Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) REMY DE GOURMONT Le Songe d'une femme --_ROMAN FAMILIER_-- _Deuxime dition_ PARIS SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV M DCCC XCIX _DU MME AUTEUR_ CRITIQUE _Le Latin mystique_ (tude sur la posie latine du moyen ge) (3e dition), 1 vol. in-8 raisin 10 fr. _L'Idalisme_, 1 vol. in-12 cu 2 fr. 50 _Le Livre des Masques_ (Ier et IIe) (gloses et documents sur les crivains d'hier et d'aujourd'hui), avec 53 portraits, par F. Vallotton (2e dition), 2 vol. gr. in-18. Chaque volume 3 fr. 50 _Esthtique de la Langue franaise_ (2e dition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 ROMAN, THATRE, POMES _Sixtine_ (2e dition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 _Le Plerin du silence_ (2e dition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 _Les chevaux de Diomde_ (2e dition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 _D'un Pays lointain_, 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 _Lilith_ (2e dition), 1 vol. in-8 cu 3 fr. _Histoires magiques_ (2e dition), 1 vol. in-12 3 fr. 50 _Proses moroses_ (2e dition), 1 vol. in-24 3 fr. _Thodat_, 1 vol. in-12. 2 fr. 50 _Les Saintes du Paradis_, petits pomes avec 29 bois originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier 6 fr. IL A T TIR DE CET OUVRAGE _Dix exemplaires sur papier de Hollande numrots de 1 10._ JUSTIFICATION DU TIRAGE Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous pays, y compris la Sude, la Norvge et le Danemark. ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR Les Tilleuls, 3 juillet 189. ... Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Est-ce donc si rare? Oui, j'ai t heureuse. Ce que tu appelles un songe, je l'ai vcu, ou je l'ai dormi, et je ne suis pas rveille. Voici le matin; il y a un peu d'inquitude dans la douceur de mon sommeil, mais je dors encore. Si j'ouvre les yeux, ils garderont le charme des yeux qui viennent de sourire et tu y lirais, j'en suis sre, une si longue litanie de joies que ton coeur en serait tout enchant et bni. Maintenant tu les regarderais en vain; ils sont ferms; ils sont ples, presque mornes. Hier, on me disait que j'ai l'air triste; c'est possible. Je suis si absurdement heureuse que ma figure a pris un peu de la stupidit des btes domestiques. C'est parce qu'ils sont heureux que les boeufs paraissent ruminer avec tant de mlancolie. Ainsi je rumine mon bonheur, mais ceux qui me parlent avec componction sont vite punis: j'clate de rire, j'ouvre les bras, je renverse la tte et j'ai l'air d'une pivoine que le vent relve pour qu'elle reoive la frache onde jusque dans les derniers replis de sa chair rouge et tendre. Il y a longtemps que M*** s'est aperu qu'il n'est rien de tel que de me plaindre pour me donner des apptits de volupt. Quand il me demande quel est mon chagrin, je me sens tout coup exalte et frissonnante... Que de gens j'ai scandaliss par la navet de mes gestes, par ma docilit rpondre tous les appels de la vie! Que m'importe, puisque je suis heureuse!... Anna des Loges CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES Les Pins, 8 juillet. ... Mais, ma chre Anna, je te parlais de bonheur et tu me rponds en me faisant allusion des plaisirs si fugitifs que, moi, je les compte pour rien dans mon existence? Peut-tre que leur absence rendrait le bonheur impossible, mais seuls ils sont bien peu et parfois... Quelle humiliation de crier comme une bte folle entre deux jaillissements de larmes! Ce n'est pas l ton secret. Il est dans ta nature, il est dans les hasards qui ont arrang ta vie... Plus tu seras heureuse, plus je t'aimerai, mais pourquoi es-tu heureuse? Claude de la Tour ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR Les Tilleuls, 15 juillet. ... Et pourquoi ne les comptes-tu pas? Apprends les compter. Il ne faut pas briser la chane des sensations, ici ou l, selon des caprices ou des principes. Le petit caillou qui brillait dans la poussire, si tu avais voulu te baisser pour le prendre, peut-tre qu' le retourner entre tes doigts, il t'aurait console d'un chagrin. Un enfant n'en demande pas plus pour oublier la meurtrissure qui saigne encore son genou: et pendant qu'il s'amuse avec la pierre qui le blessa, sa chair innocente oublie de souffrir. Mais les cailloux que tu ddaignes sont d'une eau assez belle: des yeux de femme peuvent s'y charmer sans honte. On en fait des colliers qui tiennent chaud au coeur et qui font clater, comme au milieu de lys, la fracheur rouge des joues. Tu voudrais tre heureuse, c'est--dire que tu voudrais vivre, et tu mconnais la vie! Tu secoues le rosier pour avoir des roses et tu es surprise de les voir s'effeuiller toutes sous tes doigts et s'en aller au gr du vent! Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, chre Claude. Va et promne-toi le long de tes rosiers sans penser rien qu'aux parfums qui peu peu aviveront ton dsir, et ta main toute seule ira, sans craindre les pines et sans les sentir, vers la seule rose; car il n'y en a qu'une qui ait ri pour toi ce matin. Prends-la; romps la tige doucement; te d'un coup d'ongle chaque pine; mets la fleur ta ceinture. Il n'y a qu'une rose, mais il y a le reste, les autres petites choses bleues et vertes, rouges, blanches et d'or; il y a des caresses pour chacun de tes doigts, il y en a pour tes yeux, pour tes lvres, pour toutes les charmantes parcelles de toi-mme. Tu es belle, ne le sais-tu pas? Quand nous nous sommes quittes, j'tais envieuse, presque, de la richesse de ta floraison; je devine ta splendeur d'aujourd'hui, et tu souffres! N'es-tu plus assez desse pour imposer celui qui t'aime la nuance de ton ciel et celle de tes robes? Je me souviens: tu adorais ta beaut et tu la parais pour toi-mme, idole ironique; et maintenant tu regrettes de t'tre donne? Alors tu diffres trop de moi pour que je te comprenne. Si je voulais rflchir sur mon bonheur (mais je ne le veux pas), je trouverais sans doute que je ne suis heureuse que pour cela, pour m'tre donne si entire et si nue, si nave et si cordiale, qu'il me semble que j'ai fondu comme une pche dans la bouche qui m'a mordue. As-tu entendu parler du nirvna? Je suis dlicieusement anantie... Anna des Loges CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES Les Pins, 20 juillet. ... Tu ne me dis toujours rien de clair, rien qui me fasse voir ta vie. Voil plus d'un an que nous nous crivons et je vois que ce fut, en effet, pour nous comprendre de moins en moins. Cependant, tu te souviens bien de ce que j'tais au Sacr-Coeur, et je crois que je n'ai gure chang. Je mettrais les mmes corsages qu'il y a dix ans, en me serrant un peu, malgr ma splendeur. C'est vrai, je suis fort belle; cela fait ma fiert, mais non mon bonheur. Tu as vu comme je souris bien sur mon portrait? ce n'est pas un mensonge; c'est une habitude. Et je suis encore diffrente de toi en ceci, que celui qui oserait me plaindre, un jour que j'aurais oubli mon masque, il me semble que je le harais. Mais nul ne l'a os, ou l'occasion ne s'est pas prsente: je parais ce que je devrais tre, et cela me console, quand je ne suis pas seule. Ah! sois-en sre, je ne me promne pas le long des rosiers! Je n'ai rien dire aux fleurs et elles ne me disent rien. Tout est muet et sans parfum autour de moi: je m'ennuie. Me donner, chre amie? Mais je suis fatigue de n'en avoir jamais eu le courage. Pourtant que d'occasions! Je t'ai dit presque toute mon histoire, mais je ne t'ai pas dit les noms de ceux qui l'ont faite: en vrit, je les ai oublis, mme le nom de celui que je congdiai le mois pass, parce qu'il me pressait trop. Je n'ose me reprsenter ce que tu entends par cette pche o l'on mord et qui fond dans la bouche; je crains que cela ne soit du libertinage. Moi, quand je me suis sentie presque touche par de vilains dsirs, j'ai saut le foss pour fuir le mufle de la bte. Est-ce qu'une femme trs belle ne devrait pas tre aime trs purement, comme on aime un marbre ou une figure de lgende? Mais sans exiger des hommes tant de respect et tant d'amour, n'a-t-on pas le droit de leur demander un peu de courtoisie et une grande dignit? Quoi, parce qu'on laisse baiser sa main, il faudrait livrer tout le bras et peut-tre tout ce que le bras tranerait aprs lui! Les hommes sont des bouviers. Je ne puis tre que bergre, en mes meilleurs jours. Jamais je n'ai tromp mon mari; il est vrai, je me suis tudie ne pas l'aimer, et lui seul m'a respecte; maintenant je le souffre, quoique parfois j'aie envie de pleurer en lui cdant. Je pleure sans trop savoir pourquoi. Rassure-toi, cela ne dure gure: j'ai tant de moyens de me distraire et de m'tourdir!... Claude de la Tour _P.-S._--N'oublie pas de m'envoyer ton portrait. PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE Paris, 31 juillet. ... Je reviens donc des Pins o j'ai pass plus d'un mois... Son mari lui a permis de poser en plein air, dans le petit lot de joncs et de saules, au milieu du grand tang. Nous y allions tous les matins de soleil; M. de *** lisait son journal en fumant, l'air dsintress d'un mari qui n'est l que pour les convenances, mais trs satisfait au fond d'avoir une si belle femme, d'en jouir et de la pouvoir montrer avec dcence. La pose est des plus simples. J'avais d'abord song l'attitude classique des Ldas clbres; je ne voulais que transposer en plein air celle de Michel-Ange, que la jouissance accable, ou celle de Chassriau, dont la volupt plus discrte a aussi quelque chose de plus lascif et dont la main gauche caresse si joliment un illusoire amant. Mais il faudrait un modle docile et dress; j'ai donc laiss ma Lda son inspiration, ne lui imposant aucun geste, ni surtout l'immobilit, et j'ai bross avec fivre et avec joie une douzaine d'bauches, une par sance, auxquelles je ne retoucherai peut-tre pas et que j'exposerai ensemble, comme Monet a fait pour ses meules, ses peupliers ou ses cathdrales. Voil ce qui se passait. Arrivs en barque, nous nous promenions, cherchant un coin la fois abrit du soleil et des yeux; l'endroit trouv, j'installais mon chevalet et M. de *** m'emmenait l'cart pour me recommander tous les jours la mme discrtion, me faire jurer un silence tragique. A notre retour, Lda, assise au bord de l'eau, donnait manger dans sa main un grand cygne farouche qui battait des ailes au moindre bruit, fuyant sur l'eau, revenant avec des airs de galre vers la jeune femme qui lui tendait les bras. Prs d'elle, la longue couleuvre s'allongeait, glissait le long de ses jambes vers la main recule, et parfois, pendant une seconde, l'oiseau couvrait de ses larges ailes d'ange le corps frissonnant d'une amante; les yeux d'or du cygne un jour semblrent namours et Lda ferma les siens, dupe de son rle, prte aux illusoires noces des rves mythologiques. Mais la bte, ayant mang tout le pain miett par la main tremblante de Lda, se retourna, disparut en nuage; et, satisfait, il frtillait comme un canard. Ce fut notre plus belle sance. Madame de *** m'assura depuis qu'elle avait en effet senti, sous la caresse du plumage tide, quoique tout mouill, un assez vague dsir de stupre; pendant que l'oiseau ouvrit les ailes au-dessus de ses jambes, elle tait dcide ne pas bouger, laisser faire... Je ne sais comment son mari a pris cette exprience assez folle, mais les jours suivants il trouva bon, sans en avoir l'air, d'effrayer le cygne qui ne quitta pas l'tang et vint peine, tout fugitif, picorer au bord de l'eau. J'ai transpos, au commencement de ma srie, ces trois dernires sances o l'oiseau, timide amoureux, semble faire sa cour. Lda est admirable; je n'avais encore jamais vu un nu d'une telle splendeur de forme et d'une nuance aussi vivante et aussi trouble: je voudrais dire ainsi d'un mot les mlanges de tons qui couraient sur la chair, l'ivoire ros de la peau aviv par le reflet bleu du saule, les petites ombres violettes qui roulaient le long des muscles, le soleil tombant en larges mdailles d'or sur les paules d'o elles semblaient rejaillir comme de l'eau vermeille sur les bras, sur les genoux, remonter en tincelles vers le ventre o un croissant sombre semblait les boire; les seins, sous ce rseau de lumire, paraissaient plus vivants et plus libres; changeant de forme chaque mouvement du corps, ils taient toujours de forme pure, larges fleurs au coeur d'ambre et de pourpre, perons de galre tachs du sang des meurtres!... A vrai dire, et pour expier mon lyrisme, je dois reconnatre que ces perons, s'ils se sont crass contre beaucoup de poitrines, n'en ont transperc aucune. Ils sont plutt libertins que cruels; mais cette femme est si belle que si elle m'appartenait je lui permettrais tout. Je crois qu' un certain degr la beaut est une idole qui a le droit de donner, qui lui plat, ses paules baiser. Ma Lda n'est pas une de ces jolies petites femmes dont la petite beaut de hasard est cre presque ligne ligne par celui qui la dsire ou qui la caresse; de celles-l on est naturellement jaloux, puisqu'elles sont vraiment l'oeuvre de nos mains, de nos lvres et de nos yeux; d'une Lda, ce n'est pas possible: elle est parfaite; celui qui l'aime n'y peut rien ajouter. On ne donne rien une pareille femme, et peine le plaisir, qu'elle reoit avec ddain, peu prs comme un compliment; on n'est pas son amant, on est encore son adorateur alors qu'elle oublie sa divinit dans nos bras respectueux. Enfin, je l'ai aime en peintre autant qu'en homme, et je compte ces six semaines pour les plus belles de ma vie; ce sont des semaines olympiennes. Mais je n'ai pas la moelle d'un dieu et j'ai tant ador que je suis au lit avec la fivre...--et voil que l'accs me reprend... Je me suis sauv, parce que la peinture avant tout, n'est-ce pas?... P Bazan PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 8 aot. Je n'tais dj plus Orglandes quand tu m'as crit. Des gens me dplaisaient, trop bruyants, des gens du midi, de vritables crcelles, et comme j'ai besoin de me reposer d'abord, j'ai pri ma mre de me laisser aller aux Frnes. M'y voici donc depuis une semaine et trs satisfait de ma fugue. Le premier jour n'avait pas t gai. Que vois-je en arrivant, huit heures du matin? Mes deux petites cousines de Versailles qui s'en reviennent modestement de la messe, un gros livre sous le bras, suivies de leur dtestable institutrice, la femme-sphinx, la fausse Joconde qui sourit toujours avec l'air presque aussi bte! Tu sais quel point me dplaisaient les deux poupes que j'tais admis contempler tous les mois, guindes sur leurs chaises, la table familiale et frugale du vnrable conseiller? J'ai un peu chang d'avis, mais si elle me dplaisent encore, c'est pour un motif tellement diffrent que j'en suis presque pouvant. Quant la fausse Joconde, je l'observe, et mme je la guette: cela pouvait trs bien tre une femme excessivement femme. Je croyais donc mes cousines de sottes et pieuses pronnelles et si hors du sicle qu' peine j'osais leur parler. Je suis gauche avec les femmes auxquelles on ne peut tout dire; je mprise les prudes ou je les estime tant que je respecte leurs oreilles jusqu' leur faire hommage de mon silence. Il y a des jeunes filles qui, sans vilaine immodestie, laissent voir dans leurs yeux clairs la curiosit de l'amour; on peut leur dire des choses qui les troublent sans les irriter, et c'est charmant. L'ignorance de l'homme n'est pas l'ignorance du plaisir. Avec celles-l, on est tout de suite l'aise, ou mal l'aise; cela dpend des moments. Mais elles savent si bien feindre! Les plus pures souvent jouent ravir les perverties, et telles qui ont copi de leur main virginale les sonnets des Amies ont des candeurs d'agneau. La virginit n'est pas une vertu; c'est un tat; c'est une sous-division des couleurs: il y a la rousse vierge et la rousse marie et plusieurs nuances qui ne sont pas moins agrables. J'ai dcouvert que la fausse Joconde est rousse. A Versailles, elle avait une telle manire de se coiffer l'allemande, en bandeaux plats et serrs, qu'elle semblait avoir les cheveux de ce brun sale et rougi des filles de ferme qui se lissent le crin avec l'eau de la cruche. Ici, peut-tre pour plaire au jeune des Fresnes qui la couve de ses yeux de boeuf, elle apparat bouriffe et d'un roux superbe de palissandre reflets d'or: car le fond est presque noir et quand il fait sombre l'or s'amuit et s'vanouit. La pleur de sa peau est bien d'une rousse; hier, comme elle se baissait pour ramasser un petit caillou je regardais sa nuque: elle doit tre des pieds la tte blanche comme un bol de lait. Tu vois que je m'amuse! j'aime tudier les femmes, et parfois je les rsouds si le problme me reste assez longtemps sous les yeux. Comme je suis sans passion, comme mon dsir purement sexuel se contente de l'une ou de l'autre, au hasard, sans rpulsion que pour la laideur, je puis observer ces tres, qui sont contents d'tre observs, avec un dsintressement de jardinier: notre vieux Pancrace guettant la pousse des asperges qu'il ne mangera pas. Si je ne mange pas celle-ci, j'en mangerai une autre: le monde est un beau harem pour ceux que l'amour ne tient pas en prison dure. Et je suis libre. Dieu merci! plus libre mesure que je m'loigne de la navet de mes vingt ans. Joconde me tenterait, mais elle a l'air de ne pas encore avoir eu d'amant, malgr ses vingt-sept ou vingt-huit ans (c'est l'ge que lui donnent ses lves), et comme il y a sans doute dans cette rserve une saine et honnte ide de mariage, j'exprimente avec des gants. Tu vois le conseiller la main sur sa Bible prsidant l'audience de famille o je serais condamn pouser Joconde? Il a presque assez d'influence sur ma mre pour obtenir d'elle les plus ridicules concessions; et pour lui, le vieux huguenot, rien n'existe qui puisse balancer un commandement de Dieu: il sacrifierait Jhovah, la justice et la morale, sa famille, sa patrie, sa race, l'humanit entire. Je plains Anne et Annette si jamais il apprend la moiti de leurs frasques. Joconde se dit protestante; je ne le crois pas. Les petites sont papistes, comme leur mre, et cela explique que le conseiller les ait laisses venir sans lui aux Frnes: il s'est repris trs fort sa religion, en vieillissant, et doit considrer ses filles avec cette sorte de piti amre que les roides calvinistes prouvent pour les malheureux que l'tat o Dieu les a laisss prdestine l'enfer, avec une certitude biblique. Ce qu'elles sont Versailles et ce qu'elles sont ici, ds que Joconde, ce qui lui arrive volontiers, les perd de vue, m'a fait comprendre l'hypocrisie fminine. Je crois que, bout de forces et tentes par l'herbe et par la libert du pr, les deux jolies pouliches ont dcid d'avoir confiance en nous et de se mettre sous notre sauvegarde. Elles ont eu des mots qui nous ont fait comprendre des Fresnes et moi (nous sommes seuls ici avec le vieux M. des Fresnes qui agricole toute la journe et la bonne Madame des Fresnes, qui ne sort pas de ses confitures) que nous avions pendant un mois charge de leur vie, de leurs plaisirs et de leur humeur. Leur vie n'est gure en danger, quoique Annette ait manqu se rompre le cou bicyclette; mais nous veillons; leurs plaisirs, ils sont champtres, mais elles rient si gaillardement de tout que cela nous donne de l'esprit et de l'imagination; leur honneur: des Fresnes est trop gourd et moi trop fin pour qu'il soit en pril; cependant il nous faut une certaine force d'me et des diversions (il n'y en a pas de possibles!) nous seront peut-tre ncessaires. Tu es Paris, tu viens de passer un mois sur l'Olympe; je peux donc te raconter tout sans te faire venir la chair de poule. Permets-moi de te dire que ton histoire du cygne et de la dame m'a un peu nerv. Et pendant que je la lisais, il y avait entre moi et Joconde, qui se dshabillait, l'espace d'une porte ferme par une commode!... Paul Pelasge ANNE ET ANNETTE BOURDON A M. AGATHIAS BOURDON Les Frnes, 8 aot. ... Les Frnes nous plaisent beaucoup, cette anne. Oncle et tante sont toujours trs aimables pour nous. Le temps est doux et beau. Mademoiselle nous fait faire de grandes promenades dans la fort. Nous y rencontrons quelquefois Georges. Paul est venu passer quinze jours ici. Mademoiselle a reu de bonnes nouvelles des Tilleuls. Sa mre va beaucoup mieux, surtout du plaisir de l'avoir eue avec elle pendant presque tout le trimestre. Nous rptons bien nos leons en retard. Mademoiselle croit que nous pourrons passer notre brevet la rentre, moi du moins, et Annette au printemps. Mon oncle a eu beaucoup de foin. Il est trs content. Ma tante vous embrasse bien et nous aussi. Vos filles respectueuses, Anne Annette _P.-S._--Ma tante a eu aussi beaucoup de confitures; elle est trs contente. ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR Les Frnes, 8 aot. ... Et que cherches-tu donc en dehors du mariage, chre Claude, si ce n'est la joie charnelle? Comme tu es sentimentale! Moi, je ne spare pas en deux moitis, comme une pche, le plaisir de vivre; je ne comprends ni le coeur sans les sens, ni les sens sans le coeur, et je mange tout le fruit, le ct du mur avec le ct du soleil. Ds que la chair est prise, il faut bien que le coeur se prenne aussi. Je t'avouerai (comme une soeur) que je parle ici d'aprs mon exprience, et qu'elle n'est pas trs tendue. N'ayant pas ta vertu, je n'ai pas fui les aventures, et en toutes j'ai subi l'ascendant du dsir prcis, imprieusement sensuel: j'ai aim aprs, jamais avant. Maintenant, couche dans ma joie, je ne sais plus rien. Je songe que je vis et mon songe est vrai, et je suis heureuse. C'est le mot qui me vient aux lvres quand je me parle moi-mme et celui que j'cris quand je me laisse aller crire selon la navet et selon la douceur de ma pense. Un jour, bientt si tu l'exiges, je te raconterai toute ma vie, pour que tu saches quel fut le pome de mes jours. Et ainsi mon bonheur de chaque matin et de chaque soir j'ajouterai le parfum et l'ensoleillement du souvenir. Oh! que je voudrais te savoir souriante et panouie, toi si belle et si reine! Mais ne crois pas que je te plaigne! J'aurais trop peur de te dplaire, de te dpiter contre moi. Quand on est toi, on est ce que l'on veut tre; si tu n'es pas heureuse, c'est que, tout au fond de ton petit coeur orgueilleux, le bonheur te parat vulgaire... Anna des Loges CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES Les Pins, 11 aot. Tu ne me donnes pas ton adresse de voyageuse; je t'cris quand mme, avant de partir pour l'Auvergne. Je change de montagnes; j'espre trouver des dserts, une nature pauvre qui n'tale pas devant moi la joie de ses amours et de sa fcondit. Je voudrais me fatiguer sans m'ennuyer, dormir ds la nuit, comme mes moissonneuses et oublier le matin que j'ai vcu la veille et qu'il faut vivre encore toute une journe. Comme je suis loin de toi, chre Anna! Me diras-tu ton secret?... Le mois pass, il nous vint une distraction: un peintre mand par mon mari pour restaurer quelques tableaux de famille. C'est un jeune homme au-dessus de sa condition et assez spirituel; de beaux yeux, des mains fines, une tournure presque lgante, un air de sant et de force. Je suis partiale, parce que je crois qu'il tait amoureux de moi et qu'il est parti regret. Peut-tre ce dpart a-t-il augment ma mlancolie... Je te dis des choses! Enfin, puisque nous nous crivons pour cela, pour nous faire des confidences!... Un soir il me demanda de faire mon portrait, mais d'une manire si douce que j'en fus touche. Il me priait, car je me taisais, avec une insistance grave, parlant de l'art, de la beaut, de la joie que donne la contemplation des formes pures... L, je voulus l'interrompre pour lui dire que si mon visage lui plaisait, je lui accorderais volontiers deux ou trois sances, mais il s'exaltait, me dessinant toute avec des paroles si prcises que j'eus peur, un instant, d'tre nue!... Je lui concdai les paules... Le soir tait tide et odorant; on sentait, au loin, l'herbe fauche et les sarrasins en fleur; des peupliers bruissaient doucement, et quand ils se taisaient, l'air tremblait un peu en passant travers la rude chevelure des pins: je me levai d'un sursaut, en regrettant mes principes et ma froideur. Il me reste de cette anecdote un fort joli portrait en rose, noir et jaune de ton infortune Claude de la Tour PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE Paris, 14 aot. ... J'ai montr mes Ldas Durand, qui m'avait avanc l'argent pour aller aux Pins. Il m'en a offert des prix extravagants et j'allais ouvrir la bouche pour accepter avec dlice, quand on sonne: Lda elle-mme. Et la revoir l'improviste, et ici, dans mon triste atelier o il y a pour fauteuils des amas d'toffes bigarres et, pour meubles, des toiles cloues au mur, me voil pris d'un accs de tendresse qui va jusqu'aux larmes; me voyant mu et ple, elle se jette mon cou, me dvore, m'crase. J'entends Durand qui chantonne sur un ton goguenard; je l'expdie et, lui promettant de ne rien vendre sans le prvenir, je lui emprunte encore dix louis, et me voil redevenu pour un jour le cygne de la marquise de L... T. Elle a laiss aux Pins son air d'impratrice qui se prte l'amour. Nous avons jou comme des enfants et bu dans mon clbre verre de Venise (celui dont le portrait a eu une troisime mention). C'tait hier, et ce que j'aime en elle maintenant, ce n'est plus la beaut nue d'un corps parfait, c'est la femme tout entire: son sourire autant que ses reins, le son de sa voix, hlas! plus peut-tre encore que son ventre en bouclier, que ses seins en perons de galres. Quelle stupidit! Il m'a t agrable de la revoir vtue d'un triste costume de voyage, pareille aux femmes qu'on rencontre dans les gares et qui ont des enfants! Elle n'est plus l'impersonnel dsir; elle n'est plus le beau morceau de nu qu'on veut toucher pour donner part aux mains de la fte esthtique des yeux; elle est une dame, qui a un nom, qui va aux eaux, qui se meut dans la vie relle d'aujourd'hui; elle est une femme, et je l'aime! Mais pourquoi? J'ai vu et j'ai eu les plus beaux modles, sans aucune motion; pendant trois semaines Lda a t ma matresse de hasard et de passage; je l'ai possde froidement, c'est--dire avec un plaisir d'artiste et de jouisseur, mais non d'amant. Je la quitte, je me sauve, je l'oublie; je suis en train de trafiquer avec intelligence des tudes quoi elle s'est prte parce qu'elle n'avait plus de pudeurs feindre devant moi. Je l'oublie enfin et quinze jours y suffisent, et quand je la revois, je l'aime!... Donne-moi un moyen de me gurir! En connais-tu? Non. Tais-toi. Laisse-moi. Si tu me disais d'elle ce que j'en dis, je te dtesterais, et de cela, par exemple, rien ne pourrait me consoler... P Bazan PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 14 aot. ... Comme je regrette que tu n'aies pas t avec moi hier, au lieu de des Fresnes. Le spectacle t'aurait enchant et tu aurais appris qu'il y a encore des naades et tu te serais senti, comme je le fus, rajeuni de vingt trente sicles. Nous allmes donc nous promener dans la fort de l'Aulne, qui commence deux pas des Frnes et finit trs loin, toujours la mme, toujours frache et moite, le long de la petite rivire perdue sous les aunes, les flambes et les reines-des-prs. Il faisait trs chaud. Joconde pouvante nous avait supplis d'attendre un meilleur jour; elle nous suivit maussade jusqu'aux premiers arbres, tira de sa poche un petit cahier rouge et dclara qu'elle nous attendrait l, en lisant. Nous entrmes dans le taillis, des Fresnes en avant, cherchant dans le sentier envahi par la mousse et les frondaisons du dernier printemps, tous la file et moi le dernier. Les noisetiers, les bourdaines et les grandes fougres ondulaient notre passage, transparentes vagues de cet ocan de verdure; nous tions comme dans une eau lgre et douce; aucun bruit que le remuement des feuilles et le claquement des branches repousses par nos bras. Nous laissions un sillage d'herbes convulses et de fougres rompues. Les deux jeunes filles semblaient presque inquites dans cette ombre verte; les ronces, d'ailleurs, leur donnaient quelques soucis: quand des Fresnes avait abattu de sa canne un de ces grands serpents pineux hrisss sur notre passage, il fallait garder de ses morsures sa robe, son chapeau et ses cheveux. Annette, distraite par le bruit furtif d'un cureuil, s'est laiss prendre dans un vritable filet de ronces; plus elle se rvoltait, plus le rt rtrcissait ses mailles aigus: alors, pendant que les autres disparaissaient dans la mer, j'ai dlivr la petite Andromde. Je coupais les serpents avec un certain plaisir. Elle ne bougeait pas, me laissant faire. Comme elle vit du sang ma main, elle me dit joliment: Prenez garde de vous piquer. Elle devait songer en son coeur: Le plaisir de manier ma robe, mes cheveux et mon paule, cela vaut bien deux ou trois piqres. J'en attrapai davantage; elle m'enleva avec une cruaut charmante une pine qui m'tait entre dans le pouce assez profondment: nous fmes quittes. Annette est beaucoup plus jolie que sa soeur: blonde, fine, assez grande, des yeux bleus noys, et comme vanouis derrire un voile de cils d'or, elle a des gestes trs gracieux, un art troublant de regarder de ct dans un glissement de lumire et de sourire. Jusqu' ces jours derniers, je l'avais peine regarde et je la croyais anguleuse et revche, cause du pli ironique qui met un peu d'ombre aux deux coins de sa bouche; mais les angles, s'ils furent tels, sont devenus de jolies courbes qui ont encore la gracilit de l'adolescence et dj la certitude de la jeunesse. Si elle n'avait pas une pluie de taches de son sur la figure, elle me plairait beaucoup; cela lui donne un air de paysanne que je n'aime gure, ou un air de petite fille prcoce qui m'effraie. J'ai voulu lui baiser la main, en lui disant: Pour ma peine et pour mon sang. Elle a daign ne pas rire, et moi-mme, le temps du baiser, j'tais presque srieux. Gamineries! Soit, mais je n'en rougis pas. Il faut prendre la minute, telle qu'elle s'offre nous dans sa robe de hasard; celle d'aujourd'hui ne reviendra jamais; il faut se collectionner des souvenirs et non des regrets. Si on avait oubli de jouer l'amour avec ses cousines, crois-tu qu'on retrouverait cela, un soir cinq heures sur le boulevard ou dans le salon de Madame de T***? Je m'y prends mme un peu tard, mais comme Annette a dix-sept ans, je ne me fais pas de graves reproches. La crmonie des ronces ainsi conclue, j'ai pris le pas et nous avons rejoint, la lisire du taillis, des Fresnes et Anne, qui venaient seulement de s'apercevoir de notre absence. Anne n'a rien dit, ce qui a fait que j'ai regard des Fresnes avec une certaine curiosit; mais ce garon placide avait les yeux fort calmes. Nous nous reposmes un instant sur un talus de mousse. Un chemin fruste passe l, presque sans traces d'ornires, car il ne mne nulle part et ne sert qu'aux paysans qui rcoltent le long de la rivire quelque mauvais foin. La rivire, elle est l, derrire ce rideau qui la suit, la protge et la cache. C'est le royaume des aunes la peau tigre, et aux cheveux blancs quand le vent les secoue. Des Fresnes nous guide toujours et nous recommenons descendre parmi des roches couvertes de lierre, sous le dme crev de maigres htres; puis nous voil dans l'herbe et prs de l'eau. La rivire fait un coude aigu o elle s'largit en un bassin fond de sable. On voit le fond o des herbes se bercent; des vairons en cercle rvent en mangeant de l'eau; une petite truite file comme une ombre. Si nous tions seuls, me dit des Fresnes, j'aurais couru aprs la truite. Quelle jolie eau blonde! Je m'y suis baign bien des fois, mais jamais je ne l'ai vue aussi tentante qu'aujourd'hui. La plus grande profondeur est l-bas, sous les iris, quatre pieds, et partout une alle de jardin... Cependant Anne et Annette avaient disparu derrire les aunes et nous les attendions en fumant une cigarette et en agaant du bout de notre canne les vairons curieux et familiers. Il y avait un parfum de miel et de cigu dans cette troite valle humide et chaude; les rayons du soleil pntraient comme des penses jusqu'au coeur de l'eau transparente; nous entendions, de l'autre bord, travers les aunes, un bruit d'herbe broute; nous ne parlions plus, ravis dans le silence, la chaleur et l'odeur. Mais voici que l'eau paisible se couvre d'ondes et qu'un remous vient mouiller le bout des herbes penches: nous pensons (sans doute) qu'un boeuf est venu boire ou fuir les mouches, quand deux choses apparaissent sur l'eau au tournant de la rivire, deux choses qui ressemblent des figures: et nous avons peur. Des Fresnes me saisit la main, avec cette brusquerie qui commande le silence et l'immobilit; il tremble un peu, et moi aussi, car nous avons compris. Les faces que surmonte une couronne de cheveux tordus s'avancent vers nous, lentement, puis elles virent et nous voyons passer au ras de l'eau deux grandes fleurs qui semblent des boucliers d'argent. Elles passent, elles virent encore, elles voguent vers l'autre rive. L, adosses la rive, o elles appuient leurs coudes, les deux naades se dressent mi-corps. Elles se reposent et regardent par-dessus nos ttes; l'eau ruisselle et brille sur leurs paules blanches et leurs seins fleuris peine; elles ont l'air de sourire; un frisson les secoue, leur peau devient rose, elles se prennent la main et s'en vont vers les aunes sans repasser devant nous et sans rentrer dans l'eau. Quand elles ont disparu, nous regardons encore; enfin des Fresnes me lche le bras et se tourne vers moi. Elles nous ont vus et elles savaient que nous les verrions, cela est sr; mais elles comptent que nous aurons l'air d'avoir dormi. Faisons ainsi; donnons-leur cette preuve dlicieuse de notre discrtion. Si nous parlons, elles vont nous har, ou mentir si sottement que nous serons dcontenancs.--Bien, me rpondit des Fresnes. Il ne semblait pas avoir tout fait compris; j'insistai; alors il dit cette sottise, en essayant de rire: C'est trs artiste. Un moment, je crains qu'Anne n'ait perdu un mari, mais des Fresnes est plus sensuel et moins prud'homme qu'il ne parat. Anne est une fort agrable crature, un peu large d'paules, un peu acadmie de Jean Cousin, mais d'une richesse de formes qui doit tenter un gentilhomme rustique. Pour le rassurer, je dis: C'est ennuyeux qu'elles ne recommencent pas; je n'ai regard qu'Annette... Il se lve et se met rompre coups de canne les flambes et les cigus, puis, revenant vers moi: Je vais la tancer, qu'en pensez-vous? Comme cela, nous aurons une explication... Je l'approuve. Pourvu que nous parlions sparment de l'aventure, chacun une seule des deux soeurs, elles n'auront pas se plaindre; nous pourrions tre grossiers: ce n'est pas cette heure une attitude trs rare et nous y sommes presque provoqus. Mais l'ide d'allusions vilaines ce plaisir si chaste vraiment et si charmant que nous ont donn ces audacieuses vierges, l'ide de les faire rougir par des paroles qui seraient des reproches ou des invitations, nous rpugne galement sans que nous songions nous en expliquer. Je laisse des Fresnes libre de son attitude; pour moi, dcidment, j'ai l'intention de me taire--et de me souvenir. Les voil. Il n'y a rien de chang en elles. Elles sont un peu rouges, mais c'est la chaleur et la raction; elles sourient et nous offrent des fleurs, d'assez vilains bouquets vite cueillis et o il y a beaucoup d'herbes. La comdie commence, telle que je l'avais prvue: Nous sommes alles trs loin en suivant la rivire, dit Anne, pourquoi ne nous avez-vous pas suivies? C'est quand nous nous sommes vues toutes seules que nous sommes revenues... Des Fresnes ne rpond rien; moi: Nous avons regard l'eau; c'est joli, l'eau; c'est plein de choses... Je suis en train de manquer ma rsolution; j'ai honte de cette petite moquerie et je continue: ... Tenez, rien que ces drles de poissons qui semblent attendre qu'on les cueille... Et je me penche sur le bord avec Annette qui navement retrousse sa manche et enfonce son bras dans l'eau. Il me semble qu'elle a six ans, et moi aussi; je ne pense plus du tout que c'est une femme et que je l'ai vue Eve ou Nymphe; nous jouons happer les vairons, couchs plat ventre, mordillant des feuilles. Je la surprends qui met dans sa bouche une brindille de cigu; c'est une petite bataille pour la faire dmordre, car j'oublie de lui dire que la cigu est un poison. Mais j'explique; alors elle crache et se rince la bouche avec de l'eau que je lui offre au creux de ma main. Elle me fait boire son tour, et c'est trs bon, cette eau o on boit aussi un peu de la coupe. Comme elle veut absolument avoir un vairon, nous faisons la traditionnelle pche l'pingle. Quand nous en tenons un, je le dcroche, elle le prend, regarde sa petite tte de mailloche, rit, et le remet l'eau: la bestiole tourne un peu, frtille, puis recommence se faire prendre, avec une sottise qui nous dcourage. Nous sommes tout pareils ces tourdis, Annette. Vous compterez, quand vous aurez mon ge (mais les femmes ont-elles jamais l'ge des hommes?), combien de fois vous aurez t prise la mme pingle, combien de fois vous aurez oubli la piqre et ouvert la bouche la mme illusion... Elle me regarde; elle cherche dans mes yeux la trace de ce que je ne dis pas; puis: Eh bien, maintenant, tes-vous l'abri des piqres et des illusions?--Oh! non, Dieu merci!--a fait beaucoup de mal, ces pingles-l?--Quelquefois.--Si on a une peau de rhinocros...--Moi, je ne suis pas trs sensible.--a viendra.--Ah!--a vient toujours!--Voulez-vous boire? Moi, j'ai soif! Je bois, mais ses mains sentent le poisson. Elle boit sans sourciller. Les femmes n'ont pas beaucoup de got. Cependant elle fait comme moi, qui crase de la menthe dans mes paumes, et nous nous relevons. Voici Anne, puis des Fresnes, une distance. Se sont-ils expliqus? Les deux soeurs ont un colloque voix basse, aprs lequel Anne vient vers moi en souriant. Elle cherche quoi me dire. Tout d'un coup elle enlve de son corsage une petite pingle tte de perle et la pique prs du revers de mon veston, l'intrieur. Sans l'pingle, c'tait un joli geste de tire-laine. Je ne comprends pas. Elle prend le bras de sa soeur; nous remontons vers les arbres. Pendant la traverse du taillis, Annette m'a dit mystrieusement: Vous savez, Anne vous aime bien mieux que Georges. Alors, je comprends. Elle a eu sa semonce et je lui plais de n'avoir rien dit Annette. Cette petite aventure me donne pour les deux soeurs l'attitude de l'ami, de celui qui on peut tout dire, en qui on a une confiance absolue. Quoique des Fresnes connaisse le pays beaucoup mieux que moi, un moment o il hsite sur la direction du sentier, Anne me consulte et on suit mon avis. Je ne me suis pas tromp, car j'ai une sorte de facult d'orientation qui me rapproche du pigeon voyageur ou de l'abeille maonne. Telle est cette journe que je t'ai conte en si grand dtail. J'avais tant de plaisir la revivre et la fixer ainsi plus solidement dans mon souvenir!... Paul Pelasge _P.-S._--Nous avons retrouv Joconde la mme place, crivant avec fivre sur son petit cahier. Elle l'a cach ds qu'elle nous a vus, car elle n'avait pas entendu notre approche. Est-ce que Joconde aurait des secrets? P. P. CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES En Auvergne, 15 aot. ... Me voil si fatigue, chre amie, que je n'ai pas la force de m'ennuyer. Nous sommes arrivs ce matin sans nous tre arrts Paris que pour dner. Je n'aime pas Paris; on y sent trop de respirations, trop de chair et trop de sueurs: cela me donne le vertige et cela me trouble le coeur. Si je dois succomber aux dsirs de quelque frntique, ce sera l, au milieu de ces malsaines odeurs d'amour qui tentent, comme la bouteille o d'autres vulgarits trouvent des rires. Mais je n'y connais personne et comme il est peu probable que je me donne au passant, je garderai ma triste vertu... Le passant! Quel amant pourtant est suprieur au passant? Il est l'excuse parce qu'il est l'inconnu; il est le devoir, parce qu'il est le dsir. Voil comment je raisonnerais si j'avais des sens passionns, mais mon coeur, qui est inquiet, est froid. Je suis dure et morne comme les roches de granit qui sont l et d'o surgissent ces pins svres o le vent pleure. cris-moi, parle-moi, chre Anna. Tche de gurir ton amie; donne-lui un peu de ta force, un peu de ton rayonnement!... Claude de la Tour ANNA DESLOGES A M. AGATHIAS BOURDON Les Frnes, 15 aot. ... Ces demoiselles sont trs sages et se portent bien. Elles tudient, font un peu de couture, un peu de musique, se promnent. Nous avons fait hier une petite excursion dans la fort de l'Aulne, qui est tout prs des Frnes. Pendant notre halte, je leur ai lu quelques pages de Marchons, pendant que nous avons la Lumire; cela continue les intresser beaucoup. Nous en sommes la page 77... Monsieur le conseiller, mes sentiments respectueux. Anna Desloges ADJUTOR DES FRESNES A AGATHIAS BOURDON Les Frnes, 15 aot. ... J'observe nos enfants, mon cher Bourdon, et je crois qu'ils se plaisent. Il y avait mme hier soir un peu de froideur entre Anne et Georges; cela est de bon augure, puisque cela suppose qu'ils s'intressent assez l'un l'autre pour ressentir vivement une petite contrarit ou un petit dfaut de caractre. J'ai interrog mademoiselle Desloges sur l'incident que je supposais, mais elle a d'abord ouvert de grands yeux, en feignant la surprise, puis elle a souri sans rien dire. Elle doit tre au courant de tout... Adjutor des Frnes L'ABB JOSEPH LECOEUR A M. AGATHIAS BOURDON Les Frnes, 16 aot. ... Tels sont, monsieur le conseiller, les faits qui m'ont t rapports hier par un homme dont je puis suspecter l'intelligence, mais non la bonne foi. Il n'est pas indiscret. Personne ne connatra l'aventure et aucune rputation n'en souffrira. Je n'ai rien dit M. des Fresnes, car vous connaissez la violence de cet homme bon et confiant, ni rien Madame des Fresnes; elle en et pleur. C'est vous qu'il appartient de faire les remontrances ncessaires des jeunes filles un moment gares, et dont l'tourderie aurait pu avoir les plus graves consquences. Pour moi, ce n'est que cela, une tourderie, une bravade. Je dois dire qu'il ne semble pas que les jeunes gens aient suivi l'exemple de ces demoiselles. Cela ne me surprend pas. Combien de fois, au cours de mon long ministre, n'ai-je pas eu constater avec tristesse que les femmes dpassent les hommes en impudence et en hardiesse! Quand j'aurai l'honneur de vous voir aux Frnes, je vous conterai ce propos plus d'une piquante histoire emprunte notre chronique locale; mais ce qui est sans importance chez une grossire paysanne devient trs srieux alors qu'il s'agit de l'honneur de ces jeunes personnes de bonne famille, dont la modestie ne devrait jamais tre mise en doute, ni la vertu jamais suspecte. Soyez donc svre, monsieur le conseiller, et surtout pour l'avenir. Si de pareilles extravagances taient tolres chez les jeunes filles, elles se targueraient de la faiblesse paternelle pour aller jusqu'au bout, jusqu'au prcipice, dans la voie des mauvaises moeurs et de la perdition de leur me! _D avertant omen!_ O allons-nous, monsieur le conseiller, si ce sont les filles d'un magistrat minent et respect qui donnent de tels exemples?... Il n'y eut en tout ceci aucune faute imputable mademoiselle Desloges. D'aprs le mme journalier qui l'a rencontre et lui a parl l'entre de la fort, on l'a brusquement abandonne pour se jeter en courant dans le taillis. Elle n'a pas os s'y aventurer seule, et avec raison, car il est trs facile de s'y garer et d'y faire une chute dangereuse. Cela m'est arriv aux premiers temps de mon sjour ici. Mademoiselle Desloges est d'ailleurs une personne trop srieuse et trop pieuse pour avoir tolr mme une allusion pareille folie. Je crois que des jeunes filles ne peuvent tre en des mains plus sres, plus expertes. Avec la grce et la puret d'une vierge prudente, elle a la sagesse d'une matrone et la dignit d'une chanoinesse... Pardonnez un vieillard encore tout mu l'expression peut-tre un peu forte de sa tristesse et croyez-moi... Joseph Lecueur prtre M. AGATHIAS BOURDON A M. L'ABB LECOEUR Versailles, 18 aot. ... Vous avez bien fait, Monsieur le cur, de ne confier qu' moi seul le rcit de la scne singulire des bords de l'Aulne. Si votre paysan ne s'est pas tromp, c'est l une extravagance scandaleuse et humiliante qui mrite un chtiment. Je me renseignerai donc prs des coupables, quand le moment sera venu de le faire sans danger, c'est--dire quand elles seront prs de moi et que je pourrai les interroger sans leur apprendre, si elles en sont innocentes, la possibilit d'une aussi vilaine tourderie. C'est votre mot. Il serait indulgent, si vous tiez convaincu de la faute; mais vous ne l'tes pas, grce Dieu, et c'est votre inquitude sacerdotale que j'attribue la svrit des conseils que vous voulez bien me donner. A parler net, je vous confesserai que je ne crois pas cette anecdote. Mes filles sont incapables de s'tre livres une dbauche aussi sotte et aussi contraire l'instinct mme d'une femme civilise. _Fugit ad salices_,--et, oui, peut-tre n'est-elle point fche d'avoir t vue; mais elle a t surprise, elle ne s'est pas montre volontairement. La pudeur, non plus qu'aucune vertu, ne peut s'exercer en secret. Peut-on en vouloir une fille de profiter de l'occasion qui lui permet d'difier son prochain, en lui prouvant la force de ses principes chrtiens? _Et se cupit ante videri._ Si elle n'avait pas eu ce dsir, son mrite et t nul et sa vertu indiffrente. Fuir son dsir, voil la vertu des femmes; et c'est aussi leur plaisir, puisqu'en somme toutes celles qui valent la peine d'tre prises sont prises de force. Voulez-vous que je suppose sur les bords de l'Aulne quelque glogue virgilienne un peu gauche, de celles qui peuvent charmer un paysan qui vient changer sa vache? Non; il n'y eut pas mme cela; mes filles ne se sont jamais mises dans le cas de fuir vers les saules, ou vers les aunes. L'histoire est absurde et mensongre. Anne a t leve avec une grande svrit par sa mre; Annette, pour qui on a t plus indulgent, a trouv dans sa tante et dans Mlle Desloges deux ducatrices maternelles et sres: o auraient-elles pris de pareilles ides? Laissons cela. Votre sollicitude s'est alarme trop vite. Il ne faut pas toujours en croire ses propres yeux: il faut rarement se fier aux yeux d'autrui. Laissons secrtes les actions secrtes et prenons garde, en voulant moraliser les actes, de rpandre autour de nous la mauvaise odeur du scandale. Au moment o nous levons la main, au moment o nous ouvrons la bouche, Dieu nous a dj jugs. Il nous a jugs ds avant notre naissance; il nous a jugs de toute ternit. Celui que nous condamnons selon notre justice est peut-tre l'lu de sa prescience, le favori primitif de sa grce suprme. Chacun suit la voie que Dieu a dtermine dans sa sagesse; nous sommes libres de nos gestes, mais non de notre destine. Que mes filles jouissent donc avec dcence de la joie d'tre jeunes et de n'avoir pas le matin dans la bouche l'amertume de la vie! Je ne veux pas les contrister sans avoir la certitude qu'elles ont manqu leur dignit et leur caractre. Ces quelques heures matinales seront peut-tre les plus belles et les seules de leur journe: qu'elles les vivent en paix et en libert. Dieu a marqu leur place dans le plan du monde et nul que lui ne sait si c'est du ct de la lumire ou du ct de l'ombre ternelle. Mais en ce monde nous n'avons rien faire qu' nous maintenir dignes de l'amour de Celui qui nous a sauvs, si tel tait son plaisir, et je ne m'occupe de mes filles que pour les aimer,--car vous savez que nous ne suivons pas le mme culte, ce qui est un grand chagrin pour moi... J'irai les chercher aux Frnes la fin du mois et je pourrai alors m'expliquer plus amplement avec vous et aussi vous remercier de votre bont et de votre zle... Agathias Bourdon AGATHIAS BOURDON A ANNA DESLOGES Versailles, 18 aot. ... Surveille bien mes filles, chre Minette, et tche de les marier. Tu vois que je ne manque pas une occasion de te rappeler ma promesse d'un petit mot compromettant. Je te fais crire srieusement par ma soeur des choses sans intrt. Si je passe huit jours aux Frnes, retrouverons-nous sans danger nos causeries du soir?... Ag. VIRGINIA BOURDON A ANNA DESLOGES Versailles, 18 aot. ... Voil donc, chre Mademoiselle, les instructions de mon frre pour les derniers jours de votre sjour aux Frnes... Virginia Bourdon PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE Paris, 18 aot. ... Tu ne m'as pas rpondu et tu as bien fait. Ton silence et l'absence ont un peu teint ma couleur. Je m'engrisaille et je travaille. Durand me fait toujours des avances sur mes Ldas et je trafique avec srnit des charmes de ma bien-aime. Je ne sais ce qu'elle devient, ni si elle pense encore moi... Raconte-moi encore de jolies histoires: car tu dois les inventer. Va toujours: j'illustrerai le volume. J'ai vu assez de hanches pour trouver dans ma collection de souvenirs--et dans mes cartons--celles qui doivent voguer fleur d'eau dans les marges de ton roman... P Bazan PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 20 aot. ... Ceci n'est pas un conte. Je n'invente pas; je n'arrange pas; j'cris peine. Cependant garde mes lettres. Rien ne vaut les impressions naves et cordiales pour donner du ton un roman et prendre les femmes. Si j'cris des histoires, je ne veux tre lu que par les femmes. Je voudrais tre un de ces romanciers dont les livres sont les compagnons de lit des incomprises et des dlaisses. Joconde nous surveille de moins en moins. Au premier prtexte, le long de nos promenades, elle nous abandonne et nous la retrouvons presque toujours penche sur le cahier violet o elle crayonne. L'autre jour je l'ai surprise couche et cache dans un fourr de jeunes htres. Elle dormait. Sa jupe s'tait releve sur ses jambes et dans son sommeil, sans doute, elle avait fait sauter quelques boutons de son corsage; un peu de chair rose, chaque prise d'haleine, montait comme une fleur que le vent remue au-dessus de la dentelle de la chemise, et tout le buste se gonflait. C'tait fort joli; c'tait bien plus encore: c'tait mouvant. Je regardai assez longtemps, et avec un trouble presque douloureux, la beaut de cette vie panouie sous l'ombre des feuilles. J'avais peur d'tre surpris, car j'aurais eu l'air d'adorer, et je contemplais. Cependant des souvenirs me revenaient de mauvaises lectures: je m'enfuis travers les branches, me demandant quel peut tre l'tat d'esprit d'une femme qui s'endort seule au pied d'un arbre et se rveille crase par un homme... Quelques instants aprs, je l'ai retrouve assise sur un banc, l'air vague et les yeux lointains. Une flche de soleil faisait une blessure rouge dans ses cheveux sombres; je m'amusai ce jeu de lumire, avant de lui parler, puis nous discourmes sur la couleur des cheveux. Elle avait l'air de moins vivre en parlant que couche sous les jeunes htres. A quoi songe-t-elle? Et moi, quelle est ma pense pendant que je lui affirme que ses cheveux sont bai cerise? Je lui dis encore qu'elle mrite qu'on use en l'honneur de sa chevelure des termes rservs au chevaux; que la plus belle femme est moins belle que le plus beau cheval. Elle est surprise, elle ne dit rien, elle attend. Je lui demande si ses cheveux sont trs longs. Aucune indignation. Elle rpond: trs longs. Elle me domine par son indiffrence. Je me sens ridicule, je me tais. Alors elle tourne la tte vers moi, me regarde un instant et dit: les vtres sont trs courts. Est-ce de l'ironie ou de la stupidit? Il me semble qu'elle s'est renverse avec impatience sur le dossier inclin du banc. J'ai envie de la violer ou de la battre... Cette fille de mon ge m'intresse plus que les trop jeunes candeurs, mme un peu perverses. Il y a en elle une plnitude de vie et de chair qui attire la morsure; elle excite la sensualit ou peut-tre la gourmandise; je deviens ogre sentir sous cette robe tendue et insolente la certitude d'un corps qui m'est d, comme le corps de toutes les femelles de ma race. Il est vident que, d'aprs les lois de la nature et de mon dsir, j'ai le droit de la prendre et de la courber sous mon joug: elle le sait, mais elle sait aussi, et moi-mme, qu'il y a entre nous une invisible barrire mailles d'acier et que, seule avec moi, elle est plus en sret que derrire une muraille de granit. Le danger n'est ni dans ma main ni sur ma bouche; il est en elle-mme: tout dpend d'un geste, d'un mot, d'un regard, d'un soupir, de moins que cela, d'une pense qui, partie de son front, viendrait heurter mon front et y clater comme une amorce. Nous ne disons rien. Maintenant je songe moi. Je dois avoir l'air trs froid ou trs gauche. C'est que je ne vois en Joconde ni une femme ni une matresse; elle est pour moi depuis deux ou trois jours, et surtout depuis une heure, plus ou moins qu'un dsir social: elle est la substance d'un acte naturel et simple, la branche que je vais rompre, la fleur que je vais cueillir, le fruit o je vais mordre, l'eau que je vais boire. Aucune ide d'amour, rien de dlicat, de pudique, de rveur. Je la dshabillerais sans plus d'motion que moi-mme; je songe un accouplement licencieux... Quel silence! Ce silence est plus lourd que l'orage et plus brlant que le soleil. Il est quatre heures. Que vais-je faire jusqu'au dner? O sont les petites? Elles me calmeraient comme des sources. Avec elles je parle. Je n'ai jamais pu rien dire Joconde. Si je l'appelais Joconde, peut-tre que cela la ferait rire. Je ne l'ai jamais vue rire... Voil qu'elle se lve. Elle s'en va sans me regarder. C'est presque un geste. J'ai t sot. Elle tait une si jolie bte couche sous le berceau des jeunes htres... Voil, cher ami, quelques-unes de mes rflexions, assis sur un banc dans le parc des Frnes, tte tte avec l'institutrice des petites Bourdon, mes cousines. videmment j'ai quinze ans ou soixante ans. Un homme matre de sa force et de son motion sensuelle et en cette heure chaude conquis Joconde, si elle est conqurir. En une heure, un homme spirituel fait six mois de cour une femme. Est-ce que je ne pourrais pas l'aimer, depuis trois ans que je la connais? Il est vrai que je ne l'avais encore jamais tant regarde, mais elle m'aurait cru puisque je lui aurais dit ce qu'elle croit dj. Une femme n'est jamais moins surprise que lorsqu'on lui fait une dclaration; elle tient ceux qui s'abstiennent pour des sots, des timides, des lches ou des impuissants. Voil ce que les hommes comprennent mal, eux qui se rsignent dplaire; et s'ils le comprennent, cela ne leur sert de rien, parce qu'ils mentent avec dplaisir et avec mauvaise grce. Je sens trs bien que mon dsir est trop limit pour que je puisse le faire partager Joconde; si je dsirais l'infini, elle s'en serait aperue et elle m'aurait peut-tre donn ce qui est pour elle l'infini: soi... Paul Pelasge PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 21 aot. ... Georges est encore absent. Cependant, Madame des Fresnes nous a permis d'aller jusqu'au viaduc du Moulin, une insignifiante curiosit du pays, mais dans une valle profonde et toute verte. Ds qu'on aperoit cette longue maonnerie, Joconde s'arrte, sous le prtexte de la dessiner, et je descends seul avec les jeunes filles le sentier de chvres qui dvale au milieu des ajoncs. Responsable du salut de ces vierges, je deviens paternel et autoritaire; j'arrte les bras qui s'allongent vers la tentation d'un noeud de chvrefeuille. Annette, qui a retrouss sa robe, se sent les jambes mordues par les ajoncs; chaque piquant est une petite fourmi qui passe aprs avoir dit sa colre. Mais Annette rit de souffrir ainsi. Elle a l'ivresse du vert, cette ivresse comme balsamique qui masque la fatigue et engourdit la peau. Les ajoncs parfois deviennent si hauts que le passage est dangereux pour les figures; mais le terrain change, la terre devient rocheuse, et nous crasons les airelles noires qui nous font des taches d'encre violette. Il y a de l'herbe sous les hautes votes du viaduc. Annette se jette follement au cou de sa soeur tonne et les deux jeunes filles tombent enlaces; j'entends des baisers. Ah! que c'est bte et triste d'tre un homme abruti par la civilisation biblique! Leur hystrie me dsire, et moi aussi j'obis un peu au fil qui me tire vers ces jambes frmissantes. Pourquoi n'avons-nous pas le droit d'tre des dieux qui joueraient se donner des sensations au fond d'un val, l'abri des grandes maonneries prhistoriques? Mais je suis l presque un dieu, en vrit, car je me sens comme invisible. Annette languit et dtache ses bras des paules qu'ils serraient troitement. Anne se relve. Pour me calmer, je leur jure qu'elles sont des gamines ridicules et je vais tendre Annette une main qu'elle treint de ses deux mains pour se retrouver debout, rouge et pas du tout confuse. O ai-je lu que des femelles simulent un combat d'amour pour exciter le mle indiffrent? Je m'assieds sur un bloc de granit oubli l par les maons. Elles me regardent en secouant leurs robes fripes. Je deviens dieu de plus en plus et je prends une pose noble pour fumer une cigarette. Cela doit tre trs beau un homme aux yeux rveurs et au torse plein vu par des jeunes filles dont le coeur bat! Quand elles m'ont bien regard, elles se prennent le bras et s'en vont. Je les suis de l'oeil, berger soucieux, en mchant une tige amre de centaure. Que nous sommes bien dompts! Les esclaves ne tranent plus leur chane: ils l'ont avale, et elle leur pse sur le ventre. Oh! avoir l'immoralit de la nature, sa cruaut et sa beaut! N'tre pas une chose d'intelligence; sentir des instincts et violenter le monde plutt que de ne pas les satisfaire! Les hommes et les femmes ne savent plus qu'tre un tourment les uns pour les autres; si j'obissais la loi ternelle du dsir, je serais forc de me mpriser, ou de me tuer... Ainsi je dclamais, l'me mdiocre, peut-tre, contre ma propre lchet, lorsque je vis Anne et Annette qui s'en revenaient vers moi encore srieuses, toutes plies et toutes jolies dans leurs claires robes taches du vert des ajoncs et du violet des airelles. Elles avaient l'air de petites bacchantes sages et ruses: je fus content de les dsirer toujours et je compris la sagesse des morales qui prolonge le plaisir en dfendant d'ouvrir la bote. Pendant une minute, je souhaitai de toujours vivre ainsi parmi des filles auxquelles il ne me serait pas permis de toucher; j'aurais peut-tre des nuits trop peuples et des minutes de veille un peu troubles, mais la tentation surmonte je serais pareil aux saints qui vivent leur misre dans un ciel futur... Les voil assises en face de moi sur une autre pierre un peu plus basse; nos genoux se touchent presque, nos jambes se mlent: elles vident sur leurs robes tendues leurs mains pleines d'humbles fleurs, et elles me questionnent et les doigts frlent les doigts qui se passent les fleurettes dcolores. Nous faisons de la botanique, de la plus nave, mais elles en savent moins que moi et je regarde leurs mains pour me donner des ides. Annette a la main plus potele; celle d'Anne, sans tre maigre, est plus longue: on voudrait s'amuser mettre des bagues bien lourdes chacun de ces doigts ronds et souples. Je les regarde trop pendant qu'ils font tourner une marguerite comme une petite marionnette; je ne sais pas ce que je vais faire, peut-tre quelque chose d'absurde: je me penche et j'ai touch, d'un baiser rapide, la longue main blanche... Il me semble qu'Annette a dit oh! sur un ton de jalousie: je baise aussi la main potele d'Annette, moins vite, avec une sensualit moins timide. Aprs une seconde de stupeur, elles se mettent rire et je puis librement reprendre les deux mains qu'on m'abandonne et les unir sous ma bouche dans un baiser durable et passionn. Elles sont mues, mais pleines de courage; le jeu ira aussi loin que je voudrai, jusque-l o le jeu cesse de rire; mais je ne veux plus rien ds qu'on m'a donn tout ce que je peux prendre. Je n'irai pas jusqu'aux lvres qui pourtant s'entr'ouvrent fivreuses sur les dents; je n'irai pas jusqu' la gorge que pourtant je vois se gonfler sous l'toffe lgre qui se plisse tour tour et se tend comme une voile sous l'effort de la vie... Nous entendons un cri d'appel. Joconde se dresse l-bas, au-dessus des ajoncs. Anne se lve et lui fait un signe. Annette, cache par sa soeur, en profite pour me les tendre, ces lvres que je me refusais, et j'obis, je bois la fracheur de cette petite bouche rouge et rieuse qui me faisait peur, je bois longtemps la petite me jeune qui se livre avec une candeur o il y a de la vanit et de la jalousie: cependant je sens sous ma main inconsciente et stupide la caresse soudaine d'une fleur dure qui se lve comme une mauvaise pense... Anne se retourne, mais Annette est dj debout, juche sur la pierre, et elle gesticule vers Joconde pendant que je regarde sa robe que le vent retrousse et des talons jaunes sous lesquels je voudrais mettre la main pour tre cras un peu par cette fillette qui a le droit de me punir... Paul Pelasge ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR Les Frnes, 21 aot. Chre Mlancolie, je t'cris encore du chteau des Frnes o la chaleur a un peu troubl ma joie de vivre; mais j'espre y achever l't dans un repos voluptueux. Ici tout est d'un vert bien plus tendre qu' Versailles et aux Tilleuls (o il n'y a pas de tilleuls, mais des ormes presque noirs) et je vis doucement au milieu de vieilles gens que j'aime et de jeunes filles dont le rire me plat et me rafrachit. J'achve de mettre au net les confessions que je t'ai promises, le songe d'une femme, comme tu dis, incrdule mon bonheur et ma destine. Tu le recevras ds ton retour aux Pins... Anna des Loges PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE Paris, 22 aot. ... J'ai relu ce matin tes dernires lettres qui m'avaient d'abord irrit, car depuis huit jours j'tais sans nouvelles de Lda et je la pleurais comme un sot. Mais aujourd'hui je me roule dans l'herbe avec toi, je participe tes plaisirs innocents et champtres. Lda est revenue. Ils sont installs Vichy et il faut vraiment qu'elle m'aime bien pour s'tre impos la corve de cette rapide course. Blanche Patraque me posait une scne que m'a commande Durand, et je comparais l'insolente splendeur de ma Lda la jolivet dprave du petit modle. Patraque est bien faite, surtout des reins; couche sur le ventre elle donne une sphinginette trs agrable, mais c'est un bibelot, tandis que Lda, en ses formes qui n'ont ni commencement ni fin (tu me comprends?), semble doue de puissance autant que de grce; elle est souple et forte comme une belle pe. Enfin je fabriquais ma petite turpitude avec tout de mme un certain plaisir quand la clef tourne, et voil Lda. Je m'avance en crmonie; elle me prie de continuer mon travail et elle s'assied sur un tabouret sans quitter des yeux Patraque, qui se malaxe les seins en remuant les jambes comme un pantin. Lda prouve-t-elle du dgot ou de la piti, je n'en sais rien; il y a sur son visage l'expression d'un sentiment que je ne puis dfinir et, inquiet, je lve la sance. Patraque se redresse lentement, se tourne et se retourne, puis s'en va, l'air indiffrent, se rhabiller derrire le rideau: alors seulement je songe aux mauvaises moeurs de Patraque et j'ai honte. Mais quand elle est partie, Lda, indulgente, loue la blancheur de cette petite femme fine et fragile; je suis rassur: c'tait de la curiosit et non du dgot. ... Je suis trs heureux, mon cher ami, mais pourtant j'ai lu dans les yeux de Lda je ne sais quoi qui m'a troubl. Elle ne souriait que si je la regardais et ce sourire tait comme une draperie jete sur un mannequin: je sentais en dessous quelque chose de morne et de froid. Je suis trs heureux: c'est--dire mes mains et mes yeux ont t trs heureux; j'ai ador la desse et la femme par tous les moyens qui sont au pouvoir d'un homme, par toutes les prires, par toutes les caresses, par tous les actes de l'esclavage le plus ingnieux et de la luxure la plus farouche, et je n'ai pu ter des yeux mourants de l'amante une ombre ironique et tenace, dsir inconnu, nuage au fond de l'eau silencieuse et bleue... Qu'en penses-tu? C'est la premire fois que j'aime une femme aussi complique... Je suis trs heureux, mais je voudrais bien que cela ne m'empche pas de peindre. Or, ce matin, j'ai envie de songer, d'crire, de dormir, de sortir, mais pas de peindre; et je sens que je suis content de ne rien faire et de rver aux yeux de Lda... Est-ce qu'on ne peut donc pas tre heureux tranquillement, sans que cela drange toute votre vie?... P Bazan CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES Auvergne, 25 aot. ... On m'a renvoy des Pins ta dernire lettre. Je saurai donc le secret de ta vie heureuse! Hlas! ce pays de vignes, de roches, de sapins et de chtaigniers est encore trop souriant pour mon ennui... Je ne sais ce que je voudrais, ou cela est si vague et si trange que je n'y veux pas songer. Dis-moi bien ton histoire de dix ans et je te dirai la mienne, plus brivement peut-tre, car je ne sais pas conter, mais avec toute la sincrit de mon pauvre coeur... Ne nous verrons-nous jamais? Parfois je te rve comme la seule crature que je pourrais encore aimer... Te souviens-tu de ma fivre te serrer dans mes bras quand nous nous retrouvions aprs une absence? Je t'aime toujours,--et toi?... Claude PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 25 aot. ... Si je devais m'en rapporter tes lettres pour juger de ton tat d'esprit, mon cher Bazan, je serais trs embarrass, car elles se contredisent assez rgulirement. Mais je crois que tu n'aimes en ta Lda que sa beaut et sa vanit; sa beaut te plaira tant que tu y dcouvriras des paysages nouveaux, des coins inexplors, mais ta vanit se lassera bientt d'un rle qui nie ton orgueil et tu te prfreras le matre de Patraque que le serviteur de la marquise de La Tour au chteau des Pins. J'ai lu cette adresse, de la main de Joconde, sur une lettre qui attendait la venue du facteur. J'ai interrog Joconde. C'est une de ses amies; encore que je ne devine pas quelle amiti peut lier cette marquise la petite institutrice de mes cousines. Tu vois comme tout se rejoint. C'est admirable! Tche d'apprendre de la marquise ce qu'elle pense de Joconde: cela m'amusera, car cette fille aux cheveux de bronze m'intresse toujours, malgr les intermdes champtres qui te font piti. Ah! que tu as tort! Cette petite Annette est une si jolie fleurette, si frache! Tu ne comprends donc pas le plaisir qu'il y a pour un homme de sang-froid, mais intelligent et sensuel, faire chanter un peu, rien que deux ou trois notes de prlude, ce violon de chair et de sensibilit! Elle en est l'ge o une fille dsire tout sans rien craindre encore. Je pourrais lentement, ou en une heure, mon gr, la mettre au diapason du dsir que je me donnerais; mais je ne me le donnerai pas; je n'ai pas le got de recommencer la scne vile des Liaisons. Il y a trop de femmes sur la terre pour que je trompe une jeune fille. A quoi bon? Au point o nous en sommes et comme il est crit benotement sur la couverture d'un livre destin aux vierges, l'imagination fait le reste. Ainsi tout est toujours recommencer et le plaisir est toujours devant nous; au lieu de l'entendre pleurer sur nos talons, nous le voyons qui nous prcde, souriant, rouge et fier. Je prends l une belle leon de psychologie et de sensualisme dlicat. Elle serait parfaite si Joconde parfois ne m'irritait... Je sentirai mieux encore le charme et la valeur de ces jours d'activit sanguine quand ils se seront un peu loigns de moi; mais je les range ds maintenant parmi les plus dcisifs de ma vie. Je t'en ai racont quelques pisodes, mais comment en dire toutes les heures et toutes les minutes? Ni Annette, ni Joconde elle-mme d'un parfum plus fort, ne m'ont masqu le reste de la nature, mais j'ai joui plus profondment, mle ces odeurs de femmes, de l'odeur ingnue des feuilles et des btes, des ruches et des cigus. Il n'y a de vie que de nous, peut-tre; un bras nu qui se glisse dans les rosiers augmente la beaut des roses et l'herbe est plus verte le long du sillage qu'y laisse une robe de femme; un dsir se lve en notre coeur vers tout ce qui vit,--et je baisai, je m'en souviens, sur les lvres d'Annette, les bois, les joncs, les bruyres et les pierres. De tels souvenirs, si on y mle quelques grains de poivre ironique, sont sans doute durables. Je verrai bien. Mais je suis sr de ne jamais oublier le petit cureuil que je vis un matin descendre d'un htre pour aller dans les noisetiers faire sa provision d'hiver. Il fit quinze voyages de sa cachette l'extrmit mme des branches o pendent les noisettes; il venait par bonds lgers et peureux, la queue en trompette comme sur les images; on entendait le bruit sec de la cueillette, et c'tait une fuite brusque vers l'arbre qui est sa forteresse. Arrache-t-il les noix avec ses dents ou avec ses pattes; je n'en sais rien: peut-tre avec ses pattes, car les rongeurs sont des petits hommes qui mangent peu prs comme nous, en portant leur bouche leurs mains griffues... Le soir, sous les mmes htres, la lisire du bois, pendant que les limaces grises redescendaient de la cime des htres o elles passent le jour, j'ai vu les noces des fourmis. Celles qui doivent s'accoupler ont des ailes et c'est dans l'air que les couples se joignent; mais sitt que le mle a treint la femelle, leurs ailes se mlent, leurs nerfs se troublent et les deux bestioles enlaces tournoient et tombent. Les noces que je vis s'taient exaltes trs haut, au-dessus des arbres, la pluie d'or rebondissait de feuilles en feuilles, avec un vrai bruit d'onde, et mesure qu'un couple touchait le sol, les deux amants aussitt dsunis rejaillissaient comme les gouttes d'une cascade et s'en allaient, d'un vol rapide et solitaire, vers le soleil et vers la mort. Singulire vision et presque effrayante! Je suis trs fier d'en avoir eu le spectacle et j'ai piti de moi, qui aime avec tant de prcautions, de dtours et de ruses, quand je songe aux fourmis qui donnent toute leur vie pour la vie et ne se disjoignent, les femelles que pour aller porter la fourmilire le trsor fcond, et les mles que pour mourir. Je crois mme qu'ils meurent immdiatement sur place et que les femelles seules prennent leur vol; mais j'tais comme ivre d'avoir particip ce mystre et ds que j'eus compris, je me mis songer pour comprendre encore mieux... 26 aot. ... Hier soir, aprs dner, par une nuit sans lune, mais claire de tous les sourires des toiles, nous nous promenions dans le parc, le long de ce mme bois qui est le refuge nocturne de tous les oiseaux des environs; l'heure tait douce et le silence des choses nous imposait silence. Mais Georges frappa dans ses mains et voici qu'un bruit long et lger, singulier, profond, s'lve d'entre les branches; c'est un ocan d'ailes surprises, un effarement de peuple en robes de soie, un froissis dlicieux de plumes gonfles: tous les oiseaux rveills, pour une seconde dresss sur leur perchoir, inquiets si c'est l'aurore ou si c'est l'pervier. Je fus tonn, mais Annette eut peur et aussi Joconde et (sans doute parce que je me trouvais l) elles se jetrent vers moi dans un tremblement que je calmai en leur ouvrant mes bras. Joconde se dgagea bientt avec une certaine impertinence, mais, Georges ayant recommenc (cette fois en allumant un tison), elle se pressa plus troitement le long de mon corps, ma main rencontra la sienne par-dessus ses hanches et, rendu audacieux ou peut-tre fou par la nuit que la lueur avait faite pour nos yeux, j'treignis contre la hanche forte la main qui s'tait laiss prendre et je frlai de ma joue la figure qui ne s'loignait pas de la mienne. Ce fut une seconde de possession, de certitude charnelle... La voix de Georges brisa notre enlacement de hasard. Annette lui demanda ses tisons et fit des flammes dont les ailes remues dans les arbres semblaient le crpitement douloureux: Annette, dit Joconde, laissez dormir ces pauvres oiseaux. Alors nous fmes encore aveugles et j'atteignis une bouche brlante qui trembla sous mon baiser; les reins de la femme se cabraient au jeu inconscient de mes doigts dvoys; j'entendis un oui qui ne rpondait pas une question... Elle s'loignait avec Georges et Anne, et Annette avait repris mon bras que j'tais encore troubl. Venez donc, disait Annette, laissons dormir les pauvres oiseaux. Voil donc ma situation, mon cher ami. J'aime Annette, petite me sentimentale, et j'aime Joconde, chair sensuelle et cheveux violents... Je te dirai la suite, s'il y a une suite, car je pars dans quatre ou cinq jours... Paul Pelasge PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 27 aot. ... Il y a eu une suite le soir mme. J'avais d'abord rsolu de ne pas te la dire, car je suis moins habitu que toi au nu; je me rsignerais difficilement faire, comme un peintre, participer le public aux joies gostes de mes yeux; au del de certains gestes et d'un certain tat charnel, j'carte mme un ami, mme toi. Mais je ne t'appelle pas, je ne te parle pas, je ne t'cris pas; je te communique un cahier de notes que tu me rendras, aprs avoir cru lire un roman. Notre petite aventure tait de celles qui exigent le silence, une explication ou une conclusion. J'aurais prfr tout une explication et le silence la conclusion, car je veux rester libre, et rien ne pouvait me faire croire que Joconde ft une de ces femmes perfectionnes qui savent cueillir la fleur sans arracher en mme temps la touffe verte avec ses racines et sa glbe. Je n'aurais nul got transplanter ma libert, alors en pot comme une girofle, dans un giron trop tendre, l'abri de bras trop amoureux. Je dsirais Joconde, comme on dsire un joli enfant rencontr dans la rue, pour le caresser et le faire sourire, mais non pour l'installer chez soi en prince et en tyran. Alors, comme je ne voulais pas de conclusion, il n'y en eut pas; mais nous continumes les prludes interrompus... Je dplaai doucement la commode et je n'eus qu' tourner un bouton et pousser une porte, un peu revche, pour apercevoir, assise dans son lit, inquite et ple, Joconde, qui avait peru le bruit de tous mes mouvements et qui attendait. Je fus genoux, baisant ses doigts respectueusement (comme dans les mauvais romans) avant qu'un geste et tent de me faire peur. Je ne lui parlai pas de mon amour, mais de sa beaut, et j'tais trs timide parce que sa peau n'tait pas aussi blanche que je l'avais cru. Nous conclmes un pacte de sagesse et je repris mes fadeurs; je fus descriptif et esthtique; je comparai entre elles des statues clbres. Un mot d'esprit l'amusa; en voulant comprimer son rire et rajuster sa chemise qui se dcolletait trop, elle eut une maladresse qui me livra sa gorge. Je n'en profitai pas et lui dis qu'elle ressemblait dans cette pose aux femmes de terre rouge qui gisent demi-ressuscites sur les lourds tombeaux trusques.--Pas pour la couleur, j'espre? Et elle se donnait mes yeux maintenant fixes. Je ne pus me retenir de toucher ce que mes yeux avaient caress, et comment imposer mes mains un itinraire et empcher mes lvres de connatre aussi ce que mes mains avaient connu? Nous restmes ainsi longtemps tasss l'un contre l'autre, avec la sauvegarde de mes vtements. Je sus qu'elle me pardonnait quand sa bouche se dtacha de la mienne et je m'en allai, ayant bais ses yeux ferms... Que doit-elle penser de moi si elle n'est pas vierge? Voil ce que je me demandais en essayant de m'endormir mon tour. Je ne l'ai pas revue, ou presque pas. Une lettre, ce matin, l'a rappele Versailles; elle vient de partir. Le conseiller est trs malade; mais on ne veut pas inquiter inutilement les deux jeunes filles... Si j'avais dix ans de plus, je voudrais marcher sur mes principes et pouser Annette pour la consoler, car elle va peut-tre se trouver pas trs riche et elle pleurera beaucoup son pre, pauvre petit coeur! Quant au dpart de Joconde, il me sauve du ridicule ou d'une folie. Je ne connatrai pas la pense du sphinx, mais qu'importe? Et puis, le sphinx pense-t-il autre chose que la pense que je lui prte? Paul Pelasge PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 6 septembre. Joconde est revenue, je suis rest. Annette m'a donn tout son coeur et Joconde toute sa beaut. Je vis dans l'motion d'un double triomphe. Il me semble que je rgne. Royaume de tragdie dont j'attends le cinquime acte, peut-tre douloureux. Mais j'irai jusqu'au bout. Quand le conseiller viendra chercher ses filles, je lui demanderai la main d'Annette, et Joconde comprendra... C'est elle, en somme, qui est venue vers moi. Ds le soir de son retour, elle a frapp la cloison. J'ai dplac le meuble, je suis entr. Elle m'attendait comme dans les images. Hier fut la troisime nuit, muette et babylonienne. Sa bouche a des baisers et non des paroles. Elle me ferait peur si j'avais quelque navet et si je l'aimais. Je crois qu'il est prfrable de ne pas aimer une femme pour tre charnellement heureux avec elle. Je ne vois dcidment en Joconde qu'une des femelles de ma race et je m'enivre, en respirant ses cheveux, de toute la profondeur des odeurs animales. Je ne tiens pas sous mes membres une femme ayant un nom, des robes, des gants et un rang dans le monde; c'est une bte que je courbe mon dsir, et nous avons autant de pudeur que les animaux qui hurlent d'amour au fond des bois... En dehors de ces heures de folie sensuelle, tout le long du jour, nous nous tenons dans l'attitude la plus indiffrente. Je fais la cour Annette devant elle, sans qu'elle dise un mot, sans qu'un de ses doigts proteste, ou sa pleur. Seulement elle me regarde avec un sourire teint o il y a une sorte de complicit ironique; elle suit tous nos mouvements, elle observe et se tait. Si je lui adresse quelques mots, elle me rpond peine. On dirait qu'elle cuve sa volupt. Hier cependant nous avons eu une brve conversation qui t'intressera et j'ai lu des lettres qui te surprendront sans doute. Sa correspondante est bien la marquise du Cygne. D'aprs ces lettres, ta Lda serait une femme mlancolique, froide et vertueuse, tourmente en vain de dsirs sentimentaux. Cela concorde peu avec tes confidences. Ces deux amies de pension renouant connaissance sans se revoir, aprs dix ans d'loignement et de silence, ont d changer d'abord des mensonges. Les femmes mentent toutes les fois qu'elles n'ont pas craindre d'tre contrles et dmenties. Joconde me l'a presque avou. Elle s'est vante son amie d'tre admirablement heureuse, de vivre dans un perptuel songe de joie, d'avoir une vie de scurit et de plnitude: il s'agissait d'un songe en effet, car le prsent lui tait dur, j'imagine. Quoique je ne sois pas, comme je l'avais craint, son premier amant, elle ne semble pas avoir jusqu'ici joui de bien longues et bien douces amours. Songe d'avenir, ralis pour quelques semaines, qui lui en assurera la possession certaine et durable? Pas moi, assurment. J'espre qu'elle n'a pas d'illusion l-dessus, car je serais dsol de faire souffrir une femme qui je dois des plaisirs certains... Paul Pelasge PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE Paris, 8 septembre. ... Lda vient de rentrer aux Pins, en convoyant son mari assez malade. Je l'ai peine vue, quoiqu'elle ait bien voulu encore m'accorder quelques moments. Mais j'ai senti que c'est la fin et qu'elle a trouv un instrument plus agrable ses mains dlicates et fraches. La vrit, cher ami, c'est qu'elle a emmen Patraque en qualit de lectrice! Il est vrai que Patraque lit fort bien, qu'elle a pass quelques mois au Conservatoire, qu'elle a t institutrice. Peut-tre mme la petite ruse a-t-elle des diplmes, des certificats! Elle a surtout sa beaut de pervertie, son regard crispant, le mouvement singulier de ses lvres dont le langage muet est compris de celles qui veulent comprendre. N'tant pas assez dbauch pour me rjouir d'un incident qui me donnerait peut-tre deux matresses sans prjugs, si je le voulais bien, je me tais, un peu humili, et je peins avec une frocit dsespre. Maintenant que j'ai renonc Lda, ma suite de femmes au cygne me semble mdiocre; je ne les exposerai pas et quand j'aurai extorqu assez d'argent Durand, j'irai regarder les yeux purs des Bretonnes en prire... P Bazan _P.-S._--Lda a oubli chez moi un petit sac o j'ai trouv ce paquet de lettres. Je n'ai aucun scrupule te les envoyer. Celle que j'ai entr'ouverte est date des Frnes. Il s'agit donc bien de Joconde. Sois heureux. Je t'crirai de Bretagne. P B CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES Les Pins, 6 septembre. Me voil, cher Bonheur, rentre aux Pins,--peut-tre pour l'ternit! Mon mari est fort mal; je suis triste, j'ai le coeur vide et la tte lourde: que vais-je devenir? J'ai engag, en passant Paris, une jeune institutrice qui me fera des lectures et me distraira peut-tre un peu par son gazouillis. Dcidment incapable d'aimer, de me donner comme on se jette l'eau, les yeux ferms, je me rfugie dans le rve et dans l'idal. On me lira les histoires d'amour que je n'ai pas vcues et je frlerai la robe des hrones dont j'aurais pu tre la soeur. Ma lectrice est jolie; du moins, je la trouve agrable regarder, et cela me rcre, tout en me donnant la peur d'un enlvement. Moi aussi, je suis jolie, et mieux encore, et nul n'a su me prendre; mais une lectrice, cela se cueille comme une branche de lilas... J'ai t'avouer une tourderie dont tu me gronderas: j'ai gar en voyage le paquet de tes lettres et la plus importante et la plus chre, celle o tu me contais ta vie. Il est vrai que je l'ai tant lue et relue que je la sais par coeur; je me la rcrirai tout entire une de ces semaines, afin de jouir encore plus intimement du parfum de ton bonheur... Chre Anna, ne viendras-tu pas me voir? Chre Anna, je t'aime! Oh! que je voudrais toucher tes mains heureuses, baiser tes yeux pleins de joie! Je voudrais entendre de ta bouche le rcit torturant de tes volupts et de tes langueurs! Viens me corrompre, viens me rchauffer et m'enflammer! Toi, seule, tu pourrais me dcider rompre avec l'ennui, me violer moi-mme, m'offrir au hasard des bras qui se tendent autour de moi... Mais tu ne viendras pas, puisque tu es heureuse et je ne dchiffrerai pas dans ton regard le secret de tes heures de paradis... Mais, dis-moi, est-ce que le bonheur que tu donnes vaut celui qu'on te donne? L'amour ne serait-il pas un appauvrissement? Je me sens riche et je garde ma richesse pour ne pas amoindrir ma force et ma beaut. Je ne veux pas ouvrir la main, je suis sans dsir; je n'aurais pas de plaisir voir sourire les yeux ferms qui se rouvriraient d'amour sous mes baisers distraits. Il faudrait ton exemple et ta prsence pour fondre la cire qui m'enveloppe comme une larve d'abeille; avant tes confidences, je ne savais pas... Me comprends-tu? Je savais tout et je ne savais rien. Viens et je te parlerai avec une entire confiance. Quand j'cris, je suis rserve; je le suis au point qu'on ne m'entend plus et que j'aurais l'air de mentir parfois... Mais je ne voudrais rien cacher une amie telle que toi et je regarderais sans trembler dans tes prunelles au milieu des aveux les plus fous. Viens, amie, je te parlerai comme un confesseur que je voudrais faire trembler d'amour; je te dirai ce que j'ai fait et ce que j'ai rv, mais ce ne sera pas comme toi avec la joie de revivre des actes qui murent toute l'architecture de mon corps. En te parlant, je ne songerai pas mon pass, qui n'en vaut pas la peine, mais mes jours futurs, demain, si tu me promets demain. Tu aimes ta beaut dans les yeux des hommes? Comment as-tu appris lire en ces miroirs troubles? Je veux savoir cela. J'aimerai, en adorant ton regard, le reflet de ce que furent ceux qui crirent sur ta gorge; c'est par toi que je peux arriver l'amour des hommes, si telle est ma destine: elle t'appartient, tu dcideras de mon sort et de mon coeur. Si je te donne tout, ne me garderas-tu pas tout, dis?... Que d'extravagances! Vas-tu me reconnatre? J'avais commenc t'crire, froide et grave comme je veux tre, et comme je suis quand ma nature agit d'elle-mme sans influences extrieures; mais le souvenir de ta confession, et la chaleur orageuse de cette aprs-midi, et le joli visage de ma lectrice qui regarde, surprise, l'excitation de mon regard, chaque fois que je lve la tte pour penser toi, tout cela m'a trouble... Dis-moi quand tu viens? cris-moi, mais un mot seulement. Garde pour nos causeries le rcit de ces longues volupts... Il me semble que je te vois, et je meurs... Claude PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE Paris, 10 septembre. ... Me voil bien guri, cher Pelasge, car c'tait ce que je croyais, quoique la fugue ait t fort attnue par l'attitude dont se vante, avec une certaine drlerie, la petite Patraque. Elle m'est arrive, ce matin, comme j'allais partir, et je l'ai assez mal reue, pour la punir de la journe qu'elle me fait perdre. Patraque prtend avoir rsist la sductrice. Elle a eu un mot superbe: Cela, c'est de la passion, a ne se paie pas! Cette noblesse de tenue dans la dbauche me rjouit beaucoup; cependant je ne crois pas l'histoire. Patraque est trs jalouse et j'imagine quelque scne prodigieuse avec une femme de chambre, une amie, je ne sais... Enfin, je pars. Je ne peindrai mme pas de Bretonnes; je peindrai la mer. Mais la mer est une femme et j'ai peur de ne pouvoir la contempler sans dgot. Bazan PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 10 septembre. ... Voil deux jours que Joconde est partie, pour un bref voyage, aprs en avoir demand, par tlgramme, avec beaucoup de dfrence (c'est moi qui portai la dpche), la permission au conseiller. Je suis tranquille et je consulte les pquerettes avec Annette. Ce matin, M. des Fresnes tant venu dans ma chambre, je lui ai montr en riant le mcanisme ingnu de la commode et il a t trs surpris. Depuis un quart d'heure la porte est ferme par le triple tour d'une bonne vieille serrure bien drouille et bien huile; M. des Fresnes n'en a pas jet la clef dans l'tang, mais il la dtient parmi un considrable trousseau pendu dans sa propre chambre. Mon cher ami, la beaut d'une femme dont on n'aime que cela, c'est bien peu de chose. La plus belle n'a plus de mystres la septime nuit et la plus perverse n'a plus de secrets. Il n'y a pas de milieu entre le harem et la vertu, entre toutes les femmes et une seule; mais l'infini n'est pas dans la varit, l'infini est dans l'unit, il est dans les yeux de la petite Annette. Elle attend de moi sans doute beaucoup moins que je ne lui donnerai et moi je sais que je trouverai en elle, sculpte par ses doigts purs, la statue mme de mon dsir. Nous ne serons pas tromps. Je ne t'ai pas racont comment nous sommes venus nous aimer, aprs mille petites folies qui ne nous engageaient presque rien? Non, je ne t'ai rien dit de cela, parce que c'est ineffable. Ineffable et si divinement absurde! Vu du rivage, c'est absurde; pour les passagers qui se saisissent par la main au milieu de l'orage, c'est divin. Il semble qu'on allait prir et que la barque, tout d'un coup, vogue en eau calme. Il se fait un arrt dans la marche des choses; les yeux qu'on regarde ont une profondeur de vertige; les paroles qu'on allait dire meurent dans une magnifique obscure signification; seul le silence parle dans ce moment grave et il dit tant de choses que les coeurs, pour mieux le comprendre, clatent en sanglots.--L'ironie, ce soir-l, prit la fuite, elle avait honte. Reviendra-t-elle? C'est possible. Je ne la chasserai pas, car je n'en ai pas peur... Paul Pelasge _P.-S._--Je te renvoie sans les avoir lues les lettres de Joconde. Cela ne m'intresse plus. P B PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 12 septembre. ... Joconde est alle aux Pins! Je comprends ta dernire lettre. C'est trs curieux. Ne trouves-tu pas singulier cet amour mutuel de nos deux matresses et que nos caprices aient t sombrer ensemble dans le mme trou d'enfer. Joli dnouement pour un roman mondain! Ds que j'ai su d'o elle revenait, je me suis mis l'observer avec une curiosit diabolique. Elle avait toujours son mme air calme et repos, mais je n'ai pas souffert une attitude qui m'apparaissait une moquerie et j'ai voulu la torturer. Elle a souri et c'est moi qui ai souffert. Voici peu prs notre conversation: Moi: Comment va la marquise de la Tour? Pense-t-elle toujours mon ami Pierre Bazan? Elle: Elle ne m'en a pas parl. Moi: On dit que sa lectrice est fort jolie. Elle: Quelle lectrice? Moi: Une petite Parisienne, toute blonde et blanche. Je l'ai vue dans l'atelier de Bazan et quand je la dis fort jolie, je parle de ce que j'ai vu. C'est aussi chez Bazan, et sans plus de voiles, que votre amie l'a vue--et aime? Elle: Pas longtemps. Moi: Vous voyez que je suis renseign. Elle: Moins bien que moi. Moi: Sans doute, puisque la lectrice est partie des Pins deux heures aprs votre arrive. Elle: C'est moi qui l'ai chasse. Moi: Vous avez donc des droits sur la marquise? Elle: Ceux d'une amiti trs ancienne... Moi: ... Et trs tendre. Elle: Comme vous le dites. Moi: Vous me faites horreur! Elle: Menteur! Moi: Quoi! Vous croyez que je puis souffrir ce partage quivoque? Elle: Tout partage est quivoque. Celui-l serait innocent au prix de ceux que vous avez tolrs, sans doute... Moi: C'est dgradant. Elle: ... Mais il n'a pas eu lieu. J'ai t aux Pins consoler une amie malheureuse, voil tout. Moi: Consoler! Ne mlez pas ce mot une turpitude! Elle: Vous ne pouvez pas m'insulter: je vous aime. Moi: C'est fini. Elle: Non. Je vous aime. Je vous aimerai toujours, toujours, cher ami. Je vous aime assez pour vous permettre toutes les folies, mme celle de vous marier avec une enfant; mais je vous aime trop pour vous abandonner jamais,--ni pour permettre que vous m'abandonniez jamais. Il y a longtemps que je vous aime, allez! Je vous guettais depuis des annes. Or, je vous tiens, et mes bras sont de fer. J'ai vcu avec votre ombre un songe long et doux qui commence se raliser, mais il me semble que je rve encore, et je ne veux pas me rveiller. Vous tes ma vie, et je veux vivre. Je suis sre de moi,--et de vous! Moi: Mais je ne vous aime pas. J'ai voulu vous avoir; je vous ai eue; mon dsir est pass. Elle: Brutal! Moi: Je vous rpte que c'est fini. Elle: Cela commence peine. Moi: Sottise! Vous n'avez pas la prtention de me suivre partout o j'emmnerai ma femme, je suppose? Elle: Vous resterez prs de moi, tous les deux. Moi: Vous croyez peut-tre que M. Bourdon vous gardera comme nourrice de ses petits-enfants! Elle: O le malheureux qui ne sait pas que je suis la matresse du conseiller, et que demain je serai sa femme! Moi: Mensonge! Elle: Oh! que non! Moi: Bien. Il saura qu'il est tromp. Elle: Soit. Et vous pensez qu'il donnera sa fille l'amant de sa matresse? C'est un homme d'ordre et trs religieux. Il m'pousera parce qu'il me l'a promis; mais s'il mettait sa matresse la porte, il fermerait en mme temps sa porte l'amant de sa matresse. Vous attendrez d'tre mari pour faire vos rvlations? Je ne vous le conseille pas. Annette ne serait peut-tre pas trs heureuse d'apprendre que vous la quittiez le soir, au temps de vos fianailles, pour monter dans mon lit. D'ailleurs ce n'est pas cette petite fille qui vous donnera les plaisirs que vous aimez. Il vous faudra une matresse, ncessairement. Je serai l. Adieu, souvenez-vous que je vous aime. Le mobile de presque tous les actes des femmes, c'est la jalousie. Joconde est donc jalouse. Son amour m'ennuie et me gne, mais je ne le crains gure. C'est une sensuelle: elle oubliera vite et ddaignera celui qui lui aura refus les joies accoutumes. Ah! quelle bonne prceptrice le vieux conseiller huguenot a choisie pour ses filles! Sa matresse, et une femme qui, ncessairement, l'a capt par des complaisances! Voil l'envers des choses vnrables. Cela me plat. D'ailleurs, malgr mon sentimentalisme d'aujourd'hui, je sens trs bien que je n'ai renonc pour l'avenir aucun de mes vices. Peut-tre au fond ne suis-je retenu que par un vieux respect conventionnel, la peur d'un vieux fantme qui se lve en moi parfois, quand je regarde les yeux innocents d'Annette. Joconde me fait horreur et je ne la dteste pas; je pense Annette, en la fuyant, et non moi. Si j'avais pens moi, pendant que sa gorge se soulevait trouble par les invectives, j'aurais tendu les mains pour comprimer mon profit le dsarroi de ces beaux seins aux veines bleues. Dieu! que je suis compliqu! Dis-moi quelque chose de sens, si tu as des penses. Moi, j'ai peur d'avoir du regret devant la vieille serrure de notre porte!... Paul Pelasge CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES Les Pins, 12 septembre. ... Pourquoi as-tu fui, chre consolatrice, au moment mme o j'allais toucher ta beaut et me rgnrer dans ton coeur? Pourquoi n'as-tu pas voulu comprendre? Tu tais venue, pourtant?... Ah! malheureuse que je suis, c'est ma faute! je n'ai pas os. Je me suis dresse devant toi comme une apparition au bord d'un chemin dsert et j'ai attendu... Tu as eu peur? Mais de quoi s'agissait-il, de quoi? Je n'en sais rien. En vrit, je ne sais plus ce que je dsirais... Anna! je voudrais tre heureuse! tre heureuse ou mourir! Oh! voil un cri bien naf. Je le laisse, puisqu'il reprsente ma sincrit, mais avec un peu de honte. Te souviens-tu de la lettre o je te disais: Viens me corrompre! Quand je t'ai crit cela, c'tait fait; j'tais corrompue, c'est--dire que tu avais dj insinu en moi le poison des esprances sensuelles. Tes confidences m'ont tourn la tte, moi qui avais jur de nier, tout autre que moi, le secret de mes faiblesses et de mes expriences. Comme plus d'une femme marie un mari malade et chagrin, j'ai eu des tentations auxquelles j'ai cd. Quelques-unes furent agrables, mais aucune aucune minute ne me rvla le secret d'Isis: et j'en prenais mon parti, vivant orgueilleuse et froide jusqu'en mes dbauches quand tu es venue en ma vie, quand tu m'as fait croire, par tes mensonges, qu'une femme a dans ses hanches, dans sa poitrine et dans ses lvres un infini charnel de joie et d'extase. Je sais que non. Alors, que pourrais-tu tirer, toi, de l'instrument rebelle au chant suprme? Rien de plus sans doute que mes amants! Quel mystre dtient nos bouches que ne possde la bouche licencieuse des hommes? Cependant je t'aimais et je tressaillais d'avance avec complaisance sous le charme doux de tes yeux. Tu m'as trompe! Tu m'as traite comme une vierge qu'on leurre avec un baiser sur le front et tu as loign de moi un visage que j'aimais regarder, un visage qui allait peut-tre sourire et plir et s'approcher anxieux de mes joues fraches!... Cependant, Anna, tu peux revenir. Je te hais assez pour t'aimer encore,--pour aimer, sinon toi-mme, du moins, toutes les sueurs d'amour dont tu gardes l'odeur, le parfum roux de ceux qui t'ont fait crier! J'aime les hommes travers toi. Viens me donner ton amant. Claude ANNETTE BOURDON A ADLADE FAIRLIE Les Frnes, 12 septembre. Chre Adlade, je crois que je vais me marier, si mon pre le permet. Mon fianc est trs beau. Il s'appelle Paul, nom que j'ai toujours beaucoup aim. Je crois que je l'aime aussi, lui, mais je n'en suis pas sre parce que je n'ai pas encore pleur. Il me semble que si je l'aimais, je pleurerais quand il me baise les mains. Mais moi, je ris et je le regarde bien dans les yeux pour voir s'il est srieux. Je ne sais pas bien encore lire dans les yeux, mais j'apprendrai, car c'est trs utile pour deviner les vraies penses de son mari. Voici ce qu'on fait quand on est fiance, chre Adlade: on pense l'un l'autre ds le matin et on se rencontre comme par hasard le long de l'tang o il y a de grandes fleurs jaunes qui sentent trs bon et beaucoup de mouches; l on se donne la main et on se dit des choses comme s'en disent les autres personnes le matin. Seulement il me parle des fleurs et des mouches dont il sait les noms; cela me parat drle et je ris. Alors il est content et il me regarde. Dans la matine on se rencontre encore avant djeuner sous une charmille o il fait frais; on a l'air tonn, puis on entre dans le jardin et il me choisit une rose ou un oeillet pour mon corsage. Quand la cloche sonne il rentre par l'alle des tilleuls et moi par la charmille. Au djeuner, je suis en face de lui; il me contemple, mais sans oublier de manger, heureusement, car j'ai entendu dire Mademoiselle qu'il faut une bonne sant pour se marier. Mademoiselle le regarde aussi et aussi moi; elle est trs contente de notre mariage. Pourtant j'avais bien cru m'apercevoir que Paul lui plaisait; mais tu comprends que Mademoiselle ne peut pas pouser Paul Pelasge. Alors elle n'y pense plus, car elle est trs raisonnable. Elle a vingt-huit ans; cet ge-l, on ne se soucie plus des folies de l'amour. Tout le monde se promne l'ombre aprs djeuner, puis je m'en vais dans les avenues avec Paul et Georges et Anne; Mademoiselle vient aussi. Elle lit un livre sans faire attention nous, car je crois que toutes ces amourettes l'agacent un peu, et si nous nous loignons, nous la trouvons toujours la mme place. Ensuite je rentre la maison avec ma soeur; quelquefois nous allons nous promener trs loin. C'est plus amusant parce que le jardin et les avenues m'intimident: une fois, dans un bois, Paul m'a embrasse; j'tais toute rouge, mais pas trs contrarie. Il faut bien que je le laisse faire; quand je le repousse, il est triste et j'ai du regret de la peine que je lui ai cause. Une autre fois, il a t encore plus hardi avec moi; je ne m'en suis aperue qu'aprs, tant cela me semblait naturel, mais je ne t'en dirai pas davantage, car cela, c'est des secrets. Tu m'approuveras quand tu seras fiance. Les hommes ont des curiosits que je ne comprends pas bien. J'y suis toujours prise, mais si j'ai un peu honte, je ne suis pas trop fche, au fond, car ses yeux dans ce moment-l sont contents. C'est tout ce que je puis lire dans les yeux de Paul; mais je crois que ce n'est pas le plus difficile. Ds que nous sommes seuls, pendant ces promenades, il se tait et se rapproche de moi; alors je bavarde pour le dconcerter. J'ai remarqu qu'il n'aime pas que je parle en certaines circonstances; alors s'il tient ma main, il la laisse; s'il tendait le bras vers moi, il oublie ce qu'il voulait faire, sans doute m'attirer lui et m'embrasser. J'ai peur aussi d'tre chiffonne et qu'on lise sur ma robe des choses qui ne regardent que nous. N'est-ce pas? Enfin, je crois que nous n'abusons pas de notre libert, car je n'ai pas de grandes motions et je ne sens aucun regret de ce que j'ai permis ou souffert. C'est le soir qui est le moment tragique, chre Adlade. Nous nous chappons pour aller nous asseoir un instant seuls sur un banc qui est bien cach, mais Madame des Fresnes nous y dcouvre rgulirement et je crois que cela vaut mieux, parce que j'aurais peur si nous restions trop longtemps seuls. J'prouve parfois cette heure-l un sentiment de langueur que je ne comprends pas bien. Je crois que l'odeur des grands lys qui sont ct du banc me fait mal la tte. Pourquoi n'allons-nous pas sur un autre banc? Je n'en sais rien. Le banc des lys est notre banc; nous y revenons comme un gte sans penser rien qu' nous asseoir l et rester l'un prs de l'autre immobiles et souvent silencieux. Il me prend la main, il me touche les cheveux, il me dit des choses que je n'ai jamais entendues et que je ne comprends pas toujours. Mon coeur bat; je laisse sa jambe s'appuyer la mienne et quand il m'a bais la main, j'ai envie de baiser la sienne. Mais je ne le fais pas parce que je rflchis trop longtemps et qu'alors nous entendons la voix de Madame des Fresnes qui parle trs haut avec Mademoiselle. Paul m'a fait des vers propos des grands lys qui nous regardent en effet comme des figures. Il me semble que je n'aimerais pas beaucoup ces vers-l, s'ils ne m'taient pas adresss; ils ne ressemblent pas du tout ceux de notre Choix de Lectures. Je te les envoie pour que tu me dises ton avis: LES GRANDS LYS PALES _A Annette._ Songez au sourire ple des grands lys dans la nuit. Ils ont des faces tristes et de beaux airs penchs; Leur regard s'allonge en lueur douce et poursuit Ceux qui marchent dans le jardin le front pench. Songez que les grands lys coutent les paroles, Qui sortent des abmes o sommeillent les coeurs. Ils tendent comme des oreilles leurs corolles Et ils n'oublient jamais le murmure des coeurs. Ils coutent si bien qu'ils entendent le silence; Ils entendent le bruit du sang dans les artres, Ils entendent les paules frissonner en silence, Ils entendent ce qu'on tait et ce qu'on voudrait taire. Les lys aux faces tristes entendent les dentelles Que le vent et la vie gonflent sur les corsages, Ils entendent les cheveux doux comme des dentelles Qu'un souffle agite et tourmente en signe d'orage. Les lys aux faces tristes regardent dans la nuit; Ils voient lorsque les mains se rapprochent tremblantes D'avoir os s'unir un instant dans la nuit Et leur sourire a des ironies complaisantes, Car ils savent ce qu'ignorent les hommes et les femmes Et ils pourraient prdire aux mes leurs destins Et enseigner aux hommes lire le coeur des femmes: Songez aux grands lys ples indulgents et divins. PAUL PELASGE. Voil, chre Adlade, la vie d'une petite fiance au chteau des Frnes, pendant le mois de septembre 189... Annette Bourdon ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR Les Frnes, 14 septembre. ... Vous savez pourquoi je suis alle vous voir. Il y avait un tel dsaccord entre le ton de vos lettres et ce qu'avait dit de vous un de mes amis quelqu'un qui vous connat bien, que j'ai voulu connatre la vrit. Nous avons pass deux jours ensemble et alors vous avez t sincre; cela fait que je vous pardonne, mais je reste humilie d'avoir t dupe de votre vertu et de votre amiti passionne. Si j'avais su que vous aviez des amants, si j'avais su qu'on rencontrait chez vous des filles tout faire, je ne vous aurais pas crit avec cette confiance dont vous avez abus. Cette histoire de ma vie que j'crivis pour vous, vous l'avez perdue, vous l'avez oublie en quelque htel de hasard, et me voil la merci du premier curieux qui voudra s'amuser au Songe d'une femme! En vrit, c'est pour cela que je suis alle chez vous, pour vous reprendre des lettres o je me suis raconte avec la franchise d'une me forte, quand je m'adressais une femme sans courage, sans volont et sans passion. La lettre o vous m'aimiez trop ne m'a pas fait reculer, parce que je suis au-dessus de pareilles tentations. Le souvenir de vos enfantillages de pensionnaires ne me fait pas rougir, mais ne me donne pas, cette heure, le dsir de renouveler, en toute libert, des actes ridicules. Vous avez pu vous apercevoir de ma froideur ironique vos minauderies. Je suis assez belle pour n'avoir pas le dsir de contempler la beaut des autres femmes; je n'aime pas assez les femmes pour vouloir leur donner du plaisir; et je ne vois pas bien ce que je pourrais leur demander qu'un homme ne m'ait offert genoux. Vous aviez un amant trs convenable et qui vous aimait. M. P. B. Tchez de le reconqurir. Mais je crains qu'il ne soit trop tard, car il connat--c'est un de ses modles--la petite que ma visite a chasse, et il ne se soucie gure, j'imagine, d'avoir pour rival cette joueuse de mandoline. Je ne vous dteste pas, je vous plains,--surtout quand je considre la vie, complique peut-tre, mais agrable et sre, que je me suis organise. Je vous regarde avec piti du haut de mon bonheur, du bonheur que j'ai voulu, que j'ai cr de mes mains, que je tiens et que je possde. Et pourtant, en quelles conditions meilleures n'tiez-vous pas, riche, marie et libre! Moi, j'ai subi tous les esclavages et j'y suis reste reine. Relve-toi, chre Claude, reprends ton rle de dominatrice, mets le pied sur les hommes et rjouis-toi de les voir pleurer sur ton ventre. Le bonheur, c'est a, c'est de les mener par la main tout le long de soi, comme des fous et de les entendre chanter leur triomphe la minute o ils sont prostrs dans la dcrpitude animale. a, et peut-tre d'en tre dupe, le temps de fermer les yeux. Il n'y a de lutte et de victoire que d'un sexe l'autre, que d'un sexe sur l'autre; toutes les autres rencontres sont des complicits sans adversaires. Il est ennuyeux, quand on a gagn la partie, qu'il n'y ait pas de vaincu. Je suis tout en feu, tout en amour et tout en haine! Leur sang me rafrachit, me console et me venge. Nous n'avons que du lait; ils ont du sang. Ainsi, tu as quitt ton amant pour l'ombre de toi-mme, tu as quitt celui qu'on terrasse et qu'on dompte pour celle qu'on caresse comme un animal hypocrite. L'homme n'est pas hypocrite; il est orgueilleux, et son orgueil rugit au moment o ses nerfs le couchent sans force dans ses muscles ptris par nos talons. J'aime les plus violents et les plus perfides; je les enivre mieux que les faibles et les humbles. Il y a tant manger en moi, je suis une telle plnitude de communion qu'ils se gorgent et se solent avant que le pain charnel ait fondu tout entier sous leurs dents: la table reste mise et leur dsir, en mourant, contemple dans un soubresaut la corbeille de pches et de raisins o ses dents n'ont pas mordu. J'ai un rebelle. Cela m'amuse. Il se croit rassasi parce qu'il s'est lev de table en tournant le dos la table et parce qu'il a vu, de la fentre o il se penche, une haie de framboisiers. Mais quand il aura got aux framboises aigres de la maigre virginit, il reviendra aux fruits qui rjouissent les yeux, les mains et les lvres. J'ai la foi. Je suis heureuse. Anna PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 14 septembre. ... J'ai oubli de te dire, cher Bazan, ou peut-tre ne le savais-je pas encore, que Joconde avait t furieuse de la porte barricade. Venant aprs la conversation que je t'ai rapporte, cet avertissement, donn d'un ton contrit, lui a crisp la figure. A-t-elle souponn mon intervention? Je ne le crois pas. Elle a trop de confiance en elle-mme pour admettre qu'on s'loigne volontairement d'elle, tant que le contact est obscur et sans danger. Mais je me croyais libr et libre de donner toute ma pense et toutes mes heures la petite Annette: jamais je n'ai t moins libre. Ds que je m'loigne des alles suivies, seul avec Annette, ds que nous avons commenc sourire et jouer avec cette indiffrence passionne qui est une des marques de l'amour sr de lui-mme, alors, quelque dtour de sentier, la surprise d'un buisson ou d'un arbre, voici Joconde. Elle ne nous regarde pas, elle est bien trop fine, elle nous sent; elle ne nous accompagne pas, elle nous suit; elle ne nous suit pas, elle nous prcde. Nous la trouvons l'endroit o nous allions nous asseoir, crasant de sa beaut un peu lourde la mousse o Annette laisse peine la trace de ses reins. Elle mordille le brin de jonc que j'ai rompu la veille pour en extraire en vain la moelle blanche et fragile; elle achve d'effeuiller la branche de coudrier o j'avais laiss deux feuilles dchiquetes par mes dents; elle brise en plus petits morceaux les brindilles de bois mortes que j'avais casses en regardant Annette qui me regardait. Elle ne regarde pas. Elle regarde un livre. Mais elle ne voit pas son livre et elle nous voit. Elle nous guette, elle nous devine, elle nous distance. C'est elle qui a fait remuer cette fougre, et non le vent; c'est elle, et non un oiseau, qui a fait osciller cette branche de htre. Elle vient de passer, et cependant elle va passer encore. Elle est partout dans le taillis qui tait notre refuge; elle est le vent et les oiseaux, elle est les cureuils et les chats la chasse. Annette s'en amuse, sans comprendre. Elle croit que Mademoiselle est distraite. Mademoiselle est l'afft. C'est le fantme du plein jour, la larve de l'aprs-midi, la dame blanche des crpuscules dors. J'ai envie de tendre sous les feuilles mortes des piges femme. Elle empoisonne ma vie, mais j'en ris, car elle avoue sa jalousie, et cet aveu la prendra un jour ou l'autre. J'attends. Songes-tu cela, cher Bazan, que je suis venu presque par hasard aux Frnes, que je comptais m'y reposer quinze jours dans un ennui doux, que voil plus de six semaines que j'y suis, que j'y ai aim deux femmes, que j'y ai trouv une fiance et une matresse, que la tragdie m'entoure comme un cercle d'orages, et que je ne sais plus si nous allons sortir tous vivants de ce vieil oasis de paix? Je suis mal l'aise pour combiner mes dfenses. Joconde m'a-t-elle dit la vrit? Je ne sais. Elle me parlait avec une colre ironique o il y avait de l'amertume et de la franchise. Si elle a dit la vrit, s'il faut que je compte avec les passions d'un vieillard hypocrite, je ne sais ce qui arrivera. Je veux sauver Annette, mais moi-mme? Cette Joconde, que je hais et que je tuerais, est toujours mon plaisir. Plaisir de honte, plaisir dtest, mais subi peut-tre par diplomatie, peut-tre par lchet. Mon cher ami, je te dirai tout, pour que tu me juges; elle m'a forc drober dans le cabinet de M. des Fresnes la clef de notre porte maudite. La porte est redevenue la souriante entremetteuse des premiers jours; elle s'efface comme une procureuse sur le seuil o se paie la provende; elle se referme doucement quand l'oeil du galant a vu le lit obscur o une forme de volupt se gonfle comme une vague et droule autour de ses reins l'cume d'une dentelle que le dsir dchire. Joconde est plus belle d'avoir t aime. Elle est la femme sans me, o toute en petites mes de chair; chaque grain de sa peau et chaque duvet de sa peau ont une sensibilit. Nulle part la main ou les lvres ne l'attaquent inutilement; le grand serpent blanc se droule et s'exalte, ses yeux regardent avec un flamboiement doux et suivent avec une complaisance attendrie tout ce qui se passe le long de lui-mme. Elle est de la race des courtisanes qui sont nes pour la science. Elle sait, elle devine et elle imagine. Elle est divine et libertine; elle le sait et elle dit: les corps sont des visages plus blancs et plus doux. Elle dit peu de choses. Elle donne et elle prend. Elle est inpuisable et elle ne rassasie pas. Elle a des mouvements qui rajeunissent les dsirs et des gestes qui dterminent l'enthousiasme. Il y a de ses enfantillages qu'on n'accepte pas sans actions de grces et de ses cruauts qui fanatisent les muscles. Je pense elle longtemps encore aprs que j'ai forclos la porte et cach dans ma valise la clef infernale. Alors, je m'endors dans un harem, car chacune de ses beauts se dresse en vie et en fleur dans mes rves agits. Une Indienne couleur de safran, grasse et vtue au-dessous du nombril, m'introduit trs srieusement dans une grande serre o la lumire est bleue et verte, en me disant: Ne vous endormez pas, les fleurs vont s'ouvrir. J'entre et je vois le miracle. Voici des champignons blancs, normes et palpitants; le sommet de leur chapeau est form d'une coque rose qui se gonfle et se dgonfle comme une narine entranant tout le champignon qui se met battre ainsi qu'une aile. Cela remue, cela tourne, cela devient une jupe de ballerine d'o sort une femme en maillot rose, puis le maillot se dchire et tombe comme la robe d'une figue mre, et la femme est nue, immobile en une pose d'offrande. Mais voil que ses deux seins menus et aigus s'exasprent et tremblent; ils deviennent des ballons, ils touffent la femme nue qui s'offrait; ils se couchent sur leur tige courte; ils sont deux grands champignons blancs surmonts d'une coque rose, ainsi que des parasols chinois. Et cela recommence et cela se multiplie, mais je regarde les autres mtamorphoses. Je me promne, je fais le tour des corbeilles, je juge, je contemple, je respire, je flatte. Voici la fleur qui est un oeil bleu au bout d'une longue tige verte que deux feuilles troites coupent au milieu; l'oeil se balance gouailleur et prometteur; il ne regarde que de ct; son regard filtre comme un rai dans une cave. Cet oeil a une grande paupire bistre qui lui pend sur le cou; il la rabat comme un capuchon et je crois qu'il s'endort. Il y a une autre plante qui ressemble une orchide. Elle est effroyable et couleur de boeuf cru. Elle s'ouvre comme un crin; elle bille comme une pomme rouge lacre par les bouvreuils; puis tout d'un coup elle se tord, se dchire et ses lvres pendent pareilles des oreilles roses; les oreilles se drapent comme autour d'une forme fminine et c'est encore, dresse sur sa tige, insolente et douce, une femme qui attend, qui rve ou qui se souvient. Je dtourne les yeux pour ne pas voir cette jolie femme frle et chaste redevenir la fleur couleur de boeuf cru qui bille avec l'impudeur de la stupidit. Plus loin, c'est la tribu des cactes, les tiges qui sont des jambes coupes au genou ou au bas du ventre comme des colonnes tronques; celles qui sont des ventres rampants couverts de houppes; celles qui sont des troncs d'arbres o je devine une palpitation humaine, celles qui sont des ttes rases, ttes sans organes, toutes rondes, moiti roses et moiti blanches comme des cochons de lait. Cela devient diabolique; je n'ai plus peur, j'ai honte, et j'envoie un coup de pied dans un ventre rampant qui ressemble un sac de farine. Mais le ventre saute sur les colonnes tronques; un buste et des bras viennent se coller sa chair moite; les bras choisissent une tte, les yeux, une bouche, cueillent une des fleurs couleur de boeuf et le monstre s'avance en minaudant vers moi et me tient un discours: Ne me reconnais-tu pas, amant? Nous sommes ce que tu aimes et ce que tu viens d'adorer sparment. Nous sommes, runies la hte, il est vrai, la beaut mme qui t'a rjoui cette nuit; nous sommes chaque partie d'elle-mme, chacune des chapelles o tu t'es mis genoux avec beaucoup de ferveur. Qu'importe l'ordre de notre architecture? Veux-tu que les jambes soient des bras et les bras des jambes? Voil. Regarde. Veux-tu que les yeux soient au bout des seins et les framboises des seins la place des yeux? Voil. Regarde. Veux-tu que la bouche qui te parle, te parle d'entre mes blanches cuisses, mon mignon? Voil. Regarde. Veux-tu que la tte descende la hauteur de mon ventre et que mon ventre soit ma tte? Voil. Regarde. Tu vois je m'exprime trs bien et pourtant je n'ai pas de dents. En suis-je moins belle? Nous n'en sommes plus, mon cher, la spcialisation des organes. Nous sommes des intelligences, nous autres, et nous savons tirer parti des anomalies. N'as-tu pas un petit miroir de poche? Donne. Oh! que je suis jolie! Voil l'ordre vritable des choses, voil l'architecture dfinitive. L'anomalie est devenue la beaut. Tu m'aimes, dis? Donne-moi tes lvres, mon amour! Donne-moi ton me. Bois ma pense et ma vie sur la bouche que je te livre. Viens, prends-moi, serre-moi dans tes bras. Ah! comme je t'aime! Il n'y a que les femmes trs belles qui savent aimer. Je suis trs belle et j'aime. O est le petit miroir? Merci. Ah! je crois que j'ai trouv ma forme dfinitive. Venez toutes, vivez! Et sans abandonner mes membres o il s'enlaait comme une pieuvre, le monstre fit un geste de rsurrection et ce fut une monte de larves dont les suoirs convergeaient vers ma vie... Je criai et je m'veillai. Crois-tu, cher Bazan, que ce rve ait une signification? En tout cas, il n'a eu d'influence que sur mes nerfs. J'ai mal dormi, mais je ne me suis pas repenti. Je m'accoutume Joconde, jusqu'au jour du dgot dfinitif. Ce jour-l, je serai trs impitoyable, parce que je suis trs goste. Paul Pelasge ANNETTE BOURDON A ADLADE FAIRLIE Les Frnes, 19 septembre. Chre Adlade, mon pre veut bien; Madame Pelasge aussi. Tout le monde est heureux. Nous nous marions le 25 octobre. Georges pousera ma soeur le mme jour. Cela sera trs beau. Alors je m'amuse des jours de libert qui me restent. Comme je suis la plus jeune, on m'obit, mais je ne sais quoi ordonner. Quand je suis seule avec Paul, je suis contente; cela n'arrive pas souvent. Mademoiselle, qui croit toujours sans doute que je suis une petite fille, nous surveille d'une faon ridicule. Elle ne peut se faire l'ide de voir le petit Chaperon Rouge se promener avec le Loup. Elle croit toujours que le loup va me croquer. Entre nous, je crois qu'il en a bien envie. Te fais-tu une ide claire du mariage, chre Adlade? Moi pas. Je pense seulement qu'on doit tre trs heureux, on s'endort en se tenant les mains et on se rveille en souriant. Cela ne me fait pas peur, mais cela me semble trange. Pourquoi ne pas dormir chacun dans son lit? Enfin, c'est l'usage. Cependant toutes les personnes maries que je connais ont chacune leur chambre. Mademoiselle m'a dit qu'il n'y a que les pauvres qui n'ont jamais qu'un lit. Aprs la premire grossesse, on se spare. J'aime mieux cela. Je t'ai promis de te dire tout, voil. Paul m'embrasse sur les mains, sur les yeux, et sur la bouche, quand je le permets; c'est trs agrable, surtout la bouche, et cela donne un grand frisson. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus agrable au monde, mais c'est une faveur, et je ne donne pas mes faveurs tort et travers. Il faut que Paul ait t bien aimable et bien sage, pour que je lui permette cela. J'aime mieux souffrir moi-mme que de lui accorder un plaisir que je partage, quand il ne l'a pas mrit. Tout cela m'occupe beaucoup. Je rflchis. Mais je n'arrive rien de dfinitif. Si on ne se mariait que pour s'embrasser sur la bouche, cela ne demanderait pas tant de mystres. Le mystre est le lit, c'est certain. Peut-tre alors me baisera-t-il les bras, les paules, la gorge; mais cela se fait au bal, dans les petits coins obscurs. Je l'ai vu et cela ne m'a pas beaucoup scandalise, parce que je savais que les gens qui faisaient a taient des amis intimes, des personnes qu'on n'invitait jamais l'une sans l'autre. Je crois maintenant que c'taient des fiancs qui ne pouvaient pas se marier, parce que Madame *** tait dj marie. Cela, a doit tre terrible. Si, une fois marie, je venais en aimer un autre que Paul, que deviendrais-je, mon Dieu? Il doit y avoir des romans, o on parle de ces situations-l, les romans dont on m'interdit la lecture. Ds que je serai marie, je lirai tout ce qui m'a t dfendu; ainsi je serai renseigne et je saurai ce que je dois faire, en cas de ncessit. Je suis dcide tre trs bonne pour mon mari, mais je ne voudrais faire personne une peine inutile. Si on me fait la cour, je serai contente. J'aime qu'on me regarde, et qu'on me parle. Toute seule, je m'ennuie et parfois j'ai fait des extravagances pour attirer l'attention. Je t'ai racont celle de la rivire, mais c'est ma soeur qui en avait eu l'ide. N'importe, je vois que l'ide n'tait pas mauvaise, car c'est depuis ce moment-l que Paul a commenc me regarder avec des yeux tout nouveaux. Moi, si je voyais nager un homme tout nu fleur d'eau, cela me ferait peur et je me mettrais courir. Les hommes sont plus braves; ils n'ont mme pas peur du tout. Ils avaient l'air en extase, tous les deux, et je manquai de rire, ce qui m'aurait fait boire de l'eau et noye. Quel dommage, mais quelle occasion pour Paul de me repcher et de me tenir dans ses bras, pareille une languissante sirne! Enfin, il sera bientt heureux, si c'est cela qui doit causer son bonheur. Je sais que je suis agrable regarder, puisque j'y ai du plaisir moi-mme, et de ce plaisir je ne priverai pas mon mari, au contraire. Je ne sais si je l'aimerai, je l'espre; mais je veux qu'il m'aime lui, et je ferai pour lui plaire tout ce qui lui plaira. Ah! chre Adlade, je suis pleine de rves absurdes et de penses contradictoires! Je songe des choses qui me semblent la fois douces et vilaines, et j'ai des imaginations qui me font rougir en mme temps que pleurer! Au moins, je ne m'ennuie pas. Je vis plus en une heure de ces journes que l'an pass je ne vcus en toute l'anne. Chaque heure me renouvelle, me grandit et m'panouit. Je me semble un rosier qui fleurirait vue d'oeil; je suis frache et parfume; je suis lgre et forte: j'attends le bonheur. Paul est plus beau que je ne l'avais encore jamais vu. Il est ple avec de grands yeux pleins de fivre et d'amour. Je le trouve sublime quand il s'agenouille prs de moi pour me regarder comme en prire. J'ai envie de le prier aussi, parfois, et de coucher ma joue sur ses genoux, mais quand j'ai cette envie-l, je me fche contre moi-mme et je boude contre Paul. Il est trs difficile de maintenir un homme dans les bornes du respect. Il m'a tutoye, une fois; je n'ai pas aim cela. Personne ne m'a jamais tutoye que des femmes. Dans la bouche d'un homme, cette familiarit me paraissait insupportable. Rien de vulgaire ne me plat. Il faut qu'une femme soit une reine pour tre tout fait une femme. C'est l'attitude que je veux prendre ds maintenant; mme quand je joue cache-cache, on sent que je suis une princesse et on ne me tire pas sans prcaution par ma robe chiffonne. J'ai eu dix-huit ans avant-hier. A cet ge-l, on a un sceptre ou une baguette de fe. Quand je ris, il y a des yeux qui sont inquiets; et quand je souris, on me regarde pour participer mon sourire. J'ai pris beaucoup d'assurance, depuis que je suis la vie d'un homme. Je donne ma main baiser et je commande Paul des choses impossibles. Quand il fait semblant de m'obir, cela me suffit. Je crois que je regretterai que le mariage se fasse si tt, car ces jours prliminaires sont dlicieux. Je suis dans l'tat d'une me qui va entrer en paradis. Elle n'est pas encore dans la belle prison lumineuse; elle cueille les dernires fleurs de sa libert; elle est sre du bonheur de demain, mais elle n'prouve pas encore le tremblement des joies suprmes et la certitude ne l'enserre pas dans ses bras divins mais inflexibles. C'est Paul qui m'a fait cette phrase-l. Moi je dirais plutt que je suis en face d'une fleur et la main leve pour la cueillir; je regarde et je ne cueille pas; je m'loigne, je fais cent tours dans le jardin, je reviens, je regarde encore et je m'arrte encore. Il est bien certain que quand j'aurai cueilli la grosse rose blanche que j'aime et que je dsire, je ne pourrai pas la replanter sur sa branche pour la prendre une seconde fois. La question serait de savoir si elles sont remontantes, les roses de ce rosier-l. Je crois que oui, mais cela m'est gal en ce moment. Je songerai cela plus tard, si la fleur que je vais mettre ma ceinture venait se faner un jour, un jour d't, un jour de scheresse et d'amertume! Mais que cela est loin, sans doute! Je sens que je m'embarque pour un long voyage de plaisance. Tout rit. L'automne lui-mme est printanier, cette anne. Il y a des langueurs de mois de mai et des fracheurs d'herbe nouvelle. On dirait qu'il pleut de l'amour toutes les nuits... Annette Bourdon PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE Havoque, 19 septembre. ... Je ne suis pas en Bretagne, cher Pelasge, mais en Normandie, sur le bord d'un marais hant par les oiseaux de mer. La Bretagne est trop connue. Il n'y a plus un coin de cte dont le triste touriste n'ait corrompu le silence et dgrad la beaut. Il en est de la nature comme des femmes: un amant l'embellit; deux la fatiguent; trois l'abrutissent; au del, c'est l'avilissement. Les hommes ont avili jusqu'aux granits et jusqu'aux sables. Un homme qui n'est pas n du sol, comme les prognitures de Deucalion, est une tache sur le manteau des paysages. Il y a des chapeaux obscnes et des gants impudiques au Val-Andr comme Saint-Lunaire; il y en a aux Sept-Iles, Batz et Brhat, les jours de beau temps. J'en ai vu Chausey et sur les Minquiers; il y en a peut-tre, quand la mare est clmente, aux Boeufs et la Fourquie, aux Dirouilles et Taillepied, Czambre et la pointe du Groin. Les imbciles ont choisi ce qui est beau, comme les oiseaux choisissent ce qui est gras. Ils vont vers les points qui sont piqus en rouge sur les cartes de la tauromachie circulaire. Ils foncent sur le rouge, la btise en avant; la btise leur sert de cornes. Ils crvent les paysages et oublient dans les tourne-bride, o on ne but jamais d'eau, leurs botes de Vichy-tat. Il n'y pas d'eau en Bretagne et en Normandie. L'eau baptise, mais n'est pas baptise. L'eau est bue par les btes; elle contient de la semence de grenouille et donne mauvais caractre. Le touriste propage l'eau de seltz, le pneu et l'instantan. Il emporte des rochers qu'il n'a pas vus et des pierres qu'il n'a pas comprises; il rapporte des choses creves et le dgot d'une nature dont chaque brin de jonc mdite de lui serrer le cou. Il fait la route comme les filles font la rue, mais les arbres pleurent de rire sur sa casquette de domestique. Il est si bte qu'il ne s'aperoit pas que les cailloux eux-mmes le frappent d'un impt. Il paie pour se fracasser la tte et pour regarder les filles qui font boire les veaux; il paie pour voir faucher le foin. Il paie pour s'ennuyer et pour qu'on lui dise la hauteur des clochers. Il paie et on paie pour lui; c'est sa revanche et son venin. C'est pour le touriste qu'on a refait le mont Saint-Michel en saindoux brod de pistaches; c'est pour lui qu'Avranches a construit des ruines et Granville une caserne; car le touriste aime prendre des leons d'art par la vue des monuments, il aime les belles ruines quand elles sont dans un jardin public, entoures de chanes, et les casernes lui remmorent la patrie absente. J'ai fui la civilisation des touristes, les auberges o on affiche l'heure des trains, le portrait des coquins clbres et les traits enlumins du grand Dab. A Havoque, il n'y a pas de civilisation. C'est entre Crances, qui est du sable, et Lessay, qui est une lande. J'y ai achet pour deux cents francs une maison compose d'une table et un jardin o il pousse des chardons de mer. Lessay est la Mecque de ce dsert. J'y ai trouv de quoi m'installer aussi bien qu'un douanier. Un pcheur me nourrit quand la mer donne; et quand elle ne donne pas, je me fais de la galette de sarrasin: c'est trs facile. Je resterai l tant que je possderai un tube et un pinceau. Il n'y a pas d'hiver dans ces bas-fonds sals o vient mourir un des filets du courant chaud qui baigne Jersey. Dieu merci, me revoil mon mtier. La peinture avant tout, n'est-ce pas? Raconte-moi tes histoires, Moi, je n'ai plus d'histoire. Les femmes que je vois sont si diffrentes de celles qui amusent ou troublent ta vie, qu'il me faut un effort pour comprendre tes plaisirs et tes ennuis. Si je songe aux femmes dont on baise les mains, je regarde aussitt Marie-la-Guicharde qui sarcle mes chardons avec la prcaution d'un moufle, et je ris un peu. Le moment prsent est pour moi la vie entire, je suis peintre, et comme peintre j'aime autant Marie-la-Guicharde que la marquise au cygne. C'est plus pittoresque, moins convenu, moins Galimard. Je ne comprends plus du tout Galimard, ni Chassriau, ni Gustave Moreau, ses lves, depuis que la Guicharde pluque mes chardons de mer... P Bazan PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 20 septembre. ... Bien que tu ne t'intresses plus rien, cher Bazan, voici une aventure qui t'appartient; car une femme que l'on a aime reste un vase cher aux lvres et que les mains ne pourraient plus toucher sans piti ou sans haine. Voici. Hier matin M. des Fresnes a reu cette dpche: La Fresnaye de Carrouges - 642 - 39 - 19 - 9 h. m. = Marquise de La Tour passant par la Fresnaye dsire aller voir son amie Mademoiselle des Loges au chteau des Fresnes. Prie M. des Fresnes agrer ses excuses et ses compliments. = LA TOUR. M. des Fresnes agra, quoique Mademoiselle et paru marquer peu d'enthousiasme cette visite imprvue. M. des Fresnes a une haute ide de son importance sociale et de ses devoirs de gentilhomme. Sa politesse est cordiale, fire et raffine. Il ne refuse jamais ce qu'on lui demande titre de souverain. Il matrise toujours le pays. Il rgne sur plus de paysans que son grand-pre avant la Rvolution, et il est plus aim et plus obi. Onze cents lecteurs sous son influence votent pour la Rpublique. Il aime ce rgime qui lui maintient ses droits sans le contraindre aucun devoir servile. Il est libre parce qu'il reprsente une force, parce qu'il est doux avec ses fermiers, rude et libral avec les pauvres, ironique avec le fonctionnaire. C'est le patron des latifundia romains. Tous ces gens-l, si loin qu'on peut voir du haut de la tourelle, sont ses enfants. Il n'y a pas hostilit d'intrts entre M. des Fresnes et les paysans des Frnes. La ruine du chteau rejetterait sur les fermes les pauvres qu'il nourrit et les vagabonds qu'il occupe ou qu'il chasse quand ils refusent de faire des fagots, de casser des pierres ou de vider les tangs. Les Frnes sont une villgiature pour les misrables; on y fait une saison quand on n'a que ses bras et une chemise et on reprend les routes avec dix cus et un ballot sur le dos. Madame des Fresnes n'est pas trs bonne, mais elle a des principes religieux; elle subit les pauvres comme une croix, mais elle les subit, elle les soigne, elle les rconforte. Elle les dtesterait si Jsus n'avait pas exist. C'est trs curieux. Elle croit qu'il sont tous des lches et des ivrognes, mais elle leur permet de s'asseoir en buvant du cidre et elle leur donne des sous en criant: Allez vous soler; vous n'tes bons qu' a! On exploite sa foi et sa peur, mais on l'estime et plus d'un coquin qu'elle abreuva de bre et de reproches accepterait pour elle des coups de bton. Un jour d'orage qu'on rentrait du foin, elle rencontra dans l'avenue les trois mendiants les plus paresseux du pays; elle les chassa comme des livres vers les prs o les gens haletaient, silencieux; elle prit une fourche et les chemineaux travaillrent comme des boeufs. Il faut savoir mener les hommes. Quelle influence une loi et un gendarme peuvent-ils avoir sur un vagabond? Celle de la peur disparue aussi vite que le bicorne. Il y a des matres et des esclaves. Un matre intelligent voit venir lui les esclaves, heureux de se raliser selon leur chair, heureux d'obir, heureux de faire le mtier dont la nature inscrivit le manuel dans leur cerveau enfantin. Un mendiant tlgraphierait pour retenir une botte de paille aux Frnes qu'on lui prparerait sa chambre dans l'table. La voiture qui attendait la marquise de La Tour depuis onze heures du matin la gare de La Fresnaye la ramena vers cinq heures du soir. Joconde tait alle au-devant d'elle le long de l'avenue; et moi aussi, avec Annette, en nous cachant derrire les haies, comme des enfants qui reviennent de l'cole. Je n'aurais pas voulu te le dire, mais c'est invitable: elle est d'une beaut miraculeuse, et j'ai laiss tomber, quand je l'ai aperue, la main qu'Annette avait mise dans la mienne. Sa figure est la fois presque parisienne et normande; elle est rgulire, spirituelle et frache. C'est divin. Elle a dn et couch. M. des Fresnes avait eu le temps de consulter son Magny, d'apprendre sa gnalogie et de dcouvrir une parent un peu lointaine, mais sre, entre Fresnes et Pinot par Jean Bzy, qui tait en 1537 seigneur de la Baleine et vicomte de Percy; le dit Jean Bzy ayant t pre de Madeleine et de Scholastique qui pousrent l'une Pierre Le Rouge et l'autre Janot Crvecoeur; ces deux sieurs eurent, entre autres, chacun une fille, Catherine et Gertrude, lesquelles pousrent respectivement Jean des Fresnes et Pinot des Marais. Un Pinot des Marais fut prieur de l'abbaye d'Escouves au XVIIe sicle et un autre colonel de la marchausse de La Fert, en 1778; le fils an de celui-l, dlgu du bailliage de Mortagne l'assemble des notables, mourut en 1840 aprs avoir pous une Trvire. De ce mariage naquit Gatan Pinot des Marais, vicomte de Trvire, par substitution, d'o Claude de Trvire, marquise de la Tour depuis quelques annes. M. des Fresnes entama ensuite sa propre histoire gnalogique, mais elle me parut moins lumineuse, peut-tre parce qu'il y mit trop de dtails, la connaissant trop bien. Moi, comme on le sait, je descends du clbre hrtique Pelage; je le fis savoir et cela me valut cette question de la marquise: Et avec vous, Monsieur, aurais-je aussi un anctre commun?--Oui, rpondis-je sans hsiter, mais par une autre femme, par lizabeth Colipierre, la propre soeur de la mre du seigneur Jean Bzy; les dites Colipierre tant filles de Margot Colipierre, fille de bien vivant sur la gnralit de Carentan, aux dpens des gens d'glise, et de Jrme Durot, en religion Dom Curot, prieur de Blanche-Lande. Les armes de Dom Curot sont sculptes sur des pierres choues au Muse de Saint-L; celles de Margot Colipierre taient brodes en orfroi sur une belle ceinture de soie de Padoue: tant vont les mains la ceinture...--Que la ceinture?...--... Glisse. Comme on est bte avec une femme que l'on ne connat pas! Il n'y peut-tre de langage possible entre mle et femelle que celui des yeux. Ainsi on arriverait doucement au langage des mains sans avoir rougir de sa propre sottise; et de l au stade o le silence devient sublime. Je comprends ta passion, cher Bazan, mais je ne comprends pas qu'elle ait dur si peu de jours. La femme est trs belle et la marquise est spirituelle. Ses mains sont enivrantes. Avant de manger une pche elle l'a caresse si sensuellement! Il y a un art de la caresse dans ces longs doigts fins et blancs. J'en ai rougi, non de pudeur, mais de dsir, et je crois qu'elle se sentait regarde du coin de l'oeil, car j'ai aperu sa gorge battre un peu. Qu'est-elle venue faire ici? Peut-tre me voir?... Paul Pelasge PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 21 septembre. ... Je ne sais comment il se fait que Madame des Fresnes ait pris en affection cette belle crature qu'elle ne connat pas et dont l'amiti de Joconde ne certifie pas l'tat social. La marquise a voulu sduire et elle a sduit. Pourquoi? Enfin elle a consenti a passer toute la journe d'aujourd'hui et ne repartir que ce soir par l'express de Paris, onze heures. Joconde la considre avec une stupeur souriante; Annette essaie de la railler, et cela ne me fait pas aimer Annette, qui n'a pas assez d'esprit pour russir ce jeu difficile. Je supporte mal qu'on veuille contester la beaut, la grce ou l'lgance d'une femme. Il y a toujours dans ces marchandages un ferment vilain d'envie ou de jalousie. La beaut des femmes est un fait et la seule vrit. Nous sommes crs pour nous prendre d'abord ce miroir-l. Le reste de nos activits est secondaire et presque toujours drisoire. tre riche et possder le plus grand nombre possible de femmes; mettre son empreinte dans toutes les cires que la nature a faonnes pour nous, c'est peut-tre, bien rflchir, le plus grand et le premier devoir religieux des hommes. On devrait lever des statues chastes aux mles qui auraient connu le plus de femmes. Les mille et trois ne sont pas une chimre. En quarante ans de belle vie sexuelle on pourrait tripler ce chiffre, si l'on tait assez intelligent, assez fort et assez beau. La beaut aide l'accomplissement de l'amour; tre admir et dsir, cela donne aux esprits animaux une vigueur particulire d'expansion. Moi qui suis loin mme du chiffre de Don Juan, du chiffre proportionnel de Don Juan, car j'ai perdu bien des jours ne pas oser prendre ce qui s'offre toujours, ou mordre au mme fruit satit comme l'enfant qui n'abandonne que net comme un oeuf le noyau de sa pche, je dsire du moins mettre la marquise dans mes souvenirs. Il y a des noirceurs sur une peau trs blanche, quoi je ne puis songer sans un tremblement. Cette Lda est bien une femme de plein air, ou du moins de plein soleil et de fentres ouvertes. Je crois qu'elle doit tre aime avec une impudeur religieuse et tendre, avec une lenteur de boeuf qui songe entre chaque touffe d'herbe broute, ou de prtre qui s'extasie entre chaque dizaine de son chapelet. C'est un autel privilgi; on doit ressentir toucher ses pieds nus une bndiction surnaturelle; elle est peut-tre une nourriture, un breuvage et une absolution. Ses yeux ne parlent pas; ils coutent. Ils ne m'ont pas encore entendu; ils m'entendront. Je l'aime parce qu'elle va me dlivrer de Joconde. Annette n'tait pas assez forte pour dplacer le rocher. C'tait la lutte d'une me contre un corps; d'un coeur contre un ventre. Annette et Joconde n'taient pas contradictoires; leurs ombres se mlaient sans se dchirer dans ma tte. Elles me donnaient des fruits diffrents; elles me faisaient respirer des fleurs de jardin et des fleurs de serre: je ne pouvais refuser une des mains sans me priver d'un plaisir. Joconde et Lda, au contraire, sont de mutuelles ngations. Quand on dsire Lda, on ne dsire plus Joconde. Une nouvelle sensualit fait ddaigner les anciennes habitudes. Cependant, comme je me marie dans un mois, si j'tais raisonnable, j'attendrais la prochaine surgie de la comte. Les comtes reviennent toujours, mais les femmes qu'on laisse chapper reviennent-elles jamais?... Paul Pelasge PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Les Frnes, 22 septembre. Mon cher Bazan, j'ai toujours l'air de te raconter ta propre aventure, mais tu me l'as permis et je crois comme toi qu'une femme aussi belle que Lda appartient lgitimement tous les hommes dont elle souffre l'amour... Cependant je ne possde rien que la permission d'esprer et j'ai perdu... Je ne sais pas encore ce que j'ai perdu. Enfin voici. Hier soir, avant dner, je me suis trouv seul avec la marquise dans un coin du jardin, dj sombre. Nous avons parl, nous avons jou parler, disant ces mille riens qui meuvent dj l'piderme, qui font rire d'un rire o il y a du dsir, de l'inquitude, du peut-tre et de l'impossible. Les sympathies vont vite quand l'heure de la sparation est connue; les heures valent des journes alors; les minutes suprmes valent des soires entires. La nature, en ces moments, abuse les coeurs aussi bien que les sens. On comprend soudain et, en vrit, on a entendu trs clairement tout ce que les bouches auraient dit en quinze jours de causeries au hasard. Et il semble qu'une voix sortie des obscurits de la vie nous souffle les mots qui deviennent dcisifs quand une femme les a couts sans rien dire. Il n'y a dj plus de pudeur humaine; mais la pudeur sociale arrte encore le geste des bras qui cherchent la ceinture pour se poser l'endroit flexible, l'endroit mme o une pression plie comme une touffe de roseaux la femme qui ne sait plus ce qu'elle veut. Mais ces lans sont rares sans le prambule de la cour. Je n'osai que ceci: la marquise avait pos sa main sur une branche basse; je baisai cette main. Rien que cela, mais Annette nous avait suivis. Nous entendmes un cri et nous vmes une robe claire s'vanouir dans l'ombre. C'est extraordinaire comme la vie ressemble un mauvais roman! Quoi de plus ridicule qu'une telle scne? Ce cri n'est pas un cri; c'est l'cho des feuilletons. Cependant il me pera le coeur. Tragdie discrte que je dissimulai la marquise; elle dit: On a eu peur; on nous a pris pour des fantmes.--N'en parlez pas, rpondis-je. Ici, on a peur des revenants.--Et on a peut-tre raison, reprit-elle. Rentrons. Nous nous reverrons; je vous le promets. La marquise est partie dix heures. Annette l'a beaucoup regarde pendant le dner, tout en vitant mes yeux qui taient suppliants et probablement trs btes. Je ne sais ce qui va se passer. Je t'cris le matin. Est-ce que je tiens beaucoup pouser Annette? Je crois que oui. Il me semble que je ne suis venu aux Frnes que pour cela; que ce sjour a t l'une des ncessits de ma destine; que cette enfant tait moi de toute ternit. Je crois cela depuis quinze jours. Cela est trs peu conforme mon caractre d'avoir une telle croyance; aussi je ne suis pas rassur. Il est possible que l'explication que je vais avoir avec Annette m'attendrisse et finisse de me vaincre; il est possible que les exigences de ce coeur naf et l'excs mme de sa navet me fassent comprendre le pril des amours enfantines. Comment pourrai-je dominer cette petite me, rgler ces petits instincts de sensualit sentimentale, si je ne sais me piloter moi-mme parmi la rgion dangereuse des rcifs sexuels? Suis-je destin m'chouer d'le en le, prostr chaque fois sur des seins nouveaux, ou rver ternellement, le front appuy sur les genoux purs de l'unique? L'Unique, c'est moi; ma proprit est d'attirer toutes les chairs vers la mienne et de vivre heureux au concert des cris d'amour qui sortent de toutes les poitrines anxieuses dvoues ma joie. Pourtant, il m'en cote de renoncer Annette. Elle m'a inspir le seul sentiment vrai que j'aie jamais ressenti; elle m'a rendu capable de mpriser la sensualit et de prfrer, au ventre qui s'offre au soc, les yeux que l'on cherche pour y clore sous un scel la pense qu'on voudrait y lire toujours. J'ai peur, mon cher Bazan, de te dire des choses que j'aurais lues dans les littratures dcadentes. Je suis terriblement de mon temps. Je hais le sentiment l'heure mme o je le subis et je range dans le muse des niaiseries les fleurs sches que je garde pourtant entre les feuillets de mes potes. Ma sensualit est stoque. Je veux bien m'incliner des fonctions animales et jouir d'tre un chien; je ne puis pas volontairement mettre plus de posie dans le lit que dans la table. L'amour, c'est toujours de la gastronomie. Je ne suis dupe ni de la beaut des femmes ni des piges de l'inconscient. Les femmes sont belles parce que nous les dsirons. La femelle ne contient pas plus d'absolu que le mle. Je sais que si je suis mu au mouvement d'une gorge qui se gonfle sous les dentelles, c'est parce que le Dieu qui nous leurre m'impose le souci de perptuer ce mouvement d'amour et l'organisme qui en est le moteur. Je sais que ces hanches sont pures parce que je suis lascif; je sais que ce ventre me trouble parce que je surgis, Lys... je sais que les bras qui me serrent et les aisselles que je respire sont les chanes qu'a forges Vulcain et le parfum que secrte la fleur ne de la pierre de Pyrrha. Les Dieux me tiennent en laisse. J'obis aux mouvements de la chane. Je suis l'esclave du dsir. J'attends... Paul Pelasge ANNETTE BOURDON A ADLADE FAIRLIE Les Frnes, 23 septembre. ... Tout est fini, chre Adlade. La petite fiance est redevenue l'enfant personne que j'tais en arrivant aux Frnes, toute pleine de rires et de joies. Je ne comprends pas bien encore ce qui s'est pass. A mon ge on ne comprend pas bien. C'est ce que m'a dit mon pre. Je ne comprends pas, mais je souffre. J'ai de la fivre et des rves. Ds que je m'endors, je vois passer devant moi, comme si j'tais en chemin de fer, toutes mes journes de jeu et d'amour; je reconnais tous mes gestes, mes robes, mes petites aventures dans la campagne, je suis mue, je souris, je suis heureuse,--et tout d'un coup la terre se met trembler, il y a un grand orage, la nuit tombe, je m'vanouis. Quand je reviens moi, c'est--dire quand je me rveille, j'ai la sensation d'une solitude noire et triste. J'ai peur, je tremble et j'attends le jour en pleurant. Je voudrais bien tre morte, chre Adlade. Il est parti. Je n'ai pas voulu l'couter, ni mme le regarder. Je n'ai parl qu' mon pre, qui a plus de colre que de chagrin; cela augmente mon trouble. Mademoiselle a voulu me persuader que je n'avais rien vu, que je suis une rveuse. J'avais envie de la battre. Ma soeur a eu du chagrin, mais non pas cause de mon chagrin. Elle pense que cette histoire la prive des huit jours que nous devions encore rester ici; mais que j'aie le coeur bris, cela ne l'inquite pas. Je suis seule. Enfin, nous rentrons Versailles demain; je te raconterai tout. Nous pleurerons ensemble, dis? Ton amie inconsolable, Annette Bourdon PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE Havoque, 23 septembre. ... Figure-toi, mon cher ami, que des femmes, des Parisiennes, sont venues me perscuter jusque dans ma masure de Havoque, proche du Haut d'Y, sur le havre de Saint-Germain, qui est la fois un marais et un dsert. Elles taient alles se promener, cueillir sans doute les tristes fleurs de la criste marine, et ces fleurettes roses qui ressemblent de grosses pquerettes dcolores et ronges par l'eau et par le sable. Cependant la mer montait; l'Ay, son goulet, se gonflait et bruissait dj entre les dunes o il s'est creus un lit. Le marais blanchissait vers le nord, o le flot pntre plus vite. Je crus prudent de dguerpir. En me retournant, je vis ces innocentes Parisiennes assises sur un petit monticule que l'eau commenait entourer; elles regardaient. Je criai, mais le vent me coupait la parole, et peut-tre l'motion, car je connais assez la mer pour savoir combien elle est srieuse et inexorable. Il me fallut donc courir dans la tangue gluante et faire un dtour assez dangereux. Quand j'arrivai, la ceinture blanche se bouclait autour du monticule. Les deux femmes, soudain inquites, s'taient leves; je surgis, je les pris par le bras; j'tais le gendarme des grves, je ne lchai mes prisonnires que tombes sur le sable sec o leurs robes trempes firent des ruisseaux. Elles n'avaient sans doute pas song me regarder durant notre course travers l'herbe grasse et l'eau sale. Assises en lieu sr, effares, haletantes, serres l'une contre l'autre, elles levrent en mme temps les yeux sur moi. J'allumai ma pipe, mais je vis leur surprise que je ne fusse pas un paysan; je vis aussi que l'une tait toute jeune, l'autre presque vieille et qu'elles ne se ressemblaient pas. La vieille tremblait de froid et de peur; la jeune se leva et toute emptre dans sa robe charge de sable et de limon, les cheveux dfaits, sans chapeau, elle fit deux pas vers moi et me tendit la main. Je lui montrai un petit dme vert qui semblait nager sur les eaux grises: Voil o vous tiez. Il n'y avait aucun danger. Ce point ne couvrira pas aujourd'hui, parce qu'il n'a pas couvert hier et que la mare est en dcroissance. Je ne vous ai donc pas sauv la vie. N'exagrons rien. Je vous ai empches de vous enrhumer, voil tout, car minuit le chemin sera libre. Seulement il n'y a pas de lune, le vent est quelquefois mchant et on peut perdre la tte. Maintenant la seule maison voisine est la mienne. On la voit presque d'ici. Vous y trouverez la Guicharde qui vous fera du feu. Adieu. Je vais Lessay. La Vieille: Oh! vous n'allez pas nous abandonner comme a, sur cette plage dserte... Moi: Comme dans Robinson. La Vieille: Qu'est-ce que nous allons devenir? La Jeune: Vous n'allez pas aller Lessay, mouill comme vous tes. Vous tes encore plus mouill que nous. Moi: Naturellement, parce que je vous ai souleves en passant le gu. J'en ai eu jusqu'au poitrail et vous peine au-dessus des genoux. Un rustre comme moi, a a de la force. La Vieille: Et du coeur. La vieille veut me flatter, mais je m'ennuie normment. Je prvois une famille, avec des messieurs dans les affaires, des remerciements, des invitations, des portraits, des rcits du sauvetage, un plerinage inconvenant la masure du grand peintre qui se cache Havoque pour mettre la dernire main un tableau qui sera remarqu au prochain Salon: l'entre d'une flottille de pirates normands dans la baie de Saint-Germain-sur-Ay. Je prvois des choses aussi btes que a, sans compter que la jeune fille va peut-tre se mettre aimer son sauveur. Tu as vraiment raison: tout ce qui se passe dans la vie, c'est de la mauvaise littrature. Est-ce que je vais tre oblig de rentrer Paris pour tre tranquille? Cependant il faut prendre une dcision. La vieille grelotte. Je lui donne la main pour se lever; elle gmit, se redresse enfin et nous partons. Le chemin est court, mais dur; il n'est pas agrable de marcher dans le sable avec des chaussures mouilles. Nous arrivons. La Guicharde pluque toujours mon jardin. Je lui commande de faire du feu; mais il n'y a pas beaucoup de bois. On brle les chardons de mer dans la grande chemine qui fume. Cela sent un peu la fumigation pharmaceutique; mais pourvu que cela n'abme pas ma peinture? Cependant je n'ai qu'une seule pice. Je prends le moufle de la Guicharde et je vais pluquer les chardons, pendant que les naufrages, en attendant que leurs vtements aient sch, respireront les saines vapeurs de l'iode. Je fais ma toilette sous un hangar, puis je cueille un chardon et je l'admire; il semble dcoup dans une masse d'acier bleu; il sonne comme du mtal; il pique comme la pomme pineuse d'un fouet d'armes. Le chardon me rend un peu de bonne humeur et je songe sans amertume aux corps fminins qui se dvtent, sous les yeux innocents de la Guicharde, devant mon feu de joie. Cependant la porte s'ouvre et la vieille parat sur le seuil. Elle est pleine de reconnaissance, maintenant qu'elle a chaud et sec. Elle a dj admir ma peinture; c'tait invitable. La Guicharde lui a dit mon nom: Un monsieur Basin qui tire le portrait. Elle me permet d'entrer chez moi, quoique Adlade ne soit pas prsentable, car elle tait bien plus mouille qu'on ne croyait. Drape maladroitement dans un rideau de mousseline fleurs jaunes, Adlade s'est assise dans un coin sombre et elle songe pareille une Polymnie de carnaval. Son linge sche toujours. Comme mon table est vaste, cela n'est pas trop indcent. A mesure que sa silhouette s'claircit dans l'ombre, Adlade me surprend par une attitude noble et des lignes pures. Elle est belle sous le rideau qui lui donne un air japonais; je vois une paule et la naissance riche d'un bras. Les bras grles m'attristent; les bras puissants tmoignent de la gloire des hanches et de la plnitude des seins. Elle est assise sur un coffre de paysan que j'ai mis l. Les pieds nus battent indiffrents contre les panneaux o des corbeilles de fleurs sont sculptes; ils sont fins sans mivrerie, cambrs, ramasss, solides. L'eau de mer les a nacrs de sable fin; ils brillent comme des pieds de marbre, et aussi haut que le rideau le permet, c'est le mme grain de peau fin et poudr d'tincelles. Ah! comme j'ai bais follement, non loin d'ici, il y quelques annes, des jambes adores, sales par la mer! Mais je regarde Adlade sans trouble et, tout en coutant le bavardage cordial de la vieille, je crayonne des lignes. Comme on me laisse faire je trempe un petit pinceau dans de l'eau gomme et j'achve mon croquis en le saupoudrant d'une tangue figue et nacreuse qui fait ressembler Adlade une statue de sel enveloppe d'un chle. Cela rend mon souvenir plutt que mon impression. Je songe aux jambes que j'ai aimes et aux baisers qui nous emplissaient la bouche de sable et de salure. Adlade ne dit rien, regarde par la porte ouverte l'tendue jaune et bleue des sables, des joncs, des chardons et des herbes coupantes. Le soleil couchant depuis quelques minutes fait tinceler ses jambes poudres; le rayon monte, atteint son buste o il semble sculpter dans de l'or deux seins orgueilleux; il arrondit encore ses paules graves, donne la figure la teinte orange des vieux portraits, aux yeux bruns un ton de flamme et aux cheveux chtains une transparence fauve. Elle se laisse admirer. Peut-tre me prend-elle pour un appareil photographique? Attitude bien faite pour me sduire, car j'aime les femmes que l'on peut regarder, qui sont muettes et respirent harmonieusement. Si elle pouvait me dtester et me laisser faire son portrait--dans un rideau sans fleurs--je ne regretterais pas d'avoir vcu une page de mauvaise littrature. On trouve si difficilement des modles obissants et silencieux! Si elle pouvait me mpriser assez pour ne pas m'adresser la parole et me donner deux ou trois matines par hypocrisie de reconnaissance! Je songe ainsi quand une voix douce, mais rendue presque mchante, nous dit brusquement, au milieu d'une aurole: Laissez-moi maintenant. Je vais m'habiller. Tout a une importance dans les pisodes de la vie sauvage: je me souviens que j'ai du th. Suis-je Juan Fernandez ou Havoque? J'ai du th. Je mets moi-mme une bouillotte au feu et j'offre la mre d'Adlade de faire un tour de jardin. Nous nous promenons dans le sable; je fais apprcier l'tat de mes travaux de dfrichement; je dvoile la dame les vastes projets de mon imagination. En un quart d'heure Havoque est une ville qui rampe jusqu' l'Y o un phare clipses orne la jete en estacade. Mais pour le moment je suis vou au silence et la retraite. Elle ne sait plus si monsieur Basin est un peintre de portraits ou un entrepreneur de villes d'eaux. Elle s'appelle Madame veuve Fairlie. Son mari tait dans les affaires, ncessairement, associ de la maison O'Clova, de Perth. Elle me conte sa vie, de ce ton dolent que prennent pour ces narrations les femmes qui n'ont pas t trs heureuses, et elle insiste sur deux points: elle n'est pas du tout anglaise; elle est ne Lessay, dernier rejeton des Lefvre d'Ectot. Son pre qui tait mdecin tant all se fixer Paris, elle rencontra Fairlie qui l'pousa pour sa beaut de Normande aux yeux clairs: Ma fille me ressemble si peu et a si peu mes ides! Madame Fairlie me parle de sa fortune qui est encore assez belle; mais tandis qu'Adlade possde en propre une part d'intrts considrable dans la maison O'Clova, la vieille dame normande a achet des terres qui ne lui rapportent pas des revenus tous les ans: Mais la terre, c'est encore ce qu'il y a de plus solide. Elle passe trois ou quatre mois par an au manoir de Cavilly. C'est de l qu'elles sont venues Lessay cueillir de la criste-marine,--manie hrditaire, sans doute, qui doit sembler ridicule Adlade. Moi: Et vous voudriez retourner Millires, ce soir? c'est impossible par le chemin de fer. La Guicharde va aller Lessay vous louer une voiture, qui sera ici dans une heure et vous conduira directement Cavilly par Crances et Le Buisson. Vous voyez que je connais le pays. Madame Fairlie: Oh! merci! Adlade, qui est survenue: Mais non, les chemins sont trop mauvais par Le Buisson. Nous retournons pied jusqu' Lessay et de l nous nous ferons conduire. Nous avons dj tant abus de Monsieur Basin! Madame Fairlie: C'est que je suis bien fatigue. Moi: Cela ne vous empchera pas de reprendre la route de Lessay, quoique le chemin du Buisson soit trs bon et plus court. Adlade: Ce n'est pas mon avis. Je vais moi-mme Lessay. Venez au moins au-devant de la voiture. Cela n'est pas trs amusant, ces promenades dans le dsert. Adieu, Monsieur. Ma mre vous remerciera. Je me sauve! Madame Fairlie, obissante: Je voudrais vous remercier, mais comment? Je la laisse dire. J'attends le pourboire. Madame Fairlie: Consentiriez-vous faire le portrait de ma fille? Voil longtemps que je cherche un peintre de talent... Moi, part: Et pas trop cher... Madame Fairlie: Vous viendriez passer quelques jours Cavilly. Moi: Si je vais Cavilly, j'en reviendrai le mme jour. Un portrait, cela peut demander une semaine ou un mois; on ne sait jamais. Madame Fairlie: C'est que, si vous venez sans prvenir, vous trouverez rarement ma fille. Elle a une bicyclette et elle s'en sert. Vous ne l'avez jamais rencontre? Cela est surprenant. Nous avions pens avoir une voiturette pour sortir ensemble, mais elle prtend que les chemins sont trop mauvais... Moi, comprenant enfin: Les chemins sont bons pour les voitures du pays, voil tout. Madame Fairlie: C'est dommage. Les chevaux ne sont pas souvent libres. J'aimerais pourtant sortir quelquefois et aussi surveiller ma fille. Moi: Elle est distraite? Madame Fairlie, sans comprendre: Distraite, ou imprudente. Ainsi tantt... Moi: Mais vous tiez l! Madame Fairlie: Je m'en rapporte elle, toujours. C'est elle qui commande. Je l'aime tant! Si elle avait t seule, d'ailleurs, elle n'aurait pas perdu la tte. Elle nage trs bien et rien ne lui fait peur... Moi: Alors c'est plutt vous qui auriez besoin d'tre surveille? Madame Fairlie, riant: Peut-tre bien. Je pense des choses tristes, autrefois, ma solitude, tout ce que ma vie a eu d'incomplet, de born, de gris. Adlade est bien plus heureuse que moi. Je la laisse libre, trop libre... Elle est trs capable de revenir vous voir toute seule, si vous lui avez plu. Que pourriez-vous penser de cela? Moi: Oh! je n'ai pas beaucoup de prjugs, ni beaucoup de politesse. Peut-tre bien que je ne lui ouvrirais pas. La peinture avant tout, n'est-ce pas? Madame Fairlie: Vous raisonnez trs bien... Ah! la voil!... Venez Cavilly, je vous attendrai tous les jours. Madame Fairlie monte dans le grand cabriolet que conduit un enfant. Adlade me fait un trs lger signe de tte, la voiture vire lof pour lof et s'loigne... Bazan ADLADE FAIRLIE A ANNETTE BOURDON Cavilly, 25 septembre. Chre amie, quand tu m'as annonc ton mariage, je t'ai envoy quelques petits compliments envelopps comme des bonbons douteux dans l'ironie d'un papier en dentelle. Tu n'as pas compris et tu as cru que mon petit coeur rvait aux joies discrtes de l'tat de fiance. La vrit est que j'tais triste et humilie de voir la plus jolie et la plus tendre de mes amies se jeter ainsi les yeux ferms dans les bras gostes d'un homme particulirement dtestable. Ma joie a t trs grande d'apprendre qu'il s'est rendu lui-mme impossible et que tu ne peux plus songer lui sans rougir de ton songe enfantin. Tu souffres passionnment, mais tu mprises. Tu ne souffriras pas longtemps et tu auras appris qu'il ne faut donner aux hommes que ce qu'ils nous donnent, le caprice d'un dsir sans amour. Les plus candides dtestent la femme qui n'a plus rien de nouveau leur offrir. Tu avais donn ton coeur; tu allais donner ta beaut et ta virginit! Imprudente qui ne gardais rien jeter aux monstres le long de la vie! Chre enfant, il faut au moins garder son coeur, si on n'a pas la force de garder tout. Le coeur d'une femme, cela contient son me et son intelligence. Nous comprenons en aimant, nous autres. Donner l'intgralit de son amour, c'est se rsigner la pauvret intellectuelle; c'est se dgrader. Si encore l'homme en valait la peine! Mais quel homme mrite un tel sacrifice, ou quel homme est assez noble pour rendre une fille fire de son tat insensible la souffrance d'une telle diminution? Y a-t-il une scurit qui vaille la libert? Vivons libres, chre Annette. Tu m'avais promis de ne jamais disposer de toi sans me consulter. Renouvelle-moi cette promesse et, cette fois, jure-moi de la tenir, au nom mme de ta douleur prsente. Nous resterons ici trs longtemps encore, aussi longtemps qu'il ne fera pas froid. Je ne sais donc quand je pourrai te voir et te rconforter. Mais pourquoi ne viendrais-tu pas Cavilly? On ne peut rien te refuser, en ce moment, viens! Ta Mademoiselle pourrait te conduire moiti chemin et nous irions ta rencontre. Tu sais que je ne veux pas l'avoir chez moi: elle n'a pas des yeux comme nous; ils contiennent je ne sais quoi que j'ignore et que j'ai peur de lire. Viens, chre Annette. Ici, tu seras libre comme moi, d'une libert sans but, sans obstacles et sans accidents. Le pays est un dsert d'hommes. Il n'y a que des cultivateurs et des pcheurs; sur les plages, quelques familles ridicules. Cependant, j'ai rencontr sur les chemins un monsieur qui n'est pas sot et hier nous avons, ma mre et moi, fait la connaissance d'une sorte de peintre excentrique qui pourra nous distraire. Il n'est pas trs intelligent. C'est un peintre. Mais sa peinture est amusante. Il vit dans une pauvret bizarre, qui semble volontaire. Ce qui me semble trange, c'est qu'il a reu hier une lettre timbre de La Fresnaye comme les tiennes. Je l'ai vue sur sa table. Mais il y a tant de La Fresnaye! Je t'attends, chre Annette... Adlade Fairlie de Cavilly XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRVIRE La Devise, 25 septembre. Madame, puisque vous tes revenue de votre Allemagne et puisque ma vie vous intresse un peu, cette anne, je vous conterai une petite aventure, inacheve et sans fin possible, qui ne vous en fera pas moins rougir de jalousie. Car vous rougissez quand vous tes jalouse, et vous tes jalouse quoique vous ne mettiez jamais en jeu que votre amiti contre des dsirs que votre beaut rend passionns. Donc, vous le pardonnerez puisque j'tais loin de vous et hors de l'influence de vos yeux, j'ai rencontr ici, dans les sables de La Devise, une jeune fille farouche et errante comme une mouette, qui m'a inspir un sentiment d'une banalit extravagante. Je sais son nom et sa situation dans le monde, mais cela m'occupe peu; je l'appelle le Chardon bleu. J'aurais pu la rencontrer chez vous ou chez votre belle-soeur; je l'ai rencontr sur la plage dserte de La Devise, cela vaut mieux. Elle se faisait expliquer l'heure des mares par un pcheur de varech que je connais, le vieux Guichard: comme elle ne comprenait pas, car le patois de Crances est une langue fort difficile, je fus interprte. La moindre supriorit d'un homme lui donne prise sur la femme qui il a rendu service: les femmes n'ont pas de vanit contre les hommes. Depuis ce jour, qui date de plus d'un mois, je la rencontre ici ou l, presque tous les jours. Il est vrai que ma promenade est quotidiennement la mme. Je suis la marche de la mer, comme un crabe; je descends et je remonte avec elle. Vous savez avec quelle joie j'ai quitt Paris cette anne, quand j'eus trouv le courage d'accepter votre conseil. Cependant le voyage que j'entreprenais ne devait gure contribuer me rassrner. Je ne puis vivre chaste que dans une solitude qui m'est connue, dans la familiarit d'une tanire habituelle; et quand je ne suis pas chaste, je me mprise et je m'ennuie aprs. Ce n'est qu'en arrivant La Devise que j'ai pu oublier les plaisirs que je fuyais. Mais, soyez jalouse, amie trs sage, c'est au Chardon bleu que je dois la gurison suprme. Je crois que le but de la Mademoiselle tait de me faire pouser une des petites Bourdon et d'instituer ainsi son profit, car elle rgente la maison, un mnage trois ou quatre dont elle et t, c'est le cas de le dire, la cheville ouvrire. Un rveur pourrait se laisser prendre cela tout comme un dbauch. Je rvais trop; vous m'avez secou le bras, avec beaucoup d' propos. Je ne sais pourquoi elle n'a pas plutt cherch conqurir Pelasge; il aime les femmes dont le dvouement sexuel est absolu: si elle songe lui, il s'en tirera difficilement. Mais je veux vous conter une de mes journes; ce sera les conter toutes, car je vis dans une monotonie dlicieuse. Sorti de la maison d'argile, de la chaumire normande aux murs de terre, au toit de paille, je marche vers la grve. Retire du marais, la mer a laiss et l de larges taches d'argent; je les franchis gu, bravement, comme jadis, sans plus d'moi que les pcheurs. Le souci du costume, de la tenue m'a tout fait abandonn; je suis vtu du mme gros molleton blanc que les hommes de la cte; c'est la seule toffe qu'on puisse laisser scher sur soi sans danger. Je m'en vais donc pieds nus, redevenu assez pareil aux gens du pays, les mains jaunes, la nuque rouge, le front roussi. C'est vraiment trs agrable. De temps en temps, baiss vers un coquillage, un silex sculpt par les vagues, je me rjouis d'tre l, puis je m'abandonne une inconscience douce. Je suis parfaitement heureux. D'abord je respire trs bien dans cet air frais, humide et sal; ensuite, comme si la pense n'tait que le triste produit de l'empoisonnement du cerveau par le sang mal rafrachi, depuis que je respire, je ne pense plus. Je pense au vent qui mne le temps et la pluie qui contrarie les apparitions de Chardon bleu. Il y a des matines o ma vie est suspendue ce fil: va-t-il pleuvoir? Des millions d'tres humains occupent honorablement leur existence interroger ainsi la destine: va-t-il pleuvoir? Moi aussi j'interroge avec anxit la marche lgre des nuages fleuris qui, comme des hliotropes clestes, semblent parfois suivre la marche du soleil. Quand les petites mousses lgres, soudain devenues des ailes, fuient vers l'occident, je me mets en route, avec la permission de la mer, et ayant franchi le golfe de sable, d'herbes grasses et d'eau mourante, je gravis, pouss par le vent, les hautes dunes de sable dont le gazon rude et rare est fait de joncs coupants et dont les fleurs sont des chardons en acier bleui par le feu du soleil. Alors je songe. Pourquoi ne passerais-je pas ici, au bruit de cette mer que j'aime et qui me berce, les douteuses annes qui me restent vivre? Je suis arriv au moment o l'on est qualifi par les femmes bienveillantes d'homme encore jeune ou dans la force de l'ge; cela donne des ides nouvelles et raisonnables; cela colore la vie et le ciel de teintes apaises; cela fait qu'on regarde les jeunes filles avec une inquitude affable et qu'on n'a plus du tout envie de sourire quand on voit dans les gares des provinciales gauches roses et jolies. Mais je ne songe plus longtemps. J'ai perdu la foi; je suis le fidle tide et triste dont les prires n'ont jamais t exauces. Je sais que l'imprvu seul se ralise. Je suis prt tout: rester, partir, aimer, mourir ou siffler dans le vent les derniers couplets de ma vaine chanson. Chardon bleu a les sourcils noirs et les cheveux cendrs; elle est assez grande, mince, trs muscle, souple et nerveuse; elle a l'air insolent et froid. Il est probable qu'elle cherche un matre, car si elle cherchait un esclave, elle l'et trouv trop facilement. Je lui ai dit cela, mais elle m'a rpliqu: Je cherche un gal. C'est un mot, mais qui est peut-tre plus juste que mon apprciation et qui peint assez bien son caractre extrieur. Nous causons ainsi en nous promenant le long des flots verts et blancs, ou bien en suivant les gens qui vont la pche sur les rochers noirs qui semblent, comme de vieux navires engloutis, remonter parfois la surface de la mer. Hier, notre causerie, que j'avais voulue plus vive, fut assez curieuse. Je vais vous conter l'anecdote tout entire; c'est un document sur l'tat d'esprit des filles d'aujourd'hui, si diffrentes de ce que vous ftes, il y a quinze ans, quand vous m'aimiez un peu. Donc, comme j'arrivais au pied des dunes, j'aperus Fairlie (c'est un autre nom plus vrai), qui venait de surgir et qui me regardait. Je voulus grimper tout droit la pente raide et fragile; mais le sable fuyait comme de l'eau sous mes pieds. Arriv au sommet de la pente, au moment o j'avanais la main, le rebord de sable o je me tenais debout s'croula doucement et, tel qu'emport par une trappe, je redescendis avec une certaine majest ridicule jusqu'au bas de la dune. Fairlie souriait, l'air mchant, avouant la joie de la femme devant l'humiliation de l'homme. Mais je remontais dj. Alors elle se coucha sur le sable, prs du bord, la tte en avant, gargouille moqueuse; ses coudes en angle aigu la faisaient ressembler l'une des btes de Notre-Dame: sa poitrine bombe se tendait comme en pierre. Elle raillait, mais avec la voix assez amicale, maintenant, satisfaite de sa supriorit. --Courage! Encore un pas. Non, ne touchez pas l'herbe, vous allez vous couper. Donnez-moi la main... Vous voyez le ton de familiarit innocente et un peu sche. Nous allmes nous asseoir, les pieds tombants, cte cte, en face de la vaste mer plissante, et nous parlmes, mais le vent emportait nos phrases: --Vous avez dit? Je n'ai pas entendu. Il fait beaucoup de vent. Et je rptai: --Il fait beaucoup de vent! Elle se mit rire et son rire dominait le vent; son rire semblait apport par le vent du fond de la nature; son rire tait vraiment la rponse ternelle des choses aux questions qui contredisent l'ordre des saisons. Qu'avais-je dit? Je crois que j'avais dit ma pense secrte, mais en termes confus et honteux. Il y a des caractres que l'amour rend trs lches. Ils savent qu'une moquerie les loignerait jamais d'une femme dont ils n'imaginent plus l'absence; ils voudraient qu'on vnt leur secours, qu'on dictt leur discours et peut-tre que tout ft devin sans paroles. Ces caractres ont beaucoup de pudeur sentimentale; c'est celui des hommes fminins. Le rire de Fairlie, cependant, ne me causa aucun trouble. Elle voulut descendre. --Nous marcherons le long des dunes. L, je vous entendrai; le vent vient de terre. Cette remarque prcise et juste me plut. Nous nous laissmes glisser comme des enfants. --Que de fois j'ai jou, toute seule, grimper aux dunes et en descendre de toutes les faons, mme les mains en avant! J'avais du sable dans les cheveux pendant huit jours. Ma mre disait que ma tte ressemblait ces grosses ponges vertes, alourdies de sable et de petites coquilles que la mare parfois rejette sur la grve. Oh! il y a longtemps! J'ai vingt ans aujourd'hui, mais j'aime encore le jeu et j'aimerai toujours la lutte et la libert. Que disiez-vous? --Vous le savez. --Eh bien, oui, je le sais. J'ai entendu. Vous disiez: Il y a une femme que je voudrais aimer ici, sous ce ciel gris, prs de cette mer vaste, parmi ce vent; et je voudrais vivre ici avec elle... J'ignore si vous avez ajout: ... Et y mourir. Il faisait beaucoup de vent. Aimez-vous cette femme cause du paysage o vous l'avez rencontre? Ou bien aimez-vous cette terre cause de la femme qui l'a peuple pour vous? Est-ce la terre natale qui s'est dresse devant vous au coin d'une haie d'pines et vous a mis la main sur l'paule? Que vous a-t-elle dit? Les choses sont muettes. Est-ce moi qui ai parl? Je suis muette aussi. Du moins je ne rponds que quand il me plat de rpondre. --C'est vous assurment. Je n'ai pas la superstition de la terre natale. La vraie terre natale est celle o l'on a eu sa premire motion forte. Il s'agit donc de vous, d'abord, mais je n'ai pas encore song dissocier votre image d'avec l'image de ce paysage rude et sombre. Quelle femme, sinon vous, aurait pu me troubler dans ce dsert, parmi une telle aridit humaine? --Il faut donc toujours en venir l? --A quoi? --A s'expliquer. --Mais, dis-je, ceci n'est pas une explication. C'est une causerie un peu plus intime, peut-tre, voil tout. Nous parlons de nous-mmes, au lieu de parler des vagues et des rochers. Je suis plein de simplicit. --Et moi aussi, rpondit Fairlie. Je ne ressemble pas aux autres femmes... Je ne pus m'empcher d'interrompre avec une grande politesse: --Aucune femme ne ressemble aux autres femmes... Elle reprit avec impatience: --coutez donc. Je ne ressemble pas aux autres femmes, quoique je ressemble d'autres femmes. Si vous vous attendiez trouver en moi les vertus, les dfaillances, les pudeurs et les coquetteries ordinaires, vous serez tromp. Je ne ralise pas l'idal de vos prjugs et de vos habitudes intellectuelles. Je suis le contraire de cet idal, puisque je suis goste! Vous entendez? Le vieux mot Sacrifice n'a pas plus de sens pour moi que n'en ont, peles sparment, chacune des huit ou dix lettres qui le composent. Je suis goste comme un homme. Je veux, comme un homme, comme vous, vivre ma force, mon intelligence et mes sensations; je veux vivre ma vie. Ces ides, vous le savez, me plaisent beaucoup. Je ne fus surpris que de les entendre de la bouche d'une jeune fille intacte et raisonnable. Elles sont donc compatibles avec la dignit morale, avec la vertu pratique; cela m'a rjoui et je l'ai dit. Fairlie, qui croyait sans doute m'tonner, sembla froisse, moins de mon enthousiasme que de mon acquiescement. Se juge-t-elle diminue d'avoir t trop bien comprise ou trop bien explique? Je saurai ce qu'il y a de sincre et ce qu'il y a de factice dans ce caractre orgueilleux. Nous marchmes en silence plus d'une heure, le long de la dentelle d'cume que les vagues rejetaient avec patience sur les paules nues de la grve dore. Quand elle me quitta, il y avait dans ses yeux cette inquitude qu'y met le long silence d'une pense unique. Elle reviendra demain; je l'attendrai l'endroit mme o elle m'a serr la main sans mot dire, avec un sourire srieux. J'en suis sr. Elle veut vivre sa vie, mais elle vit dj un peu la mienne. Grondez-moi et dites-moi ce qui va arriver. Moi, je n'en sais rien du tout... Maupertuis _P.-S._--J'ai appris qu'il y aurait prs d'ici, cach dans une manire d'table, Havoque, un Monsieur Basin, qui tire des portraits. Serait-ce notre Bazan disparu? Je vais explorer le pays. XM. ANNA DES LOGES A PAUL PELASGE Versailles, 28 septembre. ... Ne perdez pas la tte et ne dsesprez pas. La petite oubliera plus vite votre tourderie que votre amour. Je crois lui avoir dj fait comprendre qu'un baiser sur une main gante n'est pas un acte de trahison; que d'ailleurs vous avez t provoqu par l'attitude de la marquise; que ce baiser enfin ne fut qu'un baiser de cotillon. En prenant ainsi votre dfense contre A., je la prends contre moi-mme, car je n'ai pas t trs flatte, tout d'abord, de votre empressement vers une femme dont je connais la nature impressionnable et les curiosits sensuelles. Mais, puisque je ne suis pas jalouse d'A., que vous aimez, pourquoi le serais-je de C., que vous avez dsire pendant quelques heures et qui vous ne pensez peut-tre plus? Sans compter votre mariage, vous me ferez bien des infidlits, mais moi vous ne m'oublierez jamais, parce que je suis le parfum qui vous pme et le vin qui vous enivre. Nous nous retrouverons trs prochainement mme si Annette ne vous pardonnait pas, car nous sommes destins vivre l'un prs de l'autre et descendre ensemble, jusqu' la mort, toujours plus bas dans l'abme des joies excessives. Le bonheur est trs profond; je ne veux pas remonter sans avoir t jusqu'au bout, sans lui avoir arrach sa dernire touffe d'herbe. J'tais heureuse prs de toi; je suis heureuse sans toi, car j'entends dj tes pas dans l'escalier. Je suis heureuse, c'est mon tat, et c'est pour cela qu'on ne peut se dprendre de moi quand on a got de moi. Je donne le bonheur, parce que je le possde. Va! Aime les autres femmes! Je veux tre compare pour tre mieux aime. Je veux tre plus qu'aime, je veux tre choisie, Adieu, mon lu. A. ANNETTE BOURDON A ADLADE FAIRLIE Versailles, 28 septembre. ... Pourquoi me dis-tu des choses mchantes? Je ne demande qu' tre raisonnable et ne pas souffrir. Je suis ne pour sourire et non pour pleurer. J'avais eu tant de plaisir pendant ces deux mois! J'avais jou si ingnument avec les fleurs et avec mon coeur! Les fleurs sont mortes et mon coeur est malade. Oui, je viens, mais tu m'embrasseras en silence et si je pleure tu m'essuieras les yeux. Mon pre me traite avec duret et me parle avec ironie. Je ne vois pas bien pourquoi ce mariage manqu le contrarie si fort. Il y revient chaque instant et son imagination, que je n'aurais pas crue si riche, lui fournit les allusions les plus cruelles et les plus blessantes. Cependant ma tante reste muette comme l'ordinaire, mais il y a je ne sais quelle colre dans ses yeux si beaux et si rsigns. Mademoiselle me console et me cajole d'une voix menteuse. Ah! chre Adlade, j'ai peur de commencer comprendre un peu la vie; j'ai peur d'avoir appris tout d'un coup regarder autour de moi! Enfin, je suis libre. Mon pre m'a permis de partir peu prs dans les termes qu'il et choisis pour me chasser. Je ne sais comment je pourrai vivre l dsormais. Chre Adlade, je suis toute endolorie. Tu me toucheras avec prcaution, n'est-ce pas?... Annette LA COMTESSE DE TRVIRE A XAVIER DE MAUPERTUIS Paris, 28 septembre. ... Vous, une aventure sentimentale! Et de quel genre! Que signifie ce dialogue fministe! Avez-vous tant raill pour en venir adorer une mancipe? Car vous l'adorez, et elle vous le rend, malheureux! et tous les deux, tous les jours, vous vous acheminez bien sagement, le coeur battant, votre rendez-vous dans les dunes! Quel lieu pour s'adorer que ces dunes de Pirou, pleines de vent, de soleil et de mouches! Votre idalisme m'pouvante. Vos rves transformeraient en paradis la cale d'un caboteur ou la cabane d'un douanier! Vous savez que j'eus le dsespoir, il y a trois ou quatre ans, de passer un mois dans ce pays infernal; oubliez donc de m'en vanter la beaut; je le connais et je souffre l'ide que vous y tes heureux. Sans cela, oui, je serais jalouse! J'aurais voulu, mon cher railleur, tre l'ouvrire de votre mtamorphose et vous entendre, au moins une fois, prononcer sans ironie des mots tendres. Quelle est donc cette chasseresse des grves mortes qui va encore me voler un de mes amis? Au moins, ne vous diminuez pas. Gardez la libert de votre tte. Ne donnez rien de votre intelligence. J'ai besoin de votre amiti et de votre esprit. Je suis trs abandonne. Ni Pelasge, ni Bazan ne m'ont crit de tout l't, je ne sais aucune nouvelle. On dit que Madame de P.-A. est devenue la matresse de mon mari, j'ai appris cela par les journaux. Voil comme je suis renseigne. Informez-vous bien si le Monsieur Basin n'est pas l'tre absurde que nous appelons Bazan? Il me doit des nouvelles de lui-mme, un tableau qu'il m'a promis et un rcit de son sjour aux Pins. Comme ma belle-soeur, qui m'avait demand un peintre pour faire son portrait, ne m'a ni remercie, ni mme crit ce sujet, j'ai peur qu'il ne se soit pass l des choses extravagantes. Mon fils est l'hritier du marquis, mais Claude est capable de tout, mme d'avoir un enfant d'un mari notoirement incapable. Si le sjour de Bazan avait fait ce miracle, je serais une sotte et Bazan un monstre. Il est vrai qu'elle a dj eu tant d'amants! J'en suis ces calculs bas, mon cher ami, parce que mon mari me ruine, que j'aime le luxe et les voyages et que j'aurais honte de restreindre mon train de vie. Ne rougissez pas de moi, puisque je rougis moi-mme, non de jalousie, hlas! je suis bien morte tout dsir. J'ai trop souffert vivre pour esprer que des heures d'abandon m'apporteraient une joie dfinitive, et j'ai trop de regrets dans le coeur pour risquer d'en augmenter encore le nombre. Pensez moi et crivez-moi, vous qui savez aimer dans une femme autre chose que sa nudit et qui pouvez toucher une main chaste sans tenter de la corrompre. Soyez heureux. J'ai confiance en vous: si vous pousez votre Fairlie, j'aurai deux amis au lieu d'un... Trevire PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN Orglandes, 10 octobre. ... Nous avons beaucoup d'imagination, tous les deux, cher Bazan, mais tu m'as vaincu. Sans doute, j'ai vu Annette, j'ai vu Joconde; sans doute je vois C*** avec les yeux de la complaisance, du dsir, de l'espoir; mais je ne me suis pas permis cependant, quand je te confiais ma pense, de considrer comme relles, advenues et inexorables, les aventures qui n'existaient encore que dans ma volont. Es-tu bien sr, cher ami, d'avoir toujours eu la mme prudence? J'ai amplifi, j'ai color; es-tu bien sr de n'avoir jamais invent? Tu sais quel hasard m'a mis sur le chemin de la marquise de L. T. Comme tu avais rompu avec elle, j'ai accept sans remords les flches qui me peraient et me rjouissaient; ce fut comme dans les estampes symboliques du jsuitique dix-septime sicle; mais les dards de lumire que je renvoyais vers l'audacieuse nymphe glissaient sur sa poitrine et tombaient ses pieds. Je l'ai revue Paris, je l'ai revue aux Pins o un subterfuge convenu m'a permis de passer trois jours, et je me sens comme la premire heure devant un coeur ironique et hautain qui rit des attaques, quoique prt, sans doute, cder sans rvolte et sans tonnement, si quelque trait frappe l'endroit sensible, si des gouttes de sang affirment la blessure et marquent de pourpre le sein orgueilleux et sa gane. Je suis en pleine bataille, je m'agite dans mon armure, songeant au moment o je pourrai la dposer et lutter corps corps, nu nu, avec cette femme admirable dont la beaut est un paysage d't par un jour de vent et de soleil. Je l'adore, sachant bien qu'elle n'a jamais aim et peut-tre jamais cd, de tout mon rve et de toute ma force de mle: sa vue et maintenant son image effacent tout le pass et jusqu' la trace des lvres qui hier encore me marbraient l'paule. Qui a os me mordre jusqu'au coeur, puisque voici la premire fois que je donne mon consentement une telle morsure? Oh! les absurdes femmes qui crurent en moi, qui aimrent ma chair ou mes yeux ou mes paroles ou mes cris! Elles ont taill la vigne, voil tout. Une autre en cueillera les grappes, une autre pressera, pour en tirer le vin ternel, les grains mrs de la volupt. Pourtant je me demande encore si je ne serais pas capable d'un retour? Annette ne m'a rien donn qu'un peu de parfum; Joconde est profonde comme le dsir. On ne sait jamais quel degr de la mine on est descendu et s'il n'y a pas encore des abmes sous le palier o on se repose. Je n'oublie pas autant que je le voudrais. Chaque femme qui m'a touch a laiss une marque sur ma poitrine; peut-tre la pointe de leurs seins est-elle un fer rouge dont le contact s'crit en brlure? Enfin je n'ai jamais vid jusqu' la dernire goutte aucun flacon d'alcool, et je crois que ces flacons sont des mamelles et qu'on tire toujours quelque ivresse lorsqu'on sait les manier et les prier. La dernire est la favorite; mais toutes ont leur lit dans mon harem et je n'en rpudiai jamais aucune qui et encore figure de femme et d'amante. N'importe, Claude est l'empire que je veux rgir. Ce n'est que quand je l'aurai vaincue que je pourrai savoir si elle est l'unique ou si elle n'est qu'un nom de plus crire sur un des divans du dortoir. Aujourd'hui elle est tout mon dsir... Comme tes lettres, que j'ai relues, me causaient un certain nervement, je les ai brles... P. P. PIERRE BAZAN A LA COMTESSE DE TRVIRE Havoque, 12 octobre. ... Je me croyais cach, mais il en est de moi comme des ermites dont j'ai lu l'histoire. A peine retirs au dsert, ils voyaient venir vers eux des gens curieux de voir un solitaire, sans songer qu'on ne voit pas un solitaire, puisque, ds qu'on approche de lui, il cesse d'tre seul. Les ermitages sont gnralement devenus des monastres, des cits; l'table de Havoque est dj un lieu de plerinage; Maupertuis veut y faire construire une cabane, parce que la vue du marais, quand la mer s'y rue sous la pousse du vent, est un spectacle assez propre la contemplation, et Madame Fairlie rve d'riger l une maisonnette: mon verger de sable et de chardons n'est spar que par une dune de la grve du bas de l'Y, qui est un petit golfe tide. Je ne suis plus ermite, mais je ne le fus jamais au point de vous oublier et je vous aurais crit si j'avais devin votre retour. Depuis mon sjour aux Pins, j'ai pass quelques semaines Paris, puis je suis venu ici par la Bretagne, fuyant les souvenirs, les hommes, et surtout les femmes. Fuite vaine puisque, outre Mademoiselle Fairlie, voici que j'ai reu hier, parmi les fresques de mon table, une toute petite mignonne crature qui s'est mise pleurer en reconnaissant sur une lettre jete l l'criture de Pelasge. Et je deviens le solitaire qui rend des oracles, pendant que Mademoiselle Fairlie se promne au vent avec Maupertuis. Le singulier tre fragile et doux! C'est la petite Annette Bourdon; je crois l'avoir aperue chez vous avec sa soeur et une institutrice, l'hiver dernier. Je ne l'avais pas regarde; je ne regarde que les courbes. Mais il y a peut-tre des femmes qui ne sont pas des courbes et qui sont tout de mme des femmes. Celle-l est une chose charmante, la fois rieuse et triste, spirituelle et attentive. Je lui ai montr toutes mes peintures et elle avait l'air de comprendre; elle a mme eu des mots jolis et d'autres qui n'taient pas btes. C'est un enfant qu'on ne serait pas trs surpris de voir jouer au cerceau et une femme qui, sans faire sourire, trace des lignes dans l'air avec son doigt menu. Pourquoi voulut-elle se marier, chrysalide encore? Pourtant je comprends qu'on ait voulu l'pouser. C'est un diamant qui grossira la taille de toute la lumire qu'il rpandra autour de lui. Je ne sais si je dis bien ma pense et mon impression. Enfin j'ai commenc son portrait et je voudrais bien donner cette ide de diamant qui va briller, mais de diamant dont la gorge serait demi transparente. Vous savez que j'entreprends toujours des peintures absurdes et que je mets dans mes portraits tout ce que j'ai cru lire dans les yeux du modle. Celui de la marquise de La Tour lui a beaucoup plu; elle m'a mme permis de prendre d'aprs elle quelques croquis et quelques tudes qui ont dj orn--car elle est vraiment trs belle--deux ou trois petits tableaux. Je suis vos ordres, Madame, et je vous prie de croire mon amiti respectueuse et dvoue. Bazan PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE Havoque, 14 octobre. Mon cher Pelasge, tu as bien fait de brler mes lettres, puisque tu ne les croyais pas exactes. Je ne sais plus. Ai-je ml des imaginations d'amant des ralits de peintre? C'est possible. En tout cas, la question ne m'intresse plus du tout; et moi je ne me souviens jamais du pass. Fais de mme. Laisse reposer la source que tu as trouble; oublie le got de l'eau frache, trop frache, o tu plongeas la main un jour de chaleur. Voil l'automne. Bois du champagne. Laisse aux coeurs simples la douceur de leur chagrin innocent. Le got des larmes ne te convient pas. Il faut pouvoir pleurer soi-mme pour tre mu par une femme qui pleure. Oui, je suis sibyllin; mais pour que tu comprennes trs bien mon oracle, je te dirai que je ne crois pas plus l'histoire de tes jeux amoureux avec A. que tu ne veux croire ma mtamorphose en cygne. Je t'offre ceci contre cela. Adieu. P B XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRVIRE La Devise, 15 octobre. ... Il plane sur notre dsert une atmosphre de douceur et d'amour. Raillez, tendre coeur, vous raillez des convertis qui n'ont de regards que pour la croix et d'oreilles que pour les murmures d'en haut. Moquez-vous! Je me moque de moi-mme, mais je suis content, moi-mme, sans trop de honte. Je sais fort bien que je suis dupe, mais je le suis dans le sens de la vie humaine; le souffle qui me pousse me pousse vers la maison que je dsire. La vraie mthode pour dominer la vie est de lui obir. Il faut bien que j'obisse, puisque je veux tre le matre. Prsentons nos voiles au vent; orientons nos illusions sur le but commun tous les dsirs. L'arrive me trompera; sans doute, mais non le voyage. Croyez-vous qu'on irait voir les Pyramides, si elles taient dans la plaine Saint-Denis? L'amour est un voyage qui n'est jamais assez long; et plus il est douteux, plus il est doux. Je ne suis pas devenu sentimental; ma sensibilit s'est exaspre jusqu' ne plus goter que les nuances et les finesses de la vie, voil la vrit. L'pilepsie n'est plus le but de mes promenades et je prfre un verre d'eau frache un verre d'eau-de-vie. Enfin, ce pays de dsolation est pour nous une oasis. La moindre fleur nous semble un jardin; tout roseau nous est un palmier. Bazan vous a crit; mais il ne sait pas trs bien crire ds qu'il ne raconte plus ses impressions d'artiste. Il vit depuis quinze jours dans un tat voisin de la contemplation. Il regarde la petite Annette, quand il ne la voit pas; et quand il la voit, il l'absorbe en lui-mme, il la boit d'un regard comme le gant d'une haleine buvait un ruisseau et tous ses sourires. Elle est charmante d'une beaut indcise et fragile, charmante d'une innocence passionne. Il y a en elle un tel apptit de flicit qu'elle en est anglique; une telle impatience de fleurir qu'elle imprgne de bonheur l'air tout autour de son corps pur. Ses yeux sont clairs, ses cheveux sont clairs, son teint est clair; c'est une lumire. Fairlie, un peu sombre, est toute illumine par son voisinage. Nous nous retrouvons presque tous les jours, l'aprs-midi, dans l'atelier de Bazan; les autres jours, nous allons Cavilly, chez Madame Fairlie, o il y a les seuls beaux arbres du pays. Cet atelier de Bazan est une table comme en avaient les troupeaux de Sardanapale; le sol est de la terre battue et les murs sont des songes panouis. Assis sur des coffres, sur une bancelle, nous parlons des couleurs, de la mer, du ciel et du sable; les poses des jeunes filles, leurs sourires et leurs paroles sont les thmes de nos oraisons; nous coutons le bruit lointain du flot en fureur et le sifflement du vent qui traverse la toiture avec la rapidit d'une pense. Fairlie voit le bonheur dans la libert; Annette serait heureuse, aime, mme en esclavage. Elles ne se comprennent pas, mais elles s'adorent; Fairlie a soin d'Annette comme d'une plante prcieuse et Annette lve sur son amie de grands yeux doux. Bazan trace des lignes; il symbolise par des courbes les regards et les sourires; il retrouve le chemin de la spontanit, perdu depuis trois sicles, depuis que Lonard, en crant l'analyse, cra le mtier. La chastet de nos rapports est dlicieuse; elle est si complte qu'il me semble que je la trouble en y arrtant ma pense. Est-ce que je vis une heure isole de mon existence, ou cette heure est-elle suivie d'autres heures se tenant par la main? Est-ce une journe qui commence? Les minutes prsentes sont agrables, voil tout ce que je sais; et je sais aussi qu'elles vont finir, mais l'avenir, qui n'est pas clair dans ma pense, est galement obscur dans mon dsir. Les sentiments de Fairlie dtermineront les miens. Si elle m'aime, je lui appartiens; sinon, je rentrerai dans ma tour et j'accrocherai au mur, parmi les tmoins du pass, le chardon bleu o hier elle se piqua les doigts... Maupertuis ADLADE FAIRLIE A XAVIER DE MAUPERTUIS Paris, 25 octobre. Venez. Ne restez pas plus longtemps dans la solitude o vous enchane mon silence. Comme je vous l'ai promis, je parle: venez. Mes penses s'en vont toutes vers vous. Il faut que je les suive ou que ce soit vous qui vous rapprochiez de mon coeur. Ami, je suis d'une franchise ingnue et presque impertinente: je vous aime. Fairlie CLAUDE DE LA TOUR A PAUL PELASGE Nice, 15 novembre. ... Ne soyez pas surpris si je suis absente en ce moment. Une femme n'est pas toujours matresse de certains mouvements tumultueux. Mon amiti pour vous tait plus vive que je ne le croyais, et je n'ai pu consentir tre tmoin d'un mariage qui va diminuer et peut-tre rduire rien la cordialit dj tendre, je l'ai imagin, de nos relations. Prenez cela comme une crise de nerfs, comme une faiblesse fminine. Il faut s'vanouir parfois, pour ne pas crier. Quand je serai revenue moi, je connatrai la qualit de ma souffrance; j'espre que je pourrai sourire. Je suis vanouie, je ne suis pas disparue. On me reverra, toujours la mme, tmoin indulgent des bonheurs que je n'ai pas su rduire en esclavage. Il faut donner tout pour avoir tout. Je n'ai jamais voulu changer que des rves et des paroles: c'est pourquoi je me promne seule sous le soleil de l'automne... Claude PAUL PELASGE A CLAUDE DE LA TOUR Paris, 17 novembre. ... Qui a pu vous annoncer cela? Je ne me marie pas, car je vous aime. C'est de vous seule que j'attends la joie qu'aucune femme ne peut me donner. O la prcieuse lettre o j'ai l'aveu si discret, si doux et si fier de votre tendresse! Quel esclave attendez-vous? puisque je suis l devant vous, genoux et la tte baisse... ... Tout le monde en effet se marie autour de moi, sauf moi. La moisson tait mre; l'amour est venu faucher, battre et engranger. Tout le monde: mes deux cousines, que vous avez aperues aux Frnes, Anne et Annette: la premire vient d'pouser Georges des Fresnes; la seconde a t conquise par mon ami Pierre Bazan. Conquise, oui, conquise sur moi, mais sans bataille, car, vous ayant vue, je n'aimais plus que vous. Tout le monde: le vieux conseiller Bourdon qui, ayant mari ses filles, s'est donn lui-mme votre amie Anna Desloges. Ne le saviez-vous pas? Est-ce l l'origine de la confusion? Elle serait singulire. Enfin j'ai appris encore le mariage de Maupertuis, que je connus quand j'allais chez Madame de Trvire. Qui aurait eu l'insolence de me confondre avec ce rveur absurde?... ... Puis-je aller Nice? Dites?... P. P. LA MARQUISE DE LA TOUR A PAUL PELASGE Paris de Nice - 860 - 7 - 18 - 3 h. s. = Venez. = L. T. MADAME AGATHIAS BOURDON A PAUL PELASGE Paris de Versailles - 930 - 7 - 18 - 3 h. s. = Viens. = JOCONDE. PAUL PELASGE A LA MARQUISE DE LA TOUR Nice de Paris - 259 - 55 - 18 - 7 h. s. = ... Merci! J'accours au signe de votre main. J'accours aussi vite que la vie me le permet. Pensez moi pour que je souffre moins pendant les tortures de l'attente. Je partirai aprs demain; peut-tre la semaine prochaine? Passerez-vous l'hiver entier l-bas?... Je vous aime. P. P. MADAME AGATHIAS BOURDON A LA MARQUISE DE LA TOUR Nice de Versailles - 820 - 9 - 19 - 11 h. m. Je suis heureuse. = A. FIN _Janvier-Juin 1899._ EDITIONS DV MERCVRE DE FRANCE Extrait du Catalogue Roman LON BLOY La femme pauvre 3 50 JEAN DE CHILRA L'Heure sexuelle 3 50 LOUIS DELATTRE La Loi de Pch 3 50 ALBERT DELACOUR Le Roy 3 50 EDOUARD DUJARDIN L'Initiation au Pch et l'Amour 3 50 LOUIS DUMUR Pauline ou la Libert de l'Amour 3 50 GEORGES EEKHOUD Le Cycle patibulaire 3 50 Mes Communions 3 50 Escal-Vigor 3 50 ANDR FONTAINAS L'Ornement de la Solitude 2 ANDR GIDE Le Voyage d'Urien, suivi de Paludes 3 50 Les Nourritures terrestres 3 50 Le Promthe mal enchan 2 REMY DE GOURMONT Le Plerin du Silence. Frontispice d'Armand Seguin 3 50 Les Chevaux de Diomde 3 50 D'un Pays lointain 3 50 CHARLES-HENRY HIRSCH La Possession 3 50 FRANCIS JAMMES Clara d'Ellbeuse 2 ALFRED JARRY Les Jours et les Nuits, Roman d'un Dserteur 3 50 HUBERT KRAINS Amours Rustiques 3 50 CAMILLE LEMONNIER Un Mle 3 50 La Petite Femme de la Mer 3 50 JEAN LORRAIN Contes pour lire la Chandelle 2 PIERRE LOUYS Aphrodite 3 50 Les Chansons de Bilitis, Roman lyrique 3 50 La Femme et le Pantin 3 50 RACHILDE Les hors nature 3 50 La Tour d'amour 3 50 HUGUES REBELL La Nichina 3 50 Le Magasin d'Auroles 2 La Femme qui a connu l'Empereur 3 50 HENRI DE RGNIER La Canne de Jaspe 3 50 Le Trfle blanc 2 J.-H. ROSNY Les Xiphuz 2 JEAN DE TINAN Penses-tu russir? 3 50 L'exemple de Ninon de Lenclos, amoureuse 3 50 Aimienne ou le Dtournement de Mineure 3 50 Posie MAX ELSKAMP La Louange de la Vie 3 50 ANDR FONTAINAS Crpuscules 3 50 PAUL GRARDY Roseaux 3 50 A.-FERDINAND HEROLD Images tendres et merveilleuses 3 50 FRANCIS JAMMES De l'Angelus de l'Aube l'Angelus du Soir 3 50 GUSTAVE KAHN Premiers Pomes, prcds d'une tude sur le vers libre 3 50 Le Livre d'images 3 50 STUART MERRILL Pomes, 1887-1897 3 50 PIERRE QUILLARD La Lyre hroque et dolente 3 50 HENRI DE RGNIER Pomes, 1887-1892 3 50 Les Jeux rustiques et divins 3 50 Premiers Vers et Pomes 3 50 JEHAN RICTUS Les Soliloques du Pauvre 3 50 ARTHUR RIMBAUD OEuvres de Jean-Arthur Rimbaud, compltes en un volume. Portrait de Rimbaud par Fantin-Latour 3 50 ALBERT SAMAIN Au Jardin de l'Infante 3 50 Aux Flancs du Vase 3 50 MILE VERHAEREN Pomes 3 50 Pomes, nouvelle srie 3 50 Pomes, IIIe srie 3 50 FRANCIS VIELE-GRIFFIN Pomes et Posies 3 50 La Clart de Vie 3 50 Phocas le Jardinier 3 50 Collection d'auteurs trangers. E. A. BUTTI L'automate, roman, traduit par M. Lcuyer 3 50 THOMAS CARLYLE Sartor Resartus 3 50 GERHART HAUPTMANN La Cloche engloutie. Trad. de A.-Ferdinand Herold 3 50 GUNNAR HEIBERG Le Balcon. Traduit par le Comte M. Prozor 2 RUDYARD KIPLING Le Livre de la Jungle, traduit par Louis Fabulet et Vicomte Robert d'Humires 3 50 A. LACOIN DE VILLEMORIN ET Dr KHALIL-KHAN Le Jardin des Dlices, tr. du persan 3 50 EMERICH MADACH La Tragdie de l'Homme, traduit par Ch. de Bigault de Casanove 3 50 GEORGE MEREDITH Essai sur la Comdie. _De l'Ide de Comdie et de l'Exemple de l'Esprit Comique._ Traduit par H.-D. Davray 2 FRDRIC NIETZSCHE Pages Choisies 3 50 WALTER PATER Portraits imaginaires, traduit par Georges Khnopff 3 50 AUGUSTE STRINDBERG L'Inferno, roman 3 50 Axel Borg, roman, traduit par M. L. Littmanson 3 50 Margit (La Femme du Chevalier Bengt), trad. par Georges Loiseau 2 H. G. WELLS La Machine explorer le Temps (_The Time Machine_) roman, traduit par Henry-D. Davray 3 50 OSCAR WILDE Ballade de la Gele de Reading, texte anglais. Traduction franaise par Henry-D. Davray 2 Thtre DOUARD DUJARDIN Antonia 3 50 A.-FERDINAND HEROLD Savitr, comdie hroque en deux actes, en vers 1 VIRGILE JOSZ & LOUIS DUMUR Rembrandt, drame d'art et d'histoire 3 50 MAURICE MAETERLINCK Aglavaine et Slysette 3 50 Alladine et Palomides 3 50 SAINT-POL-ROUX La Dame la Faulx 3 50 Divers EDMOND BARTHLEMY Thomas Carlyle. _Essai biographique et critique_ 3 50 HENRY DETOUCHE De Montmartre Montserrat, illustr. de l'auteur 3 50 PAUL FORT Ballades Franaises. Prface de Pierre Louys 3 50 Montagne (_Ballades Franaises_, 2e srie) 3 50 Le Roman de Louis XI 3 50 ANDR GIDE Philoctte 4 REMY DE GOURMONT Le Livre des Masques. Dessins de Vallotton 3 50 Le IIe Livre des Masques. Dessins de Vallotton 3 50 Esthtique de la Langue franaise 3 50 MAURICE MAETERLINCK Le Trsor des Humbles 3 50 FRDRIC NIETZSCHE Ainsi parlait Zarathoustra 10 Par Del le Bien et le Mal 8 MARCEL SCHWOB Mimes 3 Spicilge 3 50 ROBERT DE SOUZA La Posie Populaire et le Lyrisme sentimental 3 50 Envoi franco du CATALOGUE COMPLET sur demande. _ACHEV D'IMPRIMER_ Le vingt octobre mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf. PAR BLAIS ET ROY A POITIERS pour le MERCVRE DE FRANCE Note du transcripteur Seules les erreurs typographiques ont t corriges; on a conserv l'orthographe de l'original. Les passages en italiques sont transcrits _entre souligns_. End of Project Gutenberg's Le songe d'une femme, by Remy de Gourmont License: Share Alike