Produced by Marc D'Hooghe From images generously made available by Gallica (Bibliothque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. LE IIme LIVRE DES MASQUES PAR REMY DE GOURMONT LES MASQUES AU NOMBRE DE XXIII, DESSINS PAR F. VALLOTTON DEUXIME EDITION PARIS 1898 * * * * * PRFACE Si l'on croit ncessaire de connatre la mthode gnrale qui a guid l'auteur dans cette seconde srie de _Masques_, on se reportera aux pages places en tte du premier tome. Goethe pensait: Quand on ne parle pas des choses avec une partialit pleine d'amour, ce qu'on dit ne vaut pas la peine d'tre rapport. C'est peut-tre aller loin. La critique ngative est ncessaire; il n'y a pas dans la mmoire des hommes assez de socles pour toutes les effigies: il faut donc parfois briser et jeter la fonte quelques bronzes injustes et trop insolents. Mais c'est l une besogne crpusculaire; on ne doit pas convier la foule aux excutions. Quand nous l'appellerons, ce sera pour qu'elle participe une fte de gloire. Certains critiques ont toujours l'air de juges qui, leur sentence rendue, attendent le bourreau. Ah! voici le bourreau! Nous allons faire un feu de joie et danser autour des cendres de nos amours! Il n'y a plus besoin de bchers pour les mauvais livres; les flammes de la chemine suffisent. Les pages qui suivent ne sont pas de critique, mais d'analyse psychologique ou littraire. Nous n'avons plus de principes et il n'y a plus de modles; un crivain cre son esthtique en crant son oeuvre: nous en sommes rduits a faire appel la sensation bien plus qu'au jugement. En littrature, comme en tout, il faut que cesse le rgne des mots abstraits. Une oeuvre d'art n'existe que par l'motion qu'elle nous donne; il suffira de dterminer et de caractriser la nature de cette motion; cela ira de la mtaphysique la sensualit, de l'ide pure au plaisir physique. Il y a tant de cordes la lyre humaine! C'est dj un travail considrable que d'en faire le dnombrement. 27 fvrier. * * * * * FRANCIS JAMMES Voici un pote bucolique. Il y a Virgile, et peut-tre Racan, et un peu Segrais. Nulle sorte de pote n'est plus rare: il faut vivre l'cart dans les vraies maisons de jadis, la lisire des bois gards par les seules ronces, au milieu des ormes noirs, des chnes rids et des htres la peau douce comme celle d'une amie trs aime; l'herbe n'est pas un gazon vain tondu pour simuler le velours des sofas: on en fait du foin, que les boeufs mangent avec joie en cognant contre la crche l'anneau qui attache leur licou; et les plantes ont une vertu et un nom: Dans les bois vous trouverez la pulmonaire dont la fleur est violette et vin, la feuille vert- de-gris, tache de blanc, poilue et trs rugueuse; il y a sur elle une lgende pieuse; la cardamine o va le papillon aurore, l'isopyre lgre et le noir ellbore, la jacynthe qu'on crase facilement et qui a, crase, de gluants brillements; la jonquille puante, l'anmone et le narcisse qui fait penser aux neiges des berges de la Suisse; puis le lierre-terrestre bon aux asthmatiques. Cela fait partie d'un mois de mars racont par Francis Jammes (pour l'_Almanach des Potes_ de l'an pass), petit pome qui parut tel qu'une violette (ou une amthyste) trouve le long d'une haie, parmi les premiers sourires de l'anne. Tout entier, il est admirable d'art et de grce et d'une simplicit virgilienne. C'est le premier fragment connu de ces Gorgiques Franaises o de bonnes volonts s'essayrent jadis, en vain. Septima post decimam felix et ponere vitem Et prensos domitare boves et licia telae Addere. Nona fugoe melior, contraria furtis. Multa adeo gelida melius se nocte dedere Aut cum sole novo terras irrorat Eous. Nocte leves melius stipulae, nocte arida prata Tondentur: noctis lentus non deficit humor. C'est avec la mme scurit, la mme matrise que M. Jammes nous dit les travaux du mois de mars: ...................................................... Pour les bestiaux les rations d'hiver finissent. On ne mne plus, dans les prairies, les gnisses qui ont de beaux yeux et que leurs mres lchent, mais on leur donnera des nourritures fraches. Les jours croissent d'une heure cinquante minutes. Les soires sont douces et, au crpuscule, les chevriers tranards gonflent leurs joues aux fltes. Les chvres passent devant le bon chien qui agite la queue et qui est leur gardien. Il n'y a sans doute pas aujourd'hui en France un autre pote capable d'voquer un tableau aussi clair et aussi vrai avec des mots aussi simples, avec une phrase qui semble celle d'une causerie distraite et qui pourtant, comme par hasard, forme des vers charmants, purs et dfinitifs. Cependant le pote suit bien sagement son calendrier et, comme Virgile oublie un instant les soins que l'on donne aux abeilles pour nous conter l'aventure d'Ariste, M. Francis Jammes, arriv la fte des Rameaux, nous dit en quelques vers une histoire de Jsus belle et tendre ainsi que les vieilles gravures que l'on clouait dans les alcves. ..................................................... Jsus pleurait dans le jardin des oliviers.... On tait all, en grande pompe, le chercher.... A Jrusalem les gens pleuraient en criant son nom.... Il tait doux comme le ciel, et son petit non trottinait joyeusement sur les palmes jetes. Des mendiants amers sanglotaient de joie, en le suivant, parce qu'ils avaient la foi.... De mauvaises femmes devenaient bonnes en le voyant passer avec son aurole si belle qu'on croyait que c'tait le soleil. Il avait un sourire et des cheveux en miel. Il a ressuscit des morts ... Ils l'ont crucifi... Quand nous aurons (et peut-tre l'aurons-nous) un calendrier complet crit dans ce ton de simplicit pathtique, il y aura d'ajout aux tomes pars qui sont la posie franaise un livre inoubliable. M. Francis Jammes offrit ses premiers vers au public en 1894. Il devait avoir vingt-cinq ans et sa vie avait t ce qu'elle est reste, solitaire au fond des provinces, vers les Pyrnes, mais non dans la montagne: Les villages brillent au soleil dans tes plaines, pleins de clochers, de rivires, d'auberges noires.... Les femmes des paysans ont la peau en terre brune, mais les matins sont bleus et les soires sont bleues, avec des champs de paille qui sentent la menthe, avec des fontaines crues o l'eau claire chante.... avec des sentiers o quand c'est le mois d'octobre le vent fait voler les feuilles des chtaigners.... ainsi vont les doux villages parpills sur les coteaux, aux flancs des coteaux, leurs pieds, dans les plaines, dans les valles, le long des gaves, prs des routes, prs des villes et des montagnes; avec les clochers minces au-dessus des toits, avec, sur les chemins qui se croisent, des croix, avec des troupeaux longs qui ont des cloches rauques et le berger fatigu tranant ses sabots.... avec les palombes aux yeux rouges et tout ronds qui arrivent de loin dans le gris des nuages et les grues qui grincent dans le froid et qui font, comme des serrures rouilles, un bruit sauvage.... Voil, tout dchiquet, vu par bribes, le paysage o volurent les motions de ce pote dont la solitude a exaspr et parfois troubl l'originalit. Soucieux d'abord de dire _son_ impression du moment, il se rpte volontiers, variant par de faible nuances les dtails de la vie qu'il aime. Mais que de visions mues, que de jolies imaginations, et comme les mots viennent doucement crire des pages dont la fracheur fait envie! Ainsi le tableau, de chaste volupt: Tu serais nue sur la bruyre humide et rose.... et cet autre, d'un sentiment plus intime: La maison serait pleine de roses et de gupes.... et la complainte d'amour et de piti qui commence ainsi: J'aime l'ne si doux marchant le long des houx. Il prend garde aux abeilles et bouge les oreilles; et il porte les pauvres et des sacs remplis d'orge. et (malgr une strophe mauvaise) la discrte lgie que rsument ces quatre vers d'une musique si tide et si lasse: Le soleil pur, le nom doux du petit village, les belles oies qui sont blanches comme le sel, se mlent mon amour d'autrefois, pareil aux chemins obscurs et longs de Sainte Suzanne. Aprs encore un an ou deux d'une vie sans doute toujours pareille, le pote a pris une conscience plus dcisive de lui-mme; son motion devient parfois presque plaintive en mme temps que la sensualit de l'homme s'exalte, s'avoue avec moins de pudeur, mais toujours soeur d'un sentiment et alors toujours pure malgr sa franchise et la nudit de ses gestes. Ce triple aspect humain, orgueil, motion, sensualit, le pome en dialogue, appel _Un Jour_, le dveloppe, en couleurs vives et douces: quatre scnes o la posie vole au-dessus d'une vie monotone et presque triste, quatre images trs simples, et mme, si l'on veut, naves, mais d'une navet qui se connat et qui connat sa beaut. Plus que d'ambitieuses paraphrases c'est bien l la journe (ou la vie) d'un pote, qui peroit le monde extrieur d'abord comme une sensation brute (ainsi que tout autre homme), puis en dgage aussitt, en son esprit prompt aux gnralisations, la signification symbolique ou absolue. Et tout ce pome est plein de vers admirables et graves, des vers d'un vrai pote dont le gnie encore en croissance clate, tel des rayons de soleil travers une haie d'acacias: C'est la mre douce aux cheveux gris dont tu es n. Les gens pauvres et fiers sont pareils des cygnes. Cache-lui ton ennui parce qu'elle est une femme. Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux mes. Bois les baisers de ta douce et tendre fiance. Les larmes des femmes sont lourdes et sales comme la mer qui noie ceux qui y sont alls. Ne semble-t-il pas que la gaucherie ou le ddaigneux laisser-aller de ce dernier vers ajoute la pense srieuse comme un sourire? Il y a beaucoup de ces sourires dans la posie de M. Francis Jammes. Je ne trouve pas qu'il y en ait trop; j'aime le sourire. Voil donc un pote. Il est d'une sincrit presque dconcertante; mais non par navet, plutt par orgueil. Il sait que vus par lui les paysages o il a vcu tressaillent sous son regard et que les chnes tout secous parlent et que les rochers resplendissent comme des topazes. Alors il dit toute cette vie surnaturelle et toute l'autre, celle des heures o il ferme les yeux: et la nature et le rve s'enlacent si discrtement, dans une ombre si bleue et avec des gestes si harmoniques, que les deux natures ne font qu'une seule ligne, une seule grce: Ils ont une ligne douce comme une ligne. Il est grand temps, pour notre bon renom, de donner de la gloire ce pote et, pour notre plaisir, de respirer souvent cette posie, qu'il a appele lui-mme une posie de roses blanches. * * * * * PAUL FORT Celui-ci fait des ballades. Il ne faut rien lui demander de plus, ou de moins, prsentement. Il fait des ballades et veut en faire encore, en faire toujours. Ces ballades ne ressemblent gure celles de Franois Villon ou de M. Laurent Tailhade; elles ne ressemblent rien. Typographies comme de la prose, elles sont crites en vers, et suprieurement mouvements. Cette typographie a donn l'illusion d'aimables critiques que M. Paul Fort avait dcouvert la quadrature du cercle rythmique et rsolu le problme qui tourmentait M. Jourdain de rdiger des littratures qui ne seraient ni de la prose ni des vers; il y a bien de la dsinvolture dans ce compliment, mais ce n'est qu'un compliment. Si la ligne qui spare le vers de la prose est souvent devenue, en ces dernires annes littraires, d'une troitesse presque invisible, elle persiste nanmoins; droite, c'est prose; gauche, c'est vers; inexistante pour celui qui passe, les yeux vagues, elle est l, indlbile, pour celui qui regarde. Le rythme du vers est indpendant de la phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des sons et non sur des sens. Le rythme de la prose est dpendant de la phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des sens et non sur des sons. Et comme le son et le sens ne peuvent que trs rarement concider, la prose sacrifie le son et le vers sacrifie le sens. Voil une distinction sommaire qui peut suffire, provisoirement. La question ne se pose d'ailleurs pas propos des _Ballades Franaises_, lesquelles sont bien d'un bout l'autre en vers, ici trs pittoresques, trs vifs, l trs sobres, trs beaux; et non pas mme en vers libres (sauf quelques pages); en ce vieux vers nombreux, mais dgag heureusement de la tyrannie des muettes, ces princesses qu'on ne sait comment saluer. Avec un instinct sr d'homme de l'Isle-de-France, il les a remises leur vraie place, leur imposant quand il le faut le silence qui convient leur nom. Un roi conquit la reine avec ses noirs vaisseaux. La reine n'a plus de peine, est douce comme un agneau. Et tout ce petit pome, vraiment parfait: Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours. Ils l'ont porte en terre, en terre au point du jour. Ils l'ont couche toute seule, toute seule en ses atours. Ils l'ont couche toute seule, toute seule en son cercueil. Ils sont revenus gament, gament avec le jour. Ils ont chant gament, gament: Chacun son tour. Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours. Ils sont alls aux champs, aux champs comme tous les jours.... J'aime beaucoup de tels vers; je n'aime gure que de tels vers, o le rythme par des gestes srs affirme sa prsence et pour une syllabe de plus, une de moins, ne s'vanouit pas. Qui s'aperoit que le troisime des vers que voici n'a que onze syllabes accentues? Au premier son des cloches: C'est Jsus dans sa crche.... Les cloches ont redoubl: O gu, mon fianc! Et puis c'est tout de suite la cloche des trpasss. Mais assez de rythmique; il est temps que nous aimions la posie et non plus seulement les vers des _Ballades Franaises_. Elles chantent sur trois tons principaux; le pittoresque, l'motion, l'ironie rgissent successivement, et parfois en mme temps, chacun de ces pomes dont la diversit est vraiment merveilleuse; c'est le jardin des mille fleurs, des mille parfums et des mille couleurs. Le livre premier est le plus charmant: c'est celui des ballades qui empruntent la chanson populaire un refrain, le charme d'un mot qui revient comme un son de cloche, un rythme de ronde, une lgende; on sent que le pote a vcu dans un milieu o cette vieille littrature orale tait encore vivante, conte ou chante. De vieux airs sonnent dans ces ballades d'un art pourtant si nouveau: La mer brille au-dessus de la baie, la mer brille comme une coquille. On a envie de la pcher. Le ciel est gai, c'est joli Mai. C'est doux la mer au-dessus de la baie, c'est doux comme une main d'enfant. On a envie de la caresser. Le ciel est gai, c'est joli Mai. Voici une ronde (peut-tre) qui fera encore mieux entendre sa musique oublie: Un gentil page vint passer, une reine gentille vint chanter.--Roi! hou--tu les feras pendre, hou, hou, tu les feras tuer. Un gentil page vint chanter, une reine gentille vint descendre.--Roi! hou--tu les feras moudre, hou, hou, tu les feras tuer. Le grand gibet dans l'herbe tendre, la meule dore dans le grand pr.--Roi! hou--tu feras moudre, hou, hou, tu les feras pendre. Un moine blanc vint passer, un moine rouge vint chanter:--Roi! hou tu les feras tondre, hou, hou, pour le moutier. L'motion rgit le second livre. C'est celui de l'amour, de la nature et du rve: celui des paysages doux et nuancs, bleu et argent. La mer est d'argent, les saules sont d'argent, l'herbe est d'argent; l'air est bleu, la lune est bleue, les animaux sont bleus. L'Aube a roul ses roues de glace dans l'horizon. La terre se dcouvre en gammes de jour ple. Un mont reflte, hu- mide, les dernires toiles, et les animaux bleus boivent l'herbe d'argent. ................................................................ Et c'est gai, pur, un peu triste aussi comme quand on regarde l'tendue des campagnes, ou la mer, ou le ciel. Les choses ont une manire si solennelle de se coucher dans la brume, une telle attitude d'ternit quand elles sont couches que nous devenons graves, tout au moins, ce spectacle qui trouble la mobilit de nos penses et les arrte et les fixe douloureusement; mais il y a une joie dans la vue de la beaut, qui, certaines heures de la vie, peut dominer les autres sensations et nous prparer l'tat de grce ncessaire la communion parfaite. C'est le mysticisme dans sa fracheur la plus ingnue et dans son amour le plus loquent. Ainsi la ballade: _L'ombre comme un parfum s'exhale des montagnes_. Je veux dclarer que cet hymne est beau comme un des beaux chants de Lamartine: Laisse nager le ciel entier dans tes yeux sombres et mle ton silence l'ombre de la terre: si ta vie ne fait pas une ombre sur son ombre, tes yeux et ta rose sont les miroirs des sphres. .............................................................. A l'espalier les nuits aux branches invisibles, vois briller ces fleurs d'or, espoir de notre vie, vois scintiller sur nous-- scels d'or des vies futures--nos toiles visibles aux arbres de la nuit. ............................................................... Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, prends- toi de toi-mme pars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel tes yeux, sans comprendre, et cre de ton silence la musique des nuits. La rime manque, parfois mme l'assonance; on n'y prend garde. C'est, renouvele par de belles images indites, la grande posie romantique. Mais, sans tre unique, une motion aussi profonde est rare dans les _Ballades_. Le pote a pour l'humour un penchant qu'il veut satisfaire mme hors de propos et voici, aprs un livre sentimental (vieilles estampes en demi-teinte), toute une bizarre mythologie, Orphe, Silne, Hercule, restaure avec quelque hardiesse, puis l'extraordinaire _Louis XI, curieux homme_, et _Coxcomb_, plus trange encore, puis des ballades tranges encore et encore,--et pas une o il n'y ait quelque trait d'originalit, de posie ou d'esprit. Nous avons donc le livre le plus vari et les gestes les plus dispersifs. On a peine, si tt, y bien retrouver son chemin, tant les pistes s'enroulent et s'enlacent sous les branches, disparaissent dans les buissons, dans les ruisseaux, dans les mousses lastiques, tant l'animal entrevu est singulier, rapide et mouvant. On a dfini M. Paul Fort, dans une intention sans doute amicale: le gnie pur et simple. Ironique, cela ne serait pas encore trs cruel; srieux, cela dit une partie de la vrit. Ce pote en effet est une perptuelle vibration, une machine nerveuse sensible au moindre choc, un cerveau si prompt que l'motion souvent s'est formule avant la conscience de l'motion. Le talent de Paul Fort est une manire de sentir autant qu'une manire de dire. * * * * * HUGUES REBELL Des hommes ne sont pas d'accord avec leur temps; ils ne vivent jamais de la vie du peuple; l'me des foules ne leur apparat pas bien suprieure l'me des troupeaux. Si l'un de ces hommes rflchit sur lui-mme et arrive se comprendre et se situer dans le vaste monde, peut-tre va-t-il s'attrister, car il sent autour de lui une invincible tendue d'indiffrence, une nature muette, des pierres stupides, des gestes gomtriques: c'est la grande solitude sociale. Et, au fond de son ennui, il songe au plaisir simple d'tre d'accord, de rire avec navet, de sourire d'un air discret, de s'mouvoir aux longues commotions. Mais aussi une fiert peut lui venir de son renoncement et de son isolement, soit qu'il ait adopt la pose du stylite, soit qu'il ait ferm sur ses plaisirs la porte d'un palais. M. Rebell a choisi ce dernier mode: il se prsente nous dans l'attitude de l'aristocrate heureux et ddaigneux. En un temps o, petits plagiaires de Snque le philosophe, les agents de change, les avocats populaires, les professeurs retirs dans un hritage, les millionnaires, les ambassadeurs, les tnors, les ministres et les banquistes, o toute la noblesse rpublicaine, hypocritement joyeuse de vivre, s'attendrit avec soin sur le sort des humbles, au moment mme qu'elle leur met le pied sur la nuque, en ce temps-l, il est agrable d'entendre quelques paroles de franchise et M. Rebell dire: Je veux jouir de la vie telle qu'elle m'a t donne, selon toute sa richesse, toute sa beaut, toute sa libert, toute son lgance; je suis un aristocrate. Cela ne signifie pas qu'insensible toutes les souffrances naturelles il ddaigne le peuple (comme le bourgeois-type qui hait au-dessus de lui et mprise au-dessous); il l'aime au contraire, mais d'un amour trop raisonnable et trop lev pour que le peuple en soit touch. Au pauvre monde que de stupides sermons ont inclin vers les satisfactions de la vanit et du civisme, il enseignerait volontiers la joie toute simple d'tre un brave animal. Les plaisirs intellectuels, quoi bon en suggrer le dsir des cerveaux infailliblement rtifs aux motions dsintresses, aux lixirs qui n'ont pas tout d'abord gratt le palais et chauff le ventre? Donc le devoir prsent est de gurir les vignes malades et de replanter les vignes dtruites, afin d'enivrer la France entire. Dans le dialogue ou je recueille cette phrase, pour une telle opinion le personnage se fait traiter d'humanitaire et d'utopiste, mais on vient son aide, l'on prouve qu'il en est de l'intelligence comme d'un fleuve et que de trop nombreuses saignes font baisser son niveau. La conclusion est le vieux _panem et circenses_, du pain, du vin et les jeux,--et fermer les muses et les bibliothques et briser les urnes abominables qui, durant tout un sicle, auront livr la canaille le destin et la pense des plus grands hommes. Opinions, comme on le voit, assez insolentes; il n'est pas ncessaire de les taxer d'excessives: assez de bons esprits les trouveront monstrueuses, car les bons esprits s'loignent peu des ides communes. Transport dans les oeuvres d'imagination, l'aristocratisme de M. Rebell devient obscur, se confond volontiers avec la licence des moeurs. On est un peu drout. Il n'est pas bien certain que le gitonisme soit une forme trs heureuse du mpris des convenances sociales; ni que l'opposition d'un cardinal dbauch un capucin malpropre soit une dmonstration trs probante de la supriorit de l'aristocrate sur le mercenaire; ni qu'un peintre hystrique et vaniteux nous fasse songer aussitt Titien ou Vronse; ni qu'une courtisane familire des bouges voque sans faillir les images mouvantes de la volupt vnitienne. Il y a bien des dfauts et bien de la grossiret dans cette _Nichina_ qui a mis en lumire le nom de M. Rebell; mais c'est tout de mme une oeuvre vivante, amusante et riche. On y voit une Venise la fois dlicate et basse, opulente et sordide, superstitieuse et lubrique, plus prs sans doute de l'histoire que de la lgende; c'est pourquoi quelques-uns furent choqus. Nul, au surplus, n'a cru que ce livre dt tre regard comme capital; essai, qui pour d'autres apparatrait un considrable effort, la _Nichina_ n'est qu'un prologue pour Hugues Rebell romancier: on attend de lui des histoires et des combinaisons moins arbitraires, des rcits dont la tragi-comdie accoucherait d'une ide. Des ides, il en est riche, autant que le plus opulent penseur d'hier ou d'aujourd'hui: il ne lui manque que de savoir les insrer plus solidement dans le cerveau de ses personnages. Ouvrir les _Chants de la pluie et du soleil,_ c'est tomber dans une mine o l'on puiserait longtemps sans l'appauvrir. Ce sont des pomes en vers ou en prose, mais o le souci de l'expression est toujours domin par la volont de dire quelque chose de nouveau. Le thme fondamental est la joie de vivre, d'tre un homme libre, fier, qui ne songe qu' accomplir son destin naturel, en aimant la beaut, en jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela sans mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les mnagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux, grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour. C'est un livre vraiment tout gonfl d'ides et o la nature, ivre de sve, se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil (il y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais condition qu'on y joigne l'ide d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussire ou hurle dans la boue. Je crois que c'est l qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher la vraie pense de M. Hugues Rebell et ses vraies chimres. Cet crivain est d'ailleurs apte nous surprendre de plus d'une manire avec tout ce qu'il y a en lui de libert d'esprit, d'imaginations audacieuses. Mais ds maintenant son originalit est visible et indiscutable: il est celui qui prfre le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de pourpre au paillasson socialiste, la beaut la vertu, la splendeur de Vnus nue aux yeux funbres de la ple Virginit. Il est aristocrate et paen. * * * * * FLIX FNON Le vritable thoricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus former cette esthtique ngative dont _Boule-de-Suif_ est l'exemple, M. Th.... n'crivit jamais. C'est par des causeries, par de petites remarques doucement sarcastiques qu'il apprenait ses amis l'art de jouir de la turpitude, de la bassesse, du mal. Sa rsignation aux ennuis de la vie tait discrtement hilare: avec quel air fin, prudent et satisfait je l'ai vu fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un livre, un seul, d'une synthse de la vie offerte par les moyens les plus simples, les plus frappants. Un vieux petit employ se lve un dimanche, dans une banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les bouteilles sont pleines, sa journe est finie. Rien que cela, sans une rflexion d'auteur (cela est rprouv par Flaubert), sans un incident (autre que, par exemple, la crise d'un bouchon avari), sans un geste inutile, c'est--dire capable de faire souponner qu'il y a peut-tre, derrire les murs, une atmosphre de fleurs, de ciel et d'ides. Ce M. Th.... est rest pour moi, car son esprit me charmait, le type de l'crivain qui n'crit pas. Si sa vie n'a t qu'une longue ironie, s'il y avait de l'amertume au fond de cette dlectation morose, nul ne s'en est jamais dout: on l'a toujours vu fidle conformer sa conduite des principes qu'il avait patiemment dduits de son exprience et de ses lectures. M. Flix Fnon n'est pas moins mystrieux que ce thoricien secret. Ne jamais crire, ddaigner cela; mais avoir crit, avoir prouv un talent net dans l'expos d'ides nouvelles, et tout d'un coup se taire? Je crois qu'il y a des esprits satisfaits ds qu'ils savent leur valeur; un seul essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant expriment leur virilit abandonnent un jeu qui pour eux n'tait que la recherche d'une preuve. M. Fnon est un cerveau froid. Froid, non pas tide, car le ddain de l'criture n'a pas entran chez lui le ddain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et leur patience vouloir est infinie. Ayant donc des ides sociales (ou anti-sociales), M. Fnon dcida de leur obir jusqu'au del de la prudence. Cet homme qui s'est donn l'air d'un mphistophls amricain eut le courage de compromettre sa vie pour la ralisation de plans qu'il jugeait peut-tre insenss, mais nobles et justes: une telle page dans la vie d'un crivain rayonne plus haut et plus loin que de rutilantes critures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre esclave des ides au point de s'ensevelir vivant dans la vanit du sacrifice perptuel, mais il est bon d'avoir eu l'occasion de tmoigner quelque mpris aux lois, la socit, au troupeau des citoyens; si d'une vaine lutte on emporte quelque blessure, la cicatrice est belle. Il ne fallait gure moins de courage pour opposer, en 1886, au brocanteur Meissonier le radieux Renoir, pour vanter Claude Monet ce peintre dont l'oeil apprcie vertigineusement toutes les donnes d'un spectacle et en dcompose spontanment les tons. M. Fnon se prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de la peinture nouvelle, mais excellent crivain. Il analyse ainsi les marines de Monet: Ces mers, vues d'un regard qui y tombe perpendiculairement, couvrent tout le rectangle du cadre; mais le ciel, pour invisible, se devine: tout son changeant moi se trahit en fugaces jeux de lumires sur l'eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backnysen, perfectionne par Courbet, de la volute en tle verte se crtant de mousse blanche dans le banal drame de ses tourmentes. M. Fnon avait toutes les qualits d'un critique d'art: l'oeil, l'esprit analytique, le style qui fait voir ce que l'oeil a vu et comprendre ce que l'esprit a compris. Que n'a-t-il persvr! Nous n'avons eu depuis l're nouvelle que deux critiques d'art, Aurier et Fnon: l'un est mort, l'autre se tait. Quel dommage! car l'un ou l'autre aurait suffi mettre au pas une cole (la pseudo-symboliste) qui, pour un Maurice Denis et un Filiger, nous donna toute une bande de copistes infidles ou maladroits! En cherchant bien, on grossirait la valise littraire de M. Fnon. Outre qu'aprs la disparition de la _Vogue_ il continua dans la _Revue Indpendante_ ses notes sur les peintres, il signa aussi dans cette revue mmorable des pages amusantes de petite critique littraire. On peut les relire; cela mord froid, comme l'eau seconde, et cela laisse parfois dans la blessure le sous-entendu d'un venin trs spirituel. D'un mot il dfinit tel gnie: Les contes que l'on connat, petits travaux de fleurs et plumes.--En somme, juste assez d'critures pour qu'on regrette ce qui est rest dans les limbes du possible; mais si M. Fnon s'imagine qu'il y a, en ce moment, trop d'crivains, quelle erreur! Il y en a si peu, qu'un seul de plus serait un renfort trs apprciable. Surtout, il pourrait nous donner l'aide d'une critique sre et semer, avec ironie, quelques vrits souriantes. M. Fnon a pris trop coeur son tat de fidle de l'glise silencieuse dont parle Goethe, et que, nous autres, nous frquentons trop peu. * * * * * LON BLOY M. Bloy est un prophte. Il eut soin, parmi ses crits, de nous le certifier lui-mme: Je suis un prophte. Il pouvait ajouter, il n'y a pas manqu:--et aussi un pamphltaire: Je suis incapable de concevoir le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet. Les deux mots sont des quivalents historiques: le pamphltaire a remplac le prophte, le jour o les hommes ont perdu la puissance de croire pour acqurir la puissance de jouir. Le prophte fait saigner les coeurs; le pamphltaire corche les peaux; M. Bloy est un corcheur. Non pas le tortionnaire lgant qui, romain ou chinois, dcortique un sein, une joue, un hmicrne, selon la science parfaite de la douleur animale; mais le boucher qui, aprs une entaille circulaire, arrache toute la dpouille, comme un fourreau. Tel de ses patients, toujours au vif, crie encore aussi haut qu' l'heure o on lui enlevait sa tendre robe de chair; l'homme est tout nu et travers la transparence de sa seconde peau on voit le double cloaque d'un coeur putrfi: privs de leur hypocrisie, les hommes ainsi pels apparaissent vraiment comme des fruits trop mrs; l'heure est passe des vendanges, on ne peut plus en faire que du fumier. Le spectacle (mme celui du fumier) n'est pas dsagrable. Il y a des besognes auxquelles on ne voudrait pas mettre le doigt (peut-tre par lchet ou par orgueil), mais que l'on aime voir brasses par des mains sans dgot, et quand la place est propre, on est content; on se rjouit, dans la simplicit de son me, d'une atmosphre meilleure; les parfums retrouvs passent sans se corrompre d'une rive l'autre par-dessus le ruisseau purifi, et la vie des fleurs sourit encore une fois au-dessus des herbes reverdies. Hlas! qu'elle est fugitive, la purification des cloaques! A quoi bon craser un Albert Wolff si la racine du champignon, reste sous la terre gluante, doit repousser le lendemain un nouveau noeud vnneux? J'ai mpris et ddain, disait Victor Hugo. M. Bloy n'a qu'une arme, le balai: on ne peut lui demander de la porter comme une pe; il la porte comme un balai, et il rcle les ruisseaux infatigablement. Le pamphltaire a besoin d'un style. M. Bloy a un style. Il en a recueilli les premires graines dans le jardin de Barbey d'Aurevilly et dans le jardinet de M. Huysmans, mais la sapinette est devenue, seme dans cette terre mtaphores, une puissante fort qui escalada des sommets, et l'oeillet poivr, un champ resplendissant de pavots magnifiques M. Bloy est un des plus grands crateurs d'images que la terre ait ports; cela soutient son oeuvre, comme un rocher soutient de fuyantes terrs; cela donne sa pense le relief d'une chane de montagne. Il ne lui manque rien pour tre un trs grand crivain que deux ides, car il en a une: l'ide thologique. Le gnie de M. Bloy n'est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni mystique; le gnie de M. Bloy est thologique et rabelaisien. Ses livres semblent rdigs par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et scatalogiques, idylliques et blasphmatoires. Aucun chrtien ne peut les accepter, mais aucun athe ne peut s'en rjouir. Quand il insulte un saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charit, ou la pauvret de sa littrature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, le catinisme de la pit, ce sont les grces dvoues et souriantes de Franois de Sales; les prtres simples, braves gens malfaonns par la triste ducation sulpicienne, ce sont les bestiaux consacrs, les vendeurs de contremarques clestes, les prposs au bachot de l'Eucharistie,--blasphmes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu' tourner en drision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais il convient un prophte de se donner des immunits: il se permet le blasphme, mais seulement par excs de dilection. Ainsi sainte Thrse blasphma une fois quand elle accepta la damnation comme ranon de son amour. Les blasphmes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beaut toute baudelairienne, et il dit lui-mme: Qui sait, aprs tout, si la forme la plus active de l'adoration n'est pas le blasphme par amour, qui serait la prire de l'abandonn? Oui, si le contraire de la vrit n'est qu'une des faces de la vrit, ce qui est assez probable. Il est fcheux qu'on ne discute pas davantage les notions thologiques de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu. Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensits silencieuses, c'est la pense contemplative d'elle-mme, c'est l'unit. Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez souvent du chaos des polmiques contradictoires; mais s'il n'a pas t, aussi souvent qu'il aurait d, le mystique perdu et glorieux qui profre les paroles de Dieu, il l'a peut-tre t plus souvent que tout autre; il a t lisen en certaines pages de la _Femme Pauvre_. Comme crivain pur et simple,--c'est le seul Bloy accessible au lecteur dsintress de la crise surnaturelle,--l'auteur du _Dsespr_ a reu tous les dons; il est mme _amusant_; il y a du rire dans les plus effrnes de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'tage en ce roman du LVe au LXe chapitre est le plus extraordinaire recueil des injures les plus sanglantes, les plus boueuses et les plus spirituelles. On voudrait, pour la scurit de la joie, ignorer que ces masques couvrent des visages; mais quand tous ces visages seront abolis il restera: que la prose franaise aura eu son Juvnal. Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des gnrations soient nes sans trouver dans leur berceau des tomes de Chaudesaignes ou de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la paisible histoire anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans rserves--et sans crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la _Causerie sur quelques Charognes_--des livres qui sont le miroir d'une me violente, injuste, orgueilleuse--et peut-tre ingnue. * * * * * JEAN LORRAIN C'est, depuis un grand nombre de sicles, le jeu de l'humanit de creuser des fosss pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint suprme par l'invention du pch, qui est chrtienne. Qu'il est agrable de lire les vieux casuistes espagnols ou le _Confessarius Monialum_, oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singulires, si pleine des dlicieuses opinions du tolrant Lamas et du complaisant Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon o il y a une tte coupe, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta _Thologie des Rguliers_ avec la page conteste ton bonnet carr dont la houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te lirait un des sermons qu'il mdita dans son _Oratoire_. Il faut des choses permises et des choses dfendues, sans quoi les gots hsitants et paresseux s'arrteraient la premire treille, se coucheraient sur le premier gazon venu. C'est peut-tre la morale sociale qui a cr le crime et la morale sexuelle qui a cr le plaisir. Qu'un pacha doit tre vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai toujours pens que la destruction de Sodome fut un incendie volontaire, le suicide d'une humanit lasse de voir toujours le dsir mrir implacable dans le fastidieux verger de la volupt. De ce fruit ternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru, fait des sirops, des geles, des crmes, des fondants, mais il mle sa pte je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran indit, quel girofle mystrieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un lixir ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me semble bien que c'est le petit volume allgu plus haut: jamais l'art n'alla plus loin dans le dosage mticuleux d sucre et du piment, de la confiture de rose et du poivre rouge. Autre drageoir pices, plus vritable et moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces abbs damns capables de boire le vin de la messe dans le soulier de leur matresse; livre vnneux et souriant, fallacieux brviaire o chaque vice a sa rubrique et son antiphone et qui tire ses leons du martyrologe de Lesbos! Oratoire parfum l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la voix de l'abb Blampoix, de l'abb Octave, du frre Hepicius, du pre Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout coup, tombent genoux; d'autres se renversent, comme de grandes fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne sait quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets. L'abb de Joie monte en chaire: on coute, la paume appuye sur les seins, avec moi, avec dlices, car l'abb prche Adonis sous le nom de Jsus et son discours quivoque va changer en amoureuses les fidles du Christ.... M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup prch Adonis, car comment retenir les femmes si on ne prche Adonis? Et, comment les observer, si on les laisse fuir? Sous ce titre insolent, _Une Femme par jour_, et sous ce titre doux, _Ames d'Automne,_ il a not la complexit de la physionomie fminine, la navet ou l'inconscience de ces petites mes, leurs dtresses, leurs frocits, leur folie ou leur grce. Toutes les pnitentes de _l'Oratoire_ et quelques autres se sont confesses avec une rare sincrit. Il y a bien de la mchancet en tel ou tel chapitre de ce dernier livre, auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruaut, certaines gaucheries, mais quel charme aussi en cette premire fleur, mme empoisonne, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M. Jean Lorrain! Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a t trs prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'puiser, et l'arbuste a garde assez de sve pour fleurir avec persvrance: ce sont alors des pomes, des contes, de petites pages o l'on retrouve, avec plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un peu sadique du disciple,--du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. N dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cess d'aimer son pays natal et d'y faire de frquents voyages. S'il est enclin la maraude, aux excursions vers les mondes du parisianisme louche, de la putrfaction galante, le monde de l'obole, de la natte et de la cuvette, dont un rhteur grec (Dmtrius de Phalre) signalait dj les ravages dans la littrature, s'il a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus, propag le culte de sainte Muqueuse, s'il a chant ( mi-voix) ce qu'il appelle modestement des amours bizarres, ce fut, au moins en un langage qui, tant de bonne race, a souffert en souriant ses familiarits d'oratorien secret; et si tels de ses livres sont comparables ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras sans rpandre une odeur malsaine la vertu, il en est d'autres dont les parfums ne sont que ceux de la belle littrature et de l'art pur; son got de la beaut a triomph de son got de la dpravation. Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un crivain purement sensuel et qui ne s'intresserait qu' des cas de psychologie spciale. C'est un esprit trs vari, curieux de tout et capable aussi bien d'un conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le mystrieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il voque le pass ou le Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est mme si singulire qu'on est surpris jusqu' l'irritation par l'imprvu, quelquefois un peu brusque, qui nous est impos. Il est, mme quand il n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose, mme trop rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le nouveau, en art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu de ses gots littraires, les plus hardis, les plus scandaleux pour l'ignorance ou pour la jalousie. A tous ces mrites qui font de M. Lorrain un des crivains les plus particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de pote. En vers, il excelle encore voquer des paysages, des figures,--ou des figurines; voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle: Bathyle alors s'arrte et, d'un oeil inhumain Fixant les matelots rouges de convoitise, Il partage chacun son bouquet de cytise Et tend leurs baisers la paume de sa main. C'est avec une sensualit discrte et rveuse qu'il peint les _Hrones_; chacune est symbolise par une fleur qui se dresse d'entre ses pieds; cela est fort joli. Enilde, ses pieds, Blanche toile au coeur d'or s'ouvre une marguerite. Elaine, Pile et froide ses pieds fleurit une anmone. Viviane, Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque. Mlusine, Et prs d'elle, rigeant ses fleurs en clairs trophes, Jaillit un glaeul rose feuillage de houx. Yseulte, Et, fleur de feu comme elle, auprs de son orteil, Flambe et s'panouit un jaune et clair soleil. Que d'images de grce ou de volupt, en ces verrires bleues ou glauques, avives et l de l'or d'une renoncule ou du pourpre d'un pavot! Que de femmes de rve ou d'effroi, que de mortes! Pauvres petites Ophlies Qui sans batelier ni bateau Vous en allez au fil de l'eau, Comme vos Hamlets vous oublient!... Voici un beau panneau de la tapisserie des _Fes_: Un ple clair de lune allonge sur la grve L'ombre de hauts clochers et de grands toits, o rve Tout un choeur de gants et d'archanges ails. Pourtant la ville est loin, plus de deux cents lieues; La dune est solitaire et les toits dentels, Les clochers, les pignons et les murs crnels, Sur le sable et les flots montent en ombres bleues. Au fond des profondeurs du ciel gris remues Toute une ville trange apparat: des palais, Des campaniles d'or, hants de clairs reflets, Et des grands escaliers croulant dans les nues. Leur ombre grandissante envahit les galets Et Morgane, accoude au milieu des nuages, Berce au-dessus des mers la ville des mirages. Il y a beaucoup de fes parmi les vers de M. Lorrain. Toutes les fes, couronnes de verveine ou d'iris bleus coiffes, se promnent langoureuses et amoureuses dans les strophes de cette posie lunaire. Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des Fes ou celui des _Ames d'Automne_? Tous les deux et il ne faut pas les sparer l'un de l'autre. * * * * * EDOUARD DUJARDIN Fonde, sous l'inspiration de M. Fnon, par un sieur Chevrier, qui n'a pas laiss d'autres traces dans la littrature, la _Revue Indpendante_ passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule s'ouvre par un programme d'une insignifiance ddaigneuse, simple, prise de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aims de quelques-uns et tous devenus clbres, affirmaient une volont de bien dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but d'art pur et de beaut nue qu'un prologue explicite et proclames moins bien. Les chroniqueurs taient: Mallarm, Huysmans, Laforgue, Wyzewa. Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une discrtion et un dtachement prophtiques, mais il avait de l'esprit, une lecture immense,--et il aimait Mallarm: c'tait malgr tout impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un chat de gouttire dvorant une souris vivante; Laforgue tait ironique, lger, mlancolique et dlicieux; M. Mallarm expliquait l'inutilit de compliquer les spectacles par la rcitation de littratures gnralement dplorables. En deux ans presque tous les crivains verss depuis sur les contrles acadmiques (ou bien prs de subir cette formalit), M. Bourget, M. France, M. Barrs, passrent par cette revue d'une laideur (physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers, Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Moras; Ibsen y dbuta comme crivain francis. Dans la dernire anne, M. Kahn, laissant la _Vogue_, remplaa par un dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier 1889, la _Revue Indpendante_ passa en d'autres mains, perdit d'anne en anne son caractre aristocratique, mourut lentement. Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un rle important, celui, peut-tre, de gardien du sanctuaire, hritire de tous ces recueils ouverts la seule littrature avouable qui s'taient succd depuis presque un demi-sicle, la _Revue franaise_, la _Revue fantaisiste_, la _Revue des Lettres et des Arts_, le _Monde Nouveau_, la _Rpublique des Lettres_. Ces deux annes furent fcondes et nous en ressentons toujours la trs bienfaisante influence. Ayant pris charge de la littrature vers le dclin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un ct vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme franais. On voit l'volution. Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait dj contribu) du prcis l'imprcis, du grossier au doux, du reps la peluche, du fait l'ide, de la peinture la musique. Avec la _Vogue>_ la _Revue Indpendante_ redressa bien des mauvaises ducations, dtermina bien des vocations, ouvrit bien des yeux alors aveugls par la boue naturaliste. La musique, c'est--dire Wagner, inquita beaucoup M. Dujardin, la mme poque; dj il avait fond la _Revue Wagnrienne_, dont l'action, peu tendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues spciales dont le public lu parmi les vrais fidles admet les discussions minutieuses, les admirations franches; la _Revue Wagnrienne,_ de critique sre, de littrature vraie, cra en France le wagnrisme srieux et presque religieux. On croyait avoir trouv l'art intgral,--et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit le public que le culte du gnie ne doit pas tre une adoration aveugle. Son article sur les Reprsentations de Bayreuth en 1896 est, comme le premier numro de la _Revue Wagnrienne,_ une date dans l'histoire du wagnrisme. En voici l'argument: Un art n'est-il pas d'autant plus lev qu'il exige moins de collaborations? Le rve de Wagner, interprt sur un thtre, par des cabotins, par des dcors et des costumes (qui en sont l'extriorisation), choue donner l'impression d'un art absolu, complet; tel qu'il fut conu, le drame wagnrien est impossible. Ainsi M. Dujardin a ouvert et referm la porte. Au milieu de ces multiples activits, et aux heures mmes de son apostolat wagnrien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-mme; il crivit des contes, des pomes, un roman et une trilogie dramatique, la _Lgende d'Antonia_. Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune fille, quelqu'un passa qui dit un nom.... Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom, vous, je vous rvai. Ainsi dbute un pome la gloire de cette femme de rve que l'on retrouve, souvenir ou vision, face adorable, en plusieurs autres pages o elle est le symbole de l'idal, de l'inaccessible. Ils sont trs doux ces pomes en prose paresseusement rythme et d'une grande puret de ton; et toujours Antonia surgit aux dernires lignes, rappelant le pote aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie chair et en vraies robes dtestent cette inconnue qu'elles devinent, nuage miraculeux, entre leur beaut et les yeux du berger;--et la bergre dit: ... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard. Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes rside au ciel de cet esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre ct de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de l-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou bte? Celle que tu aimes, elle est chimre. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des faons de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de sa voix; et puis celle-l ce soir te reprsente un brin de ton rve.... Va, nous savons bien que tu nous mprises au fond vritable de ton coeur de fou. Abdique le rve, homme! sois poux et tu sauras si les femmes savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne pouvons appartenir au Chevalier du Cygne. N'est-ce pas d'une bonne psychologie et la juste transposition par de petites phrases trs simples, trs nettes, de la secrte pense des femmes qui est d'asservir l'homme tout en le servant? La posie comme la prose de M. Dujardin est toujours sage, prudente et calme; s'il y a des carts de langue, des essais de syntaxe un peu oss, la pense est sre, logique, raisonnable. Qu'on lise le deuxime Intermde de _Pour la Vierge du roc ardent_; en quelques strophes aux rimes monotones, teintes, le pote y dit toute la vie et tout le rve de la jeune fille. C'est une entre de ballet, et les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline: Fleurs au sol attaches Dans les gazons et les ruisseaux natals caches, Fleurs de tiges jamais taches, Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais penche; Fleurs sur le sein maternel couches, Nous fleurissons dans les feuilles et les jonches; Quelques-unes avant l'heure se sont sches, Avant l'heure quelques-unes ont t tranches; Nous avons des pitis pour les fleurs que l'aurore a fauches; Puisse le sol nourricier nous garder attaches! Mais, en mme temps, elles prvoient sans effroi que le jardinier va venir: Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos ttes prtes, Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de fte, .............................................................. Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes, Et nous prendra vers le midi toutes dfaites. Aprs la rsignation, le cri de joie: Oh! que douces seront les blessures Dont il ouvrira nos tiges pures! ..................................... Oh! la dlicieuse morsure, L'arrachement de l'me et la sre Jubilation de notre torture Au jour de la divine meurtrissure! Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,--puis le don: L'attendu qui viendra pour nous, Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux, Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'poux. Il est charmant ce petit pome; s'il contient quelques fautes d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous n'avons rien cit), c'est que M. Dujardin ne fait jamais la nettet de sa pense aucun de ces sacrifices auxquels les potes se rsignent d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le sens musical et le sens potique sont trs diffrents: M. Dujardin, excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination est visuelle, trs rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et colore ce qu'il voit. Cette facult de se reprsenter la vie, et non seulement comme un tableau, mais comme un tableau anim o les personnages marchent, s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilise de la faon la plus curieuse en un roman qui semble en littrature la transposition anticipe du cinmatographe. _Les Lauriers sont coups_: relu, ce petit livre garde sa candeur et son velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu bern, doux, tendre, enfin rsign ne plus revenir, content tout de mme du souvenir d'agrables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux blonds dnous. C'est un rcit en forme d'aveux, et la confession relate tous les mouvements, toutes les penses, tous les sourires, toutes les paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie coutumire d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton, Paris, vers 1886; la notation du dtail descend une minutie presque maladive. A rdiger ainsi _l'Education sentimentale_, il aurait fallu une centaine de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu, et La est une jolie petite chatte blonde sans mchancet. Oui, tout cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu' l'agacement) et si logique! De la logique, de la sincrit, de la volont, de la douceur et du sentiment, avec l'amour trs dsintress de l'art surtout en ses formes les plus nouvelles, voil des mots que l'on peut lire, je crois, dans le caractre de M. Dujardin. Sa littrature, quoique trs volontaire, demeure toujours trs personnelle; et c'est un mrite, sans lequel tous les autres sont nuls. Il faut se dire soi-mme, chanter sa propre musique, quitte chanter moins bien, parfois, que si on rcitait, sur des airs connus, les paroles traditionnelles. * * * * * MAURICE BARRS Il tait vraiment bien modr, bien touchant, aussi, un peu sentimental et trs verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barrs, aux dernires lignes de la prface des _Taches d'encre_: Et peut-tre qu'aprs m'avoir t un agrable entretien cet hiver avec des amis bienveillants, elle me sera plus tard un agrable souvenir, la brochure un peu fane que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmire, avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon pote devenu mr. Aprs quatorze ans, la brochure est frache comme au premier jour et M. Barrs n'a sirot, Broussais, que peu de camomille. Mais n'est-ce point charmant de se prdire les joies d'un maternel hpital, par imitation, par amour pour un pote cher? Et n'est-ce point galamment ingnu et brave? Oui, moins qu'il ne faille voir l (c'est plus prudent) la prcoce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que les gens de son gnie meurent dans un fauteuil au Snat, un jour qu'ils reviennent de l'Acadmie. Les existences mouvementes de l'ambitieux s'achvent d'ordinaire parmi la paix des sincures; tout l'intervalle, quel qu'il ait pu tre, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu amres. Avoir dsir beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se rejoint un jour, aux heures crpusculaires; cela fait des bouquets en l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que M. Barrs cultive ce jardin-l, en quelque beau chteau du temps du roi Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu tout, car cela serait vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achevt en ft bris. Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une gnration que M. Barrs inclina vers le rve d'agir se coucherait, due, dans l'attitude de soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier imprieux, qui est leur matre. Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barrs; et quelques-uns, encore, qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune une originelle noblesse qui rpugne livrer la vie sans condition les forces de son activit: arriver, oui, mais vers une victoire et travers une bataille. Comme but, M. Barrs montra la pleine possession et la pleine jouissance de soi-mme; comme moyen, la sduction des Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur masse, au dveloppement de nos activits et de nos plaisirs. Trop intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop finement goste pour songer dtruire des privilges o il voulait entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des seuls rvolutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore men M. Barrs que dans la premire enceinte, mais de l, le jour qu'il le voudra bien et quand le boulangisme sera tout fait oubli, il pntrera au coeur, dans la poudrire,--et ne la fera pas sauter. Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer plusieurs autres hommes, M. Jaurs, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le feu aux poudres; M. Barrs, de meilleure race et de cerveau suprieur, n'a jou sur cette carte, le Pouvoir, que la moiti de sa fortune; l'autre moiti, jusqu'ici plus fructueuse, fut place par lui, et ds la premire heure, dans la littrature. Je ne crois pas que M. Barrs, sinon peut-tre tout fait ses dbuts, ait jamais crit un livre, ou mme une page, d'art tout fait pur, d'un dsintressement absolu, et c'est une vritable originalit et un mrite trs rare pour des crits de circonstance (au sens lev que Goethe donna ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'ide et de propagande goste, une valeur littraire gale celle des oeuvres de beaut ingnue. Par cette mthode, toute spontane, il apparut aux uns tel qu'un philosophe, aux autres tel qu'un pote, et les clients qui suivirent sa litire sortirent de toutes les rgions intellectuelles. Il sduisait: on demanda sa mthode des leons de sduction. Quelques-uns ne suivirent M. Barrs que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils propagrent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a donn de beaux fruits; ils enseignrent (ceci est encore du Goethe) que le meilleur moyen de faire rgner le bonheur universel, c'est que chacun commence par faire son propre bonheur,--boutade qu'il faudrait malaxer avec patience pour en extraire une pense dfinitive; enfin, ils connurent ainsi les premiers lments de l'idalisme sentimental: M. Barrs a certainement dgrossi bien des intelligences. D'autres disciples allrent plus loin dans la connaissance de leur matre et ils surent que pour arriver la vie bienheureuse--qui comme dans Snque comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre--il faut plaire, et que pour plaire il faut avoir l'air de faire concider sa pense avec l'motion gnrale. Ils comprirent qu'il faut un certain moment tre boulangiste, et socialiste un autre; qu'on rdige un roman anarchiste l'heure o l'anarchisme est respir avec bienveillance, et une comdie parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des conversations au djeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-mme un sujet de conversation; ainsi l'on arrive hanter doucement l'esprit de ceux-l mme que l'on bafoue et que l'on mprise. Cette concidence, dont M. Barrs ne s'est jamais abstenu, est-elle vraiment mthodique, ou faut-il l'attribuer une trs vive mobilit d'esprit? Est-il naturel qu'un homme suprieur soit toujours inquit des mmes inquitudes que la foule? Peut-tre, car il ne faut pas oublier qu'un homme, mme suprieur, s'il demande toujours les faveurs du peuple, finit par penser en mme temps que le peuple. Le triomphe de M. Barrs, c'est qu'en crivant un article lectoral, il y met du talent et des ides et que celui-l mme qui mprise le but qu'il vise ne mprise pas le moyen qu'il emploie. Parmi les tudes annonces dans le prospectus des _Taches d'encre_, un titre frappe: _Valets de Gloire: le Nouveau Moyen de parvenir_; je ne sais si ce pamphlet fut crit; il aurait d l'tre, car M. Barrs, de tous les hommes arrivs (ou qui arriveront), est celui qui ressemble le moins un parvenu. Nul n'a pass plus simplement, avec plus d'aisance, de l'ombre la pnombre et de la pnombre la lumire. Il a le sens inn de l'aristocratisme et ce sens lui a quelquefois servi de critre pour juger tout un mouvement littraire: ... les dernires recrues du naturalisme, ces plats phraseurs, ces fils grossiers de paysans obtus, cerveaux ptris par des sicles de roture et qui ne savent ni penser ni sourire.... M. Barrs sait penser et il sait crire; et sourire: le sourire est mme son attitude familire et peut-tre le secret de sa sduction. Non pas rire; cela est vulgaire: sourire: de tout, de tous, de soi-mme. Il faut tre trs heureux pour ne jamais rire. C'est sans doute cette srnit intrieure, cette certitude indiffrente ou dj blase qui permet M. Barrs de produire une oeuvre en trois volumes appele le _Roman de l'nergie nationale,_ avec les titres de tableaux tels que la _Justice! l' Appel l'pe_. Cette manifestation doit-elle troubler la vritable ide que nous avons de M. Barrs dilettante, sceptique et aimable? Il y a des moments o don Juan rve de mariage; il y a des moments o le dilettante songe s'enfermer dans la prison d'une ide forte. Ensuite, il en est des intelligences personnelles comme de ces intelligences collectives qu'on appelle des civilisations: aprs un long labeur vers la complexit, elles se couchent dans la srnit de la paix conquise. Cette attitude est presque toujours belle; plus belle que les gestes disparates de la priode ascendante: le repos est plus beau que le travail. C'est le moment des amours et des enfantements, l'heure de la plus grande richesse humaine: et celui, alors, qui sous le soleil dclinant appelle la flamme de l'pe, trouble les mes sans faire vibrer les muscles, ni son propre coeur. Aussi je ne verrai provisoirement dans cette oraison l'nergie que le spectacle d'un homme qui lve une barrire ingnieuse, ou quelque monument commmoratif, entre le pass et le futur de sa vie. Ce que l'on en connat tmoigne que M. Barrs sait rflchir encore bien mieux qu'il ne sut agir et qu'il ne sait imaginer. Les _Dracins_ sont moins un roman qu'une thse de philosophie sociale ou encore autre chose, les premiers mmoires d'un conspirateur qui analyse son systme et inspecte son arsenal. Disrali, s'il ne russit pas, parfois s'exaspre et devient Blanqui; il parat que c'est toujours de l'nergie: comme la caricature est encore un portrait. M. Barrs a dj conspir, sans craindre le ridicule d'une dfaite; raconte-t-il ses dsillusions ou ses esprances? Ses esprances: un homme comme M. Barrs n'est jamais du; il a en lui trop de ressources et il s'estime trop lui-mme pour avouer un insuccs, sans sourire en mme temps: et le sourire cicatrise toutes les blessures de l'amour-propre. Le repos o nous le voyons n'est donc que passager; mais il devra se lever seul et combattre seul: il y compte bien: ses ambitions ne sont pas de celles qui ont besoin de complices intelligents; il n'a pas d'lves en politique, parce que ses disciples, rests la phase littraire, ont pris pour but ce qui n'est pour lui qu'un moyen et une mthode. Peut-tre qu' vouloir se faire le champion d'une vertu, M. Barrs s'est tromp de vertu: la persvrance semble lui convenir mieux que l'nergie. L'nergie, c'est Napolon; la persvrance, c'est Disrali. Se servir de tout pour arriver tout, c'est du Disrali. La devise est brutale; M. Barrs en a fait une prire qui ne se dit pas sur l'Acropole, mais dans les salons, et cela prend, le long de _l'Ennemi des Lois_, par exemple, un air innocent et pieux qui a ravi une gnration bien dcide mettre des gants blancs pour toucher la vie. Arriver est donc devenu, ds l'adolescence, l'occupation de toute la jeunesse franaise. Ce qui est nouveau dans ce fait, c'est le ds l'adolescence et aussi le cynisme de l'attitude avoue et affiche. M. Barrs est certainement responsable, non du cynisme mais de l'attitude; ce qu'elle a de laid doit tre imput l'inlgance croissante de la race. Quand Stendhal voulait coucher avec la Duchesse pour tirer de ses caresses le profit d'un avancement dans la carrire, il se drobait lui-mme sa honte en se couvrant du nom de Banti; il ne jouissait qu'en secret d'une turpitude impose par les moeurs un homme qui aurait eu le got d'amours moins productives; les Banti d'aujourd'hui avouent volontiers de telles combinaisons et les duchesses, qui en seraient froisses, n'en seraient pas surprises. C'est que M. Barrs, qui avait des raisons d'estimer hautement son _moi_ et de le juger intachable, n'a pu transmettre ces raisons essentielles la foule de ses imitateurs. Le danger des opinions extrmes c'est que sorties du cerveau qui les engendra, comme d'une fleur o elles taient gracieuses, elles s'en vont, germes insenss, se dcomposer dans les terrains les plus revches produire de la grce et des fleurs. Ce danger n'a pas arrt M. Barrs; il n'et jamais crit le _Disciple_, mme s'il y avait song; car il sait que la responsabilit n'est qu'un mot quand il s'agit de l'ide et que le verbe, qui est un commandement, ne peut commander aux volonts que dans le sens de leur nature et selon l'lasticit de leurs gestes. Une telle apologie, si elle n'tait trs courte, seulement indique, aurait quelque chose de dsobligeant: on ne dfend pas les droits de l'intelligence, puisqu'ils sont absolus. Il reste que M. Barrs, quelle que soit sa fortune future, a eu des ides originales et qu'il les a dites en beau langage; c'est tout ce que l'on peut exiger, pour le mettre au premier rang, d'un crivain qui s'est offert aux discussions des hommes: le reste, l'homme seul peut l'exiger de lui-mme. * * * * * CAMILLE MAUCLAIR D'une prcocit intellectuelle comparable, pour la date, celle de Maurice Barrs, homme des lentes avenues, ou celle de Charles Morice, homme des mandres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des dductions et des prolongements. Temprament fin et longues fibres, souple la faon des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les vents du large et accepte leur direction avec une fire simplicit. Selon une autre image, on le verrait, berger des ides, surveiller la croissance et la toison des brebis, les mener patre aux pturages gras, les rassembler par des cris vers la douce table; il les aime; c'est sa vocation. On l'a reprsent tel qu'un disciple de M. Barrs; il le fut aussi de M. Mallarm, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs philosophies, de toutes les manires nouvelles de vivre et de penser. Nul plus que lui n'a passionnment cherch la fleur qui ne se cueille pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum dans les yeux: s'il chante le rve ou s'il conseille l'nergie, c'est que, au cours de sa promenade fivreuse, il a rencontr les iris bleus de l'tang vert ou deux taureaux aux cornes entrelaces. Tout entier sa dernire rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses dilections anciennes, au risque de drouter ceux qui, sans avoir oubli celle de la veille, coutent la confidence de l'heure prsente. En cela un peu fminin, il se donne sincrement des passions successives dont le sourire lui drobe le reste du monde et il se couche aux pieds de l'idole qu'il renversera demain. Je crois bien que cette varit de gestes dans une mme attitude est caractristique de tous ceux qui ont le bonheur d'tre inquiets, c'est--dire d'avoir des sens tellement dlicats que le moindre bruit les meut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa beaut; l'inquitude n'est pas laide. Elle est le signe d'une intelligence particulire, celle de l'abeille quteuse, en opposition celle de l'abeille maonne. M. Mauclair est suprieurement intelligent. Il n'y a pas d'ides qu'il ne puisse comprendre et s'assimiler aussitt; il les revt immdiatement avec une lgance suprme; elles semblent toutes mesures sa taille: il y a l un sortilge singulier; on dirait qu'il possde, comme la marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets immdiatement utilisables; il a touch tout et tir parti de tout ce qu'il a touch. Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste et que la dfinition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les ides lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que les sens n'aient qu'un rle mineur dans leur laboration. Il les reoit l'tat de boutures plus souvent qu' l'tat de graines: mais comme le terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles fructinent. Il fait en ses mois d'aot d'abondantes cueillaisons. Je suppose que, moins influenc par la vie que par la pense, il rflchit plus volontiers sur une phrase que sur un fait, sur un aphorisme que sur une sensation. Il aime les syntaxes affirmatives; les complexits lui plaisent non pour en dbrouiller l'cheveau, mais pour en certifier l'essence. Les choses disent des paroles contradictoires; il n'en retient qu'une et il la commente; il est simplificateur, parce que les modes de son intelligence sont successifs. Cela lui permet de tenter des analyses dont le titre seul est un prodige, et d'crire, par exemple, une Psychologie du Mystre trs raisonnable, puisque tout y est ramen l'unit du moi. Le besoin de comprendre explique de tels jeux, mais rsoudre une question n'est pas la mme chose que de traiter une question. Quant M. Maeterlinck a crit sur la Parole intrieure, il n'a fait qu'enrichir de quelques toiles la nuit profonde o se meuvent nos mes; quand M. Mauclair a crit sur le Mystre, il a dtruit par son affirmation le mystre lui-mme. On voit la diffrence des deux esprits: l'un mdite et l'autre conclut; M. Maeterlinck creuse davantage le puits, M. Mauclair le comble. Lequel de ces travaux nous sera-t-il le plus profitable? L'un ou l'autre, selon que nous aurons besoin de boire, ou selon que nous serons dsaltrs. Il faut beaucoup de subtilit et de magnifiques ressources logiques pour vaincre l'enttement des mots, pour les agenouiller dans une posture humble, quand ils sont orgueilleux, gracieuse, quand ils sont laids. D'une telle lutte M. Mauclair sort toujours vainqueur, et on le vit forcer le symbolisme ne plus tre qu'un systme d'allusions, un pont de lianes jet au-dessus de rien pour relier l'abstrait au concret. Ce pont de lianes, c'est une des mthodes prfres de M. Mauclair dans sa dialectique; il cherche toujours et russit toujours relier ensemble un mot connu et une signification inusite; mais le pont ne chevauche pas le nant; il passe hardi et svelte au-dessus du fleuve des ides qui bouillonnent au fond du prcipice. Pench sur le parapet, M. Mauclair regarde et songe. Il songe que de la luxure qui est un pch, parce qu'elle est une diminution, on peut faire une vertu, peut-tre une religion (ce qui serait moins neuf), ou, selon une courbure un peu forte des significations, un art: Elle est l'ancienne joie de l'humanit et elle participe de l'art et de notre dsir de ce qui est cach. Ici, la jonction a lieu entre deux ides, l'ide de jouissance physique, presque impersonnelle force d'tre animale, d'tre la ncessit qui recre incessamment les races, et l'ide de jouissance intellectuelle, si noble qu'elle constitue elle seule comme le signe d'une caste. M. Mauclair russit parfaitement runir, pour le temps que durent ses pages d'criture, ces deux antinomies, la femme debout dans ses voiles la proue d'un vaisseau et la femme couche nue dansai une alcve; son analyse, qui procde par juxtaposition de termes, trouble les logiques coutumires; on prouve la fugitive sensation de coucher avec les madones de Raphal ou avec les nymphes de Jean Goujon: sensation rare, mais peu dsirable et peut-tre glaciale. La dialectique du rveur a jou victorieusement, quoique sans rsultat dfinitif, sur ce que le mot luxure comporte de petites ides adventices toutes prtes, semble-t-il, s'emmler aux cheveux de l'Antiope, mais le luxurieux, qui regarde froidement cette; nudit peinte, n'est pas sr que la sensualit ait t mle l'esthtique depuis les origines. Les hommes, ceux du commun, ont-ils vraiment tort de se rvolter contre la confusion des mots et de ne pas vouloir comprendre que la luxure est si princirement riche en songes qu'elle atteint la puret? Ils ont tort, mais seulement quand c'est M. Mauclair qui parle, car il faut se laisser convaincre par l'loquence. Quel charme en ses phrases et que ses priodes sont belles! Si pour thme d'un discours il prend ce mot de M. Andr Gide: J'appelle symbole tout ce qui _parat_, nous sommes surpris, mais non dconcerts, car nous savons que de cette formule obscure M. Mauclair va tirer une suite de formules dont l'lgance, fatalement, clarifiera, jusqu'au blanc clatant, la pense douteuse qu'il a choisie pour ses expriences. Il faut que cela devienne lumineux; il faut que nous soyons blouis fermer les paupires. La formule de M. Gide, qui n'est pas claire, n'est mme pas expressive, en soi; rsum d'une manire de sentir toute personnelle, il semble que sa vrit soit, rduite un mot, incommunicable tout autre esprit. Elle est banale au degr o la vrit est banale; riche des significations que son auteur seul peut lui donner; pauvre, s'il la dlaisse. Il paratrait donc que, simple manire de dire, elle ft particulirement impropre supporter un commentaire logique et surtout un commentaire prcis. C'est un _Sunt cogitationes rerum_, qui tire toute sa valeur de la valeur mme de l'intelligence qui le profra. Or, et voici o l'loquence triomphe magnifiquement, M. Mauclair s'empare de cette formule sche et rude, l'enveloppe dans les somptueux plis de son style opulent; il drape, il ajuste, il ordonne, il dispose; les longues toffes deviennent tunique, robe et manteau; le mannequin s'anime; en vrit il sourit et on croit qu'il respire; la crature est complte: on la voit, on l'admire, on l'aime. D'une phrase sombre toute une thorie du symbole vient de natre, qui s'panouit dans sa richesse verbale. Peut-tre qu'ensuite nous reviendrons la phrase sombre prcisment parce qu'elle est sombre, mais nous aurons joui, merveilleux intermde, de toutes les douceurs de la lumire. M. Mauclair fait parfaitement comprendre la justesse de cette vieille mtaphore, la magie du style. Son style est magique non par l'clat des couleurs, ou par l'clat des sonorits, mais pour la beaut de sa couleur unique et la puret de son timbre. Il ressemblerait ces rivires qui coulent avec une fluidit riche sur un fond de sable dor ml de cailloux dont la rsistance se rsout en une musique lente, profonde et continue. Si cela ne devait tre totalement incomprhensible, je dirais que je perois dans ce bruit des harmoniques mtaphysiques, et, la surface, la perptuelle lueur des ides que charrie la rivire. Quelle qu'en soit la cause, il y a un grand charme dans tous les crits de M. Mauclair, qui sont dj trs varis et prouvent une fcondit exceptionnelle. Tout jeune encore, plus jeune mme qu'on ne le supposerait raisonnablement, il se veut, non le mentor, sans doute, mais le frre an et le conseiller indulgent de la Jeunesse; cette charge lui convient, mais il l'exercera mieux quand son intelligence, moins avide de toutes les ides, de toutes les fleurs, se tiendra plus volontiers dans la forteresse de la ruche. Mais n'est-il pas surprenant qu'il parle avec matrise, l'ge o d'autres savent peine couter, et qu'on ne l'ait jamais connu colier, et que son premier livre, _Eleusis_, soit aussi substantiel que _l'Orient vierge,_ qui paraissait nagure? Le secret de ce prestige et de cette autorit, je le trouve peut-tre dans cet aveu: Je me proccupe de me donner tout entier toute minute de ma vie...., et dans cet autre: ... en m'offrant aux variations sensitives de la minute qui va venir.... * * * * * VICTOR CHARBONNEL Hier encore prtre de l'glise catholique, apostolique et romaine, M. Charbonnel est un esprit libre, si la libert est autre chose que la ngation pure et simple, si elle est le choix que l'on fait volontairement parmi l'abondance des vrits intellectuelles, morales et religieuses, qui nous sont offertes depuis les sicles. Qu'on lui accorde un impratif catgorique, la rvlation intrieure, il n'en demande pas davantage: ayant sauv ce thme de son apostolat, il concde , tout ce qui n'est pas essentiel une belle force symbolique, une indiscutable valeur de figuration. C'est donc un esprit religieux, puisqu'il soulve le manteau des apparences pour contempler respectueusement la nudit divine, et un esprit mystique, puisqu'il dlaisse l'appareil des mages populaires pour n'admettre que les rapports directs entre l'me et l'infini. La plupart des hommes sont si mal fixs sur ce que les anciens grammairiens appelaient la proprit des termes que certains seront surpris de voir opposer deux mots que leur ignorance a l'habitude de confondre. M. Charbonnel les a dlimits lui-mme en plusieurs passages de son essai sur les _Mystiques_ d'aujourd'hui. Il a constat que ce n'est plus que par exception que le mysticisme est rellement religieux, quoiqu'il adopte, presque toujours, des allures religieuses. La religion, c'est de croire en Dieu, en acceptant toutes les consquences d'une croyance prcise; le mysticisme, c'est de croire l'chelle de Jacob. O mne-t-elle ncessairement? Nulle part, qu'en haut. O mena-t-elle Plotin, o mena-t-elle Spinoza? En joignant les deux termes on arrive un troisime tat d'esprit o les deux tendances se confondent, o l'chelle de Jacob, monte du coeur o elle s'appuie, ne s'arrte en son ascension qu'en ce point de l'infini o commence la certitude. Il y a un mysticisme divin; il y a un mysticisme sans Dieu et, entre ces deux extrmes, plusieurs nuances o les intelligences jouent sauter de branche en branche, comme les oiseaux d'une fort. Le mysticisme qui chanta rcemment dans la littrature et dans l'art tait le concert de tous ces oiseaux. M. Charbonnel s'en est fait le critique exact et ironique, et il a trs bien senti courir et murmurer sous la mlancolie dominante, un peu afflige, un second air plus vif qui disait les joies de l'idalisme, de la libert retrouve, de l'ide reconquise. Il ne lui a pas chappe que le mysticisme moderne se sert de la religion, mais ne la sert pas; que la thologie n'a plus de servantes, qu'elle balaie elle-mme ses sanctuaires, et que, sans le vouloir expressment mais par son attitude, elle en dfend l'entre tout ce qui est intelligence, originalit, posie, art, libration. Les crivains naturellement ports vers le catholicisme ont d s'loigner presque tous: leur mysticisme, s'il boit encore aux sources pures de Denys et de Hugues, a renonc s'abreuver au lac devenu le marcage de toutes les btes amphibies. O est le temps o Gerbert tait lu pape parce qu'il tait le plus grand gnie de l'Europe? Mais non seulement le mysticisme, la religion elle-mme, nous est-il affirm, s'est spare de l'Eglise. L'homme le plus hautement religieux de notre temps, Tolsto, est hrtique toutes les confessions. M. Charbonnel a expliqu cela, en analysant une doctrine laquelle il reconnat la grandeur et aussi le caractre absolu de l'hrosme. Il a bien fallu admettre, puisque Tolsto est chrtien, qu'il y a un christianisme essentiel hostile la religion, de mme que la religion lui est hostile; et il a bien fallu mesurer les deux tendances et chercher laquelle se rapproche le plus des origines vangliques. Beaucoup d'esprits se sont inquits d'un tel problme et il s'est trouv la fois parmi les catholiques et parmi les protestants des hommes prts provoquer non une rforme des dogmes, mais une rforme dans la manire d'interprter les dogmes. M. Sabatier cra le nouveau symbolisme religieux dont la science de M. l'abb Duchesne avait pos les premiers principes. C'est l le point de contact entre les deux mysticismes, entre la religion et la littrature: tout se rejoint parfaitement dans l'idalisme, qui aura vaincu le jour o il aura pleinement rsorb la morale. Elle est encore libre. M. Charbonnel veut la sauver. Evanglique ou naturelle, il lui offre l'abri de la conscience; il la veut intrieure et non extrieure l'homme. Ensuite pour protger sous un mme toit les deux soeurs, il difiera un temple vaste, religieux et solennel. On en trouvera les premires pierres dans l'ouvrage qu'il vient d'achever, la _Volont de vivre_. Notre vie n'est rien, si elle n'est pas vraiment notre vie. L'originalit de la vie est aussi ncessaire et plus belle encore que toutes les autres originalits. Il faut tre diffrent des autres tres; par l'me, comme on est diffrent par les apparences corporelles, craindre que l'habitude, la routine, ne dominent notre conduite, prolongeant en nous l'envahissement d'une vitalit trangre. Les grands tyrans craindre, ce sont les mots; il y a l une page remarquable: Qui dira jamais le pouvoir des mots sur la vie? Ils mnent l'humanit et parfois les plus libres consciences. Les mots de devoir, de vertu, d'honneur, de dignit, de libert, de dvouement, exaltant la volont jusqu'aux rsolutions aveugles et jusqu' l'hrosme. Nous vivons de mots, je crois. Or, la force qu'ils semblent avoir, d'o leur vient-elle, sinon du conventionnel prestige que les hommes leur ont constitu? Chacun de nous ne les entend gure qu'avec la signification que tous leur ont donne et qui fait leur, efficacit morale. Obir des mots, c'est en somme obir au vouloir confus et obscur que l'opinion humaine profre et impose la manire des antiques oracles. Inconsciemment soumis l'habitude et au pouvoir des mots, nous ne sommes point hors de servitude. Nous devrons nous dfier encore de nos instincts, mme s'ils nous poussent vaguement faire oeuvre de bien, de bont et de justice; l'instinct n'est pas la conscience; c'est la conscience et non l'instinct que nous devons obir. Arrivs ce degr, capables de puiser la seule source pure de notre me le jaillissement des eaux fcondes qui feront fleurir la vie dans nos mains, il ne faudra pas nous reposer mme un instant, car la chair ressaisit toujours ce que l'esprit a cr. L, il y a la page des dentellires, qui est un des plus beaux pomes des rcentes littratures, du style le plus pur, du symbolisme le plus lgant; elle signifie que, de mme que les dentellires font oeuvre d'artistes suprmes et n'en ont pas le sentiment, si, en faisant oeuvre de vie, nous faisons oeuvre de beaut, cette beaut, ce n'est pas nous qui l'avons conue. Or, et le thme reprend, notre vie n'est rien si elle n'est pas vraiment notre vie. C'est en nous-mmes que nous en devons chercher le principe. De l'extrieur il ne peut gure nous venir que la science, mais c'est un peu le mal du temps d'avoir compt sur l'action du savoir plus que sur l'nergie spontane. Ibsen, sur ce point, s'accorde avec l'auteur de l'_Imitation,_ qui rejette les versets des prophtes et ne veut ouvrir l'oreille qu'au verbe suprme. Ce verbe, il suffit peut-tre de se taire et on l'entend. Pour converser avec l'infini, il ne faut que de la bonne volont, du silence et une me. L'me est le seul principe d'galit entre les hommes; c'est ce bien commun tous, mystrieux et sr, qui est la grande richesse, le grand jardin dont la culture est, pour tous, rmunratrice et significative. Cependant, l'nergie acquise, il faut sortir du jardin pour exercer son nergie. Selon quel principe? Le principe du devoir, mais entendu comme Emerson: Ce que je dois faire, c'est ce qui concerne ma personnalit et non ce que les gens pensent que je dois faire. Quel que soit le conseiller, son autorit et son caractre, nous ne lui obirons pas; nous couterons sa parole avec bienveillance, en nous souvenant que nous sommes les souverains juges de nous-mmes. Nous voici la libert de la conscience, la morale personnelle; il s'agit de rattacher ces principes au sentiment religieux, qui est le sentiment d'une dpendance absolue. C'est facile. La rvlation intrieure dnoue le drame et, finalement, l'homme est libre en Dieu. M. Charbonnel est donc un spiritualiste mystique; il n'expose pas une doctrine, mais une mthode, en mme temps qu'il introduit la littrature dans une rgion qu'elle ne frquente gure. Emerson, lu trop souvent travers M. Maeterlinck, semble l'avoir guid pendant ce voyage spirituel qui s'apothose par une belle prire au Dieu inconnu, cantique d'amour divin, d'une puret toute mtaphysique. Ainsi, il lve ct de l'glise des dogmes une chapelle sans dme, d'o on voit le ciel sans regarder travers des nuages d'encens. Il agrandit un horizon que le clerg d'aujourd'hui a rduit aux dimensions d'un panorama, et, comme les mystiques catholiques de race grecque, il fait entrer dans sa religion la philosophie de son temps. On dirait qu'il a particulirement souffert de la grossiret et du matrialisme ecclsiastiques, du contact de tant de superstitions pieuses et lucratives. Il s'en est cart et il est entr en lui-mme, seule demeure digne d'une me dlicate. Mais incapable d'gosme mme intellectuel, ds qu'il a t assur d'avoir rcolt de bonnes graines, il est sorti pour les semer au hasard du geste. Il accomplit, selon la vrit morale, l'apostolat qu'il n'a pu se rsoudre entreprendre selon la vrit religieuse. Il n'est pas un ngateur, mais il est loyal; s'il tait ce qu'il ne doit pas nier, il n'affirme que ce qu'il peut croire. Son attitude, trs indpendante, ne fut jamais conciliatrice. Il n'ignora ni la profondeur des fosss ni la fragilit des ponts que l'on peut jeter, phrases, d'une rive une autre rive. Il n'y a pas, en ses crits, de traces de ces illusions malheureuses qui ont inclin des hommes, d'ailleurs sages, rconcilier des contraires, nouer la tte et la queue du serpent. Aussi quand il se crut mis en demeure de choisir entre ses ides et son tat, il choisit de garder ses ides, sans se demander si l'abandon de son tat n'allait pas diminuer l'intrt mme de ses ides. Le prtre hardi deviendra-t-il un philosophe modr, ou bien de nouvelles hardiesses seront-elles le fruit de sa libration? On verra bien. Je disais de lui, avant cette aventure: Je veux juger de la forme et non de la qualit de son influence. Je ne sais si nous avons besoin d'un surcrot d'ides morales, mais je sais que M. Charbonnel parle beaucoup d'mes et qu'il fut salutaire beaucoup d'inquitudes. Sa face qui semble rude est pleine de tendresse pour ceux que la vie a dconcerts, pour les barques dont les voiles folles battent le long des mts: il redresse les vergues, il oriente de nouveau la voilure, il donne le coup de barre qui dcide le voyage; il est le bon pilote qui connat la carte des cueils et la rose des vents. Je disais encore, et si ce n'tait pas une prophtie, maintenant c'est un espoir: Qu'importe o va la barque, pourvu qu'elle ne fasse pas naufrage en route? * * * * * ALFRED VALLETTE On a beaucoup clbr les mrites des fondateurs d'ordres religieux; on a dit leur foi en l'idal, l'enthousiasme de leurs rves, la persvrance de leurs gestes d'espoir vers la gloire d'avoir vcu gnreusement, leur prosternement devant l'infini, leur culte de cet art suprme, la charit, leur amour des formes nouvelles de l'activit sociale, leur gnie plier leurs dsirs la paresse humaine, la peur humaine, l'avarice humaine. De ces ordres, les uns se sont teints, aprs avoir donn au monde ce qu'ils avaient de lumire; les autres ont prolong dans les sicles l'agonie lente qui touffe doucement les institutions en dsaccord avec les gots de l'humanit; d'autres enfin n'ont vcu qu'en pliant et en repliant leurs statuts selon les transformations si rapides et si dconcertantes de l'idal ternel. Mais quelles qu'aient pu tre ces diffrentes fortunes, une priode est surtout intressante dans l'histoire des ordres, celle, des dbuts, celle de la lutte contre la premire hostilit. Pareillement, on crirait de curieux chapitres sur les fondateurs de revues littraires, et l'on trouverait, sans doute avec tonnement, que Philippe de Nri et tel de nos contemporains ont des caractres communs, par exemple le got de l'inconnu et le dsintressement qui sacrifie la fortune d'une ide les satisfactions prsentes. Pour qu'une oeuvre soit importante, c'est--dire inexplicable, inexcusable, admirable dans le bien, excrable dans le mal, il faut qu'elle apparaisse dsintresse, que les roues initiales qui la meuvent soient d'un mtal absurde, d'un systme incomprhensible, que tout le mcanisme se droule selon le mystre de principes tout fait inabordables au peuple des fidles. Quoi de plus stupide, aux yeux d'un socialiste, que le renoncement toute joie tangible d'une crature qui se voue au soin de vieillards malades, dans le seul but de gagner le ciel? Et quoi de plus stupide aux yeux, du chroniqueur parisien, que le renoncement de l'crivain qui, pouvant gagner de l'argent, voue sa fortune ou sa jeunesse au seul but de faire du nouveau, d'ouvrir le long de la montagne un sentier de plus menant vers rien, vers l'art pur, vers une statue toute nue de la Beaut? C'est peut-tre l qu'il faut placer le fameux _sperne te sperni_, car il arrive que les entreprises les plus mprises deviennent une source de gloire et une source de bonheur. Il arrive, dans le domaine social, qu'une association fonde par une servante bretonne soulage Paris plus de pauvres que l'Assistance publique; et il arrive, dans l'ordre littraire, qu'une revue fonde avec quinze louis a plus d'influence sur la marche des ides, et par consquent sur la marche du monde (et peut-tre sur la rotation des plantes), que les orgueilleux recueils de capitaux acadmiques et de dissertations commerciales. Misre et strilit de l'argent, de l'argent pourtant vnrable et adorable, car il est le signe de la libert et l'une des seules chasubles qui donnent aux paules humaines leur grce et leur force! Heureusement que la foi et la bonne volont sont ses immdiats succdans et qu'il y a des paroles magiques qui valent de l'or. Tout organisme, ds qu'il est n, tend vers sa ralisation; les organismes conditionns par la socit ne peuvent se raliser que selon le plan social; alors vivre c'est crer de la richesse; le mot est inluctable. Mis en activit, un million ou une ide ont des aboutissements pareils; seulement le million est limit par son chiffre, tandis que l'ide, outre qu'elle est invulnrable, peut, matriellement, tre productive l'infini. Ceci n'est pas un jeu d'allusions: j'cris des figures dans l'espace. Cependant, il s'agit d'un fondateur: ainsi ces pages vont se relier aux suivantes par la seule sonorit d'un mot. Identifi ds la naissance du _Mercure de France_ avec la revue qu'il avait nettement contribu faire natre, M. Alfred Vallette en est devenu, par la suite, le fondateur rel, puisque toutes les pierres au-dessus de la premire ont t touches par ses seules mains, et puisque seul il y reprsente, depuis le premier coup de marteau, le principe de continuit, qui est le principe mme de la vie. A partir donc du moment o il assuma cette charge, sa littrature a t tout en actes; il n'a plus exerc qu'une imagination pratique, une critique consquences immdiates et certaines. Il n'y eut l aucun phnomne de ddoublement ou de rnovation: une intelligence naturellement raliste s'adaptait des fonctions ralistes, comme, d'abord, elle s'tait adapte, en littrature, l'analyse logique et minutieuse de la ralit. Ecrire un roman ou le vivre, il n'y a entre les deux occupations qu'une diffrence musculaire, tout extrieure: quel que soit le geste, le travail du cerveau est identique; l'quivalence est parfaite entre l'acte et l'ide de l'acte, ce qui rend inutile leur superposition; devenu matriellement actif, et avec surabondance, M. Vallette ne pouvait plus crire; s'il abandonnait ses fonctions actuelles, il se remettrait crire, immdiatement. C'est la rivire qui, selon la vanne remonte ou descendue, coule par ici ou par l. L'intelligence n'est libre que dans les limites des lois dynamiques. Il faut cependant noter que l'activit extrieure de M. Vallette surpasse ce qu'on lui a connu d'activit intrieure. Il n'aurait jamais t un crivain fcond, de ceux qui, l'oeuvre acheve, la jettent sans souci, dj pleins d'un amour exclusif pour celle qui va natre. Capable de s'abstraire pendant des annes dans une ide et dans une oeuvre unique, il est de ceux qui ont le souci de ne pas achever pour n'avoir pas la peine de recommencer. Les commencements pouvantent certaines intelligences: mais ce sont celles-l qui ont le sens de la continuit, ce qui est une grande vertu, c'est--dire une grande force. La patience de Flaubert est presque incomprhensible pour ceux qui vivent dans un ocan d'ides dont les vagues battent; mais l'agitation de Balzac dconcerte les esprits mthodiques. M. Vallette est de l'cole de Flaubert. Observer la vie un peu de loin, sans prendre part au combat des intrts, comme s'il s'agissait d'une autre race, c'est la premire rgle de l'crivain raliste; il ne doit mettre aucune passion dans ses peintures. Flaubert l'observa fidlement, car les aveux que l'on dcouvre sous ses phrases toujours oratoires sont la trace que l'inconscient laisse dans une oeuvre profondment pense; il y a aussi, en l'unique roman de M. Vallette, des marques personnelles, et l, de ces empreintes qui prouvent Robinson qu'un homme a pass par l, mais le _Vierge_ n'en est pas moins un des romans les plus objectifs que l'on puisse citer, un de ceux qui furent crits avec un sentiment parfait de l'inutilit dfinitive de tout. Ce sentiment, qui n'est aucunement ngateur d'une activit sociale, ne s'oppose pas davantage l'activit purement crbrale: il permet au contraire un esprit de se condenser dans une direction unique, sans regret de tous les possibles, puisque, en somme, toutes les directions se valent, sentiers tracs vers le mme nant. Alors on se recueille dans une vie trs seule et l'on dissque M. Babylas, labeur d'autant plus difficile que la psychologie du personnage est plus lmentaire. Babylas est en effet une figuration de la vie reprsente par l'absence mme de la vie; c'est la crature laquelle il n'arrive jamais rien que de trs ordinaire, qui se meut dans un milieu on dirait fluide o les chocs sont rares et adoucis, laquelle rien ne russit, mais qui, d'ailleurs, n'entreprend peu prs rien; souffre-douleur n, mais souffrant peu comme il s'amuse peu, Babylas est surtout content d'tre assis sans rien faire dans une pose de petite fille qui s'ennuie la messe; changeant d'ge sans changer de besoins, il est peine touch par la pubert, enfin meurt encore jeune, ou toujours vieux, sans avoir jamais pu, malgr des luttes contre sa couardise maladive, se renseigner personnellement sur la diffrence des sexes. Babylas n'est pas le mdiocre d'un milieu humble; c'est un tre nul arrt dans son dveloppement vers une nullit quilibre; et encore autre chose, car il contient du grotesque: c'est une larve, un gnome. Il n'a ni cheveux, ni barbe; ds sa premire jeunesse, il doit couvrir d'une perruque son crne de poussin duvet peine; pourtant, ce n'est ni un idiot ni un nou: c'est une maquette. Il est presque prodigieux que l'auteur ait russi donner l'existence un tre qui semble si peu fait pour vivre, dterminer ses paroles, ses gestes et jusqu' sa vie intrieure, le bien poser d'aplomb dans son ambiance, debout sur ses maigres jambes, bien logique avec lui-mme du dehors au dedans et du dedans au dehors. On est en prsence d'une cration baroque, bizarre, falote, mais tout de mme d'une cration; tels, un ivoire de Chine, un bronze du Japon nous donnent, si loin qu'ils soient de nos gots secrets, l'impression d'une oeuvre d'art. S'il est russi, c'est--dire si l'impression premire qu'il laisse est celle que l'auteur a voulue, un livre offre par surcrot une impression seconde qui peut varier selon les lectures ou selon l'heure des lectures; ainsi, il m'a sembl que la misre dont souffrait Babylas est la misre de l'isolement par timidit sentimentale: et alors le grotesque gnome devient un tre humain et sa timidit en fait un frre de l'orgueilleux. Le mme mal peut tourmenter l'humble victime qui a peur et le superbe qui ddaigne d'avouer son dsir. On pouvait, aprs ce premier livre, attendre une suite d'tudes dans le mme ton de sincrit et de dtachement; l'ironie sans doute se serait accentue et, portant sur des faits plus gnraux, aurait donn aux analyses une force plus convaincante. Il n'est rien de durable sans l'ironie; tous les romans de jadis qui se lisent encore, le Satyricon et Don Quichotte, l'Ane d'or et Pantagruel se sont conservs dans le sel de l'ironie. Ironie ou posie; hors de l, tout est fadeur et platitude. Peut-tre ne saurons-nous jamais si M. Vallette et mani suprieurement ce don, mais nous savons qu'il le possde: en crivant de littrature, il faut regretter que la Vie soit intervenue et, d'un geste un peu satanique, ait renvers l'encrier sur la page commence. Mais il n'y a pas d'activits infrieures en soi, comme il n'y a pas de matire mprisable, et l'intelligence peut s'exercer aussi bellement grer le bien temporel des crivains qu' rdiger des critures. L'important est que l'intelligence soit: ds qu'elle est, elle agit; et partout o elle agit on sent le bienfait de sa prsence. * * * * * MAX ELSKAMP Voici, une me de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans les cathdrales fleuries, qu'il regarde la mlancolie de l'Escaut jaune et gris ou la srnit des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-les, Marie des beaux navires, Max Elskamp est le pote de la Flandre heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une toile la pointe de ses mts et de ses clochers, comme il y avait une toile sur la maison de Bethlem. Sa posie est charmante et purificatrice. Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre. Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson des cloches. Un pauvre homme est entr chez moi pour des chansons qu'il venait vendre, comme Pques chantait en Flandre et mille oiseaux doux entendre, un pauvre homme a chant chez moi. Et mesure que chantait le pauvre homme, le pote a crit les chansons de la semaine de Flandre, ensuite a taill dans le bois des images navement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui semble tomb par la chemine un jour de Nol, tant il est miraculeusement doux. J'aime que les potes aient le got de la beaut extrieure et qu'ils vtent de grces relles leurs grces rves: mais que nul ne veuille la puret d'art des _Six chansons de Pauvre homme_; il ne saurait,--car la semaine est finie, et A prsent c'est encore Dimanche, et le soleil, et le matin, et les oiseaux dans les jardins, prsent c'est encore Dimanche, et les enfants en robes blanches et les villes dans les lointains, et, sous les arbres des chemins, Flandre et la mer entre les branches.... Les ides se prsentent presque toujours M. Elskamp sous la forme d'images significatives; sa posie est emblmatique. Vraiment, et surtout dans son premier recueil, _Dominical_, elle a l'air parfois de raconter les emblmes dont s'ornaient les singuliers livres o l'on s'difiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (_Den Spieghel van Philagie_) ou cette Contemplation du Monde (_Beschouwing der Wereld_) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie l'infini. L'me, personnifie en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant, traverse des paysages, agit sur les lments, subit la vie, travaille des mtiers, se promne en barque, pche, chasse, danse, souffre, cueille des roses ou des chardons; c'est trs mivre le plus souvent et diffam par une navet qui a d'elle-mme une conscience trop prcise. Pourtant il y a une posie mystique, en ces estampes et voici comment M. Elskamp la sent et l'exprime: Dans un beau chteau, la Vierge, Jsus et l'ne font des parties de campagne l'entour des pices d'eau, dans un beau chteau. Dans un beau chteau, Jsus se fatigue aux rames, et prend plaisir mon me qui se rafrachit dans l'eau, dans un beau chteau. Dans un beau chteau, de cormorans d'azur clament et courent aprs mon me dans l'herbe du bord de l'eau, dans un beau chteau. Dans un beau chteau, seigneur auprs de sa dame mon coeur cause avec mon me en changeant des anneaux, dans un beau chteau. Ici, l'intention emblmatique est vidente. L'emblme est une figure par laquelle on matrialise, mais sous leurs noms, les ides, les passions, les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout l'me qui alors se trouve ddouble et jouant dans la vie son rle d'me vis--vis du corps qui joue son rle de corps. Cela diftre donc du symbole, car le symbole monte de la vie l'abstraction et l'emblme descend de l'abstraction la vie.... (En rflchissant sur cette question, je songe que la littrature de M. Maeterlinck parat emblmatique, le plus souvent: La _Mort de Tintagiles_ semble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans l'effroyable, le fivreux, l'occulte, le gnie de M. Odilon Redon est emblmatique.) L'emblme pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de personnages, de matrialits, mais vues selon des attitudes volontairement significatives; tandis que le symbole prsente la nature telle qu'elle est et nous laisse la libert de l'interprtation, l'emblme affirme la vrit qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne se sert de figurations que comme d'un moyen purement mnmonique. Tels emblmes peints comme enluminures dans les missels de M. Max Elskamp sont d'une obscurit magnifique et qui fait rver longuement. Je ne crois pas que, depuis la _Nuit obscure de l'me_, la posie emblmatique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images: Mais les anges des toits des maisons de l'Aime, les anges en alls tout un grand jour loin d'Elle reviennent par le ciel aux maisons de l'Aime; les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche, les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes, les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche; les anges-voyageurs savent le colombier, et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aime, les anges-voyageurs savent le colombier; mais les plus petits anges se donnant la main, les plus petits anges se trompent de chemin, mais les plus petits anges sont encor trs loin; et les anges plus las, sur leurs bateaux voiles. ..................................................... Et les anges ont froid parmi les hirondelles, ..................................................... et la bien-aime attend, inquite, les anges attards. M. Elskamp est familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une lgion rpandue autour de son rve; il les interpelle, il leur fait des aveux et des prires; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans la main: pote, ces oiseaux, ce sont vos vers. Le second livre des visions de Max Elskamp, en une lgende un peu plus dore salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte la tour, la tour de sa race, qui est aussi la tour d'ivoire, si haut qu'il peut monter. De l, d'o les fanaux du fleuve sont des toiles pareilles aux toiles d'en haut, il salue Marie des choses ineffables, Marie des pures senteurs, Marie du soleil et des pluies, et c'est avec bien de l'humilit qu'aprs de si charmantes litanies, il demande pardon: Marie de mes beaux navires, Marie toile de la mer, me voici triste et bien amer d'avoir si mal tent vous dire. La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux. ... Allez vos chemins, Les tartanes, les balancelles, Avec vos tout petits noms d'ailes, Le dernier volet du _Triptyque la louange de la vie_ est un cantique d'amour et de bont: Et me voici vers vous, les hommes et les femmes, avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'me et la bonne parole o tous les mots qui s'aiment semblent des enfants blancs en robes de baptme ... ...................................................... ... ma douce soeur joie et son frre Innocence s'en sont alls cueillir, en se donnant la main, sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin.... Le jour de joie est arriv, coeurs, faites maison neuve, soyez bons, afin de mriter la vie heureuse qui va s'tendre sur les villes et les campagnes, jusqu'aux arbres loins comme des tentures. On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie, tout est printemps, et, cloches de bonnes nouvelles, lors, aux gens sur le pas des portes dites qu'enfin Doctrine est morte et qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle. Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la posie de Max Elskamp, et dans le jardin bch et sem de ses mains, dans le jardin fleuri par son dsir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir t quelquefois rempli cette rivire de grce, _Sagesse_, c'est que la miraculeuse rivire a dbord de toutes parts et s'est infiltre dans toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la cration d'un jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins profond dans la posie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aim; c'est tout au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une puret parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualit mme mystique, que ceci: Anges de velours, anges bons ... Anges, la chair du soir m'envote ... La reine de Saba me baise sur les yeux; anges trs chrtiens, dans le noir des maisons mauvaises.... et c'est tout, avec, l'autre page, une allusion douce et triste la plus aime, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, galement loin dans un paysage de maisons ou d'arbres. Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se veut un enfant; il est l'oiseau des lgendes qu'un, moine couta pendant plus de cinq cents ans; et, de mme qu'en la lgende, lorsqu'on l'a cout et qu'on revient la vie, il y a du nouveau dans les gestes des hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des penses qu'on n'avait plus, et mme ce buveur du dimanche, au dimanche ivre d'eau-de-vie, semble songer une communion avec les puissances invisibles et belles. Qui sait, car nous avons beaucoup voyag, Thophile, par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes, ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chante en ces mes qui sont tout de mme des glises? Cette obscure chanson, M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait ses vers presque toujours models sur un air; parfois trop svrement, car posie et musique c'est trs diffrent, et il en rsulte que le pote sacrifie la posie la musique, la langue au rythme, le mot la mlodie. C'est un dfaut assez frquent dans les anciennes proses latines o le rythme et la rime riche empitent sur le sens. Il ne faut pas chercher la beaut d'un vers en dehors de l'accord des mots et des significations; le vers a naturellement une tendance trahir la pense: l'obscurit, si elle n'est pas volontaire, est une dfaillance. Il y a des traces d'obscurit spontane dans la posie de Max Elskamp et aussi des traces de prciosit: l'expression, qui est toujours originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la puret est dlicieuse, nuance comme un humide ciel flamand, transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion charmante pour les nouvelles manires de dire l'ternelle vie. On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de fruits qu'il nous offre dors par un printemps trs doux, et boire au puits qu'il a creus et d'o jaillissent des eaux heureuses, des eaux fraches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la grce et de la tendresse. * * * * * HENRI MAZEL Nagure un crivain feignait de s'tonner que le _Mercure_, revue d'initis, s'intresst aux question sociales. Initis est bon. L'initi est celui qui sait tous les secrets d'un mtier, d'un art, d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initi, juge de soi-mme, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela mme, quelque chance de dure et une autorit qui, pour n'tre pas bruyante, n'en est que plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initi n'est aucunement exclusif; il s'allie volontiers, initi d'un art, avec l'initi d'une science, et parfois, ces frquentations, il largit assez son esprit pour que plusieurs passions intellectuelles s'y dveloppent et parlent. Le moment de notre histoire littraire appel symboliste, et qui est aujourd'hui en pleine floraison, a sonn le rveil plusieurs clochers; comme il rintgrait l'ide dans l'art, il l'introduisait dans la politique, substituant une vague conception oscillatoire, la notion d'un dveloppement indfini de la libert individuelle. Il n'est pas un symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonn la page aux belles mtaphores, pour aller, en quelque journal libertaire, dfendre, ct d'ouvriers surexcits, les droits, non plus politiques, mais humains (tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous fmes tous anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'espre) pour respecter en nous-mmes et en autrui le dveloppement libre de toutes les tendances intellectuelles. Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de lgitime et de vrai dans la modration de M. Henri Mazel. Comme M. Barrs, et bien davantage, car il connat le pass mieux et plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouv dans le mme hritage le got de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de comprendre que le dernier tat social d'un peuple, s'il n'est pas le meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les tats possibles. La thorie de la rgression, qui vient d'entrer dans le domaine des discussions ouvertes, est allgue chaque page, au moyen d'un fait, dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de Darwin: il serait trs possible que M. Mazel voult un jour ou l'autre la systmatiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin clairement ce que nous avons gagn et ce que nous avons perdu par les transformations brusques de la fin du dernier sicle. Taine a cru la Rvolution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observ que tel pays o les ides rvolutionnaires n'ont pas pntr en est exactement au mme point social que nous-mmes, et peut-tre un peu plus loin dans le sens de la libert, de la vigueur individuelle, de l'indpendance des artisans? Une rvolution peut trs bien n'tre qu'une rgression violente: ce mot n'a rien de magique pour celui qui connat l'histoire. On nous montrera peut-tre prochainement que trente ans aprs 1793, l'ancienne France s'tait reconstitue avec la simplicit instinctive d'une fourmilire. Tous les changements sociaux que le sicle a subis proviennent du machinisme. Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime traiter dans les solides tudes qui, paralipomnes de ses fresques dramatiques, requirent frquemment ses mditations. Il les a runies en un volume austre, la _Synergie sociale_, austre, mais non pas rbarbatif, car son esprit est clair, logique, simplificateur. Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantit des faits, il choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-mmes leur signification; ainsi, en cartant toutes les figures obscures, mal peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne facilement la partie contre le mystre des choses. M. Mazel ne commence la bataille que muni d'armes irrfutables; il dfinit ses mots; c'est faire preuve d'une grande franchise et c'est, en mme temps, affirmer que non seulement on veut comprendre soi-mme mais qu'aussi on dsire offrir autrui, loyalement, tous les moyens de se dfendre contre une conviction trop rapide. Ainsi, dans un article rcent o il a voulu se faire un peu thologien, M. Mazel entreprend de dmontrer que le libre examen est la base du catholicisme comme du protestantisme. Pour cela, rejetant toutes les ides secondes, il pose cette seule affirmation: l'adhsion une croyance est un acte de libert. Sans doute, mais la vrit trop franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extrme me fait peur et je prfre me promener dans la fort des opinions, contradictoires. Cette mthode un peu tranchante sera utile M. Mazel quand l'autorit de son opinion sera plus forte; dj, si elle conseille quelques douteurs une certaine dfiance, elle doit influer heureusement sur les esprits qui aiment les logiques toutes broyes, toutes prtes s'tendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi admettre la ncessit d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des ides flottait en un perptuel suspens, nous serions plus troubls que nous ne pourrions le supporter; des notions prcises, fermes, sont indispensables, ainsi que des rames un canot: le bois dont seront faites les rames importe moins; le htre est bien, le frne aussi. Une notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera sans doute utile certains de croire que le libre examen est le fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la thse contraire n'auront pas un point d'appui moins srieux; enfin, ceux qui refuseront d'admettre la parent de l'acte de foi et de l'acte de libert et qui, au contraire, opposeront l'une l'autre ces deux ides, auront acquis pareillement une base excellente pour l'volution future de leurs dductions. On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste cours de logique; je crois plutt que la logique est une des catgories de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un enchevtrement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers monter sur le thtre qui est le paradis de la logique. Le got de M. Mazel pour la simplification explique aussi son got pour le thtre, conu tel qu'une refonte des grands vnements ou des grandes priodes historiques. Le _Nazaren_, le _Khalife de Carthage_ sont de larges tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des dcors fictifs prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la ralit; il y a des poques du monde qu'un dialogue entre des personnages imaginaires, mais logiques, simples, tout mus par l'unique ide qui est leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que savons-nous de la conqute de l'Egypte par les Romains qui soit plus vrai qu'_Antoine et Cloptre_? Le drame historique ne doit pas tre ddaign: il est seulement fcheux que notre got absurde d'une mise en scne raliste le rduise de plus en plus aux trahisons de la lecture. Je crois d'ailleurs que M. Mazel considre ses premiers drames comme des tudes plutt que comme des pices de thtre; il ne les avait que peu destins au plaisir des foules; il les composa en manire d'exercices pour coordonner les divers lments d'un talent scnique. Au thtre, on s'adresse la fois un seul et tous, un homme et une foule; il faut tre pote et tribun, artiste et logicien; mettre en action une ide, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la plus longue patience. M. Henri Mazel est arriv l'heure o l'effort se ralise, et si, en des drames donns comme des essais, il a pu mouvoir le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le thtre est son destin. Il n'a point russi moins bien, dans un ordre d'activit tout diffrent, lorsqu'il organisa une revue, non la plus srieuse, mais la plus grave de celles qui naquirent vers 1890, l'_Ermitage_. De cet ermitage qui ressembla parfois un monastre, et qui est devenu un petit chalet suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est l qu'il se fit connatre par des affirmations o dj se dvoilaient ses tendances simplificatrices et son got de la critique sociale. Il y a donc une remarquable unit dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses pomes, d'une prose ample et attriste, ne contredisent pas cette impression, c'est un crivain qui aime les ides et qui s'exprime avec une sincrit spontane, mais prudente et judicieuse. * * * * * MARCEL SCHWOB Entre les diffrents crits de M. Schwob, conte, histoire, analyse psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me conformer sa mthode, laquelle je crois. Du rel au possible, il y a la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir un et le rel souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taills en marbre, il y a peut-tre celui qui nous manque, de Lucrce ou de Clodia, et, parce qu'il est innomm nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces frissons qui nous troublent devant les figures qui ont vcu. Rvrencieux par l'hritage d'un enseignement hroque, nous voulons que les masques un instant poss sur nos yeux aient abrit, ruches privilgies, un grand mouvement de penses, une noble rumeur d'abeilles; mais nous oublions que ni les ides des hommes, ni leurs actes ne sont crits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs, vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient dsormais le gnie de l'artiste et non le gnie du personnage. Devant celui qui est n pour interprter des figures, la face d'un tisserand et la face de Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de Paul ont absolument la mme valeur: celle d'une diffrence. Le monde est une fort de diffrences; connatre le monde, c'est savoir qu'il n'y a pas d'identits formelles, principe vident et qui se ralise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'tre n'est que la conscience d'tre diffrent. Il n'y a donc pas de science de l'homme; mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit l-dessus des choses que je veux dclarer dfinitives, ceci par exemple: L'art est l'oppos des ides gnrales, ne dcrit que l'individuel, ne dsire que l'unique. Il ne classe pas; il dclasse. Paroles singulirement lumineuses et qui ont encore un autre mrite: celui de fixer nettement par quelques syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu, lors de la guerre en Grce, qu'un voyageur m'et parl de la marchande d'herbes qui promne sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin! Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particulire, unique, au milieu des rumeurs, voil ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intrt des vies individuelles coudoyes le long des fleuves: l'homme vit au milieu de dcors qu'il n'a mme pas la curiosit de frapper du doigt pour les savoir en bois, en toile ou en papier. Cet art inconnu de diffrencier les existences est pratiqu par M. Schwob avec une sagacit vraiment aigu. Sans user jamais du procd (lgitime aussi) de la dformation, il particularise trs facilement un personnage d'allures mme illusoires; pour cela il lui suffit de choisir dans une srie de faits illogiques ceux dont le groupement peut dterminer un caractre extrieur qui se superpose, sans le cacher, au caractre intrieur d'un homme. C'est la vie individuelle cre ou recre par l'anecdote. Ainsi, que Lalande manget des araignes, ou qu'Aristote collectionnt toutes sortes de vases de terre, cela ne caractrise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut compter ces traits parmi ceux qui serviront diffrencier Lalande de lui-mme et Aristote de lui-mme. Faute de connatre de tels dtails, le vulgaire s'imagine les hommes clbres en la perptuelle attitude d'une figure de cire; et si on les lui rvle, il s'indigne, faute de les comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la ngation mme d'une existence particulire. Je tente d'expliquer une mthode; c'est plus difficile que de dire son impression sur le rsultat obtenu. Le rsultat, en plusieurs volumes de contes et particulirement dans les _Vies Imaginaires,_ est qu'une centaine d'tres sont ns, remuent, parlent, suivent les routes de terre ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M. Schwob s'tait un peu incline vers le genre de mystification (o excella Edgar Poe) que les Amricains appellent _boaxe_, que de lecteurs mme savants il aurait pu duper avec cette vie de _Crats_, _cynique_, o pas un mot ne dtruit la srnit d'une biographie authentique! Pour arriver donner une telle impression, il faut une grande sret d'rudition, une pntrante imagination visuelle, un style pur et flexible, un tact fin, une lgret de main et une dlicatesse extrmes, enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien leur aise dans un gnie particulier, il tait trs facile d'crire les _Vies Imaginaires_. Le gnie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicit effroyablement complexe; c'est--dire, que par l'arrangement et l'harmonie d'une infinit de dtails justes et prcis, ses contes offrent la sensation d'un dtail unique; il y a dans la corbeille de fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si les autres fleurs n'taient pas groupes autour d'elle, on ne verrait pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analys le gnie gomtrique, il envoie ses lignes vers la priphrie puis les ramne au centre; la figure de Frate Dolcino, hrtique, semble dessine d'une seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait est enfin reli son point de dpart par une courbe brusque. L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentue comme au dbut de _MM. Burke et Hare assassins_: M. William Burke s'leva de la condition la plus basse une renomme ternelle; elle est plutt latente, rpandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord invisible. M. Schwob, au cours d'un rcit, ne sent jamais le besoin de faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous dcouvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la brivet ddaigneuse d'un conte. Mais, un trs haut degr, devenue tout fait suprieure et dsintresse, l'ironie confine la piti; enfin, il se fait une mtamorphose et nous ne voyons plus les lumires de la vie que comme des petites lampes qui clairent peine la pluie obscure. L'ironie a dvor sa cause, nous ne savons plus nous distinguer d'avec les misres qui nous faisaient sourire et nous aimons l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminue de l'intrt que nous donnions notre supriorit, la vie ne nous apparat plus que comme une petite chambre d'hospice o des poupes mangent des grains de mil dans des sous d'tain: c'est le douloureux et pourtant cordial _Livre de Mortelle_, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour. Il n'y a qu'un dfaut dans _Monelle_, c'est que le premier chapitre est une prface et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont point d'application invitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une psychologie infiniment dlicate, avec ce qu'il faut de mystre pour relever un rcit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire ces douces petites filles plus de choses que peut-tre n'en contient leur petite tte tonne, et mme celle de Monelle: faire alterner les explications et les figures, on gne celui qui voudrait trouver tout seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer ses imaginations par ses raisonnements. Il faut goter les unes et les autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle selon les paroles de Monelle. Les prfaces drangent les lignes d'une oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il est crit par des taches ou des caractres; il ne comprend pas selon le gnie du pote, mais selon son propre gnie. J'ai vu un livre qui un tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur des vues mtaphysiques et un autre des penses seulement tristes. Laissons ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ingnue. Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des prfaces, mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, mesure, dans le got de _Spicilge_, et nous ne serons pas distraits par le devoir de changer chaque chapitre la robe de notre poupe. Elle est d'ailleurs importante, cette prface de _Monelle_, pour la psychologie de M. Schwob et pour la psychologie gnrale d'une priode; j'y vois notes en phrases dcisives et prophtiques presque toutes les notions qui sont demeures communes aux intellectuels d'une gnration: le got d'une morale surtout esthtique, d'une vie sentie dans le rsum d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure prsente, d'une libert insoucieuse de son but. L'humanit est pareille un filet nerveux, c'est--dire discontinu, form d'une srie de petites toiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant, touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans la veille, selon des volonts, dont le caprice fait les dissemblances humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de toucher d'autres cheveux: de petits gosmes vitaux sont juxtaposs dans l'infini. Les livres de M. Schwob engagent rflchir aprs qu'ils ont plu par l'imprvu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts, des attitudes. C'est un crivain des plus substantiels, de la race dcime de ceux qui ont toujours sur les lvres quelques paroles neuves de bonne odeur. * * * * * PAUL CLAUDEL On a toujours vu les hommes suprieurs, ds qu'ils n'ont pas de got diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci, dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoy ses frres; la premire occasion il est parti, vou, farouche, un consulat lointain; pour caverne, il a une pagode abandonne et, sr qu'elles ne voient pas son me, il promne ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces dtails mme n'intresseront personne avant cinquante ans: l'auteur de _Tte d'or_ est ici ou l, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux, que le vent souffle d'ici ou de l; pour les livres, nullement: ils vont de tous les cts la fois, ils arrivent partout, venant de partout, paves que les naufrages roulent dans des langes ternels. _Tte d'or_ fut mis la mer un jour par un homme qui crivit en franais avec gnie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu. Je la prendrai par les paules et toi par les pieds. (_Ils soulvent le corps._) Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond. (_Ils la descendent dans la fosse_.) CBS Qu'elle repose. SIMON Va dans la fosse o tu ne recevras pas la pluie! C'est avec cette simplicit grandiose qu'un homme enterre son amour. L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec srnit. Ce qui disparat tait tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits vcues, les fleurs vues ensemble, la vie coule comme du sable d'une main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort, mais pas davantage. Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux. Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des prsages. Comme une vieille barque arrive la fin de la _mer_ ... ... Ma fortune fminine! Mon amour Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de dessous les ailes! Va-t'en dans la fosse. CBS Veux-tu que je t'aide l'ensevelir? SIMON Oui. Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oubli! Ces premires pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse tragdie de la mort et du nant! L'infini humain se rduit une petite princesse cloue par les mains: il y a un conqurant, car l'homme est une tragdie dont le hros est le vers conqurant; d'ici le dnouement, il faut agir selon une action d'amour goste, jouir de tout en mprisant tout. De la nuit ternelle nous allons travers des obstacles vers la nuit ternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journe au bout d'un mt et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la lumire. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tte, s'il en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chne dont le vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal, ils sont pareils ceux qui ne font rien que des signes dans l'air: Je l'ai tu sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en rve, Ou comme le voyageur qui se hte vers l'auberge arrache l'importune fougre. Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie. Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont des crcelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidit; elles ne savent pas que cette lumire renatra sans elles; cette journe et les autres jours seront la vie d'autres gens: il faut sentir cela pour que toute l'amertume des piqres du soleil se change en baume. L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui vous parlent. Tte d'or voit mourir Cbs: D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les hommes tombent comme des pommes. L'heure est finie. Mais coutez, toute les heures, la chute des pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cbs meurt, La Mort l'trangle avec ses douces mains nerveuses, et il fait un soir d't. Comme c'est beau, un soir d't! Le silence bni s'emplit De l'odeur du bl qui fait le pain. Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies, Les rondes au sortir des villages, la tranquillit de tous les tres.... Et Cbs meurt. Et Tte d'or, des bras du cadavre passionn, bondit l'action avec un dsespoir froid, un mpris sombre; il pense, ds cette minute, ce qu'il dira plus tard: Quelle diffrence y a-t-il entre un homme et une taupe qui sont morts, Quand le soleil de la putrfaction commence les mrir par le ventre? Simon est devenu le conqurant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme blonde disent Tte d'or. Gnral vainqueur, il tue l'Empereur et s'empare du trne. La scne est shakespearienne, et mme trop; avec ses revirements de la foule domine par une volont, elle rappelle trop l'ironie de _Jules Csar_. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sre, plus vraie, plus simple; l'auteur de _Tte d'or_ nous montre trop la logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tte d'or a jet son pe au peuple qu'il veut mpriser et matriser les mains inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte genoux l'pe. La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de voir souffrir une princesse, une beaut hrditaire, une grce inne: A prsent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donneront les pauvres pour s'amuser de toi, Quand tu leur raconteras que tu fus reine Va, pouse un rustre, travaille! Que le soleil brle ton visage et roussisse tes mains! Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tir d'une fonte: O bouche noire! bouche de pain plus chre que la bouche mme! Nous sommes ce plus tard, et voici qu'un soldat dserteur survient et dans la mendiante de pain reconnat la princesse, et comme elle est seule et faible, il se venge sur cette beaut dgrade de sa lchet, de sa misre, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la cloue par les mains un arbre, comme par les ailes, un mouchet: Le sang jaillit de mes mains! mais malgr ces bras renverss, je reste ce que je suis. Je suis fixe au poteau! mais mon me Royale n'est pas entame et, ainsi, Ce lieu est aussi honorable qu'un trne. Cependant Tte d'or est bless. On le croit mort et on l'tend dans la nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine agonisante. Elle se rveille de sa douleur, elle crie; Tte d'or sort de la mort, se trane, arrache les clous. La princesse dlivre lui pardonne et l'aime, mais Tte d'or veut mourir seul, comme un roi, sans espoir et sans amour. Hros sauvage, il chante un chant de mort: Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah! O soleil! Toi mon Seul amour! A gouffre et feu! sang, sang, Porte! Or, or! Colre sacre! Je vois donc! O forts roses, lumire terrestre qu'branle l'azur glac! Buissons, fougres d'azur! Et toi, glise colossale du flamboiement, Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser vers toi une adoration sculaire! Ah! ah! cette vie! Verse un vin pre dans la souffrance! Emplis de lait la poitrine des forts! Une odeur de violettes excite mon me se dfaire! LA PRINCESSE Est-ce l mourir? LE ROI O Pre, Viens! Sourire, tends-toi sur moi! Comme les gens de la vendange au devant des cuves Sortent de la maison du pressoir par toutes les portes, Mon sang par toutes ses plaies va ta rencontre en triomphe! Je meurs. Qui racontera Que mourant, les bras carts, j'ai tenu le soleil sur ma poitrine comme une roue? O Bacchus, couronn d'un pampre pais, Poitrine contre poitrine, tu te mles mon sang terrestre! bois l'esclave! O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton! O ... cher ... chien! Sacre, la princesse reoit les insignes de la royaut, ironie qui efface Tte d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,--et quelle piti quand la petite main dcloue ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui presse le poing, courbe un un ses doigts dshonors! Mais ayant bais les lvres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il faut que la toile tombe sur la scne comme une taie sur les yeux. Ce que cette littrature forte et large doit aux tragiques grecs, Shakespeare, Whitman, on le sent plutt qu'on ne peut le dterminer. Il y a l une originalit puissante appuye ses premiers pas sur la main paternelle des matres: mais pour s'appuyer ces mains hautes comme des cimes, il faut tre naturellement grand. Telle image avoue son origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beaut neuve! ... O la Marne dore O le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampres et les maisons! cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la Moselle, o ... vitreis vindemia turget in undis. Mais l'habitude constante de l'auteur de _Tte d'or_ est de puiser dans le souvenir de ses yeux; il a une puissante mmoire visuelle; il voit les penses crites dans les gestes de la nature: Les hommes, comme des feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles; et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre: Voyez comme elle se penche, pareille au tournesol dfleuri, Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre. Et ceci: L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil. Cette vision de l'Adieu: La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chante S'efface tellement dans l'pais crpuscule Qu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui parat violette. Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pour notre imagination: La transparente garenne d'toiles, chasse brumeuse du Sagittaire. C'est la vie vue travers un blouissant rseau d'images, la vie mme, mais avec toute sa ferie intrieure; toute la nature tremble et rve dans ces versets lents, comme une femme porte dans une barque travers le soir. Les abstractions mmes lvent des bras o le sang coule en bleu; voici les Victoires qui passent sur le chemin comme des moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,--Couvertes d'un voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or. Des images sont d'une nergie comme surgie de l'obscurit de la conscience nerveuse, des images qu'on dirait nes, et l, le long d'un corps pensant, dans les plexus: ... A quoi Quand mon corps comme un mont hrisserait Un taillis de membres, emploierais-je ma foule? ............................................... Nous avions runi nos bouches comme un seul fruit Avec notre me pour noyau. Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent des significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille bourbiller comme des crevettes. Pleine d'images, cette tragdie est pleine d'ides; le solitaire a un compagnon partout: sa propre parole; le sang, l'homme doit le rpandre comme la femme, son lait; et toutes, images et ides, cratures d'une magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se meuvent et fleurissent dans la fort somptueuse d'une tragdie surhumaine. Il ne s'agit que de _Tte d'or_ et dj mes paroles dbordent, sans atteindre peut-tre la hauteur grave dont il faudrait donner l'impression. On est entr dans un gnie vaste o les pas rsonnent sur les dalles d'cho en cho: la multiplicit des sons pourrait empcher qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derrire les piliers. En ce temps o l'opinion, en littrature, obit aux gestes honteux de plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier autrement que par des allusions le talent de l'auteur de _Tte d'or._ Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les vertus d'un grand pote dramatique: peu de ttes se retourneraient et peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enferm volontairement dans un tombeau secret, fakir de la gloire qui a prfr tre ignor que d'tre incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donn par le pote (lui-mme, il est trs vrai) le mot d'ordre du silence a t gard depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-tre d'avoir parl. Je ne voudrais pas avoir vcu dans un temps o seule l'infernale mdiocrit ait t louange; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit pas le long de la rive d'ombre. Relu, _Tte d'or_ m'a enivr d'une violente sensation d'art et de posie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les temps d'aujourd'hui; les fragiles petites artres battent le long des yeux, les paupires se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer. _Tte d'or_ dramatise des penses; cela impose aux cerveaux un travail inexorable l'heure mme o les hommes ne veulent plus que cueillir, comme des petites filles, des pquerettes dans une prairie unie; mais il faut tre impitoyable la purilit: c'est pourquoi nous exigeons de l'auteur de _Tte d'or_ et de _La Ville_ l'oeuvre inconnue de sept annes de silence. * * * * * REN GHIL M. Ren Ghil est un pote philosophique. Sa philosophie est une sorte de positivisme panthiste et optimiste; le monde volue, du germe la plnitude, de l'inconscience l'intelligence, de l'instinct la loi, du droit au devoir,--vers le mieux. C'est la thorie du progrs indfini, mais affect de sentimentalisme; c'est le transformisme par l'amour. Plus brivement, quoique peut-tre avec moins de clart, on pourrait appeler cela un positivisme mystique. Ce positivisme mystique est, vrai dire, le positivisme mme, celui de Comte et de ses plus fidles disciples. Car, tandis que, dans la srie des notions gnrales, positivisme prenait le sens, tout moderne, de ralisme philosophique, pour les adeptes, le mot gardait un sens religieux, sentimental et presque amoureux. Absolument, le positivisme est le christianisme retourn bout pour bout; ce que l'une des croyances met au commencement, l'autre le met la fin; c'est une question topographique: le paradis terrestre a-t-il t la premire tape de l'humanit, ou en sera-t-il la dernire? Les gens irrespectueux classent cette question dans l'histoire des superstitions populaires; ils constatent que la croyance au paradis terrestre initial a t et est encore rpandue sur tous les points du globe; ensuite, ils constatent encore, et avec non moins de plaisir, que la croyance au paradis terrestre futur, si l'on nglige le millnarisme et quelques autres rveries, fit sa premire apparition dans le monde vers le dbut du XVIIIe sicle; des recherches mthodiques fixeraient facilement une date qui doit tre contemporaine des crits utopistes de l'abb de Saint-Pierre, homme d'un gnie aventureux. Favorise par les observations de Darwin et la philosophie allemande du devenir, aussi par la puissante illusion du progrs matriel, l'ide du paradis terrestre futur est devenue la base du socialisme: aujourd'hui, toutes les populaces europennes sont persuades que la ralisation du bonheur social est scientifiquement possible. Ainsi donc, en haut, des esprits cultivs croient la venue de plus de justice, de plus de bont, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en bas, des esprits simples croient la venue d'un bonheur tangible, rel, corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert un pote dcid chanter les joies de l'avenir. Si M. Ren Ghil n'avait pas fauss comme plaisir son talent et son instrument, il aurait pu tre ce pote, celui qui dit au vaste peuple sa propre pense, qui clarifie ses obscurs dsirs. La langue dont a us M. Ghil lui a rendu ce rle impossible. Nous voici au chapitre de la Mthode intitul: _Manire d'art: Instrumentation verbale_. On connat le phnomne de l'audition colore. Intrigus par le sonnet de Rimbaud, des physiologistes firent une enqute; et cette heure il est avr que certaines personnes peroivent les sons la fois comme des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les croit assez rares, diffrent, quant aux couleurs, selon les sujets: A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ... Voil qui excite aussitt la contradiction du choeur des sympathiques malades, et aussi l'tonnement des autres, de ceux pour qui les sons demeurent obstinment invisibles. Sans tre afflig du mal de l'audition colore, on peut nanmoins, si l'on rflchit, associer une couleur et un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud, pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges. M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons d'une srie d'instruments d'orchestre; ainsi: _r_ avec une lettre rouge, _o_, par exemple, rpond la srie grave des Sax et aux ides de domination, de gloire, etc.; la mme lettre _r_ jointe une lettre or, _u_, par exemple, rpond la srie des trompettes, clarinettes, fifres et petites fltes et aux ides de tendresse, du rire, d'instinct d'aimer, etc. Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens, extrieur, moins prcis, qui leur est dparti par les lettres dont ils sont forms; de l, la possibilit: soit de renforcer une ide en l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur son cette famille d'ides; soit de faire courir sous l'ide exprime par les mots un sens contradictoire ou attnu, en choisissant ses mots dans une srie instrumentale diffrente. C'est fort ingnieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut tre ni senti ni mme peru, le long de l'oeuvre du pote, par un lecteur mme prvenu et de trs bonne volont. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout l'orchestre color de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle, et l'_'r_ et l'_o_, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me donneront, si on les joint, l'ingnuit des petites fltes. Il ne veut pas dormir, mon enfant ... mon enfant ne veut dormir, et rit! et tend la lumire le hasard agrippant et l'unit premire de son geste ingnu qui ne se sait porteur des soirs d'Hrdits,--et tend la lumire ronde du haut soleil son geste triomphant d'tre du monde!... Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu. Je suis arrt par les mots: _mon enfant_, la grammaire instrumentale tant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles. L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait tre de violon, harpe, etc. Le mot _lumire_ se traduit par de l'or ml de blanc et de bleu, ce qui est assez heureux. Mais je ne veux pas insister sur une mthode laquelle je ne crois pas et qui a t si dangereuse pour le seul pote qui y ait cru rellement, M. Ren Ghil, lui-mme. Ses vers ont heureusement une valeur que la fantaisie instrumentale a diminue sans l'effacer compltement. Le jour o le pote du _Dire du Mieux_ oublierait que les voyelles sont colores et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-tre d'popes, srement de larges et profonds lyrismes. Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la terre, les usines, les villes, les labours, la fcondit des ventres et des glbes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois avec grandeur. Quand le sujet de son pome est vraiment riche d'images et d'ides, il les rassemble toutes, avec la fivre du botteleur que presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre dont elles sont nes; il s'agit du livre III du _Voeu de Vivre_, tableau tourment d'une nature ivre et en sueur: Oh! la Terre la Terre! en les sueurs et le hle: et l'odeur, l'aigu odeur d'engrais vit, et de terre grasse et de glu de ma mis qu'emporte dans son poil la taure allant au mle giglant li aux portes sourdes, tout vermeil ... C'est de la peinture pleine pte, jete fougueusement, aplatie au couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine battre, est une belle page: et avec quelle simplicit grave est dite la vie de la mre de toute la maison: Vous Autres! elle a t la Femme-Forte qui sur le seuil assise sut garder la porte de tout malheur et de tout tranger: elle a t autant que tous les hommes que voil, vaillante l'oeuvre de la terre: elle a t, autant que toutes Femmes que voil, grosse de l'ouvre des entrailles, et les mles qu'elle a ports ont trouv doux et nourrissant le lait de ses mamelles autant que le sang de son ventre aux veines larges et animales.... Il y a plusieurs jolies chansons intercales propos dans ce pome champtre; en voici une pour montrer que M. Ren Ghil n'est pas toujours le sourd marteleur dont les vers ont des gmissements rauques: En m'en venant au tard de nuit se sont teintes les telles: ah! que les roses ne sont-elles tard au rosier de mon ennui et mon amante, que n'est-elle morte en m'aimant dans un minuit. Pour m'entendre pleurer tout haut la plus haute nuit de terre le rossignol ne veut se taire: et lui, que n'est-il moi plutt et son Amante ne ment-elle et qu'il en meure dans l'ormeau. En m'en venant au tard de nuit se sont teintes les telles: vous lui direz, ma tendre mre, que l'oiseau aime tout printemps ... mais vous mettre le tout en terre, mon seul amour et mes vingt ans. Arriv la partie de son oeuvre qu'il appelle l'_Ordre Altruiste_, M. Ren Ghil s'engage dans les sombres dfils d'un dangereux didactisme: il nous initie aux mystres de la formation des cellules primordiales, mres lointaines de la triste humanit qu'il voudrait rnover et moraliser. C'est un petit trait de chimie biologique ou peut-tre d'histologie lmentaire; il est assez difficile de s'y reconnatre; mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces matires une abondante littrature scientifique. Il n'est pas certain que la Science soit le meilleur devenir; elle tend, par sa croissante complexit, ne plus gure reprsenter qu'un amas de notions infiniment incohrentes; l'heure des synthses est passe. On nous soumet priodiquement, avec emphase, de nouvelles thories de la vie; elles sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font rflchir, mais aucune n'a encore profr la premire lettre de la premire syllabe du mot. Les autorits scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et quelques-uns de ses rpondants, les Ferrire et les Letourneau, ne furent jamais des autorits. D'ailleurs il s'agit de posie, et, sans nier que le Phosphore puisse tre chant l'gal des Dieux, il nous est assez indiffrent que le pote, rsign cette tche, soit au courant des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie exprimentales; il nous plairait seulement qu'il et exprim de la beaut, de la vie ou de l'amour, qu'il et gal Lamartine ou Verlaine. Mais M. Ghil, acharn comprendre, se fait mal comprendre et son originalit s'teint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un fanal allum la pointe des rcifs par un naufrag solitaire. Il s'enfonce firement dans les brouillards et dans les embruns de son orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots sonnent sous la lune voile, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls dans les oreilles humaines. A la vrit, on comprend, lorsqu'on le veut absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une symphonie trs rude et ponctue de dissonances; travers le chaos des nologismes, l'amoncellement des vocables dfils du fil de la syntaxe, on dmle de srieuses intentions; M. Ghil garde une grande srnit dans le paradoxe, et sa conviction d'tre sincre amne parfois au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agrable d'herbes et de fleurs. J'ai cit dj quelques beaux fragments; il y en a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert nos efforts divinatoires,--mais vraiment, ceci: IX Le rudiment hsitant se retrouve complexe et sr aux nuits humides de l'ovaire et des lourds gnitoires, de l'oogone et de l'anthridie en la mme algue o itre le gnital attrait de deux ples! ou ceci: X Tout tonns et languissants de l'parrant choc en retour, qui de tous Sens de notre grand noraxe impressionna, d'clair! et les rendre notre prsente rduction,--nos germes s'unir en ustion de leur phosphore, cendre vivante et qui efferve.... ceci ou cela n'appartient aucun langage connu, et aucune musique verbale ne tempre l'horreur de telles incohrences. Je sais bien que, mme ici ou l, l'intention est encore grave et que toute ide de mystification ou de dmence doit tre carte: cependant M. Ghil, s'il procde un examen de conscience, ne conviendrait-il pas, cette heure, du droit vident des railleurs? Le dernier volume de l'_Ordre Altruiste_ (et de _l'Oeuvre_, provisoirement) est beaucoup mieux crit: il y a des tentatives certaines, peut-tre volontaires, peut-tre inconscientes, de clarification. Des manires de dire, d'une prciosit encore rude, y sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique o il est enseign l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils dnomment des rapports de surface, d'aspect, et non d'essence: Les mots ne disent point en mme temps l'Essence et la mesure: et c'est pourquoi, dedans les roses qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses demeure vierge de tes doigts et de ton vain esprit.... et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et: indulgentes longtemps rvent les vierges, qu'aime un midi de lumire et d'antiques rameaux.... Ce dernier volume est donc une indication du pome dont serait capable M. Ghil le jour o il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui rve en certains cerveaux privilgis; l'intelligence ordinaire, active et visible, ne doit avoir en art que le rle de prudente et timide conseillre; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se brise, clate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes, c'est le gnie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige et l'achve; chez M. Ghil la spontanit a t dvore par la volont. Qu'il s'vade donc de ses mthodes et surtout de sa dangereuse instrumentation; guid par ses seules forces naturelles, il entendra et nous fera entendre plus clairement les mtamorphoses De la voix humaine dans la voix des roseaux. * * * * * ANDR FONTAINAS Des esprits abondent en dsirs; leur volupt est de cueillir le plus grand nombre de fleurs et d'images; la fivre de l'ide exalte leur activit crbrale: ils doivent se raliser perptuellement, ou mourir. D'autres, aprs de brves priodes d'action, entrent en sommeil; ou bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des annes de moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre et non de la qualit des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus grands, fut un des plus lents parmi les potes de notre sicle. Et en regardant autour de nous, avec quelle prcaution majestueuse ne voyons-nous pas Lon Dierx espacer le long de sa vie de nobles et mlancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant l'infcondit de certains potes: peine devrons-nous en rechercher la cause, qu'elle ait nom ddain, dgot, dfiance, ou placidit. M. Fontainas ne semble pas le pote des violentes et frquentes motions. Il reprsente le calme des lacs abrits et des palais sans tragdies. La vie lui est apparue telle qu'un prtexte songer, l'oreille ouverte de rares musiques, l'oeil demi-clos tendu vers de sereines, et lointaines visions dont, bientt fatigu, il se dtourne avec une rsignation qui n'est pas sans amertume: Je fus le banneret lass que nul espoir ne lente. Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de ce chevalier dcourag dont les soupirs sont du dsespoir: En mon me d'ennui jamais ne s'lve Le dsir d'un dsir ni le rve d'un rve.... Un tel tat d'me serait impropice la posie, et puisque M. Fontainas a fait ds vers et mme de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui quelques nerfs sensibles et quelques veines prtes se gonfler par le dsir, la colre ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifi par la tendresse mlancolique du pome qui scelle les _Vergers illusoires_: J'entre dans le verger natal loin des alles Qui conduisent aux bassins des rves trompeurs Par la clairire o l'air s'adoucit des vapeurs Odorantes de buissons fleuris d'azales.... Les joies qu'il n'a pas trouves dans le monde extrieur, il les implore avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le thme de l'Enfant Prodigue. Alors le pote entre dans le calme dfinitif o sa nature doit se plaire et o elle se prlasse avec un peu de complaisance. Les vers de M. Fontainas ont certainement t crits dans une oasis. Travaills avec mthode, ils apparaissent comme des bronzes bien cisels, dbarrasss de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont acquis une grande puret de profil; les lignes sont nettes, les surfaces, harmonieuses, les contours, dgags; l'ensemble est solide, srieux et d'aplomb. Si les pomes ordonns avec de tels vers manquent presque toujours de fantaisie et d'imprvu, ils ont des qualits particulires: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque dans le rve, M. Fontainas garde une grande nettet de vision une lucidit parfaite; voici des songes composs comme ceux de Racine avec logique et clairvoyance, o les sensations et les images soigneusement enchanes se droulent selon d'imprieuses concordances. Telle est le pome, Les nobles vaisseaux bercs le long de leurs amarres.... composition excellente et savante qui a toute la beaut et toute la froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la diffrence qu'il y a entre un pote rflchi et un pote spontan, il faut comparer ce pome au _Bateau ivre_, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres exactement tout ce que l'autre pote n'aurait pu y mettre. J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries Hystriques, la houle l'assaut des rcifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le muffle aux Ocans poussifs; J'ai heurt, savez-vous? d'incroyables Florides. Mlant aux fleurs des yeux de panthres, aux peaux D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides, Sous l'horizon des mers, de glauques troupeaux.... Et maintenant: Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants, Et, las de la vie et de ses landes monotones, Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants: D'tranges forts et l'orgueil fauve des automnes Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir Aux vagues baisers pars des lentes argemones.... Voil les deux tempraments: le hasard de la sensation, les images arraches brutalement par touffes, herbes et fleurs mles, l'ivresse d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages; d'autre part: la sensation raisonne, pressure jusqu' ce qu'il en sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis pour ce qu'ils contiennent de clart et de vrit; une imagination logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression absurde, mais qui frappe et sduit, _les vacheries hystriques;_ il y a trop de prudence dans le mot _argmone_, car on suppose que si nous dcouvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot pineux, nous accepterons volontiers la somnifre douceur de ses baisers. Comme tous les potes srs de leur instrument et assurs qu'un excs d'motion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de trs curieuses virtuosits. il n'abuse pas de son adresse emmler les sons et les images, peut-tre par ddain, mais on voit qu'il serait trs capable de composer en perfection les pomes forme fixe les plus compliqus et les plus dcourageants. Voici une page laquelle pour tre une sextine il n'a manqu que la volont du pote: alors Banville l'et cite parmi les modles, et elle semble d'ailleurs une fleur destine tous les futurs florilges: Sur le basalte, au portique des antres calmes, Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues Parmi l'occulte et lent frmissement des vagues S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues Les coupes d'orgueil de glaeuls grles et calmes. Le mystre o vient mourir le rythme des vagues Exhale en lueurs de longues caresses calmes, Et le rouge corail o se tordent des algues Etend la mer des bras sanglants d fleurs calmes Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues. Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues En la nocturne et lointaine chanson des vagues, Reine dont les regards pensifs en clarts calmes Sont de glauques glaeuls rigeant sur les vagues Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues. Oui, voil videmment qui surpasse les forces intermittentes des potes dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne. J'ai trouv dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi heureux de l'allitration et de la rptition; il use encore avec modration de ces artifices, souvent ncessaires, car l'assonance intrieure, par exemple, facilite singulirement l'expression du rythme; elle est des plus lgitimes dans le vers de douze syllabes, alors que l'cartement des finales empche les rimes de donner toute leur sonorit. Le cor de corne sonne au loin dans le hallier. C'est fort joli. Et encore: Les danses souples vont s'enlaant par guirlandes, Et les filles rieuses aux bras des garons Rythment folles avec leurs naves chansons Leurs danses en mandres souples par les landes. Ceci est un peu prcieux: L'azur vert appli d'une opale.... .................................... Nos pas suivaient le regard ple de l'opale.... Et ceci, plutt mauvais: Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver. A ces jeux il faut prfrer le lent dploiement, comme de soies changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'_Eau du fleuve_: Qui donc n'a vu des yeux du rve Lthargique s'pandre et se pmer aux grves Et se tordre, boucles blondes Que surchargent les pierreries, La chevelure douloureuse de l'onde? Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicit? Ecrite en vers libres, cette dernire partie du volume est la plus originale et la plus agrable. L, s'il procde, pour la technique, de M. Viel-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est lgitime et tout extrieure. Tandis que dans les _Estuaires d'ombre_ M. Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarm, dans _l'Eau du Fleuve_, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est impos lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donne l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, srieux, un peu svre: Midi s'apaise et les vagues s'allongent. O rves reposs de langueur et de charme, O calmes songes! Sur la mousse l'ombre d'aulnes et d'ormes Les pcheurs paisibles dorment Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge. Nul frisson ne court plus aux feuillages, Le soleil ne jette aucun rayon, Tout est calme.... Et c'est bien, dite avec grce par lui-mme, l'impression finale que donne la posie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et tide d'une anse o, parmi les roseaux, les nnuphars et les joncs, le fleuve, dans la srnit du soir, se repose et s'endort. * * * * * JEHAN RICTUS Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la _Dame de Proue_ d'une nef qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prvoyait que, nouveau Bruant, il dt lancer aux foules troubles les apostrophes argotiques, violentes et goguenardes qui ont fait Jehan Rictus la rputation singulire d'un pote du pav et d'un dclamateur du trteau. Il y a des vocations soudaines et des aiguillages imprvus. M. Randon avait t l'une des voix de l'anarchisme littraire, au temps o de futurs acadmiciens dmolissaient (trs peu) la Socit au moyen de phrases lgantes et de sarcasmes spirituels. C'est lui, je crois, qu'on doit le mot fameux: Il n'y a pas d'innocent, mot terrible et digne d'un prophte plus biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite d'o Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple fcheux aux familles futures. Enfin, les potes ayant rintgr leur campement, aux sources de l'Hippocrne, on s'aperut de la disparition de celui qui taillait, avec un soin dlicieux, la proue vierge d'un navire en partance pour les Atlantides: peu de temps aprs, nous fmes informs de la naissance de Jehan Rictus et des _Soliloques du Pauvre_. Il y avait une rumeur du ct de Montmartre: quelque chose de nouveau surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne aventure; quelqu'un, pour la premire fois, faisait parler, avec un abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohme, le vagabond qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rdeur en qui il y a du pote, le misrable capable encore d'ironie, le dchu dont la colre s'vapore en maldictions blagueuses, dont la haine recule si L'espoir luit comme un brin de paille dans l'table, dont l'amertume n'est que du dsir ranci, l'homme enfin qui voudrait vivre et que l'gosme des lus rejette ternellement dans les tnbres extrieures. C'est l un type humain, admissible la fraternit. Il posera peut-tre une bombe, un jour de dsespoir; il ne surinera pas un pante le long des fortifs. Entre ce Pauvre et les humanits basses que clbra M. Bruant, il y a toute la profondeur des douves qui sparent l'homme de l'animalit et l'art de la crapule. Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme il est priv de toute jouissance matrielle, les grands principes le laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Rpublicain en redingote lui inspirent un identique mpris et il ne conoit gure comment les malheureux, doucement leurrs par les politiciens gras, peuvent encore couter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que futur. Il n'est pas sot, il pense aujourd'hui et non demain, lui-mme, qui a faim et froid, et non aux problmatiques mmes encore prisonniers dans les reins faciles du proltariat: Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans, Les p'tits flaups ... les p'tits fourbus, Les p'tits fou-fous ... les p'tits fantmes Qui z'ont soupe du mquier d'mme.... Elle est trs amusante, cette ronde biscornue, la _Farandole des Pauv's 'tits Fan-fans_. C'est surtout dans la premire pice du volume, l'_Hiver_, qu'il faut chercher la pittoresque expression de ce mpris du Pauvre pour tous les professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines pleureuses, entretenues par la misre qui les coute et les paie, rentes par les larmes des crve-la-faim, pour tous les hypocrites dont le fructueux mtier est de plaind' les Pauvr's en faisant la noce. Dans les socits gostes et avachies, nul commerce ne rapporte davantage que celui de la piti, et la traite des Pauvres demande moins de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des ngres. C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage: Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France, On n's'occup' que des malheureux; Et dzimm et boum! la Bienfaisance Bat l'tambour su'les ventres creux! L'en faut, des Pauv's, c'est ncessaire, Afin qu'tout un chacun s'exerce, Car si y gn'avait pas d'misre, a pourrait ben ruiner l'commerce. Le pome le plus curieux, le plus trange et aussi le plus connu des _Soliloques_ est le _Revenant_. On en connat le thme: le Pauvre attard dans la nuit resonge ce qu'on lui a cont jadis d'un Dieu qui s'est fait homme, qui vcut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et qui, pour sa bont et la divine hardiesse de sa parole, fut supplici. Il tait venu pour sauver le monde; mais la mchancet du monde a t plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa rsurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt sicles aprs sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-tre l'heure a-t-elle sonn d'une incarnation nouvelle, peut-tre va-t-il descendre pareil un pauvre de Paris, de mme que jadis il vcut pareil un pauvre de Galile? Et il descend. Le voil: Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc. Ah! comm' t'es ple ... comm' t'as l'air triste.... .................................................. Ah! comm' t'es ple ... ah! comm' t'es blanc. Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles (T'as pas bouff, sr ... ni dormi!), Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis? Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc, Ou veux-tu qu'on ballade ensemble? .......................................... Ah! comme t'es ple ... ah! comme t'es blanc! Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?... Et te Pauvre continue, faisant du Christ des misrables un portrait qui, trait pour trait, s'applique lui, le Pauvre. L'ide n'est pas banale et je ne suis pas surpris qu' l'audition, dit avec motion et force par le pote, ce morceau soit d'un effet saisissant. Plus loin, aprs avoir expose Jsus combien sa religion a dgnr avec la bassesse des prtres et la lchet des fidles, Jehan Rictus, le Pauvre, se souvient qu'il est aussi pote lyrique; il y a l une strophe qui est belle et qui le serait davantage en style pur: Toi au moins, t'tais un sincre, Tu marchais ... tu marchais toujours; (Ah! coeur amoureux, coeur amer), Tu marchais mme dessus la mer Et t'as march jusqu'au Calvaire. Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur: Ah! rien n't'meut, va, ouvr' les bras, Prends ton essor et n'reviens pas; T'es l'tendard des sans courage, T'es l'Albatros du grand Naufrage, T'es l'Goland du Malheur! Ici, c'est l'ide de la rsignation qui trouble le Pauvre; comme tant d'autres, il la confond avec l'ide bouddhiste de non-activit. Cela n'a pas d'autre importance en un temps o l'on confond tout et o un cerveau capable d'associer et de dissocier logiquement les ides doit tre considr comme une production miraculeuse de la Nature. Passons. Finalement le Pauvre reconnat qu'il a interpell son lamentable reflet dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisime partie est brutale, mais bien dans le ton de sincrit libertaire qui anime les _Soliloques_: Toi qui as jet les hommes genoux, maintenant remets-les debout, Y faut secouer au coeur des Hommes Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous. A la fin du livre intitul _Dception_, il y a un morceau particulirement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la grande posie n'est peut-tre pas incompatible avec le style populaire, et souvent grossier, adopt par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort. Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir, La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles, La Dure-aux Coeurs, la Frache-aux-Molles, La Sans-Piti, la Sans-Prunelles, Qui va jugulant les pus belles Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir; Vous savez ben ... la Grande en Noir Qui tranch' les tronch's par ribambelles Et dans les tas les pus rebelles Envoie son Tranchoir en coup d'aile Pour fair' du Silence et du Soir! Les apocopes et les mots dforms n'ont pu gter tout fait ces deux strophes, mais comme elles auraient gagn tre crites srieusement! Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la phrase ou du mot, en altre ncessairement la beaut. Ou, si je l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, mme quand il rit, mme quand il danse. Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas ncessaire est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les _Soliloques du Pauvre_ exigeaient peut-tre un peu d'argot, celui qui, familier tous, est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture si ardue qui n'a pas frquent les milieux particuliers o il semble que l'on parle pour n'tre pas compris? Ensuite, l'argot est difficile manier; Jehan Rictus, malgr son abondance, volue assez difficilement parmi les cueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne sont peut-tre plus en usage, car l'argot, malgr ce qu'il retient de permanent, se transforme avec tant de rapidit que d'une anne l'autre les choses les plus usuelles ont chang de nom. Autrefois le grand mot des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que trs peu de temps son manteau argotique; constamment rhabill, il chappait la connaissance immdiate des non-initis. Ds que le nom argotique de l'argent avait pass dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre. Il parat qu'il n'y a plus de jargon ou argot spcial aux voleurs; c'est--dire que son domaine se serait tendu et aurait pntr jusque dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins une langue secrte. Tout cela ne m'empche pas de reconnatre le talent trs particulier de Jehan Rictus. Il a cr un genre et un type; il a voulu hausser l'expression littraire le parler commun du peuple, et il y a russi autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques concessions, et qu'on se dpartisse, mais pour lui seul, d'une rigueur sans laquelle la langue franaise, dj si bafoue, deviendrait la servante des bateleurs et des turlupins. * * * * * HENRY BATAILLE La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, ds que l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilit, de got pour les jeux de l'esprit, il se confesse en langage rythm: telle est l'origine de la posie intime et personnelle. Il y a des lgies d'aveu ou de dsespoir parmi les plus anciennes posies connues, l'ode de Sapho ou le Chant de la soeur ddaigne, retrouv sur un papyrus hiroglyphique, et admirable. Catulle s'est confess avec tant d'ingnuit que toute sa vie sentimentale se trouve crite dans ses pomes dj verlainiens. Les manuscrits du moyen ge sont pleins de confessions en rythme, mlancoliques et rprobatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de clercs pnitents, effrontes, la manire d'Horace ou d'Ausone, si ce sont des Goliards qui ont chant leurs amours et leurs ripailles. La posie franaise la plus assure de vivre et de plaire est celle o des mes troubles dirent leur dsir et leur peine de vivre: il y eut Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Thophile; il y eut Vigny, il y eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des centaines et le plus gauche dcouvrir son coeur nous meut encore aprs des annes de cimetire ou des sicles de poussire. En ces temps derniers on abusa un peu de cette posie subjective. D'innombrables potes atteints d'un psittacisme morbide et prtentieux s'appliqurent publier d'abondants dcalques des aveux les plus clbres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre industrie? Mais rares sont les confessions o l'on ne s'ennuie aucune redite; rares, les hommes dont la perversit est originale, dont la candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du nouveau: voil le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est conform spontanment (c'est ainsi qu'il le faut) avec une dlicate simplicit. Ce que l'on connut d'abord de M.Bataille, c'taient de petites impressions tendres, propos de choses mystrieuses et vagues, d'une nature malade, vanouie, de femmes muettes qui passaient parfumes de douceur, de petites filles sages et dj tristes, d'une enfance frle et peureuse, des vers crits dans la _Chambre Blanche_, des vers pour Monelle, peut-tre.... Le pote s'est refait tout petit enfant, jusqu'au conte de fes, jusqu' la berceuse; mais l'intrt est prcisment dans le spectacle de cette mtamorphose; et, voir comment le jeune homme revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore: Oiseau bleu, couleur du temps, Me connais-tu? fais-moi signe:-- La nuit nous donne des airs sanglotants, Et la lune te fait blanc comme les cygnes.... Oiseau bleu, couleur du temps, Dis, reconnais-tu la servante Qui tous les matins ouvrait La fentre et le volet De la vieille tour branlante?... O donc est le saule o tu nichais tous les ans, Oiseau bleu, couleur du temps? Oiseau bleu, couleur du temps. Dis un adieu pour la servante Qui n'ouvrira plus dsormais La fentre, ni le volet De la vieille tour o tu chantes ... Ah! reviendras-tu tous les ans, Oiseau bleu, couleur du temps? Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir un soir, et qu'on n'oubliera pas, et o l'on voudrait revenir,--oh! un seul instant, revenir vers le pass qu'on a vu mourir, un soir d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour: Il y a de grands soirs o les villages meurent-- Aprs que les pigeons sont rentrs se coucher.-- Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure Et le cri bleu des hirondelles au clocher ... Alors, pour les veiller, des lumires s'allument, Vieilles petites lumires de bonnes soeurs, Et des lanternes passent, l-bas, dans la brume ... Au loin le chemin gris chemine avec douceur ... De toutes ces visions le pote enfin se dtache avec une fermet attriste: Mon enfance, adieu, mon enfance.--Je vais vivre. Nous nous retrouverons aprs l'affreux voyage, Quand nous aurons ferm nos mes et nos livres, Et les blanches annes et les belles images ... Peut-tre que nous n'aurons plus rien nous dire! Mon enfance ... tu seras la vieille servante, Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire.... Et ainsi jusqu' la mort chacune de nos existences successives nous sera une belle et douce trangre qui s'loigne lentement et se perd dans l'ombre de la grande avenue o nos souvenirs sont devenus des arbres qui songent en silence.... Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la vie: un regret mlancolique du pass, une peur fire de l'avenir. Les pomes plus rcents de M. Bataille, encore pars, ne semblent pas contrarier cette impression: il y demeure le rveur nerveusement triste, passionnment doux et tendre, ingnieux se souvenir, sentir, souffrir. Quant ses deux drames, la _Lpreuse_ et _Ton sang_, sont-ils bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mmes sensations et des mmes ides que, paralllement, il transpose en pomes? Pomes et tragdies sont ns dans la mme fort, viornes et frnes, voil tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puis la mme terre, au mme vent, la mme pluie, mais la diffrence essentielle est celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques. La _Lpreuse_ est bien le dveloppement naturel d'un chant populaire: tout ce qui est contenu dans le thme apparat son tour, sans illogisme, sans effort. Cela a l'air d'tre n ainsi, tout fait, un soir, sur des lvres, prs du cimetire et de l'glise d'un village de Bretagne, parmi l'odeur cre des ajoncs crass, au son des cloches tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le long de la tragdie l'ide est porte par le rythme comme selon une danse o les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du gnie l-dedans. Le troisime acte devient admirable, lorsque, connaissant son mal et son sort, le lpreux attend dans la maison de son pre le cortge funbre qui va le conduire la maison des morts, et l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entirement originale et d'une parfaite harmonie. Le vers employ l est trs simple, trs souple, ingal d'tendue et merveilleusement rythm: c'est le vers libre dans toute sa libert familire et lyrique: Je sais o j'ai t empoisonn. C'est en buvant du vin dans le mme verre qu'une jeune fille que j'aimais.... .................................................. Sur la table il y avait nappe blanche, un vase rempli de beurre jaune, et elle tenait la main un verre du vin qui plat au coeur des femmes.... .................................................. Elle n'avait pas pourtant lieu de me har.... Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier, fils de Matelinn et de Maria Kantek J'ai pass trois ans l'cole ... mais maintenant je n'y retournerai plus.... Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays, Dans un peu de temps je serai mort, et m'en irai en purgatoire.... Et pendant ce temps mon moulin tournera diga-diga di, Ah! mon moulin tournera Diga-diga da.... _Ton sans_ est crit en prose, trs simple aussi, et comme transparente. Je n'aime gure cette histoire, trop mdicale, de transfusion du sang, mais le thme accept, on est en prsence d'un vrai drame d'aujourd'hui, hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragdie est donn par une sorte de mysticisme charnel. Les affinits corporelles sont substitues aux affinits morales: c'est un psychisme matriel. Voici un passage du rle de Daniel (le jeune homme qui Marthe a donn son sang), par lequel le principe du drame sera un peu expliqu: Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si extraordinaire de le contenir en moi ... si trange ... si absurde et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour la premire fois.... Je ne sais quelle tideur frache y coule en cascade ... et sous le rseau transparent des veines, il me semble que je suis dans sa fuite toute la source lche de ton coeur.... Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps.... Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ... je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas purile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense cela ... la vie de ta chair, dfaut de ton me.... Ce sang m'apporte un peu de ton ternit ... oui de ton pass, de ton prsent, de ton avenir, et c'est comme s'il accourait moi du fond de ta plus lointaine et mystrieuse enfance.... Il n'y a peut-tre pas l une seule mtaphore qui n'ait t lue dans les effusions attribues d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on les lise pour la premire fois, car c'est la premire fois qu'elles sont justes. Cependant le style de _Ton sang_ n'est pas toujours assez pur, et trop parfois de vraie conversation, sous prtexte de thtre. Le prtexte n'est pas valable. Les deux tragdies se rejoignent par cette ide que le sang de la femme, pur ou impur, haine ou amour, est une maldiction pour l'homme. L'amour est une joie empoisonne; la fatalit veut que ce qui est le suprme bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le fleuve o il boit la vie soit le mme o il boit la douleur et la mort. C'est, du moins, l'impression que j'ai retire de cette lecture, mais, comme dit M. Bataille dans sa Prface, plus le drame apparat simple et dpourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint. Une oeuvre d'art, tableau, statue, pome, roman ou drame, ne doit jamais avoir une signification trop prcise, ni vouloir dmontrer quelque vrit morale ou psychologique, ni tre un enseignement, ni contenir une thorie. Il faut opposer _Hamlet_ _Polyeucte_. M. Henry Bataille dont les ides semblent sagement imprcises ne sera jamais tent par l'apostolat: le got de la beaut le prservera de se plaire dans les chambres resserres et malsaines de la maison des formules. Il est appel sentir confusment la vie, ne pas trop la comprendre; c'est la condition mme de l'enfantement des oeuvres. Tous les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirigs ou domins par l'inconscient. * * * * * EPHRAM MIKHAL Puisqu'il ne nous laissa que de trop brves pages, l'oeuvre seulement de quelques annes; puisqu'il est mort l'ge o plus d'un beau gnie dormait encore, parfum inconnu, dans le calice ferm de la fleur, Mikhal ne devrait pas tre jug, mais seulement aim. Il tait charmant, quoique trs fier; aimable, quoique triste et repli; doux, quoiqu'il et souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux, car il eut une gloire prcoce, comme son talent. A dix-huit ans dj, son originalit tait sensible: il introduisait dans le vers parnassien, sans le dhancher ainsi que M. Coppe, une grce mlancolique, alors neuve surtout par le contraste de la puret de l'accent avec la sincrit du sentiment. La femme la beaut impassible souffre en silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par la joie d'tre belle. Il y a sans doute, dans la _Dame en deuil_ un peu de la psychologie de Mikhal: son orgueil l'enchanait son ennui: Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne De mes rves d'antan que j'ai tus moi-mme. Presque aucun de ses pomes o ne se rpte ta plainte de l'orgueil et de l'ennui; ce n'est pas l'ennui de vivre--il vcut si peu; ce n'est pas l'ennui de ne pas vivre--il n'eut pas le temps de s'apercevoir que la vie donne moins qu'elle promet; c'tait un ennui maladif et invincible, l'ennui des prdestins qui sentent obscurment, comme l'eau glace d'un fleuve gonfl, monter le long de leurs membres les vagues de la mort; et c'tait aussi l'orgueil de ne pas avouer ses pressentiments et de chercher des causes vaines une tristesse plus forte que l'me qui la portait. Mais il ne faudrait pas exagrer l'influence d'une sant chtive sur les tendances et les gots d'une intelligence. Nous ne savons rien de prcis ni rien d'utile sur la formation des personnalits. A chaque homme nouveau, le mystre recommence. La botanique n'est pas applicable aux plantes humaines: au degr de diffrenciation o les hommes sont arrivs, chaque exemplaire de l'humanit est une terre inexplore,--et inexplorable, puisque, relativement ta conscience, l'homme lui-mme, avec sa pense comme avec ses gestes, est un fragment du monde extrieur. Mikhal tait ainsi: doux et fier, plein d'un ennui trs triste: Mais le ciel gris est plein de tristesse calme ineffablement douce aux coeurs chargs d'ennuis. ................................................ L'ennui, rythme dolent de flte suranne. ................................................ Chre, mon me obscure est comme un ciel mystique, Un ciel d'automne, o nul astre ne resplendit.... ................................................ Je sombre dans un grand et morne nonchaloir. ................................................. N'coute pas le cri lointain qui le rclame, Les conseils exhals dans la senteur des nuits. Tu sais que nul baiser librateur, mon me, Ne rompt l'enchantement de tes subtils ennuis. ................................................. Quand le vent automnal sonne le deuil des chnes, Je sens en moi, non le regret du clair t, Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines. ................................................. Voici tout entier le _Crpuscule Pluvieux_, o jamais peut-tre l'ennui, le mystrieux ennui, n'a t avou avec une loquence aussi sereine: L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'automne Que le soir paissit de moment en moment; Un ennui lourd accourt mystrieusement, Qui m'opprime de nuit paisse et monotone. Pourtant nul glorieux amour ne m'a bless, Et c'est sans regretter les heures envoles Que je revois au loin, vagues formes voiles, Mes souvenirs errants au jardin du pass. Et pourtant, maintenant, dans l'horreur languissante D'un soir de pluie et dans la lente obscurit, Je sens mon coeur que nul amour n'a dsert Mlancolique ainsi qu'une chambre d'absente. Plus loin, dans l'_Acte de Contrition_, c'est encore le mme sentiment de drliction et d'accablement: Je confessais que les Printemps et les Automnes Passent en vain le seuil sacr des horizons, Car mon me est pareille aux dserts monotones Assoupis dans l'oubli strile des saisons. Quelques mois avant sa mort, il dit, en un doux et beau vers, son tat d'me: Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs. Cependant, vers le mme temps, le pote eut des heures heureuses, des moments de joies et d'espoir: Joyeuses, sur les claires ondes D'un golfe paisible et splendide, Des galres aux voiles blondes Appareillent pour l'Atlantide. Et des lys ravis par les brises Neigent dans la douce venelle, Tandis qu'au loin des voire prises Proclament la joie ternelle. Et ceci, tir de l'_Ile Heureuse_: Dans le golfe aux jardins ombreux, Des couples blonds d'amants heureux Ont fleuri les mts langoureux De la galre, Et, caress du doux t, Notre beau navire enchant Vers les pays de volupt Fend l'onde claire! Mais o sont les jardins d'Armide? Les conqurants de son rve (avril 1890) qui devaient venir le dlivrer et remporter ................................vers les les Qui parfument les mers de fruits mrs et d'aromates Et fleurissent au loin l'eau des golfes tranquilles, les conqurants furent les anges de la nuit et nous ne savons rien de plus. Ces vers, les derniers crits par Mikhal, peu de semaines, ou de jours, avant sa fin, ont un intrt presque testamentaire. S'il faut les prendre pour autre chose qu'un thme, qu'un canevas o la broderie n'est qu'indique, si, alors, ils taient, dans son esprit, dfinitifs, ils marquent le premier pas d'une volution du pote vers le vers libre,--ou vers un certain vers libre, celui qui conservant les allures des rythmes traditionnels, se libre nanmoins de la tyrannie de la rime romantique et de la superstition du nombre constant. L'intention de faire des vers d'une forme nouvelle me parat vidente dans ce morceau unique; les assonances, heureuses et non de hasard, en tmoignent: pourpres-sourdre; terribles-marines; thyrse-triste; plages-aromates,--et, comme Mikhal connaissait l'ancienne posie franaise et tes rgles prcises de la vieille assonance, il a voulu les respecter dans cet essai, qui, malgr sa brivet, est, ce point de vue, remarquable. Le parnassien allait donc voluer naturellement vers l'esthtique d'aujourd'hui, quand la mort le surprit; il avait sans doute compris qu'il ne faut pas ddaigner les manires nouvelles d'exprimer l'motion et la beaut. Parralllement ses pomes, Mikhal avait crit des contes en prose; il tiennent dans le petit volume des _Oeuvres_, juste autant, juste aussi peu de place que les vers. L encore il fut curieusement prcoce et, dix-neuf ans, il produisait des pages tout fait charmantes par la franchise de la philosophie, telles que le _Magasin de jouets_, avec, dj, de jolies phrases: Ces belles Poupes, vtues de velours et de fourrures et qui laissent traner derrire elles une namourante odeur d'iris. Dans _Miracles_, l'incroyance au divin est analyse avec une belle sret de main et d'intelligence; presque partout, on sent un esprit matre de soi et qui tient ne revtir de la forme que des ides qui valent la forme. Il est surtout attir par les histoires significatives et rvlatrices d'un tat d'me hermtique: il aime la magie et le prodige, les cratures oppresses par le mystre et qui ont mal la raison. C'tait un lecteur assidu de Spinoza, qui lui avait enseign, selon la juste expression de M. Pierre Quillard, avec un mysticisme suprieur, la vanit de la joie et de la douleur, et il devait goter galement la vie et la philosophie nirvniennes du philosophe de sa race. Le chef-d'oeuvre de ces proses, c'est _Armentaria_, pome trs pur, trs clairement aurol d'amour, fleur mystique et candide, _flos admirabilis!_ Il y a des lignes comme celle-ci; Armentaria dit: Soyons purs dans les tnbres et allons au ciel silencieusement. Il suffit d'avoir crit ce peu de vers et ce peu de prose: la postrit n'en demanderait pas davantage, s'il y avait encore place pour les prfrs des Dieux dans le muse que nous enrichissons vainement pour elle et que les barbares futurs n'auront peut-tre jamais la curiosit d'ouvrir. * * * * * ALBERT AURIER Avec un temprament outrancier d'observateur ironiste, une tendance des jovialits rabelaisiennes, Aurier se trouva, ds ses premires annes d'tudiant, engag dans un groupement littraire en apparence trs oppos ses penchants. Mais, de mme que tout n'tait pas ridicule dans le _Dcadent,_ tout n'est pas de simple jeu dans les vers qu'Aurier y donnait abondamment; ce sonnet, _Sous Bois_, dat de Luchon, aot 1886, n'a pas qu'une valeur de prcocit: Les forts de sapins semblent des cathdrales Qu'ombrent d'immenses deuils. Infinis, sans espoir, Montent des noirs piliers se perdant en le noir, Et l'ombre bleue emplit les votes colossales!... Tandis que, pour voiler l'invisible ostensoir, Pendent sur les vitraux des loques spulcrales, Vagues, passent des chants tristes comme des rles, Les chants de la fort la brise du soir. --O Temple! Bien souvent je suis le labyrinthe De tes nefs, par la nuit cherchant ton Arche-Sainte!... Mais, en vain! L'horizon, toujours sombre et bant, Fuit devant moi; le Vide dort au fond des salles! --Ainsi, mon coeur, sondant les clestes ddales, Marche, toujours heurtant l'implacable nant! Si, aprs cette estampe romantique, j'extrais du mme recueil la _Contemplation_, on aura peut-tre une ide assez juste d'Aurier trs jeune, partag entre le vouloir d'tre srieux et l'amusement de ne pas l'tre: Le coeur inond d'une ineffable tristesse, Je contemple le crne aim de ma matresse. Dans ses orbites creux, d'pouvants remplis, J'ai fait coller deux trs beaux lapis-lazulis; J'ai mis artistement sur l'os blanc de sa nuque, Poli comme un ivoire, une vieille perruque; J'ai, dans ce faux chignon, rpandu ses parfums Prfrs (souvenir de mes amours dfunts); J'ai plac, pour cacher son rictus trop morose, A ses troublantes dents ma cigarette rose, Puis j'ai pos le tout ( la place d'un saint) Dans une niche, sur les velours d'un coussin. Et je songe qu'ainsi (mditations mornes!) La Catin ne peut plus me gratifier de cornes! Ces deux notes, l'une de mlancolie, l'autre d'ironie, persistrent sonner jusqu' la fin dans les vers d'Aurier, et on les retrouvera dans le _Pendu_ et dans _Irne_. Quant aux caractres propres, diffrentiels de sa posie, ce sont, il me semble, la spontanit et l'inattendu. Il ne fut jamais un chercheur de pierres prcieuses: il sertissait celles qu'il avait sous la main, plus soucieux de leur mise en valeur que de leur raret; mais, pcheur de perles, il le fut aussi trop peu et, trop confiant en sa force improvisatrice, il laissa, mme en des morceaux jugs par lui dfinitifs, chapper des peu prs et des erreurs. Cela vaut-il mieux que d'tre trop parfait? Oui, quand la perfection de la forme n'est que le rsultat d'un pnible limage, d'une qute aveugle des rarets parses dans les dictionnaires, d'un effort naf tirer, sur le vide d'une oeuvre, un rideau constell de fausses meraudes et de rubis inanes. Il est cependant une certaine dextrit manuelle qu'il faut possder; il faut tre la fois l'artisan et l'artiste, manier le ciseau et l'bauchoir, et que la main qui a dessin les rinceaux puisse les marteler sur l'enclume. Mais l, Aurier pcha moins par omission que par jeunesse, et s'il montra un talent moins sr que son intelligence, c'est que toutes les facults de l'me n'atteignent pas la mme heure leur complet dveloppement; chez lui, l'intelligence avait fleuri la premire et attir a soi la meilleure partie de la sve. L'intelligence et le talent, voila, je crois, une distinction qui n'a gure t faite en critique littraire; elle est pourtant capitale, il n'y a pas un rapport constant ni mme un rapport logique entre ces deux manires d'tre; on peut tre fort intelligent et n'avoir aucun talent; on peut tre dou d'un talent littraire ou artistique vident et n'tre qu'un sot; on peut aussi cumuler ces deux dons: alors on est Goethe ou Villiers de l'Isle-Adam, ou moins, mais un tre complet. Aurier manqua de quelques annes pour s'harmoniser dfinitivement. Il en tait encore la priode o l'on ressent une si grande tendresse pour toutes ses ides qu'on se hte de les revtir, mme d'toffes un peu frustes, de peur qu'elles n'aient froid dans la chemise aux notules: d'ailleurs, presque rien de ce que nous connaissons de lui, en fait de vers, n'avait reu la suprme correction. Mais que l'on ne prenne pas cette opinion pour absolue; on pourrait la contrarier en citant l'extraordinaire _Sarcophage vif_, par exemple, ou le _Subtil Empereur_: En l'or constell des barbares dalmatiques, La peau farde et les cheveux teints d'incarnat, je trne, contempteur des nudits attiques Dans la peau royale o mon rve s'incarna.... Je regarde en raillant agoniser l'empire Dans les rires du cirque et les cris des jockeys, Et cet croulement formidable m'inspire Des vers subtils fleuris de vocables coquets!... Je suis le Basileus dilettante et farouche! Ma cathdre est d'or pur sous un dais de tabis.... Quand je parle, on dirait qu'il tombe de ma bouche Des anges, des saphirs, des fleurs et des rubis.... Pote, Aurier l'est encore jusqu'en sa critique d'art. Il interprte les oeuvres, il en rdige le commentaire, me--esthte, peut-tre, mais non pas esthticien, et la valeur de sa critique, presque toujours positive, tient en partie au choix qu'il sut faire, de main sre, entre les artistes et entre les oeuvres. Sa critique est positive; il exalte le sujet de son analyse; il dit les signifiances; obscurment voulues par le peintre et, ce disant, recompose trs souvent une oeuvre un peu diffrente, par les tendances nouvelles qu'il y trouve, de celle qu'il a eue sous les yeux: ainsi, dans son tude sur Henry de Groux, un grandiose pendu nous apparat, plus grandiose encore et plus lamentable aussi, parmi le renouveau luxuriant des sves, que le grandiose et lamentable bonhomme du peintre de la Violence. Quant aux dfauts des oeuvres qu'il aimait, il les voyait bien, mais il prfra souvent les taire, sachant que l'loge doit, pour porter, tre un peu partial, et sachant aussi que le rle du critique est de nous signaler des beauts et des joies, non des imperfections et des causes de tristesse. A l'oeuvre mauvaise, mdiocre ou nulle, le silence seul convient, et, contrairement l'opinion d'Edgar Poe, j'affirme que la plupart des chefs-d'oeuvre mme ont besoin pour tre compris, l'heure o ils closent, de la charitable glose d'une intelligence amie. Malheureusement, la critique influente, si peu qu'elle le soit encore, tant devenue prudente ou servile, il est ncessaire de la contredire de temps autre, rien que pour montrer que l'on n'est pas dupe: cela seul induisit Aurier contester non le talent, mais le gnie de M. Meissonier, peintre fameux des tats-majors et ds cuirassiers. Ce ne fut que par occasion qu'il livra bataille au taureau; il avait, comme critique, une besogne plus urgente: mettre en lumire les isols, comme il disait, forcer vers eux l'attention de quelques-uns. La premire tude de ce genre, son _Van Gogh_ eut un succs inattendu; elle tait excellente, d'ailleurs, disait la vrit sans mnagements pour l'opinion, et vantait le peintre du soleil et des soleils sans ces emballements purils qui sont la tare de l'enthousiasme. Ds l, il exprimait les deux inquitudes dont il se souciait avant tout: le peintre est-il sincre? et que signifie sa peinture? La sincrit, en art, est bien difficile dmler de l'inconsciente fraude o se laissent aller les artistes les plus purs et les plus dsintresss; l'extrme talent dgnre trs souvent en virtuosit: il faut donc, en principe, croire l'artiste sur sa parole, sur son oeuvre. A la seconde question, la rponse est gnralement plus facile. Voici ce qu'Aurier dit propos de Van Gogh, et cela peut servir de dfinition assez nette du symbolisme en art: C'est, presque toujours, un symboliste. Non point, je le sais, un symboliste la manire des Primitifs italiens, ces mystiques qui prouvaient peine le besoin de dsimmatrialiser leurs rves, mais un symboliste sentant la continuelle ncessit de revtir ses ides de formes prcises, pondrables, tangibles, d'enveloppes intensment charnelles et matrielles. Dans presque toutes ses toiles, sous cette enveloppe morphique, sous cette chair trs chair, sous cette matire trs matire, gt, pour l'esprit qui sait l'y voir, une pense, une Ide, et cette Ide, essentiel substratum de l'oeuvre, en est, en mme temps, la cause efficiente et finale. Quant aux brillantes et clatantes symphonies de couleurs et de lignes, quelle que soit leur importance pour le peintre, elles ne sont dans son travail que de simples procds de symbolisation. En son tude sur Gauguin, un an plus tard, il revint sur cette thorie, la dveloppa, exposant, avec une grande sret de logique, les principes lmentaires de l'art symboliste ou idiste, qu'il rsume ainsi: L'oeuvre d'art devra tre: 1 _Idiste_, puisque son idal unique sera l'expression de l'Ide; 2 _Symboliste_, puisqu'elle exprimera cette ide par des formes; 3 _Synthtique_, puisqu'elle crira ces formes, ces signes, selon un mode de comprhension gnrale; 4 _Subjective_, puisque l'objet n'y sera jamais considr en tant qu'objet, mais en tant que signe d'ide peru par le sujet; 5 (C'est une consquence) _Dcorative_--car la peinture dcorative proprement dite, telle que l'ont comprise les gyptiens, trs probablement les Grecs et les Primitifs, n'est rien autre chose qu'une manifestation d'art la fois subjectif, synthtique, symboliste et idiste. Aprs avoir ajout que l'art _dcoratif_ est le seul art, que la peinture n'a pu tre cre que pour dcorer de penses, de rves et d'ides les murales banalits des difices humains, il impose encore l'artiste le ncessaire don d'_motivit_, en allguant, seule, cette transcendantale motivit, si grande et si prcieuse, qui fait frissonner l'me devant le drame ondoyant des abstractions. Grce ce don, les symboles, c'est--dire les Ides, surgissent des tnbres, s'animent, se mettent vivre d'une vie qui n'est plus notre vie contingente et relative, d'une vie essentielle, la vie de l'Art, l'tre de l'tre. Grce ce don, l'art est complet, parfait, absolu, existe enfin. Sans doute, tout cela est plutt, au fond, une philosophie qu'une thorie de l'art, et je me mfierais de l'artiste, mme suprieurement dou, qui s'appliquerait la raliser par des oeuvres; mais c'est une philosophie trs haute et possiblement fconde: quelques artistes en seront peut-tre touchs mme travers leur cuirasse d'inconscience. En critique, Aurier tait encore d'avis que l'on doit examiner l'oeuvre en soi et qu'il est ridicule de faire intervenir dans sou jugement des motifs aussi vagues et aussi trompeurs que l'hrdit et le milieu. Il y a un lien de cause effet, cela est navement clair, entre l'homme et l'oeuvre, mais de quel intrt peut bien tre la connaissance de l'homme pour qui s'amuse aux fantastiques marines de Claude Lorrain? La logique, si j'y rflchissais, m'affirmerait ce Claude Napolitain ou Vnitien, mridional tout au moins, et qu'il soit n en Lorraine, cela me suffoquerait, si j'tais M. Taine; l'histoire, il est vrai, m'apprend qu'il sjourna Naples et qu'il passa par Venise: je m'en doutais, mais cela n'ajoute rien mon rve, et Cloptre, appuye l'paule de Dellius, n'y puise pas une beaut nouvelle. Sans tre un bon roman, ni de bonne littrature, _Vieux_ est un roman amusant, et, avec cela, bien ordonn. La personnalit d'Aurier n'y est pas encore bien nette; son esprit ne s'y affirme qu' l'tat de collaborateur,--collaborateur de Scarron et de Thophile Gautier, de Balzac et mme de certains petits naturalistes qui tentrent d'tre goguenards. Mais le plus grave dfaut de ce livre fut qu'il n'exprimait plus, quand il fut achev, les tendances esthtiques de l'auteur, ou qu'il n'en exprimait que la moiti et la partie la moins neuve et la plus caduque. Qu'on lise, cependant, le chapitre VII: ce sont de fort belles pages et bien leur place, quoique d'un ton plus lev que le reste du roman; qu'on lise, au chapitre XXI, la psychologie de l'heure du coucher, et ce qui suit: c'est d'une finesse un peu simple, mais comme c'est observ et quelle belle ironie en action! Qu'on lise encore la dclaration d'amour du vieux Godeau, les tendres paroles dont se soulage le malheureux pendant que la bien-aime se livre, cyniquement, d'autres soulagements: c'est d'un genre de comique qui n'a de vulgaire que la forme, et qui laisse dans le souvenir une impression de rabelaisianisme ingnu. Enfin, _Vieux_ est une oeuvre trs imparfaite,--mais non pas mdiocre. Aurier annonait plusieurs romans, les _Manigances,_ la _Bte qui meurt_: comme toujours, et comme tous les faiseurs de projets, il se proccupa de raliser ses promesses dans l'ordre inverse o il les avait faites. On a retrouv dans ses papiers un manuscrit intitul _Edwige_, mais qu'il avait verbalement dbaptis quelques semaines avant sa mort; il a paru sous ce titre: _Ailleurs_. Plus qu'une esquisse et moins qu'une oeuvre acheve, ce petit roman philosophique est curieux: c'est un duel tragi-comique entre la Science et la Posie, entre l'Idalit et le Positivisme, cont en un style adquat au sujet, tantt bizarrement familier, tantt mesur et stell de belles mtaphores. On y retrouve l'auteur de _Vieux_, mais plus sobre; on y retrouve le pote et le critique d'art, mais plus sr de sa philosophie et plus matre de l'expression de ses ides ou de ses sentiments. Aurier avait, comme romancier, un don assez rare et sans lequel le meilleur roman n'est qu'un recueil de morceaux choisis: il savait riger en vie un personnage, lui attribuer un caractre absolu et dvoiler logiquement, au cours d'un volume, les phases de ce caractre, non par de vagues analyses, mais par la mise en scne de faits systmatiquement choisis pour leur valeur rvlatrice: tel, dans _Vieux_, M. Godeau; tels, dans _Ailleurs,_ Hans et l'ingnieur. Cet ingnieur est une merveilleuse caricature: Aurier lui prte des propos d'un comique vraiment norme et pourtant lamentablement vraisemblables, car c'est encore un autre de ses dons, comme romancier, de n'outrer jamais que le vrai ou le possible: il y avait en lui le gnie d'un Daumier,--et Daumier, seul, aurait pu conter avec des images un symbolique pisode aussi amrement comique que la colre du Dr Cocon accus d'hrosme. Aurier serait all trs loin en ce genre, le roman de l'ironie comique, de l'amertume exhilarante: que de joies il nous et donnes! C'tait un homme de talent et d'un talent peu ordinaire, un esprit suprieur; il ne doit pas tre oubli: on peut encore lire ses romans, goter plus d'une page de ses vers et, pendant longtemps, ses critiques d'art fourniront des ides, une mthode et des principes. * * * * * LES GONCOURT Quoique les dernires volutions littraires se soient faites loin de M. de Goncourt et qu'il ait eu l'orgueil--ou la faiblesse--de s'en dsintresser, on ne trouverait sans doute pas cette heure un symboliste de marque, et mme le plus absolu en ses ides, qui ne consentit signer un loge cordial de l'auteur de _Madame Gervaisais._ Le doute qui assombrit l'clat des obsques d'Alexandre Dumas, ou les moins illustres funrailles de M. Daudet, s'est rsolu en vidente lumire et en certitude pure et simple: les _Goncourt_ furent un grand crivain. Ils en eurent tous les caractres: l'originalit, la fcondit, la diversit. L'originalit est le don premier, mystrieux et formidable; sans lui, toutes les autres qualits de l'crivain sont striles, nuisibles, et mme un peu ridicules, le jour o l'homme de lettres laborieux et intelligent, mais pas davantage, fier de multiples aptitudes, se veut dress en statue sur un pidestal de tomes. Plus digne de gloire est le gnie intermittent ou soudain qui se manifeste par de capricieux clairs ou par la lueur inattendue d'un rayon seul et qu'on ne reverra pas. Les Goncourt appartiennent la caste des gnies continus et sans dfaillance; s'ils ne doivent pas tre nombrs parmi les demi-dieux, ils le seront parmi les hros qui accumulrent un total de belles actions gal une oeuvre unique et grandiose. Chacun des livres des Goncourt fut une de ces belles actions, chacune d'une beaut diffrente et neuve. Historiens, appliquant aux vnements d'hier la mthode documentaire d'Augustin Thierry, ils restiturent, en place d'une vision de parade, un XVIII_e_ sicle vivant et sincre, rajeuni par la typique anecdote, clair par le sourire des femmes, expliqu par le costume, par le billet, par l'estampe, par le cri de la rue, par l'pigramme, par le mot. Cette sorte d'histoire n'est pas toute l'histoire, mais c'est peut-tre la seule qui puisse intresser dsormais des esprits devenus sceptiques par trop de lectures et plus curieux de comprendre les diffrences que de ramener l'unit la diversit des vnements. Si l'on ne retient de l'histoire que les faits les plus gnraux, ceux qui se prtent aux parallles et aux thories, il suffit, comme disait Schopenhauer, de confrer avec Hrodote le journal du matin: tout l'intermdiaire, rptition vidente et fatale des faits les plus lointains et des faits les plus rcents, devient inutile et fastidieux; Bossuet le rejette. Ce fut la premire originalit des Goncourt de crer de l'histoire avec les dtritus mme de l'histoire. Tout un mouvement de curiosit date de l; la publication de _l'Histoire de la Socit franaise pendant la Rvolution et sous le Directoire_ ouvrit l're du bibelot,--et que l'on ne voie pas en ce mot une intention dprciatrice; le bibelot historique jadis s'appela relique: c'est le signe matriel qui tmoigne devant le prsent de l'existence du pass. En ce sens, le muse Carnavalet, pour prendre un exemple bien clair, est l'oeuvre des Goncourt,--et, s'il avait achet la partie historique du cabinet d'Auteuil, il aurait pu tout naturellement changer de nom en s'enrichissant. L'Oeuvre historique des Goncourt, laisses de ct ses consquences et son influence, a une valeur certaine. D'abord ils imaginrent d'crire l'histoire; ils ne font ni des discours ni des dissertations, mais des livres; ils traitent Marie-Antoinette non pas en sujet mais en motif autour duquel se viennent rassembler tous les petits faits de vie dont vivait la reine: connatre ses jeux, ses paroles, ses robes et ses coiffures, ils pntrent plus facilement jusqu' son me qui, occupe sans doute de combinaisons politiques, l'tait aussi de jeux, de robes et de coiffures. Tous ces dtails, que les gens graves de l'an 1855 taxaient d'enfantillages, ne les empchrent pas de dgager les premiers le vritable rle de la reine et de montrer que tous les fils venaient se nouer autour de ses doigts fins et redoutables. La clef de l'nigme que cherchaient en vain les historiens srieux et professionnels, les Goncourt la trouvrent dans une bote mouches, peut-tre, mais ils la trouvrent. Leur priode uniquement historique se clt vers 1860: alors, sans modifier leurs procds, ils demandent aux faits de la vie contemporaine ce qu'ils avaient demand au document du pass: la vrit raliste. Chercher la vrit semble une entreprise illusoire et paradoxale. Avec de la patience, on atteint quelquefois l'exactitude, et avec de la conscience, la vracit; ce sont les qualits fondamentales de l'histoire; on les retrouve dans les romans des Goncourt. Leurs fictions, plus que toutes autres, inspirent confiance; on peut y tudier la vie comme dans la vie elle-mme; les faits, transposs selon le ton ncessaire, loin d'tre dfigurs, sont encore accentus et rendus plus vivants par l'art qui les remet en leur place et en leur lumire logiques. Le ralisme ne s'y tale jamais avec la brutalit dmocratique o il descendit plus tard; ils manient les anecdotes sociales avec dlicatesse, comme les mdecins font des plaies les plus sales; avec piti, avec ddain, avec joie,--toujours avec cette supriorit aristocratique, don de ceux qui, levs au-dessus de la basse vie, n'y inclinent que leur intelligence et n'y mettent pas les mains. Tous leurs romans sont observs de haut, par un regard qui plonge; ils dominent leurs personnages; ils ne sont jamais familiers, mais jamais insolents. Observateurs dsintresss, sans croyances, sans opinions sociales, ils vont dans la vie, la poitrine bravement tourne vers la lame, et ils notent, aprs le choc, leur sensation. Ils se font ainsi un rpertoire authentique d'attestations dont ils ont prouv sur eux-mmes la vrit immdiate. Que ces fiches soient ranges dans leur cerveau ou dans des botes, c'est l qu'ils puisent s'ils ont dire, ressentie par un de leurs personnages, une impression analogue celle qu'ils prouvrent. Aussi ils coutaient, attentifs aux involontaires confidences, aux cris de nature, prompts saisir la valeur significative d'un sourire, d'un regard, d'un geste. Voulant reproduire en son lmentaire vracit la langue des enfants, ils s'astreignirent passer sur un banc des Tuileries d'immobiles aprs-midi, figs en un feint sommeil, pour ne pas effaroucher la piaillerie des moineaux. L'un comme l'autre, ils avaient la passion d'couter aux portes de la vie; ils cherchaient des secrets comme des gens cherchent de minuscules coquillages dans le sable des dunes; le survivant garda jusqu' sa dernire heure ce besoin de savoir ce qui se passe, de regarder par la fentre, de soulever les stores et les rideaux. Tout ce qui ne put logiquement trouver place dans les romans devint la matire du _Journal_,--ce carnet colossal d'un romancier raliste. On appelle raliste le romancier qui ne travaille que d'aprs l'observation minutieuse des faits de la vie ordinaire, mais un romancier qui ne serait que raliste ne serait que la moiti d'un romancier, ou moins: on le vit bien lorsque le ralisme fut mani par le dplorable Champfleury. Comme mthode, le ralisme avait t invent par les romantiques qui se vantaient, l'imitation de Goethe, de mler exactement dans leurs oeuvres la vrit et la posie. Plus tard, tandis que les uns gardaient la seule posie et, par Musset, arrivaient Octave Feuillet, les autres, rejetant toute posie, venant de Stendhal, aboutissaient aux sches analyses de Duranty,--qu'aucun effort n'a pu tirer de son spulcre. Cependant Flaubert, qui ne fit jamais que subir impatiemment le ralisme, continuait la tradition de Chateaubriand. Les Goncourt perpturent, en le rnovant, le vritable romantisme des romanciers, celui de Balzac; si l'on veut bien tudier leur oeuvre d'un peu prs, se remmorer _Rene Mauperin_ ou _Soeur Philomne_, ou mme la tragique _Germinie Lacerteux_, on sera forc de le reconnatre et on le reconnatra un jour ou l'autre, si quivoque que cela paraisse cette heure, aprs l'oraison funbre de M. Zola: les Goncourt furent des romantiques. Par eux, par Edmond de Goncourt qui fit la _Faustin_, se clt le cycle ouvert par Balzac. En aucun des romans qui vont de _Charles Demailly_ _Chrie_, on ne sent cette affectation d'insensibilit, d'ironie froide qui caractrisa depuis les oeuvres de presque tous les mdanistes. Il y a mme chez eux un penchant la piti ou la tendresse qui va jusqu'au sentimentalisme, mais discret, et si pur. _Rene Mauperin_ est un livre de ce ton, plein de larmes caches; _Soeur Philomne_ est une oeuvre de sentiment: dgage par la pense du ralisme adventice qui l'encombre et le dfigure, ce roman serait, en mme temps que la plus mouvante, la plus pure histoire d'amour crite depuis _Atala_. Ici, la mthode a gt le gnie, mais le gnie et la tradition ont vaincu la mthode. En mme temps qu'ils continuaient une priode littraire, ils en ouvraient une autre, fraternellement avec Gustave Flaubert. Quant parut _Germinie Lacerteux_, M. Zola regardait la lune se jouer sur l'onde azure du ruisseau bord de saules o Ninon, chantant une barcarolle, prend un bain sentimental. Il est inutile d'insister: tout le naturalisme, en sa partie populaire, vient de _Germinie Lacerteux_; cette oeuvre forte et hardie n'tait qu'un pisode dans l'pope des Goncourt; les annes suivantes ils donnaient _Manette Salomon_, puis _Madame Gervaisais_, analyse suraigu du mysticisme maladif; nanmoins, c'est l'histoire de la servante hystrique qui semble avoir eu l'influence la plus dcisive sur le dveloppement ultrieur du naturalisme, tel qu'il fut compris par M. Zola et par ses disciples immdiats. La domination des Goncourt s'tendit plus loin que sur une cole; hormis peut-tre Villiers de l'Isle-Adam, il n'est aucun crivain qui ne l'ait subie pendant vingt ans, de 1869 1889: leur instrument de rgne fut le style. On leur attribue le mot, dmontis depuis, _d'criture artiste_; ils inventrent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous ceux qui sont dnus de style personnel et, naturellement, des journalistes, qui rdigent en hte, dont le mtier pour ainsi dire est de ne pas crire. Ecrire, selon l'exemple des Goncourt, c'est forger des mtaphores nouvelles, c'est n'ouvrir sa phrase qu' des images indites ou retravailles, dformes par le passage forc au laminoir du cerveau; c'est encore plusieurs choses et d'abord c'est avoir un don particulier et une sensibilit spciale. On peut cependant, par la volont et par le travail, acqurir un style presque personnel en cultivant, selon sa direction naturelle, la facult qu'a tout homme intelligent d'exprimer sa pense au moyen de phrases. Trouver des phrases que nul n'a encore faites, en mme temps claires, harmonieuses, justes, vivantes, mondes de tout parasitisme oratoire, de tout lieu commun, des phrases o les mots, mme les plus ordinaires, prennent, comme les notes en musique, une valeur de position, des phrases un peu tourmentes, greffes adroitement de ces incidentes qui dconcertent, puis charment l'oreille et l'esprit lorsqu'on a saisi le ton et le mcanisme de l'accord, des phrases qui se meuvent comme des tres, oui, qui semblent vivre d'une vie dlicieusement factice, comme des crations de magie. Quand on a got ce vin on ne veut plus boire l'ordinaire vinasse des bas littrateurs. Si les Goncourt taient devenus populaires, si la notion du style pouvait pntrer dans les cerveaux moyens! On dit que le peuple d'Athnes avait cette notion. Aprs l'originalit de leur style, l'importance de leur rle littraire, historique, artistique, ce qu'il faut admirer chez les Goncourt, et chez le survivant jusqu' la dernire heure, c'est la fcondit. Non pas la banale et abondante moisson de lignes qu'ils engerbrent en d'infinis tomes, non pas cette fcondit la Sand toute pareille au travail naturel de l'animal prolifique,--mais une production raisonne et voulue d'oeuvres choisies entre toutes celles qui leur taient possibles, et diversifies assez pour que rien d'essentiel n'ait chapp leurs mains d'entre les fruits de l'arbre. Ils ont vraiment cueilli les fruits les plus beaux et les plus varis de forme, de couleur et de saveur; ils ont dit de l'homme, des choses, de la vie tout ce qu'ils avaient en dire, et cela mthodiquement, d'aprs un plan secret, mais certainement labor ds leurs premires annes de travail. Demeur seul, Edmond de Goncourt complta l'oeuvre commune par des livres o, s'il y a quelque chose de moins, il y a aussi quelque chose de plus: la _Faustin_ et _Chrie_ tmoignent que si les deux frres avaient ensemble du gnie, le mourant lgua au survivant la part qu'il aurait pu emporter. Quoi que l'on ait dit, le second des Goncourt tait peut-tre le moins pre des deux, en mme temps que le moins esclave des rgles ralistes; dans les oeuvres qu'il signa seul, le ton est plus uniforme, la tendresse plus profonde, la piti plus humaine: peu de livres sont aussi touchants que les _Frres Zemganno_ et peu sont plus poignants que la _Fille Elisa_. Les pages o il dit l'horreur du silence dans les bagnes de femmes auraient fait abolir cette coutume abominable si nous tions un peuple apte encore aux sentiments lmentaires de la misricorde. Enfin, et pour rsumer l'impression que donne la vue panoramique de cette double existence, si noblement prolonge par l'un d'eux jusque vers l'extrme vieillesse, les Goncourt furent de miraculeux hommes de lettres. Victor Hugo souligna un jour sur un contrat son nom de ces mots, si vilipends: homme de lettres. Plus justement encore, Edmond de Goncourt et pu signer ainsi son testament. Il tait de lettres, comme on tait jadis de robe ou d'pe; il l'tait tout entier, simplement, firement,--mais jusqu' la souffrance et jusqu' la manie, comme le prouve cette entreprise de monographies japonaises, qui, oeuvre de tout autre, et paru inutile et mme absurde. Il crivait pour se raliser, pour dire ses sensations, ses admirations, ses gots et ses dgots. Nul autre souci,--et surtout quel mmorable dsintressement! En tout autre temps, nul n'aurait song louer Edmond de Goncourt pour ce ddain de l'argent et de la basse popularit, car l'amour est exclusif et celui qui aime l'art n'aime que l'art: mais, aprs les exemples de toutes les avidits qui nous ont t donns depuis vingt ans par les boursiers de lettres, par la coulisse de la littrature, il est juste et ncessaire de glorifier, en face de ceux qui vivent pour l'argent, ceux qui vcurent pour l'ide et pour l'art. La place des Goncourt dans l'histoire littraire de ce sicle sera peut-tre aussi grande que celle mme de Flaubert, et ils la devront leur souci si nouveau, si scandaleux en une littrature alors encore toute rhtoricienne, de la non-imitation; cela a rvolutionn le monde de l'criture. Flaubert devait beaucoup Chateaubriand; il serait difficile de nommer le matre des Goncourt. Ils conquirent pour eux, ensuite pour tous les talents, le droit la personnalit stricte, le droit l'gosme artistique, le droit pour un crivain de s'avouer tel quel, et rien qu'ainsi, sans s'inquiter des modles, des rgles, de tout le pdantisme universitaire et cnaculaire, le droit de se mettre face face avec la vie, avec la sensation, avec le rve, avec l'ide, de crer sa phrase--et mme, dans les limites du gnie de la langue, sa syntaxe. Ainsi, ils compltrent l'oeuvre de Victor Hugo qui se vantait justement d'avoir libr les mots du dictionnaire; ainsi ils achevrent l'volution du romantisme en fondant dfinitivement la libert du style. * * * * * HELLO _OU LE CROYANT_ Hello reprsente la foi, en ce qu'elle doit avoir d'absolu, et la crdulit, en ce qu'elle peut avoir de plus transitoire. La vie de l'homme est un acte de foi et un acte de confiance (ces deux mots sont presque des doublets); il faut que l'homme croie, sinon la ralit, du moins la vracit de sa vie et de la vie; il faut qu'il ait foi dans la floraison, aux heures o il plante son verger, et foi dans la fructification aux heures o il se promne sous les fleurs. Les fleurs qu'il dsire et les fruits qu'il attend diffrent selon la nature de son me, mais il croit aux fleurs et aux fruits, et qu'il mangera les fruits, et qu'il s'endormira rassasi au pied de l'arbre de sa prdilection. Il a la foi, puisqu'il vit et puisque la faillite de tous les vieux automnes ne l'incline pas se coucher avant tout travail, parmi la terrible strilit de l'herbe. Hello, par l'absolutisme de sa foi, est bien un reprsentant de l'humanit croyante, de l'humanit qui, ayant peine sem, se penche dj anxieuse vers les secrets du sillon; mais il y a une maldiction sur le sein de la terre; il est peut-tre pourri depuis le meurtre d'Abel: la semence ne germe pas: et l'homme recommence jeter des graines dans la glbe pourrie; il y verse du sang, il y enfonce son coeur, il y enterre son me, il descend tout entier dans cette tombe miraculeuse, et l, paisible sous le terrible manteau des herbes striles, il attend, imputrescible germe, l'heure de la germination divine. La foi est imputrescible, puisque l'humanit vit et puisque le silence des tombes ne l'a pas dcourage de creuser de nouvelles tombes. Hello est le croyant. Sa foi n'est pas l'esprance imprcise d'un hdoniste inconscient; elle est absolue dans son principe comme dans son but, et ce principe et ce but sont uns; parti de la vrit, il va vers la vrit. Il sait ce qu'il sme, il sait ce qu'il rcoltera, et quand il se confie la tombe, quel fruit d'illumination, quel fruit d'ternit. S'il va vers la vrit, c'est par obissance; pour aller vers la vrit, il est forc de la prendre dans son coeur, de l'arracher, chair de sa chair, et de la jeter loin, devant lui, admirable proie, qu'il disputera, sr de la victoire, aux chiens de l'erreur. Il sait ce que c'est que la vrit; il sait donc ce que c'est que l'erreur. Pour lui, le monde des ides se divise en deux hmisphres; l'un est continuellement clair par le rayonnement de l'infini; l'autre est continuellement entnbr par les vapeurs de l'orgueil. Il sait pourquoi l'orgueil engendre les tnbres: l'orgueil est un cran entre l'intelligence humaine et l'intelligence divine; l'orgueil se contemple lui-mme et se contemple seul, car il se croit seul. C'est l l'erreur absolue, comme la vrit absolue est de ne pas croire en soi, mais de croire en Dieu seul, qui est la vrit unique. La croyance d'Hello est la croyance au Dieu providentiel. Rien n'arrive sans son ordre ou sans sa permission. Mais Dieu est logique; il y a un plan divin: Hello le connat sommairement. Dieu veut ce que Hello croit. Dieu veut l'accomplissement de la vrit; Dieu veut s'accomplir lui-mme et se raliser partiellement en toute crature de bonne volont. Les moyens de Dieu sont obscurs; ses desseins sont clairs. Ses actes sont parfois terribles, mais ceux-l seuls en souffrent parmi les hommes qui habitent l'hmisphre des tnbres; ceux qui se sont rangs du ct de la lumire peuvent tre passagrement blouis et navrs: un jour viendra o le souvenir mme des agonies ne sera plus que la joie de comprendre la ncessit fugitive de la douleur humaine. La Providence, ayant organis, administre par l'intermdiaire de l'Eglise. L'Eglise rsout les affaires courantes et de logique; en ce domaine elle est souveraine. La Providence se rserve l'extraordinaire et l'absurde, c'est--dire le surnaturel; en cet ordre d'ides, elle opre le plus souvent au moyen des saints et d'abord de la Vierge Marie, qui est la Sainte au-dessus des saints. Hello croit fermement tout miracle admis par l'Eglise; la vertu des reliques; aux apparitions; aux gurisons subites; aux punitions providentielles; aux bienveillances temporaires de l'infini. Dieu est pench sur nous; il nous observe comme nous observons une fourmilire; il relve, si elles tombent trop charges du fardeau de la croix lue, les fourmis croyantes, les fourmis au coeur pur et mmes les fourmis pcheresses mais en qui le souffle du pch n'a pas teint toutes les flammes de l'amour. Dieu parle ses fourmis prfres; il les encourage; il leur prdit l'avenir; il leur dvoile les cataclysmes par quoi les mchants seront avertis et inclins au repentir, s'il en est temps encore. Hello, fourmi de bonne volont, s'arrte sur la pente du ftu, et rend Dieu son regard d'amour. Hello est chrtien et catholique absolument; il croit avec gnie; il croit spontanment, sans effort, mais avec l'nergie du batelier, emport par le courant du fleuve et qui croit au courant du fleuve. Il sait que la vie l'emporte et il sait vers quel pays. Le paysage des rives l'intresse peine et ne l'intresse pas comme paysage. Quand il a regard un dfil de saules, de roseaux ou de peupliers, il ferme les yeux un bon moment et mdite sur la signification des arbres, des arbustes et des herbes. Ayant mdit, il comprend, car il est apte comprendre tout, et il comprend l'inverse du savant. Le comment des choses ne l'inquite pas; il en cherche le pourquoi, et il le trouve toujours, toujours satisfait par l'explication la plus simple, l'ternelle explication dont le croyant se contente: Dieu l'a voulu ainsi. On dirait qu'il se contente de peu, mais c'est une apparence: il ne se contente que de l'infini. A chaque pas, chaque coup d'aviron, chaque pont, chaque gu, il a besoin de l'infini, Christophe qui, pour traverser le torrent tumultueux, a besoin d'un bton lourd et haut comme un chne. Sans ce bton le croyant tombe et s'vanouit: Hello manie le sien avec certitude et avec dlectation. Selon les circonstances de la route il en fait un pieu, une perche, une passerelle, un rempart; dans les menues branches il taille des flches; les ramilles lui servent de verges: il a du plaisir fustiger le monde avec les verges de l'infini. Le croyant n'est pas le voyant. Le voyant ne se trompe jamais humainement sur l'essence des mes ou des intelligences; son regard pntre les corces et les carapaces et porte jusqu'au milieu des secrets une lumire pareille ces lampes par quoi on claire subitement les cavernes et les abmes. Le regard du croyant et sa lampe s'arrtent la porte ou la surface: il n'ose ni enfoncer les portes, ni briser les surfaces; il est prudent; sa lumire s'appelle la Foi: il a peur de la diminuer, car il sait que la diminuer, c'est la perdre. Il rde autour du mystre comme le loup autour du troupeau, et il croit avoir compt les brebis parce qu'il a fait le tour du troupeau pendant une nuit sans lune. Hello n'entre jamais au coeur des problmes, ces troupeaux d'ides; il les cerne, il les ceint d'un cercle d'o il leur dfend de sortir, puis il leur parle; ses discours sont uniformes: problme, tu es simple, trop simple pour que je m'attarde autour de toi, si simple que tu n'existes pas. Troupeau d'ides runies l sous un berger de hasard pour brouter l'herbe de l'erreur, tu es mon prisonnier, parce que j'ai dessin un cercle autour de ton pturage et parce que tu ptures l'herbe de l'erreur. Regarde-moi, du fond de ta prison circulaire, vois comme les tincelles jaillissent quand mes pieds foulent l'herbe de la vrit; et toutes ces tincelles, vois comme elles se rejoignent en longues et douces flammes: alors je les moissonne, je les engerbe, je les emporte sur mes paules, fardeau glorieux de vrit, et je te laisse pturer l'ignominie empoisonne. Il y a le bien et le mal. Hello est trs simplet sous son air de profondeur. C'est un prophte infiniment naf. Il a la navet du gnie et la navet de l'ignorance. Il est douloureusement ignorant. N'ayant vu jamais les paysages d'ides que de loin, dans un brouillard d'aurore ou de crpuscule, il n'est pas nomenclateur: il ne sait pas comment se nomment les arbres; il ne sait pas comment s'appellent les hommes; et dans le troupeau des ides il ne fait que cette distinction: il y a des brebis blanches et des brebis noires. Toutes les sciences lui sont trangres, mme celles que les chrtiens cultivent en vue de fins apologtiques. En histoire, il est demeur Bossuet, et de Maistre lui semble hardi; en philologie, presque jovial, il sait que Babel veut dire confusion, et il ne sait gure que cela. Ignorant, il est crdule: ne l'ayant pas lu, il suppose que l'admirable Darwin est un farceur dans le genre de Voltaire. Il le mprise pour exalter Benot Labre et M. Dupont (de Tours). N'ayant de principes que des principes extrieurs lui-mme, il ne juge pas, il accepte et il explique. Il a endoss la foi comme un vtement; il s'est orn de superstitions comme de breloques. Il vante le pouvoir miraculeux de la langue de M. Olier conserve dans un bocal Saint-Sulpice. On dirait qu'il veut dcourager l'intelligence, mais il n'a vraiment qu'un dessein: taler sa foi comme les lessiveuses talent du linge sur une haie. Il tale toute sa foi, toute la lessive et jusqu'aux linges les plus trous et les plus tachs. Il est fier de sa foi et de son ignorance, et de sa crdulit, et de ses chiffons mal blanchis. Il voudrait que l'Eglise lui ordonnt des croyances et des talages plus humiliants. Ayant bais les sandales de Labre, la redingote de M. Dupont et la calotte de M. Vianey, il souhaiterait de plus rpugnantes joies: par un ct, la vnration des reliques se rapproche des divagations sensuelles. Il y a des baisers qui ne sont sensuels que parce qu'ils sont sales; il y a des reliques qui ne sont saintes que parce qu'elles sont malpropres. Mais le croyant est humble. La pure cendre des palmes n'a tach son front que d'un signe symbolique; il lui faut de la vraie poussire, celles des sentiers o des sueurs ont suint, celles des dalles o des femmes accroupies ont laiss l'odeur de leurs glandes. Il y a l'hystrie de la poussire. Il y aussi l'hystrie du dbris de cimetire et de la pice anatomique. La rotule a des pouvoirs et l'omoplate a des volonts: l'humble s'agenouille devant la rotule et le croyant se signe devant l'omoplate. Il veut se faire plus humble qu'un vieil ossement; il veut se faire si croyant qu'il croira au pouvoir de l'inerte et la volont de la mort. Dans l'excs de l'humilit il y a de l'orgueil; il y a de la vanit dans l'excs de la croyance. Hello a la vanit de la croyance et l'orgueil de l'humilit. Il accepte l'absurde avec ostentation; il dprcie son intelligence avec fiert. Il se donne croire des choses dont la stupidit ferait rire une gardeuse d'oies; il se salit l'esprit et les mains des contacts o hsiteraient des manouvriers, mais c'est pour dire: Voyez comme je suis suprieur aux gentils. Je suis suprieur aux gentils parce que je suis obissant, croyant et humble. Si je suis un tre d'lection, ce n'est ni par mon intelligence ni par mon amour: l'infini m'a lu au-dessus des autres hommes parce que je me suis couch dans la poussire, parce que j'ai lch la poussire, parce que je me suis roul dans la poussire, poussire sur laquelle je vous prie, frres, de marcher avec assurance et de cracher avec mpris. Puisque l'infini m'a lu, je veux que vous me mprisiez: cela sera ma seule rcompense terrestre. Je veux paratre un Labre intellectuel. Vous marcherez sur moi et vous ne me verrez pas: je suis si grand que je puis, comme une vermine, me cacher dans la poussire. Je suis grand, je suis fort, je suis beau, je suis pur, je suis vrai parce que je suis un atome imprgn de la grandeur, de la force, de la beaut, de la puret et de la vrit de Dieu. Quand je parle, on ne m'coute pas, parce que ma voix est si puissante qu'on l'entend sans l'couter: on n'coute pas le tonnerre. Quand je passe, on ne me voit pas, car on ne voit pas le vent et je passe au milieu des galres mortes comme une triomphante barque dont les voiles sont gonfles par le souffle des anges: elle glisse comme un fantme divin, au milieu des galres mortes, et les rameurs s'agitent, mais elle a fui, si rapide et si tumultueuse qu'ils s'arrtent en se disant l'un l'autre: quelque chose vient de passer pendant que nous dormions. Je passe et on ne me voit pas, je parle et on ne m'coute pas. Voit-on Dieu? Ecoute-t-on Dieu? Pourtant Dieu passe incessamment parmi nous, arbres, barques, tabernacles ou pierres! Pourtant Dieu parle ternellement chacun de nous, et il nous dit des choses si douces et si merveilleuses! On ne me voit pas et on ne m'coute pas, parce que je suis l'envoy de Dieu et le porte-parole de Dieu. Je suis le gnie. Le Gnie est arm d'une partialit terrible, comme une pe deux tranchants! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal! Cette seconde gloire lui est inhrente tout autant que la premire. J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de son amour. Voil Hello peint par lui-mme, croyant qui croit lui-mme. Il ajoute: Une des meilleures manires, non de dfinir, malt de faire deviner l'homme de gnie, serait cette parole; il est le contraire de l'homme mdiocre. C'est encore vrai. Hello, type du croyant, n'est pas mdiocre, puisqu'il est excessif; il est vraiment le contraire du mdiocre. Il continue: Peut-tre une dfinition complte du gnie est-elle impossible, parce que le gnie fait clater toutes les formules. Il est tellement son nom lui-mme qu'il n'en peut pas supporter d'autres. Son nom est le gnie, son atmosphre est la gloire. Aucune priphrase n'quivaut son nom, aucune atmosphre ne remplace son atmosphre. Il refuse de se laisser enfermer dans une dfinition. Il brise tous les cadres. Il est le Samson du monde des esprits: et quand vous avez cru le circonscrire, il fait comme le hros juif: il emporte avec lui sur la montagne les portes de sa prison. Mais Hello, qui a du gnie, n'est pas le gnie. Il n'emportera pas sur la montagne les portes de sa prison. Sa prison, c'est la foi. Il demeure l, il s'y trouve bien. Au lieu de dsarticuler les portes, il y ajoute de nouveaux verrous. Samson est le rvolt; Hello est le croyant. * * * * * BIBLIOGRAPHIE G.-ALBERT AURIER (1865-1892). --_L'Oeuvre maudit_ (1889).--_Vieux_ (1891).--_Oeuvres Posthumes_ (1893). 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EDOUARD DUJARDIN (1861). --_Les Hantises_ (1886).--_A la Gloire d'Antonia_ (1887).--_Pour la Vierge du Roc ardent_ (1888).--_Les Lauriers sont coups_ (1888). --_Antonia_ (1891).--_La Comdie des Amours_ (1891).--_Rponse de la Bergre au Berger_ (1892).--_Le Chevalier du Pass_ (1892).--_La Fin d'Antonia_ (1893).--_Les Lauriers sont coups_, avec _trois Pomes_ et les _Hantises_ (1897).--_L'Initiation au Pch et l'Amour_ (1898). MAX ELSKAMP (1862). --_Dominical_ (1892).--_Salutations, dont d'angliques_ (1893).--_En Symbole vers l'Apostolat_ (1895).--_Six Chansons de pauvre homme pour clbrer la semaine de Flandre_ (1896).--_La Louange de la Vie_ (1898).--_Enluminures_ (1898). FLIX FNON (1865). --_Les Impressionnistes en 1886_ (1886). ANDR FONTAINAS (1865). --_Le Sang des Fleurs_ (1889).--_Les Vergers illusoires_ (1892).--_Nuits d'Epiphanie_ (1894).--_Les Estuaires d'ombre_ (1896).--_Crpuscules_ (1897). PAUL FORT (1872). --_La Petite Bte_ (1890).--_Plusieurs choses_ (1894).--_Premires Lueurs sur la colline_ (1894).--_Presque les doigts aux clefs_ (1894).--_Il y a l des cris_ (1895).--_Ballades: Ma Lgende_ (1896),--_Ballades: La Mer_ (1896).--_Ballades: Les Saisons_ (1896).--_Ballades: Louis XI, curieux homme_ (1896).--_Ballades Franaises_ (1897).--_Montagne (Ballades Franaises, IIe srie_) (1898). REN GHIL (1862). --_Lgendes d'Ames et de Sang_ (1885).--_Trait du Verbe_ (1886 et 1888).--_Le Geste ingnu_ (1887).--I. _Dire du Mieux: Le Meilleur Devenir et le Geste ingnu_ (1889).--_Mthode volutive-instrumentiste d'une posie rationnelle_ (1889).--I. _Dire du Mieux: La Preuve goste_ (1890).--_En mthode l'oeuvre_ (1891).--I. _Dire du Mieux: Le Voeu de vivre_ (1891-92-93).--I. _Dire du Mieux: L'Ordre Altruiste_ (1894-95-97). EDMOND ET JULES DE GONCOURT (1822-1896; 1830-1870). --_En 18.._ (1851).--_Salon de 1852. Peinture. Dessin. Sculpture. Gravure. Lithographie_ (1852).--_La Lorette_ (1853).--_Mystres des thtres_ (1853).--_La Rvolution dans les moeurs_ (1854).--_Histoire de la socit franaise pendant la Rvolution_ (1854).--_Histoire de la socit franaise pendant le Directoire_ (1855).--_La Peinture l'Exposition de 1855_ (1855).--_Une Voiture de masques_ (1856); 2e dit. en 1876, sous le titre: _Quelques cratures de ce temps_.--_Les Actrices_ (1856); 2e dit. sous le titre d'_Armande_(1892).--_Sophie Arnould, d'aprs sa correspondance et ses mmoires indits_ (1857),--_Portraits intimes du XVIIIe sicle. tudes nouvelles d'aprs les lettres authographes et les documents indits_ (1857-1858, 2 vol.)--_Histoire de Marie-Antoinette_ (1858).--_L'Art du XVIIIe sicle_ (1859-1875), 12 fascicules et 2e et 3e sries (1882, 2 vol.).--_Les Hommes de lettres_ (1860); 2e d. en 1868 sous le titre de _Charles Demailly_.--_Les Matresses de Louis XV. Lettres et documents indits_ (1860, 2 vol.).--_Soeur Philomne_ (1861).--_La Femme au XVIIIe sicle_ (1862).--_Rene Mauperin_ (1864).--_Germinie Lacerteux_ (1864).--_Henriette Marchal_ (1866).--_Ides et Sensations_ (1866).-_Manette Salomon_ (1867, 2 vol.).--_Madame Gervaisais_ (1869).--_Gavarni, l'homme et l'oeuvre_ (1873.)--_La Patrie en danger_ (1873).--_L'Amour au XVIIIe sicle_ (1875).--_La Du Barry_ (1878).--_Madame de Pompadour_ (1878).--_La Duchesse de Chteauroux et ses soeurs_ (1879), ces 3 vol. formant la 2e dit. des _Matresses de Louis XV_.--_Pages retrouves_ (1886).--_Journal des Goncourt. Mmoires de la vie littraire_ (1887-1896, 9 vol.).--_Prfaces et manifestes littraires_ (1888).--_L'Italie d'hier, notes de voyages, 1855-1856_ (1894). EDMOND DE GONCOURT (1822-1896). --_Catalogue raisonn de l'oeuvre peint, dessin et grav d'Antoine Watteau_ (1875).--_Catalogue raisonn de l'oeuvre peint, dessin et grav de P.-P. Prud'hon_ (1876).--_La Fille lisa_ (1877).--_Les Frres Zemganno_ (1879).--_La Maison d'un artiste_ (1881, 2 vol.).--_La Faustin_ (1882).--_La Saint-Huberty, d'aprs ses Mmoires et sa correspondance_ (1882).--_Chrie_ (1884).--_Germinie Lacerteux_, pice (1888).--_Mademoiselle Clairon, d'aprs ses correspondances et les rapports de police du temps_ (1890).--_Outamaro, le peintre des maisons vertes_ (1891).--_La Guimard_ (1893).--_A bas le progrs_! (1893).--_Hokousa_ (1896). JULES DE GONCOURT (1830-1870). --_Lettres_ (1885). ERNEST HELLO (1828-1885). --_Renan, l'Allemagne et l'athisme au XIXe sicle_ (1858).--_Le Style_ (1861).--_Angle de Foligno_, traduction et commentaire (1868).--_Rusbrock l'Admirable_, traduction et commentaire (1869).--_Oeuvres choisies de Jeanne Chzard de Matel_ (1870). --_La Vierge dans l'Ecriture_ (1870).--_Le Jour du Seigneur_ (1870).--_L'Homme_ (1871).--_Les Physionomies de Saints_ (1875).--_Paroles de Dieu_ (1878).--_Contes extraordinaires_ (1879).--_Les Plateaux de la Balance_ (1880).--_Philosophie et Athisme_ (1895).--_Le Sicle_ (1895). FRANCIS JAMMES (1868). --_Six sonnets_ (1891).--_Vers_ (1892).--_Vers_ (1893).--_Vers_ (1894).--_Un Jour_ (1896).--_De l'Anglus de l'aube l'Anglus du soir_ (1898). 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MARCEL SCHWOB (1867). --_Coeur double_(1891).--_Le Roi au Masque d'or_ (1893).--_Mimes_ (1893).--_Le Livre de Monelle_ (1894).--_Annabella et Giovanni_ (1894).--_Moll Flanders_, traduit de DeFoe (1895).--_La Croisade des Enfants_ (1896).--_Vies imaginaires_ (1896).--_Spicilge_(1896). ALFRED VALLETTE (1858). --_Le Vierge_ (1891).--_A l'Ecart_ (1891). * * * * * TABLE DES MATIRES PRFACE FRANCIS JAMMES PAUL FORT HUGUES REBELL FLIX FNON LON BLOY JEAN LORRAIN EDOUARD DUJARDIN MAURICE BARRS CAMILLE MAUCLAIR VICTOR CHARBONNEL ALFRED VALLETTE MAX ELSKAMP HENRI MAZEL MARCEL SCHWOB PAUL CLAUDEL REN GHIL ANDR FONTAINAS JEHAN RICTUS HENRY BATAILLE EPHRAM MIKHAL ALBERT AURIER LES GONCOURT HELLO BIBLIOGRAPHIE End of Project Gutenberg's Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont License: Share Alike