Produced by Marc D'Hooghe. From images generously made available by Gallica (Bibliothque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. LE LIVRE DES MASQUES Par REMY DE GOURMONT PORTRAITS SYMBOLISTES GLOSES ET DOCUMENTS SUR LES CRIVAINS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI LES MASQUES, AU NOMBRE DE XXX, DESSINS PAR F. VALLOTTON Troisime dition PARIS 1896 * * * * * PRFACE Il est difficile de caractriser une volution littraire l'heure o les fruits sont encore incertains, quand la floraison mme n'est pas acheve dans tout le verger. Arbres prcoces, arbres tardifs, arbres douteux et qu'on ne voudrait pas encore appeler striles: le verger est trs divers, trs riche, trop riche;--la densit des feuilles engendre de l'ombre et l'ombre dcolore les fleurs et plit les fruits. C'est parmi ce verger opulent et tnbreux qu'on se promnera, s'asseyant un instant au pied des arbres les plus forts, les plus beaux ou les plus agrables. Quand elles le mritent par leur importance, leur ncessit, leur -propos, les volutions littraires reoivent un nom; ce nom trs souvent n'a pas de signification prcise, mais il est utile: il sert de signe de ralliement ceux qui le reoivent, et de point de mire ceux qui le donnent; on se bat ainsi autour d'un labarum purement verbal. Que veut dire Romantisme? Il est plus facile de le sentir que de l'expliquer. Que veut dire Symbolisme? Si l'on s'en tient au sens troit et tymologique, presque rien; si l'on passe outre, cela peut vouloir dire: individualisme en littrature, libert de l'art, abandon des formules enseignes, tendances vers ce qui est nouveau, trange et mme bizarre; cela peut vouloir dire aussi: idalisme, ddain de l'anecdote sociale, antinaturalisme, tendance ne prendre dans la vie que le dtail caractristique, ne prter attention qu' l'acte par lequel un homme se distingue d'un autre homme, ne vouloir raliser que des rsultats, que l'essentiel; enfin, pour les potes, le symbolisme semble li au vers libre, c'est--dire dmaillot, et dont le jeune corps peut s'battre Taise, sorti de l'embarras des langes et des liens. Tout cela n'a que peu de rapports avec les syllabes du mot,--car il ne faut pas laisser insinuer que le symbolisme n'est que la transformation du vieil allgorisme ou de l'art de personnifier une ide dans un tre humain, dans un paysage, dans un rcit. Un tel art est l'art tout entier, l'art primordial et ternel, et une littrature dlivre de ce souci serait inqualifiable; elle serait nulle, d'une signification esthtique adquate aux gloussements du hocco ou aux braiements de l'onagre. La littrature n'est pas en effet autre chose que le dveloppement artistique de l'ide, que la symbolisation de l'ide au moyen de hros imaginaires. Les hros, ou les hommes (car chaque homme est un hros, dans sa sphre) ne sont qu'bauchs par la vie; c'est l'art qui les complte en leur donnant, en change de leur pauvre me malade, le trsor d'une immortelle ide, et le plus humble peut tre appel cette participation, s'il est lu par un grand pote. Quel humble que cet ne que Virgile charge de tout le fardeau d'tre l'ide de la force romaine, et quel humble que ce Don Quichotte qui Cervants impose l'pouvantable poids d'tre la fois Roland et les quatre fils Aymon, Amadis, Palmerin, Tristan et tous les chevaliers de la Table ronde! L'histoire du symbolisme, ce serait l'histoire de l'homme mme, puisque l'homme ne peut s'assimiler une ide que symbolise. Il ne faut pas insister, car nous pourrions croire que les jeunes dvots du symbolisme ignorent jusqu' la Vita Nuova et ce personnage de Batrice, dont les frles et pures paules restent pourtant droites sous le complexe faix des symboles dont le pote l'accable. D'o est donc venue l'illusion que la symbolisation de l'ide tait une nouveaut? Voici. Nous emes, en ces dernires annes, un essai trs srieux de littrature base sur le mpris de l'ide et le ddain du symbole. On en connat la thorie, qui semble culinaire: Prenez une tranche de vie, etc. M. Zola, ayant invent la recette, oublia de s'en servir. Ses tranches de vie sont de lourds pomes d'un lyrisme fangeux et tumultueux, romantisme populaire, symbolisme dmocratique, mais toujours pleins d'une ide, toujours gros d'une signification allgorique. Germinal, la Mine, la Foule, la Grve. La rvolte idaliste ne se dressa donc pas contre les oeuvres ( moins que contre les basses oeuvres) du naturalisme, mais contre sa thorie ou plutt contre sa prtention; revenant aux ncessits antrieures, ternelles, de l'art, les rvolts crurent affirmer des vrits nouvelles, et mme surprenantes, en professant leur volont de rintgrer l'ide dans la littrature; ils ne faisaient que rallumer le flambeau; ils allumrent aussi, tout autour, beaucoup de petites chandelles. Une vrit nouvelle, il y en a une, pourtant, qui est entre rcemment dans la littrature et dans l'art, c'est une vrit toute mtaphysique et toute d'a priori (en apparence), toute jeune, puisqu'elle n'a qu'un sicle et vraiment neuve, puisqu'elle n'avait pas encore servi dans l'ordre esthtique. Cette vrit, vanglique et merveilleuse, libratrice et rnovatrice, c'est le principe de l'idalit du monde. Par rapport l'homme, sujet pensant, le monde, tout ce qui est extrieur au moi, n'existe que selon l'ide qu'il s'en fait. Nous ne connaissons que des phnomnes, nous ne raisonnons que sur des apparences; toute vrit en soi nous chappe; l'essence est inattaquable. C'est ce que Schopenhauer a vulgaris sous cette formule si simple et si claire: Le monde est ma reprsentation. Je ne vois pas ce qui est; ce qui est, c'est ce que je vois. Autant d'hommes pensants, autant de mondes divers et peut-tre diffrents. Cette doctrine, que Kant laissa en chemin pour se jeter au secours de la morale naufrage, est si belle et si souple qu'on la transpose sans en froisser la libre logique de la thorie la pratique, mme la plus exigeante, principe universel d'mancipation de tout homme capable de comprendre. Elle n'a pas rvolutionn que l'esthtique, mais ici il n'est question que d'esthtique. On donne encore dans des manuels une dfinition du beau; on va plus loin: on donne les formules par quoi un artiste arrive l'expression du beau. Il y a des instituts o l'on enseigne ces formules, qui ne sont que la moyenne et le rsum d'ides ou d'apprciations antrieures. En esthtique, les thories tant gnralement obscures, on leur adjoint l'exemple, l'idal parangon, le modle suivre. En ces instituts (et le monde civilis n'est qu'un vaste Institut) toute nouveaut est tenue pour blasphmatoire, et toute affirmation personnelle devient un acte de dmence. M. Nordau, qui a lu, avec une patience bizarre, toute la littrature contemporaine, propagea cette ide vilainement destructrice de tout individualisme intellectuel que le non conformisme est le crime capital pour un crivain. Nous diffrons violemment d'avis. Le crime capital pour un crivain c'est le conformisme, l'imitativit, la soumission aux rgles et aux enseignements. L'oeuvre d'un crivain doit tre non seulement le reflet, mais le reflet grossi de sa personnalit. La seule excuse qu'un homme ait d'crire, c'est de s'crire lui-mme, de dvoiler aux autres la sorte de monde qui se mire en son miroir individuel; sa seule excuse est d'tre original; il doit dire des choses non encore dites et les dire en une forme non encore formule. Il doit se crer sa propre esthtique,--et nous devrons admettre autant d'esthtiques qu'il y a d'esprits originaux et les juger d'aprs ce qu'elles sont et non d'aprs ce qu'elles ne sont pas. Admettons donc que le symbolisme, c'est, mme excessive, mme intempestive, mme prtentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art. Cette dfinition, trop simple, mais claire, nous suffira provisoirement. Au cours des suivants portraits, ou plus tard, nous aurons sans doute l'occasion de la complter; son principe servira encore nous guider, en nous incitant rechercher, non pas ce que devraient faire, selon de terribles rgles, selon de tyranniques traditions, les crivains nouveaux, mais ce qu'ils ont voulu faire. L'esthtique est devenue, elle aussi, un talent personnel; nul n'a le droit d'en imposer aux autres une toute faite. On ne peut comparer un artiste qu' lui-mme, mais il y a profit et justice noter des dissemblances: nous tcherons de marquer, non en quoi les nouveaux venus se ressemblent, mais en quoi ils diffrent, c'est--dire en quoi ils existent, car tre existant, c'est tre diffrent. Ceci n'est pas crit pour prtendre qu'il n'y a pas entre la plupart d'entre eux d'videntes similitudes de pense et de technique, fait invitable, mais tellement invitable qu'il est sans intrt. On n'insinue pas davantage que cette floraison est spontane; avant la fleur, il y a la graine, elle-mme tombe d'une fleur; ces jeunes gens ont des pres et des matres: Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Mallarm, et d'autres. Ils les aiment morts ou vivants, ils les lisent, ils les coutent. Quelle sottise de croire que nous ddaignons ceux d'hier! Qui donc a une cour plus admirative et plus affectueuse que Stphane Mallarm? Et Villiers est-il oubli? Et Verlaine dlaiss? Maintenant, il faut prvenir que l'ordre de ces portraits, sans tre tout fait arbitraire, n'implique aucune classification de palmars, il y a mme, hors de la galerie, des absents notoires, qu'une occasion nous ramnera; il y a des cadres vides et aussi des places nues; quant aux portraits mmes, si quelques-uns les jugent incomplets et trop brefs, nous rpondrons les avoir voulus ainsi, n'ayant la prtention que de donner des indications, que de montrer, d'un geste du bras, la route. Enfin, pour rejoindre aujourd'hui hier, nous avons intercal, parmi les figures nouvelles, des faces connues: et alors, au lieu de rcrire une physionomie familire beaucoup, on a cherch mettre en lumire, plutt que l'ensemble, tel point obscur. Les renseignements bibliographiques de l'Appendice, aussi prcis que possible, sont l pour ajouter ce tome de littrature, qui se glorifie d'abord des insignes masques de M.F. Vallotton, un petit intrt documentaire. R.G. * * * * * MAURICE MAETERLINCK De la vie vcue par des tres douloureux qui se meuvent dans le mystre d'une nuit. Ils ne savent rien que souffrir, sourire, aimer; quand ils veulent comprendre, l'effort de leur inquitude devient de l'angoisse et leur rvolte s'vanouit en sanglots. Monter, monter toujours les dolentes marches du calvaire et se heurter le front une porte de fer: ainsi monte soeur Ygraine, ainsi monte et se heurte la cruaut de la porte de fer chacune des pauvres cratures dont M. Maeterlinck nous dvoile les simples et pures tragdies. En d'autres temps le sens de la vie fut connu; alors les hommes n'ignoraient rien d'essentiel, puisqu'ils savaient le but de leur voyage et en quelle dernire auberge se trouvait le lit du repos. Quand, par la Science mme, cette science lmentaire leur eut t enleve, les uns se rjouirent, se croyant allgs d'un fardeau; les autres se lamentrent, sentant bien que pardessus tous les autres fardeaux de leurs paules on en avait jet un, lui tout seul plus lourd que le reste: le fardeau du Doute. De cette sensation toute une littrature est ne, littrature de douleur, de rvolte contre le fardeau, de blasphmes contre le Dieu muet. Mais, aprs la furie des cris et des interrogations, il y eut une rmittence, et ce fut la littrature de la tristesse, de l'inquitude et de l'angoisse; la rvolte a t juge inutile et purile l'imprcation: assagie par de vaines batailles, l'humanit lentement se rsigne ne rien savoir, ne rien comprendre, ne rien craindre, ne rien esprer,--que de trs lointain. Il y a une le quelque part dans les brouillards, et dans l'le il y a un chteau, et dans le chteau il y a une grande salle claire d'une petite lampe, et dans la grande salle il y a des gens qui attendent. Ils attendent quoi? Ils ne savent pas. Ils attendent que l'on frappe la porte, ils attendent que la lampe s'teigne, ils attendent la Peur, ils attendent la Mort. Ils parlent; oui, ils disent des mots qui troublent un instant le silence, puis ils coutent encore, laissant leurs phrases inacheves et leurs gestes interrompus. Ils coutent, ils attendent. Elle ne viendra peut-tre pas? Oh! elle viendra. Elle vient toujours. Il est tard, elle ne viendra peut-tre que demain. Et les gens assembls dans la grande salle sous la petite lampe se mettent sourire et ils vont esprer. On frappe. Et c'est tout; c'est toute une vie, c'est toute la vie. En ce sens, les petits drames de M. Maeterlinck, si dlicieusement irrels, sont profondment vivants et vrais; ses personnages, qui ont l'air de fantmes, sont gonfls de vie, comme ces boules qui semblent inertes et qui, charges d'lectricit, vont fulgurer au contact d'une pointe; ils ne sont pas des abstractions, mais des synthses; ils sont des tats d'me ou, plus encore, des tats d'humanit, des moments, des minutes qui seraient ternelles: en somme ils sont rels, force d'irralit. Une telle sorte d'art fut pratique jadis, la suite du Roman de la Rose, par de pieux romanciers qui firent, en des livrets d'une gaucherie prtentieuse, voluer des abstractions et des symboles. Le Voyage d'un nomm Chrtien (The Pilgrims Progress), de Bunyan, le Voyage spirituel, de l'espagnol Palafox, le Palais de l'Amour divin, d'un inconnu, ne sont pas oeuvres totalement mprisables, mais les choses y sont vraiment trop expliques et les personnages y portent des noms vraiment trop vidents. Voit-on sur quelque thtre libre un drame jou entre des tres qui se nomment Coeur, Haine, Joie, Silence, Souci, Soupir, Peur, Colre et Pudeur! L'heure de tels amusements est passe ou n'est pas revenue: ne relisez pas le Palais de l'Amour divin; lisez la Mort de Tintagiles, car c'est l'oeuvre nouvelle qu'il faut demander ses plaisirs esthtiques, si on les veut complets, poignants et enveloppants. M. Maeterlinck, vraiment, nous prend, nous point et nous enlace, pieuvre faite des doux cheveux des jeunes princesses endormies, et au milieu d'elles le sommeil agit du petit enfant, triste comme un jeune roi! Il nous enlace et nous emporte o il lui plat, jusqu'au fond des abmes o tournoie le cadavre dcompos de l'agneau d'Alladine,--et plus loin, jusque dans les obscures et pures rgions o des amants disent: Que tu m'embrasses gravement....--Ne ferme pas les yeux quand je t'embrasse ainsi.... Je veux voir les baisers qui tremblent dans ton coeur; et toute la rose qui monte de ton me... nous ne trouverons plus de baisers comme ceux-ci...--Toujours, toujours!... --Non, non: on ne s'embrasse pas deux fois sur le coeur de la mort.... A de si beaux soupirs toute objection devient muette; on se tait d'avoir senti un nouveau mode d'aimer et de dire son amour. Nouveau, vraiment; M. Maeterlinck est trs lui-mme, et pour rester entirement personnel, il sait tre monocorde: mais cette seule corde, il en a sem, roui, teill le chanvre, et elle chante douce, triste et unique sous ses languissantes mains. Il a russi une oeuvre vraie; il a trouv un cri sourd inentendu, Une sorte de gmissement frileusement mystique. Mysticisme, ce mot a pris en ces dernires annes tant de sens les plus divers et mme divergents qu'il faudrait le dfinir nouveau et expressment chaque fois qu'on va l'crire. Certains lui donnent une signification qui le rapprocherait de cet autre mot qui semble clair, individualisme; et il est certain que cela se touche, puisque le mysticisme peut tre dit l'tat dans lequel une me, laissant aller le monde physique et ddaigneuse des chocs et des accidents, ne s'adonne qu' des relations et des intimits directes avec l'infini; or, si l'infini est immuable et un, les mes sont changeantes et plusieurs: une me n'a pas avec Dieu les mmes entretiens que ses soeurs, et Dieu, quoique immuable et un, se modifie selon le dsir de chacune de ses cratures et il ne dit pas l'une ce qu'il vient de dire l'autre. Le privilge de l'me leve au mysticisme est la libert; son corps mme n'est pour elle qu'un voisin auquel elle donne peine le conseil amical du silence, mais s'il parle elle ne l'entend qu' travers un mur, et s'il agit elle ne le voit agir qu' travers un voile. Un autre nom a t donn, historiquement, un tel tat de vie: quitisme; cette phrase de M. Maeterlinck est bien d'un quitiste, qui nous montre Dieu souriant nos fautes les plus graves comme on sourit au jeu des petits chiens sur un tapis. Elle est grave, mais elle est vraie si l'on songe ce peu de chose qu'est un fait et comment un fait se produit et comment nous sommes entrans par la chane sans fin de l'Action et combien peu nous participons rellement nos actes les plus dcisifs et les mieux motivs. Une telle morale, laissant aux misrables lois humaines le soin des jugements inutiles, arrache la vie l'essence mme de la vie et la transporte en des rgions suprieures o elle fructifie l'abri des contingences, et des plus humiliantes, qui sont les contingences sociales. La morale mystique ignore donc toute oeuvre qui n'est point marque la fois du double sceau humain et divin; aussi fut-elle toujours redoute des clergs et des magistratures, car niant toute hirarchie d'apparence, elle nie, au moins par abstention, tout l'ordre social: un mystique peut consentir tous les esclavages, mais non celui d'tre un citoyen. M. Maeterlinck voit venir des temps o les hommes se comprendront d'me me, comme les mystiques se comprennent d'me Dieu. Est-ce vrai? Les hommes seront-ils un jour des hommes, des tres libres et si fiers qu'ils n'admettront d'autres jugements que les jugements de Dieu? M. Maeterlinck aperoit cette aurore, parce qu'il regarde en lui-mme et qu'il est lui-mme une aurore, mais s'il regardait l'humanit extrieure, il ne verrait que l'immonde apptit socialiste des anges et des tables. Les humbles, pour qui il a crit divinement, ne liront pas son livre, et s'ils le lisaient, ils n'y verraient qu'une drision, car ils ont appris que l'idal est une mangeoire et ils savent que s'ils levaient les yeux vers Dieu, leurs matres les fouetteraient. Ainsi le Trsor des Humbles, ce livre d'amour et de libration, me fait songer avec amertume la misrable condition de l'homme d'aujourd'hui--et sans doute de tous les temps possibles, Magnifique mais qui sans espoir se dlivre Pour n'avoir pas chant la rgion o vivre Quand du strile hiver a resplendi l'ennui. Et ce sera en vain que Tout son col secouera cette blanche agonie, l'heure de la dlivrance sera passe et quelques-uns seulement l'auront entendue sonner. Pourtant, que de moyens de salut dans ces pages o M. Maeterlinck, disciple de Ruysbroeck, de Novalis, d'Emerson et d'Hello, ne demandant ces suprieurs esprits (dont les deux moindres eurent des intuitions de gnie) que le signe de la main qui encourage aux voyages obscurs! Le commun des hommes, et les plus conscients, qui ont tant d'heures de tideur, y trouveraient des encouragements goter la simplicit des jours et les murmures sourds de la vie profonde. Ils apprendraient la signification des gestes trs humbles et des mots trs futiles, et que le rire d'un enfant ou le babillage d'une femme quivalent par ce qu'ils contiennent d'me et de mystre aux plus blouissantes paroles des Sages. Car M. Maeterlinck, avec son air d'tre un Sage, et bien sage, nous confie des penses inhabituelles et d'une candeur bien irrespectueuse de la tradition psychologique, et d'une audace bien ddaigneuse des habitudes mentales, assumant la bravoure de n'attribuer aux choses que l'importance qu'elles auraient dans un monde dfinitif. Ainsi la sensualit est tout fait absente de ses mditations; il connat l'importance mais aussi l'insignifiance des mouvements du sang et des nerfs, orages qui prcdent ou suivent, mais n'accompagnent jamais la pense; et s'il parle de femmes qui sont autre chose qu'une me, c'est pour s'enqurir du sel mystrieux qui conserve jamais le souvenir de la rencontre de deux bouches. De pomes ou de philosophies, la littrature de M. Maeterlinck vient une heure o nous avons le plus besoin d'tre surlevs et fortifis, une heure o il n'est pas indiffrent qu'on nous dise que le but suprme de la vie c'est de tenir ouvertes les grandes routes qui mnent de ce qu'on voit ce qu'on ne voit pas. M. Maeterlinck n'a pas seulement tenu ouvertes les grandes routes frayes par tant d'mes de bonne volont et o de grands esprits et l ouvrent leurs bras comme des oasis,--il semble bien qu'il ait augment vers l'infini la profondeur de ces grandes routes: il a dit des mots si spcieux tout bas que les ronces se sont cartes toutes seules, que des arbres se sont monds spontanment et qu'un pas de plus est possible et que le regard va aujourd'hui plus loin qu'hier. D'autres ont sans doute ou eurent une langue plus riche, une imagination plus fconde, un don plus net de l'observation, plus de fantaisie, des facults plus aptes claironner les musiques du verbe,--soit, mais avec une langue timide et pauvre, d'enfantines combinaisons dramatiques, un systme presque nervant de rptition phrasologique, avec ces maladresses, avec toutes les maladresses, Maurice Maeterlinck oeuvre des livres et des livrets d'une originalit certaine, d'une nouveaut si vraiment neuve qu'elle dconcertera longtemps encore le lamentable troupeau des misonistes, le peuple de ceux qui pardonnent une hardiesse, s'il y a un prcdent,--comme dans le protocole --mais qui regardent en dfiance le gnie, qui est la hardiesse perptuelle. * * * * * EMILE VERHAEREN De tous les potes d'aujourd'hui, narcisses penchs le long de la rivire, M. Verhaeren est le moins complaisant se laisser admirer. Il est rude, violent, maladroit. Occup depuis vingt ans forger un outil trange et magique, il demeure dans une caverne de la montagne, martelant les fers rougis, radieux des reflets du feu, aurol d'tincelles. C'est ainsi que l'on devrait le reprsenter, forgeron qui, Comme s'il travaillait l'acier des mes, Martle grands coups pleins, les lames Immenses de la patience et du silence. Si on dcouvre sa demeure et qu'on l'interroge, il rpond par une parabole dont chaque mot semble scand sur l'enclume, et, pour conclure, il donne un grand coup du marteau lourd. Quand il ne travaille pas dans sa forge, il s'en va par les campagnes, la tte et les bras nus, et les campagnes flamandes lui disent des secrets qu'elles n'ont encore dit personne. Il voit des choses miraculeuses et n'en est pas tonn; devant lui passent des tres singuliers, des tres que tout le monde coudoie sans le savoir, visibles pour lui seul. Il a rencontr le Vent de novembre: Le vent sauvage de novembre, Le vent, L'avez-vous rencontr, le vent Au carrefour des trois cents routes...? Il a vu la Mort et plus d'une fois; il a vu la Peur; il a vu le Silence S'asseoir immensment du ct de la nuit. Le mot caractristique de la posie de M. Verhaeren, c'est le mot hallucin. De page en page, ce mot surgit; un recueil tout entier, les Campagnes hallucines, ne l'a pas dlivr de cette obsession; l'exorcisme n'tait pas possible, car c'est la nature et l'essence mme de M. Verhaeren d'tre le pote hallucin. Les sensations, disait Taine, sont des hallucinations vraies, mais o commence la vrit et o finit-elle? Qui oserait la circonscrire? Le pote, qui n'a pas de scrupules psychologiques, ne s'attarde pas au soin de partager les hallucinations en vraies et en fausses; pour lui, elles sont toutes vraies, si elles sont aigus ou fortes, et il les raconte avec ingnuit,--et quand le rcit est fait par M. Verhaeren, il est trs beau. La beaut en art est un rsultat relatif et qui s'obtient par le mlange d'lments trs divers, souvent les plus inattendus. De ces lments, un seul est stable et permanent; il doit se retrouver dans toutes les combinaisons: c'est la nouveaut. Il faut qu'une oeuvre d'art soit nouvelle, et on la reconnat nouvelle tout simplement ceci qu'elle vous donne une sensation non encore prouve. Si elle ne donne pas cela, une oeuvre, quelque parfaite qu'on la juge, est tout ce qu'il y a de pire et de mprisable; elle est inutile et laide, puisque rien n'est plus absolument utile que la beaut. Chez M. Verhaeren, la beaut est faite de nouveaut et de puissance; ce pote est un fort et, depuis ces Villes tentaculaires qui viennent de surgir avec la violence d'un soulvement tellurique, nul n'oserait lui contester l'tat et la gloire d'un grand pote. Peut-tre n'a-t-il pas encore achev tout fait l'instrument magique qu'il forge depuis vingt ans. Peut-tre n'est-il pas encore tout fait matre de sa langue; il est ingal; il laisse ses plus belles pages s'alourdir d'pithtes inopportunes, et ses plus beaux pomes s'emptrer dans ce qu'on appelait jadis le prosasme. Pourtant l'impression reste, de puissance et de grandeur, et oui: c'est un grand pote. coutez ce fragment des Cathdrales: --O ces foules, ces foules Et la misre et la dtresse qui les foulent Comme des houles! Les ostensoirs, orns de soie, Vers les villes chafaudes, En toits de verre et de cristal, Du haut du choeur sacerdotal. Tendent la croix des gothiques ides. Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches --Toussaint, Nol, Pques et Pentectes blanches. Ils s'imposent dans l'or et dans l'encens et dans la fte Du grand orgue battant du vol de ses temptes Les chapiteaux rouges et les votes vermeilles; Ils sont une me, en du soleil, Qui vit de vieux dcor et d'antique mystre Autoritaire. Pourtant, ds que s'teignent le cantique Et l'antienne nave et prismatique, Un deuil d'encens vapor s'empreint Sur les trpieds d'argent et les autels d'airain; Et les vitraux, grands de sicles agenouills Devant le Christ, avec leurs papes immobiles Et leurs martyrs et leurs hros, semblent trembler Au bruit d'un train hautain qui passe sur la ville. M. Verhaeren parat un fils direct de Victor Hugo, surtout en ses premires oeuvres; mme aprs son volution vers une posie plus librement fivreuse, il est encore rest romantique; appliqu son gnie, ce mot garde toute sa splendeur et toute son loquence. Voici, pour expliquer cela, quatre strophes voquant les temps de jadis: Jadis--c'tait la vie errante et somnambule, A travers les matins et les soirs fabuleux, Quand la droite de Dieu vers les Chanaans bleus Traait la route d'or au fond des crpuscules. Jadis--c'tait la vie norme, exaspre, Sauvagement pendue aux crins des talons, Soudaine, avec de grands clairs ses talons Et vers l'espace immense immensment cabre. Jadis--c'tait la vie ardente, vocatoire; La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d'enfer Marchaient, la clart des armures de fer, Chacune travers sang, vers son ciel de victoire. Jadis--c'tait la vie cumante et livide, Vcue et morte, coups de crime et de tocsins, Bataille entre eux, de proscripteurs et d'assassins, Avec, au-dessus d'eux, la mort folle et splendide. Ces vers sont tirs des Villages illusoires, crits presque uniquement en vers libres assonances et coups selon un rythme haletant, mais M. Verhaeren, matre du vers libre, l'est aussi du vers romantique, auquel il sait imposer, sans le briser, l'effrn, le terrible galop de sa pense, ivre d'images, de fantmes et de visions futures. * * * * * HENRI DE RGNIER Celui-l vit en un vieux palais d'Italie o des emblmes et des figures sont crits sur les murs. Il songe, passant de salle en salle, il descend l'escalier de marbre vers le soir, et s'en va dans les jardins, dalles comme des cours, rver sa vie parmi les bassins et les vasques, cependant que les cygnes noirs s'inquitent de leur nid et qu'un paon, seul comme un roi, semble boire superbement l'orgueil mourant d'un crpuscule d'or. M. de Rgnier est un pote mlancolique et somptueux: les deux mots qui clatent le plus souvent dans ses vers sont les mots or et mort, et il est des pomes o revient jusqu' faire peur l'insistance de cette rime automnale et royale. Dans le recueil de ses dernires oeuvres on compterait sans doute plus de cinquante vers ainsi finis: oiseaux d'or, cygnes d'or, vasques d'or, fleur d'or, et lac mort, jour mort, rve mort, automne mort. C'est une obsession trs curieuse et symptomatique, non pas et bien au contraire d'une possible indigence verbale, mais d'un amour avou pour une couleur particulirement riche et d'une richesse triste comme celle d'un coucher de soleil, richesse qui va devenir nocturne. Des mots s'imposent lui quand il veut peindre ses impressions et la couleur de ses songes; des mots s'imposent aussi qui veut le dfinir et d'abord celui-ci, dj crit mais qui renat, invincible: richesse. M. de Rgnier est le pote riche par excellence,--riche d'images! Il en a plein des coffres, plein des caves, plein des souterrains, et incessamment une file d'esclaves lui en apporte d'opulentes corbeilles qu'il vide, ddaigneux, sur les marches blouies de ses escaliers de marbre, cascades versicolores qui s'en vont bouillonnantes, puis paisibles, former des tangs et des lacs irradis. Toutes ne sont pas nouvelles. M. Verhaeren prfre, aux plus justes et aux plus belles mtaphores antrieures, celles qu'il cre lui-mme, mme maladroites, mme informes; M. de Rgnier ne ddaigne pas les mtaphores antrieures, mais il les refaonne et se les approprie en modifiant leur entourage, en leur imposant des voisinages nouveaux, des significations encore inconnues; si parmi ces images retravailles il s'en trouve quelqu'une de matire vierge, l'impression que donnera une telle posie n'en sera pas moins tout fait originale. En oeuvrant ainsi, on chappe au bizarre et l'obscur; le lecteur n'est pas brusquement jet dans une fort ddalienne; il retrouve son chemin, et sa joie de cueillir des fleurs nouvelles se double de la joie de cueillir des fleurs familires. Le temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes, L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sches. L'Aube ple s'est vue des eaux mornes Et les faces du soir ont saign sous les flches Du vent mystrieux qui rit et qui sanglote. Une telle posie a certainement de l'allure. M. de Rgnier sait dire en vers tout ce qu'il veut, sa subtilit est infinie; il note d'indfinissables nuances de rve, d'imperceptibles apparitions, de fugitifs dcors; une main nue qui s'appuie un peu crispe sur une table de marbre, un fruit qui oscille sous le vent et qui tombe, un tang abandonn, ces riens lui suffisent et le pome surgit, parfait et pur. Son vers est trs vocateur; en quelques syllabes, il nous impose sa vision. Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs; Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une une.... Encore trs diffrent en cela de Verhaeren, il est matre absolu de sa langue; que ses pomes soient le rsultat d'un long ou d'un bref travail, ils ne portent nulle marque d'effort, et ce n'est pas sans tonnement, ni mme sans admiration, que l'on suit la noble et droite chevauche de ces belles strophes, haquenes blanches harnaches d'or qui s'enfoncent dans la gloire des soirs. Riche et subtile, la posie de M. de Rgnier n'est jamais purement lyrique; il enferme une ide dans le cercle enguirland de ses mtaphores, et si vague ou si gnrale que soit cette ide, cela suffit consolider le collier; les perles sont retenues par un fil, parfois invisible, mais toujours solide; ainsi, ces quelques vers: L'Aube fut si ple hier Sur les doux prs et sur les prles, Qu'au matin clair Un enfant vint parmi les herbes. Penchant sur elles Ses mains pures qui y cueillaient des asphodles. Midi fut lourd d'orage et morne de soleil Au jardin mort de gloire en son sommeil Lthargique de fleurs et d'arbres, L'eau tait dure l'oeil comme du marbre, Le marbre tide et clair comme de l'eau, Et l'enfant qui vint tait beau, Vcu de pourpre et laur d'or, Et longtemps on voyait de tige en tige encore, Une une, saigner les pivoines leur sang De ptales au passage du bel Enfant. L'Enfant qui vint ce soir tait nu, Il cueillait des roses dans l'ombre, Il sanglotait d'tre venu, Il reculait devant son ombre, C'est en lui nu Que mon Destin s'est reconnu. Simple pisode d'un plus long pome, lui-mme fragment d'un livre, ce petit triptyque a plusieurs significations et dit des choses diffrentes selon qu'on le laisse sa place ou qu'on l'isole: ici, image d'un destin particulier; l, image gnrale de la vie. Qu'on y voie encore un exemple de vers libres vraiment parfaits et manis par un matre. * * * * * FRANCIS VIEL-GRIFFIN Je ne veux pas dire que M. Viel-Griffin soit un pote joyeux; pourtant, il est le pote de la joie. Avec lui, on participe aux plaisirs d'une vie normale et simple, aux dsirs de la paix, la certitude de la beaut, l'invincible jeunesse de la Nature. Il n'est ni violent, ni somptueux, ni doux: il est calme. Bien que trs subjectif, ou cause de cela, car penser soi, c'est penser soi tout entier, il est religieux. Comme Emerson, il doit voir dans la nature les images de la plus ancienne religion et songer, encore comme Emerson: Il semble qu'une journe, n'a pas t tout entire profane, o quelque! attention a t donne aux choses de la nature. Un par un, il connat et il aime les lments de la fort, depuis les grands doux frnes jusqu'au jeune million des herbes, et c'est bien sa fort, sa personnelle et originale fort: Sous ma fort de Mai fleure tout chvrefeuille. Le soleil goutte en or par l'ombre grasse, Un chevreuil bruit dans les feuilles qu'il cueille, La brise en la frise des bouleaux passe, De feuille en feuille; Par ma plaine de mai toute herbe s'argente, Le soleil y luit comme au jeu des pes, Une abeille vibre aux muguets de la sente Des hautes fleurs vers le ru groupes. La brise en la frise des frnes chante.... Mais il connat d'autres fleurs que celles dont les clairires sont coutumires; il connat la fleur-qui-chante, celle qui chante, lavande, marjolaine ou fe, dans le vieux jardin des ballades et des contes. Les chansons populaires ont laiss dans sa mmoire des refrains qu'il mle de petits pomes qui en sont le commentaire ou le rve: O est la Marguerite, O gu, gu, O est la Marguerite? Elle est dans son chteau, coeur las et fatigu, Elle est dans son hameau, coeur enfantile et gai, Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet, O gu, la Marguerite. Et cela est presque aussi pur que les Cydalises de Grard de Nerval, O sont nos amoureuses? Elles sont au tombeau; Elles sont plus heureuses Dans un sjour plus beau.... Et presque aussi innocemment cruel que cette ronde que chantent--et que dansent--les petites filles. La beaut, quoi sert-elle? Elle sert aller en terre, tre mange par les vers, tre mange par les vers.... M. Viel-Griffin n'a us que discrtement de la posie populaire--cette posie de si peu d'art qu'elle semble incre--mais il et t moins discret qu'il n'en et pas msus, car il en a le sentiment et le respect. D'autres potes ont malheureusement t moins prudents et ils ont cueilli la rose-qui-parle avec de si maladroites ou de si grossires mains qu'on souhaiterait qu'un ternel silence et t conjur autour d'un trsor maintenant souill et vilipend. Comme la fort, la mer enchante et enivre M. Viel-Griffin; il l'a dite toute en ses premiers vers, cette dj lointaine Cueille d'Avril, la mer dvoratrice, insatiable, gouffre et tombe, la mer sauvage la houle orgueilleuse et triomphale, la mer lascive aux voluptueuses vagues, la mer furieuse, la mer insoucieuse, la mer tenace et muette, la mer envieuse et qui se farde d'toiles ou de soleils, d'aurores ou de minuits,--et le pote lui reproche sa gloire vole: Ne sens-tu pas en toi l'opulence de n'tre Que pour toi seule belle, Mer, et d'tre toi? puis il proclame sa fiert de n'avoir pas suivi l'exemple de la mer, de n'avoir pas demand la gloire d'heureuses rminiscences, de hardis plagiats. Il faut reconnatre que M. Viel-Griffin, qui ne mentait dj pas, s'est tenu parole depuis; il est bien demeur lui-mme, vraiment libre, vraiment fier et vraiment farouche. Sa fort n'est pas illimite, mais ce n'est pas une fort banale, c'est un domaine. Je ne parle pas de la part trs importante qu'il a eue dans la difficile conqute du vers libre;--mon impression est plus gnrale et plus profonde, et doit s'entendre non seulement de la forme, mais de l'essence de son art: il y a, par Francis Viel-Griffin, quelque chose de nouveau dans la posie franaise. * * * * * STPHANE MALLARM Avec Verlaine, M. Stphane Mallarm est le pote qui a eu l'influence la plus directe sur les potes d'aujourd'hui. Tous deux furent parnassiens et d'abord baudelairiens. Per me si va tra la perduta gente. Par eux on descend le long de la montagne triste jusqu'en la cit dolente des Fleurs du Mal. Toute la littrature actuelle et surtout celle que l'on appelle symboliste, est baudelairienne, non sans doute par la technique extrieure, mais par la technique interne et spirituelle, par le sens du mystre; par le souci d'couter ce que disent les choses, par le dsir de correspondre, d'me me, avec l'obscure pense rpandue dans la nuit du monde, selon ces vers si souvent dits et redits: La nature est un temple o de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles; L'homme y passe travers des forts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers. Comme de longs chos qui de loin se confondent Dans une tnbreuse et profonde unit, Vaste comme la nuit et comme la clart, Les parfums, les couleurs et les sons se rpondent. Avant de mourir, Baudelaire avait lu les premiers vers de Mallarm; il s'en inquita; les potes n'aiment pas laisser derrire eux un frre ou un fils; ils se voudraient seuls et que leur gnie prt avec leur cerveau. Mais M. Mallarm ne fut baudelairien que par filiation; son originalit si prcieuse s'affirma vite; ses Proses, son Aprs-midi d'un Faune, ses Sonnets vinrent dire, de trop loins intervalles, la merveilleuse subtilit de son gnie patient, ddaigneux, imprieusement doux. Ayant tu volontairement en lui la spontanit de l'tre impressionnable, les dons de l'artiste remplacrent peu peu en lui les dons du pote; il aima les mots pour leur sens possible plus que pour leur sens vrai et il les combina en des mosaques d'une simplicit raffine. On a bien dit de lui qu'il tait un auteur difficile, comme Perse ou Martial. Oui, et pareil l'homme d'Andersen qui tissait d'invisibles fils, M. Mallarm assemble des gemmes colores par son rve et dont notre soin n'arrive pas toujours deviner l'clat. Mais il serait absurde de supposer qu'il est incomprhensible; le jeu de citer tels vers, obscurs par leur isolement, n'est pas loyal, car, mme fragmente, la posie de M. Mallarm, quand elle est belle, le demeure incomparablement, et si en un livre rong, plus tard, on ne trouvait que ces dbris: La chair est triste, hlas! et j'ai lu tous les livres. Fuir! l-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D'tre parmi l'cume inconnue et les cieux.... Un automne jonch de taches de rousseur.... Et tu fis la blancheur sanglotante des lys.... Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idume.... Tout son col secouera cette blanche agonie.... il faudrait bien les attribuer un pote qui fut artiste au degr absolu. Oh! ce sonnet du cygne (dont le dernier vers cit est le neuvime) o tous les mots sont blancs comme de la neige! Mais on a crit tout le possible sur ce pote trs aim et providentiel. Je conclus par cette glose. Rcemment une question fut pose ainsi, peu prs: Qui, dans l'admiration des jeunes potes, remplacera Verlaine, lequel avait remplac Leconte de Lisle? Peu des questionns rpondirent; il y eut deux tiers d'abstentions motives par la tournure saugrenue d'un tel ultimatum. Comment peut-il se faire, en effet, qu'un jeune pote admire exclusivement et successivement trois matres aussi divers que ces deux-l et M. Mallarm,--incontestable lu? Donc, par scrupule, beaucoup se turent,--mais je vote ici, disant: Aimant et admirant beaucoup Stphane Mallarm, je ne vois pas que la mort de Verlaine me soit une occasion dcente d'aimer et d'admirer aujourd'hui plus haut qu'hier. Pourtant, puisque c'est un devoir strict de toujours sacrifier le mort au vivant et de donner au vivant, par un surcrot de gloire, un surcrot d'nergie, le rsultat de ce vote me plat,--et nous aurions peut-tre d, nous qui nous sommes tus, parler. Si trop d'abstentions avaient fauss la vrit, quel dommage! Car, informe par un papier circulaire, la Presse a trouv en cette nouvelle un motif de plus se rire et a nous plaindre, tant que, ballott sur les flots d'encre de la mer des tnbres intellectuelles, mais vainqueur des naufrageurs, le nom de Mallarm, enfin crit sur l'ironique lgance d'un ctre de course, vogue et maintenant nargue la vague et l'cume douce-amre de la blague. * * * * * ALBERT SAMAIN Quand elles savent par coeur ce qu'il y a de pur dans Verlaine, les jeunes femmes d'aujourd'hui et de demain s'en vont rver Au Jardin de l'Infante. Avec tout ce qu'il doit l'auteur des Ftes Galantes (il lui doit moins qu'on ne pourrait croire), Albert Samain est l'un des potes les plus originaux et le plus charmant, et le plus dlicat et le plus suave des potes: En robe hliotrope, et sa pense aux doigts, Le rve passe, la ceinture dnoue, Frlant les mes de sa trane de nue, Au rythme teint d'une musique d'autrefois.... Il faut lire tout ce petit pome qui commence ainsi: Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours.... C'est pur et beau, autant que n'importe quel pome de langue franaise, et l'art en a la simplicit des oeuvres profondment senties et longuement penses. Vers libres, potique nouvelle! Voici des vers qui nous font comprendre la vanit des prosodistes et la maladresse des trop habiles joueurs de cithare. Il y a l une me. La sincrit de M. Samain est admirable; je crois qu'il aurait honte des variations sur des sensations inexplores par son exprience. Sincrit ne veut pas dire candeur, ici; ni simplicit ne veut dire gaucherie. Il est sincre, non parce qu'il avoue toute sa pense, mais parce qu'il pense tout son aveu; et il est simple parce qu'il a tudi son art jusqu'en ses derniers secrets et que de ces secrets il se sert sans effort avec une inconsciente matrise: Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve; Et, dans l'motion ple du soir tombant, S'voque un parc d'automne o rve sur un banc Ma jeunesse dj grave comme une veuve.... Cela, c'est, il semble, d'un Vigny attendri et consentant l'humilit d'une mlancolie toute simple et dshabille des grandes charpes. Il n'est pas seulement attendri; il est tendre, et que de passion, et que de sensualit, mais si dlicate! Tu marchais chaste dans la robe de ton me, Que le dsir suivait comme un faune dompt, Je respirais parmi le soir, puret, Mon rve envelopp dans tes voiles de femme. Sensualit dlicate, c'est bien l'impression que donneraient ses vers s'il les avait tous conforms sa potique, o il rve De vers blonds o le sens fluide se dlie Comme sous l'eau la chevelure d'Ophlie, De vers silencieux, et sans rythme et sans trame, O la rime sans bruit glisse comme une rame, De vers d'une ancienne toffe extnue, Impalpable comme le son et la nue, De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures Au rite fminin des syllabes mineures, De vers de soirs d'amours nervs de verveine, O l'me sente, exquise, une caresse peine.... Mais, ce pote qui n'aimerait que la nuance, la nuance verlainienne, a pu, certains jours, tre un violent coloriste ou un vigoureux tailleur de marbre. Cet autre Samain, plus ancien et non moins vritable, se rvle en les parties de son recueil appeles vocations; c'est un Samain parnassien, mais toujours personnel, mme dans la grandiloquence: les deux sonnets intituls Cloptre sont d'une beaut non seulement de verbe, mais d'ides; ce n'est ni la pure musique, ni la pure plastique; le pome est entier et vivant; c'est un marbre trange et dconcertant; oui, un marbre qui vit et dont la vie agite et fconde jusqu'aux sables du dsert, autour du Sphynx pour un instant namour. Tel est ce pote: dlicieux puissamment en l'art de faire vibrer son unisson toutes les cloches et toutes les mes: toutes les mes sont amoureuses de cette infante en robe de parade. * * * * * PIERRE QUILLARD C'tait aux temps dj loin et peut-tre hroques du Thtre d'Art; on nous convia a entendre et voir la Fille aux Mains coupes: il m'en reste le souvenir du plus agrable des spectacles, du plus complet, du plus parfait, d'un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise et aigu du dfinitif. Cela dura une heure peine: il en demeure des vers qui forment un pome difficilement oubliable. M. Pierre Quillard a runi ses premires posies sous un titre qui serait, pour plus d'un, prsomptueux: La Gloire du Verbe. Oser cela, c'est tre sr de soi, c'est avoir la conscience d'une matrise, c'est affirmer, tout au moins, que, venant aprs Leconte de Lisle et aprs M. de Heredia, on ne faiblira pas en un mtier qui demande avec la splendeur de l'imagination une singulire sret de main. Il ne nous mentait pas; trs habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples pierreries du verbe, il fait sourire l'orient des perles, et rire l'arc-en-ciel des diamants dcomposs. Capitan d'une galre charge d'opulents esclaves, il navigue parmi les prils tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu' certaines heures apparaissent les les grecques), et quand la nuit vient il cherche le fond de sable d'un golfe violet Dans la splendeur des clairs de lune violets. Et il attend l'apparition du divin: Alors des profondeurs et des tnbres saintes Comme un jeune soleil sort des gouffres marins, Blanche, laissant couler des paules aux reins Ses cheveux o nageaient de ples hyacinthes, Une femme surgit.... dont les yeux sont des abmes de joie, d'amour et d'pouvant o l'on voit se rflchir le monde entier des choses depuis l'herbe jusqu' l'infini des mers; et elle parle: Pote qui promnes parmi la vie ton tonnement et tes dsirs et tes amours, tu te prsentes mu par les seules joies chamelles et tu souffres, car ces joies, tu ne les sens vraiment que vaines, mais Si tu n'treins que des chimres, si tu bois L'enivrement de vins illusoires, qu'importe! Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte Mais le monde subsiste en ta seule me: vois! Les jours se sont fans comme des roses brves, Mais ton Verbe a cre le mirage o tu vis... et ma beaut, c'est toi qui lui donnes sa forme et son geste; je suis ton oeuvre; j'existe parce que tu me penses et parce que tu m'voques. Telle est l'ide matresse de cette Gloire du Verbe, l'un des rares pomes de ce temps o l'ide et le mot marchent d'accord en harmonieux rythme. Au lever du soleil la galre remit la voile: Pierre Quillard partait pour des pays lointains. C'est une me paenne ou qui se voudrait paenne, car si ses yeux cherchent avidement la beaut sensible, son rve s'attarde vouloir forcer la porte derrire laquelle dort obscurment la beaut enclose dans les choses. Il est vraiment plus inquiet qu'il ne daigne le dire et le regard des captives le trouble de plus d'un frisson. Comme il sait toutes les thogonies et toutes les littratures, J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre. comme il a bu toutes les source;, il connat plus d'une manire de s'enivrer: dilettante d'espce suprieure, quand il aura puis la joie des navigations, quand il aura choisi sa demeure (sans doute prs d'une vieille fontaine sacre), ayant beaucoup cueilli, ayant beaucoup sem de nobles graines, il se verra le matre d'un jardin royal et d'un peuple odorant de fleurs, Fleurs ternelles, fleurs gales aux dieux! * * * * * A.-FERDINAND HEROLD Le danger du vers libre, c'est qu'il demeure amorphe, que son rythme, trop peu accentu, lui donne quelques-uns des caractres de la prose. Le plus beau vers reste bien, il me semble, le vers form d'un nombre rgulier de syllabes pleines ou accentues et dans lequel la place des accents est vidente et non laisse au choix du lecteur ou du ddamateur; il n'y a pas que les potes qui lisent les potes et il est imprudent de se confier au hasard des interprtations. On pense bien que je ne m'amuserai pas citer tels vers qui me paraissent mauvais; et surtout je n'irai pas les chercher dans les pomes de M. Herold, pour qui la prfrence serait immrite. Non pas que M. Herold possde un haut point le don du rythme, mais il le possde assez pour que sa posie ait la grce d'une chose vivante, doucement et languidement vivante. C'est un pote de douceur; sa posie est blonde avec, dans ses blonds cheveux vierges, des perles, et au cou et aux doigts des colliers et des bagues, lgantes et fines gemmes. Ce mot est le mot bien aim du pote; ses hrones sont fleuries de gemmes autant que ses jardins sont fleuris de lys. La blonde, la blanche, la belle Dame des Lys, il l'aima, mais que d'autres, que de reines et que de saintes! Liseur de livres oublis, il trouve l de prcieuses lgendes qu'il transpose en courts pomes, souvent de la longueur d'un sonnet. Lui seul les connat, ces reines, Marozie, Anflize, Bazine, Paryze, Orable ou Alis, et ces saintes, Nonita, Bertilla, Richardis,--Gemma! Celle-ci est la premire laquelle il ait pens; il lui donne sur le vitrail la plus belle place, heureux d'crire une fois de plus ce mot dont il subit le charme. M. Herold est l'un des plus objectifs, parmi les potes nouveaux; il ne se raconte gure lui-mme; il lui faut des thmes trangers sa vie, et il en choisit mme qui semblent trangers ses croyances: ses reines n'en sont pas moins belles, ni ses saintes moins pures. On trouvera ces panneaux et ces vitraux dans le recueil intitul: Chevaleries sentimentales, la plus importante et la plus caractristique de ses oeuvres. C'est une lecture vraiment agrable et on passe de douces heures parmi ces femmes, ces lys, ces gemmes, ces roses d'automne. Les roses d'automne s'tiolent, Les roses qui fleurissaient les tombes; Lentement s'effeuillent les corolles Et le sol froid est jonch de ptales qui tombent. N'est-ce pas d'une mlancolie bien douce? Et ceci: Il y a des maisons qui pleurent sur le port, Il y a des glas qui sonnent dans les clochers, O tintent des cloches vagues: Vers quels fleuves de mort Les vierges ont-elles march, Les vierges qui avaient aux doigts de blondes bagues? Ainsi, sans forcer son talent une expression passionne de la vie, oeuvre laquelle il serait sans doute malhabile, sans prtendre aux dons qu'il n'a pas, M. Herold s'est cr pour son plaisir et pour le ntre une posie de grce et de puret, de tendresse et de douceur. Si l'on demandait tout au mme pote, lequel rpondrait? L'essentiel est d'avoir un jardin, d'y mettre la bche et d'y semer des graines; les fleurs qui pousseront, oeillets, violettes ou pivoines, auront leur prix et leur charme, selon l'heure ou selon la saison. * * * * * ADOLPHE RETT Par sa fcondit en potes, la journe que nous vivons, et qui dure depuis dix ans dj, n'est presque comparable aucune des journes passes, mme les plus riches de soleil et de fleurs. Il y eut des douces promenades matinales dans la rose, sur les pas de Ronsard; il y eut une belle aprs-midi, quand soupirait la viole lasse de Thophile, entendue d'entre les hautbois et les buccins; il y eut la journe romantique orageuse, sombre et royale, trouble vers le soir par le cri d'une femme que Baudelaire tranglait; il y eut le clair de lune parnassien, et se leva le soleil verlainien,--et nous en sommes l si l'on veut, en plein midi, au milieu d'une large campagne pourvue de tout ce qu'il faut pour faire des vers: herbes, fleurs, fleuves, ruisselets, bois, cavernes et des femmes jeunes et si fraches qu'on dirait les penses nouvellement closes d'un cerveau ingnu. La large campagne est toute pleine de potes, qui s'en vont, non plus par troupes, comme au temps de Ronsard, mais seuls et l'air un peu farouche; ils se saluent de loin par des gestes brefs. Tous n'ont pas de nom et plusieurs n'en auront jamais: comment les appellerons-nous? Laissons qu'ils jouent, pendant que celui-ci nous accueillera et nous dira un peu de son rve. C'est Adolphe Rett. On le reconnat entre tous son allure dvergonde et presque sauvage; il brise les fleurs, s'il ne les cueille, et avec les roseaux il fait des radeaux qu'il jette au courant, vers le hasard, vers demain; mais quand passent les jeunes femmes, il sourit et il s'alanguit. Une belle dame passa... et il dit: Dame des lys amoureux et pms, Dame des lys languissants et fanes, Triste aux veux de belladone-- Dame d'un rve de roses royales, Dame des sombres roses nuptiale?, Frle comme une madone-- Dame de ciel et de ravissement, Dame d'extase et de renoncement, Chaste toile trs lointaine-- Dame d'enfer, ton sourire farouche, Dame du diable, un baiser de ta bouche, C'est le feu des mauvaises fontaines Et je brle si je te touche. La belle dame passa, mais sans s'mouvoir de l'imprcation finale, qu'elle attribua sans doute un excs d'amour; elle passa rendant au pote sourire pour sourire. Cette idylle eut pour premier pilogue une admirable plainte, Mon me, il me semble que vous tes un jardin.... un jardin o l'on voit, laisss aux charmilles, dans la brume du soir, des lambeaux du voile De la Dame qui est passe. Quelque temps aprs cette aventure, on apprit que M. Rett, revenu d'un voyage l'Archipel en fleurs, s'tait enrichi d'une nouvelle cueillaison de rves. Il s'enrichira encore. Son talent est une greffe vivace ente sur un sauvageon fier et de belle viridit. Pote, M. Adolphe Rett n'a pas que le sens du rythme et l'amour du mot; il aime les ides et les aime neuves et mme excessives; il veut se librer de tous les vieux prjugs et il voudrait pareillement librer ses frres en esclavage social. Ses derniers livres la Fort bruissante et Similitudes affirment cette tendance. L'un est un pome lyrique; l'autre, un pome dramatique en prose, trs simple, trs curieux et trs extraordinaire par le mlange qu'on y voit des rves doux d'un pote tendre et des imaginations un peu rigides et un peu naves de l'utopie anarchiste. Mais sans navet, c'est--dire sans fracheur d'me, y aurait-il des potes? * * * * * VILLIERS DE L'ISLE-ADAM On s'est plu, tmoignage maladroit d'une admiration pieusement trouble, dire et mme baser sur ce dit une paradoxale tude: Villiers de l'Isle-Adam ne fut ni de son pays, ni de son temps. Cela parat norme, car enfin un homme suprieur, un grand crivain est fatalement, par son gnie mme, une des synthses de sa race et de son poque, le reprsentant d'une humanit momentane ou fragmentaire, le cerveau et la bouche de toute une tribu et non un fugace monstre. Comme Chteaubriand, son frre de race et de gloire, Villiers fut l'homme du moment, d'un moment solennel; tous deux, avec des vues et sous des apparences diverses, recrrent pour un temps l'me de l'lite: de l'un naquit le catholicisme romantique et ce respect des traditionnelles vieilles pierres; et de l'autre, le rve idaliste et ce culte de l'antique beaut intrieure; mais l'un fut encore l'orgueilleux aeul de noue farouche individualisme; et l'autre encore nous enseigna que la vie d'autour de nous est la seule glaise manier. Villiers fut de son temps au point que tous ses chefs-d'oeuvre sont des rves solidement bass sur la science et sur la mtaphysique modernes, comme l've future, comme Tribulat Bonhomet, cette norme, admirable et tragique bouffonnerie, o vinrent converger, pour en faire la cration peut-tre la plus originale du sicle,tous les dons du rveur, de l'ironiste et du philosophe. Ce point lucid, on avouera que Villiers, tre d'une effroyable complexit, se prte naturellement des interprtations contradictoires; il fut tout; nouveau Goethe, mais, si moins conscient, si moins parfait, plus acr, plus tortueux, plus mystrieux, et plus humain, et plus familier. Il est toujours parmi nous et il est en nous, par son oeuvre et par l'influence de son oeuvre, que subissent et avec joie les meilleurs d'entre les crivains et les artistes de l'heure actuelle: c'est qu'il a rouvert les portes de l'au-del closes avec quel fracas, on s'en souvint, et par ces portes toute une gnration s'est rue vers l'infini. La hirarchie ecclsiastique nombre parmi ses clercs, ct des exorcistes, les portiers, ceux qui doivent ouvrir les portes du sanctuaire toutes les bonnes volonts; Villiers cumula pour nous ces deux fonctions: il fut l'exorciste du rel et le portier de l'idal. Complexe, mais on peut le voir un double esprit. Il y avait en lui deux crivains essentiellement dissemblables: le romantique et l'ironiste. Le romantique naquit le premier et mourut le dernier: Eln et Morgane; Akdyssril et Axl. Le Villiers ironiste, l'auteur des Contes cruels et de Tribulat Bonhomet est intermdiaire entre les deux phases romantiques; l've future reprsenterait comme un mlange de ces deux tendances si diverses, car ce livre d'une crasante ironie est aussi un livre d'amour. Villiers se ralisa donc la fois par le rve et par l'ironie, ironisant son rve, quand la vie le dgotait mme du rve. Nul ne fut plus subjectif. Ses personnages sont crs avec des parcelles de son me, leves, ainsi que selon un mystre, l'tat d'mes authentiques et totales. Si c'est un dialogue, il fera profrer tel personnage des philosophies bien au-dessus de sa normale intelligence des choses. Dans Axl, l'abbesse parlera de l'enfer comme Villiers aurait pu parler de l'hglianisme, dont vers la fin il enseignait les dceptions, aprs en avoir accept, d'abord, les larges certitudes: C'en est fait! L'enfant prouve dj le ravissement et les enivrances de l'Enfer. Il les prouva: il aimait, en baudelairien, le blasphme, pour ses occultes effets, le risque immense d'un plaisir qui se prend aux dpens de Dieu mme. Le sacrilge est en actes; le blasphme en mots. Il croyait davantage aux mots qu'aux ralits, qui ne sont, d'ailleurs, que l'ombre tangible des mots, car il est bien vident, et par un trs simple syllogisme, que, s'il n'y a pas de pense en absence de verbe, il n'y a pas, non plus, de matire en absence de pense. La puissance des mots, il l'admettait jusqu' la superstition. Les seules corrections visibles du second au premier texte d'Axl, par exemple, consistent en l'adjonction de mots d'une spciale dsinence, tels que, afin d'voquer un milieu ecclsiastique et conventuel: proditoire, prmonitoire, satisfactoire; et: fruition, collaudation, etc. Ce mme sens de mystiques pouvoirs de l'articulation syllabique l'incite vers des recherches de dnominations aussi tranges que: le Desservant de l'office des Morts, fonction d'glise qui n'exista jamais, sinon au monastre de Sainte-Appollodora; ou, l'Homme-qui-marche-sous-terre, nom que nul Indien ne porta hors des scnes du Nouveau-Monde. Le rel il l'a, en un trs ancien brouillon de page affrant l've future, peut-tre, ainsi dfini: ... Maintenant je dis que le Rel a ses degrs d'tre. Une chose est d'autant plus ou moins relle pour nous qu'elle nous intresse plus ou moins, puisqu'une chose qui ne nous intresserait en rien serait pour nous comme si elle n'tait pas,--c'est--dire, beaucoup moins, quoique physique, qu'une chose irrelle qui nous intresserait. Donc, le Rel, pour nous, est seulement ce qui nous touche, soit les sens, soit l'esprit; et selon le degr d'intensit dont cet unique rel, que nous puissions apprcier et nommer tel, nous impressionne, nous classons dans notre esprit le degr d'tre plus ou moins riche en contenu qu'il nous semble atteindre, et que, par consquent, il est lgitime de dire qu'il ralise. Le seul contrle que nous ayons de la ralit, c'est l'ide. Encore: ... Et sur le sommet d'un pin loign, isol au milieu d'une clairire lointaine, j'entendis le rossignol,--unique voix de ce silence... Les sites potiques me laissent presque toujours assez froid,--attendu que, pour tout homme srieux, le milieu le plus suggestif d'ides rellement potiques n'est autre que quatre murs, une table et de la paix. Ceux-l qui ne portent pas en eux l'me de tout ce que le monde peut leur montrer, auront beau le regarder: ils ne le reconnatront pas, toute chose n'tant belle que selon la pense de celui qui la regarde et la rflchit en lui-mme. En posie comme en religion, il faut la foi, et la foi n'a pas besoin de voir avec les yeux du corps pour contempler ce qu'elle reconnat bien mieux en elle-mme.... De telles ides furent maintes fois, sous de multiples formes toujours nouvelles, toujours rares, exprimes par Villiers de l'Isle-Adam dans son oeuvre. Sans aller jusqu'aux ngations pures de Berkeley, qui ne sont pourtant que l'extrme logique de l'idalisme subjectif, il recevait, dans sa conception de la vie, sur le mme plan, l'Intrieur et l'Extrieur, l'Esprit et la Matire, avec une trs visible tendance donner au premier terme la domination sur le second. Jamais la notion de progrs ne fut pour lui autre chose qu'un thme railleries, concurremment avec la niaiserie des positivistes humanitaires qui enseignent aux gnrations, mythologie rebours, que le Paradis terrestre, superstition si on lui assigne le pass, devient, si on le place dans l'avenir, le seul lgitime espoir. Au contraire, il fait dire un protagoniste (sans doute Edison), dans un court fragment d'un ancien manuscrit de l've future: Nous en sommes l'ge mr de l'Humanit, voil tout. A bientt la snilit de cet trange polype, sa dcrpitude, et, l'volution accomplie, son retour mortel au mystrieux laboratoire o tous les Apparatres s'laborent ternellement grce ... quelque indiscutable Ncessit.... Et en ce dernier mot Villiers raille jusqu' sa croyance en Dieu. tait-il chrtien? Il le devint la fin de sa vie: ainsi il connut toutes les formes de l'ivresse intellectuelle. * * * * * LAURENT TAILHADE L'individualisme, qui nous donne en littrature de si agrables corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent strilis par la pousse des mauvaises herbes de l'orgueil. On voit des jeunes gens, tout enfls d'une infatuation monstrueuse, avouer la volont de faire non seulement leur oeuvre, mais en mme temps l'Oeuvre, de produire la fleur unique aprs quoi l'intelligence puise devra s'arrter d'tre fconde et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des sves. Il y a mme Paris deux ou trois machines gloire qui s'arrogrent le droit de prononcer seules ce mot qu'elles exilaient du dictionnaire. Mais cela est peu important, car l'esprit souffle o il veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend dmesures, c'est pour se distraire, car le monde est triste. M. Tailhade n'a aucune des tares grotesques de l'orgueil: nul ne fait plus simplement un mtier plus simple, celui de littrateur. Les Romains disaient rhteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pense et qui sait les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu' leur imposer, l'heure mme de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus dangereux, les plus indits. Latin de race et de gots, M. Tailhade a droit ce beau nom de rhteur dont se choque l'incapacit des cuistres; c'est un rhteur la Ptrone, galement matre dans la prose et dans les vers. Voici, tir du rare Douzain de Sonnets, l'un d'eux: HLNE (la laboratoire de Faust Wittemberg) Des ges volus j'ai remont le fleuve Et, le coeur enivr de sublimes desseins, Dsert le Hads et les ombrages saints, O l'me d'une paix ineffable s'abreuve. Le Temps n'a pu flchir la courbe de mes seins. Je suis toujours debout et forte dans l'preuve, Moi, l'ternelle vierge et l'ternelle veuve, Gloire d'Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins. O Faust, je viens toi, quittant le sein des Mres! Pour toi, j'abandonnai, sur l'aile des chimres, L'ombre ple o les Dieux gisent, ensevelis. J'apporte ton amour, du fond des cieux antiques, Ma gorge dont le Temps n'a pas vaincu les lys Et ma voix assouplie aux rythmes prophtiques. Ayant crit cela et Vitraux, pomes qu'un mysticisme ddaigneux pimentait singulirement, et cette Terre latine, prose d'une si mouvante beaut, pages parfaites et uniques, d'une puret de style presque douloureuse, M. Tailhade se rendit tout coup clbre et redout par les cruelles et excessives satires qu'il appela, souvenir et tmoin d'un voyage que nous faisons tous sans fruit, Au pays du Mufle. L'ignominie du sicle exaspre le Latin pris de soleil et de parfums, de belles phrases et de beaux gestes et pour qui l'argent est de la joie qu'on jette, comme des fleurs, sous les pas des femmes, et non de la productive graine qu'on enterre pour qu'elle germe. Il s'y montre le bourreau hautain des hypocrisies et des avarices, des fausses gloires et des vraies turpitudes, de l'argent et du succs, du parvenu de la Bourse et du parvenu du feuilleton. Dur et mme injuste, il fouaille ses propres haines; pour lui, comme pour tous les satiristes, l'ennemi particulier devient l'ennemi public, mais quelle belle langue la fois traditionnelle et neuve, et quelle belle insolence: Ce que j'cris n'est pas pour ces charognes! Les ballades de M. Tailhade ne sont pas davantage destines faire rver les belles madames qui s'ventent avec des plumes de paon; il est difficile d'en citer mme une pleine strophe. Celle-ci n'est pas fort mchante: Bourget, Maupassant et Loti Se trouvent dans toutes les gares. On les offre avec le rti, Bourget, Maupassant et Loti. De ces auteurs soyez loti En mme temps que de cigares: Bourget, Maupassant et Loti Se trouvent dans toutes les gares. Ce n'est gure qu'amusant. Le Quatorzain d't peut se dire en entier et mme il est bon de le savoir par coeur, car c'est une merveille de subtilit et un petit tableau de genre soigner et conserver. L'pigraphe, ce vers de Rimbaud, dans les Premires Communions, Elle fait la victime et la petite' pouse, donne le ton du cadre: Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui Ont lu Voltaire et sont aux Jsuites adverses. Il pense. Il est idoine aux longues controverses, Il adsperne le moine et le thriaki. Mme il fut orateur d'une loge cossaise. Toutefois--car sa lgitime croit en Dieu-- La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu, Communia. a fait qu'on boit maint litre seize. Chez le bistro, parmi les bancs empouacrs, Le billard somnolent et les garons vautrs, Rougit la pucelette aux gants de filoselle. Or, Benoist qui s'mche et tourne au calotin, Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin, L'hymen du Fils unique et de sa demoiselle. Ainsi, avec bien moins d'esprit, Sidoine Apollinaire raillait les Barbares parmi lesquels la duret des temps le forait de vivre et, comme l'vque de Clermont, ce n'est pas en vain que Laurent Tailhade les raille et les gouaille, car ses pigrammes dpasseront l'aire du temps actuel: en attendant, je le tiens pour une des plus authentiques gloires des prsentes lettres franaises. * * * * * JULES RENARD Un homme se lve de bon matin et s'en va par les chemins creux et par les sentiers; il n'a peur ni de la rose, ni des ronces, ni de la colre des branches qui font la haie. Il regarde, il coute, il flaire, il chasse l'oiseau, le vent, la fleur, l'image. Sans hte, mais anxieux pourtant, car elle a l'oreille fine, il cherche la nature qu'il veut surprendre au gte; il la trouve, elle est l: alors, les ramilles cartes doucement, il la contemple dans l'ombre bleue de sa retraite et, sans l'avoir rveille, refermant les rideaux, il rentre chez lui. Avant de s'endormir, il compte ses images: dociles elles renaissent au gr du souvenir. M. Jules Renard s'est donn lui-mme ce nom: le chasseur d'images. C'est un chasseur singulirement heureux et privilgi, car, seul, entre tous ses confrres, il ne rapporte, btes et bestioles, que d'indites proies. Il ddaigne tout le connu, ou l'ignore; sa collection n'est que de pices rares et mme uniques, mais qu'il n'a pas le souci de mettre sous clef, car elles lui appartiennent tellement qu'un larron les droberait vainement. Une personnalit aussi aigu, aussi accuse, a quelque chose de dconcertant, d'irritant et, selon quelques jaloux, d'excessif. Faites donc comme nous, puisez dans le trsor commun des vieilles mtaphores accumules; on va vite, c'est trs commode. Mais M. Jules Renard ne tient pas aller vite. Quoique fort laborieux, il produit peu, et surtout peu la fois, semblable ces patients burineurs qui taillent l'acier avec une lenteur gologique. tudiant un crivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous lgua) connatre sa famille spirituelle, dnombrer ses anctres, tablir de savantes filiations, noter, tout au moins, des souvenirs de longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un instant sur l'paule. Pour qui a beaucoup voyag parmi les livres et les ides, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'a-droite ordonnance des originalits acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai voulu lui dessiner un beau feuillet de stud-book, mais le singulier animal s'est prsent seul et les feuillages n'accrochent, parmi les arabesques, que des mdaillons vides. S'tre engendr tout seul, ne devoir son esprit qu' soi-mme, crire (puisqu'il s'agit d'critures) avec la certitude de raliser du vrai vin nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voil qui doit tre, pour l'auteur de l'cornifleur, un juste motif de joie et une raison trs forte d'tre, moins que tout autre, inquiet de sa rputation posthume. Dj, son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant intelligent, sournois et fataliste, est entr dans les mmoires et jusque dans les locutions. Le Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules tous les soirs est gal en vrit burlesque aux mots les plus fameux des comdies clbres, et il en est la fois le Cyrano et le Molire, et cette galre ne lui sera pas vole. L'originalit bien constate, les autres mrites de M. Jules Renard sont la nettet, la prcision, la verdeur; ses tableaux de vie, parisienne ou champtre, ont l'aspect de pointes sches, parfois un peu dcharnes, mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus estomps et plus amples, sont des merveilles d'art; ainsi Une Famille d'Arbres. C'est aprs avoir travers une plaine brle du soleil que je les rencontre. Ils ne demeurent pas au bord de la route, cause du bruit. Ils habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls. De loin ils semblent impntrables. Ds que j'approche, leurs troncs se desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me rafrachir, mais je devine qu'ils m'observent et se dfient. Ils vivent en famille, les plus gs au milieu, et les petits, ceux dont les premires feuilles viennent de natre, un peu partout, sans jamais s'carter. Ils mettent longtemps mourir, et ils gardent les morts debout jusqu' la chute en poussire. Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont tous l, comme les aveugles. Ils gesticulent de colre, si le vent s'essouffle les draciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne murmurent que d'accord. Je sens qu'ils doivent tre ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. Ces arbres m'adopteront peu peu, et pour le mriter, j'apprends ce qu'il faut savoir: Je sais dj regarder les nuages qui passent. Je sais aussi rester en place. Et je sais presque me taire. Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront gure d'une ironie aussi fine et d'une posie aussi vraie. * * * * * LOUIS DUMUR Reprsenter la logique parmi une assemble de potes, est un rle difficile et qui a ses inconvnients. On risque d'tre pris trop au srieux et, par suite, de se sentir port maintenir sa littrature dans les tons graves. La gravit n'est pas ncessaire l'expression de ce que l'on croit tre la vrit; l'ironie pimente agrablement la tisane morale; il faut du poivre dans cette camomille; affirmer avec ddain est un moyen assez sr de n'tre pas dupe, mme de ses propres affirmations. Cela est trs utilisable en littrature, car tout y est incertain et l'art lui-mme n'est sans doute qu'un jeu o, philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C'est pourquoi il est bon de sourire. M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu'en vivant, plus d'indulgence et quelques droits la vritable amertume, s'il voulait sourire pour se dfendre et se distraire, il semble que toute l'assemble des potes protesterait, tonne et peut-tre scandalise. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique. Il est la Logique mme. Il sait observer, combiner, dduire; ses romans, ses drames, ses pomes sont des constructions solides dont l'architecture pondre plat par la savante symtrie des courbes, toutes diriges vers un dme central o l'oeil est svrement ramen. Il est assez fort et assez volontaire pour, pris d'une erreur, ne l'abandonner qu'aprs l'avoir accule ses consquences les plus extrmes, et assez matre de lui-mme pour ne pas avouer son erreur et mme la dfendre avec toutes les ingniosits du raisonnement. Tel son systme de vers franais bass sur l'accent tonique; il est vrai que le rsultat, souvent manqu, car les langues ont, elles aussi, une logique assez imprieuse, tait parfois heureux et inattendu avec des hexamtres comme celui-ci. L'orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins. C'est vers le thtre que M. Dumur semble avoir orient dfinitivement son activit intellectuelle. Ses pices (je ne parle pas de Rembrandt, drame purement historique, de grand style et de vaste dploiement): d'abord, les pages coupes, on est surpris par un dcor rentoil et des noms repeints et un jour de ralisme conventionnel, une ordonnance de choses et d'tres uss sous l'habit neuf et le vernis frais,--mais ds la troisime ligne lue, l'auteur affirme qu'en ce triste paysage scnique il fera entendre des paroles valables et qu'un souffle progressif jusqu' la tempte renversera la plantation. Le paravent rentoil est voulu tel que, sa banalit peu peu dtruite, tres et choses dshabills par un caprice de la foudre, il ne reste debout qu'une ide nue ou voile de sa seule obscurit essentielle. Donc ce vieux-neuf dco, est l comme le plus simple, le plus sous la main, et celui o l'imagination neutre d'une foule spectatrice pourra, avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des accessoires de thtre. Un homme s'en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre natale et libre; il porte son amour; mais un jour il est cras par son amour. A l'heure de cette chute, un autre homme comprend: il loigne, de lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c'est se charger d'un imprieux fardeau au moment mme o, cessant d'tre libre, on cesse d'tre fort. La Motte de terre explique cela avec lucidit et avec force, travail d'un crivain tout fait matre de ses dons naturels et qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte facilement les ides. Il arrive qu'une oeuvre soit, et soit suprieure l'homme et son intelligence mme, mais de peu; si peu et mensonge innocent, c'est un spectacle humiliant et qui incite au mpris plus que l'aveu crit de la mdiocrit la plus hideuse et la plus adquate au cerveau qui l'enfanta: l'homme de valeur est toujours suprieur son oeuvre, car son dsir est trop vaste pour qu'il le remplisse jamais, et son amour trop miraculeux pour qu'il le rencontre jamais. La Nbuleuse, que l'on vient de jouer, est un pome d'une belle et profonde perspective, o se voient symbolises,par des tres ingnus, les gnrations successives des hommes qui se suivent sans se comprendre, presque sans se voir, tant leurs mes sont diffrentes, et toutes toujours rsumes, vers le moment de leur dclin, par l'enfant, par l'avenir, par la nbuleuse dont la naissance enfin avre va faire mourir, sous sa clart matinale, les sourires fans des vieilles toiles. Et l'on pressent, la vision close, que ce demain, qui va devenir aujourd'hui, sera tout pareil ses frres dfunts, et qu'en somme il n'y a rien d'ajout au spectacle dont s'amusent les dfuntes annes penches. Sur les balcons du Ciel en robes surannes. Mais ce rien ne laisse pas d'avoir quelque importance pour les atomes humains qui le forment et qui le dterminent; il est le dlicieux nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau! Du nouveau! Et que chaque intelligence affirme, mme passagre, sa volont d'tre, et d'tre dissemblable des manifestations antrieures ou ambiantes, et que chaque nbuleuse aspire au rle d'un astre dont la lueur soit distincte et claire entre les autres lueurs! J'ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car lorsque, ce qui arrive, une oeuvre d'art est le dveloppement d'une ide, les interlignes mmes rpondent ceux qui savent les interroger. M. Dumur est en train de crer un thtre philosophique, un thtre ides, et, paralllement, de renouveler le roman thses, car Pauline ou la Libert de l'Amour est une oeuvre srieuse, ordonne avec talent, originalement pense, et qui implique une rare valeur intellectuelle. * * * * * GEORGES EEKHOUD Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j'entends d'observateurs fervents du drame humain, dous de cette large sympathie qui engage un crivain fraterniser avec tous les modes et toutes les formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent ngligeables, peut-tre parce qu'ils manquent de cet esprit de gnralisation philosophique qui lve la hauteur d'une tragdie l'aventure la plus humble. D'autres ont et avouent la tendance tout simplifier, n'observent et ne comparent les faits que pour en extraire des rsums et des quintessences; ils ont scrupule et comme pudeur raconter des mcanismes si souvent dcrits: ils tablissent des portraits d'mes, ne gardant de l'anatomie physique que la seule matrialit ncessaire soutenir le jeu des couleurs. Un tel art, outre qu'il a l'inconvnient de rpugner au peuple des lecteurs (qui veut qu'on lui conte des histoires et qui alors les demande au premier venu), est le signe d'une vidente et trop ddaigneuse absence de passion: or le dramaturge est un passionn, un amoureux fou de la vie, et de la vie prsente, non des choses d'hier, des reprsentations mortes dont on retrouve les dcors fans dans les cercueils de plomb, mais des tres d'aujourd'hui avec toutes leurs beauts et leurs laideurs animales, leurs mes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d'un coeur et pas d'une vessie gonfle, si on les poignarde au cinquime acte. M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionn, un buveur de vie et de sang. Ses sympathies sont multiples et trs diverses; il aime tout, Nourrissez-vous de tout ce qui a vie. Obissant la parole biblique, il se fortifie tous les repas que le monde lui offre; il s'assimile la tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins avec autant de certitude que la psychologie la plus dlie et la plus hypocrite des cratures ivres de civilisation, l'inquitante infamie des amours excentriques et la noblesse des passions dvoues, le jeu brutal des lourdes moeurs populaires et la perversion dlicate de certaines mes adolescentes. Il ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu'il aime tout. Cependant, soit volontairement, soit clou au sol natal par les ncessits sociales, il a limit le champ de ses chasses fantastiques aux limites mmes des vieilles Flandres. Cela convenait son gnie, qui est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales comme en ses dbauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens, allongeant des faces maigres dramatises par les yeux de l'ide fixe ou dployant tout le rouge dbordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est donc un crivain reprsentatif d'une race, ou d'un moment de cette race: cela est important pour assurer une oeuvre la dure et une place dans les histoires littraires. Cycle patibulaire, qui, rimprim, vient d'tre rendu au public, Mes communions, parues l'an pass, semblent les deux livres de M. Eekhoud o ce passionn crie le plus hautement et le plus clairement ses charits, ses colres, ses pitis, ses mpris et ses amours, lui-mme troisime tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont pour titre, Maeterlinck, Verhaeren. Jouant un peu sur le mot, je l'ai appel dramaturge, au mpris des tymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais crit pour le thtre; mais la faon dont ses rcits sont machins et comme quilibrs miracle sur le revirement, sur le retour leur vraie nature des caractres d'abord affols par la passion, on devine un gnie essentiellement dramatique. Il a le gnie des revirements. Un caractre, puis la vie pse et le caractre flchit; une nouvelle pese le redresse et le dresse selon sa vrit originelle: c'est l'essence mme du drame psychologique, et si le dcor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air d'achvement, de plnitude, donne une impression d'art inattendu par la logique accepte des simplicits naturelles. Cela pourrait tre un systme de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les chuchotements de l'instinct sont couts et accueillis; la ncessit de la catastrophe s'impose cet esprit lucide (qui n'a point troubl son miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les consquences des mouvements sismiques de l'me humaine. Il y a de bons exemples de cet art dans les nouvelles de Balzac: El Verdugo n'est qu'une suite de revirements, mais trop sommaires: le Coq Rouge de M. Eekhoud, aussi dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre largement comme un beau paysage transform sans effort par le jeu des nues et les vagues lumineuses. Pareillement belle, quoique d'une beaut cruelle, la tragique histoire appele simplement Une mauvaise rencontre o l'on voit la transfiguration hroque de l'me pitoyable d'un frle rdeur dompt par la puissance d'un geste d'amour et, sous le magntisme imprieux du verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines putrfies de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt de l'pouvante d'avoir vu ses paroles se raliser jusqu' leurs convulsions suprmes et la cravate rouge du prdestin devenue le garrot d'acier qui coupe en deux les cous blancs. Il y a dans un roman de Balzac[1] un rapide pisode, et confus, qui rappellerait cette tragdie aux gnalogistes des ides. Par haine de l'humanit, M. de Grandville donne un billet de mille francs un chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'tre arrt pour vol: ce n'est que romanesque. Cette mme anecdote, moins la conclusion, se retrouve dans A Rebours o des Esseintes agit, mais sur un jeune voyou, peu prs comme M. de Grandville et pour un motif de scepticisme haineux. Voil un possible arbre de Jess, mais que je dclare inauthentique, car la perversit tragique de M. Eekhoud, chimre ou effraie, est un monstre original et sincre. Si la sincrit est un mrite, ce n'est pas sans doute un mrite littraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est tenu de confesser ni ses communions, ni ses rpulsions; mais j'entends ici par sincrit cette sorte de dsintressement artistique qui fait que l'crivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de contrister tels amis ou tels matres, dshabille sa pense selon la calme impudeur de l'innocence extrme du vice parfait,--ou de la passion. Les communions de M. Eekhoud sont passionnes; il s'attable avec ferveur et, s'tant nourri de charit, de colre, de piti, de mpris, ayant got tous les lixirs d'amour fabriqus pieusement par sa haine, il se lve, ivre, mais non repu, des joies futures. [1] La Femme vertueuse, Paris, 1835.--Ce titre a disparu dans la Comdie Humaine. Balzac modifiait souvent ses titres chaque nouvelle dition. * * * * * PAUL ADAM L'auteur du Mystre des Foules fait invinciblement songer Balzac; il en a la puissance et aussi la force dispersive. Comme Balzac, mais en bien moindre quantit, il crivit, trs jeune, d'excrables tomes, o nul n'aurait pu prvoir le gnie futur d'une intelligence vraiment cyclique; La Force du mal n'est pas plus en germe dans le Th chez Miranda que le Pre Goriot dans Jane la Ple ou le Vicaire des Ardennes. M. Paul Adam est pourtant un prcoce, mais il y a des limites la prcocit, surtout chez un crivain destin raconter la vie telle qu'il la voit et telle qu'il la sent. Il faut que l'ducation des sens ait eu le temps de se parachever et que l'exprience ait fortifi l'esprit dans l'art des comparaisons et du choix, de l'association et de la dissociation des ides. Un romancier encore a besoin d'une large rudition et de toutes sortes de notions que l'on n'acquiert solides que lentement, par hasard, par le bon vouloir des choses et la complaisance des vnements. Aujourd'hui, M. Paul Adam est dans tout son rayonnement et la veille mme de la gloire. Chacun de ses gestes, chacun de ses pas le rapproche de la bombarde prte clater, et s'il rsiste au tremblement du coup de tonnerre, il sera roi et matre. Par cette bombarde, j'entends non la grande foule, mais ce large public, dj tri une fois, qui, insensible l'art pur, exige nanmoins que ses motions romanesques lui soient servies enrobes dans de la vraie littrature, originale, fortement parfume, de pte longue savamment ptrie, et de forme assez nouvelle pour surprendre et sduire. Ce fut le public de Balzac; c'est le public que M. Paul Adam semble en train de reconqurir. Le roman de moeurs (je laisse en dehors trois ou quatre matres que je n'ai pas juger ici) est tomb plus bas que jamais depuis un sicle et demi qu'il fut import d'Angleterre. Ngligeant l'observation et le style, dpourvus d'imagination, de fantaisie et surtout d'ides, tant gnrales que particulires, les faonniers qui assument le mtier de narrer des histoires ont dconsidr la fiction au point qu'un homme intelligent, soucieux de loisirs dignes de son intelligence, n'ose plus ouvrir un de ces tomes et que les quais eux-mmes se rvoltent et s'endiguent contre le flot jaune. M. Paul Adam a certainement souffert de cette crise de mpris: des lettrs mal informs ont cru longtemps que ses romans taient pareils tous les autres. Ils en sont trs diffrents. D'abord par le style: M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serre, pleine d'images, neuve jusqu' inaugurer des formes syntaxiques. Par l'observation: son regard aigu pntre comme un dard de gupe dans les choses et dans les mes; il lit, comme la photographie nouvelle, travers les chairs et travers les coffrets. Par l'imagination qui lui permet d'voquer et de faire vivre les tres les plus divers, les plus caractristiques, les plus personnels, il a, comme Balzac, le gnie de donner ses personnages non seulement la vie, mais la personnalit, d'en faire de vrais individus, tous bien dous d'une me particulire; dans la Force du Mal, une jeune fille est ainsi pose et si nettement sous nos yeux qu'elle en devient inoubliable; malheureusement son caractre flchit la fin du roman, trop brusquement rsum. Par la fcondit, enfin, fcondit non pas seulement linaire et d'abattage de sillons, mais d'oeuvres dont les moindres sont encore des oeuvres. Il a entrepris deux grandes popes romanesques que son gnie ardent et fier achvera l'tat de monuments, l'poque et les Volonts merveilleuses. A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au moindre soleil les ides abeilles sortent tumultueuses et se dispersent vers les vastes campagnes de la vie. Paul Adam est un spectacle magnifique. * * * * * LAUTRAMONT C'tait un jeune homme d'une originalit furieuse et inattendue, un gnie malade et mme franchement un gnie fou. Les imbciles deviennent fous et dans leur folie l'imbcillit demeure croupissante ou agite; dans la folie d'un homme de gnie il reste souvent du gnie: la forme de l'intelligence a t atteinte et non sa qualit; le fruit s'est cras en tombant, mais il a gard tout son parfum et toute la saveur de sa pulpe, peine trop mre. Telle fut l'aventure du prodigieux inconnu Isidore Ducasse, orn par lui-mme de ce romantique pseudonyme: Comte de Lautramont. Il naquit Montevideo, en avril 1846, et mourut g de vingt-huit ans, ayant publi les Chants, de Maldoror et des Posies, recueil de penses et de notes critiques d'une littrature moins exaspre et mme, et l, trop sage. On ne sait rien de sa vie brve; il ne semble avoir eu aucunes relations littraires, les nombreux amis apostrophs en ses ddicaces portant des noms demeurs occultes. Les Chants de Maldoror sont un long pome en prose dont les six premiers chants seuls furent crits. Il est probable que Lautramont, mme vivant, ne l'et pas continu. On sent, mesure que s'achve la lecture du volume, que la conscience s'en va, s'en va,--et quand elle lui est revenue, quelques mois avant de mourir, il rdige les Posies, o, parmi de trs curieux passages, se rvle l'tat d'esprit d'un moribond qui rpte, en les dfigurant dans la fivre, ses plus lointains souvenirs, c'est--dire pour cet enfant les enseignements de ses professeurs! Motif de plus que ces chants surprennent. Ce fut un magnifique coup de gnie, presque inexplicable. Unique ce livre le demeurera, et ds maintenant il reste acquis la liste des oeuvres qui, l'exclusion de tout classicisme, forment la brve bibliothque et la seule littrature admissibles pour ceux dont l'esprit, mal fait, se refuse aux joies, moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle. La valeur des Chants de Maldoror, ce n'est pas l'imagination pure qui la donne: froce, dmoniaque, dsordonne ou exaspre d'orgueil en des visions dmentes, elle effare plutt qu'elle ne sduit; puis, mme dans l'inconscience, il y a des influences possibles dterminer: O Nuits de Young, s'exclame l'auteur en ses Posies, que de sommeil vous m'avez cot! Aussi le dominent et l les extravagances romantiques de tels romanciers anglais encore de son temps lus, Anne Radcliffe et Maturin (que Balzac estimait), Byron, puis les rapports mdicaux sur des cas d'rotisme, puis la Bible. Il avait certainement de la lecture, et le seul auteur qu'il n'allgue jamais, Flaubert, ne devait jamais tre loin de sa main. Cette valeur que je voudrais qualifier, elle est, je crois, donne par la nouveaut et l'originalit des images et des mtaphores, par leur abondance, leur suite logiquement arrange en pome, comme dans la magnifique description d'un naufrage: toutes les strophes (encore que nul artifice typographique ne les dsigne) finissent ainsi: Le navire en dtresse tire des coups de canon d'alarme; mais il sombre avec lenteur ... avec majest. Pareillement les litanies du Vieil Ocan: Vieil Ocan, tes eaux sont amres ... je te salue, vieil Ocan.--Vieil Ocan, grand clibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques... je te salue, Vieil Ocan. Voici d'autres images: Comme un angle perte de vue de grues frileuses mditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment travers le silence, et cette effarante invocation: Poulpe au regard de soie! Pour qualifier les hommes, ce sont des expressions d'une suggestivit homrique: Les hommes aux paules troites.--Les hommes la tte laide.--L'homme la chevelure pouilleuse.--L'homme la prunelle de jaspe.--Humains la verge rouge. D'autres d'une violence magnifiquement obscne: Il se replace dans son attitude farouche et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse l'homme, et les grandes lvres du vagin d'ombre, d'o dcoulent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozodes tnbreux qui prennent leur essor dans l'ther lugubre, en cachant, avec le vaste dploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entire, et les lgions solitaires de poulpes, devenues mornes l'aspect de ces fulgurations sourdes et inexprimables. (1868: qu'on ne croie donc pas des phrases imagines sur quelque estampe d'Odilon Redon.) Mais quelle lgende, au contraire, quel thme pour le matre des formes rtrogrades, de la peur, des amorphes grouillements des tres qui sont presque,--et quel livre, crit, on l'affirmerait,pour le tenter! Voici un passage bien caractristique la fois du talent de Lautramont et de sa maladie mentale: Le frre de la sangsue (Maldoror) marchait pas lents dans la fort.... Enfin il s'crie: Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourn, appuy contre une cluse qui l'empche de partir, n'aille pas, comme les autres, prendre avec ta main les vers qui sortent de son ventre gonfl, les considrer avec tonnement, ouvrir un couteau, puis en dpecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas plus que ce chien. Quel mystre cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes nageoires de l'ours marin de l'Ocan Boral, n'avons pu trouver le problme de la vie.... Quel est cet tre, l-bas, l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, sauts obliques et tourments? et quelle majest mle d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupires normes jouent avec la brise et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps tremble.... Il y a comme une aurole de lumire blouissante autour de lui.... Qu'il est beau.... Tu dois tre puissant, car tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide.... Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortun crapaud!... Pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre o sont les maudits? Mais qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et ftides, pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut... je te vis! Pauvre crapaud! Comme alors je pensais l'infini, en mme temps qu' ma faiblesse... Depuis que tu m'es apparu monarque des tangs et des marcages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu' Dieu, tu m'as en partie consol, mais ma raison chancelante s'abme devant tant de grandeur.... Replie tes blanches ailes et ne regarde pas en haut avec des paupires inquites.... Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrire (qui ressemblent tant celles de l'homme) et, pendant que les limaces, les cloportes et les limaons s'enfuyaient la vue de leur ennemi mortel, prit la parole en ces termes: Maldoror, coute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir ... je ne suis qu'un simple habitant des roseaux, c'est vrai, mars grce ton propre contact, ne prenant que ce qu'il y a de beau en toi, ma raison s'est agrandie et je puis te parler.... Moi je prfrerais avoir les paupires colles, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassin un homme, que ne pas tre toi! Parce que je te hais!... Adieu donc, n'espre plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as t la cause de ma mort. Moi, je pars pour l'ternit, afin d'implorer ton pardon. Les alinistes, s'ils avaient tudi ce livre, auraient dsign l'auteur parmi les perscuts ambitieux: il ne voit dans le monde que lui et Dieu,--et Dieu le gne. Mais on peut aussi se demander si Lautramont, n'est pas un ironiste suprieur[2], un homme engag par un mpris prcoce pour les hommes feindre une folie dont l'incohrence est plus sage et plus belle que la raison moyenne. Il y a la folie de l'orgueil; il y a le dlire de la mdiocrit. Que de pages pondres, honntes, de bonne et claire littrature, je donnerais pour celle-ci, pour ces pelletes de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu enterrer la raison elle-mme! c'est tir des singulires Posies: Les perturbations, les anxits, les dpravations, la mort, les exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de ngation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volont, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilits, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les singularits chimiques du vautour mystrieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expriences prcoces et avortes, les obscurits carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impits, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la dmence, le spleen, les pouvantements raisonnes, les inquitudes tranges, que le lecteur prfrerait ne pas prouver, les grimaces, les nvroses, les filires sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagrations, l'absence de sincrit, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cour d'assises, les tragdies, les odes, les mlodrames, les extrmes prsents perptuit, la raison impunment siffle, les odeurs de poule mouille, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des dserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifre, noctambule, visqueux, phoque parlant, quivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anmique, borgne, hermaphrodite, btard, albinos, pdraste, phnomne d'aquarium et femme barbe, les heures soles du dcouragement taciturne, les fantaisies, les crets, les monstres, les syllogismes dmoralisateurs, les ordures, ce qui ne rflchit pas comme l'enfant, la dsolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfums, les cuisses des camlias, la culpabilit d'un crivain qui roule sur la pente du nant et se mprise lui-mme avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats srieux sur les axiomes sacrs, la vermine et ses chatouillements insinuants, les prfaces insenses comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils, les caducits, les impuissances, les blasphmes, les asphyxies, les touffements, les rages,--devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de ragir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe souverainement. Maldoror (ou Lautramont) semble s'tre jug lui-mme en se faisant apostropher ainsi par son nigmatique Crapaud: Ton esprit est tellement malade qu'il ne s'en aperoit pas, et que tu crois tre dans ton naturel chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insenses, quoique pleines d'une infernale grandeur. [2] Voici un exemple vident d'ironie: Toi, jeune homme, ne te dsespre point, car tu as un ami dans le vampire, malgr ton opinion contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis. * * * * * TRISTAN CORBIRE Laforgue, au courant d'une lecture, crayonna sur Corbire des notes qui, non rdiges, sont tout de mme dfinitives; parmi: Bohme de l'Ocan--picaresque et falot--cassant, concis, cinglant le vers la cravache --strident comme le cri des mouettes et comme elles jamais las--sans esthtisme--pas de la posie et pas du vers, peine de la littrature--sensuel, il ne montre jamais la chair--voyou et byronien--toujours le mot net--il n'est un autre artiste en vers plus dgag que lui du langage potique--il a un mtier sans intrt plastique--l'intrt, l'effet est dans le cingl, la pointe-sche, le calembour, la fringance, le hach romantique--il veut tre indfinissable, incatalogable, pas tre aim, pas tre ha; bref, dclass de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en de et au del des Pyrnes. Ceci est sans doute la vrit: Corbire fut toute sa vie domin et men par le dmon de la contradiction. Il supposa qu'il faut se diffrencier des hommes par des penses et par des actes exactement contraires aux penses et actes du commun des hommes; il y a beaucoup de voulu dans son originalit; il la travaillait, comme les femmes travaillent leur teint, pendant les longues aprs-midi entre ciel et terre, et quand il dbarquait, c'tait pour tirer des bordes de stupfaction: dandysme la Baudelaire. Mais on ne peut travailler heureusement une nature que dans le sens de ses instincts et de ses penchants; Corbire a d tre nativement un peu de ce qu'il est devenu, le don Juan de la singularit; c'est la seule femme qu'il aime; l'autre, il l'ironise de ce mot leste, l'ternelle madame. Corbire a beaucoup d'esprit, de l'esprit la fois de cabaret de Montmartre et de gaillard d'avant; son talent est fait de cet esprit vantard, baroque et blagueur, d'un mauvais got impudent, et d'-coups de gnie; il a l'air ivre, mais il n'est que laborieusement maladroit; il taille, pour en faire d'absurdes chapelets, de miraculeux cailloux rouls, oeuvres d'une patience sculaire, mais aux dizaines, il laisse la petite pierre de mer toute brute et toute nue, parce qu'il aime la mer, au fond, avec une grande navet et parce que sa folie du paradoxal le cde, de temps en temps, une ivresse de posie et de beaut. Parmi les vers jamais ordinaires des Amours jaunes, il y en a beaucoup de trs dplaisants et beaucoup d'admirables, mais admirables avec un air si quivoque, si spcieux, qu'on ne les gote pas toujours une premire rencontre; ensuite on juge que Tristan Corbire est, comme Laforgue, un peu son disciple, l'un de ces talents inclassables et indniables qui sont dans l'histoire des littratures, d'tranges et prcieuses exceptions,--singulires mme en une galerie de singularits. Voici de Tristan Corbire deux petits pomes oublis mme par le dernier diteur des Amours jaunes: PARIS NOCTURNE C'est la mer;--calme plat.--Et la grande mare Avec un grondement lointain s'est retire.... Le flot va revenir se roulant dans son bruit. Entendez-vous gratter les crabes de la nuit? C'est le Styx assch: le chiffonnier Diogne, La lanterne la main, s'en vient avec sans-gne. Le long du ruisseau noir, les potes pervers Pchent: leur crne creux leur sert de bote vers. C'est le champ: pour glaner les impures charpies S'abat le vol tournant des hideuses harpies; Le lapin de gouttire, l'afft des rongeurs, Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs. C'est la mort: la police gt.--En haut l'amour Fait sa sieste, en ttant la viande d'un bras lourd O le baiser teint laisse sa plaque rouge. L'heure est seule. coutez: pas un rve ne bouge. C'est la vie: coutez, la source vive chante L'ternelle chanson sur la tte gluante D'un dieu marin tirant ses membres nus et verts Sur le lit de la Morgue ... et les yeux grands ouverts. PARIS DIURNE Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire, Immense casserole o le bon Dieu fait cuire La manne, l'arlequin, l'ternel plat du jour; C'est tremp de sueur et c'est tremp d'amour. Les laridons en cercle attendent prs du four, On entend vaguement la chair rance bruire, Et les soiffards aussi sont l, tendant leur buire, Le marmiteux grelotte en attendant son tour. Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde? Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel. Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttire. A nous le pot au noir qui froidit sans lumire. Notre substance nous, c'est notre poche fiel. N Morlaix, en 1845, Tristan y revint mourir d'une fluxion de poitrine en 1875. Il tait le fils (d'autres disent le neveu) du romancier maritime Edouard Corbire, l'auteur du Ngrier dont le violent amour pour les choses de mer influa sur le pote trs fortement. Ce Ngrier, par Edouard Corbire, capitaine au long-cours, 1832, 2 vol. in-8, est un assez intressant roman d'aventures maritimes. Le chapitre IV de la premire partie, intitul Prisons d"Angleterre (les Pontons), renferme les plus curieux dtails sur les moeurs des prisonniers sur les amours des corvettes avec les forts--bras,--en un lieu, dit l'auteur, o, pourtant, il n'y avait qu'un sexe. La prface de ce roman dcle un esprit trs hautain et trs ddaigneux du public: le mme esprit avec du talent et une nervosit plus aigu,--vous avez Tristan Corbire. * * * * * ARTHUR RIMBAUD Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit Charleville le 20 octobre 1854, et, ds l'ge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable voyou. Son bref sjour Paris fut en 1870-71. Il suivit Verlaine en Angleterre, puis, en Belgique. Aprs le petit malentendu qui les spara, Rimbaud courut le monde, ft les mtiers les plus divers, soldat dans l'arme hollandaise, contrleur, Stockholm, du cirque Loisset, entrepreneur dans l'le de Chypre, ngociant au Harrar, puis au cap de Guardafui, en Afrique, o un ami de M. Vittorio Pica l'aurait vu, se livrant au commerce des peaux. Il est probable que, mprisant tout ce qui n'est pas la jouissance brutale, l'aventure sauvage, la vie violente, ce pote, singulier entre tous, renona volontiers la posie. Aucune des pices authentiques du Reliquaire ne semble plus rcente que 1873, quoiqu'il ne soit dfinitivement mort que vers la fin de 1891. Les vers de son extrme jeunesse sont faibles, mais ds l'ge de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l'originalit, et son oeuvre demeurera, tout au moins titre de phnomne. Il est souvent obscur, bizarre et absurde. De sincrit nulle, caractre de femme, de fille, nativement mchant et mme froce, Rimbaud a cette sorte de talent qui intresse sans plaire. Il y a dans son oeuvre plusieurs pages qui donnent un peu l'impression de beaut que l'on pourrait ressentir devant un crapaud congrment pustuleux, une belle syphilis ou le Chteau Rouge onze heures du soir. Les Pauvres l'glise, les Premires Communions sont d'une qualit peu commune d'infamie et de blasphme. Les Assis et le Bateau ivre, voil l'excellent Rimbaud, et je ne dteste ni Oraison du soir ni les Chercheuses de Poux. C'tait quelqu'un malgr tout, puisque le gnie anoblit mme la turpitude. Il tait pote. Tel de ses vers est de-meur vivant l'tat presque de locution usuelle: Avec l'assentiment des grands hliotropes. Des strophes du Bateau ivre sont de la vraie et de la grande posie: Et ds lors je me suis baign dans le pome De la mer, infus d'astres et latescent, Dvorant les azurs verts o, flottaison blme Et ravie, un noy pensif parfois descend, O, teignant tout coup les bleuits, dlires Et rythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres, Fermentent les rousseurs amres de l'amour. Tout le pome a de l'allure; tous les pomes de Rimbaud ont de l'allure et il y a dans les Illuminations de merveilleuses danses du ventre. Il est fcheux que sa vie, si mal connue, n'ait pas t toute la vraie vita abscondita; ce qu'on en sait dgote de ce qu'on pourrait en apprendre. Rimbaud tait de ces femmes dont on n'est pas surpris d'entendre dire qu'elles sont entres en religion dans une maison publique; mais ce qui rvolte encore davantage c'est qu'il semble avoir t une matresse jalouse et passionne: ici l'aberration devient crapuleuse, tant sentimentale. L'homme qui a parl le plus librement de l'amour, Senancour, dit de ces liaisons inharmoniques, o la femelle tombe si bas qu'elle n'a de nom qu'en l'argot le plus boueux: Que dans une situation trs particulire le besoin occasionne une minute d'garement, on le pardonnera peut-tre des hommes tout fait vulgaires, ou du moins on en cartera le souvenir; mais comment comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu tre accidentelle; mais ce qui se joint cet acte de brutalit, ce qui n'est pas inopin, devient ignoble. Si mme un emportement capable de troubler la tte, et d'ter presque la libert, a laiss souvent une tache ineffaable, quel dgot n'inspirera pas un consentement donn de sang-froid? L'intimit en ce genre, voil le comble de l'opprobre, l'irrmdiable infamie. Mais l'intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n'a pas tous les droits, a droit toutes les absolutions. ... Qui sait si le gnie N'est pas une de vos vertus, monstres, que vous ayez nom Rimbaud,--ou Verlaine? * * * * * FRANCIS POICTEVIN Comme tous les crivains qui sont parvenus comprendre la vie, c'est--dire son inutilit immdiate, M. Francis Poictevin, bien que n romancier, a promptement renonc au roman. Il sait que tout arrive, qu'un fait n'est pas en soi plus intressant qu'un autre fait et que seule importe la manire de dire. Je me souviens de quelque chose dans ce got rapport par M. Sarcey, propos du lamentable Murger: A bout lui donna un sujet de roman; il n'en fit rien: c'tait dcidment un paresseux. Il est trs difficile de persuader de certains vieillards--vieux ou jeunes--qu'il n'y a pas de sujets; il n'y a, en littrature, qu'un sujet, celui qui crit, et toute la littrature, c'est--dire toute la philosophie, peut surgir aussi bien l'appel d'un chien cras qu'aux exclamations de Faust interpellant la Nature: O te saisir, Nature infinie? Et vous, mamelles? L'auteur de Tout Bas et de Presque aurait pu, tout comme un autre, agencer ses mditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des chapitres coups au hasard du tranche--lignes, insinuer en de faux-vivants personnages un peu de vie gesticule et leur faire exprimer, par d'apprciables agenouillements sur les dalles d'une glise connue, la vertu d'une croyance mconnue: en somme rdiger le Roman du Mysticisme et vulgariser pour les journaux littraires la pratique de l'oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une popularit, qui certes lui manque, car si peu d'crivains sont aussi estims, peu, parmi ceux dont le talent est vident, sont moins rpandus et moins sur les tables. Mais pour nous intresser, et presque toujours excessivement, M. Poictevin ddaigne tout artifice hors l'artifice du style, pige o il nous est agrable de tomber. Qu'il note les nuances d'une fleur, l'attitude d'une fillette, la grce d'une madone ou la froide et presque dure puret de Catherine de Gnes, il nous sduit coup sr par cette prciosit mme que d'aucuns, gauchement, lui reprochent. Cette prciosit est rigoureusement personnelle; l'cart des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarm, l'auteur de Tout Bas oeuvre, dirait on, dans une cellule, une cellule idale qu'il emporte en voyage, et l, debout, souvent genoux, il panche ses pomes, ses prires, selon des phrases d'une musicalit unique d'orgue byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spciales que peu d'mes s'y trouvent d'accord. Musique de plain-chant grgorien, tel qu'on l'coute en une somptueuse glise flamande, avec de soudaines fugues de prire exalte qui planent sur les lignes hautes, se jettent vers les votes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d'amour les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages de Presque, de chatoyante spiritualit, qu'en toute la littrature pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de protectrices et fructifres dductions, l'auteur du Recordare sancta crucis, cette oraison: Le Christ apparat ici-bas la plus aimante, la plus absorbe figure de l'ternelle substance, elle embaume de toutes les vertus; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brls et clairs de la topaze ou du chrysanthme, les ensanglantements des gloires futures. Et malgr et contre mes rechutes de chaque jour, je m'efforce, selon la parole de Jsus la Samaritaine, l'adoration en esprit et en vrit. M. Poictevin est entr dans le jardin de toutes les floraisons que chanta saint Bonaventure, (Crux deliciarum hortus In quo florent omnia....) et genoux il a bais le coeur des roses dont la roseur est faite de sang,--le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va, vers une paix ecclsiale, des messes de solitude, et l'une des grces recueillies c'est l'imprgnement de son me par la lumire intrieure, claritas caritas. C'est un essentiel. Des phrases, oui; mais les phrases ne sont encore que la parure et la pudeur de son art; il a senti, song ou pens avant de dire; surtout il a aim: et telle de ses mtaphores jaillit comme une jaculation, comme un des cris de sainte Thrse. Visiblement, il s'efforce d'aller au fond, de pntrer jusqu'au centre vital mme d'une ombelle d'hortensia. Il cherche partout l'me,--et la trouve. Nul n'est moins rhtoricien que ce styliste, car le rhtoricien est celui qui habille de vtements la mode de solides lieux communs aptes supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M. Poictevin diaphaniserait encore un fantme, un arc-en-ciel, une illusion, une fleur d'azale; ceci: Une main de phtisique en l'angustie de sa quasi-diaphanit, pose, non paresseuse, mais qui n'apprhende plus, semblerait avertir, moins exalte que dj et indulgemment revenue? Oui, que c'est subtil!--et pourquoi ne pas crire comme tout le monde? Hlas! cela lui est dfendu,--parce qu'il est un mystique, parce qu'il sent entre l'homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce que, voil de la douloureuse perfection d'une forme o la grce se perle en minutie, M. Poictevin est un spontan. Que de choses, sans doute, il n'a pas transcrites, n'osant pas, doutant d'avoir trouv l'expression vraie, la seule, la trs rare, l'indite! Tout en effet, dans une oeuvre d'art devrait tre indit,--et mme les mots, par la manire de les grouper, de les amener des significations neuves,--et on regrette parfois d'avoir un alphabet connu de trop de demi-lettrs. Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la prciosit d'criture, M. Francis Poictevin s'est peu peu affin jusqu' l'immatrialisation. Et c'est l son gnie, l'expression de l'immatriel et de l'inexprimable: il inventa le mysticisme du style. * * * * * ANDR GIDE J'crivais en 1891, propos des Cahiers d'Andr Walter, oeuvre anonyme, ces notes: --Le journal est une forme de littrature bonne et la meilleure peut-tre pour quelques esprits trs subjectifs. M. de Maupassant n'en ferait rien: le monde est pour lui le tapis d'un billard, il note les rencontres des billes, quand les billes s'arrtent, s'arrte aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matriel percevoir, il n'a plus rien dire. Le subjectif puise en lui-mme dans la rserve de ses sensations emmagasines; et, par une occulte chimie, par d'inconscientes combinaisons dont le nombre approche de l'infinit, ces sensations, souvent d'un trs loin jadis, se mtamorphosent, se multiplient en ides. Alors on raconte, non pas des anecdotes, mais sa propre anecdote soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse redire bien plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les apparences. Ainsi vient de faire et ainsi fera encore l'auteur de ces cahiers. C'est un esprit romanesque et philosophique, de la ligne de Goethe; une de ces annes, lorsqu'il aura reconnu l'impuissance de la pense sur la marche des choses, son inutilit sociale, le mpris qu'elle inspire cet amas de corpuscules dnomm la Socit, l'indignation lui viendra, et, comme l'action, mme illusoire, lui est tout jamais ferme, il se rveillera arm de l'ironie: cela complte singulirement un crivain: c'est le coefficient de sa valeur d'me. La thorie du roman, expose en une note de la page 120, n'est pas mdiocrement intressante: il faut esprer que l'auteur, l'occasion, s'en souviendra. Quant au prsent livre, il est ingnieux et original, rudit et dlicat, rvlateur d'une belle intelligence: cela semble la condensation de toute une jeunesse d'tude, de rve et de sentiment, d'une jeunesse replie et peureuse. Cette rflexion (p. 142) rsume assez bien l'tat d'esprit d'Andr Walter: O l'motion quand on est tout prs du bonheur, qu'on n'a plus qu' toucher--et qu'on passe. Il y a un certain plaisir ne pas s'tre tromp au premier jugement port sur le premier livre d'un inconnu; maintenant que M. Gide est devenu, aprs maintes oeuvres spirituelles, l'un des plus lumineux lvites de l'glise, avec autour du front et dans les yeux toutes visibles les flammes de l'intelligence et de la grce, les temps sont proches o d'audacieux rvlateurs inventeront son gnie, sonner, pour qu'il sorte et s'avance, la trompette de la premire colonne. Il mrite la gloire, si aucun la mrita (la gloire est toujours injuste), puisqu' l'originalit du talent le matre des esprits a voulu qu'en cet tre singulier se joignt l'originalit de l'me. C'est un don assez rare pour qu'on en parle. Le talent d'un crivain n'est souvent que la facult terrible de redire en phrases qui semblent belles les ternelles clameurs de la mdiocre humanit; des gnies mme, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de Saint-Victor furent destins profrer d'admirables musiques dont la grandeur est de recler l'immense vacuit des dserts; leur me est pareille l'me informe et docile des sables et des foules; ils aiment, ils songent, ils veulent les amours, les songes, les dsirs de tous les hommes et de toutes les btes; potes, ils crient magnifiquement ce qui ne vaut pas la peine d'tre pens. Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie, n'est que parce que nous en sommes, prminent au genre bison ou au genre martin-pcheur; ici et l c'est le triste automate; mais la supriorit de l'homme est qu'il peut arriver la conscience: un petit nombre y parvient. Acqurir la pleine conscience de soi, c'est se connatre tellement diffrent des autres qu'on ne sent plus avec les hommes que des contacts purement animaux: cependant entre mes de ce degr, il y a une fraternit idale base sur les diffrences,--tandis que la fraternit sociale l'est sur les ressemblances. Cette pleine conscience de soi-mme peut s'appeler l'originalit de l'me,--et tout cela n'est dit que pour signaler le groupe d'tres rares auquel appartient M. Andr Gide. Le malheur de ces tres, quand ils se veulent raliser, est qu'ils le font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les approcher; ils doivent souvent faire voluer leur vie de relation dans le cercle bref des fraternits idales;--ou, quand la foule veut bien admettre de telles mes, c'est comme curiosits et pices de muse. Leur gloire finalement est d'tre aims un peu de loin et compris presque, comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scelles. Mais tout cela est racont dans Paludes, histoire, comme on sait, des animaux vivant dans les cavernes tnbreuses et qui perdent la vue force de ne pas s'en servir; c'est aussi, avec un charme plus familier que dans le Voyage d'Urien, un peu de l'histoire ingnue d'une me trs complique, trs intellectuelle et trs originale. * * * * * PIERRE LOUYS Il y a en ce moment un petit mouvement de no-paganisme, de naturisme sensuel, d'rotisme la fois mystique et matrialiste, un renouveau de ces religions purement charnelles o la femme est adore jusque dans les laideurs de son sexe, car au moyen de mtaphores on peut adoniser l'informe et diviniser l'illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat, jeune homme inconnu, est peut-tre, malgr de graves dfauts, le plus curieux spcimen de cette religiosit rotique que des coeurs zls se donnent pour songe ou pour idal; mais il y eut une manifestation fameuse, l'Aphrodite de M. Pierre Louys, dont le succs touffera sans doute d'ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres revendications du romanesque sexuel. Ce n'est pas, quoique l'apparence ait tromp les critiques, jeunes ou vieux, un roman historique, tel que Salammb ou mme Thas. La parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs alexandrines lui a permis de vtir ses personnages de noms et de costumes vridiquement anciens, mais il faut lire le livre dpouill de ces prcautions qui ne sont l, ainsi, qu'en plus d'un roman du xviiie sicle, que le paravent brod d'hiratiques phallophores derrire lequel s'agitent des moeurs, des gestes et des dsirs d'un incontestable aujourd'hui. Par la vulgarisation de l'art l'amour nous est enfin revenu du nu. C'est l'poque de la floraison du calvinisme que le nu commena d'tre proscrit des moeurs et qu'il se rfugia dans l'art qui seul en garda la tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n'y avait pas de ftes publiques sans thories de belles filles nues; on craignait si peu le nu que les femmes adultres taient promenes nues par les villes; il est hors de doute que, dans les mystres, tels rles, Adam et ve, taient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe hideux. Aimer le nu, et d'abord fminin avec ses grces et ses insolences, c'est traditionnel en des races que la dure rforme n'a pas tout fait terrorises. Admise l'ide du nu, le costume peut se modifier, tendre vers la robe flottante et lche, les moeurs s'adoucir et un peu de rayonnement charnel clairer la tristesse de nos hypocrisies. Aphrodite a signal par sa vogue le retour possible des moeurs o il y aurait un peu de libert: venu sa date, ce livre a la valeur d'un contrepoison. Mais aussi qu'une telle littrature est fallacieuse! Toutes ces femmes, toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si vaine, et si cruelle! Les femelles mordillent les cervelets et mangent les cervelles; la pense fuit jacule; l'me des femmes coule comme par une plaie; et toutes ces copulations n'engendrent que le nant, le dgot et la mort. M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait logiquement la mort: Aphrodite se clt par une scne de mort, par des funrailles. C'est la fin d'Atala (Chteaubriand plane invisible sur toute notre littrature), mais refaite et renouvele avec grce, avec art, avec tendresse,--si bien qu' l'ide de la mort vient se joindre l'ide de la beaut; et les deux images, enlaces comme deux courtisanes, tombent lentement dans la nuit. * * * * * RACHILDE La sincrit, exigence norme s'il s'agit d'une femme! Les plus vantes pour leur candeur furent comdiennes encore, telle cette lacrymatoire Marceline, actrice d'ailleurs, et qui pleura sa vie ainsi qu'un rle, avec la conscience que donnent les applaudissements du public. Depuis que les femmes crivent nulle, n'a eu la bonne foi de se dire et de s'avouer en toute fire humilit, et les seules notions que la littrature recle des psychologies fminines, il faut les demander la littrature des hommes: il y a plus apprendre sur les femmes dans la seule Lady Roxana que dans les oeuvres compltes de George Sand. Ce n'est peut-tre pas mensonge; c'est plutt incapacit de nature se penser soi-mme, prendre conscience de soi en son propre cerveau et non dans les yeux et sur les lvres d'autrui; mme quand elles crivent ingnuement pour elles-mmes en de petits cahiers secrets, les femmes pensent au dieu inconnu qui lit--peut-tre--par dessus leur paule. Avec une semblable nature il faudrait une femme, pour se mettre au premier rang des hommes, un gnie plus haut que le gnie mme des hommes les plus surlevs: c'est pourquoi si les oeuvres marquantes des hommes sont assez souvent suprieures l'homme, les oeuvres les plus belles des femmes sont toujours infrieures la valeur de la femme qui les a produites. L'incapacit n'est pas personnelle; elle est gnrique et absolue. Il faudrait donc comparer les femmes entre elles, exclusivement, les juger comme des femmes et ne pas les mpriser pour ce qui leur manque d'gosme ou de personnalit: ce dfaut, hors de la littrature et de l'art, est gnralement estim l'gal d'une vertu positive. Qu'elles essaient leurs grces dans la perversit ou dans la candeur, les femmes russiront mieux vivre qu' jouer leur comdie; elles sont faites pour la vie, pour la chair, pour la matrialit,--et leurs rves les plus romantiques, elles les raliseraient avec joie si elles ne se trouvaient arrtes par l'indiffrence de l'homme dont les nerfs, plus sensibles, souffrent de vibrer dans le vide. Il y a une vidente contradiction entre l'art et la vie; on n'a gure vu jamais un homme vivre la fois l'action et le songe, transposer en critures des gestes d'abord rels; ou, si cela arrive, l'homme qui a d'abord vcu ne tire de ses aventures aucun profit: l'quivalence des sensations est certaine et les affres de la peur peuvent tre dites par qui les imagina mieux que par celui qui les ressentit. Au contraire la prdominance des tendances vivre, dans un temprament, mousse l'acuit des facults imaginatives: chez les femmes les plus intelligentes et les mieux doues pour les mtiers crbraux, les images motrices se traduisent plus facilement en actes qu'en art. Vrit de fait et physiologique, tat de nature qu'il serait aussi absurde de reprocher aux femmes qu'aux hommes l'exiguit de leurs mamelles ou la brivet de leurs cheveux. D'ailleurs s'il s'agit d'art, le dbat, qui touche un si petit nombre de cratures, n'a pour l'humanit, comme toutes les questions purement intellectuelles, qu'un intrt de clocher pu de coin de rue. Tout cela donc tant admis et admis aussi que si l'Animale est le livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus quivoque), le Dmon de l'Absurde est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des prcdentes pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialogues m'affirme un effort ralis de vritable sincrit artistique. Des pages comme la Panthre ou les Vendanges de Sodome montrent qu'une femme peut avoir des phases de virilit, crire, telle heure, sans le souci des coquetteries obliges ou des attitudes coutumires, faire de l'art avec rien qu'une ide et des mots, crer. * * * * * J.-K. HUYSMANS Le Romane et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient dfiler devant lui des pompes abbatiales, des ftes princires, des opulences de vtements brochs d'or, embrass de lumire! Le Clos-Vougeot surtout l'blouissait. Ce vin lui semblait tre le sirop des grands dignitaires. L'tiquette brillait devant ses yeux, comme ces gloires munies de rayons, places dans les glises, derrire l'occiput des Vierges. L'crivain qui, en 1881, au milieu du marcage naturaliste, avait, devant un nom lu sur une carte des vins, une telle vision, mme ironique, de splendeurs voques, devait inquiter ses amis, leur faire souponner une dfection prochaine. A quelques annes de l, en effet, surgissait l'inattendu A Rebours qui fut, non le point de dpart, mais la conscration d'une littrature neuve. Il ne s'agissait plus tant de faire entrer dans l'Art, par la reprsentation, l'extriorit brute, que de tirer de cette extriorit mme des motifs de rve et de survlation intrieure. En Rade dveloppa encore ce systme dont la fcondit est illimite--tandis que la mthode naturaliste s'est montre plus strile encore que ses ennemis n'auraient os l'esprer--systme de la plus stricte logique et d'une si merveilleuse souplesse qu'il permet, sans forfaire la vraisemblance, d'intercaler, en des scnes exactes de vie campagnarde, des pages comme Esther, comme le Voyage slnien. L'architecture de L-Bas est rige sur un plan analogue, mais la libert s'y trouve, non sans profit, restreinte par l'unit du sujet, qui est absolue sous ses faces multiples: ni le Christ de Grunewald, en son extrme violence mystique, son atterrante et consolante hideur, n'est une fugue hors des lignes, ni la dmoniaque fort de Tiffauges, ni la cruelle Messe noire, ni aucun des morceaux ne sont dplacs ou inharmoniques; pourtant, avant la libert du roman on les et critiqus, pas en eux-mmes, mais tels que non rigoureusement ncessaires la marche du livre. Par bonheur, le roman est enfin libre, et pour dire plus, le roman, ainsi que le conoivent encore M. Zola ou M. Bourget, nous apparat d'une conception aussi suranne que le pome pique ou la tragdie. Seul, l'ancien cadre peut encore servir; il est quelquefois ncessaire, pour amorcer le public des sujets trs ardus, de simuler de vagues intrigues romanesques, que l'on dnoue selon son propre gr, quand on a dit tout ce que l'on voulait dire. Mais l'essentiel de jadis est devenu l'accessoire, et un accessoire de plus en plus mpris: trs rares sont l'heure actuelle les crivains assez ingnieux ou assez forts pour se soutenir en un genre aussi dmoli, pour peronner encore avec assez d'autorit la cavalerie fatigue des sentimentalits et des adultres. D'autre part, l'esthtique tend se spcialiser en autant de formes qu'il y a de talents: parmi beaucoup de vanits, il y a d'admissibles orgueils auxquels on ne peut refuser le droit de se crer ses normes personnelles. M.Huysmans est de ceux-l: il ne fait plus de romans, il fait des livres, et il les conoit selon un agencement original; je crois que c'est une des causes pour quoi quelques-uns contestent encore sa littrature et la trouvent immorale. Ce dernier point est facile expliquer d'un seul mot: pour le non-artiste, l'art est toujours immoral. Ds que l'on veut, par exemple, traduire en une langue nouvelle les relations des sexes, on est immoral parce que, fatalement, l'on fait voir des actes, qui, traits par les ordinaires procds, demeureraient inaperus, perdus dans le brouillard des lieux communs. C'est ainsi qu'un crivain nullement rotique peut tre, par des sots ou par des malveillants, accus devant le public de stupides attentats. Il ne semble pas, cependant, que les faits d'amour ou plutt d'aberration gnsique rapports dans L-Bas soient bien allchants pour la simplicit des ignorances virginales. Ce livre donne plutt le dgot ou l'horreur de la sensualit qu'il n'invite des expriences folles ou mme des jonctions permises. L'immoralit, si l'on se place un point de vue particulier et spcialement religieux, ne serait-ce pas au contraire d'insister sur les exquisits de l'amour charnel et de vanter les dlices de la copulation lgitime? L'immoralit absolue, pour les mystiques, c'est la joie de vivre. Le moyen ge ne connut pas nos hypocrisies. Il n'ignora rien des ternelles turpitudes, mais, dit Ozanam, il sut les har. Il n'usa ni de nos mnagements, ni de nos dlicatesses; il publia les vices, il les sculpta sur les porches de ses cathdrales et dans les strophes de ses potes; il eut moins souci de ne pas effaroucher les timoraisons des mes mmires que de fendre les robes et montrer l'homme, pour lui faire honte, toutes les laideurs de sa basse animalit. Mais il ne roule pas la brute dans son vice; il l'agenouill et lui fait relever la tte. M. Huysmans a compris tout cela, et c'tait difficile conqurir. Aprs les horreurs de la dbauche satanique, avant la punition terrestre, il a, comme le noble peuple en larmes qu'il voque, pardonn mme au plus effrayant des massacreurs d'enfants, au sadique le plus turpide, l'orgueilleux le plus monstrueusement fou qui fut jamais. Ayant absous un tel homme, il put sans pharisasme s'absoudre lui-mme et, avec l'aide de Dieu, quelques secours plus humbles et tout fraternels, de bonnes lectures, la frquentation des douces chapelles conventuelles, M. Huysmans un jour se trouva converti--au mysticisme, et crivit En Route, ce livre pareil une statue de pierre qui tout coup se mettrait pleurer. C'est du mysticisme un peu rauque et un peu dur, mais M. Huysmans est dur, comme ses phrases, comme ses pithtes, comme ses adverbes. Le mysticisme lui est entr plus avant dans l'oeil que dans l'me. Il observa les faits religieux avec la peur d'en tre dupe et l'espoir qu'ils seraient absurdes; il a t pris dans les mailles mmes du credo-quia-absurdum,--victime heureuse de sa curiosit. Maintenant, fatigu d'avoir regard les visages hypocrites des hommes, il regarde des pierres, prparant un livre suprme sur La Cathdrale. L, s'il s'agit de sentir et de comprendre, il s'agit surtout de voir. Il verra comme personne n'a vu, car nul n'a jamais t dou d'un regard aussi aigu, aussi vrillant, aussi net, aussi adroit s'insinuer jusque dans les replis des visages, des rosaces et des masques. Huysmans est un oeil. * * * * * JULES LAFORGUE Il y a dans les Fleurs de bonne Volont une petite complainte, comme d'autres, appele Dimanches: Le ciel pleut sans but, sans que rien l'meuve, Il pleut, il pleut, bergre! sur le fleuve.... Le fleuve a son repos dominical; Pas un chaland, en amont, en aval. Les vpres carillonnent sur la ville, Les berges sont dsertes, sans une le. Passe un pensionnat, pauvres chairs! Plusieurs ont dj leurs manchons d'hiver. Une qui n'a ni manchon ni fourrure Fait tout en gris une bien pauvre figure; Et la voil qui s'chappe des rangs Et court: mon Dieu, qu'est-ce qui lui prend? Elle va se jeter dans le fleuve. Pas un batelier, pas un chien de Terre-Neuve.... Et voil bien, et prophtise, la mort brusque et absurde, la vie de Laforgue. Il avait trop froid au coeur; il s'est en all. C'tait un esprit dou de tous les dons et riche d'acquisitions importantes. Son gnie naturel fait de sensibilit, d'ironie, d'imagination et de clairvoyance, il avait voulu le nourrir de connaissances positives, de toutes les philosophies, de toutes les littratures, de toutes les images de nature et d'art; et mme les dernires vues de la science semblent lui avoir t familires. C'tait le gnie orn et flamboyant, prt construire des architectures infiniment diverses et belles, lever trs haut des ogives nouvelles et des dmes inconnus; mais il avait oubli son manchon d'hiver et il mourut de froid, un jour de neige. C'est pourquoi son oeuvre, dj magnifique, n'est que le prlude d'un oratorio achev dans le silence. De ses vers beaucoup sont comme roussis par une glaciale affectation de navet, parler d'enfant trop chri, de petite fille trop coute, --mais signe aussi d'un vrai besoin d'affection et d'une pure douceur de coeur,--adolescent de gnie qui et voulu encore poser sur les genoux de sa mre son front quatorial, serre d'anomalies;--mais beaucoup ont la beaut des topazes flambes, la mlancolie des opales, la fracheur des pierres de lune, et telles pages, celle qui commence ainsi: Noire bise, averse glapissante Et fleuve noir, et maisons closes.... ont la grce triste, mais tout de mme consolante, des aveux ternels: l'ternellement la mme chose, Laforgue la redit en tel mode qu'elle semble rve et avoue pour la premire fois[3]. Et je songe que ce qu'il faut demander aux traducteurs du rve c'est, non pas de vouloir fixer pour toujours la fugacit d'une pense ou d'un air, mais de chanter la chanson de l'heure prsente avec tant de force candide qu'elle soit la seule que nous entendions, la seule que nous puissions comprendre. Il faudrait peut-tre, la fin, devenir raisonnables, nous rjouir du prsent et des fleurs nouvelles, sans souci, sinon de botaniste, des prairies fanes. Chaque poque de pense, d'art et de sentiment devrait jouir de soi-mme, profondment, et se coucher sur le monde avec l'gosme et la langueur d'un lac superbe qui, souriant aux ruisseaux anciens, les reoit, les calme, et les boit. Il n'y eut pas de prsent pour Laforgue, sinon parmi un groupe d'amis: il mourut comme allaient natre ses Moralits Lgendaires, mais offertes encore au petit nombre, et peine put-il savoir de quelques bouches que ces pages le vouaient invitablement vivre, de la vie de gloire, parmi ceux que les Dieux crrent leur image, dieux aussi et crateurs. C'est de la littrature entirement renouvele et inattendue, et qui dconcerte et qui donne la sensation curieuse (et surtout rare) qu'on n'a jamais rien lu de pareil; la grappe avec tout son velout dans la lumire matinale, mais des reflets singuliers et un air comme si les grains du raisin avaient t gels en dedans par un souffle de vent ironique venu de plus loin que le ple. Sur un exemplaire de l'Imitation de Notre-Dame la Lune, offert M. Bourget (et jet depuis parmi les vieux papiers du quai) Laforgue crivait: Ceci n'est qu'un intermezzo. Attendez donc encore, je vous prie, et donnez-moi jusqu' mon prochain livre....;--mais il tait de ceux qui s'attendent toujours eux-mmes au prochain livre, des nobles insatisfaits qui ont trop dire pour jamais croire qu'ils ont dit autre chose que des prolgomnes et des prfaces. Si son oeuvre interrompue n'est qu'une prface, elle est de celles qui contrebalancent une oeuvre. [3] On lira avec plaisir sur Jules Laforgue l'tude loquente et de si profonde sympathie crite rcemment par M. Camille Mauclair. * * * * * JEAN MORAS M. Raymond de la Tailhade glorifie ainsi M. Moras: Tout un silence d'or vibrant s'est abattu, Prs des sources que des satyres ont troubles, Claire merveille close au profond des valles, Si l'oiselet chanteur du bocage s'est tu. Oubli de flte, heures de rves sans alarmes, O tu as su trouver pour ton sang amoureux La douceur d'habiter un sjour odoreux De roses dont les dieux sylvains te font des armes. L tu vas composant ces beaux livres, honneur Du langage franais et de la noble Athnes. Ces vers sont romans, c'est--dire d'un pote pour qui toute la priode romantique n'est qu'une nuit de sabbat o s'agitent de sonores et vains gnomes, d'un pote (celui-ci a du talent) qui concentre tout son effort imiter les Grecs d'anthologie travers Ronsard et drober Ronsard le secret de sa phrase laborieuse, de ses pithtes botaniques et de son rythme malingre. Quant ce qu'il y a d'exquis en Ronsard, comme ce peu a pass dans la tradition et dans les mmoires, l'cole romane le doit ngliger sous peine d'avoir perdu bientt ce qui seul fait son originalit. Il y a on ne sait quoi de provincial, de pas au courant de la vie, de retardataire dans ce souci d'imitation et de restauration. Quelque part, M. Moras chante la louange De ce Sophocle, honneur de la Fert-Milon,[4] et c'est bien cela: l'cole romane a toujours l'air d'arriver de la Fert-Milon. Mais Jean Moras, qui a rencontr ses amis en chemin, parti de plus loin, s'annonce plus firement. Venu Paris comme tout autre tudiant valaque ou levantin, et dj plein d'amour pour la langue franaise, M. Moras se mit l'cole des vieux potes et frquenta, jusqu' Jacot de Forest et jusqu' Benot de Sainte-Maure. Il voulut faire le chemin auquel devrait se vouer tout jeune sage ambitieux de devenir un bon harpeur; il jura d'accomplir le plein plerinage: cette heure, parti de la Chanson de Saint-Lger, il en est, dit-on, arriv au xviie sicle, et cela en moins de dix annes: ce n'est pas si dcourageant qu'on l'a cru. Et maintenant que les textes se font plus familiers, la route s'abrge: d'ici peu de haltes, M. Moras campera sous le vieux chne Hugo et, s'il persvre, nous le verrons atteindre le but de son voyage, qui est, sans doute, de se rejoindre lui-mme. Alors, rejetant le bton souvent chang, coup en des taillis si divers, il s'appuiera sur son propre gnie et nous le pourrons juger, si cela nous amuse, avec une certaine scurit. Tout ce qu'il faut dire aujourd'hui, c'est que M. Moras aime passionnment la langue et la posie franaises et que les deux soeurs au coeur hautain lui ont plus d'une fois souri, contentes de voir sur leurs pas un plerin si patient et un chevalier arm de tant de bonne volont. Cavalcando l'altrjer per un cammino, Pensoso dell' andar che mi sgradia, Trovai Amor in mezzo della via In abito legger di pellegrino. Ainsi s'en va M. Moras, tout attentif, tout amoureux et en habit lger de plerin. Lorsqu'il appela un de ses pomes le Plerin passionn, il donna de lui-mme, et de son rle, et de ses jeux parmi nous, une ide excellente et d'un symbolisme trs raisonnable. Il y a de belles choses dans ce Plerin, il y en a de belles dans les Syrtes, il y en a d'admirables ou de dlicieuses et que (pour ma part) je relirai toujours avec joie, dans les Cantilnes, mais puisque M. Moras, ayant chang de manire, rpudie ces primitives oeuvres, je n'insisterai pas. Il reste riphyle, mince recueil fait d'un pome et de quatre sylves, le tout dans le got de la Renaissance et destin tre le cahier d'exemples o les jeunes Romans, aiguillonns aussi par les invectives un peu intemprantes de M. Charles Maurras, doivent tudier l'art classique de faire difficilement des vers faciles. En voici une page: Astre brillant, Phb aux ailes tendues, O flamme de la nuit qui cros et diminues, Favorise la route et les sombres forts O mon ami errant porte ses pas discrets! Dans la grotte au vain bruit dont l'entre est tout lierre, Sur la roche pointue aux chvres familire, Sur le lac, sur l'tang, sur leurs tranquilles eaux, Sur les bords maills o plaignent les roseaux, Dans le cristal rompu des ruisselets obliques, Il aime voir trembler tes feux mlancoliques. ............................................................ Phb, Cynthia, ds sa saison premire, Mon ami fut pris de ta belle lumire; Dans leur cercle observant tes visages divers, Sous ta douce influence il composait ses vers. Par dessus Nice, Eryx, Seyre et la sablonneuse Ioclos, le Tmolus et la grande Epidaure, Et la verte Cydon, sa pit honore Ce rocher de Latmos o tu fus amoureuse. M. Moras a beau, comme sa Phb, prendre des visages divers et mme couvrir sa face de masques, on le reconnat toujours entre ses frres: c'est un pote. [4] Aprs avoir compuls des dictionnaires et des manuels, je ne voyais de possibles Sophocles que les deux Robert Garnier, ns la Fert-Bernard, quand je songeai Racine. M. Moras ne comprendra jamais combien il est ridicule d'appeler Racine le Sophocle de la Fert-Milon. * * * * * STUART MERRILL La logique d'un amateur de littrature est blesse s'il dcouvre que ses admirations ne concordent pas avec celles du public, mais il n'est pas surpris, il sait qu'il y a des lus de la dernire heure. L'attitude du public est moins bnigne lorsqu'on l'entretient du dsaccord qui s'observe entre lui, public, matre obscur des gloires, et l'opinion du petit nombre oligarchique: habitu accoupler ces deux ides, renomme et talent, il montre de la rpugnance les disjoindre; il n'admet pas, car il a un sens secret de la justice ou de la logique, qu'un auteur illustre ne le soit, que par hasard, ou qu'un auteur obscur mrite la lumire. Il y a l un malentendu, vieux sans doute des six mille ans d'ge que La Bruyre donnait la pense humaine; et, ce malentendu, bas sur un raisonnement trs logique et trs solide, nargue du haut de son socle tous les essais de conciliation. Pour en finir, il faut se borner de timides insinuations philosophiques et demander si vraiment nous connaissons la chose en soi, s'il n'y a pas une certaine petite diffrence invitable entre l'objet de la connaissance et la connaissance de l'objet? Sur ce terrain-l, comme on se comprendra moins, l'accord sera plus facile et ensuite l'on admettra volontiers la lgitime diffrence des opinions, puisqu'il s'agit non de capter la Vrit--ce reflet de lune dans un puits,--mais de mesurer par approximation, comme on fait pour les toiles, la distance ou la diffrence qu'il y a entre le gnie d'un pote et l'ide que nous en avons. S'il fallait, ce qui est bien inutile, s'exprimer plus clairement, on dirait que, de l'avis de quelques-uns, qui en valent peut-tre beaucoup d'autres, toute l'histoire littraire n'est, rdige par des professeurs selon des vues ducatives, qu'un amas de jugements presque tous casser et que, en particulier, les histoires de la littrature franaise ne sont que le banal catalogue des applaudissements et des couronnes chus aux plus habiles ou aux plus heureux. Il est peut-tre temps d'adopter une autre mthode et de donner, parmi les gens clbres, une place ceux qui auraient pu l'tre--si la neige n'tait tombe le jour qu'ils publirent la gloire du printemps nouveau. M. Stuart Merrill et M. Saint-Pol-Roux sont de ceux que la neige contraria. Si le public connat leurs noms moins que tels autres, ce n'est pas qu'ils aient moins de mrite, c'est qu'ils eurent moins de bonheur. Le pote des Fastes dit, par le choix seul de ce mot, la belle franchise d'une me riche et d'un talent gnreux. Ses vers, un peu dors, un peu bruyants, clatent et sonnent vraiment pour des jours de fte et de fastueuses parades, et quand les jeux du soleil s'teignent, voici des torches allumes dans la nuit pour clairer le somptueux cortge des femmes surnaturelles. Femmes ou pomes, elles sont pares, sans doute, de trop de bagues et de trop de rubacelles et leurs robes sont brodes de trop d'or; ce sont des courtisanes royales plutt que des princesses, mais on aime leurs yeux cruels et leurs cheveux roux. Aprs de si clatantes trompettes, les Petits Pomes d'Automne, le bruit du rouet, un son de cloche, un air de flte dans un ton de clair de lune: c'est l'assoupissement et le rve attrist par le silence des choses et l'incertitude des heures: C'est le vent d'automne dans l'alle, Soeur, coute, et la chute sur l'eau Des feuilles du saule et du bouleau, Et c'est le givre dans la valle, Dnoue--il est l'heure--tes cheveux Plus blonds que le chanvre que tu files.... Et viens, pareille ces chtelaines Dolentes qui tu fais songer, Dans le silence o meurt ton lger Rouet, ma soeur des marjolaines! Et ainsi, en M. Stuart Merrill on dcouvre le contraste et la lutte d'un temprament fougueux et d'un coeur trs doux, et selon que l'emporte l'une des deux natures, on entend la violence des cuivres ou le murmure des violes. Pareillement sa technique oscille, des Gammes ses derniers pomes, de la raideur parnassienne au verso suelto des nouvelles coles et que seuls n'admettent pas encore les snateurs de l'art. Le vers libre, qui favorise les talents originaux et qui est l'cueil des autres, devait sduire un pote aussi bien dou et une intelligence aussi novatrice; voici comment il le comprend: Venez avec des couronnes de primevres dans vos mains O fillettes qui pleurez la soeur morte l'aurore. Les cloches de la valle sonnent la fin d'un sort, l'on voit luire des pelles au soleil du matin. Venez avec des corbeilles de violettes, fillettes Qui hsitez un peu dans le chemin des htres, Par crainte des paroles solennelles du prtre. Venez, le ciel est tour sonore d'invisibles alouettes.... C'est la fte de la mort, et l'on dirait dimanche, Tant les cloches sonnent, douces au fond de la valle; Les garons se sont cachs dans les petites alles; Vous seules devez prier au pied de la tombe blanche.... Quelque anne, les garons qui se cachent aujourd'hui Viendront vous dire toutes la douce douleur d'aimer, Et l'on vous entendra, autour du mt de mai, Chanter des rondes d'enfance pour saluer la nuit. M. Stuart Merrill ne s'est pas embarqu en vain, le jour qu'il voulut traverser les Atlantiques, pour venir courtiser la fire posie franaise et lui planter une fleur dans les cheveux. * * * * * SAINT-POL-ROUX L'un des plus fconds et des plus tonnants inventeurs d'images et de mtaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans matrialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne son style une prcision un peu lourde et une clart assez factice: des mes caries (comme des dents) et des coeurs lzards (comme un vieux mur); c'est pittoresque et rien de plus. Le procd inverse est plus conforme au vieux got des hommes de prter aux choses de vagues sentiments et une obscure conscience; il reste fidle la tradition panthiste et animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni posie: c'est la profonde source o viennent se remplir toutes les autres, eau pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les colliers des fes. D'autres mtaphoristes, tel M. Jules Renard, se risquent chercher l'image soit dans une vision rformatrice, un dtail spar de l'ensemble devenant la chose mme, soit dans une transposition et une exagration des mtaphores en usage[5]; enfin, il y a la mthode analogique selon laquelle, sans que nous y cooprions volontairement, se modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux amalgame tous ces procds et les fait tous concourir la fabrication d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles. On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire: Sage-femme de la lumire veut dire: le coq. Lendemain de chenille en tenue de bal.......... -- papillon. Pch-qui-tette......... -- enfant naturel. Quenouille vivante...... -- mouton. La nageoire des charrues -- le soc. Gupe au dard de fouet.. -- la diligence. Mamelle de cristal...... -- une carafe. Le crabe des mains...... -- main ouverte. Lettre de faire part.... -- une pie. Cimetire qui a des ailes. -- un vol de corbeaux. Romance pour narine..... -- le parfum des fleurs. Le ver soie des chemines -- ? Apprivoiser la mchoire carie de bmols d'une tarasque moderne...... -- jouer du piano. Hargneuse breloque du portail............... -- chien de garde. Limousine blasphmante. -- roulier. Psalmodier l'alexandrin de bronze................ -- sonner minuit. Cognac du pre Adam..... -- le grand air pur. L'imagerie qui ne se voit que les yeux clos..... -- les rves. L'omga................. -- en grec ???? Feuilles de salade vivante. -- les grenouilles. Les bavard s vertes..... -- les grenouilles. Coquelicot sonore....... -- chant du coq. Le plus distrait, ayant lu cette liste jugera que M. Saint-Pol-Roux est dou d'une imagination et d'un mauvais got galement exubrants. Si toutes ces images, dont quelques-unes sont ingnieuses, se suivaient la file vers les Reposoirs de la Procession o les mne le pote, la lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop souvent temprer l'motion esthtique; mais semes et l, elles ne font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de pomes richement colors, ingnieux et graves. Le Plerinage de Sainte-Anne, crit tout entier en images, est pur de toute souillure et les mtaphores, comme le voulait Thophile Gautier, s'y droulent multiples, mais logiques et lies entre elles: c'est le type et la merveille du pome en prose rythme et assonnance. Dans le mme tome, le Nocturne ddi M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohrentes catachrses: les ides y sont dvores par une troupe affreuse de btes. Mais l'Autopsie de la Vieille fille, malgr une faute de ton, mais Calvaire immmorial, mais l'Ame saisissable sont des chefs-d'oeuvre. M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop tendues: il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient toujours profondment rjouies. [5] Dire, par exemple, joue en fruit, parce que l'on dit une joue en fleur, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, Notes d'esthtique: Jules Renard (Mercure de France, t. VIII, p. 161). * * * * * ROBERT DE MONTESQUIOU Au premier envol de ses Chauves-souris en velours violet, la question fut trs srieusement pose de savoir si M. de Montesquiou tait un pote ou un amateur de posie et si la vie mondaine se pouvait concilier avec le culte des Neuf Soeurs ou de l'une d'elles, car neuf femmes font beaucoup de femmes. Mais disserter sur de tels propos, c'est avouer que l'on n'est pas familier avec l'opration de logique qui s'appelle la dissociation des ides, car il semble de justice lmentaire d'valuer sparment la valeur ou la beaut de l'arbre et de ses fruits, de l'homme et de ses oeuvres. Si l'on veut, joyau ou caillou, le livre sera jug en soi, sans souci de la mine, de la carrire ou du torrent dont il sort, et le diamant ne changera pas de nom, qu'il vienne du Cap ou de Golconde. La vie sociale d'un pote importe aussi peu au critique qu' Polymnie elle-mme, qui accueille en son cercle, indiffremment, le paysan Burns et le patricien Byron, Villon le coupeur de bourses et Frdric II, le roi: l'armorial de l'Art et celui d'Hozier ne se rdigent pas du mme style. Donc nous ne nous inquiterons pas de dmler le lin de cette quenouille ni de rechercher ce que le nom de M. de Montesquiou et son tat d'homme du monde ont pu ajouter d'illusoire la renomme du pote. Le pote, ici, est une Prcieuse. Vraiment si ridicules ces femmes qui, pour se mettre au ton de plusieurs fins et galants potes, imaginaient de nouvelles faons de dire et, par haine du commun, singularisaient leur esprit, leurs costumes et leurs gestes? Leur crime, aprs tout, fut de ne pas vouloir faire comme tout le monde et il semble qu'elles l'aient assez pay cher, elles--et toute la posie franaise qui, pendant un sicle et demi, craignit vraiment trop le ridicule. Les potes sont enfin dlivrs de telles affres; tous les jours davantage il leur est permis d'avouer toute leur originalit; loin de leur dfendre de se mettre nu, la critique les encourage l'habit sommaire et franc du gymnosophiste: seulement quelques-uns le portent tatou. Et voici enfin la vraie querelle faire M. de Montesquiou: son originalit est tatoue excessivement. La beaut de cet ade rappelle, non sans mlancolie, les figurations compliques dont se voulaient ornements les anciens chefs australiens, mais en vrit il se pare avec un art moins ingnu; il y a mme un raffinement singulier dans les nuances et dans le dessin et des hardiesses amusantes de ton et de lignes. Il russit l'arabesque mieux que la figure et la sensation mieux que la pense. S'il pense, c'est comme les Japonais, par des signes idographiques: Poisson, grue, aigle, fleur, bambou qu'un oiseau ploie. Tortue, iris, pivoine, anmone et moineaux. Il aime ces juxtapositions de mots, et quand il les choisit, comme ceux-l, doux et vivants, le paysage qu'il veut s'voque assez agrablement, mais souvent on ne voit, se dcoupant sur un ciel artificiel, que des formes inconnues et dures, des processions de larves carnavalesques. Ou bien, femmes, fillettes, oiseaux, ce sont des bibelots dforms par une fantaisie trop orientale; bibelots et babioles: Je voudrais que ce vers ft un bibelot d'art. dit l'esthtique de M. de Montesquiou, mais le bibelot n'est qu'une chose amusante et fragile mettre sous une vitrine ou dans une armoire, --oui, plutt dans une armoire. Alors, allg de toute cette rocaille, de toutes ces laques, de toutes ces ptes tendres et, comme lui-mme le dit spirituellement, de tous ces infusoires d'tagres, le muse du pote deviendrait un agrable promenoir, o l'on rverait avec plaisir devant les multiples mtamorphoses d'une me inquite de donner la beaut une grce neuve et nuance. Avec la moiti des Hortensias bleus, on ferait un tome, encore trs dense, qui serait presque tout entier de fine ou de fire ou de douce posie. L'auteur d'Ancilla, de Mortuis ignotis et de Tables vives apparatrait ce qu'il est vraiment, hors de tout travesti,--un bon pote. Voici une partie de Tables vives, dont le titre est obscur, mais dont les vers sont de belle clart, malgr le son trop connu de quelques rimes trop parnassiennes et quelques incertitudes verbales: ... Apprenez l'enfant prier les flots bleus, Car c'est le ciel d'en bas dont la nue est l'cume, Le reflet du soleil qui sur la mer s'allume Est plus doux fixer pour nos yeux nbuleux. Apprenez l'enfant prier le ciel pur, C'est l'ocan d'en haut dont la vague est nuage. L'ombre d'une tempte abondante en naufrage Pour nos coeurs est moins triste suivre dans l'azur. Apprenez l'enfant prier toutes choses: L'abeille de l'esprit compose un miel de jour Sur les vivants ave du rosaire des roses, Chapelet de parfums aux dizaines d'amour.... En somme, M. de Montesquiou existe: hortensia bleu, rose verte ou pivoine blanche, il est de ces fleurs qu'on regarde avec curiosit dans un parterre, dont on demande le nom et dont on garde le souvenir. * * * * * GUSTAVE KAHN Domaine de Fe, un Cantique des cantiques rcit par une voix seule, trs douce et trs amoureuse, dans un dcor verlainen,-- ternel Verlaine! O bel avril panoui, Qu'importe ta chanson franche, Tes lilas blancs, tes aubpines et l'or fleuri De ton soleil par les branches, Si loin de moi la bien-aime Dans les brumes du nord est reste. Voil le ton. C'est trs simple, trs dlicat, trs pur et parfois biblique: J'tais all jusqu'au fond du jardin, Quand dans la nuit une invisible main Me terrassa plus forte que moi-- Une voix me dit: C'est pour ta joie. Dilectus meus descendit in hortum ... mais ici le pote, aussi chaste, est moins sensuel: l'oriental a revtu comme un surplis une me d'Occident, et s'il cultive encore des lys dans son jardin clos, des grands lys blancs, il s'est instruit au plaisir de s'en aller, par de secrets sentiers connus des fes qui rient sans bruit dans la fort, cueillir les liserons, les gents, Et les fleurettes aventurires le long des haies. Ce pome de xxiv feuillets est sans doute le plus dlicieux livret de vers d'amour qui nous fut donn depuis les Ftes Galantes et avec les Chansons d'amant les seuls vers peut-tre de ces dernires annes o le sentiment ose s'avouer en toute candeur, avec la grce parfaite et touchante de la divine sincrit. S'il reste encore, en quelques-unes des pages, un peu de rhtorique, c'est que M. Kahn, mme aux pieds de la Sulamite, n'a pas renonc nous surprendre par une adresse toujours neuve de jongleur et de virtuose, et s'il traite parfois la langue franaise en tyran, c'est qu'elle a toujours eu pour lui des complaisances d'esclave. Il abuse un peu de son pouvoir, donnant tels mots des significations trop d' ct, pliant les phrases une syntaxe trop sommaire, mais ce sont de mauvaises habitudes qui ne lui sont pas exclusivement personnelles; il n'emprunte nul sa science du rythme et sa matrise manier le vers rnov. M. Kahn fut-il le premier? A qui doit-on le vers libre? A Rimbaud, dont les Illuminations parurent dans la Vogue en 1886, Laforgue qui la mme poque, dans la mme prieuse petite revue--que dirigeait M. Kahn--publiait Lgende et Solo de lune, et, enfin, M. Kahn lui-mme; ds lors il crivait: Voici l'allgresse des mes d'automne, La ville s'vapore en illusions proches, Voici se voiler de violet et d'orange les porches De la nuit sans lune Princesse, qu'as-tu fait de ta tiare orfvre? --, et surtout Walt Whitman, dont on commenait alors goter la licence majestueuse. Cette minuscule Vogue, qui, aujourd'hui, se vend au prix des parchemins miniatures, qu'elle fut lue sous les galeries de l'Odon, et avec quelle joie! par de timides jeunes gens enivrs, de l'odeur de nouveau qui sortait des ples petites pages! Le dernier recueil de M. Kahn, la Pluie et le Beau temps, n'a pas modifi l'opinion que l'on a de son talent et de son originalit: il y demeure gal lui-mme avec ses deux tendances, ici moins bien d'accord, au sentiment et au pittoresque, trs visibles si l'on compare avec Image, si dolent cantique, O Jsus couronn de ronces, Qui saigne en tous coeurs meurtris, le Dialogue de Zlande, Bonjour mynher, bonjour myffrau, joli et doux comme telle vieille estampe d'almanach. Voici, dans le ton moyen, un lied qui est vraiment sans dfaut: L'heure du nuage blanc s'est fondue sur la plaine En reflets de sang, en flocons de laine, O bruyres roses, ciel couleur de sang. L'heure du nuage d'or a pli sur la plaine, Et tombent des voiles lents et longs de blanche laine, O bruyres mauves-- ciel couleur de sang. L'heure du nuage d'or a crev sur la plaine, Les roseaux chantaient doux sous le vent de haine, O bruyres rouges-- ciel couleur de sang. L'heure du nuage d'or a pass sur la plaine phmrement: sa splendeur est lointaine. O bruyre d'or-- ciel couleur de sang. Des mots, des mots! Sans doute, mais bien choisis et mls avec art. M. Kahn est avant tout un artiste: il est quelquefois davantage. * * * * * PAUL VERLAINE M. Gaston Boissier, en couronnant (touchante coutume) un pote quinquagnaire, le flicitait de n'avoir, pas innov, d'avoir exprim des ides ordinaires en un style facile, de s'tre conform avec scrupule aux lois traditionnelles de la potique franaise. Ne pourrait-on rdiger une histoire de notre littrature en ngligeant les novateurs? Ronsard serait remplac par Ponthus de Thyard, Corneille par son frre, Racine par Campistron, Lamartine par M. de Laprade, Victor Hugo par M. Ponsard et Verlaine par M. Aicard; ce serait plus encourageant, plus acadmique et peut-tre plus mondain, car, en France, le gnie semble toujours un peu ridicule. Verlaine est une nature, et tel, indfinissable. Comme sa vie, les rythmes qu'il aime sont des lignes brises ou enroules; il acheva de dsarticuler le vers romantique et, l'ayant rendu informe, l'ayant trou et dcousu pour y vouloir faire entrer trop de choses, toutes les effervescences qui sortaient de son crne fou, il fut, sans le vouloir, un des instigateurs du vers libre. Le vers verlainien rejets, incidences, parenthses, devait naturellement devenir le vers libre; en devenant libre il n'a fait que rgulariser un tat. Sans talent et sans conscience, nul ne reprsenta sans doute aussi divinement que Verlaine le gnie pur et simple de l'animal humain sous ses deux formes humaines: le don du verbe et le don des larmes. Quand le don du verbe l'abandonne, et qu'en mme temps le don des larmes lui est enlev, il devient ou l'iambiste tapageur et grossier d'Invectives ou l'humble et gauche lgiaque de Chansons pour Elle. Pote, par ses dons mmes, vou ne dire heureusement que l'amour, tous les amours, et d'abord celui dont les lvres ne s'inclinent qu'en rve sur les toiles de la robe purificatrice, celui qui fit les Amies fit des cantiques de mois de Marie: et du mme coeur, de la mme main, du mme gnie, mais qui les chantera, hypocrites! sinon ces mmes Amies, ce jour-l blanches et voiles de blanc? Avouer ses pchs d'action ou de rve n'est pas un pch; nulle confession publique ne peut scandaliser un homme car tous les hommes sont pareils et pareillement tents; nul ne commet un crime dont son frre ne soit capable. C'est pourquoi les journaux pieux ou d'acadmie assumrent en vain la honte d'avoir injuri Verlaine, encore sous les fleurs; le coup de pied du sacristain et celui du cuistre se brisrent sur un socle dj de granit, pendant que dans sa barbe de marbre, Verlaine souriait l'infini, l'air d'un Faune qui coute sonner les cloches. * * * * * BIBLIOGRAPHIE PAUL ADAM (1862). --Chair molle, 1885;--Soi, 1886;--Le Th che; Miranda, 1886;--Les Demoiselles Goubert, 1887;--La Glbe, 1887; --tre, 1888;--En Dcor, 1890;--Essence de Soleil 1890;--Robes rouges, 1891;--Le Vice filial, 1892;--Les Coeurs utiles, 1892;-Princesses Byzantines, 1893;--Les Images sentimentales, 1893;--Critique des moeurs, 1893;-Le Conte futur, 1894;--L'Automne, 1894;--La Parade amoureuse, 1894;--Le Mystre des Foules, 1895;--La Force du mal, 1896; --Le Cuivre, 1896;--Les Coeurs nouveaux, 1896. TRISTAN CORBIRE (1845-1873). --Les Amours jaunes, 1873; 2e d., 1891. 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Posies dans: Le Papillon, 1862;--l'Artiste, 1863;--Parnasse satirique, 1864;--Parnasse contemporain, 1866, 1869;--Revue critique, 1884;--Revue Indpendante, 1885, 1887;--Revue Wagnrienne, 1885;--La Vogue, 1886; --Les Hommes d'aujourd'hui, 1887;--La Revue Blanche, La Plume, 1889, 1895, 1896;--Le Figaro, 1895, 1896;--Le Chap Book, 1895; etc. Proses dans: l'Artiste, 1863;--la Saison Vichy, 1865,--Revue des Lettres et des Arts, 1868;--Journal d'un Dfenseur de Paris, 1870-71; --La Patrie, 1871;--Le National, 1872; --La Renaissance, 1872;--L'Illustration, 1873; --Revue du Monde nouveau, 1874;--Rpublique des Lettres, 1876;--L'Art et la Mode, 1884, 1885;--Revue Wagnrienne, 1885;-Gazette Letteraria, 1886;--Les Hommes d'aujourd'hui, 1886;--Revue Indpendante, 1887; --La Revue Blanche, 1894, 1895, 1896;--Le National Observer, 1894;--Le Mercure de France, 1894;--Le Chap Book, 1896; etc. ROBERT DE MONTESQUIOU (....). --Les Chauves-Souris, 1893;--Le Chef des Odeurs suaves, 1894;--Le Parcours du Rve au Souvenir 1895;--Les Hortensias bleus, 1896. JEAN MORAS (1856). --Les Syrtes, 1884;--Le Th chez Miranda, 1886;--Les Cantilnes, 1886;--Les Demoiselles Goubert, 1857;--Le Plerin passionn, 1890;--ryphile, 1894. FRANCIS POICTEVIN (....). --La Robe du Moine, 1882;--Ludine, 1883;--Songes, 1884;--Petitau, 1885;--Seuls, 1887;--Paysages et Nouveaux Songes, 1888;--Derniers Songes, 1889;--Double, 1890;--Presque, 1891;-Heures, 1892;--Tout Bas, 1893;--Ombres, 1894. PIERRE QUILLARD (1864). --La Fille aux mains coupes, 1886;--La Gloire du Verbe, 1890;-L'Antre des Nymphes, de Porphyre, 1893;-Le Livre des Mystres, de Jamblique, 1895;-Lettres rustiques de Claudius Aelianus, 1895. RACHILDE (1860). --Monsieur de la Nouveaut, 1880;--Monsieur Vnus, 1882;--Queue de Poisson, 1883;--Histoires btes, 1884;-Nono, 1885;--La Virginit de Diane, 1885; --A Mort! 1886;--La Marquise de Sade, 1887;--Le Tiroir de Mimi-Corail, 1887;-Madame Adonis, 1888;--L'Homme Roux, 1888;--Le Mordu, 1889;--Minette, 1889;-La Sanglante Ironie, 1891;--Thtre, 1891;--L'Animale, 1893;--Le Dmon de l'Absurde, 1894;--La Princesse des Tnbres, 1896. HENRI DE RGNIER (1864). --Lendemains, 1885; --Apaisement, 1886;--Sites, 1887;--pisodes, 1888;--Pomes anciens et romanesques, 1890; --pisodes, Sites et Sonnets, 1891;--Tel qu'en Songe, 1892;--Contes soi-mme, 1893; -Le Bosquet de Psych, 1894;--Le Trfle Noir, 1895;--Arthuse, 1895;--Pomes (1887-1892), 1896. JULES RENARD (1864). --Les Ross, 1886;--Crime de Village, 1888;--Sourires pinces, 1890.; --L'cornifleur, 1892;--Coquecigrues, 1893; --Deux Fables sans morale, 1893;--La Lanterne sourde, 1893;--Poil de Carotte,1894; --Le Vigneron dans sa vigne, 1895;--Histoires naturelles, 1896;--La Matresse, 1896. ADOLPHE RETT (1862). --Cloches en la nuit, 1889; --Thul des Brumes, 1892;--Une belle Dame passa, 1893;--Rflexions sur l'Anarchie, 1894; --Trois Dialogues nocturnes, 1895;--Paradoxe sur l'amour, 1895;--L'Archipel en fleurs, 1895;--Similitudes, 1896;--La Fort bruissante, 1896;--Propos subversifs, 1896. ARTHUR RIMBAUD (1854-1891). --La Saison en Enfer, 1873;--Les Illuminations, 1886;-Reliquaire, 1891. SAINT-POL-ROUX (1861). --L'Ame noire du Prieur blanc, 1893;--pilogue des Saisons Humaines, 1893;--Les Reposoirs de la Procession, 1, 1893. ALBERT SAMAIN (1859). --Au Jardin de l'Infante, 1893 STUART MERRILL (1863). --Les Gammes, 1887;-Pastels en prose, 1890;--Les Fastes, 1891;-Petits Pomes d'Automne, 1895. LAURENT TAILHADE (1854). --Le Jardin des Rves, 1879;--Un douzain de Sonnets, 1882;--Le Paillasson, pasquille hebdomadaire, 1886-1887; --Au pays du Mufle, 1891;--Vitraux, 1891 et 1894. MILE VERHAEREN (1855). --Les Flamandes, 1883;--Contes de Minuit, 1884;--Les Moines, 1886;--Les Soirs, 1887;--Les Dbcles, 1890; --Les Flambeaux noirs, 1891;--Aux Bords de la Route, 1891;--Les Apparus dans mes chemins, 1891;--Les Campagnes hallucines, 1893; --Almanach, 1894;--Les Villages illusoires, 1895;--Les Villes tentaculaires, 1896;--Pomes (Les Bords de la Route, les Flamandes, les Moines), 1896;--Pomes (Les Soirs, les Dbcles, les Flambeaux noirs), 1896. Deux brochures: Joseph Heymans et Fernand Khnopff. PAUL VERLAINE (1844-1896). --Pomes Saturniens, 1866;--Ftes Galantes, 1870;--La Bonne Chanson, 1871;--Romances sans paroles, 1872; --Les Potes maudits,1872 et 1888;--Sagesse, 1871;--Jadis et Nagure, 1881;--Louise Leclercq (suivi de Le Poteau, Pierre Duchtelet, Madame Aubin), 1887;--Mmoires d'un veuf, 1887;--Amour, 1888;--Paralllement, 1889; --Bonheur, 1889;--Ddicaces, 1890;--Chansons pour Elle, 1891;--Liturgies intimes, 1892; --Mes Hpitaux, 1893;--Quinze jours en Hollande, 1894;--Dans les Limbes, 1894;--Confessions, 1895;--Invectives, 1896. FRANCIS VIEL-GRIFFIN (1864). --Cueille d'Avril, 1886;--Les Cygnes, 1887;--Ancaeus, 1888;--Joies, 1889;--Diptyque (Le Porcher, Eurythmie), 1891;--Les Cygnes, nouveaux pomes, 1892;--La Chevauche d'Yeldis, 1893; --Swanhilde, 1894;--?????, 1895;--Laus Veneris (traduit de Swinburne), 1895;--Pomes et Posies (1886-1893), 1895. VILLIERS DE L'ISLE-ADAM (1838-1889). --Morgane, 1855;--Deux Essais de Posies, 1858; --Premires Posies, 1860;--Isis, 1862;--Eln, 1864;--Claire Lenoir, 1867 (dans la Revue des Lettres et des Arts, devenu Tribulat Bonhomet, 1887);--L vasion, 1870;--La Rvolte, 1870;--Azral, 1878;--Le Nouveau Monde, 1880;--Contes Cruels, 1880;--L've future, 1886;--Axl, 1856 (dans la Jeune France; en volume, 1890);--Akdyssril, 1886;--L'Amour suprme, 1886;--Histoires insolites, 1888;--Nouveaux Contes cruels, 1889;--Chez les Passants, 1890;--Propos d'Au-del, 1893. Fragments indits, dans le Mercure de France, 1890-91-92-93. * * * * * TABLE DES MATIRES PRFACE MAURICE MAETERLINCK MILE VERHAEREN HENRI DE RGNIER FRANCIS VIEL-GRIFFIN STPHANE MALLARM ALBERT SAMAIN PIERRE QUILLARD A.-F. HEROLD ADOLPHE RETT VILLIERS DE L'ISLE-ADAM LAURENT TAILHADE JULES RENARD LOUIS DUMUR GEORGES EEKHOUD PAUL ADAM LAUTRAMONT TRISTAN CORBIRE ARTHUR RIMBAUD FRANCIS POICTEVIN ANDR GIDE PIERRE LOUYS RACHILDE J.-K. HUYSMANS JULES LAFORGUE JEAN MORAS STUART MERRILL SAINT-POL-ROUX ROBERT DE MONTESQUIOU GUSTAVE KAHN PAUL VERLAINE BIBLIOGRAPHIE End of Project Gutenberg's Le livre des masques, by Remy de Gourmont License: Share Alike