Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) LA VIE DE Mr de Molire PAR J.-L. LE GALLOIS, Sieur de GRIMAREST _Rimpression de l'dition originale (Paris, 1705) et des pices annexes_ Avec une Notice Par A. P.-MALASSIS Et une figure dessine et grave l'eau-forte Par AD. LALAUZE [SCIENTIA DUCE--I.L.] PARIS _Isidore LISEUX, diteur_ Rue Bonaparte, n 2 1877 [Illustration: Ad. Lalauze del. et sc. Imp. A. Salmon. ... de sorte que cette jeune personne se dtermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de Molire (_Page 36_).] AVANT-PROPOS De tous les biographes de Molire, Grimarest se trouve encore avoir le plus fait pour sa mmoire. Si son oeuvre, pendant plus d'un sicle et demi, a figur, de prfrence toute autre, en tte des meilleures ditions de notre grand comique, ce n'est vraiment que justice. Bien que dmode, peut-tre reste-t-elle la seule qui vaille, non pour les lettrs et les rudits, mais bien pour cette foule sans cesse renouvele et en marche, sans cesse montante, o tout lecteur nouveau en est un pour Molire. Le got de son thtre est comme un niveau intellectuel auquel la masse de la nation aspire, et que le trs-petit nombre croit utile ou mme possible de dpasser. Et c'est pour cela qu'entre ses diverses biographies, sans en excepter celle de Taschereau, d'un si louable effort, mais dj de trop d'tendue et de surcharge, celle-ci, avec des rectifications en forme de notes, serait maintenir dans les ditions destines au public ascendant, au grand public. Sa valeur et son intrt persistent surtout dans la partie anecdotique qui fut, sa date, au moins une nouveaut. On n'avait encore vu traiter de la sorte, avec ce soin, cette complaisance, cette insistance apologtique, que des princes ou des religieux, des chefs ou des pasteurs de peuples, des personnages d'institution et d'ordre divins. Le rcit de la vie de ce gnie si profondment humain, rien de plus qu'humain, qui dans ses actions prives faisait sans cesse honneur l'homme, plaindre dans ses faiblesses, excusable dans ses dfauts, fut comme un scandale auquel l'esprit public s'associa vite, dont en quelque faon il se chargea. C'tait en 1705. Avanc de quelques annes, le livre n'et pas eu le mme -propos ni rencontr le mme accueil. La _Lettre critique_ attribue de Vis[1] expose sans ambages les scrupules et les prjugs des gnrations antrieures, et du monde officiel, auxquels il avait encore se heurter. Ils se rsument en ceci, que Molire, homme de profession ignoble, rserve faite de ses talents de comdien et d'auteur comique, ne pouvait tre propos comme un modle ou un exemple, et que l'ouvrage et son hros drisoire s'adressent la foule, aux gens de peu, de rien. C'tait, en effet, pour ce public que Grimarest avait travaill, et la pleine conscience de son effort littraire, ou mieux de sa vise morale, parat assez dans sa _Rponse_, o se montre aussi, sous des formes encore soumises et respectueuses, la libert d'esprit d'un crivain la suite de Fontenelle, habitu des _Entretiens sur la pluralit des mondes_ et de _l'Histoire des oracles_: Oui, dit-il, tout petit qu'toit Molire par sa naissance et par sa profession, j'ai rapport des traits de sa vie que les personnes les plus leves se feroient gloire d'imiter, et ces traits doivent plus toucher dans Molire que dans un hros. Et il numre longuement les actes de gnrosit, de bont, de fermet, de droiture de ce hros d'un nouveau genre, de son hros, en y mlant des tmoignages de l'estime universelle qu'il inspirait, et aussi, par habitude de dfrence, des preuves de son respect pour les puissances tablies. La conclusion, en douceur, est que tous ces traits n'ont pas t rassembls par lui pour le simple amusement du public. Notons en passant que Grimarest avait eu Fontenelle lui-mme pour censeur, et comme on le verra plus loin, celui-ci s'intressait l'oeuvre, et n'pargnait pas l'auteur les conseils de mnagement et de prudence. S'il importe peu que Voltaire, trente ans plus tard, ait dprci le livre de Grimarest, en se contentant toutefois de l'abrger, on ne peut taire que Boileau-Despraux ne l'approuva pas lorsqu'il parut. Ce grand tmoin, mme incomparable, du gnie de Molire, qu'il avait confess plus hautement que personne, se prvalant de ce que Grimarest n'avait pas connu l'homme, contesta la vrit des dtails biographiques, sans en infirmer ni rectifier aucun. Reprsentant des vieilles moeurs, jansniste et quelque peu septuagnaire, il devait juger purile, condamnable mme, cette singulire curiosit pour des faits et gestes de nature, en somme, diminuer les ides de gravit et de respect. On n'est jamais que de son temps. La mode a t, de nos jours, de rabaisser Grimarest et de dconsidrer son livre, comme insuffisant, par rapport aux recherches de documents originaux, inaugures par Beffara, qui ont rendu possible un renouvellement de l'histoire de Molire, en fournissant de nouveaux points d'appui ses futurs biographes. Cette inquisition de pices d'tat civil, d'archives, et d'actes notaris s'est produite, comme l'oeuvre de notre auteur, et se poursuit en temps favorable[2]. Si, par impossible, celui-ci en avait eu l'ide, avec le pouvoir de s'y livrer, et de la faire aboutir sur quelques points, il n'en et tir que peu de profit, et d'honneur, encore moins. On le trouverait plus exact sur un petit nombre de noms et de dates, mais pas plus qu'aucun autre crivain, en 1705, il n'et song tirer des consquences, plus ou moins lgitimes, la moderne, de l'ducation si complte de Molire, de ses longues caravanes dramatiques dans les provinces, de l'inventaire aprs dcs de son mobilier, et de ceux de ses ascendants ou descendants. Il s'agit aujourd'hui, ce semble, de dterminer les lments complexes dont se forma le gnie du pote comique. Pour Grimarest, la situation tait tout autre, sinon plus simple. Ses contemporains s'inquitaient surtout d'un Molire qui ne dmentt pas dans sa vie les ides de dignit, de noblesse d'me, de bont, de parfait bon sens qu'il leur inspirait par la lecture et la reprsentation de ses oeuvres. Ce Molire imagin, ce Molire souhait, avait t, par bonheur, le Molire rel, et Grimarest le leur donna conforme la vrit, comme leurs voeux. Il le leur donna sincrement, en toute bonne foi, car les _mmoires_ que lui fournit Baron excepts, son livre n'est rien de plus qu'une enqute suivie, longue, minutieuse, sur les _Actes_ de Molire, la pluralit des voix. Le nombre et la qualit des tmoignages, c'est toute la _critique_ du biographe; lui-mme en convient, et ses aveux se ritrent dans sa lettre, retrouve, au prsident de Lamoignon, propos d'une anecdote qui avait circul sur quelques mots adresss par Molire au public, aprs l'interdiction de la seconde reprsentation du _Tartufe_[3]: Messieurs, nous comptions avoir l'honneur de vous donner la seconde reprsentation du _Tartufe_, mais M. le Prsident ne veut pas qu'on le joue. Telle tait, dans sa forme indcente, l'allocution arrange par des esprits frondeurs, et que Grimarest avait rejete de premier mouvement. Nanmoins, comme on le va voir, il ne se put mettre la conscience en repos qu'aprs en avoir approfondi la fausset, et interrog ce propos plus de vingt tmoins. Voici cette pice justificative de son honntet; elle est essentielle toute nouvelle dition de son livre[4]: _A Monsieur le Premier Prsident de Lamoignon._ MONSEIGNEUR, _Je me donne l'honneur de vous envoyer l'article de la _Vie de Molire_, qui regarde le _Tartuffe_, sur ce que M. de Fontenelle m'a dit que vous doutiez de la discrtion et du respect que je devois avoir en rapportant ce fait. Vous n'ignorez pas, Monseigneur, tous les mauvais contes que l'on a faits sur cet endroit de la vie de Molire. J'en ai approfondi la fausset avec soin; mais plus de vingt personnes m'ont assur que la chose se passa peu prs comme je l'ai rendue, et j'ai cru qu'elle toit d'autant plus vritable que dans le Menagiana, imprim avec privilge en 1693, on a fait dire M. Mnage, en parlant du _Tartuffe_: Je dis M. le Premier Prsident de Lamoignon, lorsqu'il empcha qu'on ne le jout, que c'toit une pice dont la morale toit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pt tre utile au public. Vous voyez, Monseigneur, que j'ai supprim ce nom illustre de mon ouvrage, et que j'ai eu l'attention de donner de la prudence et de la justice sa dfense du _Tartuffe_, par mes expressions. M. de Fontenelle qui a la mme attention que moi pour tout ce qui vous regarde, Monseigneur, a jug que j'avois bien mani cet endroit, puisqu'il a approuv mon livre, qui est presque imprim. Cependant, si vous jugez que je n'aye pas russi ayez la bont de me prescrire les termes et les expressions, et je ferai faire un carton[5]; le profond respect et le sincre attachement que j'ai depuis longtemps pour vous, Monseigneur, et pour toute votre illustre famille, ne me permettant pas de m'carter un moment de ce que je lui dois. Lorsque j'ai eu en vue de composer la vie de Molire, je n'ai point eu l'intention de me donner une mauvaise rputation ni d'attaquer personne, mais seulement de faire connotre cet excellent auteur par ses bons endroits. Si j'ai l'honneur de vous crire, Monseigneur, au lieu d'aller moi-mme vous rendre compte de ma conduite, que l'on vous aura peut-tre altre, c'est que je sais que vos momens sont prcieux, et c'est pour vous donner le temps de rflchir sur ce que je prends la libert de vous mander, et lorsqu'il vous plaira, je me rendrai auprs de vous pour recevoir vos ordres, que je vous supplie trs-humblement de me donner le plus tt qu'il vous sera possible, cause de l'tat o est mon impression. Je vous demande en grce, Monseigneur, d'tre persuad de l'envie que j'ai de vous tmoigner, dans des occasions plus essentielles que celle-ci, que personne ne vous est plus attach que je le suis, et que l'on ne peut tre avec plus de respect que j'ai l'honneur d'tre,_ MONSEIGNEUR, _Votre trs-humble et trs-obissant serviteur_, DE GRIMAREST. _Je recevrai les ordres dont il vous plaira m'honorer dans la rue du Four-Saint-Germain._ Molire grand comdien, grand crivain, sans doute, mais surtout grand homme de bien, et anim dans toutes ses actions des sentiments que son oeuvre excite, Molire enfin parangon d'humanit, tel est le Molire dgag par Grimarest; tel il avait t, tel est-il montr, tel le demandait-on, et ne se lassera-t-on pas de le demander. Sans doute peut-on rver de lui une plus haute, mais non plus touchante et plus vive image. C'est dans Grimarest que Molire reste le plus prsent, le plus familier. En dehors des articles des Biographies universelles, nous n'avons rien sur Grimarest. MM. les Moliristes ne se sont pas encore mis en frais sur le premier des Moliristes, anctre dpass, mais non prescrit. Sa profession tait de donner des leons de franais aux seigneurs trangers, de les faonner nos manires, notre gnie. La liste de ses ouvrages se compose en majeure partie de traits de belle ducation, relatifs au rcitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans la dclamation; la manire d'crire les lettres; au crmonial; l'usage dans la langue franaise[6]. Ses connaissances taient tendues, sa curiosit pousse en tous sens. Le livre intitul _Commerce de lettres curieuses et savantes_[7] contient, ct de considrations sur les fortifications et aussi sur les bibliothques, une dissertation sur la patavinit[8], une explication du rire, et des remarques sur la lettre A dans le dictionnaire de Furetire. La date de sa naissance reste inconnue; celle de sa mort est fixe 1720. A. P.-M. [1] Voir p. 171. Cette _Lettre_ n'est certainement pas de Vis, car il rsulte de plusieurs passages que l'auteur n'avait pas connu Molire, ni mme t son contemporain, et c'est un point que Grimarest accorde dans sa rponse. [2] Depuis cinquante-six ans, 1821-1877. [3] Cette lettre, publie par Taschereau dans la troisime dition de son _Histoire de la vie et des ouvrages de Molire_, Paris, Hetzel, 1844, in-18, lui avait t communique en original par Villenave. [4] Voir pour les difficults que rencontra la reprsentation du _Tartufe_, p. 94 101. [5] Nous nous sommes assur qu'aucun des passages du livre relatifs au _Tartufe_ n'avait t cartonn. [6] Trait du rcitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans la dclamation et dans le chant; avec un trait des accens, de la quantit et de la ponctuation. Paris, _Jacques Le Fvre et Pierre Ribou_, 1707, in-12. Trait sur la manire d'crire des lettres et sur le crmonial, avec un discours sur ce qu'on appelle usage dans la langue franoise, par Monsieur de Grimarest. Paris, _Jacques tienne_, 1719, in-12. Dans le prambule de cette production approuve la date de 1708, Grimarest dit leur fait un pote insolent et un avocat critique, dtracteurs de ses prcdents ouvrages. L'un ou l'autre de ces fcheux, de prfrence le pote, doit tre l'auteur de la _Lettre_ attribue sans raison de Vis par les bibliographes (voir la note de la page VII). [7] Paris, 1700, in-12. [8] C'est la latinit de Tite-Live n Padoue. LA VIE DE M. DE MOLIERE. A PARIS, Chez JACQUES LE FEBVRE, dans la grand' Salle du Palais, au Soleil-d'Or. M. DCCV. _AVEC PRIVILEGE DU ROI_ _APROBATION._ J'ai l par ordre de Monseigneur le Chancelier LA VIE DE MOLIERE, & j'ai cru que le Public la verroit avec plaisir, par l'intrt qu'il prend la mmoire d'un auteur si Illustre. FAIT Paris ce 15e Dcembre 1704. FONTENELLE. * * * * * Le Privilge du Roy, en date du 11 Janvier 1705, est au nom de Jean-Leonor LE GALLOIS, SIEUR DE GRIMAREST. LA VIE DE MR DE MOLIRE Il y a lieu de s'tonner que personne n'ait encore recherch la Vie de Mr de Molire pour nous la donner. On doit s'intresser la mmoire d'un homme qui s'est rendu si illustre dans son genre. Quelles obligations notre Scne comique ne lui a-t-elle pas? Lorsqu'il commena travailler, elle toit destitue d'ordre, de moeurs, de got, de caractres; tout y toit vicieux. Et nous sentons assez souvent aujourd'hui que sans ce Gnie suprieur le Thtre comique seroit peut-tre encore dans cet affreux chaos, d'o il l'a tir par la force de son imagination; aide d'une profonde lecture, et de ses rflexions, qu'il a toujours heureusement mises en oeuvre. Ses Pices reprsentes sur tant de Thtres, traduites en tant de langues, le feront admirer autant de sicles que la Scne durera. Cependant on ignore ce grand Homme; et les foibles crayons, qu'on nous en a donnez, sont tous manquez; ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent pas pour le faire connotre tel qu'il toit. Le Public est rempli d'une infinit de fausses Histoires son ocasion. Il y a peu de personnes de son temps, qui pour se faire honneur d'avoir figur avec lui, n'inventent des avantures qu'ils prtendent avoir eues ensemble. J'en ai eu plus de peine dveloper la vrit; mais je la rends sur des Mmoires trs-assurez; et je n'ai point pargn les soins pour n'avancer rien de douteux. J'ai cart aussi beaucoup de faits domestiques, qui sont communs toutes sortes de personnes; mais je n'ai point nglig ceux qui peuvent rveiller mon Lecteur. Je me flate que le Public me saura bon gr d'avoir travaill: je lui donne la Vie d'une personne qui l'ocupe si souvent; d'un Auteur inimitable, dont le souvenir touche tous ceux qui ont le discernement assez heureux pour sentir la lecture, ou la reprsentation de ses Pices, toutes les beautez qu'il y a rpandues. * * * * * Mr de Molire se nommoit Jean-Baptiste Pocquelin; il estoit fils et petit-fils de Tapissiers, Valets-de-Chambre du Roy Louis XIII. Ils avoient leur boutique sous les pilliers des Halles, dans une maison qui leur appartenoit en propre. Sa mre s'appelloit Boudet: elle toit aussi fille d'un Tapissier, tabli sous les mmes piliers des Halles. Les parens de Molire l'levrent pour tre Tapissier; et ils le firent recevoir en survivance de la Charge du pre dans un ge peu avanc: ils n'pargnrent aucuns soins pour le mettre en tat de la bien exercer; ces bonnes Gens n'aant pas de sentimens qui dssent les engager destiner leur enfant des occupations plus leves: de sorte qu'il resta dans la boutique jusqu' l'ge de quatorze ans; et ils se contentrent de lui faire apprendre lire et crire pour les besoins de sa profession. Molire avoit un grand-pre, qui l'aimoit perduement; et comme ce bon homme avoit de la passion pour la Comdie, il y menoit souvent le petit Pocquelin, l'Htel de Bourgogne. Le pre qui apprhendoit que ce plaisir ne dissipt son fils, et ne lui tt toute l'attention qu'il devoit son mtier, demanda un jour ce bon homme pourquoi il menoit si souvent son petit-fils au spectacle? Avez-vous, lui dit-il, avec un peu d'indignation, envie d'en faire un Comdien?--Plt Dieu, lui rpondit le grand-pre, qu'il ft aussi bon Comdien que Belleroze (c'toit un fameux Acteur de ce tems l). Cette rponse frapa le jeune homme, et sans pourtant qu'il et d'inclination dtermine, elle lui fit natre du dgot pour la profession de Tapissier; s'imaginant que puisque son grand-pre souhaitoit qu'il pt tre Comdien, il pouvoit aspirer quelque chose de plus qu'au mtier de son pre. Cette prvention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il ne restoit dans la boutique qu'avec chagrin: de manire que revenant un jour de la Comdie, son pre lui demanda pourquoi il estoit si mlancholique depuis quelque tems? Le petit Pocquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avoit de dclarer ses sentimens son pre: il lui avoua franchement qu'il ne pouvoit s'accommoder de sa Profession; mais qu'il lui feroit un plaisir sensible de le faire tudier. Le grand-pre, qui toit prsent cet claircissement, appuya par de bonnes raisons l'inclination de son petit-fils. Le pre s'y rendit, et se dtermina l'envoyer au Collge des Jsuites. * * * * * Le jeune Pocquelin toit n avec de si heureuses dispositions pour les tudes, qu'en cinq annes de tems il fit non seulement ses Humanitez, mais encore sa Philosophie. Ce fut au Collge qu'il fit connoissance avec deux Hommes illustres de notre tems, Mr de Chapelle et Mr Bernier. Chapelle toit fils de Mr Luillier, sans pouvoir tre son hritier de droit; mais il auroit pu lui laisser les grands biens qu'il possdoit, si par la suite il ne l'avoit reconnu incapable de les gouverner. Il se contenta de lui laisser seulement 8000 livres de rente entre les mains de personnes qui les lui payoient rgulirement. Mr Luillier n'pargna rien pour donner une belle ducation Chapelle, jusqu' lui choisir pour Prcepteur le clbre Mr de Gassendi; qui aant remarqu dans Molire toute la docilit et toute la pntration ncessaires pour prendre les connoissances de la Philosophie, se fit un plaisir de la lui enseigner en mme tems qu' Messieurs de Chapelle et Bernier. Cyrano de Bergerac, que son pre avoit envoy Paris sur sa propre conduite, pour achever ses tudes, qu'il avoit assez mal commences en Gascogne, se glissa dans la socit des Disciples de Gassendi, aant remarqu l'avantage considrable qu'il en tireroit. Il y fut admis cependant avec rpugnance; l'esprit turbulent de Cyrano ne convenoit point avec de jeunes gens, qui avoient dj toute la justesse d'esprit que l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formes. Mais le moyen de se dbarasser d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi gascon que Cyrano? Il fut donc reu aux tudes et aux conversations que Gassendi conduisoit avec les personnes que je viens de nommer. Et comme ce mme Cyrano toit trs-avide de savoir, et qu'il avoit une mmoire fort heureuse, il profitoit de tout; et il se fit un fond de bonnes choses, dont il tira avantage dans la suite. Molire aussi ne s'est il pas fait un scrupule de placer dans ses Ouvrages plusieurs penses, que Cyrano avoit employes auparavant dans les siens? Il m'est permis, disoit Molire, de reprendre mon bien o je le trouve. * * * * * Quand Molire eut achev ses tudes, il fut oblig, cause du grand ge de son pre, d'exercer sa Charge pendant quelque tems; et mme il fit le voyage de Narbonne la suite de Louis XIII. La Cour ne lui fit pas perdre le got qu'il avoit pris ds sa jeunese pour la Comdie: ses tudes n'avoient mme servi qu' l'y entretenir. C'toit assez la coutume dans ce tems-l de reprsenter des pices entre amis; quelques Bourgeois de Paris formrent une troupe, dont Molire toit; ils jourent plusieurs fois pour se divertir. Mais ces Bourgeois aant suffisamment rempli leur plaisir, et s'imaginant tre de bons Acteurs, s'avisrent de tirer du profit de leurs reprsentations. Ils pensrent bien srieusement aux moyens d'excuter leur dessein: et aprs avoir pris toutes leurs mesures, ils s'tablirent dans le jeu de paume de la Croix blanche, au Fauxbourg Saint Germain. Ce fut alors que Molire prit le nom qu'il a toujours port depuis. Mais lorsqu'on lui a demand ce qui l'avoit engag prendre celui-l plutt qu'un autre, jamais il n'en a voulu dire la raison, mme ses meilleurs amis. L'tablissement de cette nouvelle troupe de Comdiens n'eut point de succs, parce qu'ils ne voulurent point suivre les avis de Molire, qui avoit le discernement et les vues beaucoup plus justes, que des gens qui n'avoient pas t cultivez avec autant de soin que lui. Un Auteur grave nous fait un conte au sujet du parti que Molire avoit pris, de jouer la Comdie. Il avance que sa famille alarme de ce dangereux dessein, lui envoya un Ecclsiastique, pour lui reprsenter qu'il perdoit entirement l'honneur de sa famille; qu'il plongeoit ses parens dans de douloureux dplaisirs; et qu'enfin il risquoit son salut d'embrasser une profession contre les bonnes moeurs, et condamne par l'glise; mais qu'aprs avoir cout tranquilement l'Ecclsiastique, Molire parla son tour avec tant de force en faveur du Thtre, qu'il sduisit l'esprit de celui qui le vouloit convertir, et l'emmena avec lui pour jouer la Comdie. Ce fait est absolument invent par les personnes de qui Mr P** peut l'avoir pris pour nous le donner. Et quand je n'en aurois pas de certitude, le Recteur la premire rflexion prsumera avec moi que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il est vrai que les parents de Molire essayrent par toutes sortes de voies de le dtourner de sa rsolution; mais ce fut inutilement: sa passion pour la Comdie l'emportoit sur toutes leurs raisons. Quoique la troupe de Molire n'et point russi: cependant pour peu qu'elle avoit paru, elle lui avoit donn occasion suffisamment de faire valoir dans le monde les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour le Thtre. Et Monsieur le Prince de Conti, qui l'avoit fait venir plusieurs fois jouer dans son Htel, l'encouragea. Et voulant bien l'honorer de sa protection, il lui ordonna de le venir trouver en Languedoc avec sa troupe, pour y jouer la Comdie. Cette troupe toit compose de la Bjart, de ses deux frres, de Gros Ren, de Duparc, de sa femme, d'un Ptissier de la rue Saint Honor, pre de la Damoiselle de la G**, femme-de-chambre de la De-Brie; celle-cy toit aussi de la troupe avec son mari, et quelques autres. Molire en formant sa troupe, lia une forte amiti avec la Bjart, qui avant qu'elle le connt, avoit eu une petite Fille de Monsieur de Modne, Gentilhomme d'Avignon, avec qui j'ai su, par des tmoignages trs-assurez, que la mre avoit contract un mariage cach. Cette petite fille accoutume avec Molire, qu'elle voyoit continuellement, l'appella son mari, ds qu'elle sut parler; et mesure qu'elle croissoit, ce nom dplaisoit moins Molire, mais cela ne paroissoit personne tirer aucune consquence. La mre ne pensoit rien moins qu' ce qui arriva dans la suite; et occupe seulement de l'amiti qu'elle avoit pour son prtendu gendre, elle ne voyoit rien qui dt lui faire faire des rflexions. * * * * * Molire partit avec sa troupe, qui eut bien de l'aplaudissement en passant Lyon, en 1653, o il donna au public l'_tourdi_, la premire de ses Pices, qui eut autant de succs qu'il en pouvoit esprer. La Troupe passa en Languedoc, o Molire fut reu trs-favorablement de Monsieur le Prince de Conti, qui eut la bont de donner des appointemens ces Comdiens. Molire s'acquit beaucoup de rputation dans cette Province, par les trois premires Pices de sa faon qu'il fit parotre; l'_tourdi_, le _Dpit amoureux_, et les _Prcieuses ridicules_. Ce qui engagea d'autant plus Monsieur le Prince de Conti l'honorer de sa bienveillance, et de ses bienfaits: ce Prince lui confia la conduite des plaisirs et des spectacles qu'il donnoit la Province, pendant qu'il en tint les tats. Et aant remarqu en peu de tems toutes les bonnes qualitez de Molire, son estime pour lui alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrtaire. Mais il aimoit l'indpendance, et il toit si rempli du dsir de faire valoir le talent qu'il se connoissoit, qu'il pria Monsieur le Prince de Conti de le laisser continuer la Comdie; et la place qu'il auroit remplie fut donne Monsieur de Simoni. Ses amis le blmrent de n'avoir point accept un emploi si avantageux. Eh! Messieurs, leur dit-il, ne nous dplaons jamais; je suis passable Auteur, si j'en crois la voix publique; je puis tre un fort mauvais Secrtaire. Je divertis le Prince par les spectacles que je lui donne; je le rebuterai par un travail srieux, et mal conduit. Et pensez-vous d'ailleurs, ajouta-t-il, qu'un Misantrope comme moi, capricieux si vous voulez, soit propre auprs d'un Grand? Je n'ai pas les sentimens assez flexibles pour la domesticit. Mais plus que tout cela, que deviendront ces pauvres gens que j'ai amens de si loin? Qui les conduira? Ils ont compt sur moi; et je me reprocherois de les abandonner. Cependant j'ai s que la Bjart, lui auroit fait le plus de peine quitter; et cette femme, qui avoit tout pouvoir sur son esprit, l'empcha de suivre Monsieur le Prince de Conti. De son ct, Molire toit ravi de se voir le Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir sensible de conduire sa petite Rpublique: il aimoit parler en public, il n'en perdoit jamais l'occasion; jusques-l que s'il mouroit quelque Domestique de son Thtre, ce lui toit un sujet de haranguer pour le premier jour de Comdie. Tout cela lui auroit manqu chez Monsieur le Prince de Conti. * * * * * Aprs quatre ou cinq annes de succs dans la Province, la Troupe rsolut de venir Paris. Molire sentit qu'il avoit assez de force pour y soutenir un Thtre comique; et qu'il avoit assez faonn ses Comdiens pour esprer d'y avoir un plus heureux succs que la premire fois. Il s'assuroit aussi sur la protection de Monsieur le Prince de Conti. Molire quitta donc le Languedoc avec sa Troupe: mais il s'arrta Grenoble, o il joua pendant tout le Carnaval. Aprs quoi, ces Comdiens vinrent Rouen, afin qu'tant plus porte de Paris, leur mrite s'y rpandt plus aisment. Pendant ce sjour, qui dura tout l't, Molire fit plusieurs voyages Paris, pour se prparer une entre chez Monsieur, qui lui aant acord sa protection, eut la bont de le prsenter au Roi et la Reine Mre. Ces Comdiens eurent l'honneur de reprsenter la pice de _Nicomde_ devant leurs Majestez au mois d'Octobre 1658. Leur dbut fut heureux; et les Actrices sur tout furent trouves bonnes. Mais comme Molire sentoit bien que sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le srieux sur celle de l'Htel de Bourgogne, aprs la Pice il s'avana sur le Thtre, et fit un remercment sa Majest, et la suplia d'agrer qu'il lui donnt un des petits divertissemens, qui lui avoient acquis un peu de rputation dans les Provinces. En quoi il comptoit bien de russir, parce qu'il avoit acoutum sa Troupe jouer sur le champ de petites Comdies, la manire des Italiens. Il en avoit deux entre autres, que tout le monde en Languedoc, jusqu'aux personnes les plus srieuses, ne se lassoient point de voir reprsenter. C'toient les _Trois Docteurs Rivaux_, et le _Matre d'cole_, qui toient entirement dans le got Italien. Le Roi parut satisfait du compliment de Molire, qui l'avoit travaill avec soin; et sa Majest voulut bien qu'il lui donnt la premire de ces deux petites Pices, qui eut un succs favorable. Le Jeu de ces Comdiens fut d'autant plus got, que depuis quelque tems on ne jouoit plus que des Pices srieuses l'Htel de Bourgogne: le plaisir des petites Comdies toit perdu. * * * * * Le divertissement que cette Troupe venoit de donner Sa Majest, lui aant plu, Elle voulut qu'elle s'tablt Paris: et pour faciliter cet tablissement, le Roi eut la bont de donner le petit Bourbon ces Comdiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sait qu'ils passrent en 1660 au Palais Royal, et qu'ils prirent le titre de _Comdiens de Monsieur_. Molire, qui en homme de bon sens, se dfioit toujours de ses forces, eut peur alors que ses ouvrages n'eussent pas du Public de Paris autant d'aplaudissement que dans les Provinces. Il aprhendoit de trouver dans ce Parterre, qui ne passoit rien de dfectueux dans ce tems-l, non plus qu'en celui-ci, des esprits qui ne fussent pas plus contens de lui, qu'il l'toit lui-mme. Et si sa Troupe dans les commencemens ne l'avoit excit profiter des heureuses dispositions qu'elle lui connoissoit pour le Thtre comique, peut-tre ne se seroit-t-il pas hazard de livrer ses Ouvrages au Public. Je ne comprens pas, disoit-il, ses camarades en Languedoc, comment des personnes d'esprit prennent du plaisir ce que je leur donne; mais je sais bien qu'en leur place, je n'y trouverois aucun got.--Eh! ne craignez rien, lui rpondit un de ses amis; l'homme qui veut rire se divertit de tout, le Courtisan, comme le Peuple. Les Comdiens le rassurrent Paris, comme dans la Province; et ils commencrent reprsenter dans cette grande Ville, le 3e de Novembre 1658. L'_tourdi_, la premire de ses Pices, qu'il fit parotre dans ce mme mois, et le _Dpit amoureux_ qu'il donna au mois de Dcembre suivant, furent reus avec aplaudissement: et Molire enleva tout--fait l'estime du Public en 1659, par les _Prcieuses ridicules_: Ouvrage qui fit alors esprer de cet Auteur les bonnes choses qu'il nous a donnes depuis. Cette Pice fut reprsente au simple la premire fois; mais le jour suivant on fut oblig de la mettre au double, cause de la foule incroyable, qui y avoit t le premier jour. Et cette Pice, de mme que l'_tourdi_ et le _Dpit amoureux_, quoique joue dans les Provinces pendant long-tems, eut cependant Paris tout le mrite de la nouveaut. Les _Prcieuses_ furent joues pendant quatre mois de suite. Mr Mnage, qui toit la premire reprsentation de cette Pice, en jugea favorablement. Elle fut joue, dit-t-il, avec un applaudissement gnral, et j'en fus si satisfait en mon particulier que je vis ds lors l'effet qu'elle alloit produire. Monsieur, dis-je Mr Chapelain en sortant de la Comdie, nous aprouvions vous et moi toutes les sotises qui viennent d'tre critiques si finement, et avec tant de bon sens: mais croyez-moi, il nous faudra brler ce que nous avons ador, et adorer ce que nous avons brl. Cela arriva, comme je l'avois prdit, & ds cette premire reprsentation l'on revint du galimathias, et du stile forc. Un jour, que l'on reprsentoit cette Pice, un Vieillard s'cria du milieu du Parterre: _Courage, courage, Molire, voil la bonne Comdie_. Ce qui fait bien connotre que le Thtre comique toit alors bien nglig; et que l'on toit fatigu de mauvais Ouvrages avant Molire, comme nous l'avons t aprs l'avoir perdu. Cette Comdie eut cependant des critiques; on disoit que c'toit une charge un peu forte. Mais Molire connoissoit dj le point de vue du Thtre, qui demande de gros traits pour affecter le Public; & ce principe lui a toujours russi dans tous les caractres qu'il a voulu peindre. * * * * * Le 28 Mars 1660, Molire donna pour la premire fois le _Cocu imaginaire_, qui eut beaucoup de succs. Cependant les petits Auteurs comiques de ce tems-l, allarmez de la rputation que Molire commenoit se former, fesoient tout leur possible pour dcrier sa Pice. Quelques personnes savantes et dlicates rpandoient aussi leur critique. Le titre de cet ouvrage, disoient-ils, n'est pas noble; et puisqu'il a pris presque toute cette Pice chez les trangers, il pouvoit choisir un sujet qui lui ft plus d'honneur. Le commun des gens ne lui tenoit pas compte de cette Pice comme des _Prcieuses ridicules_; les caractres de celle-l ne les touchoient pas aussi vivement que ceux de l'autre. Cependant malgr l'envie des Troupes, des Auteurs, et des personnes inquites, le _Cocu imaginaire_ passa avec aplaudissement dans le Public. Un bon Bourgeois de Paris, vivant bien noblement, mais dans les chagrins que l'humeur et la beaut de sa femme lui avoient assez publiquement causs, s'imagina que Molire l'avait pris pour l'original de son Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir en tre offenc; il en marqua son ressentiment un de ses amis. Comment! lui dit-t-il, un petit Comdien aura l'audace de mettre impunment sur le Thtre un homme de ma sorte? (Car le Bourgeois s'imagine tre beaucoup plus au-dessus du Comdien, que le Courtisan ne croit tre lev au-dessus de lui.) Je m'en plaindrai, ajouta-t-il: en bonne police on doit rprimer l'insolence de ces gens-l: ce sont les pestes d'une Ville; ils observent tout pour le tourner en ridicule. L'ami, qui toit homme de bon sens, et bien inform, lui dit: Eh! Monsieur, si Molire a eu intention sur vous, en fesant le _Cocu imaginaire_, de quoi vous plaignez-vous? Il vous a pris du beau ct; et vous seriez bien heureux d'en tre quitte pour l'imagination. Le Bourgeois, quoique peu satisfait de la rponse de son ami, ne laissa pas d'y faire quelque rflexion, et ne retourna plus au _Cocu imaginaire_. * * * * * Molire ne fut pas heureux dans la seconde Pice nouvelle qu'il fit parotre Paris le 4 Fvrier 1661. _Dom-Garcie de Navarre_, ou le Prince jaloux, n'eut point de succs. Molire sentit, comme le Public, le foible de sa Pice. Aussi ne la fit-il pas imprimer; et on ne l'a ajoute ses Ouvrages qu'aprs sa mort. Ce peu de russite releva ses ennemis; ils esproient qu'il tomberoit de lui-mme, et que comme presque tous les Auteurs comiques, il seroit bien-tt puis. Mais il n'en connut que mieux le got du tems: il s'y acommoda entirement dans l'_cole des Maris_, qu'il donna le 24 Juin 1661. Cette Pice qui est une de ses meilleures, confirma le Public dans la bonne opinion qu'il avoit conue de cet excellent Auteur. On ne douta plus que Molire ne ft entirement matre du Thtre dans le genre qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent pourtant s'empcher de parler mal de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un Auteur Contemporain, qui ne russissoit point, o est le mrite de l'avoir fait: ce sont les _Adelphes_ de Trence; il est ais de travailler en y mettant si peu du sien, et c'est se donner de la rputation peu de frais. On n'coutoit point les personnes qui parloient de la sorte; et Molire eut lieu d'tre satisfait du Public, qui aplaudit fort sa Pice; c'est aussi une de celles que l'on verroit encore reprsenter aujourd'hui avec le plus de plaisir, si elle toit joue avec autant de feu et de dlicatesse qu'elle l'toit du tems de l'Auteur. * * * * * Les _Fcheux_, qui parurent la Cour au mois d'Aot 1661, et Paris le 4 du mois de Novembre suivant, achevrent de donner Molire la supriorit sur tous ceux de son tems qui travailloient pour le Thtre comique. La diversit de caractres dont cette Pice est remplie, et la nature que l'on y voyoit peinte avec des traits si vifs, enlevoient tous les aplaudissements du Public. On avoua que Molire avoit trouv la belle Comdie: il la rendoit divertissante et utile. Cependant l'homme de Cour, comme l'homme de Ville, qui croyoit voir le ridicule de son caractre sur le Thtre de Molire, ataquoit l'Auteur de tous cts. Il outre tout, disoit-t-on; il est ingal dans ses peintures; il dnoue mal. Toutes les dissertations malines que l'on fesoit sur ses Pices, n'en empchoient pourtant point le succs; et le Public toit toujours de son ct. * * * * * On lit dans la Prface, qui est la tte des Pices de Molire, qu'elles n'avoient pas d'gales beauts, parce, dit-on, qu'il toit oblig d'assujettir son gnie des Sujets qu'on lui prescrivoit, et de travailler avec une trs-grande prcipitation. Mais je sai par de trs-bons mmoires qu'on ne lui a jamais donn de sujets. Il en avoit un magazin d'bauchez par la quantit de petites farces qu'il avoit hazardes dans les Provinces; et la Cour et la Ville lui prsentoient tous les jours des originaux de tant de faons, qu'il ne pouvoit s'empcher de travailler de lui-mme sur ceux qui frapoient le plus. Et quoiqu'il dise dans sa Prface des _Fcheux_, qu'il ait fait cette Pice en quinze jours de tems, j'ai cependant de la peine le croire; c'toit l'homme du monde qui travailloit avec le plus de difficult; et il s'est trouv que des divertissements qu'on lui demandoit, toient faits plus d'un an auparavant. * * * * * On voit dans les remarques de Mr Mnage que dans la Comdie des _Fcheux_, qui est, dit-t-il, une des plus belles de Mr de Molire, le Fcheux chasseur qu'il introduit sur la Scne, est Mr de S**: que ce fut le Roi qui lui donna ce sujet, en sortant de la premire reprsentation de cette Pice, qui se donna chez Mr Fouquet. Sa Majest, voyant passer Monsieur de S**, dit Molire: Voil un grand original que vous n'avez point encore copi. Je n'ai pu savoir absolument si ce fait est vritable; mais j'ai t mieux inform que Mr Mnage de la manire dont cette belle Scne du Chasseur fut faite. Molire n'y a aucune part que pour la versification; car ne connoissant point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De sorte qu'une personne, que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entire dans un jardin; et Mr de Molire l'aant versifie, en fit la plus belle Scne de ses _Fcheux_, et le Roi prit beaucoup de plaisir la voir reprsenter. * * * * * L'_cole des Femmes_ parut en 1662, avec peu de succs; les gens de spectacle furent partags; les Femmes outrages, ce qu'elles croyoient, dbauchoient autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient, pour juger de cette Pice comme elles en jugeoient. Mais que trouvez-vous redire d'essenciel cette Pice? disoit un Connoisseur un Courtisan de distinction.--Ah parbleu! ce que j'y trouve redire, est plaisant, s'cria l'homme de Cour! _Tarte la crme_, morbleu, _Tarte la crme_.--Mais, _Tarte la crme_, n'est point un dfaut, rpondit le bon esprit, pour dcrier une Pice comme vous le faites.--_Tarte la crme_, est excrable, rpliqua le Courtisan. _Tarte la crme_! bon Dieu! avec du sens commun, peut-t-on soutenir une Pice o l'on ait mis _Tarte la crme_? Cette expression se rptoit par cho parmi tous les petits esprits de la Cour et de la Ville, qui ne se prtent jamais rien, et qui incapables de sentir le bon d'un Ouvrage, saisissent un trait foible, pour ataquer un Auteur beaucoup au-dessus de leur porte. Molire, outr son tour des mauvais jugemens que l'on portoit sur sa pice, les ramassa, et en fit la _Critique de l'cole des Femmes_, qu'il donna en 1663. Cette pice fit plaisir au Public: elle toit du tems, et ingnieusement travaille. * * * * * L'_Impromptu de Versailles_, qui fut jou pour la premire fois devant le Roi le 14e d'Octobre 1663, et Paris le 4e de Novembre de la mme anne, n'est qu'une conversation satirique entre les Comdiens, dans laquelle Molire se donne carrire contre les Courtisans, dont les caractres lui dplaisoient, contre les Comdiens de l'Htel de Bourgogne, et contre ses ennemis. * * * * * Molire, n avec des moeurs droites, et dont les manires toient simples et naturelles, souffroit impatiemment le Courtisan empress, flateur, mdisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se dchane agrablement dans son _Impromptu_ contre ces Messieurs-l, qui ne lui pardonnoient pas dans l'ocasion. Il ataque leur mauvais got pour les ouvrages: il tche d'ter tout crdit au jugement qu'ils fesoient des siens. Mais il s'atache sur tout tourner en ridicule une pice intitule le _Portrait du Peintre_, que Mr Boursaut avoit faite contre lui; et faire voir l'ignorance des Comdiens de l'Htel de Bourgogne dans la dclamation, en les contrefesant tous si naturellement, qu'on les reconnoissoit dans son jeu. Il pargna le seul Floridor. Il avoit trs-grande raison de charger sur leur mauvais got. Ils ne savoient aucuns principes de leur art; ils ignoroient mme qu'il en et. Tout leur jeu ne consistoit que dans une prononciation ampoule et emphatique, avec laquelle ils rcitoient galement tous leurs rles; on n'y reconnoissoit ni mouvemens, ni passion: et cependant les Beauchateau, les Mondori, toient aplaudis, parce qu'ils fesoient pompeusement ronfler un vers. Molire, qui connoissoit l'action par principes, toit indign d'un jeu si mal rgl, et des aplaudissemens que le Public ignorant lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit metre ses Acteurs dans le naturel; et avant lui, pour le comique, et avant Mr le Baron, qu'il forma dans le srieux, comme je le dirai dans la suite, le jeu des Comdiens toit pitoable pour les personnes qui avoient le got dlicat; et nous nous appercevons malheureusement que la plupart de ceux qui reprsentent aujourd'hui, destitus d'tude qui les soutienne dans la connoissance des principes de leur art, commencent perdre ceux que Molire avoit tablis dans sa Troupe. * * * * * La diffrence de jeu avoit fait natre de la jalousie entre les deux Troupes. On alloit celle de l'Htel de Bourgogne; les Auteurs Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages; Molire en toit fch. De manire qu'aant sceu qu'ils dvoient reprsenter une pice nouvelle dans deux mois, il se mit en tte d'en avoir une toute prte pour ce tems-l, afin de figurer avec l'ancienne Troupe. Il se souvint qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit aport une pice intitule _Thagne et Charicle_, qui la vrit ne valoit rien; mais qui lui avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvoit devenir un excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il l'exhorta de se perfectionner dans la Posie, avant que de hazarder ses Ouvrages au Public: et il lui dit de revenir le trouver dans six mois. Pendant ce tems-l Molire fit le dessein des _Frres Ennemis_; mais le jeune homme n'avoit point encore paru: et lorsque Molire en eut besoin, il ne savoit o le prendre: il dit ses Comdiens de le lui dterrer quelque prix que ce ft. Ils le trouvrent. Molire lui donna son projet; et le pria de lui en aporter un acte par semaine, s'il toit possible. Le jeune Auteur, ardent et de bonne volont, rpondit l'empressement de Molire; mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris presque tout son travail dans la _Thbade_ de Rotrou. On lui fit entendre que l'on n'avoit point d'honneur remplir son ouvrage de celui d'autrui; que la pice de Rotrou toit assez rcente pour tre encore dans la mmoire des Spectateurs; et qu'avec les heureuses dispositions qu'il avoit, il falloit qu'il se ft honneur de son premier ouvrage, pour disposer favorablement le Public en recevoir de meilleurs. Mais comme le tems pressoit, Molire lui aida changer ce qu'il avoit pill, et achever la pice, qui fut prte dans le tems, et qui fut d'autant plus aplaudie, que le Public se prta la jeunesse de Mr Racine, qui fut anim par les aplaudissemens, et par le prsent que Molire lui fit. Cependant ils ne furent pas long-tems en bonne intelligence, s'il est vrai que ce soit celui-ci qui ait fait la Critique de l'_Andromaque_, comme Mr Racine le croyoit: il estimoit cet Ouvrage, comme un des meilleurs de l'Auteur; mais Molire n'eut point de part cette Critique; elle est de Mr de Subligny. Le Roi connoissant le mrite de Molire, et l'atachement particulier qu'il avoit pour divertir Sa Majest, daigna l'honorer d'une pension de mille livres. On voit dans ses Ouvrages le remercment qu'il en fit au Roi. Ce bienfait assura Molire dans son travail; il crut aprs cela qu'il pouvoit penser favorablement de ses Ouvrages; et il forma le dessein de travailler sur de plus grands caractres, et de suivre le got de Trence un peu plus qu'il n'avoit fait: il se livra avec plus de fermet aux Courtisans, et aux Savans, qui le recherchoient avec empressement: on croyoit trouver un homme aussi guay, aussi juste dans la conversation, qu'il l'toit dans ses pices; et l'on avoit la satisfaction de trouver dans son commerce encore plus de solidit, que dans ses Ouvrages. Et ce qu'il y avoit de plus agrable pour ses amis, c'est qu'il toit d'une droiture de coeur inviolable, et d'une justesse d'esprit peu commune. On ne pouvoit souhaiter une situation plus heureuse que celle o il toit la Cour, et Paris depuis quelques annes. Cependant il avoit cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de la fille de la Bjart avoient nourrie dans son coeur, mesure qu'elle avoit cru. Cette jeune fille avoit tous les agrmens qui peuvent engager un homme, et tout l'esprit ncessaire pour le fixer. Molire avoit pass des amusemens que l'on se fait avec un enfant, l'amour le plus violent qu'une matresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mre avoit d'autres vues, qu'il auroit de la peine dranger. C'toit une femme altire, et peu raisonnable, lorsqu'on n'adhroit pas ses sentimens: elle aimoit mieux tre l'amie de Molire que sa belle-mre: ainsi il auroit tout gt de lui dclarer le dessein qu'il avoit d'pouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire cette femme. Mais comme elle l'observoit de fort prs, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois; 'et t risquer un clat qu'il vouloit viter sur toutes choses; d'autant plus que la Bjart, qui le souponnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaoit souvent en femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-mme, si jamais il pensoit l'pouser. Cependant la jeune fille ne s'acommodoit point de l'emportement de sa mre, qui la tourmentoit continuellement, et qui lui fesoit essuyer tous les dsagrmens qu'elle pouvoit inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse peut-tre d'atendre le plaisir d'tre femme, que de souffrir les durets de sa mre, se dtermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de Molire, fortement rsolue de n'en point sortir qu'il ne l'et reconnue pour sa femme; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet claircissement causa un vacarme terrible; la mre donna des marques de fureur et de dsespoir, comme si Molire avoit pous sa rivale; ou comme si sa fille ft tombe entre les mains d'un malheureux. Nanmoins, il fallut bien s'apaiser, il n'y avoit point de remde; et la raison fit entendre la Bjart, que le plus grand bonheur qui pt arriver sa fille, toit d'avoir pous Molire; qui perdit par ce mariage tout l'agrment que son mrite et sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit t assez Philosophe pour se passer d'une femme. Celle-ci ne fut pas plutt Mademoiselle de Molire, qu'elle crut tre au rang d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donne en Spectacle la Comdie que le Courtisan dsocup lui en conta. Il est bien difficile une Comdienne belle, et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa conduite, que l'on ne puisse l'ataquer. Qu'une Comdienne rende un grand Seigneur les devoirs de politesse qui lui sont dus, il n'y a point de misricorde; c'est son amant. Molire s'imagina que toute la Cour, toute la Ville en vouloit son pouse. Elle ngligea de l'en dsabuser: au contraire les soins extraordinaires qu'elle prenoit de sa parure, ce qu'il lui sembloit, pour tout autre que pour lui, qui ne demandoit point tant d'arangement, ne firent qu'augmenter ses soupons, et sa jalousie. Il avoit beau reprsenter sa femme la manire dont elle devoit se conduire, pour passer heureusement la vie ensemble: elle ne profitoit point de ses leons, qui lui paroissoient trop svres pour une jeune personne, qui d'ailleurs n'avoit rien se reprocher. Ainsi Molire, aprs avoir essuy beaucoup de froideurs et de dissentions domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme. * * * * * La _Princesse d'lide_, qui fut reprsente dans une grande Fte, que le Roi donna aux Reines, et toute sa Cour au mois de Mai 1664, fit Molire tout l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette pice le rconcilia, pour ainsi dire, avec le Courtisan chagrin; elle parut dans un tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie, Molire la Cour toit inimitable; on lui rendoit justice de tous cts; les sentimens qu'il avoit donns ses Personnages, ses vers, sa prose (car il n'avoit pas eu le tems de versifier toute sa pice), tout fut trouv excellent dans son ouvrage. Mais le _Mariage forc_, qui fut reprsent le dernier jour de la Fte du Roi, n'eut pas le mme sort chez le Courtisan. Est-ce le mme Auteur, disoit-on, qui a fait ces deux pices? Cet homme aime parler au Peuple; il n'en sortira jamais: il croit encore tre sur son Thtre de campagne. Malgr cette critique, qui toit peut tre en sa place, Sganarelle avec ses expressions, ne laissa pas de faire rire l'homme de Cour. * * * * * La _Princesse d'lide_, et le _Mariage forc_ eurent aussi leurs aplaudissemens Paris au mois de Novembre de la mme anne; mais bien des Gens se rcrirent contre cette dernire pice, qui n'auroit pas pass si un autre Auteur l'avoit donne, et si elle avoit t joue par d'autres Comdiens que ceux de la Troupe de Molire, qui par leur jeu fesoient goter au Bourgeois les choses les plus communes. * * * * * Molire, qui avoit acoutum le Public lui donner souvent des nouveautez, hazarda son _Festin de Pierre_ le 15 de Fvrier 1665. On en jugea dans ce tems-l, comme on en juge en celui-ci. Et Molire eut la prudence de ne point faire imprimer cette pice; dont on fit dans le tems une trs-mauvaise Critique. * * * * * C'est une question souvent agite dans les conversations, savoir si Molire a maltrait les Mdecins par humeur, ou par ressentiment. Voici la solution de ce problme. Il logeoit chez un Mdecin, dont la femme, qui toit extrmement avare, dit plusieurs fois la Molire qu'elle vouloit augmenter le loyer de la portion de maison qu'elle ocupoit. Celle-ci qui croyoit encore trop honorer la femme du Mdecin de loger chez elle, ne daigna seulement pas l'couter: de sorte que son apartement fut lou la Du-Parc; et on donna cong la Molire. C'en fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La Du-Parc, pour se mettre bien avec sa nouvelle Htesse, lui donna un billet de Comdie: celle-ci s'en servit avec joie parce qu'il ne lui cotoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plutt, que la Molire envoya deux Gardes pour la faire sortir de l'Amphithtre; et se donna le plaisir d'aller lui dire elle-mme, que puisqu'elle la chassoit de sa maison, elle pouvoit bien son tour la faire sortir d'un lieu, o elle toit la matresse. La femme du Mdecin, plus avare que susceptible de honte, aima mieux se retirer que de payer sa place. Un traitement si offenant causa de la rumeur: les maris prirent parti trop vivement: de sorte que Molire, qui toit trs-facile entraner par les personnes qui le touchoient, irrit contre le Mdecin, pour se venger de lui, fit en cinq jours de tems la Comdie de l'_Amour Mdecin_, dont il fit un divertissement pour le Roi le 15 de Septembre 1665, et qu'il reprsenta Paris le 22 du mme mois. Cette pice ne relevoit pas la vrit le mrite de son Auteur; Molire le sentit lui-mme, puisqu'en la fesant imprimer il prvient son Lecteur sur le peu de tems qu'il avoit employ la faire, et sur le peu de plaisir qu'elle peut faire la lecture. Depuis ce tems-l Molire n'a pas pargn les Mdecins dans toutes les ocasions qu'il en a pu amener, bonnes ou mauvaises. Il est vrai qu'il avoit peu de confiance en leur savoir; et il ne se servoit d'eux que fort rarement, n'aant, ce que l'on dit, jamais t saign. Et l'on raporte dans deux livres de remarques que Mr de Mauvilain, et lui, tant Versailles au dner du Roi, Sa Majest dit Molire: Voil donc votre Mdecin? Que vous fait-il?--Sire, rpondit Molire, nous raisonnons ensemble; il m'ordonne des remdes; je ne les fais point, et je guris. On m'a assur que Molire dfinissoit un Mdecin: _un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu' ce que la nature l'ait guri, ou que les remdes l'aient tu_. Cependant un Mdecin du tems et de la connoissance de Molire veut lui ter l'honneur de cette heureuse dfinition, et il m'a assur qu'il en toit l'Auteur. Mr de Mauvilain est le Mdecin pour lequel Molire a fait le troisime placet qui est la tte de son _Tartuffe_, lorsqu'il demanda au Roi un Canonicat de Vincennes pour le fils de ce Mdecin. * * * * * Molire toit continuellement ocup du soin de rendre sa Troupe la meilleure. Il avoit de bons Acteurs pour le Comique; mais il lui en manquoit pour le srieux, qui rpondissent la manire dont il vouloit qu'il fut rcit sur le Thtre. Il se prsenta une favorable ocasion de remplir ses intentions, et le plaisir qu'il avoit de faire du bien ceux qui le mritoient. Mr le Baron a toujours t de ces sujets heureux qui touchent la premire vue. Je me flate qu'il ne trouvera point mauvais que je dise comment il excita Molire lui vouloir du bien; c'est un des plus beaux endroits de la Vie d'un homme, dont la mmoire doit lui tre chre. Un Organiste de Troie, nomm Raisin, fortement ocup du dsir de gagner de l'argent, fit faire une pinette trois claviers, longue peu prs de trois pis, et large de deux et demi, avec un corps, dont la capacit toit le double plus grande que celles des pinettes ordinaires. Raisin avoit quatre enfans, tous jolis, deux garons, et deux filles; il leur avoit apris jouer de l'pinette. Quand il eut perfectionn son ide, il quite son orgue, et vient Paris avec sa femme, ses enfants et l'pinette. Il obtint une permission de faire voir la foire de Saint Germain le petit spectacle qu'il avoit prpar. Son affiche, qui promettoit un Prodige de mchanique, et d'obissance dans une pinette, lui atira du monde les premires fois suffisamment pour que le Public ft averti que jamais on n'avoit vu une chose aussi tonnante que l'pinette du Troyen. On va la voir en foule; tout le monde l'admire; tout le monde en est surpris; et peu de personnes pouvoient deviner l'artifice de cet instrument. D'abord le petit Raisin l'an, et sa petite soeur Babet se metoient chacun son clavier, et jouoient ensemble une pice, que le troisime clavier rptoit seul d'un bout l'autre, les deux enfants aant les bras levs. Ensuite le pre les fesoit retirer, et prenoit une clef, avec laquelle il montoit cet instrument, par le moyen d'une roue qui fesoit un vacarme terrible dans le corps de la machine, comme s'il y avoit eu une multiplicit de roues, possible et ncessaire pour excuter ce qu'il lui alloit faire jouer. Il la changeoit mme souvent de place pour ter tout soupon. H! pinette, disoit-il, cet instrument quand tout toit prpar, jouez-moi une telle courante. Aussi-tt l'obissante pinette jouoit cette pice entire. Quelquefois Raisin l'interrompoit, en lui disant: Arrestez-vous, pinette. S'il lui disoit de poursuivre la pice, elle la poursuivoit; d'en jouer une autre, elle la jouoit; de se taire, elle se taisoit. Tout Paris toit ocup de ce petit prodige; les esprits foibles croyoient Raisin sorcier; les plus prsomptueux ne pouvoient le deviner. Cependant la foire valut plus de vingt mille livres Raisin. Le bruit de cette pinette alla jusqu'au Roi; Sa Majest voulut la voir, et en admira l'invention. Elle la fit passer dans l'apartement de la Reine, pour lui donner un spectacle si nouveau. Mais Sa Majest en fut tout d'un coup effraye; de sorte que le Roi ordonna sur le champ que l'on ouvrt le corps de l'pinette, d'o l'on vit sortir un petit enfant de cinq ans, beau comme un Ange. C'toit Raisin le cadet, qui fut dans le moment caress de toute la Cour. Il toit tems que le pauvre enfant sortt de sa prison, o il toit si mal son aise depuis cinq ou six heures, que l'pinette en avoit contract une mauvaise odeur. Quoique le secret de Raisin ft dcouvert, il ne laissa pas de former le dessein de tirer encore parti de son pinette la foire suivante. Dans le tems il fait afficher, et il annonce le mme spectacle que l'anne prcdente; mais il promet de dcouvrir son secret, et d'acompagner son pinette d'un petit divertissement. Cette foire fut aussi heureuse pour Raisin que la premire. Il commenoit son spectacle par sa machine, ensuite de quoi les trois enfants danoient une sarabande; ce qui toit suivi d'une Comdie que ces trois petites personnes, et quelques autres dont Raisin avoit form une Troupe, reprsentoient tant bien que mal. Ils avoient deux petites pices qu'ils fesoient rouler, _Tricassin rival_, et l'_Andouille de Troie_. Cette Troupe prit le titre de Comdiens de Monsieur le Dauphin, et elle se donna en spectacle avec succs pendant du tems. Je sais que cette Histoire n'est pas tout--fait de mon sujet; mais elle m'a paru si singulire, que je ne crois pas que l'on me sache mauvais gr de l'avoir donne. D'ailleurs on verra par la suite, qu'elle a du rapport quelques particularitez qui regardent Molire. * * * * * Pendant que cette nouvelle Troupe se fesoit valoir, le petit Baron toit en pension Villejuif; et un Oncle, et une Tante ses Tuteurs avoient dj mang la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mre lui avoit laiss, et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils commenoient tre embarrasss de sa personne. Ils poursuivoient un procs en son nom: leur Avocat, qui se nommoit Margane, aimoit beaucoup faire de mchans vers: une pice de sa faon intitule _la Nimphe dodue_, qui couroit parmi le Peuple, fesoit assez connotre la mauvaise disposition qu'il avoit pour la Posie. Il demanda un jour l'Oncle et la Tante de Baron ce qu'ils vouloient faire de leur pupille. Nous ne le savons point, dirent-ils; son inclination ne parot pas encore: cependant il rcite continuellement des vers.--Et bien, rpondit l'Avocat, que ne le mettez-vous dans cette petite Troupe de Monsieur le Dauphin, qui a tant de succs? Ces parens saisirent ce conseil plus par envie de se deffaire de l'enfant, pour dissiper plus aisment le reste de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avoit apport en naissant. Ils l'engagrent donc pour cinq ans dans la Troupe de la Raisin, car son mari toit mort alors. Cette femme fut ravie de trouver un enfant qui toit capable de remplir tout ce que l'on souhaiteroit de lui: et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus d'empressement, qu'elle y avoit t fortement incite par un fameux Mdecin, qui toit de Troie, et qui s'intressant l'tablissement de cette veuve, jugeoit que le petit Baron pouvoit y contribuer, tant fils d'une des meilleures Comdiennes qui ait jamais t. Le petit Baron parut sur le Thtre de la Raisin avec tant d'aplaudissement, qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement que l'on n'en avoit eu chercher l'pinette. Il toit surprenant qu'un enfant de dix ou onze ans, sans avoir t conduit dans les principes de la dclamation, ft valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le fesoit. La Raisin s'toit tablie aprs la foire proche du vieux Htel de Gungaud; et elle ne quita point Paris qu'elle n'et gagn vingt mille cus de bien. Elle crut que la campagne ne lui seroit pas moins favorable; mais Rouen, au lieu de prparer le lieu de son spectacle, elle mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un Gentil-homme de Monsieur le Prince de Monaco, nomm Olivier, qui l'aimoit la fureur, et qui la suivoit par tout; de sorte qu'en trs-peu de tems sa Troupe fut rduite dans un tat pitoyable. Ainsi destitue de moyens pour jouer la Comdie Rouen, la Raisin prit le parti de revenir Paris avec ses petits Comdiens, et son Olivier. Cette femme n'aant aucune ressource, et connoissant l'humeur bien-fesante de Molire, alla le prier de lui prter son Thtre pour trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle esproit de faire dans ses trois reprsentations lui servt remettre sa troupe en tat. Molire voulut bien lui acorder ce qu'elle lui demandoit. Le premier jour fut plus heureux qu'elle ne se l'toit promis; mais ceux qui avoient entendu le petit Baron, en parlrent si avantageusement, que le second jour qu'il parut sur le Thtre, le lieu toit si rempli, que la Raisin fit plus de mille cus. Molire, qui toit incommod, n'avoit pu voir le petit Baron les deux premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit porter au Palais Royal la troisime reprsentation, tout malade qu'il toit. Les Comdiens de l'Htel de Bourgogne n'en avoient manqu aucune, et ils n'toient pas moins surpris du jeune Acteur, que l'toit le Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit tout d'un coup en amiti; et qui bien srieusement avoit fait de grands prparatifs pour lui donner souper ce jour-l. Le petit homme, qui ne savoit auquel entendre pour recevoir les caresses qu'on lui fesoit, promit cette Comdienne qu'il iroit chez elle. Mais la partie fut rompue par Molire, qui lui dit de venir souper avec lui. C'toit un matre et un oracle quand il parloit. Et ces Comdiens avoient tant de dfrence pour lui, que Baron n'osa lui dire qu'il toit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde de trouver mauvais que le jeune homme lui manqut de parole. Ils regardoient tous ce bon acueil, comme la fortune de Baron; qui ne fut pas plutt arriv chez Molire, que celui-ci commena par envoyer chercher son Tailleur, pour le faire habiller, (car il toit en trs-mauvais tat) et il recommanda au Tailleur que l'habit ft trs-propre, complet, et fait ds le lendemain matin. Molire interrogeoit et observoit continuellement le jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir plus de tems de connotre ses sentimens par la conversation, afin de placer plus seurement le bien qu'il lui vouloit faire. Le lendemain matin le Tailleur exact aporta sur les neuf dix heures au petit Baron un quipage tout complet. Il fut tout tonn, et fort aise de se voir tout d'un coup si bien ajust. Le Tailleur lui dit qu'il falloit descendre dans l'apartement de Molire pour le remercier. C'est bien mon intention, rpondit le petit homme, mais je ne crois pas qu'il soit encore lev. Le Tailleur l'aant assur du contraire, il descendit, et fit un compliment de reconnoissance Molire, qui en fut trs-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait acommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les dpencer ses plaisirs. Tout cela toit un rve pour un enfant de douze ans, qui toit depuis long-tems entre les mains de gens durs, avec lesquels il avoit souffert, et il toit dangereux et triste qu'avec les favorables dispositions qu'il avoit pour le Thtre, il restt en de si mauvaises mains. Ce fut cette fcheuse situation qui toucha Molire. Il s'aplaudit d'tre en tat de faire du bien un jeune homme qui paroissoit avoir toutes les qualitez ncessaires pour profiter du soin qu'il vouloit prendre de lui; il n'avoit garde d'ailleurs, le prendre du ct du bon esprit, de manquer une ocasion si favorable d'assurer sa Troupe, en y fesant entrer le petit Baron. Molire lui demanda ce que sincrement il souhaiteroit le plus alors?--D'tre avec vous le reste de mes jours, lui rpondit Baron, pour vous marquer ma vive reconnoissance de toutes les bontez que vous avez pour moi.--Eh! bien, lui dit Molire, c'est une chose faite, le Roi vient de m'accorder un ordre pour vous ter de la Troupe o vous tes. Molire, qui s'toit lev ds quatre heures du matin, avoit t S. Germain suplier sa Majest de lui acorder cette grace, et l'ordre avoit t expdi sur le champ. La Raisin ne fut pas longtemps savoir son malheur; anime par son Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de Molire, deux pistolets la main, et lui dit que s'il ne lui rendoit son Acteur elle alloit lui casser la tte. Molire, sans s'mouvoir, dit son domestique de lui ter cette femme-l. Elle passa tout d'un coup de l'emportement la douleur; les pistolets lui tombrent des mains, et elle se jeta aux pis de Molire, le conjurant, les larmes aux yeux, de lui rendre son Acteur; et lui exposant la misre o elle alloit tre rduite, elle et toute sa famille, s'il le retenoit.--Comment voulez-vous que je fasse? lui dit-il; le Roi veut que je le retire de votre Troupe; voil son ordre. La Raisin voyant qu'il n'y avoit plus d'esprance, pria Molire de lui acorder du moins que le petit Baron jout encore trois jours dans sa Troupe.--Non-seulement trois, rpondit Molire, mais huit; condition pourtant qu'il n'ira point chez vous, et que je le ferai toujours acompagner par un homme qui le ramnera ds que la pice sera finie. Et cela de peur que cette femme, et Olivier, ne sduisissent l'esprit du jeune homme pour le faire retourner avec eux. Il fallut bien que la Raisin en passt par l; mais ces huit jours lui donnrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut faire un tablissement prs de l'Htel de Bourgogne; mais dont le dtail, et le succs ne regardent point mon sujet. Molire, qui aimoit les bonnes moeurs, n'eut pas moins d'attention former celles de Baron, que s'il et t son propre fils: il cultiva avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour la dclamation. Le Public sait comme moi jusqu' quel degr de perfection il l'a lev. Mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous a fait voir qu'il a su profiter des leons d'un si grand Matre. Qui, depuis sa mort, a soutenu plus seurement le Thtre comique, que Monsieur Baron? * * * * * Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements frquents que la Troupe de Molire lui donnoit, qu'au mois d'Aot 1665, Sa Majest jugea propos de la fixer tout--fait son service, en lui donnant une pension de sept mille livres. Elle prit alors le titre de la Troupe du Roi, qu'elle a toujours conserv depuis, et elle toit de toutes les ftes qui se fesoient par tout o toit Sa Majest. Molire de son ct n'pargnoit ni soins, ni veilles pour soutenir, et augmenter la rputation qu'il s'toit acquise, et pour rpondre aux bontez que le Roi avoit pour lui. Il consultoit ses amis; il examinoit avec atention ce qu'il travailloit; on sait mme que lorsqu'il vouloit que quelque Scne prt le Peuple des Spectateurs, comme les autres, il la lisoit sa servante pour voir si elle en seroit touche. Cependant il ne saisissoit pas toujours le Public d'abord; il l'prouva dans son _Avare_. A peine fut-il reprsent sept fois. La prose drouta ce Public. Comment! disoit Monsieur le Duc de ..., Molire est-il fou, et nous prend-il pour des benests, de nous faire essuyer cinq Actes de prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? Le moyen d'tre diverti par de la prose! Mais Molire fut bien veng de ce Public injuste et ignorant quelques annes aprs: il donna son _Avare_ pour la seconde fois le 9e Septembre 1668. On y fut en foule, et il fut jou presque toute l'anne; tant il est vrai que le Public gote rarement les bonnes choses quand il est dpays. Cinq Actes de prose l'avoient rvolt la premire fois; mais la lecture et la rflexion l'avoient ramen, et il fut voir avec empressement une pice qu'il avoit mprise dans les commencemens. * * * * * Cependant ces jugemens injustes et de cabale, et la situation domestique o se trouvoit Molire, ne laissoient pas de le troubler, quelque heureux qu'il ft du ct de son Prince, et de celui de ses amis. Son mariage diminua l'amiti que la Bjart avoit pour lui auparavant, au lieu de la cimenter: de manire qu'il voyoit bien que sa belle-mre ne l'aimoit plus, et il s'imaginoit que sa femme toit prte le har. L'esprit de ces deux femmes toit tellement opos celui de Molire qu' moins de s'assujetir leur conduite, et leur humeur, il ne devoit pas compter de jouir d'aucuns momens agrables avec elles. Le bien que Molire fesoit Baron dplaisoit sa femme: sans se mettre en peine de rpondre l'amiti qu'elle vouloit exiger de son mari, elle ne pouvoit souffrir qu'il et de la bont pour cet enfant, qui de son ct treize ans n'avoit pas toute la prudence ncessaire, pour se gouverner avec une femme, pour qui il devoit avoir des gards. Il se voyoit aim du mari; necessaire mme ses spectacles, caress de toute la Cour, il s'embarassoit fort peu de plaire, ou non la Molire: elle ne le ngligeoit pas moins; elle s'chapa mme un jour de lui donner un soufflet sur un sujet assez lger. Le jeune homme en fut si vivement piqu qu'il se retira de chez Molire: il crut son honneur intress d'avoir t batu par une femme. Voil de la rumeur dans la maison. Est-il possible, dit Molire son pouse, que vous ayez eu l'imprudence de fraper un enfant aussi sensible que vous connoissez celui-l; et encore dans un tems o il est charg d'un rolle de six cens vers dans la pice que nous devons reprsenter incessamment devant le Roi? On donna beaucoup de mauvaises raisons, piquantes mme, ausquelles Molire prit le parti de ne point rpondre; il se retrancha tcher d'adoucir le jeune homme, qui s'toit sauv chez la Raisin. Rien ne pouvoit le ramener, il toit trop irrit; cependant il promit qu'il reprsenteroit son rolle; mais qu'il ne rentreroit point chez Molire. En effet il eut la hardiesse de demander au Roi Saint Germain la permission de se retirer. Et incapable de rflexion, il se remit dans la Troupe de la Raisin, qui l'avoit excit tenir ferme dans son ressentiment. Cette femme prit la rsolution de courir la Province avec sa Troupe, qui russit assez par tout cause de son Acteur. Mais elle se drangea par la suite. Il s'en forma une meilleure, dans laquelle toit Mademoiselle de Beauval: Baron jugea propos de s'y metre. Cependant il toit toujours ocup de Molire; l'ge, le changement lui fesoient sentir la reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort qu'il avoit eu de le quiter. Il ne cachoit point ces sentimens, et il disoit publiquement qu'il ne chercheoit point se remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit indigne. Ces discours furent raports Molire; il en fut bien aise; et ne pouvant tenir contre l'envie qu'il avoit de faire revenir ce jeune homme dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il lui crivit Dijon une lettre trs-touchante; et comme s'il avoit t assur que Baron adhreroit sa prire, et rpondroit au bien qu'il lui fesoit, il lui envoya un nouvel ordre du Roi, et lui marqua de prendre la poste pour se rendre plus promtement auprs de lui. Molire avoit souffert de l'absence de Baron; l'ducation de ce jeune homme l'amusoit dans ses momens de relche; les chagrins de famille augmentoient tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas toujours travailler, ni tre avec ses amis pour s'en distraire. D'ailleurs il n'aimoit pas le nombre, ni la gne, il n'avoit rien pour s'amuser et s'tourdir sur ses dplaisirs. Sa plus douloureuse rflexion toit, qu'tant parvenu se former la rputation d'un homme de bon esprit, on et lui reprocher que son mnage n'en ft pas mieux conduit, et plus paisible. Ainsi il regardoit le retour de Baron comme un amusement famillier, avec lequel il pourroit avec plus de satisfaction mener une vie tranquile, conforme sa sant et ses principes, dbarass de cet atirail tranger de famille, et d'amis mme qui nous drobent le plus souvent par leur prsence importune les momens les plus agrables de notre vie. Baron ne fut pas moins vif que Molire sur les sentimens du retour: il part aussi-tt qu'il eut reu la lettre: et Molire ocup du plaisir de revoir son jeune Acteur quelques momens plutt, fut l'atendre la porte Saint Victor le jour qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut point. Le grand air de la campagne et la course l'avoient tellement harrass et dfigur, qu'il le laissa passer sans le reconnotre, et il revint chez lui tout triste aprs avoir bien atendu. Il fut agrablement surpris d'y trouver Baron, qui ne put metre en oeuvre un beau compliment qu'il avoit compos en chemin; la joie de revoir son bien-faiteur lui ta la parole. Molire demanda Baron s'il avoit de l'argent. Il lui rpondit qu'il n'en avoit que ce qui toit rest de rpandu dans sa poche; parce qu'il avoit oubli sa bourse sous le chevet de son lit la dernire couche; qu'il s'en toit aperu quelques postes; mais que l'empressement qu'il avoit de le revoir ne lui avoit pas permis de retourner sur ses pas pour chercher son argent. Molire fut ravi que Baron revnt touch, et reconnoissant. Il l'envoya la Comdie, avec ordre de s'enveloper tellement dans son manteau que personne ne pt le reconnotre; parce qu'il n'toit pas habill, quoique fort proprement, la phantaisie d'un homme qui en fesoit l'agrment de ses spectacles; Molire n'oublia rien pour le remetre dans son lustre. Il reprit la mme atention qu'il avoit eue pour lui dans les commencemens: et l'on ne peut s'imaginer avec quel soin il s'apliquoit le former dans les moeurs, comme dans sa profession. En voici un exemple qui fait un des plus beaux traits de sa vie. * * * * * Un homme, dont le nom de famille toit Mignot, et Mondorge celui de Comdien, se trouvant dans une triste situation, prit la rsolution d'aller Hauteil, o Molire avoit une maison, et o il toit actuellement, pour tcher d'en tirer quelque secours, pour les besoins pressans d'une famille qui toit dans une misre affreuse. Baron, qui ce Mondorge s'adressa, s'en aperut aisment; car ce pauvre Comdien fesoit le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit Baron, qu'il savoit tre un assur protecteur auprs de Molire, que l'urgente ncessit o il toit lui avoit fait prendre le parti de recourir lui, pour le mettre en tat de rejoindre quelque troupe avec sa famille; qu'il avoit t le camarade de Mr de Molire en Languedoc; et qu'il ne doutoit pas qu'il ne lui ft quelque charit, si Baron vouloit bien s'intresser pour lui. Baron monta dans l'apartement de Molire, et lui rendit le discours de Mondorge, avec peine, et avec prcaution pourtant, craignant de rapeller dsagrablement un homme fort riche, l'ide d'un camarade fort gueux. Il est vrai que nous avons jou la Comdie ensemble, dit Molire, et c'est un fort honneste homme; je suis fch que ses petites affaires soient en si mauvais tat. Que croyez-vous, ajouta-t-il, que je lui doive donner? Baron se deffendit de fixer le plaisir que Molire vouloit faire Mondorge, qui pendant que l'on dcidoit sur le secours dont il avoit besoin, dvoroit dans la cuisine, o Baron lui avoit fait donner manger.--Non, rpondit Molire, je veux que vous dterminiez ce que je dois lui donner. Baron ne pouvant s'en deffendre, statua sur quatre pistoles, qu'il croyoit suffisantes pour donner Mondorge la facilit de joindre une Troupe.--Eh bien, je vais lui donner quatre pistoles pour moi, dit Molire Baron, puisque vous le jugez propos: mais en voil vingt autres que je lui donnerai pour vous: je veux qu'il connoisse que c'est vous qu'il a l'obligation du service que je lui rens. J'ai aussi, ajoute-t-il, un habit de Thtre, dont je crois que je n'aurai plus de besoin, qu'on le lui donne; le pauvre homme y trouvera de la ressource pour sa profession. Cependant cet habit, que Molire donnoit avec tant de plaisir, lui avoit cot deux mille cinq cens livres, et il toit presque tout neuf. Il assaisonna ce prsent d'un bon acueil qu'il fit Mondorge, qui ne s'toit pas atendu tant de libralit. * * * * * Quoique la Troupe de Molire ft suivie, elle ne laissa pas de languir pendant quelque tems par le retour de Scaramouche. Ce Comdien, aprs avoir gagn une somme assez considrable pour se faire dix ou douze mille livres de rente, qu'il avoit places Florence, lieu de sa naissance, fit dessein d'aller s'y tablir. Il commena par y envoyer sa femme, et ses enfans; et quelque tems aprs il demanda au Roi la permission de se retirer en son Pays. Sa Majest voulut bien la lui acorder; mais elle lui dit en mme-tems qu'il ne falloit pas esprer de retour. Scaramouche, qui ne comptoit pas de revenir, ne fit aucune atention ce que le Roi lui avoit dit: il avoit de quoi se passer du Thtre. Il part; mais il trouva chez lui une femme et des enfans rebelles, qui le reurent non-seulement comme un tranger, mais encore qui le maltraitrent. Il fut batu plusieurs fois par sa femme, aide de ses enfans, qui ne voulaient point partager avec lui la jouissance du bien qu'il avoit gagn, et ce mauvais traitement alla si loin, qu'il ne put y rsister: de manire qu'il fit solliciter fortement son retour en France, pour se dlivrer de la triste situation o il toit en Italie. Le Roi eut la bont de lui permettre de revenir. Paris l'avoit trouv fort redire; et son retour rjouit toute la Ville. On alla avec empressement la Comdie Italienne pendant plus de six mois, pour revoir Scaramouche: la Troupe de Molire fut nglige pendant tout ce tems-l; elle ne gagnoit rien; et les Comdiens toient prts se rvolter contre leur Chef. Ils n'avoient point encore Baron pour rapeller le Public; et l'on ne parloit pas de son retour. Enfin ces Comdiens injustes murmuroient hautement contre Molire, et lui reprochoient qu'il laissoit languir leur Thtre. Pourquoi, lui disoient-ils, ne faites-vous pas des ouvrages qui nous soutiennent? Faut-il que ces Farceurs d'Italiens nous enlvent tout Paris? En un mot la troupe toit un peu drange, et chacun des Acteurs mditoit de prendre son parti. Molire toit lui-mme embarass comment il les ramneroit; et la fin fatigu des discours de ses Comdiens, il dit la Du-Parc, et la Bjart, qui le tourmentoient le plus, qu'il ne savoit qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, et gagner bien de l'argent: que c'toit d'aller bien loin pour quelque tems, pour s'en revenir comme ce Comdien; mais il ajouta qu'il n'toit ni en pouvoir, ni dans le dessein d'excuter ce moyen, qui toit trop long; mais qu'elles toient les matresses de s'en servir. Aprs s'tre moqu d'elles, il leur dit srieusement que Scaramouche ne seroit pas toujours couru avec ce mme empressement: qu'on se lassoit des bonnes choses, comme des mauvaises, et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva aussi par la premire pice que donna Molire. * * * * * Ce n'est pas l le seul dsagrment que Molire ait eu avec ses Comdiens: l'avidit du gain touffoit bien souvent leur reconnoissance, et ils le harcelloient toujours pour demander des graces au Roi. Les Mousquetaires, les Gardes-du-Corps, les Gendarmes, et les Chevaux-Lgers entroient la Comdie sans payer: et le Parterre en toit toujours rempli: de sorte que les Comdiens pressrent Molire d'obtenir de Sa Majest un Ordre pour qu'aucune personne de sa Maison n'entrt la Comdie sans payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces Messieurs ne trouvrent pas bon que les Comdiens leur fissent imposer une loi si dure; et ils prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de le demander: les plus mutins s'ameutrent; et ils rsolurent de forcer l'entre. Ils furent en troupe la Comdie. Ils ataquent brusquement les Gens qui gardoient les portes. Le Portier se deffendit pendant quelque tems; mais enfin tant oblig de cder au nombre, il leur jeta son pe, se persuadant qu'tant desarm, ils ne le tueroient pas: le pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrs de la rsistance qu'il avoit faite, le percrent de cent coups d'pe: et chacun d'eux en entrant lui donnoit le sien. Ils cherchoient toute la Troupe pour lui faire prouver le mme traitement qu'aux gens qui avoient voulu soutenir la porte. Mais Bjart, qui toit habill en vieillard pour la pice qu'on alloit jouer, se prsenta sur le Thtre. Eh! Messieurs, leur dit-il, pargnez du moins un pauvre Vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que quelques jours vivre. Le compliment de ce jeune Comdien, qui avoit profit de son habillement pour parler ces mutins, calma leur fureur. Molire leur parla aussi trs-vivement sur l'ordre du Roi. De sorte que reflchissant sur la faute qu'ils venoient de faire, ils se retirrent. Le bruit, et les cris avoient caus une allarme terrible dans la Troupe; les femmes croyoient tre mortes: chacun cherchoit se sauver, sur tout Hubert et sa femme, qui avoient fait un trou dans le mur du Palais Royal. Le mari voulut passer le premier; mais parce que le trou n'toit pas assez ouvert, il ne passa que la tte et les paules; jamais le reste ne put suivre. On avoit beau le tirer de dedans le Palais Royal, rien n'avanoit; et il crioit comme un forcen par le mal qu'on lui fesoit, et dans la peur qu'il avoit que quelque Gendarme ne lui donnt un coup d'pe dans le derrire. Mais le tumulte s'tant apais, il en fut quite pour la peur; et l'on agrandit le trou pour le retirer de la torture o il toit. Quand tout ce vacarme fut pass la Troupe tint conseil, pour prendre une rsolution dans une occasion si prilleuse. Vous ne m'avez point donn de repos, dit Molire l'Assemble, que je n'aie importun le Roi pour avoir l'ordre, qui nous a mis tous deux doigts de notre perte; il est question prsentement de voir, ce que nous avons faire. Hubert vouloit qu'on laisst toujours entrer la maison du Roi, tant il aprhendoit une seconde rumeur. Plusieurs autres, qui ne craignoient pas moins que lui, furent de mme avis. Mais Molire, qui toit ferme dans ses rsolutions, leur dit que puisque le Roi avoit daign leur acorder cet ordre, il falloit en pousser l'excution jusques au bout, si Sa Majest le jugeoit propos: et je pars dans ce moment, leur dit-il, pour l'en informer. Ce dessein ne plut nullement Hubert, qui trembloit encore. Quand le Roi fut instruit de ce dsordre, Sa Majest ordonna aux Commandans des Corps qui l'avoient fait, de les faire metre sous les armes le lendemain, pour connotre et faire punir les plus coupables, et pour leur ritrer ses deffenses d'entrer la Comdie sans payer. Molire, qui aimoit fort la harangue, fut en faire une la tte des Gendarmes; et leur dit que ce n'toit point pour eux, ni pour les autres personnes qui composoient la Maison du Roi, qu'il avoit demand Sa Majest un ordre pour les empcher d'entrer la Comdie: que la Troupe seroit toujours ravie de les recevoir quand ils voudroient les honorer de leur prsence. Mais qu'il y avoit un nombre infini de malheureux qui tous les jours abusant de leur nom, et de la bandolire de Messieurs les Gardes-du-Corps, venoient remplir le Parterre, et ter injustement la Troupe le gain qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas que des Gentilshommes qui avoient l'honneur de servir le Roi dssent favoriser ces misrables contre les Comdiens de Sa Majest. Que d'entrer la Comdie sans payer n'toit point une prrogative que des personnes de leur caractre dssent si fort ambitionner, jusqu' rpandre du sang pour se la conserver. Qu'il falloit laisser ce petit avantage aux Auteurs, et aux Personnes, qui n'aant pas le moyen de dpenser quinze sols, ne voyoient le spectacle que par charit, s'il m'est permis, dit-il, de parler de la sorte. Ce discours fit tout l'effet que Molire s'toit promis; et depuis ce tems-l la Maison du Roi n'est point entre la Comdie sans payer. * * * * * Quelque tems aprs le retour de Baron, on joua une pice intitule _Dom-Quixote_ (je n'ai pu savoir de quel Auteur). On l'avoit prise dans le tems que Dom-Quixote installe Sancho-Pana dans son Gouvernement. Molire fesoit Sancho: et comme il devoit parotre sur le Thtre mont sur un Ane, il se mit dans la coulisse pour tre prest entrer dans le moment que la Scne le demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit point le rolle par coeur, n'observa point ce moment; et ds qu'il fut dans la coulisse il voulut entrer, quelques efforts que Molire employt pour qu'il n'en ft rien. Sancho tiroit le licou de toute sa force; l'Ane n'obissoit point; il vouloit absolument parotre. Molire apelloit: Baron, la Forest, moi! ce maudit Ane veut entrer. La Forest toit une servante qui fesoit alors tout son domestique, quoiqu'il et prs de trente mille livres de rente. Cette femme toit dans la coulisse opose, d'o elle ne pouvoit passer par-dessus le Thtre pour arrter l'Ane; et elle rioit de tout son coeur de voir son matre renvers sur le derrire de cet animal, tant il metoit de force tirer son licou, pour le retenir. Enfin, destitu de tout secours, et dsesprant de pouvoir vaincre l'opinitret de son Ane, il prit le parti de se retenir aux ailes du Thtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour aller faire telle Scne qu'il jugeroit propos. Quand on fait rflexion au caractre d'esprit de Molire, la gravit de sa conduite, et de sa conversation, il est risible que ce Philosophe ft expos de pareilles avantures, et prt sur lui les Personnages les plus comiques. Il est vrai qu'il s'en est lass plus d'une fois, et si ce n'avoit t l'attachement inviolable qu'il avoit pour les plaisirs du Roi, il auroit tout quit pour vivre dans une molesse philosophique, dont son domestique, son travail, et sa Troupe l'empchoient de jouir. Il y avoit d'autant plus d'inclination qu'il toit devenu trs-valtudinaire, et il toit rduit ne vivre que de lait. Une toux qu'il avoit nglige, lui avoit caus une fluxion sur la poitrine, avec un crachement de sang, dont il toit rest incommod; de sorte qu'il fut oblig de se mettre au lait pour se racommoder, et pour tre en tat de continuer son travail. Il observa ce rgime presque le reste de ses jours. De manire qu'il n'avoit plus de satisfaction que par l'estime dont le Roi l'honoroit, et du ct de ses amis. Il en avoit de choisis, qui il ouvroit souvent son coeur. * * * * * L'amiti qu'ils avoient forme ds le Collge, Chapelle et lui, dura jusqu'au dernier moment. Cependant celui-l n'toit pas un ami consolant pour Molire, il toit trop dissip; il aimoit vritablement, mais il n'toit point capable de rendre de ces devoirs empresss qui rveillent l'amiti. Il avoit pourtant un apartement chez Molire Hauteuil, o il alloit fort souvent; mais c'toit plus pour se rjouir, que pour entrer dans le srieux. C'toit un de ces gnies suprieurs et rjouissans, que l'on annonoit six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas. Mais pour tre trop tout le monde, il n'toit point assez un vritable ami: de sorte que Molire s'en fit deux plus solides dans la personne de Mrs Rohault et Mignard, qui le ddommageoient de tous les chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'toit ces deux Messieurs qu'il se livroit sans rserve. Ne me plaignez-vous pas, leur disoit-il un jour, d'tre d'une profession, et dans une situation si oposes aux sentimens, et l'humeur que j'ai prsentement? J'aime la vie tranquile; et la mienne est agite par une infinit de dtails communs et turbulens, sur lesquels je n'avois pas compt dans les commencemens, et ausquels il faut absolument que je me donne tout entier malgr moi. Avec toutes les prcautions, dont un homme peut tre capable, je n'ai pas laiss de tomber dans le dsordre o tous ceux qui se marient sans rflexion ont acoutum de tomber.--Oh! oh! dit Mr Rohaut.--Oui, mon cher Monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes, ajouta Molire, et je n'ai que ce que je mrite. Je n'ai pas pens que j'tois trop austre, pour une socit domestique. J'ai cru que ma femme devoit assujtir ses manires sa vertu, et mes intentions; et je sens bien que dans la situation o elle est, elle et encore t plus malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire valoir; tout cela m'ombrage malgr moi. J'y trouve redire, je m'en plains. Cette femme cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agrablement de la vie; elle va son chemin: et assure par son innocence, elle ddaigne de s'assujtir aux prcautions que je lui demande. Je prens cette ngligence pour du mpris; je voudrois des marques d'amiti pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on et plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme, toujours gale, et libre dans la sienne, qui seroit exempte de tout soupon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et ocupe seulement du dsir de plaire en gnral, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterois pour m'tourdir sur mes chagrins et sur mon inquitude! Mais vos ocupations indispensables, et les miennes m'tent cette satisfaction. Mr Rohaut tala Molire toutes les maximes d'une saine Philosophie pour lui faire entendre qu'il avoit tort de s'abandonner ses dplaisirs.--Eh! lui rpondit Molire, je ne saurois tre Philosophe avec une femme aussi aimable que la mienne; et peut-tre qu'en ma place vous passeriez encore de plus mauvais quarts d'heure. Chapelle n'entroit pas si intimement dans les plaintes de Molire, il toit contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup plus de l'esprit et de l'enjouement, que du coeur, et des affaires domestiques, quoique ce ft un trs-honnte homme. Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en toit fait une habitude. Mais Molire ne pouvoit plus lui rpondre de ce ct-l, cause de son incommodit. Ainsi quand Chapelle vouloit se rjouir Hauteuil, il y menoit des Convives pour lui tenir tte; et il n'y avoit personne qui ne se ft un plaisir de le suivre. Connotre Molire toit un mrite que l'on chercheoit se donner avec empressement: d'ailleurs Mr de Chapelle soutenoit sa table avec honneur. Il fit un jour partie avec Mrs de J..., de N..., et de L..., pour aller se rjouir Hauteuil avec leur ami. Nous venons souper avec vous, dirent-ils Molire.--J'en aurois, dit-il, plus de plaisir si je pouvois vous tenir compagnie; mais ma sant ne me le permetant pas, je laisse Mr de Chapelle le soin de vous rgaler du mieux qu'il pourra. Ils aimoient trop Molire pour le contraindre; mais ils lui demandrent du moins Baron.--Messieurs, leur rpondit Molire, je vous vois en humeur de vous divertir toute la nuit; le moen que cet enfant puisse tenir? il en seroit incommod, je vous prie de le laisser.--Oh parbleu, dit Mr de L..., la fte ne seroit pas bonne sans lui, et vous nous le donnerez. Il falut l'abandonner: et Molire prit son lait devant eux, et s'alla coucher. Les Convives se mirent table: les commencemens du repas furent froids: c'est l'ordinaire entre gens qui savent mnager le plaisir; et ces Messieurs excelloient dans cette tude. Mais le vin eut bien tt rveill Chapelle, et le tourna du ct de la mauvaise humeur. Parbleu, dit-il, je suis un grand fou de venir m'enyvrer ici tous les jours, pour faire honneur Molire; je suis bien las de ce train-l: et ce qui me fche c'est qu'il croit que j'y suis oblig. La Troupe presque toute yvre aprouva les plaintes de Chapelle. On continue de boire, et insensiblement on changea de discours. A force de raisonner sur les choses qui font ordinairement la matire de semblables repas entre gens de cette espce, on tomba sur la morale vers les trois heures du matin. Que notre vie est peu de chose! dit Chapelle. Qu'elle est remplie de traverses! Nous sommes l'afft pendant trente ou quarante annes pour jouir d'un moment de plaisir, que nous ne trouvons jamais! Notre jeunesse est harcelle par de maudits parents, qui veulent que nous nous metions un fatras de fariboles dans la tte. Je me soucie, morbleu bien, ajouta-t-il, que la terre tourne, ou le soleil, que ce fou de Des-Cartes ait raison, ou cet extravagant d'Aristote. J'avois pourtant un enrag Prcepteur qui me rebatoit toujours ces fadaises-l, et qui me fesoit sans cesse retomber sur son picure. Encore passe pour ce Philosophe-l, c'toit celui qui avoit le plus de raison. Nous ne sommes pas dbarassez de ces fous-l, qu'on nous tourdit les oreilles d'un tablissement. Toutes ces femmes, dit-il encore, en haussant la voix, sont des animaux qui sont ennemis jurs de notre repos. Oui morbleu, chagrins, injustice, malheurs de tous cts dans cette vie-ci!--Tu as parbleu raison, mon cher ami, rpondit J. en l'embrassant; sans ce plaisir-ci que ferions-nous? La vie est un pauvre partage; quittons-la, de peur que l'on ne spare d'aussi bons amis que nous le sommes; allons nous noyer de compagnie; la rivire est notre porte.--Cela est vrai, dit N..., nous ne pouvons jamais mieux prendre notre tems pour mourir bons amis, et dans la joie; et notre mort fera du bruit. Ainsi ce glorieux dessein fut aprouv tout d'une voix. Ces Yvrognes se lvent, et vont gayement la rivire. Baron courut avertir du monde, et veiller Molire, qui fut effray de cet extravagant projet, parce qu'il connoissoit le vin de ses amis. Pendant qu'il se levoit, la Troupe avoit gagn la rivire; et ils s'toient dj saisis d'un petit bateau, pour prendre le large, afin de se noyer en plus grande eau. Des Domestiques, et des gens du lieu furent promtement ces dbauchs, qui toient dj dans l'eau, et les repchrent. Indigns du secours qu'on venoit de leur donner ils mirent l'pe la main, courent sur leurs ennemis, les poursuivent jusques dans Hauteuil, et les vouloient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molire, qui voyant ce vacarme dit ces furieux: Qu'est-ce que c'est donc, Messieurs, que ces coquins-l vous ont fait?--Comment ventrebleu, dit J..., qui toit le plus opinitr se noyer, ces malheureux nous empcheront de nous noyer? coute, mon cher Molire, tu as de l'esprit, voi si nous avons tort. Fatigus des peines de ce monde-ci, nous avons fait dessein de passer en l'autre pour tre mieux: la rivire nous a paru le plus court chemin pour nous y rendre; ces marauds nous l'ont bouch. Pouvons-nous faire moins que de les en punir?--Comment! vous avez raison, rpondit Molire. Sortez d'ici, coquins, que je ne vous assomme, dit-il ces pauvres gens, paroissant en colre. Je vous trouve bien hardis de vous oposer de si belles actions. Ils se retirrent marqus de quelques coups d'pe. Comment! Messieurs, poursuit Molire aux dbauchs, que vous ai-je fait pour former un si beau projet sans m'en faire part? Quoi, vous voulez vous noyer sans moi? Je vous croyois plus de mes amis.--Il a parbleu raison, dit Chapelle, voil une injustice que nous lui faisions. Vien donc te noyer avec nous.--Oh! doucement, rpondit Molire; ce n'est point ici une affaire entreprendre mal propos: c'est la dernire action de notre vie, il n'en faut pas manquer le mrite. On seroit assez malin pour lui donner un mauvais jour, si nous nous noyons l'heure qu'il est: on diroit coup seur que nous l'aurions fait la nuit, comme des dsesprs, ou comme des gens yvres. Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur, et qui rponde notre conduite. Demain sur les huit neuf heures du matin, bien jeun et devant tout le monde nous irons nous jeter la tte devant dans la rivire.--J'aprouve fort ses raisons, dit N..., et il n'y a pas le petit mot dire.--Morbleu j'enrage, dit L..., Molire a toujours cent fois plus d'esprit que nous. Voil qui est fait, remetons la partie demain; et allons nous coucher, car je m'endors. Sans la prsence d'esprit de Molire il seroit infailliblement arriv du malheur, tant ces Messieurs toient yvres, et anims contre ceux qui les avoient empchs de se noyer. Mais rien ne le dsoloit plus, que d'avoir affaire de pareilles gens, et c'toit cela qui bien souvent le dgotoit de Chapelle; cependant leur ancienne amiti prenoit toujours le dessus. * * * * * Chapelle toit heureux en semblables avantures. En voici une, o il eut encore besoin de Molire. En revenant d'Hauteuil, son ordinaire, bien rempli de vin (car il ne voyageoit jamais jeun), il eut querelle au milieu de la petite prairie d'Hauteuil avec un valet, nomm Godemer, qui le servoit depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avoit l'honneur d'tre toujours dans le carosse de son Matre. Il prit phantaisie Chapelle en descendant d'Hauteuil, de lui faire perdre cette prrogative, et de le faire monter derrire son carosse. Godemer, acoutum aux caprices que le vin causoit son Matre, ne se mit pas beaucoup en peine d'excuter ses ordres. Celui-ci se mit en colre: l'autre se moque de lui. Ils se gourment dans le carosse: le Cocher descend de son sige pour aller les sparer. Godemer en profite pour se jeter hors du carosse. Mais Chapelle irrit le poursuit, et le prend au collet; le Valet se deffend, et le Cocher ne pouvoit les sparer. Heureusement Molire et Baron, qui toient leur fentre, aperurent les Combatans: ils crurent que les Domestiques de Chapelle l'assommoient: ils acourent au plus vte. Baron, comme le plus ingambe, arriva le premier, et fit cesser les coups; mais il fallut Molire pour terminer le diffrent. Ah! Molire, dit Chapelle, puisque vous voil, jugez si j'ai tort. Ce coquin de Godemer s'est lanc dans mon carosse, comme si c'toit un Valet de figurer avec moi.--Vous ne savez ce que vous dites, rpondit Godemer; Monsieur sait que je suis en possession du devant de votre carosse depuis plus de trente ans; pourquoi voulez-vous me l'ter aujourd'hui sans raison?--Vous tes un insolent qui perdez le respect, rpliqua Chapelle; si j'ai voulu vous permettre de monter dans mon carosse, je ne le veux plus; je suis le Matre, et vous irez derrire, ou pi.--Y a-t-il de la justice cela, dit Godemer? Me faire aller pi, prsentement que je suis vieux, et que je vous ai si bien servi pendant si longtems! Il falloit m'y faire aller pendant que j'tois jeune, j'avois des jambes alors; mais prsent je ne puis plus marcher. En un mot comme en cent, ajouta ce Valet, vous m'avez acoutum au carosse, je ne puis plus m'en passer; et je serois des-honor si l'on me vooit aujourd'hui derrire.--Jugez-nous, Molire, je vous en prie, dit Mr de Chapelle, j'en passerai par tout ce que vous voudrez.--Et bien, puisque vous vous en raportez moi, dit Molire, je vais tcher de mettre d'acord deux si honntes gens. Vous avez tort, dit-il Godemer, de perdre le respect envers votre matre, qui peut vous faire aller comme il voudra; il ne faut pas abuser de sa bont. Ainsi je vous condamne monter derrire son Carrosse jusqu'au bout de la prairie: et l vous lui demanderez fort honntement la permission d'y rentrer: je suis seur qu'il vous la donnera.--Parbleu, s'cria Chapelle, voil un jugement qui vous fera honneur dans le monde. Tenez, Molire, vous n'avez jamais donn une marque d'esprit si brillante. Oh, bien, ajouta-t-il, je fais grace entire ce maraut-l en faveur de l'quit avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi, Molire, dit-il encore, je vous suis oblig, car cette affaire l m'embarassoit; elle avoit sa difficult. A Dieu, mon cher ami, tu juges mieux qu'homme de France. * * * * * Molire tant seul avec Baron, il prit occasion de lui dire que le mrite de Chapelle toit effac quand il se trouvoit dans des situations aussi dsagrables que celle o il venoit de le voir: qu'il toit bien fcheux qu'une personne qui avoit autant d'esprit que lui, et si peu de retenue; et qu'il aimeroit beaucoup mieux avoir plus de conduite pour se satisfaire, que tant de brillant pour faire plaisir aux autres. Je ne vois point, ajouta Molire, de passion plus indigne d'un galand homme que celle du vin: Chapelle est mon ami, mais ce malheureux panchant m'te tous les agrmens de son amiti. Je n'ose lui rien confier, sans risquer d'tre commis un moment aprs avec toute la terre. Ce discours ne tendoit qu' donner Baron du dgot pour la dbauche; car il ne laissoit passer aucune occasion de le tourner au bien; mais sur toutes choses il lui recommandoit de ne point sacrifier ses amis, comme fesoit Chapelle, l'envie de dire un bon mot, qui avoit souvent de mauvaises suites. Je ne puis m'empcher de raporter celui qu'il dit l'occasion d'une pigramme qu'il avoit faite contre Mr le M. de ....; c'toit une espce de fat constitu en dignit, on sait que la fatuit est de tous les tats. Le Marquis offens se trouvant chez Mr de M. en prsence de Chapelle, qu'il savoit tre l'Auteur de l'pigramme, ou du moins il s'en doutoit, menaoit d'une terrible force le pauvre Auteur, sans le nommer: son emportement ne finissoit point. Le Pote devoit mourir sous le bton, ou du moins en avoir tant de coups, qu'il se souviendroit toute sa vie d'avoir versifi. Chapelle, fatigu d'entendre toujours ce fanfaron parler sur ce ton l, se lve, et s'aprochant de Mr de.... Eh! morbleu, lui dit-il, en lui prsentant le dos, si tu as tant d'envie de donner des coups de bton, donne-les, et t'en va. * * * * * On sait que les trois premiers actes de la Comdie du _Tartuffe_ de Molire furent reprsents Versailles ds le mois de Mai de l'anne 1664, et qu'au mois de Septembre de la mme anne, ces trois Actes furent jous pour la seconde fois Villers-Coteretz, avec aplaudissement. La pice entire parut la premire et la seconde fois au Raincy, au mois de Novembre suivant, et en 1665; mais Paris ne l'avoit point encore vue en 1667. Molire sentoit la difficult de la faire passer dans le public. Il le prvint par des lectures; mais il n'en lisoit que jusqu'au quatrime acte: de sorte que tout le monde toit fort embarass comment il tireroit Orgon de dessous la table. Quand il crut avoir suffisamment prpar les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il fait afficher le _Tartuffe_. Mais il n'eut pas t reprsent une fois que les gens austres se rvoltrent contre cette pice. On reprsenta au Roi qu'il toit de consquence que le ridicule de l'Hypocrisie ne part point sur le Thtre. Molire, disoit-on, n'toit pas prpos pour reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dvotion, pour enfreindre les loix les plus saintes, et pour troubler la tranquilit domestique des familles. Enfin ceux qui reprsentrent au Roi, le firent avec de bonnes raisons, puisque Sa Majest jugea propos de dfendre la reprsentation du _Tartuffe_. Cet ordre fut un coup de foudre pour les Comdiens, et pour l'Auteur. Ceux-l attendoient avec justice un gain considrable de cette pice; et Molire croyoit donner par cet Ouvrage une dernire main sa rputation. Il avoit mani le caractre de l'hypocrisie avec des traits si vifs et si dlicats, qu'il s'toit imagin que bien loin qu'on det attaquer sa pice, on luy sauroit gr d'avoir donn de l'horreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-mme dans sa Prface la tte de cette pice: mais il se trompa, et il devoit savoir par sa propre exprience que le public n'est pas docile. Cependant Molire rendit compte au Roi des bonnes intentions qu'il avoit eues en travaillant cette pice. De sorte que sa Majest aant vu par elle-mme qu'il n'y avoit rien dont les personnes de pit et de probit pussent se scandaliser, et qu'au contraire on y combatoit un vice qu'elle a toujours eu soin elle-mme de dtruire par d'autres voies, elle permit aparemment Molire de remettre sa pice sur le thtre. Tous les connoisseurs en jugeoient favorablement; et je raporterai ici une remarque de Mr Mnage, pour justifier ce que j'avance. La prose de Mr de Molire, dit-il, vaut beaucoup mieux que ses vers. Je lisois hier son _Tartufe_. Je lui en avois autrefois entendu lire trois Actes chez Mr de Mommor, o se trouvrent aussi Mr Chapelain, Mr l'abb de Marolles, et quelques autres personnes. Je dis Mr ..., lorsqu'il empcha qu'on ne le jout, que c'toit une pice dont la morale toit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pt tre utile au Public. * * * * * Molire laissa passer quelque temps avant que de hazarder une seconde fois la reprsentation du _Tartuffe_: et l'on donna pendant ce tems-l _Scaramouche Hermite_, qui passa dans le Public, sans que personne s'en plaignt. Mais d'o vient, dit-on Mr le Prince deffunt, que l'on n'a rien dit contre cette pice, et que l'on s'est tant rcri contre le _Tartuffe_?--C'est, rpondit ce prince, que Scaramouche joue le Ciel et la Religion, dont ces Messieurs l ne se soucient gures, et que Molire joue les Hypocrites dans la sienne. * * * * * Molire ne laissoit point languir le Public sans nouveaut; toujours heureux dans le choix de ses caractres, il avoit travaill sur celui du Misantrope; il le donna au Public. Mais il sentit ds la premire reprsentation que le peuple de Paris vouloit plus rire qu'admirer; et que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits dlicats et levs, il y en a cent qui les rebutent faute de les connotre. Il ne fut pas plustost rentr dans son cabinet qu'il travailla au _Mdecin malgr lui_, pour soutenir le _Misantrope_, dont la seconde reprsentation fut encore plus foible que la premire: ce qui l'obligea de se depcher de fabriquer son fagotier. En quoi il n'eut pas beaucoup de peine, puisque c'toit une de ces petites pices, ou aprochant, que sa troupe avoit reprsentes sur le champ dans les commencemens; il n'avoit qu' transcrire. La troisime reprsentation du _Misantrope_ fut encore moins heureuse que les prcdentes. On n'aimoit point tout ce srieux qui est rpandu dans cette pice. D'ailleurs le Marquis toit la copie de plusieurs originaux de consquence, qui dcrioient l'ouvrage de toute leur force. Je n'ai pourtant pu faire mieux, et seurement je ne ferai pas mieux, disoit Molire tout le monde. * * * * * Mr de ** crut se faire un mrite auprs de Molire de deffendre le _Misantrope_: il fit une longue lettre qu'il donna Ribou pour mettre la tte de cette pice. Molire qui en fut irrit envoya chercher son Libraire, le gronda de ce qu'il avoit imprim cette rapsodie sans sa participation, et lui deffendit de vendre aucun exemplaire de sa pice o elle ft, et il brla tout ce qui en restoit; mais aprs sa mort on l'a rimprime. Mr de ** qui aimoit fort voir la Molire, vint souper chez elle le jour mme. Molire le traitta cavalirement sur le sujet de sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se ft point avis de deffendre sa pice. * * * * * A la quatrime reprsentation du _Misantrope_ il donna son fagotier, qui fit bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. On en trouva le _Misantrope_ beaucoup meilleur, et insensiblement on le prit pour une des meilleures pices qui ait jamais paru. Et le _Misantrope_ et le _Mdecin malgr lui_ joints ensemble ramenrent tout le ple mle de Paris, aussi bien que les connoisseurs. Molire s'aplaudissant du succs de son invention, pour forcer le public lui rendre justice, hazarda d'en tirer une glorieuse vengeance, en fesant jouer le _Misantrope_ seul. Il eut un succs trs-favorable; de sorte que l'on ne put lui reprocher que la petite pice et fait aller la grande. Les Hypocrites avoient t tellement irrits par le _Tartuffe_, que l'on fit courir dans Paris un livre terrible que l'on mettoit sur le compte de Molire pour le perdre. C'est cette occasion qu'il mit dans le _Misantrope_ les vers suivans. Et non content encor du tort que l'on me fait, Il court parmi le monde un livre abominable, Et de qui la lecture est mme condamnable, Un livre mriter la dernire rigueur, Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur. Et l dessus on voit Oronte qui murmure, Et tche mchamment d'apuyer l'imposture; Lui qui d'un honnte homme la Cour tient le rang... Etc... On voit par cette remarque, que le _Tartuffe_ fut jou avant le _Misantrope_, et avant le _Mdecin malgr lui_; et qu'ainsi la date de la premire reprsentation de ces deux dernires pices, que l'on a mise dans les oeuvres de Molire, n'est pas vritable; puisque l'on marque qu'elles ont t joues ds les mois de Mars et de Juin de l'anne 1666. * * * * * Molire avoit lu son _Misantrope_ toute la Cour, avant que de le faire reprsenter, chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que le sien ordinairement, parce qu'il auroit t souvent oblig de refondre ses pices, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et d'ailleurs il arrivoit quelquefois que ces avis toient intresss: Molire ne traitoit point de caractres, il ne plaoit aucuns traits, qu'il n'et des veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ter du _Misantrope, ce grand Flandrin qui crachoit dans un puits pour faire des ronds_, que Madame deffunte lui avoit dit de suprimer, lors qu'il eut l'honneur de lire sa pice cette Princesse. Elle regardoit cet endroit comme un trait indigne d'un si bon ouvrage: mais Molire avoit son original, il vouloit le mettre sur le Thtre. * * * * * Au mois de Dcembre de la mme anne, il donna au Roi le divertissement des deux premiers actes d'une Pastorale qu'il avoit faite, c'est _Melicerte_. Mais il ne jugea pas propos avec raison d'en faire le troisime Acte; ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le jour qu'aprs sa mort. * * * * * Le _Sicilien_ fut trouv une agrable petite pice la Cour, et la Ville en 1667. Et l'_Amphitryon_ passa tout d'une voix au mois de Janvier 1668. Cependant un Savantasse n'en voulut point tenir compte Molire. Comment! disoit-il, il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur Plaute. Je ne vois pas pourquoi on aplaudit des Plagiaires. 'a toujours t, ajoutoit-il, le caractre de Molire. J'ai fait mes tudes avec lui; et un jour qu'il aporta des vers son Rgent, celui-ci reconnut qu'il les avoit pills; l'autre assura fortement qu'ils toient de sa faon: mais aprs que le Rgent lui eut reproch son mensonge, et qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris dans Thophile, Molire le lui avoua, et lui dit qu'il les y avoit pris avec d'autant plus d'assurance, qu'il ne croyoit pas qu'un Jsuite det lire Thophile. Ainsi, disoit ce Pdant son ami, si l'on examinoit bien les ouvrages de Molire, on les trouveroit tous pills de cette force-l. Et mme quand il ne sait o prendre, il se rpte sans prcaution. De semblables Critiques n'empchrent pas le cours de l'_Amphitryon_, que tout Paris vit avec beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et notre got. * * * * * Aprs que Molire eut repris avec succs son _Avare_ au mois de Janvier 1668, comme je l'ay dj dit, il projetta de donner son _George Dandin_. Mais un de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit dans le monde un Dandin, qui pourroit se reconnotre dans sa pice, et qui toit en tat par sa famille non-seulement de la dcrier, mais encore de le faire repentir d'y avoir travaill.--Vous avez raison, dit Molire son ami; mais je sai un seur moyen de me concilier l'homme dont vous me parlez; j'irai lui lire ma pice. Au spectacle, o il toit assidu, Molire lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une lecture. L'homme en question se trouva si fort honor de ce compliment, que toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain; et il courut tout Paris pour tirer vanit de la lecture de cette pice. Molire, disoit-il tout le monde, me lit ce soir une Comdie: voulez-vous en tre? Molire trouva une nombreuse assemble, et son homme qui prsidoit. La pice fut trouve excellente; et lorsqu'elle fut joue, personne ne la fesoit mieux valoir que celuy dont je viens de parler, et qui pourtant auroit pu s'en fcher, une partie des Scnes que Molire avoit traittes dans sa pice, tant arrives cette personne. Ce secret de faire passer sur le thtre un caractre son original, a t trouv si bon, que plusieurs Auteurs l'ont mis en usage depuis avec succs. Le _George Dandin_ fut donc bien receu la Cour au mois de Juillet 1668, et Paris au mois de Novembre suivant. * * * * * Quand Molire vit que les Hypocrites, qui s'toient si fort offencs de son imposteur, toient calms, il se prpara le faire parotre une seconde fois. Il demanda sa Troupe, plus par conversation que par intrest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renatre cette pice. Les Comdiens voulurent absolument qu'il y et double part sa vie durant toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours t depuis trs-rgulirement excut. On affiche le _Tartuffe_: les Hypocrites se rveillent; ils courent de tous ctez pour aviser aux moyens d'viter le ridicule que Molire alloit leur donner sur le thtre malgr les deffences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effront, rien plus criminel que l'entreprise de cet Auteur: et accoutums incommoder tout le monde, et n'tre jamais incommods, ils portrent de toutes parts leurs plaintes importunes pour faire rprimer l'insolence de Molire, si son anonce avoit son effet. L'assemble fut si nombreuse que les personnes les plus distingues furent heureuses d'avoir place aux troisimes loges. On allume les lustres. Et l'on toit prest de commencer la pice quand il arriva de nouvelles dfences de la reprsenter, de la part des personnes prposes pour faire excuter les ordres du Roi. Les Comdiens firent aussi-tt teindre les lumires, et rendre l'argent tout le monde. Cette dfence toit judicieuse, parce que le Roi toit alors en Flandre: et l'on devoit prsumer que Sa Majest aant deffendu la premire fois que l'on jout cette pice, Molire vouloit profiter de son absence pour la faire passer. Tout cela ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du ct des Comdiens. La permission que Molire disoit avoir de sa Majest pour jouer sa pice n'toit point par crit; on n'toit pas oblig de s'en rapporter lui. Au contraire, aprs les premires deffences du Roi, on pouvoit prendre pour une tmrit la hardiesse que Molire avoit eue de remettre le _Tartuffe_ sur le thtre, et peu s'en fallut que cette affaire n'et encore de plus mauvaises suites pour lui; on le menaoit de tous ctez. Il en vit dans le moment les consquences: c'est pourquoi il dpcha en poste sur le champ la Torellire et la Grange pour aller demander au Roi la protection de Sa Majest dans une si fcheuse conjoncture. Les Hypocrites triomphoient; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il en fallut aux deux Comdiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit qu'on jout le _Tartuffe_. Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la description, quel plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de spectacle, mais sur tout dans le coeur de Molire, qui se vit justifi de ce qu'il avoit avanc. Si on avoit connu sa droiture et sa soumission, on auroit t persuad qu'il ne se seroit point hazard de reprsenter le _Tartuffe_ une seconde fois, sans en avoir auparavant pris l'ordre de Sa Majest. Tout le monde sait qu'aprs cela cette pice fut joue de suite, et qu'elle a toujours t fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours succomb sous les raisons de ceux qui en connoissent le mrite. * * * * * Un jour qu'on reprsentoit cette pice, Champml, qui n'toit point encore alors dans la Troupe, fut voir Molire dans sa loge, qui toit proche du thtre. Comme ils en toient aux complimens, Molire s'cria: _Ah chien, ah bourreau!_ et se frapoit la tte comme un possd: Champml crut qu'il tomboit de quelque mal, et il toit fort embarrass. Mais Molire, qui s'aperceut de son tonnement, lui dit: Ne soyez pas surpris de mon emportement. Je viens d'entendre un Acteur dclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pice, et je ne saurois voir maltraiter mes enfans de cette force l, sans souffrir comme un damn. * * * * * Quelque succs qu'et le _Tartuffe_ pendant qu'on le joua aprs l'ordre du Roi, cependant _la Femme juge et partie_ de Monfleury fut joue autant de fois au moins dans le mme tems l'Htel de Bourgogne. Ainsi ce n'est pas toujours le mrite d'une pice qui la fait russir; un Acteur que l'on aime voir, une situation, une scne heureusement traite, un travestissement, des penses piquantes, peuvent entraner au spectacle, sans que la pice soit bonne. * * * * * La bont que le Roi eut de permettre que le _Tartuffe_ ft reprsent, donna un nouveau mrite Molire. On vouloit mme que cette grace ft personnelle. Mais Sa Majest qui savoit par elle-mme que l'hypocrisie toit vivement combatue dans cette pice, fut bien aise que ce vice, si opos ses sentimens, ft ataqu avec autant de force que Molire le combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succs; ses ennemis mme lui en tmoignrent de la joie, et toient les premiers dire que le _Tartuffe_ toit de ces pices excellentes qui mettoient la vertu dans son jour. Cela est vrai, disoit Molire; mais je trouve qu'il est trs-dangereux de prendre ses intrests au prix qui m'en cote. Je me suis repenti plus d'une fois de l'avoir fait. * * * * * Quoique Molire donnt ses pices beaucoup de mrite du ct de la composition, cependant elles toient reprsentes avec un jeu si dlicat, que quand elles auroient t mdiocres elles auroient pass. Sa troupe toit bien compose; et il ne confioit point ses rolles des Acteurs qui ne seussent pas les excuter, il ne les plaoit point l'avanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il et universellement l'loquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les commencemens, mme dans la Province, il paroissoit mauvais Comdien bien des gens; peut-tre cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il avoit, et qui rendoit d'abord son jeu dsagrable ceux qui ne le connoissoient pas. Mais pour peu que l'on ft atention la dlicatesse avec laquelle il entroit dans un caractre, et il exprimoit un sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfaitement l'art de la dclamation. Il avoit contract par habitude le hoquet dont je viens de parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le thtre, il reconnut qu'il avoit une volubilit de langue, dont il n'toit pas le matre, et qui rendoit son jeu dsagrable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura jusques la fin. Mais il sauvoit ce dsagrment par toute la finesse avec laquelle on peut reprsenter. Il ne manquoit aucun des accens et des gestes ncessaires pour toucher le spectateur. Il ne dclamoit point au hasard, comme ceux qui destitus des principes de la dclamation, ne sont point assurs dans leur jeu: il entroit dans tous les dtails de l'action. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses ouvrages dans la bouche de ceux qui les reprsentent. * * * * * Il est vrai que Molire n'toit bon que pour reprsenter le Comique; il ne pouvoit entrer dans le srieux, et plusieurs personnes assurent qu'aant voulu le tenter, il russit si mal la premire fois qu'il parut sur le thtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-l, dit on, il ne s'atacha qu'au Comique, o il avoit toujours du succs, quoique les gens dlicats l'acusassent d'tre un peu grimacier. Mais si ces personnes l le lui avoient reproch lui-mme, je ne sais s'il n'auroit pas eu raison de leur rpondre que le commun du Public aime les charges, et que le jeu dlicat ne l'affecte point. * * * * * Molire n'toit point un homme qu'on pt oublier par l'absence. Mr Bernier ne fut pas plutt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le voir Hauteuil. Aprs les premiers complimens d'amiti, celui-l commena la conversation par la relation. Il fit d'abord observer Molire que l'on n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol dtrn, et avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. On se contente, dit-il, de leur donner une drogue, que l'on nomme du Pouss, pour leur faire perdre l'esprit, afin qu'ils soient hors d'tat de former un parti.--Aparemment, dit Baron, que cette conversation ennuyoit fort, ces gens-l vous ont fait prendre du Pouss avant que de revenir.--Taisez vous, jeune homme, dit Molire, vous ne connoissez pas Mr Bernier, et vous ne savez pas que c'est mon ami; peu s'en faut que je ne prenne srieusement votre imprudence.--Comment! rpliqua Baron, qui s'toit donn toute libert de parler devant Molire, vous tes si bons amis, et Monsieur aprs une si longue absence n'a la premire vue que des contes vous dire? Le Philosophe touch de cette leon, qui toit en sa place, se mit sur les sentimens; Molire n'en fut pas fch: car plus homme de Cour que Bernier, et plus ocup de ses affaires que de celles du grand Mogol, la relation ne lui fesoit pas beaucoup de plaisir. On parla de sant. Molire rendit compte du mauvais tat de la sienne Bernier, qui, au lieu de lui rpondre, lui dit qu'il avoit conduit heureusement celle du premier Ministre du Grand Mogol: qu'il n'avoit point voulu tre Mdecin de l'Empereur lui-mme, parce que quand il meurt on enterre aussi le Mdecin avec lui. A la fin ne sachant plus que dire sur le Mogol, il offrit ses soins Molire. Oh! Monsieur, dit Baron, Mr de Molire est en de bonnes mains. Depuis que le Roi a eu la bont de donner un Canonicat au fils de son Mdecin, il fait des merveilles; et il tiendra Monsieur long-tems en tat de divertir Sa Majest. Les Mdecins du Mogol ne s'acommodent point avec notre sant. Et moins que de convenir que l'on vous enterrera avec Monsieur, je ne lui conseille pas de vous confier la sienne. Bernier vit bien que Baron toit un enfant gt; il mit la conversation sur son chapitre. Molire, qui en parloit avec plaisir, en commena l'histoire; mais Baron, rebut de l'entendre, alla chercher s'amuser ailleurs. * * * * * Molire n'toit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit toujours soin de cultiver la Philosophie. Chapelle et lui ne se passoient rien sur cet article-l. Celui-l pour Gassendi; celui-ci pour Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molire, ils ne furent pas longtems sans faire natre une dispute. Ils prirent un sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvrent dans leur bateau, et qui s'y toit mis pour gagner les Bons-Hommes. J'en fais Juge le bon Pre, dit Molire, si le Systme de Descartes n'est pas cent fois mieux imagin, que tout ce que Mr de Gassendi nous a ajust au Thtre, pour nous faire passer les rveries d'picure. Passe pour sa morale; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse atention. N'est-il pas vrai, mon Pre? ajouta Molire, au Minime. Le Religieux rpondit par un _hom! hom!_ qui fesoit entendre aux Philosophes qu'il toit connoisseur dans cette matire; mais il eut la prudence de ne se point mler dans une conversation si chauffe, sur tout avec des gens qui ne paroissoient pas mnager leur adversaire.--Oh! parbleu, mon Pre, dit Chapelle, qui se crut affoibli par l'aparente aprobation du Minime, il faut que Molire convienne que Des-Cartes n'a form son Systme que comme un Mchanicien, qui imagine une belle machine sans faire atention l'excution: le Systme de ce Philosophe est contraire une infinit de Phnomnes de la nature, que le bon homme n'avoit pas prvus. Le Minime sembla se ranger du ct de Chapelle par un second _hom! hom!_ Molire, outr de ce qu'il triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour dtruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut oblig de s'y rendre par un troisime _hom! hom!_ obligeant, qui sembloit dcider la question en sa faveur. Chapelle s'chauffe, et criant du haut de la tte pour convertir son Juge, il branla son quit par la force de son raisonnement. Je conviens que c'est l'homme du monde qui a le mieux rv, ajouta Chapelle; mais morbleu! il a pill ses rveries par tout, et cela n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon Pre? dit-il au Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost un signe d'aprobation, sans profrer une seule parole. Molire, sans songer qu'il toit au lait, saisit avec fureur le moment de rtorquer les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en toient aux convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand ils arrivrent devant les Bons Hommes. Le Religieux les pria qu'on le mt terre. Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort leur profond savoir sans intresser son mrite. Mais avant que de sortir du bateau, il alla prendre sous les pis du batelier sa besace, qu'il y avoit mise en entrant. C'toit un Frre-lay, les deux Philosophes n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardrent l'un l'autre sans se rien dire. Molire, revenu de son abatement, dit Baron, qui toit de la compagnie, mais d'un ge ngliger une pareille conversation: Voyez, petit garon, ce que fait le silence, quand il est observ avec conduite.--Voil comme vous faites toujours, Molire, dit Chapelle, vous me commettez sans cesse avec des nes qui ne peuvent savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poulmons, et je n'en suis pas plus avanc. * * * * * Chapelle reprochoit toujours Molire son humeur rveuse; il vouloit qu'il ft d'une socit aussi agrable que la sienne; il le vouloit en tout assujettir son caractre; et que sans s'embarasser de rien il ft toujours prpar la joie. Oh! Monsieur, lui rpondit Molire, vous tes bien plaisant. Il vous est ais de vous faire ce systme de vivre; vous tes isol de tout; et vous pouvez penser quinze jours durant un bon mot, sans que personne vous trouble, et aller aprs, toujours chaud de vin, le dbiter par tout aux dpens de vos amis; vous n'avez que cela faire. Mais si vous tiez, comme moi, occup de plaire au Roi, et si vous aviez quarante ou cinquante personnes, qui n'entendent point raison, faire vivre, et conduire; un thtre soutenir; et des ouvrages faire pour mnager votre rputation, vous n'auriez pas envie de rire, sur ma parole; et vous n'auriez point tant d'atention votre bel esprit, et vos bons mots, qui ne laissent pas de vous faire bien des ennemis, croyez moi.--Mon pauvre Molire, rpondit Chapelle, tous ces ennemis seront mes amis ds que je voudrai les estimer, parce que je suis d'humeur, et en tat de ne les point craindre. Et si j'avois des ouvrages faire, j'y travaillerois avec tranquilit, et peut-tre seroient-ils moins remplis que les vtres de choses basses et triviales; car vous avez beau faire, vous ne sauriez quiter le got de la farce.--Si je travaillois pour l'honneur, rpondit Molire, mes ouvrages seroient tournez tout autrement: mais il faut que je parle une foule de peuple, et peu de gens d'esprit pour soutenir ma Troupe; ces gens-l ne s'accomoderoient nullement de votre lvation dans le stile, et dans les sentimens. Et vous l'avez vu, vous mme: quand j'ai hazard quelque chose d'un peu passable, avec quelle peine il m'a fallu en arracher le succs! Je suis seur que vous qui me blmez aujourd'hui, vous me louerez quand je serai mort. Mais vous qui faites si fort l'habile homme, et qui passez, cause de votre bel esprit, pour avoir beaucoup de part mes pices, je voudrois bien vous voir l'ouvrage. Je travaille prsentement sur un caractre, o j'ai besoin de telles scnes; faites-les, vous m'obligerez, et je me ferai honneur d'avouer un secours comme le vtre. Chapelle accepta le dfi: mais lors qu'il aporta son ouvrage Molire, celui-cy aprs la premire lecture le rendit Chapelle; il n'y avoit aucun got de thtre; rien n'y toit dans la nature; c'toit plustost un recueil de bon mots sans place, que des scnes suivies. Cet ouvrage de Mr de Chapelle ne seroit-il point l'original du _Tartuffe_, qu'une famille de Paris, jalouse avec justice de la rputation de Chapelle, se vante de possder crit, et ratur de sa main? Mais en venir l'examen, on y trouveroit seurement de la diffrence avec celui de Molire. * * * * * Voici un claircissement trs-singulier que Molire essuya avec un de ces Courtisans qui marquent par la singularit. Celui-cy sur le raport de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui, fut trouver l'autre en grand Seigneur. Il m'est revenu, Monsieur de Molire, dit-il avec hauteur ds la porte, qu'il vous prend phantaisie de m'ajuster au Thtre, sous le titre d'Extravagant; seroit-il bien vray?--Moi, Monsieur! lui rpondit Molire, je n'ai jamais eu dessein de travailler sur ce caractre: j'ataquerois trop de monde. Mais si j'avois le faire, je vous avoue, Monsieur, que je ne pourrois mieux faire que de prendre dans votre personne le contraste que j'ai acoutum de donner au ridicule, pour le faire sentir davantage.--Ah! je suis bien aise que vous me connoissiez un peu, lui dit le Comte; et j'tois tonn que vous m'eussiez si mal observ. Je venois arrter votre travail; car je ne crois pas que vous eussiez pass outre.--Mais, Monsieur, lui repartit Molire, qu'aviez-vous craindre? Vous et-on reconnu dans un caractre si opos au vtre?--Tubleu, rpondit le Comte, il ne faut qu'un geste qui me ressemble pour me dsigner, et c'en seroit assez pour amener tout Paris votre pice: je sais l'atention que l'on a sur moi.--Non, Monsieur, dit Molire; le respect que je dois une personne de votre rang, doit vous tre garand de mon silence.--Ah! bon, rpondit le Comte, je suis bien aise que vous soyez de mes amis; je vous estime de tout mon coeur, et je vous ferai plaisir dans les occasions. Je vous prie, ajouta-t-il, mettez-moi en contraste dans quelque pice; je vous donnerai un mmoire de mes bons endroits.--Ils se prsentent la premire vue, lui rpliqua Molire; mais pourquoi voulez-vous faire briller vos vertus sur le Thtre? Elles paroissent assez dans le monde, personne ne vous ignore.--Cela est vrai, rpondit le Comte; mais je serois ravi que vous les raprochassiez toutes dans leur point de vue; on parleroit encore plus de moi. coutez, ajouta-t-il, je tranche fort avec N..., mettez-nous ensemble, cela fera une bonne pice. Quel titre luy donneriez-vous?--Mais je ne pourrois, lui dit Molire, lui en donner d'autre que celui d'_Extravagant_.--Il seroit excellent, par ma foi, lui repartit le Comte, car le pauvre homme n'extravague pas mal. Faites cela, je vous en prie; je vous verrai souvent pour suivre votre travail. A Dieu, Monsieur de Molire, songez notre pice, il me tarde qu'elle ne paroisse. La fatuit de ce Courtisan mit Molire de mauvaise humeur, au lieu de le rjouir; et il ne perdit pas l'ide de le mettre bien srieusement au Thtre; mais il n'en a pas eu le tems. * * * * * Molire trouva mieux son compte dans la Scne suivante, que dans celle du Courtisan; il se mit dans le vrai son aise, et donna des marques dsintresses d'une parfaite sincrit; c'toit o il triomphoit. Un jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un jour; et aprs les complimens lui dcouvrit qu'tant n avec toutes les dispositions ncessaires pour le Thtre, il n'avoit point de passion plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en procurer les moyens, et lui faire connotre que ce qu'il avanoit toit vritable. Il dclama quelques Scnes dtaches, srieuses et comiques devant Molire, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il et travaill vingt annes, tant il toit assur dans ses tons; ses gestes toient mnags avec esprit: de sorte que Molire vit bien que ce jeune homme avoit t lev avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la dclamation.--J'ai toujours eu inclination de parotre en public, lui dit-il, les Rgens sous qui j'ai tudi ont cultiv les dispositions que j'ai aportes en naissant; j'ai tch d'apliquer les rgles l'excution; et je me suis fortifi en allant souvent la Comdie.--Et avez-vous du bien? lui dit Molire.--Mon pre est un Avocat assez son aise, lui rpondit le jeune homme.--Eh bien, lui rpliqua Molire, je vous conseille de prendre sa profession; la ntre ne vous convient point; c'est la dernire ressource de ceux qui ne sauroient mieux faire, ou des Libertins, qui veulent se soustraire au travail. D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, que de monter sur le Thtre; vous en savez les raisons, je me suis toujours reproch d'avoir donn ce dplaisir ma famille. Et je vous avoue que si c'toit recommencer, je ne choisirois jamais cette profession. Vous croyez, peut-estre, ajouta-t-il, qu'elle a ses agrmens; vous vous trompez. Il est vrai que nous sommes en aparence recherchs des grands Seigneurs, mais ils nous assujettissent leurs plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations, que d'tre l'esclave de leur phantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et nous mprise. Ainsi, Monsieur, quittez un dessein si contraire votre honneur et votre repos. Si vous tiez dans le besoin, je pourrois vous rendre mes services, mais je ne vous le cle point, je vous serois plutt un obstacle. Le jeune homme donnoit quelques raisons pour persister dans sa rsolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin; Molire lui fit entendre rciter ce jeune homme. Chapelle en fut aussi tonn que son ami. Ce sera l, dit-il, un excellent Comdien!--On ne vous consulte pas sur cela, rpond Molire Chapelle. Reprsentez-vous, ajouta-t-il au jeune homme, la peine que nous avons. Incommodez, ou non, il faut tre prts marcher au premier ordre, et donner du plaisir quand nous sommes bien souvent acabls de chagrin; souffrir la rusticit de la pluspart des gens avec qui nous avons vivre, et captiver les bonnes graces d'un public, qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne. Non, Monsieur, croyez moi encore une fois, dit-il au jeune homme, ne vous abandonnez point au dessein que vous avez pris; faites vous Avocat, je vous rpons du succs.--Avocat! dit Chapelle, et fy! il a trop de mrite pour brailler un barreau: et c'est un vol qu'il fait au public s'il ne se fait Prdicateur, ou Comdien.--En vrit, lui rpond Molire, il faut que vous soyez bien yvre pour parler de la sorte, et vous avez mauvaise grce de plaisanter sur une affaire aussi srieuse que celle-cy, o il est question de l'honneur et de l'tablissement de Monsieur.--Ah! puisque nous sommes sur le srieux, rpliqua Chapelle, je vais le prendre tout de bon. Aimez vous le plaisir? dit-il au jeune homme.--Je ne serai pas fch de jouir de celui qui peut m'tre permis, rpondit le fils de l'Avocat.--Eh bien donc, rpliqua Chapelle, mettez-vous dans la tte que malgr tout ce que Molire vous a dit, vous en aurez plus en six mois de Thtre qu'en six annes de barreau. Molire, qui n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons pour le faire; et enfin il russit lui faire perdre la pense de se mettre la Comdie.--Oh! voil mon Harangueur qui triomphe, s'cria Chapelle, mais morbleu vous rpondrez du peu de succs que Monsieur fera dans le parti que vous lui faites embrasser. * * * * * Chapelle avoit de la sincrit, mais souvent elle toit fonde sur de faux principes, d'o on ne pouvoit le faire revenir; et quoiqu'il n'et point envie d'offencer personne, il ne pouvoit rsister au plaisir de dire sa pense, et de faire valoir un bon mot au dpens de ses amis. Un jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec Mr le Marquis de M***, dont le Page, pour tout domestique, servoit boire, il souffroit de n'en point avoir aussi souvent que l'on avoit acoutum de lui en donner ailleurs; la patience lui chappa la fin. Eh! je vous prie, Marquis, dit-il Mr de M***, donnez-nous la monnoie de votre Page. * * * * * Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il se livroit au premier venu sur cet article-l. Il ne falloit pas tre son ami pour l'engager dans ces repas qui percent jusques l'extrmit de la nuit: il suffisoit de le connotre lgrement. Molire toit dsol d'avoir un ami si agrable et si honnte homme, attaqu de ce deffaut; il lui en fesoit souvent des reproches, et Mr de Chapelle lui prometoit toujours merveilles, sans rien tenir. Molire n'toit pas le seul de ses amis, qui sa conduite ft de la peine. Mr des P*** le rencontrant un jour au Palais lui en parla coeur ouvert. Est-il possible, lui dit-il, que vous ne reviendrez point de cette fatigante crapule qui vous tuera la fin? Encore si c'toit toujours avec les mmes personnes, vous pourriez esprer de la bont de votre temprament de tenir bon aussi longtems qu'eux. Mais quand une Troupe s'est outre avec vous, elle s'carte; les uns vont l'arme, les autres la campagne, o ils se reposent; et pendant ce temps-l une autre compagnie les relve; de manire que vous tes nuit et jour l'atelier. Croyez-vous de bonne foi pouvoir tre toujours le Plastron de ces gens-l sans succomber? D'ailleurs vous tes tout agrable, ajouta Mr des P***. Faut-il prodiguer cet agrment indiffremment tout le monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation, quand vous leur donnez de votre tems pour se rjouir avec vous; puisque vous prenez le plaisir avec le premier venu qui vous le propose, comme avec le meilleur de vos amis. Je pourrois vous dire encore que la Religion, votre rputation mme, devroient vous arrter, et vous faire faire de srieuses rflexions sur votre drangement.--Ah! voil qui est fait, mon cher ami, je vais entirement me mettre en rgle, rpondit Chapelle, la larme l'oeil, tant il toit touch; je suis charm de vos raisons, elles sont excellentes, et je me fais un plaisir de les entendre; redites-les moi, je vous en conjure, afin qu'elles me fassent plus d'impression. Mais, dit-il, je vous couterai plus commodment dans le cabaret qui est ici proche, entrons y, mon cher ami, et me faites bien entendre raison, je veux revenir de tout cela. Mr des P***, qui croyoit tre au moment de convertir Chapelle, le suit; et en buvant un coup de bon vin, lui tale une seconde fois sa Rhtorique; mais le vin venoit toujours, de manire que ces Messieurs, l'un en prchant, et l'autre en coutant, s'enyvrrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux. * * * * * Si Chapelle toit incommode ses amis par son indiffrence, Molire ne l'tait pas moins dans son domestique par son exactitude et par son arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il et, qui y pt rpondre: une fentre ouverte ou ferme un moment devant ou aprs le tems qu'il l'avoit ordonn metoit Molire en convulsion; il toit petit dans ces ocasions. Si on lui avoit drang un livre, c'en toit assez pour qu'il ne travaillt de quinze jours: il y avoit peu de domestiques qu'il ne trouvt en deffaut; et la vieille servante la Forest y toit prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dt tre acoutume cette fatigante rgularit que Molire exigeoit de tout le monde. Et mme il toit prvenu que c'toit une vertu; de sorte que celui de ses amis qui toit le plus rgulier, et le plus arang, toit celui qu'il estimoit le plus. Il toit trs-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui le regardoit: ainsi il ne ngligeoit aucune ocasion de tirer avantage dans les choses communes, comme dans le srieux, et il n'pargnoit pas la dpense pour se satisfaire; d'autant plus qu'il toit naturellement trs-libral. Et l'on a toujours remarqu qu'il donnoit aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumnes ordinaires. * * * * * Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit assez de penchant pour le sexe; la de... l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui toit surpris qu'un homme aussi dlicat que Molire et si mal plac son inclination, voulut le dgoter de cette Comdienne. Est-ce la vertu, la beaut, ou l'esprit, lui dit-il, qui vous font aimer cette femme-l? Vous savez que la Barre, et Florimont sont de ses amis; qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette; et qu'elle n'a pas le sens commun.--Je sais tout cela, Monsieur, lui rpondit Molire; mais je suis acoutum ses deffauts; et il faudroit que je prisse trop sur moi, pour m'acommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni le tems, ni la patience. Peut-tre aussi qu'une autre n'auroit pas voulu de l'atachement de Molire; il traitoit l'engagement avec ngligence, et ses assiduits n'toient pas trop fatigantes pour une femme: en huit jours une petite conversation, c'en toit assez pour lui, sans qu'il se mt en peine d'tre aim, except de sa femme, dont il auroit achet la tendresse pour toute chose au monde. Mais aant t malheureux de ce ct-l, il avoit la prudence de n'en parler jamais qu' ses amis; encore falloit-il qu'il y ft indispensablement oblig. * * * * * C'toit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit l'habiller comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arang les plis de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez pais, et qu'il avoit soin d'habiller Molire. Un matin qu'il le chaussoit Chambord, il mit un de ses bas l'envers. Un tel, dit gravement Molire, ce bas est l'envers. Aussi-tost ce valet le prend par le haut, et en dpouillant la jambe de son matre met ce bas l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras dedans, le retourne pour chercher l'endroit, et l'envers revenu dessus, il rechausse Molire. Un tel, lui dit-il encore froidement, ce bas est l'envers. Le stupide domestique, qui le vit avec surprise, reprend le bas, et fait le mme exercice que la premire fois; et s'imaginant avoir rpar son peu d'intelligence, et avoir donn seurement ce bas le sens o il devoit tre, il chausse son matre avec confiance: mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la patience chapa Molire. Oh, parbleu! c'en est trop, dit-il, en lui donnant un coup de pied qui le fit tomber la renverse: ce maraud l me chaussera ternellement l'envers; ce ne sera jamais qu'un sot, quelque mtier qu'il fasse.--Vous tes Philosophe! vous estes plustost le Diable, lui rpondit ce pauvre garon, qui fut plus de vingt-quatre heures comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours l'envers. * * * * * On dit que le _Pourceaugnac_ fut fait l'ocasion d'un Gentilhomme Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur le thtre avec les Comdiens, tala une partie du ridicule dont il toit charg. Il ne le porta pas loin; Molire pour se venger de ce Campagnard, le mit en son jour sur le Thtre; et en fit un divertissement au got du Peuple, qui se rjouit fort cette pice, laquelle fut joue Chambord au mois de Septembre de l'anne 1669, et Paris un mois aprs. * * * * * Le Roi s'estant propos de donner un divertissement sa Cour au mois de Fvrier de l'anne 1670, Molire eut ordre d'y travailler. Il fit les _Amans magnifiques_ qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est toujours touch par ces sortes de spectacles. * * * * * Molire travailloit toujours d'aprs la nature, pour travailler plus seurement. Mr Rohaut, quoique son ami, fut son modle pour le Philosophe du _Bourgeois Gentilhomme_; et afin d'en rendre la reprsentation plus heureuse, Molire fit dessein d'emprunter un vieux chapeau de Mr Rohaut, pour le donner du Croisy, qui devoit reprsenter ce personnage dans la pice. Il envoya Baron chez Mr Rohaut pour le prier de lui prter ce chapeau, qui toit d'une si singulire figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molire fut refus, parce que Baron n'eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molire dans une bagatelle fait connotre celle qu'il avoit rendre ses reprsentations heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pt faire il ne trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui auroit cru tre dshonor si sa coffure avoit paru sur la Scne. Cette inquitude de Molire sur tout ce qui pouvoit contribuer au succs de ses pices, causa de la mortification sa femme la premire reprsentation du _Tartuffe_. Comme cette pice promettoit beaucoup, elle voulut y briller par l'ajustement; elle se fit faire un habit magnifique, sans en rien dire son mari, et du tems l'avance elle toit ocupe du plaisir de le mettre. Molire alla dans sa loge une demi-heure avant qu'on comment la pice. Comment donc, Mademoiselle, dit-il en la voyant si pare, que voulez vous dire avec cet ajustement? ne savez vous pas que vous tes incommode dans la pice? Et vous voil veille et orne comme si vous alliez une fte! dshabillez vous vte, et prenez un habit convenable la situation o vous devez tre. Peu s'en fallut que la Molire ne voult pas jouer, tant elle toit dsole de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au coeur que la pice. * * * * * Le _Bourgeois Gentilhomme_ fut jou pour la premire fois Chambord au mois d'Octobre 1670. Jamais pice n'a t plus malheureusement reue que celle l; et aucune de celles de Molire ne lui a donn tant de dplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot son souper: et tous les Courtisans la mettoient en morceaux. Molire nous prend assurment pour des Grues de croire nous divertir avec de telles pauvretez, disoit Mr le Duc de ***. Qu'est-ce qu'il veut dire avec son halaba, balachou? ajoutoit Mr le Duc de ***; le pauvre homme extravague: il est puis; si quelqu'autre Auteur ne prend le thtre, il va tomber: cet homme l donne dans la farce Italienne. Il se passa cinq jours avant que l'on reprsentt cette pice pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours, Molire, tout mortifi, se tint cach dans sa chambre. Il aprhendoit le mauvais compliment du Courtisan prvenu. Il envoyoit seulement Baron la dcouverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute la Cour toit rvolte. Cependant on joua cette pice pour la seconde fois. Aprs la reprsentation, le Roi, qui n'avoit point encore port son jugement, eut la bont de dire Molire: Je ne vous ai point parl de votre pice la premire reprsentation, parce que j'ai aprhend d'tre sduit par la manire dont elle avoit t reprsente: mais en vrit, Molire, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pice est excellente. Molire reprit haleine au jugement de Sa Majest; et aussi-tost il fut accabl de louanges par les Courtisans, qui tous d'une voix rptoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire l'avantage de cette pice. Cet homme l est inimitable, disoit le mme Mr le Duc de ...; il y a un _vis comica_, dans tout ce qu'il fait, que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontr que lui. Quel malheur pour ces Messieurs que Sa Majest n'et point dit son sentiment la premire fois! ils n'auroient pas t la peine de se rtracter, et de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici qu'ils avoient t auparavant surpris par le Sonnet du _Misantrope_: la premire lecture ils en furent saisis; ils le trouvrent admirable; ce ne furent qu'exclamations. Et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais que le Misantrope ft voir que ce sonnet toit dtestable. En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du _Bourgeois Gentilhomme_? il devoit du moins fraper ceux qui jugent avec quit par les connoissances les plus communes. Et Molire avoit bien raison d'tre mortifi de l'avoir travaill avec tant de soin pour tre pay de sa peine par un mpris assommant. Et si j'ose me prvaloir d'une ocasion si peu considrable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqu la justesse dans les petites ocasions, comme dans les grands vnemens. Au mois de Novembre de la mme anne 1670, que l'on reprsenta le _Bourgeois Gentilhomme_ Paris, le nombre prit le parti de cette pice. Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel; et il ne se lassoit point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs, quoiqu'outr et hors du vrai-semblable, mais parfaitement bien excut, atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans faire atention ce qu'ils disoient contre cette pice. Il y a des gens de ce tems-cy qui prtendent que Molire ait pris l'ide du Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui avoit consomm cinquante mille cus avec une femme, que Molire connoissoit, et qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit Meudon. Quand cet homme fut abm, dit-on, il voulut plaider pour rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui toit Procureur et de meilleur sens que lui, n'aant pas voulu entrer dans son sentiment, cet Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut pas. Mais on fit enfermer ce fou Charanton d'o il se sauva par dessus les murs. Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original Molire pour sa pice, il ne l'a connu ni devant, ni aprs l'avoir faite; et il est indiffrent mon sujet que l'avanture de ce Chapelier soit arrive, ou non, aprs la mort de Molire. * * * * * Les _Fourberies de Scapin_ parurent pour la premire fois le 24 de Mai 1671. Et la _Comtesse d'Escarbagnas_ fut joue la Cour au mois de Fvrier de l'anne suivante, et Paris le 8 de Juillet de la mme anne. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du got dlicat se rcrirent contre ces deux pices. Mais le Peuple, pour qui Molire avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec plaisir. * * * * * Si le Roi n'avoit eu autant de bont pour Molire l'gard de ses _Femmes savantes_, que Sa Majest en avoit eu auparavant au sujet du _Bourgeois Gentilhomme_, cette premire pice seroit peut-tre tombe. Ce divertissement, disoit-on, toit sec, peu intressant, et ne convenoit qu' des gens de Lecture. Que m'importe, s'crioit Mr le Marquis ..., de voir le ridicule d'un Pedant? Est-ce un caractre m'ocuper? Que Molire en prenne la Cour, s'il veut me faire plaisir.--O a-t-il t dterrer, ajoutoit Mr le Comte de ..., ces sottes femmes, sur lesquelles il a travaill aussi srieusement que sur un bon sujet? Il n'y a pas le mot pour rire tout cela pour l'homme de Cour, et pour le Peuple. Le Roi n'avoit point parl la premire reprsentation de cette pice. Mais la seconde qui se donna St.-Cloud, Sa Majest dit Molire, que la premire fois elle avoit dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesch d'observer sa pice; mais qu'elle toit trs-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir. Molire n'en demandoit pas davantage, assur que ce qui plaisoit au Roi, toit bien receu des connoisseurs, et assujtissoit les autres. Ainsi il donna sa pice Paris avec confiance le 11e de Mai 1672. * * * * * Molire toit vif quand on l'ataquoit. Benserade l'avoit fait; mais je n'ai pu savoir quelle ocasion. Celui-l rsolut de se venger de celui-cy, quoiqu'il ft le bel esprit d'un grand Seigneur, et honor de sa protection. Molire s'avisa donc de faire des vers du got de ceux de Benserade, la louange du Roi, qui reprsentoit Neptune dans une fte. Il ne s'en dclara point l'Auteur; mais il eut la prudence de le dire Sa Majest. Toute la Cour trouva ces vers trs-beaux, et tout d'une voix les donna Benserade, qui ne fit point de faon d'en recevoir les complimens, sans nanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand Seigneur, qui le protgeoit, toit ravi de le voir triompher; et il en tiroit vanit, comme s'il avoit lui mme t l'Auteur de ces vers. Mais quand Molire eut bien prpar sa vengeance, il dclara publiquement qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux; et son Protecteur se fcha, et menaa mme Molire d'avoir fait cette pice une personne qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur avoit les sentimens trop levs, pour que Molire dt craindre les suites de son premier mouvement. * * * * * Bien des gens s'imaginent que Molire a eu un commerce particulier avec Mr R.... Je n'ai point trouv que cela ft vrai, dans la recherche que j'en ai faite; au contraire l'ge, le travail, et le caractre de ces Messieurs toient si diffrens que je ne crois pas qu'ils deussent se chercher; et je ne pense pas mme que Molire estimt R... J'en juge par ce qui leur arriva l'occasion de _B..._ R... aant fait cette pice la promit Molire, pour la faire jouer sur son thtre; il la laissa mme annoncer. Cependant il jugea propos de la donner aux Comdiens de l'Hostel de Bourgogne; ce qui indigna Molire et Baron contre lui. Mr de P... aant dit celui-ci Fontainebleau qu'il toit fch que sa Troupe n'et pas _B..._ parce que cette pice lui auroit fait honneur, Baron lui rpondit qu'il en toit fort aise, pour n'avoir point faire un malhonnte homme. Mr de P... lui rpliqua qu'il toit bien hardi de lui parler mal de son ami. Baron anim ne fit pas de faon de soutenir sa thse qui dgnra en invectives; et ils en toient presqu'aux mains derrire le thtre, quand Molire arriva; et qui aprs les avoir spars, et s'tre fait rendre conte du sujet de la querelle, dit Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R... Mr P...; qu'il savoit bien que c'toit son ami, et que c'toit pour un jeune homme trop s'carter de la Politesse. Qu' la vrit, lui Molire, rpandoit par tout la mauvaise foi de R... et qu'il fesoit voir son indigne caractre tout le monde; mais qu'il se donnoit bien de garde d'en venir dire du mal Mr de P...., qui, quoique trs-mal satisfait de la remontrance de Molire Baron, prit le parti de ne rien rpondre, et de se retirer. J'ai cependant entendu parler Mr R... fort avantageusement de Molire; et c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses que j'ai raportes. * * * * * J'ai assez fait connotre que Molire n'avoit pas toujours vcu en intelligence avec sa femme; il n'est pas mme ncessaire que j'entre dans de plus grands dtails, pour en faire voir la cause. Mais je prens ici ocasion de dire que l'on a dbit, et que l'on donne encore aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mmoires remplis de faussetez l'gard de Molire et de sa femme. Il n'est pas jusqu' Mr Baile, qui dans son _Dictionnaire Historique_, et sur l'autorit d'un indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage Molire, et sa femme, fort au dessous de leurs sentimens, et loign de la vrit sur cet article-l. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocup de plaire son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une rputation d'honnte homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme; qu'il laissoit vivre sa phantaisie, quoiqu'il conservt toujours pour elle une vritable tendresse. Cependant ses amis essayrent de les racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert. Ils y russirent; et Molire pour rendre leur union plus parfaite quitta l'usage du lait, qu'il n'avoit point discontinu jusqu'alors; et il se mit la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion sur la poitrine. Cependant il ne laissa pas d'achever le _Malade imaginaire_, qu'il avoit commenc depuis du tems; car comme je l'ai dj dit, il ne travailloit pas vte; mais il n'toit pas fch qu'on le crt expditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna _Psych_ au mois de Janvier 1672, il ne dsabusa point le public, que ce qui toit de lui dans cette pice ne ft fait ensuite des ordres du Roi; mais je sais qu'il toit travaill un an et demi auparavant, et ne pouvant pas se rsoudre d'achever la pice en aussi peu de tems qu'il en avoit, il eut recours Mr de Corneille pour lui aider. On sait que cette pice eut Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succs qu'elle mritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'tonner du tems que Molire mettoit ses ouvrages; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit toujours des plus grands rolles, les visites de ses amis et des grands Seigneurs toient frquentes, tout cela l'ocupoit suffisamment, pour n'avoir pas beaucoup de tems donner son cabinet. D'ailleurs sa sant toit trs-foible, il toit oblig de se mnager. * * * * * Dix mois aprs son racommodement avec sa femme, il donna le 10 de Fvrier de l'anne 1673 le _Malade Imaginaire_, dont on prtend qu'il toit l'original. Cette Pice eut l'aplaudissement ordinaire que l'on donnoit ses ouvrages, malgr les critiques qui s'levrent. C'toit le sort de ses meilleures Pices d'en avoir, et de n'tre gotes qu'aprs la rflexion. Et l'on a remarqu qu'il n'y a gure eu que les _Prcieuses Ridicules_ et l'_Amphitrion_ qui aient pris tout d'un coup. Le jour que l'on devoit donner la troisime reprsentation du _Malade Imaginaire_, Molire se trouva tourment de sa fluxion beaucoup plus qu' l'ordinaire: ce qui l'engagea de faire apeller sa femme, qui il dit, en prsence de Baron: Tant que ma vie a t mle galement de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis acabl de peines sans pouvoir compter sur aucuns momens de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et dplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de relche. Mais, ajouta-t-il, en rflchissant, qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je sens bien que je finis. La Molire et Baron furent vivement touchs du discours de Mr de Molire, auquel ils ne s'atendoient pas, quelque incommod qu'il ft. Ils le conjurrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-l, et de prendre du repos, pour se remetre. Comment voulez-vous que je fasse, leur dit-il, il y a cinquante pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur journe pour vivre; que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir nglig de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. Mais il envoya chercher les Comdiens qui il dit que se sentant plus incommod que de coutume, il ne joueroit point ce jour-l, s'ils n'toient prts quatre heures prcises pour jouer la Comdie. Sans cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent. Les Comdiens tinrent les lustres allumez, et la toile leve, prcisment quatre heures. Molire reprsenta avec beaucoup de difficult; et la moiti des Spectateurs s'aperurent qu'en prononant, _Juro_, dans la crmonie du _Malade Imaginaire_, il lui prit une convulsion. Aant remarqu lui-mme que l'on s'en toit aperu, il se fit un effort, et cacha par un ris forc ce qui venoit de lui arriver. * * * * * Quand la Pice fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge de Baron, et il lui demanda ce que l'on disoit de sa Pice. Mr le Baron lui rpondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse russite les examiner de prs, et que plus on les reprsentoit, plus on les gotoit. Mais, ajouta-t-il, vous me paroissez plus mal que tantt.--Cela est vrai, lui rpondit Molire, j'ai un froid qui me tue. Baron aprs lui avoir touch les mains, qu'il trouva glaces, les lui mit dans son manchon, pour les rchauffer; il envoya chercher ses Porteurs pour le porter promtement chez lui; et il ne quita point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivt quelque accident du Palais Royal dans la rue de Richelieu, o il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molire avoit toujours provision pour elle; car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa personne qu'elle en avoit. Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau forte pour moi; vous savez tous les ingrdiens qu'elle y fait mettre: donnez-moi plutt un petit morceau de fromage de Parmesan. La Forest lui en aporta; il en mangea avec un peu de pain; et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas t un moment, qu'il envoya demander sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'prouve volontiers; mais les remdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant aprs il lui prit une toux extrmement forte, et aprs avoir crach il demanda de la lumire. Voici, dit-il, du changement. Baron aant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'cria avec frayeur.--Ne vous pouvantez point, lui dit Molire, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire ma femme qu'elle monte. Il resta assist de deux Soeurs Religieuses, de celles qui viennent ordinairement Paris quter pendant le Carme, et ausquelles il donnoit l'Hospitalit. Elles lui donnrent ce dernier moment de sa vie tout le secours difiant que l'on pouvoit atendre de leur charit, et il leur fit parotre tous les sentimens d'un bon Chrtien, et toute la rsignation qu'il devoit la volont du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Soeurs; le sang qui sortoit par sa bouche en abondance l'touffa. Ainsi quand sa femme et Baron remontrent, ils le trouvrent mort. J'ai cru que je devois entrer dans le dtail de la mort de Molire, pour dsabuser le Public de plusieurs histoires que l'on a faites cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17e du mois de Fvrier de l'anne 1673, g de cinquante-trois ans; regret de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, et du Peuple. Il n'a laiss qu'une fille: Mademoiselle Pocquelin fait connotre par l'arangement de sa conduite, et par la solidit et l'agrment de sa conversation, qu'elle a moins hrit des biens de son pre, que de ses bonnes qualitez. Aussi-tt que Molire fut mort, Baron fut Saint Germain en informer le Roi; Sa Majest en fut touche, et daigna le tmoigner. C'toit un homme de probit, et qui avoit des sentimens peu communs parmi les personnes de sa naissance, on doit l'avoir remarqu par les traits de sa vie que j'ai raports: et ses Ouvrages font juger de son esprit beaucoup mieux que mes expressions. Il avoit un atachement inviolable pour la Personne du Roi, il toit toujours ocup de plaire Sa Majest, sans cependant ngliger l'estime du Public, laquelle il toit fort sensible. Il toit ferme dans son amiti, et il savoit la placer. Mr le Marchal de Vivone toit celui des Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus de la sienne. Chapelle fut saisi de douleur la mort de son ami, il crut avoir perdu toute consolation, tout secours; et il donna des marques d'une affliction si vive que l'on doutoit qu'il lui survct long tems. Tout le monde sait les difficultez que l'on eut faire enterrer Molire, comme un Chrtien Catholique; et comment on obtint en considration de son mrite et de la droiture de ses sentimens, dont on fit des informations, qu'il ft inhum Saint Joseph. Le jour qu'on le porta en terre il s'amassa une foule incroyable de Peuple devant sa porte. La Molire en fut pouvante; elle ne pouvoit pntrer l'intention de cette Populace. On lui conseilla de rpandre une centaine de pistoles par les fentres. Elle ne hsita point; elle les jetta ce Peuple amass, en le priant avec des termes si touchans de donner des prires son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-l qui ne prit Dieu de tout son coeur. Le Convoi se fit tranquilement la clart de prs de cent flambeaux, le Mardi vingt un de Fvrier. Comme il passoit dans la rue Montmartre on demanda une femme, qui toit celui que l'on portoit en terre?--Et c'est ce Molire, rpondit-elle. Une autre femme qui toit sa fentre et qui l'entendit, s'cria: Comment malheureuse! il est bien Monsieur pour toi. * * * * * Il ne fut pas mort, que les pitaphes furent rpandues par tout Paris. Il n'y avoit pas un Pote qui n'en et fait; mais il y en eut peu qui russirent. Un Abb crut bien faire sa Cour dfunt Monsieur le Prince de lui prsenter celle qu'il avoit faite. Ah! lui dit ce Grand Prince, qui avoit toujours honor Molire de son estime, que celui dont tu me prsentes l'pitaphe, n'est-il en tat de faire la tienne! M... qui une source profonde d'rudition avoit mrit un des emplois les plus prcieux de la Cour, et qui est un Illustre Prlat aujourd'hui, daigna honorer la mmoire de Molire par les Vers suivans: Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris; Nunc eadem moerens post tua fata gemit. Si risum nobis movisses parcius olim, Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor. _Molire, toute la Cour, qui t'a toujours honor de ses aplaudissements sur ton Thtre comique, touche aujourd'hui de ta mort, honore ta mmoire des regrets qui te sont dus. Toute la France proportionne sa vive douleur au plaisir que tu lui as donn par ta fine et sage plaisanterie._ Les Personnes de probit, et les Gens de Lettres sentirent tout d'un coup la perte que le Thtre comique avoit faite par la mort de Molire. Mais ses ennemis, qui avoient fait tous leurs efforts inutilement pour rabaisser son mrite pendant sa vie, s'excitrent encore aprs sa mort pour ataquer sa mmoire; ils rptoient toutes les calomnies, toutes les faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries que des Potes ignorans ou irritez avoient rpandues quelques annes auparavant dans deux Pices intitules: _le Portrait du Peintre_, dont j'ai parl, et _lomire Hypocondre_, ou les _Mdecins vengs_. C'toit, disoit-on, un homme sans moeurs, sans Religion, mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance les soutenoient dans ces sentimens; et ils n'omettoient rien pour les rendre publics par leurs discours, ou par leurs Ouvrages. Il y en a mme encore aujourd'hui de ces Personnes toujours portes juger mal d'un homme qu'ils ne sauroient imiter, qui souponnent la conduite de Molire, qui cherchent les traits foibles de ses ouvrages pour le dcrier. Mais j'ai de bons Garands de la vrit que j'ai rendue au Public l'avantage de cet Auteur. L'estime, les biens-faits dont le Roi l'a toujours honor, les Personnes avec qui il avoit li amiti, le soin qu'il a pris d'ataquer le vice et de relever la vertu dans ses ouvrages, l'atention que l'on a eue de le metre au nombre des hommes illustres, ne doivent plus laisser lieu de douter que je ne vienne de le peindre tel qu'il toit; et plus les tems s'loigneront, plus l'on travaillera, plus aussi on reconnotra que j'ai ateint la verit, et qu'il ne m'a manqu que de l'habilet pour la rendre. * * * * * Le lecteur qui va toujours au del de ce qu'un Auteur lui donne, sans rflchir sur son dessein, auroit peut-tre voulu que j'eusse dtaill davantage le succs de toutes les pices de Molire, que je fusse entr avec plus de soin dans le jugement que l'on en fit dans le tems. On m'a fait cette difficult; je me la suis faite moi mme. Mais n'eust-ce point t faire plustost l'histoire du thtre de Molire, que composer sa vie? Il m'et fallu continuellement rebatre la mme chose chaque pice; on s'en ft ennuy. C'toient toujours les mmes ennemis de Molire qui parloient: leur ignorance les tenoit toujours dans le mme genre de critique. Comme on ne peut pas contenter tout le monde, si un habile homme trouvoit quelque endroit qui lui dplt dans une pice, cette troupe d'envieux saisissoit ce sentiment, se l'attribuoit, et fesoit ses efforts pour dcrier l'Auteur; mais il triomphoit toujours. Molire connoissoit les trois sortes de personnes qu'il avoit divertir, le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois. La Cour se plaisoit aux spectacles, aux sentimens de la _Princesse d'lide_, des _Amans magnifiques_, de _Psych_; et ne ddaignoit pas de rire _Scapin_, au _Mariage forc_, la _Comtesse d'Escarbagnas_. Le peuple ne cherchoit que la farce, et ngligeoit ce qui toit au-dessus de sa porte. L'habile homme vouloit qu'un Auteur comme Molire conduist son sujet, et remplt noblement, en suivant la nature, le caractre qu'il avoit choisi l'exemple de Trence. On le voit par le jugement que Mr des Praux fait de Molire dans son _Art Potique_: Ne faites point parler vos acteurs au hazard, Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard. tudiez la Cour et connoissez la Ville: L'une et l'autre est toujours en modles fertile. C'est par l que Molire illustrant ses crits, Peut-tre de son art et remport le prix, Si moins ami du peuple en ses doctes peintures, Il n'et point fait souvent grimacer ses figures, Quit, pour le bouffon, l'agrable et le fin, Et sans honte Trence alli Tabarin. Dans ce sac ridicule o Scapin s'envelope, Je ne reconnois point l'auteur du _Misantrope_, etc. Mr de la Bruyre en a jug ainsi. Il n'a, dit-il, manqu Trence que d'tre moins froid: quelle puret! quelle exactitude! quelle politesse! quelle lgance! quels caractres! Il n'a manqu Molire que d'viter le jargon, et d'crire purement: quel feu! quelle navet! quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des moeurs! et quel flau du ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux Comiques!. Tous les savans ont port peu prs le mme jugement sur les ouvrages de Molire; mais il divertissoit tour tour les trois sortes de personnes dont je viens de parler; et comme ils voyoient ensemble ses ouvrages, ils en jugeoient suivant qu'ils en devoient estre affectez sans qu'il s'en mt beaucoup en peine, pourvu que leurs jugemens rpondissent au dessein qu'il pouvoit avoir, en donnant une pice, ou de plaire la Cour, ou de s'enrichir par la foule, ou de s'aqurir l'estime des connoisseurs. Ainsi n'aant eu en veue que de donner la vie de Molire, j'ai cru que je devois me dispenser d'entrer dans l'examen de ses pices qui n'y est point essenciel, chose d'ailleurs qui demande une tendue de connoissance au dessus de ma porte. Je me suis donc renferm dans les faits qui ont donn occasion aux principales actions de sa vie; et qui m'ont aid faire connotre son caractre, et les diffrentes situations o il s'est trouv. Je l'ai suivi avec soin depuis sa naissance jusqu' sa mort, sans m'carter de la vrit; non que je prsume avoir tout dit: il peut estre chap quelques faits mon exactitude; mais je doute qu'ils fissent parotre l'esprit, le coeur, et la situation de Molire autrement que ce que j'en ai dit. * * * * * J'avois fort coeur de recouvrer les ouvrages de Molire, qui n'ont jamais vu le jour. Je savois qu'il avoit laiss quelques fragmens de pices qu'il devoit achever: je savois aussi qu'il en avoit quelques unes entires, qui n'ont jamais paru. Mais sa femme, peu curieuse des ouvrages de son mari, les donna tous quelque tems aprs sa mort au sieur de la Grange, Comdien, qui connoissant tout le mrite de ce travail, le conserva avec grand soin jusqu' sa mort. La femme de celui-cy ne fut pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molire: elle vendit toute la Bibliothque de son mari, o aparemment se trouvrent les manuscripts qui toient restez aprs la mort de Molire. Cet Auteur avoit traduit presque tout Lucrce; et il auroit achev ce travail, sans un malheur qui arriva son ouvrage. Un de ses domestiques, qui il avoit ordonn de mettre sa peruque sous le papier, prit un cahier de sa traduction pour faire des papillotes. Molire n'toit pas heureux en domestiques, les siens toient sujets aux tourderies, ou celle-cy doit tre encore impute celui qui le chaussoit l'envers. Molire, qui toit facile s'indigner, fut si piqu de la destine de son cahier de traduction, que dans la colre, il jetta sur le champ le reste au feu. A mesure qu'il y avoit travaill il avoit lu son ouvrage Mr Rohault qui en avoit t trs-satisfait, comme il l'a tmoign plusieurs personnes. Pour donner plus de got sa traduction, Molire avoit rendu en Prose toutes les matires Philosophiques; et il avoit mis en vers ces belles descriptions de Lucrce. * * * * * On s'tonnera peut-tre que je n'aie point fait Mr de Molire Avocat. Mais ce fait m'avoit t absolument contest par des personnes que je devois suposer en savoir mieux la vrit que le Public; et je devois me rendre leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement assur du contraire, que je me crois oblig de dire que Molire fit son Droit avec un de ses camarades d'tude; que dans le tems qu'il se fit recevoir Avocat ce Camarade se fit Comdien; que l'un et l'autre eurent du succs chacun dans sa profession: et qu'enfin lors qu'il prit phantaisie Molire de quiter le Barreau pour monter sur le Thtre, son camarade le Comdien se fit Avocat. Cette double cascade m'a paru assez singulire pour la donner au Public telle qu'on me l'a assure, comme une particularit qui prouve que Molire a t Avocat. FIN LETTRE CRITIQUE A Mr DE *** SUR LE LIVRE INTITUL LA VIE DE MR DE MOLIERE A PARIS Chez CLAUDE CELLIER, re S. Jacques la Toison d'or, vis--vis S. Yves M DCC VI _Avec privilege du Roy_ Le privilge est au nom de Claude Cellier, et l'approbation de Saurin, du 18 Novembre 1705. LETTRE CRITIQUE CRITE Mr DE *** _Sur le livre intitul_ LA VIE DE MR DE MOLIRE _Je ne fais point de faon, Monsieur, de vous dire ce que je pense de la Vie de Molire; vostre discrtion m'a accoutum vous dire mes sentimens sans rserve: et ds que vous le souhaitez, je ne puis me dispenser de vous satisfaire sur cet article. Peut-estre ne serez-vous point content de mon jugement; car le Livre sur lequel vous voulez que je le porte ses Partisans, les Journaux en ont dit du bien; mais tout cela ne m'impose point, et je juge selon l'effet qu'un Ouvrage fait sur mon esprit. Voicy donc, de vous moy, ce que je trouve de bon et de mauvais dans celuy-cy._ _Apparemment que l'Auteur n'a eu intention de faire son livre que pour des gens d'Antichambre, et pour le menu peuple. Il n'y a que ces sortes de personnes qui puissent appeler Molire, _Monsieur_; c'estoit un Comdien, c'est--dire, un homme d'une profession ignoble, qui la qualit de Monsieur ne convient nullement. Le Secrtaire du Roy qui a dress le Privilge de l'Auteur, sait mieux le crmonial que luy; que ne suivoit-il son exemple? En vrit, il rpugne en ouvrant ce Livre, de lire: _La Vie de Monsieur de Molire_. Si l'Auteur n'avoit pas charg sur les Comdiens, j'aurois cru qu'il seroit tomb dans cette faute pour leur faire plaisir; mais je vois bien que le pauvre homme l'a fait par ignorance, puisqu'il a assez maltrait ces Messieurs-l._ _Quant son stile, c'est un Auteur qui s'emporte, mais qui paroist assez le maistre de son expression, qu'il hazarde aussi effrontment que s'il estoit le Directeur de la Langue: tout terme, toute expression l'accommode pour se faire entendre. Est-il de l'Acadmie pour parler si hardiment? Il crit presque sur le mme ton que l'Auteur du _Systme du Coeur_. Ce n'est point ces Messieurs-l dfigurer nostre Langue de cette force-l; c'est eux suivre ce qui est tabli. C'est dommage que l'Auteur en question se soit si fort cart de la voye commune dans le choix de ses termes; car il construit bien, et il exprime beaucoup en peu de paroles. Ce serait faire un Volume, que de vous faire remarquer toutes les expressions hardies qui sont dans ce Livre; il en est tout remply, et je crois, Monsieur, que vous vous en estes aussi-bien apperu que moy; mais n'avez-vous point laiss passer le verbe, reprsenter, que l'Auteur fait neutre, pour signifier _remontrer_? Voil la premire fois que je le vois employ sans rgime en cette signification: _Ceux_, dit-il, _qui reprsentrent au Roy, le firent avec de bonnes raisons, etc._ Je doute aussi que l'on ait encore crit, _cette pice a pris tout d'un coup_; pour dire qu'elle a eu applaudissement gnral ds la premire fois qu'on l'a joue. Faites-y attention, Monsieur, vous en trouverez beaucoup de cette force-l_. _Il me paroist que ce Livre n'a point d'autre ordre que celuy des temps; mais l'Auteur a mal fait, selon moy, d'y assujettir les avantures dont son Ouvrage est remply; cela fait oublier la suite des Pices de Molire, qui occupent plus les gens de Lettres, que des faits peu intressans._ _Dans une espce de Prface qui sert de commencement ce Livre, l'Auteur s'tonne qu'on n'ait point encore donn la Vie de Molire. Pour moy, je ne m'en tonne point du tout, et je ne vois pas mme qu'il y ait lieu de s'en tonner: nous avons de Molire tout ce qui doit nous toucher, ce sont ses Ouvrages; et je me mets fort peu en peine de ce qu'il a fait dans son domestique, ou dans son commerce avec ses amis; nous nous passons de la Vie de bien d'autres personnes illustres dans les Lettres; nous nous serions aussi-bien passez de la sienne. Et content de l'admirer dans ses Ouvrages, je m'embarrassois peu ny qui il estoit, ny d'o il estoit; l'Estat n'est nullement intress dans sa naissance ny dans ses actions._ _Mais le prendre dans le sens de l'Auteur, je ne vois pas qu'il ait trop bien remply son grand dessein. La Vie de cet Auteur inimitable, qui nous occupe si souvent, n'est presque rien; ce sont de petites Avantures qui luy sont arrives avec quelques personnes, que l'Auteur ne daigne seulement pas nous nommer. Il y en a quelques-unes qui peuvent faire rire les gens qui s'amusent de peu de chose. Mais dans tout le corps du Livre, il n'y a rien qui fasse paroistre Molire aussi grand Homme que l'Auteur nous le promet, indpendamment de ses Pices. De bonne foy, le prendre srieusement, est-ce l Molire? Car bien que je ne sois pas de son temps, je sais nanmoins qu'il a eu des Scnes la Cour, et ailleurs, qui auroient fait plaisir un Lecteur de got. Pourquoy l'Auteur ne nous les a-t-il pas donnes? Nous aurions un Ouvrage intressant. Mais entrons dans le dtail de celuy-cy._ * * * * * _L'Auteur nous promet la vrit des faits, et il veut nous faire croire qu'elle luy a cot cher. Pour moy, je n'en crois rien; et je penserois plutost que secouru de quelqu'un contemporain de Molire, il a broch son Ouvrage, qui est nglig en quelques endroits; et je jurerois que ce quelqu'un est Baron: car ce Livre est autant sa Vie que celle de Molire: et ce qui me le feroit croire davantage, ce sont les louanges outres que l'Auteur luy donne un peu trop lgrement, sur tout lorsqu'il dit hardiment: _Qui depuis Molire a mieux soutenu le Thtre Comique que Baron?_ C'est-l insulter fortement Dancourt pour le nombre, et plusieurs autres Auteurs pour la bont des Pices. Aprs cela, je ne puis douter que Baron n'ait donn la matire de cet Ouvrage, et que l'Auteur n'y est de part que pour l'expression._ _Plust Dieu, dit le grand-pre de Molire son fils, que ce petit garon ft aussi bon Comdien que Bellerose! Ou ce bon homme radotoit, ou comme habitant des pilliers des Halles, il avoit peu de christianisme. L'Auteur auroit pu se passer de rapporter cette extravagance; mais il nous a promis vrit; il faut luy pardonner cette tourderie._ _A la sixime page, il nous prpare adroitement au mariage de Molire: c'toit un endroit dlicat toucher; car le Public a de fcheuses prventions sur cet article: et il n'auroit pas est mauvais de produire des Pices justificatives de ce qu'avance l'Auteur pour anantir le prjug gnral. Je ne luy sais pourtant pas mauvais gr d'avoir essay de dtruire l'opinion commune; et je croirois pieusement, et avec plaisir, tout ce qu'il nous dit, s'il nous avoit donn le reste avec sincrit._ _Car je ne puis m'imaginer que M. le Prince de Conty ait voulu faire son Secrtaire du Hros de notre Auteur. Mais si la chose est vraye, les amis de ce pauvre Comdien avoient bien raison de le blmer de n'avoir point accept cet emploi. Il est vray qu'il en donne d'assez bonnes raisons, mais je crois qu'elles sont plutt de la faon de l'Auteur, que de celle de Molire, qui alors ne connoissoit point assez la Cour pour parler aussi sensment qu'il le fait ses amis; et l'honneur et l'agrment d'une telle place devoient au contraire l'blouir, et il devoit tout quitter pour la prendre, et tout employer pour s'en rendre digne._ _Je rencontre une contradiction dans notre Auteur. Il fait dire Molire en Languedoc, qu'il est passable Auteur: il luy fait souhaiter de venir Paris, parce qu'il se sentoit assez de forces pour y soutenir un Thtre Comique; et lorsqu'il y est arriv, il se dfie de luy, mal--propos; puisque c'est aprs avoir plu au Roy; aprs que Sa Majest luy eut accord le Petit-Bourbon pour jouer la Comdie. Franchement ces deux sentimens ne s'accordent pas bien; je veux croire aussi qu'ils sont chappez l'Auteur; et l'insu de la vrit, qui a oubli de le guider en cet endroit._ _Les Auteurs Comiques, et les Comdiens ne sont point amis de l'Auteur; il ne perd point l'occasion de les attaquer. Ceux-l, avant et depuis Molire, n'ont donn que de mauvais Ouvrages: ceux-ci ne savent point leur mtier, et ne reprsentent pas bien les Pices de Molire. L'Auteur me permettra que je ne sois point de son sentiment. Nous avons eu pour le got du temps des Pices excellentes avant Molire. Boisrobert, Douvville, Scaron, Rotrou, Tristan, nous en ont donn. Et depuis Molire, nous avons eu celles de Messieurs de Brueys, Boursault, Menard, etc., sans parler de Dancourt qui a fait un Thtre Comique complet. Les bons Auteurs Modernes ne se rduisent donc pas Baron; et j'en appelle au succs de ses deux dernires Pices. C'est connoistre bien lgrement le Thtre d'aujourd'huy que de porter un jugement aussi faux que celuy de l'Auteur: mais aux dpens de son honneur, il a voulu faire plaisir Baron. Ne seroit-il point pour quelque chose dans ses Ouvrages, qu'il les lve si fortement?_ _Quant aux Comdiens, la proposition de l'Auteur n'est pas plus juste: _Molire_, dit-il, _ne reconnotroit pas ses Ouvrages, s'il les voyoit reprsenter aujourd'huy._ Voil un sentiment qui me parot outr; car je ne vois pas mme que Molire ait jamais mieux reprsent le Bourgeois Gentilhomme et Pourceaugnac, que Poisson les reprsente; qu'il ait mieux soutenu le caractre du Misantrope, que Beaubourg et Dancourt le font valoir; plus dlicatement grimac que la Torellire, et ainsi des autres. Il me suffit que le public soit content de leur Jeu, pour que je sois persuad que j'ay raison; surtout aujourd'huy, que le bon got est plus gnral qu'il ne l'estoit du temps de Molire._ _L'Auteur, cette occasion, nous tale fastueusement dans deux ou trois endroits de grands mots, pour nous faire entendre que le mtier de Comdien a de trop grands principes, pour que des gens si mal levez puissent les savoir. Si on le pressoit de les donner, il seroit fort embarrass, sur ma parole; car je n'en connois point d'autre que le bon sens, une belle voix, et de beaux gestes. Il semble, l'entendre parler, que le Jeu de la Comdie soit aussi difficile acqurir que l'art de prcher. Mais quand cela seroit, est-ce l'ducation qui donne la dclamation? Si ce principe est vrai, les Comdiens doivent tous estre de bons acteurs, puisqu'ils n'pargnent rien pour bien lever leurs enfans. Mais nous voyons, malgr le Systme de notre Auteur, que ceux de leur Troupe, qui ont le plus tudi, sont presque les plus foibles Acteurs. C'est un don de la Nature, que l'exprience faonne, sans aucunes rgles, que de s'accommoder au got du Public._ _Ou Molire avoit bien peu de raison de demander M. Racine un Acte d'une Tragdie par semaine; ou celui-ci toit un terrible Pote alors, de se charger de fournir ce pnible ouvrage. Ce fait n'est absolument point dans la Nature; et il faut que l'Auteur ait pris les semaines pour les mois._ _Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de la petite pinette convienne la vie d'un homme grave? Elle est entirement pisodique, et je n'y vois pas le mot pour rire. L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus noblement sur la Scne, que de le mettre avec les Bateleurs de la Foire; et je m'tonne que ce grand Homme ait souffert que son ami (car je n'en veux rien rabattre, ils se connoissent de longue main) l'ait fait passer la postrit par une si vilaine porte. D'ailleurs, tout ce fatras de petites circonstances, qui regardent les commencemens de Baron, m'ennuye la mort. Je m'embarrasse fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs, et qu'il ait t petit Farceur la Foire Saint-Germain, ni que Molire l'ait pris tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile homme, l'Auteur devoit mme supprimer ces petites circonstances, par rapport Molire. Mais n'en parlons plus, aussi bien cela n'en vaut pas la peine, et ne mrite d'tre relev que pour accuser l'Auteur d'imprudence, d'tre entr dans des choses si communes, qu'il nous avoit pourtant promis d'carter. Molire est le plus petit homme du monde quand l'Auteur le met avec Baron, except nanmoins dans l'aventure de Mignot. Cette action de Molire est belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de personnes capables d'en mnager si bien une pareille. Mais je trouve toujours en mon chemin Baron, comme un indigne pupille, et Molire comme un fade gouverneur._ _L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour couvrir le mauvais de la Vie de Molire; mais comme il aime la vrit, il nous fait pourtant entendre par tout, mais surtout par la conversation de Molire avec Rohaut, que celui-l avoit une femme qui se conduisoit en Comdienne peu scrupuleuse sur le chapitre de la vertu. Cette vrit n'toit point trop bonne dire si clairement, sur tout pour un Auteur qui nous avoit promis d'viter les choses communes._ _L'avanture de ces quatre personnes qui se vont noyer est extravagante, et hors du vrai-semblable; et je m'tonne qu'un homme de bon sens nous la donne bien srieusement pour une vrit. Je conviens que si la chose est vraie, Molire y fait le personnage d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce que Chapelle a fait l'Auteur, pour le mettre toujours pris de vin sur la Scne, ou dans la disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le prendre de son beau ct? C'est de gayet de coeur insulter la mmoire d'un galand homme._ _L'Auteur dtaille assez la Comdie du _Tartuffe_ pour ceux qui ne savent pas ce qui se passa l'occasion de cette Pice. Mais j'entends tous les jours bien des gens de ce temps-l qui se plaignent que l'Auteur n'ait pas dvelopp tous les mouvemens que l'on se donna pour faire supprimer cette Pice, et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit aussi nous dire sur quel modle Molire l'avoit fait, et ce qu'on luy fit changer, pour lui permettre de la jouer la seconde fois. Mais l'Auteur nous cache jusqu'au nom de celui qui en fit dfendre la reprsentation. Le mystre est rpandu dans son Livre depuis le commencement jusques la fin: c'est une nigme continuelle. Les gards de cet Auteur vont jusqu' mnager le Valet qui chaussoit Molire l'envers; et tout Paris sait qu'il se nommoit Provenal, et on le connot sous un autre nom. Cette personne dont Molire fait un si indigne jugement, s'est rendu fort recommandable par son mrite dans les affaires et dans les Mchaniques. Il n'toit pas n pour tre un habile Domestique; mais il avoit toutes les dispositions pour devenir ce qu'il est. L'Auteur auroit d luy rendre cette justice, et en faisant connotre le malheur de son premier ge, relever le mrite de celuy qui l'a suivi. Il ne dpend pas de nous de natre avec du bien; mais c'est un grand talent d'en acqurir, comme il a fait par son assiduit, et par son intelligence. Je le nommerois, si je ne voulois pargner l'Auteur la confusion publique de l'avoir maltrait si mal--propos_. _Je suis assez content de l'Histoire du _Misantrope_: mais je n'approuve nullement que l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation qu'une personne de Littrature fit dans le temps pour le dfendre contre les Critiques. Voil comme sont tous les Auteurs, qui s'imaginent tre du premier ordre; tout ce qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, dtestable; cependant, cet Ouvrage dont Molire, ou notre Auteur fait tant de bruit, est le meilleur que cette personne ait fait en sa vie; et il n'y a gure eu d'Auteur qui ait plus travaill que luy, ni dont le nom soit plus connu. Il toit inutile que notre Auteur mystrieux voult nous cacher sa mdisance; tout le monde sait que la dfense du Misantrope est de l'Auteur qui nous apprend si galamment tous les mois ce qui se passe dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on en fait dans ce Livre-ci, ne cause aucune altration sa rputation: elle n'a qu'une voix._ _La conversation de Molire avec Bernier me parot fort plate; et Baron, qui est le cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble fort mal amen, et y faire un personnage impertinent. Mais l'on commence s'appercevoir en cet endroit, que l'Auteur manque de matire, et que le donneur de Mmoires ne s'est pas oubli._ _Cependant l'aventure du Minime m'a rjoui; elle est d'esprit, et l'Auteur l'a assez bien rendue: car je fais justice sans prvention, et je ne prtens point, quand il verroit cette Lettre, m'attirer son mpris. Je suis sr que s'il vouloit tre de bonne foy, il avoueroit que j'ai raison de le reprendre en bien des endroits. Je ne l'estime pas moins pour avoir fait des fautes que la matire exigeoit de luy. Il a fait voir par l'Ouvrage qu'il a donn aprs celui-ci, qu'il est capable de faire mieux; et qu'il est le matre de se donner de la rputation quand il choisira de bons sujets._ _Je doute que la conversation de Chapelle avec Molire sur les Ouvrages de celui-ci soit vritable. Est-il naturel que celui-l rompe en visire un ancien amy, aussi fortement qu'il le fait dans cette conversation? Ces deux Amis se querellent sans cesse dans ce Livre; Molire msestime toujours Chapelle; et cependant il ne sauroit se dfaire de l'amiti qu'il a pour luy. Par quel endroit Chapelle faisoit-il donc plaisir Molire, puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de son caractre? Un homme de bon esprit se seroit dfait honntement du commerce d'un Amy si incommode: mais l'Auteur n'auroit eu moyen de faire donner par Molire une belle ducation Baron, sans Chapelle. C'est son lieu commun pour lui faire viter le vin et mnager ses amis: il pouvoit avoir soin de son lve, sans intresser la rputation de personne._ _La Scne du Courtisan Extravagant n'est point un morceau mettre dans un Livre; elle n'est bonne que pour une Comdie; elle est toute crite, il n'y aurait qu' la placer. Elle est assez dans la nature; mais le nom du Courtisan me la feroit trouver encore plus agrable._ _L'aventure du jeune homme qui veut se faire Comdien est moderne, ou elle est double: car je sai qu'une personne qui a assez bonne rputation parmi les Gens de Lettres, fut un jour demander Roselis un semblable conseil, quelques circonstances prs; car il donna ce Comdien l'alternative entre la profession de Jsuite, ou celle de comdien. Roselis, trs-honnte homme, lui conseilla sans balancer de se faire Jsuite. Mais ce jeune homme qui croyoit que ses talens pour la Comdie dtermineroient son conseil de ce ct-l, fut fort tonn de le trouver oppos sa passion. De sorte que, trouvant des obstacles des deux ctez, il n'a pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi la profession de bel Esprit, dont il s'acquitte avec assez d'applaudissement._ _C'est en cet endroit de la Vie de Molire, que les pauvres Comdiens sont accommodez de toute faon. L'Auteur fait faire ici un personnage Molire d'homme dsintress et juste; mais il me semble qu'il pouvait dissuader le jeune tourdi de prendre sa profession, sans lui en faire voir le ridicule et l'indignit: _C'est_, dit-il, _la dernire ressource de ceux qui ne sauroient mieux faire, ou des libertins qui veulent se soustraire au travail; c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, de monter sur le Thtre. Je me suis toujours reproch d'avoir donn ce dplaisir ma famille: c'est la plus triste situation que d'tre l'Esclave des fantaisies des Grands Seigneurs; le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et nous mprise._ Molire avoit raison de penser tout cela comme homme de bon esprit et de probit: mais il avoit grand tort de le dire, comme Comdien. Et supos qu'il ait jamais parl aussi tourdiment, l'Auteur devoit sauver cette peinture mortifiante une troupe de gens qui ne luy ont rien fait que de le divertir, quand il a voulu aller la Comdie. Il a pargn tant d'autres vritez des personnes qui ne les valent pas, tout Comdiens qu'ils sont; il pouvoit bien encore pargner la Troupe le chagrin que de tels sentimens partissent d'un homme qu'ils reconnoissent pour leur Matre, et qui a t si long-temps leur teste. Car regarder les Comdiens du ct des moeurs, ils en ont de bonnes comme les autres; et s'il y en a quelques-uns qui n'difient pas, il y en a d'autres qui cultivent la vertu. Je vous avoue, Monsieur, que ce discours de Molire m'a rvolt; il n'y a personne qui ne parlt contr'eux avec plus de modration._ _Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il Chapelle pris de vin dans cette occasion? Molire pouvoit bien, sans lui, faire entendre raison ce jeune fils d'Avocat. Quelle impertinence Chapelle ne vient-il pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune homme fera au Public s'il ne se fait Prdicateur ou Comdien. Comme si les principes de la dclamation toient les mmes dans ces deux professions si oposes! L'Auteur fait bien connotre par cette proposition, qu'il n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action du Thtre; car je ne puis m'imaginer que cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui toit un homme d'esprit et de got. L'Auteur s'est imagin qu'il n'toit bon qu' dire des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler sur le mme ton dans les pages suivantes, dans des avantures, qui sont mme pisodiques son sujet. Mais je remarque cette occasion, que l'Auteur a eu une attention extraordinaire rpandre du plaisant dans la vie d'un homme srieux. A quel dessein? Ses actions nuement rapportes, avoient assez de quoy satisfaire ceux qui s'intressent le connotre, sans les faire servir de divertissement au Public. Il fait beau voir cet homme grave envoyer chercher le chapeau de Rohaut son ami, pour reprsenter le Philosophe dans le _Bourgeois Gentilhomme_; cela est plat et d'un mauvais caractre. Oh mais, me diroit l'Auteur, cela est vray. Eh bien, quand on n'en pourroit douter, qu'importe la postrit d'avoir cette ridicule vrit dans la vie d'un homme dont elle ne cherchera jamais la bassesse?_ _Je ne suis pas mcontent de l'histoire du succez du _Bourgeois Gentilhomme_ et des _Femmes Savantes_ la Cour. Ce sont ces endroits-l que l'Auteur auroit d dtailler davantage, parce que ce sont les seuls qui nous touchent. Nous voyons reprsenter tous les jours les Pices de Molire, et nous aurions t ravis de connotre les modles de ses caractres, les motifs qui l'ont fait travailler, et le succs de ses pices dans le temps. Et mme, en homme avis, l'Auteur auroit d nous donner une Dissertation sur chacune. 'auroit t l un Ouvrage excellent; mais cette suite d'aventures communes n'est bonne que pour ces Lecteurs qui s'amusent de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a senti par avance cette objection, y rpond modestement la fin de son Livre. Un tel Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma porte; et quand je l'aurois fait, c'et t donner l'histoire du Thtre de Molire, et non pas sa vie. Eh bien soit, celle-l m'auroit fait beaucoup de plaisir; celle-ci ne m'intresse point. On donne la vie d'un homme, quand ses actions inspirent de la saintet dans les moeurs, et de l'lvation dans les sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de gouverner, et de se conduire dans les grands emplois._ _La querelle de Baron avec ce Courtisan inconnu, l'occasion d'une Pice de Thtre, me parot impertinente. Molire y fait le personnage d'un prsomptueux; Baron, celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le Courtisan, celuy d'un mal-avis, de se commettre avec luy: et tout cela est soutenu par de si mauvaises raisons, que je ne daigne pas vous en parler davantage; d'autant plus que je ne devine pas srement les personnes que l'Auteur a caches._ _Nous voici la fin du Livre o l'Auteur nous dit qu'il a assez fait connotre que Molire ne vivoit pas en bonne intelligence avec sa femme. Il a raison, puisque par tout ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisment que la Molire toit une coquette outre; qu'elle causoit continuellement du chagrin Molire, et qu'il ne pouvoit la ranger son devoir cause de son humeur volontaire. Cependant l'Auteur se plaint que l'on ait fait de mauvaises histoires sur son compte; et il attaque effrontment sur cela l'Auteur du _Dictionnaire critique_, pour donner plus de poids son ressentiment. Mais qu'a-t-on tant dit contre Molire et sa femme? Rien autre chose que ce que l'Auteur nous en a dbit; la vrit, avec beaucoup plus de politesse et de prcaution. Il ne falloit point tant se rcrier pour si peu de chose._ _Si Molire, selon notre Auteur, n'toit lent travailler, que parce que les visites des Grands Seigneurs et de ses Amis, qui toient frquentes, l'interrompoient dans son travail, pourquoi cet Auteur ne nous a-t-il pas donn ce qui se passoit entre ces Grands Seigneurs, ces Amis et Molire? Nous aurions sa vie, puisqu'il a plu l'Auteur d'essayer de nous la donner. Ces Messieurs-l n'alloient chez Molire, que pour faire valoir son esprit; et ce que disent de Grands Seigneurs et des Amis choisis, doit tre agrable. Mais l'Auteur ne l'a pas su apparemment, et il a mieux aim faire un Livre plus court et ne point mentir: et moi je serois fort aise qu'il et invent de bonnes choses, pour me ddommager de ses plates vritez._ _Il nous fait un long narr de la mort de Molire, comme si nous tions ses petits parens, qui voulussions en savoir jusqu'aux plus basses circonstances. Les bouillons de la Molire, son oreiller, le fromage de Parmesan, relvent beaucoup le mrite de ce grand Homme. Oh! je ne dis tout cela, dit l'Auteur, que pour ter au Public le prjug qu'il a sur la mort de Molire. Et bien, il n'y avoit qu' dire qu'il ne mourut point sur le Thtre, c'en toit assez; on l'auroit cru sans ces particularitez ridicules. Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont il ne dit pas la moiti de ce qu'il faut dire; par exemple, sur son enterrement dont il auroit eu de quoi faire un volume aussi gros que son Livre, et qui auroit t rempli de faits fort curieux, qu'il sait sans doute. Car pour tre mystrieux avec esprit, comme l'Auteur, il faut savoir toutes les circonstances des faits que l'on rapporte. Pour moy, je n'en juge que par le bruit public; on accuse l'Auteur de n'avoir pas dit tout ce qu'il devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit dire: et ds que je suis prvenu sur cela, je ne saurois tre content de l'Auteur, qui devoit tout dire, ou se taire. Il a manqu ce qu'il devoit la vrit, comme Historien, ds qu'il a supprim des faits ou des circonstances._ _Voil, Monsieur, mon sentiment sur la _Vie de Molire_. Je ne suis point entr dans une Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement ma pense. D'autres Critiques plus chagrins que moy, y auraient peut-tre plus trouv redire que je ne l'ay fait: mais persuad que je suis, que les sentimens ne sont jamais gnraux sur le bon ou le mauvais d'un Ouvrage, je ne voudrois pas rpondre que ce Livre n'et son mrite pour le plus grand nombre; il est amusant pour les gens qui se contentent de lire sans rflexion. Il y a des noms en blanc; on s'occupe les deviner; cela suffit pour faire dire: Voil un Livre excellent, pour exciter la curiosit, pour faire admirer l'ordre et le stile. En ce cas, l'Auteur aura eu raison, et moy, j'auray eu tort de le reprendre. Cependant, dbarrass de tout prjug, j'ay cherch la Vie de Molire telle que l'Auteur nous la promet au commencement de son Livre, je ne l'ai point trouve, le Livre ne m'a point plu. Je me suis rabatu sur l'expression au dfaut de la matire; celle-l m'a paru trop hardie pour un Auteur qui n'est point en droit de s'carter de la voye commune. J'ay vu de plus que les avantures qui offusquent la Vie de Molire, en dfiguroient quelques traits srieux assez passablement touchez. Je crois nanmoins que le tout ensemble a cot l'Auteur; il a travaill son Ouvrage avec autant de soin que si c'toit la Vie d'un Hros, quelques endroits prs, qui sont un peu ngligez._ _Mais, Monsieur, comme je ne veux point m'attirer les traits d'un Auteur en colre, je vous prie que cette Lettre soit de vous moy; car s'il en a connaissance, il ne se tiendra jamais de me commettre dans le public pour son honneur, et je serois trs-fch que lui ou moi nous eussions tort publiquement. Ainsi soyez fidelle notre amiti; car j'aurois peut-tre bien de la peine me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par une Rponse; et nous pourrions donner aux Gens de Lettres des Scnes qui tourneroient notre confusion. Je suis, etc._ FIN DE LA LETTRE CRITIQUE ADITION A LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIERE, _CONTENANT_ UNE REPONSE A LA CRITIQUE Que l'on en a faite. A PARIS, Chez JACQUES LE FEBVRE, dans la grand'Salle du Palais, au Soleil-d'Or. ET PIERRE RIBOU, proche les Augustins, l'Image Saint Lois. M. DCCVI. _AVEC PRIVILEGE DU ROI_ Le privilge est au nom de Jean-Leonor le Gallois, sieur de Grimarest, et l'approbation de Saurin, du 9 dcembre 1705. ADDITION LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIRE CONTENANT UNE RPONSE LA CRITIQUE QUE L'ON EN A FAITE Ds que la Vie de Mr de Molire a paru, on m'a menac de la critiquer. Un petit Auteur, touff ds sa naissance, vouloit avec ingratitude faire son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais la Critique qui m'occupe est au dessus de sa porte; ce n'est point lui qui m'attaque. Le Provenal d'autre-fois, et le Grand'homme d'aujourd'hui, au dire de l'Auteur de la Critique, m'a donn des soupons; mais ce n'est pas un homme assez du commun pour relever les garemens d'un petit Auteur. La Compagnie (c'est ainsi que Mrs les Comdiens appellent leur Corps prsentement) n'a point, ce me semble, d'Auteur critique aussi dli que celui qui me reprend. Le nom du Libraire qui dbite ce petit Ouvrage, m'a fait souponner qu'une plume acoutume depuis longtems au travail, auroit voulu mes dpens procurer quelque petit profit son Libraire, sous le nom de Molire, qui rapelle assez son Lecteur. Mais le stile de la Critique est ais; il n'est point raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur qui m'avoit d'abord caus des soupons. J'avoue que je suis dpays, j'ignore celui qui j'ai affaire. A moins que ce ne soit quelque Avocat dsoeuvr, que j'ai lieu de souponner, et qui pour se ddommager de son loisir, n'ait voulu faire connotre au Public qu'il toit homme de discussion, et de discernement. Mais tel que soit mon Adversaire je lui suis trs-oblig de tout le bien qu'il dit de moi; j'ai pourtant remarqu un peu de vivacit dans sa Critique; et j'ai bien de la peine croire qu'il m'attaque de sang froid. C'est un Censeur craindre; il insinue ses sentimens avec adresse, il y a du tour dans son expression; mais je ne conviens pas qu'il pense toujours juste. Ainsi il trouvera bon que je le fasse connotre au Public par ma Rponse. Je me flate mme que mon Censeur y apprendra des choses qu'il ignore, tout assur qu'il parot porter son jugement. Je dis plus, je me suis imagin que son Ouvrage n'est qu'un ramassis des difrens sentimens que l'on a rpandus sur mon travail; si tout toit parti de son gnie, il y auroit peut-tre plus d'ordre, et moins de contradiction dans sa Critique. Il a entendu ce Peintre, dont tout le mrite est renferm dans la main, s'crier dans ces lieux o l'on s'assemble pour taler son bel esprit: Ce n'est point l Molire; il a eu du commerce avec toute la Cour; l'Auteur ne nous en dit rien. Mon Censeur a mis cela sur ses tablettes pour me le reprocher. D'un autre ct cet Avocat, qui ne connot que le langage gothique de sa famille et de ses paperasses, et qui ignore celui de la Cour et des bons Auteurs, a donn matire mon Critique, pour ataquer mon stile. Il a saisi les plaintes des Comdiens, qui se sont cru offencez de l'fronterie que j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession. Il a rpt d'aprs eux que j'ignorois les principes de leur Art, et que ce n'toit pas moi en parler si lgrement. Enfin mon Censeur a fait un petit magazin de bonnes et de mauvaises choses que l'on a dites contre mon Livre, pour en former sa Critique. J'y vais rpondre pour ter au Public la prvention que des termes vifs et bien placez pourroient lui donner contre mon Livre. Mon Censeur s'tonne que j'aie intitul mon Ouvrage, _La Vie de Mr de Molire_. Un Comdien, dit-t-il, peut-il tre apell _Monsieur_, que par des Domestiques, ou par le menu Peuple? Sa profession est ignoble. L'Auteur ignore le crmonial. Si mon Censeur avoit dit que l'on toit acoutum ne point donner du _Monsieur_ Molire; que j'aurois bien fait de suivre l'usage; et que ce n'est point par mpris pour cet illustre Auteur que cet usage s'est tabli; j'aurois pass condamnation de cette Critique. Mais ce n'est pas l le sentiment de mon Censeur: je suis donc oblig de lui dire que je n'ai point fait la Vie de Molire, comme Comdien, mais comme Auteur: et le mrite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages exige de l'estime; c'est ce sentiment qu'il faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit sa mmoire. Quel est l'Auteur de son tems que l'on n'apelleroit pas Monsieur en fesant sa Vie? Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte Molire et l'Auteur de sa Vie par des termes un peu trop forts, ne sait pas aparemment qu'il n'y a point d'Auteur, pour peu sur tout qu'il se soit rendu recommandable, que l'on ne traite de _Monsieur_, quand on parle de lui dans un tems peu loign de celui o il a vcu, et que ses enfans vivent encore. C'est une rgle de politesse que l'on pousse mme jusqu' un sicle. Et si dans ces derniers tems il s'est gliss une espce de rusticit dans les conversations, en apellant schement par leur nom ceux qui l'on doit de l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais que dans l'impression je me sois cart de cette rusticit? Quand bien mme j'aurois pris Molire comme Comdien, quel mal aurois-je fait de l'apeller _Monsieur_? c'est un crmonial bien tabli prsentement chez Mrs les Comdiens Auteurs. Ne lisons-nous pas, _Les OEuvres de Mr Poisson, Le Thtre de Mr Dancour, etc._? Aprs cela peut-t-on refuser le _Monsieur_ Molire? Nous ne sommes plus dans le tems o l'on intituloit modestement, _Les OEuvres de Jean un tel_. Il est vrai que je traiterai galement de _Monsieur_ le Grand Seigneur et Molire, sans croire m'carter des rgles. La vertu et le mrite sont de toute profession, je les honore avec respect dans l'homme de qualit, et avec estime dans celui qui est d'une naissance commune. Ce seroit une trange chose que Molire et fac son mrite par la sienne et par sa profession. Enfin il suffit que 'ait t un Auteur illustre, et qu'il ait t honor de l'estime et des bienfaits du Roi pour justifier les gards que j'ai eus pour lui. Mais faut-t-il que je fasse remarquer mon Censeur que c'est lui-mme qui ne sait pas le crmonial? Puisqu'il ignore que quand on fait parler le Roi personnellement, on ne donne la qualit de _Monsieur_ personne qu' ceux qui sa Majest veut bien la donner, cause de l'lvation de leur naissance, ou de leur dignit. Et je pourois me rcrier contre mon Censeur de ne pas mettre de la diffrence entre un Privilge, o le Roi parle dfiniment et en Matre, et le titre d'un Livre qui n'est dtermin pour personne en particulier. Je passe un article qui m'intresse davantage, c'est mon stile, que l'on ataque d'une grande force. Je suis un Auteur qui m'emporte; je hazarde; tout terme, toute expression m'acommode pour me faire entendre. Suis-je de l'Acadmie pour crire si hardiment? Si mon Censeur, qui parle de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures avec atention, s'il avoit du commerce, il auroit remarqu que je n'ai rien hazard. La noblesse et le choix des termes, et des expressions, la nettet, la _concision_, sont des principes, que je tche de ne point perdre de vue, comme les moyens les plus assurs d'atacher le Lecteur. A observer trop rigoureusement la puret de la Grammaire, s'en tenir aux expressions communes, prfrer toujours le propre au figur, on rend bien souvent une lecture languissante; on ne rveille point le Lecteur. J'avoue qu'un long et frquent usage de la langue me fait quelquefois sortir du chemin batu; mais il me semble que je le fais avec prcaution, et dans les ocasions, o ce que je hazarde relve le sentiment que j'exprime. La langue Franoise est aujourdui de tous les Pays, de toutes les Cours trangres; et l'on ne sauroit se donner trop de soins pour la perfectionner; de manire qu'elle soit toujours prfre, comme la plus propre pour s'exprimer naturellement. En Allemagne, en Dannemarc, en Sude, en Pologne, le commerce d'amiti, de politesse, de galanterie, d'affaires mme, s'entretient en notre langue. Les Princes se font un plaisir de parler Franois; leurs Ministres, Envoys dans de difrentes Cours, ont leur correspondance en Franois; c'est une langue universelle. Et il est notre honte que les trangers aient plus d'atention que nous y trouver des beautez, dont on nous interdit la recherche par des Critiques continuelles ds que quelque Auteur s'carte un peu du stile commun et populaire. Si cet Auteur n'a un nom, ou une place qui impose silence, aussi tt une foule d'ignorans s'lve contre lui: leur malignit va si loin, que quand une expression heureuse les choque, parce qu'elle est nouvelle pour eux, quoique receue et employe depuis long tems, ils condamnent tout l'Ouvrage. De sorte que les Auteurs, plus jaloux de la matire, que du stile, aiment mieux faire un bon Livre exprim foiblement, que de risquer de lui donner la grace et le feu qu'il pourroit avoir par un stile choisi. J'ai cru que je pouvois sortir de cette circonspection servile, et qu'assur par de longues observations, je pouvois placer quelques termes, et quelques expressions; sur tout dans une matire, o j'avois beaucoup de choses mnager, pour n'en pas rendre la lecture dsagrable. Les Caractres, les Conditions, les Matires ont leurs termes: le Courtisan ne parle point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, comme l'homme commun; on ne rend point une avanture avec le stile du srieux. Tout cela forme de difrens langages que mon Censeur n'a point encore tudis, et il a pris pour garement ce qui lui a paru nouveau. Je ne puis m'empcher de relever ces termes, _est-il de l'Acadmie_? Non je n'en suis point, et je ne crois pas que jamais je mrite d'en tre. Mais a-t-il t interdit par quelque ordonnance, tous ceux qui ne sont pas de l'Acadmie, de cultiver la langue, de dbarasser le stile de ces ornemens trangers qui le rendent confus, d'viter l'cole, d'imiter la Nature, et mme de hazarder un terme, une expression, si elle relve le sentiment, ou la matire? Je ne pense pas que ce soit une ncessit d'tre de l'Acadmie pour choisir le meilleur, dont jusqu' prsent on ne nous a point donn de rgles assures. Je suis donc en droit de le chercher, comme un autre. Et si je me fais bien entendre au propre ou au figur; de manire que je conserve les caractres, et que j'vite le languissant, le bas, et le superflu, je m'embarasse peu que l'on me reproche la singularit. Car je dclare mon Censeur que je ne suis nullement scrupuleux, et que s'il se prsente un terme expressif, qui m'en pargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, quand il a pass dans les conversations des personnes qui parlent bien. _Concision_, dont je me suis servi au commencement de cet article, ne sera pas sans doute du got de mon Censeur; mais lui-mme qui se tient si fort l'antique n'a-t-il rien hazard dans sa Critique? Et s'imagine-t-il que l'on et dit du temps de Franois Premier, _je me suis rabatu sur l'expression_, pour _j'ai cherch ma satisfaction dans son stile_: que l'on et employ _les avantures qui offusquent la vie de Molire_ pour dire, _qui empchent que l'on ne trouve ses actions et ses sentimens_; que l'on et hazard _s'carter de la voie commune_, pour signifier _ne pas suivre les rgles ordinaires du stile_? C'est pourtant l du nouveau, que mon Censeur a peut-tre lch par contagion, et qui me fait bien entendre qu'il ne m'a repris que par passion, ou de commande: ou il me permettra de lui dire qu'il ne sait pas distinguer l'ancien d'avec le nouveau, le hazard d'avec le reu dans le stile. Je me rcrierai toujours contre ces Juges, qui n'aant qu'une lgre connoissance de la langue, s'imaginent que ce qui n'est pas leur got et leur porte, n'est pas bon: et que toutes sortes de sujets peuvent tre traitez d'un stile gnral. Mon Critique ne vouloit point d'avantures dans la Vie de Molire; elle en est offusque; cela lui te, dit-il, la suite des Ouvrages de cet Auteur, qui touchent le plus les Gens de lettres. Je n'ai pas crit seulement pour ces Mrs l; mais pour le Public qui veut avoir tout ce qu'on peut lui donner. Cette Critique est un sentiment particulier, qui en vrit ne mrite aucune atention. Et mme je suis seur que si je n'avois point ml mon Ouvrage, mon Censeur auroit est le premier se rcrier, et dire: _Oh! l'ennuyeux livre! Molire a eu des avantures, il falloit nous les donner, elles nous auroient divertis._ Mais le Critique n'en veut point, quand on les lui prsente: il fait l'homme grave, quand on veut l'gayer. Molire ne l'intresse pas dans son Domestique; et avec un air de difrence, il dit qu'il se seroit bien pass de sa vie, puisqu'elle ne touche point l'tat. Je ne sai si le Public recevra ce sentiment; mais il est, ce me semble, bien mconnoissant. Nous souhaittons toujours connotre ceux qui contribuent notre satisfaction, cette curiosit est une espce de reconnoissance que nous devons aux Personnes de probit et de mrite. Tout petit qu'toit Molire par sa naissance et par sa profession, j'ai rapport des traits de sa vie que les Personnes les plus leves se feroient gloire d'imiter; et ces traits doivent plus toucher dans Molire que dans un Hros. Mais c'est cela mme dont je me plains, dit mon Censeur: vous ne m'avez point donn le beau de Molire; vous me l'avez reprsent comme un homme fort commun, par de petites avantures qui ne sont bonnes qu' amuser de petits Lecteurs. Ce n'est point l Molire; il a eu des Scnes la Cour: pourquoi ne pas nous en faire part? Pourquoi aussi ne nommez vous pas les Personnes que vous mettez en action avec lui? J'ai reprsent Molire dans son beau, comme dans son mauvais; mais j'ai jug propos de faire parotre ses situations et ses sentimens, par ses actions, pour atacher d'avantage ceux qui lisent. L'avanture du Vieillard dans les _Prcieuses_; celle du Chasseur dans les _Fcheux_ sont de fortes marques de l'estime que la Cour et le Peuple avoient pour lui. On doit reconnotre son penchant faire du bien dans tout ce qui se passe entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. Sa fermet parot dans le temps que la Maison du Roi voulut se conserver le droit d'entrer la Comdie sans paier; son atention au succs de ses pices dans celle de Dom Quixote, et dans l'avanture de Champml. On remarque sa prsence d'esprit, lorsque ses amis voulurent se noyer Hauteuil, et qu'il racommoda Mr de Chapelle avec son Valet. On voit les gards qu'il avoit pour les Personnes leves, dans la Scne du Courtisan extravagant. Il fait voir sa sincrit dans celle du jeune homme qui vouloit se faire Comdien; et ainsi de tous les autres faits que j'ai raportez, et qui font connotre Molire dans son vritable caractre. Si mon Censeur ne s'en est pas aperu, ce n'est point ma faute; et s'il s'imagine que je n'ai raport tous ces traits que pour faire rire, il se trompe fort. Je lui avoue que j'ai eu intention de ne point nommer quelques personnes, et que j'ai pass lgrement sur de certains faits. Et c'est l justement la Cour que mon Censeur demande avec tant d'empressement. Mais ma place il en auroit fait autant que moi; il a lui-mme eu du mnagement avec moins de raison, comme je le ferai remarquer dans la suite. Quand mme on me l'auroit permis, ce que je ne supose pas, il ne me convenoit point d'exposer au Public des Personnes de considration qui je dois toutes sortes d'gards. Mais que mon Censeur lise mon Ouvrage encore une fois, il y trouvera plus de choses qu'il ne s'en est prsent son imagination la premire lecture; et aux noms prs, que je ne lui donnerai point absolument, il verra que la Vie de Molire est plus rassemble qu'il ne pense. J'aurois suffisamment satisfait par cette Rponse la Critique que l'on a faite de mon Livre, si je n'avois affaire un Censeur difficile, du moins il me parot tel. Il m'a ataqu en dtail; je vais lui rpondre de mme. Ma probit n'est pas assez bien tablie chez lui, mon exactitude lui est trop suspecte, pour croire que je lui aie donn la vrit. Mon Ouvrage est broch d'aprs des Mmoires de Mr le Baron: donc il est mauvais; donc il n'est pas vritable. La plaisante et injurieuse consquence! A-t-on jamais exig d'un Historien des actes autentiques, des tmoins juridiquement entendus, pour prouver ce qu'il avance? A qui dois-je m'en raporter qu'aux personnes qui ont vu, connu, et frquent Molire? Et quelle certitude puis-je donner des soins que j'ai pris, pour dcouvrir la vrit des faits, que mon honneur et ma rputation? Que cet Auteur informe donc de mes moeurs avant que de me condamner. Mais il se contredit la fin de sa Critique. Je crois, dit-il, que le tout ensemble a cot l'Auteur; il a travaill son Ouvrage avec autant de soin que si c'toit la Vie d'un Hros. Je ne l'ai donc pas broch, comme il le prtend dans un autre endroit. Mais, ajoute-t-il, Baron est son ami; seurement il a part son Ouvrage: il le loue trop lgrement; et il insulte trop les autres Auteurs Comiques pour n'en tre pas persuad. Donc encore mon Ouvrage est mauvais et suspect. En vrit peut-on raisonner avec si peu de retenue pour deux personnes qui n'ont rien fait ce Censeur? Aprs cela, dois-je prendre pour sincres les louanges qu'il me donne en d'autres endroits? Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai cela de commun avec beaucoup d'honntes gens, et de personnes de considration. Je passe encore mon Censeur que Baron m'ait donn des mmoires. Mais qui aurois-je pu mieux m'adresser qu' lui, pour connotre Molire? Il a toujours t avec lui. Mon Critique a-t-il des preuves convainquantes de la mauvaise foi de Baron, pour douter de ce qu'il peut m'avoir dit sur Molire? Mais je lui dclare que Baron n'a pas plus de part mon travail que plusieurs autres personnes dignes de foi, qui m'ont fourni des mmoires. Mais vous insultez Dancour, et plusieurs autres Auteurs, ajoute mon Censeur, d'avancer hardiment que depuis Molire, personne n'a mieux soutenu le Thtre Comique que Baron. Si c'est l faire insulte ces Messieurs, qu'ils me donnent de leur faon deux pices gales la _Coquette_, et l'_Homme bonnes fortunes_, je leur ferai rparation; qu'ils me montrent deux traductions comiques aussi bien acommodes notre Thtre que l'_Andrienne_, et les _Adelphes_, je passerai condamnation de leurs plaintes. Mais, rplique mon Censeur, ces _Adelphes_ sont tombs. Et bien je le veux, il est bien tomb d'autres Pices excellentes. Le _Misantrope_, l'_Avare_ de Molire ont eu le mme sort dans un tems o l'on alloit en foule au spectacle. Et suivre la rgle de mon Auteur, si les Journaux ne lui imposent point pour juger d'un Ouvrage, le Public ne m'impose point aussi pour juger d'une Pice de Thtre. Son got dgnre tous les jours: acoutum depuis quelque tems des traits grossiers, il n'est plus susceptible de dlicatesse. On juge aujourd'hui avec prvention, avec caprice, avec ignorance. On voit avec empressement un Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement un meilleur, on le nglige. Je n'ai point jug des _Adelphes_ par l'vnement; son quatrime acte m'auroit fait passer sur bien des dfauts. Ainsi lorsque j'ai dit que Baron toit celui des Auteurs qui avoit le mieux soutenu le Thtre Comique depuis Molire, j'ai dit ce que j'ai pens, et ce que je pense encore sans prjug; et je ne trouve point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment opos, comme le fait mon Censeur. Sa Critique sur les paroles du grand pre de Molire ne mrite pas que je la relve; il se seroit bien pass d'appeler tourderie la chose du monde la plus innocente et la plus commune. Mais je le dis encore, il me reprend avec dessein, puisqu'il me conteste les faits les plus connus, lorsqu'il dit que Monsieur le Prince de Conti ne voulut point faire Molire son Secrtaire, et qu'il avance que l'avanture des personnes qui voulurent se noyer Hauteuil ne peut tre vraie. Pourquoi Monsieur le Prince de Conti n'auroit-il pas voulu employer Molire dans son cabinet? N'avoit-il pas le mrite ncessaire pour cet emploi? Le Prince trouvoit d'ailleurs dans Molire d'autres bonnes qualitez qui lui auroient donn de la satisfaction et du plaisir; c'en toit assez pour le choisir. La profession de Comdien ne ferme point la porte aux emplois honorables, comme mon Censeur se l'imagine. On voit aujourd'hui un Comdien ocuper une des premires et des plus importantes places auprs d'un Prince. N'en avons nous pas vu devenir Ingnieurs? Cette profession n'toit donc pas un obstacle l'honneur qu'on vouloit faire Molire. Et d'ailleurs le choix d'un Prince efface tout. Mon Auteur me reproche sans atention de la contradiction dans cet endroit. Molire selon lui ne connaissoit pas assez la Cour pour refuser avec de si bonnes raisons l'emploi qu'on vouloit lui donner; c'est l'Auteur qui parle en sa place. Je suis trs-fch que mon Censeur ait si peu rflchi; j'aurois plus d'honneur de me deffendre contre lui. Car peut-il n'avoir pas remarqu que Molire avoit depuis long-tems entre chez les Grands? Il avoit une Charge et une Profession qui la lui donnoient: il avoit fait le voyage de Narbonne la suite de Louis XIII. En voil bien assez pour connotre la Cour; et je doute que mon Censeur la sache aussi bien que Molire la savoit ds ce tems-l. Mais mon Critique n'y pense pas: croit-il de bonne foi que j'aurois hazard des faits de cette nature, sans en tre bien inform? Il me permettra de le dire, il a fait son petit Ouvrage un peu lgrement. A l'entendre parler, je suis un tourdi, un prsomptueux, un imprudent. Et moi je le trouverois fort sage s'il n'avoit rien dit. A l'gard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il prenne la peine d'aller dans ce vilage, il y trouvera encore de vieilles gens qui en ont t les tmoins; et qui lui diront que les Acteurs de cette avanture toient des personnes de qualit qui vouloient se noyer de compagnie avec Mr de Chapelle, et avec un quatrime dont le nom ne mourra point chez les gens de plaisir. Je rencontre encore, dit l'Auteur de la Critique, une contradiction dans la Vie de Molire. L'Auteur lui fait dire en Languedoc qu'il est passable Auteur: il lui fait souhaiter de venir Paris, parce qu'il se sentoit assez de forces pour soutenir un Thtre Comique: et lorsqu'il y est, il se dfie de lui mal propos, puisque c'est aprs avoir plu au Roi. Mon Censeur prend avantage de tout, il ne nglige rien pour m'ataquer: je ne le trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion que dans les autres; car seurement il n'y a point de contradiction dans les paroles et dans les situations de Molire. Il savoit par son exprience que le Public de Paris n'toit pas ais gagner dans un tems, o il y avoit des Auteurs et un got pour lesquels il toit prvenu. Il savoit que ce Public ne jugeoit pas avec autant de discernement que Sa Majest. Il avoit soutenir la rputation qu'Elle lui avoit dj tablie par son approbation: trois raisons qui dvoient galement donner de l'inquitude Molire. D'ailleurs nous avons toujours beaucoup de suffisance pour tout entreprendre; mais au moment de l'excution nous tremblons naturellement. Molire se trouva dans cette situation l'instant qu'il eut tablir sa rputation, ou la dtruire par son coup d'essai. O est donc la contradiction dans cet endroit de mon Livre? Au contraire j'y trouve, ce me semble, la nature dcouvert. Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me faire des ennemis. Il me commet avec les Auteurs, avec les Comdiens. Mais avant que de l'essayer il devoit plus observer mon expression; car je n'ai point dit qu'avant et aprs Molire les Auteurs n'avoient donn que de mauvais Ouvrages. Voici mes termes: _Courage, courage, Molire_, s'cria ce Vieillard, la reprsentation des _Prcieuses_, _voil la bonne Comdie. Ce qui fait bien connotre que le Thtre Comique toit alors nglig: et que l'on toit fatigu de mauvais ouvrages avant Molire, comme nous l'avons t aprs l'avoir perdu_. Mon expression n'exclud point, comme celle de mon Censeur, les bonnes pices de ma proposition. Je parle indfiniment des mauvaises, qui sont en assez grand nombre, pour que je puisse m'en plaindre, sans nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur cela au jugement du Public, quoique nous ne soyons pas toujours d'acord sur cet article. L'Auteur de la Critique est du moins autant ami des Comdiens, qu'il prtend que je le sois de Mr le Baron; il s'puise pour les dfendre, comme si je les avois ataqus personnellement. Mais ne trouvera-t-on point tonnant que mon Critique, qui parot avoir de l'esprit, s'efforce d'abaisser Molire par sa naissance, par sa profession, par sa conduite, et par ses sentimens; qu'il mprise Baron, qu'il en veuille sa sincrit, deux hommes illustres cependant chacun en son genre; et qu'il prenne si fortement le parti des restes de leur troupe? Comment! lire les expressions de mon Censeur; quand j'aurois parl peu respectueusement d'une Compagnie suprieure, je ne serois pas plus criminel! Mais j'ai dit, que Molire ne reconnotroit pas ses Pices dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je l'ai dit, je ne m'en ddis point: c'est le sentiment du Public; c'est celui mme de chacun des Comdiens en particulier; peut-on m'empcher de dire que c'est aussi le mien? C'est bien vous, ajoute mon Censeur, parler de ce mtier l; vous qui sur ma parole en ignors les principes, quoique dans votre Livre vous nous ayez tal fastueusement de grands mots, pour nous faire entendre que vous y tiez un habile homme. Cette Profession, dit-il encore, a-t-elle d'autres rgles, que le bon sens, une belle voix, et de beaux gestes? Et c'est justement cela dont je me plains: point de bon sens, point de voix, point de gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui. Mais avant que j'entre dans le dtail de ma proposition, je dclare que je n'en veux qu' l'Acteur en gnral; et que je sais distinguer, et celui qui excute bien, et mme les jours qu'il doit tre applaudi, et les rles qui lui conviennent. Je rpons donc avec assurance mon Censeur qu'il n'entend point cette partie de la Rhtorique qui regarde l'action, de la manire dont il en parle; et je veux bien l'instruire, pour repousser son insulte. Le Comdien doit se considrer comme un Orateur, qui prononce en public un discours fait pour toucher l'Auditeur. Deux parties essentielles lui sont ncessaires pour y russir: l'accent et le geste. Ainsi il doit tudier son extrieur, et cultiver sa prononciation, pour savoir ce que c'est que de varier les accens, et de diversifier les gestes propos, sans quoi il ne russira jamais. D'o vient que nous voyons des Acteurs, qui semblent tranquiles, quand ils contestent; en colre, quand ils exhortent; indiffrens quand ils remontrent; et froids quand ils invectivent? C'est l ce qu'on appelle communment, ne pas savoir, ne pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles. Je conviens qu'une voix sonore, et une flexibilit de corps, que nous tenons de la nature, donnent un grand avantage l'Acteur. Mais il y a des rgles pour les conduire, selon les parties qui composent la Pice, selon les passions qui y rgnent, selon les figures qui l'embellissent, selon les personnages qu'on introduit sur la scne. Que l'Acteur lise les prceptes qu'on nous a donns sur la dclamation, qu'il les excute, il touchera le Spectateur. Il ne m'est pas permis de faire un Livre pour les lui dtailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais je puis reprocher mon Censeur qu'il ne les connot pas, puisqu'il n'a point remarqu que la plupart des Comdiens ne les observent point. On trouve presque toujours au spectacle les rolles mal distribus: des voix ingrates qui ne peuvent fournir dans les mouvemens; de glapissantes, ds qu'elles s'lvent; de foibles, qui ne se font point entendre; de trop claires, qui n'imposent point, et qui ne peuvent varier dans la passion; des Acteurs qui sans raison prcipitent leur voix, par hmistiche, et qui font perdre la moiti de ce qu'ils disent: dfaut qui s'est gliss au Thtre depuis quelques annes. Peu atentifs leur jeu, ils expriment souvent l'emportement, comme la tendresse; le rcit, comme le commandement: en un mot ils ne daignent pas sortir du ton qui leur est naturel pour entrer dans la passion. Ils ne ngligent pas moins leurs gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres de prcipits; quelques-uns en ont de rudes, quelques autres d'affets, et souvent mal mnags, faute d'tudier le sens de l'Auteur. Toute leur science, disent-ils, est de bien observer la ponctuation. Mais avons-nous des points pour toutes les passions, pour toutes les figures? Nous ne connoissons que les points ferms, les points d'admiration, et ceux d'interrogation. Ils ne suffisent pas mme pour la lecture. Un bon Acteur doit scrupuleusement observer la quantit; mais qu'il vite le chant avec soin. Il doit mnager son haleine; de manire qu'il ne la reprenne jamais dans un sens interrompu, afin de conserver l'atention du Spectateur. Qu'il la suspende en s'arrtant ces termes qui font les transitions et les liaisons, plutt qu' la ponctuation qui les prcde; c'est un agrment qui a toujours son effet. C'en est un aussi de mnager propos des silences dans les grands mouvemens, comme on le fait dans la musique. Le repos la rime, ou la csure, si la ponctuation n'y oblige, confond le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit point appuyer sur les termes, mais sur l'expression entire; et remarquer le mot qui dtermine la pense afin de l'lever un peu plus que les autres. On est dsol d'entendre des Acteurs qui poussent leur voix, comme des possds, en prononant, par exemple, un adjectif, et tomber du moins l'octave en profrant son substantif: au lieu d'entraner le Spectateur insensiblement, par degrs conjoints, s'il m'est permis de parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui faire sentir la pense que l'on exprime. C'est l un des plus sduisants moyens de toucher l'Auditeur; mais peu de personnes savent l'excuter. Il faut encore une grande habitude pour donner sa voix les inflexions qui conviennent; une bonne poitrine, pour la mnager; beaucoup de jugement, pour dcouvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il est possible, son Ouvrage plus d'esprit qu'il n'y en a voulu mettre. Toutes ces observations, et les rgles que l'on trouve dans les livres qui ont trait de la dclamation, excutes grossirement, font le Comdien. Quand on les met en usage noblement, avec facilit, avec dlicatesse, c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets une grande diffrence entre l'un et l'autre. Celui-l anime son action, comme un Artisan commun fait son mtier; celui-ci, matre de sa matire, donne son jeu tout le vrai, toute la dlicatesse que la nature exige. Mais, diront quelques Lecteurs indiffrens, voil bien srieusement rpondu une foible Critique! On est aisment piqu, quand on est trait d'ignorant: je n'ai pu tenir contre l'envie que j'avois de faire retomber ce reproche sur mon Censeur. Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il puisse comprendre que les principes de l'Orateur, qui prononce en public, sont communs la Chaire et au Thtre; et qu'ainsi Mr de Chapelle ne parloit point tout--fait comme un extravagant, lorsqu'il dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit se donner au Thtre, feroit un vol au public, s'il ne se fesoit Prdicateur, ou Comdien. J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de libertinage et d'impit, qui rvolte; se faire Prdicateur, ou se faire Comdien sont deux choses qui ne peuvent se mettre dans une mme balance que par des gens qui n'ont aucun sentiment de Religion; mais cependant il ne laisse pas d'tre vrai que la vue gnrale de ces deux professions si opposes, est la mme: c'est de toucher celui qui coute. Et c'est si bien la mme excution, qu'un bon Prdicateur doit exceller dans le rcit d'une Pice de thtre; et ainsi du contraire, suposant l'un et l'autre une connoissance gale des principes, et les mmes dispositions. Mais, me dira mon Critique, votre Molire ne savait point tout cela; vous dites vous-mme qu'il n'eut point de succs dans le tragique: et toutes ces belles rgles que vous venez de donner ne conviennent point l'Acteur Comique. La Tragdie est une reprsentation grave et srieuse d'une action funeste qui s'est passe entre des personnes leves au-dessus du commun. Pour rciter cette action, il faut avoir la voix grave, noble, sublime; et prononcer d'un ton proportionn l'lvation des personnes qu'on met sur la Scne, et aux passions que l'on reprsente, ou que l'on veut inspirer. La nature avoit refus Molire les dispositions ncessaires pour ce genre d'action; mais comme homme d'esprit et d'tude il en connoissoit les rgles. La Comdie est une reprsentation nave et enjoue d'une aventure agrable entre des personnes communes; quoi tout auteur honnte homme doit ajouter la douce satire pour la correction des moeurs. Cette action demande une voix ordinaire, mais agrable, et un ton moins lev, parce que la passion, le caractre, le sentiment qu'on exprime appartiennent des personnes communes. Mais dans l'un et dans l'autre genre de dclamation, on observe les mmes principes pour conduire sa voix et ses gestes. Molire pouvoit excuter cette action, parce qu'elle toit sa porte, et il avoit l'art de la faire excuter. _Molire_, dit Mr de Furetire, _savoit bien faire jouer ses Comdies._ Il y a donc de l'intelligence, des rgles faire reprsenter une Comdie? Autrefois les Comdiens les recevoient des Auteurs qui leur confioient la reprsentation de leurs pices; mais aujourd'hui ces Auteurs seroient trs-mal receus leur donner l'esprit d'un rolle. J'ennuierois sans doute le Lecteur de pousser plus loin cette matire; en voil assez pour faire connotre que mon Censeur a eu tort de se rcrier si fortement sur ce que j'ai dit du jeu d'aujourd'hui par rapport celui d'autrefois. On est surpris que Mr Racine dans ses commencemens, car dans la suite il ne l'auroit pas fait, s'engaget fournir un Acte de Tragdie par semaine, et que Molire le lui et demand. Mais quand on fera rflexion que celui-ci connoissoit dj les dispositions extraordinaires que Mr Racine avait pour la Posie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, qu'il n'avoit qu' versifier, et que c'toit un Pote naissant plein de feu, on ne sera point tonn de ce que j'avance. Mr Scarron nous dit dans l'pitre ddicatoire du _Jodelet Matre Valet_, qu'il ne fut que quinze jours faire cette Pice. Aprs cela doit-on s'tonner que l'on puisse faire un Acte en huit jours? Ou du moins qu'un jeune Pote l'entreprenne? L'Auteur de la Critique charge si souvent sur Baron, que je ne fais point de doute qu'il ne lui en veuille personnellement. Il prend de l ocasion de dsapprouver l'Histoire de l'pinette: Elle est, dit-il, hors de mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demand grace pour ce petit pisode; j'ai dit que je ne le donnois que parce qu'il me paroissoit plaisant. N'en est-ce pas assez pour me justifier? Le dtail qui regarde Baron ennuie mon Censeur, ce sont des choses communes: Molire est petit avec Baron. Je conviens qu' la premire lecture faite sans rflexion, on peut me reprendre sur cet article; mais pour peu que l'on fasse atention que je n'ai raport ces petites particularitez, que pour relever les grands traits qui les terminent, pour faire voir que Molire entroit dans le commun du commerce d'estime ou d'amiti, comme dans le plus srieux: on ne me condamnera peut-tre pas aussi svrement que l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du grand homme par la supriorit de ses expressions, que je doute que ses sentiments et sa conduite y rpondent: mais il est peu d'acord avec lui-mme: car tantt il s'abaisse jusqu' vouloir toute la Vie de Molire, il daignera la lire; tantt il n'en veut que les beaux traits, le reste le rvolte; tantt il se dclare le Protecteur, le Pangyriste des Comdiens; tantt il ne veut point en entendre parler, ils sont au dessous de lui. Dans un endroit il me reprend de n'tre pas sincre, de suprimer des faits; dans un autre il trouve mauvais que je dise la vrit. Il auroit voulu que je n'eusse rien dit du mauvais mnage qui toit entre Molire et sa femme, que je n'eusse parl de Mr de Chapelle, que lors qu'il toit jeun: c'est--dire que mon Censeur auroit voulu l'impossible; 'auroit t sans raison tomber dans le dfaut qu'il me reproche un moment aprs. Je n'ai pas, dit-il, donn tout ce que je savois de la Comdie du _Tartufe_; on s'en plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de choses, que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il des Mmoires, pour me reprendre bon titre? je serois ravi qu'il et inform le Public mieux que je ne l'ai fait. Mais je le vois bien, c'est ici que mon Censeur a de la prudence, malgr lui-mme; il n'a eu en veue que d'intresser les autres, sans se commettre. J'ai dit sur cette Pice ce que l'on devoit dire: et mon Censeur, qui tale souvent de si beaux sentiments, a mauvaise grace de me demander des traits de Satire, qui n'ont nulle apparence de vrit. Veut-il que je pntre dans l'intrieur de Molire, pour savoir si Mr N. et Mademoiselle N. sont les originaux du _Tartufe_? Est-il prsumer qu'il l'ait jamais dit? C'est le Public qui a fait son aplication, donc la chose est vraie: la consquence n'est pas juste. Ces caractres gnraux peuvent s'apliquer tant de sujets, que l'on peut aisment se tromper. Je l'ai examin avec plus de soin que mon Censeur, j'ai vu que cela toit vrai. En vrit je ne saurois comprendre l'Auteur de la Critique, je ne puis le dfinir. Il fait l'honnte homme, et il veut que de sang froid je nomme une personne, illustre, dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois Molire si tourdiment l'envers. Ou l'Histoire qu'il nous fait de ce grand-Homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel ornement son nom auroit-il donn mon Livre, o je ne parle ni de Mchaniques, ni de Finances? Si elle ne l'est pas, c'et t le calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur dbite cette occasion, est inutile pour moi; car je lui dclare que je ne connois point son Provenal, et que les rares qualitez qu'il lui donne me le font encore plus mconnotre; car je m'en raporte beaucoup plus au jugement de Molire, qui toit Connoisseur, qu' tout ce que le Censeur nous dit de son Hros; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse, qu'il le nomme, je veux bien tre charg de la confusion de l'avoir mis sur la Scne dans la Vie de Molire, supos que je n'aie pas raport la vrit. Je lui en passe une trs constante: je lui avoue de bonne foi que la dfense du _Misantrope_ est peut-tre le meilleur Ouvrage de celui qui l'a faite; mais le bon a ses mesures difrentes, suivant les personnes qui en jugent, et selon les rapports que l'on en fait. Mon Censeur compare cette dfense si heureusement pour la faire valoir, que je ne puis disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il auroit pu se dispenser de faire tant de bruit pour si peu de chose; je raporte un fait de la Vie de Molire; je ne suis point garand de l'effet qu'il doit produire. Mon Censeur s'est fch cette ocasion; il est ais irriter; et je n'ai point d'autre satisfaction lui donner sur cet article que de ne lui point rpondre, c'est une question dcide dans le public depuis longtems. A entendre parler l'Auteur de la Critique avec son ton dcisif, on doit le prendre pour un bel esprit. La conversation de Bernier avec Molire est plate. Et bien j'ai eu intention de la faire telle pour peindre le travers d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture du Minime l'a rjoui; j'ai eu en vue de rjouir; si je n'y avois pas russi, ce seroit un sujet de me reprendre. Ce Censeur croit-il que j'aie travaill sans dessein, et que j'aie atendu m'en former un aprs le jugement du Public? Non, j'ai tach de prvenir le Lecteur par mes expressions, et de l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur chaque trait de la Vie de Molire. Je ne me plains point du succs. Mon Censeur, quelque svre qu'il soit, me rend un peu de justice, mes fautes ne l'aveuglent point, il me donne des louanges qu'il ne m'est pas permis de rpter, mais dont je lui dois des remercimens si elles sont sincres; car je lui avoue ingnument que je ne le crois pas de mes amis, et que sans l'impression, qui ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore moins mnag. L'amiti de Molire pour Chapelle l'tonne. Puisque celui-ci, dit-il, convenoit si peu l'autre, pourquoi ne se sparoient-ils pas? Peut-on conserver une amiti si discordante? Mais mon Censeur examine peu; je suis toujours oblig de le dire. Il confond le bon coeur avec les manires. Celles de Chapelle et de Molire ne s'acordoient pas la vrit; mais ils se connoissoient intrieurement pour des personnes essencielles, et ils essayoient tous momens de se convertir l'un pour l'autre. Combien voyons nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent continuellement! Il n'y a donc point l de quoi s'tonner, pour peu que l'on connoisse le monde. C'est mme l'amiti bien souvent qui cause ces petites altercations familires, qui ne font que la rveiller. Je puis mon tour reprocher mon Critique que Baron lui tient trop au coeur. Comment! il en parle plus souvent en mal, que je n'en ai parl en bien! Quelle mauvaise plaisanterie il en fait l'ocasion de Chapelle! Je trouve mon Censeur si petit en cet endroit que je l'abandonne au mpris du Public, sur cet article. Il est fort veill sur tout ce qui peut abaisser mon Ouvrage; car il ne raconte l'avanture de la Personne qui fut demander conseil Roselis pour se faire Comdien, que pour acuser indirectement la mienne de fausset. Mais ce fait est connu de trop de personnes pour tre ignor; et je doute fort, de la vrit du sien. C'est ce sujet que le Critique s'panche en faveur des Comdiens. Cet Auteur qui veut tout, jusques aux noms des personnes, ne trouve pourtant pas bon que j'aie fait parler Molire contre la Troupe, et suposant que le fait soit vritable, il est de sentiment, que je devois sauver de pareilles vritez de si honntes gens. J'en ai bien, dit-il, pargn d'autres qui ne les valent pas. Si je discutois cette proposition, je ne sai si mon Censeur, et ses bons amis, y trouveroient leur compte. Mais n'aant rendu que les paroles de Molire en cette ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes en l'autre monde. Cependant je ne puis m'empcher de faire remarquer au Lecteur le travers de mon Critique; qui trouve redire que je n'aie pas nomm des Personnes de considration, et qui veut que je mnage les Comdiens, que je n'ai pas mme ataqus personnellement ni en gnral; c'est Molire qui parle encore une fois. En mon particulier je reconnois ces Mrs l pour de fort honntes-gens; ils ont de l'esprit, de la conduite, jusqu' de la vertu, puisque mon Censeur le veut. Mais Molire les connoissoit mieux que moi. Cependant il y en a dans la Troupe que j'estime fort, et si les autres leur ressemblent tous, le Public est injuste de se plaindre d'eux si souvent. Mon Critique, qui se fait tant ami de la sincrit, trouve encore mauvais que j'aie fait voir les foiblesses de Molire. Pourquoi, dit-il, faire rire le Lecteur en lisant la Vie d'un Homme si grave? Que de contradiction, dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie d'un moment l'autre; et bien srieusement je ne sais pas pourquoi il lui a pris phantaisie de critiquer mon Livre avec si peu de prcaution, avec si peu de conduite. Je ne lui trouve de la raison que quand il me demande un dtail plus tendu sur les Pices de Molire; je sais que cela auroit fait plaisir au Public; et peut-tre lui donnerai-je cette satisfaction. Mon Censeur n'est plus le mme, quand il parle du Courtisan extravagant, il manque de got. Cela, dit-il, n'est pas bon dans un Livre; c'est un morceau de Pice tout fait pour le Thtre. Mais il n'a pas remarqu que cette avanture auroit t plate, si je n'avois mis le Courtisan en action, si je n'avois peint son caractre par ses expressions, que je n'aurois pu employer dans un simple rcit. Et je ne sais pas o mon Censeur a vu tabli en rgle, qu'il soit deffendu de mettre de l'action, et du caractre dans un Livre; c'est le plus seur moyen de plaire, et d'atacher la lecture. Voici un grand article; il y est parl de de Mr Baile; mon petit Critique voudroit bien mettre un si grand homme de son ct. Je suis un effront de ne pas m'en raporter ce qu'il a dit de Molire et de sa femme dans son _Dictionnaire critique_. C'est un Auteur grave qui a parl, donc ce qu'il dit est vritable. J'honore parfaitement Mr Baile, et je connois peut-tre mieux la vaste tendue et la solidit de son gnie, que mon Censeur ne la connot; mais je ne veux point tre l'esclave de ses sentiments sans les examiner. Et lui-mme qui par ses profondes lectures, par ses sages raisonnemens, veut nous dbarasser de tous prjugs dans une bagatelle, a donn celui du Public au sujet de Molire. Il devoit observer la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il cite son ocasion, comme vrai, dshonoroit la mmoire d'un Auteur illustre; comme faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du _Dictionnaire_. Mais peut-on s'y mprendre? Ne dvelope-t-on pas aisment la malignit d'un Auteur aux expressions, la conduite de l'Ouvrage, aux intrests qui y sont rpandus? Ainsi, dt Mr Baile le trouver mauvais, je ne saurois lui passer d'avoir donn du poids un indigne Ouvrage fait contre la rputation d'un des grands hommes de notre tems. Comment! dira peut-tre mon Censeur, comme vous parlez de Molire, il semble que ce soit un Hros! Que ce Critique lise, je vais lui fermer la bouche par un trait de la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu' moi avant l'impression. Monsieur le Prince deffunt, qui l'envoyoit chercher souvent pour s'entretenir avec lui, en prsence des personnes qui me l'ont raport, lui dit un jour: coutez, Molire, je vous fais venir peut-tre trop souvent, je crains de vous distraire de votre travail; ainsi je ne vous envoierai plus chercher, parce que je sais la complaisance que vous auriez pour moi; mais je vous prie toutes vos heures vuides de me venir trouver; faites-vous annoncer par un Valet-de-Chambre, je quitterai tout pour tre avec vous. Lorsque Molire venoit, le Prince congdioit ceux qui toient avec lui, et il toit des trois et quatre heures avec Molire; et l'on a entendu ce grand Prince en sortant de ces conversations, dire publiquement: Je ne m'ennuie jamais avec Molire, c'est un homme qui fournit de tout, son rudition et son jugement ne s'puisent jamais. Je ne crois pas que mon Censeur veuille rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit si seurement de toutes choses. Et cependant, c'est ce mme Molire dont mon Critique ataque les connoissances et la conduite. Mais plus, il n'y a pas un an que le Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu deux hommes qu'il ne recouvreroit jamais, Molire et Lulli. Ces paroles assurent la rputation et le mrite de Molire contre la malignit du Censeur. Le rcit que je fais de la mort de cet Auteur ne lui plat point; il est rempli de trop petites circonstances pour son esprit suprieur. Il n'y en a pourtant pas une que j'aie mise sans dessein; quand il entre dans la loge de Baron, il parot qu'il a plus d'atention au succs de sa Pice, qu' l'tat violent o il toit: il refuse en homme d'esprit de prendre les bouillons de sa femme, parce que les choses, dont ils toient composs, auroient pu abrger les moments qui lui restoient vivre. S'il satisfait l'envie qu'il avoit de manger du fromage de Parmesan; c'est qu'il sentoit bien que le rgime lui toit inutile alors, puisqu'il avoit dit l'aprs-dne sa femme qu'il finissoit. Les Soeurs Religieuses, qui l'assistrent la mort, font connotre qu'il fesoit des charits. J'ai laiss tout cela penser au Lecteur; mais mon Censeur ne pense point, et s'en tient au premier sens des termes; il faut tout lui dire pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les petites circonstances que j'ai raportes de la mort de Molire, comme il les a prises, j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit de mon Livre; mais tout le monde n'a pas jug comme lui, et elles ont du moins servi dtromper le Public de ce qu'il pensoit sur cette mort: c'toit la principale fin que je m'tois propose. Quant ce qui se passa aprs que Molire fut mort, je laisse mon Censeur de nous le donner. Aparemment qu'il en est bien inform, puisqu'il avance qu'il y auroit de quoi faire un Livre fort curieux. J'ai trouv la matire de cet ouvrage si dlicate et si difficile traiter, que j'avoue franchement que je n'ai os l'entreprendre; et je crois que mon Critique y auroit t aussi embarrass que moi: il le sait bien; mais il a t ravi d'avoir cela me reprocher. Je ne dois pourtant pas me plaindre de lui: D'autres pourroient, dit-il, trouver plus que moi redire la Vie de Molire; je ne donne que ma pense. A tout prendre nanmoins cet Ouvrage pourroit avoir le plus grand nombre de son ct; il amuse les petits Lecteurs; il y a des aventures qui font rire: il y a des noms en blanc, cela excite la curiosit, et fait bien souvent le mrite d'un Livre. Pour moi, ajoute-t-il, dbarass de tout prjug, je n'ai pas trouv la Vie de Molire dans cet Ouvrage; l'expression ne m'a point ddommag, elle est trop hardie. Pourquoi l'Auteur ne choisit-il pas d'autres sujets pour travailler? il russiroit, il a de la disposition. Voil parler en Matre: l'Acadmie en corps ne dcideroit pas si firement. C'est dommage que mon Censeur se soit contredit tant de fois dans sa Critique, qu'il ait des sentiments si oposs ceux du Public, qu'il prenne si souvent gauche: avec ses grands termes et ses belles expressions il se seroit fait une rputation d'homme d'esprit mes dpens. Mais je me flate, sans trop prsumer de mon Ouvrage, que puisque le Public a daign souffrir et agrer mon travail, qu'il prendra ma deffense: non que je prsume absolument avoir bien travaill: mais mon Livre n'est point, ce me semble, aussi mprisable que mon Censeur le reprsente. Je lui ai pourtant une obligation essencielle; il lui a donn un agrment de plus: il est de l'essence des bons Livres d'avoir des Censeurs. Celui qui m'ataque ne doit pas se plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez mnag, pour ne plus craindre les traits de sa vivacit, dont il me menace la fin de sa Critique, au cas que je repousse trs-fortement les coups qu'il m'a ports. Ils ne sont pas assez rudes pour avoir recours l'insulte; et je ne suis pas de caractre m'en servir, quand je me croirois bien battu. Tout ce dont je suis fch c'est de n'avoir pu dcouvrir qui est mon Censeur; je lui aurois rendu des devoirs d'honntet que sa personne auroit peut-tre exigs; mais juger de lui par son ouvrage, je ne puis me dispenser de dire qu'il a de l'esprit, et qu'il crit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de retenue. FIN CLEF DES NOMS LAISSS EN BLANC PAGE 10. Mr P**: Charles Perrault, dans sa notice sur Molire du livre _loges des hommes illustres du XVIIe sicle_. P. 82. Mrs de J..., de N... et de L... MM. de Jonsac, de Nantouillet et Lulli. P. 97. Mr ...: le premier prsident de Lamoignon. P. 99. M. de **: Donneau de Vis; sa _Lettre_ parut en tte de la premire dition du _Misanthrope_; Paris, Jean Ribou, 1667, in-12. P. 132. Mr des P***: Boileau-Despraux. P. 135. la de ...: Mademoiselle de Brie. P. 149. Mr R...: Racine. P. 149. L'occasion de _B..._: lisez _A_; il s'agit de l'_Alexandre_, la seconde tragdie de Racine. P. 149. M. de P...: Boileau de Puimorin. TABLE DES MATIRES A PAGES Les _Amans magnifiques_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 L'_Amphitrion_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103 L'_Andouille de Troie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48 Avanture d'un Eclesiastique qui vouloit dtourner Molire de la Comdie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 -- D'un Vieillard aux _Prcieuses_ . . . . . . . . . . . . . . . . 20 -- D'un Bourgeois de Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 -- De la Scne du Chasseur des Fcheux . . . . . . . . . . . . . . 26 -- De Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 -- De l'pinette de Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 -- De Mondorge, Comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 -- De Hubert, Comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72 -- De Molire sur un ne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76 -- des Yvrognes qui vouloient se noyer . . . . . . . . . . . . . . 82 -- De Chapelle et de son Valet . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89 -- De la personne qui fit la Dfence du _Misantrope_ . . . . . . . 99 -- D'un Savant sur l'_Amphitrion_. . . . . . . . . . . . . . . . . 103 -- D'une lecture du _George Dandin_ . . . . . . . . . . . . . . . 104 -- De Champml avec Molire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109 -- D'un Minime . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116 -- D'un Courtisan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123 -- D'un jeune homme qui voulait se faire Comdien. . . . . . . . . 126 -- De Chapelle et de Mr des P**. . . . . . . . . . . . . . . . . . 132 -- D'un Valet de Molire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137 -- Du Chapeau de M. Rohault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 -- De Benserade sur des Vers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147 L'_Avare_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58, 104 B Mr Baile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151 Mr le Baron . . . . . . . . . . . . . . . . 31, 44, 48 et suiv., 59, 65, 83, 90, 92, 114 et suiv., 119, 139, 142, 149, 154, 159 La Barre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135 Beauchateau, Comdien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 Mademoiselle Beauval . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61 Bjart . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 72 La Bjart. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 35, 59, 70 Belleroze, Comdien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 Mr de Benserade. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147 Mr Bernier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6, 7, 114 et suiv. Un Bourgeois de Paris. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 Mr Boursault . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 De Brie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 Mademoiselle de Brie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 Mr de la Bruyre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 166 C Champmesl . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109 Mr Chapelain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19, 97 Mr de Chapelle . 6, 7, 78, 82 et suiv., 89, 92, 94, 116, 120, 130, 159 Le _Cocu Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 Comdiens de Monsieur le Daufin. . . . . . . . . . . . . . . . 48, 49 La _Comtesse d'Escarbagnas_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 Mr le Prince de Conti. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 12 Mr de Corneille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152 La Critique d'_Andromaque_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33 La Critique de l'_cole des Femmes_. . . . . . . . . . . . . . . . 29 Du Croisi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 Mr de Cyrano . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7 D Deffence la Maison du Roi d'entrer la Comdie sans payer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 et suiv. Le _Dpit Amoureux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13, 19 Descartes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117 Les _Docteurs rivaux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 _Dom Garcie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 _Dom Quixote_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76 Domestique de Molire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137 E L'_cole des Femmes_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 et suiv. L'_cole des Maris_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 _Elomire, ou les Mdecins vengs_. . . . . . . . . . . . . . . . . 162 picure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117 pinette surprenante . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suivantes pitaphes de Molire . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 et suiv. L'_tourdi_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12, 13, 18 L'Extravagant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123, 125 F Les _Fascheux_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 et suiv. La _Femme Juge_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110 Les _Femmes savantes_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 et suiv. Le _Festin de Pierre_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40 Floridor . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 Florimont. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135 Les _Fourberies de Scapin_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 Les _Frres Ennemis_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 G Gandouin, Chapelier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 Gassendi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6, 7 _George Dandin_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104 et suiv. La Grange. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108, 168 Gros Ren. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 H Htel de Bourgogne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29, 30, 31 Hubert, Comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73 I L'_Impromptu de Versaille_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29 L Lucrce traduit par Molire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 Mr Luillier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 M Madame dfunte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102 Le _Matre d'Ecole_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 Le _Malade Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 et suiv. Margane, Avocat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49 Le _Mariage forc_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39 Mr de Mauvilain, Mdecin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42, 43 Le _Mdecin malgr lui_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv. Mdecins . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40 et suiv. _Melicerte_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102 Mr Mnage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19, 26, 97 Mr Mignard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79 Mignot, comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 Le _Misantrope_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv. Mr de Modne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 Le Grand Mogol . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 114 Mr de Molire, sa naissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 Sa profession. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 8, 169 Ses tudes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5, 6, 7 Son nom. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 9 Il se fait Comdien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8 Il refuse d'tre Secrtaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13 Sa difficult de travailler. . . . . . . . . . . . . . . . . . 26, 152 Sa pension . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34 Son mariage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35 et suiv. Sa jalousie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37, 79 Son loignement pour les Mdecins. . . . . . . . . . . . . 40 et suiv. Sa libralit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66 Sa maladie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77, 153 Sa dclamation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 et suiv. Son domestique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134 Son penchant pour le sexe. . . . . . . . . . . . . . . . . . 135, 136 Sa mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 et suiv. Son caractre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159 Son enterrement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160 et suiv. Ses crits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167 Mademoiselle de Molire. . . . . . . . . . . . . . . . 37, 41, 59, 154 Mondorge, Comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 et suiv. Mondori. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 Monfleuri. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110 Monsieur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 N _Nicomde_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 La _Nymphe Dodue_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49 O Olivier, Gentilhomme de Monsieur le Prince de Monaco . . . . . . . 51 P Du Parc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 41 La du Parc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 52, 70 Mr Perrault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 et suiv. Mademoiselle Pocquelin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158 Le _Portrait du Peintre_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30, 162 _Pourceaugnac_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 138 Monsieur des Praux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165 Les _Prcieuses Ridicules_ . . . . . . . . . . . . . . 13, 19 et suiv. Mr le Prince deffunt . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97, 161 La _Princesse d'Elide_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38, 39 _Psych_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152 R Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 et suiv. Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suiv. La Raisin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55, 61 Mr Rohaut. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79, 81, 139, 169 Rotrou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32, 103 S Scaramouche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67 et suiv. _Scaramouche Hermite_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97 Le _Sicilien_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103 Mr de Simoni . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13 Soeurs Quteuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157 Subligny . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33 T Le _Tartuffe_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 94 et suiv., 122, 140 _Thagne et Charicle_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 La _Thbade_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 Thophile. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103 La Torellire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108 _Tricassin Rival_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48 Troupe de Molire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9, 11 Elle va en Languedoc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12 Elle revient Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 et suiv. Elle joue devant le Roi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 Sa Majest lui donne le petit Bourbon. . . . . . . . . . . . . . . 17 Elle passe au Palais Royal et prend le titre de Comdiens de Monsieur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 Elle commence reprsenter dans Paris . . . . . . . . . . . . . . 18 Le Roi lui donne une pension et la prend son service . . . . . . 57 Troupe de Monsieur le Daufin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48 V Mr le Marchal de Vivonne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159 Lettre Critique sur le livre intitul _La Vie de Mr de Molire_. . 171 Rponse la critique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199 Clef des noms laisss en blanc . . . . . . . . . . . . . . . . . . 245 Paris.--Typ. MOTTEROZ, 31, r. du Dragon. End of the Project Gutenberg EBook of La Vie de M. de Molire, by Jean-Lonor de Grimarest License: Share Alike