Produced by Rnald Lvesque LA FILLE DE DOSIA PAR HENRY GRVILLE (Extrait du quotidien "La Patrie", ditions de juin aot 1879.) I C'tait au camp de Krasno-Slo, quelques kilomtres de Ptersbourg. On finissait de dner au _mess_ des gardes cheval. Les jeunes officiers avaient clbr la fte de l'un d'entre eux, et la socit tait monte ce joyeux diapason qui suit les bons repas. La dernire tourne de vin de Champagne circulait autour de la table. La tente du mess, releve d'un ct, laissait entrer les derniers rayons d'un beau soleil de juin: il pouvait tre neuf heures du soir, la poussire, souleve tout le jour par les pieds des chevaux et de l'infanterie, redescendait lentement sur la terre faisant un nimbe d'or au camp tout entier. Vers le petit thtre d't, o la jeunesse se dsennuie de son exil militaire, roulaient de nombreuses calches, emportant les officiers maris avec leurs femmes; les petits drochkis, gostes, troits comme un fourreau d'pe, sur lesquels perche un jeune officier,--voiturant le plus souvent un camarade sur ses genoux, faute de place pour l'asseoir son ct,--prenaient les devants et dposaient leur fardeau sur le perron de la salle de spectacle. Cette joyeuse file d'quipages roulait incessamment de l'autre ct de la place; mais la reprsentation de ce soir-l ne devait pas tre embellie par les casquettes blanches lisr rouge: MM. les gardes cheval avaient dcid de clore la soire au mess. On y tait si bien! De larges potiches de Chine ventrues laissaient chapper des bouquets en feu d'artifice; des pyramides de fruits s'entassaient dans les coupes de cristal; les tambours taient copieusement garnis de bonbons, et de fruits confits,--tout officier de dix-huit ans est doubl d'un bb, amateur de friandises;--de grands massifs d'arbustes la sombre verdure cachaient les pieux qui soutenaient la tente...; bref, ces jeunes gens, dont beaucoup taient millionnaires, s'taient arrangs pour trouver tous les jours au camp un cho de leur riche intrieur citadin, et ils y avaient russi. D'ailleurs quand pour un dner d'amis on se cotise deux cents francs par tte, c'est bien le moins qu'on dne confortablement. --O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille? fredonna le hros de la fte, en se laissant aller paresseusement sur sa chaise, pendant qu'on servait le caf et les cigares. --Vous tes ma famille, mes chers amis, ma famille patriotique, ma famille d't, s'entend, car pour les autres saisons j'ai une autre famille! continua-t-il en riant de ce rire gras et satisfait qui dnote une petite, toute petite pointe. Les camarades lui rpondirent par un choeur d'clats de rire et d'exclamations joyeuses. --J'ai mme une famille pour chaque saison, reprit Pierre Mourief avec la mme bonne humeur. J'ai ma famille de Ptersbourg pour l'hiver; ma famille de Kazan pour la chasse... l'automne, veux-je dire; ma famille du Ladoga pour le printemps... --La saison des nids et des amours! jeta un interlocuteur un peu gai. Le colonel, qui avait assist au dner,--il tait l'ami de toute cette belle jeunesse, jugea que le moment tait venu de se retirer, et recula son sige. Les vieux officiers, au nombre de quatre ou cinq l'imitrent. --Vous vous en allez, colonel? s'cria Pierre en s'appuyant des deux mains sur la table. C'est une dfection! le colonel qui fuit devant l'ennemi!... Eh! vous autres, le punch!... cria-t-il en russe aux soldats de service. Prsentons l'ennemi au colonel, il n'osera pas abandonner son drapeau. --J'ai un rendez-vous d'affaire, dit en souriant le chef du rgiment, vous voudrez bien m'excuser... C'est trs srieux! ajouta-t-il d'un ton si grave, que Pierre et les autres officiers n'insistrent pas. Le colonel se retira, serrant toutes les mains et rpondant tous les sourires. --Qu'il est gentil, le colonel! dit un lieutenant, il s'en va juste temps pour se faire regretter. --Parbleu! c'est un homme d'esprit! rpondit un capitaine de vingt-cinq ans environ, dcor de la croix de Saint Georges, et dont la belle figure offrait un mlange trs-piquant de gravit et de malice. Il a vu que Pierre allait dire des btises, et comme il ne veut pas le mettre aux arrts pour le jour de sa fte... --Des btises, moi? Tu ne me connais pas! riposta Pierre avec une gravit innarrable. Tout le mess clata de rire. --Des btises! Est-ce que c'est une btise que d'avoir une famille pour chaque saison! C'est au contraire le moyen de ne jamais vivre seul. Or, le Seigneur a dit l'homme qu'il n'est pas bon d'tre seul!... --Monte sur la table! cria-t-on de toutes parts. Allons, en chaire! nous allons avoir un sermon. --Non, je ne monterai pas, fit Pierre en secouant la tte; je n'aurais qu' mettre les pieds dans le punch. Le punch arrivait flambant, formidable, dans un norme bassin d'argent aux armes du rgiment. Les petits bois de mme mtal, marqus aux mmes armes, qui remplaaient les verres, se rangrent autour de la coupe magistrale, en corps d'arme bien ordonn. Pierre prit la grande cuiller et commena agiter consciencieusement le liquide enflamm. --Ta famille d'hiver, cela se comprends, dit un officier, la famille de chasse, c'est raisonnable Aussi, mais que diable peux-tu faire de ta famille de printemps? --Est-ce que cela se demande? fit Pierre avec un ton de supriorit sans gal. --Mais encore? insista un autre. --Je lui fais la cour! jeta triomphalement le jeune officier, il n'y a que des femmes. Un clat de rire roula d'un bout l'autre de la tente et revint sur lui-mme comme une balle violemment lance contre une muraille. Pierre Mourief ne put conserver son srieux. --Sur huit verstes carres de terrain, reprit-il, j'ai dix-neuf cousines. Il y en cinq dans la maison gauche de la route, en arrivant; il y en trois dans la maison droite, deux verstes plus loin; il y en a sept sur la rivire et quatre au bord du lac. Total, dix-neuf. Et vous me demandez quoi bon ma famille de printemps! Il haussa les paules et se revit faire flamber le punch. --A laquelle as-tu fait la cour? lui demanda un voisin. --A toutes! rpondit Pierre d'un air vainqueur. Il rflchit un moment et reprit: --Non, je n'ai pas fait la cour l'ane, parce qu'elle a trente-sept ans, ni la plus jeune, parce qu'elle a dix-sept mois et demis... Mais j'ai fait la cour toutes les autres. --Oh! si tu comptes les bbs... dit son voisin d'un air ddaigneux. --Les bbs? sachez monsieur, qu'il n'y a pire coquette qu'une petite fille de douze ans; et comme elle est cense ignorer les vertus fminines, elle vient vous tirer par votre surtout et vous dit:--Eh bien! cousin, vous ne me faites plus de compliments? --Accord! rugit la moiti du mess la plus voisine du punch. --Mais as-tu russi prs de quelque autre cousine? reprit l'officier la croix de Saint-Georges, en se rapprochant. --Russi?... Hum!... fit Pierre. Aprs une seconde de rflexion, il clata de rire en s'criant: --Oh! que oui, j'ai russi! j'en ai enlev une! --Enlev? --Qu'est-ce que tu en as fait? cria-t-on. --Ah! voil! en croisant les bras sur sa poitrine, qu'est-ce que je peux bien en avoir fait? Mille suppositions se croisrent comme des baonnettes dans l'air satur d'alcool et d'aromates. Le capitaine Sourof tait devenu trs-srieux. --A quelle poque as-tu fait cette belle quipe? demanda-t-il Pierre. --Il y a environ six semaines, rpondit celui-ci: c'tait pendant mon dernier cong. --Et tu ne nous en as jamais parl? Oh! le cachottier! le mystrieux! Oh! le mauvais camarade! cirrent les jeunes fous en frappant dans leurs mains. --Voulez-vous savoir mon histoire? demanda Pierre Mourief en reposant sa grande cuiller. Le punch ne flambait plus que faiblement; les plantons avaient allum de nombreux candlabres, il faisait clair comme comme en plein jour. --Oui! oui! cria-t-on. Sourof n'avait pas l'air content. --Pierre, dit-il demi-voix, pense un peu ce que tu vas faire. --Oh! monsieur le comte, rpondit Pierre avec une gravit d'emprunt, soyez tranquille: on n'offensera pas vos chastes oreilles. Le comte rprima un geste d'humeur. --L! dit Pierre en posant la main sur le bras du jeune capitaine, tu m'arrtera si tu trouves que je vais trop loin. --Ah! le bon billet! s'cria le voisin d'en face. --Pas si mauvais! fit Pierre d'un air narquois. Vous verrez que c'est lui qui me priera de continuer. Attention! je commence. Le punch circula autour de la table, on alluma des cigares des cigarettes turques, des paquitos en paille de mas, en un mot tout ce qui peut se fumer sous le ciel, et Pierre commena son rcit. II --Je ne vous dirai point dans quelle maison vivait la cousine que j'ai enleve, ni combien elle avait de soeurs; cela pourrait vous mettre sur la voie, et je prfre laisser peser le soupon sur ces dix-neuf Grces ou Muses, votre choix. Je vous dirai seulement que ma cousine... Palmyre... --Palmyre n'est pas un nom russe! cria une vois. --Disons Clmentine, alors! --Clmentine non plus n'est pas russe! Raison de plus, riposta Pierre, puisque je ne veux pas vous dire son nom. Ma cousine Clmentine vient d'avoir dix-sept ans, et c'est la plus mal leve d'une famille o toutes les demoiselles sont mal leves. La cause de cette dplorable ducation est assez singulire. Ma tante Eudoxie,--je vous prviens que ce n'est pas son nom,--ma tant pour premier enfant une fille admirablement laide. Dsole de voir cette fleur dsagrable s'panouir son foyer, elle s'appliqua l'orner de toutes les vertus qui peuvent embellir une femme. Mais ma tante Prascovie... --Eudoxie! fit un cornette... --Virginie! reprit imperturbablement Mourief. Ma tante Virginie n'a pas la main heureuse. Quand il lui arrive de saler des concombres, elle met gnralement trop de sel, et quand ce sont des confitures, parfois elle n'y met pas assez de sucre. Cette fois elle traita sa fille comme les concombres, mais cette diffrence prs c'est du sucre dont elle mit trop. Bref, pour parler clair, elle leva si bien sa fille ane, elle lui inculpa tant de vertus et de perfections, que la chre crature devint intolrable. Sa douceur chrtienne la rendait plus dplaisante que tout le vinaigre d'une conserve... Excusez, mes amis, ces comparaisons culinaires; mais si vous saviez quel soin professe pour les conserves chez ma tante Pulchrie!... Enfin ma cousine premire tait si parfaite, que ma tante, au dsespoir, dclara que son second enfant, qui se fit beaucoup attendre, par parenthse, s'lverait tout seul. Ainsi en fut-il. Ma tante reut du ciel une jolie collections de filles qui se sont leves chacune sa guise, et je vous rponds que, dans la collection, il y en a d'assez curieuses. --Peut-on les voir? fit un officier. --Non, mon tendre ami. --Pour de l'argent, insista un autre. --Pas mme gratis, rpliqua Pierre. Or ma cousine Clmentine est la plus mal leve de toutes,--jugez un peu. Je ne vous citerai qu'un dtail, il vous donnera une ide du reste: lorsque table on prsente un entremets de son got, elle fait servir tout le monde avant elle; puis, au moment o le domestique lui offre le plat, elle passe son doigt rose sur l'extrmit de sa langue de velours et fait le simulacre de dcrire un cercle sur le bord du plat avec son doigt mignon.--"A prsent, dit-elle, personne ne peut plus en vouloir, et tout est pour moi." --Oh, fit l'assistance scandalise. --Et elle mange tout, car c'est une jolie fourchette, je vous en rponds. Voil donc la cousine que j'ai enleve. Vous me demanderez peut-tre pourquoi,--quand dans la collection de mes cousines il y en a d'autres certainement moins mal leves, mme parmi ses soeurs,--pourquoi j'ai prfr celle-l. Mais c'est qu'elle a un avantage: elle est jolie comme un coeur. --Blonde? dit un curieux. --Chtain clair, avec des yeux bleus et des cils longs comme a. Pierre indiqua son bras jusqu' la saigne. --Grande? --Toute petite, avec des pieds et des mains imperceptibles, une taille fine,--fine comme un fil;--et de l'esprit... oh de l'esprit. --Plus que toi? fit le comte Sourof, redevenu de belle humeur. --Les femmes ont toujours plus d'esprit que les hommes, fit sentencieusement Pierre Mourief. Il y a des hommes qui veulent faire croire le contraire, mais... Il passa deux ou trois fois son index devant son nez avec un geste ngatif fort loquent. Tout le mess battit des mains. --Or continua le hros, ma cousine adore l'quitation. Et de fait, elle a raison, car cheval, elle est divine. Elle monte un grand diable de cheval, haut comme le cheval du colonel, mais plus maigre; et de ces chevaux secs qui ruent, vous savez? Celui-l ne dment pas les traditions de sa race: il rue tout propos et sans propos. Il faut voir alors Clmentine, perche sur cette machine fantastique, s'incliner gracieusement en avant chaque ruade. Pendant que cette bte de l'Apocalypse fait feu des quatre pieds, ma cousine a l'air aussi son aise que si elle vous offrait une tasse de th. --Et, c'est une matresse femme, ta cousine, fit observer un officier. --Oh, oui, s'cria Pierre, vous le verrez bien. Or, il y a peu prs six semaines, c'tait au commencement de mai, j'tais assis sur un de ces bancs qu'on a dans les jardins, vous savez? une trs-longue planche pose ses deux extrmits de faon flchir sous le poids du corps... --Oui, une balanoire mouvement vertical. --Justement. J'tais assis l-dessus, aidant ma digestion par un exercice mesur, me balanant lgrement de bas en haut et de haut en bas, comme un bonhomme suspendu un fil de caoutchouc. Il tombait des chenilles d'un gros arbre qui ombrageait cette balanoire,--je les vois encore,--lorsque j'entendis un grand fracas de portes vitres. --Oh! me dis-je, une vitre casse! Je prte l'oreille. Non! la vitre n'tait pas casse.--Sauv! merci mon Dieu, pensai-je en reprenant ma cigarette. J'avais peine profr cette oraison jaculatoire, que j'aperus un tourbillon blanc qui dgringolait le long du perron. Il faut vous dire que ce perron est compos de neuf marches si hautes, qu'on se cogne les genoux contre le menton quand on les monte. Jugez un peu s'il est facile de les descendre. Le tourbillon blanc arrive sur le gazon, m'aperoit, s'arrte effar, reprend sa course et se jette dans mes bras si fort, que je manque de tomber la renverse de l'autre ct du banc. --Oh, mon cousin, je suis bien malheureuse, me dot Clmentine en pleurant chaudes larmes. Je l'avais reue dans mes bras, je n'osai l'y retenir: les fentres de la maison nous regardaient d'un air furibond. Je l'assis sur le banc auprs de moi et je repris ma place. J'avais perdu ma cigarette dans la bagarre. --Contez-moi vos peines, ma cousine, lui dis-je. Elle est toujours jolie; mais, quand elle pleure, elle a quelque chose de particulirement attrayant. --Maman me fera mourir de chagrin, me dit-elle en se frottant les yeux de toutes ses forces avec son mouchoir, dont elle avait fait un tout petit tampon, gros comme un d coudre. Elle ne veut plus que je monte Bayard. --Votre grand cheval? fis-je un peu interloqu. --Oui, mon pauvre Bayard, il m'aime tant. Il est si doux. Sur ce point, j' n'tais pas de l'avis de Clmentine, mais je gardai un silence prudent. --Maman lui en veut, je ne sais pourquoi... Pour me contrarier, je crois. Eh bien, oui, il rue quelquefois; mais qui est-ce qui est parfait? Je m'inclinai devant cette vrit philosophique. --Hier, il tait de mauvaise humeur; notre juge de pais est venu avec nous pied jusqu'au bois... --Je le sais, je vous accompagnais. --Ah, oui. Eh bien, arriv au foss de sable, Bayard s'est mis ruer, et le juge de paix a t couvert de poussire. Ah, ah, fit Clmentine dj console, en clatant de rire; mon Dieu, qu'il tait drle. En a-t-il mang, du sable. a l'empchera de parler ses pauvres paysans, qu'il malmne. Et maman est furieuse. Elle dit que Bayard est une vilaine bte, et qu'il faut lui faire traner le tonneau... vous savez, le tonneau pour aller chercher de l'eau de source, l-bas, dans la valle? --Oui, oui, je sais. --J'espre bien que lorsqu'on l'attellera il se dpchera de tout casser et qu'il dfoncera le tonneau. --Ah. --Maman aura beau dire, Bayard n'est pas une vilaine bte. Et puis, s'il a ru hier, ce n'est pas sa faute... --Ah, ce n'est pas sa faute? fis-je en regardant Clmentine la drobe. --Non, dit-elle bravement c'est moi qui l'ai fait ruer. a m'amuse: je le lui ai appris. --Vous avez trouv un colier docile, lui dis-je, ne sachant que rpondre. --Oh, oui, il tait peut-tre un peu dispos de naissance, mais il est trs-obissant. --Pour cela... ajoutai-je. Clmentine n'y fit pas attention. --Je le dteste, ce juge de paix, reprit-elle. Savez-vous pourquoi? --Non, ma cousine. --Eh bien, c'est un prtendu. C'est pour cela que maman est si fche. Un petit frisson de jalousie me mordit le coeur. Jusque-l, je n'avais regard Clmentine que comme une enfant absurde et charmante; mais l'ombre de ce juge de paix venait de bouleverser mes ides. --Un prtendu pour vous? lui dis-je. --Pour moi, ou pour Sophie, ou pour Lucrce, ou pour... (Elle nomma encore quelques soeurs.) C'est un prtendu en gnral, vous comprenez, mon cousin. L'ide de ce prtendu "en gnral" tait moins effrayante. Cependant, je ne retrouvai pas ma tranquillit. Clmentine, tout fait calme, avait mis en branle notre balanoire lastique, et le bout de son pied mignon, effleurant la terre de temps en temps, nous communiquait une impulsion plus vive. Machinalement, je me mis l'imiter, et pendant un moment nous nous balanmes sans mot dire. --Dites donc, mon cousin, fit tout coup Clmentine, est-ce qu'on se marie dans les gardes cheval? --Mais oui, ma cousine, on se marie... certainement! Pas beaucoup, mais enfin... --Pas beaucoup? rpta Clmentine en fixant sur moi ses jolis yeux bleus encore humides de larmes. --C'est--dire qu'il y a beaucoup d'officiers qui ne se marient pas, ou qui quittent le rgiment lors de leur mariage; mais il y a aussi des officiers maris. Clmentine continuait se balancer; moi aussi. Une grosse chenille tombe sur ses cheveux. --Permettez, ma cousine, lui dis-je; vous avez une chenille sur la tte. Elle inclina sa jolie tte vers moi, et je m'efforai de dgager cette sotte chenille des cheveux friss et rebelles o elle s'accrochait. Ce n'tait pas tche aise; la maudite crature rentrait et sortait ses pattes d'une faon si malencontreuse que j'avais grand'peur de tirer ces beaux cheveux chtains. Mes mains, d'ailleurs taient fort maladroites. Je russis pourtant. --Voil qui est fait, ma cousine, lui dis-je. Je me sentais fort rouge. Elle n'avait pas bronch. --Merci! dit-elle. Et nous recommenmes nous balancer. Je ne sais quel lutin se mlait de nos affaires;--une seconde chenille tomba, cette fois sur l'paule de Clmentine. Je la saisis sans crier gare, et j'eus le temps de sentir la peau tide et souple sous la mousseline de son corsage. --Il en pleut donc? dit-elle tranquillement en levant les yeux vers l'arbre. --Allons-nous-en, lui dis-je, m par une certaine envie de l'entraner dans les alles dsertes et ombrages du vieux jardin. --Mais non, dit-elle; c'est trs-amusant de se balancer. S'il tombe des chenilles, mous me les terez. --Je ne demande pas mieux, ma cousine, rpondis-je. En mme temps je touchai la terre du pied et nous voil repartis. Hop! hop! Au bout d'un moment, Clmentine me dit sans lever les yeux: --Est-il vrai, mon cousin, que je sois si mchante? --Mais non... lui rpondis-je. Vous tes seulement un peu... fantasque. --Maman me dit que je suis dtestable, et que personne ne peut m'aimer. --Oh! par exemple! fis-je avec chaleur. --Vous m'aimez, vous? dit-elle ingnument, en plongeant ses yeux droit dans les miens. --Oui, je vous aime! m'criai-je tout perdu. Les chenilles, Bayard, le juge de paix et cette balanoire endiable m'avaient fait perdre la tte. --L! quand je le disais! fit Clmentine triomphante. Eh bien! mon cousin, pousez-moi. Je vous avoue, mes amis, que, quand je repense cette matine, je suis absolument honteux de ma sottise... --Il n'y a pas de quoi, dit tranquillement Sourof. --Tu trouves, toi? Eh bien, je ne suis pas de ton avis, mais j'avais perdu la tte, vous dis-je... --Oui, je t'pouserai, chre enfant, m'criai-je en arrtant si brusquement le mouvement de notre balanoire, que nus faillmes tomber tous les deux le nez en avant. Je la retins en passant un bras autour de sa taille; mais elle se dgagea doucement, posa le pied terre, et hop, hop. --Quand? me dit-elle. --Quand tu voudras. O Clmentine, comment n'ai-je pas compris que je t'aimais? Je lui en dbitai comme a pendant un quart d'heure. Elle m'coutait tranquillement et souriait d'un air ravi. --Nous irons Ptersbourg, disait-elle. --Oui, ma chrie, et au camp. --Au camp? Ce doit tre bien amusant! Un clat de rire interrompit l'orateur. --Est-ce de moi, messieurs, ou d'elle que vous riez? fit Pierre en se levant. Il avait arros son rcit d'un certain nombre de verres de punch, et ses yeux n'annonaient pas des dispositions trop pacifiques. --C'est que je n'entends pas qu'on rie ni de l'un ni de l'autre! continua-t-il. Sourof le tira par la manche. --C'est du camp que nous rions! lui dit-il. Continue! --Bon! fit Mourief. C'est que ce n'est pas risible au moins! --Non, non, va toujours! --Eh bien! messieurs nous voil fiancs. Seulement, me dit Clmentine, n'en parle pas maman: tu sais quel est son esprit de contradiction;--nous en parlerons quand il sera temps... Fort bien; mais j'avais oubli que mon cong allait finir et que je partais le surlendemain. III --Vous me croirez si vous voulez, mes chers amis, continua Pierre aprs avoir fait circuler le punch autour de la table: la perspective de ce mariage ne m'effrayait pas du tout. --Parbleu! une si jolie femme! fit-on de loin. --Jolie, oui, mais pas commode... une peu dans le genre de son cheval, qui ruait d'une faon si obissante! Mais dans ce moment l je n'y pensais pas. D'ailleurs, c'tait l'heure du dner. Clmentine s'envola, je la suivis. Elle grimpait bien mieux que moi cet espce d'escalier en casse-cou dont je vous ai parl, et je ne la retrouvai qu' table, tirant les oreilles sa plus jeune soeur, qui poussait des cris de paon. Ma tant eut beaucoup de peine rtablir un semblant de calme dans cet intrieur agit par le vent d'une tempte perptuelle,--au mors, s'entend. Le silence se fit devant les assiettes pleines de soupe trop grasse, que le cuisinier de ce chteau fait la perfection. Ma bonne tante, qui est maigre comme un clou, se dlectait. --Oh! la bonne soupe! disaient-elle de temps en temps. Ma fiance, d'un air innocent, dgraissait la sienne par petites cuilleres dans l'assiette de son voisin, le prtre de la paroisse, invit, ce jour-l l'occasion de je ne sais quelle fte. Le brave homme ne s'en apercevait pas, absorb qu'il tait dans l'explication pineuse d'un litige clrical. Nous touffions tous nos rires. Enfin ma tante s'aperut du mange de sa fille. --Oh! fi! l'horreur! s'cria-t-elle. --J'ai fini, maman! rpondit ma fiance en se htant d'avaler son potage. Elle posa su cuiller sur son assiette et promena sur l'assemble un regard satisfait. Cette conduite aurait d me donner rflchir. Et bien! non. Je trouvai Clmentine adorable. Elle ne prenait peut-tre pas tout fait assez au srieux le changement qui s'tait fait dans son existence, mais elle tait si bien comme cela! Aprs dner, on joua aux _gorelki._ Chacun prit sa chacune, et les couples s'alignrent. Vous connaissez ce jeu: celui qui n'a pas trouv de partenaire est charg de donner le signal et de courir aprs les autres. Je cherchais Clmentine pour lui donner la main, lorsqu'elle apparut tenant par le collier un norme chien de Terre-Neuve qu'elle adore, et qui s'appelle Pluton. --Qu'est-ce que vous voulez faire de cette bte, lui dis-je. --C'est mon cavalier! rpondit-elle en se rangeant avec son chien dans la file des couples. --Vous? fit-elle en me riant au nez. C'est vous qui "brlerez"! De fait, j'tais le dernier, et il n'y avait plus de dames. A la grande joie des gens srieux rests sur le balcon, je pris la tte de la file et je donnai le signal en frappant des mains. Le premier couple situ derrire moi se spara, et, passant de chaque ct de ma personne, essaya de se rejoindre en avant. Je feignis de vouloir saisir la jeune fille, mais sans beaucoup d'enthousiasme, et le couple haletant, runi de nouveau, retourna la queue pour attendre son tour. Je fis de mme avec plusieurs autres: c'tait Clmentine qu'il me fallait, et j'tais curieux de voir ce qu'elle ferait de son chien quand je l'aurais attrape. Un coup d'oeil furtif m'avertit que c'tait elle de courir. Je frappai dans mes mains: Une deux, trois! Une boule noire passa ma droite, un nuage blanc ma gauche. Je me dirigeai vers le nuage blanc, mais au moment o j'allais l'atteindre... --Pille, Pluton! cria ma fiance. Pluton s'accrocha dsesprment aux pans de mon surtout d'uniforme. Je me mis tournoyer, pensant faire lcher prise mon adversaire; mais celui-ci avait coutume de n'obir qu' un mot magique dont je n'avais pas le plus lger souvenir. Moiti riant, moiti fch, je cessai de tournoyer, et je regardai l'assistance. Ils riaient tous se pmer. Les jeunes officiers qui coutaient ce rcit ne se faisaient pas non plus faute de rire. Pierre, trs-srieux, reprit son discours aprs un court silence. --Clmentine s'tait laisse tomber par terre et riait plus que tous les autres ensemble. Entre deux crises, ma tante, qui n'en pouvait plus, lui criait: Fais donc lcher pluton! --Je ne peux pas!... rpondait ma fiance en riant de plus belle. --Eh bien! lui dis-je, ne vous gnez pas! Quand vous aurez fini... Et je tentai de m'asseoir aussi sur le gazon; mais Pluton grommelant me tira si nergiquement, que je fus oblig de rester debout. Enfin Clmentine reprit son srieux et dit son chien: --C'est bon Pluton! L'animal docile, desserra les dents et vint se coucher prs d'elle. C'est comme a qu'elle levait les btes. Les officiers applaudirent vivement la proraison de leur camarade.--Aprs? aprs? cria-t-on de toutes parts. Pierre promena sur l'assemble et reprit: --Il n'y eut pas moyen de parler avec elle ce soir-l. D'ailleurs je lui gardait un peu rancune du procd du chine. J'allai donc me coucher en me promettant de lui faire entendre raison quand elle serait ma femme. Le lendemain matin, il n'tait pas encore sept heures, j'entendis une pluie de sable, ml de fin gravier tomber contre mes vitres. Je sautai la fentre, je l'ouvris et j'entendis un clat de rire s'enfuir au loin sous les grandes alles du vieux jardin. Je fus vite habill et vite arriv au fond de ce mystrieux fouillis de verdure... Rien! Je cherchai dans tous les bosquets, dans toutes les retraites... Rien! Et de temps en temps un rire argentin me dfiait travers les charmilles. Enfin, comme je commenais avoir envie de retourner la maison prendre mon caf,--car j'tais jeun,--je vis, entre deux alisiers, le visage mutin de ma fiance. Je bondis vers elle, et, non sans me piquer un peu les doigts, je la saisis par la taille. Ah! mes amis!... je n'avais pas eu le temps de sentir palpiter son coeur sous ma main, que je reus...j'en rougis jusqu' mon dernier jour... je reus un matre soufflet! Pierre, penaud, regarda son auditoire, qui manquait absolument de gravit. Le comte Sourof souriait d'un air content. --Ah! a vous amuse! reprit le hros de la fte. Eh bien! moi, a ne m'amusa pas. Ce n'est pas gentil, lui dis-je; est-ce qu'un fianc n'a pas le droit d'attraper sa fiance quand elle lui fait des niches? --Non! me rpondit-elle toute rouge de colre; et, si tu recommences, je le dirai maman. --Mais ma chre, quand nous serons maris... --Eh bien! fit-elle avec un aplomb qui me renversa, ce n'est pas une raison pour tre grossier, quand on est mari! Jeu de main, jeu de vilain! Elle me tira la langue, messieurs; elle me tira positivement la langue et me tourna le dos. Je ne tentai pas de la suivre. J'tais assis depuis cinq minutes dans la salle manger, devant ma tasse de caf la crme, bien parfum, et je savourais avec dlices les petits pains au beurre tout chauds qu'on ne fait nulle part aussi bien que chez ma tante... lorsque je vis entrer Clmentine. Nous tions les premiers cette heure matinale. Fort grave, encore un peu rouge de sa rcente colre, elle s'assit ct de moi, se fit donner une tasse de caf et tira elle le sucrier. La vieille gouvernante tte de brebis, qui a vainement essay d'duquer toute dette band indiscipline, poussa un soupir, n'essaya pas de protester et regarda ailleurs. Les doigts de Clmentine fouillaient dans le sucrier d'argent avec de petits tintements trs-joyeux;--elle avait mis soigneusement les pinces de ct. Dlibrment, elle jeta un morceau de sucre dans sa tasse, puis, du mme air tranquille, un autre morceau dans la mienne. --Mais, cousine, lui dis-je, mon caf est sucr. --Cela ne fait rien, rpondit-elle sans se troubler; et deux autres morceaux de sucre tombrent dans mon pauvre caf. Elle remplis sa propre tasse jusqu' la faire dborder, puis tendit le sucrier vide la gouvernante. Je commenais deviner son projet. --Il n'y en a plus! dit-elle. Allez en chercher, je vous prie. La pauvre gouvernante poussa un autre soupir--c'tait le fond de sa conversation--et sortit avec les clefs. --Pierre, dit Clmentine, pardonnez-moi! Je la regardai: elle avait vraiment l'air srieux. --Je ne vous en veux pas, lui rpondis-je, condition que vous ne recommencerez pas. --Ni vous non plus, fit-elle vivement. March fait. Messieurs, qu'auriez-vous dit ma place? --March fait, rpondis-je. Elle frappa joyeusement des mains. --Ah, la bonne vie que nous allons mener, dit-elle. Quel dommage que vous partiez demain... Mais vous reviendrez bientt? --Certainement fis-je avec conviction. La journe se passa trs-agrablement. Mes mains avaient de temps en temps des vellits soigneusement rprimes de rder autour de ma cousine; mais, cela prs, tout alla fort bien. Ma tante ne gronda se fille que deux ou trois fois; ses autres filles, d'ailleurs, ne lu laissrent pas beaucoup le loisir de s'occuper d'elle. Malgr cela, je ne pus changer une parole en particulier avec Clmentine, qui s'arrangeait toujours pour avoir quelqu'un en tiers dans nos rencontres. IV Le lendemain tait le jour de mon dpart. Ds le matin, aprs avoir command mes chevaux pour huit heures du soir, je descendis au jardin pour essayer de causer avec ma fiance, et j'allai me poster sur cette fameuse balanoire tmoin de nos serments. Je me demandais depuis un quart d'heure, par dsoeuvrement, lorsqu'elle descendit le terrible perron et vint s'asseoir auprs de moi. La circonstance tait solennelle; nanmoins, ma jeune fiance toucha la terre du pied comme Ante, et hop, nous voil en l'air. --Je pars ce soir, lui dis-je sautillant en mesure sur la planche. --En effet, rpondit-elle sans trop de mlancolie; et quand reviendras-tu? --C'est toi de me le dire, rpliquai-je. Tu m'as dfendu de parler ta mre. --Oui, fit Clmentine d'un air pensif, sans cesser toutefois de nous balancer; elle ferait de beaux cris si elle savait que je suis fiance. Il faut attendre que Liouba soit marie. Je ne pus retenir une exclamation dsole. Liouba tait la fille ane dont les perfections sans nombre avaient pouss ma pauvre tante la rsolution dsespre de laisser ses enfants s'lever eux-mmes. --Liouba. Seigneur Dieu. Autant vaut parler des calendes grecques. --Tu crois? fit Clmentine d'un air soucieux. Eh bien. Lucrce, au moins... Lucrce avait vingt-trois ans, et son oeil gauche regardais son nez depuis le jour de sa naissance. --Ce n'est pas beaucoup plus consolant, dis-je en secouant la tte. --Eh bien! quand tu voudras! fit ma fiance avec une rsignation sereine. Tout de suite si tu veux. Je rflchis et je me dis qu'avant de faire une dmarche aussi importante l fallait bien consulter un peu mes parents. --Non, pas tout de suite, lui rpondis-je: on ne traite pas ces choses-l au pied lev. Tu m'criras,-- la caserne des gardes cheval, tu sais? --Oui, c'est entendu. --Et tu vas me laisser partir comme a, sans un pauvre petit baiser? Elle me regarda de travers. --Tu m'embrasseras, dit-elle, quand nous aurons bais les saintes images. Cette allusion la crmonie de nos fianailles ne me causa pas toute la joie que j'tais en droit d'en attendre. Nanmoins, je ne fis point la grimace, et je profrai quelques paroles appropries la circonstance. Clmentine m'coutait en se balanant, et ce balancement, auquel je participais sans le vouloir, retirait, je dois l'avouer, un peu de chaleur mes protestations. Cependant, grce aux jolis yeux et aux joues roses de ma cousine, je sentais renatre mon loquence, lorsque Clmentine bondit terre, me laissant sur la balanoire, fort interloqu, je l'avoue. Je faillis tomber de la secousse, et, pendant que je reprenais pied, elle tait dj loin. J'entendis, deux minutes aprs, les gammes chromatiques les plus lamentables rouler d'un bout l'autre du piano sous les doigts de fer de ma fantasque cousine, et je renonai l'espoir d'une conversation plus srieuse. Je me trompais cependant: le ciel me rservait une surprise. Une heure avant le dner, la maison jouissait de la plus douce tranquillit, ce point que deux ou trois fois la gouvernante inquite s'tait drange pour s'assurer qu'il n'tait arriv aucun malheur: je fumais ma cigarette sous la marquise, quand j'entendis des cris aigus retentir l'tage suprieur. La gouvernante disparut. La voix de ma tante se fit entendre, dominant le tumulte par un formidable:--C'est trop fort, la fin, mademoiselle. Prvoyant une explication de famille, et naturellement dou d'une rpugnance instinctive pour ces sortes de choses, je m'loignai discrtement et je m'enfonai dans les charmilles du vieux jardin. J'avais fait deux ou trois fois le tour du labyrinthe et je n'avais rencontr que des colimaons, lorsque j'entendis des pas prcipits, des froissements de verdure, et mon nom cri demi-voix par ma fiance en personne. Je m'arrtai, je criai:--Ici.... Et, une minute aprs, Clmentine, palpitante, se jeta dans mes bras, comme l'avant-veille. Mais, craignant un second soufflet, je m'abstins de la serrer sur mon coeur. --Emmne-moi, dit-elle en fondant en larmes. Je tirai mon mouchoir de poche,--elle avait perdu le sien,--et j'essuyai ses yeux. Peine inutile, elle avait l deux robinets de fontaine. Quand le mouchoir fut tout fait mouill, elle l'tendit sur un buisson pour le faire scher, et ses larmes s'arrtrent d'elles-mmes. Nous avions gagn un petit kiosque moisi, qui formait le centre du labyrinthe. C'tait une Espce de couvercle port sur huit colonnes depuis longtemps dvores par la mousse. Le pltre tomb par morceaux laissait voir la brique de cette laide architecture. Une peuplade nombreuses grenouilles, choques par notre intrusion dans leur paisible domaine, sautillait et l d'un air menaant. Clmentine, qui n'aimait pas les grenouilles, s'assit la turque sur un des bancs de pierre placs entre les colonnes et ramassa soigneusement ses jupes autour d'elle. Elle avait l'air d'une petite idole hindoue bien gentille,--sans multiplication de bras ni de ttes. --Qu'est-ce qu'il y a? lui dis-je enfin. --Il y a que ma mre me fera mourir de chagrin, rpondit ma cousine en pleurant nouveau. --Je n'ai plus de mouchoir, lui fis-je observer avec douceur. Elle essuya ses yeux dans un pli de sa robe et reprit son calme. --Je suis la plus malheureuse des filles, dit-elle en se croisant les bras. Comment faisait-elle pour garder l'quilibre, c'est ce que je me demande encore. --Ma mre a jur de me faire mourir de dsespoir. --Qu'est-ce qu'elle t'a fait, ma pauvre chrie? lui dis-je en m'asseyant tout prs d'elle. Elle rangea un peu les plis de sa jupe, se recroisa les bras et continua. --C'est un systme. Avant-hier, c'tait Bayard; aujourd'hui, c'est Pluton; demain, ce sera toi, probablement. Tous ceux que j'aime, s'cria Clmentine en levant ses yeux indigns vers le petit couvercle en briques moisies qui nous abritait. L'association entre Pluton, Bayard et moi ne me flattait que mdiocrement; mais la fin de la phrase tait un heureux correctif. Je tmoign une sorte de reconnaissance par un tendre regard, et Clmentine reprit en hochant la tte avec vhmence: --Oui, ce matin, ils n'ont pas eu honte d'atteler Bayard au tonneau. Mon noble Bayard ce mprisable tonneau. Aussi je lui ai fait: Kt. kt. et il a tout dfonc. Je te l'avais bien dit. Je ne pus garder mon srieux l'ide de ce spectacle, dont j'avais t priv grce la fcheuse ncessit de ranger ma valise. Clmentine gagne par mon hilarit, montra ses petites dents blanches dans un clat de rire muet, puis reprenant sa gravit et son discours: --J'avais besoin de me venger, dit-elle. Le cocher avait dit qu'on ferait un autre brancard beaucoup plus long et qu'alors Bayard aurait beau ruer, une fois attel il ne pourrait plus rien casser... Il n'est pas bte, le cocher, fit-elle en se tournant brusquement vers moi. --Non, il n'est pas bte, rptai-je d'un air convaincu. J'tais dcid dire comme elle. --Mais il est mchant, reprit ma fiance, puisqu'il a trouv moyen de rduire mon brave Bayard au vil mtier de porteur d'eau. Je voulais donc me venger... Tu sais que je couche dans la chambre de ma soeur Lucrce? --Non, je ne le savais pas. --Eh bien, c'est la vrit. Or, elle dteste les chiens en gnral, et mon chien Pluton en particulier. Alors, pendant qu'elle faisait la sieste sur son lit, j'ai t chercher Pluton, je lui ai mis des chiffons autour des pattes,--il s'est laiss faire: il est si bon, c'est un agneau... J'avais bien des raisons pour ne pas adorer cet agneau-l, mais je les gardai pour moi. --Alors, continua-t-elle, vois-tu d'ici Pluton avec des bottes fourres, montant l'escalier? Je le tenais par le collier et je lui disais l'oreille: Tout beau. Il marchait bien doucement, et nous sommes entrs dans la chambre. Je lui ai montr mon lit. Il a tant d'esprit, il a compris tout de suite, et il a saut dessus. Ma soeur a un peu remu, mais elle ne s'est pars rveille. C'est ce que je voulais. J'ai tourn la tte de Pluton du ct de la chambre:--a, par exemple, a n'a pas t facile;--je l'ai couch sur l'oreiller, je lui ai pass une camisole, je lui ai jet un chle sur le corps, et aprs avoir dmaillot ses belles grosses pattes noires, je les ai allonges sur le matelas. Jamais tu n'as vu douceur pareille. Ah, si les gens valaient mon chien, le monde irait bien mieux. J'acquiesai d'un signe. Elle continua. --J'ai donn mes ordres Pluton et je suis alle m'asseoir prs de la fentre avec mon ouvrage. Comme Lucrce ne se rveillait pas, j'ai touss un peu. Elle ouvre les yeux, se retourne, et tout prs d'elle, couch sur mon lit, ma place, elle voit la figure noire de Pluton qui la regardait en tirant la langue. Il avait chaud, tu comprends, sous ce chle... Si tu savais comme elle a cri! Je riais de si bon coeur, que Clmentine devint toute triste. --Oui, oui, dit-elle, c'est trs-drle, mais elle a appel maman, qui est venue; on a voulu battre mon Pluton! Il s'est lev, il a dchir ma camisole, il a grogn, montr les dents, et maman a dcid qu'on l'enverra la mtairie que nous avons cinquante verstes d'ice... l'exil! pauvre Pluton!... Et moi, que vais-je devenir? On rosse Bayard, on exile mon chien, et tu t'en vas! Elle recommena de pleurer, et cette fois je ne lui offris pas de mouchoir: j'tais mu de sa douleur sincre, bien qu'il ft difficile de reconnatre la part qui m'en revenait entre son cheval et son chien. Elle sauta bas de son banc, tenant toujours sa robe un peu releve, de crainte des grenouilles. Ses jolis petits pieds, chausss d'troites bottines mordores, brillaient comme du bronze sur le vieux pav. --Emmne-moi! dit-elle. Je ne veux pas rester ici! --Mais, ma chrie!... lui dis-je. --Emmne-moi! dit-elle en frappant de son petit pied dor. --Je ne puis pas ainsi... --Enlve-moi! on enlve les jeunes filles dans les romans, et on les pouse. Tu m'amneras tes parents; ils me connaissent bien! Ton pre m'aime beaucoup. Enlve-moi! --Mais, ma mignonne... --Tu ne veux pas? C'est donc que tu nem'aimes pas! Oh! le monstre, qui a menti! Eh bien! moi, je ne rentrerai pas dans cette mchante maison o l'on crie toute la journe, o l'on se dispute, o l'on ne m'aime pas... je m'en irai! --O? lui dis-je. Sa colre m'amusait et me touchait la fois. Elle me parut tout coup grandir d'une coude; ses yeux lancrent un clair, un vrai regard de femme, non d'enfant. --L! dit-elle en allongeant le bras vers la rivire qui brillait au soleil, quelque pas de nous. Elle avait dit ce met si srieusement, que je frissonnai. --Non, ma chrie! lui dis-je en lui caressant la main bien timidement: non, je ne veux pas. --Emmne moi, alors! fit-elle en se tournant vers moi, toute ple, les yeux gros de larmes. Ses lvres avaient l'expression d'un enfant boudeur qui veut qu'on le caresse et qu'on se rconcilie avec lui. --Eh bien! oui! lui dis-je, moiti fou... Cette expression caressante, ces yeux pleins de prire m'avaient ensorcel. --Merci! fit-elle en sautant de joie. Ce soir? --Oui, ce soir huit heures. --Je t'attendrai au bout du jardin. Pars comme l'ordinaire, et au bout du jardin fais arrter ton tarantass. Je te rejoindrai. Nous n'tions pas loin de Ptersbourg: quelques heures de poste nous en sparaient. Je me dis que je la mnerais chez ma mre, aussitt arriv... Le sort en tait jet, j'pouserais Clmentine. Elle me serra joyeusement les mains, puis s'arrte, prtant l'oreille: la cloche sonnait le dner. Elle m'envoya un baiser du bout de ses doigts mignons et disparut, toujours relevant sa robe de peur des grenouilles. Je fis une sotte figure pendant le dner. Je n'osais affronter les regards de ma tante, qui me comblait d'attentions et de bons morceaux. Elle eut la bont prvoyante de faire mettre un poulet rti dans mon tarantass. L'ide de ce poulet que je mangerais clandestinement avec sa fille m'inspirait des remords au point d'arrter les bouches dans ma gorge, ce que voyant ma tante fit joindre au poulet un gros morceau de tarte pour souper. Le regard de ma fiance suivit joyeusement la tarte, et, audace indigne! elle me cligna de l'oeil! Cette jeune fille n'avait pas ide de mes tourments!... Enfin vint le soir, et l'heure du dpart. Ton tarantass, attel de trois chevaux de poste, arriva tout sonnant et grelottant devant le perron. Ma tante me bnit; toutes mes cousines me souhaitre un bon voyage, je grimpai dans mon quipage, dont, la surprise gnrale, je fis lever la capote, malgr la beaut de la soire; je m'assis, et,--fouette cocher!--je laissai derrire moi la demeure hospitalire envers laquelle je me montrais si ingrat. V Pierre Mourief s'interrompit et promena son regard sur le mess. Deux ou trois officiers vaincus par le nombre des flacons vids, sommeillaient placidement; le reste de l'assemble attendait avec curiosit la fin de son rcit. Le comte Sourof devenu fort grave, regardait Pierre dans le blanc des yeux. --Je vous ennuie? fit celui-ci d'un air innocent. --Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme. --Ah! je t'y prends. Vous tes tmoins, messieurs et amis, que c'est Sourof qui m'a dit de continuer; je l'avais prdit! Vous en prenez note? --Oui! oui! lui rpondit-on de tous cts. Le jeune comte sourit. --Eh bien! je te le dis une fois de plus, continue! dit-il de bonne grce. Pierre lui fit le salut militaire et reprit son rcit aprs avoir mis sa chaise l'envers pour s'asseoir califourchon. --Je tournai le coin du jardin, suivant qu'il m'avait t ordonn, et je fis arrter mon quipage. Personne! Un instant je crus que cette proposition d'enlvement n'avait t qu'une aimable mystification de ma charmante cousine, et je ne saurais dire qu' cette ide mon coeur prouvt une douleur bien vive; mais je faisais injure Clmentine. Je la vis accourir dans l'alle, un petit paquet la main: elle ouvrit la porte palissade qui donnait sur la route, et, d'un saut, bondit dans la calche. Je sautai auprs elle. --Touche! dis-je mon postillon, Finnois flegmatique qui s'tait endormi sur son sige pendant cette pause. Quand vous aurez une femme enlever, mes amis, je vous recommande de prendre un cocher finnois; ces gens-l dorment toujours, ne tournent pas seulement la tte et ne se rappellent jamais rien. Au fait, vous savez cela aussi bien que moi, et ma recommandation tait inutile. Mon postillon se secoua, secoua aussi les rnes sur le dos de ses btes, fit entendre un sifflement mlancolique, et nous voil partis. Ds que je fus remis "d'une alarme si chaude", je me tournai vers ma fiance. Elle me mit dans les mains son petit paquet. --Tiens, dit-elle, pose a quelque part. --Qu'est-ce que c'est? lui demandai-je en palpant des objets ronds; l'enveloppe tait un fin bouchoir de batiste nou aux quatre coins. --Ce sont des provisions de bouche pour la route, me rpondit-elle. Je dnouai le mouchoir, curieux de savoir ce que Clmentine appelait des provisions de bouche. Je trouvai une longue tranche de pain noir, coupe en deux et replie sur elle-mme, avec du sel gris au milieu,--et deux oranges. La situation tait si grave, que cette dcouverte me laissa srieux. --J'ai vol les oranges la femme de charge, dit-elle, et le pain noir la cuisine. Je voulais prendre aussi des confitures, mais je n'ai pas trouv dans quoi les mettre. --a n'aurait pas t bien commode, lui fis-je observer, et puis nous n'avons pas de pain blanc. --Oh! fit Clmentine, les confitures, a se mange sans pain! Il n'y avait rien rpondre. Aussi je gardai le silence. Nous roulions,--pas trs-vite; les chevaux qui nous tranaient avaient videmment couru au moins une poste le jour mme. Singulier enlvement! Une jeune fille qui emporte pour tout bagage un mouchoir de batiste,--et des chevaux qui ne peuvent pas courir! --Va donc plus vite! dis-je en tapant dans le dos de mon Finnois pour le rveiller. --a ne se peut pas, Votre Honneur! rpondit-il d'un air ensommeill, en se tournant demi vers nous. Le cheval de gauche a perdu un fer, et la jument de brancard bote depuis deux ans. Mauvais chevaux, Votre Honneur, il n'y a rien faire! Puisqu'il n'y avait rien faire, je me rassis dpit. Clmentine riait: --C'est trs-amusant! disait-elle. Comme c'est amusant! Notez qu'il faisait encore trs-clair, et que nous croisions tout moment des paysans qui revenaient du travail. Ils taient leur chapeau et restaient bouche bante nous regarder sur le bord de la route. Clmentine leur faisait de petits signes de tte fort bienveillants. --Mais, ma chre, lui dis-je, tu veux donc qu'on coure aprs nous? --Oh! il n'y a pas de danger! fit-elle en secouant le tte. Pourquoi veux-tu que ces gens aillent raconter chez nous que je me promne avec toi sur la route! Et puis, quand ils le diraient, on croirait que c'est une de mes folies. C'tait vrai pourtant! mon excellente tante tait si loin de me souponner, que, lui et-on dit que je fuyais avec sa fille sur la route de Ptersbourg, elle n'et pas daign y attacher d'importance. Cette pense m'avait amoindri mes propres yeux. Nous traversions une fort peu loigne de la maison de ma tante; il n'y avait plus de paysans sur la route, le soleil tait couch, les rossignols chantaient plein gosier dans le taillis, mon Finnois dormait comme un loir;--je me sentis plein d'audace, et je rsolus de profiter des avantages que me donnait ma situation. --Cher ange... dis-je Clmentine en me rapprochant, non sans une infinit de prcautions. Clmentine fouillait dans sa poche avec une inquitude vidente. --Qu'y a-t-il? lui demandai-je en interrompant mon bel exorde. --J'ai oubli mon porte-monnaie! fit-elle avec dsespoir. --C'est un dtail. Combien y avait-il dans ton porte monnaie? --Soixante-quinze kopecks, rpondit-elle en tournant vers moi ses grands yeux pleins de trouble. --Ce n'est pas une fortune; ma mre te donnera un autre porte-monnaie, lui dis-je par manire de consolation. --C'est ma tante Mourief qui va tre tonne! s'cria Clmentine en frappant des mains. Quelle surprise. J'adore les surprises. Ma mre aussi adorait les surprises, mais je n'tais pas sr que celle que nous lui prparions ft de son got. Pour chasser ce doute importun, je me rapprochai encore un peu de ma jolie fiance, et je glissai tout doucement un bras derrire elle. Comme elle se tenait droite, elle ne s'en apert pas. J'en profitai pour m'emparer de sa main gauche: elle me laissa faire, parce que je regardais attentivement ses bagues. --Ma chre petite femme, lui dis-je, comme nous serons heureux. --Oh, oui, rpondit-elle; tu feras venir Bayard et Pluton, n'est-ce pas? Maman ne te les refusera pas. Certes non, ma tante ne les refuserait pas, et c'est prcisment ce qui me chagrinait, car ces deux animaux trop bien dresss m'opposeraient sans aucun doute une rivalit redoutable dans le coeur de ma fiance. Enfin, je passai outre. --Nous vivrons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus... Est-ce que tu m'aimes, Clmentine? --Mais oui, fit-elle avec une sorte de piti. Voil dj deux fois que tu me le demandes. Combien de fois faudra-t-il te le dire? Evidemment, ma cousine et moi, nous n'avions de commun, en ce moment, que les coussins de notre quipage; nous vivions dans deux mondes compltement trangers l'un l'autre. Je me hasardai brler mes vaisseaux. J'enlaai Clmentine de mon bras droit, je l'attirai moi et j'appliqu un baiser bien senti sur ses cheveux... Mais, au moment o mes lvres touchaient son visage, sa main droite, reste libre malheureusement, s'aplatissait sur le mien avec un bruit si retentissant, que le Finnois, rveill en sursaut, se hta de faire claquer ses rnes sur les dos de son attelage. --Clmentine, fis-je irrit, c'est le second. --Et ce sera comme a toutes les fois que tu seras impertinent! me rpondit-elle avec la vaillantise d'un jeune coq dj expert dans les combats. --Mais que diable! fis-je, fort mcontent, ce n'est pas pour autre chose qu'on se marie. Quand on ne veut pas se laisser embrasser, on ne se fait pas enlever. Clmentine devint ponceau,--honte ou colre, je n'en sais rien. J'tais extraordinairement mont, et je la regardais d'un air furieux. --Ah, on ne se fait pas enlever. Ah, c'est pour m'embrasser que tu m'enlves. Eh bien, attends, ce ne sera pas long. Elle avait dtach le tablier du tarantass et se prparait sauter terre, au risque de se casser quelque chose: je la retins, non sans peine, et mes mains, noues autour de sa taille,--non par tendresse, je vous le jure, mais pour la protger,--reurent plus d'une gratignure dans la bagarre. Elle se dfendait comme un lionceau en bas ge, mais avec une vigueur surprenante. A la fin, vaincue, elle se laissa tomber sur le coussin. --Je n'ai que ce que je mrite, fit-elle d'un air sombre. Mais c'est une indignit. Un galant homme ne se conduit pas ainsi. J'avais tir mon mouchoir et J'tanchais les gouttelettes de sang qui venaient la surface de mes gratignures. Je lui montrai la batiste marbre de petites taches roses. --Est-ce que tu crois, dis-je qu'une demoiselle bien leve se conduit ainsi? --C'est bien fait, rpliqua-t-elle, et je recommencerai tous les jours. --Tous les jours? --Toutes les fois que tu seras grossier. --Alors, ma chre, lui dis-je, ce n'est pas la peine de nous marier. Nous pouvons nous quereller sans cela. --Bien entendu. Adieu, je m'en vais. Bon voyage. Elle allait sauter... Je la calmai d'un mot. --Retourne la maison, j'ai oubli quelque chose, dis-je mon Finnois, que tout ce tapage n'avait rveill qu' demi. Il grogna bien un peu, mais la promesse d'un rouble de pourboire donna des ailes la jument boiteuse, et nous roulmes bientt vers la maison de ma tante, tous deux fort bourrus, et chacun dans notre coin. L'angle du jardin apparut bientt. J'allais dposer Clmentine o je l'avais prise, elle fit un geste ngatif. --Eh bien, dit-elle, que penserait-on de moi? Il faut que tu me ramnes au perron. --Mais on me demandera des explications. --Dis ce que tu voudras: la vrit, si tu veux. Elle se rencogna, maussade. Chose trs-singulire, nous n'tions plus fiancs, et nous n'avions pas cess de nous tutoyer. A vrai dire, c'tait une habitude de nos jeunes annes, que nous avions eu beaucoup de peine perdre: on n'est pas cousins pour rien. La tarantas s'arrta devant le perron, l'bahissement gnral de toute la maisonne, accourue au bruit des roues. Ma tante dominait toute la famille de sa haute stature, exhausse de sa maigreur phnomnale. --Mon Dieu, Pierre, qu'est-ce qu'il y a? s'cria la digne femme bouleverse. --Ma cousine m'avait fait un bout de conduite, je vous la ramne. Clmentine descendit prestement et s'enfuit dans sa chambre pour viter les reproches de sa mre sur son manque de convenance. --Elle t'a drang de ta route, Pierre, me dit mon excellente tante; pardonne-lui, c'est une enfant mal leve. --Je n'ai rien lui pardonner, ma tante, rpondis-je de mon mieux: mais il est bien vrai que c'est une enfant. Je repartis aussitt, plus lger qu'une plume, je m'endormis et n'ouvris plus les yeux jusqu' Ptersbourg. Vous me demandiez ce que j'avais fait de ma cousine aprs l'avoir enleve? Voil ce que j'en ai fait, et si Platon y trouve redire, je suis prt accepter ses reproches. Platon tait le comte Sourof, qu'on plaisantait souvent de ce prnom, si bien d'accord avec sa sagesse et sa philosophie souriante. --Platon n'y voit rien redire, rpliqua celui-ci, mais ton histoire est excellente, et tu nous as bien amuss. Je te vote une plume d'honneur. --Assez bavard. Des cartes, cria un de ceux qui avaient dormi. On apporta des cartes et des rafrachissements. Le reste de la soire s'coula comme toutes les soires de ce genre. VI Le lendemain tait un dimanche, Pierre gotait encore les douceurs d'un lit peu moelleux, quand le comte Platon entra dans sa cabane et vint s'asseoir auprs de son oreiller. Le jeune officier billa deux ou trois fois, s'tira de toutes ses forces et tendit la main son ami. --J'ai la tte un peu lourde lui dit-il, j'aurai trop dormi. --Non, fit Platon en souriant, tu as trop bu. --Moi. Oh, peut-on calomnier ainsi un pauvre officier, innocent comme notre mre Eve. --Aprs le pch? --Avant. --Soit, mettons que tu n'as pas trop bu... tu as trop parl. --Hein? fit Pierre en se mettant sur son sant. J'ai trop parl? Qu'est-ce que j'ai dit? J'ai dit des btises? --Pas prcisment. Tu as racont une certaine histoire d'enlvement qui, si elle est vraie... --Ah, s'cria Pierre, j'ai parl de ma cousine Dosia. --Tu as parl d'une cousine Clmentine, tu as eu l'habilet de ne pas trahir son vrai nom; mais, mon pauvre ami, tu as fait de cette jeune fille un portrait si original et si ressemblant, que le moins habile la reconnatrait. Pierre, dsol se balanait tristement, le visage cach dans ses deux mains. --Animal, s'cria-t-il, triple sot... Et... qu'est-ce que j'ai bien pu dire. Platon lui esquissa en quelque mots le rcit de la veille. --Ah, soupira Pierre satisfait, je n'ai pas brod au moins. Je n'ai dit que l'exacte vrit... _In vino veritas..._ Et tu m'as laiss aller, toi, la Sagesse? --Comment veux-tu arrter un homme un peu gris qui s'amuse amuser les autres? Tu as eu un succs fou avec ton histoire... Le front de Pierre s'claircit: on n'est jamais fch d'apprendre qu'on a eu un succs fou, lors mme qu'on ne s'en souvient pas, et lors mme qu'on a d ce succs des moyens lgrement rprhensibles. --Il faut tcher de rparer cette tourderie, continua Platon en voyant le bon effet de son discours. --Oui, mais comment? Etant d'accord sur la fin, les deux jeunes gens dbattirent les moyens et se sparrent au bout d'un quart d'heure. Le soir mme, aprs dner, au moment o les plus presss allaient dserter le mess, Platon fit un signe, et on apporta un grand bol de punch flambant,--de format beaucoup plus modeste pourtant que celui de la veille. --Qu'est-ce que cela veut dire? s'crirent les officiers. Quelques-uns, prts partir, subissant l'attraction, revinrent sur leurs pas. --Cela veut dire, messieurs, fit Platon d'un air confus, que j'ai perdu mon pari et que je m'excute. --Quel pari? --Mourief avait pari qu'il inventerait de toutes pices un petit roman, aussi bien qu'un littrateur tous crins. J'avais soutenu le contraire. Il nous a amuss et sduits hier soir avec son histoire d'enlvement. J'ai perdu. Je m'excute. --Oh, sduits, sduits, s'cria un des jeunes gens en se rapprochant. Tu n'as pas tant perdu ton pari que tu veux bien le dire, car, pour moi, je n'ai pas cru un mot de cette aventure. --Ni moi! dit un second. --Ni moi! profra un troisime. C'tait trop joli pour tre vrai! Cette dernire rflexion mit du baume sur l'amour-propre de Mourief, qui commenait s'endolorir. --Et puis, conclut un quatrime, quel est l'homme assez modeste pour raconter une histoire o il joue un rle si peu brillant? On est plus chatouilleux quand il s'agit de soi-mme! Pierre changea un sourire avec son ami. La conversation, une fois dtourne de la vritable piste, s'gara de plus en plus, et le punch disparut au milieu de la gaiet gnrale. L'heure venue, les deux jeunes gens reprirent ensemble le chemin de leurs baraques. L'air tait charg d'une senteur aromatique particulire, celle des bourgeons de peuplier nouvellement clos. Cette belle nuit de juin, presque sans ombres, ne provoquait sans doute pas aux confidences, car ils marchrent silencieux jusqu'au moment de se sparer. --Ta cousine Dosia est-elle vraiment si mal leve? dit tout coup Platon au moment d'entrer dans sa baraque. --Ah! mon cher, je ne sais pas au juste ce que j'ai dit, mais tout cela est fort au-dessous de la vrit; il m'aurait fallu parler vingt-quatre heures sans dsemparer pour te donner une ide peu prs exacte de cette fantasque demoiselle. --Fantasque, soit! dit Platon en souriant; mais fort originale, et trs-vertueuse, coup sr, malgr son escapade. --Originale, certes; vertueuse, encore plus! J'ai de bonnes raisons pour m'en souvenir, rpondit Pierre en passant lgrement la main sur sa joue. Tu parles d'or, la Sagesse! --Bonsoir fit Platon en lui tendant la main. --Bonsoir! rpondit Pierre, qui s'en alla d'un pas agile et souple. Platon le regarda s'loigner, rflchit un moment, puis rentra dans sa petite isba et s'endormit sans perdre une minute de plus longues rflexions. VII Le comte Platon Sourof avait une soeur, la princesse Sophie Koutsky, aussi raisonnable, aussi sense que lui-mme. De toute sa vie, elle n'avait fait qu'une folie, commis qu'une imprudence, celle d'pouser dix-sept ans un mari malade, qu'elle aimait tendrement, qu'elle avait soign avec tout le dvouement possible, et qui l'avait laisse veuve au bout de dix-huit mois. --Vous ne faites jamais de btises, ma chre, lui avait dit ce sujet la grande-duchesse N... dont elle tait la filleule; mais il parat que vous avez l'intention de rgler d'un seul coup tout votre pass et tout votre avenir, en fait de folies. Sophie s'tait contente de sourire et de baiser respectueusement la main de son auguste marraine. Huit jours aprs le prince Koutsky un rayon de bonheur sur son visage maci par les fivres, conduisait l'glise celle qui voulait bien partager sa triste vie pour le peu de temps qu'elle devait encore durer. --Si Koutsky tait riche, passe encore, disait un gros gnral d'artillerie aussi intelligent que ses boulets de canon. Mais il n'a pas le sou! Que peut-elle aimer dans ce fivreux? --Le sacrifice! lui jeta bien en face une belle enthousiaste de vingt ans. Le gnral s'inclina d'un air aimable et balbutia un compliment; mais il n'avait pas compris, et il n'tait pas le seul. Sophie Koutsky soigna en effet son mari jusqu'au dernier moment, le mit des ses mains dans le cercueil, prit le deuil de veuve et continua vivre aussi calme aussi raisonnable que jamais. Ce qu'elle avait recherch dans le mariage tait, en effet cette soif du martyre qui tourmente les grandes mes. Elle avait aim Koutsky parce qu'il tait malade et condamn mourir bientt; elle avait vu une bonne oeuvre faire en donnant ce mourant les joies du foyer domestique, d'un intrieur harmonieux, d'une tendresse infatigable et dvoue. Si son mari n'et pas pris les fivres au Turkestan en servant son pays, elle et peut-tre t moins gnreuse; mais dans de telles circonstances il lui semblait payer sa dette l'humanit et son pays tout ensemble. Quand elle quitta le noir pour le lilas, on lui demanda ce qu'elle comptait faire. --Vivre un peu pour mon plaisir, rpondit-elle. En effet, depuis trois ou quatre ans qu'elle tait veuve, on la voyait peu prs partout o une honnte femme peut se montrer seule. Grce cette dignit simple, cette aisance tranquille et calmante, pour ainsi dire, qui lui servait d'gide, sa grande jeunesse n'avait pas t un obstacle sa libert. La famille avait d'abord parl de la ncessit d'un chaperon, mais la princesse, sans s'en offusquer d'ailleurs avait repouss cette ide. --Mon chaperon serait ou une vieille femme vritablement digne de respect,--et en ce cas il me faudrait la mnager et ls soigner, ce qui me couperait les ailes--ou une demoiselle de compagnie nullement vnrable, que je pourrais traner partout ma suite, mais dont la protection ne serait pas srieuse. Alors, quoi bon? Laissez-moi comme je suis, et si je fais quelque sottise, nous en reparlerons. Cette faon sommaire de rgler les questions de convenance avait d'abord un peu mu la famille; puis "Sophie tait si sage" que les bonnes gens avaient cess de s'occuper de ses petites fantaisies innocentes. Le prince Koutsky n'avait pas laiss grand'chose sa veuve; mais Sophie tait riche de son chef, et sa fortune bien ordonne lui permettait de vivre grandement. Son principal plaisir, en t consistait surprendre de temps en temps quelques bonnes amies en venant passer une journe avec elles, dans les environs, et parfois il lui arrivait de venir jusqu'au camp rendre visite son frre, qu'elle aimait beaucoup et qui la comprenait mieux que pas un tre au monde. Deux ou trois jours aprs l'indiscrtion de Pierre Mourief, la belle princesse Sophie vint voir le comte Sourof. Ses chevaux seuls pouvaient se plaindre de son humeur errante, car elle leur imposait de longues courses; mais c'taient de vaillantes btes, la fois belles et solides, et la course de Tsarko-Slo, o elle habitait pendant l't, jusqu'au camp de Krasno, n'tait pas assez longue pour les mettre sur les dents. La princesse passa la journe avec son frre, assista aux exercices, dna avec lui dans son isba, et, vers le soir, la calche quatre places dont elle se servait dans ces sortes d'occasions s'avana devant la petite maisonnette en bois. Mourief passait en ce moment. Ses occupations l'avaient tenu cart de cette partie du camp pendant la journe; et, ne connaissant pas la princesse, il ignorait qui appartenait ce bel quipage. Une curiosit provoque peut-tre moins par l'attelage de choix que par la propritaire de ces biens, lui fit ralentir le pas. Sourof, reconduisant sa soeur, sortit de l'isba. La beaut et l'expression charmantes du visage de la princesse, sa grande tournure, sa distinction exquise frapprent le jeune lieutenant. Sophie venait de s'asseoir dans la calche; son frre, appuy sur la portire, causait avec elle; il aperut le visage lgrement tonn de Pierre, qui se retournait pour voir encore cette belle personne, et, souriant, il lui fit un signe d'appel. Mourief rebroussa chemin et vint se ranger auprs de son ami. --Ma chre Sophie, dit le comte, tu es la plus sage des femmes: tu seras peut-tre bien aise de faire la connaissance du plus fou de nos jeunes braves... Le lieutenant Pierre Mourief, mon ami; la princesse Koutsky, ma soeur. Pierre s'inclina profondment. La princesse regarda un instant son frre et le nophyte. --Venez me faire un bout de conduite, messieurs; vous ne devez pas tre gens redouter deux ou trois verste de chemin pied. Les deux jeunes gens obirent, et l'attelage partit d'un trot gal et parfait. VIII --S'il n'y a pas d'indiscrtion, monsieur, fit la princesse aprs les premires banalits invitables, dites-moi pourquoi mon frre vous octroie une telle supriorit dur vos camarades de rgiment? Pierre se mit rire. --Demandez-le-lui, madame, rpondit-il. S'il veut vous le dire, je ratifie son jugement. --On peut tout dire ma soeur, fit Platon d'un air moiti fier, moiti railleur; ce n'est pas pour rien qu'on l'a baptise Sophie. On aurait aussi bien pu la baptiser Muette, car elle ne rpte jamais rien. Pierre s'inclina respectueusement, sans cesser de sourire. --Fais ce qu'il te plaira, dit-il son ami; toi aussi, tu es si sage, si sage... Vraiment, madame, ajouta-t-il en se tournant vers la princesse, assise en face de lui, je ne mrite pas de me trouver en si parfaite socit; je ne reconnais pas digne... --Raconte-moi ce qu'il a fait. Platon, dit la princesse son frre. Tout cela, ce sont des faux-fuyants pour viter une confession terrible, je le souponne. Vous avez tort, monsieur, reprit-elle en s'adressant Mourief, la confession purifie d'autant mieux que parfois elle suggre un moyen de rparer une erreur. --Ah! madame, je n'oserai jamais... --Je vais donc parler ta place, fit Platon, qui avait son ide. Imagine-toi, ma chre soeur, que l'autre jour, pour clbrer dignement le vingt-troisime anniversaire de sa naissance, le lieutenant Mourief, ici prsent, s'est gris... --Oh! gris! protesta Pierre. Egay, tout au plus! --...En notre compagnie, continua Sourof. Tu peux bien te douter que si j'y assistais, le mal n'tait pas grave. Mais il tait si gai, qu'il nous a racont tout au long les fantaisies d'une jeune fille fort mal leve et que, pour ma part, sans la connatre, je trouve charmante. Pierre fit une moue significative. --Voyons, dit Platon, est-elle charmante, ou non? --Charmante, charmante... En thorie, oui... mais... --Elle est fort mal leve? demanda la princesse. --Horriblement. --Jolie et de bonne famille? --Oui, princesse, l'un et l'autre sont incontestables. --C'est Dosia Zaptine! dit la princesse aprs une seconde de rflexion. Les deux jeunes gens se mirent rire. Pierre s'inclina. --Madame, dit-il je rends hommage votre sagesse vraiment suprieure. Prs de vous, Zadig n'est qu'un colier. --Comment as-tu devin? Je ne savais pas qu'une telle personne existt sous la lune. --Il n'y a qu'une Dosia au monde, rpondit sentencieusement la princesse, et il tait rserv M. Mourief d'tre son prophte. Maintenant, messieurs, si vous voulez revenir chez vous avant la retraite, je vous conseille de ne pas perdre de temps, car vos jambes ne valent pas celles de mes trotteurs. Deux minutes aprs, la calche de la princesse disparaissait dans un nuage de poussire, et les jeunes reprenaient le chemin du camp. --Oh! rpondit son camarade par manire de consolation, quand on l'a vue une fois, on ne l'oublie plus!... Platon, pourquoi ne m'avais-tu jamais parl de ta soeur? --Est-ce qu'on parle de la perfection? rpondit Sourof de ce ton moiti railleur, moiti srieux, qui lui tait habituel. Elle apparat, et l'on est bloui, voil! --C'est vrai! rpondit Pierre trs-srieux. Et ils causrent chevaux jusqu'au moment de se quitter. IX Sous ses dehors de gravit, Platon avait t saisi d'un soudain dsir de prendre de plus amples informations sur le compte de Dosia Zaptine, et ce dsir devint si vif, qu'il profita du premier jour de libert pour aller rendre sa soeur sa visite amicale. Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois tourn, vtue de clair, mais habille ds le matin, lisant assidment un gros livre dont elle coupait les feuillets mesure. --Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frre dans l'encadrement de la porte; je pensais toi. Platon s'approcha, baisa la belle main blanche qui lui tait tendue, et changea un bon baiser avec sa soeur; la princesse ne mettait aucune espce de poudre de riz et son frre pouvait l'embrasser sans crainte;--puis il s'assit auprs d'elle. Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d'eau, tait meubl de quelques chaises canneles; une table d'acajou, assez rococo, en encombrait le milieu; deux fauteuils pour les paresseux, un petit canap, une grande glace un peu verdtre,--comme c'est l'ordinaire dans les maisons de campagne de Tsarko-Slo,--tel tait le mobilier de cette retraite modeste; et pourtant tout y respirait une srnit, une ampleur qui ne venaient certes pas de l'ameublement. Peut-tre les massifs d'arbustes en fleur, disposs partout o il s'tait trouv de la place, y apportaient-ils de la srnit,--et peut-tre tai-ce la grce tranquille de la princesse qui y mettait l'ampleur. --Prends un fauteuil, dit Sophie son frre. --Et toi? --Moi, j'abhorre les fauteuils; c'est bon pour les paresseux ou pour les voyageurs qui viennent du camp visiter leur soeur chrie. Je n'habite jamais que des chaises. Platon s'allongea moelleusement dans le fauteuil vert d'eau. --Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait cheval une vingtaine de verstes. Qu'est-ce que tu lisais? --L'_Intelligence_, de Taine. --Et deux volumes in-octavo! fit Platon. O Sophie! tu m'blouis par ta raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras. --Tiens! fit tranquillement la princesse en poussant le premier volume travers la table. Et elle se remit couper les pages avec son petit couteau d'ivoire. --Pourquoi te dpches-tu tant ce travail maussade? dit le jeune homme. Rien n'est plus dplaisant que ce grincement de papier. --C'est pour avoir fini, mon grand frre, rpondit Sophie en riant. Elle coupa rapidement les dernires pages, puis reposa le volume sur la table. --Enfin! dit-elle avec satisfaction. As-tu djeun? --Non. --Veux-tu quelque-chose? --Quand tu djeuneras, je t'aiderai vaillamment, pais je puis attendre. La princesse sonna, donna quelques ordres, puis, prenant une tapisserie, revient sa place. Platon la suivait des yeux. --Il y a longtemps que je te connais, dit-il en souriant, et tu m'tonnes toujours. Quand est-ce que tu ne fais rien? --Quand je dors, rpondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive parfois de rver... Et toi, dis-moi un peu pourquoi tu t'es si fort press de me rendre ma visite? --Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland du fauteuil. --Et puis? Le jeune homme leva les yeux et vit passer une ombre de raillerie dans ceux de sa soeur. --Tu es sorcire, Sophie! dit-il en se levant. --Qu'ai-je devin, cette fois? --C'est toi qui le diras. Si tu allais te tromper, ce serait bien amusant; je n'ai garde de perdre cette chance. --Tu es venu prendre des renseignements sur Dosia Zaptine, fit tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai prvenu ta demande, et je me suis informe. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes rponses sont prtes. Platon, qui se promenait travers le salon, s'arrta devant elle et se croisa les mains derrire le dos. --Sais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacit? lui dit-il d'un ton moiti srieux, moiti enjou. --Dangereuse? Pas pour toi, mon sage frre! rpondit-elle du mme ton. --Eh bien! que vas-tu me dire? fit-il en reprenant son fauteuil et sa gaiet. --Pose les questions, je rpondrai. --Soit! D'abord qui est Dosia Zaptine? --Fdocia Savichna Zaptine est la fille d'un gnral-major en retraite, mort depuis cinq ans. Elle a un nombre considrable de soeurs, je ne sais plus au juste combien... --Pierre Mourief en sait mieux le compte, interrompit Platon. --Vraiment? a fait le plus grand honneur ce jeune homme! Je ne croyais pas trouver en lui l'toffe d'un calculateur. --Oh! fit Platon avec bonhomie, il sait compter jusqu' six; et encore quand il s'agit de cotillons. --Tu me rassures, rpondit la princesse avec son calme habituel. Eh bien! mettons que Dosia ait cinq ou six soeurs. Sa mre est ne Morlof;--bonne noblesse;--la famille n'est pas dpourvue de fortune et il n'y a pas d'hritier mle. Est-ce l ce qu'il te fallait en fait de renseignement? --A peu prs. Seconde question: le portrait que Pierre trac d'elle est-il exact? --Je te ferai pralablement observer que je ne sais pas quel portrait a trac M. Pierre,--mais il doit tre exact, puisque sur une simple indication j'ai reconnu l'original. --Alors, fit-il aprs un court silence, elle est trs-mal leve? --Absolument! Elle tire pas mal le pistolet; c'est son pre qui lui a appris ce noble amusement en la faisant tirer pendant un t entier dans une vieille casquette d'uniforme qui leur servait de cible; Dosia pouvait avoir une dizaine d'annes. Son professeur est mort, mais la casquette est reste, avec le got de pistolet. Je me rappelle avoir vu, un certain printemps Dosia arroser des poids de senteur,--qu'elle avait plants dans une assiette soupe,--au moyen de cette casquette-cible, tellement crible de trous, qu'elle pouvait servir d'arrosoir. Ici Platon ne put conserver son srieux, et la princesse lui tint compagnie,. --Et le reste? fit-il quand il eut recouvr la parole. --Et le reste? Il y a prendre et laisser. J'ai dans l'ide qu'elle sait imparfaitement la gographie: elle m'a adress sur Baden Baden des questions qui m'ont fait souponner qu'elle croyait cette ville situe sur les bords du Niagara. Maintenant je ne suis pas sre qu'elle mette le Niagara en Amrique. Blondin lui a singulirement brouill les ides avec ses prgrinations; Blondin tait son hros l'poque o la casquette lui servait d'arrosoir. Elle rvait de se promener cheval sur une corde tendue en travers du Ladoga... elle m'a mme demand si ce serait trs-difficile. Je lui ai rpondu que le difficile ne serait pas de se promener, mais de dcider le cheval. --Le cheval qui rue? --Ah! tu le connais? Oui, le cheval qui rue, ou mme un autre. --En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a donc renonc son projet? --Aprs quelques essais infructueux sur un ligne trace par terre, elle a d renoncer son rve, non sans un grand crve-coeur,--elle a dvor un tas norme de gros volumes dans la bibliothque de son pre; mais ces lectures n'ont pas modifi ses ides sur la gographie. Elle crit trs correctement les quatre langues, russe, allemande, franaise, anglaise;--elle joue du piano trs-bien, quand elle veut, mais elle ne veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et ignore absolument les premiers principes de l'arithmtique. --C'est complet! dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espce de personne est donc sa mre? --La femme la plus pose, la plus mthodique, la plus srieuse qui se puisse voir: maigre, maladive, un peu mlancolique, ignorante comme une carpe et pleine de foi dans la perfection des gouvernantes trangres,--ce qui explique un peu l'ducation bizarre de Dosia. --Et les autres soeurs? --Ce sont de sages personnes, trs ranges, pdantes mme... Explique qui pourra ces anomalies. Un farfadet a d se glisser dans le berceau de Dosia le jour qu'elle est ne; en le cherchant bien, on le trouverait peut-tre dans ses tresses ou dans les plis de sa robe. --Et le moral? fit Platon redevenu soucieux. Le moral est excellent, il rachte le reste. Les yeux du jeune officier exprimrent une srie d'interrogation si loquentes que la princesse se mit rire. --Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomni sa charmante cousine; s'ils se sont querells, il est certain qu'il n'a pas eu le dessus, car Dosia a un caquet de premier ordre. Mais de moral, je le rpte, n'en est pas moins excellent. Cette petite fille a trs-bon coeur,--non pas ce bon coeur qui consiste donner tort et travers ce qu'on possde; mais elle a le coeur gnreux et paye de sa personne l'occasion. Je l'ai vue, en temps de fivre, porter des secours ses paysans, comme une vaillante qu'elle est. Je l'ai vue se jeter l'eau pour repcher un petit marmouset de quatre cinq ans qui s'tait avanc trop loin en prenant un ban, et que le courant emportait: elle nage comme un poisson, par parenthse; mais tout habille, ce n'est pas rjouissant. Elle est bonne, trs-bonne... aussi bonne qu'insupportable, ajouta la princesse en riant. --Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes de contrastes violents sont galement susceptibles du mal et de bien... Mais la morale, qu'en faisons-nous dans tout cela? --Dosia est l'honneur mme, rpondit la princesse. C'est la vraie fille de son pre. Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa physionomie s'tait assombrie. Il garda le silence. --Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit affirmativement la princesse en le regardant. --Oui!... Et cela me chagrine, car cette enfant, avec ses dfauts, semble fort intressante... Et Platon confia sa soeur les confidences caractristiques de Pierre Mourief. --C'est fcheux, dit la princesse quand son frre eut fini. Mais je ne vois l qu'un enfantillage... --Sans doute, reprit Platon, cependant, pour celui qui l'pousera, cet enfantillage n'est pas sans consquence. La princesse ne rpondit rien. La chose envisage sous ce jour tait en effet srieuse. Heureusement, on annona le djeuner, et la conversation prit un autre cours. La journe s'coula. Le soir venu, au moment o Platon se prparait monter en selle, sa soeur l'arrte. --Es-tu curieux de voir Dosia? lui dit-elle. Platon rflchit un moment. --Certainement, rpondit-il. Elle me fait l'effet d'un cureuil charmant et un peu farouche. --Bien! nous aurons des rgates dans six semaines, je l'inviterai,--sans sa mre,--et tu la verras dans tout son beau. Platon prit cong de sa soeur et galopa bientt vers le camp. --C'est dommage! se dit-il tout pensif en secouant la tte. --C'est dommage! rpta-t-il une seconde fois au bout d'un quart d'heure. Surpris lui-mme de cette persistance d'une mme ide, il s'interrogea et s'aperut qu'il pensait Dosia Zaptine. X --Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta soeur? demanda Pierre Mourief son ami, deux ou trois jours aprs cette visite. --Non. Pourquoi? Pierre hsita un moment. --Tu as d lui donner une ide bien trange et peu flatteuse de mon individu; les quelques mots que tu lui as dits au sujet de ma cousine Dosia n'ont pas pu lui faire augurer beaucoup de mon intelligence... Pluton se mit rire. --Dtrompe-toi, mon cher! ma soeur ne condamne pas les gens pour si peu; je ne crois pas qu'elle ait pris mauvaise opinion de toi... D'ailleurs, rien n'est plus facile que de t'en assurer. --Comment cela? fit Pierre, dont le visage se couvrit d'une rougeur joyeuse. --En m'accompagnant dimanche. Je dois djeuner avec elle; nous partirons de bonne heure; avant la chaleur, et tu pourras t'expliquer en long et en large sur le chapitre de tes errements. Pierre, enchant, remercia son ami, demanda si la princesse excuserait la poussire du voyage, si ce n'tait pas trs-impoli, et sur tous ces points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne demandait que cela. Le comte Sourof tait trs-rserv dans les prsentations qu'il faisait sa soeur. Jusque-l bien peu de ses camarades avaient t admis l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette rserve venait d'un sentiment naturel des convenances; il ne sied pas que la maison d'une veuve soit pleine de jeunes gens. En invitant Mourief l'accompagner, le comte Platon s'tait donc dparti de ses habitudes; si on l'et interrog, ce sage et peut-tre perdu une parcelle de sa srnit; il est craindre qu'il n'et tmoign une ombre d'humeur l'intrus qui se mlait de questions si dlicates. Au fond, le comte Platon avait engag Pierre Mourief djeuner chez sa soeur parce qu'il s'en remettait la pntration de celle-ci pour tirer du jeune officier tous les claircissements dsirables au sujet de son escapade avec Dosia Zaptine. Dosia tait devenue insensiblement le sujet de toutes ses rveries inconscientes. Les cheveux bouriffs, les bottines mordores et les yeux rieurs de cette capricieuse flottaient devant ses yeux comme s'il l'et connue. Il pensait elle avec regret, comme un jeune animal lev avec soin, avec tendresse, et vol au moment o il commenait faire honneur son ducation. Il n'avait jamais vu cette petite fille intraitable, et il la plaignait comme s'il l'et aime enfant; il la plaignait d'avoir, si jeune, un souvenir qu'elle voudrait plus tard pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrifices... Le dimanche venu, les jeunes gens prirent la route de Tsarko-Slo, en calche, pour viter la poussire. Platon se taisait. Pierre avait peine l'imiter et se contenait pourtant, de peur de paratre indiscret. Au fond il grillait d'adresser son ami les questions les plus diverses sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n'y put tenir. --Est-ce que ta soeur est bel esprit? demanda-t-il Platon. Je suis si ignorant! --Si tu es ignorant, mon don, rpondit tranquillement le jeune officier, fit-toi ma soeur pour combler les lacunes de ton ducation. Elle te prtera des livres, ne t'adressera pas une question et te renverra penaud, pntr du dsir de t'instruire,--avec un gros bouquin sous le bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe comme les autres. Et soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon laissa entrevoir le volume de l'_Intelligence_, bien et dment recouvert d'un journal franais. --Elle t'a prt cela fit avidement Mourief; montre-le moi! --Oh! tu peux le feuilleter et mme le lire discrtion: tu n'y comprendras rien. Pierre ouvrit en effet le livre deux ou trois endroits diffrents et le rendit son ami avec un visage piteux et dfait qui amne un sourire sur les lvres de Platon. --Mais alors dit le pauvre garon, la princesse va me trouver horriblement bte? --Oh! que non! rpondit son ami. Elle ne pense pas que, pour n'tre pas une bte, on doive comprendre d'emble les livres qui exigent des tudes prparatoires Vous vous entendrez trs-bien. Elle n'est pas bas bleu le moins du monde; tu verras! La calche s'arrte devant le petit perron, et deux minutes plus tard, Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil vert d'eau comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes avaient disparu avec le couteau papier, et quelques romans modernes rdaient seuls sur la table d'acajou rococo. On djeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les radis roses, la nappe tincelante, les bouquets de fleurs qui se cachaient dans tous les coins, les yeux de velours et la robe blanche de la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bine pondr, o les couleurs clatantes et douces se faisaient une opposition savante et, en apparence, naturelle. La princesse tait passe matresse dans l'art de composer un tableau d'intrieur avec les objets qui l'environnaient. C'tait peut-tre ce qui donnait son logis un charme indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs. Aprs une conversation dcousue et enjoue sut les mille sujets qui circulent dans un mme monde, la chaleur du soleil ayant diminu, vers quatre heures, la princesse proposa une promenade dans le parc. Ils entrrent par la porte monumentale en fonte, difie par Alexandre Ier, sur laquelle on lit, d'un ct, une inscription russe en lettres d'or, et de l'autre, en franais: _A mes chers compagnons d'armes._ Aussitt, la fracheur de la verdure et l'ombre des beaux tilleuls sculaires les environnrent doucement, leur donnant l'impression d'une vie nouvelle. Laissant leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncrent dans les grandes alles dont le vert fonc change avec les heures du jour. Le lac, par chappes, brillait comme un bon rempli de vif argent. La coupole dore du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un instant, rutilante et baigne de soleil. Puis l'ombre les environna de nouveau, et ils avancrent lentement dans les alles sinueuses si bien sables qu'elles ont l'air d'un joujou anglais, et protges par une verdure si paisse qu'on dirait une fort inviole. Ils trouvrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point environn d'une balustrade de pierre, o sans doute L'ancienne cour se runissait, sous Catherine pour diviser ou pour goter,--mais de nos jours dsert et presque nglig. Ce lieu avait une certaine grandeur mlancolique: les arbres autour paraissaient plus vieux et plus vnrables qu'ailleurs, et, du reste, les vieilles pierres quelque part que ce soit, semblent toujours avoir quelque chose vous conter. Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pens plus d'une fois la fantasque Dosia,--en ce moment mme peut-tre occupe s'aveugler consciencieusement, les yeux fixs sur le lac Ladoga,--peut-tre aussi prparant quelque mystification innarrable n'importe quel personnage,--le plus srieux tant le meilleur en pareil cas. Mais personne n'avait prononc son nom. --Je voudrais bien avoir du lait, dit tout coup la princesse. Y a-t-il loin d'ici la maison du garde? --Dix minutes, rpondit le comte. --Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je meurs de soir. Mourief se leva, empress. --Permettez princesse, fit-il, j'irai. Elle le retint du geste. --Non, monsieur, vous tes mon hte, dit-elle avec la grce qui lui tait particulire. Mon frre prendra cette peine. Platon s'loigna aussitt grandes enjambes. Il avait compris que, seule avec le jeune homme, sa soeur amnerait bien plus facilement les confidences, et qu' son retour il trouverait Pierre dispos se confesser sans rserve. En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d'arbres, lorsque la princesse, souriant demi, dit brusquement au jeune officier: --Que vous a donc fait votre cousine Dosia, pour que vous ayez si pitre opinion de ses mrites? --Ce qu'elle m'a fait, princesse?... s'cria l'infortun. Il s'arrta net, puis reprit aprs une demi-seconde de rflexion: --Elle a failli me faire faire une sottise dont je me serais repenti toute ma vie. --J'adore les sottises! rpondit Sophie avec son sourire engageant. Racontez-moi cela! En quelques mots Pierre lui raconta l'escapade et le retour de sa cousine sous le toit maternel. La princesse l'coutait toujours avec un demi-sourire. --Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit haleine,--car dans sa colre il s'tait anim,--si elle n'avait pas voulu revenir la maison, qu'auriez-vous fait? --Je l'aurais amene ma mre, comme je lui avais dit. Et quel savon j'aurais reu! Encore dois-je des remerciement cette tte folle pour m'avoir pargn cet orage-l. --Votre famille n'et pas t satisfaite de ce choix? --Certes non! Mais vous princesse, vous qui la connaissez, ce que je vois, aimeriez vous la voir des vtres? --Oh! moi, dit Sophie, je n'ai pas qualit pour juger ces choses-l! D'abord je trouve Dosia dlicieuse avec tous ses dfauts,--et pour je la mettrais bien vite la raison si je l'avais seulement un an avec moi; et enfin je ne l'pouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la position du tout. --Je ne l'pouserai pas non plus, Dieu merci! s'cria Pierre en levant les yeux au ciel, dans le transport de sa reconnaissance. --Mais dites-moi, monsieur, si votre famille avait refus son consentement? Il me semble que Dosia est votre cousine un degr assez proche pour que le mariage vous soit interdit par l'Eglise? --J'avais pens cela, en effet, rpondit le jeune homme. Eh bien! j'aurais donn ma dmission, et nous nous serions maris l'tranger. Il est avec le ciel des accommodements. --Vous auriez encouru le risque d'une disgrce? --Mon Dieu, il l'aurait bien fallu! Une fois que je l'avais enleve! --Vous l'auriez pouse malgr tout? Pierre regarda la princesse avec quelque surprise. --Puisque je l'avais enleve! rpta-t-il lentement. La princesse baissa les yeux, savoura un moment la joie trs-dlicate et suprme de rencontrer une me absolument droite et honnte. Elle voulut approfondir encore cette jouissance. --Et vous ne l'aimiez pas follement? --Franchement, non. Je ne l'aimais pas du tout, je le vois maintenant. Je sens qu'il faut autre chose que la beaut et l'esprit pour inspirer un vritable amour. --Ah! vous avez fait cette dcouverte? dit en souriant la princesse. Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie n'eut pas l'ide de lui demander depuis quand, car il et t bien honteux d'avouer que cette conviction datait de l'instant mme. --Vous auriez pous Dosia sans l'aimer, sachant qu'elle ne pourrait pas vous procurer le vrai bonheur? --Mais, princesse, puisque je l'avais enleve! rpta Pierre pour la troisime fois. Sophie tendit la main au jeune officier. --Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous tes un preux! mais, ajouta-t-elle en retirant sa main, bnissez le ciel de n'avoir pas pouss l'preuve jusqu'au bout. Il est heureux pour elle et pour vous que l'affaire se soit termine si brusquement, car si elle n'est pas la femme de vos rves, vous n'tes pas non plus le mari qui lui convient. --A quel infortun, quel condamn perptuit destineriez-vous cette fantasque jeune personne? --Ah! voil! fit la princesse avec son sourire nigmatique; je n'en sais rien, mais pour guider cette barque indocile, il faudrait un pilote plus sage que vous. Platon arrivait, suivi d'un paysan qui portait dans un panier du lait et des verres. On se rafrachit, et le paysan s'en retourna. Ou moment o la princesse se levait pour continuer sa promenade: --Vous tes bien sr, dit-elle Pierre, que le retour de Dosia chez sa mre ne vous a pas laiss de regrets? --Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et la plus profonde! Je n'ai jamais si bien dormi que cette nuit-l. --Heureuse prrogative d'une bonne conscience, dit la princesse en s'adressant son frre. Tu vois devant toi, Platon, l'homme qui n'a jamais connu le remords! Admire-le!... --Ah! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-tre c'tait de penser que je l'avais chapp de si prs! Grand Dieu! je frmis quand je pense au danger que j'ai couru. Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les trois, pour des motifs trs-diffrents. Le contentement le plus srieux tait celui de Sophie. La princesse, en effet, passait sa vie chercher de belles mes, et, quand elle en trouvait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, il se chantait dans son coeur un concert ravir les anges du paradis. Ce jour-l, le concert fut particulirement brillant. On ne sait quelles paroles mystrieuses changrent Sophie et son frre dans un apart, mais tout le long de la route, en revenant au camp, Platon ne fit que fredonner des airs d'opra. Pierre Mourief ne dit pas un mot et fuma huit cigarettes. XI Les deux jeunes gens retournrent souvent chez la princesse. Cet intrieur paisible avait pris tout coup possession du lieutenant Mourief, au point de lui faire ddaigner ses anciens plaisirs. Le thtre seul l'amusait encore, mais il tait devenu plus difficile sur le choix du rpertoire, et un beau jour il s'aperut que le ballet l'ennuyait. Heureusement les grandes manoeuvres eurent lieu, et le camp fut lev,--ce qui rtablit Pierre dans son assiette ordinaire, grce une semaine de fatigues bien conditionnes. Pendant huit jours il ne fit que dormir, manger, prendre l'air, tomber de sommeil, et ainsi de suite. Aprs quoi il se retrouva en possession de toutes ses facults. Comme le lui avait prdit Sourof, la princesse lui avait prt des livres, et lui, qui ne pouvait pas souffrir la lecture, il y avait pris un plaisir extraordinaire. Charm de ce changement, sans se rendre compte qu'il avait pour cause le plaisir de parler avec la princesse Sophie de choses qu'elle aimait et admirait, il s'tait dit que sans doute il avait fini de semer sa folle avoine et qu'il entrait dans l're des occupations plus stables. Pourtant, bien regarder autour de lui, il s'aperut que ses camarades, pour la plupart de son ge ou plus gs, semaient encore leur avoine pleines poignes sur tous les chemins imaginables, et un beau matin il s'veilla en se demandant pourquoi il allait si souvent chez la princesse Koutsky. --Je dois bien l'ennuyer! se dit-il avec mlancolie. Et il prit soudainement une rsolution nergique, celle de ne lus importuner de sa prsence cette gnreuse princesse. Le coeur gros de regrets, cette dcision que personne ne lui demandait, il se prparait crire un petit billet bien poli, en renvoyant les livres prts, lorsque la providence, dispensatrice des biens et des maux, lui rappela que ce jour mme tait celui des rgates, et qu'il avait promis de passer cette journe chez la princesse avec Platon. --Ce sera pour demain, se dit-il illumin d'une joie enfantine. Encore une bonne journe, et, puisqu'elle m'a invit d'elle-mme, il est clair qu'aujourd'hui je ne suis pas importun. D'ailleurs, je crois qu'elle aura du monde. L'infortun ne croyait pas si bien dire. Comme il entrait chez la princesse, vers une heure de l'aprs-midi, pimpant et tir quatre pingles, il vit venir sa rencontre son ami Platon, dont la physionomie lui sembla particulirement narquoise. --Ecoute! lui dit celui-ci avec un mouvement du con des lvres aussi inquitant. Je crois que les grandes joies sont dangereuses. Ma coeur a eu une ide; je ne sais si tu la trouveras bonne. J'ai peur que non. --Parle donc? dit Pierre impatient. Tu nous tiens dans le courant d'air. --Eh bien! mon ami, voici le fait. Ma soeur aime la concorde et voudrait voir la paix rgner sur toute la terre avec un corne d'abondance dans chaque main. Ne pouvant rconcilier les empires,--hlas! parfois irrconciliables... --En as-tu encore pour longtemps? interrompit de nouveau le jeune lieutenant. --Non, j'ai fini... ma soeur contente des aspirations pacifiques en rconciliant les particuliers. Elle savait que ta cousine Dosia et toi vous vous tes spars sur le pied de guerre, elle a entrepris de fous faire donner la main, et pour ce, elle l'a invite assister aux rgates. --Dosia!... Dosia ici! s'cria Mourief en sautant sur son manteau qu'il avait dposa sur un banc. --Dans ce salon mme. Allons, ne fais pas attendre ma soeur. Elle t'a vu passer sous la fentre, et doit s'tonner de notre long entretien. Et le sage Sourof, riant malgr lui, et malgr lui un peu inquiet, entrana presque de force son mai Pierre dans le salon vert d'eau. Dosia tait l, en effet, trnant au beau milieu du canap, dont sa robe occupait le reste. Elle se tenait droite comme un cierge, impassible comme un statue, et grave comme un bb qui attend sa soupe. Quatre ou cinq dames,--bien choisie pour la circonstance, parmi celles qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre,--servaient de cadre ce joli tableau. Sophie s'entendait arranger les choses: elle s'tait promis de s'amuser de la rencontre de deux ex-fiancs, et elle se tenait parole. --Oh! princesse, ce n'est pas bien! murmura le jeune lieutenant en baisant la main de Sophie. --Bah! il fallait bien en arriver l un jour ou l'autre, lui rpondit celle-ci de l'air le plus dtach. C'tait rigoureusement vrai. Pierre s'inclina respectueusement devant Dosia, qui lui fit une inclination de tte la fois sche et crmonieuse. Platon, adoss au chambranle de la porte, les regardait avec un certain malaise. Pierre prit bravement son parti, s'assit sur une chaise qui se trouvait prs de la jeune fille et entama la conversation. --Vous vous tes toujours bien porte, cousine, lui dit-il, depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir? --Je vous remercie, mon cousin, rpondit-elle. J'ai attrap un rhume. Elle toussa deux ou trois petites fois, puis continua de feuilleter un album. --Et mon excellente tante n'a pas t malade! reprit Pierre sur le mme ton. --Non, nom cousin, je vous remercie: pas plus qu' l'ordinaire. Pierre ne put y tenir. Sa malice naturelle l'touffait depuis un instant; le cercle bte et compass qui les entourait lui inspirait la plus vhmente envie de faire quelque sottise. --On ne vous a pas mise en pnitence pour votre dernire escapade? --Non, mon cousin! Et j'ai gard mon cheval, et mon chien couche sur le pied de mon lit, et j'ai une chambre coucher pour moi toute seule!... --a ne m'tonne pas, riposta Pierre, si vous avez pris votre pour camarade de chambre... --Et je fais tout ce que je veux prsent! conclut-elle avec un regard de colre. --a toujours t un peu votre habitude, rpliqua son cousin sans se troubler. Je suis bien aise d'apprendre que vous avez fait des progrs... Et le piano? La princesse, qui les tudiait du coin de l'oeil, vit que la querelle allait s'engager et se hta d'appeler Pierre son ct, pendant que Platon prenait la place reste vacante. Dosia redevint aussitt grave et pose; la rougeur que la colre avait appele sur ses joues tomba, et son dlicieux visage reprit l'expression de malice enfantine et tendre qui la rendait si sduisante. --L, monsieur Pierre, dit Sophie, qui ne pouvait s'empcher de rire, attendez que nous ayons pris une tasse de chocolat. Ne renouvelez pas les hostilits avant la fin de l'armistice. Vous aurez le temps de vous quereller; la journe est longue. --Elle est intolrable avec son aplomb, murmura Pierre encore mu. --C'est vous qui avez commenc. --Je l'avoue. Mais elle n'aura pas le dernier mot... --N'oubliez pas qu'elle est mon hte, monsieur Mourief. Pour l'amour de moi, soyez patient. --Pour l'amour de vous, princesse, je ferai tout ce que vous voudrez! dit spontanment Pierre en levant les yeux vers le beau visage qui se penchait vers lui. --Je vous remercie et je compte sur votre parole. La princesse s'loigna, et l'on servit le chocolat, aprs quoi la socit se dirigea vers le lac o les rgates devaient avoir lieu. XII La flottille de Tsarko-Slo est une chose bien curieuse. Elle a son amiral,--non pas un amiral d'eau douce, s'il vous plat! Ce service est d'ordinaire confi quelque officier de marine, en rcompense d'une action d'clat o il a t bless assez grivement pour tre exclu du service actif. La flotte de Tsarko-Slo se compose de tus les modles d'embarcations lgres employes dans l'tendue de l'empire. Tout s'y trouve, depuis la prissoire en acajou, le podoscaphe lgant, depuis la pniche rglementaire, le youyou, la simple barque plate o les mamans ne craignent pas de s'embarquer, jusqu' la barque des Esquimaux, en peau de veau marin, jusqu' la jonque chinoise, qui s'aventure dans les eaux de l'Amour, jusqu' l'embarcation kamtchadale, troite et baroque, jusqu' la longue pirogue, maintenue en quilibre par des perches transversales. Les modles originaux, amens grands frais des plus lointaines extrmits de l'empire, sont conservs dans une sorte de muse auquel a t assign pour demeure une espce de chteau assez laid, en briques brunes, flanqu de deux pseudo-tours rondes; mais les copies de ces modles sont la disposition des amateurs. On peut, toute heure du jour, s'embarquer seul sur le navire de son choix, ou se faire promener pendant une heure sur les flots limpides du lac; tout cela gratis; libre au promeneur gnreux de rcompenser le matelot qui lui prsente la gaffe et l'amarre, ou qui rame pour lui sous les ardeurs du soleil pendant qu'un dais de toile protge les belles dames ou les lgants officiers. C'est cette flottille trange et varie qui devait concourir aux rgates. Parmi tant d'embarcations diffrentes, on avait fini par tablir une sorte de classification, tant la voile qu' la rame. Les grands-ducs taient les premiers concourir, la voile, avec les grandes pniches hardiment cambres; les simples mortels se contentaient de la rame; de jeunes officiers s'taient fait inscrire pour les courses en podoscaphe et en prissoire, courses qui offrent toujours un lment comique en raison des accidents invitables et du maniement bizarre de la pagaie. Lorsque la socit de la princesse arriva au bord du lac, une foule pare, compose de tout ce que Tsarko-Slo et sa voisine Pavlovsk avaient de plus lgant et de plus riche, se pressait sur les bords de cette immense coupe de cristal. Ptersbourg et les environs avaient aussi envoy leur contingent de spectateurs. Les gens du peuple, peu nombreux, se groupaient instinctivement dans les endroits peu favoriss, d'o l'oeil n'embrassait qu'une troite partie du parcours, tandis que la noblesse et la haute finance se rapprochaient de l'embarcadre imprial, o la famille du souverain prsidait ces jeux. Des tapis et des siges de velours couvraient le large espace dall de marbre. Sur les marches normes qui descendaient jusque dans le lac, s'tageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages, des officiers de service, tous en pimpant uniforme, en frache toilette d't. Les gros gnraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le poids de l'uniforme trop juste et des lourdes paulettes. C'tait la cour encore, mais en villgiature, avec une tiquette bien restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille. La princesse Sophie s'tait fait garder quelques places non loin de l'embarcadre, et ses amis lui formrent une garde d'honneur compacte. Le signal fut donn, les gracieuses embarcations s'lancrent, les voiles de toutes formes dcouprent sur le ciel des courbes lgantes, puis disparurent derrire l'le qui occupe le milieu du lac. On les aperut travers une clairire, puis elles disparurent encore. Les yeux se fixrent avec avidit sur la pointe de l'le o devaient apparatre les voiles rivales. Une pniche blanche sortit la premire de la verdure et se dirigea vers le rivage; par une manoeuvre audacieuse, le grand-duc A..., qui tenait la barre, vira de bord presque auras du cap et obtint une avance considrable sur les autres, qui avaient sorti du champ pour doubler la pointe. Un cri d'admiration partit de toutes les bouches, aussitt contenu par le respect, et, une demi-minute aprs, un coup de canon--canon de poche, s'entend,--annona que le jeune vainqueur recevait, au son des fanfares, le prix de sa hardiesse. --Ce n'est pas tonnant, grogna un pessimiste, quand on est n grand amiral de Russie... --Encore faut-il le devenir rpondit un optimiste. La musique militaire excuta une marche joyeuse, et la seconde course commena. Il faisait beau, trop beau, car le soleil rverbr sur le miroir du lac, tait aveuglant malgr les ombrelles de soie. Dosia seule avait l'air de ne pas s'en apercevoir; elle absorbait le spectacle qui lui tait offert, avec toute l'avidit d'une jeune plante qu'on arrose. --Je voudrais bien avoir gagn le prix! dit la jeune fille la princesse, sa voisine. --Pour avoir la coupe d'argent? lui demanda celle-ci. --Non; pour avoir eu donner ce coup de barre. C'tait un joli coup de barre, droit comme un I. Ce doit tre amusant: il faudra que j'aie une pniche la campagne. --Pourquoi pas un bateau vapeur? murmura Pierre l'oreille de sa cousine. Celle-ci se retourna, les yeux pleins d'clairs, et fit un imperceptible mouvement. Certes, trois mois plus tt, Pierre n'aurait pas vit l'affront d'un soufflet public:--mais Dosia semblait s'tre modre depuis leur dernire et orageuse entrevue. Il en fut quitte pour la peur, et un petit mouvement de recul qu'il n'avait pu retenir;--ce que voyant, Dosia se mit rire, suffisamment venge. Les rgates se succdrent et finirent par se terminer la satisfaction gnrale. Aussitt, pendant que la famille impriale retournait au palais, le lac se couvrit de promeneurs; les embarcations, dlaisse pendant l't, redevenaient la mode, partir des rgates, et l'on se les serait disputes, sans l'extrme courtoisie de ce bonde bien lev. La princesse se procura pour elle et sa compagnie la grande pirogue, qui contient une douzaine de personnes; les jeunes gens prirent les rames, la princesse et Dosia les imitrent, et la joyeuse socit se promena bientt et travers sur les ondes rides par une aimable brise. --Mon Dieu Pierre, que tu rames mal! s'cria Dosia impatiente. S'apercevant que, fidle son habitude d'enfance, elle avait tutoy son cousin, elle se troubla lgrement. --Que vous ramez donc mal, mon cousin! reprit-elle en contralto, avec une gravit qui fit rire toute l'assistance. --Trs-chre et trs-honore cousine, repartit Pierre, tout le monde n'a pas comme vous, des dispositions aussi brillantes que naturelles pour les exercices spciaux aux jeunes garons. Dosia le regarda de travers, et, remettant la pirogue dans sa route d'un vigoureux coup de rame: --C'est vrai, dit-elle j'aurais d tre un garon! Comme 'aurait t amusant! Quand je pense qu'on m'aurait ordonn tout ce qu'on me dfend! a n'est pourtant pas juste! L'hilarit reprit de plus belle. Malgr un grand mal de tte qu'il avait attrap regarder le soleil sur le lac, Platon lui-mme ne put rprimer un sourire. Dosia se pencha sur don aviron et fit voler la pirogue de faon rendre srieuse la tche de ceux qui la secondaient. --Halte! dit-elle au bout d'un moment. Et les rameurs se reposrent sur leurs avirons. Le spectacle qui les environnait tait rellement unique. Le chemin de sable qui fait le tour du lac fourmillait littralement de promeneurs. Tous les bancs taient occups. Les toilettes les plus diverses les teintes les plus douces comme les plus clatantes ressortaient sous la verdure, dj lgrement touche par les premires atteintes de l'automne. L'air tait incroyablement pur, et pourtant la mlancolie des premiers brouillards se faisait sentir sous la srnit de ce jour ensoleill. Mais la princesse et son frre changrent un regard o se lisait cette mme pense. Dosia n'tait pas l'ge o l'on pense l'automne, ni mme au lendemain. Elle regardait la rive, le bain turc prs duquel la pirogue passait lentement, emporte par la vitesse acquise, les buissons de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont de marbre qui plane au-dessus des misres de ce monde avec sa colonnade rose et ses balustres jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux, non dpourvu de grandeur, qui caractrise Tsarko-Slo;--elle regardait la foule lgante et distingue, les saluts changs, les signes d'amiti, les arrts pour une courte conversation;--et ses impressions confuses se traduisirent en une seule phrase: --C'est a le monde? c'est joli, je voudrais bien y aller! --Il faut d'abord tre bien leve la maison, pour aller dans le monde, lui dit demi-voix Pierre, qui tait assis devant elle. --Il faut d'abord tre bien leve la maison, pour aller dans le monde, lui dit demi-voix Pierre, qui tait assis devant elle. Il s'attendait une verte rplique: son extrme surprise, Dosia poussa un soupir,--un soupir de regret plutt que de contrition, mais il ne faut pas tout demander la fois,--et reprit son aviron sans rpondre. --Est-ce vrai, princesse, dit tout coup la jeune indiscipline, sans discontinuer son exercice; est-ce vrai que je suis si mal leve? Elle n'avait pas parl haut, la princesse tait sa voisine, on ne l'avait pas entendue. Sophie lui rpondit sur le mme ton: --Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez: assez mal, la vrit. --C'est dommage... soupira Dosia. Mais est-ce que a m'empchera de m'amuser dans le monde? Vous savez que maman me prsente cet hiver? --Cela vous empcherait certainement de vous amuser, si vous ne deviez pas changer; mais, soyez sans crainte, d'ici trois mois vous serez beaucoup plus... --Convenable! souffla Pierre qui se mit ramer avec conviction. Dosia ne releva pas cette nouvelle impertinence, et son cousin commenait tre inquiet de cette rserve inusite, quand on aborda. Le dbarquement s'opra sans encombre. Platon descendu le premier, offrit la main aux dames et les dposa toutes sur le chemin. Dosia seule tait reste en arrire avec Mourief, qui retirait une rame de l'eau non sans quelque difficult, car, n'tant n amiral, lui, il la soulevait par le plat au lieu de la retirer par le travers. --Savez-vous nager, mon cousin? lui dit-elle tout doucement, en retenant de la main gauche les plis de sa robe. --Mais oui, ma cousine. --Eh bien, nagez maintenant! s'cria-t-elle en franchissant d'un bond le bord de la pirogue sans toucher la main que lui offrait Platon. Elle se retourna avec un mouvement de chat qui court aprs sa queue et repoussa vivement la pirogue loin du rivage. Pierre avait roul au fond de la frle embarcation, et, n'tait le mouvement instinctif qui l'avait fait se cramponner au banc, il et pass par-dessus bord. Sans se troubler, il se releva et chercha les avirons, mais n'en trouva qu'un: les autres avaient t remis au matelot de service et gisaient sur l'embarcadre. Il se croisa les bras et regarda ddaigneusement le rivage. --Eh bien! lui cria Platon, est-ce que tu vas passer la nuit sur le lac? Veux-tu une mandoline? --Envoie-moi plutt un remorqueur, lui cria Pierre, qui leva en signe de dtresse son unique aviron. Dosia, la tte un peu de ct, contemplait son ouvrage avec une satisfaction vidente. La princesse tait contrarie; les autres riaient de bon coeur. Platon regardait Dosia, et la conviction pntrait en lui, de plus en plus profonde, que Pierre n'avait rien cach, et que cette enfant n'tait qu'une enfant. --Il n'est pas possible qu'elle joue ainsi avec un homme qui aurait fat battre son coeur, se disait-il; ce serait le dernier degr de l'imprudence! Et une satisfaction relle entra en lui, absorbant peu peu son mal de tte. A mesure que ses doutes s'vaporaient, sa souffrance diminuait, et il se sentit soudain lger comme une plume. Il n'y avait aucune barque disponible pour remorquer le promeneur solitaire, qu'un courant presque insensible emportait vers l'le,--dserte, hlas!--lorsque fort heureusement un podoscaphe mont par un de ses camarades de rgiment vint le reconnatre. --Es-tu un navigateur audacieux ou une simple pave? demanda le nouveau venu. --Tout ce qu'il y a de plus pave, mon cher. Ramne-moi au rivage, il y a une rcompense. --Comme pour les chiens perdus alors? s'cria le joyeux officier. Tiens, prends le bout de mon mouchoir de poche et je te remorque. Ils arrivrent ainsi au dbarcadre, non sans une srie de fausses manoeuvres qui firent la joie des assistants. En touchant le sol, Pierre, Pierre salua sa cousine avec toute la connaissance qui lui tait due. --Bah! lui dit celle-ci en haussant les paules, qu'est-ce que cela prouve? --En effet, rpliqua Mourief, je me demande ce que cela prouve! --Cela prouve que vous ne savez pas vous tirer d'affaire. On se jette l'eau, on nage d'un bras, et l'on ramne son embarcation. --Grand merci, cousine! c'est bon pour vous, ces amusements-l! Je n'ai pas de got pour les bains forcs, repartit le jeune homme, piqu de ce ddain. --Voyons, mes enfants, faites la paix, dit la princesse; faut-il qu'on soit toujours vous rconcilier. --Oh! nous rconcilier! c'est impossible, s'cria Dosia. Nous somme brouills de naissance. Nous n'avons jamais pu nous entendre... Un clair de malice glissa obliquement des yeux de Pierre ceux de sa cousine, qui rougit soudain et se hta d'ajouter avec l'honntet de sa nature hostile au mensonge: --Nous entendre pour longtemps! Et Platon sentit son mal de tte revenir avec une nouvelle violence. XIII On avait dn depuis une heure, et les conversations languissaient; la princesse proposa de retourner au parc, son offre fut accepte avec empressement. Les dames qui taient venues de Ptersbourg furent reconduites jusqu'au chemin de fer, et les quatre promeneurs, livrs leurs propre ressources, se dirigrent vers les grands tilleuls qui sentent si bon au mois de juillet, et dont l'ombre est si douce les soirs d't. Platon marchait devant, ct de Dosia; celle-ci trouvait toujours moyen de se tenir le plus loin possible de son cousin, que pour l'heure elle dtestait cordialement. --Mademoiselle Thodosie dit le jeune capitaine, comment trouvez-vous notre Tsarko? --Charmant, rpondit la jeune fille; mais, si vous ne voulez pas que je modifie mon opinion, ne m'appelez pas Thodosie. Ce n'est pas ma faute si j'ai reu ce vilain nom au baptme, et je ne vois par pourquoi c'est moi qui serais punie d'une faute qui n'est pas la mienne. --Ce n'est pas un vilain nom rpliqua poliment Platon. --C'est un nom de femme de chambre. Enfin je n'y puis rien. Appelez-moi Dosia. --Eh bien! mademoiselle Dosia, vous plaisez-vous ici! La jeune mancipe hsita un instant. --Oui... non, rpondit-elle enfin;--dcidment non: il n'y a pas assez de libert. --Et vous voulez aller dans le monde! C'est bien pis! --Vous croyez? Mais il y a des compensations? --Bien peu! vous le verrez vous-mme. D'ailleurs, j'ai tort de vous enlever vos illusions d'avance; vous le perdrez assez vite quand le moment en sera venu. --C'est ce que me disait ma gouvernante anglaise... Vous savez que j'ai eu une gouvernante anglaise? --Je l'ignorais. Que vous disait cette demoiselle? --Oh! ma chre mis Bucky! je n'ai jamais rien vu de plus drle! Imaginez-vous, monsieur Platon, une longue perche, sche, anguleuse, avec des robes neuves qui avaient l'air d'tre vieilles, des cheveux qu'elle faisait onduler de force et qui dsondulaient sur-le-champ, de longues oreilles rouges avec de longues boucles d'oreilles en lave du Vsuve,--et de longues dents blanches, encore plus longues que ses boucles d'oreilles. Ma chre mis Bucky, je l'ai adore! --Longtemps? --Deux ts. Maman la prenait pour l't. Elle devait nous enseigner l'anglais, pour la conversation, vous savez? mais comme elle avait pour ide fixe d'apprendre le franais, je lui ai appris la langue des diplomates. --A-t-elle fait des progrs, au moins? --Immenses, rpondit Dosia avec un joli clat de rire. --Que lui avez-vous appris spcialement? --Des chansons que ma gouvernante franaise m'avait laisses: _Le Petit Chaperon rouge, Matre Corbeau_ et le _Petit Oiseau_.--Mais J'avais chang les airs: elle chantait _Petit Oiseau_ sur l'air de _Matre Corbeau_, avec des yeux levs au ciel et une expression sentimentale... C'tait bien amusant! Dosia fit entendre le petit rire contenu qui tait chez elle l'indice d'une joie dlirante. --Je vois bien ce que miss Bucky a appris chez vous, dit Platon en souriant, mais je ne saisis pas ce qu'elle vous a enseign? --Oh! reprit Dosia devenue srieuse, bien ces choses! La Ballade de sir Robin Gray, l'art de faire des paysages avec de la sauce et une estompe..., vous savez? on barbouille tout le papier, et puis on enlve les blancs avec de la mie de pain. Il n'y a rien de plus drle. --Et puis? --Et puis la morale et la philosophie, et les synonymes anglais. Voil! --C'est quelque chose, rpondit Platon en s'efforant de garder son srieux. Et votre gouvernante franaise, que lui devez-vous? --Celle-l, rpondit Dosia en secouant la tte d'un air capable, c'tait une rvolutionnaire. Elle m'a enseign l'histoire, la broderie sur filet,--mais j'aime mieux la tapisserie, c'est plus amusant,--les vers de Victor Hugo et les principes immortels de 89. a, je l'ai compris tout de suite. Nous avons lu les _Girondins_. J'ai pleur. C'tait superbe. Je ne rvais plus que desse de la libert, bonnet rouge et rvolution.--Elle faisait aussi trs-bien les conserves et n'avait pas sa pareille pour amidonner le linge fin. Mais je ne l'ai pas eue trs-longtemps; maman a prtendu qu'elle me rendait intraitable. --Comment cela? --Vous comprenez que, d'aprs nos principes, quand maman me dfendait quelque chose sans m'expliquer pourquoi, naturellement je faisais ce qu'elle m'avait dfendu; de l des orages. --Et votre gouvernante, que disait-elle alors? fit Platon. --Elle me disait qu'il fallait obir maman, que les enfants doivent la soumission absolue leurs parents et leurs instituteurs; et quand je lui rsistais, elle me mettait en pnitence. Alors je me suis dit qu'il y a videmment principes et principes; il y en a qui sont bons pour les gouvernants et d'autres qui sont meilleurs pour les gouverns, et j'ai pens que lorsque ce serait mon tour d'tre dans les gouvernants, de serait beaucoup plus agrable. --Parfait! conclut Platon. --Aussi depuis ce temps-l je n'aime pas les thories; sur le papier a fait trs-bien, mais quand on a une lve ttue, il n'y a pas de principes immortels qui tiennent, on la met en pnitence. --Bravo! dit Platon; voil un raisonnement pratique. Avez-vous eu longtemps votre rvolutionnaire? --Deux ans, et je l'ai bien regrette. C'tait pourtant la meilleure de nos gouvernantes. Elle tait si bonne quand ses thories lui taient sorties de la tte! Je crois qu'elle tait un peu... Dosia frappa lgrement son joli front du bout de son index et prit un air entendu. --Mais, reprit-elle avec vivacit, c'tait une personne admirable! Elle avait un coeur gnreux, une charit sans bornes; elle donnait tout ce qu'elle possdait nos pauvres paysans, qui n'taient pourtant ni de son pays ni dans ses principes. Je l'aimais bien mieux que la gouvernante allemande qui lui a succd. Platon s'amusait fort de ce bavardage; il se retourna; derrire lui, sa soeur et Pierre marchaient d'un pas rgulier, assez rapide, et causaient avec animation. Il revint Dosia, qui mditait. --A quoi pensez-vous? lui dit-il doucement. --Je pensais ma gouvernante allemande. Elle tait bien drle, allez! Elle avait sa grande bouche toute pleine de beaux sentiments, la place des dents qui lui manquaient: _Sallenstein, Die Roeber, Ich habe genossen das erdische Gluck;_ tout y passait. Elle me faisait jouer du Schumann quatre mains, a m'ennuyait horriblement;--et puis, quand il s'est agi de compter avec maman, elle s'est montre aussi intresse qu'un vieux juif. C'est a qui m'a fait souvenir de la soupe au mysotis! --Quel est le potage que vous dsignez sous ce nom? fit Platon quelque peu surpris. --Comment, vous ne savez pas? On voit bien que vous n'avez pas eu de gouvernante allemande! fit Dosia avec un petit clat de rire. Les belles paroles, les belles penses,--les grandes, celles qui viennent du coeur, ajouta-t-elle en clignant de l'oeil avec une indicible raillerie,--l'ther et les toiles, et les anges que emportent les mes, les dsillusions et les enchantements, l'idal du devoir, le dsintressement des biens de ce monde, l'abngation du _moi_, et le revoir dans une vie meilleure, et les lotus au bord du Gange... Ouf!! Dosia termina cette nomenclature par un soupir et ajouta tranquillement: --Tout a, c'est de la soupe de mysotis. --Je comprends! dit Platon. Vous avez une limpidit d'locution qui ne laisse pas de place l'erreur. Dosia le regarda un instant, prte se fcher de la raillerie, puis elle sourit d'un air content. --La meilleure de toutes, reprit-elle, a t ma gouvernante russe: mais je ne l'ai eue que trois jours. Elle portait les cheveux courts, elle avait des lunettes bleues, et elle tait nihiliste. Quand maman a vu apparatre sur la table d'tudes: "Force et matire", vous savez? elle lui a dit tout doucement de sa voix fatigue: --Mademoiselle, vous pouvez faire vos malles. Et les lunettes bleues ont disparu pour jamais de notre horizon. --Vous avez eu une ducation assez varie, ce que je vois, dit Platon, non sans quelque piti pour cette vive intelligence si mal cultive. --Oui... mais cela ne m'a pas fait de mal; j'ai appris juger les choses!... Cette ide parut si bizarre au jeune capitaine, que, pris d'un fou rire, il s'arrta et s'assit sur un banc. Dosia, peu flatte, mit ses deux mains mignonnes derrire son dos et pencha un peu la tte de ct pour lire sur le visage de cet interlocuteur trop gai. Pierre et Sophie s'approchrent aussitt, prts partager l'hilarit du jeune homme. Mourief n'eut pas besoin d'explication: l'attitude de sa cousine lui parut suffisamment loquente. --Dosia a dit une btise! fit-il d'un air charm. Enfin! j'attendais a depuis ce matin. La riposte de Dosia partit comme un coup de pistolet. --On n'attend pas les tiennes si longtemps! --Bravo! s'cria Platon, lorsque, non sans peine, il eut repris son srieux. Tu est touch, Pierre. Celui-ci s'inclinait gravement, chapeau bas. --J'ai trouv mon matre! dit-il Dosia. Trs-honore cousine, partir de ce jour je dpose les armes devant vous. Je ne suis pas de force. Vous m'avez trop malmen depuis midi... --C'est bien! fit Dosia enlevant la tte d'un air de reine. Vous avez grandement raison: cette conduite indique chez mon cousin une crainte salutaire, qui est le commencement de la sagesse. Ils taient dans un espace dcouvert, au bord du lac, non loin de l'endroit; la lune s'tait leve et les clairait d'une lumire blanche si intense, qu'elle faisait mal aux yeux sur le gravier blanc. --Quelle belle soire, murmura la princesse en s'asseyant auprs de son frre. --Un temps fait souhait pour les amoureux, rpondit Platon. Nous autres profanes, nous devrions rester chez nous indignes que nous sommes. Son oeil glissait sur Dosia, piant l'effet de ces paroles. Mais la jeune fille, le nez en l'air tudiait srieusement les taches de la reine des nuits. --O est le temps, soupira-t-elle, o je croyais l'homme dans la lune? C'tait le bon temps. --Quel ge pouviez-vous avoir? --Neuf ans. La socit se remit rire; mais Dosia n'tait pas d'humeur s'en formaliser ce jour-l. --Oui, reprit-elle, c'tait le temps o mon pre m'apprenait monter cheval sur son beau Ngro, qu'il avait ramen de Caucase; un cheval qui avait appartenu une princesse gorgienne, et qui ramassait un mouchoir jet terre sans interrompre son galop. La belle et bonne bte. Je n'ai jamais t si heureuse. Nous nous promenions cheval le soir, papa et moi, et nous regardions la lune. Papa me disait qu'il y avait une porte et que de temps en temps l'homme de la lune l'ouvrait pour voir ce que nous faisions. Mon Dieu, que de fois, en marchant dans nos alles, je suis tombe quatre pattes pour avoir regard en l'air. --Que d'autres ont fait comme vous, dit Platon demi-voix, presque pour lui seul. Dosia le regarda; son visage enfantin changea d'expression, et elle rpondit soudain d'une voix plus grave: --Il est beau de tomber pour avoir trop regard le ciel. Platon, surpris, leva les yeux son tour; le visage de Dosia, srieux et doux lui parut transfigur. --Le croyez-vous? dit-il sans lever la voix. Sa soeur expliquait Mourief un mcanisme trs-compliqu de batteuse automobile pour ls travaux des champs. --Mon pre me le disait, et j'ai toujours cru aveuglment ce que me disait mon pre, rpondit la jeune fille. Il m'a rpt cent fais: Ne te laisse jamais dcourager par les obstacles; ne t'arrte jamais une pense mesquine; lve toujours les yeux plus haut.... Dosia posa doucement sa main gante sur la main du jeune homme et la pressa fortement comme pour lui dire merci. Ils restrent silencieux pendant un moment. --Je parle bien rarement de mon pre, reprit Dosia trs-bas. A la maison, je n'ose pas... ma mre se met pleurer... mes soeurs ne s'en soucient pas... J'tais sa Benjamine... --Nous parlerons de lui tant que vous voudrez, rpondit Platon. Je serai heureux de connatre un homme de coeur par la trace qu'il a laisse dans la mmoire de son enfant prfre. Ils s'enfoncrent dans les souvenirs de Dosia. Pendant ce temps, Pierre tait le plus heureux des hommes. Assis auprs de la princesse, il l'coutait dcrire les machines de son exploitation agricole, et le nombre de vis et des boulons prenait pour lui une importance extraordinaire. Il tait pntr d'admiration pour ces belles vis et ces heureux boulons qui tenaient les pices ingnieuses de ces superbes machines. Il se sentait fondre de tendresse l'ide que ces chefs d'oeuvre de l'industrie avaient l'inestimable bonheur de fonctionner sous les yeux de la princesse quant elle allait dans ses domaines; et soudain l'ide qu'elle allait partir pour un de ces voyages vint le glacer. --Partez-vous bientt? dit-il au milieu de la description d'un systme de ventilation perfectionn. --Dans cinq jours. Je ramnerai votre cousine chez sa mre et, de l, j'irai dans mon bien. --Pour longtemps? demanda Pierre constern. --Pour un mois. --Un mois? Mon Dieu! que ferai-je pendant tout ce temps-l? --Que faisiez-vous au temps chaud? dit la princesse avec une douce raillerie. --Dans ce temps-l, rpondit Pierre, je ne vous connaissais pas; je n'tais bon rien. --Je vous laisserai des livres. La voix de la princesse avait imperceptiblement baiss pour dire ces mots... Le silence rgna un moment sur le banc. Il est tard! dit tout coup la princesse. Allons! messieurs, il est temps de rentrer. Les jeunes gens accompagnrent les dames jusqu'au logis de Sophie. On prit gaiement une tasse de th, et l'on se spara. --Platon, dit tout coup Pierre pendant qu'ils regagnaient la caserne, ta soeur est admirable. Je n'ai jamais vu de femme pareille, si sense, si pratique et si bonne. --Il n'y en a qu'une au monde, rpondit Platon en souriant, comme il n'y a qu'une Dosia Zaptine. Seulement, ma soeur n'a pas de prophte, elle n'a que des adorateurs. Pierre baissa la tte comme s'il avait reu une semonce et ne dit plus rien. XIV Quelques jours aprs, la dormeuse de la princesse dposait les deux voyageuses sur ce fameux perron o Pierre avait ramen Dosia sa famille bahie. La mme famille, parfaitement calme cette fois, leur souhaita la bienvenue, et la princesse Sophie se trouve, cinq minutes aprs, assise devant une tasse de th. --Vous a-t-elle donn bien du mal? demanda timidement la bonne madame Zaptine, sans dsigner autrement sa fille. Celle-ci, dans une tenue irrprochable, dgustait le th maternel avec une visible satisfaction. --Mais, chre madame, elle ne m'a donn de mal du tout! rpondit Sophie. Une rougeur de plaisir couvrit le visage de Dosia. Mais elle garda le silence. --Est-il possible? soupira madame Zaptine. Ici, nous ne savons qu'en faire! Une seconde couche de rouge monta aux joues de la jeune indiscipline, et la satisfaction disparut de ses yeux. --Je crois, dit la princesse avec douceur, que le systme d'ducation que vous avez employ avec elle n'tait pas tout fait celui qui lui convenait.... Madame Zaptine leva les yeux et les mains au ciel. --Je n'ai employ aucun systme, dit-elle avec douleur. Je n'ai pas cela me reprocher. --Prcisment, rpondit Sophie sans rire; je crois qu'un systme bien ordonn, appropri son caractre et ses facults... --Mon mari avait horreur des systmes, rpondit madame Zaptine en portant son mouchoir ses yeux. C'est lui qui a commenc l'ducation de cette malheureuse enfant... Que n'a-t-il vcu pour achever son oeuvre? La princesse vit que cette oreille-l tait inabordable. Dosia n'avait pas l'air content; Sophie se dcida employer les grands moyens. --Je pars demain, dit-elle; on prtend que la nuit porte conseil: chre madame, mditez donc cette nuit la proposition que je vais vous faire, et donnez-moi rponse demain matin. Voulez-vous me confier Dosia pour cet hiver? Je me charge d'elle jusqu'au moment o, comme l'ordinaire, vous viendrez passer trois mois Ptersbourg. Vous la prsenterez alors dans le monde.... Dosia quitta brusquement sa chaise, non sans la jeter par terre, et se prcipita au cou de la princesse, pendant qu'un dluge de th la crme se rpandait sur la table autour de la tasse renverse. Toutes les soeurs poussrent une exclamation d'horreur. --Vous voyez, princesse! dit piteusement madame Zaptine. Sophie ne put s'empcher de rire. --C'est un dtail, fit-elle en retenant Dosia et en la faisant asseoir prs d'elle; nous changerons tout cela. Je n'ai pas la prtention de remplacer une mre de famille mrite... --Moi non plus, murmura madame Zaptine. --Mais, continue la princesse, je suis sre que Dosia deviendrait parfaite si vous vouliez bien me la confier. Elle a pass six jours chez moi, et elle n'a rien cass, rien renvers. --C'est l'air de notre maison qui l'inspire, dit aigrement une soeur ane. Dosia tait la beaut de la famille, ce qui ne la faisait pas chrir du clan des filles marier. Elle allait rpliquer: sa bonne amie la princesse posa un doigt sur ses lvres en la regardant. Dosia sourit et se tut,--ce qui ne l'empcha pas de tirer un petit bout de langue ses soeurs ds que la princesse eut dtourn les yeux. Madame Zaptine passa une nuit sans sommeil. La perspective de voir Dosia parfaite tait bien sduisante, mais la dlicatesse de la bonne dame rpugnait donner la princesse une tche qui lui paraissait la plus rude des corves. Le matin, elle s'en expliqua avec Sophie, qui calma ses scrupules en lui promettant de lui renvoyer sa fille la premire incartade. Ce grand point obtenu, la princesse eut encore ngocier avec Dosia. Elle s'effora de lui inculquer un esprit de concorde et de charit l'gard de ses soeurs, mais elle s'arrta bientt, et se borna exiger de Dosia sa parole d'honneur "de ne pas commencer". La jeune indiscipline promit et tint parole, mais non sans peine. XV L'automne tait venu; malgr les efforts des jardiniers, les feuilles mortes, parpilles par les vents d'octobre, couvraient le lac de taches jaunes et rousses; Tsarko-Slo tait presque dsert; les fonctionnaires attachs la cour continuaient seuls loger dans les maisons de bois, si riantes en t avec leurs pristyle de verdure, si tristes, quand vient l'hiver, avec leur mobilier de perse dont les fleurs bigarres semblent grelotter sous la bise qui se glisse par les portes mal jointes. A son retour, la princesse fixa ses pnates Ptersbourg. Platon trouva un moment pour aller la voir, mais Mourief n'osa pas accompagner son ami. La libert, le dsoeuvrement de la vie d't avaient pu autoriser de frquentes entrevues; mais, en ville, la princesse, absorbe par ses relations, ses devoirs mondains, verrait-elle du mme oeil les visites du jeune officier?... S'examinant la loupe, Pierre se trouvait laid, gauche, bte, ignorant, et se demandait comment une personne aussi distingue que la princesse Sophie avait pu supporter sa conversation. Le rgiment reprit enfin ses casernements d'hiver, et Pierre, revenu au sein de sa famille aprs avoir hsit pendant quarante-huit heures franchit pourtant le Rubicon et se rendit chez la princesse Sophie, par une aprs-midi pluvieuse, afin de la trouver plus srement chez elle. Quatre heures venaient de sonner. Un piano, vigoureusement attaqu, jetait des bouffes de musique dans l'escalier. Pierre se prsenta, un peu ple, le coeur battant trs-fort. La princesse recevait,--il entra. Au fond du grand salon, presque entirement sombre, car on approchait des jours les plus courts de l'anne, deux dames jouaient quatre mains. Le piano s'arrta, la princesse se leva et vint au-devant de son visiteur. Celui-ci, plus troubl qu'il ne convient un officier de cavalerie,--dans la garde encore!--s'inclina sur la belle main qu'il baisa avec une ardeur comprime, et se trouva assis auprs de son htesse devant une petite table ovale. On apporta une lampe dont l'pais abat-jour rabattait la lumire en cercle troit sur la table. La dame reste au piano n'avait pas boug. Sa prsence embarrassait le jeune homme; il ne savait pas ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas dire; trop d'ides confuses se heurtaient en lui; le besoin de sauver les apparences tait ce qui surnageait le mieux dans l'ocan de perplexits qui l'envahissait. Il parla, tort et travers, de l'Opra italien, du thtre Michel, de mademoiselle Delaporte et de madame Pasca, se proclama amoureux d'une toile de septime grandeur apparue depuis huit jours au ciel du ballet, et que, par parenthse il n'avait pas vue. La princesse, souriant un peu, les mains placidement croises sur ses genoux, la tte lgrement incline en avant, l'coutait avec bont, lui tendant la perche lorsqu'elle le voyait prt sombrer, et, mortification! n'ayant pas l'air de croire un mot de ce qu'il lui disait. Un silence se fit. Pierre tait bout de ressources. La dame au piano derrire lui, qui n'avait pas boug, semblait la personnification du reproche. --Est-ce que tu ne vas pas bientt t'en aller? lui disait cette prsence impitoyable. Le malheureux jeune homme ramena ses perons sous sa chaise, prt partir;--il n'y avait pas six minutes et demie qu'il tait entr, il avait dit au moins vingt btises, et il le sentait d'une faon abominablement claire... Une aigu du piano grina tout coup bruyamment, sous un coup sec du doigt de la dame muette, donnant un _la_ fantastique la troupe de farfadets qui perscutait Mourief. Le jeune homme sursaute, saisit sa casquette blanche et fit le mouvement de se lever... La princesse, son mouchoir sur la bouche, tait prise d'un accs de fou rire: jamais Pierre ne l'avait vue ainsi;--Il s'arrta moiti fou, hallucin, se demandant si c'tait lui ou Sophie qui perdait la tte. La dame du piano se leva lentement, mergea de derrire le jeune officier, et vint se planter en face de lui sous la lumire de la lampe. La princesse riait toujours, et deux larmes provoques par un rire irrsistible coulaient sur ses joues. --Dosia?... s'cria Mourief absolument terrifi. C'est un rve! --Dites un songe, mon cousin! "Je l'vite partout, partout il me poursuit." --En franais, continua-t-elle, a s'appelle mme un cauchemar; mais pas dans les tragdies parce que le mot n'est pas assez noble. C'est un mot mal vu, un mot plbien, vous comprenez? Pierre ahuri, fit un signe de tte affirmatif. --Et vous tes ici? dit-il en essayant de reprendre un peu d'aplomb. --Mais, comme vous pouvez vous en apercevoir, mon cher cousin. La princesse avait repris un peu de sang-froid, mais cette rponse la rejeta au fond de son canap, riant aux larmes et n'essayant plus de se retenir. --Pour longtemps? --Tout l'hiver, mon cousin, pour vous servir! rpondit gravement Dosia en bauchant une rvrence la paysanne. --Je... je vous en flicite; j'en suis charm, balbutia Pierre en s'inclinant. --a n'est pas vrai, fit Dosia en secouant sentencieusement la tte et l'index de sa main droite; mais c'est toujours bon dire. J'excuse votre mensonge en faveur de la politesse de votre intention. Et elle s'assit en face de lui. --Rasseyez-vous, monsieur Mourief, dit la princesse qui avait enfin recouvr la parole. Il ne faut pas que cette petite fille puisse se vanter de vous avoir mis en droute. En effet, Pierre battait en retraite; sur l'invitation de la princesse il se rassit et recommena dire des btises, mais, cette fois, absolument sans conviction. Au bout de vingt paroles, il s'arrta net, piteux et effar. --Vous pataugez, mon cousin, c'est incontestable, dit Dosia d'un ton modeste; j'attribue cet vnement la joie dlirante que vous cause ma prsence inattendue, et je me retire. Elle s'tait leve. --Vous voudrez bien remarquer, ajouta-t-elle, que je parle un franais extrmement classique, que tout adjectif est accompagn de son substantif, et rciproquement. C'est la princesse Sophie qu'est d cet heureux changement. Puisse cette fe bienfaisante, en vous touchant de sa baguette, remettre un peu d'ordre dans vos ides grammaticales--et autres,--qui me paraissent en avoir singulirement besoin! Elle sortit, non en courant, mais en glissant sur le parquet avec la rapidit silencieuse d'un sylphe. Pierre la suivit des yeux, s'assura que la porte tait referme sur elle et poussa un soupir. --Chagrin? lui dit doucement la princesse, avec un peu de malice. --Soulagement! rpondit le jeune homme avec lan. Elle me produit un effet trs singulier! tant qu'elle est l, il me semble tre une cible et avoir en face de moi la compagnie prte tirer. --C'est bien un peu cela, repartit la princesse en souriant. Mais pourquoi la taquinez-vous? --Ah! cette fois, princesse, je vous prends tmoin que ce n'est pas moi... Sophie sourit d'un air si plein de bont, de tendresse maternelle, que Pierre, bloui, la regarda plus longtemps qu'il ne convenait. Elle n'en paru pas choque. --Causons maintenant, reprit-elle. Tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici ne compte pas. Supposons que vous ne faites que d'entrer. Avez-vous vu mes livres? Pierre resta encore une demi-heure chez la princesse, et trouva moyen de faire oublier toute les btises qu'il avait dbites. Il eut du mrite car ce n'tait pas facile. Le lendemain, en rencontrant son ami Sourof, Pierre Mourief l'arrta au passage. --Tratre l'amiti! lui dit-il, moiti srieux, moiti plaisant, pourquoi m'as-tu cach que Dosia tait chez ta soeur? --Nous voulions te rserver le plaisir de la surprise. Pierre secoua doucement la tte. --Cela ne t'a pas fait plaisir? fit Platon d'un air innocent. --Tu sais que nous ne pouvons pas nous souffrir! --Je voudrais bien en tre sr, grommela le jeune sage. Mourief le regardait, les yeux ronds d'tonnement. --C'est donc une vrit d'Evangile? reprit Platon en s'efforant de sourire. --Absolument! rpondit Pierre avec feu. --Allons tant mieux! vous n'tes pas faits l'un pour l'autre. --Oh! non!... soupira Mourief d'un ton apais, et j'en bnis le ciel tous les instants de ma vie. XVI Mourief, absolument sduit, voyait la princesse presque tous les jours. Dosia ne le gnait plus. Du reste, le plus souvent il tait accompagn par Platon dans ses visites du soir, et la jeune fille n'accordait plus son cousit que des malices passagres, bien que d'lances d'une main sre. Dosia faisait le th et ne renversait plus rien. Dans les commencements, il y eut bien quelques petits accidents; mais au bout de quinze jours elle accomplissait ses fonctions en matresse de maison mrite. Les tartines de beurre causrent quelques entailles dans ses jolis doigts, puis elle devint aussi habile cet exercice que la femme de charge elle-mme. Platon faisait beaucoup causer la rebelle devenue soumise. Il la grondait, et elle recevait ses admonestations avec la douceur d'une colombe. Un soir, seul avec elle dans la salle manger, il la chapitrait d'importance avec une sorte d'irritation secrte qui lui venait parfois lorsque Dosia, muette et soumise, coutais ses reproches avec un recueillement tranquille, avec une sorte de joie apaise; il avait alors envie de la blesser, de la secouer comme un gamin irrvrencieux. Que pouvait-il reprendre sa conduite, pourtant? La tenue de la dlinquante tait irrprochable! M par une colre sourde la vue de ce visage rose, presque souriant: --Ce n'est pas pour vous faire plaisir que je dis cela! fit-il un peu rudement. Le visage de la jeune fille se tourna vers lui, doux et lumineux: --J'aime quand vous me grondez... dit-elle d'une vois extraordinairement harmonieuse. --C'est pour cela que vous faites tant de... Platon s'arrta; il sentait qu'il allait trop loin, que rien ne justifiait son agression. --Non... c'est que vos gronderies sont la preuve que vous vous intressez moi, reprit Dosia avec une candeur qui dsarma le censeur farouche; depuis que j'ai perdu mon pre, personne ne m'aime assez pour me gronder... La princesse et vous, seuls, avez ce courage... Je sens ce que vous faites; oh! oui, je le sens... et je vous en remercie. Elle fondit en larmes et n'acheva pas sa phrase. Un mouvement dans l'air qui l'environnait, un frlement de soie et le frmissement du rideau qui retombait sur la porte indiqurent Platon qu'elle avait disparu. Le jeune capitaine resta troubl. Certes, il s'intressait elle! Oui, il l'aimait assez pour la vouloir parfaite, pour la corriger... il l'aimait asses pour la vouloir aime et respecte de tous! L'ombre de Pierre Mourief parut dans la porte;--elle tait dj dans la pense de son ami. La princesse entrait avec lui pour le th. Dosia reparut presque aussitt, et prit sa place devant le plateau charg de tasses. Ses yeux brillaient d'un feu adouci; une lgre teinte de rose plus accentue sur les pommettes indiquait son motion rcente. Elle combla la princesse de prvenances et de clineries pendant le cours de la soire, vitant mme de regarder du ct de Platon. Mais celui-ci sentit jusqu'au fond de son me ces caresse et ces expressions de tendresse reconnaissante qui s'puraient en passant par sa soeur avant d'arriver jusqu' lui... Et ce soir-l il fut presque maussade avec Mourief. --Qu'est-ce que je t'ai fait? lui demanda celui-ci en le quittant dans la rue. --Tu m'ennuies avec tes questions, rpondit Platon. Est-ce qu'on n'a plus le droit d'tre de mauvaise humeur?... Se repentant aussitt de sa boutade, il tendit la main au jeune homme. --Excuse-moi, dit-il; c'est une de mes lunes. Tu sais que je suis quinteux.... --Bon! bon! rpondit l'excellent garon, j'avais peur de t'avoir bless sans m'en douter... --Non, sois tranquille; si j'avais quelque chose te reprocher... --Le fait est que tu t'y entends! Cette pauvre Dosia... tu n'y vas pas de main morte la chapitrer! Platon lui tourna le dos et partit grands pas. Mourief pensa que son ami devenait de plus en plus quinteux; mais puis qu'il tait comme cela, il n'y avait rien faire. Et il alla se coucher. XVII --Nous organisons une fte superbe au Patinage anglais, dit un soir Mourief la princesse: la famille impriale doit s'y rendre, il parat que ce sera trs-brillant; n'y viendrez vous pas? La princesse sourit. --J'ai renonc aux pompes de Satan, dit-elle... --Mais moi, fit Dosia dans le canap, tut contre sa bonne amie, en se pelotonnant avec une grce de jeune chat, je n'ai renonc rien du tout! --Au contraire, murmura son cousin. Elle le menaa du doigt sans mot dire. Il s'inclina en forme d'excuse muette; elle reprit: --Donc n'ayant renonc rien, je puis aspirer toue, n'est-il pas vrai? On souriait autour d'elle: c'tait encourageant, elle continue. --Et je voudrais bien y assister votre fte, messieurs les membres du patinage. Que faut-il faire pour cela? Pierre tira lentement de sa poche une enveloppe carre et la passa devant le nez mignon de sa cousine. --Donne, donne, s'cria Dosia. Mais Pierre avait trop bien cultiv l'habitude de la taquiner pour lui cder sans conteste: levant l'enveloppe bien haut, au-dessus de sa tte, il la croyait l'abri des mains agiles qui la convoitaient... Dosia bondit sur une chaise, lui arracha le papier et redescendit terre avant que la princesse ou mme Platon, toujours censeur svre, eussent eu le temps de se rcrier. --Mademoiselle Dosia Zaptine, lut-elle. Que c'est joli sur une enveloppe! J'aime recevoir des lettres, c'est amusant! Je voudrais en recevoir tous les jours. --Que faudrait-il vous crire? dit Pierre d'un ton railleur. --Tout ce que vous voudrez, rien du toue. C'est pour le plaisir de lire mon nom sur l'enveloppe. --Je te conseille, dit la princesse, de t'adresser des billets toi-mme avec une feuille de papier blanc plie en quatre... --Oh non! fit Dosia, ce ne serait as l'imprvu; et c'est l'imprvu que j'aime, alors mme qu'il n'a pas de consquences. --Vous aimez beaucoup, je le vois, les choses sans consquences, grommela Platon dans sa moustache. Dosia se tourna lentement vers lui d'un air tonn, puis soudain, devenue grave, elle posa l'enveloppe sur la table sans l'ouvrir. --Eh bien! cette curiosit, qu'en faisons-nous? lui dit la princesse avec bont, voulant pallier ce que les paroles de son frre avaient eu de blessant. Dosia, les yeux toujours baisss, reprit l'enveloppe, rompit le cachet et sortit du pli une jolie petite carte d'invitation, au nom de mademoiselle Dosia Zaptine. On s'attendait une explosion de joie, et la princesse ramenait dj autour d'elle la dentelle de sa robe, pour la soustraire l'expansion temptueuse de sa jeune amie... Il n'en fut rien. La jeune fille lut jusqu'au bout, retourna la carte pour s'assurer qu'il n'y avait rien derrire, et sans tmoigner d'autre motion la remit dans son enveloppe. La princesse jeta son frre un regard qui voulait dire: tu lui as gt son plaisir. Platon sentit le reproche mrit. --Savez-vous patiner, mademoiselle Dosia? dit-il d'une voix grave et moelleuse que ni Pierre ni mme sa soeur ne lui avaient connue jusque-l. La jeune fille leva sur lui ses yeux attrists. Pierre lui coupa la parole. --Elle patine, dit-il comme un patin anglais, premire marque. On la dirait ne pour cela. --D'abord vous, riposta prestement Dosia, nous n'en savez rien. --Je vous demande humblement pardon, ma cousine, je vous ai vu patiner, il y a de cela une dizaine d'annes.... --Oh! fit Dosia avec sa petite moue, c'tait sur l'tang, avec mes premiers patins, quant j'avais sept ans, cela ne compte pas. Je suis bien plus habile maintenant! --Alors, fit Pierre avec une grimace, je me demande ce que cela peut bien tre! Patinez-vous toujours sur les pieds, ou bien, pour perfectionnement, avez-vous adopt l'habitude amricaine de patiner sur le sommet de la tte? Dosia elle-mme ne put y tenir, Platon riait, la princesse voyant l'harmonie prte se rtablir, demanda aussi une carte d'invitation, qui sortit toute prte et sous pli de la poche de Mourief. --Je n'avais os, dit-il, m'exposer un refus... --Quelle prudence! dit tranquillement Platon; tu deviens mconnaissable, mon ami; ne serais-tu pas malade? Il fut convenu que les quatre amis se rendraient la fte de nuit, et les dames se firent faire des costumes pareils en velours violet, afin de tenir dignement leur rang dans cette solennit. XVIII Le jour fix,--c'tait en plein janvier,--bien des paires de jolis yeux interrogrent le thermomtre depuis le midi jusqu'au soir. Ce mchant thermomtre ne voulait pas remonter; il marquait impitoyablement quatorze degrs Raumur, et, pour une fte en plein air, c'tait une temprature tant soit peu rigoureuse. Les mamans avaient pass la journe dclarer "qu'on n'irait pas, qu'il y avait folie risquer d'attraper une angine ou une fluxion de poitrine pour s'amuser deux heures"; plus d'un gnral d'ge mur, un peu chauve, pre de jolis enfants mis la dernire mode, avait intim sa jeune femme l'ordre formel de rester la maison "Quand on est mre de famille on en doit pas s'exposer au pril sans ncessit." Cependant, vers neuf heures du soir, le thermomtre ayant encore baiss de deux degrs, une procession de voitures et de traneaux dposa sur le quai Anglais une foule paisse de jeunes filles et de jeunes femmes accompagnes par les mamans revches et les gnraux d'ge mur; et,-- prodige!--ni les mamans ni les gnraux n'avaient l'air de cder la force: les visages taient souriants, les mines agrables. C'est que la famille impriale devait assister cette fte; ds lors, il ne faisait plus froid; un peu plus, chacun eut regrett tout haut que la gele ne ft pas plus intense. Comme la princesse et Dosia n'avaient ni mamans ni gnraux pour leur ordonner de rester au logis, rien n'avait troubl leur srnit. Aprs avoir quitt leur voiture sur le quai Anglais, elles descendirent l'escalier de glace taille, qu'on avait sem de sable fin, et se trouvrent sur la Nva, gele alors un mtre d'paisseur. L'espace rserv pour la glissoire tait un rectangle long de cent cinquante mtres environ sur soixante-quinze de largeur. Une muraille de blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait plant des sapins, servait de clture de trois cts; le quatrime tait form par une vaste galerie de bois dcoup la manire des isbas russes, leve de quelques marches. L taient le vestiaire et le buffet doucement chauffs par des calorifres. Un boudoir spcial tait rserv aux dames; rien n'y manquait: une table de toilette, charge de menus ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous cts, des fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge, des siges moelleux, tout, y compris la tide atmosphre, y donnait l'illusion d'un salon ordinaire. Une pice semblable avait t dcore spcialement pour la famille impriale, car plusieurs des grandes duchesses avaient promis d'accompagner leurs frres ou leurs poux ce jour-l. Un pavillon de bois lgamment orn de sapin verts, oppos la porte d'entre, et par consquent la rive gauche du fleuve, contenait l'orchestre; un cordon press de globes laiteux formait des festons rattachs des candlabres chargs de globes semblables, et entourait l'enceinte entire; une triple range de verres de couleurs l'accompagnait partout, s'accrochant aux dcoupures de bois, aux angles des constructions, au fronton des portiques: et deux tours rondes de cinq six mtres de hauteur, formes de blocs de glace taills et superposs, servaient de lanternes gigantesques o des soldats prposs cet office allumaient alternativement des feux de Bengales rouges et verts. Rien ne peut rendre l'effet magique de ces flammes vues par transparence travers l'paisseur de la glace; celle-ci jetait sur la glissoire des irradiations fantastiques; suivant le caprice du vent, la flamme des torches plantes de distance en distance lanait une longue trane de fume ou d'tincelles, et, par-dessus tut cela, au moment o la famille impriale s'arrtait en haut du quai, la lumire lectrique projeta son blouissant clat sur les toilettes somptueuses et les uniformes chamarrs d'or. L'orchestre entamais une valse; se tenant par la main, des couples audacieux se mirent tournoyer avec grce, dcrivant des cercles plus vastes que ceux de la valse de salon, mais aussi prcis. La valse n'tait qu'un passe-temps prparatoire; l'vnement de la soire devait tre un quadruple quadrille des lanciers, pour lequel des nombreuses rptitions avaient t faites les jours prcdents. Les dames s'taient arranges enter elles pour obtenir une harmonie entire dans leurs toilettes; un quadrille tait vtu de velours blanc, garni d'astrakan d'une blancheur immacule; un second avait choisi le velours bleu clair orn de martre zibeline; le troisime portait un uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure; le quatrime enfin arborait le velours gros bleu bord de cygne. Les danseurs tous monts sur leurs patins, accomplissaient leurs volutions moins vite que sur un parquet, mais avec non moins d'exactitude; les mouvements de la musique avaient t calculs pour cela; et chaque accord final ramenait les danseurs leur place. Dosia, qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle avec des yeux ravis. --Es-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas. --Je crois bien! s'cria la jeune fille, c'est inou! Je n'ai jamais rien rv de pareil... Cela ne ressemble rien de ce que j'ai vu. --On ne peut trouver cela que chez nous, dit Platon qui s'approchait; seuls parmi les peuples de l'Europe nous possdons une Nva pour y btir une telle glissoire, assez d'argent pour payer cette dpense, et le grain de folie ncessaire pour en concevoir l'ide. Dosia sourit gentiment. --A votre avis, dit-elle, nos sommes donc un peu fous? --Moi aussi, rpliqua le sage Sourof en s'inclinant avec gravit. Voyons, mademoiselle Dosia, ne faut-il pas tre tant soit peu hors de son bon sens pour aller danser la mazurka sur cette glissoire o l'on peut se casser un membre ou mme la tte, au moindre faux pas?... --Quand on peut si bien, interrompit Dosia, se casser la jambe ou mme la tte sur un beau parquet cir, en dansant la mme mazurka aux sons du mme orchestre! Le frre et la soeur se mirent rire. --La danse est une oeuvre de perdition, continua Dosia, avec une gravit imperturbable, nous en voyons la preuve tous les jours. C'est pourquoi le comte Platon ne danse pas et ne patine pas non plus... On ne sait ce que Platon et trouv rpondre, car Pierre vint se jeter au travers de la conversation, ce qui ramena une expression pensive sur le visage de son ami. --Vous n'avez pas froid, mesdames? demanda-t-il. On lui rpond bien vite que non. --C'est que le thermomtre baisse. Nous avons dj dix-huit degrs; et trs-probablement, nous en aurons vingt minuit. --Nous serons parties avant ce moment-l, dit la princesse. On leur servait en ce moment du th brlant et parfum qui fut le bienvenu. Quelques amis s'approchrent; le quadrille tait fini, la foule bigarre se dispersait, pendant qu'une autre escouade de musiciens remplaait les premiers et jouait des morceaux d'un caractre plus srieux. Les patineurs portaient tous la boutonnire une petite lanterne ronde, grande comme un cu de cinq francs; et c'tait plaisir de voir ces lumires semblables des lucioles parcourir en tous sens la glace polie. Profitant de ce moment d'accalmie, on arrosa d'eau chaude la surface de la glissoire: une lgre bue s'leva, disparut, et la glace plus unie que jamais prsenta un miroir sans rayures. --Il fait bon aujourd'hui, dit un aide de camp, en s'approchant de la princesse pour lui prsenter ses hommages; aussi cette fte est beaucoup plus brillante que la dernire. --A quoi l'attribuez-vous? demanda Sophie sans penser mal. --A votre prsence, certainement, princesse, rpondit le galant cavalier. Dosia pina lgrement le bras de son amie et se dtourna pour rire. Le visage de Mourief exprimait une hilarit mal comprime, et leurs regards s'tant rencontrs, ils eurent quelque peine ne pas clater ensemble. --Sans vouloir dcrier les mrites de ma soeur, dit Platon, toujours secourable dans ces moments dangereux, je crois que la temprature y tait pour quelque chose. Quel temps faisait-il alors? --Pas un souffle de vent, mon cher comte, et seulement vingt-quatre degrs. --Raumur? hasarda Mourief. --Certainement, Raumur! Je ne sais trop pourquoi nous n'avions gure de dames,--on peut dire que ce fut une fte triste! --Vraiment, rpta Pierre toujours srieux, je ne sais trop pourquoi! Dosia, qui avait t ses patins pour s'asseoir, le tira brusquement par la manche, se leva et s'enfuit. Etonn, son cousin la suivie et la retrouva dans le coin de la galerie o elle riait aux larmes. --Pourquoi, lui dit-elle entre deux clats de rire, pourquoi me fais-tu rire comme a? la princesse va encore dire que je suis trs-inconvenante, et, vrai, a n'est pas ma faute. --C'est qu'il m'amuse avec sa fte triste ce brave homme. --Allons, dit Dosia, mets moi mes patins, je n'ose pas retourner l-bas, je crains de lui pouffer au nez. Pierre, genoux devant sa jolie cousine, eut bientt fait d'attacher les courroies; il fut prt presque en mme temps, et tous deux se tenant par la main, s'lancrent en longues courbes sur la glace. --O donc est Dosia? demanda la princesse. --La voici qui patine avec M. Mourief, rpondit l'aimable aide de camp. Ils sont charmants, ajouta-t-il son pince-nez d'un air connaisseur. Ils ont l'air fait l'un pour l'autre. N'y a-t-il pas anguille sous roche? fit le maladroit d'un air fin. Platon devenu ple soudainement, se mordit les lvres pour retenir une rponse trop vive; la princesse, qui connaissait son monde, se garda bien de nier d'une faon positive; ces ngations nergiques ne fort ordinairement que transformer de simples suppositions en convictions arrtes. --Je ne crois pas, dit-elle, cette ide n'est encore venue personne, que je sache... Le gros aide de camp se leva pour aller porter ailleurs ses lourdes galanteries et prit cong de la princesse, laissant derrire lui la blessure empoisonne d'un doute cruel. Que de fois Platon s'tait dit que ces deux jeunes gens devaient s'aimer,--peut-tre sans le savoir eux-mmes;--que de fois il avait pens que ce serait fort heureux, qu'ainsi l'tourderie de Dosia se trouverait rpars!... Et l'ide de cette rparation le rendait malheureux, cruel avec lui-mme, intolrant avec les autres... Fallait-il que sa vie ft dsormais gte par les fantaisies de cette petite fille? Et pendant qu'il faisait ces tristes rflexions, les deux cousins passaient et repassaient devant lue, comme deux oiseaux qui volent de concert. --Platon, je suis fatigue, lui dit Sophie, qui comprenait sa pense et dsirait y mettre un terme. Il se leva sans mot dire et fit prvenir leur cocher, puis revient vers sa soeur. --Dosia! dit doucement celle-ci en se penchant sur la balustrade, eu moment o les patineurs passaient prs d'elle. La jeune fille tourna vers la princesse son visage color par le froid, l'exercice et le plaisir. Quelle vivante image de la gat insouciante! Et Platon qui souffrait ct d'elle! Sans rpliquer, Dosia tourna sur elle-mme, s'assit sur le banc de bois qui longeait la galerie et tendit Pierre son petit pied, afin qu'il la dbarrasst des patins. --Merci, dit-elle, quand il eut fini. La bonne soire! Je me suis bien amuse! Sophie et son frre les avaient rejoints; Dosia remarqua l'expression srieuse de leurs visages. --Vous paraissez souffrants, dit-elle avec cet intrt spontan qui la rendait si sympathique. --Qu'importe! gronda Platon, pourvu que vous vous amusiez!... --Nous ne faisions pas de mouvement, nous, ajouta la princesse avec douceur nous avons eu froid. --Je vous demande pardon, murmura Dosia repentante, je suis une goste... Les grandes duchesses se retiraient, et la foule leur faisait cortge, avec des torches, jusqu' leurs voitures. Nos amis durent attendre quelques minutes. La glissoire presque dserte semblait plus sombre, par contraste avec les flammes de Bengale qui brlaient en ce moment sur le quai; Dosia fit un retour mlancolique sur son plaisir si soudainement interrompu. --Aucune joie ne dure, se dit-elle. Comment se fait-il que je ne fasse de mal personne et que, pourtant, je mcontente tout le monde? Elle revint au logis sans avoir rompu le silence. Le lendemain elle s'excusa auprs de la princesse de son tourderie, de son manque de souci pour ceux qui taient si bons envers elle... C'est avec des larmes brlantes qu'elle s'accusa d'gosme. La princesse la consola de son mieux et profita de l'occasion pour lui faire une petite semonce. --Sois plus rserve avec ton cousin, lui dit-elle; tout le monde n'est pas oblig de savoir que vous tes camarades d'enfance; on m'a demand hier si vous n'tiez pas fiancs... Le visage de Dosia, devenu pourpre, prit une expression de colre. --Moi qui le dteste, et lui qui ne peut me souffrir! faut-il tre bte!... --Tout le monde n'est pas non plus oblig de savoir que vous vous dtestez, rpartit la princesse en rprimant un sourire. Votre haine mutuelle ne va pas jusqu' ne pouvoir patiner ensemble. --On! ma bonne amie..., commenait Dosia confuse. --Ne le dteste pas, mon enfant, et comporte-toi envers lui comme envers les autres; cela suffira. --Ce sera bien difficile, dit la jeune fille avec un soupir. Et... M. Platon n'est pas fch contre moi? La princesse interdite son tour, chercha un instant sa rponse. --Il ne peut en aucun cas tre fch contre toi; mais il a peut-tre t choqu... --Je ne le ferai plus, sanglota Dosia, comme un enfant mis en pnitence; je ne le ferai plus, jamais; seulement dis-lui qu'il ne soit pas fch contre moi! Platon, inform de ce voeu naf, n'eut pas le courage de tenir rigueur. Quelques paroles affectueuses ramenrent le jour mme le sourire aux lvres de Dosia et la malice dans ses yeux reconnaissants. XIX L'hiver s'avanait; dj la srie de mariages qui suit toujours les ftes de Nol tait presque close; le carme tait proche, et Dosia, devenue sage, portait des robes queue. Cet vnement, attendu par elle comme devant tre de beaucoup le plus important de sa vie, l'avait laisse relativement indiffrente. Elle s'tait bien prise une dizaine de fois regarder derrire elle les flots de sa robe noire faire un remous soyeux sur le tapis, mais elle n'avait pas ressenti ce triomphe, cet orgueil dont elle s'tait fait fte si longtemps d'avance. Bref, la premire robe longue de Dosia avait t un dsenchantement. D'autres penses avaient noy celle-ci. --C'est gal, elle tait plus amusante auparavant, soupirait un jour Mourief, assis chez la princesse dans un petit fauteuil si bas que la poigne de son sabre lui caressait le menton. --C'tait le bon temps, alors, n'est-ce pas? lui dit la princesse d'un air moqueur. Malgr les dngations passionnes du jeune homme, Sophie continua, avec une certaine insistance dans l'accent de sa voix: --Regretteriez-vous de ne pas l'avoir pouse? --Ah! princesse! fit Mourief d'un ton de reproche plus srieux que la question ne semblait le comporter. Sophie ne se laissa pas flchir. --Il en serait peut-tre encore temps, continua-t-elle sans regarder Pierre. Celui-ci garda le silence: il jouait avec la dragonne de son sabre, et le gland d'or tiss battait coups ingaux le mtal du fourreau. Le silence se prolongeait; la princesse, devenue soudain nerveuse, froissa lgrement le journal dpli sur la table. --Eh bien! fit-elle, voyant que Mourief ne parlerait pas. --Je croyais, dit celui-ci voix basse, que c'tait bon pour Dosia de taquiner mchamment les pauvres mortels... Il toussa pour s'claircir le gosier, mais sans y russir. La princesse baissa la tte. Pierre continua de la mme voix enroue: --Je ne sais pas pourquoi vous parlez ainsi, je ne l'ai pas mrit. Il me semble que je n'ai pu faire croire personne que j'aime Dosia... --Pour cela, non!... dit la princesse en clatant de rire. Son rire, nerveux et forc, s'teignit soudain. Pierre avait gard son srieux, le gland d'or tintait toujours sur le fourreau d'acier. --Je ne me marierai pas, continua-t-il, parce que je considre un mariage sans amour comme la faute la plus grave que puisse commettre un homme envers lui-mme... --Vous tes svre, essaya de dire la princesse. Mais elle ne sentit pas le courage de plaisanter et se tue. --La plus grave et la plus sotte, puisque le chtiment la suit aussitt et coup sr. --Mais, reprit Sophie en rougissant, vous vous croyez donc pour la vie l'abri des traits du petit dieu malin. Pierre se leva. --La femme que j'aime, dit-il est de celles que je ne puis prtendre pouser; pourtant, son image me prservera jamais d'une erreur ou d'une faute. J'aime mieux vivre seul que de profaner ailleurs le coeur que le lui ai donn sans rserve... et sans espoir. Pierre s'inclina trs bas devant la princesse interdite, ses perons sonnrent, et il fit un pas vers la porte. Sophie hsita un instant, puis se leva. D'un geste royal, elle tendit la main au jeune homme. --Celui qui pense ainsi, dit-elle, peut se mprendre sur la profondeur, sur l'ternit du sentiment qui l'occupe... Pierre fit un mouvement; elle continua sans se troubler: --Mais s'il ne se trompe pas, s'il a vraiment donn son me sans rserve et sans espoir, il n'est pas de femme au monde que ne doive tre fire et reconnaissante d'un si beau dvouement. Mourief la regardait, stupfait, bloui... --Vous tes bien jeune pour parler d'ternit, dit-elle avec un demi-sourire qui claira comme un rayon de soleil son beau visage srieux. Mais si les preuves de la vie ne vous rebutent pas, si vous tes vraiment ce que vous paraissez tre, vous pouvez aspirer toutes les femmes. Elle avait retir sa main; elle lui fit une inclination de la tte et passa dans son appartement. Pierre se trouva sur le quai de la cour sans savoir comment il tait sorti; il marchait devant lui, refusant de comprendre, ne voulant pas croire son souvenir. C'est impossible, se disait-il... elle n'est pas coquette... et pourtant! Mais alors, elle me permettrait!... Le lendemain soir, Mourief courut chez Sophie. Pourrait-il lui parler en particulier? Obtiendrait-il une rponse plus nette, un espoir plus positif? O douleur! dsappointement! Il trouva chez la princesse une socit joyeuse et trs-varie. En mme temps que lui entrait un "tapeur" aveugle, conduit par un valet de pied. Platon vint lui dans l'antichambre. --Qu'est-ce que cela veut dire? fit Mourief peu satisfait. --C'est l'anniversaire de la naissance de ta cousine, rpondit Sourof; je croyais que tu venais lui faire tes compliments. --Mais pas du tout! s'cria Pierre. Je n'y pensais pas... Ce n'est pas pour cela que je venais... --Et pourquoi venais-tu donc? demanda Platon d'un air amus qui fit rougir le lieutenant. --Je venais... je venais faire une visite. Vous allez danser? --Mais oui, ne t'en dplaise! --Eh bien! je vais chercher un bouquet... je ne peux pas arriver les mains vides. La tte fine de Dosia parut entre les deux battants de la porte, et ses yeux brillants de malice se fixrent sur le visage dconfit de Mourief, qui remettait son manteau. --Mon cousin a oubli mon anniversaire, dit-elle, et il va me chercher des bonbons. Apportez-moi plutt des marrons glacs; je les prfre. Elle disparut avec son petit rire. Platon souriait. --Te voil prvenu, fit-il. --Des marrons glacs? Elle le fait exprs! je suis sr qu'il n'y en auras plus... neuf heures du soir! Il va falloir les commander, je ne les aurai pas avant minuit! L'infortun disparut. Au bout de vingt minutes il entra triomphalement, portant des marrons glacs et un gros bouquet destin lui faire pardonner son inconcevable ngligence. --Merci, mon cousin, lui dit Dosia en recevant son offrande avec beaucoup de grce. Vous me gtez. Mais tout le monde me gte ici; on a trouv que a me rend meilleurs, tout le contraire des autres, n'est-ce pas? Pierre, surpris de sa douceur, ne savait que rpondre. --Vous m'avez oublie, hein? Vous avez la tte... et... l'esprit ailleurs, ajouta la fine mouche. Je me suis aperue que vous tiez fort proccup depuis quelque temps. --Vous avez fait cette remarque? grommela Pierre, qui eut bonne envie de la battre. --Oui... mais je l'ai garde pour moi, soyez tranquille. Et mme j'ai promis ma chre Sophie que je ne vous taquinerais plus. --Je ne saurais assez reconnatre cette gnrosit, dit Pierre en s'inclinant. --Oh! fit la malicieuse en hochant la tte, ce n'est pas pour vous... Elle ne m'en a rien dit; mais j'ai remarqu que lorsque je vous taquine, cela lui fait de la peine. Pierre reut en plein visage le regard la fois malicieux, triomphant et amical, des yeux de Dosia,--ces yeux uniques, qui disaient toujours cent chose la fois. Mais il n'eut pas le temps de la remercier, elle tait dj loin. On dansait, comme on ne danse qu' Ptersbourg, avec un entrain, un acharnement qui fait oublier le reste du monde. La politique et l'quilibre europen sont bien peu de chose quand on vingt ans et un bon tapeur. Vers minuit, la princesse fit servir souper: c'tait la premire fois qu'on dansait chez elle,--et probablement la dernire, disait-elle en souriant; mais Dosia mritait bien une petite sauterie spciale en l'honneur de ses dix-huit ans. --Oui, mesdames et messieurs, dit Dosia assise au milieu de la table du souper, j'ai dix-huit ans! Il n'y parat gure j'en conviens, mais enfin j'ai dix-huit ans tout de mme, et je suis devenue si sage que la princesse Sophie a pens un instant me mettre sous verre dans un cadre dor, au milieu du salon, comme un modle permanent destin apprendre aux jeunes filles incorrigibles qu'il ne faut jamais dsesprer de rien. Je deviens une personne srieuse, et j'ai pris la rsolution de me consacrer dsormais au bien... Des applaudissement discrets, de bonne compagnie, acclamrent cette proraison, et Dosia envoya un clin d'oeil loquent son cousin, qui la regardait bahi. --Au bien gnral, reprit-elle,--et particulier,--en attendant. Jusqu'ici j'ai t papillon, je deviens dsormais ver soie, toujours au rebours du sens commun,--mais on ne saurait changer son naturel. A ma mtamorphose! Au milieu des rires et des protestations, Dosia leva sa coupe de cristal rose et but quelques gouttes de vin de Champagne, puis elle se tourna vers Platon et son visage prit aussitt une expression de retenue, presque de timidit. D'un regard, elle sembla lui demander si elle n'avait aps dpass les bornes. Un sourire du jeune homme la rassura; elle reprit son expression joyeuse et se dirigea vers le salon, o l'on recommena danser. Mourief obtint un quadrille de la princesse;--mais comment causer dans ce ddale de chasss-croiss et de jupes trane! La question qui l'agitait n'tait pas de celles qu'on traite au pied lev. Il se contenta donc d'admirer la taille svelte et lgante, le noble visage de celle qui peut-tre serait sa femme... A cette ide, le coeur lui battait, il avait peine continuer avec elle les lieux communs d'une conversation de quadrille... Et pourtant la main de la princesse, en se posant dans la sienne, ne lui donnait aucun frisson: sa joie et ses tendresses taient fort au-dessus de ces motions terrestres. XX Une aprs-midi, Platon arriva tout soucieux chez sa soeur et la pria de passer avec lui dans son cabinet de travail, pice srieuse et sombre o Dosia ne pntrait jamais. --Qu'as-tu? lui dit Sophie inquite; est-il arriv quelque malheur? --Rien qui nous concerne directement, rpondit Sourof, mais si la nouvelle est vraie, elle aura pour rsultat de changer nos habitudes... --N'est-ce que cela? fit Sophie en respirant plus librement. --Quand je dis nos habitudes... il y a des habitudes de coeur qui sont difficiles rompre... Au fait, voici ce que c'est. D'aprs un bruit qui m'est arriv ce matin, Mourief aurait jou, avec un personnage peu scrupuleux, dans une maison... une vilaine maison..., et il aurait perdu, sur parole, une somme norme. Sophie plit et s'assit dans un fauteuil; elle prit son mouchoir, le passa deux fois sur ses lvres, puis croisa ses mains sur ses genoux et rflchit. Platon ne s'attendait pas tant d'motion; surpris, il s'approcha de sa soeur et lui prit la main. Il allait faire une question que la dlicatesse retenait encore sur ses lvres, lorsqu'elle le prvint. --Je l'aime! dit-elle simplement en levant ses yeux honntes sur le visage mu de son frre. --Je te demande pardon, ma soeur, rpondit Platon, vivement touch de cette franche parole ce moment difficile. J'aurais d garder cela pour moi et m'informer... --Qui te la dit? --Le colonel. Il n'aurait pas parl si la chose et t douteuse. Il m'a envoy chercher ce matin et m'a pri, en ma qualit d'ami de Mourief, de faire de mon mieux pour viter le scandale. La somme est telle, que Pierre ne pourra pas la payer sur-le-champ; il faudrait obtenir du temps. D'un autre ct, le gagnant a t prvenu d'avoir aller gagner ailleurs... Nous ne pouvons admettre, au rgiment, qu'une dette sur parole souffre de difficults; sans sa bonne conduite, Mourief serait dj cass. --Quand ce malheur est-il arriv? fit la princesse toute songeuse. --Il y a dj quatre ou cinq jours; c'tait mercredi, je crois. --Mercredi? Il a pass la soire ici, ce serait donc en nous quittant, aprs minuit... Sais-tu, Platon, je suis persuade qu'il y a erreur... C'est impossible! --J'ai commenc par dire comme toi; mais quand j'ai vu la reconnaissance de la dette, signe de sa main... Sophie laissa retomber la tte sur le dossier du fauteuil et ferma les yeux avec l'expression pnible de quelqu'un qui voudrait chapper un rve douloureux. --Combien? fit-elle aprs un silence. --Quarante-deux mille roubles d'argent. La princesse se leva et se mit marcher de long en large. Aprs deux ou trois tours elle prit le bras de son frre, et ils marchrent ainsi longtemps, cherchant des ides et ne trouvant rien. A bout de ressources, Sophie s'arrta. --Vois-tu, dit-elle son frre, je ne peux pas croire toute cette histoire; Pierre n'est pas joueur,--il n'aurait pas jou ce qu'il ne peut pas payer; il n'est pas hypocrite,--il avait hier et avant-hier sa figure des jours prcdents. --Hier il tait proccup. --J'en conviens, mais sa proccupation n'tait pas celle d'un homme qui a perdu le quart de sa fortune et qui doit le raliser dans les vingt-quatre heures... Envoie-le-moi. --A toi! Que vas-tu faire? --Savoir la vrit d'abord. Faire ce qu'on pourra ou ce qu'on devra ensuite. Platon regardait sa soeur d'un air de doute. --Tu m'as parfois appele Sagesse, continua-t-elle avec un triste sourire; fie-toi moi une fois de plus. Je ne ferai que ce que je dois. Platon embrassa se soeur et sortit. Il ne put trouver Mourief sur-le-champ. A ce que lui dit le brosseur du jeune officier, Pierre tait toujours en courses depuis la matine de la veille. Il l'aperut enfin dans la grande Mosrskaa, filant au trot allong de son meilleur trotteur. Il l'arrte et le fit descendre. --Ma soeur veut te voir, lui dit-il sans mnagement. Mourief plit et se troubla visiblement. --Ce n'est pas mon affaire. Vas-y sur-le-champ. Quand tu auras fini avec elle, passe chez moi; j'ai te parler de la part du colonel... Pierre fit un effort et se redressa; son visage n'exprimait plus qu'une rsolution inbranlable. --J'aime mieux cela, dit-il. D'ailleurs, j'avais dj pens causer avec toi. --En quittant ma soeur, viens me trouver; je t'attends chez moi. --Bien! dit Pierre. A tantt. Il toucha sa casquette et partit. Platon le regarda aller, haussa les paules, puis rentra chez lui et se mit lire le journal. Mourief gravit tout d'une haleine l'escalier de la princesse. Il tait de ceux qui abordent franchement les situations prilleuses. Il fut introduit dans le cabinet de travail, o il n'tait jamais entr. Le jour baissait; une seule lampe clairait la haute pice tapisse d'un vert fonc, presque noir la lumire. La pleur de la princesse l'mut douloureusement; Il n'avait pas suppos qu'elle serait instruite de cette affaire. Mais il n'tait plus temps de reculer. --Asseyes-vous, monsieur, dit la princesse sans lui tendre la main. Il obit. --J'irai droit au fait, dit-elle. On m'a appris que vous avez perdu au jeu une somme considrable. Mourief fit un geste d'acquiescement. --Et que vous ne pouvez pas la payer? --Permettez, princesse... j'espre d'ici demain avoir trouv les fonds ncessaire, dit Pierre d'une voix parfaitement nette. --En tes-vous sr? --On n'est jamais sr de rien, fit le jeune homme en regardant le tapis. --Savez-vous que vous serez cass si vous chouez? --C'est probable, dit Mourief avec une insouciance qui choque la princesse. --Cette perspective semble ne vous offrir rien de dsagrable, rpliqua-t-elle avec hauteur. Le jeune homme fit un geste vague qui pouvait signifier aussi bien: N'ayez pas peur! que: je m'en moque! Sophie le regarda attentivement. --Monsieur Mourief, lui dit-elle avec douceur, vous m'avez fait beaucoup de chagrin. Pierre s'inclina trs-bas et baisa respectueusement un pli de sa robe. --J'avais de vous une si haute ide, reprit la jeune femme, je vous estimais si fort au-dessus du commun! Et vous, notre ami, vous vous tes compromis dans une aventure vulgaire, on vous a vu dans une maison... Elle n'osa trouver d'pithte;--d'ailleurs elle n'en eut pas le temps. Pierre avait bondi sur ses pieds. --Qui a dit cela? s'cria-t-il. On en a menti! Sophie respira cette fois avec effort, puis, plus blanche que son col de batiste, elle se laissa aller dans le fauteuil. Elle avait perdu connaissance. Pierre lui prit les mains et les rchauffa sous ses lvres, mais il n'eut pas l'ide d'appeler: mme pour porter secours, un tiers et t de trop. Au bout de quelques secondes, Sophie revint elle. --On a menti, rpta-t-il en voyant s'ouvrir les yeux de la princesse. Je n'ai pas eu l'infamie de frquenter une telle socit... aprs ce que vous savez... ce que je vous ai dit vous-mme... Non, je n'ai pas donn un homme au monde le droit de m'appeler menteur et hypocrite. Sophie fit un geste de la mais; Pierre saisit cette main au vol. --Vous n'avez pas jou? dit-elle avidement en se penchant vers lui. Il passa la main sur son front. --Ne m'interrogez pas, dit-il avec dsespoir. Croyez-moi sur parole! je ne puis pas rpondre. --Je veux que vous rpondiez, fit-elle d'une voix suppliante. Voue n'avez pas jou? Pierre se couvrit le visage de ses deux mains, afin d'empcher ses regards de rpondre pour lui. Elle carta ses mains et le fora la regarder. --Ce n'est pas vous qui avez jou? fit-elle, transporte, illumine d'une clart subite. C'est un autres? dites? Ce n'est pas vous? Pierre ne put mentir. --Non, dit-il comme malgr lui, ce n'est pas moi. --Ah! fit Sophie perdue, en lui tendant les deux mains, j'en tais sre. Pendant un moment ils oublirent tout danger. Les mains noues, les regards croiss, ils vcurent ainsi la plus belle minute de leur existence. --Racontez-moi cela, dit Sophie, qui s'assit sur le canap et fit une place prs d'elle pour son ami. --Je ne puis, fit celui-ci de l'air le plus suppliant. Epargnez-moi! J'ai promis de ne pas dire... --Mais moi! Vous n'avez pas promis de ne pas me le dire, moi! je vous jure de ne le rpter personne! --Pas mme Platon? --Oh! Platon est un autre moi-mme! --J'ai promis, insista le jeune homme. --Soit! rpondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il est intelligent; s'il devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il pass? --Avant hier soir, commena Pierre, je revenais de chez-vous, lorsqu'on m'annona un jeune officier tout nouvellement entr au rgiment. Il a seize ans et demi, il arrive d'un corps militaire de province;--Ptersbourg lui a tourn la tte,--ce n'est pas bien surprenant! Donc, mercredi, il a t dans cette maison, dont on vous a parl; il s'est fait plumer jusqu'aux os et il a perdu plus qu'il ne peut payer en dix ans. Je m'intressais lui;--il est si jeune, et quand on n'a pas de famille pour vous tenir la bride serre, on est si bte cet ge-l! Il venait m'apporter une lettre qu'il me priait de faire passer sa mre... il n'a plus qu'elle. Sa dmarche cette heure indue me parut bien singulire; j'avais entendu dire au rgiment qu'un officier--on ne savait lequel--avait perdu une somme absurde... Bref, j'appris que, dans l'impossibilit de payer sa dette, il allait se brler la cervelle en rentrant chez lui. Il avait trouv cela tout seul. Quel gnie! Voyons, princesse, vous qui avez du bon sens, qu'auriez-vous fait ma place! --Continuez dit la princesse en souriant. --Je lui prsentai premirement toute l'insanit de sa conduite; il en convint et m'annona qu'il allait s'en punir par le moyen le plus radical. Je lui parlai alors de sa mre... J'avais trouv la corde sensible. Il est fils unique, ador, gt! Jugez-en: sa mre possde un revenu de sept mille roubles, elle lui en envoie six milles et vit avec le reste! On devrait mettre en prison des mres pareilles pour les empcher de gter leurs enfants. Enfin, il pleura comme une jeune gnisse... Vous riez? Je ne riais pas, moi! et, malgr mon peu d'loquence, il faut croire que la Providence m'a envoy une inspiration toute particulire, car j'tais presque aussi mu que lui. Je lui proposai alors de faire des billets... Il n'est pas majeur, l'imbcile! on a refus son papier, comme de juste. Il est all voir un usurier, qui l'a envoy promener. Alors... --Alors, c'est vous qui avez sign? dit la princesse, les yeux noys de larmes heureuses. --Mon Dieu, fit Mourief en cherchant s'excuser,--il le fallait bien... je suis majeur, moi! --Et si vous ne trouvez pas l'argent ncessaire... pour demain, m'avez-vous dit? --Oui, demain... eh bien! je... je ne sais pas ce que je ferai. Le pis qui puisse arriver serait que mon jeune homme ft cass... Il a repris got la vie, il ne se brlera pas la cervelle. Je donnerai tout ce que j'ai trouv, et le crancier sera bien oblig de se contenter de ma signature longue chance pour le reste. --Vingt-sept mille roubles, et pas sans peine! --Allons, mon ami, cherchez le reste! fit la princesse en se levant. Bon courage! --Vous me renvoyez? dit piteusement Pierre qui n'avait pas envie de s'en aller. --Ne vous souvient-il plus que mon frre vous attend pour vous sermonner? --Ah mon Dieu! je l'avais oubli! s'cria Mourief en cherchant sa casquette qu'il tenait la main. J'y cours! Si vous saviez, princesse, comme il est facile de porter le poids d'une faute qu'on n'a pas commise!... Bien sr, je ne changerais pas avec mon petit cornette! Son beau sourire se reflta sur le visage de la princesse. --Alors, dit-il en lui prenant la main, vous ne m'en voulez pas de vous avoir fait souffrir? --Non, dit-elle en le regardant sans fausse honte. Vous tes sorti de page, monsieur Mourief, dsormais vous avez prouv que vous tes un homme: vous pouvez tout tenter, et tout esprer. --Tout? demanda Pierre qui retenait sa main. --Tout! rpta-t-elle le visage couvert de rougeur. --Eh bien! quand je serai hors de ce ptrin, je vous demanderai quelque chose. --Demandez le tout de suite; j'aimerais mieux vous l'accorder pendant qu'aux yeux du monde vous n'tes pas encore innocent. Pierre l'attira dans ses bras et lui murmura quelques paroles d'une voix si basse que personne n'a jamais su ce que c'tait. --Oui, dit-elle fermement, et j'en serai fire! Il la serra sur son coeur et se rendit chez Platon pour essuyer par procuration la semonce du colonel. XXI Mourief entra chez son ami, la tte haute et le regard vainqueur, ainsi qu'il sied un homme heureux. La physionomie de Sourof le ramena au sentiment de la vritable situation. Les jambes croises, le visage svre, Platon reprsentait dignement l'autorit. --Tu as jou! fit-il d'un air grave. Pierre hocha affirmativement la tte. Mentir n'est pas chose si facile pour ceux qui n'en ont pas l'habitude. --Tu as perdu? Cette rptition exacte de l'interrogatoire qu'il venait de subir produisit chez Mourief une violente envie de rire aussitt rprime. Il ritra son signe de tte affirmatif. --Plus que tu ne peux payer? continua Sourof impitoyable. --Ce dernier point n'est pas encore prouv, fit Mourief d'un air de bonne humeur. Je tcherai de faire honneur ma signature. Peux-tu me prter quelques milliers de roubles? Platon abasourdi se leva. --Moi? --Oui, toi! je te les rendrai, tu peux en tre sr. Si tu ne les as pas, mettons que je n'ai rien dit. --Comment! s'cria Platon scandalis, tu frquentes des endroits impossibles o tu compromets notre uniforme; tu y perds en une nuit une somme... ridicule! Toi, mon ami, notre ami, que j'ai prsent dans ma famille, que j'ai trait comme un... comme un... --Comme un frre, acheva Mourief, voyant qu'il restait court,--et je te les rends bien! Absolument dmont par ce sang-froid, Platon prit le parti de se mettre en colre. --Je te conseille de railler! et pour combler la mesure, aprs une aventure comme celle-l, c'est moi que tu viens demander de te prter l'argent que tu as si indignement perdu! --Que veux-tu! dit Mourief du ton d'un philosophe convaincu, ce n'est pas mes ennemis, si j'en avais,--ce dont, grce au ciel je doute!--que j'irais emprunter des fonds! Pierre avait dans les yeux une tincelle de joie si fantastique, sa physionomie exprimait si peu de repentir,--malgr toute la peine qu'il se donnait pour avoir un air contrit,--que Sourof clata en reproches amers. Le colonel, l'honneur du rgiment, la dmission obligatoire, l'exil volontaire en province qui pouvait seul rparer ce scandale, la ncessit de payer quelque prix que de ft--tout cela roula dans un flot d'loquence et tomba en douche implacable sur la tte de Mourief qui coutait sans sourciller, d'un air attentif, hochant la tte aux endroits pathtique. Quand Sourof s'arrta pour reprendre haleine,--peut-tre aussi parce qu'il n'avait plus rien dire,--Pierre se leva, le visage rayonnant de sentiments. --Tu es un ami unique au monde, s'cria-t-il; tu m'as parl comme la voix de ma conscience; je t'en saurai gr toute ma vie. --Eh bien! quoi te dcides-tu? demanda Platon, adouci par cette expansion amicale. --Je vais chercher de l'argent partout o il y en a, puisque tu ne veux pas m'en prter! rpondit le dlinquant d'un air radieux. La main que Platon tendait gnreusement son camarade dchu retomba son ct. C'tait l le rsultat de sa semonce! Pierre rattachait son sabre. --Que dois-je dire au colonel? dit Sourof d'un air glacial. --Tout ce que tu voudras, mon cher, tout ce qui te passera par la tte. Demain, ce sera une affaire arrange. --Que dit ma soeur? reprit-il aprs une longue pause; comment apprcies-t-elle al faon originale dont tu prends les choses? --Ah! mon ami, s'cria-t-il soudain, je suis le plus heureux des hommes! Il faut que je t'embrasse! Il donna une vhmente accolade Sourof bahi et disparut, accompagn d'un grand cliquetis de sabres et d'perons sur les marches de pierre de l'escalier. Platon rentra chez lui fort perplexe, et au bout de cinq minutes il prit le parti d'aller voir la princesse. Celle-ci le reut au salon. Elle avait le visage ros; ses yeux brillaient d'une joie profonde; elle offrait, en un mot, l'image de la flicit. Dosia, assise au piano, tapait tour de bras un galop d'Offenbach. --Quelle gaiet! fit Platon, qui resta ptrifi au milieu du salon. --C'est l'air de la maison, monsieur Platon! s'cria Dosia sans s'arrter; nous sommes gaies ici, trs gaies! Le piano couvrit sa voix et ses rires. Platon alla s'asseoir prs de sa soeur, le plus loin possible du redoutable instrument. --Tu as vu Mourief? dit-il. --Oui, mon ami. --Eh bien! qu'y a-t-il de vrai? La princesse regarda son frre avec une expression de triomphe et d'orgueil. --Rien! dit-elle --Comment, rien? --Si, au fait, il y a quelque chose. Peux-tu me prter quelque milliers de roubles? Platon bondit et se mit marcher travers le salon. --C'est une gageure? s'cria-t-il. Au mme moment, Dosia quittait le piano; en se retournant, Sourof la trouva en face de lui. L'air railleur et satisfait de la jeune fille acheva de lui faire perdre la tte. --Voyons, s'cria-t-il du ton le moins encourageant, de qui se moque-t-on? Si c'est de moi, je trouve la plaisanterie trop prolonge. --Qui est-ce qui s'est moqu de vous, monsieur? fit Dosia en ouvrant de grands yeux et en se penchant un peu la tte de ct, comme elle le faisait d'habitude quand elles cherchait s'instruire. --Vous! s'cria Sourof exaspr. La princesse prit le bras de son frre. Platon, lui dit-elle, Mourief est un hros! --Pour avoir men cette vie de polichinelle? --C'est un hros! rpta la princesse sans se laisser dcontenancer. --Il t'a cont quelque bourde, grommela Platon, et tu l'as cru. La princesse plit et retira le bras qu'elle avait pass sous celui de son frre. --Pierre ne ment jamais, s'cria Dosia qui vint la rescousse. Je ne puis le souffrir, c'est vrai!! mais il ne ment jamais. Platon, de moins en moins satisfait, regardait alternativement les deux femmes et tourmentait sa moustache. --J'ai promis de ne rien dire, reprit la princesse d'un air plus srieux, mais il faut trouver de l'argent. Il faut que cette dette soit intgralement paye demain matin. --C'est toi qui veux que cette dette-l soit paye? fit Sourof d'un air sombre. --J'ai compt sur toi: de combien d'argent peux-tu disposer en ma faveur? --A toi? tu veux prter de l'argent Mourief? S'il l'accepte, il prouvera bien qu'il est le dernier des misrables! --Que non! on peut tout accepter de sa femme! --Sa femme! Sourof, compltement ananti, se laissa tomber dans un fauteuil. Dosia, la tte toujours un peu de ct, le contemplait avec une certaine inquitude. Voyant qu'il en rchapperait sans les secours de l'art, elle lui rit au nez, mais si gentiment, que cet acte irrvrencieux put passer pour un sourire. --Oui! sa femme! dit la princesse en levant la tte. Il n'est pas de coeur plus noble, plus gnreux, plus... --Il n'est pas d'me plus absurde qu'une belle me! s'cria Platon en se levant. Cela vous fait rire, vous? dit-il Dosia qui l'examinait curieusement. C'est drle, n'est-ce pas, de voir une femme d'esprit faire une irrmdiable sottise. --Ce n'est pas a que je trouve drle, riposta vertement Dosia. Le vieil homme n'tait pas tout fait mort en elle. --Et quoi donc? --Vous. Platon regimba. --Moi? Et pourquoi, s'il vous plat? --Parce que vous vous fchez sans savoir pourquoi, rpliqua la jeune rebelle; il n'y a rien de drle comme de voir un homme d'esprit se battre contre un moulin vent. Mais je ne suis qu'une petite fille, ajouta-t-elle en lui faisant la rvrence.--Si tu ne peux pas te mettre d'accord avec lui, dit-elle la princesse, appelle-moi, je t'apporterai du renfort. Elle sortit majestueusement, laissant Platon plus bourru que jamais. --Tu peux confier Dosia un secret que tu me caches? dit-il sa soeur d'un ton de reproche. --Je ne lui ai pas confi, mais tu sais quelle fine mouche est cette ingnue. Elle a devin sur-le-champ. --Que son cousin ne pouvait pas avoir fait cette abominable folie. --Qui donc l'a faite, si ce n'est lui? --Il ne te l'a pas dit? --Tu vois bien que non. Depuis une heure, lui, elle et toi, vous me promenez dans un amphigouri. --Eh bien, mon ami, tche de dployer autant de perspicacit que Dosia, car j'ai promis de ne rien dire. Au bout d'une heure, Platon parfaitement d'accord avec sa soeur, sortait de chez elle, emportant tout ce qu'elle possdait de valeurs. Il passa chez lui, dpouilla son secrtaire et se rendit sur-le-champ au logis de Mourief. Celui-ci, trs fatigu, attrist par l'insuccs de ses dernires dmarches, venait de rentrer chez lui. Couch tout de son long sur le canap, il mditait sur la sottise des humains en gnral et des jeunes cornettes en particulier. L'annonce de la visite de son ami ne lui causa qu'un mdiocre plaisir, car il s'attendait une seconde dition de la semonce. --Je suis venu voir si je pouvais t'tre utile, dit Sourof en franchissant le seuil. --Je te remercie, dit Mourief un peu embarrass. --Je suis fch d'avoir t si injuste. Tu ne m'en veux pas? dit Platon en tendant les deux mains son camarade. --Ah! s'cria celui-ci, elle a parl. --Non, mon cher, mais j'ai devin... Il n'est rien qu'on ne fasse pour son frre, continua-t-il; voici mon portefeuille, je crois que tu y trouveras de quoi terminer cette ennuyeuse affaire. Pierre sauta au cou de son ami, qui, cette fois lui rendit son accolade. --Quelle femme que ta soeur, lui dit-il quand il put parler. --Je t'avais bien dit, fit Platon avec orgueil, qu'il n'y en avait qu'une au monde. --Je ne suis pas digne d'elle, murmura Pierre en secouant la tte; je ne sais pas comment elle a pu consentir... --Il en est quelques-uns de plus mauvais que toi, rpondit Sourof; d'ailleurs je suis enchant de t'avoir pour beau-frre. Mais occupons nous d'affaires srieuses. Les deux amis rglrent les comptes, et, quand tout fut arrang, Platon se leva. --Je vais chez le colonel, dit-il; je crois que le digne homme sera bien aise de me voir. --Que vas-tu lui dire? fit Pierre effray. --Je vais lui dire que ta dette sera paye parbleu. XXII --Que peux-tu bien avoir dit Minkof? demanda un soir la princesse Dosia qui la regardait se dshabiller en revenant du thtre. --Ah! voil! Que lui ai-je dit? fit la jeune fille d'un air distrait. Et lui, qu'est-ce qu'il t'a dit? reprit-elle avec plus de vivacit. --Il m'a dit qu'il n'avait rien compris ce que tu lui avais dit, rpliqua la princesse en riant. Si tu trouves que ce n'est pas assez net, ne t'en prends qu' toi-mme. Le visage de Dosia s'claira; ses dents blanches brillrent un instant, puis elle redevint srieuse, ou plutt distraite. --Je lui ai dit que je ne comprends pas comment on peut tre assez malheureux pour avoir envie de m'pouser, fit Dosia aprs un silence. --Alors, c'tait une vraie demande en mariage? demanda la princesse en s'efforant de ne pas rire. --Oui, rpondit Dosia; s'il l'a pris pour une impertinence, cela veut dire que j'ai compris sa proposition; et s'il l'a pris pour une boutade, c'est que je ne l'ai pas tout fait comprise. N'est-ce pas clair? --Pas trop, fit la princesse riant toujours. --C'est toujours aussi clair que son discours lui! "Mademoiselle, les liens du mariage sont aussi sacrs qu'insolubles. Heureux celui qui trouve dans ce dsert du grand monde l'pouse qui doit couronner son foyer et embaumer sa vie! Si je pouvais tre celui-l, je m'estimerais jamais heureux." --Voyons, Dosia, il ne t'a pas dit cela! s'cria la princesse. --A peu prs! Si je me trompe, ce n'est pas de beaucoup. Tu vois qu' une demande aussi amphigourique je ne pouvais pas faire d'autre rponse. --Mais il m'a demand si ta mre accueillerait sa demande; donc, c'est srieux. Veux-tu que j'crive ta mre? --Non, non! s'cria Dosia. Ne rveillons pas le chat... --Chut! fit la princesse en mettant son doigt sur ses lvres d'un air de reproche. --Soit, je n'achverai pas! fit Dosia. Je suis bien sage, prsent, tu vois! Je laisse mes phrases moiti. Je voulais dire qu'il y a six mois que maman ne m'a gronde, et que cette habitude m'a t trs-douce perdre... Donc, quand je voudrai me marier, avec l'aide de la sage Sophie, mon mentor, je n'aurai pas besoin de maman pour me dcider. --Minkof est riche, il est jeune, bien apparent, il a une belle place. --Il est bte comme une oie! murmura Dosia, les yeux levs au plafond. --Pas comme une oie, corrigea la princesse. --Come un oison en bas ge, rtorqua Dosia; mais je crois qu'il n'est peut-tre pas pire que les autres... --Celui qu'on aime, dit la princesse, ne ressemble pas aux autres... --C'est vrai! murmura Dosia, mais ce ne sera pas lui. Sophie le regarda non sans quelque surprise. La jeune fille rougit et se mit jouer avec les flacons de la toilette. --Que dcides tu propos de Minkof? demanda la princesse qui avait achev de natter ses cheveux. --Je ne sais pas, je demanderai ton frre ce qu'il en pense, dit Dosia, qui devint toute rouge: il est de bon conseil. Elle embrassa la princesse et disparut. Le lendemain, Platon fumait paisiblement une cigarette, lorsqu'il vit apparatre Dosia dans l'cartement des rideaux de la salle manger. La princesse s'habillait pour sortir; l'heure tait bien choisie. --Mon Dieu! dit Platon en souriant, que vous tes donc srieuse, ma cousine. Depuis les fianailles de Pierre avec Sophie, il traitait moins crmonieusement la jeune fille et l'appelait souvent ma cousine, en plaisantant. --C'est qu'il s'agit de chose srieuses rpondit Dosia. Elle s'assit en face de lui. La table les sparait. Un rayon dor de soleil d'avril glissait travers la triple armure des rideaux et caressait la jeune fille, s'arrtant sur une boucle de cheveux, sur un pli de la jupe lilas tendre... Elle tait elle-mme avril tout entier,--pluie te soleil, caprices, promesses, grce mutine et parfois rebelle... avril qui s'ignore et se laisse mener par le baromtre. Le baromtre allait tre Platon. --Voyons! dit-il en reposant son verre vide sur la soucoupe. Plus d'une fois le jeune homme avait t appel dcider de graves questions de toilette ou de convenances. Il s'attendait quelque ouverture de ce genre. --Me conseillez-vous de me marier? dit Dosia toute rose et les yeux baisss. La surprise tait forte. Tout aguerri qu'il ft aux fantaisies de mademoiselle Zaptine, Platon n'avait pas song celle-l. Et pourquoi pas? N'tait-elle pas en ge de se marier? Il repris son sang-froid, et sans autre signe d'motion qu'un peu de rougeur ses joues ordinairement ples: --Cela dpend, rpondit-il. --De quoi? fit Dosia. --De bien des choses. A qui avez-vous l'intention de vous marier, s'il n'y a pas d'indiscrtion? --Je n'ai pas l'intention de me marier, riposta Dosia en frappant un petit coup sec sur la table avec la cuiller th. Platon se mordit la lvre infrieure. --En ce cas, pourquoi m'avez-vous fait cette question srieuse? dit-il aprs un court silence. --Parce que je pourrais avoir l'intention de me marier, rpondit Dosia en cassant mthodiquement un petit morceau de sucre avec le manche d'un couteau. --Quand vous aurez cette intention, je crois que le moment sera venu de dbattre l'opportunit de votre rsolution. Dosia coupa court l'extermination de son morceau de sucre, et regardant Platon du coin de l'oeil: --Vous m'avez enseign vous-mme, dit-elle, la ncessit de ne rien rsoudre avant d'avoir rflchi longtemps l'avance et hors de la pression des circonstances extrieures. Platon s'inclina sans rien dire, possd soudain de l'ide assez peu raisonn de tirer l'oreille cette excellente colire qui rptait si bien sa leon. --Je suis vos ordres, dit-il enfin; veuilles vous expliquer. Dosia se remit casser du sucre. --M. Minkof a demand ma main, dit-elle; ferais-je bien de l'pouser? Platon s'absorba dans la contemplation de la nappe, et toute sa colre se tourna contre le prtendant. --Cet imbcile? profra-t-il sans mnagement aucun. --Oui, rpondit Dosia d'un ton plein d'innocence. Le sucre grinait sous le couteau. --Pour l'amour de Dieu, s'cria Platon, cessez d'craser ce sucre; vous me faites mal aux nerfs! --Je ne suis pas nerveuse, rpondit Dosia d'un air plein de commisration pour les gens nerveux. Elle se leva pourtant, de peur de tentation, et recula sa chaise, abandonnant le sucre une mouche, prcoce close entre les rideaux. Mais en quittant sa place, elle perdit la parure de son rayon de soleil, et l'appartement sembla devenir sombre. --En gnral, reprit Dosia, se dcidant enfin s'expliquer, croyez-vous que je doive me marier, que je sois assez raisonnable pour entrer en mnage? Platon ne put s'empcher de rire. --Assez raisonnable? dit-il Cela dpend. Quand vous n'crasez pas de sucre, vous tes fort acceptable. Un sourire furtif glissa sur les lvres de la malicieuse. Elle trempa l'extrmit de ses doigts sucrs dans le bol rincer les tasses, puis les essuya son petit mouchoir, et... garda le silence. Platon se vit oblig de continuer: --Le mariage, dit-il est certainement une chose fort srieuse; chacun y met du sien... Si le mari est trs-raisonnable, la femme l'tant moins... il peut s'tablir nanmoins une sorte d'quilibre qui... Il vit sur le visage de Dosia quelque chose,--je ne sais quoi,--qui l'arrta court. Elle leva sur lui ses grands yeux innocents. --Alors, il me faut un mari trs-sage? fit-elle en toute candeur. Platon, agac, ne rpondit pas. --A cette condition, continua-t-elle, je puis me marier? Soudain la vision du mess, du camp, le bol de punch, le rcit de Pierre, tout cet ensemble de souvenirs odieux se dressa devant Platon et rompit le charme qui l'enlaait. Cela dpend, rpondit-il rudement. Chacun se connat. Faites ce que votre conscience vous conseillera. L-dessus, il quitta la salle manger. Le rayon d'avril avait disparu, une giboule battait furieusement les vitres. Dosia resta immobile. La grande pice tait presque obscure; les rideaux interceptaient le peu de lumire que laissaient filtrer les gros nuages noirs pousss par un vent violent. Une larme roula sur la jeune fille, puis une autre; les gouttes brillantes se suivaient de prs, dessinant un filet sombre sur le corsage lilas... Le nuage s'envol, portant ailleurs la grle et la dvastation; un ple rayon jaune se glissa obliquement dans la salle manger, puis le ciel, redevenu bleu, apparut en haut de la fentre; le soleil d'or mit une paillette chaque plat d'argent du dressoir, chaque clou dor de la haute chaise de maroquin ou Dosia sigeait en cassant du sucre... la mouche revint se poser sur la nappe... la jeune fille n'avait pas remu. --Eh bien! o donc es-tu Dosia? fit la voix de la princesse; il ne pleut plus, nous sortons. La jeune fille disparut par une porte au moment o Sophie entrait par l'autre. Une minute aprs, elle reparut, coiffe, gante, voile... et personne ne sut qu'elle avait pleur. Le printemps s'avanait. Madame Zaptine rclamais sa fille; Sophie promit de la lui conduire avant la Pentecte, c'est--dire avant son mariage, car les nouveaux poux se promettaient de voyager pendant la lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis passer huit jours chez elle avant la noce. Presse par les instances de Dosia, la princesse y consentit. --Que veux-tu que je devienne quant tu ne seras plus l? disait tristement la jeune fille. --Tu reviendras l'hiver prochain, rpondait la princesse. Dosia secouait tristement la tte. Quand on a dix-huit ans, l'hiver prochain est synonyme des calendes grecques. Depuis les bourrasques d'avril, elle tait devenue toute diffrente d'elle-mme. Si la princesse n'avait pas t absorbe par les prparatifs de son mariage, elle et certainement remarqu cette mtamorphose si rapide et si importante; mais elle n'y songeait gure. Pierre ne songeait qu' lui-mme, et pendant qu'il bataillait avec sa conscience te sa philosophie, la cause de ses soucis dprissait trangement. Le soir de leur arrive chez madame Zaptine, ils furent tous la fois frapps de cette vrit, jusque-l mconnue. Le cri de la mre leur ouvrit les yeux. --Mon Dieu! s'cria madame Zaptine, il faut que tu sois bien malade, Dosia, pour avoir maigri comme cela! Les dix paires d'yeux qui se trouvaient dans la pice se tournrent aussitt vers la jeune fille qui rougit. L'incarnat de la confusion lui rendit un clat passager. --C'est la sagesse, maman! dit-elle d'une voix qui voulait tre joyeuse, mais qui s'teignit dans un sanglot. Elle s'enfuit dans le jardin. Elle regrette beaucoup de vous quitter, ce que je vois, dit la bonne madame Zaptine, cherchant attnuer ce que sa premire remarque pouvait avoir de dsobligent pour l'hospitalit de la princesse. --Oui, rpondit celle-ci lentement et en rflchissant; je ne croyais pas que ce regret ft si vif... Je voudrais bien leu lui pargner, et pourtant je ne vois gure... --Bah! dit une soeur ane, il faut bien qu'elle s'accoutume rester la maison. Nous n'en sommes par sorties, nous autres et cela ne nous empche pas de nous porter merveille. Platon regarda d'une faon peu sympathique celle qui parlait et lui tourna le dos. --Pauvre petit oiseau! pensa-t-il, la cage va se refermer et lui meurtrir les ailes! Le lendemain, ds l'aube, Dosia descendit au jardin. Comme tout lui parut chang! C'tait pourtant le mme jardin; la planche flexible o elle avait sduit son cousin tait un peu plus dteinte que l'anne prcdente, mais les chenilles tombaient avec la mme profusion. Dosia vita la balanoire et prit gauche, dans les taillis de lilas en fleur. De son ct, Platon n'avait gure dormi: il avait pass la nuit se demander si c'tait bien le changement d'air et la vie mondaine qui avaient amaigri et pli les joues de mademoiselle Zaptine. Un secret dsir de connatre la topographie du jardin, de s'assurer que Pierre, matriellement au moins, n'avait pas altr la vrit, poussa Sourof sortir de sa chambre. Pierre n'avait pas menti: le tableau de sa folle quipe tait fidle,--en ce qui concernait le cadre; la balanoire, l'escalier prilleux, la pelouse o l'on jouait aux _gorelki_, toue tait bien sa place. La grosse tte noire du chien de Dosia s'tait montre l'entre d'une niche dans la cour... Platon s'enfona au hasard dans le jardin pour boire jusqu'au bout la coupe d'amertume et trouver le pavillon en ruine o Dosia avait demand son cousin de l'enlever. Il marcha quelques minutes l'aventure. A travers le jeune feuillage, les paillettes tincelantes de la rivire lui indiquaient de temps en temps le chemin; au bout d'une longue alle de tilleuls il vit apparatre le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son but travers les mandres peu compliqus d'un labyrinthe classique. Mourief avait dcrit exactement jusqu'aux colonnes dpouilles de pltre o la brique apparaissait comme la rougeur d'une plaie. Sourof entra sous la coupole; les bancs de pierre rongs par la mousse taient la place indique; une grosse grenouille douairire regarda fixement Platon, puis sauta de tout son poids dans l'herbe qui envahissait les degrs de ce baroque lieu de repos. Le jeune homme s'assit sur un des bancs humides et rflchit. Tout tait donc vrai! Pourquoi Mourief n'avait-il pas eu la charit de se taire? Au moins le supplice du doute et la torture de la mfiance eussent t pargns son ami. --Je devais l'aimer! se dit Platon avec cette sorte de fatalisme qui est une des originalits du caractre russe. Puisque je devais l'aimer, que n'ai-je pu l'aimer aveuglment. Dans l'affaissement complet du dsespoir, il laissa aller sa tte sur sa poitrine et resta pniblement absorb... Un bruit lger attira son attention: de l'autre ct du pavillon, encadre dans un bosquet de lilas, Dosia le regardait douloureusement, les mains jointes et abandonnes sur sa robe. Comme il levait les yeux, elle lui fit un signe de tte srieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de feuillage. Platon n'essaya pas de la rejoindre et resta tristement proccup jusqu'au moment o la cloche l'appela pour le djeuner. La maison Zaptine tait le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu des autels, l'encens qu'on brlait pour lui dans cette demeure devait lui tre particulirement agrable, car il y sjournait de prfrence. Pendant deux grandes heures le djeuner rassembla tour tour les membres de la famille et les visiteurs. Par une de ces faveurs spciales que la Providence met en rserve pour les gens indcis, ceux qui avaient quelque chose se dire ne parvenaient pas se rencontrer, les uns entrant, les autres sortant toujours mal propos. On finit pourtant par se runir au complet, ou peu prs. --Qu'allez-vous faire aujourd'hui? dit madame Zaptine. Il faudrait aller vous promener. Une partie de plaisir fut vite organise. On devait prendre le th dans la fort, puis revenir le long de la rivire, alors haute et superbe, qui baignait des prairies magnifiques. Un fourgon partit en avant avec le cuisinier, le mnagre, le buffetier et toute les friandises imaginables. Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les uns en calche, les autres en drochki de campagne,--longue machine roulante o l'on ne peut gure tenir en quilibre qu' condition d'tre trs-tass, en vertu sans doute de l'attraction molculaire. Dosia avait voulu monter son cher Bayard, qui, en l'absence de sa jeune matresse s'tait encore perfectionn dans l'art de dfoncer le tonneau. L'inspection des remises ayant prouv l'impossibilit absolue de se servir des selles d'hommes, mises hors d'usage par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens de monter dans les quipages. Dosia, vtue d'une longue amazone en drap bleu fonc, coiffe d'un large feutre Henri IV orn du classique panache blanc, maniait sa monture avec une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement ct de la calche o sa mre faisait ses htes les honneurs du domaine, mais cette sagesse force l'ennuya bientt; elle cingla d'un coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds, s'enleva, rua, couvrit la calche de poussire et partit comme une flche dans la direction de la fort. On ne vit bientt plus qu'un tourbillon confus sur la route poudreuse. --Elle va se casser le cou! s'cria la princesse. --Non! soupira mlancoliquement madame Zaptine; c'est toujours comme a, et il ne lui arrive jamais rien! XXIII En arrivant sous les ombrages de la haute fort, la compagnie trouva le th prpar dans une clairire. Le gazon, sem de petits oeillets roses, offrait le plus moelleux tapis; une grande nappe damasse brillait comme une pice de satin blanc sur le vert de la pelouse; des jattes de crme douce, des pyramides de gteaux, de larges terrines en verre contenant du lait caill recouvert de sa crme paisse et jaune, entoures de glace pile pour garder plus de fracheur, retenaient les coins de la nappe; d'ailleurs, l'air tait parfaitement calme et la chaleur fort supportable, mme sur la route. Mille fleurettes odorantes se cachaient dans les taillis, l'abri des grands parasols de la fougre. En haut dans les panaches des bouleaux, dans le feuillage bruissant des aunes, un merle jaseur jetait parfois sa fuse moqueuse par-dessus les gazouillis confus des oiseaux du bois; de lin en loin on entendait l'appel du coucou rsonner avec opinitret, forant l'attention de l'oreille distraite, pour se taire tout coup, laissant une sorte de vide dans l'orchestre de la fort. Dosia vint la rencontre des quipages. Elle avait mis pied terre. Son chapeau la main, sa trane sous le bras, elle marchait aussi son aise que dans le salon de la princesse; mais son joli visage avait perdu la mutinerie caressante qui semblait demander grce d'avance pour l'pigramme prte jaillir. Ses cheveux, toujours rebelles, ne flottaient plus en boucles dans un filet sans cesse dbord. Depuis qu'elle avait dix-huit ans, Dosia nattait son opulente chevelure; mais les tresses trop lourdes avaient entran le peigne et retombaient bien bas sur sa jupe sans qu'elle en prit souci. C'est ainsi qu'elle apparut Platon, srieuse, presque hautaine, triste, avec une nuance d'amertume dans le pli de sa bouche... Non, ce n'tait plus Dosia: c'tait une femme qui souffrait et qui voulait souffrir en silence. Cette apparition resta profondment grave dans le coeur de Sourof. Il sentait que le cerveau de Dosia travaillait.--Qu'allait-il en sortir? Sagesse ou folie? La sagesse mondaine aura-t-elle le dessus? Ou bien une Dosia nouvelle allait-elle se rvler, plus srieuse et plus digne d'tre aime? D'un joli mouvement de tte, la jeune fille secoua ses tresses en arrire, et sa gravit parut s'envoler. On s'assit par terre, et mille folies commencrent de toutes parts. Les tasses qui se renversent, les jattes de crme qui ne veulent pas garder l'quilibre, les assiettes passes pleines qui reviennent vides, sans que personne puisse ou veuille dire comment cela s'est fait, toute cette joie foltre des repas en plein air dborda bientt autour de la nappe. Les soeurs de Dosia taient fort aimables en socit; elle rservaient tous leurs dfauts pour la vie d'intrieur, sous ce prtexte gnralement allgu, qu'en famille il n'est pa ncessaire de se gner. Dosia donnait le ton ce tumulte de bonne socit; son petit rire argentin retentissait de temps en temps au milieu des groupes, et Platon coutait avec une joie mle d'angoisse ce rire discret, quoique panoui,--indice d'un esprit libre et gai. L'esprit dtendu, il se laissa doucement bercer par cette symphonie joyeuse des rires humains mls la gaiet printanire de la fort. --C'est fini, s'cria Dosia en se renversant dans l'herbe une main sous la tte. Les pieds perdus dans les plis de sa jupe, elle ressemblait ainsi ces figures d'anges dont le corps se termine par une longue draperie flottante. C'est fini, Pierre! Maman va me gronder horriblement, mais a m'est gal, tant pis pour les convenances! Je ne puis dire _toi_ Sophie, que je ne connais bien que depuis un an, et _vous_ son mari que j'ai connu toute ma vie. J'ai fait ce que j'ai pu pour obir ces convenances... J'y renonce, c'est trop difficile! Pendant que les fiancs riaient et que madame Zaptine bauchait une semonce, Platon se leva brusquement. Quelques-uns taient dj debout, car le repas touchait sa fin. --A moins que la Sagesse en personne ne s'y oppose, dit Pierre, coupant irrvrencieusement la parole sa tante, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Les yeux de Sophie errrent un instant de son frre Dosia. --Je n'y vois point de mal, dit-elle en souriant; mais son regard trahissait une vague inquitude. D'un bond elle fut sur pied, et, quittant ce groupe, elle fit quelques pas du ct oppos o Platon portait ses mditations, puis s'approcha d'un tronc d'arbre situ prs de la route, l'extrmit de la clairire. De cette place, elle entrevoyait, au tournant du chemin capricieusement dessin par la fantaisie des chariots, la masse sombre des quipages et les robes plus claires des chevaux qu'on n'avait pas dtels. Elle jeta un coup d'oeil de ce ct, puis s'adossa tristement la vieille corce rugueuse qui avait reu les pluies et les neiges de tout un sicle. Elle ne pleura pas... Le matin elle avait dpens toutes ses larmes; debout, les mains pendantes, elle regardait la terre; une ombre se dessina sur le sentier; elle leva la tte. Platon, revenu, redevenu devant elle, tudiait sa physionomie mobile. Elle ne parut point surprise de le voir. --Je voudrais tre morte dit-elle avec douceur, sans autre expression qu'un peu de fatigue; c'est difficile de vivre! Frapp au coeur, il garda le silence un instant. --La vie est longue heureusement, commena-t-il avec un vague sourire. On a le temps de changer.... Le regard de Dosia arrta sa plaisanterie innocente, qui lui parut sonner aussi faux qu'une cloche fle. --C'est trop difficile de vivre! rpta Dosia en secouant tristement la tte. Il faut pourtant tcher de s'y habituer! Mais c'est ennuyeux!... Elle se dtacha avec effort du tronc qui la soutenait et s'loigna. Sa jupe froissait les hautes herbes en passant; toute sa figure dlicate et fragile s'lanait svelte et menue comme un des troncs de bouleaux qui l'environnaient... Platon eut envie de l'atteindre, de l'enlever de terre et de lui dire:--Vis pour moi! --Dosia! cria Mourief de ce ton chantant que les paysans emploient pour s'appeler de lin dans les bois; Dosia, veux-tu que je t'amne ton chevalier franais? --Oui, s'il te plat, rpondit-elle. Platon retomba dans le gouffre de ses perplexits. Pierre amena la pauvre bte, douce comme un mouton quand Dosia ne s'en mlait pas. --Veux-tu que je lui fasse franchir le foss? dit-il sa cousine; tu le monteras sur la route. --Pourquoi? fit Dosia; il est trs-bien ici. A peine Pierre avait-il eu le temps de vrifier l'trier que, s'aidant de la main qu'il songeait peine lui tendre, la jeune fille tait en selle. Il arrangea les plis de sa jupe autour de ses pieds mignons, pendant que Platon, en proie toutes les rages de la jalousie, se demandait s'il fallait ouvrir les yeux sa soeur. Mourief tourna vers lui son visage honnte. --Elle va se casser le cou! dit-il Platon en clignant de l'oeil. Dosia lui allongea un lger coup de cravache qui fit tomber sa casquette blanche dans l'herbe, et rit une seconde; puis, rassemblant son cheval sans prvenir personne, elle sauta le foss, large de quatre pieds, et arrta sur place Bayard frmissant d'un si bel exploit. --Ce ne sera pas encore pour cette fois, dit-elle en flattant le cou de son cheval. Nous ne prirons pas ensemble. N'est-ce pas, mon ami? Elle prit doucement les devants sans faire de poussire, pendant que le reste de la socit s'entassait dans les quipages. XXIV Au retour, Dosia ne s'isola point de la compagnie; trottant paisiblement, tantt ct du drochki, tantt auprs de la calche, elle fit preuve d'une bonne grce, d'une amabilit que sa mre ne lui connaissait pas. --Comment! chre princesse, disait madame Zaptine mue jusqu'aux larmes, c'est vous que je dois ce changement? C'est vous qui avez fait de ma sauvage Dosia cette aimable jeune fille? --Il est bien rest un peu de l'ancienne Dosia au fond, tout au fond, rpondait la princesse en souriant. Mais madame Zaptine n'entendait pas qu'on dprcit sa fille; et l'objet de ses commentaires continuai trotter modestement l'anglaise et charmer l'assistance par ses rflexions judicieuses, si bien que ses soeurs, stupfaites de cette nouveaut, oubliaient positivement d'en tre jalouses. Le chemin de retour suivait le bord de la rivire. A quelque distance, sur l'autre rive, un village tageait ses maisons de bois, les unes noircies par le temps, les autres toutes neuves, rousses et dores. Le soleil, dj bas, envoyait au visage des promeneurs des rayons presque horizontaux, et les ombre s'allongeaient dmesurment sur le sol. Dosia s'amusait trotter dans l'ombre des chevaux de la calche. Tout le monde tait un peu fatigu, et les conversations languissaient. La rivire coulait assez vite, bleue et profonde. A quelque distance devant eux, deux ou trois perches annonaient un gu. Beaucoup de rivires, trs-hautes au printemps, n'ont plus, en t qu'un filet d'eau: les gus alors sont praticables pied; mais la saison n'tait pas assez avance pour qu'il en ft ainsi. Un paysan, conduisant une tlgue attele d'un seul cheval, descendit du village sur la rive oppose et entra dans l'eau, suivant la ligne tant soit peu problmatique indique par les perches. Les quipages s'arrtrent pour voir comment il oprerait ce passage assez prilleux. Le got des spectacles est si naturel l'homme, que nul ne hait un peu d'motion pour le compte d'autrui. Le cheval du paysan ne tmoignait pas d'un empressement prodigieux prendre le bain froid que lui prparait son matre; il ne se dcida qu'aprs avoir bien rencl pour protester de son mieux. Voyant qu'il n'tait pas le plus fort, cependant, il avana de quelques pas, puis s'arrta. Le paysan le laissa souffler un moment. --L'eau est haute, dit madame Zaptine; il aura quelque peine s'en tirer. --Le gu est-il dangereux? demanda Platon. --Non... Quand on le tient, l'eau ne dpasse gure le poitrail; mais si on le perd, le lit de la rivire descend rapidement, et alors il faut nager. Le paysan s'tait remis en route; le cheval avanait avec mfiance, flairant l'eau; la charrette glissa rapidement... L'homme eut de l'eau jusqu' mi-corps; le cheval nageait et semblait vouloir se dbattre dans son harnais. --Que Dieu me sauve! cria le paysan avec angoisse. --Il a perdu le gu! s'cria-t-on tut d'une voix. Dosia, les sourcils un peu froncs, les narines dilates, regardait de tousses yeux, mais n'avait pas encore dit un mot. D'un geste de chasse, serr et rapide, elle ramena sur le devant de la selle les plis tranants de sa jupe d'amazone, cingla Bayard de sa cravache et prit le petit galop. --Dosia! cria sa mre. O vas-tu? Une demi-douzaine de cris effarouchs partirent des quipages; les deux jeunes gens sautrent sur la route. Mais Dosia tait dj dans la rivire. Bayard connaissait le gu, lui, et n'avait garde de se tromper. Il avanait vaillamment, flairant l'eau non par crainte, mais par prcaution. Quand Dosia fut au milieu de la rivire, une toise environ la sparait encore du cheval en dtresse qui battait l'eau de ses pieds; la charrette avait presque disparu; le paysan invoquait tous les saints du paradis. La jeune fille hsita un moment; puis, esquissant un signe de croix rapide, elle quitta le gu; Bayard prit la nage, et ils firent tous deux un plongeon formidable. Un cri d'effroi retentit sur le rivage. Les deux jeunes gens avaient jet bas leurs uniformes et s'apprtaient entrer dans l'eau. --Ce n'est pas la peine! cria Dosia. Avec l'aide de Dieu!... Elle allongea le bras, saisit la bride du pauvre bidet affol, qui obit, sentant le salut. Bayard, bien dirig, retrouva le gu, reprit terre, et, un instant aprs, les deux chevaux, la charrette et Dosia elle-mme, tout ruisselants, arrivaient au rivage, semblables la cour de Neptune. Le paysan se confondait en remerciements et en excuses. --Tu mourras de froid, Dosia! criait madame Zaptine. Il faut avoir perdu la tte! Cette enfant me fera mourir... Pendant qu'elle gmissait, Dosia tait dj loin. Bayard l'emportait vers la maison, du plus vigoureux galop qui ft dans ses moyens. Personne ne souffla mot, durant le trajet, dans les deux quipages. Chacun avait trop faire avec ses propres penses. Les cochers n'avaient pas eu besoin d'ordres pour mettre leurs quipages ventre terre, tandis que les yeux des promeneurs suivaient la trace du passage de Dosia marque par un filet d'eau non interrompu dans la poussire. Enfin les chevaux hors d'haleine s'arrtrent devant le perron. Malgr la hte gnrale, Platon fut le premier dans la salle manger, et le premier objet qui frappa ses yeux fut Dosia, dj dshabille et revtue d'un grand peignoir de flanelle appartenant sa mre. Elle tait debout, trs-ple et tremblant de froid. La masse de ses effets mouills gisait sur le plancher devant elle. --Je n'ai pas pris la pine de monter, maman, dit-elle en voyant sa mre: on m'a mis vos habits. Voyez comme c'est drle! Elle riait, mais ses dents claquaient, quoi qu'elle en et. On la coucha sur un canap; on la roula dans une chaude couverture malgr ses protestations, et le samovar, grce aux soins des domestiques intelligents apparut aussitt. Ds la seconde tasse de th bouillant, Dosia cessa de trembler, et la couleur revient ses joues. Alors madame Zaptine, jusque-l fort inquite, entama un sermon. --Maman, dit la jeune fille, en lui coupant peu crmonieusement la parole, mon pre m'a enseign qu'il faut toujours secourir son semblable, mme au pril de sa vie; or, il n'y avait aucun pril. Bayard connat le gu comme pas un;--nous l'avons pass cent fois nous deux. --Et la fluxion de poitrine, malheureuse enfant? --Cela s'attrape aussi au bal, rpondit philosophiquement Dosia; et alors cela ne profite personne. Maman, s'il vous plat, donnez-moi encore une tasse de th. Il fallut bien terminer l cette semonce. Mais Dosia avait une ide, et elle tenait la mettre excution. --N'est-ce pas, maman, que Bayard s'est bien conduit? --J'avoue, dit madame Zaptine, que je n'attendais pas cela de lui. --C'est que vous l'avez toujours mconnu, maman. Il a sauv son semblable, Bayard. Aussi il mrite une rcompense, n'est-ce pas? --Certainement; veux-tu que je lui fasse donner double ration d'avoine? --Un picotin d'honneur? Oui, c'est gentil; je vous remercie pour lui, maman, mais je voudrais autre chose. --Quoi donc? --Il ne faut plus qu'il trane le tonneau, maman! C'est un vrai chevalier, vous ne pouvez plus vouloir l'avilir. Au milieu des rires de la socit, madame Zaptine dclara solennellement que Bayard serait dsormais dispens du service domestique. Mais ce n'tait pas assez qu'une promesse; il fallut convoquer les cochers et leur intimer l'ordre de ne plus chagriner la bonne bte. Quand ils furent sortis: --Je suis trs-contente, maman, dit Dosia, je vous remercie. Il me semble qu' prsent je dormirais bien. --On va te porter dans ta chambre, fit la mre, pleine de sollicitude. --Me porter! s'cria Dosia en clatant de rire, me porter comme une corbeille de linge qui revient de la buanderie?... oh! non, j'irai bien sur mes deux pieds! Elle se leva, rejeta au loin la couverture, dont le pan tomba dans la tasse de sa soeur, et se tirant avec une dextrit merveilleuse de son peignoir deux fois trop long, elle se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, elle se retourna et adressa aux assistants une rvrence collective. --Bonsoir! dit-elle; soupez de bon apptit; moi, je meurs de sommeil. Son regard vita celui de Platon qui ne l'avait pas quitte depuis qu'il tait entr, et l'on entendit son rire dans l'escalier qu'elle avait peine monter, embarrasse par ses vtements. XXV Dosia dormit tout d'une traite; madame Zaptine eut le cauchemar et Platon ne dormit pas du tout. Le soleil de juin, qui se lve de bonne heure, le trouva assis sur son lit, les yeux ouverts, bris par une nuit d'insomnie. Ce qu'il avait pens, souffert rsolu cette nuit-l et suffi pour remplir la vie d'un de ces hommes paisibles qui vont du berceau la tombe sans avoir connu d'autre souci qu'une heure de retard ou la corve d'un travail supplmentaire. Las de son immobilit, il s'habilla et descendit doucement au jardin. Quatre heures sonnaient comme il passait devant le coucou de la salle manger. Il enjamba deux ou trois domestiques assoupis sur des nattes dans les corridors, suivant la coutume russe immmoriale, ouvrit la porte, ferme patriarcalement d'un simple loquet, et se trouva sur le perron. Sous ses pieds, l'escalier casse-cou descendait vers la pelouse; il s'y aventura, le descendit sans encombre et se mit parcourir le gazon grands pas. Tout tait humide de rose; le soleil envoyait des lames d'or travers les rameaux et dessinait sur le sable des alles les masses capricieuses du feuillage. L'orchestre entier des oiseaux chantait l'aubade plein gosier; le btail, dj runi dans les pturages, donnait de la voix dans le lointain comme une basse continue; parfois une vache laitire, retenue l'curie pour les besoins de la journe, rpondait cet appel par un mugissement sourd. Une abeille, veille de bon matin frla la joue de Platon et s'enfona prs de lui dans une grappe d'acacia jaune... Mais le jeune homme n'avait gure souci des sductions d'une matine de printemps! Dans la feuille lointaine, le coucou venait de rpter dix-huit fois son appel mlancolique: la superstition veut que le nombre des appels du coucou, quand on l'interroge, soit le mme que celui des annes destines l'tre auquel on a song; Dosia ne quittait pas les penses du jeune officier;--et, bien qu'il ne fut pas superstitieux, il sentit son coeur se serrer d'une nouvelle angoisse. Devait-elle mourir dix-huit ans? Peut-tre en ce moment mme Dosia se dbattait-elle sous l'treinte de la maladie? Peut-tre la mort qu'elle avait appele la veille planait-elle son chevet?--Et si elle n'aimait pas la vie "trop difficile", comme elle l'avait dit, Platon n'en tait-il pas la cause? N'tait-ce pas lui dont le rigorisme outr, la pdante sagesse avaient attrist ce jeune coeur, jadis dbordant de joie et de vie? Qu'avait-il besoin d'exiger d'elle une perfection irralisable? --Si elle meurt, se dit-il que ferai-je? que sera ma vie! Quels remords! et quels regrets! Ses pas l'avaient conduit au petit pavillon moisi. Il s'assit sur le banc et regarda la charmille o, la veille, Dosia lui tait apparue. --Comment, se dit-il, n'ai-je pas compris alors qu'elle ne tenait pas la vie? Comment dans ce regard navr n'ai-je pas lu la fatigue de la lutte incessante? Il resta longtemps cette place; la rivire brillait non loin d'un bleu froid; il sentit passer sur lui le frisson de l'onde glace tel qu'il avait d passer la veille sur Dosia pendant qu'elle entrait si courageusement dans l'eau. Il s'accabla de reproches, tut en continuant marcher au hasard pendant longtemps. Lass enfin, il rentra, se jeta sur son lit et s'endormit. Il se rveilla huit heures. Un bruit de ruche remplissait la maison sonore, entirement construite en bois de sapin. Il se hte de descendre dans la salle manger o madame Zaptine prparait le caf elle-mme en l'honneur de ses htes. --Eh bien? madame, dit-il, prenant peine le temps de leur souhaiter le bonjour, comment va Do... mademoiselle Thodosie? --Mademoiselle Thodosie est l, rpondit la voix lgrement enroue de la jeune fille; je me chauffe au soleil sur le balcon, monsieur Platon. En trois enjambes il franchit la distance qui le sparait de la porte et se trouva en prsence de Dosia. Vtue de laine blanche, elle s'tait pelotonne dans un grand fauteuil; une ombrelle double de rose protgeait sa jolie tte un peu ple contre les rayons du soleil dj brlant. --Vous ne ressentez aucun mal? dit Platon d'une voix aussi rauque que s'il avait subi l'immersion de la veille. Il n'osait avancer la main vers celle de la jeune fille. --Je n'ai rien du tout! j'ai dormi comme un loir! Il n'est rien de tel qu'in bain froid pour faire dormir! --Mais cette poque de l'anne... --Dans quinze jours, tout le monde se baignera par partie de plaisir! J'ai un peu devanc l'usage, voil tout! Il n'y a pas l de quoi fouetter le plus petit chat. Elle se tut et baissa les yeux. Il la regardait comme on regarde un trsor perdu et retrouv soudain. --Avez-vous pris votre caf? dit-elle pour rompre le silence qui se prolongeait. --Non! --Faites-vous apporter votre tasse ici, nous djeunerons ensemble. Platon obit. L'instant d'aprs un petit domestique apportait un guridon avec le plateau du djeuner. La cordialit vient en mangeant. Si cette vrit n'est pas proverbe, elle mrite de le devenir; mieux que tout le reste, le pain et le sel de l'hospitalit tablissent promptement la communaut des impressions. Aussi Dosia se mit-elle bientt jaser comme autrefois. De temps en temps une ombre passait devant ses yeux, mais elle la chassait d'un geste enfantin, comme on carte le sommeil en se frottant les paupires. Quand les tasses furent vides, Dosia mietta sur le balcon le pin qui lui tait rest, et les oiseaux arrivrent de toutes parts pour profiter de cette aubaine. --Ils me connaissent, dit Dosia en se laissant retomber dans son fauteuil d'un air heureux et fatigu; ils m'aiment bien. Elle ferma les yeux sur cette parole. Ses cils noirs portaient une ombre fonce sur ses joues ples, dj prcdemment amaigries. Platon prouva un vague sentiment d'effroi. Le petit domestique vint chercher le plateau. Mourief, puis Sophie s'approchrent tour tour de Dosia pour prendre de ses nouvelles. Sophie alla rejoindre la famille dans la salle manger et ferma doucement la porte du balcon... Platon tait seul avec la jeune fille. --Dosia! dit-il aprs un moment d'hsitation. Elle ouvrit les yeux qu'elle avait referms, et un flot de sang lui monta au visage. --Dosia! reprit le jeune homme, j't trs dur avec vous... je vous prie de me le pardonner. Elle tendit sa main comme pour l'empcher de parler; il prit cette main glace et la garda dans la sienne. --J'avais dans l'esprit, continua-t-il, un idal de perfection chimrique; je voulais vous obliger lui devenue semblable... J'ai eu tort: toute crature a ses instincts, ses sentiments, ses impressions qui lui sont propres et qui lui font une originalit;--vous ne pouviez pas... --Etre pareille Sophie? interrompit Dosia avec un soupir. Oh! non! Elle retira sa main que Platon essayait timidement de retenir, poussa un second soupir et dtourna les yeux. --Telle que vous tes, Dosia reprit Platon, vous tes bonne et charmante; vous mritez l'estime et l'affection de tous... et vous l'avez. Un regard interrogateur, habitude de malice ou de coquetterie, glissa entre les paupires de la jeune fille, puis retomba. Elle rougit. --Je tines plus l'estime de quelques-uns, dit-elle, qu' l'estime de tous. --L'un n'empche pas l'autre, dit Platon. Vous m'avez inspir un sentiment profond, que j'ignorais avant vous et qui changera ma vie.... Il s'interrompit mu: ses yeux, fixs sur le visage de la jeune fille, en avaient dit plus long que ses paroles. Elle se souleva brusquement dans son fauteuil et s'assit toute droite. --J'ai honte, dit-elle d'une voix basse, mais ferme, j'ai grande honte, monsieur Platon, d'avoir vol une estime que je ne mrite pas. Vous m'aimez pour ma sincrit, pour ma franchise,--car d'autres qualits, je ne m'en vois gure! Et bien, cela aussi est de ma part hypocrisie et mensonge. J'aurais d vous le dire il y a longtemps, mais vous tiez parfois svre; je me disais: A quoi bon parler de toi quelqu'un pour qui tu n'es rien?... J'avais tort, je le vois aujourd'hui. Platon l'coutais indcis. Une lueur de joie indicible filtrait dans son me, mais il n'osait y croire. --Vous venez, reprit-elle, de parler de sentiments qui changeront votre vie. Avant qu'il soit trop tard, avant que ces sentiments fassent votre chagrin comme ils ont fait... Elle se mordit la lvre, plit puis reprit: --Je dois vous dire que je ne suis pas ce que vous croyez. L'an dernier, pareille poque, lasse de la contrainte dans laquelle j'tais tenue ici, j'ai fait une folie qui me cotera le bonheur de ma vie... Dans un moment d'exaspration, j'ai pri mon cousin Pierre de m'enlever. Il se m'aimait pas. Je crois bien que le le savais, mme alors; mais j'avais menac... peu importe le moyen que j'employai; d'ailleurs j'tais rsolue tout. Il consentit et m'emmena. Mais nous n'avions pas fait quatre verstes que j'avais compris ma faute. Personne n'en avait connaissance, je la regrettais, mon cousin voulut bien me ramener ici, sans me faire les reproches que j'avais mrits. Aprs cela, monsieur, aprs une faute qui n'a fait tort qu' moi, puisque Pierre est innocent, je ne suis plus digne de votre estime... pardonnez moi de l'avoir usurpe si longtemps. Elle se tut, deux grosses larmes roulrent silencieusement sur la laine blanche de son peignoir. Elle voulut se contraindre, mais elle n'en eut pas la force; ses sanglots clatrent douloureux, briss comme ceux d'une crature dsespre, pour qui la vie n'a plus de ressources, et elle cacha son visage contre le dossier du fauteuil. --Dosia, dit la voix de Platon, si prs qu'elle tressaillit: Dosia vous tes un ange... Je le savais! Elle frmit de la tte aux pieds. --Vous le saviez! Et vous m'aimiez un peu tout de mme? --Non, je ne vous aimais pas,--pas assez du moins,--pas comme je vous aime prsent. Je me demandais si vous auriez assez de confiance en moi pour parler... --J'ai voulu le faire cent fois, mais vous tiez si svre, vous aviez si peu l'air de vous intresser moi... j'avais si grand'peur de vous! --Maintenant, fit Dosia en souriant--ce sourire dans ses yeux mouills lui donnait une grce idale,--j'ai encore un peu peur de vous, mais pas tant! Est-ce que vous m'estimez vraiment? Ah! j'ai bien souffert de cette estime que je croyais vole! --Oui, je vous estime quelque peu, rpondit Platon en souriant aussi. Vous tes comme Bayard: vous avez sauv votre semblable. --Oh! quelle vtille! s'cria Dosia. --Je n'en ai pas fait autant! mais comme je suis plus sage que vous, cela rtablit un peu la parit. Vous rappelez-vous ce jour o nous sommes tombs d'accord qu'il vous faudrait un mari trs-sage? --J'ai bien pleur ce jour-l! murmura Dosia. --Vous ne pleurerez plus. Me trouvez-vous assez sage pour tre votre mari? Dosia le regarda, lui tendit les bras, puis, par un mouvement de pudeur virginale, les replia sur sa poitrine et s'affaissa dans le fond du fauteuil, toute ple, mais sans le quitter des yeux. Il l'enleva et l'entrana,--la porta presque,--jusque dans la maison. Madame Zaptine eut alors une belle occasion de lever les bras au ciel cette apparition incongrue, mais elle la manqua. Sophie la prvint d'un mot. --Je crois, chre madame, dit-elle tranquillement, que mon frre quelque chose vous communiquer. --Madame, dit Platon, veuillez m'accorder la main de mademoiselle Thodosie. Dosia ressuscite d'un coup de baguette, monta mettre une robe, et au bout d'un quart d'heure rapparut, coiffe, habille,--digne, en un mot, de sa nouvelle position de fiance. On dansa, on joua colin-maillard; le vieil orgue de Barbarie qui jouait le _Calife de Bagdad_ et _Aline, reine de Golconde_, fut si bien mis contribution, que la manivelle en resta dans la main trop zle de Mourief; enfin, on fit tant de bruit et l'on s'amusa si bien que, jusqu' l'heure du repos, les soeurs de Dosia n'eurent pas le temps de mditer sur la grande injustice que la destine leur avait faite ce jour-l. --Nous nous marierons dans huit jours, dit Platon comme on servait la soupe. --Comment! comment! cria madame Zaptine, et le trousseau? --Ce n'est pas le trousseau que j'pouse; nous aurons le trousseau plus tard. Mais nous nous marieront dans huit jours, en mme temps que Sophie. N'est-ce pas, Dosia? --Certainement, fit celle-ci. J'emmne Bayard. --Quel bonheur! s'crirent les soeurs toutes d'une vois. --Ne vous rjouissez pas trop, fit Dosia en levant l'index d'un air menaant; sans quoi je vous laisserais mon chien. On demanda grce, et il fut convenu que Dosia emmnerait aussi son chien. En sortant de table, toute la socit descendit l'escalier casse-cou, et madame Zaptine, fidle une habitude de sa jeunesse, alla s'asseoir sur la balanoire flexible. Depuis trente-huit ans elle venait y faire un peu d'exercice aprs le dner pour activer sa digestion. Elle n'tait pas assise depuis une demi-minute que deux de ses filles vinrent l'y rejoindre, puis Dosia, suivie de Platon qui riait, enfin toute la compagnie, l'exception de Mourief qui, debout, dix pas, les regardait en fumant sa cigarette. --Vous avez l'air d'un vol d'hirondelles perches sur un fil tlgraphique, dit-il en se dlectant cette vue; ma tante surtout, par sa diaphanit. Madame Zaptine rit de bon coeur; elle tait si contente ce jour-l qu'elle avait oubli d'tre malade. La balanoire se mit en branle. Mourief les regardait sauter d'un air amus. --Dis donc, Dosia, s'cria-t-il, te souviens-tu? l'an dernier... Il s'arrta vex, craignant d'avoir fait une sottise. --Oui, je m'en souviens, rpondit Dosia en regardant Platon. Tu n'tais pas aussi aimable qu'aujourd'hui! Allons, viens aussi faire un tour de balanoire. Pierre jeta sa cigarette, vint s'asseoir prs de Sophie et donna une vigoureuse impulsion la planche lourdement charge. Au milieu des rires chacun prit le mouvement. --Vous allez casser la balanoire, criait madame Zaptine en faisant de vains efforts pour s'arrter. --a ne fait rien, ma tante, rpondit Mourief. Allons! Hop! hop! en famille! End of the Project Gutenberg EBook of La fille de Dosia, by Henry Grville License: Share Alike