Produced by Rnald Lvesque L'EXPIATION DE SAVLI. PAR HENRY GRVILLE I La maison seigneuriale de Daniel Loukitch Bagrianof, construite en bois sur un haut soubassement en brique, trnait au milieu d'une cour borde droite par une range d'curies et de remises, gauche par les commun? et la boulangerie. Une pelouse ovale, devant le perron, sparait en deux bras, comme une le dans le fleuve, la large route plante d'arbres qui venait en ligne droite de la station de poste la plus voisine, distante environ de dix-huit verstes. Ce chemin, fait exprs pour les seigneurs, tait bord par de gigantesques bouleaux jusqu' la porte d'entre, porte peu somptueuse, la vrit. Pas d'enceinte de ce ct; un simple foss suffirait pour dfendre la demeure seigneuriale contre les loups,--pour les hommes, il n'en tait pas mme question. Quel audacieux et pu rver de franchir cette terrible enceinte, plus redoutable que les haies d'pines vivantes qui protgent les chteaux enchants? Daniel Bagrianof avait des chiens; mais ces chiens, nourris de viande crue et lchs tous les soirs, taient moins redoutables que le regard froid et pesant des yeux bleu clair du seigneur. Jamais personne n'avait vu Bagrianof en colre. On et dit que, tout enfant mme, il avait ignor les rvoltes soudaines et les mouvements involontaires d'une irritation secrte. Son visage exsangue, ses sourcils blanchis de bon heure comme sa barbe abondante et soigne, lui donnaient l'apparence d'un grand calme. Seuls, ses yeux d'acier et sa bouche aux lvres minces rvlaient l'impitoyable tnacit, la frocit froide de cet homme. Pas plus qu'on ne l'avait vu en colre, de mmoire d'homme on ne l'avait vu pardonner une offense, volontaire ou non. On se racontait l'oreille une histoire qui en disait long sur son caractre. Un jour, au temps de sa jeunesse. Bagrianof, tourn en ridicule sous l'ventail par une jolie femme, s'en tait pris, non au mari, mais celui qui passait tort ou raison pour tre au mieux avec la dame. Aprs l'avoir insult devant une assemble choisie, il l'avait promptement dpch l'pe; quelques jours plus tard, il dit au mari:--Vous me devez une rcompense, mon cher, car j'ai fait votre besogne; j'ai tu l'amant de votre femme. Le mari furieux se jeta sur lui; on les spara, et le lendemain la dame tait veuve. Cette manire d'entendre sa dfense personnelle donnait froid dans le dos aux plus braves; aussi, aprs l'avoir vu agir de la sorte en quelques circonstances, la noblesse du district avait pris le parti de faire la morte. Pendant des annes, on avait vit les runions brillantes, les assembles o se rencontre la fleur du pays; puis Bagrianof s'tait en quelque sorte cart de lui-mme. --Je ne vais nul part, dclara-t-il un jour, je me trouve bien chez moi. L'ge venu, Bagrianof se maria. Il pousa la fille unique d'un veuf, son voisin, dont les biens touchaient ses terres. C'tait prvu, et cependant la nouvelle en fit pousser un grand soupir d'aise trente verstes alentour, car on n'avait plus craindre une demande de la part du terrible personnage. La jeune marie, Alexandra Rodionovna, leve en libert dans la maison de son pre, apprit bientt modrer les clats de sa gaiet enfantine. Elle cessa de rire, puis de parler, puis elle apprit pleurer,--le tout en quinze jours,--et quand son vieux pre moiti imbcile vint la voir dans sa nouvelle demeure, il eut peine reconnatre sa petite Sacha dans cette femme aux yeux baisss, la dmarche monacale, la voix teinte, qui ne parlait que pour rpondre, et encore en tremblant. Bagrianof n'appelait cependant sa femme que "ma chre pouse, mon me, ma chrie"; mais, tandis qu'il lui prodiguait ces noms de tendresse, le regard glacial et sardonique de ses yeux clairs suivait les mouvements de la malheureuse. Si faible que ft la lueur d'intelligence qui lui tait reste, le pre de la jeune femme comprit quel devait tre le lot de sa fille en ce monde; au bout de quelques semaines, le chagrin l'avait tu. Vingt ans s'taient couls depuis, et la destine de madame Bagrianof n'avait pas chang. Elle avait mis au monde et nourri dix enfants, qui tous taient mort en bas ge. Le onzime enfant tait une petite fille frle et mignonne que la mre ne put nourrir, son lait ayant disparu tout coup, par suite d'une frayeur que lui avait cause son seigneur et matre. Cela sauva l'enfant, qui, nourrie par une paysanne, grandit souhait, et sa grce d'oiseau craintif se dveloppa doucement sous les yeux de sa mre qui l'idoltrait. Depuis de longues annes, Bagrianof avait coutume de recruter son srail dans les rangs des jolies filles de son village le plus rapproch. Il les faisait venir chez lui, suivant sa fantaisie, les y gardait un jour, deux parfois, les faisait manger la cuisine et les renvoyait avec un prsent, le plus souvent un mouchoir de coton bariol, de ceux que les femmes portent sur la tte, et dont il avait un provision dans une armoire de son cabinet. Au village, on avait depuis longtemps cess de le maudire. A quoi bon, en effet, charger d'imprcations la pierre du spulcre qui vous spare jamais des vivants? Bagrianof tait sourd et muet comme cette pierre. De temps en temps obissant une coutume immmoriale, les paysans venaient le supplier de leur remettre l'impt, d'attendre la saison nouvelle, ou d'pargner quelqu'un des leurs l'poque du recrutement. Peine perdue! Son mchant sourire, sa raillerie contenue, ses faons de grand seigneur, qui ne l'abandonnaient jamais, tout cela faisait plus lourdement retomber sur eux la pierre un instant souleve par une vague esprance Aussi les paysans de Bagrianof n'taient-ils plus des hommes. Le village ne connaissait plus les lois de l'hospitalit. Malheur au passant de race noble ou seulement vtu l'occidentale qui, s'tant gar dans sa promenade, demandait son chemin! Malheur celui qui, dans les chaleurs de l't, implorait un verre d'eau pour tancher sa soif! Il se voyait repouss par les femmes, chass coups de pierres par les enfants, poursuivi par des chiens hargneux. Tout homme de race seigneuriale tait un ennemi. Les cabanes nues, le sol aride, les puits desschs o l'on ne faisait pas revenir la source tarie, de peur qu'il n'en fallt porter l'eau frache la demeure seigneuriale, l'abandon des granges communales, la maigreur des chevaux et des vaches, tout parlait loquemment de la tyrannie du matre tandis que dans les villages environnants de grasses prairies, des bls magnifiques, des troupeaux abondants voquaient des ides de richesse et de prosprit. Les paysannes, vtues de jupes clatantes et de chemises barioles, rencontraient leurs puits les filles hves et dguenilles de Bagrianovka. --Pourquoi ne vis-tu pas connue nous? disaient-elles la femme macie par la misre qui portait ses deux seaux d'eau pendant une demi-heure sous le soleil ardent pour retourner son village. --Le seigneurs nous prend tout, murmurait celle-ci en regardant derrire elle avec frayeur. Plus tard elles cessrent de rpondre; leurs yeux farouches jetaient un regard de haine aux heureux qui avaient tout en abondance. --Ils vivent comme des loups ils se dvorent entre eux, se dit-on dans tes villages environnants. Et l'on ne songea mme plus les plaindre. II La rcolte de 1842 fut exceptionnellement mauvaise pour les habitants de Bagrianovka; la terre, ds la fin de l'hiver, se trouva brle par un soleil ardent; une scheresse de quatre mois consomma la ruine des pauvres gens. Dans les gouvernements de l'intrieur,--c'est--dire en province,--les communes sagement administres et les granges seigneuriales renferment souvent une rserve de bl suffisante pour dix annes; mais les paysans de Bagrianovka n'avaient rien. L'anne prcdente ne leur avait pas t favorable, et ds le printemps il leur avait fallu emprunter au matre le grain des semailles. Septembre tait venu; les maigres avoines se penchaient, lgres et vides,--si vides qu'elles pouvaient tout au plus servir de fourrage aux bestiaux famliques;--la rcolte du bl avait t nulle; les mauvaises herbes avaient tout envahi. Les paysans de Bagrianovka se virent, un dimanche matin, en face de l'obligation de payer leur redevance au seigneur le jour mme; l'hiver menaait d'tre dur, pas un d'entre eux n'tait assur de pouvoir nourrir sa famille jusqu'au printemps. Bien avant l'ouverture de l'glise, les hommes se trouvrent rassembls devant la porte. Le _starchina_--doyen du village--leva tristement la voix: --Frres, la commune n'a rien, dit-il, et chacun de nous n'a pas mme le ncessaire. Ne faudrait-il pas prier le seigneur de nous remettre notre dette jusqu' l'an prochain? Peut-tre Dieu aura-t-il piti de nous, et nous donnera-t-il une meilleure rcolte. Un morne silence accueillit cette proposition. Les ttes baisses, les paules tristement secoues; annonaient le peu de succs qu'elle avait auprs des paysans. --Y a-t-il parmi vous un homme qui puisse rpondre pour les autres? reprit le doyen. S'il en est un qui ait quelque bien, qu'il le mette la disposition de ses frres; ceux-ci ne l'oublieront pas. Les paysans s'entre-regardrent. Quelques-uns d'entre eux n'taient pas absolument dpouills, mais la mfiance vient vite aux malheureux. --Ce que tu dis n'est pas raisonnable, doyen, dit enfin l'un des moins pauvres de la commune: tu sais bien que si l'un de nous montre son bl ou son argent, on le lui prendra aussitt, et, alors quoi cela vous servira-t-il! Le silence se fit de nouveau. En ce moment, le prtre s'approchait de la porte de l'glise. Les hommes s'cartrent pour lui livrer passage. --Pre, que nous conseillez-vous? dit le _starchina_. Nous ne pouvons pas payer. Le prtre tait un homme de vingt-six ans peine, de haute taille, le visage ouvert et engageant, avec des yeux bleus, une barbe brune et de longs cheveux qui le faisaient ressembler au Christ peint sur la porte du tabernacle. Son visage avait une expression de douceur et de fermet virile, propre inspirer la confiance et le respect. Plein de piti, il regarda les paysans. Nouveau parmi eux, il ignorait encore l'tendue de leur misre et la rage sourde qui couvait dans leurs mes. --Demandez, mes enfants, dit-il, et il vous sera donnt Allez implorer la misricorde de votre seigneur, et peut-tre la compassion ouvrira-t-elle son coeur vos prires. --Il ne cde jamais I murmura un paysan l'air farouche. --Il cdera peut-tre cette fois, Ilioucha! Ne dsespre pas de la Providence. Si vous le voulez, je dirai pour vous une prire aprs la messe. --Nous ne pouvons pas la payer, rpondit un autre paysan. --Ne vous inquitez pas du payement, dit le prtre en souriant. Allons, mes enfants, la prire repose le coeur, peut-tre Dieu ouvrira-t-il la misricorde l'me de votre seigneur. Il entra dans l'glise avec le sacristain. La foule le suivit lentement. Le seigneur se faisait attendre. Jamais il n'et permis qu'on comment l'office sans lui. Enfin la cloche retentit sons gaux et rguliers; le matre approchait. Il passa le seuil de l'glise, ta tte haute, regardant autour de lui, comptant ses hommes comme des ttes de btail. Il arriva jusqu' la tribune seigneuriale, spare du reste de l'glise par une balustrade en bois; il y prit place, et le diacre chanta le premier verset devant la porte close du saint des saints. La messe termine, comme Bagrianof s'apprtait quitter sa place, il vit le prtre en habit; sacerdotaux commencer la prire d'actions de grce;. Mcontent de cette innovation, il frona le sourcil. Qui donc, dans son glise, avait eu l'audace de demander une prire spciale sans qu'il en ft prvenu? Cependant il garda le silence; ses yeux erraient et l dans les groupes. Son btail priait avec une ferveur extraordinaire. Les ttes et les paules, s'inclinant et se redressant, ondulaient dans toute l'glise comme les pis un jour de tempte. Le rpons: "Seigneur, ayez piti de nous", sortait de toutes les poitrines avec un lan contenu, signe d'une grande agitation. Bagrianof remarqua tout cela et ne dit rien. La prire termine, quand le prtre, aprs avoir bni la foule avec la croix leve entre ses deux mains, s'arrta au milieu de l'glise, prsentant le crucifix l'adoration de chacun, le seigneur resta un moment immobile. Personne n'aurait os s'avancer avant lui; sa femme le regarda tonne et baissa les yeux en frissonnant. Il jouit un instant de son autorit despotique sur cette foule, sur le prtre,--qui l'attendait de pied ferme, ple, mais immobile, impassible sous l'injure;--puis il s'avana, fit le signe de la croix, baisa le crucifix, dpcha un second signe de croix, et, toisant le prtre d'un regard ironique: --Qui donc vous avait command les prires aujourd'hui, mon rvrend Pre? --C'est moi, Votre Seigneurie; j'ai pens que la colre du ciel s'est dchane sur ces pauvres gens, et que la prire les consolerait tout au moins, mme si elle n'arrivait pas jusqu'au trne de l'Eternel. --Fort bien pens! rpondit Bagrianof toujours souriant; mais je n'aime pas les nouveauts, ne l'oubliez pas, je vous prie. Venez-vous dner chez nous? Sur cette invitation ddaigneuse, le matre se retira sans attendre ta rponse. Le prtre plit sous l'insulte, et ses mains serrrent plus troitement la croix. Il la prsenta machinalement aux lvres qui s'approchaient; c'taient celles de madame Bagrianof. Pieusement, obissant l'usage, elle baisa la main qui tenait la croix, et une larme resta sur les doigts crisps du prtre. Celui-ci regarda la malheureuse; un sourire plein de bont claira son visage. Une heure aprs, la dputation du village se prsenta devant le perron. Bagrianof les avait vu s'approcher, et les fit attendre un bon moment, tte nue, sous la bise qui arrachait les feuilles sches aux arbres frissonnants; puis revtant sa chaude pelisse, la tte couverte d'un bonnet fourr, il s'avana sur le perron. Les dix ou douze pauvres diables qui attendaient tous son bon plaisir, serrs en peloton, s'inclinrent jusqu' toucher du front le sol; puis ils se redressrent. Le doyen prit la parole. --Seigneur, dit-il, la rcolte a t mauvaise, comme tu le sais. Dieu ne nous a pas pargns. Nous avions promis de te rendre le grain que tu nous as prt au printemps, et voici que nous ne pouvons pas. Aie piti de nous, fais-nous remise de notre dette jusqu' l'automne prochain; nous te payerons alors le double de ce que nous te devons, et nous bnirons ta grande misricorde jusqu' la fin de nos jours. Bagrianof l'coutait en souriant; il promena son regard sur le groupe, et rpondit posment de sa voix la plus douce: --Je ne sais pas pourquoi vous me proposez le double de ce que vous me devez, mes enfants! Ai-je jamais pass pour un homme avare? Ai-je jamais exig plus que mon d? Alors, mes enfant?, continua le matre avec un sourire de triomphe, payez-moi ce que vous me devez--cela seulement--et tout ira trs-bien. --Nous ne pouvons pas payer tout de suite, dit faiblement le _starchina_: tu sais toi-mme combien la rcolte a t dtestable. --La rcolte n'a pas t meilleure pour moi que pour vous, rpondit Bagrianof. J'ai besoin d'argent! --De l'argent! gmit le _starchina_. O le prendre? Un sombre murmure accompagna ce cri dsespr. --O? rpta Bagrianof toujours calme: vous demandez o? mais n'avez-vous pas des vaches et des chevaux? N'avez-vous pas des pelisses et des instruments de labeur? Cela vaut de l'argent, tout cela, je pense? --Mais, notre pre... --Qui est ce qui dit "mais"? rpondit le matre; je ne dois rien personne: faites comme moi... Ainsi vous ne voulez pas me payer aujourd'hui; vous n'avez rien apport? --Non, matre. --Soit! je vous donne jusqu' dimanche prochain. Si alors vous n'avez pas pay, j'ai un moyen de vous faire de l'argent. On me demande des gardeuses d'oies, des vachres et des laitires chez mes voisins du gouvernement d'Olonetz. Vous avez chez vous des filles alertes et vigoureuses; je les ferai estimer leur valeur, et je les vendrai. Vous pourrez ainsi vous librer sans bourse dlier. Adieu, mes enfants, portez-vous bien. Il leur tourna le dos et ferma la porte de sa maison. Le gouvernement d'Olonetz! l'exil dans un dsert glac! la famille dsunie! le foyer profan!... Les paysans s'loignrent sans trouver un mot de rponse. --Dieu nous a maudits; c'est la fin du monde! dit Ilioucha en rentrant chez lui. Il avait cinq filles, dont trois en ge d'tre maries. III La nuit arriva, froide et dsole: un vent froce faisait craquer les arbres et tomber les branches dessches. De gros nuages passaient avec rapidit sur le mince croissant de la lune. Le village tait muet et comme mort. Il tait peine huit heures, et dans toutes les cabanes les femmes et les enfants s'taient couchs, le coeur gros d'avoir pleur. Les hommes ne dormaient pas. Runis sans lumire dans la cabane du doyen, ils cherchaient une issue et n'en trouvaient point. La vente de leurs instruments de travail, de leur btail maigre et fatigu, ne pouvait tre qu'un palliatif. Le printemps reviendrait, et alors comment cultiver la terre, peut-tre plus fconde cette fois, sans l'aide du cheval et de la charrue? Fallait-il laisser partir leurs filles?. Plusieurs penchaient pour cette alternative. Chose triste dire, la misre dtruit tous les sentiments, chez les paysans russes, mme celui de la famille, et laisse peine subsister les instincts: celui de l'enfant n'est vraiment fort qu'au coeur de la mre qui l'a port et nourri; puis la grande jeune tille, rserve et silencieuse dans l'isba, n'est presque plus l'enfant qu'on a lev. Ilioucha cependant ne pouvait se rsigner cette ide: il aimait ses filles, n'ayant pas de garons, ses belles fortes filles qui valaient chacune un homme au travail. De plus, mal not chez le seigneur pour ses vellits d'insubordination, il tait si bien sr d'tre le premier et le plus rudement frapp dans le dsastre qui les menaait. --Eh bien! non, dit-il aprs une longue discussion souvent interrompue par de mornes silences, je ne consentirai jamais voir vendre mes filles comme des moutons! Et vous savez bien qu'il nous trompera encore sur le pris de la vente.. Non, je ne veux pas! --Mais que veux-tu alors? Notre mort tous? --Non, rpondit Ilioucha en baissant la voix, sa mort lui... Un silence se fit. Il n'tait pas un de ces hommes qui n'et song cent fois que la mort le dlivrerait de ce joug insolent: pas un n'avait os le dire. La parole terrible sembla n'avoir pas t recueillie. Aprs avoir attendu un moment, Ilioucha reprit: --Ce n'est pas difficile: il n'y a que des femmes chez lui; les hommes couchent tous dans la maison des domestiques. C'est l'affaire d'un moment.--et nous serons libres. --Et aprs? dit une voix sans exprimer d'autre opposition. Aprs? Rien! C'est la dame qui hrite, et elle n'est pas mchante. --Et la justice? et le sang? --Si on l'trangle, il n'y aura pas de sang, rpondit Ilioucha avec un calme qui prouvait que toutes les objections avaient t prvues dans son esprit. Ce sera un accident, un coup de sang. --Il dort seul? dit une voix. On ne savait qui parlait, dans ces tnbres paisses. --Tout seul, dans son cabinet. La dame et la demoiselle dorment dans une autre partie de la maison, prs des femmes de chambre. Nous n'avons pas besoin de faire du bruit! --Et les chiens? --Nous tuerons deux ou trois poules, et on les leur donnera toutes chaudes. Ils aiment bien cela, ils ne diront rien. Le silence se fit de nouveau. --Nous sommes trop, reprit Ilioucha: cinq suffiront, quatre mme, si vous voulez. --Il est robuste, fit observer une voix dans un coin; il se dfendra. --Eh bien! soyons cinq Avec un bon billon pour commencer, il n'aura gure le temps de se dfendre. Est-ce dit? Un silence terrible se fit pour la troisime fois. --Est ce dit? rpta. Ilioucha avec un accent de colre.--On ne rpondit pas.--Vous n'tes que des femmes! s'cria-t-il, et il cracha terre en ligne de mpris. --C'est dit, rptrent les quatre ou cinq plus braves, non sans terreur. --Alors faisons l'appel! Qui est-ce qui est ici? dit Ilioucha avec une expression de triomphe dans la voix. Les paysans se nommrent tour tour, tous jusqu'au dernier. --Jurez-vous de garder le silence et de mourir plutt que de parler? --Nous le jurons! rpondirent-ils d'une voix contenue. --Sur le salut de votre me? --Sur le salut de notre me. --Qui est-ce qui vient avec moi? --Choisis toi-mme, rpondit une voix. Nous faisons cette chose pour le bien de nos familles et du village; ce n'est pas une oeuvre de vengeance, choisis ceux que tu veux prendre: ils iront avec toi. Ilioucha nomma quatre paysans vigoureux parmi ceux qu'il savait les plus menacs et les plus mcontents. --Attendons encore deux heures, dit-il. Quand la lune descendra du ciel, ce sera le moment o le seigneur s'endort; nous le surprendrons dans son premier sommeil. Vous autres, dit-il ceux qui restaient, allez vous coucher, et n'ayez l'air de rien savoir. Il faut que demain tout se passe comme l'ordinaire. Vers minuit, Ilioucha, suivi de sa bande, entra rsolument dans la cour en franchissant le foss. Les chiens grognrent, mais les poules toutes chaudes leur firent bientt accueillir les intrus comme des amis. La porte de la maison, ferme d'un simple loquet, s'ouvrit discrtement, et les conjurs, qui connaissaient les tres, arrivrent la porte du cabinet de Bagrianof, aussi peu dfendue que le reste de la maison. Une lampe brlait dans le coin devant les images saintes; la lueur qui filtrait sous la porte arrta un moment ceux qui allaient jouer leur vie. Ils coutrent... aucun bruit insolite ne frappa leur oreille. La respiration profonde de Bagrianof endormi, les craquements du plancher sous leur poids, le cri d'un oiseau dans le lointain; c'tait tout. Ils entrrent. Bagrianof fut aussitt sur son sant. Il voulut crier, mais un billon solide appliqu sur sa bouche touffa le son, et il retomba garrott sur son lit. Les meurtriers s'arrtrent alors et se regardrent. Leur ennemi tait en leur pouvoir, il ne s'agissait plus que de lui ter la vie. Mais ce qui avait paru tout simple en face du pril et de la lutte devenait horrible en prsence de cet homme sans dfense. Bagrianof, immobile, les regardait avec des yeux farouches. Son visage, demi-cach par le billon, changea soudain d'expression; les doigts de sa main droite, seuls libres de leurs mouvements, esquissrent un signe de croix sur sa poitrine pendant que son regard exprimait la prire. --Que veut-il? demanda un des paysans. --Il veut peut-tre prier Dieu avant de mourir, rpondit un second. --Ecoute, Seigneur, dit Ilioucha, tu vas mourir, parce que tu es dur et cruel envers nous, et que tu es sourd la voix de la misricorde.. Inconsciemment, cet homme inculte employait un langage lev, presque biblique, celui des Ecritures qu'on lit en slavon aux offices de l'Eglise russe. --Nous voulons ta mort, continua-t-il, parce qu'elle seule nous dlivrera de toi, mais nous ne voulons pas la perte de ton me. Repens-toi, et fais ta prire Dieu pour qu'il reoive ton me pcheresse dans son royaume cleste. Bagrianof agita encore ses doigts sur sa poitrine. --Il ne peut pas mme faire le signe de la croix, dit un des conjurs. Dlions-lui la main droite afin qu'il puisse prier. Ilioucha dgagea aussitt la main droite de Bagrianof, qui s'en servit pour indiquer les images et l'Evangile qui tait ouvert devant, sur un pupitre. Cet homme impitoyable, cet insolent seigneur, priait dvotement matin et soir, et ne se couchait jamais sans avoir lu quelques versets des Ecritures. --Tu veux lire? fit un des paysans. Non, prie plutt, cela vaudra mieux. Bagrianof, toujours humble et soumis, fit un geste de dngation et tendit de nouveau la main vers le livre. Sur le mme pupitre tait une croix. --C'est la croix que tu veux? Bagrianof fit un signe affirmatif --Apportez-lui la croix, qu'il la baise, dit Ilioucha. Mais attention: si tu cries on te tord le cou tout de suite, sans te laisser le temps de te repentir. Donnez-moi le mouchoir, vous autres. Ils passrent le mouchoir avec un noeud coulant au cou de Bagrianof, et Ilioucha en prit le bout; puis un paysan apporta la croix pendant qu'un autre tait le billon. Bagrianof respira longuement, en fermant les yeux de peur de laisser clater sa joie. Ctait un pas norme que d'avoir recouvr la parole. Il tait dsormais peu prs sr d'avoir la vie sauve. --Mes ami;, dit-il doucement, je suis trs-coupable envers vous et envers Dieu; mais si vous me laisse le temps de me repentir, je vous jure de consacrer le reste de ma vie rparer le mal que je vous ai fait. La phrase tait longue, mais habile, et il avait eu le temps de la mrir. --Oui, dit Ilioucha ddaigneusement, nous te connaissons: tu parles doucement aujourd'hui, et demain tu nous enverras en Sibrie. --Non, je vous le jure! dit Bagrianof en se signant. Je comprends maintenant le mal dont je suis coupable, puisque j'ai pu vous amener commettre le crime horrible du meurtre, si dtestable Dieu. Que le pch en reste sur moi! Si j'avais t un matre doux et indulgent, vous n'auriez pas conu ce projet que jamais l'Eglise ne vous pardonnera, et qui expose vos mes la colre du Tout-Puissant. --Songe ton me plutt qu'aux ntres! dit rudement Ilioucha. Nous avons le temps de nous repentir, et toi, tes minutes sont compts! Allons, invoque la grce de Dieu, et finissons. --Si vous me laissiez la vie, mes bienfaiteurs, dit Bagrianof de sa voix la plus persuasive, je vous aurais fait remise de toute votre dette; de plus, je vous aurais donn tout de suite du b' pour l'hiver. Ma rserve est pleine, vous le savez bien, et je vous aurais fait cadeau chacun d'un sac de pommes de terre. --C'est trop peu, dit un des paysans. --Finissons! rpondit Ilioucha en assujettissant le mouchoir dans sa main. Le mot du paysan avait fait voir Bagrianof qu'en promettant beaucoup, il pouvait se tirer de l. Les conjurs n'taient pas tous aussi rsolus qu'Ilioucha, et l'ide du meurtre dont il avait voqu le chtiment devant eux branlait leur conscience timore. --Un sac de pommes de terre par homme dans le village, voulais-je dire, et un demi sac par femme et par enfant. Et puis je vous aurais fait remise de la redevance pour l'anne prochaine. --Allons, assez! dit imprieusement Ilioucha, qui sentait l'ennemi lui chapper. C'est fini! Il tira sur le mouchoir, mais ses compagnons arrtrent son bras. --Si le matre veut faire ce qu'il dit, et encore quelque petite chose, dirent-ils, ce n'est pas la peine de le tuer. --Soit, rpondit Ilioucha, je sens les verges sur mon dos, et ma carcasse, si je survis, ira pourrir en Sibrie. Vous l'aurez voulu, frres! Que votre volont soit faite. Je ne cherchais que votre bien. Il alla s'asseoir sur une chaise, le dos tourn. --Qu'est-ce que tu nous donneras, si nous te laissons la vie sauve? dit alors un des paysans, pendant que les autres, indcis, regardaient Ilioucha, qui ne voyait plus rien autour de lui. --Je vous donnerai le pr qui est au bord de la rivire pour y faire patre vos bestiaux, dit Bagrianof qui se sentit sauv. Ce pr tait le plus beau pturage des environs, l'envie du district entier. Inond chaque anne par les crues, il produisait un fourrage abondant qui rapportait lui seul un millier de roubles argent. Les paysans, vaincus, se regardrent. --Tu promets aujourd'hui, et demain tu renieras tes promesses, dit le plus dcid. Sur quoi promettras-tu? --Sur le salut de mon me! --Cela ne suffit pas, dit le paysan. On pche, puis on se repent, et le Seigneur est misricordieux. Jure sur autre chose. --Sur la croix! dit Bagrianof, les yeux brillants de joie. On apporta la croix. --Jure de nous faire grce de la redevance pour les deux annes coules et pour l'anne prochaine. --Je le jure, dit Bagrianof. --Rpte tout! firent les paysans pleins de mfiance. Bagrianof rpta la phrase tout entire. --Et de nous donner le bl et les pommes de terre, comme tu les as promises. --Le bl et les pommes de terre, comme j'ai promis, rpta fidlement le seigneur. Je le jure. --Et le pr au bord de la rivire, tel qu'il est? --Tel qu'il est, avec les meules de foin dessus, rpta Bagrianof, je le jure. Et quoi encore? --De ne jamais rvler me qui vive ce qui s'est pass cette nuit, dit Ilioucha en se levant brusquement,--d'tre dsormais indulgent envers tes paysans, chaste avec nos filles, honnte dans les comptes de corve, jure tout cela! --Je jure de ne jamais rien dire de ce qui s'est pass ici, rpta Bagrianof; je jure d'tre indulgent avec vous, rserv avec vos filles et honntes dans les comptes. --Jure-le sur ton me immortelle, et sur ton salut, et sur la croix o le Sauveur est mort pour nous tous, pour nous comme pour toi! rpta cet galitaire inconscient. --Je le jure sur mon me, au pril de la damnation ternelle, et sur le corps du Christ mort pour nous. Les paysans firent le signe de la croix et baisrent le crucifix. Bagrianof les imita. --Maintenant, mes petits pigeons, dliez-moi, dit-il avec aisance. On le dlia. Il se leva, tira son grand corps et fit quelques pas. Son oeil plein de malice sardonique rencontra le regard sombre d'Ilioucha. Celui-ci chercha vainement une arme autour de lui. --Nous sommes perdus, dit-il ses compagnons; mais vous l'avez voulu. Adieu. Il passa la tte haute devant Bagrianof toujours railleur. --N'oublie pas que tu as jur! dirent les paysans, soudain saisis d'une vague terreur. --Soyez sans crainte, mes amis, dit le seigneur en les reconduisant jusqu'au seuil de la porte. Demain, au jour, nous lignerons l'acte de cession de mon pr la commune. Bonne nuit. Les paysans s'en allrent l'oreille basse derrire Ilioucha, qui marchait d'un pas gal, la tte haute, comme un homme qui tout est dsormais indiffrent. Lorsqu'ils eurent disparu au tournant du chemin, Bagrianof ouvrit sans bruit la porte de sa maison et se rendit l'curie. Il rveilla son cocher et lui parla avec une douceur inusite. --Attelle deux bons chevaux, lui dit-il, entoure de foin les roues du drochki et les sabots de tes btes; j'ai affaire en ville, et je n'ai pas besoin qu'on sache que je suis parti. Une demi-heure aprs, l'quipage roulait discrtement sur le chemin sabl. Le village et la maison, confondus en une masse noire, se perdaient dans l'obscurit sous le ciel tourment par la tempte. Au moment o ils atteignirent la grand'route du chef lieu du gouvernement, Bagrianof s'accota commodment dans l'quipage en riant sans bruit. --Les imbciles! dit-il demi-voix. IV Le soleil tait lev depuis deux heures quand Bagrianof arriva la ville. Il se fit conduire aussitt chez les autorits. Le gnral-gouverneur, prvenu de son arrive, le reut froidement. --Vos paysans ont voulu vous tuer cette nuit, dites-vous? De quoi se plaignent ils? car je suppose que ce n'est pas sans motif qu'il en sont venus cette extrmit. --Ils ne veulent pas payer leur redevance, ni la dette qu'ils ont contracte envers moi lors des semailles, et le moyen leur a paru bon pour s'acquitter. --La rcolte a-t-elle t meilleure chez vous que chez les propritaires voisins? --Non, Votre Excellence, dit Bagrianof en se mordant les lvres. --Vous tes le matre, aprs tout, reprit le gouverneur; ce ne sont pas mes affaires. Et vous dites qu'ils vous ont laiss la vie sauve? --Comme Votre Excellence peut en juger elle-mme. --A quelles conditions? --Les conditions importent peu; toute promesse arrache par la force et sous le coup de la menace est nulle de plein droit. --Parfaitement, dit le gouverneur avec un signe affirmatif. Et sans doute la premire de ces conditions peu importantes a t le secret, et naturellement vous tes venu les dnoncer? --Cela vous tonne, Excellence? dit Bagrianof, du ton de persiflage qui lui tait familier. Il sentait la colre bouillonner en lui sous le regard mprisant de cet homme de bien. --Non, monsieur Bagrianof, cela ne m'tonne pas. Alors vous voulez une enqute! --Ma simple dposition doit suffire, je pense? --Pas absolument; mais si vous avez des preuves.. Le visage de Bagrianof se rembrunit. Lui, noble, tre appel fournir des preuves! tre confront avec ses paysans!.. --Faites-les interroger. Excellence, cela suffira, je suppose; mais en attendant, je dsire qu'on me donne la force arme pour me garder contre ces forcens. --C'est trop juste.. Vous savez qu'il y va des verges et de la Sibrie pour ces malheureux,--ces misrables veux-je dire? --Je l'espre, fit Bagrianof. --C'est bien, monsieur, il sera fait droit votre requte. Votre village sera occup par les troupes ce soir mme. --Je remercie Votre Excellence, dit Bagrianof en se dirigeant vers la porte. Il avait la main sur le bouton lorsque le gnral-gouverneur, d'un brusque mouvement de colre, fit tomber un livre plac sur le coin de son bureau. Bagrianof, dit le gouverneur, que vos paysans, pendant qu'ils y taient, ont eu grand tort de ne pas vous tuer tout fait? --Ce n'est pas mon humble avis, rpondit le seigneur. Je suis le serviteur dvou de Votre Excellence. Le gnral-gouverneur marcha quelque temps de long en large dans son cabinet, en proie cette rage particulire aux honntes gens qui voient chapper un coquin. Enfin, ne dcouvrant pas d'issue la situation, il s'arrta froissa quelques papiers avec colre et crivit l'ordre d'occuper militairement le village de Bagrianovka. --Il n'y a gure de sclrats de cette espce, murmura-t-il en signant le papier avec un geste de rage; mais si peu qu'il y en ait, ils dshonorent notre pays, nos yeux comme ceux de l'tranger. Si encore il l'avaient tu! ne put-il s'empcher d'ajouter avec regret. Bagrianof se fit conduire au meilleur htel de la ville. C'tait une large maison construite en brique, blanchie la chaux au dehors comme au dedans; les blattes marron circulaient activement sur le plancher soigneusement lav; une vague odeur nausabonde s'exhalait des Canaps de crin, roussis par l'usage; les garons d'htel en chemises rouges couraient et l avec des essuie-mains trs-sales sur le bras, portant des plateaux couverts de tasses de th, en quilibre sur trois doigts, ta hauteur de leurs oreilles. A l'entre de Bagrianof, un mouvement de curiosit se produisit parmi les consommateurs; des tables les plus recules, on tendit le cou pour apercevoir le terrible seigneur la barbe blanche, dont les nourrices voquaient l'image comme celle de croquemitaine, pour effrayer les enfants. Plus flatt que bless de cette curiosit, Bagrianof porta la main au bord de son chapeau. --Bonjour, messieurs, dit-il. Un bonjour timide lui rpondit. Si personne n'tait empress de frayer avec lui, chacun craignait de s'attirer son inimiti. Un garon s'empressa de passer un essuie-main sur une table devenue vacante comme par enchantement, et Bagrianof s'assit en prenant ses aises. Le silence continuait rgner dans la salle; l'hte s'approchait obsquieux, et salua jusqu' terre. --Que faut-il Votre Seigneurie? dit-il d'une voix douce. --Ma Seigneurie veut dner; ce que tu as de meilleur, et vite surtout! Un menu succulent fut bientt arrt. --Et des confitures, ajouta Bagrianof. J'aime les confitures. L'hte disparut comme une ombre chinoise. Un marchand de drap, gros bonnet de la ville, se dcida entamer la conversation. --Vous voil donc en ville, Votre Seigneurie, dit-il, non sans s'tonner de sa propre hardiesse. --Comme tu le vois, rpondit Bagrianof, en s'allongeant sur deux chaises. --Permettez-nous de nous informer si c'est pour votre plaisir ou pour vos affaires, continua le marchand, prenant courage. --Pour l'un et pour l'autre, rpondit Bagrianof d'un air agrable; mais je ne t'achterai rien aujourd'hui, Andr Procofitch. --Oh! ce n'est pas l'intrt qui me fait parler... Alors Votre Seigneurie ne fera pas d'emplettes? Le plateau du dner dispensa Bagrianof d'une rponse. Il se mit manger avec un vritable plaisir. Les motions de la veille et cette froide journe d'octobre lui avait ouvert l'apptit. Il dna copieusement, arrosa son repas d'une bouteille de vin de Bordeaux,--il aimait les vins de France,--se fit faire une tasse de caf, puis recula jusqu' la muraille sur sa chaise qu'il fit pivoter. De l, il jeta sur l'assistance un regard moqueur. --Et maintenant, mes pigeons chris, dit-il, vous voudriez bien savoir pourquoi je suis venu la ville? --Certainement, Votre Seigneurie, fit un gros marchand joufflu qui se trouvait prs de lui. --Eh bien, mes frres bien aims, je vais satisfaire votre curiosit. Je suis venu parce que mes paysans--quelle racaille!--ont voulu m'assassiner cette nuit. Un murmure d'tonnement plus que d'horreur parcourut le groupe. --Ils ont voulu m'assassiner, continua Bagrianof excit par le vin qu'il venait de boire: mais je leur ai promis tout ce qu'ils ont voulu, et ils m'ont laisser aller, les imbciles! Dis donc aussi que ce sont des imbciles, toi, fit-il en poussant rudement le marchand joufflu, qui se trouvait porte de son bras. Le groupe recula tout entier, comme un automate. On ne riait plus. Bagrianof frona lgrement le sourcil et scruta les visages qui le regardaient; puis, se rappelant qu'il n'tait plus sur ses terres, il reprit son attitude aise, adoss au mur et se balanant sur sa chaise. --Oui, reprit-il, ils m'ont laiss aller, et je suis arriv chez le gnral-gouverneur; il n'est pas aimable, votre gnral-gouverneur; c'est une vieille bche. Mais a n'empche pas que demain le village sera occup par les troupes, et les bons chrtiens qui ont voulu m'envoyer en paradis iront en Sibrie, aprs qu'on leur aura convenablement frott le dos. Voil ce qui m'a fait dire que j'tais venu pour mon plaisir, aussi bien que pour mes affaires. Le silence continuait glacial; sensiblement le cercle vide s'tait agrandi autour de Bagrianof. --Eh! garon, cria-t-il, fais-moi un peu de musique. J'aime la musique aprs dner. Un garon de service se glissa prs du grand orgue de Barbarie qui occupe invariablement le fond de la salle d'honneur dans toute auberge russe, et mit en mouvement la lourde manivelle. --Plus vite, cria Bagrianof. J'aime la musique de danse. N'ai-je pas raison, vous autres? Il se tourna pour obtenir un signe d'assentiment, mais la salle tait vide. Le garon qui l'avait servi table, debout devant lui, le regardait d'un air craintif, son essuie-mains sur le bras. --Appelle ton matre, dit Bagrianof, d'une voix tonnante. Le matre parut, l'chine ploye, pressentant quelque malheur. --Pourquoi sont-ils partis? dit posment le seigneur. --Les affaires, mon bienfaiteur. C'est Aujourd'hui jour de march. --Tu mens, dit Bagrianof, sans se troubler. Ce n'est ni jour de march ni jour de foire. Vous avez peur de moi, parce que je vais faire corcher le dos des paysans qui ont voulu me tuer. Je n'ai qu'un regret, c'est que vous ne soyez pas tous moi, pour pouvoir vous expdier tous en Sibrie. Vite ta note, et qu'on attelle. J'aime encore mieux les loups de nos forts que les moutons blants comme toi et tes pareils. Malgr les instances de l'hte, Bagrianof partit sur-le-champ; mais il mnagea ses chevaux, car il ne se souciait pas d'arriver trop tt. Les premires lueurs de l'aube lui montrrent les casques des soldats en piquet l'entre du village. Il se frotta doucement les mains, et, en rentrant, se fit faire du th par sa femme qui n'osa pas lui adresser de question. V. L'instruction de l'affaire fut pas longue. Les paysans inculps se renfermrent dans un silence obstin qui suffit pour tablir leur culpabilit. Seul, Ilioucha consentit desserrer les lvres. --H bien! quoi? dit il celui qui l'interrogeait, j'ai voulu tuer le matre? D'abord ce n'est pas votre affaire. Vous autres gens de la ville, vous ne venez chez nous que pour nous lier les pieds et les mains et nous expdier en Sibrie l'occasion. Est-ce que vous savez ce que nous pensons, et ce que nous faisons et ce que nous souffrons? Vous ne savez rien de nous, sinon que nous sommes des sclrats ns pour mal faire. Alors comment se fait-il qu'il y ait de bons paysans, comme ceux des seigneurs voisins, qui aiment leur matre et le servent fidlement. Et pourquoi n'avons-nous pas fait depuis longtemps ce que nous avons voulu faire prsent, si ce n'est parce que nous avons autant de patience que des moutons? Nous ne sommes pourtant pas les seuls qui avons voulu tuer notre seigneur pour nous dfaire de lui: cela s'est dj vu dans les temps anciens, et cela se verra encore, tant que le Sauveur n'aura pas piti de nous autres paysans! Le fonctionnaire qui conduisait cette affaire tait un homme de sens et de coeur; depuis longtemps il rvait l'mancipation. Il laissa parler l'accus sans l'interrompre. Quand Ilioucha se tut, le visage plein d'une sombre fureur, les poings ferms au bout de ses bras ballants, il regarda le paysan avec compassion, voulut parler et garda le silence, jugeant que toute parole serait de trop si elle ne parlait de rachat et de libert. Les cinq coupables, avec quelques autres dont Bagrianof connaissait l'animosit contre lui, et qu'il dnona pour se dbarrasser de leur prsence, furent condamns chacun deux cents coups de verges et la dportation dans les mines de Sibrie, perptuit, bien entendu. Ils coutrent leur sentence sans sourciller. Le village retentit tout le jour des plaintes des femmes et des enfants. Ce grand deuil qui frappait plusieurs cabanes s'pancha au dehors en lamentations, comme lorsque la mort visite les familles. Bagrianof, qui, de sa maison, entendait les plaintes aigus des femmes accroupies sur le seuil de leurs demeures, commena par se rjouir de cette dsolation, qui lui annonait sa victoire; mais la longue ses nerfs, peu sensibles pourtant, reurent un certain branlement de ce bruit monotone et douloureux. Il eut envie de les faire cesser, mais au premier mot qu'il en toucha au _stanovoi_ charg de l'excution de la sentence, celui-ci lui rpondit assez schement: --C'est l'usage, et je n'ai pas de pouvoirs pour ce que vous demandez. Restait encore Bagrianof la joie suprme d'assister l'excution. Il ne s'en fit pas faute Sous ses yeux, on dcouvrit les paules des misrables qui lui avaient laiss la vie, on les lia sur une sorte de claie, et, en prsence du village entier rang en cercle, les soldats levrent les terribles baguettes. Au premier cri des victimes, le sang monta au visage blme de Bagrianof. Une joie froce brilla dans ses yeux bleus, il regarda autour de lui; sa domesticit, range sur le perron, lui faisait une garde d'honneur, mais madame Bagrianof n'tait pas l. Il rentra dans la maison et reparut, tranant par le bras sa femme, livide et dfaillante, qu'il avait trouve prosterne devant les images. --Vous avez, les nerfs trop faibles, ma chre, lui dit-il en la maintenant prs de lui par la main droite, qu'il broyait sous ses doigts d'acier, et c'est toujours une bonne chose que de voir chtier des coupables. Songez, ma chre, qu'ils voulaient vous priver de votre mari! Madame Bagrianof, les yeux ferms, tressaillait chaque cri. L'excution continuait, et les gmissements s'taient changs en une sorte de rle continu. Les lvres de la malheureuse murmuraient des prires qu'elle ne comprenait plus. --Cent! dit le stanovoi, qui comptait les coups. Halte! --Ce n'est donc pas fini? murmura madame Bagrianof, tournant vers son mari son visage dcompos. --Encore cent, ma colombe. --Faites-leur grce, Daniel Loukitch, pour que Dieu vous reoive un jour en paradis faites-leur grce! --Vous voudriez bien qu'ils m'eussent tu, n'est-ce pas? lui dit le seigneur pour toute rponse. --Grce, grce! murmura-t-elle, sans savoir ce qu'elle disait. --Allez! dit Bagrianof d'une voix ferme en levant la main. Les verges sifflrent, un cri dchirant retentit, et madame Bagrianof tomba vanouie. --Quelle poule mouille! fit Bagrianof en haussant les paules, emportez votre matresse, dit-il aux domestiques, et brlez-lui de la plume sous le nez: c'est souverain contre les vanouissements. Le chtiment continua et s'acheva au milieu du silence. Les femmes, puises, ne criaient plus; quelques-unes s'taient couches la face contre terre dans un dsespoir sans paroles et sans larmes. Les patients taient les uns vanouis, les autres indiffrents force de souffrance: peine leurs corps tressaillaient-ils chaque coup; de grosses gouttes de sueur tombaient de leurs fronts, de grosses gouttes de sang roulaient sur leurs lianes lacrs. Quand ce fut fini, on les dlia et on leur fit boire un peu d'eau de vie, aprs quoi on les conduisit au greffe communal, qui leur servait de prison. Le stanovoi, moins dur que le seigneur, bien que de tels spectacles lui fussent familiers, peut-tre par haine et par mpris de Bagrianof, permit aux pauvres femmes de venir panser leurs maris. Pareilles aux saintes femmes de l'Evangile, les paysannes se glissrent sans bruit dans la salle troite et basse o les malheureux gisaient sur un lit de foin; pendant un moment les douces plaintes de leurs coeurs compatissants se mlrent aux gmissements de la douleur. Leurs mains secourables lavrent les blessures avec de l'eau frache. Un bruit de baisers doux comme un bruit d'ailes flotta dans l'air, comme si les anges de la misricorde planaient au-dessus de cette scne d'horreur, apportant aux martyrs le baume des larmes de la charit. Bagrianof vint aussi,--pas par charit ni pour apporter aucun baume;--mais pour la premire fois de sa vie, il trouva de la rsistance. Le stanovoi, qui le guettait, lui dfendit absolument l'entre de la prison. --Je suis ici chez moi, dit-il avec plus de surprise que de colre, tant l'ide de l'opposition de la part de qui que ce ft lui semblait trange. --Je suis pour le moment directeur de prison, rpondit le brave homme, meilleur que son mtier. Je ne permets pas en ce moment que l'on trouble le repos de mes prisonniers. --Je vous ferai casser, vous pouvez y compter, rpliqua Bagrianof sans se troubler, en saluant d'un geste hautain celui qui osait lui tenir tte. --A votre aise, monsieur, et mme vous pouvez postuler pour ma place, dit tranquillement le stanovoi en lui tournant le dos. Cette tragdie avait encore un acte; ds le lendemain, les coupables, bien et dment garrotts, furent hisss sur des chariots attels de deux chevaux. La troupe se rangea autour des vhicules, et le stanovoi donna le signal du dpart. Alors de chaque poitrine sortit un gmissement. Le village entier, hommes femmes, pleurait les frres qui mourraient loin de la douce patrie, loin du village, o la vie tait si dure, mais o l'on tait aim. Les exils n'avaient plus de larmes; les uns rongs par la fivre, les autres assoupis dans l'hbtement des grandes douleurs, ils laissaient pleurer ceux qui restaient. Au moment o la procession allait s'branler, le prtre sortit de l'glise, la tte nue, ses longs cheveux partags sur ses paules, la croix la main. Son visage avait une expression de foi presque prophtique; il s'avana jusqu' la premire charrette: --Le Seigneur, dit-il, nous a ordonn de prier pour ceux qui voyagent sur la terre et sur la mer. Que sa bndiction soit sur vous! La croix d'argent niell se leva au-dessus des ttes des coupables, et le pardon descendit sur les martyrs. Bagrianof, les bras croiss, regardait ce spectacle avec un tonnement de plus en plus grand. Son prtre, son prtre lui, nourri de son glise, se permettait de parler sans sa permission! Il donnait la bndiction avec sa croix des gens qui avaient voulu l'assassiner! Mais le monde tait donc renvers! Il se promit de s'expliquer avec ce croquant, frais chapp du sminaire. Au moment o la charrette s'branla, Ilioucha trouva la force de soulever sa tte appesantie: --Seigneur, cria-t-il, coute: nous t'avons pardonn, tu nous as trahis; d'autres feront comme nous, mais ceux-l ne te manqueront pas! Le village tout entier accompagna les condamns aussi loin que les jambes purent faire leur service. Les tout petits enfants confis la garde des vieillards, et les infirmes restaient seuls dans les maisons closes; les chiens, rests sur la place, hurlaient lugubrement. Bagrianof leur jeta quelques pierres et les mit en fuite; aprs quoi il se retourna, regardant le presbytre Situ en face de l'glise; sur le seuil, le prtre le contemplait d'un air calme. Les regards des deux hommes se croisrent, celui du seigneur sec et dur, celui du prtre inspir et presque menaant dans son indignation sacre. Bagrianof fit un pas en avant. --Vladimir Andritch, dit-il, qui tes-vous? --Un humble serviteur de Dieu et de son Eglise, dit le prtre en laissant tomber la main qu'il avait pose sur le loquet de sa porte. --Vous tes en outre le serviteur de mon glise, je suppose? --En effet, Votre Seigneurie, je sers Dieu dans l'glise que vous lui avez consacre. --Savez-vous qu'un bon prtre ne doit s'occuper que des affaires de l'glise, et jamais de celles du seigneur? --Je le sais, et ne me mle des affaires de personne. --Je trouve, moi, que vous vous mlez trop des miennes. Votre conduite me dplat, Vladimir Andritch; je vous conseille de faire vos rflexions. La cure est bonne,--on meurt pas mal ici, ajouta Bagrianof,--on se marie aussi, on baptise suffisamment... Votre femme est enceinte, je crois? Le prtre fit un signe affirmatif. --Je pense que vous ferez bien de rester ici; mais pour cela il faut changer de conduite. Vous avez huit jours pour rflchir. Le prtre s'inclina et rentra chez lui sans rpondre. Sa femme, qui le guettait, accourut se jeter son cou en pleurant... C'tait une toute jeune femme de dix-huit ans peine, blanche et rose, toute frle, et visiblement fatigue par sa grossesse avance. --Qu'est ce qu'il t'a dit, ce mchant homme? dit-elle son mari en se serrant contre lui, toute craintive. --Je crois, Marie, qu'il faut nous prparer partir. --Partir! Oh! mon Dieu! Et le petit qui n'est pas n! Et l'hiver qui vient! Si nous partons, o irons-nous? --Je n'en sais rien, ma chrie, la grce de Dieu. Il prend soin des petits oiseaux du ciel. Il aura piti de l'enfant qui va natre. --Dis, Valodia, il n'y aurait pas moyen de s'arranger avec lui?... Tu le fches, tu sais, quand tu vas contre ses volonts... Est-ce que tu ne pourrais pas?... Le prtre mit la main droite sur la tte de la jeune femme, presque enfant encore. --Le devoir du serviteur de Dieu est celui des autres hommes, Marie, lui dit-il, et de plus il doit rprimer l'iniquit. Ne me parle plus jamais d'une chose semblable; c'est un pch. Regarde! ajouta-t-il en conduisant sa femme tout en larmes devant une gravure accroche au mur, qui reprsentait la fuite en Egypte: s'il le faut, nous partirons comme eux, et, pas plus que l'enfant-Dieu, notre enfant ne manquera d'abri. La jeune mre, demi console, appuya sa tte sur l'paule de son mari, et se laissa bercer par de douces paroles. VI. Bagrianof aurait d tre content; cependant il ne l'tait pas. La manire dont les coupables et les innocents, par-dessus le march, avaient t punis, ne lui paraissait pas suffisante. C'tait bien la peine de les avoir fait frapper de verges et dporter en Sibrie, si la compassion gnrale s'tendait sur eux, au lieu de s'arrter sur lui! Comment! dans chaque village, les _malheureux_,--comme on nommait alors en Russie les prisonniers,--allaient trouver de l'eau frache, du lait, du kvass, du tabac, du th chaud, quelques sous, que les paysans pleins de piti leur apporteraient avec empressement; les soldats allaient tolrer cet abus, de village en village, jusqu'aux confins de la civilisation,--et lui, Bagrianof, serait oblig de supporter les airs de hauteur de quelques misrables fonctionnaires! Il repassait dans son esprit tous les dsagrments que cette affaire lui avait attirs, la remarque dsobligeante du gnral-gouverneur, les rebuffades du stanovoi, son isolement l'auberge, enfin l'attitude insolente du prtre qui l'avait brav en public. Chaque fois que son imagination lui reprsentait le prtre, le bras lev, bnissant les misrables condamns, son irritation ne connaissait plus de bornes. De tous ceux qui l'avaient offens, c'tait le seul qu'il pt chtier; aussi sa colre se reporta-t-elle sur lui. Depuis qu'il tait arriv au village, cet insolent n'avait-il pas vit la maison seigneuriale en toute occasion? Lorsqu'il tait convi dire les prires et bnir le logis, avait-on jamais pu regarder dner? L'ancien prtre, vieillard soumis, de peu d'intelligence, de moins d'nergie, avait tout accept les yeux ferms; le seigneur tait le matre, ce qu'il faisait ne regardait pas la cure. Le bonhomme tant mort, on avait envoy Bagrianof cet chapp du sminaire, mari depuis un an peine, ignorant des usages;--ignorant, tait-ce bien le mot? N'avait-il pas plutt feint de tout ignorer? Pouvait on penser qu'il ne st pas que le prtre doit tre le familier de la maison seigneuriale, heureux d'une invitation, prt et dispos pour tout ce qui peut plaire au matre, et surtout fait pour prcher de parole et d'exemple, l'obissance absolue au seigneur du lieu, reprsentant de la Providence sur la terre? Mais, volontaire ou non, cette ignorance en elle-mme tait un dlit. De plus, au lieu de s'efforcer, par un excs de politesse obsquieuse, de faire oublier ses manquements, ce singulier pasteur se mlait de plaindre ses ouailles, de les bnir _in extremis_, comme si Dieu pouvait permettre qu'on donnt sa bndiction des gens qui avaient voulu tuer leur seigneur! La certitude de pouvoir se venger de ce prtre quand il le voudrait lui procura une sorte d'apaisement. Pour mieux jouir de ce plaisir, il rsolut de le frapper,--non pas tout de suite, pendant qu'averti par les paroles qu'ils avaient changes, il tait prt accepter toutes les ventualits,--mais au moment o l'orage paratrait apais, o son ressentiment, soigneusement cach, n'aurait plus laiss que le souvenir d'une vague menace. Il crivit nanmoins sa plainte l'archevque, la copia de sa plus belle criture, la cacheta soigneusement, et la mit dans un tiroir de son bureau, prte partir la premire inspiration. Cette affaire rgle, Bagrianof se sentit le coeur plus lger. Restaient encore les paysans qui avaient eu l'audace de s'apitoyer sur les malheureux. Il eut un moment l'ide de faire vendre toutes les jeunes filles en blocs--mais il se dit qu'il ne trouverait pas facilement acqureur. Restait la grande consolation: le recrutement. Grce la loi bienfaisante qui lui permettait de dsigner lui-mme les soldats que son coeur gnreux offrait la patrie, il pouvait dsoler volont telle ou telle famille. Cette pense occupa son esprit pendant deux mois entiers. Il choisit loisir, pour le recrutement, une douzaine des plus beaux gars de ses domaines, parmi les familles de ceux qu'il avait fait nourrir, vtir et loger pour le reste de leurs jours aux frais du gouvernement.--Je dois bien l'Etat cette compensation, se disait-il avec un aimable sourire. Lorsque le dessein de Bagrianof fut connu, la colre du village n'eut plus de bornes. Quoi! il ne s'tait pas content de trahir son serment, d'insulter le nom du Christ qu'il avait pris tmoin, de livrer des innocents en mme temps que des coupables qui l'avaient pourtant pargn!... Il venait encore frapper les mmes familles, enlever le fils l o il avait dj pris le pre, le jeune frre vigoureux l o l'an tait dj parti! Il voulait donc la ruine gnrale, la mort de tous? La premire fois qu'aprs la promulgation de son arrt Bagrianof parut l'glise, il ne put faire autrement que de remarquer l'attitude de ses paysans. Jusqu'alors, la tte baisse, les yeux fixs terre, ils s'taient inclins profondment devant lui, sans tmoigner autre chose qu'une soumission parfaite; ce jour-l, il rencontra des regards qui avaient l'air de l'interroger. Certains mmes semblaient le braver. De sa place, voisine du tabernacle et exhausse d'une marche, il promena ses regards sur la multitude houleuse qui se signait en suivant les prires, et ses yeux froces virent d'autres yeux soutenir son regard. Ces yeux n'taient pas irrits, mais plutt interrogateurs.--Jusqu' quand, semblaient-ils dire, te joueras tu de l'me humaine? --Ils ont besoin d'un exemple, se dit Bagrianof. Ils sentent le mors, ils regimbent. Nous allons leur faire voir qu'ils ne sont pas les plus forts. Les prires finies, il laissa la foule s'couler; parcourant l'glise avec lenteur, il alla teindre et l de petits cierges piqus sur les lampadaires suspendus devant les images, il redressa par-ci par-l un cierge un peu inclin, et enfin sortit avec le prtre, qui avait vainement essay d'viter cette rencontre. Du reste, Bagrianof semblait avoir totalement oubli son mcontentement pass. Les trois mois qui s'taient couls paraissaient avoir dpos entre lui et les anciennes injures une couche de neige aussi paisse que celle dont le sol tait recouvert. Le seigneur demanda au prtre des nouvelles de sa femme, trs-fatigue et malade; puis il l'interrogea sur les ornements sacerdotaux, dont quelques-uns commenaient s'user, et en parlant ainsi tout seul, car le prtre lui rpondait par monosyllabes. Il arriva au milieu de la place o les paysans causaient avant de rentrer chez eux. A son approche, tous se dcouvrirent. Bagrianof resta un bon moment les regarder ainsi tte nue, sous le vent du nord qui leur coupait les oreilles. Le froid tait terrible; les grandes geles de janvier, celles qu'on nomme les geles de l'Epiphanie, svissaient dans toute leur rigueur; la neige durcie craquait sous le pied; la fume blanchtre s'levait en tourbillons aussitt dchiquets en miettes au-dessus des cabanes de bois noirtre,--et le seigneur, roul dans sa chaude pelisse, coiff de son bonnet de martre zibeline, contemplait sans mot dire les pauvres "mes" dont la gele marbrait les joues et les oreilles. L aussi il retrouva le regard qui l'avait frapp l'glise: quelques-uns, parmi le btail dcouvert devant lui, avaient des yeux humains qui semblaient l'interroger. Il les nota soigneusement dans sa mmoire. Comme il parcourait de l'oeil son troupeau, il vit un jeune homme se dtacher d'un groupe en haussant les paules et en secouant ddaigneusement la main droite; aprs avoir fait quelques pas dans la direction de sa maison, le jeune paysan remit son bonnet fourr et continua sa route grandes enjambes. --Savli! H! Savli! cria Bagrianof de sa voix la plus nette. Le jeune homme continua sans paratre l'entendre. --Savli! rpta Bagrianof d'une voix de tonnerre. --Qu'ordonnez-vous? rpondit le jeune homme sur le mme ton, sans ter son chapeau. --Viens ici, dit le seigneur d'un ton doux et bienveillant. Le jeune homme revint sur ses pas et s'arrta devant Bagrianof. --Pourquoi es-tu parti? lui demanda le matre. --Parce que j'avais froid! rpondit le jeune indisciplin. --On n'a pas froid quand je me prpare parler! rpliqua Bagrianof d'un ton de pdagogue. --Vous ne disiez rien, j'ai pens que vous ne parleriez pas. --Que je parle ou non, est-ce que par hasard tu n'es pas bon pour attendre? --Il parait que si, rpondit le jeune homme, puisque j'attends maintenant. Les yeux de Bagrianof brillrent entre ses paupires demi-fermes. --Soldat! fit-il en levant l'index la hauteur du visage du rebelle. Savli leva la tte, le regarda et lui dit: --Vous ne ferez pas cela. Pourquoi donc, monsieur Savli? --Parce que c'est une injustice! Mon pre est mort, mon frre an est dj soldat, vous avez envoy le cadet en Sibrie,--il ne resterais, plus que les femmes chez nous;--c'est une injustice! --Soldat! rpta Bagrianof en abaissant son index, qui coupa comme un couteau l'air glac. --Ecoutez, vous tous, continuait-il en se tournant vers le groupe, ou de sourds murmures se faisaient entendre,--ce que je fais de lui, parce qu'il est un insolent et un rebelle, je le ferai de vous tous. Oui, vous partirez tous, jeunes et vieux, si vous osez murmurer. Je n'aurai plus d'mes dans ce village; cela vaudra mieux que d'avoir de mauvais paysans. Je fais un exemple de celui-ci:--il indiqua du doigt Savli, rest muet, le regard hautain, le visage impassible;--je ferai un exemple de vous tous, et dans toute la Russie on parlera de Bagrianovka comme d'un village o le seigneur a su punir la rbellion. Cela dit, il le tourna vers le prtre, qui l'coutait sans que rien dans son attitude put dnoncer ses penses secrtes. --Venez vous dner avec nous, mon pre? lui dit-il aimablement. --Non, Votre Seigneurie, je vous remercie: ma femme est malade et m'attend. --Ah! trs-bien. Quand compte-t-elle accoucher, votre femme? --D'un jour l'autre, Votre Seigneurie. --Trs bien. Tenez-vous en sant. Mes honntets votre pouse. Au revoir, enfants. En laissant tomber cette bienveillante parole sur l'assemble morne et dcouverte, il se dirigea vers sa demeure, allgre et dispos. Quand il eut tourn le coin, les paysans mirent leurs bonnets. --Ah! frre, dit le starchina Savli, tu t'es fait une mauvaise affaire. --Je ne partirai pas! rpondit tranquillement le jeune homme. --Comment, tu ne partiras pas? --Je ne partirai pas! rpondit-il avec le mme calme. En ce moment, une jolie fille de seize ans peine, une enfant presque, sortit d'une cabane et courut vers le groupe; d'autres femmes la suivirent, moins vite, et se mlrent aux hommes. --Ne crains rien, Fdotia, dit Savli la jolie fille qui le regardait les yeux pleins de larmes; il m'a menac de me faire soldat, mais sois tranquille.. Fdotia leva les bras au ciel, puis cacha son visage dans ses deux mains, et se mit pleurer amrement, en balanant droite et gauche le haut de son corps. Ce balancement, qui est, caractristique des grandes douleurs chez, les paysannes russes, avait chez elle une grce indicible; son corps jeune et souple ondulait comme un roseau; ses coudes rapprochs de la poitrine semblaient vouloir dfendre contre la douleur. Savli passa un bras autour d'elle. --Ne crains rien, tu es ma fiance, tu seras ma femme, qu'il le veuille ou non,--et je ne partirai pas! Le tzar est juste: s'il le faut, j'irai jusqu'au tzar! Il est notre pre, il ne permettra pas qu'on offense ses sujets; car enfin vous autres, vous avez beau trembler, le tzar est notre pre, peut-tre! --Certainement! dirent les paysans d'une voix contenue. --Eh bien! nous irons jusqu' lui: il ne nous abandonnera pas! Ne pleure pas, toi, dit-il Fdotia, qui s'appuyait sur sa poitrine. Viens chez ma mre. Je te dis que je ne serai pas soldat. Le groupe se dispersa. Le prtre regarda les deux fiancs jusqu'au moment o ils disparurent sous la porte basse de la demeure de Savli, puis il rentra chez lui, le coeur gros. Faudrait-il que sa pauvre femme et pour surcrot de peine le spectacle d'une rvolte au village? VII. L'isba de Savli se remplit bientt. C'tait une cabane spacieuse; les murailles enfumes, fermes de rondins de sapin, taient garnies de bancs de bois polis par l'usage. Une lampe brlait devant les images consacres qui occupaient le coin d'honneur. Assis au-dessous en sa qualit de chef de la famille, Savli accueillait ses htes avec le regard assur des meilleurs jours: nul ne se ft dout que, par un mot du matre, sa destine venait de changer du tout au tout. Les femmes ne partageaient pas son assurance; elles formaient un groupe plor autour de Fdotia. Celle-ci, fiance au jeune homme depuis quelques semaines, tait la veille de son mariage; il ne fallait plus que la permission du seigneur, et sur ce chapitre Bagrianof se montrai dbonnaire. Il aimait les mariages et les nombreuses niches d'enfants. A la vrit, son domaine n'y gagnait pas grand'chose, car ses paysans taient si misrables, qu'ils n'levaient pas jusqu' l'ge d'homme un enfant sur quatre; mais le matre n'en contemplait pas moins avec satisfaction chaque nouveau couple qui venait implorer son consentement. Voici maintenant que tout tait chang. Savli soldat pouvait la vrit emmener sa femme,--cela n'tait pas un obstacle; les femmes de soldats acceptaient volontiers ce genre de vie,--mais prsent que Savli l'avait irrit, Bagrianof permettrait-il le mariage? c'tait au moins douteux, et la pauvre fille se dsolait, car elle aimait son fianc de toute la force de son coeur ignorant et naf. Le jeune homme n'avait gure souci de ces craintes: son parti tait pris, car depuis l'enfance il hassait Bagrianof. Il n'avait pu se contenir en le voyant humilier ses frres et lui-mme plaisir sous la bise glace,--mais sa haine et son mpris taient aussi vieux que lui. Depuis la mort de son pre, et mme auparavant, il avait vu le ressentiment du seigneur provoqu par une cause si futile qu'on ne s'en souvenait plus, s'abattre sur sa maison, et frapper un un les hommes valides. Dans une de ses courses la ville, o il allait plusieurs fois par an, acheter quelques menus objets de mnage, il avait rencontr un colporteur, paysan d'un village voisin. Celui-ci, n sur le territoire de la couronne, tait beaucoup plus libre d'opinions et d'allures que les serfs appartenant un particulier. Depuis longtemps dj, l'Etat avait laiss une demi-indpendance ceux qui relevaient directement de ses domaines. Ce paysan avait communiqu ses ides librales au jeune homme dj exaspr par la tyrannie de Bagrianof. --Quand tu en auras assez, frre, lui dit un jour le colporteur, tu n'as qu' te sauver, viens me trouver; je te donnerai asile et ne te trahirai pas. --Oui, rpondit Savli, et puis le lendemain la police me traquera et l'on me prendra chez toi; tu seras ruin et mis en prison pour m'avoir secouru. Vois-tu d'ici le matre remettant la main sur moi? Ce serait lui faire trop de plaisir vraiment. --Non, dit tout bas le colporteur. Mon frre, que j'avais emmen dans un voyage la foire de Nijni-Novgorod, est mort l-bas. Les autorits ont oubli de me redemander son passeport; quoi bon le passeport d'un homme qui est sous terre? Mais moi, j'ai pens que cela pouvait servir: j'ai dit chez nous, au village, que nous avions tu chacun de notre ct... On ne s'inquite pas de nous autres pauvres diables, d'ailleurs nous nous tions rachets tous les deux, il y a quelque temps de cela. Ce passeport, je l'ai toujours. Quand tu voudras, viens le chercher. Je t'aime, toi, tu es un rvolt, et je hais les seigneurs. Savli avait pris note de cette confidence. Il savait le colporteur homme de parole, bon pour tromper un juif et vendre un prix fabuleux n'importe quelle marchandise avarie n'importe quel seigneur assez sot pour la payer, incapable de voler de deux sous un paysan de bonne foi. Lorsqu'il avait dit:--Je ne serai pas soldat,--il pensait au colporteur Antoine Philipitch. Mais Fdotia? devait-elle donc rester l'attendre jusqu' ce qu'il plt au ciel de les dbarrasser de Bagrianof? Cependant Savli tait calme. En faisant dborder son me pleine jusqu'au bord de colre et de mpris, la dernire injustice lui avait apporte un grand sang-froid. Plac dans une situation inextricable, il regardait autour de lui et pesait toutes les circonstances, pour attribuer chacune d'elles une juste valeur. Les hommes du village et surtout les nouveaux conscrits s'taient runis autour de lui. On le plaignait beaucoup et on le blmait davantage. --Tu n'avais pas besoin de le provoquer! disait-on. Maintenant que le loup a montr les dents, qui sait qui de nous il va vouloir manger? Savli sentait bien la justesse de ce reproche, mais l'indignation qui l'avait emport le reprenait au souvenir de la scne du matin. --Connue vous voudrez, dit-il enfin en se levant: je sais que vous avez raison, mais c'a t plus fort que moi. Ce serait recommencer, que je recommencerais. En ce moment, le pre de Fdotia entra. C'tait un homme de haute taille, encore trs-vert et trs vigoureux. Il s'appuyait sur un long bton de noisetier, plutt par habitude que par besoin. A son entre, tous les regards se tournrent vers sa fille. --Que fais-tu ici? lui dit-il. Rentre chez nous. Tu ne peux pas tre la femme d'un soldat. Je ne laisserai pas partir mon dernier enfant. Dis adieu Savli: il n'est plus ton fianc. Fdotia leva vers son pre ses yeux bleus baigns de larmes, et se prosterna devant lui. --O mon pre, lui dit-elle, mon bienfaiteur, ordonne moi de mourir, mais ne m'ordonne pas d'abandonner Savli! Le vieillard allait rpondre quand Savli, fendant le groupe, s'avana et se prosterna ct d'elle. --Irme Antipof, dit-il, tu me l'as donne, ne me la reprends pas. J'ai ta bndiction, tu ne peux plus me la retirer. Bnis encore une fois tes enfants. La tte des deux fiancs toucha le sol trois reprises; puis ils se relevrent ensemble, et se tinrent debout devant le pre. --J'ai donn ma fille un paysan, je ne l'ai pas donne un soldat, rpondit le vieillard. --Je ne serai pas soldat, je te le jure devant Dieu et tous les saints! Donne-moi seulement ta fille. Le vieillard secoua ngativement la tte. --Eh bien! reprit Savli devenu trs-ple, attends, pour lui dfendre de me parler, que le seigneur m'ait livr. Je te pro mets de renoncer moi-mme elle, si je suis soldat; mais, jusque-l, attends, je t'en prie. Vois comme elle pleure! La pauvre Fdotia pleurait en effet, le visage dans ses deux mains. La longue tresse de ses cheveux pais runis, suivant la coutume des jeunes filles, en un seul faisceau li par un large ruban, frmissait sur ses paules secoues par les sanglots. --Soit! dit enfin Irme; mais si tu es soldat, tu ne l'auras pas. --C'est entendu! rpondit Savli. Pre, nous te remercions. Et les deux fiancs, se tenant par la main, se prosternrent de nouveau, cette fois avec une ombre de joie dans leur coeur endolori. L'altitude de Savli avait frapp tout le monde. --Il est bien sr de son fait! disait-on. --Il a peut-tre de l'argent pour se racheter! --Il a peut-tre un sortilge! pensaient tout bas quelques-uns. Ah! le sortilge pour faire mourir le matre, qu'ils l'eussent pay cher au sorcier qui et voulu le leur vendre! La nuit tomba, les feux s'teignirent dans les cabanes, les hommes s'tendirent sur les poles bien chauffs. Le froid est la seule misre que le paysan russe n'ait jamais connue: si malheureux qu'il ait pu tre, dans les villages ou svit la famine, l mme o l'on a trouv des infortuns morts de faim dans leurs cabanes, le feu n'a ja mais manqu, et le pole n'a pas cess de rpandre la douceur tide d'une atmosphre de printemps. Le village dormait. Savli ne dormait pas. La tte pleine des choses du jour, il ruminait son projet de voyage, et un autre projet qu'il n'avait communiqu personne:--celui-ci devint si pressant et prit si bien le dessus sur toutes les autres penses, que le jeune paysan se leva, mit sa pelisse et son bonnet et sortit pas de loup. Il arriva bientt la maison de Irme, et s'approcha d'une fentre peu leve au-dessus du sol, celle ou Fdotia se tenait tout le jour penche sur la merveilleuse broderie des essuie-mains qu'elle prparait pour son mariage. Savli frappa doucement la vitre. Au second coup, le petit chssis guillotine se leva sans bruit, et la jolie tte de Fdotia apparut. Elle ne dormait pas non plus; elle savait bien que personne ne pouvait venir cette heure, sinon son fianc, A vrai dire, elle l'attendait. --Fdotia, dit le jeune homme en se haussant sur la pointe des pieds pour arriver jusqu'aux oreilles de la jeune fille, j'ai quelque chose te dire. --Dis-le, mon Savli. --Veux-tu partir avec moi? Je t'pouserai, je le jure devant Dieu qui me jugera;--le jeune homme fit le signe de la croix;--mais il faudra peut-tre partir avec moi en secret,--la nuit,--pour que je ne sois pas soldat. Dis, veux-tu? --Oh! Savli, demande-moi tout, mais pas cela! fit la jeune fille effraye. Partir ainsi, quitter mon pre... Il me refuserai: sa bndiction son lit de mort, il dirait que je suis une mchante fille... Non, Savli, demande-moi de mourir pour toi, mais quitter la maison, je ne le peux pas! je ne le peux pas!... rpta-t-elle avec un sanglot. --Soit! rpondit le jeune homme sans se troubler. Je pensais bien que tu ne voudrais pas; c'tait un bon moyen pourtant, et je n'en vois pas d'autre. --Que ferons nous alors? dit Fdotia, dont le coeur battait d'angoisse. Elle retira vivement la tte et couta dans la chambre;--tout le monde dormait qui mieux mieux. La tte blonde, peine couverte d'un mouchoir, reparut sous le chssis retenu par sa main. --Je ne sais pas, rpondit Savli en hochant la tte; mais je trouverai un moyen. --Et si l'on demandait grce au seigneur? dit timidement Fdotia. --C'est a qui serait une peine perdue! fit ddaigneusement Savli; sois tranquille, il n'a jamais fait grce personne. Il faudrait un miracle. Je trouverai autre chose. Bonsoir. Donne-moi un baiser. La jeune fille avana la tte en dehors, se pencha un peu, et les lvres des fiancs se rencontrrent. --Bonne nuit, rpta Savli, et il se dirigea vers son isba. Fdotia le regarda s'loigner. Sa mle stature, sa dmarche assure se dessinaient sur la blancheur de la neige. La pauvre fillette sentait son coeur dborder de tendresse pour le bien-aim si prs de lui tre ravi. --Un miracle! se rptait-elle en se recouchant sur le banc de bois, toute frissonnante. Il a dit qu'il faudrait un miracle... O sauveur des malheureux, mre de Dieu, protgez-moi, inspirez-moi! Un miracle! Et si Dieu voulait le faire! Elle s'endormit. Son sommeil agit, qu ressemblait la veille, lui fit passer devant les yeux cent visions diverses. Vers le matin, il lui sembla entendre une voix qui murmurait son oreille:--Va trouver Bagrianof. Elle s'veilla en sursaut et regarda autour d'elle. Tout dormait; la lampe des images ptillait faiblement. Elle se leva et alla se prosterner devant la Vierge. Elle resta ainsi longtemps. Son coeur, m par un dsir invincible, lui rptait:--Va chez Bagrianof. --C'est une voix du ciel, se dit-elle enfin; ce serait un pch d'y rsister. J'irai demander sa grce au terrible seigneur... Je n'en dirai rien personne, ils m'en empcheraient. Et s'il me refuse? pensa-t-elle soudain.--S'il me refuse, ce sera tout juste comme hier, ne dit-elle par manire de consolation; Savli trouvera quelque chose, puisqu'il l'a promis. A moiti rassure par cette grande rsolution, elle s'endormit si bien que son pre fut oblig de la rveiller au grand jour pour aller chercher l'eau du matin. VIII La grande rivire glace tait recouverte de neige: les rives, peu leves, peine garnies de maigres buissons, disparaissaient aussi sous le blanc suaire. Le chemin de halage se confondait avec la glace. La prise d'eau pour les besoins domestiques tait aussi loigne que les puits du village voisin; mais l'hiver on aimait mieux venir la rivire par la route battue que de frayer tout moment des chemins nouveaux dans la neige toujours plus paisse. Lorsque Fdotia, portant sur l'paule l'arc de bois qui supportait les deux seaux en quilibre, arriva au bord de l'eau, elle vit les paysans occups couper au pic de larges blocs de glace. --Que faites-vous l? demanda-t-elle, tonne. --Le seigneur a tant mang de glaces l'anne dernire que sa glacire est vide, rpondit un paysan d'un ton bourru, et nous sommes de corve aujourd'hui par ce froid. Voil!--Il assna dans la glace paisse un coup de pic capable d'assommer un boeuf. Fdotia, rveuse, regardait un gros bloc semblable du cristal, que deux paysans faisaient glisser sur une claie. Un coup de fouet fit partir le cheval qui, d'un vigoureux lan, prit le chemin de la demeure seigneuriale. A la place que le bloc avait occupe, l'eau bleue remplissait le petit bassin. Le soleil faisait briller les paillettes de givre sur la rive oppose, qu'il clairait obliquement. --Il fait beau! dit involontairement Fdotia. Son coeur tait plein d'esprance: par un si beau soleil, par un ciel si bleu, tait-il possible qu'elle ne vit pas exaucer sa prire! --Beau? oui, pour se tenir la maison. Rentre ma jolie fille, dit le plus vieux paysan en achevant de dtacher un nouveau bloc qui nagea bientt au milieu du bassin agrandi. Rentre, sans quoi Savli se plaindra de la gele qui a mang les joues de sa fiance. Le paysan sourit Fdotia en clignant de l'oeil. Elle tait la joie et l'orgueil du village; toute petite, sa grce et sa gentillesse l'avaient fait chrir partout; en grandissant, sa beaut l'avait rendue prcieuse comme une perle rare. Les chiens froces la suivaient, heureux de pouvoir poser leur nez mouill dans ses petites mains brunes. Elle tait la gaiet et le rayon de soleil de ce malheureux coin de terre. La jeune fille rougit, se hta de puiser de l'eau, et se mit en route d'un pas cadenc, qui faisait peine jaillir sur le sol quelques gouttes d'eau des seilles pleines jusqu'au bord. Elle allait vite, sentant peine son fardeau. En passant le long de la haie du jardin, elle aperut Bagrianof qui prenait l'air avant de djeuner pour se donner de l'apptit. Cette rencontre lui parut de bon augure: au lieu de ralentir le pas pour attendre qu'il ft hors de vue, elle continua sa marche gracieuse et presse, le corps lgrement pench en avant sous le fardeau, la hanche un peu cambre pour soutenir les reins flchissants. La lourde camisole ouate qui l'empaquetait ne pouvait dguiser la grce extrme de ce corps presque enfantin, et souple comme un liseron des champs. Au bruit de ses pas sur la neige durcie, Bagrianof se retourna. En passant devant lui elle le salua d'une inclinaison de tte. --Bonjour, seigneur, dit-elle de sa voix mlodieuse. Et elle continua sa route, tonne de sa propre audace; mais ne fallait-il pas se rendre propice le matre dont tout dpendait? Bagrianof la suivit des yeux le long de la haie du jardin. --La voil grandelette, se dit-il lui-mme. C'est une jolie fille. La matine parut longue Fdotia. La rencontre du seigneur terminait pour elle une srie de prsages heureux; il lui tardait d'accomplir le projet qu'elle avait form pendant la nuit. Enfin le repas de midi termin, la poterie et les cuillers de bois soigneusement laves et remises en place, le vieux Irme sortit, et la fillette se trouva libre. Elle retira aussitt d'une petite bote son peigne et son mouchoir des dimanches; elle lissa soigneusement ses cheveux, noua son mouchoir sous son menton, croisa sa camisole ouate sur sa poitrine, mit des souliers la place des brodequins de tille qu'elle portait habituellement, et sortit, le coeur palpitant comme un oiseau qui vient de prendre sa vole. --O vas-tu, Fdotia? lui cria la premire paysanne qui la vit passer. Ton Savli n'est pas par l, il est l'autre bout du village, chez Procofi, o l'on prpare le lin. --Je ne cherche pas Savli, rpondit la jeune fille. --O vas-tu donc si pimpante? --A mes affaires! dit triomphalement Fdotia; et elle se mit courir pour revenir plus vite. En entrant dans la cour de la maison seigneuriale, elle eut peur. Les chiens vinrent rder autour d'elle; la grande enfant eut presque envie de s'en retourner...; mais un domestique qui l'avait aperue l'attendait sur le seuil de la cuisine: elle n'osa pas reculer. --Peut-on voir le matre? dit-elle au domestique en s'approchant. C'tait un vieillard l'air chagrin. N dans la domesticit de la famille, il s'tait endurci bien des choses, et pourtant le joug de Bagrianof lui semblait lourd.--Le dfunt seigneur n'tait pas bon, disait-il parfois ses confrres d'infortune, mais il valait mieux que son fils. Je ne connais rien d'aussi mchant que lui, ajoutait-il avec un soupir; il est plus mauvais que le dmon! A la demande ta jeune fille, le vieux Timothe hocha tristement la tte. Bien des jeunes filles taient venues la maison seigneuriale, mais jamais sans y avoir t mandes: celle-ci se prsentait seule! Les temps changeaient donc? La pudeur des jeunes filles allait elle aussi disparatre?... --Oui, rpondit-il, tu peux entrer. --Mais il faut le prvenir! --A quoi bon? Les filles peuvent toujours entrer chez nous. La porte droite, dans l'antichambre: c'est son cabinet. Vas ma belle. Fdotia, interdite, regardait le vieux valet de ses yeux bleus tout grands ouverts. L'ingnuit de ses seize ans faisait une question si nette et si embarrassante que Timothe revint instantanment de son erreur. --Qu'est-ce que tu lui veux, au matre? dit-il d'un ton radouci. --Je veux lui demander la grce de Savli, qu'il veut faire soldat; c'est mon fianc: nous nous marions Pques, avec la permission du seigneur. --Et tu veux demander sa grce? Retourne chez toi, ma colombe, va-t'en vite... Va! n'entre pas l-dedans... --C'est la voix de Dieu qui me l'a ordonn, dit Fdotia tremblante et retenant peine les larmes dans ses yeux innocents. Cette nuit, mon ange m'a parl et m'a dit: "Va trouver Bagrianof." Je me suis mise genoux et j'ai pri les saints, et j'ai entendu la mme voix. Que la sainte Vierge me soit en aide! La fillette fit le signe de la croix et regarda le domestique avec assurance. Celui-ci se sentit mu jusqu'au fond de son vieux coeur bronz. --Va-t'en, ma fille, ton ange gardien ne sera pas content de te voir entrer ici, dit-il en lui mettant doucement la main sur l'paule. Savli sait-il que tu veux voir le matre? --Non. --Eh bien! va lui demander conseil, et s'il te permet de le faire, je te laisserai entrer. Va! Sa main calleuse poussa doucement la jeune fille du ct du village. Le coeur gros, les yeux dbordant de larmes, Fdotia fit deux pas, puis se retourna indcise du ct de cette maison o la grce de Savli tait peut-tre, o il ne tenait qu' elle d'essayer de l'obtenir. En ce moment Bagrianof lui-mme parut la fentre de son cabinet; il lui faisait signe de la main d'approcher. --Le seigneur m'appelle, dit-elle avec un lan de joie au vieux domestique: je vais lui parler. Elle passa en courant devant lui; ses pieds touchaient peine la terre. Elle franchit en deux bonds les six marches du perron et entra dans la maison. Timothe fit avec la main ce geste russe qui exprime la fois ou tour tour le dcouragement, la lassitude, l'insouciance, et rentra dans la cuisine, tout morose. --Une si jolie fille, grommelait-il entre ses dents, et si jeune! C'est si bte! Arrive dans le vestibule, Fdotia resta interdite. Le parquet cir, une panoplie avec armes accroche au mur, une grande glace qui la rflchissait tout entire et lui donnait l'illusion d'une autre personne place devant elle la regarder,--tous ces objets et cet aspect nouveau lui inspiraient une sorte de terreur. Elle avait dj la main sur le bouton de la porte, prte s'enfuir, lorsque Bagrianof passa la tte hors de son cabinet. --Eh bien! dit-il, o vas-tu? Entre donc! Il ouvrit la porte toute grande. --Tu me voulais quelque chose? Que demandais tu Timothe? --Je lui demandais si l'on peut vous parler! --Tu vois qu'en effet on peut me parler, rpondit Bagrianof en souriant. Et que t'a-t-il rpondu? --Il m'a rpondu... que je ferais mieux de retourner chez nous. --L'imbcile! dit Bagrianof en continuant sourire. Et qu'est-ce que tu me voulais? --Je voulais... O matre, accordez-moi la grce de Savli, et je vous bnirai jusqu'au dernier jour de ma vie! s'cria Fdotia, fondant en larmes. Et se prcipitant aux pieds de Bagrianof, elle toucha trois fois la terre du front. --Savli? L'insolent qui m'a rpondu hier, devant le village, avec tant d'insolence? --Oui, matre; il ne le fera plus! s'cria Fdotia en pleurant chaudes larmes. Pardonnez-lui! ne le faites pas soldat, ne l'envoyez pas au loin; je mourrai, matre! Vous ne voulez pas la mort d'une pauvre fille? --Tu l'aimes donc bien? demanda Bagrianof. --C'est mon fianc. Nous voulions obtenir de vous de nous marier Pques. Permettez-nous, seigneur, de nous marier, et faites grce Savli!... --C'est lui qui t'a envoye? demanda Bagrianof sans rire. --Non, matre. Il ne sait pas que je suis venue. --Ah, c'est plus intressant; mais, dis moi, pourquoi veux-tu que je lui pardonne, ton fianc? Je n'ai pas de raisons pour l'aimer, moi. Fdotia ne put trouver de rponse. Elle chercha un instant puis, faute de mieux, elle revint sa premire ide. --Nous vous bnirons jusqu'au dernier jour de notre vie! rpta-t-elle, le gosier plein de larmes. --Je le veux bien lui pardonner, moi, dit Bagrianof, qui ne la quittait pas des yeux; mais il fait froid pour causer. Viens par ici. Il la fit passer devant lui dans son cabinet. C'tait une vaste pice claire par deux fentres donnant sur la pelouse. Les meubles de vieil acajou taient recouverts de cuir vert fonc. Un large divan occupait un angle de la pice. Le bureau tait couvert de journaux; Bagrianof lisait beaucoup et se piquait de libralisme en ce qui concernait le destin des empires. Il ferma la porte. Fdotia, trouble, se tenait debout au milieu de la pice. --Ecoute, lui dit-il en prenant les deux mains, tu tiens beaucoup ta grce de ton Savli? --Oui, seigneur, plus qu' tout au monde. --Eh bien, tu l'auras. Fdotia, perdue de joie, se jeta aux pieds de Bagrianof, riant, pleurant, baisant ses vtements. --Ne baise pas mes pieds, continua Bagrianof, c'est du bien perdu. Ton Savli ne sera pas soldat, mais tu vas me dire merci. --Que le Seigneur vous comble de bndictions, commena la jeune fille, prte dfiler le long chapelet de bndictions dont les paysans russes ne sont pas avares. --Ce n'est pas ainsi que je l'entends. Allons, sois gentille, ne fais pas de bruit, hein? Il la saisit par la taille et l'enleva. En perdant pieds, Fdotia poussa un cri percent. --Si tu cries, je te mets dehors, et Savli ira en Sibrie! gronda le seigneur. Pas un mot tu m'entends! Fdotia ne dit plus rien. IX Lorsqu'elle sortit du cabinet de Bagrianof, aussi blanche que la neige du dehors, elle marchait d'un pas automatique. --Attends, lui dit Bagrianof qui la reconduisait, je vais te donner un mouchoir. Il en prit un dans l'armoire, te dplia et le posa sur le bras de la jeune paysanne, toujours muette. --Adieu, Fdotia! fit-il avec un geste de la main, et il rentra dans son cabinet. La jeune fille, se voyant seule frmit de la tte aux pieds. Machinalement elle ouvrit la porte, sortit, le mouchoir dpli toujours sur le bras, et prit le chemin du village, toujours absorbe dans une seule pense. Comme elle arrivait au carrefour, elle rencontra un groupe de jeunes gens qui sortaient de l'isba o l'on avait prpar le lin. Jusque-l elle n'avait rien vu, marchant la tte baisse, les mains jointes; tout coup elle leva la tte, et elle aperut son fianc qui fixait les yeux sur le mouchoir pendant son bras. Elle poussa un cri et recula de quelques pas en tendant les deux mains comme pour se dfendre. --Qui t'a donn cela? fit Savli d'une voix tonnante; et il avana la main. --Ne me touche pas, ne me touche pas! s'cria-t-elle d'une voix dsespre en reculant encore. --D'o viens-tu? cria le jeune homme, fou de douleur et de rage. Fdotia le regarda bien en face; les yeux du jeune homme taient tincelants de colre. Elle prit en courant le chemin de la rivire. Les jeunes gens, Savli en tte, se lancrent sa poursuite. --Fdotia..... Fdotia.... cria deux ou trois fois Savli; mais sa voix touffe par l'ardeur de la course, n'arriva peut-tre pas aux oreilles de la jeune fille. Elle continuait courir, si lgre que ses pieds ne laissaient pas d'empreintes sur le chemin;--elle descendit comme une flche la rampe de la rivire, et sauta dans le petit bassin qu'elle avait regard le matin. Savli arriva juste temps pour frler le pan de sa robe. Le mouchoir bariol tait rest au bord du trou bant. Sans hsiter, le jeune homme jeta sa pelisse fourre et ses lourdes bottes, et sauta dans le bassin. Il plongea sous la glace et reparut un instant, reprit haleine et plongea de nouveau. Ses camarades le croyaient perdu, lorsqu'ils le virent reparatre, violet, dfait, mais vivant. Ils le tirrent sur la glace, et avec lui Fdotia, qu'il tenait serre; mais les yeux rouges de larmes ne devaient plus pleurer, les joues marbres ne devaient plus plir sous l'outrage. Savli, bientt ranim, voulut la porter jusqu' sa demeure. Le funbre cortge, grossi en chemin par les paysans, arriva la cabane de Irme. --Pre, dit Savli en la dposant sur la table, voil ta fille. Ce n'est pas ma faute! Je n'ai pas pu la dfendre; mais je te jure de la venger. X. Le village fut bientt en rumeur. Irme, les yeux secs, le visage farouche, regardait sa fille sans mot dire; les matrones accourues s'empressaient autour de Fdotia; on essaya de la ranimer en lui frappant dans les mains;--les efforts furent de courte dure, car elle tait bien morte et dj roidie. Les hommes sortirent de la cabane pour laisser les ensevelisseuses procder leur pieux devoir. Pas un mot ne fut prononc au dehors. De tous cts, les jeunes gens, les enfants accourus se grouprent autour de Irme; au centre de cette foule muette, le pre morne, assis sur le banc de bois qui fait le tour de la maison, le bonnet de fourrure enfonc sur les yeux, les mains pendantes, semblait absorb par des penses de vengeance. Quelques jeunes gens avaient emmen Savli pour lui faire changer ses vtements gels. Le vieillard le chercha un moment du regard; on lui expliquait motif de l'absence du jeune homme. Irme, d'un signe de tte, indiqua qu'il avait compris, et retomba dans son immobilit. Le temps s'tait couvert, et la nuit descendait rapidement; quelques feux s'allumaient et l dans les cabanes; une vieille femme parut au haut de l'escalier et convia les hommes rentrer. Le pre entra le premier. Un un, la tte dcouverte, tous passrent en courbant le front pour ne pas se heurter la poutre qui formait le dessus de la porte. Fdotia, revtue de ses plus beaux habits, tait couche sur la table de sapin au milieu de ta cabane, les pieds l'orient, pour que la face ft tourne du ct o le soleil se lve, o les Rois Mages ont vu l'toile les conduire. Ses cheveux ne flottaient plus sur ses paules, suivant la coutume des vierges; les matrones les avaient cachs sous un mouchoir soigneusement nou autour de la tte. Les mains avaient t jointes, non sans peine; on les avait attaches avec un ruban, et une petite image tait pose dessus. Le sol et la table taient jonchs de branches de sapin coupes en hte par les enfants dans la fort voisine. La lampe des images jetait sur tout cela sa clart tremblotante, Irme contempla sa fille; ses paupires rouges battirent deux ou trois fois, mais ses yeux taris ne laissrent pas couler une larme. --Le prtre!... dit-il. On s'entre-regarda. Le prtre va chez les seigneurs dire les prires des morts; mais les paysans ne rclament gure cet office, qu'il faut payer. --Allez chercher le prtre!... rpta Irme. On ne bougeait pas. Il jeta un coup d'oeil sur l'assemble: --J'y vais moi-mme, dit-il. Il prit son bton et sortit La nuit tait tombe. Le ciel, bas et gris, promettait une tempte de neige. Le vent soufflait par rafales. Le vieillard se dirigea d'un pas ferme, en faisant de grandes enjambes, vers la demeure du prtre, o brillait une fentre claire. Sur la porte, il rencontra Savli qui allait entrer. --Que viens tu chercher ici? demanda le vieillard. --Les prires pour la martyre qui repose, rpondit Savli. Le vieillard tourna le bouton de la porte et entra sans rpondre. Le prtre tait assis au chevet de sa femme endormie. Une petite face ronge et ride dormait dans le berceau, auprs du lit. La servante, effare, entra sur la pointe du pied. --Mon pre, dit elle, voici des paysans qui veulent vous parler. --Qu'est-ce qu'il y a? rpondit Vladimir Alexivitch en tournant vers la porte son visage fatigu, ple encore de l'angoisse de la journe. --Il y a un malheur dans le village, dit la servante. --Plus bas! fit le prtre en se levant. Sa haute taille, courbe par la lassitude, se redressa pniblement. --Reste ici, prs de l'enfant: tche qu'il ne drange pas sa mre. O sont-ils? --Dans l'antichambre. Le prtre sortit et fit entrer les paysans dans la salle manger, pauvrement meuble d'un buffet, d'une table en bois blanc et de quelques chaises de paille. En reconnaissant Savli, il eut un pressentiment de la vrit. Les craintes et les fatigues de la journe prcdente l'avaient cependant tenu l'cart de ce qui s'tait pass au village,--mais certains malheurs semblent flotter dans l'air sans qu'on ne sache pourquoi. --Que voulez vous? dit-il. --Nous voulons tes prires, dit Irme. Ma fille est morte, elle est la maison; un pch est sur son me: tes prires l'teront. --Fdotia? --Oui, Fdotia. --Quel pch peut-elle avoir commis avant de mourir, ta colombe? dit le prtre, devinant vaguement la rponse qui allait suivre. --Elle s'est tue!... Irme regarda le prtre en face: --Tu ne vas peut-tre pas lui refuser tes prires parce qu'elle s'est tue? Tu es prtre, mais tu n'es pas mchant: tu ne laisseras pas le pch sur son me? Eh? En prononant ces paroles, Irme regardait le prtre avec colre. Son bton tremblait dans sa main, non de faiblesse, mais de fureur. --Pourquoi et comment s'est-elle tue? demanda le prtre sans rpondre directement. --Je ne sais pas. Je sais qu'on me l'a rapporte morte et qu'elle s'est tue. Si tu veux le savoir, demande le celui-ci,--Il te le dira. Savli approcha d'un pas. La lumire de la mauvaise chandelle clairait son visage contract et subitement amaigri. --Je sortais de chez Procofi, o nous avions prpar le lin; J'tais avec les autres.--Il nomma les paysans qui l'accompagnaient.--Au carrefour, voil que je vois venir Fdotia sur la route de la maison seigneuriale. Elle marchait comme en dormant, les yeux bien ouverts, sans avoir l'air de rien voir. Tout coup je m'aperut qu'elle avait sur son bras un mouchoir bariol.... vous savez, les mouchoirs que Bagrianof donne aux filles... Je sentis un coup comme si un boeuf m'avait renvers; je dis:--Qu'est-ce que cela?--Fdotia poussa un cri, elle recula comme si elle avait peur, et me dit deux fois:--Ne me touche pas!--Alors moi je criai:--D'o viens-tu?--Elle ne me rpondit pas et se mit courir vers la rivire. Nous l'avons tous suivie sans pouvoir la rattraper, elle a saut, j'ai saut aprs elle, et je l'ai rapporte, mais trop tard. Voil! --Qu'est-ce que tu penses de cela? dit le prtre aprs un silence. --Je pense qu'elle sera alle demander ma grce Bagrianof, pauvre innocente! Et lui, content de tenir la brebis il l'a mange, comme un loup qu'il est. --Eh bien! pre, que dcides-tu? grommela Irme en frappant le plancher de son bton; il me faut des prires! --Ma femme est accouche ce matin, mais cela ne fait rien, je vais avec vous. Allez devant, je vous rejoint. Je ne prendrai que le temps de passer l'glise. Les deux paysans sortirent. Au bout de quelques instants, Irme s'arrta: --Est-ce toi qui lui avais conseill d'aller chez le seigneur? dit-il d'une voix sourde. --Non, pre! Devant Dieu, ce n'est pas moi! Elle m'en avait parl, et je lui avais rpondu que jamais Bagrianof ne pardonnait. J'ai mme dit que ce serait un miracle s'il pardonnait quelqu'un. --Voil le miracle: je n'ai plus d'enfant! gronda le vieillard qui se remit en marche. Un moment aprs, il ajouta: --C'est heureux pour toi que tu ne l'aies pas envoye, car je t'aurais cass les os avant de les lui casser, lui! Le prtre entra dans la cabane peu d'instants aprs ceux qui taient venus le chercher. Il remit au premier venu l'encensoir et l'encens, qui servent aux prires funbres, et revtit l'tole. Il n'avait pas voulu emmener le diacre, jugeant inutile de l'entraner dans la disgrce qui suivrait probablement l'accomplissement de ce devoir. L'encens fuma bientt sur les charbons allumes et le prtre commena les prires. Sa voix graves et mlodieuse scandait lentement les versets lugubres; le paysan qui tenait l'encensoir disait les rpons connus de tous dans cette langue slavonne, aussi rapproche du russe que le franais du quinzime sicle l'est du franais moderne. En prononant les paroles sacres qui mentionnent l'autre vie et l'accueil qui attend les croyants par del le tombeau, la voix du prtre s'leva plus pore et plus sonore; ses yeux levs au ciel voyaient, au del du plafond bas travers par les poutres noircies, le grand ciel bleu sombre parsem d'toiles, o l'me blanche de la martyre s'levait doucement vers le Sauveur des malheureux. D'une main pieuse il offrit l'encens au cadavre, puis, les prires termines, il replia l'tole, reprit l'encensoir, noua le tout dans un mouchoir, remit sa pelisse et voulut partir. --Merci, mon pre, lui dit Irme en lui baisant la main. --Merci, mon pre, dit Savli en s'approchant aussi; quand l'enterrerez-vous? --Quand vous voudrez, mes enfants. --Vous n'avez pas peur? Le prtre jeta un regard sur la jeune morte, sur l'assemble o la lueur vacillante des cierges laissait apercevoir confusment de nombreux visages tourns vers lui. --Non, dit il d'une voix calme, le serviteur de Dieu ne craint ni les piges du mchant ni les embches du dmon. --L'enterrerez vous aprs-demain matin avec une messe? Nous payerons ce qu'il faudra. --Je n'ai pas besoin d'argent, rpondit le prtre, qui pensa pendant part lui combien sa pauvre maison tait dnue de tout, et quel besoin avait la jeune mre de choses fortifiantes: il sera fait comme vous le dsirez. Les paysans se dispersrent lentement et regagnrent leurs masures. Le lendemain, pendant toute la matine, les paysannes se succdrent au logis de Vladimir Alexivitch. Malgr leur pauvret, elles avaient trouv moyen d'apporter, qui des oeufs frais, une poule, un peu de miel de l'automne prcdent, qui une brasse de laine, un morceau de toile, les plus pauvres une jatte de lait. Le village remerciait ainsi celui qui venait de risquer ses moyens d'existence pour la justice et le bon droit. Le surlendemain, vers dix heures, Bagrianof prenait paisiblement son th en lisant les journaux de la semaine, lorsque le premier coup de cloche lui fit lever la tte. Sa femme plit sous le regard de son seigneur et matre. Elle savait ce qui s'tait pass, et, depuis la veille, elle tremblait en pensant ce moment redoutable. Elle fit un signe, et la petite fille disparut sans bruit. Plus forte en sentant l'enfant l'abri, madame Bagrianof attendit la question qui ne pouvait manquer. La cloche continuait tinter pour la messe. --Est-ce fte aujourd'hui? dit Bagrianof. Quelle date avons-nous? --Le vingt-deux, rpondit-elle. Ce n'est pas fte, Daniel Loukitch. --Alors, pourquoi dit-on la messe? --C'est un enterrement, balbutia la pauvre crature, tremblante d'angoisse. --Le bienheureux trpass se fait dire la messe? grand bien lui fasse! Ils ne sont pas si pauvres qu'ils veulent bien le dire, mes bons serfs, puisqu'ils se payent des messes! Laquelle de mes mes est partie pour le cleste sjour? --Ce n'est pas une me, Daniel Loukitch, rpondit madame Bagrianof, c'est une jeune fille. On appelait alors mes, en Russie, les hommes seulement. Les femmes, ne payant pas de redevance personnelle, n'taient pas comptes dans la population. --Une jeune fille? fit Bagrianof d'un air mcontent. Il n'aimait pas voir mourir les jeunes filles: c'tait autant de perdu, puisqu'elles pouvaient se marier et donner de beaux enfants, qui deviendraient des mes. --Laquelle? ajouta-t-il par habitude de propritaire. --Fdotia Irmeieva, dit-elle. Bagrianof posa son journal sur la table et regarda sa femme. --Vous tes folle, lui dit-il posment. Cette fille, qui se portail bien avant hier, on l'enterrerait aujourd'hui?... De quoi est-elle morte? Madame Bagrianof ne rpondit pas. Il agita violement la sonnette, et le domestique, Timothe, entra sur la pointe du pied. La cloche tintait toujours seulement le glas avait remplac la sonnerie de la messe. Le cercueil devait tre en vue de l'glise. --Qui enterre-t-on? demanda Bagrianof d'une voix sche. --Fdotia Irmeieva, Votre Honneur, rpondit le vieux domestique. --Celle fille qui tait ici avant-hier. --La mme, Votre Honneur. --De quoi est elle morte. Madame Bagrianof et Timothe s'entre-regardrent. --De quoi est elle morte? rpta Bagrianof avec un pli des lvres, prcurseur de l'orage. --Elle s'est noye, Votre Honneur. --Par accident? Personne ne rpondit. --Exprs? Le silence se fit une seconde fois. Le balancier de l'horloge donnait un petit coup sec chaque mouvement; au dehors, le glas tintait toujours. Timothe leva la tte et regarda son matre. --Exprs, Votre Honneur rpondit-il. Bagrianof se leva et fit quelques pas; sa femme s'tait leve aussi, hsitante et glace de terreur; il la rassit sur son fauteuil, d'un geste violent. --Tenez-vous donc tranquille, dit il, vous partez tout moment comme un diable ressort. Madame Bagrianof ne bougea plus. --La sotte! murmura le seigneur entre ses dents serres. La cloche de l'glise se tut: le corps tait entr dans l'glise. Bagrianof fit encore deux ou trois tours dans l'appartement. --Qu'est-ce qu'on dit dans le village? demanda-t-il au vieux domestique. --Je ne sais pas, Votre Honneur, je ne vais jamais au village. --Eh bien, vas-y! dit le seigneur en se rasseyant. Donnez-moi un verre de th, ma chre, dit-il sa femme. Bien chaud et bien sucr, s'il vous plat. Timothe sortit de la cour seigneuriale, les yeux fixs terre, suivant machinalement la route o il lui semblait voir Fdotia marcher devant lui, le mouchoir dpli flottant sur le bras. Il arriva sur la place; toutes les maisons taient vides. Quelques petits enfants, laisss seuls, se mirent geindre dans leur berceau quand il entr'ouvrit les portes. Il s'arrta et rflchit. Retourner la mason sans nouvelles, c'tait courir un gros risque. Entrer dans l'glise tait peut-tre plus dangereux encore. Qui sait si la population affole n'allait pas le mettre en morceaux, faute de meilleur gibier! Il s'arrta un moyen terme. Pntrant peine sous le parvis, il s'adressa une vieille femme qui priait activement, faisant de grandes inclinaisons jusqu' mi-corps et des signes de croix tour de bras. --Qu'est-ce qu'on dit dans le village, ma bonne, lui demanda-t-il. Elle le regarda de travers. --On dit que c'est grand'piti qu'une si jolie fille soit morte si jeune. Voil. Et elle reprit son oraison. Timothe, satisfait, retourna la maison et rpta fidlement ce qu'il avait entendu. Bagrianof faute de mieux, fit mine de s'en contenter. Il s'enferma bientt dans son cabinet, attendant le glas qui ne pouvait manquer de recommencer d'une minute l'autre. Ce n'tait pas le remords qui le poursuivait pendant qu'il arpentait le parquet d'un pas rgulier comme le balancier lui-mme. A quel propos le remords serait-il venu se loger sous le crne de ce haut et puissant seigneur? Le remords de quoi? D'avoir agi une fois de plus comme il avait agi tant de fois? Est-ce que les autres s'taient noyes? N'taient-elles pas, l'heure qu'il est, maries et mres de gros gars au ventre prominent, aux cheveux de lin tombant sur la face; gars dont plusieurs taient ses fils, sans contredit? mais il n'avait jamais su lesquels, faute de prendre des informations. Pourquoi cette sotte n'avait elle pas fait comme les autres? Elle avait le mari sous la main... Qui pouvait se douter qu'au lieu de se marier honntement comme tout le monde, elle allait se noyer exprs! Il lui en voulait de cela, et si elle et t encore vivante, il l'aurait punie de la bonne manire;... Mais elle chappait sa vengeance! Le glas recommena de sonner. Le corps sortait de l'glise pour se rendre au cimetire. Comment se faisait-il qu'on ne lui et pas parl de cet vnement? C'tait intressant pour lui, au bout du compte! On le lui avait cach, pourquoi? Avait-on cru qu'il lui serait dsagrable d'apprendre que cette fille s'tait noye? Mais en quoi cela pouvait-il lui tre dsagrable? Est-ce que c'tait sa faute? Est-ce qu'ils auraient l'aplomb de dire que c'tait sa faute? C'est l ce qu'il faudrait voir, par exemple! Bagrianof s'arrta devant la porte comme pour sortir. La grosse cloche tintait toujours coups lents et gaux,--les petites cloches sonnaient de temps en temps ensemble avec un bruit de sanglots... Bagrianof tourna le dos la porte et se remit marcher. Sa faute? En quoi sa faute? Pas pour celle-l au moins!... Elle tait venue le trouver, l'effronte! Elle avait demand la grce de son amant,--car enfin qui pouvait se douter que ce n'tait pas son amant, mais seulement son fianc? Il avait cru que c'tait son amant, lui: les filles de village ne sont pas, l'ordinaire, d'une vertu si farouche! Oh! non, ce n'tait pas sa faute, lui. Elle n'avait pas besoin de venir le trouver!... Mais qu donc avait eu l'aplomb de dire que c'tait sa faute?... Il se retourna brusquement, cherchant dvisager l'audacieux... Il tait seul. Alors il se rappela que c'tait Timothe qui lui avait dit: "exprs" comme pour le braver. Elle s'tait noye exprs; c'est Timothe qui l'avait dit, Timothe le payerait sans tarder! Et le prtre qui faisait un enterrement de seigneur cette fille!... Bagrianof s'arrta. Le glas avait cess. Le silence et la rsolution qu'il venait de prendre de chtier l'insolent lui firent beaucoup de bien. Il s'assit dans son fauteuil, ouvrit son tiroir, prit la lettre l'archevque et la mit bien en vidence; puis il alluma un cigare et se remit lire. Mais il ne comprit pas un mot de ce qu'il lisait. Fdotia avait de belles funrailles. Sauf les bambins dont les cris avaient dsorient le vieux domestique, personne n'tait rest au logis. Le pre avait voulu la grand'messe avec les chantres, et le prtre avait consenti tout, prenant la responsabilit sur lui: il avait fait le sacrifice de sa place. D'ailleurs la jeune mre paraissait plus forte, le petit avait bonne envie de vivre, et, si cruel que ft Bagrianof, il ne pouvait les chasser avant un mois au moins. Dans un mois, il mettrait tous ses trsors sur une pauvre charrette, et il irait o la grce de Dieu et de ses suprieurs voudrait bien l'envoyer,--en Sibrie, s'il le fallait, enseigner la loi de Dieu aux Toungouses. Ne serait-il pas sr de la vie, riche de possder sa femme et son enfant, qu'on ne pouvait lui ravir? Tendant qu'il rcitait les prires sur le cercueil, la foule l'entourait, si presse, qu'on touffait dans l'glise, non chauffe cependant. Les hommes, concentrs, la tte basse, sentaient vaguement dans l'air une odeur de vengeance monter avec celle des branches de sapin qu'ils foulaient aux pieds. La jeune morte, pare de ses beaux habits, la face dcouverte, tait pour eux un tendard qui les menait au combat. Ce n'est pas seulement pour les vieux Romains que le corps d'une femme a t le symbole de la libert outrage. La crmonie funbre s'acheva sars tumulte. Les paysans enlevrent le cercueil. Le pre et Savli tenaient la tte. Fdotia sortit de l'glise accompagne par le glas qui avait si fort nerv Bagrianof: le village tout entier la suivit jusqu'au cimetire peu distant, situ dans un bouquet de bois clairsem, ou les vieilles tombes disparaissaient sous les fleurs sauvages, o les oiseaux nichaient au printemps par centaines. La neige recouvrait les monticules anciens et nouveaux. La fosse de Fdotia faisait une tache noire sur cette blancheur immacule. Le cortge, la croix en tte, monta la pente douce, de son pas cadenc; la fosse reut sa proie; le prtre jeta une poigne de terre dans le cercueil encore ouvert; on descendit le couvercle, qu'on posa sans fracas;--Irme et Savli se penchrent pour voir ce qui restait encore de leur bien-aime,--et les planches de sapin elles-mmes disparurent bientt sous la terre mle de neige qui roula en gros blocs jusqu'au fond du trou. Irme, suivant l'usage, invita les assistants venir festiner chez lui. On le suivit en silence. Chacun sentait, comme on dit, qu'il allait se passer quelque chose. XI Le banquet funbre commena au milieu d'un profond silence. Invit par Irme, le prtre s'tait excus, allguant la maladie de sa femme, mais en ralit parce qu'il sentait aussi l'orage dans l'air. Les paysans attabls mangeaient lentement comme l'ordinaire les oeufs durs et le riz cuit l'eau qui sont le fond de ces repas de funrailles. Les femmes mangeaient part dans une autre cabane. Le gobelet d'eau-de-vie faisait de temps en temps le tour de la table. Peu peu les conversations s'animrent, mais sans attendre le degr de bruit qui tmoigne d'un vif intrt. Chacun sentait que ce qu'il disait n'avait d'importance pour personne. On attendait. L'aprs-midi se passa ainsi. Le ciel s'assombrissait, la nuit n'tait plus bien loin, quand le pre de Fdotia se leva et prit la parole. Au premier son de sa voix, le silence se fit partout; du tous les coins de l'Isba, les ttes attentives se tournrent vers le vieillard. --Frres, dit-il, je n'avais plus qu'une fille, et je l'ai perdue. Nous l'avons mise dans la terre; qu'il nous reste d'elle un souvenir ternel. Suivant l'usage, l'assemble psalmodia trois fois en choeur: "un souvenir ternel", et le silence se rtablit. --Ma Fdotia n'avait jamais offens personne, reprit le pre d'une voix pleine de larmes; elle tait donc comme un agneau et pure comme une colombe. Elle tait fiance, vous le savez tous, ce brave garon,--il indiqua du doigt Savli plac sa droite.--Elle se serait marie, elle aurait t une bonne femme, comme elle avait t une bonne fille. Elle tait jeune, elle tait bien portante, et voil qu'elle est morte tout coup. Comment cela s'est-il fait? Il promena son regard sur l'assistance. Tout le monde l'coutait avec recueillement Quelques yeux anims par l'eau-de-vie suivaient les siens avec la tnacit de l'ivresse commenante. --Comment se fait-il, reprit Irme, qu'une belle fille, jeune et bien portante, coure tout coup la rivire et laisse son vieux pre sans une me pour lui fermer les yeux et le mettre au repos? Est-ce naturel, je vous le demande, qu'une jeune fille prfre la mort aux baisers de son fianc? Le vieillard parlait avec ce mlange de simplicit et de langage biblique que les paysans empruntent leurs longues stations assidues l'glise. --Est-ce naturel, continua-t-il, qu'une jeune fille regarde son fianc et se couvre le visage en disant: Ne me touche pas! Est ce naturel, continua-t-il en s'animant, que, pleine de honte, elle coure la rivire et meure de bon gr plutt que de regarder un homme en face? Non, ce n'est pas naturel! cria-t-il d'une voix tonnante en frappant rudement le plancher de son bton. Tous tressaillirent.--Ma fille est morte, reprit-il en regardant tout autour de lui d'un air de dfi, parce que notre seigneur, qui n'a pas plus de honte qu'un chien maudit, l'a prise pour ses amusements, la blanche colombe... Et elle n'a plus os regarder son fianc, elle n'a pas os revenir son vieux pre et elle est alle se jeter la rivire. Et l'on viendra me dire:--Ta fille s'est tue, c'est un pch! Non, il ment, celui qui dit cela! Ma fille n'a pas pch, ma fille ne s'est pas tue, c'est Bagrianof qui l'a tue... Meurtrier' Le grand vieillard leva les bras au ciel, brandit son bton et le laissa retomber avec fracas sur le plancher. Tous les hommes se levrent d'un commun mouvement.--Meurtrier! crirent-ils d'une seule voix. Ils n'avaient plus peur: ce n'taient plus des moutons timides prts se laisser tondre le grand coup d'aile de la vengeance dans son vol avait purifi l'atmosphre autour d'eux. Ils allaient se venger, ils taient dj libres. --C'est un meurtrier, rpta Irme d'un ton plus calme. Et ce meurtre n'est pas le premier. Il a tu nos frres partis pour la Sibrie, il y a trois mois peine. Avez-vous oubli les coups de verges qui sifflaient sur leurs paules? Avez-vous oubli le sang qui coulait de leur dos meurtri? Et les charrettes qui ont emport nos frres l'orient, les avez-vous oublies. Et les femmes que voil veuves, et les enfants qui se trouvent orphelins, ont-ils oubli leurs poux et leurs pres? Et croyez-vous que sur la route il ne soit pas mort plus d'un de ceux qui sont partis ce jour-l? Et ceux qui ont survcu mourront loin du village, et nous n'en saurons jamais rien, et personne, leurs funrailles, ne boira la tasse d'eau-de-vie, la "coupe d'amertume" qu'on vide au repas funraire et que nous buvons ici pour Fdotia en son souvenir ternel! Le gobelet d'eau-de-vie circula de main en main, chacun y trempa ses lvres, et le choeur chanta trois fois le funbre rpons: "Souvenir ternel!" Ceux qui sont morts en route et ceux qui mourront l bas, reprit Irme quand revint le silence, ont t tus par la mme main qui a tu ma fille. C'est Bagrianof qui a ruin notre village: nous ne ressemblons plus des hommes, et dans les environs on nous appelle des loups; c'est vrai, nous sommes des loups, et nous hassons tout le monde; tout le monde, rpta-t-il avec rage en grinant des dents, les seigneurs, et les procureurs, et les soldats, et les scribes, et les gens de justice! Mais il y a des gens de justice partout, et des soldats aussi partout, et tous les paysans ne les hassent pas!... Nous les hassons cause de Bagrianof, parce qu'il est si mchant et si froce qu'il ferait douter mme de la justice de Dieu!... Pardonne-moi, Seigneur, dit-il en s'inclinant devant les saintes images du coin oriental de la cabane, pardonne si ma langue a blasphm, ce n'est pas mon pch. Que ce pch, avec les autres, comme tous nos maux et toutes nos misres gise lourdement sur l'me de Bagrianof! L'assemble s'agita comme une mer houleuse; un murmure de fureur demi contenu la parcourut d'un bout l'autre et revint jusqu' Irme. Le vieillard avait puis ce qu'il avait dire; Savli prit la parole. --Nous avons assez souffert, dit-il de sa voix claire et bien timbre. D'ailleurs, pour ma part, j'ai promis de venger la dfunte. Nos frres n'ont pas su ce qu'il? faisaient quand ils ont laiss la vie ce chien: il fallait serrer pendant qu'ils tenaient la corde! mais cette fois nous ne le lcherons pas! N'est-ce pas, vous autres? Un frmissement de plaisir parcourut l'assemble: ils croyaient dj tenir le cou du seigneur entre leurs doigts osseux. La nuit tombait; des femmes entrrent pour allumer des esquilles de sapin qui brlaient vite en se dtachant de la griffe de fer o elles taient fixes. A cette lueur ingale, qui remplissait l'isba d'un acre parfum de rsine, les faces terreuses et les yeux irrits des paysans paraissaient plus terribles encore. Tout coup la porte s'ouvrit brusquement, et un homme se fit place jusqu' Irme, cartant d'un seul bras tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Au milieu du tumulte, il arriva devant le vieillard, spar de lui seulement par la table, et se laissa tomber sur le banc avec un long hurlement de douleur. On approcha une bchette de sapin pour le reconnatre: c'tait le vieux Timothe, le valet de Bagrianof. Un cri d'indignation s'leva sa vue. --Que viens-tu faire ici? chien des chiens qui sont l-bas! s'crirent les paysans. Viens-tu nous espionner pour te faire bien venir? Lche-plat, pourvoyeur!... Les injures pleuvaient sur le vieux domestique qui continuait se tordre en gmissant. Comme on le prenait par les paules pour le jeter dehors, il poussa un rugissement fou. --Justice! s'cria-t-il en levant son bras gauche vers le ciel. Justice, au nom du Christ, frres, secourez-moi! On s'aperut alors que son bras droit pendait inerte son ct. --Qu'as-tu? lui dit Irme. Laissez-le, vous autres, cet homme est mon hte. Un petit espace libre se fit autour de Timothe. Gmissant, se tordant de douleur, il souleva son bras droit l'aide de sa main gauche et montra aux paysans saisis d'horreur ce membre tumfi, o la chair ronge depuis la saigne jusqu'au bout des ongles n'tait plus qu'une pouvantable brlure. --Qui t'a fait cela? dit Savli, les yeux tincelants. --Qui? le monstre, le loup, Bagrianof! Les exclamations et les injures recommencrent, cette fois, l'adresse du matre. Irme fit chercher la sage-femme qui tait dans une autre cabane et qui arriva aussitt. Au village, c'est cette matrone qui se charge ordinairement des pansements; elle posa une premire application d'huile et de toile assez convenable. La chair tait nu; la peau, bouillie pour ainsi dire, se dtachait en lambeaux; les ongles devaient tomber,--le bras aussi, peut-tre; qu'en savait-on? L'amputation serait probablement ncessaire; mais, au village, il n'est pas question d'amputation. Lorsque le bras de Timothe, band dans un mouchoir, fut attach son cou, Irme mit la sage femme la porte. --Raconte-nous comment il t'a fait cela, dit il au malheureux qu'on rconfortait avec de nombreuses gorges d'eau-de-vie. --Voil, dit Timothe: le matre m'en voulait... sais-tu pourquoi? dit-il brusquement en se tournant vers Irme, et toi, sais-tu pourquoi? fit-il Savli, qui l'coutait avidement; parce que j'avais voulu empcher la dfunte Fdotia d'entrer chez lui. --Tu as fait cela? dit Savli d'un ton dubitatif. --Oui!... Quand je l'ai vue venir, si gentille, si mignonne, j'ai eu piti d'elle. Elle m'a demand si l'on pouvait voir le matre pour tcher d'obtenir ta grce; je lui ai rpondu de s'en aller, que le matre n'tait pas bon voir. Elle s'en allait quand le matre, le paen maudit!, il s'est mis sa fentre et il l'a appele. Tu sais le reste aussi bien que moi; mais il avait vu que je la renvoyais, et il tait fch. Ce matin, il m'a demand de quoi elle tait morte, je le lui ai dit; cela lui a dplu. Il m'a envoy savoir ce qu'on disait dans le village; je lui ai rpt ce qu'on disait: que c'tait grand dommage qu'une si jolie fille ft morte si jeune! Cela aussi lui a dplu. Alors le soir, comme je lui servais le samovar pour son th, cinq heures juste il est entr et il a prtendu que l'eau ne bouillait plus. Ce n'tait pas vrai, mes frres, l'eau bouillait. Timothe voulu faire le signe de la croix pour renforcer son assertion; ce mouvement instinctif de son bras droit lui arracha un cri de douleur. Il fut un moment sans pouvoir parler. La foule muette attendit patiemment. Il reprit sa narration. --Elle bouillait, rpta-t-il, puisque la vapeur sortait gros nuages de la bouilloire, et qu'il y avait encore des morceaux de charbon allum dans le tuyau. Enfin, pour le contenter, je remportai le samovar, j'y mis du charbon, et, quand il fut bien allum,--l'eau jetait de gros bouillons par les trous du couvercle,--je l'apportai sur la table. En entrant, je vis Bagrianof qui me regardait d'un air mchant, en riant, vous savez? Voil vingt-cinq ans que je le sers, et je n'y suis pas encore accoutum; quand il me regarde comme a, je ne sais plus ce que je fais. Alors, moi, j'arrivais avec ma bouilloire, et, comme je regardais le matre, au lieu de tourner le robinet o il faut, en face de la dame, je le mis de ct, gauche. --Tu ne sais plus poser un samovar sur une table?--me dit le matre en riant. Ses dents blanches, dans sa ligure blanche, taient aussi pointues que les dents d'un renard.--Tu causes trop avec les jolies filles, cela te tourne la cervelle. --Excusez, matre, lui dis je bien doucement, j'ai mal fait.--Je parlais du samovar, vous comprenez. --Retourne-le, me dit-il, et mets-le comme il faut. --J'obis. Si vous saviez comme l'eau bouillait! Elle partit par-dessus le bord et coulait sur le petit plateau. Alors Bagrianof me dit:--Relve ta manche, que je voie ton bras,--Je relevai ma manche sans penser mal. Ah! si j'avais pris le chemin de la porte! Mais je n'en aurais pas eu le temps. Je n'avais pas plutt relev ma manche qu'il me la retroussa jusque par-dessus le coude avec les doigts de fer qu'il a, vous savez; il me prit le bras, le mit sous se robinet et tourna... Ah! mes frres! s'cria le malheureux se tordant sur son banc au souvenir encore prsent de la torture,--il l'a fait couler sur mon bras jusqu' la dernire goutte! J'tais tomb genoux et je demandais grce! Il m'a tenu jusqu'au bout. On ne peut pas lui chapper quand il vous tient: c'est un tau! Et puis la douleur tait si vive que je n'avait plus seulement la force de crier. --Et la dame? dit Savli. Elle tait l? Qu'est-ce qu'elle a dit! --Pauvre me! Elle s'est jete aux genoux de son mari, elle lui a dit:--Brlez-moi et laissez cet homme. Il l'a repousse, et elle est tombe sans connaissance. Les poitrines haletantes des paysans se soulevaient lourdement. Ils avaient cout sans mot dire, et maintenant cet homme, ce valet, mpris, dtest jusqu'alors, devenait un des leurs par son martyre. Ils s'empressrent autour de lui, et ces "loups" trouvrent de douces paroles pour le nouveau frre. --Eh bien! dit Savli au bout d'un moment, pourquoi es-tu venu nous dire cela? --Pour que vous m'aidiez me venger! gronda Timothe d'une voix sourde. Je ne puis pas me venger seul, niais il faut que je me venge!... Il me sembla que le seigneur vous doit aussi quelque chose, vous autres! Le cri de rage jaillit la fois de toutes les poitrines. On ne s'entendait plus: chacun avait quelque chose proposer, et tous parlaient la fois. --Non! cria Timothe dominant le tumulte. Pas de corde! cela ne russit pas. S'il peut parler, il vous enjlera tous, il enjlerait des pierres avec sa voix tendre et ses yeux de chatte qu'il sait faire doux comme du miel. Le couteau, la hache, c'est sr, cela! --Et le sang? jeta une voix dans l'ombre. Et la justice? Le silence se fit peur couter la rponse de Timothe. --On brle la maison, et c'est un accident, rpondit-il d'une voix bien nette. Comme cela, il n'y a pas de sang. --Que celui qui a pch par le feu prisse par le feu! dit Sentencieusement Irme. --Quand? dit Savli, les dents serres. --Celte nuit. Oh! il faut que ce soit cette nuit! Je ne dormirai pas qu'il ne soit mort. --C'est moi qui aurai la hache, dit posment Savli. --Nous en aurons chacun une! fit Irme d'une voix contenue. A quelle heure? --A minuit. Venez tous, nous ne serons pas trop. Et la maison flambera, vous verres! C'est moi qui mettrai le feu. --Et la dame? fit soudain Irme, et la petite fille? --On les conduira chez le prtre, rpondit Timothe. Elles ne sont pas mchantes: quand le feu flambera, je les veillerai. XII La maison de Bagrianof dormait; la neige tombait depuis quelques heures, et les chemins, les arbres, les cltures, tout tait blanc. Le ciel, gris et terne, semblait toucher les toits; les flocons s'amoncelaient le long des murailles, comme s'il voulaient ensevelir les maisons. Pas un souffle de vent dans l'air, pas une lueur sur le village; seule, la maison de Bagrianof avait deux fentres vaguement claires. A travers les stores blancs, la lueur adoucie de la lampe des Images filtrait sur la faade dans le cabinet du matre. Confiant dans ses bonnes serrures et dans la double garde autour de sa maison, Bagrianof dormait profondment. Les ides factieuses de la matine s'taient noyes dans le fleuve d'eau bouillante dont il avait arros le bras de son domestique; il s'tait veng, lui aussi, de l'insolence de ce rustre qui avait eu l'audace de lui dire que Fdotia s'tait noye exprs. Le retour de ce mot: "exprs", n'avait pas laiss cependant de lui faire une impression dsagrable. Pour la chasser, il s'tait mis faire des patiences,--suprme ressource du dsoeuvrement provincial. Les petites patiences, avec un seul jeu de cartes, n'ayant russi le distraire qu' moiti, il s'tait embarqu dans une grande patience deux jeux complets, et il avait trouv l un drivatif si puissant, qu'il s'tait couch dans l'tat d'esprit le plus satisfaisant, aprs avoir fait huit petits tas de huit couleurs au grand complet. Les huit tas talent encore sur le bureau, prts lui rappeler sa victoire le lendemain, quand il ouvrirait les yeux, et le vainqueur donnait du sommeil qui suit les grandes batailles, lorsque la porte s'ouvrit doucement; les gonds avaient t soigneusement huils par Timothe. Un un, se succdant en file serre, les paysans entrrent sans bruit; leur respiration touffe s'entendait peine. Quand la chambre fut pleine, la porte se referma, et Bagrianof se mit brusquement sur son sant. Souvent, dans ses rves,--car ses rves avaient t les vengeurs de ceux qu'il opprimait,--il avait vu sa chambre pleine de ttes hideuses qui le regardaient avec des yeux froces; il s'tait rveill avec la corde au cou, cette corde qu'Ilioucha avait tenue dans sa main pendant un quart d'heure, et qu'il avait laisse chapper, "l'imbcile!" Mais d'ordinaire un coup d'oeil suffisait dissiper ses frayeurs. Bagrianof se retournait, faisait le Signe de la croix pour chasser le dmon, et se rendormait. Cette fois le rve avait une si poignante apparence de ralit, qu'il resta les yeux ouverts, la bouche bante, sans oser conjurer la vision l'aide du signe de croix habituel. Les ennemis taient au grand complet: tous ceux qu'il avait frapps ou molests, ceux dont il avait dshonor les filles ou les soeurs, ceux dont il avait envoy les fils ou les frres en Sibrie, tous taient l, chacun une hache ou un couteau la main, et plus prs de lui, tout contre le lit, le pre de Fdotia et le fianc, qui le regardaient avec des yeux ardents. Un autre, derrire eux, allumait des bougies pour y voir plus clair. Bagrianof comprit qu'il ne rvait pas et que le jour tait venu. On le lui avait dit parfois, que ses paysans le tueraient; les paroles d'adieu du gnral-gouverneur lui passrent dans le cerveau comme une pe flamboyante; "C'est dommage qu'ils ne vous aient pas tu!" --Grce! cria-t-il en tendant les mains pour implorer. --Grce? rpta Irme en le regardant tranquillement, ma fille a cri grce ici mme, l o tu dors, chien maudit; as-tu fait grce? --J'ai pardonn Savli!... balbutia Bagrianof saisi de terreur. --Je ne te pardonnerai pas, moi! dit Savli, sans tmoigner plus de colre apparente que le vieillard: tu as tu ma fiance, je l'aimais plus que la vie, tu vas mourir. --Je te donnerai tout mon argent, laisse-moi seulement la vie, dit Bagrianof, dont la langue paissie ne pouvait articuler de paroles distinctes. --Ecoute, seigneur, dit Savli, nous sommes tous ici, tout le village, entends-tu? Nous allons te tuer, parce que tu es maudit de Dieu. --Tu as combl la mesure d'iniquit, reprit Irme: prie Dieu de te recevoir, l'heure de ta mort est venue. Bagrianof, d'un bond, se mit genoux sur son lit: deux pistolets chargs taient sur sa table de nuit, il voulut les atteindre; avant qu'il et allong le bras, la hache de Savli lui faucha l'paule. Il tomba sur le lit en hurlant. --Au secours! cria-t-il une seule fois. Nul ne sait qui lui porta le coup mortel, car dix haches s'abattirent au mme instant. Un grand silence se fit. Les paysans s'entre-regardrent, Bagrianof ne bougeait plus; un ruisseau de sang coulait le long du drap jusqu' terre; de larges taches rouges marbraient le linge et la couverture. --Le feu, vite! cria quelqu'un. Aussitt, comme si une panique les et saisis, les assassins entassrent tel meubles sur le cadavre; les chaises lgres, les livres, les journaux, les objets de luxe, les rideaux de mousseline, formrent bientt une masse confuse qui montait jusqu'au plafond. Quelqu'un apporta une botte de paille qu'on mit sous le lit. --Reculez-vous! dit Irme aux paysan;. C'est toi qui l'as frapp, continua-t-il en s'adressant Savli, c'tait mon droit. Au moins c'est moi qui mettrai le feu. --Soit! fit Savli en se dirigeant vers la porte. Irme prit les deux bougies, les arrangea soigneusement au milieu de la botte de paille, et souffla un instant avec sa bouche, comme s'il s'tait agi d'allumer son pole. La fume remplit la chambre, puis la flamme parut, ptilla et monta le long des draps; le ruisseau rouge coulait toujours, mais goutte goutte. Une large mare de sang caill noircissait le plancher. --Ouvrez le vasistas! dit Irme toujours debout prs du lit. Un paysan ouvrit les deux carreaux de la double fentre, et soudain, travers la fume plus paisse, les langues de flamme, minces et allonges, glissrent le long des rideaux de mousseline jusqu' l'amas de meubles. Les huit petits tas de cartes taient rests presque intacts sur le bureau: Savli les ramassa en une poigne et les lana sur le bcher. Les cartes s'parpillrent de tous cts, aussitt saisies par le feu, qui gagnait du terrain. --a marchera, dit Savli. Fermons la porte clef, mes amis. Adieu, seigneur! Sur ce mot jet Bagrianof avec une gaiet sinistre, Savli ferma la porte double tour, s'avana sur le perron et lana la clef au loin dans la neige. Un ne l'entendit pas tomber. Les paysans taient tous sortis. Rassembls dans la cour, ils regardaient l'incendie qui augmentait dans le cabinet de Bagrianof; travers les stores baisss, on voyait la flamme aller et venir en lueurs ingales, tantt d'un pourpre noirtre, tantt d'un rouge clatant. Des torrents de fume sortirent aussi bientt des fentres du sous-sol. Timothe avait bien fait les choses: il avait bourr le dessous de fagots et de menu bois. Le revtement des murailles, en planches peintes, commenait s'enflammer. --Et la dame? dit Irme Est ce qu'on va la laisser brler? --Sois tranquille, fit Timothe qui... deux pas de lui, contemplait son ouvrage, tout va bien; de ce ct-l, a ne brle pas encore. Il ne faut pas aller la chercher trop tt non plus: elle voudrait nous faire sauver son mari. --Va, dit Savli; la clef est perdue; nous dirons qu'il s'est enferm en dedans; va vite. En effet, il n'y avait pas de temps perdre. Rveilles par l'odeur de la fume, les femmes de chambre se prcipitaient au dehors comme un troupeau le volatiles effars: pas une n'avait eu l'ide de rveiller la matresse. Timothe s'lana dans la maison; mais avec son bras en charpe il n'tait gure adroit. Quand il eut trouv les pelisses et rveill madame Bagrianof, il voulut l'emmener dans la cour, avec sa fille dans les bras; mais le plancher de l'antichambre flambait avec une telle intensit qu'il fallut renoncer la traverser. Un moment, le vieux domestique pensa qu'il resterait dans la maison embrase, ainsi que les deux femmes qu'il voulait sauver. Par bonheur, Savli s'tait aperu de leur danger: il monta sur le rebord form par le soubassement de briques; avec la mme hache qui avait frapp Bagrianof il fit voler en clata la fentre de la chambre coucher, leve de dix onze pieds au-dessus du sol, et, s'aidant de ses bras agiles, pntra dans la maison en flammes. Il tait temps, la porte et les rideaux brlaient dj. Une premire fois, il emporta la petite fille affole qui se cramponnait sa mre; une seconde fois, il enleva madame Bagrianof qui avait perdu connaissance en voyant sa fille saine et sauve. Au moment de grimper une troisime fois pour aider Timothe chapper aux flammes, il hsita. Etait-ce la peine de risquer sa vie pour ce valet, longtemps ministre des volonts cruelles de Bagrianof? La vue du pauvre vieux au dsespoir, qui essayait vainement avec un bras de s'accrocher aux montants de la fentre, lui fit braver le pril encore une fois: il remonta, saisit Timothe bras le corps sans trop le froisser, lui fit prendre pied sur le soubassement, d'o il l'enleva ensuite pour le dposer sur la neige, ct de madame Bagrianof. Quelques paysans, saisis de piti, emmenrent la malheureuse femme et sa fille, et les conduisirent chez le prtre. Vladimir Alexivitch accueillit les pauvres cratures avec toute la commisration de son coeur gnreux, et s'effora de rappeler madame Bagrianof la vie. En ouvrant les yeux, le premier cri de cette victime du devoir fut: --Sauvez mon mari! Pendant que le prtre essayait de calmer les terreurs de la veuve, les paysans groups dans la cour regardaient brler la maison. Le feu sortait par toutes les fentres; le toit, rong en-dessous, laissait passer par endroits des gerbes d'tincelles, des flammches s'parpillaient sur la neige comme un bouquet d'un feu d'artifice; pas une haleine de vent sur ce bcher qui consumait le cadavre de l'ennemi. La neige, colore en rose par la rverbration de l'incendie, avait des teintes tendres et joyeuses; le ciel rouge et bas, semblait envelopper le sinistre comme pour empcher les gens du voisinage d'en avoir connaissance. Le village tait l tout entier: les femmes taient venues, et personne ne faisait un mouvement pour empcher le feu d'achever son oeuvre. Les mes sensibles,--il en restait encore quelques unes dans ce repaire de loups,--s'taient calmes en apprenant que la dame et la demoiselle taient en sret. Le sentiment gnral tait celui de l'allgement, de la dlivrance. Les derniers venus avaient demand voix basse si le matre tait dedans. A la rponse affirmative, chacun s'tait plant sur ses pieds et attendait la fin. Le toit de planches peintes, peine attaqu jusque-l, prit feu tout entier, d'un seul coup, comme s'il et t enduit de rsine; il flamba quelques instants, lanant vers le ciel une superbe flamme rouge et jaune, puis s'effondra avec fracas. La neige se mit tomber lentement; les flocons normes, sur le fond rouge vif, avaient l'air de grosses mouches paresseuses: d'autres brillaient comme des paillettes de mtal incandescent; puis la neige s'paissit bientt au point de former comme une sorte de voile entre les spectateurs et l'incendie mourant. --Eh bien, enfants, dit une voix, je crois que nous pouvons aller nous coucher. Les groupes se dispersrent silencieusement. Les domestiques et les femmes de chambre s'taient rfugis dans les communs intacts, et pleuraient la perte de leurs hardes. --Taisez-vous donc, leur dit Timothe en fermant la porte, vous avez plus gagn cette nuit que vous ne pourriez perdre de chiffons en cent ans. Cette vrit frappa tout le monde, et le calme se rtablit. La ruine n'tait plus qu'une masse rougetre, peine leve au-dessus du sol par le soubassement intact. Deux tranards se retournrent une dernire fois pour la regarder. --Hein! comme a a brl! dit l'un d'eux. --C'tait superbe! rpondit le second. Rentr dans sa maison, Irme, que Savli n'avait pas quitt, rflchit un instant. --O vas tu? dit-il au jeune homme, muet son ct. --A la ville. Le colporteur a un passeport pour moi. Et toi? --Moi, je reste ici. --Tu n'as pas peur? Le vieillard haussa les paules. --Peur de quoi? Est-ce que tout le monde ne sait pas que c'est un accident? Savli resta silencieux; il regarda attentivement sa hache, et l'essuya une fois de plus avec la peau de sa pelisse. --Donne-la moi, dit Irme, je vais la nettoyer avec la mienne, et je la reporterai chez toi. Tu fais bien de t'en aller: tu es jeune, va voir du pays; moi je suis vieux, quand mme ils me prendraient, qu'importe prsent, je suis seul! Il se jeta lourdement sur le pole pour dormir. --Pre..., dit Savli avec un silence. --Quoi? --Donne-moi ta bndiction. Dans les pays lointains o je m'en vais, elle me portera bonheur. Irme se leva et vint faire le signe de la croix sur la tte courbe de Savli. Celui-ci baisa la main du vieillard, la main qui avait mis le feu la maison du matre. --Que Dieu t'accompagne! dit le vieux paysan avec un soupir. Nous nous reverrons dans l'autre monde. Savli rentra chez lui, prit une paire de bottes, ce qu'il possdait d'argent comptant, attela son petit cheval un traneau bas, compos d'une simple claie, et partit. Quand il fut deux verstes du village, il se retourna. Le ciel tait rouge au dessus de la ruine, qui continuait jeter, par moments, une faible lueur dans l'air pais. La neige tombait, cachant la trace des sabots du cheval et du lger traneau.. Tout le favorisait. Il secoua les paules et continua rapidement sa route. Arriv la ville avant le jour, il rveilla son ami le colporteur. L'explication fut courte. Le soir mme, Savli partait pour l'inconnu, sa balle sur les paules, le coeur plein d'un indicible contentement de se savoir libre. XIII Lorsque le jour se leva sur les dbris encore fumants de la maison de Bagrianof, la veuve chancelante, soutenue par le prtre, s'approcha de ce qui avait t sa demeure. --Il est l, dit-elle en montrant le ct gauche de la ruine, o, quelques heures auparavant, blanchissaient dans la nuit les fentres de Bagrianof. Il faut le retirer, il est peut-tre vivant. Elle se tut, touffant un soupir. --Si mon mari existe encore, continua-t-elle, on parviendra srement le sauver; s'il est mort, il faut lui rendre les derniers devoirs. Le prtre se taisait. Si Bagrianof vivait, en effet, quelles terribles reprsailles, car il ne doutait pas de la cause de l'incendie; dans le fond de sa conscience, il avait dj nomm les coupables. --Appelez le _staroste_, je vous prie, pre Vladimir, dit la veuve avec calme: il faut des hommes tout de suite. Cette femme, molle et faible dans la vie conjugale, presque hbte par les mauvais traitements, avait tout coup pris une autorit surprenante. Etait-ce l'esprance ou la crainte qui la rendait si dissemblable elle-mme? Quelques femmes curieuses, quelques hommes inquiets, se montraient l'entre de la cour. La veuve s'approcha aussi prs que la chaleur le lui permit, interrogeant du regard le lieu o devait tre son poux. Le pas du staroste derrire elle la tira de sa contemplation. --La corve tout de suite, dit-elle, toute la corve, sans excepter un seul homme, entends-tu? Qu'on prenne des haches, des pioches, des pics, tout ce que vous voudrez, et qu'on dblaye le cabinet du seigneur. Quelques paysans taient approchs derrire leur staroste, ils s'entre-regardrent avec effroi: --Et si Bagrianof n'tait pas mort? --A quoi bon, notre mre? dit le plus hardi. L'incendie, c'est la volont de Dieu qui se montre. Il a ordonn de vous sauver, et vous voil en vie avec la demoiselle, Dieu merci! mais on voit bien que ce n'tait pas sa volont de sauver le matre, puisque... --Nous ne sommes pas juges de la volont de Dieu, fit madame Bagrianof avec une hauteur qui la surprit elle-mme: je suis la matresse en attendant, et j'ordonne qu'on commence dblayer tout de suite. Un murmure de mcontentement parcourut le groupe. --Ca brle encore... il y a du danger... nous n'irons pas!... Le sourd grondement de rvolte grossissait avec la foule, qui augmentait trs-rapidement. Madame Bagrianof perdit tout son courage, et tendit vers les paysans ses mains suppliantes. --Mes frres, mes amis, dit-elle, je sais qu'il a t pour vous un matre dur et inhumain. Mais, voyez-vous, c'est mon mari, c'est mon poux; j'ai jur de lui tre fidle par del la mort. Elle fondit en larmes. Le devoir dominait en elle le sentiment mme de la conservation personnelle. Le murmure continuait. --Imbciles! cria une voix tonnante derrire la foule. Imbciles! J'y vais, moi, si vous avez peur! Irme fendit la foule, son bton d'une main, sa hache,--toujours la mme,--de l'autre. Quand il fut prs de madame Bagrianof, il ta son bonnet fourr. --Vous tes une digne femme, vous, matresse, dit-il, et nous sommes prts vous servir: ces imbciles ont peur des dfunts,--il cligna de l'oeil l'assemble,--je n'ai pas peur! seulement, matresse, il ne faut pas vous attendre retrouve: le seigneur vivant. Enfin nous vous le rapporterons tel qu'il sera. De l'eau, vous autres! Est-ce que vous croyez que nous allons nous brler la plante des pieds? Allons, vite, de la neige, en attendant mieux! Payant d'exemple, Irme entama avec sa hache, le long de la clture, vingt mtres de l, la neige moiti fondue et transforme en glace. Aussitt les pelles et les baquets arrivrent de tous cts. Le prtre voulait emmener chez lui madame Bagrianof pendant qu'on ferait les recherches; elle s'y refusa obstinment Tremblante de froid, claquant des dents, malgr ses fourrures, elle s'assit sur une chaise de bois qu'on lui apporta des communs, et suivit de l'oeil le travail des paysans. Tout le village s'tait mis l'oeuvre et travaillait avec une ardeur fivreuse: quelques mots, dits tout bas par Irme l'oreille des plus rcalcitrants, avaient fait merveille. Les seaux de neige et d'eau arrivaient avec une telle abondance, que si Bagrianof n'et pas t mort il et t asphyxi par ce dluge glac. Aprs deux heures de travail, on arriva marcher sans danger sur le soubassement de pierre, du ct du cabinet; une demi-heure de plus amena quelques fragments de meubles; puis un grand silence se fit, et les travailleurs s'arrtrent. Les caves votes avaient empch le plancher de s'effondrer; au milieu d'un tas de dbris informes, quelques os carboniss, avec quelques lambeaux de chair calcine, reprsentaient le matre. --Eh bien? s'cria madame Bagrianof. --Que Dieu lui donne le repos ternel! dirent les paysans en se dcouvrant. --C'est bien, enfants, je vous remercie, dit la veuve en inclinant la tte. Elle ramena son chle sur ses yeux et se laissa docilement conduire chez le prtre. A son entre, sa fille vint se jeter dans ses bras. --Je n'ai plus que toi, lui dit la veuve en la serrant sur son coeur. Bni soit Dieu qui nous a gardes l'une l'autre! Un exprs dpch en toute hte la ville rapporta, le soir mme, un cercueil garni de velours rouge, pour les restes de Bagrianof. Le service funbre fut aussi pompeux que si rien ne s'tait pass d'insolite; la veuve s'excusa seulement de ne pouvoir faire servir le repas funraire, faute d'asile. La mort de son mari lui avait fait autant d'amis dvous qu'il y avait de propritaires dix lieues la ronde Chacun voulait l'emmener aussi loin possible pendant l'enqute qui allait suivre. Elle choisit parmi toutes ces offres celle du marchal de la noblesse du district. Sa femme et lui habitaient soixante verstes de l, un domaine magnifique o grandissaient autour d'eux les enfants de leurs petits-enfants. Au moment o les malheureuses montaient en voiture, Irme leur apporta un coffre en acier trouv dans les dcombres et qui contenait les bijoux de madame Bagrianof. Elle voulut remercier le vieillard, mais il s'en allait dj vers la maison longues enjambes. Un paysan l'avait rejoint. --Tu avais bien besoin de leur rendre a, dit-il; comme si nous n'en avions pas plus besoin qu'elles! --Nous sommes des assassins, nous autres, grommela Irme, mais nous ne sommes pas des voleurs! Et il tourna le dos au paysan bahi. L'enqute eut lieu selon toutes les rgles, et naturellement ne prouva rien. XIV Dans la retraite o elle avait trouv la sympathie, madame Bagrianof sentait son coeur s'ouvrir la joie. Ces visages souriants, cette union de la famille, si douce, quand elle est sincre, que rien sur terre n'en gale la douceur, les bonnes paroles et les attentions dlicates dont elle avait t sevre depuis sa jeunesse, tout lui faisait un bien semblable celui que reoit d'une douce rose une terre longtemps aride et dessche. La petite fille, heureuse au milieu des autres enfants, grandissait et se dveloppait miracle. Un jour, aprs avoir longuement regard les jouet roses et les yeux brillants de l'enfant, qui naissait vritablement la vie dans cette atmosphre de bienveillante douceur, madame Bagrianof sentit mre dans son coeur une bonne pense, qui avait germ depuis longtemps. Elle alla trouver le marchal, et lui demanda tout coup si elle ne pourrait pas donner la libert ses paysans. Le marchal la regarda stupfait. Dans ce temps-l, on n'affranchissait gure les serfs: le gouvernement avait beau donner l'exemple, peu de gens sacrifiaient ainsi la corve et la redevance personnelle qui faisaient le plus clair de leur revenu. --Vous leur avez dj fait remise de leur dette, ma chre amie, dit-il doucement: c'tait trs bien... Je vous ferai observer que vous n'tes pas riche. --Je le sais, rpondit la veuve; mais, voyez-vous, c'est pour la vie de ma fille; mes autres enfants sont morts tout jeunes. Je croyais bien que cette petite mourrait comme les autres, et j'ai t bien tonne de la voir grandir comme si elle n'et pat t une Bagrianof. Pendant le temps o tous les jours je croyais la perdre, j'ai fait un voeu; je pensais que les enfants mouraient cause des pchs du pre, et j'ai promis que, si celle-ci vivait, je m'efforcerais de racheter les erreurs de mon mari. Comment pourrai-je mieux faire que de donner la libert ceux qu'il a tant fait souffrir? --Trs-bien, mais vous-mme, si vous leur faites grce de leur redevance personnelle, et si vous leur donnez la terre en les affranchissant, vous n'aurez pas grand'chose; et d'ailleurs votre fille est mineure, vous ne pouvez disposer de sa part sans la permission de la tutelle. --Je le sais, rpondit la veuve; cependant je peux donner ma septime part, celle qui me revient comme veuve,--et je la donne de bon coeur. Pensez que j'ai promis, que c'est grce ce voeu que ma fille a vcu! Si je ne l'accomplissais pas, srement Dieu me reprendrait ma fille pour me punir... et si je perdais ma fille... La voix de la mre s'teignit dans les larmes. --Eh bien, que voulez-vous de moi? Je suis prt vous satisfaire, dit le marchal, touch de cette superstition maternelle. --Je n'ai jamais rien compris aux affaires, arrangez tout pour le mieux: qu'il nous reste de quoi vivre, et que les paysans de Bagrianovka aient la libert. Je ne peux pas affranchir ceux des autres villages, ajouta-t-elle avec un soupir, puisque tout ne m'appartient pas, et puis ils ont moins souffert que ceux de chez nous, qui taient sous la main... La veuve frissonna et ferma les yeux au souvenir des horreurs dont elle avait t le tmoin forc. --Ne pensez plus tout cela. Je ferai de mon mieux, puisque vous tes bien dcide. Donnez-moi vos pouvoirs, et on ne vous drangera pas. Le marchal vint bout de terminer cette affaire la satisfaction gnrale. Un jour d't, il se dirigea vers madame Bagrianof, qui travaillait l'aiguille sur un banc du jardin, en regardant sa fille s'battre sur le gazon. La veuve aperut de loin le papier qu'il agitait; elle voulut se lever et courir sa rencontre; ses jambes refusrent de la porter. Elle appela son enfant auprs d'elle, et, toute palpitante, attendit la grande nouvelle. --Je vous flicite, madame, dit le marchal tout essouffl: vos paysans sont libres, par votre volont. Vous avez fait une grande chose. --Que Dieu soit bni, dit-elle, prsent je dormirai tranquille. C'est pour toi que j'avais promis, c'est pour que tu vives longtemps. Que le Seigneur m'exauce!... Et les larmes de la mre tombrent abondantes et lgres sur la tte incline de l'enfant. Lorsque la nouvelle arriva Bagrianovka, la surprise fut si grande que personne ne songea d'abord se rjouir. Aprs tant d'annes d'un joug implacable, voil que ces hommes,' tenus la veille dans des menottes de fer, se trouvaient libres d'aller et de venir, de se marier, de planter leur verger, d'exercer un commerce; c'tait trop la fois, et ils n'osaient pas croire leur bonheur; puis peu peu, la lumire se fit dans leurs esprits. Le prtre leur avait lu, au milieu d'une indiffrence glaciale, l'acte qui les affranchissait; bientt il les vit venir la cure, les uns aprs les autres, pour s'informer de leurs droits ou de leurs devoirs. Au bout de six semaines ils taient parfaitement en possession des uns, et peu prs rsolus ne pas tenir compte des autres. Aussi ingrats,--pas plus,--que le commun des hommes, ils oubliaient le bienfait pour ne voir que les conditions dont il tait accompagn.--Si ma cabane brle, c'est moi qui devrai la rebtir? pensaient quelques-uns en faisant la grimace.--Mais aprs tout, ces conditions taient douces, et ils finirent par se soumettre sans trop de murmures. Seul Irme refusa obstinment de se considrer comme libre. --Je ne veux pas que la dame m'affranchisse! disait-il avec tnacit. On ne peut pas faire un homme libre malgr lui, je suppose? Eh bien, je ne suis pas libre; je suis esclave, je mourrai esclave, et ce n'est pas un papier de plus ou de moins qui y fera quelque chose. Savli ne pensait pas de mme; il fut enchant de se savoir libre,--libre surtout d'aller et de venir. La vie errante du colportage lui paraissait dlicieuse, et le village avait pour lui des souvenirs encore trop rcents. Il se fit dlivrer une patente,-- son vrai nom, cette fois,--pour recommencer courir les villages. Madame Bagrianof n'tait pas encore retourne Bagrianovka. L'hiver allait venir, dj les grues et les cigognes s'en allaient vers le midi; le marchal la vit un jour entrer dans son cabinet. '--Je viens prendre cong de vous lui dit-elle. Vous nous avez rchauffes comme deux oiseaux blesss vous nous avez donn l'hospitalit et l'amour, suivant la loi du Christ, et j'ai pass ici les meilleurs jours de ma vie; mais il est temps que je vous quitte. Nous partirons samedi pour Moscou. --Comment! dj? s'cria le vieillard; puisque vous voulez nous quitter, attendez jusqu'au printemps: quelle envie avez-vous d'aller passer l'hiver dans un endroit inconnu? Restez avec nous! La veuve secoua tristement la tte. --Vous tes trop riche, dit-elle; nous sommes pauvres et nous devons vivre dans la pauvret toute notre vie.... --Restez avec nous, et votre petite fille partagera tout avec nos enfants.... --Cela ne se peut pas rpondit madame Bagrianof; elle ne doit pas prendre des habitudes qu'il lui faudrait perdre en se mariant, la petite ne s'est que trop accoutume votre luxe Plus tard, pour se dtacher de tout cela, elle aurait trop souffrir, et je ne veux pas qu'elle souffre, ajouta la mre voix basse, conjurant un ennemi invisible. Le vieillard porta respectueusement tes lvres la main de madame Bagrianof et cessa d'insister. Le dimanche suivant Bagrianovka, l'heure de la messe la berline du marchal s'arrta devant l'glise, et les paysans stupfaits en virent sortir leur matresse et sa fille, toutes deux en grand deuil. Le prtre vint les recevoir avec la croix, et l'office commena aussitt. Pendant tout le service, les paysans, les yeux fixs sur leur matresse, se rappelaient le temps o la figure cruelle du seigneur lui tenait compagnie. Quelques-uns,--les meilleurs,--eurent un peu de piti pour elle et un peu de reconnaissance. Aprs l'office, le village se runit sur la grande place, et le staroste vint apporter la matresse le pain et le sel, en remerciement du don confr. La vue de ce plateau, symbole de richesse et d'hospitalit, fit jaillir les larmes des yeux de la propritaire sans asile; elle put peine le prendre des mains qui le lui prsentaient et le remettre sa petite fille. Ce fut en vain qu'elle essaya de parler; du geste, elle indiqua la ruine qu'on apercevait au bout de l'avenue et cacha son visage dans son mouchoir. La vue de cette femme qui pleurait rouvrit ces coeurs ferms: les femmes les premires, et les hommes ensuite, trouvrent des paroles de bndiction et d'encouragement pour celle qui s'exilait aprs s'tre dpouille pour eux. Ces bonne paroles adoucirent l'amertume des souvenirs dans l'me torture de madame Bagrianof. --Je m'en vais Moscou, mes enfants, leur dit elle. Vous tes libres: aucun matre ne vous fera plus d'injustice. En mmoire de votre affranchissement, vous prierez parfois pour l'me de votre dfunt matre,--et pour la vie de cette innocente, ajouta-t-elle en posant la main sur la tte de sa fille. O est Savli? N'est-ce pas lui qui nous a sauves? Savli s'approcha, non sans rpugnance. --Je t'ai fait venir une petite image de saint Serge, lui dit elle; tu la conserveras en mmoire de ta belle action, avec ma bndiction et celle de l'enfant. Elle fit le signe de la croix avec la petite image sur la tte de Savli inclin. Celui-ci, horriblement ple, regardait la dame qui lui tendait l'image. --Prends donc, lui dit-elle. Irme ni donna un lger coup de bton dans les jambes. Savli tressaillit, se redressa vivement, saisit l'image, la baisa, baisa la main de la donatrice, puis se hta de rentrer chez lui. Irme l'avait suivi. --Imbcile, dit le vieillard, tu as failli nous vendre. Savli secoua la tte:--C'tait plus fort que moi, dit-il. Quand je l'ai entendue me parler de ma belle action, et me bnir encore, au nom de l'orpheline.... --Laisse donc, il n'en manque pas, chez nous, d'orphelins, et grce qui? --Oui, oui, on sait cela, mais tout de mme a m'a donn un coup.... Irme haussa les paules: --Si tu devait t'en repentir, il ne fallait pas le faire. --Je ne m'en repens pas! s'cria Savli, les yeux tincelants. Je recommenceras tout de suite; mais l'orpheline.... Enfin, elles s'en vont, j'en suis bien aise; j'aime mieux a. --Amen, dit le vieillard en frappant avec son bton sur le plancher de la cabane. XV Depuis la mort de sa fille, Irme, de tout temps peu communicatif, tait devenu de plus en plus insociable; il maigrissait tous les jours et semblait se desscher. Un beau matin d'hiver, on le trouva mort sur son pole dans sa cabane. Cette mort n'tonna personne: on l'enterra, et tout fut dit. Le grand carme tirait sa fin, lorsque parmi ceux qui venaient se confesser pour les Pques, le prtre vit un jour s'approcher Savli. L'anne prcdente, pareille poque, il tait absent, ce qui avait tourn la difficult; mais un vrai Russe ne peut manquer deux annes de suite ses devoirs de chrtien. Le jeune homme se prsentait d'un air d'assurance; cependant ses mains s'agitaient nerveusement son ct et trahissaient plus d'motion que son visage n'en laissait paratre. Sans affectation, le prtre le garda pour la fin. Quand ils furent seuls dans l'glise, Vladimir Alexivitch se leva de son fauteuil, alla tirer le verrou de la porte et revint s'asseoir. La nuit tombait; les lampes des images et quelques cierges allums par les fidles clairaient faiblement l'glise: --Agenouille-toi, dit le prtre Savli.--Celui-ci obit--Commence! dit le confesseur, srieux et absorb. Savli droula le chapelet de ses peccadilles; le prtre l'coutait sans l'interroger. Le jeune homme se tut. --Aprs?... fit le ministre du Seigneur. --Aprs?... balbutia Savli, aprs?... Rien. --Rien? s'cria le confesseur.--Et, se levant, il tendit sa main droite vers le jeune homme comme pour te foudroyer.--Et le meurtre? --Vous savez?... fit Savli, dont l'oeil lana un clair de colre aussitt touff. --Dieu sait tout! rpondit le prtre en se rasseyant. Raconte ton crime, dis tout, de peur que le Dieu des vengeances ne te frappe au pied de son autel que tu profanes! Couvert de sang, tu te prsentes ici et tu oses mentir devant ton juge! Tremble! Dieu a foudroy, devant l'arche sainte, des coupables moins criminels que to! Savli, genoux, fondit tout coup en larmes. --Eh bien! oui, c'est vrai, j'ai tu le matre... Mais, vous savez, s'il l'avait mrit! --Je suis le Dieu de la vengeance,--la vengeance n'appartient qu' moi seul;--tu ne tueras point. Ces trois phrases tombrent sur la tte du coupable comme trois coups de hache; puis un silence suivit, interrompu par les sanglots du pnitent. --J'ai tu, dit-il enfin, c'est vrai: que Dieu me le pardonne, il m'avait pris ma Fdotia, je n'ai pas pu le supporter. Ma Fdotia, c'tait ma fiance, je l'aimais depuis longtemps, elle tait toute jeune, elle tait belle, nous aurions t heureux ensemble... alors je l'ai tu,--non pas moi seul, mais... --Ne parle pas des pchs des autres! --Je l'ai tu..., et nous l'avons brl pour qu'on ne s'apert pas du meurtre. Pardonnez-moi, Seigneur gmit Savli prostern frappant la terre de son front. --Te repens-tu, au moins? dit le prtre toujours svre. Savli releva la tte, regarda le confesseur et hsita. --Te repens-tu? rpta celui-ci. --Non, dit-il, si la mme chose pouvait arriver deux fois, je recommencerais. Le prtre se leva:--Maudit! fit-il d'une voix profonde, tu mets au dfi la misricorde divine! Repens-toi sur l'heure, ou crains la colre du ciel! Il est l, celui que tu as tu, l!.,.--le prtre indiquait du doigt la dalle du caveau o reposaient les Bagrianof,--ne crains-tu pas qu'il ne se lve et ne vienne t'accuser devant Dieu? Savli, frissonnant, recommena frapper la terre du front. --Pardonnez-moi, Seigneur, s'cria-t-il en multipliant les signes de croix, pardonnez-moi mes pchs, et recevez-moi dans votre misricorde. Le prtre vit qu'il ne fallait pas trop exiger. Savli s'efforait de se repentir, c'tait assez. Le temps et l'ge, mieux que tout le reste, apporteraient la contrition cette me insoumise, si jamais elle devait la connatre. Il donna l'absolution Savli, qui le remercia avec effusion, et sortit de l'glise avec lui. La nuit tait venue; la petite lampe du tabernacle brlait seule dans l'glise. Savli, aprs avoir souhait le bonsoir au prtre, se retourna et regarda cette lumire qui filtrait travers les fentres grilles, Bagrianof tait bien enferm dans la tombe, il n'en sortirait pas pour l'accuser... Et si pourtant il allait se lever et venir lui, riant encore de son rire sardonique... --Je le tuerais! grommela le pcheur insoumis. Il fit le signe de la croix et rentra chez lui. Aux premiers beaux jours, il runit tout son avoir et se remit au colportage. Chaque anne, il revenait deux fois, et se reposait au village pendant quelques semaines. A l'un de ses retours, il se maria. Les affaires toujours croissantes lui permettaient dsormais d'avoir des marchandises domicile et de profiter des occasions pour acqurir propos. Il lui fallait une maison bien tenue. Il pousa une fille du village, blonde et frache, un peu sotte,--juste ce qui lui convenait,--et continua son commerce de colporteur qui accrut d'anne en anne sa fortune jusqu' faire de lui l'un des plus riches du village. Il eut de nombreux enfants: un seul vcut, c'tait son premier-n, un fils qu'il se mit adorer, sous une apparence bourrue et svre. Au village, tout avait prospr. Le prtre, dont la famille s'accroissait plus vite que les revenus, peinait parfois que jamais crime n'avait port bonheur comme celui qui avait dlivr Bagrianovka. Il songeait alors au pass, la clmence divine, et se disait que peut-tre le meurtre tait expi d'avance, tant ces pauvres gens avaient souffert. Chass des environs par la rapacit ou seulement l'incurie des propritaires moins soucieux de voir leurs paysans s'enrichir que de toucher exactement leurs redevances, le commerce se rfugiait dans ces sortes de petites rpubliques; l, pourvu qu'il ne portt pas atteinte aux lois et usages de la Commune, chacun pouvait faire de son temps et de son argent l'emploi qui lui plaisait. Bientt Bagrianovka, on fit du pain blanc! Une auberge tala son bouquet de sapin. Les femmes se mirent tisser de la dentelle. L'aisance relative, devint gnrale et les pres, en mourant, purent se dire que leurs enfants seraient plus heureux qu'eux-mmes, chose qui ne s'tait pas vue depuis Boris Godounof. Les annes s'coulrent. Le fils de Savli grandissait; un beau jour son pre l'appela:--Ecoute, lui dit-il, tu vas avoir huit ans, tu as assez couru nu-pieds dans la boue; je veux que tu sois un homme instruit comme les seigneurs. J'ai de l'argent, Dieu merci, et je porterai la balle dix ans de plus, s'il le faut, mais tu seras autant qu'un seigneur. Ils disent, l-bas, dans les villes, que c'est l'instruction qui est la vritable noblesse; et bien, sois tranquille, tu en auras de la noblesse! j'ai bien appris lire n'tant plus jeune, moi; j'avais trente ans passs! Tu apprendras tout ce qu'on peut apprendre pour de l'argent. Tu partiras avec moi la semaine prochaine. --Comment, emmener le petit? s'cria la mre en larmes. --Tais-toi, femme, dit Savli avec l'autorit du pre de famille. Il faut que notre fils soit autant qu'un seigneur, et plus si c'est possible. J'ai dit! Aprs un an ou deux de prparation, le petit Philippe Savlitch entra dans un tablissement scolaire de Moscou, et bientt il devint un des meilleurs lves de l'cole. Son pre venait souvent le voir. Vtu de son cafetan de drap, chauss de grosses bottes, il arrivait au parloir, faisait venir son fils, et, les yeux fixs sur le programme de l'anne, l'interrogeait sur tout ce qu'il avait appris, sans lui faire grce d'un dtail. Il fallait que l'enfant rpondit vite et avec assurance. Savli avait l'air si convaincu en accomplissant ce devoir paternel, que Philippe parvint l'ge d'homme sans se douter que son pre ne savait absolument rien. Quand Philippe eut termin ses classes et qu'il eut obtenu la mdaille d'or la sortie, son pre l'emmena la campagne. Depuis le commencement de ses tudes, le jeune homme n'tait jamais retourn au village. Bagrianovka vit arriver un beau garon de dix-huit ans, tout en longueur, comme une plante pousse dans une cave, avec un visage intelligent o deux grands yeux foncs parlaient, trop clairement peut-tre, de longues veilles et dtudes assidues. L'mancipation tait venue pour tout le monde, et bien des ides nouvelles avaient germ dans les cerveaux les plus arides: aussi le jeune Philippe se trouva-t-il tout de suite l'aise dans le village et l'isba paternelle. Les dix annes de son sjour Moscou n'avaient pu dtruire en lui l'instinct rustique, fruit de nombreuses gnrations. Ce qu'il avait dsir, pleur parfois, lorsque, les jours d't, assis la fentre de sa chambre troite, il regardait les toiles s'allumer au ciel ple, pendant que les tilleuls lui envoyaient leur arme alanguissant, c'tait la large rivire bleue, o la lune laissait flotter son sillage; c'tait le rucher plein d'abeilles au bord du bois; c'tait la grande fort, avec sa senteur vigoureuse et pntrante... La cabane noire o l'on montait par un escalier branlant; les bancs de bois o il s'tendait pour dormir; la nourriture frugale, la pauvret campagnarde, qui ignore le luxe au point de ne pas lui laisser de place s'il voulait s'introduire en cachette, tout cela lut parut doux et charmant. --Mon pre a beau vouloir faire de moi un seigneur, se disait-il le soir en rvant aux toiles, je pourrai tre un savant, mais je ne serai jamais qu'un paysan. XVI Savli avait attendu avec inquitude ce que dirait son fils en entrant dans son pauvre logis au sortir du confort relatif de sa vie d'colier. Voyant que Philippe ne disait rien, il se dcida l'interroger. Assis sur le banc de bois devant sa maison il fumait sa pipe, un soir, pendant que le jeune homme roulait sa cigarette.--Eh bien! fit-il en regardant devant lui, comment te plat notre maison? --C'est dlicieux, mon pre, rpondit Philippe en souriait; c'est tout juste comme autrefois; il me semble encore que je ne suis qu'un petit garon, et que je vais me remettre courir avec les autres pour ouvrir la porte du village aux chariots qui vont chercher le foin. Le pre garda un instant le silence. --Tu ne trouves pas, reprit-il, la maison trop petite et trop noire, nos habits trop sales et trop simples? --Oh! mon pre, pouvez-vous penser!... Savli posa le doigt sur la manche du jeune homme; la jaquette, comme le costume tout entier, tait d'un drap d't, tel qu'il convient un jeune homme qui vient de quitter l'uniforme du gymnase pour l'habit bourgeois. --Toi, dit le pre, tu as des habits _allemands_, et nous autres nous portons le costume des paysans, des marchands tout au plus; mon cafetan est vieux et rp, ta mre porte un sarafane, cela ne te choque pas? --Je vous demande pardon, mon pre, rpondit timidement le jeune homme, qui se mprit la question; j'aurais d comprendra que ces dons que vous m'avez faits ne sont de mise ici; je les porterai la ville. Avec votre permission, ds demain je reprendrai la chemise et les larges braies,--comme un brave gars de village de village que je suis, ajouta-t-il en souriant. Savli frona le sourcil pour dguiser l'motion qui l'avait pris la gorge. Il se tut un instant et reprit:--Non, garde tes habits, ce n'est pas ce que je voulais dire. Nous en reparlerons. Qu'est-ce que tu veux tre? lui demanda-t-il. Parle franchement. J'ai port la balle longtemps aprs que nous avions dj de quoi vivre, pour te donner une ducation; je suis encore fort et actif, je puis continuer. Si tu veux devenir un savant et entrer l'universit, tu peux le faire: je payerai pour toi. Si tu vois une autre profession qui te plaise, dis-le; pourvu qu'elle soit honorable et qu'avec le temps elle fasse de toi un seigneur, c'est tout ce que je te demande. Touch de tant de bont facile dans ce pre l'extrieur si rude, le jeune homme baisa respectueusement la main calleuse qui reposait sur les genoux de Savli. --Eh! bien, fils, que dis-tu? continua celui-ci toujours impassible. --J'ai souvent pens cette question, mon pre, rpondit Philippe, je me suis dit qu'avec votre permission j'aurais voulu tre arpenteur. J'aime les mathmatiques, la profession est chez nous pour ainsi dire l'tat d'enfance... --Arpenteur... ceux qui mesurent les champs avec des piquets et de petites bouteilles en cuivre o il y a de l'eau?... --Prcisment, mon pre. --Qu'est-ce que tu peux trouver d'agrable cela? fit le pre d'un air ddaigneux; il me semble qu'il n'est pas ncessaire d'avoir fait de belles tudes pour mesurer les champs... Philippe n'avait jamais souponn l'ignorance de son pre, si strict dans l'excution du programme scolaire, si prcis dans l'examen des bulletins. Il le regarda avec un sentiment tout nouveau, o le respect certes n'avait pas diminu: cet homme qui ne savait rien avait surveill ses travaux pas pas, comme et pu le faire un matre d'tudes... Quelle tension de volont, quelle puissance sur lui mme ce pre avait d exercer pour ne pas se trahir! Philippe sentit qu'il aimait son pre: il l'avait craint jusque-l. --Eh bien? rponds, dit Savli entre deux bouffes de fume. --Voyez-vous, mon pre, c'est une position qui mne tout: ayant eu le mdaille d'or au gymnase, je puis obtenir une place tout de suite; en continuant les mathmatiques, je pourrais devenir un employ du cadastre, puis avec le temps un savant, un gomtre... --Cela te plairait? demanda le pre, sensible l'ide que son fils pouvait avoir une place tout de suite, et par consquent devenir quelqu'un sans plus de retard. --Oui, mon pre si vous y consentez, c'est ce que j'aimerais par-dessus tout. Savli fuma en silence pendant une minute qui parut longue son fils.--Soit, j'y consens, dit-il enfin. Tu me diras ce qu'il faut faire, et je le ferai. Le jeune homme se leva et se prosterna devant son pre la manire des paysans. Un autre se ft born le saluer; Savli fut touch de cette observation des vieilles coutume?. Il dposa sa pipe, bnit son fils et se remit fumer sans mot dire. Philippe, radieux, alla promener sa joie au dehors; il prit, sans s'en apercevoir, le chemin de la rivire, et se trouva bientt en face de la ruine. Les paritaires et les folles avoines croissaient sur le soubassement de briques, dans un peu de terre apporte l par les vents. De jeunes pousses de bouleaux grandissaient dans les fentes, disjoignant petit petit les vieilles pierres calcines; le vent du soir passait sur toute cette vgtation, et la faisait frissonner avec un petit bruit doux et furtif. Le jeune homme sentit sa joie se voiler d'une douce piti pour ceux qui avaient vcu l. La sombre lgende de Bagrianof avait laiss peu de traces dans sa mmoire; ce qu'il se rappelait le mieux, et encore bien vaguement, c'tait la dame et sa petite fille ravies aux flammes par un paysan; il lui sembla se souvenir que ce paysan s'appelait Savli... ce devait tre son pre... Il se promit de le lui demander. Comme il faisait le tour de la ruine, il vit le prtre qui traversait la place, et le rejoignit en trois enjambes. Le pre Vladimir tait dsormais un homme barbe grise; des boucles argentes se mlaient ses cheveux chtains; l'ge l'avait vot, mais son oeil, toujours intelligent, bien qu'un peu terni prouvait bien que la vie de l'me, qui sommeillait en lui, se rveillerait au moindre choc. La prsence du jeune homme le tira de son engourdissement; il lui tendit la main avec un sourire de vingt ans plus jeune que son visage. --O tiez-vous? lui dit-il, je ne vous avais pas vu. --J'examinais les restes de l'ancienne maison, rpondit Philippe. Je suis parti d'ici tout petit, et je n'ai jamais bien su cette histoire. N'tait-ce pas mon pre qui a sauv ces dames? Le prtre regarda Philippe avec un mlange de surprise et de piti.--C'tait votre pre, en effet, et aussi un vieux domestique nomm Timothe. --O est-il, ce Timothe? J'aurais bien voulu connatre la part de mon pre dans cette aventure. Savez-vous qu'il est trs-bon, mon pre? Je ne sais pourquoi je m'tais imagin qu'il tait dur... --Timothe est mort, rpondit le pre Vladimir en se dirigeant vers la cure. Le jeune homme lui prit doucement le bras, et lui fit rebrousser chemin vers la ruine. Aprs une courte hsitation, le prtre se laissa faire. --C'est fcheux que Timothe soit mort, continua Philippe en suivant son ide; mais vous pouvez me dite la part de mon pre dans cette belle action, n'est-ce pas pre Vladimir? Vous tiez ici dans ce temps? --Oui, rpondit le prtre. --Racontez-moi tout cela, je vous en prie. Ils faisaient le tour de la ruine; le pre Vladimir s'arrta l'angle de droite, du ct de la rivire.--C'tait ici, dit-il. Aprs avoir sauv la dame et l'enfant, il retourna dans les flammes une troisime fois pour sauver Timothe. --Mon pre a fait cela? s'cria Philippe enthousiasm. Re tourner trois fois dans la fournaise, c'est digne des lgendes, pre Vladimir, n'est ce pas? Le prtre fit un signe affirmatif. --Et modeste avec cela! continua Philippe, s'animant de plus en plus. Il ne m'en a jamais parl. Comme je vais le surprendre! Je vais lui dire... --Ne faites pas cela! dit le prtre eu posant sa main sur le bras du jeune homme et le retenant. Votre pre ne veut pas se souvenir du temps du servage. Il ne faut jamais lui en parler, jamais, entendez-vous? --Pourquoi? demanda Philippe stupfait et un peu contrist. Le prtre hsita: son rle tait vraiment difficile. Il continua cependant.--Le dernier seigneur, Bagrianof, tait un mchant homme, votre pre spcialement eut beaucoup souffrir de sa cruaut; vous lui causeriez une peine extrme en lui laissant deviner que vous savez quelque chose ce sujet... --Quoi! me taire! ne pas lui dire que je connais sa belle conduite? Je l'adore, mon pre. --Aimez votre pre, mon enfant, dit le prtre de sa voix mlancolique. L'amour des enfants est la couronne de la vieillesse des parents. Pendant les jours qui suivirent, Philippe eut grand'peine se contenir: vingt fois il eut envie de parler, malgr la dfense du prtre; il jetait sur son pre des regards pleins de tendresse mue. --Je sais bien ce que tu as, pensait celui-ci: tu es content que je te laisse faire ce qui te plat. La mre, interroge, ritra la dfense du prtre. Toute jeune femme, elle avait essay de parler son mari des anciens seigneurs et de l'incendie:--elle tremblait au seul souvenir de la terrible colre qu'elle avait inconsciemment provoque. Philippe garda en lui le trsor d'amour et d'enthousiasme que les dix-huit ans avaient vou son pre. Bientt le jeune homme quitta le village; six mois aprs, il tait attach au cadastre, et se plongeait ses heures de loisir dans les dlices abstraites des mathmatiques. XVII Le printemps qui suivit fut une poque mmorable dans les fastes de Bagrianovka: Savli se fit construire une maison neuve. Un beau jour, le village vit arriver des charpentiers et des ouvriers de la ville qui se mirent au travail avec une prestesse bien rare; les poles s'levrent comme par enchantement au milieu des murailles de buis, et, en quelques semaines, une maison d'apparence presque seigneuriale, construite sur un soubassement de briques, avec un perron sur la faade et un tage au-dessus du rez-de-chausse, se dressa au bord de la rivire. Lorsque le jeune arpenteur vint passer au village ses six semaines de cong, il fut bien tonn de voir son pre qui l'attendait auprs du petit bois, un quart de lieue du village: depuis trois jours, Savli venait s'asseoir l sur une motte ce terre, et attendait son fils pour lui faire la surprise de sa nouvelle demeure. Il monta dans la tlgue qui ramenait le jeune homme, et dirigea le cocher vers la rivire. Philippe ne put en croire ses yeux en voyant sur le perron de la maison neuve sa mre coiffe d'un mouchoir de soie, vtue d'une robe "allemande" de soie de Moscou et touffant dans sa lourde _douchagrika_, ou paletot de damas ouat. --Voil, dit Savli quand son fils fut entr dans la belle salle manger spacieuse, o le samovar de cuivre rouge tincelant fumait sur la table recouverte d'une riche nappe damasse, de celles qu'on tissait au village sur d'anciens dessins pris on ne sait o.--voil la demeure que je t'ai prpare. Tu seras un seigneur: il te fallait une maison. Ta mre a revtu les habits d'une marchande, comme il convient;--moi je garde mon cafetan;--mais toi, tu seras log comme un seigneur. Regarde, ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une belle chambre coucher meuble l'europenne. Philippe restait bahi; son pre le surveillait de son ct, d'un air impassible; sa joie ne se trahissait que dans les petites rides frmissantes du coin de l'oeil. --C'est trop beau, pre! s'cria enfin le jeune homme. Vous avez fait tout cela pour moi! Vous avez renonc vos habitudes, vous avez quitt la chre petite isba.. --Tu l'aimais? fit le pre d'une voix contenue. --Je crois bien, que je l'aimais! Et tout cela, c'est pour moi? --C'est pour toi quand tu seras devenu un seigneur. Tu te marieras avec une demoiselle, pas avec une paysanne, dit-il. Le fils de Savli tait vritablement touch de cette marque d'amour autant que d'orgueil paternel. Il sentait que sa mre devait touffer dans ces beaux habits, revtus pour faire honneur au fils citadin; il comprenait ce que chaque sou, dpens pour la construction de cette maison soigne dans sa simplicit, avait cot au colporteur de longues marches dans la neige mal tasse, ou sous le soleil de juillet. --Vous tes donc bien riche, mon pre? dit involontairement Philippe. --Sois tranquille, aprs moi tu en trouveras encore! rpondit Savli en allumant son invitable pipe de caroubier. Je ne fais plus que du gros commerce; je commence ne plus tant aimer les grandes routes. Je me suis mis vendre du beurre, du bl, tout ce qui se vendait mal au village. J'ai fait connaissance avec des marchands de Moscou. On ne t'a pas parl, l-bas, en ville, de quelque chose qui va se faire ici? --Non, mon pre, je ne sais pas, dit Philippe, cherchant dans sa mmoire... Ah! si, on pense que le chemin de fer va passer tout prs--vous aurez le pont deux verstes d'ici. Savli cligna de l'oeil. --N'en dis rien au village, n'est-ce pas? Ils sont enrags contre les chemins de fer, ce n'est pas la peine de les contrarier. Quand il sera fait, on sera bien forc de s'y accoutumer; il y aura une station, hein? --Je ne sais pas, dit le jeune homme. --Eh bien! tche de le savoir: je le crois, moi, qu'il y aura une station. Bagrianovka est un grand village maintenant. C'tait si pauvre autrefois... ajouta Savli demi-voix, comme se parlant lui-mme. --Du temps de Bagrianof? Savli regarda son fils d'un air la fois craintif et mcontent. --Du temps de Bagrianof, oui rpta-t-il en rencontrant le regard placide et le franc sourire de Philippe. Celui-ci n'osa cependant pas s'aventurer plus loin. Ce que Savli ne disait pas, c'est qu'il avait pass des contrats avec la plupart des paysans de l'endroit et des environs pour la totalit des produits agricoles qu'ils pourraient lui fournir. Le passage d'une voie ferre Bagrianovka devait faire de lui un des plus riches ngociants du district Savli partit avec son fils pour Moscou; il fit tant et si bien que Philippe fut employ par la compagnie sur la partie du trac qui avoisinant son village, et la station que Savli demandait se trouva appuye de si bonnes raisons qu'elle lui fut accorde. Les gros bourgs et mme les villages ne sont pas assez frquents en Russie sur les grandes voies de communication, pour qu'on nglige ceux qui demandent la rose cleste, sous l'humble forme d'une station de troisime classe. Vers la fin de l'hiver, pendant qu'on commenait voir se dessiner la ligne du chemin de fer, une autre nouvelle arriva Bagrianovka: la vieille dame allait revenir! La compagnie concessionnaire lui avait pris une partie de sa terre, et elle venait s'assurer par elle-mme de ce qui tait fait et faire. Seulement, comme elle n'avait pas d'asile,--les communs mmes tant tombs en ruine pendant ce quart de sicle,--on lui btit une maison dans son jardin, un peu plus bas que l'ancienne: les fentres regardaient toutes du ct de la rivire, et un sentier fut trac pour aller l'glise sans ctoyer la ruine. Cette maison, trs simple btie en rondins, tait plus petite et moins lgante que celle de l'ancien colporteur. Au commencement de l't, les habitants de Bagrianovka virent arriver une barque qui s'arrta au bout du jardin. L'eau, encore haute, venait presque jusqu' la palissade: on n'eut pas de peine transporter jusqu' la nouvelle maison les meubles que contenait la barque. Une foule de plantes feuillage persistant, de cactus, de rosiers, de fleurs brillantes ou parfumes, suivirent les meubles, et tapissrent le petit salon; puis, quelques jours aprs, une vieille calche dposa devant le perron madame Bagrianof et une toute jeune fille. Depuis vingt-quatre ans madame Bagrianof n'avait presque pas chang. Les yeux taient un peu plus ternes, les cheveux taient tout fait blancs; mais le pauvre visage portait la mme expression lasse et rsigne qu'on lui avait connue autrefois. La vie ne lui avait pas t clmente. Aprs quelques annes de repos passes lever son enfant, une proccupation nouvelle lui tait venue: un jeune officier de l'arme, son parent loign, et qui venait souvent dans la maison, s'tait soudain pris de la petite Marie. Les jeunes gens s'aimaient, la mre consentit au mariage en pleurant. Dix-huit mois aprs, la pauvre jeune femme s'teignait, laissant sa mre dsole une petite fille de trois mois, si frle et si chtive, que nul n'et os lui prdire huit jours d'existence. C'est pour prolonger cette vie toujours vacillante que madame Bagrianof retrouva les forces et recommena le dvouement de sa jeunesse. Elle fut grand'mre comme elle avait t mre, de toutes ses forces, et elle oublia de pleurer sa fille en veillant l'enfant qu'elle lui avait laiss. Ce fut quelques annes aprs, lorsque la petite Catherine eut vaincu les maladies de l'enfance, lorsque ses joues commencrent se roser et ses yeux ptiller de malice juvnile, que madame Bagrianof songea ce qu'elle avait perdu. Le deuil ternel de son coeur lui laissa une empreinte de mlancolie indlbile et l'enfant prit l'habitude de ne plus rire et de jouer bien doucement auprs de la vieille dame, silencieuse et rsigne. Catherine puisa prs de grand'mre des habitudes de srnit un peu triste,--quelque chose comme le gris teint de rose des soirs d'automne, quand, aprs une belle journe de soleil, on sent la gele monter l'horizon. Elle grandit doucement, apprenant sans effort les vertus domestiques, adorant son pre, qu'elle voyait en moyenne dix jours par an, et qui trouvait moyen de s'chapper du rgiment de temps autre pour l'embrasser. Elle avait quinze ans lorsqu'elle vint Bagrianovka avec sa grand'mre. Sans tre trs grande, elle tait mince et allonge; ses petites mains rouges, ses petits pieds agiles taient toujours affairs; sans bruit et sans apparat, elle tait toujours occupe,--le plus souvent soigner ses plantes, qu'elle adorait, qu'elle avait presque toutes leves elle-mme; peine descendue de voiture, son premier mot fut pour ses fleurs. Le prtre attendait madame Bagrianof sur le seuil. A sa vue, la pauvre femme ne put retenir ses pleurs; elle se jeta avec effusion au cou de l'excellent homme, qui pleurait comme elle. La femme du prtre, entoure d'une demi-douzaine d'enfants de tout ge, vint la saluer aussi, et on passa dans le salon pour prendre le th. --Vois, grand'mre, s'cria Catherine, elles y sont toutes! Il n'y a qu'un cactus qui a pri pendant le voyage, et le pre Vladimir, qui l'a vu l'arrive, dit que c'est pour avoir t trop arros. --Je vois que le pre Vladimir et toi vous allez tre bons amis, rpondit madame Bagrianof en souriant. --Ah! dit-elle au prtre, que de souvenirs et que de malheurs! --Ne pensez plus au pass, ne songez plus qu' ce grand bonheur qui grandit auprs de vous. Madame Bagrianof s'essuya les yeux et regarda sa petite-fille. Les fentres grandes ouvertes laissaient entrer les parfums du jardin, o les gazons venaient d'tre fauchs. Un rayon du soleil, enfilant la sombre avenue, clairait Catherine penche sur un fuchsia rouge en pleine floraison. Ses cheveux blonds, frisottant sur le front et sur la nuque, taient traverss par la lumire et faisaient une sorte de vapeur autour de sa tte. Ses longs cils chtains dessinaient sur sa joue la courbe gracieuse de la paupire. La bouche, un peu forte, entr'ouverte comme une corolle, souriait lgrement aux fleurs panouies. Fleur elle-mme, demi panouie encore, Catherine ressemblait une rose de haies, rougissante sur son buisson. --C'est un jeune bonheur, en vrit, murmura l'aeule. --Elle est jolie, rpondit doucement le prtre, et elle l'air bon. --Oui, c'est une bonne enfant... Ah! mes pauvres yeux! Imaginez-vous que je ne la vois que comme travers un voile! Je serai bientt aveugle... ajouta tristement la vieille dame. --N'y songez pas, cela ne sert rien; Dieu aura piti de vous... Et puis n'aurez-vous pas les deux yeux de l'enfant? L'aeule secoua tristement la tte. Catherine vit qu'elle tait triste, et vint l'embrasser. Place derrire elle, les deux bras sur les paules de sa grand'mre elle s'arrta un instant, prenant possession par le regard de tout ce qui l'entourait... --C'est joli, ici, dit-elle: nous y seront parfaitement heureuses, n'est-ce pas, grand'mre? Et Catherine, s'asseyant tout contre le fauteuil de madame Bagrianof, se mit servir le th. XVIII Vers la fin de juillet, Philippe vint voir ses parents. Son pre tait absent; aussitt aprs l'installation des meubles de madame Bagrianof, Savli tait parti pour la ville, prtextant des affaires importantes, mais en ralit pour ne pas se trouver face face avec la veuve. Ds le premier jour, aprs quelques heures consacres aux panchements maternels, il alla voir le pre Vladimir, son grand ami, avec lequel il causa longuement. Comme il s'approchait de la fentre, Philippe aperut Catherine au bout de l'alle. Vtue d'une robe blanche toute simple, elle revenait des champs, son grand chapeau de paille suspendu son bras et plein de fleurs sauvages. Un gros chien bondissait joyeusement autour d'elle. --C'est la petite-fille de madame Bagrianof? demanda le jeune homme. --Oui, rpondit le prtre. --Est-elle jolie? dit le jeune homme avec un vague battement de coeur. Cette jeune fille, revenant au domaine de ses anctres si longtemps aprs une catastrophe, avait pour lui quelque chose de romanesque et de mystrieux. --Elle est jolie, rpondit le pre Vladimir, et elle est bonne. --Quel ge a-t-elle? --Quinze ans et demi, je crois. Et le prtre retomba dans sa mditation. Le soleil allongeait de plus en plus ses rayons, qui rayaient presque le gazon: la terre semblait flotter dans un nuage d'or rougi. Prtextant la fatigue, Philippe prit soudainement cong du pre Vladimir, et s'en alla vers sa maison. Arrive au bout de l'avenue, il s'assura que le prtre ne le voyait plus et prit la route extrieure qui conduisait la rivire en longeant le jardin. Il marchait lentement, les yeux terre en apparence, mais en ralit regardant du coin de l'oeil la maison nouvellement btie, dont les fentres dbordaient de verdure. Une robe blanche se montra l'intrieur, une tte blonde avec deux yeux lumineux apparut parmi les branches fleuries et disparut aussitt. --Grand'mre, dit Catherine, voil un jeune homme qui passe sur le chemin. --Un paysan? demanda madame Bagrianof. --Non, un jeune homme Je la ville, probablement. --Ah! j'y suis, rpondit l'aeule: ce doit tre le fils de Savli. C'est un arpenteur; on dit qu'il est bien lev. Appelle-le. Philippe continuait sa promenade tout petits pas; il avait entendu les paroles de Catherine, celles de la grand'mre lui avaient chapp. La tte de la jeune tille reparut la fentre.--Monsieur cria-t-elle. Philippe se retourna. A la vue de ce beau visage intelligent, de ces grands yeux fiers qui l'interrogeaient, Catherine perdit contenance. --Je vais le chercher, dit-elle, et elle sortit de la maison. Elle arriva en courant jusqu' la haie qui fermait le jardin. Philippe l'attendait. Quand elle fut prs de lui, tout essouffle, elle saisit la palissade deux mains; sa robe blanche tranait derrire elle sur le gazon. --Monsieur, dit-elle, vous tes le fils de Savli?... Elle s'arrta. Nommer cavalirement par son nom de baptme le pre d'un si beau jeune homme tait bien difficile; mais elle n'en savait pas plus long. --Philippe Savlitch Ptrof, votre service, rpondit le jeune homme en s'inclinant lgrement. --Ma grand'mre dsire vous voir, ajouta-t-elle timidement. Philippe salua et se dirigea vers la petite porte. Le soleil avait disparu; la rivire coulait doucement avec de petites vagues brillantes; le ciel tait clair, lgrement voil de vapeurs l'horizon; les dernires fleurs de tilleul rpandaient dans l'air un vague parfum assoupissant. Une abeille attarde passa en bourdonnant auprs du jeune couple confus et troubl. Jamais Philippe ne s'tait trouv si prs d'une autre femme que sa mre. Jamais Catherine n'avait prouv cet embarras regarder un homme. --Votre pre a sauv ma mre et ma grand'mre, dit Catherine, joyeuse d'avoir quelque chose d'agrable dire ce jeune homme si sympathique. --Vous savez cela? s'cria Philippe aussitt rassrn. --Grand'mre me le rpte tous les jours. J'ai su cela en mme temps que mon nom, rpondit-elle en riant; venez, vite. Grand'mre, le voici! criait-elle en entrant. Philippe parut sur le seuil. Sa haute taille frappa la vue affaiblie de madame Bagrianof. --Savli?... dit-elle en hsitant. --Non, madame, Philippe Savlitch. --Comme vous ressemblez votre pre! s'cria-t-elle. Votre pre est absent, je n'ai pu le voir mon retour. Je lui dois la vie: je ne l'ai pas oubli... Venez, mon enfant, recevoir la bndiction d'une vieille femme reconnaissante. Philippe t'inclina sous la main tremblante de l'aeule. --Asseyez-vous l, continua-t-elle, et parlons de votre pre. Philippe ne demandait pas mieux: madame Bagrianof dut entendre comment Savli s'tait enrichi par son travail, ce qu'elle savait dj, et comment le colporteur ignorant avait lev son fils. Elle admira, avec les deux jeunes gens, ce dvouement paternel, infatigable et dsintress; elle laissa s'pancher tout l'enthousiasme ardent et juvnile de Philippe, coup par les exclamations de Catherine. Le jour baissait, Catherine avait allum deux bougies derrire sa grand'mre, pour ne pas lui fatiguer la vue; activement et sans bruit, elle avait dispos tout l'attirail du th. Tout coup Philippe se trouva partageant le pain et le sel de l'hospitalit chez madame Bagrianof. Celle-ci n'avait pas de prjugs aristocratiques,--extrieurement du moins:--en lui disant que Philippe, ducation gale, valait une Bagrianof, et qu'il pouvait valoir mieux s'il tait meilleur, on lui et caus un tonnement sans bornes, ml d'un peu de piti pour l'orateur; mais il ne lui rpugnait pas d'admettre sa table le fils d'un paysan, pourvu que ce paysan lui et sauv la vie. D'ailleurs, ce jeune homme bien lev, qui parlait franais mieux que Catherine,--la pauvre Catherine n'avait jamais t assez riche pour se donner le luxe d'une gouvernante franaise,--ce jeune homme n'avait rien du paysan russe. Il fallait vraiment un effort de mmoire pour se rappeler son origine. Madame Bagrianof ne fit point cet effort. Philippe avait des journaux et des livres nouveaux: Il prit l'habitude de venir, le soir, faire un peu de lecture madame Bagrianof. Au commencement, Catherine lisait; mais un jour qu'elle tait enrhume, Philippe ayant offert de la remplacer, madame Bagrianof ne voulut plus d'autre lecteur. --Il lit cent fois mieux que toi! dit-elle sa petite-fille. Ecoute-le, pour lire ensuite comme lui. Et Catherine coutait. L'ouvrage qu'elle prenait toujours en commenant lui tombait bientt des doigts. Le coude sur la table, la tte appuye sur sa main, elle coutait en regardant le jeune homme. Bientt elle n'entendait plus les mots. Cette voix mle et sonore avait pour elle une douceur extrme: la mlope un peu tranante de la lecture, la richesse sans cesse varie de l'intonation et de l'accent russe la jetaient dans une sorte d'enchantement. La fin de l'article, ou la voix de sa grand'mre, la rveillait de son rve. Elle rentrait alors dans la vie, s'excusant de sa distraction avec un sourire timide adress au jeune homme, qui rpondait de mme,--et la nuit, pour s'endormir, elle voquait la lecture du soir; mais elle ne ne rappelait le plus souvent que les premires lignes: le reste tait noy dans la mlodie confuse de cette voix qui la charmait, et le sommeil venait, profond et dlicieux, continuer la rverie de la veille. De son ct, Philippe emportait dans son coeur le souvenir de ce doux visage plein de candeur et de bont, de ces grands yeux attentifs, de ce sourire furtif et presque honteux quand les regards des jeunes gens se rencontraient. Il sentait que la vie tait pour lui dsormais cette heure du soir auprs du fauteuil de la grand'mre,--avec Catherine assise prs de la table, les yeux grands ouverts, et pourtant comme endormie. Ce fut un dchirement pour lui que de retourner ses travaux. Sous prtexte d'attendre son pre, il dpassa te temps de ses vacances; puis, quand il fallut se dcider partir. Il trouva moyen de se faire retenir encore un jour par madame Bagrianof, pour terminer une lecture commence. Quand le livre fut fini, quand le plateau de th eut disparu, quand le coucou accroch la muraille eut sonn neuf heures, Philippe sentit qu'il devait irrvocablement partir, et il se leva pour prendre cong de ses htesses. --Il faudra que votre pre vienne nous voir pendant que vous serez la ville, dit madame Bagrianof. Dites-lui combien je lui ai vou de reconnaissance, dites-lui que je l'admire pour ce qu'il a fait pour vous... C'est un homme remarquable que votre pre! Vous le lui direz, n'est-ce pas? Philippe hsitait. Catherine comprit qu'elle ferait mieux de se retirer. Madame Bagrianof ritra sa question. --Excusez-moi, dit Philippe trs-embarrass, je ne pourrai pas le lut dire... J'ai cru comprendre que mon pre n'avait pas gard de bons souvenirs de l'ancien rgime... Il a dfendu qu'on lui parlt de tout ce qui se rapporte au pass... --Mme de la belle action laquelle nous avons d la vie? --Mme et surtout de cela, continua le jeune homme. Ceux qui le connaissent,--ma mre aussi,--m'ont dfendu de faire la moindre allusion ce temps... Je n'ai jamais eu la douceur de lui dire que je l'admire... ajouta Philippe avec regret, tout mu de toucher cette corde sensible de son coeur. Madame Bagrianof garda le silence un instant. --Je comprends cela, dit-elle lentement. Mon mari a eu de trs... trs-grands torts envers votre pre... plus grands que vous ne pouvez vous l'imaginer... Dieu pardonne cependant, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, mais les hommes ne pardonnent pas... Je vous remercie, jeune homme, de n'avoir pas pous les rancunes de votre pre, dit-elle avec une ombre de hauteur. --Permettez, madame, balbutia Philippe troubl, je n'avais pas l'intention de vous offenser. --Je vous comprends, mon ami, reprit madame Bagrianof revenant son bon naturel: vous avez bien fait de me parler franchement. Je n'insisterai plus pour voir votre pre franchir le seuil de cette maison; mais vous qui n'avez pas les mmes motifs... --Je me considrerai comme trop heureux si vous voulez bien ne pas me bannir, dit Philippe en franais. Madame Bagrianof fut si touche de l'accent et de l'lgance avec lesquels il pronona cette phrase, qu'elle lui tendit la main avec un aimable sourire. Philippe sortit, le coeur gros de n'avoir pas pu dire adieu Catherine. Il la trouva assise terre, le long du mur de la ruine. Elle l'attendait, rveuse, un peu triste et fche de ne trouver sa tristesse d'autre cause que le dpart de ce jeune homme, inconnu si peu de temps auparavant. Elle se leva sa vue. Il faisait tout fait nuit, mais le ciel tait clair et les toiles brillaient. La jeune fille tait enveloppe d'un petit chle qu'elle avait relev sur sa tte, la manire des servantes russes. --Adieu, Catherine Ivanovna, lui dit-il en s'inclinant devant elle. --Vous m'avez reconnue malgr l'obscurit? lui dit-elle tout heureuse. --Certainement! Est-ce qu'il y a quelqu'un qui vous ressemble? Catherine rougit, mais l'obscurit lui rendit l'assurance. --J'tais partie parce que je pensait qu'il y avait quelque secret... --Non, ce n'tait pas un secret...; mais le temps pass n'tait pas bon pour nous autres paysans: vous savez..., mon pre a quelque rancune... --Vous autres paysans!... rpta Catherine tonne. Puis, rflchissant un peu:--C'est vrai, ajouta-t-elle tristement. --Quoi? --Que vous n'tes pas de race noble. --Eh bien! Je n'en suis pas honteux, allez. Je suis fier de mon pre. --Vous avez raison! s'cria Catherine avec lan. Nous sommes pourtant de deux races ennemies... ajouta-t-elle avec un demi-sourire, en appuyant la main sur le soubassement de la ruine couronne de fleurs sauvages. --Il n'y a plus de races, Catherine Ivanovna; il n'y a plus que des hommes, des frres qui doivent s'aimer entre eux, dit le jeune homme d'une voix srieuse et profonde. Adieu, l'anne prochaine! --A l'anne prochaine! rpta la jeune fille en baissant la tte. Soudain elle dgagea sa main des plis de son chle et la tendit au jeune homme. Philippe la prit et la garda dans les siennes. Il avait envie de la porter ses lvres; il n'osa, et resta immobile, craignant de rompre le charme! --Non, rpta-t-il, nous ne sommes pas de deux races ennemies; adieu, soyez heureuse! Il laissa retomber la main de Catherine et prit le chemin de la maison. --Tu n'as pas dit adieu A Philippe? dit madame Bagrianof en voyant rentrer Catherine. --Si, grand'mre: je l'ai rencontr comme il sortait, rpondit-elle. Je suis bien fatigue, je vais me coucher. --Va, ma petite, rpondit l'aeule. Catherine embrassa sa grand'mre et se rfugia dans sa chambre. Elle renvoya sa servante et se jeta sur son lit. Les larmes qu'elle contenait depuis un moment coulrent sans qu'elle st pourquoi, et bientt le sommeil rparateur lui apporta en songe la douce musique de la voix de l'absent. XIX A la ville, Philippe trouva son pre qui ne paraissait pas press de retourner chez lui. --Tu as vu les dames? demanda Savli son fils. --Oui, mon pre. --Est ce qu'elles t'ont bien reu? --Sans doute; avec une amabilit sans gale! rpondit chaleureusement le jeune homme. --C'est bien. C'est ainsi que ce devait tre, rpliqua Savli, pensant en lui-mme au mrite et la bonne ducation de son fils. Celui-ci attribua ces paroles au sentiment de noble orgueil que le souvenir du service rendu devait, son avis, inspirer au colporteur. Jamais Philippe n'avait t si prs de rvler son pre l'admiration dont il tait rempli: le moindre geste, le moindre regard de Savli et dli la langue de son fils. Ce geste ne se fit point. Le jeune homme garda le silence, et Savli, peu aprs retourna au village. La vie, pour Philippe, avait perdu son charme. L'tude des mathmatiques seule avait encore de l'attrait pour lui; en arrachant le jeune homme ses rveries, elle le retrempait dans ce courant des proccupations impersonnelles sans lequel nul homme ne peut tre fait de l'acier des batailles. L'hiver s'avanait. A Nol, Philippe ne put y tenir. Pouss, se disait-il, par le dsir de revoir son pre, qu'il avait peine entrevu cette anne, m en ralit par une impulsion inconsciente, il partit pour le village. Aussitt aprs qu'il eut rempli son devoir filial, il sortit pour aller voir le pre Vladimir. --Et les dames, tu n'iras pas leur faire de visite dit Savli. --Si fait, avec votre permission, rpliqua le jeune homme en rougissant. --Vas-y. Il est bon qu'elles voient que tu sais vivre tout comme un seigneur. Heureux de la permission, Philippe courut sur-le-champ la maisonnette. En entrant, il ne trouva personne pour l'annoncer; hsitant, il mit la main sur le bouton de la porte... un pas lger s'approcha, et la porte s'ouvrit tout coup. Un faible cri retentit, puis l'ombre de Catherine effarouche se retira et lui laissa voir la chambre pleine de verdure, avec ses murs de poutres quarries, ses rideaux blancs soigneusement relevs, le fauteuil de l'aeule prs de la fentre, telle enfin qu'il l'avait quitte. Il entra. --C'est vous, Philippe Savlitch, dit la voix de Catherine, plus douce, plus moelleuse qu'il ne l'avait encore entendue; vous m'avez fait peur. Entrez! Nous parlions de vous tout l'heure. Le jeune homme entra, fit ses compliments madame Bagrianof, et se retourna pour mieux voir la jeune fille: elle avait disparu. Cinq minutes, qui lui semblrent un sicle, s'coulrent, puis elle reparut, un noeud bleu dans ses cheveux d'or, une ceinture bleue sur sa robe gris clair. Elle s'tait pare pour l'hte inattendu. En la revoyant, Philippe se sentit soudain port comme sur un nuage: les asprits de la vie disparurent ses yeux, il ne vit plus que cette pice harmonieuse l'oeil, pleine de souvenirs paisibles et doux, o la figure de Catherine, claire et repose, semblait attirer elle toute la lumire parse dans l'appartement. Il se sentit tout coup joyeux et plein de confiance; sa gaiet gagna l'aeule elle-mme. Catherine se mit rire comme un oiseau chante, parce qu'elle avait le coeur content, et la maisonnette fut pleine un moment du joyeux babil d'une matine de printemps. --Combien de temps restez-vous? dit madame Bagrianof. Catherine, anxieuse, cessa de sourire et pencha lgrement la tte en avant pour mieux entendre la rponse. --Huit jours seulement, rpondit Philippe. --Huit jours! rpta Catherine, c'est bien peu... Et vous viendrez nous faire la lecture comme autrefois? --Certainement! s'cria le Jeune homme; puis, songeant son pre, il ajouta plus timidement: Je lcherai. --Il faut venir! insista Catherine. Grand'mre dit que je lis dj mieux, mais je suis encore bien loin d'tre aussi habile que vous! Le soir mme Savli, suivant son habitude, se retira de bonne heure pour dormir, et Philippe courut la maisonnette. Le grand pole de faence remplissait la chambre d'une temprature de printemps; Catherine allait et venait, s'occupant du th; rien n'tait chang, Philippe sentit qu'il aimait cette maison de toute son me. --Je lirai la premire, dit Catherine en se posant sur une chaise auprs du jeune homme comme une fauvette arrte un instant sur une branche. Vous me direz si j'ai fait des progrs, et puis vous lirez votre tour. Elle commena. Philippe resta stupfait: elle s'tait appropri sa manire de lire jusque dans les moindres dtails. Il coutait, se demandant comment elle avait pu l'imiter ainsi, et n'osant se demander pourquoi. --Est-ce bien? demanda Catherine, posant le livre la fin du chapitre, et regardant Philippe de son honnte regard d'colire. Tout coup ses veux se troublrent, ses paupires battirent.. La leon tait finie, l'enfant avait fait place la jeune fille. --C'est trs-bien, rpondit le jeune homme sans savoir ce qu'il disait: vous lisez comme moi... Madame Bagrianof se mit rire cette navet, et les jeunes gens l'imitrent. Les huit jours passrent comme un rve heureux. Philippe vit arriver te moment du dpart sans avoir rencontr Catherine seule un instant, et partit le coeur gros. XX Seize mois s'taient couls depuis sa dernire visite, lorsqu'il put revenir au village. Aprs avoir embras sa mre, il courut la maison Bagrianof. Les buissons de lilas avaient grandi; les touffes de rosiers plantes par Catherine avaient pouss des jets normes; la ruine s'effritait de plus en plus, et bien des briques tombes faisaient brche dans la muraille; un bouleau, encore petit deux ans auparavant, agitait dix pieds de hauteur son lger panache, et le gazon recouvrait presque tous les dbris. Philippe s'approchait pas lents, regardant autour de lui, cherchant se rappeler l'ancienne apparence de ces lieux changs sans qu'il pt s'expliquer pourquoi. Derrire la maison,--du ct de la ruine,--s'levait un petit bosquet d'acacias, de ceux qui croissent vite. L Catherine s'tait fait installer un banc de gazon. Durant les longs sommeils de sa grand'mre, dsormais somnolente et affaiblie, elle venait y travailler. La ruine avait pris pour elle un attrait mystrieux: c'tait une sorte d'nigme qu'elle interrogeait du regard pendant ses heures de rverie. Elle savait que son grand-pre avait pri dans les flammes; elle savait que le pre de Philippe avait sauv sa grand'mre et sa mre.. La lgende s'arrtait l; mais Catherine ne se tenait pas pour satisfaite. Comment et pourquoi le feu avait il pris la demeure de ses anctres? Pourquoi le grand-pre avait-il t riche lorsque ses descendants taient pauvres? Toutes ces questions flottaient dans l'esprit de Catherine, occupant ses heures de loisir, et servaient la distraire lorsqu'elle se reprochait de trop penser "ce jeune homme qui ne lui tait rien", comme elle se le rptait avec mlancolie. Elle tait dans son bosquet lorsqu'elle vit approcher Philippe, qui ne la voyait pas. Son coeur bondit violemment, elle resta toute ple; sa joie fut si forte qu'elle lui fit mal. Son premier mouvement l'avait fait lever; elle se rassit sur-le-champ un peu par convenance, beaucoup parce qu'elle tremblait. Philippe avait vu le mouvement de la robe claire travers te feuillage. Il se dirigea de ce ct et s'arrta interdit devant la jeune fille. Elle avait tant grandi! elle tait devenue si imposante! Il voulait la saluer comme autrefois, il n'osa. --Bonjour, mademoiselle, lui dit-il crmonieusement. --Bonjour, monsieur, rpondit-elle... Qu'il y a longtemps!... ajouta Catherine involontairement. Philippe l'approcha, rassur. --Grand'mre dort, continua la jeune fille,--elle dort beaucoup prsent; tout l'heure j'irai voir si elle est rveille. Asseyez-vous l, fit-elle en ramassant son ouvrage et en faisant place au jeune homme sur le banc de gazon. Cinq minutes aprs, ils avaient oubli la longue sparation. A dater de ce jour, Philippe vint toutes les aprs-midi retrouver Catherine dans son bosquet La grand'mre dormait, accable par la chaleur du jour, la maison entire sommeillait; sous le soleil de juin, le seigle en fleur envoyait son odeur pntrante; les alouettes, perdues dans le ciel, chantaient pleine gorge, et Catherine coutait Philippe, qui lui parlait de choses et d'autres d'abord, de lui-mme ensuite,--puis de rien... Le silence s'tablissait sur eux comme dans un temple, et Catherine, penche sur son ouvrage oisif, continuait couter ce que Philippe lui disait avec ses yeux, qu'elle ne regardait pas. Un jour.... ce silence durait depuis un moment; Catherine, malgr elle, leva la tte... Sa main tremblante au bord de sa robe se trouva dans celle de Philippe. Elle dtourna les yeux. Les lvres du jeune homme se posrent sur ses doigts frmissants. --Catherine, m'aimez-vous? dit tout bas Philippe. Je vous aime depuis que je vous ai vue. Catherine se mit pleurer et ne rpondit pas. Philippe lui raconta alors tout ce qu'il avait prouv depuis le premier jour. --Je ne suis qu'un paysan, lui dit-il. Elle l'interrompit du geste: ce mot lui arracha le secret qu'elle et peut-tre encore essay de garder. --Un paysan? dit-elle quel noble seigneur pourrait valoir un paysan tel que vous? --Je vaux donc quelque chose vos yeux? dit humblement Philippe. --Plus que la terre entire, murmura Catherine en cachant son visage dans ses mains. Pour ce jour-l, Philippe n'en demanda pas davantage. Ils furent heureux de ce bonheur pendant quinze jours. L'avenir n'existait pas encore pour eux, le pass leur suffisait. Cette priode de l'amour jeune et la plus douce de la vie humaine: ceux qui l'ont connue et dont le rve s'est arrt l sont peut-tre les plus heureux! Mais bientt Philippe ne se contenta plus de songer au pass; il lui fallut l'avenir pour tendre son amour plus l'aise. Comment quitter le village sans emmener Catherine? --Non, dit la jeune fille, il faut que je reste ici; ma grand'mre ne pourrait pas supporter un nouveau changement d'existence. C'est vous qui viendrez vous fixer ici. --Votre grand'mre ne voudra pas que vous pousiez un simple paysan, lui dit-il. --Grand'mre? Elle voudra tout ce que je voudrai: elle m'aime tant! --Et votre pre? --Il voudra ce que voudra grand'mre, dit Catherine d'un air entendu. C'est votre pre qui ne voudra peut-tre pas! Philippe resta muet. Il n'avait jamais song cette ventualit Son pre hassait les Bagrianof, c'tait bien certain, mais il n'avait jamais tmoign d'animosit particulire contre l'aeule et sa petite-fille. --Je le lui demanderai si bien qu'il ne pourra pas me refuser, rpondit-il aprs un moment de rflexion Mon pre m'aime par-dessus tout; il avait de l'ambition pour moi, il m'a laiss cependant embrasser une carrire en apparence peu releve;--il ne sera pis moins bon quand il s'agira de mon bonheur. Rassurs par cette ide, les deux jeunes gens ne s'occuprent plus que de leur amour. Savli ne devait revenir que vers la mi-juillet. Trois semaines restaient encore, qui furent pour eux trois semaines de paradis. Un soir, Philippe accourut radieux la maisonnette. Catherine n'tait pas dans le jardin; il entra sur la pointe du pied dans la salle manger. Madame Bagrianof, un instant rveille, le reconnut et lui dit bonsoir, puis se rendormit doucement. Catherine se retira dans l'embrasure d'une fentre; le jeune homme l'y suivit. Le soleil tait couch; le ciel, bleu de lin, tait tendre et pur comme les caresses d'un petit enfant; les arbres et les plantes s'endormaient, le parfum des fleurs de tilleul embaumait l'atmosphre. --Catherine, dit tout bas Philippe, mon pre arrive aujourd'hui dans la nuit. --Vous pensez qu'il consentira? --Oui, je le crois. Il faudra bien que j'obtienne son consentement, car sans vous, Catherine, je pourrais peut-tre devenir un homme clbre, mais je ne serais pas un homme bon. Catherine lui serra la main sans rpondre. Madame Bagrianof fit un mouvement. --A demain, ma fiance, murmura Philippe, et il sortit doucement. Quand il eut descendu le perron, il se retourna. Catherine tait reste la fentre et le regardait. Il enjamba la plate-bande qui dfendait l'abord de la maison et se rapprocha de la fentre. --Je ne puis pas m'en aller ainsi, dit-il tout bas en prenant les mains de la jeune fille. Je suis trop heureux, il me faut encore quelque chose. Donnez-moi un baiser... le premier! --Demain, rpondit Catherine, quand vous aurez vu votre pre. --Alors j'aurai droit d'exiger comme fianc: donnez-le-moi aujourd'hui, de bonne grce. Catherine rsistait faiblement: Il se haussa sur la pointe des pieds; la jeune fille se laissa attirer par les mains qui tenaient les siennes, et son front se trouva sous les lvres du jeune homme. Tel, vingt-sept ans auparavant, Savli implorait Fdotia. --Merci, dit Philippe; demain, ma femme! Il lui envoya un baiser et disparut sous le couvert des arbres. Catherine, appuye la fentre, regarda le ciel quand elle ne vit plus Philippe. Son jeune coeur, gonfl de joie et de tendresse, avait besoin de s'pancher: elle pria. XXI Savli n'aimait pas tre attendu. Son fils, qui ne dormait pas, l'entendit arriver dans la nuit, mais se garda bien d'aller le saluer, de peur de lui inspirer quelque mcontentement. Le matin venu, il se rendit prs de son pre, qui fumait dans la salle manger, et runit autour de lui tout ce qui pouvait mettre Savli de bonne humeur. --Il a fait quelque dette, pensa Savli, en voyant ses faons affectueuses; il va me demander de l'argent. --Mon pre, dit le jeune homme, vous avez t pour moi un pre comme il n'y en a pas.--Savli fit de la tte un signe approbatif.--Je viens vous demander de mettre le comble vos bonts... --Comment? dit tranquillement Savli. --En me permettant de me marier. --Tu veux te marier? fit le pre sans tmoigner de surprise. --Oui, mon pre, si vous voulez bien y consentir... Je suis jeune, je le sais... --Ca ne fait rien, dit Savli; on peut se marier jeune. Tu veux que je te cherche une fiance? --Non, mon pre, j'ai trouv celle que je dsire pouser. --Ce n'est pas une paysanne, j'espre? dit Savli en fronant le sourcil. --Non, mon pre, c'est une demoiselle noble. --Bien!--Savli inclina la tte d'un air satisfait.--Et tu la nommes?.. --Catherine Bagrianof. --Une Bagrianof s'cria Savli en se levant tout d'une pice. Il regarda son fils d'un air terrible.--Tu aimes une Bagrianof? C'est impossible. --Je l'aime! rpondit Philippe trs-ple et regardant son pre en face. Les yeux des deux hommes se rencontrrent. Ceux du pre exprimaient une haine implacable, ceux du fils une volont nergique. Ce fut Savli qui dtourna son regard. --Tu aimes me Bagrianof? reprit-il avec rage; la race maudite ne cessera donc pas de nous poursuivre? Ce n'est pas vrai, dis? Tu ne l'aimes pas? --Je l'aime, et je lut ai demand d'tre ma femme, sauf votre bon vouloir, mon pre. --Elle a consenti? dit Savli les dents serres par la colre. --Elle a consenti. --La race maudite! la race maudite! rpta le malheureux colporteur. Je ne veux pas, reprit-il aprs un court silence. Tu n'auras pas ma bndiction. --Sa race est peut-tre maudite, dit Philippe toujours debout, les yeux tincelants, mais Catherine est un ange envoy par Dieu pour racheter les fautes de sa race; vous ne la connaissez pas, mon pre; ceux qui la connaissent ne peuvent que l'aimer et la bnir. Laissez-vous toucher, oubliez votre haine, pardonnez!... --Pardonner! s'cria Savli hors de lui. Pardonner, moi!... ne me parle pas, ajouta-t-il, rentrant en lui-mme; ne me parle plus jamais de cela, tu n'auras pas mon consentement. Philippe regarda son pre; cette obstination, cette haine endurcie qu foulaient son bonheur aux pieds lui parurent si draisonnables, si inhumaines, qu'oubliant le respect et l'admiration de sa jeunesse, il fit un pas en arrire pour se retirer. --Vous pouvez me refuser votre consentement, dit-il d'une voix touffe, et moi... je puis m'en passer. --Toi? toi? fit Savli, le bras lev pour frapper... Il laissa retomber son bras. C'est vrai, dit-il voix basse, on peut se passer du consentement du pre. Mais tu ne peux pas pouser une Bagrianof, tu ne le peux pas, rpta-t-il avec force. Non! Dieu lui-mme interviendrait pour t'en empcher. --Je l'aime, rpondit Philippe, l'amour est plus fort que la haine. --Mais, malheureux, ce n'est pas de la haine! s'cria le pre au dsespoir. Il y a quelque chose de plus fort que la haine et que l'amour... Tiens, va-t'en, tu me rendrais fou! Il se laissa retomber sur sa chaise, les mains sur les genoux, l'oeil gar. Il avait gard son secret vingt-sept ans, ceux qui l'avaient connu taient morts; seul le pre Vladimir avait survcu, et celui-l, au nom du Dieu de misricorde, avait pardonn depuis longtemps. Celle qu'il avait rendue veuve l'avait bni comme son sauveur. La richesse tait venue; pardon visible du Seigneur, la paix et la prosprit s'taient tablies sur sa famille. Plus riche, plus orgueilleuse que la maison seigneuriale, sa demeure se dressait en face de la ruine; la famille Bagrianof s'teignait faute d'hritiers mles, tandis que lui, ce paysan criminel, fondait dans son fils une race nouvelle appele de grandes destines, et voil que ce fils, beau, intelligent, tendre et fier, espoir, orgueil de sa vieillesse, s'prenait de qui?... de l'enfant de celle qu'il avait ruine, de la petite-fille de l'homme qu'il avait assassine. Mais Bagrianof se lverait de sa tombe pour sparer les fiancs, si dans l'glise o reposaient ses os calcins le fils du meurtrier osait rclamer la main de Catherine! Philippe attendait toujours; debout prs de la porte, il esprait encore. La violence mme de ce refus, qu'expliquait mal une rancune obstine, lui faisait croire un retour de clmence --Philippe, dit enfin le malheureux, tu l'aimes donc, cette jeune fille? Le jeune homme fit un signe de tte. --Je t'en supplie, mon fils, dtache-toi d'elle; prends pour fiance celle que tu voudras, n'et-elle rien, ft-elle plus mauvaise que l'ivraie des chemins...; mais n'pouse pas une Bagrianof! --C'est une Bagrianof que j'aime, et j'ai donn ma parole, dit Philippe avec fermet. --Tu ne peux pas pouser une Bagrianof, rpta le pre; cela ne se peut pas. Philippe leva la tte, et, pour la premire fois, un soupon de la vrit traversa son esprit; mais cette ide horrible lui parut impie. --Pourquoi? dit-il aprs un silence pouss par l'obsession qu'il chassait vainement. --Je n'ai pas de comptes te rendre, rpondit Savli plein de hauteur. --Alors j'pouserai Catherine, dit Philippe en mettant la main sur le bouton de la porte. Si vous avez de bonnes raisons pour expliquer votre refus, je pourrai peut-tre les comprendre; mais, si c'est une haine aveugle et injuste... Savli voulait parler, ses lvres se refusrent profrer un son: il agita la main droite et se dtourna. Philippe ouvrit la porte; au moment de la fermer, il jeta un dernier regard sur son pre. Celui-ci, image du dsespoir, immobile comme un homme de pierre, se tenait au milieu de l'appartement, la tte basse, les mains pendantes. Philippe fut touch de cette muette agonie; il referma la porte et s'approcha de son pre. Savli leva la tte et fixa sur son fils ses yeux pleins d'angoisse. --Tu crois que c'est par enttement que je refuse, dit-il avec peine; mais, malheureux, ce n'est pas moi qui refuse! Je te dis que tu ne peux pas pouser cette jeune fille,--non pour elle, la pauvre enfant,--mais la maldiction de Dieu frapperait vos fils au berceau et ferait tomber votre chair en pourriture... Tu ne peux pas! te dis-je. --Qu'y a-t-il donc? s'cria Philippe exaspr. Si je suis condamn expier quelque crime, que je le sache, au moins! Je ne veux pas tre l'agneau muet du sacrifice; si je dois souffrir, je veux savoir pourquoi! Savli regarda son fils et lut dans ses yeux la rsolution implacable qui l'avait lui-mme anim jadis. --Va trouver le pre Vladimir, lui dit il, et demande lui ce que tu veux savoir. Philippe salua son pre d'une inclination profonde et se dirigea vers la cure. Savli le suivit des yeux, puis il rentra dans sa chambre et se prosterna devant les images saintes. Le pre Vladimir tait dans son jardin; Philippe ouvrit la petite porte et se dirigea vers lui. --J'ai vous parler, mon pre, dit-il demi-voix. Le prtre regarda le jeune homme. --Venez, dit-il. Il se doutait de ce qui l'amenait. Les longs sjours de Philippe dans le jardin, ses lectures du soir la maison Bagrianof lui avaient donn bien du souci. Toute intervention tait cependant impossible; aussi s'tait-il born se tenir le plus souvent l'cart des deux familles, afin de n'avoir pas d'avis donner. Les deux hommes descendirent silencieusement la route qui menait au rivage. Un bois pais longeait la rivire; l'herbe croissait grasse et molle jusqu'au sable de la rive. Quand ils furent arrivs l, loin de toute oreille humaine, le prtre s'assit sur un tronc d'arbre dessch. Philippe resta debout devant lui. --Que voulez-vous? demanda le pre Vladimir. Pendant cette courte promenade, le jeune homme avait eu le temps de calmer sa premire effervescence. --Pourquoi mon pre ne veut-il pas que j'pouse Catherine? dit-il enfin. Le pre Vladimir ne rpondit pas. --Il m'a dit de vous le demander, continua Philippe, le coeur serr par l'angoisse devant ce silence qui l'effrayait.--Suis-je maudit? Est-ce moi qui ai commis un crime? Est-ce Catherine? Est-ce mon pre? Rpondez, car, moi aussi, je deviendrai fou! Serrant ses mains jointes et crispes sur ses yeux dilats par l'angoisse, Philippe se laissa tomber genoux sur le sable. --Puisque votre pre veut que je parle, je parlerai, dit le prtre regret. Que Dieu m'inspire et ne fasse sortir de ma bouche que des paroles de vrit! Il se leva et fit le signe de la croix. --Bagrianof, dit-il, tait un homme mchant. Votre pre aimait une jeune fille de ce village... --Ma mre? interrompit Philippe. --Non, une autre jeune-fille; votre pre tait fier, son sang bouillait dans ses veines. Bagrianof le trouva insolent et voulut le faire soldat. Sa jeune fiance alla demander sa grce... et l'obtnt, mais quel prix! Un sortant, elle rencontra son fianc; ne pouvant supporter sa vue, elle alla se jeter la rivire; l.--ajouta le prtre indiquant du doigt la place ou Fdotia avait disparu. Philippe suivit son geste d'un oeil morne. --Que Dieu ait piti de son me, reprit le confesseur, ce fut son seul pch. Le pre et le fianc jurrent de la venger; et, la nuit qui suivit les funrailles... la maison de Bagrianof brla. Philippe frissonna de tout son corps et couvrit son visage de ses mains. --Mais mon pre? dit-il voix basse. --Avant de mettre le feu la maison, aveugls par le dmon, les malheureux pcheurs avaient tu Bagrianof coups de hache. --Mon pre aussi? murmura faiblement Philippe, rsistant encore la vrit qui l'accablait. --Ton pre le premier, rpondit le prtre. Les oiseaux chantaient dans le bois, les cigales bruissaient dans l'herbe, le soleil brillait sur la rivire; la joie de ta nature en juillet dbordait rie toutes parts, pendant que Philippe, ananti, prostern sur le sable, demandait grce sous l'aiguillon de la souffrance. Le prtre tait debout devant lui, sa haute stature se dressait sur le ciel; sa main droite s'tait tendue vers le jeune homme, victime expiatoire du crime paternel... Philippe ne la vit pas, ou n'osa la prendre. --Le sang est sur moi, dit-il en frmissant. Il se tut un moment. Mais Catherine? Catherine est innocente! Ses mains sont pures, celles de sa mre taient pures. --Catherine expie les fautes de l'aeul criminel, dit tristement le prtre. Ainsi s'accomplissent les paroles du Prophte: Les pchs des pres seront punis dans les enfants jusqu' la quatorzime gnration. Philippe secoua douloureusement la tte. --Oh! mon pre, dit-il d'une voix sombre, mon pre tant aim tant honor, dont j'avais fait mon hros, mon idole! mon pre a vers le sang... Il resta muet d'horreur cette parole sortie de ses lvres. --Mais Dieu a pardonn, vous avez parl, pre Vladimir, le pch est effac, la misricorde divine est infinie... --Le fils de Savli ne peut pas pouser une Bagrianof, rpondit lentement le prtre. De quel nom les fils de Catherine salueraient-ils le pre de Philippe? Veux-tu que le sang de la victime et celui du meurtrier se mlent dans tes enfants? Philippe gmit sourdement. Sa jeunesse croule l'crasait sous le poids de sa ruine. Il avait vcu dans un rve d'amour, ouvrant son me au chaud soleil de la tendresse, et voil que la nuit du crime paternel allait peser ternellement sur lui coupable seulement d'tre le fils du criminel... L'horreur mme de la situation lui rendit des forces. Il se leva, et regardant le prtre: --Que dois-je faire, pre Vladimir? dit-il d'une voix brise. --Ce que te conseillera ton coeur, rpondit le prtre mu jusqu'aux larmes la vue de cette infortune immrite. --Mon coeur? rpta amrement Philippe, je n'ai plus de coeur; j'ai des devoirs remplir, voil tout ce qui me reste. Que dois-je faire? Le prtre se taisait... --Quitter Catherine, n'est-ce pas? renoncer l'amour, renoncer au mariage, de peur que le crime... Je ne peux pourtant pas dire le crime de mon pre! s'cria le jeune homme au dsespoir. Le prtre se taisait toujours; le jeune homme reprit: --Quitter Catherine qui me regardera comme un lche, pour l'abandonner aprs lui avoir demand d'tre ma femme... Oh! Catherine, Catherine! Philippe, touffant les sanglots, le jeta sur le gazon. --Mon fils, dit le prtre en s'asseyant auprs de lui, prenez courage. Cette expiation filiale peut ouvrir au pcheur les portes du ciel... Qu'importait Je ciel Philippe, qui perdait tout sur la terre! --Quitter Catherine aujourd'hui? Non, demain, n'est-ce pas, mon pre? Je lui laisserai le temps de se prparer... --Non, mon fils, dit tristement le prtre, pas demain. --Aujourd'hui alors? Tout de suite? Le prtre inclina silencieusement la tte. --Et mon pre? que lui dirai-je? Je n'ai rien fait de mal, je ne demandais pas vivre... Maudit soit le jour de ma naissance! Le prtre leva une main vers le ciel. --Ne maudissez pas, dit-il, Dieu pardonnera un jour. Philippe s'tait lev et marchait grands pas a et l. Il se tourna tout coup vers le pre Vladimir. --Je vais voir Catherine, lui dit-il. --Attendez encore un peu, calmez-vous... --Non, je ne puis attendre! J'aime mieux que tout soit fini. --Voulez-vous que je vous accompagne? dit le pre Vladimir, plein d'anxit. --Je vous remercie, rpondit Philippe: j'aime mieux tre seul. Il s'loignait la tte baisse, regardant en lui-mme le gouffre o ses esprances venaient de s'engloutir... Soudain il pensa ce que devait ressentir le confesseur qui avait remu pour lui les horreurs du pass. Il revint sur ses pas. --Je vous remercie, mon pre, lui dit-il, vous tes bon. Il voulait lui tendre la main, il hsita. Cette main n'tait-elle pas dsormais souille aussi du sang de Bagrianof? Le prtre le comprit et lui tendit les bras. Philippe s'y jeta sans parler. Leur treinte fut longue et solennelle; ils se sparrent sans ajouter un mot. Le pre Vladimir prit pas lents le chemin de la cure, et Philippe se dirigea vers la maison Bagrianof. XXII Catherine s'tait rveille avec les oiseaux de son jardin, dans l'espoir d'une journe heureuse. Vers midi, le grand silence de la chaleur s'tablit sur la nature, et madame Bagrianof s'endormit dans son fauteuil, prs de la fentre. Les stores taient baisss; l'appartement tait plein d'une douce fracheur; Catherine cda ces influences; la tte appuye contre la fentre, dont elle avait soulev le store demi, elle ferma les yeux et s'endormit doucement. Quand elle se rveilla, Philippe tait devant elle. Debout au milieu de l'alle, il la contemplait avec des yeux si plein d'amour et de douleur, qu'elle se retrouva soudain en pleine ralit. Elle se releva brusque ment. Madame Bagrianof mur mura:--Ne sors pas, il fait trop chaud;--mais Catherine passa outre et gagna rapidement le bosquet. Philippe, sa vue, se mit genoux;--elle appuya doucement la main sur son paule. Son coeur battait si fort qu'elle tremblait de la tte aux pieds. Elle s'assit, les yeux plongs au fond de ceux du jeune homme. --Eh bien? dit-elle enfin, voyant qu'il ne parlait pas. Elle sentait peu peu la douleur passer des yeux de Philippe jusqu'au plus profond de son coeur ignorant du mal. Philippe la regardait, toujours genoux, ne pouvant parler et dsirant mourir pour ne pas la voir souffrir devant lui. --Il refuse, n'est-ce pas? dit doucement la jeune fille en laissant tomber ses mains ouvertes sur ses genoux. --Oh! Catherine, dit Philippe tout bas, dites-moi encore une fois que vous m'aimez, donnez-moi du courage... Catherine se mit pleurer. --Du courage, dit-elle, je n'en ai pas; je ne sais pas ce que c'est que le courage, je n'en ai jamais eu besoin... Oui, je vous aime, vous le savez! Philippe fit un mouvement pour l'envelopper de ses bras, puis se retint violemment.--Toucher Catherine avec ses mains souilles!... --C'est cause de mon grand'pre, n'est ce pas, dit la jeune fille en s'efforant d'arrter ses larmes: on ne peut pas me pardonner d'tre une Bagrianof! Ce n'est pas ma faute, cependant; je ne suis pas mchante... Elle essuya ses pleurs avec le coin de sa robe blanche; Philippe la regardait toujours. --Je paye bien cher le crime d'tre une Bagrianof, continua la jeune fille. Vous, au moins, vous ne me mprisez pas? Je n'ai pu vers le sang, je suis innocente... --Moi aussi, pensa Philippe je suis innocent, ce n'est pas moi qui ai vers le sang! Il n'hsita plus: il saisit Catherine sur son coeur. --Ecoute, lui dit-il, je t'adore, je n'aimerai jamais que toi; mais, vois-tu, nous ne pouvons pas nous marier... nous sommes de deux races ennemies.--Te souviens-tu qu'un jour tu l'as dit, l?--Il indiquait de la main la ruine endormie au soleil comme tout le reste de ce petit monde.--Nos deux races ennemies se sont rconcilies en nous, ma bien-aime, mais notre sang ne peut se mler sans sacrilge... --Je ne comprends pas, dit faiblement Catherine. --N'importe, mieux vaut que tu ne comprennes pas, continua le jeune homme en la tenant toujours embrasse. Nous ne pouvons pas tre heureux, nous ne pouvons pas nous marier; il n'est pas un coin de la terre qui consentit nous abriter, si nous voulions fuir ensemble loin de ceux qui veulent s'opposer notre mariage... Il y a entre nous un abme que rien ne peut combler. Nous pouvons nous aimer jusqu' la mort, continua-t-il, mais nous ne serons jamais heureux. --Pourquoi? dis-moi pourquoi? fit Catherine avec insistance. La lgende lui revint la mmoire. --Il y a un crime, n'est-ce pas? lui dit-elle en frissonnant. C'est mon aeul?... --Il y a tant de crimes, reprit le jeune homme perdu que la justice de Dieu ne sait plus o frapper. Je t'aimerai toujours, Catherine; dis-moi adieu pour la vie. --Non, non! s'cria-t-elle en s'attachant lui,--je ne puis pas te dire adieu, je t'aime! Sans toi, la vie n'est rien!... --C'est notre lot tous les deux: prier et pleurer loin l'un de l'autre pour l'expiation ternelle des crimes que nous n'avons pas commis, rpondit Philippe, le coeur dbordant d'amertume. Je pars, je ne reviendrai jamais; dis-moi que tu me pardonnes, que tu sais que ce n'est pas ma faute. Tu me crois, n'est-ce pas? Et il serrait contre lui Catherine frissonnante d'horreur. --Je te crois, dit-elle, et je t'aime. --Pour toujours? --Oui... Je ne te verrai plus? --Jamais. Elle se rejeta dans ses bras et le serra avec force. --Va-t'en, lui dit-elle. Adieu! que Dieu te rende heureux! Je le prierai pour toi. Il voulait l'embrasser encore; --Non, non! dit-elle, va-t'en maintenant, tout l'heure je n'aurai plus le courage. Va-t'en! Philippe s'enfuit en courant comme un insens. Reste seule. Catherine regarda longtemps la ruine! ses anciennes impressions de terreur lui revenaient; elle se rappela qu'autrefois elle avait cherche un rapport mystrieux entre ces dbris et sa propre existence... --Ah! dit-elle en s'approchant, les yeux pleins de larmes qui ne tombaient plus, tant ses yeux taient las, si mes pleurs pouvaient laver la tache de sang que mon grand-pre a mise sur sa maison, elle serait lave avant la fin de ma vie!... En s'veillant, madame Bagrianof retrouva Catherine assise dans l'embrasure de la fentre. --Tu es l? lui dit-elle. --Oui, grand'mre. --Ta voix est toute change qu'as-tu? --J'ai mal la tte. --C'est cela: tu vois bien que tu aurais d m'couter, et ne pas sortir pendant la chaleur. Et madame Bagrianof reposa sa tte sur le dossier de son fauteuil, pendant que Catherine apportait le livre pour la lecture de l'aprs-midi. Ainsi devait dsormais s'couler sa vie. Philippe, en rentrant, chercha son pre dans la salle manger Ne l'y trouvant pas, il pntra dans sa chambre. Depuis que son fils l'avait quitt, Savli tait rest prostern devant les saintes images. Le remords, pour la premire fois, venait d'entrer dans son coeur: en voyant son fils ador frapp par la faute paternelle, il avait compris la grandeur du crime. Le visage qu'il tourna vers Philippe tait celui d'un vieillard; robuste et fier la veille encore, ce visage avait pris les rides et l'expression douloureuse de ceux qui se sentent trop vieux et qui dsirent mourir; mais Philippe ne s'en aperut point. Savli s'tait relev et se tenait devant son fils comme un criminel devant son juge. --Adieu, mon pre, dit le fils d'une voix glaciale. --Tu t'en vas?... balbutia le malheureux colporteur. O vas tu? --A la ville, travailler... et prier, ajouta Philippe. --Et la jeune fille?.... dit le pre en hsitant. --Nous nous sommes dit adieu. --Elle sait?... murmura le coupable avec angoisse. --Non, hier vous tiez deux connatre la vrit; aujourd'hui nous sommes trois, voil tout. Dieu a permis l'honneur et la fortune de bnir votre maison, vous resterez riche et honor. Ma mre n'est point coupable: rien ne troublera son repos. Savli inclina humblement la tte. --Et toi? dit-il avec plus de confiance. --Moi? Je vais remplir mon devoir... Je n'ai plus que le devoir devant moi, pour toile... Adieu, mon pre. --Philippe!... s'cria le misrable pre en tendant les bras son fils. --Adieu, mon pre, rpta Philippe en s'inclinant jusqu' la ceinture. Une heure aprs, malgr les lamentations de sa mre, il quitta le village pour n'y plus revenir. Savli regarda pendant quelques instants la porte qui venait de se refermer sur son fils, le sparant jamais de ce qui avait t sa joie et son orgueil. Il fit un pas en avant avec un geste de colre, puis son bras retomba son ct, et il s'enferma dans sa chambre pendant tout le reste de la journe. Prostern devant les images, la tte battant le sol, il resta de longues heures crier: Pardon! au Dieu qu'il avait outrag. Le chtiment, si longtemps diffr, tait enfin tomb sur sa tte sa victime se levait devant lui, comme le prtre l'en avait menac jadis, non pour l'accuser, mais pour rire encore de son rire mchant, pour se rjouir du malheur de son meurtrier. Que n'et pas souffert Savli dans sa chair et dans son me pour pouvoir rendre le bonheur son fils! --Qu'il meure, se dit-il plus d'une fois qu'il meure la fleur de l'ge plutt que de laisser une postrit condamne la douleur par mon crime! Le dimanche il rencontrait l'glise la jeune demoiselle, maigrie, blanchie, consume aussi par la douleur, et,--vengeance du ciel!--ressemblant son grand'pre. Vainement Savli se dtournait, ces yeux taient invinciblement attires vers ce doux visage pli, o la souffrance imprimait de jour en jour un cachet plus immatriel... Aprs quelques semaines de cette vie, plus dure que les tortures de l'enfer qu'il se reprsentait d'avance, Savli se trouva tout coup incapable de se lever de son lit. La bise de l'automne arrachait les feuilles des arbres et les faisait tourbillonner autour des maisons comme des oiseaux funbres. Il garda quelques jours le silence, ne rpondant rien aux prires de sa femme dsespre. --Veux-tu voir ton fils? lui demanda-t-elle un jour. Savli se dressa sur son lit avec une lueur de joie inquite dans ses yeux teints, puis se laissa retomber lourdement. --Non! dit-il voix basse, il ne viendrait pas. Appelez la demoiselle, dit-il au bout d'un instant. Les assistants s'entre-regardrent. Jamais Savli n'avait franchi le seuil de la maison Bagrianof. Le mdecin, sentant la vie chapper au malade, fit signe qu'on obit sans retard. Le pre Vladimir sortit aussitt. Catherine ne portait plus de robes claires; ses cheveux d'or, svrement retenus, ne formaient plus d'aurole autour de son visage, devenu grave et pensif. --Savli vous demande, dit le prtre: il est bien malade et n'a plus que quelques heures vivre. Le visage de la jeune fille s'tait couvert de rougeur; elle se leva aussitt. Ils n'changrent pas une parole pendant la route. --Me voici, dit Catherine en s'approchant du mourant: que dsirez vous? Savli ouvrit ses yeux dilats par l'agonie, et resta un moment sans rpondre. --C'est vous la demoiselle? dit-il enfin. --Oui, c'est moi.--Pardonnez-moi!... dit-il en essayant de joindre ses mains dj glaces. --Je vous pardonne, dit Catherine. Elle pensait l'opposition formule par Savli son mariage. --Pardonnez-moi... tout! insista le moribond. --Je vous pardonne tout, rpta Catherine. --Bnissez-moi, ajouta Savli d'une voix teinte. La jeune fille fit le signe de la croix sur le meurtrier de son grand-pre. Une joie trange illumina les traits du coupable,--et il expira. Catherine a refus plusieurs partis; elle est persuade que la race des Bagrianof doit prir avec elle. Philippe ne se mariera pas non plus, de peur que le pch de son pre ne soit puni dans ses enfants jusqu' la quatorzime gnration. FIN. End of the Project Gutenberg EBook of L'expiation de Saveli, by Henry Grville (1842-1902) License: Share Alike