Produced by Rnald Lvesque LA NIANIA. PAR HENRY GRVILLE. I Antonine Karzof venait d'avoir dix-neuf ans; les violons du bal donn l'occasion de cet anniversaire rsonnaient encore aux oreilles des parents et amis; la toilette blanche, orne des traditionnels boutons de rose, n'avait pas eu le temps de se faner, et cependant mademoiselle Karzof tait en proie au plus cruel souci. Les rayons d'un ple soleil de printemps clairaient de leur mieux le salon vaste et un peu sombre o l'on avait tant dans huit jours auparavant; le piano ouvert portait une partition quatre mains qui tmoignait d'une rcente visite,--mais Antonine ne pensait ni au soleil, ni la musique; elle attendait quelqu'un, et ce quelqu'un ne venait pas. Vingt fois elle alla de la fentre la porte de l'antichambre, puis revint la fentre, retourna de l dans sa jolie chambrette qui ouvrait dans le salon, redressa une branche de ses arbustes, refit un pli au rideau... Tout cela ne perdait pas cinq minutes, et le temps passait avec une lenteur impitoyable. --Ma mre est-elle rentre? dit Antonine une vieille servante qui apparut dans la porte de la salle manger contigu. --Non, pas encore, mon ange chri, rpondit la vieille. Antonine se jeta dans un fauteuil avec un geste d'impatience, et serra l'une contre l'autre ses deux mains fluettes, exquises de forme et toutes roses encore. --Elle ne tardera pas, mon trsor, reprit la vieille. Pourquoi es-tu si impatiente aujourd'hui? --Ce n'est pas de voir rentrer maman, que je suis impatiente, murmura Antonine. La vieille bonne poussa un soupir, et disparut sans bruit. Personne ne l'entendait jamais marcher. Antonine, les yeux fixs sur la trace lumineuse d'un rayon de soleil qui cheminait lentement sur le parquet, se mit rflchir profondment au pass. Ses souvenirs remontaient deux annes en arrire. C'tait la maison de campagne de ses parents qu'elle avait commenc alors trouver la vie un charme nouveau et indescriptible. Pendant la saison des vacances, son frre, tudiant de l'Universit de Saint-Ptersbourg, avait amen deux de ses amis pour prparer, de concert, leurs thses d'examen. Pourquoi l'un de ces jeunes gens tait-il rest aussi indiffrent Antonine que l'herbe du gazon sur lequel ils causaient ensemble le soir? Pourquoi les attentions de celui-l lui taient-elles plutt dsagrables? Et pourquoi l'autre, celui qui ne parlait presque pas, tait-il devenu l'objet de ses penses secrtes? La thorie des atomes crochus l'expliquerait sans doute. Dournof ne regardait gure Antonine, lui parlait peine, ne lui faisait jamais de compliments, et s'inquitait peu de ses actions en apparence: c'tait un garon de vingt-deux ans alors, robuste et brun, dont l'extrieur manquait absolument de posie: on entend par posie le romantisme sentimental qui a fait crire tant de livres absurdes, et commettre tant d'actions ridicules. Mais la personne de Dournof respirait l'indpendance de la volont, l'honntet, la loyaut la plus parfaite; il riait volontiers, montrant librement ses belles dents, trop larges pour l'oeil d'un dentiste, mais saines et blanches; il tait jeune, alerte, ne connaissait aucun obstacle, et la libert a sa posie propre. Dournof ne regardait donc pas Antonine; dans les runions frquentes la campagne o l'on danse toute heure du jour, dans les parties de jeux innocents, il se trouvait cependant ct d'elle presque coup sr. Personne n'en pouvait prendre ombrage; ils ne se disaient pas deux mots en toute la journe. Cependant quand Dournof avait termin la lecture d'un livre, il tait rare qu'on ne vit pas le volume passer dans les mains d'Antonine. Mais l encore il n'y avait rien d'tonnant. Madame Karzof, qui n'tait pas ne pour les grandes entreprises, avait pourtant suivi l'exemple gnral, devenu une mode dans les derniers temps, et elle avait tabli une cole libre dans le village. Antonine, comme de raison, s'tait charge des filles, Jean Karzof, son frre, avait voulu prendre soin des garons; mais Jean tait un rveur; il oubliait l'cole pour aller rder dans les bois, avec son autre camarade, Maroutine, portant sur l'paule un fusil avec lequel il tuait bien peu de gibier..., et Dournof prit l'habitude de le remplacer l'cole; c'tait pour la rgularit, disait-il. Antonine et lui s'en allaient donc cte cte, sans se donner le bras; ils entraient chacun dans la cabane de leur classe, et le plus souvent revenaient ensemble. L't s'coula ainsi. Ils se parlaient toujours trs-peu, mais un peu plus que dans les commencements. Les vacances de l'Universit tiraient leur fin, cependant, et les feuilles des tilleuls commenaient dj tomber sur le gazon; Antonine, toujours srieuse, avait un peu maigri; ses joues taient moins roses qu'au printemps; parfois elle se retirait de bonne heure, sans prtexte plausible. Si sa mre inquite la suivait alors dans sa chambre, elle la trouvait assise dans un grand fauteuil, les bras pendants, sans autre mal qu'un peu de fatigue. Un jour qu'Antonine sortait de la maison d'cole un peu plus tard que de coutume, elle vit que Dournof l'avait attendue. Assis sur les quelques marches de bois du petit perron, il regardait la route en sifflotant. Au bruit que fit la porte en retombant, il se leva, et Antonine reut en plein visage un regard si profond, si plein de choses, qu'elle baissa les yeux. Ils marchaient tous deux, et se dirigeaient vers la maison, lorsque Dournof, s'arrtant brusquement, dit Antonine: --J'ai vous parler. Ils s'arrtrent prs du puits. Ce puits, dont la margelle tait haute de trois pieds environ, tait construit avec de grosses poutres de sapin peine quarries, enchevtres les unes dans les autres; l'eau venait presque fleur de terre, et un seau de bois noirci par un long usage y flottait au milieu des feuilles jaunies des bouleaux que les vents d'automne y jetaient par tourbillons. La perche contrepoids qui sert relever le seau se perdait dans les branches basses des arbres, la haie du jardin haute et drue faisait un fond de verdure de cette construction rustique; l'herbe poussait l plus paisse que partout ailleurs. A cette heure, personne ne venait au puits: dix mtres des maisons, l'endroit tait aussi solitaire que le fond d'un bois. Antonine sentait battre son coeur, et craignait que Dournof n'en entendit les battements, tant ils lui semblaient terribles. Il resta un moment devant elle, la regardant, cette fois, de tous ses yeux. --Vous tes une demoiselle riche, commena-t-il. --Je ne suis pas riche, interrompit vivement Antonine. --Vous n'tes peut-tre pas riche pour votre monde, mais vous tes riche en comparaison d'un petit fils de prtre, qui n'a aucune fortune. Votre famille est de bonne noblesse. Antonine allait parler, il fit un geste, elle se tut. --Je suis de naissance obscure, puisque, je viens de vous le dire, mon grand-pre tait prtre. Mon pre tait un pauvre gratte-papier dans une administration de province; il a acquis la noblesse hrditaire par anciennet, et voil pourquoi je puis mettre une couronne sur mon cachet... Il souriait avec une certaine expression qui fit aussi sourire Antonine. --Cela n'empche pas que... Il se tut et regarda Antonine qui, loin de dtourner les yeux, leva sur lui son visage empourpr. Dournof alors tendit sa large main, lgante de forme, mais grande et lourde; la jeune fille y mit la sienne, sans hsiter, mais avec une gravit recueillie. --Je crois, reprit Dournof, que nous suivons le mme chemin tous les deux; j'ai ide de faire quelque chose... Je ne sais pas encore ce que je ferai, mais je crois bien que ce sera une oeuvre utile: voulez-vous m'aider? Non pas lorsque les chemins seront frays et que la route sera facile, mais pendant les annes de dcouragement et d'preuve; lorsque je serai accabl de railleries, pendant que je suis pauvre et obscur, pendant que personne n'a foi en moi, except votre frre, qui a en moi une confiance absolue. Voulez-vous me donner du courage quand j'en manquerai, et de la joie toujours? La main qui tenait celle d'Antonine tremblait un peu, malgr l'effort visible de Dournof pour paratre calme. Antonine regarda le jeune homme et rpondit: --Je le veux. --Pensez-y bien, reprit-il avec motion contenue dans la voix, je ne puis vous offrir prsent ni un toit, ni du pain... Je ne puis vous demander ceux de qui vous dpendez que lorsque je me serai assur de quoi vivre. --Vous disiez tout l'heure, interrompit Antonine, que j'ai quelque fortune... --Prcisment assez pour que je ne puisse prtendre vous que si je vous apporte l'quivalent de ce que vous possdez. Que vous donnera-t-on en dot? --Trente mille francs, rpondit la jeune fille sans s'tonner de cette question. --Eh bien, il faut que j'aie une place qui me rapporte au moins le revenu de ce capital. C'est peu de chose, ajouta-t-il avec son large sourire, et je l'aurai bientt une fois que j'aurai pass ma licence. Mais il faut attendre, et cette place ne sera qu'un acheminement vers autre chose. Les annes de travail et d'preuve seront longues... --J'attendrai, dit Antonine sans trouble. Dournof la regarda d'un air ravi: ce regard sembla mettre sur elle une bndiction, tant il tait srieux et tendre. --Je vous aime, lui dit-il, je vous aime tant, que si vous aviez refus, je crois que j'aurais renonc mon rve. --Que serez-vous? demanda alors Antonine. --Avocat! Antonine le regarda avec un peu d'tonnement. A cette poque, l'organisation des tribunaux tant encore tout entire l'tat de projet, les avocats n'existaient gure que de nom. On ne comprenait sous cette dsignation que les avocats consultants, sorte d'hommes d'affaires gnralement peu estims. Dournof lui expliqua alors les rformes projetes, et la place que pouvait prendre dans ce nouvel ordre de choses l'homme qui aurait le premier le talent, la force et le courage ncessaires pour s'imposer. --Songez, dit-il en terminant, que jusqu' prsent tout est livr l'arbitraire, que des milliers de gens spolis crient justice sans rien obtenir! Songez que la lumire va se faire dans ce chaos, et aprs le Tsar, qui sera le premier bienfaiteur, quel ne deviendra pas le rle de celui qui aura obtenu pour les malheureux le droit et la justice. --Etes-vous ambitieux? demanda Antonine avec la mme simplicit. Dournof rougit; il plongea dans le fond de sa conscience et rpondit ensuite. --Non; car si j'tais ambitieux, je voudrais travailler seul, et je ne puis vivre sans vous. --J'attendrai, rpta Antonine. Ds prsent je vous appartiens. Il ne lui dit pas merci, ces deux mes fortes s'taient comprises sans phrases. Il serra fortement la main qu'il tenait, puis la laissa retomber. --Il faut n'en parler personne, n'est-ce pas? demanda la jeune fille en reprenant le chemin du logis. --C'est vous de le dcider, rpondit Dournof. Si vous pensez que votre famille m'accueille favorablement... Antonine ne pt s'empcher de rire; la nullit de son pre et la frivolit bienveillante de sa mre lui inspiraient cette sorte d'affection qu'on prouve pour des tres irresponsables et dnus de bon sens. --Ils ne vous accueilleront pas favorablement, dit-elle; attendons. --Comme vous voudrez, rpondit le jeune homme. Ils atteignirent la maison sans changer d'autres paroles. De ce jour, madame Karzof n'eut plus s'inquiter de la sant de sa fille: Antonine avait repris sa gaiet srieuse et les couleurs de ses joues roses. Seulement elle quitta peu peu les ouvrages l'aiguille de pur agrment pour les travaux plus solides. Elle voulut apprendre tailler, coudre, repriser. --Mon Dieu, quelle fille originale! disaient ses jeunes compagnes; quel plaisir peux-tu trouver ourler des torchons? Antonine plaisantait la premire de ces travaux peu lgants, mais elle tint ferme, et devint trs-habile. L'hiver rassembla souvent les jeunes gens: on dansait prodigieusement cette poque en Russie. Tout tait prtexte sauterie, et mme sans prtexte beaucoup de familles avaient un jour fixe o la jeunesse se runissait et dansait ds sept heures du soir. La plus brillante de ces maisons tait celle de madame Frakine; comment celle-ci s'y prenait-elle pour procurer tant de plaisir tant de monde avec des revenus d'une exigut invraisemblable et constate? C'est un problme que jamais personne n'a pu rsoudre. Peut tre la bonne dame se privait-elle la lettre de manger pour parvenir payer le loyer d'un appartement trs-vaste et trs commode; peut-tre vendait-elle en cachette ses derniers bijoux de famille pour subvenir aux dpenses d'clairage de ce salon toujours plein le samedi; toujours est-il que nulle part on ne dansait d'aussi bonne grce et nulle part aussi, l'heure venue, on ne soupait d'aussi bon apptit. Le souper se composait de jolies tranches de pain noir et blanc artistiquement coupes et alternes sur des assiettes de faence anglaise; d'un peu de beurre apport de la campagne une fois par mois et soigneusement conserv la glacire; de quelques harengs marins, entours de persil et d'oignons hachs, et d'une immense salade de pommes de terre et de betteraves. Un peu de fromage enjolivait ce menu frugal, digne d'un cnobite. Mais le tout tait si bien servi, il y avait sur la table tant de couteaux et de fourchettes, tant de carafes reluisantes dans lesquelles, en guise de vin, ptillait du _kvass_ de fabrication domestique; tout cela tait offert de si bon coeur, que la belle jeu-esse, plus affame de plaisir que de friandises, se dclarait enchante de tout et recommenait danser aprs souper, d'aussi bon coeur qu'avant. Vers deux heures du matin, madame Frakine apparaissait dans le salon avec un grand balai,--ce qu'elle appelait son balai de crmonie; c'tait, disait-elle, pour chasser les danseurs. On l'entourait alors en lui demandant grce pour un quart d'heure, pour une contre danse. Elle refusait, agitant son formidable balai; alors un enrag se mettait au piano, et jouait une valse; madame Frakine et son balai, entrans dans le mouvement par les jeunes gens intrpides, faisaient le tour du salon, puis riant, essouffle, le bonnet de travers sur ses cheveux blancs, elle se laissait tomber sur un canap. C'tait le signal du dpart, on s'approchait, on l'embrassait, on la cajolait et l'on partait pour recommencer le samedi suivant. Pourquoi la bonne dame sans mari, sans enfants, dpensait-elle ainsi le plus clair de son maigre revenu pour amuser des gens qui ne lui taient rien? Elle l'expliquait d'un mot, et nul n'y pouvait rien rpondre. --Cela m'amuse, disait-elle. Il y a des gens qui prisent du tabac, d'autres qui font brler des cierges, d'autres qui mettent tout leur argent chez le mdecin et l'apothicaire; moi, j'amuse la jeunesse, et elle me le rend bien! C'est l que, pendant tout l'hiver qui avait suivi leur trange conversation, Dournof et Antonine s'taient vus librement. Madame Karzof envoyait sa fille avec sa vieille bonne chez sa voisine; le vieux domestique venait la chercher vers minuit, et attendait en compagnie des autres, moiti endormis sur les banquettes de l'antichambre, que la joyeuse compagnie ft rassasie de rires et de danses. Depuis cinq ou six ans que madame Frakine recevait ainsi une cinquantaine de jeunes gens des deux sexes, plusieurs mariages s'taient dcids et conclus dans cette heureuse atmosphre; bien des fantaisies passagres taient closes aussi dans les ttes folles, et avaient sombr avant d'arriver au port de l'hymne, mais jamais il n'en tait rien rsult de fcheux; cette jeunesse tourdie tait anime de sentiments purs et honntes: toutes les jeunes filles se respectaient elles-mmes, et tous les jeunes gens respectaient les honntes femmes. L't revint, Jean Karzof ramena son camarade d'tudes la campagne, et les fiancs reprirent leurs promenades la maison d'cole. Madame Karzof s'apercevait si peu de leur bonne intelligence, elle mettait tant de bonne grce les envoyer ensemble faire quelque course ou quelque excursion, que plus d'une fois l'ide leur vint qu'elle savait leurs projets et n'y tait pas contraire. Antonine surtout en tait si bien persuade, que Dournof eut quelque peine la dissuader d'en parler franchement sa mre. --Laissez-la faire, lui dit-il: si elle nous est favorable, elle ne nous dira rien; si vous vous trompez, elle pourrait nous sparer, au moins en attendant le jour o je viendrai vous rclamer; et alors que ferions nous? L'ide d'une sparation mme temporaire, dans de telles conditions, tait devenue trop pnible pour qu'Antonine ne cdt pas ce raisonnement. Les jeunes gens se trouvaient heureux d'habiter le mme lieu, de se voir quotidiennement, de travailler spars au but qui devait les runir; ce bonheur tait modeste, aussi ne se sentaient-ils pas en tat d'en perdre la moindre parcelle. Antonine garda le silence. Une preuve bien pnible les attendait. Le pre de Dournof mourut pendant le second hiver, et le jeune homme fut oblig de partir pour mettre ordre ses affaires. La sparation, qui devait durer un mois au plus, se prolongea pendant cinq mois: Dournof dut tablir sa mre et deux soeurs plus ges, non maries, dans une rsidence plus modeste que l'appartement o son pre logeait de son vivant. L'Etat loge volontiers ses fonctionnaires en Russie, et il les loge largement. Madame Dournof et surtout ses filles poussrent des soupirs bien douloureux en voyant une petite maison de bois remplacer les vastes chambres,--nues, il est vrai, mais hautes et spacieuses,--o elles avaient vcu jusqu'alors. Antonine et son fianc avaient rsolu de ne s'crire qu' la dernire extrmit, en cas de danger ou de besoin pressant; mais, la sparation se prolongeant, il fallut recourir la correspondance, et la jeune fille se dcida mettre sa vieille bonne dans la confidence de son secret. Personne ne savait plus le nom de la bonne, on l'appelait du nom gnrique _Niania_. Ne dans la maison de la mre de madame Karzof, elle avait trente-sept ans lors du mariage de celle-ci; la jeune marie l'avait reue en cadeau de sa mre, comme un des meubles, et non le moins prcieux, de son trousseau. La Niania avait vu natre les nombreux enfants de sa matresse, elle les avait tous soigns, et peu aprs couchs dans le cercueil l'exception de Jean et d'Antonine, seuls rests vivants. Elle adorait ces deux tres, comme elle adorait Dieu; et s'il lui et fallu choisir entre son salut ternel et la vie de l'un des deux, elle se ft damne sans hsitation. Mais c'tait Antonine qu'elle s'tait plus particulirement voue; c'tait une petite fille, et par consquent les soins devaient tre plus minutieux et plus absorbants, et puis Antonine tait reste la maison, tandis que Jean faisait ses tudes au gymnase et ne rentrait qu' quatre heures. Depuis la naissance d'Antonine, c'est la Niania qui l'avait conduite la promenade, habille, leve, couche; en un mot, elle marchait derrire Antonine comme son ombre dans l'intrieur de la maison. Ce qu'elle avait fait chasser de femmes de chambre, ce qu'elle avait lass de gouvernantes qui avaient pris le parti de s'en aller, puisqu'on ne pouvait pas la faire renvoyer, ce qu'elle avait mis de querelles, de luttes et d'inimitis dans la maison ferait un gros volume. Tout tre, quel qu'il ft, qui drangeait ou ennuyait Antonine devenait bon mettre au rebut, et il n'tait pas de moyen qui ne semblt convenable la Niania, pourvu qu'il arrivt au rsultat dsir. Les professeurs et institutrices finissaient par lcher pied, et Antonine en vint de la sorte se former un caractre trs-rsolu. Si elle ne devint pas despote, c'est qu'elle avait un sens inn du juste et de l'injuste qui la prserva. Mais pour tout le reste, elle se fit une loi de sa propre volont. Cette fermet la sauva du caprice, dfaut ordinaire de ses compatriotes, qui, sans cesse aduls, ne trouvent point de limites leur fantaisie, n'ont plus de rgle pour leur existence. Si Antonine devint fort entte, au moins ne le fut-elle qu' bon escient. Si persuade qu'elle ft de la tendresse aveugle de sa Niania, elle tremblait intrieurement le jour o elle lui fit l'aveu de son amour pour Dournof. La vieille servante l'coutait, les mains pendantes, comme il convient en prsence des matres, la tte baisse, l'air respectueux. --Eh bien, quoi? dit-elle, lorsque Antonine eut cess de parler, tu aimes ce jeune homme? Pourquoi pas, si c'est un homme de bien? --Mais ma mre ne voudra peut tre pas! fit Antonine, surprise de ne pas rencontrer d'autre rsistance. --Si tu l'aimes, a ne fait rien, ta mre ne voudra pas faire de peine son enfant chri. Seulement, ma belle petite, sois bien sage, ne laisse pas approcher ton amoureux...... Antonine jeta un regard si svre Niania que celle-ci perdit toute envie de la morigner. --C'est bon, c'est bon, reprit-elle. Pourvu que tu te maries celui que ton coeur a choisi, c'est tout ce qu'il faut. Ta mre, que Dieu conserve, n'tait pas si contente quand elle a pous ton pre... elle a bien pleur!... --Tu te le rappelles? fit vivement Antonine. --Certes! elle en aimait un autre, un joli officier avec des petites moustaches, qui venait la maison... --Eh bien? --Eh bien, que veux-tu que je te dise! elle s'est console... ton pre est un brave homme, pour cela, il n'y a rien dire, et ta mre a t toujours choye comme la prunelle de ses yeux. Elle a toujours fait ce qu'elle a voulu. Antonine garda au fond de son coeur l'esprance que sa mre, empche dans sa jeunesse d'pouser l'homme qu'elle aimait, serait compatissante sa situation; cependant elle se contenta d'esprer en silence. Niania fut charge de mettre la poste et de retirer la correspondance des deux fiancs, et elle s'en acquitta avec beaucoup de zle et d'adresse. Le matin du jour o Antonine se montrait si impatiente elle avait reu un mot de Dournof lui annonant son retour pour le jour mme. Aussi les heures lui paraissaient elles longues. II La sonnette retentit dans l'antichambre; la Niania courut ouvrir, et, par la porte reste entr'ouverte, Antonine entendit ces paroles: --Vous voil revenu, Fodor Ivanitch, notre faucon, notre aigle blanc! Que Dieu vous donne une bonne sant! La demoiselle mourait d'impatience! --Est-elle la maison? rpondit la voix grave de Dournof. --Oui, oui, elle est la maison, elle vous attend seule dans le salon. Dournof fit rapidement les quelques pas qui le sparaient de la porte, l'ouvrit toute grande, et resta sur le seuil. Antonine debout, immobile, tournant le dos une fentre, claire par une lumire luisante qui mettait une raie d'or sur chaque contour, l'attendait, en effet, sans oser faire un pas vers lui. Jusque-l elle n'avait touch que sa main. Comment contenir l'impulsion irrsistible qui la jetait dans les bras de son fianc? Elle n'eut pas le temps de rflchir,--elle sentit soudain deux bras l'treindre avec tant de force qu'ils lui firent mal; sa tte se trouva sur la poitrine de Dournof, et ses cheveux furent couverts de baisers. La vieille bonne referma la porte du salon et sortit en murmurant une bndiction sur eux. --Ma lumire, ma vie! disait Dournof voix basse, en serrant contre lui la tte d'Antonine qu'il caressait d'une main presque paternelle dans sa douceur, que j'ai souffert sans toi! Il l'carta un peu pour la mieux regarder et ne dit rien, mais son sourire tmoigna combien elle lui tait chre. --Comment avez vous pass ce long temps d'absence? dit-il ensuite en la conduisant vers un fauteuil o elle s'assit, pendant qu'il prenait une chaise en face d'elle. --Je n'en sais rien, rpondit Antonine; c'tait comme une longue nuit. J'ai beaucoup travaill. --A quoi? --A nos travaux d'cole; j'ai prpar des leons pour les enfants du village; ce n'est pas facile d'expliquer mme les choses les plus simples ces intelligences peu dveloppes. J'ai eu bien de la peine rendre claires quelques notions... Mais nous en reparlerons. Et vous, qu'avez-vous fait? Dournof passa la main sur son front pour en chasser les soucis. --J'ai eu des paperasses, donn des signatures, lutt contre la mauvaise foi des uns et l'obsquiosit des autres... j'ai arrach grand'peine toutes ces mains rapaces les bribes de mon patrimoine, j'ai install ma mre et mes soeurs dans une demeure passable, et me voici... mais, Antonine, coutez-moi bien: je ne veux plus vous quitter: Elle le regarda, et ses yeux dirent clairement qu'elle non plus ne voulait plus le quitter. --Je vais demander votre main vos parents, je ne suis pas riche, bien loin de l, mais j'ai ralis de quoi vivre trs-pauvrement pendant cinq ans: d'ici l, j'aurai acquis une position digne de vous, j'en suis sr Il s'tait lev; sa forte poitrine dilate par la joie et l'espoir respirait aisment, ses yeux brillaient, son teint color par la vie exubrante, ses cheveux boucls capricieusement par la nature, et qu'il rejetait tout moment en arrire de son front large et pur, disaient hautement que cet homme possdait une me vigoureuse, nergique, indomptable. --Craignez-vous la misre? dit-il Antonine. Elle rpondit d'un signe de tte avec un sourire plein d'orgueil et de confiance. --Et vos parents opposeront-ils une rsistance srieuse? --Probablement, rpondit-elle. --Alors?... --Rien ne nous dsunira, dit Antonine voix basse, en inclinant la tte. --On voudra nous faire attendre..... --Nous attendrons. Dournof se rassit et poussa un soupir. Antonine parlait d'attendre; en effet, pour elle, attendre n'tait pas si dur; elle vivait dans la maison paternelle, o rgnait l'aisance; elle travaillait suivant ses gots, entoure d'objets de son choix... la vie lui tait facile... Mais pour lui. Dournof, c'tait une autre existence. Il regarda terre, et dans son cerveau fatigu du voyage et de bien de tristes penses, il vit apparatre l'image de sa vie solitaire. C'tait une chambre triste, o rien ne parlait de la prsence d'une femme aime; les meubles,--des meubles de garni, c'est tout dire,--n'avaient rien d'agrable au regard ni au toucher. Pas de souvenirs sur ces murailles tapisses d'un papier banal, peine peut tre la photographie d'Antonine. Le repas solitaire, le lever solitaire, la solitude partout, et dans le travail surtout... le travail qui aurait t si doux auprs d'elle! Combien la prsence d'Antonine n'eut-elle pas embelli ce triste intrieur! D'ailleurs, toute pense d'intrt mise de ct, la petite fortune de la jeune fille aurait apport le bien-tre dans leur union. Ce n'tait plus la chambre loue au mois qu'ils eussent habite ensemble, mais un petit intrieur modeste o la main de l'pouse met partout son empreinte dlicate et sacre. Antonine ne se doutait gure de cette diffrence de vie; elle n'en connaissait que la posie. La pauvret des paysans de son village lui tait cependant familire, et elle en adoucissait les chagrins par tous les moyens en son pouvoir. Mais la pauvret d'un homme de son monde devait tre, et tait, en effet, une chose bien diffrente; celle-ci lui paraissait tout ensoleille par l'tude, les joies de l'intelligence, et par leur amour mutuel. Dournof poussa un second soupir et releva la tte; Antonine le regardait tristement. --Que faire? dit-il en s'efforant de sourire; nous attendrons. Mais si vos parents persistent refuser? --Ce ne sont pas des loups, dit Antonine avec une gaiet feinte. Ils m'aiment et finiront par consentir. Et puis, qui sait? ils consentiront peut-tre tout de suite! Dournof ne le croyait pas, et il n'eut pas besoin de le dire. D'ailleurs, entre ces deux tres graves et fiers, les mensonges, mme ceux qu'ils auraient pu se faire par charit, pour s'pargner mutuellement un souci, taient inconnus. Leur amour tait ciment d'une estime sans bornes, et c'est l ce qui le rendait si fort. --Antonine, dit le jeune homme aprs un silence, je regrette de vous avoir attache moi; j'aurais d comprendre que je n'avais pas le droit de parler tant que je n'aurais pas un nid vous offrir... mais j'tais trop jeune pour savoir... --Je ne le regrette pas, moi! fit Antonine en lui tendant la main. Il la prit et la serra, mais sans la porter ses lvres. Se sentant srs l'un de l'autre et craignant de s'amollir, ils vitaient les caresses. Une voiture s'arrta sous les fentres et s'loigna aprs avoir dpos ses htes. --C'est ma mre, dit Antonine; elle a fait des visites avec mon pre aujourd'hui. Voulez-vous leur parler? Dournof tendit les bras, et la tte d'Antonine s'appuya un moment sur son paule. --Quoi qu'il arrive, pour toujours? dit-il. --Pour toujours! rpondit fermement Antonine. On sonna. La Niania accourut dans le salon, afin de prvenir les jeunes gens, mais ceux-ci ne craignaient pas les surprises. M. et madame Karzof entrrent l'instant d'aprs dans le salon et tmoignrent leur satisfaction en revoyant le jeune homme aprs sa longue absence. Madame Karzof tait une femme de quarante-cinq ans, plutt petite, rondelette, active, intelligente et borne la fois, comme beaucoup de femmes russes de sa classe; intelligente pour ce qui tait de son ressort, pour tout ce qui l'entourait et se mlait sa vie, absolument borne ds qu'il s'agissait de sortir du particulier pour passer au gnral. Elle tait bonne et tracassire, gnreuse et parfois rapace, capable de se priver de tout pour soulager une infortune, et galement capable de laisser mourir de faim devant sa porte un pauvre la pauvret duquel elle ne croirait pas,--quitte ensuite le faire enterrer ses frais et dplorer son erreur,--mais incapable de se corriger grce cette leon. Madame Karzof aimait sa fille et la perscutait sans cesse; Antonine aimait le bleu, sa mre lui faisait porter du rose, sous prtexte que le rose va toutes les jeunes filles. La mode venait-elle des coiffures plates, elle obligeait Antonine lisser ses cheveux avec soin, sans s'inquiter de l'air de son visage, auquel cette coiffure ne convenait pas; de mme que l'anne suivante, elle faisait crper sans piti ses cheveux, longs d'un mtre, que personne ne pouvait plus dcrper ensuite et qu'il fallait couper,--le tout parce que quelque brave dame de ses amies lui avait dit que c'tait la mode, et qu'on ne pouvait se coiffer autrement pour aller au bal. Antonine dtestait le monde guind et malveillant des employs de classe moyenne o la conduisait sa mre; en revanche, elle aimait la libert de bon ton qui rgnait chez madame Frakine. Madame Karzof et dsir le contraire; mais si elle la contraignait souvent aller au bal, elle ne lui dfendait jamais de se rendre aux samedis de la bonne dame. Seulement, s'ennuyant elle mme prs de celle-ci, trop simple et trop franche d'ailleurs pour elle, elle y envoyait Antonine avec sa bonne. La jeune fille tait loin de s'en plaindre. Elle y trouvait Dournof l'anne prcdente, mais le deuil de celui-ci et son absence l'en avaient cart cet hiver, au grand regret de toute la jeunesse, car Dournof, avec sa manire de voir srieuse en toute chose, tait ses heures le plus joyeux boute-en-train de la bande. C'est ainsi que madame Karzof avait accoutum sa fille ne pas faire grand cas de ses dcisions; bien qu'Antonine n'et jamais cess de donner sa mre les tmoignages extrieurs du respect, celle ci se sentait gne par le jugement de sa fille; elle le lui avait dit plus d'une fois, non sans aigreur; Antonine avait toujours rpondu avec douceur et politesse, mais une fermet inbranlable se cachait sous sa dfrence apparente, et madame Karzof, qui le sentait, revenait de ses escarmouches plus dcide que jamais rendre sa fille heureuse malgr elle, l'amuser malgr elle, l'habiller au rebours de ses dsir? le tout pour son bien. M. Karzof tait un brave homme, c'est tout ce qu'on peut en dire, attendu que jamais oreille humaine n'avait ou porter d'autre jugement sur son compte. Il remplissait mcaniquement ses devoirs son ministre, visitait ses suprieurs, touchait ses appointements, n'tait jamais malade, mangeait, sortait, dormait ses heures rgulires, qu'il n'aimait pas voir dranger, et s'en remettait pour toute chose au jugement suprieur de sa femme, en quoi il donnait la plus grande preuve de sagesse qui fut en son pouvoir. --Eh bien, Fodor Ivanitch, dit madame Karzof en tant son chapeau, une fois qu'elle se fut installe sur le canap;--elle aimait le confort en toutes choses--qu'allez-vous faire prsent? Entrer au service dans un ministre quelconque, n'est-ce pas? --Non, chre madame, je ne pense pas. --Que voulez-vous donc faire? dit M. Karzof d'un air bahi. La pense qu'un homme pouvait ne pas entrer dans un ministre le bouleversait. --Je voudrais me prparer! encore pendant un an ou deux embrasser une carrire encore peu frquente... --Quelle ide! ft le digne homme. Faites donc comme tout le monde! --Peut-on savoir quelle est cette carrire peu frquente? demanda madame Karzof en souriant. --Mon Dieu, prsent, je ne tiens pas en faire un mystre. Vous savez que l'anne prochaine on va ouvrir le Tribunal des rfrs? --Oui, oui, fit Karzof en haussant les paules, on vous jugera votre affaire, tout de suite, sans enqute... quelle stupidit! --Le temps nous prouvera si, en effet, c'est une stupidit, monsieur, fit Dournof, considrablement plus parlementaire qu'il ne l'et t en d'autres circonstances; en attendant, cette institution qui n'a d'quivalent ni en Angleterre, ni en France,--pour l'Allemagne, je ne sais pas... --Moi non plus, interrompit Karzof d'un air digne. --Cette institution, qui permettra aux gens presss de terminer leurs diffrends sans attendre les vingt ou trente annes que prend actuellement un procs,--va fonctionner avant un an. --Oui, fit Karzof en se tournant vers sa femme; tu sais, ils ont bti dans la Litinaa un palais superbe, avec une sculpture sur la porte, le jugement de Salomon. Quelle piti! a ne servira pas dix fois! --Eh bien, Fodor Ivanitch, reprit madame Karzof, quel rapport y a-t-il entre le jugement de Salomon et votre refus d'entrer au service? --C'est qu'il faudra des jurisconsultes libres pour examiner: rapidement les dossiers, conseiller les clients, et, plus tard, il va falloir des avocats pour plaider les causes devant les tribunaux criminels et autres. --Des avocats? de ceux qui tripotent les affaires du tiers et du quart, en grappillant des deux cts? fit madame Karzof d'un air dgot. --Non, chre madame, ceux dont vous parlez taient les anciens avocats; ceux dont je vous parle seront les nouveaux. --On les payera pour parler? demanda Karzof. --Prcisment. --Et vous voulez en tre un? --C'est vous qui l'avez dit. Les poux s'entre regardrent avec une sorte de commisration railleuse pour l'infortun qui devait avoir, suivant l'expression vulgaire, un coup de marteau. --On gagne de l'argent, l dedans? demanda M. Karzof d'un air de supriorit. --On en gagnera certainement beaucoup. --Eh bien, quand vous en aurez reu, vous viendrez nous le faire voir, par curiosit! conclut le bonhomme en riant et en se tournant vers sa femme, qui se mit rire avec lui. Tout ceci tait bien peu encourageant. Antonine, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis l'arrive de ses parents, leva les yeux sur Dournof pour voir comment il le prenait: il lui rpondit par un sourire de bonne humeur et un clair regard plein de courage et de tendresse. --Qui vivra verra! dit il aux poux Karzof. En attendant, seriez-vous incapables de donner votre fille en mariage un homme dcid se faire une fortune brillante et rapide, mais qui pour le moment possderait peu de chose, outre sa bonne volont? --Seigneur Dieu! s'cria madame Karzof, que contez vous l! Donner Nina un homme sans fortune, c'est cela qui serait de la folie? Antonine se tourna vers sa mre. --Mme si votre fille l'aimait? dit-elle doucement. --J'espre bien que, grce au ciel, je t'ai assez bien leve pour que tu n'aies pas de semblables fantaisies, rpliqua la mre avec une aigreur qui ne promettait rien de bon; et elle jeta Dournof un regard mcontent. Celui-ci vit qu'il fallait parler. Il se leva. --Monsieur et madame, dit-il, j'aime votre fille depuis deux ans; j'ai lieu de croire que je ne lui suis pas indiffrent, et je vous certifie qu'avec moi elle ne serait pas malheureuse. Voulez-vous bien me la donner pour femme, avec votre bndiction? --Aprs ce que vous venez dire! s'cria madame Karzof; mais, mon ami, ce serait tout bonnement de la dmence. --De la folie! rectifia M. Karzof. --J'avoue, reprit Dournof, que j'ai eu tort de plaisanter tout l'heure, mais je suis certain d'un avenir brillant, et j'aurais plus de courage si Antonine m'aidait l'atteindre en marchant auprs de moi dans la vie. --Entrez dans un ministre, et nous verrons, dit la mre. --Dans un ministre, jeune homme, ajouta le pre, c'est l seulement qu'on parvient aux honneurs et la fortune. Il toucha de la main la croix de Sainte-Anne qu'il portait au cou un large ruban, pour indiquer les honneurs, et promena un regard satisfait autour de son salon, pour faire allusion la fortune. Dournof rprima un sourire de ddain. --Si Antonine veut que j'entre dans un ministre, dit-il, je suis prt lui obir. Dites, le voulez-vous? Il s'adressait elle avec tant d'amertume, que, sur le point de dire oui, elle eut peur de lui dplaire. Elle savait bien qu'il l'avait aime pour sa patience, sa persvrance, son nergie morale, et qu'en se laissant aller une faiblesse, elle dchoirait ses yeux. Le coeur navr, elle se fit un visage tranquille, leva sur lui des yeux rsolus et dit: --Non. --Tu as perdu l'esprit! s'crirent alors les deux Karzof, et ils commencrent une scne qui dura deux heures et demie.--Entrez dans un ministre! Tel tait leur premier et dernier argument. --Mais, objectait Dournof, si je me consacre au service de l'Etat, je ne pourrai pas m'occuper des questions de droit o mon avenir est engag! Ce n'est pas pour gratter du papier dans un bureau que j'ai pass ma licence et travaill huit ans! --Vous pourrez mener les deux choses de front, profra M. Karzof comme dernire concession; je connais--dans mon bureau mme, je puis le dire,--un jeune homme trs-intelligent; il fait des vaudevilles pour le thtre russe, c'est--dire, il arrange des vaudevilles franais pour la scne russe, et il russit trs bien. Outre cela, il a t dcor, et l'anne dernire il a obtenu une gratification. --Pour le service de l'Etat ou celui de vaudeville? demanda Dournof, dont le ct gamin reparaissait de temps en temps dans les circonstances les plus graves. --Je... je... je ne sais pas, ce n'est pas notre affaire, rpondit Karzof, un moment dcontenance. --Vous servez au ministre de la justice, fit Dournof. Eh bien, croyez-vous que votre jeune homme dcor s'occupe consciencieusement des affaires du ministre lorsqu'il a une pice en rptition? Ne quitte-t-il pas le bureau avant l'heure, n'y vient-il pas en retard? Souffririez-vous cela d'un homme qui ne fait pas de vaudevilles?... Non, monsieur Karzof, celui qui veut servir l'Etat, et consquemment son pays, doit s'adonner de toutes ses forces un seul but, celui qu'il a choisi. J'ai choisi une autre voie que le ministre: je vais tre aussi plus utile mon pays que si je restais faire l'oeuvre d'un scribe pendant de longues annes... Je ne veux pas voler l'Etat en me faisant payer pour un service mal fait... et je ne veux pas briser ma carrire en consacrant loyalement mes forces un service pour lequel je n'ai ni got ni aptitudes. Il avait parl avec tant de chaleur, tant de flamme dans les yeux, que les Karzof restrent interdits. --C'est trs bien, trs-bien! dit M. Karzof; vous pensez noblement, jeune homme. --Alors vous m'accordez Antonine? s'cria Dournof avec lan. --Jamais de la vie, tant que vous ne penserez pas autrement, riposta madame Karzof. Vos penses sont extrmement nobles, comme votre manire d'agir, mais on n'est heureux qu'avec de la fortune. Ma mre m'a mari M. Karzof que je n'aimais pas,--elle jeta un regard affectueux au vieillard tonn;--j'aurais prfr un petit blanc-bec qui m'avait tourn la tte; eh bien! je me suis toujours flicite d'avoir eu une mre si sage et si prudente, car avec mon mari je n'ai jamais manqu de rien, Dieu merci, tandis qu'avec l'autre... je serais morte de faim. --Vous me dtendez alors d'esprer pour le prsent?... demanda Dournof lass de tourner dans le mme cercle depuis si longtemps. --Entrez au ministre! Ds que vous aurez une place seulement de 1,500 roubles, nous vous donnerons Antonine, et cela parce que vous tes un bon garon, que nous vous connaissons depuis longtemps et que vous tes l'ami de notre Jean; car nous n'avions jamais pens un gendre de si peu de fortun. Antonine pouvait prtendre un colonel pour le moins, sinon un gnral civil! --Quand j'aurai 1,500 roubles de revenu, me la donnerez vous? insista Dournof, prt se retirer. --Seulement si vous tes dans un ministre,--car, voyez vous, Fodor Ivanitch, les administrations particulires vivent et meurent, les consultations et tout votre micmac ont des hauts et des bas; il n'y a que le service de l'Etat qui est ternel! --Comme la btise humaine! pensa Dournof. Eh bien, soit, dit-il tout haut; vous savez que je suis un homme srieux, vous ne me fermerez pas la porte, n'est-ce pas? --Pourquoi donc... commena Karzof. Sa femme l'interrompit. Depuis un moment elle tudiait sa fille et reconnaissait avec joie que son extrieur ne trahissait aucun des signes auxquels on reconnat une jeune fille "amoureuse ", comme on dit l-bas. Ni larmes, ni pmoison, ni exclamations de tendresse; les joues d'Antonine n'avaient mme gure pli; il est vrai que son teint mat et peu color variait peu mme dans ses grandes motions; mais madame Karzof, qui avait beaucoup gmi dans son temps, tait incapable de deviner la tempte qui bouillonnait sous cette apparente indiffrence. --Pourquoi pas? dit-elle; notre Jean dit que vous tes pour lui un ami inestimable, l'ami de notre fils sera toujours le bienvenu chez nous. Quant Nina, cette ide lui sortira de la tte, si elle y est entre; c'est une fille d'esprit; elle sait que nous l'aimons, et elle n'a jamais t entte. Ici madame Karzof mentait sciemment, car elle appelait Antonine entte au moins une fois par jour, mais elle jugeait inutile de l'apprendre un tranger,--et surtout un homme qui pouvait, le cas chant, devenir son gendre. Antonine allait rpondre, un signe de Dournof lui fit garder le silence. Aussi longtemps qu'on leur permettrait de se voir la vie serait supportable. Le jeune homme salua donc les vieillards, en leur serrant la main comme de coutume; il tendit aussi la main Antonine, et leur treinte valait un serment, puis il sortit, en disant: Au revoir. --Qu'est-ce que cela veut dire? s'cria svrement M. Karzof. Comment as-tu pu permettre cet hurluberlu... --Laisse-moi l'affaire entre les mains, mon bon ami, dit aussitt sa femme: j'en parlerai avec Nina, et cela vaudra mieux. Une mre, vois-tu, sait mieux causer avec les jeunes filles, et le pre avec les garons; c'est dans l'ordre naturel, institu par Dieu et les lois. Sur cette belle phrase, M. Karzof murmura un majestueux: C'est trs-bien, et s'en fut revtir sa robe de chambre, aprs laquelle il soupirait depuis long temps. Madame Karzof emmena sa fille dans sa chambre, et l, pendant qu'elle aussi dposait son harnais de crmonie, non sans force soupirs, elle interrogea Antonine, sur tous les points. Quand? O? Comment avait commenc cet amour? Qu'avait dit Dournof? Avait il toujours t respectueux? --Il ne m'a jamais bais la main, rpondit froidement Antonine. --C'est que, vois-tu, mon enfant, la rserve virginale des jeunes demoiselles... La bonne dame parla sur la rserve virginale pendant une demi-heure, sans difier beaucoup Antonine. Quand le sermon fut fini, madame Karzof ajouta: --Tout a, ce sont des btises; une jeune fille n'a que faire d'pouser un homme sans fortune, un philanthrope,--ce mot pour la digne femme dsignait une espce de novateurs fort dangereuse; on pouse un homme pos, un gnral, avec une "toile" et de la fortune, et l'on est heureux; au moins est-on sre que les enfants ne mourront pas de faim. Madame Karzof parlait dans le dsert. Sa sagesse bourgeoise tait lettre morte pour Antonine; celle-ci aimait, ce qui aurait suffi pour la rendre ces conseils; mais, de plus, elle avait entendu tant de fois rpter ces maximes qui faisaient partie d'une sorte de catchisme l'usage des mres de famille de la classe moyenne, qu'elle en tait coeure d'avance. Rien d'auguste, d'lev, ne sortait jamais de ces lvres pourtant respectes. Antonine en souffrait, car elle eut voulu vnrer sa mre, elle ne pouvait que l'aimer. La jeune fille reut donc silencieusement sa douche de bons avis et d'admonestations prudentes, puis elle baisa la main qui la lui administrait et s'en fut dans sa chambre, pour tre seule et se remettre de tant d'motions; mais la solitude lui fit peu de bien; car, au bout de toutes les preuves que l'avenir pouvait lui rserver, elle ne voyait briller aucun rayon d'esprance. III La soire de madame Frakine tait dans tout son clat; dans le grand salon aux murs tapisss de papier blanc uni, une quinzaine de bougies clairaient les quadrilles anims; une vingtaine de jeunes gens, une douzaine environ de jeunes filles, semblaient avoir oubli qu'il est des lendemains aux soires de danse. D'ailleurs cet ge, on ignore la courbature, ou, si elle se fait sentir, on en rit, et l'on recommence pour la faire passer. Un vieux domestique entra, portant un plateau couvert de verres et de tasse de th. --Emporte a, pas de th! s'cria un des danseurs; a empche de danser, a prend du temps, et puis on a trop chaud aprs. --.Mais vous aurez soif! fit dans la salle manger la voix de madame Frakine attable avec deux ou trois autres mamans devant un samovar gigantesque. --Nous boirons du kvass rpond une jeune fille. --Et puis vous nous donnerez souper, n'est-ce pas? cria de loin une autre voix masculine. --Oui, mes enfants, comme l'ordinaire. --Il y aura du fromage? --Et des harengs? --Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame Frakine. A l'annonce de ce festin dlicieux, les cabrioles recommencrent de plus belle dans le salon voisin, et la bonne dame expliqua aux mamans tonnes de ce luxe inaccoutum, que le matin, mme, ayant reu un quartier de veau de sa petite terre, elle l'avait fait rtir immdiatement, afin de rgaler sa belle jeunesse, comme elle disait. --Et prcisment, acheva-t-elle en voyant entrer Dournof, voici l'enfant prodigue qui vient manger son veau traditionnel. --Ah! il y a du veau? dit Dournof avec cette bonne humeur qui ne l'abandonnait gure; qu'elle aubaine! Vous avez donc fait un hritage? --Mauvais sujet! fit madame Frakine, ne va-t-il pas me reprocher ma pauvret! D'o sortez-vous comme a sans crier gare? --J'arrive du gouvernement de T... --Quand? --Ce matin. --Ah! fit Madame Frakine en dirigeant ses yeux ver la porte. Antonine, qui tenait le piano au moment de l'entre de Dournof, venait de cder sa place une autre martyre du devoir social, et paraissait sur le seuil. --Repartirez-vous? demanda la vieille dame au jeune homme qui venait de s'asseoir dans un vieux canap vermoulu, tout prs d'elle. --Non. Antonine s'approchait, et, sans tmoigner de timidit ni d'embarras, elle s'assit auprs de Dournof. Les dames causaient entre elles en prenant le th, le jeune homme se pencha vers sa vieille amie. --Savez-vous qu'on me l'a refuse tantt? dit-il demi-voix. --Hein? fit madame Frakine bahie. --On me l'a refuse parce que je n'ai pas voulu entrer dans un ministre. --Hein? fit une seconde fois la bonne me, plus stupfaite que jamais. Dournof ne put s'empcher de rire. --C'est comme je vous le dis; mais cela n'empche pas les sentiments, n'est-ce pas, Antonine? Sa position de prtendant vinc lui donnait une assurance nouvelle; il n'avait plus craindre de se trahir, et prouvait une certaine joie s'avouer amoureux de la jeune fille. --Eh bien! qu'allez-vous faire, mes pauvres enfants? dit madame Frakine en les regardant avec une bont compatissante. --Nous attendrons! fit gaiement Dournof. Personne ne les observait; il prit tranquillement la main d'Antonine et la garda dans la sienne sous le regard bienveillant et attrist de la vieille dame. Nous nous aimons assez pour attendre. --Longtemps? --Dieu le sait! rpondit Dournof en rejetant ses cheveux boucls en arrire. Allons valser, ajouta-t-il en se levant. Il avait quitt la main d'Antonine; mais, sur le seuil de la porte, il lui passa un bras autour de la taille et fondit la foule des cavaliers rests sans dames, qui regardaient danser les autres. --Tu danses dj? lui jeta un camarade peu charitable, faisant allusion son deuil encore rcent. --_Vita nuova_, mon cher, lui jeta Dournof par dessus l'paule; j'tais chenille, je me fais papillon, et d'ailleurs on prend son bonheur o on le trouve. Sur cette rponse passablement nigmatique, il se mit valser comme si la vie n'avait eu pour lui d'autre but que de tourner en mesure autour d'un salon. Quand l'heure fut venue de rentrer, Jean Karzof, qui tait arriv fort tard, aprs l'opra italien qu'il aimait passionnment, sortit avec sa soeur et un groupe de jeunes gens, qui tous demeuraient peu de distance les uns des autres. Dournof les accompagnait, et bientt, profitant de l'extase o la musique avait plong son ami, qu'un camarade avait entran dans une discussion acharne, il se rapprocha d'Antonine. La nuit tait belle, la maison des Karzof tout proche; on allait pied; les fiancs causrent quelques moments ensemble. --Il faut bien que je m'accoutume ma nouvelle situation, dit Dournof; je suis peu prs comme un colonel sans rgiment, un cur sans cure; je suis un fianc sans fiance... Antonine tourna vivement la tte de son ct. Sous le capuchon qui recouvrait sa tte, il lut un reproche dans l'clair de ses yeux. --Je suis sans fiance aux yeux des autres. Je puis avouer hautement que je vous aime, mais puis-je dire que vous m'aimez?--Elle hsita un moment, puis rpondit franchement: --Vous pouvez le dite, puisque c'est vrai. Dournof la regarda, et se sentit fier d'elle. --Je vois, continua la jeune fille, que le meilleur est de nous fier l'amiti et l'honneur de ceux qui nous entourent; si nous semblons nous mfier d'eux, quelque parole maligne reviendra mes parents. Si nous ne cachons rien,--je suis certaine que tous feront de leur mieux pour nous protger. --Vous avez raison, s'cria Dournof, frapp de la logique juvnile de ce raisonnement audacieux. Commenons tout de suite. Amis! dit-il d'une voix forte. Les cinq jeunes gens qui marchaient ct de Jean s'arrtrent autour de lui. --Toi, le premier, dit Dournof, tu sais que j'aime ta soeur et qu'on me la refuse; tu es chagrin de ce refus, et jusqu'ici nous avions vcu en frres... --Et cela continuera jusqu' la fin de nos deux vies, interrompit Jean. --Ta soeur ne veut pas se soumettre l'arrt de ses parents.. --Elle a raison, fit Jean en prenant le bras de sa soeur sous le sien. --Eh bien, vous tous, mes amis, qui seriez heureux de trouver du secours dans une position semblable, je dclare qu'Antonine et moi nous continuons nous considrer comme fiancs, en attendant le jour o un changement dans ma fortune me permettra de la rclamer. Nous vous communiquons cette nouvelle, parce qu'il nous semble plus digne de l'amiti et de l'honneur d'agir franchement avec vous. Allez-vous nous protger contre la calomnie, et nous prvenir des dangers qui pourraient nous menacer notre insu? --Nous jurons, dit une voix toute jeune et vibrante d'motion contenue, de dfendre la jeunesse et l'amour contre l'opinitret intresse de la vieillesse. --Nous le jurons! rptrent les autres. Ils taient alors sur un des innombrables ponts qui coupent les canaux de Ptersbourg; la ville dormait; peine, de loin en loin, entendait-on le roulement d'une voiture attarde; leurs voix retendirent fraches et jeunes. --Hourra! crirent ils gaiement, en se remettant en marche. --Vous allez vous faire coffrer pour tapage nocturne, dit Jean, mais je vous remercie tout de mme. --Je vous remercie, dit Antonine de sa voix douce, en tentant la main chacun de ses dfenseurs. A partir de ce moment, si quelqu'un d'entre eux avait t charm par sa beaut ou sa grce, il touffa ce sentiment pour jamais: Antonine tait sacre pour eux puisqu'elle appartenait Dournof. Dsormais, elle eut autour d'elle une sorte de bataillon sacr pour la dfendre, et elle fut, en effet, dfendue contre les propos malveillants par la prsence de ces cinq hommes qui lui furent galement dvous et dont elle ne distinguait particulirement aucun. Pendant que la jeunesse complotait contre eux, M. et madame Karzof, la tte sur l'oreiller, attendaient le retour de leurs enfants, en projetant aussi des desseins machiavliques, la clart adoucie de la lampe qui brlait devant les images saintes. --Vois-tu mon bon ami, disait madame Karzof en regardant d'un air rveur sa robe de chambre pendue un clou au fond de la chambre;--c'tait d'ordinaire sur cet objet que se portaient ses regards quand elle rflchissait;--vois-tu, j'ai bien observ Antonine pendant que Dournof parlait; elle n'est pas amoureuse de lui. Ce n'est pas ainsi qu'une fille amoureuse reoit la notification d'un refus. --Mais, fit observer M. Karzof, avec plus de raison qu'on ne l'aurait pu supposer, peut-tre bien sa manire elle d'tre amoureuse n'est elle pas pareille celle des autre? --Laisse donc! Toutes les jeunes filles sont semblables! Te rappelles-tu la petite Vra lorsqu'on ne voulait pas la marier au fils du prtre de l'glise de Kazan? A-t-elle assez pleur, cri, refus de manger et tout ce qui s'ensuit! C'tait un tel vacarme chez eux que sa mre venait faire son somme ici pendant la journe; chez elle, son dmon de fille ne la laissait pas dormir... Eh bien, a ne l'a pas empcher d'pouser un chef de bureau aux Apanages six mois aprs;--Voil ce que j'appelle une demoiselle amoureuse! Mais Antonine... oh! non! --Tant mieux! profra Karzof, cela fait honneur son bon sens, et l'ducation que vous lui avez donne. --Eh bien, vois-tu, monsieur Karzof, de peur que notre fille ne s'amourache de quelque godelureau, je crois qu'il faudrait la marier sans retard. Elle a dix-neuf ans, il n'est que temps. --Je veux bien, dit M. Karzof. Mais qui? --Ah! voil! fit la mre en rflchissant plus profondment que jamais, et en magntisant de son regard la robe de chambre indiffrente. C'est toi de chercher; dans tes bureaux, tu dois avoir quelqu'un... il ne manque pas de clibataires dans les ministres... --Oui, rpliqua Karzof, mais ils n'ont pas de fortune. --Les jeunes! mais les vieux? --Est-ce que tu marierais Antonine un vieux? fit M. Karzof d'un air minemment dubitatif. Combien as-tu de plus que moi? rtorqua victorieusement son pouse, en se tournant vers lui. --Dix-huit ans, je crois... rpondit le brave homme. --Eh bien! est-ce que je t'ai rendu malheureux? --Non, certes, oh! non! s'cria Karzof;--mais ce n'est pas la mme chose, ajouta-t-il aussitt avec justesse. --Nous tions, il est vrai, des poux assortis, rpondit madame Karzof. Mon Dieu, si je pouvais trouver pour Antonine un homme dans ton genre, que je serais heureuse! L dessus, les poux se mirent chercher en commun parmi les messieurs de leur connaissance ceux qui pouvaient prtendre la main d'Antonine. Si les oreilles ne tintrent pas cette nuit trente clibataires aussi peu occups d'Antonine que l'enfant qui vient de natre, c'est que probablement ils dormaient sur ces mmes oreilles. Le rsultat de cet examen fut que, la semaine suivante, on donnerait un bal, o les clibataires, tris soigneusement sur le volet, seraient offerts l'admiration de leur fille. Au moment o les poux, fiers de cette rsolution, se prparaient s'endormir pour tout de bon, ils entendirent un lger bruit de pas qui leur annonait la rentre de leurs enfants. Un petit rire chapp Antonine qui disait bonsoir son frre acheva de confirmer madame Karzof dans sa scurit. --Tu vois bien qu'elle ne pense pas Dournof, conclut-elle, puisque tu l'entends rire. Et la bonne dame s'endormit sur un lit de roses. Sa fille tait rentre dans sa chambre, cependant, et au lieu de se dshabiller, assise sur un petit canap, la tte incline sur la poitrine, elle rflchissait tristement. --Eh bien, ma beaut, lui dit la Niania, qui l'attendait, si tard qu'elle dt rentrer, et qui ne se couchait jamais sans avoir fait sur elle le signe de la croix, pour carter les mauvais rves,--tu ne te dshabilles pas? Est ce que tu n'as pas sommeil? Antonine tressaillit. --Pardon, Niania, dit-elle, je te fais attendre,--tu dois tre fatigue. Elle se leva aussitt et se livra aux soins de sa fidle servante. Celle-ci peigna avec soin les beaux cheveux, si longs et si lourds qu'ils inclinaient lgrement sous leur fardeau la tte de la jeune fille; elle tait fire de ses cheveux bruns, si doux et si souples; elle les tressait patiemment tous les jours deux fois, pour viter qu'ils ne perdissent leur lustre, et ne permettaient aucune main trangre de toucher aux nattes de "son enfant". Lorsque madame Karzof, mue du beau zle dont nous avons parl, se mit en tte de faire venir un coiffeur, elle eut livrer une vraie bataille la Niania, et si elle obtint les honneurs du combat, c'est uniquement parce qu'elle la renvoya la cuisine en lui fermant la porte sur le nez. --Eh bien, mignonne, dit doucement la vieille servante, tes parents n'ont pas accept ton bien-aim? Ils ont refus de lui donner notre colombe? --Oui, soupira Antonine. --Et toi, qu'est-ce que tu dis? --Je dis que je l'pouserai, lui ou personne. La Niania garda le silence, et hocha par deux fois sa vieille tte grise. --C'est qu'ils veulent te marier, reprit-elle au bout d'un moment. --A qui? dit Antonine en levant brusquement la tte. --Je ne sais pas; on te cherche un promis. On va donner un bal pour toi, et l'on s'occupera de te marier le plus vite possible. --Quelle ide! O as tu pris cela? --J'ai cout la porte, pendant que tu tais chez madame Frakine. Et lui, que dit-il, ton ami? --Il dit comme moi. --Que Dieu tende sa main sur vous, soupira la Niania, car je prvois que votre vie ne sera pas tranquille!... Antonine s'tendit sur son lit; sa bonne ramena les couvertures sur elle, attisa la lampe des images, et se retira en faisant des signes de croix dans l'air de tous cts pour chasser l'esprit malin. Mais l'esprit malin tait rest au coeur de la jeune fille. Une colre sourde travaillait en elle et montait toujours, menaant de submerger sa raison. Si on l'avait laisse en paix, matresse d'attendre que Dournof et conquis une position, elle aurait t une fille douce et soumise, patiente malgr son chagrin, et respectueuse toujours... Mais on voulait disposer d'elle sans son consentement... on traitait son amour comme un enfantillage, on se jouait de l'homme qu'elle aimait... Sa colre devint si forte, qu'Antonine se leva, incapable de rester immobile plus longtemps. La fracheur de la chambre calma un peu sa fivre. Elle fit deux ou trois fois le tour de sa cellule virginale, et s'arrtant devant les images, elle s'agenouilla pieusement. --Sainte mre de Dieu! dit-elle tout haut, en tendant la main vers l'image de la Vierge qui lui souriait placidement, son enfant dans les bras, je jure d'tre lui ou personne.--Et s'il faut mourir pour tenir mon serment, je mourrai. Elle se prosterna et resta longtemps en prires. Le froid et l'immobilit la glacrent; un frisson passa sur son corps. Elle se leva, rejetant ses tresses importunes, puis retourna son lit et s'endormit. IV Les jours suivants, madame Karzof continua tudier attentivement sa fille, mais celle-ci s'tait fait un visage impntrable; Dournof vint voir Jean plusieurs reprises, sans affectation; il passa la meilleure partie du temps de sa visite dans la chambre du jeune homme, et ne fit qu'apparatre et disparatre dans le salon. Antonine l'accueillait comme par le pass, lui tendait la main, lui souriait, exactement comme s'il n'avait jamais t question de mariage entre eux; les plus malintentionns n'auraient pu rien trouver critiquer dans cette conduite, si bien que madame Karzof, se disant que le danger tait cart de ce ct, s'adonna entirement aux prliminaires de la fte projete. Pendant qu'elle faisait une tourne de visites prparatoires elle recueillit nombre de compliments sur sa fille, et pas mal d'ouvertures de la part des dames, aussi dsireuses de placer un jeune clibataire que madame Karzof pouvait l'tre de placer Antonine. Entre demandeurs et offrants, les choses finissent toujours par s'arranger. Cette grande comdie que donnent incessamment aux dsintresss les faiseurs de mariages a des hauts et des bas, comme toutes les reprsentations de ce monde; il y a des moments o il se trouve sur le march plus de clibataires que de jeunes filles; d'autres, et c'est le cas le plus frquent, o les demoiselles sont offertes en grande quantit, et les clibataires peu nombreux. Le grand talent, en telle occurrence, est de garder sa... comment dire cela sans blesser personne?... il s'agit d'acheter, en tout cas, si l'on ne peut supposer qu'il s'agisse de vendre! Le talent est donc de garder sa marchandise en magasin, aussi longtemps qu'elle n'est pas demande sur la place. On a vu de trs-beaux mariages, ce qu'on appelle des mariages avantageux, se conclure en vingt quatre heures, parce qu'un ambassadeur avait besoin d'une ambassadrice pour lui aider reprsenter la rpublique au Monomotapa; on a vu aussi des clibataires immariables, et abandonns des marieuses les plus habiles, trouver femme sans coup frir; c'est qu'ils avaient choisi le bon moment,--ce qui est en toute chose le premier point. Lorsque madame Karzof se mit en campagne pour marier Antonine, il s'tait fait une grande razzia de demoiselles la Nol prcdente, et ceux qui n'avaient pas pris leurs prcautions d'avance taient rests clibataires comme devant. La bonne dame reut donc des compliments extraordinaires sur le mrite, la beaut, l'intelligence, etc., etc, de sa fille, et dans les six maisons qu'elle parcourut le premier jour de sa tourne, elle trouva quatre prtendants.--non pas que tous les quatre eussent tmoign un dsir particulier d'pouser Antonine, mais il y avait quatre messieurs disposs pouser une jolie femme avec une jolie dot, ou mme une jolie dot, sans faire d'une jolie femme un complment indispensable. Madame Karzof sourit, et rentra au logis triomphante et la tte haute. --Puisqu'il en est ainsi, dit elle son mari au premier moment de tte tte, nous les inviterons tous, et nous serons trs-difficiles dans notre choix. Nous avons droit la fleur du panier. Le second jour fut plus favorable encore que le premier, car il se rencontra, parmi les victimes immoles l'orgueil maternel de madame Karzof, quelqu'un qui avait vu--positivement vu Antonine, et qui la demandait personnellement! oui! personnellement! Non pas une personne bien leve avec un petit capital, mais mademoiselle Karzof elle-mme, telle qu'elle tait! Madame Karzof, gagna sur-le-champ un pouce en hauteur. Le lecteur se tromperait, et nous serions bien malheureux de cette erreur, s'il se figurait qu'en Russie l'on traite ces questions directement. Ce serait de la premire grossiret; tout au plus cela se passe-t-il chez les marchands dans la classe intelligente et civilise des employs demi-suprieurs, les choses vont tout autrement. Madame Karzof abordait ainsi ses bonnes amies: --Bonjour, chre Anastasie Ptrowna! Mon Dieu, qu'il s'est coul de temps depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir! --Il y a au moins six semaines! j'aurais d aller vous rendre visite, mais... --Du tout! c'est moi qui vous devais une visite. --Vous croyez! tant mieux, cela me rassure; mais nous ne comptons pas les visites, n'est-ce pas, entre nous! Eh bien, quoi de neuf en ce monde? --Mais pas grand'chose; les Morof ont mari leur fils, vous savez... --Oui, oui, c'est de l'histoire ancienne. Et votre jolie Antonine, quand la mariez-vous? --Oh! nous ne sommes pas presss, Dieu merci! Nous n'en sommes pas embarrasss... une enfant si douce, si aimante! telle que vous la voyez, elle ne m'a pas donn une heure de chagrin dans toute sa vie. Je ne crois pas lui avoir jamais adress un mot de reproche! --Que vous tes heureuse, ma bonne amie! Je n'ai pas eu tant de bonheur avec mes filles; elles sont toutes maries, prsent, je puis le dire, elles m'ont donn beaucoup de mal pour leur ducation. Mais dans le temps je parlais comme vous. Les deux mres se mettent rire de concert, mais il y en a une qui rit jaune. --Nous voulons donner un bal la semaine prochaine, reprend madame Karzof d'un air un peu pinc; connatriez-vous quelques gentils garons, des messieurs bien levs, qui voudraient danser chez nous? --Chez vous? Je crois bien, vous trouverez toujours bien autant de cavaliers que vous en pourrez dsirer! une maison o l'on s'amuse tant! Je vous amnerai M., X., M., V., M., Z., etc; mais si vous ne voulez pas marier Antonine cette anne, je ne vous amnerai pas M. Titolof. --Et pourquoi, ma chre amie? --Parce qu'il est amoureux fou de votre charmante fille. Il l'a vue au dernier bal de l'assemble de la noblesse, et il a cherch toute la soire quelqu'un pour se faire prsenter... Malheureusement je n'tais pas l, et s'il a trouv nombre de jeunes gens pour lui parler de vous et de votre famille, il n'en a pas rencontr d'assez srieux pour qu'il le prit comme chaperon. --Et! quelle ide! on se fait prsenter tout de mme. Quel ge a-t-il? --Environ trente-cinq ans, je crois; il a dj le grade de gnral civil et la croix de Sainte-Anne. --Comme mon mari, s'cria ici madame Karzof; si jeune! a-t-il de la fortune? --Il n'est pas millionnaire, mais il doit avoir trois mille roubles environ de revenu, ce qui avec les appointements de sa place lui fait peu prs six mille roubles... --Ce n'est pas ddaigner, dit madame Karzof d'un air srieux; mon Dieu que de prtendants! Nous n'en manquerons pas, coup sr; depuis huit jours, on m'en a propos plus d'une douzaine. --C'est ainsi que se font les mariages, pas tous, heureusement, la plus grande gloire des mres de famille. On a cru remarquer que celles qui ont le plus mal mari leurs propres enfants sont les plus acharnes conclure des unions pour les autres, mais on n'a pu s'assurer si c'est l'esprit de vengeance qui les anime, ou quelque autre sentiment. V Le rsultat de tant de courses et de visites, sans compter deux journes entires employes s'assurer un "tapeur" et des domestiques de renfort veiller au souper, aux glaces, au th, la toilette d'Antonine, fut une violente courbature qui prit madame Karzof une heure avant le dner, le jour de son bai. Il tait trop tard pour reculer, cependant; la malheureuse mre, victime de son devoir, endossa en gmissement une robe de soie lilas, trop troite, parce qu'elle la mettait rarement, et se tint de son mieux l'entre du salon pour recevoir ses visiteurs. Il vint beaucoup de demoiselles, amenes par leurs mamans, et plus encore de jeunes gens: ceux-ci arrivaient tout seuls; une demi-douzaine de prtendants "srieux" et une autre demi-douzaine de prtendants moins srieux se grouprent autour d'Antonine. Celle-ci avait eu pour premier soin doter les bijoux dont sa mre l'avait charge, ce qui lui avait attir un coup d'oeil flamboyant, mais sans effet: trs calme, ple comme de coutume, vtue de blanc, elle recevait les hommages de ces inconnus avec une indiffrence parfaite. L'escadron sacr se tenait peu de distance, sous la conduite de Jean Karzof, que cette petite guerre amusait beaucoup. On commena danser; au moment o un des prtendants srieux, homme d'une quarantaine d'annes, chauve, un peu poussif, mais qui portait majestueusement des lunettes d'or sur son nez camus, s'inclinait devant Antonine pour la premire valse, Jean la lui enleva sous ses besicles, et l'entrana rapidement l'autre bout du salon. --Oh! Jean! s'cria madame Karzof. Quel polisson! Cette exclamation, qui n'tait pourtant pas de crmonie, n'arriva pas aux oreilles du jeune homme. Trs-affair en apparence, il manoeuvrait pour faire passer sa soeur au moment voulu au bras de Dournof, sans la reconduire sa place. Le stratagme russit parfaitement, et l'escadron sacr comprit aussitt la manoeuvre. Aprs deux tours de valse, Dournof dposa Antonine sur une chaise, non loin de sa mre; mais au moment o les besicles se dirigeaient de ce ct, un des sides d'Antonine l'enlevait pour la repasser un autre, et ainsi de suite jusqu'au moment o la valse fut termine. En Russie, on ne danse pas toute une danse, sauf le quadrille, avec la mme dame; ce serait une haute inconvenance. On se permet tout au plus deux ou trois tours de salon s'il est trs-vaste, aprs quoi l'on ramne la dame sa place, o elle a la facult d'accepter ou de refuser ensuite tel cavalier qui lui convient. Cette mode, coup sr moins fatigante que la mode franaise, permet tout le monde de danser peu prs avec tout le monde durant la mme soire, et devait fournir Antonine de nombreux moyens d'esquiver les protgs de sa mre. --Ecoute, lui dit svrement cette dernire, au moment o, occupe de ses devoirs de matresse de maison, la jeune fille s'affairait appareiller les quadrilles; ne danse pas avec ces petits jeunes gens, les amis de ton frre; tu peux les voir tous les jours; tu vois bien qu'il vient des gens convenables, srieux,--c'est avec ceux-l qu'il faut danser, entends-tu? Antonine fit un signe de tte, et s'esquiva. Lorsque les premires mesures de la contredanse retentirent, sa mre vit avec horreur qu'elle dansait avec un des "petits jeunes gens"! Elle lui adressa de loin une verte semonce, qui fut perdue, comme le reste. --Pourquoi m'as tu dsobi? dit madame Karzof en rejoignant sa fille dans la salle manger, ds que la musique eut cess. --Mais, maman, ce n'est pas ma faute si Matvief m'a invite avant les autres! Je ne pouvais pas me douter que le gros monsieur m'inviterait. --Le gros monsieur? rpta la mre effare. --Eh oui! le gros monsieur lunettes. A son ge, est-ce qu'on danse? Aprs avoir enfonc ce poignard dans le coeur de sa mre, Antonine s'envola comme un papillon. Dix heures avaient sonn, et le phnix des prtendants, le gnral de trente-cinq ans, dcor de Sainte-Anne, n'tait pas encore arriv. Madame Karzof jetait des regards inquiets, tantt sur sa fille, qui continuait danser de prfrence avec les "petits jeunes gens", tantt sur la porte qui s'ouvrait souvent, mais pour laisser passer des visages connus. Enfin, sa bonne amie parut, vtue d'une superbe robe de soie bleue, d'un bleu faire rougir le ciel de juin, entranant dans le remous des plis de sa jupe le gnral Titolof, qui avait beaucoup de peine se dptrer. --Oh! oh! dit demi-voix Dournof, plac derrire Antonine ce moment, c'est srieux, cette fois! Le gnral Titolof avait, en effet, trente-cinq ans environ, c'est--dire trente-sept ans et onze mois; c'tait un homme de belle prestance qui portait en avant un beau torse bomb, recouvert pour la circonstance d'un linge blouissant et d'un gilet plus blouissant encore. Le reste du corps, orn de drap fin, suivait ce torse magnifique; la tte qui surmontait le tout n'tait pas indigne de cet ensemble; de beaux yeux gris, des sourcils noirs, une fine moustache noire, une virgule noire, des cheveux noirs trs-fins et friss au fer, et surtout, oh! si admirablement pommads! Des gants paille, un chapeau gibus avec des initiales surmontes d'une couronne... Tout cela tait parfait, si parfait, que Karzof enfona ses doigts dans les cts de Dournof qui sursauta. --Comment peux-tu te comparer cet oiseau-l? lui dit-il; mais tu n'es pas seulement digne de serrer la boucle de son gilet. --Je la serrerais peut-tre un tantinet trop fort, rpondit Dournof d'un air mditatif en contemplant la beaut incontestable du gnral Titolof. --Je veux aller voir s'il miaule ou s'il aboie, dit Jean; il est impossible que cette tte-l parle d'une voix humaine, comme toi et moi. Titolof, suivant toujours la robe de soie bleue, tait arriv auprs de madame Karzof. --Le gnral Titolof, mon ami, et celui de mon mari, dit la robe bleue en le prsentant. Les talons de Titolof se rapprochrent; il inclina la tte avec un geste mcanique irrprochable, et la releva aussi gracieusement, puis se pencha sur la main potele de madame Karzof, qu'il porta ses lvres. --Enchants, enchants, murmura la bonne dame, en se retournant aussi vite que sa courbature le lui permettait. --Je vais vous faire faire connaissance avec notre famille... Mon mari... Le mari salua. Mon fils, Jean... Jean Karzof venait, bien mal propos, de demander une polka au tapeur aveugle, et le salon retentissait des accords mlodieux des "folichons". Jean s'inclina devant le monsieur, qui lui serra la main l'anglaise. --Et ma fille Antonine, o est-elle, Jean? --L-bas, maman, rpondit respectueusement le jeune homme. Antonine tait l-bas, en effet, qui dansait la polka avec un "petit jeune homme"; au moment o sa mre lui lanait un regard irrit, elle l'aperut qui quittait le petit jeune homme pour repartir aussitt avec les besicles, et la colre de son regard se changea en une approbation qui devint du regret en retombant sur le gnral Titolof. --Je vous la ferai voir tout l'heure, gnral; passez donc par ici. --Trop heureux, dit le gnral d'une voix suave. Jean s'enfuit en pouffant de rire vers ses amis. --Il ne miaule pas, dit-il, il ble! Antonine revint pourtant vers sa mre, car il fallait bien finir par l, et la prsentation eut lieu. --J'ai dsir me rapprocher de vous, mademoiselle, dit le gnral de sa voix melliflue; l'impression que vous avez faite sur moi est ineffaable. Antonine s'inclina lgrement comme pour dire: "En voil assez!" Mais Titolof reprit: --Je serais heureux que votre jolie bouche ajoutt une autorisation celle que j'ai dj reue de madame votre mre... Antonine regarda sa mre... hlas! l'autorisation n'tait que trop crite dans le sourire qui clairait le visage de madame Karzof. --Rponds donc, Nina! dit celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle en s'adressant au gnral. --Je ne sais quelle est l'autorisation que ma mre vous a accorde, monsieur, dit Antonine, rougissant de sa propre audace. --Celle de vous prsenter mes hommages respectueux... --Antonine! cria un peu trop haut Jean Karzof, on a besoin de toi ici... La jeune fille fit un petit salut qui pouvait passer la rigueur pour un acquiescement, et disparut en murmurant: --Veuillez m'excuser. --Ces jeunes filles! dit sa mre en souriant, elles sont si farouches quand elles ont t bien leves! et je puis me vanter que rien n'a terni l'me de mon Antonine. Elle ne sait pas seulement ce qu'on veut d'elle... Le gnral Titolof et madame Karzof se retirrent dans la propre chambre coucher de la vertueuse dame, convertie en boudoir pour la circonstance, et curent l une de ces conversations matrimoniales qui se terminent gnralement par ces mots: --C'est Dieu qui vous a envoy sur mon chemin! Toutes les belles-mres dbutent ainsi, et tous les gendres commencent par l. Titolof dansa plusieurs fois avec Antonine; son inexorable mre la retint auprs d'elle par la jupe jusqu' ce que le gnral ft venu s'incliner devant elle, le bras arrondi et la bouche en coeur. Mais au dernier moment pendant le cotillon qui suivait le souper, selon l'usage de cette poque, Antonine trouva moyen de ne pas changer vingt paroles avec son cavalier. Elle dansait avec lui, mais chaque minute elle lui tait ravie pour une figure, de sorte que s'il se retira enchant de lui-mme, de sa conduite irrprochable et de ses manires exquises, la jeune fille eut la consolation, en le voyant partir, de penser qu'elle ne lui avait pas dit cinq phrases. Dournof emportait dans le gant de sa main gauche un petit billet au crayon contenant ces mots: "A vous ou personne, je l'ai jur devant les images." VI Quinze jours se passrent ainsi: le mois de fvrier tirait sa fin, et les dernires ftes du carnaval mettaient toute la ville en branle. Le gnral Titolof tait venu d'abord tous les deux jours, puis tous les jours; ensuite on l'avait invit dner, et quel dner! jamais la cuisinire n'avait pass de plus rude journe! Cependant, Antonine avait gagn un point: elle avait maintenu son samedi chez madame Frakine; le Titolof abhorr n'avait point t invit chez la vieille dame, et madame Karzof n'attachait pas assez d'importance aux rceptions de celle-ci pour avoir l'ide de l'y prsenter elle-mme. Cette soire de libert, semblable celles d'autrefois, si dissemblable de la vie contrainte et crmonieuse que les visites du prtendant lui imposaient dsormais, produisit une impression extraordinaire sur la jeune fille. A peine entre, en entendant le son familier du piano, au murmure de ces voix juvniles dont plusieurs lui taient chres, elle perdit contenance; tout son grand courage l'abandonna en un instant, et elle fondit en larmes au milieu du salon. Toute la jeunesse prsente,--il n'y avait pas une seule maman--se pressa autour d'elle, les jeunes gens pour la soutenir, les jeunes filles pour l'interroger et lui offrir les caresses faciles et charmantes de leur ge. --Qu'as-tu donc, Antonine? on t'a fait du chagrin? Peut-on te venir en aide? Ces questions et dix autres se croisaient autour d'elle; appuye sur l'paule d'une amie d'enfance, elle essayait vainement d'arrter ses pleurs. --Jean! o est Jean? demanda-t-on. Jean tait l'opra italien, comme toujours le samedi Dournof, qui arrivait, domina tout le groupe de sa haute taille et s'avana jusqu' Antonine. --Je sais ce qu'elle a, moi. On veut la forcer pouser un homme qu'elle dteste, dit-il haute voix, et passant un bras autour de la jeune fille, il la conduisit vers un canap o il s'assit prs d'elle. --C'est vous qu'elle aime! s'cria-t-on de toutes parts. --Certainement, rpondit firement Dournof: aussi elle n'pousera pas son gnral dcor. --Non, non! firent les jeunes gens tous en choeur. --Allez, amusez-vous, dit Dournof avec l'autorit qu'il possdait sans conteste sur ce petit monde dont il tait de fait le chef lu. Nous allons nous expliquer tranquillement. Les quadrilles se formrent, madame Frakine apporta le secours de sa bont maternelle la pauvre enfant, mais il n'y avait pas de remde possible son mal. Madame Karzof tait trop entiche d'un si beau mariage pour y renoncer; son futur gendre l'avait prise par l'amour-propre: il avait perdu sa mre, et c'tait sa belle-mre qui ferait les honneurs de chez lui, cte de sa femme. Titolof avait de l'argenterie de famille trs-belle; il avait un bel appartement fort bien meubl, des tapis, des glaces partout... Madame Karzof avait t le voir et en tait revenu enchante. --Mais alors, qu'espres tu? demanda la jeune fille brise sa protectrice impuissante. --Je dirai non partout, non jusqu' l'autel. Que puis-je faire de plus? Durant les huit jours qui suivirent, Antonine n'eut pas une minute elle, except le soir. Pendant que sa Niania la coiffait pour la nuit, elle crivait Dournof de longues lettres, et relisait celle qu'elle recevait de lui tous les jours. La vieille servante, debout derrire elle, tchait d'adoucir ses mouvements pour ne pas troubler l'enfant chrie. Elle regardait les doigts d'Antonine courir sur le papier, et ses larmes tomber sur la page crite, et toute l'me de la vieille femme se fondait de douleur la pense qu'elle ne pouvait rien pour elle. Un soir, Antonine, lasse de contenir, avait couch sa tte sur ses bras croiss au bord de sa table de toilette; pendant que la Niania achevait ses nattes soyeuses, pleurait se fendre le coeur, elle sentit deux gouttes chaudes tomber sur son cou. Elle releva brusquement la tte et regarda la vieille bonne. Celle-ci s'tait penche sur elle, et deux ruisseaux de larmes coulaient sans relche de ses yeux fatigus sur ses joues fltries. --Ne pleure pas, Niania, dit Antonine, cela ne sert rien! --Ne pas pleurer, mon aigle blanc, quand je te vois perdre tes yeux chris pleurer toute la nuit! Mais je voudrais devenir aveugle force de pleurer, si cela pouvait te rendre la gaiet. Oui, je prendrais toutes tes larmes pour moi jusqu' la fin de ma vie; si le bon Dieu le voulait, je perdrais mon salut ternel si tu pouvais en tre plus heureuse! Antonine passa ses deux bras autour du cou de la pauvre servante. --Tu es plus ma mre que ma vraie mre, dit-elle. --Je crois bien! s'cria la Niania; sauf vous avoir mis au monde, votre mre n'a rien fait pour vous. Qui a veill vos maladies, soign vos petits maux, pleur et ri pendant toute votre enfance pour vous amuser; qui est-ce qui vous soigne prsent et connat vos peines? Tu as raison, ma colombe, c'est moi qui suis ta vraie mre! Aussi tu peux pleurer avec moi, et ta mre te dfend les larmes, parce que a gte les yeux. Pleure, ma beaut; nous pleurerons ensemble, et peut-tre que le Seigneur se laissera toucher. Le lendemain de ce jour tait un samedi. Madame Karzof entra ds le matin dans la chambre de sa fille et surveilla attentivement l'opration de sa coiffure. Antonine s'tait fait apporter la robe toute simple qu'elle mettait d'ordinaire; sa mre la renvoya et choisit une robe claire de couleur Indcise, particulirement gaie et voyante; elle plaa ensuite un ruban rose dans les cheveux de sa fille; et, aprs l'avoir examine de tous cts, elle finit par l'embrasser avec plus de tendresse que de coutume, aprs quoi elle l'emmena dans sa chambre. --Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, quand elle l'eut fait asseoir son ct, le devoir des jeunes filles est de se soumettre leurs parents qui savent mieux qu'elles ce qui leur convient; tu as t une bonne fille, tu seras une bonne pouse et une bonne mre. L'heure est venue pour toi de quitter tes parents; j'espre que tu leur sera reconnaissante jusqu' la mort des soins qu'ils ont pris pour assurer ton bonheur. Le gnral Titolof va venir aujourd'hui pour te demander en mariage; tu rpondras comme il convient, et vous recevrez tous les deux la bndiction des fianailles. Antonine se leva. --Ma mre, dit-elle en se prosternant par trois fois, l'ancienne mode, vous savez que j'aime Dournof. Ne me forcez pas pouser un autre homme contre mon gr. --C'est une plaisanterie, s'cria madame Karzof, tu ne l'aimes pas! --Je l'aime, et je lui ai donn ma parole. Nous sommes contents d'attendre ainsi, ma mre, nous ne vous demandons qu'un peu de patience. N'ordonnez pas notre malheur, et nous vous bnirons tous deux. Madame Karzof eut peur, intrieurement; elle s'aperut qu'elle avait trait trop lgrement l'amour des deux jeunes gens, et de plus elle acquit la certitude qu'elle ignorait tout le caractre de sa fille. Cette dernire dcouverte fut fatale la premire, car si elle avait t touche de voir combien cet amour mpris avait de profondes racines, elle fut extrmement blesse de ce qu'elle nomma la sournoiserie d'Antonine. Elle oublia qu'elle aurait d depuis longtemps inspirer sa fille la confiance qui lui manquait aujourd nui, et s'en prit la mchante nature de son enfant. --On n'aime pas un va-nu-pieds, dit-elle avec humeur. Comment ne t'es-tu pas aperue qu'il ne t'aime que pour ta dot? Si tu tais pauvre... --Ma mre, interrompit Antonine, les yeux flamboyants de colre, n'insultez pas Dournof: il vaut mieux que moi. C'est vous qui voulez me donner un gnral parce qu'il est riche! Madame Karzof se leva aussi, et les deux femmes se toisrent un instant. Si madame Karzof ne donna point un soufflet sa fille, c'est parce qu'elle avait trouv moyen de la blesser plus cruellement. --Ton Dournof ne veut que notre argent, rpta-t-elle d'un ton mprisant: les gens de son espce sont toujours aprs les filles de bonne maison. --Ma mre, rpta Antonine, n'insultez pas un honnte homme, car je l'pouserai sans dot et malgr vous! Madame Karzof, furieuse, clata d'un rire aigu. --Si tu l'pouses sans dot, il sait bien que tu hriteras un jour ou l'autre. Ce ferait le coup de notre mort, entends-tu? de notre mort tous les deux, car si tu l'pouses, je te maudis, toi, lui et vos enfants! Antonine chancela; ses forces l'abandonnaient, mais elle ne voulut pu donner sa mre le plaisir de la voir vaincue; elle se retint une chaise et la regarda en face. Le visage de madame Karzof exprimait autant de colre et presque de haine qu'on peut le supposer. En ce moment, elle ne voyait pas en sa fille le fruit de ses entrailles, elle y voyait une ingrate qu'elle avait fait lever, qui lui devait tout, mme l'existence, et qui osait lui tenir tte. La Niania avait raison. Celles qui ne font que donner le jour leurs enfants sont moins mres que celles qui les lvent; ce sont les joies et les chagrins de la maternit qui la font vraiment puissantes. --Soit, ma mre, dit Antonine sans baisser les yeux, je n'pouserai pas Dournof sans votre bndiction, puisque vous me menacez d'un chtiment si cruel, mais je n'pouserai pas non plus Titolof. --Tu l'pouseras la fin du carme, ou je te maudis. --Je ne l'pouserai pas, ma mre; j'aimerais mieux mourir. --On n'en meurt pas, dit madame Karzof en souriant amrement; j'ai rpondu exactement la mme chose ma propre mre il y a trente-sept ans, quand il s'est agi d'pouser ton pre. --Toutes les mes ne sont pas pareilles, dit lentement Antonine. --Heureusement! Car je crois que la tienne est l'oeuvre du dmon. En attendant, c'est ton Dournof qui t'inspire cette belle rsistance; j'ai t bien peu intelligente de ne pas le mettre la porte le jour qu'il a fait cette ridicule demande. C'est vous deux que vous avez complot de me faire perdre patience! Attends, je vais lui crire qu'il ne se reprsente plus devant mes yeux. Elle s'assit et crivit la hte trois mots qu'elle envoya aussitt chez Dournof. Puis une rflexion lui vint. --Tu pourrais bien le voir chez madame Frakine, elle est si peu difficile sur le choix de ceux qu'elle reoit! mais tu n'iras plus sans moi, et de plus je vais lui faire savoir que, si elle tient mon amiti, elle ait tenir dehors ce coureur de fortunes. Elle expdia aussi vite que le premier un second billet, et regarda ensuite sa fille, toujours debout devant elle: --Va dans ta chambre, dit-elle, et tche de rflchir. Titolof arriva dans l'aprs-midi; une table avec les images avait t prpare. M. et madame Karzof l'attendaient dans le salon. Quand il fut venu, on envoya chercher Antonine, qui apparut ple comme la cendre et dfaillante, mais d'une apparence digne et fire. En s'entendant demander officiellement sa main, elle eut envie d'adjurer cet homme, de lui dire qu'elle en aimait un autre et de lui demander grce; mais sa nature concentre, ennemie de toute dmonstration extrieure, la fit reculer devant cette scne qu'elle trouvait d'avance bte et thtrale. Elle se promit de lui faire entendre raison un moment o ils seraient seuls. M. et madame Karzof rpondirent pour leur fille qui n'ouvrit pas la bouche, bnirent les fiancs avec les images saintes, et une conversation s'tablit entre les trois personnages, si peu intressante et si lourde porter, que le fianc prtexta un devoir de service et se retira au bout d'un quart d'heure, aprs avoir bais respectueusement la main inerte d'Antonine. Ds qu'il eut quitt l'appartement, la jeune fille se retira dans sa chambre en refusant de dner. Pendant que M. et madame Karzof, assez penauds de ce rsultat, prenaient en tte--tte un repas qui ne leur paraissait pas bon, la Niania, qui ne servait jamais table, se glissa prs d'Antonine. En la voyant, celle-ci, affaisse dans un fauteuil, tourna la tte de son ct et lui tendit la main. --Ils t'ont forc mon ange du ciel? dit la vieille femme en baisant la main de son enfant d'adoption. --Oui, dit Antonine, mais je ne l'pouserai pas! --Hlas! ma chrie, soupira la Niania, contre la volont du Tsar et celle des parents, il n'y a pas de recours! --Niania, dit Antonine aprs un moment de silence, il faut que je voie Dournof. --Eh bien, ma beaut, chez madame Frakine ce soir! --Je n'irai pas chez madame Frakine, ma mre craint que je ne l'y voie. Niania, reprit Antonine en se redressant et en regardant sa vieille bonne, je veux voir Dournof aujourd'hui. --O, seigneur Dieu? Comment? s'cria la Niania en levant les bras au ciel. --C'est mon affaire, dit Antonine en continuant la regarder avec autorit. Va dire ma mre que je dsirerais aller aux vpres ce soir. --Aux vpres? c'est une bonne pense, ma chrie; la prire calmera ta pauvre petite me afflige; j'y vais tout de suite. Au bout d'un instant, la Niania revint, apportant la permission demande. L'heure des vpres n'tait pas bien loigne. Antonine dpouilla son costume de fte; elle arracha de sa tte avec colre le ruban rose que sa mre y avait mis, et frotta longtemps la place o les lvres de Titolof avaient touch sa main. Puis elle attendit sa Niania. Vers sept heures, celle-ci apparut, dment encapuchonne, portant la pelisse de sa jeune matresse, qui s'en revtit sans perdre de temps. Elles sortirent toutes deux et firent quelques pas; mais au premier tournant, la Niania arrta Antonine par la manche. --Tu te trompes de chemin, ma chrie: l'glise est par ici. --Nous irons l'glise plus tard, dit Antonine. Suis-moi. La Niania fit quelques pas; elle tait oblige de courir presque pour marcher de concert avec la jeune fille. --Ma beaut, ma petite chrie, o vas tu? demanda-t-elle avec crainte. --Tu as dit que tu donnerais ton salut ternel pour me sauver, rpondit Antonine; suis-moi sans rien demander de plus. La Niania baissa la tte et ne souffla plus mot. Antonine traversa deux ou trois rues populeuses, pntra dans une ruelle sombre, et sans hsiter,--elle avait pris plaisir passer tant de fois devant cette maison pendant son hiver solitaire!--elle entra dans une maison simple et propre; elle monta un escalier de pierre, et au second elle sonna d'une main vigoureuse. La porte s'ouvrit, un rayon de lumire tomba sur le visage d'Antonine qui avait rejet son capuchon. --Antonine! Dieu t'envoie! sois bnie! cria la voix de Dournof, et sans plus rien dire, il emporta la jeune fille dans ses bras. La Niania referma soigneusement la porte et les suivit dans le salon. VII Le petit salon o Dournof avait entran sa fiance tait une pice maussade, comme tous les garnis. Quelques plantes feuillage vivace sur l'appui intrieur des fentres essayaient, mais en vain, de lui donner une apparence joyeuse. Un petit bureau, surcharg de papier; un gros tas de livres et de dossiers sur le parquet, un verre de th moiti vide sur un coin de table: tel tait l'appartement du jeune homme. Mais en ce moment Dournof planait au-dessus des misres terrestres: Antonine serre contre son coeur, il ne sentait plus ni l'injure, ni la colre; il avait une foi absolue en celle qui venait si navement lui comme son consolateur. Ils restrent ainsi pendant une minute, sans songer changer une caresse; la Niania, reste debout prs de la porte, les regardait et pleurait silencieuse ment; l'nergie avec laquelle cette rencontre avait t cherche, le transport qui l'accueil fait, lui prouvait combien l'amour qui unissait les jeunes gens tait srieux et profond. Enfin, Dournof relcha son treinte, et prsenta une chaise Antonine. Le divan tait encombr de papiers comme tout le reste; il en repoussa quelques-uns, se fit une petite place et s'assit en face de la jeune fille. La Niania resta debout; depuis qu'elle savait se tenir sur ses jambes, elle ne s'tait jamais assise en prsence des matres. --Je suis venue, dit Antonine d'une voix tremblante, parce que je voulais absolument vous parler; ma mre vous a offens, je viens vous en demander pardon. Dournof fit un geste d'indiffrence. Il se souciait bien peu des offenses des autres, aussi longtemps qu'il serait aim d'Antonine! --Nous ne pourrons plus nous voir, continua la jeune fille; ma mre a dclar que je ne sortirais plus sans elle; j'ai dit ce soir que j'allais vpres... C'est bon pour une fois. Elle se tut. L'ide de ne plus voir Dournof tait si douloureuse, qu'elle lui faisait oublier l'autre danger,--le mariage qu'on voulait lui infliger. --Mais d'o vient tout cela? demanda le jeune homme. --Titolof m'a demande en mariage, dit-elle en levant les yeux sur lui. --Eh bien? --Et ils m'ont accorde. --C'est impossible! s'cria Dournof en bondissant sur ses pieds. Ils n'ont pas fait cela! --Ils l'ont fait. --Et tu n'as pas rsist? --J'ai dit ma mre que je mourrais plutt que de l'pouser. --Qu'a telle dit? --Que toutes les jeunes filles parlent de mme, et elle a pass outre. Dournof se mit marcher de long en large dans la pice troite, claire par une seule bougie vacillante. Il avait crois les bras et inclin sa tte sur sa poitrine, pour comprimer toutes les paroles amres qui bouillonnaient en lui, et qu'Antonine ne devait pas entendre. Il fit cinq ou six fois le tour du salon, puis s'arrta devant la jeune fille. --Antonine, dit il, j'ai encore de l'argent; partons tout de suite, ma mre te recevra bien, nous nous marierons l-bas. Veux tu? Il attendit, debout devant elle, les bras toujours croiss. --Non, dit Antonine, en le regardant avec une expression dchirante. Elle a dit qu'elle me maudirait. --Te maudire? Et de quel droit? De quel droit cette mre impie, qui prtend sacrifier son enfant son orgueil, son intrt, maudirait-elle l'me loyale qui ne veut pas se vendre? Te maudire? Mais Dieu ne l'couterait pas! Antonine se tordit les mains, et ne rpondit pas. --Alors, continua Dournof, tu vas pouser cet homme ridicule? --Non, dit la jeune fille. Il se remit marcher, en parlant cette fois. --Vois-tu, dit-il, je quitte ds aujourd'hui mes travaux, et je cherche une place dans un ministre... Antonine se leva. --Je ne le veux pas, dit-elle avec autorit. --Pourquoi? --Ta carrire est ailleurs; je ne t'pouserais pas si je te voyais faiblir. Quand on a une ide vraiment grande, on ne l'a quitte ni pour une fortune ni pour une femme. On souffre, et l'on meurt. --Antonine, cria Dournof, en se prosternant ses pieds, tu es plus qu'une sainte, tu es une martyre! La jeune fille secoua tristement la tte, et passa la main dans les boucles paisses de la chevelure de son ami, agenouill devant elle. --Je t'aime, dit elle, et je veux que tu sois grand. --Alors, suis-moi! reprit le jeune homme avec imptuosit. Je ne serai grand, si je dois jamais l'tre, que par toi et pour toi; sans toi, ma vie n'existe pas. --Vous avez travaill avant de me connatre et avant de m'aimer, dit elle avec douceur. Le but que vous vouliez atteindre existe toujours. Dournof se leva, et se tint devant elle humblement. --Tu vaux mille fois mieux que moi, dit-il sur le ton de la prire, mais vois-tu, Antonine, avant de te connatre, je n'tais qu'un enfant. Je suis un homme prsent; sais-tu ce qui m'a fait heureux? C'est la pense srieuse que tu as mise dans ma vie. Du jour o tu as promis de m'pouser, je me suis senti charge d'me; j'ai pens au foyer que je devais prparer pour te recevoir, aux difficults de l'existence, o peut-tre tu me demandais conseil; j'ai repouss alors comme indignes bien des penses que peut-tre sans toi j'eusse accueillies avec complaisance. Quand on est jeune, vois-tu, on se laisse tenter facilement; je ne te l'ai pas dit, parce que rien ne devait troubler ton repos, et d'ailleurs j'tais sr de ta rponse! Mais plusieurs fois on m'a propos de l'argent pour arranger des affaires, des affaires que tu ne peux pas souponner. J'tais trs-pauvre dans ce moment-l; une fois mme, Antonine, c'tait au moment de ta fte, je me creusais la tte pour trouver le moyen de t'offrir quelque bagatelle--j'ai failli succomber; l'affaire tait honorable en apparence,--mais la somme qu'on m'offrait tait trop forte pour payer le simple accomplissement de mon devoir... J'ai eu mfiance, et j'ai refus... Tu ne sauras jamais combien j'tais pauvre ce moment-l, et combien j'ai t violemment tent. Eh bien! si j'ai eu le courage de refuser, ce n'est pas parce que mes principes, mon ducation et tout cela m'ont retenu.. C'est parce que je t'aimais, et que si tu m'avais demand o j'avais pris cet argent, je n'aurais pas os te rpondre toute la vrit. Tu es ma conscience, Antonine, mon honneur mme! Dis, puis-je vivre sans toi? Elle leva sur lui ses yeux noys de larmes, mais de larmes d'orgueil et de joie. --Ah! dit-elle, tu me consoles de toutes mes peines! Ils se regardrent un moment, ravis, oubliant toute souffrance. --Tu es un homme de bien, dit la voix tremblante d'motion de la Niania, toujours debout prs de la porte. Ils tressaillirent; ils se croyaient seuls. Cette voix les ramena sur la terre. --Ah! soupira Antonine, les hommes comme toi sont rares.--Ce sera ma joie ternelle d'avoir t aime par toi. Mais, coute, Fodor, il y a autre chose, te dis-je, que l'amour d'une femme... N'as tu pas parl de la patrie? N'as tu pas dit qu'elle a besoin de coeurs dvous, de serviteurs dsintresss? N'est-il pas temps que la lpre de fonctionnaires qui la ronge soit gurie par les mes courageuses qui travaillent pour rien ou pour peu--pour l'honneur d'tre utiles? Ne veux-tu pas tre de ceux-l? Dournof serra fortement les deux mains qu'elle tendait vers lui. --Eh bien, renonce moi, aime la Russie. Elle te le rendra. --Je ne renoncerai jamais toi, dit Dournof d'une voix calme, o l'on sentait une force immense. --Mais, si mes parents ne veulent pas? --Je t'enlverai, malgr toi, et je t'pouserai de force. --Fodor, dit-elle, ne le fais pas; ma mre me maudirait. --Qu'importe! dit-il avec colre. --J'en mourrais;--je ne puis mme supporter la pense de la honte. Elle se tut, et inclina sa tte sur ses mains presss. La voix de la Niania retentit dans la chambre mal claire; cette voix, sortant d'un corps qu'on ne voyait presque pas, prenait un accent presque prophtique. --N'as-tu pas honte, Fodor Ivanitch, disait-elle, de vouloir entraner au mal notre chaste colombe? Tu sais bien qu'il n'y a pas de mariage valable devant Dieu, si les parents refusent le consentement, mme quand un prtre l'a bni! Pourquoi cherches-tu sduire l'me blanche de notre entant? C'est elle qui parle bien et toi qui penses mal Tu parlais bien, tout l'heure, mais l'esprit du mal vient de passer sur tes lvres. La Niania se tut. Les jeunes gens avaient dsuni leurs mains pendant qu'elle parlait, et se tenaient maintenant tous deux le front baiss comme des coupables. --Adieu, dit Antonine son ami, sans oser lever les yeux sur lui. --Non, pas adieu, rpondit-il; tu seras moi, entends tu? Et si tes parents te forcent pouser ce Titolof, si tu es sans force pour leur rsister, quand tu sais si bien me rsister moi,--marie Titolof, tu n'en seras pas moins moi.--J'enlverais madame Titolof, puisque Antonine Karzof ne veut pas tre ma femme. Antonine poussa un cri et recula en se couvrant le visage de les deux mains. --Honte! honte toi! fit dans l'ombre la voix de la Niania, tu parles comme un sacrilge. --Tant pis! s'cria Dournof hors de lui; d'autres vivent et prosprent qui font le mal sans excuse; nous vivrons et nous prosprerons comme eux, nous qui n'avons voulu que le bien, et qu'on force mal faire! --Tu parles comme un insens, dit la Niania toujours immobile. Si la mre qui t'a port t'entendait parler, elle renierait le fils de ses entrailles, qui offense Dieu et sa bien-aime. --Pardon, pardon! s'cria Dournof. Je suis un malheureux, si malheureux, que je voudrais tre mort! Pardonne-moi, Antonine! Antonine tendit la main vers lui, et traa un signe de croix dans l'air, sur la poitrine du jeu ne homme. --Que Dieu te donne la paix, dit-elle; moi. Je tcherai de bien faire... Si seulement j'tais sre que tu ne seras pas malheureux! --Alors, tu ne veux pas? fit Dournof en la serrant contre son coeur. --Jamais, sans le consentement de nos parents. --Je le leur demanderai encore une fuis, s'cria-t-il; malgr leur grossiret et leur injustice... --Ils ne te l'accorderont pas! dit Antonine. C'est un gnral qu'il leur faut pour gendre. --Que feras-tu? Elle sourit trangement. --Ne crains rien, dit-elle, on ne me mariera pas malgr moi. Je te jure que je ne serai pas la femme de Titolof. --Ne jure pas, fit la Niania. Nul ne peut rpondre de soi-mme. --Je jure, s'cria Antonine, en se prosternant devant l'image qui occupait un recoin de la chambre. Je jure ici pour la seconde fois de n'appartenir qu' Dournof. --Et moi, fit le jeune homme en lui pressant la main, je jure d'appartenir Antonine jusqu' la mort. --Ce n'est pas bien, ce n'est pas bien! dit la Niania mergeant de l'ombre et secouant sa tte soucieuse. Il ne faut pas faire de serments! Viens, ma colombe, viens l'glise demander Dieu pardon de ce pch Et toi, jeune homme, tu parles tantt bien et tantt mal: ton me n'est pas encore dlivre des piges du dmon; nous prierons le Seigneur pour qu'il t'claire. --Adieu, dit Antonine en se relevant docilement; adieu, mon fianc, jusqu' ce que la volont de Dieu nous runisse. --Ce ne sera pas long, rpliqua Dournof, d'une faon ou de l'autre... --Jamais, rpta Antonine, jamais sans la permission de ma mre; elle m'a dit qu'elle maudirait mes enfants... jamais. Il la reprit dans une treinte suprme, mais sans chercher un baiser. Ces tres purs et fiers craignaient de mollir. Ils se sparrent; Antonine passa devant, et la Niania la suivit, aprs avoir fait le signe de la croix comme en quittant le lieu consacr. Dournof, rest seul, regarda un instant la porte, qu'il ne songeait pas fermer. Il lui semblait que tout son bonheur et tout le sang de ses veines taient partis par l. Un frisson passa sur son corps, et il se dcida fermer cette porte. Mais alors, il se sentit plus seul que jamais; il tomba sur le sol l'endroit qu'avaient foul les pieds d'Antonine, et pleura amrement, lui qui n'avait encore jamais vers de larmes, mme dans ses plus grandes douleurs. VIII Les jours s'coulaient, madame Frakine tait venue voir Antonine, et s'tait tonne de la trouver la fois maigrie et d'une fracheur extraordinaire: les yeux brillaient d'un clat nouveau, et les joues avaient pris des teintes roses que, jusque-l, personne n'avait vues sur ce visage ordinairement pale. --N'a-t-elle pas la fivre? demanda madame Frakine madame Karzof, lorsque Antonine eut quitt l'appartement. --Mais non! pourquoi voulez-vous qu'elle ait la fivre? --Ces jeunes filles, dit la vieille dame, non sans hsiter, sont parfois malades quand on les contrarie... --Oui est ce qui contrarie Antonine? --Mais, vous-mme, ma bonne amie! Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aimait Dournof? --Oh! cet enfantillage! Il y a longtemps qu'elle n'y pense plus! Madame Karzof mentait sciemment, car tous les jours, en lui disant bonsoir, Antonine lui ritrait ses supplications. Madame Frakine savait aussi que c'tait un mensonge, car Dournof lui avait confi tous leurs secrets, en la suppliant de donner de ses nouvelles la jeune fille, aussi souvent que ce serait possible; mais quoi bon rfuter les mensonges de ceux qui ne veulent pas entendre la vrit? --Alors, reprit la bonne dame, vous la mariez Titolof? --Certainement: dans cinq semaines, aussitt aprs Pques. Ce sera une jolie noce, mon gendre fera trs-bien les choses. --Et Antonine, qu'en dit-elle? --Que voulez-vous qu'elle en dise? Les jeunes filles ne disent jamais rien! --Je me souviens pourtant que dans mon jeune temps, rpliqua madame Frakine, on se faisait un brin de cour. --C'tait comme a autrefois, dit madame Karzof; maintenant on se conduit avec plus de dcence. --Alors, vous n'tes pas oblige de rappeler votre futur gendre quand Antonine s'loigne? --Je ne sais pas comment vous pouvez avoir de pareilles ides, ma chre, fit madame Karzof d'un air mcontent. Mon futur gendre est un homme comme il faut, qui ne se permet pas d'inconsquences. --Tant pis! fit madame Frakine... pardon, je voulais dire tant mieux. Ah! il ne se permet pas d'inconsquences? c'est trs bien. Et que dit Antonine? --Mais ne vous ai-je pas dit qu'elle ne disait rien? fit la maman impatiente: rien, la lettre, rien! --Ah! je comprends, fit la vieille dame, elle ne lui dit rien du tout; et lui, qu'est-ce qu'il en dit? Madame Karzof haussa les paules; mais sa bonne amie n'tait pas d'humeur la laisser en repos sans lui avoir soutir toutes les informations qu'elle ne pouvait obtenir d'Antonine, attendu qu'on ne laissait jamais celle-ci seule avec personne, de crainte d'attaque de l'ennemi. --N'aimerait il pas mieux un peu plus de conversation, votre futur gendre? --Je vous ai dit que M. Titolof est un homme trs comme il faut; par consquent, il ne peut qu'approuver cette rserve, que le bon got commande en tout cas, aujourd'hui comme autrefois. Aprs s'tre venge par cette pointe, qu'elle crut trs acre, madame Karzof se prparait parler d'autre chose, mais son amie la prvint. --Oui, dit-elle d'un air innocent, vous voulez dire que mon pauvre dfunt mari et moi, nous n'tions pas des gens de haut parage..., mon pre tait un comte Drsof, cependant; mais chez nous, on tait la bonne franquette, et de pre en fils, comme de mre en fille, on avait la fcheuse habitude de se marier par amour... c'est mauvais genre. Chez les gens comme il faut, on prfre les mariages par contrainte; c'est beaucoup mieux port, je me suis laiss dire. A propos, aurez vous assez de confitures pour vous mener jusqu'au printemps? Figurez-vous que j'ai dj fini les miennes! Il est vrai que la belle jeunesse m'a aide les manger. Les liens rompus, madame Karzof n'tait pas assez fine pour ramener le premier sujet de conversation; aussi se creusa-t-elle vainement la cervelle pour chercher une pigramme, son amie partit avant qu'elle l'et trouve. A la lettre, en effet, Antonine ne disait rien Titolof. Un autre en et t embarrass, mais le gnral n'tait pas homme perdre contenance pour si peu. Le gnral avait appris, sous s main, qu'une excellente place allait se trouver vacante, mais il fallait un homme mari pour la remplir; un homme mari inspire beaucoup plus de confiance tout le monde, et surtout ses suprieurs, sans qu'on ait bien pu savoir pourquoi, car... mais dans ce cas spcial, il fallait un homme mari. Titolof s'tait donc mis en campagne, c'est--dire qu'il avait pri une dame de ses amies de lui chercher une pouse jolie, bien faite, avec un peu de fortune, et surtout cette excellente ducation, morale et instruction comprises, qui est absolument indispensable la femme d'un dignitaire d'une faon seulement relative, c'est--dire borgne dans le royaume des aveugles. Titolof n'tait pas mchant, il n'tait que bte, et encore ne saurait-on lui imputer ce malheur comme un crime, car ce n'tait pas sa faute, et avec les efforts les plus consciencieux, il n'et pu s'en corriger. Mais ce pnible travail qui consiste essayer de se dbarrasser de ses dfauts lui avait t pargn. La Providence bnigne lui avait dparti, au lieu d'esprit, un inaltrable contentement de soi-mme et des autres. Il tait optimiste en tout, surtout en ce qui le concernait, et trouvait Antonine parfaite. N'ayant fait jusque-l de cour qu' des personnes tout fait indignes d'tre autrement mentionnes ici, il ne savait comment courtiser une jeune fille, et prfrait de beau coup la conversation de ses futurs beaux-parents, avec lesquels il changeait, sans broncher, les aphorismes les plus saugrenus. Tel tait le mari que les Karzof avaient choisi pour leur fille. Antonine avait pens prier Titolof de retirer sa demande, mais la btise et la fatuit incurables de ce personnage lui avaient dmontr d'avance l'inutilit de sa tentative. Que lui restait-il faire? C'est ce qu'elle se demandait toutes les nuits pendant les moments de solitude qu'on ne pouvait lui refuser. La Niania venait alors s'asseoir sur le pied de son lit, et pleurait silencieusement en voyant les penses amres et douloureuses passer sur le visage de son enfant chrie, toujours muette. La vieille femme n'avait pas besoin de con verser avec Antonine pour sa voir ce qui la rendait si morne. Elle devinait les mouvements de son me, au froncement des sourcils de la Jeune fille, l'agitation de ses mains fivreuses, o leur molle inertie, lorsque lasse de se dbattre dans une situation sans issue, elle se disait qu'il n'y avait plus pour elle d'autre recours que la mort. La mort! A dix-neuf ans! La premire fois qu'Antonine envisagea de prs cette pense jusqu'alors seulement entrevue, elle tressaillit d'pouvante, et n'osa l'aborder. Mais peu peu la mort sanglante ou hideuse disparut de son esprit, elle songea une mort potique, lente, entoure de soins; la mort qui met une aurole au front des jeunes filles, qui semble un passage insensible de la terre au ciel, dont on ne voit pas les souffrances, et qui permet de se dtacher doucement de ce qu'on a aim. Le carme tait extrmement froid, cette anne-l; Antonine, dvore par la fivre, avait pris l'habitude de garder sa fentre ouverte un instant le soir, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre afin de rafrachir l'air tide et lourd des demeures russes. La Niania avait bien soin de fermer tout; mais pendant qu'elle participait au tardif souper des gens la cuisine, Antonine rouvrait le carreau double et restait l en contemplation devant les toiles;--recevant avec dlices le vent glac qui rafrachissait l'embrasement de ses veines. Au moindre bruit, elle fermait le carreau, comme une coupable... Coupable, ne l'tait-elle pas? Un peu de toux se dclara au bout de quelques jours; la fivre augmenta, et madame Karzof exigea que sa fille gardt le lit. Antonine s'y soumit sans rsistance; elle tait mieux au lit qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait pas la voir dans sa chambre, elle en tait sre. Le docteur vint, trouva une lgre irritation de poitrine, et prescrivit une potion que madame Karzof vint donner elle-mme toutes les heures sa fille. Ds le lendemain, Antonine allait beaucoup mieux; elle put se lever, et obtint mme pour les jours suivants la permission de sortir, condition qu'elle prendrait des poudres qui furent dment apportes dans sa chambre. Titolof montra une joie trs-ive en voyant sa fiance remise, et lui apporta un bouquet magnifique et une loge pour le cirque, car le cirque est un divertissement permis en carme. Jusqu' ses dernires annes, les thtres taient ferms pendant ce temps de pnitence. IX Le jour venu, Antonine reut l'ordre de se faire coiffer avant le dner, et la cuisinire, prvenue d'avance, dut s'arranger pour servir quatre heures; de sorte qu'il tait peine trois heures quand madame Karzof entra dans la chambre de sa fille. --Des rubans roses, Niania, dit-elle la fidle servante. Celle-ci, en grommelant, s'en alla chercher le carton qui contenait les noeuds de ruban, et Antonine resta seule avec sa mre. A la grande surprise de celle-ci, elle rejeta le peignoir qu'on avait dj plac sur ses paules, se leva et s'avana vers madame Karzof. --Ma mre, dit-elle, je vous en conjure, ne faites pas mon malheur. Je ne vous demande pas de me donner Dournof; mais de grce ne me mariez pas Titolof. Madame Karzof haussa les paules. Cette phrase qu'elle entendait tous les jours avec peu de variantes, car la pauvre Antonine ne se mettait pas en frais d'loquence, glissait sur son coeur sans l'effleurer. --Ma mre, reprit Antonine avec plus de force, c'est aujourd'hui pour la dernire fois que je vous le demande! --Cela me fera grand plaisir de ne plus l'entendre, rpondit madame Karzof, car tu m'ennuies singulirement. --Ne soyez pas inflexible, ma chre maman, reprit Antonine en faisant un effort surhumain pour devenir cline et tendre. Je ne veux pas pouser M. Titolof parce qu'il m'est insupportable. --Un si charmant garon, repartit la mre; tu es difficile. --Il est horriblement fat et bte! --Je le trouve spirituel, moi, mais il est convenu qu' prsent les enfants ont plus d'esprit que leurs parents! fit madame Karzof trs-pique, car, en effet, elle trouvait son futur gendre spirituel. --Eh bien, maman, c'est moi qui ai tort; je suis une fille fantasque, capricieuse, injuste; mais telle que je suis, je suis votre fille, vous m'aimez et je vous aime, et, ma chre maman, je dteste M. Titolof. Madame Karzof, qui s'tait toujours montre revche lorsque Antonine lui avait parl avec le calme et la dignit dont elle ne se dpartait pas, fut mue de l'entendre parler comme une enfant ordinaire; elle la fit asseoir auprs d'elle, caressa ses longues nattes brunes, et lui parla avec douceur. --Vois-tu, ma chrie, tu seras trs-heureuse, vous partirez pour N... --Partir? fit Antonine avec effroi. Elle avait cru jusque-l que Titolof devait rester Ptersbourg. --Eh bien! A quoi penses-tu, que tu ne le sais pas? Nous ne parlons que de cela depuis quinze jours! Hlas! c'tait vrai, mais Antonine n'coutait jamais ce qui se disait entre ses parents et son futur: leurs paroles taient pour elle un bourdonnement monotone, qui servait d'accompagnement ses penses. Cette ide de dpart lui donna le dernier coup. --Je ne veux pas vous quitter, chre maman! Mon pre est vieux, il m'aime; voulez-vous lui faire le chagrin de ne plus voir sa fille? Elle fit ce qu'elle n'avait jamais fait, elle baisa les mains de sa mre, pleura, supplia... --Vois-tu Nina, dit enfin madame Karzof mue, si ce n'tait pas aussi avanc, j'aurais repris notre parole; mais prsent ton mariage est annonc, tout le monde serait trop surpris; ton trousseau est fait, les cartes d'invitation sont prtes, il n'y a plus que ta robe de noce essayer... C'est impossible ma chre enfant, rflchis toi-mme! Antonine quitta sa posture suppliante. --Vous le voulez? dit-elle d'une voix tremblante; soit, mais vous vous en repentirez amrement. --Des menaces? s'cria madame Karzof. Et moi qui regrettais ce mariage tout l'heure! Qu'on est sot de croire ce que nous disent les enfants! Niania, dit-elle la bonne qui rentrait, mets-lui des noeuds roses, et tche qu'elle soit jolie, bon gr, mal gr. L-dessus elle quitta majestueusement la chambrette, non sans maugrer sur son accs de sensibilit. --Niania, dit tristement Antonine, fais-moi aussi belle que tu pourras, pour que le monde des vivants garde un bon souvenir de moi quand je n'y serai plus. --Que dis tu l, ma colombe? fit la vieille femme effraye. Ne parle pas de mort ton ge... Est ce qu'on meurt vingt ans? Mais regarde donc mes vieux os que j'ai peine traner; et que Dieu ne veut pas mettre au repos! Mourir! nous avons bien le temps d'y penser, Dieu merci. Un trange sourire claira le visage d'Antonine, et elle s'assit devant la glace de sa toilette. Elle examina son visage, dont elle se proccupait peu d'ordinaire. Que de jeunesse et de vie, malgr l'indisposition rcente, dans ces tissus nacrs, dans ces veines azures o coulait un sang vif et chaud! Ses lourdes nattes, ses sourcils pais et rguliers dnotaient l'abondance de la sve dans ce corps charmant, o la vingtime anne apportait son complment d'lgance et d'harmonie. Pendant sa toilette, Antonine regarda attentivement ses bras ronds et potels, ses paules dj pleines o le rose de la jeunesse teintait encore la chair; elle regarda le sang courir sous la peau jusqu'au bout de ses mains fines; et elle pensa que ce serait grand dommage quand toutes ces choses exquises seraient six pieds sous terre. Les larmes montrent ses yeux, elle les refoula vaillamment et s'essuya les paupires du revers de sa main. --Pleure, mon enfant, cela fait du bien, lui murmura la Niania en achevant de l'habiller; cela fait du bien; tu es si oppresse depuis quelques jours! --Je n'ai pas le temps, dit brusquement Antonine. Donne-moi ma robe grise, en barge. --Du barge! Mais, ma chrie, il fait froid au cirque! Ce n'est pas comme au thtre bien ferm et bien chaud! Il y fait froid, et il y a partout des vents coulis! --Fais ce que je te dis, rpta imprieusement la jeune fille. Ma mre veut que je sois jolie, il faut lui obir. La Niania alla chercher la robe demande, dont le corsage transparent recouvrait les paules de barge seul; de plus, ce corsage tait entr'ouvert sur la poitrine. Antonine revtit ce costume avec une sorte de triomphe, et se regarda ensuite dans la glace. Jamais elle n'avait t plus belle. Les yeux brillants d'une sorte de rage, elle attacha un noeud sur sa robe, jeta un dernier coup d'oeil et s'inclina railleusement devant son image. --Ceux qui vont mourir te saluent! dit-elle, et elle passa aussitt dans le salon, o Titolof, invit pour dner, l'attendait avec beaucoup de patience. --Que vous tes belle! lui dit-il en la saluant. --N'est-ce pas, gnral? rpondit la jeune fille avec un petit rire moqueur. Il faut bien s'habiller quand on va dans le monde. --Est-ce que tu n'auras pas froid avec cette robe? demanda la mre avec sollicitude. --Est-ce qu'on a froid quand on s'amuse? rpliqua Antonine, je compte m'amuser ce soir. Depuis les premiers jours de carme je n'ai gure eu de plaisirs. Il n'est pas trop tt pour commencer! Elle n'en avait jamais dit si long. Titolof bahi la regardait sans oser parler. On lui avait chang son Antonine, bien certainement. La jeune personne qui ne disait jamais rien ne pouvait pas tre celle qui lui parlait si librement. On se mit table, Antonine demanda du vin son pre: elle ne buvait jamais que de l'eau. Madame Karzof en fut effraye. Elle craignait que sa fille n'et conu le plan machiavlique de se rendre odieuse au gnral en feignant les dfauts qui pouvaient le plus lui dplaire, tant donn sa situation particulire. Mais ce plan fort simple et de bonne guerre n'tait pas de ceux que pouvait former Antonine; sa ruse n'allait pas si loin. Le dner termin, il fut question de dpart; Antonine passa dans sa chambre et appela sa Niania. --Va, lui dit-elle, chez Dournof. La vieille femme la regarda attentivement, mais ne lut rien dans ses yeux. --Vas-y tout de suite, et dis-lui que nous nous verrons bientt. --Tu perds l'esprit, ma chrie? murmura la Niania inquite. --Rien n'est plus srieux, et tu sais que je ne plaisante jamais. Dis-lui que je l'aime et que nous nous reverrons bientt. --J'obirai, ma chrie, j'obirai, fit la Niania tristement. Antonine passa sa main frache avec un geste de caresse sur le visage osseux de la vieille servante, prit un chle lger qu'elle jeta sur sa tte et sortit; on l'attendait pour monter en voiture, et sa mre l'avait dj appele trois fois. X Le coupon que Titolof avait apport tait le meilleur de tous; c'tait une loge de barrire, contre la sortie des curies; on y avait la premire vue sur les merveilles de M. Bouthors, y compris les singes et les chiens. Un affreux vent coulis y arrivait, il est vrai, toutes les fois qu'on ouvrait les portes intrieures, mais nulle rose n'est sans pine; un autre fcheux et peut-tre allgu qu'on y recevait beaucoup de sable jet par les pieds des chevaux; mais quand on va au cirque, n'est-ce pas pour avaler de la poussire? Dans ce temps-l,--lointain, hlas!--les dames et les messieurs qui s'enlvent les uns les autres la force du poignet ou de la mchoire jusqu'aux combles de l'difice n'taient pas encore la mode; on n'y voyait pas beaucoup de Pruviens, dansant quarante pieds de hauteur sur un fil de fer imperceptible; nul voltigeur arien n'y passait d'un trapze l'autre en faisant pousser des cris d'effroi aux dames d'en dessous qui craignent probablement qu'il ne leur tombe sur la tte. Les cirques de cette poque montraient beaucoup de chevaux, de chiens, de singes, voir mme un lphant, gros comme un boeuf, ce qui prouvait, dans l'ordre inverse, un rare mrite, cet lphant tant "le plus petit des gants connus". On ne voit pas trop ce que le public y perdait, la dcence y gagnait peut-tre. Mais ce qu'elle gagnait l, elle le perdait sans doute ailleurs, car le cirque tait considr comme un endroit prilleux, presque immoral, o les demoiselles ne venaient gure au-dessus de dix ou douze ans; on donnait tout exprs des matines enfantines, auxquelles les jeunes filles pouvaient assister. L'arrive d'une famille honnte et peu accoutume aux faons du lieu, dans une loge ordinairement occupe par la haute bicherie, fit un lger brouhaha, et cinquante lorgnettes se braqurent sur Antonine. Elle rougit comme sous un affront, mais se remit bientt, et s'abandonna l'admiration gnrale avec une grande indiffrence. Le vent coulis souillait sur ses paules presque nues. Elle occupait naturellement la meilleure place, c'est--dire la plus rapproche de la barrire. Elle avait tourn le dos aux cuyers, et de temps en temps un frisson passait sur elle. --Tu as froid? lui dit sa mre, en voyant des alternatives de rougeur et de pleur marbrer le visage de la jeune fille. --Non, maman je suis trs-bien. --Mettez-lui cela sur les paules, monsieur Titolof, dit madame Karzof en lui passant un lger mantelet; il ne faut pas oublier qu'elle vient d'tre malade. Titolof arrangea gracieusement l'objet sur les paules de la jeune fille, qui le remercia et continua lorgner la salle. Au bout de trois minutes, le mantelet avait gliss derrire la chaise. A l'entr'acte, Titolof offrit des glaces; part le vent coulis, il faisait horriblement chaud dans la salle trop claire et trop remplie. On accepta les glaces, et Antonine en redemanda. Elle va se faire passer pour gourmande! pensa la mre en lui faisant les gros yeux. Mais Antonine ne comprit pas le langage muet de ces yeux redoutables et se fit apporter une seconde glace. --Est-ce que ce n'est pas imprudent? demanda madame Karzof. --Non, maman, rpondit la jeune fille qui s'tait dpche de finir. Elle tendit son assiette vide Titolof et se remit ses observations. La sortie du cirque est toujours trs-encombre, et l'ordre se fait lentement. Dans l'troit boyau de planches o se pressait la foule, l'air froid arrivait du dehors chaque fois qu'on ouvrait la porte de la rue, et on l'ouvrait incessamment. Les messieurs taient alls chercher leur voiture de louage et ne pouvaient parvenir la trouver dans ce tohu-bohu d'quipages qui, parait-il, doit se reproduire la sortie de tous les thtres imaginables. --C'est le ciel qui me favorise, pensa Antonine. Et elle laissa glisser de ses paules la pelisse fourre qui les couvrait, et sous laquelle elle avait dj eu le temps d'touffer. --Que fais-tu? lui dit sa mre en se retournant tout coup, ta pelisse s'en va, tu vas t'enrhumer, remonte-la. Oui, maman, rpondit Antonine. Un instant aprs la pelisse tait retombe. Une main nergique la replaa sur les paules de la jeune fille qui fit un brusque mouvement. Elle rencontra les yeux de Dournof, qui ne la perdait point de vue depuis une heure. --Tais-toi, dit-il tout bas, merci pour ton message. --Va-t'en, chuchota Antonine, pendant que sa mre, hausse sur la pointe des pieds, cherchait dmler le visage de son mari ou de son futur gendre parmi ceux qui se prsentaient incessamment la porte. --Ne puis-je rester un peu? --Non, non, va-t'en, rpta Antonine avec angoisse. Pas ici! pas maintenant! va t'en. Il lui pressa la main et se perdit dans la foule. Aussitt la pelisse retomba des paules glaces de la jeune fille. Par instants elle sentait un frisson mortel la secouer de la tte aux pieds, une sorte de chatouillement trange lui serrer la poitrine; elle ouvrit la bouche pour respirer, et l'air glac entra largement dans ses poumons. --C'est cela, se dit-elle avec une joie funbre en sentant la fivre la parcourir tout entire. C'est la mort clmente qui vient me dlivrer. --Les voici! cria madame Karzof en se prcipitant vers la porte. Suis-moi, Nina! Il s'coula encore quelques minutes avant qu'ils fussent cass dans leur voiture. Ils partirent enfin. Antonine se retira sur-le-champ dans sa chambre, prtextant la fatigue, et trouva sa Niania qui l'attendait. --J'ai vu ton ami, dit-elle; il a t bien heureux; il est all au Cirque... --Je le sais, je l'ai vu, rpondit Antonine. --Quelle voix singulire tu as! dit la Niania effraye. Comme tu es rouge! est-ce que tu n'as pas pris froid? --Moi! quelle ide! Va me chercher du th. La Niania revint avec une tasse de th bouillant que la jeune fille but d'un trait. --Tu vas te brler! fit observer la vieille servante. --Ah! dit Antonine en riant, quels trembleurs vous tes! "Tu vas te brler, tu vas t'enrhumer!" Entre le froid et le chaud n'y a-t-il pas de milieu? La Niania regarda d'un oeil scrutateur son enfant de prdilection. --Je ne sais pas, dit elle lentement, ce que tu mdites, ma fille, mais ce n'est pas ton ange gardien qui t'a souffl tes penses aujourd'hui. Antonine passa son bras au tour du cou de sa vieille bonne. --Vois-tu, Nina, dit elle, je n'aime au monde que deux personnes, Dournof et toi. Souviens-toi de ces paroles. --Eh! ma chrie, fit la Niania en la regardant avec tendresse et reproche tout la fois, tu ajoutes un pch un autre! Le Seigneur n'a-t-il pas dit: Tu honoreras ton pre et ta mre, pour que Dieu te donne une vie pleine de jours? Antonine sourit; ce sourire nigmatique ne fit que passer sur son visage. --Va souper, ma bonne, dit-elle, je me mettrai au lit seule: tu viendras ranger ma chambre aprs souper. La Niania obit; la porte tait peine referme sur elle qu'Antonine donna un tour de clef et courut la fentre. La moiteur occasionne par le breuvage brlant perlait ses fines gouttelettes sur son front et ses tempes; elle rejeta sa robe sur son lit et se tint debout, les paules et les bras nus, frissonnant sous le vent glac qui s'engouffrait dans le store relev comme dans la voile d'une barque. Elle resta longtemps ainsi; de temps en temps elle frissonnait; une pleur de cendre se rpandait sur son visage, mais elle absorbait douloureusement l'air mortel, avec la fermet d'une martyre. Quiconque eut dit alors la jeune fille que le suicide est un crime l'et trouve sourde. Elle ne voulait plus vivre et ne voyait pas plus loin; d'ailleurs la mort qu'elle avait choisie serait lente venir; elle avait le temps de se repentir, et de demander pardon Dieu de sa faute. Une horloge sonna minuit dans la pice voisine. Antonine ferma la fentre, rouvrit la porte et se coucha tranquillement. A peine tait-elle au lit que sa mre rentra. --Qu'il fait froid ici! dit-elle en serrant autour de son cou un chle jet sur ses paules. Tu ne fais pas assez chauffer, Nina; ta chambre est une vritable glacire! Te sens-tu bien? --Trs-bien, maman, merci, rpondit la jeune fille. --Tu tais trs-jolie ce soir; voil comme il faut t'habiller, et non comme une religieuse. M. Titolof tait enchant de ta beaut et de ton amabilit; je vois que tu es une bonne fille, malgr tes petits caprices. Bonsoir. Elle se pencha sur sa fille pour l'embrasser. Tout coup les deux bras d'Antonine s'enlacrent autour de son cou. --Vous m'aimez pourtant maman, dit-elle d'une voix mue. --Certainement je t'aime! Est-ce que cela se demande! Antonine ne rpondit pas: son treinte se resserra, et elle embrassa sa mre sur la joue. --Bnissez-moi, maman, dit-elle voix basse. Sa mre la bnit, lui fit encore quelques caresses et la quitta. La Niania rentra aussitt sur la pointe du pied. --Eh bien, ma colombe, tu as fait la paix avec ta mre? --Oui... la paix ternelle, rpondit Antonine. --Que tu as d'tranges paroles! Dieu seul peut te comprendre! --Dieu seul! rpta Antonine rveuse. Une rougeur fugitive montait par moments ses joues; des tressaillements involontaires parcouraient son corps et faisaient onduler la couverture. La Niania regarda son enfant avec une persistance qui lui fit dtourner les yeux. --As-tu sommeil, Niania? lui demanda-t-elle, pour dtourner son attention. --Non, rpondit la vieille femme. --Moi non plus. Assieds toi l,--elle indiquait le pied de son lit,--et raconte-moi quelque chose. --Eh! que veux-tu que je te raconte? fit la Niania en s'asseyant sur le bord de la couchette troite et basse. Une vieille servante comme moi n'a rien dire personne! --Comment, rien? Il ne t'est jamais rien arriv? --Rien qui vaille la peine d'tre rpt! --Ce n'est pas possible, rpondit Antonine. Je ne sais mme pas si tu es fille, femme ou veuve! Il faut pourtant qu'il te soit arriv quelque chose, quand ce ne serait que de te marier! La Niania hocha deux ou trois fois la tte d'un air mlancolique. --Je me suis marie, dit elle, mais ce n'est pas intressant. --Raconte-le moi tout de mme. Je t'en prie! Non sans hsiter, la Niania prit le coin de son tablier et se mit le rouler lentement, comme font les filles de la campagne quand elles parlent, et commena son histoire voix basse: XI --Mon pre--que Dieu lui donne le repos ternel!--tait un homme gai et remuant; il aimait travailler comme il aimait rire et festiner; je me le rappelle toujours revenant des ftes, le dimanche soir, chantant et criant. Il tait plus ivre de chansons et de gaiet que de vin. Il n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait que cela rend triste, et quand il buvait quelque chose de fort, c'tait de l'hydromel et de la bire douce;--mais cela lui arrivait rarement. Nous tions toute une niche d'enfants, dans la maison paternelle, et j'tais l'ane. Ds mon plus jeune temps, je ne me vois pas autrement qu'un enfant dans les bras; l'un remplaait l'autre ds qu'il savait marcher, et c'tait toujours de mme. J'arrivai ainsi l'ge o les petites filles commencent devenir srieuses et regarder si leurs cheveux sont bien natts. J'tais la fille, d'un paysan et non d'un domestique, et jamais je ne serais entre dans les chambres des matres... tu verras, ma colombe, comment j'en suis venue servir chez toi. J'tais donc grandelette, lorsque ma pauvre mre mourut. C'tait une femme svre, aussi srieuse que mon pre tait gai; elle ne m'avait pas fait moiti tant d'amiti que lui, et pourtant, quand je la mis dans le cercueil, il me parut que jamais je ne reverrais ni de beaux jours ni de soleil. A partir de ce moment, sauf le dernier qui avait douze jours, je n'eus plus d'enfants dans les bras, et celui-l s'leva tout seul, on peut le dire, car je n'avais gure le temps de m'occuper de lui. Pourtant je l'aimais mieux que les autres. Mon pre fut triste pendant quelques jours, mais il avait le coeur si naturellement gai, qu'il ne pouvait pleurer longtemps; il se remit rire avec les camarades, et moi, je restai au logis pour lever toute la couve. --Si jeune? fit Antonine. --Que veux-tu, ma chrie! Il faut bien plier pour ne pas rompre! Que pouvais-je contre la volont de Dieu? C'tait lui qui nous avait repris la mre, et sa volont tait sans doute de me faire lever les enfants; sans cela, il ne m'et pas fait natre la premire. Je passai plusieurs annes comme cela; les petits taient dj forts, le dernier courait tout seul depuis longtemps, et j'avais un peu de temps libre. La belle saison tant venue, j'en profitai pour aller cueillir des champignons et des fruits sauvages, afin de les faire scher pour l'hiver. Nous n'avons gure de friandises, nous autres, et nous les prenons l o le bon Dieu les met. Un jour j'tais alle au bois avec mon panier, pour ramasser des fraises: j'en avais presque plein la corbeille, et comme il faisait trs-chaud, je m'assis sur le gazon. Voil que la mre de ta mre, ta dfunte grand'mre, que tu n'as pas connue, vint se promener dans la fort et y prendre le th avec la compagnie. Le monde tait arriv dans une grande voiture quatre chevaux, et ils taient bien une douzaine. Ta grand'mre, qui tait trs bonne, me parlait quand elle passait par le village, mais je n'tais pas assez hardie pour l'aborder, et je m'en allai un peu plus loin, dans le fourr. De temps en temps, j'entendais les chevaux s'brouer et faire sonner leurs clochettes; cela m'amusait; je ne connaissais aucun plaisir, et j'aimais savoir que les seigneurs se rjouissaient ensemble. Pendant que j'tais l, j'entendis marcher dans le bois, tout prs de moi; je me retournai, aussitt debout, pour m'enfuir; mais j'eus la curiosit de voir quel tait le chrtien qui s'tait approch! Je le reconnus tout de suite, et pourtant je ne l'avais vu que deux fois; c'tait Afanasi, le jeune cocher de ta grand'mre; il n'avait pas plus de dix-huit ans, mais il savait conduire quatre chevaux comme pas un dans les environs. Si tu l'avais vu quand il menait la calche de ta grand'mre l'glise, le dimanche... La Niania s'interrompit, poussa un soupir et fit le signe de la croix. --Afanasi, reprit-elle, me parut plus beau que le soleil; il avait une petite barbe blonde qui commenait friser, et quand il souriait, je croyais voir le ciel avec ses anges, rangs autour du Pre ternel; il me parla, me demanda comment je m'appelais, et me dit que j'tais jolie... La Niania s'interrompit encore. --Je retourne mon vieux pch, dit-elle; c'est le malin qui m'inspire... --Non, non! fit Antonine, qui l'coutait penche sur son coude, les yeux brillants; raconte-moi tout. Tu l'as aim? --Je l'ai aim plus que mon me! dit sourdement la vieille femme. Jamais, hormis mon pre et les petits, personne ne m'avait dit une bonne parole; on prtendait que j'tais fire parce que je ne parlais pas nos gens de village: je n'tais pas fire, mais timide. Avec Afanasi, j'tais timide, mais il savait me rassurer. Je commenais par le regarder en dessous, derrire mon coude repli sur mes yeux, comme font nos filles quand elles sont honteuses, et puis je finissais par regarder au fond de ses yeux. Je l'aimais tant, que quand je ne parvenais pas l'apercevoir, ne ft-ce que de loin, dans la cour des seigneurs, pendant qu'il lavait les quipages ou quand il amenait les chevaux boire la rivire, j'tais triste toute la journe et je pleurais le soir sans pouvoir m'endormir. Il y avait dj six semaines que j'avais rencontr Afanasi dans le bois pour la premire fois; je l'avais revu dans la grange et diffrentes autres places; mais j'tais si timide, que je n'osais rester plus d'une minute avec lui. C'tait bien drle! Avant le moment de le voir, j'tais impatiente, je ne tenais pas en place; les heures me paraissaient longues comme des annes, et puis, lorsque je m'en allais le retrouver, j'allais lentement, j'avais comme un regret de me rendre auprs de lui; et aussitt arrive, s'il essayait de me prendre par la taille ou de m'embrasser, je trouvais une bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ. Quand j'tais un peu loin, je m'arrtais pour le voir revenir la maison, cache derrire un arbre ou une meule de foin, et quand j'avais pu l'apercevoir sans qu'il me vt, je me sentais heureuse et comme rassure jusqu'au lendemain. Un soir, j'tais reste debout au coin de l'avenue qui menait chez les seigneurs, et je regardais Afanasi qui s'en allait grand pas vers les curies; je le trouvais si beau, que mon coeur s'en allait avec lui; je ne pensais plus rien; seulement je sentais que tout l'heure, quand il aurait disparu derrire le mur, je serais bien triste; mon pre qui rentrait du travail plutt que de coutume m'aperut et s'approcha tout prs de moi. Je ne l'avais pas vu, et je fis un bond de frayeur lorsqu'il me frappa sur l'paule. --Que regardes-tu l? dit-il d'un ton railleur; les longues jambes du bel Afanasi? Je n'avais pas coutume de mentir, et je devins toute confuse. Mon pre continua: --On m'a dit qu'il te fait la cour? Mfie-toi, ma fille, c'est un enjleur, ne crois pas un mot de ce qu'il dit. --Mais, mon pre, dis je, car j'tais offense par la manire dont il parlait de mon grand ami, il ne m'a rien dit de mal. --J'espre bien qu'il ne t'a rien dit, le vaurien! Il fait la cour la fille du meunier et la femme de chambre de Madame, en mme temps. Comme a, s'il n'en a pas une pour femme, il aura l'autre. Elles ont de l'argent toutes deux. Il est malin! Ce n'est pas lui qui pousera une fille pauvre; il n'aime pas les chaussures d'corce, il lui faut une femme qui porte des souliers de peau! Je reportai les yeux sur mes pieds nus. Mon pre haussa les paules et passa outre. Pouvais-je ne pas croire mon pre? Et d'un autre ct, comment supposer qu'Afanasi me trompait? Il ne m'avait jamais parl de nous marier, et ce n'est pas moi qui aurais os lever la voix sur ce sujet-l. Mais je croyais qu'il m'aimait assez pour vouloir passer sa vie avec moi. Je rentrais la maison; je servis manger tout mon petit monde, et quand ils furent tous couchs et endormis sur le pole, je me couchai aussi, sur le plancher comme d'habitude, et je me mis rflchir. Non, je ne pouvais pas admettre que mon pre s'tait moqu de moi; il aimait rire, sans doute, mais il ne riait pas des choses srieuses, et n'aurait pas voulu me faire du chagrin, car il aimait ses enfants. Je songeai demander Afanasi si vraiment il courtisait la fille du meunier et la femme de chambre de Madame; mais je ne sais pourquoi il me semblait que si je lui faisais cette question, il se fcherait contre moi et cesserait de m'aimer. La femme de chambre tait une fille de la domesticit seigneuriale, leve dans les appartements; elle nous trouvait trop peu de chose, nous autres paysannes, pour nous parler autrement que par hasard, au jour de fte; je ne saurais rien par cette orgueilleuse. Je me rsolus alors aller trouver la fille du meunier; elle demeurait deux verstes de chez nous, sur la rivire, et nous tions bonnes amies, ayant peu prs le mme ge, quoiqu'elle n'et rien faire et que je fusse surcharge de besogne tout le long du jour. Le lendemain, aprs avoir mis toute la maison en ordre, je dis mon pre que j'irais voir s'il n'y avait pas des crevisses dans un trou que je connaissais bien, un peu en amont du moulin, et je partis avec mon panier. Comme je passais derrire les communs seigneuriaux, j'entendis Afanasi qui plaisantait et riait aux clats; sa voix m'tait bien connue et me frappait toujours droit au coeur; une voix de femme riait avec lui; je ne distinguai pas si c'tait la femme de chambre ou une autre qui tenait compagnie, mais je passai bien vite, presque en courant. De ce moment, je fus toute triste: je sentais, je ne sais pourquoi, que mon voyage tait inutile, et que j'en savais assez pour m'ouvrir les yeux; mais, tu sais, ma fille, quand on a du chagrin, on ne veut pas croire les choses qui vous feraient pleurer; on se bouche les yeux et les oreilles, jusqu' ce que le malheur vous tape grands coups sur la tte, en vous criant: Regarde-moi donc en face! Et quand on le regarde, on voit que sa figure n'est pas nouvelle, et qu'on le connaissait depuis longtemps. J'allai donc au moulin tout de mme. Paracha, la fille du meunier, tait sur le seuil de sa porte, occupe nourrir des poussins avec le grain tomb, que les chevaux avaient foul aux pieds pendant qu'on dchargeait les sacs, et qui n'tait plus bon pour la monture. --Tiens, bonjour, me dit elle; on ne te voit pas souvent! --Je n'ai pas le temps, lui dis-je; il y a trop d'enfants la maison. Elle me fit entrer, et m'offrit du kvass, du lait caill, des macarons, une quantit de bonnes choses, elle avait mis sur la table un superbe pain d'pice avec son nom, crit tout au long dessus, en sucre rouge. --Qu'est-ce qui t'a donn cela? demandai-je le coeur tremblant, car je savais quelle serait la rponse. --C'est mon promis, le cocher Afanasi, rpondit-elle en rougissant de joie et d'orgueil. Mon pre et ma mre lui ont permis de venir la maison et de me faire des cadeaux; je suis sa fiance; si les matres ne s'en vont pas en ville pour l'hiver, nous nous marierons l'Epiphanie; et s'il s'en vont, nous nous marierons aprs Pques. --Voil ce que c'est! me dis-je; comme on apprend vite son malheur! --Eh bien, est-ce que tu ne me flicites pas? me dit Paracha en me regardant avec tonnement. Je ne sais pas comment je fis pour me lever, la saluer et l'embrasser trois fois aprs l'avoir salue en m'inclinant jusqu' la ceinture. Je lui fis mes compliments, cependant; et alors, elle m'emmena en haut pour me montrer tout son trousseau. Il tait magnifique, car sa mre avait commenc s'en occuper ds qu'elle avait eu douze ans. Il y avait de tout; des essuie-mains brods qu'elle avait prpars pour les offrir en cadeau, sa noce, aux jeunes gens qui assisteraient le mari, au prtre, au diacre, l'Eglise, enfin tout le monde. Il y en avait bien quarante! Elle avait des dentelles qu'elle avait tisses sur une pelote, avec des dessins rouges et bleus, car ses parents ne lui regrettaient ni le fil, ni le coton rouge; elle avait des sarafanes garnis de boutons dors jusqu'en bas, et des mouchoirs de soie, et des robes comme les femmes de chambre de Madame. --Mes parents, dit-elle, ne me permettent pas de les mettre avant que je sois marie, parce vait que je ne suis qu'une fille de paysan; mais quand je serai la femme d'Afanasi, je mettrai les robes europennes pour m'habiller comme une dame. Pendant qu'elle me montrait toutes ces choses, je pensais que vraiment elle tait une riche promise! Elle tait aussi bien plus jolie que moi; elle avait une grande natte qui tombait presque aussi bas que les tiennes, ma fille chrie, car tu sais que nos jeunes filles runissent tous leurs cheveux en une seule natte. Je me dis que j'tais folle d'avoir pu prtendre l'amour d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille avec tant de richesses ne se trouvait pas trop bonne pour lui. --Y a-t-il longtemps qu'il te fait la cour? lui demandai-je avec une petite esprance qu'elle me rpondrait que non. --Il y aura un an vienne l'assomption de la Vierge, dit-elle d'un air triomphant. Tout l'hiver et tout le printemps! Il m'avait courtise comme on cueille une petite fleur sur la route, qu'on jette au bout d'un instant en pensant autre chose; il m'avait trouve assez jolie pour me le dire, et si j'avais t moins sage, il aurait profit de ma folie et de mon aveuglement! Heureusement Dieu et mon ange gardien m'avaient protge! Et puis on est raisonnable quand toute sa vie on a eu la peine et la fatigue de huit enfants sur les bras! --Eh bien, je m'en vais, dis-je Paracha en me levant. --Dj? o vas-tu? --Chercher des crevisses la rivire. --Et toi, me dit-elle tout coup, est-ce que tu ne te marieras pas bientt? Je ne sais quel dmon me poussa relever firement la tte. --J'espre bien que si! rpondis-je: je t'inviterai ma noce! --Et tu viendras la mienne, dit Paracha en me reconduisant jusqu'au seuil du moulin. Je m'en allai bravement sous le soleil de midi, en faisant mine d'tre joyeuse; mais quand j'eus atteint le trou aux crevisses, je n'eus pas le courage de me mettre en chercher, je m'assis sur l'herbe molle et verte, si paisse au bord de l'eau o jamais ne passe personne, et je pleurai tant qu'il y eut des larmes dans mes pauvres yeux. Quand je fus bien fatigue de pleurer, je me rajustai, je lavai mon visage bouffi l'eau de la rivire toujours froide en cet endroit ombrag, et je m'en revins avec mon panier vide. Il fallait repasser par devant le moulin; je marchai vite pour que Paracha en m'apercevant ne ft point prise de l'ide de me demander si j'avais fait une bonne pche. Je passai sans encombre, mais peine avais je fait quelques centaines de pas sur la route que je vis Afanasi. Il s'en allait au moulin grandes enjambes, avec l'air content qu'il avait d'habitude. En me voyant, il parut un peu tonn, mais souriant aussitt: --D'o viens-tu, ma jolie fille? me dit-il d'un air aimable. --Du moulin, lui rpondis je. Je te fais mon compliment, Afanasi, tu pouses une belle fiance, et assez riche pour que tu puisses l'emmener se pavaner la ville. Tu as raison, puisqu'elle eut de toi! Je fis un pas pour continuer ma route, mais il me retint par la main. --La noce n'est pas faite, dit-il d'un air rus, et qui prtendait m'en faire comprendre long. Je sentis tout le sang me bouillonner dans les veines. --Honte, m'criai je, honte toi! tu te joues des jeunes filles; tu n'es qu'un vil menteur, un hypocrite, et si j'ai un regret, c'est d'avoir jamais regard ton visage de lche et cout tes paroles de tratre. Laisse-moi! J'avais arrach ma main de la sienne, et je le regardais d'un air tellement indign qu'il recula un peu. --Ma chrie, balbutia-t-il, ne te fche pas! J'ai voulu plaisanter... excuse-moi... Et Paracha, tu lui as dit? --Que lui ai-je dit? rpondis-je en me croisant les bras sur la poitrine et en le regardant bien en face. --Tu ne lui as pas dit... que... que j'avais plaisant avec toi... eh? Il avait l'air si lche, si craintif, que ma colre tomba soudain. --Non, rpondis-je en ramassant mon panier que j'avais laiss tomber dans ma colre; non, je ne lui ai rien dit; j'ai peut-tre eu tort, car elle croit pouser un honnte garon, et elle n'pousera qu'un misrable; mais j'ai eu honte de lui avouer ma btise. Va, tu peux rclamer ta riche promise! Je lui clatai de rire au nez, et je m'enfuis toutes jambes. Quand je revins la maison, mon pre me demanda pourquoi mon panier tait vide. Comme il ne me grondait pas souvent et jamais pour des bagatelles, je lui dis que j'tais entre chez la fille du meunier. --C'est bon, dit il; il n'est pas mal que tu t'amuses un peu, ta vie n'est pas trop gaie. Sans mari, il y a longtemps que tu as les peines d'une femme marie. Il ne m'en parla plus. Je fus longtemps, ma chrie, avant de m'accoutumer l'ide qu'Afanasi n'tait qu'un pauvre homme, un imbcile sans coeur; quand je pensais lui, a me faisait mal comme si l'on m'avait dchiquet le corps avec un couteau. Je n'aimais pas y penser, et je faisais de mon mieux pour oublier;--mais quand on a bu le poison de l'amour, on est longtemps prendre le dessus. La Niania, qui avait parl les yeux baisss, releva alors sur Antonine son regard plein de piti. --Il y en a, dit la jeune fille, qui ne s'en remettent jamais. --On le dit, reprit la Niania; pour moi, j'avais tant faire que je ne pouvais gure penser au misrable que pendant les heures de la nuit, et j'tais si fatigue alors que je m'endormais souvent sans avoir mme le temps de dire: Que le Seigneur me garde! Seulement je devais avoir encore de la peine cause d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il avait invent sur mon compte, mais voil que Paracha se mit ne plus vouloir me regarder. Elle affectait de ne pas me voir, comme si j'avais fait quelque chose de mal. Cela me fit tant de chagrin, que peu de temps aprs, un paysan de chez nous m'ayant demande mon pre, je me mariai tout de suite, sans rflchir. Je voulais tre marie avant Paracha, afin d'avoir le droit de ne pas la saluer la premire, puisque les jeunes filles cdent le pas partout aux femmes maries. --Eh bien, as-tu t heureuse avec ton mari? demanda Antonine. La Niania garda un instant le silence. --C'tait un mchant homme, dit-elle enfin, mais il est mort. Que Dieu ait son me. --Mchant? insista la jeune fille. --Oui. Il me battait et m'injuriait; je n'tais pas accoutume de tels traitements, et cela me paraissait dur... mais une femme marie doit se soumettre. --Il est mort? --Il mourut quelques annes aprs notre mariage en me laissant deux enfants. Je le pleurai, parce qu'une femme doit toujours pleurer son mari, mais sa mort tait pour moi plutt un bien qu'un mal. --Et tes enfants? --C'est l que fut mon grand chagrin. Je les perdis l'un aprs l'autre, d'une fivre qui courait le pays... C'est dans ce temps-l que j'ai bien vu que tout le reste n'est rien, tant qu'on n'enterre pas ses enfants. Antonine dtourna la tte, et son visage se trouva dans l'ombre. --Oui, continua rveusement la Niania qui semblait suivre son ide dans les replis de son cerveau, les enfants qu'on a mis au monde, nourris de son lait, ports dans ses bras, vous tiennent plus au coeur que tout le reste. Aprs mon mari, il me restait mes petits;--mais aprs eux, il ne me restait plus rien. Je ne mangeais plus,--ta dfunte grand'mre eut piti de moi et me prit son service dans ses appartements. Que Dieu la garde en son paradis! On peut bien dire que par l elle m'a sauv la vie, car mes enfants me tiraient dans la tombe. Antonine mit sa main blanche et fivreuse sur la main frache et ride de la vieille servante. --Oui, je sais que tu m'aimes, dit l'humble femme; voil pourquoi je vous ai tant aims, ton pre et toi; vous me rappeliez mes petits... Seigneur, que tout cela est loin! La Niania essuya ses yeux avec son tablier et se leva. --Ta maman nous gronderait bien si elle savait que nous parlons si tard au lieu de dormir... Tiens, ma beaut, je vais te verser ta potion contre la toux. --Mets-la sur la table, je la prendrai dans un moment, dit Antonine. La Niania obit, arrangea la jolie chambrette virginale pour que tout et un air de fracheur et de soin, alluma la veilleuse et sortit aprs avoir bni la jeune fille. Quand elle fut seule, Antonine se releva, ouvrit la fentre et jeta sa potion dans la rue; elle allait rester expose l'air de la nuit, mais le courage lui fit dfaut. Assez, assez, murmura-t-elle, je suis bout de forces! Elle se remit au lit, mais son sommeil fut fivreux et entrecoup de rves pnibles. Jusqu'au matin, l'histoire de Niania, le visage de Dournof et celui de son fianc tourbillonnrent dans son cerveau fatigu. XII --Je ne sais ce qu'a Antonine, dit quinze jours aprs madame Karzof son placide poux, pendant qu'ils taient seuls dans la salle manger; elle a l'air fatigu, elle tousse un peu... j'ai peur qu'elle ne soit malade. --Il faut faire venir le mdecin, dit sentencieusement le bonhomme. On ne doit jamais ngliger les premiers symptmes d'une maladie; souvent une indisposition sans gravit dgnre en maladie dangereuse, faute de... --Mon Dieu! que tu fais tes phrases longues! s'cria madame Karzof avec quelque impatience. Le mdecin est venu hier. --Ah! Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit? --Il a dit de continuer la potion, et de plus il a indiqu une poudre. --Ah! Eh bien, elle ira mieux dans quelques jours, profra M Karzof, qui professait une vnration absolue pour les oracles de la Facult. Sa femme n'avait pas l'air aussi persuade que lui de l'efficacit de ces remdes: elle resta silencieuse un instant. --Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite, j'ai dans l'ide qu'Antonine aime plus ce Dournof que nous ne l'avions pens. --Pourquoi l'aimerait-elle? T'en a-t-elle reparl? --Non, c'est--dire que, depuis que nous sommes alls au Cirque, elle ne m'a plus ouvert la bouche son sujet. --C'est qu'elle n'y pense plus! Madame Karzof secoua la tte ngativement. --Antonine, ce que je vois, n'est pas fille oublier ainsi cet homme qu'elle m'a supplie, pendant si longtemps, de lui donner pour poux. --Eh bien, quoi? fit Karzof, chez qui l'intelligence n'tait pas leve la hauteur d'une vertu. Sa femme le regarda d'un air qui lui disait doucement: Tu n'es qu'un bien pauvre sire! Puis elle haussa les paules et s'appuya sur la table pour lui parler plus confidentiellement. --Nous avons peut tre eu tort de vouloir marier Antonine pendant qu'elle pensait un autre, dit-elle; j'avais cru qu'elle oublierait, elle n'a pas oubli. Avec le temps, cela viendra, mais prsent,.. Si l'affaire n'tait pas si engage, j'aurais prfr rendre sa parole Titolof. --Rendre la parole au gnral! s'cria Karzof, comme si une maison lui tait tombe sur la tte. --Ne crie pas si fort, il est inutile qu'elle entende. Oui, rendre la parole au gnral. Aprs tout, je me soucie peu du gnral; Antonine est notre fille, et je veux qu'elle vive! Madame Karzof fondit en larmes. Son mari, plus hbt que jamais, la regardait la bouche ouverte et ne trouvait pas de paroles. --Est-ce qu'elle est malade? balbutia-t-il enfin, aprs avoir nou ensemble une ou deux ides. --Je ne sais pas si elle est trs-malade, mais elle a des yeux qui me donnent la fois de la frayeur et du chagrin. Elle a l'air de me pardonner ma conduite... J'ai voulu me fcher contre ces yeux-l, et je n'ai jamais pu trouver ce que j'aurais voulu lui dire... --Eh bien, interroge-la, fit Karzof tout fait boulevers. --Je sais bien ce qu'elle me rpondra; ce n'est pas la peine de l'interroger tant que je n'aurai pas caus avec Titolof. Toi qui es un homme, Karzof, tu devrais te charger de cela. Vois un peu s'il serait dispos nous rendre notre parole. --Je... j'essayerai! dclara bravement le bonhomme mu de voir pleurer sa femme, mais au fond absolument terrifi l'ide de parler Titolof d'autres choses que d'affaires de la vie courante. Il sentait bien que la nature ne l'avait pas fait natre orateur, non plus que diplomate. Antonine entra dans la salle manger, en s'excusant de se lever si tard. Depuis quelque temps, elle avait de la peine quitter son lit le matin; le sommeil lui venait tard, et elle n'avait un peu de repos qu'entre huit et dix heures. --Cela ne fait rien, ma Nina, dit madame Karzof. Embrasse nous, mon enfant; nous ne sommes pas au rgiment pour nous lever la diane. Surprise de tant d'indulgence, la jeune fille leva les yeux sur sa mre, et vit qu'elle avait pleur. Le remords l'assaillit,--ce n'tait pas la premire fois,--et elle pensa avec un douloureux serrement de coeur la douleur que ses parents allaient prouver bientt. De leur ct, les vieillards regardaient Antonine. Qu'ils taient changs, ces beaux yeux si purs autrefois, ce teint mat o la vie circulait en dessous riche et abondante! Les cheveux eux-mmes semblaient s'tre claircis sur les tempes, o se dcouvrait tout un rseau de veines bleues. Ils changrent un regard de piti, un signe d'intelligence, et madame Karzof se mit aussitt causer avec sa fille d'une faon familire et joyeuse. --Veux-tu aller au concert ce soir? lui proposa-t-elle. --Je veux bien, rpondit Antonine avec indolence. --Il y a un beau concert l'assemble de la noblesse; si tu veux, ton pre nous prendra deux billets. Antonine regarda ta mre, croyant s'tre mprise. --Pour vous et moi, maman? dit-elle. --Oui, pour nous deux; nous prendrons une voiture, et nous irons seules en partie fine. Sans Titolof! Cette joie inespre ranima Antonine, qui consentit avec plus de vivacit qu'elle n'en avait dploy depuis longtemps. Le pre sortit pour aller son service, et promit de rapporter les billets. Dans l'aprs-midi, le fianc officiel arriva avec sa grce ordinaire; il se trouvait plusieurs personnes au salon. Karzof, attard par le dtour qu'il avait fait pour prendre les billets, ne rentra qu'au moment o son futur gendre prenait cong des dames, et ne put changer avec lui qu'un salut et une poigne de main. En entrant dans la salle de concert. Antonine sentit le coeur lui manquer; la chaleur, les parfums, l'clat des lumires tout cet ensemble excitant des salles peuples la fit dfaillir; elle se fora pourtant marcher d'un pas ferme, et s'assit auprs de sa mre. Pendant les quinze jours qui venaient de s'couler, elle avait senti le mal faire des progrs foudroyants. Les potions qu'elle jetait rgulirement, les poudres qui restaient dans ses tiroirs avaient beau lui tre, prodigues par le mdecin de la famille! Celui-ci, homme peu intelligent, habitu suivre sa routine, ne s'apercevait pas que, si sa patiente avait observ ses ordonnances, le mal n'et pas suivi cette marche rapide. Il ne se doutait mme pas qu'il y et l autre chose qu'un rhume de printemps, provoqu par la rigueur anormale de la saison. Mais aux lumires, et grce la surexcitation de la toilette et de la musique, Antonine tait plus belle que jamais. Ses yeux parcoururent lentement les galeries places l'tage suprieur et qui fait tour le tour de la salle immense; ceux qui ne veulent pas faire toilette, ou qui ne veulent pas payer quinze ou vingt francs une place dans l'enceinte rserve, peuvent de l assister au concert moyennant un prix modique. Antonine savait que Dournof serait l; elle lui avait fait dire par la Niania de ne pas manquer de s'y rendre. En effet, elle l'aperut bientt au-dessus de l'orchestre, prcisment en face d'elle. Il lui envoya un baiser discret, en posant ses doigts sur sa bouche; elle rpondit par un signe de tte, et leurs yeux ne se quittrent plus. Ils partirent ensemble pour ce pays enchant de la musique o tout est lumire et transparence, o la douleur mme revt quelque chose de vaporeux et d'immatriel. Les nerfs d'Antonine, si pniblement tendus depuis longtemps, vibraient comme les cordes des violoncelles; elle tait si heureuse d'aspirer avec son ami l'air embras de la passion que lui soufflaient les puissantes harmonies de l'orchestre, qu'elle avait oubli les horreurs qui l'attendaient. La symphonie s'acheva, aprs quelques minutes d'entr'acte. Un tnor, extrmement la mode et digne de la faveur du public, s'avana sur l'estrade. Les instruments jourent la ritournelle, et Edgard commena en italien l'air de la _Lucie_: Bientt, l'herbe des champs crotra Sur ma tombe isole! Antonine, rejete brusquement dans la ralit de sa vie poussa un petit cri, fit un mouvement en arrire et perdit connaissance. Un grand brouhaha se fit autour d'elle. Les trombones couvrirent le mouvement qu'on fit pour l'emporter, et le tnor continua son air avec le succs le plus vif et le mieux mrit. Au moment o Antonine revint elle dans le petit salon des dames o on l'avait transporte, des applaudissements frntiques annonaient la fin du morceau. --Pardon, dit-elle, ds qu'elle put parler, je regrette bien... Maman, allons la maison. On s'offrit chercher leur voiture. La grce et la beaut d'Antonine, ce je ne sais quoi de presque surhumain que la souffrance contenue donnait ses yeux avait amen autour d'elle plusieurs hommes de la meilleure socit. Deux vieillards, des plus marquants parmi la noblesse, ne voulurent cder personne le soin de la conduire sa voiture. A la porte, sur l'escalier, se tenait Dournof, ple et l'air sauvage. Antonine, qui le cherchait du regard, lui adressa un sourire anglique, mais si douloureux que le jeune homme se sentit atteint au plus profond de son tre. --Elle va mourir, se dit-il. Comment tout le monde ne s'en aperoit-il pas? Il suivit le petit cortge, et se tint prs de la portire de la voiture; c'est sur sa main que s'appuya Antonine en montant sur le marchepied; mais madame Karzof tait si trouble qu'elle ne le vit mme pas. Cet vanouissement, aprs sa conversation du matin avec son mari, avait mis la terreur dans son me. Elle ramena sa fille la maison en la comblant de tendresses, qu'Antonine n'acceptait qu' regret. Il lui en cotait de tromper ainsi l'amour maternel dont elle avait dout, et qui se rvlait maintenant elle. M. Karzof plor descendit l'escalier, en apprenant l'accident arriv sa fille, et la soutint, aid de son fils Jean, jusque dans sa chambre, malgr les instances d'Antonine qui lui assurait qu'elle se sentait tout fait bien, et que c'tait un simple tourdissement caus par la chaleur. Madame Karzof voulut dshabiller sa fille elle-mme et la voir dans son lit. Antonine eut beau s'en dfendre, il fallut subir les soins inquiets de sa mre en larmes. Quand enfin elle eut assur, maintes fois, qu'elle avait sommeil et qu'il fallait la laisser tranquille, madame Karzof se dcida se retirer, et alla crire un billet au docteur pour qu'il vint le lendemain la premire heure. --Niania, dit doucement Antonine, alors que sa bonne, la croyant endormie, rangeait tout sur la pointe du pied, Niania, descends vite dans la rue: Dournof doit y tre; dis-lui que je n'ai rien du tout, et que le moment o nous nous reverrons n'est plus loign. Va vite. La Niania allait faire une question, mais Antonine lui rpta: "Vite!" et la pauvre vieille femme se hta d'obir. Elle revint au bout de quelques minutes. --Tu avais raison, mon ange, il tait en bas... Il m'a charg de te dire que tu dois te soigner, que tu lui as fait grand'peur, qu'il t'aime comme un fou. Ah! enfants! enfants! quel jeu jouez-vous l! Il y a de quoi en mourir! Un ple sourire claira le visage d'Antonine, qui murmura: Bonsoir, et se tourna du ct de l'ombre. Toute la maison dormait quelques heures aprs, lorsque la Niania se rveilla en sursaut de son premier sommeil, il lui semblait qu'il devait arriver quelque chose de malheureux; elle se leva pieds nus, et courut la chambre d'Antonine, dont elle ouvrit la porte avec prcaution. La jeune fille, toute blanche dans son vtement de nuit, tait genoux devant les images, ou plutt affaisse sur elle-mme. Les mains ouvertes sur ses genoux, elle priait et pleurait. Des mots sans suite sortaient de ses lvres; elle avait tant pleur qu'elle n'avait mme plus la force de se relever. --Pardonne-moi, mon Dieu, disait-elle, pardonne moi, reois-moi dans ton paradis. Je souffre, je souffre trop. Quel chagrin pour lui et pour eux! Pcheresse que je suis, si Dieu me repousse, que deviendrai-je? Et je suis si jeune! Ah! mon Dieu, je n'en puis plus... Elle allait tomber tendue sur le sol, mais la Niania, qui l'avait coute les cheveux hrisss d'pouvante, la reut dans ses bras, et avec une force que l'ge lui avait te depuis longtemps, mais que sa tendresse lui rendit pour le moment, elle enleva Antonine dans ses bras et la mit sur son lit. La jeune fille la regarda, la reconnut, lui sourit, et referma les yeux dans un second vanouissement. --Au secours, au secours! cria la Niania, notre demoiselle se meurt! La maison entire accourut, on employa les remdes usits en pareil cas, et madame Karzof se dcida envoyer immdiatement chez le mdecin. Au bout d'une heure, celui-ci accourut; il aimait Antonine qu'il avait vue natre, mais sa science n'tait pas la hauteur de ses sentiments. Il dclara un tat nerveux trs-prononc, protesta contre les motions de toute nature, et commanda le repos. Le lendemain ou plutt le jour mme, quand le gnral Titolof se prsenta l'heure ordinaire, M. Karzof le reut d'un air embarrasse. --Mademoiselle Antonine se porte bien? demanda le galant fianc aprs le premier bonjour. --Pas prcisment, rpondit le bon vieux: nous voulions mme vous dire... --Comment! serait-elle malade? fit le prtendu, dont le visage prit aussitt l'expression attriste requise en pareil cas. --Oui, c'est--dire... Elle s'est vanouie deux fois dans la soire d'hier... Le gnral frona ses sourcils qu'il haussa en mme temps jusqu'au milieu de son front; ce jeu de physionomie signifie en langage poli: Quel malheur! et combien vous m'tonnez! --Et le docteur, que dit-il, car je suppose que vous avez demand les secours de l'art? --Sans doute? Le docteur dit qu'il faut viter les motions; il commande le repos absolu, rcita Karzof, qui avait appris la phrase par coeur. Titolof leva les sourcils encore plus haut. --C'est trs-malheureux, trs-malheureux! dit-il. Une jeune personne qui paraissait jouir d'une si excellente sant! --C'est depuis qu'elle est fiance que... Titolof prit un air si grave que Karzof n'osa achever la phrase; il en commena une autre en se disant que peut-tre par ce bout-l ce serait plus facile. --Quand devez-vous quitter Ptersbourg, gnral? lui demanda-t-il d'une voix caressante. --Mais la seconde semaine aprs Pques, dans tous les cas, rpondit le fonctionnaire d'un air morne. --Hem... c'est fcheux... C'est que, voyez-vous, gnral, je crains que notre fille ne soit pas rtablie pour ce moment-l. Titolof sursauta comme si on lui avait fonc une aiguille dans le mollet. Mais alors?... fit-il avec beaucoup de points d'interrogation dans le geste et dans la voix. --Eh bien, oui, gnral! rpondit Karzof en baissant la tte, comme si son chef immdiat lui avait inflig la plus nergique semonce. --Comment, "oui!" Je n'ose vous comprendre, monsieur, car, si j'en croyais mes oreilles, vous reviendriez sur une parole donne, et... --Je ne reviens pas sur une parole donne, dit Karzof redressant la tte, mais ma fille est malade, et le mdecin lui dfend les motions, et le mariage est une source d'motions, et dans les circonstances prsentes... Enfin, si elle se rtablit promptement comme nous l'esprons, en aucun cas elle ne pourrait s'engager dans les liens du mariage avant quatre ou cinq mois; oui, quatre ou cinq mois, rpta Karzof avec complaisance, tout en pensant: Attrape! a t'apprendra me faire les gros yeux. --Quatre ou cinq mois! Et moi qui dois tre mari avant de partir, et il faut que je parte dans la quinzaine de Pques! Vous auriez d me dire cela plus tt, fit-il en se tournant vers Karzof d'un air furieux. Celui-ci se sentait assez penaud; heureusement il reut du renfort; madame Karzof entra dans le salon, et, sans mme saluer son ex futur gendre: --Ce n'est pas faute d'en avoir eu mainte fois envie! dit-elle d'une voix sche. Vous auriez d vous apercevoir que vous ne plaisiez pas ma fille. --Elle ne m'a jamais rien dit de dsagrable! rpliqua Titolof, dmont par cette attaque inattendue. --Il n'aurait plus manqu que cela! Croyez-vous que nous soyons assez mal levs, dans notre famille, pour dire des choses dsagrables aux personnes que nous recevons? Une mle gnrale s'ensuivit, et Titolof se retira, en rptant d'un ton irrit: --On devrait prvenir le monde! O trouverai-je une femme avant la quinzaine de Pques? Il faut que je sois mon poste dans cinq semaines, et mari! Et la semaine sainte, on ne fait pas de visites! Mon Dieu, mon Dieu! on devrait prvenir les gens. Cela ne ressemble rien! Jean Karzof, en entendant ce chapelet de jrmiades, passa la tte par la porte de sa chambre qui donnait sur le corridor, et contempla d'un air placide la dconfiture du Titolof abhorr. Quand la porte se fut referme sur le gnral vinc, il prit son chapeau et sa pelisse; mais au moment de sortir, il se ravisa et entra chez sa soeur. Antonine, qui n'avait pu se tenir debout, tait couche sur un canap; sa robe de chambre accusait la maigreur qui l'avait envahie si vite. En voyant son frre, elle sourit et lui tendit la main. --On a expdi ton promis, dit Jean... Il s'arrta; sa soeur s'tait brusquement souleve, et cramponne au dossier du canap, elle le regardait avec des yeux gars. --Qu'est-ce que tu dis? fit-elle, tout oppresse. --Ah! diable! pensa Jean, on lui avait dfendu les motions... Bah! celle-l ne peut pas lui faire de mal! Il reprit avec plus de prcaution: --Mon pre vient de dire Titolof que tu es malade, et que, comme le gnral est plus press d'avoir une femme que nous de nous sparer de toi, il ait se pourvoir ailleurs. Es tu contente? --Ah! s'cria Antonine avec un cri dchirant, trop tard, trop tard! A ce cri, les parents qui taient rests dans le salon, sans se douter de l'incartade de leur fils, accoururent la hte. --Pardon, pardon, mes chers parents, s'cria Antonine, j'ai dout de vous, j'ai cru que vous ne m'aimiez pas assez... Pardon! qu'ai-je fait! Elle se tordait les mains et les regardait avec des yeux suppliants, pendant que de grosses larmes coulaient sur sa robe de chambre. --Elle a le dlire, s'cria la mre,--vite un calmant, ses poudres... Elle ouvrit le tiroir o de tout temps on avait mis les mdicaments destins aux enfants, et poussa un cri. --Malheureuse! qu'as-tu fait! --Pardon, pardon, dit Antonine, en se laissant retomber sur l'oreiller. --Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant effray. --Les paquets sont tous l, elle n'en a pas pris un seul! Malheureuse enfant, tu voulais donc mourir? Antonine, sans rpondre, fit un signe nergique qui ptrifia d'horreur tous les assistants; une toux convulsive secoua sa faible poitrine; elle porta son mouchoir sa bouche pour l'touffer, et le jeta ensuite sur le tapis, marbr d'un filet de sang. --Ah! dit madame Karzof en joignant les mains, si nous avons t durs envers toi, ma fille, tu nous as svrement punis! Antonine ne rpondit pas; elle aussi tait punie! XIII Le lendemain, onze heures, le plus clbre spcialiste pour les maladies de poitrine, le docteur Z*** tait auprs de la jeune fille. Son confrre dont la ngligence avait eu de si funestes rsultats se tenait auprs de lui, contrit et plein de remords, pendant que la clbrit mdicale auscultait minutieusement Antonine. Quand l'illustre praticien eut termin son examen, il reposa dlicatement la pauvre enfant sur l'oreiller. --Ce ne sera rien, lui dit-il en souriant; un peu de patience, et nous vous gurirons. C'est l'affaire de six semaines. Il lui sourit encore, lui pressa la main, demanda du papier pour crire une ordonnance, et passa dans le cabinet de M. Karzof avec les parents et Jean. La Niania et l'ancien mdecin rests prs d'Antonine lui rptaient les paroles consolantes. --Alors, docteur, fit le pre en jetant un regard timide sur le docteur, vous pensez...? Z*** s'assura que la porte tait ferme, et dit voix basse: --Il est inutile de vous tromper; dans six semaines elle sera morte. --C'est impossible! cria la mre en montrant le poing au ciel, cela ne se peut pas, Dieu ne peut pas vouloir... Ne faites pas de bruit, interrompit le docteur; c'est une phthisie galopante qu'il n'est plus possible d'enrayer; on peut adoucir ses souffrances, mais rien ne peut la gurir. Si elle dsire quelque chose, donnez-le lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui de lui accorder ses demandes les plus extravagantes; vous ne serez jamais mis en demeure d'excuter vos promesses. Les deux vieux poux pleuraient silencieusement en se tenant la main. --Mais, docteur, dit la mre en s'efforant d'arrter ses larmes, comment cela est-il arriv? --Un refroidissement mal soign; vous m'avez dit qu'elle n'avait pas pris ses mdicaments ils taient bien indiqus, ces mdicaments; pourquoi ne les a-t-elle pas pris? Le pre et la mre se regardrent comme des coupables pris en faute. --Elle avait du chagrin... murmura madame Karzof. --Oh! un chagrin d'amour? Cela arrive quelquefois. On veut mourir, et puis quand on a russi, on voudrait revenir sur ce qu'on a fait... mais il n'y a plus moyen... Aime-t-elle quelqu'un? --Oui, fit tristement le pre. --Eh bien, vous savez ce que vous avez faire, dit le docteur. Il crivit une ordonnance, dressa et signa sa consultation, puis avant de partir: --Je puis me tromper, dit il; nul n'est infaillible; faites venir un autre praticien; il trouvera peut-tre le mal moins avanc: pour moi, je ne pense pas que la vie se prolonge au-del de six semaines. Quand il fut parti, les deux poux continurent pleurer; le coup qui les frappait tait si subit, si imprvu, qu'ils se trouvaient sans dfense. --Tous ces mdecins mentent! dit madame Karzof en sanglotant: je suis sur que ce n'est pas vrai; nous aurons une consultation demain; nous en prendrons trois, n'est-ce pas, Karzof? --Certainement! gmit celui-ci. Je vais aller les prvenir tout de suite. Ah! ma femme, quel malheur! Notre Antonine, si belle, si bien portante, il y a un mois, quand nous avons donn ce bal! --Il y a six semaines, corrigea sa femme par habitude de rectifier les erreurs de son mari... Elle tait si frache encore le jour du cirque!... --C'est ce jour-l qu'elle aura pris froid! sa pelisse ne voulait pas tenir sur ses paules, et puis elle tait ai lgrement vtue... Pourquoi n'a-t-elle pas pris ses poudres? fit tout coup le pre constern, elle se serait gurie tout de suite! On le lui a rpt assez de fois... Pourquoi n'a-t-elle pas voulu? Il se tut sur ce mot qui lui brisait le coeur. Un silence lugubre rgna dans l'appartement. Jean se leva tout coup et se dirigea vers la porte. --O vas-tu? demanda machinalement sa mre. --Je vais chercher Dournof, rpondit le jeune homme d'une voix qu'il voulait rendre ferme. Mais la force lui manqua; il clata en sanglots, et se hta de refermer la porte sur lui. Rests seuls, les deux vieux s'entre-regardrent et dirent en mme temps: --C'est notre faute! XIV Jean trouva son ami acharn son travail. Il tait bien rare qu'on le vit autrement que pench sur son bureau. Le visage du jeune Karzof tait tellement chang par la douleur, que Dournof lui prit les deux mains et l'attira vers la fentre pour mieux l'interroger. --Un malheur? dit-il d'une voix brve. Jean se laissa tomber sur un sige et fit un geste de la main qui signifiait: Tout est perdu. --Quoi! s'cria Dournof, on la marie quand mme? --Non, rpondit Jean, c'est pis encore. --Comment, pis que cela? Dournof recula d'un pas, les yeux hagards, et s'appuya contre la muraille. --Elle n'est pas morte, dis? fit-il voix basse. --Non, s'cria Jean, Dieu merci!--mais elle se meurt. Dournof passa la main sur ses yeux et se retint au mur. --Je l'avais pens, dit-il. Elle l'avait jur! Aprs le premier moment de stupeur, il se fit raconter ce qui s'tait pass chez les Karzof: la manire dont la maladie d'Antonine, soigneusement cache par elle autant qu'elle l'avait pu, s'tait enfin dcouverte; l'accueil qu'avait reue Titolof, la consultation du docteur Z*** et enfin la permission tacite de ses parents de ramener Dournof au logis. --Si le bonheur peut la sauver, tu la sauveras, dit Jean en terminant son rcit. Le docteur a beau dire, je ne puis me figurer que ma soeur soit condamne sans recours. Elle a peine l'air malade, et sans ses accs de faiblesse et quelquefois un peu de sang son mouchoir, on ne pourrait supposer qu'elle est gravement atteinte. Les mdecins se trompent souvent... Si tu la ramenais la vie... --On me mettrait encore une fois la porte, interrompit amrement Dournof, et l'on donnerait Antonine un autre gnral! Je connais le monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le reste des hommes! En attendant, ce sont les mes d'lite qui souffrent. Allons chez toi. Il s'habilla rapidement, et le deux jeunes gens prirent en silence le chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put retenir un geste de colre. --Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a peine un mois, laissant Antonine dans la plnitude de la vie, et que dj il est trop tard... Elle a trop bien russi son oeuvre! --Tu la sauveras! dit Jean pour rconforter son ami, et croyant lui-mme l'efficacit de la joie pour gurir la malade; je t'assure que le docteur s'est tromp. Et s'il s'est tromp, tant mieux, car vous devrez votre bonheur sa mprise. Ils entrrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof. Pendant leur absence, les deux vieillards avaient t soumis une rude preuve. Aprs la consultation, Antonine fatigue s'tait endormie, et la Niania, pleine d'espoir, tait accourue auprs d'eux pour couter la confirmation de la bonne nouvelle. En apprenant que les paroles affectueuses du docteur n'taient qu'un pieux mensonge, destin tromper Antonine, la vieille femme resta atterre. --Comment, dit-elle ce n'est pas vrai, et notre demoiselle doit mourir? Les pleurs de madame Karzof lui rpondirent. La taille de l'humble servante sembla grandir tout coup: --C'est votre faute! dit elle svrement; vous avez dsobit aux lois de Dieu qui veulent que chaque coeur soit libre d'aimer. Vous avez prfr l'intrt au bonheur de votre enfant, et Dieu vous la retire, c'est votre chtiment. --Niania, interrompit M. Karzof, tu perds la tte! Comment te permets-tu de parler ainsi tes matres... --C'est votre chtiment, continua Niania sans s'mouvoir; jamais votre fille ne vous avait donn de chagrin, vous n'en aviez que de l'orgueil et de la joie, et vous l'avez afflige sans raison. Le jeune homme tait pauvre? C'est vrai! Mais il avait du mrite, et il aimait votre fille. --Il l'aimait pour sa dot, dit l'incorrigible madame Karzof. --Ce n'est pas vrai, riposta vhmentement la Niania, ce n'est pas vrai, et vous le savez bien. Vous avez mortellement offens Antonine quand vous lui avez dit ce mensonge, et vous lui avez bris le coeur; de ce jour elle n'a plus eu de joie. --Mais, s'cria la mre sans s'apercevoir qu'elle se dfendait contre l'accusation de sa servante, elle devait le dire! Il ne fallait pas se taire et douter de notre amour... --Elle vous l'a dit, rpliqua la vieille femme, toujours svre et presque menaante; pendant des semaines elle vous a implore tous les jours de ne pas la marier l'imbcile que vous aviez choisi pour elle,--une tte vide qui n'avait pas un grain de bon sens dans sa pauvre cervelle, tandis qu'elle aimait ce garon qui a plus d'esprit et de raison dans son petit doigt que nous tous ensemble. Elle vous a supplie de l'pargner, avez-vous cout sa prire? --Je ne croyais pas que ce ft srieux, rpondit la mre honteuse d'elle-mme. --Voil votre dfense, vous autres! Et c'est encore votre faute. Pourquoi n'avez vous pas lev votre enfant vous-mme, pourquoi l'avez vous contrarie en tout? Je ne suis qu'une pauvre vieille paysanne, mais je savais qu'elle parlait srieusement, moi, et quand elle m'a dit: "Je mourrai!" j'ai senti l'ange de la mort passer sur ses paules. Oui, continua la Niania, pendant que les vieillards courbaient la tte sous la vrit de ses paroles, Antonine a commis un grand pch en cherchant volontairement la mort; mais de ce pch c'est que vous tes responsable devant le Seigneur, car il vous avait donn son me garder, et vous n'en avez pas eu de souci. Et nous, malheureux que nous sommes, nous qui l'aimons et qui n'avons rien nous reprocher envers elle, nous allons tre malheureux, et tout cela cause de vous, parce que vous avez prfr l'or et les dignits au bonheur d'Antonine. Toutes ces paroles entraient comme autant de flches dans le coeur du pre et de la mre. Pauvres gens, ils avaient pch par btise, par ignorance et manque de prcaution, mais la croix qui leur tombait sur les paules tait bien lourde. --Et le jeune homme, reprit 'a Niania, qu'allez-vous dire au jeune homme? C'tait lui que le Seigneur destinait Antonine, puisque leur amour tait rciproque, et vous avez dsuni ce que Dieu lui-mme avait uni. --Si Antonine vit, je jure qu'il l'aura! sanglota madame Karzof. --Je le jure! rpta fidlement son mari. La sonnette retentit. --Va ouvrir, Niania, dit madame Karzof, et si ce sont des trangers, dis que nous n'y sommes pas. La Niania ramene son rle de servante, s'en fut humblement ouvrir la porte. C'taient Jean et Dournof. Elle les fit entrer dans le cabinet et alla prvenir les poux. --Dj! dit madame Karzof. Elle ressentait une sorte de terreur la pense de paratre devant Dournof. Il lui semblait que ce jeune homme allait lui demander compte de la vie de sa fille... Enfin, schant ses yeux et composant son visage, elle entra. Dournof se leva son aspect et se tint debout, d'un air froid et respectueux. Madame Karzof voulait l'intimider, et lui faire sentir que, s'il rentrait dans la maison, c'tait par la force des choses; mais la vue de ce visage connu, auquel elle avait fait bon accueil pendant tant d'annes, elle n y tint pas, et se jeta son cou en disant: --Tchez qu'elle vive, et tout, tout est vous! --Je ne veux qu'Antonine seule, madame, rpliqua le jeune avocat. --Oui, sans doute, mais tachez qu'elle vive, cher Fodor, nous vous aimerons comme notre propre fils. Dournof baisa la main de madame Karzof et reut une accolade silencieuse du pre. --Puis-je la voir? demanda-t-il sur-le-champ. --Elle n'est pas prpare, rpondit la mre...; mais une telle joie... Elle se tut et hsita comme pour parler, puis continua de garder le silence. --Je n'ose pas, dit-elle enfin. J'ai peur... --Niania le lui dira, fit Jean. C'est Niania qui la connat le mieux de nous tous. Madame Karzof poussa un soupir. Il tait bien dure pour elle de s'entendre dire ouvertement qu'une servante possdait plus qu'elle le coeur de son enfant; mais ceci tait encore une humiliation mrite. La Niania prvenue se rendit auprs d'Antonine qui venait de se rveiller, et toute la famille, sur la pointe du pied, se runit derrire la porte de la chambrette. --Mon oiseau du bon Dieu, dit la vieille bonne, que veux-tu? --Donne-moi boire, dit la jeune fille. Je me sens mieux d'avoir dormi. Elle promena autour d'elle un regard satisfait. --Est-ce vrai, dis, Niania, que Titolof est parti et qu'on ne m'en parlera plus? --Je crois bien que c'est vrai! Il se cherche dj une femme ailleurs, dit plaisamment la Niania; c'est qu'il est press, vois-tu! Antonine sourit. C'tait la premire tape du bonheur que d'tre dbarrasse de cet odieux personnage. --On est dispos chez nous, continua la vieille femme, te donner tout ce que tu demanderas, pour avancer ta gurison Tout ce que tu voudras sans exception. Ainsi, demande! --Oh! Niania, tout! Ce n'est pas possible! Il y a des choses qu'on ne m'accorderait pas. --Par exemple? Antonine rougit Cette rougeur passa sur son visage comme une lueur fugitive et se fixa ses pommettes amaigries. --On ne me permettrait pas de voir Dournof! --Crois-tu? je crois bien que si! veux-tu que j'essaye? --Oh! non! fit Antonine en la retenant timidement, non... --Je vais voir, insista la bonne en se rapprochant de la porte. Elle ne fit que sortir et rentrer. --Il va venir, dit-elle, sur le seuil. --Ah! fit douloureusement Antonine, il faut que je sois bien malade! Madame Karzof reut ce reproche comme un coup de poignard mais ce coeur de mre, si paisiblement indiffrent la veille, commenait mesurer son amour par l'tendue de ses souffrances. Dournof n'y put tenir; il entra, courut jusqu'auprs d'Antonine, et, s'agenouillant prs d'elle: --Pour toujours, lui dit-il. Elle lui avait pris la tte dans ses deux mains et le regardait avec incrdulit. --Pour toujours, rpta Dournof...; tu es moi! Antonine appuya sa tte sur l'paule du jeune homme en fermant les yeux, et ils changrent leur premier baiser. La Niania ferma la porte de la chambre et les laissa seuls. La famille Karzof pleurait de l'autre ct du mur. XV Pendant les premiers jours qui suivirent leur runion, les jeunes gens crurent avoir conjur le mauvais sort; dans cette atmosphre de bonheur et de paix, Antonine semblait refleurir; renonant tout, Dournof passait ses journes auprs d'elle et ne rentrait chez lui que pour prendre un peu de sommeil. L'heure des repas tait pour eux le moment bni de la journe, car on dressait le couvert auprs du canap qu'Antonine ne quittait gure, et la Niania les servait tous deux seuls, pendant que la famille dnait dans la salle manger. A voir la jeune fille, on n'et jamais cru sa vie menace. Son teint toujours pale tait devenu d'un blanc mat, un rose peine indiqu nuanait ses joues, et ne devenait plus rouge qu'aux heures de fivre; la toux n'tait plus trs-pnible, mais les forces ne revenaient pas. Tout le monde crut que le docteur Z*** s'tait tromp et madame Karzof runit trois autres mdecins pour leur demander une consultation. Le rsultat fit tomber les pauvres gens du haut de leurs esprances: Antonine ne verrait pas fleurir les roses. Les parents, dans leur dsespoir, dclarrent que tout cela n'tait que stupidit ou tromperie, que leur fille allait beaucoup mieux, et que "les mdecins n'taient que des nes": cette dernire opinion manait personnellement de M. Karzof. La chambre d'Antonine tait devenue le rendez-vous de toute la famille: c'est l qu'on prenait les dcisions, qu'on commandait le dner, que Jean venait lire le journal haute voix, que M. Karzof rapportait son petit stock de nouvelles et de commrages. Dournof apportait des fleurs, mais des fleurs sans parfum, car Antonine ne pouvait supporter la moindre odeur prononce; les amis et amies de la famille prvenus du danger de la jeune fille, et n'y pouvant croire la vue de sa beaut rayonnante et pour ainsi dire transfigure, venaient en foule, apportant chacun quelque babiole, quelque petit souvenir. Bientt les tables et les tagres furent encombres de prsents, et il fallut en augmenter le nombre. Le bataillon sacr tait venu la premire nouvelle du danger; parmi les jeunes gens qui le composaient se trouvait un tudiant en mdecine, prs de finir son cours: si Dournof avait conserv quelques illusions, il les eut perdues voir la piti affectueuse avec laquelle son ami parlait Antonine, avec quelle bont il se prtait ses fantaisies et de quel regard triste il la suivait lorsqu'elle ne le voyait pas. Les jeunes filles ses compagnes venaient aussi en foule; jamais on ne jetait aperu, parmi cette jeunesse rieuse, de la place que tenait cette personnalit le plus souvent grande et austre; on ne savait pas combien de bons conseils elle avait donns, combien de chagrina elle avait adoucis par ses paroles ou ses actes, jusqu'au jour ou il fut avr qu'on allait la perdre. Chacun voulut la revoir une fois encore, et il sembla tous qu'ils ne l'avaient jamais vue jusque-l. Antonine recevait tous ces hommages, toutes ces marques de tendresse comme la chose la plus naturelle du monde. Son cerveau, dj fatigu par tant de luttes et de chagrins, s'tait un peu affaibli sous l'effort du mal envahissant; elle ne se rendit pas bien compte de l'affluence de visiteurs sans cesse renouvele qui remplissait sa chambrette, mais il lui tait trs-agrable de voir tant d'amis. Ce flot incessant d'amis et de connaissances empchait le bonheur d'avoir retrouv Dournof d'tre trop poignant et dangereux. Lorsqu'ils se retrouvaient seuls, aprs une journe pleine de distractions, lorsque la Niania, toujours silencieuse et triste, roulait auprs du canap la petite table du repas, elle tendait la main son ami, qui inclinait dessus sa tte, afin de lui drober l'expression de ses yeux, et elle se laissait aller sur ses oreillers, en murmurant: --Je suis heureuse. Vers le soir, venait la fivre; alors les yeux d'Antonine s'animaient d'un clat factice, des taches rouges marbraient ses pommettes; elle faisait des projets pour l'avenir. On avait parl vaguement d'un voyage l'tranger, pour rtablir la sant. --Ds qu'il fera beau, disait-elle, aux premiers rayons du soleil de mai, nous partirons pour l'Italie, nous serons maris alors! Sa main caressante prenait celle de Dournof qui l'cartait en souriant, le coeur navr, les traits tirs par la contrainte qu'il s'imposait. Nous irons Florence! on dit qu'il y a tant de fleurs Florence que personne ne peut se l'imaginer. Et puis en automne nous reviendrons ici. Maman nous arrangera un joli petit appartement dans un quartier clair et propre. Ma chambre coucher sera bleue. J'aime tant le bleu! N'est-ce pas, maman, que vous me la meublerez bleu? --Oui, rpondait madame Karzof, du bleu clair. --Bien clair, avec des rideaux blancs, brods en dessous... cela cotera cher, mais on ne marie sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, mon pre? Le vieux Karzof murmurait tout bas quelque chose comme un assentiment, et sortait en se mouchant avec bruit dans son grand foulard carreaux, suivi par le regard inquiet de sa femme. Plusieurs jours s'coulrent ainsi; Antonine esprait toujours qu'elle pourrait se lever le lendemain, et la langueur de son mal la forait rester couche; elle allait de son lit au canap et du canap au lit tous les jours, et dj ce faible effort lui paraissait au-dessus de ses forces. Un soir, dvore par la fivre, elle s'tait tenue assise quelque temps. --Je vais mieux, dit-elle Dournof, beaucoup mieux, tu le vois! Je veux aller dans le salon, faire une surprise mon pre et ma mre. Et puis il y a si longtemps que je n'ai fait de musique!... Je veux jouer du piano. Elle se leva, en chancelant fit deux pas, appuye sur le jeune homme; mais au moment o elle tournait vers lui son visage anim d'une joie enfantine, elle plit et se cramponna son paule. Une toux cruelle secoua ce jeune corps dbile, et elle dfaillit. Il la reporta sur le canap; pench sur elle, il suivait les moindres mouvements de ce visage ador; elle jeta terre son mouchoir matbr de taches rouges. --I! est trop tard, dit-elle avec une expression dchirante. Trop tard! ah! mon ami, nous payerons cher ces quelques jours de bonheur! L'image de ce bonheur que la mort allait lui ravir devait tre la punition d'Antonine. La vie qu'elle allait quitter se faisait belle devant ses yeux comme plaisir, pour lui inspirer des regrets plus amers. Tant de tendresse, de dvouement, de facilit toute chose! Les obstacles s'taient levs par enchantement, tout n'tait plus qu'un rve dor, le paradis s'ouvrait devant elle... Et il fallait renoncer toutes ces joies. Antonine pleurait, le visage dans ses mains. Dournof se pencha sur elle. --Ne pleure pas, lui dit-il, tu me brises le coeur. Elle leva sur lui ses yeux creuss par la souffrance physique et morale. Au moment o tout est si beau, o nous n'avons plus qu' tre heureux, voir la vie m'chapper... Quelle drision amre! Dournof couvrait de baisers les petites mains fivreuses de sa fiance. --Si tu ne souffrais pas lui dit-il voix basse, je ne serais pat ici! --C'est vrai, rpondit-elle avec amertume; j'aurais pous Titolof. Ah! s'cria la pauvre enfant, je ne sais pourtant pas mchante! Qu'ai-je fait pour tant souffrir? --Dieu chtie ceux qu'il aime! dit la voix grave de la Niania, qui venait d'entrer en silence. Tu as mal fait, ma fille, de porter la main sur toi-mme. Quand tu as voulu mourir, tu as offens le Seigneur. Ton mal est le chtiment qu'il t'envoie! --Mais elle gurira, Niania, elle gurira! reprit Dournof en regardant la vieille femme d'un air de supplication. --Non, dit Antonine, je ne gurirai pas. Dieu n'est pas le jouet de nos caprices. Je lui ai demand la mort comme un bienfait, il me l'a accorde... Elle inclina la tte sur ses mains jointes et s'absorba dans ses penses. --Que son nom soit bni! dit-elle enfin. Maintenant je ne dois plus penser qu' obtenir mon pardon. Quand Dournof fut parti, quand la jeune fille fut arrange pour la nuit dans son petit lit bleu, elle appela sa Niania qui couchait par terre auprs d'elle. --Prie avec moi et pour moi, Niania, dit-elle, pour que Dieu me pardonne. --Pauvre martyre, pensa la vieille femme, tu as gagn le ciel. Dsormais la Niania et son lve parlrent du ciel tous les soirs: une paix cleste descendit sur la jeune fille. Le jour appartenait Dournof, sa famille, ses amis; la nuit tait rserve la prire. Ce n'est pas sans cruels retours d'amertume, sans larmes, sans accs de fivreux dsespoir, qu'Antonine renona la vie. Plus d'une fois, les mains leves vers le ciel, elle cria: --Je ne veux pas! Je ne veux pas mourir! Quand elle se croyait le mieux rsigne, l'amour de la vie lui revenait plus fort et plus poignant que jamais. Ces luttes usrent ses forces. La docteur, afin de prolonger de quelques jours une vie si chre tous, conseilla de la transporter la campagne. On loua une maison Pargolovo dans un site magnifique o les yeux se reposaient de tous cts sur les souches massives des pins ou des sapins. Si quelque chose pouvait conserver les forces dfaillantes d'Antonine, c'tait l'air balsamique des arbres rsineux. Aux premiers rayons du soleil de mai, elle partit, non pour l'Italie, comme elle l'avait dsir, mais pour Pargolovo. Ce trajet d'une vingtaine de verstes peine faillit lui coter la vie. Dournof qui la soutenait sur son bras, appuye sur des coussins, crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait pas vivante. Elle atteignit cependant ce sjour. Le lendemain de son arrive, la vue du lac, des bois qui l'entourent, l'aspect magique de la verdure peine naissante qui commenait pointer aux rameaux des saules, toute cette vie nouvelle qu'amne le printemps lui rendit un peu de joie. Elle espra vivre. En promenant ses yeux sur le paysage, elle les arrta sur un petit monticule surplombant le lac, et que couronnait une petite chapelle construite en bois. --Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle. La question imprvue n'obtint point de rponse: personne autour d'elle n'osait lui forger un mensonge. --Ah! fit-elle en parcourant du regard les visages qui l'entouraient, je comprends; c'est le cimetire. On m'enterrera l, prs du lac, ajouta-t-elle en indiquant l'extrme pointe: je veux que mon tombeau reoive les derniers rayons du soleil. Elle vcut un mois encore, dpassant les prvisions de la science, soutenue peut-tre par le grand amour qu'elle portait celui qu'elle laissait faible comme un enfant, et dnu comme un orphelin; puis, tout coup, ses forces dclinrent. --Ecoute, dit-elle un soir Dournof, je mourrai demain, j'en suis sre. Rappelle-toi que tu dois vivre pour ta patrie et tes semblables. Tu deviendras riche et clbre; pense moi, alors, car j'ai renonc tout pour obtenir ce rsultat. Tu te marieras.. Dournof fit un geste nergique. --Tu te marieras, insista-t-elle, et tu feras bien. Tu auras des enfants qui seront ton image, tu en feras des hommes tels que toi... alors si Dieu me permet de te voir sur la terre, je serai tout fait heureuse, tout fait, entends-tu? Le lendemain, comme elle l'avait dit, Antonine s'teignit sans trop de souffrances; il y avait longtemps qu'elle avait puis le fiel de la coupe. Sa mort frappa sa famille comme si elle n'tait pas prvenue depuis longtemps. Dans sa chambre, la plus belle et la plus vaste de cette maison o l'on avait dress pour l'y exposer la table funraire, le vieux Karzof, devenu moiti imbcile, allait et venait, touchant les mains de sa fille et ne pouvant se persuader que leur roideur tait celle de la mort. La mre inquite de mille dtails, sentait moins son chagrin; l'heure du remords devait commencer pour elle lorsque la maison serait remise en ordre et quand aucun souci matriel ne la distrairait plus de son chagrin. Dournof, qui depuis cinq nuit; n'avait pas dormi une heure sur vingt-quatre, veillait encore auprs du corps d'Antonine, avec le diacre charg de lire les prires. Le diacre tait remplac toutes les trois heures, et Dournof restait l. De temps en temps, il se levait du sige qu'il avait adopt, et venait prs de la jeune morte, arrangeait un ruban, un pli de sa blanche toilette nuptiale; il changeait de place une des fleurs dont le corps et la table taient parsems, puis, pieusement, comme une relique, il baisait le front et les mains d'Antonine, et retournait sa place. Le sommeil l'y surprenait parfois; il appuyait alors sa tte contre la muraille et dormait quelques instants. Il se reprochait ces minutes drobes la contemplation des restes adors qu'on allait venir lui enlever. Le troisime jour, en effet, la maison se remplit de parents et d'amis; on enleva le cercueil de moire blanche, et l'on emporta la jeune fille l'glise. Elle tait si belle, ses traits avaient pris une expression si anglique, que l'on ne pensa point couvrir son visage. On rabattit dessus le voile de mousseline qui l'entourait, et, sous le soleil de juin, elle prit ainsi, pare comme pour l'hymen, le chemin de la petite glise. Pendant le service funbre, Dournof, toujours prs du cercueil, la regardait d'un air jaloux. Quand, suivant l'usage, l'assistance vint donner le baiser d'adieu la morte, il s'inclina aprs les parents, comme il tait dans l'ordre, sur les mains de cire de sa fiance, puis il laissa passer la foule. Quand le dernier des assistants eut remplit ce pieux devoir, les sacristains s'approchrent avec le couvercle. Il les carta du geste. --N'y a-t-il plus personne? dit-il demi-voix. On le regarda avec tonnement, mais nul ne rpondit. Alors il se pencha sur sa fiance et baisa avec passion le front pur, les joues amaigries, les doigts macis d'Antonine, puis il prit lui-mme le couvercle avec une sorte de rage, et, sans attendre d'aide, il le vissa solidement. Les plus proches parents de la jeune fille avaient compris son dsir et n'y mirent point d'obstacle: aprs les lvres de Dournof, rien n'effleura plus le visage de celle qu'il n'avait pu obtenir comme sienne. Une voix se fit entendre tout prs de lui, pendant qu'on emportait Antonine vers la fosse, creuse suivant son dsir l'endroit o tombaient les derniers rayons du soleil couchant: --Toi et moi seuls l'avons aime; les autres ne l'ont pas connue. Dournof se retourna et vit la Niania. Celle l non plus ne pleurait pas, mais la joie de sa vie venait de disparatre dans le trou du fossoyeur. XVI Les Karzof n'habitrent pas longtemps la maison o leur fille avait rendu le dernier soupir. Bien diffrents de Dournof qui et pass sa vie dans la chambre d'Antonine, regarder la place o elle avait cess de vivre, il leur tait pnible de se trouver sans cesse dans un milieu qui leur rappelait les angoisses des derniers jours. Ils retournrent en ville, et madame Karzof, toujours pratique, loua sa maison des ngociants anglais qui n'avaient pu trouver de villa cause de la saison avance. Ils retournrent Ptersbourg et reprirent leur existence accoutume. Karzof s'en allait son bureau le matin, remplissait machinalement sa besogne, grondait quelque scribe ngligent, donnait des signatures et des poignes de main, puis rentrait au logis. L rien ne paraissait chang; mais jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui muet, se faisait entendre ds le bas de l'escalier; son coup de sonnette, la musique cessait brusquement, et, sur la porte ouverte du salon, il voyait apparatre la gracieuse silhouette de sa fille... Dsormais, il entrait seul, la tte basse, remettait son pardessus la Niania toujours morne et svre, puis traversait le salon sans regarder autour de lui: il n'tait pas d'objet dans cette pice qui ne parlt au pre navr de sa fille perdue? Il allait retrouver sa femme. Celle-ci, assise auprs de la fentre, portant dsormais des lunettes pour protger ses yeux soudainement vieillis par les pleurs, tricotait des bas de laine pour son fils et son mari... Le pre s'asseyait prs d'elle, poussant un soupir, de chagrin autant que de fatigue, et, suivant une habitude de trente annes, il demandait le rcit des vnements survenus en son absence. Que lui dire? Il n'arrivait plus rien. Autrefois, la maison tait pleine de mouvement et de vie. Les jeunes amies d'Antonine et leurs frres allaient et venaient sans cesse; il n'tait point de jour o la sonnette ne retentt dix fois; mais qui pouvait venir dsormais? Jean fuyait la maison, cette triste maison pleine de souvenirs douloureux, et n'y rentrait gure que pour la nuit. Il se reprochait bien parfois de dlaisser ainsi ses parents,--mais il n'aimait pas se trouver avec eux; la vue de leur chagrin, loin de lui inspirer la piti, soulevait en lui une sourde colre. --C'est leur btise, se disait-il, leur amour-propre aveugle qui a perdu notre Antonine bien-aime! Et la compassion achevait de mourir dans son coeur. Jean tait de ceux qui ne comprennent pas les erreurs de l'ignorance. L'ducation qu'il avait reue et ses facults naturelles le mettaient fort au-dessus du niveau de ses parents. Il ne s'en targuait pas, car il avait trop d'esprit pour tirer vanit d'une supriorit qui ne lui appartenait pas en propre, mais il ne comprenait pas les faiblesses et les imperfections d'une socit moins claire; il pouvait les excuser, mais non les plaindre. Aprs le premier hbtement de la douleur, madame Karzof ne tarda pas se rvolter; elle ne pouvait supporter l'ide d'tre en faute; son amour-propre, qui durant sa vie entire n'avait t prouv que dans des circonstances peu importantes, ne pouvait lui laisser supporter la pense de la moindre erreur possible. Elle rflchit pendant quelques semaines, se dbattant sous l'accusation que portait sur elle sa propre conscience, et force de chercher, elle trouva un autre coupable de la mort d'Antonine. --Sais-tu, Karzof, dit-elle son mari, un soir que, aprs leur dner solitaire, les deux poux se retrouvaient seuls dans le cabinet du vieillard, sais-tu que sans Dournof, notre Antonine serait encore ici, belle et vivante? Karzof hocha tristement la tte, sa conscience lui ne s'accommodait pas si facilement d'une dfaite, mais il ne voulait pas contrarier sa femme. Il garda le silence. --Oui, rpta madame Karzof, c'est la faute de Dournof si nous avons perdu notre fille! c'est lui qui l'a entrane dans cet amour absurde; s'il avait eu un peu de coeur, il aurait compris tout de suite qu'elle n'tait pas faite pour lui, et il se serait tenu l'cart... Je l'avais dit ds l'abord, et je le maintiens: c'tait un coureur de dot! --Antonine n'tait pas bien riche, objecta timidement Karzof; je crois qu'il l'aimait pour elle-mme. --Tu n'y entends rien, reprit avec vhmence la mre irrite; s'il l'avait aime pour elle-mme, il aurait prfr le bonheur de notre fille son propre bonheur, et il lui aurait conseill tout le premier de faire un mariage sens, un beau mariage qui satisferait tout le monde... Mais il ne pensait qu' lui, l'goste. --Il l'aimait, dit doucement le vieillard. --Il l'aimait, la belle affaire! moi aussi, je l'aimais! et c'est parce que je l'aimais, que je voulais la voir riche et bien pose. Qu'est-ce que c'est, que cet amour qui ne sait que nuire! Karzof pensa part lui qu'il avait autrefois aim sa femme d'un amour semblable celui de Dournof, et que lorsqu'on la lui avait donne, elle qui ne l'aimait pas, son bonheur avait commenc par tre bien goste. Mais les ides du vieillard n'taient plus bien nettes depuis quelques annes, et s'il sentait bien que sa femme avait tort, il n'tait pas capable de le lui dire. Il continua de se taire. Depuis quelques instants la Niania tait entre dans le cabinet et avait commenc prparer l'attirail du th; madame Karzof n'y prit pas garde. --C'est Dournof, reprit-elle, qui est cause de notre malheur, c'est son sot enttement qui a pouss Antonine, pauvre agneau chercher la mort; c'est un misrable et un lche, il n'agissait que par intrt. La Niania s'arrta prs de la table et regarda madame Karzof. Celle-ci, emporte par sa colre, continua: --Il voulait pouser Antonine, mais avec notre bndiction, car il avait peur de la voir dshriter, et, sans dot, il n'avait pas besoin d'elle... --- Madame, dit tout--coup la voix grave de la Niania, vous offensez Dieu. --Eh? fit la mre qui ne put en croire ses oreilles. --Vous offensez Dieu en calomniant l'innocent! Dournof aimait notre Antonine pour elle-mme; il lui a propos de s'enfuir... --Que ne l'a telle cout! gmit la malheureuse femme; elle vivrait, et j'aurais pardonn. --Vous aviez dit la pauvre sainte, qui est au ciel, que votre maldiction la suivrait partout si elle se mariait sans votre consentement; elle vous a crue,--elle a eu tort, puisque vous venez de le dire vous-mme. Madame Karzof ne trouva rien rpondre. Son mari coutait en silence, comprenant peine ce qui se passait auprs de lui. --Vous avez un caractre comme les autres femmes, reprit la Niania, vous criez bien fort, et puis vous cdez qui vous flatte; ni Antonine, ni celui qu'elle avait choisi, n'avaient un semblable caractre; ils coutaient, se taisaient, et obissaient quand c'tait pnible; mais ce que vous demandiez ici; c'tait contraire la volont du Seigneur. Oui, ils ont eu tort de vous croire, oui, ils auraient du vous dsobir,--mais Antonine tait une fille trop soumise, elle a mieux aim mourir que de pcher. M. Karzof sanglotait dans son mouchoir, et des larmes auxquelles il ne prenait pas garde coulaient sur les joues du vieillard. --Vous disiez tantt que Dournof est coupable de la mort de notre agneau pascal? Ce n'est pas vrai, madame, et vous le savez bien, que ce n'est pas vrai! Antonine est morte de chagrin, et c'est votre faute, vous, madame! Elle vous avait dit qa'elle en mourrait, vous ne l'avez pas crue,--parce que vous aviez dit la mme chose autrefois; mais vous auriez d savoir qu'elle avait un autre caractre que vous! Elle ne disait pas de paroles inutiles, notre Antonine, elle ne parlait pas de ses actions, elle faisait de son mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un l'a tu notre Antonine,--et c'est sa mre qui l'a tue. --Niania! Niania! s'cria madame Karzof en se soulevant de son fauteuil. --Je ne vous crains pas, dit doucement la vieille bonne. J'ai tant pleur que a m'est gal de mourir, et puis vous ne me ferez pas de mal. Mais c'est vous qui avez tu Antonine, tout de mme. --Hors d'ici! cria madame Karzof. Impudente, tu oses blmer tes matres? Je te chasse! va-t'en! --Ma femme, intercda le vieillard, elle nous aime, elle lev nos enfants... elle draisonne, laisse-la tranquille... --Hors d'ici! rpta la matrone irrite. Je te chasse! C'est toi qui es cause de notre malheur; tu as entran notre innocente au mal... --Ah! madame! dit la vieille bonne en faisant le signe de la croix, que Dieu vous pardonne ce que vous dites! Je m'en vais... je m'en vais, et sans rien regretter. M. Jean vole de ses propres ailes maintenant, hlas! le nid est vide.. Je m'en vais, madame. La vieille femme s'inclina jusqu' terre devant celle qu'elle avait servi depuis trente ans, puis se releva d'un air digne et sortit. L'instant d'aprs, une jeune femme de chambre, qu'on avait prise pendant la maladie d'Antonine, entra d'un air tonn, convie ce service pour la premire fois, et acheva de prparer le th. Madame Karzof, plus contrarie qu'irrite pour le moment, garda le silence pendant quelques instants, puis, ne pouvant y tenir, demanda: --O est la Niania? --Elle est sortie, madame, rpondit respectueusement la jeune fille. --O est-elle alle? --Je ne sais pas, madame, elle ne l'a pas dit. Karzof regarda sa femme d'un air de reproche; elle dtourna les yeux, et reprit son tricot sans rien ajouter. XVII Dournof tait seul dans sa chambre; aprs une journe de travail assidu, il avait repouss tel papier, qui encombraient son bureau, et, la tte appuye dans ses deux mains, les yeux fixs dans le vide, il rvait. C'tait l'heure qu'il accordait ses souvenirs; aprs le jour, employ aux courses, aux dmarches, l'tude des dossier, la prparation de ses plaidoiries, il se donnait un moment de rpit vers le coucher du soleil. Pendant ces jours brlants de l't, si tristes en ville, un flot continu d'quipages entranait vers les les les promeneurs altrs de fracheur et de verdure. Mais Dournof n'allait pas voir coucher le soleil la pointe comme c'est l'usage; il restait chez lui, seul, concentr dans sa pense, et revivait les quelques semaines o il avait puis la coupe de la joie la plus amre, auprs de celle qui lui tait rendue et qu'il devait perdre. Le roulement lointain des voitures sur le pont Troitsky faisait un accompagnement sourd la mlancolie de ses penses, et ce n'tait d'ordinaire que bien avant dans la nuit, lorsque le roulement s'tait teint et que l'orient se nuanait d'une bande rouge annonant le prochain lever du soleil, qu'il se dcidait se jeter sur son lit. Aprs la premire effervescence aigu de la douleur, Dournof, suivant la marche ordinaire des sentiments humains, tait arriv cette priode du deuil o l'on trouve une volupt amre se plonger dans les souvenirs les plus dchirants; il se complaisait se reprsenter Antonine agonisante, il essayait de se retracer le dernier regard si tendre et si dsespr de la pauvre enfant, qui le cherchait encore pendant que l'aube de la mort s'tendait sur ses yeux dj aveugles; c'est l ce qu'il voulait revoir, et, dans ces images funbres, pendant que son coeur tortur se tordait dans l'angoisse, il lui semblait se rapprocher de la chre envole, au moins par le martyre qu'il subissait plaisir. Les rayons du soleil avaient quitt la chambrette, et la poussire du jour se reposait lentement sur le bord de sa fentre ouverte, lorsqu'il entendit sonner. Il secoua les paules, maudit l'importun et resta immobile. La sonnette s'agita encore aprs un court silence. Dournof hsita, fit un mouvement pour se lever, mais il lui en cotait trop de faire entrer un importun, de chasser sa tristesse, pour rpondre quelque oisif entr par hasard; il remit sa tte dans ses mains, et voulut reprendre sa rverie. Un troisime coup de sonnette, dchirant et prcipit comme l'appel d'une me en dtresse, le fit tressaillir. Malgr lui, il se leva lentement et alla ouvrir. --Niania! s'cria-t-il en apercevant sur le palier la figure sombre de la vieille femme. Niania! d'o viens-tu? Entre, entre, ma bonne! Il rentra chez lui, elle le suivit. --Assieds-toi, lui dit Dournof. Que me veux-tu, ma chre? Ah!... je suis content de te voir... Il se tut, suffoqu par ses penses. Il aimait sincrement et tendrement cette vieille femme qui avait t la vraie mre d'Antonine. Inconsciemment il prouvait du respect pour cette bouche austre, d'o taient tombes sur eux les paroles qui prservent de la chute, et sur la mourante les dernires prires qu'entend l'oreille humaine. Il aimait ces mains rides, dsormais tremblantes, qui avaient enseveli le corps de sa bien-aime, ces yeux qui avaient veill son agonie, et pleur sur son cercueil; cette vieille femme tait dsormais tout ce qui restait vivant sur la terre, de ce qu'il avait aim, car les parents d'Antonine n'taient rien pour lui. --Je ne m'assoirai pas, dit la vieille femme, qui resta droite devant lui; j'ai une grce te demander, et ce n'est pas assis qu'on demande les grces. --Une grce? Tout ce que tu voudras? fit Dournof. Je ne suis pas riche, mais tout ce que je possde... La vieille femme fit un signe de la main. --Ce n'est pas de l'argent qu'il me faut, dit-elle, ni rien de pareil. Je suis venu te demander, matre, si tu veux que je sois ta servante. --Ma servante? fit le jeune homme surpris. --Oui, rpta la vielle femme en s'inclinant jusqu' toucher la terre de sa main pendante, ta servante, jusqu' ma mort qui sera prochaine, je l'espre. Je ne veux pas de gages, j'ai beaucoup d'habits, je te demande le pain et le sel, et je veux te servir. --Je le veux bien, rpondit Dournof encore bahi, mais pourquoi? Est-ce que tu ne veux pas rester avec les Karzof? --Elle m'a chasse! dit la Niania, rpondant sa pense intrieure, plutt qu' la question de Dournof: elle m'a chasse; vois-tu, toi et moi, nous sommes, ce qu'elle prtend, coupables de la mort de notre ange dfunt; tu vois qu'il n'y a pas moyen de faire autrement que de vivre ensemble! Des paens comme nous, fi! Elle acheva sa phrase par un geste d'une amertume indicible. Dournof la regarda, et lut dans les yeux de la vieille femme un ressentiment profond contre ses matres... Toute la fidlits que les gens russes portent leurs seigneurs s'tait concentre sur Antonine, et celle-ci l'avait emporte dans la tombe. --Viens chez moi, dit-il avec bont; viens, nous parlerons d'elle. Nous l'aimions, nous... La Niania prit la main du jeune homme et la porta ses lvres avant qu'il et pu la retirer. --Tu es mon matre, dit-elle; je vais dire ceux de l-bas que je suis ton service. Je reviendrai demain. Peux-tu me loger? --L! dit le jeune homme en ouvrant une petite pice sombre o il mettait ses habits et quelques livres. --C'est bon, fit la Niania. Tu verras que je te soignerai bien. Sans plus de paroles, elle sortit. Le lendemain, elle revint avec un paquet de hardes, et s'installa dans le mnage du jeune homme. --Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, non sans quelque curiosit, lors qu'il la vit arriver. Elle fit un geste ddaigneux. --Que j'tais une ingrate, une mchante, une misrable... Le vieux pleurait; pour lui, je serais reste, mais elle, je ne peux plus la voir. --Elle est pourtant bien plaindre, murmura Dournof. --Par sa faute! Tant pis pour elle! rpliqua la vieille femme en colre. Nous souffrons tous par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle pas? Ce n'est que juste. Dournof ne revit jamais les Karzof: peu de temps aprs, le vieillard prit sa retraite, et six semaines plus tard il mourut, d'ennui plus encore que de chagrin. Madame Karzof, bourrele de remords qu'elle ne voulait pas accepter, toujours en lutte avec elle-mme, toujours irrite contre les autres, se retira chez une parente de province. Seul, Jean avait conserv son amiti Dournof et sa tendresse la vieille bonne. De temps en temps, il venait les voir, et tous les trois passaient une heure savourer l'amertume des souvenirs. Mais il obtint une place de substitut en province, et Dournof se trouva seul avec la vieille bonne, pour livrer la vie la grande bataille dans laquelle il faut vaincre ou prir. XVIII Le jeune homme n'tait pas de ceux qui succombent: une robuste vitalit, jointe cette nergie tranquille qui lui avait donn tant de constance dans son amour, lui inspira le courage ncessaire pour traverser toutes les preuves. Il connut des jours de misre, car pendant la maladie d'Antonine il avait dpens son petit capital pour vivre et procurer quelques gteries la pauvre enfant; la vieille bonne et lui dnrent plus d'une fois d'une poigne de gruau noir achete crdit, mais le pain amer du travail infructueux, loin de les affaiblir, semblait redoubler leurs forces. Tendant ces mois d'preuve, la Niania connut qu'elle ne s'tait pas trompe en choisissant Dournof pour matre, et de jour en jour elle l'aima davantage. Un labeur acharn vainc tous les obstacles: cette devise, celle de Dournof, finit par triompher; dix-huit mois aprs la mort d'Antonine, un procs curieux mit ses talents en lumire, et, comme il arrive souvent, inconnu la veille, au jour il se rveilla clbre. Les consultations, les demandes afflurent de toutes parts; il reut des offres du ministre de la justice, et ne pouvant en croire sa propre exprience, il se vit juge au tribunal des rfrs sans savoir comment cela s'tait fait. On parla de passe-droit, de manquement la hirarchie; les mcontents furent nombreux; mais le ministre ferma d'un mot la bouche tout le monde: --Que ceux qui ont plus de talent fassent leurs preuves, dit-il; nous les placerons plus haut encore! Dournof, dsormais, n'tait plus une sorte de paria, reu par pure bienveillance dans une socit suprieure son rang. C'tait M. le prsident Dournof, un homme bien remarquable, qui avait donn des preuves de sagacit vraiment extraordinaires; aussi tout le monde tait-il heureux et fier de le rencontrer. La haute aristocratie lui tenait encore un peu de rigueur, parce que sa nomination tait de date trop rcente; mais ces obstacles devaient s'effacer avec le temps. Le jeune prsident prit sa nouvelle fortune avec le mme calme qui avait accompagn ses mauvais jours. L'hermine ne lui monta point au cerveau. Toujours accompagn de la Niania, qui avait dpens la moiti de ses conomies brler des cierges pour lui, au temps de son infortune, il prit un appartement conforme son nouveau rang; un valet de chambre ouvrit dsormais la porte aux visiteurs, une cuisinire finnoise remplaa la Niania la cuisine, et celle-ci, promue au rang de femme de charge, n'eut plus que le soin du linge et la haute main sur la maison; mais le jeune homme conserva la mme simplicit de maintien, et le mme dtachement des choses matrielles. Le deuil qu'il portait toujours dans son coeur l'empchait de prter trop d'attention aux jouissances extrieures. Tendant ses jours de lutte, lorsqu'il s'tait senti dfaillir, il avait eu un refuge assur contre les faiblesses d'un esprit trop tendu et d'un coeur bris de fatigue. Quand aprs une journe passe sur un travail ingrat il sentait ses yeux lui faire du mal et sa tte s'alourdir, il partait vers le soir en t et s'en allait le long de la route de Pargolovo. Ce trajet fait cent fois, ne lut paraissait pas long: il connaissait chaque poteau de la route; c'tait pour lui une sorte de chemin de la croix, que cette route o il avait soutenu dans ses bras Antonine dfaillante. La nuit d't, claire et sereine, se posait doucement sur la campagne; il voyait s'assombrir peu peu l'atmosphre qui devenait grise plutt que sombre, et sous cette demi-clart des nuits du nord, o l'on peut encore lire un livre minuit, il poursuivait sa course solitaire. Le ciel se rosait l'orient quand vers deux heures du matin il arrivait au cimetire; rien n'en dfendait l'abord; en Russie, on ne songe gure protger les tombeaux, car les violations de spulture sont bien rares; il gravissait la pente de la colline, et parvenait jusqu' la croix de fer scelle dans du granit, qui marquait le lieu du repos d'Antonine. L, assis sur la pierre, il confiait la chre morte ses chagrins, ses illusions perdues, ses dfaillances du jour prcdent... il pleurait sans honte sur cette tombe o reposait le meilleur de lui-mme; le soleil levant l'y trouvait, et cette heure o l'me de la jeune fille s'tait envole, il versait flots brlants sur ce tombeau le trop-plein de son me dsespre; puis il revenait vers la ville, affaiss, mais consol, car il lui avait sembl entendre encore les paroles d'Antonine: --Tu travailleras, je le veux; et tu seras un homme utile ton pays. Quelle dfaillance tait permise devant ce courage indompt qui n'avait cd qu' la mort? Honteux de sa faiblesse, Dournof rentrait et se remettait au travail. A ses habits poussireux, la Niania qui l'avait attendu toute la nuit reconnaissait bien la course funraire qu'il avait faite; essuyant ses yeux fatigus o se trouvaient toujours de nouvelles larmes, elle lui servait un repas frugal, et lui demandait voix basse. --Tout est-il en ordre, l bas? --Oui, rpondait Dournof. Elle poussait un soupir, le regardait avec compassion et redoublait de soins pour lui. L'hiver vint interrompre ces visites la tombe d'Antonine les chemins n'taient presque pas praticables pied dans cet endroit abandonn pendant l'hiver; Dournof y vint cependant plusieurs fois en traneau. Il laissait son vhicule l'auberge et gravissait seul, dans la neige molle, la colline qui dominait le lac alors gel et immobile. Mais ce pieux plerinage tait gt par la prsence du cocher, parfois ivre, toujours grossier, qui maudissait demi-voix le "brine" incommode qui la fantaisie prenait de lui faire faire quarante kilomtres par ces routes dsertes, en plein coeur de l'hiver pour retourner au cimetire. A peine l'herbe pointait-elle, qu'il s'y rendit. La fortune n'avait pas encore chang pour lui; mais il se sentait la veille du succs: mille dtails insignifiants, prcurseurs de cette aube nouvelle, lui mettaient au coeur cette joyeuse impatience ce frmissement contenu, semblable aux piaffements d'un cheval prt prendre sa course, aux battements d'aile de l'oiseau qui va s'envoler. Ce jour-l, c'est presque avec joie qu'il chuchota la prire d'Antonine ses esprances et ses ambitions, et il lui sembla que de dessous terre la jeune morte lui rpondait: --Je savais bien qu'il en serait ainsi. L'anne suivante, lorsque sa nomination lui tomba subitement sur les paules, comme une pourpre romaine, il fut si tonn, si boulevers de cet honneur inespr que pendant quelques jours il eut en quelque sorte peine reprendre pied. Tout ce qui l'entourait lui semblait avoir chang de face: et en effet, ceux qui l'approchaient parlaient autrement; un respect auquel il n'tait point accoutum ressortait des manires de ses subordonns, la veille ses gaux ou mme ses suprieurs. Toute celle platitude qui entoure les lus du pouvoir, loin de lui monter la ttu, l'coeura et lui inspira du dgot. --Je suis le mme qu'hier, pensait-il; pourquoi ont-ils chang? Cependant, il se fit sa nouvelle position; en rentrant chez lui, il retrouvait la Niania, toujours la mme, celle-l; lors de la subite lvation de son matre, elle lui avait offert son compliment sincre avec des yeux o brillait une joie grave, mais elle ne lui tmoignait pas une ombre de dfrence de plus qu'autrefois. Sa bont familire continuait rgler tout autour de lui suivant ses habitudes, se conformant aux changements ncessits par sa position nouvelle; mais il n'avait obtenu ni une rvrence, ni une prvenance de plus. Aussi, quand il se sentit dgot des flagorneries officielles, est ce vers l'humble femme qu'il se retourna. --Es-tu contente, Niania? lui dit-il un soir, en rentrant d'un raout chez le ministre. --Je suis contente, rpondit-elle d'un ton grave. Mais c'est la dfunte qui serait heureuse! Dournof rougit. Pendant la soire qui venait de s'couler, tout entier la joie de son nouveau rang, il n'avait pas song une fois Antonine. Cependant n'tait-ce pas elle qui lui avait souffl la force et le courage? Il dormit peu, et, le lendemain matin, ayant pris une voiture pour la journe, il courut chez, un jardinier commander une superbe couronne blanche. Une heure aprs, la couronne embaumait son cabinet de travail; malgr la saison rigoureuse, on avait trouv des roses, des camlias, des jacinthes, des tubreuses, du lilas, tout cela d'une blancheur immacule. Dournof contempla quelques instants son offrande, et sa joie ambitieuse disparut soudain noye dans un regret poignant. Qu'elle et t heureuse, en effet, la noble fille qui avait consenti porter son nom! Quelle ivresse pure et dsintresse et gonfl son me! avec quelle dignit n'eut-elle pas partag sa: fortune!... Il resta silencieux et absorb, si bien qu'il n'entendit pas la Niania, qui tait entre doucement et qui vint se placer auprs de lui. --Pauvre enfant, dit la vieille femme, si bas que Dournof ne tressaillit pas; c'est sa couronne de noce! Elle s'inclina et baisa pieusement un petit bouquet de fleurs d'oranger, cach dans la verdure. Dournof secoua tristement la tte et descendit, portant lui-mme la couronne funbre qu'il ne voulut confier personne. Au moment o il allait monter en voiture, un traneau tourna le coin de la rue; encadr dans du duvet de cygne, rose sous le froid piquant, un joli visage de jeune fille souriait ct de celui du ministre: celui-ci salua Dournof en passant, et le jeune homme reconnut sous ce costume mademoiselle Marianne, la fille de son protecteur qu'il avait entrevue la veille au raout de son pre, en robe blanche dcollete. Le traneau passa, Dournof russit faire entrer son norme couronne dans la voiture, et bientt aprs, les maisons du vieux Ptersbourg, moiti ensevelies dans la neige, commencrent dfiler devant lui, le long de la route de Finlande. La neige couvrait la tombe d'Antonine: le jardinier paresseux n'avait pas fait son devoir. Dournof se fit apporter une pioche, et, la sueur de son front, il dgagea le bloc de granit. Cette opration termine, il plaa sur la croix sa fragile offrande que le vent glacial devait bientt rduire nant, puis il s'arrta pour regarder le monument funraire. Moins de trois ans auparavant, il avait vu mettre l tout ce qu'il aimait; pench sur le bord de cette fosse, il s'tait dit que la vie n'avait plus pour lui de raison d'tre, il avait espr mourir... il avait vcu, cependant. Et quel abme sparait le pauvre diable, repouss par une mdiocre famille de petite noblesse, du prsident dsormais respect de tous! Trois ans avaient suffi pour accomplir cet ouvrage, cependant... Dournof se dit que sans l'obstination de madame Karzof, maintenant il aurait pu rclamer Antonine; que loin de le repousser, la famille et considr sa demande comme un honneur, et il prit en piti la vanit humaine. Puis une autre ide lui traversa l'esprit. Maintenant, toute famille agrerait sa demande, l'univers tait ouvert devant lui. --Tu te marieras, avait dit Antonine. Cette pense, qu'il n'avait pu admettre alors, se prsenta son esprit sous une nouvelle apparence. Il lui faudrait une femme, en effet,--mais pas maintenant,--le plus tard possible. Ce serait par raison, pour fonder une famille, pour lever des fils, qu'il se marierait. --Ah! chre Antonine, soupira-t-il, en posant ses lvres sur le granit glac, ce sera un cruel sacrifice, car je ne pourrai jamais aimer que toi! Il se retourna pensif vers la ville, qu'il atteignit vers quatre heures. La nuit tombait; le va-et-vient joyeux qui prcde l'heure du dner, l'clat des lumires, tout ce mouvement d'une ville luxueuse et amie du plaisir donnrent un autre cours ses ides. La vie mondaine avait jet son grappin sur lui. Le pauvre tudiant sans fortune et sans avenir pouvait ngliger les apparences; le prsident Dournof ne le devait pas. Il rentra chez lui et dna; il avait eu froid; pour se rchauffer, il mit une cravate blanche et se rendit l'Opra. Heureusement on ne donnait pas _Lucie_, car de funbres souvenirs fussent encore venus le ramener vers le pass. Une trs-bonne troupe donnait _Don Pasquale_. Les entr'actes sont longs, car l'opra est court, et l'on ne peut dcemment renvoyer le public avant dix heures et demie. Pendant l'entr'acte, Dournof promenait su lorgnette sur la salle; il aperut dans sa loge le ministre de la justice, et lui adressa un salut respectueux qui lui fut rendu, avec un petit geste d'invitation. Quittant aussitt sa place, le jeune homme trouva le chemin de la loge, et entra. Il n'tait pas le seul qui ft venu rendre hommage Son Excellence, mais, bien qu'il ft le plus jeune en ge comme en grade, il fut particulirement distingu par son protecteur. --Eh bien, monsieur Dournof, nous allons voir arriver votre couronne, dit celui-ci d'un ton bienveillant. A vrai dire, elle devrait tre ici... --Pardon, Excellence, dit Dournof surpris, je ne comprends pas... Quelle couronne? --Mais celle que vous voituriez ce matin avec tant de peine, rpondit M. Mrof; en vous voyant ici ce soir, j'ai pens que cette offrande tait destine madame Patti. La jolie Marianne, assise au bord de la loge, cessa de lorgner la salle et regarda le jeune prsident avec intrt. L'homme qui offre une couronne de 500 francs une cantatrice est toujours un homme intressant. Dournof plit et fit un imperceptible mouvement en arrire. --Je vous demande pardon, Excellence, rpliqua-t-il demi-voix: cette couronne a t porte au cimetire de Pargolovo, sur la tombe de ma fiance, morte il y a trois ans. Cette rponse avait t faite trs-bas; le ministre seul aurait d l'entendre; cependant, elle tait parvenue, contre toutes les rgles de l'acoustique, aux oreilles de Marianne; car, indiquant une chaise vacante auprs d'elle, elle dit au jeune prsident: --Asseyez-vous M. Dournof. Le ministre, qui tait un excellent homme, se confondit en excuses: lui non plus n'tait pas n sur les marches du trne. De provenance aussi modeste que Dournof, il avait d ses facults extraordinaires la position leve qu'il avait fini par conqurir; mais moins heureux de les dbuts il tait parvenu au fate un ge relativement avanc; son mrite n'en souffrait pas, mais il lui manquait ce tact des gens du monde, habitus manoeuvrer au milieu des cueils; ceux-l n'eussent pas commis l'inadvertance dont il venait de se rendre coupable. Il s'effora de l'attnuer par tous ses efforts, et comme Dournof avait l'me bonne, celui-ci tint coeur de ne pas se montrer froiss. Cette petite scne se termina par une invitation dner pour le lundi suivant, que le jeune homme accepta de bonne grce; aprs quoi il quitta le thtre. Le binocle de Marianne le chercha vainement pendant tout le troisime acte. XIX --Tu ne sais pas, ma chre! un homme qui est capable de porter des fleurs une fiance morte, aprs trois ans! Mais c'est un roman, bien mieux, un rve! Cela n'arrive pas, ces choses l! --Tu as bien raison, Marianne, cela n'arrive pas! rpondit la sage Vra; aussi je ne crois pas un mot de cette histoire. --Mais alors, qu'aurait-il fait de ses fleurs? Vra fit une moue significative. --Des fleurs, dit-elle, voil en vrit quelque chose d'un placement bien difficile! il ne manque pas Ptersbourg de dames de toute espce, disposes les accepter. --Des fleurs, un bouquet, oui! Mais une couronne, une couronne blanche encore! --Le fait est, repartit Vra, qu'une couronne blanche ne peut gure s'offrir qu' une personne adore en secret et perche sur un haut pidestal, plus que la colonne d'Alexandre. --Voyons, Vra, tu me taquines, et ce n'est pas gentil, quand tu vois que cela m'intresse... --Oh! si M. Dournof t'intresse, je ne dirai plus rien, tu peux y compter. --Il m'intresse, eh bien, oui, il m'intresse, certainement; cette fidlit de chien du Louvres m'intresse, j'en conviens. Je croyais que cela n'arrivait que dans les romans. --Bah! fit Vra, c'est bien port, cela pose un homme! --Fi! Marianne scandalise se leva et fit deux tours dans sa chambre, lieu de cette causerie intime. --La preuve que cela pose un homme, c'est que tu t'occupes dj de ce beau monsieur, que sans cela, tu n'aurais pas regard! Est-il joli garon au moins? --Je n'en sais rien, fit Marianne en boudant. --Peut-on le voir? --Il vient dner ce soir. --Trs-bien. Alors je viendrai prendre le th. Je suis curieuse de le voir en chair et en os, cet homme fidle un souvenir qui date de trois ans. Comment s'appelait-elle, cette jeune fille? --Je ne sais pas... je veux le savoir, dit tout coup Marianne avec rsolution. --Moi aussi, je veux le savoir, d'autant mieux que je n'y crois pas. Je le saurai, sois sans inquitude. --Comment? --Nous avons la chancellerie un vieux madr d'huissier qui sait tout; avec le jeune homme nous lui ferons trouver tout ce que nous voudrons. Mademoiselle Vra, qui tait la fille de l'aide du ministre,--fonction officielle inconnue en France, mais trs-recherche en Russie, car elle donne beaucoup de pouvoir avec un peu de responsabilit, tout en permettant de dployer les capacits que l'on possde,--mademoiselle Vra s'en alla, en engageant son amie soigner sa toilette. Marianne lui adressa une grimace pour adieu, et, reste seule, fit quelques pas d'un air boudeur, puis elle s'assit devant sa glace, et, appelant sa femme de chambre, se mit soigner sa toilette. Marianne tait une jolie blonde de dix-sept ans; son teint nacr, ses yeux semblables des fleurs de lin, sa stature lgante et mignonne lui auraient donn quelque ressemblance avec une belle petite poupe anglaise, sans l'extrme vivacit de ses regards et la ptulance de ses mouvements. Sa mre l'avait baptise: "Perpetuum mobile", et non sans raison. La fille d'un ministre est toujours entoure d'adorateurs, quand mme elle serait laide et sotte faire peur; mais, simple mortelle, Marianne aurait t fte quand mme, pour sa grce mutine, sa bonne humeur ingale, ses bouderies coquettes, pour ses qualits et pour ses dfauts. Bien des jeunes gens et pas mal de gens moins jeunes aspiraient ouvertement la conqute de son adorable petite main capricieuse et potele. Marianne les tenait tous gale distance. Quand nous disons gale distance, ce n'est qu'une mtaphore; la distance entre eux tait toujours extrmement ingale, mais la jeune fille arrivait toujours rtablir un quilibre parfait, en recevant mal aujourd'hui celui qu'elle avait le plus choy la veille; le prfr du jour, en change, tait certain d'tre mal reu le lendemain. C'est ainsi que Marianne entendait et pratiquait l'quit. Tout en bouleversant ses tiroirs pour y trouver une toilette son got, la jeune fille se livrait des rflexions extraordinairement srieuses, pour elle, du moins, et l'objet de ses penses s'tait autre que Dournof. Une fidlit de trois ans un cercueil, cela ne n'tait jamais vu que dans les romans; mais le hros de cette lgende invraisemblable existait, en propre personne; elle l'avait vu, elle allait le revoir! Quelle aventure? Marianne arrangea aussitt un petit roman et se reprsenta l'histoire des deux amants. Il avait vu Antonine dans une fte, et s'tait aussitt pris d'elle; il l'avait demande et obtenue; puis, la veille des noces, une maladie foudroyante, un accident peut-tre, avait enlev la fiance dj pare du voile nuptial, et le fianc inconsolable avait vou toutes ses tendresses au souvenir de son bonheur perdu... --La femme qu'il aimera, pensa la jeune fille, sera sre d'tre bien aime. Une seconde rflexion suivit naturellement celle-l: --Ce ne sera pas facile de lutter contre un souvenir consacr par un tel culte! Puis, une troisime rflexion aussi juste et non moins logique que les deux autres: --Quelle gloire il y aurait supplanter un tel souvenir, prendre la place de cette ombre adore, faire oublier la morte! Une dernire pense, moins clairement formule, conclut la srie: --Est ce que ce serait trs-difficile? C'tait incontestablement trs-difficile. Aussi Marianne cessa-t-elle de fouiller dans ses tiroirs, pour plonger ses deux mains dans l'paisse toison dore qui bouclait sur son front. Mlle releva au bout de quelques instants sa tte bouriffe, et s'appliqua sur-le-champ se composer devant le miroir une coiffure d'enfant nave qu'elle russit. Son plan tait fait. Pendant le dner que prsidait moralement madame Mrof et virtuellement sa fille, Dournof ne fit gure attention qu'aux hommes minents invit ce jour-l. C'tait pour lui une chose trop nouvelle et trop importante, que d'entrer ainsi en relation avec des personnalits illustres dont il n'avait connu que les noms: il n'avait garde de laisser errer ses yeux ou son esprit ailleurs que sur ce qui l'intressait si fort. Mais lorsque, le repas termin, la compagnie se fut disperse dans les salons, le jeune homme un peu fatigu par la tension extraordinaire que son esprit venait de subir, se laissa aller la douceur paresseuse de se voir admis de plain-pied dans ce monde des sommits officielles, d'o l'on ne sort plus, quand on est arriv en faire partie. Il admira les tableaux, le mobilier de bon got, la toilette lgante de quelques femmes, amies de madame Mrof, et ses yeux se posrent enfin avec plaisir sur mademoiselle Marianne, qui s'tait mise en face de lui, quelque distance. Elle lui tournait presque le dos,--mais elle le voyait dans une glace; lui ne pouvait la voir que lorsqu'elle se retournait. Par le plus grand des hasards, elle avait chaque instant occasion de tourner du ct du jeune homme son visage charmant et son buste lanc. Les cheveux mutins, lisss soigneusement, ondaient sur le front pur de la jeune tille; la robe dcollete tombait des paules avec une grce Angelique; on et dit une me quittant son enveloppe terrestre; pas de bijoux; une simple croix d'or attache une chane imperceptible; pas de rubans, rien que de la mousseline blanche: un nuage! --Le ministre a pour fille une fort jolie personne! se dit Dournof; puis il n'y pensa plus. Mais au bout d'un instant, ses yeux retournrent l'objet qui les attirait naturellement.--Mlle a l'air d'une charmante enfant, se dit-il encore. Comme si Marianne avait devin sa pense, elle se leva doucement: sa ptulance ordinaire tait fort modre ce jour-l;--et elle vint se poser comme un oiseau tout prs de Dournof, avec un geste pench qui la rendait adorable. --Nous excuserez-vous, messieurs? lui dit-elle d'une voix claire, pleine de tendresse et d'humilit. --Pardon... je ne comprends pas... je ne crois pas, mademoiselle, avoir rien excuser... --Oh! si! reprit la jeune fille; mon pre et moi, nous vous avons fait de la peine, l'autre soir, au thtre... je l'ai bien vu. Si vous saviez combien je l'ai regrett!... Si j'avais su, monsieur, croyez-le... de tels souvenirs sont sacrs, mme aux indiffrents... et... j'espre que vous aurez vu la une tourderie.. Dournof avait d'abord fronc le sourcil, cette allusion ses sentiments les plus intimes lui avait produit l'effet d'un coup de canif; mais la jeune fille s'embrouillait si gracieusement dans ses phrases; elle mettait tant d'ingnuit ses excuses naves, et enfin le mot tourderie tait si comique, appliqu au ministre Mrof, qu'il ne put s'empcher de sourire. --Ce n'est pas la peine d'en parler, dit-il de trs bonne grce. Ce n'tait pas l le compte de Marianne: elle esprait bien "en parler", au contraire. Elle revint la charge par un chemin dtourn. --Chez qui aviez-vous pris ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle. Dournof nomma le jardinier. --J'espre qu'elles sont arrives encore fraches? Alliez-vous loin! --A Pargolovo, rpondit Dournof, non sans un mouvement intrieur qui ressemblait la honte. Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon brillamment clair, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout tait singulier autour de lui. --Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur. Ne sachant que rpondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci son tour leva sur lui un regard plein de dfrence, d'admiration, d'une tendre piti,--un de ces regards par lesquels une femme dclare qu'elle trouve fort suprieur l'homme qui lui parle. Dournof en fut sinon mu, au moins touch. Le monde l'avait si peu gt jusque-l! --C'est une bonne enfant, se dit-il: et vritablement elle est bien jolie. Quelle candeur! Eh bien, oui! c'tait vrai! Marianne tait candide! Elle jouait de bonne foi la petite comdie; pour employer une expression de l'argot parisien qui rend exactement son tat d'esprit, elle croyait que "c'tait arriv". Elle prouvait rellement une tendre compassion pour ce jeune homme si cruellement prouv. Avant tout elle voulait connatre son histoire, et ne s'tait pas demand ce qu'elle ferait quand elle la saurait; mais elle tait prte en ce moment tout souffrir pour la connatre,--mme les reproches de sa mre, qui la gronderait certainement d'tre reste si longtemps causer avec un homme qu'elle connaissait peine. --Vous tes bien heureux, monsieur, dit Marianne en poussant un soupir. Dournof la regarda avec tonnement; il ne se savait pas au sein d'une flicit telle qu'elle pt exciter l'envie d'une jeune fille riche et haut place. --Pourquoi? dit-il surpris. Marianne se leva sans rpondre et disparut. Dournof se demanda pendant une demi-minute ce que cela voulait dire, et reconnut qu'il ne trouverait pas tout seul. Cette parole en l'air, jete par Marianne, comme on jette un cu, pile ou face, retomba sur son imagination, et y fit une empreinte. --Pourquoi suis je heureux? se demanda-t-il encore le soir, lorsque, rentr chez lui, il rcapitula sa journe. Et cette question, irritante parce qu'elle tait une nigme, se prsenta plus d'une fois son esprit pendant les jours qui suivirent. De son ct, Marianne se disait en se dshabillant devant son miroir: --Eh bien, mais il me semble que ce ne serait pas si difficile! XX Le surlendemain matin, mademoiselle Mrof tait peine assise devant le piano, qui sous ses mains dlicates subissait tous les jours quelques heures de tortures, lorsque son amie Vra en tra d'un air triomphant. Aprs avoir chang nombre de caresses entremles de taquineries amicales, les jeunes filles s'assirent sur une causeuse, loin des portes, et consquemment des oreilles indiscrtes. --Je sais tout! chuchota Vra dans l'oreille de son amie. --Quoi, tout? fit Marianne de l'air le plus innocent. Vra agita ngativement son doigt devant son petit nez rose un peu camus. --Ce n'est pas moi que l'on en fait accroire! signifiait ce geste ironique. Marianne baissa les yeux, se mit rire, et tiraillant sa compagne par la chane de montre qui retombait sur sa robe: --Dis-moi ce que tu sais, fit-elle d'un air soumis. Vra, fire de ses avantages, prit une physionomie de barde ossianique. --Nous sommes, dit-elle, d'une famille obscure, mais honnte. Nous avons aim deux ans..... --Deux ans! interrompit Marianne en levant les yeux au ciel. Il y a donc des gens capables d'aimer deux ans! --Deux ans, reprit Vra sans se dconcerter,--une jeune fille de moyenne noblesse. Son nom? --Mademoiselle Karzof --a m'est bien gal, c'en son petit nom que je veux savoir. --Je l'ignore, avoua Vra, non sans confusion. Mon vieux scribe ne s'en est pas inform. Marianne fit la moue; Vra reprit son discours sans y faire attention. --Les parents de mademoiselle Karzof voulaient un gendre riche et grad; ils refusrent leur fille ce... ce beau jeune homme. La conteuse regardait Marianne du coin de l'oeil: celle-ci ne sourcilla pas. --Et la jeune demoiselle, qui, parait-il, aimait perdument ce monsieur, fit exprs d'attraper la phthisie galopante. --Oh! mon Dieu! s'cria Marianne en frissonnant. Et elle est morte? --Elle est morte, trois mois aprs; les parents avaient consenti au mariage, naturellement lorsqu'il n'tait plus temps. Marianne dcourage avait laiss tomber ses mains sur ses genoux. --Mais c'est un roman! C'est impossible! ces choses-l n'arrivent pas! --C'est arriv, cependant! fit observer Vra. --Comme il doit l'aimer! Ah! que ce sera difficile! --Quoi? Marianne secoua la tte et ne rpondit pas. --Tu ne vas pas, je suppose, t'amuser tenter ce pauvre veuf? dit Vra. --Pourquoi pas? La jeune enthousiaste pronona avec nergie ce mot qui ouvrait les hostilits. --Pourquoi pas? reprit-elle; ce pauvre veuf qui n'a pas t mari n'a connu que les chagrins de la vie: ne serait-ce pas une tche noble et utile de lui en faire apprcier les douceurs? --Comment, tu l'pouserais? --Certainement! fit glorieusement Marianne, tout enflamme de charit, et peut-tre aussi de coquetterie. Vra se tut, et regarda le parquet d'un air soucieux. --Tes parents n'y consentiront pas, dit-elle enfin. Marianne haussa les paules. --L'exemple de la premire... de mademoiselle Karzof servira bien quelque chose, dit-elle demi-voix. --Mais si lui ne veut pas? Si le souvenir de la fiance est plus fort que toi? La fille du ministre haussa les paules une seconde fois, et se regarda dans la Psych qui lui faisait face. Son image dlicieuse lui renvoya le sourire orgueilleux qui clairait son visage. --Ah? dit Vra en se levant. Dans deux jours tu n'y penseras plus! --Ecoute-moi bien, dit Marianne, dans six semaines il sera amoureux de moi. --Quelle ide! C'est impossible! Mademoiselle Karzof tait une personne srieuse, un peu exalte... Soit dit sans te blesser, tu es exactement tout le contraire... Comment peux-tu croire... La contradiction excitait au plus haut point l'esprit volontaire et frivole de Marianne. Elle fit un geste de colre. --Dans six mois, dit-elle, je serai madame Dournof. Vra se mit rire. --Dans six mois, dit-elle,--ou j'pouserai le vieux gnral Boum. Ce gnral Boum, de son nom Antropos, clibataire incurable, priv d'un bras et d'une oreille par un des boulets de Sbastopol, tait une sorte de croque mitaine pour les enfants de cinq sept ans. Les deux amies, d'accord pour rire, ratifirent par mille folies cette dclaration solennelle, et le piano chma ce jour-l. Dournof tait souvent appel par ses devoirs chez le ministre qui l'avait pris en affection la bonne madame Mrof, qui avait appris la triste histoire de son premier amour, l'accueillait amicalement sans arrire pense. De toutes les maisons o il tait reu, celle du ministre tait la plus cordiale et la plus hospitalire: il y revint souvent, si bien que la veille des Rois il se trouvait faire partie d'une joyeuse socit de jeunes gens et de jeunes filles, invits y tirer les sorts du nouvel an. Madame Mrof avait recueilli tous les souvenirs de la jeunesse, et ceux d'une vieille femme de charge allemande, pour trouver de nouveaux sorts consulter, de sorte qu'on avait runi une riche galerie de superstitions. Rien n'y manquait: le plomb fondu, les coquilles de noix, le grand alphabet suspendu o, l'aide d'un bton, on cherche des initiales aimes,--non sans avoir eu pralablement le soin de se faire nouer sur les yeux un pais bandeau; les pommes rouges et jaunes dont la pelure forme une lettre majuscule quand on la laisser tomber derrire son paule gauche, cela et mille autres ressources s'offraient la curiosit juvnile des invits. Toute la socit se runit de bonne heure: bien des intrts cachs devaient se dbattre ce soir-l; plus d'un amoureux timide attendait, pour faire sa demande, que le sort habilement consult lui permit de supposer que ses paroles seraient favorablement accueillies. Il est si facile, en effet, d'aider un peu la destine indcise! On soulve un coin du bandeau pour ne pas se tromper de majuscule, on pousse la coquille de noix, on dfigure une lettre mal forme par la pelure de pomme... Et le destin ne s'en montre que plus clment aux jeunes consultants. On commena par danser bien et dment quelques quadrilles: mais la danse n'tait pas la grande affaire de la soire; l'entrain manquait visiblement, et l'on attendait avec impatience l'heure o le sort doit tre consult. A onze heures, sous les auspices de madame Mrof, un immense bassin d'argent, d'un mtre environ de diamtre, fut apport plein d'eau. Une corbeille l'accompagnait, pleine de coquilles de noix dores. La moiti de ces coquilles portait une petite bougie de cire rose, et l'autre moiti des bougies de cire bleue. Celles-ci reprsentaient les cavalier, les autres taient pour les dames. Chacun choisit une coquille inscrivit son nom au crayon sur un tout petit morceau de papier roul qu'on glissa au fond, puis on lana la petite flottille sur le bassin, non sans avoir allum les bougies; madame Mrof, avec un grand bton d'ivoire remua trois fois l'eau du bassin, et les frles embarcations se balancrent sur l'onde agite. C'tait un curieux spectacle que celui de toutes ces jeunes ttes penches sur le bassin: il y avait l une douzaine de jeunes filles et autant de jeunes gens. En mre prudente, madame Mrof avait soigneusement tri ceux-ci: il n'en tait aucun qui ne ft irrprochable. Ces jeux finissent trop souvent par des mariages pour que la plus grande prudence ne soit pas ncessaire. Mais la libert relative que l'ducation russe laisse aux jeunes filles autorisait ce genre de divertissement, qui, sous les yeux d'une mre intelligente, ne pouvait pas tre dangereux. Les ttes brunes ou blondes, claires d'en bas par la lueur des petites bougies, suivaient attentivement les moindres oscillations des coquilles dores qui devaient finir par s'aborder entre elles. Comme chacun suivait la sienne des yeux depuis la grande opration du lancement, il s'agissait de savoir si le hasard runirait des indiffrents ou des amis. Toutes les fois qu'une bougie bleue en abordait une rose, c'taient des rires, des cris, de joyeuses exclamations. Madame Mrof avait eu soin d'ajouter la flottille qui reprsentait les assistants, une autre escadre de coquilles argentes qui portaient les noms de hros et d'hrones fameux dans l'histoire ou dans la lgende. De la sorte, les allusions trop directes se trouvaient mitiges. On riait encore beaucoup plus lorsqu'une embarcation en accostait une autre de la mme couleur; mais au bout de quelques minutes, Marianne dclara que "ce n'tait pas srieux". D'une main agile elle repcha les hros et leurs compagnes, et ne laissa subsister que les embarcations srieuses. Le jeu recommena, et l'assemble redoubla d'attention. A deux ou trois reprises, le hasard vint donner raison quelques petits commrages, qui durant l'hiver avaient pass d'une oreille l'autre. La barque d'un jeune porte enseigne se dirigeait avec tant d'opinitret vers celle d'une cousine de Marianne, que tous les deux, devenus pivoine, ne purent se soustraire aux railleries de l'assistance. Jusque-l, Marianne avait vu son esquif voguer solitaire. Lorsque les barques qui s'taient abordes furent retires et que l'espace largi donna plus de jeu aux esprances superstitieuses, elle appuya ses mains sur le bord de la cuve, et regarda la manoeuvre d'un oeil attentif. Une grosse coquille qui portait l'arrire le pavillon du gnral Boum flottait au milieu du bassin; celle de Marianne allait l'aborder; elle leva les yeux et vit en face d'elle Vra qui souriait malicieusement. D'un geste mutin, elle plongea dans l'eau sa petite main charge de bagues. Son esquif repouss violemment alla heurter l'autre bord une coquille solitaire qui n'avait gure prit part ce divertissement. --M. Dournof! cria la voix railleuse de Vra. --Ce n'est pas de jeu! protestrent deux ou trois jeunes gens. Il ne faut pas tricher. --Je ne veux pas du gnral Boum! fit Marianne d'un ton d'enfant gt, en dtournant de Dournof son visage que nuanait un vif incarnat. Sa rponse avait dsarm les mcontents, on enleva la cuve pour changer d'amusement. Dournof assistait ces jeux avec un sourire de philosophe indulgent. Bien qu'il ft jeune, il n'avait gure eu de jeunesse. Le travail acharn de ses plus belles annes l'avait trop absorb pour qu'il prit got la vie mondaine. Autrefois, cependant, il aimait le monde, car il y rencontrait Antonine. La danse lui plaisait; il aimait aussi la gymnastique et la nage. Mais depuis qu'Antonine tait alle dormir dans le cimetire de Pargolovo, il avait fui la socit des jeunes femmes, autant qu'il avait recherch celle des hommes gs et instruits, o il pouvait apprendre quelque chose. Le monde qu'il frquentait jadis n'offrait que peu de ressemblance avec ce qu'il avait sous les yeux; il ignorait ce luxe achev, ce got parfait qui fait aujourd'hui de la demeure des riches une sorte de muse; la toilette des femmes talait aussi d'autres sductions: malgr le got parfait d'Antonine, il avait toujours rgn dans ses habits quelque chose de mesquin qui provenait de sa mre. Ici, les toilettes les plus coteuses n'taient pas celles o le velours et la soie se trouvaient prodigus: dans l'arrangement des plis, dans l'art d'assortir les nuances, se rvlait le talent d'une grande couturire qui connaissait sa supriorit et savait la faire payer. Jamais non plus il n'avait vu traiter avec un tel mpris le satin et les dentelles; dans la manire de traner sur le tapis le chantilly d'un volant, on distingue la bourgeoisie enrichie de la grande dame ne dans de la dentelle de Valenciennes. Les volants de la bourgeoise peuvent tre plus beaux, mais elle les mnage et redoute un accroc;--la grande dame ne s'en occupe point, sans pour cela taler le dsordre de celles qui l'argent ne cote rien. Il y a l un monde infini de nuances qui se sentent plutt qu'elles ne se dcrivent. Dournof les sentait et s'en laissait pntrer peu peu; le charme du luxe et du rang lev gagnait doucement son me naturellement noble et faite pour les hauteurs. La vivacit avec laquelle Marianne avait vit la nacelle du gnral Boum l'avait fait sourire comme tout le monde; il n'avait pas cess de sourire en voyant accoster sa coquille. Qu'taient pour lui tous ces enfantillages! Les vingt-sept ans du jeune prsident'voyaient de bien haut toutes ces misres! Cependant le sort ayant plusieurs fois uni sa destine celle de Marianne, il finit par s'en amuser. Les sortilges ont de ces malices,--surtout lorsqu'une main charitable leur vient un peu en aide! La main charitable tait celle de Vra. Soit plaisanterie, soit instinct inn de cette vocation si chre aux femmes, celle de marieuse,--elle affectait de ne pas sparer le sort de Dournof de celui de son amie, et ne ngligeait pas une occasion de le leur prouver. Les joues de mademoiselle Mrof avaient gard leur coloris plus vif; elle apportait l'examen des sorts une vivacit joyeuse o se cachait peut tre un peu de fivre. Enfin, pour clore la soire, elle saisit une espce de jeu de cartes o une multitude de prnoms taient crits et se mit faire le tour de la socit en les distribuant. A mesure qu'elle passait, les rires retentissaient derrire elle, car elle avait ml dessein les prnoms des deux sexes, et ils se trouvaient distribus de la faon la plus bouffonne. Arrive Dournof, elle regarda vivement en dessus du jeu; la carte qui portait son nom avait t mise par elle en dessous; en voulant la prendre elle en fit tomber une. Dournof se baissait pour la ramasser... --Non, non, dit elle, en voici une. Il prit celle qu'elle lui prsentait et lut haute voix: Marianne. --C'est celle qui est tombe qui revenait M. Dournof, fit observer un des mcontents. Le voisin se pencha et ramassa la carte. --Antonine, lut-il. Dournof plit et laissa tomber le long de son corps ses bras que l'motion venait de briser. Marianne comprit aussitt. --Je vous demande bien pardon, monsieur, dit-elle voix basse, j'ignorais le nom qu'elle portait. Avant que le jeune homme et repris son sang-froid, elle poursuivait sa ronde, faisant natre partout des exclamations de gaiet ou d'ironie. Le cercle se rompit; on proposa une mazurka avant le souper, et les couples gracieux voltigrent bientt par la salle. Dournof ne dansait pas; il s'tait rfugi dans un coin sombre, et l, les yeux voils par sa main, il pensait au cimetire, aux fleurs que le vent d'hiver devait avoir glaces depuis si longtemps, et s'apercevait que depuis sa nouvelle fortune, il avait singulirement dlaiss la tombe de Pargolovo. Une ombre passa devant lui et s'arrta. Il leva les yeux. --J'ai la main malheureuse, monsieur, dit Marianne, debout devant lui. Vous allez me har... Non, Dournof ne la hassait pas; il admirait tout moment la grce nave, la gaiet foltre, la candeur virginale de cette belle enfant plus semblable un papillon qu' une fleur, mais charmante et pleine de sductions. --Cependant, ajouta-t-elle en s'asseyant auprs de lui, pendant que sa mre la croyait occupe surveiller les apprts du souper, je vous assure que votre chagrin me touche... j'ai t curieuse, oui, monsieur, j'ai t trs coupable... j'ai voulu connatre votre malheur... j'ai appris combien elle tait digne de votre tendresse; on m'a parl de sa beaut, de sa grce; j'ai compris combien votre chagrin devait tre profond, incurable... et cependant, vous tes jeune, la vie est pleine de jouissances pour vous... vous avez des amis qui vous aiment... est-ce bien sage de vivre en dehors de toutes les joies?... ou peut-tre est-ce un voeu? peut-tre obissez vous une mourante?... La voix de Marianne tait si pleine de tendresse inquite, ses yeux exprimaient tant de compassion mue et discrte que Dournof rpondit: --Non, elle ne m'a rien dfendu. --Elle vous a permis d'aimer, d'avoir une famille?... --Elle me l'a ordonn. Un silence suivit, puis la voix mlodieuse de Marianne, aussi lgre qu'un souffle, murmura: --Votre femme sera une heureuse femme, car vous savez aimer. Elle disparut, laissant le jeune homme pntr d'une motion nouvelle que depuis des annes il n'avait pas ressentie. XXI L'amour est communicatif, quoi qu'en aient dit les gens moroses. Il y a dans les paroles et les actions d'un coeur aimant une sorte de magie laquelle on ne saurait gure rsister que si un autre lien vous protge. Dournof n'tait plus protg; l'me d'Antonine avait sans doute cess de veiller sur lui, car elle le laissait sans dfense, et peu peu Marianne prenait sa place. Ce n'tait pas un amour grave et mesur comme celui qu'il avait prouv pour sa chre morte; c'tait un enivrement qui s'emparait peu peu de tout son tre. La voix, la robe de Marianne, ses cheveux blonds qui flottaient en boucles capricieuses, le frlement de ses mains soyeuses, la grce de son regard magntique, soumis et fidle comme celui d'un chien de chasse, tout cela sduisait Dournof lui en faire perdre la tte. Quand il revenait du ministre, il restait pensif dans son fauteuil, prs de la table o rgnait un grand portrait d'Antonine; mais ses regards, qui jadis se reportaient sur ce visage pour lui demander la force et la vertu, le fuyaient maintenant. Il pensait peu la force morale, la vertu civique; Marianne lui versait insensiblement le poison qui endormit Annibal Capoue. La Niania, de plus en plus grave et triste, s'apercevait bien de ce changement; elle attendait son matre le soir; il la trouvait dans sa chambre o elle venait donner un dernier coup d'oeil, comme autrefois chez Antonine; les soins de la vieille femme n'avaient rien perdu de leur assiduit mais une sorte de tristesse rsigne se dgageait de son attitude. Un soir que Dournof tait revenu plus tt que de coutume, elle s'enhardit lui parler. --Le ministre a une fille, n'est-ce pas? dit elle en lui apportant sa robe de chambre. --Oui, rpondit le jeune homme qui vita de regarder la vieille femme. --On dit qu'elle est fort jolie? --C'est vrai. La Niania hocha la tte. --Excuse-moi si je manque de respect, mon matre; on dit qu'elle t'aime beaucoup. Le coeur de Dournof tressaillit tout coup d'une allgresse nouvelle. On disait qu'elle l'aimait... c'tait donc vrai? Qu'il tait doux d'tre aim de cette enchanteresse! --Je ne sais pas, dit enfin le jeune homme embarrass. --Si elle t'aime, et si c'est une! bonne fille, tu peux l'pouser... La Niania porta ses yeux le coin de son tablier, et dvora un sanglot. Dournof indcis la regardait sans mot dire. --Tu peux l'pouser, reprit la vieille servante. Il faut bien que tu te maries, un homme ne peut pas toujours rester seul... c'est la fille d'un ministre, elle est bonne pour te servir d'pouse, ajouta-t-elle en relevant la tte avec orgueil. Notre Antonine t'a dit de te marier. Dournof regarda le portrait d'Antonine... Sans la main pieuse de la Niania, la poussire accumule l'et depuis longtemps voil sous une couche grise; la bont prvoyante de la jeune morte, son abngation, ses vertus, son dvouement absolu se prsentrent tout coup sa mmoire. --Pardon, oh! pardon! s'cria-t-il en attirant lui l'image dlaisse. Tu tais un ange, toi. Il fondit en larmes et couvrit du baisers passionns les mains du portrait qui le regardait avec ce calme et celle dignit qui mettaient Antonine vivante si fort au-dessus des autres femmes. La Niania pleurait aussi, mais sans cet lan de repentir qui perait si douloureusement l'me de Dournof. --Oui, dit-elle en posant sa main sur l'paule du jeune homme, c'tait un ange,--mais elle est au ciel, car bien sr le bon Dieu lui a pardonn d'avoir voulu mourir. Toi, tu es un homme, et voil trop longtemps que tu vis seul. Dournof releva la tte, et regarda la Niania. --Alors, tu crois, dit-il, qu'elle me pardonnerait? Les yeux profonds de cette vieille femme qui avait tant vu et tant souffert et tant appris de la vie, allrent jusqu'au fond des yeux troubls du jeune homme perdu. --D'en aimer une autre comme elle? Tu ne le pourrais pas! dit-elle. Dournof sentit qu'elle avait raison, et qu'il ne pourrait plus jamais aimer quelqu'un comme il avait aim Antonine. --Mais d'aimer une honnte femme et d'avoir de bons enfants? Elle m'a dit de te l'ordonner de sa part, quand le jour en serait venu. Nous avons beaucoup pleur ensemble, vois-tu, matre, continua la Niania en baissant la voix; je t'aime parce qu'elle t'aimait, et je t'aime comme si je t'avais port dans mon sein. Mais je ne t'aimais pas comme cela auparavant. C'est elle, quand elle a vu que la mort allait venir, qui a pens tout. Elle m'a ordonn de t'aimer comme mon fils, de te servir si je le pouvais, de te protger en toute chose contre l'esprit du mal. Elle m'a dit aussi que tu te marierais, et qu'alors je devrais tre soumise envers ta femme et serviable envers tes enfants. J'obirai, matre, j'obirai, dit la Niania dont la voix se brisa tout coup. Je serai une servante soumise; seulement ne permets pas ta femme de me chasser... car je t'aime prsent, matre, je t'ai aim pour l'amour d'elle, tu es tout ce qui me reste d'elle. La vieille servante se tut et ensevelit sa tte ride sous son tablier relev. Dournof lui prit la main et la serra. Elle sentait qu'elle ne serait jamais chasse. --Alors, reprit-il voix basse, elle t'a dit que je devais me marier? --C'tait l'avant-dernire nuit avant sa mort; elle m'a appele auprs d'elle, et elle m'a remis un petit papier pour toi. --Un papier? --Oui, quand tu devras te marier... --Va le chercher, vite, vite!.,. Elle obit et revint avec un papier jauni, pli en quatre et cachet. Dournof le dplia d'une main tremblante d'motion. "Mon bien-aim, disait le dernier voeu d'Antonine, quand tu auras trouv la femme que tu dois aimer, ne laisse pas mon souvenir mettre une barrire entre vous. Je serai heureuse de te savoir heureux, et ma bndiction repose sur la tte de ta femme comme sur la tienne." --Elle valait mieux que moi! s'cria le jeune homme vaincu par tant de grandeur, en baisant les caractres sacrs, tracs d'une main affaiblie par la mort prochaine. Elle valait mille fois mieux que moi. Chre sainte, tu as bien fait de mourir! Pas un homme sur la terre n'tait digne de toi! La Niania se retira discrtement, et Dournof, rest seul, songea plus cette nuit-l Antonine qu' Marianne. XXII Marianne reprit bientt le dessus: qu'taient les vertus d'Antonine endormie sous son bloc de granit, en prsence des grces sans cesse renaissantes de cet tre vivant et plein de charme! C'est qu'elle tait prise pour tout de bon! Son coeur lger et frivole avait de bons cts; c'est par la compassion que Dournof y tait entr; il s'y tait maintenu par l'orgueil et le dpit; dsormais, elle ne voulait et ne pouvait aimer que Dournof. Elle le disait sincrement, de toute son me, et c'tait la vrit! Anime de ce beau feu, elle alla tin jour trouver le ministre dans son cabinet. --Pre, lui dit-elle, en poussant sans crmonie une foule de paperasses encombrantes, quel est le premier de nos jeunes prsidents? --Comment, le premier? demanda le pre tonn. --Mais oui, le plus intelligent, celui qui a le plus d'avenir; enfin, papa, quand vous serez ennuy d'tre ministre, qui est-ce qui vous remplacera? Un peu surpris de tant de prvision, le bon pre chercha dans son esprit. --Je crois bien, dit-il, si les apparences ne sont pas menteuses, et si les circonstances ne changent pas du tout au tout, que mon successeur sera Dournof. --Eh bien, papa, fit Marianne triomphante, je veux pouser Dournof. Le ministre fit faire un demi-tour son fauteuil et regarda sa fille d'un air constern. --Toi, Dournof? Et pourquoi? Quel est cette nouvelle fantaisie? --J'pouserai Dournof, papa, ou j'en mourrai de chagrin; ainsi faites comme vous voudrez! Fort boulevers, M. Mrof sortit de son cabinet et emmena sa fille auprs de sa femme que cette abrupte dclaration surprit moins que lui. --Cela ne m'tonne pas, dit-elle, j'ai toujours pens que Marianne ne se marierais pas comme les autres. --Mais enfin, s'cria M. Mrof, Dournof n'est qu'un simple prsident! --Mais, papa, ne m'avez-vous pas dit qu'il serait ministre aprs? Comme cela je n'aurai pas besoin de quitter le ministre. --Je ne veux pas! fit M. Mrof exaspr. --Comme vous voudrez, papa, rpliqua l'indomptable Marianne en baissant la tte avec un air de feinte rsignation. Les parents de mademoiselle Karzof ont t ainsi cause de la mort de leur fille, mon destin sera le mme! --Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Karzof? demanda M. Mrof abasourdi. Avec une grande loquence, ponctue d'allusions plus que transparentes, Marianne raconta l'histoire d'Antonine. --Eh bien, dit-elle, il sera dans la destine de Dournof de ne pouvoir pouser les femmes qu'il aime... Ses fiances doivent toutes mourir par la faute de leurs parent! cruels. --Mais t'aime-t-il seulement? demanda le pre, incapable de rpondre par des arguments srieux ces raisonnements saugrenus. --S'il m'aime! Un clair de joie orgueilleux jaillit des beaux yeux fleur de la de la jeune coquette. --S'il m'aime! reprit-elle; demandez-le lui, papa, vous verrez ce qu'il vous dira! --Alors, c'est moi qui dois lui proposer ta main? conclut ironiquement le ministre. Marianne fit une rvrence. --S'il vous plat, mon cher papa. Vous savez trs bien que, sans cela, il n'osera jamais faire les premiers pas. Nous ne drogeons pas, du reste; c'est ainsi que se ngocient les mariages des princesse du sang quand elles pousent de simples mortels! Le pre et la mre de Marianne changrent un regard par-dessus la tte de cette indiscipline, et ne purent rprimer un sourire. --Voyons papa, soyez gentil mariez-moi Dournof, et je vous aimerai bien! Je n'ai rien demand maman, parce qu'elle ne me contrarie jamais. Ce n'est pas elle qui aurait menac de me laisser mourir de chagrin! --Je t'ai menace, moi, de te laisser mourir?... demanda M. Mrof, abasourdi de tant d'aplomb. --Mais, certainement, puisque vous ne vouliez pas me marier Dournof! Il n'y avait pas sortir de l: le ministre obtint grand'peine que sa fille lui accorderait huit jours pour prendre des informations. Les information! n'apprirent rien de nouveau M. Mrof, qui savait d'ailleurs parfaitement quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle et morale de l'homme dont il avait fait la position lui-mme. A l'issue des huit jours, Dournof, appel dans le cabinet du ministre pour affaire personnelle, en sortit l'heureux fonc de mademoiselle Marianne. Ce rsultat, qu'il tait loin de prvoir si facile et si brillant, ne laissa pas de l'tonner un peu: il se dit vaguement que la jeune fille avait d dpenser beaucoup d'intelligence et de volont pour arriver si vite son but. Ce qui lui semblait le plus extraordinaire, c'est qu'elle et devin son amour, et fait tant de dmarches sans s'tre le moins du monde assure de son consentement. Et si, par impossible, il n'avait pas voulu l'pouser? Dournof se reprocha cette mauvaise pense. Il ne devait voir dans les efforts de la jeune fille que la candeur d'une me ingnue qui s'ignora et va droit au but, tout naturellement. Son amour avait t devin? C'tait encore une preuve d'amour, rien de plus. Il rentra chez lui ivre, bloui. Le mariage, en mme temps qu'il lui donnait la femme aime, le plaait au premier rang; il pouvait en effet esprer d'tre ministre; la premire vacance, il passait "aide" de son beau-pre... quel avenir! --Je me marie, Niania, dit-il la vieille femme lorsque celle-ci, fidle ses habitudes, le suivit dans sa chambre coucher, aussitt qu'il rentra. L'humble servante le regarda, fit le signe de la croix et sembla murmurer une prire; puis elle se prosterna devant le matre et vint baiser son paule suivant l'ancienne coutume. --Je te flicite, mon matre, dit-elle, je souhaite que tu sois heureux avec ton pouse et que ta postrit soit bnie. Elle se tut, et son regard se porta vaguement vers la fentre. Un beau soleil de printemps brillait au dehors sur les toits ruisselants. --La neige doit tre bientt fondue, l-bas, dit voix basse la Niania hsitante: il y a longtemps qu'elle n'a eu de fleurs. --Tu as raison, s'cria Dournof en saisissant son chapeau; j'y vais tout de suite. Il s'arrta... qu'allait-il dire cette tombe, confidente de toutes ses penses, autrefois? Pouvait-il confier ce chaste granit les motions qui faisaient plir sa joue et battre son coeur lorsque Marianne posait sa main sur la sienne? --Je vais la remercier, dit-il tout haut, la remercier de la bndiction qu'elle m'envoie de l haut! Il fit remplir sa voiture de fleurs, comme le jour o quelques mois auparavant il avait rencontr Marianne. Il ne put s'empcher de faire un rapprochement entre ces deux journes si diffrentes. --C'est Antonine qui l'a mise sur ma route, se dit-il; c'est sa volont qui a tout arrang Chre Antonine, soyez bnie! Il ne la tutoyait plus dans ses penses. Antonine tait dsormais aussi froide et aussi lointaine que les statues de marbre des tombeaux. C'tait une sainte qui veillait sur lui, et qu'il priait genoux; ce n'tait plus l'amie de toutes les heures, la morte adore dont il avait bais, le dernier sur la terre, les joues glaces et le front jauni. Pendant qu'on arrangeait les fleurs, il se souvint que Marianne devait, elle aussi, avoir un bouquet ce jour-l; on lui apporta deux bouquets semblables; il les compara un instant, hsita, et finit par mettre sa carte dans le plus joli, qu'il fit porter chez sa fiance. Cette opration lui cota quelques remords; car, pendant la longue course en voiture, il se la reprocha plusieurs fois. --Bah! se dit-il enfin, comme il approchait du cimetire, qu'est-ce que cela peut faire Antonine? Il porta son offrande jusqu' la croix de fer marchant grand peine dans la neige encore imparfaitement fondue; il arriva au sommet du monticule, et attacha le nouveau bouquet avec un ruban blanc, puis il appuya la main sur le socle de pierre pour s'y reposer. La pierre tait si froide qu'il frissonna et retira sa main. Un moment il resta rveur. Il voulait offrir son me sa protectrice cleste, il voulait pancher sa joie et lui demander de la partager....... il sentit qu'il ne pouvait pas parler de Marianne Antonine, il eut un pressentiment,--rapide comme un clair et aussi vite vanoui,--que Marianne n'tait pas la femme qu'Antonine et voulu voir ses cts pour gravir le chemin de la vie. Poussant un soupir, il baisa la pierre. L'impression de froid lui saisit les lvres plus vivement encore que la main, si bien qu'il y passa dessus son mouchoir, afin de les rchauffer, puis il descendit la colline. Une vivacit et une joie extraordinaires prcipitaient ses mouvements; il se sentait lger, comme un homme dbarrass d'une pnible mission. Il regagna sa voiture, fit stimuler les chevaux, et, tout le long du chemin, les cheveux d'or de Marianne dansrent devant lui comme des feux follets. XXIII Il tait invit dner ce jour-l, non la table officielle des grands dners, mais au repas de famille, dans la petite salle manger, o la famille du ministre se runissait dans l'intimit. Lorsqu'il entra, Marianne vint sa rencontre son bouquet blanc la main, et lui tendit sa menotte soyeuse, sur laquelle il posa longuement ses lvres. Elle tait tide et souple, cette petite main potele, et l'impression glaciale qu'avait laisse la pierre du tombeau d'Antonine se transforma en une chaleur vivifiante et sympathique, au contact de ces doigts vivants Marianne lut dans le regard de Dournof combien elle tait aime, et ne se piqua point de cacher l'expansion de son bonheur. La soire fut un enchantement pour tous. Les parents se flicitaient de voir dans le jeune homme les qualits d'un homme d'Etat, en mme temps que celles qui avaient charm leur fille. Dournof, d'autant plus pris de Marianne qu'il avait jusque-l refoul le sentiment qu'elle lui inspirait, se laissait aller au bonheur de vivre, et, pour la premire fois, jouissait largement de l'existence. Quant Marianne, elle tait gaie et charmante, tout lui avait russi, que lui fallait-il de plus? Le mariage fut fix l'poque la plus rapproche: trois semaines seulement devaient les en sparer. Tous les arrangements furent pris; Dournof garderait l'appartement qu'il avait rcemment lou et meubl; madame Mrof se chargeait d'y installer une belle chambre de nouvelle pouse, et les jeunes gens, sauf exception, prendraient leurs repas au ministre, tant que Marianne n'aurait pas acquis les qualits de matresse de maison, qui lui manquaient absolument. --Si c'est une mnagre qu'il vous faut, Dournof, disait M. Mrof, vous avez fait fausse route; vous n'aurez point une mnagre en Marianne. Le jeune homme jeta sur sa fiance un regard triomphant. --Je n'ai pas besoin de mnagre, dit-il; j'en ai une qui est incomparable. --Vraiment? qui donc? demandrent la fois madame Mrof et sa fille. --La vieille Niania... --Votre bonne? Dournof se sentit soudain trs-embarrass. Il arrive tout homme de ne pas pouser son premier amour, et, lorsque vient le moment de son mariage, il n'prouve point d'embarras l'avouer; mais lorsque, par plusieurs annes d'une fidlit sans exemple, il est devenu le point de mire de l'attention de ceux qui le connaissent, le moment de la transition est fort dlicat, et le plus souvent difficile. C'est donc avec une certaine hsitation que Dournof se dcida donner quelque claircissement. --C'est la servante d'une famille que j'ai intimement connue autrefois... elle s'est attache moi durant mes jours de misre..., car j'ai connu la misre, ajouta-t-il en souriant Marianne. Celle-ci ouvrit de grands yeux. Ce mot de misre n'avait de sens, pour elle, que comme une page pnible ou ennuyeuse dans un roman; c'tait le grabat traditionnel o gt la pauvre femme, ou la borne o grelotte le petit Savoyard. La misre la plus relle qu'elle et connue se trouvait au commencement de l'_Allumeur de rverbres_. Aussi les paroles de Dournof lui parurent-elles compltement dnues de sens. Un homme qui portait un gilet blanc et qui allait tre son mari ne pouvait pas avoir connu cette misre-l. Elle sourit, parce que Dournof souriait, et ne rpondit pas. --Comment s'est elle attache vous? demanda madame Mrof, dsireuse de mieux connatre la personne qui, suivant les apparences, allait tre femme de charge de sa fille. Dournof hsita encore. Son me droite abhorrait le subterfuge; il se dcida enfin parler franchement. Passant dans les siennes la main de Marianne, il rpondit: --Ma Niania tait la Niania de mademoiselle Antonine Karzof, dont vous avez sans doute entendu parler. La main de Marianne frmit, il la retint. --Elle a soign sa jeune matresse avec un dvouement absolu, et quand... nous l'avons mise dans la tombe, abandonnant ses anciens matres, qui n'taient pas l'abri de tout reproche envers elle, peut-tre,--elle est venue moi, et m'a servi avec fidlit pendant les mauvaises annes de ma vie, celles o je n'tais rien ni personne,--o vous n'auriez pas daign me regarder dans la rue, tant j'tais mal habill. Il leva les yeux sur Marianne; elle lui rpondit par un haussement d'paules, que nous devons traduire ainsi:--Je vous aurais regard quand mme et partout, puisque vous deviez tre mon mari! --Mais, insista madame Mrof, cette femme verrait-elle d'un bon oeil une jeune matresse?... Je conois votre attachement pour elle; il vous honore infiniment, mais, aprs avoir tant aim mademoiselle Karzof.. --C'est elle qui m'a engag me marier, rpondit Dournof Mlle me voyait triste et rveur... --Il changea un regard avec Marianne;--elle devina le sujet de mes rveries--et me mit l'esprit compltement l'aise, en remettant dans mes mains un billet crit par sa jeune matresse peu avant sa mort,--o j'tais adjur de me marier, ds que j'aurais rencontr la femme que je devais aimer... Un autre regard assura Marianne qu'elle tait bien cette femme-l. Madame Mrof, enchante de cette heureuse combinaison, qui mettait la tte du mnage de sa fille une femme honnte, dvoue et pleine d'exprience, approuva tout, et flicita Dournof de sa chance extraordinaire. --Cela m'est bien d, rpondit le jeune homme; car, jusqu' cette anne, la destine n'avait encore rien mis mon actif! Les prparatifs s'accomplirent avec la clrit qu'ont leur service les heureux de ce monde, et la veille des noces arriva bientt. Le soir avant de s'endormir Dournof parcourut l'appartement o il ne devait plus tre seul; une bougie la main, il s'arrta devant chaque meuble chaque rideau, inspectant tout, et se faisant, par avance, l'image de ce que Marianne allait mettre l de joie et de grce. Rentr dans son cabinet, il aperut le portrait d'Antonine, toujours plac sur son bureau. Depuis longtemps, ce beau visage rgulier et svre tait cach ses yeux par un journal, une lettre, un papier quelconque, ngligemment jet en travers du cadre. Il y avait au moins huit jours que le portrait n'avait attir les yeux de Dournof. Il se reprocha ce semblant d'ingratitude, et voulut ramener ses penses vers la jeune fille..., mais l'effort tait trop pnible. --Je ne puis cependant pas se dit-il, laisser ce portrait cette place! Marianne aurait le droit d'en tre choque. Aprs avoir hsit un moment, il prit le cadre d'bne, l'essuya et le mit sur le secrtaire, la face contre le marbre, afin de le ranger sur le champ; mais il n'avait pas ses clefs sur lui; il remit ce soin au lendemain, et passa dans sa chambre coucher. La, le visage de Marianne, dcollete et couronne de liserons, lui souriait dans son cadre dor, sur la table auprs de son lit. Il le prit, et posa ses lvres sur l'image souriante. --A demain, ma femme, dit-il en souriant. A peine tait-il couch, qu'il crut entendre un lger bruit dans la pice voisine. Il appela; mais nul ne rpondant, il crut s'tre tromp. Le lendemain, cependant, quand il chercha le portrait d'Antonine, il ne le trouva point. Dournof voulait s'en informer la Niania, mais cette journe tait si courte, pour tout ce qu'il fallait faire, que le moment favorable ne se trouva point. Le soir venu, aprs un mariage splendide, clbr la chapelle du ministre, Dournof emmena chez lui sa jeune pouse, blouissante de joie et de beaut. L'appartement, somptueusement clair, plein de fleurs, lui parut charmant. Le jeune homme ne pouvait en croire ses yeux, en voyant traner sur le tapis de son cabinet la jupe de soie blanche, seme de fleurs d'oranger, qui se drapait autour de Marianne. Il lui prsenta sa maison. La Niania, toujours svre, avait quitt le deuil par circonstance. Elle salua profondment sa nouvelle matresse, qui lui mit amicalement la main sur l'paule, en la complimentant. Aprs quoi, les domestiques furent congdis, et Dournof entrana sa femme dans leur appartement spcial. Quand les battants de la chambre nuptiale se furent referms sur eux, la Niania regarda quelque temps cette porte, voile par de grands rideaux sombres, puis, secouant la tte, elle alla chercher le portrait d'Antonine, qu'elle avait cach derrire de vieux cartons, et le mit sur le bureau. --Pardonne, toi qui es au ciel, dit elle, pardonne! Quand il sera malheureux, c'est toi qu'il reviendra.. Sainte martyre, pardonne l'homme faible, qu'une femme a ensorcel. Elle baisa le portrait, le remit dans sa cachette, teignit les bougies et se retira. XXIV Un an s'tait coul depuis le mariage de Dournof, lorsque, par une pluvieuse matine de printemps, la Niania s'entendit appeler; c'tait la voix de son matre, plus brve et plus mue que de coutume. Elle se leva du coffre qui lui servait de sige, dans la vaste pice dnude, nomme chambre des filles de service, qui, dans toute maison russe un peu importante, communique avec la chambre de la matresse de la maison; le regard anxieux qu'elle leva sur son matre reut en rponse un: --Vite, allons vite! auquel elle se hta d'obir. Ils entrrent tous deux dans la chambre de Marianne, et Dournof chancela sur ses pieds en voyant le docteur lever dans ses bras un enfant nouveau-n. --Une fille?... demanda le pre d'une voix trangle sans oser approcher. --Un garon, un vrai Dournof, car il vous ressemble, fit le docteur d'un ton joyeux: voyez plutt! La Niania avait reu l'enfant dans son tablier, et dj penche sur lui, dans un coin obscur, elle murmurait des paroles de bndiction sur le fils de son maitre. Dournof l'y rejoignit, et regarda quelques instants silencieusement le petit tre qui lui appartenait. Quelle pense traversa ses yeux profonds au moment o le nouveau venu, en ce monde de douleurs, poussa son premier vagissement? Est-ce la mre blonde et enfantine qui tait si prs, ou l'autre, qui aurait d tre la mre de ses enfants, et qui gisait sous la pierre de Pargolovo, que pensait le jeune pre? Quelle que ft cette pense, son regard rencontra celui de la Niania, et ils se comprirent. --Aime-le bien, Niania, dit-il tout bas la vieille femme, aime-le car c'est ce que j'ai de plus cher au monde. --Ne craignez rien, mon matre, rpondit-elle du mme ton; c'est un Dournof. Hlas! oui, Marianne n'tait plus ce que Dournof avait de plus cher au monde; il tenait plus cet enfant, entr dans la vie depuis un quart d'heure, qu' l'pouse amene son foyer depuis un an. Et ce n'est pas que le sentiment paternel se ft rvl chez le jeune pre avec une intensit surprenante, c'est que Marianne n'tait pas toute sa vie, elle n'en tait qu'une part, douce et frivole comme une fleur dont on respire le parfum, et qu'on oublie pour d'autres proccupations plus dignes d'intrt. Aussitt aprs son mariage, aprs les premiers jours de trouble et d'ivresse, Dournof avait senti une mlancolie incurable s'emparer de lui, quand il se trouvait prs de sa femme, Marianne tait bien l'tre charmant, pleins d'irrsistibles sductions, qu'il avait aim si vite et si fort, mais elle n'tait pas la femme prs de laquelle on vient se reposer de ses fatigues, de ses soucis, qui l'on demande conseil dans ses moments de doute; Marianne n'tait pas une Antonine, et Dournof devait dsormais se souvenir d'Antonine toutes les fois qu'il serait triste ou fatigu. Marianne l'aimait pourtant, et il aimait Marianne; mais peu peu, sa joie de nouveau mari s'tait mle l'amertume de sentir sa femme si infrieure lui, si diffrente de ce qu'il aurait dsir. Il la plaignait d'avoir reu une ducation si frivole, d'ignorer tel point tous les devoirs dont la vie se compose, de savoir si peu goter les choses simples et grandes, et, en change, d'avoir tant de got pour les purilits de la vie mondaine. A l'amertume avait succde la piti; il continua de regarder sa jeune femme comme un tre aimable et irresponsable, fait pour la joie et la banalit souriantes du monde; il la laissa se gorger de spectacles et de ftes, esprant qu'elle s'en lasserait, et que la Maternit mettrait dans ce cerveau d'enfant la dignit et le srieux qui lui manquaient. Une heure aprs ce moment solennel, appuy au pied du lit, il regardait Marianne paisiblement endormie dans la demi-obscurit des rideaux. L'enfant avait t loign, la jeune femme gotait un repos profond, et Dournof tudiait ce visage un peu amaigri, mais toujours frais et mutin. --Quelle mre sera-t-elle? se demanda-t-il, le coeur serr par mille craintes vagues; se dvouera-t-elle l'enfant, ou bien l'abandonnera-t-elle des mains trangres? La grande question de la nourriture n'avait pas t dfinitivement tranche; une robuste paysanne attendait la cuisine la dcision suprme des matres; on attendait pour savoir si la jeune mre pourrait ou voudrait supporter les fatigues maternelles. Elle-mme cette question n'avait jamais rpondu autre chose que: --Nous verrons alors. Dournof sentit en lui qu'elle ne voudrait pas, et une crainte douloureuse se prsenta son esprit. --L'aimerai-je autant, se dit-il, si elle refuse de nourrir. Un grand dcouragement s'empara de lui, et il passa la main sur son front, pour chasser cette pense. Il tait sr de l'aimer moins si elle ludait ce devoir-l, comme elle en avait lud bien d'autres. Pour changer de dispositions, il alla voir son fils. Dans la vaste pice bien claire qui avait t choisie comme chambre d'enfants, tout avait un air de confort simple et bien entendu; une atmosphre gale et douce rgnait partout, le berceau, ombrag de rideaux de soie bleue, occupait le coin le plus abrit la fois du soleil et des courants d'air, et, sur une chaise basse, la nourrice allaitait l'enfant, en attendant qu'on et dcid de son sort. La Niania vint au-devant du matre. Tout est-il bien? dit-elle, avec cette tranquillit qui manait d'elle comme un parfum. Dournof parcourut des yeux l'appartement, vit que tout tait bien et sourit; puis il se dirigea vers le berceau. L dormait son fils, celui qui transmettrait son nom aux gnrations futures, celui qui naissait dans de la soie, tandis que le pre tait n dans de l'indienne, le fils qui, port par le nom et la fortune de son pre, serait un jour plus grand que son pre. L'hritier de tant de grandeurs futures dormait de son premier sommeil terrestre; sa bonne petite figure rouge n'annonait aucune ambition. Dournof ne lut pas moins sur son visage tout un avenir d'clatante prosprit. Il referma le rideau et rentra dans son cabinet. Pendant les derniers jours qui avaient prcd son mariage, il s'tait ingni y trouver pour sa femme un endroit o elle pt lire ou travailler prs de lui. Ayant remarqu un coin, prs de son bureau, il avait fait dplacer divers meubles; une lampe faite exprs sur ses dessins avait t pose contre la muraille; un tout petit canap, avec une petite table propre divers usages, s'tait cas l on ne sait comment; des coussins, un tapis plus moelleux taient venus orner ce petit Eden rserv; mais le tapis conservait, sa premire fracheur la lampe n'avait pas t alterne dix fois, les livres avaient disparu, emports dans le boudoir de Marianne, plus clair et plus gai,--et Dournof, renonant son esprance de voir ses heures de travail adoucies par la prsence, de sa femme, avait repris son labeur solitaire, pendant que Marianne toujours en l'air, dehors, sa toilette, continuait mener sa vie dissipe de jeune fille riche, augmente de la libert que donne le mariage. Tons ces souvenirs, et ceux d'autres mcomptes, obsdaient Dournof; il sortit pour chasser cette arme d'htes importuns et, son retour, il trouva sa maison pleine de parentes et d'amies accourues pour apporter leurs flicitations. Ds le lendemain, la grande question se trouva remise sur le tapis. Marianne pouvait nourrir dclara triomphalement le mdecin. Madame Mrof, en femme prudente et avise, se contenta de regarder tout le monde et de garder le silence. La Niania debout, l'enfant dans les bras, attendait une dcision qui, pour elle, n'tait pas douteuse. Dournof prit la main de sa femme et y posa un baiser plein de tendresse et d'encouragement; car, telle qu'elle tait, Marianne lui tait encore bien chre, et que n'et il pas donn pour avoir un motif de l'aimer davantage! --Eh bien, chre madame, rpte se docteur, que dcidez-vous? Marianne regarda tous ces visages anxieux, puis son fils endormi, qui semblait n'avoir aucun besoin de changer de position. --Je ne nourrirai pas, dit-elle, j'ai t bien souffrante tout l'hiver, je crains de n'tre pas capable d'aller jusqu'au bout. Dournof sentit le coeur lui manquer. Encore une esprance jeter l'eau. Au fond de lui-mme, il savait que cette pauvre esprance-l n'avait jamais eu que le souffle. Il s'effora bientt d'avoir l'air satisfait, il complimenta sa femme sur sa sagesse, et l'enfant fut aussitt remis la nourrice qui l'emporta dans la _nursery_, o le pre les suivit. Avec quelle motion ne vit-il pas le petit tre avide, presser le sein nourricier, et pour la premire fois aspirer la vie longs traits! Il contemplait ce spectacle comme si c'et t pour lui-mme une fonction vitale; un profond soupir lui fit dtourner les yeux. La Niania, prs de lui, regardait, aussi l'enfant prendre son premier repas. --Que la volont de Dieu s'accomplisse, dit-elle voix basse, et que sa bont donne une longue vie au pauvre innocent! Mais notre Antonine... Un regard svre de Dournof coupa la phrase commence, la vieille femme baissa la tte, mais son matre ne l'avait que trop comprise. Non, Antonine n'et pas permis son fils de boire un lait tranger; elle n'et pas cd une autre plaisir de mriter ses premires caresses et ses premiers regards; elle et revendiqu avec une tendresse jalouse la pression avide et instinctive des lvres et des mains du petit tre inconscient, qui s'attache celle qui le nourrit, parce qu'elle le nourrit...! Dournof quitta la nursery sans se retourner, et la Niania respecta son silence. La grand'mre vint aussi voir son petit-fils, qui fut entour de tantes et d'amies empresses; mais la Niania ne s'mut ni des conseils ni des recommandations. L'enfant tait elle, Dournof le lui avait donn! Elle le savait bien; les paroles des autres lui importaient peu, tant que le pre serait content. XXV Marianne, frache et rose, reprit bientt sa vie de plaisirs mondains, et on la vit le soir aux les, en calche dcouverte, accompagne de son mari souvent, parfois de son pre ou de sa mre, parfois aussi seule, quand ni l'un ni les autres n'avaient le temps ou l'envie de: l'escorter. Un essaim empress de jeunes gens se groupait autour de l'quipage, pendant l'heure qui prcde le coucher du soleil, s tardif en t sous cette latitude. Tout un monde de promeneurs pied, cheval, en voiture, vient jouir la pointe extrme de l'le Ylaguine du spectacle magnifique offert par la Neva son embouchure. Le soleil disparat neuf heures et demie dans les flots du golfe de Finlande, pendant que ses derniers rayons dorent horizontalement la jeune verdure des arbres et des gazons, et les mandres capricieux des bras du fleuve, entre les les nombreuses, semes d'lgantes villes. Cette promenade de tous les soirs est une sorte de Longchamps qui dure presque toute la belle saison; mais son moment le plus brillant est celui de la verdure nouvelle. C'est l que Marianne, aprs quelques semaines de repos, se retrempait dans la vie dissipe, qu'elle prfrait toute autre. Quand son mari l'accompagnait, elle en tait toujours charme; le plaisir d'tre la femme du prsident Dournof avait encore toute sa fracheur pour elle, sans doute parce qu'elle n'en avait pas abus, son mari n'ayant pas voulu ou eu le loisir de la suivre dans le joyeux tourbillon dont elle tait l'me. Aussi n'tait-elle jamais plus jolie et plus rayonnante que lorsque, d'un regard plein d'orgueil, elle suivait les saluts et les sourires de bienveillance dont Dournof tait l'objet; mais quand il n'tait pu l, la vie ne perdait pour elle aucun de ses charmes; elle jasait et riait, coutant les fadaises des jeunes gens appuye sur le bord de Sa calche, et peu peu, se sentant admire, elle devenait plus coquette. Elle aimait ces hommages; quel mal y avait-il cela? N'en tait-elle pas moins une femme bien attache ses devoirs? n'aimait-elle pas autant son poux qu'au premier jour de leur mariage? N'tait-elle pas une bonne mre? En effet, matin et soir, souvent dans la journe, elle allait voir le petit Serge elle le caressait, lui parlait un instant dans ce joli gazouillis que, nul ne sait pourquoi, les mres et les nourrices emploient pour parler aux enfants, puis elle sortait de la nursery, laissant derrire elle une bonne odeur de violettes des bois. Il aurait fallu un esprit bien chagrin pour trouver que Marianne n'tait pas la femme la plus irrprochable qui se pt rencontrer! Madame Mrof, cependant, n'tait pas contente. Trop sage et trop exprimente pour attirer l'attention de son gendre sur une dissipation que peut-tre il ne voyait pas, elle essayait de retenir sa fille au logis; souvent elle venait elle-mme dner ou passer la soire, afin de prsenter aux regards de Dournof, quand il viendrait prendre le th du soir, un autre tableau que les murs nus de la salle manger dserte. Mais Marianne aimait mieux passer la soire ailleurs que chez elle, et l'en empcher tait peu prs impossible. La session qui devait finir et permettre aux poux de quitter la ville, allait tre close par un procs important. L'affaire tait si singulirement prsente, que Dournof, perplexe, avait beau se retourner de tous les cts, il ne pouvait se faire une opinion sur l'accus principal; toutes les apparences taient contre cet homme, et pourtant, un pass d'honneur, une physionomie d'honnte homme, et je ne sais quoi qui dcle une belle me, corroboraient ses dngations absolues. L'opinion publique tait pour lui, mais d'autres coupables, que l'instruction dsignait comme ses complices, portaient contre lui des charges accablantes, qu'il avouait tre hors d'tat de repousser. Toute la ville, depuis huit jours, ne parlait que de ce procs; un soir, par miracle, Marianne tait chez elle et travaillait une tapisserie spciale, qui ne sortait que les jours de grande pluie. Dournof, qui rvait depuis un instant, leva les yeux sur sa femme et contempla son frais visage. C'tait bien une enfant: le duvet de la jeunesse estompait encore ses joues et son cou nacrs, le regard tait innocent et insoucieux, le front pur et lisse... Cette conscience ne devait connatre ni le doute ni le trouble: Dournof se dcida la consulter. --Marianne, dit-il, tu n'entends pas parler de l'affaire Sintsof? --Ah! Seigneur Dieu! oui! on me la corne aux oreilles depuis longtemps! rpondit la jeune femme en enfilant son aiguille avec de la laine rose. --Qu'en penses-tu? Marianne leva sur son poux des yeux tonns et rieurs. --Je n'en pense rien du tout! dit-elle tranquillement. --Tache un peu d'y penser, repartit Dournof avec douceur. Tu connais les faits du procs? Marianne fit un geste d'assentiment. --Eh bien, crois-tu que Sintsof soit coupable? La jeune femme haussa les paules, souriant. --Je n'en sais absolument rien! dit-elle en comptant des points. --Marianne, insista Dournof, je t'en prie, rponds-moi srieusement; tu sais que ma voix psera dans l'issue du procs..., si j'allais faire condamner un innocent? --Cela t'embarrasse? dit Marianne en riant. La belle affaire! Jette une pice de monnaie en l'air: si elle retombe pile, ton homme sera innocent; si elle retombe face, il sera coupable, ou le contraire, si c'est cela que tu prfres. J'ai lu dans les livres que les affaires srieuses ne se jugent jamais autrement. --Ma chre femme, je t'en supplie, ne plaisante pas! fit Dournof plus mu qu'il ne voulait le lui laisser voir; tu ne sais pas le mal que tu me fais en parlant si lgrement... --Ah! dit Marianne avec une moue, des sermons? Ce n'est pas ma faute moi si tu me parles d'affaires auxquelles je n'entends rien. Je ne suis pas une femme srieuse, moi! Il ne faut pat me parler de procs ni d'accuss; cela m'ennuie! L-dessus elle plia son ouvrage et s'en alla d'un air boudeur. Dournof regarda la porte du boudoir se refermer sur elle. Fallait-il la suivre pour faire la paix? Etait-ce lui qui avait tort en effet de lui parler de ces choses, ou elle qui avait tort de ne pas les comprendre? Il se leva; mais, la main sur la porte de la chambre de Marianne, il s'arrta. --O Antonine! pensa-t-il, Antonine, o tes-vous, ma chre conscience? Ne daignez-vous pas me parler de l-haut? Il baissa la tte, comme pour couter les avis d'une voix intrieure. Aprs un court moment, il entra dans la chambre. --Marianne, dit-il doucement, tu as raison, je ne dois pas te parler de ces choses auxquelles tu n'es pas accoutume... La jeune femme qui tournait le dos la porte leva sur lui ses yeux pleins de larmes. --Le mchant, dit-elle, qui m'a gronde! Je vous demande un peu si j'ai fait des tudes, moi! Je ne suis pas un juge, moi, ni un prsident! Est-ce ma faute, si tout cela m'ennuie prir? Dournof lui prit la main et la baisa doucement, mais sans transport. --Allons, vilain cruel, dit Marianne en souriant travers ses larmes, dites tout de suite que vous ne le ferez plus, jamais, jamais! --Je ne le ferai plus, rpondit Dournof. Antonine et devin l'amertume avec laquelle il faisait cette promesse, mais Marianne s'en dclara satisfaite, et ses caresses d'enfant gt dridrent un instant son mari. Cependant, comme il retournait dans son cabinet de travail, il rpta ironiquement: Non, je ne le ferai plus jamais... jamais! Assis dans son fauteuil, la tte dans ses mains, il mdita longuement. La nuit s'avanait, Marianne dormait depuis long temps; accabl d'incertitudes douloureuses, Dournof se leva. Le portrait d'Antonine tait rest dans le tiroir o l'avait remis la Niania. Depuis bien des jours il l'avait retrouv et le contemplait secrtement, ses heures d'amertume. Il le prit et le regarda quelques-instants, puis le suspendit la muraille, prs de la lampe qui ne s'allumait jamais pour Marianne. --Reprends ta place, dit-il, ma lumire, mon bon ange. Reprends la place que tu n'aurais jamais d quitter! C'est toi qui dois rayonner sur ma vie, chre oublie! Mais au ciel on n'a pas de rancunes! Il se laissa tomber sur le petit canap, les yeux fixs sur l'image aime, que l'air et le temps avaient ternie. Lorsqu'il termina sa mditation, les rayons du soleil levant entraient par les fentres de son cabinet. --Merci, dit-il, ma conscience! Si je me trompe, au moins sera-ce dans la sincrit de mon coeur. Il s'habilla sans vouloir prendre de repos, relut et compulsa nouveau le dossier, et sept heures, il tait au tribunal, attendant les juges et les avocats pour causer l'aise avec eux. Contrairement tout ce qu'on attendait, mais conformment l'opinion publique, Sintsof fut acquitt; la suite prouva qu'il tait innocent. Le ministre, en rencontrant son gendre aux les le soir mme, lui dit: --Savez-vous, Dournof, que vous avez jou gros jeu? Dournof sourit. Peu lui importait l'enjeu; sa vie et sa fortune n'taient rien ses yeux quand il s'agissait de conscience. --Etes-vous fch, Excellence? dit-il son beau pre. --J'en suis fier pour vous, mais... --C'est tout ce que je veux savoir, rpondit Dournof. Le portrait d'Antonine resta la muraille. Le jour mme, la Niania, en apportant le petit Serge son pre, comme elle le faisait chaque matin, s'aperut de ce changement; elle resta immobile, les yeux pleins de larmes figes, devant ce cadre qui disait tant de choses. --Matre, dit-elle enfin, si ton pouse le voit, que dira-t-elle? --Bah! rpondit Dournof en haussant les paules, elle ne vient jamais ici. La Niania reporta son regard plein de piti sur le jeune pre et sur l'enfant qu'elle tenait, mais elle ne dit rien. Dournof, pench sur son fils endormi, l'embrassait tendrement. --Pourvu qu'il ne lui ressemble pas! pensait-il en songeant Marianne. --Nous lui apprendrons chrir sa tante qui est au ciel, dit la Niania, devinant la secrte pense de son matre. Dournof, sans lui rpondre, lui fit doucement signe de le laisser seul. En ce moment Marianne se prsentait sur le seuil, frache et pare pour la promenade. --Monsieur travaille, dit la Niania voix basse. --Oh! alors je me sauve! fit Marianne avec un geste comique plein de terreur enfantine. La porte se referma. Dournof, rest seul, alla donner un tour de clef, puis il revint devant le portrait, s'agenouilla et versa des larmes bien amres. XXVI Deux annes s'coulrent sans apporter de changements bien sensibles dans l'intrieur de Dournof; puis une fille lui naquit. L'anne suivante, madame Mrof gagna une pleursie en chaperonnant Marianne un bal costum o Dournof n'avait pas voulu la laisser aller seule, et la bonne crature mourut aprs quelques jours de souffrances, pendant lesquels elle ne cessa de rpter son gendre:--Soyez bon pour Marianne. Dournof lui promit solennellement d'tre bon pour Marianne, et tint sa promesse de son mieux. Il avait pris l'habitude de laisser vivre ses cts ce joli petit tre gracieux et insignifiant; elle remplissait la maison de chiffons, de rires, de musique, de dame, de chansons d'oprettes et de gens nuls et frivoles comme elle-mme. Il la laissait faire. A quoi bon la contrarier! Il dtestait les scnes et craignait, plus encore que tout ce remue-mnage, les bouderies et les larmes de Marianne, contre lesquelles il se sentait sans forces. Comment parler raison, en effet, cette enfant qui dclarait que la raison "l'assommait"? Comment faire de la morale cette femme qui ne connaissait d'autre morale que celle de son bon plaisir? Avec cela, Marianne n'tait pas mchante; elle donnait volontiers sa bourse, ses bonnes paroles et mme les larmes compatissantes de ses beaux yeux fleur de lin; mais aussitt que l'objet de sa compassion chappait ses regards, il tait banni de sa pense et remplac par des ides plus riantes. Le deuil de Marianne amena forcment un peu de srieux dans la maison; elle se priva de bals et de thtres pendant huit grands mois; mais la pauvre madame Mrof tant morte en plein carnaval, la saison d'hiver reprit dans toute sa splendeur avant que le deuil d'un an fut termin. Marianne avait aux Italiens une loge l'anne; elle retourna au thtre en robe de soie noire, puis les violettes de l'arme apparurent dans ses beaux cheveux blonds; Nol, tous prtexte qu'en l'honneur de ces rjouissances chrtiennes, tout deuil est suspendu, elle arbora le blanc et le gris perle qu'elle ne quitta plus. Cependant les jours gras se trouvaient cette anne-l plus tard que l'anne prcdente, de sorte que le deuil de madame Dournof tait termin avant l'expiration des ftes de cette poque brillante. Un grand bal l'ambassade d'Autriche devait runir, le dernier samedi du carnaval, tout ce qui tait bien not Ptersbourg, M. et madame Dournof reurent une invitation, que le prsident mit sur un coin de son bureau, sans plus s'en proccuper. --Tu ne sais pas, mon ami? dit un matin Marianne en djeunant, je trouve bien extraordinaire que nous n'ayons pas t invits au bal de l'ambassade? --Nous sommes invits, rpondit Dournof en dcoupant tranquillement sa ctelette. --Invits? s'cria Marianne en frappant ses deux mains d'enfant l'une contre l'autre, et tu ne m'en as rien dit. --Je ne supposais pas que cela put t'intresser. --Comment? Et ma robe, ne faut-il pas le temps de la commander? --Tu n'as pas l'intention d'y aller, je suppose? fit Dournof en interrompant son repas. --Mais si fait, j'en ai l'intention! Voil un an que je suis prive de tous les plaisirs... Un regard de Dournof lui fit laisser sa phrase moiti faite. --J'ai t assez cruellement prouve, reprit-elle, pour qu'un peu de distraction me soit accord sans lsiner; nous irons, n'est ce pas, mon cher petit mari? --Vous irez si vous le voulez, rpliqua le prsident; pour ma part, je n'irai pas. --Mais mon pre y va! s'cria Marianne prte fondre en larmes. --Votre pre y va comme ministre de la justice, et non comme veuf d'une anne. D'ailleurs, allez-y avec votre pre, je ne m'y oppose pas. --Mais pourquoi?... commenait Marianne. --Il me semble, rpliqua Dournof, que ce n'est pas moi de vous le dire. Il se leva, et quitta la salle manger. Marianne dj console, s'en alla de son cot chez la couturire et se commanda une robe bleu ple, "qui disait-elle, avait l'air d'tre grise aux lumires". Dournof, s'il tait de plus en plus contrari des caprices mondains de sa femme, avait cess d'en tre afflig; une sourde colre, toujours comprime et endormie, mais jamais anantie, se rveillait en lui chacune de ses nouvelles boutades; mais si son amour-propre d'poux tait froiss, son coeur ne souffrait plus; il avait une consolation que, hormis la Niania, personne ne lui connaissait. C'tait l'heure du matin o Marianne dormait de son meilleur sommeil, entre huit et dix heures, que la Niania et Bb faisaient leur apparition dans le cabinet de Dournof. La grande pice sombre avait cess d'tre triste. Dans le coin rserv Marianne et qu'elle n'avait jamais occup, une pile de joujoux, soigneusement recouverts d'un tapis de table pendant la journe, tait renverse tous les matins. A son entre, Serge, cach dans les rideaux, criait: Coucou! Le pre quittait alors son travail, quel qu'il ft, et venait s'asseoir sur le tapis, en face de la Niania. C'est l, entre ces deux coeurs dvous, que Serge avait appris se tenir debout sur ses petit? pieds rondelets, c'est l qu'il avait fait ses premiers pas, pour venir tomber en riant dans les bras tendus de l'heureux pre dont le coeur palpitait de crainte et de joie. Nul ne savait combien de penses muettes avaient t changes entre Dournof et la vieille bonne, pendant que le cher petit apprenait gazouiller sous leur direction. Nul non plus n'a jamais souponn la profondeur de l'motion qui prit la gorge le clbre prsident Dournof, le jour o Serge, levant les yeux pour la premire fois au-dessus du canap, aperut le portrait d'Antonine et le dsigna de son petit doigt, en disant: Maman! Nul ne sut que Dournof enleva son fils dans ses bras et le tendit vers le portrait en lui disant de l'embrasser, pendant que la Niania, brusquement trouble dans son impassibilit Spartiate, couvrait de son tablier son visage rid, o ruisselaient des larmes irrpressibles; personne non plus n'a vu Dournof se pencher sur la servante et la baiser respectueusement sur son vieux front jaune, o il laissait aussi tomber une larme, tandis que Serge, tonn, les caressait tous les deux de ses menottes satins, afin de les consoler dans leur chagrin. --Ce n'est pas maman, dit enfin. Dournof, c'est une tante que tu ne verras jamais. --Pourquoi? dit Bb. --Elle est au ciel. Bb n'avait qu'une bien vague notion du ciel: cependant, depuis lors, la Niania lui fit ajouter sa prire: Ma tante Antonine qui est au ciel. Elle ne craignait pas que madame Dournof demandt jamais d'o provenait cette addition peu liturgique; jamais la mre n'assistait au coucher de l'enfant: son lever encore bien moins. La grande joie de Dournof tait dune son petit Serge. Sa fille Sophie tait trop jeune pour partager ces amusements; il la voyait tous les jours, mais un enfant de quelques mois est peu intressant auprs d'un garon de trois ans; c'tait Serge qui rsumait pour Dournof les joies paternelles, en attendant que sa joie ft double par l'apparition dans son cabinet d'une fillette sachant jaser et se tenir debout. Le mois de fvrier tait froid cette anne-l: les rhumes, grippes et bronchites couraient la ville avec les fivres contagieuses; mais Marianne semblait invulnrable; elle passait ses journes quitter la fleuriste pour la couturire, la couturire pour le chaussurier, exactement comme si elle n'avait pas eu mme un sac de toile se mettre sur le dos en guise de vtement. Des naufrags de quarante jours ne sont pas plus empresss se procurer des vtements que ne l'tait Marianne quitter son deuil. Le fameux jour du bal arriva. Depuis plus d'une semaine, madame Dournof, aprs le service funraire du bout de l'an, avait habilement nuanc ses toilettes de manire ne pas choquer trop soudainement les regards de son mari. C'tait vrai dire peine perdue, car il ne la regardait pas. Il trouvait que Serge avait un peu de fivre le soir et le matin, et cette lgre indisposition lui paraissant le prcurseur d'un trouble plus grave, il ne songeait plus autre chose. XXVII Pendant que, dans l'aprs-midi du jour indiqu, Marianne essayait devant sa glace les flots de soie bleue qui reprsentaient sa robe, Dournof entra dans la chambre des enfants. Sophie, assise sur un vaste tapis, jouait avec des poupes; mais Serge, une joue rouge et l'autre ple, assis dans son petit fauteuil devant des images qu'il ne regardait pas, paraissait souffrant et endormi. La Niania s'approcha du pre. J'ai envoy chercher le docteur, dit-elle, le petit me parat malade. Dournof fit un signe de tte et enleva Serge dans ses bras. L'enfant ne fit aucune rsistance et appuya sa tte brlante sur l'paule de son pre. Celui-ci couta la respiration pnible du petit malade et le garda ainsi jusqu' l'arrive du mdecin, qui ne tarda pas. --Ce sera une maladie de l'enfance, dclara celui-ci. Nous saurons ce que c'est demain, peut-tre cette nuit. Il recommanda de tenir l'enfant bien chaud et promit de revenir le soir mme. Vers dix heures, avant de partir pour le bal, Marianne entra dans la nursery pour voir son fils. La vaste pice blanche et claire tait assombrie par d'pais rideaux tirs devant les portes et les fentres; la lampe brlait dans un coin devant les images, et une autre veilleuse sur une table, prs du petit lit de Serge, tait protge par un cran de porcelaine blanche. L'entre de madame Dournof dans cette chambre recueillie fit lever la tte la Niania qui, moiti assoupie sur une chaise, veillait l'enfant malade. Le froufrou de la soie sur le parquet, le miroitement de l'toffe casse en mille plis, l'clat des diamants Marianne portait sa tte, son cou, ses bras, tout cela tait si peu d'accord avec la respiration de plus en plus embarrasse du pauvre petit garon, que la vieille femme ne put rprimer un mouvement de surprise indigne. --Va-t-il mieux? demanda Marianne voix basse en se penchant sur le berceau. --Non, madame, non; il ne va pas mieux, rpondit la Niania d'une voix brve. Marianne mue posa la main sur le front brlant de son fils, qui s'agita et ouvrit les yeux. Il la regarda un instant sans la reconnatre, puis il dtourna la tte et chercha le sommeil. Il ne connaissait pas cette dame-l: jamais il n'avait vu sa mre en toilette de bal. Marianne retira sa main; son gant tait devenu aussi brlant que le pauvre petit front endolori; elle l'appuya sur le marbre de la table pour retrouver la fracheur. --Comme il a chaud! dit elle. Le docteur est-il revenu? --Non, rpondit la Niania. La jeune femme regarda autour d'elle; un bon instinct la poussait se rendre utile, faire quelque chose pour son enfant malade. Mais elle ignorait tout de la maternit. --Qu'est ce que je pourrais faire pour lui? demanda-t-elle, avec une sorte d'inquitude nerveuse d'tre appele une mission pour laquelle elle ne se sentait pas prpare. --Rien, rien du tout, madame, rpondit la vieille bonne. Nous nous arrangeons trs-bien tout seuls. Marianne se sentit offense de cette rponse, bien que rien n'y ft destin la blesser. Avec un mouvement plein de hauteur, elle se dirigea vers le lit de sa fille; sa jupe longue et lourde tranait sur le parquet, le bruit fit ouvrir les yeux Serge; une toux rauque le secoua violemment; il s'agita, se dbattit, et tendit dsesprment les bras. La Niania le saisit, lui mit la tte sur son paule, le calma et le remit au lit au bout d'un moment. Marianne regardait cette scne, et quelque chose de douloureux la mordait cruellement au coeur; c'est vers elle que Serge aurait d tendre les bras! Mais elle n'allait pas s'imaginer d'tre jalouse d'une bonne! Secouant cette pense bizarre, elle carta les rideaux du berceau de Sophie... Le berceau tait vide. --O est ma fille? demanda-t-elle d'un ton d'humeur. Toutes ces impressions nouvelles et dsagrables lui faisaient monter la tte une sorte de colre. --Monsieur a ordonn de la transporter dans une autre pice, afin que si le petit a une maladie contagieuse, sa soeur soit prserve. Marianne baissa la tte, mais non pour cacher son humiliation; elle se recueillit pour savourer sa colre. Comment! on se permettait de tels changements dans son intrieur sans la consulter, sans mme lui en donner avis? Dournof n'aurait-il pas d la prvenir? Elle se souvint que deux fois, depuis la chute du jour, il tait entr dans sa chambre; mais alors elle n'tait pas seule; la couturire, la modiste ou le coiffeur s'taient toujours trouvs l pour empcher un entretien srieux. Pendant le dner ils avaient eu des htes; quand le mari et-il pu causer confidentiellement avec sa femme? Marianne se redressa. --Quelle fantaisie! dit elle d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer dans une pice d'une autre temprature que celle-ci, laquelle on ne l'a pas accoutume. Allez chercher la nourrice et la petite fille, et amenez-les ici. La Niania resta immobile. --Eh bien? fit Marianne d'une voix plus brve encore. La vieille femme ne fit pas mine de bouger. --Eh bien? rpta madame Dournof en frappant du pied. --Monsieur ne l'a pas ordonn, rpondit la Niania sans lever les yeux. Marianne arracha ses gants et les jeta terre avec un geste de fureur. --Je ne suis donc plus matresse chez moi? dit-elle; toi, misrable servante, tu oses me tenir tte? --Je ne vous tiens pas tte, madame, rpondit froidement la Niania; j'obis aux ordres de mon matre. La porte s'ouvrit doucement, et Dournof entra. --Qu'y a-t-il? dit-il en voyant les traits bouleverss de Marianne et les lvres rigidement serres de la vieille servante. --Cette femme refuse de m'obir! dit avec effort madame Dournof, travers ses dents serres par la rage. --Qu'ordonnez-vous donc? demanda son mari, plus mu qu'il ne voulait le paratre. Depuis longtemps un conflit entre ces deux femmes lui paraissait invitable; ce qui tait surprenant, c'est qu'il n'et pas encore eu lieu. Il attendit la rponse avec anxit. --Madame veut faire revenir Sophie dans cette chambre. --Pourquoi? demanda le pre, en s'adressant Marianne. --Parce que... parce qu'il ne me plat pas qu'on donne ici des ordres sans ma participation, parce que je ne veux pas tre traite en trangre chez moi, parce que... je veux tre consulte sur tout ce qui se passe ici. Dournof regarda sa femme avec plus de piti que de colre. --Vous alliez au bal? lui dit-il, sans lui rpondre. Marianne le regarda surprise. --Vous alliez au bal, rpta-t-il; votre pre vous attend en bas, dans sa voiture. Nous parlerons de ceci plus tard. Marianne fit un pas et resta indcise. Un moment sa conscience faillit l'emporter; elle eut envie de dire: Je reste, mais un regard jet sur sa toilette la fit changer d'avis. Cependant son mari avait l'air si srieux, qu'elle eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait elle mme. Un mlange singulier de crainte, de colre, d'enttement et de vanit mondaine agitait son me frivole. Elle tait mcontente de tout, et surtout d'elle-mme. --Bonsoir, dit-elle en passant entre le lit de Serge et son mari. --Bonsoir, rpondit celui-ci d'un ton attrist. Comme elle cartait les rideaux pour sortir, une toux effrayante, rauque, gutturale comme l'appel de quelqu'un qui touffe, l'arrta sur le seuil. Serge se dbattait dans une nouvel le crise. Elle tourna la tte sur son paule pour regarder dans la chambre. Le pre et la Niania, eux deux, essayaient de calmer l'enfant et de lui faire prendre une potion. Marianne sentit qu'on n'avait pas besoin d'elle auprs de ce berceau, et elle sortit. Comme sa voiture quittait le perron, elle en croisa une autre: c'tait le docteur qui venait faire la visite promise. Au bal Marianne oublia bientt les motions pnibles qui venaient de l'assaillir; elle tait de celles qui n'ont de pense que pour l'heure prsente, et l'heure prsente tait pleine de charmes. Son deuil, en la tenant carte du monde, l'avait contrainte se mnager un peu; sa fracheur merveilleuse, l'clat que sa rcente colre donnait ses yeux, le got parfait qui prsidait sa toilette, tout contribuait donner sa rapparition dans le monde l'clat d'une solennit. Aussi fut-elle bientt entoure d'une foule d'hommes ravis de sa beaut et de sa grce inimitable. Ces hommages, ces compliments contrastaient d'une manire bien trange avec le ton svre de son mari, avec l'insolence dguise de la Niania: puisque tout le monde,--hormis ces deux tres qui avaient la prtention de s'riger en juges pour la condamner,--tout le monde la trouvait charmante, n'tait-ce pas tout le monde qui avait raison? Elle s'abandonna cette pense consolante, et plus que jamais charma ceux qui l'entouraient. Un jeune marquis italien surtout qui lui fut prsent ce soir-l, se dclara ds lors son cavalier servant, et lui jura en lui mme serment de fidlit. Au milieu de tant de bruit et de satisfactions vaniteuses, Marianne repensait de temps en temps la nursery; les clats de cette toux trange qui avaient frapp son oreille sur le seuil lui revenaient parfois la mmoire; vers une heure du matin, elle prouva tout coup une lassitude profonde, un dgot de ce qui l'entourait, et fit demander sa voiture. --Pourquoi te retires-tu de si bonne heure? lui demanda son pre, surpris de sa modration, elle toujours gourmande de plaisirs. --Serge est malade, rpondit-elle brivement. Son pre la regarda avec tonnement. --Tu ne m'en avais rien dit! fit-il d'un ton de reproche. La portire de la voiture se referma sur eux; Marianne se prcipita dans les bras de son pre et fondit en larmes. --Je suis une misrable femme, dit elle avec vhmence, une mauvaise mre, une... Mon enfant est trs-malade, je quitte peine le deuil de ma mre, et je n'ai pu rsister l'envie de voir le monde... je ne mrite pas de vivre! Son pre s'effora de la calmer, et de lui prouver qu'elle tait moins coupable qu'elle ne le croyait. Au fond, il ne pouvait supposer que l'enfant ft trs-malade, car Marianne coup sr, ne l'et pas quitt s'il et t sous le poids d'un danger rel. Comme ils arrivaient la maison de Dournof, M. Mrof voulut monter pour avoir des nouvelles de l'enfant. Sur le seuil de la nursery, la toux dchirante, semblable un aboiement, frappa leurs oreilles; Mrof s'arrta frapp de terreur et aussi d'un douloureux souvenir: Il connaissait bien la terrible maladie qui jadis lui avait enlev deux enfants. --Le croup! murmura-t-il voix basse. Marianne se prcipita dans la nursery, laissant la porte ouverte; sa robe s'accrocha une chaise et la renversa sur le parquet avec un bruit qui fit tressaillir Dournof, mais elle passa outre, et se prcipita sur le berceau en criant: --Mon Serge! mon fils! Mrof, entr derrire elle, avait relev la chaise et ferm la porte. --Oui, dit Dournof voix basse. Votre fils va mourir du croup, et vous revenez du bal! Marianne, genoux, sanglotait la tte dans ses mains. Son mari la regardait avec plus de mpris encore que de piti. --Oh! mon Dieu! criait Marianne en se tordant les mains, comme je suis punie! qu'ai-je fait pour tre chtie ainsi? Mon enfant, mon petit garon... Ses mains nerveuses et tremblantes drangeaient les couvertures du berceau; Dournof la prit par le bras et la fit lever. --Rentrez chez vous, lui dit-il d'un ton ferme. --Je veux soigner mon fils! s'cria Marianne en se cramponnant au berceau. Dournof mit sa large main sur l'paule de sa femme. --Allez changer de toilette, dit-il d'un ton imprieux. N'avez-vous pas honte de traner ici ces chiffons?... Marianne sortit, crase sous le poids de ce reproche. Son pre la rejoignit aprs avoir chang quelques mots avec son gendre. Sa voix fut svre et ses conseils austres; si Marianne avait t accessible quelque autorit, elle et compris et obi... Mais son me superficielle n'tait pas de celles qui se laissent faire une empreinte durable. Une heure plus tard, elle entra dans la nursery vtue d'un simple peignoir, dcide en apparence remplacer Dournof dans sa douloureuse veille. Celui-ci, plein de piti pour ce bon i mouvement d'une me faible et gare, la laissa s'installer au chevet de l'enfant; mais Serge refusa d'aller dans ses bras, il refusa la potion de sa main, ne voulut l'accepter que des mains de son pre ou de la Niania. Marianne, aprs avoir vers des larmes abondantes, voyant l'inutilit de ses efforts, se retira sur le canap qui occupait un coin de la chambre, et s'y endormit bientt. Les accs de toux de Serge la rveillaient en sursaut; elle se prcipitait, gare, chancelante, et retombait bientt ensuite, les bras pendants, dcourage, pour se rendormir... Vers cinq heures du matin, Dournof s'approcha d'elle. --L'enfant va mieux, dit-il, allez vous coucher, tchez de dormir. Elle se leva machinalement et obit. Son mari la regarda s'loigner. --Pauvre, pauvre crature! dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas cre pour la lutte... --Ce n'est pas notre Antonine... murmura la Niania. Dournof mit un doigt sur ses lvres. --Antonine tait trop parfaite, dit-il au bout d'un moment, en se penchant sur son fils. --Ce n'est pas notre Antonine, reprit la Niania, qui serait alle au bal, laissant son enfant malade. Ta femme, matre, n'est pas une bonne femme. --C'est la mre de mon fils, rpondit Dournof, et il reprit sa place auprs du berceau. XXVIII L'enfant resta trois jours suspendu entre ce monde et l'autre, et, pendant ce temps, ni la Niania, ni Dournof ne songrent eux-mmes. Toutes les deux ou trois heures, Marianne entrait dans la nursery, demandait voix basse des nouvelles du petit malade, le rveillait presque infailliblement, puis se laissait tomber sur le canap et fondait en larmes. Quand elle avait puis cette ressource des malheureux, elle sortait et retournait, soit dans son boudoir, soit faire une promenade, pour se dtendre les nerfs. Pendant que l'on attendait anxieusement un mieux qui ne se dclarait pas, Marianne pour suivait un projet bauch pendant ses heures de solitude. Jusqu'alors, grce l'indiffrence stoque de la vieille femme pour tout ce qui n'tait pas son matre ou ce qui appartenait son matre, grce aussi la lgret du caractre de madame Dournof, aucune collision n'avait eu lieu entre ces deux femmes. La Niania, respecte par les domestiques, parce qu'elle tait protge par le matre, avait d'ailleurs si peu affaire Marianne qu'il avait fallu une circonstance particulire pour mettre au jour la suprmatie de la vieille servante dans la maison. Mais Marianne avait ouvert les yeux, et rien de ce qu'elle avait omis de voir jusque-l ne devait plus lui chapper. Elle vit que la Niania ordonnait tout, surveillait tout, la remplaait, en un mot, dans le gouvernement domestique comme elle la supplantait dans le coeur de son fils; elle conut une inimiti profonde contre la vieille servante. Profitant d'un moment o Serge dormait, elle entra dans le cabinet o son mari, tendu sur le canap, prenait un peu de repos. A sa vue, il se souleva et s'assit; cette visite ne lui prsageait rien de bon. A sa grande surprise, Marianne lui parla avec tendresse. --Mon ami, dit-elle il me semble que Serge va mieux. Dournof lit un geste affirmatif. --Nous pourrons dsormais, je crois, continua-t-elle, de veiller nous-mmes. Son mari la regarda et ne rpondit pas. --Nous avons eu tort, continua Marianne, de ne pas surveiller nos enfants de plus prs, et aussi de permettre une servante de prendre tant d'autorit dans la maison. --C'est de la Niania que vous parlez! interrompit Dournof. --Naturellement. Elle se croit ici reine et matresse; cela ne peut pas continuer. Dournof resta pensif. Il avait longtemps redout ce moment, puis il avait fini par penser que Marianne ne s'apercevrait pas de la place que tenait dans la maison la vieille femme. Sans la maladie de Serge, en effet, jamais peut-tre la pense de jalousie qui guidait madame Dournof n'et pntr dans son esprit. --Nous lui ferons une petite pension, et nous allons la renvoyer, n'est-ce pas, mon ami? insista Marianne avec cette douceur enchanteresse qui avait sduit Dournof. --Serge n'est pas hors de danger, rpondit celui-ci. --Je ne dis pas de la renvoyer tout de suite, mais dans quelques jours... --Pour la remercier d'avoir sauv la vie de l'enfant? fit ironiquement Dournof. Vous avez une manire originale de tmoigner votre reconnaissance. Marianne baissa la tte; elle n'et voulu aucun prix passer pour une personne ingrate ou capricieuse, non par hypocrisie, mais parce que sa dignit fminine lui ordonnait la douceur et la bont, sous peine de dchoir. Comme elle levait les yeux, cherchant un argument, son regard rencontra le portrait d'Antonine, qu'elle n'avait jamais vue. --Qu'est ce que cela? dit-elle, toute frmissante, devinant la rponse qui allait suivre. Dournof suivit son regard et hsita. Il lui en cotait de livrer ainsi le secret de sa blessure la femme frivole qui portait son nom. Cependant il fallait rpondre. --C'est mademoiselle Karzof, dit-il brivement. --Ah! fit Marianne en dtournant ddaigneusement la tte, elle n'tait pas jolie. Dournof rprima un mouvement, mais ne rpondit pas. Il s'tait bronz l'endroit de toutes ces attaques, et s'tait jur de ne pas se laisser mouvoir. --Eh bien, reprit Marianne, renvoyons-nous la Niania? --Non, rpondit l'poux. --Et si je le veux? --Vous ne pouvez pas le vouloir, rpliqua Dournof, ce serait une injustice. --Une injustice, et pourquoi donc? --Parce que cette femme n'a rien fait pour mriter d'tre chasse, parce que nous lui devons la vie de Serge, et parce que... il s'arrta, tremblant d'motion contenue, je veux qu'elle reste! et cela doit suffire. --Et moi, reprit Marianne emporte par une violente colre, je veux qu'elle parte. Dournof s'assit froidement son bureau et se mit ranger ses papiers, comme s'il voulait reprendre son travail. Marianne le regarda, voulut parler, se mordit les lvres et sortit vivement du cabinet. Son mari la suivit des yeux et resta pensif. C'tait l son intrieur! Une femme fantasque et irrflchie, mchante parfois force de lgret, c'tait la compagne de toute son existence. Il se rappela alors la vie qu'il avait rve autrefois. Lorsqu'il faisait des chteaux en Espagne, du temps qu'Antonine vivait loin de lui, mais pour lui, il s'tait arrang un nid dans sa pense, et c'est l qu'il se rfugiait lorsqu'il avait une heure de libert pour songer l'avenir. L'appartement tait petit et meubl simplement; une lampe tranquille clairait la table, une demi-obscurit rgnait tout autour. Un enfant dormait dans un berceau un autre sommeillait sur les genoux d'Antonine: Antonine, mre et nourrice, ne cdant aucune femme les caresses et les sourires de ses enfants. Le travail tait long et pnible, le pain du lendemain peine assur, mais Dournof, arrt par une difficult imprvue, interrogeait voix basse la chre me lui rpondait la sienne, et cette autre conscience, aussi droite et plus pure encore, lui soufflait l'honneur et la vrit. Quel rve vanoui! Et quel contraste avec la ralit! Il poussa un soupir, recula son fauteuil, et se leva pour aller visiter son fils. La porte s'ouvrit une seconde fois, et la Niania parut sur le seuil. Les traits rigides de la vieille femme portaient l'empreinte d'une douleur sans remde; ses mains serres l'une contre l'autre semblaient demander grce. Elle s'approcha de Dournof et se prosterna ses pieds. --Pardonne! pardonne! matre, dit elle d'une voix touffe, pendant qu'il la relevait. Je ne puis supporter cela. --Qu'y a-t-il? demanda le prsident. --Ta femme m'a chasse! Je ne puis pourtant pas vivre loin du petit, loin de toi, mon matre, tu le sais... Elle se tut, balana deux ou trois fois le haut de son corps en serrant son front rid dans ses vieilles mains, et reprit: --Depuis que notre Antonine a quitt ce monde, je n'ai voulu servir et aimer que toi, tu le sais bien, n'est-ce pas? Alors comment veux-tu que je m'en aille? o veux-tu que j'aille? Et le cher petit qui est encore en si grand danger, qui est ce qui le soignera? Que rpondre cela? Dournof prit les mains de son humble amie. --Console-toi, Niania, dit-il, je n'ai rien oubli. J'arrangerai cela. O est madame? --Dans la chambre de Serge; elle m'a chasse d'auprs de son lit. Le pauvre ange s'est mis pleurer, elle l'a grond... Dournof n'en entendit pas davantage, et courut comme un fou dans la chambre de son fils. Serge pleurait encore, mais ses larmes, arrtes par la svre rprimande maternelle, ne roulaient plus sur ses joues amaigries; un sanglot convulsif lui chappait de temps en temps, et ramenait une rougeur fbrile sur son ple visage. Marianne, debout, tournant le dos la porte, mesurait la potion du petit malade. --Marianne, dit Dournof d'une voix si menaante que madame Dournof tressaillit et laissa tomber la cuiller, Marianne, votre place n'est pas ici; allez vous amuser; la Niania et moi, nous veillerons sur l'enfant. --Niania! cria Serge avec un accent plaintif, ma Niania! Terrifie par le regard de son mari, Marianne s'avana vers la porte; son mari s'effaa pour la laisser passer, et, lorsqu'elle fut sortie, il appela la vieille servante reste dans son cabinet. --Mets-toi l, lui dit-il: tu me rponds de la vie de mon fils sur ta vie. Sans rpondre, la Niania reprit sa place, et, quelques instants aprs, calm par ses paroles ou seulement par le son de sa voix amie, Serge s'endormait d'un paisible sommeil. XXIX La convalescence de l'enfant fut longue et dangereuse; les rechutes se succdaient et mettaient tout moment son existence en pril; enfin, aux premiers beaux jours, Serge put sortir pendant les heures chaudes de la journe. La petite Sophie, sa soeur, prserve de la terrible maladie, venait plaisir, aussi frache et aussi belle qu'on pouvait le dsirer. Depuis sa tentative infructueuse pour vincer la vieille bonne, Marianne affectait de ne plus entrer dans la chambre de son fils; elle avait fait installer dfinitivement sa petite fille auprs d'elle, et montrait une prfrence marque pour celle-ci. A ceux qui s'en tonnaient elle rpondait: --Les manges d'une vieille servante m'ont enlev le coeur de mon fils; je ne veux pas qu'il en soit de mme avec ma fille. Ce rle de mre sacrifie rendait Marianne d'autant plus touchante qu'elle le jouait au naturel; elle se croyait vritablement victime d'une abominable coalition. On la vit au Jardin d'Et se promener pendant des heures, suivie de la nourrice, qui portait Sophie dans ses bras; le jeune marquis italien l'y rencontrait rgulirement, et leurs causeries taient longues et animes. On en rit un peu dans le monde; madame Dournof passait pour une cervele, mais une honnte femme, et l'on ne s'mut pas autrement de sa fantaisie italienne. Cependant le carme est la saison des concerts; Marianne allait tous les soirs l'une ou l'autre de ces solennits musicales, ou bien dans le monde, o les bals sont remplacs par des raouts ou des runions moins nombreuses et plus intimes. Dournof, toujours seul, car il n'invitait personne venir voir son abandon, passait son temps au travail. Serge venait le voir tout moment; il avait pris l'habitude de prendre son th du soir dans le "cabinet de papa", et le priver de ce plaisir eut t un violent chagrin. Dournof, heureux de ces marques de tendresse enfantine, s'y prtait avec joie; le trio fut bientt rtabli dans le cabinet du prsident; la Niania, Dournof et son fils connurent encore quelques belles journes, pendant que Marianne promenait sa fille au Jardin d'Et. Un soir, M. Mrof entra pendant que les trois amis s'battaient autour d'un grand chteau de cartes, difi par les soins de Dournof sur une table monumentale; Serge, tendu sur le tapis de la table, retenait son souffle, de peur d'branler le fragile difice. --Dournof, dit le ministre, j'ai vous parler. Le prsident remit la Niania le paquet de cartes, et emmena son beau-pre dans un coin loign de la vaste pice. --Non, dit Mrof, plus loin; nous devons tre seuls. Dournof passa alors dans le salon, et referma la porte. --Mon ami, dit le ministre, je vais vous porter un coup terrible, mais j'ai t frapp avant vous... Il chercha le dos d'un sige et s'appuya un moment, puis il s'assit. Dournof remarqua alors la pleur mortelle qui couvrait le visage de son beau-pre. Il attendit, craignant tout, et n'osant provoquer l'annonce du malheur qui semblait devoir le frapper. --Ce n'est pas ma faute, reprit Mrof, essayant de secouer son accablement; ce n'est pas ma faute, j'ai fait de mon mieux, et, du vivant de ma femme, cela ne ft pas arriv, mais... vous n'tiez pas l'homme qu'il lui fallait... --Que se passe-t-il donc? demanda Dournof, mu de l'motion de son beau-pre. --Marianne... Le malheureux pre ne pouvait achever. Dournof se leva brusquement. --Morte? dit-il. --Plt au ciel! murmura Mrof. --Mais alors? --Partie! --Partie? Seule? --Avec votre fille Sophie. Dournof sortit du salon comme un fou, et fit le tour de la maison dserte. Les domestiques prenaient le th du soir dans la cuisine, tout paraissait en ordre, mais madame n'tait pas rentre pour le dner, ce qui lui arrivait parfois, et la chambre de la petite fille tait dserte. Il revint chancelant et trbuchant contre les murailles; la vue de son beau pre lui rendit quelque nergie. --Pourquoi est-elle partie? demanda-t-il avec un geste de vague esprance. --Elle est partie parce que, dit-elle, vous lui aviez fait une vie impossible. Dournof fit un geste de dngation, que le ministre arrta mi-chemin. --Je sais tout ce que vous me direz, interrompit-il, et je ne puis vous accuser; d'ailleurs la malheureuse s'est donn tous les torts... --Elle n'est pas partie seule? s'cria Dournof d'une voix tonnante. Mrof baissa tristement la tte. --Qui? qui? rpta le mari outrag, en broyant entre ses mains le dossier de la chaise dore qu'il tenait devant lui. --Cet Italien, ce marquis... Ils sont partis pour l'tranger tantt. Vous pouvez les faire arrter... --Arrter? dit amrement Dournof, faire ramener par les gendarmes la femme qui a publiquement abandonn son foyer? Qu'y gagnerais-je? Qu'elle aille, la malheureuse, qu'elle suive sa triste destine; elle n'tait pas faite pour... --Dournof, dit Mrof avec douceur, c'est ma fille! Le jeune homme s'assit et reprit sa tte deux mains. --Voici ce qu'elle crit, reprit Mrof, en remettant son gendre une lettre ouverte qu'il lut machinalement. "Chre pre, disait la lettre, M. Dournof m'enlve maintenant l'affection de mes enfants, aprs m'avoir retir la sienne, sans qu'il me soit possible de me trouver en faute. Malgr mes instantes prires, il a maintenu dans sa place une servante qui accapare tous mes droits; je ne puis le supporter.." --Quelle est cette servante? demanda Mrof, esprant trouver quelque excuse la conduite de Marianne. --La Niania, rpondit Dournof en haussant les paules. "Je ne puis le supporter, reprit-il en continuant sa lecture; je pars, accompagne par un ami fidle, qui n'a pu voir sans piti la manire indigne dont je suis traite chez moi; et j'emmne ma fille afin que, sur deux enfants que Dieu m'avait donns, il m'en reste au moins un qui m'aime; j'ai laiss mon mari celui qu'il prfre." --Mais c'est de la folie! s'cria Dournof, quand il eut termin. C'est de la folie, et de la plus dangereuse! Qu'elle aille o sa destine la mne, la pauvre femme qui a gt ma vie; mais ma fille! elle ne peut pas la garder avec elle. --Elle ne la gardera pas longtemps, fit tristement Mrof; cette enfant la gnera bientt... Dournof replongea sa tte dans ses mains, et s'enfona dans une mditation douloureuse. Au bout d'un temps qui leur parut tous deux bien long, Mrof appuya affectueusement la main sur l'paule de son gendre. Ces deux hommes se regardrent et se comprirent. Au moment o leurs mains se runissaient en une cordiale treinte, Serge entra dans le salon. --O est mon papa? disait il en son langage enfantin; je veux embrasser mon papa avant d'aller me coucher... et mon grand pre aussi. La Niania, toujours silencieuse, suivait l'enfant et s'tait arrte sur le seuil. Les deux hommes enlevrent l'enfant dans leurs bras unis, et les larmes de rage de l'poux outrag se mlrent sur les boucles blondes du petit garon celles du pre dshonor dans ses cheveux blancs. XXX Quand Dournof se trouva seul dans l'appartement dsert, il en parcourut toutes les pices lentement, comme pour se rendre compte de ce qu'il voyait. Partout la trace d'un luxe plus brillant que de bon got; partout aussi les marques que laisse la main ngligente des serviteurs mal surveills. Sauf le cabinet du prsident, o la Niania s'tait rserv le droit de tout mettre en ordre, le riche ameublement, prpar pour recevoir la jeune marie, tait gaspill, profan, et dnonait l'incurie de la matresse du logis. Dournof regarda tout cela d'un air tranquille; cet aspect n'tait pas nouveau pour lui, et, s'il s'y arrtait aujourd'hui, c'tait avec l'oeil du juge d'instruction qui runit les pices de conviction. Oui, Marianne qui fuyait l'tranger avec un homme sans la moindre valeur morale ou intellectuelle, Marianne tait sous l'oeil de son juge, et ce juge prononait sur elle la plus terrible condamnation. Il l'avait aime, cette jeune frivole, cette femme indigne, cette mre sans amour maternel; il l'avait aim... L'avait-il bien aime? Le souvenir de l'amour qu'il avait eu pour Antonine, poignant et aigu comme un remords, passa dans son me ulcre; non, certes, il n'avait pas aim Marianne de cet amour profond qui fait partie de nous-mmes, o le respect se mle la tendresse, o l'on craint plus de dplaire l'tre qu'on aime que d'encourir la disgrce des souverains; ce n'est pas ainsi qu'il avait aim Marianne. Dournof essaya alors de se rappeler la faon dont il s'tait conduit vis--vis de sa jeune pouse. L'ai-je trop gte, trop choye? se demanda-t-il, en interrogeant svrement les replis de sa conscience. Ai-je t un poux trop indulgent? Ai-je t un poux trop svre? Il repassa dans sa mmoire les scnes des premiers temps, o les fantaisies arbitraires, les bouderies de Marianne, traites par lui comme les erreurs d'une enfant chrie, taient blmes avec douceur, rprimes avec mesure. --J'ai agi comme je le devais, pensa l'poux offens: c'est donc elle qui est coupable, elle seule... Irai-je la poursuivre? Faut-il la forcer rentrer au foyer qu'elle a souill? Quel visage lui ferai-je, grand Dieu! et de quelle faon accueillerai-je son retour l'pouse que la force et non le repentir ramne auprs de moi? Dournof frissonna d'horreur la pense que cette femme, qui dshonorait son nom, pourrait encore se prsenter sa vue. En effet, un jour, lasse de courir le monde, lasse de porter le poids d'une situation inavouable, Marianne pourrait rentrer au logis; elle pourrait venir pleurer ses pieds, implorer son pardon, parler de ses enfants.. Que ferait-il, lui, Dournof, contre les larmes de cette crature insense, qui ne savait vouloir ni le bien ni le mal? La chasserait-il? Mais alors elle pourrait l'accuser de la rejeter dans le vice. L'accueillir?... Quel opprobre que de respirer le mme air que cette femme menteuse et adultre! Il rentra dans son cabinet. La chambre de Sophie, noire et vide, avait donn un autre cours ses penses. Qu'allait devenir sa fille au berceau, cette innocente, destine grandir auprs de sa mre indigne? Pauvre petite! Son avenir entier allait tre bris par celle qui aurait d la protger! Faudrait-il que son me virginale ft ternie dans sa fleur par les propos du monde? Devrait elle mpriser sa mre ou succomber comme elle? Dournof, accabl, ne vit plus de bornes son dsespoir. De quelque ct qu'il se tournt, il ne voyait aucun rayon. L'opinion publique, dont il faisait peu de cas pour lui-mme, lui paraissait crasante lorsqu'elle menaait ses enfants. Il resta immobile, les mains serres l'une contre l'autre, s'enfonant les ongles dans la chair sans le sentir, tant sa douleur morale dpassait l'autre. Il leva les yeux au ciel, peut-tre, pour pousser quelque clameur dsespre, et son regard rencontra le portrait d'Antonine. --Ah! s'cria-t-il, chre adore, ma faute est envers toi! Je ne devais pas admettre une trangre dans le sanctuaire de mon coeur, qui t'tait consacr! Aprs t'avoir aime, je ne devais plus aimer que mon devoir, je devais vivre pour l'humanit souffrante, que nous avons rv de consoler ensemble! J'aurais d rester pauvre, j'aurais d mpriser les honneurs et les dignits qui m'ont tourn la tte; sorti du peuple, je devais me consacrer lui, et, puisque Dieu n'avait pas permis ta bont et ta sagesse d'illuminer ma vie, je devais me croire condamn la solitude, accepter cet arrt; je devais vivre et mourir seul! La Niania entra sans bruit, et vint se placer en face de son matre. --Que veux-tu? demanda Dournof. La vieille femme s'inclina respectueusement devant lui. --La matresse est partie, dit-elle, je viens prendre tes ordres. --Pourquoi? --Que ferons-nous de ses effets? --Rien, rpondit pniblement Dournof, rien du tout. --Il faut alors les ranger et les mettre dans des caisses. --Oui... comme tu voudras. Le silence rgna, lourd et cruel comme dans l'attente de la mort. --Matre, reprit la vieille servante, tu es triste? Dournof clata d'un rire amer. --Veux-tu que je me rjouisse? Tu as peut-tre raison, car, coup sr, rien n'ira dsormais plus fcheusement qu'avant. La Niania secoua la tte. --Tu parles mal, rpondit-elle; tu ne sais pas te soumettre la volont de Dieu. --C'est vrai! s'cria Dournof je ne sais pas me soumettre! Mais aussi, pourquoi ce coup aprs l'autre? Pourquoi de ces deux femmes est-ce l'ange qui a succomb et le dmon qui vit, et qui vivra pour mon malheur et celui de mes enfants? --Tu blasphmes, mon matre, dit svrement la Niania, les voies de Dieu sont impntrables. --Soit, rpondit Dournof; mais, vois-tu, Niania, lorsque je pense Antonine, je ne puis comprendre comment j'ai pous Marianne. La Niania inclina gravement la tte. --Notre Antonine tait un ange, dit-elle, et cependant elle a pch contre le ciel, en recherchant la mort avant son temps. Vous tes impatients, vous au trs jeunes gens, vous ne savez pas supporter la douleur; vous voulez que la vie soit toujours rose et gaie, et, lorsque le malheur vient, au lieu de le recevoir comme une preuve destine vous rendre meilleurs, vous vous enfuyez comme des enfants peureux. Il faut tre homme, accepter la vie telle que Dieu la donne, et s'y soumettre. --Quand on le peut, murmura Dournof. O Antonine! j'aurais t si heureux avec vous! Dournof connut alors une douleur plus pre, plus amre encore que toutes les anciennes douleurs: le chagrin d'avoir perdu Antonine devenait d'autant plus cruel qu'il comparait le pass au prsent. Peu peu, le prsent lui devint intolrable; il cessa de s'occuper de ses propres affaires, rservant tous ses soins pour son tribunal; son fils Serge, lui-mme, ne parvenait gure le distraire; l'enfant, rest dlicat, tait sujet des attaques frquentes de la terrible maladie qui ne cessait de le menacer. L'existence du malheureux pre s'coulait donc ainsi entre la crainte de perdre son fils et celle de voir revenir sa femme; ce fut la seconde qui se ralisa. Trois ans aprs la fuite de Marianne, il se vit annoncer une femme simplement mise, qui conduisait une petite fille de quatre ans peine. Admise dans le cabinet du prsident, cette femme tira une lettre de sa poche et la prsenta Dournof, qui reconnut la fois l'criture de Marianne et la nourrice de Sophie. Avant de lire la lettre, il regarda l'enfant; la ressemblance de cette petite avec son frre n'tait pas trs-frappante, mais Dournof reconnut ses yeux lui-mme, et les boucles de cheveux qui garnissaient autrefois son front maintenant prs que chauve. --Sophie? dit-il. La petite s'avana et le regarda avec confiance. --Sophie, dit-il encore, sais-tu que je suis ton papa? L'enfant secoua la tte. --Mon papa tait l-bas, dit-elle mais il y a longtemps qu'il est parti. --Ne dites pas de btises, mademoiselle, interrompit la nourrice, on vous a dit que vous alliez voir votre papa; c'est le prsident qui est votre pre. Dournof attira lui la petite fille et l'embrassa avec tendresse, avec piti, le coeur plein de larmes la vue de cette innocence dj souille,--qui serait souille quand l'enfant, devenue grandelette, se souviendrait du pass qu'on tenterait vainement de lui faire oublier. La nourrice tendait toujours au prsident la lettre qu'il vitait de prendre; elle la dposa devant lui sur le bureau; aprs une longue hsitation, il finit par l'ouvrir. La petite fille le regardait, les yeux pleins d'tonnement, et le pre infortun retrouvait dans les regards, dans les gestes, dans les grces mmes du sourire enfantin, la ressemblance fatale qui devait faire de cette enfant une seconde Marianne. Le geste tait dj manir, le regard manquait de franchise... c'tait une petite femme que Dournof avait sous les yeux, une de ces enfants prcoces qui se font des mines aux Tuileries, en singeant les amies de leur mre, et, hlas! leur mre elle-mme. Dournof poussa un profond soupir, baisa tristement les boucles blondes de sa fille, et lut la lettre: --"J'ai ouvert les yeux sur ma faute, disait Marianne, et je vous envoie votre enfant en messagre de paix. Vous ne refuserez pas cette innocente le pardon de sa mre coupable; je voudrais rentrer sous votre toit, et j'y mnerais dsormais la vie d'une bonne mre de famille." Ici, Dournof sourit amrement. "Je comprends ce qu'une rponse vous coterait, continuait cette singulire ptre; aussi, je considrerai votre silence comme une autorisation rentrer chez vous. Ne continuons pas donner au monde le spectacle d'un mnage dsuni. Je vous ai tendrement aim, et, si vous voulez me pardonner, nous pourrons encore tre trs heureux." N'obtenant aucune marque d'approbation ou de rprobation, la nourrice dit doucement: --Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous que l'on fasse? Dournof tressaillit, comme sortant d'un rve. --Allez votre ancienne chambre, dt-il, vous resterez ici. Il embrassa encore une fois la petite fille, et, lorsqu'elle eut disparu, il se leva et parcourut longtemps son cabinet de long en large. --Heureux! heureux ensemble! Quelle triste ironie! pensait-il en marchant d'un pas lent et mesur comme le balancier d'une horloge. Heureux! dans une union souille par l'infamie, avec le souvenir du pass entre elle et moi, avec une image adultre entre nous au foyer conjugal!... Elle pourrait l'oublier, elle! elle pourrait peut-tre prouver encore pour moi le genre de passion lgre et superficielle que son me frivole est susceptible de ressentir... Elle serait heureuse, mais moi...? Il s'arrta vaguement par la fentre, puis reporta ses regards autour de l'appartement, et s'arrta devant le portrait d'Antonine. --Voil le bonheur, se dit-il. Le bonheur! c'tait de ne plus voir ici cette femme que je hais; c'tait de vivre paisiblement avec la Niania et mon Serge, c'tait d'oublier qu'il tait au monde d'autres tres m'appartenant que ces deux mes qui m'aiment uniquement. C'tait de vivre trois sous l'oeil d'Antonine, qui nous regardait avec complaisance et qui daignait nous sourire d'en haut! Oui, depuis que je t'ai perdue, ma chre protectrice, je n'ai t heureux qu'ici, pendant que, dans le recueillement de ma vie intrieure, j'coutais les conseils que tu donnais ma conscience! Et maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu? Faut-il chasser de mon seuil cette femme, ma pire ennemie, faut-il lui faire place, et, par respect pour ses enfants en bas ge, touffer mes sentiments d'aversion et de dgot! A l'ide de retrouver Marianne en face de lui, de voir revenir dans sa maison,--dsormais grave et silencieuse, gaye seulement par les cris joyeux de Serge,--la foule bruyante et dissipe qui l'assigeait autrefois, Dournof sentit le coeur lui manquer. --Je ne peux pas! s'criait il en tordant ses mains dsespres. --Il le faut pourtant! lui disait sa conscience; comment refuser cette gare le seul moyen qui lui reste de revenir la vertu? Comment retirer ce brin de paille une me en dtresse? Dormirais-tu tranquille si tu pensais que tu as rejet au gouffre du vice l'pouse qui porte ton nom, la mre de tes enfants, lorsque tu pouvais la sauver en lui ouvrant la porte? --Eh bien, non! Je ne puis pas! rpta Dournof. C'est au-dessus de mes forces. Aprs avoir mdit longtemps, il prit une rsolution soudaine et se rendit la chambre de son fils. Les deux enfants jouaient dj ensemble sur le tapis, comme s'ils ne s'taient jamais quitts. --Niania, dit Dournof, viens ici. La Niania obit, et suivit son matre dans le cabinet. --Sais tu que ma femme veut revenir? demanda brusquement le prsident. --La nourrice vient de me le dire, rpondit la vieille femme en baissant la tte. --O est-elle? --A Varsovie. --Qu'est-ce qu'elle fait l? --Elle attend que tu lui permettes de revenir. --Et si je refuse? La Niania regarda son maitre d'un air tout surpris. --Comment pourrais tu lui refuser? demanda-t-elle; n'est-elle pas ta femme? Dournof, surpris son tour, examina plus attentivement la vieille bonne. Elle avait l'air morne, mais non rvolt. Celle-l connaissait la patience et la rsignation. --Mais, reprit-il, tu sais que j'ai me plaindre d'elle. --Nul n'est sans pch, mon maitre, rpondit l'humble servante. Si elle a envie de bien faire, tu dois lui permettre d'essayer. --Et si elle recommence? La Niania fit un signe de la croix. --Que Dieu nous prserve d'un semblable malheur! dit-elle. Pourquoi appelles tu le mal sur ta maison? Elle ne tombera pas deux fois dans la mme faute. --Et si elle y retombe? insista Dournof irrit. --Tu veux en savoir plus long que l'Esprit-Saint, dit la Niania d'un ton de reproche, ce n'est pas bien. Dournof se tut pendant quelques instants. --Alors, dit il ensuite, tu veux qu'elle revienne? --Elle doit revenir, fit la conscience loyale de la Niania. --Tu ne l'aimes pourtant gure, toi qui veux la ramener ici, et elle t'aime encore moins! --C'est vrai, matre; mais tu m'as promis que je ne quitterais pas notre Serge, et, d'ailleurs, elle doit revenir ici; c'est la place que Dieu lui a donne. Dournof fit un geste de la main, grave et triste. La Niania le comprit et se retira. Ce jour-l, le prsident oublia de dner; les rcits de Serge, enchant de sa petite soeur toute extraordinaire et toute mondaine pour lui accoutum la solitude, ne purent distraire le pre de sa rverie soucieuse. Sa lampe brla bien avant dans la nuit, et enfin, lass de combattre, il cda et crivit: "Vous pouvez revenir." XXXI Quelques jours aprs, madame Dournof rentrait chez elle. On aurait pu croire quelque embarras, quelque gne vis--vis de son mari et de sa maison: il n'en fut rien. Sans doute, au fond d'elle-mme, Marianne sentait bien la fausset de sa position, mais elle paya d'orgueil, et montra tous un visage altier. Son quipe n'avait pas fait grand bruit dans le monde, cause de la rserve de Dournof, qui en avait impos aux curieux; son retour ne fut pas considr comme un vnement de grande importance. M. Mrof avait toujours dit que sa fille tait retenue l'tranger par le soin de sa sant, et ses amis avaient fait semblant de le croire. Le retour de Marianne ne fut donc signal au dehors par aucune circonstance particulire. Le soir de ce premier jour, si embarrassant pour tout le monde, except pour Marianne seule,--peut-tre,--lorsque les enfants furent couchs, madame Dournof entra dans le cabinet de son mari. Alors il releva la tte et frona le sourcil il n'entrait pas dans ses plans de permettre de semblables intrusions; mais, avant qu'il et pu ouvrir la bouche, sa femme s'tait assise en face de lui, et lui parlait affectueusement. Les annes d'absence avaient prodigieusement embelli madame Dournof; elle avait perdu les grces enfantines qu'elle avaient conserves si longtemps aprs son mariage, mais elle en avait acquis d'autres plus fminines, plus artificielles peut tre, plus sduisantes aussi. Marianne savait dsormais profiter de tout ce que la toilette peut ajouter la beaut d'une femme, et aussi de tout ce que la beaut d'une femme peut obtenir de ceux qui y sont accessibles. --Vous tes vraiment bon, mon ami disait Marianne d'une voix musicale, un peu voile, qui tait chez elle un charme nouveau. Le timbre de cristal avait disparu, mais la passion contenue vibrait dsormais dans ses moindres paroles. Vous tes bon de m'avoir crit de revenir, et je ne puis vous en exprimer toute ma reconnaissance. Les yeux de Marianne, venant en aide les paroles, se posrent sur Dournof avec une motion discrte. Le prsident resta immobile, et son regard ne quitta pas le tapis. --Je sais tout ce que je vous dois, reprit Marianne, et je ne serai point ingrate. J'ai beaucoup rflchi depuis quelques annes, et je me suis dit que vous n'tiez pas seul responsable de ma... mon erreur. --Vraiment? rpondit Dournof d'un ton glac, vous avez trouv cela? Vous tes bien bonne. Sans relever l'ironie de ces paroles, Marianne continua, les yeux baisss, cette fois. --Oui... j'tais trop jeune peut-tre... dans tous les cas, trop enfant; je n'ai pas su apprcier votre mrite: votre srieux m'a paru de la froideur; votre dignit, de l'orgueil... Vous tiez trop grave pour moi... --Comme elle ment! pensa Dournof en se rappelant les premiers jours de leur union, o, enivr par la grce et la beaut de cette charmante femme qui semblait l'adorer, qui l'adorait mme sincrement, il ne songeait gure garder son srieux et sa dignit prs d'elle. Mais il continua de se taire. --Et pourtant, reprit Marianne, je vous ai passionnment aim; oui, malgr votre sourire sarcastique, je vous ai aim, vous le savez bien! --Pourquoi avez-vous cess! demanda Dournof d'un ton tranquille. --Parce que... parce que vous avez t trop dur pour moi, s'cria Marianne avec vhmence, parce que vous n'aimiez pas ce que j'aimais, parce que vous n'avez cess de contrarier mes gots, parce que mes amis devenaient vos ennemis. --Vous choisissiez bien vos amis, en effet, interrompit Dournof, en regardant fixement sa femme. Devais-je, en vrit, en lui faire les miens? Marianne rougit et frissonna de la tte aux pieds. --Il va me tuer, pensa-t-elle. --C'est le dsespoir qui m'a entrane la chute, dit-elle tout haut, les yeux mouills de larmes, avec un attendrissement indicible dans la voix; c'est parce que vous ne m'aimiez plus... --Ce n'est pas moi qui ai rompu le premier les liens de tendresse qui rendaient notre vie heureuse autrefois. --C'est vous, Serge, c'est vous, rpliqua Marianne en se di levant. Elle s'approcha de son mari, jeta son cou ses bras admirables, et, couchant sur son paule ses boucles blondes et vaporeuses, elle murmura: --Je t'aime toujours, Serge, pardonne moi, soyons encore heureux de nous aimer. Surpris d'abord par la soudainet de ce mouvement si peu prvu, Dournof n'avait pu en croire ses propres yeux; mais, en sentant sur sa poitrine le visage de Marianne, il recula en arrire, saisi d'un tremblement violent, qui le secouait de la tte aux pieds. --Vous, s'cria-t-il, en s'arrachant des bras de sa femme, serrs autour de lui, vous osez... --J'tais jalouse, Serge, murmura Marianne, en essayant de saisir la main qu'il lui refusait. --Jalouse? Et o donc dans ma conduite avez-vous l'ombre d'un doute, d'un simple doute? Marianne releva firement sa tte repentante, et, indiquant du doigt le portrait d'Antonine. --Ici, dit-elle. Dournof regarda sa femme un instant d'un regard fixe qui la fit plir; puis, la saisissant brutalement par le poignet, il la prcipita genoux. --Misrable, dit-il, misrable... Il essaya de parler, mais ne put trouver les mots qu'il cherchait; sa colre tait si forte qu'il avait perdu le jugement. Marianne, perdue, restait genoux; il lui lcha le bras et la regarda, faisant un pas en arrire. --Vous avez os outrager une sainte! Oui, je suis coupable, vous avez raison; j'aurais d toute ma vie rester fidle au culte de cet ange envol; j'ai failli, mais seulement le jour o j'ai cd vos sductions. Vous tes la chair, vous, elle tait l'esprit; vous n'avez rien de commun avec elle, vous n'avez jamais march dans les mmes sentiers. Il se dtourna avec dgot. Marianne profita de ce mouvement pour se relever. Sa feinte humilit avait disparu. --Je vous offrais la paix, dit-elle d'un ton dur, c'est vous qui avez choisi la guerre, je l'accepte; mais maintenant vous tes responsable de l'avenir. Je resterai ici, je vous en prviens, car, pour me chasser, il faudrait employer la violence, et vous n'oserez pas. Elle sortit l-dessus; le bruit de sa robe tranante retentit un instant dans la pice voisine, puis s'loigna, et tout resta morne et Muet. Dournof le prit la tte deux mains. Tout chancelait autour de lui, mais il ne savait de quel ct tourner ses regards. Aprs un instant de la plus cruelle torture, il sonna. La Niania parut. --Niania, dit-il, tu aimes mes enfants? --Comme toi, mon matre rpondit la vieille femme. --Tu me jures de ne jamais les abandonner? Pourquoi les abandonnerai-je? fit la Niania en haussant les paules; quand je mourrai seulement, pas avant, bien sr. --C'est bien. Dis au cocher d'atteler. --A cette heure? demanda-t-elle surprise. --Oui, j'ai affaire. Et vite. Elle obit en silence, comme toujours. Dournof, rest seul, se mit son bureau et rangea divers papiers; il crivit plusieurs lettres qu'il mit en vidence, dont une adresse son beau-pre. Puis il chercha dans un tiroir les lettres d'Antonine, les relut d'un coup d'oeil et les mit brler le dans la chemine. Comme il jetait un dernier regard autour de lui, il aperut le portrait de la jeune fille; aussitt il le dcrocha, retira la photographie de son cadre, et la joignit aux lettres dj en cendres. Il regardait le papier se tordre sous l'action du feu; bientt il ne resta plus qu'un monceau de cendres noires qui conservaient la forme du portrait, et o couraient des tincelles rouges. Quand la dernire tincelle eut disparu, il donna un coup de pincette dans les charbons ardents, et tout s'vanouit. --La voiture est prte, vint dire la Niania. Dournof fit un signe de tte. --Tu vas loin, seul, la nuit? fit la Niania inquite, s'il allait t'arriver malheur? --Il ne peut plus m'arriver de malheur, rpondit Dournof, en se dirigeant vers la chambre de son fils. Par ordre de Marianne, on avait runi les deux enfants dans la mme pice. Ils dormaient l'un et l'autre, chacun dans son berceau; le mme reflet de joie et de paix enfantine illuminait ces deux visages. Dournof les contempla avec une gale tendresse, les embrassa l'un aprs l'autre, et sortit de la chambre. La vieille Niania le suivait, inquite comme un chien qui voit son matre partir sans lui. Dournof se retourna, et l'embrassa sur son front parchemin. --Tu veilleras bien sur eux, dit-il, et il disparut. XXXII La nuit tait toute noire, lorsque Dournof arriva l'auberge de Pargolovo; il descendit cet endroit, et ordonna son cocher de retourner en ville au pas, mais sans laisser souffler les chevaux. Le cocher, qui n'tait jamais venu l, car Dournof prenait toujours des voitures de louage pour accomplir ce plerinage, obit sans faire de rflexion, et, au bout d'un instant, l'quipage disparut au tournant de la route. Le prsident prit alors le chemin du cimetire. C'tait une froide nuit de novembre; la neige n'tait pas encore tombe assez pour tablir le tranage, mais de larges tranes de poussire neigeuse s'tendaient au loin, dans les ravins, dans les sillons, comme les plis d'une suaire sur la terre noire. Le croissant de la lune, son dclin, donnait peine assez de lumire pour qu'on pt distinguer la route. Au village, tout dormait sous le toit des cabanes, o dans chacune brillait la lampe des images. Ces faibles clarts de veilleuse semblaient des cierges placs auprs d'un mort. Dournof en fit la rflexion, puis prit grands pas le chemin du cimetire. La bise soufflait dans les branchages, et soulevait de terre des poignes de neige fine qu'elle lanait au visage du prsident. Ce cimetire dsol n'avait ni fleurs ni couronnes ses croix solitaires. Seule, la tombe d'Antonine, trs reconnaissable de loin cause de son lvation, tait couverte de couronnes en mtal argent: c'tait un soin de Dournof; il avait voulu que, mme l'poque o les fleurs ne peuvent vivre au dehors, quelque chose indiqut qu'Antonine n'tait point dlaisse. Il montait la colline sans s'apercevoir du froid pre qui glaait sur lui ses vtements. --Je viens! je viens! murmurait-il. En ce moment, il ne pensait plus Marianne, il l'avait bien oublie; il refusait ce douloureux chemin de croix qu'il avait parcouru dix ans auparavant, avec la mme intensit de souffrance, le mme dsespoir que lorsqu'il trbuchait dans le sentier escarp, en portant la tte du cercueil d'Antonine. Arriv au tombeau, il s'appuya la croix, tout hors d'haleine d'avoir mont si vite. Tout tait calme, noir, lugubre; la lune allait disparatre derrire les bois de l'autre ct du lac. Il posa ses lvres sur la croix glace. --Je suis venu, dit-il, parce que toi seule es la paix, toi seule es le salut. Console-moi, chre me envole, prends-moi dans tes bras comme un enfant malade. J'ai mal... mon coeur souffre... je suis las... Il s'assit sur la pierre, embrassant la croix de son bras gauche et appuyant sa tte sur le fer glacial. Peu peu, ses yeux se fermrent; son corps, fatigu par la lutte de son esprit, ploya sous le faix d'une langueur dlicieuse. Le froid l'envahissait avec un irrsistible besoin de sommeil... "Console-moi, murmurait-il, calme-moi, j'ai besoin de repos et de paix." Il ne cherchait qu'un peu de sommeil et de repos. Il s'endormit bientt sans conserver mme la force de lutter. Peu peu, une vision sembla monter du lac glac: Antonine, vtue de blanc, s'envolait doucement vers le ciel, et les plis tranants de son suaire, parure de vierge et d'pouse, enveloppaient Dournof endormi... il montait aprs elle, sans secousse et sans douleurs... Ce n'est pas une voix mortelle qui peut dire o s'acheva son rve. Ce matin, on le trouva mort, appuy la croix qu'il tenait toujours entoure de son bras roidi. M. Mrof a pris les enfants chez lui; la lettre que son gendre lui avait laisse parlait d'un voyage lointain, dont la dure devait tre illimite; ce voyage et peut tre conduit Dournof en Amrique, si la mort n'et mis fin toutes ses hsitations. Quoi qu'il en soit, c'est le grand-pre qui lve ses petits-enfants. La Niania a enseveli de ses propres mains le corps de Dournof, comme elle avait enseveli celui d'Antonine, et, dans son me, elle bnit le Seigneur clment qui les a runis. Elle est bien vieille, mais vigoureuse encore, et, dans la paisible maison de M. Mrof, elle veille, soir et matin, aux prires de la petite fille et du petit garon qui n'oublient jamais: "Papa et ma tante Antonine qui sont au ciel," car la vieille bonne est sre que Dieu les a reus dans sa misricorde. FIN. End of the Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Grville (1842-1902) License: Share Alike