulevards o Coriolis, en fumant son cigare et en regardant devant lui, revoyait tous ces dos devant ses tableaux. XLIII A ce triomphe du premier jour succda bien vite une raction. On ne trouble point impunment les habitudes du public, ses ides reues, les prjugs avec lesquels il juge les choses de l'art. On ne contrarie pas sans le blesser le rve que ses yeux se sont faits d'une forme, d'une couleur, d'un pays. Le public avait accept et adopt l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, nuanc, vaporeux, volatilis, subtil de Coriolis le droutait, le dconcertait. Cette interprtation imprvue drangeait la manire de voir de tout le monde, elle embarrassait la critique, gnait ses tirades toutes faites de couleur orientale. Puis cette peinture avait contre elle le nom de son auteur, ce qu'un nom noble ou d'apparence nobiliaire inspire contre une oeuvre de prventions trop souvent justifies. La signature _Naz de Coriolis_, mise au bas de ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un homme du monde et de salon, occupant ses loisirs et ses lendemains de bal avec le passe-temps d'un art. A beaucoup de juges de got peu fix, allant pour rencontrer srement le talent l o ils croient tre assurs de rencontrer le travail, l'application, la peine de tout un homme et l'ambition de toute une carrire d'artiste, ce nom donnait toutes sortes d'ides de mfiance, une prdisposition instinctive ne voir l qu'une oeuvre d'amateur, d'homme riche qui fait cela pour s'amuser. Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse, qui a ses embranchements sur les brasseries de la peinture, les ramassa et les envenima. Elle fut impitoyable, froce pour Coriolis, pour cet homme ayant des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et qui, inconnu hier, accaparait, la premire tentative, l'intrt d'une exposition. Le petit peuple du bas des arts ne pouvait pardonner une pareille chance. Aussi pendant deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces arrire-fonds de caf, o se baptisent les gloires embryonnaires et les grands hommes sans nom, o chauffent ces succs de la Bohme, auxquels chacun apporte l'abngation de son dvouement, comme s'il se couronnait lui-mme en couronnant quelqu'un de la bande. On le dchira spcialement l'estaminet du _Vert-de-gris_, le rendez-vous des _amers_. Les _amers_, les amers spciaux que fait la peinture, ceux-l qu'enrage et qu'exaspre cette carrire qui n'a que ces deux extrmes: la misre anonyme, le nant de celui qui n'arrive pas, ou une fortune soudaine, norme, tous les bonheurs de gloire de celui qui arrive, les amers, tout ce monde d'avenirs aigris, de jeunes talents griss de compliments d'amis et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde, exaspr contre la socit, la veine et le succs des autres, haineux, ulcrs, misanthropes qui s'humaniseront leur premire paire de gants gris-perle,--les amers se mirent _excuter_ tous les soirs la personne et le talent de Coriolis jusqu' l'entire extinction du gaz, soufflant la technique de l'reintement deux ou trois criticules qui venaient prendre l le mauvais air de l'art. Coriolis trouvait enfin une dernire opposition dans la raction commenant se faire contre l'Orient, dans le retour des amateurs svres, poss, au style du grand paysage encanaill leurs yeux par un trop long carnaval de turquerie. En face de cette hostilit presque universelle, Coriolis tait peu prs dsarm. Il lui manquait les amitis, les camaraderies, ce qu'une chane de relations organise pour la dfense d'un talent discut. Les huit ans passs par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en avait rapporte, son enfoncement dans le travail avaient fait l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive presque toujours, des sympathies sortirent des haines. Ce qui se lve sous le contre-coup de l'injustice et de l'unanimit des hostilits, le sens de combativit et de gnrosit qui se rvolte dans un public, mettaient la dispute et la violence d'une bataille dans la discussion du nouvel Orient de Coriolis. Devant la partialit de la ngation, les loges s'emportaient jusqu' l'hyperbole; et Coriolis sortait des jalousies, des passions et de la critique, maltrait et connu, avec un nom lapid et une notorit arrache une sorte de scandale. Au milieu de toutes ces svrits, des attaques des journaux, de la duret des feuilletons, Coriolis tombait presque journellement sur l'loge de Garnotelle. Il y avait pour son ancien camarade un concert de louanges, un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance, d'amnits, de phrases agrables, de douces pithtes, de restrictions respectueuses, d'observations enveloppes. Presque toute la critique, avec un ensemble qui tonnait Coriolis, clbrait ce talent honnte de Garnotelle. Ou le louait avec des mots qui rendent justice un caractre. On semblait vouloir reconnatre dans sa faon de peindre la beaut de son me. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait taient le blanc d'argent et le bitume d'un noble coeur. On inventait la flatterie des pithtes morales pour sa peinture: on disait qu'elle tait loyale et vridique, qu'elle avait la srnit des intentions et du faire. Son gris devenait la sobrit. La misre de coloris du pnible peintre, du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer qu'il avait des couleurs gravement chastes. On rappelait, propos de cette belle sagesse, l'austrit du pinceau bolonais; un critique mme, entran par l'enthousiasme, alla, propos de lui, jusqu' traiter la couleur de basse, matrielle et vicieuse satisfaction du regard; et faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il dsignait comme attirant la foule par le sensualisme, il dclarait ne plus voir de salut pour l'Art contemporain que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler aux esprits et aux intelligences d'lite. XLIV L'tonnement de Coriolis tait naf. Cette vive et presque unanime sympathie de la critique pour Garnotelle s'expliquait naturellement. Garnotelle tait l'homme derrire le talent duquel la critique de ces critiques qui ne sont que des littrateurs pouvait satisfaire sa haine d'instinct contre le _morceau peint_, contre le bout de toile ou le panneau de couleur clatante, contre la page de soleil et de vie rappelant quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de la signature de son grand nom. Il tait soutenu, pouss, acclam par tout ce qu'il y a d'imperception et d'hostilit inavoue, dans les purs phraseurs d'esthtique, pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant de pte d'un Rubens, le gchis d'un Rembrandt, la touche carre d'un Velasquez, le tripotage de gnie de la couleur, le travail de la main des chefs-d'oeuvre. Le peintre satisfaisait le got de ces doctrines, aimes de la France, sympathiques son temprament, qui mnent l'admiration de l'estime publique et des gens distingus une certaine manire de peindre unie, sage, lisse, blaireaute, sans pte, sans touche, une peinture impersonnelle et inanime, terne et polie, refltant la vie dans un miroir dont le tain serait malade, fixant et desschant le trait qui joue et trempe dans la lumire de la nature, arrtant le visage humain avec des lignes graphiques rigides comme le trac d'une pure, rduisant le coloris de la chair aux teintes mortes d'un vieux daguerrotype colori, dans le temps, pour dix francs. Garnotelle servait de drapeau et de ralliement la critique purement lettre, et au public qui juge un peintre avec des thories, des ides, des systmes, un certain idal fait de lectures et de mauvais souvenirs de quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propret dlicate, une comptence borne un mpris acquis et convenu pour les tons roses de Dubuffe. L'cole srieuse, puissante et considre, descendue des professeurs et des hommes d'tat critiques d'art, l'cole doctrinaire et philosophique du Beau, l'arme d'crivains penseurs qui n'ont jamais vu un tableau mme en le regardant, qui n'ont jamais got devant un ton cette jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul dit aussi forte pour l'oeil que les sensations des saveurs agrables pour le palais; ces juges d'art qui n'apprcient jamais l'art par cette impression spontane, la sensation, mais par la rflexion, par une opration de cerveau, par une application et un jugement d'ides; tous ces thoriciens ennemis de la couleur par rancune, affectant pour elle le mpris, rptant que cela, cette chose divine que rien n'apprend, la couleur, peut s'apprendre en huit jours, que la peinture doit tre simplement en dessin lav l'huile; que la pense, l'lvation de l'Ide doivent faire et raliser cette chose plastique et d'une chimie si matrielle: la Peinture,--tels taient les gens, les thories, les sympathies, les courants d'opinion qui constituaient le grand parti de Garnotelle. De l le succs des portraits de Garnotelle. Leur absence de vie, leur dcoration passait pour du style; leur platitude tait salue comme une idalisation. On voulait trouver dans leur air de papier peint je ne sais quoi d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement d'une peinture, ple d'motion, aux pieds de Raphal. Il y avait une entente pour ne pas voir toute la misre de ce dessin mesquin, tiraill entre la nature et l'exemple, timide et appliqu, cherchant aux personnages de basses enjolivures btes; car Garnotelle ne savait pas mme tirer de ses modles la forte matrialit trapue, l'paisse grandeur de la Bourgeoisie: il arrangeait les bourgeois qu'il peignait en portiers songeurs, travaillait les potiser, tchait de mettre une lueur de rverie dans un ancien dput du juste-milieu et d'alanguir un ventru avec de l'lgance. Il manirait le commun, et jetait ainsi sur la grosse race positive, dont il tait le peintre presque mystique, le plus divertissant des ridicules. Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle taient ses portraits de femmes: minutieuses et laborieuses copies de traits et de plis de robes, images patientes de dames srieuses et roides, dans des intrieurs maigres. Runis, ils auraient fait douter de la grce, de l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la Parisienne du XIXe sicle. C'taient des mains tales gauchement sur les genoux avec les doigts forcs comme des pincettes, des physionomies ayant un air de calme dormant et de placidit fige, auquel s'ajoutait une sorte de mortification morne, provenant des longues et nombreuses sances exiges par le consciencieux portraitiste. Il semblait y avoir un travail pnible, trs-mal clair, un travail de prison, dans ce douloureux dessin, dans ces ostologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces femmes dcolletes qu'on et dit poses par le peintre sous un jour de souffrance. Vaguement, devant ces portraits, l'ide vous venait de bourgeoises en pnitence dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait pour pense et pour ombre sur le front avait l'air d'une proccupation de mnage, d'un souci d'addition, ou plutt de ces rflexions de femme qui marchande une chose trop chre. Malgr tout, c'taient les portraits la mode. Les femmes, en dpit de toute la coquetterie qu'elles ont d'elles-mme et de cette immortalit de leur beaut, les femmes s'taient laiss persuader que cette faon rigoureuse de les peindre avait de la svrit et de la noblesse. Ce qu'elles perdaient avec Garnotelle en jeunesse et en piquant, elles pensaient qu'il le leur rendait en autorit de grce et en transfiguration srieuse. Et parmi les plus lgantes, les plus riches et les plus jolies, les portraits de ce peintre, propos duquel elles avaient entendu nommer si souvent Raphal, devenaient un objet de jalousie, d'envie, une exigence impose la bourse du mari. XLV Il y avait encore, pour le succs de Garnotelle, d'autres raisons. Garnotelle n'tait plus l'espce de sauvage timide, marchant dans les pas d'Anatole, attach et coll lui, vivant de sa socit et son ombre. Il n'tait plus ce pauvre garon, ce rustre gn, mal appris, honteux de lui-mme, qui demand, par hasard, dans un chteau pour une dcoration, avait pass quinze jours sans se laisser arracher une parole, avec des larmes d'embarras lui venant presque aux yeux, quand l'attention des femmes s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un petit paysan que veut embrasser une belle dame. L'cole de Rome a un mrite qu'il faut reconnatre: si elle ne fait rien pour le talent des gens, elle fait beaucoup pour leur ducation; si elle n'inspire pas le peintre, elle forme et dgrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espce de frottement d'un club acadmique, le faonnement des natures abruptes au contact des natures civilises, ce que les gens bien ns enseignent et font gagner aux autres, ce que les lettrs donnent et communiquent d'instruction aux illettrs, par son salon, ses rceptions, la villa Mdici fabrique, dans des tempraments de peuple, des espces de gens du monde que cinq ans lvent, en apparence de manires, en superficie de savoir, en politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et des exigences de la socit actuelle. L avait commenc la mtamorphose de Garnotelle, encourage par la bienveillance de deux ou trois salons franais et trangers, o les gteries des femmes l'enhardissaient prendre peu peu l'aplomb du monde. Sa tte lui servait et aidait ses succs: il plaisait par une beaut brune, un peu commune et marque, mais de ce genre qu'aiment les femmes, une beaut vulgairement souffrante, o de la pleur, presque de la maladie, un reste de vieux malheurs de sang, devenu une espce de teint fatal, mettaient ce caractre, qui l'avait fait surnommer par ses camarades l'ouvrier malsain. Dans ce physique, le monde ne voulait voir que le tourment de la pense, les stigmates du travail, l'maciement de la spiritualit. Et pour les yeux des femmes, Garnotelle tait la figure rve, une potique incarnation du pittoresque et romanesque personnage qui peint avec son coeur et sa sant; il tait ce malheureux cleste:--l'_artiste_! A Paris, par des liaisons noues Rome dans une famille franaise, il tait entr dans un monde de femmes du haut commerce et de la haute banque, un monde orlaniste de femmes srieuses, intelligentes, cultives, mles aux lettres, l'art, tenant le haut bout de l'opinion publique par leurs salons et leurs amis du journalisme. Il trouva l de puissantes protectrices, suprieures la banalit, ardentes et remuantes dans l'amiti, mettant leur activit et leur dvouement d'esprit au service des intimes habitus de leur maison, faisant d'eux, de leur nom, de leur clbrit, de leur carrire, l'intrt, l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite gloire de leur cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes et tout le profit de ces liaisons pures, de ces attachements, de ces adoptions qui finissent par laisser tomber sur la tte d'un peintre le sentimentalisme mu d'une bourgeoise claire, passionnent ses dmarches, ses prires, ses intrigues, tout ce que peut une femme l'poque du Salon pour le lancement d'un succs. En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans quelques salons de la haute aristocratie trangre, o il rencontrait de grands noms avec lesquels il pouvait peser sur le ministre, des femmes au dsir despotique, habitues tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'tait pour Garnotelle une rcration et un dlassement, que ce monde aimant le plaisir, la libert, les artistes. Il s'y sentait entour de la nave admiration des trangers pour un talent de Paris: il tait le peintre, le Franais, l'homme clbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient avec la vivacit de l'ingnuit ravissante des coquetteries russes. On le choyait, on l'enguirlandait. Il tait le cornac des plaisirs, la fte des soires, l'invit annonc et promis. Les socits se le disputaient, se l'arrachaient, avec des jalousies fminines et des querelles gracieuses qui chatouillaient et rjouissaient sa vanit jusqu'au fond. Il tait l comme dans une dlicieuse atmosphre d'enchantement amoureux. On ne le voyait dans ces salons que masqu par une jupe, la tte demi leve derrire un fauteuil de femme, ml aux robes, toujours dans une intimit d'apart, dans une pose d'enfant gt, discret, touffant de petits rires, des demi-paroles, des chuchotements, ce qui bruit tout bas autour d'un secret, d'une confidence, avec de petites mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration, tout un jeu d'adoration d'une paule, d'un bras, d'un pied, qui touchait les femmes comme le platonisme et le soupir d'un amour qui leur aurait fait la cour toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de plaire et de paratre amusant avec un rien de cet esprit que tout peintre ramasse dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il de l'achat d'un de ses tableaux par quelques gros banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais les experts, les familiers, le mdecin mme pour lui, travaillant forcer la main au Million. Appuy sur ces relations et ces protections, persuad que tout ce qu'il pouvait avoir demander au gouvernement serait emport par des exigences de jolies femmes, ou des transactions de femmes influentes, Garnotelle qui, sous sa peau de mondain, avait gard de la finesse et de la malice du paysan, estimait qu'il tait inutile, presque dangereux, de passer pour un ami du gouvernement. Il ne se montrait pas aux soires officielles, boudait les avances, jouant la rserve et la froideur d'un homme appartenant l'Institut et attach ses doctrines. Prs du matre des matres, il avait une humilit parfaite. Avec son nom et sa position, il sollicitait de l'aider dans ses travaux; il s'offrait lui peindre des fonds, des _-plats_, lui couvrir des ciels, des terrains, lui poncer des draperies pour se dvouer et apprendre, disait-il. Il s'informait, comme d'une crmonie sacre, du jour o il y avait exposition chez lui. Et devant le tableau, dont il semblait ne pas oser s'approcher de trop prs, il restait distance respectueuse, plong dans une muette contemplation. Dans ce genre d'admiration accable, crase, la seule laquelle pt encore se prendre la vanit du matre blas sur la pantomime enthousiaste, les spasmes, les lvements d'yeux extatiques, les monosyllabes entrecoups, il avait imagin une invention sublime, et qui avait attach son avenir la protection du grand homme. A une exposition intime, il avait gard devant l'oeuvre un silence morne; puis, rentr chez lui, il avait crit au matre une lettre o il laissait navement chapper son dcouragement, se disait dsespr par cette perfection, cette grandeur, cette puret, qui lui taient l'esprance de jamais rien faire, presque la force de travailler encore; et faisant rpandre par ses amis le bruit de son dcouragement, il avait attendu, clotr dans son atelier, jusqu' ce qu'une lettre du matre relevt son courage avec des loges, l'encouraget vivre et peindre. De plus, Garnotelle tait un des habitus les plus assidus de cette socit de l'_Oignon_, runissant et reliant les anciens prix de Rome avec deux grands dners annuels et quelques petits dners subsidiaires, dans cette espce de franc-maonnerie de la courte-chelle, o l'on se passait les travaux, les commandes, les voix l'Institut, entre la poire et le fromage, entre les pices de vers en l'honneur des gloires acadmiques et des satires contre les autres gloires. Avec la presse, il tait froidement poli. Il ne gtait pas les critiques de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait pas et tenait distance ceux qu'il rencontrait dans les salons avec une poigne de main qui leur tendait seulement le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de rserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart des feuilletons parlaient de son talent. Ainsi adul, respect, protg, appuy, rent par l'argent de ses portraits, rent par l'argent de son atelier, un atelier aristocratique de jeunes et riches trangers payant cent francs par mois, et s'engageant pour six mois; riche et parvenu tous les bonheurs, combl dans ses dsirs et ses ambitions, le Garnotelle du succs, le Garnotelle des chemises brodes et des parfums base de musc, n'ayant plus rien de son pass que ses longs cheveux, qu'il gardait comme une aurole d'artiste, Garnotelle se montrait parfois envelopp d'une vague tristesse. Il paraissait avoir le noble et solennel fond de souffrance d'un homme loign de l'objet de son culte. Il se plaignait demi-mot de n'tre plus l o taient ses regrets et son amour; et de temps en temps, il laissait chapper, avec une voix attendrie et un regard d'aspiration religieuse, une:--Chre Rome, o es-tu?--qui apitoyait autour de lui un public d'imbciles sur cette pauvre me sombre d'exil. XLVI Le talent, l'ambition, l'nergie de Coriolis sortaient de ces contradictions, de la contestation, fouetts et aiguillonns. La bataille autour de ses tableaux, de son nom, de son Orient, ce soulvement de colres soudaines et d'ennemis inconnus lui donnaient la surexcitation de la lutte, le poussaient la volont d'une grande chose, d'une de ces oeuvres qui arrachent au public la pleine reconnaissance d'un homme. On ne le connaissait que par les cts de coloriste pittoresque. Il voulait se rvler avec les puissantes qualits du peintre; montrer la force et la science du dessinateur, amasses en lui par des tudes patientes et acharnes de nature, qui mettaient ses moindres croquis l'accent et la signature de sa personnalit. Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu dans un cadre o il pouvait faire mouvoir la grandeur du corps humain. Le dcor de sa scne tait un _Bain turc_. Sur la pierre moite de l'tuve, sur le granit suant, il plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un nuage, de la mousse de savon blanc jete sur elle par une ngresse presque nue, les reins sangls d'une _foutah_ couleurs vives. La baigneuse, sur son sant, se prsentait de face. Elle tait gracieusement ramasse et rondissante dans la ligne d'un disque: on l'et dite assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains se croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevs qui dessinaient une anse et une couronne. Sa tte, penche, se baissait mollement, avec un chatouillement d'ombre, sur sa gorge remonte. Son torse avait les deux contours charmants et contraires de cette attitude penche: press d'un ct, serr entre le sein et la hanche, il se tendait de l'autre, droulait le dessin de son lgance; et jusqu'au bout des deux jambes de la baigneuse, l'une un peu replie, l'autre longuement allonge, l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation d'un balancement. Derrire ce corps bauch, sorti de la toile avec du pastel, Coriolis avait mass au fond des groupes de femmes qu'on entrevoyait dans une bue de vapeur, dans une arienne perspective d'tuve raye de traits de soleil qui faisaient des barres. Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce tableau. Anatole, qui n'tait pas complimenteur et qui n'avait gure de sympathie pour les sujets orientaux, ne put retenir, devant la toile acheve: --Trs-bien, ton corps de femme... c'est a! Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le compliment qui porte faux, qui loue une qualit qu'ils n'ont pas, ou un coin d'une oeuvre qu'ils sentent n'tre pas le bon de cette oeuvre. Un loge ct avait beau tre sincre et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des colres d'enfant. --C'est a! dit-il en se retournant avec un geste violent.--Ah! tu trouves que c'est a, toi?... a! mais c'est d'un commun!... ce n'est pas plus le corps que je veux... Voil six semaines que je m'chine dessus... Tu as bien fait de me dire que c'tait bien... Allons! je te dis, c'est bte... bte comme une acadmie de parisienne... et tortill... Tiens! Il trane sur les quais une Vnus de Goltzius... qui a des perles aux oreilles, avec des colombes qui volent autour... voil!... Je sentais bien que c'tait mauvais. Mais, attends! Et Coriolis commena effacer sa figure, Anatole essaya de l'arrter, l'injuria, l'appela imbcile et chercheur de petite bte. Coriolis continuait dmolir sa baigneuse en disant: --Aprs cela, c'est le diable, un torse qui vous donne la note... C'est dgotant maintenant... Il n'y a plus un corps Paris... Voyons! voil six mois que nous n'avons pu avoir un modle propre... Une femme qui ait pour un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop canaille... o a se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modles? une espce finie... Rachel a commenc les perdre avec le Conservatoire... Il n'y a plus de modles! a vous donne deux sances... et puis, la troisime, vous rencontrez votre tude, dans un petit coup, coiffe en chien, qui vous dit: Bonjour!... Une femme lance, plus de pose! Et celles qu'on a encore la chance d'attraper, sont-ce des modles? a ne tient pas la pose... a n'a pas de tendons... a ne _crispe_ pas!... a ne _crispe_ pas!... XLVII L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini, dsespr. Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans une lueur, sans une troue de bleu. Une tristesse grise flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est comme le cadavre du jour. Une froide lumire, qu'on dirait filtre travers de vieux rideaux de tulle, met sa clart jaune et sale sur les choses et les formes indcises. Les couleurs s'endorment comme dans l'ombre du pass et le voile du fan. Dans l'atelier, un mlancolique effacement te le rayon la toile, promne entre les grands murs, une sorte d'ennui glac, polaire, glisse du pltre qui perd ses lignes la palette qui perd ses tons, et finit par remplacer, dans la main du peintre, les pinceaux par la pipe. Ces jours-l, on voyait Vermillon des attitudes paresseuses, engourdies, inquites et souffrantes. Travaill par le malaise de ce vilain temps, ayant comme le froid de la neige au fond de lui, il se postait prs du pole, et passait des demi-heures, immobile, en quilibre sur son derrire, et se chauffant ses deux pattes dans ses deux mains. Toute son attention paraissait concentre sur le rouge du pole. La demi-heure passe, il tournait sa tte sur son paule, regardait de ct, avec mfiance, cette plaque de faux jour blanchissant dans le cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse, poussait un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et ne le reconnaissant pas, il paraissait y chercher une seconde le souvenir de quelque chose de disparu. Puis il revenait la chaleur du pole, et s'enfonait dans une espce de nostalgie profonde et de mditation concentre, avec un air confondu, cette espce de peur de voir le soleil mort, qu'ont observe les naturalistes chez les singes en hiver. Tout ct, Anatole faisait comme le singe, se chauffait les pieds, en se pelotonnant prs du pole, se regardait fumer, entre deux cigarettes essayait de taquiner la plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon, grave et proccup, repoussait ses agaceries. Pour Coriolis, aprs quelques essais de travail lche, quelque coups de brosse, il prenait dans une crdence une poigne d'albums aux couvertures barioles, gaufres, pointilles ou piques d'or, broches d'un fil de soie, et jetant cela par terre, s'tendant dessus, couch sur le ventre, dress sur les deux coudes, les deux mains dans les cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages pareilles des palettes d'ivoire charges des couleurs de l'Orient, taches et diapres, tincelantes de pourpre, d'outremer, de vert d'meraude. Et un jour de pays ferique, un jour sans ombre et qui n'tait que lumire, se levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son regard entrait dans la profondeur de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or la silhouette des tres et des campagnes; il se perdait dans cet azur o se noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet mail bleu sertissant les fleurs de neige des pchers et des amandiers, dans ces grands couchers de soleil cramoisis et d'o partent les rayons d'une roue de sang, dans la splendeur de ces astres corns par le vol des grues voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord de ces mers limpides comme le ciel, balanant des danses sur des radeaux de buveurs de th; il les oubliait dans ces champs aux rochers de lapis, dans ce verdoiement de plantes aux pieds mouills, prs de ces bambous, de ces haies efflorescentes qui font un mur avec de grands bouquets. Devant lui, se droulait ce pays des maisons rouges, aux murs de paravent, aux chambres peintes, l'art de nature si naf et si vif, aux intrieurs miroitants, clabousss, amuss de tous les reflets que font les vernis des bois, l'mail des porcelaines, les ors des laques, le fauve luisant des bronzes tonkin. Et tout coup, dans ce qu'il regardait, une page fleurissante semblait un herbier du mois de mai, une poigne du printemps, toute frache arrache, aquarelle dans le bourgeonnement et la jeune tendresse de sa couleur. C'taient des zigzags de branches, ou bien des gouttes de couleur pleurant en larmes sur le papier, ou des pluies de caractres jouant et descendant comme des essaims d'insectes dans l'arc-en-ciel du dessin nu. et l, des rivages montraient des plages blouissantes de blancheur et fourmillantes de crabes; une porte jaune, un treillage de bambou, des palissades de clochettes bleues laissaient deviner le jardin d'une maison de th; des caprices de paysages jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un volcan sacr; toutes les fantaisies de la terre, de la vgtation, de l'architecture, de la roche dchiraient l'horizon de leur pittoresque. Du fond des bonzeries partaient et s'vasaient des rayons, des clairs, des gloires jaunes palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinits apparaissaient, la tte nimbe de la branche d'un saule, et le corps vanoui dans la tombe des rameaux. Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient des femmes, les unes dvidant de la soie cerise, les autres peignant des ventails; des femmes buvant petites gorges dans des tasses de laque rouge; des femmes interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant en barques sur des fleuves, nonchalamment penches sur la posie et la fugitivit de l'eau. Elles avaient des robes blouissantes et douces, dont les couleurs semblaient mourir en bas, des robes glauques cailles, o flottait comme l'ombre d'un monstre noy, des robes brodes de pivoines et de griffons, des robes de plumes, de soie, de fleurs et d'oiseaux, des robes tranges, qui s'ouvraient et s'talaient au dos, en ailes de papillon, tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant de la chimrique fantaisie d'un dessin hraldique. Des antennes d'caille piques dans les cheveux, ces femmes montraient leur visage ple aux paupires fardes, leurs yeux relevs au coin comme un sourire; et accoudes sur des balcons, le menton sur le revers de la main, muettes, rveuses, de la rverie sournoise d'un Debureau dans une pantomime, elles semblaient ronger leur vie, en mordillant un bout de leur vtement. Et d'autres albums faisaient voir Coriolis une volire pleine de bouquets, des oiseaux d'or becquetant des fruits de carmin,--quand tombait, dans ces visions du Japon, la lumire de la ralit, le soleil des hivers de Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier. XLVIII --La Bastille! l'Odon! Montmartre! Saint-Laurent! les correspondances!... Personne n'a de correspondance? --Tiens! tu fais trs-bien la charge,--dit Anatole, tonn d'entendre faire une imitation au grave Coriolis. --... Et l'omnibus repart... Une suite de malechances ce soir-l... Un mauvais dner chez Garnotelle... de la pluie, pas de voitures, et l'omnibus!... C'est peut-tre l'habitude qui me manque... mais je trouve a mortel, l'omnibus... cette mcanique qui fait semblant d'aller et qui s'arrte toujours! On voit les gens sur le trottoir qui vont plus vite que la voiture... Et puis rien que l'odeur!... a sent toujours le chat mouill, un omnibus!... Enfin, je m'embtais... J'avais fini d'peler les annonces qu'on a sur la tte, la bougie de l'toile, la benzine Collas... Je regardais stupidement des maisons, des rues, de grandes machines d'ombre, des choses claires, des becs de gaz, des vitrines, un petit soulier rose de femme dans une montre, sur une tagre de glace, des btises, rien du tout, ce qui passait... J'en tais arriv suivre mcaniquement, sur les volets des boutiques fermes, l'ombre des gens de l'omnibus qui recommence ternellement... une srie de silhouettes... Pas un bonhomme curieux... tous, des ttes de gens qui vont en omnibus... Des femmes... des femmes sans sexe, des femmes paquet... Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il n'y avait plus qu'une place au fond... Zing! une voyageuse... complet! J'avais en face de moi un monsieur avec des lunettes qui s'obstinait vouloir lire un journal... Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes... a me fit tourner les yeux sur la femme qui venait de monter... Elle regardait les chevaux par-dessous la lanterne, le front presque contre la glace de la voiture... une pose de petite fille... l'air d'une femme un peu gne dans un endroit rempli d'hommes... Voil tout... Je regardai autre chose... As-tu remarqu, toi, comme les femmes paraissent mystrieusement jolies en voiture, le soir?... De l'ombre, du fantme, du domino, je ne sais pas quoi, elles ont de tout cela... un air voil, un empaquetage voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et qu'on ne voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, avec ces lumires qui leur battent sur les traits, tous ces demi-reflets qui leur flottent sous le chapeau, ces grandes touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur jupe mme remuante d'ombres...--La Madeleine! le boulevard! la Bastille! Pas de correspondance!...--Tiens! elle tait comme a... tourne, regardant, un peu baisse... La lueur de la lanterne lui donnait sur le front... c'tait comme un brillant d'ivoire... et mettait une vraie poussire de lumire la racine de ses cheveux, des cheveux floches comme dans du soleil... trois touches de clart sur la ligne du nez, sur un bout de la pommette, sur la pointe du menton, et tout le reste, de l'ombre... Tu vois cela?... Trs-charmante cette femme... et c'est drle, pas Parisienne... Des manches courtes, pas de gants, pas de manchettes, la peau des bras... une toilette, on n'y voyait rien dans sa toilette... et je m'y connais... une tenue de grisette et de bourgeoise, avec quelque chose dans toute la personne de droutant, qui n'tait pas de l'une et qui n'tait pas de l'autre...--Auteuil! Bercy! Charenton! le Trne! Palais-Royal! Vaugirard! n 17! n 18! n 19!...--Ici, une clipse... elle a tourn le dos la lanterne... sa figure en face de moi est une ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurit... plus rien, qu'un coup de lumire sur un coin de sa tempe et sur un bout de son oreille o pend un petit bouton de diamant qui jette un feu de diable... L'omnibus va toujours son train... Le Carrousel, le quai, la Seine, un pont o il y a sur le parapet des pltres de savoyard... puis des rues noires o l'on aperoit des blanchisseuses qui repassent la chandelle... Je ne la vois plus que par clairs... toujours sa pose... son oreille et le petit diamant... Et puis tout coup, au bout de cette vilaine rue du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur... Mon cher, elle a pass devant moi avec une marche, des gestes de statue, paroles d'honneur... Et ce n'est pas facile d'avoir du style, une femme, en omnibus... Je ne l'ai un peu vue qu' ce moment-l... elle m'a paru avoir un type, un type... Elle est entre dans un sale magasin o il y a en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqu. --Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors? --Ah! le numro, je n'en sais rien. --Un magasin de vieux neuf, enfin!... Brune et des yeux bleus bizarres, ta femme, n'est-ce pas?... --Je crois... --Oh! elle est bonne! C'est la Salomon... --Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me semble, je me souviens, dans le temps, qui nous apportait de la parfumerie... --a, c'est la mre... qui a fait des enfants, des bottes... tous qui posent... la mre au magasin, la brocante... Elle, c'est la fille, c'est sa dernire... une dix-huitaine d'annes... Ton affaire, au fait... Serin que je suis! je n'y avais pas pens... Manette... Manette Salomon... --Si tu lui crivais de ma part, de venir, hein? de venir lundi, tiens... Je verrai si elle me va... --Parfaitement... Ah! plus de papier... Voil la lettre de mort de Paillardin... Je prends la page blanche... Oui c'est au 27 ou au 29... La mre lui remettra... Je crois qu'elle ne demeure plus avec elle... XLIX Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit le lendemain et les autres jours de la semaine: elle ne parut pas, n'crivit pas, ne fit rien dire. Coriolis se dcida chercher un autre modle. Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce qui se prsentait son atelier, les poseuses d'occasion et de misre, jusqu' une pauvre femme qui monta sur la table en costume d've, avec son chapeau, son voile et un oiseau de paradis sur la tte. Aucun de ces galbes de femme n'avait le caractre de lignes qu'il cherchait; et, dcourag, s'en remettant au temps, quelque heureuse rencontre pour trouver l'inspiration de nature qu'il voulait, il lcha sa figure principale et se mit retravailler le reste de son tableau. Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, avec une soire vide devant eux, Anatole tomba en arrt devant l'affiche d'un grand bal la salle Barthlemy. --Tiens!--dit-il,--c'est le Carnaval des juifs... si nous y allions? Ils entrrent rue du Chteau-d'Eau dans la salle o la fte de la _Pourime_,--le vieil anniversaire de la chute d'Aman et de la dlivrance des Juifs par Esther,--tait clbre par un bal public. Quelques pauvres costumes, les oripeaux du dcrochez-moi a, de vieilles vestes de dbardeur couleur de raisin de Corinthe us, sautaient au milieu des paletots et des redingotes. La famille et l'honntet apparaissaient et l par places, sur les cts de la danse, dans des coins o s'levaient comme un mchonnement de mauvais allemand, un patois demi-franais sonnant de consonnes tudesques, dans les files de vieilles femmes branlant de la tte la mesure de la musique, les mains poses plat sur les genoux avec la rigidit de statues d'gypte, dans des groupes d'enfants parsems sur le gradin de la banquette, souriant et dansant des yeux, en remuant demi les bras. C'tait un bal qui ressemblait, au premier aspect, tous les autres bals parisiens, o le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux ou trois tours, Coriolis commena y dmler un caractre. Cette foule, pareille de surface et d'ensemble toutes les foules, ces hommes, ces femmes sans particularit frappante, habills des costumes, des airs de Paris, et tout Parisiens d'apparence, laissrent voir bientt son oeil de peintre et d'ethnographe le type effac, mais encore visible, les traits d'origine, la fatalit de signes o survit la race. Il remarqua des visages brouills, sur lesquels se mlait la coupe fire de profil des peuples de dsert des humilits louches de commerces douteux de grande ville, des teints plombs tout la fois par un ancien soleil et par une rverbration de vieil argent, des jeunes gens aux cheveux laineux, la tte de blier, des figures cheveux papillots, gros diamant faux sur la chemise, talant ce luxe de velours gras qu'aiment les marchands de choses suspectes, les petits yeux allums de la fivre du lucre, et des sourires d'Arabes dans des barbes de crin. Il reconnut, sous les capuchons et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au plein air du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars. C'taient des blondes d'Alsace, la blondeur dore du bl mr, des chevelures noires et crpes, des nez busqus, des ovales fuyant dans des pleurs ambres de joue et de cou o se dtachait la coquille rose de l'oreille, des coins de lvres ombres de poil follet, des bouches pousses en avant comme par un souffle: des paules dcolletes avaient une ombre de duvet dans le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux tout rapprochs du nez et tout cerns de bistre, ces yeux allums comme de femmes poudres, ces yeux vifs de bte aux cils sans douceur, laissant nu le noir d'un regard tonn, parfois vague. --Tiens! la Manette...--fit tout coup Anatole, et il montra Coriolis une femme qui regardait de la galerie d'en haut danser dans la salle. Coriolis aperut un bras envelopp dans un chle dnou, un coude appuy sur la balustrade, une main soutenant une tte, un bout de profil, un ruban feu nouant des cheveux pris dans une rsille perles d'acier. Immobile, Manette laissait le bal venir ses yeux, avec un air de contentement paresseux et de distraction indiffrente. --Eh bien!--dit Coriolis Anatole--monte lui demander pourquoi elle n'est pas venue. Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques instants. --Mon cher, elle est furieuse... Il parat que notre lettre n'tait pas signe... Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux chiens qu'on crit sans mettre son nom... Et puis, elle s'est encore vexe que nous ne lui ayons pas fait l'honneur d'une feuille de papier lettre toute neuve... Je lui ai tout dit pour la radoucir... Enfin, si tu y tiens, montons l-haut... Tu n'as qu' lui faire des excuses... Mets a sur moi, dis que c'est moi, appelle-moi pignouf... tout ce que tu voudras!... Au fond, je crois qu'elle a envie de venir... Il n'y a que sa dignit... tu comprends? La dignit de mademoiselle!... A la fin, elle m'a demand si c'tait bien de toi que les journaux avaient parl...--Et comme ils montaient le petit escalier qui allait la galerie:--Ah! tu vas en voir, par exemple, deux sibylles avec elle... de vrais enfants de Mose et de Polichinelle! Manette tait assise une table o posaient trois verres de bire moiti vids, ct de deux vieilles femmes. L'une, les yeux troubles et louches, le visage rempli et gn par un nez norme et crochu, avait l'air d'une terrible caricature encadre dans la ruche noire d'un immense bonnet nou sous son menton de galoche; un fichu de soie, aux ramages de madras, d'un jaune d'oeillet d'Inde, croisait sur son cou dcharn. Les yeux, la bouche, les narines remplis du noir qu'ont les ttes dessches, la figure charbonne comme par le poilu horrible d'une singesse, l'autre portait, rejet en arrire sur des cheveux de ngresse, un chapeau blanc de marchande la toilette, orn d'une rose blanche; et des effils de poils de chvre pendaient des paulettes de sa robe. Anatole fit la prsentation, et s'attabla avec son ami la table des trois femmes qui se serrrent pour leur faire place. Coriolis parla Manette, s'excusa. Manette le laissa parler sans l'interrompre, sans paratre l'entendre; puis quand il eut fini, tournant vers lui un de ces regards grande dame qu'ont tous les yeux de femme quand ils le veulent, elle le toisa du bout des bottes jusqu' la racine des cheveux, dtourna la tte, et, aprs un silence, elle se dcida lui dire qu'elle voulait bien, et qu'elle viendrait prendre la pose le lundi suivant. Et presque aussitt, tirant de sa ceinture sa petite montre pendue la chane d'or qui battait sur sa robe de soie noire, elle se leva, salua Coriolis, et disparut suivie de ses deux monstres gardiens. L Le lundi, Manette fut exacte. Aprs quelques mots, elle commena se dshabiller lentement, rangeant avec ordre sur le divan les vtements qu'elle quittait. Puis elle monta sur la table modle avec sa chemise remonte contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses dents le festonnage d'en haut, dans le mouvement ramass, pudique, d'une femme honnte qui change de linge. Car, malgr leur mtier et leur habitude, ces femmes ont de ces hontes. La crature bientt publique qui va se livrer toute aux regards des hommes, a les rougeurs de l'instinct, tant que son talon ne mord pas le pidestal de bois qui fait de la femme, ds qu'elle s'y dresse, une statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est plus rien qu'une forme. Jusque-l, jusqu' ce moment o la chemise tombe fait lever de la nudit absolue de la femme la puret rigide d'un marbre, il reste toujours un peu de pudicit dans le modle. Le dshabill, le glissement de ses vtements sur elle, l'ide des morceaux de sa peau devenant nus un un, la curiosit de ces yeux d'hommes qui l'attendent, l'atelier o n'est pas encore descendue la svrit de l'tude, tout donne la poseuse une vague et involontaire timidit fminine qui la fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses poses. Puis, la sance finie, la femme revient encore, et se retrouve mesure qu'elle se rhabille. On dirait qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise. Et celle-l qui donnait tous, il n'y a qu'un instant, toute la vue de sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie pas attacher sa jarretire. C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus femme, et que pour elle les hommes ne sont plus des hommes. La reprsentation de sa personne la laisse sans gne et sans honte. Elle se voit regarde par des yeux d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette, l'bauchoir, nue pour l'art de cette nudit presque sacre qui fait taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus intimes secrets de sa chair, c'est la contemplation sereine et dsintresse, c'est l'attention passionne et absorbe du peintre, du dessinateur, du sculpteur, devant ce morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent tre pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en elle, la vie de la ligne qui fait rver le dessin. De l aussi, chez les modles, ces rpugnances, cette dfense contre la curiosit des amis, des connaissances venant visiter un peintre, ces peurs, ces alarmes devant tous les gens qui ne sont pas du mtier, ce trouble sous ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour regarder, et qui font que tout coup, au milieu d'une sance, un corps de femme s'aperoit qu'il est nu et se trouve tout dshabill.--Un jour, dans l'atelier de M. Ingres, une femme posait devant trente lves, trente paires d'yeux; tout coup, on la vit se prcipiter de la table modle, effare, frissonnante, honteuse de toute la peau, et courant ses vtements se couvrir bien vite tant bien que mal du premier qu'elle trouva: qu'avait-elle vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin, par la baie au-dessus de sa tte. Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. Soudain, elle laissa tomber de ses dents desserres la fine toile qui glissa le long de son corps, fila de ses reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba sur ses pieds comme une cume. Elle repoussa cela d'un petit coup de pied, le chassa par derrire ainsi qu'une queue de robe; puis, aprs avoir abaiss sur elle-mme un regard d'un moment, un regard o il y avait de l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux bras au-dessus de sa tte, portant son corps sur une hanche, elle apparut Coriolis dans la pose de ce marbre du Louvre qu'on appelle le _Gnie du repos ternel_. La Nature est une grande artiste ingale. Il y a des milliers, des millions de corps qu'elle semble peine dgrossir, qu'elle jette la vie demi faonns, et qui paraissent porter la marque de la vulgarit, de la hte, de la ngligence d'une cration productive et d'une fabrication banale. De la pte humaine, on dirait qu'elle tire, comme un ouvrier cras de travail, des peuples de laideur, des multitudes de vivants bauchs, manqus, des espces d'images la grosse de l'homme et de la femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute cette pacotille d'humanit, elle choisit un tre au hasard, comme pour empcher de mourir l'exemple du Beau. Elle prend un corps qu'elle polit et finit avec amour, avec orgueil. Et c'est alors un vritable et divin tre d'art qui sort des mains artistes de la Nature. Le corps de Manette tait un de ces corps-l: dans l'atelier, sa nudit avait mis tout coup le rayonnement d'un chef-d'oeuvre. Sa main droite, pose sur sa tte demi tourne et un peu penche, retombait en grappe sur ses cheveux; sa main gauche, replie sur son bras droit, un peu au-dessus du poignet, laissait glisser contre lui trois de ses doigts flchis. Une de ses jambes, croise par devant, ne posait que sur le bout d'un pied demi lev, le talon en l'air; l'autre jambe, droite et le pied plat, portait l'quilibre de toute l'attitude. Ainsi dresse et appuye sur elle-mme, elle montrait ces belles lignes tires et remontantes de la femme qui se couronne de ses bras. Et l'on et cru voir de la lumire la caresser de la tte aux pieds: l'invisible vibration de la vie des contours semblait faire frmir tout le dessin de la femme, rpandre, tout autour d'elle, un peu du bord et du jour de son corps. Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et si pleines, une pareille lgance lance et serpentine, une si fine dlicatesse de race gardant aux attaches de la femme, ses poignets, ses chevilles, la fragilit et la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il s'oublia s'blouir de cette femme, de cette chair, une chair de brune, mate et absorbant la clart, blanche de cette chaude blancheur du Midi qui efface les blancheurs nacres de l'Occident, une de ces chairs de soleil, dont la lumire meurt dans des demi-teintes de rose th et des ombres d'ambre. Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et si fine, ces passages de ton si doux, si varis, si nuancs, que tant de peintres expriment et croient idaliser avec un rose banal et plat; ils embrassaient ces fugitives transparences, ces tendresses et ces tideurs de couleurs qui ne sont plus qu' peine des couleurs, ces imperceptibles apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, ombrant d'une adorable pleur les diaphanits laiteuses de la chair, tout ce dlicieux je ne sais quoi de l'piderme de la femme, qu'on dirait fait avec le dessous de l'aile des colombes, l'intrieur des roses blanches, la glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, l'artiste tudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, qui, levs, blanchissaient sur ces cheveux bruns, ces bras au bas desquels la lumire, entrant dans l'ombre de l'aisselle, montrait des fils d'or frisant dans du jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et azure de veinules; puis cette gorge plus rose que la gorge des blondes, et o le bout du sein tait de la nuance naissante de l'hortensia. Il suivait l'indication presque tremble des ctes, la ligne peine close d'un torse de jeune fille, encore contenu et comprim dans sa grce, demi mr, serr dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un bouton. Une taille demi panouie, libre, roulante, heureuse, comme la taille des femmes qui n'ont jamais port de corset, lui montrait cette jolie indication molle et sans coupure, la ceinture naturelle marque d'un sinus d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. De cette taille, son regard allait au douillet modelage, aux inflexions, aux mplats, la rondeur enveloppe, la douce et voluptueuse ondulation d'un ventre de vierge, d'un ventre innocent, presque enfantin, sculpt dans sa mollesse et dlicatement dessin dans le _flou_ de sa chair: une petite lumire, demi coule au bord du nombril, semblait une goutte de rose glissant dans l'ombre et le coeur d'une fleur. Il allait ce bas du ventre, o il y avait de la convexit d'une coquille et du rentrant d'une vague, l'arc des hanches, ces cuisses charnues, caresses, sur le doux grain de leur peau, de blancheurs tranquilles et de lueurs dormantes, ces genoux moelleux, dlicats et noys, cachant si coquettement sous leurs demi-fossettes l'agrafe des muscles et le noeud des os, ces jambes polies et lustres, qui semblaient garder chez Manette, comme chez certaines femmes, le luisant d'un bas de soie, ce fuseau de la cheville, ces malloles de petite fille, o s'attachait un tout petit pied, maigre et long, l'orteil en avant, les doigts un peu ross au bout... Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, Manette la fin prouva une sorte d'embarras. Laissant retomber ses bras et dcroisant ses jambes, elle parut demander Coriolis de lui indiquer la pose. --Nom d'un petit bonhomme!--s'cria Anatole dans un lan d'admiration, et mettant sur ses genoux un carton, il commena tailler un fusain. --Tu vas faire une tude, _toi?_--lui dit Coriolis avec un toi assez durement accentu. --Un peu... Je ne t'ai pas dit... un fabricant de papier cigarettes... Il m'a demand une Renomme grandeur nature... Quatre cents balles! s'il vous plat. Coriolis, sans rpondre, alla Manette, la mit dans la pose de sa baigneuse, revint sa place et se mit travailler. De temps en temps, il s'arrtait, tirait et froissait sa moustache, regardait de ct Anatole, auquel il finit par dire: --Tu es assommant avec ton tic!... Tu ne sais pas comme c'est nerveux... Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois qu'il peignait ou dessinait, de se mordiller perptuellement un bout de la langue qu'il avanait un coin de la bouche, comme la langue d'un chien de chasse. --Je vais te tourner le dos, voil tout... --Non, tiens, laisse-moi... va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui... je ne sais ce que j'ai... j'ai besoin d'tre seul pour faire quelque chose... Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se promener pendant la sance de Manette: il avait pris son parti de faire sa Renomme de chic. LI --Qu'est-ce que tu as fait hier?--disait un matin la fin du djeuner Coriolis Anatole. --Hier, j'ai t au Pre-Lachaise. --Et aujourd'hui? --Ma foi, je pourrais bien y retourner... je trouve a trs-amusant comme promenade... --a ne te fait pas penser la mort? --Oh! celle des autres... pas la mienne...--fit Anatole avec un mot dans lequel il tait tout entier. Il y eut un silence. Les ides de Coriolis semblrent se perdre dans la fume de sa pipe; puis il lui chappa, comme s'il pensait tout haut: --Un drle d'tre! En voil pas mal que je vois... Je n'en ai pas encore vu une comme a... Et se tournant vers Anatole: --Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu' ce qu'elle soit tombe dans votre pose... Et une fois qu'elle y est, c'est superbe!... on bcherait deux heures, qu'elle ne bougerait pas... C'est qu'elle a l'air de porter un intrt ce que vous faites... Oh! mon cher, c'est tonnant... Tu sais, a se voit quand a ne va pas... Il y a des riens... un mouvement de lvres, un geste... On est nerveux... il vous passe des inquitudes dans le corps... Enfin, a se voit... Eh bien! cette mtine-l, quand elle voyait que a ne marchait pas, elle avait l'air aussi ennuy que ma peinture... Et puis quand j'ai commenc m'chauffer, quand a s'est mis venir, voil qu'elle a eu un air content! Il me semblait qu'elle s'panouissait... Tiens! je vais te dire quelque chose de stupide: on aurait dit que sa peau tait heureuse!... Vrai! je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me semblait qu'elle tait chatouille l o je donnais un coup de pinceau... Une btise, je te dis... quelque chose de bizarre comme le magntisme, le courant de caresse d'un portrait une figure... Et puis, chaque repos, si tu avais vu sa comdie!... Tiens, comme a... son jupon demi pass, la chemise serre deux mains sur sa poitrine, en tas, comme un mouchoir de poche... elle venait regarder avec une petite moue, en se penchant... Elle ne disait rien... elle se regardait... une femme qui se voit dans une glace, absolument... Et quand c'tait fini, elle s'en allait avec un mouvement d'paules content... Elle venait toujours les pieds dans ses petits souliers, sans mettre les quartiers... C'est trs-gentil les femmes qui boitent, qui clochent, comme a... Une drle de femme tout de mme!... Quand je la fais djeuner, elle me parle tout le temps des tableaux o elle est, de ce qu'elle a pos... Oh! d'abord, elle n'aurait donn qu'une sance, il y aurait eu dix autres femmes aprs elle, a ne fait rien, c'est elle, et pas les autres... L-dessus, il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait! Elle est d'une jalousie sur ces questions-l... et reinteuse! Je t'assure que c'est amusant de l'entendre abmer ses petites camarades... Elle en fait des portraits! Jusqu' des noms de muscles qu'elle a retenus pour les chigner!... c'est trs-malin a... Oh! une vraie vanit... C'en est comique... D'abord, c'est toujours elle qui a trouv le mouvement... Elle est persuade que c'est son corps qui fait les tableaux... Il y a des femmes qui se voient une immortalit n'importe o, dans le ciel, dans le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un... elle, c'est sur la toile! pas d'autre ide que a... L'autre jour, sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un dessin de draperie... Je l'arrange sur elle... je la vois qui fait une tte... une tte! Figure-toi une reine qu'on insulte!... Moi, je ne comprenais pas d'abord... Et puis c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de me dire: Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin, moi? Vous n'avez droit qu' ma nudit pour vos cinq francs... Et avec cela elle posait si mal, et une figure si maussade... j'ai t oblig d'y renoncer... Il faudra que j'en prenne une autre pour les draperies... Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour a, qu'elle n'avait pas os me le dire... Et si tu savais de quel ton elle m'a dit: _pour a_!... Elle trouvait que je lui avais manqu, positivement... J'tais pour elle un homme qui ferait un porte-manteau de la Vnus de Milo! LII Ce jour-l, Coriolis avait dit Anatole de ne pas l'attendre. Il devait dner dehors et ne rentrer que fort tard, s'il rentrait. Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soire au caf de Fleurus. Le caf de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin du jardin du Luxembourg, tait alors une espce de cercle artistique fond par Franais, Achard, Nazon, Schulzenberger, Lambert, et quelques autres paysagistes, auxquels s'taient joints des peintres de genre et d'histoire, Toulmouche, Hamon, Grme. Dans la salle, dcore de peintures par les habitus et orne d'une figure de la grande Victoire entoure de l'allgorie de ses amours, un dner des vendredis s'tait organis sous le nom de _Dner des grands hommes_. Le dner, restreint d'abord un petit nombre de peintres, puis ouvert des mdecins, des internes d'hpitaux, avait bientt t gay par la surprise d'une loterie, tire chaque dessert, et imposant au gagnant l'obligation de fournir un lot pour le dner suivant. De l, une succession de lots d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins et de pots de chambre oeil, de bronzes et de clysopompes, de tableaux et de bonnets grecs, une tombola de souvenirs et mystifications qui faisaient clater chaque fois de gros rires. Peu peu la table s'agrandissait: elle arrivait compter une cinquantaine de convives, lors du retour de la colonie pompienne, aprs la fermeture de la _Bote th_, cet essai de phalanstre d'art, sur les terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs, licenci, dispers par le mariage, l'envole des uns et des autres. Ce dner, l'habitude de chaque soir, avait fait du caf une sorte de club gai, spirituel, o la cordialit se respirait dans une runion de camarades et de gens de talent. Anatole y venait souvent; Coriolis y apparaissait quelquefois. --Imaginez-vous--disait un des habitus--imaginez-vous!... il m'est tomb une fois un bourgeois qui m'a dit: Monsieur, je voudrais tre peint sous l'inspiration du Dieu...--Comment, sous l'inspiration du Dieu?--Oui... aprs avoir entendu Rubini... J'aime beaucoup la musique... Pourriez-vous rendre cela?... Vous croyez que c'est tout? Quand je l'ai eu peint, sous l'inspiration du Dieu, il m'a amen son tailleur... Oui, il m'a amen Staub, pour vrifier sur son portrait la piqre de son gilet!... Non, on ne saura jamais combien ils sont btes les bourgeois! Aprs cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait son anecdote, son mot, son trait; et chaque nouveau rcit tait salu par des hourras, des rises, des grognements, des rires enrags, une sauvagerie de joie qui avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On et cru entendre toutes les haines instinctives de l'art, tous les mpris, toutes les rancunes, toutes les rvoltes de sang et de race du peuple des ateliers, toutes ses antipathies foncires et nationales se lever dans un _tolle_ furieux contre ce monstre comique, le bourgeois, tomb dans cette Fosse aux artistes qui se dchiraient ses ridicules!--Et toujours revenait le refrain:--Non, non, ils sont trop btes, les bourgeois! --Tiens!--fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui laissait voir un air mal dissimul de mauvaise humeur. --C'est toi?--lui dit-il.--Qu'est-ce que tu prends? --Rien... Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une mesure de colre sur le marbre de la table, ct d'Anatole. --Qu'est-ce que tu as?--lui demanda Anatole au bout de quelques instants. --Ce que j'ai?... J'tais avec une femme la porte Saint-Martin... Elle m'a quitt dix heures... pour tre rentre dix heures et demie... parce qu'elle tient la considration de son portier! Comprends-tu? Voil! --Elle est drle!... Qui a donc?--fit Anatole. Coriolis ne rpondit pas, et se lanant dans une discussion engage la table ct, il tonna le caf par une dfense passionne de la _momie_, des clats de voix terribles, une argumentation agressive et violente, un accent de contradiction vibrant, agaant, blessant. Il abma le _bitume_ comme un ennemi personnel, comme quelqu'un sur lequel il aurait voulu se venger; et il laissa son dfenseur, l'inoffensif et placide Buchelet, tourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris Coriolis, d'o venait cette subite animosit, cassante et fivreuse, monte tout coup dans la parole de son contradicteur. LIII Quelques semaines aprs cette scne, Coriolis et Anatole, revenant de chez le marchand de couleurs Desforges, et surpris, dans le Palais-Royal, par une onde de printemps, se promenaient sous les galeries, en attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux tours; puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se mit regarder devant lui, d'un air distrait et absorb. La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, pntrante, fcondante. L'air, ray d'eau, avait une lavure de ce bleu violet avec lequel la peinture imite la transparence du gros verre. Dans ce jour de neutre alteinte liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de lumire blanche, et le blanc qui habillait des enfants avait la douceur diffuse d'un rayonnement. La soie des parapluies tournant dans les mains jetait et l un clair. Le premier sourire vif du vert commenait sur les branches noires des arbres, o l'on croyait voir, comme des coups de pinceau, des touches printanires semant des frottis lgers de cendre verte. Et dans le fond, le jardin, les passants, le bronze rouill de la Chasseresse, la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient, s'estompant dans un lointain mouill, trempant dans un brouillard de cristal, avec des apparences molles d'images noyes. Anatole, qui commenait s'ennuyer de voir son compagnon plant l et ne bougeant pas, essaya de jeter quelques mots dans sa contemplation: Coriolis ne parut pas l'entendre. Anatole, la fin, le prenant par le bras, l'entrana vers une voiture d'o descendait du monde, un passage de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, et laissa encore tomber dans le silence les paroles d'Anatole. --Ah ! mon cher,--lui dit au bout de quelque temps Anatole impatient,--sais-tu que tu me fais l'effet d'un homme qu'on met dedans? --Moi?--dit Coriolis. --Toi-mme... avec cette petite... Mais Buchelet lui a plu la quatrime sance! Buchelet! juge! --Il n'y a pas que Buchelet,--fit Coriolis. --Ah!--fit Anatole en le regardant. Alors quoi? --Alors... alors...--dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrtant avec l'effort d'un homme habitu garder ses penses, refouler ses motions, se renfoncer le coeur dans la poitrine,--alors... tiens, laisse-moi tranquille, hein, veux-tu? et parlons d'autre chose. Ainsi qu'il venait de le dire Anatole, Coriolis avait t aussi vite et aussi facilement heureux que le petit Buchelet. Mais ce caprice, qu'il croyait user en le satisfaisant, s'tait enflamm, une fois satisfait. Il s'tait chang en une sorte d'apptit ardent, irrit, passionn, de cette femme; et ds le lendemain, Coriolis se sentait devenir jaloux de ce modle, du pass et du prsent de ce corps public qui s'offrait l'art, et sur lequel il voyait en ne voulant pas les voir, les yeux des autres. Des colres auxquelles ses amis ne comprenaient rien, l'animaient contre ceux qui avaient fait poser cette femme avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux avec une injustice rancunire, comme des gens qui, en lui prenant d'avance pour leurs figures un peu de la beaut de cette femme, l'avaient tromp dans leurs tableaux. Pour l'enlever aux autres, il avait pens la prendre tous les jours, la tenir dans son atelier, sans en avoir besoin, et, en travaillant peine d'aprs elle: il lui payait des sances o il ne donnait que quelques coups de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'tait vite aperue de ce jeu o elle trouvait une sorte d'humiliation; elle avait invent des prtextes, manqu des rendez-vous de Coriolis, pour aller chez d'autres artistes qu'elle voyait travailler vraiment et s'inspirer d'aprs elle. Et c'est alors qu'avait commenc pour Coriolis ce supplice dont le monde des ateliers a plus d'une fois pu tudier le tourment, ce supplice d'un homme tenant une femme possde par les regards du premier venu. --Oui, voil,--fit Coriolis, quand il fut arriv, dans le roulement de la voiture, au bout de toutes ses penses, et comme s'il les avait confies Anatole,--voil...--et il se retourna nerveusement vers lui sur le coussin du fiacre.--Un mari qui voudrait empcher sa femme de se dcolleter pour aller dans le monde, eh bien! a lui serait encore plus facile qu' moi d'empcher Manette d'ter sa chemise pour se faire voir... LIV Coriolis aurait voulu avoir Manette toute lui, la faire habiter avec lui. Elle avait rsist ses prires, ses promesses. Devant les propositions qu'il lui avait faites, le bonheur de femme qu'il lui avait offert, un large entretien, une vie choye, la haute main sur l'intrieur, le gouvernement de son mnage de garon, il avait t tonn de la trouver si peu tente. Elle resterait sa matresse tant qu'il voudrait; mais elle tenait ne pas quitter son petit chez elle, le petit chez elle qu'elle s'tait arrang avec l'argent de son travail. En tout, elle avait l'ide de s'appartenir, de garder son coin de libert. Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indpendance, le droit de pouvoir faire tout ce qui plat, la permission mme des choses dont on n'a pas envie. C'tait une de ces petites natures ombrageuses qui gardent un caractre de jolie sauvagerie ttue, et ne veulent point de main qui se pose sur elles: il semblait Coriolis la voir reculer devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, d'instincts libres et courants, qui ne voudrait pas entrer dans une belle cage. Cette volont qu'avait Manette de garder sa libert, Coriolis ne voyait aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait n'avoir aucune prise sur ce singulier caractre de femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier lui, il n'avait pas la ressource dont use Paris l'amant riche auprs de la fille, la ressource de la griser de luxe, de plaisir, et de tout ce qui asservit un homme les coquetteries et les sensualits d'une matresse. Manette n'avait point les petits sens friands de la femme. De sa race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobrit, une espce d'indiffrence pour le boire et le manger. De coquetterie, elle ne connaissait que la coquetterie de son corps. L'autre lui manquait absolument. Par une trange exception, elle tait insensible aux bijoux, la soie, au velours, ce qui met du luxe sur la femme. Matresse de Coriolis, elle avait gard sa mise modeste de petite ouvrire honnte, de grisette. Elle portait des robes de laine, de petits chles malheureux en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent d'ordinaire la maigreur des trotteuses de magasin. La toilette d'ailleurs lui allait mal: la mode faisait sur son admirable corps de faux plis comme sur un marbre. Parfois Coriolis lui achetait un talage, en passant, une robe de soie: Manette le remerciait, emportait la robe chez elle, et la serrait en pice dans une armoire. Presque tous les gots de la femme lui faisaient pareillement dfaut. Elle tait paresseuse dsirer les distractions. Elle n'aimait ni le plaisir, ni le spectacle, ni le bal. L'tourdissement, le mouvement, la vie fouette dont a besoin la nervosit de la Parisienne lui paraissaient une fatigue. Il fallait qu'une autre volont que la sienne l'entrant s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle tait toujours prte dire: Au fait, si nous n'y allions pas? Sa nature apathique et sans fantaisie se contentait de goter une espce de tranquille bonheur stagnant. Il semblait qu'il y et en elle un peu de l'humeur casanire et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. Vivre sur place, sans remuer, dans une srnit de bien-tre physique, dans l'harmonieux quilibre d'une pose demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur la peau, c'tait toute sa flicit,--une flicit qu'elle pouvait se payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir besoin de Coriolis. LV Crole, Coriolis avait le coeur et les sens du crole. Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, dlicate, raffine, mettant dans les soins de leur corps, leurs parfums, l'huile de leurs cheveux, leur toilette, une recherche qui dpasse les coquetteries viriles et les sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux apptits de caprice et d'pices, n'aimant pas la viande, se nourrissant d'excitants et de choses sucres, il y a, en dehors des mles nergies et des colres un peu sauvages, une si grande analogie avec la femme, de si intimes affinits avec le temprament fminin, que l'amour chez eux ressemble presque de l'amour de femme. Ces hommes aiment, plus que les autres hommes, avec des instincts d'attachement et d'habitude tendre, avec le got de s'abandonner et de se sentir possds, une espce de besoin d'tre caresss, envelopps continment par l'amour, de s'enrouler autour de lui, de se tremper dans ses lches douceurs, de s'y perdre, de s'y fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle servitude heureuse. De l les prdispositions naturelles, fatales, du crole la vie qui mle l'amant la matresse, la vie du concubinage. Coriolis n'y avait pas chapp. Presque toutes les liaisons de sa jeunesse taient devenues des chanes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant cette vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espce qu'il connaissait tant: un modle! Et cette fois, il tait li par une attache toute nouvelle, et qu'il n'avait point connue avec ses autres matresses. A son amour se mlait l'amour de sa vie, l'amour de son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il aimait cette femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, pour un ton qu'elle avait une place de la peau. Il aimait comme s'il entrevoyait en elle une de ces divines matresses du dessin et de la couleur d'un peintre dont la rencontre providentielle met dans les tableaux des matres un type nouveau de l'_ternel fminin_. Il l'aimait pour sentir devant elle une inspiration et une rvlation de son talent. Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet Idal de nature, cette matire chefs-d'oeuvre, cette prsence relle et toute vive du Beau que lui montrait sa beaut. LVI A force d'obstination, de prires, d'ardente insistance, Coriolis finissait par obtenir de Manette qu'elle vnt habiter avec lui. Il fut heureux de cette victoire comme d'une conqute de sa matresse. Il tenait maintenant sa vie. Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main, sous ses yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus prs toute heure. Elle serait la femme demeure, qui partage avec le domicile l'existence de son amant. Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant chez lui, ne voulut pas donner cong de son petit logement de la rue du Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait l, de sa part, une ide de mfiance, une rserve de sa libert, la garde d'un pied--terre, la menace de ne pas rester toujours. Puis ce logement lui dplaisait encore pour tre la cause des absences de Manette: sous le prtexte de le nettoyer et d'y tre le jour du blanchisseur, elle allait y passer une journe chaque semaine. Mais quoi qu'il ft, il ne put la dcider l'abandon de ce caprice. Elle tait donc peu prs tout fait lui. Il l'avait dtache de ses habitudes, de son intrieur. Il l'avait rapproche de lui par une intime communaut de vie; mais toujours quelque chose de cette femme qu'il serrait contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. Son corps tait prt pour le tableau d'un grand nom de l'art. Quand il avait essay d'obtenir d'elle le sacrifice de ne plus se montrer, le renoncement l'orgueil d'tre nue et belle devant des hommes qui peignent, elle lui avait simplement dit que cela tait impossible; et son regard, en disant cela, lui avait lanc un peu du ddain d'un artiste qui l'on proposerait de se faire picier. Il avait voulu exiger, menacer: elle s'tait redresse comme une femme prte un coup de tte; et devant le mouvement de rvolte qu'elle avait fait, en bouriffant mchamment ses cheveux sur ses tempes avec une passe rapide des mains, Coriolis avait recul. Alors l'hypocrisie de sa jalousie s'tait rejete sur de misrables petits moyens de mauvaise foi, des exclusions de tel ou tel peintre, des camarades qu'il connaissait et chez lesquels il ne voulait pas que Manette allt. Et de dfenses en dfenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au ridicule de ne plus lui permettre que quelques vieillards de l'Institut. Puis, las de ces ruses indignes de lui, il clatait, s'ouvrait Manette, lui avouait ses fausses hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son coeur saignait; et l'enveloppant de supplications, de paroles brlantes, de baisers o passait la rage de ses colres et de ses souffrances, il lui demandait que ce ft fini. Manette, la longue, avait l'air de le prendre en piti. Tout en continuant obstinment poser, et poser o il lui plaisait, elle montrait une espce d'apparente condescendance pour ses exigences, paraissait leur cder, lui faisant des promesses, comme ce que demande un enfant gt qui pleure. Mais cette compassion exasprait les jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser. Quand Manette tait sortie, une inquitude qui devenait une obsession le prenait tout coup. Il arrivait tout courant dans l'atelier d'une connaissance o il supposait qu'elle tait, et refermant sur son dos la porte comme un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette, il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, furetait, cherchait, et quand il avait tout vu sans rien trouver, il se sauvait, pour aller faire sa visite chez un autre peintre. Sa manie tait connue, et l'on n'en riait mme plus. De basses envies de savoir le prenaient: il pensait des hommes de la rue de Jrusalem, dont on lui avait parl, qui suivent une femme pour cinq francs donns par un mari qui souponne. Dans des ateliers de camarades, il s'arrtait des dessins, des esquisses qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au milieu du front, et devant lesquels il restait dans une absorption rageuse. L'un d'eux avait eu la dlicate piti de le comprendre; et il avait retir une tude que Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait douloureusement, avec des yeux amers. Mais il y avait d'autres murs d'autres tudes que cette tude, pour tourmenter le regard de Coriolis et lui jeter la face la publicit de sa matresse. Il la retrouvait partout, toujours, et mme o elle n'tait pas; car peu peu c'tait devenu chez lui une ide fixe, une folie, une hallucination, de vouloir la voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle n'avait pas pos: tous les corps, d'aprs les autres modles, finissaient par ne lui montrer que ce corps, et toutes les nudits peintes des autres femmes le blessaient, comme si elles taient la nudit de cette seule femme. Son sang se retournait la pense qu'elle posait toujours. Il ne l'avait pas surprise, personne ne le lui avait dit. Tous ses amis, autour de lui, gardaient le secret de sa matresse. Mais quand il lui disait elle: Tu as pos chez un tel? elle lui disait un Non, qui lui donnait envie de la tuer,--et qu'il aimait encore mieux qu'un oui. LVII Ils dnaient. Il sembla Coriolis que Manette se pressait de dner. Aussitt le dessert servi, elle se leva de table, alla dans sa chambre, revint avec son chle et son chapeau. Coriolis crut voir je ne sais quelle recherche dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau tait neuf. Il eut envie de lui demander o elle allait; puis il se dit: Elle va me le dire. Manette, la glace, arrangeait les brides de son chapeau, chiffonnait son noeud de rubans, lissait d'un coup de doigt ses cheveux sur une tempe, faisait ce joli mouvement de corps des femmes qui regardent, en se retournant, si leur chle, dont elles rebroussent la pointe du talon de leurs bottines, tombe bien. Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son chle, et toutes sortes de penses lui traversaient la cervelle. Il avait dans la tte comme le bourdonnement de cette ide: O va-t-elle? Il attendait que Manette et fini.--O vas-tu?--il avait sa phrase toute prte sur les lvres. Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:--Je sors,--fit-elle simplement. Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il l'couta faire dans l'antichambre le bruit de la femme qui s'en va, parler aux domestiques, tourner une dernire fois, fermer la porte... Elle tait partie. Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait tonn, la reprit, tira deux bouffes, la reposa sur une assiette, et brusquement saisissant un chapeau, il se jeta dans l'escalier. Manette tait une quinzaine de pas de la maison. Elle marchait d'un petit pas press, d'un air la fois distrait et recueilli, ne regardant rien. Elle prit la rue Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa mre. Elle passa devant une station de voitures sur la place Saint-Andr-des-Arts: elle ne s'arrta pas. Elle prit le pont Saint-Michel, le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. Elle ne se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut un moment un homme qui se mit marcher derrire elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut pas l'air de l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle part se sentir plus insulte. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta un bouquet de violettes. Coriolis eut l'ide qu'elle portait cela un amant; il vit le bouquet chez un homme, sur une chemine, dans un verre d'eau. Manette prit la rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, la rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes passaient que Coriolis reconnut pour des juifs, et auxquels Manette faisait en passant un petit salut. Tout coup, pass la rue du Vertbois, elle tourna une grande rue en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de laquelle il y avait un drapeau tricolore, que Coriolis ne vit pas, elle disparut. Coriolis se lana derrire elle, et, au bout de quelques pas, il se trouva dans un petit prau bizarre, un _patio_ de maison d'Orient, une espce de clotre alhambresque: Manette n'tait plus l. Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination en plein Paris, quelques pas du boulevard. Il lui sembla apercevoir une porte avec des points de lumire dans un fond. Il alla cette porte, entra: dans une salle d'ombre, il aperut un grand chandelier autour duquel des ttes d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, psalmodiaient sur de grands livres, avec des voix de nuit, des chants de tnbres. Il tait dans la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth. Une lueur clairait une tribune ouverte: la premire femme qu'il aperut l fut Manette. Il respira, et tout plein de la joie de ne plus souponner, le coeur lger dans la poitrine, soudainement heureux du bonheur d'un homme dont une mauvaise pense s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de dtendu et de dlivr en lui s'enfoncer mollement dans cette demi-nuit, ce bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystre voltigeant et caressant de ces demi-bruits et de ces demi-lumires qui, s'accordant, se mariant, se pntrant, semblaient chanter voix basse dans la synagogue comme une soupirante et religieuse mlodie de clair-obscur. Ses yeux s'abandonnaient cette obscurit crpusculaire venant d'en haut, et teinte du bleu des vitraux que le soir traversait; ils allaient devant eux aux lueurs de la mourante polychromie efface des murs assombris et noys, aux reflets rose de feu des bobches de bougies scintillant et l dans le roux des tnbres, aux petites touches de blanc, qui clataient, de banc en banc, sur la laine d'un _taleth_. Et son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil la vision d'un tableau de Rembrandt qui se mettrait vivre, et dont la fauve nuit dore s'animerait. Il revenait la tribune, aux figures de femmes, ces ttes qui, sous les grands noirs que leur jetait l'ombre, n'avaient plus l'air de ttes de Parisiennes, et paraissaient reculer dans l'Ancien Testament. Et par instants, dans le marmottement des prires, il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui rapportaient l'oreille des sons de pays lointains... Puis, peu peu, parmi les sensations veilles en lui par ce culte, cette langue, qui n'taient ni son culte ni sa langue, ces prires, ces chants, ces visages, ce milieu d'un peuple tranger et si loin de Paris dans Paris mme, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord indtermin et confus, d'une chose sur laquelle sa rflexion ne s'tait jamais arrte, d'une chose qui avait toujours t jusque-l pour lui comme si elle n'tait pas, et comme s'il ignorait qu'elle ft. C'tait la premire fois que cette perception lui venait de voir une juive dans Manette, qu'il avait sue pourtant tre juive ds le premier jour. Et avec cette pense, il remontait des souvenirs dont il n'avait pas conscience, des petits riens de Manette qui ne l'avaient pas frapp dans le moment, et qui lui revenaient maintenant. Il se rappelait un petit pain sans levain apport un jour par elle l'atelier; puis un soir, o en remontant avec elle, tout coup, au beau milieu de l'escalier, elle avait pos le bougeoir sur une marche, sans vouloir, jusqu'au coucher du soleil du lendemain, toucher rien qui ft du feu. Et mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la juive, il se dgageait en lui, du fond de l'homme et du catholique, des instincts du crole, de ce sang orgueilleux que font les colonies, une impression indfinissable. LVIII --Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,--dit Anatole Coriolis.--Je crois qu'il avait te parler... Il devient puant, sais-tu? Garnotelle... Nous avons eu un petit empoignement... oh! la douceur... C'est que c'est si bte qu'il fasse son monsieur avec moi!... Quand on a t comme nous... Tu te rappelles, l'atelier?... C'est trop fort!... Il me dit, en s'asseyant, d'un air... tu sais, d'un air perdu dans des chefs-d'oeuvre, avec sa voix languissante: Est-ce que tu fais toujours de la peinture? Moi je lui dis: Et toi?... Et puis, je l'attrape, dame! Tu vas toujours dans le monde?... le Raphal de la cravate blanche!... Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme... Eh bien! vrai, a y tait... une portire sraphique tirant le cordon du Paradis!...--Tu seras donc toujours blagueur?--Que veux-tu? je n'ai pas de gnie, moi... il faut bien que je me console...--Et les travaux, mon pauvre Bazoche?--_Son pauvre!_... Ah! les travaux...--je lui dis--par-dessus la tte, mon cher! je vais prendre des ouvriers... J'ai tous les portraits du Tribunal de Commerce faire... des belles ttes!... Et puis, j'ai une ide de tableau... Si je ne sors pas avec ce tableau-l! si je ne tape pas en plein dans le public, dans le vrai, dans le tien!... On est spiritualiste, n'est-ce pas? ou on ne l'est pas... Et bien! voil mon tableau: c'est un enfant, un enfant qu'on a laiss seul, et qui va se brler avec des allumettes chimiques... Il y a son ange gardien qui est l, qui lui prend les allumettes chimiques et qui lui donne des allumettes amorphes... Sauv, mon Dieu!... Et je peindrai a avec le coeur, comme ce que tu peins...--Ah! je l'ai un peu abm, ce poulet sacr de l'Institut! Il tait vert... ce qui ne l'a pas empch de me dire en s'en allant qu'il tait content de me trouver toujours le mme, aussi jeune, le Bazoche du bon temps... --Oh! tu sais, moi, Garnotelle... je n'ai jamais eu une sympathie bien vive... C'tait plutt cause de toi, qui tais li avec lui... Aprs a, il a t trs-gentil pour moi, l'Exposition... et je ne voudrais pas me fcher... --N'aie pas peur... tu es un homme bien, toi; tu as une position... Garnotelle ne se fchera jamais avec toi... Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la rentre de Coriolis: il se remit lancer avec une sarbacane des pois secs Vermillon, qui, tout en haut de l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait descendre. Anatole s'enttait, envoyait pois sur pois, comme un homme qui se vengerait d'une humiliation sur un ami intime. Le singe grimaait, menaait, se secouait sous les cinglements ainsi qu'une bte mouille, poussait de petits cris agacs en montrant les dents,--et sa colre finissait par avoir la colique. L-dessus, on apporta une lettre Coriolis. --Attention, Manette!... Je parie que c'est d'une femme,--dit Anatole Manette qui, pour rponse, fit un petit haussement d'paules. --Tiens, c'est de lui...--fit Coriolis--de Garnotelle... Il m'invite venir voir sa chapelle l'glise Saint-Mathurin, qu'on dcouvre demain... --Tu iras? --Oui... sa lettre est trs-chaude... Je ne peux pas ne pas y aller... a aurait l'air... --Trs-malin, sa chapelle... Il a senti, son dernier envoi de Rome, qu'il n'avait pas assez de reins pour la grande peinture... celle qu'on risque en pleine exposition ct des petits camarades... Comme a, il a son petit salon... Et puis, c'est commode... on dit que le jour est mauvais, que la disposition architectonique vous a empch d'tre sublime, qu'on a fait plat pour l'dification des fidles, et gris pour ne pas faire de tapage dans le monument. Et puis, pas de public... des amis, rien que des invits, c'est superbe!... Trs-malin, Garnotelle! Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait la porte de la petite glise, dans le vieux quartier pauvre tonn, branl par les voitures bourgeoises et les fiacres versant prs de la grille, au bas des marches, des hommes bien mis et des femmes en toilette. Dans l'glise, sur un des bas-cts, la petite chapelle tait encombre de monde. On y voyait des marguilliers, des ecclsiastiques, des personnages de la Fabrique, des vieillards en cravate blanche, leurs lorgnettes en arrt sur les pendentifs, des femmes acadmiques cheveux gris, physique professoral, et des femmes littraires, maigres, blondes et plates, qui semblaient n'tre qu'une me et des cheveux. Garnotelle, qui tait en habit, alla au-devant de Coriolis, lui prit le bras, lui fit voir tous les compartiments de sa composition, lui demanda son avis, sollicita sa svrit sur tout ce qu'il sentait lui-mme d'incomplet dans son oeuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques: Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria Coriolis de l'attendre, cicrona les dames, revint Coriolis. Ils sortirent ensemble. Et, en marchant, Garnotelle devint cordial, presque affectueux. Il se plaignit de l'loignement que fait la vie, du refroidissement de leur vieille amiti d'atelier, de la raret de leurs rencontres. Il fit Coriolis de ces compliments bon enfant, un peu brutaux, et comme involontaires, qui entrent au coeur d'un talent. Il lui indiqua un article logieux que Coriolis n'avait pas lu. Il joua l'homme simple, ouvert, abandonn, alla jusqu' fliciter Coriolis d'avoir demeure, auprs de lui, la gaiet de ce brave garon d'Anatole, rappela les lgendes de chez Langibout, les farces, les rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle qu'il avait t, il le redevint tout coup. Coriolis venait de prendre des londrs chez un marchand de tabac, et allait les payer. Garnotelle en saisit un dans la bote en lui disant: --Tu sais, moi, je suis un cochon. Coriolis ne put s'empcher de sourire. Il retrouvait l'homme qui avait l'habitude de sauver ses petites avarices en les tournant en plaisanterie, de devancer et de parer par une blague la blague des autres, de sauver sa ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu riche et gagneur d'argent, disait toujours:--Moi, tu sais, je suis un cochon,--et continuait, en se proclamant un pingre, faire bravement dans la vie toutes les petites conomies de la pingrerie. LIX Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la juive tait presque efface; elle s'tait peu prs oublie, perdue, use au frottement de la vie d'Occident, des milieux europens, au contact de tout ce qui fusionne une race dpayse dans un peuple absorbant, avant de toucher aux traits et d'altrer tout fait le type de cette race. Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, une Parisienne. De ses langueurs indolentes, elle se rveillait quelquefois avec des gamineries. Sa belle tte brune, par instants, s'animait de l'ironie d'un enfant du faubourg; et dans le mpris, la colre, la raillerie, il passait tout coup, sur la pure et tranquille sculpture de sa figure, des airs de crnerie et de petite rsolution rageuse, le mauvais sourire des mchantes petites ttes dans les quartiers pauvres: on et dit, de certaines minutes, que la rue montait et menaait dans son visage. C'est avec cette expression qu'elle tait peinte dans un portrait qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; singulier portrait, o, dans un caprice d'artiste, son premier amant l'avait reprsente en gamin, une petite casquette sur la tte, le bourgeron aux paules, le doigt sur la gchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus une barricade, avec un regard effront et homicide, le regard d'un moutard de quinze ans, enrag et froid, qui cherche un officier pour le _descendre_. La peinture tait saisissante: on gardait dans les yeux, dans la tte, cette femme en blouse, jete sur les pavs, et qui semblait le Gnie de l'meute en Titi. Coriolis dtestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement le souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait encore malgr lui, et tout en voulant se le nier, une ressemblance mauvaise, une expression de quelque chose qu'il n'aimait pas voir, et qui semblait se mettre entre lui et Manette, quand il regardait Manette aprs avoir regard la toile. Il avait essay vainement de dcider Manette s'en sparer, le renvoyer chez sa mre. Manette disait y tenir. Alors il avait tent de faire un portrait d'elle pour oublier celui-l; mais toujours s'arrtant tout coup, il avait laiss les toiles bauches. Il lui arrivait de temps en temps encore de les reprendre. Il s'arrtait dans l'entrain et la chaleur d'un travail, allait une des bauches, la posait sur la traverse du chevalet, et la palette la main, la tte un peu penche de ct sur son appui-main, il regardait Manette. Des cheveux chtains voltigeaient en boucles sur le front de Manette, un petit front qui fuyait un peu en haut. Sous des sourcils trs-arqus, dessins avec la nettet d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait les yeux fendus et allongs de ct, des yeux dans le coin desquels coulait le regard, des yeux bleus mystrieux qui, dans la fixit, dardaient, de leur pupille contracte et rapetisse comme la tte d'une pingle noire, on ne savait quoi de profond, de transperant, de clair et d'aigu. Sous la pleur chaude de son teint, transparaissait ce rose du sang qui parat fleurir et pasteller de carmin la joue des juives, cette lueur de rouge en haut des pommettes pareil au reste essuy de fard qu'une actrice s'est pos sous l'oeil. Tout ce visage, le front creusant la racine du nez, le nez dlicatement busqu, les narines dcoupes et un peu remontantes, montrait un modelage cisel de traits. La bouche, fronce et chiffonne, lgrement retombante aux coins et ddaigneuse, demi dtendue, rappelait la bouche respirante, rveuse, presque douloureuse, des jeunes garons dans les beaux portraits italiens. Coriolis voulait peindre cette tte, cette physionomie, avec ce qu'il y voyait d'un autre pays, d'une autre nature, le charme paresseux, bizarre et fascinant, de cette sensualit animale que le baptme semble tuer chez la femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes elle, lorsque, le menton appuy au revers de sa main pose sur le dos d'une chaise, le cou allong et tout tendu, le regard vague devant elle, elle montrait des coquetteries de chvre et de serpent, comme les autres femmes montrent des coquetteries de chatte et de colombe. --Ah! toi,--finissait-il par lui dire en reposant sa palette,--tu es comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles appellent le dsespoir des peintres! Et il souriait. Mais son sourire tait ennuy. LX Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couche. Elle ne dormait pas encore, mais elle tait dans ce premier engourdissement o la pense commence rver. Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas un mot; et lui tournant le dos, il se mit au coin de la chemine fumer avec cet air qu'a par derrire la mauvaise humeur d'un homme en colre contre une femme. Puis tout coup, d'un mouvement brusque, jetant son cigare au feu, il se leva, s'approcha du lit, empoigna le bton d'une petite chaise dore sur laquelle avaient coul la robe et les jupons de Manette. Manette ne remua pas. Elle avait toujours ce mme regard qui regardait et rvait, ces yeux tranquilles et fixes, nageant demi dans le bonheur et la paix du sommeil. Sa tte, un peu renverse sur l'oreiller, montrait la ligne de son visage fuyant. La lueur d'une lampe abat-jour pose sur la chemine se mourait sur la douceur de son profil perdu; ses traits expiraient sous une caresse d'ombre o rien ne se dessinait que deux petites touches de lumire pareilles la trace humide d'un baiser: le dessous de la paupire se refltant dans le haut de la prunelle, le dessous rose de la lvre d'en haut mouillant les dents d'un reflet de perles; et sous les draps, son corps se devinait, obscur et charmant ainsi que son visage, rond, voil et doux, tout ramass et pelotonn dans sa grce de nuit, comme s'il posait encore pour dormir... Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; puis sa main lcha la chaise, et le bton qu'il avait tenu tomba cass sur le tapis. Le lendemain, en drangeant les habits de Coriolis qui n'tait pas encore lev, Manette y trouva une photographie de femme nue--qui tait elle,--une carte qu'elle avait laiss faire, croyant que Coriolis n'en saurait jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la carte, et attendit, prpare tout. Elle commena, pour tre toute prte partir, ranger en cachette son linge, ses affaires. Mais Coriolis paraissait avoir oubli qu'elle tait l, et ne plus la voir. Au djeuner, il ne lui adressa pas la parole. Au dner, il mit le journal devant son verre et lut en mangeant. Manette attendait, muette, impatiente, froisse et humilie de ce silence, avec des mordillements de lvres, avec ce regard qui chez elle, la moindre contrarit, se chargeait d'implacabilit, avec tout ce mauvais d'une femme dont elle savait s'envelopper et qu'elle dgageait autour d'elle pour faire jaillir le choc et l'tincelle d'une explication. --Qu'est-ce qui t'a donn cela?--lui dit tout coup Coriolis: il rentrait de sa chambre o il avait t chercher quelque chose, et il lui montrait une petite pice d'or qu'il avait ramasse dans le dsordre de ses affaires tires hors des tiroirs. --Je ne sais plus...--rpondit Manette.--J'tais toute petite... Maman me menait dans les ateliers pour poser les Enfants Jsus... J'tais blonde, ce qu'il parat, dans ce temps-l... Ah! oui... j'ai accroch la chane d'un monsieur, sa chane de montre... Alors... --C'tait moi, ce monsieur-l,--dit Coriolis. --Toi? vrai, toi? Et les yeux de Manette retombrent terre. Elle resta un instant srieuse, sans un mot. Des penses lui passaient. On et dit qu'elle voyait, avec ses ides d'Orientale, comme la volont divine d'une fatalit dans ce lien de leur pass et ces fianailles si lointaines de leur liaison. Elle se rpta elle-mme: Lui... Et ses yeux allaient presque religieusement de la pice d'or Coriolis, et de Coriolis la pice d'or, grands ouverts, tonns et vaincus. Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant avec une espce de solennit vers Coriolis, elle lui passa par derrire les deux bras autour du cou, et lui soulevant un peu la tte, tout doucement, elle lui mit le baiser de soie de ses lvres contre l'oreille pour lui dire: --Plus jamais!... C'est promis... plus jamais! pour personne... LXI Le tableau du _Bain turc_ tait compltement termin. Les amis, les connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient, s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de feuilleton aux autres.--C'tait russi, c'tait superbe!... Il faisait chaud dans le tableau... De la vraie chair... admirable! C'tait dessin avec du jour... Le fameux coloriste un tel tait enfonc...--on n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure, et allaient serrer les mains Coriolis avec une force enrage qui lui faisait mal aux os des doigts. A tous les compliments, Coriolis rpondait:--Vous trouvez?--et ne disait que cela. Quand il tait dehors, s'asseyant dans des endroits de soleil, il restait pendant des quarts d'heure les yeux sur un morceau de cou, un bout de bras de Manette, une place de sa chair o tombait un rayon. Il tudiait de la peau,--les mailles du tissu rticulaire, ce feu vivant et miroitant sur l'piderme, cet claboussement splendide de la lumire, cette joie qui court sur tout le corps qui la boit, cette flamme de blancheur, cette merveilleuse couleur de vie, auprs de laquelle plit ce triomphe de chair, l'_Antiope_ du Corrge elle-mme. --Dis donc, Chassagnol,--dit-il un jour en se tournant vers le divan o le noctambule Chassagnol se livrait, quand il venait, de petites siestes,--qu'est-ce que tu penses, toi, du jour du Nord pour la peinture? --Hein? h! quoi?... jour du Nord!... peinture... hein?--grogna en se rveillant Chassagnol... Tu dis!... Qu'est-ce que tu demandes?... Le jour du Nord, qu'est-ce que je pense? Rien... Ah! le jour du Nord?... Eh bien, le jour du Nord... Tous les ateliers, jour du Nord! Tous les artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour du Nord!... Mes opinions? Mes opinions! quand je les crierais sur les toits... Eh bien, aprs? Les ides reues, mon cher, les ides reues! Comment! vous voil peintres... c'est--dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, qui avez toutes les peines du monde attraper la nature dans sa puissance clairante... Il n'y a pas dire, vous tes toujours au-dessous du ton... Eh bien, quand vous avez si besoin de vous monter le coup... Comment! pour faire de la couleur, pour clairer de la peau, des toffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre... pour peindre!... vous allez prendre une lumire... ce cadavre de lumire-l!... Un jour purifi, clarifi, distill, o il ne reste plus rien, rien de l'orang de la lumire du soleil, rien de son or... quelque chose de filtr... C'est ple, c'est gris, c'est froid, c'est mort!... Et par l-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un crpuscule, une lueur d'clipse, une rverbration de murs sales... De la lumire, a? Oui, comme de l'abondance est du vin... Allons donc! les thories, les rengaines, la ncessit d'un jour neutre, d'un jour abstrait... Un jour abstrait! Et puis le soleil dcompose le dessin... chimiquement, c'est prouv... Et puis... et puis... Ils disent encore que a laisse la libert aux coloristes, qu'un coloriste est toujours coloriste, qu'on peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la couleur est une impression retrouve... est-ce que je sais! un tas de raisons... Parbleu! il est clair qu'un monsieur qui n'a pas a dans le sang, vous lui mettrez devant le nez le Rgent dans un feu de Bengale, a ne lui fera pas trouver des clairs sur sa palette... Mais je rponds qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un peintre qui peindra dans du vrai soleil, dans un jour color par du soleil, dans la lumire normale enfin, verra et peindra autre chose que s'il peignait dans ce joli petit froid de lumire-l ce nuanage mixte et terne... C'est peut-tre ce qui fait la supriorit des paysagistes... Eux ils peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de la nature... Ah! mon cher, peut-tre, si on savait la disposition des ateliers du temps de la Renaissance!... Tiens, les artistes italiens... Malheureusement, il n'y a pas un document l-dessus... Voyons, t'imagines-tu... prenons les grands bonshommes... Vronse, si tu veux, et le Titien... qu'ils peignissent dans des conditions de gris bte comme a, et si contre nature?... Sais-tu une chose, toi? une chose que j'ai dcouverte... Un autre aurait mis a dans un livre et serait entr l'Institut!... C'est que Rembrandt... mon matre et le bon dieu de la couleur,--fit Chassagnol en saluant,--c'est que Rembrandt, eh bien, il avait un atelier en plein midi... a, c'est comme si je l'avais vu... et avec des jeux de rideaux, il faisait la lumire qu'il voulait... Mais regarde tous ses tableaux... Il faisait poser le Soleil, cet homme-l, c'est vident! --Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, n'est pas au Midi? Chassagnol fit un lger mouvement qui semblait indiquer le peu d'importance qu'il attachait ce dtail. Le lendemain, Coriolis mettait les maons dans une grande chambre au midi qu'il avait au haut de la maison. Les maons changeaient la fentre en une baie d'atelier. Et l, quelques jours aprs, il reprenait le corps de sa baigneuse, d'aprs le corps de Manette, dans le jour du soleil. LXII Fidle la promesse qu'elle avait faite Coriolis, Manette ne posait plus pour d'autres. Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour plusieurs heures, elle restait immobile regarder la pendule, attendant pendant un certain temps qu'elle comptait. Puis, se levant, elle allait la porte de l'atelier dont elle tait la clef, retirait d'un coffre des petits fagots de bois de genvrier, qu'elle jetait sur le feu du pole, en regardant autour d'elle comme une petite fille qui est seule et qui fait une chose dfendue. Elle commenait se dchausser, mais tout doucement, peu peu, avec une lenteur o elle mettait comme une paresseuse et longue coquetterie, coutant complaisamment le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait mollement de sa jambe. Ses bas ts, elle prenait tour tour dans ses mains chacun de ses pieds, des pieds d'Orientale, qui semblaient d'autres mains entre ses mains; puis les reposant terre, elle les enfonait, en se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses ongles rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait par dessus. Relevant alors sa jupe des deux mains, Manette se penchait, et restait quelque temps regarder au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, cart comme le pouce d'un pied de marbre. Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son peigne, qui laissait demi descendre sur son cou le flot de ses cheveux. Elle dfaisait son peignoir, elle laissait tomber sa chemise de fine batiste: ce luxe sur la peau, la batiste de sa chemise et la soie de ses bas, tait son seul et nouveau luxe. Elle tait nue, n'tait plus qu'elle. Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant le divan, s'tendait en se frottant sur leur rudesse un peu rpeuse, et l couche, elle se caressait d'un regard jusqu' l'extrmit des pieds, et se poursuivait encore au del, dans la psych au bout du divan, qui lui renvoyait en plein la rptition de son allongement radieux. Et quand sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses bagues, elle les tait d'une main avec le geste de se dganter, et les semait, sans regarder, sur le tapis. Alors elle commenait chercher les beauts, les volupts, la grce nue de la femme. C'tait, sur les zbrures des peaux, un remuement presque invisible, un travail sur place et qui semblait immobile, des avancements et des retraites de muscles peine perceptibles, d'insensibles inflexions de contours, de lents droulements, des coules de membres, des glissements serpentins, des mouvements qu'on et dit arrondis par du sommeil. Et la fin, comme sous un long modelage d'une volont artiste, se levait de la forme ondulante et assouplie, une admirable statue d'un moment... Une minute, Manette se contemplait et se possdait dans cette victoire de sa pose: elle s'aimait. La tte un peu penche en avant, la poitrine peine souleve par sa respiration, elle restait dans une immobilit d'extase qui semblait avoir peur de dranger quelque chose de divin. Et sur le bord de ses lvres, des mots de triomphe, les compliments qu'une femme murmure tout bas sa beaut, paraissaient monter et mourir, expirer sans voix dans le dessin parlant de sa bouche. Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice d'un enfant qui dchire une image. Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait son amoureux travail. L'odeur doucement enttante du bois de genvrier qui brlait montait dans la chaleur de l'atelier: Manette recommenait cette patiente cration d'une attitude, cette lente et graduelle ralisation des lignes qu'elle bauchait, remaniait, corrigeait, conqurait avec le ttonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble, l'accord et l'eurythmie d'une figure. L'heure qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait l'arracher cet enchantement de faire des transformations de son corps comme un Muse de sa nudit; rien ne pouvait l'arracher l'adoration de ce spectacle d'elle-mme, auquel allaient toujours plus fixement ses deux pupilles pareilles deux petits points noirs dans le bleu aigu de ses yeux. Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa clef, la surprenait. Il ne disait rien. Mais Manette se dpchait de lui dire: --Bte! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit! LXIII Arrivait l'Exposition de cette anne 1853. Le _Bain Turc_ de Coriolis y obtenait un grand et franc succs. Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli faiseur de taches taient forcs de reconnatre le peintre, le dessinateur, le coloriste puissant, s'affirmant dans une toile dont les dimensions n'avaient gure t abordes, pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau. Tout le public tait frapp de l'ensoleillement de ce corps de femme, d'un certain lumineux que Coriolis avait tir de son dernier travail dans l'clat du jour. Les premiers admirateurs du peintre, tout fiers de l'avoir pressenti et prophtis, se rpandaient en enthousiasme. Et la persistance de quelques injustices rancunires passionnait les loges. Il fut le nom nouveau, le _lion_ du Salon. Le gouvernement lui acheta son tableau pour le Muse du Luxembourg, et les journaux donnrent la nouvelle presque officielle de sa dcoration. LXIV Ce succs de Coriolis fit un grand changement dans les ides et les sentiments de Manette. Elle avait accept Coriolis pour amant sans l'aimer. Elle l'avait rencontr dans un moment o elle n'avait personne. Abandonne par Buchelet, elle l'avait pris comme une femme qui a l'habitude de l'homme prend celui que l'occasion lui offre et que son got ne repousse pas. Coriolis ne lui avait ni plu ni dplu: elle n'avait vu en lui qu'une chose, c'est qu'il tait artiste, c'est--dire un homme de son monde, et qu'il tait naturel de connatre. Elle pensait l-dessus ainsi que beaucoup de femmes de sa profession, qui se regardent comme exclusivement voues la corporation, et qui n'imaginent pas l'amour hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se divisait en deux classes d'hommes: les artistes,--et les autres. Et les autres, quelque classe qu'ils appartinssent, qu'ils fussent n'importe quoi de grand et d'officiel dans la socit, ministre, ambassadeur, marchal de France, n'taient rien pour elle: ils n'existaient pas. La femme chez elle n'tait sensible qu' un nom d'art, un talent, une rputation d'artiste. leve Paris, dans un milieu o les leons d'innocence lui avaient un peu manqu, elle n'avait eu ni l'ide de la vertu ni l'instinct de ses remords; la conscience qu'il y et le moindre mal faire ce qu'elle faisait lui manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il ft peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et aussi honnte que d'tre marie. Et pour elle, il faut le dire, la liaison tait une sorte d'engagement et de contrat. Manette tait de l'espce de ces matresses qui mettent l'honntet du mariage dans le concubinage. Elle tait de ces femmes qui se font un honneur d'tre, fidles jusqu'au jour o elles en aiment un autre. Ce jour-l, elles ne trompent point l'homme avec lequel elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel amour. Cette loyaut tait un principe chez elle. Elle avait encore d'autres cts d'honntet relative, de certaines lvations d'me. Elle se donnait sans calcul, sans arrire-pense. Elle ne regardait point l'argent chez un homme. Les douceurs, les gteries de Coriolis l'avaient laisse assez froide. Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses qu'il mettait dans sa vie de tous les jours, l'agrment des choses autour d'elle ne l'avaient point touche d'attendrissement et de reconnaissance. Elle se sentait bien lui venir avec l'habitude de l'amiti pour Coriolis, mais rien que de l'amiti. Elle s'y attachait comme un bon garon, un camarade, quelqu'un de trs-gentil. Ce qui lui manquait pour l'aimer, c'tait d'y croire, d'avoir foi en lui. Habitue jusqu'alors vivre avec des hommes brusques, des messieurs assez peu commodes, presque brutaux, elle voyait Coriolis des habitudes, un ton, des paroles d'homme du monde: elle se demandait s'il tait de la mme race, et elle se laissait aller croire qu'il tait trop bien lev pour devenir jamais clbre comme les gens clbres qu'elle avait connus. Le succs de Coriolis tomba sur elle comme un coup de lumire. Lorsqu'elle vit cette unanimit d'loges, des journaux, des feuilletons, lorsqu'elle toucha cette gloire, grise du prsent, de l'avenir, de ce bruit de popularit qui commenait, l'orgueil d'tre la matresse d'un artiste connu fit tout coup lever de son coeur une chaleur, une flamme, presque de l'amour. LXV Sans ducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, de la femme de la rue et du peuple. Mais cette ignorance originelle et vierge d'une matresse, si blessante d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne froissait pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, sans lui inspirer un de ces retours, un de ces regrets o l'amour humili se sent rougir de ce qu'il aime. Coriolis tait un artiste, et les hommes comme lui, les artisans d'idal, les ouvriers d'imagination et d'invention, les enfanteurs de livres, de tableaux, de statues, sont faciles et indulgents de pareilles cratures. Il ne leur dplat pas de vivre avec des intelligences de femme incapables d'atteindre ce qu'ils cherchent, ce qu'ils tentent. Leur pense peut vivre seule et se tenir compagnie. Une matresse qui ne rpond rien de ce qu'ils ont dans la tte, une matresse qui est uniquement une socit pour les repos de la journe et les trves de l'esprit, une matresse qui met, autour de ce qu'ils font et de ce qu'ils rvent, une espce d'incomprhension soumise et instinctivement respectueuse, cette matresse leur suffit. La femme, en gnral, ne leur parat pas tre au niveau de leur cervelle. Il leur semble qu'elle peut tre l'gale, la pareille, et selon le mot expressif et vulgaire, la _moiti_ d'un bourgeois: mais ils jugent que, pour eux, il n'y a pas de compagne qui puisse les soutenir, les aider, les relever dans l'effort et le mal de crer; et aux maladresses dont ne manquerait pas de les blesser une femme leve, ils prfrent le silence de btise d'une femme inculte. Presque tous n'en sont venus l, il est vrai, qu'aprs des illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils ont rv la femme associe leur carrire, mle leurs chefs-d'oeuvre, leur avenir, une espce de Batrice, ou bien seulement une madame d'Albany. Et tombs meurtris, blesss, de quelque haute dception, ils sont devenus comme cette actrice encore belle, encore jeune, laquelle on demandait pourquoi on ne lui voyait que les plus bas amants au thtre: Parce qu'ils sont mes infrieurs,--rpondit-elle d'un mot profond. L'amour avec une infrieure, c'est--dire l'amour o l'homme met un peu de l'autorit du suprieur, et trouve dans la femme la lgre et agrable odeur de servitude d'une espce de bonne qu'il ferait asseoir sa table, l'amour qui permet le sans-gne de la tenue et de la parole, qui dispense des exigences et des drangements du monde, et ne touche ni au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier, domestique et sous la main,--c'est l'explication, le secret de ces liaisons d'abaissement. De l, dans l'art, ces mnages de tant d'hommes distingus avec des femmes si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour eux ce charme de ne pas les dranger du perchoir de leur idal, de les laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nues o l'Art plane sur le Pot-au-feu. Coriolis tait de ces hommes. Il n'et pas donn vingt francs pour faire apprendre l'orthographe Manette. Il prenait sa matresse comme elle tait, et pour ce qu'elle tait, une bte charmante, dont le parlage ne le choquait pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas serine. Mme cette jolie petite nature, sans aucune ducation, lui plaisait par certains cts de spontanit drle et de navet personnelle: il trouvait dans sa frache niaiserie une originalit d'enfance, une jeune grce. Et souvent le soir, en s'endormant, il se prenait rire tout haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette avait laiss tomber dans la journe, et qu'il se rappelait. Manette, d'ailleurs, rachetait auprs de lui son insuffisance spirituelle par une qualit qui, aux yeux de Coriolis, excusait tout chez une femme, et sans laquelle il n'et pas pu vivre trois jours avec une matresse. Elle offrait une sduction qui, aprs sa beaut, avait attach Coriolis et le tenait li elle. Elle possdait ce qui sauve les cratures d'en bas du commun et du canaille: elle tait ne avec ce signe de race, le caractre de raret et d'lgance, la marque d'lection qui met souvent, contre les hasards du rang et de la destine des fortunes, la premire des aristocraties de la femme, l'aristocratie de nature, dans la premire venue du peuple:--la distinction. LXVI Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut bientt l'occasion de se montrer et de se consacrer, comme les passions de femmes, dans le dvouement. La fatigue surmonte et vaincue par Coriolis pendant son dernier mois de travail, son effort norme et inquiet pour arriver temps, avaient amen chez lui un abattement, un vague malaise. Un refroidissement qu'il prenait le rendait tout fait malade. Coriolis avait toujours eu de bizarres faons d'tre souffrant. Il se couchait, ne parlait plus, regardait les gens sans leur rpondre, et quand les gens restaient l, il tournait le dos et se collait le nez dans la ruelle. C'tait sa manire de se soigner; et aprs deux, trois, quatre, quelquefois cinq jours passs ainsi, sans une parole ni un verre de tisane, il se levait comme l'ordinaire et se remettait travailler sans parler de rien, ni vouloir qu'on lui parlt de rien. Mais cette fois il ne put se soigner sa guise. Au second jour, Anatole le vit si malade qu'il alla chercher un mdecin, le mdecin ordinaire du monde de l'art, et que la moiti des hommes de lettres et des artistes traitaient en camarade. Singulier homme, avec sa tte mchante et souriante de bossu, son oeil clignotant, ses paupires plisses de lzard: quand il tait l, assis au pied du lit d'un malade, il prenait un inquitant aspect de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait l'air d'tre content de tenir un homme de talent, un homme connu, de l'avoir sa discrtion, de pouvoir lui ausculter le moral, tter ses peurs, ses lchets devant le mal; et sur sa mine paterne et mielleuse passaient de petits clairs froids o s'apercevaient ensemble la rancune implacable d'une carrire manque, d'une vie due, blesse la fortune des autres, et la curiosit d'une tude impie et froce aux prises avec l'instinct de gurir d'une grande science mdicale. --Ah! sapristi, mon pauvre enfant,--dit-il Coriolis,--pas de chance! Dire que ta rputation allait si bien!... Tu marchais, tu marchais... Tu commenais embter pas mal de gens... Ah! tu tais lanc... Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis. --Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?--dit Coriolis en relevant sur lui des yeux braves. Le mdecin ne rpondit pas tout de suite. Il paraissait tout occup couter le pouls de Coriolis, en compter les battements. Et tous deux se regardant face face, il y eut un instant de silence et de lutte au bout duquel le mdecin sentit faiblir son regard sous le regard appuy sur le sien. --Qu'est-ce qui te parle de a?--reprit-il d'un air bonhomme.--Mais il tait temps, l, vrai... Tu as ce qu'on fait de mieux en fait de fausse fluxion de poitrine. Et il se mit crire une terrible ordonnance. Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui dire: Eh bien?--Ah! le gaillard!--fit-il en prenant sur un tabouret son chapeau de philanthrope larges bords, et jetant un regard sur les murs de l'atelier garnis d'esquisses:--On ferait une jolie vente, ici... oui... oui... Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habitue laisser tomber dans les dsespoirs de la femme les cupidits de la matresse. Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances aigus de la maladie et l'affaiblissement des saignes, Coriolis se crut perdu. Il se prpara mourir, et il trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une douceur trange. Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu le sentiment, la passion de l'exotique, la nostalgie, le mal du pays des pays chauds. Il s'tait toujours senti l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une autre terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait mordre des fruits trangers; ses mains allaient aux objets peints et teints par le Midi, ses yeux se plaisaient des feuilles d'Asie. L'Orient l'avait toujours appel, tent. Il aimait le respirer dans les choses venues d'outre-mer, qui en rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son rve, son bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la naturalisation de ses gots, sa patrie de peintre, il avait trouv tout cela l-bas. Mourant, il voulut charmer son agonie avec ce qui avait charm son existence, et il n'eut plus que cette pense d'aspiration suprme: l'Orient! On et dit que, comme dans les religions de ses peuples de lumire, il tournait sa mort vers le soleil. Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de tissus qu'il avait rapports, des toffes lames d'argent, des soieries safranes o couraient des fils d'or; et, la tte un peu affaisse dans les oreillers, avec les regards longs des mourants, il regardait ces choses aimes. De temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir en lui-mme comme un buveur qui savoure les dlices d'un vin; puis il les rouvrait, et ne pouvant les rassasier, il suivait ainsi jusqu'au jour baissant les pas du jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait, ces toffes, ces ors, ces rayons, peu peu l'enveloppant, l'enlevaient l'heure, la chambre, au lit o il tait. Sa vie, il ne la sentait plus battre qu'au coeur de ses souvenirs. Les couleurs qu'il avait devant lui devenaient ses ides, et l'emportaient leur pays. Il tait l-bas: il revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; et des caquetages de femmes assises dans un caack qu'il avait entendus Tichim-Brah, lui revenaient dans un bourdonnement de faiblesse. Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des petits flacons d'essence, des bourses, des bijoux, des grains de collier; et de ses doigts dtendus, errant dessus et qui avaient peine prendre, il les palpait, les retournait, les touchait pendant des heures, lentement, avec des attouchements amoureux et dvots qui semblaient grener un chapelet et caresser des reliques. Ses yeux se fermaient presque; les lvres chatouilles d'un demi-sourire heureux, il ttonnait toujours vaguement. Et quand Manette voulait pour qu'il dormt les lui reprendre, il les serrait de ses faibles mains avec une force d'enfant. Quelquefois encore il approchait de ses narines le parfum vapor qui reste ces objets, et en les sentant, il les effleurait de ses lvres plies comme pour mettre dans une dernire communion le baiser de son agonie sur l'adoration de sa vie! Cinq jours se passrent ainsi. Manette ne le quittait plus, ne se couchait pas. Elle le soignait comme une femme qui ne veut pas qu'on meure. Anatole l'aidait admirablement et de tout coeur: il avait, lui aussi, des soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade d'un homme tout faire. Coriolis fut sauv. LXVII Un soir, Coriolis, qui n'tait pas encore recouch, lisait, allong sur le divan. Manette allant et venant, rangeait dans l'atelier, repliait dans la petite armoire les toffes turques parpilles sur des meubles; et de temps en temps, se mettant devant la psych qu'clairaient deux bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des morceaux de costume d'Orient,--quand Anatole rentra suivi de quelque chose de blanc quatre pattes, qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie. --Ah a! qu'est-ce que vous nous amenez?--fit Manette en poussant un petit cri de peur. --Oh! mon Dieu!--dit Anatole,--rien... un cochon... Le goret trottinait dj dans l'atelier, furetant, le nez en terre, avec de petits grognements, faisant la reconnaissance de tous les recoins et de tous les dessous de meubles de la grande pice. --Tu es fou!--fit Coriolis. --Parce que je rapporte un cochon, un amour de cochon, un cochon qui a des rubans comme une bote de baptme?... Tu ne mritais pas de le gagner, par exemple... Merci, le gros lot, plains-toi!... Oui, mon cher... On a t si content au caf de Fleurus de te savoir remont sur ta bte, qu'on t'a conserv ton assiette au dner et qu'on a tir pour toi la loterie... Tu as eu la chance... et tu as la bte... C'est doux, c'est gentil, a aime l'homme... et a sauve de la tentation: vois saint Antoine!... Et puis ce sera une socit pour Vermillon... Il faut que je le lui prsente... Hop! Vermillon! Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasard un bout de son museau hors de sa cage l'entre du goret dans l'atelier, le rentra en se renfonant prcipitamment. --Vermillon!--cria imprieusement Anatole Vermillon se pencha, se gratta la tte, se lana aprs sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et s'arrta l, en liant, comme un clown, son jarret autour du chanvre. Anatole secoua la corde: le singe lui tomba sur l'paule, et de l, sautant terre, il se mit de loin, baiss et appuy sur le dos de ses deux mains, regarder cette bte imprvue qui ne le regardait pas. Il en fit le tour: le cochon se mit marcher, le singe le suivit avec de petits sauts, se penchant de temps en temps, le regardant en dessous, le considrant avec une attention profonde, mditative, presque scientifique. --Nous tions une flotte,--reprit Anatole,--au grand complet... Je t'ai excus... J'ai dit que tu tais encore un peu patraque... Oh! a t d'un chaud! On a cri faire venir les sergents de ville! Le singe peu peu, suivant le cochon pas pas, se familiarisait avec lui. Il le flaira, le toucha un peu, aventura sa patte dessus, et gota le doigt avec lequel il l'avait touch. Puis, tournant derrire lui, il lui prit dlicatement la queue, la releva, regarda, et, comme si son instinct de la ligne droite tait bless par cette queue en vrille, il la tira pour la redresser, la lcha pour voir s'il avait russi; et voyant qu'elle restait tirebouchonne, la retira encore. Le cochon restait immobile, clou sur ses quatre pattes, effray de l'opration, plein d'une sorte de terreur paralyse, ne donnant d'autre signe d'impatience qu'un moustillement d'oreille. --Vermillon! ta niche!--cria Coriolis; et se retournant vers Anatole:--Dis donc, qu'est-ce qu'il faut que je leur donne la prochaine fois... quel lot? Je voudrais faire les choses bien, tu comprends, tout fait bien... a serait bte de leur donner quelque chose de moi... --Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?--lana Manette. --Mon fils adoptif!--dit Anatole.--Ah! bien!... --Un bronze de Barbedienne?...--reprit Coriolis,--ce n'est pas bien neuf, un bronze de Barbedienne... Ma foi! si je leur rendais, comme lot, un dner tous ici... pour la fin de ma convalescence? --Hum! un dner...--fit Anatole,--a sent la fte de famille, un dner... Donne donc plutt un souper... c'est toujours plus drle. --Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux... Mais qu'est-ce qu'on fera avant souper? --Tout ce qu'on voudra... de la musique religieuse... Une ide!... si on se livrait un petit tremblement de jambes? --Moi, d'abord, je mets a, si on danse...--dit Manette qui venait de passer sur elle une magnifique robe de Smyrniote. --Mais, ma chre, tu n'y penses pas... ce n'est plus l'poque des bals masqus... --Bah! si a l'amuse?--fit Anatole.--Donne-lui cette petite fte-l... Elle ne l'a pas vole... Elle n'a pas eu trop d'agrment ces temps-ci... Garnotelle connat le prfet de police, il vient de faire son portrait... Il nous aura une permission... Nous aurons un municipal la porte... C'est a qui aura de l'oeil!... Enfoncs les bourgeois! Manette, sans rien dire, s'tait pose toute costume devant Coriolis. --Accord!--dit Coriolis,--bal et souper! Voil le programme... Par exemple, c'est toi que a regarde Anatole... tu te charges de tout... Ah! canaille de Vermillon! Et tous les trois partirent d'un grand clat de rire. Aprs s'tre acharn vouloir redresser la queue du cochon, aprs avoir essay inutilement de grimper sur son dos, Vermillon avait paru lcher sa victime. Grimp Sur un coffre, et l se tenant bien tranquille en ayant l'air de ne penser rien, il avait attendu que le goret rassur passt dans sa promenade qutante juste au-dessous de lui. Il avait saisi le moment, calcul son saut, bondi juste sur le pauvre animal qui, de terreur, faisait en cercles perdus, comme dans le mange d'un cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon cramponn, par la peur de tomber, la peau du coureur. Le petit cochon, les oreilles rabattues sur les yeux, lanc et dtalant comme s'il avait un diablotin en croupe, le petit singe avec ses inquitudes nerveuses, avec sa mine de voleur, aplati, ras, coll sur le dos de cette bte de graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'quilibre continuelles,--c'tait un spectacle du plus prodigieux comique, o un philosophe aurait peut-tre vu l'Esprit mont sur la Chair et emport par elle. LXVIII A minuit, le 20 juin, commenait dans l'atelier de Coriolis ce bal qui devait devenir historique et laisser dans les lgendes de l'art une mmoire encore vivante. Entre les quatre murs rayonnant de lumire, on et cru voir se presser un peu de toutes les nations et de tous les sicles. L'histoire et l'espace semblaient ramasss l. L'univers s'y coudoyait. C'tait comme une vocation o le peuple d'un Muse, descendu de ses cadres, se cognait au Carnaval. Les toffes, les modes, les dessins, les lignes, les souvenirs, les pays, tout se mlait dans le tohubohu tourdissant des couleurs. Il y avait des chantillons de toutes les civilisations, des morceaux de toute la terre, et des robes voles des statues. Les costumes allaient d'un ple l'autre, et de Jupiter un garde national de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-l avaient t dtachs d'une page de Cesare Vecellio. Il passait des cardinaux et des Mohicans. Des couples se parlaient comme de la distance d'une fort vierge Trianon. Un portrait historique, un personnage drap dans un chef-d'oeuvre, prenait la taille de la dernire des dbardeuses. Des bouts de chlamyde flottaient sur des pointes de mules. Yeddo tait dans cette jupe, un barbare de la colonne Trajane dans cette braie. La fustanelle plisse ct de la jupe cossaise. La toge, comme la porte la statue de Tibre, voisinait avec la _tbuta_ d'Ocanie. Une desse de la Raison, une Diane de Poitiers et une belle caillre faisaient un groupe des trois Grces. Un paysagiste figurait une statue antique avec un masque de pltre et du madapolam amidonn. On voyait un galrien en vareuse rouge, en bonnet vert, avec la chane et un boulet fait d'un ballon d'enfant peint en noir. Un fou de Vlasquez serrait la main un Jean-Jean de l'Empire. Deux gyptiens, du temps de Rhamss II, dtachs d'une graphie gyptienne, fraternisaient avec un Mezzetin. De la toile matelas par instant cachait de la pourpre. La tte d'un lion, qui coiffait un Hercule, tait coupe par le plumet d'un Chicard. Un premier communiant barbe, dans un habit et un pantalon de collgien trop courts, avec le brassard blanc, donnait le bras un page mi-parti qui s'tait peint les jambes la colle, en noir et bleu. Une femme, en Moluquoise, avait un chapeau de six pieds de large, tout garni de nacre et de coquillages. Une autre tait la sainte Ccile, en rouge, du Dominiquin. Et tous ces costumes, hommes et femmes avaient ajout, avec la conscience d'artistes qui se dguisent, la tournure, l'air, le teint, la physionomie, la couleur locale du maquillage, la grimace mme de chaque latitude. Toute une bande d'atelier, costume en Peaux-Rouges, avait pass la journe se peindre religieusement, d'aprs les planches de Catlin, tous les tatouages rouges, verts et jaunes des Indiens: on les aurait reus la danse du buffle. Et une femme qui tait en Chinoise s'tait donn la migraine en se faisant tirer les cheveux aux tempes pour se remonter le coin des yeux. Dans ce brouhaha de pittoresque se dtachait un coin d'Olympe: la beaut d'un modle de femme en Amphitrite, vtue d'une cume de mousseline travers laquelle paraissaient, ses chevilles, des _pricelids_ d'or copis sur la _Venus physica_ du Muse de Naples; la beaut d'un homme dont les muscles jouaient dans un maillot; la beaut de Massicot, le sculpteur, dans le costume des fromagiers de Parmesan, la chemise bouillonne, coupe sur le biceps, le petit tablier bleu sur le ventre, le caleon arrt au genou, les jambes nues, basanes, nerveuses et parfaites, dignes de son costume et de ce type de race qui montre le Bacchus indien dans les fermes milanaises. Puis et l, c'taient des apparitions, des fantaisies de Mardi gras, comme en trouve l'atelier, des caricatures tailles de main d'artiste, des parodies cocasses, un Moyen ge la Courtille, des dfroques de la chevalerie du sire de Franboisy, des valets hraldiques de jeux de cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des hros qui avaient ramass un casque dans un Daumier, des vengeances de pensum sur le dos d'Achille, une cour de Cucurbitus Ier, des imaginations de travestissements vols dans la cuisine de Grandville, des gens qui avaient l'air d'tre tombs dans un pot-au-feu, la tte la premire, et d'en avoir t retirs avec une couronne de lauriers et de carottes. Coriolis avait la grande robe de brocard plerine, ramages jaunes et verts, du seigneur qui lve une coupe dans les _Noces de Cana_. Manette portait un des costumes rapports d'Orient par Coriolis: les jambes dans un large pantalon de soie flottant, de la dlicieuse nuance fausse du rose turc, elle avait la taille dessine par une petite veste de soie marron soutache d'or, d'o sortaient ses bras nus, battus par les grandes manches d'une chemise de tulle sans agrafes qui laissait voir en jouant la moiti de sa gorge. Sur sa tte, elle avait le charmant _tatikos_ de Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert d'agrments et de broderies, dans lesquels elle avait pass, nou, enroul les tresses de ses cheveux avec l'art et la coquetterie d'une femme de l-bas. Et ravissante ainsi, elle semblait la vraie femme d'Ionie,--la femme de la sduction. Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'tait trs-bien arrang dans le pourpoint de brocard noir, aux manches violettes, du beau portrait de Calcar du Louvre. Chassagnol tait superbe dans son costume de comique florentin, en Stenterello du thtre Borgognisanti, avec sa perruque rousse, sa petite queue remontante, ses coups de noir travers la figure, ses sourcils terribles, sa veste courte carreaux. Pour Anatole, il s'tait dguis en saltimbanque, en saltimbanque classique de baraque. Il avait des chaussettes de laine noire, sur lesquelles il avait fait coudre un lacet d'or en triangle et de la fourrure, un maillot blanc, un caleon de cachemire rouge bord de velours noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette en velours noir et or, un diadme en or sur une grande perruque, et une trompette dans le dos. LXIX Ce costume de saltimbanque tait le vrai costume de la danse d'Anatole, une danse folle, blouissante, tourdissante, o le danseur, avec une fivre de vif argent et des lasticits de clown, bondissait, tombait, se ramassait, faisait un nimbe sa danseuse avec le rond d'un coup de pied, s'aplatissait dans un grand cart au solo de la pastourelle, se relevait sur un saut prilleux. On riait, on applaudissait. La danse autour de lui s'arrtait pour le voir. Son agilit, sa mobilit, le diable au corps qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une joie de vertige dans le bal. Tout coup, au milieu de son triomphe, des groupes qui se bousculaient et se marchaient sur les pieds, Anatole disparut. On le cherchait, on se demandait ce qu'il tait devenu: il reparut en cravate blanche, en habit noir, avec la figure enfarine d'un Pierrot, et gravement, il recommena danser. Ce n'tait plus sa danse de tout l'heure, une danse de tours de force et de gymnastique: c'tait maintenant une danse qui ressemblait la pantomime srieuse et sinistre de sa blague,--une danse qui blaguait!--Mouvements, physionomie, les jambes, les bras, la tte, tout son tre, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible gouaillerie cynique. On ne savait quoi de sardonique lui courait le long de l'chine. De toute sa personne, jaillissaient des charges cruelles d'infirmits: il se donnait des tics nerveux qui lui dtraquaient la figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de bois, simulait, au milieu d'un pas, le gigottement de pied d'un vieillard frapp d'apoplexie sur un trottoir. Il avait des gestes qui parlaient, qui murmuraient: _Mon ange!_ qui disaient: _Et ta soeur!_ qui semblaient secouer de l'ordure, de l'argot et des dgots! Il tombait dans des batitudes hbtes, des extases idiotes, des ahurissements abrutis, coups de subites dmangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la Terre-de-Feu. Il levait les yeux au plafond comme s'il crachait au ciel. Il avait des regards qui semblaient tomber du paradis la brasserie; il avait, sur le front de sa danseuse, des bndictions de mains la Robert Macaire. Il embrassait la place des pas de la femme qui lui faisait vis--vis, il se gracieusait, se dformait, faisait le geste de cueillir de l'idal au vol, pitinait comme sur une illusion fltrie, rentrait sa poitrine, se bossuait les paules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait un mouvement de rotation mcanique une de ses mains, et tournant dans le vide, il paraissait moudre un air qui semblait le chant de l'alouette de Juliette sur l'orgue de Fualds. Il parodiait la femme, il parodiait l'amour. Les poses, les balancements de couples amoureux, consacrs par les chefs-d'oeuvre, les statues et les tableaux, les lignes immortelles et divines de caresse qui vont d'un sexe l'autre, qui saluent la femme et la dsirent, l'enlacement, qui lui prend la taille et se noue son coeur, la prire, l'agenouillement, le baiser,--le baiser!--il caricaturait tout cela dans des charges d'artiste, dans des poses de dessus de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes drisoires d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, avec un doigt de Cupidon sur la bouche, toute la tendre sentimentalit de l'homme... Danse impie, o l'on aurait cru voir Satan-Chicard et Mphistophls-Arsouille! C'tait le cancan infernal de Paris, non le cancan de 1830, naf, brutal, sensuel, mais le cancan corrompu, le cancan ricaneur et ironique, le cancan pileptique qui crache comme le blasphme du plaisir et de la danse dans tous les blasphmes du temps! A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille o il dansait; et les femmes qui avaient le bonheur d'tre costumes en Turcs et de porter des pantalons, montes sur des paules de doges, de cardinaux, de snateurs romains, regardaient de l-haut, criant force de rire. LXX Coriolis avait t assez rudement secou par sa maladie. Il ne reprenait ses forces que lentement, travaillant mal, manquant de l'entrain de la sant, souffrant de la chaleur de l't, intolrable cette anne-l. --C'est une drle de chose,--dit-il un jour Anatole,--quand on a dix-huit ans on ne s'aperoit pas du mois de juillet Paris... On ne sent pas qu'on touffe et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a l'ide de penser des endroits o il y a de l'air et de l'ombre d'arbres... --Ah a!...--fit Anatole,--est-ce que tu aurais le projet d'acheter une maison de campagne avec un jet d'eau? --Non,--rpondit Coriolis,--a ne va pas jusque-l... mais, mon Dieu, si a vous convenait Manette et toi... --Quoi?--fit Manette. --D'aller la campagne, tout btement, comme des boutiquiers de passage, respirer... --A la campagne? oh! oui...--dit nonchalamment Manette, laquelle ce mot faisait voir quelque chose au-del de Saint-Cloud, de vert, d'inconnu, d'attirant, avec de l'herbe o l'on peut s'asseoir. Elle reprit aussitt: --O a? --Ma foi,--reprit Coriolis,--je ne connais pas Fontainebleau... Il parat, ce qu'ils disent tous, que c'est une vraie fort... Nous irions dans un trou... Barbison, l'auberge... Une installation, ce serait le diable... nous laisserons nos domestiques ici. --Oh! c'est a, en garons!--fit Manette, laquelle l'ide d'aller l'auberge plaisait comme sourit un enfant l'ide de dner au restaurant. Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de l'atelier l'autre. Tout coup, il s'arrta court: --Et Vermillon. --Tu vas vouloir qu'on l'emmne, je parie? Tiens, au fait,--dit Coriolis,--on ne le voit plus. --Mon cher, ce que je vais te dire est tout fait confidentiel... Il y a l'honneur d'une femme, et tu comprends... Vermillon a une passion, parole d'honneur! malheureuse, je l'espre... Il brle pour la forte pouse de notre concierge. Oui, il a t sduit par sa grosseur... Il passe maintenant tout son temps lui savonner son linge dans le ruisseau pour lui prouver son dvouement... C'est touchant!... Et il lui fait une cour dans sa loge, des yeux au ciel, des airs d'adoration... un homme ne serait pas plus bte, quoi! --Trs-bien... Tu le laisseras en pension chez son adore. --C'est peut-tre trs-grave... Je te dirai que je crois qu'ils sont jaloux l'un de l'autre: le mari et lui... Le mari est sombre, de plus, il est tailleur, et les hommes qui travaillent toute la journe les jambes croises sur une table sont rangs par les criminalistes dans la classe des gens concentrs, dangereux, capables de perptrations... --Imbcile! --Aux paquets!--cria Anatole. LXXI Le lendemain, la calche de louage que Coriolis avait prise Fontainebleau dbouchait, au bout d'une heure et demie de voyage travers la fort, d'une route de sable sur le pav. Des vergers touchaient le bois, le village naissait sa lisire. De petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile, leves d'un tage, avec l'avance d'un auvent sous lequel causaient l'ombre des femmes sur des siges rustiques, des murs au chaperon de bruyres sches, d'o sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des faades de fermes avec leurs grandes portes charretires, commenaient la longue rue. Tout l'entre, un tout jeune enfant, de l'ge des enfants qui dessinent des maisons de travers avec un tirebouchon de fume, assis par terre et la curiosit de deux petites filles dans le dos, crayonnait on ne savait quoi d'aprs nature. Les maisons garnies de vignes, prudemment montes et plaques hors de la porte de la main, les murailles de moellon des granges continuaient. et l, une grille en bois cachait mal des fleurs; un store chinois apparaissait un rez-de-chausse; des fentres moulure taient encastres dans une construction paysanne. Une baie, demi barre d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier. Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une tude sur un buffet. Coriolis reconnaissait des toits de bois sur des portes, des cours, des ruelles de masures donnant sur la campagne, que des eaux fortes lui avaient dj montres. La voiture arrta devant une longue btisse o la vigne repoussait les volets verts: on tait arriv, c'tait l'auberge. Le matre de l'auberge, coiff d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs un petit pavillon o ils trouvrent trois chambres assez proprettes, dont l'une ouvrait sur un petit atelier au nord, meubl d'un canap en noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient des sphinx mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre cuite. Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pntrs de la bonne odeur du linge qui a sch sur des haies et sur des arbres fruit; et il s'endormit au bruit d'un gouttement d'eau qui ressemblait un chant de caille. Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai vide-bouteille de l'Art! une maison dans un treillage mang de lierre, de jasmin, de chvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes feuilles vertes! Des bouts de tuyau de pole fument dans des touffes de roses, des hirondelles nichent sous la gouttire et frappent aux carreaux; dans le rentrant des fentres, des torchis de pinceaux font des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les petits ponts tremblants, s'lance aux baies des petits ateliers. Des vignes colles au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse. Une dcoupure de treille encadre dans des feuilles, une tte de cerf aux os blancs. Et ce sont, dans le plein air, des tables o tranent des verres tachs de vin et de vieux livres uss o se dchire le papier qui fait un manche au gigot, des buffets, des fontaines, des garde-mangers remplis de viandes saignantes sous l'abri d'une feuille de zinc; des _moss_, des canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un puits se perdent dans les branches d'un abricotier. Des poules montent aux chelles pour aller pondre au grenier sans fentre; des corbeaux familiers volent et l; de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la traverse d'un chevalet cass, un coq jette son cri. Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens qui dorment, des poussins qui courent. Il y a des tonneaux couls dans des mares; et et l des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, des cages poulet, des arrosoirs, des cuelles et de petits sacs de graines renfls; des palissades o sont fichs, dans chaque pieu, des goulots de bouteille; une herse dmanche ct d'un dbris de berceau en osier; un moulin caf, dans un bourdonnement d'abeilles, encore odorant de ce qu'il a brl; des claies de fromages schant ct de brosses peindre et de torchons bis sur des bourres sches; des cordes de balanoire pourries pendant d'un sureau; des piles de bois, des amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des poulaillers rapics, des lapinires improvises, des hangars o s'enfonce l'tabli avec du soleil sur les outils; des portes battantes, dont le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des sentiers o tranent des morceaux et des restes de tout; des resserres encombres de vieilles choses hors de service... Bric--brac hybride de caf et de ferme, de capharnam et de basse-cour, de marchand de vin et d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, anim, battu, remu par l'air ventilant du pays, fait penser la cour d'une htellerie btie par les pinceaux d'Isabey. LXXII Les premires journes passes Barbison parurent Coriolis douces et reposantes. Il avait quitt Paris encore convalescent, dans un tat de fatigue de corps et de tte, une de ces heures de la vie qui poussent le travailleur aller se dtendre et se retremper dans l'air sain et calmant de la vie vgtative. La bte, chez lui, avait besoin de se mettre au vert. Aussi eut-il plaisir se sentir dans cet endroit si bien mort tous les bruits d'une capitale, et o la publicit n'tait que le _Moniteur des communes_. Sa vue tait heureuse de cette grande rue avec des poules sur le pav, et de ces dernires diligences dteles sur le bord de la chausse. Il gotait des jouissances d'oubli voir le peu qui passe l, le lent travail des btes et des gens, cet apaisement particulier que les grandes forts font auprs de leur lisire, comme les grandes cathdrales rpandent l'ombre sur les maisons et les existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se succdent, sans tre plutt un jour qu'un autre, ce temps du village auquel on se laisse aller, ces heures inoccupes qui le menaient au soir, un soir sans gaz o ne restait de lumire, dans le noir de la rue, que le quinquet du billard. La nuit mme, dans le demi-sommeil du matin, il prouvait une certaine satisfaction, lorsque le conducteur de la voiture de Melun criait l'aubergiste:--Rien de nouveau?--et que l'aubergiste rpondait:--Rien--ce _rien_ qui disait que rien l n'arrivait. Pour Manette, la campagne tait comme le dballage de la premire bote de joujoux d'o sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et des arbres friss. Elle avait des curiosits puriles, des questions d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que a? de petite fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de la terre, des arbres partout, un jardin qui n'en finissait pas, des oiseaux, des champs remplis de choses qui poussent, c'tait pour elle comme un monde nouveau d'tonnements et d'amusements. Elle avait la virginit bte et heureuse d'impressions, l'allgresse un peu oisonne de la Parisienne la campagne. Il lui paraissait charmant de manger genoux des fraises dans le plant. A tout moment elle se penchait dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des btes bon Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant dans son cou. Elle attrapait une branche sur un chemin en passant, volait ce qui pendait, ramassait la Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans un coquillage. On et dit que la terre avec sa vitalit la sortait de son apathie, de sa nonchalance srieuse. Elle devenait, dans cet air, d'humeur alerte, dansante, sautante, presque grimpante. Il lui passait des envies de monter des cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla faner, et revint radieuse, enchante, la peau heureuse de soleil, les reins chatouills de fatigue. Elle allait dans la chambre four regarder couler la lessive dans le grand cuveau. Elle portait de l'herbe la vache: elle voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle n'osa pas. Mais le plus souverainement heureux des trois tait Anatole. Il clatait en gestes, en bouts de chansons, en paroles folles, en apostrophes qui ressemblaient de la griserie, cette ivresse que verse certains hommes de bureau et de thtre l'air de la campagne. Il passait des demi-journes en tte--tte avec les btes de la basse-cour, les tudiant, notant leurs cris, se mettant leurs voix dans la bouche, faisant l'cho au chant du fumier, et laissant les chiens lui dbarbouiller, comme un ami, la moiti d'une joue d'un coup de langue. Dans les champs, dans la fort, on le voyait tendu, tal, aplati tout de son long, les yeux demi-clos sous son chapeau de paille qui lui rabattait de l'ombre sur la figure, la tte sur ses bras en manches de chemise. Il restait l, bien heureusement immobile, le bouton de sa ceinture lch, avec de petits tressaillements d'aise qui lui couraient tout le corps. Et tout enfonc dans ce lazzaronisme en plein air, demi extasi dans l'panouissement d'une jubilation infinie, il cuvait le paysage. Il vachait,--comme il disait avec l'expression crapuleuse qui peint ces flicits retournant la brute. Ils passrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles Coriolis ne se serait pas aperu des dimanches, sans les boules tames qu'exposait, ce jour-l, dans un jardin, un employ qui les apportait le samedi soir et les remportait le lundi matin. LXXIII Le dner tait la grande rcration de la journe. Ce qui le sonnait, c'tait le coucher du soleil, faisant apparatre tout noir, sur son rayonnement de feu rouge, le genvrier mort servant d'enseigne l'auberge. Un un, les peintres rentraient dans cet blouissement qui pavait de lumire la rue du village. Les premiers arrivs se mettaient l'ombre sur le banc de pierre en face, ct d'une charrette, et se tenaient dans des poses lasses, avec des silences affams, battant de leurs btons leurs semelles pleines de sable. La fille de la maison, sortant sur le pav, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitt qu'elle voyait arriver les derniers attendus, avec le bout de leurs parasols dpassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait fumante dans la salle manger. A peine si l'on se donnait le temps de laver les brosses. On jetait ses chapeaux, on dmlait, au petit bonheur, les grandes serviettes jaunes de toile de mnage, on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait dans les assiettes creuses. Le grand pain pos sur le dessus du piano passait, et chacun s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans les verres, les fourchettes piquaient les plats, les assiettes couraient la ronde, les couteaux frappant sur la table demandaient des supplments, la porte battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les convives, les bouteilles vides faisaient la chane avec les bouteilles pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient effrontment la tte dans la sauce de leurs matres. Des rires tombaient dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de rfectoire de grands enfants, partait de tous ces apptits d'hommes avivs par l'air creusant de toute une journe en fort. Et le tapage ne se recueillait qu' la solennelle confection de la salade la moutarde, pour laquelle, la fin, la table suppliante obtenait un jaune d'oeuf cru. Et autour de la table gaye, tout riait: le grand buffet avec ses soupires coq et sa grande tte de dix-cors; la salle manger avec toutes ses peintures dans des baguettes de bois blanc, o semble encadr l'album de l'cole de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit muse, barbouill par tous les htes de Barbison, et qui met ces murs, derrire les chaises de ceux qui dnent, l'ombre ou le souvenir, le nom de ceux qui ont dn l, crit d'un bout de pinceau, un jour de pluie, avec un reste d'tude et la verve de leur premier talent, dans tous ces tableaux qui se cognent: paysages, moutons, dessous de bois, parapluies gris dans la fort, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures mortes, crpuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, partie de canotage sur la Seine, amours boiteux frappant la porte de Mercure. Et de derniers rayons allaient ces panneaux de buffet qui montrent la pochade d'un march aux chevaux ct d'une cueillette de pommes sur des chelles; ils allaient ces guirlandes o le pinceau de Brendel a nou aux pipes du Rhin les verres de Bohme; ils quittaient, comme regret, des esquisses de Rousseau jetes sur le bois d'une bote cigares, et ces panneaux de lumire et de caprice, ces bouquets de fleurs et de femmes closes sous la brosse de Nanteuil et la baguette magique de Diaz, ces grappes de fes montrant leurs bas de femmes sur des balanoires de roses... Les bougies apportes dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage de gruyre dvor, le caf vers dans les demi-tasses opaques, les pipes s'allumaient. Des aparts se faisaient dans des coins o des camarades se parlaient mi-voix, tandis que des farceurs crivaient des vers faux sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue, les charrettes, le village; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de la campagne tombait peu peu dans la pice. Les paysagistes, dans leurs yeux demi ferms, sentaient revenir leur tude, leur motif, leur journe, et souriaient vaguement leurs couleurs du lendemain, avec les rves de leurs chiens grognants entre leurs jambes. La fatigue se berait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le piano ouvert... Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du _corneur_ de Macherin, et qu'veillait, avec ses bruits du matin le rveil de la basse-cour. LXXIV Coriolis passait ses journes dans la fort, sans peindre, sans dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espces d'esquisses flottantes que fixent plus tard la mmoire et la palette du peintre. Une motion, une motion presque religieuse le prenait chaque fois, quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait l'avenue du Bas-Brau: il se sentait devant une des grandes majests de la Nature. Et il demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement respectueux et de silence mu de l'me, en face de cette entre d'alle, de cette porte triomphale, o les arbres portaient sur l'arc de leurs colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout de l'alle tournante, il regardait ces chnes magnifiques et svres, ayant un ge de dieux, et une solennit de monuments, beaux de la beaut sacre des sicles, sortant, comme d'une herbe naine, des forets de fougre crases de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude corce, leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs polies de la pierre. Coriolis se mettait marcher sous ces votes qui clataient au-dessus de lui, des lvations de cent pieds, en fuses de branches, en cimes foudroyes, en furies cheveles et tordues, ayant l'air de couronnes de colre sur des ttes de gant. Il marchait sur les ombres couches barrant le chemin, qui tombaient du ft norme des troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqres du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une toile, par de petits morceaux de beau temps que la verdeur de la feuille faisait fuir et presque plir dans un infini d'altitude. Des deux cts du chemin, il avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a l'ombre des forts dans la transparence pntrante du midi, et que dchire et l un zigzag de soleil, un rayon courant, frmissant jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air d'y allumer une rampe de feu d'meraude. Plus prs de lui, des petits genvriers en pyramide tincelaient de luisants de givre; et les houx rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumire mtallique et liquide, l'blouissement blanc d'un diamant dans une goutte d'eau. Le radieux spectacle, le bonheur de la lumire sur les feuilles, cette gloire de l't dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes, les senteurs cordiales, l'odeur de sant et la frache haleine des bois, ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude, enveloppaient Coriolis qui sentait revenir son corps l'allgresse d'tre jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres d'athltes, au dessin hroque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les lignes penches des grands pins italiens dans les villas, ceux-l qui montaient droits dans un jet de rigide lancement. Il y en avait de solitaires comme des rois; et d'autres qui, runis, assembls, mlant et nouant leurs bras en dme de verdure, semblaient dessiner un rond de danse pour des hamadryades. Le sable, derrire Coriolis, enterrait son pas; et il avanait dans ce silence de la fort muette et murmurante, o tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, o bourdonnent incessamment, pour le bercement de la rverie, tous les infiniment petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien qui marche. Et quand il s'tendait sur un tertre de mousse, le coude sur la terre, les yeux l'ternel balancement des branches auprs du ciel, de petits souffles accouraient lui, sur l'herbe et les feuilles tombes, avec le pas d'une bte. L'alle qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune clart d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chnes succdaient les futaies, aux futaies les petits bois, o tout coup, en passant, il faisait sauter, au milieu d'un arbre, un cureuil qui le regardait de l; o bien, c'tait un grand bruit qu'il faisait lever, un grand remuement de branches d'o s'chappait au galop comme un grand cheval rouge, qui tait un cerf. Puis la fort s'ouvrait: un pre plein midi brlait, devant lui, dans le paysage dcouvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous le bleu africain du ciel et l'implacable intensit de la lumire, se dressaient en masses violettes, avec des cernes sches. Alors, quittant le grand chemin, il grimpait l'aventure au hasard de la route serpentante. Il se glissait entre les pierres d'o se dressait l'arbre sans terre et sans ombre, le grle bouleau. Il s'enfonait dans les fougres, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la mousse grille et grsillante, se glissait entre des cartements de roc, marchait sous des tortils d'arbres touffs, trangls entre deux blocs et poussant de ct une branche sans feuille qui courait en l'air comme une mche de fouet. Il sondait et battait de son bton, au passage, l'inconnu de ces arbustes pareils des noeuds de serpents lapids, et dont la vgtation se tord avec des airs d'animalit blesse, ces genvriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables des foetus de chanvre till, l'emmlement de chevelure noueuse et fileuse, aux rameaux serrs, excoris, travers lesquels se convulsionne le tronc vert-de-gris avec ces arrachis d'o l'on dirait qu'il s'goutte du sang. Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chvre, par des lits de torrents schs, par des montes o les marches taient faites de rseaux de racines pareilles des squelettes de lzards, par des escaliers o de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles mal enterrs; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au bout de ses courses errantes, dans la valle troite et creuse qui va Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calcin, tout miroitant de micas, dont l'clatante blancheur n'tait rompue, et l, que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de bruyre qui avait le noir de la trane d'un charroi de charbon. Et alors, sa gauche et sa droite ce n'tait plus que des roches. De la crte des deux collines, dcoupant sur le ciel la dchiqueture de leurs artes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'boulement, l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lchs par une dfaite de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croul et s'tre arrt l; il y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempte de la nature soudainement ptrifie. Toutes les formes, tous les aspects, toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du rocher, taient rassembls dans ce cirque o les grs normes prenaient des profils d'animaux de rves, des silhouettes de lions assyriens, des allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entasses figuraient un soulvement, un crasement de tortues monstrueuses, de carapaces essayant de se chevaucher; l deux sphinx camus serraient la route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une premire mer du monde, des crnes de mammouths trous de leurs orbites immenses, le souvenir et le dessin des grands os du pass se levaient sur ce chemin bord de roches creuses par des remous de sicles, fouills et battus peut-tre par une vague antdiluvienne. Au haut de la monte, Coriolis s'arrtait cette grotte de Franchart, qui a, son seuil, le dsordre et le bousculement de siges de granit renverss par un festin de Lapithes. Il pelait ces pierres qui ont le fruste de murs anciennement crits, ces pierres millnaires griffonnes par le temps d'indchiffrables graphies, et o l'eau de l'ternit a creus l'apparence de sculpture d'une cave d'Elephanta. Il restait devant ces grottes bantes o le Dsert semble rentrer chez lui, devant ces antres de btes froces auxquels on s'tonne de voir aller, au lieu de pas de lion, des traces de breacks... De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait involontairement des oiseaux qui porteraient manger un Saint dans une grotte de la Thbade. Puis, il longeait la petite mare ct, enfermant une eau fauve dans sa cuvette de pierre blanche, la marge mamelonne, ondulante et ronge. Il s'asseyait quelques minutes au petit caf de Franchart, repartait, retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Brau. Il se faisait, cette heure, une magie dans la fort. Des brumes de verdure se levaient doucement des massifs o s'teignait la molle clart des corces, o les formes demi flottantes des arbres paraissaient se draidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la vgtation. Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, le couchant de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux du soir montait insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds; des raies de lumire, d'une pleur lectrique et d'une lgret de rayons de lune, jouaient entre les fourrs. Des alles, du sable envol sous les voitures, il se levait peu peu un petit brouillard arien, une fume de rve suspendue dans l'air, et que perait le soleil rond, tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un crin cleste... La fentre de Rembrandt, o il y a un prisme, et o jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araigne d'argent--c'tait ce paysage du soir. LXXV Depuis quelques annes, les htelleries campagnardes de l'art ont chang d'aspect, de physionomie, de caractre. Elles ne sont plus hantes seulement par le peintre; elles sont visites et habites par le bourgeois, le demi-homme du monde, les affams de villgiature bon march, les curieux dsireux d'approcher cette bte curieuse: l'artiste, de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur place ses moeurs, ses habitudes, son dbraill intime et familier, ses charges, un peu de cette vie de dclasss amusants, que les lgendes entourent d'une aurole de licence, de gaiet et d'immoralit. Peu peu, on a vu venir loger dans ces chambrettes, manger cette gamelle de la jeunesse, de la bonne enfance et de l'tude d'aprs nature, toutes sortes d'intrus, des professeurs, des officiers en cong, des magistrats, des mres de famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde composite d'une table d'hte. Ce mlange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, ct de sept ou huit jeunes gens, travaillant et prenant l leurs quartiers d't et d'automne, ct de deux paysagistes amricains, amens Barbison par la rputation de cette fort de Fontainebleau populaire jusque dans la patrie des forts vierges, il venait s'asseoir une vieille demoiselle tenant toujours en laisse un cureuil, et qu'on ne connaissait que sous le nom de la demoiselle de Versailles; un professeur de septime d'un collge de Paris, flanqu de son pouse et de deux grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant sa vie rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune sourd, sourde vocation de peinture, sorti de la grande cole des Batignolles. Cette immixtion de gens avait teint, effarouch l'entrain de la socit: devant l'inconnu des convives, l'imposante prsence de la famille et de la virginit bourgeoise, les jeunes peintres avec la timidit de gens sans ducation, craignant de laisser chapper une inconvenance, et se mettant viser une sorte de comme il faut, s'taient congels dans une de ces tenues de froideur et de bon ton qui glacent dans l'artiste _poseur_ le rire naturel de l'art. Ils respectaient le comique du professeur, une espce de M. Pet-de-Loup, homme svre, mais juste, qui passait la moiti de son temps morigner ses deux fils, et l'autre sculpter des ttes de cannes. Ils n'abusaient pas de la crdulit sans fond de la demoiselle de Versailles. Ils taient peu prs polis avec l'infirmit du jeune sourd qui les _sciait_ avec ces petits gloussements qu'ont les sourds-muets dans les cours, essayant d'attirer l'attention sur l'criteau de leur infirmit pendu sur leur poitrine. Avec Anatole, tout changea. Il dchana les charges. Il criait dans l'oreille du sourd des choses qui le faisaient rougir. Il rendait tout moment des visites au vieux monsieur si peureux de l'invasion de quelqu'un dans sa chambre, d'un drangement de ses papiers, de ses notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-mme son lit. Il abondait avec des intonations de Prudhomme dans les anathmes du professeur contre les dbordements de la jeunesse actuelle; et il prenait ses fils part pour leur inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. Quanta la vieille fille de Versailles, il en fit sa victime d'adoption. Il commena par lui persuader trs-srieusement, avec des textes de livres de mdecine l'appui, que la cohabitation avec un cureuil donnait la longue la danse de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes contre la morsure des vipres pour aller se promener dans la fort. Il lui fit croire qu'un des deux Amricains de la table tait un sauvage dfroqu qui avait t lev manger de la chair humaine.--N'est-ce pas?--disait-il; et l'Amricain, dress la charge, rpondait, avec des sourires voraces et inquitants, que c'tait bon, que cela avait un got entre le boeuf et le turbot. Un soir, aprs une rptition secrte dans la journe, Anatole fit danser au Yankee une danse effroyable d'anthropophagie: les gros yeux bleus carquills du danseur, son nez crochu, ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle vampire, la figure o il faisait sauter comme un morceau dlicat l'oeil de sa victime, mirent l'horreur de leur cauchemar dans les nuits de la pauvre demoiselle. Mais la plus belle charge que lui monta Anatole fut la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez elle dans sa chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une lionne s'tait chappe d'une mnagerie de Melun: on lui dit que la lionne s'tait sauve dans la fort, qu'elle avait mis bas onze lionceaux dj trs-gros; et pour la bien convaincre du pril, Anatole, tous les soirs, faisait son entre dans la salle manger avec le fusil de l'aubergiste, comme s'il n'osait s'aventurer dehors qu'avec une arme. LXXVI Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces deux vieilles femmes, au milieu de cette runion d'hommes. Les attentions, les prvenances, les gards allaient sa jeunesse, sa beaut. Elle se sentait trner cette table: elle y tait comme une petite reine. Elle trouvait encore dans cette socit une satisfaction nouvelle pour elle, et qui la flattait dans la fausse position o elle tait. L'pouse du professeur, bonne crature ingnue, s'tait laiss prendre son excellente tenue, au nom dont on l'appelait, des Madame Coriolis qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que le couple tait un mnage, que Manette tait la femme du peintre. Aussi avait-elle rpondu ses amabilits. Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements du voisinage, les menues relations de la communaut des repas, elle avait mis ce liant qui tablit comme une politesse de plain-pied entre femmes du mme monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, sur le banc de pierre o l'on attendait le dner, elle honorait Manette de petits bouts de conversation familire. Manette tait excessivement touche d'tre ainsi traite; et elle s'appliquait se maintenir dans cette estime, en continuant la tromper, en jouant avec un art admirable cette comdie de la femme honnte qu'aime tant jouer la femme qui ne l'est pas, et d'o monte souvent la tte d'une matresse la tentation de devenir ce qu'elle essaye de paratre. Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxit, de peur d'une dcouverte, d'une indiscrtion, en interrogeant la figure de l'pouse lgitime. Elle se surveillait elle-mme dans ses gestes, ses paroles, ses expressions, s'enveloppait de robes simples, de petits fichus modestes, faisait des raccommodages de mnage, travaillait, avec tous les airs de sa personne, au mensonge qui devait entretenir l'illusion et continuer la mprise de la respectable femme du professeur. Et une joie intrieure la remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espce de petit orgueil exubrant. Cette considration de l'honntet qu'elle rencontrait pour la premire fois lui procurait l'enivrement, l'tourdissement qu'elle donne aux cratures qui n'y sont pas nes, et qui n'ont pas toujours respir, naturellement, comme l'air autour d'elle, l'atmosphre de l'estime. Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de rires et de plaisanteries pour moquer, comme elle disait, ce _geignard_ de Coriolis qui commenait se plaindre du sjour. LXXVII L'homme du monde, le Parisien gt par son intrieur, s'tait rveill chez Coriolis. Il tait bless physiquement de riens qui ne semblaient atteindre personne autour de lui, ni Anatole ni mme Manette. La rusticit de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites insuffisances de l'installation, de cette misre d'eau et de linge faite sa toilette, des serviettes de huit jours, de l'gueulement du pot l'eau, de la cuvette de faence si vilainement rose sur le bord. La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, les taches de la nappe, la fourchette d'tain qui salit les doigts, les assiettes de Creil avec les mmes rbus. Le petit _jinglet_ du cru lui irritait l'estomac. Il se faisait un peu lui-mme l'effet d'un homme ruin, tomb la table d'hte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait dcouvert tous les dessous de la chambre garnie des champs: le fan des siges, la pauvret sale du papier, le rapiage du couvre-pied, la couleur mange des rideaux, la corde de la descente de lit, le dplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait l les instinctives inquitudes qui prennent les dlicats et les souffreteux, jets hors de chez eux dans ces logis de hasard et de pauvret, entre ces quatre murs o gondolent de mauvaises lithographies dans des cadres de bois noir. Il avait us ce premier moment de contentement qu'a le Parisien sortir de chez lui, changer ses aises contre l'imprvu et les privations de l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous les bien-tres qu'il et bien encore supports en Orient, mais qu'il trouvait dur et exorbitant de subir dix lieues de Paris: sa patience d'un mauvais lit, d'un dner sans lampe, du carreau sans tapis, avait fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveaut. Il ne pouvait s'empcher, par instant, de s'indigner intrieurement de l'_arrir_ du pays, de ce reste de sauvagerie entte et de paysannerie inculte qui reste aux bords des forts, s'y dfend si longtemps contre la civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de cette France d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'oeufs. Puis il avait une habitude d'tre servi qui tait comme toute dpayse par le service de l'endroit, une sorte de service bnvole dont on semblait faire la gracieuset aux gens, et o se trahissait l'indpendance du forestier, mle la supriorit du paysan qui a du bien. On sentait une auberge habitue des gens de vie presque ouvrire, au mnage peine soign par une femme de mnage, tout prts, au besoin, remplir l'ordre qu'ils donnaient, aller chercher une assiette au buffet et l'eau de leur pot l'eau au puits. Les htes, hbergs par la maison, y semblaient reus comme des amis avec lesquels on ne se gne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait les traiter, quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et continuer mriter le surnom de _Bienfaiteur des artistes_, inscrit en grandes lettres sur la tombe de son prdcesseur. LXXVIII Coriolis en tait ce moment de dsenchantement, quand un soir l'heure du dner, il aperut au bout de la rue de Barbison une silhouette de sa connaissance, la silhouette de Chassagnol ayant pour tout bagage une canne qu'il avait coupe en chemin dans la fort. --Bah! c'est toi?... Ah! c'est gentil... --Oui, j'prouvais le besoin de repasser mon Primatice... voil. Je suis parti pour Fontainebleau... deux jours que j'y suis... On m'a dit que vous tiez ici... Et je viens casser une crote... --Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous... Nous te ferons voir la fort. --Moi... Oh! tu sais la fort... j'ai horreur de a, moi... A Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais pas tudier mon bonhomme... j'ai t dans un cabinet de lecture pas mal mont pour la province... Ils ont une collection de romantiques de 1830... C'est bte, mais a exalte... Je n'ai pas mme t voir les carpes... Tu sais, moi, je suis un vrai pourri... je n'aime que ce qu'a fait l'homme... Il n'y a que cela qui m'intresse... les villes, les bibliothques, les muses... et puis aprs, le reste... cette grande tendue jaune et verte, cette machine qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un grand rien du tout pour moi... du vide mal colori qui me rend les yeux tristes... Sais-tu le grand charme de Venise? C'est que c'est le coin du monde o il y a le moins de terre vgtale... Ah ! Manette va bien? Et Anatole? --Oui, oui, tu vas la voir... Anatole est encore en fort, il va revenir. Aprs le dner, quand les dneurs eurent quitt la table, ceux-ci pour aller faire un piquet chez des amis, ceux-l pour se promener, d'autres pour se coucher: --Mais il me semble que vous n'tes pas mal ici,--fit Chassagnol qui venait de dire, sans se dranger: C'est bon! l'aubergiste qui voulait lui montrer sa chambre. --Pas mal!... Heu! heu! Et Coriolis raconta Chassagnol tous ses petits dboires de confortable. --Ah! ah!--jeta tout coup au milieu de ces dolances Chassagnol, avec l'explosion de son loquence du soir allume par l'imprudence des confidences de Coriolis.--Ah! ah!... bien fait!... Grand seigneur! toi, grand seigneur! gentilhomme!... toi seul, par exemple! Et tu viens ici pour tre bien? Dans un endroit o il vient des peintres! Les peintres! un tas de rats, vivant mal... Tous des pingres!... Tous, laisse donc! --Allons, mon cher,--essaya de dire Coriolis,--parce qu'il y a quelques crasseux parmi nous, ce n'est pas une raison pour envelopper toute notre classe... --Moi, les peintres, je les adore... j'ai pass toute ma vie avec eux... Mais, prcisment parce que je les adore, je les vois et je les juge... tous des pingres... sauf toi, avec une douzaine d'autres...--reprit Chassagnol se lanant fond dans son paradoxe.--Oh! les prjugs! les prjugs du bourgeois! Penses-tu cela? Tous ces braves gens de bourgeois qui ont, sous la calotte du crne, l'ide, l'ide enfonce, solide, indracinable, cheville, qu'un artiste est un homme rempli de vices coteux, un mangeur, un dpensier, un luxueux!... un bourreau d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se paye tout ce qu'il y a de meilleur et de plus cher boire, manger, aimer! Mais ils sont ordonns, rangs, serrs... ce sont des papiers de musique, que les artistes!... Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!... Ils dpensent... ils dpensent quand ils sont jeunes pour faire comme les camarades; ils gaspillent un peu d'argent envoy par la famille, carott aux parents, prt par leur bottier, de l'argent aux autres... Mais quand c'est de l'argent eux, quand c'est cet argent sacr et solennel, de l'argent gagn, de l'argent de leur talent et de leur travail; quand il leur descend dans la case du cerveau o se font les comptes que des pices mises sur des pices a fait des piles, et que des piles qu'on pose sur des piles, a fait ces choses vnres et considrables: des rentes, des maisons, des proprits, des proprits!... Oh! alors, il entre dans l'artiste une conomie... mais une conomie!... la magnifique avarice bourgeoise de l'art!... Enfin, dans toutes les autres professions, il y a, n'est-ce pas? un certain degr de fortune, de bnfices, d'enrichissement, qui pousse l'homme la largeur, le parvenu la dpense, le joueur heureux la profusion... Un boursier, je prends un boursier, un boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer deux douzaines de chemises garnies de Malines sa matresse... Mais dans l'art? Cherche! On dirait une industrie de luxe o les riches restent pauvres diables... L'argent qui leur pleut dessus avec le succs, a garde dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents de peine qu'on gagne avec de la sueur... Il y en a beaucoup qui font des annes de chirurgiens, des recettes de cent mille francs; il y a donc dans ce monde-l des signatures de cinquante mille francs le mtre carr... Eh bien! sois tranquille, jamais a ne leur donnera la folie de la dpense, et le mpris d'un homme n riche pour une pice de cent sous... Une race plate... avec des gots plats, des sens plats, des apptits plats... Oui, des gens capables de faire des fortunes de tnors, sans avoir un certain jour l'ide de fumer un cigare de trente sous ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit francs... Au fond, des natures _peuple_, presque tous... Une pauvret de gots d'origine, de premire ducation qui va trs-bien avec leur vie, qui simplifie tout dans leurs arrangements d'existence, l'amour, le mnage, la famille, l'intrieur. Des garons ns avec le peu de raffinement qui permet le bon march des deux choses les plus chres de la vie: le Plaisir et le Bonheur... La femme, je prends la femme, parce que c'est l'tiage de la distinction, du luxe et de la dpense de l'homme, est-ce qu'elle est, dans ce monde-l, la grande dpense qu'elle est ailleurs dans d'autres couches sociales? Un peintre, quand il gagne quarante, cinquante mille francs par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de paresse, broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune homme de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste, la matresse, presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein? qu'est-ce que c'est? Une utilit, une raccommodeuse, une personne de compagnie, une femme entre la gouvernante et la femme de mnage, bonne fille qui porte des bijoux d'argent dor, et qu'on entretient, en se rattrapant sur ses vertus domestiques... de domestique, son ordre, sa couture, son conomie... La femme lgitime? mon Dieu, c'est a... avec un vernis... Le mnage? un mnage d'ouvrier... Des enfants habills de mises bas, qu'on endimanch aux ftes... morveux, avec des chandelles sous le nez... voil! Connais-tu un peintre qui ait eu seulement voiture, toi?... Pas un, n'est-ce pas?... Enfin, dans tous les tats, dans tous les mtiers, dans les corporations de tanneurs comme dans les confrries d'huissiers, jusque dans le monde des lettres o l'on gagne moins d'argent qu' lever des couchers de soleil, et o l'on paye trois sous, une fois paye, une ide dont un peintre se ferait trois mille francs tous les ans... dans les lettres mme, on entend dire quelquefois des gens: J'ai dn hier chez Chose... Et il y a eu chez Chose un dner qui avait tout ce qui constitue un dner... Chez les peintres, jamais! Je demande quelqu'un qui ait fait un vrai dner chez un peintre... Qu'il le dise et qu'il le prouve! Mais non, la cuisinire d'un peintre, c'est mythique, c'est une abstraction... Depuis le commencement du monde, on n'a jamais parl de la cuisinire d'un peintre!... Les peintres, on sait comment a reoit: a vous invite des soires o, comme rafrachissements, c'est Gozlan qui a dnonc celle-l, on passe des eaux-fortes et des dessins!... Et quand il y a des circonstances impossibles qui les forcent vous offrir le pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur le pas de crmonie, la table avec une toile cire, le bon petit fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour la sant! le petit vin simple et naturel, qui se boit dans de petits verres ordinaires, sans prtention!... Je les connais, leurs pipes en terre! Je les connais, leurs collections de deux sous, leur bric--brac de faence de Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons rustiques, les gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement o ils vous mnent dans les campagnes, et dont vous sortez avec l'ide qu'ils ne se sont jamais assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et des trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?... Les peintres! Ah! oui, les peintres!... Mais si Solimne... Oui, si Solimne revenait... Et s'interrompant brusquement, en voyant la tte de Coriolis qui s'inclinait: --Tu dors? --Pardon, mon cher... il est deux heures du matin... Et ici, on prend un peu les habitudes des poules... A neuf heures, tout le monde est _en paille_ comme on dit dans le pays... --Deux heures?...--rpta tranquillement Chassagnol,--deux heures... La voiture part six heures... a ne vaut gure la peine de se coucher... Je vais un peu flner dehors jusque-l... Tiens! au fait, si je rveillais Anatole? Oui, c'est a, je vais rveiller Anatole... Nous ferons un tour ensemble. LXXIX Anatole, las de flner et tourment du remords de son art, avait commenc une tude dans la fort. Il tait parti dans une de ces grandes tenues d'artiste qui donnent aux peintres, sous la feuille, l'air terrible de bandits du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des jambards de cuir, son parapluie gris en sautoir sur son sac. Et il avait t ainsi bravement _piger le motif_. Cependant, au bout de deux jours, il commena trouver que ce qu'il faisait ne marchait pas, que la nature l'enfonait, et que le bon Dieu tait dcidment plus fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher, regarda le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, les huit lieues de la fort jusqu' l'horizon; puis son regard tomba et s'arrta sur le rocher. Il en tudia les petites mousses vert-de-grises, le tigr noir de gouttes de pluie, les suintements luisants, les claboussures de blanc, les petits creux mouills o pourrit le roux tomb des pins. Puis il crut voir remuer, pia, chercha de tous ses yeux une vipre, et finit par s'endormir avec du soleil sous les paupires. Les autres jours, il recommena. Il appelait cela dormir d'aprs nature. Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les plantations dshonorant la fort, et pitinait pendant deux heures les petites pousses des pins en ligne. Il passait des journes avec l'homme des vipres, le vieux aux deux btons et aux deux botes de reptiles. Il allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il tait familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux boules l'entre de la fort avec des gens quelconques qui connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui mettaient le soir au bout de Barbison l'cho des entre-sols de marchands de vin au Mardi-gras. La nuit, il se glissait, vtu de sombre, au bout des futaies, et restait sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, esprant voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la lgende du pays. Jamais il ne s'tait trouv une si douce et si pleine existence. La fort le nourrissait de spectacles, d'motions, de distractions. Il se fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve l, ce que la main ramasse par terre, sous le bois, avec une joie tonne. De la chasse aux vipres, il passa la rcolte des champignons. Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'normes aux pieds des chnes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse noue aux quatre coins, toute pesante et bourre de ces _girolles_ d'or que le pas crase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-mme, l'huile, la provenale: car il tait assez cuisinier de got et de vocation, et il n'y avait pas besoin que la table le prit beaucoup pour qu'il se ft un tablier d'une serviette et remut dans une casserole son fameux gigot la juive. Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint son tude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout coup, en plein Bas-Brau, les chnes qui le regardaient virent l'incorrigible matre aux Pierrots accrocher l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu. Anatole donna cette toile son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau resserra l'intimit qui le mlait toute la famille; car il tait pour la maison un camarade. Il vivait un peu la cuisine; il prenait part, le dimanche, aux soires du mnage et des connaissances en blouse de la ferme, aux parties de cartes la chandelle des petites bonnes en madras, avec des cartes grasses et des chtaignes sches pour enjeu. Quand l'aubergiste allait faire son march de la semaine, le samedi, Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans un cabinet cet extra qui est un rve pour un estomac de Barbison: un homard. Et tous deux ne revenaient qu' la nuit, un peu gais, fraternellement lis par le bras de l'un pass sur l'paule de l'autre. LXXX --Dis donc,--fit un matin Anatole, en frappant la porte de Coriolis,--tu ne viens pas Mariette?... une partie que nous venons d'arrter devant le beau temps qu'il fait... On va pied, nous allons nous payer la _Mare aux Fes_, le _Long Rocher_, les _Ventes la Reine_, l'affaire de deux jours: viens donc, hein? --Non... Ce serait trop dur pour Manette... Mais vois un peu a, si l'on est mieux l-bas qu'ici. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Anatole revenu: --Eh bien?--lui dit Coriolis. --Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher... nous avons t voir a la nuit, une lune magnifique! Ah! voil un dcor pour la Porte-Saint-Martin, avec un beau crime l-dedans... --Et les auberges? --Les auberges, dlicieux! un monde!... Pas des bonnets de nuit comme ici... d'un jeune!... et un train! Ah! des vrais, ceux-l... On les entend une demi-lieue sur la route, jusqu' deux heures du matin. --Et la nourriture? --Oh! la nourriture... Je leur ai pch un fameux plat de grenouilles, va!... La nourriture? Tu sais, moi, je n'ai pas trop fait attention... Par exemple, le vin est meilleur qu'ici... Un vrai pre Lajoie, mon cher, l'aubergiste l-bas... pas de faons... les pieds nus dans ses chaussons... Oh! une bonne tte!... Trs-anim, le pays... il tombe des convois du quartier Latin, des baladeuses qui vous arrivent en cheveux, en pantoufles et avec une chemise au dos pour la semaine. a met des courants d'air de _Closerie des lilas_ dans la fort... Enfin je te dis, c'est tout ce qu'il y a de plus gai. --Bon, je suis fix,--dit Coriolis. --Pas moyen de s'embter une minute--continua sans l'entendre Anatole,--des histoires de femmes toute la journe; la matresse de Chose qui a accus la matresse de Machin de lui avoir dmarqu ses bas... a a fait une scne table!... Les lits? je n'y ai rien senti... Ma foi! nous n'y serions pas mal,--dit en finissant Anatole tourment du besoin de mouvement qu'ont les enfants, et toujours prt changer de place. --Merci,--fit Coriolis,--que j'emmne Manette l? --Ah! c'est vrai, oui, Manette... Je n'y pensais pas,--fit Anatole en homme subitement clair par Coriolis, et n'ayant gure des convenances de la vie une perception nette, immdiate et personnelle. LXXXI Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le professeur et sa famille s'taient retirs de la salle manger. Et Anatole dployait ses talents de brleur d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine de sucre sur la flamme d'un bol de punch pari et perdu par Coriolis. Les rcits, les souvenirs, ce qui dans une socit d'hommes, dans l'effusion bavarde de la digestion, se lve de la mmoire de chacun et s'en rpand, aprs la premire pipe, des histoires de tous les pays et de toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de punch. Un des Amricains, dans un franais impossible, racontait que par amour pour une gitana, il s'tait engag dans une troupe de bohmiens courant l'Amrique. Et il entrait dans les plus curieux dtails sur cette vie de trois mois, mlange de vol, d'aventures et de bonne aventure, interrompue par un singulier incident. La femme du chef vint mourir: la religion de la bande exigeait qu'elle ft enterre dans du sable, et il n'y avait de sable qu' quinze jours de marche de l, au Potomac: dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant mesure que l'odeur de la morte augmentait, il avait fini par se sauver mi-chemin des bohmiens et de son amante. Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, un garon connaissant les coins et recoins des capitales de l'Europe, parlait de deux assassins de grand chemin qu'il avait vu pendre Florence. Ces industriels assassinaient, sans se salir ni se compromettre. Ils avaient chacun une espce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient de terre tasse, et avec lequel ils frappaient trs-petits coups, tout doucement, sur l'pigastre de leur victime, de manire ne jamais dterminer d'ecchymose ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en moyenne, suffisaient leur petite opration. Aprs quoi, ils rentraient chez eux, comme d'honntes paysans, avec leurs gaines de parapluie vides. Puis venaient des descriptions d'autres pendaisons, merveilleusement observes, contes avec tout le dtail impressionnant et scientifique de la chose vue, finissant par un tableau sinistre d'un lancement dans l'ternit Londres, avec le bourreau splntique, le paletot de caoutchouc sur le condamn, et l'ternelle petite pluie dsole des excutions de l-bas. Un autre exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain des lgendes du pays, attribuait l'immigration des peintres une espce de prcurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de l'empire, un lve de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des poques ant-historiques, et demanda un sabre un certain pre Ordet pour aller dans la fort. Il avait, d'aprs la tradition, un petit domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et c'tait tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient t Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin. Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, deux ans aprs que l'auberge, fonde en 1823, avait exhauss son rez-de-chausse d'une chambre trois lits, o l'on montait par une chelle, et o l'on accrochait le soir son tude du jour au-dessus de son lit. C'est cette poque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut fixer le commencement de sret du pays pour les artistes, non cause des brigands, mais cause des gendarmes qui, jusque-l, arrtaient pour trop de pittoresque les hommes pique, que le pre de l'aubergiste actuel tait oblig de rclamer. Anatole avait rempli les verres. --Tiens! sourd, voil le tien,--dit-il au Batignollais. --Mais dis donc, farceur! tu as reu une lettre charge ce matin... Tu vas payer quelque chose... Viens un peu par ici que nous reprenions notre conversation... Le sourd des Batignolles avait une corde comique, l'avarice, une avarice qu'on et dite amasse par plusieurs gnrations paysannes de la banlieue de Paris. Il avait une dfiance terrible de ce monde o il s'tait aventur, et qu'une tante, dont il rabchait en neveu respectueux et en hritier affectionn, lui avait peint sans doute comme une caverne. Rien n'tait plus amusant que sa grossire peur d'tre carott, et la continuelle proccupation avec laquelle il se dfendait d'avoir de l'argent dans sa poche. Il parlait toujours de sa misre, des sept cents pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de ses cranciers des Batignolles. Il montrait, comme des contraintes, des en-ttes de contributions, grommelait, mchonnait des chiffres, des comptes de pauvre, demandait le prix de tout. Quand on voulait le faire jouer, il demandait ne jouer que des centimes; et quand il avait perdu cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage sa redingote de velours. La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait lui persuader qu'il voulait pouser sa tante, une charge qui, malgr sa monstruosit, ne laissait pas que d'inquiter vaguement, par son retour quotidien et l'air srieux d'Anatole, les esprances du neveu. Quand le sourd fut assis ct de lui, Anatole lui empoignant le cou lui dvisser la tte, approcha sa bouche de la meilleure de ses deux oreilles, et lui cria dedans de toute sa force: --Quel ge m'as-tu dj dit qu'avait ta tante?... --Trente-cinq. --Mettons quarante... Est-elle ragotante? --Qui a? --Ta tante. --Ma tante?... Elle est belle femme. --Aurait-elle des enfants, si je l'pousais? --Hein? --Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'pousais? Parce que moi, je ne veux me marier qu'avec la certitude d'avoir des enfants... --Ah! dame... je ne sais pas, moi... --a me suffit... tu es mon ami... il faut que tu me fasses pouser ta tante... Le sourd remua la tte balourdement, et balana un:--Non,-- demi formul dans un sourire d'idiot. Anatole lui ressaisit la tte: --Tu ne me trouves pas bien? Le sourd le regarda, et continua rire d'un rire indfinissable. --O demeures-tu? --Rue Cardinet... 14. --Il y a des omnibus? --Oui. --J'irai te voir. Le sourd riait toujours. Anatole reprit: --Nous irons tous te voir... a fera plaisir ta tante, ta brave femme de tante... un coeur d'or... je la vois d'ici... Elle nous fera un petit dner... --Plus la cuisine est grasse, plus le testament est maigre...--murmura le sourd avec une espce de finesse malicieuse. --Ah! trs-fort! Est-il roublard! Un proverbe!... La sagesse des nations!... Amour de sourd, va!... Quelle canaille, hein!--ajouta Anatole en se tournant vers les autres qui, arrivant l'un aprs l'autre, prenaient la tte du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne oreille: --Nous irons tous chez votre bonne tante, tous! --Tenez,--dit quelqu'un,--voulez-vous que je vous dise? Il n'est pas sourd du tout... Il nous fait poser... c'est un truc que lui a montr sa tante pour qu'on ne lui emprunte pas cent sous. Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le tympan avec une voix caverneuse, fatale et mphistophlique: --Tu m'as dit que tu voudrais tre un homme de gnie... Si, tu me l'as dit... C'est une ambition honnte... Il n'y a qu'un moyen... c'est de commencer par manger ta fortune... --Toucher mon _tapital_!--s'cria, dans un premier soubresaut d'effroi, le sourd avec une inarticulation d'enfant. Puis, se remettant et reprenant sa srnit la fois bte et sournoise, il se mit dire, comme s'il parlait avec lui-mme ses ides:--Moi... je ne veux pas me marier... J'aime les gens connus, moi... Je les inviterai... un jour... Et puis, je voudrais fonder quelque chose aprs ma mort... --C'est cela!--lui beugla Anatole,--une fondation, bravo! Tiens! la fondation d'un punch perptuel Barbison! Trois cent soixante-cinq bols par an!... Superbe ide! Tu seras la flamme de ton sicle! Dans nos bras! Et tous, imitant Anatole, se jetrent dans les bras du sourd, ahuri et se dbattant. LXXXII Voyant son monde heureux, Coriolis s'tait rsign patienter. Le trio restait l'auberge, continuant sa vie de promenade et de paresse, jouissant de l'air, de la fort, de la campagne, quand un soir il apparut la table deux nouveaux visages: un gros gaillard panoui, de large encolure, les mains normes; et une petite femme, sa femme, une petite brune, toute sche et nerveuse, aux grands yeux noirs, aux traits fins, dcoups, presque pointus, l'amabilit aigrelette, l'oeil ddaigneux, la parole coupante, l'lgance correcte et pince du haut commerce parisien; un type de cette femme lgitime de l'artiste chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, une dignit hrisse, une susceptibilit agressive, toujours en garde contre un manque de respect, une honntet nette, aigu, reiche, presque amre, dessinent dans la petite bourgeoise une petite madame Roland manque. Du premier coup, elle vit ce qu'tait Manette; et, pendant le dner, elle laissa tomber sur elle deux ou trois de ces regards avec lesquels les femmes honntes savent jeter leur mpris et leur haine la figure des autres. En sortant de table, Manette demanda la femme de l'aubergiste ce que c'tait que ces gens-l, et s'ils resteraient longtemps. Elle apprit qu'ils s'appelaient M. et madame Riberolles; qu'ils venaient passer tous les ans une partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un contraste frquent dans tous les arts entre la tournure de l'individu et le genre de son talent, avait la spcialit de peindre des branches de groseillier et de cerisier sur de petits panneaux, dont il laissait le fond et les veines de bois. Sa femme passait toute la journe avec lui, ne le quittait pas: elle en tait trs-jalouse. Le lendemain, djeuner, Manette retrouva le ddain de madame Riberolles se reculant de son voisinage, se garant d'elle, affectant de ne pas la voir, de ne pas l'entendre; et elle remarqua la gne, l'embarras, l'espce de honte trouble qu'avait vis--vis d'elle la femme du professeur, vitant son regard et se levant, la premire au dessert, pour ne pas la rencontrer. A partir de ce jour, Coriolis fut tout tonn de trouver chez Manette un cho, une voix qui se mla peu peu ses plaintes. Les choses en taient l, quand un soir, un des Amricains se mit dire que dans son pays, le mtier de modle tait considr comme honteux; et, comme exemple du prjug, il conta qu'un jour o il avait dessin un modle de femme dans une acadmie de New-York, pas une jeune personne, un petit bal o il tait all le soir, n'avait voulu danser avec lui. L'honnte Amricain avait racont cela fort innocemment, et en toute ignorance du pass de Manette. Son histoire, malgr tout, blessa Manette fond: elle y trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir une intention d'allusion et d'offense. En dpit de tout ce que Coriolis put lui dire, elle resta attache cette ide, avec l'enttement bte et enrag, enfonc pour toujours dans la cervelle d'une femme du peuple, et que rien n'en arrache, ni le raisonnement, ni l'vidence. Elle dclara Coriolis qu'elle ne reparatrait plus une table o on l'outrageait. Anatole ne disait rien. Au fond, il n'et pas t trop fch qu'on quittt l'auberge: l'endroit lui reprochait un crime. En grisant d'eau-de-vie le corbeau favori de la maison, il l'avait foudroy. Le croyant chapp, on le cherchait partout. Coriolis promit Manette qu'elle ne dnerait plus la table des peintres. Ils se feraient servir part, tous les trois. Il n'tait gure plus content qu'elle de l'auberge; mais, quoi qu'il ft tout prt s'en aller, il lui demandait de rester encore quelques jours. On lui avait parl de Chailly: il irait voir par l s'ils ne pourraient pas s'tablir un peu mieux. Et l'on s'tait arrt cet arrangement, lorsqu' la suite d'un pannotage pour la destruction des grands animaux dont se plaignaient les paysans, un peintre de l'endroit, une des popularits du pays, le fameux paysagiste Crescent, ayant reu un chevreuil du garde gnral, invita venir le manger chez lui tous les artistes faisant sjour Barbison, Coriolis, sa dame et Anatole. LXXXIII Crescent tait un des grands reprsentants du paysage moderne. Dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du XIXe sicle la nature naturelle, dans cette tude sympathique des choses laquelle vont pour se retremper et se rafrachir les civilisations vieilles, dans cette poursuite passionne des beauts simples, humbles, ingnues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre cole prsente, Crescent s'tait fait un nom et une place part. Un des premiers il avait bravement rompu avec le paysage historique, le site compos et traditionnel, le persil hroque du feuillage, l'arbre monumental, cdre ou htre, trois fois sculaire abritant invitablement un crime ou un amour mythologique. Il avait t au premier champ, la premire herbe, la premire eau; et l, toute la nature lui tait apparue et lui avait parl. En regardant navement et religieusement en l'air et ses pieds, quelques pas d'un faubourg et d'une barrire, il avait trouv sa vocation et son talent. Dans la campagne commune, vulgaire, mprise du rayon de la grande ville, il avait dcouvert la campagne. Le verger ml aux champs, les assemblages de toits de chaume dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de vigne, les ondulations de collines basses, les lgers rideaux de peupliers, les minces bois clairs de la grande banlieue lui avaient suffi pour trouver ces chefs-d'oeuvre qu'on peut faire,--disait un de ses grands camarades,--sans quitter les environs de Paris. Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le plus petit coin, le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un ruisseau sous bois clapotant sous le sabot d'un cheval de charrette, une tranche de bl vert plein de coquelicots et de bluets froisse par l'ne d'une paysanne, une lisire de pommiers en fleur blancs et roses comme des arbres de paradis: c'taient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour faire voir et toucher l'oeil la plaine de Barbison. Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouille, la terre des champs crevasse grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan, le _touffe_ d'une belle journe, la fracheur d'une rivire, l'ombre d'un chemin creux: elle avait des parfums, des _fragrances_, des haleines. De l't, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent donnait le sentiment, presque l'motion, en peintre admirable de la sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'tait l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pntrant, la gaiet, le recueillement, le mystre, l'allgresse ou le soupir. Et de ses souvenirs, de ses tudes, il semblait emporter dans ses toiles l'espce d'me variable, circulant autour de la sche immobilit du motif, animant l'arbre et le terrain,--l'atmosphre. L'atmosphre, la possession, le remaniement continu, l'embrassement universel, la pntration des choses par le ciel, avaient t la grande tude de ces yeux et de cet esprit, toujours occups contempler et saisir les feries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume, les mtamorphoses et l'infinie varit des tonalits clestes, les vaporisations changeantes, le flottement des rayons, les dcompositions des nuages, l'admirable richesse et le divin caprice des colorations prismatiques de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'tait-il jamais _un fait isol_, le dessus et le plafond d'un tableau, il tait l'enveloppement du paysage, donnant l'ensemble et aux dtails tous les rapports de ton, le bain o tout trempait, de la feuille l'insecte, le milieu ambiant et diffus d'o se levaient tous les mirages de la nature et toutes les transfigurations de la terre. Et tantt, dans ses toiles, qui taient le pome rustique des Heures retrouv au bout de la brosse, il rpandait le matin, l'aube poudroyante, les dernires balayures de la nuit, le jour timide dans un brouillard de rose, la lumire argente, virginale, comme trame de fils de la Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le village s'veille: on et dit que sa palette tait la palette de l'_Angelus_. Tantt il peignait le midi ardent et poussireux, gris de chaleur orageuse, avec ses tons neutres et brlants, ses soleils sourds faisant peser la fadeur coeurante de l't sur la sieste des moissonneurs. Et toute une srie admirable de ses tableaux droulait le soir, ses incendies, ses roules de nuages de rubis sur un horizon d'or, les lentes dfaillances, les plissements de jour, la descente de la mlancolie sereine des heures noires dans la campagne teinte et presque efface. L-dedans, souvent Crescent jetait une scne, quelque scne champtre, les semailles, la moisson, la rcolte,--un de ces travaux nourriciers de l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique saintet avec l'austre simplicit des poses, avec la rondeur d'une ligne rudimentaire, l'espce de style fruste d'une humanit primitive, faisant de la paysanne, de la femme de labour, courbe sur la glbe, de ce corps o le labeur du champ a tu la femme, la silhouette plate et rigide habille comme de la dteinte des deux lments o elle vit:--du brun de la terre, du bleu du ciel. LXXXIV Le dner donn par Crescent eut lieu une heure, l'heure du dner de la campagne, sous une tente faite avec des draps, dresse dans le jardin. On mangea gaiement le chevreuil servi toutes les sauces. Et bientt, dans l'expansion de ce repas en plein air, Crescent et Coriolis, qui avaient d'avance, sans se connatre, une mutuelle estime de leurs talents, devinrent presque des amis, se parlant dans l'intimit de l'apart, et l'isolement de la causerie deux. Avec son rire, sa gaiet gamine, ce mlange de familiarit bouffonne et de galanterie attentionne, qui tait son charme auprs des femmes, Anatole avait fait tout le suite la conqute de madame Crescent. Seule, Manette, un peu dpayse dans ce dner d'hommes, o il n'y avait d'autre femme avec elle que madame Crescent, laissait voir une espce de gne. La femme du paysagiste s'en aperut; et peine le dessert fut-il sur la table qu'elle lui dit:--Ma belle, venez voir ma poulaille... a vous amusera plus que de rester avec toutes ces horreurs d'hommes... Et vous?--fit-elle en se tournant vers Anatole, vous, le _blier_... Madame Crescent avait pour la volaille, le got, la passion, rpandus et vulgariss dans tout Barbison par la _poulomanie_ de Jacques, le peintre graveur. Au bout du jardin, dans le champ, elle avait cr un petit parc divis en quatre compartiments, et dont un mondage de peupliers reli par des perchettes noues avec de l'osier faisait le palis garni en bas de paille de seigle. Elle mena l Manette et Anatole, tira le gros loquet de la porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de pierrailles, traverss de lattes, couverts de chaume; les petits hangars relis aux poulaillers par une rallonge de refuge contre la pluie; les juchoirs mobiles, les pondoirs en osier attachs au mur par une tringle de bois, les botes levage. Elle leur expliquait ceci et cela, leur disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, ne _gchant_ pas, que les poulaillers taient exposs au levant, parce que l'exposition au midi faisait de la vermine; que l'hiver, il fallait mettre une bonne couche de fumier sous les hangars, pour empcher les poules d'avoir froid. Elle les arrtait la petite place, au milieu du gazon, o elle dposait du sable fin qui servait aux poules se poudrer. Elle leur faisait remarquer une augette recouverte qu'elle avait invente pour mettre le grain l'abri de la pluie et des pitinements. Et toute contente des petits tonnements de Manette, enchante d'Anatole, de son air et de ses assentiments de connaisseur, des cris imitatifs dont il inquitait la basse-cour, des _cocoricos_ avec lesquels il faisait se piter et se crter batailleusement les coqs, elle montrait et remontrait ses Houdan, ses Crvecoeur, ses Cochinchine, ses Brahma, ses Bentham, ses espces indignes, exotiques, ses petites poules naines: des boules de soie. Elle appelait toutes ces btes, les petites, les grandes, leur parlait, les caressait avec une sorte d'attendrissement gris ml un sentiment de famille. LXXXV Madame Crescent tait une petite femme grasse et courte, avec une tournure boulotte o il y avait quelque chose de fallot, de cocasse, de comique. Deux _couttes_ de cheveux en dsordre, couleur de chanvre, s'chappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait un petit nez tonn, un teint tout frais avec des pommettes du rose d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de quarante ans, o l'on croyait voir par moments comme la figure et la peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mre. Paysanne, elle tait reste paysanne en tout, de corps, d'habitude, de langue et d'me. Ses robes, faites Paris, rappelaient, sur son dos, les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqu deux fois d'tre crase dans la journe. Ses ides taient les ides ttues de l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la mdecine, de rpublicaines sur le gouvernement, sur une faon de gouverner elle, de franaises contre les trangers, d'conomiques pour empcher les Anglais d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulirement, elle nourrissait toutes sortes de prjugs: elle tait persuade qu'on faisait de Paris une pension de cent mille francs la fille de la reine d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle ple-mle, avec des observations fines de paysan, en saillies drlatiques, dans une langue colore des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris, une langue moiti entendue, moiti cre, moiti invente, moiti estropie, une langue de raccroc et de chance brouille avec la grammaire, et qui avait un fond d'arrire-got des champs, l'originalit native et brute de cette nature reste champtre. Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'tait un mlange de bonne humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la vivacit de son sang, et d'accs d'hilarit pouffante, de vraies cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'croulement de piles de cent sous, et l'tranglaient presque. Mais le plus curieux de cette crature, c'est qu'elle ne pouvait rien retenir de sa pense. Elle ne pouvait la garder, intime, secrte, enferme, cache, comme tout le monde. Une sensation, une impression, tait immdiatement chez elle sur ses lvres. Son cerveau pensait tout haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les ides les plus baroques, les plus saugrenues, les plus endiables, comme elle disait, lui venaient au mme moment au bout de la langue. Les mots de choses qui lui passaient dans la tte s'chappaient d'elle par un phnomne trange, dans l'espce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et cela tait chez elle aussi involontaire qu'instantan. Souvent, aussitt aprs un mauvais compliment lch la premire vue de quelqu'un, elle devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres. Cette singulire organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au soir, et qu'elle parlait tout, aux murs, la pice o elle se trouvait. Dans un ternel monologue de confession, elle disait innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination, l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que touchaient ses mains: elle prvenait une pomme de terre qu'elle allait la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la chemine, les casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colre, et qu'elle appelait srieusement _horreurs_, un mot universel qu'elle appliquait tout. Un amour, une passion remplissait la vie de madame Crescent: l'adoration des animaux. Les btes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il semblait qu'il y et de la maternit dans sa charit et sa tendresse pour eux. Elle avait t nourrie par une chvre, qui ne la quittait pas, qu'elle menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la rvolte, l'horreur de son estomac pour la viande avait t telle qu'elle avait pass toute sa jeunesse sans pouvoir toucher un _creton_ de lard; et encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui tait de la chair, refusant de goter au gibier, ce qui lui rappelait un oiseau, vivant de lgumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse rpugnance du brahme pour la bte qui a vcu et qu'on a tue: pour elle, la boucherie ressemblait de l'anthropophagie. Les animaux lui tenaient comme physiquement au coeur. Il y avait d'elle eux des liens secrets, une espce de chane, des rapports comme d'une autre vie commune. Son allaitement par une chvre, ce premier sang que fait une nourrice animale, ces mystrieuses attaches naturelles qu'elle met dans un tre humain, lui avaient presque donn une solidarit de parent, une communion de souffrances avec les btes. Leurs maux, leurs joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit corps, de sa timidit, des audaces, des colres, des apostrophes en pleine rue se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs bestiaux l'abattoir, contre les charretiers abmant de coups leurs attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations terribles. Elle rvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait vus dans la journe. Elle ne pensait gure qu' cela: les animaux. Sa grande joie tait de voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant, d'heureux d'un bonheur de bte sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux surtout lui prenaient ses penses. Elle avait peur pour eux du froid, de l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les parpille piaillants. Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, demi cache derrire une persienne, distraite, intresse, absorbe, sans bouger, perdue dans une attention amoureuse, charme, avec une immobilit de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait allgrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier le beau temps et les premires pousses de verdure comme la charit du bon Dieu pour ces petits pauvres: Les oiseaux sont riches cette anne, il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses. LXXXVI --Ah! on est dans la _boutique_,--dit madame Crescent en se servant du mot dont son mari appelait son atelier, et elle rentra du jardin avec Manette et Anatole. Ils trouvrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui causaient familirement: Coriolis enchant de trouver enfin un peintre qui parlt un peu de son art; Crescent, le sauvage, vivant l'cart des habitants du pays, tout heureux de rencontrer un causeur intelligent qui l'entretenait de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus des vitrines de marchands, les analysait en homme qui les avait tudis, flairs, sentis. De la peinture, la conversation alla au pays, au manque de confortable des auberges, singulier auprs d'une si belle fort, ct d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. Coriolis expliqua Crescent ses regrets d'avoir fait sa connaissance juste au moment de s'en aller, de retourner Paris. Le pays lui plaisait; il aurait voulu y passer encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait matriellement trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y tre mieux. --Un moyen?--dit vivement madame Crescent qui trouvait Manette charmante.--Mais il y en a un... Il faut devenir nos voisins, voil tout... Si au lieu de rester l'auberge... La maison, tu sais Crescent, qui est l, de l'autre ct de notre mur? --Tiens, c'est vrai,--dit Crescent.--Ils m'ont crit... la famille anglaise qui l'habite tous les ans. Ils ne viennent pas cette anne... Je suis charg de la louer... Ainsi, si a vous va... Il y a un petit atelier o le mari faisait de l'aquarelle d'amateur... Mais venez la voir, ce sera plus simple. Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, une petite maison gaie, construite avec de la pierraille encastre dans du ciment rouge, aux volets, aux persiennes, peints en acajou, au toit de tuile cach dans l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect par la confortable rusticit d'une installation anglaise. --Signons le papier,--dit Coriolis au bout de la visite. Et, ds le lendemain, il s'tablissait dans la maison, o la cuisinire, rappele de Paris, faisait le dner. LXXXVII Le voisinage porte porte, les instructions que madame Crescent tait oblige de donner pour l'approvisionnement fait Barbison par des fournisseurs en voiture, les visites toute minute pour se demander, s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout de quelques jours la plus grande intimit entre les deux femmes. Manette tait enchante de la connaissance. Au fond, elle prouvait un certain soulagement n'avoir plus besoin de se tenir comme avec la femme du professeur, se sentir affranchie de la rserve, de la surveillance sur elle-mme, de toute cette manire d'tre crmonieuse qu'elle avait eu tant de peine soutenir. Elle se trouvait l'aise avec cette femme toute ronde, ses manires la bonne franquette, sa langue de peuple. Cette rude, grossire et cordiale compagnie de la campagnarde la remettait dans son milieu, en lui laissant sa supriorit de jeunesse, de beaut, de distinction parisienne. Puis Manette tait encore flatte de trouver dans cette relation l'espce de chaperonnage d'une femme marie, d'une femme honnte, estime, aime par tout le pays. Car madame Crescent tait sans prjugs: elle avait cette singulire indulgence de la femme pour la matresse, assez ordinaire dans le monde des arts, et qu'apprend peut-tre l aux femmes lgitimes l'exemple de toutes les matresses qui finissent par y tre pouses. De son ct, la brave femme trouvait un vif agrment dans la socit de Manette, dans une espce d'autorit d'exprience et d'ge sur cette jeune et jolie femme qui aurait pu tre sa fille. Son coeur chaud et aimant de paysanne sans enfant allait, de lui-mme, cette compagne sympathique qui lui faisait une socit, un auditoire, prtait ses deux oreilles au bavardage que n'entendait mme pas Crescent. Aussi avait-elle la voir un panouissement. Quand Manette arrivait dans l'aprs-midi, une sorte de gros bonheur fou la prenait, la mettait sens dessus dessous, lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus belle surprise:--Ma belle, nous allons nous faire une bonne salade la crme! Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre chaude, les yeux heureux de regarder Manette, de sa voix criarde qui se faisait toute douce, elle laissait chapper cette phrase comme une musique. --Est-on bien ici!... c'est comme si l'on tait sur de la mousse en paradis... LXXXVIII Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent. Il ne pouvait s'empcher d'envier cette facilit, le don de cet homme n peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la peinture. Il admirait ce temprament d'artiste plong si profondment dans son art, toujours heureux, et rjoui en lui-mme chaque jour de poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glisst dans le bonheur et l'application de son opration matrielle, une ide de rputation, de gloire, d'argent, une proccupation du public, du succs, de l'opinion. Qu'il y et toujours des motifs, des effets de soir et de matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'tait tout ce que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquitude, sans ttonnement, sans fatigue, sans effort de volont, on et dit que le tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la rgularit d'une fonction. Sa fcondit ressemblait au courant d'un travail ouvrier. Et vritablement, de la vie ouvrire, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier premire vue montraient le caractre. L'atelier tait une grange avec une planche portant sept ou huit pieds de haut des toiles retournes, trois chevalets en bois blanc, et quelques faences de village cornes. L'homme tait un homme trapu, la forte tte encadre dans une barbe rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux _voraces_, comme les avait appels un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du paysan. LXXXIX Cependant, bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pr. Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espce de bouillonnement de son front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lvres, ses regards, dgageaient le vague, le pntrant, le troublant qu'on sentirait auprs d'un paysan aptre. Sans instruction, sans ducation, ne lisant rien, pas mme un journal, ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, repli sur lui, ne se mlant point aux autres, ne voyant personne, se drobant aux visites, retir, mur dans sa barbisonnire, tranger au monde, n'ayant pas mis le pied depuis une douzaine d'annes au Luxembourg, ni dans les Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent tait arriv, par l'excs de la solitude et de la contemplation, l'espce de mysticisme auquel l'art agreste lve les mes simples. Une griserie d'un panthisme inconscient lui tait venue de ces tudes errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner, plong dans l'infini des ciels et des horizons, enfonc du matin au soir dans l'herbe et dans le jour, s'blouissant de la lumire, buvant des yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crpuscule, aspirant les chaudes odeurs du bl mr, l'acre volupt des senteurs de fort, les grands souffles qui branlent la tte, le Vent, la Tempte, l'Orage. Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient la longue dvelopp dans Crescent l'espce d'illumination d'un voyant de la nature, la religiosit inspire d'un prtre de la terre en sabots. Le ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un artiste, la tnacit paysanne de la mditation, le travail surexcitant de l'isolement, l'immense enivrement sacr de la cration, tout cela, ml en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires. Comme chez quelques grands paysagistes existence sauvage, ides congestionnes, on et dit que la sve des choses lui tait monte au cerveau. XC Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se runir le soir, en passant alternativement la soire les uns chez les autres. Les hommes causaient, fumaient; les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame Crescent apportait ses vivacits, la passion la plus comique, montrant des dsespoirs d'enfant quand elle perdait, prenant les cartes partie, les injuriant, leur donnant des coups de poing sur la figure en disant:--A-t-on ide de ces pierrots-l, de ces Machabes! Voyez-vous a! une giboule de piques, le roi de pique! C'est ce monstre-l qui m'a fait perdre! Ah! par exemple, la premire fois que j'attraperai un _moricaud_... Eh bien! oui, un chat noir... a porte chance... Les hommes riaient, et dans l'hilarit le gros rire de Crescent clatait, sonore et large, pareil ce rire de Luther qu'on entend dans les _Propos de table_. --Voyons, madame Crescent, calmez-vous,--disait Anatole,--nous allons faire une partie ensemble, vous serez plus heureuse. --Ne jouez pas avec ma femme,--criait Crescent en continuant rire,--elle triche! --Je triche. Ah! bon sang!--s'exclamait l-dessus madame Crescent avec l'exclamation barbisonnaise dont elle usait tout propos:--Si l'on peut dire!--Elle touffait d'indignation et de colre.--Je triche, moi? Dis donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, un jour je te lcherai de la ficelle, et tu courras aprs la pelote, tu verras! Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne pouvait se taire ni rester en place. Des trpidations de nerfs la traversaient; elle tait tourmente par des influences atmosphriques, prise et secoue d'inquitudes animales qui la faisaient se jeter la fentre et regarder avec peur. --Tenez, voyez-vous, l dans le coin, ce qui est jaune dans le ciel, je suis sre, vous allez voir, il va encore en avoir un... Ah! oui, riez! il va en faire un, je vous dis... Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse! Vous ne me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir. --Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y aura pas d'orage... Tenez! la revanche... --Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voil le chiendent... je suis comme un damn, a me soulve sous la plante des pieds... et puis dans les bras... J'ai, vous savez... j'ai comme des fourmis dans les ongles... Ah! tant pis! le roi, je le marque. Elle oubliait l'orage, revenait sa proccupation, la monomanie de ses tendresses.--Figurez-vous, commenait-elle dire,--les gens d'ici, c'est si canaille, c'est si... je ne sais pas quoi, oh! les rendoubls! s'ils avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les pauvres btes de la fort. Tenez! il y a Boichu... Il sort tous les soirs la tombe de la nuit, je ne sais pas ce qu'il va faire, mais Dieu de Dieu, si j'tais le garde! C'est mon cholra, cet homme-l... avec a qu'il est laid comme la bte. Moi, d'abord, tous les gens qui font du mal aux animaux, je les sens... Dans le temps, Paris, dans une maison o nous habitions, j'ai dit un jour en rentrant mon mari: Il y a un garon boucher emmnag ici... Mais non... Mais si... Et c'tait vrai: je le savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un homme que je saurais faire souffrir une bte, je ne suis pas tratre, n'est-ce pas?... eh bien! je lui ferais rouler la tte avec mon pied! a ne me ferait pas plus que a!... Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des tout petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils ne savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours aprs les fusils, les pistolets... de la mauvaise herbe de braconnier. Et les petites filles, donc! C'est encore plus enrag que les garons... il y a des chasses... a les rend mauvaises... Voil-t-il pas qu'aujourd'hui la petite Prudent, cette moucheronne, elle tait en train de tirer avec du sable dans son petit fusil sur la biche que nous avons! Vous ne l'avez pas vue, ma biche, quand elle me suit si gentiment derrire la carriole? Ah! je lui ai flanqu une _touille_, cette petite coquine-l... qu'elle n'aura pas _bouffet_ de la journe, je vous en rponds! Monstres d'enfants! vouloir abmer des btes!... Crescent essayait de l'interrompre.--Allons, laisse-nous un peu Anatole, tu es l'ennuyer depuis une heure... --Ah! monsieur Anatole, dites donc,--faisait encore madame Crescent en le retenant par le bras,--je suis sre que pour cela vous serez de mon avis... Vous savez, cet orgue dans la journe qui est venu jouer devant chez nous?... a vous a-t-il rendu tout crin comme moi?... Eh bien! n'est-ce pas que le gouvernement devrait dfendre les orgues?... parce que, voyez-vous, on le voit bien par soi, a doit avoir une influence sur les chiens enrags, hein, n'est-ce pas? XCI --Oh! madame! madame! des peintres avec un groom!--criait madame Crescent la petite bonne qui l'aidait dans son mnage. --Un groom, pour _groomer_ quoi?--dit madame Crescent, et elle passa par la fentre une tte tout bouriffe: elle vit devant la porte des Coriolis un breack attel en poste. C'tait Garnotelle qui, emmen par quelques-uns de ses jeunes lves aux courses de Fontainebleau, et sachant que Coriolis tait Barbison, venait lui dire un petit bonjour. --Je tombe chez toi pour une heure,--lui dit-il. Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dner, lui et son monde:--Impossible, nous dnons ...--Et Garnotelle jeta le nom d'un des grands chteaux des environs.--Ah ! fais-tu quelque chose ici? --Rien du tout... Je pense faire quelque chose... Et toi? --Moi, je travaille tout bonnement m'arranger un petit sjour Rome pour la fin de l'automne, parce que Rome, vois-tu... c'est le seul endroit au monde pour vous donner le dgot des choses trop vivantes... du succs facile, du coin de bouche retrouss... Ici on y va, on y glisse, on a beau se roidir... tandis que l-bas, le style, le style... a vous entre, a vous pntre... C'est l'air!... Rien que cette grande ligne horizontale...--et de la main il dessina la svrit d'une campagne plane.--La grande ligne horizontale!... Et puis ces fonds d'art, le dessin haut et concis de Michel-Ange!... Raphal!... Mais, dis donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux de voir les peintures de l'auberge d'ici... --Nous allons vous y mener avec Anatole... On partit. En chemin, Anatole s'empara des lves de Garnotelle, qui taient des Russes de grande famille s'amusant apprendre l'art; et arriv dans la grande pice de l'auberge, il commena: --Il n'y a pas de catalogue, messieurs... je vais vous en servir... Je vous dirai qu'ici c'est un vrai petit muse du Luxembourg... tous les noms, toutes les tendances, l'cole moderne au complet... tous les genres... a, la mort d'un hanneton sous Pricls... le no-grec... Un pifferare italien... la queue de Lopold Robert! une femme Louis XV... chic Schlesinger et compagnie! le Breton qui fume sa pipe... la Bretagne Leleux!... un caf dans la Fort Noire... cole de la bire de Strasbourg!... la Vrit sortant d'un moss... le grand mouvement des brasseries!... Le temple du Ralisme, au fond du jardin, avec une porte o il y a: _C'est ici..._ l'cole de l'allgorie!... Et des noms! Tenez! celle vue de Venise, peinte au _jaune de soleil_... Bonington! Ces moutons... Brascassat! Un Tatar dans la neige... Horace Vernet _fecit en diligence_! Cette danse de nymphe au clair de la lune... Gleyre! Ce duel au moyen ge... Delacroix! Vous voyez qu'il se servait du _vert cadavre_ pour les sujets dramatiques... Ces deux gendarmes... Meissonnier! Ce sabot et cette lanterne d'curie... l... un Decamps!... un pur Decamps!... Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tous ces farceurs-l ont sign avec des pseudonymes... Il montra une tte grand chapeau fusine sur le mur: --Le portrait de notre hte, par Flandrin, _ipse_ Flandrin! Les charges d'Anatole aux inconnus, aux trangers, causaient presque toujours un insupportable agacement de nerfs Coriolis. Il trouvait cela, selon une expression lui, horriblement perruquier, et s'il ne s'tait retenu, il aurait cd une envie de le battre. Entranant Garnotelle dans la chambre ct, il essaya d'appeler son attention sur un panneau encadr dans le mur. Anatole continuait:--a? Et il montrait devant la chemine un paravent reprsentant la fin d'un dner Barbison, o l'on voyait des femmes fumant des cigarettes, des baisers de matresse, des artistes ples et rveurs, et des buveurs sanguins, aux bras nus, au madras rouge. --C'est de M. Ingres!... Il a fait a, quand il est venu, huit jours ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a pous sa seconde femme, l'Idal... pour remplacer sa premire, la Ligne, qui tait morte... Une dbauche dans son oeuvre... trs-curieux... Un monsieur en a dj offert vingt-cinq mille francs et une pipe en cume qui lui venait de sa mre... En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit part Anatole, et lui dit:--Mon cher... que tu me fasses des charges moi, c'est trs-bien... mais que tu fasses poser ces messieurs, je trouve a bte... --Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine... les gens du monde t'ont perdu... tu dsertes les grands principes de 89... l'galit devant la Blague! XCII Des causeries de leur art, des confessions de leur mtier, Crescent et Coriolis taient arrivs se parler de leur vie, se raconter leur pass l'un l'autre. --Moi,--disait Crescent,--je suis un paysan, fils de paysan. Quand je suis arriv dans le pays, un jour, dans un champ, des faucheurs se fichaient de moi: ils m'appelaient le Parisien. J'ai t un de ceux qui m'appelaient comme a, je lui ai pris sa faux des mains, en faisant la bte, en lui demandant si c'tait bien difficile, si a coupait... Et puis, v'lan! j'ai donn un coup de faux la vole... Ah! il a vu que je connaissais son mtier mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux mains pour cet ouvrage-l!... Depuis a, ils me tirent tous des coups de chapeau... Une histoire simple que la sienne. Il tait tomb la conscription. Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait dans son village les images qu'il avait vues aux boutiques de Nancy. Au rgiment, il avait continu dessinailler, et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu la chance de tomber sur un capitaine qui se pmait ses charges. Presque tous les jours, c'tait la mme scne:--Eh bien! n... de D... f...! disait le capitaine, qui l'avait fait appeler,--qu'est-ce que c'est, Crescent? Encore un manque de service... Je devrais vous faire fusiller, s... n... de D...! Est-ce que vous vous f... de moi! f...! Tenez! fichez-vous l, et faites-moi la charge de la femme de l'adjudant...--La charge faite:--tonnant, ce b...-l! C'est n... de D... n... de D... bien l'adjudante...--Et par la fentre:--Lieutenant! venez voir la charge de ce b... de Crescent! En sortant du rgiment, Crescent avait pous sa femme, une _payse_, pauvre comme lui, qu'il avait retrouve sur le pav de Paris. Avec l'admirable instinct d'un dvouement de femme du peuple, elle lui avait laiss faire ses petites machines auxquelles elle ne comprenait rien, en apportant au mnage tous ses pauvres gains d'ouvrire. --De la rude misre!--disait Crescent, en parlant de ce temps-l,--et des bricoles!... il n'y avait pas dire... Ah! je faisais de tout, des petites femmes nues dans le genre Diaz qui me font sauter prsent quand je les revois... une honte!--Et sa voix avait l'indignation d'un rigorisme sincre, le remords d'une nature d'artiste austre et svre.--De tout!--reprenait-il.--Et puis de la gravure l'eau-forte d'ornements... A-t-elle trott, ma pauvre bonne femme, par tous les temps, la pluie, la neige, courir les talagistes, les marchands sous les portes cochres, trempe, crotte, avec un petit carton et son bonnet de linge, pour attraper quelques sous par-ci, par-l!... Non, ma femme, voyez-vous, il n'y a que moi qui sache ce qu'elle vaut!... Enfin, un peu d'argent nous tomba... Il me vint l'ide de devenir propritaire... oui, propritaire... Et il partit d'un de ces gros clats de rire qui faisaient trembler la baie vitre de son atelier. --J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise mis la rforme par le chemin de fer d'Orlans... et avec a, cinquante mtres de terrain cinq francs au petit Gentilly... Je mis mon wagon sur mon terrain, une maison comme une autre, trs-commode, je vous assure... Quelquefois un gendarme qui voyait l-dedans de la lumire la nuit me criait: Qui est l? Je rpondais: Propritaire!... Tenez! je la loue encore maintenant soixante-dix francs un marchand de copeaux, et les rparations sa charge... Eh bien! c'est cette maison-l qui a fait de moi un paysagiste... Elle m'a fait dcouvrir la Bivre... Et je sors de l... Moi, un homme de la campagne, je n'avais pas du tout vu la campagne... C'est ma source, je vous dis... Oui, cette salope de petite rivire, c'est elle qui m'a baptis... J'ai commenc pcher dedans ce que je suis, ce que je sens, ce que je peins... Oui, la Bivre, c'est a qui m'a ouvert la grande fentre... Et tirant d'une huche pain un tas de panneaux d'tudes qu'il essuya avec sa manche: --Tenez! voil... XCIII Et l'trange coin de faubourg et de campagne dans lequel Crescent avait ouvert ses yeux et trouv son gnie, se dveloppa devant Coriolis. C'taient les tanneries ct du thtre Saint-Marcel: une eau brune, rousse, mousseuse, une eau de purin, encaisse entre des revtements de pierre, une espce de quai plein de cuves de bois pltreuses, salies de blancheurs verdtres de glaise, ct desquelles le blanc et le noir de monceaux de toisons taient tris par des femmes en camisole lilas, coiffes de chapeaux de paille. L'eau lourde et sale, trouble et sans reflet, coulait entre de hautes masures d'industrie, des tanneries aux tons de vieux pltre, repltres de chaux vive criarde; les fentres sans persiennes taient perces comme des trous; les couronnements surhausss de schoirs dcoupaient en l'air, au-dessous du toit et des lucarnes, des silhouettes de tonnelles; des peaux blanches pendaient recroquevilles tout en haut de grandes perches; et l'eau allait se perdant dans un fond coup de barrires de vieux bois noir, dans un encombrement de constructions rapices, d'architectures grises, de chemines droites et noires d'usine, de grandes cages jours barrant, dans le ciel, le dme du Val-de-Grce. De l, les tudes de Crescent avaient remont la Bivre. Elles avaient t par les boues o marchent les petits garons pieds nus et les petites filles dans les grandes savates de leur mre, par tout ce quartier Mouffetard, par ces rues o ne s'aperoivent, travers la baie des portes, que des montagnes de tan et des tages de maisons blafardes toits de tuile; et elles avaient trouv cette espce de malheureuse nature, la nature de Paris, la nature qui vient aprs les rues baptises _Campagne-Premire_. Les esquisses de Crescent rendaient le style de misre, la pauvret, le rachitisme mlancolique de ces prs rps et jaunis par places, serrs dans de grands murs, arross par la Bivre troite, schement ombrage de peupliers et de petits bouquets de saules. Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de houille qui vont le long de ces carrs marcageux o pturent des rosses; ces lignes d'horizon et de collines bossues o clate un blanc brutal de maison neuve, ces sentiers ct de champs de bl blanchissant au soleil, o finissent les rverbres poteaux verts; ces bouts de paysage pltreux o le rouge d'une cerise sur un cerisier tonne comme un fruit de corail inattendu; ces endroits vagues, verts d'orties, o le bleu d'un bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre une sieste suspecte de pochard ou d'assassin. Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des Nuages aux rondeurs solides et concrtionnes, des ciels bas, pesant sur les coteaux, taient coups par des btons de blanchisserie. Puis on retrouvait encore la Bivre charriant des morceaux de mousse pareils des champignons pourris, la Bivre roulant, comme un ruisseau de mgisserie, une eau ouvrire et la salissure d'une rivire qui travaille. Dans ces peintures de Crescent, elle serpentait et courait, encaisse, sous les saules demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants, entre les usines, les blanchisseries, les cahutes contre-forts semblables des btiments brls, dont la flamme aurait noirci la porte et la fentre; contre les tonneaux laveuses, les grandes pierres plates battre le linge, le bas des auvents grands toits moussus et moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des peaux sur des morceaux de bois rond. De cette pauvre rivire opprime, de ce ruisseau infect, de cette nature maigre, malsaine, Crescent avait su dgager l'expression, le sentiment, presque la souffrance. XCIV Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux o il se trouvait, sa facilit entrer dans le moule de la vie environnante et des habitudes d'une localit, Anatole, un peu fatigu de la fort, tait en train de devenir un vrai Barbisonnais, et ses journes s'coulaient dans des passe-temps de petit bourgeois de village. Aprs djeuner, passant en se baissant sous la porte basse dont l'avarice du paysan avait conomis la hauteur, il entrait chez la rustique dbitante de tabac de l'endroit, et y achetait rgulirement ses cinq sous de tabac; puis, se juchant en face de la dbitante sur la chemine peinte en bois noir, il se donnait le plaisir, en fumant des cigarettes, de voir les consommateurs qui venaient, causait champs, crales, mercuriales de Melun, attrapait au passage les nouvelles du pays, apprenait par coeur l'ameublement de la pice blanchie la chaux, le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la vente des tabacs, la balance, les deux pots blancs bordure bleue, portant: _Tabac_, les verres o tait coule la tte de Louis-Napolon, prsident de la rpublique, et d'o sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa gane de noyer, avec son heure arrte et son cadran immobile orn du cuivre estamp de Jsus et de la Samaritaine. Et son regard trouvait toujours le mme amusement sur le mur du fond, contempler l'image colorie de la rue Zacharie, reprsentant le _Catafalque de l'empereur Napolon aux Invalides_, un catafalque jaune guirlandes vertes, renommes roses, clair par quatre brle-parfums, avec, au premier plan, une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un chle bleu de ciel franges oranges sur une robe vermillon, donnant la main un jeune enfant en pantalon collant et en bottes la hussarde. De temps en temps, il disait des paroles la dbitante, et la vieille femme au madras, sortant alors d'entre ses paules sa tte enfonce, lentement et de ct, avec le mouvement pnible et souponneux d'une tortue, lui rpondait:--S'il vous plat? Aprs une heure ou deux uses ainsi, quand il avait assez du bureau et de la marchande, il raccrochait un indigne ou un artiste, et l'emmenait prs de l'auberge un petit billard o les coqs sautaient de la cour dans la salle, et o le garon tait un petit paysan en chaussons. Pour ses soires, il avait trouv une distraction. Il existait dans l'endroit un charcutier retir qui, pour se crer des relations, une popularit, attirer chez lui le monde de Barbison, et s'ouvrir, disait-on, le chemin de la mairie, s'tait avis de donner des sances de lanterne magique. Anatole devint naturellement le dmonstrateur des verres du charcutier, un dmonstrateur tonnant, le dlirant cicrone de lanterne magique, qu'il tait fait pour tre. XCV La grande amiti de madame Crescent pour la matresse de Coriolis recevait un coup soudain et mortel d'une rvlation du hasard: madame Crescent apprenait que Manette tait juive. Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions du peuple, et d'un peuple de vieille province. Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les crdulits du pass contre les juifs, la tradition de leur hostilit contre les chrtiens, les fables populaires absurdement drives de l'article du Talmud qui permet qu'on vole les biens des trangers, qu'on les regarde comme des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination le vague flottement des sacrifices d'enfants, des blessures saignantes aux hosties, des cruauts impies, des histoires de Croquemitaine enfonces dans le _credo_ de barbarie et d'ignorance des lgendes de village. De son pays, il lui tait rest les prjugs envenims, la suspicion, la haine, le mpris contre cette race d'ensorceleurs parasites, ne produisant rien, n'ensemenant pas, ne cultivant pas, et surgissant toujours, sortant toujours du sillon, partout o il y a une vache vendre, la part d'un march prendre. De son enfance, il lui revenait ce qui l'avait berce, les maldictions de la France de l'Est, des paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les deux pays de sa mre et de son pre, les deux provinces o l'usure a livr une partie du sol aux juifs. Et de ces souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il avait fini par se lever en elle l'ide obstine, irrflchie, que tout ce qui tait juif, homme ou femme, tait mauvais et marqu du signe de nuire, apportait aux autres de la fatalit, et faisait invitablement le malheur et la ruine de tous ceux qui s'en laissaient approcher. Tout en ne voyant rien dans Manette qui pt justifier ses prventions, tout en cherchant se raisonner, revenir de son injustice, se faire entrer dans la tte, en se rptant, qu'il y a de bonnes gens partout, madame Crescent ne pouvait vaincre ses leons d'enfance, les antipathies de son vieux sang de Lorraine. Et son observation s'veillant, dans un sentiment souponneux, avec ce sens pntrant de jugement que donne aux natures de bonnes btes la simple comparaison d'elles-mmes avec les autres, elle commena dcouvrir chez Manette une espce d'arrire-me, cache, enveloppe, profonde, suspecte, presque menaante, pour l'avenir de Coriolis. Madame Crescent avait une nature trop en dehors, elle tait trop peu matresse de ses impressions et de sa physionomie pour rester la mme personne avec Manette, Manette s'aperut immdiatement du changement. Sa rserve amenait la contrainte chez madame Crescent; et, en quelques jours, il se faisait un grand refroidissement instinctif entre les deux femmes. XCVI Septembre amenait les derniers beaux jours. La fort, sous les chaleurs de l't, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudits du vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus lgres. Autour des branches dgages et d'un dessin plus net, les feuilles plus rares ne mettaient plus que des nuances. Au-dessus des houx mtalliques, des genvriers verdure dense, tout se fondait en montant dans des harmonies suprmes et plissantes, qui mlaient les teintes du Midi aux brumes du Nord. On et cru voir les adieux de la fort. L'arcade de ses grands chemins baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait dans des effacements de pastel et des limpidits de brouillard clair. Un instant, cela tremblait comme un dcor qui va s'teindre; et les chnes avec leurs grands bras, la route avec son mystre, le bois avec sa mourante lumire, sa transparence d'enchantement, semblait montrer aux penses de Coriolis le chemin d'un conte de fes, l'avenue d'une Belle au bois dormant. Par moments, ces heures, la fort n'avait pour lui presque plus rien de rel; elle enlevait son imagination de terre: un chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde et dbouch un dtour du Bas-Brau qu'il n'en aurait pas t trop surpris. Cependant, peu peu, avec l'automne, la mlancolie qui tombe des grands bois pntrait Coriolis: il tait atteint par cette lente et sourde tristesse qui enlace les habitus, les amoureux de Fontainebleau, et profile des dos d'artistes si dsols dans les alles sans fin. Il commenait trouver la fort le recueillement, la grandeur muette, l'aridit taciturne, l'espce de sommeil maudit d'une fort sans eau et sans oiseau, sans joie qui coule, sans joie qui chante; d'une fort, n'ayant que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement du corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans bonheur et sans cri, la terre lui semblait sans cho; et son pas s'ennuyait de ce sol de sable qui efface le bruit avec la trace du promeneur, et o toutes les sonorits de la vie des bois viennent goutte goutte tomber, s'enfoncer et se perdre. Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur duret rude et leur rigueur nue. Mme les magnificences de la vgtation, les arbres normes, les chnes superbes ne lui donnaient point cette heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant l'panouissement facile et bni de ce qui jaillit sans effort, et de ce qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion de leurs branches noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le dsespoir de leurs bras, le tourment qui les sillonne du haut en bas, l'air de colre titanesque qui a fait donner l'un de ces gants furieux du bois le nom qu'ils mritent tous: le _Rageur_, Coriolis prouvait comme un peu de la fatigue et de l'effort qui avait arrach la cendre ou la maigre terre toutes ces douloureuses grandeurs d'arbres. Et bientt tout, jusqu'au bruit de l'homme, lui devenait poignant dans cette fort qui parlait tout bas ses ides solitaires. Si, quelque horizon, quelque coin de bois du ct de Belle-Croix ou de la Reine-Blanche, il entendait un coup de pic rgulier et rsign sur la pierre, il pensait malgr lui la courte vie que fait aux carriers cette mortelle poussire de grs filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant dans leurs poumons. Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands vents frissonnants jetant leurs gmissements qui se lamentent dans le haut des arbres. Sur la lisire du Bornage, dj les petits peupliers faisaient trembler au bout de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant lentement, et voletaient un instant, balayes, ainsi que des papillons desschs; toutes rouilles, elles laissaient peine paratre le velours de la mousse au pied des arbres, et, dans les clairires au loin, amasses en tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de grve, pendant que le vent l'horizon soulevait, dans le creux de la fort, le mugissement de la mer. Des branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales, le cri d'un mt qui fatigue sous la tempte. Partout c'tait le dpouillement et l'ensevelissement de l'automne, le commencement de la saison sombre et du soir de l'anne. Il ne faisait plus qu'un jour teint, comme tamis par un crpe, qui ds midi semblait vouloir finir et menaait de tomber. Une espce de crpuscule enveloppait toute cette verdure d'une lumire voile, assoupie et sans flamme. Au lieu d'une porte de soleil, les avenues n'avaient plus leur bout qu'une claircie o dfaillait le vert; et les grandes futaies hautes, maintenant abandonnes de tous les rayons qui les claboussaient, de tous les feux qu'elles faisaient ricocher perte de vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie monotonie de leurs grands arbres inexorablement droits, n'ouvraient plus que des profondeurs d'ombre btonnes ternellement par des lignes de troncs noirs. Un vague petit brouillard poussireux, couleur de toile d'araigne, s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs moisis et suintants, leurs dessous de dtritus pourris, leurs jaunissements d'immortelles, mettaient des deux cts du chemin l'apparence de jardins mortuaires abandonns. Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyres aux fleurs en poussire, dans les champs de fougres brles et roussies, les routes serpentant travers les rochers, tout l'heure tincelantes du blanc du sable, mouilles prsent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus pesait le ciel d'un froid ardois, pendaient des nuages arrts, plombs et lourds d'avance des neiges de l'hiver; et sur les rochers, rptant avec leur solidit de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardois du ciel, et l, le feuillage grle et dcolor d'un bouleau frissonnait avec la maigreur d'un arbre en cheveux. Morne paysage de froideur sauvage, o l'pre intensit d'une dsolation monochrome montrait tous les deuils de nature du Nord! Mais la plus grande mort de tout tait le silence, un de ces silences que la terre fait pour dormir, un silence plat qui avait enterr tous les bruits des silences de l't. Il n'y avait plus le bourdonnement, le voltigement, le sifflement, le stridulant murmure d'atomes ails, la vie invisible et prsente qui fait vivre la touffe d'herbe, la feuille, le grain de sable: le froid et l'eau avaient tu l'insecte. Le coeur de la fort avait cess de battre; et le vide et la peur d'un dsert, d'un sol inanim et sourd, se levaient de cette grande paix d'anantissement. De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre dj guettait et rampait, tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement dans le lointain effac des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant sourire, une dernire lueur de la maussade journe passait dans le bas du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible srnit d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors une fausse clart de lune passait sur la route, un poteau dtachait sa tache de blancheur du sombre d'une alle, un clair mordor courait sur le fouillis rouill des fougres, un oiseau perdu jetait son bonsoir dans un petit cri frileux au ciel dj referm. Et presque aussitt, derrire les gros chnes, les rochers gris avaient l'air de se rpandre et de couler dans un brouillard bleutre. Puis les ornires devant Coriolis se brouillaient et s'emmlaient en s'loignant. A la pleine nuit, toutes ces svrits de l'automne se perdant dans la grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystre sinistre. Quand il avait march sous ces votes, o rien ne guide que la petite fissure du ciel entre les ttes des arbres, quand il avait descendu l'_Alle aux Vaches_, en enfonant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du terrain mou, entre ces murs d'obscurit, travers ce sommeil de l'avenue, rveill seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait avec un peu de cette nuit de la fort dans la tte, rvant, avec une certaine sensation trouble, cette solennit terrible de l'immense silence et de la vaste immobilit. XCVII Au milieu des journes que Coriolis passait paresser dans l'atelier du paysagiste, regardant par-dessus l'paule du travailleur absorb ce qui naissait magiquement sur sa toile,--c'tait souvent un effet qu'ils avaient vu ensemble la veille,--Crescent, de temps en temps, appuyant sa palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement, avec l'accent tranant du paysan, il disait: J'ai toujours les brosses et la palette du tableau que je peins... Changer de palette et de brosses c'est changer d'harmonie... Ma palette, vous le voyez, c'est comme une montagne... J'ai de la peine la porter... La brosse sche mord comme un burin, cela devient un outil rsistant. Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-mme et du creux de ses rflexions: Il faut poser le ton sans le remuer, arriver modeler sans remuer la couleur... chercher avoir les veines de la palette. Il s'arrtait, repeignait; et aprs d'autres heures, l'chauffement lui venant de son travail, une espce de luisant blanc montant son front il recommenait parler comme s'il se parlait lui-mme. Il disait alors: La palette est la dcomposition l'infini du rayon solaire, l'art est sa recomposition. Des secrets de la pratique, des recettes raffines de l'excution, des superstitions du procd, il passait avec un ton de rvlation des axiomes qui lui tombaient des lvres, heurts, saccads, scands comme des versets d'un vangile lui. Il rptait: Il faut faire rentrer la varit dans l'infini. De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases nigmatiques, enveloppes, mystrieuses, sur le _summum_ et la conscience de l'art. Des fragments de thories lui chappaient, qui montaient une certaine philosophie de la peinture, allaient l'_au del_ du tableau, au but moral de la conception, la spiritualit suprieure dominant l'habilet, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractre de la peinture, de la sincrit qu'il disait la vraie vocation pour peindre. A des bribes d'esthtique, un fond de Montaigne, le brviaire du paysagiste et sa seule lecture, il mlait toutes sortes de convictions ardemment personnelles, de croyances couves, fermentes dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu peu, s'entranant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands arrts, de longues suspensions, des phrases coupes, des espces de longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'levait par de courts jaillissements de paroles une suspecte et nuageuse formulation d'idalit d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable et inquitant, comme le commencement de l'entranement et de l'envole d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou. Coriolis, qui avait l'esprit carr, droit et solide, qui aimait en toutes choses la simplicit, la clart et la logique, prouvait une sorte de malaise ct de ces ides, de ces paroles, de cette esthtique. Les fivres d'imagination, les griseries de cervelle, les thories qui perdent terre lui avaient toujours inspir une rpulsion native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur et de recul. Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait de laisser toucher la sant de sa tte, l'quilibre de sa pense. Et il arrivait qu'au mme moment o madame Crescent se refroidissait pour Manette, Coriolis sentait pour la socit du paysagiste, tout en restant l'ami de l'homme et de son talent, une espce d'involontaire loignement. XVCIII Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue promenade par une de ces nuits humides qui font apparatre dans un brouillard la lampe des petites salles manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du coin du feu auprs duquel elle causait avec Anatole. --Arrive donc; si tu savais les btises qu'il me dit! Crois-tu qu'il a l'ide de passer l'hiver ici? --Bah! L'hiver, comment a? Veux-tu m'expliquer un peu? --Parfaitement,--dit Anatole surmontant l'espce de petite honte d'un enfant surpris dans ces tentations chimriques auxquelles la lecture des voyages entrane les premires imaginations de l'homme. Et il se mit raconter d'un ton moiti srieux, moiti plaisant, comme s'il se moquait de lui-mme, un de ces projets qui passaient de temps en temps dans sa cervelle d'oiseau, et lui donnaient deux ou trois bonnes soires de rvasserie dans son lit avant de s'endormir.--Tu connais bien la cave des Barbissonnires? Elle a une chemine naturelle... Il n'y a qu' boucher quelques petites fissures, l'affaire d'une poigne de bruyre... Avec a une porte d'occasion... je serai chez moi... Il y a bien un Amricain qui y a dj demeur... Je ferai ma cuisine... Qu'est-ce que a me cotera? Pas de bois acheter, tu comprends... L'hiver, on dit que c'est si beau... Il parat qu'il y a des jours de givre dans la fort... un vrai dcor en cristal! Et puis, aprs l'hiver, j'attrape le printemps... et c'est l que moi, malin, je me livre ma petite industrie... Ici, ils n'ont pas d'ides, ils ne ramassent pas les champignons, ils les laissent perdre... J'aurai une petite voiture bras... Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a de drle a?... C'est que je connais les espces prsent... et bien... Ce n'est pas moi qu'on repasserait une fausse oronge... Tu vois l'affaire, une affaire norme!... Je me mettrai en rapport avec un grand marchand de la halle... je lui fournirai des _ceps_, des _ttes de ngre_, des _ombelles_... je ne te parle pas des girolles... Un vrai commerce... Car enfin Paris, un petit panier de morilles comme la main, a vaut deux francs... et c'en est plein ici... Calcule... La fort... ah! on ne sait pas tout ce qu'elle peut rapporter!... Et se mettant faire peu peu la caricature de ses projets comme pour n'en pas laisser la moquerie aux autres: --Non, on ne le sait pas... La fort de Fontainebleau! Mais je parie qu'on peut s'en faire, comme des lapins, cinq mille livres de rente, et plus!... Tiens! une ide... une ide magnifique qui me vient l'instant... Tu sais bien? ces familles d'trangers qui ont des petits bras et qui se collent huit contre l'corce pour mesurer le tour d'un arbre... Eh bien, mon cher, voil un revenu... Je mets sur un morceau de papier: le _Chne de l'empereur_... _lvation: tant... Circonfrence hauteur d'homme: tant..._ Tous les chnes clbres comme a... Je fais imprimer Melun... format dune carte de visite... et un sou! je leur vends un sou, pas plus... Des gens qui sont avec des femmes, ils n'y regardent pas... ils m'achtent... Il y a des milliards d'trangers dans le monde... Ce sont les patards qui font les millions... Je gagne un argent devenir fou... et je fais btir un chteau o je t'inviterai passer quinze jours: on dnera en habit! --C'est ce moment-l que tu feras ton grand tableau pour l'exposition, n'est-ce pas? Tu seras donc toujours aussi bte, vieil imbcile?... Eh bien! est-ce qu'on va dner?... Moi, c'est bizarre, je ne suis pas comme Anatole: mesure que je me promne dans la fort, je trouve que a manque de gaiet... --As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?--dit Manette. --C'est affreux d'humidit... Et puis, ces maisons en grs, c'est comme une cave... --Allons!--fit Coriolis,--il me semble que voil un bien joli moment pour revenir Paris?... Le temps d'installer Anatole dans son terrier...--et Coriolis se tourna vers lui en riant,--et nous partons, n'est-ce pas, Manette? --Ah! flte!--dit Anatole dgris de ses projets en les parlant et tourn tout coup au vent de Paris,--les champignons n'auraient qu' avoir la maladie l'anne prochaine!... Et puis, mon avenir!... La Postrit remarquerait mon absence... Rentrons dans l'Art! --Alors, le dpart pour aprs-demain, par la voiture de Melun, deux heures? Nous serons pour dner Paris... XCIX Revenu Paris, le trio eut le plaisir du retour, la joie de retrouver les meubles, les objets de souvenir, les choses qui paraissent nouvelles quand on revient. En arrivant, Coriolis se mit retourner, regarder de vieilles esquisses. Anatole alla Vermillon qui ne venait pas lui, et qui, sommeillant dans un coin de l'atelier, sous une couverture, s'tait content, l'entre de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les fixer avec un regard de reconnaissance. --Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?--fit Anatole.--Voil tout? Pas plus de fte que a? Voyons, voyons... Et il se pencha sur la bte couche. Vermillon grimpa aprs lui avec des gestes engourdis et pnibles, et lui passant les bras autour du cou, il laissa paresseusement aller sa tte sur son paule, dans un mouvement inclin qui semblait chercher y dormir. --Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? a ne va pas?... des chagrins? C'est vrai qu'il y a longtemps que tu n'as eu un camarade... je t'ai joliment manqu, hein? mais attends... Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa couverture, Anatole commena lui faire ses anciennes grimaces. Tout coup le singe se mit tousser, et une quinte, coupe de petits cris d'impatience et de colre, secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au bout de sa queue. --Ta rosse de portier!--lana Anatole Coriolis.--Je te l'avais bien dit, avant de partir... Il l'aura laiss avoir froid... Pauvre chou! n'est-ce pas que tu as eu froid? Et prenant le malheureux animal qui s'tait pelotonn et ramass sur sa souffrance, l'emmaillottant doucement dans la couverture, il l'apporta devant la chaleur du pole. Le singe tait entre ses jambes: Anatole le clinait, lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, et, de temps en temps, lui donnait boire une cuillere de l'eau sucre qu'il avait mise tidir sur la plaque. Les jours suivants, Vermillon fut peu prs de mme. Il eut des hauts, des bas, de bons moments, suivis de mauvais, des rveils de vie, des heures de gaiet, puis des tousseries, des quintes dchires et enttes lui laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement de distraire et d'gayer. Anatole l'avait mont dans sa chambre et lui avait fait un petit lit par terre ct du sien. Quand il l'entendait tousser la nuit, il sautait pieds nus par terre, et lui donnait du lait qu'il tenait chaud sur une veilleuse. Le matin, lorsqu'il se levait, l'oeil doux et clair de l'animal suivait le moindre de ses mouvements. Sa tte se soulevait peu peu, et montait tout doucement pour voir. Au moment o Anatole allait sortir, le singe tait presque sur son sant, tout le corps tendu, les yeux attachs sur le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, avec l'expression des yeux d'une personne qui regarde la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et venir la solitude. Un jour, Anatole eut la curiosit de rouvrir la porte quelques minutes aprs l'avoir ferme: Vermillon tait toujours dans la mme position, le regard d'une pense fixe tourne vers la porte, ttant mlancoliquement un doigt de sa petite main entr dans sa bouche: on et cru voir un enfant malheureux qu'on a laiss le matin en pnitence. Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette pauvre bte. Il descendit l'atelier, tablit un petit plancher sur le pole de fonte, organisa une espce de matelas avec des couvertures, remonta: --Viens, Vermillon,--fit-il. Vermillon le regarda. --Saute donc, vieux!--lui dit-il en baissant sa poitrine vers lui. Le pauvre animal s'lana des deux bras, mais ce fut tout ce qu'il put faire: le bas de son corps ne se souleva pas. Quelque chose semblait le clouer par les pattes au lit. Il resta, jet en avant, poussant des petits cris, essayant vainement de bondir. --Ah! nom d'un chien!--dit Anatole en le dcouvrant,--il a le train de derrire paralys! C Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de tableaux et de dessins modernes qui avait attir aux Commissaires-priseurs, dans une des grandes salles de l'htel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa vie, son commerce, son got ou son genre. Ils marchaient sur le trottoir ct l'un de l'autre, Chassagnol absorb, avec l'air mal veill; Coriolis silencieux et laissant chapper des gestes. Tout coup Coriolis s'arrta: --Oui, une feuille, une tuile sur un toit... deux choses comme a dans le ciel...--et il dessina du doigt l'accolade d'un vol d'oiseau dans l'air,--c'est sign, c'est de lui... Une personnalit du diable ce mtin-l! Et il se remit marcher auprs de Chassagnol, qui paraissait ne pas l'avoir entendu. Au bout de vingt pas, il s'arrta une seconde fois tout net, et faisant faire halte Chassagnol: --As-tu remarqu, mon cher, comme tout fiche le camp ct de lui? Tous les autres, a parat ce que c'est: des modernes... Lui, ses tableaux... a recule, a s'enfonce, a se dore, a se culotte en chef-d'oeuvre... --Ah ! de qui parles-tu? --De Decamps, parbleu!--fit sourdement Coriolis. Chassagnol le regarda, tonn d'entendre sortir de sa bouche ce nom que Coriolis n'aimait pas dans la bouche des autres. --Eh bien, oui, de lui,--reprit Coriolis.--Je l'ai assez discut et chican pour lui rendre justice. Et son admiration jaillissant de sa rivalit, de sa jalousie vaincue, il se mit vanter ce grand talent avec cette langue qu'ont les peintres, ces mots qui redoublent l'expression, ces paroles qui ressemblent une succession de touches, de petits coups de pinceau avec lesquels ils semblent vouloir se montrer eux-mmes les choses dont ils parlent. Il parlait du temprament, de l'originalit, de la puissance pittoresque de ce dessinateur s'avouant incapable de flanquer sur ses pattes une figure de prix de Rome, et mettant pourtant, tout ce qu'il touche, cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du matre imprimes aux flancs brls d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait ni lui-mme autrefois, du coloriste crasant, tuant tout autour de lui. Il trouvait dans sa peinture la vie, la vie intime et pntrante des choses, une intensit de vitalit, une tonnante pret de sentiment. --Des ficelles! allons donc!--s'criait-il.--Est-ce qu'on est Decamps avec des ficelles? Qu'est-ce que a fait le procd? Pourquoi alors ne reproche-t-on pas Delacroix ses pinceaux l'aquarelle, pour avoir les pleins et les dlis qu'il n'attrape pas la brosse, et la manire dont il a prpar son char du Soleil dans la galerie d'Apollon? Et puis on vous dit: Verdier! qu'il a vol, Verdier! un faux Lebrun!... Ils me font mal! Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage vu la vente, les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout le dsol de la pluie, une trombe dans le buisson de Ruysdal, la creve de l'onde au bout d'un champ, et sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement de main, sur le lisr de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, d'un bourgeois presque effrayant, ayant l'air de mener le diable chez un notaire de campagne. Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme il fait frissonner la nature, comme il dramatise le bois et l'horizon, quel grand dcor mystrieux et sourd il btit avec les bois de cyprs autour des lacs, quels arbres sacrs il tire de terre pour y accrocher le carquois de Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants, cyclopens, roulant des colonnades, des architectures, des bases de temple, pareils des assises, de grands escaliers, des gradins de Cirque autour d'une arne d'Histoire, tasss, plisss souvent sur l'horizon comme le bas de la robe des temptes, rays parfois de barres d'or, de sang et de feu comme une chelle de Jacob. Il disait cette grande et sauvage posie qu'exhalent ces sentiers perdus, ces routes abandonnes, suspectes, aventureuses, o le peintre de la mlancolie du grand chemin jette ses silhouettes bohmiennes: le Ptre, le Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les derniers sauvages, vus plus grands que nature, levs par le caractre, l'aspect, la sculpture du haillon une espce de style hroque moderne. Le style, c'tait l la grande supriorit, le signe de force suprme que Coriolis reconnaissait Decamps. Et toutes les pages de style de Decamps lui repassant dans la tte, il citait, en s'animant, en devenant loquent sous une espce d'amertume, ces batailles bitumineuses, fumantes de massacres, ces mles furieuses, ces chocs barbares o de petits chevaux blancs galopent entre des peuples qui se broient. Il citait les dessins du Samson; il les proclamait bibliques avec quelque chose de fauve dans l'pique, il criait: C'est de l'homrique juif! En revenant au souvenir de ce Caf turc dont il s'tait empli les yeux l'exposition pendant une demi-heure, il rappela Chassagnol cette bande de ciel ouat de blanc, martel d'azur, sur lequel semblait trembler un tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils des massifs de rosiers sauvages, le cne des ifs, des cyprs noirs percs de jours, cette rondeur d'une coupole, la ligne des terrasses, ce rayon vibrant sur des pltres tachs du velours des mousses, ces murs ayant des tons de peau de serpent sche et comme des cailles de reptile, ce craquel de la muraille chatoyant sous les tranes du pinceau, l'grenage du ton, l'mail de la pte, les gouttelettes de couleur huileuse, les tons coulant en larmes de bougie, jusqu' ce petit rduit de fracheur, o le coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait le fourneau vermillonn d'une pipe, le blanc ou le rouge d'un turban, une veste couleur d'or vert, une fleur au fond dans un jardin de fleurs. Il voquait, ressuscitait, semblait repeindre tout le tableau, sa lumire, son ombre, la grande ombre chaude, vaporise de chaleur, et au bas des colonnes porphyrises et marbres de bleu d'tain, la mare sourde et fumante aux eaux de sombre transparence, piques et l d'un feu d'escarboucle, d'un reflet de ces palets de pierre prcieuse avec lesquels jouent les gamins des _Mille et une Nuits_. Au bout de cela, Coriolis dit rveusement: --Ah! mon cher, l'Orient... l'Orient!... Moi je n'ai fait que de la cochonnerie... --Laisse donc,--fit Chassagnol,--tu as tes qualits toi... de trs-grandes... --De la cochonnerie, je te dis!... Une turquerie intelligente, spirituelle, colorie, avec des qualits comme tu dis... oh! beaucoup de qualits! Mais jamais la note extrme... Et sans cette note-l, vois-tu en art... Ce qu'il fait, lui, ce n'est peut-tre pas si vrai que moi... Mais c'est mieux, c'est... tiens, je ne sais pas quelque chose au-dessus... Vois-tu, c'est un Orient... un Orient... --L'Orient de la posie de _Child-Harold_ et de _Don Juan_, dans du soleil Rembrandt, c'est a, hein?... Du Child-Harold rembranis...--rpta deux ou trois fois Chassagnol. Coriolis ne rpondit pas, prit le bras de Chassagnol, et l'emmena, sans lui parler, dner chez lui. CI --Eh bien! comment est-il aujourd'hui?--demanda Coriolis Anatole qui apportait Vermillon pour l'installer sur le pole. Anatole, pour toute rponse remua tristement la tte. Et il se mit arranger la couverture, la bourrant en traversin sous la tte du singe. --Oh! qu'il pue!--dit Manette en regardant Vermillon par-dessus l'paule de Coriolis qui tait venu le caresser, et elle alla se rasseoir, distance, au fond de l'atelier. Le triste abattement de la mobilit, de la souplesse, de l'lasticit animale, faisait peine voir chez Vermillon. La paresse dolente, la peine de ses mouvements, la paralysie de ses gamineries et de sa diablerie, ce qu'il y avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en faisaient comme un petit malade approch tout prs de l'homme et de sa piti par cet air de souffrance humaine qu'a la souffrance des animaux. A tout moment, le pauvre petit malheureux soulevait sa tte, se retournait, changeait de pose et de place, donnant le dchirant spectacle de l'agitation continue dans l'incessant malaise et l'angoisse de toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait en grognant de petits: _hun, hun_. Une respiration visible et pnible courait sous la maigreur de ses ctes. Des frmissements nerveux lui fronaient le front, relevant au-dessus de ses sourcils sa houppe de poils, et des crispations plissaient la chair de poule de son petit mufle aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, ses yeux ferms laissaient voir une tache rouge, une meurtrissure de sang extravas, qui faisait paratre plus bleu le bleuissement de ses paupires. Il restait longtemps avec un seul oeil ouvert et veillant; puis, il s'enfonait dans ce sommeil des malades, accabl, assomm, qui ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupires, jetait de ct ses yeux agrandis de souffrance, o passait du dsespoir et de la prire de bte. D'autres fois, il avait des regards circulaires qui faisaient le tour de la pice, et s'arrtaient avant de finir sur Anatole, des regards pleins de toutes sortes d'expressions, o se voyait comme la stupfaction de sa souffrance, de son immobilit, de la corde qui pendait du plafond sans qu'il s'y balant. On et cru que par moments, dans la lente douceur de ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y avait l'tonnement de voir le soleil jouer sans lui la fentre. De petites secousses de douleur faisaient donner ses mains des coups nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient qui remuaient ses poils et en ouvraient les pis comme un souffle. Ses jambes avaient des allongements de cuisse de livre bless mort. Sa tte se mettait branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts pour se dresser et se soutenir sur son sant, l'aide de ses petites mains faibles qui se soulevaient de temps en temps et mettaient leurs deux petits poings crisps contre ses tempes,--un mouvement que les deux amis avaient vu dire, dans des agonies d'hommes: _Mon Dieu! que je souffre!_ Coriolis qui regardait cela, sa palette la main, s'en retourna son chevalet. Anatole resta prs de Vermillon, lui relevant de son mieux la tte sous des bourrelets de couverture, le retenant doucement des deux mains dans les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait en avant comme s'il voulait se prcipiter en bas du pole. Puis, il restait agenouill et aplati dans la pose d'un animal qui boit, avec son petit bras pendant; ou bien encore, il se tenait, de grands moments, appuy sur le dos de ses mains rebrousses et montrant leur paume jauntre, les coudes levs de chaque ct de son dos comme les pattes d'une sauterelle prte sauter, la tte toute en dehors de la plaque du pole, immobile, en arrt sur une feuille de parquet. La vie, comme il arrive chez ces petits tres dlicats, vivaces et nerveux, se dbattait cruellement dans ce malheureux petit corps. C'taient des secousses, des tressautements, des tirements, des tortillements inapaisables, des lancements, tout pareils ces dernires rvoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres d'un malade, les pieds hors du lit, la tte dans le mur. Il essayait de s'arc-bouter, de se cramponner tout autour de lui; et sa main, sortie de sa couverture, se nouait l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec l'treinte d'une griffe d'oiseau serrant une branche. Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte de vieillesse descendait dans le creux de l'amaigrissement de ses petits traits. Des tons malsains de corruption se mlaient peu peu sur sa face un jaunissement de vieille cire. Son petit nez fronc prenait un brun de nfle. Un peu de mousse bavait son mufle. Des commencements d'immobilit et de refroidissement faisaient dj monter de la mort dans le petit corps o la vie n'tait plus gure que le mouvement du globe de l'oeil sous les paupires toutes bleues, le battement et la fivre d'un regard ferm. Tout coup, il roula sur le ct; sa tte eut un renversement suprme: elle bascula toute en arrire, avec un subit renfoncement dans les paules, en dcouvrant le dessous blanc de son menton. Au bout de ses deux bras, allongs et roidis, ses deux mains serrrent leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses coururent, en serpentant, tout le bas de son corps. Un mouvement furieux, semblable la dtente d'un ressort qui casse, agita une de ses jambes qui battit dsesprment dans le vide... Puis ce fut une immobilit o rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la plante des pieds. --Tiens! il pleure!... Anatole qui pleure vraiment!--fit Manette. Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur le cadavre du singe, et le jour la faisait briller au bout d'un poil. --Moi, je pleure?...--fit Anatole honteux, et se dpchant de scher sa larme avec du cynisme:--Ah! sacristi, j'ai oubli de lui demander s'il voulait un prtre... --Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard d'Anatole revenir au singe; et il jeta la couverture sur le singe. --Alors je vais sonner pour qu'on nous dbarrasse de a?--fit Manette. --Pas la peine, ma petite,--lui dit Anatole en lui arrtant le bras d'un geste dramatique.--C'est papa que a regarde! CII Anatole attrapa une serge verte jete sur un pltre dans un coin de l'atelier. Il coucha dedans, avec des mains presque pieuses, le cadavre de Vermillon, ramena la serge, la noua aux quatre coins, passa un paletot sur sa vareuse, mit son chapeau. --O vas-tu?--lui demanda Coriolis. --Loin. Je vais o les concessions perptuit ne cotent rien. Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impriale d'un de ces grands omnibus qui jettent les Parisiens dans la campagne. Il tenait son paquet sur ses genoux, et regardait dedans, de temps en temps, en cartant un petit peu de la toile. A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de Boulogne, prit une alle droite, marcha, cherchant une place, un petit morceau de solitude o l'on pt faire une fosse en creusant un trou. Il y avait du monde partout, et pas un bout de dsert. Ce n'tait pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans l'avenue de Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit attendre l'heure du dner en se faisant verser une absinthe. Aprs le premier verre, il en redemanda un; aprs le second, un autre. Il suffisait d'un chagrin tombant dans un verre de n'importe quoi pour griser Anatole: au troisime verre d'absinthe, il tait raide comme la justice. Il mit sa tte contre le mur du cabaret, creus, dans le pltre, de trous de queues de billard qui y avaient fouill du blanc. Il regarda le paquet de serge verte pos sur la paille d'un tabouret ct de lui, et l'attendrissement de ses penses lui chappant dans un monologue de pochard:--Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est vilain?... Penser que tu es l! ratatin, tout froid... C'est a, toi! a!... plus que a, rien que a!... On me prend, vois-tu, pour un garon bottier qui reporte de l'ouvrage en ville... Des imbciles, laisse donc... Qu'est-ce que a me fait? Pauvre vieux, te voil donc lanc dans l'ternit, dans cette grande canaille d'ternit!... Te laisser ramasser par un chiffonnier, par exemple... comme elle voulait, elle... pour que je te trouve empaill sur le boulevard Montmartre, chez le naturaliste, dans une scne personnages!... Ah! bien oui, plus souvent!... C'est moi qui vais te mettre l'ombre quelque part o tu ne seras pas embt... dans un joli endroit o tu n'auras pas des bottes de sergent de ville sur la tte... As pas peur!... Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois... C'est vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu? Des maons mangeaient un morceau une table ct de la sienne. Il demanda manger la fille qui servait. Mais quand il eut devant lui le rata du jour, il ne put y goter. Il avait comme un malheur qui lui barrait l'estomac et lui bouchait l'apptit: il souffrait d'une impression d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue. Il demanda un litre, aprs le litre de l'eau-de-vie, et en buvant:--Hein? Vermillon,--fit-il en se penchant,--plus de petits verres, c'est fini... Nous ne mettrons plus notre petite langue rose l-dedans... Et il se leva, dit ce qui tait dans le paquet:--Viens!--et alla payer au comptoir. Dehors, c'tait la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait et moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, une immense nue flottante et transparente, traverse, pntre, rayonnante de la lumire diffuse de la lune qu'elle voilait. Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impratrice, quand un morceau de la lune jaillit du nuage dchir. --Bravo l'effet!--fit Anatole.--Le tableau de Girodet... l'enterrement d'Atala, grav par monsieur... monsieur... Tiens, voil que je ne sais plus le nom de la gravure d'Atala... Mais, regarde donc, Vermillon, vois-tu? Le soleil avec un crpe... un enterrement nature, et soign! Tu as le ciel ton convoi... la lune, rien que a! Premire classe, franges d'argent, tenture et tout, les nuages dans des voitures... La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'tait tout fait leve dans le ciel irradi d'une lumire de nacre et de neige, inond d'une srnit argente, iris, plein de nuages d'cume qui faisaient comme une mer profonde et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur laiteuse, suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dpouills mettaient comme des arborisations d'agate sur un fond d'opale. Les massifs serrs et maigres du bois commenaient s'tendre. Le ruban blanchissant des alles s'enfonait trs-loin dans des taches de noir. Une voiture qui riait passa; puis un pas. Anatole prit gauche, entra dans un fourr, marcha cinq minutes, s'arrta comme un homme qui a trouv: il tait dans une petite clairire. L'claircie tait mlancolique, douce, hospitalire. La lune y tombait en plein. Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli, presque anglique de la nuit. Des corces de bouleaux plissaient et l, des clarts molles coulaient par terre; des cimes, des couronnes de ramures fines et poussireuses, paraissaient des bouquets de marabouts. Une lgret vaporeuse, le sommeil sacr de la paix nocturne des arbres, ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe d'une ombre sous la lune, entre les branches, un peu de cette me antique qu'a un bois de Corot, faisaient songer devant cela des Champs-lyses d'mes d'enfants. Rien ne dchirait le silence qu'un appel de canards, de loin en loin, et le bruissement de la nappe d'eau du lac, frissonnante, l'horizon. Une roche de trois bouleaux se levait sur un ct de la clairire, se dtachant du massif; la lune caillait un peu le bas de leur corce. Anatole dfit, tout auprs, le noeud de son paquet: les paupires entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux horriblement doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses dents blanches, serres, avanaient un peu sur son museau contract et retir. Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit creuser. Et tandis qu'il travaillait, un chantonnement ngre lui vint aux lvres, une espce de bercement funbre, comme si, avec le gazouillis des chansons que Sad chantait l'atelier, il esprait s'approcher de l'oreille de Vermillon. Il marmottait:--Dansez, Canada! fougoum, fougoum! Vermillon mouru, moi lui faire petit trou, petit nid, petit, petit... bien gentil! Paradis l-dessous... Bienheureux, Vermillon... paradis! Dansez, Canada! Plus souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler... dans le bleu! Asie, Afrique, Amrique, lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli, Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forts vierges Vermillon... boire aux rivires, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays o il n'y a pas d'hommes... Le bon Dieu pour les singes, tous les jours, toute la vie... Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos... Vermillon retrouver ses amis... Vermillon l-haut! Vermillon, amour! oiseau! toile!... petite fleur bleue! pervenche! Psitt!... plus rien! Dansez, Canada! Le trou tait creus: posant au fond le dos de sa main, Anatole tta: --Ah! mon pauvre frileux,--dit-il srieusement et tristement, avec un son de voix dgris,--tu vas trouver la terre bien froide... Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupires comme une personne. Il lui droidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et, quand il eut march et pitin dessus, il se mit, assis la turque, fumer une longue cigarette silencieuse. Il tait plein d'ides qui ne pensaient rien. Cependant quelque chose de lui lui paraissait mort et fini: il y avait de sa gaminerie sous terre. Il se leva. Il tait mu et barbouill. Il avait le coeur ivre, tourdi et remu. Il tomba sur le premier banc dans une grande alle, s'allongea tout de son long, un bras, une jambe pendants, et l s'endormit. Au bout de quelques heures, il se rveilla. Il n'y avait plus de lune, et il pleuvait. Il se tta: il tait tremp. Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu' une porte du bois, vit de la lumire un poste de douaniers, entra l, demanda se chauffer, envoya chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette bouteille-l et une autre avec les douaniers; et quand il rentra le matin, Coriolis lui demandant ce qu'il tait devenu, ne put rien tirer de ses souvenirs abrutis que cette phrase:--Les gabelous, trs-gentils!... trs-gentils, les gabelous... CIII Les amis de Coriolis s'taient tonns de ne pas le voir commencer quelque grand morceau, une oeuvre importante son retour de Fontainebleau, aprs un si long repos. Des mois se passaient: Coriolis continuait ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journe, et s'en allait errer dans Paris. Il battait les quartiers les plus loigns et les plus opposs; il coudoyait les populations les plus diverses. Il allait, marchant devant lui, fouillant, d'un oeil chercheur, dans les multitudes grises, dans les mles des foules effaces; tout coup, s'arrtant et comme frapp d'immobilit devant un aspect, une attitude, un geste, l'apparition d'un dessin sortant d'un groupe. Puis, accroch par un individu bizarre, il se mettait suivre, pendant des heures, l'originalit d'une silhouette excentrique. Les passants se troublaient, s'inquitaient presque de l'inquisition ardente, de la fixit pntrante de ce regard qui les gnait, se promenait sur eux, leur faisait l'effet de les creuser et de les pntrer fond. Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand comme la moiti de la main, il jetait dessus deux ou trois de ces coups de crayon qui attrapent l'instantanit d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort d'une attele de maons, la paresse d'un accoudement sur un banc de jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des dmolitions, le hanchement d'une blanchisseuse au panier lourd, le renversement d'un enfant qui boit au mufle de bronze d'une fontaine, la caresse enveloppante avec laquelle un ouvrier herculen porte son enfant dans des bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget dans un fort de la Halle, un morceau quelconque du sculptural naturel, superbe, mu, qu'indique et montre le spectacle de la rue. Journes de fatigue, souvent striles, mais qui souvent aussi donnaient l'artiste, en quelque coin obscur, sous quelque porte cochre, une de ces rencontres soudaines de la ralit pareilles une illumination de son art. Une fois, par exemple, il avait pass des heures se graver dans la mmoire une tte de mendiante aveugle, le plus beau des visages douloureux que la peinture ait jamais rvs: un profil de vieille femme octognaire, dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, une tte dcharne, fondue, cisele par la maigreur, sculpte par toutes les misres, les joues remues et tremblantes du souffle d'une petite toux, le masque de marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la peau d'un blanc de vlin, des polissures comme d'une chose use; une tte de Niob aux Petits-Mnages et de Reine en madras, dont les cheveux gris, le cou tendu et plein de cordes, la majest du dsespoir, la paralysie de statue, faisaient retourner jusqu' l'tonnement des gens du peuple qui passaient. D'un bout l'autre de Paris, il vaguait, tudiant les types saillants, essayant de saisir au passage, dans ce monde d'allants et de venants, la physionomie moderne, observant ce signe nouveau de la beaut d'un temps, d'une poque, d'une humanit:--le caractre, qui passe comme un coup de pouce artiste sur ces figures fivreuses, agites; le caractre qui marque et dsigne pour l'art la face des penses, des passions, des intrts, des vices, des maladies, des nergies d'une capitale. Sa curiosit scrutait ces visages de civiliss, qui reportent le regard si loin du vague sourire dormant des Egintes et de la divine placidit grecque; ces visages travaills d'ides, de sensations, de toutes les acquisitions d'activit morale de l'homme, reints par la complexit des proccupations, tourments par la duret de la carrire, le labeur enrag, la peine de vivre. Il interrogeait ces faces de gens qui courent dans les rues, comme la fourmi dans la fourmilire, avec un paquet sous le bras, ou une affaire dans la poche, les hommes de misre qui tranent leur faim devant les changeurs, ces physiques de voyou, cachant la mchancet des instincts sous la fminilit d'une tte de Faustine, ces tournures d'inventeurs, ports par leurs jambes qui vont, monologuant sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur. Il tudiait cette beaut singulire, spirituelle, l'indfinissable beaut de la femme de Paris. Il suivait ces apparitions imprvues, ces mines chiffonnes et rayonnantes, ces petites personnes tranges, fleuries entre deux pavs, ce qui s'enfonce Paris, comme la lumire d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir d'un escalier rampe de bois. Il essayait d'analyser le charme de ces jeunes filles maigres ayant aux tempes le reflet des lampes de l'atelier, ples de veilles, et comme vaguement tortures d'une nostalgie de paresse et de luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait une exquisit de grce, une raret d'expression, un air de cette suavit souffrante, de cette mlancolie virginale que la vie des grands centres, le raffinement des civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire tomber sur le visage des petites ouvrires. Un jour, il emporta dans son souvenir, pour une tude qu'il commena le lendemain, le visage de la fille d'une portire, une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, si blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande ombre, qu'elle faisait rver un ange malade. Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, il y avait un grand malaise, l'inquitude qui prend un homme quitt par une religion de jeunesse. Il tait ce moment critique, cette heure de la vie d'un artiste o l'artiste sent mourir en lui comme la premire conscience de son art: instant de doute, de tiraillement, d'anxit o, ttonnant de son avenir, tiraill entre les habitudes de son talent et la vocation de sa personnalit, il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment d'autres formes, d'autres visions, le commencement de nouvelles faons de voir, de sentir, de vouloir la peinture. CIV --Vrai, la terre tourne? Manette posait pour une rptition du _Bain turc_, commande par un banquier de Rotterdam Coriolis qui faisait effort dans ce travail pour se rattacher sa peinture passe. Un hasard de parole l'avait amen dire sa matresse que la terre tournait. --La terre tourne? a sur quoi je suis?--reprit Manette en regardant en bas: elle avait l'air d'avoir peur de tomber.--a tourne? Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander s'il ne se moquait pas d'elle. Coriolis se mit vouloir lui expliquer ce qu'elle ne savait pas, et comme il le lui expliquait aussi mal qu'il le savait: --Ne continue pas,--lui dit-elle tout coup,--il me semble que j'ai mal au coeur, avec tout ce que tu me dis qui tourne... Coriolis se tut, et se remit peindre Manette... Mais il n'tait pas en train. Il grondait, tout en brossant, contre la hte singulire que Manette avait de le voir finir cette toile. --Ton corps,--finit-il par lui dire,--eh? mon Dieu, ton corps, il ne va pas changer d'ici huit jours... --Tu crois?--fit Manette. Et elle laissa tomber de la pointe rose de sa gorge jusqu'au bout de ses pieds, sur la virginit de ses formes, le dessin de sa jeunesse, la puret de son ventre, un regard o semblait se mler l'amour d'une femme qui se regrette la douleur d'une statue qui se pleure. --Ah!--fit Coriolis. Il avait compris. --Oui...--dit Manette en baissant la tte, avec le ton d'une femme qui va pleurer. Coriolis se sentit une secousse au coeur. Mais aussitt, honteux de cette motion, l'artiste fit taire l'homme avec une ironie: --Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu veux? nous sommes dans des sicles chipies et prudhommesques... Autrefois, dans un pays d'antiques, un pays dont tu as vu les statues au Muse, il y avait un modle, un modle comme toi, aussi bien, ce que je me suis laiss dire... On l'appelait Las... Il lui arriva... ce qui t'arrive... Cela fit une rvolution dans le pays... L'Institut de l'endroit o il y avait des peintres aussi coloristes que M. Picot, et des marbriers un peu plus forts que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de dsolation... Les dessinateurs en masse dclarrent qu'ils ne trouveraient jamais la correction de M. Ingres, si on laissait la nature abmer leur modle... Il y eut des rassemblements, des articles de petits journaux, des commissions, des sous-commissions, tout ce qui constitue un mouvement national... Et l'on finit par mener Las Cos, chez un fameux mdecin que tu as peut-tre vu dans une gravure, le nomm Hippocrate... Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrta dans sa plaisanterie, devant l'expression de Manette, la fixit de la pense de ses yeux. Allant elle, il lui prit la tte, la lui renversa sur ses genoux, et appuyant sur elle le srieux de son regard, il fouilla jusqu'au fond de sa tentation. Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vt pas rougir. CV L'intrieur de Coriolis tait toujours heureux. Anatole continuait y jeter sa gaiet, ses folies gamines. Manette y mettait l'enchantement de sa personne. Quand elle tait l, dans l'atelier, vtue d'une robe blanche, sur laquelle tranchait un petit chle d'enfant d'un rouge sang de boeuf, la taille dnoue et toute alanguie des paresses de la femme grosse, belle d'une beaut nonchalante, panouie, rayonnante,--Coriolis oubliait tout. Une tendresse reconnaissante s'tait peu peu glisse dans son amour pour cette femme qui remplissait et animait sa maison, lui faisait la vie coulante et facile, lui pargnait les tracas du mnage, mettait chez lui un de ces gouvernements lgers qu'on ne voit pas et qu'on ne sent pas. Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements qui font du modle la matresse naturelle de l'artiste. Au milieu de cette ignorance de peuple qui ne lui dplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de ces connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. Manette avait vu peindre et savait comment se fait de la peinture. Les choses du mtier de l'art lui taient familires: elle en connaissait le nom et l'usage. Elle ne disait pas de btises bourgeoises devant une toile. Elle respectait le silence d'un homme son chevalet. Elle s'entendait laver des brosses, et elle reconnaissait vaguement des tons distingus dans une toile. En un mot, elle tait _du btiment_. Coriolis lui savait encore gr d'autres agrments. Elle lui plaisait en se suffisant elle-mme, en se tenant compagnie, en se passant des socits de femmes, en ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa froideur au plaisir, sa paresseuse srnit, son air content dans cette existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble de qualits soumises, une docilit gracieuse ce qu'il disait, ce qu'il voulait, une obissance ses ides, une sorte d'aimable effacement de caractre: elle ne laissait gure chapper que de petites susceptibilits sur des mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et qui, tout coup lui mettant un coup de rouge aux pommettes, la rendaient un moment boudeuse ou colre avec de petits gestes de sauvagerie mchante. Aussi un attachement de gratitude et de confiance venait-il Coriolis pour cette matresse si peu absorbante, d'apparence si dtache de tout dsir de domination, et qu'il voyait, replie sur elle-mme, ennuye d'en sortir, fatigue d'allonger sa pense aux choses ct d'elle. Elle tait pour lui dans sa vie du calme et du repos, une compagnie bonne pour ses nerfs d'artiste. Dans sa socit tranquille, sa douce prsence, les demi-paroles de sa bouche, les demi-caresses de ses mains, il y avait comme un mol apaisement qui berait les fatigues du peintre, endormait ses contrarits, ses prvisions mauvaises, ses tourments d'imagination... Et il lui semblait que cette jolie crature apathique dgageait autour d'elle la paix, la sant, la matrialit d'un bonheur hyginique. CVI Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait l'horreur de s'habiller, refusait les invitations, n'allait plus nulle part. L'homme de travail, d'incubation, ne se plaisait plus que dans le recueillement de l'intrieur, la tranquillit du coin du feu, le nglig de la vareuse et des pantoufles. Le soir, aprs dner, dans son atelier, il fumait de longues pipes mditatives; puis, au milieu de la causerie de deux ou trois amis qui taient venus manger sa soupe, il se mettait dessiner et crayonnait jusqu' minuit. Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et Anatole: --Eh bien!--lui dit Chassagnol, en regardant ce qu'il jetait sur le papier, un souvenir de la rue,--toi qui me blaguais quand je te disais qu'il y avait quelque chose l... Il me semble que tu y viens... --Eh bien! oui, j'y viens... Je me dbattais contre moi-mme en te combattant... Je me gendarmais, je ne voulais pas... J'tais dans une autre chose... C'est le diable... On ne veut pas reconnatre qu'on se blouse... Tiens! 'a t fini ma dernire maladie... La turquerie, bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir... Maintenant, c'est mort... Et tu me vois depuis ce temps-l... dsorient... Tiens! c'est le mot... un homme qui cherche... qui essaye de se raccrocher... Enfin, ce qu'il y a de sr, c'est que je vais passer d'autres exercices... Tu verras ce que je veux faire... --Bravo! Le moderne... vois-tu, le moderne, il n'y a que cela... Une bonne ide que tu as l... Eh bien! vrai, a me fait plaisir, beaucoup de plaisir... parce que... coute... Je me disais: Coriolis qui a a, un temprament, qui est dou, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un sensitif... une machine sensations... lui qui a des yeux... Comment! il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas, cet animal-l... Non, non, non...--rpta Chassagnol avec un rire bte et fou qui ricanait.--Mais, est-ce que tous les peintres, les grands peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dgag le Beau? Est-ce que tu crois que a n'est donn qu' une poque, qu' un peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau quelconque, plus ou moins fleur de terre, saisissable et exploitable... C'est une question de creusage, a... Il se peut que le Beau d'aujourd'hui soit envelopp, enterr, concentr... Il faut peut-tre, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope, des procds de physiologie nouveaux... Voyons, tiens, Balzac? Est-ce que Balzac n'a pas trouv des grandeurs dans l'argent, le mnage, la salet des choses modernes? dans un tas de choses o les sicles passs n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art dans le contemporain!... Je sais bien, le costume, l'habit noir... On vous jette toujours a au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un Bronzino dans notre cole, je rponds qu'il trouverait un fier style dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait... crois-tu qu'un habit noir peint par lui ne serait pas une belle chose?... Il y a eu des peintres de brocard, de soie, de velours, d'toffes de luxe, d'habits de nuage... Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra... et il fera des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires de notre vie sociale... Ah! cette question-l, la question du moderne, on la croit vide, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre temps, un patement de bourgeois: le _ralisme_!... parce qu'un monsieur a fait une religion en chambre avec du laid bte, du vulgaire mal ramass et sans choix, du moderne... bas, a me serait gal, mais commun, sans caractre, sans expression, sans ce qui est la beaut et la vie du Laid dans la nature et dans l'art: le _style_! dont tu faisais si justement l'autre jour le gnie, la griffe du lion, chez un peintre... Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain qu'il soit. A ct de la rue, il y a le salon... ct de l'homme, il y a la femme... la femme moderne... Je te demande si une Parisienne, en toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de n'importe quelle civilisation? Un chef-d'oeuvre de Paris, la robe, l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la mine!... et dire que cette femme-l, la femme du dix-neuvime sicle, la poupe sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur de deux sous... Pourquoi? On n'a jamais pu savoir... Ah! les lisires, les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du pass sur l'estomac!... Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d' prsent? tiens! sur le cimetire de l'Idal... Mais vois donc David, David qui a jet pour trente ans d'Hersilie dans les botes couleur, David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son Marat!... Le moderne, tout est l. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du prsent dans lequel vous sentez frmir vos passions et quelque chose de vous... tout est l pour l'artiste, depuis l'ge d'gine jusqu' l'ge de l'Institut... Ah! je sais, il y a des articles de rveurs, des enfileurs de phrases sang blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son poque, remonter au rpertoire du canon ancien des sujets et de l'intrt! L'hiratisme alors? Des farces enfonces par la vapeur et 1789!... a rentre dans les individus mtempsycosistes et transposs qui ont besoin que les choses o les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la noblesse, de l'actualit ou du gnie... Le dix-neuvime sicle ne pas faire un peintre! mais c'est inconcevable... Je n'y crois pas... Un sicle qui a tant souffert, le grand sicle de l'inquitude des sciences et de l'anxit du vrai... Un Promthe rat, mais un Promthe... un Titan, si tu veux, avec une maladie de foie... un sicle comme cela, ardent, tourment, saignant, avec sa beaut de malade, ses visages de fivre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer, qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un gnie trouver, et qui se trouvera... Aprs ce grand grisailleur douloureux, Gricault, il y a eu un homme, tiens! Delacroix... c'tait peut-tre l'homme cela... un temprament tout nerfs, un malade, un agit, le passionn des passionns... Mais il n'a rien vu qu' travers le romantisme, une btise, un idalisme de pittoresque... Et pourtant, que de choses dans ce sacr dix-neuvime sicle!... C'est que, sacristi! il y en a pour tous les gots... Si c'est trop petit pour vous, les moeurs du temps, les scnes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque, de l'pique dans ce temps-ci... Vous pouvez tre un peintre d'histoire du dix-neuvime sicle... et un fier! toucher des motions humaines qui seront un jour aussi classiques, aussi consacres que les plus vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, mme aprs Gros... Homre, toujours Homre! Et l'Homre de l'Institut! Mais nous avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des popes la journe, un certain Napolon qui ramassait tous les jours de la gloire peindre... L'incendie de Moscou, voyons, a peut bien tenir ct de l'embrasement de Troie... et la retraite des Dix Mille a peut-tre un peu pli depuis la retraite de Russie... Voil des cadres! voil des pages! Il y a tous les soleils l-dedans, et de l'homrique tant qu'on en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne en a donn des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du monde... Depuis 1789, il en pleut des scnes dans les rvolutions de France, qui sont grandes... comme nous!... La Terreur, ce sont nos Atrides!... Tiens! prends la Vende, et dans la Vende le passage de la Loire Saint-Florent-le-Vieux... Figure-toi l'_Iliade_ et le _Dernier des Mohicans_!... le demi-cercle de la colline... la vaste plage... quatre-vingt mille personnes entasses... l'eau o l'on entre... les chevaux qu'on pousse... l'incendie, la fume, les _bleus_ par derrire... La Loire jaune, plate et large avec une le au milieu comme un radeau... et le bord, l-bas, noir de gens passs et plein de leur murmure... Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela... les barques de Michel-Ange dans le _Jugement dernier_!... Devant, ple-mle, les prisonniers rpublicains, les chapeaux avec des sacrs-coeurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas port par deux piques, les pieds dans des serviettes... et des femmes, des enfants, des vieillards, des blesss, un peuple, la migration d'une guerre civile en droute!... Et l-dedans des dguisements, comme ces cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au thtre de la Flche, la dfroque du _Roman comique_ tombe sur l'paule d'une lgion thbaine... Quel tableau! hein! quel tableau!... C'est grand comme le Passage du Nil! --Oui, dit Coriolis profondment absorb, et ne paraissant pas entendre.--Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni renaissance... --a ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?--dit Anatole en levant le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'_Illustration_. --La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange... Et puis, non, ce n'est pas a... Il faudrait une ligne trouver qui donnerait juste la vie, serrerait de tout prs l'individu, la particularit, une ligne vivante, humaine, intime, o il y aurait quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une prparation de La Tour, d'un trait de Gavarni... Un dessin qui n'aurait pas appris dessiner, qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin... Je sais bien, c'est bte ce que je dis... plus vrai que tous les dessins que j'ai vus, un dessin... oui, plus humain, a me rend mon ide. CVII Lentement Manette avait pris sa place dans l'intrieur. Elle s'y tait peu peu et de jour en jour installe, tablie. De cette pose dans la maison qu'a la matresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans la commode, de la pose sur la branche o la femme, mal l'aise avec les gens, effarouche de ce qui entre, humble, inquite, furtive, tremble au vent comme une chose aux ordres d'un caprice, toute prte au balayage du lendemain, elle s'tait leve l'aisance, l'quilibre, cet air de matresse de maison qui laisse voir dans toute une femme, dans son geste, son ton, sa voix, dans l'panouissement de sa robe sur un divan, qu'elle est chez elle chez son amant. Elle avait pass le temps o les domestiques s'adressent l'homme, et consultent du regard Monsieur avant de faire ce que dit Madame: ses ordres commenaient tre pour le service la volont de Coriolis. Les camarades qui venaient l'atelier ne la traitaient plus avec leur premier sans-faon: il y avait chez eux comme un accord tacite pour reconnatre en elle la matresse officielle, la femme demeure, ancre dans le domicile, dans la vie de leur ami, monte l'espce de dignit d'une liaison quasi-conjugale. Devant elle, la conversation devenait moins libre, prenait un ton qui la respectait peu prs comme une personne marie; et un jour qu'Anatole avait lanc un mot un peu vif, Coriolis lui dit un: O te crois-tu? si srieusement, que Manette elle-mme ne put s'empcher d'en rire. Manette avait eu peine besoin de travailler ce changement. Il s'tait fait presque tout seul, par le courant naturel des choses, par la lente et progressive infiltration de l'influence fminine, par l'habitude, par l'oreiller, par la succession de ces accroissements, pareils aux alluvions du concubinage, grandissant la position, le pouvoir, l'initiative de la matresse avec tout ce qui se dtache la longue, dans l'amollissement du mnage, de la force de l'homme pour aller la faiblesse de la femme. Et maintenant Manette n'tait plus seulement la matresse: elle tait une mre. CVIII En devenant mre, Manette tait devenue une autre femme. Le modle avait t tu soudainement, il tait mort en elle. La maternit, en touchant son corps, en avait enlev l'orgueil. Et en mme temps une grande rvolution intrieure s'tait faite secrtement au fond d'elle. Elle s'tait renouvele et avait chang de nature, comme dans un ddoublement de son existence qui aurait port en avant d'elle et de son prsent tout son coeur et toutes ses penses. Elle avait fini d'tre la crature paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohme, satisfaite d'une inertie de bien-tre et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la mre, la juive avait jailli. Et la persvrance froide, l'enttement rsolu, la rapacit originelle de sa race, s'taient levs des semences de son sang, dans de sourdes cupidits passionnes de femme rvant de l'argent sur la tte de son enfant. Pourtant ce fond de son amour de mre restait enfonc et cach chez Manette. Elle ne montrait rien de ces avidits ambitieuses qui s'agitaient en elle. Elle n'avait point demand au pre de reconnatre son fils. Mme ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans ces heures o la femme est comme une malade douce et sacre, elle n'avait pas laiss chapper un mot, une allusion au sort de ce fils. Jamais il ne lui tait chapp une de ces paroles qui cherchent et ttent, dans la charit ou la gnrosit d'un homme, le pre d'un enfant naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, carter de Coriolis toute ide d'avenir, toute proccupation d'engagement et de lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises veilles par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair. Elle attendait: elle n'avait ni hte, ni prcipitation. Le temps tait pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle, apporter ses semblables, d'anciennes camarades, la fortune de leurs rves, faire monter des modles la socit, au mariage, la richesse, donner celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de chles, celle-l, un chteau et une couronne de comtesse: elle le laissait agir, patiente et ferme dans l'assurance de ses esprances. Elle se confiait aux circonstances, aux hasards favorables, la Providence de l'imprvu, ces pouvoirs mystrieux qui semblent encore, aux hritiers du peuple d'Isral, chargs de mener bien leurs affaires; elle se confiait l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrive de tout ce qu'elle dsirait. Moi, d'abord,--disait-elle tranquillement,--je suis d'une religion o tout russit. CIX A peu prs vers le temps o Chassagnol avait fait dans l'atelier sa grande tirade sur le moderne, Coriolis s'tait mis attaquer deux grandes toiles. Il y travaillait quinze mois, soutenu dans la fatigue, le courage d'un si long effort, par la perspective de l'Exposition universelle de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les peuples, allait donner le monde pour public sa grande et hardie tentative. A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient en mme temps que le dgagement complet du coloriste annonc par le _Bain turc_, un renouvellement du peintre, de ses procds, de ses aspirations, de son genre. Dans ces deux compositions, intitules, l'une: _Un Conseil de rvision_ et l'autre: _Un Mariage l'glise_, Coriolis apportait une pte de couleur se rapprochant de la belle pte espagnole, de larges harmonies solides et svres, o ne restait plus rien des tons claquants de sa premire manire, une tude rigoureuse de la nature, une accusation caractristique de la ralit. Le sujet de la premire de ces toiles, la _Rvision_, lui avait permis ce mlange de l'habill et du nu qu'autorisent si rarement les sujets modernes. Des parties de corps superbes, un torse, un bras, une jambe, un fragment d'une forme qui se rhabillait ou se dshabillait, se dtachaient et l. Au centre de la toile, sur l'estrade, devant les personnages du bureau, les uniformes, les habits noirs officiels, les ttes de fonctionnaires, l'acadmie d'un jeune homme examin par le chirurgien dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvime sicle. Et des fonds de foule, dans la grande salle Saint-Jean, s'agitaient avec les turbulences et les motions des loges du _Cirque_ de Goya, dans ses lithographies de Bordeaux. L'autre tableau de Coriolis, _Un Mariage l'glise_, reprsentait une messe de premire classe Saint-Germain-des-Prs. Le moment choisi par Coriolis tait celui o le prtre, faisant face au public, bnissait le pole lev par deux enfants, deux petites figures phbiques ressemblant des gnies de l'hymne en collgiens. Derrire les maris, se voyaient les deux familles sur les fauteuils rouges de premier rang. Beaucoup de femmes taient compltement retournes ou de profil, regardant les toilettes avec la vague motion du mariage et de la messe sur la figure. Des jeunes filles maigres, des virginits sches, pointaient et l. Du milieu de la lgret des lgances, se levait, dans une couleur puissante et magnifique, un suisse tenant de la main gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre un ruban de satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil perdu, la bajoue et la barbe grise rebrousses par son col de chemise, sa grosse oreille dtache et coupe par le linge roide, son grand baudrier amarante et or traversant son habit chamarr et lourd, ses basques se perdant sur ses mollets bas et farnsiens, enferms dans un coton blanc dont ils faisaient crever les mailles. Au del de la balustrade, dans les stalles de bois, au-dessous des peintures, se dessinaient deux spirituelles silhouettes de prtres, en surplis, dont l'un se chatouillait les lvres avec le pompon de sa barrette; l'autre lisait l'office pench sur un livre dont la tranche dore avait une lueur de la flamme des cierges. Dans le choeur, comme dans une rose de lumire, se perdaient des enfants de choeur ceintures bleues, robes de dentelles, l'officiant en chasuble d'or, l'autel d'or, avec son petit temple, les chandeliers, les candlabres allums et dont les feux montaient dans le scintillement criard des verrires modernes. Pour repoussoir toutes ces splendeurs, un coin de bas ct prs du choeur rassemblait, au-dessous d'un tronc d'offrande, une vieille femme genoux par terre, un bonnet sale et trou laissant voir ses cheveux gris; une espce de petite brune mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuye sur un parapluie, avec un geste de Sainte d'ancien tableau qui pose ses mains sur un instrument de supplice; une mre du peuple portant un enfant qui dormait tout roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste et en pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, les deux mains dans ses poches, et une miche de pain sous le bras. CX Coriolis prouvait une grande et cruelle dception devant l'indiffrence qui accueillait ses deux toiles l'Exposition. Le public, cette anne-l, allait aux grands noms d'Ingres, de Delacroix, de Decamps. Sa curiosit s'parpillait sur les coles allemandes, anglaise, sur l'art tranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son attention avait trop embrasser pour reconnatre et saluer les efforts nouveaux de l'art franais. Il eut encore contre ses tableaux l'ide gnrale, l'opinion faite que la question de la reprsentation du moderne en peinture, souleve par les essais, hardis jusqu'au scandale, d'un autre artiste, tait dfinitivement juge. La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit entre elle et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas tenir compte Coriolis du ralisme nouveau qu'il apportait, un ralisme cherch en dehors de la btise du daguerrotype, de la charlatanerie du laid, et travaillant tirer de la forme typique, choisie, expressive des images contemporaines, le style contemporain. Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne parla de lui que pour le plaindre de cette singulire ide. Et, au moment de clturer son salon, dans un mprisant post-scriptum, le patriarche de l'reintement classique l'accablait sous ce clich de sa critique: ... Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, de deux toiles sur lesquelles notre critique nous semble appele dire un dernier mot. Quoique le public en ait fait justice, il nous semble de notre devoir d'insister sur le caractre de ces deux malheureuses tentatives, oses par un peintre qui avait donn quelques promesses, et autour duquel la camaraderie avait essay de faire quelque bruit... Quand de tels symptmes se produisent, quand le trouble de l'art se rvle par de tels signes, il faut les enregistrer; c'est ce prix seulement qu'on peut suivre les dviations et les dfaillances de l'cole moderne... Comment l'auteur de ces deux pauvres et regrettables toiles, un _Conseil de rvision_ et une _Messe de mariage_, n'a-t-il pas compris que la grande peinture tait incompatible avec la vulgarit, la ralit commune du moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait presque un blasphme vouloir faire du nu, du nu divin, du nu sacr, avec le nu d'un conscrit? Comment n'a-t-il pas compris que la toilette a besoin de perdre son actualit et sa frivolit dans ce caractre de noblesse ternelle et permanente que savent seuls lui attribuer les matres?... A Dieu ne plaise que nous voulions dcourager les jeunes talents! Mais il y a l, nous ne pouvons le cacher, quoi qu'il nous cote, un grand abaissement. Peindre de tels sujets, c'est manquer la haute et primitive destination de la peinture, c'est descendre l'art la photographie de l'actualit. A quels abmes de ce qu'on appelle maintenant le vrai contemporain veut-on donc nous entraner? Supprimera-t-on dans la peinture l'intrt moral, la perspective du pass, tout ce qui force l'esprit s'lever au dessus de l'atmosphre commune? Nous ne pouvons nous dfendre d'une pnible impression, en songeant que c'est devant l'tranger, l'Exposition des grandes oeuvres de l'Europe en face de l'Allemagne, cette terre de la pense qu'un peintre franais a eu le triste courage d'exposer de pareils chantillons de la dcadence de notre art... Sans doute, il n'y a pas craindre que de tels exemples prvalent jamais: la France, si fidle au sentiment et au bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits clairvoyants ne peuvent s'empcher de voir l'art actuel menac, comme l'cole grecque aprs la mort d'Alexandre, d'une invasion de ces peintres de moeurs vulgaires qu'on appelait alors des _rhyparographes_... Les barbares sont toujours aux portes de l'art, ne l'oublions pas; et il importe tous ceux dont c'est la charge, la critique, dont c'est la mission, au gouvernement, dont c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour les talents purs, honntes, se vouant dans l'ombre la peinture svre, rsistant aux basses sollicitations de la mode, du succs et du public, dfendant la tradition, disons-le, la religion de cet art lev dont l'cole de Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium. CXI Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent dner chez Coriolis. Manette, qui commenait donner sa petite opinion, le soutenait dans la maison, disant Coriolis qu'elle ne comprenait pas comment il vivait entour de gens qui ne lui taient bons rien, et pourquoi il repoussait les avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position, de relation honorable, et capable plus tard de lui tre utile dans le chemin de son avenir. Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre un secret plaisir aux chamaillades, aux petites disputes taquines, aux asticotages entre Anatole et Garnotelle, chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble. Anatole se trouvait bless du ton de Garnotelle son gard, et il tait bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, il n'_attrapt_ pas son ancien camarade. Un soir, il ne lui avait encore rien dit. --Eh bien! mon vieux,--fit-il aprs dner, en allant s'asseoir auprs de lui, et en lui frappant amicalement sur la cuisse,--on dit donc que tu te prsentes l'Institut... Comment! nous allons avoir un ami qui a encore des cheveux avec des palmes vertes?... Merci! de la chance... --Oh! oh!--dit Garnotelle,--je me prsente... mais voil tout... Je sais que je n'ai aucune chance... que je suis tout fait indigne... Mon Dieu! ce sont mes camarades... On m'a un peu forc la main... Oh! je ne serai pas nomm... Mais enfin, je l'avoue, je serais trs-content, trs-flatt, si tu veux, que mon nom ft sur la liste des candidats... --Tu la fais la modestie? C'est comme tu voudras... Farceur, va! laisse-moi donc tranquille... Tu as des chances, des chances... Tu ne te figures pas toutes tes chances, tiens! --Eh bien! veux-tu me faire l'amabilit de me les dire? tu m'obligeras... --Voici... D'abord, mon cher, tu n'es pas savant... Trs-bon... excellent... L'Institut, a lui va... Rien craindre... Pas d'articles dans la _Revue des Deux Mondes_, pas mme une brochure de cinquante centimes sur la fabrication des couleurs... Tu sais cela aussi bien que moi: un monsieur qui crit... l'Institut, jamais! Et d'une... Comme orateur, tu ne tires pas des feux d'artifice... tu es tempr comme mtaphores... tu causes mme mal... Encore trs-bon, a! Tu serais brillant dans les salons, tu ferais de l'effet, de l'esprit, du bruit, des mots, pour dfendre l'Institut... Trs-mauvais! Tu manquerais la gravit de sa cause, tu compromettrais la solennit du corps... Du srieux, du silence, voil ce qu'il faut... et ce que tu as de naissance... Et de deux! Tu ne travailles pas dans la solitude... Encore une trs-bonne note... a leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre, indpendant, pas soumis... Le monde o tu vas, parfait! On n'y a jamais dit un mot contre l'Institut, c'est connu... Et puis, encore une bonne chose, ce n'est pas du monde qui tire trop l'oeil... Tu l'as trs-bien choisi... Voil quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne parle pas trop de toi... une chance de plus... Ah a! qu'est-ce qui te manque, je te demande un peu? Tout, tu as tout!... Voyons, tiens... tu ne montes pas cheval... Trs-important... Si l'on te voyait cavalcader, tu comprends... Tu n'es pas d'une lgance exagre... Enfin, tu n'as pas un chic de gentleman... tu n'es pas mme... je te dis cela entre nous... tu n'es pas mme, Dieu merci pour toi, d'une propret effrayer,--fit Anatole en lui mettant le doigt sur des taches de son collet d'habit.--Ah! si tu n'appelles pas tout cela des chances!... Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, rien dans toute ta personne qui soit voyant... tu ressembles tout le monde, des pieds la tte... tu es arriv, gros malin! n'avoir pas de personnalit du tout... et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra pas de toi!... Mais tu es l'idal de l'Institut: ils te rvent! --Tu es trs-amusant,--dit Garnotelle d'un air piqu. --Et, quand tout cela il vient s'ajouter la protection d'un bonhomme de l, qui voit dans le charmant garon qui se prsente le mari futur de mademoiselle sa fille... --Oh! il n'y a rien de fait,--dit vivement Garnotelle, tout tonn de ce que savait Anatole,--et je te prierai de ne pas parler d'une personne... --Charmante!... mais pas jolie, ce qu'on dit... Oh! je la laisse! oh! je la laisse!...--fit Anatole avec une intonation de Sainville; et il se versa le second verre d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges, les poussait une sorte d'insistance et de tnacit acharne. --Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait que la nice d'un membre de l'Institut que tu serais encore un veinard, et un joli! Il y a des camarades... et qui taient forts... qui n'ont jamais pu arriver s'approcher de l'Acadmie autrement que par des femmes qui connaissaient du monde de la boutique, et qui assistaient aux grandes sances... Mais toi... Garnotelle fit un geste d'impatience. --Ah ! mon cher, est-ce que tu me crois assez bte pour que je ne trouve pas a tout simple... qu'un beau-pre tche de repasser sa contre-marque son gendre, et de lui avoir un petit fauteuil ct de lui, sous la coupole? Mais a se fait dans les meilleures socits... C'est mme dans les lois de la nature, tu ne trouves pas? Autrefois, on avait des ides btes dans ce corps de vieux immortels: ils se figuraient qu'un artiste tait fait pour vivre pour l'art... Un jeune artiste qui se mariait dans une famille chouette et pose, c'tait pour eux un _habile_, un _monsieur_... Mais aujourd'hui... --Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi...--fit Garnotelle, avec une certaine animation, en lui coupant la parole,--tu es un blagueur! La blague t'a mang, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des blagues! --Vous tes assommant, Anatole,--dit Manette.--Vous tes toujours tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, Coriolis? Moi, qui dteste qu'on se dispute... C'est si bon d'tre un peu tranquille, aprs son dner... causer gentiment... --Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!--fit Anatole.--Eh bien! quoi, parce qu'on bave un peu sur ses contemporains?... Et puis a l'amuse, Garnotelle... N'est-ce pas que a t'amuse, mon vieux Garnotelle? CXII Lorsque Manette tait entre dans la maison, Anatole s'tait effac devant elle, et il avait mis la plus aimable bonne grce lui cder la direction de l'intrieur, cette espce de rle de gouvernante que peu peu il s'tait laiss aller remplir auprs de Coriolis. Manette lui en avait su gr. Puis Anatole s'tait encore bien fait venir d'elle par des soins, des attentions, une sorte de petite cour. Sans tre taill pour la passion, Anatole tait un garon de temprament amoureux et de nature insinuante. Prompt s'enflammer en dessous, habile se glisser sans en avoir l'air, il tait un soupirant dans les coins, un patito de complaisance infatigable, un de ces sducteurs petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un jour devenir dangereux. Il se chauffait aux femmes comme au feu des autres, et il s'acoquinait prs des matresses de ses amis comme il s'acoquinait dans leur atelier. Cela lui semblait sans dloyaut et tout simple. Dans la vie, il ne s'tait gure connu la proprit de rien, il avait toujours un peu vcu d'une existence ct, et l'amour auquel il assistait, et qui se passait prs de lui, lui semblait une chose partager aussi bien que la soupe qu'on mange avec un camarade. Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait t avec toutes les femmes rencontres ainsi par lui en demi-mnage avec un homme: un _dsireur_. Et Manette ne manqua pas d'tre flatte de cette adoration humble, muette, contemplative, o elle trouvait et gotait l'aplatissement d'un domestique. Un jour, comme on revenait de la campagne, o l'on avait t en bande, elle s'amusa beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au beau Massicot. Massicot avait coquet avec elle toute la soire d'une faon marque: Anatole s'en tait aperu, puis s'en tait indign au nom de Coriolis qui n'avait rien vu; et l'ivresse lui enlevant un instant sa peur naturelle et foncire des coups, il tait entr dans une frnsie d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu l'amant de la femme d'un ami. Au reste, cet accs de jalousie et de courage dura peu: dgris le lendemain, il ne songea pas se battre. Mais il avait eu un mouvement dont Manette ne put s'empcher d'tre flatte tout bas, en en riant tout haut. Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, qu'Anatole d'ailleurs tait le dernier homme avec lequel elle l'et tromp, un homme qu'elle msestimait pour son peu de talent, et surtout pour son peu de notorit artistique, elle fut vite lasse et ennuye de ce pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait eu pour lui des yeux indulgents, des pardons de camarade. Maintenant elle voyait tous ses mauvais cts. Elle lui trouvait des expressions, des mots, des manires abjectes, populacires, qui la dgotaient comme les taches de sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la femme de basse classe, ses ddains pour tout ce qui ne joue pas le _distingu_, elle finit par le prendre en grippe et en mpris. Elle ne lui pardonna plus rien, pas mme de la faire rire. Toutes ses vanits fminines se soulevrent contre l'ide qu'un homme d'un si mauvais genre pt aspirer elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, honteuse au fond, humilie, enrage de la persistance de cet amoureux patient qui continuait faire le gentil et l'aimable, avec l'air de ne rien demander et d'attendre. Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, le besoin qu'il avait de sa bonne humeur, elle dissimulait tous ses mchants sentiments. De temps en temps seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et sans que Coriolis pt y trouver une intention, elle remettait et faisait redescendre Anatole l'humble place qu'il avait dans la maison, l'infriorit et au parasitisme de sa position. CXIII A la fin de l't, Coriolis partait tout coup seul pour les bains de mer. Il y restait un mois et en rapportait l'bauche trs-avance d'un tableau. C'tait la plage de Trouville par un beau jour d'aot, vers les six heures du soir, l'heure o le soleil, s'abaissant sur la mer, fait remonter de chaque vague les feux d'un miroir bris, et jette dans l'air plein de reflets une rverbration o les couleurs s'allument avec des vivacits de fleurs. Au premier plan, dans le coin droite et l'abri d'ombre de deux cabanes de bain poses angle droit, un baigneur aux formes athltiques, en chemise de flanelle rouge violace par la mer et noircie de mouillure la ceinture, tait debout sur ses larges pieds tanns s'enfonant dans le sable, auprs de Normandes assises, en jupons noirs et en tricots noirs, le bonnet de coton tout blanc sur leurs figures au teint de pomme, aux yeux d'avous. De l partait le chemin de planches, menant les pieds nus la mer, qui faisait voir au bord du tableau comme des corbeilles d'enfants renverses: des grappes, des tas de jolis bbs, moiti enterrs dans les trous que creusaient leurs petites bches et leurs grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, de mollets nus, de jupons aux dents de dentelles, de chapeaux de petit marin, de tabliers pleins de coquillages, de petites mains faisant des gteaux de sable dans des bols russes, de robes blanches au gros chou de rubans dans le dos, un ple-mle d'o se dtachaient deux petits garons vous au Sacr-Coeur, qui, tout en rouge des bottines la casquette, semblaient montrer l de la pourpre d'glise. Au milieu de ce petit monde parpill par terre, se levait un groupe de jeunes gens tout habills de velours noir, et dont les courtes braies laissaient dcouvert des bas bandes bleues et rouges. Appuys sur des parasols de soie jaune doubls de vert, ils causaient avec deux jeunes femmes qui laissaient pendre tout pars sur leurs burnous leurs cheveux encore un peu pleurants et moites de la lame du matin; et l'une des deux, tenant de sa main retourne la corde du mt des bains, faisait scher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure annele, qu'elle frottait, la tte un peu renverse, en se balanant doucement, contre le chanvre vibrant. Jet en avant, ce groupe coupait la longue ligne de chaises adosses contre le front des cabanes de bains, et qui allongeaient presque jusqu'au fond de la toile la perspective des toilettes. L, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les visages, les poitrines, les paules, taient assises les baigneuses de Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait clater, comme avec des touches de joie, la gaiet de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer, la fantaisie et le caprice des lgances nouvelles de ces dernires annes, cette Mode, prise toutes les modes, qui semble mettre au bord de l'infini un air de bal masqu dans un coin de Longchamp. Tout se mlait, se heurtait, les lainages bariols des Pyrnes, les saute-en-barque aux caracos, les mantelets de dentelle noire des vestes de jockey, les transparents de mousseline aux vareuses coquelicot, les jupes de gaze de Chambry aux paletots de cachemire agrments de soies du Thibet. et l, s'apercevait quelque joli dtail: un bout de pied sur un barreau de chaise montrait un bas cossais, un chignon s'chappait d'un tricorne de paille, des lueurs d'or ple jouaient dans un creux de jupe mas, la plume ocelle d'un paon ou l'aile mordore d'un faisan courait sur un chapeau, un peigne d'or lentilles de corail mordait la tte d'une brune, de grands pendants d'or remuaient un bout d'oreille rouge d'avoir t perce le matin; et les lourds colliers d'ambre gros grains, la grosse et riche bijouterie des agrafes normandes, brillaient sur de coquettes roulires rayes. En avant des chaises s'tendait la plage avec son sable pitin et plein d'enfoncements de pas, la plage humide, brunissant vers la mer, et coupe de _naus_ o se noyaient des morceaux de ciel. L allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui se rchauffait du frisson du bain, des promeneuses caresses de leur voile, la robe trousse sur la jupe rouge, et dcouvrant leurs hautes bottines jaunes. D'autres marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et coquette sur une grande canne, enveloppes les unes et les autres de ce flottement d'toffes, de ce voltigement de rubans par derrire que fait la brise de la mer. Et l encore, des fillettes dchausses, les jambes nues et hles sous leur robe, couraient aprs les chiens errants de la plage. Puis, sur des chaises groupes et semes, de petites socits ramasses faisaient ces taches de pourpre et de blanc, ces taches franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fte dans l'aveuglante et mtallique clart de ces paysages, sur le bleu dur du ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux cheval ramenait au galop une cabane flot; plus loin encore, au del de la dernire _nau_, avec cette touche nette et ce piquage de ton que l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la ctoyent, se dtachait une folle cavalcade d'enfants sur des nes. Et tout au bout de la plage, au bord de l'cume de la premire vague, tout seul, un vieux petit cur s'apercevait tout noir, lisant son brviaire en longeant l'immensit. CXIV Pendant l'absence de Coriolis et son sjour Trouville, Anatole avait eu l'tonnement de voir changer la manire d'tre de Manette avec lui. La femme dsagrable, froide et ddaigneuse, le tenant distance, tait peu peu devenue douce, prvenante, aimable. Coriolis revenu, elle continua parler Anatole, faire attention lui, le traiter en ami de la maison. Et il semblait Anatole que chaque jour la bonne camaraderie de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de familiarit. Un rien de coquetterie lui paraissait s'chapper d'elle. Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes dont elle le frlait, dans les longs silences l'atelier, dans ces heures o elle l'enveloppait d'elle-mme sans lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette femme lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de ce vieux sentiment qui n'tait pas tout fait mort lui revenait. Une aprs-midi, il n'avait pas djeun ce jour-l l'atelier:--Tiens! Coriolis n'y est pas?--fit-il en trouvant Manette seule. --Je ne l'ai pas entendu rentrer,--rpondit Manette. Et comme Anatole dcrochait sa vareuse de travail: --Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui... Voyons, faites-moi une cigarette... et mettez-vous l... l... Et se rangeant un peu sur le divan, o elle tait tale dans une pose dnoue et vaincue par la paresse du Midi, elle ne se retira pas assez pour qu'Anatole n'et pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la fois renverse en arrire et penche sur elle-mme, avec un mouvement qui faisait biller un peu son peignoir ngligemment dboutonn d'en haut, elle passait, de temps en temps, sur le commencement de rondeur et l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du bout de ses doigts. Elle ne parlait pas Anatole, elle ne le regardait pas, elle n'avait pas l'air de penser qu'il ft l. Rien d'elle ne s'occupait de lui. Et cependant, il paraissait Anatole que jamais il n'avait t si prs de la minute d'un caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprs d'elle, sa jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de son corps, son abandon de rve, le joli jeu anim des muscles de ses bras demi nus, sa main laissant pendre sa cigarette teinte, le demi-jour amoureux de la tente de l'atelier o elle se tenait demi couche, l'ombre tendre allongeant l'ombre de ses paupires sur le bleu adouci de ses yeux, ces passes lentes, errantes, dont elle promenait le chatouillement sur sa gorge, tout apportait peu peu Anatole ces sductions de volupt muette avec lesquelles la femme allume et sollicite, sans un mot, sans un sourire, rien qu'avec la tentation de sa mollesse et de son silence, l'audace des sens de l'homme. Un moment, il voulut s'arracher de l. Mais son regard rencontra le regard de Manette, un de ces regards troublants qui laissent tout lire, une provocation, un dfi, une ironie, dans l'nigme d'un clair... D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut l'enlacer; mais Manette, glissant entre ses bras, l'arrta net par un clat de rire, au milieu duquel elle cria deux ou trois fois:--Coriolis! Et, debout, pose devant Anatole, elle lui jetait au visage l'insulte de ce rire forc de comdienne qui la secouait toute, et faisait onduler son peignoir autour d'elle. --Eh bien! quoi?--fit en entrant Coriolis. --Elle le savait rentr,--se dit Anatole. --Qu'est-ce qu'il y a?--reprit Coriolis intrigu de l'air penaud de son ami, du rire interminable de Manette, et ne sachant trop quelle figure faire entre eux deux. --Ah! mon cher,--ricana Manette,--tu as un ami qui est galant aujourd'hui... mais galant!... Elle s'interrompit pour pouffer encore. --Oh! une plaisanterie...--fit Anatole en cherchant son air le plus naturel; et il rougit. --Certainement... certainement... une plaisanterie,--et Manette tapota enfantinement les joues de Coriolis. Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait empoisonner, une arme tratresse en rserve pour combattre et tuer quand elle voudrait l'amiti de coeur de Coriolis pour Anatole. CXV Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. Le peintre n'avait pas voulu seulement y montrer des costumes: il avait eu l'ambition d'y peindre la femme du monde telle qu'elle s'exhibe au bord de la mer, avec le piquant de sa tournure, la vive expression de sa coquetterie, l'os de son costume, le nglig de sa robe et de sa grce, l'espce de dshabill de toute sa personne. Il avait voulu fixer l, dans ce cadre d'un pays de la mode, la physionomie de la Parisienne, le type fminin du temps actuel, essay d'y rassembler les figures vapores, frles, lgres, presque immatrielles de la vie factice, ces petites cratures mondaines, ples de nuits blanches, surmenes, surexcites, demi mortes des fatigues d'un hiver, enrages vivre avec un rien de sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, les lassitudes, les lgances, les maigreurs aristocratiques, les raffinements de traits, ce qu'on pourrait appeler l'exquis et le suprme de la femme dlicate, il avait tch de l'exprimer, de le dessiner dans l'attitude, la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice de gestes, la distraction du sourire, l'errante pense de plaisir ou d'ennui de toutes ces femmes panouies l'air salin, au vent de la cte, paresseuses et revivantes comme des plantes au soleil. De jolies convalescentes au milieu des nergies de la nature,--c'tait le contraste qu'il avait cherch en faisant lever sous ses pinceaux, de toutes ces marques de petits talons de Cendrillon sems sur la plage, les figures qu'elles font rver. Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis dans son tableau expos chez un grand marchand de la rue Laffite. CXVI Avec la pudeur qu'il avait de ses dcouragements et de ses amertumes, l'espce d'habitude sauvage qui lui faisait dvorer, sans rien dire, le chagrin comme la maladie, Coriolis resta, presque un mois, aprs l'humiliation de cet insuccs, taciturne, tendu sur son divan, fumant, ne faisant rien. Au bout d'un mois de ce _far niente_ rageur, il empoigna une grande toile, et se mit la brouiller imptueusement d'un charbonnage rehauss de coups de craie. Et bientt de ce travail sabr, sous le ttonnement et la confusion des lignes, des contours, des accentuations, des repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble roulant des formes, il commena sortir comme l'apparence d'une jeune femme et d'un homme, d'un vieillard. Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta quinze jours, enferm, seul, n'y voulant personne. Le matin, il allumait lui-mme son pole pour tre prt au travail avec le jour. Il arrivait au dner, las, puis, avec ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues reintes qui les rpandent, comme briss, sur les meubles. --A demain,--dit-il un soir Manette et Anatole en se levant de table pour aller dormir,--vous verrez. --C'est cela,--leur dit-il brusquement le lendemain devant sa toile; et il se jeta derrire eux, sur le divan, dans l'ombre. _Cela_, voici ce que c'tait. Dans un arrangement qui rappelait un peu _le Pris et l'Hlne_ de David, se voyait un couple de grandeur nature: une jeune fille nue au bord d'un lit, sur laquelle se penchait, avec des bras de dsir, la passion d'un vieillard. D'un ct, une lumire, le matin d'un corps, la premire innocence de sa forme, sa premire splendeur blanche, une gorge demi fleurie, des genoux roses comme s'ils venaient de s'agenouiller sur des roses, un blouissement comme l'aurore d'une vierge, une de ces jeunesses divines de femmes que Dieu semble faire avec toutes les beauts et toutes les purets comme pour les fiancer l'amour d'une autre jeunesse; de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la laideur de l'argent, la laideur des cupidits basses et des stigmates ignobles, la laideur fronce, crase, dprime, abjecte, de ce que la Banque met sur la face de la Vieillesse, la voracit de l'Usure dans le Million, ce que la caricature physiologique de notre temps a saisi au vif, lev la grandeur, presque la terreur, par la puissance du dessin. Le vieillard cr par Coriolis n'avait rien de ce grand dsir triste, presque mlancolique, de la vieillesse amoureuse qu'on voit dans l'ombre des vieux tableaux soupirer aprs la nudit d'une Suzanne. Il tait l'amoureux sinistre peint par le mot des femmes: _un vieux_. On voyait en lui la paillardise, le libertinage de l'ge, ces derniers apptits presque froces de la fin des sens, le got des amours qui tournent en affaires de moeurs et se dnouent la Correctionnelle. La galvanisation de l'rotisme snile, la congestion sanguinolente d'yeux sans cils, le hiatus d'une bouche dente et humide, des morceaux de nudits effrayants et grotesques montraient ce monstre: un minotaure dans un roquentin,--le satyre bourgeois. Cependant la femme reposait tranquille, attendant, passive, sans se dtourner. Sa peau, sans dgot, ne reculait pas; et elle paraissait livrer, avec l'habitude d'un mtier, avec une indiffrence ingnue, le rayonnement et la pudeur de tout son corps ces yeux de viol. Dans ce contraste de la femme et du monstre, du vieillard et de la jeune fille, de la Belle et de la Bte, le peintre avait mis l'espce d'horreur de l'approche d'une blanche par un gorille. L'opposition tait sans piti, sans misricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait qu'une volont mauvaise, un caprice froce d'artiste, s'taient tendus pour faire la plus pouvantable, la plus rvoltante, la plus sacrilge et la plus antinaturelle des antithses. L'excution en tait presque cruelle. D'un bout l'autre, la main, emporte par la rage de l'ide, avait voulu frapper, blesser, pouvanter et punir. Des coups de pinceau et l ressemblaient des coups de fouet. Les chairs taient rayes comme avec des griffes. Il y avait du rouge d'orage et de sang dans les rideaux de feu du lit, dans les flambes de la soie autour du corps de la femme. La lourde atmosphre de volupt d'un Giorgione pesait avec son touffement dans la chambre. Et des morceaux d'toffes, rigides, tordus, serpentant, faisaient voir comme les redressements de lanires et les envoles sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vtements d'anges vengeurs... Ce n'tait point obscne: c'tait douloureux et blasphmatoire. Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations, des jours o il prouve le besoin de rpandre et de communiquer ce qu'il a de dsol, d'ulcr au fond du coeur. Comme l'homme qui crie la souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-l l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses ides, de ses rvoltes, de ses dgots, de tout ce qu'il a senti, souffert, dvor d'amertume au contact des tres et des choses. Ce qui l'a atteint, froiss, bless dans l'humanit, dans son temps, dans la vie, il ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page mue, saignante, horrible. C'est le dbridement d'une plaie; c'est comme si dans un talent crevait le fiel, cette poche, chez certains gnies, de certains chefs-d'oeuvre, Il y a des jours o, sur son instrument, violon, ou tableau, ou livre, dans une cration o frmit son me, tout artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes, colreuses, enrages, o il y a de l'agonie et du blasphme de crucifi; des jours o il s'enchante dans une oeuvre qui lui fait mal, mais qui rendra ce mal qu'il se fait au public, des jours o il cherche, dans son art, l'excs de la sensation pnible, l'motion de la dsesprance, une vengeance de sa sensibilit lui sur la sensibilit des autres... Coriolis tait un de ces jours-l. Manette et Anatole restrent quelques minutes silencieux, plants l devant. Anatole finit par dire: --Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser faire cela? --a m'est venu,--dit simplement Coriolis. Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de Coriolis tait le bruit de Paris. La curiosit des gens d'art et des badauds s'allumait sur cette toile trange laquelle les commrages de la presse, les lgendes du public, prtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier fut assig pendant un mois. Le dernier des amateurs fous, un grand marchand de blanc, offrit de la toile l'argent que Coriolis en voudrait. Coriolis eut d'abord de ce succs une lueur de joie. Il voulut reprendre son esquisse. Il essaya d'y mettre la dernire main; mais sa fivre tait passe: il la laissa, et, au bout de quelques jours, il la retourna dans un coin contre le mur. CXVII La vie militante de l'art avait dvelopp la longue une singulire sensitivit maladive chez Coriolis. Pour souffrir, pour se faire malheureux, pour s'empoisonner les quelques bonnes heures de sa vie, il se dcouvrait une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de perceptions blessantes. Des sens d'une dlicatesse infinie semblaient s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'pingle de l'existence. Les plus petits contre-temps, les riens fcheux, les ennuis insignifiants prenaient, dans le noir et le mcontentement de ses ides, les proportions dmesures, le grossissement que leur attribuent trop souvent ces natures d'tres agites, frles et violentes, ces mes inquites d'artistes qu'on pourrait appeler des Gnies en peine. Et en mme temps, il tait travers d'envies, de caprices. Il avait des dsirs d'enfant et de malade. Des vellits soudaines, des apptits lui venaient pour des choses dont la possession lui donnait le dgot immdiat. Il entranait Anatole dans un restaurant bizarre pour faire un repas qu'il avait rv, et auquel il ne touchait pas. Il l'emmenait dans de petits voyages de banlieue, dont il revenait furieux, exaspr contre le pays, les hteliers, le temps. Il se levait avec des irritabilits sans cause qui ne se dissipaient qu'au milieu de la journe. Presque rien ne l'intressait plus, en dehors de lui-mme. Le cercle de son intrt se rtrcissait chaque jour. Les autres, peu peu, semblaient disparatre autour de lui. Il n'avait plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir mme qu'ils vivaient, qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient quelque chose. Il s'enfonait, s'enfermait dans l'troite personnalit de son moi, avec cette absorption entire, avec cet gosme profond et absolu, carr et rsistant, l'gosme de bronze du talent. Chez cet homme n sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive affectuosit, et dont la surface d'insensibilit avait t dj remarque l'atelier, chez Langibout, la duret finissait par se montrer dans une rudesse pre, presque sauvage. Et la duret de sa nature, le peintre joignait peu peu l'amertume de sa carrire. Dans le dcouragement, le mcontentement de ses oeuvres, avec un regard aiguis par le pessimisme, il s'tait mis rendre aux autres les cruelles svrits qu'il avait pour lui-mme. Il tait le conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, mettait le doigt sur la plaie, jetait sa critique l'endroit juste. Un casseur de bras, disaient de lui les ateliers qui l'avaient baptis: _Dcouragateur_ II, en lui donnant la seconde place aprs Chenavard. Aussi, presque peureusement, s'cartait-on de lui comme d'un confrre dangereux, faisant toucher les impossibilits de l'art, glaant l'illusion et le courage, dsesprant la toile commence, capable de dgoter de la peinture le peintre le mieux dou. Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude et ne voyait avec plaisir que deux ou trois intimes, avait encore provoqu cet loignement par son acuit d'esprit, la teinte d'ironie mordante particulire aux croles. Ce que le succs, des satisfactions de travail et d'amour-propre avaient contenu en lui et arrt sur ses lvres, maintenant lui chappait. Ses mpris, ses rancunes, ses dgots, ses colres d'artiste s'exhalaient en paroles fielleuses, en traits empoisonns. Sur les camarades qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il n'estimait pas, un tableau la mode, il jetait le baptme d'un ridicule mortel dans des phrases qui mlaient la couleur de la langue du peintre la barbarie fine d'une observation de femme, avec des mots qui ne se pardonnaient pas, comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plants au vif des vanits saignantes. CXVIII Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils. Quand son enfant tait n, Coriolis n'avait pas senti dans ses entrailles cette rvolution qui fait les pres et qui semble ouvrir un nouveau coeur dans le coeur de l'homme. Devant l'enfant qui n'tait qu'un petit, une forme bauche, un morceau de chair vagissant et demi moul, il n'avait point senti la paternit tressaillir et remuer en lui. Il tait rest froid cette vie qui semble continuer la vie foetale, ces mouvements encore embryonnaires, ce regard peine n des enfants dans leurs langes, cette formation obscure et sommeillante des premiers mois qu'pie et surprend la tendresse des mres. Mais quand ce petit corps commena se modeler comme sous l'bauchoir de Franois Flamand, quand ces petits bras, ces petites jambes rappelrent en s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis avait vues des enfants maures, quand cette figure prit, sous les frissons de ses petits cheveux, l'expression d'un amour de tableau italien, quand la beaut, la beaut du Midi commena s'y lever, sourieuse et presque dj grave, la paternit du bourgeois et de l'artiste s'veilla en mme temps chez le pre. Son fils tait vritablement un de ces enfants dont une nave expression populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de s'panouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumire. Il avait cette douce petite peau qui rayonne et claire, une peau appelant la caresse de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, friss en toison, des cheveux de soie fine et d'or ple, avec des clarts de poussire au soleil, se tortillaient sur sa tte en mille boucles dont l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout pur, sans nuage et sans pense, semblait plein du rien auquel rvent dlicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de ses cils faisait paratre noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant d'Orient, lgrement brids dessous et allongs vers les coins, des yeux qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'bauche d'un nez arabe s'apercevait dans son petit nez peine form. Sa bouche, un peu en avant, tendait les lvres d'un petit flteur de Lucca della Robia; elle tait petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il remuait de la grce dans ses petites mains. Son pre le voulait toujours demi nu, vtu seulement d'une chemise et d'un collier de corail; et quand, habill ainsi, par terre, sur un tapis, le petit garon se roulait, il tait adorable avec ses jeux, ses clineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa mre, ses jambes, ses paules, ses bras, ses petits pieds se cherchant pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la blancheur courte de la toile. Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant, les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du Corrge, l'_Enfant la Tortue_ de Decamps, il voquait la fois tous ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de l'enfance divine. Le soir, lorsque sa mre l'avait endormi en le berant une minute sur ses genoux, et que, gliss sur les coussins du divan, il dormait, les cheveux bouriffs, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses o ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on ft ct du sommeil d'un petit dieu, auprs de ce petit endormi qui avait la respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes de Paradis sur ses paupires chatouilles. CXIX Le petit intrieur n'tait plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le froid de la gne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et jeunes, y semblait mort avec l'cho des bonds de Vermillon, et le pass paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussire fait peu peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des gens un commencement de dtachement et de sparation. La vie commune du trio avait perdu l'intimit, la confiance; elle souffrait de ce premier loignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne se quittent. Manette avait des mutismes guinds, du srieux de projets de femme sur la figure. Le bel enfant mme tait sage, et ne mettait pas dans l'intrieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les runions; Anatole n'avait plus le courage d'tre Anatole. Son esprit tait contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et craignait l'effet d'une parole lche. Manette avait chang sa familiarit avec lui en une politesse sche, coupe d'allusions qui le renfonaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position. Chacun se tenait sur la rserve, les paroles s'arrtaient, des silences tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des ttes la menace muette d'un grand changement. Souvent en eux-mmes, ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les jours, tout pleins du prsent seul, o ils ne croyaient pas se quitter. Ils comprenaient que c'tait fini, que leur vie allait se modifier sans qu'ils sussent pourquoi, qu'ils taient prs d'un lendemain qui ne les verrait plus ensemble; et lches devant cette ide, aucun des deux n'osait la dire l'autre. CXX Et dans cet intrieur attrist grandissait le dcouragement de Coriolis. Il arrivait ce navrement qui semble fatalement couronner dans ce sicle la carrire et la vie des grands peintres de la vie moderne. Il tait dvor de cette fivre de dception, de cette dsolation intrieure que Gros appelait la rage au coeur. Il souffrait de la douleur suprme de ces grands blesss de l'art qui marchent la fin de leur chemin en serrant dans leurs entrailles les blessures reues de leur temps. A ct des autres, au milieu de tant de contemporains qu'il voyait combls, gts par le public, lancs tout jeunes la renomme, courtiss par l'opinion, aduls par le succs, crass sous le viager de la gloire, le laurier de la rclame, le _Divo_ qu'on ne donne qu'aux morts, il se sentait n sous une de ces malheureuses toiles qui prdestinent la lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent la contestation, ses oeuvres et son nom la dispute d'une bataille. L'preuve tait faite, l'illusion n'tait plus possible: tant qu'il vivrait, il tait destin n'tre pas reconnu; tant qu'il vivrait, il ne toucherait pas cette clbrit qu'il avait essay de saisir avec tous ses efforts, toute sa volont, qu'il avait un instant touche avec ses esprances. Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, et dans de sombres tte--tte avec lui-mme qui avaient le dcouragement des mlancolies suprmes que roulait la fin Gricault, il se laissait aller un sentiment affreux, une cruelle obsession. Une ide noire, lui montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rves au del de sa vie, tenait suspendu l'artiste sur la pense et presque le souhait de mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort, des rparations de cette Postrit vengeresse que les vaincus de l'art attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,--qu'ils htent quelquefois. CXXI Bientt le tourment de ces heures, il cherchait l'enfoncer dans le travail, la lassitude, le brisement d'une espce d'art mcanique. Il lui venait comme une manie de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant faire Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intrt, son absorption passionne, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, du cigare, l'espce d'effacement du temps qu'elle faisait dans sa vie. Pench sur sa planche, gratter le cuivre, dcouvrir, sous les tailles et les gratignures, l'or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journes. Et c'tait comme une suspension momentane de sa vie, que ce doux hbtement crbral, cette espce de congestion qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce vide qu'il se sentait dans le cerveau la place du chagrin. Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, selon le degr, la temprature, des lois inconnues, une chance, un hasard, va russir ou manquer la planche, faire ou dfaire son caractre, creuser ou mousser son style, la morsure le prenait aux motions de son mystre et de sa chimie magique. Il tait enlev lui-mme quand, baiss sur les fumes rousses, les bulles d'air crevant la surface, il suivait dans l'eau mordante les changements du cuivre, ses plissements, les bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et aussitt la planche dvernie, essence, il avait une hte sortir, et d'un pas affair qui coupait les queues des petites filles la porte des fritureries, il se dpchait d'arriver, sa planche sous le bras, tout en haut de la rue Saint-Jacques. L, au bout d'un jardinet, dans une pice pleine d'un jour blanc, dont le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour l'impression, devant une presse grandes roues, dans le silence de l'atelier ayant pour tout bruit l'gouttement de l'eau qui mouille le papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d'un coucou, les coups de la presse satiner qu'on tourne, il avait une vritable anxit suivre la main noire du tireur encrant et chargeant sa planche sur la bote, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant sous le rouleau, serrant la presse, tournant la roue et la retournant. Il tait tout entier ce qui allait se lever de l, ce tour de roue, la fortune de son dessin. L'preuve toute mouille, il l'arrachait des mains de l'ouvrier. Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec une sorte de prostration, un puisement physique et moral comparable celui d'un joueur sortant d'une nuit de jeu. CXXII Tous les ans, l'poque o Coriolis avait eu sa fluxion de poitrine, il retoussait un peu; l't, les chaleurs de juillet emportaient ce rhume. Mais cette anne-l, sa toux, irrite peut-tre par les manations de l'eau-forte dans lesquelles il avait vcu plusieurs mois, persista tout l't, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se dcida prendre, sur les instances de Manette, ne l'en dbarrassa pas. Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir aucun danger dans son tat, son mdecin, dfiant, par exprience, de la dlicatesse des poitrines de crole, lui conseilla de ne pas rester dans le froid et l'humidit de Paris, d'aller passer son hiver en gypte, dans quelque bon pays chaud, d'o il rapporterait, l'autre anne, quelque pendant son _Bain turc_. Coriolis s'emportait cette ide de voyage, y opposait une rsistance presque colre, disait qu'il ne pouvait quitter Paris, que toutes ses tudes taient maintenant l, qu'il avait de grandes choses en tte. Du temps se passait. Il n'prouvait pas de mieux. Il continuait souffrir, ne pas pouvoir travailler. Souvent, il tait forc de passer des journes au lit. Et dans les soins qui penchaient Manette sur son amant couch, dans l'intimit, ce tte--tte confidentiel, ce rapprochement de petits secrets que fait la maladie entre le malade et la femme, Anatole sentait s'changer auprs de ce lit des paroles basses qui l'cartaient, l'loignaient de son ami, des conversations qui se taisaient son approche, des espces de consultations mystrieuses, des signes furtifs de discrtion, des silences qui venaient de parler de lui, et qui s'en cachaient. CXXIII Manette s'tait leve de table pour aller coucher son enfant. Coriolis touchait des objets sur la nappe, les reposait comme il les avait pris, sans y penser, regardait de temps en temps Anatole, et ne disait rien. Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait mal l'aise sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de vouloir lui parler et de ne pas oser. Il avait le pressentiment d'une mauvaise nouvelle, dure dire pour Coriolis, cruelle entendre pour lui-mme. Tout coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et dcids avec lesquels on ramasse son courage, et d'une voix qui se pressait pour en finir plus tt: --Ma foi, mon vieux, voil huit jours que a me pse... Je me lve tous les matins en me disant: Je lui dirai aujourd'hui... Et puis, c'est plus fort que moi... Quand je suis pour te le dire, a ne passe pas, a reste l... c'est que a me cote, vrai... Enfin, je quitte Paris, voil... --Tu quittes Paris, toi?--fit Anatole tout abasourdi sous le coup. --Ah! parbleu,--reprit Coriolis,--si nous n'tions pas tant de monde... l'enfant, deux domestiques... je t'aurais bien emmen, tu comprends... --Complet!... oui, je comprends... La plaque est releve comme dans les omnibus... C'est vrai qu'on ne peut pas me prendre sur les genoux, j'ai pass l'ge...--rpondit Anatole sur un ton de bouffonnerie presque amre. Puis, s'arrtant et mettant son amiti dans sa voix:--Est-ce que tu te sens plus souffrant? --Oui et non... C'est--dire que certainement, depuis quelque temps, a ne va pas comme je veux... Mais ce n'est pas a... Au fond, vois-tu, il y a un grand embtement dans mon affaire... Je ne sais pas o j'en suis de ma carrire, de mon talent, de ma peinture... Va, a vaut une maladie, et c'en est une, je t'en rponds: on souffre assez... Je croyais avoir trouv le _moderne_... A prsent, je n'y vois plus ce que j'y voyais... et peut-tre que a n'y est pas... J'ai besoin de repos, de recueillement... a me tue, cette maudite temprature de fivre de Paris... Je resterai un an... Nous allons Montpellier... C'est Manette qui a eu cette ide-l... Je t'assure, c'est une bonne ide... La pauvre fille! c'est du dvouement, car la vie ne sera pas bien amusante pour elle... Si j'tais plus souffrant, il y a l de bons mdecins... Et puis, il y a tout prs, entre Montpellier et la mer, la Camargue, o je veux faire des tudes... Oh! a me fera beaucoup de bien... Je voulais te prvenir plus tt... Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle avant... parce que si cela ne s'tait pas fait, ce n'tait pas la peine de te faire cet ennui-l pour rien... Et puis, nous n'avons t tout fait dcids que ces jours-ci... C'est gal, mon vieux, quand on a vcu ensemble comme nous, on ne se quitte pas comme on plie a! Et Coriolis jeta sa serviette sur la table. --Enfin, je ne pars pas pour la Chine... Et quand je reviendrai, rien ne nous empchera de recommencer ces si bonnes annes-l, n'est-ce pas? Et disant cela, il sentait bien que leur vie deux tait jamais finie, et que c'tait un dernier adieu qu'il faisait ce soir-l la grande amiti de sa vie. --Mais,--reprit-il,--je ne puis te laisser comme a sur le pav... sans un sou... --Oh! j'ai ma chambre... j'ai le temps de me retourner... --C'est que je vais te dire...--fit Coriolis d'un ton embarrass,--nous avions, tu sais, encore une anne de bail... Eh bien! Manette a trouv moyen de relouer... Elle a tout arrang... Il y a un marchand qui doit venir prendre les meubles... Par exemple, tu sais, les tiens... ceux de ta chambre... tu me feras plaisir de les garder... Oui, je me remeublerai... Nous renvoyons aussi les domestiques... Manette a trouv des parentes qui ne sont pas heureuses, des cousines elle... Nous serons cent fois mieux servis... Mais voyons, ce n'est pas tout cela, qu'est-ce qu'il te faut? --Rien,--dit en relevant la tte Anatole, bless d'tre ainsi chass par la femme peu prs de la mme faon que les domestiques taient renvoys.--Merci... J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait gagner, le mois dernier, pour le plafond de cet imbcile... Le mensonge tait hroque: les cinq cents francs avaient roul dans ce grand trou de toutes les petites dettes d'Anatole, qui semblait se creuser sous tous les comptes qu'il y jetait. --Bien vrai?--fit Coriolis soulag, dbarrass de l'ide d'une lutte soutenir avec Manette.--Ah! dis donc, tu sais, si tu avais des moments durs, si tu tais brl au _Spectre solaire_, tu peux tout prendre chez Desforges sur mon compte, je l'ai prvenu... Voyons, qu'est-ce que tu vas faire? --Je ne suis pas encore mort de faim... Je vais tcher que a continue... --Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laiss paresser... j'aurais d te faire travailler... Mais tu me faisais tant rire, que je n'ai jamais eu le courage... --Et quand partez-vous?--demanda Anatole en l'interrompant. --Samedi... ou lundi... Et o en es-tu avec ta mre? --Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement... Voil que nous allons nous quitter, a suffit... parlons d'autre chose. Et l'un et l'autre se turent. Leur motion les gnait tous deux. Anatole avait pris au hasard un album sur une table et le feuilletait. --D'o est-ce, a, dis donc?--demanda-t-il Coriolis pour rompre le silence en lui montrant un croquis. --a?... Ah! c'est de mon voyage Bourbon... quand j'y ai t, tu sais, avant mon retour d'Orient... Et comme si, cet instant de sparation et de camaraderie brise, il voulait ressaisir son coeur dans le pass, Coriolis se mit raconter Anatole ce qui lui tait arriv l-bas, aux colonies, avec des paroles qui s'arrtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'o semblait tomber le souvenir un moment suspendu. Sur le btiment de Suez, il avait rencontr une jeune fille.--Figure-toi... elle crivait un journal sur les bandes de papier de sa broderie... et elle attachait cela la patte des oiseaux fatigus qui venaient se reposer sur le bateau... C'tait si joli, cette ide-l, vois-tu... ces penses de jeune fille, emportes par une aile d'oiseau, jetes de la mer la terre, et qui devaient tomber quelque part comme du ciel, comme une lettre d'ange!... Tu sais, on ne sait pas comment on devient amoureux... Je fus trs-bien reu dans la famille... Elle avait une grande fortune... Mais il y avait une habitation... Il fallait mettre sa vie l, tout laisser, renoncer la peinture... et je dis non. --Et a finit ainsi? --A peu prs... Seulement, en me reconduisant au bateau, quand je partis, la nourrice de la jeune personne, qui m'avait pris en adoration, me donna un petit sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais beaucoup... Tous les passagers qui j'en offris furent empoisonns... un peu moins, heureusement, que je ne devais l'tre moi tout seul... C'est gal,--reprit Coriolis d'un ton moiti ironique, moiti srieux,--il n'y a pas de dvouement de domestique comme ceux-l dans notre Europe... Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur lui-mme o Anatole crut apercevoir le premier regret de l'amant de Manette. CXXIV --Mre Capitaine, auriez-vous un endroit m'indiquer pour coucher pendant quelques jours? Anatole disait cela la matresse d'un petit _bistingo_ transfr de la rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle, et qu'il avait dcor, dans le temps, de fresques pisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits de zouaves. Depuis ce travail, il ne passait gure devant le cabaret sans y entrer, y prendre une consommation et causer avec la mre Capitaine. --Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,--fit madame Capitaine,--y a Champion, un honnte garon qui vient ici, que tu le connais bien, que tu as bu avec lui, qu'il a une grande chambre, que a lui ira comme un gant de t'en cder la moiti... C'est son heure, il va venir... Un sergent de ville parut, et aprs quelques mots de madame Capitaine, il alla Anatole, lui dit que c'tait une affaire faite, qu'il pouvait venir le soir mme prendre l'air du bazar, qu'il emmnagerait son _biblot_ le lendemain. Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit boire avec lui. C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le locataire d'une moiti de chambre inconnue, dans une maison dont il ignorait jusqu'au quartier, et le compagnon de chambre d'un individu dont il ne s'tait mme plus rappel au premier moment l'tat de sergent de ville. A minuit, les deux hommes passrent les ponts, allrent vers l'Htel de ville, arrivrent une petite rue derrire Saint-Gervais, o, dans le fond d'un marchand de vin, rsonnait la musique nasillarde d'une vielle, avec l'accompagnement de la bourre qu'elle jouait, scand par des sabots. L, une petite alle noire, n'ayant que le filet blafard du gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait, ils entrrent. Le sergent de ville alluma une allumette contre le mur; et ils se trouvrent dans l'escalier, un escalier de briques sur champ, aux artes de bois. --Bigre!--fit Anatole,--ce n'est pas l'escalier du Louvre... Et il monta. Couch, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de dormir partout, et aux cts de n'importe qui. --Hein? qu'est-ce qu'il y a?--fit-il cinq heures du matin, en s'veillant au bruit de la maison.--Qu'est-ce que c'est? Est ce qu'il y a des lphants ici? --a?--fit Champion ngligemment.--Ah! j'avais oubli de vous dire... C'est une maison de maons, ici. Au jour, ils dgringolent... Il y a trois dparts tous les matins... Au bruit des souliers des maons se mlait le bruit du bois qu'on sciait, des bches qui tombaient, du feu qu'on soufflait pour la soupe. --Oh! on s'y fait,--reprit Champion,--demain tous n'entendrez plus rien. Moi, il faut que je file... Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa chambre, et quelque habitu qu'il ft tous les logis, le lieu lui fit un petit froid. Du carrelage sur la terre battue, il ne restait plus que trois carreaux. La fentre tait guillotine et donnait sur un mur interminable qui montait dix pieds devant. Au mur, un papier dont il tait impossible de discerner la couleur, avait t arrach contre le lit, cause des punaises, et remplac par une grande tache blanche faite la chaux. L-dedans tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce qu'on appelle si bien un jour de souffrance, une lueur o il n'y avait que la pauvret du jour. CXXV A dix heures, il descendit pour dcouvrir un gargot, et tomba dans la rue, une rue troite aux petits pavs, o il trouva des bornillons resserrant des entres d'alles, le ruisseau libre lavant le pied des constructions en surplomb sur des rez-de-chausses noirs et pleins de trous d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen ge s'cartant en haut pour voir un peu de ciel, les btisses rapices par trois ou quatre sicles et laissant, sous leur pltre d'hier, repercer les salets de leur vieillesse, des croisillons voils d'un morceau de calicot, de grandes fentres aux petits carreaux verdtres faisant paratre tout hves les enfants colls derrire, des appuis de bois o schaient pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps, de petites filles allaient avec le bruit de sabots de ce quartier sans souliers. La cage d'un perruquier, qui fait tous les dimanches la barbe aux maons, tait accroche en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec ses deux serins, une vieille rue abandonne de province derrire un vch. Au fond d'une petite cour, il vit comme un reste des journes de Juin dans un enfant qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille, coiff d'un shako de militaire ramass dans du sang. Ce pittoresque intressa Anatole, qui aimait le caractre de la misre, les curiosits des recoins pauvres de Paris, et dont la badauderie allait instinctivement aux quartiers, aux habitudes, la vie du peuple. Il s'amusa se reconnatre; il alla le long des rez-de-chausse o toutes sortes d'industries pour les pauvres taient caches et enfouies: il y avait des teintureries pour deuil, des boutiques de modes aux volets desquelles taient accrochs des gueux en terre, des revendeurs l'enseigne faite d'un sac d'o s'bouriffait de la laine matelas, des talages de fleurs sous globe, de vieilles cages, de vieux lits de sangle, de vieilles lanternes de voiture, toutes sortes de friperies fltries et pourries coulant au ruisseau comme un fumier de brocantage. C'tait des boutiques de taillandiers, la forge allume, des fabricants d'auges et d'outils de maons, des boutiques de confection pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles tait crit en gros caractres: _Blouses, Sarreaux, Habillements de fatigue_. A ct d'un bureau de garons marchands de vin, Anatole lut une annonce moiti efface de repassage de chapeaux cinq sous; et il s'arrta au coin de la rue de vieilles affiches de qute domicile pour le bureau de bienfaisance de cet arrondissement charg de dix-huit mille indigents. Il trouva de grandes distractions dans cette exploration. Ce qui et rendu triste un autre, l'amusait presque, Il tait l en pleine misre, et se sentait l'aise. Son premier sentiment de dcouragement, de mlancolie du matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dpays ni dsol. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique. Il se voyait, dans cette rue, libre, dbarrass de tout respect humain, ml des travailleurs n'ayant gure plus d'argent devant eux qu'il n'en avait lui-mme. Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes, et devint dcidment enchant du quartier. A ct de sa maison tait une crmerie qui portail crit sur des pancartes: _OEufs sur le plat, Boeuf et Bouilli emporter_. Il entra, se mit une table sans nappe, arrosa son djeuner d'un petit noir dix centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pense une suite de rflexions consolantes, d'ides tranquilles, satisfaites, heureuses, au milieu desquelles tombait, sans les troubler, le bruit des morceaux de vitre jets dans une charrette devant un marchand de verre cass de la rue Jacques-de-Brosse. Le jour mme, il emmnageait son petit mobilier dans la chambre du sergent de ville. CXXVI Cette vie qui devait durer dans les ides d'Anatole quinze jours, un mois au plus, se laissait bientt couler, sans compter le temps, dans cette singulire communaut avec un sergent de ville. Champion tait un ancien gendarme, revenu de Cayenne, jaune comme un coing. Il avait des histoires de patrouilles dans les forts vierges, de phnomnes mtorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris vampires, de curiosits d'histoire naturelle, toutes sortes de rcits embellis d'imaginations de chambre et de lgendes de gendarmerie coloniale, qu'il contait le soir de son lit, Anatole, avec les _rra_ et la vibration tambourinante du troupier. A ce fond si intressant de causerie, le sergent de ville ajoutait et mlait le narr dtaill des arrestations galantes qu'il oprait chaque soir; car, en attendant son passage la Surveillance, Champion se trouvait tre prpos aux moeurs. Une seule chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea, les libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe et le style d'un ami de la morale; et les rapports d'Anatole eurent un tel succs la Prfecture de police que Champion fut sur le point de passer brigadier. Champion tait demeur, dans l'exercice de ses dlicates et svres fonctions, un vrai militaire franais. L'honneur et les dames,--il pratiquait la devise nationale. Il respectait le sexe dans le malheur. Il avait lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux. Aussi avait-il, avec ses subordonnes, des formes, des manires, des indulgences mme qui lui faisaient parfois fermer l'oeil sur une contravention. De l souvent lui venaient des visites de remercment, la reconnaissance d'une femme qui lui apportait timidement un bouquet et mettait le bruit des volants de sa robe de soie dans la misrable pauvre petite chambre des deux hommes. Alors, c'tait chez Anatole une prodigieuse comdie d'amabilit, de galanterie, d'ironie, une dpense de ses bouffonneries conomises. Il faisait des ronds de bras de matre de danse pour mener la visiteuse au divan--qui tait le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh, un vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon de la recevoir dans ce petit intrieur de garon: on tait en train de le meubler, le tapissier n'en finissait pas de poser ses glaces Louis XV... Il pirouettait, il tait Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un papier de sa poche, disait:--Encore une invitation de la duchesse!... Il poussetait ses souliers, criait:--Jean! je vous chasse!... Madame, il n'y a plus de domestiques... Voil o mnent les rvolutions!... Il madrigalisait avec la femme, l'ahurissait, l'tourdissait, lui faisait passer dans la tte la confuse ide d'avoir affaire un gentilhomme toqu dans la dbine. Et s'il y avait quelques sous ce jour-l au logis, on terminait la petite fte en faisant monter du vin blanc et des hutres. CXXVII Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel ami, des repas pris aux gargots o mangeait Champion, les soires passes dans les cafs o il allait, ne tardaient pas faire d'Anatole, si prompt accrocher sa vie la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le camarade de tous les camarades du sergent de ville, une connaissance de toutes ses connaissances, des gardes de Paris, des pompiers frquentant les mmes endroits que lui. Tout monde nouveau o pouvait s'amuser sa lgret d'observation tait toujours attirant, intressant pour Anatole. Entr dans celui-l, il le trouva tout fait cordial et charmant. Il fut sduit par la rondeur, la bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la franchise de l'entrain et le gros de ces ridicules pais et martiaux d'o il tira une _militariana_ avec laquelle il faisait rire ses victimes jusqu'aux larmes. Car l, dans ce monde fort, il dsarmait par sa faiblesse. Ses auditeurs lui pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues des rcits de bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant un gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaiet avec des charges leur porte, faisait leurs caricatures, des portraits potiques et penchs de leurs pouses. Pour les bals de corps donns la fte de l'empereur, il fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un grand enfant de troupe du rgiment: il avait _l'oeil_ la cantine. Mais c'tait surtout avec les pompiers qu'il tait li et que ses relations devenaient intimes. Son got de gymnastique l'avait port vers eux, il prenait part leurs exercices, et retrouvant son lasticit, sa souplesse de jeunesse, il luttait avec eux, faisait le _cheval_, les _barres parallles_, la _poutre_, les _guirlandes_, la _corde noeuds_, l'_chelle vacillante_. Et il n'tait pas le moins agile dans ces courses au _chat coup_ de la caserne des Clestins, ou la partie de jeu des pompiers, s'lanant de la cour, sautant aprs les murs, bondissait de toit en toit sur les maisons du voisinage, et finissait par mettre le lendemain deux ou trois clopps l'infirmerie. CXXVIII Anatole prsentait le curieux phnomne psychologique d'un homme qui n'a pas la possession de son individualit, d'un homme qui n'prouve pas le besoin d'une vie part, de sa vie lui, d'un homme qui a pour got et pour instinct d'attacher son existence l'existence des autres par une sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entranement de son temprament, tous les rassemblements, toutes les agrgations, tous les enrgimentements, qui mlent et fondent dans le tout tous l'initiative, la libert, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce qu'il aimait, c'tait le Caf, la Caserne, le Phalanstre. Rest bon, offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur de toute haine et de toute amertume, encore plein d'utopies, quand il btissait du bonheur pour toute l'humanit, c'tait ce bonheur-l qu'il lui souhaitait, qu'il lui voyait, un bonheur de communaut, la flicit de table d'hte, le paradis la gamelle que rvent, pour eux et les autres, les gens rouls dans la misre d'une grande ville et se sentant peine, comme dans une foule, une existence, des mouvements, un corps eux. Aussi, de ce compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, presque lie leur rgle, leur ordre du jour, amuse de leurs rcrations, de leurs plaisirs, buvant leur table, embotant leur pas, il tirait une espce de satisfaction, de bien-tre difficile exprimer, une sorte d'allgement, de libration de lui-mme, comme s'il faisait moiti partie de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne la _masse_. Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore contribu lui faire tolrer cette vie qu'un autre et t jeter la Seine coulant si prs de l. Il tait soutenu par la grce que la Providence fait aux malheureux: il avait au suprme point le sens de l'_invrai_. Une prodigieuse imagination du faux le sauvait de l'exprience, lui gardait l'aveuglement et l'enfance de l'esprance, des illusions enttes que rien ne tuait, des crdulits idiotes et qui le beraient toujours, une confiance enrage qui lui tait la prvision de tous les accidents de la vie, et ne faisait tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il se fiait tout et tous, ne pensait jamais le mal. Les plus horribles figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, lui apparaissaient comme des visages de braves gens. Il voyait une affaire faite dans une parole en l'air. Les chances les plus impossibles, des miracles de salut, il les attendait de pied ferme. Et dans sa tte, o des restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, c'taient des chafaudages de fortune, des emmanchements de hasards, des enfilades de travaux, des connaissances de grands personnages, des rves la piste de millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent des pompiers, et dont il allait chercher le nom et l'adresse dans des endroits incroyables, chez des _minzingues_ de la rue Saint-Hilaire, la Bourse des marchands d'habits! Et en tout, il poussait si loin le sens du faux, l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre plusieurs travaux qui s'offraient lui, il choisissait toujours celui dont il ne devait pas tre pay. Ce mcompte, du reste, ne le fchait pas; il se mettait la place de l'homme qui lui devait, lui trouvait mille excuses, et en faisait son ami. Il arrivait que, sauv du dsespoir par toutes ces ressources de caractre, par cette vie o le frottement continuel des autres le soulageait de lui-mme, Anatole trouvait dans la misre les coudes franches de sa nature, la libre expansion, l'occasion de dveloppement de gots inavous qui portaient ses familiarits et ses amitis vers les infrieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un panouissement sans gne dans les fraternits brle-pourpoint, les amitis improvises sur le comptoir, les tutoiements au petit verre. Doucement, et sans y rsister, dans ces milieux d'abaissement, il s'abandonnait cette pente de beaucoup d'hommes levs bourgeoisement, et qui, par leurs prfrences de socits, leurs relations, leurs lieux de rendez-vous, descendent peu peu au peuple, se trempent ses habitudes, s'y oublient et s'y perdent. Lui aussi tait de ceux qui semblent tirs en bas par des attaches d'origine, de ceux qui tombent l'absinthe chez le marchand de vin. Aprs boire, quand parfois il se voyait riche et faisait des projets, il parlait de festins qu'il donnerait dans de grands salons de Mnilmontant; et il esquissait la fte avec son gros luxe de femmes chanes de montre, ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers d'oeufs rouges, ses brocs de vin bleu,--une ripaille de barrire, une apothose du Cabaret, o il semblait savourer un idal de canaillerie. A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence prsente, cette maison, cette chambre, tous ces compagnonnages donnaient une pleine satisfaction. Il roulait de rencontres en rencontres, d'accrochages en accrochages, dans des socits de n'importe qui. Il se laissait emmener par des noces qui avaient pour demoiselles d'honneur des femmes faisant tirer des loteries dans des gargots, des noces qui allaient aux _Barreaux verts_ en arrtant les sapins et la marie pour une tourne la porte des marchands de vin; et dans ces grossires parties de joie, pelotonn dans le fond du fiacre, le dos rond, les deux mains noues autour de ses genoux relevs, la bouche gouailleuse, il prenait des apparences de contentement presque fantastique, l'air d'ironique bonheur de Mayeux. CXXIX Dans les lchets et les dgradations de cette existence, Anatole perdait peu peu les forces de sa volont. Il devenait paresseux chercher du travail. Il n'osait plus, dans sa timidit de pauvre honteux, aller au-devant d'une affaire, voir les gens, emporter une commande. Il se faisait en lui comme un croulement de ses dernires nergies et de ses derniers orgueils. Sa vocation mourait. Ce que l'artiste, au plus profond de ses chutes et de ses misres, garde du rve et des illusions de sa carrire, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme des travaux forcs du gagne-pain, la confiance, la foi et le got de revenir un jour l'art, l'orgueil de se sentir toujours un artiste,--cela mme l'abandonnait. La misre avait dvor le peintre; et dans l'ancien lve de Langibout se glissait et commenait s'tablir un nouvel tre: le bohme pur, le lazzarone de Paris, l'homme sans autre ambition que la nourriture et la subsistance, l'homme de la vie au jour le jour, mendiante du hasard, la merci de l'occasion, et dans la main de la faim. Il vendait petit petit de ses _frusques_, de ses meubles; puis, talonn par le besoin, il descendait ramasser les plus bas deniers et la plus vile obole de son tat. Il faisait, pour un marchand d'estampes du quai de l'Horloge, des portraits destins l'illustration des livres, les uns avec une encre rouille imitant les vieilles gravures, les autres l'aquarelle dans le got de l'imagerie et des couleurs de confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze centimes, les autres aux prix de deux francs cinquante. Ou bien, c'taient des dessins qu'il mettait en loterie au caf du coin de l'Htel de Ville, heureux quand le matre du caf arrachait quelques pices de cinquante centimes la goguette des gardes nationaux venant l. Au milieu de cette _dche_, il fut fort tonn un jour de voir tomber dans sa chambre la visite de sa mre qui n'avait jamais mis les pieds chez lui depuis leur sparation. Elle avait fait des pertes d'argent. La mode et l'industrie qui lui donnaient ses revenus taient compltement abandonnes, perdues. Il ne lui restait plus qu'un petit capital peine suffisant pour la faire vivre dans une petite localit des environs de Paris. Elle fit de cette situation un expos pathtique Anatole, lui demanda ses conseils, ne les couta pas, et aprs l'avoir contredit tout le temps, sortit comme une femme venue pour faire une scne effet, en se drapant dans du dramatique. Sur le pas de la porte, se retournant elle dit son fils: --Je ne conois pas comment vous restez dans une maison comme a... Si du monde venait vous voir... --Du monde? ah! oui... Des pairs de France, n'est-ce pas? CXXX L't vint, et, avec l't, les nuits brlantes, manges de punaises, lui firent dcouvrir un nouvel agrment de son quartier, de son logement: le bain _gratis_ deux pas, dans la Seine. Vers les onze heures, il descendait de chez lui en chemise et en pantalon de toile, emportant sa carafe et son pot l'eau, allait l'abreuvoir du quai, et, en quelques brasses, il se trouvait dans la belle eau pleine et profonde, coulant entre l'Htel de Ville, l'le Saint-Louis et l'le Notre-Dame. Les quais taient noirs et comme morts; quelques fentres seulement, ouvertes, respiraient. De loin en loin, une lumire qui se noyait dans la rivire paraissait y faire trembler la lueur d'une fentre de bal. et l une lanterne, un rverbre tait un point de feu dans le noir de la rivire, sous les grands pts des maisons. La lune, un milieu d'un courant rid, se mirait et rayonnait. Anatole nageait, se perdait dans l'ombre avec cette espce d'motion que fait chez le nageur l'inconnu et le mystre de l'eau; puis il allait vers la lumire, s'amusait couper les reflets du gaz, drangeait de la main le feu blanc de la lune qui s'gouttait de ses doigts. Il faisait de petites brasses, glissait, s'abandonnait l'eau molle, et, par moments, se laissant couler sur le dos, le front demi baign, il regardait en l'air, comme du fond d'un puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Htel de Ville, le ciel, la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions de paresse, de calme, le pntraient de bien-tre. Il coutait s'teindre la chanson d'un ivrogne sur un pont, le mlancolique sifflement d'un _copeur_ de bateau, des mots que l'cho de la Seine semblait suspendre en l'air, ce doux petit bruit d'une grande eau qui va dans une grande ville qui dort. Des heures au timbre mourant tombaient dans l'loignement: minuit, une heure. Il nageait toujours, se disait:--Je vais sortir,--et restait encore, ne pouvant se lasser de boire de tout le corps et de tout l'tre ce bonheur des muets enchantements nocturnes de la Seine, et cette dlicieuse fracheur enveloppante de l'eau, mise l pour lui au milieu de ce Paris aux pierres chaudes touff et suant du soleil du jour. CXXXI Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux. Traitant sa misre par l'indiffrence, il n'avait gure qu'un ennui, une contrarit qui le taquinait. Tant que Champion avait t aux moeurs, Anatole n'avait vu dans son compagnon de chambre qu'un soldat civil de l'dilit, une espce de douanier de la maraude de l'amour. Mais Champion venait de passer la Surveillance: l'employ du gouvernement se transformait alors aux yeux d'Anatole; il prenait une couleur politique, il devenait l'homme au tricorne, l'pe, l'homme qui empoigne, l'homme de police contre lequel se soulevaient toutes les instinctives rpugnances du Parisien et du vieux gamin. Anatole se mettait souffrir dans ses opinions librales du mnage qu'il faisait avec un pareil homme tabli aussi fond dans son intimit,--et parfois dans ses chemises. Il lui semblait aussi qu'il tait venu son ami, avec ses nouvelles fonctions, de la roideur, un air autoritaire, un ton caporal qui avait brusquement arrt ses tentatives de propagande phalanstrienne, et coup net ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore contre son compagnon un autre grief, une plus sourde rancune. Champion qui se levait avec le jour, qui souvent passait la nuit en essuyant le plus dur de l'hiver, et mritait rudement son pain ct de ce monsieur qui se levait dix heures, flnait toute la journe, faisait semblant de chercher de l'ouvrage, en cherchait pour ne pas en trouver, ne s'occupait, ne s'inquitait de rien, Champion avait la longue fini par concevoir pour l'artiste le mpris que tout homme du peuple gagnant sa vie conoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond et violent ddain du travailleur pour le _loupeur_, Champion, avec sa grosse et lourde nature, le laissait chapper toute minute dans des paroles et des airs qui taient un reproche et une humiliation pour Anatole. Aussi Anatole eut-il la joie d'un grand dbarras, quand Champion, craignant peut-tre pour son avancement le compagnonnage d'un garon aux ides dangereuses, vint lui annoncer qu'il le quittait. Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier rduit, par les _lavages_ successifs, un lit, une chaise et son morceau de guipure historique, seul dbris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans savoir pourquoi. Il fut oblig de louer vingt sous par mois une table pour quelques dessins qu'il faisait encore, par hasard, de loin en loin. CXXXII Il y a au bout de l'le Saint-Louis, du ct de l'Arsenal, un coin de pittoresque chapp au dessinateur parisien Mryon, son eau forte si amoureuse des ponts, des berges, des quais. Une grande estacade, vieille, demi pourrie, rapice de morceaux de fer, demi dboulonne par les voleurs de nuit, dresse l l'architecture jour de son treillis de poutres. Cette masse de pilotis arc-bouts et s'entremlant, ce fouillis d'chafaudages, ces normes madriers goudronns, noirs et comme calcins en haut, boueux, glaiseux, tout gris en bas, les mille trous des niches de l'armature, font songer une jete de port de mer, une machine de Marly dtraque, une fort dont l'incendie aurait t noy dans l'eau, une ruine de la Samaritaine suspecte et hante par la maraude. Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides qui font des barres dans toutes les traverses de l'estacade, entrent dans ses creux, la battent, la pntrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent de violet les ttes des poutres, dorent en bas leur pourriture de boue, et jettent l'eau bleutre et tendre l'intensit noire et chaude du reflet de la grande charpente. Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pcheur la ligne, allait pcher l. Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant de la gymnastique prilleuse de la descente; et arriv son endroit, juch, install, perch, en quilibre sur une solive, les jambes pendantes, il amorait, avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le _gardon_, le _barbillon_, la _brme_, le _chevenne_. Il voisinait avec les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces individus que le got commun de la pche la ligne assemble et mle dans une ville comme Paris, il trouvait les relations imprvues dont la Providence semblait s'amuser mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres de sa vie. Bientt ses amis furent un facteur de la Halle aux veaux; un grand jeune homme qui refaisait les ducations incompltes, donnait des leons discrtes aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrire, fort curieux entendre sur les objets inimaginables qui se perdent tous les jours sur le pav de perdition de Paris; un commis d'un magasin de la rue Coquillire, o l'on ne vendait que des rubans reteints, garon de talent fort bien appoint pour imiter avec ses lvres, en aunant, le sifflement de la soie neuve; et avec quelques autres encore, un aide prparateur de M. Bernardin. Un got singulier avait toujours port Anatole vers les hommes professions funbres. Il avait une pente vers l'embaumeur, le croque-mort, le ncrophore. La Mort, dont il avait trs-peur, l'attirait. Il en tait curieux, presque friand. La Morgue, la salle Saint-Jean aprs une rvolution, les cimetires, les catacombes, les spectacles de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui une espce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait original d'tre l'intime d'un homme apportant la socit de gros asticots, sur lesquels personne n'osait l'interroger, et qui faisaient faire des pches miraculeuses. CXXXIII Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrter la peinture qu'il voyait faire. Un jour, vaguant devant lui, le long du faubourg Montmartre, il fit halle pour regarder la boutique d'un pharmacien o un dcorateur tait en train de reprsenter le dieu d'Epidaure avec l'attribut sacramentel de son serpent enroul. --Un serpent, a?--fit-il,--mais c'est une anguille de Melun! Le dcorateur se retourna, et tendit avec un sourire moqueur sa palette Anatole. Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, et en quelques coups de pinceau, il fit un superbe trigonocphale qu'il avait vu au Jardin des Plantes. Du monde s'tait amass, le pharmacien tait venu voir, et trouvait le serpent parlant. Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria d'entrer et lui montra sa boutique. Il en voulait faire dcorer les six panneaux d'allgories reprsentant les lments de la chimie; malheureusement, il commenait les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante francs par panneau. Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait les croquis de l'_Eau_, de la _Terre_, du _Feu_, de l'_Air_, du _Mercure_, du _Soufre_. Le pharmacien tait charm des dessins. On causait, des noms de connaissances communes venaient dans la conversation. Le pharmacien le retenait dner, et au dessert, il ne l'appelait plus qu'Anatole: Anatole, lui, l'appelait dj Purgon. Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec l'ardeur, la verve, le premier feu qu'il avait toujours au commencement d'un travail. Messieurs,--criait-il en peignant la premire figure qui tait l'Eau,--voil une peinture immortelle: elle ne sera jamais altre! Pendant ses repos, il tudiait la boutique, les livraisons des remdes, lisait les inscriptions des bocaux, les tiquettes, questionnait le garon pharmacien, l'tonnait avec la demi-science qu'il possdait de tout. Bientt, son ardeur peindre baissant, il trla dans le magasin, cacheta quelque chose, colla par-ci par-l une tiquette, ficela un paquet, remua un pilon en passant, mit du crat dans un pot, aida recevoir les pratiques. Et peu peu, avec la facilit d'assimilation qui le faisait entrer, glisser dans toutes les professions dont il approchait, se mler tout ce qu'il traversait, il devint l une sorte d'aide amateur du garon pharmacien. Ce semblant de mtier lui allait merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, une vocation une carrire de paresse dont la peine est d'ouvrir un tiroir, une occupation lgre, distraite par le drangement, le mouvement des acheteurs, le bavardage avec les clients. Et du petit commerce de Paris, il avait non-seulement le got, mais encore le gnie naturel: il excellait vendre, entortiller le consommateur. A ce train, les peintures ne marchaient gure vite. Anatole resta deux mois les finir. Il ne faisait plus que coucher rue des Barres. Au bout des deux mois, comme l'amiti entre lui et le pharmacien avait pris la force d'habitude d'un collage, le pharmacien, n'ayant plus rien faire dcorer, lui proposait de lui prter comme atelier son petit salon pour les accidents. Ils mangeraient ensemble, et Anatole n'aurait qu' rpondre la boutique dans les moments presss, donner un coup de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta Anatole, qui s'oubliait volontiers partout o il tait, et qui se trouvait toujours lche pour sortir d'une habitude. Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais il n'avait rencontr de meilleur enfant que le pharmacien, un grand, gras et paresseux garon, avec des lunettes lui coulant le long du nez, et qu'il remontait tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Thodule, c'tait son petit nom, passait sa vie boire de la bire qui lui avait donn, force de le gonfler et de le souffler, l'apparence comique et inquitante d'une baudruche. De l une plaisanterie journalire d'Anatole:--Fermez les fentres, Thodule va s'envoler! Et ct du pharmacien, il y avait le charme de sa matresse, installe dans l'arrire-boutique: une petite femme grasse, presque jolie, gracieuse se cacher pour prendre la drobe une prise de tabac, faisant dans une bergre des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du bagout, une espce d'air comme il faut, et suffisamment de coquetterie pour satisfaire au besoin qu'Anatole avait auprs d'une femme d'en tre un peu occup et demi amoureux. Anatole gotait l'embourgeoisement de cet intrieur, le bonheur du pot-au-feu, bien chauff, bien nourri, bien clair, doucement berc dans la mollesse d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agrable digestion. Il s'assoupissait dans un engourdissement de flicit sommeillante, dans la platitude des causeries de mnage et du petit commerce, dans des commrages, des rabchages, des conversations de vieux parents et des provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges. Sa verve lasse semblait prendre ses Invalides. Et puis, la pharmacie l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque la distillerie de l'arrire-boutique; la cuisine des remdes l'occupait, ses curiosits touche--tout s'intressaient au bouillonnement des bassines, aux filtrages, aux vaporations, aux manipulations. Il aimait dire des mots de mdecine des gens du peuple, donner des consultations pour toutes les maladies, blouir de vieilles femmes avec des bribes de Codex et du latin de Molire. Les accidents mmes, les blesss qu'on apportait dans la boutique taient pour lui une distraction, et jetaient dans ses journes l'aventure du fait divers. Aussi, rien n'tait-il plus beau que son zle donner des secours: il tait un pre pour les crass; il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais o il se montrait surtout admirable d'attention, de charit, de sang-froid, c'tait dans les crises de nerfs de femmes foudroyes de la nouvelle du mariage d'un amant, la suite d'un dner quarante sous: il n'en perdit aucune, tout le temps qu'il resta la pharmacie. Attach par ces agrments de toutes sortes, Anatole restait l, croyant y rester toujours, lavant de temps autre quelque aquarelle, genre XVIIIe sicle, dont le pharmacien lui trouvait le placement chez des commerants de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin qu'il apportait des dessins pour des bouchons de flacon qui devaient gagner la pharmacie l'estime des gens de got, le garon lui apprit que son patron tait parti pour le Havre, avec une place de pharmacien de troisime classe, attach l'expdition de Cochinchine. Voici ce qui tait arriv. L'ami d'Anatole avait voulu remonter avec de bons produits une pharmacie tombe, il donnait ce qu'on lui demandait, il faisait des prparations scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme fait avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette conscience l'avait perdu: les recettes baissant toujours, il s'tait vu oblig de vendre son fonds vil prix et de s'embarquer. Anatole remit dans sa poche ses modles de bouchons, prit la bote d'aquarelle et le stirator dans le salon aux accidents, serra la main du garon, et rentra rue des Barres avec le premier grand dcouragement de sa vie, et cette ide qu'il se dit lui-mme tout haut: --Il y a un bon Dieu contre moi! CXXXIV Anatole passa alors des journes, des journes entires au lit. Quand il s'veillait, et qu'en ouvrant demi les yeux, il apercevait autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant l'troite fentre, ce pan de mur d'en face refltant la blancheur d'un ciel glac, l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonn sous la tideur des couvertures et du reste de ses vtements jet et bourr par-dessus, il cherchait perdre la conscience et le sentiment de sa vie, la pense d'exister rellement et prsentement. Il s'abandonnait l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur infinie, au lche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il gotait, ce n'tait pas le plein sommeil, c'tait une bienheureuse impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide, l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de plomb comprimant les inquitudes sous le crne de la pauvret. C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les jours mornes, les jours couleur d'ennui o il faut avoir un peu de bonheur pour vivre. Ce qui tombait sur lui des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre, le froid des murs qui avait comme un souffle derrire la porte, la vision perscutante des cranciers, il oubliait tout, dans un demi-rve, les yeux ouverts. De temps en temps, pendant ces heures mles, confuses et pareilles, il sortait un peu le bras de dessous la couverture, prenait une pince de tabac, une feuille de papier Job, et roulait, sous le drap, une cigarette qui brlait un instant aprs ses lvres. Alors, il lui semblait que sa pense montait, s'vaporait, se dissipait avec la fume, le bleu et les ronds de nuage du tabac. Et il demeurait de longs quarts d'heure, laissant charbonner le papier au bout de sa cigarette, poursuivant la fois une rverie et un songe; et comme dlicieusement envol et se dpouillant de lui-mme, il n'avait plus, la fin, de ses membres et de toute sa personne qu'une sensation de moiteur. La journe se passait sans qu'il manget, sans qu'il prt rien. Ce jene, cette dbilitation diminuaient encore en lui le sentiment qu'il avait de sa personnalit matrielle, l'allgeaient un peu plus de son corps; et le vide de son estomac faisant travailler son cerveau, surexcitant chez lui les organes de l'imagination, il arrivait s'approcher de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, parfois, lui faisait croire une minute qu'il tait noy dans l'eau jaune de la Seine, une eau qui le roulait, et o il lui semblait qu'on ne souffrait pas du tout. Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre cet tat flottant de lui-mme, trouver cette songerie et cet assoupissement. La notion de son prsent persistait en lui et prenait une fixit insupportable. Alors il tirait de sa ruelle quelqu'une des livraisons quatre sous fourres entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient tout son lit du pied la tte. Plong dans le papier gras une heure ou deux, il lisait. C'tait presque toujours des voyages, des explorations lointaines, des courses au bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures terribles, des romans gros de catastrophes, toutes sortes de rcits qui emportent le liseur dans le pril, l'horreur, la terreur. L-dessus, il tchait de dormir, avec le dsir et la volont de retrouver sa lecture dans le sommeil, et d'chapper tout fait ses penses en grisant jusqu' ses rves de l'tourdissante apparition de ses peurs. Mme de certains jours, par raffinement, aprs ces lectures, et pour s'y mieux enfoncer, il se couchait exprs sur le ct gauche; et forant se mler ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son corps au cauchemar de ses ides, il se donnait des demi-journes anxieuses et troubles, auxquelles il trouvait un charme trange et une angoisse presque dlicieuse: le charme de l'motion du danger. Il vcut ainsi un mois, s'escamotant les jours lui-mme, trompant la vie, le temps, ses misres, la faim, avec de la fume de cigarette, des bauches de rves, des bribes de cauchemar, les tourdissements du besoin et les paresses avachissantes du lit. Il ne se levait gure que lorsque le reflet d'une chandelle allume quelque part dans la maison lui disait qu'il faisait nuit. Alors il s'habillait, entrait dans l'arire-boutique de quelque marchand de vin, mangeait un rien de ce qu'il y avait manger, puis il lui prenait comme une soif de lumire. Il allait o il y avait du gaz. Il se promenait une heure dans quelque rue claire, se remplissait les yeux de tout ce feu flambant et vivant, puis, quand il en avait assez de cet blouissement, il revenait se coucher. CXXXV Par un jour de soleil de la fin de fvrier, Anatole tait se promener sur le quai de la Ferraille, longeant le parapet, badaudant, le dos tendu un de ces charitables rayons de soleil d'hiver qui semblent avoir piti du froid des pauvres. Il entendit derrire lui une voix de femme l'interpeller, et, se retournant, il vit madame Crescent toute charge de paquets et d'ustensiles de jardinage. --Ah! mon pauvre enfant!--fit-elle avec un regard qui alla de la tte aux pieds d'Anatole,--tu n'es pas riche... La toilette d'Anatole tait arrive au dernier dlabrement. Elle avait la tristesse honteuse, sordide, la mlancolie sale de la mise dsespre du Parisien; elle montrait les fatigues, les limages, l'usure ignoble et crasseuse, l'espce de pourriture hypocrite de ce qui n'est plus sur un homme le vtement, mais la pelure. Il portait un chapeau caboss avec des cassures d'artes, des luisants roux et mordors o passait le carton; des places, la soie colle, lisse, avait l'air d'avoir reu la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussire respecte dormait entre ses bords gondols. A son cou, une loque sans couleur et corde laissait voir la cotonnade d'une mauvaise chemise demi voile d'un bout de gilet galonn du large galon des gilets remonts au Temple. Son paletot, un paletot marron, tait entirement dteint; une espce de ton de vieille mousse se glissait dans le brun effac du drap aux omoplates, et de grandes lignes blanches entouraient le tour des poches. Les lumires du collet de velours semblaient nager dans la graisse; et au-dessous du collet, le gras des cheveux s'tait dessin en rond dans le dos. Des taches immmoriales et des taches d'hier, tous les malheurs et toutes les avaries d'une toffe, talaient leurs marques sur le drap fltri, sur ce paletot de chimiste dans la _panne_: les manches cuirasses, encrotes en dessous de tout ce qu'elles avaient ramass aux tables sauces ou poisseuses des gargotes et des cafs, paraissaient avoir la solidit et l'paisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste de pauvret, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux de leur linge et de leurs dessous, lui faisait croiser avec les deux mains ce paletot demi boutonn par des capsules de boutons tout effiloqus. Son pantalon chocolat flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis, spongieux, le talon us d'un ct, l'empeigne dforme, la semelle dcolle et feuillete, de ces souliers auxquels les connaisseurs reconnaissent la vraie misre. Et l'homme avait l-dedans comme le physique de son costume. L'reintement des traits, des poils blancs dans sa barbe rare et noire, des plaques prs des oreilles, sur le cou, rouges et grenes comme du galuchat, un teint briquet sur ce fond de jaune que met le vide et le creusement de l'heure des repas sous la peau des meurt-de-faim de grande ville, les privations, les stigmates des excs et des jenes, je ne sais quoi de brl et d'us donnaient son visage quelque chose de la fltrissure de ses habits. --Mais prends-moi donc a...--reprit vivement madame Crescent,--au lieu de rester l comme Saint Immobile... Dbarrasse-moi un peu... Qu'est-ce que tu veux? Avec un paresseux comme j'en ai un... il faut la croix et la bannire pour le faire sortir de sa _turne_... C'est des affaires pour le faire venir deux ou trois fois dans l'anne... Alors, c'est moi le voyageur... Un enfant, tu sais, mon homme... un vrai petit garon... il lui faudrait un panier avec un pot de confitures!... Hein! je suis charge?... Pas grand'chose de bon, va, dans tout a... Maintenant les marchands, ce qu'ils vendent?... de la _masticaille_!... Oh! les gueux! si je les tenais! ces musels-l!... a ne fait rien, mon pauvre garon... as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une ornire sans te crotter!... Tu ne viendrais donc jamais chez nous quand a ne va pas? Ce n'est pas si long par le chemin de fer... Tu trouveras toujours ton lit et la soupe... Nous savons ce que c'est, nous... nous avons eu aussi nos jours! --Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire... Je vous remercie bien... Mais, vous savez... je suis comme les chiens qui se cachent quand ils sont galeux... --Galeux! galeux!... Tiens bon!--Et madame Crescent ternua se faire sauter la tte.--Ah! que c'est bte d'tre enrhume comme a... j'ai une visite dans le nez chaque instant... Dis donc, tu sais, nous allons dner ensemble... Anatole fit un geste d'humilit comique en montrant son costume. --Innocent!--fit madame Crescent,--Tiens, prends-moi encore ce paquet-l... Et donne-moi le bras... Nous allons aller comme a tranquillement sur nos jambes dner au Palais-Royal, et tu me reconduiras au chemin de fer... --Et les btes, madame Crescent? --Ah! ne m'en parle pas... Elles remplissent la maison... Ah! j'ai une alouette... C'est-il gentil!... quelque chose de si doux, que a vous fait dormir de l'entendre chanter... Arrivs au Palais-Royal, ils entrrent dans un restaurant quarante sous: pour madame Crescent, le dner quarante sous tait le premier des repas de luxe. --Eh bien!--dit-elle Anatole tout en mangeant,--tu es donc si bas que a, mon pauvre garon? --Mon Dieu! une dveine... rien en vue... Qu'est-ce que vous voulez?... Pas moyen de dcrocher seulement un portrait de vingt-cinq francs!... une vraie crise cotonnire... Mais j'ai bien assez de m'embter tout seul... ne parlons pas de a, hein?... Il y avait quelque chose qui aurait pu me remettre sur pattes... une copie d'un portrait de l'empereur... a se donne tout le monde... Je n'avais pas Coriolis... il n'est pas Paris... Garnotelle n'aurait eu dire qu'un mot... Mais c'est un bon petit camarade, Garnotelle!... Il m'a fait dire deux fois qu'il n'y tait pas... et la troisime, il m'a reu comme du haut de la colonne Vendme!... Je lui ai dit: Fais-toi faire une redingote grise, alors! --Et ta mre?... Elle a toujours quelque chose, ta mre? fit madame Crescent, et remettant vite le pain d'Anatole plat:--Le bourreau aurait le droit de le prendre... --Ah! ma mre... c'est comme mes affaires... ne touchons pas cette corde-l, madame Crescent... Tenez! vrai, c'est pas pour moi, c'est pour elle que j'ai t chez Garnotelle... Et a me cotait, je vous en rponds!... Oui, pour elle... car je la vois qui aura besoin de manger de mon pain d'ici peu... Mais, je vous dis, ne parlons pas de a... Il arrivera ce qui arrivera... Nous verrons bien... Qu'est-ce qu'il fait, dans ce moment-ci, monsieur Crescent? --Toujours ses _sous-bois_... Nous, a va... Il gagne gros comme lui, prsent, l'homme... mme que c'est joliment pay, je trouve, de la couleur comme a sur la toile... Mais c'est pas moi leur dire, n'est-ce pas?... Et appelant le garon:--Dites donc, garon!... Votre fromage _camousse_... Qu'est ce qu'il a donc, ce grand imbcile, avec ses oreilles comme des chaussons de lisire?... Tout le monde sait ce que a veut dire, que c'est du fromage qui a de la barbe. --Je crois que si vous voulez arriver l'heure pour le chemin de fer...--dit Anatole. --Non, j'ai chang d'ide... Je ne m'en irai que demain... J'avais oubli... Il faut que j'aille au ministre pour Crescent... C'est moi qui les amuse au ministre!... Il y a un vieux _calibot_ qui a l'air d'un Bacchus tout farce... Ah! c'est que je ne me laisse pas entortiller! Sa dernire affaire, sans moi... Il n'a pas de caboche, mon homme, vois-tu... Je leur dis un tas de btises... Ah! si tu crois qu'ils me font peur!... J'ai attrap ce que je voulais, et il faudra bien que a continue... Nous allons voir demain... Au fait, on est si chose... Les garons pourraient trouver tonnant de me voir payer... Tiens, paye, toi... Et elle passa Anatole sa bourse sous la table. --Merci!--lui dit-elle comme ils allaient sortir du restaurant,--tu oubliais un de mes paquets, toi!... Tu vas me mener jusqu' mon petit htel, o je couche quand je couche ici... C'est tout prs... rue Saint-Roch... J'ai l'habitude... et puis, je n'y moisis pas... Allons! rappelle-toi a, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une chance pour les gens qui n'ont jamais fait de tort personne... Et puis, viens donc un peu l-bas... Nous aurons tant de plaisir... Il y a une btise que tu as dite dans le temps Crescent, je ne sais plus... il en rit encore chaque fois qu'il y pense... Maintenant, tu peux te donner de l'air... Bonsoir, mon garon... CXXXVI A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des charits du hasard et des aumnes de la chance, sur le pav de la grande ville o deux cent mille individus se lvent tous les matins, sans avoir le pain de leur dner; ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot de l'un d'eux, Privat d'Anglemont, qu'une longue suite d'aujourd'hui, il arrive tout coup, vers l'ge de quarante ans, une sorte d'affaissement moral qui fait baisser l'insolente confiance de leur misre. La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. De l, ils aperoivent l'autre moiti svre de la vie, la perspective des ralits rigoureuses. De l'inconnu auquel ils vont, commence se lever devant eux la figure redoutable et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait t jusque-l leur force, leur patience, leur sant d'esprit et leur philosophie d'me, l'tourdissement, la verve, l'ironie, la griserie de tte et de mots, tout ce qu'ils avaient reu, ces hommes, pour se faire de la rsignation et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement dfaillir. Ils n'ont plus toute heure ce ressort, cette lasticit, ce rejaillissement de gaiet, ce premier mouvement d'insouci, ce scepticisme et ce stocisme de farceurs qui les faisaient rebondir si lestement et les relanaient l'illusion. Leur instinct de blagueur s'en va, et ne revient plus que par saccades. Pour tre drles, il faut prsent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut qu'ils s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, amertumes, inquitudes, menaces d'chances, vides de la poche et du ventre, hier, il suffisait, pour les empcher d'en souffrir, d'une btise, d'un rire, d'un rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent tre noys dans de l'eau-de-vie! Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes d'autrefois. Elles ne paraissent plus avoir l'amusement d'une pantomime o l'on ferait le combat l'hache quatre avec des bottiers, des tailleurs, et autres monstres en boutique. Le coup de sonnette matinal du crancier, qui faisait dire tranquillement, en se retournant dans le lit: Mon Dieu! que ces gens-l se lvent de bonne heure! sonne prsent au creux de l'estomac; et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerant qui rve des protts. Le corps mme n'est plus aussi philosophe. Il perd l'assurance de sa sant. Les excs, les privations, les malaises refouls, tous les reports des souffrances passes, commencent y revenir et y mettre comme une vague menace de l'expiation de la jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mpris qu'on a fait d'elle. L'estomac ne s'accommode plus de rester vingt-quatre heures sans manger, avec une tasse de caf le matin et deux verres d'absinthe avant de se coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque... Sinistre retour d'ge de la bohme, o l'on croirait voir une jeune Garde partie, misrable et gaie, pour la victoire, et qui maintenant, s'enfonant dans le froid, commence sentir les rhumatismes des gtes et des preuves de ses premires campagnes! Alors sur une banquette de caf, dans la tristesse de l'heure, quand le jour descend et que la demi-nuit d'une salle encore sans gaz brouille sur le papier l'imprim des journaux, il y a de lugubres rveries de ces hommes si vieux aprs avoir t si jeunes. Ils songent des amis riches qu'ils ont connus, des tables toujours mises, des maisons o il y a un piano, une femme, des enfants, du feu, une lampe. Ils revoient les meubles en acajou les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la commode, le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel ils vont donner des leons. Ils pensent ce qu'ont les autres: un intrieur, un mnage, une carrire... Et alors, peu peu, il semble qu'ils aperoivent dans la vie d'autres horizons. Toutes sortes de choses mconnues par eux leur apparaissent pour la premire fois srieuses, solides et graves. Le propritaire ne leur semble plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient leurs charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de ses revenus, et le Pouvoir qui fait saisir. Et devant la vision qui leur montre leurs anciennes rises, la Socit, la Famille, la Proprit, le Bourgeois; devant l'crasante image de toutes ces existences classes, rentes, confortables, prospres, honores,--il leur vient comme la dsolante ide, le regret et le remords de n'tre que des passants et des errants de la vie, camps la belle toile, en dehors du droit de cit et de bonheur des autres hommes... Anatole en tait cette quarantaine du bohme... CXXXVII Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril o souffle dans l'air la dernire aigreur de l'hiver, tandis que s'essayent sur les murs de Paris de ples chaleurs et les premires couleurs de l't. Anatole, avec un chapeau dcent, de vrais souliers, une redingote neuve, un air heureux, traversait en courant le jardin du Luxembourg. Il se cogna presque contre un Monsieur qui se promenait petits pas dans un paletot collet de fourrure. --Toi?... comment, c'est toi?--fit-il,-- Paris!... Et pas un mot? pas un bout de nouvelles?... Et comment a va-t-il, mon vieux? Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant un peu, comme un homme brusquement accroch par une rencontre imprvue: --J'arrive...--rpondit-il,--Manette voulait me faire rester jusqu'au mois de juillet, mais j'en avais assez... Et me voil... oui... tu sais, je ne suis pas crivassier, moi... Et toi, es-tu heureux? --Merci... pas mal... Cette brave femme de madame Crescent a eu la bonne ide de m'obtenir une copie du portrait de l'empereur... douze cents francs... Ce qu'il y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me prvenir... La lettre du ministre m'est tombe comme un arolithe... Ah ? et ta sant? --Oh! maintenant, je vais trs-bien... je suis seulement frileux comme tout... Et un silence se fit, amen par le silence de Coriolis et par une froideur particulire de toute sa personne. C'tait le froid de glace que les femmes savent si bien mettre dans tout un homme pour un autre homme, l'indiffrence antipathique, le dtachement dgot qu'elles parviennent obtenir des amitis d'un amant. On sentait le mchant travail sourd, continu et creusant, d'une hostilit de matresse contre un camarade qu'elle n'aime pas, les mdisances goutte goutte, les attaques qui lassent la dfense, le lent empoisonnement du souvenir, les coups d'pingle qui tuent l'habitude dans le coeur et la poigne de main de l'ami. --Si nous buvions quelque chose l pour causer?--fit Anatole en montrant le caf auprs duquel ils s'taient rencontrs, et qui se dressait, au milieu des grands arbres l'corce verdie, entour de son grillage de bois pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d't. Et prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre abandonn, o des volailles becquetaient les pidestaux de quatre petits candlabres gaz. Devant eux, ils avaient un de ces effets de lumire qui transfigurent souvent Paris la grise platitude des maisons et la contrefaon de grandeur des architectures btes. Le ciel tait d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir. Pour nuages, il avait comme des dchirures de gazes blanches qui tranaient. L-dedans montait la coupole du Panthon, baigne, chaude et violette, au milieu de laquelle une fentre renvoyait un feu d'or au soleil couchant. Puis, des fuses de folles branches et de cimes emmles, des arbres de pourpre aux premiers bourgeons verdissants, les deux cts d'une longue et vieille alle du jardin, enfermaient dans leur cadre un grand morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des btisses et glissant par places, sur la terre blonde, jusqu' deux statues de marbre blanc luisantes, au premier plan, des blancheurs tides de l'ivoire. On et cru voir, par cette journe de printemps, le rayon d'un hiver de Rome au Luxembourg. --Tiens!--dit Anatole Coriolis en s'accotant contre le mur du caf peint en rose,--nous aurons chaud l comme si nous avions le dos au pole... Garon! deux absinthes... Non? Veux-tu de la Chartreuse, hein?... Ah! mon vieux! dire que te voil!... Eh bien! cr nom, vrai, a me fait plaisir... Y a-t-il longtemps! C'est-il vieux! Comme a passe! Avons-nous btifi ensemble, hein? Tiens, ici... voil un caf qui devrait nous connatre... L, par derrire, te rappelles-tu? quand nous avons eu notre rage de billard chez Langibout... que nous faisions des parties de cinq heures!... Et Zaza?... Zaza, tu sais? qui tait si drle... qui m'appelait toujours Georges, et qui m'crivait _Gorge_ avec une cdille sous le _g_ pour faire Georges! Et voyant que Coriolis ne riait pas: --Tu as d travailler l-bas? As-tu fini une de tes grandes machines modernes... tu sais... dont tu tais si toqu? --Non... non...--rpondit Coriolis avec un accent de tristesse.--Oh! j'en ferai... tu verras... j'en vois... L-bas, ce que j'ai fait? Mon Dieu! j'ai fait une vingtaine de petits tableaux du midi de la France... En y joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient... tout cela, je te dirai, ce n'est pas mon dernier mot... mais enfin a ferait une vente, tu comprends... il y aurait de quoi faire un jour aux Commissaires-Priseurs... C'est la mode prsent, les Commissaires-Priseurs... Et je crois que ce serait une bonne chose pour moi... a me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin... depuis trois ans que je n'ai pas expos, on a eu le temps de m'oublier... Il y a un catalogue, les journaux parlent de vous, on donne les prix... Je ferai une exposition particulire... Oh! c'est trs-bon... Ce qui ne montera pas des sommes considrables, je le retirerai... Il faut bien faire comme tout le monde... Je n'y aurais pas pens sans Manette... Elle est trs-intelligente pour tout a, Manette... Et puis a me liquidera... Et maintenant que me voil ici, avec tous mes matriaux sous la main et ce bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande un peu,--dit-il en s'animant et comme s'il se roidissait dans une volont d'avenir,--je te demande un peu, qu'est-ce qui pourra m'empcher de faire ce que je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre... des choses... tu verras!... Mais je t'ai assez embt de moi... Ah ! qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mre t'tait tombe sur le dos, mon pauvre garon? --Parfaitement... J'ai cette croix-l, la croix de ma mre... Enfin! on n'a qu'une maman, ce n'est pas pour la laisser sur le pav... Et puis, je ne peux pas lui en vouloir de m'avoir donn le jour... Elle croyait bien faire, cette femme... --Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance, ta mre? --Mais si... Il y a eu un temps o il y avait quatre lampes Carcel la maison... Mais maman avait une maladie, vois-tu, qui l'a perdue... Il fallait qu'elle donnt jouer au whist... La rage de recevoir, quoi!... d'inviter des chefs de bureau dner... Tout ce qu'elle gagnait y a pass... A la fin de tout, elle avait quelque chose en viager pour ses vieux jours chez une perle de banquier: il a lev le pied, et un beau jour, plus un radis! voil l'histoire... Tu comprends que ce n'tait pas le moment de lui demander des comptes de la fortune de papa... J'ai pris deux chambres... et, quand elle a l'air trop ennuy le soir, je lui dis: Maman, si tu veux, je vais dire au portier de monter pour faire ton whist! --Allons! ne blague donc pas... il parat que tu t'es conduit admirablement, et toi qui es si _vache_, on m'a dit que tu t'tais remu comme un enrag, que tu avais fait des pieds et des mains pour vous sortir de misre... --Moi? laisse donc...--fit modestement Anatole demi humili d'tre compliment de son dvouement filial, et revenant ses ides d'observation comique:--Le plus drle, mon cher, c'est que a ne l'a pas change, c'est toujours la mme femme... Voil donc ses malheurs qui arrivent... plus le sou, plus rien que les meubles de sa chambre... Moi, c'tait roide... J'avais six francs, six francs net pour le dmnagement... Eh bien! sais-tu ce qui la proccupait? C'tait d'envoyer des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre cong!... Maman, je te dis,--et sa voix prit la solennit caverneuse du Prudhomme de Monnier,--c'est la victime des convenances sociales! --Tais-toi, imbcile!--fit Coriolis sans pouvoir s'empcher de rire. Et continuant causer, ils laissaient peu peu leurs paroles retourner au pass et toucher et l ce qui rchauffe les annes mortes. Les regards d'Anatole, chargs d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en parlant, il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements caressants, de gestes poss sur quelque endroit de la personne de son interlocuteur. A ce contact, au frottement de ces mains qui rettaient une vieille amiti, au souffle des jours passs, sous les mots, les questions, les souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se fondre sa froideur premire. Et tu viens dner la maison, n'est-ce pas?--dit-il la fin. Ils se levrent, sortirent du Luxembourg et remontrent la rue Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers et de chapelles, aux grandes maisons conventuelles, aux troites alles garnies de lierre, aux loges rustiques de portiers, aux affiches de pommade de Soeurs, la grande rue religieuse et provinciale o trbuchent de vieux liseurs de livres tranches rouges, et qui, avec ses cloches, semble sonner l'heure du travail avec l'heure du couvent. Anatole dbordait de paroles; Coriolis parlait moins et se renfermait en lui-mme avec un air de proccupation, mesure qu'on approchait de la maison. --Et elle va bien, Manette?--demanda Anatole, quand ils furent deux ou trois portes de Coriolis. --Trs-bien. --Et ton moutard? --Trs-bien, trs-bien, merci. Ils montrent. --Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,--dit Coriolis,--je vais prvenir Manette que tu dnes. Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tide chaleur, o se levait, d'une bouilloire sur le pole, une forte odeur de goudron. Il tait peine l que, par une petite porte, un enfant se glissa comme un petit chat, et, ayant attrap le coin du divan, il s'y colla, les mains derrire le dos, appuyes contre le bois, le ventre un peu en avant, avec cet air des enfants que leur mre envoie surveiller au salon un monsieur qu'on ne connat pas. --Tu ne me reconnais pas?--dit Anatole en s'avanant vers lui. --Si... tu es le monsieur qui faisait les btes...--rpondit sans bouger le bel enfant de Coriolis; et il fit le silence d'un petit bonhomme qui ne veut plus parler. Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se renversa en arrire sur le divan, avec une grce maussade, et de l, se mit suivre, sans le quitter de ses deux petits yeux ronds, tous ses mouvements. Un peu gn du tte--tte avec ce gamin qui le tenait distance, Anatole se mit regarder des panneaux poss sur deux chevalets, des paysages aux ciels de lapis, aux verts mtalliques d'mail. Il avait fini son examen, et commenait trouver le temps long, quand Coriolis reparut avec un air singulier. --Nous dnerons nous deux,--fit-il,--Manette a la migraine... Elle s'est couche. --Tiens!... Ah! tant pis,--dit Anatole.--Moi qui me faisais un plaisir de la voir... Il est trs-gentil, ton fils... Charmant enfant! --Ah! tu regardais?... C'est de l-bas, tout a... Tu sais, nous tions Montpellier... On n'a qu' descendre le Lez, une jolie petite rivire avec des iris jaunes, pendant une heure... Et puis, pass les saules d'un petit hameau qu'on appelle _Lattes_, c'est a, mon cher... Oh! un bien drle de pays... une vraie gypte, figure-toi... Tiens! voil...--Et il touchait dans ses tudes les effets et les couleurs dont il lui parlait.--Une terre... comme a... des grandes flaques d'eau... des marais avec de l'herbe... et entre l'herbe, des grandes plaques d'azur, des morceaux de ciel trs-crus... aussi crus que a... Et puis ct, tu vois... des langues de sable avec des touffes de soude... un tas de canaux l-dedans, avec ces bateaux-l, drague, avec des roues godets... des petits lots brls... de temps en temps un grand pr vague... voil... o il n'y a que deux ou trois juments blanches qui filent, ou des troupes de taureaux qui s'effarent quand vous passez... une fermentation du diable dans toutes ces eaux-l... une vgtation! des joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!... Et des ciels, mon cher! C'est plus bleu que a encore... Enfin, tout: des scorpions, du mirage... il y a du mirage... il y a mme des flamants... tiens, d'aprs nature, s'il vous plat, ces flamants-l... prs de Maguelonne... et ils volaient, je te rponds!... Ils avaient l'air heureux, comme moi, de retrouver leur Orient... --Mais, dis donc,--fit Anatole en regardant les murs du nouvel atelier de Coriolis peine garnis de quelques pltres,--qu'est-ce que tu as fait de tes bibelots? --Oh! tout a t vendu quand nous sommes partis... C'tait un nid poussire... Viens-tu dans la salle manger?... a les dcidera peut-tre nous servir... Le dner, un dner de restes ou rien ne rappelait l'ancienne largeur du mnage de garon de Coriolis, fut servi par deux filles qui rpondaient aigrement aux observations de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de chaise, quand les dneurs s'oubliaient, aprs un plat, causer. --Tiens!--dit Coriolis, quand on fut au caf, avec un ton d'impatience qu'Anatole ne comprit pas,--prends ta tasse, le carafon d'eau-de-vie... Nous serons mieux dans l'atelier... Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'tre avec Coriolis, quelques petits verres qu'il se versa, le firent bientt s'panouir; et ses vieilles gaiets lui revenant, il recommena ses anciennes farces, bondissant, criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour de Coriolis, l'tourdissant de tours de force et de menaces de tapes, se jetant sur lui en lui disant:--C'est donc toi! la voil, la grosse bte!--le chatouillant, le pinant, et tout coup s'arrtant, pour jeter sa joie dans ce mot:--Tiens! je suis content comme si j'tais dcor! Tout en jouant, Anatole revenait l'eau-de-vie. A la fin, il leva le carafon la lumire de la lampe, et y chercha du regard un dernier verre: le carafon tait vide. Coriolis sonna. Une bonne parut. --De l'eau-de-vie... --Il n'y en a plus,--dit la bonne avec une voix dont Anatole lui-mme perut l'insolence. Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil le chapeau qu'il y avait pos plat soigneusement sur les bords: c'tait chez lui un principe absolu de poser ses chapeaux ainsi, pour empcher, disait-il, les bords de tomber; et il partait sans que Coriolis chercht le retenir. Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie, le mot de la bonne lui retombant dans la pense avec le dner, la journe, la premire gne, les singularits de Coriolis, Anatole marcha en se parlant tout haut lui-mme, se rptant tout le long du chemin:--Il n'y en a plus! Il n'y en a plus! En voil une bonne que je retiens! Il n'y en a plus! Et sa migraine, madame!... Il n'y en a plus!... Et toute la maison... outre! outre! outres, les domestiques! outre, la femme! outre, le moutard, outre, mon ami! outre!... tous, outres!... pas moi, outre... CXXXVIII La matresse avait frapp un grand coup en enlevant Coriolis de Paris, en brisant brusquement ses habitudes, en l'arrachant aux milieux de sa vie, en l'isolant et en le tenant prs de deux annes sous une influence que rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne lui parlaient pas de l'indpendance de son pass. Toutes les facilits s'taient rencontres l pour l'asservissement d'un homme malade, se croyant plus malade encore qu'il n'tait, et dispos accepter la volont de l'tre qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, par fatigue, par ennui de lutter, par ce renoncement vouloir que fait chez les plus forts la pense de la mort. Son autorit de garde-malade, la matresse l'avait peu peu tout doucement tendue sur l'homme. Elle avait touch ses sentiments, ses instincts, ses penses. Coriolis s'tait laiss lentement enlacer, envelopper, du coeur la cervelle, saisir tout entier, par ces mains de caresse remontant son drap ou lui croisant son paletot sur la poitrine, l'entourant toute heure de chaleur, de tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si affectueusement grondeuses de Manette, la solitude, le tte--tte, l'habitude que chaque jour ramne, ces deux forces lentes et dissolvantes: le temps et la femme, avaient longuement us les rsistances de son caractre, ses instincts de soulvement, ses efforts de rbellion. Des soumissions que la femme lgitime n'impose pas au mari auquel elle est lie pour toujours, la matresse les avait imposes l'amant qu'elle tait libre de quitter: elle l'avait pli une servitude de peur, des retours craintifs et humilis devant le moindre symptme d'irritation, la plus petite menace de fcherie. Un abandon, une rupture, un dpart, c'tait ce que Coriolis voyait aussitt, et, dans une fivre d'inquitude, la terreur le prenait de perdre cette femme, la seule dont il pt tre aim et soign, cette femme ncessaire sa vie, et sans laquelle il n'imaginait pas l'avenir. Le matrisant par l, le tenant li par cet immense besoin qu'il avait d'elle, et qu'elle surexcitait, en l'inquitant, avec l'habilet et le gnie de tact donns aux plus mdiocres intelligences de son sexe, Manette avait fini par faire pencher Coriolis vers ses manires de voir elle, ses faons de juger, ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu de lui, ce n'avait point t une entire et brusque abdication de ses gots, de ses instincts, de ses attaches de coeur: ce qui s'tait fait dans Coriolis tait plutt une diminution dans l'absolue confiance de ses opinions. Entre elle et lui, il s'tait produit l'effet de cette loi ironique qui veut que dans la communaut de deux intelligences, l'intelligence infrieure prdomine, marche la longue fatalement sur l'autre, et donne ce spectacle trange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que par le petit objectif de la femme qui les a. Il avait bien encore dans la tte, tout en haut de l'esprit et de l'me, des ides auxquelles il ne laissait pas Manette toucher; mais c'tait tout ce que Manette n'avait pas encore atteint, abaiss et pli en lui. A mesure qu'il vivait de la socit de cette femme, de sa causerie, de ses paroles, il perdait le mpris carr qui le dfendait au premier jour contre l'impression de ce qu'elle lui disait. Il avait commenc par ne pas l'entendre quand elle lui parlait de choses qu'il ne voulait pas entendre; maintenant il l'coutait, et, malgr lui, il l'entendait. Cependant, quand il se retrouva Paris, mieux portant, arm d'un peu plus d'nergie et de sant, renou ses connaissances, retremp dans le courant parisien, fouett par des plaisanteries d'amis; quand il se vit, dans un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques insupportables, tomber cette vie que lui faisait Manette, une vie antipathique tous ses gots, mortelle ses amitis, troite, _retrillonne_ au-dessous de sa fortune, indigne de ses habitudes, Coriolis ne put rprimer un mouvement de rvolte. Mais alors, il rencontra dans la volont de Manette une espce de force qu'il n'avait pas souponne, une rsistance qui paraissait toujours cder et qui ne cdait jamais, un enttement sans violence, une sorte d'opinitret ingnue, caressante, presque anglique. A tout, elle disait: Oui, et faisait comme si elle avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait: elle avait oubli, elle pensait ne pas le contrarier; c'tait de si peu d'importance. Et pour tout ce qu'elle dcidait, ce qu'elle commandait contre les ordres de Coriolis, contre son dsir tacite ou formel, c'tait le mme jeu, la mme justification tranquille et de sang-froid. Il y avait dans la forme de sa domination comme une douceur passive, un air d'humilit dsarmante, une sorte d'indolence apathique, devant lesquelles les colres de Coriolis taient forces de se dvorer. CXXXIX La grande distraction de Coriolis avait t jusque-l de runir deux ou trois amis sa table. Il aimait ces dners familiers qu'gayaient des causeries et des visages de vieux camarades; il avait pris une chre habitude de ces rceptions sans faon, qui taient pour lui la fte et la rcompense de sa journe, la rcration du soir o il oubliait la fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait la verve des autres. Peu peu, les dneurs d'habitude devinrent rares et ne parurent plus que de loin en loin: Coriolis s'en tonna. Qui les loignait? Il montrait toujours le mme plaisir les voir. Et il ne pouvait accuser Manette de les renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui semblait-il, s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais d'aigreur ni de mauvaise humeur. Et cependant presque tous un un dsertaient. Ses plus vieux amis ne revenaient pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils essayaient de se drober la chaude insistance de son invitation, en s'excusant sur des prtextes. Ce qui les chassait, c'tait ce qui chasse les amis d'un intrieur, l'absence de cordialit qui se rpand et s'tend de la matresse de la maison la maison mme, l'accueil maussade et rechign des murs, une espce de mauvaise volont des choses qu'on gne et qu'on drange, la sourde hostilit des meubles contre les htes, la chaise boiteuse, le feu qui ne prend pas, la lampe qui ne veut pas s'allumer, l'garement des clefs de mnage qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents conjurs pour le malaise de l'invit. Les dlicats taient encore blesss de l'accent d'amabilit de Manette; ils y sentaient un ton d'effort et de commande, la grce force d'une matresse oblige de les subir, leur en voulant comme d'une indiscrtion de s'tre laiss inviter, et faisant, travers son sourire, courir sur la table des regards qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses attentions, l'occupation embarrassante qu'elle prenait d'eux, les plaintes en leur prsence sur les plats manqus, les rprimandes sur le service, taient chez elle autant de faons polies de les prier de ne pas revenir. Et pour les natures moins fines, moins sensibles, que ces faons de Manette ne blessaient point, il y avait autour de la table, pour les renvoyer, l'insolence des deux grandes bonnes, leur air grognon et lass de la fatigue du dner, le ddain de leur main donner une assiette, leur impatience attendre la fin du dessert, leur mine de domestiques des gens qui ne viennent que pour manger. Dans l'espce de rve et d'chappement la ralit o vivent les hommes dont la tte travaille et que remplit une oeuvre, Coriolis, planant au-dessus de tous ces dtails, ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour qu'il invitait Massicot, devenu son voisin et rest l'un de ses derniers fidles: --Dner?--lui rpondit Massicot--je veux bien... mais au restaurant. --Pourquoi? --Ah! pourquoi?... Eh bien, parce que chez toi... chez toi, il me semble qu'il y a des cents d'pingles anglaises dans le crin de ma chaise, et qu'on me met quelque chose dans ma soupe qui m'empche de la manger!... Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant un anneau de rideau dans une chambre o leurs parents les ont embts... Moi, quand je regarde le papier de ta salle manger, il me prend des envies de casser mon assiette sur le nez de tes bonnes... et de prier ta femme... pas poliment... d'aller se coucher! CXL Tout avait chang dans l'intrieur de Coriolis. Son petit logement n'tait plus son grand et large appartement de la rue de Vaugirard. Son atelier, dpouill de ce clinquant d'art sur lequel l'oeil du coloriste aime se promener, semblait vide et froid, presque pauvre. L-dedans, la place du domestique et de l'ancienne cuisinire, taient installes les deux cousines de Manette, deux cratures la dsagrable tournure hommasse de bonnes de province, l'une retire d'un service de ferme des Vosges, l'autre de la maison de Marville, o elle soignait les fous. Manette avait encore tabli dans la maison sa vieille mre dont la colonne vertbrale tait presque entirement ankylose, et qui, cloue et roide, restait l'angle d'une chemine, un coin de feu, avec son serre-tte noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement sombre de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses mouvements, le marmottage grommelant et redoutable de prires incomprhensibles. Dans l'escalier, la porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes jambes un jeune homme aux cheveux laineux, portant toujours un petit paquet envelopp dans un mouchoir de couleur: c'tait un frre de Manette. A de certains jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des ttes pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de ces _nixkandlers_, de ces industriels du trottoir et du boulevard sortis du petit village de Bischeim, prs de Strasbourg. Humblement, pas rampants, la juiverie se glissait, montait la drobe dans la maison, l'enveloppait par-dessus, y mettait l'air de ses habitudes et la contagion de ses superstitions. Les deux cousines, conserves par la province plus prs de leur culte et de leur origine, dfaisaient peu peu, dans Manette, l'indiffrence et les oublis de la Parisienne. Elles la renfonaient aux pratiques et aux ides du judasme, fouillant, retrouvant, ranimant dans la juive vieillissante la persistance immortelle de la race, ce qui reste toujours de juif dans le sang qui ne parat plus du tout l'tre. Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien vu en elle de sa religion ni de son peuple. Manette avait pourtant toujours gard de ce ct de secrtes attaches. Il ne s'tait gure pass de samedi sans qu'elle ment ce jour-l sa promenade vers une petite place situe l'embranchement de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, de la rue Pave, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement au soleil de l'aprs-midi que font l les juifs. C'tait comme un besoin pour elle de passer et de repasser une ou deux fois travers ces figures de gens qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, mais dont elle s'approchait, qu'elle touchait, et dont la vue lui donnait pour toute la semaine comme une espce de communion avec les siens et avec une humanit de sa famille. On arrivait ne plus servir sur la table que des viandes tues selon le rite traditionnel du _schechita_; on allait chercher de la choucroute rue des Rosiers. Matresses de l'intrieur, les femmes de la maison ne se gnaient plus pour soumettre Coriolis la tyrannie des usages pour lesquels il avait de la rpugnance. Mais ce n'taient l que de petits despotismes, ne faisant que taquiner, irriter, impatienter Coriolis. De plus graves ennuis, de poignants soucis de coeur lui venaient d'un bien autre envahissement de sa vie: il sentait la domination hostile de ces femmes toucher l'affection du son enfant, et la dtourner de lui. Son fils, mesure qu'il grandissait, lui semblait aller ces trangres, se complaire dans leurs jupes, comme s'il tait instinctivement attir par une sympathie mystrieuse de consanguinit. Pour l'avoir, pour en jouir, il tait oblig d'aller le prendre, l'arracher sa grand'mre qui, de sa vieille mmoire chevrotante, versant la jeune imagination de l'enfant le merveilleux du _Zeanah Surenah_, lui rabchant des choses de vieux livres crits en germanico-judaque, le tenait charm, bloui devant les contes de l'Orient talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, dont le poisson sera le Lviathan avalant d'un seul coup un poisson de trois cents pieds, dont le rti sera le taureau Behemot mangeant tous les jours le foin de mille montagnes. CXLI Crescent venait peine trois ou quatre fois par an Paris pour faire provision de toiles, de couleurs, de brosses, et toucher le prix d'un tableau. A chacun de ces petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir Coriolis, passant le plus souvent avec lui toute une demi-journe. Coriolis avait un grand plaisir le revoir. Il retrouvait en lui un souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait ce que le rustique artiste lui apportait de l'odeur et de la srnit des champs. Et il tait heureux de voir un brave homme heureux. A une de ces visites:--Et Anatole?--se mit dire Crescent...--J'ai t si habitu le voir avec vous... --Oh! il y a bien longtemps,--fit Coriolis, embarrass.--Il est venu dner un soir... Et puis, nous ne l'avons pas revu... je ne sais pas pourquoi... --Oh! il a assez mang ici...--dit Manette. --Pauvre garon...--reprit Crescent--on vient de me faire des plaintes sur lui au ministre pour la commande que je lui ai fait avoir... Il parat qu'il ne finit pas sa copie. On lui a crit pour l'inspection. --Je crois bien,--dit Manette,--il est si paresseux!... une vraie couleuvre... --Aprs a, peut-tre, qu'il n'y a pas de sa faute... Dans sa position, il faut d'abord manger, il faut gagner son pain de chaque jour... Gueuse de misre tout de mme dans nos tats, quand on reste en route... Et changeant de ton:--Ah ! toi,--dit-il brusquement Coriolis,--tu m'as toujours promis un dessin... Ce n'est pas tout a... il me faut mon dessin... O est mon dessin? --Tiens! l, au fond de l'atelier... le carton rouge... C'est a... Crescent se baissa, ouvrit le carton, commena feuilleter: c'tait un choix des plus beaux dessins de Coriolis. Machinalement, il leva les yeux: il vit dans la psych devant lui, Manette vivement rapproche de Coriolis, lui faisant le signe de colre d'une femme furieuse de voir emporter de la maison un objet de valeur, quelque chose reprsentant de l'argent. Et presque aussitt:--Non, pas le rouge,--lui cria Coriolis,--l'autre, ct... le vert... tiens... l... Crescent prit le carton vert, l'apporta Coriolis. Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, le mit sur une table, le retravailla, le recala longuement, puis le rendit Crescent. Quelques minutes aprs, Crescent lui serrait chaudement la main et sortait sans saluer Manette. CXLII Les amis ainsi carts, l'isolement refait Paris autour de Coriolis, le travail incessant de la matresse continua, poursuivant plus hardiment la diminution, l'annihilation du matre de la maison, avec cette espce d'crasant despotisme que la femme du peuple met dans la domination domestique. Manette eut, comme la femme du peuple, ces tyrannies affiches, publiques, montres devant les domestiques, les fournisseurs, les gens qui passent, et tant un homme la dignit qu'une femme de la socit laisse par pudeur la faiblesse d'un mari. Coriolis perdait le gouvernement et le commandement de son intrieur; on lui retirait des mains la direction de la maison; on lui tait de la bouche les ordres donner. Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans les arrangements qui se faisaient. Il n'tait plus consult pour tout ce que voulait Manette que par un: N'est-ce pas, chri? qu'elle lui jetait de confiance, sans couter sa rponse. Il n'eut bientt plus d'argent: la femme le prit comme dans un mnage d'ouvrier, le serra, le retint, s'habitua le regarder comme une chose elle, qu'elle lui donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, des retranchements furent imposs ses gots. Coriolis avait un sentiment d'lgance de crole. Il s'tait toujours mis de faon distingue et dpensait largement pour tout ce qu'un homme des colonies appelle son linge. On le contraria l-dessus jusqu' ce qu'il prt un petit tailleur travaillant bon march; et peu de temps de l commena se montrer dans sa toilette le coup de ciseau d'ouvrires de la maison. Toute sa vie fut rabaisse, asservie des habitudes mnagres, la faon de vivre de ce trio de femmes qui, tous les jours, le tiraient un peu plus elles, approchaient de lui leur familiarit, l'entranaient dans quelque place humble un spectacle qui l'assommait, ou le poussaient une soire ministrielle pour le bien de ses affaires. Ce fut comme une longue dpossession de lui-mme, la fin de laquelle il ne s'appartint presque plus. De soumission en soumission, Manette l'amenait tre dans la maison un de ces grands enfants qu'on soigne comme un petit enfant, un de ces tres vaincus, dsarms, absorbs, dociles, qu'une femme mne, manoeuvre, tapote, habille, cravate, embrasse, et qui, jusqu'au dehors et dans la rue, emportent la marque de leur humilit et de leur sujtion au logis. Encore Manette le ddommageait-elle par des caresses, des chatteries, des affectuosits, des douceurs: de temps en temps, il sentait passer dans le toucher de sa main les tendresses dont on flatte, pour le faire obir, un animal domestique. Mais ct de Manette il y avait les deux cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient mpriser Coriolis en face, et rire ironiquement de sa dchance. Avec leur air de ddaigner ses ordres, l'aigreur de leurs rponses, leur grossiret amre, leur entente sournoise pour blesser ses gots, ses prfrences, ses manies, leur espce de domination en sous-ordre, ces femmes entouraient Coriolis de son humiliation, et la lui rapportaient toute heure. Ce qu'elles lui faisaient souffrir et dvorer, cette torture qui d'abord l'avait exaspr, maintenant lui causait comme une peur: il se retournait vers Manette, implorait sa prsence contre elles, lui demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de revenir de bonne heure, pour ne pas tre livr aux bonnes, leur appartenir toute la soire. On et dit que, dans cet avilissement, les forces de rsistance de Coriolis, tous les appareils de la volont, tout ce qui tient debout le caractre d'un homme, cdaient peu peu ainsi que cde la solidit d'un corps la dissolution de cette maladie d'gypte faisant des os quelque chose de mou qu'on peut nouer comme une corde. CXLIII Et cette domination domestique, cette volont substitue la sienne dans le mnage, Coriolis commenait les voir se glisser peu peu jusqu'aux choses de son mtier, de son art, essayer doucement de s'attaquer l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque son inspiration. Quand Manette, une bauche qu'il lui montrait, jetait un glacial encouragement; quand, ct de lui, elle lui semblait faire la mine ce qu'il brossait, ou bien seulement quand, avec l'admirable talent des femmes jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il peignait, Coriolis tait pris dans son travail d'une impatience nerveuse qui lui faisait gter son esquisse et son tableau. De sa toile, il ne percevait plus que les faiblesses, les difficults, les cts dcourageants, ce qui arrte la verve en tuant l'illusion; et il ne tardait pas abandonner son oeuvre commence. Coriolis, le Coriolis cabr toute sa vie sous les conseils des autres, avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis si ddaigneux de l'intelligence et des gots d'art de la femme, si jaloux de ses sensations propres, de son optique personnelle, de l'indpendance et de l'ombrageuse originalit de son temprament, Coriolis acceptait des dcouragements lui venant de cette femme! L'habitude de lui obir, de la consulter, de lui soumettre et de lui confier tout le reste de sa vie, l'avait men lentement cet asservissement o les faiblesses de l'homme descendent dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du front de sa matresse, entament sa foi en lui-mme et finissent par lui ter le caractre jusque dans le talent. Il n'osait s'avouer lui-mme cette influence de Manette. Il en repoussait l'ide, il n'y voulait pas croire, il se dbattait sous elle. Et cependant, malgr lui, aux heures de ses rflexions solitaires, il se rappelait son exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en convnt avec lui-mme: ce n'taient point la presse, les criailleries des journaux, la morsure de la critique qui l'avaient fait reculer devant le moderne et abandonner le grand rve de peindre son temps. C'tait elle avec ses renganes de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle lui avait dit ou laiss voir pour le dtourner de l'art qui ne se vend pas, et le pousser des tableaux de vente. Car Manette, comme une femme et comme une juive, ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu' cette basse mesure matrielle: l'achalandage et le prix vnal de ses oeuvres. Pour elle, l'argent, en art, tait tout et prouvait tout. Il tait la grande conscration apporte par le public. Aussi travaillait-elle infatigablement mettre dans la carrire de Coriolis la tentation de l'argent. Elle comptait, faisait sonner son oreille les gains des autres: elle l'tourdissait, l'humiliait des gros prix de celui-ci, de celui-l, des revenus de chaque anne de la peinture de Garnotelle. Elle approchait encore de lui des ambitions mesquines, des aspirations bourgeoises, des vellits de candidature l'Institut, toutes sortes d'apptits tourns vers le succs. Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de se fermer ces excitations incessantes, ces paroles qui avaient le retour et la patience de la goutte d'eau qui creuse; lui qui s'tait jusque-l estim si heureux d'avoir son pain sur la planche, d'tre au-dessus des exigences, des concessions de misre qui dshonorent un talent; lui, plein de dgot et de mpris pour tout ce qui sentait le commerce chez les autres; lui, l'amoureux et le religieux de son art, qui avait fait de la peinture sa chose sainte et rvre, la religion dsintresse et le voeu svre de son existence; lui qui, l'idal de sa vocation, avait sacrifi des bonheurs de sa vie, du plaisir, un amour, les paresses du crole; lui, l'artiste raffin, dlicat, rare, qui s'tait presque fait un point d'honneur de tenir distance la vogue et la mode; lui, dont la carrire n'avait t que fiert, libert, puret, indpendance,--il commenait prouver auprs de cette femme comme les premiers symptmes d'un ramollissement de sa conscience d'artiste. Souvent une honte enrage le prenait, la honte d'une sorte de dgradation morale qui s'accomplissait graduellement en lui, la honte de quelqu'un qui va mettre une mauvaise action, le reniement de toute sa vie dans une vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dner, par horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-mme, dans quelque promenade de solitude, fouillant ses lchets, se penchant dessus, en sondant le fond, il se demandait avec angoisse si, force d'entendre ce mot, cette ide, ce matre et ce dieu de cette femme: l'Argent! revenir toujours dans sa bouche, juger tout, excuser tout, couronner tout pour elle, l'Argent ne lui parlait pas dj un peu aussi lui. CXLIV Un moment arrivait o le talent de Coriolis paraissait vaincu, dompt par Manette, docile ce qu'elle voulait de lui. L'artiste semblait se rsigner aux exigences de la femme. De l'art, il se laissait glisser au mtier. L'avenir qu'il avait rv, il l'ajournait. Ses projets, ses ambitions, la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'ide de tenter, il les remettait, les repoussait d'autres temps, quand un hasard vint, qui le rattacha violemment ses oeuvres passes, et, redressant l'homme dans le peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude. Dans le dbarras de tout le cher bric--brac que Manette avait su obtenir de son dcouragement, de son affaiblissement maladif, lors de leur dpart pour le midi de la France, Manette avait encore voulu qu'il se dessaist de ces deux toiles, _la Rvision_ et _le Mariage_, qu'elle disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel ces deux tableaux rappelaient un insuccs et des attaques, ennuy et souffrant de les voir, n'avait pas fait grande rsistance; et les deux toiles avaient t vendues, donnes un marchand de tableaux. De l, l'une de ces toiles, _la Rvision_, passait chez un amateur, homme du monde, lgant brocanteur en chambre, littrateur de revue ses heures, lequel ramassait depuis dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un agioteur joue sur des valeurs d'avenir, et rsolu faire de sa vente un grand coup. Cette vente annonce, tambourine fit grand bruit. Un dbutant littraire, brillant et dj remarqu, voulant faire son trou et du bruit, cherchant une personnalit sur laquelle il pt accrocher des ides neuves et remuantes, crut trouver son homme dans Coriolis. Trois grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit journal le plus lu attirrent l'attention sur le matre de _la Rvision_. Accouru la vente, Paris, qui avait peine retenu le nom de Coriolis et ne savait plus sur quel tableau le poser, fit la dcouverte de cette toile balaye par les regards indiffrents du public la grande exposition de 1855. Des polmiques s'enflammrent, coururent de journaux en journaux. Coriolis prit les proportions d'une curiosit et d'un grand homme mconnu. L'heure des enchres venue, deux concurrents se trouvrent en prsence: un monsieur possd de la rage de se faire connatre, du dsir furieux d'une publicit quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour rasseoir son crdit et craser des bruits dsastreux, de faire une dpense folle bien visible et annonce dans les journaux. Entre cet intrt et cette vanit, le tableau monta une quinzaine de mille francs. Coriolis avait t se voir vendre. Quand il rentra, Manette aperut en lui comme un autre homme. Sa physionomie avait une telle expression de duret reconquise, de duret rsolue, presque mchante, qu'elle n'osa pas lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis qui, le premier, rompit le silence, en allant elle. --Ah! vous tes une femme qui entendez les affaires, vous!--Et il laissa tomber avec un accent de mpris: _les affaires_. --Ma _Rvision_ vient de se vendre... savez-vous combien? Quinze mille francs!... Ah!... est-ce que vous croyez que a me fait quelque chose?... Mais quand j'ai fait cela, vous n'tiez rien dans ma vie... rien que la femme qui vous sert de l'amour... comme elle vous cirerait vos bottes!... Eh bien! alors, j'tais quelqu'un, j'tais un peintre... je trouvais... Ah! vous avez eu une jolie ide de spculation!... Savez-vous ce que vous avez fait de moi? Un homme de mtier, un faiseur de peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des marchands, du public!... un misrable!... Tenez! pendant qu'on promenait ma _Rvision_ sur la table, dans les enchres, je regardais... Il y a des choses l-dedans... l'homme nu, le coup de lumire, le dos en bas dans l'ombre... Je me disais: Mais c'est beau, a! Je sens que c'est beau!... On se pressait, on se penchait... et je voyais que c'tait beau dans tous les yeux qui regardaient!... A prsent? Mais je ne saurais plus _fiche_ une machine comme a, ma parole d'honneur! je crois que je ne pourrais plus... Il faut pouvoir vouloir... Et c'est vous!--dit-il en s'avanant, d'un air menaant, vers Manette,--vous, force de tourments, en tant toujours l derrire mon chevalet, avec vos paroles qui me jetaient du froid dans le dos... Ah! ce que je serais aujourd'hui avec les tableaux que vous m'avez empch de faire!... et l'argent que vous auriez gagn, vous!... Vous ne savez pas tout l'argent... C'est que maintenant, j'y pense aussi, moi, a... Vous m'avez pass de votre sang, tenez! Dieu me pardonne!... Ah! vous avez bien vid l'artiste!... Je vous hais, voyez-vous, je vous hais... Et voulez-vous que je vous dise! Il y a des jours...--et sa voix lente prit une douceur homicide--des jours... o il me vient l'ide, mais l'ide trs-srieuse de commencer par vous, et de finir par moi, pour en finir de cette vie-l!... Puis, aprs deux ou trois tours agits dans l'atelier, revenant Manette, et lui parlant avec le ton d'une prire gare: --Mais parle donc!... dis au moins quelque chose!... Parle-moi!... ce que tu voudras!... mais parle-moi!... Tiens! j'ai peur de moi... Manette! Manette! Puis, partant d'une espce de rire cruel et fou: --De l'argent? Ah! de l'argent!... Vrai, tu l'aimes? tu l'aimes tant que a?... Eh bien, attends. Il sonna. Une des bonnes parut la porte. --Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont dans la chambre en haut... La bonne ne bougea pas et regarda Manette. Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit dire:--Oui, monsieur... Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis s'assit devant le pole, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda brler. Il prit une autre toile, l'arracha de son chssis. Manette, qui s'tait leve, voulut la lui retirer des mains. --Allons, mon cher,--lui dit-elle avec son petit ton suprieur,--vous avez assez fait l'enfant... En voil assez... Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis ne la lcha pas, et la serrant toujours, il la mena jusqu'au divan, et l, de force, il la fit tomber dessus, assise, brusquement. Puis il revint au pole, arracha d'autres toiles, les jeta dans le feu. Il regardait le tableau plein d'huile et de couleurs qui se tordait,--puis Manette. Un moment Manette fit un mouvement pour sortir. --Restez l!--lui dit Coriolis, ou je vous attache avec une corde... Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir de ce sacrifice et de cette agonie de ses oeuvres, il se remit brler ses tableaux. Quand le dernier fut consum, il tracassa lentement ce qui restait du tout, une espce de morceau de minerai, le rsidu du blanc d'argent de toutes les toiles brles; puis, prenant cela entre les tiges de la pincette, il alla Manette et le lui jeta brutalement dans le creux de sa robe. --Tenez! voil un lingot de cent mille francs!--lui dit-il. --Ah!--fit Manette avec un saut de terreur qui fit glisser terre le lingot au bas de sa robe brle,--me brler!... Il a voulu me brler! --Maintenant,--lui dit Coriolis,--vous pouvez vous en aller... Je n'ai plus besoin de vous. Et il retomba, bris, sur le divan. CXLV De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait pas t cart par Manette: c'tait Garnotelle. Elle avait pour lui l'estime, la considration, le respect que lui inspirait le succs d'argent. Elle le recevait avec des attentions complimenteuses, des coquetteries d'infriorit et d'humilit qui blessaient cruellement Coriolis dans l'orgueil de sa valeur mconnue. Attir par ses amabilits, n'ayant plus craindre les hostilits d'Anatole, Garnotelle frquentait assez assidment la maison. Il avait toujours eu pour Coriolis une sorte de dfrence; et l'homme arriv semblait encore goter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur se frotter l'amiti du gentilhomme. Puis il s'tait pass dans sa vie, depuis un an, des vnements qui le portaient ce rapprochement. Nomm l'Institut, il avait, avec une admirable adresse, dnou son mariage avec la fille du membre de l'Institut qui avait men et emport son lection. Mais, quoiqu'il et mis dans cette affaire dlicate l'apparence des bons procds de son ct, ce mariage manqu avait fait un assez mauvais effet, d'autant plus que la rupture concordait, par une malheureuse concidence, avec un revers de fortune du pre. Aussi rencontrait-il dans le corps o il venait d'entrer une froideur, une rserve presque hostile. Il se retournait alors vers le ministre, les liaisons gouvernementales; et avec les influences qu'il faisait jouer l, la pese de sa personnalit et de ses recommandations, il essayait, par les rcompenses, les commandes, de gagner des reconnaissances, des sympathies, une clientle avec laquelle il pt faire contre-poids l'opinion publique et regagner de la considration. --Allons! mon cher,--disait-il un soir Coriolis dans l'atelier demi sombre et qui attendait la lampe,--permets-moi de te le dire, c'est de l'enfantillage... Coriolis se promenait grands pas. Manette, ct de Garnotelle, regardait se promener Coriolis; et elle avait un sourire mprisant, presque cruel. Il y eut un long silence. --Tiens!--fit la fin Coriolis,--je me sens trop vaniteux pour refuser... --Ah! c'est bien heureux,--dit Manette. --Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au _Moniteur_... Manette peut acheter du ruban rouge... Ds demain on aura ta rponse... J'irai moi-mme... Quand Coriolis fut couch, sa tte se mit travailler, et dans la petite fivre qui lui vint, peu peu ses ides se laissrent aller une irritation d'amertume. Il pensait cette croix que l'opinion publique lui avait donne son exposition de 1853, et qu'on pensait lui accorder aprs tant d'annes, seulement maintenant, sur le bruit de cette dernire vente. Il songeait tous ceux de ses camarades qui l'avaient obtenue ct de lui, derrire lui; il se rappelait des nominations qui taient presque des ironies; il retrouvait les noms, revoyait les tableaux des individus. Il lui montait au coeur un soulvement, la rvolte lgitime d'un homme de talent qui a la conscience d'avoir mrit la croix depuis longtemps, et qui trouve que quand le ruban attend pour lui venir ses cheveux blancs, ce n'est plus qu'une banale rcompense l'anciennet. Il se demandait alors si ce n'tait pas une lchet d'avoir accept, et s'il n'tait pas digne de lui de refuser une rcompense qui arrivait trop tard et qu'il avait trop gagne. Et peu peu son orgueil parlait contre sa vanit: il tait tent par l'clat de refuser la croix, de se singulariser par le mpris de ce ruban si envi, si qut, si mendi. Une heure, deux heures, il y eut en lui la lutte de ses rpugnances, le dbat de sa nature, de l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, n'tant pas tout rempli et tout rcompens par l'art seul, trs-touch par toutes les faiblesses humaines de l'homme de talent, trs-sensible au dsir des marques et des distinctions officielles de la clbrit. A la fin, ses rpugnances l'emportaient. Il lui semblait voir cette chose odieuse, et affreusement humiliante: sa croix au bout de la main de Garnotelle. Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se mit crire une lettre o la dignit orgueilleuse de son refus se cachait sous l'humilit d'une exagration de modestie. Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans en dire un mot Manette. CXLVI En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment singulier. Il lui vint un profond mpris, un mpris de femme d'affaires pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant lui, et qui manquait tout ce que la dcoration donne un artiste: la conscration officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la part aux commandes ministrielles. Dans ce refus que rien n'expliquait, n'excusait ses yeux, et dont elle tait incapable de comprendre la hauteur et la dignit, elle ne vit qu'une btise. Coriolis tait dsormais pour elle un homme jug; il ne lui restait plus rien de ce qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'tait un pur imbcile. De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorit, de scheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire obir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans mme le prier de le vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases, sans explication, sans rplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le droit de demander plus. Elle prit, d'un air dgag, l'assurance et le commandement d'une volont nette et tranchante; de sa voix se dgagea un ton impratif froid, pos, coupant. Ce fut si brusque, si dcisif, que Coriolis en reut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta, bras casss, accabl, assomm. Quelques jours aprs, un marchand de tableaux belge venait le voir le matin, et sance tenante, en prsence de Manette qui dbattait toutes les conditions de l'acte, Coriolis signait un trait par lequel il s'engageait livrer un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant une rente annuelle. C'tait sa vie et son talent que Manette venait de lui faire vendre. Il avait tout accept sans faire une objection: ses rvoltes taient bout de forces, son nergie d'homme s'tait brise jamais dans sa dernire scne avec Manette. CXLVII Alors commenait pour tous les deux le supplice du concubinage. Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir des haines amasses par tout ce qu'elle lui avait fait souffrir, manger de hontes, dvorer d'avilissements, de chagrins, de dsespoirs. Elle discernait distinctement ce qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de l'homme pour la femme laquelle il rapporte toutes les dgradations d'une chane indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire ct d'elle, les mauvaises penses, les ressentiments de son orgueil et de son coeur, les injures qu'il retenait, les rvoltes qu'il taisait, elle les sentait sortir de lui, l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui semblaient la maudire. Il la blessait avec ces regards qui vont de la matresse qu'on a au bras de l'honntet de femme, des mnages qui passent; il la blessait avec ses rveries qu'elle croyait voir aller vers quelque pur amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une ide ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une flicit manque. Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme plus outrageusement que les brutalits d'un homme, les derniers liens attachant Manette Coriolis se rompaient. Ce qui reste involontairement d'habitude aimante chez une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a t et qui demeure sa matresse, qui est la mre de son enfant, qui a encore la chaleur de ses bras autour du cou, se brisa chez elle: son me se referma, avec l'amertume de la femme ulcre pour toujours, ces douceurs qui reviennent de la mmoire des choses partages, ces pardons qui montent du cte--cte de la vie, ce qui se laisse attendrir, dsarmer par l'existence deux et le contact du souvenir. Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres teintes de leurs annes vcues, l'horrible dtachement de mort qui s'tablit entre deux tres vivant, mangeant, dormant ensemble, unis tous les instants de l'existence, et se sentant spars jamais. Ce fut cet abominable loignement du pre et de la mre, que rien ne rapproche plus, pas mme les jeux de leur enfant leurs pieds; ce fut cette vie double, ennemie, tiraille et contrainte, pareille la chane qui rive la haine de deux forats, cette vie en commun o chaque frottement est une irritation, o l'instinct mme des corps s'vite et se fuit, o l'homme et la femme mettent la sparation d'un vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils avaient peur de mler leurs rves! Heure pouvantable de ces amours, qui donne l'amant la terreur de cette moiti de lui-mme, assise dans son intrieur, entre dans sa maison, et qui est l, contre lui, implacable, concentre, lui cachant peine le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui fait avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le dfiant de la chasser, et sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle le tient par l'habitude, parce qu'elle le connat lche et se manquant de parole lui-mme, parce qu'elle sait que son coeur est l'ge des bassesses de coeur d'homme et qu'il a peur, comme les enfants, d'tre tout seul! Et mesure que les deux tres se blessaient davantage leur accouplement, l'indissolubilit d'un lien intime intolrable et dtest, il semblait se dgager de Manette contre Coriolis une espce d'hostilit originelle. L'loignement de la femme paraissait se compliquer et s'aggraver de la sparation de la juive. Sans qu'elle en et conscience, sans qu'elle s'en rendt compte, la juive, en revenant aux prjugs des siens, revenait peu peu aux antipathies obscures et confuses de ses instincts. Une sorte de sentiment nouveau et naissant, impersonnel, irraisonn, lui faisait vaguement apercevoir dans la personne de Coriolis le chrtien contre lequel toujours, dans le creux de toute me juive, persiste la tradition des haines, l'amertume de sicles d'humiliation, tout ce qu'une race clabousse du sang d'un Dieu peut avoir de fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, l'tat latent, naturel, presque animal, un peu de ces sentiments chapps un roi juif de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, dans une de ces ivresses o l'on s'ouvre, il rpondait des amis qui lui demandaient le plaisir qu'il pouvait avoir toujours travailler tre riche: Ah! vous ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes un tas de chrtiens! Ce plaisir haineux, cette vengeance rduite la mesure d'une femme, Manette les gotait en sentant Coriolis sous le talon de sa bottine. La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude de cet homme d'une autre foi, d'un autre baptme, d'un autre Dieu; en sorte qu'on aurait pu voir,--ironie des choses qui finissent!--la bizarre survie des vieilles vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes de dix-huit sicles, mettre comme le reste des entre-mangeries de races, de la race indo-germanique et de la race smitique, l, en plein Paris, dans un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de ce misrable concubinage d'un peintre et d'un modle. CXLVIII Plus de deux ans s'taient couls depuis le jour o Anatole avait dn pour la dernire fois chez Coriolis. Il sortait du palais de l'Industrie, o il venait de commencer un second portrait de l'empereur, dont Crescent lui avait fait obtenir la commande, et il parlait une femme encore jeune qui, marchant ct de lui, semblait couter religieusement ses paroles: --Oui, ma chre dame,--disait sentencieusement Anatole,--voil la recette pour faire un Empereur dans les prix doux... La premire fois, on fait des folies, on se laisse aller, on s'enfonce... Mais la seconde, plus de a..., on devient sage... Et comme j'ai un vritable intrt pour vous--son sourire eut une nuance de galanterie,--je vais vous donner mon exprience _ l'oeil_... La toile, vous savez, c'est cinquante-huit francs, plus le calque, achet part cinq francs... Maintenant, attention! _Gnien_ a qui, pour le pantalon blanc et le manteau d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc d'argent cinq sous, total quarante sous... Moi, malin, avec quatre vessies de blanc de plomb quatre sous, quatre fois quatre font seize, je fais mon affaire... J'en suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans les demi-teintes de l'hermine, vous comprenez? Pour les ors de l'paulette, du collier, des parements, de la ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des crpines, de la table, c'est bien simple: une prparation d'ocre jaune pour les lumires et de bitume pour les ombres... Toutes les ombres de la toile, bien entendu, prpares au brun-rouge... Alors vous repiquez les lumires avec du jaune de chrome fonc et du jaune de Naples, et les brillants casss avec du jaune de chrome brillant, de bonnes vessies de chrome quinze et vingt centimes... Il existe des gens sans conomie qui fourrent l-dedans du jaune indien, qui cote des prix fous le tube, vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles... Point de siccatif de Harlem, ni de siccatif de Courtray, tout l'huile grasse ordinaire... Inutile de vous recommander cela... Ah! j'ai encore trouv le moyen de remplacer le vert-meraude par du bleu minral, qui ne cote qu'un sou de plus que le bleu de Prusse... En donnant ces conseils la copiste, Anatole tait arriv dans les Champs-Elyses la place d'un jeu de boules. Tout coup, il s'interrompit et s'arrta, en apercevant, dans le groupe des spectateurs, quelqu'un qui suivait le roulement des boules, la tte en avant et, dcouverte, les reins plis, son chapeau la main derrire son dos. Il regarda cette tte o des cheveux presque blancs, coups ras, contrastaient avec le noir des sourcils, rests durement noirs. Il examina tout cet homme cass, ravag, charg en quelques mois de vingt ans de vieillesse: stupfait, il reconnut Coriolis. --Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme tonne,-- demain... A quelques pas, il lui jeta:--Mais surtout, ne glacez jamais avec de la capucine rose, de la laque Robert, de la laque de Smyrne!... rien que de la bonne laque fine neuf sous!... Et il marcha vers Coriolis. --Tu n'en as pas un... un cigare?--Ce fut le premier mot de Coriolis.--Non, c'est vrai, toi tu fumes la cigarette... _Elle_ ne me donne que de quoi m'en acheter deux, figure-toi!... Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, se cramponnant lui, le touchant de son grand corps pench, avec un air heureux de le tenir et qui ne voulait pas le lcher, il se mit lui parler de cette femme, comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir ses amis, du malheur de l'avoir rencontre, de tout ce qu'il souffrait dans cet intrieur, de sa vie, une vie d'aplatissement, de solitude, de lchet... Il disait cela vivement, prcipitamment avec des clats de voix tout coup rprims, des gestes violents qui s'arrtaient comme effrays. --Tu ne l'as pas vue... tu ne l'as pas vue avec son visage mchant, le visage qu'elle a pour moi... Ah! ce qui vient dans une figure de juive avec l'ge... la Parque qui se lve dans la femme... ce nez qui devient crochu... et ses yeux aigus... ses yeux! Les as-tu jamais bien regards?... Ces yeux!...--murmura Coriolis en baissant la voix.--Ah! les femmes!... Tu tais avec une femme tout l'heure, toi? --Oui, une pauvre diablesse... a a t riche, leve dans le luxe, au piano... Une canaille de mari qui a tout mang et l'a plante l avec deux enfants... Et maintenant, il faut vivre avec un talent d'agrment... Le triste roman de misre esquiss dans les quelques mots d'Anatole ne parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en tait venu cette monstrueuse surdit des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre un homme la souffrance des autres. Sans dire Anatole un mot d'intrt, sans lui parler de lui, de sa mre, sans s'inquiter de ce qu'il tait devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit lui repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les arbres des Champs-Elyses, gardant son bras, se collant lui, il lui rabcha ses plaintes, ses lamentations, ses jrmiades. Accoutum lui voir dvorer ses maladies et ses chagrins, Anatole ne put se dfendre d'un triste tonnement, en retrouvant cet homme si fort, si concentr, si matre de lui-mme, descendu cela:-- dire peureusement du mal de cette femme, s'en venger comme un enfant qui _cafarde_ derrire le dos de son tyran! CXLIX A partir de cette rencontre, presque tous les jours, sa sortie, Anatole trouva Coriolis l'attendant. Coriolis tait l, un quart d'heure avant, il se promenait de long en large devant la porte, il guettait, et aussitt qu'Anatole paraissait, il s'emparait de lui, et tout de suite, brusquement, du premier mot, il soulageait sa misrable faiblesse dans le dbordement de lamentations o il essayait de vider et de dgorger ses souffrances. --Une vraie juiverie, la maison, maintenant!--lui disait-il un jour.--Non, tu n'as pas ide... C'est le sabbat chez moi, le sabbat!... D'abord les deux cousines qui sont prsent plus matresses qu'_elle_, et qui la tournent et la retournent comme un gant... Il y a la vieille paralyse qui fait tourner les sauces en marmottant de l'hbreu dessus... Et puis, c'est le scrofuleux de frre... Il vient une parente... qui travaille pour la synagogue, qui est brodeuse en _sepharim_... Je sais de leurs mots, tiens, prsent!... Horrible, celle-l!... Et puis, un tas de revenants de l'Ancien Testament, des parents, des juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des btons avec une poigne entoure de laine rouge et de fils de laiton... des coreligionnaires d'on ne sait o, qui viennent manger, s'asseoir sous la lampe, comme ils disent... Et des ttes!... Ah! je suis puni d'avoir aim Rembrandt! Il me semble que mon intrieur grouille de ses fonds d'eau-fortes... Et les cuisines qu'ils font, si tu savais!... des cuisines eux, comme en Alsace, pour les noces, des panades o ils mettent des mches de bonnet de coton... Oui!... Ces jours-l, je me sauve de chez moi... Non, c'est trop fort, que toute cette abomination de marchands de lorgnettes descende chez moi comme l'auberge!... Tiens! tu sais, la cousine, la grande, avec ses cheveux comme un incendie, son visage terrible... celle qui ressemble la prostitue de l'Apocalypse... qui a t chez les fous... Ah! les pauvres fous, ils ont d souffrir!... est-ce qu'elle ne connat pas des infirmiers de Charenton?... Et elle les amne dner!... Ils viennent avec les fous qu'ils sont chargs de promener... Avant-hier, il y en a eu un qui est redevenu fou la cuisine... Il a fallu aller chercher la garde... C'est amusant... Des fous, conois-tu? On m'amne des fous chez moi! Oui... et tu veux que je continue supporter cela?... Et voyant qu'Anatole, lass de l'couter, essayait de se dgager: --Tu me quittes dj?... Encore un quart d'heure... Tiens! dix minutes, rien que dix minutes... --Non, je t'assure... je vais te dire... Il y a une heure que je devrais tre parti... Tu vas comprendre... figure-toi qu'il y a trois jours que maman a cass ses lunettes... Voil trois jours qu'elle ne peut rien faire, ni travailler, ni lire... J'ai eu seulement ce matin de quoi lui en commander... je dois les prendre en route... Elle m'attend comme ses yeux, tu penses... --Toi?--dit Coriolis en se dcidant lui lcher le bras.--Et bien a ne fait rien... Il s'arrta et le regarda. --Tu es tout de mme bien heureux!... CL Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux mois se passrent sans qu'il le trouvt la porte du palais de l'Industrie. Il ne savait ce qu'il tait devenu, lorsque, par un jour d'octobre, il fut tonn d'tre accost par lui, sa sortie. --Tiens! te voil?--fit-il.--Y a-t-il longtemps!... --Oui, il y a longtemps... trs-longtemps...--dit Coriolis lentement, comme si lui seul, dans sa vie, pouvait mesurer la longueur douloureuse du temps. En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui retenant amicalement la main dans la sienne: --Es-tu content? a va-t-il? --Oui... Et toi?--fit Anatole surpris de cette tendresse inaccoutume de Coriolis. --Moi? Ah! moi... je deviens raisonnable...--dit-il d'une voix sourde.--Tu comprends bien, mon ami, quand il y a un homme d'intelligence, il faut qu'il se trouve une femelle pour lui mettre la patte dessus, le dchirer, lui mordre le coeur, lui tuer ce qu'il y a dedans, et puis encore ce qu'il y a l... et il se toucha le front,--enfin le manger!...--On a toujours vu a... a arrive tous les jours... Et il faut vraiment tre bien enfant pour s'en plaindre... c'est ridicule... Il jeta cela avec une ironie presque sauvage. --Je sais bien... il y un moyen de casser ces machines-l... Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et enrag de serrer, comme des mains qui tranglent. --Oui, il faudrait des choses... pas bien... Il faudrait... des meurtres... Ah! dans le temps!... Ses yeux brillrent; une lueur froce y passa, dans laquelle Anatole retrouva le feu fauve des colres de jeune homme de son ami. Mais aussitt cela tomba. --Maintenant, je suis une... Et il dit un mot ignoble. --Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas la vie drle... Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement chinois d'un comique en vogue; mais de l'eau monta ses paupires, et sa blague finit dans l'horrible touffement bris d'une voix d'homme qui se mouille de larmes de femme. Il reprit: --Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un homme, cette poupe-l!... Tiens! je ne sais plus si j'ai du talent... Non, vrai, je ne sais plus!... Je n'y vois plus... Je suis comme un homme que j'ai vu une fois, assomm dans une rixe une barrire, et qui marchait devant lui, dans un sillon... Il ne savait plus, il allait... stupide, comme moi... On entre dans mon atelier, on me trouve mon chevalet, n'est-ce pas? Si l'on regardait mes brosses et ma palette, on verrait que c'est sec... Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait... je me suis lev pour faire croire que je peignais. Je ne peins plus, je fais semblant!... comprends-tu?... Et _elle_ est toujours l, dans mon dos... Quand je n'en peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient voir... Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!... Quand elle sort, j'ai les yeux des cousines sur moi, je les sens... Oh! on me soigne... Pardieu! c'est moi qui fais aller la maison... Je suis le boeuf, moi!... Quand je sors... tiens! aujourd'hui... c'est comme si je leur mangeais une bouche dans la bouche... Il s'arrta un moment; puis: --Tu sais, mon enfant? mon fils, qui tait si beau?... Eh bien, il est affreux... il est devenu affreux!--dit-il avec une espce de rire amer qui fit mal Anatole.--C'est maintenant un vrai mrinos noir... Ah! je te rponds qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmtique, celui-l!... Mon fils, a! mais il n'a rien de moi, rien des miens... rien! Tiens, il y a des moments o je crois que c'est l'me de quelque grand-pre qui vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie... Un affreux petit bonhomme, vois-tu!... Et si tu l'entendais me dire ce qu'elles l'ont dress me dire toute la journe: _Papa, tu ne fais rien_... si tu l'entendais! Et passant tout coup une autre ide: --Viens-tu avec moi jusqu' la rue du Bac? Je voudrais te faire voir un tableau nouveau que je viens d'exposer... Arriv rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture o tait son tableau. Anatole regarda, et aprs quelques compliments vagues, il se dpcha de se sauver: il lui semblait qu'il venait de voir la folie d'un talent. CLI Un bizarre phnomne avait fini par se produire chez Coriolis. Avec l'nervement de l'homme, une surexcitation tait venue l'organe artiste du peintre. Le sens de la couleur, s'exaltant en lui, avait troubl, drgl, enfivr sa vision. Ses yeux taient devenus presque fous. Peu peu, il avait t pris comme d'une grande et pnible dsillusion devant ses admirations anciennes. Les toiles qui autrefois lui avaient paru les plus splendides et les plus claires, ne lui donnaient plus de sensation lumineuse: il les revoyait teintes, passes. Au Louvre mme, dans le Salon carr, ces quatre murs de chefs-d'oeuvre ne lui semblaient plus rayonner. Le Salon s'assombrissait, et arrivait ne plus lui montrer qu'une sorte de momification des couleurs sous la patine et le jaunissement du temps. De la lumire, il ne retrouvait plus l que la mmoire plie. Il sentait quelque chose manquer dans le rendez-vous de ces tableaux immortels: le soleil. Une monotone impression de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et il cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie dans les plus beaux tableaux. La lumire, il tait arriv ne plus la concevoir, la voir, que dans l'intensit, la gloire flamboyante, la diffusion, l'aveuglement de rayonnement, les lectricits de l'orage, le flamboiement des apothoses de thtre, le feu d'artifice du grsil, le blanc incendie du _magnesium_. Du jour, il n'essayait plus de peindre que l'blouissement. A l'exemple de certains coloristes qui, la maturit de leur talent franchie, perdent dans l'excs la dominante de leur talent, Coriolis, un moment arrt une solide et sobre coloration, tait revenu, dans ces derniers temps, sa premire manire, et peu peu, force d'en exagrer la vivacit d'clairage, la transparence, la limpidit, l'ensoleillement ferique, l'allumage enrag, l'tincellement, il se laissait entraner une peinture vritablement illumine; et dans son regard, il descendait un peu de cette hallucination du grand Turner qui, sur la fin de sa vie, bless par l'ombre des tableaux, mcontent de la lumire peinte jusqu' lui, mcontent mme du jour de son temps, essayait de s'lever, dans une toile, avec le rve des couleurs, un jour vierge et primordial, la _Lumire avant le Dluge_. Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minralogie, essayant de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces ptrifications et de ces cristallisations d'clairs, il s'arrtait ces bleus d'azurite, d'un bleu d'mail chinois, ces bleus dfaillants des cuivres oxyds, au bleu cleste de la lazulite allant du bleu de roi au bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures sulfurs, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hmatite, et rvait l'_amatito_, la couleur perdue du XVIe sicle, la couleur cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait les ors et les verts queue de paon des poudingues diluviens, les verts de velours, les verts changeants et bleuissants des cuivres arsniats, le vert de lzard du feldspath; l'infinie varit des jaunes, du jaune-serin au jaune miell des orpiments cristalliss et des fluorines; les couleurs embrases des cuivres pyriteux, les couleurs de pierres roses ou violettes, qui font penser des fleurs de cristal. Des minraux, il passait aux coquilles, aux colorations mres de la tendresse et de l'idal du ton, toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la pourpre tnbreuse jusqu'au rose mourant, la nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait toutes les irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes sur le verre antique sorti de terre comme avec du ciel enterr. Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout ce qui brle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer. CLII --Comment! c'est vous, madame Crescent?--fit Anatole qui tait couch. La brusque entre de madame Crescent venait de le rveiller du dlicieux sommeil de dix heures du matin.--Vous, chez moi? chez un jeune homme! --Bta!--dit madame Crescent,--il est joli, le jeune homme! Avec a que les hommes m'ont jamais fait peur... Ouf!--fit-elle en soufflant comme si elle allait touffer.--Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on te dniche... En voil une horreur, ta rue! --La rue du Gindre, madame!... La porte ct du bureau de Bienfaisance... l'appartement ct de la pompe... je trouve le matin des ttards dans ma cuvette!... Quand j'ternue, a fait lever le papier... un dtail!... Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait pas... On me l'a laisse dix francs par mois... les champignons compris... a ne fait rien, ma brave madame Crescent, vous voyez quelqu'un de crnement heureux... Ah! j'en ai pass de dures avant a!... Trois jours, pas ce qui s'appelle a sous la dent!... Zro l'heure des repas... Je me couchais gris... Ah! dame, gris, vous me comprenez... Mais, psit! un changement vue, une fortune! De la chance! Moi qui aurais d crever, finir par la Morgue... Car, voil!... Eh bien! pas du tout... Concevez-vous? M'amuser, bien dner, tre heureux, me payer des dners vingt-cinq sous!... Cinq jours de noce, l, ne rien faire... Ah! rien... On aurait pu venir m'offrir n'importe quoi pour faire quelque chose... Le premier jour je me suis rgal du Jardin d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu' six heures... Il y a un oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau... je ne vous dis que a... Par exemple, cette fois-ci, mes cranciers... rien, pas un monaco. Trop bte, de ne pas garder un sou... On ne m'y repincera plus... Quand j'ai reu mon argent, toc! j'ai achet un parapluie d'abord... C'est drle, hein? moi, d'acheter un parapluie? Comme il faut que j'ai mri! Et puis, trois chemises quatre francs cinquante... Pas mal, hein? ce petit paletot-l pour dix-huit francs?... le gilet, quatre francs... Et deux paires de bottines... pas une... deux!... Ah! voil comme je m'y mets, moi, quand je m'y mets... Ah! c'est toi... Un gamin venait d'entrer, apportant Anatole une tasse de caf au lait. --Tu reviendras demain... Aujourd'hui cong, pas de leon... c'est saint Barnab! Et, revenant madame Crescent, quand l'enfant fut parti:--Je suis trs-bien ici... La portire me fait mon mnage _ l'oeil_, pour des leons que je donne son moutard, ce petit idiot-l... Il n'a pas la moindre disposition... a ne fait rien... Cette vieille bte de femme est si enchante que, dans les premiers temps, elle m'envoyait un verre de vin avec mon caf... des attentions toucher un frotteur!... a s'arrange trs-bien... Pendant qu'elle est l qui brosse mes affaires, qui cire mes souliers, je colle ma leon au petit... Hein? de beaux draps? Je m'en suis aussi pay deux paires avec quatre taies d'oreiller... Oh! je suis requinqu... Voyez-vous! maintenant, je mne une vie d'un rang! je rentre tous les soirs de bonne heure pour me sentir bien chez moi, jouir de tout a, de mon petit intrieur... Je m'amollis dans le bien-tre, quoi!... Quand je suis l-dedans, dans mes draps, avec une bougie, je me sens un bonheur!... Dire que j'ai encore soixante francs en or, l-haut, sur ce cadre!... Moi qui depuis des temps ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours... Enfin, c'est un secours de deux cents francs qui m'est joliment tomb... --Ah! tu es si heureux que a?--fit madame Crescent avec un air embarrass. --On dirait que a vous fait de la peine? --Non... mais c'est que... Elle s'arrta. --C'est que... quoi? --Je t'apportais quelque chose. Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui avait l'apparence d'une lettre ministrielle. --Une commande?--fit Anatole en la regardant. --Non, tu n'es pas assez gentil pour a... Comment, petite salet, nous te faisons avoir une copie... tu ne viens pas nous voir... On t'en a aprs a une seconde: tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de tes nouvelles... Eh bien! moi, je pensais toi, animal... Je ne sais pas pourquoi... Vois-tu, au fond, il n'y a que nous deux qui aimions vraiment les btes... --Voyons, ma bonne madame Crescent... cette lettre! --Oh! c'est rien,--dit madame Crescent,--c'est rien...--Et elle devint rouge.--On croit souvent, comme a, faire pour le bien... moi, je croyais... et puis, pas du tout... tu es riche... te voil avec soixante francs... Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? o tu n'aurais pas t si fier... Enfin, que veux-tu, une ide... Si a ne te va pas, il ne faut pas pour a m'en vouloir... Parce que, vrai, moi, c'tait pour toi...--fit la grosse femme avec une adorable humilit honteuse.--Moi, je suis une bte... la langue me brouille... je ne sais pas tourner les choses. Eh bien! voil comme a m'est venu... Nous tions donc comme a avoir de tes nouvelles, de bric et de broc, par les uns, par les autres... Moi j'ai bien vu qu'au fond, les commandes, tout a, a ne te tirait pas de peine... a te faisait manger deux ou trois mois, et puis c'tait toujours recommencer... Eh bien! alors, moi je me suis mise dans mes rves... C'est devenu ma colique de te savoir comme a... je me suis dit: Voil un homme qui aime les btes... Si on voyait lui trouver une petite place, o il serait comme qui dirait dans ses amours, avec la maman... Au fait, et la maman? --Je l'ai emballe pour la province, chez une amie, en attendant une embellie... C'tait trop lourd, la fin le mnage... je me suis charg de la liquidation... C'est elle qui m'a mis sec. --Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme a, tous les deux, le pain et la caboule... Tu sais, moi, quand j'ai une ide dans la tte... a me trottait... Voil la cour qui vient Fontainebleau... Il nous tombe chez nous quelqu'un de bien... Merci! ce n'tait pas de la chenille... un ministre, s'il vous plat! de je ne sais plus quoi... Oh! un homme avec un front comme une porte de grange... Il voulait absolument avoir une dcoration de son salon par Crescent... Tu sais que c'est moi qui fais les affaires... Lui, tu le connais, sorti de sa mcanique de peinture, cet empot-l! le sabot d'un cochon serait aussi malin que lui... Si je n'tais pas l, il laisserait tout aller... Alors, quand nous avons t arrangs peu prs sur le prix... Ma foi!... il avait l'air si bon enfant, ce ministre... je lui ai dit que je voulais mes pingles... Il m'a dit: Quoi?... Eh bien! que je lui ai fait, je voudrais une petite place dans votre Jardin des Plantes pour quelqu'un... Il a commenc me dire que a ne se donnait pas comme a... que c'tait difficile, qu'il ne savait pas... Un tas de raisons... Monseigneur, que je lui ai dit... Ah! je n'ai pas bronch, je lui ai dit: Monseigneur... rien de fait, Crescent ne vous fera pas chez vous seulement grand comme la main, sans que j'aie a pour un pauvre garon qui a sa mre sur les bras... Et voil ta lettre... je n'ai pu que a... Oh! je me mets bien dans ta peau, va... je comprends... je me rends compte... un artiste, ce n'est pas tout le monde, je sais ce que c'est... on a ses ides, on tient son tat... Quand on a eu le courage jusqu' quarante ans, qu'on s'est fait toute la vie des imaginations a... Aprs a, tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque chose... Et puis, quelquefois, on peint l-dedans, ce qu'il parat... on peint quelque chose... un modle de poisson... C'est du pain, vois-tu... C'est pour manger tous les jours... Tu n'es pas seul, songe donc! Et puis les annes commencent te monter sur la tte, sais-tu? Et elle avana timidement la lettre sur le pied du lit. Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains, avec une expression presque douloureuse, et la reposa sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y avait l-dedans la mort honteuse du rve de toute sa vie. Madame Crescent tait alle prendre les trois pices d'or poses sur le rebord du cadre. Elle revint Anatole en les tenant dans sa main ouverte. --Sais-tu,--dit-elle doucement Anatole,--ce que c'est que cet argent-l, mon enfant? C'est de l'argent qui n'est pas gagn... et de l'argent qui n'est pas gagn, c'est de la charit... une vilaine monnaie, je te dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes... Anatole baissa sur son drap un regard srieux, reprit la lettre, l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-prparateur au Jardin des Plantes. Il la reposa sur son drap, la regarda quelque temps de loin sans rien dire. Puis tout coup, criant:--Enfonce la Gloire!--il se jeta au bas de son lit pour embrasser madame Crescent, en oubliant qu'il tait en chemise. --Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain singe!--fit madame Crescent qui reprit bientt:--Et Coriolis? C'est bien drle chez lui, ce qu'il parat... Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu? --Des temps infinis. --Eh bien! il y a des affaires... mais des affaires!... C'est Garnotelle que j'ai rencontr qui m'a racont a... Ah! mais, il faut te dire d'abord qu'il s'est mari, Garnotelle, tu ne savais pas?... Oui, mari... Oh! un beau mariage... Sa femme, c'est une princesse... Attends: Moldave... Oui, c'est bien a qu'il m'a dit... Le nom, par exemple... tu sais, c'est des noms trangers... cherche, apporte... Voil que pour se marier, il va demander Coriolis pour tre son tmoin... Un ancien camarade, je trouve que c'tait gentil comme ide, moi... Il parat que Coriolis l'a reu! qu'il lui a dit des choses! qu'il venait pour l'insulter... que c'tait lui faire un affront quand il savait que lui allait pouser une... Excusez du mot!--dit madame Crescent en le disant.--Une scne abominable!... Garnotelle a eu peur qu'il ne le battt... Il le croit devenu fou enrag... Aprs a, mon Dieu! a ne serait pas tonnant avec la femme qu'il a... une croquette comme a!... Allons! tu sais qu'il y a encore quelques pices de cent sous chez nous... Si tu avais des cranciers qui t'ennuient trop... Mais viens donc les chercher... Voil ce qu'il faut faire... Nous passerons quelques bons jours... Tu verras les poules... CLIII --Psit! psit! Chassagnol! Ainsi interpell par Anatole, Chassagnol, qui allait sortir de la mairie du Luxembourg, se retourna. Il avait ct de lui une bonne portant un petit enfant sous un voile blanc. --A toi?--demanda Anatole Chassagnol en regardant l'enfant. --Ma septime fille...--dit le pre avec un sourire qui laissait chapper le secret si longtemps gard de sa nombreuse famille.--Ah ! comment es-tu ici? --Oh! moi, rien, rien... Une petite histoire de justice de paix, un arrangement trois mois... le dernier de mes cranciers... C'est que maintenant, tu ne sais pas, j'ai une place... --Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent... Figure-toi que Cecchina... ah! pardon, c'est ma femme... me voyant sans le sou, les enfants avaient faim, elle a eu une ide, ma paysanne de femme... Elle a trouv je ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit que c'est un secret qui lui vient de la Madone... Enfin, les petites ont la becque tous les jours, il y a toujours quelques sous dans la poche de mon gilet, et je puis flner tranquillement... Ah ! je t'emmne, tu vas dner chez nous... Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entre de la Justice de Paix:--Vois donc...--dit tout coup Anatole. A ce moment, en haut du grand escalier de pierre, qu'on apercevait par le cintre de la porte vitre du pristyle, sous le rayonnement diffus et blanc d'une large fentre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire s'tait montre. Cette silhouette s'enfona du ct du mur, disparut dans le retour de l'escalier que les deux amis ne pouvaient apercevoir. Puis il reparut, contre le carreau de la porte, un chapeau et un profil se dtachant sur la carte en couleur du onzime arrondissement peinte au fond dans la cage de l'escalier. La porte battante s'ouvrit, et un homme se mit descendre les douze grandes marches de l'escalier de la mairie, avec une main qui tranait derrire lui sur la rampe d'acajou, et des pieds de somnambule, distraits, gars, ttant le vide. Les deux amis se rejetrent un peu dans le vestibule noir de la Justice de Paix. L'homme passa sans les voir: c'tait Coriolis. A quelques pas derrire lui venait Manette en grande toilette, suivie d'un groupe de quatre individus, vulgaires, effacs et vagues comme ces comparses des actes de l'tat civil, raccols au plus prs dans les fournisseurs du voisinage. Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir, frla, sans le sentir, des blouses qui lisaient le _Moniteur_ affich au mur, traversa la rue Bonaparte, et, comme s'il cherchait l'ombre, les pierres sans fentres et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent longer le grand mur du sminaire de Saint-Sulpice. Manette s'tait arrte avec les tmoins au coin de la rue de Mzires et semblait les remercier. Tout coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis, qu'elle saisit par le bras, et l'on vit les deux dos de la femme et du mari aller jusqu'au bout de la rue Bonaparte. Puis, le couple tourna droite, disparut. --Ras!--dit Anatole en faisant le geste nergique du gamin qui peint, avec le coupant de la main, une vie d'homme dcapite. CLIV --Le Beau, ah! oui, le Beau!... s'y reconnatre dans le Beau! Dire c'est cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, l'analyser, le dfinir!... Le pourquoi du Beau? D'o il vient? ce qui le fait tre? son essence? Le Beau! la splendeur du vrai... Platon, Plotin... la qualit de l'ide se produisant sous une forme symbolique... un produit de la facult d'_ider_... la perfection perue d'une manire confuse... la runion aristotlique des ides d'ordre et de grandeur... Est-ce que je sais!... Le Beau, est-ce l'Idal? Mais l'Idal, si vous le prenez dans sa racine, _eido_, je _vois_, n'est que le Beau visible... Est-ce la ralit retire du domaine du particulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion, l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'ide et de la forme, de l'essence de la ralit, du visible et de l'invisible?... Est-il dans le Vrai?... Mais dans quel Vrai?... dans l'imitation du beau des tres, des choses, des corps? Mais quelle imitation?... l'imitation par lection ou par lvation? l'imitation sans particularit, sous l'image iconique de la personnalit, l'homme et pas un homme, l'imitation d'aprs un modle collectif de perfections? Est-il la beaut suprieure la beaut vraie... _pulchritudinem qu est supra veram_... une seconde nature glorifie? Quoi, le Beau? L'objectivit ou l'infini de la subjectivit? l'_expressif_ de Goethe? Le ct individuel, le naturel, le caractristique de Hirtch et de Lessing? l'homme ajout la nature, le mot de Bacon? la nature vue par la personnalit, l'individualit d'une sensation?... Ou le platonicisme de Winckelmann et de saint Augustin?... Est-il un ou un multiple? absolu ou divers?... Oh! le Beau!... le suprme de l'illimit et de l'indfinissable!... Une goutte de l'ocan de Dieu, pour Leibnitz... pour l'cole de l'Ironie, une cration contre la Cration, une reconstruction de l'univers par l'homme, le remplacement de l'oeuvre divine par quelque chose de plus humain, de plus conforme au _moi fini_, une bataille contre Dieu!... Le Beau!... Quelqu'un a dit: le Beau est le frre du Bien... le Beau rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, une prparation la morale, les ides de Fichte: le Beau utile!... Ah! la philosophie du Beau! Et toutes les esthtiques!... Le Beau, tiens! je le baptiserais comme les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rve du Vrai! Et puis aprs?... Des mots! des mots!... Le Beau! le Beau! Mais d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre esprit? L'ide du Beau, ce n'est peut-tre qu'un sentiment immdiat, irraisonn, personnel, qui sait?... Est-ce que tu crois au principe rflchi du Beau, toi? C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, des heures indues de la nuit, dans une petite chambre, au-dessus de l'atelier o schaient les chapeaux de paille de sa femme, Chassagnol parlait Anatole tendu sur la descente de lit, et qui dormait, une cigarette teinte aux lvres, avec l'air d'couter. CLV Une fentre, dans un de ces jolis btiments moiti brique, moiti pierre, l'air d'table et de cottage, o s'accrochent les bras grimpants d'une glycine, une fentre s'ouvre toujours la premire au bout du Jardin des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue sous elle la volire des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre ce qui revit dans le jour qui ressuscite. Cette fentre est la fentre d'Anatole qui, dj descendu dans le jardin, trane lentement ses pantoufles paresseuses dans les alles, le long des grilles. Partout c'est un panouissement d'tres; et de jardinet en jardinet, court le frmissement du rveil animal, charmant de souplesse, de lgret, d'lasticit. La vie saute et bondit de tous cts. Les mouflons grimpent sur l'chelle de leurs kiosques, de jeunes axis, penchs sur le ct, s'inclinent en patinant sur le sol o ils tournent; les lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux, mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trbuchent dans des essais de galop; des onagres en gaiet, les quatre pattes en l'air, font de grandes roules par terre. Tout ce qui est l, dans le mouvement, la fivre, la vitesse, l'tirement, la course, le jeu des nerfs et des muscles, retrouve la jouissance d'tre. Et les petits oiseaux, dans leur volire, font trembler, sous leur voletage incessant, l'arbre mort qu'ils fatiguent sans repos du rapide effleurement d'une seconde de pose. A des places de fracheur verte, le blanc des toisons et des plumes montre le blanc de la neige; le trottinement des chvres d'Angora balance comme des flocons d'argent mat; des paons blancs tranent, tales, les lumires de satin d'une robe de marie; et toute la splendide blancheur donne aux btes apparat l dans une sorte de douceur frissonnante, avec des reflets dormants de nuage et de nacre. Sur les petites pelouses, presque entirement couvertes de l'ombre allonge des arbres, o l'ombre tremble et s'envole de l'herbe chaque brise qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse voir le passage des animaux au soleil, la promenade de leurs couleurs dans des clairs, la fuite, l'effacement instantan des petites lignes fines et sches qui se dessinent en courant derrire les pattes des gazelles. Il regarde les vieux boucs agenouills, et faisant gratter leur barbe au bois rpeux de leur auge; le zbre, avec son lgance d'un ne de Phidias, ses formes pleines, pures et souples, ses impatiences de ruade par tout le corps; les bisons, absorbs, endormis dans leur passivit solide, laissant tomber de leur masse le sombre d'un rocher, laissant emporter l'air des rouleaux de leur toison brle. Des biches de l'Algrie, la dmarche lente, lastique et scande, il va aux grands cerfs, qui se dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en levant leurs bois comme la majest d'une couronne. Il va ces grands boeufs de Hongrie, aux cornes gigantesques, qui semblent la paix dans la force et dans la candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge au bout de son cou de serpent, et dont l'oeil nostalgique a l'air de chercher devant lui la libert, l'horizon, l'infini, le dsert. Et sur du gazon, il suit les tortues couleur de bronze, allant, en ramant des pattes, travers des brindilles qu'elles crasent, et se tranant, avec leur marche qui tombe, jusqu' un peu de soleil. Au bord de la petite rivire, au milieu de l'herbe nouvelle et translucide, sur le dcor mouill des acacias, des peupliers, des saules, les cigognes tout coup rompant leurs poses et leur immobilit empaille, les cigognes prennent des essors boiteux; et courant, trbuchant, butant, s'lanant, s'battant avec des sauts ridicules et de grotesques vellits de vol, elles illuminent tout ce coin de jardin des couleurs vives qu'elles y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes agites, du rouge de leurs becs et de leurs pattes. A ct des cigognes, voici le petit tang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y attarde comme une mare du paradis: rien que des frissonnements, des frmissements, des ondulations, des bats, des demi-plongeons, le lever, le bain de l'oiseau, la toilette coquette coups de bec sur le dos, sous les ailes, sous le ventre, les contentements gonfls, les renflements en boule, les hrissements, les rengorgements qui soulvent la ouate floche de tous ces petits corps avec le souffle d'une brise; et cela, dans du soleil et dans de l'eau, entre deux lumires, avec des vols qui nagent et des brillants de plume qui se noient, avec des reflets qui voguent et des claboussements de poussire humide qui semblent briser, tout autour de l'oiseau, en gouttes de cristal, le miroir o il se mire. Une divine joie est l, la joie gracieuse des animaux qui chappent la terre et ne se tranent pas sur le sol, la joie sans fatigue de toutes ces existences flottantes, balances, portes sans fatigue par un soupir de l'air ou par une ride du fleuve, promenes sur l'onde au fil du nuage, berces dans de la transparence et de la limpidit, voyageant dans du ciel qui les mouille. Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame, qui dort fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, une le de granit demi submerge, et qui, de temps en temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant son oeil rond, montre, en ouvrant son immense bouche en serpe, le rose norme d'une immense fleur de monde inconnu. Le pain de seigle qu'Anatole a l'habitude de grignoter en marchant dans le jardin, fait venir tout de suite lui l'lphant qui s'avance au petit trot, avec des ventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un _pounka_: Anatole flatte de la main la bte vnrable, aux cils de momie, et il caresse presque pieusement cette peau de pierre qui a la couleur et le grain d'un bloc erratique, raill et l par le frottement d'un sicle. Et puis, il passe aux petits lphants qui, se pressant et se nouant par la trompe, se poussent front contre front, et jouent se faire reculer avec des malices d'enfants de gants qui luttent et de grosses douceurs de frres qui s'amusent. Le soleil, en montant, resserre chaque minute l'ombre de tout, et mordant le coin de cage, l'angle de nuit o sont rfugis les nocturnes perchs, il allume un feu d'ambre dans l'oeil du Jean-le-Blanc. L'blouissement qu'il verse se rpand sur tous les animaux. Au milieu des arbres, o l'on vient de les dposer, les perroquets clatent. Les aras rouges font reluire sur leur rouge l'carlate d'un piment; les plumages des aras blancs tincellent de la blancheur de stalactites de cire vierge et de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un feu d'artifice de penses et d'meraudes, l'aigrette de la grue couronne tremble dans l'herbe comme un bouquet d'pis d'or. Sur le sol, encore tout ombreux de la grande alle de marronniers, la lumire jette de distance en distance des palets de jour; et sur les troncs ensoleills, la dcoupure digite des feuilles dessine en tremblant des fleurs de lis d'ombre. Assis sur un banc, sous cette paisse feuille o la respiration de l'air fait courir en passant comme des soulvements d'ailes qui s'envolent et des battements de langues qui boivent, Anatole a devant lui la mnagerie enfermant le soleil et les froces dans ses cages, la mnagerie o le roux des lions marche dans la flamme de l'heure, o le tigre qui passe et repasse semble emporter chaque fois sur les raies de sa robe les raies de ses barreaux, o de jeunes panthres, couches sur le dos, s'tirent mollement avec des volupts renverses de bacchantes. Il est envelopp du gazouillement des oiseaux attirs par le pain qu'on donne aux animaux et les miettes des grosses btes. A l'tourdissant concert des moineaux gorgs, rpond, de tous les coins du jardin, le chant de fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle infinie qu'crase ou dchire tout coup le beuglement sourd d'un grand boeuf, le rugissement d'un lion, le bramement guttural d'un cerf, le barrit strident d'un lphant, le cor d'airain de l'hippopotame,--billements de froces ennuys, soupirs de btes sauvages, fauves haleines de bruit, sonorits rauques, dont Anatole aime tre travers, et qui remuent dans sa poitrine l'motion, le tressaillement d'instruments de bronze et de notes de tonnerre. Puis cela tombe, et bientt s'teint dans le cri d'un petit animal, ainsi qu'un grand souffle qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une flte de Pan; et il se fait un silence o l'on entend goutte goutte le filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours blanc. En errant, ses regards rencontrent dans des troues de verdure des ttes aux yeux mourants, la langue rose qui passe sur des babines luisantes, des bouches flexibles et ardentes d'hmiones, se tordant et se cherchant, dans un baiser qui mord, travers les grillages! Il y a dans l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias en fleur qui couvrent des alles de leur effeuillement; il y a des armes fumants, des manations musques et des odeurs farouches mles aux doux parfums des roses cuisse de nymphe qui embaument de leurs buissons l'entre du jardin... Peu peu, il s'abandonne toutes ces choses. Il s'oublie, il se perd voir, couter, aspirer. Ce qui est autour de lui le pntre par tous les pores, et la Nature l'embrassant par tous les sens, il se laisse couler en elle, et reste s'y tremper. Une sensation dlicieuse lui vient et monte le long de lui comme en ces mtamorphoses antiques qui replantaient l'homme dans la Terre, en lui faisant pousser des branches aux jambes. Il glisse dans l'tre des tres qui sont l. Il lui semble qu'il est un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui crot, dans tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau, ce qui chante, chante en lui. Il croit sentir passer dans ses entrailles l'allgresse de la vie des btes; et une espce de grand bonheur animal le remplit d'une de ces batitudes matrielles et ruminantes o il semble que la crature commence se dissoudre dans le Tout vivant de la cration. Et parfois, dans ce jour du commencement de la journe, dans ces heures lgres, dans cette lumire qui boit la rose, dans cette fracheur innocente du matin, dans ces jeunes clarts qui semblent rapporter la terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans ce bleu du ciel naissant o l'oiseau sort de l'toile, dans la tendresse verte de mai, dans la solitude des alles sans public, au milieu de ces cabanes de bois qui font songer la primitive maison de l'humanit, au milieu de cet univers d'animaux familiers et confiants comme sur une terre divine encore, l'ancien Bohme revit des joies d'den, et il s'lve en lui, presque clestement, comme un peu de la flicit du premier homme en face de la Nature vierge. Dcembre 1864.--Aot 1866. FIN. Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215 End of the Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt License: Share Alike